CPE: Derrière l’étrangeté française… ce dualisme qui ne passe pas!

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Personne n’aspirerait à la culture si l’on savait à quel point le nombre des hommes cultivés est finalement et ne peut être qu’incroyablement petit; et cependant ce petit nombre vraiment cultivé n’est possible que si une grande masse, déterminée au fond contre sa nature et uniquement par des illusions séduisantes, s’adonne à la culture; on ne devrait rien trahir publiquement de cette ridicule disproportion entre le nombre d’hommes vraiment cultivés et l’énorme appareil de la culture; le vrai secret de la culture est là: des hommes innombrables luttent pour acquérir la culture, travaillent pour la culture, apparemment dans leur propre intérêt, mais au fond seulement pour permettre l’existence du petit nombre. Nietsche (Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement)*
La Révolution abolit les privilèges et crée immédiatement ensuite l’Ecole polytechnique et l’Ecole normale supérieure, pour offrir à la nation ses cadres « naturels », en bref sa propre aristocratie. Daniel Cohen

S’il est une chose qui frappe dans ces crises à répétition par lesquelles la France semble régulièrement passer, c’est cette sorte d’étrange attachement de tous (ceux qui en profitent comme… ceux qui en souffrent !) à ce qui apparait de plus en plus comme des pathologies nationales. Et à cet égard la dernière crise du CPE était particulièrement exemplaire.

Tout se passe en effet comme si en refusant toute réforme (à l’université comme sur le marché du travail) étudiants comme jeunes chercheurs d’emploi s’enferment toujours un peu plus dans un système à deux niveaux (Grandes Ecoles/universités ou CDI/CDD) qui, sans le dire, les condamne soit à la sélection par l’échec soit à la précarité et au chômage.

D’où l’intérêt de l’explication qu’en propose l’économiste Daniel Cohen, qui (à partir de l »hypothèse de son collègue Philippe D’Iribarne) met au coeur de l' »étrangeté française » de cet attachement au dualisme, le résultat d’une « rivalité têtue entre deux systèmes que la France n’a jamais su concilier : les valeurs cléricales (ie. universalistes) et les valeurs aristocratiques ». Un peu comme une Révolution qui supprimerait la noblesse pour la remplacer par… une noblesse d’Etat!

Comment réformer la France ?
Daniel Cohen
Le Monde
le 04.05.06

A une saison d’intervalle, la France a vu la jeunesse des banlieues et celle des universités descendre dans la rue. Comme aurait dit Sherlock Holmes, le plus significatif est pourtant dans ce qui ne s’est pas produit : la jonction des deux mouvements. A la différence de Mai 68, où Nanterre avait fini par entraîner Billancourt, les deux jeunesses ne se sont pas rencontrées, sinon violemment, en fin de manifestation.

Cette séparation est le reflet d’une différence simple. Avoir le même âge n’a pas la même signification lorsqu’on est sans diplôme à la recherche d’un emploi ou à la fac à la recherche d’un diplôme. Mais elle est aussi le symptôme d’un mal plus profond : la fragmentation de la société française.

Il est en effet un trait commun à ces deux états de la jeunesse, même s’il ne se prête pas à une conscience commune, qui est d’être victime d’un même dualisme. Dualisme du marché du travail pour les premiers, dualisme de l’enseignement supérieur pour les seconds.

Sur le marché du travail, la dualité entre les contrats à durée déterminée (CDD) et les contrats à durée indéterminée (CDI) laisse les premiers porter seuls le poids de la précarité montante. Dans le domaine universitaire, l’écart entre les universités et les grandes écoles s’est creusé vertigineusement, laissant les premières affronter seules la démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur.

Ce dualisme crée des pathologies communes. Sur le marché du travail, nombre d’entreprises préfèrent se séparer d’un employé en CDD qui ferait pourtant l’affaire plutôt que de le transformer en un CDI au statut plus exigeant.

Dans le domaine universitaire, les facs subissent une dévalorisation de leurs diplômes à laquelle elles font face en pratiquant un taux d’échec élevé. De la même manière que les firmes avec le CDD, l’université allonge inutilement le temps d’accès à un diplôme, décourageant au passage les jeunes les moins armés.

On mesure ici les causes de l’échec du contrat première embauche (CPE). Pour la jeunesse sans diplôme qui navigue déjà entre CDD et stages d’intérim, la mesure ne change pas grand-chose : d’où son indifférence. Pour la jeunesse qui va à la fac, le CPE l’expose au risque d’un double parcours d’obstacles: d’où sa mobilisation.

