Emeutes du Trocadéro: Après le mariage,… l’émeute pour tous! (Paris riots: It’s just the fun and the adrenaline, stupid !)

15 mai, 2013
http://www.dreuz.info/wp-content/uploads/black-1.jpgContre un chèque à six chiffres, aucune star ne résiste à l’aller-retour à Doha. L’Express
J’ai participé aux émeutes, j’ai renversé une voiture, fracassé la Banque de Montréal, les arrêts d’autobus… Une grosse soirée! Sienna St-Laurent (14 ans)
Je ne sais pas, je voulais me sentir cool. Sienna St-Laurent
Tous sur les Champs, on va tout casser. Cris de casseurs du Trocadéro
Paris est à nous ! Cris des émeutiers du Trocadéro
Manuel Valls montre progressivement son vrai visage: celui d’un ministre partisan, sévère avec les familles lorsqu’elles sont de droite, inerte avec les délinquants protégés par la culture de l’excuse de la gauche. Geoffroy Didier (co-leader de la Droite forte)
Pour Patrice Ribeiro, secrétaire général de Synergie-Officiers, «le renseignement a peut-être péché par excès d’optimisme» (…) La prévision dont le préfet dit avoir eu connaissance était de «quelques centaines» de trublions susceptibles de passer à l’acte, comme la veille donc. Or, a-t-il confié, pressé des questions, ils ont été «des milliers» lundi soir. (…) Les premiers incidents ayant éclaté la veille sur l’avenue des Champs-Élysées à l’annonce de la victoire du PSG à Lyon étaient pourtant un premier coup de semonce. Un «tour de chauffe» des casseurs qui aurait dû inciter les forces de l’ordre à davantage de prudence et d’anticipation. (…) Le préfet parle de sept à neuf unités mobilisées (600 à 700 hommes). Et encore, pas toutes concentrées sur l’événement, puisqu’il fallait protéger aussi les palais nationaux, l’Élysée, Matignon. Si les prévisions s’étaient avérées justes, cela aurait correspondu à deux agents par casseurs. Mais lundi soir, les casseurs étaient peut-être trois fois plus nombreux que les policiers. Les vingt-sept patrouilles de brigades anticriminalité appelées à la rescousse n’ont pas suffi à colmater les brèches du dispositif. (…) Le Trocadéro avait été choisi pour trouver un cadre prestigieux à ce qui devait être une fête et ce malgré l’alerte de la veille. A-t-on sacrifié les impératifs de la sécurité à l’image d’une remise de coupe avec la tour Eiffel en ligne de mire? Les Champs-Élysées avaient été refusés aux organisateurs. Et les Qatariens, propriétaires du PSG, voulaient un lieu symbolique. La publicité donnée à ce fiasco n’en a été que plus retentissante. (…) Le préfet de police a lui-même reconnu qu’il ne fallait pas provoquer les ultras présents dans la foule par une présence policière trop ostentatoire. «Les autorités en étaient encore à privilégier la logique festive au début des incidents, alors qu’il eût fallu d’emblée montrer sa force pour éviter d’avoir à s’en servir, comme au temps de Pierre Ottavi, grand directeur de la sécurité publique parisienne dans les années 1990», estime Bruno Beschizza, conseiller régional UMP de Seine-Saint-Denis et ancien syndicaliste policier. Le Figaro
Débordés par un groupe qui s’enfonce avenue Kléber, en direction des Champs-Elysées, les CRS décident à 20 h 30 de quitter, sirènes hurlantes, la place du Trocadéro, livrant cette dernière aux émeutiers. Chauffés à blanc et privés de leur adversaire, près de 800 casseurs se retrouvent seuls sur la place où les bris de verre et débris en tout genre jonchent le sol. Pendant vingt longues minutes, les mutins vont émietter les abris-bus, saccager les vitrines des magasins, briser les devantures des cafés de la place à coups de chaises balancées avant d’en piller certains. Certains renversent les scooters, cassent des voitures à coups de bâtons et en brûlent une. A 20 h 50, les compagnies de CRS et de gendarmes réinvestissent la place et délogent les émeutiers en moins de trois minutes. Le Monde
La France doit arrêter ses conneries, les élites politiques françaises doivent arrêter de ne voir que des Noirs dans les banlieues. Lors des émeutes de 2005 au lieu de voir ça comme un grand mouvement d’insurrection sociale, ils y ont vu un mouvement de protestation de Noirs, d’Arabes etc. (…) [Dans Noirs de France vous dites que, étant jeune, vous étiez indépendantiste…] Pas seulement jeune, je le suis encore. (…) Moi je n’ai pas un discours indépendantiste, j’ai une pratique militante indépendantiste, ce n’est pas la même chose. J’ai vécu en clandestinité. Tous les deux jours je devais changer de lieu, tout en trimbalant un bébé de deux mois. J’ai pris des risques, mon époux a été en prison pendant un an et demi. Mes autres camarades ont été emprisonnés. Donc ce n’est pas une question de discours, c’est une pratique politique. Ça c’était jusqu’en 1982. Pourquoi ? Parce qu’en 1981, quand la gauche est arrivée au pouvoir les Guyanais ont dit qu’ils laissaient tomber les histoires d’indépendance. Les gens n’étaient pas indépendantistes mais ils acceptaient le débat. Régulièrement ici, le gouvernement emprisonnait les indépendantistes et les gens étaient solidaires. Ils n’étaient pas d’accord mais ils étaient solidaires. En 1981, ils ont dit: « C’est bon, la gauche ce n’est pas colonial, c’est fini ». On a tenu pendant un an et en 1982 moi j’ai arrêté de militer. Ce n’est pas une question de discours chez moi. (…) Il y a un mouvement indépendantiste, il va plus souvent aux élections que moi: vous parliez de contradictions ? En 1992 lorsque je me lance dans la campagne des législatives, c’est parce que les gens ont organisé un mouvement populaire autour de moi, me demandant d’aller me présenter. La première fois de ma vie que j’ai voté, c’était pour moi en 1993. J’étais indépendantiste, anti-électoraliste. Mais quand on a une demande d’un peuple… J’aurais pu dire « je suis indépendantiste, j’ai raison, je reste chez moi ». J’étais directeur de société avant d’être élue député. Je n’ai pas besoin de notoriété. Je donnais des conférences internationales. Je venais de signer un contrat de professeur-chercheur avec l’Université de Montréal. Je ne suis pas dans une contradiction politique. En 1992 cela faisait dix ans que nous avions arrêté de militer. Christiane Taubira (06.12.11)
J’ai, à cet égard, une position constante depuis une quinzaine d’années. La reconnaissance légale de la traite et de l’esclavagisme en tant que crimes contre l’humanité est une grande réparation solennelle. L’article 2 sur l’enseignement de cette histoire, à tous les niveaux, primaire, collège, lycée et université, est aussi une belle réparation. Il y a une action publique à mener dans la lutte contre le racisme, la déconstruction du racisme, à ses racines. Faire en sorte que les pays d’Europe qui, aujourd’hui, portent en leur sein les traces de cette histoire comprennent qu’ils sont pluriels et que la diversité de leur population est l’héritage de cette histoire-là. Les survivances de cette violence, ce sont aujourd’hui les discriminations et le racisme. On doit lutter résolument contre cela, de la même façon que les esclaves, les marrons, et les humanistes ont lutté contre le système esclavagiste. Il y a en outre deux sujets spécifiques, qui concernent les territoires d’outre-mer et l’Afrique. En outre-mer, il y a eu une confiscation des terres ce qui fait que, d’une façon générale, les descendants d’esclaves n’ont guère accès au foncier. Il faudrait donc envisager, sans ouvrir de guerre civile, des remembrements fonciers, des politiques foncières. Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d’une action publique qui consisterait à acheter des terres. En Guyane, l’État avait accaparé le foncier, donc là, c’est plus facile. Aux Antilles, c’est surtout les descendants des "maîtres" qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en œuvre. Christiane Taubira (ministre de la justice, 11 mai 2013)
On nous demandait de ne citer aucun prénom. C’était considéré comme trop stigmatisant. Communicant sous Jospin
Le discours de l’excuse s’est alors trouvé survalorisé, les prises de position normatives ont été rejetées comme politiquement incorrectes et les policiers ont fait office de boucs émissaires. Lucienne Bui Trong
A Paris, on s’alarme de trois courses-poursuites dans les rues de la capitale, mais chez nous les règlements de compte entre bandes sont très, très fréquents, pour ne pas dire quotidiens. On a rarement des courses-poursuites comme il y en a eu à Paris. Les jeunes ont largement dépassé ce stade-là, puisqu’ils en sont carrément au règlement de compte avec armes de guerre. D’une certaine manière, on est content quand ils règlent leurs comptes en dehors de chez nous. Loïc Lecouplier (secrétaire du syndicat Alliance en Seine-Saint-Denis)
En s’attaquant à la mémoire des millions de Français descendants d’esclaves, à l’identité des milllions d’étrangers issus de territoires mis en coupe réglée pendant 350 ans, au crime contre l’humanité que la République a décidé de nommer par la loi Taubira de 2001, le député Vialatte franchit une ligne rouge inacceptable pour un représentant du peuple français et l’image de la Nation. La Fédération du mémorial de la traite des noirs a décidé de porter plainte contre le député Jean-Sébastien Vialatte pour fausses accusations, diffamation et incitation à la haine raciale. Une plainte sera déposée au procureur de la République du Var, au président de l’UMP, ainsi qu’au président de l’Assemblée nationale et au Président de la République. Fédération du mémorial de la traite des noirs
La population qui joue au football aujourd’hui est à 75% issue de banlieue. En 2010, quand ont eu lieu les événements de Knysna, le fait que l’équipe de France était menée par ce type de "leaders racailles", qui correspondaient à la définition donnée par Nicolas Sarkozy 5 ans plus tôt, a sauté aux yeux du grand public. (…) En 1998, tout allait bien, c’était l’extase nationale. La France était un modèle d’intégration. Même à l’étranger, tout le monde en parlait comme d’un exemple. En préparant le livre, j’ai été stupéfait de relire les déclarations des hommes politiques de l’époque, de droite comme de gauche, qui mettaient en avant une France « phare du monde » avec son universalisme républicain. Jean-Marie Le Pen était fini, et avec lui l’extrême droite en France. On connait la suite. Jean-Marie Le Pen arrive au second tour en 2002 et quelques années plus tard le débat sur l’identité nationale éclate. On remarque aujourd’hui que la plupart des gens n’éprouvent aucune sympathie particulière pour l’équipe de France précisément à cause du « code racaille » de ses joueurs. (…) La hiérarchie est clairement définie. Les joueurs qui viennent de banlieue s’imposent toujours aux autres. Il y a les "boss" et les "bolosses" : Franck Ribéry c’est le "boss", et Yohan Gourcuff est le "boloss". Gourcuff n’a pas les codes et ne peut donc pas s’intégrer. Il a été repoussé comme on repousse n’importe quel étranger qui essaye de s’intégrer dans un cercle aussi fermé. Ce cercle, aujourd’hui en équipe de France, c’est la banlieue et ses codes : la virilité, l’argent, le bling-bling, etc. (…) Tous les clubs doivent faire avec cet état de fait. Chacun essaye de se débrouiller comme il peut. J’ai rencontré des dirigeants qui en ont réellement marre de s’occuper de cela et d’autres qui tentent à leur manière de régler les problèmes. (…) Des présidents ont instauré des quotas officieux de musulmans, d’africains ou même de jeunes de banlieue. Quand Mediapart a révélé cette affaire, ils n’ont pas trouvé bon d’adresser le vrai problème et ont préféré rester dans cette posture moraliste qui les caractérise. La vérité c’est que nous avons ghettoïsé le football en pensant que les costauds étaient noirs et que les petits joueurs techniques étaient maghrébins. Forcément, nous sommes allés chercher ces profils là où ils se trouvaient. Je me rappelle d’une phrase d’un dirigeant français : "Chez nous, il suffit de secouer une tour pour qu’ils tombent tous" ou même d’un recruteur de Lens qui cherchait absolument des "grands noirs" quitte à leur "redresser les pieds" si les qualités footballistiques n’étaient pas au rendez-vous. Les racailles du football, ce sont aussi celles en col blanc ! Ces raisonnements simplistes sont allés trop loin. Les clubs se sont fait manger par les "joueurs racailles" et aujourd’hui, après l’affaire de la Coupe du monde 2010, tout le monde se réveille. Cependant, les réponses apportées par les dirigeants sont parfois très maladroites. Chacun fait ses petits quotas, son petit bazar. A Rennes, des joueurs ont été dégagés l’été dernier car il y avait trop de musulmans. A Saint-Etienne, on passe la consigne aux recruteurs de ne pas trop recruter d’Africains. Nous sommes passés d’un extrême à l’autre. Autre exemple : les affiches publicitaires pour l’équipe de France après 2010. Les instances ont demandé aux photographes de les "blanchir", de mettre en avant les joueurs blancs, alors que la tendance marketing est souvent au multiculturalisme. (…) Le problème vient effectivement de l’évolution de notre société depuis mai 68 et de la mentalité libérale-libertaire qui s’est imposée. L’autorité est mal vue dans notre système d’éducation nationale et cela s’est propagé dans nos centres de formation, jusqu’au sein de l’équipe de France. (…) De plus, en ce qui concerne l’équipe de France, nous avons abandonné tous les symboles nationaux au Front national au début des années 80. Il ne faut pas s’étonner du fait que des joueurs comme Karim Benzema mettent un point d’honneur à ne pas chanter la Marseillaise maintenant. Le sentiment anti-français est très répandu en banlieue, et cela, ce n’est pas le foot qui l’arrangera. Daniel Riolo
La notion des années 1960 selon laquelle les mouvements sociaux seraient une réponse légitime à une injustice sociale a créé l’impression d’une certaine rationalité des émeutes. Les foules ne sont toutefois pas des entités rationnelles. Les émeutes de Londres ont démontré l’existence d’un manque de pensée rationnelle des événements du fait de leur caractère tout à fait spontané et irrationnel. Les pillards ont pillé pour piller et pour beaucoup ce n’était pas nécessairement l’effet d’un sentiment d’injustice. Au cours des émeutes danoises il y avait d’un côté un sens de la rationalité dans les manifestations de jeunes dans la mesure où ils étaient mus par une motivation politique. Cependant, les autres jeunes qui n’étaient pas normalement affiliés à  l’organisation "Ungdomshuset" se sont impliqués dans le  conflit et ont participé aux émeutes sans en partager les objectifs. Ils étaient là pour s’amuser et l’adrénaline a fait le reste. Les émeutes peuvent assumer une dynamique auto-entretenue qui n’est pas mue par des motifs rationnels. Lorsque les individus forment une foule, ils peuvent devenir irrationnels et être motivés par des émotions que génèrent  les émeutes elles-mêmes. L’aspect intéressant des émeutes  de Londres était de confirmer l’inutilité du traitement du phénomène de foule par  une stratégie de communication. La méthode rationnelle n’aboutit à rien contrairement à la forme traditionnelle de confinement. Cela montre bien qu’à certains moments, la solution efficace est de ne pas gérer les foules par le dialogue. Christian Borch

Après le mariage,… l’émeute pour tous!

Vitrines brisées, magasins pillés, voitures calcinées, arrêts de bus saccagés, agression des forces de l’ordre et des journalistes…

Au lendemain d’un énième épisode de guérilla urbaine …

Qui, entre les millions à nouveau des pompiers-pyromanes qataris et des forces de police  soudainement (après avoir tant brillé contre les jupes plissées et les lodens des anti-mariage pour tous et malgré le coup de semonce de la veille) dépassées, a cette fois vu le saccage du quartier du Trocadéro …

Et alors que, trois jours après la proposition de la ministre noire de service du gouvernement et maitresse es lois liberticides de "rendre leurs terres aux descendants d’esclaves" (avant, on suppose, les Cathares, protestants, chouans et autres Vendéens ?), nos pleureuses professionnelles nous ont ressorti comme explication les habituelles excuses de la misère supposée desdites populations et fustigé comme il se doit le seul responsable politique ayant osé pointer la dimension à nouveau évidemment raciale (pardon: ethnique) des émeutes du moment …

Comment ne pas voir avec le chercheur danois Christian Borch et contre les sophismes de nos sociologues qui, depuis les années 60, nous bassinent avec la prétendue rationalité de "mouvements sociaux" censés répondre à un sentiment d’injustice …

La criante évidence du goût spontané et irrationnel de la violence pour la violence comme l’entrainement mimétique du phénomène de foule générant lui-même les émotions et l’adrénaline nécessaires ?

Mais aussi, comme l’ont montré les émeutes londoniennes, danoises ou d’ailleurs, l’inefficacité dans nombre de cas des méthodes de contrôle basées sur le dialogue avec les émeutiers ?

Riots Create Irrational Behavior

Christian Borch

Apr. 30, 2013 — Participants of group riots have since the end of the 1960s been viewed as rational individuals driven by a sense of injustice. But in today’s world this is misleading, concludes sociologist and PhD Christian Borch in a newly published doctoral thesis, and he encourages the police to take the destructive behaviour of some participants into account when dealing with groups of rioters.

During the so-called ‘UK Riots’ in the summer of 2011, discontented young people set the streets of London alight and looted shopping centres. The initial strategy of the police which was to communicate with rioters soon failed. Instead they resorted to using batons and containment. Within a Danish context, the violent reactions to the clearance of ‘Ungdomshuset’ in 2007 show that a revolt can develop into serious criminal actions.

According to Christian Borch, these examples illustrate that group rioting are not solely based on righteous indignation and considered planning:

"The notion of the 1960s that social movements happened as a legitimate response to social injustice created the impression of riots as being rational. Crowds however do not have to be rational entities," says Christian Borch.

In a new doctoral thesis "The Politics of Crowds: An Alternative History of Sociology" from University of Copenhagen, Christian Borch analyses the historical development of the concept of crowds in a sociological context.

"The riots in London demonstrate the existence of a lack of rational thought processes as the events had an entirely spontaneous and irrational character. People looted for the sake of looting, for many this was not necessarily born out of a sense of injustice," says Christian Borch who has analysed the strategies of the Metropolitan police in connection with the London riots.

Danish riots attracted violent supporters

The riots surrounding the clerance of "Ungdomshuset" at Jagtvej 69 in Denmark illustrate that demonstrations are capable of creating a self-perpetuating sense of dynamics which accenture the irrational elements. Thus, setting cars alight and breaking windows became part of the rioting.

"During the Danish riots there existed on the one hand a sense of rationality within the young people’s protests, in so far as they were drive by a political motivated interest. However, other people who were normally not affiliated with ‘Ungdomshuset’ became a part of the conflict and participated in the riots without any shared purpose. They were having fun and the adrenalin kicked in," says Christian Borch.

It is inner group dynamics which fuel pointless behaviour.

"Riots can assume self-perpetuating dynamics which is not driven by rational motives. When individuals form a crowd they can become irrational and driven by emotion which occur as part of the rioting," says Christian Borch.

Inspiration to police tactics

Thinking of crowds as rational entities has since 2000 affected the way in which the British police have handled riots. The UK Riots serve as an example of this. The police worked on the promise that they were dealing with rational individuals with sensible objectives which is why their plan of action was based on communication rather than containment. This however, did not work in practice.

"The interesting aspect of the London riots was to ascertain that it was pointless to address the crowds through a communication strategy. The rational way of regarding the crowds came to nothing whereas the traditional form of containment did. This shows that at certain times a successful solution is not to handle crowds based on dialogue-orientated efforts," says Christian Borch.

In addition to the police, Christian Borch encourages town planners, sociologists and economists to apply a more critical approach when dealing with the concept of crowds.

Voir aussi:

Émeutes du Trocadéro : c’est la faute à Barjot !

Les casseurs du PSG vus par les penseurs du PS

Théophane Le Méné

Causeur

15 Mai 2013

La grand-messe organisée par le PSG qui devait avoir lieu sur le Trocadéro avant-hier soir a donc viré à l’émeute. Au lieu d’une démonstration festive, censée couronner la victoire du club parisien, certains supporters se sont livrés à une toute autre manifestation : vitrines brisées, magasins pillés, voitures calcinées, arrêt de bus saccagés, agression des forces de l’ordre et des journalistes… Dès le lendemain, les banderilles des élus de droite commençaient à pleuvoir sur les responsables de ce fiasco. En première ligne, le député-maire du XVIème arrondissement, Claude Goasguen, a demandé la démission de Manuel Valls, lui reprochant de ne pas avoir anticipé la sécurité des personnes alors même que ces débordements semblaient prévisibles. Nadine Morano lui a emboité le pas, fustigeant un ministre « incapable d’anticiper et d’assurer la sécurité ». François Fillon s’est, lui, adressé au président de la République en demandant sans plus tarder des sanctions à l’endroit des casseurs.

La réaction de la gauche ne s’est pas fait attendre. Dans un communiqué, le ministre de l’Intérieur a affirmé qu’un important dispositif de sécurité avait été déployé et a condamné le comportement des fauteurs de troubles, promettant tous les moyens disponibles pour les identifier. Plus prompt encore à se prévaloir de ses propres turpitudes pour s’exonérer d’une quelconque responsabilité, Jean-Christophe Cambadélis [1] a évoqué une « connexion » entre les auteurs des « incidents » lors de la Manif pour tous et les hooligans : comprenez quelques nervis d’extrême droite réactionnaires, pressés d’en découdre avec les forces de l’ordre.

La comparaison est osée. S’il est au moins une chose dont n’ont pas à rougir les organisateurs de la Manif pour Tous, c’est bien du pacifisme dont ils ont fait preuve. Des poèmes de Péguy et d’Aragon, à la lueur des bougies, dans l’obscurité des Invalides, aux comptines entonnées dans les cortèges de poussettes, le mot d’ordre a toujours été l’apaisement malgré la brutalité des forces de l’ordre et la surdité du gouvernement. En sept mois de manifestations, jamais un policier ou gendarme n’a été blessé ni une dégradation constatée. On ne peut plus nier un deux poids deux mesures en matière de maintien de l’ordre. Quand, le 15 avril dernier, soixante-sept veilleurs étaient envoyés en garde à vue pour avoir lu Eluard et chanté du Baden Powell, sagement posés dans l’herbe, on a eu avant-hier trois gardes à vue pour bris de vitres, vol en réunion et dégradation volontaire par incendie. Geoffroy Didier, co-leader de la Droite forte, s’en est d’ailleurs ému : « Manuel Valls montre progressivement son vrai visage: celui d’un ministre partisan, sévère avec les familles lorsqu’elles sont de droite, inerte avec les délinquants protégés par la culture de l’excuse de la gauche.»

Dans les agapes douloureuses d’avant-hier soir, difficile en effet de débusquer des opposants acharnés au mariage pour tous. Au milieu de supporters heureux, c’était surtout une partie de la jeunesse de banlieue que l’on pouvait rencontrer. Ceux-là venaient moins célébrer la victoire que jouer les casseurs. On avait assisté aux mêmes scènes de guérilla urbaine en marge des manifestations contre le Contrat Premier Embauche (CPE) en 2006, et place de la Bastille en mai 2012, après l’élection de François Hollande.

Lors de la manifestation contre le mariage gay le 24 mars dernier, le premier secrétaire du PS, Harlem Désir, avait dénoncé des « groupes extrémistes cherchant des affrontements » tandis que le député PS du Cher, Yann Galut, reprochait à Laurent Wauquiez de « défendre les casseurs du GUD s’en prenant aux CRS ». De deux choses l’une : soit certains groupuscules factieux se sont soudain ouverts aux banlieues, soit la barbarie n’est pas l’apanage de l’extrême droite.

[1] Jean-Christophe Cambadélis: http://www.lepoint.fr/politique/psg-violences-a-paris-cambadelis-pointe-le-climat-installe-par-les-manifs-anti-mariage-gay-14-05-2013-1666349_20.php

Voir également:

PSG – Paris : violences au Trocadéro, pourquoi c’est (très) grave

Le Point

14/05/2013

Derrière les hooligans se cachaient des "jeunes" venus de tous les horizons qui n’avaient rien à faire là. Et s’ils préparaient le "grand soir" ?

Jérôme Béglé

Sans préjuger de l’enquête en cours, il y a deux interprétations possibles des événements qui ont gâché lundi soir la remise officielle du titre de champion de France 2012-2013 au PSG. La première fait peser la faute sur les supporteurs. Les ultras chassés du Parc des princes sous la présidence de Robin Leproux afin de rendre possible une cession du club aux Qatariens se seraient vengés. Aidés de quelques casseurs professionnels et avinés, ils ont rappelé au propriétaire du club qu’ils existaient et que bien qu’interdits de stade, il fallait compter sur eux pour changer l’or en plomb.

La deuxième interprétation dédouane les instances dirigeantes, mais elle est plus inquiétante. Beaucoup plus inquiétante. Elle reprend une thèse maintes fois évoquée notamment par Éric Zemmour ou Alain Finkielkraut, celle de ces hordes provenant des banlieues qui, un jour, débarqueraient dans les villes. Les (graves) incidents de lundi ne seraient que la répétition générale de ce grand soir qui terrorise tout le monde. Une jeunesse découragée, humiliée, sans espoir ni perspective que de se rappeler bruyamment au mauvais souvenir de la classe politique, rode une lutte finale pour rappeler qu’elle existe, qu’elle est parquée en banlieue et que rien n’y personne n’a pu lui redonner foi en la vie et en l’avenir. Elle y ajoute un discours d’exclusion et des slogans revanchards. Des témoins et des images montrent déjà des drapeaux algériens, marocains, tunisiens brandis par des "supporteurs" qui préféraient entonner des chants de guerre plutôt que des refrains de victoire.

Des interdictions qui marginalisent un peu plus les supporteurs

La version hooliganisme des violences du Trocadéro se soldera par des mises en examen et quelques incarcérations parmi les 21 personnes interpellées. Elle s’accompagnera d’un contrôle encore plus sévère des accès au Parc des princes et sans doute par des interdictions de garnir les gradins du Kop de Boulogne ou de celui d’Auteuil. On jugera tout cela suffisant, oubliant que pour beaucoup de ces jeunes, le football est un exutoire, presque une raison de vivre, et que les interdire de stade constitue une vexation, une humiliation supplémentaire, et contribue un peu plus encore à les marginaliser.

La version "crise des banlieues" est évidemment effrayante et annonce des lendemains dramatiques. Personne ne veut y croire, et le débordement des forces de l’ordre, l’incapacité des renseignements généraux à anticiper ces violences pourtant probables montrent à quel point Paris et la France n’ont pas mesuré qu’un tel scénario n’est pas une fiction, mais est entré dans le champ des possibles.

On reparlera souvent de cette triste soirée du 13 mai 2013. Soirée au cours de laquelle les Qatariens ont voulu montrer au monde entier que Paris était à eux. Que c’étaient eux autant que Beckham, Ibrahimovic et Ancelotti qui avaient apporté un titre de champion à la ville lumière. La mise en scène de leur victoire au pied de la tour Eiffel, puis la descente de la Seine devaient offrir des images en mondovision. Piteusement, BeIn Sport et Al Jazeera, leurs chaînes de télévision à rayonnement mondial, ont dû interrompre leur direct. Ils ont frôlé le ridicule et écorné une image qu’ils construisent à coups de milliards de dollars. Si ce n’est que cela, c’est un moindre mal…

Voir encore:

Incidents au Trocadéro : le dispositif de sécurité critiqué

Le Monde.fr avec AFP

14.05.2013

Alliance, le second syndicat des gardiens de la paix, accuse les autorités d’avoir sous-estimé l’ampleur de la cérémonie.

Une trentaine de blessés, une dizaine de commerces pillés, dix-huit voitures vandalisées, deux bus de la RATP dégradés… Les scènes d’émeutes urbaines qui ont éclaté lundi 13 mai au soir place du Trocadéro autour de la cérémonie de remise du titre de champions de France au PSG auraient-elles pu être évitées ? C’est le sentiment de deux syndicats de policiers proches de la droite, Alliance et Synergie-officiers. Sous le feu des critiques, le préfet de police de Paris défend un dispositif important, avec 800 agents mobilisés. Selon des sources interrogées par Le Monde, le fiasco du Trocadéro pourrait être dû à un problème de coordination.

Syndicats de police : "Nous avons été débordés"

Les débordements de lundi soir étaient-ils prévisibles ? Ils sont en tout cas loin d’être inédits. Le 23 juin 2010, des violences avaient accompagné la diffusion au stade Charléty d’un match de la Coupe du monde opposant les Etats-Unis à l’Algérie. Plus de deux cents jeunes avaient alors dévasté le quartier. Et dimanche, quelques heures à peine après la victoire du PSG à Lyon, qui lui assurait le titre, des violences avaient déjà eu lieu sur les Champs-Elysées.

Alliance, le second syndicat des gardiens de la paix, accuse ainsi les autorités d’avoir sous-estimé l’ampleur de la cérémonie. "Nous avons été débordés" alors que "nous savions tous ce qui aurait pu se passer", assure le secrétaire national, Fabien Vanhemelryck.

Patrice Ribéiro, de Synergie (second syndicat d’officiers) pense également qu’il y avait eu "sous-estimation du risque" et "de la dangerosité" des présumés auteurs des incidents, qui "avaient déjà agi dimanche sur les Champs-Elysées". Ce sont des "casseurs venus de banlieue, on savait qu’ils allaient revenir (…). Reste à déterminer les responsabilités", note le syndicaliste.

Préfet de police de paris : "Un dispositif conséquent"

En face, le préfet de police de Paris, Bernard Boucault, défend un "dispositif conséquent" : sept unités de forces mobiles, renforcées rapidement par deux compagnies de CRS et des équipages des brigades anticriminalité (BAC). Au total, 800 agents étaient mobilisés, a annoncé le préfet de police, en soulignant qu’il y avait des milliers de casseurs. "Il n’y aura plus de manifestation festive sur la voie publique pour le PSG", a-t-il ajouté.

Portrait : Bernard Boucault, un ‘haut fonctionnaire de gauche’ préfet de police

Une réponse que certains jugent insuffisante. "Je ne vois pas comment le préfet de police, qui n’en est pas à son premier échec, peut être maintenu dans ses fonctions", a notamment déclaré le chef de l’opposition, Jean-François Copé. "Je considère que le préfet de police a failli à sa mission", a lancé le député, reprochant à Bernard Boucault ses explications "très embarrassées", la veille, avec "en particulier cette idée" selon laquelle "une fête n’est plus une fête si on met trop de policiers sur place".

Au total, trente-neuf personnes ont été interpellées, dont trente-huit placées en garde à vue pour jets de projectiles, vols, dégradations, violences, recel de vols, et participation à un attroupement armé. Des arrestations ont eu lieu jusqu’en Seine-Saint-Denis, à Noisy-le-Sec, où trois personnes ont été prises avec des vêtements volés sur les Champs-Elysées.

Un problème de coordination

Selon plusieurs sources interrogées par Le Monde, il semble que ce soit davantage, comme le 24 mars ou lors de la manifestation salafiste devant l’ambassade des Etats-Unis, le 15 septembre 2012, la coordination entre le renseignement, les forces mobiles et les policiers de sécurité publique qui a échoué. Les participants ont ainsi pu assister, vers 20 h 30, à une scène un peu surréaliste, avec des CRS quittant précipitamment le Trocadéro, pourtant encore en proie à des bandes violentes, pour les Champs-Elysées, où d’autres commençaient à sévir. "Le dispositif n’a pas fonctionné, on ne peut pas dire le contraire, et il va y avoir un débriefing", souligne l’entourage du ministre de l’intérieur, qui reconnaît que les manifestations quotidiennes et imprévisibles des opposants au mariage pour tous "commencent à peser sur les forces mobiles".

La vidéoprotection pour identifier les casseurs

Les bandes de vidéoprotection seront mises à la disposition des enquêteurs pour "identifier" les casseurs qui ont sévi à Paris, a déclaré dans la soirée le ministre de l’intérieur, Manuel Valls, confirmant que trente personnes ont été blessées. "Une minorité de participants, pour partie composée de supporteurs de la mouvance ultra et pour partie de groupes de jeunes casseurs, ont provoqué bousculades et mouvements de foules", déplore-t-il.

Lire les réactions : La droite accable Valls, le PS pointe la responsabilité du PSG

"Je tiens à saluer le travail du préfet de police et des forces de l’ordre qui, en concertation avec la Ligue de football professionnel et le club, ont rapidement ramené l’ordre à Paris et maîtrisé les débordements", a déclaré de son côté la ministre des sports, Valérie Fourneyron, dans un communiqué.

"C’est dommage qu’il y ait eu une poignée de perturbateurs, les débordements ont été contenus, la fête n’a pas été gâchée", a par ailleurs estimé lundi le maire de Paris, Bertrand Delanoë, venu remettre le trophée avec le président de la Ligue de football professionnel (LFP), Frédéric Thiriez, et du président du club de la capitale, Nasser al-Khelaïfi.

Voir enfin:

Racaille Football Club : comment le foot s’est-il ghettoïsé ?

Atlantico

8 mai 2013

Le journaliste Daniel Riolo sort cette semaine un livre polémique sur la ghettoïsation du football français et sur l’impuissance (ou l’incompétence) de nos instances sportives face à ce phénomène.

Atlantico : Vous sortez cette semaine un livre intitulé "Racaille Football Club" dans lequel vous dénoncez notamment la ghettoïsation du football français. Comment définiriez-vous ce terme racaille ?

Daniel Riolo : J’ai choisi le mot "racaille" par rapport à la perception que les gens en avaient. Une définition publique, et même présidentielle, a été donnée par Nicolas Sarkozy en 2005. Il s’agit de manière schématisée du "mec de banlieue qui pose des problèmes". C’est tout cet amalgame entre la capuche, le casque pour la musique, le rap, etc.

La population qui joue au football aujourd’hui est à 75% issue de banlieue. En 2010, quand ont eu lieu les événements de Knysna, le fait que l’équipe de France était menée par ce type de "leaders racailles", qui correspondaient à la définition donnée par Nicolas Sarkozy 5 ans plus tôt, a sauté aux yeux du grand public. En partant de ce constat-là, j’ai voulu remonter tout le fil depuis 1998.

En 1998, tout allait bien, c’était l’extase nationale. La France était un modèle d’intégration. Même à l’étranger, tout le monde en parlait comme d’un exemple. En préparant le livre, j’ai été stupéfait de relire les déclarations des hommes politiques de l’époque, de droite comme de gauche, qui mettaient en avant une France « phare du monde » avec son universalisme républicain. Jean-Marie Le Pen était fini, et avec lui l’extrême droite en France.

On connait la suite. Jean-Marie Le Pen arrive au second tour en 2002 et quelques années plus tard le débat sur l’identité nationale éclate. On remarque aujourd’hui que la plupart des gens n’éprouvent aucune sympathie particulière pour l’équipe de France précisément à cause du « code racaille » de ses joueurs.

Ces joueurs-là ont imposé selon vous un "esprit de clan" au sein de l’équipe de France, et des clubs français en général. Comment expliquez-vous cela ?

La hiérarchie est clairement définie. Les joueurs qui viennent de banlieue s’imposent toujours aux autres. Il y a les "boss" et les "bolosses" : Franck Ribéry c’est le "boss", et Yohan Gourcuff est le "boloss". Gourcuff n’a pas les codes et ne peut donc pas s’intégrer. Il a été repoussé comme on repousse n’importe quel étranger qui essaye de s’intégrer dans un cercle aussi fermé. Ce cercle, aujourd’hui en équipe de France, c’est la banlieue et ses codes : la virilité, l’argent, le bling-bling, etc.

Comment les dirigeants français adressent-ils ce problème ?

Tous les clubs doivent faire avec cet état de fait. Chacun essaye de se débrouiller comme il peut. J’ai rencontré des dirigeants qui en ont réellement marre de s’occuper de cela et d’autres qui tentent à leur manière de régler les problèmes.

Le championnat de basketball américain, la NBA, a su régler ce problème en donnant, ironiquement, un grand coup de kärcher… Le langage des joueurs, leur code vestimentaire, et leurs attitudes sont maintenant surveillés étroitement, et de manière très stricte, par les instances du sport. En France, le président de l’équipe de Rennes, Frédéric de Saint-Sernin, a essayé d’interdire les sacoches Louis Vuitton par exemple.

La NBA a réagi en multinationale. Elle a été capable de tout régler elle-même. En France, cela n’existe pas. Chacun règle les dysfonctionnements à son petit niveau. Et c’est à partir de là que certains problèmes sont apparus.

Des présidents ont instauré des quotas officieux de musulmans, d’africains ou même de jeunes de banlieue. Quand Mediapart a révélé cette affaire, ils n’ont pas trouvé bon d’adresser le vrai problème et ont préféré rester dans cette posture moraliste qui les caractérise. La vérité c’est que nous avons ghettoïsé le football en pensant que les costauds étaient noirs et que les petits joueurs techniques étaient maghrébins. Forcément, nous sommes allés chercher ces profils là où ils se trouvaient. Je me rappelle d’une phrase d’un dirigeant français : "Chez nous, il suffit de secouer une tour pour qu’ils tombent tous" ou même d’un recruteur de Lens qui cherchait absolument des "grands noirs" quitte à leur "redresser les pieds" si les qualités footballistiques n’étaient pas au rendez-vous. Les racailles du football, ce sont aussi celles en col blanc !

Ces raisonnements simplistes sont allés trop loin. Les clubs se sont fait manger par les "joueurs racailles" et aujourd’hui, après l’affaire de la Coupe du monde 2010, tout le monde se réveille. Cependant, les réponses apportées par les dirigeants sont parfois très maladroites. Chacun fait ses petits quotas, son petit bazar. A Rennes, des joueurs ont été dégagés l’été dernier car il y avait trop de musulmans. A Saint-Etienne, on passe la consigne aux recruteurs de ne pas trop recruter d’Africains. Nous sommes passés d’un extrême à l’autre.

Autre exemple : les affiches publicitaires pour l’équipe de France après 2010. Les instances ont demandé aux photographes de les "blanchir", de mettre en avant les joueurs blancs, alors que la tendance marketing est souvent au multiculturalisme.

De nombreuses réunions sur ce problème sont organisées dans tous les clubs. L’idée que l’attitude est aussi importante que la technique du joueur est maintenant très répandue dans le milieu du foot français. Mais si le cadre posé par les clubs était aussi stricts que celui du club allemand du Bayern de Munich par exemple, nous n’aurions même pas besoin de nous préoccuper de la couleur ou de l’origine de nos joueurs.

Ce manque d’encadrement et d’autorité, n’est-il pas un problème de société plus large ? Les dirigeants du football français peuvent-ils vraiment y faire quelque chose ?

Beaucoup de sociologues ont parlé de cela avant moi, même s’ils sont automatiquement taxés de conservatisme… Le problème vient effectivement de l’évolution de notre société depuis mai 68 et de la mentalité libérale-libertaire qui s’est imposée. L’autorité est mal vue dans notre système d’éducation nationale et cela s’est propagé dans nos centres de formation, jusqu’au sein de l’équipe de France. Ensuite, Nicolas Sarkozy a amorcé une fracture terrible avec son mot sur les racailles. Et puis, la manière dont il a géré son quinquennat en chef de gang n’a pas arrangé les choses.

Quand Raymond Domenech sort un livre pour dénoncer le comportement de ses joueurs, cela me fait sauter au plafond ! Je veux bien qu’il fasse son mea culpa et qu’il nous révèle ce qui se passait vraiment dans les vestiaires. Mais pourquoi les a t-il alors soutenus ? Pourquoi ne les a t-il pas sanctionnés ? En 2010, de nombreux dirigeants et entraîneurs voulaient que tout le monde soit banni. Nous avons raté à ce moment-là une excellente opportunité de tout remettre à plat. Finalement, nous avons une nouvelle fois victimisé les joueurs en insistant sur le fait que ce n’était pas de leur faute, et que finalement, c’est la société "qui les avait abîmés"…

De plus, en ce qui concerne l’équipe de France, nous avons abandonné tous les symboles nationaux au Front national au début des années 80. Il ne faut pas s’étonner du fait que des joueurs comme Karim Benzema mettent un point d’honneur à ne pas chanter la Marseillaise maintenant. Le sentiment anti-français est très répandu en banlieue, et cela, ce n’est pas le foot qui l’arrangera.

Propos recueillis par Jean-Benoît Raynaud

Voir par ailleurs:

Between Destructiveness and Vitalism: Simmel’s Sociology of Crowds

Entre destructivité et vitalisme : la sociologie des foules de Georg Simmel

Christian Borch

This article studies Georg Simmel’s contribution to the sociology of crowds. The aim of the article is (1) to demonstrate the importance Simmel ascribed to the crowd topic, (2) to illustrate how his early view on crowds was inspired by the work of the major crowd theorists of his time, and (3) to reconstruct a vitalist image of crowds from Simmel’s later thought. The first part of the article portrays Simmel’s general perspective on the crowd as it appears in some of his key writings. The following parts are based on less familiar material, not least Simmel’s book reviews of Gustave Le Bon, Scipio Sighele, and Gabriel Tarde. Thus, the second part of the article analyzes Simmel’s discussions of Tarde and Le Bon. The third part demonstrates how Simmel’s explanation of destructive crowd behavior was inspired by his reading of Sighele’s work. Finally, the fourth part of the article examines the crowd in the light of Simmel’s essays on the metropolis and sociability. It is argued that this part of Simmel’s work allows for a vitalist interpretation of crowds, which differs greatly from what Le Bon, Sighele, and Tarde suggested, and which anticipates Elias Canetti’s theory of crowds.

Introduction

1At the end of the nineteenth century a comprehensive scholarly interest in crowds and their allegedly destructive nature emerged. This was in many respects an attempt to come to terms with the French Revolution and its aftermath as well as with recent mass phenomena such as urbanization. The crowd psychologists whose work arguably received the widest attention was Gustave Le Bon. In his seminal 1895 study of The Crowd, he argued that modern society was on the verge of an entirely new social order, one in which the crowd was the main defining feature. In Le Bon’s famous words, ‘[t]he age we are about to enter will in truth be the ERA OF CROWDS’ (1960: 14, emphasis in original). Le Bon was not the only scholar to stress the societal importance of this new mass phenomenon. Other key theorists belonging to this ‘first generation’ of crowd theory included the sociologist Gabriel Tarde (1892; 1893) and the criminologist Scipio Sighele (1897). The research agenda promoted by these scholars described crowds and crowd behavior in almost exclusively negative terms and often associated them with feminine, socialist, and barbarian traits. Moreover, crowds were seen as essentially unruly and irrational entities that hypnotized their members to commit acts they would never carry out under normal circumstances, i.e., when not under the spell of the crowd and especially its leader. Related to this, crowds were believed to have de-individualizing effects; they suspended any individual traits and subsumed the crowd members under a collective identity.

2While Le Bon and Sighele only belonged to the margins of sociology in the sense that the latter’s work mainly revolved around criminological debates and that the former was never really accepted by the sociologists of his time, things were quite different for Tarde. Thus, even if several of his contributions to crowd debates had a criminological framing, he was a highly respected sociologist and he managed to demonstrate the sociological significance of taking the crowd topic seriously. Although the sociological debates on crowds started out as a predominantly French affair, they soon spread. In the USA, for example, Robert E. Park became a crucial advocate of the sociology of crowds or collective behavior, as he and Ernest W. Burgess would later call it. Yet crowds were also discussed among central German sociologists, including Georg Simmel, whose view on crowds I shall discuss in this article.

3Besides demonstrating the importance Simmel attributed to the crowd issue, the article has two objectives. First, I wish to illustrate how Simmel’s early analysis of crowds was developed in close dialogue with the work of Le Bon, Sighele, and Tarde. As mentioned above, these scholars characterized the crowd as a destructive, irrational entity, and Simmel’s early analyses largely subscribed to that image, which expressed a fear or anxiety of crowds. This changed in his later work where, even if he retained his interest in the crowd issue, his general approach to it was modified. This was related to a rupture in his thinking where he moved beyond his evolutionist perspective of the 1890s. In line with this, the second objective of the article is to demonstrate that, contrary to the negative view on crowds that Simmel expressed in his early discussions of the topic, it is possible to derive an alternative and much more positive account of crowds from Simmel’s subsequent writings. This alternative account, which I identify in Simmel’s work on sociability, is characterized by a vitalist impulse, and it is one that anticipates Elias Canetti’s vitalist theory of crowds.

4The two objectives point to the double-sided character of the article. On the one hand, it offers a historical contextualization of Simmel’s analyses of crowds in the sense that it shows how these analyses were deeply embedded in the discussions of his time. This historical contextualization should not be confounded with the historical approach presented by scholars such as Rudé (1959) and Thomson (1971) who have analyzed specific crowd occurrences. Rather, the article aims to contribute to the understanding of particular aspects of a more general history of sociological crowd semantics, i.e., the history of the theoretical, conceptual, and analytical frameworks and ideas on crowds that emanated in France in the late nineteenth century and were then disseminated and modified in social theory throughout the twentieth century. That is, the article offers an attempt to understand how Simmel is situated in this semantic history. On the other hand, the article also has a more theoretical ambition in that it wishes to draw some implications from Simmel’s work that might inform current debates on crowd behavior.

1 Another exception is Frisby (1984a: 83–5) whose discussion of Simmel’s sociology of crowds is very (…)

5Whereas the crowd theories of Le Bon, Sighele, and Tarde have been thoroughly analyzed in the past (Barrows, 1981; Borch, 2005; 2009; McClelland, 1989; Nye, 1975; Stewart-Steinberg, 2003; van Ginneken, 1992), only little attention has been paid to the place that the notion of crowds occupies in Simmel’s thought. One notable exception is Fransisco Budi Hardiman (2001: Ch. 1) who discusses Simmel’s contribution to crowd theory at length.1 Beginning with Simmel’s famous excursus, in Soziologie, on the possibility of society, Hardiman develops a Simmelian argument on the epistemological possibility of crowds. Somewhat surprisingly, however, Hardiman ignores a number of Simmel’s explicit engagements with the crowd issue. Although Hardiman’s exposition is both original and interesting, the present article will pursue a different analytical strategy. Specifically, I will emphasize a part of Simmel’s work which is not that well known, namely his book reviews of Le Bon, Sighele, and Tarde.

6The article has four parts. To set the stage I begin by illustrating some of the general characteristics Simmel attributed to crowds. Here I do not distinguish between the various phases in his work. The following two parts analyze in more detail how Simmel explained crowd behavior in his early work. I draw here on his book reviews of Le Bon, Sighele, and Tarde and show how the ideas expressed in these reviews corresponded to ideas Simmel developed in his evolutionist treatise Über sociale Differenzierung from 1890. Finally, in the fourth part of the article, I examine the status of the crowd in the light of Simmel’s later essays on the metropolis and sociability. It is in this part of his work that I identify a vitalist theory of crowds.

Simmel’s General Characterization of Crowds

7Contrary to Le Bon, Sighele, and Tarde, Simmel never devoted an entire article or book to the study of crowds. Yet the crowd topic does appear in his work, e.g. in Soziologie (1992) and in Grundfragen der Soziologie (1999e). On the very first page of Soziologie, for example, the first edition of which was published in 1908, he placed the very ‘problem of sociology’ in the context of the masses. Simmel described the advent of the science of sociology as a theoretical reflection of the transformation of the power relation between masses and individuals during the nineteenth century. During that century, he argued, the masses experienced a significant rise to power, visible in the fact that people from the lower estates now appeared not as singular individuals but as a ‘unitary mass’ vis-à-vis the higher estates (Simmel, 1992: 13). This acknowledgement did not take Simmel in a Marxist direction, although the opening page of Soziologie did refer to the notion of classes. Here as elsewhere, Simmel was not really concerned with class struggles but rather with sociation (Vergesellschaftung), social forms, and the reciprocal effects (Wechselwirkungen) among individuals. The investigation of these matters must, Simmel believed, pay great attention to crowds and other mass phenomena. Indeed, he asserted, the crowd was a perfect entry to the study of sociality.

8This became clear in the second chapter of Soziologie, where Simmel discussed the topic of crowds. The chapter analyzed how social life in groups was affected by the group size. Having studied the sociological structure of small groups, Simmel turned to larger ones, and one of the larger groups that showed some unique qualities was the crowd. When the mass is not dispersed but as a crowd is characterized by psychical proximity, a peculiar situation unfolds:

innumerable suggestions swing back and forth, resulting in an extraordinary nervous excitation which often overwhelms the individuals, makes every impulse swell like an avalanche, and subjects the mass to whichever among its members happens to be the most passionate. … The fusion of masses under one feeling, in which all specificity and reserve of the personality is suspended, is fundamentally radical and hostile to mediation and consideration. It would lead to nothing but impasses and destructions if it did not usually end before in inner exhaustions and repercussions that are the consequences of the one-sided exaggeration. (Simmel, 1950c: 93–4; 1992: 70)

9This image recalled the picture of the crowd and its de-individualizing effects that had been advanced previously by Le Bon, Sighele, and Tarde and which further emphasized that the crowd’s intellectual level was lower than that of isolated individuals (Le Bon, 1960; Sighele, 1897; Tarde, 1892; 1893).

10Several other quotes may substantiate Simmel’s observations from the passage just cited. At one point, for example, Simmel asserted that ‘[i]n a crowd, therefore, the most ephemeral incitations often grow, like avalanches, into the most disproportionate impulses, and thus appear to eliminate the higher, differentiated and critical functions of the individual’ (1950c: 227–8; 1992: 206). This, Simmel believed, implicitly referring to Le Bon, Sighele, and Tarde, was the reason for the ‘innumerable observations concerning the “stupidity” of crowds’ (1950c: 228; 1992: 206). In another context he argued that the crowd, like any large group, is based on a social bond of negativity (1950c: 396 ff.; 1992: 533 ff.). Similarly, in his 1917 essay on Grundfragen der Soziologie, Simmel listed a number of examples of how mere physical proximity allegedly produced ‘an extreme intensification of feeling’, and he reported a Quaker description of how ‘by virtue of the members’ unification into one body, the ecstasy of an individual often spreads to all others’ (1950b: 35, 36; 1999e: 98).

11It may be argued that, in spite of his general fear of crowds, Tarde’s conception of sociality as imitation-suggestion proposed a perspective according to which the crowd constitutes the most intense form of sociality (Borch, 2005). Simmel made a similar assertion when claiming that sociality is best observed in crowds. In Simmel’s terminology the crucial notion was not imitation but reciprocal effects. According to Simmel, it is in the crowd that ‘the purest reciprocal effects take place’ (1989: 211). ‘It is’, he claimed in Grundfragen der Soziologie, ‘one of the most revealing, purely sociological phenomena that the individual feels himself [sic] carried by the “mood” of the mass’ (1950c: 35; 1999e: 97–8, emphasis added). So, far from being a marginal social phenomenon, the crowd was conceived by Simmel as the social entity par excellence: In the crowd we face the most intense reciprocal impulses. Simmel was aware that the ‘extraordinary nervous excitation’ of the crowd (see quote above) made it a rather unstable entity. This extreme intensity of crowds explained, he believed, the ‘often immense effects of passing stimulations’ which were said to be visible in crowds and which implied that ‘the slightest impulses of love and hate’ could ‘swell like an avalanche’ (Simmel, 1989: 212).

12It is well known that Simmel was an eclectic writer, famous for not offering many details about his sources and for often not being very explicit about the theoretical sources he drew upon and reacted to in his work. This is also true of his discussions of crowds. Outside his book reviews there is no mention of Tarde, Le Bon, and Sighele in Simmel’s analyses of crowd behavior. I will therefore center the following discussion upon these reviews so as to make clear both that Simmel was well-acquainted with the work of these scholars and how his own perspective gained substantial input – but also diverged – from these.

Simmel on Tarde and Le Bon: The Primitivism of Crowds

2 Simmel also followed Tarde’s subsequent work as is evident from a letter he sent to Tarde in 1894, (…)

3 Simmel would later use the competition example to explain the difference between form and content (…)

13Simmel showed the greatest respect for Tarde and his Laws of Imitation.2 In his review of the first edition of this book, published in 1890, Simmel characterized it as ‘thoughtful’, ‘stimulating’, ‘creditable’, and ‘original’, and he emphasized the ‘very interesting manner’ in which Tarde had demonstrated ‘that imitation [is] a kind of hypnotic suggestion’ (Simmel, 1999a: 248, 250). He further praised Tarde for, as he put it, distinguishing between the form and content of imitation. Imitation has a general form which can be analyzed independently of the various ways in which it appears in practice. This quality, Simmel (1999a: 249) said, is equal to competition, for instance.3 A final laudatory remark regarded the relation between psychology and sociology. According to Simmel, Tarde had successfully demonstrated how ‘individual psychology’ had to be supplemented with an understanding of the events taking place in ‘the social group’ (1999a: 250). Simmel’s review of Tarde was not all backslapping, however. For example, he criticized Tarde for not giving adequate attention to opposition and antagonism, an objection which was not entirely unjustified in the case of Laws of Imitation but which was not warranted with respect to Tarde’s subsequent work (most notably, Tarde, 1999a).

14One may argue that, on the topic of crowds, Tarde’s Laws of Imitation is far less important than some of his essays devoted explicitly to the subject. However, Simmel’s review of this book is nevertheless interesting because it demonstrates that at this point (i.e., 1890–91) Simmel was very fascinated with the idea of hypnotic suggestion, which would soon constitute the theoretical cornerstone in the European crowd debates. This fascination was about to change. As it will be demonstrated below, Simmel later became skeptical about this notion.

15The next famous crowd scholar to have his work scrutinized by Simmel was Le Bon whose The Crowd he reviewed when it was published in 1895. Simmel found the explanatory horizon of the book superficial in several respects and he argued that Le Bon did not clearly distinguish between the various forms of crowds that he described. In spite of this, and even if Simmel misjudged the political impact of The Crowd when asserting that ‘[t]he book in itself is not very important’ (1999b: 354), he praised the book for being ‘one of the rare attempts to make a psychology of the human being as a mere social creature’ (1999b: 354). I will pinpoint four elements from Simmel’s discussion of Le Bon that I find important. First, he noted Le Bon’s emphasis on suggestion (1999b: 354), and he did so with no further qualification, which suggests that in 1895 he was still not critical of this vocabulary. Second, Simmel briefly praised the crucial sociological value that could be gained (even beyond crowd theory) from Le Bon’s observations on the ability of the crowd leader to lead through prestige (Le Bon, 1960: 129–40; Simmel, 1999b: 355).

4 Simmel did not seem to be aware that this explanatory framework was surprisingly akin to Le Bon’s (…)

5 In Grundfragen der Soziologie Simmel described the hierarchy between feelings and intellect in the (…)

16Third, Simmel emphasized Le Bon’s idea that crowds are characterized by lower intellectual and ethical capabilities than the individual crowd members if left to themselves. Simmel accepted this idea – calling it the ‘sociological tragedy as such’ (1950b: 32; 1999e: 94) – but offered his own explanation of the alleged primitivism of crowds, an explanation which, he believed, was based on a ‘deeper psychological’ foundation (1999b: 356). Thus, Simmel asserted in a partly evolutionist argument, the psychological qualities that are common to different persons are always only the lower ones and the ones which have been transmitted hereditarily (see also Simmel, 1950b; 1999e: 90–1).4 This presumed a hierarchy between lower qualities (e.g. feelings and instincts) and higher qualities (e.g. intellect and civility) which ultimately cast crowds as a threat to everything that civilization had accomplished. When a large and diverse group of people act in unity, it is only the primitive and lowest psychological qualities (e.g. feelings and instincts in contrast to intellect and civility) which are certainly present in every member of the group/crowd.5 It is therefore only these primitive qualities that can be the foundation of the crowd’s action, Simmel thought (1999b: 356–7). Consequently, the crowd’s action is never a reflection of the average qualities of the singular crowd members (i.e., the average of higher and lower qualities); rather, the crowd reflects the common denominator which will always be lower than the average.

6 The argument being that, if crowd behavior is mainly to be explained through suggestion, then the (…)

7 Or to be more precise, this would most often be the case, but Simmel did observe a few exceptions (…)

17It is interesting that Simmel accepted the basically Le Bonian view of the intellectual and ethical inferiority of crowds and simply advanced his own explanation. For, just as one may argue against Le Bon that the great interest in the alleged intellectual primitivism of crowds is not necessarily consistent with the importance attributed to hypnotic suggestion,6 so may one find Simmel’s explanation equally inadequate in this respect. Be this as it may, Simmel drew two consequences from his argument. First, educational strategies would matter little vis-à-vis the intellectual and ethical derangement of crowds. Even the most skilled group of individuals will fall back on the lowest common denominator.7 Enlightenment and civilization seemed in other words to face their limits in crowd action. Second, Simmel agreed with Le Bon that the ‘crowd regime’ should be strongly condemned and that it was warranted to ‘speak of the idiotic, blunt, insane [unzurechnungsfähigen] crowd without these attributes thereby being valid for any of its members’ (1999b: 358).

8 There is also a more theoretical explanation, though, as Simmel considered hypnotic suggestion a t (…)

18The potential theoretical inconsistency between suggestion and the intellectual inferiority of crowds might in Simmel’s case be explained by the fact that he had developed the idea of the lowest common denominator before he began to associate crowd action with suggestion (and that he did not subsequently realize that the suggestion doctrine potentially undermined his evolutionist scheme).8 Thus his 1890 treatise Über sociale Differenzierung (1989) anticipated several of the remarks he would later make in his review of Le Bon. In this book, Simmel developed his evolutionist argument that only the lower qualities are common to everybody and that joint action will always be based on precisely these lower traits. He quoted Schiller’s epigram affirmatively, that everyone is clever on his or her own, but an idiot when acting in concert (Simmel, 1989: 205). And he even applied his evolutionist idea to explain that, ‘[w]hen a crowd acts in unity this always happens on the basis of the simplest possible ideas’ (1989: 206). Also, Simmel’s argument on the inability to change the nature of crowds through education was already developed in Über sociale Differenzierung: since crowds are characterized by lower rather than higher qualities, and since ‘feelings belong without doubt to a phylogenetically lower level than thinking’, crowds cannot be governed through ‘theoretical convictions, but rather essentially by appealing to their feelings’ (1989: 210). In other words, crowds do not react to rational arguments but only to those feelings that correspond to their lower qualities.

9 Similar arguments about the diminishing individual responsibility that were said to follow from a (…)

19The fourth and final point from Simmel’s discussion of Le Bon that I will draw attention to here regards the ‘diminishing feeling of responsibility’ which the individual, according to Simmel (1999b: 358), experiences while being in a group. Simmel’s considerations on this matter are interesting because they demonstrate how he extended the apparent qualities of the crowd to a wider range of social phenomena, specifically the relations between individual and group. Illustratively, the examples he referred to were not taken from the realm of crowd behavior in any traditional sense. He argued, for instance, that the introduction in American cities of regulative boards, constituted by several members to take care of specific administrative duties, made every single member feel less responsible for actions taken in common.9

20As a last remark on Simmel’s review of Le Bon I would like to return to his claim that Le Bon did not present a satisfactory distinction between the different forms of crowds that he analyzed. While this was a fair objection, it was nevertheless somewhat surprising given the fact that Simmel himself was even more reluctant to provide classificatory precision. Thus, Simmel’s notion of crowds remained rather abstract although it usually referred to situations of physical co-presence.

Explaining Destructive Crowd Behavior: The Inspiration from Sighele

10 A similar point has recently been made by Teresa Brennan in her brilliant study of the Transmissio (…)

21Simmel offered two somewhat interrelated explanations of the behavior of crowds in Über sociale Differenzierung (1989: 214 ff.). The first was based on a bio-social argument. When people are in close physical proximity to one another, they experience so many stimulations that each person feels an ‘inner nervous excitement’. Simmel did not advance any biological reductionism here. Quite the opposite, he was simply emphasizing the ‘enhancement of the nervous life which is caused by sociation’ (1989: 214).10 This explanatory horizon might suggest that the ability to gather physically was to blame for the irrational insurrections produced by crowds and that face-to-face encounters in large groups therefore had to be prevented. This would not really touch the deeper logic of crowd behavior, however. For in addition to the physiological explanation, Simmel proposed a more sociological, and to him ‘more important’ (1989: 214), account based on the notion of imitation.

11 It is very hard not to see in Simmel’s discussion of imitation a strong influence from Tarde whose (…)

22According to Simmel, imitation is a fundamental feature of social life. We instinctively imitate others’ behaviors, ways of dressing, etc. Even if imitation has this instinctive character and thus counts as ‘one of the lower intellectual functions’, in social life imitation is ‘of great, and in no way sufficiently accentuated, importance’ (1989: 216). This becomes very obvious in the crowd where, Simmel claimed, the urge to imitate others is significantly magnified and where we are likely to imitate not only the acts of others but even their affective states (1989: 215). If our fellow crowd members express a certain feeling (love, hate, anger, etc.), then we are apt to imitate, and hence subscribe to and further intensify, that feeling. It is important to stress that this Simmelian explanation relied on a purely sociological understanding of imitation and that, for Simmel (as well as for Tarde), imitation did not require physical proximity. Yet while imitation (and the transmission of affect) is certainly possible at a distance, there is no doubt that it is more likely to take place when people are physically close to one another. In this sense the two explanations offered by Simmel – the one focusing on physio-psychological aspects, the other on imitation – were interconnected.11

23The interrelatedness of the physiological and social (imitative) factors did not seem to become clear to Simmel before reading the Italian criminologist and crowd theorist, Scipio Sighele’s book on criminal crowds. Simmel reviewed the German translation of this book, Psychologie des Auflaufs und der Massenverbrechen, when it was published in 1897. The review began very critically and it did so on a somewhat surprising ground. Simmel rejected explanations which take recourse to phenomena such as ‘human nature’, ‘force’, or the ‘milieu’. But, he continued, the tendency of his time to explain various incidents through suggestion was equally problematic. Indeed, he claimed, suggestion had turned into a ‘magic formula’, it signified ‘superficialities’, and was applied mainly by ‘dilettantes’ (Simmel, 1999c: 389). What disturbed Simmel in the case of Sighele was precisely that the latter used suggestion as the principal, even universal, explanation of crowd behavior, and that he subsumed other important concepts, such as for instance imitation, into that of suggestion (Simmel, 1999c: 394). The reason why this critique appears astonishing is that, as noted above, a few years earlier Simmel had applauded Tarde for describing imitation as ‘a kind of hypnotic suggestion’ (1999a: 248). Yet Simmel had not completely changed his mind on suggestion. He did not intend to dismiss the notion entirely, but merely wanted to reserve it to one specific group of events. Rather than referring to any influence or stimulation of one person on another, a proper definition of suggestion should, according to Simmel, point only to situations where the power of ideas, feelings, etc. of ‘one soul leads to the same emotions in other souls’ (1999c: 395, emphasis added). Thus defined, suggestion could be relevant to the study of crowds.

24Even if Sighele, due to his broadly conceived notion of suggestion, counted as a dilettante in Simmel’s eyes, the latter nevertheless felt that Psychologie des Auflaufs und der Massenverbrechen was concerned with ‘such a great number of the most important problems in social philosophy’ (1999c: 390) that it merited a careful investigation. One point in particular attracted Simmel’s attention and it concerned the abovementioned relation between physiological and sociological dimensions. Simmel repeated his argument from Über sociale Differenzierung that people tend to imitate one another instinctively and that the affective state of one person may be transmitted to others through imitation. The original suggestion of Sighele was now, Simmel claimed, that ‘mild, conciliatory, moral’ affects are expressed less energetically and less impressionably than ‘bad, wild, and corrupt’ ones (1999c: 396). The underlying argument was that, ‘[w]hile the physiognomy and the gesticulations of a mild and peace-loving individual are quiet, contained, and discrete, hate, brutality, and offensive impulses produce greatly conspicuous gestures, noises, and violent transformations of the physical nature’ (1999c: 396). Since, so the argument went, aggressive affects are stamped more easily on our facial expressions and are more easily represented in physical gestures, they are also more likely to be transmitted to and reproduced by others than are caring and friendly feelings. It was this relation which, according to Simmel, explained why in ‘a crowd, which is dominated by suggestions, the influence of violent and brutal personalities has an extraordinary lead’ over mild and pleasant ones (1999c: 396). It was in other words not least because of these bio-sociological factors that crowds tended to be violent and destructive rather than peaceful (see also Sighele, 1897: 93 ff.).

Metropolitan Crowd Sociability: Anticipating Canetti’s Vitalism

25While Simmel’s early sociology of crowds came very close to ideas developed by major contemporary crowd theorists such as Le Bon, Sighele, and Tarde, Simmel’s later work was characterized by a new and different conception of crowds. Rather than focusing on the alleged primitivism and destructiveness of crowds, he gradually opened up for a more positive view of crowd behavior. Before arriving at this positive account, however, it is important to examine Simmel’s analysis of metropolitan life – the spatial setting of crowds.

26This spatial-metropolitan setting is interesting because Simmel’s emphasis on the bio-social side of crowd behavior may suggests that crowd phenomena are predominant in metropolises where many people are in close physical proximity with one another. It is, one may argue, especially in cities that the suggestions of crowds are likely to give rise to ‘an extraordinary nervous excitation which often overwhelms the individuals’ (1950c: 93; 1992: 70). The metropolis seems in other words to provide the material background for a mental life that is particularly predisposed for crowd behavior (Frisby, 1984a: 131). While this claim would fit well with Tarde’s analysis (Borch, 2005), Simmel argued for an understanding of metropolitan life that seemed to run counter to this assertion about the urban crowd disposition. In his famous 1902–03 essay on ‘The Metropolis and Mental Life’ Simmel thus described how the metropolitan individual is constantly exposed to the city’s ‘rapidly changing and closely compressed contrasting stimulations of the nerves’ (1950a: 414). Because of these stimulations – the numerous and constantly changing impressions – the individual eventually relaxes his or her nervous system, and evermore radical impressions are therefore required to wake him or her from the state of indifference. As a result, Simmel said, the metropolitan individual develops a blasé attitude toward things, but possibly, one might speculate, also toward crowd phenomena. Indeed, the metropolitan individual might gradually develop inhibitions against the suggestive influences of crowds. Or to put it differently, the crowd has to exert an extremely intense suggestive force in order to attract the attention of, and then hypnotize, the metropolitan individual.

27Moreover, Simmel (1950a: 410) claimed, the metropolis has a more intellectual and sophisticated nature than the village, the mental life of which is characterized by feelings. In a sense, this idea was also at odds with the hypothesis about the urban disposition to crowd behavior. For does not the crowd produce eruptions of feelings, rather than intellectual deliberation? One might see in Simmel’s (1950a: 410) opposition of the ‘head’ of the metropolis and the ‘heart’ of the village a reiteration of a classical antagonism between civilization and affect/passions. But one may also interpret it more specifically as yet another indication of the exceptional and de-individualizing nature of crowds. After all, while intellectuality is a way for the individual to protect him or herself ‘against the threatening currents and discrepancies of his [or her] external environment’, and which thereby ‘preserve[s] subjective life against the overwhelming power of metropolitan life’ (1950a: 410, 411), the crowd signifies an outburst of passions that undermines the intellectuality and personality of the crowd members.

28On closer inspection, however, the metropolitan attitude is not entirely concomitant with intellectualism; it includes an affective dimension as well. Thus, argued Simmel, the metropolitan individual develops a distance, a reserve to other people. On the one hand, this distance has something cool and impassionate about it, but on the other hand,

the inner aspect of this outer reserve is not only indifference but, more often than we are aware, it is a slight aversion, a mutual strangeness and repulsion, which will break into hatred and fight at the moment of a closer contact, however caused. (1950a: 415–6, emphasis added)

29So the blasé attitude toward things, which is developed in order to cope with the numerous nervous stimulations in the metropolis, is combined with a reserve to other people, which itself is based on an underlying fear of being touched physically. Our social reserve to other people in other words operates in tandem with a physical distance that cannot be violated without producing anxiety. Simmel here touched upon an important theme which would later be further developed by Elias Canetti in his Crowds and Power (1984; see also Hardiman, 2001: 55). Canetti famously opened this book by emphasizing our ‘repugnance to being touched [which] remains with us when we go about among people; the way we move in a busy street, in restaurants, trains or busses, is governed by it’ (1984: 15). According to Canetti, this fear of being touched is suspended in crowds. Contrary to Canetti’s account, in which this fear is seen as an anthropological constant, Simmel argued that it is intimately related to a particular metropolitan attitude. That is, in Simmel’s sociological analysis it is the urban environment which incites the repugnance to being touched by others. And this repulsion requires an exceptional occurrence to disappear, an occurrence like the formation of a crowd.

12 This idea runs counter to the approach advanced by Rudé, Thomson, and other historians of crowd be (…)

30One might point to an additional parallel between Canetti’s crowd theory and Simmel’s sociology. In a paper presented in 1910 Simmel developed his notion of sociability (Geselligkeit). Simmel did not explicitly address the crowd issue in this essay. I will nevertheless claim that several of the ideas he put forward in this essay can be applied to the study of crowd behavior. Most importantly, Simmel identified ‘an impulse to sociability in man’ and argued that associations [Vergesellschaftungen], whatever their specific purpose, ‘are accompanied by a feeling for, by a satisfaction in, the very fact that one is associated with others and that the solitariness of the individual is resolved into togetherness, a union with others’ (Simmel, 1971: 128). It may be argued that this impulse to come together with others is an important driving force behind crowd behavior, as the individual is here relieved of his or her loneliness and people are brought together in multiplicity. The crowd might be associated with specific purposes such as, for instance, revolutionary intent. Yet, following Simmel’s analysis, it appears that irrespective of these purposes the crowd’s primary function is ‘the satisfaction of the impulse to sociability’ (1971: 130). More simply, the fundamental feature of the crowd is its sociability; it is formed to bring people together and is only subsequently endowed with an external objective (e.g. improvement of the social conditions through revolutionary action).12 And by acquiring such external objectives, the crowd ‘loses the essential quality of sociability and becomes an association determined by a content’ (1971: 131).

31Simmel’s analysis suggests that the crowd in its pure sociable form can be seen to create ‘an ideal sociological world’ where ‘the pleasure of the individual is always contingent upon the joy of others’ (1971: 132). So rather than constituting a threatening alternative to a rational, civilized social order (as Le Bon, Sighele, and Tarde used to argue), the crowd may give vent to an affective cohesion of rare purity. In addition, this ideal social order held great democratic potential. According to Simmel,

This world of sociability, the only one in which a democracy of equals is possible without friction, is an artificial world, made up of beings who have renounced both the objective and the purely personal features of the intensity and extensiveness of life in order to bring among themselves a pure interaction [Wechselwirkung], free of any disturbing material accent. If we now have the conception that we enter into sociability purely as ‘human beings,’ as that which we really are, lacking all the burdens, the agitations, the inequalities with which real life disturbs the purity of our picture, it is because modern life is overburdened with objective content and material demands. Ridding ourselves of this burden in sociable circles [including crowds, CB], we believe we return to our natural-personal being and overlook the fact that this personal aspect also does not consist in its full uniqueness and natural completeness, but only in a certain reserve and stylizing of the sociable man. … If association itself is interaction [Wechselwirkung], it appears in its purest and most stylized form when it goes on among equals. (1971: 132–3, emphasis in original)

32This quote contains crucial parallels to Canetti, who argued that the crowd provides the individual with the opportunity to rid him or herself of the inequalities of everyday life, the ‘burdens of distance’ in Canetti’s terminology. In the crowd ‘distinctions are thrown off and all feel equal’, Canetti stated (1984: 18, emphasis in original). This has a double effect: an ideal democratic entity is created in which no-one is above the others; and by being freed from the burdens of distance and inequality, each individual acquires the ability to transform him or herself. As Canetti put it, ‘[i]n the crowd the individual feels that he [sic] is transcending the limits of his own person’ (1984: 20). This basically emancipating aspect is also present in Simmel’s account of sociability. However, as both Simmel and Canetti were aware, no full and independent liberating transformation is possible – in Simmel’s eyes because the sociable being is itself socially mediated (stylized), in Canetti’s eyes because the crowd only exists momentarily, soon after its discharge the individuals return to their homes and to their burdens of distance.

33There is one more parallel between Simmel and Canetti to be emphasized. Thus the impulse to sociability that Simmel refers to, and which, I have argued, can be identified in crowd behavior, signifies a vitalist urge. It points to a desire to gather for the purpose of celebrating life itself (on Simmel’s vitalism, see also Lash, 2005). This vitalist dimension marks a clear contrast to the view of Le Bon, Sighele, and Tarde who tended to see crowd behavior as a threat to life. Serge Moscovici has analyzed the vitalist dimension in Canetti very convincingly. As Moscovici makes clear, Canetti’s vitalist account plays both on the sheer life-producing joy of the crowd and on the vitalism that is associated with its destructive actions. Whereas the former element has to do with the freedom that the crowd offers (the suspension of the burdens of distance), the latter element is explained by the (alleged) fact that by acting destructively and violently – by ultimately destroying life – the crowd confirms its own vitality. As Moscovici puts it, ‘[i]f body-to-body contact with a living individual frees us of our fear of being touched in the crowd, body contact with a lifeless individual frees us of the fear of death’ (1987: 53).

34The recognition of this vitalist interpretation of crowd behavior suggests two tensions in Simmel’s work. First, there seems to be a tension between the vitalist urge and the fear of being touched in the metropolis. The impulse to sociability tends to bring people together, whereas the fear of being touched works in an opposite direction. What then is the stronger tendency? One of Simmel’s reflections on space suggests that the sociability is likely to be predominant. In Soziologie, Simmel thus argued for an intimate relation between a crowd’s suggestibility and its spatial setting:

The suggestive and stimulative effects of a great mass of people and their overall psychological manifestations, in whose form the individual no longer recognizes his or her own contribution, increase in proportion to the crowdedness and, more significantly, the size of the space that the crowd occupies. A locality that offers the individual a breathing space of an unaccustomed size through a dense crowd, necessarily favours that feeling of an expansion extending into the unknown and that heightening of powers which is so easily instilled in large masses, and which occurs only occasionally among exceptional individuals in the narrow, easily surveyed confines of an ordinary room. (Simmel, 1992: 704; 1997: 145)

35What are the implications of this observation? Simmel here indicated that particularly urban squares, or other open urban spaces, are likely to stimulate crowd formation. Contrary to narrow streets, these squares endow people with a ‘breathing space [Luftraum]’ which ‘gives people a feeling of freedom of movement, of an ability to venture into the unknown’ (Simmel, 1992: 704; 1997: 145). Besides the almost Sloterdijk-like (2004) emphasis on the atmospheric role of the breathing space, this suggests that the metropolitan crowd produces a double liberation: one which is related to sociability and one which is spatial in character. In sum, therefore, the metropolitan fear of being touched is counteracted or neutralized by the urge to gather as a crowd in urban space.

