Revues: Pour un « néo-conservatisme » français (France’s neocons get their own journal)

Nouveaux_racs
Un néoconservateur est un homme de gauche qui s’est fait braquer par la réalité. Un néolibéral est un homme de gauche qui s’est fait lui aussi agresser par la réalité, mais n’a pas porté plainte. Irving Kristol
Il est clair que la rhétorique de Bush sonne un peu plus vraie à nos oreilles qu’aux vôtres… Vaclav Havel

Pour la plupart issus de la gauche ou de l’extrême gauche, nous étions choqués par l’anti-américanisme qui régnait en France au lendemain du »11-Septembre ». Aujourd’hui, nous sommes un peu ceux qui soutiennent les Etats-Unis dans le village gaulois.
Michel Taubman
Je ne prie pas pour cette paix là (…) La paix, bien sûr, mais la démocratie et la liberté ne sont-elles pas aussi des valeurs précieuses pour les chrétiens? Florence Taubman
En 1991, nous appelions les démocraties à stopper par tous les moyens – militaires si nécessaires – les boucheries et purifications ethniques inaugurées alors par Slobodan Milosevic en Croatie. Nous fûmes allégrement contredits, à l’époque, par les états-majors, les experts et les gouvernements, sans compter la plupart des leaders politiques. Au bout de huit ans, après 200 000 morts, c’est bien une intervention de l’OTAN qui permit de rapatrier un million de Kosovars. Déjà, à l’époque, les pacifistes nous expliquaient que l’expédition « américaine » contre la Serbie mettrait le monde à feu et à sang. Aujourd’hui, Milosevic s’explique devant un tribunal pour crimes contre l’humanité. Saddam Hussein n’est pas moins mais plus cruel que Milosevic et bien plus dangereux. En diabolisant George W. Bush, « nouveau Satan », « nouvel Hitler » et « nouveau Ben Laden », les manifestants pour la paix du 15 février ont oublié dans leurs protestations le maître de Bagdad, ce grand admirateur de Staline, qui écrase, torture, étouffe son peuple depuis trente ans. Il joue avec le feu au cœur d’une poudrière mondiale, le Moyen-Orient. Il défie la communauté internationale et persiste à ne pas désarmer franchement et radicalement. Il est temps pour lui de quitter la scène. Il faut que le Conseil de sécurité de l’ONU l’y oblige, pacifiquement si possible, militairement s’il n’obtempère pas. (…) Comment ne pas garder en mémoire le génocide des Tutsis au Rwanda (1994) accompli au vu et au su d’une communauté internationale passive. Comment ne pas penser aujourd’hui au martyre du peuple tchétchène alors que l’alliance « morale » franco-allemande érige la Russie en chantre de la paix ! Saddam Hussein n’est sans doute pas le seul dictateur, mais lui, au moins, nous avons la possibilité de le mettre hors d’état de nuire en soutenant la pression des forces anglo-américaines aux frontières de l’Irak. Il serait dommageable de réduire la crise actuelle à un affrontement franco-américain, alors que les points de vue des deux pays auraient pu être complémentaires. Il serait calamiteux que Paris, par gloriole et entêtement, aille au veto, au risque de casser la solidarité occidentale et d’ébranler un peu plus l’Europe (laquelle, rappelons-le, ne se réduit pas au seul axe Paris-Berlin). Que Saddam parte, de gré ou de force ! Les Irakiens, Kurdes, chiites mais aussi bien sunnites respireront plus librement et les peuples de la région en seront soulagés. Après Milosevic, les Balkans ne sont pas le paradis, mais il y règne davantage de paix et moins de dictature. L’après-Saddam ne sera pas rose, mais moins noir que trente années de tyrannie, d’exécutions sommaires et de guerre. Pascal Bruckner, André Glucksmann et Romain Goupil
Oui, nous pensons qu’il faut analyser et discuter les insatisfactions ressenties par beaucoup de Français, qui n’ont que le suffrage universel pour les exprimer. Oui, nous nous inquiétons de l’indifférence croissante des élites abandonnant le peuple à son sort – insécurité publique et sociale – pour mieux condamner les formes que prend son désarroi. Oui, nous pensons que la promotion soixante-huitarde de la jeunesse au rang de valeur suprême est un mauvais service à lui rendre. Oui, nous refusons de voir l’école de la République abandonner les plus démunis et les enfermer dans leur condition en abjurant la culture générale et les savoirs. Oui, nous déplorons la dépolitisation des hommes encouragée par un discours des droits de l’homme enchanté de lui-même, sourd à toute idée de dette, d’obligation et de responsabilité pour le monde et qui évite de penser la géopolitique et les rapports sociaux. Oui, nous pensons que l’abandon progressif du modèle français d’intégration, fait d’exigences et de générosité, est une erreur dont les populations issues de l’immigration sont les premières victimes. Oui, nous redoutons, face à certaines prétentions islamiques, la naïveté de ceux qui dénoncent par ailleurs le retour de l’ordre moral derrière toutes interrogations sur l’omniprésence de la pornographie, tout en traitant d’ «islamophobe» ceux qui critiquent la misogynie de l’intégrisme religieux musulman. Oui, nous craignons l’abandon des principes de la laïcité, dépréciés parce que leurs bienfaits pacificateurs ont fini par paraître évidents. Oui, nous osons parler d’antisémitisme ou de judéophobie quand des synagogues flambent dans le silence. Manifeste pour une pensée libre

Pour ceux qui voudraient avoir une idée de ce que pourrait être l’équivalent français du « mouvement » qualifié de « néoconservatisme » par ses détracteurs de gauche comme de droite …

une nouvelle revue « le Meilleur des mondes » (voir présentation du Monde ci-dessous), à l’initiative du journaliste Michel Taubmann, autour d’un groupe aussi divers que la théologienne et pasteure protestante Florence Taubmann, les philosophes Monique Canto-Sperber, André Glucksmann ou Pierre-André Taguieff, les écrivains Pascal Bruckner ou Olivier Rolin, les historiens Stéphane Courtois ou Max Lagarrigue, les spécialistes des relations internationales Thérèse Delpech, Antoine Basbous ou Bruno Tertrais.

Il faudrait aussi ajouter des gens comme Pierre Rigoulot, Frédéric Encel, Alain Finkielkraut, Yves Roucaute, Gilles Millière et bien sûr le franco-américain Laurent Murawiec (mais aussi des journalistes-blogueurs comme Alain Hertogue ou Ludovic Monnerat). Bref, beaucoup (mais certainement pas un Chevènement, un Debray ou Ferry !) de ceux qu’un livre de Daniel Lindenberg, vite relayé puis repris pour la récente campagne anti-Finkielkraut, par les arbitres des élégances intellectuelles tels que Le Monde ou Le Nouvel Obs, avait qualifié de… « nouveaux réactionnaires ou « ringards ».

Qualification attrape-tout qui regroupe toute une série d’autres anathèmes comme « pro-américain » ou « atlantiste », « lepénisé ou « sarkosysé » * mais qui a une longue histoire**: on se rappelle les cris staliniens de « chiens réactionnaires » contre les empêcheurs de tourner en ronds Koestler, Kravtchenko ou Camus qui avaient osé pointer en leur temps les impostures du « progressisme ».

« Nouveaux réactionnaires » donc qui, pour ceux qui l’auraient pas encore remarqué, se trouvent particulièrement bien représentés sur ce blog dont l’auteur (ou plutôt l’archiveur) se reconnait parfaitement dans la vieille définition de ceux qui refusaient « d’avoir tort avec Sartre » ou dans celle d’un des pères du mouvement aux Etats-Unis, l’éditorialiste et fondateur de la revue Commentaire Irving Kristol: a « liberal mugged by reality ». Cette réalité ayant pris, avec le braquage monstrueux du 11/9, la force que l’on sait.

Mais pour moi, ce qui lie aussi ce groupe et qui a largement inspiré la création de ce blog, c’est la réaction toute naturelle d’effroi devant l’hystérie anti-américaine et anti-israélienne qui a saisi notamment notre pays dans les moments qui on précédé et suivi l’intervention alliée « Liberté pour l’Irak ».