Ce qui rend le discours sur la réforme complexe tient au fait que l’autre voie, celle qui consisterait à abolir le dualisme, n’est guère plus ouverte. C’est celle que proposent les partisans du contrat unique, repris par Nicolas Sarkozy, pour le marché du travail. Et c’est ce qu’avait essayé Alain Devaquet, en 1986, en voulant permettre aux universités de pratiquer, à l’instar des grandes écoles, la sélection à l’entrée. On sait ce qu’il advint du second, et on souhaite bonne chance au premier lorsqu’il faudra expliquer que l’abolition du CDD a pour corollaire une moindre protection des CDI. Malgré ses pathologies, le dualisme a le cuir épais.

Comment comprendre cette préférence française ? Dans son dernier livre, L’Etrangeté française (Seuil), Philippe d’Iribarne propose une explication intéressante. La psyché française s’expliquerait par une rivalité têtue entre deux systèmes que la France n’a jamais su concilier : les valeurs cléricales et les valeurs aristocratiques (Pierre Manent offre un diagnostic proche).

Les valeurs portées par le clergé prônent un discours universel de l’égalité de tous face à Dieu. Les valeurs de l’aristocratie font l’éloge de la noblesse des conduites que confère et qu’exige le rang donné à chacun par le même Dieu. Incapable de les réconcilier, la France doit sombrer dans l’hypocrisie au mieux, dans l’ignorance de soi-même au pire. « Déjà, écrit d’Iribarne, dans l’ancienne France, traiter autrui en semblable à l’église n’impliquait pas qu’on fasse de même dans le monde. » Prolongeant cette ambivalence, la Révolution abolit les privilèges et crée immédiatement ensuite l’Ecole polytechnique et l’Ecole normale supérieure, pour offrir à la nation ses cadres « naturels », en bref sa propre aristocratie.

Il est possible que ce conflit de valeurs, qu’on ne trouve pas dans les mêmes termes dans les pays de la Réforme, marque la France lorsqu’elle est confrontée à des choix difficiles. Les valeurs cléricales s’incarnent à l’université, et rien ne semble devoir lui ôter son attachement à l’universalité de son recrutement. Le CDD protège le CDI, lequel devient un statut à acquérir, une dignité, et aussi bien les jeunes qui en souffrent que les adultes y sont attachés.

Faut-il dès lors se résigner à laisser les choses en l’état ? On veut croire que non. Les explications culturalistes sont souvent dépassées par les faits, et d’autres pays très catholiques – l’Irlande ou l’Espagne – ont déjoué les pronostics pessimistes auxquels ils avaient conduit. L’analyse de d’Iribarne met toutefois en exergue un
facteur important auquel conduisent aussi d’autres approches: la France souffre d’une ignorance quasi psychanalytique d’elle-même.

INTRODUIRE DE LA TRANSPARENCE

Or cette opacité fait partie du mal lui-même. Revenant aux deux exemples précédents, ce n’est pas tant le coût de licenciement en matière de contrat de travail qui est grave que son absence de transparence. L’économiste Edward Lazear, de Stanford, a montré que le coût de licenciement, lorsqu’il est anticipé et internalisé par la firme, devient un élément de la rémunération comme les autres, qui se déduit du salaire net. Avant toute réforme du code du travail, il serait utile de rendre le système actuel transparent, de demander par exemple aux prud’hommes de publier régulièrement des statistiques précises sur leurs jugements, ce qu’ils ne font pas, voire d’obtenir qu’ils éclairent les firmes, notamment les petites, sur leur jurisprudence dans les cas difficiles…

La même démarche peut s’appliquer aux universités. L’idée que les facs ne font pas de sélection est constamment démentie par les taux d’échec qu’elles pratiquent, la France étant en fait l’un des pays de l’OCDE où le nombre de diplômés du supérieur est parmi les plus faibles. Obliger les universités à faire connaître les parcours qu’elles offrent en moyenne, voire à commander des études indépendantes sur la réalité de ceux-ci, introduirait de la transparence dans les choix des étudiants, réduirait le gâchis auxquels on les soumet et préparerait utilement un débat public sur l’état de l’université…

De telles dispositions paraîtront bien minces aux tenants de réformes plus radicales. Mais s’il faut admettre qu’on ne change décidément pas la France par décret, du moins peut-on persévérer dans l’idée qu’elle ne peut se transformer sans, au préalable, se comprendre telle qu’elle est vraiment.