36The second tension concerns Simmel’s theoretical proximity to the crowd scholars of his time and the argument, which I have derived from his later work, that people may have a desire to form crowds, a desire driven by joy and the celebration of life (and, one may add, of the freedom of movement). This tension is not easily reconciled, and perhaps one should not even attempt to do so. In fact, it may be argued that Simmel’s major contribution to the sociology of crowds lies precisely in his sensitivity to both the vitalist dimension and to its opposite, destructive side. This sensitivity is also central to Canetti’s theory of crowds which, as I have tried to demonstrate, finds an early precursor in Simmel (for an analysis of this double sensitivity in Canetti, see Moscovici, 1987).

13 For a recent discussion which embarks on such an endeavor by combining Simmel’s notion of sociabil (…)

37 It is not my intention here to compare the Simmelian position with current theorizing on collective behavior. Suffice to say that John Lofland’s 1982 complaint about the ‘long-standing neglect of collective joy’ (1982: 379) seems to apply just as well to the present situation. In order to ‘bring joy back into the study of collective behavior’, as Lofland (1982: 355–6) called for, one may take as a theoretical starting point a Simmelian vitalist conception of crowd sociability.13 Rather than pursuing this theoretical debate any further, however, I would like to end with a brief historical contextualization. It thus seems as if the double-sided nature of the crowd might be reflected in Simmel’s views on World War I. Similar to many other intellectuals at the time, Simmel was very excited when the war was announced. In a lecture from November 1914, delivered in Strasburg to where he had just moved to take a position as professor, Simmel expressed how the outbreak of the war filled him with hope (see Liebersohn, 1988: 156–8). The title of the talk, ‘Deutschlands innere Wandlung’ [‘Germany’s inner transformation’] (Simmel, 2003), clearly articulated the expectations he had for the war: While recognizing the obviously terrible and destructive (outer) sides of the war, Simmel was primarily occupied with the idea that, in terms of its inner edifice, ‘Germany is once again full of a great opportunity’, namely the possibility of creating ‘a new man [Menschen]’, a new attitude (2003: 283). In particular, Simmel argued, this new German attitude would grow out of the new ‘point of unity and unconditional solidarity’ that the war was believed to evoke (2003: 275).

38Simmel’s reflections are important for several reasons. First, they could be seen as promoting, on a general societal or national level, the kind of transition toward de-personalized unity and cohesion that his sociological work ascribed to the crowd and its sociability. Second, the vitalist, individual transformation that would result from this sociability was dependent on a destructive event, namely the war. Third, the new cohesion would take place in a context where physical proximity was no longer essential. On the contrary, the entire nation would be captured by the new unity. This amounted to a semantic transformation that would later be more fully developed by other scholars, namely the transformation from crowd to mass: The features typically associated with crowds of co-present individuals were said to suddenly seize the entire nation which therefore emerged as a mass.

39Interestingly, Simmel’s war enthusiasm did not last. In 1917, he thus published a book entitled Der Krieg und die geistigen Entscheidungen which contained the 1914 essay on ‘Deutschlands innere Wandlung’, but which also included subsequent and much more skeptical analyses (Simmel, 1999d). In other words, Simmel here had a personal experience to confirm his theoretical point that no complete transformation is possible.

Conclusion

40This article has focused on a part of Simmel’s work that has only received little attention previously, namely, his contribution to the sociology of crowds. I have demonstrated how centrally he placed the crowd in his sociological work, both in the early and later phases, thereby legitimizing the topic as sociologically relevant, if not outright indispensable. I would like to end by emphasizing, and summarizing, three dimensions that Simmel shared with the major crowd scholars of his time. To begin with, he was wary and even fearful of crowds adopted a very frightened notion and described the crowd as a state of exception that ‘arouses the darkest and most primitive instincts of the individual, which ordinarily are under control’ (1950d: 228; 1992: 206). This, second, was related to the fact that the crowd is subject to dynamics of hypnotic suggestion. In the crowd, ‘there emerges a hypnotic paralysis which makes the crowd follow to its extreme every leading, suggestive impulse’ (1950d: 228; 1992: 206). This pointed to the crowd’s de-individualizing capacity but also to the reciprocal effects (Wechselwirkungen) which was the notion in Simmel’s theory that tended to subsume that of hypnotic suggestion. Third, Simmel agreed that the crowd was not merely a sum of individuals. ‘It is a new phenomenon made up, not of the total individualities of its members’, but rather, and this was of course Simmel’s own contribution, ‘only of those fragments of each of them in which he coincides with all others’, namely ‘the lowest and most primitive’ fragments (1950b: 33; 1999e: 95–6).

41While these three dimensions suggest a strong agreement between Simmel and Le Bon, Sighele, and Tarde, Simmel’s conception of crowds also differed from that of his contemporaries. Most importantly, I have argued, the vitalist interpretation of crowds that I have derived from Simmel anticipates Canetti’s point that crowds may actually express enjoyment, democracy, and liberation. And this is where Simmel’s major contribution to the sociology of crowds and collective behavior lies: in this combined awareness of the crowd’s destructive potential and the recognition of its ability to promote life.

42Acknowledgements

I am grateful to the Editor, anonymous reviewers, and Thomas Basbøll for valuable comments. Research for this article was funded by a grant from the Carlsberg Foundation.

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Notes

1 Another exception is Frisby (1984a: 83–5) whose discussion of Simmel’s sociology of crowds is very brief, though.

2 Simmel also followed Tarde’s subsequent work as is evident from a letter he sent to Tarde in 1894, writing that he looked forward to receiving the latter’s La logique sociale (Simmel, 2005: 135; Tarde, 1999b). Simmel’s review of Laws of Imitation is mentioned by Köhnke (1984: 411–2), who goes through a number of Simmel’s early book reviews, depicting the great variety in Simmel’s theoretical interests. However, Köhnke only discusses Simmel’s reviews of books published from 1884–92 and thereby excludes Simmel’s appraisals of the work of Le Bon and Sighele. All three reviews (of Le Bon, Tarde, and Sighele) are discussed instead by Frisby (1984b: 116–7; 1992: 34–5).

3 Simmel would later use the competition example to explain the difference between form and content in his discussion of ‘the problem of sociology’ (Simmel, 1992: 26). See also Frisby (1984b: 117).

4 Simmel did not seem to be aware that this explanatory framework was surprisingly akin to Le Bon’s (1960: 82, 83) emphasis on racial and hereditary factors.

5 In Grundfragen der Soziologie Simmel described the hierarchy between feelings and intellect in the following manner: ‘If one arranges psychological manifestations in a genetic and systematic hierarchy, one will certainly place, at its basis, feeling (though naturally not all feelings), rather than the intellect. Pleasure and pain, as well as certain instinctive feelings that serve the preservation of individual and species, have developed prior to all operation with concepts, judgments, and conclusions.’ (1950b: 34; 1999e: 96–7, emphasis in original)

6 The argument being that, if crowd behavior is mainly to be explained through suggestion, then the intellectual height of the crowd should be analyzed on the level of the person from which this suggestion radiates.

7 Or to be more precise, this would most often be the case, but Simmel did observe a few exceptions to this general tendency. He thus granted very ‘noble and intellectual personalities’, characterized by truly decent and honorable traits, the ability to suppress the inferior elements and to adhere strictly to their higher ones, ethically as well as intellectually (1950b: 38–9; 1999e: 101–2). Further, in Le Bonian style he argued that, in spite of the ethical derangement of crowds: ‘[m]ass excitement … also has its ethically valuable aspect: it may produce noble enthusiasm and an unlimited readiness to sacrifice. Yet this does not eliminate its distorted character and its irresponsibility [see also the fourth point in my discussion of Simmel’s Le Bon review, CB]. It only stresses our removal from the value standards that individual consciousness has developed, whether practically effective or not.’ (1950b: 36; 1999e: 99)

8 There is also a more theoretical explanation, though, as Simmel considered hypnotic suggestion a two-way rather than a unidirectional phenomenon. In a discussion, which echoed Tarde’s remarks from L’opinion et la foule on the mutual influence of a journalist and his or her public (Tarde, 1989: 41), Simmel claimed that this reciprocal influence was visible not least in the case of journalists: ‘The journalist gives content and direction to the opinions of a mute multitude. But he is nevertheless forced to listen, combine, and guess what the tendencies of this multitude are, what it desires to hear and to have confirmed, and whither it wants to be led. While apparently it is only the public which is exposed to his suggestions, actually he is as much under the sway of the public’s suggestion.’ (1950c: 185–6; 1992: 164–5, emphasis in original)

This was merely one illustration of a general fact, to be detected even in hypnotic suggestion in its pure form: ‘in every hypnosis the hypnotized has an effect upon the hypnotist’, hence hypnotic suggestion too ‘conceals an interaction [Wechselwirkung], an exchange of influences, which transforms the pure one-sidedness of superordination and subordination into a sociological form’ (1950c: 186; 1992: 165, emphasis in original).

9 Similar arguments about the diminishing individual responsibility that were said to follow from a quantitative enlargement of groups were developed in more detail in Simmel (1989: Ch. 2).

10 A similar point has recently been made by Teresa Brennan in her brilliant study of the Transmission of Affect (2004).

11 It is very hard not to see in Simmel’s discussion of imitation a strong influence from Tarde whose Laws of Imitation he reviewed the same year as Über sociale Differenzierung was published. However, he opposed the Tardean model in one important respect by rejecting the idea of searching for almost natural laws in the social realm (Simmel, 1989: 217 ff.). This ran counter to Tarde’s (1962) wish to describe the course of imitation as following specific logical and extra-logical laws.

12 This idea runs counter to the approach advanced by Rudé, Thomson, and other historians of crowd behavior who have argued that crowds are rational and moral responses to social injustices and hence characterized by clear objectives. The Simmelian point is that such a perspective underplays the independent attraction of forming a social collective.

13 For a recent discussion which embarks on such an endeavor by combining Simmel’s notion of sociability with Michel Maffesoli’s theory of postmodern tribalism, see de la Fuente (2007).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Christian Borch, « Between Destructiveness and Vitalism: Simmel’s Sociology of Crowds », Conserveries mémorielles [En ligne], #8 | 2010, mis en ligne le 25 septembre 2010, Consulté le 14 mai 2013. URL : http://cm.revues.org/744

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Auteur

Christian Borch

is an Associate Professor at the Department of Management, Politics and Philosophy, Copenhagen Business School, Denmark. His research interests include architecture, urban theory, crowd theory, economic sociology, and politics. His articles on crowd theory have appeared in journals such as Acta Sociologica, Distinktion: Scandinavian Journal of Social Theory, Economy and Society, European Journal of Social Theory, and Theory, Culture & Society. He is currently completing a book on the history of crowd semantics.

Christian Borch est Professeur associé au Département de Management, Politique et Philosophie à la Copenhagen Business School au Danemark. Ses intérêts de recherche sont notamment l‘architecture, les théories des villes, les théories des foules, la sociologie économique et la politique. Ses articles sur la théorie des foules ont été publiés dans des revues telles que Acta Sociologica, Distinktion: Scandinavian Journal of Social Theory, Economy and Society, European Journal of Social Theory et Theory, Culture & Society. Il complète présentement un livre sur l‘histoire des sémantiques de la foule.

Voir également:

La Foule. Réflexions autour d’une abstraction

The Crowd. Reflexions around an Abstraction

Vincent Rubio

En reconstituant, à partir de l’antiquité grecque, le cheminement qu’a suivi le thème de la foule au long de la modernité occidentale, en examinant, par ce biais, le traitement intellectuel dont il a été l’objet, on s’aperçoit que la « chose foule » a toujours été envisagée comme une abstraction. Quelles que soient les disciplines particulières qui s’y sont intéressées (philosophie, littérature, psychologie, sociologie, etc.), la foule a été systématiquement présentée comme un être sui generis, un (être) en-soi.

Cette assertion n’a rien d’anodin. Pour s’en convaincre, il est nécessaire d’en revenir au texte de Psychologie des foules publié par Gustave Le Bon en 1895. Sans qu’il soit ici question d’examiner la question de l’originalité qu’il est possible de lui reconnaître, on peut dire que cet essai est un parfait « modèle réduit », non seulement de la psychologie des foules et de l’ensemble des travaux qui ont précédé l’apparition de cette discipline au cours de la dernière décennie du XIXe siècle, mais, au fond, de ce qui pourrait être qualifié de « théorie des foules ». Or, sa lecture laisse apparaître un raisonnement tautologique tel que, sans le moindre doute, « c’est la foule qui fait la foule », « c’est la foule qui, subrepticement, se fait elle-même ».

Bien sûr, il ne s’agit pas de dire que la foule serait dénuée de toute existence empirique. Les difficultés théoriques qu’elle pose invitent néanmoins à reconsidérer la question de son statut et de sa nature en tant que fait social.

1C’est au cours de la dernière décennie du 19e siècle, en France et en Italie, que vit le jour un champ disciplinaire consacré à la foule. Malgré la relative effervescence qui en accompagna l’apparition, son existence fut éphémère. Entré dans l’histoire sous le nom de psychologie des foules, il demeura en marge de l’Université. Pour autant, sa postérité – disons « en sous-main » – ne peut être que difficilement ignorée aujourd’hui. De la sociologie à la science politique, en passant par les théories des médias de masses, les vases communicants avec cette « science maudite » ne manquent pas. Le fondateur de la théorie des représentations sociales et initiateur de la psychologie sociale en France, Serge Moscovici, sera l’un des seuls – sinon le seul – à reconnaître cette filiation1. De son côté, après son « épisode freudien », la foule, sans jamais tout à fait disparaître, s’effacera au profit de concepts qui marqueront le 20e siècle. Ainsi le public, la masse et, bien entendu, la « toute-puissante » opinion publique.

2Juristes ou médecins de formation, l’Italien Scipio Sighele et les Français Henry Fournial, Gabriel Tarde et Gustave Le Bon sont les principaux acteurs de cette singulière page de l’histoire des idées. Chacun à leur manière, plus ou moins ponctuellement, ils contribuent à son émergence. Le premier, né en 1868, a achevé ses études de droit en 1890. Elève d’Enrico Ferri et disciple de Cesare Lombroso, il publie en 1891 La Folla Delinquente. Traduit en français l’année suivante sous le titre La foule criminelle, cet ouvrage peut être considéré comme le premier consacré à la psychologie des foules. C’est en cette même année 1892 qu’Henry Fournial, jeune étudiant à la Faculté de médecine de Lyon sous la direction d’Alexandre Lacassagne, fera paraître un volume extrait de sa thèse : Essai sur la psychologie des foules : Considérations médico-judiciaires sur les responsabilités collectives. Peu original, très inspiré des travaux de Sighele notamment, ce livre n’apportera ni reconnaissance ni carrière à Fournial qui disparaîtra presque aussitôt de la vie intellectuelle française. De son côté, malgré le succès de La foule criminelle, le juriste italien n’intégrera jamais les rangs universitaires qu’au titre de conférencier invité.

3Plus âgés que leurs jeunes confrères, Gabriel Tarde et Gustave Le Bon sont également moins anonymes lorsque les dernières lueurs du siècle apparaissent. Leur destin n’est pas du même acabit non plus. Né en 1843, Tarde jouit déjà d’une solide réputation dans le domaine de la criminologie. Il n’est pourtant que « simple » juge d’instruction à Sarlat jusqu’en 1894 et sa nomination à la Direction de la statistique judiciaire du Ministère de la justice. Fait Chevalier de la Légion d’honneur en 1895 avant d’être choisi de préférence à Henri Bergson pour la chaire de philosophie moderne au Collège de France en 1900, il est intronisé cette même année membre de l’Académie des Sciences morales et politiques. Entre « Les crimes des foules », communication réalisée en 1892 au Troisième Congrès international d’Anthropologie criminelle, et L’opinion et la foule qui paraît en 1901, il multiplie les études consacrées à la foule.

4Lorsqu’il publie Psychologie des foules en 1895, Gustave Le Bon est pour sa part l’auteur d’un grand nombre d’articles et d’ouvrages. De l’étude des générations spontanées à l’alcoolisme, en passant par l’hydrothérapie ou encore les phénomènes volcaniques, il ne compte pas les incursions dans les domaines les plus divers. Ayant débuté une carrière dans le milieu médical grâce au soutien de Pierre-Adolphe Piorry, il se fit même remarquer en 1892 pour son ouvrage sur L’équitation actuelle et ses principes2. Psychologie des foules, qu’il publie à l’âge de 54 ans, sera quant à lui un véritable succès de librairie international. Cet essai assurera une audience grandissante et une renommée aussi importante que parfois peu enviable à son auteur, polygraphe « touche à tout » qui, malgré ses multiples tentatives, verra les portes de l’Université comme celles de l’Académie lui rester à jamais fermées.

Itinéraires

5Incontestablement, c’est le nom de Le Bon qui est resté attaché au thème de la foule et à la psychologie des foules, comme si, d’une certaine manière, le « célèbre docteur » en était à la fois le précurseur et le dépositaire. De toute évidence, cette image est en trompe l’œil. Sighele, Fournial et Tarde ont bien l’antériorité sur Gustave Le Bon. En un certain sens, l’essentiel du travail de l’auteur de Psychologie des foules consista à reprendre et à synthétiser – voire à plagier stricto sensu – les propos de ses prédécesseurs sur le sujet (en particulier Scipio Sighele et Gabriel Tarde). Sa manière de les ignorer dans l’ensemble de son ouvrage – si ce n’est pour les « dénigrer » -, dépasse ainsi le simple manque d’élégance3.

6Sur un ton plus ou moins vif, mais sans ambages, l’historienne américaine Susanna Barrows, les sociologues Yvon-Jean Thiec et Jean-René Tréanton, ou, plus récemment, le politiste et historien Olivier Bosc par exemple, ont tous souligné cet aspect des travaux menés par Gustave Le Bon sur la question des foules4. Le fait que son nom ait été si fortement associé à la psychologie des foules n’est pas resté sans effets ni conséquences en tout cas. Le discrédit dans lequel s’est vite trouvée rejetée cette discipline renvoie ainsi pour une large part aux liens étroits qu’elle entretient avec le nom de Le Bon, personnage et intellectuel controversé s’il en est.

7Pour autant – et sans qu’il faille voir là une forme d’apologie bien entendu -, on peut se demander si, en reprenant à son compte les analyses de ses prédécesseurs, Gustave Le Bon ne fit pas, au fond, que leur emboîter le pas. Ni plus ni moins. Certes, manifestement coutumier du fait, Le Bon semble avoir le plus souvent opéré de manière subreptice. Mais, qu’il s’agisse de Scipio Sighele ou de Gabriel Tarde – et à plus forte raison d’Henry Fournial -, ses « collègues » ont eux-mêmes abondamment « emprunté » aux nombreuses hyperboles historiques et littéraires (médicales dans une certaine mesure également) qui parcourent l’ensemble du 19e siècle et qui, d’une façon ou d’une autre, prennent la foule pour personnage principal en la mettant en scène.

8Susanna Barrows a ainsi montré comment l’ensemble de la psychologie des foules – Sighele et Tarde les premiers – avait refondu le message des Origines de la France contemporaine de Taine et du Germinal de Zola dans un moule analytique. On le sait, ce message est celui du danger incarné par le peuple et son pendant, la foule ; message qui, de diverses manières, faisait écho aux peurs d’une société encore sous le choc de la violence collective ayant rythmé (et qui rythmerait encore) le 19e siècle. Ainsi, selon Barrows, « la documentation et la vision fournies par ces deux œuvres demeureront au cœur des ouvrages à venir, mais à la description et à la narration succèderont la théorie, et à l’observation l’axiome » (1990 : 103).

9Taine et Zola ne sont d’ailleurs que les deux faces visibles de l’iceberg si l’on peut dire. Par la violence de leur propos et la force des images qu’ils mettent en œuvre, leurs textes constituent les références les plus évidentes de la psychologie des foules. Ils sont ainsi explicitement mentionnés – voire cités stricto sensu – par Sighele et Tarde5. Il n’en reste pas moins que, sans conteste, un nombre bien plus important d’auteurs pourrait (devrait) être sollicité pour reconstituer la source originelle au sein de laquelle les pionniers de la psychologie des foules ont communément baignés.

10Ainsi, les Réflexions sur la Révolution de France de Burke ou l’Histoire de la révolution française de Michelet regorgent de descriptions de la foule aussi métaphoriques qu’inquiétantes6. Chez les écrivains, le « serpent aux mille couleurs » que constitue pour Balzac la population parisienne gisant « dans les exhalaisons putrides des cours, des rues et des basses œuvres », sortant de ses « alvéoles [pour] bourdonner sur les boulevards », est tout à fait remarquable à cet égard (1998 : 352-358). Tout autant que l’image de la nuit et la métaphore océanique du peuple comme masse en fusion chez Hugo, ou bien encore son exclamation à l’intention des vainqueurs des Trois glorieuses dans son Dicté après juillet 1830 des Chants du crépuscule : « Hier vous n’étiez qu’une foule : Vous êtes un peuple aujourd’hui » (1963 : 108 ; 1964 : 821). Sur l’eau, dans lequel Maupassant pourfend la foule et son âme « envoûtante », pourrait compléter une liste assurément non exhaustive.

11Le constat posé par Barrows reste juste cependant, presque trop peu sévère en réalité si l’on s’en tient aux termes dans lesquels il vient d’être exposé. Car non seulement les pionniers de la psychologie des foules se sont-ils inspirés de la littérature qui mobilisa le sujet au long du 19e siècle (citant régulièrement Taine ou Zola, cela vient d’être dit), mais, plus loin, leurs « théories » et leurs « axiomes » consistent pour l’essentiel en une stricte paraphrase. Le propos de cet article est tout autre, mais, disons-le sans appréhension ni mauvaise intention, la complexification, le « raffinement » et le caractère scientifique croissant de la forme, du vocabulaire et des illustrations propres au discours de la psychologie des foules, semblent n’être avant tout qu’une poudre jetée aux yeux de lecteurs n’en demandant pas tant7.

12Aussi, si Gustave Le Bon a sans aucun doute puisé dans les travaux de Sighele et de Tarde pour élaborer ses propre recherches, si, de ce fait, sa psychologie des foules est en grande partie la stricte imitation de celles proposées par le juriste italien et le magistrat français, il faut souligner en parallèle que ces derniers n’ont probablement pas procédé autrement ; en partie tout au moins et avec des « sources » que l’on qualifiera de « plus diversifiées ». Le Bon peut ainsi être considéré comme le « simple » point d’acmé – disons mieux, la figure emblématique – d’un mouvement dont il ne serait finalement qu’un des acteurs.

13Sur le fond, on peut donc dire que la « science des foules » élaborée par Sighele et Tarde, puis « reprise » par Le Bon, ne se distingue en rien des récits historiques ou des métaphores littéraires qui mobilisèrent le personnage de la foule au cours du 19e siècle. Tout juste en constitue-elle une excellente synthèse. Que, à suivre les analyses de Susanna Barrows, l’histoire et la littérature dont il est ici question aient elles-mêmes mobilisé une multitude de lieux communs et autres stéréotypes à l’endroit des couches populaires, ne peut bien entendu qu’aiguiser les interrogations – oserait-on dire les « soupçons » ? – sur la scientificité de la psychologie des foules. De ce point de vue, si, pour reprendre à nouveau les mots de Barrows, « tous les rudiments de la psychologie des foules sont dans les Origines de la France contemporaine, à l’exception de l’hypnotisme » (le mot lui-même tout au moins) (1990 : 79), c’est alors toute « la fabrique » de la psychologie des foules qui exigerait d’être revisitée en réalité. Mais tel n’est pas notre propos ici, nous l’avons dit.

14On comprend en tout cas sans difficulté que les emprunts au discours médical – et, plus largement, au registre des sciences de la nature – aient joué un rôle majeur dans les modalités de la « reformulation scientifique » en quoi consiste la psychologie des foules. Ainsi les références aux phénomènes d’hypnose, de contagion et de suggestion qui – par-delà l’explication de la manière dont un ensemble d’individus quelconque est censé se transformer en une foule dotée d’une âme collective (ou, plus exactement, la « sophistication » de cette explication) -, assureront à la psychologie des foules une caution et une légitimité scientifiques, certes provisoires, mais non dénuées d’efficacité (au moins dans un premier temps). En la matière, les travaux de Jean-Martin Charcot sur l’hystérie, ceux d’Hippolyte Bernheim sur la suggestion, mais également les analyses d’Alfred Espinas dans Des sociétés animales par exemple, seront abondamment mis à contribution.

Un être sui generis

15A défaut de ce qui serait une tradition constituée, il est donc possible de parler de l’existence d’une seule et même « théorie des foules » ; à tout le moins d’une singulière récurrence sur le sujet. En la matière, la psychologie des foules incarnerait une forme d’accomplissement, comme le degré ultime d’élaboration formelle. « Théorie » ou « récurrence d’idées » que, d’une certaine manière, l’ouvrage de Gustave Le Bon « parachève », et dont, à bien y regarder, il est possible de faire remonter « l’origine » à la Grèce antique. Ainsi, le questionnement soulevé par Platon au sujet du nombre et/ou de la quantité, et, plus encore peut-être, la distinction entre Plethos et Démos que souligna en son temps Aristote (c’est-à-dire la masse grégaire, bestiale et irrationnelle d’un côté, et l’agrégat de consciences citoyennes unies dans l’amour de la liberté et de l’ordre de l’autre)8.

16Pour le dire simplement, cette « théorie » est composée d’un intangible triptyque. Ses éléments constitutifs sont « l’être de la foule », le triple phénomène hypnose-contagion-suggestion, et, enfin, la figure du meneur. Le principe général que développe cette « théorie » est que la foule représente un impérieux danger ; y compris lorsqu’elle incarne la possibilité d’un avenir radieux (c’est-à-dire la perspective de la mise au jour du peuple constitué et souverain). Aussi, elle est un être à la physionomie monstrueuse, animé et mis en branle par la force irrésistible de la contagion, et au cœur duquel se développe, toujours, l’action suggestive et hypnotique de meneurs (le plus souvent) malintentionnés.

17Le point le plus remarquable de cette approche est assurément que la foule apparaît systématiquement sous les traits de ce qui pourrait être qualifié d’être en soi. Qu’il s’agisse de la notion de contact physique qui en définit la situation et lui donne corps, son assimilation au peuple – plus exactement à l’individu du peuple – qui lui donne à proprement parler un visage, ou bien encore ses diverses pathologies qui en font l’équivalent du pire de l’homme, si ce n’est de l’animal, tous ces éléments tendent à faire de la foule un être sui generis. Le Bon et « l’ensemble de ses prédécesseurs » sont unanimes sur ce point. Du Plethos d’Aristote au « monstre aux millions de têtes » d’Hippolyte Taine (Taine, 1986 : 295) ou au « volcan » de Jules Michelet (1979 : 137), du« fauve innomé et monstrueux » de Gabriel Tarde (1972 : 324) au « sphinx » de Gustave Le Bon (2002 : 59), etc., la foule est un vaste et grand être aux apparences des plus effroyables9.

18En réalité, ce qui se dessine sous la plume de ces auteurs, ce n’est rien d’autre qu’une métonymie anthropomorphique ; métonymie anthropomorphique par le truchement de laquelle, le contenu se métamorphosant en contenant, la foule devient, à l’image de l’homme, un être doué d’un corps, de sens, et (si l’on peut dire) d’un esprit. Si Susanna Barrows a montré avec justesse que, de Taine à Le Bon, le peuple avait été (arbitrairement) assimilé à la foule, et, ainsi, « discrédité », il faut donc souligner de manière symétrique que, de l’antiquité grecque à nos jours, la foule a tout autant été assimilée au peuple, très exactement à l’homme du peuple, plus loin même, à un animal, et qu’elle est ainsi devenue un être sui generis.

19Cette « métamorphose » peut d’ailleurs être envisagée comme avantageuse si l’on considère l’extrême difficulté de la tâche consistant à établir une définition (objective) de la foule à partir du raisonnement alternatif, c’est-à-dire relevant, non pas de l’abstraction, mais de la mesure. Le paradoxe du tas de sable cher aux logiciens de l’antiquité grecque est révélateur à cet égard. Le problème est bien connu. En substance, on peut le présenter de la manière suivante : A partir de combien de grains de sable y a-t-il un tas de sable ? Si l’on ôte un grain au tas de sable, le tas est-il encore un tas ? Ainsi, à partir de combien de grains ôtés, le tas n’est-il plus un tas ? Nul besoin d’expliciter plus avant le parallèle pour souligner les difficultés devant lesquelles on se trouve dès lors pour penser la foule.

20Quand bien même d’ailleurs, tenterait-on d’y échapper en en ramenant les termes à une autre variation sur le même thème de la mesure ; en l’occurrence au rapport entre quantité (ou nombre) et espace (disponible), ainsi que l’a fait Daniel Stokols. Dans la perspective du psychologue américain, si la foule ne réside plus dans une sorte « d’individu ajouté » (ce qui est bien le cas dans la situation du tas de sable décrite à l’instant, puisque, si 99 individus ne font pas foule et que 100 la font, alors c’est bien en un seul et unique individu que, précisément, réside la foule), si la foule ne réside donc plus dans une sorte « d’individu ajouté », son essence ne peut alors se trouver autre part que dans un mètre carré supplémentaire d’espace disponible, un « mètre carré ajouté » en somme (bien que, en toute logique, le mètre carré en question soit plus certainement ôté qu’ajouté ici). Il est même plus probable encore que, dans ces conditions, l’essence de la foule renvoie à une combinaison « d’individu(s) ajouté(s) » et de « mètre(s) carré(s) ôtés ».

21Il est ainsi toujours question, dans l’un ou l’autre de ces cas, d’un supplément ou d’une diminution de quantité ; qu’il s’agisse d’une « quantité d’humain », d’une quantité d’espace, ou de ces deux quantités rapportées l’une à l’autre. Et c’est à chaque fois entreprise bien vaine que de chercher à identifier une limite au-delà ou en deçà de laquelle il y aurait foule. En un mot, il n’existe pas de seuil, quel qu’il soit, à partir duquel on pourrait objectivement affirmer qu’il y a (ou qu’il n’y a pas) foule. De ce point de vue, le raisonnement faisant de la foule un être sui generis semble bien présenter de tout autres potentialités heuristiques.

Un raisonnement tautologique

22Pour apprécier la réelle pertinence de cette assertion, il est nécessaire d’en revenir au texte même de Psychologie des foules en tant que « modèle réduit » de la « théorie des foules ». Malgré le caractère aride de cette entreprise, c’est aux occurrences de la définition de la foule qu’il conviendra d’être attentifs. L’essentiel du raisonnement de Le Bon en la matière se trouve dans le premier chapitre intitulé « Caractéristiques générales des foules. Loi psychologique de leur unité mentale ». On y relève deux propositions visant à définir la foule et à expliquer le processus de sa genèse.

23La première définition de la foule que formule Le Bon est la suivante :

Dans certaines circonstances données, et seulement dans ces circonstances, une agglomération d’hommes possède des caractères fort différents de ceux de chaque individu qui la compose. La personnalité consciente s’évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction, il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets. La collectivité devient alors ce que, faute d’une expression meilleure, j’appellerai une foule organisée, ou, si l’on préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l’unité mentale des foules (2002 : 9).

24Le mécanisme de formation de la foule semble clair. Le phénomène débute par la dislocation de la personnalité consciente des individus. C’est là le point de départ du processus. Les sentiments et les idées de tous sont alors orientés dans une même direction. C’est ainsi qu’ils fusionnent unanimement dans une âme collective au sein de laquelle les frontières individuelles sont abolies. Cette âme collective possède des caractères propres, distincts de ceux de chacun des individus qui lui appartiennent et qui composent la foule. C’est elle qui donne naissance à la foule dans toute sa singularité.

25Gustave Le Bon explique le passage (décisif) de la « simple » dislocation de la personnalité consciente des individus, à la fusion de tous leurs sentiments et idées dans une même direction, par les caractéristiques de l’état inconscient dans lequel ils sont alors plongés. Car « dans l’âme collective, les qualités inconscientes dominent ». La particularité de cet inconscient réside dans le fait qu’il est commun à tous les individus appartenant à la foule. C’est ce que Le Bon nomme la même race. En effet, « c’est surtout par les éléments inconscients composant l’âme d’une race, que se ressemblent tous les individus de cette race ». Et, poursuit-il, « les qualités générales du caractère, régies par l’inconscient et possédées à peu près au même degré par la plupart des individus normaux d’une race, sont précisément celles qui, chez les foules, se trouvent mises en commun » (Le Bon,2002 : 12)10.

26C’est donc à partir d’une sorte de fonds commun spécifique à un peuple, nommé âme de la race, et sous l’effet de la contagion imitative, que l’âme collective de la foule s’érigerait11. Autrement dit, c’est bien dans cet « inconscient collectif » que l’âme collective et la foule puisent (conjointement) leur substance. De quelle matière est donc constituée cette âme de la race ? La réponse à cette question se trouve dans l’ouvrage que Le Bon publia en 1894, Lois psychologiques de l’évolution des peuples. Y sont mentionnés les éléments principaux de la position qu’il soutient sur les thèmes de la race et de la civilisation, pierre angulaire de toute sa théorie de l’homme et des sociétés. L’existence de différentes races pouvant être ordonnées et classées suivant une échelle hiérarchique stricte – échelle fonction du « degré de civilisation » de chaque race -, représente le cœur de cette étude. Pour Le Bon, « l’inévitable problème de la race domine tous les autres » (1919 : 141).

27Dans cette démonstration particulièrement confuse, il est fait mention des « caractères moraux et intellectuels dont l’évolution d’un peuple dérive ». On apprend alors que c’est « l’ensemble de ces caractères qui forme l’âme d’une race », et que l’âme d’une race est « la synthèse de son passé, l’héritage de ses ancêtres, les mobiles de sa conduite ». En réalité, « chaque race possède une constitution mentale aussi fixe que sa constitution anatomique […] La majorité des individus de cette race possède toujours un certain nombre de traits psychologiques communs, aussi stables que les caractères anatomiques permettant de classer les espèces. Comme ces derniers, les caractères psychologiques se reproduisent par l’hérédité avec régularité et constance » (Le Bon, 1919 : 23-24).

28Une race est donc un ensemble d’individus possédant un fonds psychologique commun, fait de couches d’éléments moraux et intellectuels lentement sédimentées par hérédité. Ce fonds psychologique est doué d’une grande stabilité, d’une puissante force d’inertie, et repose sur trois grands piliers : « sentiments communs, intérêts communs et croyances communes» (Le Bon, 1919 : 28-29). Bien sûr, un regard critique et distancié doit être porté sur cet aspect des travaux de Gustave Le Bon. Les réguliers et (souvent) subreptices amalgames qu’il opère entre le psychologique et l’anatomique, le culturel et le biologique, constituent en particulier autant d’éléments à questionner.

29Mais ce qui doit retenir en priorité l’attention ici, c’est que l’idée de l’existence d’un fonds commun, d’une âme de la race, ou encore d’un « inconscient collectif », si nébuleuse soit-elle sous la plume de Le Bon, permet de comprendre, au moins sur le plan théorique, la métamorphose d’un certain nombre d’individus en une foule soumise à la loi de l’unité mentale. Car si ces derniers disparaissent, se perdent et, dans le même temps, se (re)trouvent au sein d’une âme collective, ce n’est en vertu de rien d’autre que de cet inconscient qu’ils partagent ; inconscient qui, en l’occurrence, remplit une fonction de ciment dans la genèse de la foule. Aussi, est-il aisé de saisir dans quelle mesure la foule n’est pas, « au point de vue psychologique » dira Le Bon, une réunion d’individus comme une autre.

30De la même manière, la topographie ou l’architectonique de la foule et de son schéma d’analyse apparaît clairement. Si l’âme collective est le fondement de la foule, sa substance même, l’âme de la race représente, de son côté, le socle sur lequel repose cette âme collective. Ainsi, la race et son âme constituent le sol sur lequel la foule psychologique s’enracine à partir de l’effet suggestif et contagieux du nombre. Reformulant sa première proposition de définition, Le Bon confirmera le rôle essentiel tenu par ces éléments : « C’est uniquement à cette phase avancée d’organisation [de la foule] que, sur le fonds invariable et dominant de la race, se superposent certains caractères nouveaux et spéciaux » (2002 : 11).

31À bien y regarder cependant, une zone d’ombre demeure ici. En examinant avec attention la définition initiale proposée par Gustave Le Bon, on ne peut que rester étonné devant le caractère pour le moins énigmatique des « certaines circonstances données » dans lesquelles « une agglomération d’hommes possède des caractères fort différents de ceux de chaque individu qui la compose ». Incontestablement, ces mystérieuses circonstances nécessitent éclaircissement. Un élément à ce point déterminant du processus de constitution de la foule, ne saurait rester aussi flou. Car ce n’est de rien d’autre que des conditions originelles de l’apparition de l’âme collective de la foule dont il s’agit.

32D’ailleurs, le lecteur attentif de Psychologie des foules ne manque pas de s’interroger lorsqu’il découvre la suite du texte. Ainsi, la reformulation de la première définition dévoile une incohérence au sein de la démonstration. Pour saisir parfaitement les modalités du problème qui se pose alors, il est nécessaire de citer dans sa totalité le passage contenant cette reformulation : « C’est uniquement à cette phase avancée d’organisation que, sur le fonds invariable et dominant de la race, se superposent certains caractères nouveaux et spéciaux, produisant l’orientation de tous les sentiments et pensées de la collectivité dans une direction identique. Alors seulement se manifeste ce que j’ai nommé plus haut, la loi psychologique de l’unité mentale des foules » (Le Bon, 2002 : 11).

33Si l’on suit le raisonnement développé ici, il ne fait aucun doute que ce sont bien les caractères nouveaux et spéciaux qui provoquent l’orientation de tous les sentiments et des pensées dans une même direction. Or, dans la première proposition de définition, c’est bien parce que les sentiments et les pensées de tous étaient orientés dans une même direction, qu’apparaissaient les caractères nouveaux et spéciaux de la foule. En d’autres termes, se pose la question de savoir si ces caractères spéciaux propres à la foule sont le produit de l’orientation des idées et des sentiments de tous dans une seule et même direction (et, au préalable, de l’évanouissement de la personnalité consciente de chacun de ces individus), ou s’ils sont plutôt le moteur de cette fusion des sentiments et des pensées dans un même sens ? Dans un cas, Le Bon opte pour la première possibilité, dans l’autre, il choisit la seconde, ne laissant pas de se contredire à quelques pages d’intervalle.

34À ce stade de l’analyse, on ne sait donc plus très bien ce que sont ces caractères, présentés d’un côté comme « nouveaux », « très nets » et « fort différents de ceux de chaque individu » composant la foule, et, décrits, de l’autre, comme « nouveaux et spéciaux ». Ne pouvant se fier au choix du vocabulaire utilisé par Le Bon en la matière – manifestement révélateur d’un « flottement » sémantique -, on est amené à se demander s’il parle vraiment des mêmes caractères dans l’une et l’autre de ces assertions ?

35Ainsi, ne pourrait-il pas s’agir, dans la première proposition, des caractères de la foule et de son âme collective, et, au sein de la seconde, des caractères de l’individu en foule, en pleine métamorphose, en pleine « fusion » avec les autres ? L’interrogation est surprenante, son sens sujet à caution. En réalité, il n’est pas certain qu’y répondre éclairerait plus avant la démonstration de Le Bon (en particulier sur le point tout à fait essentiel des modalités de l’apparition de la collectivité qu’est la foule) ; démonstration qui, pour tout dire, devient de plus en plus difficile à suivre.

36Le Bon ne fournit d’ailleurs aucun élément qui permette d’esquisser la moindre tentative de réponse à cette question La seule information tangible dont le lecteur dispose à cet instant, et à laquelle il lui est possible de se raccrocher, est que, dans l’un et l’autre des deux énoncés, il ne semble pas être fait mention des mêmes « sentiments et pensées orientées dans une même direction ». Dans le premier, les sentiments et pensées sont ceux « de toutes les unités », alors que dans le second, il s’agit de ceux « de la collectivité ». Étonnant glissement qui oblige à repenser la signification du propos lebonien, en tentant de concilier ces deux propositions divergentes.

37En effet, ne se trouverait-on pas alors devant le schéma suivant : Dans des circonstances particulières, la personnalité consciente des individus s’évanouirait. Plongeant dans une certaine forme d’inconscient collectif, ces individus verraient leurs sentiments et leurs idées orientés dans une même direction, formant ainsi une âme collective douée de caractères très nets et différents de ceux de chacun des individus composant la foule. Dans une ultime phase, ces caractères produiraient « l’orientation de tous les sentiments et pensées de la collectivité dans une direction identique ».

38C’est à nouveau la stricte identité des « caractères nouveaux » mentionnés dans la première et dans la seconde proposition, qui constitue ici le principe général. Mais alors, une nouvelle question ne manque pas de se poser. Elle concerne l’ultime phase orientant tous les sentiments et pensées de la collectivité dans une direction identique. Pourquoi donc orienter dans une même direction, des sentiments et des pensées qui sont déjà ceux de la collectivité, qui sont déjà ceux d’une collectivité dont la nature d’être en soi ne fait aucun doute ? Car l’âme collective existe déjà à cette étape du processus, et, par conséquent, la foule est (déjà) devenue « un seul être ». Autrement dit, ces sentiments et ces pensées sont, par définition, déjà fondus dans une seule et même direction. Il semble donc pour le moins déroutant de devoir les fondre dans un même ensemble.

39On le voit, à mesure que l’on parcourt et que l’on tâche de comprendre de manière rigoureuse le raisonnement tenu par Le Bon, les interrogations et les contradictions se multiplient de façon exponentielle. À tel point d’ailleurs, qu’on n’est plus même certain d’y saisir le moindre argument, la moindre articulation logique, et, au fond, la moindre idée claire et cohérente. Surtout, le mécanisme de genèse de la foule semble singulièrement s’obscurcir, rendant ainsi nécessaire de s’interroger sur ce qui crée les mystérieux caractères nouveaux dont il vient d’être question. Car ce sont bien eux qui se trouvent au centre des difficultés.

40Il faut alors avancer dans la lecture du texte. Mais, autant le souligner dès à présent, l’étonnement et la perplexité ne se dissiperont nullement. Bien au contraire même, montrant peut-être par là que les questions soulevées jusqu’ici ne constituent en fait que les symptômes d’un « mal plus profond ». Ainsi, découvre-t-on la seconde définition de la foule : « Le fait le plus frappant présenté par une foule psychologique est le suivant : quels que soient les individus qui la composent, quelque semblables ou dissemblables que puissent être leur genre de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence, le seul fait qu’ils sont transformés en foule les dote d’une sorte d’âme collective » (Le Bon,2002 : 11).

41En rapportant cette définition à la première, on s’aperçoit que, si dans celle-ci, c’était « l’âme collective qui faisait la foule », dans celle-là, c’est « la foule qui fait l’âme collective ». Aucune autre signification ne peut être donnée à ce passage : « Le seul fait qu’ils sont transformés en foule les dote d’une sorte d’âme collective ». C’est donc bien la transformation en foule qui, ici, fond les individus dans une seule et même âme collective. En d’autres termes, si, dans un cas, l’âme collective fait la foule, et si, dans l’autre cas, la foule fait l’âme collective, alors force est de constater que, à chaque fois et in fine, c’est la foule qui fait la foule, c’est la foule qui se fait elle-même pour ainsi dire. Formulation bien maladroite qui n’a d’autre fondement que le caractère tautologique de toute la rhétorique lebonienne, et pour autre issue que l’impasse des analyses en termes de mesure.

42Et ceci, quelle que soient le rôle et l’action précis des phénomènes suggestifs et contagieux (et, plus précisément encore, de la suggestibilité des hommes en foule) ; véritable force motrice initiale de l’effacement des cloisonnements individuels et, ce faisant, de la fusion des individus sur le mode de l’inconscient collectif12. Car ces phénomènes sont eux-mêmes pris dans la tautologie de la démonstration lebonienne. Ainsi, cet autre passage de Psychologie des foules :

L’individu plongé depuis quelque temps au sein d’une foule agissante, tombe bientôt – par suite des effluves qui s’en dégagent, ou pour toute autre cause encore ignorée – dans un état particulier, se rapprochant beaucoup de l’état de fascination de l’hypnotisé entre les mains de son hypnotiseur […] Tel est à peu près l’état de l’individu faisant partie d’une foule. Il n’est plus conscient de ses actes. Chez lui, comme chez l’hypnotisé, tandis que certaines facultés sont détruites, d’autres peuvent être amenées à un degré d’exaltation extrême. L’influence d’une suggestion le lancera avec une irrésistible impétuosité vers l’accomplissement de certains actes (Le Bon,2002 : 13-14).

43Si, en s’en tenant strictement aux mots utilisés par Le Bon, c’est bien la suggestibilité de l’individu qui rend ce dernier susceptible de fusionner avec les autres au sein de l’inconscient collectif – et, par suite, rend possible la création de l’unité mentale de la foule -, il ne fait pas le moindre doute que, dans le même temps, c’est la foule elle-même qui, « en amont », rend l’individu suggestible (car hypnotisé) ici. Ce faisant, une fois encore – et abstraction faite des « effluves qui se dégagent de la foule », expliquant le pouvoir hypnotique de la foule sur l’individu, et peu convaincantes d’un point de vue argumentatif -, on peut dire que Gustave Le Bon suppose bien que c’est la foule qui fait la foule. Le mécanisme de la suggestion, qui explique le passage de l’individuel au collectif, qui explique la création de l’âme de la foule et, ce faisant, la foule elle-même, est donc lui aussi « englué » dans la construction tautologique de la démonstration composant le cœur de Psychologie des foules.

44À l’image de ses prédécesseurs, Gustave Le Bon « explique » donc la foule par elle-même. Non pas comme le social s’explique par le social, ainsi que le dira Emile Durkheim, mais bien plutôt comme l’éruption d’un volcan s’expliquerait par elle-même, en dehors de l’ensemble des mouvements du globe terrestre, ex nihilo en somme. Cette tautologie, en vertu de laquelle les « certaines circonstances données » déterminant la foule ne sont donc rien d’autres que la foule « préexistant subrepticement à elle-même », permet à Le Bon et à la psychologie des foules d’éviter la délicate question : « Comment l’âme collective, qui fait la foule, se crée-t-elle (autrement que par la foule elle-même) » ? Comment passe-t-on d’une somme d’individus quelconque(s) à un être collectif doué d’une âme de la même nature ?

45On saisit ainsi mieux pourquoi, par exemple, Psychologie des foules sera consacrée aux seules foules dans la «phase de leur complète organisation » (Le Bon,2002 : 11). De la même manière, Le Bon étendra le vocable de foule à tous les groupes (sociaux), quelles que soient leur taille, leur structuration, leur durée de vie, etc., de manière (notamment) à ne pas se contredire et à ne pas laisser dévoilées les contradictions qui gangrènent de toute part son propos, et, par extension, celui de toute la psychologie des foules.

Ouvertures

46Cette analyse n’a rien d’une discussion stérile sur les mots. Les insuffisances de la forme trahissent l’étonnante fragilité du fond. Car ce que révèle le caractère tautologique et purement rhétorique de la démonstration lebonienne, c’est bien que l’idée de la foule en soi constitue une proposition aussi fascinante que fragile. En d’autres termes, pour ce qui est de « saisir la chose foule », la logique de l’abstraction n’est pas plus « efficace » que la logique de la mesure.

47Il ne s’agit pas de dire par-là que la foule serait dépourvue de la moindre existence empirique. Bien entendu. Les difficultés théoriques qu’elle pose invitent néanmoins à reconsidérer la question de son statut et de sa nature en tant que fait social. Aussi, plutôt que de chercher vainement un objet que l’on qualifiera de « définissable », ne serait-il pas plus pertinent de raisonner ici en termes de mythe, de figure mythique ; figure mythique qui, au moins en partie on le sait, échappe toujours à l’enclosure définitionnelle et/ou conceptuelle ?

48Trois éléments donnent crédit à cette hypothèse, invitant, croyons-nous, à l’explorer plus avant. Les deux premiers ont été mentionnés au cours des lignes qui précèdent. Il s’agit, pour le premier, de la récurrence d’un même récit à l’endroit de la foule, et, pour le second, de l’apparition systématique de cette dernière sous la forme d’un être en soi, d’une (pure) abstraction. Ce retour cyclique à l’identique, ce « recyclage palingénésique » d’un discours prenant les apparences d’un récit originel qui met en scène un même personnage, est évidemment troublant ; en particulier, bien sûr, parce qu’il permet à la foule d’emprunter les traits d’un personnage à part entière (et pour le moins inquiétant s’il en est). Le lien particulièrement lâche que ce récit entretient avec le réel ne suscite d’ailleurs pas moins le trouble. On peut parler à ce sujet d’un étonnant entrelacement du réel et du fictionnel. Il s’agit là du troisième élément cité ci-dessus.

49Une nouvelle fois, les recherches de Susanna Barrows sont d’un grand intérêt en la matière. Elles ont en effet permis de mettre au jour combien les descriptions et les analyses de la foule (en particulier celles du 19e siècle, bien entendu) étaient parfois farfelues et, au fond, relevaient bien souvent de l’ordre du fantasme. L’historienne américaine a parlé très justement de miroirs déformants à ce propos. Au cours du 20e siècle, différents historiens ont montré l’important décalage existant entre la « réalité de l’histoire » et les récits hyperboliques sur la foule. Il est par exemple apparu que les violences (de la répression) subies par cette dernière étaient souvent bien plus réelles que les exactions dont elle s’était elle-même rendue coupable13. Plus loin, à l’image de la castration de Maigrat inventée par Zola en 1885 pour Germinal – castration dont on retrouvera de manière saisissante nombre de traits au cours de la défénestration de l’ingénieur Watrin à Decazeville l’année suivante -, on peut même se demander dans quel sens précis réel et imaginaire s’interpénètrent ici.

50Mais le temps n’est pas à ces développements qui exigeraient de nombreuses pages. Il n’est peut-être pas inutile de souligner cependant que, dans une telle perspective, c’est à « l’efficacité symbolique » du mythe de la foule qu’il conviendrait de s’intéresser. Autrement dit, ce qui deviendrait central, c’est le rôle, la fonction remplie par cette singulière figure. Cela ne fait pas mystère, toute civilisation, toute société repose sur une mythologie spécifique, sur un récit légendaire qui forme un ensemble d’idées, d’images et autres symboles auxquels (auquel) elle croit, et qui lui permet(tent) de construire une vision cohérente du monde, d’y introduire un certain ordre et, finalement, de s’y situer.

51Évanescente, labile et insaisissable, objet de toutes les peurs, voire fantasmée, la foule pourrait incarner l’un des personnages principaux de « l’histoire fictive » sur laquelle notre monde moderne s’est construit. Elle en autoriserait alors une autre lecture, en creux. Une lecture qui, à la lumière de l’évidente « coïncidence » existant entre l’éclosion d’un intérêt prononcé pour la foule et les tentatives de constitution de la modernité politique (elle-même fille de l’antiquité grecque ; autre « moment » où tente de s’instituer un monde organisé autour des valeurs de l’Individu et de la Raison.), ne saurait être tout à fait étrangère aux interrogations que soulève l’essence même de la démocratie et de l’idée républicaine.

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Notes

1 Voir à cet égard l’ouvrage publié par Moscovici en 1981, L’âge des foules. Un traité historique de psychologie des masses.

2 Si l’on suit Benoît Marpeau, il semblerait que Le Bon n’ait en fait jamais effectué des études de médecine complètes. Le titre de docteur en médecine qu’il porte dès 1866 – ne se faisant plus appeler autrement que « le Docteur Gustave Le Bon » – est donc manifestement usurpé (Marpeau, 2000 : 33-34).

3 Dans Psychologie des foules, les noms de Sighele et Tarde apparaissent à une seule reprise (deux pour Tarde en réalité), à l’occasion d’une note de bas de page en toute fin d’introduction. Le Bon y souligne les limites de leurs travaux strictement criminologiques, ainsi que le caractère peu « personnel » de La foule criminelle (qu’il nomme, en l’occurrence, Les foules criminelles !). Enfin, il prend soin d’en distinguer ses propres « conclusions sur la criminalité et la moralité des foules », qu’il définit comme « contraires » à celles de ces « deux écrivains » (Le Bon, 2002 : 6). À n’en pas douter, Sighele et Tarde connurent des hommages plus élogieux.

4 Au sujet de la thèse du plagiat, la meilleure présentation en a sans doute été réalisée par Susanna Barrows dans ses Miroirs déformants (1990 : 145-168).

5 A titre d’exemple, notons que dans la première édition française de La foule criminelle, Scipio Sighele cite Taine à huit reprises et Zola deux fois.

6 Voir par exemple Burke, 1980 : 12-16 ou 146-147, et Michelet, 1979 : 305 ou 344.

7 Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à nos travaux : Rubio, 2008.

8 On lira notamment sur cette question Les Lois et La République chez Platon, et Les Politiques et la Constitution d’Athènes chez Aristote.

9 Aristote avait quant à lui comparer les vertus de la foule à celles de l’homme (Aristote, 1993 : III-XI/1281b-1282a et VII-I/1323b).

10 Ces qualités générales du caractère sont celles qui, chez l’homme, ne relèvent pas de l’intellect, de la raison.

11 Le Bon utilise indifféremment les termes race et peuple, montrant par là qu’il les considère synonymes.

12 Selon Le Bon, il existe en effet trois grandes causes à l’apparition de l’âme de la foule : « La première est que l’individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts, que, seul, il eût forcément réfrénés ; […] une seconde cause, la contagion mentale, intervient également pour déterminer chez les foules la manifestation de caractères spéciaux et en même temps leur orientation. La contagion est un phénomène aisé à constater, mais non expliqué encore, et qu’il faut rattacher aux phénomènes d’ordre hypnotique […] Chez une foule, tout sentiment, tout acte est contagieux à ce point que l’individu sacrifie facilement son intérêt personnel à l’intérêt collectif ; une troisième cause, et de beaucoup la plus importante, […] est la suggestibilité, dont la contagion mentionnée plus haut n’est d’ailleurs qu’un effet » (Le Bon, 2002 : 13). S’il y a donc trois causes à la mise en commun de l’âme de la race par les individus composant une foule, seule la suggestibilité semble véritablement déterminante. Elle est en effet la cause de la contagion, mais également, on peut le supposer, décisive dans l’apparition du sentiment de puissance, tout sentiment étant contagieux dans une foule selon Le Bon.

13 À côté des travaux de Barrows, on pourra par exemples consulter sur ce point les recherches de Michelle Perrot (Les ouvriers en grève. France 1871-1890, 1974), ou encore celles de George Rudé (La foule dans la révolution française, 1982).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Vincent Rubio, « La Foule. Réflexions autour d’une abstraction », Conserveries mémorielles [En ligne], #8 | 2010, mis en ligne le 25 septembre 2010, Consulté le 14 mai 2013. URL : http://cm.revues.org/737

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Auteur

Vincent Rubio

est chargé d‘enseignements en Sciences Sociales de l‘Université Paris Descartes. Il est également chercheur au sein de l‘Unité de Recherche en Sciences Humaines et Sociales de l‘Institut de cancérologie Gustave Roussy – Canceropôle Ile de France (URSHS/IGR). Ses thèmes de recherche sont la sociologie de la maladie et de la santé, la sociologie politique et la sociologie de l‘information et de la communication. Il a publié La Foule. Un mythe républicain ? (2008) de même que plusieurs articles sur la théorie des foules.

Vincent Rubio is Lecturer in Social Sciences at the Université Paris Descartes. He is also researcher at the Unité de Recherche en Sciences Humaines et Sociales de l‘Institut de cancérologie Gustave Roussy – Canceropôle Ile de France (URSHS/IGR). His research interests are sociology of health and illness, political sociology and sociology of information and communication. He has published La Foule. Un mythe républicain ? (2008) as well as numerous articles on crowd theory.

Foules, espaces publics urbains et apprentissage de la co-présence chez les adolescents des quartiers populaires d’Ile de France

Crowds, urban public spaces and learning co-presence: the Case of the Adolescents residing in the popular districts of the Ile-de-France

Nicolas Oppenchaim

Résumé | Index | Plan | Texte | Bibliographie | Citation | Auteur

Résumés

Français English

Cet article porte sur le rapport qu’entretiennent les adolescents à la foule urbaine et sur la manière dont ils apprennent à y trouver une place. Pour ce faire nous procéderons en trois temps. Nous exposerons tout d’abord en quoi, s’appuyant sur les travaux de R. Park et G. Tarde, Isaac Joseph fait du passage de la foule au public une des caractéristiques majeures des sociétés contemporaines. Ce passage concerne à la fois l’espace métaphorique des mobilisations collectives, mais également l’espace urbain : le propre des villes contemporaines n’est pas les grands rassemblements de foule dominés par les émotions, mais les espaces publics, lieux de co-présence organisés autour de l’inattention civile. Ces espaces offrent ainsi des possibilités de rencontre tout en garantissant un droit à l’intimité.

Cependant nous montrerons dans un second temps que cette perception apaisée des grands rassemblements dans la ville ne va pas de soi, notamment à l’adolescence. Il est donc nécessaire d’introduire la problématique de l’apprentissage dans les réflexions sur les espaces publics urbains. Ainsi, une partie des adolescents des quartiers populaires d’Ile de France ont une perception de ces lieux de co-présence très proche de celle développée dans les discours du 18ème et 19ème siècle sur la peur des foules urbaines. Plus largement, les adolescents de quartiers populaires se différencient dans leurs discours par quatre grandes positions idéal-typiques vis-à-vis des foules urbaines : « foule source d’animation potentielle », « foule indifférente », « foule menaçante », ou « foule espace public ».

Nous verrons alors dans un troisième temps que ce rapport différencié des adolescents à la foule est à mettre en relation avec le lien entretenu avec le quartier de résidence et les modalités d’apprentissage de la mobilité.

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Entrées d’index

Mots-clés :

foule, espace public, apprentissage, quartiers populaires, mobilités quotidiennes, adolescents

Keywords :

crowd, public space, learning, popular districts, daily mobility, teenagers

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Plan

De la foule au public

Les arènes publiques et les espaces publics urbains

La coopération interactionnelle est-elle naturelle ?

Foule lieu de tension potentielle, d’indifférence, de menace ou d’anonymat ?

La « foule tension »

La « foule indifférente »

La « foule menace »

La « foule espace public »

Le rapport au quartier et l’apprentissage de la mobilité : deux variables clés pour comprendre le rapport des adolescents à la foule urbaine

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De la foule au public

1Les sociétés modernes se caractérisent par le passage de la foule au public. Telle est la thèse centrale qu’identifie Isaac Joseph dans deux ouvrages publiés au début du 20ème siècle, L’opinion et la foule de Gabriel Tarde en 1901 et La foule et le public de R. Park qui paraît trois ans plus tard.

2Le sociologue français défend ce point de vue dans un article publié en 2001, « Tarde avec Park. À quoi servent les foules ? » (Joseph, 2001). Ces deux auteurs ont en commun selon Joseph de rejeter une psychologie collective consistant à concevoir un « nous » existant en dehors et au dessus des esprits individuels. Ils œuvreraient au contraire à la naissance d’une psychologie sociale dont l’objet de recherche serait les interactions et influences réciproques entre individus. La plus simple de ces influences est ainsi la conversation. À partir de ce point de départ, Tarde isole deux grands types d’influence et d’action réciproque, la foule et le public qu’il oppose terme à terme :

la foule est une forme d’actions réciproques régie par la proximité spatiale. Elle est un lieu de contagion psychique basée sur les contacts physiques, et est par là proche de l’agrégat animal.

le public est au contraire une « foule dispersée, où l’influence des esprits les uns sur les autres est devenue une action à distance, à des distances de plus en plus grandes » (Tarde, 1901 : 7). Il s’agit donc d’une forme évoluée des interactions réciproques : les associations entre individus dans le public se font par simultanéité des convictions, par des contacts impersonnels comme la lecture d’un même journal et non par la proximité physique.

3Alors que la foule est la forme d’action sur autrui du passé, le public est au contraire une forme adaptée à l’évolution de nos sociétés contemporaines de plus en plus hétérogènes et traversés par des clivages divers. Trois traits caractéristiques du public expliquent cette adéquation : d’une part, comme dit précédemment, il rassemble des personnes issus d’origines géographiques et sociales différentes ; d’autre part ce rassemblement repose sur une base impersonnelle et non sur une proximité physique ou affective ; enfin il tolère non seulement les particularismes en son sein, mais bien plus les intensifie. Les dissidences partielles prennent ainsi la place des oppositions manichéennes et des grands dualismes.

4Robert Park reprend lui aussi cette idée d’une meilleure adéquation du public à nos sociétés contemporaines par rapport à la foule. Comme chez Tarde, cette dernière est une entité mouvante dans laquelle les individus fusionnent les uns avec les autres, l’influence mutuelle des émotions formant une émotion collective s’imposant à chacun des membres. Au contraire, le comportement d’un public est le résultat d’un ensemble de discussions dans lesquels les individus ont des opinions différentes. La scène publique est alors analogue à un dispositif théâtral : l’identification à des personnages publics permet d’endosser symboliquement un rôle dans le drame social et de se situer par rapport à d’autres acteurs dans une intrigue ou un scénario.

5Cette idée, commune à Tarde et Park, d’un passage d’une forme d’influence mutuelle à une autre, de la foule au public, se développera par la suite dans deux directions : d’une part l’étude des engagements collectifs dans le domaine public métaphorique des arènes publiques et d’autre part celle des interactions dans l’espace public urbain. Si cette double dimension est moins présente chez Tarde, elle est centrale dans l’œuvre de Park, dont on connaît le rôle tenu dans le développement des travaux de l’Ecole de Chicago sur la ville : qu’il s’agisse de rassemblements métaphoriques des opinions lors d’un débat au Parlement ou de la fréquentation d’un parc, le public constitue une même forme d’organisation de l’attention. Celle-ci ne repose pas sur un contenu émotionnel s’imposant au groupe mais sur une organisation raisonnée des conduites.

Les arènes publiques et les espaces publics urbains

6Nous ne développerons pas le destin qu’a eu cette distinction entre foule et public dans l’étude des mobilisations collectives. Cette filiation a en effet été fort bien résumée dans un ouvrage récent (Cefaï, 2007). Dans cette tradition, dont la figure centrale est le philosophe pragmatiste John Dewey (1927 [2003]), l’opinion publique n’est plus façonnée par le tumulte de la foule, mais par l’échange raisonné dans des arènes publiques. Ces arènes sont le lieu de confrontation de différents acteurs pour résoudre une situation problématique. L’objectif des mobilisations collectives est en effet de faire émerger des problèmes dans le domaine public afin de pouvoir y échanger des arguments raisonnés. Cet objectif suppose tout un travail de mise en forme d’une situation perçue comme problématique et d’organisation de l’attention de l’opinion à ce sujet :

Le point de départ est la confrontation à une situation problématique où des personnes éprouvent un trouble indéterminé et perçu initialement comme relevant de la vie privée. Le public n’est pas donné d’avance avec la positivité d’un corps civique ou d’une audience médiatique. Il émerge à travers le jeu des interactions entre ces personnes qui se constituent comme un collectif d’enquêteurs, d’explorateurs et d’expérimentateurs qui vont monter des dispositifs de mobilisation pour définir leur trouble, l’ériger en problème d’intérêt public et interpeller les pouvoirs publics en vue de le résoudre. (Cefaï et Pasquier, 2003 : 11).

7Nous souhaitons pour notre part nous attarder sur la seconde filiation qu’a eu cette distinction dans l’étude des villes contemporaines. La figure centrale de cette filiation n’est plus John Dewey mais Erving Goffman. Ce dernier réussit le tour de force théorique de ne plus concevoir la ville et les rassemblements de personnes qu’elle occasionne (« gatherings » dans son vocabulaire) comme le lieu de la foule anonyme, dominée par le tumulte des émotions telle qu’elle a pu être décrite par la psychologie des foules à la fin du 19ème siècle. En effet, ces rassemblements dans l’espace urbain ne s’organisent plus autour d’une émotion commune. Ils perdent leur aspect menaçant pour devenir le lieu d’élaboration en commun d’une coopération civile malgré les tensions et incidents mineurs qui marquent la vie urbaine. Cette coopération est soulignée par l’importance des rituels réparateurs comme les formules de politesse. Le tournant opéré par le sociologue américain dans l’étude des villes est alors d’ « abandonner la foule sans pour autant quitter la rue » (Joseph, 1998 : 43).

8Les lieux emblématiques de cette coopération entre citadins sont les espaces publics urbains. Espaces de circulation, ils sont régis par un droit de visite et ne relèvent pas de l’appropriation individuelle. Mais ils sont également des espaces de communication entre individus, régis par un droit de regard de chaque citadin (Joseph, 1992 : 210-217). Nous espérons alors que le détour théorique opéré précédemment autour de la distinction entre la foule et le public est dès lors plus compréhensible par le lecteur : de manière similaire à l’espace public métaphorique, l’espace public urbain n’est pas le lieu de la foule compacte et indifférenciée, mais au contraire le lieu d’exposition des différences, et par là de toutes les tensions et autres épreuves de la civilité ordinaire. Le citadin n’est pas englouti dans une foule urbaine, son individualité s’en extirpe au contraire pour se confronter à celle des autres citadins et pour participer en commun à l’élaboration d’une coopération visant à assurer la sauvegarde de l’interaction.

La coopération interactionnelle est-elle naturelle ?

9Le passage d’une vision des espaces urbains comme lieu d’une foule compacte et indifférenciée à un lieu d’exposition des différences est subordonné à l’importance des possibilités de mobilité dans la ville contemporaine : le citadin est avant tout selon Isaac Joseph un « être de locomotion » qui passe d’un espace public à un autre et est donc confronté à la co-présence avec les autres utilisateurs de ces espaces. C’est cette importance de la mobilité dans les villes contemporaines qui nous a amené à nous intéresser au cas des adolescents de quartiers populaires d’Ile de France. Ces adolescents sont bien souvent présentés, à tort, comme immobiles et ne sortant guère de leurs quartiers. Nous avons donc souhaité mieux comprendre le rapport aux espaces publics urbains et à la mobilité de ces adolescents. Pour cela, nous avons mené un travail ethnographique d’une dizaine de mois dans une maison de quartier d’une « zone urbaine sensible » (ZUS) de la grande couronne parisienne ainsi que des projets avec cinq établissements scolaires de banlieue parisienne (deux classes de seconde générale, une de seconde professionnelle et deux de troisième). Ces projets articulaient soixante-quinze entretiens semi-directifs d’une heure et des ateliers thématiques sur la mobilité (photographies, écriture de textes et réalisation de questionnaires par les élèves autour de cette thématique). Ce dernier matériau nous a ainsi permis d’accéder aux populations adolescentes fortement mobiles et n’étant guère présentes sur le quartier de résidence. Dans la présentation de cet article, nous avons privilégié les longs extraits d’entretien, afin de faire entendre ces voix qui sont si peu présentes dans les caricatures souvent véhiculées sur ces jeunes.

10Or, parmi les résultats principaux de ce travail, nous avons constaté qu’une partie de ces adolescents décrivent les espaces publics franciliens en utilisant le vocabulaire de la foule anxiogène tel qu’il pouvait être employé au 19ème siècle dans la psychologie des foules. Certains énoncent notamment une crainte de perte de singularité dans l’anonymat urbain et le peu de goût pour la diversité qui s’exprime dans les espaces publics. L’emploi de ce vocabulaire avait déjà été signalé par d’autres auteurs comme Vincent Rubio, pour qui « il est effectivement saisissant de constater à quel point les individus qui composent notre société sont imprégnés de cette théorie de la foule née dans l’antiquité grecque dont Le Bon a élaboré la parfaite synthèse il y a à présent plus d’un siècle » (2008 : 81).

Là où je vais c’est Cergy et La Défense. J’aime pas trop aller à Châtelet, là bas y’a trop de monde, c’est la foule, j’aime pas la foule. Je sais pas, y’a trop de monde, ça vient dans tous les sens, à droite, à gauche, j’aime pas, y’a des mecs qui font de la tecktonik et tout…Paris j’aime pas trop, c’est des mecs bizarres. Alors qu’à La Défense ou Cergy, c’est que des mecs de quartier qui y travaillent(…) En plus le samedi y’ a moins de monde, y’a des endroits où on peut se poser derrière, on est pas obligé d’être dans la foule (Lycéen, 17 ans).

Moi j’aime pas aller à Rosny pour traîner comme ça, parce que moi j’aime pas traîner, si j’ai quelque chose de concret je vais le faire, mais je vais pas aller traîner comme ça, galérer dans un endroit debout, j’aime pas ça, c’est une perte de temps à rester comme ça debout, donc je vais jamais à Rosny, Châtelet (…) J’aime pas trop la foule, ça dépend dans quel contexte, mais la foule j’aime pas trop. Dans les soirées, ça c’est normal, ça ça va, mais en pleine journée, des gens qui sont là, qui n’ont rien à faire…J’aime pas Châtelet, déjà les gens de là bas, à s’habiller n’importe comment et à faire leur intéressant pour rien, les gens tecktonick tout ça, nous on veut pas voir ça, donc on préfère éviter. Je connais un ami il va à Châtelet, mais c’est pour acheter, traîner non, jamais (Lycéen, 17 ans).

11Percevoir les espaces publics centraux et les rassemblements de personnes qui s’y trouvent comme un espace de collaboration où il est aisé de trouver une place est donc loin d’être naturel. Le risque d’effondrement de la coopération interactionnelle se situe certes toujours en arrière-fond des travaux de Goffman : malaises occasionnés par les contacts mixtes entre normaux et stigmatisés, embarras éprouvé régulièrement par un des acteurs de l’interaction… Néanmoins, à de rares exceptions près (Breviglieri, 2007), le thème de l’apprentissage est complètement absent des travaux sur les espaces publics urbains. Constater l’emploi d’un vocabulaire anxiogène vis-à-vis de la foule chez certains adolescents n’est alors qu’une première étape de recherche. Celle-ci doit alors être complétée par la compréhension du non usage de ce vocabulaire par les autres jeunes Plus largement, comment expliquer le rapport différencié entretenu par ces adolescents aux rassemblements de personnes dans les espaces publics urbains ? Nous avons une acception large de ces espaces publics, qui incluent selon nous autant l’espace des transports en commun que des lieux de mobilité divers (notamment Châtelet, les Champs Elysées, les grands centres commerciaux de banlieue comme Rosny ou La Défense). Les deux extraits d’entretien cités précédemment montrent ainsi bien que l’emploi du terme de « foule » par les adolescents peut porter sur des rassemblements urbains variés. Le jugement porté sur ces rassemblements dépend ainsi très fortement de la fréquentation et des qualités des lieux où ils prennent place. La perception qu’ont les adolescents des différents lieux fréquentés, dans leur matérialité et leur sensorialité, devra donc être examinée avec soin.

Foule lieu de tension potentielle, d’indifférence, de menace ou d’anonymat ?

12Les adolescents de quartiers populaires d’Ile de France développent quatre grandes perceptions idéales typiques des rassemblements de personnes dans les espaces publics urbains. Certains adolescents se caractérisent tout d’abord par une vision de la foule urbaine et de son anonymat comme une source d’animation et de tension potentielles qu’ils opposent à la « galère » régnant sur le lieu de résidence. L’invisibilité qu’elle procure permet une confrontation plus ou moins conflictuelle avec les autres adolescents (séduction, raillerie, agression plus ou moins bon enfant), sans trop risquer d’être contrôlé voire interpellé par la police. D’autres adolescents développent pour leur part une véritable phobie vis-à-vis des foules urbaines. Ils considèrent cette foule et la présence massive d’inconnus comme une menace, à la fois d’agressions potentielles, mais également de perte d’identité. Une troisième catégorie est constituée d’adolescents se déclarant indifférents aux foules urbaines. Ils privilégient la fréquentation de lieux fermés ou moins fréquentés, dans lesquels ils ont leurs habitudes. Ils ne voient d’intérêt à la fréquentation des foules urbaines que dans des occasions spécifiques comme les grandes festivités du Nouvel An. Enfin, une partie des adolescents utilisent le vocabulaire de l’espace public pour décrire ces rassemblements. Ils valorisent ainsi la présence d’un anonymat et d’une diversité auxquels ils n’ont pas accès sur leur lieu de résidence. Ils aiment se perdre dans la foule, qui leur offre des possibilités de contact, moins conflictuel que pour le premier groupe, avec d’autres adolescents inconnus.

13Ces différentes perceptions des foules urbaines différencient très fortement les adolescents de ZUS. Elles sont cependant en partie contingentes à l’âge, aux conditions de la mobilité ainsi qu’aux qualités des lieux fréquentés. Le retour biographique dans les entretiens et l’évolution de certains jeunes durant l’enquête ethnographique montrent ainsi que ces perceptions peuvent évoluer dans le temps avec très souvent un passage de la « foule tension » à la « foule espace public ». De même, certains adolescents utilisent, dans un même entretien, le vocabulaire de la « foule tension » ou de la « foule espace public » selon les lieux qu’ils fréquentent ou selon qu’ils se soient déplacés en groupe ou non.

La « foule tension »

14Nous désignons tout d’abord par le terme « foule tension » un rapport particulier aux rassemblements urbains chez des adolescents qui y recherchent une animation, qu’ils ne trouvent pas sur le lieu de résidence. Cette recherche d’animation passe en grande partie par la confrontation plus ou moins tendue avec les autres adolescents présents dans ces rassemblements urbains :

Généralement à Rosny on rentre pas dans les magasins. On va au centre commercial, on marche mais on rentre pas trop dans les magasins, celui qui veut acheter un truc il va rentrer avec deux autres personnes, les autres nous on reste dehors. Mais la différence avec notre quartier, c’est que là bas y’a quelque chose à faire, tu galères pas, chez nous c’est la galère t’es posé et tu dis « ben on fait quoi ? », alors que quand tu te déplaces voilà quoi peut- être qu’il y aura une embrouille ou n’importe quoi… Y’a de l’animation.

L’animation elle commence à Rosny ou dès le trajet de bus ?

Non, dès le trajet de bus. Y’a rien de spécial, mais je sais pas, y’a celui qui fout la merde, celui qui… C’est pas tout le monde et c’est gentil, c’est plutôt avec des jeunes de mon âge. Y’en a un qui voit une fille, il va la voir et après il se mange un vent, après voilà. (…) Dans le centre commercial c’est pareil, des fois y’a des embrouilles, si y’a quelqu’un qui fait problème ben on y va. Généralement c’est le regard, mais j’ai des potes ils cherchent un peu, ils marchent à côté du gars, ils le collent lui mettent un coup d’épaule, ils lui rentrent dedans comme ça si le mec il répond…On provoque d’autres mecs de cité, généralement c’est toujours comme ça, on provoque d’autres jeunes. (…) Ca part vite, dès que la première patate elle part c’est bon on rentre dans le délire. Mais bon ça arrive pas trop souvent quand même, ça se passe pas trop souvent, ça arrive pas à chaque fois qu’on y va on va dire. Après les vigiles ils arrivent, ils contrôlent. Des fois après on recroise des groupes avec qui on s’est embrouillé, ben on les regarde et c’est tout. (Collégien, 15 ans).

