Hong Kong/Journée internationale de la non-violence: La leçon retrouvée de la révolution des parapluies (A very civil disobedience: The world’s most polite demonstrators teach the world a 2, 000-year-old lesson)

2 octobre, 2014
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Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Jésus (Matthieu 5: 43-45)
Avec amour de l’humanité et haine des péchés. Saint Augustin
Hais le péché et aime le pécheur. Gandhi
Notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital. L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la « victime inconnue », comme on dirait aujourd’hui le « soldat inconnu ». Le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent. René Girard
 Le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument. Les grands hommes sont presque toujours des hommes mauvais. Lord Acton
Trois modernes ont marqué ma vie d’un sceau profond et ont fait mon enchantement: Raychandbhai [écrivain gujarati connu pour ses polémiques religieuses], Tolstoï, par son livre « Le Royaume des Cieux est en vous », et Ruskin et son Unto This Last. Gandhi
Il vous faut abandonner les armes que vous avez car elles n’ont aucune utilité pour vous sauver vous ou l’humanité. Vous inviterez Herr Hitler et signor Mussolini à prendre ce qu’ils veulent des pays que vous appelez vos possessions…. Si ces messieurs choisissent d’occuper vos maisons, vous les évacuerez. S’ils ne vous laissent pas partir librement, vous vous laisserez abattre, hommes, femmes et enfants, mais vous leur refuserez toute allégeance.  Gandhi (conseil aux Britanniques, 1940)
Si j’étais né en Allemagne et y gagnais ma vie, je revendiquerais l’Allemagne comme ma patrie au même titre que le plus grand des gentils Allemands et le défierais de m’abattre ou de me jeter au cachot; je refuserais d’être expulsé ou soumis à toute mesure discriminatoire. Et pour cela, je n’attendrais pas que mes coreligionaires se joignent à moi dans la résistance civile mais serais convaincu qu’à la fin ceux-ci ne manqueraient pas de suivre mon exemple. Si un juif ou tous les juifs acceptaient la prescription ici offerte, ils ne pourraient être en plus mauvaise posture que maintenant. Et la souffrance volontairement subie leur apporterait une force et une joie intérieures que ne pourraient leur apporter aucun nombre de résolutions de sympathie du reste du monde. Gandhi (le 26 novembre, 1938)
Un gouvernement qui n’est pas responsable face à son propre peuple ne peut être responsable face au reste du monde. (…) Ne pas vouloir offenser la Chine signifie qu’ils ne peuvent pas aider la Chine, ne peuvent pas aider le peuple chinois à jouir de ses droits et ne peuvent pas aider la communauté internationale à intégrer un membre fiable, stable et pacifique. Cela n’est pas une bonne chose. Si le monde est indifférent, il porte une grande part de la responsabilité. Bao Tong (ami personnel de Zhao Ziyang)
Tant que le parti ne reverra pas son jugement sur le 4 juin, et ne reconnaîtra pas que c’était un mouvement patriotique et démocratique, la démocratie ne pourra pas avancer ici. Cela veut dire que tout ce qu’ils nous racontent sur la démocratie en marche et les droits de l’Homme ne sont que mensonges. Qi Zhiyong (ancien étudiant ayant perdu une jambe sous les balles le 4 juin)
Nous les démocrates chinois, nous sommes comme les Juifs dans l’Allemagne Nazie. Pourquoi les Occidentaux ne viennent pas à notre secours est un grand mystère. Lorsque nous aurons tous été exterminés, vous aurez honte de votre passivité. Vous vous demanderez pourquoi vous ne nous aviez pas vu disparaître? Liu Xia (épouse du dissident emprisonné Liu Xiaobo)
Tout se passe comme si les intérêts économiques prévalaient sur la solidarité élémentaire avec ceux qui souffrent du manque de liberté. Vaclav Havel
Des manifestations suivies d’émeutes fleurissent partout, et nous donnent envie de renommer la ville lumière Paristan. Des commerces juifs, des synagogues, des individus juifs, sont pointés du doigt sur les réseaux sociaux et attaqués par une horde de sauvages qui ne savent même pas mettre Gaza sur une carte. Des gauchistes en mal de combats défient le gouvernement en allant manifester là où des émeutiers brûlent des drapeaux israéliens et exhibent des messages antisémites d’un autre âge, accompagnés de drapeaux du djihad et du hezbollah. Des Français « en ont marre » de cette importation du conflit, mais ne se prononcent pas, et attendent juste que ça passe en évitant certains quartiers les jours de manif. (…) Alors vous, la « majorité silencieuse » qui a « hâte que cela s’arrête », réveillez-vous. Quant à vous, les manifestants du dimanche (et du samedi aussi), qui vous prenez pour Che Guevara parce que vous brûlez des drapeaux israéliens le visage masqué en criant « Hitler reviens » et parce que vous détruisez le bitume parisien, sachez une chose : personne n’est dupe. Vous n’apportez rien à la cause palestinienne si ce n’est de la désolation. Vous desservez tellement votre cause que plus personne ne vous croit.  Alors oui, peut être que je dormirai mieux si je m’en fous. Si je ne regarde plus ce drapeau du djihad qui trône place de la République un samedi après midi d’été au cours d’une manifestation interdite, et organisée quand même par des partis politiques dont le NPA … Sophie Taieb
Despite the crackdown on Occupy in some cities, including the clearance of the original Wall Street camp last week, the movement is now a global phenomenon. Other activist movements, like those for gay rights, black power, peace, environmentalism and women’s rights, have traditionally used design cues to trigger public recognition — names, slogans, symbols and so on. Occupy uses them, too, but it has deployed them differently. As a leaderless movement that is cellular rather than hierarchical in structure, Occupy has depended on the Internet and social media sites, like Twitter and Facebook, to fuel its growth. The different elements of its design identity have been defined by the ingenuity with which its supporters have used those technologies. (…) By christening its first camp “#Occupy Wall Street,” Adbusters set a precedent whereby other groups could instantly invent their own versions of “Occupy” in different locations: Occupy Paris, Occupy Poughkeepsie, and so on. Adopting a customizable name is an efficient way of identifying such a diverse collection of people and causes. Each new group can raise awareness of the global movement with the first part of its name, while asserting its own identity with the second part. The recurrence of the word “Occupy” is ideal for maximizing impact on social networks, as is the addition of #, the hashtag symbol that enables Twitter users to search for tweets with a common theme, to “#OccupyWallStreet.” With or without the hashtag, the word “Occupy” is a good choice for a global movement. It translates easily from English into several other languages including “occuper” in French, “occupare” in Italian, “occupar” in Spanish though not, admittedly, “besetzen” in German. And it is firmly rooted in the history of the protest movement, from the factory occupations by striking workers in the United States during the 1930s to the global student sit-ins of the late 1960s. In short, “Occupy” is a stellar example of both what is known in marketing as an umbrella brand name and what the anti-corporatists in the movement could call beating them at their own game. Equally versatile are the slogans adopted by Occupy’s supporters. “We are the 99%” was originally a reference to the concentration of personal wealth in the United States among the richest 1 percent of the population, but it is applicable to other countries, too. The phrase explains a complex economic concept clearly and persuasively, but is concise enough to be included in tweets without breaching Twitter’s 140 character limit. Another popular slogan is the witty and diplomatic: “Sorry for the inconvenience. We are trying to change the world.” The wording differs from group to group but the meaning and humor are consistent. It is when it comes to visual symbolism that Occupy’s approach differs from that of other activist movements, most of which are strongly associated with specific motifs. The pink triangle, which once identified homosexual prisoners in Nazi concentration camps, has become a global symbol of gay rights. The raised fist of the black power movement dates from ancient Assyria, where it signified unity or defiance, and has also been an emblem for the Russian Revolution and workers’ rights. The circular peace symbol was designed in 1958 by a British anti-nuclear campaigner, Gerald Holtorn. The lines inside are based on the semaphore signals for the letters “N” for “nuclear” and “D” for “disarmament.” Environmentalists have adopted green as their signature color worldwide, as well as the rainbow that appeared on Greenpeace’s Rainbow Warrior protest ships and also symbolizes gay rights as a motif. The “Take the Square” movement, which emerged in Spain this spring, when groups of activists occupied squares in different cities, has conformed to convention by adopting a symbol of pink and purple arrows pointing into a square. But the various Occupy groups have adopted a diverse range of motifs. Among the most popular ones are the hashtag and raised fist used by “#OccupyWallStreet.” Smart choices again. The raised fist evokes historic protest movements, while the hashtag strikes a contemporary note. NYT
Hong Kong: A city where protestors don’t smash up shops, and they also clean up after themselves, yet get teargassed and pushed by the police. Message de manifestant
Rather than presenting scenes of smashed shops or violent confrontations with the police—the sort of images we have grown accustomed to in Cairo, Ukraine, and other sites of popular protests against oppressive regimes—the photos from central Hong Kong show smiling students sitting around doing their homework, passing out donations of food, and meticulously picking up litter—even sorting out the recyclables. What, then, is different about these Hong Kong demonstrators? And how might their almost exaggerated politeness help them against the notoriously severe Chinese Communist Party? These aren’t just idealists; these are savvy political operators who understand successful nonviolent resistance. The answers to these questions can be found in the appropriately titled “Manual of Disobedience.” Published online several days before the Occupy Central campaign was set to begin, the document (written in Chinese and English) is part how-to guide and part philosophical mission statement. It details the movement’s tactics, the rules for nonviolent protest, the legal codes that may be violated, and the exact procedure to follow should someone be arrested. It also implores protesters to “avoid physical confrontation, but also to avoid developing hatred in [their] heart,” and explains that the protests must be a model of the values that they are striving to see in their society, namely “equality, tolerance, love, and care.” The protesters understand that these values will not only help win over sympathizers, but lay bare the illegitimacy of the regime if it moves against them with excessive force. These aren’t youthful idealists; these are savvy political operators who understand the secrets of successful nonviolent resistance. (…) Right now the government appears to be set to try to wait the protesters out, hoping that their presence and the disruption of daily life will eventually alienate the movement from wider society. However, Occupy Central has positioned itself well, almost no matter the outcome. If, as many people fear, mainland authorities crack down Tiananmen-style, the training and the discipline the protesters have displayed will serve them well, galvanizing support and isolating the Chinese authorities. On the other hand, if Beijing realizes the dilemma it faces, it will have no choice but to negotiate with Hong Kong’s protest leaders, a show of weakness that may ultimately inspire more yearning for democracy and even further protests. Slate

Attention: une leçon peut en cacher une autre !

Nettoyage des rues, tri sélectif et recyclage de leurs déchets, effaçage de graffitis, mots d’excuses sur les pare-brise des voitures de police vandalisées, distribution gratuite de nourriture, lavage de leurs vêtements pour rester propres sur eux, respect des pelouses, utilisation de seuls parapluies devenus symbole de la révolte contre les gaz lacrymogènes tirés à bout portant sur leurs visages …

A l’heure où, avec son propre référendum sauvage et au grand dam de Pékin, la contagion démocratique semble avoir déjà gagné Macao

Quelle meilleure leçon pour nos casseurs, brûleurs de voitures et crieurs de Allah akbar habituels en cette Journée internationale de la non-violence et anniversaire de Gandhi …

Contre les menaces chinoises de reprise du peu d’autonomie qui leur restait …

Et devant l’indifférence et la pusillanimité d’un Occident aux préoccupations désormais réduites à leurs seuls intérêts économiques …

Que ces exemplaires jeunes manifestants de Hong Kong …

Devenus massacre de Tiananmen oblige …

Mais aussi, comme pour leur avocat formé à Londres de maitre, après les 155 ans d’anglicisation forcée de leur ïle …

Et leur reprise du meilleur des campagnes de désobéissance civile américaines à la Occupy Wall Street …

Autrement dit, comme pour tous les chrétiens qui s’ignorent et pour le meilleur comme le pire que désormais nous sommes, l’héritage de quelque 2 000 ans de judéo-christianisation rampante …

Les manifestants les plus polis du monde ?

The World’s Politest Protesters
The Occupy Central demonstrators are courteous. That’s actually what makes them so dangerous.
Srdja Popovic and Tori Porell

The protest movement that has sprung to life in Hong Kong now represents the most serious challenge to Beijing’s authority since the Tiananmen protests of 1989. Beijing is obviously worried: Earlier this week it banned the photo-sharing site Instagram and ramped up censorship on the popular Chinese social media site Sina Weibo to unprecedented levels.

But while the threat to Beijing’s power is real, the danger isn’t evident on Hong Kong streets: Rather than presenting scenes of smashed shops or violent confrontations with the police—the sort of images we have grown accustomed to in Cairo, Ukraine, and other sites of popular protests against oppressive regimes—the photos from central Hong Kong show smiling students sitting around doing their homework, passing out donations of food, and meticulously picking up litter—even sorting out the recyclables. What, then, is different about these Hong Kong demonstrators? And how might their almost exaggerated politeness help them against the notoriously severe Chinese Communist Party?

These aren’t just idealists; these are savvy political operators who understand successful nonviolent resistance.

The answers to these questions can be found in the appropriately titled “Manual of Disobedience.” Published online several days before the Occupy Central campaign was set to begin, the document (written in Chinese and English) is part how-to guide and part philosophical mission statement. It details the movement’s tactics, the rules for nonviolent protest, the legal codes that may be violated, and the exact procedure to follow should someone be arrested. It also implores protesters to “avoid physical confrontation, but also to avoid developing hatred in [their] heart,” and explains that the protests must be a model of the values that they are striving to see in their society, namely “equality, tolerance, love, and care.” The protesters understand that these values will not only help win over sympathizers, but lay bare the illegitimacy of the regime if it moves against them with excessive force. These aren’t youthful idealists; these are savvy political operators who understand the secrets of successful nonviolent resistance.

The proof of this fact is playing out in the streets of Hong Kong right now. After the protesters’ first attempt to block the financial district was met with volleys of teargas from riot police, the people in the street did not fight back, leaving society shocked and emboldened by the authorities’ outrageous use of force. The next day, thousands more people turned up with signs supporting the students, condemning police tactics, and calling for the resignation of Hong Kong leader C.Y. Leung. Although it may seem obvious that a protest movement must win popular support to combat oppression, it is no easy feat, and something we have seen movements in dozens of countries fail to accomplish. The staunch adherence to nonviolence Occupy Central has demonstrated takes preparation, training, and discipline—a combination that’s very rare for many movements.

Most of the time, organizers aren’t prepared to handle the crowds that surge into the streets, and with no way to maintain calm and cohesion, too many movements have been derailed by a few thrown rocks or smashed storefronts. Governments seize on the smallest acts of disorder or violence as excuses to crack down. However, Occupy Central’s organizers seem to have come prepared. By issuing the manual and attempting to train their activists, they have maintained a united front and warded off the pitfalls that plague too many social movements.

No one has a crystal ball for knowing what Beijing will do next. Right now the government appears to be set to try to wait the protesters out, hoping that their presence and the disruption of daily life will eventually alienate the movement from wider society. However, Occupy Central has positioned itself well, almost no matter the outcome.

If, as many people fear, mainland authorities crack down Tiananmen-style, the training and the discipline the protesters have displayed will serve them well, galvanizing support and isolating the Chinese authorities. On the other hand, if Beijing realizes the dilemma it faces, it will have no choice but to negotiate with Hong Kong’s protest leaders, a show of weakness that may ultimately inspire more yearning for democracy and even further protests. For now, while it is amusing to watch the most polite protesters in the world keeping up with their schoolwork and keeping the streets clean, their politeness actually demonstrates why they have become such a powerful force to reckon with.

Srdja Popovic is the co-founder and executive director of CANVAS, and the author of the forthcoming Blueprint for Revolution.

Tori Porell is a program officer at CANVAS.

Voir aussi:

Hong Kong protests: Occupy movement could be the most polite demonstration ever
Lizzie Dearden
29 September 2014
Pro-democracy demonstrators occupying parts of Hong Kong are in the running to be the most polite protesters ever after apologising for an isolated case of vandalism.
Thousands of people have taken to the streets in opposition to China’s continued control over the city’s leadership, demanding the resignation of current leaders and democratic reform.

Despite clashes with police, who have used tear gas and pepper spray as well as charging crowds with batons in attempts to disperse them, the mood appears to have remained remarkably civil.

On Monday morning, Hong Kong resident James Legge spotted an apology note posted on a vandalised police van near the heart of protests in the Admiralty district.

« Sorry, I don’t know who did this but we are not anarchists – we want democracy, » it read. As protests continue, people have been seen distributing free food and water, as well as cleaning up after themselves in the famously orderly city.

At the main occupation at the city’s Government headquarters, students sorted plastic bottles for recycling even as they wore goggles and plastic sheets to protect against pepper spray.

Thousands of people are camping out in the Admiralty district in continued opposition to the Chinese Government’s refusal to let them select their own candidates for leadership elections in 2017, allowing only Beijing-backed politicians to stand.

The movement, dubbed the Umbrella Revolution because of the widespread use of umbrellas against tear gas and pepper spray, has sparked solidarity protests around the world.

Demonstrations are being run by a group called Occupy Central with Love and Peace, which describes itself as a “non-violent direct action movement that demands a fully democratic government in Hong Kong”.

China has called the protests illegal and endorsed the Hong Kong government’s crackdown, taking a hard line against threats to the Communist Party’s power.

The unpopular Beijing backed leader of Hong Kong, Chief Executive Leung Chun-ying, has urged people to leave the protests.

“We don’t want Hong Kong to be messy,” he said in a statement broadcast on Monday.

Attempting to dispel rumours of intervention by the Chinese army, he added: “I hope the public will keep calm. Don’t be misled by the rumours. Police will strive to maintain social order, including ensuring smooth traffic and ensuring the public safety.”

Voir encore:

Leading Hong Kong activist accuses Cameron of selling out campaigners
PM’s criticism of Chinese crackdown weak, says Martin Lee who argues Beijing is violating 1997 deal with UK over Hong Kong
Luke Harding and Richard Norton-Taylor

The Guardian

30 September 2014

One of Hong Kong’s leading pro-democracy campaigners has accused David Cameron of selling out activists in the territory “for 30 pieces of silver,” and said that the British prime minister has not been strong enough in his criticism of Beijing’s response to the crackdown on protesters.

On Tuesday Cameron said he was “deeply concerned” about the situation in Hong Kong, but the prime minister has failed to back the demands of the pro-democracy campaigners, who argue that China’s tight restrictions on candidates for the post of chief executive ahead of 2017 elections violate the joint agreement signed by Britain and Hong Kong in 1997.

On Tuesday night tens of thousands of demonstrators packed the city’s downtown area for a third night as protest leaders warned they would step up their actions if Hong Kong’s chief executive, Leung Chun-ying, did not meet them by midnight.

Wednesdayis China’s National Day – celebrating the foundation of the People’s Republic by the Communist party – and a public holiday, meaning more people will be free to protest.

Leung earlier said the central government would not change its mind over electoral rules and urged demonstrators to withdraw, stating: “Occupy Central founders had said repeatedly that if the movement is getting out of control, they would call for it to stop. I’m now asking them to fulfil the promise they made to society, and stop this campaign immediately.”

The UK deputy prime minister, Nick Clegg, said he would summon China’s ambassador this week to express his “alarm and dismay”, adding that the people of Hong Kong were “perfectly entitled” to expect free, fair and open elections.

But in an interview with the Guardian, the veteran pro-democracy campaigner Martin Lee called on Cameron to play of more high-profile diplomatic role.

Lee said: “Cameron should talk to the Chinese leadership. He should say: “What the hell is happening? You promised Hong Kong democracy. How can you reverse that?” Cameron needs to intervene and say democracy means genuine democracy. You can’t give the vote without giving the right to nominate candidates. He should do more.”

Lee, a former legislator and the founding chairman of the Democratic party, said Downing Street was a co-signatory with Chinese officials to the joint declaration – the 1984 document that guaranteed civil liberties and enshrined the former colony’s “one country, two systems” policy. The UK should therefore be shaping events and playing a more high-profile diplomatic role, he said, adding: “Britain certainly has the right to say something.”

Lee and other pro-democracy activists visited London over the summer, only to be rebuffed by Cameron and other senior ministers, who refused to meet them. Weeks earlier Cameron had hosted the Chinese premier, Li Keqiang. Lee did meet Clegg, who backed calls for Hong Kong’s leader to be directly elected.

On Tuesday Clegg sent a series of supportive tweets, including: “I sympathise a great deal with the brave pro-democracy demonstrators taking to the streets of Hong Kong.”He said the UK remained committed to the joint declaration and said that “universal suffrage must mean real choice” for voters and “a proper stake in the 2017 election”.

Lee, a QC and senior counsel, said article 26 of the joint declaration was explicit. It guaranteed the right of every permanent resident of Hong Kong to vote and to stand for election “in accordance with the law”. China’s plan to hand-pick candidates violated this. He said that the prime minister appeared more interested in trade deals than fundamental rights. Asked why Cameron had declined to meet him earlier this year, he said: “I think he was a bit ashamed. He was trying to sell us down the river for 30 pieces of silver.”

Roderic Wye, an associate fellow with Chatham House’s Asia programme, said Britain was in a “lose lose situation” over Hong Kong. There were no easy foreign policy options, he said. If the UK sided emphatically with the Hong Kong protesters this would infuriate Beijing and bolster the Chinese narrative that the west – “outside forces” – had incited the uprising. But if it didn’t the demonstrators might legitimately accuse Downing Street of betrayal, and even spinelessness, he suggested.

“In policy terms it’s difficult to get that balance right. The demonstrations pose a real problem, not just for the British but for others too. The question is how do you express support, to be seen to be promoting and aiding democratic forces, when the Chinese have said this is their internal affair. You want to put pressure on the Chinese, making it clear that you support the aspirations of Hong Kong, without dictating what terms these aspirations should be given.”

Wye said that as signatory to the original deal Britain had a “locus” for talking to Beijing. He said that Chinese plans to veto certain political candidates wasn’t at odds with Hong Kong’s legal constitution – even if protesters felt it broke the democratic spirit of the agreement. “It’s not inconsistent with basic law. This says that it [the Hong Kong system] should be backed by elections. It doesn’t say anything about the surrounding processes.” Asked what he would do, if he were a foreign office official giving advice to Downing Street, he said: “I’d be tearing my hair out.”

Lee also complained that the government had failed to condemn the widespread use of tear gas by police. “It was totally unnecessary and therefore illegal,” he said.

It emerged on Tuesday that the police are using teargas sold to them by a British company under an export licence approved by the government. Chemring, based in Romsey, Hampshire, sold the CS gas to the Hong Kong authorities.

The Campaign Against the Arms Trade said the UK had granted six licences worth £180,000 to sell teargas in the past four years. Speaking to the BBC’s Daily Politics show, the foreign secretary, Philip Hammond, said he did not condone its use against protesters. But he said they were a “legitimate export” available from large numbers of sources around the world. Chemring said it worked “in accordance with” government policy. He added: “There wasn’t a word of condemnation about the use of teargas [by police], which was totally unnecessary and therefore illegal, or the excessive use of force.”

 Voir de même:

La « révolution des parapluies », entre trombes d’eau et pressions chinoises
Florence de Changy (Hong Kong, correspondance)
Le Monde
01.10.2014

La « révolution des parapluies », qui doit son nom à la seule « arme » que s’autorisent les manifestants prodémocratie contre les jets de gaz poivre de la police, n’aura jamais aussi bien porté son nom que pendant cette troisième nuit du mouvement d’occupation citoyenne de certains quartiers de l’ancienne colonie britannique. Un énorme orage s’est déclaré en début de soirée, suivi vers 2 heures du matin d’un avis de pluie « Amber », premier niveau de pluie torrentielle, qui techniquement déclenche la mise en alerte des services d’assistance. Mais ni les éclairs ni les trombes d’eau n’ont eu raison de la détermination des milliers de « parapluies », désormais installés dans au moins quatre quartiers différents.

Les manifestants, qui veulent que le gouvernement chinois revoie sa proposition d’accorder le suffrage universel pour 2017 tout en gardant le contrôle des candidatures, réclament aussi à présent la démission du chef de l’exécutif de Hongkong, Leung Chun-ying. Pour certains collégiens et étudiants de la première heure, présents depuis vendredi devant le siège du gouvernement, cette nuit de déluge était en fait la cinquième passée dehors. « Cela s’est bien passé, pas d’ennuis avec la police, on restera jusqu’au bout », affirmait, stoïque, l’un de ces irréductibles, qui n’aurait pas mentionné la tempête si on ne lui en avait pas parlé. Il est de ceux qui se sont approchés autant que possible de Bauhinia Square, la place où avait lieu la cérémonie officielle du lever de drapeau, à l’occasion du 65e anniversaire de la République populaire de Chine, mercredi 1er octobre.

Le 1er octobre est le premier de deux jours fériés qui devraient donner l’occasion aux Hongkongais non encore mobilisés, de témoigner, ou non, de leur soutien au mouvement de révolte.

LES OCCUPATIONS POURRAIENT S’ÉTENDRE GÉOGRAPHIQUEMENT

Des sifflements et des hurlements ont retenti quand, à 8 heures, deux avions de l’Armée populaire de libération ont survolé, à basse altitude, le Victoria Harbour, suivis de deux hélicoptères traînant respectivement un immense drapeau chinois et un tout petit drapeau Hongkongais. Et pendant que le chef de l’exécutif, Leung Chun-ying, officie, coupe de champagne à la main, et parle du « rêve chinois que nous allons construire ensemble », les étudiants, parmi lesquels leur leader Joshua Wong, 17 ans, lèvent leurs bras croisés en signe de désapprobation.

De son côté, le député Leung Kwok-hung, de la Ligue sociale-démocrate, l’éternel révolté de Hongkong qui continue d’être surnommé « Long Hair » malgré la coupe sévère que son récent séjour en prison lui a valu, menait une procession funéraire pour les victimes de Tiananmen.

Alex Chow, le secrétaire général de la fédération des étudiants de Hongkong, a esquissé mardi plusieurs options pour la suite du mouvement. D’abord, les occupations pourraient s’étendre géographiquement. Canton Road, au cœur du quartier préféré des touristes chinois continentaux qui y font leurs courses dans les plus vastes boutiques de luxe du territoire, a rallié, cette nuit, la liste des rues rebelles. Une autre option serait d’occuper non plus des espaces publics, comme des routes ou des places, mais des locaux du gouvernement. Alex Chow a aussi suggéré d’étendre la grève illimitée des étudiants au monde ouvrier, ou à différents secteurs économiques.

« PATIENCE EXTRÊME »

Dans tous les grands faubourgs de la ville, les drapeaux multicolores qui devaient donner un air de fête chinoise à la ville ont cédé la place à une infinité de petits morceaux de ruban jaune, symbole du mouvement protestataire.

Tandis que la mobilisation ne faiblit pas, le moral de certains policiers, traditionnellement très populaires à Hongkong, semble fortement atteint. Il y a deux jours, dans une lettre interne qui a fuité, le commissaire de police, Tsang Wai-Hung, était revenu sur la polémique que les méthodes initiales de dispersion de foule, jugées excessives et brutales, ont suscité. Il félicitait ses hommes de leur « patience extrême » et de « leurs efforts sans limite pour servir la communauté ». Et il concluait en se disant « confiant que nous resterons unis pour surmonter cette situation éprouvante ».