Et donc, si être « néo-conservateur », c’est prendre au sérieux et défendre, contre le totalitarisme, des valeurs aussi universelles que le respect de l’individu et la liberté, mais aussi insister pour une approche objective et déhystérisée de nos alliés et premiers défenseurs de ces valeurs, à savoir les Etats-Unis, Israël, Taiwan, eh bien, disons que je suis (et fier de l’être)… « néo-conservateur » !

« Le Meilleur des mondes », une voix pour l’Amérique
Jean Birnbaum
Le Monde
24.03.06

DANS la période de reclassement idéologique ouverte par le choc du 11 septembre 2001, la difficile naissance d’un « néo-conservatisme » à la française aura constitué l’un des phénomènes les plus inédits. Comme outre-Atlantique, pourtant, cette constellation se distingue par son extrême dispersion : au-delà d’une doctrine globalement proaméricaine, les femmes et les hommes qui l’animent n’ont souvent pas grand-chose en commun.

De cet éparpillement humain et politique, le numéro inaugural du Meilleur des mondes apparaît comme une parfaite illustration. On y retrouve la diversité de sensibilités qui caractérisait déjà le cercle dit de « l’Oratoire », dont la revue forme le prolongement éditorial. Créé de façon informelle, en 2001, comme un espace de discussions entre amis, ce cercle s’est élargi jusqu’à devenir un authentique club de débats : « Pour la plupart issus de la gauche ou de l’extrême gauche, nous étions choqués par l’anti-américanisme qui régnait en France au lendemain du «11-Septembre». Aujourd’hui, nous sommes un peu ceux qui soutiennent les Etats-Unis dans le village gaulois », explique le journaliste Michel Taubmann, cofondateur du cercle avec son épouse Florence, pasteur à l’Oratoire du Louvre, à Paris.

GROUPE HÉTÉROGÈNE

Le premier geste public des « oratoriens » consista à signer un texte de soutien à l’intervention américaine en Afghanistan (« Cette guerre est la nôtre », Le Monde du 8 novembre 2001). Trois ans plus tard, on retrouvait nombre d’entre eux dans l’ouvrage collectif intitulé Irak, an 1. Un autre regard sur un monde en guerre (Ed. du Rocher, 2004). Mais c’est autour du Meilleur des mondes que leurs interventions devraient désormais se structurer, même si les contraintes propres à une publication régulière risquent de transformer en handicap ce qui faisait jusqu’ici l’originalité du groupe, à savoir sa profonde hétérogénéité.

Ainsi, la livraison qui paraît aujourd’hui rassemble les contributions (de qualité inégale) signées par des philosophes comme Monique Canto-Sperber, André Glucksmann et Pierre-André Taguieff, des écrivains comme Pascal Bruckner et Olivier Rolin, des historiens comme Stéphane Courtois et Max Lagarrigue, ou encore des spécialistes des relations internationales comme Thérèse Delpech, Antoine Basbous et Bruno Tertrais.

Outre l’accent porté sur la critique de l’anti-américanisme, on notera cette double insistance propre à la petite troupe des « oratoriens » : d’une part, un questionnement autour des enjeux humanitaires, dont témoignent un entretien avec Bernard Kouchner ainsi que le texte de Jacky Mamou, ancien président de Médecins sans frontières, consacré aux massacres du Darfour ; d’autre part, la volonté de s’inscrire dans l’héritage du mouvement dit « antitotalitaire ».

Sous ce dernier aspect, on lira avec intérêt non seulement l’entretien réalisé avec Bronislaw Geremek, ancien cofondateur du syndicat polonais Solidarnosc, mais aussi la rencontre du jeune documentariste Raphaël Glucksmann avec l’ancien dissident Vaclav Havel : « Il est clair que la rhétorique de Bush sonne un peu plus vraie à nos oreilles qu’aux vôtres… », confie notamment celui qui fut président de la République tchécoslovaque.

Voir également:

Les meilleurs amis de l’Amérique
Eric Aeschimann
Libération
Le 09 mai 2006

Depuis les manifestations contre l’intervention des Etats-Unis en Irak, des intellectuels français, révoltés par l’antiaméricanisme, ont fondé le Cercle de l’Oratoire. Inspirés par les néoconservateurs et pourfendeurs de l’islamisme radical, ils se réunissent à Paris dans un temple protestant.

En 1979, André Senik a enregistré un disque, Chants staliniens. Cela fait longtemps que l’ancien responsable de l’Union des étudiants communistes ne croit pas au « socialisme réel », mais il a envie de rigoler un peu. Il chante avec un copain, des amis font le choeur. Dedans, quelques perles, dont ce petit pamphlet de l’après-guerre, contre le président américain de l’époque : « Les Ricains en Amérique/Et la France en République/Coca-Cola ni whisky/La paix, messieurs les Yankees. » Ou encore : « Ecoutez-vous la radio française/C’est radio Truman qui ment/Dans tous ses mensonges, elle se vautre à l’aise/Pour la joie des banques new-yorkaises. » « On voulait montrer jusqu’où allait la connerie du stalinisme, mais comme on a fait ça très sérieusement, ça a même été vendu à la Fête de l’Humanité ! » Près de deux décennies plus tard, à l’heure de l’Amérique de George W. Bush et de la guerre en Irak, André Senik ne rigole plus du tout : « Etre antiaméricain, c’est être antilibéral. C’est le même refus de la liberté que le nazisme ou le communisme. » Ni plus ni moins.

Professeur de philosophie à la retraite, André Senik fréquente une chapelle étonnante au coeur de Paris: le temple protestant de l’Oratoire. Dans une salle de l’ancienne église donnée par Napoléon aux réformés, se réunit depuis trois ans un groupe informel d’intellectuels et de journalistes, souvent issus de la gauche, mais partis en guerre contre l’antiaméricanisme. Des neo-cons à la française, ces partisans de la «guerre juste» ? Je me vois comme une néoconservatrice de gauche, confie avec un brin de provocation une jeune journaliste qui souhaite garder l ‘anonymat participant depuis le début aux réunions de l’Oratoire. « Les néoconservateurs américains ont été injustement critiqués et je partage certaines de leurs analyses. D’ailleurs, certains sont adhérents du Parti démocrate », ajoute Bruno Tertrais, expert en relations internationales et délégué au secrétariat international du PS. D’autres récusent le terme. Mais tous voudraient que les Français se montrent un peu plus chaleureux avec les cousins américains.

Un noyau dur de convictions

C’était le 14 septembre 2001. La France, comme d’autres pays, avait décrété trois minutes de silence en hommage aux morts des Twin Towers. « Ma femme a fait sonner les cloches du temple, et quand elle est sortie les gens marchaient, klaxonnaient, comme si de rien n’était, se souvient Michel Taubman, encore choqué. Une collègue journaliste est allée à la tour Montparnasse et elle a vu des gens faire des bras d’honneur. » Michel Taubman est journaliste à Arte ; Florence, sa femme, est la pasteure du temple de l’Oratoire. Les manifestations de mars 2003 contre la guerre en Irak ont redoublé leur indignation. « Même au sein de l’Eglise protestante, avec mes collègues pasteurs, il n’y avait plus de débat possible, confie Florence. On nous disait de manifester, de mettre des bougies. Quand je faisais part de mes interrogations, on me renvoyait une image de guerrière. »

C’est pour sortir de cet unanimisme que le couple Taubman a commencé à inviter des connaissances. La jeune journaliste : « J’étais à New York quand il y a eu les attentats. A l’époque, je militais à Attac. Mais, quand j’ai vu qu’Attac publiait un communiqué pour mettre en garde les Etats-Unis contre toute tentation de riposte, j’ai pensé qu’il y avait un problème. L’Oratoire m’a permis de parler librement de tout ça. » Le groupe prend forme peu à peu, avec des intellectuels installés (les philosophes André Glucksmann et Pierre-André Taguieff, l’essayiste Pascal Bruckner, l’universitaire Stéphane Courtois, coauteur du Livre noir du communisme, Jacky Mamou, ancien président de Médecins du monde, Kendal Nezan, président de l’Institut kurde de Paris…) mais aussi de jeunes journalistes, des étudiants. Des personnalités (Bernard Kouchner, Nicolas Baverez, Fadela Amara…) sont régulièrement invitées à débattre. Depuis ce printemps, le groupe publie sa propre revue, le Meilleur des mondes (lire l’encadré).