15Cette recherche d’animation concerne alors la confrontation à trois catégories de jeunes : les filles, les adolescents qui vont être catégorisés « jeunes de cité » et enfin ceux qui vont être catégorisés comme « parisiens » ou « bolos », c’est-à-dire craintifs, exploitables et ne répondant pas aux provocations. Or, cette confrontation ne sera pas la même selon la nature des rassemblements urbains où elle a lieu : les espaces à proximité du quartier de résidence, les grands rassemblements festifs comme le Nouvel An ou le 14 Juillet, dans les grandes centralités commerciales de Paris intra-muros comme Châtelet.

16Le premier type de rassemblements urbains fréquentés par ces adolescents prend place dans des lieux jugés accueillants en raison de leur fréquentation par des jeunes de même origine ethnique et sociale. D’autres caractéristiques rendent également, selon eux, ces lieux hospitaliers : type d’enseigne et de restaurant présents, architecture, présence de personnes du quartier y travaillant. Ces lieux peuvent se situer aux portes de la capitale (marché aux Puces de Porte de Clignancourt, Foire du Trône) mais sont le plus souvent les grandes centralités commerciales situées à proximité du quartier de résidence : Rosny 2 à Rosny, Belle Epine à Thiais, Parinor à Aulnay, les Trois Fontaines à Cergy (Saint Pierre, 2002). Ces centres commerciaux sont fréquentés par de nombreux adolescents du département, qu’ils soient issus des classes moyennes ou des quartiers populaires. Ils offrent alors des occasions de séduction entre filles et garçons, mais également de provocations d’autres adolescents catégorisés comme « jeunes de cité » :

Tu t’es déjà embrouillé pour passer le temps ?

Oui, des fois à Rosny. Je sais pas, quand y’a beaucoup de gens, des fois y’ a quelqu’un il regarde mal, ou y’a quelqu’un il pousse, même sans faire exprès… C’est toujours avec des mecs de cité, parce que les autres, ils font pas ça. Les tecktonick tout ça, ils font pas ça, ils passent, ils calculent pas, ils sont dans leur délire. Les mecs de cité, eux ils calculent. Mais on fait ça quand on est en bande, quand on est tout seul on fait pas. Je sais pas, on voit une autre bande, mais on sait à qui on s’attaque en fait, on va pas s’attaquer à des grands de deux mètres cinq, balèses et tout, on sait à qui on s’attaque en fait, après y’en a un qui pousse…Mais ça a jamais dégénéré, juste quelqu’un une fois il s’est pris un coup de matraque électrique. Par un surveillant de Rosny 2. Souvent, ils nous attrapent avant qu’on fasse, parce qu’on dirait ils ont des caméras dedans, parce qu’ils nous guettent et comme avant de faire ça on fait d’autres trucs, y’a quelqu’un il va dans un magasin et il rigole, ben après on se fait attraper. C’est un peu un jeu, des fois on fait ça juste ça pour les emmerder. Ca passe le temps. Par exemple, quelqu’un il veut acheter des trucs, il a pas de sous, il voit quelqu’un passer il lui dit « t’as pas des sous », et si l’autre il veut pas, ben ça va se battre (…) Ben, si ils ont des grands frères, ben on est là, ils viennent dans la cité, ben on est là et ça part. Soit ils reviennent tout seul et on revient tout seul, soit ils reviennent avec leurs grands frères et nous avec les grands frères. Mais c’est jamais arrivé, parce qu’en général ils savent pas de quelle cité on vient, parce qu’à Rosny y’a tout le monde qui y va, on sait pas de quelle cité ils sont non plus, on va dire on se retrouve jamais (Lycéen 16 ans).

17Cette appropriation ludique des rassemblements urbains situés à proximité du domicile pour en faire des lieux d’animation et de provocation concerne alors également les transports en commun. C’est particulièrement le cas sur les lignes joignant le quartier de résidence et les centralités commerciales à proximité. En effet, sur certains tronçons de lignes et à certains horaires, les jeunes savent qu’ils ont peu de risque de se faire contrôler et investissent le lieu en nombre. Ce savoir est d’ailleurs partagé par l’opérateur de transport et les autres usagers plus âgés, qui bien souvent évitent de prendre le transport à cet horaire :

J’aime bien aller à Rosny avec mes potes, c’est marrant dans le bus, on y va à 10,11, on prend la moitié du bus, le chauffeur il pête un câble parce qu’on fait trop de bruit, on parle fort et tout, on met la musique, des fois on chante, des fois y’en a même qui danse… C’est marrant, c’est la fête, à chaque fois c’est comme ça. C’est marrant y’a même des fois des gens ils nous connaissent pas ils viennent ils dansent aussi. On rigole, j’aime bien, à l’aller et au retour c’est la même chose. Chaque fois qu’on rentre dans un bus, même si c’est juste pour une station, c’est obligé qu’on mette de la musique (Collégien, 15 ans).

18Le second type de rassemblements urbains dans lesquels ces adolescents aiment à trouver de l’animation sont les grands rassemblements festifs organisés dans les rues de Paris pour la Fête de la Musique, le Quatorze Juillet ou le Nouvel An. L’invisibilité procurée par la foule à cette occasion permet des relations de séduction ou de provocation avec des jeunes d’autres milieux sociaux, sans trop risquer d’être contrôlé voire interpellé par la police ou les vigiles :

Notre délire dans la foule en général, c’est foutre la merde. Pas trop foutre la merde, mais c’est pour s’amuser bien comme il faut. C’est pas bien ce qu’ils font, mais y’en a qui vont casser les couilles aux gens dans le métro, leur poser des questions qu’ils ont pas le droit de poser, y’a des filles ils vont aller la faire chier « ouais donne- moi ton numéro ». Puis après quand on arrive au concert à la fête de la musique, ben on embête des gens, on leur lance des trucs, de l’eau… comme n’importe quelle bande de potes quoi. (…) C’est plutôt les jeunes comme nous qu’on embête, pas les victimes, eux on les laisse tranquille, ou sans ça les filles. Les adultes, nous on les laisse de côté. On drague et on embête. Des fois, on commence à draguer et dès qu’elle commence à foutre un vent, ben là ça commence à devenir embêter. Le mec il va se manger un vent, ben il est pas content de se manger un vent, alors il va l’embêter, pour pas dire casser les couilles. (…) On regarde le spectacle, on danse, y’en a qui vont draguer, nous on rigole, y’en a un il va se manger un grand vent on va rigoler. (…) Par exemple, la nouvelle année avec les potes on a tout fait, vraiment le bordel. On crie « bonne année » partout, on jette des bouteilles… C’est bon enfant, ça a jamais trop dégénéré… Bon après y’a toujours des bagarres, si après y’a un autre groupe de jeunes qu’est chaud, ben on va pas rigoler avec eux (Lycéen, 17 ans).

Le premier Janvier on est allé sur les Champs. J’aime bien, y’a une bonne ambiance, tu peux taper de partout, après y’a tellement de monde qu’ils savent pas c’est qui, ça fait rigoler. Même si par exemple tu te manges un coup par derrière, t’es tellement heureux comme c’est le premier janvier qu’ils disent rien. Dès que je me mangeais un coup nous on le coursait mais y’avait des gens ils disaient rien, c’était les gens de Paris et tout, ils étaient là on mettait des coups par derrière et ils disaient rien, ils rigolaient, ils étaient heureux. C’était marrant, c’était des vrais coups, on leur mettait des coups par derrière, ils tombaient par terre et ils rigolaient. Ils étaient sous l’effet de…, ils étaient bourrés, ils étaient mal quoi. C’était des gens de Paris ça se voyait, avec les vestes longues et tout. Ils étaient en train de danser au milieu de la rue, ils dansaient et on leur mettait des coups de pompe, après ils tombaient par terre et après ils se relevaient ils dansaient. Ils s’énervaient pas, on dirait ils avaient peur, ils voulaient pas venir alors qu’ils savaient très bien que c’était nous, ils rigolaient. Nous on marchait, on marchait, en fait on a fait tous les Champs en marchant. (Lycéen, 16 ans).

19Cette invisibilité procurée par ces grands rassemblements festifs tranche selon eux avec le sentiment qu’ils ont habituellement de ne pas être les bienvenus dans les grandes centralités de Paris intra-muros. Ce sentiment concerne prioritairement le centre commercial des Halles et ses environs :

Je me sentais pas à ma place à Châtelet. J’avais vraiment l’impression que ça se voyait trop que je venais pas d’ici. En fait quand je marchais dans la rue et que je regardais les gens autour de moi, j’avais l’impression que sur ma tête y’avait marqué que je venais pas d’ici. Peut être que ça se voyait pas, mais c’était une impression que j’avais… Je me sentais pas forcément mal à l’aise, mais ça me faisait bizarre, déjà les gens ils me regardaient bizarrement, j’avais cette impression là. Y’en avait certain ça se voyait dans le regard, on avait vraiment l’impression qu’ils savaient qu’on était pas d’ici (Collégienne, 15 ans).

20Contrairement à d’autres adolescents (voir supra), ils ne sont pas sensibles et ne se reconnaissent pas dans la diversité de styles vestimentaires présente dans ces lieux :

J’aime pas traîner là-bas c’est tout. A Châtelet, si t’es pas gothique ou tecktonick, ben les mecs ils te regardent bizarre. C’est quoi ces conneries ? J’y suis allé il y a deux semaines, j’ai vu trente gars gothiques qui marchaient comme ça. C’est pas que j’aime pas, ils font ce qu’ils veulent, mais je préfère les éviter, je vais pas là-bas (Lycéen, 17 ans).

21En conséquence, ces adolescents développent une cartographie des rassemblements urbains extérieurs au quartier reposant sur une vision d’un monde urbain clivé. Ils distinguent ainsi les lieux fréquentés par des jeunes de même origine géographique, sociale et ethnique qu’eux, et les lieux fréquentés par les autres citadins, en particulier les adolescents de Paris intra muros. Il est d’ailleurs symptomatique qu’ils décrivent de la même manière les « parisiens » et les « bolos » (expression qui désigne au départ les personnes étrangères à la cité venues s’y fournir en drogue ou en vêtements) : craintifs, exploitables et ne répondant pas aux provocations. Ils trouvent des indices de ce clivage dans le style vestimentaire et le comportement :

Les jeunes aussi là-bas ils s’habillent bizarre. Ils ont des manières bizarres de s’habiller. Comme à Châtelet, y’a les gothiques et tout, on dirait qu’ils ont tous un problème dans leur tête en fait. Dans les cités il va passer pour un débile le mec avec les jeans serrés, les longues coupes on dirait des filles.

Comment tu vois qu’un mec il vient de cité ?

La manière de s’habiller. Dans les cités c’est un peu large et à Paris c’est serré, ils se prennent pour des filles je crois (rires). (Lycéen, 16 ans)

Quand vous bougez à Paris, comment tu vois les autres jeunes ?

C’est des bolos on va dire.

Comment tu vois qu’un mec c’est un bolos ?

Je sais pas, sa tête, la manière de parler, façon de s’habiller, tout ça quoi. Tout ce qui est tecktonick par exemple. Voilà bolos c’est des gens ils ont peur de parler, par exemple y’en a un qui marche, il répond pas c’est « vas y casses toi bolos », tu le provoques il répond pas (Collégien 15 ans).

22Cette conscience forte des clivages entre jeunes dans les rassemblements urbains recoupe deux phénomènes : d’une part un fort sentiment d’appartenance au quartier de résidence, en raison notamment de la forte sociabilité amicale qui y règne ; mais d’autre part une conscience aigue de la ségrégation, entendue ici comme une concentration résidentielle dans leur quartier d’adolescents de même origine ethnique et sociale. Cette conscience s’actualiserait alors dans leurs déplacements lors d’interactions avec des citadins d’un autre milieu social. Ces derniers leur feraient sentir qu’ils ne sont pas forcément les bienvenus, en raison du triple stigmate, social, ethnique et d’âge, dont ils sont porteurs. Différents indices leur font sentir cette hostilité : regards désobligeants, jugement agressif sur le comportement en particulier l’écoute de musique et l’appropriation du train, refus de s’engager dans des interactions :

On pourrait pas débarquer avec ma bande de potes à Paris. Ca c’est clair et net. Ca serait mal vu, une bande de six noirs et arabes, qui ont des capuches alors qu’il pleut pas, ça serait mal vu. En plus avec des baggys, ou avec des joggings, ils se disent…voilà quoi.

Si c’est par rapport aux vêtements, ce regard négatif il peut venir de personnes noires également ?

Ca serait plus des blancs qui diraient ça, mais même si je rencontre des noirs à Paris forcément, les noirs ils ont l’air vraiment « bien », ils marchent normalement, ils parlent bien, ils sont bien habillés…donc c’est pas des noirs de cité, y’a une grosse différence.

Toi tu te sens plus proche de qui ?

Clairement « noir de cité ». C’est encore par rapport aux blancs on va dire. Un « noir de Paris », un blanc il passe à côté il continue comme ça (NDLR : mime une trajectoire rectiligne), alors qu’avec un « noir de cité », ils passeront comme ça (NDLR : mime l’évitement), le blanc il le regardera comme ça, il le regardera mal. Même encore à cinq kilomètres, il se retournera encore pour dire « il fait quoi là lui ? », ça tu le sens clairement (…)C’est pareil l’autre fois on est allé acheter PES 2006 à Virgin avec ma soeur, à Paris sur les Champs, , on a fini d’acheter et on est sorti du magasin, le vigile c’était un blanc, il nous dit « madame, je peux vérifier ? », on dit « oui bien sur », il regarde normal, le ticket de caisse tout est en règle normal, on se dit qu’il fait son métier et tout, mais moi j’ai regardé derrière y’a un autre mec il est passé et le vigile a pas vérifié. Et le mec c’était un blanc, comme quoi on est trois noirs et ça pose problème. Donc tu vois, moi net quand je vais à Paris, je me sens dans ma bulle, dans mon cocon, j’essaie de passer inaperçu, parce que je sais après forcément j’aurais des problèmes de discrimination. Même durant le trajet de métro, je sais qu’il y aura quelque chose à Paris, je pense déjà aux choses que je vais dire aux vigiles pour qu’ils me laissent rentrer dans les magasins, je sais que je vais devoir faire face à ces situations (Lycéen, 17 ans).

23Ces adolescents ont alors fortement conscience de l’image qu’ils dégagent et de la méfiance qu’ils suscitent. Ils peuvent toutefois en jouer dans une posture agressive et une mise en scène de soi, de sa virilité et de sa résidence en ZUS, qui n’est pas forcément possible dans leur quartier par peur des réactions des jeunes plus âgés. Ce triple stigmate est renforcé dans les interactions avec les veilleurs d’espaces (vigiles, contrôleurs, mais surtout les policiers) soupçonnés de vouloir entraver leur mobilité en adoptant des comportements spécifiques à leur égard :

Y’a trop de contrôles de police, quand on est aux Champs et qu’on est quinze, vingt, ben direct on se fait contrôler. Direct, dès qu’on sort du métro en général, on marche dix minutes et ça y’est on se fait contrôler. Du coup on va rarement aux Champs Elysées ou on y va à moins. Quand vraiment, genre c’est le jour de l’An, ben on y va, là on y est allé cette année, c’était bien, y’avait beaucoup de monde, bon ils nous ont saoulé quand même, on marchait et ils sont arrivés à 150 ils nous ont entouré, les CRS, ils commençaient à nous insulter, à nous mettre des baffes, ils nous embrouillaient en fait et ils attendaient juste qu’on réagisse, et vu que nous on savait que si on réagit c’était foutu, ben on parlait pas on parlait pas, on restait comme ça tranquille. En fait ils provoquent pour pouvoir intervenir, parce que si on les tape pas après ils peuvent rien faire. Ils nous ont dit « rentrez dans vos cités bande de cons, nanana », ils nous disent « contre le mur, contre le mur », ils nous mettent contre le mur et dès qu’on est contre le mur ils nous mettent des baffes de derrière. Ils disent « bande de cons, vous faîtes quoi ici ? »(…) En fait c’est surtout dans les lieux touristiques. Je sais pas pourquoi, mais je crois que c’est parce que sur les Champs Elysées y’a pas souvent des groupes de jeunes qui viennent, vraiment des groupes de jeunes, donc ça fait ils se disent « on vient là pour faire des trucs », alors que nous on est venu pour se balader, mais eux ils se disent qu’on est venu faire des arrachés ou je sais pas, donc ça fait ils préfèrent prévoir. Ca fait ils nous contrôlent comme pour dire « on est là, on est là alors faites pas de conneries », après ils nous laissent, mais après s’ils nous revoient par exemple, ça peut être une heure ou deux après, ben ils nous recontrôlent, une autre patrouille, pour nous faire comprendre qu’il faut pas qu’on reste. Ils attendent qu’on réagisse, par exemple ils nous mettent une baffe et ils attendent qu’on riposte comme ça ils nous sautent tous dessus. C’est pour ça qu’il faut être intelligent (Lycéen, 17 ans).

24Cette hostilité qu’ils perçoivent de la part d’autres citadins et des veilleurs d’espace les conduit alors à vivre leur présence dans certaines foules urbaines comme une épreuve. La mobilité en groupe peut certes les aider à surmonter cette épreuve, mais ils minimisent bien souvent leur fréquentation de ces foules et privilégient les lieux où ils se sentent davantage les bienvenus. Cette vision d’un monde urbain clivé sur des variables sociales et ethniques est alors beaucoup moins présente dans les trois autres grandes catégories d’adolescents de catégorie populaire que nous allons maintenant présenter.

La « foule indifférente »

25La « foule indifférente » constitue le second grand type de rapport aux rassemblements urbains chez les adolescents de quartier populaire. Ils essaient de minimiser leur fréquentation des grands rassemblements urbains et n’y recherchent pas des occasions de rencontre. La présence dans des lieux très fréquentés est alors simplement vue comme fonctionnelle, conséquence la plupart du temps d’un achat ou d’une sortie entre amis :

Des fois quand je vais à Châtelet, y’a trop de monde c’est pas très… on est pas très à l’aise, serré et tout. Moi quand je vais là bas c’est pour acheter des vêtements, pas trop pour me promener ou pour faire des rencontres, quand je veux me promener c’est dans mon quartier. A Châtelet, on va acheter des vêtements, je regarde les vêtements pas les gens. Moi j’aime pas sortir et m’ennuyer, je préfère aller dans un endroit précis, faire ce que j’ai à faire, et après je rentre chez moi. J’aime pas me promener comme ça, j’ai rien à faire, ça arrive quelque fois mais c’est rare, quand j’ai pas envie de rester chez moi ma copine elle dit « viens on sort », après on sort on a un peu d’argent. Je peux sortir, me promener, mais je vais faire quelque chose, je vais pas prendre le métro comme ça, faut que j’aille acheter des vêtements, quelque chose de précis. Quand y’a pas de but précis c’est dans mon quartier. Je vais chez mes amis, j’appelle ou elles m’appellent (Lycéenne, 15 ans).

26Ces adolescents se déplacent généralement pour exercer une passion (danse hip hop, mangas, musique…) qui les a amenés à sortir de leur quartier et à fréquenter des adolescents d’autres origines géographiques et sociales. Cette passion a structuré fortement leur mobilité, au sens où leurs déplacements ne sauraient être que fonctionnels : l’usage de l’espace extérieur au quartier est dévolu uniquement à l’exercice de la passion ou d’activités en compagnie de personnes rencontrées dans le cadre de celle-ci. À l’exception des grands rassemblements festifs décrits précédemment (14 Juillet, Nouvel An…), ils n’aiment ainsi guère passer du temps à flâner et à se perdre dans les foules urbaines. De la même manière, ils ne voient dans les déplacements en transports commun qu’une simple fonctionnalité et ils s’accommodent de la co-présence avec les autres usagers plus qu’ils ne l’apprécient. Ces adolescents se projettent alors vers une mobilité en voiture et rejettent très fortement la promiscuité du métro et du RER :

J’écoute de la musique dans le métro. En fait, je suis pas patiente, quand je vais quelque part je veux direct y aller, que ça se termine et tout. Le trajet il me saoule en plus, il faut pas venir me parler, si on me parle je vais m’énerver, des fois y’a des gens ils viennent, ils accostent et tout ça, et c’est trop saoulant. Parce que sinon moi je me retourne et je pars quand c’est comme ça, mais quand on est dans le métro forcément on est trop gênés. Ils viennent « ouais ouais t’as pas un numéro et tout », après ça me saoule, je me lève je me déplace. Donc voilà, parce que déjà je suis grave énervée parce que j’aime pas le métro, en plus après on vient on me saoule, ça m’énerve quoi (Lycéenne, 16 ans).

La « foule menace »

27Le troisième rapport aux rassemblements urbains, la « foule menace », concerne des adolescents qui sont non pas indifférents aux foules, mais en ont une profonde phobie. Ils expliquent cette phobie par le sentiment d’étouffer dans les grands rassemblements et surtout la crainte d’agressions et de contacts avec des individus louches. Cette peur a la plupart du temps été transmise par des parents qui encadrent très fortement la mobilité de leurs enfants et ne les autorisent que très rarement à sortir du quartier de résidence :

Ma mère elle veut pas que j’aille à Paris, ça lui dit rien. J’ai la carte Imagin’R mais elle veut pas que j’y aille, elle aime pas Paris, elle a pas confiance (…) La carte Imagin’R je l’ai depuis cette année, mais je l’attendais pas vraiment non plus avec impatience, j’aime pas les transports en fait aussi. J’aime pas prendre les transports, j’ai pas confiance y’a toujours soit des pervers soit des gens bizarres…

Et y’a des transports où tu te sens plus à l’aise ?

Le tram et le bus. Le métro je le prends jamais, faut pas que je sois tout seul pour prendre le métro, le RER encore moins. C’est le tram que je préfère, alors que le métro j’aime pas, quand je descends en bas j’ai peur, je me sens pas en confiance. Y’a plein de pervers, des gens qui viennent t’accoster pour rien, soit qui t’agressent. J’ai peur de ça en fait.

Tu l’as déjà pris ?

Ouais. Avec des copines. Elles elles ont confiance, elles vont partout elles, elles s’en foutent. Quand elles partent, je vais avec elles, mais j’ai pas confiance. Mais j’ai une pote elle a une gazeuse sur elle, donc ça va maintenant on est en confiance (rires). Elle l’a achetée spécial pour ça. (…) Mais bon le métro quand je suis avec mes potes ça va, on rigole, je pense pas à que je vais me faire agresser et tout, parce qu’elles savent comment faire pour pas que je pense à ça, mais sinon non j’aime pas le métro.

Et Paris ?

Je suis pas trop à l’aise, parce que j’aime pas Paris non plus, je sais pas j’aime pas j’ai confiance nulle part sauf à la campagne parce que y’a personne » (Lycéenne, 16 ans).

28Cette peur des rassemblements urbains concerne principalement les mobilités vers Paris. Elle se cristallise alors très fortement sur les transports en commun, notamment le métro et le RER.

29Ceux-ci, lieux de promiscuité et de contacts physiques, matérialisent en effet les craintes d’agression. L’emploi du bus est au contraire beaucoup moins anxiogène, en raison de la présence du conducteur et du sentiment de pouvoir quitter ce lieu plus facilement à tout moment.

Déjà j’aime pas le métro, parce que chaque fois que j’y vais, je rencontre des gens bizarres. Des vieux qui m’accostent alors qu’ils sont bourrés, ça m’est même arrivé en journée, ou des jeunes. Y’en a même un carrément, on était dans le métro et il me regardait, il devait avoir 35, 40 ans et quand le métro il s’est arrêté, je me lève pour sortir, il commence à me suivre et à me toucher, j’ai hurlé, y’a tout le monde qui me regardait j’ai fait un cinéma dans le métro. C’était à Gare du Nord. J’ai commencé à crier, à l’engueuler, y’avait tout le monde qui regardait, « tu me touches pas toi, t’es fou, qu’est-ce que tu mets tes mains sur moi »… et il répondait pas, il regardait par terre et il répondait pas. C’est pour ça que j’aime pas le métro, chaque fois que j’y vais il m’arrive quelque chose. Je le prends une fois par mois, mais c’est quand je suis obligée de le prendre que je le prends, par exemple si je peux y aller en bus je vais y aller en bus, je préfère le bus. En plus le métro c’est souterrain. Les gens ils sont bizarres dedans (Lycéenne, 16 ans).

La « foule espace public »

30Au contraire du rapport précédent, un dernier groupe d’adolescents témoigne d’une forte attraction pour les rassemblements urbains. Ils utilisent pour décrire ces rassemblements un vocabulaire très proche de celui employé par Isaac Joseph sur les espaces publics. C’est la raison pour laquelle nous avons nommé ce rapport « la foule espace public ». Ces adolescents apprécient fortement les rassemblements dans les grandes centralités commerciales métropolitaines, en particulier autour du forum des Halles à Châtelet. Certains d’entre eux aiment également se rendre dans le quartier de Trocadéro, en raison des nombreux spectacles de rue qui s’y tiennent. Ces rassemblements permettent d’après les adolescents une coupure avec le quartier de résidence en offrant anonymat, diversité de fréquentation et possibilités de rencontre. En effet, ils sont tout d’abord le lieu d’une mise en scène de soi, les jeunes adoptant, grâce à l’anonymat, des comportements non tolérés dans le quartier de résidence :

J’aime bien faire la folle, sur Paris genre je me la pète et tout « ouais regardez-moi », des trucs comme ça…Je me mets en scène, parce que j’ai pas trop l’habitude de faire ça chez moi, parce que j’aime pas faire ça chez moi, donc quand je sors, je me lâche un peu. Parce que si chez moi je fais ça, voilà la réputation (rires), alors que sur Paris personne ne me connaît. J’aime bien la foule. J’aime bien, les gens ils passent tu les regardes, eux ils te regardent même pas, des trucs comme ça c’est bien. Y’a beaucoup de personnes, des trucs comme ça. Alors que dans mon quartier le pire, c’est qu’on voit toujours les mêmes personnes, tout le temps, c’est ça le problème tout le temps les mêmes personnes (Lycéenne, 17 ans).

31De manière concomitante, la présence de nombreux citadins anonymes empêche selon les jeunes une appropriation du lieu comme dans les centres commerciaux à proximité du quartier de résidence. Les tensions avec les autres jeunes y sont alors moins nombreuses :

En général à Châtelet on s’embrouille pas, parce qu’on est plein, donc les gens ils ont pas trop envie de s’embrouiller. Et puis à Châtelet on a pas envie de s’afficher aussi, parce que y’a trop de monde. Je sais pas, pour moi se bagarrer pour des vieux trucs comme ça, ça fait guignol. A Châtelet y’a pas trop d’embrouilles parce qu’en fait Châtelet ça appartient à personne. Alors que par exemple Belle Epine c’est à Thiais, donc les mecs de Thiais ils vont faire « vas-y, qu’est-ce que tu fais là ? »… alors que Châtelet ça appartient à personne. Alors que si y’a des mecs qui viennent au Carrefour dans notre ville et qui commencent à foutre la merde et tout, nous on est là, ils nous manquent de respect d’un côté, donc genre on va aller les embrouille. Je sais pas comment expliquer, par exemple s’ils nous regardent mal on va faire « comment ça ils nous regardent mal, on est dans notre ville, il est fou lui, alors qu’à Châtelet non (Lycéen, 17 ans).

32Cette valorisation de l’anonymat dans les foules urbaines va alors de pair avec celui de la diversité de population et de styles vestimentaires que les adolescents peuvent y trouver, notamment chez les jeunes. Cette mise en scène de différents styles à l’intérieur des foules permet alors de suspendre le temps d’un après-midi les catégorisations liées à l’origine ethnique et sociale et d’être inclus dans la catégorie plus large des « jeunes » (Hass, 2008) :

Moi j’aime bien la diversité, au contraire c’est bien ça change, genre ma cousine la dernière fois elle avait vu une gothique avec plein de piercings, elle a fait « oh c’est moche », elle a commencé à rigoler, mais je lui ai dit « non c’est normal, ça peut faire beau, si elle s’habille comme ça c’est qu’elle aime bien. Elle peut te regarder et se foutre de toi aussi… », j’aime pas juger et j’aime bien voir des choses que je vois pas chez moi (Lycéenne, 17 ans).

Moi j’aime bien aller à Châtelet, là où les jeunes d’aujourd’hui ils vont traîner. C’est pour ça que j’y vais. La première fois que je suis allé là bas, j’étais content, parce que je savais que tout le monde traînait sur Paris, donc j’étais un peu excité. C’était bien. Châtelet je sais pas comment l’expliquer, mais c’est un endroit où tout le monde va, tous les jeunes de mon âge ils y vont. Ca se voit quand on va là bas, quand on arrive là bas y’a des endroits où y’a que des jeunes… L’endroit où on va, là où il y a les magasins de vêtements, ben y’a que des jeunes de mon âge là bas. Des jeunes qui traînent avec leurs amis tout ça. C’est bien, je sais pas comment expliquer. C’est la foule, je crois (Lycéen, 16 ans).

33Contrairement aux autres adolescents présentés précédemment, les foules urbaines sont alors perçues comme des lieux de flânerie et de rencontres éphémères avec des anonymes, que cela débouche ou non sur des relations amoureuses ou amicales plus durables. Elles offrent de ce fait la possibilité de s’adonner aux joies de la conversation avec un inconnu sans à avoir à dévoiler l’intégrité de son être comme ont pu le souligner chacun à leur manière Tarde et Simmel :

J’aime trop aller à Châtelet, c’est trop bien là bas, y’a trop de monde, de gens différents. Tu te poses sur la place, et là y’a mêmes des gens que tu connais pas qui viennent te parler. C’est bien, tu parles avec eux dix minutes et des fois après tu les croises, tu te dis bonjour, même si on échange pas les numéros de portable (Collégienne, 17 ans).

34Alors que les deux groupes précédents voyaient dans les foules urbaines soit une menace soit un lieu de tension potentielle avec d’autres jeunes, ces adolescents trouvent même des opportunités ludiques dans ces grands rassemblements :

Moi c’est ça que j’aime bien dans la foule, des fois j’aime bien esquiver les gens tu vois, parce que des fois y’a des gens ils sont énervés « vas-y je bouge pas, je marche et si y’a une personne qui vient je la bouscule », moi j’aime bien esquiver, je marche vite et quand la personne elle arrive je l’esquive.

Des fois je marche et on me bouscule, c’est pas grave, à part si vraiment la personne elle a fait exprès, là… (Collégien, 15 ans).

35Ces différentes qualités des foules urbaines autour du Forum des Halles –anonymat, diversité et rencontres- se retrouvent selon eux également dans les transports en commun. Les trajets en transports sont ainsi présentés comme une activité en soi, en raison notamment des contacts qu’ils occasionnent. Certains adolescents prennent ainsi par exemple le métro ou le RER sans but précis car cela leur permet d’accéder à la diversité urbaine :

Le métro c’est ce que je préfère. Il t’emmène plus loin déjà, j’aime bien voir les gens dans le métro aussi. J’aime bien les trajets dans le métro, tu rencontres plein de gens différents dans le métro, j’aime bien regarder les gens, voir de la nouveauté. Je suis avec mes copines, on rigole, on regarde les gens. On aime bien voir des gens différents, à Paris ils vivent pas forcément pareil que nous (Lycéenne, 15 ans).

36Comment expliquer alors que seule une partie des adolescents de quartiers populaires perçoivent les foules urbaines sous la forme d’un public alors que d’autres vont y voir une menace ou un lieu de tension ?

Le rapport au quartier et l’apprentissage de la mobilité : deux variables clés pour comprendre le rapport des adolescents à la foule urbaine

37Le rapport des adolescents aux foules urbaines ne dépend pas que de l’âge, du contexte des déplacements et des lieux fréquentés. Il doit également être mis en relation avec deux grandes variables interdépendantes : le rapport au quartier de résidence et les modalités d’apprentissage de la mobilité. En effet, les adolescents de ZUS se différencient par trois grandes postures vis-à-vis de leur quartier, allant d’une attirance très forte au rejet en passant par une présence ponctuelle dans l’espace public de résidence. D’autre part, ils n’ont pas appris à se déplacer de la même manière : entre pairs à l’entrée au collège, entre pairs vers quatorze ans, tout seul, accompagné par les cousins ou les parents…Cet apprentissage est ainsi fortement influencé par l’éloignement aux transports en commun et les dispositions parentales vis-à-vis de la mobilité. Le croisement de ces deux variables nous donne alors différents groupes qui vont entretenir les rapports aux foules urbaines décrits précédemment. Ces différents groupes ne sont pas indépendants du genre et de l’origine sociale, mais ils ne s’y réduisent pas.

38La « foule tension » correspond ainsi à un groupe d’adolescents témoignant d’une forte insertion dans le quartier de résidence et d’un apprentissage précoce de la mobilité en groupe.

39La « foule menace » correspond à des adolescents qui rejettent leur quartier de résidence mais dont les parents ne favorisent pas les sorties hors du quartier et encadrent très fortement la mobilité. La « foule indifférente » concerne des adolescents présents épisodiquement dans le quartier de résidence, mais qui s’en sont éloignés en raison d’une passion. C’est grâce à cette passion qu’ils ont appris à se déplacer en dehors de leur quartier.

40Nous allons pour notre part nous intéresser plus précisément aux adolescents qui se caractérisent par un rapport aux rassemblements urbains du type « foule espace public ». Ces adolescents ne partagent pas tous le même rapport au quartier et par extension le même apprentissage de la mobilité. Trois grands groupes d’adolescents entretiennent alors un rapport « foule espace public » vis-à-vis des grands rassemblements urbains. D’une part, le groupe assez atypique des adolescents migrants primo arrivants, appelés « blédards » par les autres jeunes. Ces adolescents témoignent souvent un fort attachement au quartier de résidence malgré le temps qui leur a été nécessaire pour s’y faire une place. Ils ne connaissaient personne dans leur quartier lors des premiers mois de leur arrivée en France. Ils ont dû alors apprendre à se déplacer de manière autonome et à se confronter par là à la cohabitation avec les autres citadins. Les cousins déjà présents en France jouent alors un rôle fondamental en accompagnant les premiers pas du jeune dans la ville. Ces premiers pas se font le plus souvent dans les grandes centralités métropolitaines comme les Halles, dans lesquels ils disent pouvoir expérimenter une liberté et diversité de fréquentations auxquelles ils n’avaient pas forcément accès dans leur pays :

Châtelet j’aime bien parce que là-bas y’a trop de monde, j’aime bien le monde. Y’a trop de monde, c’est abusé, mais c’est ça qu’est bien. J’aime bien voir les autres jeunes.

Comment tu vois les autres jeunes là-bas ?

Ils font bien, parce qu’ils font leur jeunesse. Chacun son style après. Y’a quelqu’un qui va trouver que je suis mal habillé, mais après y’a quelqu’un qui va trouver que je suis trop beau aussi. Ca dépend des gens. Moi, mon style c’est beau gosse (rires). L’important c’est de vivre sa jeunesse. Et en France les jeunes ils vivent leur jeunesse, c’est plus facile qu’en Afrique (Collégien, 17 ans).

41Le second groupe d’adolescents qui se caractérisent par un rapport « foule espace public » aux rassemblements urbains est constitué par des adolescents qui rejettent leur quartier de résidence. Ce rejet est motivé principalement par le poids des rumeurs et du fort contrôle social qui règnent dans le quartier. Leurs sorties hors du quartier sont alors encouragées par leurs parents. Ceux-ci ont une vision positive de la mobilité et exhortent leurs enfants à apprendre à se déplacer seul :

Je sais que c’est assez original par rapport aux autres parents de pouvoir bouger comme ça. C’est comme ça dans la famille, mon père à 18 ans il est parti de chez lui, donc y’a toujours le fait qu’il faut sortir, il faut pas rester enfermé, faut s’ouvrir aux autres… Par exemple la première fois où je suis allée en colo j’avais 4 ans, depuis qu’on est toute petites ils veulent que si on est toutes seules on puisse s’en sortir. Pour l’apprentissage du métro ça s’est fait tout seul, je sortais avec ma mère dans le métro et j’ai plus eu peur, pareil quand j’ai dû commencer à prendre le bus tout seul pour aller au collège, ben ça m’a pas posé de problème. Le premier jour de la rentrée c’est sacré ma mère elle est venue, mais le lendemain j’ai pas eu le choix, ma mère elle travaillait, mon père aussi. J’ai pas eu le choix, pour le métro c’était pareil, j’ai dû apprendre à me débrouiller (Lycéenne, 16 ans).

42Ces adolescents ont donc commencé à utiliser les transports en commun vers 12,13 ans. Surtout, ne se sentant guère à l’aise dans leur quartier de résidence, ils ont dû construire leur réseau relationnel hors de chez eux. Ce réseau relationnel est constitué alors de jeunes qui ont déménagé du quartier, ont été rencontrés grâce à Internet ou dans les espaces publics centraux de la capitale.

43Enfin, le dernier groupe est constitué d’adolescents qui se sentent à l’aise dans leur quartier de résidence, mais s’en sont progressivement détaché vers quatorze ans. Ils expliquent ce détachement par une lassitude vis-à-vis de l’ambiance du quartier, trop tournée vers le football, la moto ou les tensions avec les autres jeunes. De même le poids des rumeurs et la difficulté à y construire des relations amoureuses en raison du fort contrôle social qui y règne sont fortement pointés du doigt :

À part l’ambiance moto, comme dans toutes les cités, franchement y’a quoi dans mon quartier ? Y’a rien. Bon, comme j’ai dit, les gens qu’il y a dedans y’a rien à dire, je m’entends bien avec eux, mais pour faire des trucs il faut pas que des gens. C’est ambiance moto et foot, le foot j’ai arrêté et la moto, attends, leur seul truc c’est de faire de la moto. C’est vrai que y’en a ça comble, y’en a faire de la moto tous les jours ça les comble, ça leur va, moi je peux faire une ou deux fois de la moto, après c’est bon mais je vais pas faire ça tous les samedis, je préfère bouger, explorer d’autres trucs » (Lycéen, 17 ans).

44Souvent moins précoces dans leur mobilité que les autres jeunes du quartier, ces adolescents ont donc commencé à explorer la ville dans leur année de troisième, et ont pris goût petit à petit à l’anonymat et à la diversité des foules urbaines qu’ils ne trouvent pas dans leur quartier. Mais cette exploration a supposé un apprentissage des normes de co-présence avec les autres citadins, car la confrontation à l’altérité n’est pas toujours aisée pour des jeunes habitués à la forte interconnaissance qui règne sur le lieu de résidence :

Franchement la première fois qu’on a pris le métro, ça nous a mis une petite pression la première fois, on était sur nos gardes un truc de malade, c’était limite on entendait un mec faire « ah » on lui sautait dessus, on était sur nos gardes quoi. Bon, on connaissait pas, on était des jeunes. On était dans le délire embrouille voilà, dans nos têtes on s’est tous regardé avant de partir, on s’est dit « si y’a un mec qu’essaie de nous embrouiller, on est bref, c’est pas genre…, tout le monde vient ». On se prenait des délires, on croyait trop on allait se faire agresser, s’embrouiller avec d’autres jeunes. Après, on est arrivé à la Villette, on a avancé comme ça, on regardait partout, on savait même pas où on était, on cherchait le parc alors qu’il était juste en face de nous, déjà on se dit « ouais c’est ça le parc ? » on savait même pas que c’était ça, genre on a avancé puis on a vu les toboggans, on a avancé, on a été se poser là, on rigolait et au fur et à mesure des heures on a commencé à s’adapter et à se dire « au final, c’est pas si mal », on a passé une bonne journée et on s’est dit « viens mercredi prochain on y retourne »…Après on est revenu, puis après encore, on va dire qu’on a pris le vice, après ça a été les samedis, les dimanches, tout le temps le Parc de la Villette (…) En fait, on est arrivé là bas, déjà y’avait d’autres groupes de jeunes, donc nous on les regardait et tout. Et en fait, les gens qui venaient c’était pas forcément des gens comme dans notre quartier, c’était des gens de Paris aussi, et nous on voyait les différences, genre y’en avait qu’étaient vraiment petits manteaux et tout, bien, alors que nous c’était les grosses requins, le survêt… Nous on se disait « c’est qui ce bouffon », alors qu’aujourd’hui c’est marrant on commence à prendre le style aussi. Après voilà, on mûrit quoi. Avant j’étais dans le délire embrouille, les mecs de Pantin par exemple on pouvait pas les voir, même entre cités on pouvait pas se voir. J’avoue, j’étais comme ça dans le trip embrouilles, capuche quand je marchais, on était vraiment dans ce délire, y’a un mec de Pantin qui passe voilà… Et après on est sorti, et franchement ça nous a fait vraiment mûrir, parce qu’avant on était vraiment trop dans le délire embrouilles. Alors que maintenant franchement on est normal, on rigole avec les gens, on n’embrouille personne, même depuis qu’on sort franchement on s’est même pas embrouillé une fois. On vanne pas les gens, on discute tranquille et tout, on se fond dans la masse.

Qu’est-ce que ce qui a fait le déclic alors ?

Franchement, c’est de sortir. Dès qu’on est sorti, on a vu vraiment, c’est là qu’après on a pris confiance. On s’ennuyait trop, on s’est dit que c’était toujours pareil, nous on voulait voir aussi ce qu’il y avait à l’extérieur (Lycéen, 17 ans).

45À travers ce long extrait d’entretien, nous voyons émerger le point commun aux trois groupes d’adolescents qui ont un rapport « foule espace public » aux grands rassemblements urbains. Ceux-ci, soit en raison de la non connaissance, du rejet ou de la lassitude vis-à-vis du quartier de résidence, ont été incités à se déplacer hors de celui-ci. Ils ont alors été confrontés à l’altérité des autres citadins et s’y sont petit à petit habitués. Cette confrontation à l’altérité n’est cependant jamais aisée : le passage du familier à l’étrangeté est une épreuve à surmonter. Ce vocabulaire de l’épreuve nous semble d’autant plus adéquat qu’il permet de souligner que les adolescents ne possèdent pas les mêmes atouts pour la surmonter. Nous avons ainsi déjà souligné l’importance des dispositions des parents vis-à-vis de la mobilité des adolescents. De même, certains entretiens ont révélé que le passage de la « foule menace » et la « foule tension » vers la « foule espace public » est possible. Il est cependant relativement éprouvant pour des jeunes qui sont très fortement encadrés par leurs parents ou qui doivent surmonter l’hostilité qu’ils perçoivent chez d’autres citadins. Ce sentiment d’hostilité peut d’ailleurs être amplifié par les discriminations subies par les proches dans le domaine scolaire et professionnel.

46L’enjeu de l’action des différents acteurs qui travaillent avec les jeunes de quartiers populaires (enseignants, travailleurs sociaux, simples citadins croisés durant leurs mobilités) est alors d’accompagner cette découverte de l’altérité afin que ces jeunes ne soient pas effrayés par le tumulte des foules urbaines. Cette découverte de l’altérité est également l’affaire de tout un chacun et ne peut pas se faire que dans un seul sens. Il n’est ainsi pas inutile de rappeler que la description de la foule comme un danger potentiel au 19ème siècle a été portée principalement par une peur de la bourgeoisie face à l’arrivée des masses ouvrières dans les villes (Barrows, 1990). Cet enjeu est d’envergure : comme nous l’avons montré précédemment, le passage de la foule au public était pensé chez des auteurs comme Tarde ou Park dans une double dimension, urbaine et métaphorique. Nul doute alors que si ces jeunes trouvent une place dans les espaces urbains, ils arriveront également plus facilement à se constituer en public et à faire entendre leurs voix dans les arènes publiques.

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Bibliographie

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BREVIGLIERI, Marc et Vincenzo CICCHELLI, 2007, Adolescences méditerranéennes. L’espace public à petits pas, Paris, L’Harmattan

CEFAI, Daniel, 2007, Pourquoi se mobilise t’on ? Les théories de l’action collective, Paris, La Découverte.

CEFAI, Daniel et Pasquier, Dominique, 2003, Les Sens du public, Paris, PUF.

DEWEY, John, 1927 [2003], Le public et ses problèmes, Pau, Editions Farrago.

HASS, Catherine et Marianne HÉRARD, 2008, « Les Halles lieu d’une seule jeunesse », Annales de la Recherche urbaine, n° 105 : 47-55.

JOSEPH, Isaac, 2001, « Tarde avec Park. À quoi servent les foules ? », Multitudes, n° 7, http ://multitudes.samizdat.net/Tarde-avec-Park.

JOSEPH, Isaac, 1998, Erving Goffman et la microsociologie, Paris, PUF.

JOSEPH, Isaac, 1992, « L’espace public comme lieu de l’action », Annales de la recherche urbaine, n° 57-58 : 210-217.

PARK, Robert, 2007 [1904], La foule et le public. Lyon, Parangon/VS.

RUBIO, Vincent, 2008, « Psychologie des foules, de Gustave le Bon. Un savoir d’arrière-plan », Sociétés, n° 100 :79-89.

SAINT PIERRE, Caroline 2002, La fabrication plurielle de la ville : décideurs et citadins à Cergy Pontoise, Paris, Créaphis.

TARDE, Gabriel, 1989 [1901], L’opinion et la foule. Paris, PUF.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Nicolas Oppenchaim, « Foules, espaces publics urbains et apprentissage de la co-présence chez les adolescents des quartiers populaires d’Ile de France », Conserveries mémorielles [En ligne], #8 | 2010, mis en ligne le 25 septembre 2010, Consulté le 14 mai 2013. URL : http://cm.revues.org/713

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Auteur

Nicolas Oppenchaim

est agrégé de sciences économiques et sociales et doctorant en sociologie à l‘Université de Paris–Est, au Laboratoire Ville Mobilité Transports (Inrets-Enpc-Umlv). Il travaille sur l‘apprentissage de la mobilité chez les adolescents de quartiers sensibles, l‘imaginaire urbain de ces adolescents et leurs mobilités quotidiennes. Nicolas Oppenchaim is agrégé in Economic and Social Sciences. He is a PhD candidate in Sociology at the Laboratoire Ville Mobilité Transport (Université de Paris-Est). His research is on the learning process of urban mobility by teenagers in sensible districts, their urban imaginations and their daily mobilities


Churchill/50e: Obama enterre la relation particulière (No special relationship please, we’re Americans)

14 mai, 2013
Nous ne devrions pas abandonner notre relation spéciale avec les États-Unis et le Canada au sujet de la bombe atomique. Churchill (Chambre des communes, 7 novembre 1945)
We shall fight on the beaches, we shall fight on the landing grounds, we shall fight in the fields and in the streets, we shall fight in the hills; we shall never surrender, and even if, which I do not for a moment believe, this island or a large part of it were subjugated or starving, then our Empire beyond the seas, armed and guarded by the British Fleet, would carry on the struggle until, in God’s good time, the new world, with all its power and might, steps forward to the rescue and liberation of the old. Churchill
This morning we discussed suicide if Hitler lands. Jews beaten up. What point in waiting? Virginia Woolf (May 15, 1940)
We are in danger of war today, not because European people have attempted to interfere in America, but because we American people have attempted to interfere in the internal affairs of Europe. Charles Lindbergh (May 1940)
This manslaughter must be stopped. You are losing. If you persist it will only result in greater bloodshed. Hitler is not a bad man. Mahatma Gandhi (letter to the British Viceroy of India, 1940)
Even repeated by the announcer it sent shivers (not of fear) down my spine. I think one of the reasons why one is stirred by his Elizabethan phrases is that one feels the whole massive backing of power and resolve behind them, like a great fortress; they are never words for words’ sake. Vita Sackville-West
Individual Moslems may show splendid qualities but the influence of the religion paralyzes the social development of those who follow it. No stronger retrograde force exits in the world. Churchill (1899)
 If only I could dine with Stalin once a week, there would be no trouble at all. Churchill
A single glass of champagne imparts a feeling of exhilaration. The nerves are braced: the imagination is agreeably stirred; the wits become more nimble. A bottle produces the opposite effect. Churchill
Claiming a preference for plain food was used by Churchill and his contemporaries to wrap themselves in the flag, to assure themselves that no matter how high their station, they had not abandoned their muscular Britishness for the more effete tastes of continental Europe. No drippy French sauces for a true Englishman. Cita Stelzer
There is a grotesque stereotype that he was a buoyant and bellicose man who had simply found his time. What really differentiated him from the pragmatic foreign secretary, from the hero-aviator, from the ambivalent philosopher, and from the Indian apostle of nonresistance, was that Churchill’s moral judgment of evil was more acute and implacable than theirs. He himself, in his history of the war, called the final result "Triumph and Tragedy." But what we of the generation who participated in it called it at the time, and since, was Victory. Richard W. Jencks
La Grande-Bretagne est l’un de nos alliés les plus proches, les plus fermes, et la relation, le lien qui existe ne se rompra pas. Barack Obama (visite de Gordon Brown, mars 2009)
On m’a dit que les trois orateurs qui se sont exprimés ici sont le pape, sa Majesté la reine, et Nelson Mandela, ce qui est soit une histoire difficile à suivre, soit le début d’une blague très drôle. (…) En tant que nations, historiquement, les plus puissantes au monde, on doit se rappeler que notre influence ne puise ni dans le poids de notre économie, ni dans notre capacité militaire, ni dans la terre qu’on a acquise, mais dans les valeurs, que nous devons toujours défendre à travers le monde sans faiblir. Barack Obama (visite d’Etat à Londres, mai 2011)
Obama est le premier président américain élevé sans attaches culturelles, affectives ou intellectuelles avec la Grande-Bretagne ou l’Europe. Les Anglais et les Européens ont été tellement enchantés par le premier président américain noir qu’ils n’ont pu voir ce qu’il est vraiment: le premier président américain du Tiers-Monde. The Daily Mail
Culturellement, Obama déteste la Grande-Bretagne. Il a renvoyé le buste de Churchill sans la moindre feuille de vigne d’une excuse. Il a insulté la Reine et le Premier ministre en leur offrant les plus insignifiants des cadeaux. A un moment, il a même refusé de rencontrer le Premier ministre. Dr James Lucier (ancien directeur du comité des Affaire étrangères du sénat américain)
There’s nothing special about Britain. You’re just the same as the other 190 countries in the world. You shouldn’t expect special treatment. Haut responsable du State Department
We don’t have a stronger friend and stronger ally than Nicolas Sarkozy, and the French people. Obama (2011)
We have no greater partner than France, we have no greater ally than France. Janet Napolitano (november 2012)

Vous aves dit relation particulière?

Renvoi sans cérémonie et dès son installation du buste de Churchill du Bureau ovale, cadeaux aussi insignifiants qu’insultants à la Reine et au Premier ministre britanniques (baladeur rempli de ses propres oeuvres, assortiment de 25 DVD, de Toy story à The wizard of Oz,  illisibles au Royaume Uni), remarques désobligeantes d’un haut responsable du State Department, attribution du titre d’allié le plus fort à la France, soutien appuyé – au mépris du récent vote pro-britannique des plus de 99% de ses résidents – de l’Argentine sur le dossier des Malouines, sermonnage de l’Angleterre pour sa position sur l’Europe, utilisation d’un diner d’Etat avec le premier ministre britannique pour remercier les 40 plus gros donateurs de sa campagne, snobage de l’enterrement de Margaret Thatcher, tentatives d’alliés du président au Sénat pour bloquer une résolution en l’honneur de la Dame de fer  …

En ce 50e anniversaire de l’attribution, par le président Kennedy, du titre de citoyen d’honneur des États-Unis d’Amérique à Winston Churchill que certains Américains souhaiteraient honorer par une statue du grand homme sur Capitol Hill …

Alors que la Banque d’Angleterre annonce la création d’un nouveau billet à l’effigie du héros de la lutte contre le nazisme …

Comment ne pas repenser outre sa légendaire attraction pour tout ce que la planète peut compter de tyrans ou de notoires anti-américains et malgré ses dénégations

A cette étrange mais si progressiste aversion (pour sa lucidité quasi-prophétique concernant la religion de ses pères?) du plus anti-churchillien des présidents américains pour son premier et historique allié ?

Barack Obama’s top ten insults against Britain – 2013 edition

Nile Gardiner

May 13th, 2013

For the past three years I have published a list of Barack Obama’s biggest insults (including those of his administration) against America’s foremost ally, Great Britain, during his time in office. Here is an updated list to accompany President Obama’s meeting with David Cameron at the White House today. The major additions this year are the snubbing of Lady Thatcher’s funeral by the Obama administration, as well as attempts by senior allies of President Obama in the Senate to hold up a resolution honouring the Iron Lady. In addition, the Obama presidency has further entrenched its pro-Argentine position on the Falklands, and has also lectured Britain on its Europe policy, warning the UK against leaving the European Union, in a blatant attempt to influence an internal British public debate.

Since first taking office in 2009, the Obama presidency has displayed what can only be described as a sneering disdain and contempt for America’s most important ally, an approach which has continued into Obama’s second term. Barack Obama has been the most anti-British US president of modern times, even kicking off his first term with a decision to remove a bust of Sir Winston Churchill from the Oval Office and send it packing to the British Embassy. He followed this with a sustained campaign against Britain’s biggest company, with his press secretary Robert Gibbs threatening to put a “boot to the throat” of BP in the wake of the Gulf oil spill of 2010.

The Obama administration has also sided with Argentine president Cristina Kirchner in calling for UN-brokered negotiations over the sovereignty of the Falkland Islands, and flat out refuses to back the Falkland Islanders’ right to self-determination despite the recent referendum which showed that 99.8 percent of the inhabitants of the Falklands wish to remain a British Overseas Territory.

1. Siding with Argentina over the Falkland Islands

This has remained the top insult for four years running. For sheer offensiveness it’s hard to beat the Obama administration’s brazen support for Argentina’s call for negotiations over the sovereignty of the Falklands, despite the fact that 255 British servicemen laid down their lives to restore British rule over the Islands after they were brutally invaded in 1982. In a March 2010 press conference in Buenos Aires with President Cristina Kirchner, then Secretary of State Hillary Clinton gave Argentina a propaganda coup by emphatically backing the position of the Péronist regime.

In June 2011, Mrs. Clinton slapped Britain in the face again by signing on to an Organisation of American States (OAS) resolution calling for negotiations over the sovereignty of the Falkland Islands, a position which is completely unacceptable to Great Britain. To add insult to injury, the Obama administration has insisted on using the Argentine term “Malvinas” to describe the Islands in yet another sop to Buenos Aires. In 2012, against a backdrop of growing aggression by Argentina, including efforts to blockade international vessels fishing in Falkland waters, the Obama administration continued to undercut Britain, again supporting direct negotiations between Argentina and Britain, parroting Kirchner’s line.

In 2013, the Obama administration declined to formally recognise the result of the March Falklands referendum, reiterating its call for London and Buenos Aires to negotiate the sovereignty of the Islands – despite the fact that 99.8 percent of Falkland Islanders voted to remain a British Overseas Territory. At a press briefing following the referendum, a senior State Department official treated Britain and Argentina as equals with “competing claims” to the Falklands, and refused to support the Falkland Islanders’ right to self-determination. This is hugely insulting to Britain, not least at a time when 10,000 British troops are fighting alongside their American allies on the battlefields of Afghanistan.

2. Snubbing the funeral of Lady Thatcher

Incredibly, the Obama presidency declined to send a single serving official from Washington to attend the Iron Lady’s funeral in St. Paul’s Cathedral in April. While the United States was represented by former Secretaries of State George Schultz and James A. Baker III, the only American official present was Barbara Stephenson, charges d’affaires and acting ambassador at the US Embassy in London. To put this in context, the US sent a similar level of representation, in terms of serving officials, to attend the funeral in March of Venezuelan despot Hugo Chavez.

To say this was a huge insult to the memory of the greatest peacetime prime minister of the 20th Century would be an understatement. It was an act of tremendous rudeness towards the British people, who turned out in large numbers to bid farewell to Lady Thatcher as her coffin was carried through central London on its way to St. Paul’s. Vice President Joe Biden usually represents the president at such occasions, but was a no-show despite receiving an invitation. Also absent were First Lady Michelle Obama and Secretary of State John Kerry. Former Secretary of State Hillary Clinton was also nowhere to be seen.

3. Holding up a Senate Resolution honouring Lady Thatcher

Disgracefully, Senate Democrats – key Congressional allies of President Obama, representing his own party – held up a Senate resolution honouring the life and legacy of Margaret Thatcher for several days, before it was finally passed unanimously the day before her funeral. Senior Democrats, led by Senate Foreign Relations Committee Chairman Robert Menendez, attempted to remove references in the resolution to the Falklands War and to IRA terrorism, but relented in the face of strong Republican condemnation. The White House remained silent on the matter. As Senate Republican leader, and sponsor of the resolution, Mitch McConnell remarked, “Margaret (Thatcher) was one of the most influential and revolutionary figures of the 20th Century, and failing to name her achievements would do her memory and her legacy a great disservice. It would be unheard of to commemorate Churchill for example and ignore his heroic role in steering his countrymen through the Battle of Britain, nor would we think of honoring Lincoln without mentioning the Civil War.”

4. Lecturing Britain against leaving the EU

The Obama administration has attempted to intervene on several occasions over the past few months on the issue of British membership of the European Union. In an interview with Adam Boulton on Sky News, outgoing US Ambassador to London, Louis Susman, made it clear that Washington is firmly opposed to Britain leaving the EU:

From our viewpoint it is something that won’t help us – not without speaking for the United Kingdom… We believe strongly it’s in America’s interests to have a strong EU – it’s the key to trading and to certain diplomatic matters and intelligence matters and military matters. And for our best ally not to be a strong voice there, not to be there, frankly we don’t think it’s in our interests.

Susman was echoing the remarks made by Philip Gordon, then US Assistant Secretary of State for European Affairs, who declared that British membership of the EU is “in the American interest” and made clear his support for the EU speaking with “a single voice.” The comments naturally sparked outrage among Conservative MPs. Barack Obama himself has even phoned the British prime minister to express his view that a British EU exit would weaken US-British ties.

As I noted in a previous post on the US Ambassador’s intervention:

Susman’s remarks illustrate how the Obama presidency likes to pay lip service to the Special Relationship, while actively undercutting it on the European stage by backing ever-closer union in Europe, and the evolution of a federal EU. Obama administration officials parrot the language of the European Commission, as though their words were dictated by Jose Manuel Barroso or Herman Van Rompuy. It is a sad state of affairs when the world’s superpower effectively outsources its Europe policy to an unelected, unaccountable and anti-American entity in Belgium.

5. Throwing Churchill out of the Oval Office

It is hard to think of a more derogatory message to send to the British people within days of taking office than to fling a bust of Winston Churchill out of the Oval Office and send it packing back to the British Embassy – not least as it was a loaned gift from Britain to the United States as a powerful display of solidarity in the aftermath of the 9/11 terrorist attacks on New York and Washington. Obviously, public diplomacy is not a concept that carries much weight in the current White House, and nor apparently is common sense. Four years on, the Churchill bust incident continues to embarrass the Obama White House, and remains a sad symbol of this administration’s contempt for the Special Relationship as well as one of the greatest figures in British history.

6. Placing a “boot on the throat” of BP

The Obama administration’s relentless campaign against Britain’s largest company in the wake of the Gulf oil spill was one of the most damaging episodes in US-UK relations in recent years, with 64 percent of Britons agreeing at the time that the president’s handling of the issue had harmed the partnership between the two countries according to a YouGov poll. The White House’s aggressive trashing of BP, including a threat to put a “boot on the throat” of the oil giant, helped wipe tens of billions of pounds from its share value, directly impacting the pensions of millions of Britons. This led to a furious backlash in the British press, with even London mayor and long-time Obama admirer Boris Johnson demanding an end to “anti-British rhetoric, buck-passing and name-calling”.

7. Using a State Dinner for the British Prime Minister as a campaign event

In March 2012, the White House used an official state dinner for David Cameron to reward over 40 top Obama re-election campaign financiers with coveted seats at the taxpayer-funded banquet. Collectively, the campaign bundlers had raised more than $10 million for Obama’s 2012 presidential run. I wrote in a Telegraph piece on the day of the event:

A state dinner with the British PM should be a celebration of the US-UK Special Relationship, and not a reward ticket for hugely wealthy fundraisers who have given large sums of money to the president’s re-election campaign. David Cameron has been shamelessly used by a cynical White House that has cared little for the Anglo-American alliance in its first three years in office before rolling out the red carpet this week. It is disrespectful towards the leader of America’s closest friend and ally, as well as an abuse of presidential power.

8. DVDs for the Prime Minister

This insult has featured in all four editions, not least because it remains a powerful example of breathtaking diplomatic ineptitude that would have shamed the protocol office of an impoverished Third World country. British Prime Minister Gordon Brown was treated extremely shabbily when he visited the White House in March 2009, and was sent home with an assortment of 25 DVDs ranging from Toy Story to The Wizard of Oz – which couldn’t even be played in the UK.

9. Insulting words from the State Department

The mocking views of a senior State Department official following Gordon Brown’s embarrassing reception at the White House in March 2009 says it all:

There’s nothing special about Britain. You’re just the same as the other 190 countries in the world. You shouldn’t expect special treatment.

10. Calling France America’s strongest ally

In January 2011, President Obama held a joint press conference at the White House with his French counterpart, gushing with praise for Washington’s new-found Gallic friends, declaring: “We don’t have a stronger friend and stronger ally than Nicolas Sarkozy, and the French people.” As I noted at the time:

Quite what the French have done to merit this kind of high praise from the US president is difficult to fathom, and if the White House means what it says this represents an extraordinary sea change in US foreign policy. Nicolas Sarkozy is a distinctly more pro-American president than any of his predecessors, and has been an important ally over issues such as Iran and the War on Terror. But to suggest that Paris and not London is Washington’s strongest partner is simply ludicrous.

These kinds of presidential statements matter. No US president in modern times has described France as America’s closest ally, and such a remark is not only factually wrong but also insulting to Britain, not least coming just a few years after the French famously knifed Washington in the back over the war in Iraq. In November 2012, Obama’s Homeland Security Chief Janet Napolitano repeated her president’s line, telling a French audience that “we have no greater partner than France, we have no greater ally than France.”

Voir aussi:

Why Capitol Hill Needs a Churchill Reminder

Richard W. Jencks

May 10, 2013

Winston Churchill was named prime minister of Great Britain on May 11, 1940, the day after the Germans, having conquered Eastern Europe, began their offensive in Western Europe. Holland fell on May 14, Belgium on the 26th.

As the month progresses the British Foreign Secretary, Lord Halifax, urges again and again that peace negotiations be opened with Hitler through the mediation of Mussolini. The Italian ambassador in London has made credible assurances that Hitler will offer reasonable peace terms to Britain.

President Roosevelt, on the other hand, shares Churchill’s view that surrender is unthinkable. FDR is deviously using his powers to evade the U.S. Neutrality Act and make war material available to Britain. But it is an election year, and a May 1940 Gallup poll shows that only 36% of Americans are willing to help England if doing so means a risk of war.

Meanwhile, Charles Lindbergh, an American hero, an aviation expert, the sensitive son of a pacifist father, sets the theme for an isolationist America: "We are in danger of war today, not because European people have attempted to interfere in America, but because we American people have attempted to interfere in the internal affairs of Europe." Among the British population there is growing fear. In Sussex the novelist Virginia Woolf writes in her diary on May 15 after talking with her husband. "This morning we discussed suicide if Hitler lands. Jews beaten up. What point in waiting?" Leonard Woolf is a Jew.

The British philosopher Bertrand Russell, who had been jailed in World War I for his pacifism by a government of which Churchill was a minister, is considering whether he should abandon those pacifist beliefs if Britain faces imminent invasion. He does not think that passive resistance would work against Hitler. These considerations do not prevent Russell from confiding to his philosophy students at the University of California in Los Angeles (this writer among them) that world peace, in the long run, will probably be better served by Hitler’s victory. World peace, Russell posits, cannot be had without world government. Over the long years ahead, he says, civilizing influences will operate to soften the bestial edges of Nazi rule.

Philosophy of sorts is at work elsewhere. In arms factories, members of England’s Communist Party are pursuing deliberate slowdown tactics on orders from Moscow. Stalin still believes that Hitler will adhere to the Nazi-Soviet nonaggression pact. (Stalin will hold that belief, against the advice of his own intelligence agents and Western emissaries, until Russia is attacked in June 1941.) In America, FDR is assailed by the Stalinist left as a war monger. In late May, Halifax urges a joint Anglo-French approach to Hitler through Italian mediation. On May 28, Churchill and his war cabinet consider the question for hours. The cabinet appears to be evenly divided until Clement Attlee breaks the deadlock. "Once any negotiations begin," he says, "we should find it impossible to rally the morale of the people."

On the second of June, Britain completes the evacuation of some 222,000 beaten British troops from Dunkirk, many by means of the private boats of British channel residents. Churchill had only dared hope for the rescue of 30,000.

But the defeat is palpable and news of it prompts that great moral preceptor, Mahatma Gandhi, to write to the British Viceroy of India: "This manslaughter must be stopped. You are losing. If you persist it will only result in greater bloodshed. Hitler is not a bad man."

On June 4, Churchill gives the House of Commons his historic accounting of Dunkirk, the status of the war, and the prospects for its conclusion. His peroration embraces the same sort of statement of resolve that Halifax had set down in his diary of the May 28 war-cabinet meeting as "the most frightful rot."

The frightful rot was now represented by these words: "We shall fight on the beaches, we shall fight on the landing grounds, we shall fight in the fields and in the streets, we shall fight in the hills; we shall never surrender, and even if, which I do not for a moment believe, this island or a large part of it were subjugated or starving, then our Empire beyond the seas, armed and guarded by the British Fleet, would carry on the struggle until, in God’s good time, the new world, with all its power and might, steps forward to the rescue and liberation of the old."

The next morning, Virginia Woolf’s old and close friend, Vita Sackville-West, writes to her husband, Harold Nicholson, about the speech: "Even repeated by the announcer it sent shivers (not of fear) down my spine. I think one of the reasons why one is stirred by his Elizabethan phrases is that one feels the whole massive backing of power and resolve behind them, like a great fortress; they are never words for words’ sake."

Indeed, they were words intended to foreclose peace. Who can tell what that peace would have meant? Probably Hitler would have turned on Russia in 1940 and would have been victorious. There could have been no American foothold in Europe. Hitler’s death camps would have had to be greatly expanded.

Africa, the Middle East with its oil, and the road to India would have been Hitler’s for the taking. Japan would have accelerated her move into Southeast Asia. America, in her isolation, would be at peace—for how long, no one could know.

Hitler, for a while, did not give up his hopes. After ordering his generals to prepare for the invasion of Britain he convened the Reichstag on July 19 to warn Britain of "unending suffering and misery" if she did not accept his peace terms. Later that summer, along with Hitler’s bombs, came leaflets showered on southern England, reiterating those terms.

It was much too late. Churchill had made a negotiated peace impossible.

There is a grotesque stereotype that he was a buoyant and bellicose man who had simply found his time. What really differentiated him from the pragmatic foreign secretary, from the hero-aviator, from the ambivalent philosopher, and from the Indian apostle of nonresistance, was that Churchill’s moral judgment of evil was more acute and implacable than theirs. He himself, in his history of the war, called the final result "Triumph and Tragedy." But what we of the generation who participated in it called it at the time, and since, was Victory.

Early in Barack Obama’s presidency, he removed from the White House a bust of Winston Churchill. It has been speculated that this might have been done because the president was offended by an opinion rendered by Churchill in 1899 during his early career as a British officer in the Middle East. He then wrote: "Individual Moslems may show splendid qualities but the influence of the religion paralyzes the social development of those who follow it. No stronger retrograde force exits in the world."

It seems probable that the next president will restore the Churchill bust to the Oval Office. An even better outcome would be for some publicly minded person or group, with the concurrence of the responsible authorities, to place a statue of Churchill on or near Capitol Hill in Washington, together with the text of his July 1943 speech to the House of Commons.

England has long recognized great Americans with public statues, beginning with the statue of Abraham Lincoln just outside Parliament Square. Closely following World War II, England honored President Roosevelt with public statues, one in Grosvenor Square and one of FDR with Churchill, seen sitting and talking together, on a bench in Mayfair.

This spring marks the 50th anniversary of a White House ceremony when President Kennedy granted honorary U.S. citizenship to Winston Churchill, the son of an American mother. It is a propitious time to bestow another honor on him.

Mr. Jencks is a former president of the CBS Broadcast Group.

Voir enfin:

Avant-propos

Agnès Alexandre-Collier

En prononçant les deux mots, «special relationship», la toute première fois à la Chambre des communes le 7 novembre 1945, Winston Churchill aurait-il pu prévoir que cette expression ferait couler autant d’encre ? Cette formule énigmatique, du moins elliptique, parvenait-elle réellement à exprimer toute la complexité et la subtilité des liens tissés entre le Royaume-Uni et les États-Unis, unis par une histoire, une langue, et, dans une certaine mesure, une culture communes ? Le prestigieux leader, qui a toujours su manier le verbe avec habileté, n’a jamais manqué d’occasions, après la Seconde Guerre mondiale, pour présenter sa vision d’un monde à reconstruire, au sein duquel la Grande-Bretagne devait trouver sa place. C’est ainsi que la diplomatie britannique d’après-guerre a été dominée par l’image – popularisée par Churchill lui-même – des trois « cercles », à l’intersection desquels se situerait la Grande-Bretagne : celui qui englobe la Grande-Bretagne et son Commonwealth, celui qui relie la Grande-Bretagne à l’Europe continentale, et enfin, celui qui entoure les États-Unis et la Grande-Bretagne .

À la lumière de la rhétorique churchillienne, on comprend

donc que la Grande-Bretagne, alors au proie à un dilemme, n’ait pu

concevoir et définir son lien avec les États-Unis que par rapport aux

liens qu’elle entretenait ailleurs.

Cette « relation spéciale » ne s’est jamais limitée à de simples échan-

ges diplomatiques anglo-américains mais s’est jouée à trois niveaux

interdépendants : celui des élites qui ont été amenées à coopérer pour

définir des politiques communes ou parallèles, celui des dirigeants dont

certains ont pu nouer des liens privilégiés et mettre en application ces

politiques communes et celui des populations qui ont nourri l’une pour

l’autre des sentiments complexes oscillant, selon les circonstances, de

la fascination à l’hostilité sans jamais sombrer dans l’indifférence abso-

lue

3

. En matière de relations internationales, il est vrai que les liens

qui se tissent entre des pays ne sont jamais exclusivement rationnels

ou utilitaires. Ils reposent inévitablement sur des sentiments qui diffè-

rent selon l’histoire que partagent ces pays, qu’il s’agisse d’affinités

1

.

« [...] we should not abandon our special relationship with the United States and Canada

about the atomic bomb »,

Hansard House of Commons debates

, vol. 415, col. 1 299, 7

November 1945.

2

.

Discours au congrès du parti conservateur de 1948.

3

.

Jorgen Rasmussen et James M. McCormick, « British Mass Perceptions and the Anglo-

American Special Relationship »,

Political Science Quarterly

, volume 108, 1993, p. 516.

La « relation spéciale » Royaume-Uni / États-unis

6

culturelles ou de simples préjugés ou stéréotypes qui, partant de l’igno-

rance mutuelle, nourrissent l’imaginaire collectif. Si minime soit-elle,

cette dimension affective ne doit jamais être négligée. Dans le cas des

États-Unis et du Royaume-Uni, elle occupe une place prépondérante et

alimente un certain nombre de fantasmes, en particulier sur le conti-

nent européen.

On a en effet beaucoup critiqué, en Europe, la relation entre ces

deux pays, l’Empire déchu et le Nouveau Monde, liés par une sorte de

revanche du destin qui avait permis à l’ancienne colonie britannique de

dépasser, voire de dominer ce prestigieux Empire auquel elle avait été

auparavant soumise. L’ironie du sort atteignit son paroxysme lorsque,

après la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni apparut non seu-

lement comme le « Cheval de Troie de l’Amérique », pour reprendre la

fameuse formule gaullienne, mais semblait même se complaire dans ce

rôle ingrat. Dans les années 1950, la presse britannique se demandait

parfois s’il valait mieux adhérer au Marché commun ou devenir le cin-

quante et unième État des États-Unis

1

. Il est vrai que Britanniques et

Américains se sont longtemps considérés comme les champions de la

liberté et de la démocratie contre la dérive totalitaire du continent eu-

ropéen à une sombre période de son histoire. Au-delà de ces valeurs

partagées, les deux pays semblent unis par des affinités telles que le

Vieux Continent, observateur tour à tour privilégié ou exclu, doit avoir

recours à des termes tels que « Atlantisme » ou « Anglo-saxon » pour

qualifier cette relation à la fois unique et mythique. C’est pour ces rai-

sons que, au début des années 1960, le Royaume-Uni a cherché à se

rapprocher davantage des États-Unis plutôt que d’une Europe à la-

quelle il se sentait étranger, même si certains Britanniques avaient

déjà vite compris que ce rapprochement avec les États-Unis était aussi

la triste conséquence du déclin, notamment économique et militaire, de

leur propre pays et permettait ainsi de maintenir l’illusion que les

deux pays étaient en position d’égalité.

Il n’en reste pas moins que la relation spéciale, dont on perçoit à la

fois toute la réalité et les limites pendant la période de la guerre froide,

est le fruit d’une histoire bien antérieure à 1945. Elle s’applique non

seulement à un réseau de liens extrêmement complexes entre les deux

pays mais à une multitude d’aspects diplomatiques, militaires, écono-

miques, motivés par des intérêts tantôt convergents tantôt conflictuels.

L’objet de ce recueil d’articles est donc d’étudier tous ces aspects dans

un souci constant d’intelligibilité et de rigueur. Nous espérons avoir

relevé le défi.

1

.

Voir, entre autres exemples, l’article de l’écrivain Kingsley Amis, in :

The Observer

, 20

janvier 1962.