La police a indiqué mercredi matin que l’un de ses inspecteurs s’était suicidé la nuit dernière dans son bureau. « Il serait inapproprié d’établir un lien », a affirmé un porte-parole de la police, indiquant que cet homme n’était pas impliqué dans les opérations liées à Occupy Central.

Voir aussi:

Révolution des parapluies. Comment naissent les noms des révolutions ?
Ouest France

Hong-Kong – 01 Octobre  2014

« Le parapluie est probablement le symbole le plus frappant de ces manifestations », dit Claudia Mo, une députée prodémocratie. | AFP
La révolte qui gronde depuis plusieurs jours à Hong Kong a désormais son nom : la révolutions des parapluies. Mais pourquoi et comment trouve-t-on les noms des révolutions ?

La révolution des parapluies
En images. À Hong Kong, la contestation démocratique s’amplifie

L’expression « révolution des parapluies » fait fureur depuis quelques jours sur les réseaux sociaux. Une banderole mentionnant ladite révolution a également été vue sur une barricade érigée devant une station de métro. Cet accessoire typique des Hongkongais est en train de donner son nom au mouvement de ceux qui réclament à Pékin davantage de libertés politiques.

D’ordinaire, à Hong Kong, il sert à s’abriter du soleil, plus rarement de la pluie. Les habitants de l’ancienne colonie britannique passée sous tutelle chinoise sont habitués à sa météo changeante et se déplacent rarement sans parapluie.

« Le parapluie est probablement le symbole le plus frappant de ces manifestations », dit Claudia Mo, une députée prodémocratie. « Nos manifestations étaient si pacifiques autrefois. Aujourd’hui, le gaz au poivre est devenu si courant qu’on doit s’en protéger avec des parapluies », souligne-t-elle.

La révolution des oeillets
Le 25 avril 1974, la foule descend dans les rues pour renverser le gouvernement salazariste de Marcello Caetano après 48 ans de dictature. L’un des points de rassemblements est le marché aux fleurs de Lisbonne, ou l’on vend beaucoup d’œillets. Des militaires insurgés mettent ces fleurs dans le canon de leur fusil. Au final, cette révolution de fleurs se fera sans heurts et pacifiquement.

La révolution de velours
La « Révolution de velours » ou « révolution douce » mené par Vaclav Havel en novembre 1989 tient son nom de la façon pacifique et sans effusion de sang au régime communiste en Tchécoslovaquie.

La révolution orange
Suite aux fraudes électorales en novembre 2004, foulards et banderoles oranges envahissent les rues. Une couleur qui, plus que n’importe quel slogans, marquera l’histoire du mouvement. Mais pourquoi la couleur orange ? D’abord parce qu’il s’agit de la couleur du parti de l’opposition « Notre ukraine », représenté par Viktor Ioutchenko, en opposition au bleu et blanc du parti de Ianoukovitch. Autre explication, cette révolte est aussi surnommée par la presse anglo-saxonne la « chestnut revolution » ou « Révolution des marronniers » qui bordent la place de l’Indépendance. L’orange rappellerait dont la couleur de ces arbres à cette époque de l’année.

Couleur des sac-poubelle ukrainiens, elle a permis aux moins fortunés de se revêtir de cet uniforme révolutionnaire de fortune pratique et voyant.

La révolution des Tulipes
La révolution des Tulipes designe le coup d’État du 24 mars 2005 au Kirghizistan. Au début du mouvement, les médias parlent de « révolution rose », de « révolution des Citrons » ou de « révolution des Jonquilles ». Le terme de « révolution des Tulipes » ne s’impose qu’après un discours d’Akaïev, le chef d’État renversé et en fuite, qui met en garde contre toute velléité de révolution « colorée ».

La révolution du Cèdre
À l’instar des autres révolutions colorés ou fleuris, le printemps de Beyrouth est baptisé par les médias et les intellectuelles révolution du cèdre. Cette révolution désigne en fait la mobilisation qui avait suivi l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri le 14 février 2005. Le cèdre, arbre national par excellence, présent sur le drapeau libanais, était censé symboliser la réconciliation nationale après quinze ans de guerre civile.

La révolution de Jasmin
Associé à la révolution populaire qui soulève la Tunisie en plein printemps arabe en 2011, le nom de « révolution du jasmin » s’est imposé dans les médias via le journaliste et blogueur tunisien Zied El-Heni. La fleur blanche et parfumée, emblématique de la Tunisie symbolise la douceur et la pureté. Ce nom repris par les médias occidentaux ne fait pas l’unanimité parmi les manifestants, le nom de la fleur évoquant une certaine douceur, tranchant avec le conflit. De plus le nom de révolution de jasmin était utilisé pour parler de la prise de pouvoir de Ben Ali en 1987.

Voir encore:

Elements of Style as Occupy Movement Evolves
Alice Rawsthorn
The NYT
November 20, 2011

LONDON — If you were told about an organization that started from scratch just over four months ago and had already expanded into more than 1,500 towns and cities all over the world, wouldn’t you be impressed? Thought so.

One organization has achieved all of that since July 13, when the Canadian activist group Adbusters called on “redeemers, rebels and radicals” to “set up tents, kitchens, peaceful barricades and occupy Wall Street for a few months” starting on Sept. 17. By the end of that day, two similar occupations had begun in San Francisco, and hundreds of others swiftly followed.

Despite the crackdown on Occupy in some cities, including the clearance of the original Wall Street camp last week, the movement is now a global phenomenon. Other activist movements, like those for gay rights, black power, peace, environmentalism and women’s rights, have traditionally used design cues to trigger public recognition — names, slogans, symbols and so on. Occupy uses them, too, but it has deployed them differently.

As a leaderless movement that is cellular rather than hierarchical in structure, Occupy has depended on the Internet and social media sites, like Twitter and Facebook, to fuel its growth. The different elements of its design identity have been defined by the ingenuity with which its supporters have used those technologies.

Let’s start with the name. By christening its first camp “#Occupy Wall Street,” Adbusters set a precedent whereby other groups could instantly invent their own versions of “Occupy” in different locations: Occupy Paris, Occupy Poughkeepsie, and so on.

Adopting a customizable name is an efficient way of identifying such a diverse collection of people and causes. Each new group can raise awareness of the global movement with the first part of its name, while asserting its own identity with the second part. The recurrence of the word “Occupy” is ideal for maximizing impact on social networks, as is the addition of #, the hashtag symbol that enables Twitter users to search for tweets with a common theme, to “#OccupyWallStreet.”

With or without the hashtag, the word “Occupy” is a good choice for a global movement. It translates easily from English into several other languages including “occuper” in French, “occupare” in Italian, “occupar” in Spanish though not, admittedly, “besetzen” in German. And it is firmly rooted in the history of the protest movement, from the factory occupations by striking workers in the United States during the 1930s to the global student sit-ins of the late 1960s.

In short, “Occupy” is a stellar example of both what is known in marketing as an umbrella brand name and what the anti-corporatists in the movement could call beating them at their own game.

Equally versatile are the slogans adopted by Occupy’s supporters. “We are the 99%” was originally a reference to the concentration of personal wealth in the United States among the richest 1 percent of the population, but it is applicable to other countries, too. The phrase explains a complex economic concept clearly and persuasively, but is concise enough to be included in tweets without breaching Twitter’s 140 character limit. Another popular slogan is the witty and diplomatic: “Sorry for the inconvenience. We are trying to change the world.” The wording differs from group to group but the meaning and humor are consistent.

It is when it comes to visual symbolism that Occupy’s approach differs from that of other activist movements, most of which are strongly associated with specific motifs.

The pink triangle, which once identified homosexual prisoners in Nazi concentration camps, has become a global symbol of gay rights. The raised fist of the black power movement dates from ancient Assyria, where it signified unity or defiance, and has also been an emblem for the Russian Revolution and workers’ rights. The circular peace symbol was designed in 1958 by a British anti-nuclear campaigner, Gerald Holtorn. The lines inside are based on the semaphore signals for the letters “N” for “nuclear” and “D” for “disarmament.” Environmentalists have adopted green as their signature color worldwide, as well as the rainbow that appeared on Greenpeace’s Rainbow Warrior protest ships and also symbolizes gay rights as a motif.

The “Take the Square” movement, which emerged in Spain this spring, when groups of activists occupied squares in different cities, has conformed to convention by adopting a symbol of pink and purple arrows pointing into a square. But the various Occupy groups have adopted a diverse range of motifs.

Among the most popular ones are the hashtag and raised fist used by “#OccupyWallStreet.” Smart choices again. The raised fist evokes historic protest movements, while the hashtag strikes a contemporary note. Like the @ symbol, an arcane accountancy motif, which was reinvented as a star of the digital age when added to e-mail addresses, the # has been resurrected by digital technology. First, it was added to cellphone keypads as a control button. The hashtag’s presence there and on computer keyboards (except for Apple’s, on which it is made by pressing Alt and 3) convinced Twitter that it was ubiquitous enough to become an identification tag.

Some Occupy groups have adopted the fist or hashtag as symbols. A few of them use both, including #OccupySeattle. Other groups have invented their own motifs. Supporters of OccupyNoLA in New Orleans spell out its name on banners with solid black dots in place of the “O”s. The camps in Frankfurt and Chicago have posted images of their cities on their Web sites. Occupy activists in the feisty Scottish city of Glasgow have plumped for a surprisingly sentimental series of symbols for their site, including flowers, a heart, a rainbow and the slogan “Occupy Glasgow Nicely.”

As the movement evolves, it is possible that more Occupy groups will adopt the same symbols. Or they may conclude that the protocols of protest design have changed and that, in the age of social networking, they can say more about the causes they believe in with the repeated use of a few carefully chosen words than with images.

Postscript: November 22, 2011

The process described in this column to obtain a hash symbol on an Apple keyboard applies to British keyboards. On U.S. Apple keyboards, the hash symbol is generated by holding the shift key and pressing 3.

Voir par ailleurs:

Référendum officieux à Hong Kong: Occupy Central clame victoire
A Hong Kong, le référendum officieux est officiellement terminé depuis dimanche soir. Ses organisateurs, le mouvement Occupy Central, crient victoire et parlent déjà d’un nouveau référendum.
Avec notre correspondante à Hong Kong, Florence de Changy

RFI

30-06-2014

Des trois propositions sur la façon de choisir les candidats susceptibles de devenir chef de l’exécutif, c’est celle de l’alliance des 26 partis pro-démocrates qui l’a emporté avec 42% des votes. 9% des participants à ce référendum officieux se sont abstenus. Les trois options proposées suggéraient toutes que le public puisse directement proposer des candidats. Autrement dit, que le choix ne se fasse pas entre des candidats déjà préselectionnés par Pékin.

Par ailleurs, 88% des participants au référendum ont soutenu l’idée que le Legco, le Conseil législatif, devrait bloquer des propositions de réformes démocratiques qui ne seraient pas en ligne avec les standards internationaux de démocratie. Les organisateurs vont donc demander au gouvernement de prendre en compte la proposition favorite et si le gouvernement fait une contre-proposition inacceptable, ils organiseront un nouveau référendum pour recueillir ou non le soutien de la population sur leur projet d’origine, qui consiste à bloquer Central, le quartier financier de la ville.

Le scrutin de dimanche restera comme la plus vaste consultation populaire qui n’ait jamais eu lieu dans l’histoire de Hong Kong sur son avenir politique. Près de 800 000 personnes ont voté, mais il a fallu décompter 11 200 votes d’électeurs enthousiastes qui ont voté deux fois, en ligne et en personne.

■ « Une farce politique »

Si le vote populaire de Hong Kong satisfait les organisateurs du mouvement Occupy Central, il est ressenti comme une provocation par les autorités chinoises.

Avec notre correspondante à Pékin,  Heike Schmidt

Ce scrutin n’a « aucun statut légal », estime le China Daily, quotidien contrôlé par le Parti communiste chinois. Pour son éditorialiste, le référendum est « anticonstitutionnel », car même si Hong Kong est dotée d’une administration spéciale, elle n’a aucune autorité pour appeler au vote populaire : « Les organisateurs ont démontré leur détermination à violer la loi comme bon leur semble », s’énerve le China Daily.

De son côté, le Global Times dénonce « une farce politique ». Le journal officiel appelle les citoyens de Hong Kong à ne pas se laisser « prendre en otage par des opposants extrémistes, afin de ne pas mettre en péril la prospérité et le bonheur de Hong Kong ».

Pékin est donc décidé à faire la sourde oreille aux revendications bien embarrassantes de ses citoyens hongkongais : hors de question de laisser les électeurs choisir directement leur chef de l’exécutif en 2017 et leur Parlement en 2020. Il va falloir passer par un comité de nomination composé de proches de Pékin. La crainte que le petit territoire rebelle devienne l’exemple à suivre pour toute la Chine semble bien trop grande pour laisser libre cours aux défenseurs de la démocratie.

Voir de même:

Référendum illégal: Macao dans les pas de Hong Kong?
L’avenir de Macao, ville de casinos, se jouera peut-être dans les urnes
Dans l’ancienne colonie portugaise, redevenue chinoise en 1999, des groupes favorables à la démocratie organisent à partir de ce dimanche 24 août et jusqu’au samedi 30 août un référendum non officiel, dans le même esprit que celui organisé à Hong Kong en juin dernier. Les organisateurs veulent mobiliser les 624 000 Macanais pour obtenir le suffrage universel.
Avec notre correspondant à Pékin, Jean Scheubel

RFI

24-08-2014

Le référendum a été déclaré « illégal » par le gouvernement local, et il n’aura peut-être pas le même poids que celui organisé à Hong Kong. Les promoteurs de l’initiative voulaient de vrais bureaux de vote, mais la justice de Macao s’y est opposée. Du coup, les militants sont postés directement dans les rues. Dans leurs mains, des tablettes tactiles grâce auxquelles les passants peuvent voter.

Principale question : le « chef de l’exécutif » – le n°1 de Macao – doit-il être élu au suffrage universel direct ? Pour le moment, son élection se déroule au suffrage indirect. C’est une commission électorale de 400 membres, issus du monde professionnel ou social, qui a la responsabilité de sa désignation. Pour les partisans de la démocratie, tout le monde doit pouvoir voter.

Aucune réforme politique prévue

À Hong Kong, à 30 km de là, ce sera le cas dès 2017, Pékin l’a promis. Mais à Macao, aucune réforme politique n’est prévue. Il faut rappeler que le territoire de Macao est 40 fois plus petit que celui Hong Kong et 13 fois moins peuplé. La défiance de l’opinion à l’égard du gouvernement central est réputée modérée aussi Pékin ne subit-il pas la même pression.

Le résultat du référendum sera dévoilé le 31 août, soit le même jour que l’élection du chef de l’exécutif. Fernando Chui, en poste depuis 2009, brigue un second mandat. C’est le seul candidat en lice.

Voir enfin:

90pc don’t trust Macau leader, says ‘referendum’

Unofficial poll results come just two days after chief executive re-elected
South China Morning Post

03 September, 2014

Macau chief executive Dr Fernando Chui Sai-on has suffered his first setback two days after being re-elected, with a so-called civil referendum finding that almost 90 per cent of residents do not trust him.

In the poll, organised by three pro-democracy groups, 7,762 Macau residents said they had no confidence in the sole candidate in the chief executive election. They represented 89 per cent of the 8,688 votes cast. Only 388 people – just under 5 per cent – said they trusted Chui, with 528 abstentions and 10 blank votes.

« This has shown that Macau residents are no longer staying silent and reluctantly accepting everything, » said Sulu Sou Ka-hou, a key member of Macau Conscience, which organised the poll with Macau Youth Dynamics and Open Macau Society.

The results of the unofficial referendum, conducted from August 24 to Sunday, came after Chui won the one-horse race with 380 votes from the 400-strong election committee.

Sou said the result also proved that Chui’s win would not help improve his credibility.

The organisers had earlier announced the results of another question asked in the poll, where 95 per cent of the voters – or 8,259 votes – were in favour of universal suffrage for the 2019 election.

Sou said the turnout in the referendum, which might seem lukewarm in a city with 624,000 people, was still « encouraging », given the heavy crackdown by the government.

Police shut down all five physical polling stations on the first day and detained five organisers on suspicion of breaching data-protection laws. Jason Chao Teng-hei, leader of Open Macau Society, has been placed under judicial investigation.

Two journalists working for Macau Concealers – an online medium operated by the city’s most prominent pro-democracy group New Macau Association – were also detained by police last Friday after they uploaded a picture on the civil referendum webpage of what was thought to be a staff permit card bearing the Judiciary Police symbol. They were accused of illegally using the emblem of the Judiciary Police, the main police investigation arm.

Chao, chief of Macau Concealers, was also held by police after he returned to Macau from Hong Kong last Sunday as a suspect over the logo misuse.

Sou said the city’s democrats would protest later against the police over their attempt to exhaust every means to attack the referendum. They would also continue to urge the government to start a new round of public consultation on political reform.

This article appeared in the South China Morning Post print edition as 90pc don’t trust Macau leader, says ‘referendum’


Islamophobie: C’est la faute à l’Occident, imbécile ! (When in doubt, blame the West)