Si chacun a ses analyses, un noyau dur de convictions les unit, que Michel Taubman formule ainsi : « Les Américains ne sont pas nos ennemis. On peut les critiquer, mais on ne doit pas faire n’importe quoi avec eux. Moi, je m’inquiéterais de vivre dans un monde où l’Amérique serait affaiblie. » Stéphane Courtois : « Il peut être désagréable de penser que les Etats-Unis sont extrêmement puissants, mais c’est la réalité. Nous sommes actuellement dans une guerre mondiale et, vu l’état de l’armée française, la France pourrait avoir besoin d’eux un jour pour se défendre. Dans la vie, il ne faut pas se tromper d’ennemi. » Bruno Tertrais : « Il faut choisir son camp. » Le philosophe allemand Carl Schmitt affirmait que répondre aux deux questions « qui est mon ami ? » et « qui est mon ennemi ? » constitue l’essence de la politique. C’est bien ainsi que Michel Taubman voit le monde : « Notre point commun avec les neo-cons, c’est d’avoir le même ennemi : l’islamisme radical. »

Une obsession antitotalitaire

Car, sans surprise, les «anti-anti-Américains» vivent dans la hantise de l’islamisme, et parfois de l’islam tout court. «Je suis comme tout le monde, ce qui me vient de l’islam, ce sont des images de violence. J’essaie de garder un regard amical, mais c’est difficile», confie Florence Taubman. Dans la petite tribu de l’Oratoire, on parle beaucoup d’«islamo-fascisme», de «fascisme vert», de «totalitarisme islamique». Autant de dénominations choisies pour inscrire l’islamisme dans la lignée du nazisme et du communisme et montrer qu’une nouvelle fois les démocraties sont confrontées au mal absolu. Pour Stéphane Courtois, «nous sommes repartis pour un nouveau tour de totalitarisme». «Après le nazisme et le communisme, l’islamisme est la troisième tentative de détruire la liberté individuelle», juge André Sénik.

Difficile de ne pas voir dans cette analyse quoi qu’on en pense sur le fond la trace de l’expérience politique de ceux qui la formulent. Sénik et Courtois, communistes repentis, pourfendent depuis trois décennies les crimes du stalinisme. André Glucksmann, ancien maoïste, s’est rendu fameux en défendant les boat people. Michel Taubman a été formé chez les trotskistes, tendance « pabliste », où l’on a toujours dénoncé le goulag. « Notre point commun à l’Oratoire, c’est l’antitotalitarisme », assure-t-il. Voilà l’équation posée : être anti-anti-Américain, c’est être anti-islamiste, donc antitotalitaire. CQFD. A une réserve près : et si l’envie de prolonger la posture antitotalitaire faisait voir dans Al-Qaeda et le terrorisme islamique non pas une grave menace et un risque majeur, mais la réincarnation du mal absolu ?

L’imprégnation gauchiste

Mais, experts de la région mis à part, la réalité du monde musulman n’est pas ce qui préoccupe le plus le club de l’Oratoire. Ni celle de l’Amérique d’ailleurs. Paradoxalement, la question centrale y est la France. Michel Taubman le reconnaît volontiers : « La question américaine est importante parce que c’est une question posée à la France. » Pascal Bruckner a souvent écrit sur le sujet. A ses yeux, « les Etats-Unis nous ont sauvés à trois reprises : en 1917, en 1944, puis pendant la guerre froide, et c’est là une dette difficile à supporter. C’est un problème, pour un peuple, de se dire qu’il ne s’est pas libéré par lui-même ». Avec subtilité, Glucksmann devine dans l’antiaméricanisme l’esquisse d’un « isolationnisme français ». C’est « un mal français », résume Michel Taubman et on sourit d’entendre un ancien gauchiste reprendre une expression dont Alain Peyrefitte, figure de la droite musclée des années 70, s’était servi en son temps comme titre d’un ouvrage tonitruant. Hasard. Mais peut-être, aussi, volonté de rupture avec une gauche qui, depuis trente ans, n’a cessé de se heurter à ses propres contradictions.

Au rayon de leurs ennemis, les « oratoriens » glissent facilement de l’islamisme à « l’islamo-gauchisme », puis au gauchisme tout court. Le sujet les rend intarissables. André Sénik : « Le gauchisme dépasse son poids électoral. Sur les plateaux télé, on voit en permanence que la gauche est sous pression de l’extrême gauche. » La droite aussi : on aurait pu croire que Dominique de Villepin, dans son fameux discours à l’ONU, avait tout bonnement repris la vieille ficelle gaullienne consistant à dénigrer l’Anglo-Saxon pour se rehausser soi-même. Non, pour Stéphane Courtois, il a été victime de « réflexes qui se rattachent directement à la propagande soviétique en France. Matraquer « US go home » pendant cinquante ans, ça laisse des traces ». Même la vénérable Fédération protestante de France serait infiltrée : « Les pasteurs ne sont pas gauchistes, mais ils sont imprégnés d’une pensée gauchiste, assure Florence Taubman. Un certain gauchisme. C’est un peu impressionniste, c’est quelque chose dans l’air. »

Le prisme israélien

Pour étayer son propos, la pasteure déplore que les protestants aient pris l’habitude de donner systématiquement raison aux Palestiniens contre les Israéliens. L’exemple n’est pas fortuit, bien sûr. La question israélienne est la dernière grande préoccupation des « oratoriens ». Si Florence Taubman a été élevée dans un milieu catholique avant de se convertir au protestantisme, son mari, lui, est juif, comme un bon nombre d’« oratoriens ». « Parmi les choses qui nous ont frappés, il y a eu le 11 septembre 2001, mais aussi la deuxième Intifada, les actes antisémites en France », relève-t-il. André Sénik a son explication sur cette spécificité : « Les juifs qui ont été révolutionnaires sont plus sensibles au gauchisme anti-israélien et antiaméricain, car ils comprennent qu’il y a quelque chose qui les concerne directement. » Néanmoins, le prisme israélien n’empêche pas l’assemblée de compter aussi des musulmans, comme Mohammed Abdi, secrétaire général de l’association Ni putes ni soumises : « J’ai manifesté contre la guerre en Irak, je suis propalestinien, mais je reconnais Israël et je pense qu’il faut avoir le courage de discuter avec le sionisme. Et puis, en tant que militant des banlieues, j’ai été très blessé par l’émergence de l’antisémitisme dans les quartiers. »

Jusqu’où iront les « anti-anti-Américains » ? Les sévices de la prison irakienne d’Abou Ghraib les ont profondément divisés. « Des à-côtés inévitables d’une guerre », juge Stéphane Courtois. Avec de telles méthodes, la guerre cesse d’être juste, a plaidé la philosophe Monique Canto-Sperber. La notion de « guerre juste » a été discutée longuement. Mais, à trop se laisser envoûter par les questions militaires, le groupe de l’Oratoire semble oublier de se demander ce que pourrait être un monde juste. Et une France juste. A l’occasion du CPE, les anciens clivages qu’ils affirment obsolètes ont resurgi. Un André Glucksmann (et d’autres) était radicalement contre ; un André Sénik (et d’autres) aurait voulu que Villepin tienne bon. Preuve que la politique ne saurait se réduire à la seule définition de « l’ennemi ». Sauf dans les chants staliniens.

