C’est le sens de l’histoire (…) Pour la première fois en Occident, des hommes et des femmes homosexuels prétendent se passer de l’acte sexuel pour fonder une famille. Ils transgressent un ordre procréatif qui a reposé, depuis 2000 ans (sic), sur le principe de la différence sexuelle. Evelyne Roudinesco
Les enfants adoptés ou nés sous X revendiquent aujourd’hui le droit de connaître leur histoire. Nul n’échappe à son destin, l’inconscient vous rattrape toujours. (…) les enfants adoptés ou issus de la PMA ne sortent jamais indemnes des perturbations liées à leur naissance. Il faut rester ouvert, être attentif à leurs questions, s’ils en posent, et surtout ne pas chercher à cacher la vérité. L’idéal serait de trouver une position équilibrée entre le système de transparence absolue à l’américaine et le système de dissimulation à la française, lequel, ne l’oublions pas, reposait autrefois sur une intention généreuse d’égalité des droits entre les enfants issus de différentes filiations. Evelyne Roudinesco
Ils nous avaient pas déjà fait le coup avec le… bolchévisme ?
Mais, c’est vrai, comme on est partis, pourquoi garder l’archaïque et multimillénaire interdit de l’inceste et pourquoi continuer à interdire le mariage de la mère et du fils, du père et de la fille ou du frère et de la sœur, ou, tant qu’on y est… mère-fille, père-fils, frère-frère ou sœur-soeur?
Et d’ailleurs si avec les progrès de la science, la sexualité n’est plus indispensable à la reproduction, pourquoi continuer à s’embarrasser, alors qu’on a la dialyse pour l’élimination des toxines, d’organes aussi archaïques que… les reins ?
Au moment où l’Italie sacrifie à son tour à la mode du soi-disant « mariage homosexuel », il n’est peut-être pas inutile de revenir un moment sur les inanités que sous prétexte de modernité, on nous assène depuis quelques années. Comme cet entretien de 2002 où, à l’occasion de la sortie de son dernier livre au titre si éloquent (« La Famille en désordre »*), la plus chic de nos psychanalystes, Evelyne Roudinesco, plaide pour l’homoparentalité et « retrace depuis le xviiie siècle le parcours de cette tribu insolite qu’est la famille ».
Le nouveau désordre familial
Parents homos: « C’est le sens de l’histoire »
Le Nouvel Observateur
3 octobre 2002
Le Nouvel Observateur. – Vous décrivez dans votre ouvrage les grandes mutations de la famille. Quel est selon vous le plus grand bouleversement qu’elle ait subi?
Elisabeth Roudinesco. – La perte de l’autorité paternelle, sans doute. «En coupant la tête du roi, la Révolution a fait tomber la tête de tous les pères de famille», a écrit Balzac. Au cours du xxe siècle, le père a perdu la quasi-totalité de ses pouvoirs. Les femmes, libérées par la contraception, se sont progressivement émancipées, jusqu’à décider, dans certains cas, de se passer des hommes pour fonder un foyer. Les fils se sont mis à critiquer la toute-puissance des patriarches. La famille s’est maternalisée, privilégiant la relation mère-enfant. Depuis, les pères tentent difficilement de trouver leur place. La famille contemporaine est totalement désordonnée, c’est une tribu insolite, fragile et névrosée…
N. O. – … une tribu qui selon vous n’a jamais été autant plébiscitée.
E. Roudinesco. – Après avoir été tant critiquée en 1968, elle est maintenant aimée, rêvée. On lui demande d’être tout à la fois: le creuset de l’épanouissement individuel, du bonheur et du plaisir sexuel, la grande forteresse dans laquelle se ressourcer dans un monde dépressif… Ainsi la famille contemporaine se cherche, se transforme, elles est monoparentale, homoparentale, recomposée, déconstruite… Et pourtant elle reste la cellule de base de la société, notamment parce qu’elle est indispensable à la structuration du sujet. C’est ce que Freud entendait démontrer avec la thèse du meurtre du père et de la réconciliation nécessaire des fils avec la figure paternelle. La famille, c’est le lieu par lequel le sujet construit inconsciemment son autonomie, à travers une relation conflictuelle avec ses parents, représentants de l’autorité.
N. O. – Remplit-elle toujours aussi bien ce rôle, alors que l’autorité paternelle est en crise?
E. Roudinesco. – Je ne fais pas partie des souverainistes qui s’alarment de la fin de l’autorité de l’école, de la République ou du père. Je ne crois pas que la paternité soit réellement en danger, bien qu’elle ait tout perdu. (???) Un certain type d’autorité est en train de disparaître, mais la société va accoucher d’autres formes d’ordre symbolique. Au XIXe, les penseurs conservateurs redoutaient l’émancipation des femmes. Ils disaient: «Si elles travaillent, si elles se mettent à porter des pantalons et à revendiquer une sexualité épanouie, c’est la fin de la différence des sexes et la mort de la famille.» C’était simplement la fin d’un certain mode de famille… Aujourd’hui, on n’accuse plus les femmes, mais les homosexuels. L’homophobie actuelle traduit la même peur qu’une sorte d’apocalypse ne vienne ravager la société.