28 septembre, 2014
http://www.barenakedislam.com/wp-content/uploads/2013/12/slide131.jpg
http://www.lemondejuif.info/wp-content/uploads/2014/07/DSCN1348.jpgJe suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire … Gavroche
Il est malheureux que le Moyen-Orient ait rencontré pour la première fois la modernité occidentale à travers les échos de la Révolution française. Progressistes, égalitaristes et opposés à l’Eglise, Robespierre et les jacobins étaient des héros à même d’inspirer les radicaux arabes. Les modèles ultérieurs — Italie mussolinienne, Allemagne nazie, Union soviétique — furent encore plus désastreux …Ce qui rend l’entreprise terroriste des islamistes aussi dangereuse, ce n’est pas tant la haine religieuse qu’ils puisent dans des textes anciens — souvent au prix de distorsions grossières —, mais la synthèse qu’ils font entre fanatisme religieux et idéologie moderne. Ian Buruma et Avishai Margalit
In many respects, Iraq today looks tragically similar to the Iraq of 2006, complete with increasing numbers of horrific, indiscriminate attacks by Iraq’s al Qaeda affiliate and its network of extremists. Add to that the ongoing sectarian civil war in Syria — which is, in many aspects, a regional conflict being fought there — and the situation in Iraq looks even more complicated than it was in 2006 and thus even more worrisome — especially given the absence of American combat forces. David H. Petraeus (October 29, 2013)
La réalité est que, depuis 2002 et l’offensive alliée contre le régime Taliban d’Afghanistan et ses protégés djihadistes, Al-Qaïda relève plus du mythe que de la réalité. C’est un mythe qui a été entretenu par le fait que tout contestataire dans le monde musulman, quelles que soient ses motivations et ses objectifs, a bien compris qu’il devait se réclamer de l’organisation qui avait épouvanté l’Amérique s’il voulait être pris au sérieux. C’est un mythe qui a été entretenu par certains dirigeants des pays musulmans qui ont bien compris qu’ils devaient coller l’étiquette Al-Qaïda sur leurs opposants s’ils voulaient pouvoir les réprimer tranquillement. C’est enfin un mythe qui a été entretenu par les dirigeants et les médias d’un certain nombre de pays occidentaux pour légitimer leur politique sécuritaire intérieure et extérieure. Mais dans la galaxie salafiste, tout le monde sait bien que Al-Qaïda se résumait depuis 2003 à un Ben Laden réfugié dans un « resort » des services pakistanais et à un sentencieux Ayman Zawahiri distribuant les bons et les mauvais points de djihadisme et s’appropriant verbalement des actes de violence commis un peu partout dans le monde qu’il n’avait ni commandités, ni prescrits ni contrôlés. Il était difficile pour des djihadistes ambitieux de remettre en cause la figure emblématique de Ben Laden mais plus facile de s’affranchir de la tutelle morale de Zawahiri. En particulier pour des chefs de bande locaux qui n’avaient que faire du « djihad mondial » sans bénéfice immédiat et souhaitaient plutôt se bâtir un petit sultanat local où ils pourraient exercer un pouvoir sans partage et rançonner la population. C’est ce type de raisonnement, joint aux aléas des rivalités locales et des surenchères entre l’Arabie et le Qatar, qui a poussé un Abou Bakr al-Baghdadi à rejeter le parrainage d’Al-Qaïda et – comme on dit en France – à s’autoproclamer « Calife à la place du Calife ». (…) L’EIIL n’a pas « émergé » comme par miracle l’année dernière. Il est la filiation directe de ce que l’on appelait il y encore quelque temps « Al-Qaïda en Irak » ou « Al-Qaïda en Mésopotamie ». Cette organisation avait été elle-même formée en 2003 par Abou Moussaab al-Zarqawi, ancien membre d’Al-Qaïda rejeté par Ben Laden pour son aventurisme, à partir d’un groupe djihadiste préexistant dans le nord est de l’Irak et connu sous le nom de Ansar al-Islam (Partisans de l’Islam). Après la mort de Zarqawi tué dans un bombardement américain, l’organisation a été reprise en main par son chef actuel qui a continué de bénéficier du soutien actif des services saoudiens dans la perspective de s’opposer à la mainmise totale des chiites sur le pouvoir irakien et à la connivence de plus en plus marquée entre Baghdad et Téhéran. Les choses se sont compliquées début 2011 avec l’émergence des troubles en Syrie. Les services spéciaux saoudiens du Prince Bandar Ben Sultan et le Qatar se sont lancé dans des initiatives rivales pour accélérer la chute de Bashar el-Assad. Les Saoudiens ont organisé en Syrie l’émergence d’un front salafiste anti-régime sous la désignation de Jabhat al-Nosra tandis que les Qataris ont lancé une « OPA hostile » sur l’EIIL en diversifiant ses activités sur la Syrie en complément de l’Irak et en concurrence avec les autres groupes djihadistes. Et tout ce paysage confus s’est transformé à l’été 2013 quand le coup d’État feutré qui a eu lieu à Qatar a écarté l’Emir et son activiste Premier ministre et recentré les investissements de l’Émirat sur des activités économiques plutôt que politiques. Dans le même temps, à la lueur du désordre politique et social induit en Égypte par la gestion des Frères Musulmans, le cabinet royal saoudien – plutôt partisan d’un ordre régional apaisé et d’un système de coexistence plutôt que d’affrontement avec l’Iran – a repris la main sur les extrémistes du clan familial, écarté le Prince Bandar et ses partisans, apporté son soutien au coup d’État du Maréchal Sissi et, surtout, condamné et criminalisé les activités djihadistes au Levant. Brutalement privés de soutiens extérieurs significatifs, Jabhat el-Nosra et surtout l’EIIL se sont retrouvés condamnés à une fuite en avant, coincés sur place et contraints d’y trouver les ressources financières et militaires nécessaires à leur survie. Ce n’est pas par hasard que le premier objectif de l’EIIL dans sa fulgurante offensive du printemps dernier a été de s’emparer de la succursale de la banque centrale d’Irak à Mossoul pour y rafler près d’un demi-milliard de dollars en or et en billets. (…) Ces organisations fonctionnent sur un mode féodal et mafieux où des chefs de bandes locales prêtent allégeance au chef de l’organisation en fonction de leur intérêt du moment. Les frontières entre les mouvements sont donc poreuses mais avec les risques que cela comporte en cas de trahison. D’autre part il faut considérer qu’il existe en Syrie comme en Irak une multitude de groupes armés locaux, parfois à l’échelle du village, du quartier ou du groupe d’immeubles, à l’allégeance mal définie et qui se rallient à tel ou tel en fonction des circonstances et du profit à en espérer.(…) Pour l’instant l’EIIL dispose d’un trésor de guerre estimé à 2 milliards de dollars. Ce trésor repose essentiellement sur le racket de « l’impôt révolutionnaire », sur le contrôle d’un certain nombre de site d’extraction d’hydrocarbures, sur le pillage systématique et la revente sur le marché noir turc des matériaux de construction (souvent arrachés des maisons existantes), matériels industriels et agricoles, véhicules, objets volés dans les propriétés publiques et privées dans les zones contrôlées. Mais il faut se garder pour autant de considérer que l’EIIL dispose maintenant d’un budget annuel fixe et permanent. Le pillage de la succursale de la Banque Centrale d’Irak à Mossoul était un fusil à un coup. Il a été largement dilapidé dans la « location » de chefs de tribus sunnites d’Irak qui ont permis à l’EIIL sa rapide offensive du printemps. Le pillage des biens d’équipement sera bientôt tari par épuisement. De même que « l’impôt révolutionnaire » par suite de ruine ou exode des « assujettis ». Reste le contrôle des ressources pétrolières (vulnérables car les puits ne sont pas déplaçables) qui est soumis au bon vouloir des Turcs et d’un certain nombre d’intermédiaires irakiens, tous susceptibles de « retourner leur veste » en fonction de la conjoncture internationale. Bref, dans six ou huit mois, il ne restera plus grande chose et c’est là que se posera (s’il n’est pas réglé avant) le problème du retour vers leur pays d’origine des mercenaires et volontaires étrangers (Tchétchènes, Bosniaques, Maghrébins, Libyens, Saoudiens interdits de retour au royaume, et – en ce qui nous concerne – Européens.) (…) Al-Qaïda était un mouvement terroriste stricto sensu. C’est-à-dire un groupe restreint ayant une stratégie globale mais pas de tactique définie, mettant en œuvre des non-professionnels de la violence sacrifiables en vue de commettre dans le monde entier des attentats aveugles comme ils pouvaient, où ils pouvaient, quand ils pouvaient pourvu que la violence soit spectaculaire, médiatisée et porte la signature et le message de la mouvance. L’EIIL est, au contraire, une véritable armée de professionnels de la violence avec un chef, une mission, des moyens, un agenda et des objectifs précis dans un espace limité. Le seul fait de se désigner sous le nom d’Etat (Dawla) montre bien que ses responsables entendent se donner un ancrage institutionnel (al-Islami) et géographique (fil-Iraq wa ash-Sham). Ce n’était pas du tout le cas de Ben Laden, au moins dans sa version finale des années 1998-2001 qui prônait une violence déterritorialisée contre le monde entier. Mais qui dit État, dit chef de l’État et – en version islamique fondamentaliste – Calife. D’où l’initiative de Baghdadi qui vise aussi bien à faire un pied de nez aux Saoudiens, gardiens autoproclamés des Lieux saints qui l’ont abandonné et dont il conteste ainsi la légitimité, qu’à mettre l’ensemble des musulmans du monde en demeure de choisir leur camp en ayant à accepter ou rejeter son autopromotion. C’est ce qui explique qu’en se proclamant Calife, il abandonne aussitôt dans la dénomination du mouvement la référence territoriale à l’Irak et au Levant pour devenir « seulement » Etat Islamique (Dawlat al-Islami). Mais tout cela révèle plutôt des finasseries calculatrices de survie plutôt qu’une « vision globalisée du djihad ». (…) L’EIIL pose le même problème que l’Etat Taliban en Afghanistan, AQMI au Sahel, les Shebab en Somalie ou Boko Haram au Nigeria. Il s’agit d’armées constituées, souvent en uniforme ou portant des signes de reconnaissance, utilisant des matériels militaires, des véhicules dédiés, des implantations localisables, des moyens de communication identifiables. Cela relève à l’évidence d’une riposte militaire consensuelle et concertée face à laquelle on semble pourtant tergiverser. Pendant plus de dix ans, les Etats-Unis ont placé l’ensemble du monde musulman sous une loi permanente des suspects, détruit irrémédiablement plusieurs pays, espionné la planète entière – y compris leurs plus proches alliés et leurs concitoyens -, harcelé des millions de voyageurs dans les aéroports, multiplié les tortures et les internements illégaux au nom d’une « guerre globale contre la terreur » qui n’a ramené dans ses filets que quelques seconds couteaux et un Ben Laden « retiré des affaires ». Et aujourd’hui que sont parfaitement localisés avec précision une dizaine de milliers de djihadistes arborant fièrement leur drapeau, défilant dans les rues, égorgeant des citoyens américains devant les télévisions, éventrant médiatiquement femmes et enfants, jouant au foot avec les têtes de leurs ennemis, la Présidence américaine vient dire qu’elle « n’a pas encore de stratégie dans la lutte contre le djihadisme »…. Alain Chouet
Je ne pense pas qu’ils se soient retournés contre ces monstres qu’ils ont conçus, enfantés et nourris en armes, en argent, en combattants et en idéologie ! Ou du moins pas encore. Les deux organisations, Daech et Al-Nosra, sont le pur produit de l’idéologie salafiste wahhabite. Les pays occidentaux et leurs supplétifs du Golfe ainsi que la Turquie avaient, dès les premiers mois du déclenchement de la crise syrienne, opté pour armer l’opposition qu’ils avaient décrite comme «modérée». (…) L’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie n’avaient pas lésiné sur les moyens pour favoriser l’émergence de ces groupes terroristes. (…) Les pays qui avaient favorisé l’émergence de ce chaos indescriptible en Syrie, réalisant que le renversement du régime de Damas n’est plus accessible, craignant le retour des dizaines de milliers de djihadistes dans leurs pays respectifs, ont pris peur et commencent à se mobiliser contre eux. Mais ce retournement n’est jusqu’ici que verbal. (…) Officiellement, les Etats-Unis et leurs alliés et supplétifs n’ont cherché à éradiquer Daech que lorsque ce groupe a décapité des journalistes et des citoyens occidentaux d’une façon répugnante et barbare qui a choqué l’opinion publique. Ils ne pouvaient pas ne pas réagir, ou faire semblant de réagir. En s’emparant d’une grande partie du territoire irakien et de la deuxième ville du pays, Mossoul, en infligeant une défaite humiliante à l’armée irakienne et, enfin, en avançant vers le Kurdistan irakien, en s’attaquant aux minorités chrétienne, turkmène, yézidie… (…) Les mouvements qui prônent un pseudo djihad global, par opposition au djihad local, maîtrisent magistralement l’art de la communication et de la propagande, notamment sur les réseaux sociaux. Aqmi est actuellement sur la défensive. Elle est traquée et rejetée partout. Elle ne survit que grâce au racket, au crime organisé, à la contrebande et aux kidnappings générateurs de rançons que certains pays occidentaux continuent malheureusement à payer. Son projet idéologique, si l’on peut dire, n’attire pas grand monde. Il est donc normal que des dissensions apparaissent dans ses rangs. Pourchassée dans le Nord Mali, elle est actuellement repliée sur la Libye, un pays livré au chaos, aux milices armées et aux bandits de grands chemins. Il est normal, en période de repli, que des dissensions apparaissent mais sans lendemain. Il s’agit le plus souvent de disputes entre gangs autour d’un butin ou dans l’espoir d’accaparer une partie du butin saisi par Daech en Irak et évalué à quelque deux milliards de dollars. Je ne pense pas qu’il faudra accorder beaucoup de crédit à ces dissensions appelées à se multiplier. Le vrai danger c’est le chaos en Libye elle-même devenue le sanctuaire de nombreux terroristes ayant sévi en Syrie et en Irak et qui sont rentrés poursuivre leur combat sous des cieux plus cléments. (…) Cela signifie que ces deux pays ne cherchent pas réellement à éradiquer Daech. Car c’est actuellement la Syrie qui combat le plus efficacement ce fléau. Sans la contribution syrienne à la guerre contre ce monstre, Daech serait déjà en Jordanie, au Liban et à la frontière d’Israël. Il faut cependant discerner entre le refus médiatique et la coordination indirecte mais réelle pour faire barrage à cette organisation. Sur ce plan, une coordination réelle et efficace est engagée entre la Syrie et l’Irak. (…) Les Etats-Unis et la France, après avoir clamé que les jours de Bachar étaient comptés, ont quelque réticence à avaler leur chapeau, reconnaître leur erreur de jugement et retrouver le chemin de Damas. C’est une question de temps. Damas a déjà été approché par des émissaires français et américains pour reprendre une coopération secrète entre services. Mais ils se sont vu répondre que cette époque est bel et bien révolue et que si ces deux pays veulent réellement reprendre la coopération d’antan, il faudrait que ça se fasse à travers des structures diplomatiques. Donc pas avant la réouverture des ambassades américaine et française à Damas.(…) On a d’ailleurs remarqué que les pays du Maghreb, qui se disaient «amis du peuple syrien» (Maroc, Tunisie, Libye) n’avaient pas voulu participer à la conférence de Paris. Ils observent avec inquiétude le retour certain de leurs djihadistes qui sèment la terreur chez eux. C’est le cas également des pays occidentaux qui avaient fermé les yeux, voire encouragé le départ de ces djihadistes en Syrie et en Irak dans l’espoir de s’en débarrasser. A lire la presse occidentale, le retour de ces anciens de la Syrie, qui nous rappelle le retour des anciens d’Afghanistan, est le cauchemar de tous les services de sécurité, à tel point que pour certains analystes, la question n’est plus de savoir si ces terroristes vont passer à l’action en Europe même, mais quand et comment. C’est l’histoire de l’arroseur arrosé. (…) Il est certain que la coalition anti-Daech est actuellement inexistante. Elle est médiatique. Obama, qui ne veut pas terminer son deuxième mandat par une guerre, l’a dit ouvertement : c’est une guerre qui va durer des années. Conclusion : il cherche à épuiser la Syrie et l’Irak et à tout faire pour que ces deux pays retrouvent la place qui leur revient sur l’échiquier du Moyen-Orient. (…) C’est un secret de Polichinelle. Tous ces pays avaient juré la perte de l’Etat syrien. En armant ces mouvements djihadistes, ils pensaient ramener la Syrie dans le giron occidental, l’extraire de son alliance avec l’Iran, la Russie et la Chine et la contraindre à une paix au rabais avec Israël. Jusqu’ici, cette stratégie a lamentablement échoué. Et ces monstres qu’ils ont nourris vont se retourner contre eux. Le jour où les Américains vont constater les dégâts de cette stratégie sur leurs propres intérêts et sur les intérêts de leurs supplétifs du Golfe, ils vont arrêter la partie. On n’en est malheureusement pas encore là. (…) Je veux croire qu’il s’agit là d’une manœuvre du président Obama pour contraindre l’Arabie et les pétromonarchies du Golfe à «choisir leur camp» et à cesser leurs pratiques de double langage qui consiste à condamner verbalement le terrorisme tout en soutenant un peu partout dans le monde les groupes terroristes salafistes et les djihadistes en vue de neutraliser les initiatives démocratiques ou l’influence de l’Iran qu’ils considèrent comme également dangereuses pour le maintien de leur pouvoir.» Majed Nehmé
Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen – en particulier les méchants et sales Français – ou un Australien ou un Canadien, ou tout [...] citoyen des pays qui sont entrés dans une coalition contre l’État islamique, alors comptez sur Allah et tuez-le de n’importe quelle manière. (…) Tuez le mécréant qu’il soit civil ou militaire. (…) Frappez sa tête avec une pierre, égorgez-le avec un couteau, écrasez-le avec votre voiture, jetez-le d’un lieu en hauteur, étranglez-le ou empoisonnez-le. Abou Mohammed al-Adnani (porte-parole de l’EI)
En cette année proclamée par les Nations Unies Année internationale de solidarité avec le peuple palestinien, Israël a choisi d’en faire l’année d’une nouvelle guerre de génocide contre le peuple palestinien. Mahmoud Abbas
Qatar couldn’t care less about the Muslim Brotherhood, it means nothing to them… there is nothing sentimental in this, » just cold, hard realpolitik. They are reassessing the strategic landscape… They realize that, particularly since the recent (ISIS) beheadings, there is a growing international sentiment against Islamism, political Islam, and they don’t want to find themselves on the wrong side,but whether this is permanent remains to be seen (…) If Qatar moves away from supporting the Muslim Brotherhood it’s also going to move away from Hamas, for the simple reason that all the Arabs states will say: ‘If you want to be pro-Palestinian you can support the Palestinian Authority.’ There is an alternative. Professor Hillel Frisch (Begin-Sadat Center for Strategic Studies)
Le but est la raison d’être même de cet Etat: propager la terreur. De plus, l’Etat Islamique dispose d’un véritable pouvoir de séduction, notamment par rapport à Al-Qaïda, grâce à ses ressources, à son statut autoproclamé d’Etat, ainsi qu’à sa parfaite utilisation des média et des réseaux sociaux. Ses succès militaires sont ainsi largement relayés et diffusés et participent de son rayonnement dans le monde. (…) Les services de renseignement et les spécialistes effectuent un énorme travail de repérage, mais il suffit qu’une seule personne passe à travers les mailles du filet pour semer la terreur et le chaos. Il y a actuellement plus de 900 français en Irak et en Syrie, prêts à revenir en France. De plus, le message audio de l’Etat Islamique est à mon sens un appel à l’insurrection lancé aux loups solitaires. Le porte-parole de Daech y enjoint tous ceux se sentant en empathie avec leur Etat à prendre les armes, ou, à défaut, à percuter les gens avec leur voiture, ou à les étrangler. Il s’agit d’un véritable appel au meurtre, visant à faire basculer les personnes fragiles psychologiquement ou isolées dans le terrorisme. On ne peut donc jamais être totalement prêt, car tout peut arriver. Les services font ce qu’ils peuvent pour prévenir ces risques, mais l’acte terroriste est par définition imprévisible. Le pire est toujours à attendre, malgré les progrès de la surveillance et la coopération internationale. Il suffit d’une personne influençable, d’un fou isolé, pour qu’un acte terroriste soit commis. Ce genre d’attentat est donc bien plus difficile à prévoir qu’une action coordonnée, structurée et financée par Al-Qaïda, par exemple. (…) Le terrorisme a énormément évolué, et un attentat comme celui du 11 septembre appartient au XXème siècle et n’arriverait plus aujourd’hui. Les Etats peuvent contrecarrer ce type d’action, et tout ce qui est organisé peut être déjoué puis puni par notre système législatif. Aujourd’hui, le terrorisme prend plutôt la forme du loup solitaire, un concept théorisé aux Etats-Unis par le FBI pour qualifier les attaques des groupuscules d’extrême-droite suprématistes. Ces groupes souhaitaient multiplier les actions terroristes, tout en limitant la possibilité d’arrestation. Ils ont donc commencé à créer de petites cellules, de une à trois personnes, très difficiles à identifier. Hugues Moutouh
Les autorités des pays du Golfe ont traîné des pieds face à Daech (le sobriquet en arabe de l’EI) « afin de ne pas trop heurter une partie de l’opinion publique séduite par la spectaculaire progression du groupe djihadiste, à un moment de crise d’identité des sunnites dans la région », explique le politologue Laurent Bonnefoy, chercheur au Ceri Sciences-Po.  Les monarchies de la région ont toutes les raisons d’être inquiètes : l’EI compterait dans ses rangs, selon certaines sources, plus de 5000 combattants originaires des pays du Golfe, dont quelque 4000 Saoudiens -Il ne faut pas oublier que 15 des 19 kamikazes des attentats du 11 septembre 2001 venaient d’Arabie saoudite. C’est pourquoi Riyad a tardé à s’engager militairement contre l’EI … L’Express
« Jeune-délinquant-Arabe-Syrie-attentat-France-terrorisme-antiterrorisme », toute l’artillerie sémantique est déballée afin de finir de nous convaincre que nous avons toutes les raisons d’avoir peur. Nemmouche n’est pas un monstre. C’est un sale type, narcissique et paumé, prêt à tout pour avoir son heure de gloire. Ses raisons d’aller en Syrie se rapprochaient probablement plus de celles qui, à un certain degré, mènent des adolescents américains à abattre toute leur classe ou certains de nos contemporains à participer à une émission de télé-réalité, qu’à une quelconque lecture du Coran. Ce qu’il incarne, c’est une forme particulièrement triviale de nihilisme. Il est, à cet égard, un pur produit occidental, labellisé et manufacturé par tout ce que la France peut faire subir à ses pauvres comme petites humiliations, stigmatisations et injustices. L’empilement sans fin de nouvelles lois antiterroristes en est l’une des facettes. In fine, tout le discours antiterroriste est ce qui auréole un Nemmouche de gloire. Sans cela, il aurait été considéré pour ce qu’il est, un pauvre type qui assassine des gens pour passer à la télé. En retour, on peut donner toujours plus de pouvoirs aux policiers et aux juges de l’antiterrorisme. Pouvoirs qui ne permettront évidemment pas d’arrêter plus de Nemmouche mais qui, en revanche, resserrent encore un peu plus le maillage policier et le contrôle de la population. Ces nouvelles prérogatives concernent des restrictions de circulation et d’expression pour certaines personnes dont le profil sera considéré à risque par un ou plusieurs Big Brothers bienveillants : la possibilité pour des parents d’inscrire leurs enfants aux fichiers des personnes recherchées ; une association de malfaiteur à une seule personne – un humour auquel Nemmouche sera des plus sensibles. Et, glissé subrepticement dans le tas, un arsenal de pénalisation de la cybercriminalité qui s’attaquera davantage à des initiatives de libre information comme WikiLeaks, plus qu’à des poseurs de bombe sur Internet. J’admets avoir commis une erreur en collaborant avec le service de police politique qu’est l’antiterrorisme. Cela va à l’opposé des positions et des combats que représente mon engagement de journaliste. Je m’en excuse auprès des familles de ceux que cette négligence a mis en danger. Pierre Torres ( ex-otage en Syrie)
Mon livre est provoqué par le fait que dans le système médiatique, dans les milieux intellectuels, chez les académiciens, il est accepté de cibler l’islam et les musulmans en général comme notre problème de civilisation (…) De Claude Guéant à Manuel Valls, sous la dissemblance partisane, d’une droite extrémisée à une gauche droitisée, nous voici donc confrontés à la continuité des obsessions xénophobes et, particulièrement, antimusulmanes (…) Aujourd’hui, et cela a été conquis de haute lutte, nous ne pouvons pas dire sans que cela provoque de réaction – il y a un souci de civilisation qui serait le judaïsme, les Juifs en France – . Eh bien je réclame la même chose pour ces compatriotes qui sont au coeur de ce qu’est notre peuple. (…) Je ne défends pas ceux qui trahissent leur religion en commettant des crimes, je défends nos compatriotes qui n’y sont pour rien et qui sont en même temps stigmatisés ou oubliés. Edwy Plenel
Sur ces questions Mandela a été très ferme (…) En 2001, aux Etats-Unis, lors d’une conversation avec Thomas Friedman, un journaliste américain spécialisé dans le Proche-Orient, il lui dira: « C’est peut-être étrange pour vous d’observer la situation en Palestine ou, plus exactement, la structure des relations politiques et culturelles entre les Palestiniens et les Israéliens, comme un système d’apartheid. »car, dit-il, « les Palestiniens ne luttent pas pour un « Etat » mais pour la liberté, la libération et l’égalité, exactement comme nous avons lutté pour la liberté en Afrique du Sud. » En revanche, il soulignait, sur les questions de la justice, de la terre, de l’occupation: « Israël a montré qu’il n’était pas encore prêt à rendre ce qu’il avait occupé en 1967, que les colonies restent, que Jérusalem est toujours sous souveraineté exclusivement israélienne et les Palestiniens n’ont pas d’Etat indépendant mais sont sous domination économique israélienne, avec un contrôle israélien des frontières, de la terre, de l’air, de l’eau, de la mer. (…) Israël, c’était  la conclusion de Mandela, ne pense pas à un « Etat » mais à une « séparation » avec des guillemets qui renvoient à l’apartheid. Je voudrais rappeler cela pour un peu déranger etmontrer l’actualité de ces combats. Edwy Plenel
Il ne s’agit pas ici de transformer Mandela en héraut du combat pour les droits nationaux des Palestiniens, même s’il n’a jamais fait mystère de son soutien à la lutte contre l’occupation israélienne. Mandela a toujours été, sur ce terrain, beaucoup plus en retrait que l’archevêque Desmond Tutu, qui depuis de longues années soutient la campagne internationale de boycott de l’État d’Israël, qu’il qualifie, à l’instar d’autres dirigeants sud-africains, d’État d’apartheid. Tel n’est pas le cas de Mandela, contrairement à ce que croient ceux qui ont pris pour argent comptant un “Mémo de Nelson Mandela à Thomas Friedman” dénonçant “l’apartheid israélien”, qui est en réalité un exercice de style rédigé par Arjan el-Fassed. Julien Salingue
The main purpose of the Mandela-memo was to respond in a satirical way to Thomas Friedman using the exact same style and even phrases he uses in his columns. Obviously, the ‘mock memo’ had been forwarded to several e-mail lists containing the memo, which originally included the title “Mandela’s First Memo to Thomas Friedman” and a byline “by Arjan El Fassed”, but eventually was forwarded without my name and sometimes without title. I posted the ‘mock memo’ myself on 30 March on an mailinglist of Al-Awda. Despite this, I’ve seen it several times being posted on the same list, something that gives you an idea of the lack of attention many people give to material they forward. In various posts I read, the subject title was changed for example, “Mandela supports…”, “must read”, etc. Perhaps it was wishful thinking. If Nelson Mandela would seriously have written to the New York Times, wouldn’t the New York Times just publish it? Moreover, I believe Nelson Mandela has better things to do then responding to columns written by Thomas Friedman. Arjan El Fassed
L’enquête progresse sur le document publié par Mediapart pour accuser Nicolas Sarkozy d’avoir reçu de l’argent de la Libye sous le régime de Kadhafi. Les derniers éléments recueillis par les juges d’instruction parisiens René Cros et Emmanuelle Legrand renforcent le soupçon d’une falsification, sans que l’origine d’un éventuel montage puisse à ce stade être précisée.(…) Dans un rapport remis aux juges le 7 juillet dernier, les gendarmes évoquent par ailleurs le témoignage d’un ancien diplomate devenu chercheur, spécialiste de la Libye, consulté sur la forme du document. Celui-ci leur a déclaré avoir « reçu les confidences d’un journaliste du Canard enchaîné » qui lui aurait indiqué que l’hebdomadaire satirique détenait la même note « depuis 2008 » mais qu’il n’avait pas souhaité le publier « par principe de précaution », eu égard aux incertitudes sur son authenticité. Hervé Gattegno (Vanity Fair)
« Il y a un problème de l’islam en France », n’hésite pas à proclamer un académicien, regrettant même « que l’on abandonne ce souci de civilisation au Front national ». À cette banalisation intellectuelle d’un discours semblable à celui qui, avant la catastrophe européenne, affirmait l’existence d’un « problème juif » en France, ce livre répond en prenant le parti de nos compatriotes d’origine, de culture ou de croyance musulmanes contre ceux qui les érigent en boucs émissaires de nos inquiétudes et de nos incertitudes. L’enjeu n’est pas seulement de solidarité mais de fidélité. Pour les musulmans donc, comme l’on écrirait pour les juifs, pour les Noirs et pour les Roms, ou, tout simplement, pour la France.» Edwy Plenel
C’est notre voix, à ceux qui ne sont pas musulmans, qui manque (…) Avant de leur dire « montrez que vous êtes contre le terrorisme », à nous de montrer que nous combattons toute cette islamophobie, bienséante, banale qui se répand hélas trop souvent dans le débat public. Edwy Plenel
Dans cet ouvrage en forme de brûlot contre les idées reçues, le journaliste s’élève adroitement contre le poncif selon lequel, citant dans le texte l’académicien Alain Finkielkraut, « il y a un problème de l’islam en France ». Cet essai démasque notamment les tentatives dispersées d’une essentialisation « en bloc ». Dont la conséquence pratique consiste à figer « tout ce qui ressort, peu ou prou, de l’islam dans une menace indistincte », légitimant au passage « l’exclusion et l’effacement » de nos compatriotes musulmans. Tout en constatant le « poids d’un passé colonial jamais vraiment soldé », l’auteur prend le contre-pied de la doxa xénophobe en jugeant que « la question musulmane détient aujourd’hui la clé de notre rapport au monde et aux autres ». L’Humanité
Un de nos compatriotes, tombé entre les mains d’un groupe de barbares fanatisés, vient d’être assassiné et a rejoint ainsi la liste des otages qui ont servi d’exutoire au nom d’un prétendu islam dans lequel aucun de nous ne se reconnaît nullement. Nous musulmans de France, ne pouvons qu’exprimer notre répulsion et dénoncer avec la dernière énergie des crimes abominables perpétrés au nom d’une religion dont les fondements mêmes sont la paix, la miséricorde et le respect de la vie. Nous dénions à ces êtres sauvages le droit de se revendiquer de l’islam et de s’exprimer en notre nom. Les supplices et la mort qu’ils ont infligés à nos frères chrétiens, yazidis ou musulmans, en Syrie, en Irak, au Nigeria et ailleurs, nous ont révulsés et nous ont rendus encore plus malheureux de ne pouvoir faire rien d’autre que d’exprimer notre solidarité et notre immense compassion. Faut-il pour autant se contenter d’exprimer notre solidarité sans aller plus loin dans l’expression de notre fraternité? Non! Car il est de notre devoir, au nom précisément de cette religion de paix et du véritable islam, d’appeler tous les musulmans qui veulent rester fidèles à ces valeurs cardinales, à exprimer, là où ils sont et quelles que soient les circonstances, leur dégoût devant cette ultime manifestation de la barbarie. Certes, cette majorité de musulmans n’est pas toujours audible, faute d’avoir accès aux médias, ou dans l’incapacité de créer elle-même ses propres outils de communication, pour rétablir l’image déformée que l’on renvoie d’eux et qui en fait soit des djihadistes, soit des fondamentalistes mais jamais des citoyens ordinaires soucieux de vivre leur foi dans le cadre des lois de la République et de sauvegarder les traditions et les cultures qui constituent chaque citoyen français dans la diversité de ses origines. Collectif de musulmans
 Les musulmans de France font bloc contre le terrorisme et la « barbarie » La Croix
On se souvient, il y a quelques semaines, des 500 manifestations organisées en France pendant l’opération défense israélienne ‘’bordure protectrice’’. L’immense majorité des protestataires dans ces cortèges étaient de confession musulmane. La haine, la rage contre Israël, les juifs et la France était partout bien présente, palpable, ce n’est plus à démontrer aujourd’hui.(…) En revanche, lorsqu’il s’agit comme hier pour les musulmans de protester contre la barbarie de l’Etat islamiste et des djihadistes, de protester contre le meurtre abject d’Hervé Gourdel, il n’y a exactement P.E.R.S.O.N.N.E. Devant la grande mosquée de Paris, il devait en effet y avoir tout au plus 300 individus qui, si on retire les journalistes, politiques et autres bobos Ve arrondissement, il ne devait y avoir guère plus d’une centaine de musulmans, c’est-à-dire grosso modo ceux sortant de la prière de la grande mosquée de Paris le vendredi. Pourtant, comme d’habitude, la propagande médiatique a fonctionné à plein régime afin de promouvoir cet évènement. En 24h, tous les journalistes ont appelé à cette manifestation sur toutes les chaines, dans tous les journaux : bilan 300 personnes. Si on considère qu’il y a près de 2000 djihadistes ‘’français’’ auprès de l’Etat islamique, le nombre de manifestants était bien moindre, ce qui est dramatique, alors qu’il y a en France des millions de musulmans. Europe-Israël
C’est bien Obama et non Bush qui a interrompu le processus de stabilisation existant en Irak depuis le « surge » de 2008 en quittant l’Irak avec précipitation et en laissant tout le pouvoir aux chiites inféodés à l’Iran, ce qui a démantelé tout l’effort entamé par David Petraeus commencé sous Bush et gagné en faisant alliance avec les tribus sunnites. C’est bien Obama et non Bush qui a laissé faire en Syrie en 2013, refusant d’armer les résistants dits « laïcs », et fermant les yeux sur le financement des groupes islamistes (dont l’ancêtre de l’E.I actuel) opéré par l’Arabie Saoudite et le Qatar aujourd’hui apeurés de voir leur pouvoir féodal vaciller sous les coups de boutoir d’un mouvement islamique parfaitement fidèles aux critères historiques de l’islam depuis le début, l’islam étant par exemple une religion de « paix » dans la mesure où l’on accepte de vivre sous son joug : « que la paix (de l’islam) soit avec toi » voilà ce que veut dire son salut et non pas cette pâle imitation du christianisme, certains imams parlant même « d’amour » ce qui est d’un risible sans pareille lorsque l’on observe le nombre infime d’occurrence en la matière dans leur texte sacré… Que l’Occident soit à l’heure actuelle son défenseur intransigeant (à coup de drones également) en dit long non seulement sur son masochisme mais surtout sa prétention à transformer tout taureau radical en boeuf aseptisé. En tout cas il semble bien qu’il n’existe pas d’islam modéré comme il n’a pas existé de communisme modéré, à moins d’abandonner la dictature du prolétariat, ou la « charia » comme le veulent certains en Tunisie, au Maroc, en Égypte, au Yémen… Wait and see. Lucien SA Oulahbib

C’est la faute à Voltaire !

Alors qu’à coup de « selfies sanglants » les bouchers djihadistes lâchés dans la nature par l’Administration Obama appellent nos concitoyens, de ce côté comme de l’autre côté  de l’Atlantique, à littéralement « égorger nos fils et nos compagnes » …

Pendant qu’à la tribune de l’ONU, nos amis palestiniens dénoncent une « nouvelle guerre de génocide » lancée devinez par qui et que sans compter la perspective de l’arrivée du virus ébola à La Mecque, les argentiers du jihad tremblent eux aussi à Riadh comme à Doha devant les effets en retour du virus salafiste que depuis des décennies ils propagent de par leur monde …

Et qu’après les quelque 500 manifestations contre « l’horreur barbare » à Gaza de l’été et la massive manifestation d’au moins 300 personnes à la sortie de la Grande Mosquée de Paris de vendredi, « les musulmans de France font bloc contre le terrorisme et la ‘barbarie’  » …

Comment ne pas voir, avec l’ancien journaliste trotskyste et autre notoire maitre-faussaire à ses heures perdues Edwy Plenel ou le journaliste et ancien otage en Syrie Pierre Torres …

La grande faute d’un Occident dominateur et colonialiste face à ces nouveaux juifs que sont aujourd’hui les musulmans, pourchassés de la Syrie à l’Irak et de l’Afrique à nos banlieues ?