Voir aussi:

* Le retour d’un spectre : les « nouveaux réacs »
Pierre-André Taguieff
Observatoire du communautarisme
le 14 décembre 2005

Dans cette tribune polémique publiée par l’Observatoire du communautarisme, le philosophe et politologue Pierre-André Taguieff pointe les dangers du politiquement correct et le retour du terrorisme intellectuel à gauche. Dans ce contexte, certaines associations communautaires n’hésitent pas à diffamer et à appeler à des représailles professionnelles les chercheurs ou intellectuels récalcitrants à leur vision du « devoir de mémoire ». Les discours de dénonciation de la France « néo-coloniale », prétendument « antiracistes », ont enfin fortement contribué à mettre l’accent sur les origines ethniques ou les identités religieuses supposées des jeunes émeutiers aux motivations floues d’octobre et novembre 2005.

Lancée en octobre/novembre 2002, la catégorie d’amalgame « nouveaux réactionnaires » a permis à quelques journalistes vindicatifs de manifester leur naturel hargneux et à des intellectuels-militants de régler des comptes avec leurs rivaux ou leurs adversaires politiques. L’expression polémique « nouveaux réactionnaires », étiquette conceptuellement vide mais aux fortes connotations négatives, est en effet destinée à un unique usage : marquer, disqualifier, couvrir d’infamie l’individu auquel on l’applique. Elle sert à fabriquer des suspects. Pour fonctionner correctement, elle doit jouer sur une idée reçue en héritage : la localisation à gauche, comme par nature, des « intellectuels », censés former une communauté d’appartenance définie par un ensemble de convictions idéologico-politiques. Le « nouveau réac » est à la fois un traître en tant qu’intellectuel (il est censé trahir sa communauté d’appartenance : les « intellectuels ») et, en tant que citoyen, un individu suspect, douteux, voire dangereux. Tout « intellectuel » suspecté de « glisser vers la droite » ou d’avoir des « idée de droite », voire d’éprouver de la sympathie pour telle ou telle personnalité de droite, peut faire figure de « nouveau réac ». Mais les usages polémiques de l’étiquette ne se réduisent pas à la dénonciation de la droitisation des analyses ou des sympathies : peut être qualifié de « nouveau réac » tout citoyen affirmant la valeur des principes républicains à la française, défendant la loi sur les signes religieux à l’école, se montrant dubitatif sur la construction européenne (telle qu’elle se fait) ou condamnant sans complaisance les actes de vandalisme commis par de « jeunes émeutiers » dans certaines banlieues françaises. En outre, toute critique de l’islamisme (comme littéralisme fondamentaliste ou comme idéologie djihadiste) étant assimilée par les prêcheurs néo-gauchistes (suivis par la gauche bien-pensante) à une manifestation d’islamophobie, il va de soi que le « nouveau réac » est nécessairement islamophobe. Une gauche sans projet a besoin d’ennemis haïssables, aussi fantasmatiques soient-ils. L’acte de les dénoncer lui permet de se donner une contenance, à défaut d’une consistance. Telle est la principale fonction de l’étiquette illégitimante, dans un contexte où les identités politiques sont floues : fixer une ligne imaginaire séparant la gauche de la droite. De quoi intimider les intellectuels en leur lançant le message : « Attention, ne pas franchir la ligne jaune ! » En servant d’anathème, l’expression infamante présente en outre l’avantage de renforcer la croyance dont vit la gauche « divine » : se croire moralement supérieure.

La locution « nouveaux réacs » aura servi d’abord d’instrument privilégié d’une courte mais intense chasse aux sorcières, durant l’hiver 2002/2003, dans le seul milieu des « intellectuels » (romanciers et philosophes, pour l’essentiel), comme si la catégorisation stigmatisante ne valait que pour eux. Elle fut une tentative de mise à l’Index, à travers la fabrication laborieuse d’une liste noire, où figurait déjà Alain Finkielkraut, à côté de penseurs tels que Pierre Manent, Marcel Gauchet, Alain Besançon, Jean-Claude Milner, Shmuel Trigano, etc. Une liste établie par Daniel Lindenberg dans son piteux libelle, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, édité dans la collection « La République des idées » (Le Seuil) par l’historien Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, qui n’a cessé depuis de participer aux campagnes de dénonciation des « mauvais sujets ». Un an plus tard, une autre liste noire, établie par un islamiste de charme, suborneur professionnel, mentionnait les « sionistes » les plus dangereux parmi les « intellectuels juifs », où l’on retrouvait Finkielkraut, à côté d’autres « intellectuels » jugés infréquentables (Alexandre Adler, André Glucksmann, etc.). Dans l’espace politique tel qu’il pouvait s’observer en 2002/2003, on pouvait identifier aisément les « vieux » ou les « anciens réactionnaires » (de Le Pen à Villiers), mais les « nouveaux réacs » demeuraient invisibles, ou étaient jugés négligeables. D’où la concentration exclusive des attaques contre des hommes de pensée ou d’écriture (ces derniers se limitant à Houellebecq, Dantec, Muray). La campagne contre les intellectuels « néo-réacs » a duré quelques semaines et les feux polémiques se sont provisoirement éteints, faute de combattants motivés. Sa relance contre une cible redéfinie, les « intellectuels sionistes », s’est heurtée à de fortes résistances dans l’espace culturel comme dans l’espace politique. Mais, pour les esprits paresseux du monde médiatique et les pense-menu teigneux de la gauche résiduelle, qui rêvent d’en découdre avec ceux qu’ils n’osent plus stigmatiser comme « fascistes », « nouveau réac » est une insulte toujours disponible. Et la dénonciation du « complot sioniste » ou de « l’axe américano-sioniste » a été réactivée dans la mouvance du bouffon médiatique Dieudonné, dont on continue de sous-estimer l’audience. L’apparition d’un ministre populaire et atypique, Nicolas Sarkozy, nouvelle cible des bien-pensants de tous bords, a été une aubaine aux yeux des « stalino-trotskistes » (1) de notre temps : un nouveau « néo-réac » était né dans la classe politique traditionnelle. Il ne s’agissait pas de soumettre ses propositions ou ses actes à un examen critique rigoureux, d’en discuter le bien-fondé, mais de construire un personnage-repoussoir de droite : Le Pen occupant le poste « extrême droite » et Villiers le poste « droite extrême », seul restait libre d’accès le poste « nouveau réac ». La montée de la popularité du ministre de l’Intérieur dans le contexte des émeutes, montrant à quel point la gauche bien-pensante et les néo-gauchistes étaient coupées du peuple, ne pouvait que le transformer en cible principale de la nouvelle chasse aux sorcières, lancée au nom du « politiquement correct » le plus caricatural (« il a dit “racailles” ! »). Sarkozy pouvait être inclus dans la catégorie diabolisante élargie des « nouveaux réacs » version 2005. La chimère des « nouveaux réacs » semblait enfin prendre consistance politique, avec un Sarkozy érigé en chef de tribu.

Le terrorisme intellectuel, du Collège de France aux collèges de banlieues, de la haute à la basse intelligentsia, s’est forgé un nouveau langage en quelques années. Il va de pair avec la « communautarisation » croissante des approches des faits culturels et/ou historiques. Les lobbies associatifs font régner la terreur judiciaire dans l’espace public, où les universitaires et les chercheurs sont surveillés, menacés et diffamés. Certains d’entre eux accompagnent le mouvement, et n’hésitent pas à signer des pétitions appelant à des interdictions professionnelles. Au nom de formes dévoyées du « devoir de mémoire » ou de la « luttte contre les discriminations », certaines organisations dites « communautaires » ou « identitaires » s’efforcent d’imposer, par un chantage judiciaire permanent ou par des campagnes médiatiques, leurs visions militantes de l’histoire. Des « Collectifs » formés sur des bases ethno-raciales, dont l’intolérance active se camoufle mal derrière des slogans de facture « antiraciste », ont pour programme d’interdire les recherches sur des domaines « politiquement incorrects » (par exemple, la traite interne à l’Afrique noire ou la traite vers le monde arabo-musulman), d’imposer des jugements globalement criminalisants sur certaines périodes historiques (l’histoire de la colonisation, par exemple) et, plus généralement, de substituer un point de vue hyper-moral au travail de l’historien, du sociologue ou de l’anthropologue. Qu’un chercheur du niveau d’Olivier Pétré-Grenouilleau puisse être poursuivi devant les tribunaux pour ses travaux d’historien sur les formes d’esclavage autres que la traite atlantique (seule prise en compte par la loi Taubira de 2001), voilà qui suffit à montrer les inquiétants progrès de la soviétisation des esprits en France.

