Fuite des cerveaux: Après la révocation de l’Edit de Nantes et la Révolution, les années Hollande ! (Rich, young flee welfare state’s ailing economy and harsh taxes)

18 septembre, 2014
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Ce projet a causé la désertion de 80 à 100 000 personnes de toutes conditions, qui ont emporté avec elles plus de trente millions de livres ; la mise à mal de nos arts et de nos manufactures. (…) Sire, la conversion des cœurs n’appartient qu’à Dieu … Vauban (« Mémoire pour le rappel des Huguenots », 1689)
Dans la dispute entre ces races pour savoir à laquelle revient le prix de l’avarice et de la cupidité, un protestant genevois vaut six juifs. A Toussenel (disciple de Fourier, 1845)
Qu’ils s’en aillent! Car nous sommes en France et non en Allemagne! … Notre République est menacée d’une invasion de protestants car on choisit volontiers des ministres parmi eux., … qui défrancise le pays et risque de le transformer en une grande Suisse, qui, avant dix ans, serait morte d’hypocrisie et d’ennui. Zola (Le Figaro, le 17/5/1881)
Si les responsables politiques (de tous bords) pensent que leurs discours alarmistes sur la mondialisation et leurs incessantes critiques contre «l’inhumanité» du «modèle» anglo-saxon ne sont que d’inoffensives stratégies électorales destinées à gagner quelques voix, ils devraient y réfléchir à deux fois. (…) On récolte ce qu’on a semé : deux décennies de rhétorique antimondialisation et antiétranger se payent par une paralysie politique et psychologique de la France, consciente de l’urgente nécessité des réformes, mais incapable de les mettre en oeuvre. De nombreux pays européens plus solidaires que la France possèdent des marchés du travail plus libres, mais le petit pas tenté dans cette direction par la France (le CPE) soulève immanquablement l’opposition générale. (…) Si le grand public n’est pas prêt aux réformes, les responsables politiques ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes : aux Pays-Bas, les réformes ont commencé il y a vingt ans. Au Canada et en Suède, elles ont commencé il y a quinze ans et ont été menées à terme en six petites années. Le Canada et la Suède se portent bien mieux aujourd’hui qu’il y a quinze ans. Pendant ce temps, le tissu social français continue à se dégrader. (…) Les Canadiens se sont livrés à une analyse de l’hyperétatisme au cours des années 80 et 90. Les Français se sont déchaînés contre le «capitalisme sauvage» mais la droite n’a jamais dénoncé «l’étatisme sauvage», avec ses épais fourrés de réglementations tueuses d’emplois et ses prédateurs anticapitalistes, les «intellectuels». (…) La France a besoin d’un (ou d’une) dirigeant (e) centriste capable de faire la paix avec le capitalisme et la mondialisation tout en défendant les meilleurs composants de l’Etat-providence. Canadiens et Suédois ont compris que capitalisme et démocratie sociale (ou du moins stabilité sociale) avancent ensemble, ou tombent ensemble. Qui, en France, adresse ce genre de message au grand public ? Timothy Smith
Mon véritable adversaire n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. (…) Le rêve français, c’est le creuset qui permet à toutes les couleurs de peau d’être à égalité de droits et de devoirs. Le rêve français, c’est l’affirmation des valeurs universelles qui vont bien au-delà des frontières, qui vont bien au-delà de la Nation. Ce n’est pas un espace limité, mais qui est proclamé à tous, à la face du monde. Le rêve français, c’est notre histoire, c’est notre projet ! Le rêve français, c’est une force, c’est le projet que je vous propose, parce qu’il nous ressemble, parce qu’il nous rassemble ! François Hollande
Depuis quelques années, les médias se font régulièrement l’écho de départs massifs de jeunes cadres et entrepreneurs français à l’étranger, en particulier vers les pays anglo-saxons. Le Monde évoque  » les aventuriers français dans la  Silicon Valley « , la Tribune titre sur  » l’appel de la vallée « , le Revenu sur  » les Français de la Silicon Valley « . Rares sont les articles sur le sujet qui ne mentionnent pas le chiffre de 40.000 Français installés en Californie, travaillant dans les secteurs des nouvelles technologies. La réussite exemplaire de certains de nos compatriotes suscite admiration mais aussi inquiétude. Ainsi le journal Les Echos s’interroge :  » Cerveaux français, entreprises américaines, pourquoi sont-ils partis aux Etats-Unis ? Reviendront-ils un jour ?  » Les Etats-Unis sont souvent évoqués, mais le Royaume-Uni n’est pas en reste. Les articles sur les entrepreneurs français implantés à Londres sont légion. Capital titre  » Ces Français qui fuient vers Londres : golden Boys ou jeunes diplômés, 12.000 de nos compatriotes s’expatrient chaque année en Grande-Bretagne « , l’Evénement du jeudi se demande si  » le paradis est à l’autre bout du tunnel « 5(*), Le Figaro estime, quant à lui, que  » les 150.000 Français partis faire fortune en Grande-Bretagne sont souvent des jeunes qui rêvent de créer leur entreprise « 6(*). L’ampleur du phénomène conduit même certains journalistes à évoquer une troisième vague d’immigration française après celles provoquées par la révocation de l’Edit de Nantes puis par la Révolution française. Aux dires des médias, cette nouvelle émigration est avant tout le fait de Français qui ont réussi ou veulent réussir. Le Point énumère les différentes catégories d’exilés économiques :  » des patrons qui délocalisent leur entreprise pour fuir des charges trop lourdes, des particuliers qui mettent leur fortune à l’abri d’un fisc trop gourmand, mais surtout une génération de jeunes qui, de plus en plus, s’expatrient pour profiter ailleurs, à Londres, aux Etats-Unis, en Asie, de miracles économiques prometteurs et échapper aux lourdeurs de l’emploi et du fisc à la française. « 7(*). A travers le portrait de jeunes entrepreneurs qui ont réussi à l’étranger, ces articles dressent en contrepoint un réquisitoire sévère contre l’environnement qui décourage la création d’entreprise en France. Pour beaucoup, le contexte fiscal et administratif français explique largement cette nouvelle vague d’émigration. Le constat semble sans appel : la France perd ses jeunes entrepreneurs faute de leur offrir un environnement et des perspectives attractifs. Loin d’être cantonné à la sphère médiatique, le sujet a commencé à préoccuper les pouvoirs publics, même s’ils s’efforcent publiquement d’en minimiser l’ampleur. Plusieurs études officielles ont, en effet, souligné l’existence d’une émigration croissante de Français hautement qualifiés à l’étranger. Ainsi depuis deux ans l’ambassade de France aux Etats-Unis a diligenté deux enquêtes portant respectivement sur la  » fuite des cerveaux français aux Etats-Unis  » et la  » présence française en science et en ingénierie « . Le ministère des Affaires étrangères a réalisé une étude sur l’émigration des jeunes Français. Le poste d’expansion économique de Londres a élaboré un rapport sur le  » shopping fiscal au Royaume-Uni « , tandis que récemment la Direction générale des impôts a rendu publique une note sur  » les délocalisations de contribuables personnes physiques « . (…) Alors que l’on dénonce depuis des décennies le caractère casanier des Français et la réticence des cadres à s’expatrier, comment ne pas s’étonner de les voir, du jour au lendemain, convertis à l’expatriation, au point de regretter aujourd’hui ce que l’on souhaitait hier ? L’étonnement cède, cependant, le pas à l’inquiétude car l’émigration que décrivent ces articles témoigne d’une moindre compétitivité du territoire national, équivaut à une fuite des cerveaux telle qu’en a connue l’Angleterre dans les années cinquante et telle qu’en souffrent certains pays du tiers-monde. Voir une élite entrepreneuriale, ayant bénéficié de formations coûteuses financées par la collectivité nationale, s’installer durablement à l’étranger pour y créer emplois et richesses ne peut laisser indifférent. On ne saurait, en effet, accepter, sans réagir, que la France se transforme, à l’instar de l’Inde, dont près de 30 % des ingénieurs émigrent définitivement une fois leur formation achevée9(*), en un réservoir de compétences et de talents où l’étranger puise les forces nécessaires à son développement. Le phénomène serait d’autant plus préoccupant qu’il concernerait au premier chef des cadres et des entrepreneurs formés aux nouvelles technologies de l’information. S’il est un secteur stratégique pour la croissance de demain, un secteur où la capacité à attirer les meilleurs sera un élément décisif de la compétitivité des pays, c’est bien celui des nouvelles technologies de l’information. Au-delà de l’engouement médiatique et des emballements spéculatifs qu’elle suscite, la nouvelle économie est le levier d’une révolution industrielle dont la France, qui dispose de jeunes ingénieurs d’une qualité mondialement reconnue, doit à tout prix saisir la dynamique. Elle ne saurait rester, tel l’empire austro-hongrois de 1913, si bien décrit par Stefan Zweig dans  » Le monde d’hier « , satisfaite d’elle-même et ignorante du monde qui se prépare. S’il était établi que la principale motivation des expatriations n’est pas l’acquisition d’une expérience internationale, mais la recherche d’un meilleur environnement culturel, fiscal et administratif, il faudrait alors en tirer les enseignements qui s’imposent et rendre à notre territoire l’attractivité qu’il a perdue. Rapport du Sénat (2000)
L’exode d’une génération de cadres et de créateurs d’entreprises n’en constitue pas moins une perte sérieuse pour le pays Le départ de jeunes diplômés, de cadres ou d’entrepreneurs français à l’étranger n’est un atout pour la France que si ces derniers reviennent en France ou travaillent pour des entreprises françaises. Mais lorsqu’un entrepreneur français se délocalise à l’étranger, quand un chercheur poursuit sa carrière dans une université américaine, quand un entrepreneur s’installe, fortune faite, comme investisseur, à Bruxelles, le bilan de l’opération pour la collectivité nationale est clairement négatif. Même si l’existence d’une diaspora d’ingénieurs ou d’entrepreneurs français installés à l’étranger peut favoriser des transferts de technologie, de savoir-faire et susciter des flux d’exportations, ces départs constituent pour la France une perte non négligeable. Loin de contribuer au rayonnement de la France à l’étranger, leur départ est le signe visible d’une moindre compétitivité du territoire national. Qu’ils aillent chercher à l’étranger des marchés en expansion, un environnement professionnel plus porteur ou une fiscalité plus accueillante, ces expatriés vont là où ils estiment que leurs talents se développeront le mieux. La France perd ainsi des jeunes entrepreneurs, des chercheurs, des cadres dirigeants, faute de leur proposer un environnement équivalent. Symptôme d’une moindre attractivité du territoire français, cette nouvelle vague d’émigration est d’autant plus préoccupante qu’elle est à sens unique. L’émigration de chercheurs, d’ingénieurs ou de créateurs d’entreprises français à l’étranger ne s’accompagne pas, en effet, d’un mouvement inverse en direction de la France, comme c’est le cas pour les investissements directs des entreprises qui font l’objet de flux croisés entre la France et l’étranger. Le nombre de créateurs d’entreprises ou de chercheurs américains ou anglais qui s’installent en France pour des raisons professionnelles est dérisoire. Les quelques données disponibles relatives aux jeunes diplômés, montre que, si le nombre de Français qui obtiennent chaque année un doctorat scientifique aux Etats-Unis est de l’ordre de plusieurs centaines, les Américains poursuivant des études de haut niveau en France ne dépassent pas la dizaine. Phénomène à sens unique, cette nouvelle émigration apparaît, également, pour une large part, irréversible. Si 30 % seulement des diplômés des grandes écoles interrogés par l’enquête de la chambre de commerce de la région Rhône-Alpes pensent s’installer définitivement à l’étranger, cette proportion est beaucoup plus importante pour les créateurs d’entreprise et les détenteurs de patrimoine. La quasi-totalité des entrepreneurs implantés à l’étranger depuis plus de cinq ans n’envisage pas de revenir en France. Bien intégrés dans leur pays d’accueil, ces entrepreneurs affirment avoir adopté des méthodes de travail anglo-saxonnes qu’ils n’envisagent pas de pouvoir transposer en France. En outre, pour ceux qui ont réussi, le fait d’être imposé à l’ISF sur leur patrimoine, ou à 40 % sur les plus-values des stock-options qu’ils ont obtenues à l’étranger, exclut toute perspective de retour. Lorsque certains de ces Français qui ont réussi aux Etats-Unis souhaitent, après avoir revendu les parts de la société qu’ils ont créée, regagner l’Europe, ils s’installent souvent, pour des raisons fiscales, à Genève, à Bruxelles ou à Londres. Il en résulte une perte sèche pour la collectivité nationale. Ce sont autant d’entreprises, de richesses et d’emplois créés à l’étranger à partir d’investissements faits en France dans nos grandes écoles et nos universités. Christian Saint-Etienne, Professeur à l’Université Paris-Dauphine, estimait récemment à deux millions de francs le coût moyen de la formation d’un ingénieur français (dépenses supportées par les parents et le système éducatif, de la naissance à l’obtention du diplôme). Rapport du Sénat (2000)
L ‘augmentation conséquente des flux de travailleurs français hautement qualifiés vers les Etats-Unis durant les années 1990 suscite l’inquiétude des autorités françaises. Mobilité ou exode ? Une analyse statistique accompagnée de témoignages recueillis lors d’enquêtes menées à New York permet d’accéder à une meilleure compréhension de ce phénomène. L’étude met à la fois en évidence l’importance de la circulation migratoire et l’essor des installations durables. Attirés par un environnement dynamique, les migrants sont parfois contraints de poursuivre leur carrière aux Etats- Unis. C est pourquoi la France doit développer des stratégies favorisant les retours. Nicolas Valadeau
Depuis quelques années, les médias se font régulièrement l’écho de départs massifs de jeunes Français hautement qualifiés vers les pays anglo-saxons. Alertée par ces informations, la Commission des Affaires économiques du Sénat a décidé, en juin dernier, de créer un groupe de travail sur l’expatriation des jeunes Français pour mesurer la réalité de ce phénomène et l’analyser.  S’appuyant sur des missions d’études aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, sur l’audition d’un grand nombre de jeunes créateurs d’entreprises et sur d’autres sources d’informations tant françaises qu’étrangères, le Groupe de travail s’est efforcé de répondre aux questions que tout le monde se pose : combien de créateurs, d’entrepreneurs, de cadres de haut niveau, de chercheurs, d’investisseurs s’expatrient ? Pourquoi partent-ils ? Combien reviennent en France? Que faudrait-il faire pour les retenir ? A partir de cette analyse quantitative et qualitative, le rapport procède à une évaluation des conséquences de ces expatriations pour la France. Si on peut, en effet, se féliciter de la mobilité croissante de jeunes diplômés qui partent à l’étranger acquérir une expérience internationale, l’exode auquel on assiste constitue indéniablement une lourde perte pour notre pays. Cette nouvelle vague d’émigration prive la France d’une élite entrepreneuriale peu nombreuse, mais essentielle au développement de la nouvelle économie. Jugeant que la volonté de créer un climat favorable à l’épanouissement des nouvelles technologies doit s’inscrire dans un environnement global propice à la création de richesses, le groupe de travail propose une série de mesures concrètes destinées à arrêter l’hémorragie et à faire de la France une terre d’accueil pour les nouveaux entrepreneurs. Rapport du Sénat
A poll on the front page of last Tuesday’s Le Monde, that bible of the French Left-leaning Establishment (think a simultaneously boring and hectoring Guardian), translated into stark figures the winter of François Hollande’s discontent. More than 70 per cent of the French feel taxes are “excessive”, and 80 per cent believe the president’s economic policy is “misguided” and “inefficient”. This goes far beyond the tax exiles such as Gérard Depardieu, members of the Peugeot family or Chanel’s owners. Worse, after decades of living in one of the most redistributive systems in western Europe, 54 per cent of the French believe that taxes – of which there have been 84 new ones in the past two years, rising from 42 per cent of GDP in 2009 to 46.3 per cent this year – now widen social inequalities instead of reducing them. (…) By 2014, France’s public expenditure will overtake Denmark’s to become the world’s highest: 57 per cent of GDP. (…) What we do know is that this non-existent (so far) tax has been the clincher that sent hundreds, possibly thousands of French citizens abroad: not just “the rich”, whom Hollande, during his victorious campaign, said he personally “disliked”, and who now are pushing up house prices in South Kensington and fighting bitterly over the Lycée Charles de Gaulle’s 1,200 new places; but also the ambitious young, who feel that their own country will turn on them the minute they achieve any measure of personal success. In the heart of Paris’s Right Bank, where I live, only foreigners seem to buy flats, at prices entirely disconnected from reality. In my street, I have spotted three new Maseratis. Even before seeing their Qatari plates, I knew they couldn’t belong to local owners: they’re an ostentatious admission of wealth no one wants to make in Hollande’s France. (A luxury car is one of the “outward signs of wealth” your tax inspector has been specifically trained to query. The lesson has been learnt: last year, Rolls-Royce sold no cars in France.) On the Left Bank, elegant Americans buy bijoux apartments on place de Furstenberg, at 30,000 euros per square metre, and venture into the fine Café de Flore for elevenses. “It’s not only that people don’t like to be treated like criminals just because they’re successful,” says a French banker friend who has recently moved to London. “But this uncertainty in every aspect of the tax system means it is impossible to do business: you don’t know what your future costs are, or your customer’s. You can’t buy, you can’t sell, you can’t hire, you can’t fire.” While I’m still happy in Paris, I envy him his surroundings, the vibrancy of London, the feeling that anything is possible, the sense of fun I remember from the years I lived there in the Eighties and Nineties, and that I gladly find again every time I zoom in on the Eurostar. Paris, my city of birth, is an elegant museum – where any new idea, in any context, seems to be fated to be shot down by a combination of old, structural conformism and blasé disenchantment. Today, one out of four French university graduates wants to emigrate, “and this rises to 80 per cent or 90 per cent in the case of marketable degrees”, says economics professor Jacques Régniez, who teaches at both the Sorbonne and the University of New York in Prague. “In one of my finance seminars, every single French student intends to go abroad.” “The French workforce is now two-speed,” explains a headhunter who shuttles between Paris and London. “Among the young, perhaps a third speak English, are willing to relocate, and want to work. For one thing, their dream employers are the more prosperous of the large French multinationals, almost all those in the CAC40 index, who make over half of their profits abroad, sometimes over 90 per cent – companies like, say, L’Oréal, Schneider or Danone. This is why French universities have shocked the Académie française and now teach many courses in English. “But I’ve also seen determined young people take jobs in places like Vietnam, with local contracts and nothing like the level of protection afforded by French labour law, in order to gain a proper first experience of business in a competitive environment. And then you have a large group whose ambition is simply to stay outside the economy.” This means a trade-off with which anyone in France is familiar: young people, and many of their parents, dream of getting any kind of state or local administration post, usually badly paid, very often frustrating, but which ensures complete job security, unrelated to the economic situation, the market, or their own performance. More than a quarter of the French workforce is employed by some public body or other: schools, hospitals, local and regional councils, the police, the civil service proper – or those new subsidised public-service jobs the Hollande government is so keen on. Anne-Elisabeth Moutet

Après la révocation de l’Edit de Nantes et la Révolution, les années Hollande !

A l’heure où avec 57% de dépense publique, une France de François Hollande qui est en train de rattraper le Danemark …

Semble enfin à se décider à revenir au réel du moins au niveau économique et du discours …

Retour, avec un papier d’Anne-Elisabeth Moutet dans le Telegraph et une vidéo de CNBC, sur ce remake, toutes proportions gardées, du « brain drain » huguenot d’il y a plus de trois siècles …

Down and out: the French flee a nation in despair
The failing economy and harsh taxes of François Hollande’s beleaguered nation are sending thousands packing – to Britain’s friendlier shores
Anne-Elisabeth Moutet
The Telegraph
20 Oct 2013

A poll on the front page of last Tuesday’s Le Monde, that bible of the French Left-leaning Establishment (think a simultaneously boring and hectoring Guardian), translated into stark figures the winter of François Hollande’s discontent.
More than 70 per cent of the French feel taxes are “excessive”, and 80 per cent believe the president’s economic policy is “misguided” and “inefficient”. This goes far beyond the tax exiles such as Gérard Depardieu, members of the Peugeot family or Chanel’s owners. Worse, after decades of living in one of the most redistributive systems in western Europe, 54 per cent of the French believe that taxes – of which there have been 84 new ones in the past two years, rising from 42 per cent of GDP in 2009 to 46.3 per cent this year – now widen social inequalities instead of reducing them.

This is a noteworthy departure, in a country where the much-vaunted value of “equality” has historically been tinged with envy and resentment of the more fortunate. Less than two years ago, the most toxic accusation levied at Nicolas Sarkozy was of being “le président des riches”, favouring his yacht-sailing CEO buddies with tax breaks and sweet deals. By contrast, Hollande, the bling-free candidate, was elected on a platform of increasing state spending by promising to create 60,000 teachers’ jobs, as well as 150,000 subsidised entry-level public-service jobs for the long-time unemployed and the young – without providing for significant savings elsewhere.

By 2014, France’s public expenditure will overtake Denmark’s to become the world’s highest: 57 per cent of GDP. In effect, just to keep in the same place, like a hamster on a wheel, and ensure that the European Central Bank in Frankfurt isn’t too unhappy with us, Hollande now needs cash. Technocrats, MPs and ministers have been instructed to find every euro they can rake in – in deferred benefits, cancelled tax credits, extra levies. As they ignore the notion of making some serious cuts (mooted at regular intervals by the IMF, the OECD and even France’s own Cour des Comptes), the result can be messy.

On the one hand, the lacklustre economy and finance minister Pierre Moscovici recently admitted that he “understood” the French’s “exasperation” with their heavy tax burden. This earned him a sharp rap on the fingers from the president and his beleaguered PM, Jean-Marc Ayrault. On the other, new taxes keep being announced, in chaotic fashion, nearly every week. “Announced” doesn’t mean “implemented”: the Hollande crowd have developed a unique Wile E Coyote-style of leaks, technical glitches, last-minute tweaks and horse-market bargaining whereby almost nobody knows, at any given time, who will be targeted by the taxman, and how. Unsurprisingly, this is liked by no one except us reptiles of the press, eager to report on the longest series of own goals in the history of government communications.

Take last year’s famous 75 per cent supertax, on individuals earning over one million euros a month. This has still not been implemented. First, it got struck down by France’s Constitutional Council on a technicality. Leaks suggested the rate would fall to 66 per cent. They were confirmed, then denied. Hollande eventually vowed that the tax would be paid by the targeted individuals’ employers, for daring to offer such “obscenely” high salaries. This has just been approved by the National Assembly, and must still pass the Senate. So far, it is only supposed to apply to 2013 and 2014 income, but no one knows if the bill will be prolonged, killed or transformed.

What we do know is that this non-existent (so far) tax has been the clincher that sent hundreds, possibly thousands of French citizens abroad: not just “the rich”, whom Hollande, during his victorious campaign, said he personally “disliked”, and who now are pushing up house prices in South Kensington and fighting bitterly over the Lycée Charles de Gaulle’s 1,200 new places; but also the ambitious young, who feel that their own country will turn on them the minute they achieve any measure of personal success.

In the heart of Paris’s Right Bank, where I live, only foreigners seem to buy flats, at prices entirely disconnected from reality. In my street, I have spotted three new Maseratis. Even before seeing their Qatari plates, I knew they couldn’t belong to local owners: they’re an ostentatious admission of wealth no one wants to make in Hollande’s France. (A luxury car is one of the “outward signs of wealth” your tax inspector has been specifically trained to query. The lesson has been learnt: last year, Rolls-Royce sold no cars in France.) On the Left Bank, elegant Americans buy bijoux apartments on place de Furstenberg, at 30,000 euros per square metre, and venture into the fine Café de Flore for elevenses.

“It’s not only that people don’t like to be treated like criminals just because they’re successful,” says a French banker friend who has recently moved to London. “But this uncertainty in every aspect of the tax system means it is impossible to do business: you don’t know what your future costs are, or your customer’s. You can’t buy, you can’t sell, you can’t hire, you can’t fire.”

While I’m still happy in Paris, I envy him his surroundings, the vibrancy of London, the feeling that anything is possible, the sense of fun I remember from the years I lived there in the Eighties and Nineties, and that I gladly find again every time I zoom in on the Eurostar. Paris, my city of birth, is an elegant museum – where any new idea, in any context, seems to be fated to be shot down by a combination of old, structural conformism and blasé disenchantment.

Today, one out of four French university graduates wants to emigrate, “and this rises to 80 per cent or 90 per cent in the case of marketable degrees”, says economics professor Jacques Régniez, who teaches at both the Sorbonne and the University of New York in Prague. “In one of my finance seminars, every single French student intends to go abroad.”

“The French workforce is now two-speed,” explains a headhunter who shuttles between Paris and London. “Among the young, perhaps a third speak English, are willing to relocate, and want to work. For one thing, their dream employers are the more prosperous of the large French multinationals, almost all those in the CAC40 index, who make over half of their profits abroad, sometimes over 90 per cent – companies like, say, L’Oréal, Schneider or Danone. This is why French universities have shocked the Académie française and now teach many courses in English.

“But I’ve also seen determined young people take jobs in places like Vietnam, with local contracts and nothing like the level of protection afforded by French labour law, in order to gain a proper first experience of business in a competitive environment. And then you have a large group whose ambition is simply to stay outside the economy.”

This means a trade-off with which anyone in France is familiar: young people, and many of their parents, dream of getting any kind of state or local administration post, usually badly paid, very often frustrating, but which ensures complete job security, unrelated to the economic situation, the market, or their own performance.

More than a quarter of the French workforce is employed by some public body or other: schools, hospitals, local and regional councils, the police, the civil service proper – or those new subsidised public-service jobs the Hollande government is so keen on.

While the young French generations were aspiring to cocoon themselves away from the realities of the world, our nearest neighbours were following the opposite trend. In 2000, under a socialist chancellor, Gerhard Schroeder, German businesses paid an astonishing 51.6 per cent company tax – largely to pay for the previous decade’s reunification. Today, this is down to 29.8 per cent, when the French equivalent, the highest in Europe, is 38 per cent. By 2003, Schroeder had embarked on a widespread reform programme, lowering taxes and drastically slashing benefits, curtailing the influence of the unions, and eventually reducing German unemployment from 10 per cent to 7 per cent (it’s 11 per cent in France).

There are many reasons why this wouldn’t work in France, not least because the French Socialists happen to have noticed that Schroeder and his party reformed themselves out of a job. Another is that French unions represent very little: less than 8 per cent of the French workforce overall is unionised, a figure that falls to between 3 per cent and 5 per cent in the private sector. Unions do, however, play a mandated part in a number of negotiation and welfare net structures, the unemployment benefits system, retraining schemes and the national health and pensions co-administration. This, not members’ contributions, keeps them afloat. The law also provides for legal labour dispute fines to be paid to the unions.

French unions see as their main goal the preservation of the status quo: from overprotective labour laws that make it so hard to fire employees that French bosses will do almost anything to avoid hiring new staff (who cost them a whopping 70 per cent in payroll taxes), to perpetuating antiquated regulations dating back to Vichy France, banning Sunday trading and evening shifts.

Recent union legal actions have forced businesses to close on evenings and Sundays, from the cosmetics chain Sephora – where employees protested that they wanted to keep working their late hours – to the British-owned DIY chain Castorama, which belongs to Kingfisher: no wonder Ian Cheshire, Kingfisher’s chief executive, complained last Friday that this harmed the French economy as well as his stores. “The president has said that recovery is in sight: I’m not sure where he’s looking at the moment. The mood is improving in the UK, not in France.”

It wasn’t fated to happen. “By 2000,” says Jacques Régniez, “French multinationals had achieved a very high level of competitiveness. Having committed to the strong franc, in the run-up to the euro they were forced to become lean and efficient. They rationalised production, and French workers became some of the most productive in the world.” French utilities, insurers, aerospace makers and luxury-goods conglomerates were up there with the best. If you wanted the best nuclear plant, crocodile handbag, commercial aircraft, high-speed train, you bought French.

What went wrong, says Régniez, was a bill passed by the then socialist Lionel Jospin government reducing the working week to 35 hours. “Where our competitors, especially the Germans, saw the need to keep prices and costs down, France spent money she couldn’t afford.” The entire system, he explains, tilted fatally to the side of salary hikes, perks and a lowering of retirement age, in the face of every observable demographic trend. Investment slowed down in the private sector, and almost stopped in the public one. “Each year, France has missed out on four GDP points of capital investment. By now, after a decade-and-a-half, we are not only lagging behind, it’s not certain we can make up for it. It would cost a 4.5 per cent hike in VAT, and other significant hikes in payroll taxes. That, quite simply, is not realistic.”

Even France’s vaunted infrastructures – those trains, roads, telecoms cables, the once ultra-performing electrical grid, the nuclear plants, the delayed 4G network – have taken a severe hit.

A French businessman who moved to London last year and asked not to be quoted by name, “because my tax audit would be even more retaliatory than what I’m currently being subjected to”, compares July’s Brétigny train crash, France’s worst rail disaster in a quarter of a century that killed six and injured 100, to the Paddington and Potters Bar derailments. “The rolling stock is ageing, the tracks are in a constant state of disrepair, even the TGVs now have regular delays because of catenary failure.”

Despite disputing allegations of negligence, SNCF have said they will reinforce maintenance “without waiting for the conclusions of the inquiry”. Criticisms have also been made that vast sums went on salaries, benefits and pensions.

But most analysts share the blame between Left- and Right-wing French governments in the past two decades. An investment banker, who has also moved to London recently, dates the wrong choices from the first Jacques Chirac presidency, in 1995. Chirac and his PM Alain Juppé, both Gaullists, decided to reform the huge French public sector’s pension system, to align civil servants’ pay-as-you-go pensions, which were (and still are) much more favourable, with those of the private sector.

There followed three weeks of hard strikes, shutting down the entire country, from schools to public transport to utilities and the post office. Juppé was ready to stick it out, but Chirac blinked. The reform was shelved, and for the next 12 years he stayed in office, Chirac never, ever tried to clash with vested interests again.

Sarkozy had great plans after his 2007 election. He believed in business, and good pay for hard work, and was devastatingly frank about it. It might – perhaps – have passed in prosperous times: one year on, the financial crisis hit, and his brusque style and love of bling clashed with both the times and age-old French preferences. (France is an old Catholic country that, for over a century, was influenced by unapologetic Marxism. It is atavistically hostile to money.) The reforms Sarko managed to pass, much milder than necessary, still ensured his unpopularity. He bet on French realism, and lost.

Realism – actual, real-life realism – is not an accusation you can levy at Hollande. Like Chirac – who supported him both because of a deep personal dislike for Sarkozy, and because they are in many ways very similar – France’s unlikely seventh president of the Fifth Republic is a professional politician, a graduate of the top government school ENA, and has never held a job in the private sector. Both Chirac and Hollande come from Corrèze, in central France, a region that has regularly provided French politics with a certain type of wily opportunist. Both appear easy-going and friendly, and both are complete cynics, with very little in the way of ideals, and an infinite capacity to scheme in order to stay in power.

Chirac, like Hollande, knew how to cultivate an array of political allies: in the case of Hollande, this means keeping the Left of his party as well as his Green allies happy with a number of symbolic measures, from the supertax to the recent anti-fracking bill.

Uninterested in the impact of morale and image on politics and the economy, Hollande believes that the economic cycle is bound to turn (he has said several times already that the recession is behind us), and that all he’s got to do is stay in power until things get better – thanks to the Chinese, the Americans, it hardly matters which. He doesn’t even worry about Marine Le Pen’s inroads in local elections: a junior aide in the Mitterrand Élysée 25 years ago, he believes the National Front, conjured up by his old boss, is a convenient accessory designed to split the Right and help him win a second term in 2017.

Professor Régniez believes this is very dangerous. “Sarkozy narrowly lost in 2012 for personal reasons – his style annoyed voters who could have agreed on his policies, but who wanted to punish him: 18 per cent of them voted for Marine Le Pen, against only 5 per cent for her father in 2007.

“This should be a warning to other countries, like Britain – it’s all very well punishing a conservative politician you’re dissatisfied with by voting for a maverick, Le Pen here, Farage there. But it gets the likes of Hollande elected. Think well: is ours the kind of future you want for your country?”

Voir aussi:

L’impôt sur la fortune pousse au départ, selon un rapport du Sénat.

Vittorio De Filippis

Libération

15 juin 2000

Elles ne remercieront jamais assez leur inspecteur des impôts de les avoir poussées à s’expatrier. Car, aujourd’hui, elles sont épanouies. Elles: ces jeunes grosses têtes qui un jour se sont brouillées avec une administration trop lourde ou une fiscalité trop pénalisante… Elles sont donc parties tenter leur chance à l’étranger, plutôt du côté du capitalisme anglo-saxon. Au compte-gouttes, certes. Mais le phénomène de la fuite des cerveaux en France est sensible.

Sous l’égide de Jean François-Poncet, sénateur du Lot-et-Garonne, le Sénat a rendu public hier un rapport (1) sur le phénomène. Précisant d’emblée qu’il n’existait pas de données fiables sur cette nouvelle vague d’immigration, le groupe de travail du Sénat relève cependant une augmentation de 30 % depuis 1995 du nombre de Français vivant «à Londres, à San Francisco, à Chicago ou à Atlanta». Parmi les 40 000 Français établis en Californie, près de 10 000 travaillent dans la Silicon Valley. «Les motivations de ces élites varient naturellement en fonction des individus et des secteurs d’activité, mais le rapport constate néanmoins un certain nombre de points communs», explique Jean François-Poncet.

A ses côtés, une jeune qui a largué les amarres pour Londres, est venue témoigner. Et d’expliquer que la France fonctionne comme un repoussoir, qu’on n’arrête pas la grande marche de la mondialisation qui touche aussi la main-d’oeuvre, que l’impôt, c’est 12,2 % outre-Manche, contre 40 % ici.

Selon le rapport, l’ISF (impôt sur la fortune) serait d’ailleurs devenu l’une des motivations au départ. Car, lorsqu’ils vendent leur start-up, les e-entrepreneurs qui réalisent de grosses plus-values sont souvent assujettis à l’ISF. Pour arrêter l’«hémorragie» des créateurs d’entreprise de la nouvelle économie, Jean François-Poncet propose une série de mesures: harmonisation fiscale, plus grande flexibilité du marché du travail, régime de stock-options équivalent à ceux en vigueur à l’étranger.

La Fuite des cerveaux: mythe ou réalité?, éd. du Sénat, no 388.

Voir également:

Le non-retour des étudiants étrangers : au-delà de la « fuite des cerveaux »

Ridha Ennafaa and Saeed Paivandi

La mobilité internationale des étudiants sera-t-elle ou non  suivie d’un retour au pays, sachant que les projets d’avenir des étudiants renvoient à une grande diversité de comportements fondés  sur des logiques professionnelle, migratoire, intégratrice ou existentielle ?

1La question du retour des étudiants étrangers dans leur pays revêt aujourd’hui un caractère particulier en France dans le contexte national, régional et international. Les pouvoirs publics tentent d’intégrer l’accueil des étudiants étrangers à la politique d’immigration choisie. Ce discours vis-à-vis des étudiants étrangers est effectivement nouveau, mais la réflexion sur le sujet est assez ancienne. En effet, depuis les années 60, le phénomène de fuite des cerveaux a fait couler beaucoup d’encre à travers le monde. La recherche française s’intéresse essentiellement, à partir des années 80, à la question du retour des étudiants étrangers et à l’ampleur du phénomène de la fuite des cerveaux en France.

  • 1 Toutes les données sur les étudiants étrangers en France sont issues des publications de la DEP/MEN

2La France se situe parmi les quatre premières destinations des étudiants étrangers au niveau mondial. Selon les données de l’OCDE (2006), en 2004, avec 572 509 inscrits, les États-Unis ont accueilli près de 22 % des étudiants étrangers dans le monde, suivis par l’Angleterre (11 %), l’Allemagne (10 %) et la France (9 %). Malgré la domination américaine, la part relative des étudiants étrangers inscrits dans ce pays ne cesse de diminuer (32 % en 1985 et 25 % en 2000). Au niveau mondial, au cours des deux dernières décennies, le nombre de jeunes poursuivant des études supérieures (universitaires et non universitaires) dans un pays étranger a été multiplié par 2,5 : ils étaient près d’un million en 1985, et plus de 2,6 millions en 2004. Selon ces données, plus de 85 % des étudiants étrangers dans le monde s’inscrivent dans l’un des établissements d’enseignement supérieur des pays de l’OCDE (Organisation de coordination et de développement économiques), et 70 % d’entre eux sont originaires des pays dits « du Sud » (hors pays de l’OCDE). La France a connu une évolution importante depuis 1990 : une diminution de cette population au début des années 90, suivie, à partir de 1997, d’une augmentation continue, qui s’est accentuée à partir de 1999. De 1999 à 2004, les effectifs des étudiants étrangers dans l’enseignement supérieur français ont crû au total de 59 %1. En 2004-2005, plus de 11 % des étudiants inscrits (255 585 personnes) dans les différents établissements supérieurs (14 % dans les universités avec 202 836 inscrits) sont -étrangers, contre seulement 7 % en 1998.

Encadré 1

Une enquête sur 1 715 étudiants étrangers en France en 2005

L’enquête de l’OVE (Observatoire de la vie étudiante) sur les étudiants étrangers en France a été réalisée entre avril et juillet 2005 auprès d’un échantillon représentatif constitué à partir des fichiers d’inscription des étudiants étrangers en mobilité (venus en France pour faire des études ; les résidents étrangers ont été exclus). Dix universités de Paris et région parisienne (Paris 1, 3, 5, 6, 8 et 12) et en province (Nantes, Strasbourg 1, Lyon 2 et Nice) sélectionnées dans l’ensemble des universités françaises selon trois critères (origine géographique des étudiants étrangers, leur niveau et discipline d’études en 2004-2005) ont participé à l’enquête. Un échantillon de 1 715 étudiants établi selon ces trois quotas a répondu à un questionnaire de plus de cent questions administré « en face-à-face » par une équipe d’enquêteurs. 35 entretiens post-enquête ont permis de mieux étoffer certaines analyses.

L’enquête s’est centrée sur les conditions de vie et d’études des étudiants étrangers ainsi que sur leurs parcours universitaires et leurs projets. Les réponses de l’enquête, ainsi qu’une série d’une quarantaine d’entretiens (post-enquête), ont permis de dresser un tableau des éléments de réponses sur ce qu’ils -pensaient faire après leurs études à travers leur expérience en cours.

Nous avons réparti les étudiants selon sept grandes régions d’origine. Près d’un étudiant sur trois était ainsi originaire du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie), et 21 % de notre échantillon provenaient des autres pays africains (essentiellement de l’Afrique subsaharienne). Un même pourcentage rassemblait les étudiants européens (11 % venant de l’Union européenne et 10 % des autres pays européens), tandis que 12 % étaient originaires d’Asie de l’Est (tous les pays de l’Est et du Sud-Est du continent, à partir de l’Inde), 7 % du Proche et du Moyen-Orient (de l’Asie Centrale à l’Égypte) et 6 % des Amériques (-Amérique du Nord ou Amérique Latine). Cette répartition se révèle relativement proche de celle de la population étrangère inscrite dans les universités françaises en 2004-2005 (*). Les femmes constituaient un peu plus de la moitié de l’échantillon, les plus nombreuses d’entre elles provenant d’Europe ou d’Asie, tandis que les hommes s’avéraient particulièrement sur-représentés chez les Africains (sub-sahariens), les Maghrébins, et les étudiants originaires du Moyen-Orient.

En termes de niveau d’études, 22 % étaient inscrits dans les deux premières années du cycle universitaire (Deug 1 – diplôme d’études universitaires générales –, Deug 2, L1, L2, DUT1 – diplôme universitaire de technologie –, DUT 2), 19,5 % en licence ou L3, 21 % en maîtrise ou Master 1, 13 % en DEA – Diplôme d’études approfondies –, DESS – diplôme d’études supérieures spécialisées – ou Master 2, et 15,5 % en doctorat (**). Un étudiant sur trois suit une filière « scientifique et technique », un peu moins d’un sur cinq choisit les « sciences sociales et humaines », 24 % sont inscrits dans les disciplines « juridiques ou économiques » et 16,5 % en « lettres, arts et langues ».

(*) : Selon la DEPP (MEN), plus de 51 % des étudiants étrangers inscrits dans les universités en France en 2004-2005 viennent des pays d’Afrique, 24 % d’Europe, 18 % d’Asie, et 7 % d’Amérique (DEPP, Repères et références statistiques, 2005).

(**) : Selon la DEPP (MEN), la population étrangère représente 11 % des étudiants inscrits dans le cursus de licence. Elle représente  19 % pour le niveau master et 35 % pour le doctorat.

  • 2 Centre pour les études en France (CEF) mis en place par le ministère des Affaires étrangères dans p (…)

3L’article vise à examiner la question du projet d’avenir des étudiants étrangers en s’appuyant sur les résultats de l’enquête de l’OVE (Observatoire de la vie étudiante) national réalisée en 2005 sur un échantillon représentatif de 1 715 étudiants étrangers en France. Il s’agit d’examiner la façon dont les étudiants abordent la question du retour dans leur pays d’origine en fonction de leurs caractéristiques. L’intérêt de cette enquête repose essentiellement sur son caractère transversal (disciplines et cycles d’études) et l’étendue de son échantillon (l’origine géographique des étudiants). Elle a été réalisée à un moment particulier, marqué à la fois par la politique d’ouverture tous azimuts voulue par les autorités à partir de 1998, et par la mise en place d’un dispositif filtrant (CEF)2 pour mieux cibler les étudiants étrangers.

4L’article est composé de deux parties : la première explore le concept de « fuite des cerveaux », son lien avec les études à l’étranger et son évolution depuis les années 60, dans une perspective internationale. La deuxième partie est consacrée à l’analyse du projet d’avenir des étudiants étrangers en France, à partir des résultats de l’enquête de 2005 de l’OVE.

Les études à l’étranger et la fuite des cerveaux

  • 3 Les différentes théories du capital humain mettent en relation l’ensemble de connaissances, d’aptit (…)

5Le paradigme de la « fuite des cerveaux », appelé aussi « exode des compétences » ou « exode des cerveaux », développé à partir des années 60, tentait d’expliquer et d’analyser les flux migratoires des personnes qualifiées à travers le monde dans le cadre des théories du capital humain3. La lecture des publications de la période 1960-1980 sur ce phénomène permet d’identifier deux thèses récurrentes :

6La première concerne le lien direct entre les études à l’étranger et le développement de la fuite des cerveaux. C’est effectivement durant cette période que certains pays ont commencé à réaliser qu’une partie des étudiants expatriés ne rentraient pas chez eux à la fin des études. Les études à l’étranger deviennent de facto l’un des canaux migratoires à travers le monde. Une étude récente dresse un bilan global depuis 1960 : la mobilité étudiante représente un flux potentiel de travailleurs qualifiés, soit pendant le temps de leurs études, soit sous forme de recrutement ultérieur ; ainsi, les flux d’étudiants constituent une forme de migration des travailleurs qualifiés et un précurseur de migrations ultérieures (OCDE, 2002).

  • 4 Le terme de « brain drain » a été initialement utilisé dans les années 50 pour décrire l’exode de s (…)

7La deuxième thèse aborde le phénomène de la fuite des cerveaux comme un mouvement unidirectionnel. Le brain drain 4 devient descripteur des flux unilatéraux de la « Périphérie » vers « le Centre » (Meyer et Charum, 1995). Autrement dit, les étudiants étrangers venant du Sud ont plus de probabilité que ceux des pays avancés de s’établir définitivement dans leur pays d’accueil. L’UNESCO avait fait ce constat dès le début des années 60 : « on croit généralement que les pays sous-développés auxquels font cruellement défaut les cadres nécessaires à leur développement reçoivent une assistance technique des pays riches. En réalité, c’est le contraire qui se passe. Les chiffres prouvent que ce sont les pays sous-développés qui, chaque année, fournissent des médecins, des ingénieurs, des professeurs, aux pays industriels. » (Naraghi, 1965) Cette thèse est confirmée par de multiples recherches : Meyer et Hernandez (2004) se réfèrent aux différentes données pour qualifier les études à l’étranger de « voie royale de l’expatriation » dans la mesure où la majorité des immigrés hautement qualifiés sont entrés dans le pays d’accueil en tant qu’étudiants. Les auteurs estiment que c’est le cas pour les deux tiers d’entre eux, avec des différences selon les pays.

8De nombreux travaux universitaires pionniers, essentiellement aux États-Unis, s’intéressent à cette question en cherchant à élaborer un modèle explicatif au phénomène de la fuite des cerveaux en lien avec le rôle joué par les études à l’étranger. Les recherches se multiplient pour mieux cerner son ampleur et ses mécanismes. Celles qui s’intéressent aux raisons du non-retour (ou retour) des étudiants étrangers identifient deux types de facteurs « explicatifs » : les facteurs d’attraction (pull factors) d’une part, qui influencent la décision des étudiants avant et pendant le séjour éducatif (salaire, conditions de vie ou de travail) ; les facteurs « centrifuges » (push factors) d’autre part, comme les difficultés de réinsertion dans le pays d’origine ou les situations particulières (guerre, crise politique ou économique) motivant les décisions du non-retour ou du retour (Bhagwati, 1976 ; Glaser, 1973 et 1978 ; Gossman et al., 1968).

9Le modèle théorique économique (coûts et bénéfices) adopté par la plupart des recherches de cette période semble être influencé par le contexte américain. L’étudiant étranger dans un système universitaire payant est considéré comme un acteur disposant d’un espace de décision variable selon sa position sociale. Il est doté d’une rationalité qui lui fait évaluer à chaque moment important de son parcours universitaire les coûts et les avantages de la poursuite des études. Une des visions la plus présente du brain drain est fondée sur une perspective macro-économique qui cherche à établir une similitude entre les flux internationaux de biens et de services et la mobilité des ressources intellectuelles. Pour Agarwal et Winkler (1985b), la décision relative à l’immigration est prise si le coût de cet acte reste inférieur au bénéfice qui en est attendu. Selon Salomon, le talent irait où il est le mieux rémunéré ou « reconnu » (1991).

10Agarwal et Winkler (1985a) ont également tenté, dans les années 70 et 80, de chiffrer ce phénomène et d’examiner en même temps le rôle joué par les mesures (la possibilité de modifier le statut étudiant pour obtenir une autorisation de séjour en tant que travailleur) mises en place pour favoriser l’installation des étudiants étrangers aux États-Unis. Les auteurs évoquent l’immigration « indirecte » aux États-Unis pratiquée par les étudiants étrangers qui réussissent à modifier leur statut initial : de détenteurs d’un visa étudiant, ils deviennent des résidents. Les auteurs établissent un bilan chiffré et détaillé de la période 1965-1985. Cet inventaire est révélateur : une partie des étudiants étrangers, variable selon les pays, préfère s’installer aux États-Unis et leur poids reste marginal, sauf si on les compare aux migrants ayant déjà obtenu un diplôme supérieur dans leur pays d’origine.

11Par ailleurs, Agarwal et Winkler (1984) notent que les études sur l’immigration professionnelle ignorent souvent le cadre légal comme un facteur influent. Selon cette recherche, la politique américaine en matière d’immigration a un impact indéniable sur le changement de statut des étudiants, et ceci varie selon leur pays d’origine. Les auteurs concluent que si l’on veut réduire la fuite de cerveaux, il faut changer de politique d’accueil en fonction des pays d’origine.

Un nouveau discours dans un nouveau contexte

12Vers la fin des années 80, on note une évolution du discours sur les étudiants étrangers, en rapport avec l’exode des cerveaux. Dans un contexte marqué par l’accélération du processus de la mondialisation et par l’intensification des flux migratoires, le paradigme de la fuite des cerveaux est de plus en plus perçu comme inadéquat pour expliquer toutes les dimensions de ce phénomène et sa complexité. Les chercheurs tendent à exprimer que la migration des cerveaux ne représente pas toujours et irrémédiablement une perte pour les pays d’origine (Gaillard et Gaillard, 1999 ; Nedelcu, 2004 ; Meyer et Charum, 1985). L’utilisation des nouveaux termes comme brain gain (le gain de cerveaux), transit brain drain (l’exode de cerveaux transitaire) ou delayed return (le retour différé) ou encore brain mobility (la mobilité des cerveaux) témoignent de ce changement contextuel.

13L’émergence de ce nouveau discours sur le phénomène du non-retour des étudiants étrangers ou sur l’exode des cerveaux coïncide avec plusieurs évolutions liées au contexte économique, technologique et éducatif sur le plan international. Les mutations technologiques remettent en question les notions de distance et de frontière et entraînent des comportements et des stratégies de mobilité très variés, en particulier chez les plus jeunes (Nedelcu, 2004, p. 10). Selon l’auteur, un véritable marché international des compétences fonctionne dans certains secteurs très spécialisés de l’économie internationale. Dans ce contexte, les pays qui sont confrontés à une pénurie de main-d’œuvre très qualifiée dans ces secteurs sont de plus en plus tentés par une politique migratoire sélective. De même, de nombreux pays ont introduit récemment d’importants ajustements concernant les possibilités de changement de statut et d’accès au marché du travail pour les étudiants étrangers en fin de formation. La politique migratoire américaine est considérée comme l’un des éléments-clés de l’expansion économique de ce pays puisqu’elle a permis l’accroissement et le renouvellement du potentiel en ressources humaines hautement qualifiées en sciences et en technologie (Gaillard et Gaillard, 1999). Le rapport de l’observatoire des migrations de l’OCDE (2006) note ainsi que les migrations traditionnelles de travail sont de plus en plus limitées en faveur de l’admission temporaire des travailleurs qualifiés. Ce rapport soutient que la mobilité étudiante demeure une voie importante des tendances migratoires.

  • 5 Les auteurs notent le projet initié en 2000 par le gouvernement britannique et la fondation de rech (…)

14Un des points souvent évoqués dans l’évolution de la population étudiante dans les pays du Nord est la désaffection accrue à l’égard des études scientifiques et le manque effectif de candidats pour ces filières, y compris au niveau du troisième cycle. C’est ainsi que la mobilité internationale des étudiants prend une dimension importante du développement de l’enseignement supérieur et devient un enjeu majeur de la compétition au niveau mondial, aussi bien sur le plan économique que sur le plan scientifique et culturel. Ces changements ont engendré une situation inédite caractérisée par une compétition internationale ouverte pour attirer les meilleurs étudiants et chercheurs. Les pays qui sont considérés comme les pays d’accueil peuvent devenir en même temps les pays de départ des jeunes chercheurs. Autrement dit, l’exode des cerveaux n’affecte plus uniquement les pays du Sud ; le mouvement s’étend vers les pays du Nord. On repère, par exemple, le départ des étudiants avancés du Canada ou de l’Europe vers les États-Unis (Cervantes et Guellec, 2002).5

15Par ailleurs, certains pays exportateurs de « cerveaux » semblent prendre conscience de l’enjeu et de la complexité des migrations au cours de ces dernières décennies. C’est surtout le cas des pays émergents, considérés autrefois comme « perdants » dans la course mondiale aux talents, qui s’organisent pour mettre en place des dispositifs visant à réduire leur départ ou à favoriser leur réintégration. Cette stratégie, mise en place par les grands « exportateurs » d’étudiants vers les pays du Nord, comme l’Inde, la Chine, la Corée du Sud, certains pays d’Amérique du Sud ou d’Afrique du Sud, est facilitée par la constitution de réseaux de scientifiques expatriés qui se mobilisent et institutionnalisent les transferts technologiques et d’expertises vers leur pays d’origine. Une nouvelle vision de la diaspora fondée sur une sorte de « transnationalisme » émerge, et certains pays commencent à s’ouvrir aux nouvelles perspectives en matière de mobilité internationale des étudiants et des chercheurs. Selon Meyer et Charum (1995), la fuite des cerveaux irrigue des réseaux qui regroupent, sur des bases nationales ou régionales, des expatriés originaires de pays en développement. Ceux-ci contribuent à distance à la construction d’un milieu scientifique dans leurs pays d’origine en accueillant par exemple des étudiants ou des collègues, en faisant circuler des informations bien ciblées grâce aux TIC (technologies de l’information et de la communication), etc. En se référant à cette analyse, les auteurs considèrent que le modèle du brain drain, qui servit à décrire le phénomène du non-retour durant les dernières décennies, est épuisé.

16Cette nouvelle donne migratoire semble influencer le comportement des étudiants étrangers qui sont confrontés à la question du retour. L’expansion de la liberté de circulation rend le retour possible à tout moment, les départs des étudiants et diplômés ne sont pas à sens unique et ils gardent des attaches réelles ou symboliques. Nedelcu (2004) parle d’un phénomène émergeant de « globalocalisation » qui se manifeste par la capacité des migrants à se positionner en tant que médiateurs sociaux et culturels dans plusieurs localités à la fois, grâce à la multiplicité des appartenances, des légitimités, et au potentiel grandissant des mises en réseau. Le rapport de Vuilletet, élaboré à la demande du Conseil économique et social (2005), examine ce changement paradigmatique. Le texte mentionne les intérêts économiques, culturels, scientifiques et stratégiques de l’accueil des étudiants étrangers en France dans une perspective comparative, tout en considérant que ceci constitue également un atout pour les pays d’origine. Tout tend à montrer qu’avec le changement du contexte, le brain gain renvoie à une lecture critique de l’exode des cerveaux Sud-Nord dans le domaine des migrations scientifiques (Michaelis, 1990 ; Gaillard et Gaillard, 1999). Cette notion exprime la possibilité de rapatriement de compétences pour favoriser le développement national. C’est dans cette perspective que la population qualifiée expatriée peut être considérée comme un avantage potentiel plutôt que comme une perte sèche et définitive.

17Cependant, une approche critique des différentes théories explorant les formes multiples de la mobilité internationale des étudiants et chercheurs invite à la prudence. Le processus qui permet de transformer l’exode des cerveaux en mouvement de migration, de mobilité ou de circulation ne va pas de soi. L’émigration de « cerveaux » ou leur circulation sont largement conditionnées par la capacité de chaque pays à récupérer les talents qui se sont formés à l’extérieur. Dans cette perspective, la fuite massive de cerveaux continue à toucher les pays les plus vulnérables du Sud (Boussichas, 2005), comme on peut également le lire dans un rapport récent de la Banque mondiale (2004).

18Deux exemples dans ce domaine peuvent illustrer la coexistence de situations contrastées. Au seuil des années 60, un grand nombre de Coréens restaient à l’étranger une fois formés (par exemple, c’était le cas aux États-Unis pour 80 % d’entre eux). Or, la décennie 80 a vu s’inverser cette tendance avec le retour des deux tiers des titulaires de doctorats américains dans les trois années qui suivaient l’obtention de leur diplôme. En revanche, les pays maghrébins, le Liban ou l’Iran, qui avaient envoyé proportionnellement un nombre élevé d’étudiants à l’étranger, ne connaissent pas ce mouvement de retour. Wickramasekara (2003) relève deux facteurs qui semblent favoriser le retour des étudiants originaires de la Corée du Sud et de Taiwan formés à l’étranger : la croissance économique locale, des politiques gouvernementales actives et les mesures incitatives destinées aux personnes ayant terminé leurs études à l’étranger. Par exemple, les diplômés des universités étrangères sont accompagnés et aidés dans la recherche d’emploi ou une aide financière de « réinstalation » leur est accordée.

La recherche française et la question du non-retour

19Comparée à l’Amérique du Nord, la recherche française sur les étudiants étrangers est restée très peu développée. Il faut attendre la fin des années 80 pour voir se développer des travaux de recherches qui s’y intéressent, abordant essentiellement le cas des étudiants du maghreb et de l’afrique sub-saharienne. Tout d’abord, les recherches françaises tendent à confirmer que les étudiants étrangers originaires des pays du Sud sont souvent devant une double perspective : réinsertion dans les pays d’origine ou sédentarisation en France ou dans un autre pays. Les étudiants évoquent les raisons les poussant à décider de rester en France : la pauvreté des universités locales, le faible niveau technologique et l’insuffisance chronique des infrastructures, l’accès difficile à l’information, l’absence de moyens et de programmes de recherche, la désertification culturelle, la corruption, le sous-développement chronique, les crises politiques et économiques, la dégradation du cadre de vie (Borgogno et Vollenweider-Andresen, 1998 ; Sefrioui, 1997 ; Latrèche, 1999 ; Paivandi, 1991, Ben Sedrine et Geisser, 2001).

20Les plus exposés au phénomène du non-retour sont les étudiants avancés. Selon l’OCDE, le taux de non-retour des étudiants docteurs est très similaire d’un pays du Nord à un autre (OCDE, 1998). Rovet, Terouanne et Neher (1998) révèlent que seulement la moitié des étudiants étrangers titulaires d’un doctorat ou d’un post-doc en France retournent dans les deux ans dans leur pays. Le rapport de Raunet (2001) estime qu’au moins un tiers des étudiants étrangers finalisant leur doctorat sur le territoire resterait en France. Concernant les étudiants marocains inscrits dans les Grandes Écoles, le taux de retour serait de l’ordre de 60 %.

21Plusieurs enquêtes réalisées depuis la fin des années 80 mettent en évidence l’ampleur de ce phénomène. Selon Borgogno et Vollenweider-Andresen (1998), chez les Maghrébins, seulement près d’un étudiant sur deux se dit décidé à rentrer au pays, et plus de 40 % sont dans l’incertitude quant à leur avenir. Les auteurs avancent deux raisons qui compromettent l’hypothèse du retour : la première est professionnelle et économique. La deuxième raison est culturelle, les étudiants anticipant les problèmes que leur paraît poser leur réintégration dans le cadre social et culturel de leur pays d’origine. Dans l’enquête de Latrèche, 28 % des étudiants maghrébins déclaraient ne pas vouloir retourner dans leur pays d’origine (1999, p. 201). Sefrioui (1997) montre qu’entre 1992 et 1993, un peu plus de la moitié des 569 étudiants de son enquête ayant terminé leur thèse sont rentrés dans leur pays d’origine et près de 30 % sont restés en France. Selon l’auteur, face à la crise économique et politique qui touche certains pays en développement, la stratégie individuelle dominante des études à l’étranger risque de se confondre avec une volonté d’émigration.

22Par ailleurs, une étude algérienne, réalisée auprès des étudiants algériens en France, en Grande-Bretagne, au Canada et aux États-Unis, permet de dresser un constat fort révélateur : « face au double abandon scientifique et professionnel dont ils sont victimes, les étudiants algériens à l’étranger sont tentés soit de prolonger la durée de leurs études (37 % des étudiants interrogés ont demandé une prolongation), soit de ne pas revenir – sur 700 boursiers qui devaient rentrer en 1991, 50 seulement l’ont fait. » (Benguerna et Khelifaoui, 1993)

23Les enquêtes sur les étudiants maghrébins sont souvent posées en des termes qui prennent en compte la spécificité de la présence des étudiants du Maghreb dans les universités françaises.

24Les bourses d’études accordées par la France, l’aide fournie aux établissements supérieurs ou l’action des établissements secondaires français dans les pays africains sont ainsi l’objet de multiples critiques. Orivel (1991, p. 381) fait la même remarque en considérant que le rôle de la France « qui aide de nombreux pays francophones à combler leur déficit chronique en enseignants de mathématiques, détruit, involontairement ou non, son oeuvre en recrutant elle-même, pour ses propres besoins, une proportion significative de ces diplômés ».

25Le cas des autres pays en situation de crise est également révélateur. Les résultats obtenus lors de l’enquête de Paivandi (1991, p. 385) sur les Iraniens sont frappants : seulement 12,5 % des personnes interrogées pensent rentrer rapidement en Iran après la fin de leurs études, contre 39 % qui ont l’intention de travailler en France, et 48,5 % qui ne le savent pas encore.

26Un point commun entre les recherches françaises et américaines concerne les difficultés liées à la réadaptation dans le pays d’origine une fois les études achevées, et leur impact sur la décision du non-retour. Selon Behnam (1981, p. 11), en rentrant chez lui, l’étudiant doit faire face à un difficile exercice de réadaptation : le « transfert des connaissances et l’essai de synthèse entre les valeurs étrangères et indigènes ». En témoignent les nombreux exemples de scientifiques ou d’ingénieurs talentueux, mal ou sous-utilisés lorsqu’ils retournent dans leur pays, où leurs compétences sont déconnectées de ce qui les rendaient performants (Gaillard et Gaillard, 1999).

27Dans une perspective plus socioculturelle, S. Kim (2000) souligne l’importance du problème du « retour » des étudiantes asiatiques dans leur pays d’origine compte tenu de l’acculturation engendrée par la culture du pays d’accueil. S. Paivandi (1991) évoque les mêmes raisons pour les étudiantes iraniennes pour lesquelles les études à l’étranger ont un impact « émancipateur ».

28Que peut-on dire aujourd’hui à propos du phénomène du non-retour des étudiants étrangers dans le contexte français ? Les nouvelles politiques françaises mises en place depuis la fin des années 90 pour améliorer la sélection et l’admission des candidats des études en France ont-elles changé les tendances déjà évoquées ? L’enquête de 2005 de l’OVE sur les étudiants étrangers en France nous apporte quelques éléments de réponse.

Le projet d’avenir des étudiants étrangers en france

29Les résultats de l’enquête de l’OVE nous permettent de mieux cerner les caractéristiques les plus importantes des étudiants étrangers inscrits dans les universités françaises, à partir de quatre informations majeures :

  • Le rapport à la langue française : quatre étudiants sur cinq appartiennent à l’espace francophone (français langue maternelle, langue d’enseignement ou langue utilisée en famille). Un étudiant étranger sur cinq a appris la langue française comme langue étrangère en dehors de l’école ou en auto-formation.

  • Le choix de la France comme pays d’études : pour 81 %, la France a constitué le premier choix et 19 % auraient préféré étudier dans un autre pays. « Recevoir une formation de qualité » est l’attente la plus importante (72 %) exprimée par les étudiants, suivie par les réponses sur la « connaissance d’un autre pays et avoir une expérience étrangère » (44 %) et les attentes pour « faire de la recherche » (32 %). Ces attentes sont cohérentes avec les tendances observées dans les motivations. Deux grandes tendances se dégagent : la première liée à une logique de formation et de recherche, la seconde s’inscrit plutôt dans une perspective plus culturelle et de découverte.

  • Le souhait de compléter ses études : La majorité des étudiants étrangers de l’enquête a obtenu déjà un premier diplôme supérieur dans son pays d’origine et son voyage en France vise à compléter ses études. Près d’un étudiant sur quatre commence ses études universitaires en France et un sur dix se réoriente vers une filière différente de celle étudiée dans son pays.

    • 6 Les étudiants étrangers inscrits à l’université peuvent exercer une activité professionnelle à mi-t (…)

    La venue dans le cadre d’une initiative individuelle : la majorité des étudiants étrangers vient en France dans le cadre d’une initiative individuelle sans bénéficier d’une aide financière institutionnelle permettant de financer entièrement les études. Trois sources financières sont importantes : la famille, l’activité rémunérée6, et les différentes aides publiques. Près de deux étudiants sur trois doivent travailler d’une façon régulière (40 %) ou occasionnelle (20 %) pour financer leurs études, et près d’un étudiant sur deux est aidé par sa famille.

Graphique 1. Le projet d’avenir des étudiants selon les régions d’origine des étudiants

Graphique 1. Le projet d’avenir des étudiants selon les régions d’origine des étudiants

Lecture : 20 % des étudiants maghrébins pensent retourner au pays après la fin de leurs études en France.

Source : Enquête 2005 – OVE.

30L’enquête a proposé une série de questions relatives au projet d’avenir à la fin des études afin de mieux connaître et comprendre les éléments en jeu autour de la question du retour. À la question « Que pensez-vous faire après vos études ? » 36 % déclarent ne pas le savoir encore, plus d’un tiers (36 %) ne pense pas rentrer (25 % pensent rester en France et 9 % souhaitent aller dans un autre pays). Enfin, seulement 30 % envisagent de retourner au pays. Deux chiffres sont surprenants : le faible taux de retour prévu d’une part et la proportion élevée des étudiants indécis d’autre part. Ces données montrent que le non-retour est un véritable phénomène chez les étudiants étrangers qui traversent un moment d’incertitude pesant lourdement sur leur projet.

31Un premier examen des projets futurs selon les régions d’origines révèle déjà des différences très significatives : « retourner au pays » est un projet plus prégnant pour les étudiants originaires des régions de l’Asie de l’est (45 %), des Amériques (39 %), du Moyen-Orient (34 %) et de l’Union européenne (34 %). Rester en France est plus partagé parmi les Maghrébins (37 %), suivis par les étudiants européens (hors l’UE), 26 % de cette population pensant rester en France. Quant aux indécis, ils sont plus nombreux parmi les étudiants du Moyen-Orient (42 %), de l’Afrique sub-saharienne (41 %) et des autres pays européens (40 %). Ces résultats sont également assez surprenants dans la mesure où aucune tendance marquée ne domine dans une région. On s’attendait à voir les étudiants du Sud exprimer leur souhait de rester et les étudiants du Nord prêts à repartir chez eux. Or, les tendances sont loin d’être aussi nettes et divergentes.

  • 7 Le gouvernement français accorde chaque année une série de bourses aux candidats d’études en France (…)

32Les données de l’enquête montrent que les étudiants ne se différencient pas d’une manière notable selon le sexe, l’âge et le niveau d’études des parents à propos de leur projet d’avenir. Néanmoins, si on distingue les régions d’origine, celles-ci caractérisent plus ou moins fortement les « types » (typologie) d’étudiants que nous définissons plus loin. Parmi les boursiers, il est assez significatif de retrouver plus de candidats pour le retour dans le pays, ils sont deux fois plus nombreux que la moyenne, notamment pour les boursiers Erasmus ; les moins nombreux proportionnellement parmi les boursiers à souhaiter rentrer dans leur pays sont les boursiers du gouvernement français7.

33Par ailleurs, il existe des différences notables quand on observe les disciplines d’études associées à ces décisions (Cf tableau 1) : « Retourner au pays » apparaît plus associé aux disciplines des sciences économiques et du droit, « Rester en France » aux sciences et techniques et pour les « indécis » (ne sait pas encore) aux lettres, art et langues. Ces réponses montrent que le projet de l’étudiant prendrait en considération certains facteurs comme la situation du marché du travail dans le pays d’origine car le clivage observé entre les filières laisse à penser que les perspectives professionnelles pèsent sur le projet actuel.

Tableau 1. Le projet d’avenir des étudiants étrangers selon les disciplines d’études en France (en %)

Retourner
au pays

Rester
en France

Aller dans
un autre pays

Ne sait pas encore

Total

Effectifs

Sciences et techniques

25

32

9

34

100 %

572

Sciences sociales et humaines

31

23

9

37

100 %

332

Lettres, arts, langues

27

23

9

40

100 %

284

Sciences éco et droit

33

20

11

36

100 %

405

Profil moyen

30

25

9

36

100 %

1 593

Khi2 = 22,8.
p = 0,007 (Très significatif), non réponses exclues = 122.

Source : Enquête 2005 – OVE.

34Les réponses fournies à propos de la possibilité de trouver un travail après les études semblent aller dans le sens de cette hypothèse, sans pour autant constituer l’unique explication (Cf. tableau 2). Trouver facilement du travail dans son pays après les études est une idée partagée par moins d’un tiers des étudiants (31 %), la majorité pense que ce sera plus ou moins facile (54 %) et 15 % plutôt difficile. Dans l’ensemble, ils anticipent un avenir professionnel relativement mitigé et la représentation qu’ils en ont participerait au renforcement de l’incertitude qui règne dans l’esprit des étudiants étrangers. Selon les filières d’études suivies en France, le sentiment sur les possibilités de trouver du travail dans le pays d’origine apparaît aussi donc assez contrasté comparé au profil moyen : les plus « optimistes » sont les étudiants inscrits dans les disciplines scientifiques et techniques, et les plus « pessimistes » ceux inscrits en sciences humaines et sociales ; entre les deux, ceux qui « doutent » sont les étudiants en lettres, arts, langues, sciences économiques et droit.

35Ces différences observées selon les disciplines le sont également quand elles se combinent avec le cycle d’études. Les inscrits en doctorat des sciences (44 % pensent trouver facilement un travail après la fin des études) sont logiquement plus optimistes que ceux qui sont inscrits au niveau du doctorat en lettres, arts et langues (19 %), de la licence de ces filières (23 %), du doctorat ou de la licence des sciences sociales et humaines (respectivement 27 % et 24 %). Les étudiants inscrits en sciences économiques et en droit occupent une position intermédiaire quant à leur chance de trouver facilement un travail : 33 % en licence et 37 % en doctorat. Malgré la proportion plus élevée des étudiants inscrits en doctorat qui pensent trouver un emploi, les distinctions uniquement par niveau ne sont pas significatives, l’effet du niveau n’étant pas le même selon les disciplines.

36En distinguant l’origine géographique des étudiants, on note des variations qui peuvent être liées certainement aux situations du marché du travail de leur pays d’appartenance. Ainsi, les étudiants originaires de l’Europe (hors de l’UE), du Moyen Orient et des Amériques apparaissent un peu moins « pessimistes » que les autres ; ils pensent plus fréquemment qu’après leurs études il sera facile de trouver du travail dans leur pays. À l’opposé, les étudiants issus des pays de l’Union européenne et du Maghreb sont plus nombreux que les autres à penser pouvoir « difficilement » trouver du travail.

37Comme l’illustre le tableau 2, le fait de penser intégrer facilement ou difficilement le marché du travail dans son pays est statistiquement lié aux décisions à prendre après les études : 36 % des personnes qui estiment pouvoir trouver « facilement » un travail dans le pays envisagent d’y retourner contre seulement 18 % pour ceux qui pensent le contraire. Ces proportions s’inversent lorsqu’il s’agit d’envisager de « rester en France » : 22 % qui pensent trouver « facilement » un emploi à la fin des études dans leur pays comptent rester en France contre 39 % des étudiants pour lesquels la perspective professionnelle est « difficile ». Cependant, comme en témoigne le tableau 2, l’emploi ne constitue pas le seul facteur d’appréciation des étudiants interrogés quant à la question du retour, notamment pour les indécis.

Tableau 2. Le projet d’avenir des étudiants étrangers selon la possibilité de trouver un travail dans le pays d’origine (en %)

Retourner
au pays

Rester
en France

Aller dans
un autre pays

Ne sait pas encore

Total

Effectifs

Facilement

36

22

  8

34

100 %

505

Plus ou moins facilement

29

23

  9

38

100 %

884

Difficilement

18

39

11

32

100 %

248

Profil moyen

30

25

  9

36

100 %

1 637

Khi2 = 44,2.
p = 0,001 (Très significatif), non réponses exclues = 78.

Source : Enquête 2005 – OVE.

Tableau 3. Le projet d’avenir des étudiants étrangers selon leur projet initial (en %)

Retourner
au pays

Rester
en France

Aller dans
un autre pays

Ne sait pas encore

Total

Effectifs

Compléter des études

33

24

  8

35

100 %

1 063

Commencer une formation

26

26

12

37

100 %

419

Se réorienter

18

23

12

47

100 %

121

Total

30

25

  9

36

100 %

1 603

Khi2 = 21.
p = 0,002 (Très significatif), non réponses exclues = 112.

Source : Enquête 2005 – OVE.

38Confronté au projet initial, avant de venir en France, la question du retour différencie de façon significative les réponses des étudiants étrangers de notre enquête (Cf. Tableau 3). Le sentiment d’incertitude est significativement plus présent parmi les étudiants qui avaient comme projet initial de se réorienter (47 % ne savent pas encore ce qu’ils vont faire). « Retourner au pays » est plus fréquemment évoqué par ceux qui sont venus compléter leurs études (33 %) et « aller dans un autre pays » est plus souvent exprimé par ceux (les plus jeunes) qui sont venus commencer des études (12 %). À l’opposé, les étudiants qui sont en réorientation sont proportionnellement moins nombreux à vouloir rentrer au pays (18 % contre 30 % pour l’ensemble). Ce qui expliquerait éventuellement la raison de leur réorientation.

39L’enquête demandait également aux étudiants interrogés de préciser s’ils pensaient rester en France et les raisons de cette décision. Les 408 étudiants souhaitant rester en France évoquent en premier lieu les raisons professionnelles (52 %), viennent ensuite les raisons familiales (32 %) et enfin les raisons politiques, culturelles et sociales qui sont citées par 16 % des étudiants. Ces chiffres témoignent que, en dehors des raisons familiales, c’est surtout la situation professionnelle qui peut influencer la décision relative au retour ou au non-retour.

  • 8 La classification ou la typologie a été obtenue à partir d’une procédure de calcul sur les résultat (…)

40Nous avons tenté d’étudier les liens statistiques significatifs entre certaines variables concernant le moment du départ de l’étudiant à l’étranger (projet initial, parcours antérieur) et le moment de l’enquête à l’aide d’une analyse factorielle8. Le tableau 4 en présente une synthèse ainsi que la typologie élaborée. Deux sous-populations d’étudiants sont identifiées : la première est regroupée dans le « Type A » et la seconde comprend les « Type B, C, D et E »). Cette classification distingue les étudiants selon les caractéristiques dominantes suivantes :

41Le « Type A » (298 étudiants, 17 % de la population totale) regroupe surtout des étudiants venus « commencer » des études supérieures (82 %) ; parmi eux, les étudiants originaires d’Afrique sub-saharienne (60 % du total de cette région), les plus « indécis » vis-à-vis de leur avenir, y sont surreprésentés (1,2 fois) et ceux qui pensent également aller dans un autre pays. Plus des trois quarts de leurs parents (père et/ou mère) ont un niveau d’études supérieures.

Tableau 4. Le profil des « Types » selon le projet à la fin des études

Retourner
au pays

Rester en France

Aller dans un autre pays

Ne sait pas encore

Total

Effectifs

En % Colonne

Type A

28 %

17 %

13 %

42 %

100 %

298

17 %

Type B

18 %

44 %

5 %

33 %

100 %

368

21 %

Type C

25 %

26 %

10 %

38 %

100 %

404

24 %

Type D

37 %

15 %

11 %

37 %

100 %

344

20 %

Type E

40 %

23 %

7 %

30 %

100 %

301

18 %

Profil Moyen

30 %

25 %

9 %

36 %

100 %

1 715

100 %

Lecture : 40 % des étudiants appartenant au type E pensent retourner au pays.

Source : Enquête 2005 – OVE.

42Les « Types B-C » et les « Types D-E » regroupent le reste de l’échantillon (1 417 étudiants) avec les regroupements et les caractéristiques dominantes suivantes :

  • Le « Type B » (368 étudiants) se caractérise par une forte présence d’étudiants venus compléter leurs études (88 % du total de cette catégorie) ; il est composé de plus de la moitié des étudiants maghrébins (53 %) qui représentent plus de 80 % des « classés » dans cet ensemble B ; 63 % sont des étudiants en sciences et techniques, 88 % souhaitent obtenir un doctorat et les trois quarts souhaitent faire de la recherche, 44 % pensent rester en France après leurs études, un tiers ne sait pas encore. Plus des deux tiers sont des femmes et plus des deux tiers (67 %) ont des parents ayant un niveau d’études inférieur à l’enseignement supérieur.

  • Le « Type C » (404 étudiants) comprend 58 % d’étudiants venus compléter des études et 32 % les commencer ; après les études, 38 % ne savent pas encore ce qu’ils feront, un quart pense retourner au pays, un autre quart pense rester en France et 10 % pensent à un autre pays (assez proche du profil moyen). Comme pour le type précédent (C), plus des deux tiers sont des femmes. Ce type est composé surtout d’étudiants originaires du Maghreb (46 %) et d’Afrique Sub-saharienne (37 %). Près de 60 % des étudiants appartenant à ce type ont des parents ayant un niveau d’études inférieur à l’enseignement supérieur.

43Ces trois types (A, B et C) regroupent presque la totalité des étudiants maghrébins et africains (sub-sahara).

  • Le « Type D » (344 étudiants), se caractérise par les traits dominants suivants : 59 % sont venus compléter leurs études. Connaître un autre pays, avoir une expérience étrangère et recevoir une formation de qualité constituent leurs attentes majeures (96 %), un petit effectif (4 %) vise l’obtention d’un master pour faire une thèse et de la recherche ; ils visent plutôt un Master 2. Le taux de souhait de retour au pays après les études est supérieur à la moyenne (37 %), mais avec un taux « d’indécis » aussi important. Les origines géographiques les plus représentées sont l’Europe (l’UE et les autres pays européens, 50 % et 54 % respectivement des populations de ces régions), 26 % des étudiants sont originaires de l’Asie de l’Est, (45 % du total des étudiants de cette région), 39 % des étudiants des Amériques ; enfin, 80 % sont des étudiantes.

  • Le « Type E » (301 étudiants) se distingue du précédent plus particulièrement par le diplôme visé, le Doctorat. Aux précédentes origines s’ajoutent les étudiants originaires du Moyen-Orient (46 % du total des étudiants de cette région). C’est parmi ces étudiants que le taux de retour au pays est le plus élevé (40 %, soit près d’une fois et demi plus élevée que la moyenne).


***

44Les données statistiques issues de l’enquête par questionnaire, comme les propos des étudiants lors des entretiens semi-directifs – centrés sur la vie privée, le vécu en tant qu’étudiant étranger, la famille… – participent au renouvellement des interrogations sur le sens de la mobilité internationale des étudiants et de leur projet d’avenir. Dans leur ensemble, ils tendent à confirmer une grande diversité de comportements, et la présence simultanée et interactive des facteurs structurels (le marché du travail, les conditions de vie) et des situations individuelles. Une incertitude existe aussi quant au projet d’avenir des étudiants étrangers. Elle concerne toutes les régions sans que les motifs soient forcément les mêmes. D’autres enquêtes sur les étudiants étrangers avaient également mis en évidence qu’une partie importante d’entre eux n’envisageaient pas de rentrer dans leur pays, tout au moins immédiatement après la fin de leurs études, et cherchaient une installation définitive ou une insertion provisoire sur le marché du travail du pays d’accueil.

45Ainsi, les réponses à la question relative aux raisons du non-retour montrent bien que le projet d’avenir des étudiants ne s’inscrit pas uniquement dans une logique marchande. Le non-retour n’a pas seulement une perspective économiste ou mécaniste. Les étudiants qui, à travers des trajectoires et des projets, vivent des situations assez complexes, doivent souvent bricoler pour atteindre leurs objectifs ou les ajuster. De même, leurs réponses nuancées résultent des incertitudes inhérentes au voyage éducatif, qui est de fait une migration temporaire. Les entretiens semi-directifs réalisés auprès d’une partie des étudiants de notre échantillon montrent que l’étudiant semble se trouver face à des perspectives qui ne sont pas rassurantes : le doute est partout, ici et là-bas, ou ailleurs. Le retour suscite des craintes, mais rester dans le pays d’accueil aussi.

46L’enquête (le questionnaire et les entretiens) a permis de repérer plusieurs figures d’étudiants étrangers n’ayant pas un projet de retour lors de l’enquête. Ces figures se construisent à travers les logiques sous-jacentes des stratégies mises en œuvre par les étudiants étrangers à propos de leur avenir. Les logiques identifiées semblent interagir et se combiner dans un processus réflexif : il s’agit des logiques professionnelle, migratoire, intégratrice et existentielle.

47Tout d’abord, on observe une logique professionnelle, inhérente à toute entreprise d’études ou de formation. Le projet d’aller dans un pays étranger s’organise souvent dans le but d’acquérir un maximum de connaissances ou un diplôme plus élevé ou mieux valorisé. Il s’agit de mettre toutes les chances de son côté afin de réussir une insertion professionnelle. L’émigration, qui est motivée par la recherche d’une bonne formation, se prolonge, pour beaucoup de diplômés étrangers, par la recherche d’emploi en dehors du pays d’origine. Les diplômés cherchent à mettre ainsi à leur profit ce nouvel espace professionnel ouvert et « internationalisé ». Le marché du travail des pays développés suscite et encourage certains non-retours, compte tenu des besoins locaux. La motivation professionnelle pour rester en France ne semble pas s’expliquer uniquement par le manque de débouchés dans le pays d’origine, mais aussi parce qu’ici certains ont déjà rencontré de meilleures conditions de travail. Le non-retour a parfois un caractère « provisoire », quand il s’agit d’acquérir une première expérience professionnelle en Europe en attendant le retour. Certains étudiants, dans leur façon de penser leur devenir, mettent en avant un projet d’emploi en France pour différer ainsi le retour.

48La seconde logique est migratoire et la stratégie d’installation est conçue dès le départ (voire même avant celui-ci). Le réseau de parents et d’amis étend la dispersion familiale et facilite l’installation dans un autre pays. De même, l’existence d’une communauté fortement implantée génère une dynamique migratoire et les études à l’étranger servent d’étape intermédiaire. L’espace migratoire s’organise souvent à partir des liens multiples qui relient migrants et futurs migrants. Le fait qu’un nombre non négligeable d’étudiants étrangers mentionnent leurs points d’attache familiaux révèle que la France constitue un choix « naturel » pour eux. Les entretiens montrent que cette logique est présente très souvent avant le départ vers la France dans le cas des étudiants appartenant aux principales communautés immigrées en France (les pays africains).

49On observe également une logique liée à la dynamique intégratrice, avec ses dimensions affectives, sociales et culturelles, qui peut contribuer à une installation non prévue. Comme on a pu l’observer à travers les entretiens, l’étudiant étranger vit une vraie socialisation « secondaire » en bravant l’extérieur et en bifurquant ailleurs, un processus d’acculturation permettant d’explorer de nouveaux liens sociaux et de développer les modes d’approche de l’altérité. Les étudiants étrangers travaillent, étudient, font des recherches, participent aux activités culturelles, vivent leur affectivité et consomment. Dans cette perspective, le voyage éducatif peut participer à la transformation de leur identité culturelle et à l’évolution de leurs « perspectives ». Cette logique met en avant le caractère interactif et transformateur du voyage, le devenir n’est pas donné, il est construit chemin faisant. Comme en témoignent les entretiens menés, une cohabitation réussie, une rencontre amoureuse, de meilleures conditions de vie peuvent donner naissance à un projet d’installation provisoire ou définitive.

50Enfin, il existe une logique existentielle qui concerne les étudiants, souvent des femmes, originaires de pays où ils se sentent moins libres. Rester en France participe à cette reconstruction intellectuelle et à ce « bonheur intime » engendrés par le voyage éducatif, à l’expérience de liberté, ou à l’épanouissement culturel. Certains étudiants sont prêts à accepter un emploi sans rapport avec leur qualification afin de bénéficier d’un cadre de vie convenable, ou pour fuir l’humiliation ; c’est le cas des étudiants issus de certains pays du Sud.

51Ces quatre logiques construites en combinant les données « qualitatives » (issues des entretiens) et statistiques doivent être considérées comme une autre lecture des réponses fournies par les étudiants à propos de leur projet d’avenir. Elles peuvent diversement concerner les cinq groupes identifiés dans la typologie élaborée par l’analyse factorielle. Ainsi, par exemple, la logique professionnelle semble concerner davantage les types B et C, la logique migratoire les type B et C, la logique intégratrice les types A et D et la logique existentielle le type D.

52Ces quatre logiques liées au phénomène du non-retour ne se produisent pas par attraction mécanique depuis un « centre », ou en empruntant seulement un mode de calcul rationnel. Elles n’obéissent pas non plus à une parfaite linéarité ou à une surdétermination d’une dynamique de marché. Voyager à l’étranger met l’étudiant dans une situation de transition : les transformations identitaires vécues peuvent entraîner des remises en cause parfois radicales des projets initiaux et des représentations. La satisfaction des études ou la réussite universitaire n’expliquent pas à elles seules le projet de retour des étudiants : malgré les plaintes récurrentes sur les conditions d’études ou de vie (logement, financement d’études, démarches administratives harassantes), la grande majorité des étudiants interrogés dans l’enquête est satisfaite de son vécu en France et n’a pas l’intention de rentrer au pays. La mobilité devient un modus vivendi (Nedelcu, 2004, p. 12), la population étrangère des universités représente des réalités multiples et parfois contradictoires : les « artisans des mondes vécus dépourvus de distances » (Beck, 2001), les « nomades » du savoir (Meyer, 2001), les « oiseaux migrants » (Murphy-Lejeune, 1998) ou les déboussolés ou les bohêmes en quête de sens ou d’un port d’ancrage. La fuite ou la circulation des cerveaux doit être aujourd’hui comprise à travers la complexité des situations individuelles et l’impact des données structurelles (marché du travail, conditions de vie et de travail).

53La théorie de l’exode des cerveaux et celle relative à la circulation des cerveaux ne semblent pas être tout à fait adaptées pour expliquer toute la complexité du phénomène du non-retour des étudiants étrangers. L’enquête révèle l’existence d’une véritable filière d’immigration par le biais des études à l’étranger. Celle-ci revêt plusieurs facettes. On ne peut pas la considérer systématiquement comme un exode des cerveaux. Seule une partie des étudiants qui tentent de rester dans le pays d’accueil entre dans la logique de l’exode des cerveaux. Le non-retour concerne des étudiants ayant des niveaux et des compétences très variés, pas toujours en adéquation avec le marché du travail du pays d’accueil.

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Notes

1 Toutes les données sur les étudiants étrangers en France sont issues des publications de la DEP/MEN.

2 Centre pour les études en France (CEF) mis en place par le ministère des Affaires étrangères dans plusieurs pays comme la Chine, la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, le Vietnam et le Sénégal. Ce dispositif est destiné à vérifier, sur les plans linguistique, financier et scientifique, le dossier des candidats aux études en France.

3 Les différentes théories du capital humain mettent en relation l’ensemble de connaissances, d’aptitudes et de compétences acquises par les individus avec la productivité économique et la création d’un bien-être personnel, social.

4 Le terme de « brain drain » a été initialement utilisé dans les années 50 pour décrire l’exode de scientifiques et d’ingénieurs -britanniques vers les États-Unis et le Canada.

5 Les auteurs notent le projet initié en 2000 par le gouvernement britannique et la fondation de recherche Wolfson, visant à encourager des scientifiques britanniques de haut vol à revenir au pays, et à attirer au Royaume-Uni de jeunes chercheurs du monde entier. On peut mentionner également l’opération « Rientro die cervelli » lancée par le gouvernement italien pour lutter contre l’exode des étudiants avancés et des chercheurs (Perna et Carles, 2004).

6 Les étudiants étrangers inscrits à l’université peuvent exercer une activité professionnelle à mi-temps après avoir obtenu une autorisation préalable.

7 Le gouvernement français accorde chaque année une série de bourses aux candidats d’études en France. Les pays africains sont les principaux bénéficiaires de ces bourses d’études.

8 La classification ou la typologie a été obtenue à partir d’une procédure de calcul sur les résultats d’une analyse factorielle multiple et d’une analyse discriminante, les deux premiers axes représentaient un plan de 40 % de l’inertie totale. Les variables qui ont contribué à l’analyse factorielle sont les suivantes : le projet initial, le projet d’avenir, les attentes vis-à-vis des études supérieures en France, les régions d’origine, la discipline d’études, les motivations concernant le choix de la France comme pays d’études, le bilan des études, le sexe et le niveau d’études des parents. La typologie établie doit être comprise comme une approximation de « groupes d’individus » construite à partir de la présence simultanée des variables. L’analyse de correspondances multiples nous propose donc les regroupements qui ne sont pas des types à l’état pur, mais des types à l’état approché.

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List of illustrations

Title Graphique 1. Le projet d’avenir des étudiants selon les régions d’origine des étudiants
Caption Lecture : 20 % des étudiants maghrébins pensent retourner au pays après la fin de leurs études en France.
Credits Source : Enquête 2005 – OVE.
URL http://formationemploi.revues.org/docannexe/image/2356/img-1.jpg
File image/jpeg, 68k

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References

Bibliographical reference

Ridha Ennafaa and Saeed Paivandi, « Le non-retour des étudiants étrangers : au-delà de la « fuite des cerveaux » », Formation emploi, 103 | 2008, 23-39.

Electronic reference

Ridha Ennafaa and Saeed Paivandi, « Le non-retour des étudiants étrangers : au-delà de la « fuite des cerveaux » », Formation emploi [Online], 103 | juillet-septembre 2008, Online since 12 December 2009, connection on 06 September 2014. URL : http://formationemploi.revues.org/2356

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About the authors

Ridha Ennafaa

Ridha Ennafaa et Saeed Paivandi sont maîtres de conférences à l’université Paris 8 et membres de l’équipe ESSI (Education, Socialisation, Subjectivation, Institution) – CRES (Centre de recherche sur l’enseignement supérieur). Ils ont publié, avec A. Coulon, un ouvrage intitulé Devenir enseignant du supérieur (L’Harmattan, 2004). Leur ouvrage sur l’enquête de 2005 de l’OVE (Observatoire de la vie étudiante) sur les étudiants étrangers intitulé Venir faire des études en France paraîtra en septembre 2008 à La Documentation française.

Saeed Paivandi

Ridha Ennafaa et Saeed Paivandi sont maîtres de conférences à l’université Paris 8 et membres de l’équipe ESSI (Education, Socialisation, Subjectivation, Institution) – CRES (Centre de recherche sur l’enseignement supérieur). Ils ont publié, avec A. Coulon, un ouvrage intitulé Devenir enseignant du supérieur (L’Harmattan, 2004). Leur ouvrage sur l’enquête de 2005 de l’OVE (Observatoire de la vie étudiante) sur les étudiants étrangers intitulé Venir faire des études en France paraîtra en septembre 2008 à La Documentation française.

La fuite des cerveaux : mythe ou réalité ?

FRANCOIS-PONCET (Jean)

RAPPORT D’INFORMATION 388 (1999-2000) – COMMISSION DES AFFAIRES ECONOMIQUES

N° 388

SÉNAT

SESSION ORDINAIRE DE 1999-2000

Annexe au procès verbal de la séance du 7 juin 2000

RAPPORT D’INFORMATION

FAIT

au nom de la commission des Affaires économiques et du Plan (1) sur l’expatriation des jeunes Français,

Par M. Jean FRANÇOIS-PONCET,

Sénateur.

(1) Cette commission est composée de : MM. Jean François-Poncet, président ; Philippe François, Jean Huchon, Jean-François Le Grand, Jean-Paul Emorine, Jean-Marc Pastor, Pierre Lefebvre, vice-présidents ; Georges Berchet, Léon Fatous, Louis Moinard, Jean-Pierre Raffarin, secrétaires ; Louis Althapé, Pierre André, Philippe Arnaud, Mme Janine Bardou, MM. Bernard Barraux, Michel Bécot, Jacques Bellanger, Jean Besson, Jean Bizet, Marcel Bony, Jean Boyer, Mme Yolande Boyer, MM. Dominique Braye, Jean-Louis Carrère, Gérard César, Marcel-Pierre Cleach, Gérard Cornu, Roland Courteau, Charles de Cuttoli, Désiré Debavelaere, Gérard Delfau, Christian Demuynck, Marcel Deneux, Rodolphe Désiré, Michel Doublet, Paul Dubrule, Bernard Dussaut, Jean-Paul Emin, André Ferrand, Hilaire Flandre, Alain Gérard, François Gerbaud, Charles Ginésy, Serge Godard, Francis Grignon, Louis Grillot, Georges Gruillot, Mme Anne Heinis, MM. Pierre Hérisson, Rémi Herment, Bernard Joly, Alain Journet, Gérard Larcher, Patrick Lassourd, Gérard Le Cam, André Lejeune, Guy Lemaire, Kléber Malécot, Louis Mercier, Paul Natali, Jean Pépin, Bernard Piras, Jean-Pierre Plancade, Ladislas Poniatowski, Paul Raoult, Jean-Marie Rausch, Charles Revet, Henri Revol, Roger Rinchet, Josselin de Rohan, Raymond Soucaret, Michel Souplet, Mme Odette Terrade, MM. Michel Teston, Pierre-Yvon Trémel, Jean-Pierre Vial, Henri Weber.
Marché du travail – Travailleurs expatriés.