Juifs utiles: J’ai été allemand à un tel point que je ne m’en rends vraiment compte qu’aujourd’hui (Fritz Haber: From provincial Jewish boy to Zyklon B, the tragedy of the German Jew)

12 mai, 2013
http://www.danielcharles.us/haberweb/habercover.jpgDans sa dernière signification, l’émancipation juive consiste à émanciper l’humanité du judaïsme. Marx
Déposséder un peuple de l’homme qu’il célèbre comme le plus grand de ses fils est une tâche sans agrément et qu’on n’accomplit pas d’un cœur léger, surtout quand on appartient soi-même à ce peuple.  Freud
J’ai été allemand à un tel point que je ne m’en rends vraiment compte qu’aujourd’hui. Fritz Haber
Sans notre militarisme la civilisation allemande serait anéantie. (…) [Ceux] qui ne craignent pas d’exciter des mongols et des nègres contre la race blanche, offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu’on puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre au rôle de défenseurs de la civilisation européenne. Appel au monde civilisé (manifeste signé par 93 personnalités du monde culturel dont Fritz Haber, Wilhelm Roentgen (physique, 1901), Emil Fischer (chimie, 1902), Philipp Lenard (physique, 1905), Paul Ehrlich (médecine, 1908), Wilhelm Ostwald (chimie, 1909), Wilhelm Wien (physique, 1911), Richard Willstätter (futur Nobel de chimie 1915), Max Planck (futur Nobel de physique, 1918) et Walther Nernst (futur Nobel de chimie, 1920)
 Si la science ne peut se passer des Juifs, nous nous passerons de la science l’espace de quelques années.  Hitler
Haber’s life was the tragedy of the German Jew – the tragedy of unrequited love. Einstein
Le XXe siècle aurait pu être celui de l’Allemagne. Raymond Aron
Hitler est mon meilleur ami, il secoue l’arbre, je recueille les pommes ? directeur de l’Institute of Fine Arts (New York)
On mesure la performance de ce pays avec ce chiffre : de 1901 à 1932, de la création du Prix Nobel à l’arrivée au pouvoir de Hitler, l’Allemagne avait eu 35 lauréats, la majorité écrasante en physique, chimie et médecine. Arkan Simaan

Juif converti au luthérisme, prix Nobel de chimie, bienfaiteur de l’humanité (via la synthèse de l’ammoniac et la production d’engrais) mais aussi producteur de gaz de combat pour la première guerre mondiale comme du tristement célèbre  Zyklon B. des camps d’extermination nazis de la Deuxième guerre mondiale …

Suite à notre récent billet sur Hannah Arendt

Retour, avec l’exemple de Fritz Haber, sur cette sous-catégorie des juifs utiles ou Schutzejude, à savoir ces scientifiques juifs convertis qui pousseront la volonté d’intégration jusqu’à confondre christianisme et germanisme et contribueront ainsi indirectement à la destruction de leur propre peuple …

Le paradoxe de la science : Fritz Haber

Arkan Simaan

29 mai 2009

NOTE: Article paru dans les Cahiers rationalistes, n° 579, novembre-décembre 2005. Des versions légèrement modifiées et/ou réduites ont été publiées par le Bulletion de l’Union des physiciens et par Science et pseudo-sciences. Une traduction en portugais a été faite pour la Sociedade Portuguesa de Química.

Le lecteur peut trouver des compléments à cet article dans une autre section de mon blog: Échange de courrier sur Fritz Haber

Résumé

Fritz Haber, prix Nobel de chimie 1918, doit sa gloire à la synthèse de l’ammoniac à partir de l’azote atmosphérique, donc à la solution du problème des engrais. Mais il est aussi l’initiateur de la guerre chimique et l’inventeur du funeste Zyklon B.

Fritz Jacob Haber naît en 1868 à Breslau (aujourd’hui Wroclaw), ville appartenant alors à la Prusse. Trois ans après, l’Allemagne s’unifie après une victoire militaire éclatante contre la France. Le père de Fritz, Siegfried, juif non pratiquant, importateur d’indigo naturel, possède un commerce de colorants, activité que l’unification rendra florissante, et dont l’Allemagne aura bientôt le monopole. Une imposante industrie chimique se développe en effet dans la nation, fondée sur les immenses réserves de charbon, et exploitant la distillation de la houille.

Le père de Fritz Haber élève son fils avec une sévérité spartiate. Soulignons qu’en Prusse les éducations rigoureuses sont réputées vertueuses, on valorise la sévérité, la discipline, l’armée et le nationalisme : le patriotisme sert en effet de ciment pour la cohésion du pays. Malgré l’unification, subsistent encore les différends régionaux et religieux qui ont souvent couvert de sang les pages de son histoire. Dieu, Patrie et Science deviendra bientôt le nouveau credo de Guillaume II. Voici comment ce kaiser félicitera Wilhelm Röntgen de sa découverte des Rayons X (1896) : “Je loue Dieu de ce nouveau triomphe de la science pour notre patrie allemande.”

Fritz Haber commence ses études dans un prestigieux Gymnasium de Breslau et, comme c’était alors l’usage, il suit une formation universitaire en plusieurs centres, dont les Universités de Berlin et de Heidelberg : il obtiendra en 1891 un doctorat en chimie organique. Les universités allemandes sont alors étroitement associées aux industries chimiques de pointe, particulièrement celles de médicaments et de colorants. Tout substance nouvelle créée dans les usines est immédiatement analysée dans les laboratoires universitaires. Et vice-versa : ces derniers livrent des brevets aux industriels pour d’autres composés de synthèse. Le personnel scientifique aussi emprunte cette route à double sens, passant des industries aux universités. Le nombre de savants est donc immense : l’Allemagne compte onze fois plus de chimistes que la France, par exemple.

Après ses études, Fritz Haber rejoint l’entreprise paternelle. Il s’engage cependant dans une transaction commerciale imprudente, enfonçant son père dans les difficultés. C’est donc sans peine que Siegfried voit son fils s’en aller vers la carrière académique. Mais si un universitaire ne brevette pas une invention intéressante, sa rémunération est incertaine : seuls les professeurs titulaires jouissent d’une paie correcte et régulière. Les autres, aussi bien les professeurs assistants que les associés, dépendent des élèves qu’ils recrutent.

La conversion

En 1892, Fritz Haber abjure le judaïsme et devient luthérien. Même si les conversions restent minoritaires dans la communauté, de nombreux juifs adoptent le christianisme dans l’espoir d’une promotion : le baptême leur permet en effet de postuler aux emplois réservés aux chrétiens dans l’armée et la fonction publique. Mais le succès de l’opération n’est pas garanti : on n’oublie jamais l’origine des individus. Ainsi, en 1900, Haber convoite une chaire de professeur titulaire à l’Institut Technique de Karlsruhe, où il enseigne en qualité d’associé. Mais on l’écarte en raison de ses ascendances juives. Deux ans après, il postule à l’Université de Vienne. Mais les préjugés ne s’arrêtent pas aux frontières : malgré un premier avis favorable, sa candidature sera rejetée parce qu’il est “juif baptisé”.

Il faut aussi voir dans la conversion de Haber une volonté d’intégration, sentiment répandu parmi certains juifs. Influencés par la culture allemande, ils ne respectent plus les règles alimentaires de la communauté et se sentent plus proches des usages chrétiens que des pratiques juives orthodoxes. Imprégné de littérature, de musique et de philosophie allemandes, Fritz Haber en est le parfait exemple. Confondant christianisme et germanisme, il devient patriote jusqu’à la caricature : le patriotisme devient même sa nouvelle religion. Il ne critique jamais publiquement le gouvernement, quelle que soit la politique suivie. Peu avant sa mort, en quittant l’Allemagne nazie, il exprimera ce regret : “J’ai été allemand à un tel point que je ne m’en rends vraiment compte qu’aujourd’hui.”

Le mariage

En 1901, Fritz Haber épouse Clara Immerwahr, juive convertie et titulaire d’un doctorat de chimie, le premier – paraît-il – décerné à une femme à l’Université de Breslau. Dix mois après le mariage, elle accouche d’un fils à la suite d’une grossesse problématique. La carrière de cette femme déterminée qui sut combattre les préjugés pour obtenir son diplôme sera anéantie : sous l’ombre du mari, elle n’arrivera jamais à se frayer une place au soleil. “Ce qui reste de moi, a-t-elle confié à un ami en 1909, me remplit de la plus profonde insatisfaction. (…) La faute en revient à la suffocante personne de Fritz (…) tout être qui n’est pas encore plus égoïste et grossier que lui part en éclats.” Clara assure parfois la traduction en anglais des écrits de son mari.

Á cette époque, Fritz Haber développe des œuvres d’intérêt chimique : en 1898, il édite un manuel plaidant pour une association industrie-université et élucide la réduction électrochimique du nitrobenzène. En 1904, il explique l’équilibre quinone-hydroquinone et invente avec Max Cremer l’électrode en verre pour mesurer l’acidité d’une solution. Il publie l’année suivante un ouvrage important pour la recherche et l’enseignement de la thermodynamique.

Le spectre de la famine mondiale

Comment nourrir la population mondiale qui enfle ? Voici l’un des problèmes des gouvernements européens à la fin du XIXe siècle.

Il s’agit en fait de la vieille question malthusienne. Un siècle plus tôt, l’Anglais Thomas Robert Malthus avait en effet pronostiqué un sombre avenir pour l’humanité si la population devait croître plus vite que la nourriture. Elle n’aura d’autre alternative, disait-il, que la famine ou la guerre pour rétablir l’équilibre. En 1898, cette préoccupation apparaît dans un discours de William Crookes, président de la British Association for the Advancement of Science : il annonce la catastrophe alimentaire pour les prochaines décennies. L’augmentation de la population, dit-il, dépasse largement la capacité de moisson des États-Unis et de la Russie, principaux producteurs de blé, qui devront cesser leurs exportations pour subvenir à leurs besoins. L’Angleterre, importatrice de céréale, est particulièrement vulnérable, continue-t-il, car “la première arme dans une guerre ce sont les aliments”. Plaidant pour une intensification de la culture de blé, Crookes demande : où trouver les engrais azotés ? Inutile de compter sur le nitrate sud-américain, le guano [1] et le salpêtre du Chili [2], car leurs gisements s’épuisent à vue d’œil. En effet, ces produits ne servent pas seulement à fabriquer des engrais mais aussi des explosifs. La seule solution, dit le savant, consiste à produire le nitrate à partir de l’ammoniac, prélevant l’azote dans l’atmosphère, réserve inépuisable.

Bien entendu, les hommes d’affaires londoniens n’avaient nullement attendu cette intervention alarmiste pour comprendre l’importance du nitrate sud-américain. Plus particulièrement ceux qui avaient fait du commerce lucratif avec John Thomas North, le “roi du salpêtre”. Ce dernier avait eu en effet la mainmise sur le salpêtre du Chili presque jusqu’à sa mort, survenue deux ans avant le discours de Crookes. North avait été le grand bénéficiaire de la Guerre du Pacifique (1879-1883), conflit au cours duquel le Chili avait dépecé la Bolivie et le Pérou, confisqué leurs gisements de nitrate (qui s’appellera désormais “salpêtre du Chili”) et confié ensuite leur exploitation à North, qui devint ainsi l’un des plus riches Anglais. En effet, le guano et le salpêtre du Chili ne servaient pas seulement aux engrais, mais aussi – et surtout – à la fabrication d’explosifs.

Si le discours de Sir William Crookes n’apporte aucune information nouvelle pour les milieux d’affaires, elle illustre en revanche l’acuité de la crise du nitrate : le salpêtre du Chili s’épuise à vue d’œil, son prix va même grimper de 25% entre 1902 et 1904. En revanche, la conférence de Crookes rend écho dans les milieux savants qui commencent aussitôt à réfléchir sur une manière de fixer l’azote atmosphérique sous forme d’ammoniac.

Synthèse de l’ammoniac

Sur le terrain des études scientifiques, les Allemands sont particulièrement avantagés, leur pays ayant déjà résolu le lancinant problème des recherches, le financement. Encouragés par le gouvernement, banquiers et industriels agissent de concert : les industriels achètent des brevets, engagent des savants talentueux et les banquiers fournissent les fonds. Il se forme ainsi un complexe académico-industriel-bancaire d’une redoutable efficacité.

Un des premiers chimistes à trouver une synthèse de l’ammoniac est Friedrich Wilhelm Ostwald, futur Nobel de chimie (1909). Il propose vers 1900 une réaction catalysée par le fer à la BASF (Badische Anilin und Soda Fabrik). Chargés d’analyser la faisabilité industrielle du procédé, Carl Bosch et Alwin Mittash, deux chimistes de l’entreprise, émettent un avis négatif car ils n’arrivent pas à reproduire les résultats annoncés. Sur ces entrefaites, le Français Henri Le Chatelier essaie lui aussi de réaliser cette réaction. Mais il abandonne les recherches en 1901, à la suite d’une explosion dans son laboratoire. Plus tard, il déplorera ainsi cette décision : “Ce fut le plus grand aveuglement de ma vie.”

En 1904, Haber et l’Anglais Robert Le Rossignol tombent sur une synthèse encourageante vers 200°C et 200 atmosphères. Malgré de telles conditions, inédites jusque-là en laboratoire, la réaction reste lente. Pour l’accélérer, ils essayent divers catalyseurs et trouvent, par hasard, l’osmium, métal très rare. En 1908 Haber présente à la BASF un montage donnant 100 centimètres cubes d’ammoniac liquide à l’heure. Une rude négociation s’engage entre lui et la société qui, par précaution, achète la totalité de l’osmium disponible sur le marché : celui qui détient l’osmium, détient la clef du procédé. Simultanément, Carl Bosch et Alwin Mittasch, sans limitation de crédit, testent d’autres catalyseurs possibles.

Voyant le temps passer, Haber informe ses interlocuteurs que la Hoechst s’intéresse désormais à sa méthode. L’aiguillon est efficace : la BASF lui offre illico une participation aux bénéfices et une rente annuelle de 6.000 marks, le double de son salaire. Cependant, quelques mois après, Haber rencontre le banquier et président d’Auer, Léopold Koppel, juif converti qui deviendra son ami. Haber communique donc à la BASF qu’il va accepter la direction des recherches d’Auer pour un salaire à “six chiffres”. Bluff ou pas, cette annonce inquiète la BASF. Même si elle possède déjà le brevet, elle regarde d’un œil noir cette collaboration, d’autant plus que Carl Bosch rencontre de sérieuses difficultés pour viabiliser industriellement le procédé de Haber. La BASF porte donc le salaire du savant à 23.000 marks. En outre, elle autorise Haber à travailler pour Auer à la seule condition qu’il s’engage à proposer préalablement à la BASF toute nouvelle recherche qu’il pourrait envisager de faire.

Les années avant la Guerre

Léopold Koppel est un mécène. En 1905, il avait mis sur pied la Fondation Koppel, à l’image de l’Institution d’Andrew Carnegie, philanthrope américain qui avait grandement favorisé la science de son pays. Lorsque l’empereur allemand envisage en 1910 de fonder l’Institut Kaiser Wilhelm, organisme semi-public pour drainer des fonds privés vers la recherche, il s’adresse naturellement à Koppel. Enthousiasmé, ce dernier conseille au kaiser de confier l’Institut Kaiser Wilhelm de Physico-chimie et d’Électrochimie à Fritz Haber. En 1911, Haber vient donc s’établir à Berlin, où il fréquentera les plus importants personnages d’Allemagne, à commencer par l’empereur, et exercera une influence décisive sur la vie scientifique. Douce vengeance pour celui qui avait enduré maintes humiliations avant de devenir professeur titulaire à Institut Technique de Karlsruhe (1906).

Haber sera bientôt consulté au sujet de l’envoi de Max Planck et Walther Nernst à Zurich pour inviter Albert Einstein à venir en Allemagne. Le père de la relativité, qui deviendra un grand ami de Haber, s’installera à Berlin en 1913, l’année même où la première usine de production d’ammoniac voit le jour. Il a fallu en effet quatre années de dur labeur à Carl Bosch pour vaincre les difficultés. Le chemin qui mène un procédé de laboratoire vers la production industrielle est semé d’embûches. Secondé par des centaines de collaborateurs, il avait testé environ 20.000 composés avant de trouver le catalyseur idéal de la réaction. [3] Bosch dut ensuite construire des compresseurs gigantesques capables de fonctionner jour et nuit. Cette prouesse industrielle sera récompensée par un prix Nobel en 1931, qu’il partagera avec Friedrich Bergius. Carl Bosch a si profondément transformé la méthode initiale de Haber que l’on parle de “procédé Haber-Bosch”. Manquant de modestie, il aurait provoqué la fureur de Haber en parlant ainsi de son usine : “Il n’y a plus rien de Haber ici”.

La première usine ouvre ses portes quelques mois seulement avant la Première Guerre mondiale avec une production journalière de trois à cinq tonnes de nitrate, matière première indispensable pour les explosifs. En 1918, elle dépassera 300.000 tonnes annuelles, quantité supérieure aux importations d’avant-guerre. Sans cela, les Allemands auraient été défaits avant 1916 en raison du blocus anglais.

Haber pendant la guerre

Le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche tombe à Sarajevo sous les balles d’un partisan de la cause serbe. Un mois après, éclate la guerre : l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie d’un côté, la France, la Grande Bretagne et la Russie de l’autre commencent les combats. Dans une ambiance d’enthousiasme, la population de Berlin applaudit son armée lorsqu’elle viole les frontières de la Belgique neutre en août. Devant la cause de la Patrie, les dissensions s’estompent y compris lorsque les troupes massacrent une partie de la population de Louvain, soulevant l’indignation en France et en Angleterre. En revanche, en Allemagne, le gotha intellectuel lance un lamentable “Appel au monde civilisé”. Ce manifeste signé (parfois sans lecture préalable) par 93 personnalités du monde culturel affirme : “Sans notre militarisme la civilisation allemande serait anéantie”. Qualifiant de “juste” la punition que les soldats allemands “se sont vus forcés d’infliger aux bandits” de Louvain, les signataires écrivent ces mots : “[Ceux] qui ne craignent pas d’exciter des mongols et des nègres contre la race blanche [4], offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu’on puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre au rôle de défenseurs de la civilisation européenne.” En bas du manifeste figurent plusieurs prix Nobel ou futurs lauréats : en plus de Fritz Haber, Wilhelm Roentgen (physique, 1901), Emil Fischer (chimie, 1902), Philipp Lenard (physique, 1905), Paul Ehrlich (médecine, 1908), Wilhelm Ostwald (chimie, 1909), Wilhelm Wien (physique, 1911), Richard Willstätter (futur Nobel de chimie 1915), Max Planck (futur Nobel de physique, 1918) et Walther Nernst (futur Nobel de chimie, 1920).

Signalons que quelques savants, dont Einstein qui n’a pas encore de notoriété, signent un contre-manifeste et que le nationalisme est virulent aussi dans les autres pays, par exemple en France, où l’on vient juste d’abattre Jean Jaurès.

L’arme chimique

Dès les premières batailles, les généraux allemands savent que la victoire sur le front occidental sera difficile. Ce qui aurait dû être une promenade pour les troupes du Kaiser, devient en fait une guerre de tranchées, où les soldats s’embourbent. Le chef d’état major, Erich von Falkenhayn, charge donc Walther Nernst d’une recherche sur les gaz irritants et lacrymogènes pour obliger les soldats alliés à quitter leurs positions. Nernst échoue, et Fritz Haber s’offre pour prendre sa suite.

Il s’agit cependant d’une question délicate : deux traités signés à la Haye (en 1899 et en 1907) proscrivaient formellement l’usage des gaz de combat. Le premier texte stipulait que “les puissances signataires s’accordent pour s’abstenir d’utiliser tout projectile dont le seul but est la diffusion de gaz asphyxiant ou délétère”, et le deuxième interdisait l’usage des poisons et des armes toxiques dans la guerre. Les gaz irritants et lacrymogènes faiblement concentrés (donc non mortels) seraient-ils également prohibés? Quoi qu’il en soit, les Français les utilisent les premiers avec un résultat plus que médiocre. L’armée allemande exploitera bientôt ce geste pour justifier ses recherches, qui avaient en réalité été envisagées bien avant l’action française.

Toutefois, les recherches de Haber se révèlent difficiles. En décembre, une explosion dans son laboratoire tue le chimiste Otto Sackur et, le mois suivant, des obus chargés de lacrymogènes se révèlent inefficaces. Falkenhayn prend donc la responsabilité de franchir un cap, d’utiliser des poisons. Pour faciliter le travail de Haber, le kaiser intervient personnellement pour l’élever au grade de capitaine, contre les vœux de la hiérarchie militaire. Bien que ce soit un titre sans commandement, Haber jubile : cette récompense sans précédent pour un savant né juif le remplit de fierté.

Le chlore devient la pièce maîtresse de l’opération car il peut être produit en abondance par l’industrie des colorants. Gaz lourd, il ne s’envole que lentement lorsqu’il est répandu sur le sol, donnant ainsi le temps au vent de l’emporter vers la cible choisie. Falkenhayn comprend vite l’intérêt de cette procédure qui contourne l’interdiction de l’usage de “projectiles”. Y a-t-il quelqu’un d’assez stupide pour ne pas voir qu’un produit versé par terre n’est pas transporté par projectile ?

Haber organise aussitôt une équipe avec Walther Nernst et quelques futurs Nobel, parmi eux James Franck (physique, 1925), Gustave Hertz (physique, 1925) et Otto Hahn (chimie, 1944). Signalons aussi Carl Duisberg, directeur de la puissante Bayer, qui met au service de la cause l’appareil productif de l’entreprise. En revanche, Haber essuie le refus de Max Born et d’Emil Fisher. “Du fond de mon cœur patriotique, je vous souhaite l’échec”, dit ce dernier à Haber en faisant ce pronostic : “Après les Allemands, les autres feront de même.” [5]

Langemarck (près de la ville belge d’Ypres) est choisie pour le premier essai en avril 1915. Sous la surveillance personnelle de Haber, les Allemands enterrent, la nuit, des centaines de fûts, environ 170 tonnes de chlore, sur une ligne de 6 kilomètres : il indique précisément les emplacements pour les enfouir. Pendant plusieurs jours, Haber attend que le vent souffle dans le bon sens. Et à la bonne vitesse. Si elle est trop forte, le poison se disperse sans avoir le temps d’agir ; si elle est trop faible, les assaillants s’exposent au retour possible d’effluves dangereux. L’attaque ne survient donc que le 22 avril, alors que Falkenhayn, impatient, avait déjà retiré une partie de ses troupes, affaiblissant ainsi le potentiel offensif allemand.

Aussitôt ouverts, les fûts dégagent un nuage verdâtre qui dérive sur les troupes françaises, où se trouvent beaucoup d’Algériens. L’effet est terrible : le poison corrode la bouche, les yeux et les bronches. Asphyxiés, les hommes, deux mains à la gorge, sortent des tranchées crachant du sang. D’autres, aveuglés, sautent à petit pas, tombent et agonisent dans la souffrance. Les soldats qui vont au secours des malades sont fauchés par les mitrailleuses. Pas étonnant donc que les fantassins abandonnent leurs positions, ouvrant ainsi une brèche sur le front. Les Allemands avancent alors sur les tranchées désertées : le sort de la guerre peut basculer. Les troupes que Falkenhayn avait retirées font maintenant défaut. De plus, comme des arroseurs arrosés, les Allemands tombent dans leur propre piège : il reste du chlore dans les dépressions du terrain. Ceci les conduit à reporter leur attaque, permettant aux Alliés de s’organiser. Dès le lendemain, ces derniers vont opposer une résistance farouche, et, le 24 avril, les Allemands ouvrent d’autres fûts de chlore, cette fois-ci sur l’armée anglaise, fortement composée de Canadiens. Mais l’effet de surprise est passé. Lorsque la bataille se termine le 27 avril, les Alliés ont déjà repris une partie du terrain perdu. Leurs pertes sont cependant lourdes : 15.000 blessés, 5.000 morts (notons que certains historiens divisent ces chiffres parfois par dix.)

Ce crime de guerre qui va souiller à jamais le nom de Fritz Haber, aura une terrible répercussion chez lui. A la suite d’une violente altercation (où se mêlent également, semble-t-il, des questions de jalousie), sa femme, indignée, se suicide dans la nuit du premier mai avec le pistolet de son mari. Réveillé par la détonation, terrorisé par la scène, son fils de quatorze ans trouve sa mère moribonde dans une flaque de sang. Dès que le jour se lève, Fritz Haber part sur le front de l’est.

En 1917, Haber se marie avec Charlotte Nathan, qui lui donnera deux enfants, dont Ludwig, historien des sciences spécialisé dans l’arme chimique. À l’époque de son mariage, le savant se trouvait à la tête d’une Fondation destinée aux armes nouvelles, c’est-à-dire aux poisons de combat, fonction qu’il remplira consciencieusement jusqu’à la fin de la guerre : il dirigera environ 200 chercheurs. “L’État Major a rencontré en mon père – dira son fils Ludwig – un organisateur énergique, déterminé, et peut-être même sans scrupule.” Haber met au point des engins pour utiliser des gaz encore plus mortifères que le chlore, comme le phosgène et l’ypérite [7]. Il n’oubliera pas non plus de plaider pour l’accroissement de la production d’ammoniac, produit fondamental pour la guerre mais aussi pour ses finances.

Avec le recul, on sait que la guerre chimique n’a pas donné la victoire à l’Allemagne. Fischer avait raison : en peu de temps, les belligérants s’arrosaient mutuellement de gaz vénéneux.

Haber après la guerre

Novembre 1918 : le régime impérial s’écroule et la République est proclamée. Recherché comme criminel de guerre, Haber s’enfuit en Suisse, dont il obtient la nationalité, privilège réservé aux gens fortunés. En novembre 1919, on lui octroie le Nobel attaché à l’année 1918, ce qui provoque un tollé dans le monde. Obligée de s’expliquer, la Commission d’attribution du Nobel assure qu’elle récompense uniquement l’inventeur de la synthèse de l’ammoniac, grâce à laquelle on combat la faim dans le monde. En effet, le procédé Haber-Bosch permet de nourrir aujourd’hui au moins deux milliards d’individus.

Ce débat affecte profondément Haber qui souffre déjà de la défaite de son pays. Dans son esprit, les gaz avaient un but humanitaire car ils visaient à raccourcir la durée de la guerre. De plus, il reprend l’argument par lequel l’ambassadeur américain avait refusé de signer la Convention de la Haye (1899) : une arme chimique qui étouffe quatre cent hommes n’est pas plus inhumaine qu’une torpille qui coule un bateau, chargeant l’eau d’étouffer quatre cent passagers. Avec cet argument cynique, Haber refuse de voir que les gazés ne meurent pas tous, que les survivants traîneront à jamais des souffrances psychologiques et physiques.

Les poursuites contre Haber sont rapidement abandonnées car les puissances coloniales ne souhaitent pas jeter un discrédit excessif sur cette arme. En effet, dès 1919, les Anglais bombardent l’Afghanistan d’ypérite et les Espagnols vont arroser en 1923 le Rif marocain de gaz moutarde, avec la bénédiction des Anglais qui veulent contrer l’influence française en Afrique du Nord. Plus important encore, les connaissances et l’expérience de Haber sont maintenant convoitées partout. Par exemple, au début des années 1920, l’URSS et l’Espagne l’invitent à monter des usines d’armes chimiques dans leurs pays. Ne voulant pas y aller, Haber confie ces missions à Hugo Stoltzenberg, père de Dietrich Stoltzenberg (un biographe de Haber) qui fait cette révélation à partir de documents privés.

Aussitôt qu’il peut, Haber rentre en Allemagne, reprend ses fonctions et transforme son institut en un centre international de recherches important. Il se donne pour but de sauver son pays de l’effondrement économique. Rêve mégalomaniaque ? Non, dit-il. N’a-t-il pas déjà sauvé l’Allemagne auparavant avec la synthèse de l’ammoniac ? Sa nouvelle idée consiste à payer les lourdes réparations de guerre en retirant l’or de la mer. En 1923 notamment il entreprend une campagne d’extraction, mais le projet se révèle économiquement désastreux. [8]

Au niveau de ses recherches, Haber continue à développer après-guerre des poisons chimiques avec l’excuse de combattre les nuisibles des silos, les rongeurs et les insectes. Toutefois, derrière cette façade, son équipe fabrique en secret des armes chimiques. Pour éviter que l’Allemagne ne soit devancée par les autres nations, il met au point le Zyklon B. Peut-il alors se douter que ce composé funeste sera utilisé dans les camps d’extermination de la Seconde Guerre mondiale? Peut-il même imaginer que plusieurs de ses familiers et amis en seront victimes?

Le nazisme

Dans la décennie 1920 la vie de Haber est perturbée par une perte d’argent et par le divorce avec sa deuxième femme. Il ne voit donc pas vraiment la montée du nazisme dans les milieux culturels. S’il la voit, il la minimise.

Pourtant les agressions commencent dès l’automne 1920. Deux Prix Nobel de physique, Philipp Lenard et Johannes Stark s’en prennent à la relativité d’Einstein sous prétexte qu’elle blesse le bon sens. D’ailleurs, ils vont rapidement la dénoncer comme “fraude juive”, accusation qui sera reprise par les hitlériens.

En 1924, l’offensive raciste se rapproche de Haber : son meilleur ami, Richard Willstätter (Nobel de chimie 1915), démissionne avec fracas de son poste. Indigné par les raisons du refus d’un professeur juif par le corps enseignant de l’université de Munich, il quitte pour toujours son laboratoire. Le séjour de Willstätter avait en effet toujours été pénible dans cette université. Le roi Ludwig de Bavière n’avait-il pas admonesté ainsi son ministre en 1915 en signant sa nomination au poste de professeur : “C’est la dernière fois que j’autoriserai le recrutement d’un juif”?

Contrairement à Einstein, Haber ne participe pas au combat contre le national-socialisme montant. Lorsque Hitler arrive au pouvoir en janvier 1933, Einstein est à Pasadena et Haber au Cap Ferrat. Alors qu’Einstein attaque aussitôt le nouveau régime, Haber rejoint tranquillement son poste, prenant le chemin inverse de nombreux intellectuels : plus de 100 savants de haut rang, parmi eux de nombreux prix Nobel, quittent le pays en 1933. Sans précédent dans l’histoire, cette hémorragie intellectuelle ne pouvait qu’affaiblir l’Allemagne. En 1979, Raymond Aron a fait cette remarque à Fritz Stern : “Le XXe siècle aurait pu être celui de l’Allemagne.”. On mesure la performance de ce pays avec ce chiffre : de 1901 à 1932, de la création du Prix Nobel à l’arrivée au pouvoir de Hitler, l’Allemagne avait eu 35 lauréats, la majorité écrasante en physique, chimie et médecine.

Au-delà des hommes de science, la fuite des cerveaux atteint aussi les milieux littéraires et artistiques, comme le dramaturge Bertolt Brecht qui cherche d’abord refuge au Danemark et, ensuite, en Finlande, les cinéastes Fritz Lang, Max Ophuls en France, etc. Ces lieux d’exil sont toutefois atypiques, les transfuges choisissant pour la plupart de traverser l’Atlantique dès le début de la fuite. Le directeur de l’Institute of Fine Arts (New York), n’a-t-il pas déclaré : “Hitler est mon meilleur ami, il secoue l’arbre, je recueille les pommes” ?

La fin

Peu après l’incendie du Reichstag (25 février 1933), Hitler déclenche une féroce répression sur les communistes, puis sur les démocrates, les socialistes, les syndicalistes, les homosexuels et les groupes ethniques ou religieux comme les tziganes et les juifs. Un décret visant à arianiser l’administration exige la démission des juifs. Il prévoit cependant une exception pour les vétérans de guerre, catégorie où se trouvent Fritz Haber et James Franck : ils peuvent rester à leur poste, mais doivent démettre leurs subordonnés juifs, baptisés ou pas.

Estimant qu’il ne pourrait jamais se regarder dans une glace s’il acceptait une telle ignominie, James Franck démissionne immédiatement. En avril, il écrit à Haber “qu’il n’acceptera jamais cette miette de charité que le gouvernement offre aux vétérans de guerre de race juive”. Faisant allusion aux atermoiements de Haber, il ajoute : “Je respecte et je comprends la position de ceux qui veulent rester à leurs postes aujourd’hui, mais il faut aussi qu’il y ait des personnes comme moi.” Ébranlé, Haber présente aussi sa démission à compter…du premier octobre. Il se dirige vers Cambridge mais, ne supportant pas le climat anglais, il part vers Bâle, où il décède en janvier 1934.

Quel sentiment doit-on avoir à l’égard de Fritz Haber ? Admiration pour le savant ou mépris pour l’homme sans scrupules ? A partir de son exemple, il faudrait éviter de condamner une science, la chimie, ou d’accabler les prix Nobel de la discipline, parmi lesquels on trouve la remarquable Marie Curie. Or, Fritz Haber est un cas à part. Non seulement il a échoué dans sa volonté de lier intégration et patriotisme, mais il illustre parfaitement le paradoxe de la science : toute recherche peut être à la fois source de progrès ou de malheur. Le même homme qui a inventé la synthèse de l’ammoniac a utilisé ses connaissances pour produire des gaz de combat. Qu’y a-t-il de mieux pour finir ce texte sinon ces mots de Rabelais : «science sans conscience n’est que ruine de l’âme.»

Notes

[1] “Guano”, mot d’origine quechua, signifie “fiente d’oiseau”. Accumulé en grande quantité sur les côtes du Pérou et du nord du Chili, ce produit est constitué essentiellement de sels ammoniacaux, d’acide urique, d’oxalate de calcium, etc. Les Incas l’auraient, paraît-il, déjà utilisé en agriculture.

[2]Le salpêtre du Chili est le nitrate de sodium.

[3]Le catalyseur était le fer en poudre mélangé à des petites quantités d’oxydes d’aluminium, de calcium et de potassium.

[4] Il s’agit d’une allusion aux soldats recrutés par la France et l’Angleterre dans leurs colonies.

[5] En réalité, Fischer finira par collaborer à une fondation dirigée par Haber. A la fin de la guerre, il se suicidera, chagriné par la perte de ses fils au front, mais aussi, probablement, par sa participation à l’effort de guerre chimique.

[6] Hermann, le fils de Clara et de Fritz Haber restera traumatisé. En 1947, il se suicidera aussi aux Etats-Unis, acte imité plus tard par sa propre fille.

[7] L’ypérite ou “gaz moutarde” a pour formule ClCH2CH2SCH2CH2Cl. D’abord utilisé en 1917 à Ypres (d’où son nom), ce gaz extrêmement toxique aurait été synthétisé pour la première fois en 1860 (certains parlent de 1822). Pour se protéger, les soldats doivent non seulement porter des masques mais aussi des vêtements imperméables, ce qui gêne leurs mouvements. Utilisé par les deux belligérants, il est l’un des plus importants gaz de combat de la Première Guerre mondiale. Un certain Adolf Hitler a laissé le récit d’une attaque à l’ypérite en 1918 (alors qu’il était caporal) qui lui a probablement fait perdre la vue pendant plusieurs jours.

[8] Ces recherches s’échelonnent de 1921 à 1927. Haber tablait sur environ 6 mg d’or par tonne d’eau de mer. Il n’en a trouvé que 0,004 mg, c’est-à-dire moins d’un millième de ce qu’il espérait.

Bibliographie très sommaire:

GORAN Morris, The Story of Fritz Haber, University of Oklahoma Press, 1967.

LEPICK Olivier, La grande guerre chimique : 1914-1918, Presses Universitaires de France, Paris, 1998.

Nobel Lectures, Chemistry 1901-1921, Elsevier Publishing Company, Amsterdam, 1966 (disponible sur Internet: http://nobelprize.org/chemistry/laureates/1918/haber-bio.html.

PERUTZ Max “ Le Cabinet du Dr. Fritz Haber ”, La Recherche n° 297, décembre 1997.

STERN Fritz, Einstein’s German World, Allen Lane, The Penguin Press, London, 2000.

STOLTZENBERG Dietrich, Fritz Haber: Chemist, Nobel Laureate, German, Jew : A Biography, Heritage Press, 2004.

Voir aussi:

Fritz Haber: Jewish chemist whose work led to Zyklon B

Chris Bowlby

BBC Radio 4

11 April 2011

It has been claimed that as many as two out of five humans on the planet today owe their existence to the discoveries made by one brilliant German chemist.

Yet this is the same chemist denounced by young German students today as a "murderer".

No-one personifies better than Fritz Haber the debate over science’s capacity for good and evil.

And there is more to his dramatic life even than this. For Haber personifies too the tragedy of a Jew desperate to be a patriotic German, whose life was destroyed after the Nazis came to power.

And in the cruellest of all the ironies, his work was developed under the Nazis to create the gas used to murder millions in the Holocaust – including his relatives.

Fritz Haber was born in 1868 in Breslau, in what is now Poland.

As a young man he was bursting with ambition. "We only want one limit, the limit of our own ability," he wrote.

He went to study chemistry in Berlin – the ideal formula, he hoped, for transforming a provincial Jewish boy into a successful German.

Historian Fritz Stern, whose parents were close friends of Haber, says he was "ambitious but also vulnerable".

It was an exhilarating time, as Germany, newly unified under the Kaiser, powered ahead with scientific research at the forefront.

But anti-Semitism also grew as the century drew to a close, which preyed on Haber’s mind despite his decision to convert to Christianity.

‘Bread from air’

The breakthrough that made his name answered one of the great challenges of the time – feeding growing populations.

Crops needed better supplies of nitrogen to produce more food. Previously this had been supplied in a limited and laborious way by ships full of bird droppings or nitrates mined in South America.

But in 1909 Haber found a way of synthesising ammonia for fertiliser from nitrogen and hydrogen.

Working with Carl Bosch, an engineer from the chemical company BASF, the Haber-Bosch process was born, making it possible to create huge amounts of fertiliser.

It seemed miraculous, described as creating "bread from air".

The fertiliser went on to be used on a large scale, bringing about a huge increase in crop yields, and practically banishing the fear of famine in large parts of the world.

One observer describes it as "the most important technological invention of the 20th Century".

Poison gas

But the process was also highly useful for the military in making explosives.

And when World War I broke out soon afterwards, Haber – now working for the Kaiser’s research institute in Berlin – was desperate to prove his patriotism.

He began experimenting with chlorine gas which, he said, would shorten the war.

The first attack using his methods was at Ypres in 1915. Haber was promoted to captain in the German army – but on the night he celebrated promotion in his villa in Berlin, his wife committed suicide.

Clara Immerwahr, a trained chemist, had become increasingly frustrated with her life at home looking after their son, and with the military direction of her husband’s research.

Haber rushed back to the front, apparently unmoved. But in a letter soon afterwards he wrote: "I hear in my heart the words that the poor woman once said… I see her head emerging from between orders and telegrams, and I suffer."

By the end of the war he had re-married, but his reputation was as uncertain as ever. Awarded the Nobel Prize for his work on ammonia, he also feared arrest as a war criminal for his poison gas research.

In the new Germany of the Weimar Republic, Haber continued to strive patriotically, with characteristic self-confidence.

The country faced huge reparations payments. Haber claimed he could extract gold from seawater to pay off the debts – but this time there was no miraculous breakthrough.

‘Jews not allowed’

By the early 1930s he could see vicious anti-Semitism spreading around him, and his claim to be a German patriot was no protection.

"In early 1933", his daughter Eva told me, "he went to his institute. There was the porter, who said: ‘The Jew Haber is not allowed in here.’"

Haber resigned, devastated, went briefly into exile, and died of a heart attack in 1934.

Despite the significance of his discoveries he remains much less well known than his friend and colleague Albert Einstein – perhaps because his reputation is so disputed.

It was not just the poison gas. There was one other area of research in the 1920s in which Haber and his colleagues were successful: developing pesticide gases.

Of Haber’s legacies, this was the bitterest. For this research was later developed into the Zyklon process, used by the Nazis to murder millions in their death camps, including his own extended family.

His godson, historian Fritz Stern, says we must remember Haber "in all his complexity". He was a man of "scientific greatness, deeply cultivated".

But in an "excess of patriotism" he invented gas warfare, which "has come to define… the unspeakable horror of the First World War".

And as for his tortured relationship with Germany, Einstein concluded: "Haber’s life was the tragedy of the German Jew – the tragedy of unrequited love."

You can hear Chris Bowlby’s The Chemist of Life and Death on BBC Radio 4 on Tuesday 12 April at 2100 BST and again on Wednesday 13 April at 1630. You can also listen on the iPlayer.


Journée de Jérusalem/46e: Au nom du mensonge (Enderlin and the irresistible ascension of anti-jewish ideology)

8 mai, 2013
http://i2.cdn.turner.com/cnn/2009/images/05/22/young.isr.jeru.day.jpgSi Israël est un occupant dans son pays, le christianisme, qui tire sa légitimité de l’histoire d’Israël, l’est aussi comme le serait tout autre État infidèle. Bat Ye’or
C’était une cité fortement convoitée par les ennemis de la foi et c’est pourquoi, par une sorte de syndrome mimétique, elle devint chère également au cœur des Musulmans. Emmanuel Sivan
Le dôme célèbre aussi l’Islam triomphant, au centre d’une ville majoritairement chrétienne et à forte communauté juive. Le dôme aurait ainsi mis en valeur la victoire de l’Islam, complétant la révélation des deux autres religions monothéistes, et aurait permis à l’état nouveau de rivaliser en magnificence avec les grands sanctuaires chrétiens de Jérusalem et de Syrie. Plusieurs arguments appuient cette interprétation : la taille du dôme, sa position théâtrale dans la ville et son ancien revêtement brillant, de céramiques à fond d’or prouvent qu’il était fait pour être vu de loin. De plus, son plan centré, donne l’impression que le monument irradie dans toutes les directions, concourant également à un effet scénique. (…) Le choix du lieu lui-même est extrêmement symbolique : lieu sacré juif, où restent encore des ruines des temples hérodiens, laissé à l’abandon par les chrétiens pour marquer leur triomphe sur cette religion, il est à nouveau utilisé sous l’Islam, marquant alors la victoire sur les Chrétiens et, éventuellement, une continuité avec le judaïsme. (…)  Enfin, l’historien Al-Maqdisi, au Xe siècle, écrit que le dôme a été réalisé dans la but de dépasser le Saint-Sépulcre, d’où un plan similaire, mais magnifié. De cette analyse on a pu conclure que le dôme du Rocher peut être considéré comme un message de l’Islam et des Umayyades en direction des chrétiens, des Juifs, mais également des musulmans récemment convertis (attirés par les déploiements de luxe des églises chrétiennes) pour marquer le triomphe de l’Islam. Wikipedia
Jérusalem apparaît 669 fois et Sion (qui signifie habituellement Jérusalem, et parfois la terre d’Israël) 154 fois dans la Bible juive, soit 823 fois au total. La Bible chrétienne mentionne Jérusalem 154 fois et Sion 7 fois. En revanche, comme le relève le chroniqueur Moshe Kohn, Jérusalem et Sion apparaissent aussi fréquemment dans le Coran «que dans la Bhagavad Gita hindoue, le Tao te King taoïste, le Dhammapada bouddhiste et le Zend Avesta de Zarathoustra» – c’est-à-dire tout simplement pas.  Daniel Pipes
Il n’y a pas de preuve tangible qu’il y ait la moindre trace ou le moindre vestige juif que ce soit dans la vieille ville de Jérusalem ou dans le voisinage immédiat. Communiqué du ministère palestinien de l’Information (10 décembre 1997)
Le mur d’Al-Buraq [Mur des Lamentations] et sa place sont une propriété religieuse musulmane…[Il fait] partie de la mosquée Al Aqsa. Les Juifs n’ont aucun lien avec cet endroit. Mufti de Jérusalem (nommé par Yasser Arafat, Al Ayyam [journal de l'Autorité palestinienne], 22 novembre 1997)
Le mur d’Al-Buraq est une propriété musulmane et fait partie de la mosquée Al Aqsa. Hassan Tahboob (Ministre des Affaires religieuses de Yasser Arafat, dans interview accordée à l’agence de presse, IMRA, le 22 novembre 1997)
Ce n’est pas du tout le mur des Lamentations, mais un sanctuaire musulman. Yasser Arafat (Maariv, 11 octobre 1996)
Tous les événements liés au roi Saul, au roi David et au roi Rehoboam se sont déroulés au Yémen, et aucun vestige hébreu n’a été trouvé en Israël pour la bonne et simple raison qu’ils n’y ont jamais vécu. Jarid al-Kidwa (historien arabe, au cours d’un programme éducatif de l’OLP, juin 1997, cité dans Haaretz le 6 juillet 1997)
Jérusalem n’est pas une ville juive, en dépit du mythe biblique qui a été semé dans certains esprits…Il n’y a pas d’évidence tangible de l’existence juive d’un soi-disant « Temple du mont Era »…on doute de l’emplacement du mont du Temple…il se peut qu’il ait été situé à Jéricho ou ailleurs. Walid Awad (directeur des publications pour l’étranger du ministère de l’Information de l’OLP, interviewé par l’agence de presse IMRA, le 25 décembre 1996)
Abraham n’était pas juif, pas plus que c’était un Hébreu, mais il était tout simplement irakien. Les Juifs n’ont aucun droit de prétendre disposer d’une synagogue dans la tombe des patriarches à Hébron, lieu où est inhumé Abraham. Le bâtiment tout entier devrait être une mosquée. Yasser Arafat (Jerusalem Report, 26 décembre 1996)
[La Shoa] est un mensonge des Sionistes concernant de soi-disant massacres perpétrés contre les Juifs. Al Hayat Al Jadeeda ( journal de l’Autorité palestinienne, 3 septembre 1997)
[Notre but est] d’éliminer l’Etat d’Israël et d’établir un Etat qui soit entièrement palestinien. Yasser Arafat (session privée avec des diplomates arabes en Europe, 30 janvier 1996)
La lutte contre l’ennemi sioniste n’est pas une question de frontières, mais touche à l’existence même de l’entité sioniste. Bassam-abou-Sharif (porte-parole de l’OLP, Kuwait News Agency – Agence de presse koweïtienne, 31 mai 1996)
A document found in the Cairo Geniza describes the way in which Umar I brought a group of Jews to the site of the Temple in order to clean it. The Jewish elders were asked to identify the stone known as the Foundation Stone. When it was found and identified, Umar ordered « a sanctuary to be built and a dome to be erected over the stone and overlaid with gold. » As a reward, Umar permitted the Jews to return to Jerusalem and establish the Jewish Quarter. Reuven Hammer
Les colons ont gagné. (…) L’avenir d’Israel, de sa démocratie, du sionisme libéral et de la paix dépendra de la manière dont le judaisme saura résister à l’eschatologie. Charles Enderlin
Selon la sociologue, Tamar Herman, l’immense majorité du public israélien n’acceptera certainement pas une souveraineté musulmane palestinienne sur l’ensemble de ce qui est le troisième lieu saint de l’Islam. Tout au plus, une partie des Juifs israéliens séculiers pourraient accepter un partage du mont. Les sionistes religieux et aussi certains ultra-orthodoxes s’opposent à toute concession sur ce lieu saint juif et, au contraire, réclament le droit d’y prier. C’est la victoire du fondamentalisme messianique telle que je la décris dans mon livre " Au nom du Temple. Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif. 1967-2013." Charles Enderlin
Les Israéliens et leurs chefs politiques, de droite comme de gauche, ont été incapables, depuis la guerre des Six-Jours, en 1967, de répondre à l’alternative existentielle suivante : Israël est-il le pays des juifs – visant à la libération nationale d’un peuple jadis opprimé, et dans ce contexte qu’importe de contrôler tout ou partie seulement de la Terre biblique ? Ou Israël est-il le pays juif (et non pas des juifs) répondant à une exigence divine et messianique : contrôler et prendre possession à tout jamais de chaque centimètre carré de la "terre juive", au risque de déclarer une guerre perpétuelle avec les Palestiniens et de susciter des troubles civils au sein même de la société israélienne ? (…) Le livre de Charles Enderlin est… effrayant. Parce qu’il raconte sans détour ni afféterie comment et à quel point les messianistes juifs n’ont cessé de dévorer l’Israël laïc, imposant à la droite comme à la gauche leur idéologie (radicalement antidémocratique), leurs méthodes (musclées, parfois fascisantes, souvent violentes) et leurs certitudes idéologiques (ce sont eux les "bons" juifs, tout contradicteur n’étant qu’un traître méritant châtiment). La conclusion d’Enderlin est terrifiante : le rouleau compresseur messianiste ne cesse d’avancer sur Israël dans une irrésistible progression, provoquant une tout aussi irrésistible régression. Puisse-t-il se tromper.  Maurice Szafran (Marianne)
Attention: une idéologie peut en cacher une autre !
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En ce 46e anniversaire de la réunification de Jérusalem
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Qui avait mis fin à 19 ans, sous autorité jordanienne et entre profanations de synagogues et désécrations de cimetières, d’interdiction de présence juive dans la vieille ville comme dans les lieux saints du judaïsme …

Alors que, pour cause d’occupation depuis treize siècles par les mosquées-coucou des disciples de Mahomet, les juifs ne peuvent toujours prier sur l’esplanade de leur ancien temple

Pendant que, fidèle à elle-même, la Patrie autoproclamée des droits de l’homme exprime ses réserves sur les seuls raids israéliens contre les transferts de missiles syriens au Hezbollah …

Comment ne pas voir l’incroyable aveuglement de nos belles âmes …

Pour qui, à l’instar du tristement célèbre faussaire de France 2 Charles Enderlin et face au contre-sionisme mimétique des Palestiniens en particulier et des musulmans en général …

La "juste solution" du conflit proche-oriental ne saurait passer que par le renoncement d’Israël à sa capitale historique et à son premier lieu saint?

Le dernier livre de Charles Enderlin

Victor Perez

 21 avril 2013

Si l’on avait le moindre doute quant au refus israélien d’une ‘’juste solution’’ pour le conflit proche-oriental, grâce aux bons soins du ‘’professionnel’’ (avec guillemets) Charles Enderlin, le public en est informé. Il suffit de lire le tout début des articles publicisant son dernier livre, voire seulement leurs titres, pour connaître le nom du coupable, du fauteur de paix. Des papiers, favorables au livre, repris, évidemment, par les alliés idéologiques de celui-ci tel Palestine Solidarité qui se targue d’être un « Site d’information sur la Palestine, le Moyen-Orient… » (Sic).

Ne dit-on pas qui se ressemble s’assemble?

Un livre dans lequel, assure le JDD, « Défilent (…) des portraits de rabbins enflammés, de colons armés, de dirigeants politiques pris au piège et, en creux, les contours d’une population israélienne otage de ses extrémismes ».

Un livre qui garantit que depuis la guerre des six jours de 1967 « la mouvance des colons est devenue une force dominante dans la société israélienne, avec un discours théologique eschatologique » dixit le ‘’journaliste’’ (avec guillemets) de France 2.

Dominante ? Sur quoi s’appuie l’auteur pour affirmer cette ‘’vérité’’ sinon sur sa seule doctrine voyant en l’Israélien le fauteur de paix ? Doctrine que l’on aperçoit déjà sur la quatrième de couverture de son livre intitulé « Au nom du Temple » et qui installe l’israélien comme « colon » du lieu le plus saint du Judaïsme.

La présentation de l’éditeur, faite bien sûr avec l’accord de l’auteur, assure que « Plongeant ses sources dans la haute antiquité biblique, le fondamentalisme messianique juif a pris son essor en juin 1967, après la conquête de la Cisjordanie et, surtout, du Haram Al-Sharif, le troisième lieu saint de l’Islam – là où se trouvent aussi les ruines du Temple d’Hérode, là où le patriarche Abraham avait prétendu sacrifier son fils Isaac ».

Si le lecteur avait, jusqu’à ce jour, le moindre doute quant à la ‘’sainteté’’ de l’esplanade des mosquées il est levé par ce ton catégorique. Une sainteté obtenue par la montée au ciel de Mahomet à partir de mosquées… qui, cependant, n’existaient pas encore à la mort de celui-ci.

Quelque peu gênant, non ? Mais de cela il n’en sera pas fait mention dans le livre.

Quant à Abraham…si le lieu du sacrifice est ‘’supposé’’, alors chacun se demandera à quand l’affirmation que c’est Ismaël et non Isaac qui était l’enfant chéri du patriarche prêt à être sacrifié pour l’amour de D… ?

Si ce petit détail est symptomatique, les interviews de Charles Enderlin sont parlantes.

Dans un entretien diffusé sur les ondes de France info, celui-ci affirme : « Le conflit entre Israéliens et Palestiniens était territorial. Il est en train de devenir religieux ».

Ce qui est comique lorsque l’on sait que le Hamas et le Hezbollah, mouvements religieux, ou encore, pour ne parler que de ceux-là, l’Iran théocratie musulmane participent, depuis des décennies, à toutes les tentatives d’éradication de l’Etat d’Israël. Des participations prouvées qui n’ont nullement donné envie d’écrire un livre à l’envoyé permanent à Jérusalem afin de dénoncer les ‘’imams enflammés, les criminels de guerre et contre l’humanité ‘’palestiniens’’ ou autres, les dirigeants politiques pris au piège et, en creux, les contours d’une population palestinienne otage de ses extrémismes’’.

Cette dénonciation, il est vrai ne paye pas financièrement, voire peut être dangereuse pour la santé !

Autre affirmation d’Enderlin :

« Aujourd’hui, avec 350 000 Israéliens dans les colonies de Cisjordanie, la création d’un Etat palestinien indépendant sur ce territoire paraît quasiment impossible ». Sans oublier les « 200.000 Israéliens installés dans des colonies urbaines à Jérusalem-Est ».

A n’en pas douter, l’auteur veut vendre son bouquin et empocher de juteuses royalties ! Tout autre journaliste, cogitant quelque peu aurait annoncé l’exigence israélienne. A savoir que tout accord de paix comprendra l’annexion définitive des « colonies urbaines » de Jérusalem ainsi que celles des blocs d’implantations situées près de la future frontière.

Ce qui réduira considérablement le nombre de « colons » présents sur le territoire de la future « Palestine » à quelques dizaines de milliers et qui, si une véritable paix s’instaure, pourront devenir binationaux. Ce qui laisse totalement ouvertes les chances de paix satisfaisant les deux peuples, mais pas certains dirigeants rêvant d’un ‘’droit de retour’’ de « réfugiés » au sein même de l’Etat d’Israël afin, par la démographie, le transformer en un énième pays musulman.

De cela, non plus, le livre n’entretiendra pas son lecteur !

Ni, sans doute, sur les plans de paix proposés, malgré la ‘’dominance’’ de la mouvance des « colons » depuis 1967, par Ehud Barak en l’an 2000, ou encore par Ehud Olmert en 2008. Il y a seulement cinq ans ! Deux plans refusés par l’Autorité palestinienne car n’intégrant pas le retour de centaines de milliers de soi-disant « réfugiés » au sein de l’état juif ni la propriété totale et exclusive de la veille ville de Jérusalem.

Mieux ! Ce pamphlet accusateur ne rappellera sans doute pas qu’en 2009 Benjamin Netanyahou, alors tout juste devenu Premier ministre, a accepté le principe d’un état ‘’palestinien’’ suivi, en 2010, d’un moratoire de dix mois des constructions dans les implantations de la Judée et la Samarie.

Deux gestes forts de la part d’un politique sensé être un ‘’ auxiliaire de cette mouvance extrémiste’’ dominant la société israélienne ! Un ‘’complice’’ soutenu dans ses efforts, jusqu’à ce jour, par une très large majorité de celle-ci qui est prête à la solution de deux états pour deux peuples mais non pas à une capitulation aux oukases des amis d’Enderlin.

A n’en pas douter, suite à ces faits tangibles, factuels, nul ne pourra soutenir, sans se fourvoyer, la thèse que la « mouvance des colons » domine la société israélienne et empêche la paix d’advenir! Ni que l’idéologie fétide de gauche, systématiquement anti-israélienne, ne mène pas la ‘’réflexion’’ (avec guillemets) de Charles Enderlin.

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Charles Enderlin dément sur Amazon.fr avec véhémence n’avoir jamais été officier dans l’armée israélienne. Serait-ce une tare pour lui qui se targue d’avoir défendu son pays à maintes reprises ?

Voir aussi:

Les choix de France Info

Charles Enderlin : "En Israël, la droite religieuse gagne du terrain"

le Mardi 9 Avril 2013

En Israël, le paysage politique se transforme, sous l’influence de la religion. La référence biblique devient majeure dans le débat public. Elle influence le développement des colonies. Le journaliste Charles Enderlin a enquêté.

Charles Enderlin : enquête sur la droite religieuse en Israël

Charles Enderlin publie Au nom du Temple (Seuil). Selon lui, aucun doute: "Le conflit entre Israéliens et Palestiniens était territorial. Il est en train de devenir religieux". Le journaliste analyse l’essor du messianisme juif, ce mouvement qui entend faire reposer la politique israélienne sur des fondements bibliques. Ce sionisme religieux existe depuis longtemps, mais il connaît un vif succès depuis quelques années.

De plus en plus d’Israéliens rêvent de reconstruire le Temple, détruit en 70 après JC, à l’emplacement du troisième lieu saint de l’Islam, l’esplanade des mosquées. Ils en font un symbole. Mais leur but est plus large, selon Charles Enderlin : "Occuper la terre d’Israël, créer des colonies, s’y installer le plus possible. Aujourd’hui, avec 350 000 Israéliens dans les colonies de Cisjordanie, la création d’un Etat palestinien indépendant sur ce territoire paraît quasiment impossible".

Charles Enderlin observe une montée en puissance de cette tendance à la fois religieuse et politique. Le messianisme imprègne de plus en plus la société israélienne, initialement libérale : "Des études sociologiques montrent que 51% des Israéliens juifs pensent que le messie va arriver. Le grand débat politique, c’est : l’Etat doit-il être d’abord juif et ensuite démocratique ou bien démocratique et juif ?"

Voir également:

Livres

Engrenage de la non-paix au proche-orient

Critique: Victoire militaire d’Israël, la guerre des Six Jours marque aussi le début de la débâcle du sionisme laïc et socialiste.

Annettte Lévy-Willard

Libération

12 avril 2013

On le savait mais le livre de Charles Enderlin le rappelle avec force : le tournant dans l’histoire d’Israël a bien été cette année 1967, où l’Etat hébreu a gagné la guerre des Six Jours. Victoire militaire, victoire indispensable à la survie d’Israël, menacé de destruction par l’attaque des pays arabes voisins. Et, paradoxe, cette guerre gagnée va se transformer en défaite politique du sionisme laïc et socialiste des origines. Cette année-là, et au nom d’un «droit divin», la religion et l’occupation des territoires du «Grand Israël» vont peu à peu envahir – polluer – la vie politique israélienne.

En ce mois de juin 1967 donc, les soldats de Tsahal repoussent l’armée jordanienne, pénètrent dans la Vieille Ville de Jérusalem et pleurent en découvrant le vestige du Temple des Hébreux, détruit par Titus dix-neuf siècles plus tôt, le mur des Lamentations (ou mur occidental du Temple), où sont construits des lieux sacrés de l’autre monothéisme, la mosquée Al-Aqsa et le Dôme du Rocher. Les rabbins se précipitent pour récupérer le Mont du Temple, ce symbole de la «rédemption d’Israël».

A la tête des troupes israéliennes, le général et ministre de la Défense Moshe Dayan, est le héros de la guerre, et un laïc convaincu. Tout comme Theodor Herzl, l’inventeur du sionisme au XIXe siècle, pour qui «l’Etat des Juifs» n’est pas un Etat religieux : «Nous ne permettrons pas aux velléités théocratiques de nos chefs religieux d’émerger.» Laïc comme les premiers chefs de l’Etat hébreu, David Ben Gourion et Golda Meir. Ce jour-là, Dayan a le bon réflexe : il ordonne qu’on retire le drapeau israélien planté sur le Dôme du Rocher. «Nous ne sommes pas venus pour conquérir les lieux saints des autres ou restreindre leurs droits religieux, mais pour assurer l’intégrité de la ville et y vivre avec d’autres dans la fraternité», déclare-t-il à la radio israélienne.

Le lendemain, les soldats prennent la ville palestinienne de Hébron où seraient enterrés les patriarches de la Bible. Même ferveur messianique des religieux et même intervention ferme de Dayan : «C’est une mosquée depuis mille trois cents ans, les Juifs doivent se contenter de la visiter et de prier devant les tombes.» Le rabbin aumônier des armées refuse d’obéir : «Il n’y a pas ici de terre arabe, dit-il. C’est un héritage divin.»

Avec l’occupation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie, de Gaza et du Golan, les organisations et partis annexionnistes et religieux font irruption sur la scène politique. Et ne cesseront de progresser. Ceux qui veulent garder le «Grand Israël» et construire un Etat religieux s’opposent aux Israéliens laïcs et modernes, qui reconnaissent la nécessité d’un Etat palestinien. Une bataille «Juifs contre Israéliens», disent les extrémistes religieux.

Le journaliste Charles Enderlin, correspondant à Jérusalem de France 2, a écrit de nombreux livres d’analyse politique sur la question de la paix au Proche-Orient. Dans Au nom du Temple, il retrace l’engrenage désespérant de la non-paix : la progression de la religion, les reculades des Premiers ministres, la colonisation… Avec près de 500 000 colons de l’autre côté de la ligne de 1967, la situation est-elle irréversible ? Ou Israël et le judaïsme résisteront-ils à l’appel du messianisme ?

Au nom du temple. Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif (1967-2013) de Charles Enderlin Seuil, 381 pp, 20 €.

Voir encore:

Au nom de la raison

François Clemenceau

Le Journal du Dimanche

14 avril 2013

Au nom du Temple, de Charles Enderlin, Seuil, 375 p., 20 euros.

C’est de nouveau un livre de mise en garde que vient de signer Charles Enderlin. Trois décennies de reportages pour France 2 à Jérusalem, d’enquêtes et de réflexions. En 2002, son Rêve brisé, deux ans après l’échec retentissant des accords de Camp David entre Ehoud Barak et Yasser Arafat, avait envoyé un premier message : la responsabilité du naufrage de la négociation n’était pas due uniquement au recul d’Arafat mais aussi à la partie israélienne qui n’était pas prête à la paix.

En 2006, dans Les Années perdues, son récit de la deuxième Intifada illustrait la volonté d’Ariel Sharon d’enfoncer le clou, de casser ce qui restait de l’Autorité palestinienne. Mais le fond de l’affaire est, selon lui, ailleurs. Dans la montée inexorable de l’extrême droite religieuse en Israël et sa volonté de moins en moins cachée de reprendre le mont du Temple. Pour démontrer sa thèse d’un messianisme continuel, Enderlin reprend l’histoire presque de zéro dans Au nom du Temple. Depuis 1967 et la guerre des Six-Jours, il raconte, documents à l’appui, comment l’alliance des colons et des religieux nationalistes a puissamment fait pression sur les gouvernements successifs de l’État hébreu pour annexer toujours davantage de terres arabes dans le seul but de reconquérir Jérusalem, tout Jérusalem, y compris ce Haram Al-Sharif, esplanade des mosquées qui domine le Mur des lamentations.

Défilent dans ces pages des portraits de rabbins enflammés, de colons armés, de dirigeants politiques pris au piège et, en creux, les contours d’une population israélienne otage de ses extrémismes. Dans cette chronologie, l’assassinat d’Yitzhak Rabin en novembre 1995 se lit d’un regard plus instruit. Depuis la percée aux élections de janvier du parti du Foyer juif, son leader Naftali Bennett est devenu un poids lourd du cabinet Netanyahou, lequel a toujours pensé et affirmé que "la Bible est le cadastre d’Israël". De quoi s’interroger sur les chances du secrétaire d’État américain John Kerry de remettre le processus de paix sur les rails.

Voir de même:

"Au nom du Temple Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif, 1967-2013"

Affaires stratégiques

3 mai 2013

Charles Enderlin, correspondant permanent de France 2 à Jérusalem dépuis 1981, répond aux questions de Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, à l’occasion de la parution de son ouvrage « Au nom du Temple Israël et l’irrésistible ascension du messianisme juif, 1967-2013 » (Editions du Seuil, 2013).

Le titre de votre ouvrage signifie-t-il que pour vous les sionistes religieux et Jabotinsky, qui voulaient ériger un mur d’acier envers la population arabe ont gagné ?

Les faits sont là : depuis 1967, la guerre de Six jours et la conquête des territoires occupés, la droite nationaliste et le mouvement fondamentaliste messianique ont réussi à installer 360 000 colons en Cisjordanie avec un taux de croissance de 5%. Il est impossible d’en évacuer la plus grande partie. Souvenez-vous, il avait fallu 13000 militaires et policiers pour déménager les colons de Gaza. Or, aujourd’hui, rien que dans une colonie comme Beit El, près de Ramallah, on compte 8000 habitants… et il y a plus d’une centaine de colonies de ce genre au cœur de la Cisjordanie. Cela, sans parler des blocs urbains proches de la ligne verte. Il faut rappeler qu’actuellement plus de 40% des officiers d’infanterie sont des sionistes religieux dont un pourcentage important habite des colonies, certaines même « sauvages » non autorisées par le gouvernement israélien. Obéiront-ils à l’ordre d’évacuer leurs proches ?

Ce n’est pas tout, le problème qui a fait capoter les négociations de Camp David, en juillet 2000, est toujours là ! Jérusalem-Est, la vieille ville et le Haram Al Sharif, les saintes mosquées où se trouve aussi le mont du Temple, le lieu saint juif. Les Musulmans refusent d’accorder une forme quelconque de souveraineté à Israël et au Judaïsme dans ce qui est le troisième lieu saint de l’Islam… A Camp David, Ehoud Barak avait déclaré que c’était la pierre de fondation du sionisme et qu’aucun chef de gouvernement israélien ne saurait y renoncer. Selon tous les sondages, c’est également le point de vue de l’immense majorité des Israéliens. A priori, le sionisme religieux et Jabotinsky ont gagné. La solution à deux Etats a probablement vécu.

Vous estimez en citant Zeev Sternhell que la défaite de la gauche israélienne remonte au fait que Rabin n’a pas osé évacuer la colonie d’Hébron après le massacre de Goldstein qui a tué 29 Palestiniens et blessé 125, le 25 février 1994.

Yitzhak Rabin craignait un affrontement sanglant avec les colons qui menaçaient de s’opposer physiquement à l’évacuation de la colonie extrémiste située au cœur de Hébron. Il s’agissait de quelques dizaines de fidèles du rabbin raciste Meir Kahana, une mouvance à laquelle appartenait Godstein. Leur évacuation devait constituer un message important aux Palestiniens, au moment où, selon le Shin Beth, le Hamas préparait des attentats suicides en représailles au massacre du caveau des Patriarches. Selon le professeur Zeev Sternhell, « Si Israël avait évacué Hébron après le meurtre de Goldstein, les choses auraient tourné d’une autre manière. La droite aurait compris qu’elle avait en face d’elle une gauche capable de résister, alors qu’elle pensait toujours être intellectuellement, moralement, idéologiquement, beaucoup plus forte que la gauche. Quand Rabin a cédé face aux gens d’Hébron, il a apporté la preuve qu’ils avaient raison. Ce fut là le grand malheur de l’époque ».

L’année suivante, Shimon Pérès, a décidé de limiter les travaux de la commission d’enquête judiciaire sur les circonstances de l’assassinat de Rabin. Elle ne devait pas s’intéresser aux rabbins qui avaient, religieusement, condamné à mort le Premier ministre, pas à l’incitation à la violence de la droite… Pérès espérait ainsi obtenir le soutien de la droite religieuse modérée et conférer ainsi une certaine légitimité au processus d’Oslo. On connaît le résultat !

Politiquement, où en est le fondamentalisme messianique que vous décrivez ?

Ses représentants – du parti « La maison juive » – occupent des postes clés au gouvernement et à la Knesset. Naftali Bennet, le ministre de l’Economie et de l’Industrie, est un ancien président du conseil des colonies de même que Nissan Slomiansky qui dirige la commission parlementaire des finances. Ouri Ariel, colon, un des fondateurs du mouvement Goush Emounim – Le bloc de la foi-, a le portefeuille de l’Habitat. Au sein du Likoud, au moins un tiers des membres du comité central viennent des colonies de Cisjordanie. Moshé Feiglin, qui milite pour la reconstruction du Temple juif est député et vice président de la Knesset, etc. Dans mon livre, je définis le fondamentalisme messianique comme un mouvement révolutionnaire pour qui la fin justifie les moyens. Ses partisans ont infiltré tous les niveaux de l’administration israélienne et constitue aujourd’hui, un des principaux courants au sein de la société israélienne. Selon la sociologue Tamar Hermann, 51 % des Israéliens juifs croient en la venue du Messie. Parmi eux, il y a les religieux mais aussi des traditionalistes et des séculiers. 67 % d’entre eux croient encore que le peuple juif est le peuple élu… C’est le résultat de développements démographiques, mais aussi le résultat de l’influence croissante du discours sioniste religieux dans l’ensemble du système éducatif. La gauche sioniste, libérale, n’a pas réussi à combattre ces tendances.

Voir enfin:

.. Au nom du Temple : l’irrésistible ascension du messianisme juif en Israël, 1967-2013

Couverture du livre Au nom du Temple : l’irrésistible ascension du messianisme juif en Israël, 1967-2013

Auteur : Charles Enderlin

Date de saisie : 20/04/2013

Genre : Documents Essais d’actualité

Editeur : Seuil, Paris, France

Prix : 20.00 €

ISBN : 9782021044072

GENCOD : 9782021044072

Sorti le : 04/04/2013

Les présentations des éditeurs : 20/04/2013

Plongeant ses sources dans la haute antiquité biblique, le fondamentalisme messianique juif a pris son essor en juin 1967, après la conquête de la Cisjordanie et, surtout, du Haram Al-Sharif, le troisième lieu saint de l’Islam – là où se trouvent aussi les ruines du Temple d’Hérode, là où le patriarche Abraham avait prétendu sacrifier son fils Isaac.

Convaincus que le monde est entré dans l’ère eschatologique, les militants de ce mouvement religieux, allié à la droite nationaliste, s’opposent à toute concession territoriale, et a fortiori à la création d’un État palestinien souverain et indépendant. Les idéaux, la politique, les principes qui avaient inspiré le sionisme des origines, libéral et pragmatique, ont été, à mesure que progressait la pénétration du fondamentalisme juif dans la société israélienne, de plus en plus marginalisés.

Dans ce nouveau document d’enquête, Charles Enderlin décrit la lente diffusion de l’idée messianique et son corollaire, le développement de la colonisation juive en Cisjordanie, qui rend impossible toute solution à deux États. Un nouvel Israël est-il en train de naître, menant le Proche-Orient à un point de non-retour ?

Charles Enderlin est le correspondant permanent de France 2 à Jérusalem depuis 1981. Il est l’auteur d’une fameuse trilogie sur le conflit israélo-palestinien, publiée chez Fayard : Paix ou guerres (1997 et 2004), Le Rêve brisé (2002), 40.000 exemplaires vendus, Les Années perdues (2006). Puis, chez Albin Michel : Par le feu et par le sang (2008) et Le Grand aveuglement (2009). Ses livres sont pratiquement tous réédités au Livre de poche.

La revue de presse Annette Lévy-Willard – Libération du 11 avril 2013

On le savait mais le livre de Charles Enderlin le rappelle avec force : le tournant dans l’histoire d’Israël a bien été cette année 1967, où l’Etat hébreu a gagné la guerre des Six Jours…

Le journaliste Charles Enderlin, correspondant à Jérusalem de France 2, a écrit de nombreux livres d’analyse politique sur la question de la paix au Proche-Orient. Dans Au nom du Temple, il retrace l’engrenage désespérant de la non-paix : la progression de la religion, les reculades des Premiers ministres, la colonisation… Avec près de 500 000 colons de l’autre côté de la ligne de 1967, la situation est-elle irréversible ? Ou Israël et le judaïsme résisteront-ils à l’appel du messianisme ?

Les courts extraits de livres : 20/04/2013

Extrait de l’introduction

«Chaque fois qu’on introduit le messianisme en politique, les choses se gâtent. Cela ne peut mener qu’à la catastrophe.»

Gershom Scholem, 14 août 1980

Londres, juillet 1937. La commission d’enquête dirigée par sir Robert Peel publie son rapport sur la situation en Palestine à la suite de la révolte arabe. Elle propose la création de deux États. Les Juifs recevraient la plaine côtière à l’exception de Jaffa, de Gaza et de la Galilée. Les Arabes, le reste de la Palestine. Jérusalem et Bethléem formeraient une enclave sous mandat britannique.

Pour la première fois depuis sa création, à la fin du XIXe siècle, le mouvement sioniste doit maintenant clairement définir son objectif final. Quelle sera la nature de l’État qu’il entend édifier ? S’agit-il de transformer le Juif diasporique en un citoyen responsable dans le cadre d’une communauté unie autour de principes, d’idéaux et d’une tradition issue de l’histoire biblique – la question de l’étendue de son territoire et de ses frontières étant alors secondaire ? Serait-ce plutôt l’aboutissement de l’aspiration millénaire du peuple juif à retrouver ses racines, à libérer la Terre d’Israël et renouer avec l’aventure biblique ? L’État, dans ce cas, ne serait qu’un moyen pour y parvenir, pas un but en soi.

A Zurich, un mois plus tard, le XXe Congrès sioniste s’ouvre dans une atmosphère tendue. David Ben Gourion, qui dirige l’Agence juive, est favorable au partage de la Palestine sans pour autant renoncer à l’idée du droit historique des Juifs sur la Terre d’Israël, fondement du mouvement sioniste. Mais, à ses yeux, il convient d’être réaliste. Seuls l’immigration, le développement économique, la force militaire et d’éventuelles négociations avec les pays arabes détermineront, pense-t-il, les frontières du futur État. Il l’explique en ces termes, dans une lettre adressée à son fils Amos :

«La création d’un État, même limité, servira de levier puissant pour nos efforts en vue de délivrer la terre dans son ensemble. Nous amènerons dans cet État le plus possible de Juifs. Plus de deux millions, pensons-nous. Nous créerons une économie diversifiée, fondée sur l’agriculture, l’industrie, la mer. Nous mettrons sur pied une force de défense, une armée exemplaire, je n’ai pas le moindre doute là-dessus. Ensuite, j’en suis certain, cela ne nous empêchera pas de nous installer sur les autres parties du pays, que ce soit dans le cadre d’un accord et d’une entente avec nos voisins arabes ou d’une autre manière. [...]»…

L’opposition à cette stratégie est quasi générale. Plusieurs dirigeants travaillistes, parmi lesquels Golda Meyerson (Meir), futur Premier ministre d’Israël, et Yitzhak Tabenkin, qui prône l’instauration du socialisme sur l’ensemble de la Terre d’Israël, sont convaincus que Robert Peel veut imposer au mouvement sioniste qu’il accepte la formation d’un État croupion et ils rappellent la promesse faite en 1917 par lord Balfour : «Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif, et il emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui porte atteinte aux droits civils et religieux des communautés non juives de Palestine ainsi qu’aux droits et aux statuts politiques dont les Juifs jouissent dans les autres pays.»

Voir par ailleurs:

Enderlin-Al-Dura : une histoire française

France Télévisions a instrumentalisé la justice pour faire obstacle à la vérité

 Luc Rosenzweig

25 Février 2013

Lundi 16 janvier, devant la 11e chambre de la Cour d’appel de Paris, se tenait, pour la troisième fois, une audience où Charles Enderlin et France Télévisions demandaient à la justice française de condamner Philippe Karsenty, directeur de Médias-Ratings, un site web de notation des médias, pour diffamation dans l’affaire Al-Dura. Karsenty a mis en cause l’authenticité d’un reportage diffusé dans le JT de France 2, le 30 septembre 2000, dans lequel Charles Enderlin, directeur du bureau de France 2 à Jérusalem, commentait des images filmées à Gaza par le cameraman palestinien Talal Abou Rahma, collaborateur habituel de la chaîne publique française. Dans le commentaire, Charles Enderlin affirme que ces images montrent la mort d’un enfant, Mohammed Al-Dura, victime de tirs de l’armée israélienne alors que son père, Jamal aurait, lui, été grièvement blessé.