Les délateurs et les diabolisateurs se sont remis au travail, après les trois semaines d’émeutes qui ont vandalisé certaines banlieues françaises (du 27 octobre à la mi-novembre 2005), dont les principaux acteurs furent des « jeunes des banlieues », le plus souvent de nationalité française. Des discours empathiques et complaisants ont érigés ces derniers en « victimes » (des « discriminations », dont la France « néo-coloniale » est supposée friande), acculées à s’exprimer par une « révolte » destructrice, sans revendications. Ces discours de dénonciation, prétendument « antiracistes », ont fortement contribué à mettre l’accent sur les origines ethniques ou les identités religieuses supposées des jeunes émeutiers aux motivations floues. Quand les journalistes, les politiques et les sociologues ne peuvent rien expliquer, ils se rabattent volontiers sur les « identités ethnico-religieuses », couplées soit avec « l’islamisme », soit avec « le racisme » ou « les discriminations », entités censées rendre compte magiquement de tout ce qui dysfonctionne. Causalité magique, dont on trouve des usages variables dans les milieux militants, qui peuvent être diamétralement opposés. Plus généralement, il fallait trouver les véritables responsables de l’aggravation de la « fracture sociale » : pourquoi pas les intellectuels « lepénisés » ou « sarkozysés » ? « La mise à l’Index est la mise en joue des temps de trêves », notait Jules Vallès. Dans les années 1950, Raymond Aron était traité de « fasciste » par ses ennemis installés dans le bon camp d’alors, celui du Prolétariat, figure héroïque aujourd’hui effacée. Les staliniens de l’époque dénonçaient de façon prophétique les « sionistes réactionnaires ». Les ennemis du général de Gaulle n’ont pas hésité à utiliser contre l’incarnation de la France libre l’injure suprême : « Fasciste ! ». Depuis les années 2002/2003, tout intellectuel lucide et courageux est fusillé comme « nouveau réac » par de nouveaux exécuteurs au nom des nouvelles figures du Bien, « victimes » transfigurées par un pseudo-antiracisme réduit à une rhétorique hyper-morale, destinée à intimider et à faire taire. Notre ténébreuse époque a les idoles victimaires qu’elle mérite.

Chez les nouveaux délateurs, on rencontre quelques stratèges cyniques, manipulateurs de médias qui s’expriment peu, et beaucoup de boy-scouts dont la bonne foi ne saurait être mise en doute. Ces derniers, par leur existence, ont le mérite de nous rappeler l’importance de la bêtise dans l’Histoire. En 1936, André Suarès, l’un des premiers « intellectuels » à avoir discerné la commune nature du communisme et du nazisme, notait avec lucidité et sagesse : « En beaucoup, la bêtise tient lieu de l’honnêteté. » (2) Si le développement durable est une utopie sympathique, la bêtise durable est une réalité transhistorique. Il n’y a rien à attendre de la bêtise, ni rien à faire contre elle. Oublions-la.

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1) J’emprunte librement l’expression ironique à Guy Debord.
2) André Suarès, Valeurs, Paris, Grasset, 1936 ; rééd. in A. Suarès, Valeurs et autres écrits historiques, politiques et critiques, 1923-1948, édition établie par Robert Parienté, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2002, p. 547.

(*) Philosophe et politologue, directeur de recherche au CNRS. Dernier livre paru : La Foire aux « Illuminés ». Ésotérisme, théorie du complot, extrémisme, Paris, Fayard/Mille et une nuits, novembre 2005.

Mercredi 14 Décembre 2005

Source : http://www.communautarisme.net

** Réacs de tous les pays, unissez vous !
J. Tarnero
17/12/2005

« De quelle vertu politique et morale ceux qui traitent Alain Finkielkraut de « réac » se prévalent ils ? D’abord une question de méthode. Fort d’une posture « progressiste » autoproclamée, ceux qui haïssent Finkielkraut ont trouvé une double occasion inespérée : démoniser leur ennemi et ainsi se refaire une vertu « progressiste » à peu de frais. »

Il n’y a pas de pire insulte politique en France. Etre traité de « réac » c’est bien pire que pédophile ou bachi-bouzouk. Dans la République des lettres, le « réac » et à plus forte raison le « nouveau réac » c’est un Jean Cau relooké, un Michel Droit qui ne comprend rien à l’art moderne, une sorte de Pauwels rajeuni.

L’arbitre des élégances intellectuelles françaises, l’ordonnateur du who’s who du progressisme, Le Nouvel Observateur, celui qui nous dit où est le bien et où est le mal, où est le chic et où est le ringard, fait sa couverture sur « les nouveaux réacs », avec, massivement déployé, le front bas d’Alain Finkielkraut. Honte sur lui !

Les choses se sont tellement focalisées sur l’auteur de la « défaite de la pensée » que c’est d’abord à son égard et pour exprimer notre amitié intellectuelle et politique que ce qui suit a été écrit.

De quelle vertu politique et morale ceux qui traitent Alain Finkielkraut de « réac » se prévalent ils ? D’abord une question de méthode. Fort d’une posture « progressiste » autoproclamée, ceux qui haïssent Finkielkraut ont trouvé une double occasion inespérée : démoniser leur ennemi et ainsi se refaire une vertu « progressiste » à peu de frais.

Les petits arrangements du progressisme

Depuis tant d’années que cet imprécateur insupporte à pourfendre les impostures intellectuelles, les mensonges, les illusions, à ironiser sur les modes, sur la pensée convenue, depuis qu’il s’acharne à traquer les petits arrangements du « progressisme » avec l’histoire, avec les jeux du pouvoir ou encore l’imposture « progressiste » de certains grands leaders du Tiers monde, à ouvrir les yeux de ceux qui ne voulaient pas voir qu’une haine des juifs pût être de « gauche » ou qu’elle fut produite, comme à Durban, justement au nom de l’antiracisme et des droits de l’homme …

Depuis le temps qu’il défend le droit d’Israël à être, contre ceux qui préfèreraient sa disparition, depuis le temps qu’il défend symétriquement les droits de Palestiniens à un Etat, depuis le temps qu’il s’échine à réveiller la tranquillité de ceux qui font de la sociologie du chaos, l’alibi d’une non dénonciation de ses causes, oui cet homme là exaspère. Son brio intellectuel, son écriture ciselée insupportent les jaloux.

Quel crime intellectuel a-t-il récemment commis pour être traité, horreur suprême, de « raciste ». Comme l’a écrit avec une délicate prévention le journaliste de Haaretz, « ça n’est pas Le Pen qui parle mais Finkielkraut ». Aubaine inespérée pour Le Monde, le « journal de référence », qui se met dans l’abri israélien pour régler de vieux comptes. Quoi de plus détestable que de reconstruire un texte.

Pour le reste, qu’est ce qui est faux dans ce qu’il a dit ?

Où est le jugement intolérable pour des oreilles progressistes ? Les émeutes en banlieue n’auraient pas uniquement des causes sociales et la dramatique ghettoïsation des « quartiers » fait qu’une culture du ressentiment anti français est désormais le lien entre les incendiaires, où est l’erreur ?

Le fait que ce ressentiment soit massivement le fait de jeunes beurs ou de jeunes Noirs, où est l’erreur ?

Préférer le refus des divers euphémismes pour ne pas nommer ce qui est, où est le tort ?

Dire « Noir » ou « Arabe » plutôt que « jeune des banlieues », où est le crime anti républicain ?