INTRODUCTION

Mesdames, Messieurs,

Depuis quelques années, les médias se font régulièrement l’écho de départs massifs de jeunes cadres et entrepreneurs français à l’étranger, en particulier vers les pays anglo-saxons.

Le Monde évoque «  les aventuriers français dans la  Silicon Valley « 1(*), la Tribune2(*) titre sur «  l’appel de la vallée « , le Revenu sur  » les Français de la Silicon Valley « 3(*). Rares sont les articles sur le sujet qui ne mentionnent pas le chiffre de 40.000 Français installés en Californie, travaillant dans les secteurs des nouvelles technologies.

La réussite exemplaire de certains de nos compatriotes suscite admiration mais aussi inquiétude. Ainsi le journal Les Echos s’interroge :  » Cerveaux français, entreprises américaines, pourquoi sont-ils partis aux Etats-Unis ? Reviendront-ils un jour ? « 

Les Etats-Unis sont souvent évoqués, mais le Royaume-Uni n’est pas en reste. Les articles sur les entrepreneurs français implantés à Londres sont légion. Capital titre  » Ces Français qui fuient vers Londres : golden Boys ou jeunes diplômés, 12.000 de nos compatriotes s’expatrient chaque année en Grande-Bretagne « 4(*), l’Evénement du jeudi se demande si  » le paradis est à l’autre bout du tunnel « 5(*), Le Figaro estime, quant à lui, que  » les 150.000 Français partis faire fortune en Grande-Bretagne sont souvent des jeunes qui rêvent de créer leur entreprise « 6(*).

L’ampleur du phénomène conduit même certains journalistes à évoquer une troisième vague d’immigration française après celles provoquées par la révocation de l’Edit de Nantes puis par la Révolution française.

Aux dires des médias, cette nouvelle émigration est avant tout le fait de Français qui ont réussi ou veulent réussir. Le Point énumère les différentes catégories d’exilés économiques :  » des patrons qui délocalisent leur entreprise pour fuir des charges trop lourdes, des particuliers qui mettent leur fortune à l’abri d’un fisc trop gourmand, mais surtout une génération de jeunes qui, de plus en plus, s’expatrient pour profiter ailleurs, à Londres, aux Etats-Unis, en Asie, de miracles économiques prometteurs et échapper aux lourdeurs de l’emploi et du fisc à la française. « 7(*).

A travers le portrait de jeunes entrepreneurs qui ont réussi à l’étranger, ces articles dressent en contrepoint un réquisitoire sévère contre l’environnement qui décourage la création d’entreprise en France. Pour beaucoup, le contexte fiscal et administratif français explique largement cette nouvelle vague d’émigration. Le constat semble sans appel : la France perd ses jeunes entrepreneurs faute de leur offrir un environnement et des perspectives attractifs.

Loin d’être cantonné à la sphère médiatique, le sujet a commencé à préoccuper les pouvoirs publics, même s’ils s’efforcent publiquement d’en minimiser l’ampleur. Plusieurs études officielles ont, en effet, souligné l’existence d’une émigration croissante de Français hautement qualifiés à l’étranger. Ainsi depuis deux ans l’ambassade de France aux Etats-Unis a diligenté deux enquêtes portant respectivement sur la  » fuite des cerveaux français aux Etats-Unis  » et la  » présence française en science et en ingénierie « . Le ministère des Affaires étrangères a réalisé une étude sur l’émigration des jeunes Français. Le poste d’expansion économique de Londres a élaboré un rapport sur le  » shopping fiscal au Royaume-Uni « , tandis que récemment la Direction générale des impôts a rendu publique une note sur  » les délocalisations de contribuables personnes physiques « .

Ces informations ne pouvaient manquer d’interpeller votre Commission des Affaires économiques. Elles ont suscité étonnement et inquiétude.

Alors que l’on dénonce depuis des décennies le caractère casanier des Français et la réticence des cadres à s’expatrier, comment ne pas s’étonner de les voir, du jour au lendemain, convertis à l’expatriation, au point de regretter aujourd’hui ce que l’on souhaitait hier ?

L’étonnement cède, cependant, le pas à l’inquiétude car l’émigration que décrivent ces articles témoigne d’une moindre compétitivité du territoire national, équivaut à une fuite des cerveaux telle qu’en a connue l’Angleterre dans les années cinquante8(*) et telle qu’en souffrent certains pays du tiers-monde.

Voir une élite entrepreneuriale, ayant bénéficié de formations coûteuses financées par la collectivité nationale, s’installer durablement à l’étranger pour y créer emplois et richesses ne peut laisser indifférent. On ne saurait, en effet, accepter, sans réagir, que la France se transforme, à l’instar de l’Inde, dont près de 30 % des ingénieurs émigrent définitivement une fois leur formation achevée9(*), en un réservoir de compétences et de talents où l’étranger puise les forces nécessaires à son développement.

Le phénomène serait d’autant plus préoccupant qu’il concernerait au premier chef des cadres et des entrepreneurs formés aux nouvelles technologies de l’information. S’il est un secteur stratégique pour la croissance de demain, un secteur où la capacité à attirer les meilleurs sera un élément décisif de la compétitivité des pays, c’est bien celui des nouvelles technologies de l’information.

Au-delà de l’engouement médiatique et des emballements spéculatifs qu’elle suscite, la nouvelle économie est le levier d’une révolution industrielle dont la France, qui dispose de jeunes ingénieurs d’une qualité mondialement reconnue, doit à tout prix saisir la dynamique. Elle ne saurait rester, tel l’empire austro-hongrois de 1913, si bien décrit par Stefan Zweig10(*) dans  » Le monde d’hier « , satisfaite d’elle-même et ignorante du monde qui se prépare.

S’il était établi que la principale motivation des expatriations n’est pas l’acquisition d’une expérience internationale, mais la recherche d’un meilleur environnement culturel, fiscal et administratif, il faudrait alors en tirer les enseignements qui s’imposent et rendre à notre territoire l’attractivité qu’il a perdue.

Ces interrogations ont conduit la Commission des Affaires économiques à créer un Groupe de Travail chargé de mesurer l’ampleur quantitative et qualitative de l’émigration des jeunes français, d’en comprendre les motifs, d’en évaluer les conséquences positives ou négatives pour la collectivité nationale et d’en tirer les enseignements quant aux moyens de favoriser la création d’entreprises en France.

Représentatif de l’éventail des formations politiques du Sénat, le Groupe de Travail a procédé à une série d’auditions aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

Il a entendu une cinquantaine d’entrepreneurs français expatriés en Californie, à Washington et à Londres. Il a également procédé à une trentaine d’auditions d’experts et d’entrepreneurs installés en France.

Ces entretiens ainsi que les nombreuses données rassemblées par ailleurs ont enrichi la réflexion du Groupe de Travail et mis en lumière les facteurs qui influent sur les décisions professionnelles des jeunes cadres et créateurs d’entreprises et d’où il n’est pas difficile de déduire les mesures à prendre pour les inciter à faire carrière en France plutôt qu’à l’étranger.

CHAPITRE I -

UN PHÉNOMÈNE CROISSANT DONT L’ÉVALUATION QUANTITATIVE ET QUALITATIVE
SOULIGNE L’IMPORTANCE

A. UN FLUX MAL RECENSÉ, MAIS DONT L’ACCÉLÉRATION NE FAIT AUCUN DOUTE

Si les enquêtes journalistiques regorgent d’exemples de jeunes entrepreneurs, de chercheurs, d’étudiants, d’hommes d’affaires expatriés à l’étranger, il existe en revanche peu d’études scientifiques sur le sujet. Le phénomène échappe, en effet, dans une large mesure, aux recensements établis par les administrations françaises ou étrangères. Aussi l’évaluation quantitative et qualitative du phénomène auquel il a été procédé a-t-elle exigé le recoupement de nombreuses sources d’informations.

1. Les pouvoirs publics mesurent le nombre de Français installés à l’étranger à partir des données recueillies par les postes consulaires

L’immatriculation des Français installés à l’étranger n’étant pas obligatoire11(*), les statistiques des postes consulaires ne recensent qu’une partie des communautés française établies hors de France. Aussi a-t-on pris l’habitude de multiplier le nombre d’immatriculés par un coefficient censé représenter les non-immatriculés. Etablie dans ces conditions, l’estimation des communautés françaises ne peut être que très approximative. Autant dire qu’elle est très peu fiable.

C’est ainsi que le ministère des Affaires étrangères, à partir des 988.247 immatriculés en 1998 estimait à 1.784.000 le nombre de Français résidant à l’étranger, contre 1.636.000 en 1995.

Source : Direction des Français de l’étranger, Ministère des affaires étrangères

Les statistiques du ministère des Affaires étrangères établis selon cette méthode mettent en évidence une croissance constante depuis six ans de la présence française dans le monde. Le nombre des français résidant à l’étranger s’est, en effet, accru de 9 % depuis 1995, soit d’environ 150.000 personnes.

Ces chiffres, pour croissants qu’ils soient, restent proportionnellement nettement inférieurs à ceux d’autres grands pays.

PROPORTION DES RESSORTISSANTS
RÉSIDANT À L’ÉTRANGER PAR PAYS

Nombre de ressortissants à l’étranger

Population totale

% de ressortissants résidant à l’étranger

France

1 784 000

60 900 000

2,9 %

Allemagne

4 000 000

80 000 000

5,0 %

Italie

6 500 000

57 400 000

11,3 %

Japon

10 000 000

126 100 000

7,9 %

Suisse

800 000

6 800 000

12,0 %

Source :  » L’expatriation : Les Français établis hors de France, acteurs du rayonnement international de notre pays « , Rapport du Conseil économique et social 1999.

La croissance de la présence française à l’étranger s’explique essentiellement par une augmentation de l’effectif des communautés françaises implantées dans les pays développés. Ces derniers accueillent, en effet, la très grande majorité des expatriés français. Alors que les zones correspondant à d’anciennes possessions françaises, telles que l’Afrique du Nord et l’Afrique francophone, ne comptent plus que 10 % des Français expatriés, l’Europe en accueille plus de 50 % et l’Amérique du Nord plus de 20 %.

RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES FRANÇAIS
DE L’ÉTRANGER AU 31/12/98

Zone géographique

Nombre d’immatriculés et de dispensés

Estimation des non immatriculés

Nombre total estimé

Part de la zone (en %)

Europe occidentale

500 472

409 200

909 672

51,3 %

dont Royaume Uni

67 572

127 000

194 572

10,9 %

Amérique du Nord

125 615

235 300

360 915

20,3 %

dont Etats-Unis

81 985

154 800

236 785

13,0 %

Afrique francophone

102 219

23 690

125 909

7,1 %

Asie-Océanie

57 709

44 210

101 919

5,7 %

Proche et Moyen Orient

69 086

22 890

91 976

5,2 %

Amérique centrale-sud

63 856

26 060

89 916

5,1 %

Afrique du nord

38 374

14 650

53 024

3,0 %

Europe de l’Est

18 902

5 870

24 772

1,4 %

Afrique non francophone

12 014

4 090

16 104

0,9 %

Ensemble

988 247

785 960

1 774 207

100,0 %

Source : Direction des français de l’étranger, Ministère des affaires étrangères

Parmi les pays développés, les pays anglo-saxons apparaissent depuis une dizaine d’années comme une destination privilégiée des expatriés. Ils accueillent 24 % des Français de l’étranger, dont 13 % aux Etats-Unis et 11 % en Grande-Bretagne soit près de 440.000 Français. Le nombre d’immatriculés dans ces pays connaît en outre depuis cinq ans une progression importante.

Si ces chiffres sont un premier indice de l’attraction croissante que les pays anglo-saxons exercent sur les Français, ils ne permettent pas de la mesurer avec exactitude.

En l’absence de recensement exhaustif, les chiffres fournis par les services consulaires sont, en effet, très peu fiables. Les coefficients qui multiplient le nombre d’immatriculés sont arrêtés de façon intuitive. Ils varient de 3 en Californie, à 2 pour l’ensemble des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne, et sont proches de 1,5 pour les villes des pays en voie de développement. Ces variations sont censées correspondre à la propension de chaque communauté française à s’immatriculer, telle qu’elle est évaluée par les Consuls généraux.

Le Consul général de France à Washington considère par exemple qu' » aux Etats-Unis, l’importance des distances, le sentiment de sécurité des Français, qui, pour la plupart s’intègrent bien dans la société américaine, font que nombre d’expatriés négligent de s’enregistrer à leur consulat respectif. Pour obtenir un chiffre global sur l’ensemble du territoire américain, il faut ainsi multiplier par deux le nombre total d’immatriculés12(*) « .

Son homologue de Londres souligne que  » le chiffre souvent avancé d’un nombre de non-immatriculés égal au moins au double des immatriculés est vraisemblablement en deçà de la réalité. Les explications à une telle proportion de non-immatriculés ne peuvent résulter que de conjectures. Plusieurs facteurs sont à prendre en compte : ici, peut-être encore plus qu’ailleurs, l’immatriculation auprès du Consulat Général est perçue comme d’autant moins utile que la France est très proche et les liaisons nombreuses et faciles. L’environnement local renforce ces réactions : le pays, ne présente pas de risque particulier, les facilités d’intégration y sont grandes, les formalités administratives britanniques souvent réduites à un minimum font ressortir d’autant l’approche  » paperassière de la démarche d’immatriculation13(*) « .

La réticence à s’immatriculer apparaît particulièrement forte chez les jeunes cadres et les entrepreneurs. La majorité de ceux que le Groupe de Travail a rencontrés en Californie ou à Londres n’étaient pas immatriculés. En rupture avec le système administratif français, ils semblaient vouloir se tenir à distance des services diplomatiques français. Certains affirmaient ne pas être immatriculés par négligence et beaucoup n’y voyaient pas d’intérêt. C’est, en revanche, moins le cas de ceux qui, s’installant durablement ou, fondant une famille, souhaitent scolariser leurs enfants dans les établissements français.

Les jeunes Français qui s’inscrivent sont, en outre, mal identifiés dans les statistiques consulaires, qui comportent six catégories socioprofessionnelles grossièrement définies (agriculteurs/artisans, commerçants et chefs d’entreprise/cadres et professions intellectuelles/professions intermédiaires/employés/ouvriers). Les difficultés à exploiter les données ainsi recensées ont conduit le Ministère des affaires étrangères à entreprendre une refonte du logiciel consulaire afin de mieux cerner la composition socioprofessionnelle des immatriculés et son évolution.

Si les données consulaires ne permettent pas d’établir des statistiques précises, elles sont révélatrices des grandes évolutions de la présence française. C’est ainsi que l’augmentation des immatriculations dans les catégories socioprofessionnelles regroupant chefs d’entreprise, cadres et professions intellectuelles donne une idée de l’afflux des jeunes français qualifiés et des créateurs d’entreprises.

Pour compléter les statistiques consulaires, le Groupe de Travail s’est également adressé aux postes d’expansion économiques des ambassades. A travers 166 implantations réparties dans le monde, le réseau des conseillers du commerce extérieur, et celui des chambres de commerce franco-étrangères, ainsi que les postes d’expansion économique ont, en effet, une assez bonne connaissance des entreprises françaises installées à l’étranger et de leurs filiales. Mais il est apparu qu’ils n’ont connaissance des expatriés créant leurs entreprises à l’étranger que de façon incidente.

Les Français qui choisissent de se délocaliser à l’étranger pour créer leurs entreprises ne cherchent, en effet, que rarement le soutien de services dont la vocation est de favoriser les exportations françaises ou l’implantation de filiales de sociétés françaises à l’étranger. Le fichier des filiales françaises ne vise, aux dires des conseillers commerciaux, que les filiales d’entreprises existant en France et ne concerne pas la création ex nihilo par une personne physique d’une entreprise à l’étranger.

2. Les autres sources d’informations permettent d’affiner les évaluations, mais pas d’établir un recensement exhaustif

Le Groupe de Travail a complété son information, d’une part, auprès des administrations étrangères des pays accueillant sur leur territoire des résidants français, d’autre part, auprès des écoles et des administrations françaises disposant d’informations sur les départs.

Les sources d’informations étrangères

En ce qui concerne l’installation à l’étranger de Français qualifiés, rares sont les pays qui disposent ou qui rendent publiques des données détaillées permettant de suivre ce type de migrations. Seuls les Etats-Unis, soucieux d’attirer des spécialistes qualifiés, ont créé à leur intention une catégorie particulière de visas qui permet d’en mesurer assez exactement le flux. En revanche dans l’Union européenne, qui assure la libre circulation des ressortissants des pays membres, ce type de recensement n’existe pas.

Par ailleurs, les données dont disposent les autorités étrangères relatives aux créations d’entreprises sont difficiles à exploiter. Les fichiers constitués à partir de démarches administratives obligatoires ne prennent pas toujours en compte la nationalité des créateurs d’entreprises et lorsque les administrations recensent la nationalité des créateurs, les données recueillies ne sont pas toujours rendues publiques. Ainsi, en Grande-Bretagne, le fichier du Company House, qui tient le registre de toutes les sociétés créées, n’est pas communicable.

Comme le montre l’annexe n° 6, relative aux sources statistiques disponibles en Grande-Bretagne, un certain nombre d’organismes dispensant des aides à la création d’entreprises possèdent des données concernant les entreprises assistées, mais n’ont pas d’indications relatives aux autres.

Les sources d’informations françaises

Aucune formalité administrative n’étant -heureusement- imposée aux ressortissants français lors de leur sortie du territoire, il n’existe aucune statistique sur le départ des Français à l’étranger, ni sur leurs motivations.

Aussi le Groupe de Travail a interrogé les principales écoles de commerce et d’ingénieurs afin de mesurer la proportion de jeunes diplômés de grandes écoles installés à l’étranger.

Les écoles contactées ne disposent pas, en général, de statistiques sur leurs diplômés installés à l’étranger. Les réponses qu’ils ont adressées au Groupe n’en contenaient pas moins des informations utiles, que complètent plusieurs études, en particulier un rapport établi par la Chambre de commerce et d’industrie de Rhône-Alpes14(*) sur  » le départ pour l’étranger des jeunes diplômés « , ainsi qu’une enquête effectuée pour le compte du CFME-ACTIM sur  » l’emploi à l’international  » des 18-25 ans15(*), et une étude qualitative de la Direction des Français de l’étranger du Ministère des Affaires étrangères sur  » l’émigration des jeunes Français «  16(*).

En ce qui concerne les entreprises françaises implantées à l’étranger, le recensement le plus exhaustif est celui établi par la Banque de France et le Ministère de l’économie et des finances dans le cadre de l’élaboration des statistiques annuelles sur la position extérieure de la France. Ces travaux permettent de mesurer l’évolution des flux et des stocks d’investissements des entreprises françaises à l’étranger. Mais ils ne concernent ni les investissements des personnes physiques, ni ceux des petites entreprises17(*).

Les délocalisations de personnes physiques et celles de leur patrimoine professionnel apparaissent, en revanche, dans les fichiers des administrations fiscales, du fait des déclarations obligatoires, liées aux transferts d’épargne à l’étranger. Comme le souligne le dernier rapport du Conseil des impôts sur la fiscalité des revenus de l’épargne  » l’administration française dispose de puissants moyens internes de contrôle sur les transferts d’épargne à l’étranger «  18(*).

En effet, depuis la levée du contrôle des changes, le 1er janvier 1990, la France a instauré, dans le cadre de la loi de finances pour 1990, deux types d’obligations pour les résidents français :

- une obligation de déclaration des transferts de fonds à l’étranger : tout particulier qui transfère des fonds vers l’étranger ou en provenance de l’étranger, pour un montant supérieur à 50.000 F, sans l’intermédiaire d’un organisme soumis à la loi bancaire, doit en faire la déclaration (article 1649 quater A du Code Général des Impôts), auprès du service des douanes à la frontière.

- une obligation de déclaration concernant les comptes bancaires ouverts à l’étranger. Les contribuables fiscalement domiciliés en France doivent déclarer les références des comptes ouverts, utilisés ou clos à l’étranger depuis le 1er janvier 1990.

En outre les fichiers établis sur la base des déclarations d’impôt sur le revenu et sur la fortune mettent l’administration fiscale en possession d’estimations précises concernant les contribuables qui s’expatrient.

L’administration fiscale s’est, jusqu’à très récemment, refusée à communiquer les indications dont elle dispose. Toutefois, l’augmentation du nombre des délocalisations de patrimoines, notamment des biens professionnels, relevée par les médias et les banques d’affaires rendait cette position difficilement tenable. Elle l’était d’autant moins que l’amplification du phénomène conduisait le Ministère des Finances à inscrire dans la loi de finances pour 1999, l’instauration d’une majoration des plus-values latentes ou du report d’imposition -dite  » exit tax « – lorsqu’un contribuable transfère son domicile hors de France, l’objectif poursuivi étant de freiner les délocalisations de patrimoines professionnels19(*). Ainsi, dans le cadre du débat sur les  » stocks options « , la Direction générale des impôts vient-elle de rendre public une première étude sur les délocalisations de contribuables personnes physiques20(*).

On ne peut que se féliciter de cet effort de transparence et regretter qu’il soit si tardif et si partiel. En effet, les données communiquées par le Ministère des Finances ne concernent que les personnes redevables de l’impôt sur la fortune qui quittent le territoire. Elles ne prennent pas en compte la délocalisation des patrimoines non assujettis à l’ISF (les biens professionnels), ni les personnes quittant le territoire sans être assujettis à l’ISF. Ces données donnent néanmoins une première idée de l’ampleur des délocalisations liées à la fiscalité des revenus et du patrimoine.

3. Le recoupement des différentes informations disponibles fait apparaître une accélération récente du phénomène de l’émigration

L’accroissement du nombre des immatriculés -plus de 30 % à Londres, San Francisco, Chicago ou Atlanta depuis cinq ans- traduit clairement, bien qu’incomplètement, l’accélération de l’émigration française vers les pays anglo-saxons.

ÉVOLUTION DU NOMBRE D’IMMATRICULÉS DEPUIS CINQ ANS

1995

1996

1997

1998

1999

Evolution

Atlanta

1 994

2 356

2 565

2 661

3 056

+ 53 %

Chicago

4 186

5 082

7 352

7 708

8 076

+ 93 %

San Francisco

10 693

12 089

13 850

14 590

15 411

+ 44 %

Londres

48 767

54 466

60 049

64 642

65 068

+ 33 %

Source : Direction des Français de l’étranger, Ministère des Affaires étrangères

L’enquête effectuée par le Ministère des Affaires Etrangères en 1998 sur l’émigration des jeunes Français dans une dizaine de circonscriptions consulaires (Londres, Melbourne, New York, San Francisco, Barcelone, Sydney, Los Angeles, Montréal, Québec et Washington.) confirme cette tendance.

Etablie à partir de différents éléments (inscriptions à des associations de jeunes, demandes de stage, nombre de demandeurs d’emploi enregistrés par les consulats, candidatures de CSNE, scolarisation d’enfants dans les écoles du réseau français, informations transmises par les services locaux d’immigration), cette étude indique que  » Tous les postes interrogés soulignent un accroissement des flux de jeunes Français surtout depuis deux ou trois ans. Le cas de la Grande-Bretagne, où l’on constate un véritable engouement depuis trois ans, est le plus spectaculaire. Nos postes consulaires aux Etats-Unis, au Canada, à Singapour ou en Australie, signalent la même tendance à l’augmentation des flux de jeunes Français «  21(*).

Le dynamisme et la souplesse du marché de l’emploi britannique, une forte croissance économique et une proximité géographique renforcée par le développement des communications ont fait de la Grande-Bretagne une destination privilégiée pour les candidats à l’expatriation. La progression de 33 % du nombre des immatriculés en cinq ans est d’autant plus remarquable que celle des immatriculés dans l’ensemble de l’Europe occidentale n’a été, pendant la même période, que de 11,3 %.

L’augmentation continue de la communauté française établie à Londres (+3,65 % en 1994, +6,3 % en 1995, +11,7 % en 1996 et +10,2 % en 1997, +8 % en 1998) explique que celle-ci soit devenue par sa taille la deuxième circonscription consulaire du monde.

Cette croissance récente du nombre des Français qui s’installent en Grande-Bretagne (seulement 16 % des immatriculés y résident depuis dix ans) explique pourquoi la présence française au Royaume-Uni est devenue, depuis trois ans, un sujet régulièrement abordé par la presse anglaise, qui fait de plus en plus souvent référence à une  » gallic invasion « . Ainsi le Times du 2 février 2000 titrait deux articles  » Why Britain is chosen for French invasion « 22(*) et  » Internet fosters a Gallic invasion « 23(*), tandis le Financial Times évoquait dans son édition du 23 février les  » French entrepreneurs lured by a spirit of laissez-faire « 24(*).

Une partie des jeunes Français viennent en Angleterre, à la recherche de  » petits boulots « , attirés par la fluidité du marché du travail britannique. Le marché du travail est, en effet, depuis une dizaine d’années, très nettement plus favorable outre-Manche où le taux de chômage est passé de 10,4 % en 1987, à 7,1 %, alors qu’il passait en France25(*) dans le même temps de 10,5 % à 12,4 %.

Mais le phénomène le plus caractéristique est l’afflux d’arrivants très qualifiés, dans les secteurs liés à la finance où aux nouvelles technologies de l’information. Le poids et la réputation de la City, l’avance prise par la Grande-Bretagne en matière de nouvelles technologies sont des facteurs d’attraction importants dans des secteurs où la Grande-Bretagne accueille volontiers les diplômés de l’enseignement supérieur français.

Comme le souligne le conseiller économique de l’Ambassade  » l’augmentation de la présence économique française sous diverses formes (capitaux, entreprises, personnes) au cours des dernières années est donc un phénomène incontestable « 26(*).

L’accélération du phénomène est tout aussi sensible aux Etats-Unis, où la croissance de la communauté française est très élevée dans certaines régions. Les postes consulaires recensant le plus grand nombre d’immatriculés sont New York, San Francisco et Los Angeles, avec, respectivement, 19.000, 13.959 et 11.825 immatriculés. Or ces postes ont connu de forts accroissements de leur nombre d’immatriculations : plus 30 % en deux ans pour San Francisco et plus 15 % en cinq ans pour New York.

Un rapport sur la  » fuite des cerveaux français aux Etats-Unis « , diligenté par l’ambassade de France aux Etats-Unis, constate, en outre, qu’au-delà des statistiques officielles,  » les contacts quotidiens des consulats avec la communauté française ainsi qu’avec certains autres interlocuteurs (écoles, associations, amicales de grandes écoles) permettent de confirmer un réel accroissement du flux d’entrée des Français, notamment très qualifiés. Ainsi le consulat général de New York note une progression très nette des demandes de stage, avec la volonté clairement affichée de rester au-delà du stage, tant auprès des associations d’anciens élèves que directement auprès des entreprises «  27(*).

Les chiffres fournis par l’Immigration and Naturalization Service et le Bureau du Département d’Etat américain confirment l’augmentation sensible du flux de Français hautement qualifiés arrivant aux Etats-Unis. On observe entre 1990 à 1996 un accroissement de plus de 60 % du nombre de Français entrant aux Etats-Unis avec un visa délivré en raison de leur compétence professionnelle.

L’ensemble de ces données donnent à penser que nous sommes en présence d’une véritable vague d’émigration en direction de ces pays. Les statistiques rejoignent ici le sentiment exprimé par les communautés françaises rencontrées. Qu’ils soient étudiants, chefs d’entreprise, chercheurs dans une université étrangère, cadre dans une entreprise américaine ou dans une filiale d’une entreprise française, les expatriés rencontrés à Washington, San Francisco et Londres sont formels : les communautés françaises dans les pays où ils vivent ne cessent de s’accroître et concernent, pour l’essentiel, des personnes hautement qualifiés.

B. LA CARACTÉRISTIQUE MARQUANTE DES EXPATRIÉS RÉSIDE DANS LEUR NIVEAU ÉLEVÉ DE FORMATION

L’évaluation quantitative du nombre d’expatriés ne prend son véritable sens que complétée par une appréciation qualitative des catégories de personnes concernées. L’émigration de jeunes peu qualifiés à la recherche d’un premier emploi ou d’une expérience internationale n’a ni la même portée, ni les mêmes conséquences que celle de cadres, de chercheurs ou de créateurs d’entreprises français qui s’installent à l’étranger de préférence à la France. La qualité des personnes concernées importe plus que l’ampleur du phénomène.

1. Une émigration de personnes qualifiées

Les communautés françaises à l’étranger sont hétérogènes. Elles comprennent des catégories socioprofessionnelles dont les niveaux de qualification varient du tout au tout.

D’un côté, des jeunes non diplômés et non qualifiés souhaitent tenter leur chance à l’étranger. Sensibles aux stéréotypes, ils cèdent à l’appel du mythe californien, de l’eldorado américain, à l’invite des  » cousins francophones  » du Québec ou à l’attrait des grands espaces australiens. Ces jeunes trouvent dans des séjours souvent assez courts l’occasion d’apprendre une langue étrangère et de se former à travers un premier emploi. Ce type d’émigration a eu récemment tendance à s’accroître du fait de l’ampleur du chômage des jeunes non qualifiés en France.

Mais pour l’essentiel, les communautés françaises à l’étranger sont composées de personnes qualifiées comme l’illustre le tableau suivant.

RÉPARTITION PAR CATÉGORIE SOCIOPROFESSIONNELLE

Cadres et professions intellectuelles

31,1 %

Employés

30,3 %

Professions intermédiaires

20,2 %

Artisans, commerçants, chefs d’entreprises

10,7 %

Ouvriers

4,6 %

Exploitants

0,4 %

Actifs en recherche d’emploi

2,5 %

Source : Direction des français de l’étranger. Ministère des affaires étrangères.

Les cadres et les professions intellectuelles sont, proportionnellement, mieux représentés parmi les expatriés qu’au sein de la population active en France.

Cette sur-représentation s’est accentuée au cours des dernières années. Depuis 1992, avec une croissance de 22,1 %, les cadres et les professions intellectuelles ont progressé plus fortement que l’ensemble des Français installés à l’étranger.

Cette progression, entre 1992 et 1998, s’est manifestée principalement en Amérique du Nord (+38 %) et en Europe occidentale (+ 19 %).

Le tableau ci-dessous, extrait du rapport sur l’émigration des jeunes Français établi par la Direction des Français de l’Etranger, confirme cette tendance. L’accélération récente de l’expatriation dans les pays anglo-saxons résulte avant tout d’une émigration qualifiée et spécialisée :

Pays

Tendance

Caractéristiques

Grande-Bretagne

Un véritable engouement depuis trois ans. Les jeunes représentent une part importante de la forte croissance de la présence française.

Une émigration multiforme : jeunes diplômés ou non, qualifiés ou non.

La motivation professionnelle devient prioritaire par rapport à la motivation linguistique.

Etats-Unis

Progression de la présence française.

De plus en plus de jeunes Français très diplômés et qualifiés (avec des visas temporaires de longue durée). Progression soutenue de jeunes très qualifiés âgés de 25 à 35 ans en Californie.

Secteurs : haute technologie, informatique, hôtellerie, artisanat.

Canada

Progression de la présence de jeunes Français principalement au Québec.

Des jeunes qualifiés ou diplômés du fait de la sélection opérée par le pays d’accueil.

Singapour

Flux migratoire régulier de jeunes.

Exclusivement des jeunes très qualifiés (informatique, électronique, gestion).

Source : Rapport sur l’émigration des jeunes Français, Direction des français de l’étranger, Ministère des Affaires Etrangères (juin 1998).

Aux Etats-Unis, l’Immigration and Naturalization Service relève une augmentation de plus de 60 % des Français ayant obtenu un visa en raison de leur compétences professionnelles entre 1992 à 1996. Il s’agit de visas H, J, E ou O, c’est-à-dire de visas destinés, selon la nomenclature en vigueur avant 1996, à des personnes qualifiées ou hautement qualifiées (visas H : pour professionnels ayant un niveau d’études supérieur au diplôme de maîtrise français ; J : pour les étudiants, chercheurs et professeurs en programme d’échange ; E : pour créateurs d’entreprises et O : pour personnes d’un très haut niveau dans les domaines des sciences et de l’éducation)28(*).

De même, note-t-on une importante augmentation des permis de travail permanent délivrés par les autorités américaines à des Français dans les quatre catégories suivantes :

-  » travailleurs prioritaires  » : personnes dotées d’une  » capacité extraordinaire  » dans le domaine des affaires, du sport, de l’éducation, des arts ou des sciences ; ainsi que les professeurs éminents ou les chercheurs travaillant dans une université américaine ou dans un laboratoire américain ; enfin, certains cadres et dirigeants de sociétés multinationales mutés aux Etats-Unis ;

-  » personnes à capacité exceptionnelle ou professionnels titulaires de diplômes de haut niveau, ou qui possèdent des compétences exceptionnelles dans les domaines des sciences, des arts, et des affaires  » ;

-  » professions libérales, professionnels qualifiés et non qualifiés  » ;

-  » visas investisseur, accordés aux ressortissants étrangers créateurs d’une entreprise avec un investissement minimum de 500.000 dollars et l’embauche d’au moins 10 personnes « .

De ces différentes sources d’information ainsi que des auditions auxquels le Groupe de Travail a procédé, il ressort clairement que la principale caractéristique des nouveaux expatriés français est leur niveau élevé de formation.

Le Groupe de Travail a rencontré aux Etats-Unis et en Angleterre des jeunes étudiants stagiaires, des chercheurs scientifiques aguerris, des jeunes cadres montant leur propre entreprise, des entrepreneurs ayant immigré fortune faite, des salariés qui se sont un jour mis à leur compte, des autodidactes ayant fui le système français jugé trop élitiste, de jeunes diplômés de grandes écoles qui, refusant de faire carrière dans une grande entreprise, sont partis  » faire fortune  » dans la Silicon Valley.

La plupart se répartissent en deux grandes catégories. D’une part, les jeunes cadres diplômés de grandes écoles ou de l’université qui commencent leur carrière à l’étranger dans des entreprises françaises ou étrangères, et, d’autre part, les créateurs d’entreprises qui partent de France avec l’idée de fonder à terme leur propre entreprise. Certains d’entre eux ont réussi en France et immigrent avec leur patrimoine pour lancer d’autres entreprises dans un environnement qu’ils jugent plus porteur. D’autres arrivent à l’étranger après un échec subi en France ou simplement parce qu’ils ont le sentiment qu’ils trouveront plus d’opportunités aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne.

Les profils sont différents, mais sont loin d’être étanches. Une grande partie des personnes rencontrées en Angleterre ou aux Etats-Unis sont passées de la première catégorie à la seconde. Les jeunes diplômés qui créent dès leur arrivée à l’étranger une entreprise sont, en effet, relativement rares, notamment aux Etats-Unis, bien que leur nombre, comme a pu le constater le Groupe de Travail en Californie et à Londres, tende à augmenter, en particulier dans le secteur des nouvelles technologies. Il reste que dans la majorité des cas, les créateurs d’entreprise connaissent déjà le pays d’accueil pour y avoir été salariés.

2. Des jeunes diplômés qui commencent leur carrière à l’étranger

Traditionnellement, l’expatriation était une opportunité qui se présentait à des salariés ayant fait leurs preuves en France. Le Groupe de Travail a constaté qu’à l’inverse, aujourd’hui, le choix de débuter d’emblée sa carrière professionnelle hors de France, dans des entreprises françaises ou étrangères, était de plus en plus fréquent chez les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur, qui considèrent cette expérience comme un tremplin pour leur carrière. Ce phénomène touche aussi bien les diplômés des grandes écoles que ceux des universités et, en particulier, les titulaires de doctorats.

Les chambres de commerce et d’industrie de Rhône-Alpes ont jugé le phénomène assez important pour y consacrer une longue étude fondée sur diverses enquêtes auprès des grandes écoles d’ingénieurs et de commerce29(*).

L’étude souligne  » qu’un nombre significatif, et en légère progression, de jeunes diplômés des grandes écoles débute leur carrière à l’étranger « . Se refusant à parler d’explosion, cette étude montre qu’il s’agit d’un flux régulier et croissant.

L’enquête  » Insertion des jeunes diplômés « , conduite chaque année par la Conférence des Grandes Ecoles établit que pas moins de 12 % des diplômés de la promotion 1998, actifs en 1999, travaillent à l’étranger soit près de 2.000 diplômés.

Le Rapport de la Mission scientifique et technologique de l’Ambassade de France à Washington sur la migration d’ingénieurs et de scientifiques français vers les laboratoires américains relève l’existence d’un flux croissant de doctorats et de docteurs issus des universités françaises en direction des Etats-Unis30(*).

Le nombres d’étudiants français dans les universités américaines a presque doublé de 1984 à 1994, passant de plus de 3.000 à 6.000, et situant la France en 16ème position parmi les nations dont les étudiants poursuivent des études aux Etats-Unis.

Le nombre de doctorats, toutes disciplines confondues, obtenus par des Français aux Etats-Unis, est passé de 46 en 1985 à 117 en 1995. A partir de ce chiffre, on estime que le nombre de Français en cours de doctorat aux Etats-Unis est de l’ordre de 500.

L’augmentation du nombre scientifiques expatriés est encore plus sensible dans le cas des post-doctorants. Le nombre de post-doctorants et chercheurs français en mission dans les universités américaines est passé de 1810 à 2.320 entre 1990 et 1996, plaçant la France au huitième rang en nombre de  » scholars  » accueillis par les universités américaines.

3. Des entrepreneurs qui s’expatrient pour créer leur entreprise

La création d’entreprises par des Français à l’étranger concernait jusqu’à présent essentiellement les filiales de grands groupes français. Il existait, certes, des exemples de particuliers qui s’aventuraient à créer des entreprises à l’étranger, mais le phénomène semblait circonscrit aux secteurs de la restauration, de la croissanterie ou de la commercialisation de produits traditionnels français.

L’expatriation d’entrepreneurs qui s’installent à l’étranger pour créer une entreprise ou gérer des investissements dans les secteurs des nouvelles technologies ou des finances est un phénomène nouveau que le Groupe de Travail a pu toucher du doigt, lors de ses missions aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Les nombreux exemples de  » start-up  » françaises dans la Silicon Valley et d’entrepreneurs expatriés qui y ont délocalisé leur patrimoine témoignent de l’amplification et de l’accélération du phénomène.

Les  » start-up  » françaises de la Silicon valley

Une première vague d’entrepreneurs français s’était implantée en Californie dès les années 70 et 80 pour participer à la naissance de la micro-informatique.

Le succès de certains d’entre-eux tels que Eric Benhamou, Président directeur général de 3Com, de Jean-Louis Gassé, ancien numéro deux d’Apple et fondateur de la société Be.com, de Philippe Kahn, fondateur de la société Starfish, de Pierre Lamont, associé principal du fonds de capital risque Sequoia ou encore de Philippe Poulety, fondateur de la société Sangstat a donné une réelle lisibilité à la présence française dans la Silicon Valley.

Ces cas exemplaires de réussites entrepreneuriales ont eu un fort impact en France, tant auprès des média que dans les milieux liés aux nouvelles technologies.

LES ENTREPRENEURS FRANÇAIS EN CALIFORNIE VU À TRAVERS QUELQUES RÉUSSITES EXEMPLAIRES

Eric Benhamou. Fondateur d’une start up rachetée par la compagnie américaine d’équipements de réseaux 3Com, il reste dans l’entreprise, il en gravit les échelons et en devient rapidement le numéro 1. Il fait de 3Com un des grands groupes de la Silicon Valley et est le Français occupant les responsabilités les plus hautes en tant que responsable d’une entreprise de haute technologie aux Etats-Unis.

Jean-Louis Gassée. Après avoir dirigé Apple-France, dont il a fait la principale filiale internationale de la firme, il devient le numéro 2 mondial du constructeur informatique. Il quitte Apple et fonde Be Inc., start up typique qui développe un système d’exploitation (OS) particulièrement performant. Personnalité médiatique, douée d’un grand rayonnement personnel et intellectuel, il est devenu une des  » figures  » de la Silicon Valley.

Philippe Kahn. Professeur de mathématiques dans un collège de province en France, il invente le langage de programmation  » Pascal « . Il s’installe dans les années 70 dans la Silicon Valley, fondant la société Borland, qui sera, pendant un temps, la principale entreprise mondiale de logiciels. Evincé de Borland après son rachat, à la suite des difficultés rencontrées par la Société, il crée une nouvelle start up,  » Starfish « , qui connaît un succès rapide et qu’il revend pour plus de 400 millions de dollars à Motorola.

Pierre Lamont. Associé principal du fonds de capital risque Sequoia, il est un des capital risqueurs les plus respectés de la Silicon Valley. Entre autres exemples de réussites, il participe à la création de Sun. Il est le doyen et la référence du groupe des nombreux Français (Bernard Lacroute, Jacques Vallée, Vincent Worms, Eric Archambaud,…) ayant réussi dans le capital-risque aux Etats-Unis.

Dr. Philippe Poulety. Il est le fondateur de Sangstat. Cette entreprise de biotechnologie médicale symbolise la réussite d’une start up. Cotée sur le Nasdaq, sa capitalisation boursière dépasse 500 millions de dollars. Ayant toujours eu des activités de recherche en France, Sangstat a récemment racheté les activités de Biomérieux dans le domaine des médicaments anti-rejet, devenant ainsi une entreprise franco-américaine.

Source : La France aux Etats-Unis vue à travers quelques réussites exemplaires, Ambassade de France aux Etats-Unis, service de l’expansion économique, (février 1999).

Ces entrepreneurs ont bénéficié du dynamisme de la Silicon Valley, devenue progressivement le coeur de la révolution engendrée par les nouvelles technologies de l’information.

Les entrepreneurs rencontrés ont tous souligné qu’ils avaient trouvé dans la Silicon Valley un dynamisme et des opportunités qui n’existaient pas en France au moment où ils en sont partis.

Le fait est que, dans le secteur des nouvelles technologies, la Californie donne accès à une concentration de ressources humaines, technologiques et financières unique au monde. La Silicon Valley accueille 20 % de l’industrie mondiale des nouvelles technologies : elle dispose de ressources financières considérables avec 40 % du capital risque américain soit plus de 12 milliards de francs investis chaque année dans les nouvelles technologies de l’information.

Les jeunes entrepreneurs rencontrés soulignent qu’au-delà du marché et des financements disponibles, la Silicon Valley se caractérise par l’existence d’un  » écosystème entrepreneurial  » où l’osmose entre le monde de la recherche et celui de l’entreprise est presque parfaite et qui possède la capacité d’attirer, d’accueillir et d’intégrer les énergies et les talents du monde entier.

Ce dynamisme et l’exemple des pionniers ont incité de nombreux jeunes diplômés à tenter leur chance en Californie. Une partie d’entre eux sont venus avec une idée ou un projet, tous avec la volonté de faire fortune. Certains avaient à l’esprit des opportunités précises, d’autres voulaient simplement participer à  » l’aventure  » de la Silicon Valley ou en vivre les mythes :  » milliardaires en baskets « ,  » entreprises nées dans un garage « . Dans la majorité des cas, ces ingénieurs sont arrivés comme salariés d’entreprises françaises ou américaines, venues souvent les recruter à la porte des Universités et des Ecoles françaises.

Leur afflux dans la Silicon Valley a permis l’émergence à San Francisco d’un véritable milieu français des nouvelles technologies. Des clubs plus ou moins informels réunissent à intervalles réguliers chercheurs, entrepreneurs et ingénieurs français. Le plus important d’entre eux, DBF,  » Doing Business in French « , créé par de jeunes entrepreneurs français, rassemble chaque mois une centaine de personnes. On y rencontre des entrepreneurs déjà bien implantés et des jeunes Français qui songent à s’installer soit pour réaliser un projet d’entreprise, soit pour profiter des nombreuses opportunités d’embauche dans le secteur de l’informatique. D’autres associations, telles que ISF (Ingénieurs et Scientifiques Français), rassemblent des ingénieurs informaticiens ou des anciens élèves de grandes écoles.

La Mission Scientifique et Technologique aux Etats-Unis organise tous les ans un Forum pour inciter les jeunes diplômés français à revenir en France en les mettant en contact avec des entreprises françaises. Elle réunit chaque année à San Francisco, plus de 300 jeunes diplômés français de la côte ouest, dont plus d’une cinquantaine établis autour de la baie de San Francisco et actifs dans les NTIC. La région compte également plus d’une trentaine de coopérants du Service National (CSN), environ 200 doctorants ou Post-Doc, concentrés principalement dans les universités de Berkeley et Stanford.

Ces rencontres, manifestations et associations, donnent aux Français rencontrés en Californie le sentiment d’une augmentation régulière et rapide du nombre de Français travaillant dans la Silicon Valley.

Les services diplomatiques français à San Francisco ont, de leur côté, enregistré une augmentation de 30 % de la communauté française immatriculée au cours des trois dernières années, dans laquelle figure une part importante de jeunes spécialistes des nouvelles technologies. Ils estiment à 40.000 le nombre total des Français installés en Californie. Ce chiffre, contrairement à ce que la presse a laissé entendre, ne concerne pas les créateurs d’entreprises, mais l’ensemble des Français installés en Californie, quels que soient leur âge et leur activité.

Le Consulat de San Francisco estime que 5 à 10.000 d’entre eux sont actifs dans les hautes technologies. Un rapport de l’Attaché pour la Science et la Technologie de l’Ambassade indique31(*) que les  » estimations qui circulent parmi la communauté française convergent approximativement vers 7.000 Français dans la baie de San Francisco, actifs dans les domaines de l’informatique, de l’internet, de l’électronique et des télécommunications « . Cette estimation est cohérente avec une autre étude réalisée pour le compte de l’Union européenne sur la présence entrepreneuriale européenne dans la Silicon Valley, qui considère qu’il y a 20.000 à 30.000 Européens travaillant dans ces secteurs dans la Silicon Valley32(*).

Un pourcentage difficile à évaluer avec précision de ces 5 à 10.000 professionnels a créé des entreprises. Le sentiment général des personnes rencontrées, en particulier celui des investisseurs et des avocats qui interviennent lors de la création de ces sociétés, est qu’il doit y avoir de l’ordre de plusieurs centaines d’entreprises fondées par des Français dans la Silicon Valley.

Leur nombre exact est d’autant plus difficile à déterminer qu’ils vivent parfois en marge de la législation américaine sur les visas. Comme le note le Conseiller économique du poste d’expansion à San Francisco  » pour certains, le montage du projet se fait alors qu’ils sont sous le régime d’un visa de visiteur (situation illégale), d’un visa H1 ( » professionnels  » engagés et parrainés par une entreprise américaine) plus ou moins de complaisance, ou au titre d’un statut de dirigeant d’une filiale américaine d’une société basée en France dont l’existence est plus ou moins réelle « 33(*).

Les entrepreneurs français installés en Angleterre

La présence des entreprises françaises au Royaume-Uni est plus ancienne et plus massive. Elles y ont créé plus de 1.500 filiales, employant 250.000 salariés, notamment dans les services publics. Le programme de privatisation engagé dès l’époque de Mme Thatcher s’est traduit par une croissance des prises d’intérêt dans ce secteur. Les entreprises françaises maîtrisent 18 % du marché de la distribution d’eau potable au Royaume-Uni, fournissent plus de 10 % de l’électricité du pays, assurent 20 % du traitement des déchets et 20 % du transport ferroviaire de passagers.

Si l’implantation de filiales d’entreprises françaises qui se sont intéressées au marché anglais est ancienne, la croissance du nombre d’entrepreneurs venant profiter d’une fiscalité favorable et d’un climat propice à l’entreprise est plus récente.

Ce mouvement de délocalisations échappe aux recensements statistiques. C’est à travers les professionnels du secteur des services aux entreprises (avocats, banques, etc…) qui conseillent les arrivants et facilitent leur démarche qu’on peut le mieux l’appréhender.

Des indications fournies par les professionnels que le Groupe de Travail a rencontrés et celles recueillies par le Poste d’Expansion Economique à Londres, il ressort que plusieurs catégories d’entrepreneurs ont choisi de poursuivre leurs activités en Angleterre :

- les patrons de PME des secteurs traditionnels, qui délocalisent leurs entreprises en Angleterre pour profiter d’une fiscalité plus favorable et d’un coût du travail plus faible ;

- les entrepreneurs qui, ayant réussi, disposent d’actifs suffisamment importants pour que la fiscalité française sur le patrimoine les incite à partir ;

- les jeunes entrepreneurs du secteur financier et de celui des nouvelles technologies qui sont attirés tout à la fois par l’environnement administratif et fiscal britannique, par la proximité géographique, par un accès plus facile au marché américain, par l’acquisition d’une image  » anglo-saxonne  » dont ils estiment qu’elle favorisera leur expansion future en Europe, et par l’entrée sur le marché britannique, considéré comme le laboratoire expérimental le plus avancé en Europe dans le domaine des technologies de l’information.

La part respective de ces diverses catégories est difficile à mesurer. Pour les PME des secteurs traditionnels, comme pour les start-up du secteur des finances et des nouvelles technologies, les implantations au Royaume-Uni sont souvent le prolongement d’une activité qui a déjà démarré en France. Les entreprises ne choisissent que dans un deuxième temps de transférer leurs centres de décision en Angleterre.

L’organisme de promotion des investissements étrangers dans le Kent, région avec Londres et le Sud Est de l’Angleterre vers laquelle s’orientent volontiers les Français et où se situe Ashford, première station de TGV après le tunnel sous la Manche, enregistre depuis 1996 une augmentation régulière et importante du nombre d’entreprises françaises présentes dans cette région, qui en compterait plus de 50.

Dans le secteur des nouvelles technologies, les professionnels confirment une croissance du nombre de dossiers de start-up françaises se créant à Londres. Le nombre de dossiers traités par les consultants rencontrés est très variable, mais le sentiment prévaut qu’il y a dans ce secteur entre cent et deux cents entreprises françaises qui s’établissent à Londres chaque année.

Les professionnels du secteur considèrent que le phénomène est appelé à s’accroître. Un indice des anticipations en la matière est fourni par la propension des cabinets d’avocats britanniques à s’installer à Paris. La stratégie du cabinet d’avocats britannique Richards Butler est caractéristique. Ce grand cabinet londonien, traditionnellement présent sur le marché des entreprises britanniques installées en France, s’appuyait jusqu’ici sur un bureau à Paris.

Il estime aujourd’hui que la France dispose, dans les activités liées à Internet, d’une offre importante et que l’essor rapide de la nouvelle économie au Royaume-Uni constitue pour ces sociétés françaises une opportunité encore insuffisamment exploitée, d’autant plus que la Grande-Bretagne est un portail ouvert sur les marchés anglophones et constitue, de ce fait, un premier pas dans une démarche d’internationalisation. Pour prospecter ces entreprises, Richards Butler a choisi de faire l’acquisition d’un grand cabinet français et de recruter un personnel francophone qui assurera la liaison Londres/Paris pour le compte des entreprises françaises candidates à l’internationalisation.

Les  » délocalisés  » de l’impôt sur la fortune

Moins nombreux que les précédents, les entrepreneurs installés à l’étranger pour échapper à l’impôt sur la fortune sont une composante à ne pas négliger de cette nouvelle émigration. Alors que les délocalisations fiscales concernaient jusqu’à présent essentiellement les grandes fortunes familiales, des héritiers, des rentiers et des personnes disposant de revenus exceptionnellement élevés dans les affaires, le spectacle ou le sport, elles touchent aujourd’hui, de plus en plus de jeunes chefs d’entreprises innovants ou des cadres de haut niveau qui s’installent avec leur patrimoine aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Belgique ou en Suisse.

Au-delà des cas individuels rencontrés par le Groupe de Travail, les statistiques fiables sur le sujet sont peu nombreuses et très variables dans leurs estimations. L’Association des moyennes entreprises patrimoniales (ASMEP) estime que ce sont entre 600 et 1.500 milliards de francs qui ont quitté la France depuis deux ans pour des raisons fiscales. Le Ministère de l’économie et des finances estime quant à lui qu' » en 1997 comme en 1998, le nombre de redevables de l’impôt de solidarité sur la fortune étant partis à l’étranger est de l’ordre de 350. Si sur ces deux années le phénomène semble donc rester stable, la perte de capital par la France peut être estimée à 13 milliards de francs et la perte d’impôt qui en résulte représente environ 140 millions de francs par an «  34(*).

L’étude de la Direction Générale des Impôts sur les redevables de l’ISF délocalisés en 1998 montre que 63 % des personnes délocalisées sont parties dans les quatre pays suivants : 23 % pour la Suisse, 14 % pour la Belgique, 14 % pour le Royaume-Uni et 12 % pour les Etats-Unis. Les caractéristiques des personnes délocalisées sont différentes selon le pays de destination. La Suisse attire 40 % des personnes ayant plus de 60 ans, sans activité professionnelle et ayant un patrimoine net moyen de près de 100 millions de francs alors que les Etats-Unis et le Royaume-Uni sont prisés par 37 % de cadres ou dirigeants ayant de 20 à 40 ans, disposant d’un patrimoine net moyen évalué à un peu moins de 30 millions de francs. La Belgique attire la même proportion de délocalisés quelle que soit la tranche d’âge (16 %) avec un patrimoine moyen de l’ordre de 30 millions de francs.

Cette étude permet ainsi pour la première fois de mieux cerner un phénomène dont le ministère des finances a trop longtemps nié l’existence. Il est manifeste, cependant, qu’elle en sous-estime l’ampleur. L’analyse des départs des redevables de l’ISF ne permet pas, en effet, de prendre en compte les personnes qui se délocalisent avec leur entreprise avant d’être imposables. Comme le note le document de la Direction générale des impôts :  » l’absence d’information sur les patrimoines professionnels exonérés d’ISF et la vraisemblance d’un certain nombre de départs à l’étranger quelques années avant la cession d’activité amènent à conclure que les données issues de la gestion de l’impôt ne permettent pas d’appréhender toutes les dimensions du phénomène de délocalisation. Il en va de même dès qu’un contribuable choisit de s’expatrier pour réaliser à l’étranger, dans un pays où la fiscalité est plus favorable, un certain nombre d’opérations financières ou patrimoniales. Jusqu’en 1998, il pouvait par exemple s’agir de la réalisation de plus-values. Aujourd’hui, il est probable que certains contribuables choisissent de quitter la France pour lever, à l’étranger, les stock-options qui leur ont été distribuées alors qu’ils étaient résidents français « .

Même si cette catégorie d’expatriation ne devait concerner que quelques centaines d’entrepreneurs par an, il s’agit d’un phénomène tout à fait significatif. Il concerne, en effet, des chefs d’entreprise dont la réussite témoigne de qualités entrepreneuriales rares. Avec leur départ, la France perd à la fois un patrimoine et un entrepreneur à fort potentiel.

Au regard de l’ensemble des données et des témoignages recueillis, il apparaît que l’ampleur des créations d’entreprises par des Français aux Etats-Unis et en Angleterre est, si l’on exclut les secteurs de la restauration ou de la croissanterie, de l’ordre de plusieurs milliers. S’il est vrai que les chiffres cités par la presse sont surestimés, il demeure que le phénomène revêt une ampleur qui, rapportée au nombre des créateurs d’entreprises en France, est à la fois certaine et préoccupante. On estime, en effet, que seulement 6 % des ingénieurs et 3 % des diplômés des grandes écoles deviennent créateurs d’entreprises, soit pas plus de quelques milliers35(*). Quant aux créateurs d’entreprises qui ont réussi au point d’accumuler des patrimoines conséquents, ils sont moins nombreux encore, de sorte que le départ de quelques centaines d’entre eux constitue une ponction qu’on aurait grand tort de sous-estimer.

C. DES TAUX DE RETOUR QUI TÉMOIGNENT D’UNE EXPATRIATION DE PLUS EN PLUS DURABLE
L’appréciation qu’il convient de porter sur l’expatriation de jeunes français qualifiés à l’étranger dépend très largement du nombre des retours en France. Qu’une partie de l’élite entrepreneuriale française acquière à l’étranger une expérience et revienne la mettre en oeuvre en France ne peut être que profitable pour l’économie nationale. Lorsque ces mêmes personnes s’installent durablement voire définitivement à l’étranger, le bilan de l’opération et le jugement qu’elle appelle sont à l’évidence tout autres.

Or, quelques données semblent indiquer que le nombre des retours tend à diminuer.

Une enquête auprès de 1.000 jeunes diplômés résidant à l’étranger a été conduite par Taylor Nelson/SOFRES, du 5 au 15 juillet 1999, dans le cadre d’un rapport de la Chambre de Commerce et d’Industrie de la région Rhône-Alpes concernant les départs des jeunes diplômés à l’étranger. 31 % de ces jeunes diplômés affirment ne pas avoir l’intention de revenir s’installer en France, et 80 % d’entre eux invoquent, pour expliquer leur décision, le fait que leur carrière professionnelle est mieux assurée à l’étranger36(*).

Les chiffres fournis par les autorités américaines sur les Français ayant obtenu un visa en raison de leur compétence professionnelle confirment que le nombre des retours diminue.

Le nombre des visas permanents obtenus par les Français permet d’approcher le nombre de ceux qui, ayant décidé de prolonger leur séjour aux Etats-Unis au-delà de cinq ans, ont, en général, l’intention de s’y installer définitivement. Or, ce nombre a plus que doublé depuis 1975. Il est passé de 1.634 en 1975 à 3.079 en 1996.

Il en va de même des naturalisations, dont le nombre est passé de 741 en 1980 à 2.257 en 1996.

Ces données sont évidemment très partielles, mais elles sont corroborées par les témoignages oraux recueillis par le Groupe de Travail en Californie et à Londres.

Il est manifeste qu’en particulier pour les Français qui ont créé leur entreprise à l’étranger, le retour en France devient improbable. Les investissements consentis, les efforts faits pour trouver des partenaires et se constituer une clientèle, les habitudes de travail, la qualité de l’environnement professionnel, le sentiment de ne pas pouvoir obtenir les mêmes résultats en France, rendent un retour difficile même si la plupart affichent un fort attachement à la France et à la culture française.

Ceux qui, en dépit d’une réussite professionnelle à l’étranger, reviennent, le font souvent soit parce que leur conjoint ne s’acclimate pas dans les pays d’accueil, en particulier aux Etats-Unis, soit pour donner à leurs enfants une éducation française. L’ancrage à l’étranger des créateurs d’entreprises est -cela se comprend- d’autant plus fort qu’ils ont mieux réussi. Pour ceux-là, la perspective d’avoir à se soumettre à la fiscalité française du patrimoine constitue un obstacle qu’ils hésitent à franchir. L’impôt sur la fortune, c’est incontestable, incite au départ et freine les retours.

CHAPITRE II -

DES EXPATRIATIONS QUI TRADUISENT LE CHOIX D’UN ENVIRONNEMENT FAVORABLE À LA CRÉATION
ET AU DÉVELOPPEMENT DES ENTREPRISES

Etudiants, doctorants, chercheurs, cadres d’entreprises, jeunes non qualifiés à la recherche d’un emploi et d’une meilleure connaissance de l’anglais, créateurs d’entreprises ou investisseurs ne partent ni exactement pour les mêmes raisons, ni avec les mêmes objectifs. Mais de leurs diverses motivations, il en est une qui émerge, qui l’emporte sur toutes les autres et qui mérite pour cette raison de retenir l’attention : la recherche d’un environnement ouvert à l’initiative individuelle, favorable à la création d’entreprises et permettant aux audacieux de faire fortune quand ils réussissent.

A. L’ACQUISITION D’UNE EXPÉRIENCE INTERNATIONALE

Au nombre des raisons qui expliquent les expatriations, il y a le souhait de plus en plus présent chez les jeunes diplômés et les cadres d’acquérir une expérience internationale indispensable dans un contexte de mondialisation des économies.

1. Des jeunes cadres de plus en plus ouverts sur le monde

Une récente enquête de l’Agence pour la promotion internationale des technologies et des entreprises françaises (CFME-ACTIM) sur les  » 18-28 ans et l’emploi à l’international « 37(*) souligne que le passage par une expérience à l’étranger est devenu le souhait de la quasi totalité des jeunes diplômés et des étudiants en fin de cursus. Plus de 90 % des répondants à cette enquête envisagent une expérience à l’étranger dans le cadre de leur vie professionnelle. Parmi les plus diplômés d’entre eux, plus d’un tiers envisagent un départ à l’étranger dès le début de leur carrière professionnelle.

L’ouverture sur l’étranger et un désir de mobilité internationale semblent ainsi être devenus l’état d’esprit dominant des jeunes cadres. Cette évolution des mentalités semble avant tout motivée par des raisons professionnelles : l’acquisition d’une expérience internationale est perçue comme un facteur de réussite professionnelle.

Ainsi 60 % des post-doctorants scientifiques expatriés aux Etats-Unis estiment, selon le rapport de la Mission scientifique et technologique de l’Ambassade de France à Washington sur l’émigration des ingénieurs et scientifiques vers les laboratoires de recherche américains38(*), qu’un passage par l’université américaine est indispensable pour intégrer un poste de haut niveau dans la recherche en France.

L’analyse des motivations exprimées lors de l’enquête du CFME-ACTIM confirme cette tendance. Trois quarts des répondants affirment que l’expérience professionnelle à l’étranger constituera un tremplin pour leur carrière.

LES MOTIVATIONS DES JEUNES EXPATRIÉS

Source : Enquête  » 18-28 ans et l’emploi à l’international « , CFME-ACTIM, (mai 1997).

2. Une évolution favorisée par la mondialisation
La mobilité internationale des cadres n’est pas propre à la France. Elle touche l’ensemble des économies industrialisées.

L’intégration croissante de celles-ci a imposé aux entreprises une plus grande ouverture sur l’étranger. Aucune entreprise ambitieuse ne peut plus, en effet, aujourd’hui ignorer la dimension internationale de son activité tant l’espace économique se limite de moins en moins aux frontières nationales.

Les entreprises ont un besoin croissant de cadres capables de prospecter les marchés internationaux, de négocier avec des partenaires étrangers ou de travailler dans des filiales implantées hors de France. La mondialisation a entraîné une ouverture croissante des champs d’activité, tant pour les entreprises qui doivent se défendre en France contre des concurrents étrangers ou s’implanter sur des marchés lointains, que pour leurs salariés dont elles exigent de plus en plus qu’ils aient une expérience internationale.

L’ouverture sur l’étranger des jeunes diplômés répond donc aux besoins des entreprises françaises en même temps qu’à leur penchant naturel.

La mondialisation abat, par ailleurs, les barrières culturelles et linguistiques qui freinaient la mobilité des cadres. On assiste progressivement à l’émergence, au-delà des particularismes nationaux, de références et de modes de penser communs à l’ensemble des élites nationales.

Dans certains secteurs d’activité comme la finance et l’informatique, où les marchés sont mondiaux et les entreprises souvent internationales, il est fréquent aujourd’hui de voir des entreprises recruter des salariés de cinq à dix pays différents. L’internationalisation de ces secteurs favorise la lente émergence d’une élite entrepreneuriale cosmopolite et donc essentiellement mobile.

Cette mobilité est favorisée par la pratique des langues étrangères, surtout de l’anglais, par la multiplication dans les écoles de commerce et d’ingénieurs des stages et séjours d’études à l’étranger, et aussi par le grand nombre des jeunes qui ont choisi d’effectuer leur service national à l’étranger dans la coopération.

Alors qu’environ 40 % seulement des Français nés dans les années 1950 possédaient quelques notions d’anglais, d’allemand ou d’espagnol, ils sont 70 % dans les générations nées après 1960. 39(*)

La France, comme les autres grands pays industrialisés, s’est adaptée à un monde de plus en plus global. Elle dispose désormais de nombreux cadres ouverts sur le monde extérieur et, pour la plupart d’entre eux, mobiles. Cette mobilité est un atout. Elle représente également un défi, celui d’offrir à ces cadres un environnement suffisamment attractif pour qu’ils ne s’orientent pas vers des marchés extérieurs plus dynamiques et des environnements entrepreneuriaux plus porteurs.

3. Une attraction croissante du modèle anglo-saxon
L’intérêt croissant des jeunes cadres et des entrepreneurs français pour l’expatriation a profité aux Etats-Unis et à l’Angleterre plus qu’à d’autres pays. La prégnance du modèle anglo-saxon est manifeste, l’attrait des jeunes cadres français pour le dynamisme économique de ces pays évident.

Les Etats-Unis s’imposent, à leurs yeux, comme un modèle économique. Le règne de l’économie de marché, l’avènement d’une croissance économique fondée sur les technologies de l’information ont renforcé l’attractivité d’un libéralisme économique dont les pays anglo-saxons apparaissent comme les porte-drapeaux.

Les Etats-Unis font figure de patrie des entrepreneurs. Ils connaissent depuis le début des années quatre-vingt-dix une croissance d’un taux et d’une durée exceptionnels. Avec une expansion de plus de 3 % en moyenne depuis 10 ans, contre 2 % en moyenne dans l’OCDE et moins de 1,5 % en France40(*), les Etats-Unis ont créé près de 20 millions d’emplois depuis février 1992, soit une croissance de plus de 18 % en 7 ans. Ces créations d’emplois ont permis une baisse continue du chômage qui, à 4,3 %, est à son plus bas niveau depuis 1970.

Ce dynamisme économique s’est fondé sur un mouvement sans précédent de créations d’entreprises. 800.000 entreprises par an ont été créées depuis 1994 outre-Atlantique. Le nombre des PME a augmenté depuis 1992 de 57 %. On compte 23 millions de PME aux Etats-Unis et 16 millions de chefs d’entreprises, soit 13 % de la population active non-agricole41(*).

Porté par une croissance économique exceptionnelle, le modèle entrepreneurial américain constitue, aujourd’hui, pour les jeunes cadres une référence sans égale. Celle d’un pays où la création d’entreprises est facile, la réussite accessible et les opportunités nombreuses.

L’attractivité du monde anglo-saxon se trouve encore renforcée par l’émergence de la nouvelle économie. Le dynamisme exceptionnel des Etats-Unis et dans une moindre mesure de la Grande-Bretagne dans ce secteur, a beaucoup fait pour attirer des entrepreneurs et des cadres français en quête de marchés porteurs.

B. LA QUÊTE DE NOUVEAUX MARCHÉS
Une autre série de raisons qui conduit cadres et entrepreneurs à s’expatrier tient à leur recherche de marchés dynamiques, présentant plus de débouchés et d’opportunités que la France n’en offre. Cette réaction est particulièrement marquée dans le secteur des nouvelles technologies, où le décalage entre les Etats-Unis et la France est manifeste.

1. Le développement des nouvelles technologies de l’information aux Etats-Unis
De par sa taille et sa fulgurante croissance, le marché des nouvelles technologies aux Etats-Unis attire les ingénieurs et les informaticiens du monde entier.

En avance de plusieurs années sur les autres pays, le marché américain des nouvelles technologies représente selon les produits de 50 à 75 % du marché mondial. Il constitue aujourd’hui un passage obligé pour toute entreprise du secteur qui souhaite conquérir une envergure internationale.

La taille de ce marché s’accompagne d’un très fort dynamisme qui entraîne l’économie américaine tout entière. Le secteur des technologies de l’information a contribué à hauteur de 35% à la croissance de l’économie américaine de 1995 à 1998, créant plus de 5 millions d’emplois. Un développement tel que le Département du Commerce estime qu’en 2006, près de la moitié des emplois salariés seront le fait des industries productrices ou fortement utilisatrices de matériels et de services liés aux technologies de l’information.42(*)

La croissance de la nouvelle économie aux Etats-Unis s’appuie sur une dynamique exceptionnelle de l’innovation et de la création d’entreprises, fortement soutenue par la diffusion rapide d’Internet et du commerce électronique tant dans le monde de l’entreprise que dans le grand public.

36 millions d’ordinateurs ont été vendus aux Etats-Unis en 1998, portant le nombre des ordinateurs utilisés, fin 1998, à 129 millions43(*). Plus de 80 millions d’Américains utilisent l’Internet, soit près du tiers de la population américaine. Par comparaison, dans l’Union Européenne, qui compte 376 millions d’habitants contre 270 aux Etas-Unis, le nombre de personnes connectées ne dépasse pas 50 millions. Ce développement d’Internet explique la croissance rapide du commerce électronique.

En 1998, le volume du commerce électronique de détail aux Etats-Unis a dépassé les 60 milliards de dollars, les prévisions sont de 80 milliards de dollars en 2002 et 180 milliards dès 2004. Le commerce électronique inter-entreprises était estimé quant à lui à 180 milliards de dollars en 1998 et devrait dépasser les 1.000 milliards de dollars dès 2002.

Un développement aussi spectaculaire explique qu’il ait attiré des capitaux en quantité sans cesse croissante. 12,5 milliards de dollars ont été levés en 1998 sous forme de capital-risque, soit 24 % de plus qu’en 1997. Pour le seul premier semestre 1999, les fonds investis en capital-risque ont déjà atteint 11,2 milliards de dollars, dont 80 % dans le secteur des technologies de l’information contre 60 % en 1998, essentiellement dans des technologies liées à Internet.

A ces financements il faut, en outre, ajouter ceux, difficiles à évaluer, provenant des investisseurs privés, les  » business angels « , anciens entrepreneurs qui jouent un rôle essentiel dans le suivi et l’accompagnement des entreprises naissantes, du démarrage à l’introduction sur le NASDAQ.

Les  » bussiness angels  » américains, seraient, d’après les estimations de la réserve fédérale de Dallas, au nombre de 250.000, représentant 70 milliards de dollars d’investissements dans quelques 110.000 entreprises. Leur rapport annuel de fonds atteint 20 milliards de dollars et concerne 30.000 entreprises nouvelles. L’apport moyen serait de 80.000 dollars par investisseur et de 660.000 dollars par entreprise44(*).

Enfin, le développement du NASDAQ offre une  » sortie  » sans équivalent dans le monde aux opérateurs qui financent les entreprises innovantes. Le volume d’actions émises en 1998 sur le NASDAQ a atteint 202 milliards de dollars, soit une augmentation de 23 % par rapport à 1997. La capitalisation boursière totale du NASDAQ s’est élevée à 2.600 milliards de dollars en 1998, représentant une augmentation de 44 % par rapport à 1997 soit 400 fois plus que le nouveau marché français dont la capitalisation n’excède pas 5,5 milliards d’euros.

Cette réussite s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs :

- une large diffusion des nouvelles technologies, favorisée par un système de tarification forfaitaire des télécommunications locales ;

- la multiplication de pôles technologiques favorisant l’osmose entre chercheurs et entrepreneurs ;

- un système de financement facile d’accès et complet couvrant l’ensemble des besoins des entreprises naissantes et comprenant : des investisseurs privés, les  » businness angels « , qui jouent un rôle essentiel au niveau de la création d’entreprise, plus de 700 sociétés de capital risques assurant le financement de leur développement et un marché boursier dynamique, valorisant les entreprises utilisatrices des nouvelles technologies ;

- un environnement fiscal, social et culturel favorable à la prise de risque.

L’ensemble de ces facteurs a contribué depuis cinq ans à un extraordinaire développement des nouvelles technologies aux Etats-Unis, développement qui contraste avec le relatif retard de la France dans ce domaine.

2. Le relatif retard de la France

Pour l’équipement des ménages ou des entreprises, le nombre de connections Internet ou le chiffre d’affaires du commerce électronique, la France s’est jusqu’à très récemment singularisée par un retard significatif par rapport à ses principaux partenaires.

PLACE DE LA FRANCE DANS LA SOCIÉTÉ DE L’INFORMATION
(Janvier 2000)

France

USA

Royaume-Uni

Espagne

Allemagne

Suède

% de sociétés ayant un site Internet*

25 %

54 %

51 %

16 %

48 %

54 %

% de sociétés réalisant des ventes en ligne*

3 %

12 %

9 %

9 %

9 %

10 %

Valeur des biens vendus en ligne, 1999 (millions d’euros)

3400

15 300

5 300

400

3600

700

% de sociétés possédant un intranet

18 %

29 %

30 %

30 %

100 %

% de sociétés possédant un extranet

4 %

8 %

5 %

8 %

61 %

Proportion de ménages ayant un PC (% de la population totale)

26,6 %

51 %

37,3 %

27,4 %

35 %

64 %

Proportion des ménages ayant une connexion Internet (% de la population totale)

9,9 %

39 %

26,6 %

10,5 %

14,5 %

49 %

Nombre d’habitants ayant accès à Internet (millions)

4,6

70,1

9,8

2,9

9,2

3,5

Taux de pénétration des téléphones portables (% du total des consommateurs)

36,2 %

32 %

42,9 %

40,1 %

24,5 %

57,9 %

% d’internautes ayant réalisé des achats en ligne

26 %**

28,4 %***

34,8 %**

9 %

33,4 %**

15 %

* % d’un échantillon de grandes entreprises.

** % d’internautes ayant utilisé une connexion sécurisée.

*** estimation fondée sur un % d’achats en ligne de 22 % en décembre 1999.

Source : Netvalue.com, SIFO interactive, EGM, Mediamatrix (janvier 2000).

Avec trois fois moins de ménages connectés à Internet qu’au Etats-Unis ou en Grande-Bretagne et deux fois moins de sociétés ayant un site Internet, la France offre aux entrepreneurs de la nouvelle économie un marché sans commune mesure avec celui des pays anglo-saxons.

Ce contexte explique le sous-développement du marché des équipements, des logiciels, des services Internet et du commerce électronique en France. Le commerce électronique à destination des particuliers représentait en 1999 près de 60 milliards de francs aux Etats-Unis, 20 milliards de francs en Europe et seulement 400 millions de francs en France.

L’étroitesse du marché français allait de pair, jusqu’à cette année, avec un faible développement du capital risque.

Dressant l’état des lieux du capital risque en France, M. Henri Guillaume, chargé d’un rapport sur l’innovation en France, soulignait  » la faiblesse des investissements des sociétés de capital risque et le nombre trop restreint d’opérateurs « 45(*). Quelques chiffres illustrent cette affirmation. Le capital-risque était en France, proportionnellement à la taille de son économie, 40 fois moins développé qu’aux Etats-Unis : près de 60 milliards de francs en Amérique ; moins de 8 milliards de francs en France.

Il n’y avait en 1998 que 200 sociétés de capital-investissement dont une dizaine seulement atteignaient, avec des disponibilités égales ou supérieures à 150 millions de francs, une taille nationale, contre un plus de 700 opérateurs aux Etats-Unis. Ces sociétés investissaient chaque année un peu plus d’un milliard de francs, soit proportionnellement à la taille de l’économie américaine, cinq fois moins qu’Outre-Atlantique. A cela s’ajoute le fait que le Nouveau marché (NM) français est loin d’offrir les mêmes perspectives de valorisation que le NASDAQ.

Au moins autant que la pénurie de capitaux, le relatif manque d’expertise et d’investisseurs privés a longtemps freiné le développement du marché français. Contrairement à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, les « business angels  » n’ont fait leur apparition que très récemment en France. Ces investisseurs qui mettent à la disposition des entreprises naissantes une expertise liée à la connaissance qu’ils ont acquise du  » métier  » d’entrepreneur et du secteur d’activité concerné, ont joué un rôle décisif dans le développement des entreprises innovantes américaines.

Aussi, nombre d’entrepreneurs français aujourd’hui implantés aux Etats-Unis ont quitté la France faute d’y avoir trouvé les financements et les partenaires nécessaires au développement de leurs projets.

C. LA RECHERCHE D’UN ENVIRONNEMENT ADMINISTRATIF, FISCAL ET SOCIAL PORTEUR

Tous les entrepreneurs que le Groupe de Travail a rencontrés à l’étranger ont souligné combien l’environnement administratif et réglementaire, la fiscalité et l’accueil reçu aux Etats-Unis et en Angleterre étaient mieux adaptés aux besoins des entreprises qu’en France.

1. La recherche d’un cadre administratif et réglementaire plus favorable à la création d’entreprise

Les créateurs d’entreprise français rencontrés aux Etats-Unis et en Angleterre ont été unanimes à constater combien il était simple d’y créer des entreprises. Telle est aussi l’opinion des entrepreneurs établis en France, qui stigmatisent la complexité et la lourdeur des formalités qui y sont imposées.

Une enquête menée par Gallup et la Sofres en 1999 pour le compte de la Chambre de Commerce de Paris dans 15 pays de l’Union européenne46(*) situe, en effet, la France parmi les pays où la création d’entreprises est jugée la plus difficile.

SOLDE D’OPINIONS CONCERNANT LA DIFFICULTÉ
DE LA CRÉATION D’ENTREPRISE

Solde = total  » pas difficile  » – total  » difficile « 

: Sources :Gallup, Sofres, CCIP.

D’autres sondages montrent qu’en dépit des efforts des gouvernements successifs pour faciliter la création d’entreprise, 71 % des Français estiment qu’il est plus difficile de créer une entreprise aujourd’hui qu’hier47(*).

L’évolution du nombre de créations d’entreprises confirme cette opinion. Depuis dix ans, le nombre de créations d’entreprises n’a pas cessé de décroître. En 1989, le nombre total de créations d’entreprises s’élevait en effet à 310.000 ; dix ans après elles ne sont plus que 269.000.

NOMBRE D’ENTREPRISES NOUVELLES CRÉÉES
CHAQUE ANNÉE EN FRANCE

Source : Agence pour la création d’entreprise

Pour les créateurs d’entreprises expatriés à l’étranger cette situation est due à un ensemble de facteurs parmi lesquels l’environnement administratif joue un rôle prépondérant.

a) Des formalités liées à la création d’entreprise souvent plus simples que celles en vigueur en France

Le degré de facilité avec lequel on crée une entreprise dépend de très nombreux facteurs économiques, juridiques et financiers. Parmi ces facteurs, les plus souvent évoqués par les entrepreneurs français expatriés sont les formalités administratives liées à la création d’entreprise.

Si les principales conditions à remplir pour créer une société sont semblables dans la plupart des pays (établissement et signature des statuts avec ou sans l’intervention d’un notaire, dépôt du capital, autorisations d’exercice, immatriculation au registre du commerce et des sociétés, publicité dans un ou deux organes de presse), les modes d’intervention, les délais et les coûts diffèrent, en effet, grandement d’un pays à l’autre.

La France a longtemps privilégié le formalisme administratif au détriment de la simplicité. Une étude effectuée en 1996, dans le cadre du Système européen d’observation de l’innovation, montrait par exemple que la création d’une entreprise en France exigeait 15 formalités contre 8 en Allemagne.

NOMBRE DE PROCÉDURES POUR CRÉER UNE ENTREPRISE

Source : Etude EIMS 1996, création d’entreprise logotech SA

Alors qu’aux dires des entrepreneurs rencontrés, une journée, voire une demi-journée leur a suffi pour créer leur entreprise à San Francisco ou à Londres, trois semaines sont encore souvent nécessaires pour constituer une SARL en France. Comme nombre d’observateurs l’ont souligné en avril dernier lors des Etats généraux de la création d’entreprise, la réduction du délai de création d’entreprise à 24 heures, annoncée il y a quelques années, demeure encore largement théorique.

A l’étranger, la dématérialisation croissante des procédures, qui se font par télécopie ou par Internet, facilite et accélère considérablement celle-ci. La France a, sur ce plan, un retard qu’il convient de combler. Peut-être les mesures récemment annoncées concernant les échanges de données informatisées entre les centres administratifs et les entreprises permettront-elles d’aligner la situation française sur celle qui prévaut aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne.

La France se singularise également par les coûts de la création d’entreprise. Alors que l’on peut créer une  » limited company  » aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Irlande sans qu’aucun capital minimum ne soit requis, la création d’une SARL exige en France un capital d’au moins 50.000 francs. Là encore, il faut espérer que les mesures annoncées par le Gouvernement, lors des Etats généraux de la création d’entreprise, permettront d’offrir aux entrepreneurs français des facilités comparables à celles dont bénéficient les entreprises anglo-saxonnes depuis longtemps.

b) Des réglementations du travail moins pénalisantes pour les petites structures

Au-delà des formalités liées à la création d’entreprise, les entrepreneurs expatriés disent avoir trouvé un environnement réglementaire plus simple et mieux adapté aux besoins et aux contraintes des entreprises.

En matière de droit du travail, la souplesse des conditions d’embauche et de licenciement est très appréciée, notamment dans le secteur des nouvelles technologies où le développement de jeunes entreprises sur des marchés fluctuants exige de pouvoir adapter rapidement les effectifs aux besoins de l’entreprise, tant en termes d’horaires de travail que de nombre de personnes employées. Cette flexibilité de l’emploi s’explique en partie par le rôle essentiel que les conventions jouent en matière de droit du travail dans les pays anglo-saxons.

La fixation de la durée légale du travail à trente-cinq heures n’a fait que creuser l’écart entre la France et les autres pays industrialisés. Aux yeux des entrepreneurs français installés aux Etats-Unis, où il n’existe ni durée légale du travail, ni obligations en matière de congés payés, les trente-cinq heures témoignent d’une méconnaissance profonde du fonctionnement des entreprises. Dans les sociétés qui se développent à partir des nouvelles technologies, les trente-cinq heures n’ont aucun sens. La majorité des salariés, associés financièrement aux résultats de l’entreprise, travaillent sans horaires préétablis.

Pour les entreprises à forte intensité de main-d’oeuvre, les trente-cinq heures constituent un motif de délocalisation d’autant plus important que la majorité de nos partenaires européens ont conservé une durée légale du travail comprise entre 40 et 45 heures par semaine.

DURÉE  » LÉGALE  » DU TRAVAIL

*Etats-Unis : pas de durée légale

Sources : EUROSAT, DARES, données nationales

Outre le renchérissement réel du coût du travail, la mise en place des trente-cinq heures a, aux yeux de ces entrepreneurs, répandu à l’étranger l’image d’une France à contre-courant de l’évolution contemporaine et peu soucieuse de préserver sa compétitivité.

Le bulletin de salaire a également été cité comme un symbole de la simplicité de l’environnement réglementaire en Angleterre, comparé à la complexité paperassière des procédures françaises.

La comparaison entre le bulletin de salaire d’une entreprise installée des deux côtés de la Manche est, il est vrai, édifiante.

BULLETIN DE PAIE ANGLAIS

BULLETIN DE PAIE FRANÇAIS

Le bulletin de salaire français comporte 26 lignes, le bulletin britannique 10, dont la plupart ne servent pas. Comme l’avait souligné le rapport de la commission Turbot sur la simplification du bulletin de salaire  » la France se situe largement dans le peloton de tête en matière de complexité du bulletin de salaire. Rien ne permet d’affirmer que ce constat est la contrepartie de la qualité de notre protection sociale « 48(*).

c) Des administrations plus à l’écoute des besoins des entreprises

Un des éléments souvent cités par les entrepreneurs expatriés concerne le comportement des administrations elles-mêmes.

Plus qu’aux taux d’imposition ou au niveau des charges sociales, les PMI et PME françaises installées en Grande-Bretagne rendent d’abord hommage à l’esprit de coopération du fisc britannique à l’égard des entreprises. Ils se félicitent, en particulier :

- de n’avoir qu’un seul interlocuteur, le -INLAND REVENUE- au lieu des multiples intervenants que sont l’URSSAF, les ASSEDIC, les caisses de retraite, les fonds de solidarité et les mutuelles complémentaires … ;

- de n’effectuer qu’un seul versement par mois pour le paiement de la part patronale, de la part salariale et de l’impôt retenu à la source sur les salaires et qu’un seul paiement par an au titre de l’impôt sur les sociétés ;

- de bénéficier de documents administratifs simples.

L’attitude des administrations britanniques responsabilise les entreprises dont le comportement civique serait la contrepartie de la confiance qui leur est témoignée. Confiance qui, lorsqu’elle est surprise, conduit à des sanctions immédiates et sévères. L’exemple des retards de paiement de la TVA est caractéristique ; si le 19 du mois le paiement n’a pas été fait, un inspecteur rend visite à l’entreprise dans la semaine et peut accorder un délai de paiement exceptionnel et motivé à l’entreprise. Une seconde erreur implique une amende immédiate de l’ordre de £10.000 pour une entreprise de taille moyenne. Le troisième écart peut conduire à la radiation de l’entreprise.

L’évocation unanime de la qualité des relations qu’entretiennent entreprises et administrations, aussi bien en Angleterre qu’aux Etats-Unis, mérite d’être relevée tant elle contraste avec les critiques formulées en France à l’adresse des administrations, en particulier, de l’URSSAF, de l’inspection du travail et des directions des impôts.

Il est intéressant de noter que les qualités attribuées au fisc britannique, telles que l’existence d’un interlocuteur unique et l’accessibilité des services, évoquent en contrepoint les défauts du système français tels qu’ils ressortent du rapport de la  » mission 2003  » sur la réforme du ministère des finances.

Cette mission, chargée d’établir un diagnostic, conduisant à  » la mise en place d’un correspondant fiscal unique pour chaque contribuable, particulier ou entreprise, simplifier au maximum les procédures de déclaration et de paiement des impôts « 49(*), constate que les performances de l’administration fiscale française sont particulièrement mauvaises. L’accessibilité physique des services de la DGI est d’abord très insuffisante. C’est ainsi qu’en jugent les administrés interrogés par enquêtes dans le cadre de l’élaboration de cette mission. « .

2. La volonté d’échapper aux prélèvements fiscaux et sociaux français

Pour un nombre croissant d’entrepreneurs et de cadres, la recherche d’une fiscalité moins pénalisante demeure la motivation essentielle de leur expatriation. Les prélèvements obligatoires français sont, en effet, parmi les plus élevés, non seulement en Europe, mais dans le monde.

TAUX DE PRÉLÈVEMENTS OBLIGATOIRES EN 1998

Taux de prélèvements obligatoires

(en % du PIB)

Belgique

48,7

France

44,9

Pays-Bas

44,6

Italie

43,8

Zone euro

43,1

Allemagne

42,4

Royaume-Uni

38,8

Canada

37,4

OCDE

36,8

Espagne

36,5

Etats-Unis

34,4

Japon

30,8

Source : Rapport économique, social et financier du projet de la loi de finances pour 2000

En 1998, le taux des prélèvements obligatoires s’élevait en France à 44,9 %, soit 1,8 point de PIB au dessus de la moyenne de la zone Euro et 8,1 points de PIB au dessus de la moyenne des pays de l’OCDE.

Certains prélèvements pèsent plus particulièrement sur les cadres et les entrepreneurs tels que les impositions sur le patrimoine et les revenus des personnes physiques, d’autres concernent les entreprises.

a) La fiscalité du patrimoine constitue pour les chefs d’entreprises innovantes qui réussissent une des principales causes d’expatriation

Un certain nombre d’entrepreneurs qui ont particulièrement bien réussi en France s’établissent à l’étranger pour échapper à l’impôt sur la fortune ou à la fiscalité française des plus-values .

Un impôt sur la fortune qui incite ceux qui réussissent à partir

La délocalisation de certains patrimoines en vue d’échapper à l’ISF est aussi ancienne que cet impôt introduit en France en 1982, et qui n’a d’équivalent ni dans la majorité des pays de l’Union européenne, ni aux Etats-Unis.

Six pays de l’Union ont constitué un impôt sur la fortune. La France est celui où l’imposition est la plus lourde. Le régime français avec sa forte progressivité, son taux marginal et un seuil de plafonnement élevés est particulièrement rigoureux et conduit le Conseil des impôts à estimer que :  » l’impôt français (l’ISF) semble cumuler tous les défauts des impôts sur la fortune « 50(*).

L’ISF, qui est depuis longtemps à l’origine des délocalisations de nombreuses grandes fortunes, provoque aujourd’hui le départ d’une génération de créateurs d’entreprises innovantes.

Les règles de l’ISF relatives aux biens professionnels subordonnent leur exonération à deux conditions : le contribuable doit être le dirigeant de l’entreprise et posséder plus de 25 % de son capital. Si cette dernière condition n’est pas remplie, un dirigeant d’entreprise peut néanmoins être exonéré sur les parts qu’il détient dans sa société, si celles-ci représentent plus de 75 % de son patrimoine. Ces dispositions qui peuvent se justifier pour les entreprises patrimoniales traditionnelles, sont mal adaptées aux nouvelles entreprises innovantes qu’elles pénalisent.

Leur développement passe, en effet, par trois phases successives qui s’enchaînent en général rapidement : fonds d’amorçage, intervention du capital risque, recours aux marchés de capitaux par l’introduction en bourse. Les apports successifs de capitaux extérieurs qui interviennent à chaque  » tour de table « , ont pour contrepartie la cession des parts qui, au démarrage, appartiennent aux principaux dirigeants. Ceux-ci perdent progressivement, mais rapidement, le contrôle de l’entreprise qu’ils ont créée.

Ils acceptent de perdre le contrôle capitalistique de leur société pour en financer la croissance et en assurer la valorisation dont eux-mêmes bénéficient à concurrence des parts qu’ils conservent. En  » fin de cycle « , c’est à dire après l’introduction en bourse, le ou les principaux dirigeants ne détiennent souvent pas plus de 10% de l’entreprise fondée quelques années plus tôt. Dès lors, ces dirigeants sont imposés à l’ISF alors même que leur société, quoique très bien valorisée par le marché, ne dégage pas ou peu de revenu.

Les interlocuteurs du Groupe de Travail ont cité un exemple vécu : une entreprise est valorisée au Nouveau Marché à 250 millions de francs ; le créateur qui la dirige détient 10 % du capital soit 25 millions de francs, dispose d’un autre actif de 5 millions de francs en biens immobiliers, de 5 millions de francs en épargne et autres immobilisations ; son salaire, après déduction des charges patronales, salariales et fiscales, s’élève à 350.000 francs par an ; il est redevable, en application de l’ISF d’une somme égale à l’ensemble de ses revenus salariaux. En effet, il possède moins de 25% des parts de son entreprise et celles-ci représentent moins de 75% de son patrimoine total (35 millions de francs dont 25 millions de francs de biens professionnels et 10 millions de francs de biens non professionnels). Il acquitte l’ISF sur un patrimoine de 35 millions de francs, soit environ 350 000 francs par an, c’est-à-dire l’intégralité de ses revenus annuels.

Pour les entrepreneurs concernés, un tel dispositif est injuste et choquant. Il pénalise les dirigeants d’entreprises à forte croissance par rapport aux autres. Il épargne les oeuvres d’art qui ne créent ni richesse, ni emplois et traite de la même façon un investissement productif et l’achat d’un yacht.