Edwy Plenel : misère du trotsko-djihadisme
Pour Mediapart, l’Occident est coupable de tout
Luc Rosenzweig
Causeur
25 septembre 2014

Le fondateur de Médiapart, en opération de promotion de son dernier opus Pour les musulmans, promène sa moustache et son sourire crispé sur les plateaux de télévisions et dans les studios des principales radios. Son message est simple : tout le mal qui advient aujourd’hui dans ce bas monde est le résultat, en dernière instance, de l’indignité de l’homme blanc dominateur, marqué pour l’éternité de la flétrissure colonialiste, qui se transmet de génération en génération. Les musulmans sont, de son point de vue, les victimes absolues de ce désordre universel, en Irak, en Syrie, comme dans les banlieues de nos métropoles. J’exagère ? Ceux qui ont regardé « Ce soir ou jamais », le soir du 19 septembre, on pu le voir voler au secours de l’ex-otage en Syrie Pierre Torres, qui avait écrit, dans une tribune publiée par Le Monde : « Mohammed Nemmouche est un pur produit occidental, labellisé et manufacturé par tout ce que la France peut faire subir à ses pauvres comme petites humiliations, stigmatisations et injustices. L’empilement sans fin de nouvelles lois antiterroristes en est l’une des facettes. ». Interpellé à ce sujet par Elisabeth Lévy, avant que Torrès ait pu bredouiller un semblant de justification, Plenel s’exclame : « C’est le passage le plus fort et le plus digne de ce texte ! ». Ce tortionnaire d’Alep, ce tueur de juifs de Bruxelles est donc « notre monstre », à qui il est même dénié d’avoir plus d’autonomie de pensée et d’action que celle octroyée par Mary Shelley à la créature du docteur Frankenstein.

Le jeudi suivant, c’est le jour d’Edwy aux « Matins » de France Culture, où l’excellent Marc Voinchet lui offre un créneau hebdomadaire pour administrer aux auditeurs une dose concentrée de ses délires idéologiques. Ce jeudi là, le 25 septembre 2014, la France est sous le choc de l’assassinat, par égorgement, du guide de haute montagne Hervé Gourdel par les émules algériens de Daech. Comment allait-il s’en sortir ? Difficile, dans ce cas là, de mettre la barbarie des assassins sur le compte des misères subies par des jeunes victimes de harcèlement policier, de contrôles au faciès à répétition, de déréliction sociale dans des cités-ghettos. Lorsque l’actualité vous envoie un uppercut, il convient, en bonne logique plenelienne, de botter en touche dans le champ de l’Histoire : «  C’est reparti comme en 14 !» claironne Edwy. Le scandale du jour, pour lui, ce n’est pas l’assassinat de sang froid, dans des conditions horribles d’un guide de montagne accompagnant des alpinistes algériens dans le massif du Djurdjura, mais l’union nationale, sincère et spontanée, qui s’est révélée pour condamner ce crime, et le soutien quasi-unanime de la classe politique française à la riposte militaire aux égorgeurs de Daech. L’émotion légitime qui nous étreint relève, selon lui d’un « bourrage de crâne » à l’image de celui, dénoncé jadis par les fondateurs du Canard Enchaîné, en 1915, en pleine guerre de 14… À propos de bourrage de crâne, Plenel passe bien évidemment sous silence celui subi par ces jeunes déboussolés qui vont chercher dans le djihad un sens à leur mort. Nous sommes « historiquement » forcément coupable de tout, y compris de la guerre de religion qui oppose les sunnites au chiites dans un affrontement sauvage qui dure depuis près de trente ans au Moyen-Orient. Plenel, et ses amis de Mediapart condamnent toutes les opérations conduites pour limiter l’expansion de cette idéologie mortifère, au Mali, comme en Irak. Ce n’est pas la conduite stratégique et tactique de ces interventions qui sont critiquées – ce qui est parfaitement légitime – mais leur principe même. Quoi que nous fassions, c’est le mal, renversement de la vision binaire et manichéenne des Ronald Reagan et George W. Bush…

Plenel veut de l’Histoire ? On va lui en donner. Plongeons-nous, par exemple dans le passé du trotskisme, dont il persiste à se réclamer, dans sa version «  culturelle », sinon organisationnelle. L’estampille stalinienne de l’expression « hitléro-trotskiste » ne doit pas nous empêcher, comme l’ont fait tous les historiens sérieux, de revisiter le passé de cette mouvance pendant la Seconde guerre mondiale. Dès 1938, le ton est donné par le patron, Léon Trotsky, dans son article «  La lutte anti-impérialiste » : « Il règne aujourd’hui au Brésil un régime semi-fasciste qu’aucun révolutionnaire ne peut considérer sans haine. Supposons cependant que, demain, l’Angleterre entre dans un conflit militaire avec le Brésil. Je vous le demande : de quel côté sera la classe ouvrière ? Je répondrai pour ma part que, dans ce cas, je serai du côté du Brésil “fasciste” contre l’Angleterre “démocratique”. Pourquoi ? Parce que, dans le conflit qui les opposerait, ce n’est pas de démocratie ou de fascisme qu’il s’agirait. Si l’Angleterre gagnait, elle installerait à Rio de Janeiro un autre fasciste, et enchaînerait doublement le Brésil. Si au contraire le Brésil l’emportait, cela pourrait donner un élan considérable à la conscience démocratique et nationale de ce pays et conduire au renversement de la dictature de Vargas ». Après l’assassinat de Trotsky, ses émules de la IVème internationale mettront cette ligne en application, en substituant l’Allemagne hitlérienne au Brésil. Les trotskistes français, dans leur grande majorité1, et jusqu’à la Libération pratiqueront l’entrisme dans les partis collaborationnistes, notamment le Rassemblement national populaire de Marcel Déat, et prôneront le « défaitisme révolutionnaire » face à l’Allemagne nazie. Voici ce qu’on pouvait lire dans La Vérité, organe du mouvement trotskyste, le 22 août 1944, alors que la bataille pour vaincre Hitler faisait rage. Sous le titre «  Pourquoi nous n’avons pas adhéré à la Résistance », on peut lire cette adresse à la classe ouvrière française : « Nous savons que ce programme n’est pas le vôtre. Vous croyez devoir maintenir votre Union Sacrée avec les partis de la bourgeoisie, et prendre à votre compte leurs buts de guerre. Nous croyons qu’une telle politique creuse le fossé entre les ouvriers français et allemands, qu’elle a, entre autres résultats celui de souder les ouvriers allemands autour de leur propre bourgeoisie, de prolonger par là l’existence de Hitler, de paralyser la révolution en Allemagne et en Europe ».

Les temps ont changé, mais l’esprit reste le même : l’ennemi, ce n’est pas le fasciste, aujourd’hui le djihadisme massacreur et égorgeur, mais ceux qui s’unissent pour le combattre.

Une poignée de militants trotskistes, dont le plus connu est David Rousset, rompirent avec cette ligne aberrante, participèrent à la Résistance, notamment dans le travail militant en direction des soldats allemands. Certains d’entre eux furent fusillés et déportés. Mais, comme les poissons volants, ils ne constituent pas la majorité de l’espèce… ↩

Voir également:

Islam : Edwy Plenel publie un plaidoyer « Pour les musulmans »
Le journaliste et essayiste Edwy Plenel publie un livre-plaidoyer contre ceux qui stigmatisent les musulmans de France.
RTL  avec AFP
16/09/2014

Edwy Plenel lance « un cri d’alarme et un geste de solidarité » pour les musulmans de France. Dans son livre-plaidoyer « Pour les musulmans » (éd. La Découverte), qui sort jeudi 18 septembre, le journaliste et essayiste fustige ceux qui ciblent l’islam « comme notre problème de civilisation ».

C’est une petite phrase du philosophe Alain Finkielkraut qui a suscité l’ire du fondateur du site d’information Mediapart et l’a conduit à rédiger ce court essai « à contre-courant », tracé d’une plume vive et engagée: « Il y a un problème de l’islam en France ».

« Mon livre est provoqué par le fait que dans le système médiatique, dans les milieux intellectuels, chez les académiciens, il est accepté de cibler l’islam et les musulmans en général comme notre problème de civilisation », explique Edwy Plenel.

L’auteur poursuit de sa vindicte l’ancien ministre de l’Intérieur Claude Guéant, qui avait considéré comme un problème « l’accroissement du nombre des fidèles » musulmans – ils seraient 3,5 à 5 millions en France selon les estimations. Ou encore Manuel Valls qui, avant d’accéder à Matignon, avait selon Edwy Plenel posé la question « de la compatibilité de l’islam avec la démocratie ».

« De Claude Guéant à Manuel Valls, sous la dissemblance partisane, d’une droite extrémisée à une gauche droitisée, nous voici donc confrontés à la continuité des obsessions xénophobes et, particulièrement, antimusulmanes », écrit le pamphlétaire.

Le titre de son ouvrage renvoie à « Pour les Juifs », article qu’Emile Zola rédigea en 1896, vingt mois avant son fameux « J’accuse » en défense du capitaine Dreyfus. « Aujourd’hui, et cela a été conquis de haute lutte, nous ne pouvons pas dire sans que cela provoque de réaction +il y a un souci de civilisation qui serait le judaïsme, les Juifs en France+. Eh bien je réclame la même chose pour ces compatriotes (musulmans, NDLR) qui sont au coeur de ce qu’est notre peuple », dit Edwy Plenel, précisant que son livre aurait pu s’intituler « Pour les minorités » ou « Pour la France ».

« Je ne défends pas ceux qui trahissent leur religion en commettant des crimes, je défends nos compatriotes qui n’y sont pour rien et qui sont en même temps stigmatisés ou oubliés », confie l’essayiste. Tout en rêvant d’un retour à la « laïcité originelle » inscrite dans la loi de 1905 qui, « loin d’une crispation face à l’affirmation des cultes minoritaires, signifiait leur reconnaissance », écrit-il.

« J’ai commis l’erreur de collaborer avec les services de l’antiterrorisme français »
Pierre Torres (Journaliste, ancien otage en Syrie)
Le Monde
17.09.2014

Juin 2014, me voilà au siège de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) avec mes anciens co-otages. Nous sommes face à plein de gens sûrement très importants qui nous expliquent en chœur qu’ils ont Nemmouche et qu’il était peut-être l’un de nos geôliers en Syrie. Ils précisent que, en théorie, ils ont la possibilité de le garder encore des jours et des jours mais que bon, comme ils l’ont déjà depuis un moment, ils vont devoir le refourguer aux Belges.

On sait que la police peut à peu près tout faire avec ceux que l’on soupçonne d’être terroristes, mais là, il y aurait urgence et il faut que nous rappliquions dare-dare pour déposer. Certes, l’oiseau en question n’est pas près de s’envoler et quand bien même il aurait participé à mon enlèvement, quoi qu’il arrive, il n’est pas tout à fait près de sortir de prison. Mon témoignage n’a donc non seulement aucun intérêt pratique à ce moment-là, mais il n’en a aucun dans l’absolu.

GRAVITÉ DE LA SITUATION

Parmi nos hôtes d’importance, Camille Hennetier, procureure, qui dirige le parquet antiterroriste. Elle nous promet qu’aucune instruction ne sera ouverte contre ce suspect, au sujet de notre enlèvement, tant qu’un danger pèsera sur les otages occidentaux. Elle attendra que la crise soit finie. Elle comprend la gravité de la situation. Elle nous rassure.

Trois mois s’écoulent jusqu’à ce qu’une lecture audacieuse de l’actualité pousse on ne sait qui à décréter que le temps était venu de révéler le contenu de nos dépositions. Qu’il est facile d’être audacieux lorqu’on n’est pas en Syrie enfermé entre quatre murs !

Depuis l’assassinat de James Foley, le 19 août, de nombreuses informations ont fuité et de nombreux mensonges ont été proférés. Cela au détriment des familles de ceux encore détenus en Syrie. Les mensonges peuvent émaner de n’importe qui, pas les fuites. Ou plutôt si, nos dépositions ont pu fuiter par n’importe quel bout de l’antiterrorisme français mais pas sans l’aval et l’intérêt de tous.

Aux questions telles que : « Reconnaissez-vous Medhi Nemmouche ? Est-il le sarcastique et pétulant jeune homme que l’on dit ? », il me faut répondre par une autre question : pourquoi le parquet, la Direction générale de la sécurité intérieure ou on ne sait quel juge, donnent-il accès à des dépositions qui, un jour ou l’autre, seront légalement rendues publiques ? Lequel d’entre eux a-t-il perdu à Action ou vérité ?

OPÉRATION DE PROMOTION

Cela relève évidemment de l’opération de promotion. Promotion de quoi ? Nous ne le savons pas encore – promouvoir la nouvelle loi antiterroriste en discussion au Parlement, démontrer que « les services » servent à autre chose qu’à mettre en examen des adolescentes de 14 ans « pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » –, nous verrons bien. Ce qui est certain, c’est que la seule chose qui puisse justifier la mise en danger des autres otages, c’est que quelqu’un ou quelque institution policière a vu là la possibilité de se faire mousser.

Du point de vue des organisateurs de cette fuite, l’opération a bien fonctionné. « Jeune-délinquant-Arabe-Syrie-attentat-France-terrorisme-antiterrorisme », toute l’artillerie sémantique est déballée afin de finir de nous convaincre que nous avons toutes les raisons d’avoir peur. Nemmouche n’est pas un monstre. C’est un sale type, narcissique et paumé, prêt à tout pour avoir son heure de gloire. Ses raisons d’aller en Syrie se rapprochaient probablement plus de celles qui, à un certain degré, mènent des adolescents américains à abattre toute leur classe ou certains de nos contemporains à participer à une émission de télé-réalité, qu’à une quelconque lecture du Coran. Ce qu’il incarne, c’est une forme particulièrement triviale de nihilisme. Il est, à cet égard, un pur produit occidental, labellisé et manufacturé par tout ce que la France peut faire subir à ses pauvres comme petites humiliations, stigmatisations et injustices. L’empilement sans fin de nouvelles lois antiterroristes en est l’une des facettes.

In fine, tout le discours antiterroriste est ce qui auréole un Nemmouche de gloire. Sans cela, il aurait été considéré pour ce qu’il est, un pauvre type qui assassine des gens pour passer à la télé. En retour, on peut donner toujours plus de pouvoirs aux policiers et aux juges de l’antiterrorisme. Pouvoirs qui ne permettront évidemment pas d’arrêter plus de Nemmouche mais qui, en revanche, resserrent encore un peu plus le maillage policier et le contrôle de la population.

Ces nouvelles prérogatives concernent des restrictions de circulation et d’expression pour certaines personnes dont le profil sera considéré à risque par un ou plusieurs Big Brothers bienveillants : la possibilité pour des parents d’inscrire leurs enfants aux fichiers des personnes recherchées ; une association de malfaiteur à une seule personne – un humour auquel Nemmouche sera des plus sensibles. Et, glissé subrepticement dans le tas, un arsenal de pénalisation de la cybercriminalité qui s’attaquera davantage à des initiatives de libre information comme WikiLeaks, plus qu’à des poseurs de bombe sur Internet.

J’admets avoir commis une erreur en collaborant avec le service de police politique qu’est l’antiterrorisme. Cela va à l’opposé des positions et des combats que représente mon engagement de journaliste. Je m’en excuse auprès des familles de ceux que cette négligence a mis en danger.

Voir encore:

Le masque est définitivement tombé. Fiasco absolu de la manifestation des musulmans contre le meurtre d’Hervé Gourdel et la barbarie de l’Etat islamique (photos)
Europe-Israël
sept 27, 20149

On se souvient, il y a quelques semaines, des 500 manifestations organisées en France pendant l’opération défense israélienne ‘’bordure protectrice’’. L’immense majorité des protestataires dans ces cortèges étaient de confession musulmane. La haine, la rage contre Israël, les juifs et la France était partout bien présente, palpable, ce n’est plus à démontrer aujourd’hui.

On se souvient également des très nombreux débordements des supporters algériens pourtant ‘’français’’, descendant par centaines de milliers dans les rues des villes de France et occasionnant, comme toujours, de nombreuses exactions sur les biens et sur les personnes.

On se souvient enfin des prières de rue qui mobilisaient des milliers d’individus, occupant sans vergogne des rues entières au mépris des lois, de la culture française et du bien-être des habitants locaux.

En revanche, lorsqu’il s’agit comme hier pour les musulmans de protester contre la barbarie de l’Etat islamiste et des djihadistes, de protester contre le meurtre abject d’Hervé Gourdel, il n’y a exactement P.E.R.S.O.N.N.E.

Devant la grande mosquée de Paris, il devait en effet y avoir tout au plus 300 individus qui, si on retire les journalistes, politiques et autres bobos Ve arrondissement, il ne devait y avoir guère plus d’une centaine de musulmans, c’est-à-dire grosso modo ceux sortant de la prière de la grande mosquée de Paris le vendredi.
Pourtant, comme d’habitude, la propagande médiatique a fonctionné à plein régime afin de promouvoir cet évènement. En 24h, tous les journalistes ont appelé à cette manifestation sur toutes les chaines, dans tous les journaux : bilan 300 personnes.
Si on considère qu’il y a près de 2000 djihadistes ‘’français’’ auprès de l’Etat islamique, le nombre de manifestants était bien moindre, ce qui est dramatique, alors qu’il y a en France des millions de musulmans.

La situation est donc claire et les masques sont définitivement tombés. Il n’est en aucun cas outrancier de dire que les musulmans vivant en France n’ont aucune intention de protester contre l’ignoble Etat islamique et par conséquent, à des degrés divers, se sentent solidaires de celui-ci.

Un collectif de musulmans de France : «Nous sommes aussi de “sales Français”»
Home FIGARO VOX Vox Societe
Par vidéos FigaroVox
25/09/2014

FIGAROVOX/TRIBUNE- Ils sont médecins, politiques, avocats, français et musulmans. Ils expriment avec la plus grande force la répulsion que leur inspire l’assassinat d’Hervé Gourdel.

Bariza Khiari (première vice-présidente du Sénat), Madjid Si Hocine (médecin et militant associatif), Saad Khiari (cinéaste-auteur), Ghaleb Bencheikh (président de la conférence mondiale des religions pour la paix), Farid Yaker (président du Forum France Algérie), Kamel Meziti (écrivain), Dounia Bouzar (anthropologue du fait religieux), Said Branine (journaliste rédacteur en chef d’Oumma.com), Humeyra Filiz (représentante de l’EMISCO auprés du conseil de l’Europe), l’ONG COJEP internationale, Anissa Meziti (présidente de l’association Agir contre le racisme), Abderahim Hamdani ( financier), Yasser Khaznadar (gériatre), Marwane Ben Yahmed (directeur de la publication de Jeune Afrique), Elie Melki (traducteur), Majed Nehmé (directeur de la rédaction d’Afrique Asie), Adel Kachermi (courtier en aviation), Kamel Kabtane (recteur de la Mosquée de Lyon), Faycal Megherbi (avocat au barreau de Paris), Kamel Maouche (avocat au barreau de Paris)

Un de nos compatriotes, tombé entre les mains d’un groupe de barbares fanatisés, vient d’être assassiné et a rejoint ainsi la liste des otages qui ont servi d’exutoire au nom d’un prétendu islam dans lequel aucun de nous ne se reconnaît nullement. Nous musulmans de France, ne pouvons qu’exprimer notre répulsion et dénoncer avec la dernière énergie des crimes abominables perpétrés au nom d’une religion dont les fondements mêmes sont la paix, la miséricorde et le respect de la vie.

Nous dénions à ces êtres sauvages le droit de se revendiquer de l’islam et de s’exprimer en notre nom. Les supplices et la mort qu’ils ont infligés à nos frères chrétiens, yazidis ou musulmans, en Syrie, en Irak, au Nigeria et ailleurs, nous ont révulsés et nous ont rendus encore plus malheureux de ne pouvoir faire rien d’autre que d’exprimer notre solidarité et notre immense compassion.

Faut-il pour autant se contenter d’exprimer notre solidarité sans aller plus loin dans l’expression de notre fraternité? Non! Car il est de notre devoir, au nom précisément de cette religion de paix et du véritable islam, d’appeler tous les musulmans qui veulent rester fidèles à ces valeurs cardinales, à exprimer, là où ils sont et quelles que soient les circonstances, leur dégoût devant cette ultime manifestation de la barbarie.

Certes, cette majorité de musulmans n’est pas toujours audible, faute d’avoir accès aux médias, ou dans l’incapacité de créer elle-même ses propres outils de communication, pour rétablir l’image déformée que l’on renvoie d’eux et qui en fait soit des djihadistes, soit des fondamentalistes mais jamais des citoyens ordinaires soucieux de vivre leur foi dans le cadre des lois de la République et de sauvegarder les traditions et les cultures qui constituent chaque citoyen français dans la diversité de ses origines.

Nous, Français de France et de confession musulmane, tenons à exprimer avec force notre totale solidarité avec toutes les victimes de cette horde de barbares, soldats perdus d’un prétendu État islamique, et dénonçons avec la dernière énergie toutes les exactions commises au nom d’une idéologie meurtrière qui se cache derrière la religion islamique en confisquant son vocabulaire.

Personne ne peut s’arroger le droit de s’exprimer en notre nom, et, pour mieux attester de notre solidarité dans les circonstances dramatiques actuelles, nous revendiquons l’honneur de dire que «nous sommes aussi de sales Français».

Voir de plus:

Les musulmans de France font bloc contre le terrorisme et la « barbarie »
Plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées vendredi 26 septembre en début d’après-midi devant la Grande Mosquée de Paris en hommage à Hervé Gourdel, l’otage français assassiné mercredi 24 septembre.
Lucie Gruau
La Croix
26/9/14

Contrairement à leurs voisins britanniques qui ont choisi Internet et la campagne Not in my name  (pas en mon nom) pour faire entendre leur voix, les musulmans de France ont préféré se rassembler, vendredi 26 septembre, devant un lieu hautement symbolique : la Grande Mosquée de Paris.

Dire non au terrorisme
Pendant qu’à l’intérieur, certains prient, plusieurs centaines de personnes investissent bientôt la place du puits de l’ermite. Toutes les générations sont représentées dans l’assemblée, les jeunes y côtoient les anciens.

Tous sont venus là pour dire « non au terrorisme » et rendre hommage à Hervé Gourdel, l’otage français assassiné par le groupe djihadiste algérien Jund al-Khilafa (les soldats du califat). « L’annonce de cet assassinat m’a énormément touché, raconte Fatia. Ces gens-là ne sont pas des musulmans, ils n’ont rien en commun avec nous ! ».

Un message de paix
Karim et Mohamad, deux amis trentenaires, discutent un peu plus loin sur le trottoir. « On est là par solidarité mais c’est comme si nous musulmans on devait toujours se justifier, et expliquer sans cesse qu’on est contre ce genre de barbarie », regrettent-ils.

Sadek, quarante ans, préfère rester à l’écart de l’agitation. « Je veux faire passer un message de paix, explique-t-il. Quelle que soit notre religion, nous sommes avant tout des êtres humains. »

Unité nationale
Partageant cette idée, certains chrétiens, comme Françoise, ont aussi fait le déplacement pour apaiser le climat actuel, « très tendu ». « Je suis là parce que j’ai des amis musulmans et je ne veux pas d’un climat soupçonneux à leur égard », lance-t-elle alors que la foule se met à scander « Daech assassin ! ».

Sur le parvis de la mosquée, apparaissent alors plusieurs personnalités politiques et religieuses. Le président du Conseil français du culte musulman (CFCM) et recteur de la Grande Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, est le premier à prendre la parole : « Ce rassemblement, c’est l’expression forte et vivante de notre volonté d’unité nationale et de notre volonté inébranlable de vivre ensemble ».

« Je ne partage pas votre foi mais je la respecte »
Mgr Michel Dubost, évêque d’Evry et président du conseil pour les relations interreligieuses à la Conférence des évêques de France (CEF) s’adresse alors aux musulmans présents. « Je suis là pour vous dire de redresser la tête, soyez fiers de ce que vous faites, lance-t-il à la foule. Je ne partage pas votre foi mais je la respecte. »

Puis vient le tour de la maire de Paris, Anne Hidalgo (PS) qui rappelle devant le public que « la communauté nationale ne se laissera pas diviser ».

Voir aussi:

« Le message de l’Etat Islamique est un appel à l’insurrection lancé aux loups solitaires« 
Wladimir Garcin
Le Figaro
22/09/2014

Pour Bernard Cazeneuve, nous sommes prêts à faire face à la menace de l’Etat Islamique. Est-ce vraiment le cas ? Le décryptage d’Hugues Moutouh.

Hugues Moutouh a été conseiller spécial du ministre de l’Intérieur. Il est désormais avocat. Il est l’auteur de 168 heures chrono: la traque de Mohamed Merah.
FigaroVox: Dans un message audio, les djihadistes de l’Etat Islamique menacent les ressortissants français à cause de notre engagement militaire en Irak. Faut-il prendre ces menaces au sérieux?

Hugues MOUTOUH: Le message a été authentifié: la menace doit donc être prise au sérieux. Il ne s’agit certes pas de la première fois qu’un réseau terroriste menace de frapper nos ressortissants, mais cela confirme la dangerosité extrême de cet Etat islamique. Ce groupe est bien plus puissant et dangereux que tous ceux connus jusqu’ici. Installé sur un territoire vaste, disposant d’importantes ressources financières, militaires (un matériel sophistiqué, hérité des stocks américains abandonnés sur place), Daech a les moyens de mener une politique agressive. Le danger va donc croissant, et tous les services de renseignement français le savent.

Quel est le but des terroristes à travers ces intimidations?

Le but est la raison d’être même de cet Etat: propager la terreur. De plus, l’Etat Islamique dispose d’un véritable pouvoir de séduction, notamment par rapport à Al-Qaïda, grâce à ses ressources, à son statut autoproclamé d’Etat, ainsi qu’à sa parfaite utilisation des média et des réseaux sociaux. Ses succès militaires sont ainsi largement relayés et diffusés et participent de son rayonnement dans le monde.

Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve a déclaré que «même si le risque zéro n’existe pas, nous prenons 100% de précaution», et que «La France n’a pas peur» face à la menace terroriste. Sommes-nous vraiment prêts à faire face aux djihadistes?