N. O. – Ce sont d’ailleurs les homosexuels, leur désir revendiqué de se mettre en couple et d’élever des enfants qui vous ont amenée à vous intéresser à la famille…
E. Roudinesco. – C’est vrai, je ne m’attendais pas à ce que les homosexuels souhaitent recréer un ordre familial qu’ils avaient si longtemps, si violemment contesté. Je suis désormais persuadée que le sida, qui a décimé toute une génération très jeune, a dû considérablement accroître le désir des gays d’engendrer et de transmettre. J’ai écouté les débats sur l’homoparentalité et j’ai été très frappée par la violence des propos tenus par certains psychanalystes. Ils se sont posés en pseudo-experts, ont affirmé: «C’est impensable, impossible, parce que c’est contraire à la nature, au complexe d’Œdipe, parce que ça ne s’est jamais vu», sans aucun recul, sans jamais essayer de comprendre ce qui se jouait là, dans ce mouvement de l’histoire. A force d’être sollicités par les pouvoirs publics et les médias, certains représentants des sciences humaines ont aujourd’hui tendance à s’ériger en gendarmes ou en techniciens du bien et du mal, ce que je trouve dangereux.
N. O. – Comment expliquer ces réactions?
E. Roudinesco. – Pour la première fois en Occident, des hommes et des femmes homosexuels prétendent se passer de l’acte sexuel pour fonder une famille. Ils transgressent un ordre procréatif qui a reposé, depuis 2000 ans, sur le principe de la différence sexuelle. A la limite, on pouvait imaginer que des homosexuels puissent élever des enfants, mais l’idée qu’ils veuillent le faire en couple a été un choc…
N.O. – Vous militez aujourd’hui pour une reconnaissance des familles homoparentales. Pourquoi?
E. Roudinesco. – A partir du moment où l’on considère l’homosexualité comme une sexualité ordinaire, je ne vois pas pourquoi on continue à discriminer les parents gays et lesbiens. D’autant que personne ne peut dire que les enfants d’homosexuels sont plus perturbés que les autres, qu’ils sont élevés avec moins d’amour et d’attention. Il faudra bien admettre un jour qu’ils portent, comme d’autres, la trace singulière d’un destin difficile. Et il faudra bien admettre aussi que les parents homosexuels sont différents des autres parents. C’est pourquoi notre société doit les accepter tels qu’ils sont, en leur accordant les mêmes droits et les mêmes devoirs. (???) Et ce n’est pas en se contraignant à être «normaux», à participer à des enquêtes prouvant que leurs petits vont parfaitement bien ou sont à l’aise avec le sexe opposé que les gays et lesbiennes parviendront à prouver leur aptitude à être de bons parents. Car, en cherchant à convaincre ceux qui les entourent que jamais leurs enfants ne deviendront homosexuels, ils risquent de donner d’eux-mêmes une image désastreuse. Rappelez-vous: tous les enfants héritent dans leur inconscient de l’enfance de leurs parents, de leur désir et de leur histoire.
N. O. – C’est pour cela que vous critiquez la culture du secret, qui, dans les adoptions mais aussi dans les PMA (procréations médicalement assistées) avec donneur inconnu, conduit à dissimuler les origines biologiques de l’enfant…
E.Roudinesco. – Je pense que ces habitudes françaises, qui consistent à assimiler filiation adoptive et biologique, ont vécu. On l’a vu d’ailleurs très clairement lors des débats sur la réforme de l’accouchement sous X. Les enfants adoptés ou nés sous X revendiquent aujourd’hui le droit de connaître leur histoire. Nul n’échappe à son destin, l’inconscient vous rattrape toujours.
N. O. – Mais faut-il toujours tout dire? Avouer par exemple à un enfant qu’il a été conçu avec le sperme d’un inconnu?
E. Roudinesco. – Non, évidemment. Je ne suis pas pour assommer tout le monde avec des vérités dès l’âge de 2 ans. Dans ce domaine, chaque histoire est inédite, et il faut réfléchir au cas par cas. Mais, à mon sens, les enfants adoptés ou issus de la PMA ne sortent jamais indemnes des perturbations liées à leur naissance. Il faut rester ouvert, être attentif à leurs questions, s’ils en posent, et surtout ne pas chercher à cacher la vérité. L’idéal serait de trouver une position équilibrée entre le système de transparence absolue à l’américaine et le système de dissimulation à la française, lequel, ne l’oublions pas, reposait autrefois sur une intention généreuse d’égalité des droits entre les enfants issus de différentes filiations.
Propos recueillis par Sophie des Déserts
(*) «La Famille en désordre», Fayard, 252 p., 18 euros.
http://www.france.qrd.org/assocs/apgl/presse/nobs20021003.htm