* n’ayant pas en mains les chiffres pour la différence de dépenses entre les deux secteurs de l’enseignement supérieur (Grandes écoles/Universités), nous nous contenterons de l’exemple il est vrai extrême de la fameuse « exception culturelle » française mais qui a le mérite (toutes proportions gardées) de faire voir particulièrement clairement cette singulière disproportion entre, par exemple, les 500 millions d’euros déboursés chaque année par la communauté nationale et… le 0,8% de la population (50 000 abonnés) dont elle permet (à hauteur des deux tiers) la fréquentation de l’Opéra de Paris (Garnier et Bastille) ! Un peu comme si Billancourt finançait… Neuilly.

Complément:

Voir aussi cet intéressant papier du NYT du 12/5/06 sur le délabrement de nos universités:

« 32,000 students at the Nanterre campus of the University of Paris, but no student center, no bookstore, no student-run newspaper, no freshman orientation, no corporate recruiting system. The 480,000-volume central library is open only 10 hours a day, closed on Sundays and holidays. Only 30 of the library’s 100 computers have Internet access. »

« When the government proposed a reform in 2003 to streamline curriculums and budgets by allowing each university more flexibility and independence, students and professors rebelled. »

« While students are ready to protest against something they dislike, there is little sense of belonging or pride in one’s surroundings. During the recent protests over the contested labor law, that attitude of alienation contributed to the destruction of property, even computers and books, at some universities. »

Eh oui, après tout, les Français n’ont peut-être que ce qu’ils méritent, eux qui insistent pour avoir une éducation gratuite ou du moins… bon marché !

Sauf bien sûr pour les enfants de leurs élites et leurs grandes écoles qui, pour 4% des effectifs (garantis les meilleurs boulots et… payés en plus PENDANT leurs études !), absorbent… 30% des fonds publics !

Sinon, il y a toujours… l’Angleterre !

« Pour les jeunes travailleurs étrangers, voués en majorité aux petits boulots, la Grande-Bretagne n’est pas un « nouvel eldorado ». En témoignent les galères qu’ils traversent à la recherche d’un logement correct et pas trop cher ou pour ouvrir un compte en banque. Mais ils travaillent, améliorent leur anglais, et enchaînent les expériences, dans une capitale vibrante et stimulante, et c’est pour eux l’essentiel. »

« Encore faut-il savoir ne pas trop longtemps s’enliser dans des emplois non qualifiés, un stigmate qui nuit ensuite à la progression professionnelle. Vladimir Cordier évite ce piège et, après un passage par le télémarketing, intègre une jeune start-up dopée aux « stéroïdes financiers » au plus fort de la vague Internet, avant d’occuper diverses fonctions au sein de multinationales britanniques et américaines. Aujourd’hui, neuf ans après son arrivée à Londres, il est l’un des quelque 300 000 à 400 000 Français qui, selon les estimations du consulat général, vivent au Royaume-Uni. Il n’a pas la moindre intention d’en partir. »

« Ce que la plupart des jeunes Français installés outre-Manche, apprécient avant tout, c’est que leurs recruteurs leur fassent confiance et leur donnent leur chance, sans complaisance mais sans a priori. L’employeur britannique ne sacralise pas le diplôme, qui est surtout, à ses yeux, la preuve que son détenteur possède une capacité à comprendre. Le nouvel arrivant apprendra sur le tas, aidé par ses collègues. Le foisonnement d’écoles et d’instituts spécialisés offrant des cours du soir ou en ligne pour adultes de tout niveau lui permettra d’accélérer la formation de son choix.

« Un monde de l’entreprise où il règne une atmosphère décontractée, peu guindée, où « la porte des managers est toujours ouverte », et où la direction laisse une grande autonomie de décision aux employés qui le méritent. »

« en France, où l’éducation privilégie un enseignement général, les employeurs exigent pourtant d’un candidat à l’embauche une spécialisation dans un cursus particulier ; en Grande-Bretagne, où les étudiants se concentrent très jeunes sur trois ou quatre matières au maximum, cette spécialisation n’a guère d’importance au moment de leur recrutement. D’où le fait que certains jeunes Français soient appréciés des patrons britanniques pour leur vaste culture générale et leur bonne connaissance des langues. »

Pourquoi les jeunes Français partent à Londres
Le Monde du 03.05.06

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