Les services de renseignement et les spécialistes effectuent un énorme travail de repérage, mais il suffit qu’une seule personne passe à travers les mailles du filet pour semer la terreur et le chaos. Il y a actuellement plus de 900 français en Irak et en Syrie, prêts à revenir en France. De plus, le message audio de l’Etat Islamique est à mon sens un appel à l’insurrection lancé aux loups solitaires. Le porte-parole de Daech y enjoint tous ceux se sentant en empathie avec leur Etat à prendre les armes, ou, à défaut, à percuter les gens avec leur voiture, ou à les étrangler. Il s’agit d’un véritable appel au meurtre, visant à faire basculer les personnes fragiles psychologiquement ou isolées dans le terrorisme.

On ne peut donc jamais être totalement prêt, car tout peut arriver. Les services font ce qu’ils peuvent pour prévenir ces risques, mais l’acte terroriste est par définition imprévisible. Le pire est toujours à attendre, malgré les progrès de la surveillance et la coopération internationale. Il suffit d’une personne influençable, d’un fou isolé, pour qu’un acte terroriste soit commis. Ce genre d’attentat est donc bien plus difficile à prévoir qu’une action coordonnée, structurée et financée par Al-Qaïda, par exemple.

La France n’a pas connu d’attaques majeures depuis la vague d’attentats des années 1995-1996. Comment la menace a-t-elle évolué depuis? Les services de sécurité français ont-ils adapté leurs techniques de renseignement?

Le terrorisme a énormément évolué, et un attentat comme celui du 11 septembre appartient au XXème siècle et n’arriverait plus aujourd’hui. Les Etats peuvent contrecarrer ce type d’action, et tout ce qui est organisé peut être déjoué puis puni par notre système législatif. Aujourd’hui, le terrorisme prend plutôt la forme du loup solitaire, un concept théorisé aux Etats-Unis par le FBI pour qualifier les attaques des groupuscules d’extrême-droite suprématistes. Ces groupes souhaitaient multiplier les actions terroristes, tout en limitant la possibilité d’arrestation. Ils ont donc commencé à créer de petites cellules, de une à trois personnes, très difficiles à identifier. Le FBI a donc inventé le terme de loup solitaire pour qualifier ces individus. Les islamistes utilisent aujourd’hui ce type d’organisations pour préparer leurs actions.

Tout ne peut être fait ou interdit au nom de la lutte contre le terrorisme. La question est aujourd’hui de savoir s’il faut déplacer le curseur entre la sécurité et la liberté vers plus de protection, ce qui impliquerait automatiquement une limitation des libertés et droits.
Dans un précédent entretien, vous déclariez que la principale menace actuelle était celle des loups solitaires, comme Mohamed Merah, endoctrinés et formés sur Internet. L’Etat est-il aujourd’hui capable de surveiller, d’identifier et d’interpeller ce type de menaces plus efficacement, ou Internet reste-t-il une zone difficilement contrôlable?

Internet est évidemment difficilement contrôlable, et, plus largement, la limite de la surveillance, de la protection de la société est le cadre de l’Etat de droit. Tout ne peut être fait ou interdit au nom de la lutte contre le terrorisme. La question est aujourd’hui de savoir s’il faut déplacer le curseur entre la sécurité et la liberté vers plus de protection, ce qui impliquerait automatiquement une limitation des libertés et droits. Ce débat ne peut cependant être mené par les services de sécurité, mais par le Parlement et le gouvernement. Si l’on estime que le risque devient trop important, ces derniers doivent proposer un nouveau cadre pour la société. La question centrale d’un tel débat est bien celle du prix à payer pour la sécurité.

Au-delà des services de police, les citoyens sont-ils prêts psychologiquement à lutter contre la menace terroriste?

Depuis de nombreuses années, les moyens nécessaires à la lutte contre le terrorisme sont refusés au ministère de l’Intérieur, comme l’a montré le scandale du fichier Edvige. Or, un nouveau système, utilisant les nouvelles technologies, les écoutes, la reconnaissance faciale et les fichiers de renseignement est aujourd’hui nécessaire. Les Français sont, à mon sens, prêts à accepter ce nouveau cadre s’il défini et approuvé par le Parlement, et s’ils sont informés intelligemment et clairement à ce propos.

Si l’utilisation de ces nouvelles technologies est régulée et contrôlée, nous pourrons lutter bien plus efficacement contre la menace terroriste, et identifier les déséquilibrés en amont pour les éviter d’agir.

Voir encore:

Alain Chouet : « L’Etat islamique manquera bientôt de ressources humaines et financières »
Saïd Branine et Ian Hamel
Oumma
10 septembre 2014
En exclusivité pour Oumma.com, Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), analyse les chances de survie de l’Etat islamique.

A propos de l’auteur

Ancien chef du service de renseignement de sécurité de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), Alain Chouet a notamment été en poste au Liban et en Syrie. Il avait été l’un des premiers spécialistes du terrorisme à révéler que l’organisation Al-Qaïda était « morte sur le plan opérationnel dans les trous à rats de Tora Bora en 2002 ». Et qu’« il ne resterait qu’une cinquantaine de membres, essentiellement des seconds couteaux, incapables d’animer à l’échelle planétaire un réseau coordonné de violence politique ». En exclusivité pour Oumma.com, Alain Chouet analyse les chances de survie de l’Etat islamique (*).

Comment expliquez-vous que la presse francophone n’ait parlé que tardivement de cette scission d’Al-Qaida, aujourd’hui à la tête de l’Etat islamique. On sait pourtant que depuis la mort de Ben Laden, certains djihadistes ont refusé de prêter allégeance à Zawahiri.

La réalité est que, depuis 2002 et l’offensive alliée contre le régime Taliban d’Afghanistan et ses protégés djihadistes, Al-Qaïda relève plus du mythe que de la réalité. C’est un mythe qui a été entretenu par le fait que tout contestataire dans le monde musulman, quelles que soient ses motivations et ses objectifs, a bien compris qu’il devait se réclamer de l’organisation qui avait épouvanté l’Amérique s’il voulait être pris au sérieux. C’est un mythe qui a été entretenu par certains dirigeants des pays musulmans qui ont bien compris qu’ils devaient coller l’étiquette Al-Qaïda sur leurs opposants s’ils voulaient pouvoir les réprimer tranquillement. C’est enfin un mythe qui a été entretenu par les dirigeants et les médias d’un certain nombre de pays occidentaux pour légitimer leur politique sécuritaire intérieure et extérieure.

Mais dans la galaxie salafiste, tout le monde sait bien que Al-Qaïda se résumait depuis 2003 à un Ben Laden réfugié dans un « resort » des services pakistanais et à un sentencieux Ayman Zawahiri distribuant les bons et les mauvais points de djihadisme et s’appropriant verbalement des actes de violence commis un peu partout dans le monde qu’il n’avait ni commandités, ni prescrits ni contrôlés.

Il était difficile pour des djihadistes ambitieux de remettre en cause la figure emblématique de Ben Laden mais plus facile de s’affranchir de la tutelle morale de Zawahiri. En particulier pour des chefs de bande locaux qui n’avaient que faire du « djihad mondial » sans bénéfice immédiat et souhaitaient plutôt se bâtir un petit sultanat local où ils pourraient exercer un pouvoir sans partage et rançonner la population. C’est ce type de raisonnement, joint aux aléas des rivalités locales et des surenchères entre l’Arabie et le Qatar, qui a poussé un Abou Bakr al-Baghdadi à rejeter le parrainage d’Al-Qaïda et – comme on dit en France – à s’autoproclamer « Calife à la place du Calife ».

Comment expliquer l’émergence de l’EIIL et par qui ce groupe était-il financé (avant qu’il ne mette la main sur des banques et des puits de pétrole)?

L’EIIL n’a pas « émergé » comme par miracle l’année dernière. Il est la filiation directe de ce que l’on appelait il y encore quelque temps « Al-Qaïda en Irak » ou « Al-Qaïda en Mésopotamie ». Cette organisation avait été elle-même formée en 2003 par Abou Moussaab al-Zarqawi, ancien membre d’Al-Qaïda rejeté par Ben Laden pour son aventurisme, à partir d’un groupe djihadiste préexistant dans le nord est de l’Irak et connu sous le nom de Ansar al-Islam (Partisans de l’Islam). Après la mort de Zarqawi tué dans un bombardement américain, l’organisation a été reprise en main par son chef actuel qui a continué de bénéficier du soutien actif des services saoudiens dans la perspective de s’opposer à la mainmise totale des chiites sur le pouvoir irakien et à la connivence de plus en plus marquée entre Baghdad et Téhéran.

Les choses se sont compliquées début 2011 avec l’émergence des troubles en Syrie. Les services spéciaux saoudiens du Prince Bandar Ben Sultan et le Qatar se sont lancé dans des initiatives rivales pour accélérer la chute de Bashar el-Assad. Les Saoudiens ont organisé en Syrie l’émergence d’un front salafiste anti-régime sous la désignation de Jabhat al-Nosra tandis que les Qataris ont lancéune « OPA hostile » sur l’EIIL en diversifiant ses activités sur la Syrie en complément de l’Irak et en concurrence avec les autres groupes djihadistes.

Et tout ce paysage confus s’est transformé à l’été 2013 quand le coup d’État feutré qui a eu lieu à Qatar a écarté l’Emir et son activiste Premier ministre et recentré les investissements de l’Émirat sur des activités économiques plutôt que politiques. Dans le même temps, à la lueur du désordre politique et social induit en Égypte par la gestion des Frères Musulmans, le cabinet royal saoudien – plutôt partisan d’un ordre régional apaisé et d’un système de coexistence plutôt que d’affrontement avec l’Iran – a repris la main sur les extrémistes du clan familial, écarté le Prince Bandar et ses partisans, apporté son soutien au coup d’État du Maréchal Sissi et, surtout, condamné et criminalisé les activités djihadistes au Levant.

Brutalement privés de soutiens extérieurs significatifs, Jabhat el-Nosra et surtout l’EIIL se sont retrouvés condamnés à une fuite en avant, coincés sur place et contraints d’y trouver les ressources financières et militaires nécessaires à leur survie. Ce n’est pas par hasard que le premier objectif de l’EIIL dans sa fulgurante offensive du printemps dernier a été de s’emparer de la succursale de la banque centrale d’Irak à Mossoul pour y rafler près d’un demi-milliard de dollars en or et en billets.

Existe-t-il encore des liens entre le Front Al Nosra en Syrie et l’EIIL?

Ces organisations fonctionnent sur un mode féodal et mafieux où des chefs de bandes locales prêtent allégeance au chef de l’organisation en fonction de leur intérêt du moment. Les frontières entre les mouvements sont donc poreuses mais avec les risques que cela comporte en cas de trahison. D’autre part il faut considérer qu’il existe en Syrie comme en Irak une multitude de groupes armés locaux, parfois à l’échelle du village, du quartier ou du groupe d’immeubles, à l’allégeance mal définie et qui se rallient à tel ou tel en fonction des circonstances et du profit à en espérer.

L’EIIL est-il capable d’administrer les territoires conquis?

C’est douteux, faute de ressources humaines et, à terme, de ressources financières. Pour l’instant l’EIIL dispose d’un trésor de guerre estimé à 2 milliards de dollars. Ce trésor repose essentiellement sur le racket de « l’impôt révolutionnaire », sur le contrôle d’un certain nombre de site d’extraction d’hydrocarbures, sur le pillage systématique et la revente sur le marché noir turc des matériaux de construction (souvent arrachés des maisons existantes), matériels industriels et agricoles, véhicules, objets volés dans les propriétés publiques et privées dans les zones contrôlées.

Mais il faut se garder pour autant de considérer que l’EIIL dispose maintenant d’un budget annuel fixe et permanent. Le pillage de la succursale de la Banque Centrale d’Irak à Mossoul était un fusil à un coup. Il a été largement dilapidé dans la « location » de chefs de tribus sunnites d’Irak qui ont permis à l’EIIL sa rapide offensive du printemps. Le pillage des biens d’équipement sera bientôt tari par épuisement. De même que « l’impôt révolutionnaire » par suite de ruine ou exode des « assujettis ».

Reste le contrôle des ressources pétrolières (vulnérables car les puits ne sont pas déplaçables) qui est soumis au bon vouloir des Turcs et d’un certain nombre d’intermédiaires irakiens, tous susceptibles de « retourner leur veste » en fonction de la conjoncture internationale. Bref, dans six ou huit mois, il ne restera plus grande chose et c’est là que se posera (s’il n’est pas réglé avant) le problème du retour vers leur pays d’origine des mercenaires et volontaires étrangers (Tchétchènes, Bosniaques, Maghrébins, Libyens, Saoudiens interdits de retour au royaume, et – en ce qui nous concerne – Européens.)

Quelles sont les différences majeures entre le mode de fonctionnement d’Al-Qaida et l’EIIL? En s’autoproclamant calife, Baghdadi a également une vision globalisée du djihad, comme l’avait Ben Laden.

Al-Qaïda était un mouvement terroriste stricto sensu. C’est-à-dire un groupe restreint ayant une stratégie globale mais pas de tactique définie, mettant en œuvre des non-professionnels de la violence sacrifiables en vue de commettre dans le monde entier des attentats aveugles comme ils pouvaient, où ils pouvaient, quand ils pouvaient pourvu que la violence soit spectaculaire, médiatisée et porte la signature et le message de la mouvance.

L’EIIL est, au contraire, une véritable armée de professionnels de la violence avec un chef, une mission, des moyens, un agenda et des objectifs précis dans un espace limité. Le seul fait de se désigner sous le nom d’Etat (Dawla) montre bien que ses responsables entendent se donner un ancrage institutionnel (al-Islami) et géographique (fil-Iraq wa ash-Sham). Ce n’était pas du tout le cas de Ben Laden, au moins dans sa version finale des années 1998-2001 qui prônait une violence déterritorialisée contre le monde entier.

Mais qui dit État, dit chef de l’État et – en version islamique fondamentaliste – Calife. D’où l’initiative de Baghdadi qui vise aussi bien à faire un pied de nez aux Saoudiens, gardiens autoproclamés des Lieux saints qui l’ont abandonné et dont il conteste ainsi la légitimité, qu’à mettre l’ensemble des musulmans du monde en demeure de choisir leur camp en ayant à accepter ou rejeter son autopromotion. C’est ce qui explique qu’en se proclamant Calife, il abandonne aussitôt dans la dénomination du mouvement la référence territoriale à l’Irak et au Levant pour devenir « seulement » Etat Islamique (Dawlat al-Islami). Mais tout cela révèle plutôt des finasseries calculatrices de survie plutôt qu’une « vision globalisée du djihad ».

Quels sont les moyens les plus efficaces pour combattre cette organisation?

L’EIIL pose le même problème que l’Etat Taliban en Afghanistan, AQMI au Sahel, les Shebab en Somalie ou Boko Haram au Nigeria. Il s’agit d’armées constituées, souvent en uniforme ou portant des signes de reconnaissance, utilisant des matériels militaires, des véhicules dédiés, des implantations localisables, des moyens de communication identifiables. Cela relève à l’évidence d’une riposte militaire consensuelle et concertée face à laquelle on semble pourtant tergiverser.

Pendant plus de dix ans, les Etats-Unis ont placé l’ensemble du monde musulman sous une loi permanente des suspects, détruit irrémédiablement plusieurs pays, espionné la planète entière – y compris leurs plus proches alliés et leurs concitoyens -, harcelé des millions de voyageurs dans les aéroports, multiplié les tortures et les internements illégaux au nom d’une « guerre globale contre la terreur » qui n’a ramené dans ses filets que quelques seconds couteaux et un Ben Laden « retiré des affaires ».

Et aujourd’hui que sont parfaitement localisés avec précision une dizaine de milliers de djihadistes arborant fièrement leur drapeau, défilant dans les rues, égorgeant des citoyens américains devant les télévisions, éventrant médiatiquement femmes et enfants, jouant au foot avec les têtes de leurs ennemis, la Présidence américaine vient dire qu’elle « n’a pas encore de stratégie dans la lutte contre le djihadisme »….

Je veux croire qu’il s’agit là d’une manœuvre du Président Obama pour contraindre l’Arabie et le pétromonarchies du Golfe à « choisir leur camp » et à cesser leurs pratiques de double langage qui consiste à condamner verbalement le terrorisme tout en soutenant un peu partout dans le monde les groupes terroristes salafistes et les djihadistes en vue de neutraliser les initiatives démocratiques ou l’influence de l’Iran qu’ils considèrent comme également dangereuses pour le maintien de leur pouvoir.

L’Iran va-t-il devenir un partenaire à part entière pour combattre l’EIIL?

S’il veut préserver l’avenir et laisser la porte ouverte à l’élaboration d’un système de confiance régional avec les pétromonarchies arabes, l’Iran n’a pas vraiment intérêt à s’afficher comme le fer de lance ou un élément actif d’une coalition pilotée par les Occidentaux pour combattre l’extrémisme sunnite violent.

Téhéran ne peut que se réjouir de l’éradication des salafistes et soutiendra résolument mais aussi discrètement que possible ses alliés chiites irakiens, syriens et libanais comme il l’a toujours fait. Mais pourquoi voudrait-on, alors que l’Arabie multiplie les signaux d’apaisement, qu’il aille compromettre ses chances de coexistence future avec son environnement sunnite pour résoudre un problème qui ne le menace pas directement et qui est la conséquence des erreurs de gestion américaines dans la zone ?

Au-delà des dérapages verbaux de certains de leurs responsables politiques, les Iraniens sont prudents et calculateurs. Selon toute probabilité, ils laisseront les Occidentaux s’occuper du dossier en apportant juste l’aide qu’il faut pour qu’on reconnaisse et salue leur contribution et leur sens des responsabilités internationales mais avec le souci de ne pas justifier l’accusation constante qui leur est faite par les wahhabites d’être des hérétiques ennemis de l’Islam.

Si l’Etat islamique est détruit, ce n’est pas à Téhéran qu’iront se répandre les militants du djihadisme défaits, déçus et avides de vengeance….

(*) Alain Chouet donne une conférence sur le thème « Syrie, le carrefour des contradictions », le 19 septembre à 19 h 30 à la librairie arabe L’Olivier, 5, rue de Fribourg à Genève (Suisse).

Voir encore:

« L’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie n’avaient pas lésiné sur les moyens pour favoriser l’émergence du terrorisme »

Majed Nehmé, directeur d’Afrique Asie

Le Temps d’Algérie

21-09-2014

Le Temps d’Algérie : Certains pays ont fait alliance avec «la rébellion» pour renverser le président Al Assad. Aujourd’hui, ces pays font partie de la coalition anti-Daech. Comment expliquez-vous ce retournement ?

Je ne pense pas qu’ils se soient retournés contre ces monstres qu’ils ont conçus, enfantés et nourris en armes, en argent, en combattants et en idéologie ! Ou du moins pas encore. Les deux organisations, Daech et Al-Nosra, sont le pur produit de l’idéologie salafiste wahhabite.

Les pays occidentaux et leurs supplétifs du Golfe ainsi que la Turquie avaient, dès les premiers mois du déclenchement de la crise syrienne, opté pour armer l’opposition qu’ils avaient décrite comme «modérée». Lors de la conférence des «Amis de la Syrie» réunis à Tunis en février 2012, le ministre saoudien des Affaires étrangères, Saoud Al-Fayçal, avait déclaré publiquement que son pays allait armer l’opposition. Mais très vite, les chancelleries occidentales, et plus particulièrement la France et les Etats-Unis d’Amérique, à travers leurs ambassadeurs à Damas, Eric Chevalier et Robert Ford, avaient compris que les marionnettes du
Conseil national syrien, qu’ils avaient créées de toutes pièces pour se substituer au pouvoir syrien légal, était dominé, directement et indirectement, par des cadres des Frères musulmans. Les libéraux et les démocrates, que j’appellerai les «idiots utiles» de la rébellion, n’avaient aucune représentativité.

En décidant de militariser la contestation, les Occidentaux et leurs marionnettes ont été très vite submergés par des organisations takfiries qui rejetaient à la fois le pouvoir syrien et l’opposition extérieure. Leurs calculs étaient basés sur un pari stupide, à savoir que les jours de Bachar Al Assad étaient désormais comptés (trois à six mois !), que l’armée allait se retourner contre lui et, enfin, que le CNS allait prendre le pouvoir et chasser les extrémistes qui avaient fait le sale boulot pour eux et qu’ils n’avaient qu’à attendre dans les hôtels cinq étoiles en Turquie, en Arabie saoudite, au Qatar et en Europe pour le ramasser.

Pour Burhan Ghalioun et Georges Sabra, les premiers présidents du CNS, «tous ceux qui combattent le régime syrien, y compris Al Nosra, sont des révolutionnaires et des alliés». Auparavant, ils prétendaient que ces groupes islamistes issus souvent de la nébuleuse d’Al Qaïda, étaient manipulés par les services syriens. Mais peu à peu, l’armée syrienne libre était balayée, l’opposition démocratique pacifique réduite au silence ou à l’exil. L’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie n’avaient pas lésiné sur les moyens pour favoriser l’émergence de ces groupes terroristes.

Ils pensaient que ce sont les seuls capables d’écraser le régime syrien.
Plutôt que d’écraser le régime de Damas, ces groupes ont commencé à se livrer bataille entre eux. Le Font Al Nosra, qui a été reconnu officiellement par le successeur de Ben Laden, Ayman Al-Zawahiri, comme le seul représentant d’Al Qaïda au pays du Cham (grande Syrie) est actuellement en guerre larvée contre Daech. Il y a aussi d’autres mouvements rebelles, tous d’obédience takfirie, qui pullulent sur l’ensemble du territoire syrien et qui s’entredéchirent férocement. Ainsi, l’aspiration à la démocratie et au respect des droits de l’homme qui avait animé les premières manifestations n’est plus de mise. Désormais, c’est la création d’un califat et d’un Etat islamique qui semble animer tous ces mouvements hétéroclites.

Les pays qui avaient favorisé l’émergence de ce chaos indescriptible en Syrie, réalisant que le renversement du régime de Damas n’est plus accessible, craignant le retour des dizaines de milliers de djihadistes dans leurs pays respectifs, ont pris peur et commencent à se mobiliser contre eux. Mais ce retournement n’est jusqu’ici que verbal.
Que cherchent les Etats-Unis en mettant en place cette «coalition» contre Daech ?

Officiellement, les Etats-Unis et leurs alliés et supplétifs n’ont cherché à éradiquer Daech que lorsque ce groupe a décapité des journalistes et des citoyens occidentaux d’une façon répugnante et barbare qui a choqué l’opinion publique. Ils ne pouvaient pas ne pas réagir, ou faire semblant de réagir. En s’emparant d’une grande partie du territoire irakien et de la deuxième ville du pays, Mossoul, en infligeant une défaite humiliante à l’armée irakienne et, enfin, en avançant vers le Kurdistan irakien, en s’attaquant aux minorités chrétienne, turkmène, yézidie…

Daech a poussé les Etats-Unis à intervenir symboliquement. Ils en ont profité pour exiger le départ de Maliki et son remplacement par quelqu’un de plus docile. Ce qui a effectivement été fait. Si les bombardements aériens ont pu avoir un impact positif sur le moral des troupes loyalistes et des peshmergas kurdes, et stopper l’avancée des hordes de Daech, il n’en reste pas moins que c’est l’intervention des militaires iraniens et des combattants turcs et syriens du PKK qui a permis de stopper net cette avancée. Or les pasdarans iraniens et les PKK kurdes en Turquie et en Syrie sont considérés par les Occidentaux comme des terroristes !
En fait, tout ce cirque médiatique fait autour de Daech a pour ultime objectif de faire durer la tuerie et la destruction de la Syrie et de l’Irak et ultérieurement, l’Iran.

Une «dissension» a été annoncée au sein d’Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), de laquelle serait née une nouvelle organisation terroriste appelée «Djound Al Khilafa» et qui a déjà annoncé son allégeance à Daech. Pourquoi maintenant et pourquoi la région du Sahel ?

Les mouvements qui prônent un pseudo djihad global, par opposition au djihad local, maîtrisent magistralement l’art de la communication et de la propagande, notamment sur les réseaux sociaux. Aqmi est actuellement sur la défensive. Elle est traquée et rejetée partout. Elle ne survit que grâce au racket, au crime organisé, à la contrebande et aux kidnappings générateurs de rançons que certains pays occidentaux continuent malheureusement à payer. Son projet idéologique, si l’on peut dire, n’attire pas grand monde.

Il est donc normal que des dissensions apparaissent dans ses rangs. Pourchassée dans le Nord Mali, elle est actuellement repliée sur la Libye, un pays livré au chaos, aux milices armées et aux bandits de grands chemins. Il est normal, en période de repli, que des dissensions apparaissent mais sans lendemain. Il s’agit le plus souvent de disputes entre gangs autour d’un butin ou dans l’espoir d’accaparer une partie du butin saisi par Daech en Irak et évalué à quelque deux milliards de dollars. Je ne pense pas qu’il faudra accorder beaucoup de crédit à ces dissensions appelées à se multiplier. Le vrai danger c’est le chaos en Libye elle-même devenue le sanctuaire de nombreux terroristes ayant sévi en Syrie et en Irak et qui sont rentrés poursuivre leur combat sous des cieux plus cléments.

Comment qualifiez-vous le refus des Etats-Unis et de la France de coopérer avec l’Etat syrien contre Daech ?

Cela signifie que ces deux pays ne cherchent pas réellement à éradiquer Daech. Car c’est actuellement la Syrie qui combat le plus efficacement ce fléau. Sans la contribution syrienne à la guerre contre ce monstre, Daech serait déjà en Jordanie, au Liban et à la frontière d’Israël.

Il faut cependant discerner entre le refus médiatique et la coordination indirecte mais réelle pour faire barrage à cette organisation. Sur ce plan, une coordination réelle et efficace est engagée entre la Syrie et l’Irak.

L’échange d’informations se fait par l’intermédiaire du gouvernement irakien qui joue, jusqu’ici, le go-between entre Américains et Syriens.

Les Etats-Unis et la France, après avoir clamé que les jours de Bachar étaient comptés, ont quelque réticence à avaler leur chapeau, reconnaître leur erreur de jugement et retrouver le chemin de Damas. C’est une question de temps. Damas a déjà été approché par des émissaires français et américains pour reprendre une coopération secrète entre services. Mais ils se sont vu répondre que cette époque est bel et bien révolue et que si ces deux pays veulent réellement reprendre la coopération d’antan, il faudrait que ça se fasse à travers des structures diplomatiques. Donc pas avant la réouverture des ambassades américaine et française à Damas.

Les «djihadistes» libyens, tunisiens et ceux d’autres pays du Maghreb arabe, partis faire le «djihad» au sein d’organisations criminelles, dont Daech, Al Qaïda et le Front Al Nosra, en Syrie et en Irak, constituent-ils un danger à leur retour dans leurs pays respectifs ?

C’est une évidence. On a d’ailleurs remarqué que les pays du Maghreb, qui se disaient «amis du peuple syrien» (Maroc, Tunisie, Libye) n’avaient pas voulu participer à la conférence de Paris. Ils observent avec inquiétude le retour certain de leurs djihadistes qui sèment la terreur chez eux. C’est le cas également des pays occidentaux qui avaient fermé les yeux, voire encouragé le départ de ces djihadistes en Syrie et en Irak dans l’espoir de s’en débarrasser.
A lire la presse occidentale, le retour de ces anciens de la Syrie, qui nous rappelle le retour des anciens d’Afghanistan, est le cauchemar de tous les services de sécurité, à tel point que pour certains analystes, la question n’est plus de savoir si ces terroristes vont passer à l’action en Europe même, mais quand et comment. C’est l’histoire de l’arroseur arrosé.