L’impact de l’ISF est accru par un taux marginal élevé et un plafonnement de l’impôt défavorable aux détenteurs de patrimoine. La loi de finances pour 1989 avait instauré un plafonnement de l’ISF pour éviter que cet impôt n’excède les revenus perçus au cours de l’année. Mais en 1996, ce plafonnement qui avait été fixé à 85 % du revenu, a été limité de façon rigoureuse.

Par ailleurs, la loi de finances pour 1999 a édicté trois mesures qui ont contribué à durcir le dispositif :

- l’absence d’actualisation du barème pour la deuxième année consécutive ;

- l’intégration de la majoration spéciale de 10 % introduite par la loi de finances rectificative de 1985 dans la cotisation de l’impôt de solidarité sur la fortune ;

- la création d’une nouvelle tranche marginale au taux de 1,8 % pour la fraction les patrimoines supérieurs à 100 millions de francs.

Comme le souligne M. Jean-Pierre Brard, député, dans un récent rapport sur la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales  » pour les titulaires de patrimoine très élevé (…), le cumul IR et ISF peut ainsi s’avérer confiscatoire. Ce caractère confiscatoire est à l’origine de certains départs à l’étranger. « 51(*) Ces propos, qui émanent d’un membre de la majorité plurielle, traduisent l’amorce d’une prise de conscience des délocalisations provoquées par l’ISF, phénomène particulièrement marqué dans le secteur des nouvelles technologies où les entreprises sont capitalisées à des niveaux sans rapport avec leur revenu.

Pour certains patrimoines, l’incitation au départ est donc particulièrement forte. Ainsi l’étude menée par la Direction Générale des Impôts sur les délocalisations de contribuables personnes physiques montre que les expatriés dont le patrimoine est supérieur à 60 millions de francs auraient payé en moyenne en France 1,6 million de francs au titre de l’ISF et plus d’un million au titre de l’impôt sur le revenu. La DGI observe que  » pour ces contribuables, il paraît crédible que la fiscalité soit à l’origine de la décision d’expatriation, c’est en effet dans le total constitué par l’ISF, l’impôt sur le revenu et la taxation sur les plus values qu’il faut chercher le déclencheur éventuel de la délocalisation « 52(*).

La fiscalité des plus-values

Les créateurs d’entreprises rencontrés qui revendent leur société, le font, en général, pour en créer une autre. Ce qui signifie qu’ils sont plus sensibles à la fiscalité des plus-values qu’à l’impôt sur les sociétés.

Or, le régime fiscal français des plus-values, avec un seuil déclenchant l’imposition faible, un taux d’imposition de 26 % élevé par rapport à celui appliqué dans certains Etats de l’Union et l’absence d’exonération ou de taux réduit, n’est pas bien placé. C’est ce que souligne un récent rapport sur  » la taxation de l’épargne et les risques de délocalisation  » établi par l’Association française des établissements de crédit53(*).

De nombreux entrepreneurs rencontrés par le Groupe de Travail émigrent en Belgique ou au Pays-Bas où les plus-values ne font l’objet d’aucune taxation. Pour des sociétés Internet dont la capitalisation a été multipliée par 10 ou 20, le gain fiscal d’une telle délocalisation peut être considérable.

b) La fiscalité des revenus encourage l’expatriation des cadres

Pour des cadres de haut niveau libres de s’installer à Paris, à Londres, à Bruxelles ou à New York, le choix d’une résidence prend en compte la rémunération nette perçue. Celle-ci dépend non seulement du niveau du salaire, mais également du niveau d’imposition. Là encore, que ce soit l’impôt sur le revenu ou la fiscalité des stocks-options, le régime fiscal français incite à l’expatriation.

· L’impôt sur le revenu

En matière d’imposition sur les revenus des personnes physiques, le taux marginal pratiqué en France est supérieur à celui de nos principaux partenaires européens.

TAUX MARGINAL DE L’IMPÔT SUR LE REVENU

Etats-Unis

Allemagne

Espagne

Belgique

France

Italie

Royaume-Uni

Taux marginal

39,6 %

51 %

48  %

55 %

54 %

46 %

40 %

Dernière tranche à partir de
(en francs)

1 741 372

402 497

433 620

397 231

295 070

456 300

278 024

Source : Direction Générale des impôts, Ministère de l’économie et des finances.

Les contribuables à revenu élevé sont évidemment très sensibles à leur taux marginal d’imposition. Lorsque celui-ci leur semble confiscatoire, ils sont tentés de réduire leur offre de travail ou bien, ce qui est le plus fréquemment le cas, de s’installer à l’étranger.

En France, avec une assiette étroite et en forte progressivité, l’impôt sur le revenu pèse principalement sur les hauts revenus. Il n’y avait, en 1997, que 15,71 millions de foyers sur 31,18 millions acquittant l’impôt, soit 50,4 %. Les 5 % de contribuables situés en haut de l’échelle bénéficiaient de 22 % du revenu national et acquittaient 50 % de l’impôt. Les 50 % du bas de l’échelle avec 18,6 % du revenu national, supportaient 2,8 % de l’IRPP.

Le taux marginal d’imposition sur le revenu ne devient, toutefois, un réel motif de délocalisation que pour la minorité disposant des plus hauts revenus. En effet, le niveau d’imposition est atténué en France par un abattement de 10 et de 20  % dont bénéficient les salariés et de diverses déductions, au premier rang desquelles le système du quotient familial, qui n’existe qu’assez rarement à l’étranger.

Ainsi, l’impôt sur le revenu n’est plus élevé en France qu’au Royaume-Uni que pour les contribuables dont le revenu salarial dépasse 1,2 million de francs pour un célibataire, et 1,6 million de francs pour un couple marié. En dessous de ces seuils, il est plus avantageux d’être imposé en France.

LA TAXATION DU REVENU EN FRANCE ET AU ROYAUME-UNI

CÉLIBATAIRE SANS ENFANT

COUPLE MARIÉ, DEUX ENFANTS

Imposition

Imposition

EN FRANCE

AU ROYAUME-UNI

EN FRANCE

AU ROYAUME-UNI

REVENUS*

REVENUS

REVENUS

REVENUS

2 000 000

1 500 000

45 %

41,9 %

2 000 000

40,8 %

1 000 000

37,4 %

36,5 %

35,9 %

34,7 %

2 000 000

1 500 000

1 000 000

1 500 000

37,3 %

36,4 %

34,6 %

2 000 000

1 500 000

1 000 000

31,3 %

29,5 %

600 000

500 000

31 %

29,2 %

600 000

500 000

600 000

500 000

28,6 %

26,5 %

1 000 000

27,6 %

20 %

200 000

19,1 %

200 000

200 000

150 000

16 %

14,9 %

14,5 %

11,9 %

150 000

100 000

600 000

500 000

17 %

16,5 %

13,6 %

12,7 %

150 000

100 000

100 000

7,6 %

4 %

50 000

200 000

3,4 %

150 000

1,9 %

50 000

0 %

1,6 %

50 000

100 000

0 %

50 000

Revenu* : sans déduction spécifique ni réduction d’impôt, ni déduction de frais réels, et avant déductions forfaitaires, en francs (parités monétaires au 31/12/98 (1£ = 9,483 F)

Source : Direction de la législation fiscale, Ministère de l’économie et des finances.

Encore l’avantage fiscal doit-il compenser largement le coût de la vie qui dépasse nettement à Londres ce qu’il est Paris, en particulier, en matière de loyers, de soins médicaux et d’éducation. Il n’en demeure pas moins que la minorité concernée occupe un créneau stratégique. Pour les métiers de la banque et de la finance par exemple, l’avantage fiscal d’une imposition en Grande-Bretagne est tel qu’il est un des éléments qui incite les grandes banques françaises à délocaliser leurs salles des marchés à Londres, le niveau des charges sociales et de la fiscalité en France rendant difficile la rémunération, au niveau du marché, de métiers totalement internationalisés.

L’avantage fiscal dont bénéficient ceux qui s’installent en Grande-Bretagne est particulièrement sensible pour les contribuables qui perçoivent des revenus en dehors du territoire britannique. Ces contribuables sont considérés comme des  » résidents non domiciliés « , par opposition aux contribuables  » domiciliés « , pour qui l’Angleterre est un lieu de séjour permanent. Les « résidents non domiciliés » ne payent un impôt que sur les revenus perçus au Royaume-Uni ou qui sont rapatriés. Ceux perçus en dehors de la Grande-Bretagne, tels que les comptes domiciliés à Jersey ou Guernesey, échappent, en toute légalité, au fisc. Cette  » souplesse  » du droit fiscal britannique contribue à attirer en Angleterre cadres et dirigeants d’entreprises européens.

Une fiscalité des stock-options décalée par rapport à celle appliquée à l’étranger.

Eléments essentiels à la rémunération des cadres des entreprises, les stocks options font en France, depuis 1995, l’objet d’une imposition moins avantageuse que celle pratiquée dans les autres grands pays industrialisés.

Introduits en droit français par la loi du 31 décembre 1970, qui a complété la loi du 24 juillet 1966 sur les sociétés commerciales, ces plans d’option sur actions sont une forme mixte d’intéressement et de participation au capital dans laquelle l’entreprise consent à son personnel le droit d’acquérir ses propres actions à des conditions privilégiées, lui offrant ainsi l’opportunité de réaliser une plus-value spécifique.

Son principe est simple. Le mécanisme se décompose en trois étapes distinctes :

- l’attribution : la société attribue au bénéficiaire le droit, pendant une période donnée, de se porter acquéreur d’un certain nombre de titres à un prix déterminé. Ce prix, éventuellement inférieur au prix du marché, reste fixe pendant toute la période durant laquelle le droit, ou  » option « , est ouvert au bénéficiaire ;

- la levée : le bénéficiaire choisit de  » lever  » l’option qui lui a été attribuée, c’est-à-dire d’exercer son droit d’acquisition. Bien entendu, il n’a intérêt à le faire que si le cours, pour les actions cotées, ou la valeur, pour les actions non cotées, ont progressé au-delà du prix invariable initialement fixé lors de l’attribution de l’option : il réalise alors une plus-value dite d’acquisition. Cette étape implique pour lui une sortie de fonds, puisqu’il doit acquérir au prix convenu les actions sur lesquelles portait son option ;

- la cession : le bénéficiaire revend les actions qu’il a acquises sur option. Ce n’est qu’à ce stade qu’il rentre dans ses fonds et que la plus-value d’acquisition, jusque là virtuelle, se concrétise. Il réalisera une plus-value supplémentaire si la valeur des actions a continué de s’apprécier depuis la levée de l’option.

Ainsi, le gain retiré d’un plan d’options sur actions est différé, aléatoire et fonction de la contribution des bénéficiaires à la prospérité de l’entreprise. Ces trois caractéristiques font du plan d’options sur actions un instrument remarquablement efficace de motivation et de fidélisation des cadres supérieurs et des dirigeants des sociétés.

Comme les autres mécanismes d’intéressement et de participation, le plan d’options sur actions bénéficiait à l’origine d’un régime fiscal et social avantageux. L’évolution récente de la législation a, cependant, beaucoup réduit l’intérêt de ce dispositif en France.

Indépendamment de son pouvoir de motivation du personnel, le plan d’options sur actions était jusqu’en 1995 une forme de rémunération particulièrement intéressante pour l’entreprise au regard de l’impôt et des cotisations sociales.

L’avantage représenté par la plus-value d’acquisition (différence entre le prix de souscription ou d’achat et la valeur réelle de l’action à la date de la levée de l’option) était jusqu’en 1995 exonéré des cotisations patronales de sécurité sociale ainsi que de toutes taxes assises sur les salaires. En outre les charges exposées du fait de la levée des options de souscription ou d’achat d’actions consenties à leurs salariés était fiscalement considérées comme des charges déductibles du résultat imposable de l’entreprise.

Pour le bénéficiaire, à condition que les actions soient conservées pendant une période de cinq années à compter de la date d’attribution de l’option, la plus-value d’acquisition était, antérieurement à 1996, taxée lors de la cession des titres, au taux de 26 %, régime des plus-values mobilières.

Depuis 1995, l’évolution de la législation fiscale et sociale applicable aux options de souscription ou d’achat d’actions a conduit à une augmentation très sensible de leur imposition.

Ainsi, la loi de finances initiale pour 1996 a porté à 30 % le taux d’imposition applicable à la plus-value d’acquisition réalisée lors de la levée d’option, auquel il faut ajouter 10 % de prélèvements sociaux depuis 1998, soit 40 % de taux d’imposition.

En outre, la loi de financement de la sécurité sociale pour 1997 a soumis aux cotisations sociales la plus-value d’acquisition lorsque le délai fiscal d’indisponibilité de cinq ans entre l’attribution de l’option et la cession des titres n’est pas respecté.

Avec un taux d’imposition de 40 % de la plus value d’acquisition et un délai de conservation de 5 ans, le régime français est, comme le montre le tableau suivant, nettement moins favorable que ceux en vigueur aux Etats-Unis (20 % pour un délai de conservation de 3 ans), en Grande-Bretagne et au Pays-Bas qui exonèrent les plus-values d’acquisition si l’option est levée après trois ans ou plus après son attribution et en Belgique qui les exonère totalement sans conditions de délais.

RÉGIME FISCAL DES PLANS D’OPTIONS D’ACHATS D’ACTIONS

COMPARAISON INTERNATIONALE

PAYS

ATTRIBUTION DES OPTIONS

LEVÉE DE L’OPTION

Imposition de l’avantage (excédent de la valeur de l’action à la date de levée de l’option, sur le prix de l’option)

CESSION DES ACTIONS

Imposition de la plus-value (excédent du prix de vente de l’action sur la valeur de l’action à la levée de l’option)

DÉLAI DE CONSERVATION DES ACTIONS

PLAFOND ATTRIBUTION

FRANCE

(Plans d’options de souscriptions ou d’achats d’actions)

Imposition du rabais à l’IR (régime TS) si >5 % lors de la levée, pour options attribuées depuis 1.1.90 + cotisations sociales et CSG-CRDS (si options levées à compter du 1.1.95)

Détention 5 ans entre attribuion et cession :

options attribuées avant le 20.09.95 = imposition54(*) au taux de 26 %55(*)

options attribuées depuis le 20.9.95 = imposition au taux spécifique de 40 % (IR56(*) + 10 % (CSG – CRDS +2 % social) lors de la cession

Détention < 5 ans entre attribution et cession : imposition à l’IR (TS, régime du quotient) lors de la cession + 10 % de cotisations sociales

Imposition selon régime général des plus-values (taux de 26 %)2

. 5 ans entre date d’attribution et date de cession (sauf cas particuliers : licenciement, retraite, invalidité, décès).

. Pas de délai entre levée et cession.

Non

BELGIQUE

Oui. Rabais imposable comme un revenu ordinaire (taux maxi 56,6 %)

De plus, imposition à l’IR de la valeur des options lors de l’attribution. Base = 15 % en général57(*) de la valeur des actions à cette date.

Exonération (suppression des conditions de délai de levée)

Exonération

(régime général des plus-values mobilières)

Suppression du délai

Suppression des plafonds

ETATS UNIS

1. Incentive Stock-Options ou ISO

Exonération de l’attribution

Rabais : non (surcoût si le salarié détient plus de 10 % du capital de la société)

Imposition lors de la cession selon le régime des plus-values si le délai de conservation des actions est respecté (taux maxi 20 %) ou comme un revenu dans le cas contraire (taux maxi actuel 39,6 %)

Imposition selon le régime général des plus-values (taux maxi 20 %)

- 2 ans après l’attribution de l’option

- 1 an après la levée de l’option

100.000 $ annuels (600.000 F), plus report non utilisé des années antérieures.

2. Employee Stock Purchase Plans ou ESPP

Rabais : oui 15 % maximum de la valeur des titres. Imposition du rabais comme un revenu ordinaire (taux maxi 39,6 %)

Idem régime ISO ci-dessus.

Idem régime ISO ci-dessus

Idem régime ISO ci-dessus

25.000 $ annuels (150.000 F).

PAYS BAS

Rabais : imposition à l’IR (TS) : taux maxi 60 %.

De plus, lors de l’attribution, imposition par anticipation du gain tiré de la levée, déterminé forfaitairement 58(*)

Détention 3 ans entre attribution et levée : exonération

Détention < 3 ans entre attribution et levée : imposition de l’avantage à l’IR (TS, taux maxi 60 %), mais après déduction du gain forfaitaire déjà imposé lors de l’attribution

Exonération (régime général des plus-values mobilières)

Non

Non

ROYAUME-UNI

1.  » Compagny share options plans (CSOPs)

Exonération de l’attribuion.

Mais si rabais imposition de celui-ci (TS)

Exonération si levée comprise entre 3 et 10 ans après l’attribution et si 3 ans écoulés depuis levée précédente.

Imposition selon régime général des plus-values : abattement annuel de 5 % de la plus-value de la 3ème à la 10ème année de détention, puis IR de droit commun (taux maxi 40 %)

Non

Attributions à/c 17.7.95 : plafond global de 20.000 £ (200.000 F), porté à 30.000 £ (300.000 F) en 1996.

2. Projet PLF avril 2000 : Plans attribués par PME (actifs 150 MF) à dix postes clés59(*)

Exonération de l’attribution

Exonération si levée 3 ans au moins après l’attribution

Imposition selon barème général de l’IR (taux maxi 40 %) mais réduction du taux d’IR de 6 points par année de détention depuis l’attribution. Exonération à partir de 7 ans de détention

Non

100.000 £ (1 MF)

Source : Direction de la Législation fiscale, Ministère de l’Economie et des Finances.

La fiscalité des stock-options en vigueur en France place nos entreprises en position d’infériorité par rapport à celles implantées à l’étranger. Elle incite les cadres qui souhaitent lever des plans de stock-options à s’expatrier pour bénéficier à Londres ou à Bruxelles d’exonération totale de leurs plus-values et elle empêche les Français qui ont bénéficié de stock-options à l’étranger de revenir en France avant d’avoir levé leur option. Le rapport sur la  » fuite des cerveaux français aux Etats-Unis « , diligenté par l’Ambassade de France aux Etats-Unis, constate que  » l’augmentation de la taxation des plus-values des stock-options, depuis décembre 1996, en France constitue pour certains Français, ayant acquis de telles actions en travaillant aux Etats-Unis, un obstacle majeur à leur retour en France « 60(*)

c) Le poids des charges sociales et des prélèvements fiscaux incitent les entrepreneurs à délocaliser leur entreprise ou à la développer à l’étranger

C’est au niveau des charges sociales que la différence entre la France et la Grande-Bretagne est la plus manifeste. Les charges sociales obligatoires sont, en Angleterre, de 0 % pour les salaires hebdomadaires en dessous de 83 livres et de 12, 2 % au-dessus, contre plus de 40 % en France. Mais le rapport de 1 à 4 doit être corrigé du fait du très faible niveau des prestations sociales servies outre-Manche au titre des cotisations obligatoires, ce qui oblige les entreprises à souscrire pour leurs salariés une assurance complémentaire. Aussi estime-t-on que le niveau moyen des charges sociales effectivement assumées par les employeurs se situe, en Grande-Bretagne, autour de 20 %, soit moitié moins qu’en France.

Si on ajoute aux charges sociales, l’impôt sur le revenu, la différence est forte tant pour les entreprises que pour les salariés, comme le montre le tableau suivant.

SALAIRE NET APRÈS IMPÔTS ET COTISATIONS SOCIALES
ET COÛT DU TRAVAIL EN %

Pour un salaire de
50.000 euros61(*)

Pour un salaire de
200.000 euros62(*)

Il reste au salarié**

Il en coûte à l’employeur*

Il reste au salarié*

Il en coûte à l’employeur*

France

66,6 %

143 %

48,5 %

140 %

Allemagne

62 %

119 %

53,4 %

105 %

Pays-Bas

63,1 %

109 %

46,2 %

102 %

Luxembourg

80 %

111 %

60,1 %

104 %

Suisse (Genève)

79,8 %

118 %

59,6 %

116 %

Royaume-Uni

74,2 %

111 %

63,7 %

112 %

Irlande

70,9 %

111 %

56,6 %

103 %

Etats-Unis (New York)

77,1 %

108 %

61,8 %

104 %

* Après impôts et cotisations

Source : HSD Ernst & Young

Pour un salaire brut de 328.000 francs, une entreprise payera en France 470.000 francs, le salarié recevant 218 000 francs. En Angleterre, l’entreprise n’acquittera que 364.000 francs, le salarié percevant 240.000 francs.

Les différences de charges varient, certes, en fonction de la situation familiale des salariés et ne correspondent pas aux mêmes prestations sociales. Mais elles constituent pour les entrepreneurs, notamment dans les secteurs à forte intensité de main d’oeuvre qualifiée, dans les services et dans le secteur des nouvelles technologies, un facteur important dans le choix d’une implantation.

Les comparaisons internationales en matière de fiscalité des entreprises placent également la France dans une position moins favorable que ses partenaires européens. L’étude du cabinet Baker Mc Kenzie réalisée pour le compte du gouvernement hollandais dont les résultats ont été rendus publics le 15 janvier 1999, est à ce propos intéressante. Elle compare les taux effectifs d’imposition des entreprises pour des investissements dont le rendement avant impôt est identique. Il en ressort que la France est le pays de l’Union européenne dont le taux effectif d’imposition est le plus élevé, pour un rendement avant impôt de 10 %63(*). Le tableau ci-après récapitule les résultats de l’étude.

CLASSEMENT DES ETATS MEMBRES
PAR TAUX D’EFFECTIF D’IMPOSITION DES ENTREPRISES
(POUR UN RENDEMENT AVANT IMPÔT DE 10 %)

Grèce

13,74

Suède

17,19

Italie

17,73

Finlande

18,14

Irlande

22,29

Royaume-Uni

22,34

Portugal

22,52

Danemark

22,83

Pays-Bas

23,16

Luxembourg

23,48

Belgique

23,48

Autriche

27,04

Espagne

32,76

Allemagne

37,02

France

40,71

Moyenne UE

24,30

Source : Cabinet Baker Mc Kenzie.

*Le calcul du taux effectif d’imposition prend en compte l’impôt sur les sociétés, les taxes foncières, la taxe professionnelle, différentes taxes et participations sur les salaires (à l’exclusion des cotisations patronales).

De telles différences ne peuvent que peser très lourd sur les décisions des chefs d’entreprises concernant le choix d’une implantation. Il est rare, cependant, d’entendre ceux qui se sont expatriés dire qu’ils franchissent le pas uniquement pour ce motif. Le coût de la fermeture d’une usine en France et sa réouverture à l’étranger, les avantages que présente, par ailleurs, la qualité des infrastructures et celle de la main d’oeuvre qualifiée disponibles en France sont pris en compte et rendent la prise de décision complexe.

En revanche, il est de plus en plus fréquent qu’ayant implanté des filiales à l’étranger, les entreprises françaises décident, pour des raisons fiscales, d’y développer leurs investissements et d’y réaliser leur croissance. Une étude réalisée auprès de plus 80 filiales françaises implantées en Grande-Bretagne montre que 60 % d’entre elles jugent que le niveau de la fiscalité et des charges sociales est nettement plus avantageux en Grande-Bretagne de sorte que  » cela permet de se développer et d’investir plus facilement sans prendre de paris aussi risqués qu’en France « 64(*).

3. L’attrait pour des sociétés où règne l’esprit d’entreprise

Les cadres et entrepreneurs français installés à l’étranger ont à de nombreuses reprises souligné combien ils appréciaient, tant aux Etats-Unis qu’en Grande-Bretagne, le climat favorable à l’esprit d’entreprise et à la réussite sociale qui y règne, où l’échec est considéré comme un accident de parcours et non comme un opprobre.

S’il entre dans cette image une part de préjugé, force est de constater qu’entrepreneurs et commerçants ne bénéficient pas en France de la considération dont jouissent leurs homologues américains ou anglais. Les élites françaises ont traditionnellement valorisé la réussite intellectuelle et les professions qui s’y rattachent, celles de haut fonctionnaire, de professeur, d’avocat, de médecin, de cadre dirigeant ou d’ingénieur. Si les jeunes Français semblent au regard des sondages être de plus en plus attirés par la création d’entreprise, leurs parents continuent d’espérer pour eux un métier plus sûr que celui de chef d’entreprise.

Cet état d’esprit explique sans doute la très faible proportion des jeunes diplômés qui s’oriente vers la création d’entreprise. Un rapport du Secrétariat à l’Industrie évalue à 6 % pour les ingénieurs et à 3 % pour les diplômés des écoles de commerce, la proportion de ceux qui deviennent créateurs d’entreprise. Il est, en outre, frappant de constater que la probabilité de créer une entreprise diminue avec le niveau de qualification. La même étude estime que  » la probabilité de créer une entreprise est divisée par 2 si l’on a acquis un diplôme d’enseignement supérieur.65(*) « .

Le système éducatif français apparaît encore fort éloigné du monde de l’entreprise et plus porté à former des salariés que des entrepreneurs. Les jeunes eux-mêmes sont de cet avis. Une enquête réalisée en avril 1998 par la SOFRES à la demande du ministère de l’économie, des finances et de l’industrie révèle que les jeunes âgés de 18 à 30 ans jugent le système éducatif responsable de la faiblesse de l’esprit d’entreprise en France. Sa performance est jugée, par 62 % des jeunes interrogés, plutôt mauvaise en matière de développement chez les jeunes du goût de la recherche et de l’innovation. 73 % des 18-30 ans expriment le même sentiment s’agissant de la formation aux réalités du monde de l’entreprise et 79 % en matière d’incitation à créer sa propre entreprise. 66(*)

Les entrepreneurs expatriés aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne estiment que le culte des entrepreneurs qui réussissent et la publicité faite aux fortunes qu’ils ont acquises, créent aux Etats-Unis un environnement entrepreneurial qui valorise la réussite et attire les jeunes. Il tranche avec l’espèce de soupçon qui pèse en France sur ceux qu’on appelle encore des  » parvenus  » ou des  » nouveaux riches « .

Ce rapport à l’argent dont les racines culturelles et religieuses sont profondes ne façonne pas seulement les mentalités. Il structure le débat politique. Il explique, à bien des égards, les difficultés qu’ont les gouvernements successifs à offrir à ceux qui réussissent un environnement fiscal comparable à celui qui existe chez nos partenaires.

Le débat lors de la dernière loi de finances sur le régime fiscal des stock-options a montré combien il est difficile de débattre en France de la rémunération des chefs d’entreprise, sans que des considérations émotionnelles et idéologiques ne prennent le pas sur l’analyse des faits.

A cette occasion, on pouvait entendre un député de la majorité plurielle déclarer :  » Avec cette question des stock-options nous n’abordons pas un débat à caractère budgétaire et fiscal mais un problème de civilisation, qui concerne le type de société que nous voulons au siècle prochain « . Et d’évoquer  » le développement surréaliste des nouveaux conquérants de la fortune  » et les dividendes que se réservent  » une poignée de dirigeants décideurs autocrates s’arrogeant des privilèges exorbitants  » !

Si la réussite est moins célébrée en France que dans le monde anglo-saxon, l’échec y est, en revanche, plus sévèrement jugé.

En France, estiment les entrepreneurs français installés à l’étranger, l’échec disqualifie celui qui en est la victime, alors que dans les pays qui possèdent une longue tradition entrepreneuriale, il est perçu comme expérience qui peut être utile ne serait-ce que parce qu’elle incite à ne pas renouveler les mêmes erreurs. Loin d’être un handicap qui colle à la peau, l’échec est considéré comme une étape dans une carrière.

Ces observations qui décrivent la persistance en France d’un climat culturel et social éloigné de l’élan entrepreneurial que connaissent les pays anglo-saxons, sont trop souvent revenues au cours de l’enquête du Groupe de Travail, pour qu’on puisse les considérer comme négligeables.

En résumé, l’analyse des motivations nécessairement très diverses qui poussent une couche de hauts cadres et de créateurs d’entreprises à faire carrière hors de France, débouche sur une conclusion commune : dans une économie mondialisée, où la mobilité des plus qualifiés devient une règle, leur proposer un environnement administratif, fiscal et culturel attractif est essentiel. Ne pas s’en préoccuper peut, à terme, constituer, dans la concurrence internationale, un lourd handicap. Les pouvoirs publics n’ignorent pas cette situation, même s’ils en minimisent les conséquences. Dans le secteur des nouvelles technologies, le souci d’offrir aux cadres et aux entrepreneurs un environnement financier et fiscal plus dynamique, les ont conduit à prendre des mesures correctrices, mais qui demeurent encore très insuffisantes.

CHAPITRE III -

LES MESURES PRISES POUR RETENIR LES CRÉATEURS D’ENTREPRISES N’ONT PAS SUFFI
À FREINER LES DÉPARTS

Les secteurs de l’innovation sont devenus depuis plusieurs années l’objet d’une attention soutenue des décideurs économiques et politiques dans l’ensemble des pays industrialisés. En France, comme à l’étranger, la prise de conscience des enjeux liés à la nouvelle économie a débouché sur une série de réformes législatives tendant à faciliter l’accès des entreprises innovantes aux capitaux et aux compétences nécessaires à leur création et à leur développement.

A. UNE NOUVELLE DONNE LÉGISLATIVE ET RÉGLEMENTAIRE

Dans un contexte marqué par le retour de la croissance et la diffusion des nouvelles technologies, un ensemble de mesures nouvelles a permis à la France de rattraper une partie de son retard.

1. Une relance du capital-risque

La création d’entreprises innovantes requiert des structures de financement particulières, car les banques hésitent à s’engager dans une activité qui échappe aux critères habituels d’évaluation des risques, dans laquelle les garanties sont inexistantes ou difficiles à évaluer. C’est pourquoi, une relance du capital risque était une condition nécessaire au développement d’entreprises innovantes.

Une amélioration du statut des Fonds Communs de Placements à Risques

Les Fonds Communs de Placement à Risques (FCPR), élément central du capital-risque français, ont tout d’abord été rénovés.

Créés par la loi de finances pour 1989, les FCPR sont des fonds communs de placement contraints d’investir au moins 40 % de leurs actifs dans des actions, des obligations convertibles ou des titres participatifs de sociétés non cotées. Ils assurent aux personnes physiques l’exonération des plus-values et font bénéficier les personnes morales du taux des plus-values à long terme, lorsque les titres sont conservés plus de cinq ans.

Le régime des FCPR a été assoupli par la loi portant Diverses Dispositions d’ordre 2conomique et Financier du 2 juillet 1998, qui a notamment autorisé les FCPR à détenir des parts d’autres FCPR. Cette réforme a permis de créer des  » fonds de fonds « , qui, en favorisant une plus grande mutualisation, réduisent le risque des investisseurs et améliorent la liquidité du capital-investissement. Ces  » fonds de fonds  » peuvent racheter des parts de FCPR existants, offrant ainsi une  » sortie  » aux porteurs de parts initiaux. Certains FCPR sont autorisés à recourir à la publicité et au démarchage, moyennant un agrément qui garantit aux épargnants information et transparence.

Des mesures complémentaires ont été prises concernant les Fonds Communs de Placement dans l’Innovation (FCPI). Les FCPI sont des fonds communs de placement à risque (FCPR) qui s’engagent à investir au moins 60 % de leurs actifs dans des sociétés innovantes non cotées, remplissant les conditions suivantes :

- être soumises à l’impôt sur les sociétés ;

- compter moins de 500 salariés ;

- être majoritairement détenues par des personnes physiques ou par des personnes morales détenues par des personnes physiques ;

- avoir réalisé, au cours des trois exercices précédents, des dépenses de recherche d’un montant au moins égal au tiers du chiffre d’affaires le plus élevé réalisé au cours de ces trois exercices ou justifier de la création de produits, procédés ou techniques dont le caractère innovant et les perspectives de développement et le besoin de financement correspondant sont reconnus.

L’exonération des plus-values à la sortie (hormis la CSG et la CRDS), dont bénéficient les parts du FCPI à condition d’avoir été conservées pendant cinq ans, a été complétée en 1997 par une déduction d’impôt qui renforce très nettement l’attractivité de ces placements. Les souscriptions de parts de FCPI effectuées par des particuliers entre le 1er janvier 1997 et le 31 décembre 2001 ouvrent, en effet, droit à une réduction d’impôt de 25 % du montant des versements, dans une limite de 75.000 francs pour les contribuables célibataires, veufs ou divorcés et de 150.000 francs pour les contribuables mariés soumis à une imposition commune.

Ce régime fiscal attractif explique que les FCPI ont rencontré un grand succès auprès des épargnants, au point que certaines demandes ne peuvent être satisfaites.

La création d’un fonds de capital-risque public

Afin d’augmenter l’offre de capital-risque au profit des jeunes entreprises innovantes, l’Etat a créé un fonds de 600 millions de francs financé par la privatisation de France Télécom et abondé à hauteur de 300 millions de francs par la Banque Européenne d’Investissement (BEI).

Le Fonds Public de Capital-Risque (FPCP) est un  » fonds de fonds « . Il souscrit dans des fonds de capital-risque privés, à hauteur de 10 à 20 % de leurs investissements dans des entreprises françaises innovantes de moins de sept ans, dont le siège social et la majorité des emplois sont localisés en France. Les fonds concernés doivent avoir les caractéristiques suivantes :

- être des fonds communs de placement à risques (FCPR), à l’exclusion des FCPI (fonds communs de placement dans l’innovation) ;

- avoir une taille minimum de 100 millions de francs ;

- ne pas être détenus par un souscripteur majoritaire, une majorité publique ou un organisme contrôlé par la CDC ;

- investir au moins 50 % de leur actifs dans des entreprises françaises, innovantes et de moins de 7 ans.

D’après les estimations du Gouvernement, l’action conjointe du fonds public pour le capital risque et du fonds BEI devrait générer de 4 à 6 milliards d’investissement en fonds propres au bénéfice de PME innovantes ou de haute technologie.

Il a été engagé à ce jour 730 millions de Francs au profit de 17 fonds, qui réuniront au total plus de 5,1 milliards de francs. A ce stade, près d’un milliard de francs a été investi dans 150 entreprises nouvellement créées, dont l’activité se répartit à hauteur de 38 % dans l’édition de logiciels et Internet, 22 % dans les services et le commerce électronique, 25 % dans les sciences du vivant et 15 % dans l’électronique et les semi-conducteurs.

Le succès de cette procédure a conduit les pouvoirs publics à annoncer la création d’un second Fonds Public de Capital-Risque, doté d’un milliard de francs.

La création des contrats d’assurance-vie  » DSK « 

Autre dispositif destiné à drainer l’épargne vers la création d’entreprises innovantes, une exonération des contrats d’assurance-vie investis en actions (appelés contrats  » DSK « ) a été instituée à l’occasion de la réforme de la fiscalité de l’assurance vie prévue par l’article 21 de la loi de finances pour 1998. Celle-ci a limité, à compter du 1er janvier 1998, l’exonération des produits d’assurance-vie de plus de huit ans à 30.000 francs par an pour un célibataire, veuf ou divorcé et à 60.000 francs pour un couple marié. Au-delà de ces seuils, ces produits sont soumis à une taxation forfaitaire de 7,5 %. Toutefois, le même article a prévu que les contrats d’assurance-vie investis en actions  » DSK « , échapperont à cette taxation, à condition d’être investis à hauteur d’au moins 5 % dans :

- des parts de fonds communs de placement à risques, de fonds communs de placement dans l’innovation, des actions de sociétés de capital risque ou de sociétés financières d’innovation ;

- des actions émises par des sociétés soumises à l’impôt sur les sociétés, dont les titres ne sont pas cotés et qui n’exercent pas une activité bancaire, financière, d’assurance, de gestion ou de location d’immeubles ;

- des titres admis au nouveau marché.

Les produits des contrats d’assurance-vie de plus de huit ans ainsi investis sont exonérés d’impôt sur le revenu.

Ce dispositif poursuit un double objectif :

- orienter une partie des actifs des contrats d’assurance-vie vers le marché des actions, afin d’augmenter la liquidité des marchés ;

- développer l’investissement en titres non cotés ou cotés sur des marchés de croissance en drainant au moins 5 % de l’épargne collectée vers les fonds propres de cette catégorie de PME.

Au 31 décembre 1999, la collecte s’élevait à 70 milliards de francs dont 5 %, soit 3,5 milliards de francs, sont destinés au financement d’entreprises innovantes.

Le report d’imposition des plus values réinvesties dans les fonds propres des entreprises

Afin de favoriser le développement en France de  » business angels « , l’article 79 de la loi de finances pour 1998 a institué un mécanisme de report d’imposition pour les plus values de cession ou les droits sociaux normalement imposables au taux de 26 %. Il devait initialement ne bénéficier qu’à des sociétés créées depuis moins de sept ans, mais l’article 5 de la loi de finances pour 1999 a porté ce délai à quinze ans.

Ce régime est soumis à une série de conditions. Le contribuable doit, au cours des cinq années précédant la cession, avoir été salarié ou dirigeant de la société dont les titres sont cédés et, à la date de la cession, détenir avec les membres de son foyer fiscal, plus de 10 % des parts de cette société. Outre des conditions relatives à son secteur d’activités et au contexte de sa création, la société bénéficiaire de l’apport doit remplir des critères d’âge et être détenue à 75 % au moins, directement ou indirectement, par des personnes physiques. Enfin, le contribuable ne doit être ni associé de la société bénéficiaire de l’apport, ni y exercer des fonctions de direction.

Il s’agit d’inciter des personnes ayant réussi dans le lancement ou la gestion d’entreprises à investir les ressources et les compétences qu’elles ont acquises dans des entreprises nouvelles. L’investissement financier se double ainsi d’un transfert de compétences.

Ces dispositions fiscales ont été complétées par des améliorations de l’environnement juridique de la création d’entreprises innovantes.

2. Un cadre juridique plus adapté à la création d’entreprises innovantes

S’inspirant des pratiques anglo-saxonnes, les pouvoirs publics ont également cherché à encourager l’émergence de nouveaux entrepreneurs en instituant un cadre juridique plus adapté, en particulier, en matière de stock-options et de statut des sociétés.

·  La création des Bons de Souscription de Parts de Créateur d’Entreprises (BSPCE) tend à encourager fiscalement la prise de risque

Les petites et moyennes entreprises innovantes à fort potentiel de croissance ont besoin de dirigeants et de collaborateurs de haut niveau. Comme elles ne peuvent généralement offrir une rémunération correspondant à la valeur des intéressés et au risque qu’elles leur font courir en rejoignant une petite structure incertaine de son avenir, elles ont du mal à les recruter.

Le recours aux stock-options permet de résoudre cette difficulté et est, de ce fait, essentiel à l’essor de la nouvelle économie. En attribuant à leurs salariés le droit de souscrire une part de capital de leur entreprise à un prix fixé par avance, les entreprises innovantes leur offre des perspectives qui compensent ces handicaps. Aussi, les stock-options permettent-elles d’attirer des cadres, des ingénieurs ou des chercheurs et de les fidéliser. Ces salariés ne peuvent, en effet, lever leurs options et revendre leurs titres qu’après être restés dans l’entreprise pendant une certaine période.

En France, le recours à ce mode de rémunération par les entreprises innovantes est devenu problématique depuis la réforme de la fiscalité des stock-options décidée en 1995.

Comme le souligne le dernier rapport du commissariat général du plan sur la recherche et l’innovation :  » la disparition d’un régime favorable des stock-options a eu deux conséquences majeures pour les entreprises françaises de croissance :

- un accès plus difficile des petites firmes innovantes aux personnels qualifiés. Elles ne peuvent plus donner à cette catégorie de professionnels des actions en compensation des salaires que seules les grandes entreprises peuvent payer ;

- une viabilité très menacée des très jeunes entreprises en forte croissance. Il y a pour elles une sorte d’épée de Damoclès car tout départ d’un collaborateur dans les premières années de la firme peut, par reclassement des actions versées, entraîner sa faillite. Alors que ces entreprises manquent de financement et peinent à se hisser au niveau des grandes entreprises, elles doivent donc provisionner des charges sociales sur les plus-values. Il y a donc un frein sur la valorisation (boursière) des entreprises « .67(*)

Renonçant à une réforme générale des stock-options, le Gouvernement, à l’initiative de M. Dominique Strauss-Kahn, a institué une nouvelle catégorie de stock-options destinée aux sociétés de création récente.

L’article 76 de la loi de finances pour 1998 a instauré, à titre provisoire, des Bons de Souscription de Parts de Créateurs d’Entreprise (BSPCE) qui, en dépit de leur dénomination compliquée, ne sont rien d’autre qu’une forme avantageuse de stock-options.

Les bénéficiaires des BSPCE sont les salariés et les mandataires sociaux soumis au régime fiscal des salariés de sociétés créées depuis moins de quinze ans68(*) répondant aux conditions suivantes :

- ne pas exercer une activité bancaire, financière, d’assurance, de gestion ou de location d’immeuble ;

être passibles en France de l’impôt sur les sociétés, ce qui exclut les sociétés étrangères exerçant leur activité sur le territoire national ;

être détenues directement et de manière continue pour 25 % au moins par des personnes physiques ou par des personnes morales détenues par des personnes physiques. Toutefois, les participations des divers organismes intervenant en matière de capital-risque ne sont pas prises en compte pour cette condition, dès lors qu’elles restent minoritaires (sociétés de capital risque, sociétés de développement régional, sociétés financières d’innovation, fonds communs de placement à risques, fonds communs de placement dans l’innovation) ;

ne pas avoir été créées dans le cadre d’une concentration, d’une restructuration, d’une extension ou de la reprise d’activités préexistantes. Il doit donc s’agir d’activités entièrement nouvelles, notion qui fait l’objet d’interprétations diverses et donne lieu à de nombreux contentieux fiscaux ;

- être non cotées ou cotées sur les marchés des valeurs de croissance en France (nouveau marché) ou dans l’espace économique européen.

Le mécanisme des BSPCE est comparable à celui des options de souscription ou d’achat d’actions. Le BSPCE, qui est incessible, ouvre à son bénéficiaire le droit de souscrire au titre de la société au prix fixé lors de l’attribution de ce droit. Le bénéficiaire réalise une plus-value si la valeur de la société a augmenté entre le moment de l’attribution du bon et la revente des titres. Le gain réalisé lors de la cession de ces titres est imposé au taux de droit commun des plus-values de cession de valeurs mobilières ou de droits sociaux, soit 26 %, (prélèvements sociaux additionnels compris), lorsque le bénéficiaire, à la date de la cession, a été pendant au moins trois ans, salarié de la société émettrice. Si cette dernière condition d’ancienneté n’est pas respectée, la plus value est taxable à un taux majoré de 40 % (prélèvements sociaux additionnels compris).

Ces modalités d’imposition sont donc particulièrement attrayantes, par rapport tant au taux marginal de l’impôt sur le revenu (54 %) qu’à celui généralement applicable aux stock-options (40 %).

COMPARAISON ENTRE LES RÉGIMES FISCAUX APPLICABLES AUX BSPCE
ET AUX STOCK-OPTIONS (MAI 2000)

BSPCE

STOCK-OPTIONS

ATTRIBUTAIRES

- Sociétés non cotées ou cotées sur les nouveaux marchés ou sur les marchés des valeurs de croissance de l’Espace économique européen.

- Sociétés de moins de 15 ans,

- Sociétés détenues, directement ou indirectement, à hauteur de 25 %, par des personnes physiques

- Sociétés entièrement nouvelles ou issues d’essaimage.

- Sociétés, cotées ou non, et leurs filiales.

- Sociétés liées au sein d’un groupe (loi du 9 juillet 1984).

- Sociétés françaises mères ou filiales d’une société étrangère (ordonnance du 21 octobre 1986).

BÉNÉFICIAIRES

Attribués  » intuitu personnae « , réservés aux membres du personnel salarié et aux dirigeants soumis au régime fiscal des salariés

Salariés, puis mandataires sociaux, lorsque ces derniers :

- participent à la création ou au rachat d’une société (loi du 9 juillet 1984),

- occupent une fonction de direction (loi du 17 juin 1987),

dans la limite de 1/3 du capital social (options de souscription) et 10 % du capital (options d’achat)

DELAIS

(pour bénéficier du régime fiscal le plus favorable)

- 3 ans d’ancienneté dans l’entreprise

- pas de délai de conservation ni de portage

- 5 ans de conservation des titres entre l’attribution et la cession

- pas de délai de portage (entre levée de l’option et cession)

RABAIS 69(*)

non prévu (titres, pour la plupart, non cotés)

- Si IR à la levée de l’option

- + cotisation et contributions sociales (CSG – CRDS) depuis le 1.1.95

PLUS VALUES

d’acquisition 70(*)

non imposées

- en cas de non respect du délai de cinq ans : imposition comme salaire l’année de cession (avec un système de quotient), assujettissement aux cotisations sociales salariales, à la CSG et à la CRDS depuis le 1.1.97, mais exemption du 2 % social

- si respect du délai de cinq ans : depuis le 20.9.95, 40 % : taux spécifique de 30 %, appliqué l’année de cession, + 10 % de prélèvements sociaux (CSG, CRDS et 2 %)

PLUS VALUES

de cession 71(*)

- si moins de 3 ans d’ancienneté : taux majoré de 30 % (40 % compte tenu des prélèvements sociaux)

- en cas d’ancienneté d’au moins 3 ans : taux de droit commun (16 %) soit 26 % en y incluant les prélèvements sociaux

imposition au taux de droit commun 26 % (16 % + 10 % de prélèvements sociaux (CSG, CRDS, et 2 %))

Le régime fiscal des BSPCE est plus simple et nettement plus souple. Mis à part le respect d’une condition d’ancienneté dans l’entreprise, aucun délai de conservation des titres n’est exigé. A la différence des gains sur options de souscription ou d’achat d’actions, les BSPCE sont totalement exonérés de cotisations sociales.

Le tableau ci-dessus illustre le caractère plus favorable, mais, également le champ d’application réduit des BSPCE par rapport aux stock-options.

L’ouverture du statut des sociétés par actions simplifiées pour les jeunes entreprises innovantes

Le statut des sociétés anonymes étant peu adapté aux jeunes entreprises à risque et à fort potentiel de croissance, en raison des contraintes qu’il implique, la loi sur la recherche et l’innovation du 12 juillet 1999 a assoupli les conditions de constitution des Sociétés par Actions Simplifiées (SAS) créées par la loi du 3 janvier 1994 pour tenir compte des spécificités des sociétés innovantes.

Les nouvelles dispositions permettent à toute personne physique ou morale de créer une SAS, y compris sous une forme unipersonnelle, alors que la loi du 3 janvier 1994 réservait cette faculté aux sociétés ayant un capital entièrement libéré au moins égal à 1,5 million de francs, ainsi qu’à certains établissements publics de l’Etat et à certains établissements de crédit privés. L’obligation de libération totale du capital dès sa souscription a été supprimée. Le capital de la SAS -qui doit être au moins égal à 250.000 francs, comme celui de toute société par actions- pourra être libéré pour moitié lors de la souscription, et pour moitié dans les cinq ans suivant l’immatriculation de la société.

Conçue en 1994 comme une  » société de sociétés  » ou une  » société-contrat  » adaptée au développement d’activités communes à plusieurs entreprises ( » joint-ventures « ), à la gestion de filiales ou à la constitution de sociétés de capital-risque, la SAS est ainsi devenue une formule adaptée aux PME et en particulier, mais pas exclusivement, aux PME innovantes.

La SAS permet aux  » jeunes entreprises  » de s’affranchir de plusieurs contraintes imposées aux sociétés anonyme, telles que :

- le nombre minimal de sept actionnaires : la SAS pouvait, aux termes de la loi de 1994, n’avoir que deux actionnaires ; elle pourra, désormais, ne comporter qu’un associé unique et offrir, après l’EURL, une nouvelle forme d' » entreprise unipersonnelle  » ;

- les règles d’organisation : les conditions de direction de la SAS sont déterminées librement par ses statuts qui fixent les conditions de nomination des dirigeants, leur nombre, la durée de leur mandat, leur mode de rémunération ; elles peuvent prévoir ou non des structures collégiales et elles définissent les pouvoirs des organes de gestion. La loi n’impose à la SAS que d’être dotée d’un président la représentant à l’égard des tiers ;

- les mécanismes de décision : les statuts de la SAS déterminent librement le mode de consultation des associés et les rapports entre droits de vote et détention du capital.

La latitude ainsi laissée aux associés pour organiser le fonctionnement de la société peut notamment permettre une dissociation entre capital et pouvoir, que la loi de 1994 prévoyait pour la constitution de sociétés de capital-risque et qui peut s’avérer particulièrement intéressante pour définir, dans le cas des  » start-up « , les rapports entre créateurs et investisseurs.

 Un rapprochement entre recherche publique et entreprises grâce à la loi sur l’innovation et la recherche.

Comme le constatait le rapport de M. Henri Guillaume sur l’innovation, notre pays dispose d’importantes capacités en matière scientifique et technologique, mais leur articulation avec le secteur privé s’effectue moins bien que dans d’autres pays industrialisés. Il en est ainsi, tant sur le plan des structures où les partenariats entre organismes de recherche et entreprises sont difficiles à organiser, que des relations entre les personnels de la recherche et le monde économique.

Alors que l’expérience montre que la valorisation des résultats de la recherche est un facteur important de dynamisme économique, le nombre d’entreprises créées chaque année à partir des résultats de la recherche publique reste faible. Or, ce sont ces entreprises qui disposent du plus fort potentiel de croissance. Dans ce contexte, la loi sur l’innovation et la recherche a eu pour objectif de remédier à cette situation et de créer un cadre favorisant la création d’entreprise par des chercheurs, des étudiants ou des salariés du secteur public.

Reprenant en partie des dispositions d’un projet de loi72(*) déposé par le précédent Gouvernement et d’une proposition de loi73(*) adoptée par le Sénat le 22 octobre 1998, permettant aux fonctionnaires du service public de la recherche de participer à la création d’entreprises, le projet de loi sur l’innovation et la recherche promulguée le 12 juillet 1999 a instauré des mesures tendant à :

- développer la mobilité des chercheurs publics vers les entreprises ;

- favoriser la coopération entre recherche publique et entreprises.

Le premier volet de la loi du 12 juillet 1999 lève certains obstacles statutaires et substitue à une interdiction générale un régime d’autorisation, encadré par la commission de déontologie, adapté aux spécificités de la recherche et respectueux de l’intérêt public. Il autorise les personnels de recherche à quitter, pendant une durée de six ans, le service public pour participer à la création d’une entreprise qui valorise leurs travaux. Les intéressés pourront, par ailleurs, apporter leur concours scientifique à une entreprise, participer à son capital, être membre de son conseil d’administration, sans quitter le service public.

Ces dispositions concernant les personnels sont complétées par des mesures portant sur les enseignants du premier et du second degré et leur donnent la possibilité d’effectuer des périodes de mobilité au sein d’une entreprise ou d’un organisme public.

Le deuxième volet de la loi complète les lois de 1982 sur la recherche et la technologie et de 1984 sur l’enseignement supérieur par la création de structures adaptées au soutien de petites et moyennes entreprises de haute technologie. Il autorise les universités et les organismes de recherche à créer des services gérant des contrats de recherche dans un cadre budgétaire plus souple, avec des règles contractuelles mieux adaptées. Ces établissements pourront, en outre, contribuer à la création d' » incubateurs « , afin d’accueillir et d’accompagner le développement d’entreprises de haute technologie.

Structure d’accueil et d’accompagnement d’entreprises innovantes, les incubateurs leur offrent un appui en matière de formation, de conseil et de financement, et les hébergent jusqu’à ce qu’ils trouvent place dans une pépinière d’entreprises ou s’installent à leur compte.

La spécificité des incubateurs créés par la nouvelle loi tient au fait qu’ils sont situés à proximité immédiate d’un site scientifique, afin de maintenir des relations étroites avec les laboratoires de recherche dont les porteurs de projets (chercheurs, enseignants-chercheurs, jeunes docteurs) sont le plus souvent issus et de bénéficier ainsi de leur potentiel scientifique et technologique.

Depuis l’adoption de la loi, vingt-deux projets d’incubateurs ont été déposés, une quinzaine sont en cours. Ces projets bénéficieront d’un crédit global d’environ 100 millions de Francs.

Constatant que le financement de l’amorçage, c’est à dire de la phase qui précède la création des entreprises constitue un maillon critique dans la chaîne du financement, les pouvoirs publics ont également décidé d’affecter 100 millions de francs, prélevés sur les recettes de la mise sur le marché de France Télécom, pour aider les universités et organismes de recherche à participer de façon minoritaire au tour de table de fonds d’amorçage. Un appel à proposition a été lancé le 24 mars 1999 auprès des principaux pôles universitaires français, portant sur la mise en place de sociétés de transfert de technologie, d’incubateurs et de fonds d’amorçage. Les fonds devront être clairement ciblés sur l’amorçage, et gérés par des professionnels du capital-risque, et organisés sous forme de FCPR.

Ces mesures de soutien aux financements des entreprises innovantes ainsi que les avancées opérées par la loi sur l’innovation et la recherche ont été bienvenues. Encore convient-il d’en évaluer l’impact.

B. DES PROGRÈS ENCORE INSUFFISANTS POUR ENDIGUER L’EXODE

Les mesures prises par les pouvoirs publics, jointes à la diffusion des nouvelles technologies, à l’intérêt croissant des Français pour la nouvelle économie et à la reprise économique, explique l’évident essor que l’on constate depuis deux ou trois ans dans la création et le développement d’entreprises technologiquement innovantes.

1. La montée en puissance de la  » nouvelle économie « 

Plusieurs indicateurs reflètent les progrès que la nouvelle économie accomplit en France depuis la fin des années 1990 : croissance des investissements, nombre des start-ups, augmentation du chiffre d’affaire de l’ensemble du secteur.

Les mesures prises ont multiplié les structures de capital risque ainsi que le montant des financements disponibles. Le nombre des FCPR est passé de 114 en 1997 à 198 en 1999, soit une augmentation de plus de 70 %, tandis que les capitaux placés dans les FCPI étaient multipliés par quatre depuis 1997. Ils se sont élevés à 1,6 milliard de francs en 1999 contre 340 millions de francs collectés en 1997 et 800 millions de francs en 1998.

En 1999, les fonds investis dans le capital-risque pour créer, développer un premier produit et financer sa mise au point et sa commercialisation, se sont élevés à 2,8 milliards de francs, en augmentation de 64 % par rapport à 1998. L’intérêt des fonds de capital-risque pour les jeunes entreprises Internet françaises, n’a cessé de s’accroître devenant, avec les logiciels et les biotechnologies, leur principale cible.

Source : Nouveau marché

Parallèlement à l’amélioration des conditions de financement en amont, on observe le développement, à la Bourse de Paris, du nouveau marché, qui accueille les entreprises de haute technologie lorsqu’elles ont acquis une certaine maturité. Evolution heureuse qui offre aux créateurs et aux investisseurs la possibilité de revendre leurs parts dans de meilleures conditions et témoigne de l’apparition d’une nouvelle génération d’entreprises innovantes.

Cet afflux de capitaux facilite l’émergence de nouveaux entrepreneurs. Les créations d’entreprises dans les secteurs innovants ont dépassé, dans la deuxième moitié de 1999, le seuil de 4.000 unités par semestre, c’est-à-dire 10 % de plus qu’au second semestre 1998. Aussi, la place des entreprises technologiquement innovantes dans le secteur de l’économie s’accroît-elle : de 3,9 % au premier semestre 1996, elle est passée à 4,6 % au premier semestre 1999 et à 5,1 % au second semestre 1999. Plus d’une création d’entreprise sur vingt intervient aujourd’hui dans ces secteurs.

Source : Tableau de bord de l’innovation, ministère de l’économie et des finances

L’ensemble des secteurs  » technologiquement innovants  » ont connu en 1999 une croissance de 10 % de leur chiffre d’affaires par rapport à 1998, le secteur informatique progressant de 15,3 %.

Le nombre des créations d’entreprises, l’importance des fonds investis, le développement du chiffre d’affaires des entreprises technologiquement innovantes, permettent de penser que la France, à l’instar de ses partenaires, est entrée dans une nouvelle phase de croissance. S’il faut se féliciter de cette évolution, il est bon de la comparer aux progrès qui s’accomplissent à l’étranger.

2. Le retard n’est que partiellement rattrapé

Le Groupe de Travail a entendu en France et à l’étranger plusieurs dizaines de chefs d’entreprises, d’investisseurs et d’experts français spécialisés dans les secteurs innovants. Tous ont souligné que si la situation s’était nettement améliorée, elle était encore loin de se comparer à ce que l’on peut observer aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, ou dans certains pays scandinaves.

Alors que la France est en phase de décollage des nouvelles technologies, ses concurrents en sont à l’étape suivante, de sorte que la France ne comble que peu à peu son retard. Elle paie la lenteur avec laquelle les acteurs économiques et les pouvoirs publics ont pris la mesure des enjeux de la nouvelle économie.

Dans le secteur des nouvelles technologies de l’information, la taille du marché français demeure très limitée. Si le nombre d’internautes et de clients du téléphone mobile a été multiplié par cinq depuis 1997, le taux de pénétration de ces nouvelles technologies reste très nettement inférieur en France à ce qu’il est par exemple en Grande-Bretagne. Le pourcentage d’Anglais utilisant Internet est de 26,6 %, le taux de diffusion des téléphones mobiles est de 35 % contre respectivement 9,5 % et 28 % en France. Cela signifie concrètement que, pour les entreprises de commerce électronique, le nombre de consommateurs potentiels est deux fois plus important qu’en France.

Source : Tableau de bord de l’innovation

Ce qui vaut pour la taille du marché vaut aussi pour le volume des financements. Le montant des fonds investis dans le capital-risque en France a été multiplié par 2,5 depuis 1997, où il atteint 2,8 milliards de francs en France, contre 81,9 milliards de francs en Grande-Bretagne, soit 25 fois plus74(*).

En 1998 et 1999, 8.000 entreprises se sont créées en France dans le secteur des nouvelles technologies de l’information, contre 32.000 en Grande-Bretagne.75(*)

Ces comparaisons montrent l’ampleur du chemin qui reste à parcourir. Le rapport du député Michel Destot sur l’innovation en France, publié il y a quelques semaines, souligne que si les progrès faits sont importants, il faut tenir compte «  des exemples étrangers qui mettent en lumière les retards français « 76(*) et mettre en oeuvre  » de nouvelles stimulations  » pour favoriser l’accès des entreprises innovantes à des personnels formés et à des financements adéquats.

Ces observations rejoignent l’appréciation des entrepreneurs rencontrés par le Groupe de Travail. Nombre d’entre eux ont souligné la persistance de difficultés de financements au niveau du lancement des projets, en raison du nombre encore limité d’investisseurs privés et de l’insuffisance des fonds d’amorçage, ainsi qu’au niveau de l’entrée en Bourse en raison de l’étroitesse du nouveau marché français.

Le secteur des nouvelles technologies en France n’a pas bénéficié autant qu’aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne de l’émergence d’une génération de  » business angels  » dont le rôle dans la naissance des entreprises innovantes est essentiel. L’Agence pour la création d’entreprise observe, en effet, qu’aux Etats-Unis  » la principale source de financement de la création et du développement des entreprises de haute technologie est, à hauteur de 80 %, le réseau des investisseurs individuels composé par les créateurs eux-mêmes, soit une nébuleuse de petits investisseurs plaçant à peine quelques milliers de dollars et quelques gros investisseurs appelés  » business angels « 77(*). Il est généralement admis que l’apport des investisseurs individuels est d’environ 20 milliards de dollars par an, soit dix à vingt fois plus que les sociétés de capital-risque dont les investissements ne dépassent pas 2 à 2,5 milliards de dollars par an.

Certes, les réseaux d’investisseurs privés se développent aussi en France à l’instigation d’organismes telles que Leonardo, Procicap, Chausson Finances, Business angels.com, Entreprise en croissance, etc…. Ils sont loin cependant d’avoir l’ampleur de leurs homologues américains, dont on estime le nombre à 300.000, ou britanniques, dont l’association nationale compte plus de 18.000 adhérents. Ils ne bénéficient pas, il est vrai, d’un environnement fiscal aussi favorable. L’importance des fonds apportés par les investissements individuels dans ces pays s’explique, en effet, en bonne partie par les avantages fiscaux dont ils bénéficient.

La relative étroitesse du nouveau marché est un autre handicap. Bien que le nombre d’entreprises cotées sur le marché ait été multiplié par quatre, on n’en compte guère plus d’une centaine pour une capitalisation de 36,08 milliards de francs, contre 360,78 milliards de francs pour le  » Neuer Mark  » allemand. Aussi, de nombreuses entreprises choisissent de se faire coter sur les marchés étrangers, en particulier le NASDAQ, où leur potentiel a de meilleures chances d’être valorisé.

Les entrepreneurs consultés ont attiré l’attention du Groupe de Travail sur le fait que les mesures prises en faveur des entreprises innovantes, sont le plus souvent assorties d’innombrables conditions restrictives qui en limitent considérablement la portée, de sorte que le régime fiscal français reste en fait très en deçà de ceux en vigueur à l’étranger.

Il en est, notamment, ainsi du régime applicable au report d’imposition des plus values réinvesties dans les fonds propres des entreprises. Destiné à promouvoir les  » business angels « , ce régime a été assorti de treize conditions qui en réduisent considérablement l’efficacité.

Les plus-values ne sont prises en compte que si elles proviennent de la cession à titre onéreux :

- de titres mentionnés à l’article 92 B du code général des impôts (valeurs mobilières négociées sur un marché réglementé ou sur le marché hors cote, obligations et autres titres d’emprunts négociables non cotés) ;

- de droits sociaux, visés à l’article 92 J du même code, cédés par certains associés de sociétés passibles de l’impôt sur les sociétés dont la part dans les bénéfices sociaux n’excède pas 25 %.

Le cédant doit, entre autre, avoir été, pendant cinq ans, salarié ou mandataire de la société dont les titres sont cédés. Il lui est interdit, en revanche, de devenir salarié ou mandataire social de la société bénéficiant de l’apport (ou même d’y détenir une participation substantielle de plus de 25 % des droits pendant les cinq années suivantes). Son foyer fiscal doit avoir détenu plus de 10 % des bénéfices de la société cédée.

La société bénéficiaire de l’apport ne doit pas exercer une activité bancaire, financière, immobilière ou d’assurance.

Elle doit être une PME véritable et réellement nouvelle, ce qui implique :

- qu’elle ne soit pas cotée à la date de l’apport ;

- qu’elle soit détenue pour 75 % au moins, directement ou indirectement, par des personnes physiques (hors participation minoritaire d’organismes de capital- risque) ;

- qu’elle ait été immatriculée au registre du commerce depuis moins de quinze ans (moins de sept ans pour les apports réalisés avant le 31 août 1998) ;

- qu’elle ne soit pas issue d’une concentration, d’une restructuration, d’une extension ou d’une reprise d’activités préexistantes.

La société bénéficiaire de l’apport doit être passible de l’impôt sur les sociétés en France, de plein droit ou sur option et le réinvestissement doit avoir lieu au plus tard avant la fin de l’année qui suit celle de la cession.

On justifie ces restrictions par le double souci d’en réserver le bénéfice à de vraies PME, authentiquement nouvelles et d’éviter certains détournements. Mais, comme le souligne M. Philippe Marini dans son Rapport Général au Sénat sur le projet de loi de finances pour 2000,  » le rapport contraintes/avantages est sans doute l’un des plus faibles de notre histoire fiscale récente (c’est probablement l’une des principales raisons pour lesquelles le coût ne peut en être précisé). En contrepartie du respect des treize conditions exigées, le contribuable concerné ne bénéficie ni d’une exonération, ni même d’une réduction d’impôts, mais d’un simple report d’imposition. « 78(*)

Ceci est d’autant plus vrai que les risques pris ne sont pas négligeables puisqu’en cas de rupture de l’une seulement des treize conditions, dont certaines ne dépendent pas de la volonté du contribuable (ex : modification de l’apport au capital de la société bénéficiaire au-delà des seuils prévus par le dispositif), celui-ci non seulement se trouve contraint d’acquitter immédiatement l’impôt sur la plus-value, mais encore peut se voir infliger des pénalités de retard.

A titre de comparaison, en Grande-Bretagne, qui prévoit un dispositif analogue, l’Enterprise Investement Scheme (EIS), un investisseur peut acquérir 30 % du capital d’une société non cotée et bénéficier, en plus d’une réduction d’impôt au titre de l’investissement qu’il a fait, d’une exonération de la plus-value et, le cas échéant, d’une prise en compte non limitée de la moins-value.

L’autre dispositif, dont bénéficient les  » business angels  » en France résulte de  » l’avantage Madelin  » créé par la loi du 11 février 1994 relative à l’initiative et à l’entreprise individuelle. Il appelle, malheureusement, les mêmes observations : ce dispositif destiné à mobiliser l’épargne de proximité en faveur des petites et moyennes entreprises accorde une réduction d’impôt de 25 % aux personnes physiques qui, entre le 1er janvier 1994 et le 31 décembre 200179(*), souscrivent en numéraire au capital initial ou aux augmentations de capital de sociétés non cotées. Les versements sont retenus dans la limite de 37.500 francs pour un célibataire et de 75.000 francs pour un couple marié.

L’avantage fiscal n’est accordé que lorsque les trois conditions suivantes sont simultanément remplies:

- la société doit être soumise à l’IS dans les conditions de droit commun et exercer une activité industrielle, commerciale ou artisanale ;

- le chiffre d’affaires hors taxes de la société ne doit pas, en cas d’augmentation de capital, excéder 260 millions de francs ou le total du bilan 175 millions de francs au cours de l’exercice précédent80(*) ;

- le capital de la société doit être détenu majoritairement par des personnes physiques soit directement, soit par l’intermédiaire de  » holdings  » familiales.

Ce dispositif ne s’adresse donc qu’aux personnes qui connaissent le dirigeant de l’entreprise ou qui sont suffisamment informées des performances de celle-ci. Le bénéfice de la réduction d’impôt n’est, par ailleurs, acquis que si le contribuable conserve ses titres durant cinq ans.

L’avantage  » Madelin  » a permis de mobiliser près de 2,5 milliards de francs par an. L’apport au financement des entreprises en cours de création est important mais reste, cependant, très en deçà des apports faits à l’étranger par des personnes physiques à des entreprises naissantes.

En Grande-Bretagne, l’EIS prévoit, lui aussi, une exonération au titre d’un investissement dans une PME non cotée. Mais l’investisseur peut déduire de son impôt sur le revenu le cinquième du montant investi, dans la limite de 100.000 livres par an et par personne, soit plus d’un million de francs à comparer avec les 37.500 et 75.000 francs autorisés en France.

Il faut également observer que contrairement aux législations en vigueur ailleurs, la loi française ne permet pas, en règle générale, l’imputation dans le revenu imposable des pertes résultant de la cession de parts de PME. Elle n’autorise l’imputation de 25 % des pertes résultant d’une souscription au capital d’une société non cotée, qu’en cas de liquidation judiciaire et dans la limite d’un plafond de 100.000 francs.

Le régime en vigueur aux Etats-Unis, permet de déduire, sans limite de montant, du revenu des personnes physiques, les pertes liées à un placement dans une société de capital risque. S’il s’agit d’un investissement direct dans une PME, les pertes subies peuvent être déduites dans un plafond d’environ 310 000 francs pour un célibataire et 620 000 francs pour un couple marié. Au Canada, le code des impôts autorise la déduction de 75 % des pertes résultant de ce type d’investissements. En Grande-Bretagne, l’EIS édicte des facilités analogues.

Quant aux Bons de Souscription de Parts de Créateurs d’Entreprises (BSPCE), ils sont loin d’avoir aligné le régime français sur ceux en vigueur à l’étranger.

Les dispositions, qui régissent les BSPCE, excluent de leur champ d’application plusieurs catégories d’entreprises : celles qui, créées depuis plus de quinze ans, décident de se lancer dans les nouvelles technologies, celles qui ne sont pas détenues directement et de manière continue, pour 25 % au moins, par des personnes physiques ou par des personnes morales, elles-mêmes détenues par des personnes physiques, celles -nombreuses – qui ont été créées à la suite d’une concentration, d’une restructuration, d’une extension ou de la reprise d’activités préexistantes.

Les avantages fiscaux dont bénéficient les BSPCE ne sont que provisoires. Le Commissariat Général du Plan observe dans son rapport sur l’Innovation que :  » cette mesure constitue cependant un signal trop faible pour être véritablement incitatif :

- cette mesure a une visibilité faible pour les entreprises. Les BSPCE ne sont en effet que provisoires et devaient disparaître à la fin 1999. Un prolongement limité pour l’instant à 200181(*) de ce système n’est pas une condition suffisante pour assurer son succès : l’incertitude sur sa pérennité est, en effet, dissuasive pour attirer des ingénieurs de haut niveau qui doivent rester à terme dans l’entreprise. Le caractère transitoire ou volatile des dispositifs fiscaux français ne permet pas aux agents d’avoir la visibilité nécessaire pour se lancer dans les projets innovants ;

- une visibilité également faible pour les investisseurs extérieurs à ces entreprises innovantes qui doivent cerner les différents mécanismes fiscaux existants ainsi que leur volatilité ;

enfin, un signal faible envers les PMI/PME higt-tech dû à une délimitation floue des populations concernées. Une limite en nombre d’années (à quinze années et non plus sept) n’est pas un critère efficace car il ne rend, par exemple, pas compte du rythme de développement des entreprises innovantes qui peut être extrêmement fluctuant82(*). « 

Pour les entreprises qui en bénéficient, certains aspects des BSPCE apparaissent, en outre, mal adaptés à la réalité des entreprises innovantes naissantes. La règle réservant le régime fiscal des BSPCE aux salariés disposant de trois ans d’ancienneté est, en particulier, peu satisfaisante pour des entreprises qui ont besoin d’attirer des collaborateurs occasionnels.

Quant aux entreprises exclues du bénéfice des BSPCE, la fiscalité des stock-options de droit commun est un handicap majeur lorsqu’il s’agit d’attirer des cadres qui bénéficient à l’étranger de régimes fiscaux beaucoup plus avantageux. Or, la situation, loin de s’améliorer, s’est aggravée à la suite de l’adoption par l’Assemblée nationale, lors de l’examen du projet de loi sur les nouvelles régulations économiques, d’une réforme de la fiscalité des stock-options. Les nouvelles dispositions prévoient de porter de 40 à 50 % la taxation des plus-values supérieures à un million de francs, au terme d’un délai d’indisponibilité des actions ramené de cinq à quatre ans. Elle est maintenue à 40 % pour les plus-values inférieures à 1 million de francs. Si, après le délai de quatre ans, le bénéficiaire conserve, pendant au moins deux ans, ses actions, le taux est de 40 % pour les plus-values supérieures à un million de francs et ramené à 26 % lorsque le montant de la plus-value est inférieur.

Alors que le rapport sur l’épargne salariale, remis au Premier ministre, soulignait que  » tout renforcement de la fiscalité des options entamerait la compétitivité des entreprises françaises confrontées à l’internationalisation des emplois qualifiés « 83(*), ces dispositions, présentées comme un compromis, ne vont pas dans le bon sens, sauf celle qui ramène à 26 % le taux applicable aux salariés qui conservent leurs actions pendant plus de six ans. Encore ce délai est-il trois fois supérieur à celui pratiqué dans les pays anglo-saxons.

La réglementation française sur les stock-options est d’autant plus décalée que nos partenaires européens ont eu récemment tendance à libéraliser leur propre législation. Ainsi l’Italie a-t-elle adopté un des régimes les plus favorables au monde, la taxation des plus-values étant fixée, selon les cas, à 12,5 % ou à 27 %. La Belgique a nettement amélioré celui qui avait été mis en place en 1984, l’assiette de l’imposition pouvant être ramenée à moins de 4 % pour un taux d’imposition marginal de 55 %, système d’autant plus favorable que l’action connaît une plus forte progression. Au Royaume-Uni, le Gouvernement vient d’exonérer de tout impôt le personnel d’encadrement des start-ups dans la limite d’un certain plafond. Une fois réalisées, les plus-values seraient définitivement taxées à un taux de 10 % au lieu du taux marginal de l’impôt sur le revenu de 40 %.

La plupart des pays ont donc pris des dispositions favorables à la création d’entreprises innovantes. Celles adoptées en France, pour utiles qu’elles soient, sont par comparaison souvent moins avantageuses. Cette situation explique que de nombreux entrepreneurs continuent de développer leurs projets à l’étranger.

3. Le flux des expatriations n’a été ni arrêté, ni freiné

Le Groupe de Travail a constaté, tant aux Etats-Unis qu’en Grande-Bretagne, que les dispositions fiscales nouvelles édictées par les pouvoirs publics français en faveur des créations d’entreprises innovantes n’avaient pas ralenti le flux des expatriations. Tout au plus en ont-elles quelque peu modifié la composition.

Les mesures prises et l’intérêt qui s’est développé en France comme ailleurs pour la nouvelle économie ont sensiblement facilité la tâche des créateurs d’entreprise. Ils trouvent, depuis deux ou trois ans, beaucoup plus facilement les financements qui leur sont nécessaires ainsi que les collaborateurs dont ils ont besoin et que la réglementation sur les stock-options, dès lors qu’il s’agit d’entreprises naissantes, permet désormais de retenir. De sorte que le nombre des start-ups qui voient le jour en France dans les nouvelles techniques de l’information a considérablement augmenté. Les délocalisations auxquelles ont assiste désormais concernent au moins autant des entreprises qui ont déjà réussi et que leurs créateurs se préoccupent de développer ou de revendre, que des entreprises naissantes.

Celles qui s’expatrient pour être revendues le font pour échapper à la fiscalité française sur les plus values et sur le patrimoine. D’autres, après avoir implanté à l’étranger des filiales, y déplacent peu à peu leur centre de gravité pour profiter d’un environnement fiscal et administratif, dont on sait qu’il est en général plus favorable qu’en France. Le Groupe de Travail a rencontré des entreprises qui n’avaient gardé en France que des fonctions liées à la recherche et au développement, afin de profiter de l’excellente qualité des ingénieurs français, la valorisation de la recherche ainsi que les autres fonctions de la société étant délocalisées aux Etats-Unis.

Ce processus ne touche pas seulement les grands groupes habitués à effectuer ce genre d’arbitrage. Il concerne également les PME qui, dans le secteur des nouvelles technologies, s’internationalisent beaucoup plus rapidement que dans les secteurs traditionnels et qui sont, de ce fait, en mesure de comparer les situations françaises et étrangères, et de prendre les décisions de délocalisation qui en découlent.

Leurs motivations sont connues. Dès lors que les entreprises atteignent une certaine taille, le poids de la fiscalité, des charges sociales ainsi que la qualité de l’environnement financier et administratif deviennent déterminantes et augmente l’intérêt d’une délocalisation. L’ISF, l’impôt sur les plus values, les charges sociales ou les 35 heures atteignent les entreprises qui, après quelques années, réussissent, créent richesses et emplois et dégagent des bénéfices, plus qu’ils ne pénalisent les entreprises qui viennent de naître. Celles-ci profitent à plein des dégrèvements récemment adoptés alors que les autres, arrivées à maturité, subissent de plein fouet l’impact de l’environnement fiscal et réglementaire.

Le phénomène est d’autant plus préoccupant qu’il concerne non pas des créateurs d’entreprises dont les chances de réussite sont aléatoires, mais des jeunes entreprises déjà prospères. Tout ce passe comme si les dispositions prises par les pouvoirs publics avaient réussi à retenir bon nombre d’entreprises innovantes, mais que celles qui réussissent et dont l’apport à la collectivité est potentiellement le plus grand, choisissent soit de se développer à l’étranger, soit de se délocaliser purement et simplement. Après s’être penchés sur la création d’entreprises, les pouvoirs publics doivent donc aborder avec réalisme les problèmes liés à la création de richesse.

CHAPITRE IV -

UNE HÉMORRAGIE QU’IL EST ESSENTIEL D’ARRÊTER PARCE QU’ELLE PÉNALISE GRAVEMENT UN SECTEUR STRATÉGIQUE DE L’ÉCONOMIE

Toutes les indications recueillies montrent qu’en dépit des mesures prises par les pouvoirs publics depuis trois ans, l’exode de cadre et de créateurs d’entreprise, loin d’avoir cessé, s’est accéléré.

Il importe en premier lieu de porter sur ce phénomène un jugement objectif et sans complaisance. Il convient ensuite de définir les mesures qui pourraient en ralentir le rythme et en limiter l’ampleur. Le Groupe de Travail s’est efforcé dans les pages qui suivent de conduire ce double exercice.

A. POSITIF EN PREMIÈRE ANALYSE, L’EXODE DES JEUNES CADRES ET ENTREPRENEURS PORTE GRAVEMENT ATTEINTE AU DÉVELOPPEMENT EN FRANCE DE LA NOUVELLE ÉCONOMIE

La diversité des profils et des motivations de ces nouveaux expatriés appelle une appréciation nuancée des conséquences du phénomène pour la collectivité nationale. Mais cet exode reste au total préoccupant parce qu’il affecte une élite peu nombreuse et économiquement stratégique, qui est essentielle au développement de la nouvelle économie.

1. L’ouverture de la jeunesse sur l’étranger est en apparence un développement positif

Les Français ont été traditionnellement peu portés à s’expatrier, au point que la faible mobilité des cadres a été longtemps considérée comme un handicap majeur de la France dans la concurrence internationale. On ne peut donc que se féliciter de la plus grande ouverture des jeunes générations sur l’étranger.

Elle facilite l’installation de nos entreprises sur les marchés tiers en mettant à leur disposition un personnel dynamique et compétent possédant une capacité d’adaptation à des environnements humains et professionnels variés.

Cette évolution est d’autant plus importante que le rôle des échanges internationaux dans la croissance économique française ne cesse de croître. Quatrième puissance commerciale mondiale, troisième exportateur de services, la France écoule à l’extérieur 41 % de sa production manufacturière. Cinq millions d’emplois, soit 22 % de la population active, dépendent aujourd’hui de l’activité exportatrice de nos entreprises.

Cette insertion de la France dans les échanges internationaux s’est traduite par la multiplication des filiales des entreprises françaises dans le monde. Leurs investissements directs à l’étranger ont été multipliés par 6 depuis 1980 faisant de la France le cinquième investisseur international.

La mobilité croissante des jeunes diplômés répond de ce point de vue, aux besoins d’une économie française de plus en plus ouverte au commerce international.

2. L’exode d’une génération de cadres et de créateurs d’entreprises n’en constitue pas moins une perte sérieuse pour le pays

Le départ de jeunes diplômés, de cadres ou d’entrepreneurs français à l’étranger n’est un atout pour la France que si ces derniers reviennent en France ou travaillent pour des entreprises françaises. Mais lorsqu’un entrepreneur français se délocalise à l’étranger, quand un chercheur poursuit sa carrière dans une université américaine, quand un entrepreneur s’installe, fortune faite, comme investisseur, à Bruxelles, le bilan de l’opération pour la collectivité nationale est clairement négatif.

Même si l’existence d’une diaspora d’ingénieurs ou d’entrepreneurs français installés à l’étranger peut favoriser des transferts de technologie, de savoir-faire et susciter des flux d’exportations, ces départs constituent pour la France une perte non négligeable. Loin de contribuer au rayonnement de la France à l’étranger, leur départ est le signe visible d’une moindre compétitivité du territoire national.

Qu’ils aillent chercher à l’étranger des marchés en expansion, un environnement professionnel plus porteur ou une fiscalité plus accueillante, ces expatriés vont là où ils estiment que leurs talents se développeront le mieux. La France perd ainsi des jeunes entrepreneurs, des chercheurs, des cadres dirigeants, faute de leur proposer un environnement équivalent.

Symptôme d’une moindre attractivité du territoire français, cette nouvelle vague d’émigration est d’autant plus préoccupante qu’elle est à sens unique. L’émigration de chercheurs, d’ingénieurs ou de créateurs d’entreprises français à l’étranger ne s’accompagne pas, en effet, d’un mouvement inverse en direction de la France, comme c’est le cas pour les investissements directs des entreprises qui font l’objet de flux croisés entre la France et l’étranger. Le nombre de créateurs d’entreprises ou de chercheurs américains ou anglais qui s’installent en France pour des raisons professionnelles est dérisoire. Les quelques données disponibles relatives aux jeunes diplômés, montre que, si le nombre de Français qui obtiennent chaque année un doctorat scientifique aux Etats-Unis est de l’ordre de plusieurs centaines, les Américains poursuivant des études de haut niveau en France ne dépassent pas la dizaine84(*).

Phénomène à sens unique, cette nouvelle émigration apparaît, également, pour une large part, irréversible. Si 30 % seulement des diplômés des grandes écoles interrogés par l’enquête de la chambre de commerce de la région Rhône-Alpes pensent s’installer définitivement à l’étranger, cette proportion est beaucoup plus importante pour les créateurs d’entreprise et les détenteurs de patrimoine.

La quasi-totalité des entrepreneurs implantés à l’étranger depuis plus de cinq ans n’envisage pas de revenir en France. Bien intégrés dans leur pays d’accueil, ces entrepreneurs affirment avoir adopté des méthodes de travail anglo-saxonnes qu’ils n’envisagent pas de pouvoir transposer en France. En outre, pour ceux qui ont réussi, le fait d’être imposé à l’ISF sur leur patrimoine, ou à 40 % sur les plus-values des stock-options qu’ils ont obtenues à l’étranger, exclut toute perspective de retour.

Lorsque certains de ces Français qui ont réussi aux Etats-Unis souhaitent, après avoir revendu les parts de la société qu’ils ont créée, regagner l’Europe, ils s’installent souvent, pour des raisons fiscales, à Genève, à Bruxelles ou à Londres.

Il en résulte une perte sèche pour la collectivité nationale. Ce sont autant d’entreprises, de richesses et d’emplois créés à l’étranger à partir d’investissements faits en France dans nos grandes écoles et nos universités. Christian Saint-Etienne, Professeur à l’Université Paris-Dauphine, estimait récemment à deux millions de francs le coût moyen de la formation d’un ingénieur français84(*) (dépenses supportées par les parents et le système éducatif, de la naissance à l’obtention du diplôme).

Comme l’observe le rapport des chambres de commerce et d’industrie de la région Rhône-Alpes sur le départ pour l’étranger des jeunes diplômés : » Même si cette estimation concernait les diplômés de l’X, de Centrale ou des Mines, l’ordre de grandeur interpelle quand on constate qu’un tiers des jeunes diplômés expatriés, qui sont partis très rapidement après l’obtention du diplôme, ne compte pas rentrer en France. L’investissement perdu se révèle conséquent. « 85(*)

3. Cette émigration est d’autant plus préoccupante qu’elle pénalise la nouvelle économie

Les expatriations sont beaucoup plus nombreuses dans les secteurs liés aux nouvelles technologies de l’informatique, des télécommunications, des sciences de la vie, ou de la finance, ce qui n’est guère surprenant. Ces secteurs concentrent, en effet, une population particulièrement mobile dont l’univers professionnel est par nature international.

Les métiers de programmeur ou de  » webmaster  » utilisent le même langage, les mêmes programmes en France ou aux Etats-Unis, de sorte qu’un ingénieur informaticien français est immédiatement opérationnel dans une entreprise étrangère dès lors qu’il possède des rudiments d’anglais. Il en va de même dans les métiers financiers où les cadres évoluent dans les salles de marché ou dans des banques d’investissement dont les pratiques standardisées leur permettent de s’insérer sans difficulté tant à Londres qu’à Paris.

Quant aux créateurs d’entreprises dans le domaine des NTIC, ils visent d’emblée le marché international. Mis à part certains services aux personnes et aux entreprises où la dimension locale est importante, une des clefs de la réussite est la rapidité avec laquelle une entreprise acquiert une couverture internationale. Dès lors le choix d’une implantation dépend dans une large mesure de la qualité de l’environnement entrepreneurial, fiscal et administratif.

Dotés d’une culture professionnelle internationale, donc anglo-saxonne, évoluant sur des marchés par nature globaux, donc polyvalents et libres du choix de leur installation, les cadres et les entrepreneurs de la nouvelle économie optent tout naturellement pour les pays où les chances de réussir et de constituer un patrimoine sont les plus grandes.

Les entrepreneurs abordent avec la même logique le développement de leur entreprise, une fois née : les services de marketing, de recherche et développement, et le siège social sont implantés là où les avantages fiscaux, sociaux, commerciaux, sont les plus grands.

La France a-t-elle deux ans de retard par rapport aux pays anglo-saxons dans les nouvelles technologies, attire-t-elle moins de talents et de financements internationaux, impose-t-elle une fiscalité plus rigoureuse qu’ailleurs aux cadres comme aux entreprises, les ingénieurs et les informaticiens n’hésitent pas à se détourner du territoire national et à tenter leur chance à San Francisco ou à Londres.

Logique mais inquiétant, l’exode des cadres de la nouvelle économie est d’autant plus grave que celle-ci est en pleine expansion et qu’elle exerce sur l’ensemble de l’économie un effet d’entraînement.

La nouvelle économie apparaît d’ores et déjà comme un puissant accélérateur de croissance. Le secteur des nouvelles technologies a contribué à hauteur de 35 % à la croissance de l’économie américaine de 1995 à 199886(*) et à hauteur de 20 % à la croissance française87(*).

Son poids dans le PIB dépasse, dès aujourd’hui, celui de secteurs industriels, tels l’automobile. Il est un élément essentiel de la compétitivité de la plupart des secteurs de l’économie, de la production à la consommation.

Aussi est-il devenu un des principaux enjeux d’une compétition économique où le retard de la France et de l’Europe est important par rapport aux Etats-Unis. Consciente de l’enjeu, l’Union Européenne, lors du dernier Conseil extraordinaire de Lisbonne, a fixé à l’Europe comme objectif prioritaire de  » préparer la transition vers une économie fondée sur la connaissance « 88(*) soulignant que pour rattraper son retard, l’Europe devait  » instaurer un climat favorable à la création et au développement d’entreprises novatrices « .

La polarisation autour de la nouvelle économie est d’autant plus forte qu’elle est à l’origine d’une impressionnante redistribution de richesse.

Les secteurs de l’informatique et des télécommunications, qui représentaient aux Etats-Unis 5 % de la capitalisation boursière en 1960, en représentent 30 % aujourd’hui. Sept des dix sociétés américaines bénéficiant des capitalisations boursières les plus élevées consacrent l’essentiel de leurs activités aux nouvelles technologies. Or, la moitié d’entre elles n’existait pas il y a quinze ans !

Les 10 plus grosses capitalisations boursières mondiales
le 16 mars 2000 (en milliers de dollars)

NOM

SECTEUR

CAPITALISATION

Microsoft

Informatique

496,40

Cisco System

Télécommunication

446,10

General Electric

Conglomérat

437,10

Intel

Informatique

401,50

NTT Domoco

Télécommunication

396,40

Vodafone

Télécommunication

339,40

Exxon

Pétrole

269,10

Deutsche Telekom

Télécommunication

250,20

Nokia

Téléphone mobile

242,40

Wal-Mart

Distribution

229,30

Source : IDC ( mars 2000)

La rapidité avec laquelle certaines entreprises, telles que les sociétés Microsoft, Cisco, Yahoo ou Amazone ont réussi à bâtir des empires, n’a pas d’équivalent dans l’industrie.

Cette redistribution des cartes concerne les nations autant que les entreprises. On le voit pour les Etats-Unis dont la prééminence doit beaucoup à l’avance qu’ils ont prise dans la mise en oeuvre des nouvelles technologies.

On le voit aussi pour des petits pays comme la Finlande ou Israël, dont le potentiel était hier négligeable, qui émergent à la puissance économique pour la seule raison qu’ils excellent dans les technologies de l’information. Israël mobilise des milliards de dollars pour développer son secteur NTIC, qui connaît une croissance hors de proportion avec la taille du pays : il s’est créé en Israël, en 1998, deux fois plus d’entreprises de haute technologie qu’en France.89(*)

Le même phénomène s’observe pour les pays scandinaves qui ont acquis une belle avance dans les nouvelles technologies. La proportion des ménages ayant un ordinateur ou une connexion Internet ainsi que le pourcentage de sociétés disposant d’un site Internet est deux fois plus élevé en Suède qu’en France.

Le dynamisme des industries de haute technologie scandinaves, dont témoigne notamment le succès de la société Nokia, accroît l’influence de ces pays au sein de l’Union européenne. La nomination d’un Norvégien au poste de Commissaire européen chargé des nouvelles technologies en est une illustration.

Ces quelques indications suffisent à souligner la perte que constitue pour la France l’exode d’une génération de cadres et d’entrepreneurs spécialisés dans les nouvelles technologies.

Perte d’autant plus difficile à accepter avec sérénité qu’elle concerne un domaine où la France dispose d’atouts gagnants :

- des atouts industriels, avec plusieurs grands acteurs internationaux : opérateurs de télécommunications (France Télécom), constructeurs et équipementiers (Alcatel), fabricants de composants et de cartes à puces (Bull, Gemplus), industriels de l’audiovisuel (Philips, Thomson multimédia) de l’aéronautique et du spatial, éditeurs de logiciels (Business-Objects, Dassault-Systèmes, Ilog) ;

- des atouts scientifiques dont témoigne la reconnaissance dont jouissent au plan mondial les scientifiques français de l’informatique, de l’automatique et du calcul scientifique, et dont témoigne aussi l’activité et les découvertes de grandes institutions telles que le Centre National d’Etudes et de Télécommunications, l’Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications (ENST) de Brest ou l’Institut national de la Recherche en Informatique et en Aéronautique (INRIA) ;

- des atouts en matière de formation, où nos différentes écoles, en dépit d’un certain penchant pour l’abstraction et le cloisonnement entre disciplines, prépare très efficacement les jeunes à la maîtrise des nouvelles technologies, et au développement de logiciels. Comme le souligne le plan stratégique de l’Institut National de recherche en Informatique et en Automatique, l’INRIA,  » l’excellence du système de formation français dans le domaine des nouvelles technologies a été très largement reconnue au plan international « .90(*) Le Groupe de Travail a pu constater que la qualité des ingénieurs français faisait l’unanimité aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe, au point que nombre d’entreprises étrangères recrutent en France les diplômés à la porte des écoles.

Le rapport de l’Ambassade de France aux Etats-Unis sur la fuite des cerveaux français constate que  » le recrutement de jeunes Français s’effectue de plus en plus directement depuis la France où de grandes entreprises informatiques (Oracle, Hewlett Packard, Sun), aéronautiques (Boeing) ou des sociétés d’animation (Disney, Warner) organisent des opérations de recrutement dans les écoles (Ecole sup-aéro de Toulouse, Ecole d’animation des Gobelins) ou à l’occasion des grands salons professionnels. Dans ces cas de figure, ce sont les entreprises américaines qui prennent en charge les formalités d’immigration et leur coût. Il en va de même pour les chercheurs et enseignants dont les démarches sont facilitées par le laboratoire ou l’université d’accueil. « 91(*)

L’émigration de ces ingénieurs prive la France d’une arme puissante dans une compétition internationale où l’atout essentiel est la capacité des territoires à attirer les compétences.

