Solidarnosc/25e: Bien entendu nous n’allons rien faire (Poland-Iraq: Looking back at France’s long history of betrayals)

Solidarnosc bannerBien entendu nous n’allons rien faire. Claude Cheysson (ministre français des relations extérieures, 15.12.81)
Quel besoin aviez-vous de dire ça ? C’est une évidence mais il ne fallait pas le dire. Mitterrand
 Le Président ne veut pas plus mettre dans une position impossible ses ministres communistes d’alors qu’il ne croit en l’avenir d’un mouvement démocratique polonais. Pour lui, «jamais l’URSS n’acceptera que la Pologne échappe à sa stratégie» et »vouloir remettre en cause l’appartenance de ce pays au glacis soviétique, c’est vouloir la guerre avec Moscou, c’est mettre en cause la paix ». C’est bien pour cela qu’il acceptera, en décembre 1985, de recevoir le «général-président» à l’Elysée. Le chancelier allemand a d’ailleurs rencontré Jaruzelski un an avant Mitterrand et a, par la suite, envoyé son ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, en visite à Varsovie. Cette frilosité de l’Europe contraste avec le soutien américain accordé à Solidarnosc dès sa création avec Carter puis Reagan (…) Les Européens lui reprocheront longtemps sa «naïveté» et le critiqueront ouvertement lorsqu’il suspendra l’aide alimentaire à la Pologne après la proclamation de l’état de guerre par le général Jaruzelski. Jacques Amalric

Petit rappel historique dans Libération, au moment où on vient de fêter le 25e anniversaire de la création de Solidarnosc en Pologne …

Qui comporte bien des parallèles avec la situation de… l’Irak de 2003 !

Les voleurs de révolution
Jacques Amalric
Libération
01 septembre 2005

Les révolutions dévorent leurs enfants et finissent par être kidnappées par leurs ennemis. Cette vieille leçon de l’Histoire mérite rappel au lendemain des cérémonies organisées à Gdansk et à Varsovie pour célébrer le 25e anniversaire de la création de Solidarnosc. Un anniversaire douloureux pour bien des pionniers d’un mouvement à la fois national, social et non violent qui, envers et (presque) contre tous, porta le premier coup décisif à la mainmise de l’Union soviétique sur l’Europe centrale. On peut comprendre sans peine cette amertume en voyant une fois de plus les voleurs de révolution à l’oeuvre, l’état de délabrement dans lequel se trouve aujourd’hui Solidarnosc et l’infinie médiocrité politique qui affecte la Pologne postcommuniste.

S’il est un mythe naissant qu’il faut détruire, c’est bien celui d’une Europe occidentale volant au secours de Solidarnosc dès sa naissance dans les chantiers navals de Gdansk, et même après. En France par exemple, le mouvement ne trouve de sympathie que dans une frange de la gauche antisoviétique mais est décrié quotidiennement dans l’Humanité et superbement ignoré par un Valéry Giscard d’Estaing qui privilégie ses relations «amicales» et cynégétiques avec le maître communiste de la Pologne, Edward Gierek. Pour Giscard, qui se prête de bonne grâce aux manoeuvres d’intoxication déployées par Moscou pour faire «avaler» aux Européens l’invasion de l’Afghanistan, la stabilité du continent implique que la Pologne reste communiste, et que l’URSS en reste suzeraine.

L’arrivée au pouvoir de François Mitterrand n’allait guère bousculer le fond de cette analyse. On s’en aperçut lors du coup de force du général Jaruzelski, dans la nuit du 12 au 13 décembre 1981. Interrogé par Europe 1 pour savoir si le gouvernement français avait l’intention de faire quelque chose, Claude Cheysson, alors ministre des Relations extérieures, s’exclame, après avoir qualifié l’événement d’«affaire interne polonaise» : «Absolument pas. Bien entendu nous n’allons rien faire.» Il sera réprimandé en ces termes par Mitterrand : «Quel besoin aviez-vous de dire ça ? C’est une évidence mais il ne fallait pas le dire.» Car le Président ne veut pas plus mettre dans une position impossible ses ministres communistes d’alors qu’il ne croit en l’avenir d’un mouvement démocratique polonais. Pour lui, «jamais l’URSS n’acceptera que la Pologne échappe à sa stratégie» et «vouloir remettre en cause l’appartenance de ce pays au glacis soviétique, c’est vouloir la guerre avec Moscou, c’est mettre en cause la paix». Il veut voir d’ailleurs dans le général Jaruzelski «un patriote polonais» capable, au prix de la perte des libertés, d’éviter à son pays une intervention soviétique. C’est bien pour cela qu’il acceptera, en décembre 1985, de recevoir le «général-président» à l’Elysée, au grand dam de son Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius, et de bon nombre de socialistes (1).

L’Allemagne de Helmut Kohl, toute consacrée à son Ostpolitik et traditionnellement dénuée de sympathie à l’égard de la Pologne, n’a jamais cru non plus en l’avenir de Solidarnosc et à celui d’une Pologne démocratique. Le chancelier allemand a d’ailleurs rencontré Jaruzelski un an avant Mitterrand et a, par la suite, envoyé son ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, en visite à Varsovie. Un déplacement qu’a effectué également à l’automne 1985 le président du Conseil italien Bettino Craxi.

Cette frilosité de l’Europe contraste avec le soutien américain accordé à Solidarnosc dès sa création et explique bien des déconvenues enregistrées par la suite par la «vieille Europe». Ce soutien, on le doit d’abord au président Jimmy Carter, certes un piètre stratège mais un défenseur convaincu des droits de l’homme. Son successeur, Ronald Reagan, a suivi la même ligne même s’il était incontestablement plus motivé par l’antisoviétisme que par la défense des libertés. Les Européens lui reprocheront longtemps sa «naïveté» et le critiqueront ouvertement lorsqu’il suspendra l’aide alimentaire à la Pologne après la proclamation de l’état de guerre par le général Jaruzelski.

Autre légende qu’il convient de dégonfler en ces jours anniversaires : celle qui veut que l’Eglise polonaise ait soutenu Solidarnosc à sa naissance. Beaucoup de prêtres, certes, ont apporté leur aide au mouvement mais la hiérarchie, qui était alors dirigée par Mgr Glemp, un artiste du louvoiement qui voyait en Jaruzelski la seule chance d’éviter une invasion soviétique, est longtemps restée distante, sinon hostile. Il est même probable qu’elle aurait joué ouvertement l’attentisme sans l’intervention de Jean Paul II.

La suite des événements, notamment la fameuse Table ronde de 1989 au cours de laquelle Jaruzelski finit par concéder un régime de semi-liberté qui permit à Solidarnosc de remporter les législatives organisées la même année, a été utilisée par les tenants de la Realpolitik pour justifier leurs atermoiements et leurs complaisances de naguère. Encore une façon de réécrire l’Histoire. Car Jaruzelski ne s’est finalement pas effacé pour les beaux yeux et les bonnes paroles des dirigeants européens mais parce qu’il avait compris que les jours de l’Empire soviétique étaient comptés et que Gorbatchev n’aurait pas recours aux armes pour le perpétuer.

(1) Citations extraites de la Décennie Mitterrand, de Pierre Favier et Michel Martin-Roland, Points/Seuil

One Response to Solidarnosc/25e: Bien entendu nous n’allons rien faire (Poland-Iraq: Looking back at France’s long history of betrayals)

  1. […] profiter, après les Polonais et les Hongrois, du flottement provoqué par la faillite du système soviétique et abattre enfin […]

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