Ne croyez-vous pas que cette «coalition anti-Daech pourrait être utilisée par les Etats-Unis pour effectuer des frappes contre l’armée syrienne et l’affaiblir dans le but de faciliter l’avancée de ce qui est appelée «opposition armée modérée» ?

Il est certain que la coalition anti-Daech est actuellement inexistante. Elle est médiatique. Obama, qui ne veut pas terminer son deuxième mandat par une guerre, l’a dit ouvertement : c’est une guerre qui va durer des années. Conclusion : il cherche à épuiser la Syrie et l’Irak et à tout faire pour que ces deux pays retrouvent la place qui leur revient sur l’échiquier du Moyen-Orient.
Quant à l’avancée d’une opposition armée modérée, c’est une vue de l’esprit. Obama lui-même l’avait reconnu. Actuellement, l’initiative est entre les mains de l’armée syrienne et je ne vois pas comment une opposition fanatisée pourra réaliser ce qu’elle n’a pu faire en trois ans de guerre totale. L’objectif réel est de détruire la Syrie à petites doses. Et la situation actuelle arrange bien tous les ennemis de la Syrie.

Ne pensez-vous pas également que certains pays du Moyen-Orient, dont l’Arabie saoudite et la Turquie, et certains pays occidentaux, dont les Etats-Unis d’Amérique, ont grandement contribué à armer les organisations terroristes comme Daech et le Front Al Nosra ?

C’est un secret de Polichinelle. Tous ces pays avaient juré la perte de l’Etat syrien. En armant ces mouvements djihadistes, ils pensaient ramener la Syrie dans le giron occidental, l’extraire de son alliance avec l’Iran, la Russie et la Chine et la contraindre à une paix au rabais avec Israël. Jusqu’ici, cette stratégie a lamentablement échoué. Et ces monstres qu’ils ont nourris vont se retourner contre eux. Le jour où les Américains vont constater les dégâts de cette stratégie sur leurs propres intérêts et sur les intérêts de leurs supplétifs du Golfe, ils vont arrêter la partie. On n’en est malheureusement pas encore là.
Alain Chouet, le plus fin et informé des spécialistes français du renseignement, a mis les points sur les «i» en soulignant l’incohérence occidentale face à Daech.

«Aujourd’hui que sont parfaitement localisés avec précision une dizaine de milliers de djihadistes arborant fièrement leur drapeau, défilant dans les rues, égorgeant des citoyens américains devant les télévisions, éventrant médiatiquement femmes et enfants, jouant au foot avec les têtes de leurs ennemis, la présidence américaine, écrit-il,  vient dire qu’elle «n’a pas encore de stratégie dans la lutte contre le djihadisme»…

Je veux croire qu’il s’agit là d’une manœuvre du président Obama pour contraindre l’Arabie et les pétromonarchies du Golfe à «choisir leur camp» et à cesser leurs pratiques de double langage qui consiste à condamner verbalement le terrorisme tout en soutenant un peu partout dans le monde les groupes terroristes salafistes et les djihadistes en vue de neutraliser les initiatives démocratiques ou l’influence de l’Iran qu’ils considèrent comme également dangereuses pour le maintien de leur pouvoir.»

Des médias évoquent une «rupture» entre Al Qaïda et Daech, alors qu’Al Qaïda vient d’annoncer son soutien à Daech face à la «coalition». Comment expliquez-vous cela ?

C’est une rupture de façade. Les deux organisations, qui se disputent entre elles pour des raisons de contrôle de territoire ou de partage des butins, sont toutes les deux, malgré les apparences, dans une position de repli. Elles poursuivent les mêmes objectifs.

Edwy Plenel et la fausse «lettre de Mandela»
Meir Wentrater
Comme un juif en France
11 décembre 2011

S’exprimant en direct depuis la Jordanie, où il participait à une rencontre d’une ONG vouée au «journalisme d’investigation», Edwy Plenel a consacré un billet, diffusé le 11 décembre 2013 dans «Les Matins de France Culture», à Nelson Mandela [1]. Il a longuement cité une lettre adressée en 2001 par Nelson Mandela au journaliste américain Tom Friedman, dans laquelle le dirigeant sud-africain condamnait sévèrement l’attitude d’Israël envers les Palestiniens.

Le problème est que cette lettre est un faux. Son véritable auteur, un journaliste palestinien vivant aux Pays-Bas nommé Arjan el-Fassed, ne s’en est d’ailleurs jamais caché: il entendait utiliser le genre littéraire de la fausse lettre, afin d’accuser Israël de pratiquer envers les Palestiniens une forme d’apartheid.

Cependant, la prétendue «lettre à Friedman» a circulé sur des forums Internet militants où elle a été présentée comme une parole authentique de Mandela. Jusqu’à ce qu’en 2002 les journalistes du quotidien israélien Haaretz s’adressent à la présidence sud-africaine, et découvrent le pot aux roses [2]. Tout le monde sait aujourd’hui que, non seulement cette «lettre» n’a pas été écrite par Nelson Mandela, mais elle ne représente en rien les positions du dirigeant sud-africain sur le conflit israélo-palestinien [3].

Julien Salingue, l’un des principaux porte-parole de la «cause palestinienne» en France, résume bien les choses quand il écrit sur son blog, le 6 décembre 2013: «Il ne s’agit pas ici de transformer Mandela en héraut du combat pour les droits nationaux des Palestiniens, même s’il n’a jamais fait mystère de son soutien à la lutte contre l’occupation israélienne. Mandela a toujours été, sur ce terrain, beaucoup plus en retrait que l’archevêque Desmond Tutu, qui depuis de longues années soutient la campagne internationale de boycott de l’État d’Israël, qu’il qualifie, à l’instar d’autres dirigeants sud-africains, d’État d’apartheid. Tel n’est pas le cas de Mandela, contrairement à ce que croient ceux qui ont pris pour argent comptant un “Mémo de Nelson Mandela à Thomas Friedman” dénonçant “l’apartheid israélien”, qui est en réalité un exercice de style rédigé par Arjan el-Fassed» [4].

Edwy Plenel figure donc parmi «ceux qui ont pris pour argent comptant» la prétendue «lettre de Mandela». Plus de dix ans après que la fausseté de celle-ci a été démontrée par les journalistes israéliens, il continue de la citer comme parole d’Evangile. Or non seulement le document auquel il se réfère est un faux, mais son contenu ne représente pas – comme le souligne le militant pro-palestinien Julien Salingue – les positions véritables de Mandela sur le sujet [5].

Edwy Plenel, participant en Jordanie à une conférence vouée au «journalisme d’investigation», aurait là un bon sujet d’étude sur la valeur de l’investigation en matière journalistique: comment ne pas s’appuyer sur des faux documents, comment distinguer – chez les autres, et éventuellement chez soi-même – l’analyse des faits et la passion militante [6]. Bref, une réflexion sur un thème qui devrait être cher au cœur des journalistes: la vérité.
NOTES

1. Le billet d’Edwy Plenel: http://www.franceculture.fr/emission-le-monde-selon-edwy-plenel-podcast-2013-12-11#.UqgLcaFeUKk.twitter

2. L’auteur de la «lettre», Arjan el-Fassed, raconte cela lui-même sur son blog: http://arjansweblog.blogspirit.com/mandela_memo

3. Sur ce que Nelson Mandela pensait d’Israël, nous disposons du témoignage d’Abe Foxman, qui participa à la rencontre entre Mandela et les dirigeants juifs américains, à Genève en 1990 (Mandela avait été libéré de prison peu de temps auparavant, et entamait le processus qui devait conduire à la fin de l’apartheid): «Lors de notre rencontre, Mandela exprima non seulement son soutien sans équivoque au droit d’Israël à exister mais aussi son profond respect pour ses dirigeants, parmi lesquels David Ben-Gourion, Golda Meïr et Menahem Begin. Il nous assura également qu’il soutenait le droit d’Israël à la sécurité et son droit de se protéger contre le terrorisme.»

http://blogs.timesofisrael.com/how-mandela-won-over-the-jewish-community/

En octobre 1999, Nelson Mandela, qui avait quitté quelques mois plus tôt la présidence de l’Afrique du Sud, visita les pays du Proche-Orient. Lors de son séjour en Israël, il déclara au terme d’une longue rencontre avec le ministre des affaires étrangères David Lévy: «Selon moi, les discours sur la paix restent creux tant qu’Israël continue d’occuper des territoires arabes. (…) Je ne peux pas imaginer qu’Israël se retire si les Etats arabes ne reconnaissent pas Israël à l’intérieur de frontières sûres.»

http://www.washingtonpost.com/wp-srv/aponline/19991019/aponline113258_000.htm

4. Voir le blog de Julien Salingue (par ailleurs très hostile à Israël):

http://resisteralairdutemps.blogspot.fr/p/comme-la-rappele-pierre-haski-de-rue89.html

5. Le journal en ligne (activement anti-israélien) MondoWeiss défend la thèse bizarre selon laquelle ce sont les pro-israéliens inconditionnels qui diffusent la thèse selon laquelle Nelson Mandela aurait accusé Israël de pratiquer l’apartheid, et ce afin de porter atteinte à l’image de Nelson Mandela:

http://mondoweiss.net/2013/12/apologists-discredit-apartheid.html

6. La réapparition de cette prétendue «lettre», au lendemain de la mort de Nelson Mandela, est significative de l’état d’esprit régnant dans certains milieux où l’activisme anti-israélien va de pair avec l’ignorance des faits. Voir, par exemple, ici:

http://www.palestine-solidarite.org/analyses.Gilles_Devers.061213.htm

Voir aussi:

Mandela memo
How it started?

On March 27, 2001, Thomas Friedman wrote a column in the style of a ‘mock memo’ entitled Bush’s First Memo. In this ‘mock memo’ Thomas Friedman writes in the name of U.S. President George W. Bush a memo to Palestinian President Yasir Arafat.

This ‘mock memo’ — Thomas Friedman had published a number of them in the New York Times, for example, a ‘mock memo’ he wished Secretary of State Colin Powell would have sent to President George W. Bush was published on February 20, 2001 — triggered me to write to the New York Times’ Readers Opinions in the the ‘mock memo’ style that Friedman himself liked to use and offered Nelson Mandela responding to Friedman’s Bush’s First Memo to Arafat.

Mandela’s first memo to Thomas Friedman (30 March 2001)

Since Thomas Friedman tells his readers that Palestinians should forget about 1948 and forget about returning to their homes, I wanted to show that current policies against Palestinians resemble an apartheid-like situation. Since Nelson Mandela has become the personification of the struggle against apartheid, I thought a ‘mock memo’ including Mandela was the logical thing to do. I could also have taken Steven Biko who has said that “the most potential weapon in the hands of the oppressor is the mind of the oppressed” or Oliver Tambo or others anti-apartheid activists.

The confusion

On 27 March 2001, after reading Friedman’s ‘mock memo’ I wrote a letter entitled Mandela’s first memo to Thomas Friedman to the op-ed editor of The New York Times and I posted the memo on the Thomas Friedman Discussion Board of the New York Times, hoping that Thomas Friedman would read it and that the New York Times would publish it. However, after two days, I came to the conclusion that the New York Times would not dare publishing this piece and I sent it on March 30, 2001 to Media Monitors, “a Platform for Serious Media Contributors”, an online daily.

Soon, however, I found the ‘mock memo’ I wrote and which clearly indicated that I wrote it, on various listservers and websites but without the byline mentioning that it was in fact written by me.

The main purpose of the Mandela-memo was to respond in a satirical way to Thomas Friedman using the exact same style and even phrases he uses in his columns. Obviously, the ‘mock memo’ had been forwarded to several e-mail lists containing the memo, which originally included the title “Mandela’s First Memo to Thomas Friedman” and a byline “by Arjan El Fassed”, but eventually was forwarded without my name and sometimes without title.

I posted the ‘mock memo’ myself on 30 March on an mailinglist of Al-Awda. Despite this, I’ve seen it several times being posted on the same list, something that gives you an idea of the lack of attention many people give to material they forward. In various posts I read, the subject title was changed for example, “Mandela supports…”, “must read”, etc. Perhaps it was wishful thinking. If Nelson Mandela would seriously have written to the New York Times, wouldn’t the New York Times just publish it? Moreover, I believe Nelson Mandela has better things to do then responding to columns written by Thomas Friedman.

How things got worse

On April 24, 2001, Akiva Eldar, chief political columnist and editorial writer for the Israeli national daily Ha’aretz wrote in his Strong Quote from Mandela that the Palestinian daily Al Quds published a letter that Nelson Mandela sent to New York Times columnist Thomas Friedman, in response to a March 27 Frideman column, dubbed “Memo to President Bush.”

Immediately, I wrote a letter to Ha’aretz explaining what happened. Most probably, someone translated the memo (without byline) into Arabic and which was taken up by the Palestinian daily and printed on April 16, 2001, however, without verifying the source. The editor of Al Quds, Marwan Abu Zalaf, said that he had no idea it was a fake, and that one of his reporters found it on the Internet.

On Friday, April 18, the Lebanese daily As-Safir re-published the ‘mock memo’ in Arabic based on the article as printed by the Palestinian daily Al-Quds. On Monday, April 21, The Daily Star had an op-ed entitled “Sharon: Why does the world ignore me?” and at the top of the ‘memo’, they had the following boxed introduction:

« New York Times columnist Thomas L. Friedman has recently popularized the idea of writing opinion pieces framed as « memos » from world leaders to various recipients, prompting various other writers to mimic the practice.

For the byline, at the bottom, the Star wrote in italics: Arjan El Fassed wrote this commentary for MediaMonitors, a website dedicated to providing a platform for all political opinions (NB. The Daily Star’s archive is currently not working).

The Norwegian newspaper Dagsavisen published a commentary in which it quoted The Jerusalem Times which published the ‘mock memo’ on April 6, 2001, again without source, byline, or author, in its publication.

On April 24, 2001, someone wrote to Akiva Eldar the following:

——- Original Message ——-
From: ******* <********@yahoo.com>
To: eldar@haaretz.co.il
Sent: Tuesday, April 24, 2001 7:26 PM
Subject: Strong quote from Mandela

For the record, I have received the original messages containing each of Arjan El Fassed’s “memos,” sent directly from him (via an e-group). Mr. El Fassed’s byline is clearly present on each article, the articles come from his own e-mail address, and the more recent ones contain an explicit warning against forwarding the article without the byline. There is no possible basis for arguing that Mr. El Fassed intends for people to believe the memos were written by anyone other than himself.

It is hard to imagine that anyone would accuse Tom Friedman of impersonating a world leader if one of his “memos” was forwarded, sans byline, and then re-printed in another newspaper (though the newspaper re-printing the story would be a legitimate target for criticism).

To claim that Mr. El Fassed “tends to sign various missives he sends out to the world signed with the names of famous people” is, if not an intentional lie, than an inadvertent gross misstatement of fact. Whether you like Mr. El Fassed’s writing or not, you have a responsibility to correct what you wrote.

The next day, Akiva Eldar, replied:

—- haaretz eldar@haaretz.co.il wrote:
From: “haaretz”
To: “*******” <*******@yahoo.com>
Subject: Re: Strong quote from Mandela
Date: Wed, 25 Apr 2001 09:15:42 +0200

Mr El Fassed has give me a full account of his position and it will be reported in my next column.

However, instead of being reported in his next column, Ha’aretz published my own response instead.

Worse, however, Toronto Star columnist, Michele Landsberg wrote on May 20, 2001, Forged letter slights dignity of Nelson Mandela, in which she claimed that she checked with Mandela’s office in South Africa and that she heard from his assistant:

« You enquired about the infamous article that has been doing the rounds across the globe. We’ve received numerous enquiries… . Mr. Mandela did not write the article/letter, and this matter has been referred to his lawyers for further action. »

Nigel Parry responded to that column by writing a letter to the Toronto Star editor:

« Regarding Michele Landsberg’s column, « Forged letter slights dignity of Nelson Mandela », there was no « rat ». Someone obviously forwarded her the memo without its byline and she failed to seek out its source.

The memo was a clearly signed spoof that was first published on the Media Monitors Network.

Landsberg’s assertion that the letter was a “forgery” is as baseless as her claim that the political philosophy of Zionism — which directly resulted in the establishment of an Israeli state on the ruins of 415 Palestinian villages ethnically cleansed of nearly one million Arabs, with a legal system that still discriminates between “Jewish” and “Non Jewish” citizens in areas such as property ownership — is somehow not racist.

The Toronto Star chose not to publish his letter.

On May 26, 2001, the Lebanese newspaper an-Nahar published a clarification in Arabic which is similar to my own response in Ha’aretz.

Even now, some emails are still circulating with the ‘mock memo’. For example, the Palestinian Council for Justice and Peace circulated the ‘mock memo’ and sent a message to their own list on 14 February 2002, saying that

« We sent you a letter, which was supposedly written by Nelson Mandela and addressed to Thomas Friedman. As we received it by email from a friend who was excited about a good answer to Friedman’s latest article in the New York Times, we misread the address, and thought it was in fact written in the New York Times. Thanks to the queries of some of you, we went to the source, and now we know for certain that Mandela did not write the article. It is still a good response, but we have no clue so far as to the author. »

What other readers said

In a message posted on April 13, 2002 on a listserver called Ecunews, Rick Mitchell wrote that the ‘mock memo’:

« reinforces [my] claim that Israel is maintaining a system of Apartheid by keeping Palestinians in captivity (the current occupation dates back to June, 1967) and subject to second-class status. One need not agree with all of his statements, but it is illuminating to recognize that we see and hear very little of this argument in the U.S., as the policy of our government and of the mainstream media has been consistently pro-Israeli. Politics is, of course, politics, but the important point to consider is El Fassed’s (and others’) contention that Zionism is inherently racist and un-democratic, resulting quite logically in an apartheid system of discrimination. It is also the policy of the U.S. government. »

What’s interesting is that some even argued, “but there is also a sense in which the ‘true’ or original author does not matter — and that sense is related to the question, ‘Is it true?’”

Others wrote on various lists, “If this is authentic, it is truly a moral bombshell in the present level of discussion…” and “[It may have been written] as a statement about what perhaps Nelson Mandela would say to someone such as journalist Thomas Friedman.”

« For those of you who are concerned about the authenticity of the Mandela memo, I have researched the matter with the help of others. Apparently Thomas Friedman often writes as though he were someone else and this piece is written with this understanding. I do not question the content because from my own personal experience, I can attest to an apartheid situation. »

Someone else posted this question:

« How could I find an email for Nelson Mandela to alert him to the efforts of us in the Jewish world who oppose Israel’s current treatment of Palestinians – and to discuss with him strategies for having an impact? »

« My husband (among other people) forwarded the ‘Nelson Mandela memo’ to me. I checked up on it through my sources in Palestine and found that it was not written by Nelson Mandela but by someone else using the style of Friedman’s articles. The name of the person is in some email in my file but the name doesn’t really matter. Someone was trying to do good but left the rest of us with egg on our faces. You may want to pass this information on to those from whom you got it and to those to whom you sent it. »

Another reader made this observation, “The existential reality of injustice witnessed first-hand…is a far more powerful teaching tool than injustice heard or read about.”

What Nelson Mandela indeed has said

« It is completely wrong that the United States must be the mediator in this conflict. Everybody knows the United States is a friend of Israel. »

« As far as we are concerned what is being done to the Palestinians is a matter of grave concern. We are the friends of Yasser Arafat. We are the friends of the Palestinians. We support their struggle » (Reuters, 1 June 2001, Mandela, speaking at a news conference after talks with French Prime Minister Lionel Jospin).

« Israel should withdraw from the areas which it won from the Arabs — the Golan Heights, south Lebanon and the West Bank — that is the price of peace » (Dispatch, 20 October 1999)

« Our men and women with vision choose peace rather than confrontation, except in cases where we cannot get, where we cannot proceed, where we cannot move forward. Then, if the only alternative is violence, we will use violence » (Associated Press , 20 October 1999)

« The histories of our two peoples, Palestinian and South African, correspond in such painful and poignant ways, that I intensely feel myself being at home amongst compatriots » (Associated Press , 20 October 1999)

« The long-standing fraternal bonds between our two liberation movements are now translating into the relations between two governments » (Associated Press, 20 October 1999)

Address by President Nelson Mandela at the International Day of Solidarity with the Palestinian People, Pretoria, 4 December 1997

Voir par ailleurs:

Obama est-il responsable de la situation en Irak?
Lucien SA Oulahbib
ResilienceTV
27/9/2014

Certainement. N’en déplaise à tous ceux qui n’ont de cesse de commencer tel un mantra l’amorce d’une réflexion en maudissant d’abord Bush fils et « 2003 ». Or, c’est bien Obama et non Bush qui a interrompu le processus de stabilisation existant en Irak depuis le « surge » de 2008 en quittant l’Irak avec précipitation et en laissant tout le pouvoir aux shiites inféodés à l’Iran, ce qui a démantelé tout l’effort entamé par David Petraeus commencé sous Bush et gagné en faisant alliance avec les tribus sunnites.

C’est bien Obama et non Bush qui a laissé faire en Syrie en 2013, refusant d’armer les résistants dits « laïcs », et fermant les yeux sur le financement des groupes islamistes (dont l’ancêtre de l’E.I actuel) opéré par l’Arabie Saoudite et le Qatar aujourd’hui apeurés de voir leur pouvoir féodal vaciller sous les coups de boutoir d’un mouvement islamique parfaitement fidèles aux critères historiques de l’islam depuis le début, l’islam étant par exemple une religion de « paix » dans la mesure où l’on accepte de vivre sous son joug : « que la paix (de l’islam) soit avec toi » voilà ce que veut dire son salut et non pas cette pâle imitation du christianisme, certains imams parlant même « d’amour » ce qui est d’un risible sans pareille lorsque l’on observe le nombre infime d’occurrence en la matière dans leur texte sacré…

Que l’Occident soit à l’heure actuelle son défenseur intransigeant (à coup de drones également) en dit long non seulement sur son masochisme mais surtout sa prétention à transformer tout taureau radical en boeuf aseptisé. En tout cas il semble bien qu’il n’existe pas d’islam modéré comme il n’a pas existé de communisme modéré, à moins d’abandonner la dictature du prolétariat, ou la « charia » comme le veulent certains en Tunisie, au Maroc, en Égypte, au Yémen… Wait and see.

Enfin, il semble bien que le 11 septembre 2001 ne soit pas la conséquence de « 2003 » (jusqu’à preuve du contraire).

Et à ceux qui rétorquent qu’il aurait fallu (« yaka ») construire des écoles, des routes et des hôpitaux plutôt que d’envoyer des armes il se trouve que tout cela a été construit et a été immédiatement dynamité (comme au Nigeria) parce que « école » n’a pas du tout la même signification en islam et en terre judéo-chrétienne républicaine et libérale.

Par ailleurs si les Kurdes avaient eu leur État dès 1923 à la chute de l’empire ottoman, ou du moins s’ils avaient été armés aussi bien que l’armée irakienne, peut-être que les Kurdes ne seraient pas acculés à reculer sous les coups de boutoir des néo-wahhabites, créatures échappées du laboratoire saoudien, toujours sous la bienveillance américaine et…française… Mais nous ne sommes pas à une contradiction près…

Il est navrant de rappeler ces quelques vérités premières à de si éminents « experts ».

 Voir enfin:

Argument
How We Won in Iraq
And why all the hard-won gains of the surge are in grave danger of being lost today.
David H. Petraeus
Foreign Policy
October 29, 2013

The news out of Iraq is, once again, exceedingly grim. The resurrection of al Qaeda in Iraq — which was on the ropes at the end of the surge in 2008 — has led to a substantial increase in ethno-sectarian terrorism in the Land of the Two Rivers. The civil war next door in Syria has complicated matters greatly, aiding the jihadists on both sides of the border and bringing greater Iranian involvement in Mesopotamia. And various actions by the Iraqi government have undermined the reconciliation initiatives of the surge that enabled the sense of Sunni Arab inclusion and contributed to the success of the venture.  Moreover, those Iraqi government actions have also prompted prominent Sunnis to withdraw from the government and led the Sunni population to take to the streets in protest.  As a result of all this, Iraqi politics are now mired in mistrust and dysfunction.

This is not a road that Iraqis had to travel. Indeed, by the end of the surge in 2008, a different future was possible.  That still seemed to be the case in December 2011, when the final U.S. forces (other than a sizable security assistance element) departed; however, the different future was possible only if Iraqi political leaders capitalized on the opportunities that were present.  Sadly, it appears that a number of those opportunities were squandered, as political infighting and ethno-sectarian actions reawakened the fears of Iraq’s Sunni Arab population and, until recently, also injected enormous difficulty into the relationship between the government in Baghdad and the leaders of the Kurdish Regional Government.

To understand the dynamics in Iraq — and the possibilities that still exist, it is necessary to revisit what actually happened during the surge, a history now explored in a forthcoming book written by my executive officer at the time, Col. (Ret.) Peter Mansoor, now a professor of military history at the Ohio State University.

Leading the coalition military effort during the surge in Iraq in 2007 and 2008 was the most important endeavor — and greatest challenge — of my 37 years in uniform. The situation in Iraq was dire at the end of 2006, when President George W. Bush decided to implement the surge and selected me to command it. Indeed, when I returned to Baghdad in early February 2007, I found the conditions there to be even worse than I had expected. The deterioration since I had left Iraq in September 2005 after my second tour was sobering. The violence — which had escalated dramatically in 2006 in the wake of the bombing of the Shiite al-Askari shrine in the Sunni city of Samarra — was totally out of control. With well over 50 attacks and three car bombs per day on average in Baghdad alone, the plan to hand off security tasks to Iraqi forces clearly was not working. Meanwhile, the sectarian battles on the streets were mirrored by infighting in the Iraqi government and Council of Representatives, and those disputes produced a dysfunctional political environment. With many of the oil pipelines damaged or destroyed, electrical towers toppled, roads in disrepair, local markets shuttered, and government workers and citizens fearing for their lives, government revenue was down and the provision of basic services was wholly inadequate. Life in many areas of the capital and the country was about little more than survival.

In addition to those challenges, I knew that if there was not clear progress by September 2007, when I anticipated having to return to the United States to testify before Congress in open hearings, the limited remaining support on Capitol Hill and in the United States for the effort in Iraq would evaporate.

In short, President Bush had staked the final years of his presidency — and his legacy — on the surge, and it was up to those on the ground to achieve progress. In the end, that is what we did together, military and civilian, coalition and Iraqi. But as my great diplomatic partner Ryan Crocker, the U.S. ambassador to Iraq, and I used to note, Iraq was « all hard, all the time. »

The Surge of Forces and the Surge of Ideas

The surge had many components. The most prominent, of course, was the deployment of the additional U.S. forces committed by President Bush — nearly 30,000 of them in the end. Without those forces, we never could have achieved progress as quickly as we did. And, given the necessity to make progress by the hearings anticipated in September 2007, improvements before then were critical.