Cette nouvelle audience devant la Cour d’appel de Paris faisait suite à l’annulation, par la Cour de cassation, de l’arrêt de cette même Cour d’appel, laquelle, en mai 2008, avait relaxé Philippe Karsenty du chef de diffamation, infirmant ainsi un premier jugement prononcé en sa défaveur par le tribunal de grande instance de Paris.

Quoique parfaitement fondé en droit, le motif de la cassation est pour le moins étonnant pour ceux qui se soucient de l’établissement de la vérité dans cette interminable affaire. La Cour a en effet considéré que l’arrêt de la présidente de la Cour d’appel ordonnant à France Télévisions de mettre à la disposition de la Cour les « rushes » (les images tournées, mais non diffusées) du reportage contesté était en contradiction avec les procédures judiciaires en matière de diffamation. Il appartient en effet au prévenu, et à lui seul, d’apporter à la justice les preuves et documents pouvant attester de sa bonne foi et de la véracité des accusations portées.

C’est pourtant cette divulgation publique qui permit, dans les mois qui suivirent, d’établir « beyond reasonable doubt » comme diraient les Américains, que ce reportage était une supercherie, voire une mise en scène pure et simple. C’est pourquoi, au cœur de ce deuxième procès en appel, Charles Enderlin et France 2 n’ont pas plaidé sur la véracité des faits rapportés, mais sur le fait que Philippe Karsenty, au moment où, en novembre 2004, il portait de graves accusations contre France 2, Charles Enderlin et Arlette Chabot, directrice de l’information de la chaîne publique, ne répondait pas aux critères pouvant excuser la diffamation, notamment en matière d’enquête sérieuse et de prudence dans la formulation. Comme ces subtilités sont difficilement perceptibles par le grand public, une condamnation définitive de Karsenty permettrait à Enderlin et à France 2 de clamer que l’affaire est close, et que la vérité des faussaires est devenue vérité judiciaire. Il n’en est évidemment rien, et c’est avec une parfaite placidité que je peux, aujourd’hui, réaffirmer que Charles Enderlin et France 2 se sont rendus complices d’un bidonnage éhonté commis par leur cameraman de Gaza, dont les conséquences furent dramatiques1 [1]. Je suis certain que France 2 ne poursuivra plus aucun de ceux qui partagent ce point de vue, comme la documentariste allemande Esther Schapira, le philosophe Pierre-André Taguieff2 ou tous ceux qui s’apprêtent à publier de nouveaux ouvrages ou à réaliser de nouveaux documentaires sur la question. Car l’affaire a tellement évolué, grâce notamment à la persévérance de Philippe Karsenty, que désormais tout procès en diffamation serait perdu par la chaîne publique. C’est pourquoi, pour les faussaires et leurs complices, il est essentiel d’obtenir, le 3 avril, un arrêt de la Cour d’appel en leur faveur. Cela leur permettra de continuer à s’appuyer sur la justice française pour empêcher l’émergence, en France, d’une vérité déjà largement admise dans d’autres pays, notamment en Israël, aux États-Unis et en Allemagne.

Pour avoir été, depuis mai 2004, partie prenante du débat sur ce sujet, j’ai pu observer comment Charles Enderlin et France 2 ont mis toute leur énergie à empêcher la vérité de surgir en instrumentalisant sans vergogne la justice française.

La mise en cause du reportage de France 2 commença, quelques semaines après sa diffusion, par une enquête lancée à la demande du général Yom Tov Samia, alors commandant les forces engagées à Gaza. Cette enquête, à laquelle participa le physicien israélien Nahum Shahaf, mit en lumière quelques éléments invalidant la thèse d’Enderlin, concernant notamment la provenance des tirs ayant prétendument tué l’enfant et grièvement blessé le père, et l’heure auquel le drame était censé s’être déroulé. À la suite de ces premières révélations, d’autres personnes enquêtent : le journaliste américain James Fallows, du prestigieux mensuel Atlantic Monthly, la documentariste allemande Esther Schapira, l’universitaire américain Richard Landes et le site d’information francophone israélien Mena, dirigé par Stéphane Juffa. Tous parviennent à la conclusion que la version présentée par France 2 ne tient pas. En 2003, un psychanalyste français, Gérard Huber, correspondant en France de la Mena, publiait un livre intitulé Contre-expertise d’une mise en scène qui synthétise tous les arguments étayant la thèse de la supercherie.

Le doute commence à se propager, et des journalistes reconnus sur la place de Paris se posent des questions. Raison pour laquelle la direction de France 2 invite trois d’entre eux, dont l’auteur de ces lignes, à visionner les « rushes » de Talal Abou Rahma au siège de la chaîne. Le principal effet de cette séance est de mettre en lumière les incohérences, contradictions et mensonges de Talal Abou Rahma et de Charles Enderlin dans leur défense de l’authenticité des faits rapportés. Au lieu d’accepter ma suggestion de mettre un terme définitif aux interrogations de ceux qui doutent en demandant à Jamal Al-Dura de se soumettre à une expertise médico-légale indépendante, France 2 envoie Talal Abou Rahma filmer les cicatrices, bien réelles, que le père de l’enfant prétendu mort porte sur tout le corps. Ces images seront présentées à la presse lors d’une projection d’où sont exclus tous les médias jugés défavorables à la thèse de France 2. On verra plus loin que ce film, qui persuada la plupart des journalistes présents de la bonne foi de France 2, allait se retourner contre elle. Sûre de son fait, la chaîne publique se lance alors dans un combat judiciaire pour écraser définitivement ses contradicteurs. France 2 cependant, n’attaque pas en diffamation ceux qui sont directement à l’origine de sa mise en cause : la Mena, Gérard Huber ou Esther Schapira, qui, dans un premier film, conclut que l’enfant est bien mort, mais exonère les soldats israéliens de la responsabilité de ce drame. Elle choisit, à dessein, de traîner devant les tribunaux des sites internet qui n’ont fait que reprendre ces informations. Ce choix n’est pas le fruit du hasard, mais vise à éviter que le tribunal reconnaisse aux critiques de Charles Enderlin l’excuse de la bonne foi et d’un travail d’enquête réel. Dans la ligne de mire de la chaîne se trouvent Pierre-Itzhak Lurçat, un Franco-Israélien qui anime le site de la Ligue de défense juive, Charles Gouz, un médecin retraité qui dirige le site Désinfos.com, et Philippe Karsenty de Médias-Ratings. Le premier est relaxé pour des raisons de procédure : il n’a pas pu être établi qu’il était l’administrateur du site concerné. En revanche, Charles Gouz et Philippe Karsenty sont condamnés en dépit d’une demande de relaxe de l’avocat général, le tribunal estimant que les critères juridiques de la diffamation s’appliquent en la matière : enquête insuffisante, manque de prudence dans la formulation etc…En prime, le tribunal avalise le refus de France 2 de rendre publics les « rushes » du cameraman sous le fallacieux prétexte de la protection des sources, totalement inadéquat en l’espèce. Forte de ses condamnations, France 2 mobilise alors le ban et l’arrière-ban de la profession pour dénoncer la « campagne de calomnies » dont serait victime son correspondant à Jérusalem.

La Cour d’appel, en 2008, infirme le jugement, et c’est ce qui permet, pour la première fois, à tout un chacun de se faire une idée de ce qui s’est réellement passé le 30 septembre 2000, au carrefour de Netzarim. Des experts en balistique et de médecine légale, totalement indépendants, à qui les images sont projetées, concluent que la version présentée par Enderlin est contraire à toute vraisemblance (absence de sang sur les vêtements des victimes, impossibilité que les traces de balles sur le mur puissent provenir de la position israélienne etc.). De plus, après avoir longuement hésité à rompre le secret médical, un chirurgien israélien déclare que les cicatrices présentes sur le corps de Jamal Al-Dura sont la conséquence de blessures à l’arme blanche subies par ce dernier lors d’une rixe à Gaza en 1994, et de l’intervention chirurgicale qu’il avait réalisée pour greffer des tendons sur sa main. Le CRIF, resté jusque-là très en retrait dans cette affaire, interpelle alors France 2 et le CSA pour que la lumière soit faite au plus vite. Il y a donc le feu à la maison France 2, et son président d’alors, Patrick de Carolis, accepte une médiation entre la chaîne publique et le CRIF, confiée à la LICRA. Celle-ci propose de faire venir Jamal Al-Dura à Paris pour qu’il se soumette à une expertise médico-légale confiée à des médecins légistes désignés par les deux parties.

Dans un premier temps, Charles Enderlin se réjouit, sur son blog, de cette initiative, dont il affirme qu’elle lui rendra, enfin, justice. Les semaines et les mois passent, et France 2, qui était chargée d’organiser le voyage en France de Jamal Al-Dura, est aux abonnés absents. Interrogés par Richard Prasquier, président du CRIF, les dirigeants de France Télévisions répondent que le blocus de Gaza par Israël empêche Jamal Al-Dura de se rendre à Ramallah, en Cisjordanie, pour renouveler son passeport périmé. Cette version est immédiatement contredite par le ministère israélien des Affaires étrangères qui se dit prêt à accorder, à tout moment, un sauf-conduit à Jamal Al-Dura pour se rendre à Ramallah, et une autorisation de prendre l’avion pour Paris à l’aéroport de Tel Aviv. Quelques jours plus tard, on apprend que Jamal Al-Dura, de sa propre initiative (!) a décidé de porter plainte en diffamation contre Actualité juive, un hebdo communautaire paraissant à Paris, qui avait publié un entretien du Dr Yehuda David, réalisé par Clément Weill-Raynal, rédacteur en chef adjoint à France 32 [2]. Cela fournit à France 2 un nouveau prétexte − « ne pas interférer dans une procédure en cours » − pour se tirer du mauvais pas de l’accord passé avec le CRIF. Cela permet surtout de gagner du temps, en attendant que la Cour de cassation se prononce sur l’arrêt de la Cour d’appel favorable à Philippe Karsenty. Parallèlement, France Télévisions exerce des pressions sur l’ARD, première chaîne de télévision allemande, pour qu’elle renonce à la diffusion et à la vente à l’étranger du nouveau film d’Esther Schapira, qui conclut, cette fois-ci, à la très grande probabilité d’une mise en scène de la mort d’un enfant. France Télévisions menace même de rompre ses accords de coopération avec l’ARD. Contrairement à la plupart des médias français, la télévision allemande ne se laisse pas intimider, diffuse le film, et le vend dans plusieurs pays, dont Israël.

Nous en sommes là. L’opinion publique s’est, depuis longtemps, désintéressée de l’affaire. Les juges de la Cour d’appel de Paris pourront, certes, infirmer l’arrêt de leurs collègues en se drapant dans une interprétation littérale du droit en matière de diffamation. Summum jus, summa injuria (« Justice excessive devient injustice ») disaient sagement les Anciens. Sur l’attitude de France 2, et de l’ensemble des appareils de pouvoir venus à sa rescousse, l’Histoire jugera.

Douze années de polémiques…

30 septembre 2000. France 2 diffuse, au « 20 heures », un reportage, commenté par Charles Enderlin, semblant montrer la mort d’un enfant palestinien, Mohammed Al-Dura, tué intentionnellement par des balles de l’armée israélienne dans les bras de son père.

3 octobre 2000. Talal Abou Rahma, le cameraman, déclare sous serment au « Palestinian Centre for Human Rights » de Gaza que les Israéliens ont tué l’enfant intentionnellement.

4 octobre 2000. Jamal Al-Dura est hospitalisé à l’hôpital d’Aman, où il recevra la visite du roi de Jordanie.

12 octobre 2000. Deux réservistes israéliens égarés à Ramallah sont lynchés aux cris de « Vengeance pour Al-Dura ! ».

19 octobre 2000. Le chercheur israélien Nahum Shahaf demande, en vain, l’accès aux « rushes » de France 2.

25 octobre 2000. Dans Télérama, Charles Enderlin affirme avoir coupé l’agonie de l’enfant au montage.

Février 2002. Le journaliste du Wall Street Journal, Daniel Pearl, est décapité pour venger la « mort » du petit Mohammed.

18 mars 2002. La chaîne publique allemande ARD diffuse Drei Kugeln für ein todes Kind (« Trois balles pour un enfant mort ») d’Esther Schapira.

Janvier 2003. Gérard Huber publie, aux éditions Raphaël Contre-expertise d’une mise en scène.

Octobre/décembre 2003. Richard Landes, professeur à l’université de Boston, rencontre Charles Enderlin qui lui permet de visionner les « rushes ».

21 octobre 2004. Daniel Leconte, Denis Jeambar et Luc Rosenzweig visionnent les « rushes » avec Arlette Chabot.

18 novembre 2004. Arlette Chabot organise une conférence de presse pour communiquer ses « preuves ».

22 novembre 2004. Philippe Karsenty, de Media-Ratings déclare : « Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement. »

19 octobre 2006. Philippe Karsenty est condamné pour diffamation contre France 2 et Charles Enderlin, bien que le procureur ait demandé sa relaxe. Philippe Karsenty fait appel.

10 septembre 2007. L’armée israélienne envoie une demande officielle à France 2 « en vue de communication des rushes ».

19 septembre 2007. Ouverture du procès en appel en diffamation intenté par France 2 et Charles Enderlin contre Philippe Karsenty.

3 octobre 2007. La présidente de la Cour, Laurence Trébucq, ordonne officiellement à France 2 de présenter les « rushes ». Charles Enderlin et France 2 se pourvoient en cassation.

12 décembre 2007. Le Dr Yehuda David révèle que les cicatrices de Jamal Al-Dura ne datent pas du 30 septembre 2000.

21 mai 2008. Philippe Karsenty gagne en appel le procès pour diffamation intenté par France 2 et Charles Enderlin contre lui.

27 mai 2008. Le Nouvel Observateur publie la pétition « Pour Charles Enderlin ».

Juin 2008-septembre 2008. Le président du CRIF, Richard Prasquier, obtient de France Télévisions la création d’une commission d’enquête, mais elle ne verra jamais le jour…

4 mars 2009. La chaîne publique allemande ARD diffuse un nouveau documentaire d’Esther Schapira, L’Enfant, la mort et la vérité, qui démonte la mise en scène diffusée de France 2.

14 juillet 2009. Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères de Nicolas Sarkozy, fait attribuer la Légion d’honneur à Charles Enderlin.

Mai 2010. Pierre-André Taguieff publie, aux PUF, La Nouvelle propagande antijuive qui consacre 100 pages à l’affaire Al-Dura.

7 Octobre 2010. Charles Enderlin publie un livre sur l’affaire Al-Dura : Un enfant est mort.

21 octobre 2010. Le bureau du Premier ministre israélien émet un communiqué contredisant la version de France 2.

28 février 2012. La Cour de Cassation annule la relaxe de Philippe Karsenty, contre l’avis de l’avocat général, et ordonne que l’affaire soit rejugée par la Cour d’appel de Paris.

16 janvier 2013. Lors du nouveau procès en appel, le procureur « s’en remet à la sagesse de la Cour », qui prononcera son arrêt le 3 avril 2013.

La diffusion de ces images provoqua, début octobre 2000, des émeutes dans les villages arabes d’Israël, qui provoquèrent 13 morts, et servirent de prétexte aux djihadistes pakistanais pour exécuter, devant une caméra, le journaliste américain Daniel Pearl. ↩ [3]

Yehuda David et Clément Weill-Raynal ont été condamnés en première instance. La Cour d’appel relaxe Yehuda David, mais maintient, sur un point de détail, la condamnation de Clément Weill-Raynal, qui s’est pourvu en cassation. ↩ [4]

Article imprimé depuis Causeur: http://www.causeur.fr

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[1] 1: #fn-21398-1

[2] 2: #fn-21398-2

[3] ↩: #fnref-21398-1

[4] ↩: #fnref-21398-2

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Voir enfin:

Un oeil borgne sur la planète

Guy Millière

Drzz.fr

Une émission d’incitation à la haine sur France 2

Je m’attendais à une belle émission, et ce fut effectivement une belle émission. J’aimerais en voir plus souvent de semblables. Cela me permettrait de devenir un bon antisémite français.

L’émission s’appelait Un œil sur la planète : pour cette fois, l’expression appropriée aurait été un œil borgne sur la planète. D’ailleurs, je pense que c’est l’explication fondamentale.

Les journalistes qui font l’émission sont borgnes, ce qui les empêche de voir une bonne partie de la réalité qui les entoure. Ils sont aussi en partie sourds, car il est des mots qu’ils n’entendent pas.

Ils sont tellement ignorants en histoire qu’ils ont dû retripler leur sixième et rater leur bac à vingt cinq ans.

Ils souffrent aussi de déficiences mentales assez marquées, car lorsque leur interlocuteur les prend pour des imbéciles, ils montrent avec un sourire niais que l’interlocuteur concerné a raison.

Le sujet était la création de l’Etat palestinien. Tous les Palestiniens montrés étaient des gens doux et gentils qui souffraient sans cesse pour toutes les raisons imaginables, à croire qu’ils étaient atrocement persécutés par de monstrueux sadiques appelés les Juifs, parfois, les Israéliens.

Certains de ces gens doux et gentils rejoignaient des groupes armés désireux de tuer les monstrueux sadiques d’en face, ces sales Juifs, et il était fatal, à l’évidence, que des gens doux et gentils en arrivent là : quand la souffrance devient insupportable et quand les persécutions atroces durent trop longtemps, même le plus doux des agneaux peut se mettre à crier et à se rebeller.

On a montré Gaza enfermé entre de hauts murs par les Juifs. On a dit que les Juifs ne voulaient pas que les terres soient cultivées sur une bande de trois cent mètres le long de la frontière, juste pour empêcher des agriculteurs de planter des légumes et pour faire mourir de faim des familles entières.

On a montré les tunnels de contrebande vers l’Egypte et pas longtemps après, dans un centre commercial, le seul escalator de Gaza, flambant neuf. Ils sont vraiment forts les Palestiniens doux et gentils. Ils ont réussi à faire passer un escalator par des tunnels d’un mètre de large.

On a évoqué les tirs de roquettes sur Gaza, mais on a expliqué que ces tirs se faisaient en représailles aux tirs des Juifs, qui, semble-t-il tirent sur des Palestiniens doux et gentils de Gaza rien que pour le plaisir.

Il y a eu un beau passage sur la Judée-Samarie, expliquant que les Juifs coupent l’eau aux Palestiniens qui, sans cela, cultiveraient tellement que la région serait aussi prolifique et féconde que la Beauce. Les Juifs empêchent les cultivateurs de cultiver et veulent faire mourir de soif les gens doux et gentils : une honte.

Et le journaliste croit savoir qu’avant les Juifs, la Judée-Samarie était verdoyante. J’attendais des photos de la Judée-Samarie verdoyante d’avant les Juifs. Il semble que le journaliste ne les ait pas trouvées.

Bien sûr, le mur a été évoqué.

Et là, les Juifs ont construit un mur enfermant les gens doux et gentils d’un côté du mur tout en laissant le jardin que les gens doux et gentils cultivent de l’autre côté du mur.

Du pur sadisme. Il n’a pas été question d’attentats ou de terrorisme, car, comme chacun le sait, il n’y a jamais eu d’attentats ou de terrorisme. S’il y en avait eu, le journaliste l’aurait dit.

On a vu Ramallah, belle, propre, neuve, avec une police souriante et scrupuleuse, des services administratifs qui fonctionnent. On donnerait un Etat les yeux fermés à ces gens là. Surtout lorsqu’on est borgne et qu’on ne demande pas pourquoi toutes les rues ont des noms de terroristes ou d’auteur d’attentat suicide.

On a vu Hebron et les humiliations incessantes que des Juifs colonisateurs font subir aux gens doux et gentils. On n’a pas entendu parler des gens assassinés ou égorgés par des gens doux et gentils, sans doute parce que des Juifs assassinés, cela n’existe pas non plus.

On a appris que Jérusalem Est était très largement colonisée, que des Juifs y démolissaient cyniquement des maisons de gens doux et gentils, et qu’on y construisait des maisons pour les Juifs. Quels gens répugnants, ces Juifs !

On a vu des gens dans un camp de réfugiés au Liban, et ces gens souffrent aussi énormément à cause des Juifs : les Juifs les ont chassés de chez eux en 1948, le droit international, a dit le journaliste, leur donne le droit de rentrer chez eux, mais comme les Juifs violent sans cesse le droit international, ils doivent pendre au mur la clé de leur maison que des Juifs occupent indûment.

Le fait que les Arabes palestiniens n’ont pas le droit de s’intégrer à la société libanaise a été évoqué par quelqu’un qui a dit que c’était parce qu’il fallait d’abord libérer la Palestine. Le journaliste a trouvé l’explication convaincante.

C’est vrai, quoi ! Si on ne peut pas faire revenir cinq millions de personnes qui n’ont jamais mis les pieds en Israël, et dont l’arrière grand père est parti sur ordre des autorités arabes, pour quinze jours, le temps que tous les Juifs soient massacrés, c’est injuste !

Est-ce de la faute de ces gens si les Juifs n’ont pas été tous massacrés ! Les Juifs se sont défendus : c’est dire à quel point ils sont ignobles.

On a très peu vu Israël : l’œil borgne n’a pas vu qu’Israël existait, et il a préféré ne pas voir. Cela aurait été risqué pour lui de se promener au milieu de Juifs, ces gens sont si méchants ! Pas étonnant si Hitler les détestait !

Se disant qu’il devait quand même équilibrer son discours, le journaliste a rencontré, pour une minute trente Uzi Landau, ministre du gouvernement israélien. Il n’a pas pu tenir davantage qu’une minute trente : une minute trente de vérité après une dose intensive de mensonges, c’est dangereux pour le rythme cardiaque, surtout chez les borgnes.

On a aperçu Charles Enderlin, dont la réputation n’est plus à faire. Et on a eu dix minutes d’interview d’Avraham Burg qui a pu dire amplement que le gouvernement présent d’Israël pratique l’apartheid, est composé de racistes et de gens d’extrême-droite.

Pour de l’information, çà c’est de l’information.

Le dernier volet était consacré aux Etats-Unis : comment se fait-il que le peuple américain aime tant les Juifs et Israël ? Comment se fait-il que tant d’hommes politiques américains soutiennent Israël ? Le journaliste l’œil borgne n’a pas tardé à trouver la réponse : le lobby juif, bien sûr. L’argent juif qui va de pair avec le lobby juif.

Ces sales juifs achètent les hommes politiques qui sont, bien sûr, très corrompus et vendus au pouvoir juif. Ils placent des journalistes juifs dans les médias, et dans ces conditions, comment voudriez-vous que l’information soit aussi bien faite qu’en France ?

Et puis il y a des Chrétiens qui ne sont pas antisémites, et qui sont même tout le contraire, et qui parlent avec déférence du peuple juif comme du peuple élu pour apporter au monde le message de Dieu. Et ces Chrétiens sont influents.

Le peuple américain est sous influence juive et chrétienne. Il est composé de gens qui ne sont pas capables de penser par eux-mêmes et qui n’ont pas les bonnes informations.

Obama a fait son possible, et a dénoncé Israël dans son discours au Caire, ce qui a beaucoup plu aux musulmans et, a dit le journaliste, a été un pas en avant en direction de la paix, mais Obama n’a pas pu poursuivre dans cette direction. Pourquoi ? Demandez au lobby juif.

Les explications finales ont été fournies par un ami d’Ismael Haniyeh, Jimmy Carter, qui lui aussi a parlé d’apartheid israélien, puis par deux auteurs antisémites, auteurs d’un best seller qui s’est bien vendu en France : The Israel Lobby, Stephen Walt et John Measheimer, qui ont expliqué à quel point le soutien américain à Israël était irrationnel, et que c’est à cause de ce soutien irrationnel que tout le terrorisme islamique existait sur la planète, y compris les attentats du onze septembre.

Une superbe explication. Très convaincante.

Sans le soutien américain à Israël, plus d’Israël, donc plus de problèmes. Les musulmans du monde entier se comporteraient comme des moines bouddhistes. Les gens doux et gentils du Moyen Orient n’auraient plus à souffrir.

Et c’est vrai : si Israël n’existait pas et si les Etats-Unis ne soutenaient pas Israël, il ne se serait rien passé le onze septembre.

Je savais bien que le onze septembre, c’était à cause d’Israël ! J’y vois enfin clair. Et je sais aussi que si Hassan el-Banna a fondé les Frères musulmans en 1928, c’est parce qu’Israël a été fondé en 1948. C’est logique.

Dans un prochain documentaire que j’attends avec impatience, on m’expliquera sans doute que Syed Ahmad Shaheed, djihadiste des années 1820 en Inde était devenu djihadiste à cause de la création d’Israël en 1948.

Ce fut une belle émission, oui.

Réflexion faite, je me passerai d’en voir de semblables. Mais c’est à force de faire des émissions de ce genre que l’antisémitisme remonte en France, dans le sillage de la haine d’Israël. France 2 fait partie du service public.

Les missions du service public ne me semblaient pas inclure l’incitation à la haine, la propagation de l’antisémitisme et la falsification de l’histoire. Mais c’était avant qu’on embauche dans le service public des journalistes borgnes, en partie sourds, déficients mentalement et ignorants en histoire.

Je leur enverrais bien le prochain livre que je publie, début novembre, vu le titre, « Comment le peuple palestinien fut inventé », je suis certain qu’il va leur plaire.


Hannah Arendt: Attention, une banalité peut en cacher une autre ! (Was Arendt fooled by her desire for uinversalist approval ?)

6 mai, 2013
http://www.la-croix.com/var/bayard/storage/images/lacroix/culture/cinema/au-coeur-du-film-hannah-arendt-le-proces-eichmann-2013-04-24-952230/33403936-1-fre-FR/Au-coeur-du-film-Hannah-Arendt-le-proces-Eichmann_article_popin.jpghttp://www.librairie-sciencespo.fr/ecommerce/media/catalog/product/6/a/6a49a6b39041ba4a2b7e1e2bb04a23b6.jpghttp://www.filmsfix.com/images/affiches/hannah-arendt-2.jpgL’oppression mentale totalitaire est faite de piqûres de moustiques et non de grands coups sur la tête. (…) Quel fut le moyen de propagande le plus puissant de l’hitlérisme? Etaient-ce les discours isolés de Hitler et de Goebbels, leurs déclarations à tel ou tel sujet, leurs propos haineux sur le judaïsme, sur le bolchevisme? Non, incontestablement, car beaucoup de choses demeuraient incomprises par la masse ou l’ennuyaient, du fait de leur éternelle répétition.[...] Non, l’effet le plus puissant ne fut pas produit par des discours isolés, ni par des articles ou des tracts, ni par des affiches ou des drapeaux, il ne fut obtenu par rien de ce qu’on était forcé d’enregistrer par la pensée ou la perception. Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. Victor Klemperer (LTI, la langue du IIIe Reich)
Déposséder un peuple de l’homme qu’il célèbre comme le plus grand de ses fils est une tâche sans agrément et qu’on n’accomplit pas d’un cœur léger, surtout quand on appartient soi-même à ce peuple.  Freud
Dans ce dernier ouvrage, le fondateur de la psychanalyse examine les origines du monothéisme en Égypte au moment de la révolution religieuse et esthétique du pharaon Akhenaton et expose une théorie nouvelle sur les origines de Moïse et de la religion juive. Note de l’Editeur (Gallimard, 1948)
Beate Zschäpe n’a jamais été présente, ni lors des crimes (contre huit commerçants turcs, un Grec et une policière), ni lors des braquages de banque, ni lors des deux attentats commis à Cologne. Pourtant, les chefs d’inculpation à son encontre sont sans ambiguïté : participation à dix meurtres, à des tentatives de meurtre (les victimes des attentats de Cologne), appartenance à une organisation terroriste, participation à quinze vols à main armée, attentats à l’explosif, incendie criminel. Pour les enquêteurs, son rôle était déterminant. C’est elle qui donnait une apparence de normalité, faisant les courses, gérant le budget, discutant avec les voisines, allant prendre un café au restaurant grec du coin… Selon le groupe de recherche Femmes et extrême droite, sur les cent vingt-neuf personnes avec qui la NSU aurait eu des contacts durant sa clandestinité, 20 % sont des femmes. On croit souvent que celles-ci jouent un rôle mineur dans la mouvance, mais c’est l’inverse, estiment ces chercheurs : "Sans l’engagement de jeunes filles et de femmes, les droites extrêmes ne fonctionneraient ni sur le plan pratique ni sur le plan idéologique." Pour les enquêteurs, Beate Zschäpe était "le centre émotionnel" du groupe, sur lequel elle exerçait une "influence déterminante". Le Monde
L’attitude d’Eichmann lui-même était différente. Tout d’abord, l’inculpation pour meurtre était fausse : « je n’avais rien à voir avec l’assassinat des Juifs. Je n’ai jamais tué un Juif ni d’ailleurs un non-Juif – je n’ai même jamais tué aucun être humain. Je n’ai jamais ordonné qu’on tue un Juif ou un non-Juif [...]". La défense ne prêta pas la moindre attention à la théorie personnelle d’Eichmann, mais l’accusation perdit, en vain, beaucoup de temps à vouloir prouver qu’Eichmann avait, au moins une fois, tué de ses propres mains. [...] Il se souvenait parfaitement qu’il n’aurait eu mauvaise conscience que s’il n’avait pas exécuté les ordres – ordres d’expédier à la mort des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, avec un grand zèle et le soin le plus méticuleux. [...] Une demi-douzaine de psychiatres avaient certifié qu’il était « normal » [...]. Eichmann n’était pas fou au sens psychologique du terme et encore moins au sens juridique. Malgré tous les efforts de l’accusation, tout le monde pouvait voir que cet homme n’était pas « un monstre » ; mais il était vraiment difficile de ne pas présumer que c’était un clown. [...] Eichmann n’est qu’un figurant sans envergure [...], un tâcheron besogneux de la solution finale. Lui « personnellement » n’avait jamais rien eu contre les Juifs, au contraire, il avait de « nombreuses raisons personnelles » de ne pas les haïr. [...] Hélas, personne ne le crut. Et les juges ne le crurent pas parce qu’ils étaient trop bons [...] pour admettre qu’une personne moyenne, « normale » ni faible d’esprit, ni endoctrinée, ni cynique puisse être absolument incapable de distinguer le bien du mal. [...] Il ne fait aucun doute que, sans la coopération des victimes, il eût été difficile que quelques milliers de personnes, dont la plupart travaillaient, de plus, dans des bureaux, puissent liquider des centaines de milliers d’autres personnes. [...] Pour un Juif, le rôle que jouèrent les dirigeants juifs dans la destruction de leur propre peuple est, sans aucun doute, le plus sombre chapitre de leur histoire. [...] Si le peuple juif avait vraiment été non organisé et dépourvu de direction, le chaos aurait régné [...] mais le nombre total de victimes n’aurait pas atteint quatre et demi à six millions. Hannah Arendt (Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal, 1966)
Il est dans la nature même du totalitarisme, et peut-être de la bureaucratie, de transformer les hommes en fonctionnaires, en "rouages" administratifs, et ainsi de les déshumaniser. (…) Eichmann n’est ni un Iago, ni un Macbeth ; et il ne lui serait jamais venu à l’esprit, comme à Richard III de faire le mal par principe. (Pour autant) Eichmann n’est pas stupide. C’est la pure absence de pensée-ce qui n’est pas du tout la même chose- qui lui a permis de devenir un des plus grands criminels de son époque …Que l’on puisse être à ce point éloigné de la réalité, à ce point privé de pensée ; que cela puisse faire plus de mal que tous les instincts destructeurs réunis qui sont peut-être inhérents à l’homme. Voilà une des leçons que l’on pouvait tirer du procès de Jérusalem. Hannah Arendt (Post-scriptum à Eichmann à Jérusalem)
Encore un peu et les Juifs se sont persécutés et exterminés eux-mêmes en la présence fortuite de quelques nazis. Golo Mann (historien et philosophe allemand, Die Zeit, 24 janvier 1964)
Je n’éprouve guère de sympathie pour ce ton qu’exprime bien le mot anglais flippancy (désinvolture) que vous employez si souvent tout au long de votre livre. Il est inconvénient au-delà de toute mesure pour traiter d’un tel sujet. Gershom Scholem (historien et philosophe juif), MB, Tel Aviv, 16 août 1963.
Mme Arendt ne dit pas expressis verbis que les Juifs furent plus coupables qu’Eichmann mais, comme elle tient à diminuer la responsabilité de ce dernier et à mettre en lumière celle des Juifs, elle donne parfois cette impression. La grande érudition qu’elle manifeste et l’objectivité supérieure à laquelle elle prétend rendent difficile d’éviter cette impression, dont il est plus difficile encore de prendre son parti. Hugh Trevor-Roper (historien anglais, Sunday Times, 13 octobre 1963)
À en juger par le nombre de malentendus qu’elle a provoqués, l’expression ["Banalité du Mal"] n’était pas très heureuse ; mais l’idée d’Arendt est importante. Tzvetan Todorov (philosophe et historien français, Face à l’extrême, Paris, 1991)
[Les thèses d’Hannah Arendt] comportent des généralisations illégitimes, des contre- vérités, des contradictions internes [...].Hannah Arendt décrit minutieusement et dans son contexte historique et administratif la vie d’Eichmann — ce qui permet au lecteur d’entrer avec lui dans l’engrenage de la loi nazie » et donc de « comprendre » cet engrenage. Mais ce n’est qu’en termes généraux et synthétiques qu’elle parle de la « collaboration juive a sans jamais restituer les événements historiques, le climat de confusion, de panique et de terreur où elle se situe. Il aurait donc été souhaitable que Hannah Arendt ne réservât pas au seul Eichmann ses dons de pénétration psychologique, mais qu’elle en fit également bénéficier les responsables, juifs, dont elle juge les actes de l’extérieur seulement L’idée que la loi nazie était sentie par tous comme une justification morale suffisante en elle-même est démentie par ce fait que Hannah Arendt rapporte : au-delà d’un certain palier d’exécution, les ordres criminels devaient être codés ou signifiés au moyen de métaphores. C’est donc qu’il fallait ménager, non pas la « sensibilité » des subordonnés, comme Hannah Arendt voudrait le faire croire, mais bel et bien leur conscience morale. Il est donc faux qu’on ne puisse établir la responsabilité mo- rale d’Eichmann, puisqu’il participait aux réunions – où les décisions étaient prises en clair, pour être ensuite transmises en code. La vérité, c’est qu’Eichmann a préféré sa carrière ou son confort à toute autre considération. Il en allait de même des gardiens des camps d’extermination : ils avaient la possibilité d’être mutés dans des unités régulières. Les collaborateurs » juifs n’avaient pas cette possibilité. Ils ne pouvaient choisir- qu’entre l’obéissance, leur assassinat ou le suicide. Certains se sont suicidés. L’existence de polices juives, la mise en place de « Judenräte » par les nazis sont des faits. L’allégation selon laquelle sans l’action de leurs dirigeants un plus grand nombre de Juifs aurait pu avoir la vie sauve est dépourvue de tout fondement sérieux. Elle fait partie de ces hypothèses invérifiables et malveillantes qui, dans les pages de Hannah Arendt, sont présentées comme des faits historiques. Est-ce sur l’ordre de leurs dirigeants qu’en France, par exemple, les Juifs allaient faire la queue dans les commissariats pour se « déclarer » et fournir ainsi leur adresse à ceux qui les déporteraient ? Il est proprement scandaleux d’enfermer dans la même réprobation morale ceux qui, par tradition ou par principe, ne veulent pas se défendre — même si leur attitude est catastrophique pour leur entourage — et ceux qui ont fait du meurtre un principe. L’éducation reçue par un grand nombre de juifs et de dirigeants des communautés avait fait d’eux des êtres désarmés devant la violence et, en cela, comparables à des enfants. [...] On dira peut-être que dissimuler le fait que des Juifs ont été contraints d’exécuter les ordres des nazis ou que certains ont collaboré, est une attitude puérile. Mais qui dit le contraire ? Ce qui est aberrant, c’est de mettre l’accent sur cette collaboration. A-t-on fait autant de tumulte autour des harkis ? Parle-t-on des soldats du général Ky ? Ou de l’immense majorité des Français qui — par le simple fait de vivre sous l’occupation sans se révolter de façon très notable — ont pendant quatre ans contribué à l’effort de guerre nazi ? Cela dit, il était évident que notre monde égaré pendant quelques années chercherait un peu partout des coupables. Il était non moins évident qu’il en trouverait enfin a que ce serait, bien entendu, les Juifs. Cest, sans aucun doute, le plus sombre chapitre de leur histoire. [...] Si le peuple juif avait vraiment été non organisé et dépourvu de direction, le chaos aurait régné [...] mais le nombre total de victimes n’aurait pas atteint quatre et demi à six millions. CATHERINE BAKES, assistante à la Faculté des Lettres ; MICHEL BORWICZ ; ALDC DERCZANSKY, chargé de conférences à l’École nationale des langues orientales ; PIERRE HESPEL (ancien déporté); GERARD ISRAEL, directeur des « Nouveaux Cahiers ; VLADIMIR JANKELEVITCH, professeur à la Sorbonne ; JACQUES MA- DAULE ; MADELEINE BARTHELEMY MADAULE ; ROBERT MISRAHI, assistant à la Faculté des Lettres ; RICHARD MARIENSTRAS, maître-assistant « à la Faculté des Lettres; OLIVIER REVAULT- D’ALLONNES, maître-assistant à la Faculté des Lettres ("Hannah Arendt est-elle nazie ?", Le Nouvel Observateur, 26 octobre 1966)
[...] Le procès Eichmann marque un véritable tournant dans l’émergence de la mémoire du Génocide, en France, en Allemagne, aux États-Unis comme en Israël [...]. Pour la première fois, un procès se fixe comme objectif explicite de donner une leçon d’his- toire. Pour la première fois apparaît le thème de la pédagogie et de la transmission [...]. Le procès Eichmann marque aussi l’avènement du témoin. En effet, à la différence du procès de Nuremberg où l’accusation s’était fondée principalement sur des docu- ments, le procureur israélien, Gideon Hausner, décide de construire la scénographie du procès sur la déposition des témoins. Le procès Eichmann a libéré la parole des témoins. Il a créé une demande sociale en témoignages, comme le feront en France d’autres procès ultérieurs, ceux de Klaus Barbie, Paul Touvier et Maurice Papon. Avec le procès Eichmann, le survivant des camps et ghettos acquiert son identité de survivant parce que la société la lui reconnaît. Annette Wieviorka, "La mémoire de la Shoah", La Mémoire, entre histoire et politique, Les Cahiers français, La Documentation française, juillet-août 2001)
L’implication du procès : « [...] le procès créait des ondes de choc. Israël s’était imposé, avec la loi créant Yad Vashem1 et le procès Eichmann, comme le centre de la mémoire du génocide. [...] Les choses changent lentement à la fin des années 1970. Le centre de la mémoire se déplace insensiblement d’Israël vers les États-Unis, en s’américanisant et en s’universalisant. Les États-Unis sont désormais un pays où les chaires d’ « Holocaust studies » et les mémoriaux se comptent par centaines, qui centralisent toutes les sortes d’archives, un pays qui produit avec l’Allemagne les recherches historiques les plus importantes, un pays aussi dans lequel l’Holocauste a été intégré à la culture et à l’Ethos national. Annette Wieviorka ("Le procès qui fait entrer la Shoah dans l’histoire », L’Histoire, n°362, mars 2011)
Le procès Eichmann est également un évènement exceptionnel par l’attitude de l’accusé lui-même. D’abord, Eichmann a été bien plus qu’un simple fonctionnaire zélé. Il a mené une carrière rapide et exercé des responsabilités importantes au sein du dispositif génocidaire. Il a été un homme de terrain et non un simple bureaucrate. Quant à son engagement dans le nazisme, il a été total. Ensuite, Eichmann présente la particularité d’être l’un des nazis de haut rang qui s’est le plus exprimé après- guerre, laissant des milliers de pages de mémoire d’entretiens, de notes avant le procès, et presque autant durant sa captivité. Enfin – et c’est un exemple atypique parmi les nazis déférés devant un tribunal – Eichmann, a activement, presque frénétiquement participé à son propre procès, répondant volontairement aux questions de la cour, discutant les documents présentés à charge, prenant des notes lors des dépositions de témoins. Henry Rousso (Juger Eichmann, Jérusalem 1961, Catalogue de l’exposition « Mémorial de la Shoah », avril-septembre 2011)
Le film est construit autour de la polémique créée par l’enquête d’Hannah Arendt sur le procès Eichmann. Dès la parution de ses premiers articles dans le New Yorker, le scandale éclate. La thèse nouvelle de la philosophe sur la banalité du mal apparaît sous un jour grandement contrariant pour l’opinion commune, et pour la cour de justice de Jérusalem qui voulait juger en Eichmann plus qu’un homme, le symbole de la responsabilité nazie dans le génocide juif. Or, Hannah Arendt ramène la question à des proportions à la fois moindres et plus inquiétantes : en effet, sans cacher l’horreur absolue de l’organisation administrative du génocide, Arendt montre que le régime totalitaire est parvenu à anesthésier les consciences, à altérer la faculté de jugement de chacun, et que ses idées se sont infiltrées un peu partout : cela concerne au premier chef Adolf Eichmann, présenté comme un fonctionnaire zélé incapable de penser par lui-même, et non comme le monstre décrit par l’accusation. Cela concerne dans une moindre mesure les Conseils juifs (Judenräte) qui ont eu l’aveuglement de « coopérer » avec le régime nazi en établissant des recensements et en organisant la vie des futurs déportés. Hannah Arendt s’appuyait alors sur le texte de Raul Hillberg, La Destruction des Juifs d’Europe, pour soutenir ce propos, qui a été depuis relativisé par les historiens (la résistance juive a été soulignée, et il a été montré que l’absence d’organisation juive, comme par exemple en Russie, s’accompagnait de pertes humaines aussi lourdes qu’ailleurs). Céline Deleurme-Poulmane (dossier Zéro de conduite)
A lawyer of my publisher at the time asked me to draw up a list of items she had lifted. I found about eighty, but he also said that I would have to prove that she could not have obtained the information anywhere else. That proof I could not supply, except in such instances as an error of spelling that she had copied. Raul Hilberg
Certainly Arendt’s ideas about Eichmann and his "banality" were kindling for a fire. But it was the material she drew from 
Hilberg on the Jewish councils–less than twenty of the nearly 300 pages of her book–that ignited the furor. The implication of her account was that whereas Nazis like Eichmann were merely banal bureaucrats, Jews had experienced a moral collapse during the war by failing to resist totalitarianism. (…) Michael Marrus, who has written critically about Arendt’s and Hilberg’s accounts of the Judenräte, says that while many Jewish historians have erred "too much on the side of heroism and resistance," Hilberg "was way off on the other side of the spectrum. His views about the Jews are sometimes almost caricatural." (…)  Hilberg and Arendt may have clung to these heretical positions because their exodus from Europe left them with similarly tortured perspectives on the Jews they had left behind. Both writers were steeped in German-Jewish culture, which had long disdained the less cultured Jews in Eastern Europe. Complicating matters was that it was Eastern Jews who had been overwhelmingly slaughtered. Arendt’s criticism of the Israeli prosecution in Eichmann’s trial was spiced by her distaste for what she saw as the Israeli muddle of Middle Eastern and Eastern European Jews. Her most famous relationship was with Heidegger, the philosopher and Nazi Party member, and her husband, Blücher, was a German gentile. In a similar pattern, Hilberg endlessly criticized Jewish scholars while heaping praise on German scholars who were studying the same material. More personally and concretely, though, the works of Hilberg and Arendt were colored by their experiences as young secular Jews influenced by Zionism. Arendt’s Zionist work–before and immediately after the war–is well-known. Hilberg’s Zionist background, on the other hand, has generally gone unrecognized. In his autobiography, he says little about his engagement with the Jewish community in Vienna. But his best friend from his youth, Eric Marder, recalls that both boys had gone to a Zionist school in Vienna, which taught them the need for Jews to build a home of their own and to defend themselves. The lessons stuck, says Marder, who left Vienna shortly after Hilberg’s family. Marder also ended up in Brooklyn, and he recalls that when he and Hilberg were in high school, they would walk home and talk about what was happening in Europe. "We both felt that politically the Jewish community in Europe had behaved badly. Instead of fighting the Nazis, they had surrendered to them." At the time that Hilberg and Marder were having those conversations, Arendt was expressing similar disappointment about the apparent unwillingness of the Jews to stand up for themselves. During the war, Arendt wrote a series of articles for Jewish newspapers in the United States calling for Jews to form an army to fight back. In time, though, her writing reflected a growing, almost shamefaced recognition that the Jews would go down meekly. In 1944, in the article "From Army to Brigade," she spoke of the "unbearable humiliation of the Jewish people, who felt that the whole world had damned them to the degrading role of victimhood." Later on, both thinkers wanted to be seen as clear-eyed observers, unsullied by any attachment to the material they were studyingNathaniel Popper
Adolf Eichmann was, of course, in no way a banal bureaucrat: He just portrayed himself as one while on trial for his life. Eichmann was a vicious and loathsome Jew-hater and -hunter who, among other things, personally intervened after the war was effectively lost, to insist on and ensure the mass murder of the last intact Jewish group in Europe, those of Hungary. So the phrase was wrong in its origin, as applied to Eichmann, and wrong in almost all subsequent cases when applied generally. Wrong and self-contradictory, linguistically, philosophically, and metaphorically. Either one knows what one is doing is evil or one does not. If one knows and does it anyway, one is evil, not some special subcategory of evil. If one doesn’t know, one is ignorant, and not evil. But genuine ignorance is rare when evil is going on. Arendt should have stuck with her original formulation for the Nazi crimes, "radical evil." Not an easy concept to define, but, you might say, you know it when you see it. Certainly one with more validity than banality. (Wasserstein dryly notes that "her epigones have tried valiantly to reconcile the two positions, she herself recognized the inconsistency"—between radical and banal evil—"but never satisfactorily resolved the fundamental self-contradiction."). Ron Rosenbaum
If Eichmann was simply following orders, and his conduct was certifiably normal within the context of Nazi Germany, her own defense of Heidegger can reflect the way a social thinker such as herself might be conditioned by circumstances and advantage to curry favor in the midst of the most vile forms of evil. Having as a Jew escaped from Germany in 1933, Arendt remained for the rest of her life loyal to the whole philosophic tradition that had helped lead to Hitlerism. Paul Roazen
The debate about Heidegger reminded me of a conversation I had with philosopher Berel Lang on "the evolution of evil," an exchange I wrote about in Explaining Hitler. We discussed whether Hitler represented a new depth of evil and what the next step down into the abyss might be. Were there degrees of evil—that led to Hitler? And would Hitler lead to degrees of evil beyond his own? I had suggested Holocaust denial was such a next step, in the sense that it added insult to injury, but Lang disagreed, arguing that Heidegger’s postwar silence on Nazism exemplified the next step in the evolution of evil. After the war, this purportedly great and comprehensive philosopher never published anything that addressed the fact of the Holocaust that his party perpetrated. It just didn’t impinge on his worldview. He had time to write polemics against mechanized agriculture but not industrialized murder. Lang thought Heidegger’s indifference was a whole new kind of evil. (He even wrote a book called Heidegger’s Silence.) Which brings us back to Arendt again. As the extent of Heidegger’s enthusiastic embrace of Nazism becomes more apparent, and as it becomes ever clearer that the allegiance was not merely opportunistic and careerist but derived from a philosophical affinity with his Fuhrer’s effusions, it becomes impossible not to reexamine certain questions. Such as: How much did Arendt know about the depth of Heidegger’s allegiance? Did Heidegger lie to her? Did she believe him the way she believed Eichmann? Did she assume his complicity with the genocidaires was something careerist and banal? Or worse, did she know? And did she disingenuously (or self-deceptively) construct her false banal Eichmann from her false banal Heidegger? (…) Wasserstein believes she internalized anti-Semitic literature; I would perhaps modify this to say she internalized the purported universalism of Germanic high culture with its disdain for parochialism. A parochialism she identified with, in her own case, her Jewishness, something she felt ashamed of on intellectual grounds, so primitive, this tribal allegiance in the presence of intellects who supposedly transcended tribalism (or at least all tribes except the Teutonic). One can still hear this Arendtian shame about ethnicity these days. So parochial! One can hear the echo of Arendt’s fear of being judged as "merely Jewish" in some, not all, of those Jews so eager to dissociate themselves from the parochial concerns of other Jews for Israel. The desire for universalist approval makes them so disdainful of any "ethnic" fellow feeling. After all, to such unfettered spirits, it’s so banal. Ron Rosenbaum
J’ai filmé le témoignage de Benjamin Murmelstein à Rome en 1975, pendant toute une semaine. Adjoint du grand rabbin d’Autriche, c’est lui qui fut contraint de négocier avec Eichmann après l’annexion de l’Autriche. Il le vit pratiquement chaque jour pendant trois ans et eut de lui la connaissance la plus profonde qu’on puisse imaginer. Plus tard, il devint le troisième président du Conseil juif de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie, que Eichmann appelait un « ghetto modèle », c’est-à-dire destiné à être montré. Pour mille raisons, je n’ai pas inclus son témoignage dans «Shoah ». C’était un film en soi et l’intégrer à « Shoah » aurait rallongé le film de deux ou trois heures. Le témoignage de Murmelstein, capital, est aveuglant d’intelligence et de clarté: Eichmann n’était pas du tout le falot bureaucrate dont Arendt a brossé le portrait en même temps qu’elle inventait le concept de banalité du mal, qui n’était au fond que la banalité de ses propres conclusions. Dès la fin 39, c’est Eichmann qui organise la première déportation de Juifs. Tout au long de ses rencontres avec Murmelstein, Eichmann apparaît comme un antijuif fanatique aboyant des ordres inexécutables qu’il multipliait à dessein. Les anecdotes à ce sujet sont nombreuses, odieuses, et irrécusables. Tout cela sera montré dans le film, et définitivement établi. (…) Le procès d’Eichmann a été un procès bâclé. Les historiens avaient encore très peu travaillé. On confondait les lieux, on bousculait les témoins, qui avaient vécu des expériences limite et étaient incapables de parler. Le procureur Gideon Hausner partageait l’ignorance générale. A la demande de Ben Gourion qui souhaitait en faire un acte fondateur pour Israël, Hausner a ouvert le procès par un immense discours moralisateur, insupportable. Cette ouverture a déplu à Arendt. A juste titre. Mais elle-même ne savait rien. C’était une juive allemande exilée qui ignorait tout de la réalité de ces choses et de ces gens. (…) Hilberg a beaucoup évolué sur cette question, vous savez. Nous avons eu de longues discussions à ce sujet. Je l’ai rencontré en 1975 à New York, pendant un colloque d’historiens sur l’Holocauste. Contrairement aux autres, il n’était pas gai, exubérant, le travail sur ces questions le concernait intimement. Il avait la voix métallique, ironique, il m’a tout de suite plu, nous sommes devenus amis. C’est à lui que j’ai demandé de faire revivre dans « Shoah » la mémoire de Tcherniakov, le président du conseil juif de Varsovie qui, lui, a choisi de se suicider, le 23 juillet 1942, quand il a vu que les déportations vers Treblinka commençaient et qu’il ne pouvait rien y faire. Hilberg, dans « Shoah » incarne littéralement Tcherniakov. Beaucoup d’autres se sont également suicidés. Vingt-quatre membres du même Conseil juif se sont parfois donné la mort la même nuit. Pourquoi Arendt n’insiste pas plutôt là-dessus? La première chose face à une catastrophe pareille, c’est l’humilité. Moi je suis resté des mois sans comprendre, quand j’ai commencé « Shoah », sans même être capable de dire quel allait être mon sujet. Jusqu’au moment où j’ai su ce que je devais faire. Claude Lanzmann

Attention: une banalité peut en cacher une autre !

A l’heure où s’ouvre à Münich le procès d’une "nazie ordinaire"

Et où, avec la sortie en France de son film ("Hannah Arendt"), la réalisatrice Margarethe von Trotta comme Claude Lanzmann avant la sortie du sien à Cannes, nous font revivre un autre procès d’un "nazi ordinaire" …

A savoir, il y a 52 ans, celui du directeur du bureau des affaires juives de l’office central de sécurité du Reich et organisateur des déportations vers Auschwitz Adolf Eichmann …

Comment ne pas voir derrière la thèse, soutenue sur la base des travaux d’un Raul Hilberg revenu largement plus tard sur ses positions par la philosophe allemande Hannah Arendt, de "la banalité du mal" et de la participation des  conseils juifs mis en place par les nazis qui coopérèrent avec leurs bourreaux …

La possibilité, comme le rappelle Ron Rosenbaum, que dans sa quête de reconnaissance par la haute culture allemande incarnée par son amour de jeunesse Heidegger, Arendt elle-même ait pu à son tour, à l’instar ajouterions-nous d’un autre juif célèbre ayant lui aussi avant elle renié en partie ses racines (notamment en égyptisant son Moïse), être contaminée par la pensée même qui avait conduit au génocide de son propre peuple ?

Lanzmann critique l’idée de banalité du mal d’Hannah Arendt

Aude Lancelin

Directrice adjointe de la rédaction de Marianne, responsable du service culture et idées

Marianne

13 Novembre 2011

Aussi controversée qu’adulée, la philosophe Hannah Arendt revient au centre des polémiques avec « Ecrits juifs », recueil contenant cinq cents pages d’inédits. Cet événement, ajouté à l’entretien exclusif que nous a accordé ici Claude Lanzmann, permet de jeter un regard neuf sur l’auteur d’Eichmann à Jérusalem.

Son ami le philosophe Karl Jaspers lui avait un jour écrit : « Arrivera le moment que tu ne connaîtras pas : celui où les Juifs t’érigeront en Israël, comme à Spinoza, un monument, et te revendiqueront fièrement comme une des leurs ».

Ce moment-là n’est toujours pas arrivé pour Hannah Arendt, trente-six ans après sa mort. Arrivera-t-il un jour ? Les éditions Fayard permettent en tout cas d’ouvrir aujourd’hui à nouveaux frais cet épineux dossier. Ces « Ecrits juifs » ne contiennent pas l’intégralité des textes d’Arendt sur le judaïsme, l’antisémitisme et le sionisme écrits trente années durant. Un rayonnage entier n’y suffirait pas, tant celle qui put se voir accuser de désinvolture à l’égard de son peuple, passa en réalité une immense partie de sa vie de penseur à travailler sur ces thèmes.

Parmi les textes inédits aujourd’hui publiés : un essai majeur inachevé, « l’Antisémitisme », aussi fondamental sur le sujet que la première partie des « Origines du totalitarisme », ou encore les extraits d’un ouvrage de 1944, « The Jew as Pariah » (« Le Juif comme paria »), qui n’avait jusqu’ici été édité qu’aux Etats-Unis. Bien d’autres textes aussi, comme celui de 1941 où Arendt appelle à la constitution d’une armée juive, formée de volontaires de tous les pays, ou celui qui célèbre avec émotion la résistance du ghetto de Varsovie, et aussi des pièces importantes sur la controverse mondiale qui suivit la parution d’ « Eichmann à Jerusalem ».

« Hannah Arendt est-elle nazie ? »

Au total, ce ne sont pas moins de 500 pages d’inédits auxquels ce volume permet d’accéder. Ils aideront à corriger, peut-être même à adoucir, le regard porté sur une intellectuelle encore souvent vouée aux gémonies dans la communauté juive. Il faudra d’ailleurs attendre l’an 2000 pour que le premier livre d’Arendt soit traduit en Israël : « Eichmann à Jérusalem » justement, celui-là qui avait mis le feu aux poudres en 1964.

Avant cette date, l’idée d’accuser Arendt de « haine de soi » eut simplement semblé burlesque. Toute sa vie Arendt affirmera en effet avoir parlé politiquement au nom des juifs. Et à l’exception du journaliste dreyfusard Bernard Lazare, personne avant elle n’avait fait preuve d’une compréhension aussi profonde de l’antisémitisme spécifique aux temps modernes, personne n’avait fourni de thèses aussi convaincantes sur cette arme politique de destruction massive.

Après la parution d’ « Eichmann » toutefois, l’ère du soupçon commence. Une excommunication d’un genre nouveau la frappe. Deux ans plus tard, lorsque le livre paraît en France, une pétition d’intellectuels, notamment signée par Vladimir Jankélévitch et Robert Misrahi, feint de s’interroger dans les colonnes du Nouvel Observateur : « Hannah Arendt est-elle nazie ? ».

Eichmann plus jusqu’auboutiste d’Himmler ?

A l’origine d’une des plus violentes polémiques de la fin du siècle : un concept tout d’abord. Celui de « banalité du mal », sur lequel elle aura toute sa vie à s’expliquer. Banalité n’a pourtant jamais voulu dire innocence. En maniant ce concept au sujet du criminel SS Adolf Eichmann, concept emprunté à son premier mari Heinrich Blücher ou à l’écrivain Joseph Conrad selon les versions, c’est une vision finalement confortable du sadisme nazi qu’Arendt entend en fait réfuter.

Le désir d’y voir une espèce d’hyperbole démoniaque qui le tient au fond radicalement à distance. Plus dérangeante, la vision d’Arendt fait de la monstruosité une option humaine à chaque instant du temps actualisable. Aucune complaisance à l’égard d’Eichmann dans cette affaire, constamment présenté dans le livre d’Arendt comme une créature certes subordonnée, mais aussi comme un salaud intégral, encore plus jusqu’auboutiste qu’Himmler, et qui fit « de son mieux, jusqu’au bout, pour rendre réellement définitive la Solution finale ».

Restent que les révélations aujourd’hui faites par Claude Lanzmann au sujet du vrai Eichmann, de l’Eichmann historique (voir ci-dessous) mettent sérieusement à mal la thèse d’Arendt, aussi subtile soit-elle. Reste un autre aspect encore de la polémique, sur lequel il faut bien sûr revenir. Il concerne l’insistance d’Hannah Arendt sur le rôle joué par les « Conseils juifs », les Judenräte, dans la machine d’extermination nazie.

Un « ton sans cœur, souvent presque ricaneur et malveillant »

Pour Arendt, jamais cette dernière n’aurait pu déporter et tuer à une telle échelle si certains responsables des différentes communautés juives n’avaient aussi étroitement collaboré avec les assassins. On sait que la philosophe reporter se réclamait sur ce point de « La Destruction des juifs d’Europe » de Raul Hilberg, paru en 1961 dans l’indifférence générale et entretemps devenu l’une des études de référence sur le génocide opéré par le IIIème Reich.

On n’en reste pas moins troublé par le forçage indéniable qu’Arendt fait subir à certains faits, comme le cas du grand rabbin de Berlin Leo Baeck, présenté outrancièrement comme un véritable « Fürher juif ». On n’en reste pas moins étonné par sa vision finalement si peu compatissante des possibilités de rébellion qui s’offraient à ces gens. Rompant avec elle à cette occasion, Gershom Scholem, l’auteur des « Grands courants de la mystique juive », lui reprochera à ce sujet d’avoir inexplicablement usé d’un « ton sans cœur, souvent presque ricaneur et malveillant (sneering and malicious) ».

Un ton que l’on a depuis lors pris l’habitude d’associer à l’auteur des « Origines du totalitarisme », avec une injustice que ces « Ecrits juifs » permettent cette fois nettement de réparer. Orgueilleuse autant qu’on voudra, inutilement rigide dans sa façon de vouloir fixer sans faiblesse le soleil noir nazi, il est tout à fait faux en revanche de prétendre qu’Hannah refusait toute communauté de destin avec ses frères.

« Acosmique »

Ayant perdu la foi très tôt comme elle le confia un jour au rabbin de Königsberg, Arendt ne saurait certes avoir le même vécu juif que Scholem. Certains textes ici publiés, « Le Juif comme paria. Une tradition cachée » ou « Stefan Zweig : les juifs dans le monde d’hier » (1943), montrent bien dans quel univers moral et intellectuel celle-ci évolue.

Arendt ne prend conscience de sa judéité dans son enfance que par les insultes antisémites de ses camarades – l’expérience même décrite par Sartre dans son fameux essai de 1946. Ayant perdu l’héritage hébraïque de ses ancêtres sans avoir pour autant gagné une citoyenneté ferme, le sol de la politique européenne étant partout en train de s’effondrer, son destin est à l’unisson de celui de toute une intelligentsia juive à la veille de la catastrophe.

« Acosmique » écrit-elle, privée de monde autre que celui, idéal, de la haute culture, incertaine sur son identité alors même que celle-ci est devenue un chef d’inculpation, Arendt n’en demeure pas moins convaincue que « lorsqu’on est attaquée en qualité de Juif, c’est en tant que Juif que l’on doit se défendre ».

On finirait presque par l’oublier, mais l’idéal sioniste mobilisera en effet la jeune femme au plus haut point. Hostile à « l’assimilation », qui à ses yeux est incapable de résoudre le problème de l’altérité et de supprimer l’équation « l’étranger intérieur c’est l’ennemi », logique qui mène au camp, Arendt est même convaincue que le sionisme est « la seule réponse que les Juifs aient jamais trouvé à l’antisémitisme et la seule idéologie qui ait tenu strictement compte d’une hostilité qui allait les placer au cœur des événements mondiaux. »

C’est du reste la mission que lui confia Kurt Blumenfeld, le président de « L’Union sioniste d’Allemagne », qui provoquera l’arrestation d’Arendt en 1933, entraînant son départ précipité pour la France, qu’elle réussira à quitter en 1941 pour gagner « l’heureuse Amérique ». On sait moins quel fut l’enthousiasme d’Arendt durant les années de guerre à l’idée de voir naître un « foyer national », seul à même de protéger à l’avenir les Juifs car pour elle, quiconque n’appartient pas de plein droit à un corps politique se voit exposé à l’atomisation, à la biologisation et finalement à la mort.

Du Juif paria à l’Etat paria

Reste que son enthousiasme sera de courte durée, et cela non plus ne lui est pas toujours pardonné. Ainsi que de nombreux textes en témoignent ici, rapidement la philosophe se montre en effet très critique à l’égard de la tournure prise par cette expérience territoriale sur laquelle elle avait fondé tant d’espoirs.

Avec sa rectitude habituelle, Arendt exprime sa crainte de voir l’Etat-nation juif faire le choix de la coopération avec les puissances impérialistes plutôt qu’avec ses voisins, et se voir ainsi réduit à une Sparte moderne, à une tribu de guerriers « environnés par une population arabe entièrement hostile, enfermés entre des frontières constamment menacées, occupés à leur autodéfense physique au point d’y perdre tous leurs autres intérêts. »

L’idée que l’antisémitisme des années 30 puisse muter en antisionisme une fois l’Etat d’Israël fondé, effleure Arendt avant même la fin de la guerre. L’idée qu’au « Juif paria » au sein de son propre Etat puisse dramatiquement succéder un « Etat Paria » à l’échelle du monde entier la hante littéralement. Faute de pouvoir infléchir le cours de l’Histoire, faute de croire qu’un sionisme « antinationaliste » et « antichauvin » puisse réellement voir le jour, Arendt fait le choix de se désinvestir totalement.

Dès octobre 1944, sa rupture avec l’Etat intensément rêvé est bel et bien consommée. Dans une lettre à son amie la journaliste Mary McCarthy, postérieure à la controverse sur Eichmann, Arendt écrit : « Je sais bien que toute catastrophe en Israël m’affecterait plus profondément que toute autre chose. » Si l’on a parfois pu reprocher à Arendt son apparente insensibilité, nul ne l’a jamais suspectée de dissimuler ses vrais sentiments.

« Ecrits juifs » par Hannah Arendt, Fayard, 752 p., 28 euros. A signaler aussi la réédition d’« Hannah Arendt », biographie de référence par Elisabeth Young-Bruehl, Pluriel.

Bio express

Née en 1906 à Hanovre, Hannah Arendt, philosophe et théoricienne de la politique, est notamment l’auteur de : « les Origines du totalitarisme » (1951), « La condition de l’homme moderne » (1958) et « La crise de la culture » (1961). Juive allemande naturalisée américaine, elle meurt en 1975, dix ans après la polémique mondiale déclenchée par « Eichmann à Jérusalem ».

La faute d’Arendt

Le prochain film de Claude Lanzmann, qui sera tourné en 2012, portera précisément sur Benjamin Murmelstein, un de ces présidents des «Conseils juifs » sur le rôle desquels Hannah Arendt insistait dans Eichmann à Jérusalem, n’hésitant pas à les accabler et à leur imputer une part du crime. En exclusivité pour « Marianne », l’auteur de « Shoah » livre un témoignage totalement inédit, de nature à ébranler décisivement le regard porté sur l’Obersturmbannführer Adolf Eichmann, responsable sous le IIIème Reich des « affaires juives et de l’évacuation », jugé et condamné à la pendaison en mai 1962 à Jérusalem.

Marianne : A vos yeux, Hannah Arendt se trompe totalement quant à la personnalité et aux responsabilités écrasantes d’Eichmann…

Claude Lanzmann: Absolument et c’est une des raisons pour lesquelles j’entreprends de réaliser ce film. J’ai filmé le témoignage de Benjamin Murmelstein à Rome en 1975, pendant toute une semaine. Adjoint du grand rabbin d’Autriche, c’est lui qui fut contraint de négocier avec Eichmann après l’annexion de l’Autriche. Il le vit pratiquement chaque jour pendant trois ans et eut de lui la connaissance la plus profonde qu’on puisse imaginer. Plus tard, il devint le troisième président du Conseil juif de Theresienstadt, en Tchécoslovaquie, que Eichmann appelait un « ghetto modèle », c’est-à-dire destiné à être montré. Pour mille raisons, je n’ai pas inclus son témoignage dans «Shoah ». C’était un film en soi et l’intégrer à « Shoah » aurait rallongé le film de deux ou trois heures. Le témoignage de Murmelstein, capital, est aveuglant d’intelligence et de clarté: Eichmann n’était pas du tout le falot bureaucrate dont Arendt a brossé le portrait en même temps qu’elle inventait le concept de banalité du mal, qui n’était au fond que la banalité de ses propres conclusions. Dès la fin 39, c’est Eichmann qui organise la première déportation de Juifs. Tout au long de ses rencontres avec Murmelstein, Eichmann apparaît comme un antijuif fanatique aboyant des ordres inexécutables qu’il multipliait à dessein. Les anecdotes à ce sujet sont nombreuses, odieuses, et irrécusables. Tout cela sera montré dans le film, et définitivement établi.

Qu’est-ce qui a pu à ce point induire Arendt en erreur ?

Le procès d’Eichmann a été un procès bâclé. Les historiens avaient encore très peu travaillé. On confondait les lieux, on bousculait les témoins, qui avaient vécu des expériences limite et étaient incapables de parler. Le procureur Gideon Hausner partageait l’ignorance générale. A la demande de Ben Gourion qui souhaitait en faire un acte fondateur pour Israël, Hausner a ouvert le procès par un immense discours moralisateur, insupportable. Cette ouverture a déplu à Arendt. A juste titre. Mais elle-même ne savait rien. C’était une juive allemande exilée qui ignorait tout de la réalité de ces choses et de ces gens.

Iriez-vous jusqu’à dire que l’insistance d’Arendt sur le rôle des « Conseils juifs» est suspecte ? Elle s’est toujours défendue sur ce point en invoquant les travaux de Raul Hilberg …

Hilberg a beaucoup évolué sur cette question, vous savez. Nous avons eu de longues discussions à ce sujet. Je l’ai rencontré en 1975 à New York, pendant un colloque d’historiens sur l’Holocauste. Contrairement aux autres, il n’était pas gai, exubérant, le travail sur ces questions le concernait intimement. Il avait la voix métallique, ironique, il m’a tout de suite plu, nous sommes devenus amis. C’est à lui que j’ai demandé de faire revivre dans « Shoah » la mémoire de Tcherniakov, le président du conseil juif de Varsovie qui, lui, a choisi de se suicider, le 23 juillet 1942, quand il a vu que les déportations vers Treblinka commençaient et qu’il ne pouvait rien y faire. Hilberg, dans « Shoah » incarne littéralement Tcherniakov. Beaucoup d’autres se sont également suicidés. Vingt-quatre membres du même Conseil juif se sont parfois donné la mort la même nuit. Pourquoi Arendt n’insiste pas plutôt là-dessus? La première chose face à une catastrophe pareille, c’est l’humilité. Moi je suis resté des mois sans comprendre, quand j’ai commencé « Shoah », sans même être capable de dire quel allait être mon sujet. Jusqu’au moment où j’ai su ce que je devais faire.

Propos recueillis par Aude Lancelin

Voir aussi:

The Evil of Banality

Troubling new revelations about Arendt and Heidegger.

Ron Rosenbaum

Slate

Oct. 30, 2009

Will we ever be able to think of Hannah Arendt in the same way again? Two new and damning critiques, one of Arendt and one of her longtime Nazi-sycophant lover, the philosopher Martin Heidegger, were published within 10 days of each other last month. The pieces cast further doubt on the overinflated, underexamined reputations of both figures and shed new light on their intellectually toxic relationship.

My hope is that these revelations will encourage a further discrediting of the most overused, misused, abused pseudo-intellectual phrase in our language: the banality of evil. The banality of the banality of evil, the fatuousness of it, has long been fathomless, but perhaps now it will be consigned to the realm of the deceitful and disingenuous as well.

The first of the two new reports—and the one most overlooked here in America, perhaps because it’s not online—appeared in the sober pages of London’s Times Literary Supplement on Oct. 9. It was titled "Blame the Victim—Hannah Arendt Among the Nazis: the Historian and Her Sources." Arendt—the German-born refugee intellectual, author of the influential The Origins of Totalitarianism and the controversial Eichmann in Jerusalem: A Report on the Banality of Evil—has come under fire before for "blaming the victim" in her Eichmann trial book, but the author of the TLS piece, the distinguished British scholar Bernard Wasserstein, breaks new ground here with material I found shocking.

In a long, carefully documented essay, Wasserstein (who’s now at the University of Chicago), cites Arendt’s scandalous use of quotes from anti-Semitic and Nazi "authorities" on Jews in her Totalitarianism book.

Wasserstein concludes that her use of these sources was "more than a methodological error: it was symptomatic of a perverse world-view contaminated by over-exposure to the discourse of collective contempt and stigmatization that formed the object of her study"—that object being anti-Semitism. In other words, he contends, Arendt internalized the values of the anti-Semitic literature she read in her study of anti-Semitism, at least to a certain extent. Wasserstein’s conjecture will reignite the debate over Arendt’s contemptuous remarks on certain Jews who were victims of Hitler in her Eichmann book and in her letters.

Could these revelations help banish the robotic reiteration of the phrase the banality of evil as an explanation for everything bad that human beings do? Arendt may not have intended that the phrase be used this way, but one of its pernicious effects has been to make it seem as though the search for an explanation of the mystery of evil done by "ordinary men" is over. As though by naming it somehow explains it and even solves the problem. It’s a phrase that sounds meaningful and lets us off the hook, allows us to avoid facing the difficult question.

It was the banality phrase—and the purported profundity of it in the popular mind—that elevated Arendt above the ranks of her fellow exile intellectuals in America and made her a proto-Sontag figure, a cerebral star of sorts and a revered icon in cultural-studies departments throughout America. It was the phrase that launched a thousand theses.

To my mind, the use of the phrase banality of evil is an almost infallible sign of shallow thinkers attempting to seem intellectually sophisticated. Come on, people: It’s a bankrupt phrase, a subprime phrase, a Dr. Phil-level phrase masquerading as a profound contrarianism. Oooh, so daring! Evil comes not only in the form of mustache-twirling Snidely Whiplash types, but in the form of paper pushers who followed evil orders. And when applied—as she originally did to Adolf Eichmann, Hitler’s eager executioner, responsible for the logistics of the Final Solution—the phrase was utterly fraudulent.

Adolf Eichmann was, of course, in no way a banal bureaucrat: He just portrayed himself as one while on trial for his life. Eichmann was a vicious and loathsome Jew-hater and -hunter who, among other things, personally intervened after the war was effectively lost, to insist on and ensure the mass murder of the last intact Jewish group in Europe, those of Hungary. So the phrase was wrong in its origin, as applied to Eichmann, and wrong in almost all subsequent cases when applied generally. Wrong and self-contradictory, linguistically, philosophically, and metaphorically. Either one knows what one is doing is evil or one does not. If one knows and does it anyway, one is evil, not some special subcategory of evil. If one doesn’t know, one is ignorant, and not evil. But genuine ignorance is rare when evil is going on.

Arendt should have stuck with her original formulation for the Nazi crimes, "radical evil." Not an easy concept to define, but, you might say, you know it when you see it. Certainly one with more validity than banality. (Wasserstein dryly notes that "her epigones have tried valiantly to reconcile the two positions, she herself recognized the inconsistency"—between radical and banal evil—"but never satisfactorily resolved the fundamental self-contradiction.") But Arendt fled from radical evil into banality in more ways than one.

Where the Wasserstein article breaks new ground is in his citation of some of the anti-Semitic sources Arendt used for what is considered her major work, The Origins of Totalitarianism. Of course, Arendt has been called hostile to Jews, particularly those who lack the Germanic acculturation she was so proud of.

But The Origins of Totalitarianism has not, until now, come under fire on these grounds. And I must say that even though it’s a book massively bloated by irrelevant show-your-work history, it serves as ballast for an important theoretical insight: that the similarities among police-state surveillance regimes are more important than the differences, that the similarities can be summed up by a single word—totalitarianism—that applies to dictatorships of the left and right, of any ideology and by extension any theocratic regime or movement.

It’s a concept that has great relevance right now because there are still those who don’t understand how theocratic police states can be called "fascist." Duh! It’s because they’re totalitarian. Whatever religion they profess, what they share with past fascist regimes is greater—in terms of denial of human rights—than what separates them. Just as political regimes adopt religious-type totalist worship of the state or the leader to enforce their oppression, religious or theocratic regimes adopt political oppression to enforce their orthodoxies.

But Wasserstein (who ironically delivered his conclusions originally at "the Hannah Arendt Lecture" at Holland’s Radboud Universiteit, Nijmegen in December 2008—probably not what they expected) has found some problems in her historical analysis of anti-Semitism.

He introduces his findings with a curt nod to the Arendt defenders: "In The New York Review of Books in 2007 Jeremy Waldron reproved the historian Walter Laqueur for having speculated that Arendt ‘had read too much anti-Semitic literature for her own good.’ " Waldron, Wasserstein observed, "considered the conjecture ‘offensive.’ "

"Actually," Wasserstein continues, "it merits serious consideration, as emerges if we examine the use of sources in her work. Consider, for example, Arendt’s discussion, in the second section of Origins, of the role of Jews in the gold and diamond rushes in South Africa at the turn of the twentieth century. She relies here on the account by the British economist J.A. Hobson in which he referred to Jewish financiers ‘leaving their economic fangs in the carcasses of their prey. They fastened on the Rand … as they are prepared to fasten upon any other spot on the globe’—part of a passage that Arendt quotes with explicit and unironic approval, commending it as ‘very reliable in observation and very honest in analysis.’ "

"Fangs"? You say this sounds like pure Hitlerite rhetoric that could have been lifted from Mein Kampf? Well, yes, it does, doesn’t it?