Alors que la nouvelle économie, fondée sur le savoir, nécessite une main-d’oeuvre hautement qualifiée, elle est confrontée à une pénurie mondiale d’ingénieurs et de cadres. Selon un rapport de l’Information Technology Association of America (ITAA)92(*), les employeurs américains auront besoin de 1,6 million de nouvelles recrues dans ce secteur d’ici à janvier 2001. Or plus de la moitié de ces emplois restent vacants faute de candidats. Considérant que  » l’avenir économique des Etats-Unis est lié au nombre de travailleurs suffisamment qualifiés « , l’ITAA milite pour un plus généreux octroi de visas destinés aux informaticiens afin d’attirer aux Etats-Unis des ingénieurs venus de l’étranger.

L’Europe commence, elle aussi, à ressentir les effets de cette pénurie.

La dernière communication de la Commission européenne relative aux  » stratégies pour l’emploi dans la société de l’information « 93(*) souligne qu' » il existe une pénurie de qualifications énorme et croissante parce que la forte demande de spécialistes en technologies de l’information dépasse actuellement l’offre de personnes suffisamment qualifiées « . Cette étude relève pour chaque profession liée à ces technologies, les carences les plus importantes pour les années à venir. Elle estime que d’ici 2002, il manquera 67.000, 81.200 et 188.200 spécialistes de réseau respectivement en France, au Royaume-Uni et en Allemagne.

Source : Etude IDC pour CISCO, Stratégie par l’emploi dans la société de l’information, communication de la Commission des Communautés européennes (février 2000).

L’enjeu est tel qu’il a déjà conduit plusieurs pays européens à reconsidérer leur politique d’immigration pour faciliter le recrutement d’ingénieurs étrangers.

L’Irlande, dont les besoins en ingénieurs informaticiens sont estimés à 28.000 dans les six prochaines années, réforme sa législation sur l’immigration pour faire appel plus largement à la main d’oeuvre étrangère. En Allemagne, le Chancelier Gerhard Schroëder a annoncé, le 24 février dernier, l’octroi de 20.000 à 30.000 visas destinés à des informaticiens de pays non européens, en particulier d’Inde et des pays de l’Est.

En France, la demande en cadres informaticiens s’est accrue de 22% par an depuis deux ans. En 1999, les sociétés informatiques et les éditeurs de logiciels ont embauché près de 36.000  informaticiens. Compte tenu de la pénurie de cadres issus des écoles d’ingénieurs et d’informatiques, les entreprises se résignent à recruter des diplômés issus de filières commerciales ou financières pour pourvoir à ces postes. La Chambre syndicale des Sociétés de Services et d’Ingénierie Informatique, le Syntex, le confirme : un quart des postes de cadre informaticiens est pourvu par des personnes issues d’autres filières.

Face à une telle pénurie, l’émigration de plusieurs milliers de jeunes ingénieurs à l’étranger prend toute son importance. Rapportés aux 36.000  emplois d’informaticiens pourvus l’année dernière selon le Syntec, le départ des quelques 7 000 Français travaillant dans la seule Silicon Valley ne peut pas laisser indifférent.

De même, les quelques centaines d’entreprises innovantes créées par des Français à l’étranger tous les ans ou tous les deux ans doivent être rapportées aux 8.000 entreprises innovantes créées chaque année en France.

B. DES MESURES D’AMPLEUR LIMITÉE POURRAIENT UTILEMENT FREINER LE RYTHME DES DÉPARTS

La France n’a pas la force d’attraction qui est aujourd’hui celle des pays anglo-saxons. Le marché des nouvelles technologies y est beaucoup moins développé. Elle souffre par rapport à ces grands concurrents d’un handicap de départ qu’elle doit impérativement compenser, faute de quoi elle ne parviendra ni à retenir les talents qu’elle forme et les entreprises qu’elle créée, ni à attirer les hommes et les capitaux que la planète se dispute. La seule façon d’y parvenir est de créer un environnement administratif et fiscal qui, sans être un paradis, se compare favorablement aux facilités offertes ailleurs.

Or, la situation faite en France aux créateurs et à leurs entreprises est aux antipodes de cet objectif : les formalités administratives sont plus complexes que partout ailleurs, la fiscalité est plus lourde, la législation du travail plus rigoureuse, les prélèvements sociaux plus élevés. Difficile dans ces conditions de ne pas céder à l’attraction de l’univers anglo-saxon. D’autant plus que les pouvoirs publics, loin de corriger le tir, aggravent d’année en année le poids de la réglementation et de la fiscalité. La semaine des trente-cinq heures et le resserrement du dispositif régissant les stock options, les contrôles incessants auxquels les entreprises sont soumises ont été régulièrement évoqués par les entrepreneurs que le Groupe de Travail a interrogés en et hors de France.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que la France dispose, dans le secteur des nouvelles technologies, de l’atout maître que constitue un système de formation reconnu mondialement comme un des meilleurs. Cet atout, la France donne le sentiment de le brader. Tout se passe comme si elle ne portait sa jeune élite informatique à un niveau d’excellence que pour l’exporter vers les Etats-Unis et la Grande-Bretagne d’où elle importera ensuite les services que notre jeunesse aura contribué à y produire.

Mais le paradoxe est plus facile à dénoncer qu’à corriger. Deux voies s’offrent.

La première consisterait à initier sur tous les fronts une politique différente de celle pratiquée depuis des décennies par tous les gouvernements qui se sont succédés. Il faudrait alléger le taux des prélèvements obligatoires, notamment ceux qui pèsent sur les particuliers (impôt sur le capital et sur les revenus), simplifier radicalement les procédures, rendre plus flexible la législation du travail et faire évoluer l’état d’esprit de l’administration.

La seconde voie a une ambition plus modeste. Elle ne vise qu’une catégorie spécifique de contribuables, les créateurs d’entreprise, et un secteur particulier, celui de la nouvelle économie. C’est la voie choisie par l’actuelle majorité. Les mesures allant dans ce sens ont été détaillées aux pages 69 à 73 du présent rapport. Mais les limites d’une telle politique apparaissent rapidement, et en particulier l’une d’elles : le créateur qui réussit cesse très vite d’appartenir à la catégorie qu’on a voulu privilégier et devient un contribuable ordinaire, passible notamment de l’ISF. Cela l’incite à se délocaliser, privant la collectivité non d’une entreprise naissante avec tous les aléas que la création comporte, mais d’une entreprise qui a réussi et dont l’apport à l’économie nationale est sans commune mesure.

Il demeure que cette voie apparaît, compte tenu des obstacles politiques et idéologiques qui rendent un changement global d’orientation illusoire, comme la seule réaliste. Aussi est-ce celle que le Groupe de Travail a privilégiée dans les propositions qu’il formule dans les pages qui suivent.

Ces propositions s’inspirent dans une large mesure de celles déjà faites par les diverses commissions du Sénat (affaires économiques, finances, affaires culturelles et affaires sociales) mais rejetées par le Gouvernement pour des raisons qu’il est difficile de ne pas considérer comme idéologiques. Ces mesures concernent d’une part l’ISF, d’autre part, le développement des  » business angels  » et enfin le régime des stock options.

1. Réformer l’ISF

Il convient de réformer les règles relatives à l’exonération des biens professionnels et à la limitation du plafonnement de l’ISF dont on a vu combien elles pouvaient inciter les entrepreneurs au départ.

Adapter l’ISF au caractère spécifique des entreprises innovantes

Ainsi qu’il a été indiqué plus haut, le créateur d’entreprise, à l’issue du  » énième  » tour de table ne détient plus en général les 25 % de son entreprise nécessaires pour que sa participation soit exonérée en tant qu’outil de travail. Il devient passible de l’ISF alors que sa société, comme toutes celles de la nouvelle économie, ne génère encore aucun bénéfice.

Il faudrait (et il suffirait) d’abaisser à un  » niveau réaliste  » le seuil à partir duquel la participation d’un chef d’entreprise est reconnue en tant que bien professionnel. Plusieurs suggestions ont été faites.

L’association  » Croissance Plus « , qui regroupe plusieurs centaines de start-up, propose de fixer le seuil à 3 %, en réservant l’exonération aux dirigeants salariés de leur entreprise dont 75 % des salaires proviennent de cette entreprise.

Rétablir le plafonnement de l’ISF en vigueur avant 1996

La décision limitant le plafonnement de l’ISF est une des mesures qui conduit les titulaires des patrimoines les plus élevés à s’expatrier, pour échapper à un cumul de l’impôt sur le revenu et de l’impôt sur la fortune qui dépasse 85 % des revenus de cette catégorie de contribuables. Comme l’observe le service de la législation fiscale du Ministère de l’économie et des finances :  » La France apparaît comme le seul Etat ayant créé un ISF qui cumule le seuil le plus élevé de déclenchement de la règle de plafonnement (85 % du revenu imposable) avec le dispositif le plus rigoureux limitant cet avantage « 94(*).

2. Favoriser le développement des  » business angels « 

Les chefs d’entreprise qui ont réussi et qui se sont ainsi constitué une épargne sont souvent désireux d’investir une partie de ces fonds dans des entreprises en création du secteur innovant. A ces entreprises ils apportent non seulement des capitaux, mais le bénéfice de leur expérience professionnelle. Ces particuliers  » investisseurs providentiels « , appelés  » business angels « , contribuent à concurrence de 80 % au financement des start-ups aux Etats-Unis. Il serait éminemment souhaitable d’en multiplier le nombre en France.

Encourager l’entrée des  » business angels  » dans le capital des sociétés innovantes en les faisant bénéficier d’une réduction d’ISF

La commission des finances du Sénat a proposé de déduire de l’ISF de ces investisseurs 20 % du montant des sommes investies par eux dans des sociétés innovantes95(*).

Donneraient droit à un tel avantage les souscriptions au capital de sociétés non cotées qui répondent aux conditions suivantes :

- être soumises à l’impôt sur les sociétés ;

- être majoritairement détenues par des personnes physiques ou par des personnes morales détenues par des personnes physiques ;

- être innovantes au sens de l’article 22-1 de la loi n° 88-1201 du 23 décembre relative aux organismes de placement collectif en valeurs mobilières.

Pour être réputée innovante, une société doit

- avoir réalisé, au cours des trois exercices précédents, des dépenses de recherche d’un montant au moins égal au tiers du chiffre d’affaires le plus élevé réalisé au cours de ces trois exercices ;

- ou pouvoir justifier de la création de produits, procédés ou techniques dont le caractère innovant et les perspectives de développement économique sont reconnus par l’ANVAR.

Enfin, les bénéficiaires de cet avantage devraient conserver leurs parts pendant au moins cinq ans.

D’autres mesures devraient être envisagées pour qu’apparaisse en France un plus grand nombre de  » business angels  » ; l’une d’entre elles a été proposée en février 1999 par le sénateur Pierre Laffitte sous forme d’un amendement à la loi sur l’innovation et la recherche. L’autre proposée par la commission des finances du Sénat concerne  » l’avantage Madelin « . La dernière proposée par la Commission des Affaires économiques instaure un régime de transparence fiscale.

Etendre le régime existant des reports d’imposition sur plus-values dès lors que celles-ci sont réinvesties dans les fonds propres des entreprises

Le mécanisme de report d’imposition des plus-values réinvesties, instauré par l’article 75 de la loi de finances pour 1998, est subordonné comme il l’a été indiqué à treize conditions. Il conviendrait de permettre l’extension de ce dispositif, non plus aux seuls entrepreneurs ayant réalisé des bénéfices à l’occasion de la cession de leur entreprise, mais à l’ensemble des épargnants notamment des petits épargnants désireux d’aider des créateurs d’entreprises de leur région. Cette disposition devrait être d’autant plus facilement admise qu’elle n’engendre qu’un report d’imposition96(*).

Relever les plafonds d’investissements de la loi Madelin

Comme l’a proposé le Sénat à plusieurs reprises, en particulier lors de la discussion de la loi de finances pour 1999 et de la loi sur l’innovation et la recherche97(*), un doublement du plafond de l’avantage  » Madelin  » permettrait de rendre ce dispositif beaucoup plus attractif. L’avantage  » Madelin  » permet à un particulier qui investit dans une société non cotée de déduire sur l’impôt sur le revenu 25 % de cet investissement dans un plafond de 37.500 francs pour un célibataire et de 75.000 francs pour un couple marié.

Instaurer une transparence fiscale pour les investissements dans des sociétés non cotées

La réforme de l’avantage  » Madelin  » devrait être complétée par la possibilité de déduire les pertes subies au début de la vie de l’entreprise du revenu imposable de l’investisseur comme le prévoit la proposition de loi tendant à favoriser la création et le développement des entreprises sur les territoires de MM. Jean-Pierre Raffarin et Francis Grignon adoptée par le Sénat le 9 mars dernier98(*). Cette possibilité, offerte tant aux Etats-Unis qu’en Grande-Bretagne et au Canada, constitue un élément essentiel du développement des investisseurs providentiels dans ces trois pays.

3. Doter la France d’un régime de stock-options équivalent à ceux de ses concurrents

Compte tenu du rôle essentiel de ce mode de rémunération dans la naissance et le développement des entreprises innovantes, il convient de rapprocher le régime des BSPCE et des stock-options de droit commun des pratiques étrangères.

Supprimer la discrimination qui est faite entre salariés ayant moins de trois ans d’ancienneté et salariés ayant plus de trois ans d’ancienneté

Les BSPCE des premiers sont taxés à 30 %, ceux des seconds à 16 %. La pertinence de cette différence de traitement entre les bénéficiaires est contestable. On voit bien pourquoi le salarié intégrant une société récemment créée devrait se trouver fiscalement moins bien traité qu’un collaborateur plus ancien. Mais il se trouve qu’une telle distinction, si elle  » fidélise  » les salariés, a pour effet de pénaliser les derniers arrivés. De ce fait elle sanctionne l’attribution de BSPCE à des collaborateurs occasionnels de la société, et elle ignore les besoins réels des entreprises récemment créées. Celles-ci ont un besoin vital, pour franchir les différentes étapes de leur développement, de collaborations temporaires de haut niveau.

Amender la règle en vertu de laquelle seules les sociétés détenues à concurrence de 25 % par des personnes physiques peuvent bénéficier des BSPCE.

Cette règle s’explique par la volonté d’exclure du bénéfice fiscal des BSPCE les filiales des grands groupes. Le pourcentage de 25 % doit être maintenu pendant toute la vie de l’entreprise.

Or, le financement des start-ups passe par des ouvertures successives du capital des entreprises, ce qui entraîne une dilution progressive de la participation des personnes physiques qui sont à l’origine de sa création. D’où la proposition de n’appliquer la règle des 25  % qu’au moment de l’attribution des BSPCE et non de façon continue.

Rapprocher le régime fiscal des stock-options françaises des régimes en vigueur à l’étranger

Il convient de ramener de cinq ans à trois ans le délai permettant de bénéficier du taux d’imposition de 26 % , comme cela a été proposé par le Sénat lors de l’examen de la proposition de loi tendant à développer l’actionnariat salarié99(*). En contrepartie, un délai de portage d’un an entre l’acquisition et la cession des titres serait rétabli. Ce délai s’imputerait sur celui de trois ans. Quant aux plus values qui apparaissent à l’occasion de la vente d’actions ayant fait l’objet de stock options, elle étaient, jusqu’en janvier 1997, exonérées de cotisations sociales. La loi de financement de la sécurité sociale pour 1997 a supprimé cet avantage. Il conviendrait de le rétablir.

L’amélioration du régime fiscal des stock-options serait accompagnée d’une plus grande transparence de leur attribution. Les assemblées générales devraient publier, chaque année, la liste des attributions nominatives d’options consenties aux dirigeants, gérants, administrateurs de la société ainsi qu’aux dix salariés les mieux traités. Par ailleurs, il conviendrait d’interdire l’octroi de rabais sur les prix d’attribution des titres, rabais autorisés par les articles 208-1 et 208-3 de la loi du 24 juillet 1966 sur les sociétés commerciales.

CONCLUSION

Faut-il se féliciter ou s’inquiéter du départ à l’étranger de centaines sinon de milliers de jeunes Français diplômés de nos écoles d’ingénieurs, d’informatique ou de commerce, ainsi que de nos grandes écoles ?

Les pouvoirs publics affectent de considérer qu’il s’agit d’un épiphénomène dont il n’y a pas lieu de se préoccuper. Il semble bien, cependant, que la décision prise par tant de jeunes de faire carrière ou de créer leur entreprise en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis plutôt qu’en France, traduit un rejet de l’environnement administratif et fiscal national. Les intéressés ne laissent aucun doute à ce sujet. Aussi est-il compréhensible que l’administration et le Gouvernement souhaitent minimiser l’ampleur et la signification d’un exode qui les gêne en raison de l’évidente portée politique qu’il revêt.

Le Directeur de la législation fiscale au ministère des Finances, entendu par le Groupe de Travail, a assez bien résumé l’attitude des pouvoirs publics en faisant observer que les expatriations de personnes et de capitaux n’avaient pas, à ce stade, d’incidence   » macro-économique « . Remarque qui conduit à se demander quel était en 1900 l’impact  » macro-économique  » du moteur à explosion ou en 1920 celui de l’industrie aéronautique. Avoir l’oeil rivé sur le court terme n’est pas la meilleure manière de préparer l’avenir.

Le Groupe de Travail de la Commission des Affaires économiques estime, contrairement au Gouvernement, que l’exode de cadres et d’entrepreneurs auquel on assiste et qui ne cesse de s’accélérer, constitue un phénomène grave à plusieurs titres.

Il prive la France d’une élite, certes peu nombreuse, mais dont le rôle économique est stratégique. Le pourcentage de diplômés sortant de nos écoles d’ingénieurs et de commerce qui créent des entreprises est, en effet, si faible (6 % pour les premiers, 3 % pour les seconds), qu’une hémorragie, même numériquement limitée, aura à moyen terme des conséquences très sérieuses.

D’autant qu’elle affecte principalement un secteur économique essentiel, celui des nouvelles technologies de la communication, qui n’est pas seulement porteur de productivité et de croissance, mais qui sera demain un déterminant de la puissance économique des nations.

Il est clair, d’autre part, que ce qui vaut aujourd’hui pour l’informatique et Internet, vaudra demain pour d’autres secteurs, notamment pour les sciences de la vie, appelées à connaître un immense développement. L’enjeu concerne donc très directement la compétitivité future de la France dans le vaste secteur de l’innovation.

Aussi, le Groupe de Travail demande-t-il instamment qu’on ait le courage de s’attaquer au problème de front, quitte à admettre les carences d’une certaine politique et à les corriger.

Il est vrai que le Gouvernement devra accepter d’apporter à la fiscalité, au-delà des premières mesures prises par M. Strauss-Kahn, d’autres infléchissements qui heurtent les sensibilités de sa majorité. Un choix devra être fait entre efficacité et égalité. Chacun convient qu’il faut tendre à un équilibre. Mais il est clair que celui-ci est rompu et qu’il convient de le rétablir sans tarder.

Les propositions qu’a faites le Groupe de travail sont volontairement limitées. Elles ne visent que le créneau des créateurs d’entreprises et le secteur des nouvelles technologies. On les trouvera peut-être timides. Il est certain, en effet, que c’est l’image même que donne la France à cause de sa fiscalité, de sa législation du travail et plus généralement du contrôle  » tatillon  » que l’Etat et ses services exercent sur l’économie, qui décourage les entrepreneurs, en particulier, les PME et les jeunes. Or, changer cette image, c’est changer l’orientation même de la politique suivie.

Le Groupe de Travail, tout en souhaitant un tel changement de cap, a choisi par réalisme de limiter ses suggestions à des mesures qui devraient pouvoir -du moins le souhaite-t-il- être adoptées et mises en oeuvre sans susciter de trop vives polémiques. Son message est clair : la France ne retiendra son élite et n’attirera à elle celle d’autres pays que si elle surmonte ses blocages idéologiques et met en oeuvre une politique qui mise résolument sur l’innovation, la jeunesse et par conséquent l’avenir.

EXAMEN EN COMMISSION

Lors de sa réunion du mercredi 7 juin 2000, la commission a procédé à l’examen du rapport d’information de M. Jean François-Poncet sur les conclusions du groupe de travail sur l’expatriation des jeunes Français.

Après que M. Jean François-Poncet, Président, a présenté les conclusions de son rapport, un débat s’est instauré.

M. André Ferrand s’est félicité que la Commission des Affaires économiques se soit saisie d’un sujet d’une importance aussi cruciale pour l’avenir de la France. Il a précisé qu’il y avait environ 1,8 millions de français établis hors de France, dont plus de la moitié était immatriculée auprès d’un consulat français. Il a fait observer que les motivations des cadres et des jeunes diplômés qui s’expatrient en Grande-Bretagne sont également liées au rôle central de la place de Londres sur les marchés financiers internationaux. Soulignant que les pays anglo-saxons avaient, pour des raisons historiques et culturelles, une plus forte attractivité que la France, il a jugé que celle-ci devrait compenser ce handicap par une fiscalité plus compétitive.

M. Francis Grignon a tout d’abord souligné que les  » business angels  » jouaient un rôle tout à fait essentiel aux Etats-Unis dans le financement de la création d’entreprise, comme il avait pu le constater lors de la mission qu’il avait effectuée pour la préparation de son rapport sur le  » Small Business Administration « . Il a rappelé qu’il avait proposé, dans le cadre du groupe de travail  » Nouvelles entreprises et territoires « , une mesure en faveur des  » business angels  » qui s’inspirait du dispositif américain, autorisant les investisseurs privés à imputer sur leur revenu imposable les pertes liées à leurs investissements dans des entreprises non cotées. Il a regretté que la loi française ne permette pas à ce type de dispositif d’avoir un effet aussi incitatif qu’outre atlantique. Il a, par ailleurs, constaté que les bons de souscriptions de parts de créateurs d’entreprises étaient malheureusement réservés aux entreprises crées il y a moins de quinze ans. Il a enfin souligné que si la proportion des créateurs d’entreprises issus des polytechniques était de l’ordre de 2 %, elle était, en revanche, plus élevée dans les écoles d’ingénieurs de province, où elle s’élevait parfois à 15 %.

M. Gérard César a estimé que ce rapport ferait date, se félicitant qu’un cri d’alarme soit lancé pour sensibiliser l’opinion publique à la perte d’attractivité de la France qu’entraînent le niveau de sa fiscalité et la complexité de ses réglementations. Il a considéré qu’à l’instar du rapport Teulade, qui souligne la nécessité de prendre des mesures urgentes pour assurer les retraites de demain, ce rapport oeuvrait pour l’avenir, en incitant les pouvoirs publics à favoriser une plus grande compétitivité de l’environnement fiscal et administratif français.

M. Michel Souplet a estimé que cette nouvelle vague d’émigration, qu’il a comparée à celle provoquée par la révocation de l’Edit de Nantes, était tout à fait préoccupante pour l’économie française. Observant que les générations issues de la guerre étaient en général assez réticentes à s’expatrier, il a considéré que ces expatriations illustraient par comparaison la mobilité croissante des jeunes générations. Il a souligné que la fuite des cadres et des entrepreneurs français vers les Etats-Unis avait des conséquences particulièrement graves dans les départements et territoires d’outre-mer qui se voyaient ainsi privés de leurs élites entrepreneuriales.

M. Louis Moinard a estimé que ces expatriations illustraient la nécessité de réformer notre fiscalité dans le sens d’une plus grande efficacité. Il a relevé que l’environnement culturel et social américain était indéniablement plus motivant pour les jeunes cadres et entrepreneurs que l’environnement français. Il a enfin souligné que le souci légitime de l’égalité et de la justice sociale devait être concilié avec un objectif d’efficacité et ne pas être confondu avec l’égalitarisme.

M. François Gerbaud a observé que ces départs illustraient l’ouverture croissante des jeunes Français à l’étranger, mais également la faible attractivité de la France. Il a jugé, à ce propos, opportun d’établir un comparatif fiscal au sein de l’Union européenne, afin que l’on puisse situer les performances de chaque pays pour chaque catégorie d’impôts. Il a, par ailleurs, estimé que l’enthousiasme actuel pour les nouvelles technologies de l’information conduisait à surévaluer leur importance, relevant que d’autres technologies et, en particulier, la biotechnologie devraient jouer à l’avenir un rôle tout aussi déterminant.

M. Jean-Pierre Vial a souligné que si l’environnement de la création d’entreprises innovantes s’était considérablement amélioré ces dernières années, la France n’avait probablement pas encore rattrapé ce retard dans ce domaine, pour des raisons fiscales mais également culturelles. Il a évoqué à ce propos les difficultés que rencontrait la mise en place dans les universités d' » incubateurs « , chargés d’offrir aux chercheurs un appui logistique technique et financier pour créer leur propre entreprise.

Evoquant le cas d’une entreprise de biotechnologie de son département, M. Francis Grignon a relevé que les collectivités territoriales en France ne disposaient pas des mêmes moyens pour attirer ou retenir les entreprises que les collectivités territoriales américaines, dont certaines proposaient jusqu’à construire gratuitement une usine pour attirer des entreprises françaises à très fort potentiel.

M. François Gerbaud a souligné, à ce propos, la nécessité de retenir nos chercheurs en biotechnologie.

En réponse, M. Jean François-Poncet, Président, a apporté les précisions suivantes :

- les pouvoirs publics ont, en effet, la tentation de banaliser et de minimiser le phénomène. Le Directeur du Service de la Législation Fiscale du ministère de l’économie et des finances a notamment estimé, lors d’une audition par le groupe de travail, que l’expatriation de ces cadres et entrepreneurs du secteur des nouvelles technologies n’avait aucun effet macro-économique ;

- si les pouvoirs publics attendent que cette émigration ait un effet macro-économique, il sera trop tard pour agir. Le moteur à explosion en 1860 ou la télévision dans les années 1940 n’avaient pas d’effet macro-économique. On sait ce qu’il en est advenu quelques décennies plus tard ;

- le secteur des nouvelles technologies fait actuellement l’objet d’une bulle spéculative qui fera sans aucun doute l’objet d’une correction. Mais, au-delà de ces mouvements boursiers, nous assistons à une véritable révolution industrielle. La possibilité offerte aux entreprises de se connecter au monde entier et de personnaliser leurs relations avec leurs clients est à l’origine d’une modification profonde des modes de production et de consommation ;

- les biotechnologies joueront, en effet, demain, un rôle tout à fait essentiel dans le domaine médical et dans nombre d’autres domaines. Le Groupe de Travail a, à ce propos, rencontré de nombreux chefs d’entreprises français de ce secteur implantés à Washington.

La commission a ensuite adopté les conclusions du rapport.

ANNEXE 1 -

PROGRAMME DE LA MISSION SUR L’EXPATRIATION
DES JEUNES FRANÇAIS AUX ETATS-UNIS
DU 18 AU 24 JUILLET 1999

Lundi 19 juillet, San Francisco

10 h 00 : Visite de Pagoo Communications et rencontre avec son fondateur dont M. Sylvain Dufour

12 h 30 : Déjeuner avec des  » ventures capitalists  » français à la Résidence du Consul général :

M. Vincent Worms, Président de Partech International

M. Robert Troy, Président de General Partners Ventures

M. Eric Hautemont, Président de Ridge Ventures

15 h 30 : Visite de BE Inc. et rencontre avec son Président, M. Jean-Louis Gassée

17 h 00 : Visite d’Aplio et rencontre avec son Président, M. Olivier Zitoun

Mardi 20 juillet, San Francisco

9 h 00 : Visite d’Ilog et rencontre avec son Président, M. Edouard Efira

10 h 30 : Visite de Ezlogin.com et rencontre avec ses fondateurs, MM. Julien N’Guyen et Jean-Noël Lebrun

12 h 30 Déjeuner avec de jeunes entrepreneurs français des secteurs de haute technologie :

- MM. Julien Nguyen, Jean-Noël Lebrun, fondateurs de

e-PORTER, Inc.

- M. Jean-Yves Conte, fondateur de JYC Resources

- M. Yves Blehaut, créateur de Infogrames Entertainent

- M. Olivier Garbe, Président de Winnov

M. Thierry Levy, fondateur de Quiz Studio

- M. Yves Huin, Président de Acteam International

- Mme Martine Kempf, Présidente de Katalavox

M. Alexandre Gonthier, Président de IPIN

15 h 00 : Réunion de travail organisée par le Cabinet d’avocats Ropers, Majeski & Ass. sur le thème de la création d’entreprise

17 h 00 : Visite d‘Easy Planet et rencontre avec le Président Khaï Minh Phan

20 h 00Dîner organisé par la section de San Francisco des Conseillers du Commerce Extérieur, sur le thème de la création d’entreprise en Californie, avec des entrepreneurs, des banquiers, des avocats et des consultants :

- M. Christian Morio, inspecteur général à la Bank of the West

M. Joël Sibrac, Senior Executive Vice-President de la Bank of the West

M. Yves Blehaut ; Président d’Infogrames Entertainment USA

M. Bruno Fraeyman, avocat, Ropers-Majesky

M. Alain Pinel, agent immobilier, Coldwell Banker

Mercredi 21 juillet, San Francisco

8 h 00 : Visite de Bay Bread et rencontre avec son Président, M. Pascal Rigo

9 h 15 : Visite de Life in Provence et rencontre avec son Président, M. Donatien Monod

10 h 00 : Visite de Made in France et rencontre avec son Président, M. Hugues de Vernou

13 h 00 : Déjeuner au « Domaine Chandon« 

14 h 30 : Visite de Clos du Val et rencontre avec son Président, M. Bernard Portet

Vendredi 23 juillet, Washington

9 h 00 : Entretien avec M. Robert Faure, directeur du restaurant  » Les Halles  » en présence de M. Eric Rochard, directeur du  » Restaurant Français  » et M. Alain de Keghel, Consul général à Washington

10 h 30 : Entretien avec M. Christophe Gissinger, Président & CEO, Pack on Line

11 h 30 : Entretien avec M. Jean-François Orsini, directeur régional, Freelance Technologies

12 h 30 : Déjeuner avec des entrepreneurs français du secteur de la biotechnologie :

M. Jacques Besnainou, Président, Ecobalance

M. Patrick Hervy, Président & CEO, Diabetex

- M. Jean-Paul Hofmann, Vice-Président, Large Scale Biology Corp.

M. Stephen Rochereau, Managing Director, Space Vest

M. Alain de Keghel, Consul général à Washington

Mme Françoise Tourraine-Moulin, attachée  » biotechnologies « , mission scientifique

M. Bruno Jactel, conseiller économique et commercial

M. Philippe Lacoste, deuxième conseiller

M. Frédéric Badey, attaché  » biotechnologies « , Poste d’expansion économique

15 h 00 à 16 h 15 : Visite de la société Torrent Network et rencontre avec M. Jean-Luc Abaziou, son Président

ANNEXE 2 -

PROGRAMME DE LA MISSION SUR L’EXPATRIATION
DES JEUNES FRANÇAIS AU ROYAUME-UNI
LES 3 ET 4 AVRIL 2000

Lundi 3 Avril, Londres

8h.30 : Entretiens au Poste d’expansion économique avec :

M. P. O’Quin, Ministre Conseiller pour les Affaires Economiques et Commerciales

Mme Bourolleau, Consul Général de France à Londres

M. Stephan Elting, fondateur de l’entreprise Blue Deco. Com, accompagné de ses deux associés Mme Stéphanie Thierry et M. Guillaume Danis

11 h 00 : Rencontre avec MM. Stephen O’Brien, Chief Executive, et Michael Charlton, Managing Director, de London First Centre (Agence de développement économique du Grand Londres chargée d’attirer des investissements sur la région)

12h.30 : Déjeuner de travail avec des créateurs d’entreprises français au Royaume-Uni dans le secteur de la finance et des nouvelles technologies :

M. Serge Acker, Managing Director de 404 Found !

M. Emmanuel Lesur, Director & Sales de OTC Conseil

M. Pierre-Yves Commanay, Subsidiary Manager de SOPRA

M. Denis Tresgots, Regional Sales Manager de Freelance Technologies

15h 00 : Entretien avec Invest in Britain Bureau (IBB), M. Andrew Fraser, Chief Executive, ou M. David Cockerham, Deputy Chief Executive et avec Mrs Janssis, responsable de la section Europe, Department of Trade and Industry

16h.45 : Rencontre avec MM. Bernard Gault, Managing Director de Morgan Stanley, Bertrand Coste, Managing Director de QES Investment Ltd, Michel Caillard, Arnheim, Tite & Lewis et M. de Forges, Ministre Conseiller pour les Affaires Financières

18h 15 : Entretien avec M. Stéphane Boujnah, Director au Crédit Suisse/First Boston

20h 30 : Dîner chez M. P. O’Quin, Ministre Conseiller pour les Affaires Economiques et Commerciales avec :

M. Alain Thibaudeau, Group Chief Executive d’Exchem PLC

M. Olivier Kerhoas, Constantin Ltd

M. Pascal d’Hont, avocat chez Ernst & Young

M. Raymond Leprêtre, Leprêtre & Partners

M. Jean-Noël Mermet, Président de Frenger International

M. Peter Alfandary de Warner Cranston

Mardi 4 Avril, Londres

8h30 : Petit déjeuner de travail avec des entrepreneurs français :

M. Thomas Vingtrinier, Managing Director de Siticom

M. Eric Mouilleron de Valtech Ltd

M. Pascal Josselin, Vice-Président pour l’Europe de Fi System

10h.15 : Entretien avec Mme Emmanuelle Drouet, créatrice de Iglu.com (vente de services touristiques via Internet)

11h30 : Entretien avec Mme Marchand, attachée fiscale

13h.00 : Déjeuner avec M. Michel Caillard, Directeur juridique et fiscal pour l’Europe de PwC et le Ministre Conseiller pour les Affaires Financières

15h.00 : Entretien au Poste d’expansion économique avec M. Thomas Beauchamp, créateur de No Problem Services (société spécialisée dans la création de sites Web pour le secteur bancaire)

ANNEXE 3 -

LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES

Mardi 26 octobre 1999

M. Jean-Pierre Laffon, Directeur des Français à l’étranger et des étrangers en France, Ministère des Affaires étrangères,

M. René Trégouët, Sénateur du Rhône.

Mardi 9 novembre 1999

M. Bernard Maitre, associé de Galiléo Partners, fonds de capital risque,

M. Pierre Laffitte, Sénateur des Alpes-Maritimes,

M. Sylvain Forestier, Président de l’association Croissance plus et Mme Anne-Christine Carpentier, Secrétaire général,

M. Antoine Decitre, fondateur de Défi Start-up et de l’association SICOB pour la création d’entreprise.

Mardi 16 novembre 1999

M. Dominique Leblanc, Directeur général adjoint à la Bourse de Paris,

M. Edouard de Rocca, Directeur marketing d’Aplio France,

M. Stéphane Boujnah, conseiller technique auprès du Ministre de l’économie et des finances.

Mardi 14 décembre 1999

M. Stéphane Boujnah, conseiller technique auprès du Ministre de l’économie et des finances.

Mardi 18 janvier 2000

M. Jean-Noël Mermet, Président Directeur Général de Frenger-International.

Mardi 18 janvier 2000 – Dîner de travail avec :

M. Sylvain Forestier, Président du Groupe D, Président de l’association Croissance Plus

Mme Anne-Christine Carpentier, Directeur exécutif de l’association Croissance Plus,

M. Pierre Césarini, Président de Temposoft,

M. Amaury Eloy, Président de Newworks,

M. Stéphane Donders, Président de Keymage,

M. Benoît Habert, Président de Dassault Developpement,

M. Pierre Haren, Président de Ilog,

M. Loïc Le Meur, Président de Rapidsite,

M. Jean Schmitt, Président de SLP.

Mercredi 26 janvier 2000

M. Bernard Larrouturou, Président Directeur Général de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique,

M. Daniel Zumino, associé de la société Leonardo Finance,

M. Olivier Cadic, Président Directeur Général de la société Info-Elec,

Mardi 1er février 2000

M. Christian Saint-Etienne, Professeur à l’Université Paris-Dauphine.

Mardi 29 février 2000

M. Grégoire REVENU, Business Angels.

Mardi 29 février 2000 – Dîner de travail avec

M. Yves Delacour, fondateur de Leonardo Finance,

M. Jacques Beghain, fondateur de LBMB,

M. Daniel Zumino, fondateur de DILEN,

M. Alain Château, fondateur de Intercall,

M. François Thurel, fondateur de Easyflying,

M. Alexandre Joseph, fondateur de E-Local,

M. Jean-Paul Berthelot, fondateur de Anywherere,

M. Michel Vincent, fondateur de Cyperus.com,

M. Xavier Blanchot, fondateur de Internet-telecom.

Mercredi 15 mars 2000

M. Serge Plattard, directeur des relations internationales au CNES, fondateur de l’association  » Animation du réseau des ingénieurs et scientifiques à l’étranger « , ARISE.

Mardi 21 mars 2000

M. Le Floc’h Louboutin, Directeur de la législation fiscale au ministère de l’Economie, des finances et de l’industrie.

LA FUITE DES CERVEAUX : MYTHE OU RÉALITÉ ?

Depuis quelques années, les médias se font régulièrement l’écho de départs massifs de jeunes Français hautement qualifiés vers les pays anglo-saxons. Alertée par ces informations, la Commission des Affaires économiques du Sénat a décidé, en juin dernier, de créer un groupe de travail sur l’expatriation des jeunes Français pour mesurer la réalité de ce phénomène et l’analyser.

S’appuyant sur des missions d’études aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, sur l’audition d’un grand nombre de jeunes créateurs d’entreprises et sur d’autres sources d’informations tant françaises qu’étrangères, le Groupe de travail s’est efforcé de répondre aux questions que tout le monde se pose : combien de créateurs, d’entrepreneurs, de cadres de haut niveau, de chercheurs, d’investisseurs s’expatrient ? Pourquoi partent-ils ? Combien reviennent en France? Que faudrait-il faire pour les retenir ?

A partir de cette analyse quantitative et qualitative, le rapport procède à une évaluation des conséquences de ces expatriations pour la France. Si on peut, en effet, se féliciter de la mobilité croissante de jeunes diplômés qui partent à l’étranger acquérir une expérience internationale, l’exode auquel on assiste constitue indéniablement une lourde perte pour notre pays. Cette nouvelle vague d’émigration prive la France d’une élite entrepreneuriale peu nombreuse, mais essentielle au développement de la nouvelle économie.

Jugeant que la volonté de créer un climat favorable à l’épanouissement des nouvelles technologies doit s’inscrire dans un environnement global propice à la création de richesses, le groupe de travail propose une série de mesures concrètes destinées à arrêter l’hémorragie et à faire de la France une terre d’accueil pour les nouveaux entrepreneurs.


Procès Pistorius: Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? (Have we unwittingly cultivated a monster?)

14 septembre, 2014
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http://static.businessinsider.com/image/511e4fd4eab8eabb3100000e/image.jpgMa seule ligne de conduite, c’était gagner, conquérir, être le plus fort. J’en étais arrivé à penser que tout m’était dû, que telle ou telle fille devait coucher avec moi. Mike Tyson
 Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? Gianni Merlo (nègre d’Oscar Pistorius)
Nous étions très amoureux. Je ne pouvais pas rêver mieux et je sais qu’elle partageait ce sentiment. Oscar Pistorius
Je survivrai. Je gagne toujours. Oscar Pistorius
Reeva did these pictures when she was 14. They have been in the house a long time now, but we never realised what they were about. But there is a man standing in a field next to a tree and he is holding a gun. And then on the other side (the two paintings join together) is what could be Reeva wearing angel wings – and there is a ladder going up to heaven. We never really understood the painting but it almost seems like a premonition. If you look at it, she’s petrified. She’s showing horror. She’s terrified. Her hands are over her mouth. June Steenkemp
 « Je me suis réveillée ce matin, en sécurité dans ma maison, écrivit Reeva sur Instagram. Tout le monde n’a pas cette chance. Protestez contre le viol. Repose en paix Anene Booysen. #viol #crime #ditesNON.  Reeva Steenkemp
Oscar a certaines façons de faire avec les filles. Cette Reeva n’est probablement pas la seule et Oscar n’est sûrement pas le personnage que les gens imaginent. Samantha Taylor
Je suis si contente que Sam soit saine et sauve et qu’elle ait échappé à cet homme – quand ils sortaient ensemble, les choses auraient pu mal tourner, à cause de son pistolet. Mère de Samantha Taylor
Oscar Pistorius incarnait cette détermination à se battre contre vents et marées qui correspond à l’idée que se font les Sud-Africains de leur identité. Le meurtre a touché toutes les communautés de la « nation arc-en-ciel », pour toutes les mauvaises raisons. L’Afrique du Sud figure en tête, ou presque, des pires tableaux de statistiques : taux de meurtres, morts par balles, meurtres de femmes, nombre de femmes tuées par leur partenaire. Sur un plan purement statistique, Reeva Steenkamp est seulement l’une des trois femmes assassinées en moyenne chaque année par leur partenaire un soir de Saint-Valentin. Un chiffre sans doute sous-estimé : selon une étude publiée par la revue scientifique The Lancet en 2009, « au moins la moitié des femmes tuées en Afrique du Sud sont victimes de leur partenaire masculin ». (…) De fait, l’athlète était, semble-t-il, du genre possessif avec les femmes. En septembre 2012, il aurait promis à Quinton Van der Burgh, un magnat de la télévision et de l’industrie du charbon, de lui casser la gueule s’il n’arrêtait pas de tourner autour de sa petite amie de l’époque. Plus tard, quand un ami de Van der Burgh a demandé à Pistorius de se calmer, ce dernier l’aurait menacé de lui « casser les jambes ». Les trois hommes ont par la suite échangé des SMS au ton de plus en plus vif. Si vif que les Hawks, la brigade de police sud-africaine spécialisée contre le crime organisé, ont dû intervenir pour calmer les esprits. (…) Quelques mois avant la Saint-Valentin, Oscar avait déjà déchargé un pistolet à la table d’un restaurant de Johannesburg, Tashas. Il avait tiré en direction du sol, sans blesser personne. A l’époque, nul n’avait souhaité ébruiter l’affaire. Apparemment, il ne se déplaçait plus sans son calibre de 9 mm ; quand il était invité à dîner, il lui arrivait de poser son arme sur la table. L’opinion publique est très divisée à ce sujet. Détenir une arme à feu a beau être chose courante en Afrique du Sud, l’exhiber à tout bout de champ n’a rien de banal, surtout dans les milieux aisés que Pistorius fréquentait. Quelques-uns de ses proches ne se sont pas gênés pour le lui rappeler. D’autres ont considéré que son arme n’était jamais qu’une sorte d’accessoire de mode, un « truc cool ». Reeva Steenkamp elle-même n’avait rien contre les armes à feu, ni contre les voitures de sport, l’autre passion d’Oscar. (…) Au tribunal, l’accusation n’aura donc aucun mal à le dépeindre comme un amateur de gâchettes. En plus du 9 mm qu’il a dirigé contre sa petite amie, Pistorius avait demandé des autorisations pour six autres armes à feu en janvier 2013 : un revolver Smith & Wesson Model 500, trois fusils de chasse, Maverick, Winchester et Mossberg ; un revolver Special de calibre .38 et un fusil Vector .22. Il avait obtenu le droit de détenir une arme depuis 2010, après qu’une autorisation lui avait été refusée une première fois en 2008, pour une raison encore inconnue. D’autres histoires ont refait surface. Celle où il aurait pratiquement tiré sur son chien, Capone, dans un moment de panique. Puis celle de ce tweet tristement célèbre de novembre 2012, passé inaperçu à l’époque mais retrouvé après le meurtre : « Rien ne vaut de rentrer à la maison, entendre le bruit de la machine à laver, penser qu’un intrus est là et pénétrer dans la buanderie en mode close-combat ! Waah. » Curieux, certes. Mais rien de tout ça ne signifie meurtre prémédité. Au contraire, ses avocats vont insister sur cet aspect de sa personnalité : il était inquiet pour sa sécurité. Pendant sa période de détention provisoire, en février 2013, ses défenseurs ont longuement expliqué comment Pistorius avait sollicité la protection des Hawks. (…) Il pouvait aussi être impétueux, en témoigne cet accident de hors-bord en 2009 sur la rivière Vaal qui lui avait valu 172 points de suture au visage. Il avait toujours aimé faire du karting à toute vitesse, un style de conduite qu’il conservait en voiture. Un soir de décembre 2005, il avait aussi failli mourir en s’endormant au volant. Il s’en allait rejoindre sa petite amie, Vicky Miles, après une grosse engueulade au téléphone. Histoire tristement banale, la célébrité et ses privilèges provoquent parfois d’importants dégâts, particulièrement chez les jeunes qui ont grandi dans un environnement compliqué et que l’adulation des foules a éloignés des réalités. Mike Tyson, par exemple, a raconté comment il s’était mis à croire qu’il pouvait avoir tout ce qu’il voulait. « Ma seule ligne de conduite, c’était gagner, conquérir, être le plus fort, disait-il. J’en étais arrivé à penser que tout m’était dû, que telle ou telle fille devait coucher avec moi. » Oscar Pistorius vient certes d’un milieu plus favorisé que celui de Tyson, mais la célébrité a une dynamique propre. Si la gloire tend à corrompre, la gloire mondiale tend à corrompre à très grande échelle. Ajoutez à cela une passion pour les armes : l’explosion devient inévitable. Car, à ses yeux, la gloire c’était aussi cela, la possibilité de s’adonner pleinement à sa passion pour les voitures, les armes à feu et les filles, sans aucun contrepoids familial. En effet, depuis que ses parents s’étaient séparés, l’autorité morale de son père, Henke, avait faibli ; Oscar ne le considère d’ailleurs plus tellement comme un père et ils ne se sont pratiquement pas vus durant ces dix dernières années. Le 6 mars 2002, Henke s’était présenté inopinément au lycée de Pretoria pour annoncer à son fils la mort de sa mère. Sheila Pistorius était mal en point depuis quelque temps, elle avait été hospitalisée mais personne n’imaginait que sa vie était en danger. « J’ai cru que j’avais plutôt bien accepté sa mort, a écrit Oscar Pistorius dans son autobiographie parue en 2009. J’étais le seul à ne pas pleurer [à l'enterrement] et j’ai réconforté mon frère et ma soeur… mais le lendemain je me suis réveillé en larmes. J’avais complètement perdu mes repères. » (…) En public, Oscar se montrait toujours sous son meilleur jour, rares étaient ceux auxquels il laissait deviner la dureté de sa condition, ses moignons gonflés, égratignés et ensanglantés par les frottements dus à la course. (…) Sauver les apparences, refuser d’admettre la moindre faille dans son bonheur. Cela a un prix d’autant plus élevé que l’image sur-humaine qu’il renvoyait s’éloignait de la réalité. Mais avec qui pouvait-il en parler ? Certains, parmi ses proches, ont bien perçu son air préoccupé début 2013. L’un d’eux a même essayé d’aborder la question avec Oscar. Quand il a proposé son aide, il s’est entendu répondre que tout était sous contrôle. Compartimenter sa vie, pourquoi pas. A condition de conserver un regard honnête sur soi-même, de ne pas se présenter sous un jour différent d’une personne à l’autre. A mon avis, beaucoup de gens vont découvrir lors du procès des choses qu’ils ignoraient. En ce qui me concerne, je ne savais rien de sa passion pour les armes. Mais j’ai peur que certains détails de sa vie, les menaces qu’il a pu proférer, son attitude envers les femmes ou ses textos soient dévastateurs pour sa famille. D’autant plus si des preuves irréfutables de la préméditation devaient surgir. Comment admettre que derrière le  « héros » Pistorius, gentil garçon et athlète hors du commun, se cachait un meurtrier ? (…) Dans un pays gangrené par la corruption policière, où huit officiers ont récemment été inculpés de meurtre pour avoir ligoté un homme au pare-chocs arrière d’un fourgon avant de le traîner dans la rue (il fut plus tard retrouvé mort dans sa cellule), Hilton Botha est fier de ses vingt-quatre ans de service. « J’essaie d’enquêter sur chaque affaire comme si l’un des miens avait été assassiné », confie-t-il. Spécialiste des dossiers d’homicide, ce vétéran a considéré d’emblée le cas Pistorius comme une affaire simple : une femme tuée par son mari, son petit ami voire sa maîtresse. Ce genre de choses arrive hélas toutes les huit heures en Afrique du Sud. Il s’agit même de la principale cause de mort violente chez les femmes. (…) Tout trahissait l’homicide volontaire, assure l’inspecteur. Pourquoi un cambrioleur irait-il s’enfermer dans les toilettes ? Pourquoi les balles auraient-elles traversé le short de la victime si elle était assise sur la lunette des toilettes en pleine nuit ? Et pourquoi aurait-elle emporté son téléphone portable dans la salle de bains à trois heures du matin. Selon Botha, les balles l’avaient touchée au flanc droit. Autrement dit, elle n’était pas assise, mais probablement tapie derrière la porte verrouillée. D’après la disposition des projectiles dans la salle de bains, Botha estime que Pistorius avait appuyé sur la détente à moins d’un mètre cinquante de la porte. Selon lui, les impacts étaient orientés vers le bas, ce qui signifie que Pistorius portait bien ses prothèses à ce moment précis, contrairement à ce qu’il prétendra plus tard. Mais pourquoi aurait-il voulu pénétrer à l’endroit même où il pensait que le cambrioleur s’était caché ? Et pourquoi aurait-il ouvert le feu, au lieu d’attraper sa petite amie et de courir se mettre en lieu sûr ? (…) C’est en vivant comme si de rien n’était qu’Oscar Pistorius a surmonté une grave infirmité – il est né sans péroné, ce qui a nécessité l’amputation des jambes au-dessous du genou, à l’âge de 11 mois. « Ton frère enfile ses chaussures ; toi, tu enfiles tes jambes », lui répétait sa mère pour ancrer en lui l’idée qu’il ne devait par se laisser réduire à son handicap. Le divorce de ses parents quand il avait 6 ans puis la mort de sa mère neuf ans plus tard à cause d’une allergie à un médicament l’anéantirent. Brouillés avec leur père, son frère et lui se retrouvèrent comme deux « bateaux sans gouvernail », raconte-t-il dans ses mémoires Courir après un rêve (L’Archipel, 2010). Il se tatoua sur le bras les dates de naissance et de mort de sa maman, qui lui avait dit un jour : « Le vrai perdant n’est jamais celui qui franchit la ligne d’arrivée en dernier. Le vrai perdant, c’est celui qui reste sur la touche sans même essayer de courir. » Aucune autre femme n’a jamais pu égaler sa mère. Dans son livre, Oscar énumère ses déceptions sentimentales et ses ruptures. La piste a été son seul véritable amour. La presse l’a présenté comme « l’homme sans jambes le plus rapide du monde ». « À première vue, Oscar Pistorius a l’air d’un être surgi du futur, s’est enthousiasmé un journaliste de NBC. Il a la démarche d’un félin géant en maraude, si une telle créature était dotée de pieds en forme de nageoires au lieu de pattes. Quand il s’approche, avec ses lunettes Oakley dernier cri et son torse admirablement sculpté, on voit en lui un aperçu de notre évolution future : un personnage mi-homme mi-machine. » (…) Reeva rêvait d’apparaître dans Vanity Fair, confie sa mère, June Steenkamp, une femme blonde et menue, ajoutant tristement : « Il a fallu qu’elle perde la vie pour y parvenir. »  (…) La vie a joué un méchant tour à Reeva Steenkamp : sa mère et elle ont longtemps défendu avec passion les femmes victimes de violences. En Afrique du Sud, durant les années 2011 et 2012, on a enregistré 64 500 viols, soit un toutes les quatre minutes – un record mondial, selon le Département d’État américain. Même le président en exercice, Jacob Zuma, fut traduit en justice en 2006 pour le viol d’une militante de 31 ans avant d’être acquitté. (…) Elle se teignit les cheveux en blond, devint l’égérie de la marque Avon en Afrique du Sud, quitta son petit ami et Port Elizabeth pour les lumières de Johannesburg où, déclara-t-elle, elle voulait devenir mannequin. « Son père était tellement hostile à cette idée, il avait peur qu’une chose grave lui arrive, raconte June. C’est une jungle, Johannesburg, l’un des pires endroits du pays. »« Elle m’a téléphoné et m’a dit qu’elle arrivait tout juste de Port Elizabeth, qu’elle voulait devenir mannequin », confirme Jane Celliers, de l’agence Ice Model Management. Après lui avoir demandé ses mensurations, elle répondit : « Pour Ice, vous êtes trop petite. » Mais Reeva insista pour venir la voir. « Elle a franchi cette porte, et voilà : le coup de foudre. » Très vite, les photos de magazines et les spots télévisés s’enchaînèrent. Reeva était la superbe blonde publicitaire de nombreuses marques : les sucettes Pin Pop, Toyota, Kentucky Fried Chicken, la bière Cardinal et les chewing-gums Hollywood. Mais elle voulait aussi faire la couverture d’un magazine grand public. À l’époque, FHM était un mensuel masculin très en vogue. « Des filles en bikinis », résume Hagen Engler, l’ancien rédacteur en chef de l’édition sud-africaine. Il se souvient de la détermination farouche de Reeva, qui ne voulait pas seulement être vue, mais aussi être lue et entendue. Elle était un peu trop ronde pour poser en maillot de bains. Grâce au yoga, à un régime strict et à beaucoup d’exercice, elle mit peu de temps pour se sculpter une silhouette fine et bien galbée. « Reeva était toujours sexy, poursuit Engler. En bikini, elle pouvait déchirer. » En outre, elle pigeait ce qu’elle appelait « le jeu » : provoquer une émotion. Elle commença par charmer les 70 000 lecteurs de FHM « avec une minuscule photo d’elle en maillot, format timbre-poste, se remémore Engler, puis avec une autre, un peu plus grande ». Au bout de trois ans, elle décrochait la couverture du numéro de décembre 2011. Le rédacteur en chef n’a pas oublié cette séance en bikini fuchsia. Pendant l’interview, Reeva tint ce propos : « Ce qui me passionne, c’est de prendre la défense des gens qui n’ont pas conscience de leurs droits. » (…) Reeva avait décroché une apparition dans « Tropika Island of Treasure », une émission de télé-réalité que l’on m’a décrite comme « une version de “Koh Lanta” où l’on vous assure le gîte et le couvert ». Selon l’agent Jane Celliers, « Reeva n’était pas encore une célébrité, seulement un mannequin connu ; “Tropika” lui a permis d’accéder à un nouveau statut : on l’invitait dans les talk-shows ». Comme me l’a expliqué son agent de relations publiques, Sarit Tomlinson : « Quand vous êtes célèbre, vous avez une voix, un ton, une tribune, et vous pouvez vous faire entendre. Que ce soit sur Twitter, à la télé, à la radio, Reeva s’exprimait avec passion sur les violences infligées aux femmes, auxquelles elle prêtait sa voix. »(…) Tout en poursuivant sa carrière, elle sortit brièvement avec Francois Hougaard, la star du rugby sud-africain. (…) « Personne ne connaissait le véritable Oscar, personne ne voulait gratter la façade », admet le journaliste sportif Graeme Joffe. Selon les estimations, il touchait 1,5 million d’euros par an de ses sponsors, parmi lesquels Nike, Oakley et les parfums Thierry Mugler, et c’était un bon placement. « Il ne fallait surtout pas faire peur à un sponsor comme Nike, souligne Joffe. Les incidents devenaient des non-événements. » Quand Pistorius perdit le 200 mètres face au brésilien Alan Fonteles Cardoso Oliveira aux Jeux paralympiques de 2012, il critiqua le vainqueur qui aurait utilisé des lames de carbone plus longues que les siennes. « On sentait vraiment le dépit, estime Joffe. Il a pété un câble. Le lendemain, il s’est excusé ; non pour ce qu’il avait dit, mais pour la façon dont il s’était exprimé : sur la piste, juste après la course, devant tous les médias. » (…) Pistorius avait beau ne pas être au niveau pour les Jeux olympiques, il obtint tout de même son billet. Parce que c’était lui. « On a pris une décision politique », a répondu Fikile Mbalula, le ministre des sports sud-africain, lorsqu’il fut interrogé à la radio. « Oscar est arrivé en demi-finale du 400 mètres, se rappelle Joffe. Il était sur les starting-blocks devant 80 000 personnes dans le stade. Avant cela, les gens ne savaient même pas où était l’Afrique du Sud. C’était notre emblème, une figure mondiale, un symbole, un modèle pour des millions de gens dans le monde, un athlète infirme capable de se mesurer aux athlètes valides. Personne ne tente de déboulonner une telle idole. » Après les Jeux olympiques, Pistorius s’envola pour l’Amérique, où il participa à de grandes émissions de télévision comme le « Tonight Show » de Jay Leno. À son retour, Oscar le modeste avait disparu au profit de Pistorius l’invincible. « Il la ramenait sur ses aventures dans le monde, raconte un ancien proche. Il était du genre à dire “C’est moi le grand homme, c’est moi, Oscar. La planète me doit bien ça.” Comme si tout lui était dû. Il n’était pas comme ça. On l’a poussé dans cette direction. » Ses amis n’étaient plus les bons gars d’avant, mais les bandes de skinheads tatoués de Johannesburg Sud. « Il s’entourait de gens pour qui la violence et la colère tenaient lieu d’exutoire. Dieu me pardonne, je n’ai pas vu venir la suite. Mais je savais que quelque chose allait exploser. » Même Gianni Merlo, le journaliste italien qui avait aidé Pistorius à écrire ses mémoires, s’interrogeait : « Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? » La tension des Jeux laissa des traces. « Il était d’une humeur massacrante, se rappelle Jonathan McEvoy, le chroniqueur sportif du Daily Mail. Lors de ses entraînements, les mères de famille et les enfants qui fréquentaient aussi la salle de sport étaient un peu interloqués de l’entendre proférer des insultes. Tout d’un coup, il sortait de la salle au milieu d’une séance. Il était renfrogné et grossier. Apparemment, il survivait à coups de boissons énergétiques et de comprimés de caféine. » McEvoy interrogea Pistorius sur les armes dans sa chambre – « un flingue en acier noir sur la table de chevet, et un sinistre pistolet-mitrailleur Taurus sous la fenêtre ». Réponse du sprinteur : « C’est pour me protéger, mon frère. » McEvoy note : « Il était incapable de trouver le sommeil – ce qui n’était guère surprenant, vu les comprimés et tout le café qu’il avalait. Il se levait souvent au milieu de la nuit et se rendait au stand de tir avec son pistolet et deux boîtes de munitions. » Il avait un pitbull et un bull-terrier, deux tigres blancs (qu’il vendit à un zoo canadien quand les bêtes dépassèrent les 200 kg) et des parts dans au moins un cheval de course. Il possédait une collection de bolides et venait de commander une McLaren Spider à plus de 200 000 euros. Pour sa protection, il avait un pistolet avec permis et il avait déposé d’autres demandes pour trois fusils de chasse, une carabine et deux revolvers.En novembre 2011, il posta ce tweet : « Sur 50 tirs à plus de 300 m, j’ai touché la tête à 96 % ! Pan ! », avec une photo de lui tirant au pistolet sur un stand près de Gemona, en Italie, où il s’exerçait souvent. Six semaines avant les Jeux de Londres, en route pour un autre stand de tir, il tweeta : « Gonflé à bloc ! Yeaaah, mec ! » Selon un ami directeur d’hôtel interrogé par McEvoy, « Oscar disposait aussi de toute une panoplie de blondes ». Le 4 novembre 2012, il en rencontra une nouvelle. « Si vous cherchez la définition du mot “hot” dans le dictionnaire, vous y trouverez Reeva Steenkamp », écrivit un utilisateur de Twitter la veille de la rencontre entre Oscar et la jeune fille.  Mark Seal

Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? 

Contrats publicitaires de plusieurs millions de dollars, adulation des foules, mythe dans son propre pays, collection de voitures de sport, d’armes à feu et de blondes, amis propriétaires de yachts et de belles voitures qui l’initiaient à leur vie de flambeur, prises d’excitants, insomnies, paranoïa, rivalités avec d’autres sportifs …

Au lendemain de l’acquittement de l’athlète handisport sud-africain Oscar Pistorius pour meurtre mais de sa condamnation pour homicide involontaire par la seule juge Thokozile Matilda Masipa (l’Afrique du sud ne disposant pas de système de jurés) …

Et à l’heure où après les frasques de Tiger Woods et les mensonges de Lance Armstrong, l’équipementier sportif américain Nike qui l’avait affublé du slogan presque prémonitoire et en tout cas morbide de « balle dans le canon d’un pistolet » s’est enfin décidée à le retirer de ses campagnes …

Comment ne pas se poser la question du journaliste italien qui lui avait servi de nègre pour ses mémoires ?

Procès
Oscar Pistorius, la face cachée d’un demi-dieu

Mark Seal

Vanity Fair

June 2013

Pour avoir réussi à participer aux Jeux olympiques avec des jambes artificielles, Oscar Pistorius était une star et un exemple. Depuis le meurtre de sa compagne, le monde découvre la part sombre du héros. Vendredi 12 septembre, à la suite d’un long et médiatique procès, le verdict, clément, tombe : Oscar Pistorius est reconnu coupable d’homicide involontaire, la juge ayant écarté la préméditation et le meurtre. En Afrique du Sud, Mark Seal avait recueilli pour Vanity Fair les confidences du premier enquêteur chargé de l’affaire et remonté le cours des événements jusqu’à la nuit fatidique.
Le 14 février 2013, à 4 heures du matin, l’inspecteur Hilton Botha fut réveillé par un coup de téléphone de son supérieur. « Oscar a tiré sur sa fiancée », souffla-t-il à son épouse, Audrey, après avoir raccroché. Elle n’eut pas à lui demander qui était Oscar. « Nous le connaissons tous », m’explique-t-elle un mois plus tard, attablée avec son mari dans un café de Johannesburg. Le monde entier connaît Oscar Pistorius, l’homme qui a surmonté une amputation des deux jambes quand il était gamin avant de devenir le Blade Runner sud-africain, capable de concourir, à l’âge de 25 ans, aux Jeux olympiques de Londres en 2012 comme n’importe quel athlète de haut niveau. Mais Audrey Botha n’avait pas oublié non plus le jeune homme impétueux que son mari avait arrêté pour agression en 2009 : il était accusé d’avoir grièvement blessé une jeune femme en lui claquant une porte au visage lors d’une soirée. Pistorius contesta ces accusations et les poursuites furent abandonnées.

Un quart d’heure après cet appel nocturne, Hilton Botha était au domicile de Pistorius, à Silver Woods Country Estate, une enclave résidentielle sous haute sécurité de Pretoria, la capitale de l’Afrique du Sud. L’une des premières choses qu’il vit en franchissant la porte fut le corps de Reeva Steenkamp, magnifique blonde de 29 ans, mannequin et star de la télé-réalité. Pistorius, qui sortait avec elle depuis quatre mois, lui avait tiré trois fois dessus. « Je l’ai trouvée au pied de l’escalier, recouverte de serviettes, baignant dans une mare de sang », confie Botha. Quelques minutes après les coups de feu, Pistorius téléphona au responsable de la résidence pour le prier d’appeler une ambulance. Ensuite, il porta Reeva de la salle de bains jusqu’au bas des marches – « les jambes et les bras ballants », écrira un journal – et l’allongea sur le sol, avant de pratiquer le bouche-à-bouche. Quelqu’un aurait tenté de lui poser un garrot au bras, sur l’une des blessures, pour enrayer l’hémorragie. Botha se remémore les mots d’un témoin : « Elle respirait encore en émettant une sorte de râle étranglé. » Un médecin accouru d’une maison voisine a dit : « Ce garrot ne servira a rien, elle a été blessée à la tête. » Puis elle a cessé de respirer.

« C’était une grande maison, impeccablement propre et rangée, poursuit l’inspecteur. On voyait qu’il y avait de l’argent ici, avec tous ces meubles, ces portraits, ces toiles. Les étagères étaient remplies de trophées. Il y avait même une photo de Mike Tyson et son gant de boxe dédicacé. » L’enquêteur contourna le cadavre et monta l’escalier de marbre jusqu’à la chambre d’où l’on avait fait feu une heure plus tôt. La scène du crime se trouvait dans la salle de bains – une douche, deux vasques et un cabinet de toilette à la porte criblée de balles. Pistorius l’avait défoncée à coups de batte de cricket. Il prétendait avoir agi ainsi parce que Reeva était enfermée à l’intérieur. La batte ensanglantée gisait sur le sol de la salle de bains, près de deux téléphones portables et d’un pistolet Parabellum 9 mm.

Dans le café, Botha s’accroupit devant moi pour exposer sa thèse : la jeune femme se serait réfugiée à l’intérieur des toilettes, en croisant les bras, ce qui expliquerait pourquoi une balle avait transpercé les doigts avant de pénétrer dans le bras. Une autre l’avait atteinte à l’oreille droite, une troisième à la hanche. « Peu importe où elle se trouvait dans les toilettes, elle n’avait aucune chance d’en réchapper », explique-t-il.

Dans un pays gangrené par la corruption policière, où huit officiers ont récemment été inculpés de meurtre pour avoir ligoté un homme au pare-chocs arrière d’un fourgon avant de le traîner dans la rue (il fut plus tard retrouvé mort dans sa cellule), Hilton Botha est fier de ses vingt-quatre ans de service. « J’essaie d’enquêter sur chaque affaire comme si l’un des miens avait été assassiné », confie-t-il. Spécialiste des dossiers d’homicide, ce vétéran a considéré d’emblée le cas Pistorius comme une affaire simple : une femme tuée par son mari, son petit ami voire sa maîtresse. Ce genre de choses arrive hélas toutes les huit heures en Afrique du Sud. Il s’agit même de la principale cause de mort violente chez les femmes.

La thèse du cambrioleur
Botha insiste : « Il est exclu qu’il ait pu se produire autre chose. Il n’y avait qu’eux dans la maison et, d’après tous les registres de la sécurité, elle y était depuis deux ou trois jours. Il n’y a pas eu d’effraction. Le seul accès possible était la fenêtre ouverte de la salle de bains et nous avons tout fait pour voir si quelqu’un était passé par là. Réponse : impossible. J’ai pensé que ce serait une affaire vite bouclée. Il l’avait abattue, point final. J’ai donc dit à mon supérieur : “Vous lui avez lu ses droits, vous devez l’arrêter”. » Botha se rendit ensuite dans le garage : Pistorius, dont la chemise et le short étaient maculés de sang, portait ses prothèses aux jambes, assis sur un banc de musculation, au milieu de son matériel d’entraînement. « Il se tenait la tête et il pleurait. Il y avait du sang partout, mais rien sur ses mains. Nous lui avons demandé : “Vous vous êtes lavé les mains ? Il a répondu : “Oui, elles étaient couvertes de sang”. »
« Vous vous souvenez de moi ? demanda Botha, faisant allusion au jour où il avait arrêté Pistorius pour coups et blessures quatre ans plus tôt.
– Oui, répondit l’athlète.
– Que s’est-il passé ?
– J’ai cru que c’était un cambrioleur. »

Tout trahissait l’homicide volontaire, assure l’inspecteur. Pourquoi un cambrioleur irait-il s’enfermer dans les toilettes ? Pourquoi les balles auraient-elles traversé le short de la victime si elle était assise sur la lunette des toilettes en pleine nuit ? Et pourquoi aurait-elle emporté son téléphone portable dans la salle de bains à trois heures du matin. Selon Botha, les balles l’avaient touchée au flanc droit. Autrement dit, elle n’était pas assise, mais probablement tapie derrière la porte verrouillée. D’après la disposition des projectiles dans la salle de bains, Botha estime que Pistorius avait appuyé sur la détente à moins d’un mètre cinquante de la porte. Selon lui, les impacts étaient orientés vers le bas, ce qui signifie que Pistorius portait bien ses prothèses à ce moment précis, contrairement à ce qu’il prétendra plus tard. Mais pourquoi aurait-il voulu pénétrer à l’endroit même où il pensait que le cambrioleur s’était caché ? Et pourquoi aurait-il ouvert le feu, au lieu d’attraper sa petite amie et de courir se mettre en lieu sûr ?

« Cela ne tient pas la route », se dit Botha après avoir entendu cette histoire de cambriolage. Parce qu’il était sûr de lui et qu’il avait décidé d’accumuler les preuves, le détective eut alors l’impression qu’on le soupçonnait à son tour. Ses supérieurs ne tardèrent pas à lui retirer l’affaire. Peu après, il démissionna de la police. D’après lui, sa crédibilité et sa réputation ont été mises en doute pour une simple raison : il n’a pas cru un seul instant que Pistorius ait confondu Reeva avec un cambrioleur avant de l’abattre de sang-froid.

« un être surgi du futur »
C’est en vivant comme si de rien n’était qu’Oscar Pistorius a surmonté une grave infirmité – il est né sans péroné, ce qui a nécessité l’amputation des jambes au-dessous du genou, à l’âge de 11 mois. « Ton frère enfile ses chaussures ; toi, tu enfiles tes jambes », lui répétait sa mère pour ancrer en lui l’idée qu’il ne devait par se laisser réduire à son handicap. Le divorce de ses parents quand il avait 6 ans puis la mort de sa mère neuf ans plus tard à cause d’une allergie à un médicament l’anéantirent. Brouillés avec leur père, son frère et lui se retrouvèrent comme deux « bateaux sans gouvernail », raconte-t-il dans ses mémoires Courir après un rêve (L’Archipel, 2010). Il se tatoua sur le bras les dates de naissance et de mort de sa maman, qui lui avait dit un jour : « Le vrai perdant n’est jamais celui qui franchit la ligne d’arrivée en dernier. Le vrai perdant, c’est celui qui reste sur la touche sans même essayer de courir. » Aucune autre femme n’a jamais pu égaler sa mère. Dans son livre, Oscar énumère ses déceptions sentimentales et ses ruptures. La piste a été son seul véritable amour. La presse l’a présenté comme « l’homme sans jambes le plus rapide du monde ». « À première vue, Oscar Pistorius a l’air d’un être surgi du futur, s’est enthousiasmé un journaliste de NBC. Il a la démarche d’un félin géant en maraude, si une telle créature était dotée de pieds en forme de nageoires au lieu de pattes. Quand il s’approche, avec ses lunettes Oakley dernier cri et son torse admirablement sculpté, on voit en lui un aperçu de notre évolution future : un personnage mi-homme mi-machine. »

Face à l’ultime défi qui se dresse devant lui – éviter de finir ses jours en prison –, Oscar peut compter sur sa famille, ses amis et ses experts en communication. Leur stratégie : accuser tout le monde sauf lui de la mort de Reeva. Son oncle Arnold, un riche promoteur immobilier et porte-parole du clan, assure : « Nous ne doutons pas une seconde que les éléments de l’enquête réfuteront toute possibilité de meurtre avec préméditation, ou même de meurtre tout court. » Certains justifient la situation d’Oscar par son enfance : il a grandi à Johannesburg, la plus grande métropole d’Afrique du Sud, un foyer de racisme et de violence à l’époque de l’apartheid. D’autres soulignent la criminalité endémique du pays, où la moitié de la population gagne moins de 50 euros par mois. Le père d’Oscar, Henke, ses oncles et son grand-père ont affirmé posséder 55 armes à feu, utiles « pour la chasse » et pour leur « protection ». Quoi d’étonnant à cela ? « On ne peut pas se fier à la police, ajoute Henke. Dans un pays comme celui-ci, vous vous réveillez au milieu de la nuit et quelqu’un est entré chez vous : que faites-vous ? Vous croyez que c’est un membre de la famille ? Bien sûr que non. »

« Je ne peux pas imaginer Oscar perpétrant les actes commis dans cette pièce ce soir-là », confie Mike Azzie, que l’athlète appelle « Oncle Mike ». Cet ami de longue date a parlé à Pistorius presque chaque jour depuis le drame. Ils possèdent ensemble un cheval de course, dont Oscar essaie de revendre sa part pour couvrir les frais de procédure. « À chaque fois, je lui demande : “Comment tu te sens, Ozzie ?, et lui me répète : “Je suis un homme brisé, Oncle Mike”. Puis il évoque Reeva et sa famille. » Mike raconte le jour où son fils dormit chez Oscar : au milieu de la nuit, il s’était réveillé pour aller boire un verre d’eau mais il a fait un peu de bruit. « Oscar a déboulé un pistolet à la main, assure-t-il. En Afrique du Sud, personne n’est en sécurité. Ils ne se contentent pas d’entrer chez vous, de vous ligoter et de vous voler vos biens. Ils vous humilient devant votre famille. Ils violent votre femme, pissent sur vos enfants, tuent le chef de famille d’une balle dans la nuque et laissent les gamins orphelins. Ici, vous avez un gosse privé de ses jambes. Il entend du bruit dans la maison, sa petite amie est là et aussitôt il passe en mode combat et panique. Il se dit : je dois protéger cette fille. Je ne vois pas ce qui aurait pu se passer d’autre dans la tête de ce pauvre gamin. »

Un viol toutes les quatre minutes
À mon arrivée à Johannesburg, un porte-parole du clan Pistorius m’indique que la famille n’est pas disposée à accorder d’entretiens, que ses membres refusent d’être mêlés à des « parasitages médiatiques » comme celui provoqué par Henke avec ses commentaires jugés racistes (celui-ci a accusé l’ANC, le parti de Nelson Mandela, de refuser de protéger les Blancs). La famille consacre toute son énergie à la défense d’Oscar. Quant à Pistorius lui-même, qui communique avec moi par l’entremise d’un agent de relations publiques, il se dit « encore profondément affecté » par la mort de Reeva : « La dernière chose qui me viendrait à l’esprit, affirme-t-il, serait de parler avec un journaliste ou d’accepter une séance photo. »

En revanche, les amis et la famille de Reeva sont plus enclins à s’exprimer. Un soir, une partie de l’entourage se retrouve au domicile de Cecil Myers, que la jeune femme considérait comme son « papa de Jo’burg ». Lui et son épouse Desi, leurs deux filles et leurs amis racontent la relation entre Reeva et l’homme de sa vie. « J’ai dit que ce Pistorius pouvait pourrir en enfer et je le pensais, s’écrie Cecil, gagné par l’émotion. Il n’y en a aujourd’hui que pour Oscar, Oscar, Oscar. Et Reeva, alors ? »

Reeva rêvait d’apparaître dans Vanity Fair, confie sa mère, June Steenkamp, une femme blonde et menue, ajoutant tristement : « Il a fallu qu’elle perde la vie pour y parvenir. » Nous sommes chez June, une modeste demeure de Port Elizabeth, sur la côte sud du pays, pleine de photos de Reeva. Elle est encore scandalisée d’avoir reçu des fleurs accompagnées d’un mot « de la part du bureau d’Oscar Pistorius » : ce dernier a eu le toupet d’organiser sa propre cérémonie funéraire en la mémoire de Reeva. Peu après le meurtre, Arnold Pistorius, l’oncle d’Oscar, lui a téléphoné. Elle se rappelle lui avoir répondu : « Je n’ai rien à vous dire et je n’ai aucune envie d’entendre ce que vous avez à me raconter.
– Alors je suis tout à fait désolé de vous avoir importunée », a dit l’oncle.
« J’ai raccroché. Nous en sommes restés là, précise-t-elle. Il voulait peut-être m’inviter à leur cérémonie privée. J’ai trouvé cela franchement déplacé. » Le père de Reeva, Barry, grand gaillard barbu de 69 ans, préfère rester dehors. Il est incapable de parler sans fondre en larmes. « En fait, il est beaucoup plus émotif que moi », glisse June. Elle raconte : « Nous avons fait venir son corps ici pour la veillée funèbre. Il gelait. Elle ressemblait à une poupée de cire. Toujours aussi belle. Je me suis évanouie. Ils m’ont sortie. J’ai insisté pour y retourner. Je lui ai dit à quel point je l’aimais, et que je l’espérais enfin à l’abri, vu la façon dont elle était morte. »

La vie a joué un méchant tour à Reeva Steenkamp : sa mère et elle ont longtemps défendu avec passion les femmes victimes de violences. En Afrique du Sud, durant les années 2011 et 2012, on a enregistré 64 500 viols, soit un toutes les quatre minutes – un record mondial, selon le Département d’État américain. Même le président en exercice, Jacob Zuma, fut traduit en justice en 2006 pour le viol d’une militante de 31 ans avant d’être acquitté. Enfant, Reeva voulait être avocate, mais le destin la frappa une première fois quand elle était en faculté de droit. « Elle montait un de nos chevaux de course et elle est tombée sur le dos, révèle June. Bilan : deux vertèbres écrasées. Les médecins n’étaient pas certains qu’elle puisse marcher à nouveau. Elle est restée allongée six semaines, sans savoir si elle pourrait se relever un jour. »
Une fois rétablie, elle décida d’abandonner le terrain juridique pour mener une nouvelle vie. Elle se teignit les cheveux en blond, devint l’égérie de la marque Avon en Afrique du Sud, quitta son petit ami et Port Elizabeth pour les lumières de Johannesburg où, déclara-t-elle, elle voulait devenir mannequin. « Son père était tellement hostile à cette idée, il avait peur qu’une chose grave lui arrive, raconte June. C’est une jungle, Johannesburg, l’un des pires endroits du pays. »

« Elle m’a téléphoné et m’a dit qu’elle arrivait tout juste de Port Elizabeth, qu’elle voulait devenir mannequin », confirme Jane Celliers, de l’agence Ice Model Management. Après lui avoir demandé ses mensurations, elle répondit : « Pour Ice, vous êtes trop petite. » Mais Reeva insista pour venir la voir. « Elle a franchi cette porte, et voilà : le coup de foudre. »
Très vite, les photos de magazines et les spots télévisés s’enchaînèrent. Reeva était la superbe blonde publicitaire de nombreuses marques : les sucettes Pin Pop, Toyota, Kentucky Fried Chicken, la bière Cardinal et les chewing-gums Hollywood. Mais elle voulait aussi faire la couverture d’un magazine grand public. À l’époque, FHM était un mensuel masculin très en vogue. « Des filles en bikinis », résume Hagen Engler, l’ancien rédacteur en chef de l’édition sud-africaine. Il se souvient de la détermination farouche de Reeva, qui ne voulait pas seulement être vue, mais aussi être lue et entendue. Elle était un peu trop ronde pour poser en maillot de bains. Grâce au yoga, à un régime strict et à beaucoup d’exercice, elle mit peu de temps pour se sculpter une silhouette fine et bien galbée. « Reeva était toujours sexy, poursuit Engler. En bikini, elle pouvait déchirer. » En outre, elle pigeait ce qu’elle appelait « le jeu » : provoquer une émotion. Elle commença par charmer les 70 000 lecteurs de FHM « avec une minuscule photo d’elle en maillot, format timbre-poste, se remémore Engler, puis avec une autre, un peu plus grande ». Au bout de trois ans, elle décrochait la couverture du numéro de décembre 2011. Le rédacteur en chef n’a pas oublié cette séance en bikini fuchsia. Pendant l’interview, Reeva tint ce propos : « Ce qui me passionne, c’est de prendre la défense des gens qui n’ont pas conscience de leurs droits. »

« Elle avait alors 27 ans, l’âge de la maturité pour un mannequin, souligne Engler. Il fallait qu’elle y arrive, et vite. » La quasi-totalité de ses quatre années à Johannesburg, elle a vécu avec Warren Lahoud, un jeune exportateur de légumes au sourire enjoué. « Reeva était hypermotivée, passionnée et quand elle se fixait sur quelque chose, elle y allait, raconte-t-il. Elle me répétait tout le temps combien elle m’aimait. » Apparemment, tout le monde adorait Warren, surtout la mère de Reeva. « Un vrai gentleman, me confirme June Steenkamp. Je ne sais pas ce qui a mal tourné, mais elle commençait à avoir d’autres fréquentations. Il y avait sa carrière, et lui, il était plutôt casanier, vous voyez ? Elle m’a averti qu’elle miserait désormais tout sur le mannequinat, et elle multipliait les castings pour des films. »

Reeva avait décroché une apparition dans « Tropika Island of Treasure », une émission de télé-réalité que l’on m’a décrite comme « une version de “Koh Lanta” où l’on vous assure le gîte et le couvert ». Selon l’agent Jane Celliers, « Reeva n’était pas encore une célébrité, seulement un mannequin connu ; “Tropika” lui a permis d’accéder à un nouveau statut : on l’invitait dans les talk-shows ». Comme me l’a expliqué son agent de relations publiques, Sarit Tomlinson : « Quand vous êtes célèbre, vous avez une voix, un ton, une tribune, et vous pouvez vous faire entendre. Que ce soit sur Twitter, à la télé, à la radio, Reeva s’exprimait avec passion sur les violences infligées aux femmes, auxquelles elle prêtait sa voix. »

En 2012, Reeva et Lahoud finirent par rompre. « J’ai déménagé et je lui ai laissé l’appartement, dit le jeune homme. Il restait deux mois de bail. Nous avons dû admettre que ça ne marchait plus entre nous. » Reeva se mit à chercher un autre logement. Entre-temps, elle s’installa chez les parents de Gina Myers, une maquilleuse professionnelle qu’elle avait rencontrée lors d’une soirée de gala. Tout en poursuivant sa carrière, elle sortit brièvement avec Francois Hougaard, la star du rugby sud-africain.

Odieux avec les femmes
Après avoir téléphoné aux Steenkamp pour les informer de la tragédie qui avait frappé leur fille, Botha organisa le transfert du corps de Reeva afin de faire pratiquer une autopsie. Il donna instruction à ses collègues de conduire Pistorius dans un hôpital pour le soumettre à des analyses de sang et d’urine, dont les résultats n’ont pas été révélés. Puis il retourna sur la scène du crime recueillir des pièces à conviction et les placer sous scellés. Il y trouva des munitions non autorisées pour un revolver calibre 38, des flacons contenant un liquide non identifié ainsi que des seringues et des aiguilles. « Nous avons emporté les ordinateurs portables, les iPad, les téléphones, le pistolet, les cartouches… le tout étiqueté et transmis à divers départements de la police scientifique », précise-t-il. Il a même récupéré la porte des toilettes fracassée après que quelqu’un eut offert 40 000 euros à un policier pour la photographier. « Si quelqu’un la vole et la revend, notre dossier est vidé de sa substance », prévient Botha.

L’inspecteur s’est ensuite concentré sur le comportement de Pistorius. Un témoin s’est rappelé un dîner avec des amis, quelques semaines avant le meurtre de Reeva. L’un d’eux avait un pistolet, qu’il avait fait passer à Oscar sous la table. Le coup était parti, une balle avait ricoché, manquant d’atteindre le pied d’un convive.
Il y eut aussi un incident sur le circuit automobile de Kyalami, où Pistorius avait pris à partie Quinton van der Burgh, le magnat de l’industrie minière et producteur de télévision du Cap. Il avait entendu dire que Quinton était sorti avec l’une de ses ex. « Il s’est mis à hurler et il a menacé de lui casser la gueule s’il continuait à tourner autour de cette fille », dit Botha. Van der Burgh consulta un avocat pour obtenir une injonction d’éloignement. L’un des amis de l’homme d’affaires, l’ancien footballeur Marc Batchelor, conseilla vivement à Pistorius de le laisser tranquille. « Pistorius a menacé Batchelor de lui briser les jambes », poursuit Botha. L’intéressé déclara au Star, le quotidien de Johannesburg : « Il m’a appelé “petit bonhomme” et m’a dit qu’il n’avait pas peur de moi. Le personnage qui me parlait au téléphone ne ressemblait en rien à son image. Il emportait partout un pistolet, et il se comportait de façon odieuse avec les femmes. »

L’inspecteur se souvient de la première fois où il avait arrêté l’athlète, en septembre 2009. Pistorius était soupçonné d’avoir blessé une dénommée Cassidy Taylor-Memmory, lors d’une soirée chez lui, dans sa résidence de Silver Woods Country Estate. Au poste de police, il avait signé des autographes et posé avec des fonctionnaires de police visiblement sous le charme. Les plaintes furent vite abandonnées, Pistorius allant jusqu’à réclamer à Cassidy 22 millions de rands (1,7 million d’euros) de dommages et intérêts, au motif que son interpellation lui avait fait perdre des sponsors. La jeune femme contre-attaqua en justice. Pendant plusieurs années, aucune des deux parties ne céda. Quelques semaines après le meurtre de Reeva, Pistorius retira sa plainte.

J’ai rencontré les avocats de Cassidy, qui m’ont donné leur version de l’incident. Lors de cette soirée, la petite amie de Pistorius, le mannequin Melissa Rom, aurait eu une altercation avec lui après l’avoir surpris en train de flirter avec une autre femme. Furieux, Oscar s’était mis à l’injurier. Sous l’emprise de l’alcool, il aurait ensuite chassé Melissa et son amie Cassidy de sa maison. Une fois dehors, la seconde s’était aperçue qu’elle avait oublié son sac à main avec ses clefs de voiture. Quand elle voulut revenir les chercher, Pistorius aurait claqué la porte si violemment que des éclats auraient entaillé la jambe de la jeune fille. « Personne ne connaissait le véritable Oscar, personne ne voulait gratter la façade », admet le journaliste sportif Graeme Joffe. Selon les estimations, il touchait 1,5 million d’euros par an de ses sponsors, parmi lesquels Nike, Oakley et les parfums Thierry Mugler, et c’était un bon placement. « Il ne fallait surtout pas faire peur à un sponsor comme Nike, souligne Joffe. Les incidents devenaient des non-événements. » Quand Pistorius perdit le 200 mètres face au brésilien Alan Fonteles Cardoso Oliveira aux Jeux paralympiques de 2012, il critiqua le vainqueur qui aurait utilisé des lames de carbone plus longues que les siennes. « On sentait vraiment le dépit, estime Joffe. Il a pété un câble. Le lendemain, il s’est excusé ; non pour ce qu’il avait dit, mais pour la façon dont il s’était exprimé : sur la piste, juste après la course, devant tous les médias. »

Ses amis skinheads
Pistorius avait beau ne pas être au niveau pour les Jeux olympiques, il obtint tout de même son billet. Parce que c’était lui. « On a pris une décision politique », a répondu Fikile Mbalula, le ministre des sports sud-africain, lorsqu’il fut interrogé à la radio. « Oscar est arrivé en demi-finale du 400 mètres, se rappelle Joffe. Il était sur les starting-blocks devant 80 000 personnes dans le stade. Avant cela, les gens ne savaient même pas où était l’Afrique du Sud. C’était notre emblème, une figure mondiale, un symbole, un modèle pour des millions de gens dans le monde, un athlète infirme capable de se mesurer aux athlètes valides. Personne ne tente de déboulonner une telle idole. »

Après les Jeux olympiques, Pistorius s’envola pour l’Amérique, où il participa à de grandes émissions de télévision comme le « Tonight Show » de Jay Leno. À son retour, Oscar le modeste avait disparu au profit de Pistorius l’invincible. « Il la ramenait sur ses aventures dans le monde, raconte un ancien proche. Il était du genre à dire “C’est moi le grand homme, c’est moi, Oscar. La planète me doit bien ça.” Comme si tout lui était dû. Il n’était pas comme ça. On l’a poussé dans cette direction. » Ses amis n’étaient plus les bons gars d’avant, mais les bandes de skinheads tatoués de Johannesburg Sud. « Il s’entourait de gens pour qui la violence et la colère tenaient lieu d’exutoire. Dieu me pardonne, je n’ai pas vu venir la suite. Mais je savais que quelque chose allait exploser. » Même Gianni Merlo, le journaliste italien qui avait aidé Pistorius à écrire ses mémoires, s’interrogeait : « Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? »
“ Aurions-nous engendré un monstre à notre insu? ”

La tension des Jeux laissa des traces. « Il était d’une humeur massacrante, se rappelle Jonathan McEvoy, le chroniqueur sportif du Daily Mail. Lors de ses entraînements, les mères de famille et les enfants qui fréquentaient aussi la salle de sport étaient un peu interloqués de l’entendre proférer des insultes. Tout d’un coup, il sortait de la salle au milieu d’une séance. Il était renfrogné et grossier. Apparemment, il survivait à coups de boissons énergétiques et de comprimés de caféine. » McEvoy interrogea Pistorius sur les armes dans sa chambre – « un flingue en acier noir sur la table de chevet, et un sinistre pistolet-mitrailleur Taurus sous la fenêtre ». Réponse du sprinteur : « C’est pour me protéger, mon frère. » McEvoy note : « Il était incapable de trouver le sommeil – ce qui n’était guère surprenant, vu les comprimés et tout le café qu’il avalait. Il se levait souvent au milieu de la nuit et se rendait au stand de tir avec son pistolet et deux boîtes de munitions. » Il avait un pitbull et un bull-terrier, deux tigres blancs (qu’il vendit à un zoo canadien quand les bêtes dépassèrent les 200 kg) et des parts dans au moins un cheval de course. Il possédait une collection de bolides et venait de commander une McLaren Spider à plus de 200 000 euros. Pour sa protection, il avait un pistolet avec permis et il avait déposé d’autres demandes pour trois fusils de chasse, une carabine et deux revolvers.

En novembre 2011, il posta ce tweet : « Sur 50 tirs à plus de 300 m, j’ai touché la tête à 96 % ! Pan ! », avec une photo de lui tirant au pistolet sur un stand près de Gemona, en Italie, où il s’exerçait souvent. Six semaines avant les Jeux de Londres, en route pour un autre stand de tir, il tweeta : « Gonflé à bloc ! Yeaaah, mec ! »

Selon un ami directeur d’hôtel interrogé par McEvoy, « Oscar disposait aussi de toute une panoplie de blondes ». Le 4 novembre 2012, il en rencontra une nouvelle. « Si vous cherchez la définition du mot “hot” dans le dictionnaire, vous y trouverez Reeva Steenkamp », écrivit un utilisateur de Twitter la veille de la rencontre entre Oscar et la jeune fille. « Le 4 novembre, j’organisais une compétition automobile sur le circuit de Kyalami, au nord de Johannesburg, déclara Justin Divaris dans sa déposition. J’avais invité Oscar et Reeva séparément. » Après les présentations, il remarqua combien ils furent immédiatement attirés l’un par l’autre : « Ça sautait aux yeux. » Oscar lui proposa de l’accompagner à la cérémonie de remise des South African Sports Awards le jour même. Elle téléphona à sa copine maquilleuse, Gina Myers : « Il me faut absolument une robe pour ce soir !
– Pour quoi faire ?
– Je vais aux South African Sports Awards !
– Avec qui ?
– Avec Oscar. Mais en copains, hein.