As important as the surge of forces was, however, the most important surge was what I termed « the surge of ideas » — the changes in our overall strategy and operational plans. The most significant of these was the shift from trying to hand off security tasks to Iraqi forces to focusing on the security of the Iraqi people. The biggest of the big ideas that guided the strategy during the surge was explicit recognition that the most important terrain in the campaign in Iraq was the human terrain — the people — and our most important mission was to improve their security. Security improvements would, in turn, provide Iraq’s political leaders the opportunity to forge agreements on issues that would reduce ethno-sectarian disputes and establish the foundation on which other efforts could be built to improve the lives of the Iraqi people and give them a stake in the success of the new state.

But improved security could be achieved only by moving our forces into urban neighborhoods and rural population centers. In the first two weeks, therefore, I changed the mission statement in the existing campaign plan to reflect this imperative. As I explained in that statement and the guidance I issued shortly after taking command, we had to « live with the people » in order to secure them. This meant reversing the consolidation of our forces on large bases that had been taking place since the spring of 2004. Ultimately, this change in approach necessitated the establishment of more than 100 small outposts and joint security stations, three-quarters of them in Baghdad alone.

The establishment of each of the new bases entailed a fight, and some of those fights were substantial. We knew that the Sunni insurgents and Shiite militias would do everything they could to keep our troopers from establishing a presence in areas where the warring factions were trying to take control — and those areas were precisely where our forces were needed most. Needless to say, the insurgents and militias would do all that they could to keep us from establishing our new operating bases, sometimes even employing multiple suicide car bombers in succession in attempts to breach outpost perimeters. But if we were to achieve our goal of significantly reducing the violence, there was no alternative to living with the people — specifically, where the violence was the greatest — in order to secure them. Our men and women on the ground, increasingly joined during the surge by their Iraqi partners, courageously, selflessly, and skillfully did what was required to accomplish this goal.

« Clear, hold, and build » became the operative concept — a contrast with the previous practice in many operations of clearing insurgents and then leaving, after handing off the security mission to Iraqi forces that proved incapable of sustaining progress in the areas cleared. Then — Lt. Gen. Ray Odierno, commander of the Multi-National Corps-Iraq, and his staff developed and oversaw the execution of these and the other operational concepts brilliantly. Indeed, in anticipation of the new approach, he ordered establishment of the initial joint security stations in the weeks before I arrived.  His successor in early 2008, then Lt. Gen. Lloyd Austin, did a similarly exemplary job as our operational commander for the final portion of the surge. On receiving the Corps’ guidance, division and brigade commanders and their headquarters orchestrated the implementation of these concepts. And our company, battalion, and brigade commanders and their troopers translated the new strategy and operational concepts into reality on the ground in the face of determined, often barbaric enemies under some of the most difficult conditions imaginable.

But the new strategy encompassed much more than just moving off the big bases and focusing on security of the people. Improving security was necessary, but not sufficient, to achieve our goals in Iraq. Many other tasks also had to be accomplished.

The essence of the surge, in fact, was the pursuit of a comprehensive approach, a civil-military campaign that featured a number of important elements, the effects of each of which were expected to complement the effects of the others. The idea was that progress in one component of the strategy would make possible gains in other components. Each incremental step forward reinforced and gradually solidified overall progress in a particular geographic location or governmental sector. The surge forces clearly enabled more rapid implementation of the new strategy and accompanying operational concepts; however, without the changes in the strategy, the additional forces would not have achieved the gains in security and in other areas necessary for substantial reduction of the underlying levels of ethno-sectarian violence, without which progress would not have been sustained when responsibilities ultimately were transferred to Iraqi forces and government authorities.

The Sunni Awakening and Reconciliation

Beyond securing the people by living with them, foremost among the elements of the new strategy was promoting reconciliation between disaffected Sunni Arabs and our forces — and then with the Shiite-dominated Iraqi government. I often noted at the time that we would not be able to kill or capture our way out of the industrial-strength insurgency that confronted us in Iraq. Hence we had to identify those insurgents and militia members who were « reconcilable, » and we then had to persuade them to become part of the solution in Iraq rather than a continuing part of the problem. Reconciliation thus became a critical component of the overall strategy.

We were fortunate to be able to build on what ultimately came to be known as the Sunni Awakening, the initial increment of which began several months before the surge, outside the embattled Sunni city of Ramadi in violent Anbar Province, some 60 miles west of Baghdad. There, in the late summer of 2006, during the height of the violence in Anbar, Col. Sean MacFarland, a talented U.S. Army brigade commander, and his team agreed to support a courageous Sunni sheikh and his tribal members who decided to oppose al Qaeda in Iraq, which the tribesmen had come to despise for its indiscriminate attacks on the population and implementation of an extreme version of Islam that was not in line with their somewhat more secular outlook on life.  The initiative included empowering young men of the tribes who wanted to help secure their areas against al Qaeda depredations. Ultimately, shortly after the surge of forces commenced and throughout 2007 and into 2008, this arrangement was replicated over and over in other areas of Anbar Province and Iraq. The Awakening proved to be a hugely important factor in combating al Qaeda terrorists and other Sunni insurgents and, over time, similar initiatives in the Shiite population proved important in combating some militias in select areas as well.

Some observers have contended that we got lucky with the Awakening. Undeniably, it was fortunate that the initial development of a tribal rebellion against al Qaeda had begun by the time the surge began. Despite this reality, however, the spread of the Awakening beyond Ramadi was not serendipity; rather, it was the result of a conscious decision and a deliberate effort. I was well aware that there had previously been reconciliation initiatives that had worked in the short term. Indeed, I oversaw the first of these initiatives, in the summer of 2003, when I commanded the 101st Airborne Division in northern Iraq and Amb. Jerry Bremer, the head of the Coalition Provisional Authority, personally authorized me to support an Iraqi-led reconciliation effort. That effort helped make that part of Iraq surprisingly peaceful well into the fall of 2003, as the Sunni Arabs cast out of jobs and out of society by the de-Ba’athification policy still had hope of being part of the new Iraq in our area. Ultimately, however, that initiative, along with reconciliation efforts in subsequent years in western Anbar Province and elsewhere, foundered due to a lack of support by Iraqi authorities in Baghdad. I watched these initiatives during my second tour in Iraq, as commander of the Multi-National Security Transition Command-Iraq from June 2004 to September 2005.

Given my recognition of the importance of reconciliation, I was determined that we would support the nascent Awakening and then, over time, gain our Iraqi partners’ support, as well. In fact, my first trip outside Baghdad, shortly after taking command on Feb. 10, 2007, was to assess the progress of the initiative in Ramadi. After seeing the results of the Awakening up close, I quickly resolved that we would do all that we could to support the tribal rebellion there and also to foster its spread through other Sunni areas of Iraq. (Eventually, we also supported Shiite awakenings in some of the areas troubled by Shiite militias.) We would, in effect, seek to achieve a « critical mass » of awakenings that would set off a « chain reaction » as rapidly as was possible — initially up and down the Euphrates River Valley in Anbar Province and then into neighboring Sunni Arab areas of Iraq. Of equal importance, we would also seek the support of Iraqi Prime Minister Nouri al-Maliki for these initiatives. (I personally took him to Ramadi in March 2007 to speak to the tribal sheikhs leading the Awakening there, and I subsequently took him to other Sunni areas for similar endeavors as well.)

The decision to support the Awakening movement and, in essence, reconciliation carried considerable risk and was not initially embraced by all of our commanders. Many correctly pointed out that the leaders and members of the groups that wanted to reconcile with us — groups that might be willing to embrace the Awakening — had American blood on their hands. Beyond that, it was clear early on that Prime Minister Maliki was willing to allow us to support awakenings in strictly Sunni areas such as Anbar, but that he had understandable concerns about them when they approached areas of greater concern to his Shiite coreligionists; moreover, he also was not at all enthusiastic initially about providing Iraqi resources and assistance for what came to be known as the « Sons of Iraq, » the young men who helped augment coalition and Iraqi police and army forces in securing their tribal areas. Regardless, I was convinced that there was no alternative if we were to reduce the violence and divert key elements of the Sunni insurgency from their actual or tacit support for the actions of al Qaeda. So we pressed ahead and dealt with the many issues that arose along the way, helped initially by my first deputy, British Lt. Gen. Sir Graeme Lambe, a friend and colleague of many years, and then by the establishment of a Force Reconciliation Cell that was headed by a talented two-star British officer and an impressive senior U.S. diplomat.

Ultimately, the Awakening movement — and, in effect, reconciliation — did spread dramatically. There were many challenges as this transpired, especially when Prime Minister Maliki and other Shiite leaders developed concerns over the spread of the movement into Baghdad and areas near predominantly Shiite or mixed communities. Our reconciliation team — aided enormously by Emma Sky, a brilliant British woman who served as a special assistant to me during the latter part of the surge (having served as General Odierno’s political adviser earlier and subsequently) — worked tirelessly to deal with the seemingly endless list of issues and with the woman appointed by Prime Minister Maliki to oversee reconciliation initiatives for the Iraqi government. And, ultimately, a year and a half into the surge, we had on our payroll more than 100,000 « Sons of Iraq » (more than 20,000 of them Shiite), young men who lived in the areas of the Awakening movements and who then helped secure their neighborhoods from both Sunni insurgents and Shiite militias.

In sum, the spread of the Awakening was not serendipity; it was the result of a deliberate decision I took soon after taking command. To be sure, the timing of the initiative outside Ramadi was fortuitous, but from even before taking command I knew that reconciliation had to take place if we were to reduce violence significantly by the fall of 2007. We thus were determined to capitalize on the Ramadi initiative by promoting the spread of Awakening movements and facilitating the resulting reconciliation among sects, tribes, and factions. I understood the numerous risks, and we took measures to ensure that Awakening movements and the « Sons of Iraq » did not turn into an unaccountable militia force that would cause more trouble for Iraq in the long run than they were worth in the near term. Looking back, the risks clearly were worth the resulting gains.

Targeted Special Operations

Another critical component of our comprehensive approach was an intensive campaign of targeted operations by U.S. and British Special Operations Forces to capture or kill key insurgent and militia leaders and operatives. Although I publicly acknowledged from the outset that we would not be able to kill or capture our way to victory (hence the need to support the Awakening), killing or capturing the most important of the « irreconcilables » was an inescapable and hugely important element of our strategy. Indeed, we sought to pursue key irreconcilables even more aggressively than was the case before the surge.

Then-Lt. Gen. Stan McChrystal, commander of the U.S. Joint Special Operations Command and the Counter-Terrorism Special Operations Task Force operating in Iraq, led this effort brilliantly. Our special operators were relentless in the pursuit of al Qaeda and other Sunni Arab extremist leaders, bomb makers, financiers, and propaganda cells — and of key Iranian-supported Shiite Arab extremists as well (though the latter effort was frequently constrained by Iraqi political factors, given the proclivities of the Shiite-led government). As the surge proceeded, the capacity and pace of U.S.- and coalition-targeted Special Operations under Lt. Gen. McChrystal and subsequently by then-Vice Adm. William H. McRaven increased substantially, as did the tempo of targeted operations by the Iraqi counterterrorist forces that we trained, equipped, advised, and also enabled with helicopters and various intelligence, surveillance, and reconnaissance assets. The results were dramatic: the targeted operations — as many as 10 to 15 per night — removed from the battlefield a significant proportion of the senior and midlevel extremist group leaders, explosives experts, planners, financiers, and organizers in Iraq. Looking back, it is clear that what the American and British special operators accomplished, aided enormously by various intelligence elements, was nothing short of extraordinary. Their relentless operations, employment of unmanned aerial vehicles and other advanced technology, tactical skill, courage, and creativity were truly inspirational. But by themselves they did not and could not turn the tide of battle in Iraq; once again, the key was a comprehensive approach, in which this element, like the others, was necessary but not sufficient.

The Development of Iraqi Security Forces

Supporting the development of the Iraqi Security Forces was also vitally important — and an effort with which I was intimately familiar, as I had led the establishment of the so-called « train and equip » organization and commanded the Multi-National Security Transition Command-Iraq for the first 15 and a half months of the organization’s existence, during which I was also dual-hatted as the first commander of the NATO Training Mission-Iraq.

Although I halted the transition of tasks from coalition to Iraqi forces shortly after I took command, we knew that ultimately such transitions would be essential to our ability to draw down our forces and send them home. As President Bush used to observe, « U.S. forces will stand down as the Iraqi forces stand up. » We knew that ultimately the U.S. military could not support the replacement of the five surge brigades and the other additional forces deployed to Iraq in 2007. It thus was imperative that Iraqi forces be ready by the latter part of 2007 to assume broader duties so that coalition forces could begin to draw down and the surge forces could go home. Beyond that, Iraqi leaders, frequently with unrealistically elevated assessments of the capabilities of their security forces, repeatedly advocated the continued transition of security and governance tasks — a desire that was commendable, if sometimes premature.

Under the capable leadership of then-Lt. Gen. Marty Dempsey and his successor, Lt. Gen. Jim Dubik, the train-and-equip mission steadily expanded its efforts not just to develop Iraqi army, police, border, and special operations units but also to build all of the institutions of the Ministries of Interior and Defense, their subordinate headquarters and elements, and the infrastructure and systems needed for what ultimately grew to a total of 1 million members of the Iraqi security forces.

These tasks required Herculean efforts. Our programs supported every aspect of Iraqi military and police recruiting, individual and collective training, leader development (for example, the creation of basic training complexes, a military academy, branch schools, a staff college, a war college, and a training and doctrine command), equipping Iraqi forces with everything from vehicles and individual weapons to tanks and aircraft, the conduct of combat operations (with advisory teams at every level from battalion and above), development of logistical organizations and depots, construction of tactical and training bases and infrastructure, establishment of headquarters and staffs, and, as noted earlier, the development of all of the elements of the ministries themselves. Indeed, it is hard for anyone who did not see this endeavor firsthand to appreciate its magnitude. Additionally, progress required our Iraqi counterparts to replace substantial numbers of senior army and police leaders who proved to be sectarian, corrupt, or ineffective in the performance of their duties before or during the early months of the surge. Fortunately, Prime Minister Maliki and his senior military and police leaders proved willing to undertake the vast majority of the necessary changes.

Over time, we and our Iraqi counterparts achieved slow but steady progress in building the capabilities of the Iraqi Security Forces. With effective partnering of Iraqi and U.S. forces, Iraqi forces steadily shouldered more of the burdens and took over more tasks. They also increasingly bore the brunt of combat operations, with their losses totaling several times those of coalition forces. I often noted to the president, the prime minister, and others, in fact, that as the surge proceeded, Iraqi security forces clearly were fighting and dying for their country. Progressively, over the months and years that followed, the coalition turned over responsibility for security tasks to Iraqi forces until, at the end of 2011, Iraqi elements assumed all security tasks on their own, with only a residual U.S. office of security cooperation remaining in Iraq.

The Civilian Components

The comprehensive strategy employed during the surge also had significant civilian components. Indeed, Ambassador Crocker and I worked hard to develop unity of effort in all that our respective organizations and coalition and Iraqi partners did. The campaign plan we developed in the spring of 2007, in fact, was a joint effort of my command, Multi-National Force-Iraq, and the U.S. embassy, with considerable input from coalition partners such as Britain. (This civil-military plan built on the partnership that my predecessor, Gen. George Casey, had developed with then-U.S. Ambassador Zalmay Khalilzad, albeit with the changes in strategic and operational concepts that I have described.) And over time, our plan was also, of course, synchronized in close coordination with our Iraqi counterparts. Appropriately, the mission statement in the campaign plan we finalized in the early summer of 2007 included many nonmilitary aspects, highlighting the combined approach on which we all embarked together.

As security improved, the tasks in the civilian arena took on greater importance. It was critical, for example, that we worked with our coalition and Iraqi civilian partners to help repair damaged infrastructure, restore basic services, rebuild local markets, reopen schools and health facilities, and support the reestablishment of the corrections and judicial systems and other governmental institutions. While not determinative by themselves, such improvements gave Iraqi citizens tangible reasons to support the new Iraq and reject the extremists, insurgents, and militia members who had caused such hardship for them.

To facilitate and coordinate such efforts, each brigade and division headquarters was provided an embedded provincial reconstruction team of approximately a dozen civilian and military experts (often led by retired diplomats and development specialists). The U.S. Congress also provided the units substantial funding (through the Commander’s Emergency Response Program) to help with these efforts (and the U.S. embassy and some coalition nations did likewise through their sources of funding). Again, over time, progress in these initiatives proved essential to gaining the support of the Iraqi people for their government and to turning the people against both Sunni and Shiite extremists. These tasks were huge and often expensive, but they were essential to gradually improving basic services and other aspects of life for the Iraqi people. With steadily improving security and with the U.S. Army Corps of Engineers taking on the oversight of the larger reconstruction projects for the embassy as well as for the military, the effort moved forward relatively well, although there were innumerable challenges, including security issues, corruption, design and management shortfalls, and so on. But even in the face of such obstacles, substantial reconstruction progress was nonetheless achieved.

Detainee Operations and Rule-of-Law Initiatives

Another important component of the comprehensive approach was the conduct of detainee operations. In this area also, we had to implement significant changes. The scope of this effort was enormous. In fact, the number of detainees in U.S.-administered facilities reached 27,000 after I temporarily halted releases until we could implement programs that provided a review process for the detainees in our facilities and could establish rehabilitation and reintegration programs to reduce the recidivism rate of those we released back to their communities.

Early on in the surge, it was clear to many of us that the detainee facilities we were operating had become breeding grounds for extremism. Indeed, some of our special operators, having recaptured the same individuals more than once, began calling our facilities « terrorist universities. » We were, to be sure, providing humane treatment; however, we had not identified and segregated from the general detainee population the hardcore extremists. Until that was done, the extremists asserted control (often brutally) in the facility enclosures — some of which contained up to 800 detainees — and spread extremist thinking and expertise among the detainee population. It became clear that we had to carry out « counterinsurgency operations inside the wire » in order to identify and separate from the detainee population the irreconcilables, just as we sought to do outside the wire in Iraqi communities. The leadership of Marine Maj. Gen. Doug Stone and of those who led the elements that constituted our detainee operations task force was instrumental in this component of our overall campaign. And the performance of the thousands of soldiers, airmen, and sailors who carried out the myriad duties in the facilities — individuals who often had been retrained from other specialties to augment the limited number of military police detention specialists available in the U.S. Army — was equally impressive.

Over time, Maj. Gen. Stone’s team also began helping our Iraqi partners as they sought to increase their own capacity and to build the prison infrastructure to conduct Iraqi corrections operations. This was another significant U.S. civil-military effort, and it was complemented by a similarly large civil-military initiative to help the Iraqis reestablish their judicial system and to rebuild the infrastructure to support it.

Then-Col. Mark Martins led the judicial support effort on the military side, staying in Iraq for two full years — as he was later also to do in Afghanistan — to oversee it, even as he also served as my senior legal counsel. The scope of this civil-military endeavor was enormous, encompassing construction of judicial facilities, training of judicial security elements, and support for reestablishment of judicial systems and structures. Partners from the U.S. State Department, Department of Justice, FBI, and other government agencies also played key roles in this substantial effort.

Another important initiative that supported the overall campaign was the effort to improve our intelligence about the various extremist elements and what was going on in Iraq more broadly. Here again, we pursued civil-military programs to build our capabilities (including fusion cells started under General Casey at each division headquarters to bring together all elements of the U.S. intelligence community); to expand the intelligence, surveillance, and reconnaissance assets available (everything from drones to cameras on towers); to build a massive database that our analysts could use to identify correlations and linkages between individuals and organizations; and to improve intelligence sharing with coalition and Iraqi partners. We also established human terrain teams at each brigade headquarters to help our commanders understand in a more granular manner the composition, power structures, customs, and views of the Iraqi people in their areas of responsibility. And we extended secure Internet access to unprecedented levels (down to most company headquarters) within our organizations, as well. Counterinsurgency operations depend on a keen understanding of the political, historical, cultural, economic, and military situation in each area, and our initiatives built on those begun earlier in the war to further our understanding of the dynamics of each province, district, and community. Truly understanding the human terrain was vital to our ability to improve its security.

The Iraqi Political Component and Strategic Communications

The heart of the struggle in Iraq was a competition for power and resources between the major factions in the country — the majority Shiite Arabs and the minority Sunni Arabs and Kurds. (There were subfactions of each group as well, of course, in addition to other minority sects and ethnicities such as Turkoman, Yezidis, and Iraqi Christians, among others.) Achieving enduring progress in Iraq thus required achievement of political agreements on a host of key issues that divided the various factions. Consequently, seeking to foster agreement on such issues was yet another important component of the overall approach, and it developed into one to which Ambassador Crocker and I devoted considerable focus and effort. During the course of the surge, there were important laws passed and initiatives agreed upon — for example, a provincial powers act, an elections law, a reform of the de-Ba’athification decree, an amnesty law, and so forth; however, it was in this area that the most additional progress was (and still is) needed. Nonetheless, the surge made politics once again the operative mechanism through which Iraqis would divide power and resources — even as they struggled to create the political impetus and find the common ground to seize the moment and the opportunity offered to them.

Strategic communications, or public affairs, was another important element of the campaign. My guidance here was clear: we should seek to « be first with the truth, » to be as forthright as possible, to provide information on all developments and not just « good news, » and to avoid the practice of « putting lipstick on pigs » (trying to make bad news look good through spin). This also meant highlighting the violent acts carried out by al Qaeda and the Sunni insurgents, as well as those carried out by Shiite extremists. Hanging around the neck of Shiite cleric Moqtada al-Sadr was the assassination of Shiite police chiefs and governors and the violent acts of his followers in the holy city of Karbala in the summer of 2007, for example, which contributed to his decision to order his militia to stand down until the following March. (Of course, increased pressure by coalition and Iraqi forces and Prime Minister Maliki’s courageous confrontation with the militia members in Karbala contributed to Sadr’s decision, as well.) Clearly establishing in the eyes of the Iraqi people that Iranian elements were supporting members of the most violent Shiite militias also helped turn some Iraqis against Tehran’s meddling in their country. And fostering concepts of integrity in government and pride in the Iraqi security forces, as well as awareness of what was being achieved by coalition and Iraqi efforts — even while acknowledging our shortfalls and mistakes — was all part of a comprehensive strategic communications campaign. Like most of our other efforts, this campaign was increasingly coordinated with — and, over time, replaced by — Iraqi efforts.

There were, of course, many other components of the overall campaign: engagement with religious and academic leaders, jobs programs, support for governance at all levels, initiatives to attract outside investment back to Iraq, work with countries in the region to reengage with Baghdad and to prevent their young men from traveling to Iraq to join the extremist elements, initiatives to improve security on the borders and to reestablish customs and immigrations facilities, and programs to reduce terrorist and insurgent financing. But the elements I have outlined were the major components of the comprehensive civil-military campaign plan that guided our operations and activities. Each was of central importance to the achievement of progress during the course of the surge and accomplishments in each component reinforced and made possible further steps forward in other areas — the cumulative effect of which was considerable by the end of the surge in July 2008. Indeed, some of the various facets of our strategy continue to contribute to the situation in Iraq today, even after all U.S. combat forces have left the country, despite the considerable backsliding in the political and security situation.

Once again, it is important to note that the surge was all of the above, a comprehensive civil-military campaign, not just a substantial number of additional forces. The extra forces were critical to achieving progress as rapidly as we did, but they would not have been enough without the other components of the campaign.

The Magnitude of the Difficulty

As I’ve made clear, all of this was extraordinarily difficult and carried out in an environment of tremendous violence and frustratingly difficult Iraqi political discord. Moreover, we knew — and I stated publicly on numerous occasions — that the situation in Iraq would get worse before it got better. That proved true. There was no way to stop the violence without confronting those responsible for it. And there was no way that we could do that without putting our troopers and those of the Iraqi forces on the sectarian battle lines in Baghdad and elsewhere, especially in the areas most affected by al Qaeda terrorists and sectarian militias. When we did that, the insurgents and militia members predictably fought back. Consequently, violence rose throughout the first five months of the surge, reaching a crescendo in May and June, to well over 200 attacks per day, before beginning to abate and then falling fairly rapidly in July, August, and September of 2007.

The decline in violence overall, and the substantial reduction in car bombings in particular, as well as gradual improvements in a number of other areas of our effort made possible by the improved security, enabled Ambassador Crocker and me to report guarded progress in congressional hearings in September 2007. While highly charged emotionally at the time, those hearings gained us critical additional time and support, without which it is likely that the mission in Iraq would have failed. And, after we were able to report further progress when we testified again in April 2008, having already commenced the drawdown of the surge as well, we were able to gain still further time and support for our efforts in Iraq.

The progress continued throughout the remainder of the surge and beyond, with periodic upticks in violence, to be sure, but with the overall trajectory positive, despite continued inability to resolve many of the major political issues that divided the Iraqi people. Nonetheless, the comprehensive civil-military endeavor pursued during the surge made it possible over time to transfer tasks from U.S. and other coalition forces to Iraqi soldiers and police and, ultimately, for the United States to withdraw its final combat elements at the end of 2011 without a precipitate descent back into the violence and civil conflict that made the surge necessary in the first place. None of this could have been possible were it not for the extraordinary sacrifices and service of the men and women in uniform in Iraq during the surge and their diplomatic, intelligence, and development community partners.

At the highest level, President Bush’s decision to conduct the surge was exceedingly courageous. His advisers were split on the decision, with many favoring other approaches that in my view would have failed. And as the going did get tougher over the early months of the surge, President Bush’s steadfast leadership and his personal commitment to seeing the war through to a successful conclusion (albeit one that might take many years to unfold) took on enormous significance.

I was privileged, together with Ambassador Crocker, to participate in a weekly video teleconference with the president and the members of the National Security Council. It began promptly at 7:30 a.m. Washington time each Monday, thereby ensuring that all participants were focused at the start of the week on the mission to which the president had given his total commitment. I do not believe that any battlefield commander ever had that frequency of contact with his commander in chief, and it was of vital importance to me, as was the support of Secretary of Defense Bob Gates.

I also had a weekly video teleconference with Secretary Gates, who personally drove forward a number of programs of incalculable value to our men and women on the ground, programs such as the accelerated production of mine-resistant, ambush-protected MRAP vehicles; a huge increase in intelligence, surveillance, and reconnaissance assets (such as Predator unmanned aerial vehicles and optics on towers, among many others); and a host of individual protective systems and enablers for our troopers — not to mention the additional forces that I requested once I got on the ground and identified additional needs beyond those addressed by the initial surge force commitment. Secretary Gates and all of us in Iraq were supported enormously, as well, by Gen. Pete Pace and then Adm. Mike Mullen, the two officers who served as chairman of the Joint Chiefs during the surge. General Pace and Admiral Mullen also did yeoman service in maintaining the support of the military service chiefs who were understandably under enormous strain to produce the forces that we needed, while also gradually increasing the effort in Afghanistan, as it began to go downhill. At one point, of course, this required the extension of the tours in Iraq and Afghanistan from 12 to 15 months, an enormous sacrifice to ask of our men and women there and their families at home, but one that proved hugely important to the campaign.