And then there’s this: "One of her authorities on South African Jews," Wasserstein reports, is an article by Ernst Schultze, "a longstanding Nazi propagandist, that appeared in … a German publication founded and directed by the prominent Nazi ideologist Alfred Rosenberg."

And then "in a new preface [to The Origins of Totalitarianism] written in 1967, Arendt commends the work of the leading Nazi historian Walter Frank … whose ‘contributions,’ " Wasserstein quotes Arendt, " ‘can still be consulted with profit.’ "

Wasserstein wonders about her motives here: "Was she bending over backwards not to be totally dismissive of ideological opponents who despised her on categorical (i.e. racial) grounds?" he asks.

"But there must have been more to it than that," he answers, "because modern Jewish history was the only subject where she repeatedly relied on Nazi historians as external authorities, that is, other than as evidence of what the Nazis themselves thought or did. Moreover she internalized much of what the Nazi historians had to say about Jews, from the ‘parasitism’ of Jewish high finance to the ‘internationalism’ of [Walther] Rathenau [the Weimar German minister assassinated by anti-Semites.]"

Of course, there have always been Jewish critiques of Jews. But Arendt’s "aversion clearly ran much deeper" than has been supposed, Wasserstein asserts. He concludes his piece by wondering, "Why?"

I believe the new Heidegger revelations may shed some light on that question. It’s always been controversial to discuss Arendt’s lifelong romantic infatuation with the Nazi-sympathizing professor and how it might have shaped her intellectual positions. Arendt’s defenders dismiss these as "tabloid" concerns, irrelevant to the purported transcendental purity of her thought.

But leaving Heidegger out of the equation is becoming ever more difficult. Not only did Arendt have an affair with him when she was an 18-year-old student about half his age, before Hitler took over, but despite his public exaltation of the Fuhrer, despite his firing Jews once he became rector of Freiburg University. We now know that she later resumed some kind of warm relationship with the brownshirt philosopher (yes, it turns out he often wore one to his lectures). Arendt helped usher Heidegger back into the intellectual version of polite society, indeed assisted in preventing his ostracism as a Hitlerite, at least by those who considered his notoriously opaque use of philosophical language to offer something of value beneath it—apart from further opacity.

The new Heidegger material offers further evidence of his slavish devotion to the Fuhrer, not merely in his public speeches but also in his desire to find a philosophical grounding for Hitlerism in the elevated realms of his thought.

Consider this quotation from a delightfully acerbic review essay by Carlin Romano in the Oct. 18 Chronicle of Higher Education,which discusses new revelations about Heidegger’s shameless adoption of Nazism.

Next month Yale University Press will issue an English-language translation of Heidegger: The Introduction of Nazism Into Philosophy, by Emmanuel Faye, an associate professor at the University of Paris at Nanterre. It’s the latest, most comprehensive archival assault on the ostensibly magisterial thinker who informed Freiburg students in his infamous 1933 rectoral address of Nazism’s "inner truth and greatness," declaring that "the Führer, and he alone, is the present and future of German reality, and its law."

Faye, whose book stirred France’s red and blue Heidegger départements into direct battle a few years back, follows in the investigative footsteps of Chilean-Jewish philosopher Victor Farias (Heidegger et le Nazisme, 1987), historian Hugo Ott (Martin Heidegger: Unterwegs zu Zeiner Biographie, 1988) and others. Aim? To expose the oafish metaphysician’s vulgar, often vicious 1930s attempt to become Hitler’s chief academic tribune, and his post-World War II contortions to escape proper judgment for his sins. "We now know," reports Faye, "that [Heidegger's] attempt at self-justification of 1945 is nothing but a string of falsehoods."

Romano’s Chronicle piece generated an often-furious comments thread, a spectacle of postmodernists in temper tantrum mode.

I can understand the splenetic attacks on Romano for not taking Heidegger seriously, although the angry Heideggerian academics never explained exactly why we should.

In general, I’m in favor of separating the man (or woman) from the work, but it was Heidegger himself, his defenders don’t seem to recognize, who claimed Nazism for his own. He didn’t make the separation between man and philosophy that they conveniently claim to excuse his personal racism.

The debate about Heidegger reminded me of a conversation I had with philosopher Berel Lang on "the evolution of evil," an exchange I wrote about in Explaining Hitler. We discussed whether Hitler represented a new depth of evil and what the next step down into the abyss might be. Were there degrees of evil—that led to Hitler? And would Hitler lead to degrees of evil beyond his own? I had suggested Holocaust denial was such a next step, in the sense that it added insult to injury, but Lang disagreed, arguing that Heidegger’s postwar silence on Nazism exemplified the next step in the evolution of evil. After the war, this purportedly great and comprehensive philosopher never published anything that addressed the fact of the Holocaust that his party perpetrated. It just didn’t impinge on his worldview. He had time to write polemics against mechanized agriculture but not industrialized murder. Lang thought Heidegger’s indifference was a whole new kind of evil. (He even wrote a book called Heidegger’s Silence.)

Which brings us back to Arendt again. As the extent of Heidegger’s enthusiastic embrace of Nazism becomes more apparent, and as it becomes ever clearer that the allegiance was not merely opportunistic and careerist but derived from a philosophical affinity with his Fuhrer’s effusions, it becomes impossible not to reexamine certain questions. Such as: How much did Arendt know about the depth of Heidegger’s allegiance? Did Heidegger lie to her? Did she believe him the way she believed Eichmann? Did she assume his complicity with the genocidaires was something careerist and banal? Or worse, did she know? And did she disingenuously (or self-deceptively) construct her false banal Eichmann from her false banal Heidegger?

Writer Paul Roazen once speculated on this question:

If Eichmann was simply following orders, and his conduct was certifiably normal within the context of Nazi Germany, her own defense of Heidegger can reflect the way a social thinker such as herself might be conditioned by circumstances and advantage to curry favor in the midst of the most vile forms of evil. Having as a Jew escaped from Germany in 1933, Arendt remained for the rest of her life loyal to the whole philosophic tradition that had helped lead to Hitlerism. …

It may forever remain a mystery, even more so now. Wasserstein believes she internalized anti-Semitic literature; I would perhaps modify this to say she internalized the purported universalism of Germanic high culture with its disdain for parochialism. A parochialism she identified with, in her own case, her Jewishness, something she felt ashamed of on intellectual grounds, so primitive, this tribal allegiance in the presence of intellects who supposedly transcended tribalism (or at least all tribes except the Teutonic).

One can still hear this Arendtian shame about ethnicity these days. So parochial! One can hear the echo of Arendt’s fear of being judged as "merely Jewish" in some, not all, of those Jews so eager to dissociate themselves from the parochial concerns of other Jews for Israel. The desire for universalist approval makes them so disdainful of any "ethnic" fellow feeling. After all, to such unfettered spirits, it’s so banal.

Voir également:

A Conscious Pariah

Raul Hilberg, the first historian to document the banality of Nazi evil, nursed a lifelong grudge against the woman who borrowed from and popularized his work, Hannah Arendt.

Nathaniel Popper

The Nation

April 19, 2010

Raul Hilberg was known for cultivating enemies. During faculty meetings at the University of Vermont, where he was a professor of political science from 1956 to 1991, the renowned historian of the Holocaust would unfailingly denounce the consensus position, whether it concerned faculty appointments or vacation policy. "He was an intensely stubborn and contrary person," one of his old colleagues told me. In The Politics of Memory, an autobiography published in 1996, Hilberg dedicated a chapter to attacking fellow historians whose work he considered derivative or misguided. Among those admonished was Lucy Dawidowicz, a popular Holocaust scholar and author of the emotional bestseller The War Against the Jews (1975); Dawidowicz provided "vaguely consoling words" that "could easily be clutched by all those who did not wish to look deeper," Hilberg complained.

But no one who wrote about the Holocaust nettled Hilberg more than Hannah Arendt. Hilberg’s anger toward the German refugee and New York intellectual erupted with the publication of Eichmann in Jerusalem, in which Arendt told the tale of Adolf Eichmann, the man responsible for implementing the Final Solution, against the backdrop of his trial for war crimes and crimes against humanity. (Eichmann was captured by Mossad agents in Argentina in May 1960. His trial in Jerusalem began in April 1961, and he was executed in May 1962.) Arendt’s study was serialized in five installments in The New Yorker in the spring of 1963 and then quickly published in book form in May of that year by Viking Press with its now infamous subtitle, "A Report on the Banality of Evil." The work has attained a mythic status. Penguin publishes it in two inexpensive paperback editions–one a "Penguin Classics" and the other a "Great Ideas" version that, with its matte blue-and-white cover, is attractively designed for display next to cash registers as an impulse buy.

Hilberg died in 2007, and among the private papers he left to the University of Vermont library is a box stuffed with materials about his scholarly antagonists. Folders filled with Arendt clippings occupy half of the tightly jammed container. There is also a brown accordion folder holding two crisp copies of each of the five issues of The New Yorker in which Arendt’s study of Eichmann was serialized. Hilberg was obsessed with Arendt’s dispatches because two years before their appearance, with the Eichmann trial under way, he had published his own magnum opus, The Destruction of the European Jews, a multivolume work that is still widely considered in scholarly circles to be the first great history of the Holocaust and the cornerstone of Holocaust studies. "No other book will ever be, by my hand, annotated to such a degree," Claude Lanzmann remarked in 1993, eight years after the release of his epic film Shoah. "A beacon of a book, a breakwater of a book, a ship of history anchored in time and in a sense beyond time, undying, unforgettable, to which nothing in the course of ordinary historical production can be compared." (Hilberg is the only historian to appear in Shoah, which documents victims’ and perpetrators’ direct experiences of the Holocaust.)

As Hilberg read Arendt’s articles about Eichmann, he noticed a number of striking similarities to his own research. He tallied them on an accounting spreadsheet stored in the accordion folder with the New Yorker issues. At the bottom of the spreadsheet he divided the instances into "cert." and "prob." and penciled hash marks next to each category. Among the flagged passages is Arendt’s account of the plight of Bernard Lichtenberg, a Catholic priest in Berlin who was condemned to a concentration camp after speaking out against the deportation of the Jews. Hilberg noted the page on which Arendt’s version appeared and next to it wrote, in red ink, "verbatim."

Hilberg had discovered Lichtenberg’s story in Nazi foreign office files, and he recounted it in his book in what were, for him, unusually emotional terms: "Dompropst Bernard Lichtenberg of St. Hedwig’s Cathedral in Berlin, dared to pray openly for the Jews, including those who were baptized and those who were unbaptized." Arendt told Lichtenberg’s tale in the third New Yorker installment as a parenthetical aside in the story of a deported minister: "A similar fate befell the Catholic Dompropst Bernard Lichtenberg, of St. Hedwig’s Cathedral, in Berlin." Lichtenberg, Arendt wrote, "had dared to pray publicly for all Jews, baptized or not." In his book Hilberg footnoted the document from which he drew the anecdote; in The New Yorker Arendt gave no indication of her source–one of many similar instances.

In Eichmann in Jerusalem Arendt was a little more forthcoming about her debt to Hilberg. The book includes a note on sources in which she describes The Destruction of the European Jews as "the most exhaustive and the most soundly documented account of the Third Reich’s Jewish policies." There are five quotes in the book followed by a discreet "(Hilberg)," including a few she had not sourced to him in the New Yorker series. Still, many facts reported by Hilberg that appeared without attribution in Arendt’s magazine pieces remained uncredited to him in Eichmann.

Hilberg stopped documenting Arendt’s borrowings on his spreadsheet after he read the third installment, but "verbatim" was not his last word about the series. Years later, in a letter also found among his papers, he explained to one of Arendt’s biographers, Elzbieta Ettinger, that he had "noticed what she had done as soon as I read the installments in the New Yorker." He continued, "A lawyer of my publisher at the time asked me to draw up a list of items she had lifted. I found about eighty, but he also said that I would have to prove that she could not have obtained the information anywhere else. That proof I could not supply, except in such instances as an error of spelling that she had copied." In The Politics of Memory, Hilberg dedicated a few pages to Arendt and obliquely mentioned that others had commented on her mostly invisible reliance on his research; he also averred that her work "consisted only of unoriginal essays on anti-Semitism, imperialism, and general topics associated with totalitarianism." Despite his derision, Hilberg declined to publicly air his grievances. As a result, the scale of Arendt’s debt to him has remained largely unknown.

Hilberg’s indignation, as well as his decision to hold his fire, testify to the complex psychology of a Jewish man whose life had been threatened by the rise of Nazi terror but who managed to escape Europe and the Holocaust and lived thereafter with the resulting burden of guilt and luck. Arendt took a similar path out of Europe and carried much of the same emotional shrapnel. Hilberg and Arendt never met, in part because of his lingering bitterness toward her, but the strands of his research that she wove into her writing are only the most telling instances of the profound ways in which the two thinkers’ lives and ideas were intertwined. Both studied the problem of political evil in the twentieth century–Hilberg its social machinery in Nazi Germany, Arendt its origins in political systems like totalitarianism–and wrestled with the dilemma of the Jew in the twentieth century. Perhaps most important, at the core of their books about the Holocaust is a deep disappointment over the lack of Jewish resistance to the Nazis. After the war, both Hilberg and Arendt fashioned themselves as defiantly strong Jews, in contrast with their vision of the weak Jews they had left behind, and yet both remained fascinated by the story of those who were killed.

Raul Hilberg was born in Vienna in 1926, the only child of a cold, stolid mother and a quiet, proud father, whom Hilberg pitied and revered. In his youth Raul was a loner who took up solitary pursuits like geography, music and train spotting. His parents occasionally attended synagogue, but Hilberg was repelled by the irrationality of religion: "Already I was contrary-minded, turning away from religion, which at first became irrelevant to me and then an allergy," he recalled in his autobiography.

After Hitler marched into Vienna during the Anschluss, the Hilbergs were forced out of their apartment at gunpoint. Hilberg’s father’s spirit was broken after he was jailed; he told his son, "Hitler will put us to the wall." The family set off on a mad dash out of Europe, which ended a year later when they settled in Brooklyn after stopovers in France and Cuba. In 1944 Hilberg enlisted in the Army and ended up serving in a unit that swept through Germany as it was liberated; at one point Hilberg was in the Nazi headquarters in Munich and stumbled across portions of Hitler’s private library. Even before he was stationed in Europe, Hilberg had followed the scattered reports telling of the incipient genocide; in 1942 he made contact with an organization that asked him to call Stephen Wise, a leading rabbi in New York City. "What are you going to do about the complete annihilation of European Jewry?" Hilberg asked. Wise, Hilberg later remembered, hung up.

After the war, as a student first at Brooklyn College and then at Columbia, Hilberg was quickly drawn to the academic study of the fate he had escaped in Europe but that many of his relatives had not. "Briefly I weighed the possibility of writing a dissertation about an aspect of war crimes, and then I woke up," he explained in his autobiography. "It was the evidence that I wanted. My subject would be the destruction of the European Jews." He was soon spending long hours in a torpedo factory in Virginia that had been transformed into a repository for countless boxes of captured Nazi archives. Hilberg’s decision to study this material was not considered a professionally prudent one at the time, which may seem odd in the current era of Holocaust movies and proliferating Holocaust studies departments. But in the late 1940s and ’50s, the genocide of the Jews was a subject ignored in academic circles. History books of the era focused on the cult of Hitler and the Nazi terror but generally did not identify the slaughter of the Jews as a central part of the story of World War II. In the United States, the first college-level course dedicated to the subject of the Holocaust was taught in 1974–by Raul Hilberg. More than twenty years earlier, when Franz Neumann, Hilberg’s adviser at Columbia, learned of his dissertation topic, he quipped, "It’s your funeral."

Hilberg’s study opens with a bold statement: "Lest one be misled by the word ‘Jews’ in the title, let it be pointed out that this is not a book about the Jews. It is a book about the people who destroyed the Jews." Hilberg toiled for nearly a decade in the archives of the Nuremberg trials and other collections of recovered German documents. During his last lecture, which he delivered in Vermont just a few months before his death, he recalled the void that engulfed him at the outset of his research. "I was transported into a world for which I was totally unprepared," he explained in his dry, austere manner. "I would read a document, but I would not understand what it meant. The context had to be built record by record."

In Hilberg’s telling, the murder of the Jews was not a product simply of Hitler’s anti-Semitic rage (as Dawidowicz would later argue), nor was it preordained the moment the Nazi Party coalesced or even by the terror of Kristallnacht. "The destruction of the Jews was an administrative process, and the annihilation of Jewry required the implementation of systematic administrative measures in successive steps." Hilberg presented a staggering picture of the bureaucratic machinery of extermination, which developed slowly over time and inundated every sector of German society–not just the Einsatzgruppen and the SS but also the finance ministry, foreign office and railways; everyone knew what was happening, and everyone cooperated.

Hilberg defended his dissertation in 1955 and submitted it to prominent publishing houses. It was roundly rejected until 1961, when a young press in Chicago, Quadrangle Books, decided to publish the work, printing it in double columns on cheap paper. From there, the massive tome began quietly and slowly to win over admirers. In a glowing review in Commentary, the British historian Hugh Trevor-Roper wrote that Hilberg’s book was "not yet another chronicle of horrors. It is a careful, analytic, three-dimensional study of a social and political experience unique in history: an experience which no one could believe possible till it happened and whose real significance still bewilders us." Michael Marrus, the foremost historiographer of the Holocaust, says that it is now generally agreed that before Hilberg "there was not a subject. No panoramic, European-wide sense of what had happened. That’s what Hilberg provided."

In Vermont, Hilberg embraced the role of the lordly European intellectual: he was a distant and often haughty scholar who favored somber, elegant suits and gave few indications of his personal entanglement with his research. On campus, he was revered for his courses and books (altogether he wrote and edited seven volumes concerning the Holocaust). I was told by Richard Sugarman, a philosophy professor at the University of Vermont who grew close to Hilberg, that "The phrase ‘spellbinding lecturer’ doesn’t do justice to him. Was it a little intimidating talking to him? Sure. He was not a recycled soul–he was an original."

Beyond the mountains of Vermont, however, Hilberg’s achievements were generally unknown outside the scholarly community. The Destruction of the European Jews is scarcely mentioned in Peter Novick’s acclaimed The Holocaust in American Life (1999), which chronicles the rise of Holocaust consciousness. For Novick it was not Hilberg but the Eichmann trial and Arendt’s reporting on it that "effectively broke fifteen years of near silence." After the trial, Novick writes, "there emerged in American culture a distinct thing called ‘the Holocaust’–an event in its own right, not simply a subdivision of general Nazi barbarism."

Hannah Arendt was born twenty years before Raul Hilberg, in 1906, the only child of a middle-class European Jewish family. She grew up mostly in Königsberg, and Judaism was not an integral part of her daily life; religious observance was minimal, and anti-Semitic incidents were only an occasional irritant. According to Elisabeth Young-Bruehl’s sensitive biography, Hannah Arendt: For the Love of the World, Arendt was a moody young woman, particularly after her father died in 1913. She was drawn to books early on, and Goethe was the touchstone of her education. This led her eventually to the universities in Marburg and Heidelberg, where she studied philosophy with Karl Jaspers and Martin Heidegger.

Arendt is now popularly thought of as a nondenominational political theorist. But during the Nazi rise to power, she dedicated herself to Zionist relief organizations trying to help Jews flee Europe. Like Hilberg, an arrest awakened her to the severity of the Nazi regime: in 1933 she was apprehended for collecting documents for a Zionist organization. Also like Hilberg, Arendt directed her fear and anger at the quiescence of those around her. In 1936, when she attended the founding conference of the World Jewish Congress in Geneva, she wrote to her future husband, Heinrich Blücher, that "the Polish Jews will stop our mouths just as the German Jews did three years ago. And in the end we’ll all go to hell." She worked with relief groups while planning her own escape from Germany; she reached New York City in 1941 and was soon writing for a number of Jewish publications. In an essay published in the New York German-Jewish newspaper Aufbau, she urged, "We can do battle against antisemitism only if we battle Hitler with weapons in our hands."

After the war, Arendt’s activism waned as she grew intellectually fascinated with how the Nazis had managed to carry out the Final Solution. An early indication of her interest was a review she wrote for Commentary in 1952 of Léon Poliakov’s Bréviaire de la Haine: Le IIIe Reich et les Juifs (Breviary of Hate: The Third Reich and the Jews), which is generally recognized as one of two minor volumes on the Holocaust published before Hilberg’s landmark work. Arendt concluded the piece by underscoring the paucity of writing on the subject: "Research into Nazism, therefore, so frequently minimized today as ‘mere’ history, is indispensable for our understanding of the problems of the present and the immediate future." For Arendt, covering the Eichmann trial was the perfect opportunity to explore those problems by delving into the psyche of the perpetrators, who intrigued her much more than the victims. As Arendt later told Samuel Grafton, a journalist commissioned by Look in the fall of 1963 to write an article about her account of Eichmann’s trial and the controversy it sparked, "I wanted to see one of the chief culprits with my own eyes as he appeared in the flesh. When, many years ago, I described the totalitarian system and analyzed the totalitarian mentality [in her study of Nazism and Stalinism, The Origins of Totalitarianism], it was always a ‘type,’ rather than individuals."

Arendt spent weeks in Jerusalem observing the trial, and she left convinced that Eichmann was not a figure of great evil but rather an oddly cheerful, pathetic man whose desire for personal advancement meshed tightly with the gears of the totalitarian machine. In The New Yorker, she was critical of the Israeli prosecution and faulted the lead prosecutor for wanting "to try the most abnormal monster the world had ever seen." Unlike the prosecutor, Arendt saw Eichmann not as a monster but a bureaucrat. "The trouble with Eichmann," she said, "was precisely that so many were like him, and that the many were neither perverted nor sadistic, that they were, and still are, terribly and terrifyingly normal."

It is often forgotten that Arendt folded Eichmann’s story into a more general account of the Holocaust–the table of contents of Eichmann in Jerusalem resembles a timeline of the event–and that this broader context introduced innumerable readers to the idea of the Holocaust. Arendt does not appear to have done research in archives with German documents, and given how little had been written on the subject she had few options when she looked for published sources of background material. There was, of course, one source that contained it all: The Destruction of the European Jews.

Arendt’s papers show that she had a complicated relationship with Hilberg’s work even before she began writing about Eichmann. When she returned to New York from Jerusalem, in August 1961, there was a letter from Quadrangle Books offering a special discount on The Destruction of the European Jews. In the copy of the letter in Arendt’s files, Quadrangle’s president, Melvin Brisk, promised that Hilberg’s book would provide a very different picture of Eichmann than the Israeli prosecution had in Jerusalem. "Hilberg shows that Eichmann was a bureaucrat worrying about a thousand details rather than a master planner." Brisk explained, "We make this offer (good only until September 30th) because the Eichmann trial–which is still under way as I write this letter–makes the book doubly important in explaining what happened and why." Arendt replied on August 7, enclosing a check for $14.95.

Brisk’s sales pitch was not Arendt’s first exposure to Hilberg’s book. Two years earlier, Arendt had been asked by Princeton University Press to review the manuscript of The Destruction of the European Jews; she advised Princeton not to publish it. In a letter in her archives dated April 1959, which Hilberg himself discovered, Princeton editor Gordon Hubel thanked Arendt for her "invaluable assistance" and tried to assuage any guilt she might have felt about her decision: "after we had rejected this manuscript," Hubel confided, "we learned from Hilberg that he has $10,000 in financial backing toward the publication of this study, so I do not feel that our declining was in any way fatal to its eventual publication." (In the end, a $15,000 donation financed the book’s publication by Quadrangle.)

Arendt’s evaluation of Hilberg’s manuscript is not among her papers. A plausible explanation of why she advised against its publication appears in a 1963 letter she wrote to the German publisher of Eichmann in Jerusalem. In it, she says that Hilberg "worked for 15 years only with the sources and if he had not written a very terrible first chapter, in which he did not understand much about German history, the book would be, so to speak, perfect. No one will be able to write about the topic without using it." Arendt reiterated the point the following year in a letter to Karl Jaspers, offering that Hilberg’s book "is really excellent, but only because it is a simple report." In his first chapter, Hilberg provides a brief timeline of anti-Semitism in Europe that begins with the Roman Empire under Constantine and ends with the Holocaust. Hilberg’s long view of history clashed with Arendt’s strong belief that the Holocaust was something entirely new–a product of modern society and the totalitarian system.

But while Arendt belittled some of its conclusions, she clearly recognized what a gold mine the book contained. Her reliance on Hilberg was apparent to Hugh Trevor-Roper, who reviewed Eichmann in Jerusalem in the Sunday Times two years after reviewing The Destruction of the European Jews in Commentary. Trevor-Roper postulated that, except for the trial, Hilberg’s "masterly study" was Arendt’s main source. "She acknowledges her debt," Trevor-Roper wrote, "but the full extent of that debt can be appreciated only by those who have read both. Again and again the arguments, the very phrases, are unconsciously repeated." Trevor-Roper’s review was largely forgotten, as was his conclusion that "indeed, behind the whole of Miss Arendt’s book stands the overshadowing bulk of Mr. Hilberg’s."

Despite her opinion that Hilberg’s study was a "simple report," Arendt does acknowledge its quotidian perfection at one point in her book–though, tellingly, in a parenthetical–when describing the arduous task faced by Eichmann’s Israeli prosecutors. "The prosecution, it must be admitted, was in a most difficult position in finding its way through this labyrinth of parallel institutions, which it had to do each time it wanted to pin some specific responsibility on Eichmann," she explained, before discreetly adding: "(If the trial were to take place today, this task would be much easier, since Raul Hilberg in his The Destruction of the European Jews has succeeded in presenting the first clear description of this incredibly complicated machinery of destruction.)"

Like The Destruction of the European Jews, Eichmann in Jerusalem is mostly about the perpetrators. When Arendt does focus on the Jews, her concern is not isolated episodes of heroic resistance or the immense scale of human suffering but rather the Judenräte, the Jewish councils in Nazi-controlled Europe. It was an important matter to investigate. The councils were Jewish municipal administrations that provided basic services to ghettoized Jews and enforced Nazi orders and regulations, including compiling names of Jews for deportation. For Arendt the councils were a big moral question mark. She describes them as frequently willing and self-serving collaborators in helping the Nazis execute the Final Solution. In lines that have been repeated countless times since, she writes, "To a Jew this role of the Jewish leaders in the destruction of their own people is undoubtedly the darkest chapter of the whole dark story." The cooperation of Jewish leaders, she continues, "had been known about before, but it has now been exposed for the first time in all its pathetic and sordid detail by Raul Hilberg."

After this broad acknowledgment, Arendt peppers her account of the Judenräte with mostly unattributed quotations from German documents quoted in Hilberg’s book. Her most infamous act of blind borrowing is her provocative, offhand reference to "Dr. Leo Baeck, Chief Rabbi of Berlin, who in the eyes of both Jews and Gentiles was the ‘Jewish Führer.’" Jacob Robinson, who was an assistant to the chief prosecutor at the Nuremberg trials, wrote a book attacking Arendt’s portrayal of Eichmann in which he zeroed in on the Baeck statement and identified its likely source. Robinson hypothesized that the source "is probably Hilberg, who was careful to note that the expression ‘Jewish Führer’ applied to Baeck was a casual remark by Eichmann’s assistant, Dieter Wisliceny; it was left to Miss Arendt to ascribe the use of the epithet to ‘Jews and Gentiles’ in general."

Certainly Arendt’s ideas about Eichmann and his "banality" were kindling for a fire. But it was the material she drew from 
Hilberg on the Jewish councils–less than twenty of the nearly 300 pages of her book–that ignited the furor. The implication of her account was that whereas Nazis like Eichmann were merely banal bureaucrats, Jews had experienced a moral collapse during the war by failing to resist totalitarianism. The Anti-Defamation League distributed a letter urging local offices to denounce her, the World Jewish Congress released a pamphlet about the book and multiple Jewish organizations hired researchers to find errors in it. Nearly every Jewish publication in America ran articles attacking her views. Arendt’s old friend Gershom Scholem broke with her and wrote a public letter in which he questioned her portrayal of the Jews: "In your treatment of the problem of how the Jews reacted to these extreme circumstances–to which neither of us was exposed–I detect, often enough, in place of balanced judgment, a kind of demagogic will-to-overstatement." Scholem could have been describing Hilberg’s account of the Jewish councils–which is not surprising, given that Hilberg was Arendt’s source. In fact, Hilberg’s fastidiousness regarding the Baeck incident was an exception: he was generally indifferent, sometimes archly so, to the dilemmas faced by Jews in the ghettos. At one point he concludes that "Jews tried to avert disaster: by judicious compliance with orders, and sometimes by anticipatory compliance with orders not yet issued," such as the forced labor program that the Jewish council in the Warsaw ghetto had set up. Where Arendt surpassed Hilberg was in the words of moral opprobrium she flung at several Jewish leaders.

As the negative reviews of Eichmann in Jerusalem poured in, Arendt wrote to Mary McCarthy: "One can say that the mob–intellectual or otherwise–has been successfully mobilized." Arendt alleged in another letter, to a reader, that she was an innocent bystander who had been made a scapegoat. But she also recognized that the cause of the furor was her use of Hilberg’s Judenräte material. "That I am now in the center of this campaign is almost an accident. Ever since the publication of Hilberg’s book, those organizations have been worrying about what to do," she wrote in response to a particularly vicious review of her work by Lionel Abel in the Summer 1963 issue of Partisan Review.

Arendt was not happy. She felt her ideas were being trampled by the uproar over Eichmann in Jerusalem. She was not without justification. Samuel Grafton noted in the draft of his Look article that "according to Viking Press, the book has sold only about 10,000 copies, an extremely small number for a work about which so much has been said. Many who are discussing it have not read it; in a sense the controversy has floated loose from the book, and become a phenomenon in its own right." As Grafton’s son, the historian Anthony Grafton, explains in his essay "Arendt and Eichmann at the Dinner Table," Look ended up killing his father’s article because as the contretemps heated up, Arendt grew irritable and stopped cooperating.

Hilberg was not happy either. After toiling for thirteen years on his book, he was being eclipsed by someone who had worked for little more than two years on hers. "Who was I, after all?" Hilberg asked bitterly in his autobiography. "She, the thinker, and I, the laborer who wrote only a simple report, albeit one which was indispensable once she had exploited it." The situation was made clear in a letter that Siegfried Moses, the head of the Council of Jews from Germany, wrote to Arendt that spring. "I came to New York with the draft of a statement which was to be published by the Council of Jews from Germany. It was to attack the presentation given in Hilberg’s book." But, Moses added, "Now, the defense of the council must oppose primarily your articles." In his autobiography, Hilberg was emphatic in pointing out the differences between his and Arendt’s arguments. He noted that whereas Arendt’s analysis of Jewish leadership was restricted to the Judenräte, in The Destruction of the European Jews he had written that the Jews had a centuries-old tradition of saving themselves by complying with violent, anti-Semitic rulers–a precedent that collided with the unprecedented brutality of the Nazis.

But just as Arendt did not give Hilberg the full credit he was due, Hilberg did not properly acknowledge her insights. In writing about Eichmann, she had proposed a bold new way of describing how ordinary Germans had been drawn into the machinery of destruction–a discussion that Hilberg had avoided. On a more immediate level, Arendt, despite having taken liberties with some of Hilberg’s facts, had nevertheless acted as a popular interpreter of his research–providing visibility for a book that could easily have fallen down an academic mine shaft. In the process, this kick-started the rise of the study of the Holocaust.

There is no better testament to the cross-pollination of their ideas than the career of Christopher Browning, author of Ordinary Men: Reserve Police Battalion 101 and the Final Solution in Poland and one of the world’s most respected Holocaust scholars. Browning became interested in the Holocaust in the late ’60s when he was an activist against the Vietnam War. Like so many students at the time, he turned to Eichmann in Jerusalem in the hopes of understanding how governments are drawn into planning death and destruction. After noticing Arendt’s few references to Hilberg, Browning bought a copy of The Destruction of the European Jews. He read it during a long convalescence from mononucleosis, and it changed his life. "Some people have religious conversion experiences," Browning said at a memorial service for Hilberg; "upon reading Hilberg I had a life-changing academic conversion experience." Browning had been working toward a master’s in French history but then decided to write a dissertation on an aspect of Hilberg’s research. "Hilberg became visible to me by virtue of Arendt," Browning told me. "For most people it was an entirely negative connection–but for me, it turned out to be entirely positive."

Another kink in the story is that the claim on which Hilberg and Arendt had staked so much–Jewish compliance during the war–is considered, even by their admirers, to be the blind spot of their oeuvres. Young-Bruehl writes in her biography that Arendt’s knowledge of the Holocaust-era ghettos "was not always extensive enough to support her generalizations." Amos Elon, in the introduction to the Penguin Classics edition of Eichmann in Jerusalem, says Arendt "was inexcusably flippant." Hilberg, of course, was a meticulous researcher, yet the passages about the Jewish councils in The Destruction of the European Jews have a very different feel from the rest of the book. Whereas the book is generally heavily footnoted, these pages have long runs of clean or lightly footnoted discursive prose. Had Hilberg strayed from the facts? Michael Marrus, who has written critically about Arendt’s and Hilberg’s accounts of the Judenräte, says that while many Jewish historians have erred "too much on the side of heroism and resistance," Hilberg "was way off on the other side of the spectrum. His views about the Jews are sometimes almost caricatural." Browning agrees, and adds that Hilberg had an ornery attachment to these passages: "That’s the one chapter he would never change. He had a stubborn streak."

Hilberg and Arendt may have clung to these heretical positions because their exodus from Europe left them with similarly tortured perspectives on the Jews they had left behind. Both writers were steeped in German-Jewish culture, which had long disdained the less cultured Jews in Eastern Europe. Complicating matters was that it was Eastern Jews who had been overwhelmingly slaughtered. Arendt’s criticism of the Israeli prosecution in Eichmann’s trial was spiced by her distaste for what she saw as the Israeli muddle of Middle Eastern and Eastern European Jews. Her most famous relationship was with Heidegger, the philosopher and Nazi Party member, and her husband, Blücher, was a German gentile. In a similar pattern, Hilberg endlessly criticized Jewish scholars while heaping praise on German scholars who were studying the same material.

More personally and concretely, though, the works of Hilberg and Arendt were colored by their experiences as young secular Jews influenced by Zionism. Arendt’s Zionist work–before and immediately after the war–is well-known. Hilberg’s Zionist background, on the other hand, has generally gone unrecognized. In his autobiography, he says little about his engagement with the Jewish community in Vienna. But his best friend from his youth, Eric Marder, recalls that both boys had gone to a Zionist school in Vienna, which taught them the need for Jews to build a home of their own and to defend themselves. The lessons stuck, says Marder, who left Vienna shortly after Hilberg’s family. Marder also ended up in Brooklyn, and he recalls that when he and Hilberg were in high school, they would walk home and talk about what was happening in Europe. "We both felt that politically the Jewish community in Europe had behaved badly. Instead of fighting the Nazis, they had surrendered to them."

At the time that Hilberg and Marder were having those conversations, Arendt was expressing similar disappointment about the apparent unwillingness of the Jews to stand up for themselves. During the war, Arendt wrote a series of articles for Jewish newspapers in the United States calling for Jews to form an army to fight back. In time, though, her writing reflected a growing, almost shamefaced recognition that the Jews would go down meekly. In 1944, in the article "From Army to Brigade," she spoke of the "unbearable humiliation of the Jewish people, who felt that the whole world had damned them to the degrading role of victimhood."

Later on, both thinkers wanted to be seen as clear-eyed observers, unsullied by any attachment to the material they were studying–hence Hilberg’s stance as a disinterested scholar. "He wasn’t going to let somebody else define him–as a victim or a persecuted Jew," Browning told me. "He just didn’t want to go there." After the publication of Eichmann in Jerusalem, Gershom Scholem wrote to Arendt that she showed "little trace" of "Ahabath Israel: ‘Love of the Jewish people.’" She eagerly accepted his assessment: "I do not ‘love’ the Jews, nor do I ‘believe’ in them; I merely belong to them as a matter of course, beyond dispute or argument." She had criticized Hilberg’s work by labeling it a "simple report," but when she was attacked for being a self-hating Jew she used the label as a shield. "My position is that I wrote a report and that I am not in politics, either Jewish or otherwise," she explained to Mary McCarthy in September 1963. "In other words my point would be that what the whole furor is about are facts and neither theories nor ideas." She argued that she did not view the Jews any differently from any of the other people of Europe.

But it is hard not to see the youthful anger of both Hilberg and Arendt–the expression of an inchoate Zionist zeal–occasionally ruffling their more sober later writing. Scholem perceptively pointed to something very personal in Arendt’s work. In his letter, he told her, "Your book speaks only of the weakness of the Jewish stance in the world. I am ready enough to admit that weakness; but you put such emphasis upon it that, in my view, your account ceases to be objective and acquires overtones of malice." With Hilberg, such overtones are evident when he describes innocent Jewish families going to their death: "During ghetto-clearing operations many Jewish families were unable to fight, unable to petition, unable to flee, and also unable to move to the concentration point to get it over with. They waited for the raiding parties in their homes, frozen and helpless." The writing in the works of both thinkers rings with an almost visceral desire to distance themselves from the weak Jews that they imagined they had left behind, and from whom they had hoped for so much more during the war. Young-Bruehl says that in her life as well as her thinking, Arendt "took the position that I am not a victim here–I am a resistant." But the outwardly sober and unemotional Hilberg was occasionally agitated by a resistant nerve. Yehuda Bauer, the eminent Israeli Holocaust scholar, recalls a moment when he was giving a lecture with Hilberg before a college class in Boston during the ’70s. Bauer spoke about Jewish resistance to the Nazis; Hilberg began his rejoinder on a characteristically dry note before suddenly losing his temper. "He yelled at those students and he said, ‘How many of you have guns in your home?’" Bauer remembers. "I said to him, ‘You think there will be Nazis in Boston?’ But he wasn’t talking to the students–he was talking to the Jews in Europe. For a moment he forgot himself."

Discouraged by the response to Eichmann in Jerusalem, Arendt mostly stopped writing about Jewish issues. But she did not refrain from criticizing the Jewish world, particularly when it came to the justice of the State of Israel, which she had lost faith in, and American Jews’ stalwart defense of it. This political quarrel, though, obscured Arendt’s complicated understanding of her Jewish identity. It’s worth remembering that her first book was not a political treatise but a sympathetic biography of Rahel Varnhagen, the secular German-Jewish salon hostess who died believing that the great shame of her life, being born a Jew, was also her greatest gift. Similarly, Arendt never stopped feeling connected to her own Jewish heritage, but always on her own terms. Young-Bruehl tells of Arendt’s later years, when "everyone was very interested to observe that she put a great deal of energy into attending Seder with her friends–and the marking of Jewish holidays–in a way that she hadn’t really before."

Professionally, Hilberg followed a different path after writing his great work. He maintained a single-minded commitment to The Destruction of the European Jews, advising translators on new editions right up to his death. He also worked more broadly on spreading a historical understanding of the Holocaust. He was an integral member of the council that oversaw the creation of the US Holocaust Memorial and Museum in Washington, and in letters to fellow council members he regularly warned against allowing the museum to become a community memorial for Jews, one dedicated to the image of the Jewish victim, instead of being a museum that would shed light on the entirety of the Holocaust.

Hilberg, like Arendt, remained largely estranged from collective Jewish life. He continued to live in Vermont, far from Jewish havens like New York City, and was twice married to non-Jews. He avoided synagogue and relished taking positions that antagonized many Jews. For instance, he rallied to the defense of Norman Finkelstein, who was lambasted for his book The Holocaust Industry, which argued that American Jewish institutions have exploited the memory of the Holocaust, turning it into shmaltz for financial and political gain. Peter Novick called Finkelstein’s work "a charge into darkness that sheds no light." Hilberg not only praised Finkelstein’s "analytical abilities" but also noted his strength in defying the establishment. In letters and interviews, Hilberg attacked both the community of Holocaust scholars in the United States and the Jewish organizations that had sprung up to memorialize the Holocaust. What he had warned the Holocaust Memorial council against had come to pass. After drawing such a stark picture of the Jewish collapse in The Destruction of the European Jews, Hilberg was horrified that many American Jews would willingly and eagerly link themselves with the history of victimhood. "Where is our dignity?" he asked an editor at Knopf in 1988.

At the lecture he delivered a few months before he died, a question was put to Hilberg: "Why do you not feel part of your community?" Without missing a beat, he responded, in an even voice, "I don’t feel part of anything. I don’t feel part of the university I’ve been a part of for decades. I don’t feel part of Burlington, where I’ve spent all my years since 1956. I think some of us are just destined to be alone." But Hilberg’s sense of being a man apart concealed the intense tug of war he had with his past. In his later years Hilberg returned to the subject of the Judenräte when he decided to edit the meticulous diaries of Adam Czerniakow, the head of the Jewish council in the Warsaw ghetto. Hilberg’s work on the volume is distinguished by a nuanced sympathy for the impossible situation in which the Jews had found themselves, but most of all for Czerniakow’s strong, silent decision to kill himself in the end rather than betray his principles.

Hilberg’s second wife, Gwendolyn Montgomery, who was born an Episcopalian, converted to Judaism in 1992, twelve years into their marriage. She did so for reasons of her own, without Hilberg’s prodding. She admits to having been surprised when Hilberg began quietly attending synagogue with her soon after her conversion. Hilberg’s friends, too, were surprised to learn that his postmortem arrangements included a request for a memorial service at the Burlington synagogue.

Hilberg had not become religious in any traditional sense. Like Arendt, his relationship with Judaism was very much on his terms. The legacy of Jewish victimhood galled him as much as it did Arendt, but it didn’t stifle his respect for the Jewish conscience. Here it was his turn to borrow from Arendt. Shortly before the end of the war, Arendt wrote an intriguing set of essays about the notion of "the Jew as pariah," in which she identified Sholom Aleichem, Franz Kafka and Henrich Heine as heirs to the greatest Jewish tradition. "It is the tradition of a minority of Jews who have not wanted to become upstarts, who preferred the status of ‘conscious pariah,’" she claimed. "All vaunted Jewish qualities–the ‘Jewish heart,’ humanity, humor, disinterested intelligence–are pariah qualities." In 1965, two years after the appearance of Eichmann in Jerusalem, Hilberg published a little-noticed essay in Midstream magazine in which he described the conditions that had motivated Germans to perpetrate the Holocaust. He then expressed his admiration for the pariahs of his people. "Jews are iconoclasts. They will not worship idols," he wrote. "The Jews are the conscience of the world. They are the father figures, stern, critical, and forbidding." He returned to the subject in his last lecture, in which he explained that despite his expressions of derision, his commitment had been "to my people, whether they want it or not, or like it. You know, I could have written my dissertation on multipartite treaties. I could have been a big shot. No, I wrote the dissertation that everyone without exception who was an adult told me not to write."

This was not a description of the many Jews Hilberg was constantly criticizing but rather an idealized description of the community of Jews he imagined being part of, and people close to him understood as much. In his final months, as he was dying of lung cancer, one of the few people Hilberg wanted to see was Richard Sugarman. Many years earlier, Sugarman, who is an Orthodox Jew, had been walking around campus with a rabbi distributing Passover matzo. Sugarman remembers how the rabbi respectfully left Hilberg alone. "It seems to me that Professor Hilberg has his own avodah," Sugarman recalls the rabbi saying, "his own way of service."

Hannah Arendt » de Margarethe von Trotta

Bernard Marx

Regards

5 mai 2013

« Hannah Arendt » de Margarethe von Trotta

Le dernier film de Margarethe von Trotta, qui est sorti en France le 24 avril, sous le titre « Hannah Arendt » devait s’appeler « La controverse ». C’était un titre réducteur mais significatif. L’ambition de la cinéaste allemande est de montrer tout ensemble la vie et la pensée d’Hannah Arendt. Initialement, elle envisageait de la suivre depuis ses 18 ans, lorsqu’elle commence à suivre les cours des philosophes Husserl, Jaspers et Heidegger et lorsque celui-ci devient son amant, jusqu’à sa mort en 1975. Mais, à trop embrasser, la cinéaste disait ne rien saisir. Le scénario s’est focalisé sur quatre années, de 1960 à 1963, autour du procès d’Adolf Eichmann, du texte qu’Hannah Arendt en tire (« Eichmann à Jérusalem ») et de la violente polémique qu’elle suscite.

On connait l’histoire : Adolf Eichmann qui avait dirigé le bureau des affaires juives de l’office central de sécurité du Reich et organisé les déportations vers Auschwitz avait réussi à fuir en Argentine avec l’aide de la Croix Rouge et de dignitaires du Vatican. En mai 1960 il est capturé par des agents du Mossad et transporté à Jérusalem. Accusé de crimes contre le peuple juif et de crimes contre l’humanité, Il est jugé par un tribunal israélien. Le procès dure 8 mois d’avril à décembre 2011. Condamné à mort Eichmann est pendu le 28 mars 1962.

Femme, juive, allemande, apatride 18 années durant à partir de 1933, de nationalité américaine depuis 1951, penseuse inclassable, Hannah Arendt est en 1960 une professeure de théorie politique réputée. Son travail sur le totalitarisme entrepris de 1945 à 1949 et publié en 1951 aux Etats Unis a une importance considérable, bien que méconnu en France à l’époque, notamment à gauche, car elle compare l’Allemagne d’Hitler et l’URSS de Staline et affirme le caractère totalitaire des deux systèmes.

Elle propose au New Yorker de suivre le procès. « Une obligation qu’elle doit à son passé », « une cure a posteriori ». Son compte rendu parait en 5 articles en 1963 puis dans le livre « Eichmann in Jerusalem » publié peu après. La représentation qu’Hannah Arendt donne d’Eichmann (non pas un monstre, mais un homme au contraire très médiocre, rouage de la machine totalitaire), la thèse de « la banalité du mal » et l’affirmation d’une participation de responsables des communautés juives d’Europe à l’accomplissement du génocide provoquent des réactions d’une rare violence, y compris parmi certains de ses amis.

Filmer la pensée en action

Filmer l’intelligence en action, la pensée en train de produire est une gageure. Margarethe Von Trotta la relève. Son film d’un style très classique est passionnant. Tout n’est pas réussi. Des scènes dans les rues de Jérusalem manquent de vie. Les retours en arrière qui mettent en scène la relation d’Hannah Arendt avec Martin Heidegger n’ont pas de consistance. Mais Barbara Sukowa est remarquable. Margarethe von Trotta et elle font vivre devant nous Hannah Arendt, une femme indépendante, « addicte » à la cigarette, qui pense sans garde-fou et à contre-courant, qui aime son mari Heinrich Blücher et ses ami(e)s et se nourrit de ses échanges avec eux ; une femme qui élabore sa pensée allongée sur un sofa, en voyant Eichmann à Jérusalem, en travaillant d’arrache-pied sur les minutes du procès, qui a le goût de la contradiction et le courage de défendre son travail envers et contre tout ; une femme dont « le stradivarius est l’allemand » et « l’anglais est seulement un second violon », comme le montre tout au long du film un respect remarquable des langues utilisées par les uns avec les autres. La cinéaste choisit de recourir à des images d’archives pour tout ce qui concerne le déroulement du procès. Ni Eichmann ni les témoins ne sont joués. Elle ne recrée la salle d’audience que pour un seul plan. Pour la suite du procès, Hannah restera en salle de presse, assistant aux audiences via un téléviseur. Ces images d’archives sont d’une force terrible. Ainsi pouvons-nous ressentir à bonne distance le choc vécu par Hannah Arendt de voir Eichmann tel qu’il était dans sa cage de verre, plutôt « clown » que « monstre ».

A la fin du film Hannah Arendt s’explique devant un amphithéâtre comble. Cela dure plusieurs minutes. Cela ressemble au plaidoyer final d’un film de procès. La facture est parfois lourde entre les plans qui opposent la masse des étudiants ouverts et reconnaissants à ce que dit Hannah Arendt et les membres du conseil de l’université de Chicago figés dans leur rejet. Mais le texte du discours et l’interprétation de Barbara Sukowa rendent la scène limpide et mémorable.

Comprendre

Aujourd’hui 50 ans après la parution de « Eichmann à Jérusalem, essai sur la banalité du mal », la polémique n’est pas éteinte. Claude Lanzmann achève un film sur Benjamin Murmelstein, le dernier Président du Conseil Juif du ghetto de Theresienstadt, seul "doyen des Juifs" à n’avoir pas été tué durant la guerre. Il sera présenté dans quelques semaines à Cannes en 2013. Il y a un an et demi, en novembre 2011, dans une interview à Marianne, il expliquait le sens de ce projet, et s’en prenait à Hannah Arendt : « Eichmann n’était pas du tout le falot bureaucrate dont Arendt a brossé le portrait en même temps qu’elle inventait le concept de banalité du mal, qui n’était au fond que la banalité de ses propres conclusions… A la demande de Ben Gourion qui souhaitait en faire un acte fondateur pour Israël, Hausner a ouvert le procès par un immense discours moralisateur, insupportable. Cette ouverture a déplu à Arendt. A juste titre. Mais elle-même ne savait rien. C’était une juive allemande exilée qui ignorait tout de la réalité de ces choses et de ces gens… Le président du conseil juif de Varsovie a choisi de se suicider, le 23 juillet 1942, quand il a vu que les déportations vers Treblinka commençaient et qu’il ne pouvait rien y faire… Beaucoup d’autres se sont également suicidés. Vingt-quatre membres du même Conseil juif se sont parfois donné la mort la même nuit. Pourquoi Arendt n’insiste pas plutôt là-dessus ? La première chose face à une catastrophe pareille, c’est l’humilité ». A l’occasion de la sortie du film de Margarethe von Trotta, ces critiques sont reprises quoique formulées de façon moins virulentes, notamment par l’historienne Annette Wieviorka interviewée par la revue « L’Histoire ». Elle conteste également la teneur du film de Margarethe von Trotta : « Hannah Arendt n’est restée à Jérusalem que trois semaines, alors que le procès a duré plusieurs mois…Rien n’atteste qu’elle prit des notes lors du procès… Elle n’a que très peu vu parler l’homme dans la cage de verre… Elle n’est plus à Jérusalem, lorsqu’est évoqué l’épisode de la déportation des juifs hongrois. Le premier témoin est, le 24 mai, Pinhas Freudiger, qui était à la tête de la communauté juive orthodoxe de Budapest. Alors qu’il décrit le passage dans la ville d’un convoi de déportés, un homme se dresse dans la salle et hurle : « Vous nous avez administré des calmants. Vous avez aidé les Allemands. Ma famille a été anéantie. Pas la vôtre ! » Les caméras de Leo Hurwitz saisissent l’expulsion du perturbateur. Margarethe von Trotta intègre cet incident dans son film. Hannah Arendt ne l’a pas vu… »

Bref le travail d’Hannah Arendt, si non la personne qu’elle a été, continue d’être un objet de scandale. Et il porte, en effet, un débat crucial : comprendre ce qui s’est passé. On le doit aux millions de victimes de l’holocauste, comme on le doit aux survivants et aux vivants d’aujourd’hui et de demain. Le récit de l’Holocauste comme celui d’un crime perpétré par des tueurs fous et mauvais et comme un évènement de la seule histoire juive ne le permet pas. Comme l’a écrit le sociologue Zygmunt Bauman, avec un tel récit, « le message de l’holocauste sur la façon dont nous vivons, sur la qualité des institutions auxquelles nous faisons confiance, sur la validité des critères dont nous nous servons pour mesurer la décence de notre conduite et celle des schémas d’interaction que nous acceptons et considérons comme normaux- ce message est réduit au silence, il n’est jamais écouté et transmis » (Modernité et Holocauste. 1989. La fabrique éditions). Hannah Arendt n’a pas à elle seule dit tout ce qui permet de comprendre. Mais elle a dit quelque chose d’essentiel : « Eichmann n’est ni un Iago, ni un Macbeth ; et il ne lui serait jamais venu à l’esprit, comme à Richard III de faire le mal par principe ». Pour autant, « Eichmann n’est pas stupide. C’est la pure absence de pensée-ce qui n’est pas du tout la même chose- qui lui a permis de devenir un des plus grands criminels de son époque …Que l’on puisse être à ce point éloigné de la réalité, à ce point privé de pensée ; que cela puisse faire plus de mal que tous les instincts destructeurs réunis qui sont peut-être inhérents à l’homme. Voilà une des leçons que l’on pouvait tirer du procès de Jérusalem » (Post-scriptum à Eichmann à Jérusalem).

Voir également:

Cinéma – Hannah Arendt, de Margarethe von Trotta

Jérôme SEGAL

Nonfiction

23 avril 2013

Le film biographique – ou "biopic" selon l’anglicisme qui semble s’imposer aujourd’hui – est un genre cinématographique en vogue. Après le Lincoln étonnement peu controversé de Steven Spielberg et le Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont (sorti le 13 mars), il y eut encore, dans un tout autre genre, 11.6. de Philippe Godeau, sur une convoyeur braqueur (le 3 avril), et la cuvée 2013 se poursuit avec le film Hannah Arendt, de Margarethe von Trotta. Le biopic est une fiction dont l’enjeu est de coller au plus près de la vie d’un personnage historique. Or, dès lors que ce personnage est une philosophe dont seuls les écrits permettent de saisir l’importance, la réalisation d’un film sur ce personnage pose une véritable question de méthode : il s’agit, ni plus ni moins, de traduire des idées en sons et en images tout en captivant le spectateur pendant près de deux heures.

La réalisatrice septuagénaire, qui avait fait forte impression dès ses débuts en adaptant avec Volker Schlöndorff le roman d’Heinrich Böll, L’Honneur perdu de Katharina Blum, a a effectué un choix déterminant : se concentrer sur la période du début des années 1960, lorsque la philosophe est exilée à New York et se retrouve confrontée au procès Eichmann. Le film débute avec l’arrestation d’Eichmann en mai 1960 et se termine quatre ans plus tard, après la sortie d’un des ouvrages essentiels d’Arendt (et de la philosophie politique du XXe siècle), Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal (1963). Dans un entretien au quotidien Der Standard, la réalisatrice a expliqué qu’elle comptait au départ relater toute la vie d’Hannah Arendt mais qu’elle s’est rapidement rendu compte que "cela aurait empêché de montrer sa pensée et ses pensées, ce qu’il y a en fait de fascinant chez Arendt". Cette idée se retrouve dans le titre original du film (en allemand), Hannah Arendt – sa pensée changea le monde.

Si ses travaux sur les Origines du totalitarisme (1951) lui avaient déjà servi de viatique dans le monde intellectuel, c’est bien en couvrant le procès Eichmann qu’Hannah Arendt se fait connaître du grand public. Elle propose alors de considérer le criminel nazi Eichmann, non comme un "monstre" déséquilibré et sadique, motivé par la haine, mais plutôt comme un simple bureaucrate carriériste, scrupuleux et soumis à l’autorité – dont la participation à l’extermination des Juifs d’Europe s’expliquerait essentiellement par le fait qu’il était dénué du degré minimal de conscience autonome qui lui aurait permis de s’y soustraire. La réalisatrice a fait le choix d’utiliser les célèbres séquences d’archives du procès et s’en explique : "Je voulais qu’en tant que spectateur on parvienne au même résultat qu’Arendt. Cela ne marche que si l’on considère la vraie personne d’Eichmann, on voit alors la médiocrité de cet homme mais aussi que ce n’était pas un démon". Dans ses articles, la philosophe évoque la "banalité du mal" et s’interroge ouvertement sur le rôle des Judenräte, ces organisations juives, créées à la demande des nazis, destinées à faciliter la "gestion" puis l’extermination des populations juives. On comprend aisément combien les articles d’Arendt ont pu choquer… et demeurent aujourd’hui encore controversés. Elle fut accusée à l’époque d’être "une juive se haïssant elle-même" (self-hating Jew) et cette accusation résonne encore dans d’autres débats (Stéphane Hessel en fut par exemple victime, même si en l’occurrence c’est son père qui était juif).

La plupart des spectateurs découvriront dans le film une Hannah Arendt très vive, douée pour les réparties, et qui, en raison de sa dépendance à la cigarette, suit les débats sur les écrans de la salle de presse afin de pouvoir fumer et taper en même temps à la machine. Cette mise en scène, avec la philosophe à l’extérieur de la salle d’audience, permet à la réalisatrice d’utiliser à loisir les films d’archives sur l’écran de la salle de presse. Admirablement campé par Barbara Sukowa qui avait déjà interprété le rôle-titre du film Rosa Luxemburg (1986), de la même réalisatrice, le personnage d’Hannah Arendt nous donne aussi un aperçu de ses pensées intimes. Allongée sur un sofa en cherchant les formulations qui conviendront le mieux pour décrire le "spécialiste" ou "le criminel moderne" (pour reprendre les termes du titre du film documentaire réalisé par Eyal Sivan et Rony Brauman en 1999), on revit avec elle des scènes du passé, notamment – les connaisseurs les attendront – celles concernant sa relation ambiguë, avant-guerre, avec son mentor, le philosophe Martin Heidegger (qui se compromettra ensuite avec le nazisme).

Contrairement à d’autres films biographiques (comme Le cas Wilhelm Reich, d’Antonin Svoboda, avec Klaus Maria Brandauer, sorti en début d’année dans les pays germanophones), le film de von Trotta respecte scrupuleusement les langues parlées par les figures historiques qu’il met en scène : Hannah parle allemand avec son mari Heinrich Blücher (un autodidacte qu’elle avait épousé lors de son exil en France, en 1940), ou encore avec le philosophe Hans Jonas (qui fait partie des intellectuels allemands installés à New York) ou encore avec Kurt Blumenfeld, son ami et contact essentiel, sur place à Jérusalem, pendant le procès Eichmann. Par contre, lorsqu’elle donne cours à la New School ou lorsqu’elle s’entretient avec la rédaction du New Yorker qui lui confie le reportage, on l’entend parler anglais avec un accent allemand parfait.

Il s’agit donc bien d’un film à ne pas rater, pour lequel la version originale s’impose, mais aussi d’un véritable manifeste pour l’apport des intellectuels d’envergure dans la couverture de procès dont les enjeux éthiques et philosophiques s’avèrent décisifs pour la civilisation contemporaine.

Voir également:

Hannah Arendt

Antoine de Baecque

L’Histoire

25/04/2013

Le nouveau film de Margarethe von Trotta est dans les salles depuis le 24 avril. Rencontre avec cette cinéaste allemande, qui dresse avec finesse le portrait de l’intellectuelle Hannah Arendt.

L’Histoire : Pourquoi avoir choisi ce moment de la vie d’Hannah Arendt, l’écriture d’Eichmann à Jérusalem et l’affaire qui a entouré la publication du texte dans le New Yorker ?

Margarethe von Trotta : Avec ma coauteur, Pam Katz, nous avons commencé à travailler sur ce projet en 2002, et, pendant longtemps, le scénario a évolué. Au début, le film commençait quand Hannah Arendt avait 18 ans et suivait le séminaire de Martin Heidegger ; il finissait avec sa mort en 1975. Mais nous avons compris que le film n’allait cesser de faire des sauts de puce d’un événement à l’autre, d’un pays à l’autre. Or je voulais raconter tout ensemble la vie et la pensée de la philosophe : comment montrer ce qu’Hannah Arendt a dans la tête ? Nous avons décidé, après deux ans de travail, de nous focaliser sur ces quatre années, de 1960 à 1963, autour du procès d’Adolf Eichmann et du texte qu’elle en tire, Eichmann à Jérusalem.

L’H. : Avez-vous travaillé sur archives ?

M. v T. : Il était important pour moi de montrer les vraies images du procès, filmées par Leo Hurwitz. Quand j’ai vu ensuite le film d’Eyal Sivan et Rony Brauman Un spécialiste (1999), cela m’a confirmée dans mon intention : ces images sont d’une force inouïe. Nous avons travaillé à Yad Vashem, à Jérusalem, et nous avons eu accès à tout. Nous avons également rencontré les proches d’Arendt : Lotte Köhler, sa secrétaire dans le film (en réalité son exécutrice littéraire), disparue en 2010 ; Elisabeth Young-Bruehl, qui a été son étudiante et a écrit la biographie de référence, également disparue ; enfin son dernier assistant, Jerome Kohn, qui s’occupe aujourd’hui de la publication de ses textes. Ils ont tous été extrêmement coopératifs. On pouvait tout leur demander : des éléments très quotidiens, qui sont importants dans un film où l’intimité du personnage prime, la couleur d’un rouge à lèvres, la matière de ses robes, la teinte de ses habits, mais également des archives rares ou des références précises.

L’H. : Jamais un acteur ne joue Eichmann…

M. v T. : Tout passe par les images qu’Hannah Arendt visionne en salle de presse, par son visage devant ces images. Dans mes recherches, j’ai vu des photos de cette salle, située juste en dessous du tribunal, et j’ai décidé d’y tourner cette partie du film. J’ai simplement reproduit les conditions de l’époque, des images en noir et blanc du procès diffusées en direct sur écran pour les journalistes. Si un acteur avait joué Eichmann, on n’aurait vu qu’une performance, ceci aurait constitué un contresens. Sa langue est essentielle, de même que son visage sur les archives : pas un mot, pas une phrase qui ne soit à lui, c’est une langue et un visage purement administratifs…

L’H. : Quel rapport entreteniez-vous avant de travailler sur ce film avec Hannah Arendt, son oeuvre et sa personnalité ?

M. v T. : Pour ma génération, qui a grandi dans l’engagement d’extrême gauche des années 1960-1970 en Allemagne, Arendt n’était pas la référence première. Nous préférions les spartakistes ou Rosa Luxemburg, à laquelle j’ai consacré un film en 1986. Arendt pouvait même être un peu gênante par sa pensée sur le totalitarisme et sa manière d’y mêler fascisme et communisme. Ce n’est qu’après la chute du Mur, en 1989, que j’ai commencé à la lire vraiment.

Cependant je me sentais en solidarité d’une autre façon avec Arendt, une solidarité d’apatride. Mes grands-parents ont fui la Russie en 1917, pour s’installer à Riga. Quand ils sont arrivés à Berlin, ils n’étaient plus russes, mais pas allemands non plus. Ma mère avait un passeport pour apatride, le Fremdenpass. De plus, j’ai vécu de nombreuses années de ma vie à l’étranger : je sais comment on se sent quand on ne parle pas sa langue. Comme le dit Hannah Arendt : « Je suis la jeune femme de l’étranger »…

Mais, au fond, je n’ai vraiment compris Arendt qu’en me jetant dans la lecture de ses textes. Au début, elle me paraissait arrogante. Puis j’ai compris un trait essentiel chez elle, qui m’a bouleversée, son génie de l’amitié. Je reconstitue cela avec beaucoup de soin dans le film, à travers ce groupe d’ami(e)s qui, à New York, pouvait l’entourer.

L’H. : La violence de la polémique, au moment de la publication d’Eichmann à Jérusalem, étonne encore.

M. v T. : Cette polémique a laissé des traces. Claude Lanzmann, par exemple, exècre toujours Arendt pour ce qu’elle a écrit dans ce texte. Dans le film, j’ai voulu laisser parler tout le monde, les plus haineux, les amis juifs qui ne comprennent pas, ceux qui essayent de comprendre, et ceux qui restent du côté d’Arendt. Il était surtout important de restituer l’émotion et les débats qui ont entouré la publication du texte. Le premier titre du film était d’ailleurs The Controversy.

L’H. : Comment Barbara Sukowa est-elle entrée dans ce rôle ?

M. v T. : Barbara a plongé, comme nous, dans les archives. Elle a beaucoup écouté les conférences d’Hannah Arendt. De plus, elle vit à New York depuis vingt ans, et, trois mois avant le tournage, elle s’est mise à parler à sa famille et à ses proches avec l’accent allemand si caractéristique d’Hannah Arendt. Enfin, et surtout, c’est une actrice extrêmement curieuse, méticuleuse, intelligente : elle était capable d’incarner aussi bien une femme qu’une pensée.

(Propos recueillis par Antoine de Baecque).

Pour en savoir plus :

Hannah Arendt : la controverse à l’écran, par Annette Wieviorka, ibid., p. 8.

Voir enfin:

Hannah Arendt: entretien avec la réalisatrice Margarethe von Trotta

HANNAH ARENDT – Le nouveau film de Margarethe von Trotta est dans les salles depuis le 24 avril. Rencontre avec cette cinéaste allemande, qui dresse avec finesse le portrait de l’intellectuelle Hannah Arendt.

Pourquoi avoir choisi ce moment de la vie d’Hannah Arendt, l’écriture d’Eichmann à Jérusalem et l’affaire qui a entouré la publication du texte dans le New Yorker?

Avec ma coauteur, Pam Katz, nous avons commencé à travailler sur ce projet en 2002, et, pendant longtemps, le scénario a évolué. Au début, le film commençait quand Hannah Arendt avait 18 ans et suivait le séminaire de Martin Heidegger ; il finissait avec sa mort en 1975. Mais nous avons compris que le film n’allait cesser de faire des sauts de puce d’un événement à l’autre, d’un pays à l’autre. Or je voulais raconter tout ensemble la vie et la pensée de la philosophe : comment montrer ce qu’Hannah Arendt a dans la tête ? Nous avons décidé, après deux ans de travail, de nous focaliser sur ces quatre années, de 1960 à 1963, autour du procès d’Adolf Eichmann et du texte qu’elle en tire, Eichmann à Jérusalem.

Avez-vous travaillé sur archives?

Il était important pour moi de montrer les vraies images du procès, filmées par Leo Hurwitz. Quand j’ai vu ensuite le film d’Eyal Sivan et Rony Brauman Un spécialiste (1999), cela m’a confirmée dans mon intention : ces images sont d’une force inouïe. Nous avons travaillé à Yad Vashem, à Jérusalem, et nous avons eu accès à tout. Nous avons également rencontré les proches d’Arendt: Lotte Köhler, sa secrétaire dans le film (en réalité son exécutrice littéraire), disparue en 2010 ; Elisabeth Young-Bruehl, qui a été son étudiante et a écrit la biographie de référence, également disparue ; enfin son dernier assistant, Jerome Kohn, qui s’occupe aujourd’hui de la publication de ses textes. Ils ont tous été extrêmement coopératifs. On pouvait tout leur demander : des éléments très quotidiens, qui sont importants dans un film où l’intimité du personnage prime, la couleur d’un rouge à lèvres, la matière de ses robes, la teinte de ses habits, mais également des archives rares ou des références précises.

Jamais un acteur ne joue Eichmann…

Tout passe par les images qu’Hannah Arendt visionne en salle de presse, par son visage devant ces images. Dans mes recherches, j’ai vu des photos de cette salle, située juste en dessous du tribunal, et j’ai décidé d’y tourner cette partie du film. J’ai simplement reproduit les conditions de l’époque, des images en noir et blanc du procès diffusées en direct sur écran pour les journalistes. Si un acteur avait joué Eichmann, on n’aurait vu qu’une performance, ceci aurait constitué un contresens. Sa langue est essentielle, de même que son visage sur les archives : pas un mot, pas une phrase qui ne soit à lui, c’est une langue et un visage purement administratifs…

Voir par ailleurs:

An Ethical Question: Does a Nazi Deserve a Place Among Philosophers?

Patricia Cohen

The New York Times

November 9, 2009

For decades the German philosopher Martin Heidegger has been the subject of passionate debate. His critique of Western thought and technology has penetrated deeply into architecture, psychology and literary theory and inspired some of the most influential intellectual movements of the 20th century. Yet he was also a fervent Nazi.

Now a soon-to-be published book in English has revived the long-running debate about whether the man can be separated from his philosophy. Drawing on new evidence, the author, Emmanuel Faye, argues fascist and racist ideas are so woven into the fabric of Heidegger’s theories that they no longer deserve to be called philosophy. As a result Mr. Faye declares, Heidegger’s works and the many fields built on them need to be re-examined lest they spread sinister ideas as dangerous to modern thought as “the Nazi movement was to the physical existence of the exterminated peoples.”

First published in France in 2005, the book, “Heidegger: The Introduction of Nazism Into Philosophy,” calls on philosophy professors to treat Heidegger’s writings like hate speech. Libraries, too, should stop classifying Heidegger’s collected works (which have been sanitized and abridged by his family) as philosophy and instead include them under the history of Nazism. These measures would function as a warning label, like a skull-and-crossbones on a bottle of poison, to prevent the careless spread of his most odious ideas, which Mr. Faye lists as the exaltation of the state over the individual, the impossibility of morality, anti-humanism and racial purity.

The book is the most radical attack yet on Heidegger (1889-1976) and would upend the philosophical field’s treatment of his work in the United States, and even more so in France, where Heidegger has frequently been required reading for an advanced degree. Mr. Faye, an associate professor at the University of Paris, Nanterre, not only wants to drum Heidegger from the ranks of philosophers, he wants to challenge his colleagues to rethink the very purpose of philosophy and its relationship to ethics.

At the same time scholars in disciplines as far flung as poetry and psychoanalysis would be obliged to reconsider their use of Heidegger’s ideas. Although Mr. Faye talks about the close connection between Heidegger and current right-wing extremist politics, left-wing intellectuals have more frequently been inspired by his ideas. Existentialism and postmodernism as well as attendant attacks on colonialism, atomic weapons, ecological ruin and universal notions of morality are all based on his critique of the Western cultural tradition and reason.

Richard Wolin, the author of several books on Heidegger and a close reader of the Faye book, said he is not convinced Heidegger’s thought is as thoroughly tainted by Nazism as Mr. Faye argues. Nonetheless he recognizes how far Heidegger’s ideas have spilled into the larger culture.

“I’m not by any means dismissing any of these fields because of Heidegger’s influence,” he wrote in an e-mail message referring to postmodernism’s influence across the academy. “I’m merely saying that we should know more about the ideological residues and connotations of a thinker like Heidegger before we accept his discourse ready-made or naïvely.”

Although the English text published by Yale University Press won’t be out in the United States for a few weeks, it is already making waves, as signaled by an essay in The Chronicle Review, the opinion and ideas journal of The Chronicle of Higher Education. In an essay titled “Heil Heidegger!” Carlin Romano, a critic for The Review, called Heidegger a “Black Forest babbler” and fraud who was “overrated in his prime” and “bizarrely venerated by acolytes even now.”

Few people have read the book, but the article has generated more than 150 online comments from vehement advocates and detractors, more than any other piece The Review has printed this year, said Liz McMillen, the editor. Others joined the fray.

Ron Rosenbaum, the author of “Explaining Hitler,” even extended the argument to the German Jewish philosopher Hannah Arendt, a former student and lover of Heidegger’s. Citing a recent essay by the historian Bernard Wasserstein, Mr. Rosenbaum wrote in Slate.com that Arendt’s thinking about the Holocaust and her famous formulation, “the banality of evil,” were contaminated by Heidegger and other anti-Semitic writings.

Commentators heatedly rejected the notion that significant ideas could not be distilled from vile ones. Writing for The New Republic’s Web site, tnr.com, Damon Linker declared it was “absurd” to “implicate Heidegger’s entire philosophical corpus.”

He and others echoed the views of the influential American philosopher Richard Rorty, who once wrote in The New York Times, “You cannot read most of the important philosophers of recent times without taking Heidegger’s thought into account.” Mr. Rorty added, however, that “the smell of smoke from the crematories” will “linger on their pages.”

In Mr. Faye’s eyes Heidegger’s philosophy cannot be separated from his politics in the way, say, T.S. Eliot’s poetic skills or D. W. Griffith’s cinematic technique might be appraised independently of his own beliefs. While he doesn’t dispute Heidegger’s place in the intellectual pantheon, Mr. Faye reviews his unpublished lectures and concludes his philosophy was based on the same ideas as National Socialism.

Without understanding the soil in which Heidegger’s philosophy is rooted, Mr. Faye argues, people may not realize that his ideas can grow in troubling directions. Heidegger’s dictum to be authentic and free oneself from conventional restraints, for example, can lead to a rejection of morality. The denunciation of reason and soulless modernism can devolve into crude anti-intellectualism and the glorification of “blood and soil.”

Passions about Heidegger have simmered for years. He joined the Nazi party in 1933 when he became rector of Freiburg University and oversaw the dismissal of all Jewish professors. After the war Heidegger was banned by a de-Nazification tribunal from teaching. In the 1950s Arendt re-established ties with him and labored to revive his reputation.

Heidegger was a critic of modern technological society and of the Western philosophical tradition that gave rise to it. He argued that we must overcome this tradition and rethink the very nature of human existence or being.

His prose is so dense that some scholars have said it could be interpreted to mean anything, while others have dismissed it altogether as gibberish. He is nonetheless widely considered to be one of the century’s greatest and most influential thinkers.

Theologians have used his critique of reason to explain the leap of faith; architects have been inspired by his rejection of conventional rules to introduce a buffet of new styles, materials and shapes to building design. His criticism of mechanistic technology has attracted environmentalists and planners.

A verbal brawl over Heidegger’s theories should not be surprising, though. After all, the classic American position on how liberal societies should treat dangerous ideas is worth more discussion.

That is precisely what Mr. Faye says he wants. In his view teaching Heidegger’s ideas without disclosing his deep Nazi sympathies is like showing a child a brilliant fireworks display without warning that an ignited rocket can also blow up in someone’s face.