Si l’intention universaliste se transforme en culture de l’évitement, alors c’est que quelque chose ne va pas de son côté. Préférer les ombres du réel à la réalité, pour qu’elles soient conformes aux présupposés idéologiques est une politique d’aveugle.

Les progressistes préfèrent se voiler la face pour ne pas affronter le voile islamique et font de Tariq Ramadan un nouveau Che Guevara. Quelle belle lucidité politique ! Belle solidarité avec les algériens victimes de l’intégrisme des divers GIA, FIS et autres !

« Qui tue qui ? » demandaient déjà ceux qui ne voulaient pas penser les massacres en Algérie. « Qui brûle qui ? » pourrait on demander en France aujourd’hui. Qui a brûlé Sohane, il y a quelques années, qui a brûlé Shérazade hier ?

Pourquoi avoir peur de dénoncer cette bouillie mentale qui tient lieu chez certains « jeunes des banlieues » de conscience identitaire. N’importe quel enseignant vous le dira. Il y a péril au sein de l’école quand des futurs barbus brutalisent les filles au nom de ce qu’ils estiment être un code d’honneur.

Et il faudrait ne pas nommer cela au nom du respect du à une culture différente ? Faut-il s’extasier devant les beautés musicales sexistes et antisémites de certains raps ? La fascination gauchiste pour la radicalité rend le progressisme imbécile : entre Luther King et Lewis Farrakhan, qui a fait avancer l’histoire ?

Si le solde des luttes des Noirs américains se nomme « Nation of Islam », où est le progrès ?
Si le leader politique des banlieues venait à être Dieudonné, les progressistes en seront ils satisfaits ? Ce sous-Le Pen noir excite les pires démons des banlieues. Il y a deux ans, une vague de haine antijuive avait déjà servi d’annonce à ce qui vient de se produire.

Il y a du malheur dans les banlieues, il y a de la souffrance sociale. Il y a dans les Antilles une mémoire blessée, il y a un traitement de la mémoire de l’esclavage qui n’a pas encore été mené à bien.

Bien sûr, l’Europe au XIXeme siècle a fondé sa prospérité sur la colonisation menée depuis trois siècles. Bien sûr que l’idéologie des colonisateurs était simultanément raciste tout en s’affirmant civilisatrice.

La laïcité dont on célèbre le centenaire mariait dans les colonies les considérations d’un Jules Ferry sur l’infériorité raciale des Noirs et l’idéal des Lumières.

On ne répare pas ces fautes historiques en trafiquant la vérité historique.

L’affaire Finkielkraut a son symétrique détestable. Un historien reconnu, Olivier Petre-Grenouillau a publié chez Gallimard une étude savante sur les « traites négrières », toutes les traites négrières, non seulement celles commises par les Européens, mais aussi celles commises par les Arabes et celles commises par les Africains eux-mêmes quand les royaumes côtiers noirs vendaient aux négriers européens d’autres Africains qu’ils avaient capturés dans des razzias à l’intérieur des terres.

La qualité de ce travail d’historien a été pleinement reconnue par ses pairs, par les plus prestigieux des historiens français. Mais voilà que Petre-Grenouillau n’est pas, pour certains, politiquement correct. Voilà que certaines associations antillaises, certains « indigènes de la République » veulent lui faire procès pour révisionnisme.

Il a osé dire ce qu’il ne fallait pas dire. Il a osé mettre en cause une responsabilité arabe. Il a osé mettre en cause une responsabilité africaine. Aucun historien sérieux ne peut contester ces faits historiques sauf certains de ceux qui aujourd’hui s’affirment être les héritiers de la mémoire de l’esclavage.

Mais la bêtise ne s’arrête pas là.

Voilà que c’est le délire qui gagne. Voilà qu’il ne faudrait pas célébrer le bicentenaire de la victoire Napoléonienne d’Austerlitz, le 2 décembre 1805, contre la coalition des monarchies conservatrices européennes, sous prétexte que Napoléon fut coupable de la réintroduction de l’esclavage, alors que la Convention l’avait abrogé.

Voilà le crime de l’Occident. Le Code civil comme fondation de Mein Kampf ! Quelle intelligence des choses ! Comme si on ne savait pas que l’histoire est contradictoire ! Comme si celle de la France n’avait pas ses zones de lumières et ses parts d’ombres !

Il y a de la folie mémorielle dans ces exigences.

Il y a de la folie dans cette « concurrence des victimes ». « Il y en aurait que pour les juifs » entend on dans certains cours d’histoire. « Et les massacres de Sétif », le 8 mai 1945, le jour même de la capitulation nazie. Etait-ce un crime contre l’humanité commis par la France du général De Gaulle? De quel ordre autre que symbolique pourrait survenir une réparation ?

C’est une évidence qu’il n’appartient pas à la loi de décider des contenus de l’Histoire.

Les consciences nationales portées par les Etats sont lentes à se mettre en cause car c’est l’Histoire du monde qu’il faudrait traduire devant les tribunaux. À quand la reconnaissance par l’Algérie des crimes commis contre les Harkis, des crimes commis par le FLN ?

Et comment réparer des blessures symboliques sinon par d’autres réparations symboliques, par le travail des historiens, par des créations de musées disant ce qui a été et sûrement pas par des lois qui s’y substitueraient ?

On ne règlera pas les injustices sociales en désignant à la vindicte populaire un bouc émissaire à haïr. Ces blessures ne se cicatriseront pas en préférant à l’examen critique des causes historiques d’autres plus faciles à nommer et à désigner.

Ce serait un grand malheur pour tous si, dans les banlieues de l’esprit, on faisait de la désignation du « réac » la raison de son impuissance à avoir changé le monde en un monde meilleur.

On comprend mieux le décalage qu’il y a entre la France et le reste de l’Occident.

Au fond ici, aucune leçon de l’Histoire n’a été tirée. La chute du mur de Berlin, la fin des mythes nés du communisme n’ont servi à rien car c’est le simplisme de la pensée totalitaire qui dévore toujours ceux-là mêmes qui estiment être porteurs de clairvoyance.

L’hallali sonné contre Alain Finkielkraut dit autre chose qu’une critique. C’est une vieille haine qui pointe son nez. Mettre les propos d’Alain Finkielkraut sur le même plan que ceux de Dieudonné est une indignité intellectuelle.

Christiane Taubira puis Pierre Vidal Naquet, Esther Benbassa, Michel Wieviorka et les autres signataires du texte consacré aux « démons français » publié dans le Monde du 6 décembre ne peuvent pas faire cet amalgame ou alors ces fins lecteurs ne savent plus lire ni analyser.

Ecrire : « le pire des cauchemars serait celui d’un débat public où ne s’échangeraient plus que des arguments à la Dieudonné ou à la Finkielkraut, recourant aux mêmes procédés – falsifications, dénégations, occultations – et se nourrissant intellectuellement » relève de la calomnie.

Quelle leçon pouvons nous tirer de cette histoire ? Elle rappelle le sort de celui qui se fit traiter de « chien réactionnaire » par les staliniens. Arthur Koestler avait tenté de nommer avant l’heure la grande imposture du « progressisme ».

A l’évidence, Staline n’est pas mort.

Il est bien présent en France dans la tête de certains intellectuels. C’est la même mécanique qui ne voulait pas entendre ce que Kravtchenko rapportait d’Union Soviétique. Celle qui condamnait Camus pour ses propos nuancés sur la guerre d’Algérie est identique à celle qui fait de Finkielkraut, un « nouveau réactionnaire ».

Si les progressistes refusent de penser l’histoire contemporaine en termes « choc des civilisations », s’ils veulent en faire l’économie, alors ils doivent avoir le courage de penser ce qui peut y conduire.