Des cris et des coups de feu
Ce soir-là, dans une robe rose à franges très sexy, elle enflamma le tapis rouge. Oscar confia à Justin Divaris qu’entre Reeva et lui, « ça avait fait tilt ». Aussitôt, tout le monde voulut en savoir davantage sur la jeune femme. L’une des anciennes conquêtes d’Oscar, Samantha Taylor, mannequin intermittent, sortit les griffes : « Oscar a certaines façons de faire avec les filles, déclara-t-elle au journal City Press. Cette Reeva n’est probablement pas la seule et Oscar n’est sûrement pas le personnage que les gens imaginent. » Après la mort de Reeva, la mère de Samantha Taylor posta ce message sur Facebook : « Je suis si contente que Sam soit saine et sauve et qu’elle ait échappé à cet homme – quand ils sortaient ensemble, les choses auraient pu mal tourner, à cause de son pistolet. »

Pistorius ne lâcha plus Reeva. « Pour elle, ce ne fut pas le coup de foudre, mais pour Oscar, si », raconte l’agent Sarit Tomlinson. « Il est devenu envahissant », rapporte Gina Myers, ajoutant que son père, Cecil, aussi protecteur avec le jeune mannequin qu’avec ses deux filles, avait dit à l’athlète : « Si tu la veux, il va falloir la laisser respirer. » Mais il ne s’y est jamais résolu. « Il était tout le temps fourré ici, se souvient Cecil Myers. Ensuite, elle est sortie avec lui. Et on n’a plus jamais revu Oscar. » La semaine du 14 février devait être particulière pour Reeva. Jeudi, c’était la fête des amoureux et samedi sa première apparition dans « Tropika Island of Treasure ». Elle emballa son cadeau de Saint-Valentin pour Oscar – sans doute une photo d’eux ensemble. Ensuite, pour être sûre que ses parents puissent regarder ses débuts dans l’émission, elle vira 1 000 rands (80 euros) sur leur compte afin qu’ils puissent rétablir leur abonnement au câble, suspendu à cause de factures impayées. Elle passa la journée du 13 à peaufiner le discours qu’elle devait prononcer le lendemain devant des lycéens, en hommage à Anene Boysen, une jeune fille de 17 ans morte après un viol collectif dans une banlieue du Cap. « Je me suis réveillée ce matin, en sécurité dans ma maison, écrivit Reeva sur Instagram. Tout le monde n’a pas cette chance. Protestez contre le viol. Repose en paix Anene Booysen. #viol #crime #ditesNON. »

Son attaché de presse, Simphiwe Majola, raconte : « J’ai reçu son dernier e-mail à 17h15, elle est morte le lendemain matin. » Il me montre la messagerie de son ordinateur. Elle voulait s’engager à fond pour la marque de fitness Virgin Active, et lancer sa propre ligne de lingerie. Majola lui avait suggéré de s’inspirer d’une star internationale, Reeva a mentionné Cameron Diaz, qu’elle admirait pour sa simplicité et son humour.

Peu avant six heures ce soir-là, on aperçut Reeva franchir le portail massif de la résidence Silver Woods au volant de sa Mini Cooper. Un mois plus tard, je passai à mon tour ce portail, pénétrant dans un vaste lotissement entouré d’immenses clôtures. Ici, les cambrioleurs n’ont pu tromper la sécurité que deux fois au cours des quatre dernières années. Après quoi, les mesures de protection ont été sensiblement renforcées. Désormais, cette enclave possède une enceinte de sécurité électrifiée et, théoriquement, à toute épreuve.

La veille de sa mort, Reeva lança un sujet de conversation sur Twitter : « Quelle surprise réserves-tu à l’amour de ta vie pour demain ? » Rien ne laissait penser qu’une dispute éclaterait dans la maison de Pistorius entre deux et trois heures du matin. « Des voisins ont dit avoir entendu une jeune fille crier, me raconte Hilton Botha. Puis des coups de feu, encore des cris, et enfin d’autres coups de feu. » Sarit Tomlinson soupire : « Elle voulait qu’on l’entende et elle y est arrivée. » Son amie Gina Myers ajoute : « Je ne peux pas m’imaginer vivre sans elle, mais quelque chose de positif finira par sortir de cette histoire. Les gens l’ont enfin entendue, et ils continueront de l’entendre. Elle est devenue un symbole. »

« Mon  arme sous mon lit »
La procédure judiciaire contre Oscar commença avec une victoire capitale pour la partie civile : le crime fut qualifié de « meurtre avec préméditation ». En d’autres termes, Pistorius devra prouver à la cour qu’il se trouvait dans des « circonstances exceptionnelles » pour obtenir une libération sous caution. « À la minute où l’affaire fut classée dans cette catégorie, Oscar a senti le ciel lui tomber sur la tête, explique un avocat de Johannesburg qui a accès au dossier. Il va devoir dévoiler ses cartes. » Pour éviter de croupir deux années dans l’enfer d’une prison sud-africaine en attendant le procès, Pistorius a donné sa version des faits dans une déclaration sous serment. Son avocat l’a lue devant la cour, pendant qu’à côté de lui, il sanglotait : « Vers 22 heures le 13 février 2013, nous étions dans notre chambre. Elle faisait ses exercices de yoga et moi j’étais au lit, je regardais la télévision. J’avais retiré mes prothèses. Nous étions profondément amoureux et je n’aurais pas pu être plus heureux. Après ses exercices, Reeva s’est couchée et nous nous sommes endormis. Je suis conscient que des intrus peuvent pénétrer dans mon domicile avec une intention criminelle. J’ai déjà reçu des menaces de mort. Et j’ai aussi été victime de violences et de cambriolages. C’est la raison pour laquelle je garde mon arme, un Parabellum 9 mm, sous mon lit. »

Son handicap comme excuse
Très tôt ce matin-là, en se levant pour fermer les portes vitrées coulissantes de la chambre, Oscar dit avoir entendu du bruit dans la salle de bains.
« J’ai été terrifié. La fenêtre de la salle de bains n’a pas de barreaux et je me souvenais que les ouvriers venus chez moi pour des travaux avaient laissé des échelles dehors. Même sans mes prothèses, je suis assez mobile. J’ai cru que quelqu’un était entré. J’avais trop peur pour allumer la lumière. J’ai pris mon pistolet 9 mm sous mon lit. En m’approchant de la salle de bains, j’ai crié en direction de cet/ces individus pour qu’il/ils fiche/nt le camp. Et j’ai hurlé vers Reeva afin qu’elle appelle la police. Il faisait nuit noire dans la pièce et je croyais qu’elle était au lit. »
Il assure avoir perçu des « mouvements » dans les toilettes. Et là, pour la première fois, il contredit l’affirmation de toute une vie, à savoir que son infirmité ne le rend pas différent. À cet instant, il brandit son handicap comme une excuse.
« À l’idée qu’un ou plusieurs intrus étaient dans les toilettes, j’étais horrifié, terrorisé. J’ai pensé qu’ils étaient entrés par la fenêtre sans barreaux. Comme je n’avais pas mes prothèses, je me sentais extrêmement vulnérable, je savais que je devais nous protéger, Reeva et moi. Je me sentais pris au piège, parce que la porte de ma chambre était fermée à clef. Et que sur mes moignons, j’avais une mobilité réduite. J’ai tiré sur la porte des toilettes et j’ai hurlé à Reeva d’appeler la police. Elle n’a pas répondu. »
Quand il se rendit finalement compte que son amie n’était pas au lit, poursuit-il, il essaya d’ouvrir la porte des toilettes. Elle était verrouillée. Il empoigna sa batte de cricket « pour défoncer la porte » et c’est à ce moment-là qu’il l’aurait découverte.

Le lendemain de la lecture de cette déposition, Hilton Botha livrait son propre témoignage. Il déclara à la cour que le meurtre de Reeva Steenkamp ne pouvait « en aucun cas » être un acte de légitime défense. « C’est une femme sans défense, sans arme, qui a été abattue », affirma-t-il, en soulignant qu’il n’avait jamais cru la version de l’athlète. « L’accusé présente un risque, il pourrait s’enfuir », insista-t-il, avant de déconseiller une remise en liberté sous caution. « Il est passible d’une peine comprise entre quinze ans de prison et la perpétuité ; c’est une affaire grave et n’importe qui, à sa place, prendrait la fuite. »

Pendant le témoignage de l’inspecteur, Pistorius se tenait la tête entre les mains, sans pouvoir retenir ses larmes. Son avocat procéda à son tour à un contre-interrogatoire cinglant : comment les témoins interrogés par Botha savaient-ils que la dispute opposait Reeva à Oscar, et non d’autres voisins entre eux ? La vessie de la jeune femme était vide. Elle serait donc allée aux toilettes au milieu de la nuit. N’était-ce pas conforme aux déclarations de l’accusé ? Et ne se serait-elle pas enfermée, après avoir entendu son compagnon hurler qu’il y avait un cambrioleur dans la maison ? « Botha se débat dans les cordes », tweeta Andrew Harding, journaliste à la BBC. « L’inspecteur s’enferre et recule sur tous les points du dossier face à une défense mieux préparée », releva un autre chroniqueur judiciaire.

La suite fut encore pire. « Une vraie bombe », me confie Botha. À 21 heures, le jour de sa première déposition, il reçut un appel d’un collègue lui annonçant qu’une enquête vieille de deux ans, un temps abandonnée, venait d’être relancée. En 2011, alors que Botha et d’autres inspecteurs travaillaient sur le meurtre effroyable d’une femme, un taxi minibus fonça droit sur eux à plus de 160 kilomètres à l’heure. Le chauffard avait tenté de s’enfuir et Botha avait tiré dans les pneus. Et voilà que l’affaire reprenait, avec sept chefs d’inculpation pour tentative de meurtre, une pour chaque passager du taxi – lesquels s’en étaient tous sortis indemnes. « Je savais qu’ils avaient un dossier contre moi, me confie Botha. Je pense qu’ils se sont dit que si l’on me retirait l’affaire, il n’y aurait plus personne pour décrire la scène de crime. » Le lendemain, il était dessaisi du dossier Pistorius. « Ils ont cru que je ne témoignerais plus, me dit Botha. Mais ils me citeront à comparaître et je vais témoigner. »

L’inspecteur Hilton Botha à l’audience de la libération sous caution d’Oscar Pistorius, le 19 février 2013 à Prétoria (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP).

Le 22 février, le premier président de la cour, Desmond Nair, trancha : « Je suis arrivé à la conclusion que l’accusé a su plaider le bien-fondé de sa libération sous caution. » Légalement, Pistorius a désormais le droit de voyager et de participer à des compétitions, à condition de soumettre ses projets à la justice. « C’est comme s’il dansait sur la tombe de Reeva », lâche Jackie Mofokeng, de l’ANC Women’s league, une association de défense des droits des femmes.

Vérification des appels
Un avocat de Johannesburg m’a certifié que toute cette affaire reposerait sur l’analyse balistique et la vérification des appels passés du téléphone portable. « Je marchais sur mes moignons dans l’obscurité, et j’ai tiré quelques balles à travers la porte des toilettes », affirme Pistorius. Mais sous quel angle a-t-il tiré ? Se tenait-il debout sur ses prothèses ? A-t-il menti sur ce point ? L’étude de la trajectoire des balles à travers la porte livrera la vérité. L’avocat continue : « On a retrouvé le téléphone de Reeva dans la salle de bains. Elle a pu envoyer un SMS juste avant de mourir. » Les listes d’appel sont conservées sur le réseau pendant trente jours. Le contenu des messages et la teneur des échanges pourraient aussi contredire la version d’Oscar. Hilton Botha garde confiance en la justice. « Ils m’ont sacrifié comme un pion sur l’échiquier, mais maintenant, le roi est en échec », dit-il.

Pistorius et son entourage, eux, maintiennent leur ligne de défense. « Je survivrai », aurait déclaré l’athlète lors de son arrestation. Avant d’ajouter : « Je gagne toujours. »

Mise à jour du 12 septembre 2014 : Après six mois d’un procès particulièrement médiatique, la juge Thokozile Masipa ne retient pas les accusations de meurtre avec préméditation. Oscar Pistorius est finalement reconnu coupable d’homicide involontaire, échappant à une lourde peine, qui sera connue dans quelques semaines.

Voir aussi:

Oscar Pistorius rattrapé par son ombre
Matthew Pryor

Le Monde

14.02.2014

J’étais à Athènes en septembre 2004, je couvrais les Jeux paralympiques pour mon journal, The Times. Le stade olympique baignait dans une chaleur soporifique et la demi-finale du 200 mètres hommes semblait sans intérêt particulier, une formalité pour le grand favori, un Américain. Comme tout le monde ou presque dans les tribunes, je n’avais jamais entendu parler du concurrent installé dans le couloir d’à côté : un jeune Sud-Africain amputé des deux jambes au-dessous du genou. Il n’avait pas l’air très à l’aise avec la procédure de départ, les starting-blocks et le pistolet du starter. Il est resté cloué sur place quand la course a démarré et, lorsqu’il s’est enfin élancé sur ses prothèses en carbone, on aurait dit que plusieurs secondes s’étaient écoulées – il avait effectivement plusieurs secondes de retard.

C’est là que le miracle s’est produit, un de ces moments qui font se hérisser les poils des bras. Le temps s’est arrêté, le jeune homme était le seul à être en mouvement sur la piste, en route pour une victoire écrasante. « Blade Runner » était né. Une performance tellement ébouriffante, une victoire absolue et une domination totale, qui sera encore plus nette lors de la finale. Incroyable. Ce garçon de 17 ans, maladroit et timide, avec un appareil dentaire, s’était mis au sprint depuis quatre mois seulement. Oscar Pistorius, c’était son nom, semblait prédestiné à devenir une star. Il l’est devenu.

TRAGÉDIE SHAKESPEARIENNE

Neuf ans plus tard, au petit matin de la Saint-Valentin 2013, Oscar Pistorius, 26 ans, l’un des sportifs les plus célèbres au monde, a vidé le chargeur de son arme de poing, quatre balles, sur une jeune femme de 29 ans, sa petite amie, Reeva Steenkamp, un mannequin blond qu’il avait rencontré quelques mois auparavant. Elle est morte, et avec elle l’idée que le monde se faisait d’Oscar Pistorius. Comment l’épopée extraordinaire de l’adolescent que j’avais rencontré à Athènes peut-elle aboutir devant la cour d’assises du tribunal de Pretoria ? Car c’est là que se jouera le prochain acte de cette tragédie shakespearienne, l’ascension et la chute d’Oscar Pistorius, qui devrait être jugé à partir du 3 mars (A lire dans Le Monde, « Oscar Pistorius, bad runner »).
L’ascension vers la gloire olympique d’un garçon né à Pretoria sans péronés. La chute d’un athlète qui voudrait convaincre le monde entier que son geste fatal n’avait rien de prémédité et qui a enrôlé pour cela les meilleurs avocats. Parmi eux, Kenny Oldwage, un ancien policier du temps de l’apartheid, qui a contribué à l’acquittement de l’homme qui a tué l’arrière-petite-fille de Mandela. Pistorius a aussi fait appel à des experts en armes à feu, des médecins légistes. Face à eux, Thokozile Matilda Masipa, 66 ans, deuxième femme noire à être nommée juge en Afrique du Sud, décidera de son sort.

Lors du procès, ses défenseurs auront beau jeu d’insister sur la vulnérabilité de ce personnage hors normes – non sans une certaine ironie, tant il donnait l’image de quelqu’un qui refusait qu’on s’apitoie sur son sort. Oscar avait 11 mois quand ses parents ont décidé, après de nombreuses consultations, de le faire amputer. Son père lui a expliqué par la suite qu’il lui faudrait être patient face au regard des gens. Qu’il ne fallait pas pleurer si les choses tournaient mal. Plus tard, il a maîtrisé parfaitement l’art de raconter aux médias son enfance heureuse, où « handicap » et « je ne peux pas » ne faisaient pas partie du vocabulaire familial. « La perception que les gens ont de vous dépend de la perception que vous avez de vous-même », aimait répéter Pistorius au temps de sa gloire sportive, comme un mantra.

UN TEMPÉRAMENT CHANGEANT

Avant le meurtre de sa petite amie, des articles de presse avaient évoqué la face sombre d’Oscar, son tempérament changeant, de plus en plus ombrageux, son côté coureur de jupons. Mais cet homme rangeait sa vie et ses connaissances dans des compartiments. La famille – sa sœur et son frère, son père, Henke, mais aussi son oncle Arnold et sa tante Diana, chez qui il avait habité un an après la mort de sa mère. Son entraîneur, Ampie Louw. L’agent, Peet van Zyl, qu’Oscar décrivait comme une figure quasi paternelle et que son frère, Carl, n’a jamais aimé. Les nouveaux amis. Les anciens amis – nombre d’entre eux s’étaient éloignés depuis quelque temps.

Pendant une période, jusqu’en 2008, j’étais dans l’un de ces compartiments. Après Athènes, nous avons lié connaissance et il a donné son accord pour se prêter à la réalisation d’un documentaire. J’ai voyagé avec lui dans le monde entier, j’ai aussi rencontré sa famille, tout cela pour un documentaire, The Fastest Man On No Legs (l’homme sans jambes le plus rapide), pour la télévision anglaise. J’ai suivi de près ses tentatives répétées pour concourir avec des athlètes valides, avec les stars de l’athlétisme. En mai 2008, le tribunal arbitral du sport finira par accéder à ses folles ambitions. Trop tard pour prendre part aux Jeux olympiques de Pékin, mais bien assez tôt pour se préparer à ceux de Londres, en 2012, où il atteindra les demi-finales du 400 mètres. Avec les athlètes valides. Il était alors sur le point de signer les plus gros contrats de sponsoring de sa vie.

J’ai continué à le croiser après le documentaire diffusé, entre autres, sur Channel 5 et sur Arte en 2008, mais cela faisait trois ans qu’on ne s’était pas vus lorsque j’ai appris le meurtre de Reeva Steenkamp. Je l’ai vécu comme un choc, comme tout le monde. Oscar Pistorius est poursuivi pour crime prémédité. Lui affirme qu’il a tiré à quatre reprises à travers la porte des toilettes de sa maison parce qu’il croyait qu’un intrus s’était caché là et que son amie dormait toujours. Il faut attendre le procès pour disséquer les faits. Mais l’un d’eux, glacial, est établi : Oscar a tué une jeune femme. Elle n’est pas morte sur le coup. Difficile d’imaginer sa terreur quand les balles ont traversé la porte des toilettes. Oscar devra vivre avec ces images et ces cris pour le restant de ses jours.

UN MYTHE POUR L’AFRIQUE DU SUD

J’ai voulu essayer de comprendre ce qui s’était passé. Il y a quelques semaines, en janvier, je suis retourné en Afrique du Sud pour préparer un deuxième documentaire. Je n’ai pas revu Oscar – après huit jours de détention, la justice sud-africaine a ordonné sa libération sous caution, le 22 février 2013, et l’a placé en liberté surveillée. Mais j’ai pu parler avec quelques-uns de ses proches, notamment son oncle Arnold à Pretoria, et mesurer combien cette histoire représentait une tragédie nationale en Afrique du Sud.

Oscar Pistorius incarnait cette détermination à se battre contre vents et marées qui correspond à l’idée que se font les Sud-Africains de leur identité. Le meurtre a touché toutes les communautés de la « nation arc-en-ciel », pour toutes les mauvaises raisons. L’Afrique du Sud figure en tête, ou presque, des pires tableaux de statistiques : taux de meurtres, morts par balles, meurtres de femmes, nombre de femmes tuées par leur partenaire. Sur un plan purement statistique, Reeva Steenkamp est seulement l’une des trois femmes assassinées en moyenne chaque année par leur partenaire un soir de Saint-Valentin. Un chiffre sans doute sous-estimé : selon une étude publiée par la revue scientifique The Lancet en 2009, « au moins la moitié des femmes tuées en Afrique du Sud sont victimes de leur partenaire masculin ».

Pour les personnes que j’ai pu rencontrer, une chose est sûre : Oscar Pistorius vivait avec une pression toujours plus forte sur les épaules. D’où venait cette pression, comment se matérialisait-elle ? Ces questions risquent d’être parmi les plus importantes du procès, de celles qui partageront l’opinion. Dans ces conversations, un thème est revenu régulièrement : Oscar avait radicalement changé. Depuis quand ? C’est là que les versions divergent. Dans une interview que j’avais enregistrée à l’époque du documentaire, Vicky Miles, une ancienne petite amie, racontait un avant et un après-Athènes 2004 : « Avant, il avait l’air tellement jeune mais, deux mois plus tard, il n’était pas du tout le même. Il était devenu plus mature, débrouillard, c’est incroyable comme il avait évolué sur les plans émotionnel, spirituel et physique. »

UN NOUVEAU CERCLE D’AMIS
Première métamorphose. Pour certains de ses proches, les dérives ont commencé un peu après, pour d’autres, elles remontent aux lendemains des JO de Londres, à l’été 2012. Quelques-uns réfutent tout changement de caractère, ils pensent que la nuit de la Saint-Valentin n’a été qu’un moment de folie. Mais ceux-là mêmes reconnaissent qu’ils étaient perturbés par les récentes fréquentations de Pistorius. Oscar avait un nouveau cercle d’amis, des propriétaires de yachts et de belles voitures qui l’initiaient à leur vie de flambeur.
Justin Divaris, 40 ans, directeur du Daytona Group – détenteur des droits commerciaux de Rolls Royce, Aston Martin et Sunseeker Yachts pour l’Afrique du Sud –, était devenu son « vrai ami », disait-il. Après les JO de Londres, ils avaient voyagé ensemble à Las Vegas, pendant la tournée médiatique d’Oscar aux Etats-Unis. Il est l’une des premières personnes que Pistorius a appelées après le meurtre, vers 3 h 35 du matin.

Trois mois auparavant, c’est lui, Justin Divaris, qui avait présenté Reeva à Oscar sur le circuit automobile de Kyalami. Dès cette première rencontre, le 4 novembre 2012, l’athlète handicapé avait tout fait pour séduire la belle. Le soir même, il l’invitait à une cérémonie officielle, au plus grand désespoir de sa petite amie de l’époque. On lui avait déjà prêté d’autres liaisons avec des jeunes femmes blondes, comme le top-modèle russe Anastassia Khozissova qu’il avait rencontrée en juillet à New York.

DU GENRE POSSESSIF AVEC LES FEMMES

« Nous [Reeva et lui] étions très amoureux. Je ne pouvais pas rêver mieux et je sais qu’elle partageait ce sentiment », a déclaré Oscar Pistorius devant les magistrats avant d’être libéré sous caution. Après le meurtre de Reeva, Cecil Myers, le père de sa meilleure amie, a toutefois rappelé combien Oscar lui avait semblé « pressé, impatient, très ombrageux »en compagnie de la jeune femme. « Reeva m’a dit qu’il lui avait un peu forcé la main, qu’elle se sentait piégée. J’ai demandé à Oscar de la laisser respirer. »

De fait, l’athlète était, semble-t-il, du genre possessif avec les femmes. En septembre 2012, il aurait promis à Quinton Van der Burgh, un magnat de la télévision et de l’industrie du charbon, de lui casser la gueule s’il n’arrêtait pas de tourner autour de sa petite amie de l’époque. Plus tard, quand un ami de Van der Burgh a demandé à Pistorius de se calmer, ce dernier l’aurait menacé de lui « casser les jambes ». Les trois hommes ont par la suite échangé des SMS au ton de plus en plus vif. Si vif que les Hawks, la brigade de police sud-africaine spécialisée contre le crime organisé, ont dû intervenir pour calmer les esprits.

Quelques mois avant la Saint-Valentin, Oscar avait déjà déchargé un pistolet à la table d’un restaurant de Johannesburg, Tashas. Il avait tiré en direction du sol, sans blesser personne. A l’époque, nul n’avait souhaité ébruiter l’affaire. Apparemment, il ne se déplaçait plus sans son calibre de 9 mm ; quand il était invité à dîner, il lui arrivait de poser son arme sur la table. L’opinion publique est très divisée à ce sujet. Détenir une arme à feu a beau être chose courante en Afrique du Sud, l’exhiber à tout bout de champ n’a rien de banal, surtout dans les milieux aisés que Pistorius fréquentait. Quelques-uns de ses proches ne se sont pas gênés pour le lui rappeler. D’autres ont considéré que son arme n’était jamais qu’une sorte d’accessoire de mode, un « truc cool ». Reeva Steenkamp elle-même n’avait rien contre les armes à feu, ni contre les voitures de sport, l’autre passion d’Oscar.

INQUIET POUR SA SÉCURITÉ

Au tribunal, l’accusation n’aura donc aucun mal à le dépeindre comme un amateur de gâchettes. En plus du 9 mm qu’il a dirigé contre sa petite amie, Pistorius avait demandé des autorisations pour six autres armes à feu en janvier 2013 : un revolver Smith & Wesson Model 500, trois fusils de chasse, Maverick, Winchester et Mossberg ; un revolver Special de calibre .38 et un fusil Vector .22. Il avait obtenu le droit de détenir une arme depuis 2010, après qu’une autorisation lui avait été refusée une première fois en 2008, pour une raison encore inconnue.
D’autres histoires ont refait surface. Celle où il aurait pratiquement tiré sur son chien, Capone, dans un moment de panique. Puis celle de ce tweet tristement célèbre de novembre 2012, passé inaperçu à l’époque mais retrouvé après le meurtre : « Rien ne vaut de rentrer à la maison, entendre le bruit de la machine à laver, penser qu’un intrus est là et pénétrer dans la buanderie en mode close-combat ! Waah. » Curieux, certes. Mais rien de tout ça ne signifie meurtre prémédité. Au contraire, ses avocats vont insister sur cet aspect de sa personnalité : il était inquiet pour sa sécurité. Pendant sa période de détention provisoire, en février 2013, ses défenseurs ont longuement expliqué comment Pistorius avait sollicité la protection des Hawks.

Oscar Pistorius avait gardé de son éducation dans une école privée de bonnes manières, tout en charme et en politesse. Mais il lui arrivait de les oublier, comme ce jour de septembre 2012 où il avait mal encaissé sa défaite en demi-finale du 200 mètres des Jeux paralympiques de Londres face au Brésilien Alan Oliveira. Mauvais perdant, il avait dénoncé les conditions de cette course, rendues inéquitables selon lui par la longueur des prothèses de son vainqueur. Pour tous ceux qui le connaissaient bien, cette mauvaise humeur n’avait rien de passager, elle révélait un aspect de son caractère. Tout le monde, en revanche, connaissait son tempérament soupe au lait. Je me souviens que son frère et sa soeur lui en parlaient en 2007 en s’amusant. Il lui arrivait de s’assombrir, de se mettre en retrait, avant de redevenir plus souriant.

Il pouvait aussi être impétueux, en témoigne cet accident de hors-bord en 2009 sur la rivière Vaal qui lui avait valu 172 points de suture au visage. Il avait toujours aimé faire du karting à toute vitesse, un style de conduite qu’il conservait en voiture. Un soir de décembre 2005, il avait aussi failli mourir en s’endormant au volant. Il s’en allait rejoindre sa petite amie, Vicky Miles, après une grosse engueulade au téléphone.

« J’EN ÉTAIS ARRIVÉ À PENSER QUE TOUT M’ÉTAIT DÛ »

Histoire tristement banale, la célébrité et ses privilèges provoquent parfois d’importants dégâts, particulièrement chez les jeunes qui ont grandi dans un environnement compliqué et que l’adulation des foules a éloignés des réalités. Mike Tyson, par exemple, a raconté comment il s’était mis à croire qu’il pouvait avoir tout ce qu’il voulait. « Ma seule ligne de conduite, c’était gagner, conquérir, être le plus fort, disait-il. J’en étais arrivé à penser que tout m’était dû, que telle ou telle fille devait coucher avec moi. » Oscar Pistorius vient certes d’un milieu plus favorisé que celui de Tyson, mais la célébrité a une dynamique propre.

Si la gloire tend à corrompre, la gloire mondiale tend à corrompre à très grande échelle. Ajoutez à cela une passion pour les armes : l’explosion devient inévitable. Car, à ses yeux, la gloire c’était aussi cela, la possibilité de s’adonner pleinement à sa passion pour les voitures, les armes à feu et les filles, sans aucun contrepoids familial. En effet, depuis que ses parents s’étaient séparés, l’autorité morale de son père, Henke, avait faibli ; Oscar ne le considère d’ailleurs plus tellement comme un père et ils ne se sont pratiquement pas vus durant ces dix dernières années. Le 6 mars 2002, Henke s’était présenté inopinément au lycée de Pretoria pour annoncer à son fils la mort de sa mère. Sheila Pistorius était mal en point depuis quelque temps, elle avait été hospitalisée mais personne n’imaginait que sa vie était en danger. « J’ai cru que j’avais plutôt bien accepté sa mort, a écrit Oscar Pistorius dans son autobiographie parue en 2009. J’étais le seul à ne pas pleurer [à l'enterrement] et j’ai réconforté mon frère et ma soeur… mais le lendemain je me suis réveillé en larmes. J’avais complètement perdu mes repères. »

Lors du tournage du documentaire, nous avons connu un grand moment de tension alors que nous faisions le tour des maisons qu’il avait habitées dans sa jeunesse à Johannesburg. Ses meilleurs et ses pires souvenirs étaient là, dans la maison de son enfance, à Constantia Kloof. Une grande bâtisse surplombant la ville qu’il avait habitée avec ses frère et sœur et qu’ils avaient dû quitter au moment de la séparation de leurs parents, quand il avait 6 ans. Il n’y était jamais revenu. Le tournage se passait bien, jusqu’à ce qu’on évoque sa mère. « Je n’ai pas envie d’en parler, avait-il dit en se détournant de la caméra. Bien évidemment que je pense à ma mère ici. Mais cela ne regarde personne, je ne veux pas que qui que ce soit ait pitié de moi. »

« JE PENSE À ELLE PLUS QUE TOUT »

Oscar faisait plus que protéger sa vie privée. Même en famille, il ne parlait pas souvent de sa mère. Il était furieux quand, au soir de son 21e anniversaire, son frère Carl eut l’idée de lire à voix haute l’une des nombreuses lettres que Sheila avait écrites à ses trois enfants. Selon Carl, son aîné de vingt mois, Oscar avait pris l’habitude de déverser sa colère dans le sport après la mort de leur mère. A la suite d’une blessure sur un terrain de rugby, il était presque venu par hasard à l’athlétisme, un parfait exutoire. Sa mère est morte avant de l’avoir vu courir, sa plus grande tristesse. « Je pense à elle plus que tout, écrit-il dans son autobiographie, Blade Runner (Virgin Books Limited, 2009). Je sais qu’elle me protège. Le simple fait de penser à elle me donne du courage et m’apaise. »

En public, Oscar se montrait toujours sous son meilleur jour, rares étaient ceux auxquels il laissait deviner la dureté de sa condition, ses moignons gonflés, égratignés et ensanglantés par les frottements dus à la course. Vicky Miles se souvient de cette époque où, alors qu’on était en train de lui poser de nouvelles prothèses, il n’avait qu’une jambe équipée et se déplaçait avec des béquilles. « Au centre commercial, tout le monde le regardait. Il avait dû relever son jean sur la jambe manquante et on pouvait voir qu’il avait un handicap. » Elle avait été choquée par le regard des gens. Lui avait pris l’habitude d’en parler comme d’un faux problème : « Comment pourrais-je me considérer comme handicapé alors que j’ai tant de capacités plus importantes que ce handicap ? » Bien évidemment, ce n’était pas aussi simple. Il lui arrivait d’ouvrir sa porte sans ses prothèses, cela provoquait une gêne chez son interlocuteur. Même chez ses plus proches amis, cela causait toujours un effet de surprise tant ils étaient peu habitués à le voir ainsi.

Sauver les apparences, refuser d’admettre la moindre faille dans son bonheur. Cela a un prix d’autant plus élevé que l’image sur-humaine qu’il renvoyait s’éloignait de la réalité. Mais avec qui pouvait-il en parler ? Certains, parmi ses proches, ont bien perçu son air préoccupé début 2013. L’un d’eux a même essayé d’aborder la question avec Oscar. Quand il a proposé son aide, il s’est entendu répondre que tout était sous contrôle.

Compartimenter sa vie, pourquoi pas. A condition de conserver un regard honnête sur soi-même, de ne pas se présenter sous un jour différent d’une personne à l’autre. A mon avis, beaucoup de gens vont découvrir lors du procès des choses qu’ils ignoraient. En ce qui me concerne, je ne savais rien de sa passion pour les armes. Mais j’ai peur que certains détails de sa vie, les menaces qu’il a pu proférer, son attitude envers les femmes ou ses textos soient dévastateurs pour sa famille. D’autant plus si des preuves irréfutables de la préméditation devaient surgir. Comment admettre que derrière le  « héros » Pistorius, gentil garçon et athlète hors du commun, se cachait un meurtrier ?

(Adaptation Eric Collier)

Voir aussi:

Oscar Pistorius ou l’arme du clan
De notre envoyée spéciale Géraldine Catalano, avec Jaime Velazquez, publié le 03/06/2013 à 21:09, mis à jour le 04/06/2013 à 12:16

Derrière le sprinteur sud-africain accusé du meurtre de sa petite amie, toute une famille fait bloc. Un atout de poids pour l’athlète star qui va connaître ces jours-ci la date de son procès. Il peut compter sur cette riche dynastie afrikaner, sûre de son histoire et de sa réussite.

Curieux comme on oublie l’Afrique, depuis cette colline boisée de Pretoria. De grosses cylindrées longent en silence des résidences dont les propriétaires sont résolument blancs et nantis. En attendant le maître des lieux, Arnold Pistorius, qui joue avec le dernier-né de ses petits-enfants, on s’égare dans l’immense bâtisse de style colonial: au mur, des trophées de chasse et un portrait de l’aïeul Theodor, un ancien de la guerre des Boers, en vadrouille dans le bush. Une maîtresse de maison parfaite, des gendres robustes et décontractés, un jeune homme en jean, le visage dissimulé par une barbe naissante – Oscar, c’est bien lui, disparaîtra un peu plus tard après un salut poli de la main -, quelques domestiques et un petit étang traversé de cygnes complètent le tableau idyllique. L’athlète handisport le plus célèbre du monde est accusé du meurtre de sa petite amie, Reeva Steenkamp, tuée de trois balles de 9 mm aux premières heures de la Saint-Valentin. Carl, son frère, vient de comparaître pour avoir involontairement causé la mort d’une motocycliste, en 2008*. Mais la vie suit son cours dans le fief de l’impeccable famille Pistorius…

Infographie
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L’Express / Beeld
Comme dit l’oncle Arnold en sucrant son café: « Things happen » (« Il se passe des choses, parfois »). On a dû mal entendre: un simple « truc », la mort d’une jeune femme alors qu’elle se trouvait, seule et sans défense, enfermée dans la salle de bains de son compagnon, à 3 heures du matin? « Une erreur, comme nous pouvons tous en commettre », corrige le chef de famille, en s’assurant qu’un deuxième magnétophone tourne bien, sur la table. « Il ne se passe pas un jour sans qu’Oscar demande pardon pour ce qu’il a fait. Il prie, il pleure, il dort peu et mal. Mais Oscar n’a que 26 ans, il s’agissait d’un accident, et nous ne pouvons ramener Reeva à la vie. Alors, il nous faut affronter les événements en essayant de tirer les leçons du passé », explique-t-il, dans un anglais où cogne l’accent rugueux afrikaner.

Tout l’esprit des Pistorius se lit dans cette silhouette élégante et austère, ce langage de conquérant. C’est Carl, l’aîné protecteur adoré, qui a été, au sein de la famille, le premier averti, cette nuit-là. Le jeune homme, aussi réservé que son cadet de deux ans apprécie la lumière, a aussitôt téléphoné à Arnold. Il en va ainsi depuis le milieu des années 2000 et l’envol de la carrière du « Blade Runner », le « coureur aux lames ». A mesure que Henke, le père, a perdu en influence, l’oncle ainsi que Peet van Zyl et Ampie Louw, respectivement manager et coach du sprinteur, se sont rendus indispensables, exerçant sur « Ozzie » une forme de tutelle morale. L’oncle, surtout, dont l’oeil bleu glacier est capable de lancer des flammes. « Tant pis pour toi si tu meurs, mais si tu te brises le cou, tu deviens mon problème pour la vie ! » a-t-il rugi un jour où son sale gosse de neveu se prenait pour Schumacher, sur l’autoroute. La star, penaude, avait cédé le volant…

Quel contraste, chez Oscar, entre ce respect mêlé de crainte envers le meneur du clan et l’indifférence affichée pour son père! Henke, c’est, pour résumer, l’antithèse d' »oncle Arnold »: massif, divorcé, visiblement peu doué pour les affaires, hésitant, quand l’autre semble fait de granit. « Au fond de notre coeur, mon fils et moi restons proches », se contente de déclarer par téléphone, après avoir accepté, puis décliné, le principe d’une rencontre, cet homme de 59 ans longtemps spécialisé dans l’industrie minière. Sa prudence s’explique: deux de ses frères ne lui adressent plus la parole. Oscar ne trouve « pas grand-chose à lui dire », selon Arnold.

Même Gerti, la grand-mère du champion et le ciment du clan, a pris ses distances avec le plus inconstant de ses sept enfants. « Il est le mouton noir de notre famille », se plaint parfois la matriarche devant ses invités. A en croire l’entourage d’Oscar, Henke ne penserait qu' »à lui-même », aurait gâché l’argent de ses frères. Surtout, il s’est improvisé manager de son fils au lendemain des Jeux paralympiques de 2004, qui avaient vu le sprinter remporter la médaille d’or du 200 mètres. L’expérience avait viré au fiasco. « Il s’est servi de lui comme d’un tiroir-caisse. Oscar s’en est rendu compte et a cessé toute relation », témoigne un ami de la famille, qui préfère garder l’anonymat. Peet van Zyl confirme le malaise. « Henke a voulu profiter de la lumière qui rejaillissait sur son fils. Mais les autres Pistorius sont très soudés, dans les bons moments comme dans l’adversité, et ils ne lâcheront pas Oscar », raconte le manager, qui n’a pas oublié l’éclair de joie illuminant le regard de son protégé lorsque ce dernier a reconnu sa grand-mère, dans les tribunes du Stade olympique de Londres, en juillet. Au même moment, Henke multipliait les coups de fil pour obtenir une invitation…

Gerti et Hendrik Pistorius ont fêté, en décembre, leurs 70 ans de mariage, entourés de leurs enfants. De g. à dr. : Arnold, Heidi, Henke, Sonia, Theo, Reine et Leo (assis).

Photo by Gallo Images / Foto24 / Brendan Croft
A la mort de Sheila, la mère d’Oscar, en 2002, à la suite d’une erreur de diagnostic, la famille, déjà, avait fait bloc. Oscar et Carl sont alors âgés de 15 et 17 ans. Aimee, la petite dernière, en a tout juste 12. La jeune fille s’installe chez sa tante maternelle, Diana. Les garçons partent vivre auprès d’Arnold et de son épouse, tout en poursuivant leur scolarité au sein de la Pretoria Boys High School, un établissement chic et anglophone de la capitale administrative sud-africaine. Arnold règle la facture pour tout le monde. « Sheila, qui était une femme exceptionnelle, nous avait demandé de nous occuper des enfants si un malheur lui arrivait. Nous les avons traités tous les trois, et les considérons encore, comme les nôtres », explique-t-il. Quand Oscar a failli périr dans un accident de bateau, en 2009, alors qu’il naviguait – trop vite – sur la rivière Vaal, c’est à son oncle qu’il a téléphoné en premier. « Je suis en train de couler ! » a-t-il crié au téléphone, avant de sombrer dans le coma. A son réveil, trois jours plus tard, le « wonder boy » mi-homme, mi-machine n’était plus qu’un fatras d’os et de chair. Sa mâchoire ainsi que deux de ses côtes étaient brisées. Plus de 170 points de suture couturaient son visage. De son oeil tuméfié, il a pu voir l’essentiel : le clan, le « cercle de confiance », comme les Pistorius l’appellent parfois, l’entourait.

L’oncle a donc fait « ce qu’il devait faire » en cette nuit finissante de février où le sang de Reeva Steenkamp a coulé: il a foncé sur les lieux du drame, à Silver Woods, la résidence ultrasécurisée où habite son neveu, à 30 kilomètres au nord de Johannesburg. Lorsqu’il arrive sur place, une cavalcade d’ambulanciers, de policiers, de voisins s’affaire. A l’étage, une batte de base-ball ensanglantée, deux téléphones portables et un pistolet traînent sur le sol de la salle de bains, dont la porte est constellée d’impacts de balles. Oscar se trouve dans le garage de sa luxueuse villa, le visage enfoui dans ses mains, chemise et short maculés de sang, prostré. « Il ne cessait de pleurer. Je me suis assis à ses côtés et nous sommes ainsi restés très longtemps, en silence. Il avait juste besoin de ma présence. Il me rappelait ces bêtes sur lesquelles on vient de tirer, dans le bush : choquées, traumatisées, quasi mortes. » Le chef de famille, qui aime la précision, prend la peine de traduire l’expression consacrée en afrikaans (spier vlek, pour les curieux). Mais il oublie de relever la terrible ironie de ses propos : Reeva, jeune femme de 29 ans comme Oscar les adore – blonde, sexy, mannequin et presque célèbre -, n’a bénéficié d’aucun sursis, elle. Blessée à la tête, aux doigts, au bras et à la hanche, le top, qui militait, tout comme sa mère, contre les violences conjugales, avait cessé de respirer à l’arrivée de la police. Son corps gisait au pied de l’escalier de marbre de la maison.

Gerti, sa grand-mère, le soutient sur Facebook
Avant même que les cendres de la victime ne soient dispersées, au large du Cap, les médias du monde entier déferlaient en Afrique du Sud, enfiévrés par un fait divers à la fois glamour et banal, dans un pays où 42 personnes sont assassinées en moyenne chaque jour, selon une étude des Nations unies. Laissant les statisticiens à leurs additions, le clan Pistorius s’est mis sans tarder au travail. Fidèle à la technique du laager, ce campement défensif qui protégeait, jadis, ses ancêtres des attaques, il a encerclé l’idole déchue, en prenant soin de le faire savoir. Reeva adorait tweeter et envoyer des messages truffés de points d’exclamation à ses « friends », sur Facebook. « Oumie » Gerti aussi. Trois jours seulement après le drame, la grand-mère bientôt nonagénaire d’Oscar posait, tout sourire, vêtue d’un tee-shirt à la gloire de son petit-fils, aux côtés de Sonia et de Pascal, une tante et une cousine du sprinteur. « A cent pour cent derrière toi! » clamait la légende de la photo, comme à la veille d’une finale olympique. Flairant le danger, Arnold et les communicants de Vuma, l’agence alors chargée de superviser les relations de la famille avec la presse, ont vite resserré les rangs. Les comptes Twitter d’Aimee et de Carl ont été bloqués. Les interviews, réduites au minimum et centrées sur la seule figure d’Arnold. Coupable d’une sortie douteuse, dans les colonnes du Sunday Telegraph, sur la vulnérabilité des Sud-Africains blancs face à la criminalité noire, Henke a dû effectuer un humiliant rétropédalage sur Twitter. « Oscar était furieux », se souvient Peet van Zyl. Arnold aussi. Chez les Pistorius, on ne plaisante pas avec l’esprit de corps.

La vraie démonstration d’unité s’est produite entre le 15 et le 22 février, dans la salle trop petite du tribunal d’instance de Pretoria, où se décidaient les conditions de détention du triple médaillé des Jeux paralympiques de Londres. Le frère bâti comme un videur de boîte de nuit, l’oncle austère, la petite soeur au visage de marbre, et même Henke, le proscrit, tous étaient là, vêtus de noir, à quelques mètres seulement de l’accusé. Lors de cette semaine décisive, la famille s’est retrouvée chaque matin dès 6 heures au domicile d’Arnold pour réciter la prière et partager une collation dopée de quelques milligrammes d’acide ascorbique et de vitamine C: « On peut attraper un tas de maladies dans une salle de tribunal! » Leur « Yes! » victorieux, à l’annonce de la libération provisoire d’Oscar en échange d’une caution de 86 000 euros, a choqué une partie de l’opinion? Tant pis. L’athlète peut respirer le grand air jusqu’à son procès, dont la date devrait être fixée le 4 juin. Et la photo de groupe a gonflé d’orgueil le chef de famille. « J’étais si fier de la dignité dont ils ont fait preuve. Les enfants Pistorius ne ressemblent pas aux Sud-Africains moyens, avec leur coiffure excentrique, leur manie des tatouages, du maquillage, et des boucles d’oreilles… »

Il y a quelque chose de Dallas dans la saga de cette dynastie puissante et fortunée, le verre de whisky et le Stetson en moins: l’union de la terre et du business, une témérité qui frôle l’inconscience, un conservatisme hérité des ancêtres pionniers, venus d’Allemagne au XVIIIe siècle, Bible en main. La certitude d’appartenir à l’élite, aussi. « Je ne connais pas un Pistorius dont l’intelligence ne se situe pas au-dessus de la moyenne », énonce Arnold avec un naturel déconcertant. On ne vieillit pas, chez les Pistorius. On travaille, on prie, on chasse le koudou et éventuellement l’éléphant. On se marie en grand, on pilote ses propres avions. On les abîme, parfois – Hendrik, le grand-père d’Oscar, a survécu au crash de son appareil ; Arnold a dû atterrir en catastrophe dans le parc Kruger, en 2004. Et puis un jour, on meurt. Theodor avait 92 ans lorsqu’il a consenti à quitter ce bas monde. Hendrik traquait encore l’antilope l’an dernier.

Quelle place tant de virilité revendiquée accorde-t-elle aux épouses, aux filles, aux soeurs? Disons que celles-ci cultivent la discrétion et que la question de l’éducation des enfants leur tient très à coeur. Loïs, la tante d’Oscar, roule ainsi des yeux comme des billes quand on lui demande si elle accompagne parfois son mari à la chasse: « Mais enfin, il faut bien que quelqu’un s’occupe de préparer la viande! » C’est dit en plaisantant, mais c’est dit.

Une longue généalogie d’entrepreneurs avisés
Elle se félicite aussi de voir l’une de ses filles, brillamment diplômée, mettre sa carrière en sommeil pendant quelque temps afin d’agir « en bonne mère ». On pense à 7de Laan, un soap opera ultra-populaire diffusé chaque soir de la semaine sur la chaîne SABC 2. Les personnages féminins mêlant travail et vie de famille n’y semblent avoir le choix qu’entre deux sorts funestes : une fausse couche ou la mort de leur bébé (Emma, la seule épargnée par les scénaristes, était récemment condamnée à passer sa soirée à jouer… au bingo, se moquait récemment le Mail&Guardian, un hebdomadaire national) « Les Pistorius forment une minisociété patriarcale, généreuse, solidaire, mais condescendante et parfois arrogante vis-à-vis de ceux qui ne sont pas des leurs. Le public est divisé à leur égard : il admire leur courage, mais peine à ressentir de l’empathie en raison de ce qu’il vient de se passer », résume Lourensa Eckard, journaliste au quotidien afrikaner Beeld.

Arnold assume parfaitement son statut de « bread winner ». « Chez nous, ce sont les hommes qui rapportent de quoi nourrir la famille. » Et pourquoi réformer l’ordre si traditionnel des choses dès lors que les affaires tournent si bien? Oscar, ses trois villas et ses 3,5 millions d’euros par an obtenus de ses seuls sponsors (depuis le drame, Nike, Oakley et le parfumeur Thierry Mugler ont résilié leurs contrats) s’inscrit en effet dans une longue généalogie d’entrepreneurs avisés. Theodor, l’arrière-grand-père d’Oscar, a bâti une petite fortune en cultivant le tabac. « Il est parti de rien. A sa mort, il possédait sept fermes », raconte Arnold. Hendrik, ou plutôt « Oom Hendrik » (oncle Hendrik), comme le patriarche aime se faire appeler en signe de respect, s’est lancé, en 1944, dans la production d’engrais et de chaux, après avoir été tour à tour enseignant, boxeur et professeur de sport. A 95 ans, il reste PDG de son entreprise, H Pistorius & Co, où Leo, le plus jeune de ses quatre fils, occupe le poste de directeur général. A en croire Beeld, lui et trois de ses fils totalisent 120 sociétés. Leo et Theo, l’aîné de la fratrie, cumulent des intérêts dans la construction de véhicules blindés, le transport routier et aérien, et font des affaires au Mozambique. Arnold, le plus riche des Pistorius avec Theo, développe des centres commerciaux tout en investissant dans le tourisme et l’industrie minière. S’ajoutent à cela un hôtel de luxe dans la province du Kwazulu-Natal, des appartements au pied des pentes neigeuses d’Autriche, une réserve privée située à l’ouest du parc Kruger, où folâtrent lions, rhinocéros blancs et éléphants… Oscar et Carl ont, de leur côté, fondé quatre sociétés spécialisées dans le marketing.

La famille possède 55 armes à feu
Pour faire court, il y en a pour une fortune, que l’oncle se garde bien de traduire en chiffres. « Demandez donc à mon banquier si je ne suis pas endetté ! » plaisante-t-il, comme seuls se l’autorisent les vrais millionnaires. L’homme se montre à peine plus disert sur la passion familiale pour les armes à feu. En tout, le clan en posséderait 55 – « peut-être même plus », ajoute Arnold. Comme trois de ses frères, comme tous ses gendres, à chacun desquels il a offert une carabine Remington, le soixantenaire détient un permis de collectionneur. Son ami Koos Marais, 15 armes à lui tout seul, n’y voit aucun sujet d’étonnement. « En Afrique du Sud, les armes à feu sont considérées comme un sport national, l’équivalent des bijoux pour les femmes. La question n’est pas de savoir combien on en a, mais la manière correcte de s’en servir », théorise ce défenseur zélé de la chasse aux pachydermes.

Jusqu’à la mort de Reeva, Oscar, le garçon né sans péroné devenu un géant du tartan, l’adolescent qui s’amusait à tirer sur des cibles dans les fermes familiales, personnifiait à l’extrême l’esprit des Pistorius. Mais le jeune homme, shooté à l’adrénaline, et décrit par tous comme généreux, était aussi une star irritable, jalouse, anxieuse, voire paranoïaque, et, avec le recul, il paraît évident que les signaux d’alarme abondaient. En septembre 2009, l’athlète passe une nuit au poste après avoir claqué violemment une porte au visage d’une certaine Cassidy Taylor-Memmory. En 2011, il interrompt une interview accordée à la BBC après une question jugée déplacée sur son bras de fer avec l’IAAF (Association internationale des fédérations d’athlétisme), au sujet de sa volonté de concourir aux côtés des champions valides. Un an plus tard, il menace de « casser les jambes » du compagnon d’une ancienne petite amie. Le dernier incident s’est produit quelques semaines seulement avant le drame : Oscar avait fait involontairement feu dans un restaurant branché de Johannesburg alors qu’il manipulait le revolver d’un ami.

« J’aurais dû lui dire de ralentir »
Tout semble s’être précipité après l’étape triomphale londonienne. Celui qui est devenu une star planétaire en empochant trois médailles souhaite employer les services d’un garde du corps, ne sort plus en ville sans son 9 mm, à la stupéfaction de son manager et de son coach. Pour enrichir son arsenal de six nouveaux jouets, il obtient – trop facilement, au goût de certains, mais que n’accorderait-on pas au héros de la nation ? – le statut de jeune collectionneur auprès de la Lowveld Firearms Collectors Association. Sa nervosité est palpable. « Il se prenait pour Superman et ne touchait plus terre. J’aurais dû lui dire de ralentir », se désole Mike Azzie, un intime de la famille. « Même chez lui, Oscar était très agité. On se disait qu’il allait finir par tirer sur l’un d’entre nous », confie, presque malgré lui, un ami d’enfance. Le clan n’a-t-il rien décelé ? A-t-il choisi de ne pas voir ? Non, affirme catégoriquement l’oncle Arnold : « Il était impossible d’imaginer la tragédie à venir. Oscar est programmé d’une certaine manière. C’est cette singularité qui lui a permis d’atteindre le sommet. Tout petit, déjà, il était anxieux. Mais je ne l’ai jamais vu manifester une quelconque agressivité. Et puis il ne passait qu’entre trois et quatre mois par an au pays. Le contrôler n’aurait conduit qu’à l’éloigner davantage de nous. »

« Si ta vie n’est pas en ordre, tu ne peux pas réussir », dit souvent « Oom Hendrik » à sa descendance. L’avenir de « Blade Gunner », comme une partie de la presse sud-africaine le surnomme désormais, est suspendu à son procès. Sauf coup de théatre, deux thèses s’y affronteront. Celle, présentée par l’accusation, d’un meurtre né d’une dispute entre les deux amants qui aurait dégénéré – des cris auraient été entendus par des voisins, cette nuit-là. En face, Kenny Oldwage et Barry Roux, les deux stars du barreau employées par l’athlète, défendront le scénario d’une terrible méprise, ce dernier ayant confondu sa petite amie avec un cambrioleur. Oscar Pistorius encourt la prison à vie. Il peut aussi ressortir libre du tribunal, si l’intention de tuer n’est pas démontrée, comme ce fut le cas lors du procès de Bryce Moon, un footballeur sud-africain condamné le 12 avril dernier à une simple amende pour avoir tué sur la route une femme de chambre. En cellule comme à l’air libre, « Ozzie » sait qu’il peut compter sur les siens. Les Steenkamp, eux, ne reverront plus jamais leur enfant.

* Carl Pistorius a, depuis, été acquitté par la justice sud-africaine.

Voir encore:

Did Reeva look like Oscar’s mother?
Photos suggest that Reeva Steenkamp looked very similar to the mother of the man who shot her, Oscar Pistorius

Health 24

14 April 2014

Photos presented during Oscar Pistorius’ murder trial show Reeva with her natural hair colour. In these photos the slain model bears a striking resemblance to Pistorius’ late mother, Sheila.

This has raised questions about the complexities of Oscar and Reeva’s relationship and brought renewed focus to the interesting topic of mother-son dynamics.

Reeva’s hair was actually a dark brown. She used highlights to colour her hair blonde. Both the bone structure and freckled complexion of the two women is notably similar.

Research has shown that people consistently fall for partners who resemble their opposite-sex parent. Girls like boys who look like their fathers, boys like girls who look like their mothers.

Read: Has Oscar lost the plot?

Famous examples of this include Nigella Lawson whose former husband Charles Saatchi looked very similar to her father, Nigel Lawson.

Recent research which was conducted in Hungary and published in the journal Proceedings of the Royal Society B, lends support to what is known as the sexual imprinting hypothesis. This hypothesis claims that individuals create a sexual template based on their opposite-sex parent and, later in life, are attracted to individuals who fit this template.

This topic was also touched on by the famous psychoanalyst Dr Sigmund Freud who coined the term “Oedipus Complex”. The term refers to the way in which boys become sexually fixated on their mothers. The female version of this is the Electra Complex. While this fixation remains deep in the human subconscious – which explains why incest is not that common – it can, and does, influence one’s choice of mate.

The loss of Pistorius’ mother when he was 15 weighed heavily on the athlete who cites her as his role model and the driving force behind his success. Sheila Pistorius died at the age of 42 after being wrongly diagnosed with hepatitis. An adverse reaction to the medication she was given caused her death. Pistorius has the date of her death, as well as that of her birth, tattooed on his arm.

The similarity between Reeve and Sheila could explain why their relationship became serious so swiftly, despite Oscar stating at the time that he was not looking for a serious relationship.

Do you think the two women look alike? Sound off in the comments below.


Najat Vallaud-Belkacem: Attention, une cible idéale peut en cacher une autre ! (When all else fails, blame racism)

14 septembre, 2014
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Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme dans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Obama
Je ne peux qu’imaginer ce qu’endurent ses parents. Et quand je pense à ce garçon, je pense à mes propres enfants. Si j’avais un fils, il ressemblerait à Trayvon. Obama
La théorie du genre, qui explique «l’identité sexuelle» des individus autant par le contexte socio-culturel que par la biologie, a pour vertu d’aborder la question des inadmissibles inégalités persistantes entre les hommes et les femmes ou encore de l’homosexualité, et de faire œuvre de pédagogie sur ces sujets. (…) Le vrai problème de société que nous devons régler aujourd’hui, c’est l’homophobie, et notamment les agressions homophobes qui se développent en milieu scolaire. L’école doit redevenir un sanctuaire, et la prévention de la délinquance homophobe doit commencer dès le plus jeune âge. Un jeune homosexuel sur cinq a déjà été victime d’une agression physique, et près d’un sur deux a déjà été insulté. Il est essentiel d’enseigner aux enfants le respect des différentes formes d’identité sexuelle, afin de bâtir une société du respect. Najat Vallaud-Belkacem (secrétaire nationale du PS aux questions de société, 31 août 2011)
La vocation de l’école, c’est d’apprendre. D’apprendre quoi aux enfants? D’apprendre à lire, à compter, à écrire. D’apprendre aussi les valeurs de la République. Que parmi ces valeurs de la République, il y a la liberté, l’égalité, la fraternité.  L’égalité, c’est notamment l’égalité entre les filles et les garçons. C’est cela qu’on apprend aujourd’hui  à l’école aux enfants. Est-ce que ça a quelque chose à voir avec le contenu de ces SMS, avec une soi-disant théorie du genre qui n’existe pas, avec des cours d’éducation sexuelle. (…) On ne parle aucunement de sexualité à des enfants de primaire. On leur parle de ce que les filles et les garçons doivent pouvoir ambitionner d’être à égalité plus tard dans les rêves qu’ils font, dans les ambitions professionnelles qu’ils peuvent avoir’. Najat Vallaud-Belkacem (Europe 1, 29 janvier 2014)
La révolution française est l’irruption dans le temps de quelque chose qui n’appartient pas au temps, c’est un commencement absolu, c’est la présence et l’incarnation d’un sens, d’une régénération et d’une expiation du peuple français. 1789, l’année sans pareille, est celle de l’engendrement par un brusque saut de l’histoire d’un homme nouveau. La révolution est un événement méta-historique, c’est-à -dire un événement religieux. La révolution implique l’oubli total de ce qui précède la révolution. Et donc l’école a un rôle fondamental, puisque l’école doit dépouiller l’enfant de toutes ses attaches pré-républicaines pour l’élever jusqu’à devenir citoyen. C’est à elle qu’il revient de briser ce cercle, de produire cette auto-institution, d’être la matrice qui engendre en permanence des républicains pour faire la République, République préservée, république pure, république hors du temps au sein de la République réelle, l’école doit opérer ce miracle de l’engendrement par lequel l’enfant, dépouillé de toutes ses attaches pré-républicaines, va s’élever jusqu’à devenir le citoyen, sujet autonome. Et c’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qui opère dans l’école et par l’école, cette nouvelle église avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelles tables de la Loi. La société républicaine et laïque n’a pas d’autre choix que de «s’enseigner elle-même » (Quinet) d’être un recommencement perpétuel de la République en chaque républicain, un engendrement continu de chaque citoyen en chaque enfant, une révolution pacifique mais permanente. Vincent Peillon (« La Révolution française n’est pas terminée », 2008)
Le gouvernement s’est engagé à « s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités », notamment par le biais d’une éducation au respect de la diversité des orientations sexuelles. L’engagement de notre ministère dans l’éducation à l’égalité et au respect de la personne est essentiel et prend aujourd’hui un relief particulier. Il vous appartient en effet de veiller à ce que les débats qui traversent la société française ne se traduisent pas, dans les écoles et les établissements, par des phénomènes de rejet et de stigmatisation homophobes. (…) La lutte contre l’homophobie en milieu scolaire, public comme privé, doit compter au rang de vos priorités. J’attire à ce titre votre attention sur la mise en œuvre du programme d’actions gouvernemental contre les violences et les discriminations commises à raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre. Je souhaite ainsi que vous accompagniez et favorisiez les interventions en milieu scolaire des associations qui luttent contre les préjugés homophobes, dès lors que la qualité et la valeur ajoutée pédagogique de leur action peuvent être établies. Je vous invite également à relayer avec la plus grande énergie, au début de l’année, la campagne de communication relative à la « ligne azur », ligne d’écoute pour les jeunes en questionnement à l’égard de leur orientation ou leur identité sexuelles. Dans l’attente des conclusions du groupe de travail sur l’éducation à la sexualité, vous serez attentif à la mise en œuvre de la circulaire du 17 février 2003 qui prévoit cette éducation dans tous les milieux scolaires et ce, dès le plus jeune âge. La délégation ministérielle de prévention et de lutte contre la violence dirigée par Eric Debarbieux, permettra de mieux connaître la violence spécifique que constitue l’homophobie. Enfin, vous le savez, j’ai confié à Michel Teychenné une mission relative à la lutte contre l’homophobie, qui porte notamment sur la prévention du suicide des jeunes concernés. Je vous remercie de leur apporter tout le concours nécessaire à la réussite de leurs missions. Je souhaite que 2013 soit une année de mobilisation pour l’égalité à l’école. Vincent Peillon (minitre de l’Education nationale, Lettre aux Recteurs d’Académies, 4 janvier 2013)
2.1.1 À l’école primaire, l’éducation à la sexualité suit la progression des contenus fixée par les programmes pour l’école. Les temps qui lui sont consacrés seront identifiés comme tels dans l’organisation de la classe. Ils feront cependant l’objet, en particulier aux cycles 1 et 2, d’une intégration aussi adaptée que possible à l’ensemble des autres contenus et des opportunités apportées par la vie de classe ou d’autres événements. Aussi, à l’école, le nombre de trois séances annuelles fixé par l’article L. 312-16 du code de l’éducation doit-il être compris plutôt comme un ordre de grandeur à respecter globalement dans l’année que comme un nombre rigide de séances qui seraient exclusivement dévolues à l’éducation à la sexualité. L’ensemble des questions relatives à l’éducation à la sexualité est abordé collectivement par l’équipe des maîtres lors de conseils de cycle ou de conseils de maîtres. Les objectifs de cet enseignement intégré aux programmes ainsi que les modalités retenues pour sa mise en œuvre feront en outre l’objet d’une présentation lors du conseil d’école. Ministère de l’Education nationale (Circulaire N°2003-027 DU 17-2-2003 L’éducation à la sexualité dans les écoles, les collèges et les lycées)
Partout en Europe, en Amérique du Nord, en Australie, la coalition historique de la gauche, centrée sur la classe ouvrière, s’efface. Même dans les pays où existe un lien institutionnel, via les syndicats, entre la classe ouvrière et la gauche politique, le vote ouvrier déserte la gauche : Grande Bretagne, Allemagne, Suède. La social-démocratie perd sa base électorale. Si la coalition historique de la gauche est en déclin, une nouvelle coalition émerge.  (…) La nouvelle gauche a le visage de la France de demain : plus jeune, plus féminin, plus divers, plus diplômé, mais aussi plus urbain et moins catholique . Elle est en phase avec la gauche politique sur l’ensemble de ses valeurs. Contrairement à l’électorat historique de la gauche, coalisé par les enjeux socioéconomiques, cette France de demain est avant tout unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes : elle veut le changement, elle est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive. C’est tout particulièrement vrai pour les diplômés, les jeunes, les minorités . Elle s’oppose à un électorat qui défend le présent et le passé contre le changement, qui considère que « la France est de moins en moins la France », « c’était mieux avant », un électorat inquiet de l’avenir, plus pessimiste, plus fermé, plus défensif. Le facteur socioéconomique joue aussi. Car la France de demain réunit avant tout les « outsiders » de la société, ceux qui cherchent à y rentrer, notamment sur le marché du travail, mais n’y parviennent que difficilement : les jeunes, les femmes, les minorités, les chômeurs, les travailleurs précaires. Ils ont du mal car ils sont la principale variable d’ajustement face à la crise d’une société d’« insiders » qui, pour préserver les droits acquis, sacrifie les nouveaux entrants. Ces « outsiders » ont besoin de l’aide de la puissance publique pour surmonter les barrières qui se dressent devant eux : ils ont besoin d’un Etat qui les aide à s’émanciper, à briser le plafond de verre. Ils sont soutenus par les plus intégrés (les diplômés), solidaires de ces « exclus » par conviction culturelle. La nouvelle gauche qui émerge en France est la même que celle qui se dessine partout en Europe. Elle ressemble de près à la coalition qui a porté Barack Obama au pouvoir en 2008.  Terra Nova (think tank socialiste)
Quelle stratégie la gauche doit-elle adopter pour faire le plein de son nouvel électorat naturel ? Elle doit opter pour une stratégie de valeurs. L’électorat « France de demain » les partage. Il y a des marges de manœuvre. Les élections régionales de 2010 ont montré que le vote à gauche des femmes, des jeunes, des diplômés progressent plus fortement que la moyenne de l’électorat. Pour accélérer ce glissement tendanciel, la gauche doit dès lors faire campagne sur ses valeurs, notamment culturelles : insister sur l’investissement dans l’avenir, la promotion de l’émancipation, et mener la bataille sur l’acceptation d’une France diverse, pour une identité nationale intégratrice, pour l’Europe. La gauche doit également privilégier une stratégie de mobilisation. La « France de demain » vote fortement à gauche mais vote peu. Il est toutefois possible d’améliorer son taux de participation : les jeunes ou les minorités ne sont pas des abstentionnistes systématiques, ils votent par intermittence. L’objectif est donc de les mobiliser : cela passe par une campagne de terrain (porte-à-porte, phoning, présence militante sur les réseaux sociaux et dans les quartiers…), sur le modèle Obama. Terra Nova
Aujourd’hui le clivage droite/gauche n’est plus idéologique, mais philosophique et moral. Hervé Bentégeat
Racisme, sexisme : Najat Vallaud-Belkacem, la cible idéale. Titre du Nouvel Observateur
Elle est l’un des symboles de cette gauche a-économique qui s’accommode du virage social-démocrate du Président parce qu’elle n’a pas d’autres ambitions que de réformer les mentalités, de désaliéner le peuple qui ne comprend pas. Hervé Mariton
Quand on écoute Najat Vallaud-Belkacem, on entend Terra Nova. Responsable de l’UMP
Si sa carrière doit beaucoup à Gérard Collomb, le maire de Lyon, qui l’a repérée en 2003, et à Ségolène Royal, qui, en 2007, a fait de Najat Vallaud-Belkacem l’une de ses porte-parole pendant sa campagne présidentielle, elle est tout autant redevable à Olivier Ferrand, avec qui elle s’est liée d’amitié. L’ancienne secrétaire nationale du Parti socialiste chargée des questions société et des droits des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT) était même, pour le fondateur de Terra Nova, comme l’incarnation faite femme des idées progressistes qu’il portait. Deux ans et demi plus tard, NVB, comme elle aimerait que les médias la surnomment sans parvenir à imposer ses initiales, contrairement à NKM, pleure encore. La nouvelle ministre de l’Éducation nationale est submergée par l’émotion lorsque Manuel Valls lui rend hommage aux universités d’été du PS, à La Rochelle, saluant, dimanche dernier, « le travail et l’engagement » de la benjamine de son gouvernement, exprimant sa fierté de voir pour la première fois « une femme si jeune occuper cette si lourde fonction ». Lui n’a pas eu cette chance. Il a subi les sifflets des frondeurs et des militants du Mouvement des jeunes socialistes, qui ont fait la claque pour perturber son discours de clôture. Il a peiné à ramener le calme. Najat, elle, a eu droit à une ovation debout. Rien de tout celan’étonne le premier ministre. Manuel Valls sait que Najat Vallaud-Belkacem est aujourd’hui le dernier trait d’union d’un Parti socialiste fracturé, qui ne se retrouve plus que sur les grandes réformes sociétales, « le plus petit dénominateur commun d’une gauche hier plurielle, qui est aujourd’hui une gauche plus rien », selon la formule d’un fin connaisseur du PS. Raphaël Stainville
Najat Vallaud-Belkacem, c’est d’abord un sourire accompagné d’un petit rire à peine réprimé qui lui donne de prime abord un côté si sympathique, si humain. Mais il ne faut pas s’y tromper. Derrière le sourire se cache une volonté de fer. Hervé Mariton, le député UMP de la Drôme, la décrit comme une «Viêt-minh souriante»! Une manière de souligner son côté sectaire, sa propension à ne pas souffrir la contestation et à diaboliser ses adversaires. Il aurait pu dire une «Khmère rose». Même son de cloche du côté de Jean-Frédéric Poisson, le patron du Parti chrétien-démocrate (PCD), qui évoque «ce beau visage donné à l’idéologie». «Un sourire de salut public, comme il y a des gouvernements du même nom», avait écrit un jour Philippe Muray au sujet de Ségolène Royal. Comme la madone du Poitou, qui fut la première à lui donner sa chance en politique, Najat Vallaud-Belkacem a fait de son sourire l’un de ses atouts, une marque de fabrique. «Un masque», disent certains. Ce sourire, les responsables de l’UMP en dissertent volontiers. Pour Christian Jacob, le patron du groupe UMP à l’Assemblée nationale: «Elle parle beaucoup, affiche son sourire, mais derrière cela sonne creux». Ses traits délicats, ses yeux de chat, ses tailleurs élégants, son charme évident ne seraient qu’une manière d’habiller la vacuité de la politique du PS. «Une fausse valeur», affirme encore le chef de file des députés de l’opposition. Hervé Mariton, qui fut l’orateur de l’UMP pendant les débats sur le mariage pour tous, la considère avec davantage de sérieux et de crainte. Il a pu constater avec quelle vigueur et, parfois, avec quelle rage la benjamine du gouvernement était à la pointe du combat «progressiste». «Elle est, dit-il, l’un des symboles de cette gauche a-économique qui s’accommode du virage social-démocrate du Président parce qu’elle n’a pas d’autres ambitions que de réformer les mentalités, de désaliéner le peuple qui ne comprend pas.» Et pour cause: même si elle n’a pas toujours été en première ligne, laissant à d’autres, comme Christiane Taubira, le soin de porter des lois comme le mariage pour tous, qui ne relevaient pas de son ministère, elle est toujours en pointe ou à la relance sur ces sujets sociétaux. «Sur le mariage homosexuel, la PMA , les mères porteuses, la lutte contre les discriminations liées aux stéréotypes et à l’identité de genre, elle n’en rate pas une.» Avant de devenir, à 34 ans, la plus jeune ministre du gouvernement Ayrault, n’était-elle pas la secrétaire nationale du PS chargée des questions de société? En 2010 déjà, elle défendait l’idée de la gestation pour autrui solidaire, appelant de ses vœux à la GPA non marchande, au nom de «l’éthique du don». Pendant la campagne présidentielle, c’est elle qui représentait François Hollande au meeting LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans) pour l’égalité. Pas étonnant qu’aujourd’hui on retrouve la ministre à la manœuvre sur toutes ces questions qui hérissent une grande partie de la société française. La ministre des Droits des femmes incarne, mieux que d’autres, cette gauche qui a délaissé le social et l’économie pour investir le champ sociétal. «À son programme: culpabilisation et rééducation», résume le philosophe François-Xavier Bellamy. D’ailleurs, même le gouvernement a eu droit à son stage pour lutter contre le sexisme. Et, puisqu’il semble que nombre de Français sont déjà perdus pour ses causes, elle consacre une grande partie de son énergie à s’occuper des générations futures. Dans la novlangue dont est friande la ministre, Najat Vallaud-Belkacem se contente de sensibiliser à l’égalité femme-homme (comment être contre?), à l’identité de genre pour lutter contre les stéréotypes… Cela commence dès la crèche. Elle sensibilise. On dirait une caresse. Tout se fait dans la douceur. C’est «bienvenue dans Le Meilleur des mondes!» Une école qui rééduque avant d’instruire. (…) Najat Vallaud-Belkacem a épousé le logiciel de ce laboratoire d’idées du PS qui préconisait en 2011, dans l’une de ses notes, que la gauche, pour espérer revenir au pouvoir, devait désormais viser un électorat constitué de femmes, de jeunes, de minorités et de diplômés, plutôt que d’essayer de convaincre une classe ouvrière largement ralliée aux idées du Front national. Nous y sommes. Tant et si bien qu’il est difficile de savoir ce que pense vraiment la ministre, tant elle est aujourd’hui habitée par la pensée dominante définie par ce think tank. «Quand on écoute Christiane Taubira, on découvre une personnalité. Quand on écoute Najat Vallaud-Belkacem, on entend Terra Nova», assure un responsable de l’UMP. «Elle coche toutes les cases», ajoute même un député de la Droite populaire, comme pour expliquer le succès de la ministre auprès des sympatisants du PS.(…) Bon chic mauvais genre, elle incarne très exactement le gauchisme culturel tel que le sociologue Jean-Pierre Le Goff l’a défini. Une école de pensée qui n’entend pas «changer la société par la violence et la contrainte», mais qui veut «changer les mentalités par les moyens de l’éducation, de la communication moderne et par la loi». Il procède par des tentatives de déstabilisation successives. Hier le pacs, aujourd’hui le mariage homosexuel, le genre, l’ABCD de l’égalité, et demain l’euthanasie… Certaines manœuvres opèrent. D’autres échouent au gré des résistances qu’elles rencontrent et suscitent. C’est le cas de la théorie du genre. Elle est devenue si sulfureuse que Najat Vallaud-Belkacem, qui en faisait pourtant la promotion à longueur de déplacements, et jusque dans les crèches, en est venue à expliquer qu’elle n’avait jamais existé. Pas plus tard que le vendredi 7 février, elle annulait un échange à Sciences-Po Paris avec Janet Halley, une juriste américaine spécialiste de la famille et du genre. Il figurait encore à son agenda le matin même. Mais, dans le contexte, cette rencontre aurait probablement fait désordre. Elle prenait le risque d’être soumise à la question et d’être une nouvelle fois obligée de se dédire sur la théorie du genre.Pour autant, de l’aveu d’un proche, la ministre des Droits des femmes ne connaît pas le doute. On pense qu’elle recule. Najat Vallaud-Belkacem avance toujours. Il en va ainsi des «forces de progrès». Comme le dit Jean-Pierre Le Goff, «elle a beau avoir le sourire du dalaï-lama, elle n’en a pas moins la rage des sans-culottes». Raphaël Stainville
Le gauchisme culturel n’entend pas changer la société par la violence et la contrainte, mais «changer les mentalités» par les moyens de l’éducation, de la communication moderne et par la loi. Il n’en véhicule pas moins l’idée de rupture avec le Vieux Monde en étant persuadé qu’il est porteur de valeurs et de comportements correspondant à la fois au nouvel état de la société et à une certaine idée du Bien. Ce point aveugle de certitude lui confère son assurance et sa détermination par-delà ses déclarations d’ouverture, de dialogue et de concertation. Les idées et les arguments opposés à ses propres conceptions peuvent être vite réduits à des préjugés issus du Vieux Monde et/ou à des idées malsaines. Le débat démocratique s’en trouve par là même perverti. (…) Ces postures ne sont pas sans rappeler celles du passé qui s’ancraient alors dans de grandes idéologies et les utopies issues du XIXe siècle, et plus précisément du communisme. Ce rapprochement, qui saisit des traits bien réels et souligne à juste titre le danger que le gauchisme culturel fait peser sur la liberté d’opinion et sur le fonctionnement de la démocratie, n’en est pas moins trompeur. Dans le cas du gauchisme culturel, l’«idéologie» – pour autant que l’on puisse utiliser ce mot – est d’une nature particulière. Elle n’est pas «une» mais plurielle, composée de bouts de doctrines anciennes en décomposition (communisme, socialisme, anarchisme), mais aussi des idées issues des «mouvements sociaux» et des nouveaux groupes de pression communautaires (écologie, féminisme, mouvement étudiant et lycéen, associations antiracistes, groupes homosexuels…), voire des références aux «peuples premiers» et aux spiritualités exotiques, comme on l’a vu à propos de l’écologie. Elle n’est pas une «idéologie de granit» – pour reprendre une expression de Claude Lefort – fondée sur une science qui prétend englober sous sa coupe l’ensemble des sphères d’activité, même si l’on peut y trouver des relents de scientisme. Ses représentants, qui se montrent parfois sourds, intransigeants et d’un sectarisme à tout crin, ne sont pas pour autant de dangereux fanatiques exerçant la terreur sur leurs adversaires et dans la société. Ils ont parfois des allures de boy-scouts et leurs opposants ont souvent l’impression de «boxer contre des édredons». Les représentants du gauchisme culturel ressembleraient plutôt à ce qu’on appelle des «faux gentils». Ils affichent le sourire obligé de la communication tant qu’ils ne sont pas mis en question; ils se réclament de l’ouverture, de la tolérance, du débat démocratique, tout en en délimitant d’emblée le contenu et les acteurs légitimes. En ce sens, la droite se trompe en parlant de nouveau «totalitarisme», même si l’on peut estimer que le gauchisme culturel en a quelques beaux restes. En réalité, ce dernier s’inscrit pleinement dans le contexte des «démocraties post-totalitaires»: il puise dans différentes idéologies du passé en décomposition qu’il recompose à sa manière et fait coexister sans souci de cohérence et d’unité, n’en gardant que des schèmes de pensée et de comportement. À ses pointes extrêmes, le gauchisme culturel combine la rage des sans-culottes et le sourire du dalaï-lama. (…) c’est surtout dans les années 1980 que le gauchisme culturel va recevoir sa consécration définitive dans le champ politique, plus précisément au tournant des années 1983-1984, au moment où la gauche change de politique économique sans le dire clairement et entame la «modernisation». Le gauchisme culturel va alors servir de substitut à la crise de sa doctrine et masquer un changement de politique économique mal assumé. À partir de ce moment, la gauche au pouvoir va intégrer l’héritage impossible de mai 68, faire du surf sur les évolutions dans tous les domaines, et apparaître clairement aux yeux de l’opinion comme étant à l’avant-garde dans le bouleversement des mœurs et de la «culture». Nous ne sommes pas sortis de cette situation. (…) nous assistons à la fin d’un cycle historique dont les origines remontent au XIXe siècle; la gauche a atteint son point avancé de décomposition, elle est passée à autre chose tout en continuant de faire semblant qu’il n’en est rien; il n’est pas sûr qu’elle puisse s’en remettre. Le gauchisme culturel, qui est devenu hégémonique à gauche et dans la société, a été un vecteur de cette décomposition et son antilibéralisme intellectuel, pour ne pas dire sa bêtise, est un des principaux freins à son renouvellement. La gauche est-elle capable de rompre clairement avec lui? Rien n’est certain étant donné la prégnance de ses postures et de ses schémas de pensée.(…) Quand les mécanismes de défense identitaires l’emportent sur la liberté de pensée et servent à se mettre à distance de l’épreuve du réel, il y a de quoi s’inquiéter sur l’avenir d’une gauche qui ne parvient pas à rompre avec ses vieux démons et se barricade entre gens du même milieu qui ont tendance à croire que la gauche est le centre du monde. (…) Et pendant ce temps-là, la France continue de se morceler sous l’effet de multiples fractures sociales et culturelles. L’extrême droite espère bien en tirer profit en soufflant sur les braises, mais, à vrai dire, elle n’a pas grand-chose à faire, le gauchisme culturel continue de lui faciliter la tâche. Jean-Pierre Le Goff

Attention: une cible idéale peut en cacher une autre !

« Ayotollah », viêt-minh souriante », « Khmère rose », « beau visage donné à l’idéologie », « culpabilisation et rééducation », « rage des sans-culottes et sourire du dalaï-lama » …

A l’heure où, du côté de la Maison Blanche, le premier président de la diversité est, du haut de son notoire mépris pour les ouvriers et de son recours systématique à la carte raciale, bien parti pour remporter le titre de pire président du siècle

Et où entre deux scandales ou dérives sociétales devant la même désaffection de la classe ouvrière, son homologue français semble enfin lui aussi se décider à revenir au réel du moins au niveau économique et au niveau du discours

Et nous ressortent, face aux inévitables critiques dont est notamment l’objet la nouvelle ministre de l’Education et ex-secrétaire nationale du PS chargée des questions de société et parfaite incarnation de la stratégie tout-sociétal du laboratoire d’idées socialiste Terra Nova, la vieille arme de l’accusation de racisme  …

Comment, avec le sociologue Jean-Pierre Le Goff, ne pas y voir le remake de la tentative du PS de masquer la crise de sa doctrine et un changement de politique économique toujours aussi mal assumé qui avait marqué sous Mitterrand le retour de la rigueur des années 83-84 ?

Du gauchisme culturel et de ses avatars
Jean-Pierre Le Goff
Le Débat

24 juin 2014

Pour un néophyte en politique qui s’intéresse à la gauche, il peut sembler difficile de s’y retrouver : « socialisme » ou « social-démocratie » ? « Gauche sociale », « gauche libérale », « gauche de la gauche »… ? Il en va de même au sein du parti socialiste : de la Gauche populaire à la Gauche durable, en passant par Maintenant la gauche ou encore L’Espoir à gauche…, les courants se font et se défont au gré des alliances et des congrès. Certains y voient encore le signe d’un « débat démocratique » au sein d’une gauche dont l’aspect pluriel ne cesse de s’accentuer. On peut au contraire y voir le symptôme du morcellement des anciennes doctrines qui n’en finissent pas de se décomposer.

Dans son livre Droit d’inventaire (Éd. du Seuil, 2009), François Hollande affirmait que le « socialisme navigue à vue ». Depuis lors, la situation n’a pas fondamentalement changé, d’autant qu’il faut faire face à la dette publique et à l’absence de croissance, en assumant plus ou moins clairement une politique de rigueur. La gauche change dans une recherche éperdue d’une nouvelle identité qui tente tant bien que mal de faire le lien ou la « synthèse » entre l’ancien et le nouveau. En réalité, la plupart des débats sans fin sur la redéfinition de la gauche se font en occultant une mutation fondamentale qui a déplacé son centre de gravité de la question sociale vers les questions de société. Cette mutation s’est opérée sous l’influence d’un gauchisme culturel inséparable des effets sociétaux qu’a produits la révolution culturelle de mai 68 et son « héritage impossible ». Tel est précisément ce que cet article voudrait commencer à mettre en lumière.

La notion de « gauchisme culturel » désigne non pas un mouvement organisé ou un courant bien structuré, mais un ensemble d’idées, de représentations, de valeurs plus ou moins conscientes déterminant un type de comportement et de posture dans la vie publique, politique et dans les médias. Il s’est affirmé à travers cinq principaux thèmes particulièrement révélateurs du déplacement de la question sociale vers d’autres préoccupations : le corps et la sexualité ; la nature et l’environnement ; l’éducation des enfants ; la culture et l’histoire. En déplaçant la question sociale vers ces thèmes, le gauchisme culturel s’inscrit dans les évolutions des sociétés démocratiques, mais il le fait d’une façon bien particulière : il se situe dans la problématique de la gauche qu’il adapte à la nouvelle situation historique en lui faisant subir une distorsion, en recyclant et en poussant à l’extrême ses ambiguïtés et ses orientations les plus problématiques 1.

Il a fait valoir une critique radicale du passé et s’est voulu à l’avant-garde dans le domaine des moeurs et de la culture. En même temps, il s’est érigé en figure emblématique de l’antifascisme et de l’antiracisme qu’il a revisités à sa manière. Plus fondamentalement, ce sont toute une conception de la condition humaine et un sens commun qui lui était attaché qui se sont trouvés mis à mal.

Ces conceptions et ces postures du gauchisme culturel sont devenues hégémoniques au sein de la gauche, même si certains tentent de maintenir les anciens clivages comme au « bon vieux temps » de la lutte des classes et du mouvement ouvrier, en les faisant coexister tant bien que mal avec un modernisme dans le domaine des moeurs et de la culture.

Ce gauchisme culturel est présent dans l’appareil du parti socialiste, dans l’État, et il dispose d’importants relais médiatiques. Le PS et la gauche au pouvoir ont pu ainsi apparaître aux yeux de l’opinion comme étant les représentants d’une révolution culturelle qui s’est répandue dans l’ensemble de la société et a fini par influencer une partie de la droite.

Nous n’entendons pas ici analyser l’ensemble de la thématique du gauchisme culturel. Mais la façon dont la gauche s’est comportée dans le débat et le vote de la loi sur le mariage homosexuel nous a paru constituer un exemple type de la prégnance de ce gauchisme et des fractures qu’il provoque dans la société. Dans cette affaire, le gauchisme culturel a prévalu au sein du PS et dans l’État à tel point qu’il est difficile de les démêler. En partant du thème de l’homoparentalité et en le reliant à d’autres comme ceux de l’antiracisme, de l’écologie ou de la nouvelle éducation des enfants, nous avons voulu mettre au jour quelques-unes des idées clés et des représentations qui structurent les comportements dans l’espace politique et médiatique.

Le nouveau domaine de l’égalité

La gauche a fait voter la loi sur le mariage homosexuel dans une situation sociale particulièrement dégradée. Le chômage de masse conjugué avec l’éclatement des familles et l’érosion des liens traditionnels de solidarité a produit des effets puissants de déstructuration anthropologique et sociale. Exclues du travail, vivant dans des familles gentiment dénommées monoparentales ou recomposées – alors qu’elles sont décomposées et marquées dans la plupart des cas par l’absence du père –, des catégories de la population connaissent de nouvelles formes de précarité sociale et de déstructuration identitaire. Les drames familiaux combinés souvent avec le chômage alimentent presque quotidiennement la rubrique des faits divers. C’est dans ce contexte que la gauche a présenté le mariage et l’adoption par les couples homosexuels comme la marque du progrès contre la réaction.

On attendait la gauche sur la question sociale qui constitue historiquement un facteur essentiel de son identité. En fait, elle a abandonné une bonne partie des promesses électorales en lanmatière, tout en se montrant intransigeante sur une question qui a divisé profondément le pays.

Elle a ainsi reporté sur cette dernière une démarcation avec la droite qu’elle a du mal à faire valoir dans le champ économique et social. Les anciens schémas de la lutte contre l’« idéologie bourgeoise », contre le fascisme montant se sont réinvestis dans les questions sociétales avec un dogmatisme et un sectarisme d’autant plus exacerbés.

Les partisans du « Mariage pour tous » l’ont affirmé clairement : « Pour nous, les craintes et les critiques suscitées par ce projet n’ont pas de base rationnelle 2. » Dans ces conditions, le débat avec des opposants mus par des craintes irrationnelles et une phobie vis-à-vis des homosexuels ne sert à rien. Les Jeunes Socialistes de leur côté ont appelé les internautes à dénoncer les « dérapages homophobes » de leurs élus sur l’Internet et sur Twitter à l’aide d’une « carte interactive » signalant leur nom, leur mandat, leur parti, la date et la « teneur du dérapage » 3.

La gauche au pouvoir a donné quant à elle l’image d’un État partisan, d’hommes d’État transformés en militants. La façon pour le moins cavalière dont elle a consulté les représentants religieux et a réagi à la prise de position de l’Église catholique avait des relents de lutte contre la religion du temps du père Combes, à la différence près que la loi de séparation a été votée depuis cette époque et que l’Église catholique a fini par se réconcilier avec la République.

Restent les intégristes, que l’on n’a pas manqué de mettre en exergue. Lors des grands rassemblements de la Manif pour tous, des journalistes militants braquaient systématiquement leurs micros et leurs caméras sur les petits cortèges de Civitas et de l’extrême droite, guettant le moindre incident qui viendrait confirmer leurs schémas préconçus et leur permettrait de déclarer comme un soulagement : « Voyez, on vous l’avait bien dit ! » Quoi de plus simple que de considérer ce mouvement contre le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels comme un succédané du fascisme des années 1930 et du pétainisme, de le réduire à une manifestation de l’intégrisme catholique et de l’extrême droite qui n’ont pas manqué d’en profiter ?

Les partisans du mariage homosexuel se sont trouvés pris au dépourvu : ils n’imaginaient pas qu’une loi, qui pour eux allait de soi, puisse susciter des manifestations de protestation d’une telle ampleur.

Pour la gauche, il ne faisait apparemment aucun doute que les revendications des groupes homosexuels participaient d’un « grand mouvement historique d’émancipation » en même temps que leur satisfaction représentait une « grande avancée vers l’égalité ».
La Gay Pride, à laquelle la ministre de la Famille fraîchement nommée s’est empressée de participer avant même le vote de la loi, leur apparaissait comme partie intégrante d’un « mouvement social » dont elle se considère le propriétaire légitime. Ce mouvement s’est inscrit dans une filiation imaginaire avec le mouvement ouvrier passé tout en devenant de plus en plus composite, faisant coexister dans la confusion des revendications sociales, écologistes, culturelles et communautaires. Devenu de plus en plus un « mouvement sociétal » par adjonction ou substitution des revendications culturelles aux vieux mots d’ordre de la lutte des classes, son « sujet historique » s’en est trouvé changé. À la classe ouvrière qui « n’ayant rien à perdre que ses chaînes » se voyait confier la mission de libérer l’humanité tout entière, aux luttes des peuples contre le colonialisme et l’impérialisme se sont progressivement substituées des minorités faisant valoir leurs droits particuliers et agissant comme des groupes de pression.

C’est ainsi que les revendications des lesbiennes, gays, bi et trans se sont trouvées intégrées dans un sens de l’histoire nécessairement progressiste, en référence analogique lointaine et imaginaire avec le mouvement ouvrier défunt et les luttes des peuples pour leur émancipation.

En inscrivant le « Mariage pour tous » dans la lutte pour l’égalité, la gauche a par ailleurs opéré un déplacement dont elle ne perçoit pas les effets. « Égalité rien de plus, rien de moins », proclamait un slogan des manifestations pour le mariage homosexuel en janvier 2012, comme s’il s’agissait toujours du même combat. Or, appliquée à des domaines qui relèvent de l’anthropologie, cette exigence d’égalité change de registre.

Elle concerne de fait, qu’on le veuille ou non, une donnée de base fondamentale de la condition humaine : la division sexuelle et la façon dont les êtres humains conçoivent la transmission de la vie et la filiation.

Obnubilée par la lutte contre les inégalités, la gauche ne mesure pas les effets de ce changement de registre qui ouvre une boîte de Pandore :
dans cette nouvelle conception de la lutte contre les inégalités, les différences liées à la condition humaine et les aléas de la vie peuvent être considérés comme des signes insupportables d’inégalité et de discrimination.

Dans le domaine de la différence sexuelle, comment alors ne pas considérer le fait de pouvoir porter ou non et de mettre au monde un enfant comme une « inégalité » fondamentale entre gays et lesbiennes ?

Dans ce cadre, la revendication de la gestation pour autrui paraît cohérente et prolonge à sa manière cette nouvelle lutte pour l’« égalité ».
Ce changement de registre marque une nouvelle étape problématique dans la « passion de l’égalité » propre à la démocratie. Dans la conception républicaine, la revendication d’égalité se déploie dans un cadre juridique et politique lié à une conception de la citoyenneté qui implique un dépassement des intérêts et des appartenances particulières pour se penser membre de la cité ; la lutte contre les inégalités économiques s’inscrit dans le cadre d’une « justice sociale » et vise à créer les conditions favorables à cette citoyenneté.

C’est en se plaçant dans cette perspective que la lutte contre les inégalités prend son sens et ne verse pas dans l’égalitarisme, en ne s’opposant pas à la liberté mais en l’intégrant comme une condition nécessaire et préalable pour que celle-ci puisse concerner le plus grand nombre de citoyens. Dans cette optique, il s’agit d’améliorer les conditions économiques et sociales, de développer l’éducation tout particulièrement en direction des couches les plus défavorisées afin d’accroître cette liberté. En ce sens, les paroles de Carlo Rossi, socialiste, antifasciste italien, assassiné en 1937, constituent le meilleur de la tradition de la gauche et du mouvement ouvrier : « Le socialisme c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres 4. »

Cette conception de l’égalité articulée à la liberté et finalisée par elle ne se confond pas avec le « droit à la réussite pour tous » ou la revendication des « droits à » de la part des individus ou des groupes communautaires.