Voir encore:


Albertin-Cahuzac: Le secret bancaire suisse verra-t-il ses 80 printemps ? (As by one single French socialist deputy Swiss bank secrecy entered into the world …)

5 mai, 2013
http://biblepic.com/55/28060.jpgCe projet a causé la désertion de 80 à 100 000 personnes de toutes conditions, qui ont emporté avec elles plus de trente millions de livres ; la mise à mal de nos arts et de nos manufactures. (…) Sire, la conversion des cœurs n’appartient qu’à Dieu … Vauban (1689)
Si vous voyez un banquier suisse sauter d’une fenêtre, sautez derrière lui, il y a sûrement de l’argent à gagner. Voltaire
Neutres dans les grandes révolutions des Etats qui les environnaient, les Suisses s’enrichirent des malheurs d’autrui et fondèrent une banque sur les calamités humaines. Chateaubriand
Qu’ils s’en aillent! Car nous sommes en France et non en Allemagne!” … Notre République est menacée d’une invasion de protestants car on choisit volontiers des ministres parmi eux., … qui défrancise le pays et risque de le transformer en une grande Suisse, qui, avant dix ans, serait morte d’hypocrisie et d’ennui. Zola (1881)
Dès que nous avons connu l’étendue du déficit, dès que nous avons vu que nous serions dans l’obligation de demander des sacrifices à toutes les catégories de la nation… nous avons pensé qu’il faudrait obtenir la répression de la fraude fiscale. Louis Germain-Martin (ministre des Finances)
Le peuple ne comprendrait pas que l’on n’épargnât qui que ce fût au moment où, en effet, il va falloir demander des sacrifices aux uns et aux autres. Edouard Herriot
Il y a des fraudeurs parce que les taxes sont trop lourdes. Charles Maurras
Monsieur Albertin’s modern-day counterpart is Gerard Ryle, an Irish-Australian journalist whose International Consortium of Investigative Journalists has been flogging information from a purloined hard-drive containing details of the mostly Caribbean accounts of 130,000 depositors from 170 countries. Among Mr. Ryle’s collaborators is the Guardian newspaper, last seen decrying invasions of privacy in Britain’s phone hacking scandal. Another collaborator is the Washington Post, which insisted on Sunday: "Among the 4,000 U.S. individuals listed in the records, at least 30 are American citizens accused in lawsuits or criminal cases of fraud, money laundering or other serious financial misconduct." That’s a ratio of 0.75%. One wonders what percentage of account holders in domestic banks would have to be accused of something in a lawsuit to justify all account holders having their records ransacked by the media. Holman W. Jenkins Jr.
C’est la grande différence avec les États-Unis, où, au contraire, on parle beaucoup d’argent et où il n’est pas inhabituel qu’on vous demande dans la conversation combien vous gagnez. (…) Il y a trois raisons principales. La première tient à la culture paysanne. À une, deux, ou trois générations, nous sommes tous issus du monde paysan, où l’argent n’était pas à la banque, mais restait caché à la maison. On ne devait pas en parler, pour ne pas se le faire voler et ne pas attiser les convoitises. La seconde raison est la prégnance de la culture catholique, dans laquelle l’Église doit être tournée vers les pauvres. L’argent et la richesse ne doivent en aucun cas être la préoccupation première. Et puis, il existe une empreinte du marxisme sur toute une frange de la population de gauche. Il est resté, dans l’esprit des gens, l’idée que le profit, « ce n’est pas bien ». (…) Aux États-Unis, par exemple, il y a une obsession de l’argent beaucoup plus forte que chez nous, dans la mesure où les Américains doivent se préoccuper en permanence d’en trouver, non seulement pour vivre, mais aussi pour se soigner ou pour assurer les études de leurs enfants. Toutes choses qui sont accessibles gratuitement chez nous. (…) L’hypothèse qu’on peut devenir riche en travaillant beaucoup est rarement avancée. Janine Mossuz-Lavau
Quand il monte à la tribune de l’Assemblée nationale, ce 10 novembre 1932, le député socialiste Fabien Albertin ne sait pas qu’il va devenir l’un des maillons de la longue chaîne qui fera de la Suisse l’un des principaux paradis bancaires et fiscaux du monde. Son intervention, qui dénonce les bénéficiaires d’un vaste réseau d’évasion fiscale organisé par une banque helvétique, va en effet contribuer à la rédaction d’une nouvelle loi bancaire suisse, en 1934. Une loi qui donnera naissance à l’un des instruments essentiels à l’évasion fiscale et à la circulation de l’argent sale dans le monde: le secret bancaire. L’affaire commence à 16 h 10, le 26 octobre 1932 … Alternatives économiques
En révoquant (l’Edit de Nantes) en 1685, Louis XIV a provoqué la fuite de nombreux huguenots français (près de 300.000), affaiblissant ainsi l’économie française au profit de pays protestants qui les ont accueillis comme l’Angleterre, l’Allemagne, les Pays-Bas et bien évidemment la Suisse, pays neutre depuis 1516 suite à la défaite des troupes de la Confédération helvétique lors de la bataille de Marignan. Quasiment dès leur arrivée, les huguenots français exilés ont donné à nouvel élan à Genève en acceptant de financer la monarchie française malgré les persécutions qu’ils avaient subies. Ce comportement quasi schizophrène s’explique par une réciprocité d’intérêts, apparemment contradictoires. D’une part, la monarchie française avait un besoin insatiable de financement, alors même qu’elle venait de perdre une part importante de ses richesses en raison la fuite des huguenots. D’autre part, ces mêmes huguenots ne pouvaient rêver de placement plus sûr que la monarchie française aux capacités d’emprunt et de remboursement quasiment illimitées. Sébastien Vannerot
Il est à remarquer que c’est l’espionnage intensif exercé sur les avoirs juifs qui a forcé la Suisse, en 1934, à définir plus rigoureusement le secret bancaire [...] et à rendre toute violation passible de sanctions pénales, et ce afin de protéger les persécutés. Sans exagérer, on peut affirmer que la détermination avec laquelle le secret bancaire a été défendu a sauvé la vie et la fortune de milliers de personnes. Bulletin du crédit suisse
À l’époque, le régime nazi avait décrété que tout citoyen allemand en possession d’avoirs financiers à l’étranger devait les déclarer. S’ils ne le faisaient pas, ils étaient passibles de la peine de mort. Les banquiers suisses seraient-ils de Bons Samaritains, ayant voté le secret bancaire pour protéger les juifs persécutés ? Pas si sûr, puisqu’ils ont utilisé ce même secret bancaire pour justifier la réticence qu’ils avaient à restituer aux survivants de l’Holocauste et à leurs héritiers les avoirs qu’ils détenaient dans leurs coffres depuis la guerre … Cyril Bernard
La Suisse est prête à avancer s’il y a un standard global ; si ce standard est appliqué par tous les pays, surtout les grands centres financiers internationaux comme Londres, New York, Dubaï ou Singapour et les centres offshore anglo-saxons (Jersey, Guernesey, îles Vierges britanniques… NDLR); et enfin si les bénéficiaires des trusts et autres véhicules financiers sont identifiés. (Mais) Nous n’avançons aucune date. Mario Tuor (porte-parole du secrétariat d’État suisse aux questions financières internationales)

De même que par un seul député socialiste français, le secret bancaire suisse est entré dans le monde …

Alors qu’avec l’Affaire du député et ministre socialiste Jérome Cahuzac un secret bancaire suisse déjà bien mal en point suite aux pressions du fisc américain pourrait bien ne pas voir ses 80 printemps

Comment ne pas repenser à ses origines il y a à peine 79 ans lorsque le député socialiste Fabien Albertin brandissait du haut de la tribune une liste de noms de sénateurs, anciens ministres, généraux, magistrats ou évêques ?

Et ce même si, de la révocation de l’Édit de Nantes à la Révolution française ou du Congrès de Vienne à la première guerre mondiale ou de la crise de 1929 à la Grande Dépression, il en a vu bien d’autres et remonte à bien plus loin …

Lui qui de la haine si française de l’argent de la fille aînée de l’Eglise, fit de si nombreux petits et n’hésita pas, suite à la 2e guerre mondiale, à revendiquer la protection des avoirs juifs… des mains mêmes de leurs survivants !

Banquiers suisses : un secret pas si bien gardé

Cyril Berard

Europa

02.05.2011

Le secret bancaire fait partie des «mythes» suisses présents dans l’inconscient collectif. Au début du XXe siècle, il donne naissance et inspiration aux paradis fiscaux. Un secret controversé, que le pays défend corps et âme, même s’il a fallu inventer une légende pour s’en légitimer.

Si vous voyez un banquier suisse sauter d’une fenêtre, sautez derrière lui, il y a sûrement de l’argent à gagner.» Voilà toute l’estime qu’avait Voltaire pour les banquiers suisses du temps de la Révolution française. Déjà, en cette fin de XVIIIe, les banquiers suisses offraient la possibilité aux aristocrates français d’effectuer des transactions confidentielles.

Ce n’est qu’un siècle plus tard que les comptes anonymes sont mis en place en Suisse. Un secret bancaire qui se base sur le devoir de discrétion entre contractants, couvert par le droit des obligations, et la protection de la sphère privée, couverte par le droit civil.Après la Première Guerre mondiale, l’économie européenne devient instable. Les impôts augmentent dans les grands pays européens et les contrôles de mouvement de capitaux s’intensifient. C’est dans ce contexte que la Suisse, pays stable et neutre, va devenir le refuge des grands capitaux français, allemands, italiens et autrichiens.

Consciente de sa position stratégique, la Suisse va alors opérer une stratégie de séduction pour attirer à elle les grands capitaux européens, et se spécialiser dans le «sauvetage» de capitaux en quête de refuge fiscal. Alain Vernay, journaliste au Figaro et auteur d’un ouvrage sur les paradis fiscaux, ironise de cette situation et compare les banquiers suisses à la Croix-Rouge : «La Suisse est l’infirmerie de l’argent malade : il vient y trouver les soins et le repos qui hâteront sa convalescence avant un nouveau départ»1.

Fraudeurs

Le secret bancaire est alors garanti par le droit civil, c’est-à-dire que les banquiers suisses devaient être discrets quant aux informations qu’ils possédaient sur leurs clients, car sur plainte de la partie lésée, ils pouvaient être poursuivis civilement, et contraints à payer des dommages et intérêts. Plusieurs affaires, au début des années 1930, vont faire prendre conscience à la Suisse du danger qu’elle encourt à ne pas bien protéger ses clients.

En 1932, le commissaire français Barthelet, sur bénéfice d’une dénonciation, démantèle un vaste réseau d’évasion fiscale. 2 000 noms sont mis à nu : ceux des fraudeurs français qui ouvrent des comptes en Suisse pour ne pas payer la taxe de 20% sur les revenus des placements à l’étranger. Et comme les comptes sont généralement ouverts de manière jointe, avec les noms de femmes et enfants, cela permet également d’échapper à l’impôt sur les successions. Le député socialiste Fabien Albertin estime alors à 4 milliards de francs le manque à gagner de l’État français (2,25 milliards d’euros actuels). Les noms de fraudeurs sont cités par le député devant l’Assemblée nationale. Des sénateurs, des anciens ministres, des généraux, magistrats, évêques, etc2.

La presse française donne une ampleur magistrale à l’évènement, des députés demandent qu’on organise des extraditions fiscales. L’affaire fait tâche d’huile dans toute l’Europe. Affolés, certains clients étrangers retirent leurs fonds des banques suisses. La presse helvétique s’inquiète alors de ces retraits massifs. L’affaire Albertin et les procès qui s’en suivent ne sont pas esseulés en Europe, des enquêteurs des finances et du fisc français et allemands commencent à empiéter sur le territoire helvétique.

Le président du Conseil français, Edouard Herriot, se lance dans une politique drastique de réduction des coûts budgétaires, et ne voit pas d’un bon œil la politique des banques suisses qui favorisent l’évasion fiscale. Ainsi, des perquisitions ont lieu dans des succursales de trois banques suisses à Paris, la banque commerciale de Bâle est contrainte à rembourser de grosses sommes, et la banque d’escompte de Genève doit mettre la clef sous la porte.

Et le secret bancaire fut

L’économie bancaire est en danger, il faut la protéger. C’est ainsi que naît l’idée d’un projet de loi sur le secret bancaire. Comme le dit le député français Albertin : « les capitaux de l’évasion fiscale sont à l’époque le profit principal, voire exclusif, des banques suisses. » Mais les banquiers suisses vont réagir : « Suite à des jugements spectaculaires, des voix se sont fait entendre revendiquant le renforcement et la protection pénale du secret bancaire. »

C’est ainsi que le 8 novembre 1934, la «loi fédérale sur les banques et les caisses d’épargne» est adoptée. L’article 47 marque un tournant dans l’histoire du secret bancaire puisqu’il le place sous la protection du droit pénal. C’est-à-dire qu’un employé de banque suisse qui livrerait des informations sur un de ses clients, y compris à son propre gouvernement, serait poursuivi pour «acte criminel». La sanction encourue alors ne serait plus un simple dommage et intérêt, mais une peine de prison et une lourde amende3. Cette loi, qui a ensuite inspiré d’autres territoires devenus des paradis fiscaux, est la première du genre de la période contemporaine. Elle offre une protection juridique complète, y compris contre le gouvernement suisse, aux étrangers qui viennent déposer leurs avoirs dans les banques helvétiques. Le secret bancaire est né.

L’article 47 constitue évidemment un attrait commercial redoutable. Selon l’historien Peter Hug, les fortunes gérées par les banques suisses auraient augmenté de 28% en trois ans suite à l’adoption de cette loi4. Oui mais voilà, les autres pays européens ne l’entendent pas tous de la même oreille. En effet, les capitaux qui fuient en Suisse ne sont plus assujettis aux impôts nationaux, ce qui constitue un manque à gagner considérable pour les États. L’Espagne va jusqu’à condamner à la prison tout ressortissant propriétaire d’une société en Suisse5. Les Etats-Unis exercent alors une grande pression sur l’État helvétique, mais sans succès. Plus tard, le Liechtenstein, les Bahamas, Montevideo et d’autres, copieront les fondements de cette loi, qui signa l’acte de naissance des paradis fiscaux6.

Pour la légende

Mais le secret bancaire, élaboré à des fins commerciales, est lourdement remis en cause dans les années 1960 par le Congrès américain, qui tient des auditions régulières sur l’évasion fiscale et le crime organisé. Pour justifier la législation sur le secret bancaire et redorer le blason suisse, un auteur anonyme publie, en 1966, un article dans le Bulletin du crédit suisse, intitulé À propos du secret bancaire suisse.

Il évoque le vote de la loi de 1934 en ces termes : « Il est à remarquer que c’est l’espionnage intensif exercé sur les avoirs juifs qui a forcé la Suisse, en 1934, à définir plus rigoureusement le secret bancaire [...] et à rendre toute violation passible de sanctions pénales, et ce afin de protéger les persécutés. Sans exagérer, on peut affirmer que la détermination avec laquelle le secret bancaire a été défendu a sauvé la vie et la fortune de milliers de personnes. »7

À l’époque, le régime nazi avait décrété que tout citoyen allemand en possession d’avoirs financiers à l’étranger devait les déclarer. S’ils ne le faisaient pas, ils étaient passibles de la peine de mort. Les banquiers suisses seraient-ils de Bons Samaritains, ayant voté le secret bancaire pour protéger les juifs persécutés ? Pas si sûr, puisqu’ils ont utilisé ce même secret bancaire pour justifier la réticence qu’ils avaient à restituer aux survivants de l’Holocauste et à leurs héritiers les avoirs qu’ils détenaient dans leurs coffres depuis la guerre (8)…

Que fait l’Europe ?

Légitimée ou pas, l’évasion fiscale existe, et l’Union européenne entend bien lutter contre. Ainsi, en octobre 2008, la France et l’Allemagne ont invité 15 pays occidentaux à réfléchir ensemble sur les moyens de renforcer l’offensive contre les paradis fiscaux. Cette réunion a fait suite à une charge diplomatique du ministre allemand des Finances, Peer Steinbrück, qui avait, quelques semaines auparavant, sonné le clairon : « La Suisse mérite de figurer sur la liste noire des paradis fiscaux de l’OCDE, car elle propose des conditions de placement qui incitent certains contribuables allemands à pratiquer l’évasion fiscale. » Le Premier ministre français, François Fillon, prenait alors un ton plus diplomate en déclarant, lors d’une visite à Lucens, que « la Suisse n’est pas un paradis fiscal, elle n’est pas considérée comme telle par l’OCDE, elle n’est pas considérée comme telle par la France »9, voulant par là couper court à tout malentendu entre Berne et Paris.

Pour limiter la fraude et l’évasion fiscales sur le continent européen, l’UE a promulgué, en 2003, une directive sur la fiscalité de l’épargne (10). Cette directive, entrée en vigueur le 1er juillet 2005, instaure un échange automatique d’informations entre les administrations fiscales des vingt-sept sur les revenus de l’épargne perçus par des non-résidents. Elle ambitionne à terme la levée du secret bancaire. Mais les États membres qui l’ont longtemps pratiqué, comme le Luxembourg, la Belgique et l’Autriche, ont obtenu une dérogation. Ils se sont engagés, en contrepartie, à taxer les revenus des non-résidents, à hauteur de 15 % jusqu’en juin 2008 (puis de 20% de 2008 à 2010 et de 35% après 2010), et à reverser 75% de ces montants aux pays concernés. Les pays aux portes de l’UE offrant les mêmes services bancaires – Suisse, San-Marin, Monaco, Andorre et Liechtenstein – ont finalement accepté d’appliquer la même retenue dans des accords bilatéraux passés avec l’Union. Le secret bancaire existe, mais désormais il s’achète.

1. Alain Vernay, Les paradis fiscaux, Seuil, 1968.

2. Secret bancaire : une légende helvétique, par Christian Chavagneux, Alternatives économiques n°188, janvier 2001.

3. Art. 47 de la loi fédérale sur les banques et les caisses d’épargne. 50 000 francs suisses d’amende et 6 mois d’emprisonnement pour incitation volontaire, 30 000 francs sans emprisonnement si la personne a agi par négligence.

4. Les vraies origines du secret bancaire, Peter Hug, Le Temps, 27 avril 2000.

5. Les banques suisses, Fehrenbach, Seuil, 1966.

6. Rapport d’information, déposé en application de l’article 145 du Règlement par la mission d’information commune sur les obstacles au contrôle et à la repression de la délinquance financière et du blanchiment d’argent en Europe. Assemblée Nationale n°2311, 21 février 2001 .

7. Les paradis fiscaux, Christian Chavagneux, La Découverte, 2007.

8. La Suisse lave plus blanc, Jean Ziegler, Seuil, 1990.

9. Paradis fiscaux: la Suisse mérite d’être sur la «liste noire» selon Steinbrück .

10. Fiscalité de l’épargne: la Commission européenne propose des modifications pour mettre fin à l’évasion fiscale , 13 novembre 2008.

Fraude ou évasion ? ———————————————————————-

Toute la subtilité de la loi suisse sur le secret bancaire réside dans le flou juridique qui entoure l’évasion fiscale, qui se rapproche souvent de la fraude fiscale. Mais alors, quelle différence ? L’évasion fiscale consiste à éluder ou réduire l’impôt en déplaçant un patrimoine ou des capitaux d’un pays à un autre, et en ne déclarant pas les revenus qu’ils génèrent, utilisant légalement les failles d’un système fiscal ; la fraude réside en un détournement illégal d’un système fiscal pour ne pas contribuer aux charges publiques. Subtile nuance, qui prend tout son sens quand on sait que la Suisse ne considère pas la simple évasion fiscale comme un délit méritant la levée du secret bancaire.

La Suisse est-elle un paradis fiscal ? ———————————————————————-

Un rapport de l’OCDE de 1987 relatif à la fiscalité internationale précisait dès son introduction qu’« il n’existe pas de critère unique, clair et objectif permettant d’identifier un pays comme étant un paradis fiscal ». Pourtant plusieurs critères, à géométrie variable, nous permettent de définir les grandes caractéristiques des paradis fiscaux.

Selon Christian Chavagneux, auteur d’un ouvrage sur les paradis fiscaux7, il y aurait une dizaine de critères permettant de les définir :

1/ une taxation faible ou nulle pour les non-résidents,

2/ un secret bancaire renforcé,

3/ un secret professionnel étendu à différentes professions (avocats, comptables, employés, etc.),

4/ une procédure d’enregistrement relâchée (grande souplesse quant aux informations fournies à la banque par les contractants),

5/ une liberté totale des mouvements de capitaux internationaux,

6/ une rapidité d’exécution,

7/ le support d’un grand centre financier,

8/ une stabilité économique et politique,

9/ une bonne image de marque,

10/ un réseau d’accords bilatéraux.

La Suisse est «positive» à ces critères, pourtant, elle n’est pas reconnue par l’OCDE comme paradis fiscal, car c’est un territoire «coopératif», en ce sens qu’il fait preuve d’une relative transparence et de dialogue avec les instances internationales. Ainsi l’OCDE juge qu’«en ce qui concerne les échanges de renseignements en matière fiscale, [elle] invite les pays à adopter un système d’échanges de renseignements “à la demande”. Il s’agit du cas où les autorités compétentes d’un pays demandent à celles d’un autre pays des informations concernant une vérification fiscale spécifique, en général en application d’un accord bilatéral d’échange de renseignements entre les deux pays. L’un des éléments essentiels de ces échanges de renseignements est la mise en œuvre de garanties appropriées pour assurer une protection suffisante des droits des contribuables et de la confidentialité de leur situation fiscale ». Officiellement donc la Suisse n’est pas un paradis fiscal, même si elle en présente les principales caractéristiques.

Voir aussi:

Dans les banques suisses, le silence est d’or

Sacralisé en 1934, le secret bancaire a fait de la fédération helvétique un gigantesque coffre-fort (quasiment) inviolé depuis. Par ici les valises…

Olivier Milot

Télérama

Le 11/08/2012

Tout commence par une descente de police, le 27 octobre 1932, dans un appartement loué, Hôtel de la Trémoille, par l’une des plus grandes banques suisses de l’époque, la Ban­que commerciale de Bâle (BCB). Les inspecteurs sont loin de se douter alors des répercussions de leur perquisition. Rien de moins qu’un scandale national, une crispation des relations diplomatiques franco-suisses et le vote d’une loi bétonnant pour des décennies ce monument national helvète qu’est le secret bancaire.

Excusez du peu. Ce jour-là, les inspecteurs tombent, il est vrai, sur une mine : des listes contenant les numéros de compte et les noms d’un bon millier de Français qui ont placé une part de leur fortune de l’autre côté des Alpes, en omettant de le signaler au fisc. Fatale négligence.

Gotha mondain

Comme un air de déjà-vu, la France est alors confrontée à de sérieuses difficultés économiques. Contraint à une cure d’austérité, le gouvernement de centre gauche du radical Edouard Herriot tolère mal l’évasion fiscale et cherche un dérivatif au mécontentement de l’opinion publique : la chasse aux fraudeurs fera l’affaire.

La descente de nos pandores n’est donc pas tout à fait le fruit du hasard, même si la saisie des listes de la BCB relève, elle, de la pêche miraculeuse. « L’ampleur de la fraude était gigantesque, raconte l’historien suisse Sébastien Guex, environ 2 milliards d’actuels francs suisses [1,7 milliard d'euros, NDLR]. » Et, surtout, ces listes réunissent « le gotha mondain de l’époque. »

Un inventaire à la Prévert de la classe dirigeante : d’anciens ministres, trois sénateurs, un député, une douzaine de généraux, des patrons de journaux, de prestigieux capitaines d’industrie et même… deux évêques. Rapidement l’affaire s’ébruite. Le 10 novem­bre, à l’Assemblée nationale, le député socialiste Fabien Albertin révèle une dizaine de noms soigneusement sélectionnés.

Effet garanti. La presse s’enflamme. Le gouvernement, lui, s’active. Il gèle les avoirs de la BCB en France, place deux de ses dirigeants en détention, exige l’envoi d’inspecteurs au siège de la banque à Bâle et présente une demande d’entraide judiciaire au Conseil fédéral suisse. De l’autre côté des Alpes, la réplique est contrastée. Sans équivoque du côté des autorités, qui rejettent la demande d’entraide. Plus hésitante à la BCB, qui envisage un temps de satisfaire aux exigences des Français en échange du déblocage de ses avoirs et de la libération de ses dirigeants. L’épisode fait frémir l’establishment financier helvète et provoque une fuite des capitaux dans l’autre sens.

Quoi, l’accueillante Suisse, refuge discret des fortunes d’Europe, ne serait pas aussi sûre qu’imaginé ? Les épais murs des banques de Genève ou de Berne pas suffisants pour protéger les précieux dépôts de l’inquisition d’un gouvernement étranger ? Insupportable. La valeur du secret bancaire tient à son étanchéité, une seule fuite et c’est toute la confiance qui s’évapore.

Histoire du secret bancaire

Le gouvernement suisse se charge lui-même d’écrire l’épilogue de l’histoire. Le 8 novembre 1934, il fait adopter une loi sur les banques, dont l’article 47 verrouille à double tour le secret bancaire. Il est désormais pénalement interdit à une banque suisse de divulguer la moindre information concernant l’un de ses clients sous peine d’amende ou d’emprisonnement. Plus fort encore, en cas d’infraction, les poursuites sont automatiques, même si la partie lésée n’a pas porté plainte. Le message à la riche clientèle étrangère est clair : à l’avenir, le secret bancaire helvète sera aussi inviolable que ses coffres.

Si l’ancrage légal du secret bancaire et son bétonnage remontent à 1934, son existence est, elle, plus ancienne. Certains auteurs (1) la font même remonter au XVIIIe siècle. Il serait une conséquence directe de la révocation de l’édit de Nantes, en 1685. Par cet acte, Louis XIV provoque la fuite des protestants, dont une partie trouve refuge à Genève. Persécutés mais pragmatiques, les huguenots exilés acceptent de continuer à financer la dispendieuse monarchie française. Un comportement un rien schizophrène qui s’explique par une réciprocité d’intérêts.

D’un côté, le roi a d’insatiables besoins financiers, de l’autre, les huguenots fortunés peuvent difficilement imaginer client plus solvable du fait de sa capacité à honorer ses dettes. Mais pour être parfaite, cette communauté d’intérêts ne pouvait qu’être discrète. Il ne saurait être dit que le roi de France emprunte avec intérêt à d’hérétiques protestants qu’il a lui-même chassés. Cette discrétion aurait été formalisée par le Grand Conseil genevois en 1713 dans un texte qui stipule que les créanciers doivent « tenir un registre de leur clientèle et de leurs opérations, mais il leur est interdit de divulguer ces informations à quiconque autre que le client concerné, sauf accord exprès du conseil de la ville ».

Secret des affaires

Sébastien Guex, qui écrit actuellement une histoire du secret bancaire suisse, livre, lui, une tout autre genèse. « On ne peut pas exactement dater la création du secret bancaire. L’expression elle-même n’apparaît qu’à la toute fin du XIXe siècle, explique ce professeur d’histoire à l’université de Lausanne. Le secret bancaire est en fait une pratique non codifiée qui se développe en Europe avec la révolution industrielle au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. A cette époque, les banques commencent à jouer un rôle important dans le financement des entreprises, dont elles connaissent souvent les moindres rouages pour s’assurer de leur solvabilité. Du fait de cette position dans la division du travail, secret des affaires et secret bancaire deviennent vite inséparables.

A cette dimension économique va bientôt s’en ajouter une autre : la dimension fiscale. Elle naît au tournant du XXe siècle quand les Etats européens commencent à imposer les couches aisées de la population sur leurs revenus et les successions. Parallèlement, ils se dotent de services fiscaux modernes pour s’assurer de la bonne rentrée de l’impôt. La question des rapports entre banques et fisc devient alors centrale car l’accès aux données bancaires s’impose comme le principal moyen de lutte contre la fraude fiscale. C’est ce qui va donner toute son explosivité au secret bancaire. »

D’autant que si, au début du XXe siècle, les taux d’imposition sont faibles, ils augmentent crescendo partout en Europe au lendemain de la Première Guerre mondiale. En France, le taux marginal d’imposition sur le revenu passe ainsi de 4 % en 1914 à 94 % en 1924 sous le gouvernement Poincaré.

A l’époque, la Suisse comprend vite tout le bénéfice qu’elle peut tirer de cette hausse de la fiscalité en Europe en attirant les capitaux étrangers cherchant à fuir un fisc très gourmand. Elle a pour elle de nombreux atouts : sa stabilité politique, sa neutralité, une fiscalité faible et, surtout, une pratique du secret bancaire déjà bien ancrée dans ses usages. Alors ses banques ne se gênent pas et draguent sans relâche la clientèle fortunée. Avec succès. Les capitaux étrangers affluent et la petite Suisse devient entre les deux guerres une place financière internationale de premier plan. Avec cette conséquence : plus le pays s’enrichit de la fraude fiscale, plus la défense du secret bancaire devient vitale. La loi de 1934 s’inscrit dans cette évolution.

Réputation ternie

L’infaillibilité du secret bancaire suisse aurait pu devenir aussi éternelle que celle du pape pour les catholiques sans les soubresauts de l’Histoire. En entraînant le monde dans une deuxième guerre mondiale et en exterminant 6 millions de Juifs, Hitler en décida autrement.

A la sortie de la guerre, la Suisse est plus riche que jamais mais comme elle a trop ostensiblement collaboré sur le plan économique avec l’Allemagne nazie, sa réputation internationale est ternie. Elle se retrouve sous la double pression des Américains, qui ont gelé ses avoirs aux Etats-Unis, et de l’ensemble des Alliés, qui exigent la livraison sans contrepartie des avoirs allemands détenus sur son territoire.

Inconfortable. D’autres auraient joué profil bas, pas elle. Sébastien Guex raconte qu’à peine débarqué aux Etats-Unis, en mars 1946, le chef de la délégation suisse chargée de négocier un accord global déclara sans rire : « C’est maintenant que nous entrons réellement en guerre. » On mène les combats qu’on peut… Ironie de l’Histoire, les Suisses vont pourtant réussir à gagner cette guerre en cédant sur l’accessoire pour mieux préserver l’essentiel : leur secret bancaire. Ils convainquent les Américains de débloquer leurs avoirs en échange de la rétrocession d’une partie des avoirs allemands déposés dans leurs banques. Surtout, ils obtiennent d’identifier eux-mêmes ces avoirs et de ne livrer aucun nom.

Dans une lettre annexée à cet accord, la Suisse s’engage également à examiner « avec sympathie » la question des comptes en déshérence des victimes juives des nazis que les héritiers tentent de récupérer. Une « sympathie » très limitée tant les banquiers suisses traînent des pieds pour retrouver ces fonds, certains n’hésitant pas, semble-t-il, à exiger desdits héritiers un impossible certificat de décès du titulaire du compte, mort à Auschwitz ou à Treblinka.

Cyniques ou inconscients (ou les deux), ils ne pensent qu’à gagner du temps dans l’espoir de ne pas perdre un argent qui ne leur appartient pas. On atteindra l’abject quand dans les années 1950 commence à se répandre l’idée que le secret bancaire n’a été instauré avant guerre que pour mieux protéger les Juifs de l’inquisition nazie. « Cette thèse est totalement erronée. C’est une réécriture de l’Histoire parfois encore utilisée aujour­d’hui, tant elle est utile au milieu bancaire », explique Sébastien Guex.

Peu d’entorses au règlement

La bombe à retardement des comptes en déshérence finira par exploser en 1995, lors du 50e anniversaire de la Shoah. Sous la pression des organisations juives, les Suisses devront renoncer par deux fois à leur précieux secret bancaire. Une première afin de permettre à une commission internationale (la commission Volcker) d’auditer une soixantaine de banques pour faire enfin toute la lumière sur ces comptes. Une seconde pour permettre à une commission d’historiens de clarifier le rôle de la Suisse pendant la Secon­de Guerre mondiale, en ayant accès à toutes les archives bancaires.

Publié en 1999, le rapport Volcker révélera que le nombre de comptes en déshérence s’élève à 53 886 pour un montant de l’ordre de 271 millions à 411 millions de francs suis­ses. En échange de l’abandon de toutes poursuites, les ban­ques helvétiques acceptent de payer 1,25 milliard de dollars pour solde de tout compte aux ayants droit. Le passif est épuré mais le passé fait toujours tache.

Sans l’arrogance de quelques banquiers, le secret bancaire aurait pu passer le XXe siècle sans encombre. Les banques suisses ont en effet longtemps profité de la passivité des gouvernements étrangers. Durant les décennies d’après-guerre, la forte croissance rendait la lutte contre la fraude fiscale moins nécessaire, sans compter que l’évasion fiscale était une pratique assez largement répandue dans les plus hautes sphères économiques et politiques.

Cette apathie n’empêche pas certains Etats de mener des attaques ponctuelles, mais elles restent isolées, en ordre dispersé et donc sans portée réelle. La crise financière de 2008 change radicalement la donne. De nombreux pays ont englouti des sommes astronomiques pour sauver leur système financier. Pour renflouer leurs caisses, les gouvernements décident de se lancer dans une chasse sans merci aux fraudeurs.

Face aux pressions conjuguées des Etats-Unis et des Etats membres de l’OCDE, la Suisse doit accepter d’importantes concessions qui reviennent à assouplir son secret bancaire sans toutefois le remettre en cause. Pourrait-il disparaître un jour ? Pas sûr, même si à l’intérieur du pays, la question n’est plus taboue. Et puis, la fin du se­cret bancaire serait-elle à ce point un drame pour la riche Suisse ? Un ancien parlementaire socialiste, l’économiste Rudolf Strahm, a estimé que sa disparition coûterait 1 à 2 % du produit intérieur brut (PIB) (2) . Serait-ce si insupportable pour un pays dont les banques gèrent, selon Sébastien Guex, « près de 30 % de la fortune privée mondiale, soit un pactole de l’ordre de 2 500 milliards d’euros qui privent les Etats d’où sont issus ces fonds de quelque 40 à 50 milliards de ressources fiscales ? »

Et en France ?

En France, le secret bancaire est relatif et s’apparente plutôt au secret professionnel. Pas question que votre banquier clame le montant de vos comptes à tous les vents, vous pourriez l’attaquer en justice. En revanche, il est tenu de lever ce « secret » à la demande de certaines administrations (le fisc, les douanes, la Banque de France…) ou de la justice dans le cadre d’une procédure pénale. Ces limitations sont justifiées par la lutte contre la fraude fiscale et le blanchiment de l’argent sale.

A lire

(1) Un article de Sébastien Vannerot « Les origines du secret bancaire suisse », sur le site du Cercle Alexis de Tocqueville.

(2) Dans « L’agonie du secret bancaire suisse », L’Economie politique, 2010/2, nº 46.

Voir également:

LES ORIGINES DU SECRET BANCAIRE SUISSE

Sébastien Vannerot (Vice – Président du Cercle Alexis de Tocqueville)

Cercle Alexis de Tocqueville

Jul. 24, 2009

La crise économique et financière actuelle a récemment mis en lumière, sans en expliquer ni l’histoire ni les fondements, la notion de secret bancaire, particulièrement le secret bancaire suisse. Le présent article tente d’en dresser sommairement l’histoire. Comme souvent, l’histoire se répète et nous verrons que ce sont justement ces mêmes crises financières et internationales qui ont conduit à ériger et à forger le secret bancaire suisse, tant contesté aujourd’hui.

La confédération helvétique est depuis fort longtemps – tant en raison de sa situation géographique que de son histoire – une place financière internationale reconnue pour sa compétence mais aussi pour sa discrétion. De toutes les influences, c’est l’histoire de France qui a le plus fortement contribué à la genèse du secret bancaire suisse, fruit de coïncidences de l’histoire.

Parallèlement à la montée en puissance des Lombards et des Templiers, le XVIème siècle voit naître la Réforme au cours de laquelle Jean Calvin légitime notamment l’esprit d’entreprise et le prêt à intérêts, ce dernier étant interdit par l’église catholique et le droit canon conformément à l’adage latin « Pecunia pecuniam non parit (1). Le droit canon et le Vatican n’ont définitivement reconnu l’usage et la licéité du prêt à intérêts respectivement qu’en 1830 et 1917…

A cette époque, Lyon était la première place financière européenne grâce notamment au privilège des « Quatre Foires Annuelles » (2), au transfert du comptoir des Médicis de Genève à Lyon ou encore au privilège royal du tissage des draps d’or et de soie.

La révocation de l’Édit de Nantes va tout bouleverser.

En révoquant celui-ci en 1685, Louis XIV a provoqué la fuite de nombreux huguenots français (près de 300.000), affaiblissant ainsi l’économie française au profit de pays protestants qui les ont accueillis comme l’Angleterre, l’Allemagne, les Pays-Bas et bien évidemment la Suisse, pays neutre depuis 1516 suite à la défaite des troupes de la Confédération helvétique lors de la bataille de Marignan.

Quasiment dès leur arrivée, les huguenots français exilés ont donné à nouvel élan à Genève en acceptant de financer la monarchie française malgré les persécutions qu’ils avaient subies. Ce comportement quasi schizophrène s’explique par une réciprocité d’intérêts, apparemment contradictoires.

D’une part, la monarchie française avait un besoin insatiable de financement, alors même qu’elle venait de perdre une part importante de ses richesses en raison la fuite des huguenots. D’autre part, ces mêmes huguenots ne pouvaient rêver de placement plus sûr que la monarchie française aux capacités d’emprunt et de remboursement quasiment illimitées.

Cette discrétion de fait a été formalisée en 1713 par l’adoption par le Grand Conseil Genevois du premier texte connu concernant le secret bancaire

La pérennité d’un tel arrangement entre le Roi de France et les huguenots n’était possible que sous le sceau impérieux d’une discrétion absolue. Ii était impossible au Roi de France de reconnaître qu’il empruntait avec intérêts à des hérétiques protestants qu’il venait de chasser hors de France et aux protestants de dévoiler un tel arrangement sans risquer de tout perdre.

Cette discrétion de fait a été formalisée en 1713 par l’adoption par le Grand Conseil Genevois du premier texte connu concernant le secret bancaire, lequel stipule que les banquiers doivent « tenir un registre un leur clientèle et de leur opérations, mais il leur est interdit de divulguer ces informations à quiconque autre que le client concerné, sauf accords exprès du Conseil de la Ville ».

Par la suite, les agitations politiques de la fin du XVIIIème siècle transformèrent définitivement la Suisse, et Genève en particulier, en un asile politique et financier pour ceux qui, notamment, fuyaient les conséquences de la Révolution Française. Il se dit même que Napoléon 1er fut un client assidu des banques suisses.

Le devoir de discrétion qui fut d’abord imposé pour la survie même de la place financière de Genève est très rapidement rentré dans les mœurs et est devenu, au fil des années, une marque de fabrique attirant de nombreux capitaux et ce, plus encore depuis la (nouvelle) neutralité perpétuelle imposée à la Suisse le 20 mars 1815 au Congrès de Vienne.

Jusqu’en 1934, le secret bancaire relevait de la sphère civile et était régi par le Code Civil suisse de 1907 pour la protection de la sphère privée et le Code des Obligations de 1911 pour le devoir de discrétion entre cocontractants.

Ces derniers offraient des garanties civiles qui, alors, étaient considérées comme suffisantes car interprétées de manière très extensive, et permettaient d’attribuer des dommages-intérêts aux victimes de banquiers fautifs.

La jurisprudence suisse a confirmé à plusieurs reprises la base légale du secret bancaire, d’abord en 1930 en indiquant que « la discrétion du banquier constitue une obligation contractuelle implicite », puis de manière plus précise en 1932 à l’occasion de l’affaire Charpiot v. Caisse d’Épargne de Bassecourt : « le secret de banque n’est pas autre chose que le droit que possède chaque client d’une banque d’exiger de la part de cette dernière la plus stricte discrétion sur les affaires qui lui sont confiées ; c’est également et inversement, le devoir qu’a la banque de garder le silence le plus complet sur ces affaires. Et pour le banquier en particulier, cette obligation est indépendante du rapport de droit existant entre lui et son client. Si aucun contrat n’est intervenu, la violation du secret constitue un acte illicite dans le sens des articles 41 et suivants du Code des Obligations ».

La sacralisation et la pénalisation de la violation du secret bancaire n’interviendra qu’en 1934 avec l’adoption le 8 novembre de la « Loi fédérale sur les banques et les caisses d’épargne ».

Ce renforcement du cadre légal du secret bancaire trouve son origine dans les nombreuses crises économiques et politiques qui ont secoué l’Europe au cours de la première partie du XXème siècle.

Tout d’abord, l’augmentation des assiettes et taux d’imposition dans un certain nombre de pays européens (dont notamment la France en 1901 avec l’augmentation de l’impôt sur les successions puis sur les hauts revenus) puis ensuite la première guerre mondiale ont provoqué un afflux massif de capitaux en Suisse, attirés par la stabilité économique, la neutralité politique, la stabilité de la monnaie et naturellement le secret bancaire qu’offrait la Suisse.

le secret de banque n’est pas autre chose que le droit que possède chaque client d’une banque d’exiger de la part de cette dernière la plus stricte discrétion sur les affaires qui lui sont confiées

Les pays concernés ne virent évidemment pas d’un bon œil cette évasion de leurs capitaux nationaux. Pour la France et la Belgique, ces capitaux manquaient à la reconstruction de la France, que ce soit sous forme d’investissements directs ou de manque à gagner en matière fiscale. Pire encore concernant les capitaux allemands que la France et la Belgique considéraient comme l’inexécution de l’obligation de réparation des dommages de guerre imposés à l’Allemagne par le traité de Versailles.

Puis virent la crise de 1929 et la Grande Dépression qui ont notamment engendré en 1931 la plus grande crise bancaire que la Suisse n’ait jamais connu et, dans le reste de l’Europe, la montée des fronts populaires d’un côté et du fascisme de l’autre, aboutissant dans les deux cas à une augmentation du besoin de financement des États et donc de la pression fiscale.

Les années trente ont également été le théâtre de faits divers marquants impliquant directement ou indirectement le secret bancaire suisse : la perquisition en 1932 des locaux parisiens de la Banque Commerciale de Bâle ou encore de la Banque d’Escompte Suisse et le scandale qui s’en est suivi, la condamnation à mort en 1934 de trois allemands en raison de l’interdiction faite aux ressortissants allemands de détenir des capitaux hors d’Allemagne, l’espionnage bancaire nazi en vue d’identifier et de rapatrier des actifs allemands déposés en Suisse.

D’autres facteurs endogènes ont également participé à l’adoption de la loi du 8 novembre 1934 en premier lieu desquels figurent un renversement de jurisprudence du Tribunal Fédéral sur un des cas de levée du secret bancaire en 1930 et la poussée des socialistes en Suisse dans les années 30, lesquels étaient favorables à la levée du secret bancaire notamment pour des raisons fiscales internes à la Confédération.

C’est donc la conjonction de facteurs exogènes (pressions française et allemande) mais aussi endogènes (conséquences de la crise bancaire de 1931 et risque de changement intempestif de législation en cas de changement de majorité politique) qui a poussé la Suisse a adopter le 8 novembre 1934 la « Loi fédérale sur les banques et les caisses d’épargne » qui organise le secteur bancaire en Suisse et qui, dans son article 47, consacre l’inviolabilité du secret bancaire, le faisant basculer de la sphère civile vers la sphère pénale, de l’intérêt privé vers l’intérêt public.

Contrairement à une idée largement répandue après-guerre, le secret bancaire suisse n’a pas été créé en vue de protéger les actifs juifs de la menace fasciste ou nazie (même si ce même texte a pu tout aussi bien servir que desservir des milliers de juifs qui ont déposés leurs avoirs en Suisse dans les années 30 et 40) mais pour défendre l’avenir du secteur financier suisse qui représentait la majorité du PIB du pays.

La législation suisse en vigueur concernant le secret bancaire est demeurée quasiment inchangée depuis cette date, hormis une aggravation des peines encourues.

Le dispositif pénal en vigueur aujourd’hui est complet et cohérent avec l’histoire.

L’article 273 du Code Pénal suisse dispose que « Celui qui aura cherché à découvrir un secret de fabrication ou d’affaires pour le rendre accessible à un organisme officiel ou privé étranger, ou à une entreprise privée étrangère, ou à leurs agents, celui qui aura rendu accessible un secret de fabrication ou d’affaires à un organisme officiel ou privé étranger, ou à une entreprise privée étrangère, ou à leurs agents, sera puni d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire ou, dans les cas graves, d’une peine privative de liberté d’un an au moins. En cas de peine privative de liberté, une peine pécuniaire peut également être prononcée. »

Dans le cadre du dispositif législatif suisse, cela signifie que même si le client autorise la banque à donner des informations, cette dernière ne peut – par la loi même – divulguer aucune information sur son client. Cette disposition a pour objectif de prévenir toute pression ou chantage comme celle de l’enlèvement Berthold Jacob en 1935.

Contrairement à une idée largement répandue après-guerre, le secret bancaire suisse n’a pas été créé en vue de protéger les actifs juifs de la menace fasciste ou nazie

Cette disposition a été introduite dans le Code Pénal suisse en 1937 suite à cette affaire.

L’article 271 du Code Pénal suisse dispose que « Celui qui, sans y être autorisé, aura procédé sur le territoire suisse pour un État étranger à des actes qui relèvent des pouvoirs publics, celui qui aura procédé à de tels actes pour un parti étranger ou une autre organisation de l’étranger , celui qui aura favorisé de tels actes, sera puni d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire et, dans les cas graves, d’une peine privative de liberté d’un an au moins. Celui qui, en usant de violence, ruse ou menace, aura entraîné une personne à l’étranger pour la livrer à une autorité, à un parti ou à une autre organisation de l’étranger, ou pour mettre sa vie ou son intégrité corporelle en danger, sera puni d’une peine privative de liberté d’un an au moins. Celui qui aura préparé un tel enlèvement sera puni d’une peine privative de liberté ou d’une peine pécuniaire. »

Il est intéressant de noter que ces articles du Code Pénal suisse qui trouvent application concernant notamment le secret bancaire se situent dans le titre 13 du Code Pénal concernant les « Crimes ou délits contre l’état et la défense nationale ».

Enfin, l’article 47 de la loi fédérale sur les banques et les caisses d’épargne dispose ce qui suit : « Est puni d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire celui qui, intentionnellement: en sa qualité d’organe, d’employé, de mandataire ou de liquidateur d’une banque, ou encore d’organe ou d’employé d’une société d’audit, révèle un secret à lui confié ou dont il a eu connaissance en raison de sa charge ou de son emploi; incite autrui à violer le secret professionnel. Si l’auteur agit par négligence, il est puni d’une amende de 250 000 francs au plus. En cas de récidive dans les cinq ans suivant une condamnation entrée en force, la peine pécuniaire est de 45 jours-amende au moins. La violation du secret professionnel demeure punissable alors même que la charge, l’emploi ou l’exercice de la profession a pris fin. Les dispositions de la législation fédérale et cantonale sur l’obligation de renseigner l’autorité et de témoigner en justice sont réservées. La poursuite et le jugement des infractions réprimées par la présente disposition incombent aux cantons. Les dispositions générales du code pénal sont applicables. »

Pour aller plus loin, je vous suggère de lire les excellents travaux de Sébastien Guex, disponibles notamment sur le site Persée.fr.

(1) Traduit en français par : « L’argent ne fait pas l’argent ».

(2) Au XVe siècle Lyon dispose par privilège royal, de la possibilité d’organiser quatre (4) foires franches annuelles. Les foires de Lyon ont été créées en 1419 par le Dauphin, futur Charles VII. Elles sont au nombre de deux (2) et durent six (6) jours. Elles sont portées au nombre de trois (3) en 1443 et à quatre (4) en 1463.

Voir encore:

Un scandale suisse à Paris en 1932

Joëlle Kuntz

Le Temps

14 mars 2009

Premier épisode d’une série sur l’histoire du secret bancaire, avec le professeur Sébastien Guex

Le secret bancaire suisse a provoqué des protestations étrangères dès sa généralisation dans les pratiques financières helvétiques au début du XXe siècle, au fur et à mesure que se développait dans les pays européens le principe de la redistribution par l’impôt sur le revenu et les successions. Les attaques américaines actuelles contre UBS ont plusieurs précédents. Le plus ressemblant est celui de la Banque commerciale de Bâle, prise en flagrant délit d’incitation à la fraude fiscale en 1932 à Paris. Sébastien Guex, professeur d’histoire à l’Université de Lausanne, en a retracé les épisodes dans un article de la revue Alternatives économiques (2007, No 33). La France était alors dans le rôle des Etats-d’Unis d’aujourd’ hui, en position de faire sauter le secret bancaire. Au final, elle ne l’a pas voulu. Elle a préféré faire sauter le gouvernement Herriot qui y avait touché. Une leçon pour Obama? Pour Sarkozy? Pour la banque suisse? Suivons le guide Guex dans l’affaire.

Le 27 octobre 1932, le Ministère des finances ordonne la perquisition des locaux discrets qu’occupe la Banque commerciale de Bâle (BCB) dans un hôtel parisien. Les trois occupants, deux directeurs et un employé, sont interrogés. Des documents sont saisis. Ils permettent d’identifier un millier de titulaires de comptes appartenant à la haute bourgeoisie française: des parlementaires, des évêques, des industriels, des propriétaires de journaux… Ils permettent surtout de dévoiler le mécanisme d’une fraude qui a commencé des années plus tôt: les banquiers suisses sont à Paris pour payer directement à leurs clients les intérêts et dividendes de leurs titres déposés à Bâle. La fortune qui échappe ainsi au fisc se situe entre 1 et 2 milliards de francs français de l’époque.

L’affaire est révélée en novembre par une interpellation à l’Assemblée du député socialiste Fabien Albertin. Des noms sont cités. Scandale. La Chambre demande alors «la vérité complète» au gouvernement présidé par le radical socialiste Edouard Herriot. Celui-ci réclame l’ouverture des registres bâlois aux inspecteurs du fisc français. Le 23 novembre, le Parquet livre à la presse une liste des 130 premiers inculpés dont les noms sont publiés dans plusieurs quotidiens.

L’indignation est générale mais contradictoire. Elle s’exprime selon le clivage classique sur ce thème: la gauche est indignée par la fraude, qui contrevient au principe d’égalité devant l’impôt. La droite est indignée par les méthodes «inquisitoriales» de l’Etat, elle justifie la fraude par le caractère «confiscatoire» de l’impôt. «Il y a des fraudeurs parce que les taxes sont trop lourdes», s’écrie Charles Maurras. Le vrai voleur, c’est donc l’Etat. On se croirait en 2009.

En amont de l’affaire: la crise économique. Herriot a été reconduit à la présidence du Conseil suite à la victoire de son parti aux élections de mai 1932. Il préconise le rééquilibrage du budget par la diminution des dépenses publiques. Les salariés, les agriculteurs, les petits commerçants, les anciens combattants protestent. En juillet, sa popularité est très entamée. Son parti lui-même est divisé. Il sait à l’automne son cabinet menacé par son projet de budget 1933 qui sera combattu par les socialistes et nombre de députés du centre. Ce pourquoi, affirme Sébastien Guex, il lance le député socialiste Albertin à l’assaut des fraudeurs. Il en escompte un milliard de francs pour le Trésor.

«Dès que nous avons connu l’étendue du déficit, explique le ministre des Finances devant la Chambre, dès que nous avons vu que nous serions dans l’obligation de demander des sacrifices à toutes les catégories de la nation… nous avons pensé qu’il faudrait obtenir la répression de la fraude fiscale.» Et Herriot d’ajouter: «Le peuple ne comprendrait pas que l’on n’épargnât qui que ce fût au moment où, en effet, il va falloir demander des sacrifices aux uns et aux autres.»

L’attaque contre la Banque commerciale de Bâle ne sauve pas le cabinet Herriot. Peut-être même, suggère l’historien, la précipite-t-elle en ajoutant le mécontentement de la droite à celui de la gauche.

Le gouvernement suivant enterre en tout cas l’affaire. Il a le souci de ne pas se priver du concours des banques et du marché financier suisses. Le pouvoir judiciaire s’adapte. La procédure est infirmée pour vice de forme. Seuls un petit nombre de fraudeurs seront condamnés à des amendes, entre 1935 et 1944. En 1948, les directeurs de la BCB-Paris se verront infliger des peines de prison avec sursis, puis amnistiés.

Voir aussi:

Histoire des Paradis Fiscaux

Paradis fiscal

Les Paradis Fiscaux sont indissociables du fonctionnement de l’économie mondiale. Comment sont-ils parvenus à occuper une place aussi importante ? Leur origine et leur développement s’effectueront durant deux grandes périodes de mondialisation économique, celle du XIX siècle et celle de la fin du XX siècle.

C’est au XIXe siècle que la séparation nette du monde en Etats-nations s’impose. Chaque pays crée ses propres lois et nous assistons au développement d’une mondialisation économique marquée par une forte mobilité des capitaux internationaux. La question qui se pose alors est de savoir comment les Etats vont affirmer leur souveraineté nationale au moment où des acteurs économiques privés se mettent à sauter allègrement les frontières ? Deux principes s’imposent alors : la souveraineté exclusive de chaque Etat sur son territoire et le soutien des pays industrialisés à leurs entreprises phares et à leur internationalisation.

La notion de gouvernance mondiale naît alors pour permettre de répondre au double objectif de soutenir la construction des Etats-nations et l’expansion internationale du capitalisme. Quatre solutions naissent alors progressivement :

Développer le droit national traitant des affaires économiques extérieures ainsi qu’un droit public international portant sur la façon de traiter les contrats signés dans des territoires étrangers hors de leur juridiction d’origine.

Prolifération des traités commerciaux bilatéraux dans le but d’harmoniser les législations traitant des investissements étrangers. Citons l’exemplaire traité franco-britannique dit Cobden-Chevalier signé en 1860.

Laisser les entreprises privées régler entre elles les problèmes pouvant surgir des implantations internationales des unes et des autres permettant la croissance de la lex mercatoria (loi des marchands).

La création d’une économie offshore, espace dans lequel les lois ne s’appliquent pas, évitant ainsi les conflits entre les lois nationales et les échanges de capitaux internationaux. La réconciliation entre la souveraineté de droit des Etats et de l’internationalisation du capital passe par la remise en cause de l’unité juridique Etat-nation.

L’émergence de l’offshore se développe dans le temps et passe par trois étapes :

Fin du XIXè siècle : les états américains comme le Delaware pour attirer des entreprises uniquement pour des motifs fiscaux en réponse à leurs contraintes budgétaires, ont bâti le premier pilier des paradis fiscaux.

Le Royaume-Uni dans les années 20 donne naissance au principe d’un enregistrement fictif des entreprises pour des raisons fiscales au niveau internationale et par le biais des juges britanniques.

La Suisse après la première mondiale attire massivement les capitaux français, allemands, italiens, et autrichiens et devient un place financière spécialisée dans le sauvetage des capitaux en quête de refuge fiscal. Les banquiers suisses proposant déjà l’anonymat des comptes bancaires sont conscient des avantages que représente leur place financière dans un contexte économique européen instable. La loi bancaire de 1934 dans son article 47 place le secret bancaire sous la protection du droit pénal. Ainsi, un employé d’une banque suisse livrant des informations concernant l’identité de ses client y compris à son propre gouvernement commet un acte criminel. Ainsi, une fois les frontières passée, les capitaux entraient dans un sanctuaire inviolable.

Pourquoi les autorités suisses ont ainsi renforcé le secret bancaire grâce à la loi bancaire de 1934 ?

Les banquiers suisses entretiennent le mythe selon lequel cette loi fut créée pour protéger les avoirs des juifs et des autres minorités persécutées par l’Allemagne nazie. Il en est finalement tout autrement et la France y joue un rôle déterminant…

La crise de 29 n’épargne pas le système financier helvétique qui connaît sa plus grave crise. Sur les huit "grandes banques", une a fait faillite, une a survécu grâce à une aide massive de l’Etat fédéral et d’autres ont du être réorganisées. Les autorités politiques suisses décident alors en janvier 1933 d’élaborer une nouvelle loi bancaire visant à un renforcement du contrôle des activités des établissements financiers.

Les banquiers du monde entier en général et suisses en particulier craignent alors deux choses : 1/ l’accroissement du pouvoir donné aux représentants publiques et 2/ la divulgation des informations de leurs clients aux autorités fiscales suisses ou étrangères. C’est pourquoi l’article 47 de la future loi bancaire se trouve dans le projet de loi de février 1933.

En France, Edouard Herriot arrive au pouvoir en 1932 et décide de s’attaquer aux déficits budgétaires, la fraude fiscale devient un enjeu national et le rôle de la suisse pour la faciliter inacceptable. L’affaire Albertin éclate…

Résumé de l’affaire Albertin : suite à une dénonciation et enquête menée par le commissaire Barthelet dans les locaux de la banque commerciale de Bâle à Paris, une liste de 2 000 noms est découverte : ceux de fraudeurs qui ont recours à la banque pour échapper au paiement de la taxe de 20% sur les plus-value de placement à l’étranger.

La presse s’empare de l’affaire mais le ministre de l’intérieur de l’époque, Camille Chautemps, refuse de la divulguer. Quant au ministre des finances, Louis Germain-Martin, celui-ci jure qu’il ne les connaît pas. Le député socialiste Fabien Albertin, ancien avocat de la cour d’appel de Paris, dispose d’une copie de cette fameuse liste et la rend publique : sénateurs, généraux, magistrats, évêques, propriétaires de grands journaux et des industriels y figurent. La banque d’escompte suisse et une banque genevoise sont également confondues et entraînées dans la tourmente.

Dans le cadre de cette enquête sans précédent, des poursuites judiciaires sont entamées et les avoirs des trois banques suisses bloqués. Les autorités françaises convoquent deux administrateurs de la banque commerciale de Bâle et leur demandent l’accès aux comptes de leurs clients au siège. Suite à leur refus, les deux administrateurs sont emprisonnés et feront deux mois de détention. La France demande alors aux autorités suisses l’entraide judiciaire qui est refusée par le gouvernement fédéral.

Les clients étrangers de ces trois banques suisses paniquent et demandent le remboursement de leurs avoirs. La banque d’escompte de Genève n’y survivra pas.

Les milieux financiers suisses savent que d’autres scandales sont possibles et cette affaire a eu pour conséquence de mettre en évidence un danger important : celui de la perte de confiance des clients étrangers à l’égard des institutions financières suisses qui peuvent donner accès à leurs registres face à des pressions d’un gouvernement étranger puissant. En faisant de la violation du secret bancaire un délit poursuivi d’office, en principe, par les autorités suisses, la loi de 1934 atténuait ce danger.

Plusieurs territoires comme Beyrouth, Tanger, les Bahamas, le Liechtenstein et Montevideo copient la loi suisse, devenue la référence. Dans le cadre des auditions du Congrès américain sur l’évasion fiscale et le crime organisé, le secret bancaire des banques helvétiques revient souvent et les banquiers suisses inventent en 1966 la légende de la protection des avoirs juifs. Ironie de l’histoire, les banques suisses ont longtemps utilisé le secret bancaire pour justifier la lenteur de la procédure de restitution des fonds aux survivants de l’holocauste et à leurs héritiers.

Après le moins-disant fiscal des avocats de New-York et la résidence fictive pour raison fiscale inventée involontairement par les juges londoniens, la loi bancaire suisse de 1934 rendant inviolable, sous peine de poursuites pénales, le secret bancaire, apporte la dernière pierre à l’édifice dans la construction des paradis fiscaux.

Voir de plus:

Secret bancaire, 1934 – 2015?

Yves Genier

L’Hebdo

05.05.13

L’agonie du secret bancaire ancienne formule, créé en 1934, a toutes les chances de s’achever en 2015. Dans moins de deux ans. Le délai donné par le Luxembourg il y a un mois a donc toutes ses chances de se réaliser en Suisse aussi, quoiqu’en disent les principales associations de banquiers.

C’est en tout cas ce qu’a laissé entendre la ministre des Finances Eveline Widmer-Schlumpf samedi lors du congrès de son parti, le minuscule BDP, répétant ce qu’elle avait esquissé en décembre dernier. Mais c’est aussi vers quoi convergent tous les indicateurs.

Il paraît certain que l’UE déterminera son mandat de négociation avec la Suisse le 23 mai prochain lors du prochain Sommet des ministres des Finances. De son côté, la ministre suisse des Finances se dit prête. La voie des discussions est donc dégagée et leur base sera claire: la reprise du modèle européen, sans autres discussions côté helvétique.

La principale objection suisse à une instauration de l’échange automatique, les paradis fiscaux offshore sous souveraineté britannique, est tombée. Jeudi, le chancelier de l’Echiquier britannique, George Osborne, a indiqué qu’une demi-douzaine de territoires britanniques d’Outre-mer (îles Caïmans, BVI, Jersey, etc.) étaient prêts à échanger des informations précises avec cinq grands pays européens. A noter, au passage, que les autres en sont exclu. Et que rien n’est fait pour améliorer l’application de l’obligation internationale sur l’identification de l’ayant-droit économique ultime des avoirs dans les banques, si mal appliquée en maints territoires à “common law” et aux Etats-Unis. Bonjour la transparence! Mais c’est un pas important.

Enfin, les grandes banques se sont converties à l’échange automatique, qu’elles appliquent, se préparent à appliquer ou réclament de leurs voeux pour garantir l’accès de leurs produits financiers au grand marché européen. UBS, Credit Suisse, Julius Bär, Pictet et Lombard Odier se débarrassent de leurs clients à problèmes dans le but d’en être débarrassés dans deux ans.

Bien sûr, les associations bancaires, ASB et banquiers privés, restent opposés à l’échange automatique et plaident encore pour le système “Rubik”. Leurs petits membres voient encore la fin du secret bancaire comme une menace et non pas comme une opportunité et s’accrochent encore aux branches du passé. tout ce qu’elles réussissent à faire, c’est de prolonger la belle confusion dont les banquiers ont abreuvé le public depuis quatre ans et qui a acculé la Suisse dans une impasse.

Voir de même:

La Suisse prête à lever le secret bancaire en 2015

Anne Cheyvialle

Le Figaro

23/04/2013

Berne accepte, sous conditions, d’appliquer l’échange automatique d’informations prôné par l’OCDE et le G20.

Un nouveau séisme se prépare sur les bords du lac Léman. À la suite du coup de force du week-end dernier au G20 de Washington, la Suisse serait prête à accepter le principe de l’échange automatique d’informations, à partir de 2015, d’après le quotidien suisse Le Temps, ce qui signerait l’arrêt de mort du secret bancaire pour les comptes de résidents étrangers en Suisse.

Une fois encore, c’est la pression internationale qui fait plier la Confédération. Berne est pris en étau entre les États-Unis, qui imposent l’échange automatique d’informations avec la Suisse ­depuis le 1er janvier 2013, et la récente volte-face du Luxembourg, prêt à lever le secret bancaire en 2015 dans le cadre de la directive ­épargne européenne. La volonté ­unanime, affichée au G20, à Washington, de faire de l’échange auto­matique d’informations fiscales un nouveau standard international, élaboré par l’OCDE, achève le tableau.

Fini, donc, le transfert laborieux et parcellaire des données bancaires sur demande dans le cadre des traités fiscaux actuels. Qui dit échange automatique d’informations dit règle de transparence comme c’est déjà le cas dans l’Union européenne, Autriche et Luxembourg mis à part.

La Suisse cherche toutefois à gagner du temps. Elle refuse d’être acculée, comme elle le fut en 2009, lorsqu’elle dut ouvrir une première brèche sur le secret bancaire après avoir été placée, pour la première fois de son histoire, sur une «liste noire» de paradis fiscaux.

Trusts anglo-saxons

Cette fois, Berne veut imposer des conditions à sa reddition. «La Suisse est prête à avancer s’il y a un standard global ; si ce standard est appliqué par tous les pays, surtout les grands centres financiers internationaux comme Londres, New York, Dubaï ou Singapour et les centres offshore anglo-saxons (Jersey, Guernesey, îles Vierges britanniques… NDLR); et enfin si les bénéficiaires des trusts et autres véhicules financiers sont identifiés », explique au Figaro Mario Tuor, porte-parole du secrétariat d’État suisse aux questions financières internationales. Mais Berne refuse de confirmer la date de 2015, avancée par la presse suisse. «Nous n’avançons aucune date», assure le porte-parole suisse.

Ce terme semble néanmoins crédible aux experts. «En 2015, tout le monde peut être au rendez-vous», estime Daniel Lebègue, président de Transparency International. «Le grand changement cette année, c’est la volonté unanime du G20, notamment de la Chine qui ne cherche plus à épargner Hongkong et Singapour: cette fois, la digue a vraiment cédé, le calendrier est en marche», assure-t-il.

Prochain rendez-vous, en juin, au sommet du G8, sous présidence du Royaume-Uni. Faisant fi des ­intérêts de la City, le premier ­ministre David Cameron a fixé comme priorité la lutte contre l’évasion fiscale. Puis ce sera le G20, en septembre, à Saint-Pétersbourg, en Russie. L’OCDE, cheville ou­vrière de l’échange automatique d’informations, mettra sur la table un nouveau standard international.

Afin d’accélérer le processus, l’Organisation internationale travaille à la mise en place d’une convention multilatérale. Les pays pourraient y adhérer directement sans passer par des renégociations bilatérales des traités. Ce qui pourrait se faire d’ici à 2015.

Bruxelles met la pression sur Berne dans la lutte contre l’évasion fiscale

L’Union européenne attend de la Suisse une réelle coopération pour lutter contre l’évasion fiscale, qui passe par un échange automatique «ambitieux», a précisé ce mardi le commissaire en charge de la fiscalité Algirdas Semeta. La première étape dans cette bataille est d’obtenir au prochain sommet européen, en mai, un mandat pour entamer les négociations avec les partenaires que sont la Suisse, Andorre, Monaco et le Liechtenstein. La partie est loin d’être gagnée car il faut l’unanimité. Le Luxembourg et surtout l’Autriche, qui reste arc-boutée contre l’échange automatique d’information, pourraient faire capoter l’initiative. «L’objectif, a complété Algirdas Semeta, est de parvenir à des accords ambitieux de partage d’informations couvrant de nombreux aspects.» Il s’agit notamment de s’attaquer aux sociétés écrans qui dissimulent le réel bénéficiaire. Et la coopération avec la Suisse doit couvrir les comptes «omnibus» ouverts par des ressortissants suisses pour des étrangers, en référence au compte caché de Jérôme Cahuzac à la banque Reyl.

Pour faire plier la Suisse, Bruxelles brandit la menace d’un accès plus restreint au marché européen. «La Suisse est au cœur de l’Europe et profite largement de son accès au marché unique. Il est évident qu’elle doit donner le même traitement aux pays européens que celui accordé aux autres pays, dont les États-Unis», argumente le commissaire à la fiscalité. L’accord (Fatca) entre la Suisse et les États-Unis est très exigeant.» Alors que Washington a repoussé l’échéance à janvier 2014 pour la mise en place de ces accords, le calendrier a été avancé à début 2013 pour la Suisse et le Luxembourg.

Voir enfin:

An Oldie—The ‘Offshore’ Witch Hunt

What public interest is served by invading the financial privacy of innocent citizens?

Holman W. Jenkins Jr.

The WSJ

April 9, 2013

Anyone collecting similarities between our times and the 1930s might pin a photo of Fabien Albertin to his bulletin board.

Monsieur Albertin, a French deputy, appeared on the floor of the National Assembly claiming to have received details of secret Swiss bank accounts held by French politicians, celebrities and industrialists. Not long after, the Swiss made a point of enacting a law to impose criminal penalties on bankers who betray client secrets. As Europe descended into chaos and war, the Swiss knew a business opportunity when they saw one.

Monsieur Albertin’s modern-day counterpart is Gerard Ryle, an Irish-Australian journalist whose International Consortium of Investigative Journalists has been flogging information from a purloined hard-drive containing details of the mostly Caribbean accounts of 130,000 depositors from 170 countries.

Among Mr. Ryle’s collaborators is the Guardian newspaper, last seen decrying invasions of privacy in Britain’s phone hacking scandal.

Another collaborator is the Washington Post, which insisted on Sunday: "Among the 4,000 U.S. individuals listed in the records, at least 30 are American citizens accused in lawsuits or criminal cases of fraud, money laundering or other serious financial misconduct."

That’s a ratio of 0.75%. One wonders what percentage of account holders in domestic banks would have to be accused of something in a lawsuit to justify all account holders having their records ransacked by the media.

Mr. Ryle has said he’s still deciding whether to release his data generally. Let’s presume journalists are not interested in invading the financial privacy of innocent citizens. Oh wait. The Post describes the Cook Islands holdings of a Baltimore real-estate family, "a transfer they disclosed to the IRS." Why is the family’s data fair game? Apparently only because they were once victimized by a swindler.

The Post’s logic: If you were ever mugged in an alley, the paper can publish your stolen bank records.

The implicit tone of all such reporting, of course, is that anyone who uses offshore accounts must be a criminal. But this cannot be sustained as an intellectual matter. "There’s nothing illegal per se about owning an entity in a tax haven," Mr. Ryle himself has said.

"Many people use the offshore world for legitimate purposes," the Post acknowledges.

One who appears cheerfully to have answered questions is author and Gulf Oil heir James Mellon, who tells Mr. Ryle he once used a "whole bunch" of offshore accounts for tax and liability reasons.

Another rationale also lurks behind the lines of stories based on the stolen records appearing in the media from Germany and Ireland to the Far East: Governments everywhere are hard-up for money. This gets causation nearly backwards. The paranoid rich are assumed to be too cheap and greedy to pay the taxes they are assumed to be dodging. In fact, many are obviously prepared to incur considerable cost to keep a pot of money somewhere they hope it will be safe. These fearful rich are in search of jurisdictional diversification, and willing to pay for it.

Why? Maybe because populist attacks on the wealthy, predatory government and sleazy lawsuits are not unknown in our world. It’s true criminals often use offshore accounts to hide their loot. Criminals also use onshore accounts and brown paper bags to hide their loot. But notice that the "investigative" method used by reporters here apparently consisted of Googling the names of account holders to see if they were linked to questionable activities. That is, those whom the media found an excuse to name could be named precisely because the existence of an overseas account hadn’t stopped them being prosecuted for crimes at home.

And what is the solution? To ban transactions across borders would be to restore the world to medieval poverty. To require all governments to adopt identical tax laws would be to lose an important incentive for governments to tax responsibly.

What should really disturb readers is the number of politicians and civil servants named in the secret files. One is the campaign finance chief of French President François Hollande, last seen canvassing for populist votes by promising confiscatory taxes on millionaires.

What should disturb readers is the number of governments now not trying to protect the rights of violated account holders, but trying to get their hands on Mr. Ryle’s data for tax-fishing purposes.

Mr. Ryle has said he obtained the secret cache in connection with his exposure of the Firepower fraud in Australia, involving investors and politicians who were bamboozled by promises of a magic pill to increase fuel mileage.

The scamster allegedly stashed some of his loot offshore. Surely, though, the larger lesson is that everyone in Australia should move their money offshore to get it away from politicians and regulators who can’t see through a scam as shopworn as the magic fuel-mileage pill.