Ce courage, Alain Finkielkraut, le « réac », le possède.

http://www.debriefing.org/15170.html

Voir aussi l’excellent blog de notre ami jugurtha:

http://jugurta.canalblog.com/archives/2005/12/07/1082897.ht

Voir encore:

Manifeste pour une pensée libre
Finkielkraut Alain, Gauchet Marcel, Manent Pierre, Muray Philippe, Taguieff Pierre-André, Trigano Shmuel, Yonnet Paul
L’Express
le 28/11/2002

Les intellectuels mis en cause par l’ouvrage Le Rappel à l’ordre, de Daniel Lindenberg, s’expliquent dans L’Express

Nous venons d’apprendre, par un livre de Daniel Lindenberg, très opportunément intitulé Le Rappel à l’ordre et publié sous les auspices de Pierre Rosanvallon, professeur au Collège de France, que nous sommes tous de fieffés réactionnaires – y a-t-il d’ailleurs des réactionnaires qui ne soient pas fieffés? – et que, charge supplémentaire, nous avons comploté pour préparer la catastrophe du 21 avril, c’est-à-dire la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour.

Cette dénonciation ignominieuse, menée avec des moyens qui rappellent les plus beaux jours du stalinisme, s’est accompagnée d’une surprise: nous retrouver ainsi réunis par le même acte d’accusation. Nous nous pensions en effet différents, par nos approches, nos conclusions, et, entre nous, les débats, contradictions, polémiques et oppositions ne manquent pas.

Nous l’avouons cependant, nous avons bien un point commun, qui nous distingue radicalement des méthodes du «rappeleur à l’ordre»: nous sommes démocrates et, comme nous aimons et respectons la démocratie, nous savons qu’elle ne cesse de s’alimenter de sa critique, qui est au coeur de son fonctionnement. La démocratie vit de sa propre remise en question, c’est d’ailleurs le critère décisif qui la différencie du totalitarisme. Nous chérissons aussi assez l’individualisme pour ne pas le concevoir comme la célébration d’une collection de clones au garde-à-vous.

Mais, si nous sommes ainsi «rappelés à l’ordre», c’est parce que nous lie un autre complot, insupportable aux idéologues: contrairement à eux, nous voulons discuter à partir de la réalité. Et discuter de la réalité. Car Le Rappel à l’ordre innove: il s’en prend aux détracteurs de l’état des choses, et non à ses partisans! Son titre est un programme: il rappelle à l’ordre les geignards, les grincheux, les mécontents, les inquiets. Tous ceux à qui l’on n’a pas su faire aimer l’an 2000 et qui souffrent du monde tel qu’il va. Dénonçant un nouvel axe du mal, c’est le conformisme qui, cette fois-ci, fait le procès de l’anticonformisme pour exorciser la réflexion et les débats qui s’imposent.

Oui, nous pensons qu’il faut analyser et discuter les insatisfactions ressenties par beaucoup de Français, qui n’ont que le suffrage universel pour les exprimer. Oui, nous nous inquiétons de l’indifférence croissante des élites abandonnant le peuple à son sort – insécurité publique et sociale – pour mieux condamner les formes que prend son désarroi. Oui, nous pensons que la promotion soixante-huitarde de la jeunesse au rang de valeur suprême est un mauvais service à lui rendre. Oui, nous refusons de voir l’école de la République abandonner les plus démunis et les enfermer dans leur condition en abjurant la culture générale et les savoirs. Oui, nous déplorons la dépolitisation des hommes encouragée par un discours des droits de l’homme enchanté de lui-même, sourd à toute idée de dette, d’obligation et de responsabilité pour le monde et qui évite de penser la géopolitique et les rapports sociaux. Oui, nous pensons que l’abandon progressif du modèle français d’intégration, fait d’exigences et de générosité, est une erreur dont les populations issues de l’immigration sont les premières victimes. Oui, nous redoutons, face à certaines prétentions islamiques, la naïveté de ceux qui dénoncent par ailleurs le retour de l’ordre moral derrière toutes interrogations sur l’omniprésence de la pornographie, tout en traitant d’ «islamophobe» ceux qui critiquent la misogynie de l’intégrisme religieux musulman. Oui, nous craignons l’abandon des principes de la laïcité, dépréciés parce que leurs bienfaits pacificateurs ont fini par paraître évidents. Oui, nous osons parler d’antisémitisme ou de judéophobie quand des synagogues flambent dans le silence.

Mais, pour certains, la vérité semble insupportable. C’est pourquoi ils s’efforcent d’abord de la nier, comme l’a reconnu récemment le médiateur du Monde: «Pendant des années, Le Monde a donné l’impression de cacher une partie de la réalité pour ne pas alimenter le racisme.» Et puis, quand la réalité ne peut vraiment plus être niée, on passe au plan B: on la décrète «réactionnaire» et, avec elle, ceux qui s’en préoccupent.

L’effet de sidération du 21 avril, loin de les inciter à ouvrir les yeux, pousse donc une fois de plus les propagandistes du «Tout va bien» désavoués par le suffrage universel à un vieux réflexe: dénoncer les messagers de l’inquiétude. Cette chasse aux sorcières substitue la vaine agitation dénonciatrice à la difficile réflexion sur les fondements et les finalités de l’action politique dans le monde d’aujourd’hui. Attitude typique du refus de penser dont on a déjà vu les effets chez les hommes politiques. Ceux qui pensent que l’état présent de la démocratie mérite un débat peuvent avoir des vues d’avenir très différentes. Certains peuvent penser que la démocratie doit être bornée par la considération de réalités anthropologiques intransgressibles. D’autres qu’elle a besoin d’un idéal positif, d’un horizon historique nouveau. Ou la croire vouée à un éternel questionnement. Mais ils trouveraient tous absurde que, tout en se réclamant d’elle, l’on préconise un sommeil dogmatique qui lui serait fatal.

Le retour tonitruant de la catégorie de «réac» signifie que la parenthèse antitotalitaire se ferme. Croyant pouvoir faire l’économie d’une analyse de l’échec de Lionel Jospin, des militants de la bien-pensance satisfaite veulent militariser la vie de l’esprit et retrouver la chaude médiocrité de l’antifascisme stalinien et de ses mensonges. Après la guerre, rappelle François Furet dans Le Passé d’une illusion, «les communistes n’ont cessé de militer sous ce drapeau, de préférence à tout autre. Ils n’ont jamais voulu d’autre territoire à leur action que cet espace à deux dimensions ou plutôt à deux pôles, dont l’un est figuré par les ?fascistes?, l’autre par eux-mêmes.» Le communisme est mort. Mais à peine a-t-on eu le temps de prendre acte de cette disparition que de nouveaux terribles simplificateurs prennent la relève et déboulent, revolver au poing, dans la vie intellectuelle pour nous marquer au fer rouge du «Ni droite ni gauche» des années 1930, c’est-à-dire, pour être clair, du fascisme français. Cette tentative de fascisation de l’inquiétude et de la pensée libre est dérisoire et monstrueuse. Nous nous honorons d’en être la cible.

Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Pierre Manent, Philippe Muray, Pierre-André Taguieff, Shmuel Trigano et Paul Yonnet

Voir de plus:

Saddam doit partir, de gré ou de force !

Pascal Bruckner, André Glucksmann et Romain Goupil
Le Monde

03.03.2003

En 1991, nous appelions les démocraties à stopper par tous les moyens – militaires si nécessaires – les boucheries et purifications ethniques inaugurées alors par Slobodan Milosevic en Croatie. Nous fûmes allégrement contredits, à l’époque, par les états-majors, les experts et les gouvernements, sans compter la plupart des leaders politiques.

Au bout de huit ans, après 200 000 morts, c’est bien une intervention de l’OTAN qui permit de rapatrier un million de Kosovars. Déjà, à l’époque, les pacifistes nous expliquaient que l’expédition « américaine » contre la Serbie mettrait le monde à feu et à sang. Aujourd’hui, Milosevic s’explique devant un tribunal pour crimes contre l’humanité.

Saddam Hussein n’est pas moins mais plus cruel que Milosevic et bien plus dangereux. En diabolisant George W. Bush, « nouveau Satan », « nouvel Hitler » et « nouveau Ben Laden », les manifestants pour la paix du 15 février ont oublié dans leurs protestations le maître de Bagdad, ce grand admirateur de Staline, qui écrase, torture, étouffe son peuple depuis trente ans.