Ces derniers portent en réalité la marque de la « démocratie providentielle En ce sens, la mobilisation des Noirs américains des années 1960 pour les « droits civiques » en référence à la Constitution américaine est un combat pour la liberté et la citoyenneté. Ce combat n’est pas de même nature que la revendication pour le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels, dans la mesure où cette dernière s’insère dans la lignée des « droits créances » qui se sont multipliés au fil des ans en sortant du registre économique et social. Les partisans du mariage homosexuel ont même fait valoir l’amour pour légitimer leur demande de droits : « Nous, citoyens hétéros ou gays, nous pensons que chacun a le droit de s’unir avec la personne qu’il aime, de protéger son conjoint, de fonder une famille 6. » Qui pourrait aller à l’encontre d’un si noble sentiment ?

La gauche s’est voulue rassurante en faisant valoir à ses adversaires qu’il ne s’agissait pas de changer ou de retirer des droits existants mais simplement d’en ouvrir de nouveaux, comme sices derniers raisonnaient dans le cadre du « socialindividualisme » (la société comme service rendu aux individus) avec son « militantisme procédurieret demandeur de droits 7 ».

Contrairement à ce que la gauche a laissé entendre, le rejet de la loi n’impliquait pas nécessairement un refus de prendre en compte juridiquement les situations des couples homosexuels et des enfants adoptés. Les opposants ont mis en avant, en tout cas, un questionnement et des conceptions différentes qui heurtaient la bonne conscience de la gauche ancrée dans ses certitudes. Dans cette affaire, les manifestations des intégristes catholiques, les provocations et les violences de l’extrême droite sont venues à point nommé pour ramener la confrontation à des schémas bien connus.

L’antifascisme revisité

La gauche s’est toujours donné le beau rôle de l’antifascisme qui constitue un des principaux marqueurs de son identité. La mort de Clément Méric dans une rixe avec des skinheads d’extrême droite a relancé une nouvelle fois la mobilisation en même temps qu’elle faisait apparaître une configuration nouvelle. Les skinheads et les « antifas » se sont rencontrés dans un appartement de The Lifestyle Company lors d’une vente privée de vêtements de marque Fred Perry qu’ils affectionnent particulièrement ; la bagarre qui s’ensuivit et la mort de Clément Méric ne ressemblent en rien aux violences et aux assassinats pratiqués par les chemises noires de Mussolini et encore moins à la terreur et à la barbarie des SA et des SS. Même l’extrême gauche de mai 68 aurait du mal à s’y retrouver, elle qui pourtant avait déjà tendance à traiter les CRS de « SS » et à voir du fascisme partout.

Autres temps, autres moeurs : à cette époque, l’attirance pour les marques n’aurait pas manqué d’être considérée par les militants comme un goût « petitbourgeois » ou le signe certain de l’« aliénation capitaliste ». Les violences entre « fascistes » et « antifas » des nouvelles générations ont des allures de révolte et de règlements de comptes entre bandes d’adolescents ou de post-adolescents mus par le besoin de décharger leur agressivité dans une société qui se veut policée, à la manière des affrontements de certains supporters de clubs de football.

Les idéologies extrémistes peuvent venir s’y greffer sans pour autant aboutir aux mêmes phénomènes que par le passé. Cela ne justifie en rien la mort de Clément Méric, la haine, les violences et les exactions commises par ces groupuscules, mais contredit les analogies historiques rapides et les amalgames. Ces derniers n’ont pas manqué à travers les propos de gens de gauche qui n’ont pas hésité à faire le rapprochement entre la mort de Clément Méric et la Manif pour tous.

L’antifascisme constitue en réalité un fonds de souvenirs passionnels et un stock d’idées toujours prêts à rejaillir à la moindre occasion, occultant la plupart du temps la façon dont le communisme l’a promu et la grille d’interprétation qu’il a fournie à la gauche à cette occasion. Dans le schéma communiste, le fascisme n’est qu’une forme de la dictature de la bourgeoisie poussée jusqu’au bout, constituée des éléments les plus réactionnaires du capitalisme. Le fascisme étant étroitement lié au capitalisme, «le ventre est toujours fécond d’où est sortie la bête immonde» et le combat antifasciste est un perpétuel recommencement tant que ne sera pas mis à bas le capitalisme. Ce schéma méconnaît l’opposition entre démocratie et totalitarisme et fait toujours porter le soupçon sur une droite qui, représentant les intérêts de la bourgeoisie, est constamment tentée de s’allier avec les éléments les plus réactionnaires.

La gauche ne semble pas vraiment avoir rompu avec ce schéma. En témoignent, par exemple, les déclarations du premier secrétaire du parti socialiste demandant à l’UMP de dissoudre la « droite populaire », ou accusant la droite, lors d’affrontements provoqués par des groupuscules opposés au Mariage pour tous, de « s’abriter derrière l’extrême droite », de se comporter « comme la vitrine légale de groupes violents ».

Un « antiracisme de nouvelle génération »

La façon dont la gauche s’est comportée sur la question du mariage homosexuel n’est pas le seul exemple de ses orientations problématiques. La lutte contre le racisme en est une autre illustration. Cette cause apparaît simple, répondant à une exigence morale, mais les meilleures intentions ne sauraient passer sous silence le glissement qui s’est là aussi opéré. La façon dont l’antiracisme a été promu dans les années 1980 par SOS Racisme, étroitement lié au pouvoir socialiste mitterrandien, a entraîné la gauche vers de nouveaux horizons. Dans son livre Voyage au centre du malaise français. L’antiracisme et le roman national 10, Paul Yonnet a été l’un des premiers à mettre en lumière le paradoxe présent au cœur même de cet «antiracisme de nouvelle génération»: en promouvant de fait les identités ethniques dont le slogan «Black, blanc, beur» deviendra l’expression, il a introduit le principe racial et le communautarisme ethnique qu’il affirme combattre. Ce faisant, il a rompu à la fois avec la lutte des classes marxiste et le modèle républicain. Cette rupture intervient au moment même où se décompose le messianisme révolutionnaire et le nouvel antiracisme lui a servi d’idéologie de substitution: «Ainsi, avec SOS Racisme, passe-t-on d’une vision classiste de la société à une vision panraciale, des ouvriers aux immigrés, comme nouveaux héros sociaux, de la conscience de classe [...] à la conscience ethnique, du séparatisme ouvrier au culturalisme ethnique, de l’utopie communiste à l’utopie communautaire 11.» Ce changement s’est accompagné d’une relecture de notre propre histoire qui a renversé la perspective. Au «roman national épique 12» du gaullisme et du communisme de l’après-guerre a succédé une fixation sur les pages sombres de notre histoire, tout particulièrement celles de Vichy, de la Collaboration et du colonialisme. Cet effondrement du «roman national» s’est accompagné de la dissolution de la nation dans le monde au nom de l’universalisme des droits de l’homme. Loin de lutter efficacement contre ce qu’il combat, ce nouvel antiracisme a produit des effets inverses, en exacerbant les sentiments collectifs de crise identitaire et en suscitant en réaction une «xénophobie de défense». Ce livre de Paul Yonnet provoquera de violentes polémiques. Soupçonné d’emblée d’être proche des thèses du Front national, il sera ostracisé par la gauche et ses thèses n’ont pas donné matière à un débat de fond.

En mars 2012, lors de sa campagne électorale, François Hollande s’est engagé à demander au Parlement de supprimer le mot race de l’article premier de la Constitution qui déclare: «La France assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de race et de religion.» En mai 2013, les groupes de gauche à l’Assemblée nationale et une partie des centristes ont voté la loi supprimant le mot «race» de la législation française. Pour une partie de la gauche, il ne s’agit là que d’une première étape avant la suppression de ce mot dans la Constitution.

Croit-on sérieusement qu’une telle disposition puisse faire reculer le racisme? Jusqu’où ira-t-on dans cette volonté d’éradication du langage au nom de l’antiracisme?

La révolution culturelle de l’écologie

La conversion rapide de la gauche à l’écologie peut, elle aussi, donner lieu à des changements de problématique non seulement sur les problèmes sociaux, mais plus globalement sur une façon de concevoir le devenir du monde. Les problèmes bien réels de la dégradation de la nature et de l’environnement ne sont pas ici en question, mais le sont les discours qui confèrent  à l’écologie une signification et une mission salvatrice qui ne vont pas de soi. Les écologistes ne cessent d’en appeler à une «transformation radicale», à la nécessité absolue de «changer radicalement nos modes de vie», de «changer l’imaginaire de la société».

La rupture écologique paraît tout aussi radicale que celle de la rupture révolutionnaire, mais elle se présente désormais sous les traits d’une nécessité «en négatif». En ce sens, l’utopie écologique apparaît comme une utopie de substitution au saint-simonisme et aux philosophies de l’histoire, une sorte de messianisme inversé chargé d’eschatologie rédemptrice. La catastrophe annoncée de la fin possible de toute vie sur la planète doit permettre d’ouvrir enfin les yeux d’une humanité vivant jusqu’alors dans l’obscurantisme
productiviste et consumériste, sous le règne prométhéen de la science et de la technique érigées souvent en entités métaphysiques. Ce n’est plus désormais par le développement des «forces productives», de la science et de la technique que l’humanité pourra se débarrasser d’un passé tout entier marqué par l’ignorance et les préjugés. L’utopie écologique renverse la perspective en faisant du rapport régénéré à la nature le nouveau principe de la fraternité universelle et de la réconciliation entre les hommes.

Un tel schéma de pensée induit une relecture de notre propre histoire qui, s’ajoutant à celle de l’antiracisme, renforce la vision noire des sociétés modernes, en oubliant au passage le fait que le développement de la production, de la science et de la technique a permis la fin du paupérisme et le progrès social. En poussant à bout cette logique – mais pas tant que cela –, ce sont des pans entiers de notre culture qui peuvent être relus et déconsidérés comme étant la manifestation d’un désir de domination sur la nature, source de tous nos maux. Dans ce cadre, l’expression du philosophe René Descartes «maîtres et possesseurs de la nature» tient lieu de paradigme. Mais c’est aussi le projet d’émancipation des Lumières, fondé sur l’exercice de la raison et sur l’autonomie de jugement, qui lui aussi peut être interprété comme l’affirmation présomptueuse de la supériorité de l’homme sur la nature.

La révolution culturelle écologique poussée jusqu’au bout aboutit à remettre radicalement en question nombre d’acquis de la culture européenne. Celle-ci a été marquée à la fois par l’héritage des Lumières qui accorde une place centrale à la raison et à l’idée de progrès, et les religions juives et chrétiennes, pour qui la dignité de l’homme est première dans l’ordre de la création, et qui donnent une importance primordiale à la relation avec autrui. L’écologie est devenue l’un des principaux vecteurs d’une révolution
culturelle qui ne dit pas son nom.

L’éducation des enfants

Dans la mutation du monde qui s’annonce, les jeunes ont, pour les écologistes, un rôle décisif à jouer. Ils naissent dans un nouveau contexte marqué par la crise et les «désillusions du progrès» et peuvent plus facilement prendre conscience des nouveaux enjeux de l’humanité; ils sont l’«avenir du monde» et il importe de veiller à l’éducation de ces nouveaux pionniers.

À l’école, la notion confuse et élastique de «développement durable» est désormais intégrée au «socle commun de connaissances et de compétences» qui fixe les repères culturels et civiques du contenu de l’enseignement obligatoire, et elle donne lieu à d’étranges considérations sur l’homme, sur la nature et sur les animaux 13. Ces dernières sont également massivement diffusées en douceur par le biais d’émissions de télévision, de films catastrophes, de  dessins animés et toute une littérature enfantine remplie de bonnes intentions. Dans le domaine de l’écologie, les livres abondent. Le Petit Livre vert pour la Terre 14 de la fondation Nicolas Hulot, diffusé à plus de quatre millions d’exemplaires, recense une centaine de bons comportements pour sauver la planète et être un «citoyen de la terre», le tout placé sous l’égide du Mahatma Gandhi cité dès le début du livre: «Soyez vous-mêmes le changement que vous voudriez voir dans le monde.» Cette attention attachée aux gestes les plus quotidiens se retrouve dans toute la littérature écologique pour les enfants sous forme de leçons de morale: «Vous ignorez peut-être qu’en utilisant un mouchoir en papier, vous contribuez très certainement à la déforestation 15. [...] En jouant, en se lavant, en s’éclairant, en se déplaçant, en mangeant, en consommant on agit nous aussi sur le fonctionnement du monde 16.»

Quant aux nouveaux parents, ils se doivent de reconnaître leurs fautes: «En peu d’années, notre génération et celle de nos parents ont beaucoup abîmé la planète: l’air, l’eau, la mer et la terre, quatre éléments fondamentaux de la vie, pour “raison économique”, pour faire de l’argent 17.» De la même façon, depuis les années 2000, la littérature enfantine visant à éduquer les enfants aux nouveaux paradigmes de la sexualité et de la famille est en pleine expansion. Ces livres publiés par de petites maisons d’édition ne sont pas seulement destinés à des familles homoparentales, toutes ont le même but: dédramatiser et banaliser l’homoparentalité auprès des enfants. Les petites histoires avec un beau graphisme doivent les aider à mieux comprendre et à aborder des situations qui peuvent ou non les concerner directement: parents divorcés dont le père est devenu homosexuel (Marius 18); famille homoparentale (À mes amoures 19, Mes mamans se marient 20, Dis… mamans 21), les fables animalières avec leur couple de pingouins (Tango a deux papas et pourquoi pas? 22), de grenouilles (Cristelle et Crioline 23), les louves et leur louveteau (Jean a deux mamans 24) sont mis à contribution, mais aussi les histoires de princesse (Titiritesse 25) pour découvrir en douceur l’homosexualité féminine. Le petit livre J’suis vert 26 accompagné d’un CD de dix chansons aborde sans détour les questions de société qui touchent aussi les enfants, parmi lesquelles le divorce et les familles recomposées sous la forme d’une petite chanson enfantine «Je vous aime tous les deux». Celle-ci fait
approuver par l’enfant le choix de la séparation et présente sous des traits angéliques la nouvelle situation:

«Depuis pas mal de temps déjà je voyais que ça n’allait pas. [...] «Papa tu rentrais toujours tard, Maman tu faisais chambre à part. «C’est sûr ça pouvait plus durer, il valait mieux… vous séparer.
Refrain
«Mais si ça peut vous consoler, je voulais juste que vous sachiez… «Que je vous aime, je vous aime tous les deux.
[...]
«Enfin, c’est pas ma faute à moi, c’est la faute à personne je crois.
«C’est difficile d’aimer toujours, c’est c’qu’ils disent dans les films d’amour. [...] 47

«Et pour plus tard ce que j’espère, c’est des demi-sœurs et des demi-frères.
«J’suis sûr qu’on peut bien rigoler dans les familles “recomposées” 27.»

Les paroles de la chanson, qui sont supposées être celles de l’enfant, reflètent on ne peut mieux un optimisme gentillet qui a des allures de déni et semblent faites surtout pour rassurer les parents. Un livre plus volumineux répond précisément à cet objectif en combinant les histoires pour enfants avec des «fiches psycho-pratiques» à l’usage des parents. Vendu à plus de 150 000 exemplaires, 100 histoires du soir 28 a explicitement une visée à la fois thérapeutique et éducative «pour surmonter les petits et les gros soucis du quotidien». Seize histoires fort bien imaginées et écrites couvrent un vaste ensemble de situations allant du coucher de l’enfant jusqu’aux «histoires d’écologie et de grignotage», en passant par les maladies, l’école et les copains, le chômage («Comment
dire à ses enfants qu’on est au chômage?»), le divorce des parents (comment lui annoncer un divorce?). Les histoires consacrées à l’homoparentalité («Le petit bisou», «Moi j’ai deux papas!», «Deux moineaux japonais… et une cigogne», «Le Papa au blouson couleur de ciel») sont suivies de fiches composées d’une série d’explications et de recommandations auprès de parents homosexuels sur la bonne façon de dire les choses et de bien se comporter vis-à-vis de l’enfant. La Convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif (2013-2018) affirme tout bonnement: «Préjugés et stéréotypes sexuels, ancrés dans l’inconscient collectif, sont la source directe de discriminations et doivent être combattus dès le plus jeune âge.

Ainsi, la mixité acquise en droit et ancrée dans la pratique demeure une condition nécessaire mais non suffisante à une égalité réelle entre filles et garçons et plus tard entre femmes et hommes. Elle doit être accompagnée d’une action volontariste des pouvoirs publics, de l’ensemble des acteurs de la communauté éducative et des partenaires de l’école 29.» La notion de genre si controversée y figure en toutes lettres: «Les savoirs scientifiques issus des recherches sur le genre, les inégalités et les stéréotypes doivent nourrir les politiques publiques», «donner aux élèves, étudiants et étudiantes les outils nécessaires pour mieux appréhender le traitement du genre dans les médias», «rendre visibles les recherches sur le genre et les expert(e)s à travers la mise en place de recensements nationaux», «réaliser un travail de vulgarisation et de diffusion des recherches sur le genre». La formation est pareillement concernée: «La formation des formateurs et formatrices ainsi que la formation des personnels se destinant à travailler auprès d’enfants, d’adolescents, de jeunes adultes doivent comprendre une formation au genre et à l’égalité s’appuyant sur des données chiffrées et une vision sensible aux inégalités entre les femmes et les hommes dans l’ensemble des thématiques abordées.»

De son côté, le ministre de l’Éducation nationale a déclaré qu’il n’y avait pas de débat sur la théorie du genre à l’école et qu’il s’agissait seulement de «lutter contre toutes les discriminations à la fois de race, de religion et bien entendu sur les orientations sexuelles car elle cause de la souffrance 30». Pour faire face à cette souffrance, le partenariat existant entre l’Éducation nationale et des associations lesbiennes et gays lui donne satisfaction. Pourquoi les associations homosexuelles et pas les autres? Qui peut croire qu’elles n’ont pas d’esprit partisan?

Postures identitaire et mécanismes de déni

À partir de cet examen des changements problématiques de la gauche et de la prégnance de nouveaux schémas de pensée au sein du parti socialiste, il nous paraît possible de mieux cerner les principaux traits du gauchisme culturel.

Celui-ci ne se présente pas comme un mouvement structuré et unifié autour d’une doctrine dogmatique comme les grandes idéologies du passé. Il est pluriel dans ses références comme dans sa composition; il peut faire coexister des idées et des attitudes qui, il y a peu de temps encore, apparaissaient contradictoires et incohérentes. Il n’en possède pas moins des schèmes de pensée et de comportements transversaux qui lui donnent une unité structurant en arrière-fond son identité

Le gauchisme culturel n’entend pas changer la société par la violence et la contrainte, mais «changer les mentalités» par les moyens de l’éducation, de la communication moderne et par la loi. Il n’en véhicule pas moins l’idée de rupture avec le Vieux Monde en étant persuadé qu’il est porteur de valeurs et de comportements correspondant à la fois au nouvel état de la société et à une certaine idée du Bien. Ce point aveugle de certitude lui confère son assurance et sa détermination par-delà ses déclarations d’ouverture, de dialogue et de concertation.

Les idées et les arguments opposés à ses propres conceptions peuvent être vite réduits à des préjugés issus du Vieux Monde et/ou à des idées malsaines.

Le débat démocratique s’en trouve par là même perverti. Il se déroule en réalité sur une double scène ou, si l’on peut dire, avec un double fond qui truque la perspective: les idées et les arguments, pour importants qu’ils puissent paraître, ne changeront rien à la question abordée, l’essentiel se jouant à un autre niveau, celui des «préjugés, des stéréotypes ancrés dans l’inconscient collectif», comme le dit si bien la Convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif. Il s’agit alors de combattre ces préjugés et ces stéréotypes, en sachant que l’important se joue dans l’éducation des générations nouvelles plutôt que dans le dialogue et dans la confrontation avec les opposants considérés comme des individus ancrés dans leurs préjugés inconscients.

Le gauchisme culturel peut même se montrer inquisiteur et justicier en traquant les mauvaises pensées et les mauvaises paroles, en n’hésitant pas à pratiquer la délation et la plainte en justice. À sa façon, sans qu’il s’en rende compte, il retrouve les catégories de faute ou de péché par pensée, par parole, voire par omission, qui faisaient les beaux jours des confessionnaux. Le gauchisme culturel est à la fois un modernisme affiché et un moralisme masqué qui répand le soupçon et la méfiance dans le champ intellectuel, dans les rapports sociaux et la vie privée.

Ce moralisme s’accompagne d’un pathos sentimental et victimaire où les mots «amour», «fraternité», «générosité» s’opposent emphatiquement à la «haine», à l’«égoïsme», à la «fermeture» dans des discours souvent d’une généralité confondante qui laissent l’interlocuteur pantois. L’expression de la subjectivité souffrante agit pareillement, elle paralyse le contradicteur délicat qui ne veut pas apparaître comme un «salaud». Il faut savoir compatir, «écouter la souffrance» avant de «mettre des mots sur les maux». Le
gauchisme culturel pratique ainsi constamment une sorte de chantage affectif et victimaire qui joue sur la mauvaise conscience et le sentiment de culpabilité. Il se veut le porte-parole des victimes de toutes les discriminations en exigeant réparation; c’est la voix des opprimés, des persécutés, des oubliés de l’histoire qui parle à travers sa voix. Que faire face à un interlocuteur qui se veut le représentant des descendants d’esclaves? De quel droit peut-il se prévaloir d’un tel statut?

De telles questions n’ont guère de chance d’être prises en considération, car le gauchisme culturel ne s’adresse pas à la raison. L’indignation lui tient souvent lieu de pensée et le pathos qui l’accompagne brouille la réflexion. L’affirmation d’idées générales et généreuses, les références emblématiques à la résistance et aux luttes héroïques du passé accompagnent son indignation et servent d’arguments d’autorité. La morale et les bons sentiments recouvrent souvent l’inculture et la bêtise, donnant lieu à de vastes synthèses éclectiques et des salmigondis. Mais à vrai dire, l’affirmation avec émotion et véhémence de ce que l’on ressent suffit dans bien des cas: il ne s’agit pas de convaincre avec des arguments mais de faire partager aux autres son émotion et ses sentiments, de les englober dans son «ressenti» comme pour mieux leur faire avaliser ses propres positions. L’«essoreuse à idées médiatique» est particulièrement friande de ce genre d’émotions. Dans les débats publics, à la radio, sur les plateaux de télévision comme dans les dîners en ville, il ne s’agit pas de convaincre mais de gagner en jouant sur tous les registres à la fois. Tout interlocuteur qui refuse d’entrer dans ce cadre peut être considéré comme suspect ou comme un adversaire en puissance. Les doutes et les interrogations ne sont pas de mise; nulle faille apparente ne vient troubler le propos. Le gauchisme culturel s’est arrogé le magistère de la morale et cela lui suffit.

L’exigence morale de combattre le racisme, les exactions de l’extrême droite, les discriminations, pour justifiée qu’elle soit, n’a pas besoin de longues explications, et c’est précisément ce qui fait sa faiblesse. Réduisant ces maux à des pulsions individuelles plus ou moins conscientes, le gauchisme culturel ne s’attarde pas à l’analyse des conditions qui les ont rendus possibles, préférant réitérer indéfiniment ses appels à combattre le mal, en dénonçant publiquement ses auteurs et ses complices. Une telle posture a pu, par réaction, renforcer l’influence de l’extrême droite auprès des couches populaires qui n’apprécient pas qu’on les traite de «beaufs», de «racistes» ou de «fachos» parce qu’ils sympathisent ou votent pour le Front national. Mais depuis des années, le scénario reste fondamentalement le même: déploration, indignation, dénonciation, appel à la mobilisation contre le racisme et le fascisme. Non seulement cela n’apas empêché l’extrême droite de progresser, 50 mais cela a contribué à la mettre un peu plus au centre de l’espace public.

De telles postures permettent également de mettre à distance les questions qui dérangent et de se réconforter dans l’entre-soi. Aborder les questions de la nation, de l’immigration, de l’islam, dont on sait qu’elles préoccupent beaucoup de nos concitoyens, suscite des réactions quasi pavloviennes qui empêchent tout examen et débat serein. Il est vrai que dans cette période de crise l’extrême droite sait jouer sur les peurs et les frustrations dans une logique de bouc émissaire. Mais ce n’est pas la façon dont l’extrême droite et une partie de la droite exploitent ces questions qui est ici en cause, mais la façon dont les questions elles-mêmes sont considérées comme taboues. Le fait même de dire qu’il s’agit de questions peut être considéré comme le signe que l’on est contaminé par des idées de l’extrême droite ou, au mieux, que l’on fait son jeu. Au nom de la lutte contre l’islamophobie, un glissement s’opère qui barre toute réflexion libre sur le rapport de l’islam à la modernité.

Idéologies émiettées et mentalité utopique

Ces postures ne sont pas sans rappeler celles du passé qui s’ancraient alors dans de grandes idéologies et les utopies issues du XIXe siècle, et plus précisément du communisme. Ce rapprochement, qui saisit des traits bien réels et souligne à juste titre le danger que le gauchisme culturel fait peser sur la liberté d’opinion et sur le fonctionnement de la démocratie, n’en est pas moins trompeur.

Dans le cas du gauchisme culturel, l’«idéologie» – pour autant que l’on puisse utiliser ce mot – est d’une nature particulière. Elle n’est pas «une» mais plurielle, composée de bouts de doctrines anciennes en décomposition (communisme, socialisme, anarchisme), mais aussi des idées issues des «mouvements sociaux» et des nouveaux groupes de pression communautaires (écologie, féminisme, mouvement étudiant et lycéen, associations antiracistes, groupes homosexuels…), voire des références aux «peuples premiers» et aux spiritualités exotiques, comme on l’a vu à propos de l’écologie. Elle n’est pas une «idéologie de granit» – pour reprendre une expression de Claude Lefort – fondée sur une science qui prétend englober sous sa coupe l’ensemble des sphères d’activité, même si l’on
peut y trouver des relents de scientisme. Ses représentants, qui se montrent parfois sourds, intransigeants et d’un sectarisme à tout crin, ne sont pas pour autant de dangereux fanatiques exerçant la terreur sur leurs adversaires et dans la société. Ils ont parfois des allures de boy-scouts et leurs opposants ont souvent l’impression de «boxer contre des édredons». Les représentants du gauchisme culturel ressembleraient plutôt à ce qu’on appelle des «faux gentils». Ils affichent le sourire obligé de la communication tant qu’ils ne sont pas mis en question; ils se réclament de l’ouverture, de la tolérance, du débat démocratique, tout en en délimitant d’emblée le contenu et les acteurs légitimes.
En ce sens, la droite se trompe en parlant de nouveau «totalitarisme», même si l’on peut estimer que le gauchisme culturel en a quelques beaux restes. En réalité, ce dernier s’inscrit pleinement dans le contexte des «démocraties post-totalitaires»: il puise dans différentes idéologies du passé en décomposition qu’il recompose à sa manière et fait coexister sans souci de cohérence et d’unité, n’en gardant que des schèmes de pensée et de comportement. À ses pointes extrêmes, le gauchisme culturel combine la rage des sans-
culottes et le sourire du dalaï-lama.
Les utopies subissent un traitement semblable. Le gauchisme culturel véhicule bien un imaginaire qui retrouve nombre de traits anciens recyclés et adaptés à la nouvelle situation historique: ceux d’une société enfin débarrassée des scories du passé, réconciliée et devenue transparente à elle-même, d’un monde délivré du tragique de l’histoire, un monde sans frontières, sans haine, sans violence et sans guerre, pacifié et fraternel, mû par le souci de la planète, du plaisir et du bien-être de chacun. À l’échelle individuelle, cet imaginaire est celui d’un être indifférencié, un être sans dilemmes et sans contradictions, débarrassé de ses pulsions agressives, bien dans sa tête et dans son corps, s’étant réconcilié avec lui-même, avec les autres et avec la nature. Et, qui plus est, autonome et «citoyen actif» de la maternelle jusqu’à son dernier souffle, «citoyen du monde» et «écocitoyen». Cet imaginaire, pour utopique qu’il soit, s’articule en réalité aux évolutions problématiques des sociétés démocratiques européennes qui sont sorties de l’histoire et c’est précisément ce qui lui donne une consistance qui l’apparente à l’état du monde présent. Cette imbrication étroite de l’utopie et des évolutions problématiques de la société change sa nature. Il ne s’agit plus d’attendre la réalisation de l’utopie dans un futur indéterminé sur le modèle du socialisme utopique du XIXe siècle, pas plus que dans une fin de l’histoire articulée au devenir historique dont on détiendrait les clés. L’utopie se conjugue désormais au présent et prétend ne pas en être une. Tel est le paradoxe qu’a
bien mis en lumière Marcel Gauchet: «En ce début du XXIe siècle, l’avenir révolutionnaire a disparu de notre horizon; l’avenir tout entier nous est devenu inimaginable; mais la conscience utopique ne s’est pas totalement évanouie pour autant; elle hante véritablement notre présent 31.» Mais peut-être vaudrait-il mieux parler de mentalité utopique dans la mesure où cette dernière expression désigne un état d’esprit qui n’est pas nécessairement conscient.

L’écologie est de ce point de vue particulièrement révélatrice du nouveau statut de l’utopie dans le monde d’aujourd’hui: si elle retrouve des accents prophétiques annonçant la fin possible du monde et son salut, elle appelle en même temps à mettre en œuvre dès à présent de multiples pratiques alternatives. Celles-ci doivent permettre à la fois de sauver la planète et d’incarner dès maintenant le nouveau monde. Il en va de même avec les «crèches expérimentales», les nouvelles pédagogies qui doivent rendre l’enfant autonome au plus tôt, voire les multiples outils qui permettent de résoudre les contradictions et les tensions. L’utopie est éclatée en de multiples «révolutions minuscules», des «utopies concrètes» (oxymore qui à sa façon traduit bien le statut nouveau de l’utopie au XXIe siècle), dont la mise en œuvre s’accompagne de «guides pratiques», de «boîtes à outils», de «kits pédagogiques» promus par des spécialistes patentés.
Aux origines du gauchisme culturel
Il est, en revanche, une utopie d’un genre par ticulier dont se réclame plus volontiers le gauchisme culturel: celle de mai 68 et des mouvements qui l’ont portée. Ce n’est pas l’événement historique «mai 68» qui est ici en question: cet événement historique comme tel n’appartient à personne, il appartient à notre histoire, comme à celle de l’Europe et à de nombreux pays dans le monde. Cet événement iconoclaste à plusieurs facettes peut être globalement analysé comme un moment de basculement vers le nouveau monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, que nous le voulions ou non. En ce sens, l’idée selon laquelle il faudrait «liquider mai 68» est absurde. En revanche, ce qui me paraît être avant tout en question, c’est ce que j’ai appelé son «héritage impossible 33» et c’est précisément dans cet héritage que le gauchisme culturel a pris naissance et s’est développé. Textes, discours, pratiques et comportements de l’époque constituent un creuset premier, chaotique et bouillonnant qui va se répandre sur de multiples fronts, se pacifier et finir par s’intégrer à la nouvelle culture des sociétés démocratiques.

En mai 68 et dans le sillage de l’événement sont apparus de nouveaux thèmes portant sur la sexualité, l’éducation des enfants, la psychiatrie, la culture, qui sont venus interpeller les schémas de la lutte des classes et les idéologies de l’extrême gauche traditionnelle. Le gauchisme culturel naît précisément dans ce cadre et c’est lui qui va le premier déplacer l’axe central de la contestation vers les questions sociétales, à la manière de l’époque, c’est-à-dire de façon radicale et délibérément provocatrice. Il est ainsi devenu le vecteur d’une révolution culturelle qui a mis à mal l’orthodoxie des groupuscules d’extrême gauche, avant de concerner l’ensemble de la gauche et de se répandre dans la société.
Quand on étudie la littérature gauchiste de l’immédiat après-Mai, on est frappé de retrouver nombre de thèmes du gauchisme culturel d’aujourd’hui, mais, en même temps, ces derniers semblent bien mièvres et presque banalisés en regard de la rage dont faisaient preuve les révolutionnaires de l’époque. Leur remise en question radicale a concerné bien des domaines dont nous ne pouvons rendre compte dans le cadre limité de cet article 34. Mais il suffit d’évoquer ce qu’il en fut en matière de mœurs et de sexualité au début des années 1970 pour mieux cerner le fossé qui nous sépare du présent.

Le désir était alors brandi comme une arme de subversion de l’ordre établi qui devait faire sauter tous les interdits, les tabous et les barrières. Il s’agissait de faire tomber tous les masques, en pourchassant les justifications et les refoulements au cœur même des discours les plus rationnels et les plus savants. Être «authentique», c’était oser, si l’on peut dire, regarder le désir en face et ne plus craindre d’exprimer en toute liberté le chaos que l’on porte en soi. C’est sans doute pour cette raison que sur le front du désir la classe
ouvrière a pu apparaître muette à beaucoup. Les religions juives et chrétiennes, la «morale bourgeoise», l’idéologie, le capitalisme réprimaient le désir, il s’agissait alors ouvertement de tout mettre à bas pour le libérer. Le mariage et la famille n’échappaient pas à un pareil traitement. Ils étaient considérés comme un dispositif central dans ce vaste système de répression, la cellule de base du système visant à castrer et à domestiquer le désir en le ramenant dans les credo de la normalité 35. Les lesbiennes et les gays revendiquaient clairement leur différence en n’épargnant pas les «hétéro-flics», la «virilité fasciste», le patriarcat. Il était alors totalement exclu de se marier et de rentrer dans le rang. On peut mesurer les différences et le chemin parcouru depuis lors. Nous sommes passés d’une dynamique de transgression à une banalisation paradoxale qui entend jouer sur tous les plans à la fois: celui de la figure du contestataire de l’ordre établi, celui de la minorité opprimée, celui de la victime ayant des droits et exigeant de l’État qu’il satisfasse au plus vite ses revendications, celui du Républicain qui défend la valeur d’égalité, celui du bon père et de la bonne mère de famille…

Mais, en même temps, force est de constater que nombre de thèmes de l’époque font écho aux postures d’aujourd’hui. Il en est ainsi du culte des sentiments développé particulièrement au sein du MLF. Renversant la perspective du militantisme traditionnel, il s’agissait déjà de partir de soi, de son «vécu quotidien», de partager ce vécu avec d’autres et de le faire connaître publiquement. On soulignait déjà l’importance d’une parole au plus près des affects et des sentiments. Alors que l’éducation voulait apprendre
à les dominer, il fallait au contraire ne plus craindre de se laisser porter par eux. Ils exprimaient une révolte à l’état brut et une vérité bien plus forte que celle qui s’exprime à travers la prédominance accordée à la raison. À l’inverse de l’idée selon laquelle il ne fallait pas mêler les sentiments personnels et la politique, il s’agissait tout au contraire de faire de la politique à partir des sentiments. Trois préceptes du MLF nous paraissent condenser le renversement qui s’opère dès cette période: «Le personnel est politique et le politique est personnel 36»; «Nous avons été dupés par l’idéologie dominante qui fait comme si “la vie publique” était gouvernée par d’autres principes que la “vie privée” 37»; «Dans nos groupes, partageons nos sentiments et rassemblons-les en un tas. Abandonnons-nous à eux et voyons où ils nous mèneront. Ils nous mèneront aux idées puis à l’action 38». Ces préceptes condensent une nouvelle façon de faire de la «politique» qui fera de nombreux adeptes.
Resterait à tracer la genèse de ce curieux destin du gauchisme culturel jusqu’à aujourd’hui, la perpétuation de certains de ses thèmes et leur transformation. L’analyse de l’ensemble du parcours reste à faire, mais cette dernière implique à notre sens la prise en compte du croisement qui s’est opéré entre ce gauchisme de première génération avec au moins trois grands courants: le christianisme de gauche, l’écologie politique et les droits de l’homme. C’est dans la rencontre avec ces courants que le gauchisme culturel s’est pacifié, pris un côté boy-scout et faussement gentillet, et qu’il s’est mis à revendiquer des droits. Mais c’est surtout dans les années 1980 que le gauchisme culturel va recevoir sa consécration définitive dans le champ politique, plus précisément au tournant des années 1983-1984, au moment où la gauche change de politique économique sans le dire clairement et entame la «modernisation». Le gauchisme culturel va alors servir de substitut à la crise de sa doctrine et masquer un changement de politique économique mal assumé. À partir de ce moment, la gauche au pouvoir va intégrer l’héritage impossible de mai 68, faire du surf sur les évolutions dans tous les domaines, et apparaître clairement aux yeux de l’opinion comme étant à l’avant-garde dans le bouleversement des mœurs et de la «culture». Nous ne sommes pas sortis de cette situation.

Au terme de ce parcours qui rend compte des glissements opérés par la gauche et de l’influence du gauchisme culturel en son sein, il 54 nous paraît possible de poser sans détour ce qui n’est plus tout à fait une hypothèse: nous assistons à la fin d’un cycle historique dont les origines remontent au XIXe siècle; la gauche a atteint son point avancé de décomposition, elle est passée à autre chose tout en continuant de faire semblant qu’il n’en est rien; il n’est pas sûr qu’elle puisse s’en remettre. Le gauchisme culturel, qui est devenu hégémonique à gauche et dans la société, a été un vecteur de cette décomposition et son antilibéralisme intellectuel, pour ne pas dire sa bêtise, est un des principaux freins à son renouvellement. La gauche est-elle capable de rompre clairement avec lui? Rien n’est certain étant donné la prégnance de ses postures et de ses schémas de pensée.

Pour nombre de militants, d’adhérents, de sympathisants, d’anciens ou de nouveaux, d’ex ou de dissidents, de tels propos ne sont guère audibles parce que pour eux, la gauche reste toujours la gauche, quoi qu’il en soit de la réalité des changements. C’est une question avant tout «identitaire», une sorte de réflexe indéracinable fondé plus ou moins consciemment sur l’idée que la gauche est, malgré tout, le dépositaire attitré d’une certaine idée du bien, se nourrissant encore, pour les plus anciens, de références au «camp du progrès» et aux luttes passées du mouvement ouvrier. Et d’en appeler de façon de plus en plus éthérée à une «vraie gauche» ou à un «vrai socialisme» qui ne saurait se confondre avec la gauche et le socialisme «réellement existants» comme pour mieux se rassurer face à des évolutions problématiques. Quand les mécanismes de défense identitaires l’emportent sur la liberté de pensée et servent à se mettre à distance de l’épreuve du réel, il y a de quoi s’inquiéter sur l’avenir d’une gauche qui ne parvient pas à rompre avec ses vieux démons et se barricade entre gens du même milieu qui ont tendance à croire que la gauche est le centre du monde. Pour ceux qui n’en pensent pas moins, il est d’autres types d’arguments plus réalistes qui peuvent faire taire le questionnement.

Quand vos amis sont des gens qui se définissent comme «naturellement» de gauche, à quoi bon se fâcher avec eux? Il en va de même avec un petit milieu de l’édition, de journalistes et d’artistes militants qui baignent dans le gauchisme culturel depuis longtemps. On ne tient pas à se voir coller une étiquette qui combine désormais 55  le «réac» et le «ringard». L’argument rabâché selon lequel «il ne faut pas faire le jeu de la droite et de l’extrême droite» (souvent confondues) fait le reste. Malgré les références à l’anticonformisme et aux luttes glorieuses du passé, le courage n’est pas toujours au rendez-vous.

Et pendant ce temps-là, la France continue de se morceler sous l’effet de multiples fractures sociales et culturelles. L’extrême droite espère bien en tirer profit en soufflant sur les braises, mais, à vrai dire, elle n’a pas grand-chose à faire, le gauchisme culturel continue de lui faciliter la tâche.

1. Cf. Jean-Pierre Le Goff, « La difficile réconciliation du socialisme et de la démocratie », Le Débat, n° 131, septembre- octobre 2004.

2. « Manifeste : au mariage pour tous, nous disons oui », Le Nouvel Observateur, janvier 2013. 3. Cf. jeunes-socialistes.fr/alerte-elus-homophobes. RP-

3. Cf. jeunes-socialistes.fr/alerte-élus-homophobes.

4. Carlo Rossi, cité par Monique Canto-Sperber, Les Règles de la liberté, Plon, 2003, pp. 13-14.

5. Dominique Schapper, La Démocratie providentielle. Essai sur l’égalité contemporaine, Gallimard, 2002.

6. « Manifeste : au mariage pour tous, nous disons oui », art. cité. 7. Paul Thibaud, « Triomphe et impotence du socialindividualisme  », Le Débat, n° 173, janvier-février 2013. RP-LeGoff.indd 43 13/08/13 07:17

Mise en ligne CV : 11 février 2014

Jean-Pierre Le Goff est sociologue au CNRS. Derniers ouvrages parus : La Gauche à l’épreuve (Perrin, 2011) et La Fin du village. Une histoire française (Gallimard, 2012).

Voir aussi:

Société
Madame la ministre de la Rééducation nationale
Raphaël Stainville
Valeurs actuelles
04 Septembre 2014

L’ayatollah. Najat Vallaud-Balkacem ne doit pas sa nomination Rue de Grenelle à sa connaissance des dossiers, mais à ses manières d’idéologue qui plaisent tant à la gauche et insupportent la droite. Portrait d’une provocatrice qui ne recule devant rien pour imposer coûte que coûte ses délires progressistes.
Dans son petit poing serré, elle tient un Kleenex. Najat Vallaud-Belkacem n’est pas la seule, ce 4 juillet 2012, à pleurer la mort d’Olivier Ferrand. Toute la famille socialiste, rassemblée à l’église Saint-Sulpice, pleure la disparition du fondateur de Terra Nova. C’est en partie grâce à lui que François Hollande a été élu. En partie grâce à celui qui recommandait au PS d’abandonner les classes populaires au profit d’une nouvelle coalition composée notamment des minorités et des habitants des quartiers à forte population d’origine immigrée.

Dans la foule, il y a là Arnaud Montebourg, qui s’essuie les yeux. Claude Bartolone, le président de l’Assemblée nationale, accompagné de Valérie Trierweiler, qui représente le chef de l’État absent. On y croise Jack Lang, Lionel Jospin. Tout ce que la gauche compte de ministres et d’anciens ministres. Mais derrière Carole Ferrand, la veuve de l’éphémère député socialiste des Bouches-du_Rhône, tout le monde remarque la détresse de celle qui est alors depuis un mois et demi ministre des Droits des femmes. Ses larmes, contrairement à beaucoup d’autres, sont des plus sincères.

Et pour cause. Si sa carrière doit beaucoup à Gérard Collomb, le maire de Lyon, qui l’a repérée en 2003, et à Ségolène Royal, qui, en 2007, a fait de Najat Vallaud-Belkacem l’une de ses porte-parole pendant sa campagne présidentielle, elle est tout autant redevable à Olivier Ferrand, avec qui elle s’est liée d’amitié. L’ancienne secrétaire nationale du Parti socialiste chargée des questions société et des droits des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT) était même, pour le fondateur de Terra Nova, comme l’incarnation faite femme des idées progressistes qu’il portait.

Deux ans et demi plus tard, NVB, comme elle aimerait que les médias la surnomment sans parvenir à imposer ses initiales, contrairement à NKM, pleure encore. La nouvelle ministre de l’Éducation nationale est submergée par l’émotion lorsque Manuel Valls lui rend hommage aux universités d’été du PS, à La Rochelle, saluant, dimanche dernier, « le travail et l’engagement » de la benjamine de son gouvernement, exprimant sa fierté de voir pour la première fois « une femme si jeune occuper cette si lourde fonction ». Lui n’a pas eu cette chance. Il a subi les sifflets des frondeurs et des militants du Mouvement des jeunes socialistes, qui ont fait la claque pour perturber son discours de clôture. Il a peiné à ramener le calme. Najat, elle, a eu droit à une ovation debout. Rien de tout cela n’étonne le premier ministre. Manuel Valls sait que Najat Vallaud-Belkacem est aujourd’hui le dernier trait d’union d’un Parti socialiste fracturé, qui ne se retrouve plus que sur les grandes réformes sociétales, « le plus petit dénominateur commun d’une gauche hier plurielle, qui est aujourd’hui une gauche plus rien », selon la formule d’un fin connaisseur du PS

Voir aussi:

http://www.lefigaro.fr/mon-figaro/2014/02/14/10001-20140214ARTFIG00306-najat-vallaud-belkacem-la-khmere-rose.php

Najat Vallaud-Belkacem, la «Khmère rose»
Raphaël Stainville
Le Figaro magazine
14/02/2014
Derrière un sourire désarmant se cache une volonté féroce d’imposer ses idées. La ministre des Droits des femmes est le symbole de cette gauche sociétale qui a pris le pouvoir et entend rééduquer la France.
La ministre l’a ramené de Brooklyn lors de l’un de ses passages éclairs à New York. C’est un petit caniche qui présente bien des avantages. Il n’aboie pas. Ne mordille pas les chevilles des visiteurs, ni n’abîme le mobilier national de l’hôtel de Broglie qu’elle occupe. Il n’oblige pas à se baisser pour ramasser ce qui doit l’être. Mieux, il n’a pas de sexe. Indifféremment chien ou chienne, chien et chienne, selon les désirs de son maître. Son nom: Invisible Dog, une laisse rigide qui se termine par un collier vide. Outre-Atlantique, il fait fureur chez les bobos. En France, ils ne sont que quelques-uns à en posséder un. Comme souvent, Najat Vallaud-Belkacem se croit en avance sur son temps. C’est vrai en matière d’art. N’a-t-elle pas fait décrocher de son bureau une toile de maître qui faisait pourtant le bonheur de ses prédécesseurs au motif, selon ses propres mots, qu’il s’agissait d’une «vraie croûte!» , lui préférant une peinture abstraite? C’est encore plus vrai en matière de politique et de lois sociétales.

Jusqu’à ce qu’elle ne devienne récemment la ministre la plus populaire du gouvernement Ayrault, profitant de la chute dans les sondages de Manuel Valls, personne ne prenait vraiment garde à la ministre des Droits des femmes. Le grand public ne connaissait Najat Vallaud-Belkacem qu’à travers le porte-parolat du gouvernement Ayrault, son autre casquette ministérielle. Les journalistes politiques lui passaient facilement sa capacité à débiter des éléments de langage au kilomètre pour expliquer les contorsions du gouvernement et les grands écarts du Président. Ils excusaient ses silences, se contentant le plus souvent de son sourire en guise d’explication.

Car Najat Vallaud-Belkacem, c’est d’abord un sourire accompagné d’un petit rire à peine réprimé qui lui donne de prime abord un côté si sympathique, si humain. Mais il ne faut pas s’y tromper. Derrière le sourire se cache une volonté de fer. Hervé Mariton, le député UMP de la Drôme, la décrit comme une «Viêt-minh souriante»! Une manière de souligner son côté sectaire, sa propension à ne pas souffrir la contestation et à diaboliser ses adversaires. Il aurait pu dire une «Khmère rose». Même son de cloche du côté de Jean-Frédéric Poisson, le patron du Parti chrétien-démocrate (PCD), qui évoque «ce beau visage donné à l’idéologie». «Un sourire de salut public, comme il y a des gouvernements du même nom», avait écrit un jour Philippe Muray au sujet de Ségolène Royal. Comme la madone du Poitou, qui fut la première à lui donner sa chance en politique, Najat Vallaud-Belkacem a fait de son sourire l’un de ses atouts, une marque de fabrique. «Un masque», disent certains. Ce sourire, les responsables de l’UMP en dissertent volontiers. Pour Christian Jacob, le patron du groupe UMP à l’Assemblée nationale: «Elle parle beaucoup, affiche son sourire, mais derrière cela sonne creux». Ses traits délicats, ses yeux de chat, ses tailleurs élégants, son charme évident ne seraient qu’une manière d’habiller la vacuité de la politique du PS. «Une fausse valeur», affirme encore le chef de file des députés de l’opposition.

Hervé Mariton, qui fut l’orateur de l’UMP pendant les débats sur le mariage pour tous, la considère avec davantage de sérieux et de crainte. Il a pu constater avec quelle vigueur et, parfois, avec quelle rage la benjamine du gouvernement était à la pointe du combat «progressiste». «Elle est, dit-il, l’un des symboles de cette gauche a-économique qui s’accommode du virage social-démocrate du Président parce qu’elle n’a pas d’autres ambitions que de réformer les mentalités, de désaliéner le peuple qui ne comprend pas.»

Et pour cause: même si elle n’a pas toujours été en première ligne, laissant à d’autres, comme Christiane Taubira, le soin de porter des lois comme le mariage pour tous, qui ne relevaient pas de son ministère, elle est toujours en pointe ou à la relance sur ces sujets sociétaux. «Sur le mariage homosexuel, la PMA , les mères porteuses, la lutte contre les discriminations liées aux stéréotypes et à l’identité de genre, elle n’en rate pas une.» Avant de devenir, à 34 ans, la plus jeune ministre du gouvernement Ayrault, n’était-elle pas la secrétaire nationale du PS chargée des questions de société? En 2010 déjà, elle défendait l’idée de la gestation pour autrui solidaire, appelant de ses vœux à la GPA non marchande, au nom de «l’éthique du don». Pendant la campagne présidentielle, c’est elle qui représentait François Hollande au meeting LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans) pour l’égalité. Pas étonnant qu’aujourd’hui on retrouve la ministre à la manœuvre sur toutes ces questions qui hérissent une grande partie de la société française.

La ministre des Droits des femmes incarne, mieux que d’autres, cette gauche qui a délaissé le social et l’économie pour investir le champ sociétal. «À son programme: culpabilisation et rééducation», résume le philosophe François-Xavier Bellamy. D’ailleurs, même le gouvernement a eu droit à son stage pour lutter contre le sexisme. Et, puisqu’il semble que nombre de Français sont déjà perdus pour ses causes, elle consacre une grande partie de son énergie à s’occuper des générations futures. Dans la novlangue dont est friande la ministre, Najat Vallaud-Belkacem se contente de sensibiliser à l’égalité femme-homme (comment être contre?), à l’identité de genre pour lutter contre les stéréotypes… Cela commence dès la crèche. Elle sensibilise. On dirait une caresse. Tout se fait dans la douceur. C’est «bienvenue dans Le Meilleur des mondes!» Une école qui rééduque avant d’instruire.

Dangereuse, Najat Vallaud-Belkacem? Ils sont de plus en plus nombreux à le penser dans les rangs de l’opposition. Le très médiatique abbé Grosjean, qui a eu l’occasion de débattre avec la jeune femme sur les plateaux de télévision et qui s’est invité à petit-déjeuner au 35, rue Saint-Dominique, préfère souligner «sa bienveillance et sa cordialité, qui buttent sur une difficulté à comprendre et connaître cette jeunesse qui est descendue dans la rue». Il n’est pas le seul à s’étonner de cette incapacité du gouvernement à trouver les mots pour apaiser cette France qui manifeste sans se lasser contre le mariage homosexuel et la théorie du genre.

Au mois d’août dernier, Bernard Poignant, l’un des plus proches conseillers du Président, évoquait justement, devant une centaine d’étudiants de l’association Acteurs d’avenir, les traits dominants de cette jeune génération socialiste qui s’est installée aux commandes de l’Etat, dans les cabinets ministériels et jusqu’à certains ministères. Une génération passée directement du MJS (Mouvement des jeunes socialistes) ou d’associations militantes au pouvoir, sans avoir jamais eu de mandats locaux, regrettait le maire de Quimper. «Ils ne connaissent pas la société», constatait l’ami de François Hollande pour expliquer l’arrogance de certains.

La ministre des Droits des femmes en est la parfaite illustration, tout comme ceux qui l’entourent dans son cabinet. On y retrouve des militants associatifs, à l’image de ses deux conseillers chargés de «l’accès aux droits et de la lutte contre les violences faites aux femmes et de la lutte contre les violences et les discriminations commises en raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre».

En l’occurrence, Caroline de Haas, la présidente d’Osez le féminisme, à laquelle a succédé Gilles Bon-Maury, l’ancien président d’Homosexualités et Socialisme. Idem pour Romain Prudent, un autre de ses conseillers, qui était jusqu’en 2012 secrétaire général de Terra Nova. Et ce n’est pas un hasard: Najat Vallaud-Belkacem a épousé le logiciel de ce laboratoire d’idées du PS qui préconisait en 2011, dans l’une de ses notes, que la gauche, pour espérer revenir au pouvoir, devait désormais viser un électorat constitué de femmes, de jeunes, de minorités et de diplômés, plutôt que d’essayer de convaincre une classe ouvrière largement ralliée aux idées du Front national. Nous y sommes. Tant et si bien qu’il est difficile de savoir ce que pense vraiment la ministre, tant elle est aujourd’hui habitée par la pensée dominante définie par ce think tank. «Quand on écoute Christiane Taubira, on découvre une personnalité. Quand on écoute Najat Vallaud-Belkacem, on entend Terra Nova», assure un responsable de l’UMP. «Elle coche toutes les cases», ajoute même un député de la Droite populaire, comme pour expliquer le succès de la ministre auprès des sympatisants du PS.

Un changement de société par déstabilisations successives

Bon chic mauvais genre, elle incarne très exactement le gauchisme culturel tel que le sociologue Jean-Pierre Le Goff l’a défini. Une école de pensée qui n’entend pas «changer la société par la violence et la contrainte», mais qui veut «changer les mentalités par les moyens de l’éducation, de la communication moderne et par la loi». Il procède par des tentatives de déstabilisation successives. Hier le pacs, aujourd’hui le mariage homosexuel, le genre, l’ABCD de l’égalité, et demain l’euthanasie… Certaines manœuvres opèrent. D’autres échouent au gré des résistances qu’elles rencontrent et suscitent. C’est le cas de la théorie du genre. Elle est devenue si sulfureuse que Najat Vallaud-Belkacem, qui en faisait pourtant la promotion à longueur de déplacements, et jusque dans les crèches, en est venue à expliquer qu’elle n’avait jamais existé. Pas plus tard que le vendredi 7 février, elle annulait un échange à Sciences-Po Paris avec Janet Halley, une juriste américaine spécialiste de la famille et du genre. Il figurait encore à son agenda le matin même. Mais, dans le contexte, cette rencontre aurait probablement fait désordre. Elle prenait le risque d’être soumise à la question et d’être une nouvelle fois obligée de se dédire sur la théorie du genre.

Pour autant, de l’aveu d’un proche, la ministre des Droits des femmes ne connaît pas le doute. On pense qu’elle recule. Najat Vallaud-Belkacem avance toujours. Il en va ainsi des «forces de progrès». Comme le dit Jean-Pierre Le Goff, «elle a beau avoir le sourire du dalaï-lama, elle n’en a pas moins la rage des sans-culottes».

Voir encore:

Racisme, sexisme : Najat Vallaud-Belkacem, la cible idéale

Barbara Krief

Le Nouvel Observateur
01-09-2014
La ministre subit de nombreuses attaques depuis sa nomination au ministère de l’Education nationale.

Manuel Valls lui a rendu dimanche, à La Rochelle, un hommage appuyé : « La République sait reconnaître le travail et l’engagement », s’est réjoui le Premier ministre, saluant « une femme si jeune occuper cette si lourde fonction ». Dans la salle, l’intéressée, Najat Vallaud-Belkacem, a écrasé une larme. Il faut dire que depuis sa promotion il y a dix jours, sa jeunesse comme son genre féminin sont plutôt source d’insultes. Sexisme, racisme… Ses détracteurs, majoritairement de droite et d’extrême droite, s’autorisent tous les écarts pour mettre en cause la légitimité de la nouvelle ministre de l’Education. Retour sur les pires attaques.

La promotion par la jupe
« Quels atouts Najat Vallaud-Belkacem a utilisé pour convaincre Hollande de la nommer à un grand ministère », s’interrogeait hier Franck Keller, conseiller municipal UMP de Neuilly-sur-Seine. Le tweet, accompagné d’une photo de la ministre en jupe, a depuis été supprimé.

SOS Racisme a lancé une pétition pour soutenir la ministre. L’initiative a récolté plus de 4.300 signatures. L’association explique ainsi les remarques désobligeantes à l’encontre de la nouvelle ministre de l’Education :

Najat Vallaud-Belkacem est une cible idéale pour tous ceux qui veulent distiller l’idée qu’une femme d’origine immigrée ne saurait avoir légitimement sa place au sein d’un gouvernement »
« Claudine Dupont »
Une fausse carte d’identité lui attribuant le nom de Claudine Dupont, mise en circulation sur les réseaux sociaux en 2013, est réapparue sur Twitter, le 28 août, eux jour après la nomination de Najat Vallaud-Belkacem à l’éducation. L’ancienne porte-parole du gouvernement se voit soupçonnée d’avoir échangé son « vrai nom » pour celui de Najat Vallaud-Belkacem. Le but ? Encore une fois, faciliter une promotion.

Son illégitimité est à nouveau décriée par ses détracteurs. Selon eux, sa nomination est une « provocation ». Les opposants au mariage pour tous ont fait de la ministre de l’Education leur cible. Ils lui reprochent d’avoir soutenue ouvertement le mariage homosexuel et de prôner « l’idéologie du genre à l’école ». Le spectre de la « théorie du genre » pourrit la promotion de l’ancienne porte-parole du gouvernement, qui subit une troisième attaque en ce premier jour de septembre.

« Viêt-minh souriante »
Le 14 février, Najat Vallaud-Belkacem se faisait taxer de « khmer rose » par le « Figaro magazine », en référence au mouvement politique et militaire communiste radical. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire, le député UMP Hervé Mariton, qui soutient la Manif pour tous, invite à se méfier de celle qu’il qualifie de « Viêt-minh souriante » qui veut « désaliéner le peuple ».

Voir de plus:

Najat Vallaud-Belkacem cible de « Minute » et « Valeurs actuelles »: des provocations ignobles
Mehdi Thomas Allal
Militant anti-discriminations

Tribune cosignée par Loreleï Mirot, consultante en communication politique, et Mehdi Thomas Allal, responsable du pôle anti-discriminations de la fondation Terra Nova.

Le Nouvel Observateur

03-09-2014

LE PLUS. Après avoir été, dans la foulée de sa nomination au poste de ministre de l’Éducation nationale, la cible de la « Manif pour tous », Najat Vallaud-Belkacem est visée par « Minute » et « Valeurs actuelles ». Des choix éditoriaux qui font vivement réagir nos deux contributeurs, Loreleï Mirot, consultante en communication politique, et Mehdi Thomas Allal, responsable du pôle anti-discriminations de Terra Nova.
Édité par Hélène Decommer

Christiane Taubira, Myriam El Khomri et, plus récemment, Najat Vallaud-Belkacem… Parce qu’elles sont femmes, issues de la diversité, et qu’elles occupent des postes à fortes responsabilités, elles concentrent sur elles des discours de haine inacceptables.

Le personnel politique, mais aussi les médias de droite et d’extrême droite, à l’instar de « Valeurs actuelles » et de « Minute » n’hésitent pas à inciter à la haine vis-à-vis de ces personnalités, qui symbolisent en réalité la réussite de certaines couches des minorités visibles…

Un procès en illégitimité permanent

Les unes des hebdomadaires « Valeurs actuelles » et « Minute » rivalisent cette semaine d’ignominies pour salir l’image de la ministre de l’Education nationale ; c’est à celui qui exploitera le mieux ses origines.

« Minute » qui n’en est pas à sa première polémique – rappelons notamment sa une non dépourvue de sous-entendus racistes sur Christiane Taubira – évite de s’embarrasser de la double nationalité de Najat Vallaud-Belkacem, pour ne mettre en avant que son ascendance marocaine ! Son titre « Une marocaine musulmane à l’Education nationale – la provocation Najat Vallaud-Belkacem », souligne également, sans une hésitation, le fait qu’elle soit de confession musulmane…

Interpréter les origines et les croyances supposées de la ministre comme étant l’antithèse des qualités exigées pour occuper sa fonction conforte « Minute » dans une ligne éditoriale d’extrême droite. Et contredit l’article 1er de la Constitution selon lequel « la République (…) assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. »

Racisme : le maux derrière les mots

Si « Valeurs actuelles » ne fait guère davantage dans la finesse, l’hebdomadaire de droite tente, quant à lui, d’échapper aux critiques sur son racisme latent en jouant sur le sens des mots.

Sur sa une, une photo de Najat Vallaud-Belkacem apparaît sur fond noir, sous le titre « L’ayatollah ». Ce terme désigne, selon le communiqué de presse du journal, qui tente de se justifier et indique qu’il va porter plainte contre ses détracteurs, une « personne aux idées rétrogrades qui use de manière arbitraire et tyrannique des pouvoirs étendus dont elle dispose ».

Or, ce mot s’utilise aussi comme un titre honorifique donné aux principaux chefs religieux de l’islam chiite. Nul doute qu’il s’agit bien des origines et de la religion, arbitrairement attribuée à la ministre de l’Education nationale, sur lesquelles « Valeurs actuelles » a souhaité attirer l’attention.

Par son sous-titre « Enquête sur la ministre de la Rééducation nationale », le journal entend par ailleurs démontrer sa volonté de bouleverser le système éducatif et ses conventions (en imposant par exemple l’imaginaire « théorie du genre »).

Najat Vallaud-Belkacem clôt avec subtilité la polémique

« Valeurs actuelles » et « Minute » s’emploient à utiliser les origines de Najat Vallaud-Belkacem pour diffuser leurs thématiques islamophobes et rétrogrades.

La dénonciation de leurs campagnes immondes aura au moins le mérite d’unir la gauche et une partie de la droite, et de permettre aux deux camps de réaffirmer les principes et les valeurs de la République.

Dans un communiqué, le premier secrétaire du Parti socialiste Jean-Christophe Cambadélis a déclaré : « La une de Minute est une incitation à la haine. Elle doit être juridiquement condamnée ». Des associations telles que la Licra et SOS Racisme montent au créneau ; cette dernière a notamment publié une pétition de soutien.

Najat Vallaud-Belkacem qui se définit comme un « pur produit de la République » et un exemple d' »intégration heureuse » ne craint pas ces attaques sur la forme ; ses preuves, elle les a faites en occupant successivement les postes de ministre des Droits des femmes, à la Ville, et de ministre de l’Education nationale.

La déclaration de Najat Vallaud-Belkacem à la sortie du conseil des ministres ce jour clôture avec subtilité cette polémique en invoquant feu l’humoriste Pierre Desproges et sa fameuse formule sur l’hebdomadaire d’extrême droite : « Pour le prix d’un journal, vous avez la nausée et les mains sales », deux ouvrages de Jean-Paul Sartre qui méritent, eux, d’être lus.

Voir enfin:

Tribunes
Il faut condamner les attaques contre Najat Vallaud-Belkacem
Yann GALUT Député PS du Cher, fondateur et porte-parole de la Gauche forte, Mehdi Thomas ALLAL Délégué general de la Gauche forte, Colette CAPDEVIELLE Députée PS des Pyrénées-Atlantiques, Alexis BACHELAY Député PS des Hauts-de-Seine et porte-parole de la Gauche forte, Marie-Anne CHAPDELAINE Députée PS d’Ille-et-Vilaine et Loreleï MIROT Consultante en communication politique

Libération

1 septembre 2014 à 17:54

TRIBUNE Récemment nommée au ministère de l’Education nationale, elle concentre de violentes critiques sexistes et racistes entremêlées.

La ministre de l’Education nationale irrite l’extrême-droite par ses origines, de même que les militants hostiles au mariage homosexuel, pour lesquels elle symbolise le retour de la théorie du genre dont elle serait l’initiatrice, ainsi qu’une partie de la droite, qui loin d’opter pour la modération, se prête aux allusions sexistes. Najat Vallaud-Belkacem se retrouve confrontée aux deux types de discriminations les plus souvent subies par les élèves à l’école ; l’occasion pour le ministère de réaffirmer les principes et les valeurs de la République que l’école est censée promouvoir.

La promotion de l’Egalité Femme-Homme
Avant même l’annonce de sa nomination au ministère de l’Education nationale, Christine Boutin mettait en garde Najat Vallaud-Belkacem en dénonçant une «provocation non tolérable». L’aversion de la présidente d’honneur du Parti chrétien démocrate résulte de la prise de position de Najat Vallaud-Belkacem en faveur du mariage pour tous, mais aussi de sa volonté de mettre en place un plan d’action pour l’égalité entre les filles et les garçons à l’école intitulé ABCD de l’égalité. Pour Christine Boutin, cet outil pédagogique ne représentait rien d’autre qu’une façon d’imposer insidieusement la «théorie du genre» (ou gender theory) !

Par la fabrication et la diffusion de multiples hoax sur les ABCD de l’égalité (elle viserait à supprimer l’altérité sexuelle, pervertir les élèves, imposer l’homosexualité aux enfants…), les militants anti-gender, qui se confondent avec les militants anti-mariage pour tous, sont finalement parvenus à semer le trouble parmi les esprits, notamment ceux des parents d’élèves. Un débat concernant la lutte contre une prétendue «théorie du genre» menaçante pour les enfants s’est finalement substitué à la légitime et nécessaire lutte contre les discriminations de genre.

En tant qu’ancienne ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem ne peut rester insensible à la question malheureusement négligée de l’enseignement en faveur de l’égalité femme-homme dès le plus jeune âge. Les anti-gender ont gagné la bataille de la communication en révélant une homophobie latente et des stéréotypes archaïques sur les rôles sexuels dits naturels.

D’autant que la ministre de l’Education n’est pas épargnée par ces stéréotypes ; le conseiller municipal UMP de Neuilly-sur-Seine s’interrogeait le premier septembre sur Twitter sur les «atouts» employés par Najat Vallaud-Belkacem pour «convaincre Hollande de la nommer à un grand ministère». Accompagné d’une photo de la ministre en jupe, le message a indigné la gauche sur la toile et fort heureusement, des personnalités de tous bords.

La lutte contre le racisme
Najat Vallaud-Belkacem fait également l’objet d’attaques à caractère raciste, à l’instar d’autres personnalités du gouvernement telles que la Garde des Sceaux Christiane Taubira ou encore la secrétaire d’Etat à la Ville Myriam El Khomri. Une fausse carte d’identité prétendant dévoiler la véritable identité de la ministre de l’Education nationale circule sur la toile depuis sa nomination ; elle s’appellerait en réalité Claudine Dupont et emprunterait un autre nom pour jouer la carte de la diversité et obtenir des postes politiques à forte valeur ajoutée !

Diversité, un mot qui suscite l’effroi au sein de la droite réactionnaire et de l’extrême droite. La page Facebook du ministère de l’Education nationale a déclenché une vague de commentaires insidieux et injurieux, après la publication d’une photo d’une dizaine d’enfants de maternelle, dont plusieurs de couleur de peau noire.

Dénonçant un «grand remplacement» des «Français de souche» par des immigrés (sic), les internautes ont réussi à forcer le ministère à censurer l’objet du scandale, confirmant ainsi l’absolue nécessité pour le système éducatif de cesser de se plier au jeu des extrémistes et de leurs campagnes diffamatoires. Le racisme demeure un fléau à combattre aussi bien sur les bancs de l’école que sur les réseaux sociaux, ainsi que sur ceux du personnel politique.

Pour tout ce qu’elle représente et tout ce qu’elle entreprend, démontrant sa compétence et sa légitimité, nous réaffirmons notre soutien et notre fierté de compter Najat Vallaud-Belkcacem comme la numéro trois du gouvernement. Elle incarne une France jeune, diverse et moderne, que rejettent les extrémistes de tout poil. C’est la raison pour laquelle les attaques dont elle fait l’objet doivent être condamnées et dénoncées comme autant d’actes répréhensibles par la loi.
Yann GALUT Député PS du Cher, fondateur et porte-parole de la Gauche forte, Mehdi Thomas ALLAL Délégué general de la Gauche forte, Colette CAPDEVIELLE Députée PS des Pyrénées-Atlantiques, Alexis BACHELAY Député PS des Hauts-de-Seine et porte-parole de la Gauche forte, Marie-Anne CHAPDELAINE Députée PS d’Ille-et-Vilaine et Loreleï MIROT Consultante en communication politique


France: Face à la France des rentes sociales, François Hollande finira-t-il balayé du pouvoir comme Louis XVI ? (From Louis XVI to Hollande: Stuck with no way forward, and an atavistic wing trying to pull it backward)

11 septembre, 2014
http://www.contrepoints.org/wp-content/uploads/2013/09/Hollande-Louis-XVI-majest%C3%A9-258x300.pngLa taxe à 75%, c’est Cuba sans le soleil! Emmanuel Macron
François Hollande aujourd’hui, il est enfermé à l’Elysée. Il fait penser à qui ? Vous savez, en 1789, Louis XVI, enfermé à Versailles, il faisait de l’horlogerie. François Hollande aujourd’hui est enfermé à l’Elysée. Je ne sais pas s’il fait de l’horlogerie, je ne sais pas très bien ce qu’il fait, il est en séminaire avec lui-même et il ne veut pas écouter. Nathalie Kosciusko-Morizet
Avec cette feuille de route, François Hollande s’inspire très explicitement du chancelier social-démocrate Gerhard Schröder. Au début des années 2000, le dirigeant allemand avait lancé son fameux « Agenda 2010″, un programme de réformes radicales du marché du travail et de la protection sociale, avec pour objectif une amélioration de la compétitivité du pays. Avec un chômage en baisse et une croissance qui résiste mieux qu’ailleurs, l’Allemagne tire aujourd’hui les bénéfices de cette stratégie. Comme Schröder, Hollande veut donc rendre le marché du travail français « plus souple », tout en renforçant la sécurité des salariés. Il préconise, pour alléger le coût du travail, une réduction des charges qui pèsent sur les salaires. Et il demande aux partenaires sociaux d’imaginer, d’ici à la fin de l’année, des solutions qui soient « gagnant-gagnant ». Le chef de l’Etat est, en effet, convaincu que, pour faire accepter des réformes radicales, il faut qu’elles soient justes et consensuelles, qu’elles aient fait l’objet d’une réelle concertation. Compte tenu de « la gravité exceptionnelle de la crise » (selon sa formule à Châlons-en-Champagne), l’agenda aurait mérité plus de clarté. Il ne saurait être une parenthèse. Courageux sur le plan budgétaire – l’austérité annoncée est assumée -, le président l’est moins s’agissant de ces réformes-là. Schröder avait imposé à son pays des mesures impopulaires. Il avait tranché, personnellement. Il en a payé le prix politique. Trois ans après le lancement de son « Agenda », il était sanctionné par les urnes. François Hollande a pour sa part cinq ans et tous les pouvoirs, ou presque. Le redressement de la compétitivité française passe par de profondes réformes. Il les a esquissées. A lui de les clarifier et de les mettre en oeuvre. Avec fermeté. N’est pas Schröder qui veut. Le Monde (2012)
C’est une aimable approximation que de comparer l’agenda 2014 improvisé par le président français à l’Agenda 2010 qui fut mis en oeuvre – avec quel succès ! -, au cours de la dernière décennie, par l’ex-chancelier allemand Gherard Schröder. Hormis le fait que l’un et l’autre témoignent de la louable subordination des politiques sociales-démocrates à l’impérative résorption des déficits, ces deux agendas n’ont encore de commun que le nom. L’initiative française diffère de l’illustre référence germanique tant par les objectifs affichés que par la méthode retenue. Lancé en 2003, avec 3,7 % de déficit public, l’Agenda 2010 participait d’une stratégie méditée de croissance à long terme. Typiquement allemande, elle misait, pour surmonter des chocs fussent-ils conjoncturels, sur la réforme des structures de l’économie et de la société. Des réformes toutes dédiées à la santé financière des entreprises : indemnisation des chômeurs revue à la baisse, allongement du temps de travail… La moindre de ces réformes ne fut pas, comme le relevait au printemps une note de la fondation Robert Schuman, de mieux lier les rémunérations à la productivité. Ce n’était pas l’austérité pour l’austérité, mais l’austérité pour la compétitivité. (…) A contrario, la stratégie budgétaire est claire : elle repose sur le levier fiscal. (…) Taxer plus plutôt qu’économiser plus : c’est le contraire de la pratique allemande, laquelle consiste depuis dix ans à réduire les budgets publics pour alléger la pression fiscale. On peut certes faire crédit à François Hollande de sa volonté de tailler dans les dépenses de l’Etat. Mais pour que les économies annoncées ne se résument pas à de purs arbitrages budgétaires, encore faudrait-il avoir quelques réformes structurelles de l’Etat providence à présenter. Ce n’est pas encore le cas. Le 31 mai, Gherard Schröder, lui-même, relevait dans la France de François Hollande « un manque de volonté de mettre en place des réformes structurelles ». Et il insistait sur le « temps » nécessaire au redressement… Les Echos (2012)
François Hollande n’a pas d’autre solution que de mettre en oeuvre avec la plus grande énergie la politique qu’il estime la plus pertinente pour la France. S’agissant à l’évidence d’une politique de rigueur budgétaire, le FMI vient encore de le rappeler, il ne pourra la conduire sans annoncer qu’il ne se représentera pas à la prochaine élection présidentielle. Seule cette disposition lui permettra de faire face en toute sérénité aux difficultés qu’il rencontrera inévitablement avec une politique de réduction des déficits. François Hollande deviendrait alors ipso facto le Président le plus détesté de la 5e République, mais aussi celui qui a su mettre la France au-dessus de ses contingences personnelles, avec comme référence le général de Gaulle à droite et Pierre Mendès France à gauche. Mieux qu’un rebond hypothétique et si la réussite est au bout, il rentrerait alors à jamais dans l’Histoire. Gérard Pancrazi
Ce consultant financier féru d’histoire souligne d’abord le rôle central du Parlement dans le processus de la réforme en Allemagne, au Royaume-Uni, en Italie aussi. En France, il en va autrement. Tout procède du chef de l’Etat. « L’ordre public tout entier émane de moi », disait Louis XV en 1766. « L’autorité indivisible de l’Etat est confiée tout entière au président par le peuple qui l’a élu », lui fait écho Charles de Gaulle en 1964. Aucun de ses successeurs à l’Elysée, normal ou non, n’a remis en question cette conception. Sous la Ve République, la France est devenue, selon Alain Fabre, une « monarchie républicaine élective limitée », la limitation venant du Parlement, qui borne l’exécutif sans participer réellement à son action. Comme au XVIIIe siècle, le pouvoir est bloqué. « Capable d’améliorations de détail efficaces et même humaines, l’Ancien Régime était tout à fait incapable d’une réforme profonde », estimait l’historien Pierre Goubert dans un jugement d’une étonnante actualité. Et le blocage a la même racine : la base politique qui soutient le régime. Sous l’Ancien Régime, l’Eglise et la noblesse finançaient le roi, qui, en échange, préservait leurs rentes. Et aujourd’hui ? La thèse de Fabre va faire bondir : « A l’âge démocratique, la France n’est pas le pays qui a aboli les privilèges mais celui qui les a rendus possibles à tous. » Et de préciser en note de bas de page (c’est une manie !) que « la France des rentes sociales représente 66 % des suffrages exprimés » : fonctionnaires, professions libérales protégées par des ordres professionnels, retraités, chômeurs et même syndicats ! Les uns votent plutôt à gauche, d’autres à droite. La coalition naturelle en France est celle du statu quo, et non celle du mouvement espérée par Hubert Védrine. La Ve République, tout comme l’Ancien Régime, n’est apte « ni à pouvoir ni à vouloir entreprendre les réformes dont l’objet serait précisément la remise en cause des rentes sociales ». Sans aller jusqu’à perdre la tête, François Hollande, ou son successeur, finira-t-il balayé du pouvoir comme Louis XVI ? Jean-Marc Vittori

Attention: un Louis XVI peut en cacher un autre !

A l’heure où, après avoir perdu l’Irak et avant de perdre l’Afghanistan, le plus indécis président américain que les Etats-Unis et le monde ont probablement jamais connu se cache  à nouveau derrière une coalition pour réagir enfin face à la montée du péril djihadiste …

Et où, coincée entre une gauche plus archaïque que jamais (« Cuba sans le soleil ») et le charlatanisme tout aussi dépassé de son extrême-droite et malgré un encourageant mais tardif début de clarification …

La France d’un François Hollande au zénith de l’impopularité continue à refuser l’obstacle devant l’urgence de la réforme …

Comment avec nombre de commentateurs y compris anglo-saxons

Ne pas voir les parallèles avec la France pré-révolutionnaire d’un certain Louis XVI …

Où, prisonnière d’un éxécutif tout-puissant et faute d’un parlement réellement actif, une société se voit interdite toute réforme profonde …

Par une coalition du statu quo qui, à l’instar de l’Eglise et de la noblesse qui finançaient le roi sous l’Ancien Régime …

Regroupe, entre fonctionnaires, professions libérales protégées par des ordres professionnels, retraités, chômeurs et même syndicats, une véritable coalition de rentiers sociaux ?

A moins, comme le suggère un commentateur et l’évoquaient déjà il y a deux ans Le Monde ou Les Echos que perdu pour perdu et  calvaire pour calvaire le recordman toutes catégories de l’impopularité ne se décide enfin à « sortir par le haut » en une sorte de « sacrifice fly » bien connu des joueurs de baseball …

Comme une sorte de Schröder français, il aurait été le président le plus détesté de l’histoire mais au moins pour une bonne cause:

Imposer à un pays qui les refuse depuis toujours les réformes structurelles dont elle a tant besoin et par lesquelles sont passées depuis plus de vingt ans aussi bien la Suède que le Canada ou la Nouvelle-Zélande ?

De Louis XVI à François Hollande, le même blocage
Jean-Marc Vittori
Les Echos
04/03/2014

La France se cabre devant la réforme. L’ancien ministre Hubert Védrine rêve d’une coalition du changement. Mais l’expert Alain Fabre souligne que la base du pouvoir est hostile à la réforme… comme sous Louis XVI.

C’était en fin de dîner. Comme souvent, la discussion avait roulé sur la politique française et ses tribulations. Kerstin, une amie allemande qui vit en France depuis quinze ans, s’étonna : « Mais enfin, comment se fait-il qu’il soit si difficile chez vous de réformer ? » C’était évidemment une excellente question : dans un monde qui va de plus en plus vite, qui est de plus en plus ouvert, la France devra retrouver de la souplesse, au niveau de l’Etat, comme sur son marché du travail. Les éclairages de l’immobilisme se multiplièrent. Le plus vieil Etat du monde, devenu fossile. L’incapacité à se faire confiance. La révolution, seul moyen de faire sauter les blocages. Les hommes providentiels et leurs impulsions, d’Henri IV à Charles de Gaulle. Une France pas encore assez malade pour en venir à ces extrémités. Mais était-ce la faute au saint-joseph ? Tout cela n’était guère structuré, et Kerstin ne semblait pas très convaincue.

Comme par un fait exprès, non pas un mais deux livres arrivèrent le lendemain matin au courrier, donnant chacun un autre éclairage. Le premier vient d’Hubert Védrine (1). Comme cela arrive parfois, celui qui passa près de quinze ans au coeur de la machine à décider qu’est l’Elysée, aux côtés du président socialiste François Mitterrand, commence par émettre une hypothèse essentielle dans une note de bas de page : la France, vieux pays catholique « où la Contre-Réforme a triomphé de la Reforme, voit la « réforme » comme une hérésie dont il est légitime de se prémunir ». Le terme même de « réforme » a d’ailleurs une connotation péjorative en français : un cheval « mis à la réforme », un soldat « réformé » par incapacité. L’ancien ministre des Affaires étrangères démolit l’un des arguments que nous avions avancés, se moquant des professeurs de sciences politiques qui « ont rabâché que les Français préféraient la révolution à la réforme, les extrêmes, les intermédiaires et tous les intérêts corporatistes se liguant, en excitant les peurs des populations, pour que rien ne change ». Mais, en même temps, il admet que « notre système, tel qu’il est devenu, est défavorable au changement, ce dernier supposant soit une autorité supérieure, très forte, soit de pouvoir bâtir un consensus réformateur ».

En bon démocrate, Hubert Védrine rêve de ce consensus. Il prône une coalition où « les jeux partisans seraient mis entre parenthèses pour un temps bref et dans un but précis ». Mais il ne dit pas comment forger ce consensus, qui bute sur un scrutin majoritaire poussant à l’affrontement. Védrine donne toutefois un exemple : la LOLF, ou loi d’orientation des finances publiques, votée en 2001 à la quasi-unanimité. Sauf que ce nouveau cadre budgétaire, où la dépense publique devait s’inscrire dans une logique d’efficacité, a échoué. Didier Migaud et Alain Lambert, les deux parlementaires qui avaient porté le projet, estimaient par exemple que la réduction du nombre de ministres et de leurs conseillers était une condition essentielle de la réussite !

Pour comprendre le blocage français, il faut donc aller plus loin, en recourant à l’économie politique. C’est ce que propose Alain Fabre dans « Sociétal » (2), une ancienne revue trimestrielle sur les enjeux de société devenue livre annuel. Parmi la trentaine d’articles, on a tout de suite été attiré par le titre de sa contribution : « Le Pacte absolutiste français : réforme impossible, rémission improbable ». Ce consultant financier féru d’histoire souligne d’abord le rôle central du Parlement dans le processus de la réforme en Allemagne, au Royaume-Uni, en Italie aussi. En France, il en va autrement. Tout procède du chef de l’Etat. « L’ordre public tout entier émane de moi », disait Louis XV en 1766. « L’autorité indivisible de l’Etat est confiée tout entière au président par le peuple qui l’a élu », lui fait écho Charles de Gaulle en 1964. Aucun de ses successeurs à l’Elysée, normal ou non, n’a remis en question cette conception. Sous la Ve République, la France est devenue, selon Alain Fabre, une « monarchie républicaine élective limitée », la limitation venant du Parlement, qui borne l’exécutif sans participer réellement à son action.

Comme au XVIIIe siècle, le pouvoir est bloqué. « Capable d’améliorations de détail efficaces et même humaines, l’Ancien Régime était tout à fait incapable d’une réforme profonde », estimait l’historien Pierre Goubert dans un jugement d’une étonnante actualité. Et le blocage a la même racine : la base politique qui soutient le régime. Sous l’Ancien Régime, l’Eglise et la noblesse finançaient le roi, qui, en échange, préservait leurs rentes. Et aujourd’hui ? La thèse de Fabre va faire bondir : « A l’âge démocratique, la France n’est pas le pays qui a aboli les privilèges mais celui qui les a rendus possibles à tous. » Et de préciser en note de bas de page (c’est une manie !) que « la France des rentes sociales représente 66 % des suffrages exprimés » : fonctionnaires, professions libérales protégées par des ordres professionnels, retraités, chômeurs et même syndicats ! Les uns votent plutôt à gauche, d’autres à droite. La coalition naturelle en France est celle du statu quo, et non celle du mouvement espérée par Hubert Védrine. La Ve République, tout comme l’Ancien Régime, n’est apte « ni à pouvoir ni à vouloir entreprendre les réformes dont l’objet serait précisément la remise en cause des rentes sociales ». Sans aller jusqu’à perdre la tête, François Hollande, ou son successeur, finira-t-il balayé du pouvoir comme Louis XVI ? Kerstin n’a pas fini d’être étonnée.

@jmvittori
(1) « La France au défi », Fayard.(2) « Sociétal 2014 » : « France : la fin du déni ? », Eyrolles.

Voir aussi:

French Malaise, From Louis XVI to Hollande
An irresolute leader, a state crippled by debt and a public angered by economic woes. Sound familiar
Jonathan Fenby
WSJ
Sept. 10, 2014

A country with a deeply unpopular leader who can recognize the need for change but is hostage to the status quo forces around him. A soggy, debt-burdened economy outpaced by its principal neighbor. A disaffected population, scandals and character assassinations of those in high places.

The France of today? Yes. But also the France of the late 1780s before the sparks ignited, leading to the storming of the Bastille and the Revolution. Consider the parallels.

Louis XVI was irresolute, one moment following the advice of reformist ministers, the next falling back into the embrace of nobles fearful of losing their privileges. That sentence can be rewritten with « President François Hollande,  » « Prime Minister Manuel Valls  » and « the beneficiaries of the entitlement system France cannot afford and the significant rump of the Socialist Party that is allied with them » in place of the main nouns.

The state was crippled by debt—then as a result of spending to back the rebels against British rule in America, today as the result of excessive expenditure at a time of low growth. Now Germany puts France in the shade, despite its own challenges; then it was the neighbor across the Channel.

The prerevolutionary discontent was fueled by economic woes in the shape of bad harvests, rising food prices and the resulting economic squeeze. Today it stretches from persistently high unemployment to tension over immigration feeding in to a national malaise laced with real anger at the failure of politicians over three decades to manage the country better.

Scandals and accusation of hypocrisy in high places persist. The unflattering allegations about Mr. Hollande in the newly released book by the his former partner, Valérie Trierweiler, hardly rank with the libelous pamphlets about Marie-Antoinette. But they come after three decades of drip-feed revelations of bad behavior at the top, and are catching the imaginations of a public already disillusioned with Mr. Hollande’s economic failures.

Misdeeds of an official nature are just as bad as those in private. Following shortly after the embarrassing resignation last year of a budget minister who had a secret bank account in Switzerland, a junior minister who castigated tax exiles has just stepped down after only nine days in office for having been less than frank in his own fiscal declarations.

Only the quality of opposition-thinking today makes for a contrast from the France of 1789, and not for the better. The French of that day had Voltaire and Diderot. The Frenchman of today has Marine Le Pen of the far-right National Front, whose opinion poll rankings are double those of Mr. Hollande’s 13%.

At his press conference at the North Atlantic Treaty Organization summit on Friday, the man once known as President Normal was grim-faced and heavy-voiced as he pledged to continue his mandate to 2017, despite his unprecedented unpopularity. But, shocked as he may be by the depths to which he has plunged himself by his incoherent, wishful policies, it is hard to see a route to salvation.

Mr. Hollande’s promise at his election in 2012 to bring France together and reignite the economy has fallen badly flat. Growth this year is officially forecast at 0.5%. Unemployment remains stubbornly high. No president has ever had approval ratings so low, while the « Hollande drag » has halved the initially high-riding Mr. Valls’s approval to 30%. Like the hapless Louis XVI who blundered his way to the guillotine, Mr. Hollande seems somebody to keep clear of if you have an ambition to survive.

So does a new 1789 loom? No, and therein lies the big problem for France. Nobody wants to take charge except, possibly, for two people. One is Ms. Le Pen, who has softened the edges of her father’s bully-boy persona, but whose snake-oil policy proposals offer merely a knee-jerk reaction against current causes of discontent. The other is former economy minister Arnaud Montebourg, who would institute his own brand of specious protectionist, Socialism-in-one-country magic—backed, no doubt, by the demagogic Left Party that takes in the relics of the once-powerful Communist Party and was able to edge into double digits at the first round of the 2012 presidential poll.

There are no other options, no De Gaulle figure waiting in the wings. For all the supply-side hopes he raised before getting to the Élysée in 2007, Nicolas Sarkozy failed as president but has enough support to block others on the mainstream right. The left is deeply divided, as was evident at Socialist Party’s recent conference in La Rochelle.

So France is stuck with no way forward, and an atavistic wing trying to pull it backward. Therein may lie the biggest threat to the euro zone. The bond vigilantes have been kind to France. How long will that last when markets wake up? Louis XVI did not attract many investors in 1788. What price Mr. Hollande’s France in 2015?

Mr. Fenby is author of « France on the Brink » (SkyHorse, 2014).

Voir également:

France’s government
Adieu, Cuba à la française
By getting rid of its leftists, François Hollande has created a more cohesive government. But the president’s job will still be hard
Aug 30th 2014
PARIS

THE return to work after the summer break, known in France as la rentrée, is always a time of uncertainty and change. But nobody expected such a political upheaval. On August 25th the entire government was forced to resign after simmering disagreements over economic policy under President François Hollande erupted into the open. This prompted the eviction of anti-austerity ministers, and the formation of a fresh government under the same reformist prime minister, Manuel Valls. The upshot is greater clarity over economic policy, but more political uncertainty over putting it into effect.

The turmoil began when Arnaud Montebourg, the firebrand left-wing industry minister, lashed out at the government’s economic policy in a newspaper interview and then at a political rally. Amid bottles of burgundy and plates of local chicken at a fête in his old constituency, Mr Montebourg denounced austerity. It was a “financial absurdity” and an “economic aberration”, he declared, and France should not be “aligning itself with the obsessions of the German right”.

Mr Montebourg, who has a taste for theatrics, has seldom been shy about voicing disagreements with his ministerial colleagues. But this outburst was a step too far for Mr Valls. After discussion with Mr Hollande, the prime minister handed in the government’s resignation, evicting at a sweep both Mr Montebourg and two other ministers—Benoît Hamon at education and Aurélie Filippetti at culture—who supported him.

Mr Valls’s new government, unveiled on August 26th, left most of the senior ministers in place, including Michel Sapin at finance, Laurent Fabius at the foreign ministry and Jean-Yves Le Drian at defence. But there was one surprise, as encouraging as it was symbolic: Mr Montebourg was replaced by Emmanuel Macron, a former investment banker and economic adviser at the Elysée. A centre-left moderate, Mr Macron saw his mission under Mr Hollande as steering the Socialists towards a more business-friendly, less ideological stance. When Mr Hollande promised during his 2012 election campaign to slap on a 75% top income-tax rate, a dismayed Mr Macron muttered: “It’s Cuba, without the sun!”

Mr Macron’s appointment follows others in recent months that hint at a takeover by moderate social democrats at the expense of left-wing Socialists. Jean-Pierre Jouyet, a former Europe minister under Nicolas Sarkozy, the centre-right ex-president, is now Mr Hollande’s chief of staff. Laurence Boone, formerly an economist at Bank of America Merrill Lynch, has become his economic adviser. Jean Pisani-Ferry, a pragmatic economist, is in charge of long-term economic strategy.

The upshot should be less muddle over French economic policy. Never one to choose clarity over ambiguity if he could avoid it, Mr Hollande has presided since 2012 over a zigzagging economic policy, first raising taxes and vowing to punish the rich and put an end to austerity, then trying to lower taxes, curb public spending and support business instead. Now, says one French investment banker, there is a single coherent line: a “dramatic change”. On August 27th Mr Valls received a standing ovation after making a markedly pro-business speech at the summer school of Medef, the French employers’ federation.

The trouble, however, is that such clarity may come at the price of even more political obstructions to Mr Valls. From the viewpoint of the French left, his new team represents a betrayal of the policies that they thought they had elected Mr Hollande to enact. Laurent Baumel, a Socialist deputy and one of a group of left-wing rebels, called Mr Macron’s appointment “a derisory provocation”. Pierre Laurent, head of the Communist Party, dismissed the entire new government as “right-wing”.

So Mr Valls faces a perilous period. The first test will be the 2015 budget, containing some €21 billion of savings, which is due to go to parliament before October 7th. Already, Mr Valls has had to face down a group of Socialist rebels who abstained in recent parliamentary votes. The Greens have refused to take any part in Mr Valls’s government. And his own poll ratings, until recently as high as Mr Hollande’s were dismally low, have begun to tumble. In August Mr Valls lost nine points in one month, falling to 36%, according to Ifop, a pollster (see chart).