Terrorisme: L’incroyable aveuglement occidental devant la véritable horreur de ce que peut produire l’effacement des cultures traditionnelles (Last bang before the whimper ? : Why Israeli-Palestinian peace is not for tomorrow)

3 mai, 2013
http://www.undergroundvoices.com/ApocalypseNOV2011.jpgTravaillons donc à bien penser : Voilà le principe de la morale. Blaise Pascal
C’est ainsi que finit le monde pas sur un boum mais sur un murmure. TS Eliot
C’est quand les phénomènes vont mourir qu’ils s’exaspèrent. René Girard
Le « bazar » qu’est Al-Qaida – on ne peut en effet plus y distinguer une quelconque structure hiérarchique – est composé d’un cercle mondial de personnes qui commettent des attentats tout simplement nihilistes, puisqu’on ne décèle plus aucun objectif définissable pour lesquels ces acteurs se battent. (…) Ces gens sont complètement détachés des conflits: il s’agit d’une secte ou du moins d’une entité qui a le bagage idéologique d’une secte. Ce qui est dangereux, c’est qu’Internet permet justement à ces fanatiques de se regrouper, de s’organiser et de s’auto-encourager. (…) Al-Qaida est devenue une sorte d’agrégat dans lequel les relations personnelles avec les cadres ne sont plus nécessaires: il s’agit d’une pure idéologie, une idée selon laquelle le monde doit être « nettoyé » des infidèles et qu’il est en guerre, même dans des régions comme Casablanca, Madrid, Paris ou Londres où les gens n’ont pas le sentiment de vivre dans une situation de conflit. Si l’on considère Mohammed Siddique Khan et son message vidéo, on n’a l’impression qu’il se trouvait dans un autre pays qui s’appellerait par hasard « Angleterre ». Le monde est en guerre, et il s’agit de continuer la lutte. Ces gens sont complètement détachés des conflits: il s’agit d’une secte ou du moins d’une entité qui a le bagage idéologique d’une secte. Ce qui est dangereux, c’est qu’Internet permet justement à ces fanatiques de se regrouper, de s’organiser et de s’auto-encourager. (…) Les kamikazes de Casablanca, par exemple, sont allés à pied pour rejoindre le lieu de leur attentat: ils n’avaient pas les moyens de payer un taxi. Comment s’imaginer alors qu’ils aient eu suffisamment d’argent pour entreprendre un voyage en Irak? Je crois qu’il s’agit d’une erreur d’affirmer que les attentats d’Al-Qaida soient liés à une notion de territoire. Même en Irak, on observe depuis environ une année des combats massifs entre la résistance sunnite et des militants qui se sont établis comme Al-Qaida, du fait que sur place, Al-Qaida a assassiné tellement de sheiks, de personnalités locales dans les cercles radicaux que même leurs alliés se sont retournés contre eux plutôt que de perpétrer des attentats sur les Américains.(…) L’attentat-suicide constitue l’ultima ratio de la lutte, mais peut perdre sa valeur s’il est utilisé de manière indiscriminée, comme ce fut le cas durant la guerre Iran-Irak où des centaines de milliers d’enfants ont été envoyés à la mort. Dans ce dernier cas, presque la moitié des familles des quartiers pauvres de Téhéran pourraient prétendre au titre de familles de martyrs. Mais cela crée des conflits puisqu’il n’y pas assez d’argent et qu’il est difficile d’honorer la mémoire de 50.000 personnes chaque année, alors que dans le cas du LTTE et du Hezbollah, il existe des reliquaires pour les martyrs dont on fête l’anniversaire et dont on se souvient. Mais cela ne peut fonctionner que si l’on sacrifie une trentaine de personnes en l’espace de 25 ans, comme dans le cas du Hezbollah. Ce qui se passe en Irak est lié à la désintégration générale d’Al-Qaida. (…) Dans le cas d’Al-Qaida et de sa façon arbitraire et indiscriminée de frapper, ceci aura probablement pour conséquence que l’attrait de l’attentat-suicide va diminuer. On a assisté à un phénomène similaire en Iran après les vagues de kamikazes durant le conflit avec l’Irak: il n’y a plus jamais eu de kamikazes iraniens du fait que la valeur du phénomène a été complètement dévaluée. On peut observer une baisse de l’attrait, mais dans une proportion moindre, dans la société palestienne, où l’on a assisté à d’énormes fluctuations que ce soit au niveau de l’approbation des attentats ou de leur nombre. Par exemple, après le début de la seconde Intifada, les attaques étaient presque quotidiennes, alors que maintenant où l’on assiste à une certaine lassitude, leur nombre a baissé de manière drastique. Dans le cas d’Al-Qaida, cette « réaction à retardement » fonctionne de manière ralentie puisqu’il ne s’agit pas d’un groupe militants limité, mais de ce qu’on pourrait qualifier de « crème de la crème » des ultra-radicaux de toutes les sociétés musulmanes.(…) Il y aura peut-être un problème avec ce qu’on appelle « Al-Qaida », du fait qu’elle opère comme une secte isolée et que malgré son manque de succès, elle trouvera toujours des gens pour se faire sauter, peut-être moins en Irak, mais en Allemagne ou dans des endroits où les mesures de sécurité sont beaucoup plus faibles et que l’on peut facilement se mélanger à des foules nombreuses. En principe, rien ne serait plus facile que de perpétrer un attentat-suicide en Allemagne où dans tous les endroits où il est possible de s’approcher d’une foule avec une camionnette remplie d’explosifs, ce qui est devenu impossible en Irak puisqu’il y a partout ces barrières de béton. (…) La fierté – qui est en fait également très ambivalente puisqu’il s’agit d’une fierté officielle, mais qu’au niveau privé les familles sont souvent accablées – que l’on retrouve dans les familles palestiniennes n’a pas été observé dans les familles irakiennes du fait que les familles ne sont souvent pas au courant et qu’une telle approbation publique n’existe pas en Irak. (…) C’est difficile à dire étant donné que la situation ressemble au jet d’un cocktail Molotov dans une mer de flammes, c’est-à-dire que les attentats-suicides ne constituent qu’une partie de la situation qui perturbe beaucoup la population. A cela s’ajoutent les nettoyages ethniques, c’est-à-dire qu’on assiste à de véritables chasses contre les sunnites, les chiites, les chrétiens. Les escadrons de la mort des groupes de confession sunnite et chiite font la chasse aux membres des autres confessions. Les enlèvements ont atteint un niveau tel que même de pauvres chauffeurs de taxi sont kidnappés, étant donné que tous les gens riches ont déjà été enlevés. Christoph Reuter (2007)
Dans les pays occidentaux, nous avons partout ce système d’allocations sociales qui est à peine utilisé par la population locale. D’un autre côté, il y a cette population immigrante dont les femmes ne peuvent être compétitives sur le marché du travail local. Pour les Danoises et les Allemandes, les allocations sont trop faibles pour être attractives. Pas pour les immigrants. Ce que l’on voit donc en Angleterre, en France, en Allemagne et aux Pays-Bas, ce sont des femmes issues de l’immigration qui complètent leur éventuel petit salaire par les deniers publics. Ce n’est pas un revenu extraordinaire, mais ça leur suffit. Et cela crée un genre de « carrière » réservé aux femmes, un modèle que leurs filles suivront. Mais les fils n’ont pas ce choix. Ils ont grandi dans les basses couches de la société, sans les compétences intellectuelles nécessaires pour améliorer leur position. Ce sont ces garçons qui mettent le feu à Paris, ou dans des quartiers de Brême. Certains d’entre eux parviennent jusqu’à l’université et deviennent des leaders pour les autres – pas des pauvres, mais de jeunes hommes de rang social peu élevé, qui croient être opprimés à cause de leur confession musulmane, alors qu’en réalité c’est le système social qui a créé cette classe de perdants. Gunnar Heinsohn
Le 17 février 2001, un cargo vétuste s’échouait volontairement sur les rochers côtiers, non loin de Saint-Raphaël. À son bord, un millier d’immigrants kurdes, dont près de la moitié étaient des enfants. « Cette pointe rocheuse faisait partie de mon paysage. Certes, ils n’étaient pas un million, ainsi que je les avais imaginés, à bord d’une armada hors d’âge, mais ils n’en avaient pas moins débarqué chez moi, en plein décor du Camp des saints, pour y jouer l’acte I. Le rapport radio de l’hélicoptère de la gendarmerie diffusé par l’AFP semble extrait, mot pour mot, des trois premiers paragraphes du livre. La presse souligna la coïncidence, laquelle apparut, à certains, et à moi, comme ne relevant pas du seul hasard. Jean Raspail
C’est sous la tutelle de Yasser Arafat, le véritable père du terrorisme du Moyen-Orient moderne, les Palestiniens ont appris l’éthique flexible qui permet à des hommes de massacrer des femmes et des enfants et d’appeler cela de la « résistance. » Avec ce type de morale, le respect islamique traditionnel pour le martyre istishhad converti en cri de guerre moderne, l’évolution d’un combattant palestinien armé d’une mitraillette et de grenades en terroriste-suicide homme puis femme semble, rétrospectivement, inévitable. Entendre des mères musulmanes palestiniennes raconter fièrement comment elles avaient envoyé des fils mourir comme terroristes-suicide et se réjouir à présent à l’idée d’envoyer plus de fils ou de filles mourir pour la cause, on réalise la véritable horreur de ce que peut produire l’effacement des cultures traditionnelles par la face cachée de la modernité occidentale. Reuel Marc Gerecht
La même force culturelle et spirituelle qui a joué un rôle si décisif dans la disparition du sacrifice humain est aujourd’hui en train de provoquer la disparition des rituels de sacrifice humain qui l’ont jadis remplacé. Tout cela semble être une bonne nouvelle, mais à condition que ceux qui comptaient sur ces ressources rituelles soient en mesure de les remplacer par des ressources religieuses durables d’un autre genre. Priver une société des ressources sacrificielles rudimentaires dont elle dépend sans lui proposer d’alternatives, c’est la plonger dans une crise qui la conduira presque certainement à la violence. Gil Bailie
L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la « différence », alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la « concurrence », la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde « différent » du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette « différence » qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. (…) Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. Lorsque j’ai lu les premiers documents de Ben Laden, constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d’emblée à un niveau qui est au-delà de l’islam, celui de la planète entière. Sous l’étiquette de l’islam, on trouve une volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité mimétique avec l’Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d’étrangers que d’Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissance qu’ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d’entraînement, les auteurs des attentats n’étaient-ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme.Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. (…) Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme.  René Girard
Si les convertis jouent un rôle fondamental dans la stratégie islamiste, c’est parce qu’ils se trouvent justement à l’intersection de ces deux versants complémentaires de la stratégie de lutte contre l’Occident : certains deviennent des soldats du djihad, d’autres sont employés à des fonctions de da’wa. » (propagation de la foi) Paul Landau
Aucun nombre de bombes atomiques ne pourra endiguer le raz de marée constitué par les millions d’êtres humains qui partiront un jour de la partie méridionale et pauvre du monde, pour faire irruption dans les espaces relativement ouverts du riche hémisphère septentrional, en quête de survie. Boumediene (mars 1974)
Un jour, des millions d’hommes quitteront le sud pour aller dans le nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. Houari Boumediene (ONU, 10.04.74)
Le jihad n’est pas exigé si l’ennemi est deux fois plus puissant que les musulmans. (…) Quel intérêt y a-t-il à détruire un des édifices de votre ennemi si celui-ci anéantit ensuite un de vos pays ? A quoi sert de tuer l’un des siens si, en retour, il élimine un millier des vôtres ? Saïd Imam Al-Sharif alias Dr. Fadl (ex-idéologue d’Al Qaeda)
Je ne crois guère au développement d’un terrorisme de masse. (…) Je ne pense donc pas, contrairement à certains, que nous verrons des actes terroristes entraînant des milliers de victimes. Pascal Boniface (mai 2001)
La liberté d’expression est dans tous les pays occidentaux d’ores et déjà limitée (…) en 2005, l’Eglise catholique de France a obtenu le retrait d’une publicité utilisant la Cène, mais remplaçant les apôtres par des femmes court vêtues. Cela relève exactement de la même démarche qu’entreprennent les associations musulmanes aujourd’hui. (…) Aucun grand journal ne publierait des caricatures se moquant des aveugles, des nains, des homosexuels ou des Tziganes, plus par peur du mauvais goût que de poursuites judiciaires. Mais le mauvais goût passe pour l’islam, parce que l’opinion publique est plus perméable à l’islamophobie (qui très souvent recouvre en fait un rejet de l’immigration). Olivier Roy
Four-in-ten Palestinian Muslims see suicide bombing as often or sometimes justified, while roughly half (49%) take the opposite view. In Egypt, about three-in-ten (29%) consider suicide bombing justified at least sometimes. Elsewhere in the region, fewer Muslims believe such violence is often or sometimes justified, including fewer than one-in-five in Jordan (15%) and about one-in-ten in Tunisia (12%), Morocco (9%) and Iraq (7%). In Afghanistan, a substantial minority of Muslims (39%) say that this form of violence against civilian targets is often or sometimes justifiable in defense of Islam. In Bangladesh, more than a quarter of Muslims (26%) take this view. Support for suicide bombing is lower in Pakistan (13%). Sondage Pew
Les attentats du 11 septembre 2001 constituent l’aboutissement extrême d’une orientation prise par la mouvance islamiste radicale depuis le milieu des années 1980, à l’époque où se rassemblaient en Afghanistan les combattants du jihad contre l’Armée rouge. Sous l’égide des États-Unis et des pétro-monarchies de la péninsule arabique, les activistes les plus déterminés venus d’Égypte, d’Algérie, d’Arabie Saoudite, du Pakistan, du Sud-est asiatique… et parfois des banlieues européennes avaient alors constitué des brigades internationales islamiques. […] Pour les États-Unis et les États musulmans conservateurs alliés à Washington, ce jihad en Afghanistan permettait du même coup de piéger l’Union soviétique […] et d’éviter que l’Iran révolutionnaire ne conquière l’hégémonie sur une mouvance islamiste alors en pleine expansion à travers le monde. Ces deux objectifs ont été atteints.[...] Le 11 septembre 2001, les États-Unis vont subir, pour une large part, le choc en retour du phénomène qu’ils ont contribué à engendrer dans les années 1980. La tuerie des milliersde civils du World Trade Center et du Pentagone est le prix payé, avec une décennie de décalage, pour le « zéro mort » américain du jihad contre l’Armée rouge. Gilles Kepel (2003)
Les groupes salafistes (…) ne sont pas très nombreux mais très déterminés. Surtout, dans un univers où les repères ont disparu, ils donnent une sorte de corset à la société, ce qui est rassurant quand vous êtes paumé. Ils font des pauvres et des laissés-pour-compte des héros. Cela crée, dans les situations de désarroi, un phénomène frappant qui ressemble à ce qu’on voit dans l’extrême-droite. Les salafistes arrivent à récupérer les frustrations sociales, et à les traduire dans l’exigence de l’application des normes les plus strictes. (…) Il y a eu trois phases dans les révolutions. La première : la chute des régimes. La deuxième : la conquête du pouvoir, la plupart par des partis islamistes. La troisième se déroule aujourd’hui : la mise en cause de ces partis islamistes pour leur incompétence et le caractère liberticide de certains. Ces partis sont aujourd’hui débordés à la fois par des éléments de la société civile laïque, dont des jeunes ont qui ont porté la révolution, et par des déshérités qui ont épousé le salafisme radical. Nous sommes dans une période d’incertitude totale. Mais c’est assez normal car ces révolutions n’ont que deux ans. (…) Au début, les monarchies du Golfe étaient très inquiètes. Car les mots d’ordre révolutionnaires – liberté, démocratie, justice sociale – pouvaient être prises comme une remise en cause de ce qu’elles sont. Le cauchemar des émirs c’était que des dizaines de millions d’Egyptiens et autres déferlent sur leurs puits de pétrole. Ils ont donc développé deux stratégies : les Saoudiens ont renforcé leur soutien aux salafistes, qui obéissent aux oulémas saoudiens, et les Qataris ont soutenu les Frères musulmans, y voyant des alliés pour construire leur hégémonie sur le monde arabe sunnite. (…) L’affrontement chiites-sunnites est le clivage principal qui sort des révolutions. Le Qatar a tenté de dévier l’énergie révolutionnaire dans la lutte contre l’Iran, le chiisme et ses alliés. C’est une façon de prendre en otage les aspirations révolutionnaires et démocratiques des peuples dans l’affrontement chiites-sunnites pour le contrôle du gaz et du pétrole du Golfe. ( la Syrie) est dans un état catastrophique. On en est à 100 000 morts, avec des perspectives épouvantables. Les salafistes y montent en puissance grâce à la manne financière des pays du Golfe, et parce que l’occident n’a pas aidé l’armée syrienne libre. (la révolution au Bahreïn) survenue après celle de Tunisie et d’Egypte, a été écrasée par l’Arabie saoudite dans l’indifférence totale du monde des consommateurs de pétrole, qui craignait qu’une révolution au Bahreïn mette le feu au Golfe et fasse grimper le prix du baril.. (le printemps arabe dans les banlieues françaises) a créé un espace plus fluide, décrispé de la citoyenneté. Il n’y a plus le bled et la dictature d’un côté, l’Europe et la démocratie de l’autre. Ça c’est l’aspect favorable. L’autre aspect, défavorable, c’est l’arrestation de ce djihadiste de Haute Savoie originaire d’Algérie arrêté au Mali et, plus largement, la fascination pour les terrains du djihad, que ce soit au Mali ou en Syrie. Des jeunes prennent des charters pour aller combattre. Pour ceux qui n’arrivent pas à s’insérer par le travail dans la société, c’est une manière de se construire une position héroïque. Mais leur retour en France sera très préoccupant. A cet égard, le cas de Mohamed Merah reste dans les mémoires. Gilles Kepel
L’attentat de Boston présente de troublantes similitudes avec la tuerie de Montauban et Toulouse en mars 2012. A une année de distance, deux opérations de « djihad du pauvre » ont été menées en Occident par des jeunes musulmans brusquement radicalisés issus de l’immigration. (…) Ces deux passages à l’acte illustrent en effet les préconisations du « troisième âge du djihad », théorisées par l’idéologue islamiste syrien Moustafa Sitt Mariam Al-Nassar – dit Abou Moussab Al-Souri – dans son volumineux opus Appel à la résistance islamique mondiale. Il fut mis en ligne à partir de 2005, lorsque l’auteur comprit que les opérations centralisées impulsées par Al-Qaida avaient failli, avec l’échec du djihad du « deuxième âge », à instaurer un « califat islamiste » en Irak – le « premier âge » se référait au djihad contre l’Armée rouge en Afghanistan dans la décennie 1980. (…) En septembre 2001, la stratégie de Ben Laden était en avance sur la doctrine militaire américaine : l’arsenal de la « guerre des étoiles » s’avéra futile contre les pirates de l’air de New York et de Washington. Dans la décennie qui suivit, l’Occident rattrapa son retard : la surveillance des transferts de fonds, la réorganisation du renseignement et des forces spéciales, les ravages causés par les drones parmi les imams et les fedayins de l’Irak au Yémen et à l’Afghanistan, portèrent des coups terribles au djihad « organisé » par le haut. L’exécution de Ben Laden, et plus encore le succès militaire français au Mali en 2013 contre une Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), dont la logique avait été percée, le démontrèrent. C’est en alternative à cette défaite anticipée que Souri prôna une stratégie de djihad « par le bas », déstructuré, qu’il nomma nizam la tanzim (un système et non une organisation). A un terrorisme hâtif de destruction massive devenu impraticable, il oppose la multiplication d’actions quasi « spontanéistes » mises en oeuvre au long cours par des djihadistes autoradicalisés grâce aux sites de partage de vidéos – prolongés par quelques stages de formation in situ – incités à choisir eux-mêmes, dans leur proximité, une cible opportune. Peu ou mal identifiables par le renseignement – Merah comme Tsarnaev avaient été repérés et interrogés, mais leur dangerosité fut sous-estimée –, équipés d’explosifs ou d’armes de fortune, autofinancés par des larcins, ils ne pourront tuer des milliers d’ »impies » comme au 11-Septembre. Mais la répétition de ces actions spectaculaires, leur diffusion et leur glorification sur Internet, leur imprédictibilité, sèmeront à la longue, escompte Souri, la terreur au sein d’un ennemi démoralisé, qui multipliera les réactions « islamophobes », soudant en réaction, autour du djihad défensif, une communauté de croyants immigrés que rejoindront des convertis en nombre croissant. C’est alors, pense l’idéologue du « djihad 3G », qu’adviendra sous les meilleurs auspices l’affrontement qui détruira la civilisation occidentale sur son territoire même. Ce djihad de basse intensité, progressif, mécaniste et eschatologique, n’a guère été pris au sérieux par la communauté du renseignement, requinquée par les succès remportés contre Al-Qaida depuis la seconde moitié de la décennie écoulée. Les « terroristologues de plateau télévisé », généralement ignorants d’une idéologie qui suppose la connaissance de l’arabe et de la culture islamiste radicale, avaient traité en son temps Merah de « loup solitaire » pour masquer leur incompréhension du phénomène. Aux Etats-Unis, on affectionne l’expression stray dogs (chiens errants) pour désigner le passage à l’acte djihadiste depuis 2010 d’une demi-douzaine de résidents ou nationaux américains, qui « mordent où ils peuvent » dans la chair de la société américaine multiculturelle. Mais aucun n’avait, en s’attaquant à une grande communion civique comme le marathon de Boston, arrêtant le peuple américain dans sa course, suscité en contrepartie un traumatisme d’une telle ampleur symbolique – concrétisé par l’immobilisation de plus d’un million d’habitants consignés à domicile pour contempler à la télévision le spectacle hollywoodien de la traque d’un fugitif devenu l’ennemi intérieur par excellence. Ce qui nous frappe, dans les affaires Tsarnaev et Merah, c’est l’énorme retour sur investissement terroriste, le retentissement incommensurable avec les misérables moyens mis en oeuvre – comme si les élucubrations de Souri se traduisaient dans la réalité. Au départ, il y a la divagation sur la planète de destins familiaux ravagés. A Boston, une famille tchétchène anciennement exilée par les persécutions staliniennes au Kirghizistan, ballotée entre la décomposition de l’Homo sovieticus et l’identité nationale ; un père et une mère éduqués qui se projettent dans le rêve américain, où ils se dégradent en mécanicien auto et esthéticienne, avant de s’en revenir dépités au bercail. Un frère aîné, nommé, d’après le terrible empereur mongol, Tamerlan, qui rate une carrière de boxeur, perd ses repères, boit, court les filles, puis découvre une version rigoriste de l’islam, voile sa mère, se nourrit de sites djihadistes tant et si bien que les services russes en informent leurs collègues américains qui interrogent, puis laissent aller le suspect. Un séjour de presque six mois en 2012 dans le Caucase suscitant toutes les spéculations – y compris sur les manipulations ou les ratages du renseignement russe –, d’où il revient si radicalisé qu’il effraie les fidèles de sa mosquée de Boston. Gilles Kepel
Moustapha Sitt Mariam Nassar, plus connu sous le pseudonyme d’Abou Moussab Al-Souri (le Syrien), né à Alep en 1958, a été de tous les combats du djihad depuis qu’il a rejoint en 1976 les rangs de l’Avant-Garde combattante, la branche paramilitaire des Frères musulmans syriens. Etudiant en ingénierie, il assiste au massacre des Frères musulmans par le régime lors du soulèvement de Hama en 1982. Réfugié en France, il se familiarise avec la production tiers-mondiste. En 1985, il se fixe en Espagne, où il épouse une gauchiste athée qui se convertira à l’islam et lui donnera le précieux passeport européen facilitant ses déplacements. Rejoignant le front afghan sur fond de retraite de l’Armée rouge et proche de l’idéologue du djihad « du premier âge », le Palestinien Abdallah Azzam, assassiné en 1989 à Peshawar, il commence à coucher sur le papier ses réflexions en plein conflit civil afghan, puis revient dans son Andalousie en 1992 – où il soutient le djihad du Groupe islamique armé algérien, dont il se fera le relais depuis le « Londonistan » en Angleterre. Il y publie le journal ronéoté Al Ansar, qui exalte faits d’armes et autres massacres d’ »impies ». En 1996, après la victoire des talibans, il revient en Afghanistan, où il organise les rendez-vous de Ben Laden et des doctrinaires du « deuxième âge du djihad », dont Zawahiri, avec la presse internationale. Il est dubitatif envers les actions spectaculaires montées par Al-Qaida et commence à écrire un premier jet de son opus, Appel à la résistance islamique mondiale. Le déluge de feu qui s’abat sur Al-Qaida après le 11-Septembre, l’invasion de l’Afghanistan et la chute des talibans le renforcent dans ses convictions : errant au Pakistan, il achève son livre, rédigé au format d’un e-book, où les conseils de « manuel du djihad » sont téléchargés par les adeptes. Capturé en octobre 2005 à Quetta, il est remis aux Américains et, selon ses avocats, livré par ceux-ci aux Syriens autour de 2007 – à une époque où Bachar Al-Assad est en cour en Occident. Selon des sites islamistes « fiables », il est remis en liberté fin 2011, alors que la révolution syrienne a débuté et que le régime s’emploie à inoculer à celle-ci le virus djihadiste pour lui aliéner le soutien occidental. Gilles Kepel
Où l’on voit que l’éducation à la haine, financée en grande partie avec de l’argent européen (les manuels scolaires de l’AP, dégoulinant de la haine la plus sauvage, sont produits grace à des fonds européens, une bonne partie des médias audiovisuels également) a porté ses fruits : 40% des Palestiniens considèrent totalement ou parfois justifiés les attentats suicide visant une population civile. Seuls les Afghans font presque « aussi bien », avec 39%, le soutien à ce genre d’acte étant bien moindre dans les autres pays musulmans : 29% en Egypte, 15 en Jordanie ou Turquie, 3% en Bosnie et 1% en Azerbaïdjan. Résultat d’autant plus écoeurant que lesdits Palestiniens sont les mieux à même de savoir comment, en comparaison, les Israéliens font de leur mieux pour protéger les civils, entre les envois de tracts, SMS et coup de téléphone prévenant des actions militaires (exclusivité mondiale), les soins apportés même aux pires ordures terroristes, les aides humanitaires diverses… Il suffit de voir comment leurs enfants vont provoquer les soldats pour mesurer à quel point cela est un fait acquis pour cette population qui justifiera pour plus de sa moitié les attaques aveugles visant une population civile. En effet, les réponses possibles opposées étaient « ces attentats sont-ils rarement/jamais justifiés », couvrant donc encore des personnes trouvant des justifications à cette barbarie, et que selon PEW ces 2 réponses ne cumulent que 49% des suffrages. Ari Cohen

Dernier boum, avant le murmure ?

A l’heure où, après le pathétique bricolage mortel (pardon: d’ "épisodes de violence sur le lieu de travail") de Boston et d’Istres d’un terrorisme manifestement à bout de souffle,  nos "terroristologues de plateau télévisé" s’extasient devant "l’énorme retour sur investissement terroriste, le retentissement incommensurable avec les misérables moyens mis en oeuvre" du "jihad 3G du pauvre" …

Et qu’un sondage sur les pays musulmans confirme, en ces temps de perte de repères, tant la demande d’idéologies et d’hommes forts que l’inévitable discrédit que subit ledit jihad en dehors de certaines réserves d’indiens (Syrie, avant nos propres "banlieues", désormais comprise?) entretenues à grands frais par les contribuables européens ou les pétrodollars de monarchies du golfe toujours plus manipulatrices …

Comment ne pas voir l’incroyable aveuglement occidental devant  la "véritable horreur de ce que peut produire", dans lesdites réserves, "l’effacement des cultures traditionnelles par la face cachée de la modernité occidentale"?

Mais aussi la non moins formidable hypocrisie des appels des belles âmes et des faussaires à la Enderlin à imposer, à la seule véritable démocratie du Moyen-Orient, un dialogue avec ceux qui de toute évidence ne peuvent avoir aujourd’hui d’autre souhait que celui de son annihilation ?

Un nouveau sondage confirme que 40% des Palestiniens soutiennent les attentats suicides

Ari Cohen

JSSNews

2 mai 2013

Le dernier sondage du Pew Research Center, réalisé dans 21 pays, met une fois de plus en lumière la barbarie dans laquelle se complait la population palestinienne de Judée Samarie et de Gaza.

Pew Research Suicide Bombing

Le sondage portait sur différents points tel que les droits des femmes, l’application de la sharia, les attentats suicide…

Sans surprise particulière pour toute personne disposant d’informations valides sur la région, les « Palestiniens » (comprendre : ceux vivant en Judée Samarie et à Gaza) se situent en haut de classement sur de nombreux points :

application de la sharia comme législation unique (89%, seulement dépassés par l’Afghanistan (99%) et l’Irak (91%), la Jordanie arrivant bien plus bas à 71%, l’Egypte à 74, le Maroc à 83

la place de la femme dans la famille : 87% des Palestiniens considérant que la femme doit obéir à son mari (ils partagent sur ce point l’opinion de l’écrasante majorité du monde musulman, seul la Bosnie Herzébovine, l’Albanie et le Kosovo obtiennent sur cette question des scores inférieurs à 50% (respectivement 45, 40 et 34), l’Afghanistan montant à 84% et la Malaysie à 96 !), 33% considérant qu’elle n’a aucun droit au divorce (ils sont sur ce point vers le bas du tableau) et 45% considérant les « crimes d’honneur » comme

Les relations inter-confessionnelles : les Palestiniens répondant à 89%, et ce alors qu’ils comptent une minorité chrétienne en leur sein, que seul l’Islam accorde l’accès au paradis (1ers ex-aequo : Egypte et Jordanie, avec 96%), 42% affirmant cependant que l’Islam et le christianisme ont de nombreux points en commun (quand seuls 15% affirment connaitre « un peu » ou « beaucoup » le christianisme…). Notons également que seuls 80% d’entre eux (les chiffres montent jusqu’à 100% en Tunisie par exemple !) affirment n’avoir comme meilleurs amis que, ou pratiquement qu’exclusivement, des musulmans. Cela donne donc au bas mot 7% des sondés qui ont comme dans leur amitié proche des gens qu’ils considèrent voués à l’enfer… Notons également que Pew a décidé de ne pas aborder les relations avec les Juifs, seuls celles avec les chrétiens sont abordées dans le sondage, ainsi que dans une moindre mesure le bouddhisme.

démocratie / dictature : 55% des Palestiniens souhaitent vivre dans un régime démocratique contre 40% préférant être dirigé par un « puissant leader). Les pays sondés varient sur ce point entre l’extrème du Kyrgystan (32%/64%) et celui du Ghana (87%/12%), le Liban n’étant pas loin derrière (81%/19%). Les Palestiniens ne semblent visiblement pas réaliser l’incompatibilité entre la Sharia et la démocratie…

opinions sur les partis religieux : 29% des Palestiniens considèrent que les partis religieux sont pires que les autres. Ils sont sur ce point ceux qui rejettent le plus lesdits partis. Probablement l’effet Hamas. A l’inverse, la triste surprise vient de l’Egypte et surtout de la Tunisie où 55% de la population considèrent les partis religieux comme étant meilleurs, devançant même l’Afghanistan (54).

rejet de l’extrémisme religieux : les Palestiniens se retrouvent dans la moitié supérieure du tableau, avec des réponses amenant cependant des questions : 22% d’entre eux se déclarent concernés par l’existence d’extrémistes musulmans au sein de leur population, mais 9% d’entre eux répondre se sentir concernés uniquement par les extrémistes chrétiens (??????) et 30% par les deux. Réponses assez sidérantes quand on connait les chrétiens vivant dans ces régions, oscillant entre soumission servile voir zelée et fuite vers d’autres cieux plus cléments. Des pays comme l’Indonésie, l’Irak ou la Guinée Bissau présentent des résultats plus cohérents, avec une inquiétude face à l’extrémisme musulman touchant plus ou moins 50% de la population, mais l’inquiétude envers le supposé extrémisme chrétien d’une partie de la population se retrouve dans pratiquement tous les pays musulmans, y compris ceux n’ayant pour ainsi dire aucune population chrétienne.

soutien aux attentats suicide : où l’on voit que l’éducation à la haine, financée en grande partie avec de l’argent européen (les manuels scolaires de l’AP, dégoulinant de la haine la plus sauvage, sont produits grace à des fonds européens, une bonne partie des médias audiovisuels également) a porté ses fruits : 40% des Palestiniens considèrent totalement ou parfois justifiés les attentats suicide visant une population civile. Seuls les Afghans font presque « aussi bien », avec 39%, le soutien à ce genre d’acte étant bien moindre dans les autres pays musulmans : 29% en Egypte, 15 en Jordanie ou Turquie, 3% en Bosnie et 1% en Azerbaïdjan. Résultat d’autant plus écoeurant que lesdits Palestiniens sont les mieux à même de savoir comment, en comparaison, les Israéliens font de leur mieux pour protéger les civils, entre les envois de tracts, SMS et coup de téléphone prévenant des actions militaires (exclusivité mondiale), les soins apportés même aux pires ordures terroristes, les aides humanitaires diverses… Il suffit de voir comment leurs enfants vont provoquer les soldats pour mesurer à quel point cela est un fait acquis pour cette population qui justifiera pour plus de sa moitié les attaques aveugles visant une population civile. En effet, les réponses possibles opposées étaient « ces attentats sont-ils rarement/jamais justifiés », couvrant donc encore des personnes trouvant des justifications à cette barbarie, et que selon PEW ces 2 réponses ne cumulent que 49% des suffrages. Il est de plus assez facile de comprendre ce que peuvent penser les 11% qui ont refusé de répondre…

Faire la paix ? Mais avec qui ?

Voir également:

Une majorité de musulmans se déclare pour la charia

OLJ/AFP

| 01/05/2013

Étude Le sondage montre les différences d’interprétation, plus ou moins souples selon le pays.

Une majorité des musulmans dans le monde veulent que la charia, la loi islamique, devienne la loi de leur pays, tout en montrant des opinions disparates sur ce qu’elle recouvre, indiquait hier une étude de l’institut Pew. Cette vaste étude, réalisée de 2008 à 2012 auprès de 38 000 personnes dans 39 pays, porte sur le thème de « Religion, politique et société » dans la communauté musulmane, forte de 1,6 milliard d’individus, la deuxième religion au monde après la religion chrétienne. Une majorité des musulmans notamment en Asie, Afrique et Moyen-Orient, veulent ainsi l’établissement de la charia, avec toutefois des disparités géographiques – 8 % en Azerbaïdjan, mais 99 % en Afghanistan –, affirme Pew qui l’explique par l’histoire des pays et la séparation de l’Église et de l’État.

L’étude montre que l’application de la charia est surtout souhaitée dans la sphère privée, pour régler les affaires familiales ou foncières, par les musulmans habitant des pays où siègent déjà des cours religieuses de ce type. L’exécution de musulmans convertis à une autre religion ou les supplices des coups de fouet ou des mains coupées pour les voleurs recueillent néanmoins une minorité d’avis favorables, sauf pour une forte majorité en Afghanistan et Pakistan et un peu plus d’une personne sur deux au Moyen-Orient et Afrique du Nord. Ils sont aussi majoritaires à vouloir accorder la liberté religieuse aux autres religions. Ainsi au Pakistan, 84 % veulent voir la charia inscrite dans la loi du pays et 96 % estiment que la liberté des cultes est « une bonne chose ». La moitié des musulmans sont également préoccupés par l’extrémisme religieux dans leur pays, dont une majorité en Égypte, Tunisie ou Irak. De même, une majorité de femmes comme d’hommes estime que la femme doit obéir au mari, notamment en Irak, Maroc, Tunisie, Indonésie, Afghanistan et Malaisie, mais une majorité aussi estime qu’une femme doit pouvoir décider toute seule de porter ou non le voile. De fait, la plupart des musulmans ne ressentent pas de tensions entre leur religion et la vie moderne, préfèrent un régime démocratique, aiment la musique ou les films occidentaux même s’ils pensent que cette culture sape la moralité.

Également, une très forte majorité considère la prostitution, l’homosexualité, le suicide ou l’alcool immoraux mais le regard sur la polygamie diverge (4 % l’estiment moralement acceptable en Bosnie-Herzégovine, contre 87 % au Niger). Seuls l’Afghanistan et l’Irak excusent majoritairement les « crimes d’honneur ». La violence au nom de l’islam est largement rejetée mais approuvée par des minorités substantielles au Bangladesh, en Égypte, en Afghanistan et dans les territoires palestiniens. 81 % des musulmans américains estiment qu’elle n’est « jamais » justifiée, contre une moyenne médiane de 72 % dans le reste du monde, ajoute l’étude.

Voir encore:

Merah et Tsarnaev, même combat

Gilles Kepel (Politologue et spécialiste de l’islam, professeur à Sciences Po)

Le Monde

28.04.2013

Les auteurs des tueries de Toulouse et Boston incarnent le troisième âge du djihad, celui d’un terrorisme isolé et d’un échec de l’intégration en Occident.

L’attentat de Boston présente de troublantes similitudes avec la tuerie de Montauban et Toulouse en mars 2012. A une année de distance, deux opérations de "djihad du pauvre" ont été menées en Occident par des jeunes musulmans brusquement radicalisés issus de l’immigration.

Les rapports des Etats-Unis à la Tchétchénie ex-soviétique et ceux de la France à l’Algérie ex-coloniale diffèrent. Mais l’attentat à l’autocuiseur piégé qui a tué trois passants dont un enfant et blessé des dizaines de personnes, suivi du meurtre d’un policier, participe de la même logique que l’assassinat des militaires français ainsi que des petits élèves et du professeur de l’école juive Ozar-Hatorah.

Ces deux passages à l’acte illustrent en effet les préconisations du "troisième âge du djihad", théorisées par l’idéologue islamiste syrien Moustafa Sitt Mariam Al-Nassar – dit Abou Moussab Al-Souri – dans son volumineux opus Appel à la résistance islamique mondiale. Il fut mis en ligne à partir de 2005, lorsque l’auteur comprit que les opérations centralisées impulsées par Al-Qaida avaient failli, avec l’échec du djihad du "deuxième âge", à instaurer un "califat islamiste" en Irak – le "premier âge" se référait au djihad contre l’Armée rouge en Afghanistan dans la décennie 1980.

Lire aussi : Al-Souri, le cerveau du djihad des pauvres

En septembre 2001, la stratégie de Ben Laden était en avance sur la doctrine militaire américaine : l’arsenal de la "guerre des étoiles" s’avéra futile contre les pirates de l’air de New York et de Washington. Dans la décennie qui suivit, l’Occident rattrapa son retard : la surveillance des transferts de fonds, la réorganisation du renseignement et des forces spéciales, les ravages causés par les drones parmi les imams et les fedayins de l’Irak au Yémen et à l’Afghanistan, portèrent des coups terribles au djihad "organisé" par le haut.

DJIHAD "PAR LE BAS"

L’exécution de Ben Laden, et plus encore le succès militaire français au Mali en 2013 contre une Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), dont la logique avait été percée, le démontrèrent. C’est en alternative à cette défaite anticipée que Souri prôna une stratégie de djihad "par le bas", déstructuré, qu’il nomma nizam la tanzim (un système et non une organisation).

A un terrorisme hâtif de destruction massive devenu impraticable, il oppose la multiplication d’actions quasi "spontanéistes" mises en oeuvre au long cours par des djihadistes autoradicalisés grâce aux sites de partage de vidéos – prolongés par quelques stages de formation in situ – incités à choisir eux-mêmes, dans leur proximité, une cible opportune.

Peu ou mal identifiables par le renseignement – Merah comme Tsarnaev avaient été repérés et interrogés, mais leur dangerosité fut sous-estimée –, équipés d’explosifs ou d’armes de fortune, autofinancés par des larcins, ils ne pourront tuer des milliers d’"impies" comme au 11-Septembre.

Mais la répétition de ces actions spectaculaires, leur diffusion et leur glorification sur Internet, leur imprédictibilité, sèmeront à la longue, escompte Souri, la terreur au sein d’un ennemi démoralisé, qui multipliera les réactions "islamophobes", soudant en réaction, autour du djihad défensif, une communauté de croyants immigrés que rejoindront des convertis en nombre croissant. C’est alors, pense l’idéologue du "djihad 3G", qu’adviendra sous les meilleurs auspices l’affrontement qui détruira la civilisation occidentale sur son territoire même.

PEU PRIS AU SÉRIEUX PAR LES RENSEIGNEMENTS

Ce djihad de basse intensité, progressif, mécaniste et eschatologique, n’a guère été pris au sérieux par la communauté du renseignement, requinquée par les succès remportés contre Al-Qaida depuis la seconde moitié de la décennie écoulée. Les "terroristologues de plateau télévisé", généralement ignorants d’une idéologie qui suppose la connaissance de l’arabe et de la culture islamiste radicale, avaient traité en son temps Merah de "loup solitaire" pour masquer leur incompréhension du phénomène.

Aux Etats-Unis, on affectionne l’expression stray dogs (chiens errants) pour désigner le passage à l’acte djihadiste depuis 2010 d’une demi-douzaine de résidents ou nationaux américains, qui "mordent où ils peuvent" dans la chair de la société américaine multiculturelle.

Mais aucun n’avait, en s’attaquant à une grande communion civique comme le marathon de Boston, arrêtant le peuple américain dans sa course, suscité en contrepartie un traumatisme d’une telle ampleur symbolique – concrétisé par l’immobilisation de plus d’un million d’habitants consignés à domicile pour contempler à la télévision le spectacle hollywoodien de la traque d’un fugitif devenu l’ennemi intérieur par excellence.

Ce qui nous frappe, dans les affaires Tsarnaev et Merah, c’est l’énorme retour sur investissement terroriste, le retentissement incommensurable avec les misérables moyens mis en oeuvre – comme si les élucubrations de Souri se traduisaient dans la réalité.

INTÉGRATION RATÉE

Or, ce qui s’est joué à Boston comme à Toulouse dépasse la seule logique du terrorisme : l’immense résonance de ces deux affaires provient du basculement effarant de destins individuels, chez des immigrés ou enfants d’immigrés que l’ingénierie sociale occidentale, par-delà la différence des modalités américaine ou française, avait vocation à intégrer.

Tout au contraire, ils se sont "désintégrés" par rapport aux sociétés d’accueil, au travers du rejet systématique de leurs valeurs au nom d’une norme islamiste exacerbée, exprimant par le paroxysme de la violence leur adhésion à une cybercommunauté imaginaire de djihadistes, héros fantasmatiques de la rédemption de l’humanité face aux kouffar ("impies") occidentaux.

Les deux frères Tsarnaev, suspects de l’attentat de Boston.

Au départ, il y a la divagation sur la planète de destins familiaux ravagés. A Boston, une famille tchétchène anciennement exilée par les persécutions staliniennes au Kirghizistan, ballotée entre la décomposition de l’Homo sovieticus et l’identité nationale ; un père et une mère éduqués qui se projettent dans le rêve américain, où ils se dégradent en mécanicien auto et esthéticienne, avant de s’en revenir dépités au bercail.

Un frère aîné, nommé, d’après le terrible empereur mongol, Tamerlan, qui rate une carrière de boxeur, perd ses repères, boit, court les filles, puis découvre une version rigoriste de l’islam, voile sa mère, se nourrit de sites djihadistes tant et si bien que les services russes en informent leurs collègues américains qui interrogent, puis laissent aller le suspect. Un séjour de presque six mois en 2012 dans le Caucase suscitant toutes les spéculations – y compris sur les manipulations ou les ratages du renseignement russe –, d’où il revient si radicalisé qu’il effraie les fidèles de sa mosquée de Boston.

FRÈRE AÎNÉ DOMINATEUR

Le jeune frère, Dzhokhar (de l’arabe jawhar : joyau), carabin tout empreint des traits de l’enfance, loué pour sa douceur par ses camarades, se définit sur son profil Facebook par la triade "islam, carrière, argent". C’est le visage d’ange, la beauté du diable de ce jeune homme au nom de bijou, si parfaitement américain en apparence et en esprit, qui suscite le plus insondable malaise.

Et même s’il incrimine sur son lit d’hôpital la domination de son aîné, le ressort du basculement dans le djihad va chercher plus loin que la simple adhésion aux thèses d’un Souri dont il ignore probablement tout : dans les tréfonds du malaise de la mondialisation, des traumatismes de l’immigration, qu’a su capter et mobiliser à son profit l’idéologie islamiste radicale.

Merah aussi avait un visage encore enfantin et un sourire charmeur ; et également un aîné dominateur, parti étudier le salafisme en Egypte, une mère et une soeur tombées sous l’emprise d’un islamisme rigoriste, une famille brisée, ballottée entre l’Algérie et la France, un père ayant refait sa vie au bled sans plus se préoccuper des siens, après avoir purgé une condamnation pour trafic de stupéfiants.

Mohamed retrouve en prison une identité en survalorisant un islam exalté qui l’absout des délits commis contre une société "impie" dont les lois sont ipso facto dévalorisées. Il ne parvient pas à construire une vie professionnelle, mais se gave de vidéos exaltant le martyre des croyants et l’exécution des infidèles, puis part au contact de groupes djihadistes au Moyen-Orient et en Afghanistan, et roule la police qui pense pouvoir le retourner.

Les croisements avec le destin de Tamerlan Tsarnaev sont frappants – même si le fils de prolétaire algérien était plus démuni que l’enfant choyé d’un couple de petits-bourgeois tchétchènes.

Et quel incroyable entrelacs de ces destins chaotiques avec la grande Histoire : le djihad de Mohamed Merah a lieu entre le 11 et le 22 mars 2012, cinquante ans après les accords d’Evian du 18 mars 1962, qui scellent l’indépendance d’une Algérie dont tant d’enfants iront s’installer dans le pays qu’ils combattirent pour s’en séparer. Quant à "Bijou" Tsarnaev, il vient d’être naturalisé américain, le 11 septembre 2012, onze ans après les attentats de New York et Washington, l’acte fondateur du djihad en terre d’Occident, dont il a joué une variation qui représente le plus pervers des défis pour la citoyenneté et l’intégration de nos sociétés.

Gilles Kepel (Politologue et spécialiste de l’islam, professeur à Sciences Po)

Voir aussi:

Al-Souri, le cerveau du djihad des pauvres

Gilles Kepel (Politologue et spécialiste de l’islam, professeur à Sciences Po)

Le Monde

28.04.2013

Moustapha Sitt Mariam Nassar, plus connu sous le pseudonyme d’Abou Moussab Al-Souri (le Syrien), né à Alep en 1958, a été de tous les combats du djihad depuis qu’il a rejoint en 1976 les rangs de l’Avant-Garde combattante, la branche paramilitaire des Frères musulmans syriens. Etudiant en ingénierie, il assiste au massacre des Frères musulmans par le régime lors du soulèvement de Hama en 1982.

Réfugié en France, il se familiarise avec la production tiers-mondiste. En 1985, il se fixe en Espagne, où il épouse une gauchiste athée qui se convertira à l’islam et lui donnera le précieux passeport européen facilitant ses déplacements. Rejoignant le front afghan sur fond de retraite de l’Armée rouge et proche de l’idéologue du djihad "du premier âge", le Palestinien Abdallah Azzam, assassiné en 1989 à Peshawar, il commence à coucher sur le papier ses réflexions en plein conflit civil afghan, puis revient dans son Andalousie en 1992 – où il soutient le djihad du Groupe islamique armé algérien, dont il se fera le relais depuis le "Londonistan" en Angleterre. Il y publie le journal ronéoté Al Ansar, qui exalte faits d’armes et autres massacres d’"impies".

Lire aussi : Merah et Tsarnaev, même combat

En 1996, après la victoire des talibans, il revient en Afghanistan, où il organise les rendez-vous de Ben Laden et des doctrinaires du "deuxième âge du djihad", dont Zawahiri, avec la presse internationale. Il est dubitatif envers les actions spectaculaires montées par Al-Qaida et commence à écrire un premier jet de son opus, Appel à la résistance islamique mondiale. Le déluge de feu qui s’abat sur Al-Qaida après le 11-Septembre, l’invasion de l’Afghanistan et la chute des talibans le renforcent dans ses convictions : errant au Pakistan, il achève son livre, rédigé au format d’un e-book, où les conseils de "manuel du djihad" sont téléchargés par les adeptes.

Capturé en octobre 2005 à Quetta, il est remis aux Américains et, selon ses avocats, livré par ceux-ci aux Syriens autour de 2007 – à une époque où Bachar Al-Assad est en cour en Occident. Selon des sites islamistes "fiables", il est remis en liberté fin 2011, alors que la révolution syrienne a débuté et que le régime s’emploie à inoculer à celle-ci le virus djihadiste pour lui aliéner le soutien occidental. Des rumeurs invérifiables font état de son retour dans sa ville natale d’Alep, place forte de l’insurrection, où les milices djihadistes du Jabhat Al-Nousra ont pignon sur rue – sans que l’on puisse mesurer son rôle exact.

Gilles Kepel (Politologue et spécialiste de l’islam, professeur à Sciences Po)

Voir encore:

Révolutions arabes: «Nous sommes dans une période d’incertitude totale»

8 avril 2013

20 minutes

INTERVIEW – Gilles Kepel, professeur à Sciences-Po, publie «Passion arabe», récit de son périple sur les traces du Printemps arabe…

Gilles Kepel, professeur à Sciences-Po et grand connaisseur du monde arabe contemporain, publie Passion arabe (Ed. Gallimard), récit du périple qu’il a effectué pendant deux ans sur les traces du Printemps arabe. 20 Minutes l’a rencontré…

L’enthousiasme qui a accueilli l’éclosion du printemps arabe a laissé place à un discours pessimiste sur «l’hiver islamiste». Que vous inspire cette analyse?

Les deux discours étaient faux : l’enthousiasme naïf du début qui croyait qu’on pouvait faire l’impasse sur l’histoire des sociétés arabes, comme si elles se réduisaient à Facebook et Twitter, et le discours actuel sur l’hiver islamiste, le retour du terrorisme etc. Malgré tous leurs soubresauts, les révolutions ont créé quelque chose de décisif : les arabes se sont emparés de la liberté d’expression, que les régimes avaient confisquée après les indépendances. Quel que soit le devenir de ces révolutions, ils ne vont pas se la laisser reprendre. Cela a complètement modifié le logiciel politique, culturel et mental des sociétés arabes.

Quel regard portez-vous sur leur apprentissage de la démocratie?

La démocratisation est un test pour les gens qui veulent conquérir le pouvoir. La population ne s’en laisse plus conter. Les mouvements islamistes sont aujourd’hui confrontés à la gestion des affaires courantes et s’en sortent mal parce qu’ils ont fait passer l’idéologie avant le pragmatisme. Ils sont en outre en concurrence les uns avec les autres : les salafistes disent que les Frères musulmans sont pourris, et les Frères musulmans disent que salafistes sont des fanatiques. Les islamistes sont considérablement descendus de leur piédestal dans les populations du monde arabe. Les Frères musulmans, qui avaient l’aura des martyrs parce qu’ils avaient été violemment réprimés sous (l’ancien président égyptien) Moubarak, ont désormais davantage l’image de mauvais gestionnaires tentés par la dérive autoritaire que de martyrs.

Où sont passées la liberté et la démocratie pour lesquelles les populations se sont soulevées?

Les mots d’ordre des révolutions c’était : liberté, démocratie, justice sociale. La liberté a été conquise dans beaucoup de cas. La démocratie, plus ou moins. Mais la justice sociale, pas du tout, à cause de problèmes économiques, de la crise, la mauvaise gouvernance, l’absence d’investissements étrangers, la fuite des touristes… Il y a aujourd’hui un appauvrissement général. Du coup, on entend parfois dire que «Moubarak, Kadhafi et Ben Ali étaient des salauds, mais au moins à leur époque il y avait de l’ordre et du travail». Les groupes salafistes bénéficient de ce désenchantement.

Quelle influence ont-ils?

Ils ne sont pas très nombreux mais très déterminés. Surtout, dans un univers où les repères ont disparu, ils donnent une sorte de corset à la société, ce qui est rassurant quand vous êtes paumé. Ils font des pauvres et des laissés-pour-compte des héros. Cela crée, dans les situations de désarroi, un phénomène frappant qui ressemble à ce qu’on voit dans l’extrême-droite. Les salafistes arrivent à récupérer les frustrations sociales, et à les traduire dans l’exigence de l’application des normes les plus strictes.

Sommes-nous dans une spirale : pas de travail, plus de pauvreté, radicalisation?

Il y a eu trois phases dans les révolutions. La première : la chute des régimes. La deuxième : la conquête du pouvoir, la plupart par des partis islamistes. La troisième se déroule aujourd’hui : la mise en cause de ces partis islamistes pour leur incompétence et le caractère liberticide de certains. Ces partis sont aujourd’hui débordés à la fois par des éléments de la société civile laïque, dont des jeunes ont qui ont porté la révolution, et par des déshérités qui ont épousé le salafisme radical. Nous sommes dans une période d’incertitude totale. Mais c’est assez normal car ces révolutions n’ont que deux ans.

Quelle a été l’influence des pétromonarchies du Golfe dans les révolutions, en particulier le Qatar, dont l’influence est controversée en France?

Au début, les monarchies du Golfe étaient très inquiètes. Car les mots d’ordre révolutionnaires – liberté, démocratie, justice sociale – pouvaient être prises comme une remise en cause de ce qu’elles sont. Le cauchemar des émirs c’était que des dizaines de millions d’Egyptiens et autres déferlent sur leurs puits de pétrole. Ils ont donc développé deux stratégies : les Saoudiens ont renforcé leur soutien aux salafistes, qui obéissent aux oulémas saoudiens, et les Qataris ont soutenu les Frères musulmans, y voyant des alliés pour construire leur hégémonie sur le monde arabe sunnite.

C’est-à-dire?

L’affrontement chiites-sunnites est le clivage principal qui sort des révolutions. Le Qatar a tenté de dévier l’énergie révolutionnaire dans la lutte contre l’Iran, le chiisme et ses alliés. C’est une façon de prendre en otage les aspirations révolutionnaires et démocratiques des peuples dans l’affrontement chiites-sunnites pour le contrôle du gaz et du pétrole du Golfe.

Et la Syrie?

Le pays est dans un état catastrophique. On en est à 100 000 morts, avec des perspectives épouvantables. Les salafistes y montent en puissance grâce à la manne financière des pays du Golfe, et parce que l’occident n’a pas aidé l’armée syrienne libre.

Pourquoi la révolution au Bahreïn a-t-elle avorté?

Cette révolution, survenue après celle de Tunisie et d’Egypte, a été écrasée par l’Arabie saoudite dans l’indifférence totale du monde des consommateurs de pétrole, qui craignait qu’une révolution au Bahreïn mette le feu au Golfe et fasse grimper le prix du baril…

Vous avez travaillé sur la place de l’islam dans les banlieues françaises. Quel écho le printemps arabe a-t-il dans ces banlieues?

Ça a créé un espace plus fluide, décrispé de la citoyenneté. Il n’y a plus le bled et la dictature d’un côté, l’Europe et la démocratie de l’autre. Ça c’est l’aspect favorable. L’autre aspect, défavorable, c’est l’arrestation de ce djihadiste de Haute Savoie originaire d’Algérie arrêté au Mali et, plus largement, la fascination pour les terrains du djihad, que ce soit au Mali ou en Syrie. Des jeunes prennent des charters pour aller combattre. Pour ceux qui n’arrivent pas à s’insérer par le travail dans la société, c’est une manière de se construire une position héroïque. Mais leur retour en France sera très préoccupant. A cet égard, le cas de Mohamed Merah reste dans les mémoires.

Propos recueillis par Faustine Vincent

Voir par ailleurs:

Make No Mistake, It Was Jihad

Let’s hope the administration gets over its reluctance to recognize attacks on the U.S. for what they are.

Michael B. Mukasey

The WSJ

April 21, 2013

If your concern about the threat posed by the Tsarnaev brothers is limited to assuring that they will never be in a position to repeat their grisly acts, rest easy.

The elder, Tamerlan—apparently named for the 14th-century Muslim conqueror famous for building pyramids of his victims’ skulls to commemorate his triumphs over infidels—is dead. The younger, Dzhokhar, will stand trial when his wounds heal, in a proceeding where the most likely uncertainty will be the penalty. No doubt there will be some legal swordplay over his interrogation by the FBI’s High-Value Interrogation Group without receiving Miranda warnings. But the only downside for the government in that duel is that his statements may not be used against him at trial. This is not much of a risk when you consider the other available evidence, including photo images of him at the scene of the bombings and his own reported confession to the victim whose car he helped hijack during last week’s terror in Boston.

But if your concern is over the larger threat that inheres in who the Tsarnaev brothers were and are, what they did, and what they represent, then worry—a lot.

For starters, you can worry about how the High-Value Interrogation Group, or HIG, will do its work. That unit was finally put in place by the FBI after so-called underwear bomber Umar Farouk Abdulmutallab tried to blow up the airplane in which he was traveling as it flew over Detroit on Christmas Day in 2009 and was advised of his Miranda rights. The CIA interrogation program that might have handled the interview had by then been dismantled by President Obama.

At the behest of such Muslim Brotherhood-affiliated groups as the Council on American Islamic Relations and the Islamic Society of North America, and other self- proclaimed spokesmen for American Muslims, the FBI has bowdlerized its training materials to exclude references to militant Islamism. Does this delicacy infect the FBI’s interrogation group as well?

Will we see another performance like the Army’s after- action report following Maj. Nidal Hasan’s rampage at Fort Hood in November 2009, preceded by his shout "allahu akhbar"—a report that spoke nothing of militant Islam but referred to the incident as "workplace violence"? If tone is set at the top, recall that the Army chief of staff at the time said the most tragic result of Fort Hood would be if it interfered with the Army’s diversity program.

Presumably the investigation into the Boston terror attack will include inquiry into not only the immediate circumstances of the crimes but also who funded Tamerlan Tsarnaev’s months-long sojourn abroad in 2012 and his comfortable life style. Did he have a support network? What training did he, and perhaps his younger brother, receive in the use of weapons? Where did the elder of the two learn to make the suicide vest he reportedly wore? The investigation should include as well a deep dive into Tamerlan’s radicalization, the Islamist references in the brothers’ social media communications, and the jihadist websites they visited.

Will the investigation probe as well the FBI’s own questioning of Tamerlan two years ago at the behest of an unspecified foreign government, presumably Russia, over his involvement with jihadist websites and other activities? Tamerlan Tsarnaev is the fifth person since 9/11 who has participated in terror attacks after questioning by the FBI. He was preceded by Nidal Hasan; drone casualty Anwar al Awlaki; Abdulhakim Mujahid Muhammad (born Carlos Leon Bledsoe), who murdered an Army recruit in Little Rock in June 2009; and David Coleman Headley, who provided intelligence to the perpetrators of the Mumbai massacre in 2008. That doesn’t count Abdulmutallab, who was the subject of warnings to the CIA that he was a potential terrorist.

If the intelligence yielded by the FBI’s investigation is of value, will that value be compromised when this trial is held, as it almost certainly will be, in a civilian court? Dzhokhar Tsarnaev’s lawyers, as they have every right to do, will seek to discover that intelligence and use it to fashion a case in mitigation if nothing else, to show that his late brother was the dominant conspirator who had access to resources and people.

There is also cause for concern in that this was obviously a suicide operation—not in the direct way of a bomber who kills all his victims and himself at the same time by blowing himself up, but in the way of someone who conducts a spree, holding the stage for as long as possible, before he is cut down in a blaze of what he believes is glory. Here, think Mumbai.

Until now, it has been widely accepted in law-enforcement circles that such an attack in the U.S. was less likely because of the difficulty that organizers would have in marshaling the spiritual support to keep the would-be suicide focused on the task. That analysis went out the window when the Tsarnaevs followed up the bombing of the marathon by murdering a police officer in his car—an act certain to precipitate the violent confrontation that followed.

It has been apparent that with al Qaeda unable to mount elaborate attacks like the one it carried out on 9/11, other Islamists have stepped in with smaller and less intricate crimes, but crimes that are nonetheless meant to send a terrorist message. These include Faisal Shahzad, who failed to detonate a device in Times Square in 2010, and would-be subway bomber Najibullah Zazi and his confederates.

Is this, as former CIA Director Michael Hayden put it, the new normal?

There is also cause for concern in the president’s reluctance, soon after the Boston bombing, even to use the "t" word—terrorism—and in his vague musing on Friday about some unspecified agenda of the perpetrators, when by then there was no mystery: the agenda was jihad.

For five years we have heard, principally from those who wield executive power, of a claimed need to make fundamental changes in this country, to change the world’s—particularly the Muslim world’s—perception of us, to press "reset" buttons. We have heard not a word from those sources suggesting any need to understand and confront a totalitarian ideology that has existed since at least the founding of the Muslim Brotherhood in the 1920s.

The ideology has regarded the United States as its principal adversary since the late 1940s, when a Brotherhood principal, Sayid Qutb, visited this country and was aghast at what he saw as its decadence. The first World Trade Center bombing, in 1993, al Qaeda attacks on American embassies in Kenya and Tanzania in 1998, on the USS Cole in 2000, the 9/11 attacks, and those in the dozen years since—all were fueled by Islamist hatred for the U.S. and its values.

There are Muslim organizations in this country, such as the American Islamic Forum for Democracy, headed by Dr. Zuhdi Jasser, that speak out bravely against that totalitarian ideology. They receive no shout-out at presidential speeches; no outreach is extended to them.

One of the Tsarnaev brothers is dead; the other might as well be. But if that is the limit of our concern, there will be others.

Mr. Mukasey served as attorney general of the United States from 2007 to 2009 and as a U.S. district judge for the Southern District of New York from 1988 to 2006.

Voir de plus:

Defining ‘Rights’ in a Terror Case

Michael B. Mukasey

WSJ

May 1, 2013

The new arrests in Boston look like criminal cases. But why was the interrogation of the accused bomber handled like a criminal matter too?

By MICHAEL B. MUKASEY

The three suspects arrested Wednesday in the Boston Marathon bombing case appear to be considered accomplices after the fact. It is likely that they will be treated as common criminals rather than terrorists. Unfortunately, law-enforcement has approached the accused bomber Dzhokhar Tsarnaev that way as well.

A miasma of conflicting views about Mr. Tsarnaev’s legal status has engulfed the case. The rules and principles that should govern the relevant facts are pretty straightforward, but they alone do not explain the actual outcome thus far, which seems rooted instead in the Obama administration’s gauzy notions about what is required of law informed by morality.

At the time of Mr. Tsarnaev’s April 19 apprehension, no warrant had been issued for his arrest. The case law on warrantless arrests requires the initiation of the court process within 48 hours, with exceptions arguably not relevant here. The reason for the 48-hour requirement, as explained by the Supreme Court in County of Riverside v. McLaughlin (1991), is to prevent secret arrests unsupported by probable cause, as determined by what the law calls a neutral magistrate. Of course, Dzhokhar Tsarnaev’s arrest was not secret, and the facts surrounding it far surpassed the modest probable-cause standard. All that was missing was the finding by a neutral magistrate.

That gap was filled, when a criminal complaint was filed by federal prosecutors based on an affidavit that established probable cause, and the magistrate judge issued an arrest warrant. Using that warrant, the authorities—if they wished to indulge an exacting taste for formality—could have rearrested Mr. Tsarnaev. No more was required.

At that point his interrogation had already begun, but it was being conducted by the FBI-led High Value Interrogation Group, solely—or so it should have been—for the purpose of gathering intelligence. Recall that the HIG, as the interrogation group is known, wascreated to fill the void left after President Obama, on his second day in office, abolished the CIA’s then-classified interrogation program.

The president limited future use of interrogation techniques to those set forth in the Army Field Manual, a document long available on the Internet and actually used by terrorist groups to train their recruits to resist questioning. Mr. Obama also promised to create a team of specially trained law-enforcement officers and intelligence officials to question captured terrorists. That team had not yet been created when, almost a year later, Umar Farouk Abdulmutallab tried to blow up himself and his fellow passengers aboard an airplane over Detroit on Christmas Day 2009. The opportunity to question him extensively was lost when he stopped talking to the FBI after being advised of his Miranda right to silence.

Didn’t Dzhokhar Tsarnaev have the same right as Abdulmutallab, and weren’t officials legally required to inform him of it? Well, not quite. The right in question is not, strictly speaking, a right to remain silent. Rather, it is derived from the Fifth Amendment, which guarantees that a defendant in a criminal case may not be compelled to be a witness against himself. But if an interrogation is being conducted to gather information, not to build a criminal case, then no right to remain silent exists. Law enforcement already has a surfeit of evidence—including photographs and videos of him at the scene of the bombing. The HIG interrogators weren’t trying to help prosecutors construct their case.

Of course, Mr. Tsarnaev could have chosen not to talk to intelligence interrogators, or chosen to lie to them. But that is what he would have been exercising: a choice, not a right.

Wasn’t there a requirement that Mr. Tsarnaev be brought without delay before a judge? Again, not quite. The rule in question requires that defendants be taken to court without unnecessary delay—but the rule has been interpreted in one case from the judicial circuit that includes Massachusetts to permit even a hiatus of almost four months between arrest and court appearance when a defendant was in state custody during that period. The circuit court found that so long as the delay wasn’t used to obtain a confession, it was not unreasonable.

And what of the right to counsel? Didn’t Mr. Tsarnaev have the right to a lawyer, and to have that lawyer present during any questioning? Once more, not quite. Another amendment, the Sixth, guarantees the right to counsel in a criminal case, but it guarantees no more.

If Mr. Tsarnaev was being questioned by the HIG solely to gather intelligence, and no admission of his or lead from information he disclosed was to be used in his criminal case, then he was no more entitled to a lawyer in connection with such questioning unrelated to his criminal case than he was entitled to a lawyer to close a real-estate transaction. The HIG could have easily ensured that none of the fruits of its questioning could be used in the criminal case.

Ideally, such intelligence questioning would have continued for a long period, probably months, so that interrogators could try to substantiate the information they obtained, then double back and ask more questions based on what they found. Intelligence-gathering is an incremental process, at best.

Would the HIG have run any risks by continuing to question Mr. Tsarnaev outside the presence of a lawyer? Not really. Defense counsel could have filed a habeas corpus petition on his behalf challenging the circumstances of the detention and his continued questioning for intelligence purposes. If the ruling on such a petition, for some reason I cannot now fathom, went against the government, and that ruling were sustained for months all the way through a Supreme Court review, then—and only then—the HIG questioning would have had to stop. No right of Mr. Tsarnaev’s would have been compromised in the interim because, again, none of the fruits of the HIG questioning would be used in the criminal case.

Could all of this legal mumbo-jumbo have been avoided by labeling Mr. Tsarnaev an unlawful enemy combatant? No. As an American citizen, by law he could not be tried before a military commission, and labeling him an unlawful enemy combatant would have had no legal significance when it came to interrogating him.

There is one question about the Tsarnaev legal matter for which no answer readily appears: Why did the Justice Department order U.S. Marshals to bring a magistrate judge to Mr. Tsarnaev’s hospital room on April 22 to advise him of a right he did not have if he was being questioned for intelligence purposes, and to introduce him to a lawyer with no authority to advise him in connection with such questioning?

Why indeed. Regrettably, it appears that here we must fall back to the Obama administration’s frequently articulated concern, always presented in overarching moral terms, that America must prove to a constantly doubting world that the U.S. can follow the law even—especially—when it confers rights on unlovely folk like Dzhokhar Tsarnaev, and even if those rights don’t quite exist. Here, maybe it is time that our hectoring schoolmasters and schoolmarms consider a lesson taught by the philosopher Blaise Pascal: The first rule of morality is to think clearly.

Mr. Mukasey served as U.S. attorney general (2007-09) and as a U.S. district judge for the Southern District of New York (1988-2006).

Voir enfin:

The World’s Muslims: Religion, Politics and Society

POLL
Pewforum
April 30, 2013

Chapter 2: Religion and Politics

Muslims around the world express broad support for democracy and for people of other faiths being able to practice their religion freely. At the same time, many Muslims say religious leaders should influence political matters and see Islamic political parties as just as good or better than other political parties.

Many Muslims express concern about religious extremist groups operating in their country. On balance, more Muslims are concerned about Islamic than Christian extremist groups. And while the vast majority of Muslims in most countries say suicide bombing is rarely or never justified to defend Islam against its enemies, substantial minorities in a few countries consider such violence justifiable in at least some circumstances.

Democracy

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In 31 of the 37 countries where the question was asked at least half of Muslims believe a democratic government, rather than a leader with a strong hand, is best able to address their country’s problems.

Support for democracy tends to be highest among Muslims in sub-Saharan Africa and Southeast Asia. In 12 of the 16 countries surveyed in sub-Saharan Africa, roughly two-thirds or more prefer a democratic government, including nearly nine-in-ten (87%) in Ghana. Fewer, though still a majority, prefer democracy over a strong leader in Guinea Bissau (61%), Niger (57%) and Tanzania (57%). In Southeast Asia, more than six-in-ten Muslims in Malaysia (67%), Thailand (64%) and Indonesia (61%) also prefer democracy.

In the Middle East and North Africa, at least three-quarters of Muslims support democracy in Lebanon (81%) and Tunisia (75%). At least half in Egypt (55%), the Palestinian territories (55%) and Iraq (54%) do so as well.

Attitudes vary somewhat in the other regions surveyed. In South Asia, the percentage of Muslims who say a democratic government is better able to solve their country’s problems ranges from 70% in Bangladesh to 29% in Pakistan. In Central Asia, at least half of Muslims in Tajikistan (76%), Turkey (67%), Kazakhstan (52%) and Azerbaijan (51%) prefer democracy over a leader with a strong hand, while far fewer in Kyrgyzstan (32%) say the same.

In Southern and Eastern Europe, support for democracy is much higher among Muslims in Kosovo (76%) and Albania (69%) than in Bosnia-Herzegovina (47%) and Russia (35%), where a majority of Muslims favor a powerful leader.

Views about the better type of government differ little by frequency of prayer, age, gender or education level.

Religious Freedom

Muslims generally say they are very free to practice their religion. Most also believe non-Muslims in their country are very free to practice their faith. And among those who view non-Muslims as very free to practice their faith, the prevailing opinion is that this is a good thing.

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Muslims in Southeast Asia, South Asia and sub-Saharan Africa are particularly likely to say they are “very free” to practice their faith. Roughly seven-in-ten or more Muslims in each country surveyed in these regions hold this view.

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There is more variation in the Middle East-North Africa region, where Muslims in Iraq (48%) and Egypt (46%) are much less likely than Muslims in Lebanon (90%) and Morocco (88%) to believe they are able to practice Islam very freely. Muslims in Uzbekistan (39%) are the least likely among the Muslim populations surveyed to say they are very free to practice their faith.

In addition to freedom for themselves, most Muslims believe individuals from other religions are able to practice their faith openly. In 33 of the 38 countries where the question was asked at least half say people of other faiths are very free to practice their religion. (This question was not asked in Afghanistan.)

Muslims in Central Asia and the Middle East and North Africa are generally less likely to believe non-Muslims can practice their faith freely. Fewer than half in Kyrgyzstan (48%), Tajikistan (47%) and Uzbekistan (26%), for example, say others are able to practice their faith openly. Similarly, in the Middle East-North Africa region, fewer than four-in-ten Muslims in Iraq (37%) and Egypt (31%) believe non-Muslims are free to practice their religion.

In 15 of the countries surveyed, Muslims are significantly more likely to say they themselves are very free to practice their religion than to say the same about people of other faiths. The gaps are particularly wide in Jordan (-22 percentage points), Kyrgyzstan (-20), Turkey  (-20) and Egypt (-15).

Overall, Muslims broadly support the idea of religious freedom. Among Muslims who say people of different religions are very free to practice their faith, three-quarters or more in each country say this is a good thing.

Religious Leaders’ Role in Politics

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Compared with support for democracy and religious freedom, sharper regional differences emerge over the question of the role of religious leaders in politics. The prevailing view among Muslims in Southeast Asia, South Asia and the Middle East-North Africa region is that religious leaders should have at least some influence in political matters. By contrast, this is the minority view in most of the countries surveyed in Central Asia and Southern and Eastern Europe. With the notable exception of Afghanistan, fewer than half of Muslims in any country surveyed say religious leaders should have a large influence in politics.

Support for religious leaders having a say in political matters is particularly high in Southeast Asia. At least three-quarters of Muslims in Malaysia (82%) and Indonesia (75%) believe religious leaders should influence political matters, including substantial percentages who say they should play a large role (41% and 30%, respectively).

In South Asia, a large majority in Afghanistan (82%) and Bangladesh (69%) believe religious leaders ought to influence political matters, while 54% of Pakistani Muslims agree. Afghan Muslims are the most likely among the populations surveyed to say religious leaders should have a large influence on politics (53%), while roughly a quarter of Muslims in Pakistan (27%) and Bangladesh (25%) express this view.

In the Middle East-North Africa region, a majority of Muslims in most countries surveyed say religious leaders should play a role in politics. Support is highest among Muslims in Jordan (80%), Egypt (75%) and the Palestinian territories (72%). Roughly six-in-ten in Tunisia (58%) and Iraq (57%) agree. Lebanese Muslims are significantly less supportive; 37% think religious leaders should have at least some role in political matters, while 62% disagree. In each country in the region except Lebanon, about a quarter or more say religious leaders should have a large influence on politics, including 37% in Jordan.

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Muslims in Southern and Eastern Europe and Central Asia tend to be less supportive of a role for religious leaders in political matters. Only in Russia does a majority (58%) believe religious leaders should have at least some influence. Meanwhile, Muslims in Kyrgyzstan are divided over the issue (46% say religious leaders should have an influence on political matters, 51% disagree). In the other countries surveyed in these two regions, fewer than four-in-ten Muslims believe religious leaders should have a role in politics.

In some countries, Muslims who pray several times a day are more likely than those who pray less often to say religious leaders should influence political matters. The gap is particularly large in Lebanon, where 51% of Muslims who pray several times a day believe religious leaders should have at least some political influence, compared with 13% of those who pray less often.

Islamic Political Parties

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In most countries where the question was asked at least half of Muslims rate Islamic parties as better than, or about the same, as other political parties.

The percentage of Muslims who say Islamic parties are better than other political parties is highest in Egypt (55%), Tunisia (55%) and Afghanistan (54%), although at least four-in-ten share this view in Jordan (46%), Malaysia (43%) and Bangladesh (41%). By contrast, fewer than a quarter of Muslims view Islamic parties more favorably than other parties in the Palestinian territories (21%), Kosovo (16%), Bosnia-Herzegovina (12%), Azerbaijan (11%) and Kazakhstan (9%).

In all countries where the question was asked, substantial percentages of Muslims rate Islamic parties as the same as other political parties, including at least half in Indonesia (57%) and Lebanon (51%). Elsewhere, at least one-in-five rate Islamic and other political parties the same.

Relatively few Muslims consider Islamic parties to be worse than other political parties. Only in the Palestinian territories (29%), Azerbaijan (27%) and Turkey (26%) do more than a quarter subscribe to this view.

In many countries, favorable assessments of Islamic political parties track with support for religious leaders having an influence on politics. In Lebanon, for example, Muslims who say religious leaders should have at least some political influence are 53 percentage points more likely than those who disagree to say Islamic parties are better (63% vs. 10%). In 15 of the other countries surveyed, similar double-digit gaps emerge over the question of Islamic parties, with those who support a role for religious leaders in politics consistently more favorable toward Islamic political parties.

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Views on the role of religion in politics may not be the only factor affecting attitudes toward Islamic parties. Local political circumstances may also influence opinions on this question. Both Tunisia and Egypt, for example, experienced major political upheavals in 2011, with Islamic parties emerging as the dominant political blocs. At the time of the surveys in Tunisia and Egypt, Muslims who said they were satisfied with the direction of the country were significantly more likely than those who were dissatisfied to say Islamic political parties are better than other political parties (+24 percentage points in Tunisia and +11 in Egypt).20

Concern About Religious Extremism

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At least half of Muslims in 22 of the 36 countries where the question was asked say they are at least somewhat concerned about religious extremist groups in their country. In most countries, Muslims are much more worried about Islamic extremists than Christian extremists. Substantial proportions in some countries, including countries surveyed in the Middle East and North Africa, express concern about both Muslim and Christian extremist groups.

The survey finds widespread concern about religious extremism in Southeast Asia, South Asia and the Middle East-North Africa region. In nearly every country surveyed in these regions, at least half of Muslims say they are very concerned or somewhat concerned about extremist groups. In Indonesia, nearly eight-in-ten Muslims say they are worried about religious extremism (78%), including more than half (53%) who are worried about Islamic extremists. In Malaysia, too, a majority of Muslims (63%) are worried about extremist groups; however, more Malaysian Muslims express concerns about Christian than Muslim groups (31% vs. 8%). In the Middle East-North Africa region, on balance, Muslims are more concerned about Islamic than Christian extremist groups, but more than one-in-five in most countries surveyed in the region are worried about both Islamic and Christian groups.

At least half in nine of the 16 countries surveyed in sub-Saharan Africa also say they are concerned about religious extremism. And in most countries, Islamic extremism rather than Christian extremism is the principal worry. For example, in Guinea Bissau, more than half of Muslims (54%) say they are at least somewhat concerned about Islamic extremist groups; in Ghana 45% say the same, as do roughly a third of Muslims in Djibouti (36%), Chad (33%), Kenya (33%) and Niger (32%).

In Southern and Eastern Europe, worries about religious extremism are most widespread in Bosnia-Herzegovina, where more than six-in-ten (63%) are at least somewhat concerned about religious extremist groups, including 27% who are specifically concerned about Islamic extremists. A similar proportion of Muslims (30%) in Bosnia-Herzegovina are worried about both Muslim and Christian groups in the country. Fewer than half say they are very or somewhat concerned about religious extremist groups in Russia (46%), Kosovo (45%) and Albania (21%).

In Central Asia, the percentage of Muslims concerned about religious extremism ranges from roughly six-in-ten in Kazakhstan (63%) and Kyrgyzstan (62%) to fewer than one-in-ten in Azerbaijan (6%). In most of the countries surveyed in the region, worries about Islamic extremists are more common than are concerns about Christian extremists, although one-in-five in Kyrgyzstan are concerned about extremists of both faiths.

Suicide Bombing

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In most of the 21 countries where the question was asked few Muslims endorse suicide bombing and other forms of violence against civilian targets as a means of defending Islam against its enemies. But in a few countries, substantial minorities believe suicide bombing can be often justified or sometimes justified.

Muslims in some countries surveyed in South Asia and the Middle East-North Africa region are more likely than Muslims elsewhere to consider suicide bombing justified. Four-in-ten Palestinian Muslims see suicide bombing as often or sometimes justified, while roughly half (49%) take the opposite view. In Egypt, about three-in-ten (29%) consider suicide bombing justified at least sometimes. Elsewhere in the region, fewer Muslims believe such violence is often or sometimes justified, including fewer than one-in-five in Jordan (15%) and about one-in-ten in Tunisia (12%), Morocco (9%) and Iraq (7%).

In Afghanistan, a substantial minority of Muslims (39%) say that this form of violence against civilian targets is often or sometimes justifiable in defense of Islam. In Bangladesh, more than a quarter of Muslims (26%) take this view. Support for suicide bombing is lower in Pakistan (13%).

In the countries surveyed in Central Asia and Southern and Eastern Europe, fewer than one-in-six Muslims consider suicide bombing justified in Turkey (15%), Kosovo (11%) and Kyrgyzstan (10%). Elsewhere in these two regions, even fewer say this tactic can be justified.

In Southeast Asia, Malaysian Muslims are more likely than Indonesian Muslims to consider suicide bombing justifiable (18% vs. 7%).


Footnotes:

20 The survey in Egypt was conducted Nov. 14-Dec. 18, 2011. Parliamentary elections were held in November 2011 through January 2012, and the Islamist Freedom and Justice Party was declared the winner of a plurality of seats in January 2012. The survey in Tunisia was conducted Nov. 10-Dec. 7, 2011. The Islamist party Ennahda won a plurality of seats in the Constituent Assembly elections in October 2011, and the Constituent Assembly met for the first time in November 2011.


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