Il joue avec le feu au cœur d’une poudrière mondiale, le Moyen-Orient. Il défie la communauté internationale et persiste à ne pas désarmer franchement et radicalement. Il est temps pour lui de quitter la scène. Il faut que le Conseil de sécurité de l’ONU l’y oblige, pacifiquement si possible, militairement s’il n’obtempère pas.

D’atermoiements en tergiversations, plus on attend, plus il en coûte aux populations irakiennes, plus l’ONU se déconsidère.

Comment ne pas garder en mémoire le génocide des Tutsis au Rwanda (1994) accompli au vu et au su d’une communauté internationale passive. Comment ne pas penser aujourd’hui au martyre du peuple tchétchène alors que l’alliance « morale » franco-allemande érige la Russie en chantre de la paix !

Saddam Hussein n’est sans doute pas le seul dictateur, mais lui, au moins, nous avons la possibilité de le mettre hors d’état de nuire en soutenant la pression des forces anglo-américaines aux frontières de l’Irak.

Il serait dommageable de réduire la crise actuelle à un affrontement franco-américain, alors que les points de vue des deux pays auraient pu être complémentaires.

Il serait calamiteux que Paris, par gloriole et entêtement, aille au veto, au risque de casser la solidarité occidentale et d’ébranler un peu plus l’Europe (laquelle, rappelons-le, ne se réduit pas au seul axe Paris-Berlin).

Que Saddam parte, de gré ou de force ! Les Irakiens, Kurdes, chiites mais aussi bien sunnites respireront plus librement et les peuples de la région en seront soulagés.

Après Milosevic, les Balkans ne sont pas le paradis, mais il y règne davantage de paix et moins de dictature. L’après-Saddam ne sera pas rose, mais moins noir que trente années de tyrannie, d’exécutions sommaires et de guerre.

Pascal Bruckner est écrivain.
André Glucksmann est philosophe et essayiste.
Romain Goupil est cinéaste.

Voir enfin:

Point de vue : la faute, par Pascal Bruckner, André Glucksmann et Romain Goupil

Le Monde

14.04.2003

Quelle joie de voir le peuple irakien en liesse fêter sa libération et… ses libérateurs ! Il y a quelques mois, la France prétendait canaliser les ardeurs belliqueuses des Etats- Unis dans la « légalité » onusienne. Malheureusement, l’opposition à la guerre a dégénéré en opposition systématique à Washington. A tort ou à raison, nos dirigeants donnèrent le sentiment de protéger Saddam, en s’obstinant dans une partie de bras de fer avec les alliés anglo-saxons.

L’amitié fit place à une hostilité ouverte, malgré les sourires diplomatiques et les dénégations valant aveu : « Les Américains ne sont pas nos ennemis »…. Par son intransigeance et la promesse d’un veto « quelles que soient les circonstances », notre pays a divisé l’Europe, paralysé l’OTAN et l’ONU, anéanti les possibilités non militaires de faire céder, par un ultimatum commun et précis, la dictature irakienne. Loin d’éviter la guerre, le « parti de la paix » l’a précipitée en jouant Astérix contre l’Oncle Sam. La France s’est mise hors jeu, ridiculisée. On ne dirige pas une grande nation en s’enivrant de succès médiatiques et de joutes oratoires. A cet égard, Tony Blair, qui prit le risque d’affronter son électorat tout en restant fidèle à ses convictions, s’est révélé un véritable chef d’Etat.

La ligne de conduite élyséenne s’est reflétée dans l’opinion publique. Il faudra raconter un jour l’hystérie, l’intoxication collective qui ont frappé l’Hexagone depuis des mois, l’angoisse de l’Apocalypse qui a saisi nos meilleurs esprits, l’ambiance quasi soviétique qui a soudé 90 % de la popula- tion dans le triomphe d’une pensée monolithique, allergique à la moindre contestation. Il faudra étudier la couverture partisane de la guerre par les médias – lesquels, à de rares exceptions près, furent moins objectifs que militants, minimisant les horreurs de la tyrannie baasiste pour mieux accabler l’expédition anglo-américaine, coupable de tous les crimes, toutes les fautes, tous les malheurs de la région.

Pendant des semaines, Télé Bagdad a envahi nos cervelles et nos petites lucarnes, au point que les très rares dissidents irakiens invités devaient s’excuser d’exister et qu’un chanteur français, dans un geste d’une rare obscénité, quitta le plateau d’une émission de variétés sur FR3 à l’arrivée de Saad Salam, cinéaste et opposant irakien. Il faudra expliquer pourquoi la minorité kurde fut, durant cette période, interdite de manifester quand les nervis de Saddam paradaient sur nos boulevards en brandissant ses portraits, hurlant des slogans a sa gloire, allant jusqu’à lyncher le poète en exil Salah Al-Hamdani. Il faudra analyser cette proportion alarmante de Français (33 %) qui, ne souhaitant pas la victoire de la coalition, se prononçaient de facto pour celle de Saddam Hussein.

Force est de constater que l’antiaméricanisme n’est pas un accident de l’actualité ou la simple réticence face à l’administration de Washington, mais le credo d’une politique qui soude les uns avec les autres, en dépit de leurs divergences, le Front national et les Verts, les socialistes et les conservateurs, les communistes, les souverainistes… A droite comme à gauche, ils sont rares ceux qui n’ont pas cédé à ce « nationalisme des imbéciles » qui est toujours un symptôme de ressentiment et de déclin.

On s’est plu, ces derniers temps, à opposer l’intelligence française à l’étroitesse d’esprit américaine, et la sagesse de la vieille Europe à la folie du Nouveau Monde conduit par « Ubush roi ». Résultat : l’une des plus effroyables dictatures du Moyen-Orient est tombée, la France n’a en rien contribué à sa chute.

Au contraire, elle fit tout pour la retarder. Quand Bagdad danse, Paris fait grise mine. Tandis que certains intellectuels et politiques expriment publiquement leur désarroi, voire leur « nausée » face à la victoire anglo-saxonne, l’hebdomadaire Marianne titre « La catastrophe » le jour où Bagdad goûte les premières heures de sa délivrance. Il faut s’y faire : il existera toujours dans nos démocraties une portion importante de citoyens que la chute d’une dictature désespère. La patrie des droits de l’homme n’aime peut-être pas autant la liberté qu’elle le prétend et l’affiche. De Jean-Marie Le Pen à Jean-Pierre Chevènement, Saddam Hussein comptait chez nous de nombreux camarades, pudiquement rebaptisés « amis du peuple irakien ». La République va-t-elle instaurer, avec Berlin et Moscou, une journée de deuil national pour pleurer la disparition du raïs ?

La deuxième guerre du Golfe est un formidable révélateur. Recrudescence de l’antisémitisme et de la haine ethnique, crise économique et sociale, profanation d’un cimetière militaire britannique, passage à tabac des Juifs et des opposants irakiens lors des grandes marches « pacifistes », alliance à revers avec le peu ragoûtant Vladimir Poutine massacreur de Tchétchènes, réception du despote africain Robert Mugabe à Paris, insultes publiques adressées aux pays d’Europe de l’Est coupables de ne pas nous obéir au doigt et à l’œil, notre grande nation n’est pas en train d’écrire une de ses pages les plus glorieuses.

L’avenir de l’Irak libéré reste hautement problématique, et la pacification est loin d’être assurée. Il n’est pas certain que Washington ait le triomphe modeste, ni que la conquête militaire soit magiquement couronnée par la concorde des cœurs et des esprits. Rien n’assure que le gouvernement Bush s’attelle au règlement de la question palestinienne malgré ses promesses, rien ne garantit que la paix l’emporte au Moyen-Orient. Mais, par ses choix, Paris s’est condamné a n’avoir qu’un rôle marginal dans cette région du monde. L’histoire continue, la France n’en fait-elle plus partie ?

Pascal Bruckner et André Glucksmannn sont philosophes, Romain Goupil est cinéaste.

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