In the short run, it is unlikely that any of the Socialist rebels will vote against the government, and thus provoke an election that would put their own seats at risk, and probably bring the centre-right back into power. But they can still make Mr Valls’s life difficult by sniping from the sidelines. It is the cue for a battle for ideas on the French left in the run-up to the 2017 presidential election.

With an eye on a challenge himself, Mr Montebourg will continue to defy the government over austerity. The French economy stagnated in both the first and second quarters of this year, investment has dried up, the construction industry is at a standstill and the number of unemployed rose again in July, to almost 3.5m. With his usual panache, Mr Montebourg declared after his ousting that austerity was sinking France—and that both America’s Barack Obama and the IMF’s Christine Lagarde agreed with him.

At the euro zone level, he has a point. Yet in France, the trouble has not been too much German-imposed austerity through spending cuts, of which there have been almost none, but too many tax increases, a collapse of confidence, rigid labour markets and bad policies, such as new rent-control rules brought in by Mr Hollande, which have choked the building industry.

In truth, France has let its budget-deficit targets slip, easing fiscal consolidation. Mr Sapin has already said that the target of 3.8% of GDP for 2014 will not be met. The best hope for Mr Valls will be to secure more time to get to 3%, which France was meant to reach by 2015, by stressing the reform-minded nature of his new government. “By reassuring its European partners on reforms, we think it will be easier for Paris to obtain further leeway on fiscal issues,” argues Gilles Moëc, chief European economist at Deutsche Bank.

With a political rebellion on his left at home, and the ever-present National Front on the far right, Mr Valls will need all the support he can muster in Brussels and Berlin—however sceptical they may be about France’s habitual inability to honour its previous promises.

Voir encore:

French politics
Rocard’s return
The former prime minister’s ideas are making a comeback
Sep 6th 2014
PARIS

The left wing of the French Socialist Party was still reeling this week after the shock eviction of Arnaud Montebourg, a populist industry minister, and his replacement by Emmanuel Macron, a former investment banker. François Hollande, after all, was elected Socialist president in 2012 declaring that his main “adversary” was “the world of finance”. Yet on August 31st, in a defiant speech to party members in the port of La Rochelle, Manuel Valls, his prime minister, made no apology, reasserting the government’s more pro-business line.

The most important shift taking place within the government, however, may not be the appointment of a single new young minister. It is rather the closet takeover by social democrats linked to Michel Rocard, France’s prime minister from 1988 to 1991.

Mr Valls himself is the spiritual son of Mr Rocard, and got his first government job serving as the former prime minister’s parliamentary attaché. In his book “Pouvoir” (Power) Mr Valls writes admiringly of Mr Rocard, citing “the force of his intelligence and the frankness of his words”. These fired Mr Valls’s political imagination as a teenager and secured his loyalty for the next 15 years, as Mr Rocard, then a rising star of the left, tried but failed to impose his centre-left thinking on the Socialist Party as an alternative to the socialism of François Mitterrand.

Rocardiens have been installed in all corners. Mr Valls’s current political adviser, Yves Colmou, is one, having also served on Mr Rocard’s political staff. So did Sylvie Hubac, who now runs Mr Hollande’s staff at the Elysée Palace. Bernard Cazeneuve, Mr Valls’s interior minister, got his first job as an adviser of a member of Mr Rocard’s government. Mr Macron is a close friend of Mr Rocard and invited him to his wedding.

At the same time, those on the party’s left have been sidelined. Two other left-wing ministers were thrown out along with Mr Montebourg. Their departure was preceded by that of Aquilino Morelle, a confidant of Mr Montebourg and a presidential adviser, after a scandal involving the shining of lots of pairs of Mr Morelle’s posh leather shoes at the Elysée palace.

“The Rocardiens have clearly won the day,” notes another ex-member of Mr Rocard’s prime-ministerial cabinet. Mr Valls, who insists that the left must make peace with business, is now partly unpicking a rent-control law passed by his predecessor. Mr Macron has hinted at loosening rules governing the 35-hour working week; Mr Cazeneuve has urged common-sense immigration control, echoing Mr Rocard in 1989. As if all this were not suggestive enough, there is a further link: one of the former prime minister’s sons, Loïc Rocard, now works in Mr Valls’s cabinet.

Voir de plus:

François Hollande est-il un nouveau Louis XVI ?
Division interne, calculs partisans, manque d’autorité… François Hollande, à force de gérer la France comme un parti politique risque fort de se confronter à la dure expérience qu’a vécu Louis XVI en son temps.

Atlantico

le 23 Octobre 2012

De Louis XVI, les Français ont gardé le souvenir, au demeurant injuste, d’un bon Roi victime des événements, maltraité par l’Histoire, emporté par une inéluctable Révolution. Et l’historiographie marxiste, qui conteste le rôle des hommes et croit à l’inéluctabilité des grands conflits historiques, a nourri cette perspective finalement indulgente pour le dernier des Capet. Le mythe de la révolution bourgeoise est au fond un hommage posthume rendu au monarque, comme s’il avait été le jouet de l’Histoire malgré lui.

La réalité était tout autre : Louis XVI n’avait guère de bienveillance pour son peuple, mais il avait vu juste sur un certain nombre de réformes à entreprendre : réduire les pensions versées aux nobles, réformer la fiscalité et la géographie administrative, réformer la bureaucratie.

Le mouvement des physiocrates qui le talonnait en avait fait son fond politique : les sujets majeurs de l’Ancien Régime s’appelaient réforme fiscale, réforme de l’État et crise de la dette.

Ce qui manquait à Louis XVI, c’était l’esprit de décision: quand il entrevoyait une réforme nécessaire, il faisait un pas vers elle, et tout de suite la somme de difficultés à affronter pour parvenir à ses fins le faisait reculer.
Cette indécision, qui résonnait dans l’esprit des Français comme le signal de la faiblesse, eut raison de notre monarchie décadente. Ainsi, en convoquant les États Généraux le 1er mai 1789, Louis XVI eut l’intuition géniale que seule une consultation large permettrait de surmonter les résistances à une réforme fiscale, indispensable pour financer la dette. Mais, dans son souci de ne pas aller trop loin, il voulut placer ces États sous l’autorité de la noblesse qui ne représentait plus rien. Lorsque le Tiers État, lors de la fameuse séance du Jeu de Paume, refusa ce principe, Louis XVI céda.

Quelques jours plus tard, il rassembla des troupes loyalistes autour de Paris pour reprendre la situation en main. Mais le peuple prit la Bastille pour s’armer, et Louis XVI recula à nouveau. La monarchie se désagrégea peu à peu, à force d’atermoiements et d’indécision.

Comment ne pas voir que la France de François Hollande se promet aux mêmes affres ? François Hollande élu sur le principe d’une renégociation du traité budgétaire ? Quelques semaines suffisent à enterrer l’idée.

François Hollande élu sur la promesse d’une réforme fiscale majeure ? La loi de finances se limite à créer une contribution exceptionnelle pour quelques centaines de ménage, et le reste est oublié. Avait-il juré qu’une loi sur les licenciements boursiers protégerait les salariés contre des patrons voyous ? Il ne reste plus qu’Arnaud Montebourg pour défendre une forteresse fantôme où les futurs chômeurs vérifient jour après jour l’abandon dans lequel le gouvernement les laisse.

L’affaire du rapport Gallois constitue, de ce point de vue, une sorte de zénith dans la dénégation, le reniement, la velléité faite gouvernance.

Lors de la conférence sociale de juillet, le gouvernement avait annoncé un grand chantier sur la réforme du financement de la sécurité sociale. Le projet avait du sens. Dans un premier temps, les experts documentaient les différentes pistes possibles. Parallèlement, Louis Gallois devait établir la cohérence d’un transfert de cotisations vers l’impôt pour diminuer le coût du travail. Rappelons clairement que cette concomitance n’a jamais fait de doute, puisque le document de synthèse de cette conférence présentait la remise de ce rapport comme un préalable à la concertation qui devait rassembler, au premier trimestre 2013, les partenaires sociaux sur l’avenir du financement de la sécurité sociale.

Voir de même:

François Hollande: le syndrome de Louis XVI

Johann Elbory

Mediapart

24 juin 2013

Au lendemain des résultats de l’élection législative partielle de Villeneuve-sur-Lot, les réactions de l’ensemble des dirigeants politiques, en premier lieu de ceux du Parti socialiste, mettent en lumière leur incapacité à offrir des débouchés concrets à la crise systémique que connaît notre pays et, plus largement, l’ensemble de l’Europe. Il est en effet évident que les principaux partis de pouvoir se trouvent dans l’impossibilité totale d’incarner une quelconque forme d’alternative. Dans le contexte actuel d’austérité, la grande majorité de la population perd ainsi peu à peu son enthousiasme pour un régime où le pouvoir est alternativement incarné par une droite et une gauche qui, au final, applique des politiques fondamentalement identiques. La recherche d’un véritable changement politique entraîne alors une nouvelle polarisation à la gauche de la gauche et à la droite de la droite. En France, cette polarisation radicale est incarnée par les deux seules forces politiques qui semblent actuellement avoir une dynamique assez forte : le Front national et le Front de gauche. Il est évident que la bataille décisive du processus historique que nous connaissons opposera, au final, ces deux forces. Reste à déterminer laquelle de ces deux alternatives remportera ce duel.

Les partis majoritaires, premiers responsables de la crise et de ses conséquences, rendus impopulaires par leur politique antisociale et antidémocratique sont, quant à eux, destinés à la disparition. Si, en France, ce processus n’en est qu’à ses débuts, nous pouvons observer que dans certains pays où la décomposition du système est plus avancé que chez nous, l’hégémonie passée de ces organisations est déjà passablement fissurée lorsqu’elle n’a pas totalement disparu comme c’est le cas du PASOK en Grèce. Celui-ci est crédité, en cas d’élection, d’environ 6% des voix, ce qui n’est pas génialissime pour une organisation qui était au pouvoir il y a encore moins de deux ans…

Ces prévisions n’ont rien de prophétiques ni d’exagérées. Elles s’appuient sur des faits concrets indéniables. Nous avons d’ailleurs encore eu la preuve de l’amorce de cette tendance durant les derniers jours. Pourtant, il semblerait que les tenants du système politique actuel n’aient pas exactement saisi le degrés de gravité de la situation, ni la fragilité exponentielle de leur pouvoir…

Bien sûr, si nos dirigeants mènent actuellement cette politique, c’est avant tout parce que celle-ci répond aux impératifs économiques des capitalistes. L’austérité est une règle qui sert en effet à remplir les poches de ceux que l’on appelle désormais les « banksters ». Cependant, certaines de leurs décisions semblent être en contradiction totale avec leur propre conservation du pouvoir. Et ils n’ont pas vraiment l’air d’en prendre conscience…

La politique d’austérité que mène le Parti socialiste en France ne fait qu’accélérer le processus de désintégration de celui-ci. A chacune de ses mesures, Hollande s’éloigne de ceux qui l’ont élu, mettant en danger son gouvernement, son parti, et l’avenir de sa propre personne. Les résultats de toutes les législatives partielles ayant eu lieu cette année le prouvent : le PS est sur une très mauvaise pente. Sa réforme des retraites en cours devrait d’ailleurs l’achever.

Mais alors pensez-vous, quel intérêt personnel ont-il à continuer dans ce sens ? Certes ils défendent leurs intérêts de classe, mais pourquoi s’acharnent-ils à détruire leurs intérêts propres ? Pourquoi ne voient-ils pas les risques qui menacent notre pays s’ils continuent cette politique ? Nos dirigeants seraient-ils, en réalité, de parfaits abrutis ?

Lorsqu’on lit les discours récents du PS, on a pourtant l’impression que tout va bien. Que c’est une mauvaise passe et que tout va s’arranger. Que l’idiot utile du capitalisme qu’est le Front national va rester une force d’appoint des deux grands partis de gouvernement, et que tout va rentrer dans l’ordre très bientôt. Il suffit de voir le mépris des dirigeants socialistes vis à vis des avertissements du Front de gauche pour se rendre compte que quelque chose ne tourne pas rond. Et pourtant, il semblerait que Hollande et ses amis soient honnêtes dans leur bêtise. Ils ne se foutent pas de nous, ils comprennent juste rien à ce qu’ils font ! Inutile dès lors d’essayer de les convaincre, ils sont, par leurs analyses faussées, définitivement à coté de la plaque.

Le syndrome Louis XVI

Les socialistes français, à l’image des autres dirigeants européens, sont touchés par le syndrome de Louis XVI.

La chute de Louis XVI, puis son exécution, font partie d’un processus de suicide politique du roi qui commence dès le début de son règne. Dès son avènement, Louis XVI est confronté à un malaise social grandissant dans le pays. Convaincu de sa profonde légitimité, et de l’aspect immuable de sa personne, il n’a jamais rien fait pour endiguer la montée révolutionnaire. Pire, il a même passé son temps à jeter de l’huile sur le feu, persuadé d’être à l’abri de tout. Il finira même par convoquer des États généraux, dont le but est, rappelons le, de donner la parole au peuple, alors même que ce dernier est clairement en opposition avec sa politique générale, ce qui n’est pas très finot…

Après la Révolution, il ne fera rien pour arranger son cas. Alors que sa personne est encore respectée par les révolutionnaires, qu’il reste le roi, et que l’instauration d’une monarchie parlementaire semble encore être une solution politique probable, lui et sa crétine de femme passent leur temps à comploter contre la Révolution avec les autres noblesses européennes. Ils finissent même par s’enfuir pour tenter de prendre la tête des troupes réunies à l’Est dans le but d’abattre la Révolution. Ayant déclenché la colère générale contre leurs personnes le couple va, comme nous le savons tous, très mal finir.

Louis XVI avait le même rapport avec le pouvoir que les dirigeants socialistes français. Faisant partie d’une classe ayant le pouvoir depuis presque toujours, dans un système existant depuis presque toujours, il a cru bon de penser que tout cela était naturel et immuable, et que même si l’ensemble du peuple venait à réclamer sa tête, il ne se passerait rien. Il n’a cessé de considérer la Révolution comme une mauvaise passe dont il allait se tirer tout seul à la Rambo, et qui finirait en aventure épique à raconter pour amuser la galerie lors des rencontres avec les autres cours européennes… Sauf que ça a foiré.

François Hollande, c’est le Louis XVI d’aujourd’hui. La situation du pays est catastrophique, sa cote de popularité est au plus bas, son échec est complet, mais pour lui tout va bien. Sa classe sociale est au pouvoir depuis très longtemps, le régime n’a pas été renversé depuis des décennies… Donc c’est bon ! Le pire qu’il puisse lui arriver c’est de perdre les élections de 2017, mais c’est pas très grave. Comme la droite ne fera pas mieux, le PS retrouvera son pouvoir en 2022 ! Peut être même avec lui…

Pourtant, cette fois-ci, il y a peu de chances que ça se produise ainsi. Le PS ne survivra pas à cette politique. La Vème République elle même ne pourra y survivre bien longtemps… Le peuple gronde et, poussé par le ras-le-bol des politiques d’austérité, envisage de plus en plus de foutre le régime par terre. Hollande et les autres ne s’en rendent pas compte et, comme leurs semblables du Siècle des Lumières, continuent d’en rajouter une louche dès qu’ils peuvent, convaincus que rien ni personne ne viendra jamais les menacer…

Espérons juste à François Hollande de mieux finir que Louis XVI !

Voir aussi:

Louis XVI et François Hollande, vrai ou faux parallèle ?
Publié le 29 septembre 2013 dans Politique
On entend souvent comparés François Hollande et Louis XVI, pour leur immobilisme et consensualisme. Une comparaison bien peu adaptée pourtant.

P-A. Berryer

Contrepoints

29 septembre 2013

On retrouve souvent cette comparaison d’un François Hollande qui se retrouve comparé au malheureux Louis XVI afin de souligner son immobilisme, sa nullité et son consensualisme mou. La démarche est pourtant maladroite car l’Histoire est une maîtresse exigeante et ne se complaît pas dans les faux rapprochements.

Le premier reproche que l’on fait souvent à notre cher Grand Leader est son immobilisme, son incapacité à faire des réformes. La comparaison avec Louis XVI vient de l’impression que ce roi a laissé, celui d’un monarque incapable de réformer le royaume, conduisant inévitablement au drame de la Révolution française. Pourtant rien n’est plus faux. Louis XVI accède au pouvoir en 1774 et jusqu’en 1789 il essaya de réformer son royaume. Ce n’est pas anodin que son premier principal ministre fut Turgot, figure éminente de l’École française d’Économie (il a publié ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses en 1766, dix ans avant Adam Smith qui lui doit beaucoup). Par la suite, avec Necker, Calonne et Brienne il a tenté de réformer la France, ces dernières tentatives se brisant sur les résistances de la société d’Ancien Régime (bien plus à même de résister à l’oppression que nos sociétés modernes).

Louis XVI était un réformateur, un vrai, on ne peut en dire autant de François II de Hollande. Quelle grande réforme a-t-il fait jusqu’à présent ? Aucune. L’essentiel de ses mesures a été de défaire ce que son prédécesseur avait fait. Cela ressemble plus à de la mesquinerie de l’élève médiocre envers le premier de la classe (c’est pour l’image, n’y voyez pas une apologie du prédécesseur). Peut-on qualifier le mariage gay de grande réforme ? Pas vraiment, c’était plus un moyen de faire détourner les yeux de sujets plus brûlants (ô la jolie dette, ô le beau déficit, au revoir crédibilité internationale). Il a préféré briser la société civile que de réformer l’État-gabegie afin de satisfaire une extrême minorité de son électorat qui ne serait pas allée voir ailleurs de toute façon. Bref, on a là un lâche qui joue les stratèges de salon mais pour ce qui est des réformes il préfère taper sur les faibles (famille, auto-entrepreneurs, start-up, etc).

Une des raisons de l’échec de Louis XVI vient de la société d’Ancien Régime et son extraordinaire capacité de résistance doublée d’un profond conservatisme. Les corps sociaux se sont arc-boutés sur leurs privilèges et ont tout fait pour empêcher les réformes. Le rôle du Roi de France est d’être « source de Justice », c’est-à-dire rendre à chacun le sien, il est le garant de l’harmonie de la société. Louis XVI était conscient de son rôle et violer les corps sociaux pour imposer les réformes nécessaires n’était pas une option pour lui. Il était, avec son ministre, seul contre tous, sa Cour et même sa femme se sont opposées à ses réformes. Il a vraiment goûté à cette solitude du pouvoir.

Notre François Le Mou, lui, ne vit pas vraiment la même chose. Il y a un gouffre entre la Cour aristocratique de Louis XVI et le grand raout servile qui accompagne Hollande. On a vu ces grands messieurs (et dames, ne soyons pas sexistes) du PS se rallier au surprenant vainqueur. Ce grand bourgeois de Fabius (eh oui les socialistes sont rarement prolos, on se demande pourquoi… l’analyse vaut également pour les dirigeants communistes) qui, après l’avoir traité de « fraise des bois » se retrouve Ministre des Affaires Étrangères ! On se rallie à qui mieux mieux pour servir le Prince et recevoir ses prébendes. Certes on rue parfois dans les brancards mais on s’incline plus bas que terre. Quant à l’opposition de la société civile on s’assoie dessus ou on la gaze, c’est selon l’humeur du moment.

Ne soyons pas assassins de l’Histoire et gardons nous de faire des comparaisons trop faciles. D’une certaine manière Louis XVI a été bien plus libéral que François Hollande, il a refusé d’abuser de son pouvoir même pour une bonne cause, il n’est pas sûr que notre actuel chef de l’État ait les mêmes scrupules…

Voir par ailleurs:

Hollande: voyage au bout de l’enfer

Eric Mandonnet et Marcelo Wesfreid

L’Express

10/09/2014

Ce n’est plus un quinquennat, c’est un calvaire. Autant que l’action du président, la personnalité de François Hollande attire maintenant des critiques assassines. La situation devient grave, les menaces pèsent sur le système politique tout entier.

C’est jour de séisme. Le 2 septembre surgit une information sensationnelle : dans quelques heures, Valérie Trierweiler publie un livre sur sa vie avec François Hollande. Impassible, celui-ci inaugure un collège en Seine-Saint-Denis. Au terme de son allocution, il taquine Najat Vallaud-Belkacem en lui glissant à l’oreille : « Ne pleure pas, ne pleure pas ! » La ministre de l’Education nationale a reçu un hommage appuyé de Manuel Valls, trois jours plus tôt, à La Rochelle, suivi d’une ovation des militants socialistes. Certains ont cru déceler des larmes sur son visage. « Pas du tout ! Mais je ne l’ai pas fait la dernière fois non plus », chuchote-t-elle au chef de l’Etat. On ne pleure pas chez François Hollande. Si on rit, parfois, souvent, c’est juste pour s’échapper.

Un président déshumanisé, qui tiendrait à distance respectable toute forme de lucidité depuis qu’il est entré à l’Elysée. Un chef de l’Etat convaincu que l’enfer, c’est les autres. Un peu comme ses prédécesseurs, François Hollande se pense, se voit, se vit au-dessus des autres. En toute impunité, à l’abri de la réalité. Hillary Clinton candidate à la présidentielle américaine, après son mari? « Grotesque ! » Seuls Ségolène Royal et lui pouvaient se succéder dans la quête du pouvoir suprême.

« De l’indifférence à la haine »

Le livre de Valérie Trierweiler (Merci pour ce moment, éd. les Arènes) aurait pu être uniquement perçu comme un long numéro de Closer. Or le public s’en saisit comme s’il s’agissait d’un bulletin de vote, les files d’attente devant les points de vente sont là pour l’ouverture de la chasse. La chasse à Hollande. « C’est le moment, dans ce quinquennat, où l’on passe du rejet politique au rejet personnel, s’alarme un conseiller ministériel. Et ce rejet est violent ; d’un coup on passe de l’indifférence à l’égard de l’homme Hollande à la haine. » Devant ses visiteurs, Nicolas Sarkozy assène : « Jusqu’où est-il descendu! On n’a jamais vu un tel niveau d’abaissement de la fonction présidentielle. »

La gravité de l’instant n’échappe pas au principal concerné. « Il fallait réagir politiquement aux propos sur les sansdents, cette attaque était mortelle, pointe un ami de François Hollande. Comme cet homme est tout sauf méprisant, il a trouvé les mots qu’il fallait pendant sa conférence de presse [le 5 septembre], il a réussi à montrer son humanité profonde. La balle est passée à côté. »

Cette rentrée est une sortie du chemin. Hors des sentiers battus s’ouvre l’inconnu. « Jacques Chirac disait que les merdes volent en escadrille. Je la trouve un peu grosse, l’escadrille… » confiait un ministre parmi les intimes du président, juste avant que l’escadrille ne se renforce encore, avec l’arrivée d’un nouvel élément : l’affaire Thomas Thévenoud, un élu qui réussit à sortir de l’anonymat en même temps que du gouvernement, rattrapé par la patrouille, en l’occurrence la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique.

« Y a-t-il un fond? »

Alors que les mauvais chiffres économiques suffiraient à noircir le moral se succèdent un psychodrame gouvernemental, la provocation de Christiane Taubira à La Rochelle, les sifflets de certains militants socialistes entendant des gros mots comme « Hollande » ou « entreprises », et puis le livre, et puis le ministre qui ne paie pas ses impôts. « Pas digne », convient un conseiller du président.

Comment persuader le pays que le redressement est en cours quand la situation vous échappe à ce point ? « Avant l’été, nous nous sommes vus à plusieurs reprises, avec le chef de l’Etat et le Premier ministre, raconte le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone. Nous nous disions que nous devions mieux réussir la rentrée et ne pas faire les mêmes erreurs que l’année dernière. On n’a pas fait comme l’année dernière… » Un ténor de la majorité ose la question : « Y a-t-il un fond ? »

A ce point de décomposition, on ne sait plus ce qui est déraison, ce qui est dérision. Le 3 septembre, le service de presse de la présidence s’interroge, car le prince Albert de Monaco vient de prendre sa part au Ice Bucket Challenge et de poster une vidéo : « I would like to nominate President François Hollande in France to accept this challenge. » Il est décidé à ne pas en rajouter : la coupe est pleine depuis les trombes d’eau de l’île de Sein.

Nouveau record d’impopularité

Le même jour, l’Elysée reçoit une autre douche froide, une étude de TNS Sofres en plusieurs points historiques. Parce que le chef de l’Etat y établit, comme chaque semaine, un nouveau record d’impopularité tous présidents confondus, mais aussi parce que deux chiffres laissent songeurs ses collaborateurs : 3% des sondés jugent que les choses vont en s’améliorant en France, contre 85% qui pensent l’inverse. Et aucun parti ne dépasse les 30% de bonnes opinions. Aussi le pari pris par François Hollande de se blottir derrière les institutions pour se sauver est-il audacieux. Le respect n’est plus de saison. C’est la représentation politique tout entière qui vacille.

Le président a « une immense qualité », oui, et c’est Valérie Trierweiler qui l’écrit : « Regarder d’abord devant et ne jamais s’attarder sur ce qui est fait. » Son Premier ministre, Manuel Valls, avoue, en privé, être habité par une « sérénité triste », certain d’avoir tiré la sonnette d’alarme bien avant 2012, en exhortant son camp à mener sa révolution culturelle. Lui n’a plus qu’un objectif, s’il n’est pas déjà trop tard : convaincre le pays qu’avec Hollande, c’est du sérieux.

Voir également:

« François Hollande ou l’impossible rebond »
Gérard Pancrazi

Quelle que soit la suite des événements politiques, François Hollande est voué à devenir le Président le plus détesté de la cinquième République. Démonstration par notre contributeur Gérard Pancrazi.

L’Express

08/09/2014
Au début de son mandat, François Hollande a donné l’impression qu’il cherchait plus à temporiser, qu’à rentrer véritablement dans la partie. Gagner du temps, calmer le jeu, telle a été sa stratégie, convaincu semble-t-il que la crise était liée à l’un de ces cycles économiques qui ont traversé régulièrement notre pays au cours de son histoire et qu’elle était sur le point de s’achever.

Il en était si persuadé, qu’il avait pris le risque d’annoncer une inversion de la courbe du chômage pour la fin de l’année 2013 et une reprise de la croissance pour 2014.

Mais le balancier restera bloqué et il lui a fallu reconnaitre que la crise était bien structurelle. Sa résolution aura lieu avec Bruxelles et sa solution dépendra avant tout de la bonne santé des entreprises, certainement pas de leur confrontation avec les travailleurs.

D’où la nomination de Manuel Valls à Matignon et corrélativement l’éviction d’Arnaud Montebourg qui suivit.

Le changement que François Hollande avait annoncé dans sa campagne ne sera donc pas au rendez- vous, les Français lui en tiennent rigueur, ils le lui manifestent à chaque échéance électorale.

Les sondages vont confirmer un rejet de plus en plus important de sa politique. Le président en est arrivé à devoir désormais se protéger. Il va se « replier » sur l’international et sur le secteur consensuel des évènements mémoriels et des inaugurations. L’affaire Gayet est loin. Il s’agit de travailler sur la personnalité du Président, le père de la nation, au-dessus de la mêlée et laisser le Premier ministre en première ligne prendre les coups.

Seule solution: la rigueur budgétaire
Au moment où cette stratégie s’est mise en place, dans un contexte des plus difficiles, son ancienne compagne a sorti un brûlot visant à le détruire. François Hollande n’avait certainement pas besoin de cela. Certains commentateurs ont alors parlé de démission, tandis que d’autres ont assuré que c’en était fini pour lui. Un sondage IFOP-JDD publié dimanche 7 septembre va dans ce sens: pour 85% des français, François Hollande ne doit pas se représenter.

Mais on sait qu’en politique, rien n’est jamais acquis ni perdu et on rappelle à cet égard les 3% que pesait François Hollande, à deux ans de l’élection présidentielle. En présence d’une situation qui ne connait pas de précédent, la question se pose tout naturellement de savoir si le président peut rebondir.

Président le plus détesté de la 5ème République

François Hollande n’a pas d’autre solution que de mettre en oeuvre avec la plus grande énergie la politique qu’il estime la plus pertinente pour la France. S’agissant à l’évidence d’une politique de rigueur budgétaire, le FMI vient encore de le rappeler, il ne pourra la conduire sans annoncer qu’il ne se représentera pas à la prochaine élection présidentielle.

Seule cette disposition lui permettra de faire face en toute sérénité aux difficultés qu’il rencontrera inévitablement avec une politique de réduction des déficits. François Hollande deviendrait alors ipso facto le Président le plus détesté de la 5e République, mais aussi celui qui a su mettre la France au-dessus de ses contingences personnelles, avec comme référence le général de Gaulle à droite et Pierre Mendès France à gauche.

Mieux qu’un rebond hypothétique et si la réussite est au bout, il rentrerait alors à jamais dans l’Histoire.

 Voir enfin:

L’agenda 2014 : n’est pas Schröder qui veut
Erik Izraelewicz, directeur du Monde

Le Monde

10.09.2012
Un cap, un capitaine, un agenda. Face aux impatiences, voire aux inquiétudes, qui montent dans le pays, François Hollande a tenté, dimanche soir sur TF1, de reprendre la main. Comme dans la campagne, le chef de l’Etat continue à s’inspirer de François Mitterrand : il a expliqué aux Français que face aux difficultés du moment, il fallait « donner du temps au temps ».

Mais il amorce une évolution de style qui n’est pas sans rappeler Nicolas Sarkozy. « J’accélère », a-t-il répondu, ferme et déterminé, à Claire Chazal, en se présentant comme « un président de combat » et en multipliant les annonces – sur la croissance révisée à la baisse, sur l’austérité budgétaire, sur le gel du barème de l’impôt sur le revenu… Le « je » présidentiel a remplacé le « nous » de la campagne.

Il y a donc un cap : les Français vivront mieux en 2017 qu’en 2012. Il y a un capitaine : le président de la République, ni « roi fainéant » ni « hyperprésident ». Il y a surtout un agenda : réforme du marché du travail dès 2013, inversion de la courbe du chômage dans un an, redressement des comptes publics d’ici à 2014, construction ensuite d’une « société solidaire ».

Avec cette feuille de route, François Hollande s’inspire très explicitement du chancelier social-démocrate Gerhard Schröder. Au début des années 2000, le dirigeant allemand avait lancé son fameux « Agenda 2010″, un programme de réformes radicales du marché du travail et de la protection sociale, avec pour objectif une amélioration de la compétitivité du pays. Avec un chômage en baisse et une croissance qui résiste mieux qu’ailleurs, l’Allemagne tire aujourd’hui les bénéfices de cette stratégie.

Comme Schröder, Hollande veut donc rendre le marché du travail français « plus souple », tout en renforçant la sécurité des salariés. Il préconise, pour alléger le coût du travail, une réduction des charges qui pèsent sur les salaires. Et il demande aux partenaires sociaux d’imaginer, d’ici à la fin de l’année, des solutions qui soient « gagnant-gagnant ».

Le chef de l’Etat est, en effet, convaincu que, pour faire accepter des réformes radicales, il faut qu’elles soient justes et consensuelles, qu’elles aient fait l’objet d’une réelle concertation. Compte tenu de « la gravité exceptionnelle de la crise » (selon sa formule à Châlons-en-Champagne), l’agenda aurait mérité plus de clarté. Il ne saurait être une parenthèse.

Courageux sur le plan budgétaire – l’austérité annoncée est assumée -, le président l’est moins s’agissant de ces réformes-là. Schröder avait imposé à son pays des mesures impopulaires. Il avait tranché, personnellement. Il en a payé le prix politique. Trois ans après le lancement de son « Agenda », il était sanctionné par les urnes.

François Hollande a pour sa part cinq ans et tous les pouvoirs, ou presque. Le redressement de la compétitivité française passe par de profondes réformes. Il les a esquissées. A lui de les clarifier et de les mettre en oeuvre. Avec fermeté. N’est pas Schröder qui veut.
Erik Izraelewicz, directeur du Monde

Voir enfin:

Problème d’agenda
Les Echos

11/09/2012

C’est une aimable approximation que de comparer l’agenda 2014 improvisé par le président français à l’Agenda 2010 qui fut mis en oeuvre – avec quel succès ! -, au cours de la dernière décennie, par l’ex-chancelier allemand Gherard Schröder. Hormis le fait que l’un et l’autre témoignent de la louable subordination des politiques sociales-démocrates à l’impérative résorption des déficits, ces deux agendas n’ont encore de commun que le nom. L’initiative française diffère de l’illustre référence germanique tant par les objectifs affichés que par la méthode retenue.

Lancé en 2003, avec 3,7 % de déficit public, l’Agenda 2010 participait d’une stratégie méditée de croissance à long terme. Typiquement allemande, elle misait, pour surmonter des chocs fussent-ils conjoncturels, sur la réforme des structures de l’économie et de la société. Des réformes toutes dédiées à la santé financière des entreprises : indemnisation des chômeurs revue à la baisse, allongement du temps de travail… La moindre de ces réformes ne fut pas, comme le relevait au printemps une note de la fondation Robert Schuman, de mieux lier les rémunérations à la productivité. Ce n’était pas l’austérité pour l’austérité, mais l’austérité pour la compétitivité. Rien de tel n’émerge du discours tenu dimanche soir par François Hollande.

Sans le dire, l’exécutif invite bien les partenaires sociaux à négocier des éléments de flexibilité de l’emploi en même temps que de nouvelles garanties pour les salariés. Mais cela ne suffit pas à définir une politique de compétitivité. On cherche en vain une stratégie économique, quelle qu’elle soit. A contrario, la stratégie budgétaire est claire : elle repose sur le levier fiscal. Avec, au menu 2013, 20 milliards d’euros d’impôts en plus et 10 milliards seulement d’économies théoriques dans les dépenses de l’Etat, l’agenda 2014 s’éloigne un peu plus de l’Agenda 2010. Taxer plus plutôt qu’économiser plus : c’est le contraire de la pratique allemande, laquelle consiste depuis dix ans à réduire les budgets publics pour alléger la pression fiscale.

On peut certes faire crédit à François Hollande de sa volonté de tailler dans les dépenses de l’Etat. Mais pour que les économies annoncées ne se résument pas à de purs arbitrages budgétaires, encore faudrait-il avoir quelques réformes structurelles de l’Etat providence à présenter. Ce n’est pas encore le cas. Le 31 mai, Gherard Schröder, lui-même, relevait dans la France de François Hollande « un manque de volonté de mettre en place des réformes structurelles ». Et il insistait sur le « temps » nécessaire au redressement…


Obama: Nous n’avons pas encore de stratégie (Inaction also has its price)

7 septembre, 2014

C’est un terrible avantage de n’avoir rien fait, mais il ne faut pas en abuser. Rivarol
The truth of the matter is that it’s a big world out there, and that as indispensable as we are to try to lead it, there’s still going to be tragedies out there, and there are going to be conflicts, and our job is to make sure to project what’s right, what’s just, and, you know, that we’re building coalitions of like-minded countries and partners in order to advance not only our core security interests, but also the interests of the world as a whole. Obama
Nous n’avons pas encore de stratégie. Obama
Il faut que je revienne sur un aspect de la conférence d’hier qui a attiré l’attention. Le président assume pleinement sa décision prise hier… de porter son costume d’été à la conférence de presse. Josh Earnes (porte-parole de la Maison Blanche)
Barack Obama est un amateur L’économie est une catastrophe (…) Les États-Unis ont perdu leur triple  A. (…) Il ne sait pas ce que c’est que d’être président. (…) C’est un incompétent. Bill Clinton
Les grandes nations ont besoin de principes directeurs, et  »ne pas faire des choses idiotes » n’est pas un principe directeur. Hillary Clinton
To announce he had no plan, even if he had a plan, to announce he had no plan does not help the United States of America against ISIS and terrorism throughout the globe. My father . . . didn’t announce what he was going to do. He just, in the middle of the night, sent a couple of planes into Tripoli, took out a couple of the homes real quick and Gadhafi stayed quiet for 20-plus years. Michael Reagan
The real conundrum is why the president seems so compelled to take both sides of every issue, encouraging voters to project whatever they want on him, and hoping they won’t realize which hand is holding the rabbit. That a large section of the country views him as a socialist while many in his own party are concluding that he does not share their values speaks volumes — but not the volumes his advisers are selling: that if you make both the right and left mad, you must be doing something right. As a practicing psychologist with more than 25 years of experience, I will resist the temptation to diagnose at a distance, but as a scientist and strategic consultant I will venture some hypotheses. The most charitable explanation is that he and his advisers have succumbed to a view of electoral success to which many Democrats succumb — that “centrist” voters like “centrist” politicians. Unfortunately, reality is more complicated. Centrist voters prefer honest politicians who help them solve their problems. A second possibility is that he is simply not up to the task by virtue of his lack of experience and a character defect that might not have been so debilitating at some other time in history. Those of us who were bewitched by his eloquence on the campaign trail chose to ignore some disquieting aspects of his biography: that he had accomplished very little before he ran for president, having never run a business or a state; that he had a singularly unremarkable career as a law professor, publishing nothing in 12 years at the University of Chicago other than an autobiography; and that, before joining the United States Senate, he had voted « present » (instead of « yea » or « nay ») 130 times, sometimes dodging difficult issues. Drew Westen (Emory university, Aug. 2011)
Le manque de soutien des Américains aux Français est, en vérité, la marque de fabrique de Barack Obama (…) Le Président américain avait trouvé une stratégie d’évitement pour ne pas intervenir, à condition que le gouvernement syrien renonce à son arsenal chimique : toutes les autres formes d’assassinat de masse restaient donc tolérées par le Président américain. Un million de morts et deux millions de réfugiés plus tard n’empêchent apparemment pas Barack Obama de dormir la nuit : il a d’autres priorités, tel lutter contre un hypothétique déréglement du climat ou faire fonctionner une assurance maladie, moralement juste et pratiquement dysfonctionnelle. On connaît les arguments pour ne pas intervenir en Syrie : il serait difficile de distinguer les bons et les mauvais Syriens, les démocrates authentiques et les islamistes cachés. Mais ce n’est pas l’analyse du sénateur John Mc Cain, plus compétent qu’Obama sur le sujet : lui réclame, en vain, que les États-Unis arment décemment les milices qui se battent sur les deux fronts, hostiles au régime de Assad et aux Islamistes soutenus par l’Iran. Par ailleurs, se laver les mains face au massacre des civils, comme les Occidentaux le firent naguère au Rwanda – et longtemps en Bosnie et au Kosovo – n’est jamais défendable. Il est parfaitement possible, aujourd’hui encore en Syrie, d’interdire le ciel aux avions de Assad qui bombardent les civils, de créer des couloirs humanitaires pour évacuer les civils, d’instaurer des zones de sécurité humanitaire. C’est ce que Obama refuse obstinément à Hollande. Comment expliquer cette obstination et cette indifférence d’Obama : ne regarde-t-il pas la télévision ? Il faut en conclure qu’il s’est installé dans un personnage, celui du Président pacifiste, celui qui aura retiré l’armée américaine d’Irak, bientôt d’Afghanistan et ne l’engagera sur aucun autre terrain d’opérations. Obama ignorerait-il qu’il existe des « guerres justes » ? Des guerres que l’on ne choisit pas et qu’il faut tout de même livrer, parce que le pacifisme, passé un certain seuil, devient meurtrier. « À quoi sert-il d’entretenir une si grande armée, si ce n’est pas pour s’en servir ? », avait demandé Madeleine Albright, Secrétaire d’État de Bill Clinton, au Général Colin Powell, un militaire notoirement frileux. Les États-Unis sont le gendarme du monde, la seule puissance qui compte : les armées russes et chinoises, par comparaison, sont des nains. On posera donc à Obama – si on le pouvait – la même question que celle de Madeleine Albright : « À quoi sert l’armée américaine et à quoi sert le Président Obama ? ». Il est tout de même paradoxal que Hollande, un désastre en politique intérieure, pourrait passer dans l’Histoire comme celui qui aura dit Non à la barbarie et Barack Obama, Prix Nobel de la Paix, pour celui qui se sera couché devant les Barbares. Guy Sorman
Le Président Barack Obama est désormais plus populaire en Europe qu’aux États-Unis. De ce côté-ci de l’Atlantique, nous restons fascinés par l’élégance, le cool et l’aura du premier couple Noir à la Maison Blanche, mais nous n’en subissons pas, pas directement, les retombées politiques. Le désamour des Américains ne s’explique pas que par l’usure du pouvoir – après six ans de mandat – mais par une déception certaine, un écart béant entre la promesse initiale et des résultats insaisissables. (…) Quand le Président n’est pas modeste – et Obama n’est pas modeste, contrairement à Ronald Reagan qui le fut – les Américains et le reste du monde comprennent d’autant plus  mal le gouffre entre des annonces tonitruantes et des résultats insignifiants. L’extension de l’assurance maladie obligatoire à tous les Américains qui devait être une révolution sociale, a ainsi accouché d’une souris bureaucratique parce qu’Obama avait promis à tous ce qu’il ne pouvait pas garantir : les Américains à revenus modestes sont un peu moins inégaux face à la maladie, mais ils le restent néanmoins. La sortie de crise, après le krach financier de 2008, était l’autre priorité intérieure de Barack Obama : la croissance est restaurée, le plein emploi l’est quasiment, mais les Américains n’en sont pas trop reconnaissants au Président. De fait, le mérite en revient aux entrepreneurs innovants, à la politique monétaire de la Banque fédérale (peut-être) mais Obama a plutôt retardé la reprise par des augmentations d’impôts, par des réglementations nouvelles (pour protéger la Nature), par ses tergiversations sur l’exploitation des ressources énergétiques, du gaz de schiste en particulier. Peu versé en économie, Barack Obama est certainement le plus anti-capitaliste de tous les présidents américains dans une société dont le capitalisme reste le moteur incontesté sauf par quelques universitaires socialistes et marginaux. Il reste la politique étrangère où le Président dispose, au contraire de l’économie et des affaires sociales (qui sont plutôt de compétence locale), d’une grande latitude. Élu, il le rappelle incessamment, pour terminer deux guerres et ramener les troupes « à la maison », il a tenu parole. Il a également reflété le sentiment qui régnait au début de son mandat, d’une lassitude des Américains envers les aventures extérieures. Mais en six ans, les circonstances ont profondément changé, en Mer de Chine, au Proche-Orient, en Ukraine, Obama n’en a tenu aucun compte, comme prisonnier de son image pacifiste, et décidé à le rester alors même que son pacifisme est interprété par tous les ennemis de la démocratie comme un aveu de pusillanimité. Du pacifisme, Obama aura basculé dans l’irréalisme, dénoncé par Hillary Clinton : l’incapacité idéologique d’Obama de reconnaître que l’armée américaine, nolens volens, est le policier du monde. Le policier peut s’avérer maladroit – George Bush le fut – habile comme l’avait démontré Ronald Reagan, médiocre comme le fut Bill Clinton, mais il ne peut pas s’abstenir. S’il renonce, à la Obama, le Djihad conquiert, la Russie annexe, la Chine menace. La majorité des Américains, les déçus de l’Obamania ont aujourd’hui compris que le pacifiste avait les mains blanches mais qu’il n’avait pas de mains. (…) Obama, au total, n’est peut-être qu’une image virtuelle : il a été élu sur une photo retouchée, la sienne, sur un slogan (Yes we can), sur un mythe (la réconciliation des peuples, des civilisations), sur une absence de doctrine caractéristique de sa génération pour qui tout est l’équivalent de rien, et grâce à l’influence décisive des réseaux sociaux. Barack Obama est de notre temps, un reflet de l’époque : ce qui le condamne à l’insuffisance. Guy Sorman
With Obama, there was always more than a whiff of the overconfident dilettante, so sure of his powers that he could remain supremely comfortable with his own ignorance. His express-elevator ascent from Illinois state senator to U.S. president in the space of just four years didn’t allow much time for maturation or reflection, either. Obama really is, as Bill Clinton is supposed to have said of him, “an amateur.” When it comes to the execution of policy, it shows. And yet this view also sells Obama short. It should be obvious, but bears repeating, that it is no mean feat to be elected, and reelected, president, whatever other advantages Obama might have enjoyed in his races. In interviews and press conferences, Obama is often verbose and generally self-serving, but he’s also, for the most part, conversant with the issues. (…) The myth of Obama’s brilliance paradoxically obscures the fact that he’s no fool. The point is especially important to note because the failure of Obama’s foreign policy is not, ultimately, a reflection of his character or IQ. It is the consequence of an ideology. That ideology is what now goes by the name of progressivism, which has effectively been the dominant (if often disavowed) view of the Democratic Party since George McGovern ran on a “Come Home, America” platform in 1972—and got 37.5 percent of the popular vote. Progressivism believes that the United States must lead internationally by example (especially when it comes to nuclear-arms control); that the U.S. is as much the sinner as it is the sinned against when it comes to our adversaries (remember Mosaddegh?); and that the American interest is best served when it is merged with, or subsumed by, the global interest (ideally in the form of a UN resolution).  (…) Above all, progressivism believes that the United States is a country that, in nearly every respect, treads too heavily on the Earth: environmentally, ideologically, militarily, and geopolitically. The goal, therefore, is to reduce America’s footprint; to “retrench,” as the administration would like to think of it, or to retreat, as it might more accurately be called. (…)  Little wonder that leaders in Tehran, Beijing, and Moscow quickly understood that, with Obama in the White House, they had a rare opportunity to reshape and revise regional arrangements in a manner more to their liking. Iran is doing so today in southern Iraq, Lebanon, and Syria. Beijing is extending its reach in the South and East China Sea. Russia is intervening in Ukraine. It’s no accident that, while acting independently from one another, they are all acting now. The next American president might not be so cavalier about challenges to the global status quo, or about enforcing his (or her) own red lines. Better to move while they can. (…) In a prescient 2004 essay in Foreign Policy, the historian Niall Ferguson warned that “the alternative to [American] unipolarity” would not be some kind of reasonably tolerable world order. It would, he said, “be apolarity—a global vacuum of power.” “If the United States retreats from global hegemony—its fragile self-image dented by minor setbacks on the imperial frontier—its critics at home and abroad must not pretend that they are ushering in a new era of multipolar harmony, or even a return to the good old balance of power. Be careful what you wish for.” (…) Two years ago, Obama was considered a foreign-policy success story. Not many people entertain that illusion now; the tide of public opinion, until recently so dull and vociferous in its opposition to “neocons,” is beginning to shift as Americans understand that a policy of inaction also has its price. Bret Stephens

Attention: une incompétence peut en cacher une autre !

Alors que, des deux côtés de l’Atlantique et chacun à sa manière, ceux qui nous servent de gouvernants semblent rivaliser de vacuité …

Que ce soit un président français dont l’interventionnisme militaire contre le djihadisme africain est salué de partout mais qui, après avoir plongé en seulement deux ans et sans compter ses délires sociétaux et ses frasques personnelles, son économie dans la plus grave des crises, pourrait réussir l’exploit historique de descendre sous la barre fatidique des 10% de popularité

Ou un président américain dont l’économie semble contre tous ses efforts finalement repartie mais qui, face à la menace djihadiste et après six ans au pouvoir, reconnait qu’il n’a « pas encore de stratégie  » …

Comment ne pas repenser à l’incroyable décalage avec les espoirs soulevés par leurs élections après des prédécesseurs tant honnis et critiqués mais dont ils ont fini par reprendre la plupart des mesures ?

Mais surtout résister à la tentation de n’y voir que l’effet de l’amateurisme et de l’incompétence ?

Alors que, comme le rappelle l’éditorialiste Bret Stephens pour le cas américain, on a là le résultat le plus pur d’une idéologie …

A savoir, face à un monde qui a plus que jamais besoin de souplesse au niveau économique mais de fermeté au niveau international, l’idéologie progressiste de l’interventionnisme forcené en politique intérieure et du retrait et des bons sentiments en politique extérieure …

The Meltdown
Bret Stephens
Commentary
09.01.14

In July, after Germany trounced Brazil 7–1 in the semifinal match of the World Cup—including a first-half stretch in which the Brazilian soccer squad gave up an astonishing five goals in 19 minutes—a sports commentator wrote: “This was not a team losing. It was a dream dying.” These words could equally describe what has become of Barack Obama’s foreign policy since his second inauguration. The president, according to the infatuated view of his political aides and media flatterers, was supposed to be playing o jogo bonito, the beautiful game—ending wars, pressing resets, pursuing pivots, and restoring America’s good name abroad.
Instead, he crumbled.
As I write, the foreign policy of the United States is in a state of unprecedented disarray. In some cases, failed policy has given way to an absence of policy. So it is in Libya, Syria, Egypt, Iraq, and, at least until recently, Ukraine. In other cases the president has doubled down on failed policy—extending nuclear negotiations with Iran; announcing the full withdrawal of U.S. forces from Afghanistan.
Sometimes the administration has been the victim of events, such as Edward Snowden’s espionage, it made worse through bureaucratic fumbling and feckless administrative fixes. At other times the wounds have been self-inflicted: the espionage scandal in Germany (when it was learned that the United States had continued to spy on our ally despite prior revelations of the NSA’s eavesdropping on Chancellor Angela Merkel); the repeated declaration that “core al-Qaeda” was “on a path to defeat”; the prisoner swap with the Taliban that obtained Sergeant Bowe Bergdahl’s release.
Often the damage has been vivid, as in the collapse of the Israel–Palestinian talks in April followed by the war in Gaza. More frequently it can be heard in the whispered remarks of our allies. “The Polish-American alliance is worthless, even harmful, as it gives Poland a false sense of security,” Radek Sikorski, Poland’s foreign minister and once one of its most reliably pro-American politicians, was overheard saying in June. “It’s bullshit.”
This is far from an exhaustive list. But it’s one that, at last, people have begun to notice. Foreign policy, considered a political strength of the president in his first term, has become a liability. In June, an NBC/Wall Street Journal poll found that Americans disapproved of his handling of foreign affairs by a 57-to-37 percent ratio. Overseas, dismay with Obama mounts. Among Germans, who greeted the future president as a near-messiah when he spoke in Berlin in the summer of 2008, his approval rating fell to 43 percent in late 2013, from 88 percent in 2010. In Egypt, another country the president went out of his way to woo, he has accomplished the unlikely feat of making himself more unpopular than George W. Bush. In Israel, political leaders and commentators from across the political spectrum are united in their disdain for the administration. “The Obama administration proved once again that it is the best friend of its enemies, and the biggest enemy of its friends,” the center-left Haaretz columnist Ari Shavit noted in late July. It’s an observation being echoed by policymakers from Tokyo to Taipei to Tallinn.
But perhaps the most telling indicator is the collapsing confidence in the president among the Democratic-leaning foreign-policy elite in the United States. “Under Obama, the United States has suffered some real reputational damage,” admitted Washington Post columnist David Ignatius in May, adding: “I say this as someone who sympathizes with many of Obama’s foreign-policy goals.” Hillary Clinton, the president’s once loyal secretary of state, offered in early August that “great nations need organizing principles, and ‘don’t do stupid stuff’ is not an organizing principle.” Zbigniew Brzezinski, Jimmy Carter’s national-security adviser, warned in July that “we are losing control of our ability at the highest levels of dealing with challenges that, increasingly, many of us recognize as fundamental to our well-being.” The United States, he added, was “increasingly devoid of strategic will and a sense of direction.”
And there was this: “What kind of figure will Obama cut at Omaha?” Roger Cohen, the reliably liberal New York Times columnist, wondered on the eve of the 70th D-Day commemoration at Omaha Beach in June. “I wish I could say he will cut a convincing figure.” But, he continued:

Obama at bloody Omaha, in the sixth year of his presidency, falls short at a time when his aides have been defining the cornerstone of his foreign policy as: “Don’t do stupid stuff.”… He falls short at a time when Syria bleeds more than three years into the uprising… Obama falls short at a time when Vladimir Putin, emboldened by that Syrian retreat and the perception of American weakness, has annexed Crimea… Obama falls short as Putin’s Russian surrogates in eastern Ukraine wreak havoc… He falls short, also, when the Egyptian dreams of liberty and pluralism that arose in Tahrir square have given way to the landslide victory of a former general in an “election” only a little less grotesque than Assad’s in Syria.

Are we all neoconservatives again? Not quite—or at least not yet. Even as the evidence of the failure of Obama’s foreign policy abounds, the causes of that failure remain in dispute. Has the world simply become an impossibly complex place, beyond the reach of any American president to shape or master? Is the problem the president himself, a man who seems to have lost interest in the responsibilities (though not yet the perquisites) of his office? Or are we witnessing the consequences of foreign-policy progressivism, the worldview Obama brought with him to the White House and that he has, for the most part, consistently and even conscientiously championed?

Not surprisingly, many of the president’s supporters are attracted to the first explanation.
In this reading, the U.S. no longer enjoys its previous geopolitical advantages over militarily dependent and diplomatically pliant allies, or against inherently weaker and relatively predictable adversaries. On the contrary, our economic supremacy is fading and we may be in long-term decline. Our adversaries are increasingly able to confront us asymmetrically, imposing high costs on us without incurring significant costs for themselves. Limited budgetary resources require us to make “hard choices” about the balance between international and domestic priorities. What’s more, the sour experiences of Iraq and Afghanistan—another bad Bush legacy—limit Obama’s options, because Americans have made it plain that they are in no mood to intervene in places such as Syria or over conflicts such as the one in Ukraine. As the president told an interviewer in 2013,“I am more mindful probably than most of not only our incredible strengths and capabilities but also our limitations.”
It would be wrong to dismiss this argument out of hand. Can Obama fairly be blamed for the quarter-century of misgovernance in Kiev that created conditions in which Russian separatists in Crimea and Donetsk would flourish? Was there anything he could realistically have done to prevent Hosni Mubarak’s ouster, or to steer Egyptian politics in the tumultuous years that followed? Is it his fault that Iraqi Prime Minister Nouri al-Maliki pursued vendettas against Iraq’s Sunni leaders, creating the political conditions for al-Qaeda’s resurgence, or that Hamid Karzai has proved to be such a disappointing leader for Afghanistan? If the price of better relations with Pakistan was ending the program of drone strikes, was that a price worth paying?
Then again, every president confronts his share of apparently intractable dilemmas. The test of a successful presidency is whether it can avoid being trapped and defined by them. Did Obama inherit anything worse than what Franklin Roosevelt got from Herbert Hoover (the Great Depression) or Richard Nixon from Lyndon Johnson (the war in Vietnam and the social meltdown of the late ’60s) or Ronald Reagan from Jimmy Carter (stagflation, the ayatollahs, the Soviet Union on the march)?
If anything, the international situation Obama faced when he assumed the presidency was, in many respects, relatively auspicious. Despite the financial crisis and the recession that followed, never since John F. Kennedy has an American president assumed high office with so much global goodwill. The war in Iraq, which had done so much to bedevil Bush’s presidency, had been won thanks to a military strategy Obama had, as a senator, flatly opposed. For the war in Afghanistan, there was broad bipartisan support for large troop increases. Not even six months into his presidency, Obama was handed a potential strategic game changer when a stolen election in Iran led to a massive popular uprising that, had it succeeded, could have simultaneously ended the Islamic Republic and resolved the nuclear crisis. He was handed another would-be game changer in early 2011, when the initially peaceful uprising in Syria offered an opportunity, at relatively little cost to the U.S., to depose an anti-American dictator and sever the main link between Iran and its terrorist proxies in Lebanon and Gaza.
Incredibly, Obama squandered every single one of these opportunities. An early and telling turning point came in 2009, when, as part of the Russian reset, the administration abruptly cancelled plans—laboriously negotiated by the Bush administration, and agreed to at considerable political risk by governments in Warsaw and Prague—to deploy ballistic-missile defenses to Poland and the Czech Republic. “We heard through the media,” was how Witold Waszczykowski, the deputy head of Poland’s national-security team, described the administration’s consultation process. Adding unwitting insult to gratuitous injury, the announcement came on the 70th anniversary of the Nazi-Soviet pact, a stark reminder that Poland could never entrust its security to the guarantees of great powers.
And this was just the beginning. Relations would soon sour with France, as then-President Nicolas Sarkozy openly mocked Obama’s fantasies of nuclear disarmament. “Est-il faible?”—“Is he weak?”—the French president was reported to have wondered aloud after witnessing Obama’s performance at his first G20 summit in April 2009. Then relations would sour with Germany: A biography of Angela Merkel by Stefan Kornelius quotes her as telling then-British Prime Minister Gordon Brown that she found Obama “so peculiar, so unapproachable, so lacking in warmth.” Next was Saudi Arabia: U.S. policy toward Syria, the Kingdom’s Prince Turki al-Faisal would tell an audience in London, “would be funny if it were not so blatantly perfidious, and designed not only to give Mr. Obama an opportunity to back down, but also to help Assad butcher his people.” Canada—Canada!—would be disappointed. “We can’t continue in this state of limbo,” complained foreign minister John Baird about the administration’s endless delays and prevarications over approving the Keystone XL pipeline.
And there was Israel: “We thought it would be the United States that would lead the campaign against Iran,” Defense Minister Moshe Ya’alon noted in March in a speech at Tel Aviv University. Instead, Obama was “showing weakness,” he added. “Therefore, on this matter, we have to behave as though we have nobody to look out for us but ourselves.”
This was quite a list of falling-outs. Still, most such differences can usually be finessed or patched up with a bit of diplomacy. Not so Obama’s failures when it came to consolidating America’s hard-won gains in Iraq, or advocating America’s democratic values in Iran, or pursuing his own oft-stated goal in Afghanistan—“the war that has to be won,” as he was fond of saying when he was running for the presidency in 2008. As for Syria, perhaps the most devastating assessment was offered by Robert Ford, who had been Obama’s man in Damascus in the days when Bashar al-Assad was dining with John Kerry and being touted by Hillary Clinton as a “reformer.”
“I was no longer in a position where I felt I could defend the American policy,” Ford told CNN’s Christiane Amanpour in June, explaining his decision to resign from government. “There really is nothing we can point to that’s been very successful in our policy except the removal of about 93 percent of some of Assad’s chemical materials. But now he’s using chlorine gas against his opponents.”
None of these fiascos— for brevity’s sake, I’m deliberately setting to one side the illusory pivot to Asia, the misbegotten Russian Reset, the mishandled Palestinian–Israeli talks, the stillborn Geneva conferences on Syria, the catastrophic interim agreement with Iran, the de facto death of the U.S. free-trade agenda, the overhyped opening to Burma, the orphaned victory in Libya, the poisoned relationship with Egypt, and the disastrous cuts to the Defense budget—can be explained away as a matter of tough geopolitical luck. Where, then, does the source of failure lie?
For those disposed to be ideologically sympathetic to the administration, it comes down to the personality of the president. He is, they say, too distant, not enough of a schmoozer, doesn’t forge the close personal relationships of the kind that Bush had with Tony Blair, or Clinton with Helmut Kohl, or Reagan with Margaret Thatcher. Also, he’s too professorial, too rational, too prudent: He thinks that foreign-policy success is a matter of hitting “singles and doubles,” as he put it on a recent visit to Asia, when what Americans want is for the president to hit home runs (or at least point toward the lights).
Alternatively, perhaps he’s too political: “The president had a truly disturbing habit of funneling major foreign-policy decisions through a small cabal of relatively inexperienced White House advisers whose turf was strictly politics,” recalled Vali Nasr, the academic who served as a State Department aide early in Obama’s first term. “Their primary concern was how any action in Afghanistan or the Middle East would play out on the nightly news.”
Another theory: The president is simply disconnected from events, indifferent to the details of governance, incompetent in the execution of policy. Last fall, following the disastrous rollout of the ObamaCare website, it emerged that the president had not had a single private meeting with Health and Human Services Secretary Kathleen Sebelius for more than three years—an indicator, given that this was his highest political priority, of the quality of attention he was giving lesser issues. It also turned out that the president had gone for nearly five years without knowing that the National Security Agency was bugging the phones of foreign leaders. In a revealing portrait from October 2013 in the New York Times, the president was described as “impatient and disengaged” during White House debates about Syria, “sometimes scrolling through messages on his BlackBerry or slouching and chewing gum.” The president is also known to have complained to aides about what he called “decision fatigue,” demanding memos where he can check “agree,” “disagree,” or “let’s discuss.”
The most devastating testimony of all came from Obama himself. Prepping for an interview on 60 Minutes after a late-night dinner in Italy, Politico reported, the president complained about his hard lot: “Just last night I was talking about life and art, big interesting things, and now we’re back to the minuscule things on politics”—those “minuscule things” being the crisis in Ukraine and his own health-care plan. Then there was this detail, about a presidential excursion in March as the crisis in Crimea was unfolding:

At a leisurely dinner with friends on that Saturday night, Obama expressed no regrets about the mini-vacation at the lush Ocean Reef Club resort or the publicity surrounding the trip, which reportedly required planes, five helicopters, more than 50 Secret Service agents and airspace restrictions over South Florida. After a difficult few weeks dealing with an international crisis, he relished the break, which included two rounds of golf.

Even allowing that presidents can get work done on the fairway and make executive decisions between fundraising events (Obama did 321 of them in his first term, according to the Washington Post, as compared with 173 for George W. Bush’s first four years and 80 for Reagan’s), there is still the reality that the American presidency remains a full-time job that requires something more than glancing attention. Karl-Theodor zu Guttenberg, Germany’s former defense minister, described Obama as “probably the most detached President [in] decades.” William Galston, my (liberal) fellow columnist at the Wall Street Journal and a former aide to Bill Clinton, has noted that “this president doesn’t seem to be as curious about the processes of government—whether the legislative process or the implementation process or the administrative or bureaucratic process.”

Even the ordinarily sympathetic Washington press corps has cottoned to the truth about Obama’s style of management. “Former Obama administration officials,” the Washington Post’s Scott Wilson reported last year, “said the president’s inattention to detail has been a frequent source of frustration, leading in some cases to reversals of diplomatic initiatives and other efforts that had been underway for months.”
Should any of this have come as a surprise? Probably not: With Obama, there was always more than a whiff of the overconfident dilettante, so sure of his powers that he could remain supremely comfortable with his own ignorance. His express-elevator ascent from Illinois state senator to U.S. president in the space of just four years didn’t allow much time for maturation or reflection, either. Obama really is, as Bill Clinton is supposed to have said of him, “an amateur.” When it comes to the execution of policy, it shows.
And yet this view also sells Obama short. It should be obvious, but bears repeating, that it is no mean feat to be elected, and reelected, president, whatever other advantages Obama might have enjoyed in his races. In interviews and press conferences, Obama is often verbose and generally self-serving, but he’s also, for the most part, conversant with the issues. He may not be the second coming of Lincoln that groupies like historians Michael Beschloss (who called Obama “probably the smartest guy ever to become president”) or Robert Dallek (who said Obama’s “political mastery is on par with FDR and LBJ”) made him out to be. But neither is he a Sarah Palin, mouthing artless banalities about this great nation of ours, or a Rick Perry, trying, like Otto from A Fish Called Wanda, to remember the middle part. The myth of Obama’s brilliance paradoxically obscures the fact that he’s no fool. The point is especially important to note because the failure of Obama’s foreign policy is not, ultimately, a reflection of his character or IQ. It is the consequence of an ideology.
That ideology is what now goes by the name of progressivism, which has effectively been the dominant (if often disavowed) view of the Democratic Party since George McGovern ran on a “Come Home, America” platform in 1972—and got 37.5 percent of the popular vote. Progressivism believes that the United States must lead internationally by example (especially when it comes to nuclear-arms control); that the U.S. is as much the sinner as it is the sinned against when it comes to our adversaries (remember Mosaddegh?); and that the American interest is best served when it is merged with, or subsumed by, the global interest (ideally in the form of a UN resolution).
“The truth of the matter is that it’s a big world out there, and that as indispensable as we are to try to lead it, there’s still going to be tragedies out there, and there are going to be conflicts, and our job is to make sure to project what’s right, what’s just, and, you know, that we’re building coalitions of like-minded countries and partners in order to advance not only our core security interests, but also the interests of the world as a whole.” Thus did Obama describe his global outlook in an August 2014 press conference.
Above all, progressivism believes that the United States is a country that, in nearly every respect, treads too heavily on the Earth: environmentally, ideologically, militarily, and geopolitically. The goal, therefore, is to reduce America’s footprint; to “retrench,” as the administration would like to think of it, or to retreat, as it might more accurately be called.
To what end? “We are five days away from fundamentally transforming the United States of America,” Obama said on the eve of his election in 2008. If Obama-Care is anything to go by, that fundamental transformation involves a vast expansion of the entitlement state; the growth of federal administrative power at the expense of Congress and the states; the further subordination of private enterprise to government regulation—and, crucially, the end of Pax Americana in favor of some new global dispensation, perhaps UN-led, in which America would cease to be the natural leader and would become instead the largest net contributor. The phrase “nation-building at home” captures the totality of the progressive ambition. Not only does it mean an end to nation-building exercises abroad, but it suggests that an exercise typically attempted on failed states must be put to use on what progressives sometimes see as the biggest failed state of all: the United States.
That, at any rate, is the theory. Practice has proved to be a different story. If the United States were to go into retreat, to turn inward for the sake of building some new social democracy, just what would take the place of Pax Americana abroad? On this point, Obama has struggled to give an answer. “People are anxious,” he acknowledged at a fundraiser in Seattle in July:

Now, some of that has to do with some big challenges overseas…Part of people’s concern is just the sense that around the world the old order isn’t holding and we’re not quite yet to where we need to be in terms of a new order that’s based on a different set of principles, that’s based on a sense of common humanity, that’s based on economies that work for all people.

A new order that’s based on a different set of principles: Just what could that new order be? In the absence of a single dominant power, capable and willing to protect its friends and deter its foes, there are three conceivable models of global organization. First, a traditional balance-of-power system of the kind that briefly flourished in Europe in the 19th century. Second, “collective security” under the supervision of an organization like the League of Nations or the United Nations. Third, the liberal-democratic peace advocated, or predicted, by the likes of Immanuel Kant, Norman Angell, and Francis Fukuyama.

Yet, with the qualified exception of the liberal-democratic model, each of these systems wound up collapsing of its own weight—precisely the reason Dean Acheson, Harry Truman, Winston Churchill, and the other postwar statesmen “present at the creation” understood the necessity of the Truman Doctrine, the Atlantic Alliance, containment, the General Agreement on Tariffs and Trade, and all the rest of the institutional and ideological architecture of America’s post–World War II leadership. These were men who knew that isolationism, global-disarmament pledges, international law, or any other principle based on “common humanity” could provide no lasting security against ambitious dictatorships and conniving upstarts. The only check against disorder and anarchy was order and power. The only hope that order and power would be put to the right use was to make sure that a preponderance of power lay in safe, benign, and confident hands.
In 1945 the only hands that fit that description were American. It remains true today—even more so, given the slow-motion economic and strategic collapse of Europe. Yet here was Obama, blithely proposing to substitute Pax Americana with an as-yet-unnamed and undefined formula for the maintenance of global order. Little wonder that leaders in Tehran, Beijing, and Moscow quickly understood that, with Obama in the White House, they had a rare opportunity to reshape and revise regional arrangements in a manner more to their liking. Iran is doing so today in southern Iraq, Lebanon, and Syria. Beijing is extending its reach in the South and East China Sea. Russia is intervening in Ukraine. It’s no accident that, while acting independently from one another, they are all acting now. The next American president might not be so cavalier about challenges to the global status quo, or about enforcing his (or her) own red lines. Better to move while they can.
Then again, the next American president might not have options of the sort that Obama enjoyed when he took office in 2009. By 2017, the U.S. military will be an increasingly hollow force, with the Army as small as it was in 1940, before conscription; a Navy the size it was in 1917, before our entry into World War I; an Air Force flying the oldest—and smallest—fleet of planes in its history; and a nuclear arsenal no larger than it was during the Truman administration.
By 2017, too, the Middle East is likely to have been remade, though exactly how is difficult to say. As I write, the Islamic State of Iraq and Syria, which had seized eastern Syria and most of Anbar Province in Iraq in June, is now encroaching simultaneously into Lebanon and Iraq’s Kurdish regions. It is too soon to tell what kind of nuclear deal the West will strike with Iran—assuming it strikes any deal at all. But after years of prevarication on one side and self-deceit on the other, the likeliest outcomes are that a) Iran will get a bomb; b) Iran will be allowed to remain within a screw’s twist of a bomb; or c) Israel will be forced, at great risk to itself, to go to war to prevent a) or b) because the United States would not do the job. As for Asia and our supposed pivot, a comment this spring by Assistant Secretary of Defense Katrina McFarland could not have been lost on Chinese—or, for that matter, Japanese—ears. “Right now,” she said, “the ‘pivot’ is being looked at again because candidly it can’t happen.” There just aren’t enough ships.
And these are just the predictable consequences of the path we’ve been taking under Obama. What happens if there’s more bad news in store? If Vladimir Putin were to invade one, or all, of the Baltic states tomorrow, there is little short of nuclear war that NATO could do to stop him, and the alliance would stand exposed as the shell it has already become. Or, to take another no-longer-implausible scenario, is it inconceivable that Saudi Arabia, unhappy as it is over the Obama administration’s outreach toward Tehran, might choose to pursue its own nuclear options? The Saudis are already widely believed to own a piece of Pakistan’s nuclear arsenal; why not test one of the weapons somewhere in the Saudi desert as a warning shot to Tehran, and perhaps to Washington also?
Or how about this: What if inflation in the United States prompts the Federal Reserve finally to raise interest rates in a major way? What effect would that have on commodity-dependent emerging markets? And what if the crisis in the Eurozone isn’t over at all, and a second deep recession brings a neo-fascist such as Marine Le Pen to power in France? The depressions of the 1920s and ’30s were caused, not least, by America’s original retreat from the world after it soured on international politics and the promise of global democracy. Now Obama is sounding the same retreat, for many of the same reasons, and probably with the same consequences.
In a prescient 2004 essay in Foreign Policy, the historian Niall Ferguson warned that “the alternative to [American] unipolarity” would not be some kind of reasonably tolerable world order. It would, he said, “be apolarity—a global vacuum of power.” “If the United States retreats from global hegemony—its fragile self-image dented by minor setbacks on the imperial frontier—its critics at home and abroad must not pretend that they are ushering in a new era of multipolar harmony, or even a return to the good old balance of power. Be careful what you wish for.”
For nearly 250 years it has been America’s great fortune to have always found just the right leadership in the nick of time. Or perhaps that’s not quite accurate: It has, rather, been our way first to sleepwalk toward crisis and catastrophe, then to rouse ourselves when it is almost too late. As things stand now, by 2017 it will be nearly too late. Who sees a Lincoln, or a Truman, or a Reagan on the horizon?
Still, we should not lose hope. We may be foolish, but our enemies, however aggressive and ill-intended, are objectively weak. We may be a nation in deliberate retreat, but at least we are not—at least not yet—in inexorable decline. Two years ago, Obama was considered a foreign-policy success story. Not many people entertain that illusion now; the tide of public opinion, until recently so dull and vociferous in its opposition to “neocons,” is beginning to shift as Americans understand that a policy of inaction also has its price. Americans are once again prepared to hear the case against retreat. What’s needed are the spokesmen, and spokeswomen, who will make it.
Since I am writing these words on the centenary of the First World War, it seems appropriate to close with a line from the era. At the battle of the Marne, with Germany advancing on Paris, General Ferdinand Foch sent the message that would rally the French army to hold its ground. “My center is yielding. My right is retreating. Situation excellent. I am attacking.” Words to remember and live by in this new era of headlong American retreat.

About the Author

Bret Stephens is the foreign-affairs columnist and deputy editorial-page editor of the Wall Street Journal. In 2013 he was awarded a Pulitzer Prize. His first book, America in Retreat: The New Isolationism and the Coming Global Disorder will be published by Sentinel in November.

class= »ecxp1″ style= »text-align: justify; »>Voir aussi:

Obama’s Endless Vacation
In the 1990s, America had a holiday from history. Today, it has a president on holiday
Matthew Continetti
National Review
August 23, 2014

The headline was brutal. “Bam’s Golf War: Prez tees off as Foley’s parents grieve,” read the cover of Thursday’s New York Daily News. Obama’s gaffe was this: He had denounced the beheading of James Foley from a vacation spot in Martha’s Vineyard, then went to the golf course. Seems like he had a great time. Such a great time that he returned to the Farm Neck Golf Club — sorry, membership is full — the next day.

Technically, Obama’s vacation began on August 9. It is scheduled to end on Sunday, August 24. With the exception of a two-day interlude in D.C., it has been two weeks of golf, jazz, biking, beach going, dining out, celebrating, and sniping from critics, not all of them conservative, who are unnerved by the president’s taking time off at a moment of peril.

Attacking the president for vacation is usually the job of the out party. But these days it is the job of all parties. Ukraine, Syria, Iraq, the Islamic State, Ebola, child migrants on the border, racial strife in Ferguson, an American murdered by the caliphate — critics say the president who danced to every song at Ann Jordan’s birthday partyseems remote and aloof from, and even mildly annoyed by, such concerns.

I disagree. Not with the judgment that Obama is detached, dialing it in, contemptuous of events that interfere with his plans. I disagree with the idea that this August has been different, in any meaningful way, from the rest of Obama’s second term. For this president, the distinction between “time off” and “time on” is meaningless. For this president, every day is a vacation. And has been for some time. He is like Cosmo Kramer of Seinfeld. “His whole life is a fantasy camp,” George Costanza says of his friend. “People should plunk down $2,000 to live like him for a week.” Imagine what they would pay to live like Obama.

Uncomfortable with all of the golf on Martha’s Vineyard? It is but a fraction of Obama’s habit. Since 2009, the president has played more than 185 rounds, typically with Wall Street cronies such as Robert Wolf and sports celebrities such as Alonzo Mourning, Tony Kornheiser, and Michael Wilbon. So devoted to golf is Obama that he wears Game Golf, which tracks how well a golfer shoots. Game Golf is not something you wear as a lark. You use it to study and hone your game. The hours on the course are just the start; there are also the hours spent analyzing results at home. Obama is not golfing like an amateur. He’s golfing like a man who wants to join the PGA tour.

While on vacation, the Obamas dined at Atria, where the cioppino costs $42 and sides include olive-oil-whipped potatoes and truffle parmesan fries. But fine dining is not something the Obamas limit to the beach. They are foodies, patronizing the best restaurants in Chicago, D.C., Old Town, New York, Key Largo, and Los Angeles. I have been to some of these restaurants; the president has great taste. Recently, as part of his “bear is loose” shtick, he has visited sandwich places, bars, and coffee shops. He meets the public, he becomes associated with a fashionable locale, and he spends a few dollars on small businesses. It’s a good thing. Here, at last, is an Obama initiative that does not harm the economy.

Good food is not a luxury for Obama. It is a staple. Before the president departed for Martha’s Vineyard, he shared a limo ride with the chairman of the Joint Chiefs of Staff, General Martin Dempsey. The general explained to the president the situation in Iraq. He warned of horrible consequences for the Yazidis, for Iraq, and for the United States if the jihadists conquered Mount Sinjar and took Erbil. Obama decided to meet with his national-security team. The presidential limo was diverted. Guess where it had been going. “The Italian dinner in Georgetown with Michelle Obama would have to wait,” Politico reported.

Think two weeks in Martha’s Vineyard sends the wrong message? On July 31, Katy Perry performed at the White House. She was there to celebrate the Special Olympics — a worthy cause. But the same standard applies. If cutting loose in Martha’s Vineyard while the Islamic State is rampaging abroad is “bad optics,” so is hosting a teenage dream while, in the words of Chuck Hagel, the “Middle East is blowing up.” “Propriety” is not a word one associates with Katy Perry. The refrain of her latest hit: “So let me get you in your birthday suit / It’s time to bring out the big balloons.” She’s not talking about party favors.

Voir également:

Is Obama Still President?
His cadences soar on, through scandal after fiasco after disaster
Victor Davis Hanson
October 29, 2013

We are currently learning whether the United States really needs a president. Barack Obama has become a mere figurehead, who gives speeches few listen to any more, issues threats that scare fewer, and makes promises that almost no one believes he will keep. Yet America continues on, despite the fact that the foreign and domestic policies of Barack Obama are unraveling, in a manner unusual even for star-crossed presidential second terms.

Abroad, American policy in the Middle East is leaderless and in shambles after the Arab Spring — we’ve had the Syrian fiasco and bloodbath, leading from behind in Libya all the way to Benghazi, and the non-coup, non-junta in Egypt. This administration has managed to unite existential Shiite and Sunni enemies in a shared dislike of the United States. While Iran follows the Putin script from Syria, Israel seems ready to preempt its nuclear program, and Obama still mumbles empty “game changers” and “red line” threats of years past.

We have gone from reset with Russia to Putin as the playmaker of the Middle East. The Persian Gulf sheikhdoms are now mostly anti-American. The leaders of Germany and the people of France resent having their private communications tapped by Barack Obama — the constitutional lawyer and champion of universal human rights. Angela Merkel long ago grasped that President Obama would rather fly across the Atlantic to lobby for a Chicago Olympic Games — or tap her phone — than sit through a 20th-anniversary commemoration of the fall of the Berlin Wall.

Japan, South Korea, and Taiwan are beginning to see that the U.S. is more a neutral than a friend, as Obama negotiates with Putin about reducing the nuclear umbrella that protects America’s key non-nuclear allies. Perhaps they will soon make the necessary adjustments. China, Brazil, and India care little that Barack Obama still insists he is not George W. Bush, or that he seems to be trying to do to America what they seek to undo in their own countries.

The world’s leaders do not any longer seem much impressed by the president’s cat-like walk down the steps of Air Force One, or the soaring cadences that rechannel hope-and=change themes onto the world scene. They acknowledge that their own publics may like the American president, and especially his equivocation about the traditional role of American power in the world. But otherwise, for the next three years, the world is in a holding pattern, wondering whether there is a president of the United States to reckon with or a mere teleprompted functionary. Certainly, the Obama Nobel Peace Prize is now the stuff of comedy.

At home, the signature Affordable Care Act is proving its sternest critics prescient. The mess can best be summed up by Republicans’ being demonized for trying to delay or defund Obamacare — after the president himself chose not to implement elements of his own law — followed immediately by congressional Democrats’ seeking to parrot the Republicans. So are the Democrats followers of Ted Cruz or Barack Obama? Is Obama himself following Ted Cruz?

The problem is not just that all the president’s serial assurances about Obamacare proved untrue — premiums and deductibles will go up, many will lose their coverage and their doctors, new taxes will be needed, care will be curtailed, signups are nearly impossible, and businesses will be less, not more, competitive — but that no one should ever have believed they could possibly be true unless in our daily lives we usually get more and better stuff at lower cost.

More gun control is dead. Comprehensive immigration legislation depends on Republicans’ trusting a president who for two weeks smeared his House opponents as hostage-takers and house-breakers. Moreover, just as no one really read the complete text of the Obamacare legislation, so too no one quite knows what is in the immigration bill. There are few assurances that the border will be first secured under an administration with a record of nullifying “settled law” — or that those who have been convicted of crimes or have been long-time recipients of state or federal assistance will not be eligible for eventual citizenship. If the employer mandate was jettisoned, why would not border security be dropped once a comprehensive immigration bill passed? Or for that matter, if it is not passed, will the president just issue a blanket amnesty anyway?

 Voir encore:

Obama’s Made-for-TV Worldview
In real life, Mr. President, the good guys don’t automatically win.
Jonah Goldberg
National review
August 22, 2014

Does the president think the world is a TV show?

One of the things you learn watching television as a kid is that the hero wins. No matter how dire things look, the star is going to be okay. MacGyver always defuses the bomb with some saltwater taffy before the timer reaches zero. There was no way Fonzie was going to mess up his water-ski jump and get devoured by sharks.

Life doesn’t actually work like that. That’s one reason HBO’s Game of Thrones is so compelling. Despite being set in an absurd fantasy world of giants, dragons, and ice zombies, it’s more realistic than a lot of dramas set in a more plausible universe in at least one regard. Heroes die. The good guys get beaten by more committed and ruthless bad guys. No one is safe, nothing is guaranteed. There is no iron law of the universe that says good will ultimately triumph.

President Obama often says otherwise.

In his mostly admirable remarks about the beheading of American journalist James Foley by the jihadists of the so-called “Islamic State,” Obama returned to two of his favorite rhetorical themes: 1) the idea that in the end the good guys win simply because they are good, and 2) that world opinion is a wellspring of great moral authority.

Obama invokes the “right side of history” constantly, not only that such a thing exists but that he knows what it is and actually speaks for it as well. Perhaps his favorite quote comes from Martin Luther King Jr.: “The arc of the moral universe is long, but it bends toward justice.”

As for world opinion, particularly in the form of that global shmoo the “international community,” there’s apparently nothing it can’t do. It is the secret to “leading from behind.” Behind what, you ask? The international community. What is the international community? The thing we’re leading from behind. From Russia to Syria, Iran to North Korea, the president is constantly calling on the international community to do something he is unwilling to do. When Russia was carving Crimea away from Ukraine, Obama vowed that “the United States will stand with the international community in affirming that there will be costs for any military intervention in Ukraine.” After pro-Russian forces shot down a civilian plane over Ukraine, and as Russia lined up troops for a possible invasion, Obama sternly warned that Russia “will only further isolate itself from the international community.”

Taken together, these two ideas — that everything will work out in the long run, and that there’s some entity other than the U.S. that will take care of things — provide a license to do, well, if not nothing, then certainly nothing that might detract from your golf game.

“One thing we can all agree on,” the president said in his statement Wednesday, “is that a group like ISIL has no place in the 21st century.” The jihadists will “ultimately fail . . . because the future is won by those who build and not destroy. The world is shaped by people like Jim Foley and the overwhelming majority of humanity who are appalled by those who killed him.”

It’s a very nice thought. But is it actually true? The jihadists are building something. They call it the Caliphate, and in a remarkably short amount of time they’ve made enormous progress. If I had to bet, I’d guess that they will ultimately fail, but it will be because someone actually takes the initiative and destroys — as in kills — those trying to build it. Until that happens, there will be more beheadings, more enslaved girls, more mass graves. Obama has been very slow to learn this lesson.

Perhaps this is because there’s a deep-seated faith within progressivism that holds that the mere passage of time drives moral evolution. As if simply tearing pages from your calendar improves the world. It is as faith-based as saying evil will not stand because God will not let it, and far, far less effective at rallying men of goodwill to fight. No doubt some people will face death to defend an arbitrary date, but not many.

Sometimes lazy TV writers will resort to what is called a deus ex machina, a godlike intervention or stroke of luck that saves the day and ensures a happy ending. But in real life, as in Game of Thrones, that doesn’t happen. The good guys get beheaded while scanning the horizon for a savior more concrete than world opinion and more powerful than a date on the calendar.

— Jonah Goldberg is a fellow at the American Enterprise Institute and editor-at-large of National Review Online. You can write to him by e-mail at goldbergcolumn@gmail.com or via Twitter @JonahNRO. © 2014 Tribune Content Agency, LLC

Voir enfin:

Obama, un si mauvais Président ?
Guy Sorman
Le futur, c’est tout de suite
L’Hebdo
22.08.2014

Le Président Barack Obama est désormais plus populaire en Europe qu’aux États-Unis. De ce côté-ci de l’Atlantique, nous restons fascinés par l’élégance, le cool et l’aura du premier couple Noir à la Maison Blanche, mais nous n’en subissons pas, pas directement, les retombées politiques. Le désamour des Américains ne s’explique pas que par l’usure du pouvoir – après six ans de mandat – mais par une déception certaine, un écart béant entre la promesse initiale et des résultats insaisissables. À quelques semaines du renouvellement du Congrès où Barack Obama devrait perdre sa majorité au Sénat après l’avoir perdue, il y a deux ans, à la Chambre des représentants, il est remarquable que les candidats Démocrates ne se réclament surtout pas d’Obama et ne sollicitent pas son soutien. Hillary Clinton, candidate à la succession après six ans de fidélité inconditionnelle, vient de marquer ses distances en dénonçant la vacuité de la diplomatie américaine. Nul doute qu’Obama restera, quoi qu’il fasse, le premier Président noir – mais pas véritablement afro-américain – des États-Unis : il est envisageable qu’il n’en restera pas grand-chose de plus. Ce jugement commun aux États-Unis, est-il injuste ? Probablement oui parce qu’il repose sur une surestimation de ce que peut véritablement tout Président. La Constitution américaine a été délibérément conçue pour ficeler le pouvoir exécutif dans mille liens qui cantonnent sa liberté d’agir. Ce décalage entre l’image de l’homme le plus puissant de la planète et sa faculté d’agir ne peut que frustrer les attentes : exactement ce que souhaitent les pères fondateurs des États-Unis. Quand le Président n’est pas modeste – et Obama n’est pas modeste, contrairement à Ronald Reagan qui le fut – les Américains et le reste du monde comprennent d’autant plus  mal le gouffre entre des annonces tonitruantes et des résultats insignifiants. L’extension de l’assurance maladie obligatoire à tous les Américains qui devait être une révolution sociale, a ainsi accouché d’une souris bureaucratique parce qu’Obama avait promis à tous ce qu’il ne pouvait pas garantir : les Américains à revenus modestes sont un peu moins inégaux face à la maladie, mais ils le restent néanmoins.

La sortie de crise, après le krach financier de 2008, était l’autre priorité intérieure de Barack Obama : la croissance est restaurée, le plein emploi l’est quasiment, mais les Américains n’en sont pas trop reconnaissants au Président. De fait, le mérite en revient aux entrepreneurs innovants, à la politique monétaire de la Banque fédérale (peut-être) mais Obama a plutôt retardé la reprise par des augmentations d’impôts, par des réglementations nouvelles (pour protéger la Nature), par ses tergiversations sur l’exploitation des ressources énergétiques, du gaz de schiste en particulier. Peu versé en économie, Barack Obama est certainement le plus anti-capitaliste de tous les présidents américains dans une société dont le capitalisme reste le moteur incontesté sauf par quelques universitaires socialistes et marginaux.

Il reste la politique étrangère où le Président dispose, au contraire de l’économie et des affaires sociales (qui sont plutôt de compétence locale), d’une grande latitude. Élu, il le rappelle incessamment, pour terminer deux guerres et ramener les troupes « à la maison », il a tenu parole. Il a également reflété le sentiment qui régnait au début de son mandat, d’une lassitude des Américains envers les aventures extérieures. Mais en six ans, les circonstances ont profondément changé, en Mer de Chine, au Proche-Orient, en Ukraine, Obama n’en a tenu aucun compte, comme prisonnier de son image pacifiste, et décidé à le rester alors même que son pacifisme est interprété par tous les ennemis de la démocratie comme un aveu de pusillanimité. Du pacifisme, Obama aura basculé dans l’irréalisme, dénoncé par Hillary Clinton : l’incapacité idéologique d’Obama de reconnaître que l’armée américaine, nolens volens, est le policier du monde. Le policier peut s’avérer maladroit – George Bush le fut – habile comme l’avait démontré Ronald Reagan, médiocre comme le fut Bill Clinton, mais il ne peut pas s’abstenir. S’il renonce, à la Obama, le Djihad conquiert, la Russie annexe, la Chine menace. La majorité des Américains, les déçus de l’Obamania ont aujourd’hui compris que le pacifiste avait les mains blanches mais qu’il n’avait pas de mains.

Le Président Truman se moquait des juristes qui le conseillaient en pesant le pour et le contre : « on one hand, on the other hand ». Il était heureux, commentait Truman, que ces juristes n’avaient pas trois mains. Il ne pouvait imaginer qu’Obama aurait cette troisième main, une remarquable capacité d’analyser et une tout aussi remarquable faculté de ne rien décider. Obama, au total, n’est peut-être qu’une image virtuelle : il a été élu sur une photo retouchée, la sienne, sur un slogan (Yes we can), sur un mythe (la réconciliation des peuples, des civilisations), sur une absence de doctrine caractéristique de sa génération pour qui tout est l’équivalent de rien, et grâce à l’influence décisive des réseaux sociaux. Barack Obama est de notre temps, un reflet de l’époque : ce qui le condamne à l’insuffisance.


Mort de Simon Leys: Hommage aux hérissons rusés ! (The worst way to be wrong: Looking back at an intellectual by any other name)

25 août, 2014
Sa vigilance nous manque déjà. Sartre (à la mort de Gide)
On ne sait pas si le président russe, Vladimir Poutine, où l’un de ses subordonnés, a donné l’ordre de faire sauter en vol le Boeing 777 de la Malaysia Airlines. Mais il y a déjà cinq fois plus de civils innocents massacrés à Gaza, ceux-là soigneusement ciblés et sur l’ordre direct d’un gouvernement. Les sanctions de l’Union européenne contre Israël restent au niveau zéro. L’annexion de la Crimée russophone déclenche indignation et sanctions. Celle de la Jérusalem arabophone nous laisserait impavides ? Peut-on à la fois condamner M. Poutine et absoudre M. Nétanyahou ? Encore deux poids deux mesures ? Nous avons condamné les conflits interarabes et intermusulmans qui ensanglantent et décomposent le Moyen-Orient. Ils font plus de victimes locales que la répression israélienne. Mais la particularité de l’affaire israélo-palestinienne est qu’elle concerne et touche à l’identité des millions d’Arabes et musulmans, des millions de chrétiens et Occidentaux, des millions de juifs dispersés dans le monde. Ce conflit apparemment local est de portée mondiale et de ce fait a déjà suscité ses métastases dans le monde musulman, le monde juif, le monde occidental. Il a réveillé et amplifié anti-judaïsme, anti-arabisme, anti-christianisme (les croisés) et répandu des incendies de haine dans tous les continents. (…) N’ayant guère d’accointances avec les actuels présidents du Conseil et de la Commission européens, ce n’est pas vers ces éminentes et sagaces personnalités que nous nous tournons mais vers vous, François Hollande, pour qui nous avons voté et qui ne nous êtes pas inconnu. C’est de vous que nous sommes en droit d’attendre une réponse urgente et déterminée face à ce carnage, comme à la systématisation des punitions collectives en Cisjordanie même. Les appels pieux ne suffisent pas plus que les renvois dos à dos qui masquent la terrible disproportion de forces entre colonisateurs et colonisés depuis quarante-sept ans. L’écrivain et dissident russe Alexandre Soljenitsyne (1918-2008) demandait aux dirigeants soviétiques une seule chose : « Ne mentez pas. » Quand on ne peut résister à la force, on doit au moins résister au mensonge. Ne vous et ne nous mentez pas, monsieur le Président. On doit toujours regretter la mort de militaires en opération, mais quand les victimes sont des civils, femmes et enfants sans défense qui n’ont plus d’eau à boire, non pas des occupants mais des occupés, et non des envahisseurs mais des envahis, il ne s’agit plus d’implorer mais de sommer au respect du droit international. (…) Nous n’oublions pas les chrétiens expulsés d’Irak et les civils assiégés d’Alep. Mais à notre connaissance, vous n’avez jamais chanté La Vie en rose en trinquant avec l’autocrate de Damas ou avec le calife de Mossoul comme on vous l’a vu faire sur nos écrans avec le premier ministre israélien au cours d’un repas familial. (…) Israël se veut défenseur d’un Occident ex-persécuteur de juifs, dont il est un héritier pour le meilleur et pour le pire. Il se dit défenseur de la démocratie, qu’il réserve pleinement aux seuls juifs, et se prétend ennemi du racisme tout en se rapprochant d’un apartheid pour les Arabes. L’école stoïcienne recommandait de distinguer, parmi les événements du monde, entre les choses qui dépendent de nous et celles qui ne dépendent pas de nous. On ne peut guère agir sur les accidents d’avion et les séismes – et pourtant vous avez personnellement pris en main le sort et le deuil des familles des victimes d’une catastrophe aérienne au Mali. C’est tout à votre honneur. A fortiori, un homme politique se doit de monter en première ligne quand les catastrophes humanitaires sont le fait de décisions politiques sur lesquelles il peut intervenir, surtout quand les responsables sont de ses amis ou alliés et qu’ils font partie des Nations unies, sujets aux mêmes devoirs et obligations que les autres Etats. La France n’est-elle pas un membre permanent du Conseil de sécurité ? Ce ne sont certes pas des Français qui sont directement en cause ici, c’est une certaine idée de la France dont vous êtes comptable, aux yeux de vos compatriotes comme du reste du monde. Rony Brauman, Régis Debray, Edgar Morin et Christiane Hessel
Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j’ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis. (…) C’est un crime d’avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse, à la tête des nations libres et justes, lorsqu’on ourdit soi-même l’impudent complot d’imposer l’erreur, devant le monde entier. C’est un crime d’égarer l’opinion, d’utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu’on a pervertie jusqu’à la faire délirer. C’est un crime d’empoisonner les petits et les humbles, d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance, en s’abritant derrière l’odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l’homme mourra, si elle n’en est pas guérie. C’est un crime que d’exploiter le patriotisme pour des œuvres de haine, et c’est un crime, enfin, que de faire du sabre le dieu moderne, lorsque toute la science humaine est au travail pour l’œuvre prochaine de vérité et de justice. (…) Je le répète avec une certitude plus véhémente : la vérité est en marche et rien ne l’arrêtera.  (…) Je l’ai dit ailleurs, et je le répète ici : quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l’on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres. Emile Zola (J’accuse, 1898)
Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence. Chaque jour je me rends mieux compte que ce n’est qu’en dehors d’elle que l’écrivain peut ressaisir quelque chose de nos impressions passées, c’est-à-dire atteindre quelque chose de lui-même et la seule matière de l’art. (…) Mais d’une part les vérités de l’intelligence, si elles sont moins précieuses que ces secrets du sentiment dont je parlais tout à l’heure, ont aussi leur intérêt. Un écrivain n’est pas qu’un poète. Même les plus grands de notre siècle, dans notre monde imparfait où les chefs-d’œuvre de l’art ne sont que les épaves naufragées de grandes intelligences, ont relié d’une trame d’intelligence les joyaux de sentiment où ils n’apparaissent que çà et là. Et si on croit que sur ce point important on entend les meilleurs de son temps se tromper, il vient un moment où on secoue sa paresse et où on éprouve le besoin de le dire. La méthode de Sainte-Beuve n’est peut-être pas au premier abord un objet si important. Mais peut-être sera-t-on amené, au cours de ces pages, à voir qu’elle touche à de très importants problèmes intellectuels, peut-être au plus grand de tous pour un artiste, à cette infériorité de l’intelligence dont je parlais au commencement. Et cette infériorité de l’intelligence, c’est tout de même à l’intelligence qu’il faut demander de l’établir. Car si l’intelligence ne mérite pas la couronne suprême, c’est elle seule qui est capable de la décerner. Et si elle n’a dans la hiérarchie des vertus que la seconde place, il n’y a qu’elle qui soit capable de proclamer que l’instinct doit occuper la première. Marcel Proust (préface de  « Contre Sainte Beuve », édition posthume, 1954)
Les hommes dont la fonction est de défendre les valeurs éternelles et désintéressées, comme la justice et la raison, que j’appelle les clercs, ont trahi fonction au profit d’intérêts pratiques. Julien Benda (La Trahison des clercs, 1927)
Cherchant à expliquer l’attitude des intellectuels, impitoyables aux défaillances des démocraties, indulgents aux plus grands crimes, pourvu qu’ils soient commis au nom des bonnes doctrines, je rencontrai d’abord les mots sacrés : gauche, Révolution, prolétariat. Raymond Aron
Si la tolérance naît du doute, qu’on enseigne à douter des modèles et des utopies, à récuser les prophètes de salut, les annonciateurs de catastrophes. Appelons de nos vœux la venue des sceptiques s’ils doivent éteindre le fanatisme. Raymond Aron (L’Opium des intellectuels, 1955)
L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. Ce n’était pas leur affaire, dira-t-on. Mais le procès de Calas, était-ce l’affaire de Voltaire ? La condamnation de Dreyfus, était-ce l’affaire de Zola ? L’administration du Congo, était-ce l’affaire de Gide ? Chacun de ces auteurs, en une circonstance particulière de sa vie, a mesuré sa responsabilité d’écrivain.  Sartre
Intellectuels : personnes qui ayant acquis quelque notoriété par des travaux qui relèvent de l’intelligence abusent de cette notoriété pour sortir de leur domaine  et se mêler de ce qui ne les regarde pas. Jean-Paul Sartre
Cette violence irrépressible il le montre parfaitement, n’est pas une absurde tempête ni la résurrection d’instincts sauvages ni même un effet du ressentiment : c’est l’homme lui-même se recomposant. Cette vérité, nous l’avons sue, je crois, et nous l’avons oubliée : les marques de la violence, nulle douceur ne les effacera : c’est la violence qui peut seule les détruire. Et le colonisé se guérit de la névrose coloniale en chassant le colon par les armes. Quand sa rage éclate, il retrouve sa transparence perdue, il se connaît dans la mesure même où il se fait ; de loin nous tenons sa guerre comme le triomphe de la barbarie ; mais elle procède par elle-même à l’émancipation progressive du combattant, elle liquide en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales. Dès qu’elle commence, elle est sans merci. Il faut rester terrifié ou devenir terrible ; cela veut dire : s’abandonner aux dissociations d’une vie truquée ou conquérir l’unité natale. Quand les paysans touchent des fusils, les vieux mythes pâlissent, les interdits sont un à un renversés : l’arme d’un combattant, c’est son humanité. Car, en ce premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds. Sartre (préface aux damnés de la terre, 1961)
J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : “Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.” Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, où il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c’est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. On aura cependant une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas aux intentions de son auteur, si l’on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir. (…) Meursault, pour moi, n’est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres. Loin qu’il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde parce que tenace, l’anime : la passion de l’absolu et de la vérité. Il s’agit d’une vérité encore négative, la vérité d’être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera jamais possible. On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant, dans L’Étranger, l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Il m’est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j’avais essayé de figurer, dans mon personnage, le seul Christ que nous méritions. On comprendra, après mes explications, que je l’aie dit sans aucune intention de blasphème et seulement avec l’affection un peu ironique qu’un artiste a le droit d’éprouver à l’égard des personnages de sa création. Camus (préface américaine à L’Etranger)
Le thème du poète maudit né dans une société marchande (…) s’est durci dans un préjugé qui finit par vouloir qu’on ne puisse être un grand artiste que contre la société de son temps, quelle qu’elle soit. Légitime à l’origine quand il affirmait qu’un artiste véritable ne pouvait composer avec le monde de l’argent, le principe est devenu faux lorsqu’on en a tiré qu’un artiste ne pouvait s’affirmer qu’en étant contre toute chose en général. Albert Camus
Le besoin de se justifier hante toute la littérature moderne du «procès». Mais il y a plusieurs niveaux de conscience. Ce qu’on appelle le «mythe» du procès peut être abordé sous des angles radicalement différents. Dans L’Etranger, la seule question est de savoir si les personnages sont innocents ou coupables. Le criminel est innocent et les juges coupables. Dans la littérature traditionnelle, le criminel est généralement coupable et les juges innocents. La différence n’est pas aussi importante qu’il le semble. Dans les deux cas, le Bien et le Mal sont des concepts figés, immuables : on conteste le verdict des juges, mais pas les valeurs sur lesquelles il repose. La Chute va plus loin. Clamence s’efforce de démontrer qu’il est du côté du bien et les autres du côté du mal, mais les échelles de valeurs auxquelles il se réfère s’effondrent une à une. Le vrai problème n’est plus de savoir «qui est innocent et qui est coupable?», mais «pourquoi faut-il continuer à juger et à être jugé?». C’est là une question plus intéressante, celle-là même qui préoccupait Dostoïevski. Avec La Chute, Camus élève la littérature du procès au niveau de son génial prédécesseur. Le Camus des premières oeuvres ne savait pas à quel point le jugement est un mal insidieux et difficile à éviter. Il se croyait en-dehors du jugement parce qu’il condamnait ceux qui condamnent. En utilisant la terminologie de Gabriel Marcel, on pourrait dire que Camus considérait le Mal comme quelque chose d’extérieur à lui, comme un «problème» qui ne concernait que les juges, alors que Clamence sait bien qu’il est lui aussi concerné. Le Mal, c’est le «mystère» d’une passion qui en condamnant les autres se condamne elle-même sans le savoir. C’est la passion d’Oedipe, autre héros de la littérature du procès, qui profère les malédictions qui le mènent à sa propre perte. [...] L’étranger n’est pas en dehors de la société mais en dedans, bien qu’il l’ignore. C’est cette ignorance qui limite la portée de L’Etranger tant au point de vue esthétique qu’au point de vue de la pensée. L’homme qui ressent le besoin d’écrire un roman-procès n’appartient pas à la Méditerranée, mais aux brumes d’Amsterdam. Le monde dans lequel nous vivons est un monde de jugement perpétuel. C’est sans doute le vestige de notre tradition judéo-chrétienne. Nous ne sommes pas de robustes païens, ni des juifs, puisque nous n’avons pas de Loi. Mais nous ne sommes pas non plus de vrais chrétiens puisque nous continuons à juger. Qui sommes-nous? Un chrétien ne peut s’empêcher de penser que la réponse est là, à portée de la main : «Aussi es-tu sans excuse, qui que tu sois, toi qui juges. Car en jugeant autrui, tu juges contre toi-même : puisque tu agis de même, toi qui juges». Camus s’était-il aperçu que tous les thèmes de La Chute sont contenus dans les Epîtres de saint Paul ? [...] Meursault était coupable d’avoir jugé, mais il ne le sut jamais. Seul Clamence s’en rendit compte. On peut voir dans ces deux héros deux aspects d’un même personnage dont le destin décrit une ligne qui n’est pas sans rappeler celle des grands personnages de Dostoïevski. » René Girard – Critique dans un souterrain, Pour un nouveau procès de l’Etranger, p.140-142)
Attention, l’Amérique a la rage (…) La science se développe partout au même rythme et la fabrication des bombes est affaire de potentiel industriel. En tuant les Rosenberg, vous avez tout simplement esayé d’arrêter les progrès de la science. Jean-Paul Sartre (« Les animaux malades de la rage », Libération, 22 juin 1953)
Les groupes n’aiment guère ceux qui vendent la mèche, surtout peut-être lorsque la transgression ou la trahison peut se réclamer de leurs valeurs les plus hautes. (…) L’apprenti sorcier qui prend le risque de s’intéresser à la sorcellerie indigène et à ses fétiches, au lieu d’aller chercher sous de lointains tropiques les charmes rassurant d’une magie exotique, doit s’attendre à voir se retourner contre lui la violence qu’il a déchainée. Pierre  Bourdieu
Manet a deux propriétés uniques [...] : premièrement, il a rassemblé des choses qui avaient été séparées, et […] c’est une des propriétés universelles des grands fondateurs. […] Et, deuxième propriété, il pousse à la limite les propriétés de chacun de ces éléments constitutifs de l’assemblage qu’il fabrique. Donc, il y a systématicité et passage à la limite. Pierre Bourdieu
Dans la grande maison du symbolique, l´I.T. occupe le palier supérieur parce qu´il a reçu de l´histoire et de l´inconscient collectif le supérieur en charge : la lyre, plus la morale. Position princière. Comme le roi Charles X disait au dauphin, de Chateaubriand venu le visiter en exil à Prague, avec un respect mêlé d´effroi : attention, mon fils, voici « une des puissances de la Terre » . Un magistrat de l´essentiel, qui a « le secret des mots puissants. (…) La capitale, qui excite l´intellectuel, gâte l´artiste. L´iode et la chlorophylle entretiennent les vertus d´enfance ; poètes et enchanteurs, enfants prolongés (c´est un labeur), vieillissent prématurément dans nos bousculades. Calme et silence. Avec son optimisme végétal, Rilke a dit l´essentiel. S´en remettre au lent travail des profondeurs intimes, « laisser mûrir comme l´arbre qui ne précipite pas le cours de sa sève. (…) Quiconque veut se mettre en mesure d´écouter sa musique d´enfance aura tout à gagner à se montrer dur d´oreille aux trompettes et violons qui font frémir les cœurs dans le voisinage. Car il en va des inspirations comme des civilisations : si elles s´ouvrent trop aux autres, elles perdent leur sève et le fil. C´est en quoi l´artiste, au contraire de l´intellectuel, cet être de débat, d´échange ou de collectif, a intérêt, s´il ne veut pas diminuer ses chances, à ne pas trop communiquer avec son époque, le public et les autres artistes. Régis Debray (I.F. suite et fin, 2000)
Il importe de rapporter l’état ultime d’une figure à son état princeps pour déceler ce qui unit et distingue l’I.O. et l’I.T. D’embrasser d’un même trait l’élan, l’inflexion et la chute ; reconnaître la continuité depuis le point de lancement sans déguiser la déconvenue de l’arrivée. L’héritier du nom est à la fois le continuateur du dreyfusard et son contraire. L’I.F. fut un éclaireur, c’est devenu un exorciste. Il accroissait l’intelligibilité, il renchérit sur l’opacité des temps. Il favorisa la prise de distance, il s’applique à resserrer les rangs. Ce fut un futuriste, c’est, tout accrocheur qu’il soit, et volumineux, un déphasé, qui n’aide plus personne à devenir contemporain. Et c’est de lui qu’il faudrait maintenant s’émanciper. Régis Debray (I.F. suite et fin, 2000)
Certes, les attaques faciles où Bourdieu traite Reagan et Bush de « bellâtres de série B », n’étaient pas indispensables… En revanche, quiconque a ressenti la contrainte des rues à angle droit, funestes à toute improvisation, ce commandement totalitaire de sympathie, de familiarité, de véridicité qui rend normal de promettre sur une fiche de douane qu’on ne vient aux Etats-unis ni pour tuer ni pour répandre une infection mortelle, ne peut qu’approuver le diagnostic bourdieusien devant une société déterminée par des principes d’inexorable bienveillance et la conviction de la dichotomie entre logique et éthique. Marie-Anne Lescourret
The idea that art, ethics, and matters of the spirit, including religious faith, come from the same place is central to Leys’s concerns. All his essays, about André Gide or Evelyn Waugh no less than the art of Chinese calligraphy, revolve around this. Leys once described in these pages the destruction of the old walls and gates of Beijing in the 1950s and 1960s as a “sacrilege.” The thick walls surrounding the ancient capital were “not so much a medieval defense apparatus as a depiction of a cosmic geometry, a graphic of the universal order.” Pre-modern Chinese politics were intimately linked with religious beliefs: the ruler was the intermediary between heaven and earth, his empire, if ruled wisely, a reflection of the cosmic order. Classical Beijing, much of it built in the fourteenth and fifteenth centuries, was deliberately planned to reflect this order. It survived almost intact until the 1950s. Apart from a few pockets, such as the Forbidden City, nothing of this old city remains. Critics over the years have attacked Leys for being an elitist, a Western mimic of Chinese literati, an aesthete who cares more about high culture than people, more about walls and temples than the poor Beijingers who had to live in dark and primitive alleys, oppressed by absolute rulers and feudal superstition. But this misses the point. It was not Leys’s intention to defend the Chinese imperial or feudal system. On the contrary, he lamented the fact that Maoists decided to smash the extraordinary artifacts of the past instead of the attitudes that made feudalism so oppressive in the first place. The stones were destroyed; many of the attitudes, alas, remained, albeit under different rulers. Iconoclasts, not only in China, are as enthralled by the sacred properties of the objects they destroy as those who venerate them. This much we know. But Leys goes further. In his view, Maoists didn’t just reduce the walls of Beijing, and much else besides, to rubble because they believed such acts would liberate the Chinese people; they smashed Yuan and Ming and Qing Dynasty treasures because they were beautiful. Yet beauty, as Leys himself insists, is rarely neutral. His use of the term “sacrilege” suggests that there was more to Maoist iconoclasm than a philistine resentment of architectural magnificence. Leys quotes Guo Moruo, one of the most famous mandarins of the Chinese Communist revolution, on the city walls in Sichuan where the scholar and poet grew up. People approaching a town near Guo’s native village felt a “sense of religious awe when confronted with the severe majestic splendor” of the city gate. Guo notes the rarity of such superb walls outside Sichuan—“except in Peking, of course, where the walls are truly majestic.” Guo was a Communist, but not a vandal. He paid a common price for his love of the wrong kind of beauty. Persecuted during the Cultural Revolution, he was forced to declare that his books were worthless and should be burned. Two of his children were driven to suicide, and Guo had to write odes in praise of Chairman Mao for the rest of the Great Helmsman’s life. The point about the walls is, of course, not merely aesthetic, nostalgic, or even to do with awe. Heinrich Heine’s famous dictum—“Where they burn books, they will ultimately also burn people”—applies to China too. It wasn’t just buildings that were shattered under Chairman Mao, but tens of millions of human lives. In one of his essays, Leys refers to the first Communist decades in China as “thirty years of illiterates’ rule,” which might be construed as snobbish; but the relative lack of education among the top Communist cadres is not actually the main issue for Leys. His targets are never uneducated barbarians, people too ignorant or stupid to know what they are doing. The objects of his devastating and bitterly funny barbs are fellow intellectuals, often fellow academics, most often fellow experts on China, people who faithfully followed every twist and turn of the Chinese Communist Party line, even though they knew better. Such people as the writer Han Suyin, for example, who declared that the Cultural Revolution was a Great Leap Forward for mankind until she observed, once the line had changed, that it had been a terrible disaster. (…) Still, the reasons why Leys finds Orwell attractive might be applied in equal measure to Leys himself: “[Orwell’s] intuitive grasp of concrete realities, his non-doctrinaire approach to politics (accompanied with a deep distrust of left-wing intellectuals) and his sense of the absolute primacy of the human dimension.” Both Orwell and Chesterton were good at demolishing cant. Leys is right about that: “[Chesterton’s] striking images could, in turn, deflate fallacies or vividly bring home complex principles. His jokes were irrefutable; he could invent at lightning speed surprising short-cuts to reach the truth.” When Confucius was asked by one of his disciples what he would do if he were given his own territory to govern, the Master replied that he would “rectify the names,” that is, make words correspond to reality. He explained (in Leys’s translation): If the names are not correct, if they do not match realities, language has no object. If language is without an object, action becomes impossible—and therefore, all human affairs disintegrate and their management becomes pointless. Leys comments that Orwell and Chesterton “would have immediately understood and approved of the idea.” If this reading is right, Confucius wanted to strip the language of cant, and reach the truth through plain speaking, expressing clear thoughts. But Leys believes that he also did more than that: “Under the guise of restoring their full meaning, Confucius actually injected a new content into the old ‘names.’” One example is the interpretation of the word for gentleman, junzi. The old feudal meaning was “aristocrat.” But for Confucius a gentleman’s status could be earned only through education and superior virtue. This was a revolutionary idea; the right to rule would no longer be a matter of birth, but of intellectual and moral accomplishment, tested in an examination system theoretically open to all. (…) To be sure, words are used to obfuscate and lie, as well as to tell the truth. Leys believes that grasping the truth is largely a matter of imagination, poetic imagination. Hence his remark that the “Western incapacity to grasp the Soviet reality and all its Asian variants” was a “failure of imagination” (his italics). Fiction often expresses truth more clearly than mere factual information. Truth, Leys writes, referring to science and philosophy, as well as poetry, “is grasped by an imaginative leap.” The question is how we contrive such leaps. Ian Buruma
Le renard sait beaucoup de choses mais le hérisson une seule grande. Archiloque
Mieux vaut les critiques d’un seul que l’assentiment de mille. Sima Qian
People all know the usefulness of what is useful, but they do not know the usefulness of what is useless. Zhuang Zi
Hamlet was my favourite Shakespearean play. Read in a Chinese labour camp, however, the tragedy of the Danish prince took on unexpected dimensions. All the academic analyses and critiques that had engrossed me over the years now seemed remote and irrelevant. The outcry ‘Denmark is a prison’ echoed with a poignant immediacy and Elsinore loomed like a haunting metaphor of a treacherous repressive state. The Ghost thundered with a terrible chorus of a million victims of proletarian dictatorship. Rozencrantz and Guildenstern would have felt like fish in the water had they found their way into a modern nation of hypocrites and informers. As to Hamlet himself, his great capacity for suffering gave the noble Dane his unique stature as a tragic hero pre-eminently worthy of his suffering. I would say to myself ‘I am not Prince Hamlet, nor was meant to be’, echoing Eliot’s Prufrock. Rather I often felt like one of those fellows ‘crawling between earth and Heaven’ scorned by Hamlet himself. But the real question I came to see was neither ‘to be, or not to be’ nor whether ‘in the mind to suffer the slings and arrows of outrageous fortune’, but how to be worthy of one’s suffering. Wu Ningkun
As if I also was hearing it for the first time: like the blast of a trumpet, like the voice of God. For a moment I forget who I am and where I am. The companion begs me to repeat it. How good he is, he is aware that it is doing me good. Or perhaps it is something more – perhaps he has received the message, he has felt that it had to do with him, that it has to do with all men who suffer, and with us in particular; and that it has to do with us two, who dare to reason of these things with the poles for the soup on our shoulders. (…) I have forgotten at least twelve lines; I would give today’s soup to know how to connect the last fragment to the end of the Canto. I try to reconstruct it through the rhymes, I close my eyes, I bite my fingers, but it is no use, the rest is silence. Primo Levi
Let each one examine what he has most desired. If he is happy, it is because his wishes have not been granted.  Prince de Ligne
The madness of tomorrow is not in Moscow, much more in Manhattan. It has been left to the very latest Modernists to proclaim an erotic religion which at once exalts lust and forbids fertility. The next great heresy is going to be simply an attack on morality, and especially on sexual morality. G.K. Chesterton (1926)
I do not believe for instance that it is a mere coincidence that we are witnessing simultaneously the development of a movement supporting euthanasia and the development of a movement in favour of homosexual marriage. Simon Leys
S’il est une chose dont le Belge est pénétré, c’est de son insignifiance. Cela, en revanche, lui donne une incomparable liberté – un salubre irrespect, une tranquille impertinence, frisant l’insouciance. Simon Leys
La pire manière d’avoir tort c’est d’avoir eu raison trop tôt ! Simon Leys
Dans une controverse, on reconnait le vainqueur à ce que ses adversaires finissent par s’approprier ses arguments en s’imaginant les avoir inventés.  Simon Leys
Whenever a minute of silence is being observed in a ceremony, don’t we all soon begin to throw discreet glances at our watches? Exactly how long should a ‘decent interval’ last before we can resume business-as-usual with the butchers of Peking? (…) they may even have a point when they insist, in agreeing once more to sit at the banquet of the murderers, they are actively strengthening the reformist trends in China. I only wish they had weaker stomachs. Simon Leys
The other day, I was reading the manuscript of a forthcoming book by a young journalist – a series of profiles of women living in the Outback – farmer wives battling solitude and natural disasters on remote stations in the bush. One woman was expressing concern for the education and future of her son, and commented on the boy’s choice of exclusively practical subjects for his courses at boarding school. « And I can’t say I blame his choice, as I too, would prefer to be out in the bush driving a tractor of building cattleyards rather than sitting in a classroom learning about Shakespeare, which is something he will never need… » (…) Oddly enough, this disarming remark on the uselessness of literature unwittingly reduplicates, in one sense, a provocative statement by Nabokov. In fact the brave woman from the outback here seems to echo a sardonic paradox of the supreme literate aesthete of our age. Nabokov wrote this (which I shall never tire of quoting, perhaps because I myself taught literature for some time): ‘Let us not kid ourselves; let us remember that literature is of no use whatever, except in the very special case of somebody’s wishing to become, of all things, a Professor of Literature.’ And yet even Professors of Literature, when they are made of the right mettle, but find themselves in extreme situations – divested of their titles, deprived of their books, reduced to their barest humanity, equipped only with their tears and their memory – can reach the heart of the matter and experience in their flesh what literature is really about: our very survival as human beings. Simon Leys
The need to bring down to our own wretched level, to deface, to deride and debunk any splendour that is towering above us, is probably the saddest urge of human nature. Simon Leys
L’intuition de Chesterton est que le christianisme a renversé la vieille croyance platonicienne que la matière est mauvaise et que le spirituel est bon. Simon Leys
Comme Chesterton et comme Bernanos (autres écrivains de génie qui ont montré quel art le journalisme peut et doit être), Orwell a semé des perles un peu partout ; là, il faut donc tout lire, ce n’est pas une obligation, c’est un régal. (…) Chez Orwell, la qualité qui frappe le plus, c’est l’originalité. La vraie originalité, c’est le fait d’un homme qui, ayant d’abord réussi à devenir lui-même, n’a plus qu’à écrire naturellement. L’originalité échappe invinciblement à qui la poursuit pour elle-même, ne trouvant que la fausse originalité – cette lèpre qui ronge les lettres… Or un homme vrai ne saurait se réduire à des simplifications abstraites, à des définitions à sens unique (gauche, droite, progressiste, réactionnaire) ; c’est un noeud naturel de contradictions, un vivant paradoxe, comme Orwell l’a bien suggéré en se décrivant lui-même comme un « anarchiste conservateur ». (…) Orwell a explicitement récusé une façon de lire 1984 comme une description d’événements à venir. Il a lui-même défini son livre comme une « satire », développant les implications logiques de la prémisse totalitaire. Il serait donc vain d’essayer de mettre 1984 à jour. Anthony Burgess a jadis commis un 1985 qui montrait seulement sa profonde incompréhension du livre. Le vrai maître d’Orwell, c’est Swift, qu’il lisait et relisait sans se lasser. Comment concevoir une révision des Voyages de Gulliver ? À la lecture d’une intéressante interview que le professeur Jacques Le Goff vient de donner au Point (n° 1777, 5 octobre), je suis frappé par cette remarque qu’exprime le grand historien en passant : « Je déteste un livre comme 1984 d’Orwell à cause de sa non-insertion dans l’histoire. » Mais, précisément, c’est là le sujet même dont traite Orwell. Car le totalitarisme en action, c’est la négation de l’histoire – à tout le moins, sa suspension effective et délibérée. Orwell en eut la première intuition lors de la guerre d’Espagne ; et l’on peut voir dans la révélation qu’il eut alors comme le premier germe de1984. Il en fit la réflexion à Arthur Koestler, qui avait partagé cette même expérience : « L’Histoire s’est arrêtée en 1936. » Ainsi, la propagande stalinienne effaça toutes traces de batailles gagnées par les républicains lorsqu’il s’agissait de milices anarchistes et inventa de grandes victoires communistes là où nul combat n’avait été livré. Dans la presse communiste, l’expérience du front qu’avaient vécue Orwell et ses camarades se trouva frappée de totale irréalité. L’exercice du pouvoir totalitaire ne peut tolérer l’existence d’une réalité historique. Simon Leys
Le divorce de la littérature et du savoir est une plaie de notre époque et un des aspects caractéristiques de la barbarie moderne où, la plupart du temps, on voit des écrivains incultes tourner le dos à des savants qui écrivent en charabia. Simon Leys
Il est normal que les imbéciles profèrent des imbécillités comme les pommiers produisent des pommes, mais je ne peux pas accepter, moi qui ai vu le fleuve Jaune charrier des cadavres chaque jour depuis mes fenêtres, cette vision idyllique de la Révolution culturelle. Simon Leys
Je pense… que les idiots disent des idioties, c’est comme les pommiers produisent des pommes, c’est dans la nature, c’est normal. Le problème c’est qu’il y ait des lecteurs pour les prendre au sérieux et là évidemment se trouve le problème qui mériterait d’être analysé. Prenons le cas de Madame Macciocchi par exemple — je n’ai rien contre Madame Macciocchi personnellement, je n’ai jamais eu le plaisir de faire sa connaissance — quand je parle de Madame Macciocchi, je parle d’une certaine idée de la Chine, je parle de son œuvre, pas de sa personne. Son ouvrage De la Chine, c’est … ce qu’on peut dire de plus charitable, c’est que c’est d’une stupidité totale, parce que si on ne l’accusait pas d’être stupide, il faudrait dire que c’est une escroquerie. Simon Leys
Une nouvelle interprétation de la Chine par un “China watcher” français de Hongkong travaillant à la mode américaine. Beaucoup de faits, rapportés avec exactitude, auxquels se mêlent des erreurs et des informations incontrôlables en provenance de la colonie britannique. Les sources ne sont d’ordinaire pas citées, et l’auteur n’a manifestement pas l’expérience de ce dont il parle. La Révolution culturelle est ramenée à des querelles de cliques. Alain Bouc (Le Monde)
Une sinologue, Michelle Loi, publie en 1975 un court livre intitulé Pour Luxun. Réponse à Pierre Ryckmans (Simon Leys) (Lausanne, Alfred Eibel éditeur), dont le titre dévoile le nom réel de Simon Leys, au risque de lui interdire de pouvoir retourner en Chine. Wikipedia
« La “Révolution culturelle‘ qui n’eut de révolutionnaire que le nom et de culturel que le prétexte tactique initial, fut une lutte pour le pouvoir, menée au sommet entre une poignée d’individus, derrière le rideau de fumée d’un fictif mouvement de masses [...] En Occident, certains commentateurs persistent à s’attacher littéralement à l’étiquette officielle et veulent prendre pour point de départ de leur glose le concept de révolution de la culture, voire même de révolution de la civilisation (le terme chinois wenhua’ laisse en effet place à cette double interprétation). En regard d’un thème aussi exaltant pour la réflexion, toute tentative pour réduire le phénomène à cette dimension sordide et triviale d’une ‘lutte pour le pouvoir sonne de façon blessante, voire diffamatoire aux oreilles des maoïstes européens.  Simon Leys
Le spectacle de cet immense pays terrorisé et crétinisé par la rhinocérite maoïste a-t-il entièrement anesthésié sa capacité d’indignation ? Non, mais il réserve celle-ci à la dénonciation de la détestable cuisine qu’Air France lui sert dans l’avion du retour : «Le déjeuner Air France est si infect (petits pains comme des poires, poulet avachi en sauce graillon, salade colorée, chou à la fécule chocolatée – et plus de champagne !) que je suis sur le point d’écrire une lettre de réclamation ». [...] Devant les écrits ‘ chinois ’ de Barthes (et de ses amis de Tel Quel), une seule citation d’Orwell saute spontanément à l’esprit : ‘ Vous devez faire partie de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles ; nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide.‘  Simon Leys
Nos admirations nous définissent, mais parfois elles peuvent aussi cerner nos manques (par exemple, un bègue qui admire un éloquent causeur, un écrivain crispé et taciturne comme Jules Renard qui vénère la tonitruante prolixité de Victor Hugo, ou un romancier concis et pur comme Chardonne qui célèbre le formidable flot deTolstoï…). Quand on rend visite à quelqu’un que l’on souhaiterait mieux connaître, on est naturellement tenté de regarder les livres de sa bibliothèque: ce n’est pas plus indiscret que de regarder son visage -c’est tout aussi révélateur (bien que parfois trompeur). Simon Leys
Je crois à l’universalité et à la permanence de la nature humaine; elle transcende l’espace et le temps. Comment expliquer sinon pourquoi les peintures de Lascaux ou la lecture de Zhuang Zi (Tchouang-tseu) ou de Montaigne peuvent nous toucher de façon plus immédiate que les informations du journal de ce matin? Pour le meilleur et pour le pire, je ne vois donc pas comment les intellectuels du XXIe siècle pourraient fort différer de ceux du siècle précédent. Malraux disait que l’intellectuel français est un homme qui ne sait pas comment on ouvre un parapluie (je soupçonne d’ailleurs qu’il parlait d’expérience; et personnellement je ne me flatte pas d’une bien grande dextérité). Du fait de leur maladresse et de leur faiblesse, certains intellectuels seraient-ils plus vulnérables devant les séductions du pouvoir, et de son incarnation dans des chefs totalitaires? Je me contente de constater mélancoliquement la récurrence du phénomène -je ne suis pas psychologue. Simon Leys
Comme je l’évoque dans le post-scriptum de mon essai sur Liu Xiaobo, par la faute d’un agent consulaire belge, mes fils (jumeaux) se sont trouvés réduits à l’état d’apatrides. La faute aurait pu être rectifiée; malheureusement, elle était tellement grotesque que les autorités responsables n’auraient pu le reconnaître sans se rendre ridicules – aussi fallait-il la cacher. Comme toujours dans ce genre de mésaventure administrative, la tentative de camouflage est cent fois pire que ce qu’elle tente de dissimuler. Le problème devient monumental et rigide, il s’enfle et gonfle comme un monstrueux champignon vénéneux qui, en fin de compte, ne contient RIEN: un vide nauséabond. Ayant jadis passé pas mal de temps à analyser et à décrire divers aspects du phénomène bureaucratique au sein du totalitarisme marxiste, j’ai découvert avec stupeur qu’il avait son pendant naturel dans un ministère bruxellois: des bureaucrates belges placés dans le plus toxique des environnements pékinois se seraient aussitôt sentis comme des poissons dans l’eau. Je voudrais tâcher de dépasser l’anecdote personnelle pour cerner une leçon universelle. De nombreux lecteurs, victimes d’expériences semblables, m’ont d’ailleurs offert des rapports d’une hallucinante absurdité. J’envisage donc de faire une petite physiologie du bureaucrate. Cela pourrait s’intituler Le Rêve de Zazie -par référence à l’héroïne de Queneau: comme on demande à Zazie ce qu’elle voudrait devenir quand elle sera grande, elle répond: « Institutrice! -Ah, fort bien et pourquoi? -Pour faire chier les mômes! » Simon Leys
 No tyrant can forsake humanity and persecute intelligence with impunity: in the end, he reaps imbecility and madness. When he visited Moscow in 1957, Mao declared that an atomic war was not to be feared since, in such an eventuality, only half of the human race would perish. This remarkable statement provided a good sample of the mind that was to conceive the “Great Leap Forward” and the “Cultural Revolution.” The human cost of these ventures was staggering: the famines that resulted from the “Great Leap” produced a demographic black hole into which it now appears that as many as fifty million victims may have been sucked. The violence of the “Cultural Revolution” affected a hundred million people. If, on the whole, the Maoist horrors are well known, what has not been sufficiently underlined is their asinine lunacy. In a recent issue of The New York Review, Jonathan Mirsky quoted an anecdote (from Liu Binyan, Ruan Ming, and Xu Gang’s Tell the World) that is so exemplary and apposite here that it bears telling once more: one day, Bo Yibo was swimming with Mao. Mao asked him what the production of iron and steel would be for the next year. Instead of replying, Bo Yibo told Mao that he was going to effect a turn in the water; Mao misunderstood him and thought that he had said “double.” A little later, at a Party meeting, Bo Yibo heard Mao announce that the national production of iron and steel would double the next year.3 The anecdote is perfectly credible in the light of all the documentary evidence we have concerning Mao’s attitude at the time of the “Great Leap”: we know that he swallowed the gigantic and grotesque deceptions fabricated by his own propaganda, and accepted without discussion the pleasing suggestion that miracles were taking place in the Chinese countryside; he genuinely believed that the yield of cotton and grain could be increased by 300 to 500 percent. And Liu Shaoqi himself was no wiser: inspecting Shandong in 1958, and having been told that miraculous increases had been effected in agricultural output, he said: “This is because the scientists have been kicked out, and people now dare to do things!” The output of steel, which was 5.3 million tons in 1957, allegedly reached 11 million tons in 1958, and it was planned that it would reach 18 million in 1959. The grain output which was 175 million tons in 1957, allegedly reached 375 million tons in 1958, and was planned to reach 500 million in 1959. The Central Committee solemnly endorsed this farce (Wuchang, Sixth Plenum, December 1958)—and planned for more. Zhou Enlai—who never passed for a fool—repeated and supported these fantastic figures and announced that the targets laid in the Second Five Year Plan (1958–1962) had all been reached in the plan’s first year! All the top leaders applauded this nonsense. Li Fuchun and Li Xiannian poured out “Great Leap” statistics that were simply lies. What happened to their common sense? Only Chen Yun had the courage to remain silent. Graphic details of the subsequent famine were provided in the official press only a few years ago, confirming what was already known through the testimonies of countless eyewitnesses. As early as 1961, Ladany published in China News Analysis some of these reports by Chinese travelers from all parts of China. All spoke of food shortage and hunger; swollen bellies, lack of protein and liver diseases were common. Many babies were stillborn because of their mothers’ deficient nutrition. Few babies were being born. As some workers put it, their food barely sufficed to keep them standing on their feet, let alone allowing them to have thoughts of sex. Peasants lacked the strength to work, and some collapsed in the fields and died. City government organisations and schools sent people to the villages by night to buy food, bartering clothes and furniture for it. In Shenyang the newspaper reported cannibalism. Desperate mothers strangled children who cried for food. Many reported that villagers were flocking into the cities in search of food; many villages were left empty…. It was also said that peasants were digging underground pits to hide their food. Others spoke of places where the population had been decimated by starvation. According to the Guang Ming Daily (April 27, 1980), in the North-West, the famine generated an ecological disaster: in their struggle to grow some food, the peasants destroyed grasslands and forests. Half of the grasslands and one third of the forests vanished between 1959 and 1962: the region was damaged permanently. The People’s Daily (May 14, 1980) said that the disaster of the “Great Leap” had affected the lives of a hundred million people who were physically devastated by the prolonged shortage of food. (Note that, at the time, China experts throughout the world refused to believe that there was famine in China. A BBC commentator, for instance, declared typically that a widespread famine in such a well-organized country was unthinkable.) Today, in order to stem the tide of popular discontent which threatens to engulf his rule, Deng Xiaoping is invoking again the authority of Mao. That he should be willing to call that ghost to the rescue provides a measure of his desperation. Considering the history of the last sixty years, one can easily imagine what sort of response the Chinese are now giving to such an appeal. Deng’s attempts to revive and promote Marxist studies are no less unpopular. Marxism has acquired a very bad name in China—which is quite understandable, though somewhat unfair: after all, it was never really tried. Simon Leys
In any debate, you really know that you have won when you find your opponents beginning to appropriate your ideas, in the sincere belief that they themselves just invented them. This situation can afford a subtle satisfaction; I think the feeling must be quite familiar to Father Ladany, the Jesuit priest and scholar based in Hong Kong who for many years published the weekly China News Analysis. Far away from the crude limelights of the media circus, he has enjoyed three decades of illustrious anonymity: all “China watchers” used to read his newsletter with avidity; many stole from it—but generally they took great pains never to acknowledge their indebtedness or to mention his name. Father Ladany watched this charade with sardonic detachment: he would probably agree that what Ezra Pound said regarding the writing of poetry should also apply to the recording of history—it is extremely important that it be written, but it is a matter of indifference who writes it. China News Analysis was compulsory reading for all those who wished to be informed of Chinese political developments—scholars, journalists, diplomats. In academe, however, its perusal among many political scientists was akin to what a drinking habit might be for an ayatollah, or an addiction to pornography for a bishop: it was a compulsive need that had to be indulged in secrecy. China experts gnashed their teeth as they read Ladany’s incisive comments; they hated his clearsightedness and cynicism; still, they could not afford to miss one single issue of his newsletter, for, however disturbing and scandalous his conclusions, the factual information which he supplied was invaluable and irreplaceable. What made China News Analysis so infuriatingly indispensable was the very simple and original principle on which it was run (true originality is usually simple): all the information selected and examined in China News Analysis was drawn exclusively from official Chinese sources (press and radio).  (…) What inspired his method was the observation that even the most mendacious propaganda must necessarily entertain some sort of relation with the truth; even as it manipulates and distorts the truth, it still needs originally to feed on it. Therefore, the untwisting of official lies, if skillfully effected, should yield a certain amount of straight facts. Needless to say, such an operation requires a doigté hardly less sophisticated than the chemistry which, in Gulliver’s Travels, enabled the Grand Academicians of Lagado to extract sunbeams from cucumbers and food from excreta.  (…) Without an ability to decipher non-existent inscriptions written in invisible ink on blank pages, no one should ever dream of analyzing the nature and reality of Chinese communism. Very few people have mastered this demanding discipline, and, with good reason, they generally acknowledge Father Ladany as their doyen. Simon Leys
 G K. CHESTERTON, whose formidable mind drew inspiration from a vast culture – literary, political, poetical, historical and philosophical – once received the naive praise of a lady: “Oh, Mr Chesterton, you know so many things!” He suavely replied: “Madam, I know nothing: I am a journalist.” The many enemies of French philosopher Jean-François Revel (1924-2006) often attempted to dismiss him as a mere journalist which, of course, he was among many other things, and very much in the Chestertonian fashion. At first he may seem odd to associate these two names: what could there be in common between the great Christian apologist and the staunch atheist, between the mystical poet and the strict rationalist, between the huge, benevolent man mountain and the short, fiery, nimble and pugnacious intellectual athlete (and, should we also add, between the devoted husband and the irrepressible ladies’ man)? One could multiply the contrasts, yet, on a deeper level, the essence of their genius was very much alike. Revel was an extrovert who took daily delight in the company of his friends (…) Always sparring with his interlocutors, he was passionately commited to is ideas, but if he took his own beliefs with utter seriousness, he did not take his own person seriously. Again, one could apply to him what Chesterton’s brother said of his famous sibling: “He had a passionate need to express his opinions, but he would express them as readily and well to a man he met on a bus.” Revel’s capacity for self-irony is the crowning grace of his memoirs, The Thief in an Empty House. Personal records can be a dangerous exercice, but in his case it eventuated in a triumphant masterpiece. His humour enchanted his readers, but kept disconcerting the more pompous pundits. The French greatly value wit, which they display in profusion, but humour often makes them uneasy, especially when it is applied to important subjects; they do not have a word for it, they do not know the thing. Whereas wit is a form of duelling – it aims to wound or to kill – the essence of humour is self-deprecatory. Once again, a Chestertonian saying could be apposite: “My critics think that I am not serious, but only funny, because they think that ‘funny’ is the opposite of ‘serious’. But ‘funny’ is the opposite of ‘not funny’ and nothing else. Whether a man chooses to tell the truth in long sentences or in short jokes is analogous to whether he chooses to tell the truth in French or German.” What compounded the dismay of Revel’s pretentious critics was his implacable clarity. One of his close friends and collaborators said he doubted if Revel, in his entire career, had written a single sentence that was obscure. In the Parisian intellectual world such a habit can easily ruin a writer’s credit, for simple souls and solemn mediocrities are impressed only by what is couched in opaque jargon. And, in their eyes, how could one possibly say something important if one is not self-important? With the accuracy of his information and the sharpness of his irony, Revel deflated the huge balloons of cant that elevate the chattering classes. They felt utterly threatened, for he was exposing the puffery of the latest intellectual fashions upon which their livehood depended. At times they could not hide their panic; for instance, the great guru of the intelligentsia, Jacques Lacan, during one of his psychoanalytical seminars at the Sorbonne, performed in front of his devotees a voodoo-like exorcism. He frantically trampled underfoot and destroyed a copy of Revel’s book Why Philosophers?, in which Lacan’s charlatanism was analysed. Yet such outbursts weere mere circus acts; far more vicious was the invisible conspiracy that surrounded Revel with a wall of silence, well documented in Pierre Boncenne’s Pour Jean-François Revel: Un esprit libre (Plon, Paris, 2006), a timely and perceptive book that takes the full measure of Revel’s intellectual, literary and human stature. A paradoxical situation developed: Revel’s weekly newspaper columns were avidly read, nearly every one of his 30-odd books was an instant bestseller, and yet the most influential “progressive” critics studiously ignored his existence. His books were not reviewed, his ideas were not discussed, if his name was mentioned at all it was with a patronising sneer, if not downright slander. Revel was quintessentially French in his literary tastes and sensitivity (his pages on Michel de Montaigne, Francois Rabelais and Marcel Proust marry intelligence with love; his anthology of French poetry mirrors his original appreciation of the poetic language), in his art of living (his great book on gastronomy is truly a “feast in words”) and in his conviviality (he truly cared for his friends). And yet what strikingly set him apart from most other intellectuals of his generation was his genuinely cosmopolitan outlook. He had spent abroad the best part of his formative and early creative years, mostly in Mexico and Italy. In addition to English (spoken by few educated French of his time) he was fluent in Italian, Spanish and German; until the end of his life he retained the healthy habit to start every day (he rose at 5am) by listening to he BBC news and reading six foreign newspapers. On international affairs, on literature, art and ideas, he had universal perspectives that broke completely from the suffocating provincialism of the contemporary Parisian elites. In the 18th century, French was the common language of the leading minds of continental Europe; 20th-century French intellectuals hardly noticed that times had changed in this respect; they retained the dangerous belief that whatever was not expressed in French could hardly matter. Revel never had enough sarcasm to denounce this sort of self-indulgence; on the bogus notion of le rayonnement français, he was scathing: “French culture has radiated for so long, it’s a wonder mankind has not died from sunstroke.” He fiercely fought against chauvinist cultural blindness, and especially against its most cretinous expression: irrational anti-Americanism. At the root of this attitude he detected a subconscious resentment: the French feel that when Americans are playing a leading role in the political-cultural world they are usurping what is by birthright a French prerogative. By vocation and academic training Revel was originally a philosopher (he entered at an exceptionally early age the Ecole Normale Superieure, the apex of the French higher education system). He taught philosophy and eventually wrote a history of Western philosophy (eschewing all technical jargon, it is a model of lucid synthesis). However, he became disenchanted with the contemporary philosophers who, he flet, had betrayed their calling by turning philosophy into a professional career and a mere literary genre. “Philosophy,” he wrote “ought to return to its original and fundamental question: How should I live?” he preferred simply to call himslef “a man of letters”. Ancient Greek poet Archilochus famously said: “The fox knows many things but the hedgehog knows one big thing.” Revel was the archetypical fox, but at the same time he held with all the determination of a hedgehog to one central idea that inspires, pervades and motivates all his endeavours: The belief that each individual destiny, as well as the destiny of mankind, depends upon the accuracy – or the falsity – of the information at their disposal, and upon the way in which they put this information to use. He devoted one of his books specifically to this issue, La Connaissance Inutile (Useless Knowledge), but this theme runs through nearly all his writings. Politics naturally absorbed a great amount of his attention. From the outset he showed his willingness to commit himself personally, and at great risk: as a young man in occupied France he joined the Resistance against the Nazis. After the war, his basic political allegiance was, and always remainded, to the Left and the principles of liberal democracy. He was sharply critical of Charles de Gaulle and of all saviours and providential leaders in military uniforms. Yet, like George Orwell before him, he always believed that only an uncompromising denunciation of all forms of Stalinist totalitarianism can ensure the ultimate victory of socialism. Thus – again, like Orwell – he earned for himself the hostility of his starry-eyed comrades. Simon Leys

Attention: un intellectuel peut ne pas en cacher un autre !

Belge de naissance, chinois de coeur, australien de résidence, chrétien revendiqué, admirateur de Chesterton, Bernanos, Orwell,  ami de Revel et Mario Vargas Llosa, intellectuel ayant fait de la nécessité de l’ « insignifiance » supposée de sa nationalité vertu, vendeur de mèche des secrets de sa tribu maolâtre et antichrétienne ayant osé dénoncer les habits neufs de l’empereur et défendre Mère Teresa, intellectuel n’hésitant pas à critiquer l’anti-intellectualisme tout en se méfiant de l’intelligence, à appeler un imbécile un imbécile,  à pratiquer tout en restant vigilant le meilleur des journalismes, à  mettre en doute  des conquêtes de l’humanité aussi grandes que l’euthanasie et le mariage homosexuel et même à révéler et remercier ses propres sources …

En ces temps étranges où, sur fond de purification ethnique et de génocide revendiqué des derniers chrétiens et juifs du Moyen-Orient …

Et où, après la tentation du fascisme, du nazisme, du communisme, du stalinisme, du maoïsme et de l’antiaméricanisme primaire, ceux qui ont toujours préféré avoir tort avec Sartre semblent repartis à la case départ de l‘antisémitisme qui avait justement, avec le fameux « J’accuse » de Zola, marqué leur acte de naissance …

Comment ne pas repenser à l’occasion de la récente disparition du sinologue Pierre Ryckmans (dit Simon Leys) dont la vigilance, pour reprendre le mot de Sartre à la mort d’un Gide dont ladite vertu lui sera hélas de peu d’utilité,  nous manque déjà …

A tous ces véritables intellectuels que nos médiacrates actuels ont indûment éclipsés quand, à la manière de l’ancien compagnon de route de Che Guevara et ex-conseiller spécial de François Mitterrand Régis Debray, ils ne les ont pas confondus avec leur version française et n’en ont pas fait l’acte de décès ?

Comment ne pas voir protégés peut-être par leur nationalité ou résidence étrangères à l’instar du sinologue belgo-australien qui fut aussi critique littéraire et écrivain …

Que ce sont aussi ceux qui correspondent le plus à la définition canonique que fit de cette version moderne des prophètes juifs d’antan après Benda et avant Bourdieu, le petit camarade d’Aron et de Camus si fier en son temps  de sa « stricte obédience stalinienne » ?

A savoir non d « ‘abuser » mais d’utiliser la notoriété acquise par leurs travaux pour défendre les « valeurs éternelles et désintéressées » de la justice et de la raison …

Mais aussi, refusant le compartimentage et l’amputation de  l’une ou l’autre des grandes voies d’accès à la vérité telles que la religion, l’art, la philosophie et la science et à l’image de Proust,  se  méfiant sans la rejeter de l’intelligence, de résister aux dérives du temps qui virent la plus grande indulgence aux plus grands crimes et de ne pas hésiter, au prix fort, à vendre la mèche sur sa propre tribu ?

Et quel meilleur hommage leur faire que ces deux textes et sortes d’autoportrait en creux dans lesquels Leys fit l’éloge de deux des intellectuels dont ils partageaient la volonté farouche d’allier la connaissance et le goût de la théorie du renard à la détermination et à l’intérêt pour le  travail de terrain du hérisson mais surtout  l’amour par dessus tout de la précision et de la vérité …

A savoir le père et sinologue polonais, Laszlo Ladany dont il ne taira jamais l’inspiration et l’essayiste qui fut l’un des rares intellectuels français à le soutenir Jean-Francois Revel ?

The Art of Interpreting Nonexistent Inscriptions Written in Invisible Ink on a Blank Page
Simon Leys

The New York Review of Books

OCTOBER 11, 1990 ISSUE
The Communist Party of China and Marxism, 1921––1985: A Self Portrait
by Laszlo Ladany, foreword by Robert Elegant
Hoover Institution Press, 588 pp., $44.95
1.

In any debate, you really know that you have won when you find your opponents beginning to appropriate your ideas, in the sincere belief that they themselves just invented them. This situation can afford a subtle satisfaction; I think the feeling must be quite familiar to Father Ladany, the Jesuit priest and scholar based in Hong Kong who for many years published the weekly China News Analysis. Far away from the crude limelights of the media circus, he has enjoyed three decades of illustrious anonymity: all “China watchers” used to read his newsletter with avidity; many stole from it—but generally they took great pains never to acknowledge their indebtedness or to mention his name. Father Ladany watched this charade with sardonic detachment: he would probably agree that what Ezra Pound said regarding the writing of poetry should also apply to the recording of history—it is extremely important that it be written, but it is a matter of indifference who writes it.

China News Analysis was compulsory reading for all those who wished to be informed of Chinese political developments—scholars, journalists, diplomats. In academe, however, its perusal among many political scientists was akin to what a drinking habit might be for an ayatollah, or an addiction to pornography for a bishop: it was a compulsive need that had to be indulged in secrecy. China experts gnashed their teeth as they read Ladany’s incisive comments; they hated his clearsightedness and cynicism; still, they could not afford to miss one single issue of his newsletter, for, however disturbing and scandalous his conclusions, the factual information which he supplied was invaluable and irreplaceable. What made China News Analysis so infuriatingly indispensable was the very simple and original principle on which it was run (true originality is usually simple): all the information selected and examined in China News Analysis was drawn exclusively from official Chinese sources (press and radio). This austere rule sometimes deprived Ladany’s newsletter of the life and color that could have been provided by less orthodox sources, but it enabled him to build his devastating conclusions on unimpeachable grounds.

What inspired his method was the observation that even the most mendacious propaganda must necessarily entertain some sort of relation with the truth; even as it manipulates and distorts the truth, it still needs originally to feed on it. Therefore, the untwisting of official lies, if skillfully effected, should yield a certain amount of straight facts. Needless to say, such an operation requires a doigté hardly less sophisticated than the chemistry which, in Gulliver’s Travels, enabled the Grand Academicians of Lagado to extract sunbeams from cucumbers and food from excreta. The analyst who wishes to gather information through such a process must negotiate three hurdles of thickening thorniness. First, he needs to have a fluent command of the Chinese language. To the man-in-the-street, such a prerequisite may appear like elementary common sense, but once you leave the street level, and enter the loftier spheres of academe, common sense is not so common any longer, and it remains an interesting fact that, during the Maoist era, a majority of leading “China Experts” hardly knew any Chinese. (I hasten to add that this is largely a phenomenon of the past; nowadays, fortunately, young scholars are much better educated.)

Secondly, in the course of his exhaustive surveys of Chinese official documentation, the analyst must absorb industrial quantities of the most indigestible stuff; reading Communist literature is akin to munching rhinoceros sausage, or to swallowing sawdust by the bucketful. Furthermore, while subjecting himself to this punishment, the analyst cannot allow his attention to wander, or his mind to become numb; he must keep his wits sharp and keen; with the eye of an eagle that can spot a lone rabbit in the middle of a desert, he must scan the arid wastes of the small print in the pages of the People’s Daily, and pounce upon those rare items of significance that lie buried under mountains of clichés. He must know how to milk substance and meaning out of flaccid speeches, hollow slogans, and fanciful statistics; he must scavenge for needles in Himalayan-size haystacks; he must combine the nose of a hunting hound, the concentration and patience of an angler, and the intuition and encyclopedic knowledge of a Sherlock Holmes.

Thirdly—and this is his greatest challenge—he must crack the code of the Communist political jargon and translate into ordinary speech this secret language full of symbols, riddles, cryptograms, hints, traps, dark allusions, and red herrings. Like wise old peasants who can forecast tomorrow’s weather by noting how deep the moles dig and how high the swallows fly, he must be able to decipher the premonitory signs of political storms and thaws, and know how to interpret a wide range of quaint warnings—sometimes the Supreme Leader takes a swim in the Yangtze River, or suddenly writes a new poem, or sponsors a ping-pong game: such events all have momentous implications. He must carefully watch the celebration of anniversaries, the noncelebration of anniversaries, and the celebration of nonanniversaries; he must check the lists of guests at official functions, and note the order in which their names appear. In the press, the size, type, and color of headlines, as well as the position and composition of photos and illustrations are all matters of considerable import; actually they obey complex laws, as precise and strict as the iconographic rules that govern the location, garb, color, and symbolic attributes of the figures of angels, archangels, saints, and patriarchs in the decoration of a Byzantine basilica.

To find one’s way in this maze, ingenuity and astuteness are not enough; one also needs a vast amount of experience. Communist Chinese politics are a lugubrious merry-go-round (as I have pointed out many times already), and in order to appreciate fully the déjà-vu quality of its latest convolutions, you would need to have watched it revolve for half a century. The main problem with many of our politicians and pundits is that their memories are too short, thus forever preventing them from putting events and personalities in a true historical perspective. For instance, when, in 1979, the “People’s Republic” began to revise its criminal law, there were good souls in the West who applauded this initiative, as they thought that it heralded China’s move toward a genuine rule of law. What they failed to note, however—and which should have provided a crucial hint regarding the actual nature and meaning of the move in question—was that the new law was being introduced by Peng Zhen, one of the most notorious butchers of the regime, a man who, thirty years earlier, had organized the ferocious mass accusations, lynchings, and public executions of the land reform programs.

Or again, after the death of Mao, Western politicians and commentators were prompt to hail Deng Xiaoping as a sort of champion of liberalization. The Selected Works of Deng published at that time should have enlightened them—not so much by what it included, as by what it excluded; had they been able to read it as any Communist document should be read, i.e., by concentrating first on its gaps, they would have rediscovered Deng’s Stalinist-Maoist statements, and then, perhaps, they might have been less surprised by the massacres of June 4.

More than half a century ago, the writer Lu Xun (1889–1936), whose prophetic genius never ceases to amaze, described accurately the conundrum of China watching:

Once upon a time, there was a country whose rulers completely succeeded in crushing the people; and yet they still believed that the people were their most dangerous enemy. The rulers issued huge collections of statutes, but none of these volumes could actually be used, because in order to interpret them, one had to refer to a set of instructions that had never been made public. These instructions contained many original definitions. Thus, for instance, “liberation” meant in fact “capital execution”; “government official” meant “friend, relative or servant of an influential politician,” and so on. The rulers also issued codes of laws that were marvellously modern, complex and complete; however, at the beginning of the first volume, there was one blank page; this blank page could be deciphered only by those who knew the instructions—which did not exist. The first three invisible articles of these non-existent instructions read as follows: “Art. 1: some cases must be treated with special leniency. Art. 2: some cases must be treated with special severity. Art. 3: this does not apply in all cases.”

Without an ability to decipher non-existent inscriptions written in invisible ink on blank pages, no one should ever dream of analyzing the nature and reality of Chinese communism. Very few people have mastered this demanding discipline, and, with good reason, they generally acknowledge Father Ladany as their doyen.

2.

After thirty-six years of China watching, Father Ladany finally retired and summed up his exceptional experience in The Communist Party of China and Marxism, 1921–1985: A Self Portrait. In the scope of this article it would naturally not be possible to do full justice to a volume which analyzes in painstaking detail sixty-five years of turbulent history; still, it may be useful to outline here some of Ladany’s main conclusions.

The Communist party is in essence a secret society. In its methods and mentality it presents a striking resemblance to an underworld mob.1 It fears daylight, feeds on deception and conspiracy, and rules by intimidation and terror. “Communist legality” is a contradiction in terms, since the Party is above the law—for example, Party members are immune from legal prosecution; they must be divested of their Party membership before they can be indicted by a criminal court (that a judge may acquit an accused person is inconceivable: since the accused was sent to court, it means that he is guilty). Whereas even Mussolini and Hitler orginally reached power through elections, no Communist party ever received an electorate’s mandate to govern.

In China, the path that led the Communists to victory still remains partly shrouded in mystery. Even today, for Party historians, many archives remain closed, and there are entire chapters that continue to present insoluble riddles; minutes of decisive meetings are nowhere to be found, important dates remain uncertain; for some momentous episodes it is still impossible to identify the participants and to reconstruct accurately the sequence of events; for some periods one cannot even determine who were the Party leaders!

As Ladany points out, a Communist regime is built on a triple foundation: dialectics, the power of the Party, and a secret police—but, as to its ideological equipment, Marxism is merely an optional feature; the regime can do without it most of the time. Dialectics is the jolly art that enables the Supreme Leader never to make mistakes—for even if he did the wrong thing, he did it at the right time, which makes it right for him to have been wrong, whereas the Enemy, even if he did the right thing, did it at the wrong time, which makes it wrong for him to have been right.

Before securing power, the Party thrives on political chaos. If confronted with a deliquescent government, it can succeed through organization and propaganda, even when it operates from a minuscule base: in 1945, the Communists controlled only one town, Yan’an, and some remote tracts of countryside; four years later, the whole of China was theirs. At the time of the Communist takeover, the Party members in Peking numbered a mere three thousand, and Shanghai, a city of nine million people, had only eight thousand Party members. In a time of social and economic collapse, it takes very few people—less than 0.01 percent of the population in the Chinese case—to launch emotional appeals, to stir the indignation of the populace against corrupt and brutal authorities, to mobilize the generosity and idealism of the young, to enlist the support of thousands of students, and eventually to present their tiny Communist movement as the incarnation of the entire nation’s will.

What is even more remarkable is that, before 1949, wherever the population had been directly exposed to their rule the Communists were utterly unpopular. They had introduced radical land reform in parts of North China during the civil war, and, as Ladany recalls,

Not only landowners but all suspected enemies were treated brutally; one could walk about in the North Chinese plains and see hands sticking out from the ground, the hands of people buried alive…. Luckily for the Communists, government propaganda was so poorly organised that people living in regions not occupied by the Communists knew nothing of such atrocities.

Once the whole country fell under their control, it did not take long for the Communists to extend to the rest of the nation the sort of treatment which, until then, had been reserved for inner use—purging the Party and disciplining the population of the so-called liberated areas. Systematic terror was applied on a national scale as early as 1950, to match first the land reform and then the campaign to suppress “counterrevolutionaries.” By the fall of 1951, 80 percent of all Chinese had had to take part in mass accusation meetings, or to watch organized lynchings and public executions. These grim liturgies followed set patterns that once more were reminiscent of gangland practices: during these proceedings, rhetorical questions were addressed to the crowd, which, in turn, had to roar its approval in unison—the purpose of the exercise being to ensure collective participation in the murder of innocent victims; the latter were selected not on the basis of what they had done, but of who they were, or sometimes for no better reason than the need to meet the quota of capital executions which had been arbitrarily set beforehand by the Party authorities.

From that time on, every two or three years, a new “campaign” would be launched, with its usual accompaniment of mass accusations, “struggle meetings,” self-accusations, and public executions. At the beginning of each “campaign,” there were waves of suicides: many of the people who, during a previous “campaign,” had suffered public humiliation, psychological and physical torture at the hands of their own relatives, colleagues, and neighbors, found it easier to jump from a window or under a train than to face a repeat of the same ordeal.

What is puzzling is that in organizing these recurrent waves of terror the Communists betrayed a strange incapacity to understand their own people. As history has amply demonstrated, the Chinese possess extraordinary patience; they can stoically endure the rule of a ruthless and rapacious government, provided that it does not interfere too much with their family affairs and private pursuits, and as long as it can provide basic stability. On both accounts, the Communists broke this tacit covenant between ruler and ruled. They invaded the lives of the people in a way that was far more radical and devastating than in the Soviet Union. Remolding the minds, “brainwashing” as it is usually called, is a chief instrument of Chinese communism, and the technique goes as far back as the early consolidation of Mao’s rule in Yan’an.

To appreciate the characteristics of the Maoist approach one need simply compare the Chinese “labor rectification” camps with the Soviet Gulag. Life in the concentration camps in Siberia was physically more terrifying than life in many Chinese camps, but the mental pressure was less severe on the Soviet side. In the Siberian camps the inmates could still, in a way, feel spiritually free and retain some sort of inner life, whereas the daily control of words and thoughts, the actual transformation and conditioning of individual consciousness, made the Maoist camps much more inhuman.

Besides its cruelty, the Maoist practice of launching political “campaigns” in relentless succession generated a permanent instability, which eventually ruined the moral credit of the Party, destroyed much of society, paralyzed the economy, provoked large-scale famines, and nearly developed into civil war. In 1949, most of the population had been merely hoping for a modicum of order and peace, which the Communists could easily have granted. Had they governed with some moderation and abstained from the needless upheavals of the campaigns, they could have won long-lasting popular support, and ensured steady economic development—but Mao had a groundless fear of inner opposition and revolt; this psychological flaw led him to adopt methods that proved fatally self-destructive.

History might have been very different if the original leaders of the Chinese Communist party had not been decimated by Chiang Kai-shek’s White Terror of 1927, or expelled by their own comrades in subsequent Party purges. They were civilized and sophisticated urban intellectuals, upholding humanistic values, with cosmopolitan and open minds, attuned to the modern world. While their sun was still high in the political firmament, Mao’s star never had a chance to shine; however bright and ambitious, the young self-taught peasant was unable to compete with these charismatic figures. Their sudden elimination marked an abrupt turn in the Chinese revolution—one may say that it actually put an end to it—but it also presented Mao with an unexpected opening. At first, his ascent was not exactly smooth; yet, by 1940 in Yan’an, he was finally able to neutralize all his rivals and to remold the entire Party according to his own conception. It is this Maoist brigade of country bumpkins and uneducated soldiers, trained and drilled in a remote corner of one of China’s poorest and most backward provinces, that was finally to impose its rule over the entire nation—and, as Ladany adds, “This is why there are spittoons everywhere in the People’s Republic.”

Mao’s anti-intellectualism was deeply rooted in his personal experiences. He never forgot how, as a young man, intellectuals had made him feel insignificant and inadequate. Later on, he came to despise them for their perpetual doubts and waverings; the competence and expertise of scholarly authorities irritated him; he distrusted the independence of their judgments and resented their critical ability. In the barracks-like atmosphere of Yan’an, a small town without culture, far removed from intellectual centers, with no easy access to books, amid illiterate peasants and brutish soldiers, intellectuals were easily singled out for humiliating sessions of self-criticism and were turned into exemplary targets during the terrifying purges of 1942–1944. Thus the pattern was set for what was to remain the most characteristic feature of Chinese communism: the persecution and ostracisim of intellectuals. The Yan’an brigade had an innate dislike of people who thought too much; this moronic tradition received a powerful boost in 1957, when, in the aftermath of the Hundred Flowers campaign, China’s cultural elite was pilloried; nine years later, finally, the “Cultural Revolution” marked the climax of Mao’s war against intelligence: savage blows were dealt to all intellectuals inside and outside the Party; all education was virtually suspended for ten years, producing an entire generation of illiterates.

Educated persons were considered unfit by nature to join the Party; especially at the local level resistance to accepting them was always greatest, as the old leadership felt threatened by all expressions of intellectual superiority. Official figures released in 1985 provide a telling picture of the level of education within the Communist party—which makes up the privileged elite of the nation: 4 percent of Party members had received some university education—they did not necessarily graduate—(against 30 percent in the Soviet Union); 42 percent of Party members only attended primary school; 10 percent are illiterate….

The first casualty of Mao’s anti-intellectualism was to be found, interestingly enough, in the field of Marxist studies. When, after fifteen years of revolutionary activity, the Party finally felt the need to acquire some rudiments of Marxist knowledge (at that time virtually no work of Marx had yet been translated into Chinese!), Mao, who himself was still a beginner in this discipline, undertook to keep all doctrinal developments under his personal control. In Yan’an, like an inexperienced teacher who has gotten hold of the only available textbook and struggles to keep one lesson ahead of his pupils, he simply plagiarized a couple of Soviet booklets and gave a folksy Chinese version of some elementary Stalinist-Zhdanovian notions. How these crude, banal, and derivative works ever came to acquire in the eyes of the entire world the prestige and authority of an original philosophy remains a mystery; it must be one of the most remarkable instances of mass autosuggestion in the twentieth century.

In one respect, however, the Thoughts of Mao Zedong did present genuine originality and dared to tread a ground where Stalin himself had not ventured: Mao explicitly denounced the concept of a universal humanity; whereas the Soviet tyrant merely practiced inhumanity, Mao gave it a theoretical foundation, expounding the notion—without parallel in the other Communist countries of the world—that the proletariat alone is fully endowed with human nature. To deny the humanity of other people is the very essence of terrorism; millions of Chinese were soon to measure the actual implications of this philosophy.

At first, after the establishment of the People’s Republic the regime was simply content to translate and reproduce elementary Soviet introductions to Marxism. The Chinese Academy of Sciences had a department of philosophy and social sciences but produced nothing during the Fifties, not even textbooks on Marxism. Only one university in the entire country—Peking University—had a department of philosophy; only Mao’s works were studied there.

When the Soviet Union denounced Stalin and rejected his History of the Communist Party—Short Course, the Chinese were stunned: this little book contained virtually all they knew about Marxism. Then, the Sino-Soviet split ended the intellectual importations from the USSR, and it was conveniently decided that the Thoughts of Mao Zedong represented the highest development of Marxist-Leninist philosophy; therefore, in order to fill the ideological vacuum, Mao’s Thoughts suddenly expanded and acquired polyvalent functions; its study became a reward for the meritorious, a punishment for the criminal, a medicine for the sick; it could answer all questions and solve all problems; it even performed miracles that were duly recorded; its presence was felt everywhere: it was broadcast in the streets and in the fields, it was put to music, it was turned into song and dance; it was inscribed everywhere—on mountain cliffs and on chopsticks, on badges, on bridges, on ashtrays, on dams, on teapots, on locomotives; it was printed on every page of all newspapers. (This, in turn, created some practical problems: in a poor country, where all paper is recycled for a variety of purposes, one had always to be very careful when wrapping groceries or when wiping one’s bottom, not to do it with Mao’s ubiquitous Thoughts—which would have been a capital offence.) In a way, Mao is to Marx what Voodoo is to Christianity; therefore, it is not surprising that the inflation of Mao’s Thoughts precluded the growth of serious Marxist studies in China.2

No tyrant can forsake humanity and persecute intelligence with impunity: in the end, he reaps imbecility and madness. When he visited Moscow in 1957, Mao declared that an atomic war was not to be feared since, in such an eventuality, only half of the human race would perish. This remarkable statement provided a good sample of the mind that was to conceive the “Great Leap Forward” and the “Cultural Revolution.” The human cost of these ventures was staggering: the famines that resulted from the “Great Leap” produced a demographic black hole into which it now appears that as many as fifty million victims may have been sucked. The violence of the “Cultural Revolution” affected a hundred million people. If, on the whole, the Maoist horrors are well known, what has not been sufficiently underlined is their asinine lunacy. In a recent issue of The New York Review, Jonathan Mirsky quoted an anecdote (from Liu Binyan, Ruan Ming, and Xu Gang’s Tell the World) that is so exemplary and apposite here that it bears telling once more: one day, Bo Yibo was swimming with Mao. Mao asked him what the production of iron and steel would be for the next year. Instead of replying, Bo Yibo told Mao that he was going to effect a turn in the water; Mao misunderstood him and thought that he had said “double.” A little later, at a Party meeting, Bo Yibo heard Mao announce that the national production of iron and steel would double the next year.3

The anecdote is perfectly credible in the light of all the documentary evidence we have concerning Mao’s attitude at the time of the “Great Leap”: we know that he swallowed the gigantic and grotesque deceptions fabricated by his own propaganda, and accepted without discussion the pleasing suggestion that miracles were taking place in the Chinese countryside; he genuinely believed that the yield of cotton and grain could be increased by 300 to 500 percent. And Liu Shaoqi himself was no wiser: inspecting Shandong in 1958, and having been told that miraculous increases had been effected in agricultural output, he said: “This is because the scientists have been kicked out, and people now dare to do things!” The output of steel, which was 5.3 million tons in 1957, allegedly reached 11 million tons in 1958, and it was planned that it would reach 18 million in 1959. The grain output which was 175 million tons in 1957, allegedly reached 375 million tons in 1958, and was planned to reach 500 million in 1959. The Central Committee solemnly endorsed this farce (Wuchang, Sixth Plenum, December 1958)—and planned for more. Zhou Enlai—who never passed for a fool—repeated and supported these fantastic figures and announced that the targets laid in the Second Five Year Plan (1958–1962) had all been reached in the plan’s first year! All the top leaders applauded this nonsense. Li Fuchun and Li Xiannian poured out “Great Leap” statistics that were simply lies. What happened to their common sense? Only Chen Yun had the courage to remain silent.

Graphic details of the subsequent famine were provided in the official press only a few years ago, confirming what was already known through the testimonies of countless eyewitnesses.

As early as 1961, Ladany published in China News Analysis some of these reports by Chinese travelers from all parts of China.

All spoke of food shortage and hunger; swollen bellies, lack of protein and liver diseases were common. Many babies were stillborn because of their mothers’ deficient nutrition. Few babies were being born. As some workers put it, their food barely sufficed to keep them standing on their feet, let alone allowing them to have thoughts of sex. Peasants lacked the strength to work, and some collapsed in the fields and died. City government organisations and schools sent people to the villages by night to buy food, bartering clothes and furniture for it. In Shenyang the newspaper reported cannibalism. Desperate mothers strangled children who cried for food. Many reported that villagers were flocking into the cities in search of food; many villages were left empty…. It was also said that peasants were digging underground pits to hide their food. Others spoke of places where the population had been decimated by starvation.

According to the Guang Ming Daily (April 27, 1980), in the North-West, the famine generated an ecological disaster: in their struggle to grow some food, the peasants destroyed grasslands and forests. Half of the grasslands and one third of the forests vanished between 1959 and 1962: the region was damaged permanently. The People’s Daily (May 14, 1980) said that the disaster of the “Great Leap” had affected the lives of a hundred million people who were physically devastated by the prolonged shortage of food. (Note that, at the time, China experts throughout the world refused to believe that there was famine in China. A BBC commentator, for instance, declared typically that a widespread famine in such a well-organized country was unthinkable.)

Today, in order to stem the tide of popular discontent which threatens to engulf his rule, Deng Xiaoping is invoking again the authority of Mao. That he should be willing to call that ghost to the rescue provides a measure of his desperation. Considering the history of the last sixty years, one can easily imagine what sort of response the Chinese are now giving to such an appeal.

Deng’s attempts to revive and promote Marxist studies are no less unpopular. Marxism has acquired a very bad name in China—which is quite understandable, though somewhat unfair: after all, it was never really tried.

1
Looking at this phenomenon from an East European angle, Kazimierz Brandys made similar observations in his admirable Warsaw Diary (Random House, 1983).↩

2
Epilogue: in 1982, a People’s Daily survey revealed that over 90 percent of Chinese youth do not have an inkling of what Marxism is.↩

3
The New York Review, April 26, 1990.↩

Voir aussi:

Cunning like a hedgehog

Cunning like a heldgehog. In memory of Jean-François Revel, man of letters, man of integrity, friend

Simon Leys

The Australian Literary Review, 1 August 2007

G K. CHESTERTON, whose formidable mind drew inspiration from a vast culture – literary, political, poetical, historical and philosophical – once received the naive praise of a lady: “Oh, Mr Chesterton, you know so many things!” He suavely replied: “Madam, I know nothing: I am a journalist.”

The many enemies of French philosopher Jean-François Revel (1924-2006) often attempted to dismiss him as a mere journalist which, of course, he was among many other things, and very much in the Chestertonian fashion.

At first he may seem odd to associate these two names: what could there be in common between the great Christian apologist and the staunch atheist, between the mystical poet and the strict rationalist, between the huge, benevolent man mountain and the short, fiery, nimble and pugnacious intellectual athlete (and, should we also add, between the devoted husband and the irrepressible ladies’ man)? One could multiply the contrasts, yet, on a deeper level, the essence of their genius was very much alike.

Revel was an extrovert who took daily delight in the company of his friends:

I am the most sociable creature; other people’s society is my joy. Though, for me, a happy day should have a part of solitude, it must also afford a few hours of the most intense of all the pleasures of the mind: conversation. Friendship has always occupied a central place in my life, as well as the keen desire to make new acquaintances, to hear them, to question them, to test their reactions to my own views.

Always sparring with his interlocutors, he was passionately commited to is ideas, but if he took his own beliefs with utter seriousness, he did not take his own person seriously. Again, one could apply to him what Chesterton’s brother said of his famous sibling: “He had a passionate need to express his opinions, but he would express them as readily and well to a man he met on a bus.”

Revel’s capacity for self-irony is the crowning grace of his memoirs, The Thief in an Empty House. Personal records can be a dangerous exercice, but in his case it eventuated in a triumphant masterpiece.

His humour enchanted his readers, but kept disconcerting the more pompous pundits. The French greatly value wit, which they display in profusion, but humour often makes them uneasy, especially when it is applied to important subjects; they do not have a word for it, they do not know the thing.

Whereas wit is a form of duelling – it aims to wound or to kill – the essence of humour is self-deprecatory. Once again, a Chestertonian saying could be apposite: “My critics think that I am not serious, but only funny, because they think that ‘funny’ is the opposite of ‘serious’. But ‘funny’ is the opposite of ‘not funny’ and nothing else. Whether a man chooses to tell the truth in long sentences or in short jokes is analogous to whether he chooses to tell the truth in French or German.”

What compounded the dismay of Revel’s pretentious critics was his implacable clarity. One of his close friends and collaborators said he doubted if Revel, in his entire career, had written a single sentence that was obscure. In the Parisian intellectual world such a habit can easily ruin a writer’s credit, for simple souls and solemn mediocrities are impressed only by what is couched in opaque jargon. And, in their eyes, how could one possibly say something important if one is not self-important?

With the accuracy of his information and the sharpness of his irony, Revel deflated the huge balloons of cant that elevate the chattering classes. They felt utterly threatened, for he was exposing the puffery of the latest intellectual fashions upon which their livehood depended. At times they could not hide their panic; for instance, the great guru of the intelligentsia, Jacques Lacan, during one of his psychoanalytical seminars at the Sorbonne, performed in front of his devotees a voodoo-like exorcism.

He frantically trampled underfoot and destroyed a copy of Revel’s book Why Philosophers?, in which Lacan’s charlatanism was analysed.

Yet such outbursts weere mere circus acts; far more vicious was the invisible conspiracy that surrounded Revel with a wall of silence, well documented in Pierre Boncenne’s Pour Jean-François Revel: Un esprit libre (Plon, Paris, 2006), a timely and perceptive book that takes the full measure of Revel’s intellectual, literary and human stature.

A paradoxical situation developed: Revel’s weekly newspaper columns were avidly read, nearly every one of his 30-odd books was an instant bestseller, and yet the most influential “progressive” critics studiously ignored his existence. His books were not reviewed, his ideas were not discussed, if his name was mentioned at all it was with a patronising sneer, if not downright slander.

Revel was quintessentially French in his literary tastes and sensitivity (his pages on Michel de Montaigne, Francois Rabelais and Marcel Proust marry intelligence with love; his anthology of French poetry mirrors his original appreciation of the poetic language), in his art of living (his great book on gastronomy is truly a “feast in words”) and in his conviviality (he truly cared for his friends).

And yet what strikingly set him apart from most other intellectuals of his generation was his genuinely cosmopolitan outlook.

He had spent abroad the best part of his formative and early creative years, mostly in Mexico and Italy. In addition to English (spoken by few educated Fench of his time) he was fluent in Italian, Spanish and German; until the end of his life he retained the healthy habit to start every day (he rose at 5am) by listening to he BBC news and reading six foreign newspapers.

On international affairs, on literature, art and ideas, he had universal perspectives that broke completely from the suffocating provincialism of the contemporary Parisian elites. In the 18th century, French was the common language of the leading minds of continental Europe; 20th-century French intellectuals hardly noticed that times had changed in this respect; they retained the dangerous belief that whatever was not expressed in French could hardly matter.

Revel never had enough sarcasm to denounce this sort of self-indulgence; on the bogus notion of le rayonnement français, he was scathing: “French culture has radiated for so long, it’s a wonder mankind has not died from sunstroke.” He fiercely fought against chauvinist cultural blindness, and especially against its most cretinous expression: irrational anti-Americanism. At the root of this attitude he detected a subconscious resentment: the french feel that when Americans are playing a leading role in the political-cultural world they are usurping what is by birthright a French prerogative.

By vocation and academic training Revel was originally a philosopher (he entered at an exceptionally early age the Ecole Normale Superieure, the apex of the French higher education system). He taught philosophy and eventually wrote a history of Western philosophy (eschewing all technical jargon, it is a model of lucid synthesis).

However, he became disenchanted with the contemporary philosophers who, he flet, had betrayed their calling by turning philosophy into a professional career and a mere literary genre. “Philosophy,” he wrote “ought to return to its original and fundamental question: How should I live?” he preferred simply to call himslef “a man of letters”.

Ancient Greek poet Archilochus famously said: “The fow knows many things but the hedgehog knows one big thing.” Revel was the archetypical fox, but at the same time he held with all the determination of a hedgehog to one central idea that inspires, pervades and motivates all his endeavours:

The belief that each individual destiny, as well as the destiny of mankind, depends upon the accuracy – or the falsity – of the information at their disposal, and upon the way in which they put this information to use.

He devoted one of his books specifically to this issue, La Connaissance Inutile (Useless Knowledge), but this theme runs through nearly all his writings.

Politics naturally absorbed a great amount of his attention. From the outset he showed his willingness to commit himself personaly, and at great risk: as a young man in occupied France he joined the Resistance against the Nazis. After the war, his basic political allegiance was, and always remainded, to the Left and the principles of liberal democracy. He was sharply critical of Charles de Gaulle and of all saviours and providential leaders in military uniforms.

Yet, like George Orwell before him, he always believed that only an uncompromising denunciation of all forms of Stalinist totalitarianism can ensure the ultimate victory of socialism. Thus – again, like Orwell – he earned for himself the hostility of his starry-eyed comrades.

Revel’s attempt at entering into active politics was short-lived, but the experience gave him an invaluable insight into the essential intellectual dishonesty that is unavoidably attached to partisan politicking. He was briefly a Socialist Party candidate at the 1967 national elections, which put him in close contact with François Mitterrand (then leader of the Opposition). The portrait he paints of Mitterrand in his memoirs is hilarious and horrifying.

Mitterrand was the purest type of political animal: he had no politics at all. He had a brilliant intelligence, but for him ideas were neither right or wrong, they were only useful or useless in the pursuit of power. The object of power was not a possibility to enact certain policies; the object of all policies was simply attain and retain power.

Revel, having drafted a speech for his own electoral campaign, was invited by Mitterrand to read it to him. The speech started, “Although I cannot deny some of my opponent’s achievements…” Mitterand interrupted him at once, screaming: “No! Never, never! In politics never acknowledge that your opponent has any merit. This is the basic rule of the game.”

Revel understood once and for all that this game was not for him and it was the end of his political ambition. Which proved to be a blessing: had politics swallowed him at that early stage in his life how much poorer the world of ideas and letters would have been. (And one could have said exactly the same about his close friend Mario Vargas Llosa, who – luckily for literature – was defeated in presidential elections in Peru.)

Dead writers who were also friends never leave us: whenever we open their books, we hear again their very personal voices and our old exchanges are suddenly revived. I had many conversations (and discussions: different opinions are the memorable spices of friendship) with Revel; yet what I wish to record here is not something he said, but a silence that had slightly puzzled me at the time. The matter is trifling and frivolous (for which I apologise), but what touches me is that I found the answer many years later, in his writings.

A long time ago, as we were walking along a street in Paris, chatting as we went, he asked me about a film I had seen the night before, Federico Fellini’s Casanova (which he had not seen). I told him that one scene had impressed me, by its acute psychological insight into the truth that love-making without love is but a very grim sort of gymnastics. He stopped abruptly and gave me a long quizzical look, as if he was trying to find out whether I really believed that, or was merely pulling his leg.

Unable to decide, he said, “Hmmm” and we resumed our walk, chatting of other things.

Many years later, reading his autobiography, I suddenly understood. When he was a precocious adolescent of 15, at school in Marseilles, he was quite brilliant in all humanities subjects but hopeless in mathematics. Every Thursday, pretending to his mother that he was receiving extra tuition in maths, he used to go to a little brothel. He would first do his school work in the common lounge and, after that, go upstairs with one of the girls. The madam granted him a “beginner’s rebate”, and the tuition fee generously advanced by his mother covered the rest.

One Thursday, however, as he was walking up the stairs his maths teacher came down. The young man froze, but the teacher passed impassively, merely muttering between clenched teeth: “You will always get passing marks in maths.” The schoolboy kept their secret and the teacher honoured his part of the bargain; Revel’s mother was delighted by the sudden improvement in his school results.

I belatedly realised that, from a rather early age, Revel had acquired a fairly different perspective on the subject of our chat.

At the time of Revel’s death in April last year, Vargas Llosa concluded the eloquent and deeply felt obituary he wrote for our friend in Spanish newspaper El pais: “Jean-François Revel, we are going to miss you so much.” How true.

Voir encore:

To the Editors:

Bashing an elderly nun under an obscene label does not seem to be a particularly brave or stylish thing to do. Besides, it appears that the attacks which are being directed at Mother Teresa all boil down to one single crime:she endeavors to be a Christian, in the most literal sense of the word—which is (and always was, and will always remain) a most improper and unacceptable undertaking in this world.

Indeed, consider her sins:

She occasionally accepts the hospitality of crooks, millionaires, and criminals. But it is hard to see why, as a Christian, she should be more choosy in this respect than her Master, whose bad frequentations were notorious, and shocked all the Hitchenses of His time.
Instead of providing efficient and hygienic services to the sick and dying destitutes, she merely offers them her care and her love. When I am on my death bed, I think I should prefer to have one of her Sisters by my side, rather than a modern social worker.
She secretly baptizes the dying. The material act of baptism consists in shedding a few drops of water on the head of a person, while mumbling a dozen simple ritual words. Either you believe in the supernatural effect of this gesture—and then you should dearly wish for it. Or you do not believe in it, and the gesture is as innocent and well-meaningly innocuous as chasing a fly away with a wave of the hand. If a cannibal who happens to love you presents you with his most cherished possession—a magic crocodile tooth that should protect you forever—will you indignantly reject his gift for being primitive and superstitious, or would you gratefully accept it as a generous mark of sincere concern and affection?
Jesus was spat upon—but not by journalists, as there were none in His time. It is now Mother Teresa’s privilege to experience this particular updating of her Master’s predicament.

Simon Leys
Canberra, Australia

Christopher Hitchens
DECEMBER 19, 1996 ISSUE
In response to:
In Defense of Mother Teresa from the September 19, 1996 issue

To the Editors:

Since the letter from Simon Leys [“In Defense of Mother Teresa,” NYR, September 19] is directed at myself rather than at your reviewer, may I usurp the right to reply?

In my book, The Missionary Position: Mother Teresa In Theory and Practice, I provide evidence that Mother Teresa has consoled and supported the rich and powerful, allowing them all manner of indulgence, while preaching obedience and resignation to the poor. In a classic recent instance of what I mean—an instance that occurred too late for me to mention it—she told the April 1996 Ladies’ Home Journal that her new friend Princess Diana would be better off when free of her marriage. (“It is good that it is over. Nobody was happy anyhow.”) When Mother Teresa said this, she had only just finished advising the Irish electorate to vote “No” in a national referendum that proposed the right of civil divorce and remarriage. (That vote, quite apart from its importance in separating Church from State in the Irish Republic, had an obvious bearing on the vital discussion between Irish Catholics and Protestants as to who shall make law in a possible future cooperative island that is threatened by two kinds of Christian fundamentalism.)

Evidence and argument of this kind, I have discovered, make no difference to people like Mr. Leys. Such people do not exactly deny Mother Teresa’s complicity with earthly powers. Instead, they make vague allusions to the gospels. Here I can claim no special standing. The gospels do not agree on the life of the man Jesus, and they make assertions—such as his ability to cast demonic spells on pigs—that seem to reflect little credit upon him. However, when Mr. Leys concedes that Mother Teresa “occasionally accepts the hospitality of crooks, millionaires, and criminals” and goes on to say, by way of apologetics, that her Master’s “bad frequentations were notorious,” I still feel entitled to challenge him. Was his Jesus ever responsible for anything like Mother Teresa’s visit to the Duvaliers in Haiti, where she hymned the love of Baby Doc and his wife for the poor, and the reciprocal love of the poor for Baby Doc and his wife? Did he ever accept a large subvention of money, as did Mother Teresa from Charles Keating, knowing it to have been stolen from small and humble savers? Did he ever demand a strict clerical control over, not just abortion, but contraception and marriage and divorce and adoption? These questions are of no hermeneutic interest to me, but surely they demand an answer from people like Leys who claim an understanding of the Bible’s “original intent.”

On my related points—that Mother Teresa makes no real effort at medical or social relief, and that her mission is religious and propagandistic and includes surreptitious baptism of unbelievers—I notice that Mr. Leys enters no serious dissent. It is he and not I who chooses to compare surreptitious baptism to the sincere and loving gesture of an innocent “cannibal” (his term) bestowing a fetish. Not all that inexact as a parallel, perhaps—except that the “cannibal” is not trying to proselytize.

Mr. Leys must try and make up his mind. At one point he says that the man called Jesus “shocked all the Hitchenses of His time”: a shocking thought indeed to an atheist and semi-Semitic polemicist like myself, who can discover no New Testament authority for the existence of his analogue in that period. Later he says, no less confidently, that “Jesus was spat upon—but not by journalists, as there were none in His [sic] time.” It is perhaps in this confused light that we must judge his assertion that the endeavor to be a Christian “is (and always was, and will always remain)” something “improper and unacceptable.” The public career of Mother Teresa has been almost as immune from scrutiny or criticism as any hagiographer could have hoped—which was my point in the first place. To represent her as a woman defiled with spittle for her deeds or beliefs is—to employ the term strictly for once—quite incredible. But it accords with the Christian self-pity that we have to endure from so many quarters (Justice Scalia, Ralph Reed, Mrs. Dole) these days. Other faiths are taking their place in that same queue, to claim that all criticism is abusive, blasphemous, and defamatory by definition. Mr. Leys may not care for some of the friends that he will make in this line. Or perhaps I misjudge him?

Finally, I note that he describes the title of my book as “obscene,” and complains that it attacks someone who is “elderly.” Would he care to say where the obscenity lies? Also, given that I have been criticizing Mother Teresa since she was middle-aged (and publicly denounced the senile Khomeini in his homicidal dotage), can he advise me of the age limit at which the faithful will admit secular criticism as pardonable? Not even the current occupant of the Holy See has sought protection from dissent on the ground ofanno domini.

Christopher Hitchens
Washington, DC

On Mother Teresa

Simon Leys
JANUARY 9, 1997 ISSUE
In response to:
Mother Teresa from the December 19, 1996 issue

The following is a reply to Christopher Hitchens’s letter in the December 19, 1996, issue.

To the Editors:

If Mr. Hitchens were to write an essay on His Holiness the Dalai Lama, being a competent journalist, he would no doubt first acquaint himself with Buddhism in general and with Tibetan Buddhism in particular. On the subject of Mother Teresa, however, he does not seem to have felt the need to acquire much information on her spiritual motivations—his book contains a remarkable number of howlers on elementary aspects of Christianity (and even now, in the latest ammunition he drew from The Ladies’ Home Journal, he displayed a complete ignorance of the position of the Catholic Church on the issues of marriage, divorce, and remarriage).

In this respect, his strong and vehement distaste for Mother Teresa reminds me of the indignation of the patron in a restaurant, who, having been served caviar on toast, complained that the jam had a funny taste of fish. The point is essential—but it deserves a development which would require more space and more time than can be afforded to me, here and now. (However, I am working on a full-fledged review of his book, which I shall gladly forward to him once it comes out in print.)

Finally, Mr. Hitchens asked me to explain what made me say that The Missionary Position is an obscene title. His question, without doubt, bears the same imprint of sincerity a