President Bush’s commitment had an enormous psychological effect on our men and women in Iraq, as well as on the Iraqi people. Our troopers recognized that we had a chance to do what was needed to reverse the terrible cycle of violence that had gripped Iraq in the throes of civil war. And the citizens of the Land of the Two Rivers realized that there was still hope that the new Iraq could realize the potential that so many had hoped for in the wake of the ousting of Saddam Hussein and the collapse of the Ba’athist regime in 2003.

Commanding MNF-I

I recognized early on that I had become the face of the surge. I had not asked for this role, but whether I liked it or not, I had to fill it. Beyond that, of course, it was essential that I determine the right big ideas (with lots to help, to be sure), provide clear direction, communicate that direction in all possible forms, and then oversee the implementation of the resulting plans. It was also critical that I spend time with our troopers on the ground, that I share a measure of risk with them, and that I give encouragement and provide cautious optimism that we could, indeed, achieve the objectives we’d set out for ourselves and our Iraqi partners. In truth, from the beginning I believed that our approach was correct and that we would achieve progress; however, there were undeniably moments when I was uncertain whether we could achieve sufficient progress quickly enough to report that to Congress by September 2007. On more than one occasion as the early months went by, in fact, I sat alone with Gen. Odierno after our morning updates and discussed with him when we thought the situation was going « to turn. » No theater commander ever had a better « operational architect » than I had in him.

As the coalition commander, I also had extensive contact with the military and civilian leaders and legislators of the countries contributing forces to the coalition and also, of course, with Prime Minister Maliki and our key Iraqi partners from all sectors of the population. I had considerable interaction as well with the U.S., international, and Iraqi press. In the latter effort, as with the leaders of the coalition countries, I worked hard to avoid projecting unfounded optimism. When asked whether I was an optimist or a pessimist, for example, I typically replied, « I am neither an optimist nor a pessimist; rather, I am a realist. And reality is that Iraq is all hard, all the time. » I would then note the progress we’d achieved and setbacks we’d suffered in recent weeks. I worked hard, in fact, to maintain credibility with coalition leaders and the media, as well as with our troopers and their Iraqi counterparts. The provision of realistic assessments was hugely important and ranked among the biggest of the many « rocks » in my personal rucksack.

Needless to say, it was the greatest of privileges to serve with the selfless men and women, Iraqi and American and those of our coalition partners, civilian as well as military, who did the hard, dangerous work of the surge. There seldom was an easy period; each day was tough. But those on the ground consistently demonstrated the skill, initiative, determination, and courage needed to turn the big ideas at my level into reality at their levels and in their areas of responsibility. They also displayed the flexibility that was required to ensure that Multi-National Force-Iraq was a learning organization, one that could react faster and display greater adaptability than our terrorist, insurgent, and militia opponents. As the surge progressed, the men and women I was privileged to command continually refined tactics, techniques, and procedures, and they ultimately defeated their enemies in both the physical and intellectual manifestations of counterinsurgency battle.

Because of the complexity of counterinsurgency operations and the mixture of military and civilian tasks that they entail, it is sometimes said that counterinsurgency is the graduate level of warfare. However debatable that assessment may be, there is no question that the men and women of the surge demonstrated a true mastery of all that was required to conduct such operations. As I often noted in later years, they earned the recognition accorded them as « America’s New Greatest Generation. »

The Road Ahead

In many respects, Iraq today looks tragically similar to the Iraq of 2006, complete with increasing numbers of horrific, indiscriminate attacks by Iraq’s al Qaeda affiliate and its network of extremists. Add to that the ongoing sectarian civil war in Syria — which is, in many aspects, a regional conflict being fought there — and the situation in Iraq looks even more complicated than it was in 2006 and thus even more worrisome — especially given the absence of American combat forces.

As Iraqi leaders consider the way forward, they would do well to remember what had to be done the last time the levels of violence escalated so terribly. If Iraqi leaders think back to that time, they will recall that the surge was not just more forces, though the additional forces were very important. What mattered most was the surge of ideas — concepts that embraced security of the people by « living with them, » initiatives to promote reconciliation with elements of the population that felt they had no incentive to support the new Iraq, ramping up of precise operations that targeted the key « irreconcilables, » the embrace of an enhanced comprehensive civil-military approach, increased attention to various aspects of the rule of law, improvements to infrastructure and basic services, and support for various political actions that helped bridge ethno-sectarian divides.

The ideas that enabled progress during the surge are, in many respects, the very ideas that could help Iraq’s leaders reverse the tragic downward spiral that we have seen in recent months. As we discovered in the run-up to the surge of 2007, a singular focus on counterterrorist operations will most likely fail to stem the violence gripping Iraq. If Iraq and the Iraqis are to have yet one more opportunity to move forward, they would likely find it useful to revisit the entire array of approaches pursued in 2007 and 2008. It is heartening, thus, to know that some of the veterans of the surge, American as well as Iraqi, are engaged in the effort to help Iraq determine and then pursue the initiatives needed to address the terrible increase in violence in that country. This is a time for them to work together to help Iraqi leaders take the initiative, especially in terms of reaching across the sectarian and ethnic divides that have widened in such a worrisome manner.  It is not too late for such action, but time is running short.


Antisémitisme: Est-il rien sur la terre qui soit plus surprenant ? (The longest hatred in history: Retracing the thread from the New Testament to Auschwitz and today)

22 septembre, 2014
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b90094526/f1.highreshttp://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/6/60/Wandering_jew.jpg
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Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe? Jésus (Jean 21: 22)
Je vous le dis en vérité, quelques-uns de ceux qui sont ici ne mourront point, qu’ils n’aient vu le Fils de l’homme venir dans son règne. Jésus (Matthieu 16: 28)
Est-il rien sur la terre qui soit plus surprenant que la grande misère du pauvre Juif errant ? Complainte du Juif errant
Jamais je ne m’arrête ni ici ni ailleurs; par beau ou mauvais temps je marche incessamment … Le juif errant
Des remords ? Pourquoi ? Gardez la paix de l’âme et soyez méchant. Les bons vous en sauront gré. Le Christ ! je l’ai bafoué. Il m’a fait surhumain. Adieu !…  Apollinaire
La complainte que l’on chanta après ma visite à Bruxelles me nomme Isaac Laquedem, d’après Philippe Mouskes, qui, en 1243, mit en rimes flamandes mon histoire. Le chroniqueur anglais Mathieu de Paris, qui la tenait du patriarche arménien, l’avait déjà racontée. Depuis, les poètes et les chroniqueurs ont souvent rapporté mes passages, sous le nom d’Ahasver, Ahasvérus ou Ahasvère, dans telles ou telles villes. Les Italiens me nomment Buttadio – en latin Buttadeus ; – les Bretons, Boudedeo ; les Espagnols, Juan Espéra-en-Dios. Je préfère le nom d’Isaac Laquedem, sous lequel on m’a vu souvent en Hollande. Des auteurs prétendent que j’étais portier chez Ponce-Pilate, et que mon nom était Karthaphilos. D’autres ne voient en moi qu’un savetier, et la ville de Berne s’honore de conserver une paire de bottes qu’on prétend faites par moi et que j’y aurais laissées après mon passage. Mais je ne dirai rien sur mon identité, sinon que Jésus m’ordonna de marcher jusqu’à son retour. Je n’ai pas lu les œuvres que j’ai inspirées, mais j’en connais le nom des auteurs. Ce sont : Goethe, Schubart, Schlegel, Schreiber, von Schenck, Pfizer, W. Müller, Lenau, Zedlitz, Mosens, Kohler, Klingemann, Levin Schüking, Andersen, Heller, Herrig, Hamerling, Robert Giseke, Carmen Sylva, Hellig, Neubaur, Paulus Cassel, Edgar Quinet, Eugène Suë, Gaston Paris, Jean Richepin, Jules Jouy, l’Anglais Conway, les Pragois Max Haushofer et Suchomel. Il est juste d’ajouter que tous ces auteurs se sont aidés du petit livre de colportage qui, paru à Leyde en 1602, fut aussitôt traduit en latin, français et hollandais, et fut rajeuni et augmenté par Simrock dans ses livres populaires allemands.  Apollinaire
Le Juif errant est une figure symbolique d’une grande densité, multiple et unitaire à la fois, située au centre d’un univers mythologique dont l’extension notable dans le temps n’est pas moindre que sa diffusion dans l’espace. Un bref passage de l’Évangile de Jean est à l’origine d’une floraison de récits, différents les uns des autres non seulement par la variété des trames et des formes expressives, mais aussi par la diversité des configurations mentales sous‑jacentes à la narration des vicissitudes du protagoniste. Ces récits, selon nous, se prêtent à être lus comme autant de variantes d’un mythe qui, toutes, le contiennent à un niveau potentiel. (…) Une telle plasticité intrinsèque, qui n’a pas d’autres exemples hors de la mythologie, est une des raisons qui ont permis à la figure du Juif errant de ponctuer le chemin de la civilisation occidentale chrétienne, sur une longue durée, allant grosso modo du Moyen Âge au xxe siècle (personne ne peut dire si actuellement l’élan initial a épuisé ou non ses propres potentialités). Si l’on s’interroge sur les motifs d’une diffusion aussi vaste et d’une aussi longue durée, on ne peut éviter de commencer par l’observation suivante : l’Europe chrétienne à travers la construction du mythe du Juif errant a forgé une image particulière de l’Autre, à laquelle elle ne pouvait pas ne pas confronter sa propre image. Il ne s’agit pas d’un quelconque « autre », mais du plus problématique et « impliquant », marqué par un paradoxe éclatant : le juif, le juif modelé par l’imaginaire chrétien, a le privilège de réunir en lui des pôles opposés dans la mesure où il incarne simultanément la diversité et la similitude. Séparé du monde chrétien par un fossé abyssal, car il n’a pas reconnu le Messie dans le Christ, il est néanmoins le dépositaire d’une vérité fondamentale pour la chrétienté : celle de l’incarnation de la passion du Christ, dont il a été le témoin direct. Le monde chrétien ne peut que prendre ses distances avec lui mais, dans le même temps, ne peut se permettre de l’ignorer : est‑il possible de résoudre, ou tout au moins atténuer une contradiction aussi marquée ? Marcello Massenzio
Despite the real efforts to develop a Christian-Jewish dialogue, it is only among the educated and broad-minded elite in the Catholic and Protestant churches that there has been a significant shift in the perception of Judaism and the Jews. But this is much less true of the Orthodox Christians, who account for well over 300 million people. Furthermore, we would have to qualify even the progress made with the Catholic Church by saying that it is in the theological realm, not manifested in attitudes towards Israel — though, yes, finally in the 1990s, the Vatican recognized the Jewish state. In the Protestant world, it’s a slightly reversed trend. The Evangelical Christians are among Israel’s most passionate supporters. But they have not altogether cast overboard more traditional theological ideas about conversion of Jews being the indispensable prelude to the ultimate redemption. (…) There are important nuances here, both between countries in different parts of the world, and within the West itself. American and European Christendom, for example, are completely different. In the U.S., many Christians see Jews as allies in the struggle to protect and preserve all the core values that are threatened directly by militant Islam; just as many Jews see those Christians who understand the moral, historical, and political legitimacy of Israel as indispensable allies. The common interest is glaringly obvious, although sometimes more to Christians than to Jews. Here lies a paradox that has to be addressed: Christians of the more liberal persuasion, particularly liberal Protestants, are very often hyper-critical of Israel, and push for boycotts, divestment, and sanctions. They also support charity organizations like War on Want and Christian Aid, which utterly and uncritically embrace the Palestinian cause. Then there’s the left wing of Christianity, which has roots in the Third World and Latin America. It espouses a kind of Marxist liberation theology. The conservative Christians have a totally different perception of Israel from these groups. They, unlike their more liberal coreligionists, passionately support Israel as a front line of democracy, which they sincerely define as the Judeo-Christian basis of all the freedoms that we tend to take for granted in Western countries. Ruthie Blum Leibowitz
What needs to be understood — and it’s a case I make strongly in the book — is why the ayatollahs have invested such great efforts in their propaganda against Israel. The reason they have presented themselves as — and have carried out a policy of being — the avant garde of total opposition to Israel’s very existence is that they see this as their most powerful card in a much broader and more ambitious aim. This aim is first to establish hegemony throughout the Middle East, and then to be in a position where they can actually challenge the hegemony of the West. Hatred of Israel and this very intense, religiously driven indoctrination on Iran’s part is designed primarily for the Arab street, and it has had some success. Its most important success was in underwriting and reinforcing the Hizbullah movement it created in Lebanon in 1982. Hizbullah (the Party of God) is a movement which operates in an Arab country and whose members are all Arabs. But they are Shiites — Arab Shiites who have become a proxy of Iran, and closely controlled by its regime. Their ideology is completely Iranian-oriented, and includes a visceral hatred of Jews. (…) That Hamas, a Sunni Muslim organization, has increasingly become another Iranian proxy in the region has been one of the most striking developments in the last five or six years. The seeking of Israel’s destruction has become the most effective glue linking Iran to an Arab world that is naturally and rightfully suspicious of its intentions. Countries like Egypt, Jordan, and Saudi Arabia, which are all Sunni, and often considered to be moderate or pro-Western in some way — though that would have to be seriously qualified in practice — do feel threatened by Iran. In their own ambiguous way, they are seeking means to diminish or neutralize the Iranian threat. Then there are the smaller Gulf States, which are literally defenseless in the face of a nuclearized Iran. Presently, they may feel they have an American shield to protect them from future Iranian threats. But how much would such a shield be worth if there were a nuclear Iran nuclear? Not very much. (…) The bulk of them [students on Western campuses] have completely bought in to the Palestinian version of the conflict: that the Jews came in and stole the land; that the state of Israel was an illegitimate creation with no historic justification; that its establishment was a colonialist and imperialist conspiracy. This is now a kind of lingua franca of a whole generation of students. Probably 90% of the books they are assigned in Middle East studies point in that direction. (…) We have far more possibilities than the Jews of the pre-Holocaust period had. We have an independent state, with a very advanced and flourishing society. Admittedly, our adversaries today have much more extensive resources with which to circulate and amplify the cycle of lies. This doesn’t mean, however, that we are fated to be passive recipients of vilifying accusations on the part of forces intent on Israel’s demise. One of the reasons I wrote this book was to identify those forces and the impetus behind them. Their build-up is something that only seems to have hit home to many Israelis after the Goldstone report. But that report is only the last straw in a long indictment that has been mounting with very little response, other than from a handful of people.(…) Here we are touching on one of the core problems of dealing with this escalating process of undermining the moral foundations and legitimacy of Israel. It’s difficult for me to be cool, calm and collected when, as part of my everyday work, I have to read so many self-accusatory statements and indictments either by Israelis who have left Israel, or by those who remain and teach in Israeli universities, or by Diaspora Jews who have jumped on this bandwagon and seem so keen to produce their “divorce certificates” from the Jewish state. And they do this in order to give themselves the appearance of a clean bill of health. It is their way of saying: “We are good Jews; we have nothing in common with those bad ones.” (…) Indeed, I think there is an analogy to be drawn between the highly assimilated, well-off, middle- and upper-middle-class Jews of Weimar Germany, who believed that if only they could demonstrate to non-Jewish Germans that it was the east European Jewish immigrants at the root of all the problems, they themselves would be spared anti-Semitism. This, of course, was all blown away after 1933, because it wasn’t of the slightest interest to Hitler and his supporters what kind of Jew you were. As a matter of fact, it was the well-established Jewish professionals and intellectuals who the Nazis were determined to “cleanse” Germany from first. Today, those left-wing and liberal Jews who feel that if only they can show they fully share the anti-Zionist zeitgeist, they will be spared the indictment that is being handed out, are victims of the same delusion. (…) We recently celebrated the festival of Purim. And though nobody believes in the literal historicity of the events in the Book of Esther, it is a document of great importance, because of what it tells us about anti-Semitism and Jewish responses to it. It is astonishing to find such continuities from more than 2,000 years ago to today. And it is ironic that the great Jew-hater of the story, Haman, hails from the same country — what was then Persia — as Ahmadinejad today. In the story, the Jews are already in the Diaspora — so presumably it was written in the Hellenistic period — and they are described as being a dispersed people, and divided among themselves, although they have their own laws and customs, which are distinct from those of the other habitants of the kingdom. And the bait that Haman offers to the king to carry out the extermination of the Jews is that it will bring great economic benefits to the treasury, and that it will introduce an element of uniformity in the kingdom that is actually a multicultural, multinational, perhaps quite shaky empire. And how do the Jews react? Well, Mordechai and Esther engage in a political action; there are court intrigues; a complex plot unravels. But ultimately, in the Diaspora, Jews are dependent on fate, on the powers-that-be, and on persuading at least some of those powers-that-be to allow them to defend themselves. This was less and less true in the history of the Diaspora, and Jews were less and less able to organize and defend themselves — which is one of the primary reasons why modern Zionism came into existence. So, clearly, anti-Semitism is an ancient phenomenon. That’s why the subtitle of my book begins with “from antiquity.” And many Jewish responses are traditional ones. We can almost say that nothing new has ever been invented in the history of Jewish self-defense. Some techniques are more refined than others. Jews have achieved greater amounts of power in a number of diasporic societies. But the scenarios don’t change that much. What has changed is the existence of Jewish sovereignty. Of a state. Of an army. Of a cohesive society which is willing and able to defend itself with all the means at the disposal of a modern society, to make sure there is no repetition of the Holocaust or of lower-scale massacres. This is a crucial development, even though it has not diminished anti-Semitism. On the contrary, it has simply given it new pretexts and sources on which it can feed. Still, we Jews are privileged in comparison to all the generations that went before us. For the first time, with our own hands, and using all the creativity, talent, determination and tenacity that we have shown over the centuries in adversity, we can frustrate the evil designs of our enemies. (…) In the Bible, Israel is the name given to Jacob, one of the three patriarchs of the nation, after he struggles with the angel — this mysterious figure, half-God, half-man, God, man, something else, the stranger, a phantom of his unconscious imagination, a real person, who knows? All name changes in the Bible have great significance. And the literal meaning of Israel is “he who struggles and prevails.” Delving into the broader meaning of Israel, both historically and today — and asking what its purpose is, for itself as a people and for the nations — you could say that it represents a struggle for truth. (…) It is a struggle to transcend ourselves, to find our better part, to aspire to the light. Contrary to the stereotype branding Jews as the incarnation of materialism, anybody really familiar with the annals of Jewish history knows this is ludicrous. This is not to say there aren’t materialists among us, of course. On one level, we are no different from anybody else. But there’s another level on which we operate, which, for a lack of a better word, I would call metaphysical. And it is this level, which Israel represents, that is one of the deepest reasons for anti-Semitism. (…) among the many other intrinsically fascinating and horrendous features it has, anti-Semitism is also a continuous challenge to the Jewish people. It is a kind of barometer to us and to the nations, both of what is wrong — because it is often a symptom of major pathologies in a given society — and a warning signal of catastrophes to come. Indeed, it is clear that its current rise is a herald of a catastrophe already in the making. Rather than deluding ourselves that it is a passing storm, if we could only see it as a galvanizer, we could put our energies to more constructive use, and understand that fighting it, too, is part of a wider struggle for continual self-betterment. As with all forms of persecution and oppression, running away doesn’t work. You have to stand up and fight your adversary and — as in the case of Jacob, who becomes worthy to be called Israel — to overcome him, even if this means sustaining a limp, as he apparently did. Ruthie Blum Leibowitz
I write on Christian origins from the standpoint of a scholar of the ancient Jewish writings, including the Dead Sea Scrolls, the Mishnah, the Talmud, and the Midrashim. My view on Christian origins is that Jesus was a Jewish messiah-figure who had no intention of starting a new religion. The real founder of Christianity as a separate religion was Paul. Jesus died on a Roman cross because he was considered a threat to the Roman occupation of Judaea, not because he was regarded as heretical or blasphemous by the Jewish religious authorities, the Pharisees. His Jewish opponent was the High Priest, who was a Roman appointee, who acted for political, not religious motives, in arresting Jesus. Jesus was not a military figure, but, like Theudas, and some other contemporary messiah-figures, relied on the hope of divine intervention, which he thought would take place on the Mount of Olives. Paul was never a Pharisee rabbi, but was an adventurer of undistinguished background. He was attached to the Sadducees, as a police officer under the authority of the High Priest, before his conversion to belief in Jesus. His mastery of the kind of learning associated with the Pharisees was not great. He deliberately misrepresented his own biography in order to increase the effectiveness of missionary activities.(…) Jesus and his immediate followers were Pharisees. Jesus had no intention of founding a new religion. He regarded himself as the Messiah in the normal Jewish sense of the term, i.e. a human leader who would restore the Jewish monarchy, drive out the Roman invaders, set up an independent Jewish state, and inaugurate an era of peace, justice and prosperity (known as ‘the kingdom of God,) for the whole world. Jesus believed himself to be the figure prophesied in the Hebrew Bible who would do all these things. He was not a militarist and did not build up an army to fight the Romans, since he believed that God would perform a great miracle to break the power of Rome. This miracle would take place on the Mount of Olives, as prophesied in the book of Zechariah. When this miracle did not occur, his mission had failed. He had no intention of being crucified in order to save mankind from eternal damnation by his sacrifice. He never regarded himself as a divine being, and would have regarded such an idea as pagan and idolatrous, an infringement of the first of the Ten Commandments. (…) The first followers of Jesus, under James and Peter, founded the Jerusalem Church after Jesus’s death. They were called the Nazarenes, and in all their beliefs they were indistinguishable from the Pharisees, except that they believed in the resurrection of Jesus, and that Jesus was still the promised Messiah. They did not believe that Jesus was a divine person, but that, by a miracle from God, he had been brought back to life after his death on the cross, and would soon come back to complete his mission of overthrowing the Romans and setting up the Messianic kingdom. The Nazarenes did not believe that Jesus had abrogated the Jewish religion, or Torah. Having known Jesus personally, they were aware that he had observed the Jewish religious law all his life and had never rebelled against it. His sabbath cures were not against Pharisee law. The Nazarenes were themselves very observant of Jewish religious law. They practiced circumcision, did not eat the forbidden foods and showed great respect to the Temple. The Nazarenes did not regard themselves as belonging to a new religion; their religion was Judaism. They set up synagogues of their own, but they also attended non-Nazarene synagogues on occasion, and performed the same kind of worship in their own synagogues as was practiced by all observant Jews. The Nazarenes became suspicious of Paul when they heard that he was preaching that Jesus was the founder of a new religion and that he had abrogated the Torah. After an attempt to reach an understanding with Paul, the Nazarenes (i.e. the Jerusalem Church under James and Peter) broke irrevocably with Paul and disowned him. Hyam Maccoby
Paul, not Jesus, was the founder of Christianity as a new religion which developed away from both normal Judaism and the Nazarene variety of Judaism. In this new religion, the Torah was abrogated as having had only temporary validity. The central myth of the new religion was that of an atoning death of a divine being. Belief in this sacrifice, and a mystical sharing of the death of the deity, formed the only path to salvation. Paul derived this religion from Hellenistic sources, chiefly by a fusion of concepts taken from Gnosticism and concepts taken from the mystery religions, particularly from that of Attis. The combination of these elements with features derived from Judaism, particularly the incorporation of the Jewish scriptures, reinterpreted to provide a background of sacred history for the new myth, was unique; and Paul alone was the creator of this amalgam. Jesus himself had no idea of it, and would have been amazed and shocked at the role assigned to him by Paul as a suffering deity. Nor did Paul have any predecessors among the Nazarenes though later mythography tried to assign this role to Stephen, and modern scholars have discovered equally mythical predecessors for Paul in a group called the ‘Hellenists’. Paul, as the personal begetter of the Christian myth, has never been given sufficient credit for his originality. The reverence paid through the centuries to the great Saint Paul has quite obscured the more colourful features of his personality. Like many evangelical leaders, he was a compound of sincerity and charlatanry. Evangelical leaders of his kind were common at this time in the Greco-Roman world (e.g. Simon Magus, Apollonius of Tyana). (…) A source of information about Paul that has never been taken seriously enough is a group called the Ebionites. Their writings were suppressed by the Church, but some of their views and traditions were preserved in the writings of their opponents, particularly in the huge treatise on Heresies by Epiphanius. From this it appears that the Ebionites had a very different account to give of Paul’s background and early life from that found in the New Testament and fostered by Paul himself. The Ebionites testified that Paul had no Pharisaic background or training; he was the son of Gentiles, converted to Judaism in Tarsus, came to Jerusalem when an adult, and attached himself to the High Priest as a henchman. Disappointed in his hopes of advancement, he broke with the High Priest and sought fame by founding a new religion. This account, while not reliable in all its details, is substantially correct. It makes far more sense of all the puzzling and contradictory features of the story of Paul than the account of the official documents of the Church. The Ebionites were stigmatized by the Church as heretics who failed to understand that Jesus was a divine person and asserted instead that he was a human being who came to inaugurate a new earthly age, as prophesied by the Jewish prophets of the Bible. Moreover, the Ebionites refused to accept the Church doctrine, derived from Paul, that Jesus abolished or abrogated the Torah, the Jewish law. Instead, the Ebionites observed the Jewish law and regarded themselves as Jews. The Ebionites were not heretics, as the Church asserted, nor ‘re-Judaizers’, as modern scholars call them, but the authentic successors of the immediate disciples and followers of Jesus, whose views and doctrines they faithfully transmitted, believing correctly that they were derived from Jesus himself. They were the same group that had earlier been called the Nazarenes, who were led by James and Peter, who had known Jesus during his lifetime, and were in a far better position to know his aims than Paul, who met Jesus only in dreams and visions. Thus the opinion held by the Ebionites about Paul is of extraordinary interest and deserves respectful consideration, instead of dismissal as ‘scurrilous’ propaganda — the reaction of Christian scholars from ancient to modern times. Hyam Maccoby (« The Mythmaker: Paul and the Invention of Christianity »)
Sur le long terme, il va falloir reconnaître que que Gaza ne peut pas subvenir à ses besoins en étant coupé du monde. Barack Obama
Combien de morts faudra-t-il encore pour que s’arrête ce qu’il faut bien appeler le carnage de Gaza ? La tradition d’amitié entre Israël et la France est ancienne et le droit d’Israël à la sécurité est total, mais ce droit ne justifie pas qu’on tue des enfants et qu’on massacre des civils. Le Hamas porte évidemment une responsabilité écrasante dans cet engrenage macabre qui sert surtout les extrémismes, mais celle-ci non plus ne justifie pas ce que le Secrétaire général des Nations unies a qualifié de crimes. Laurent Fabius
Il faudra bien, à un moment, reconnaître l’Etat palestinien. Laurent Fabius
Je tenais à remercier d’abord Mahmoud ABBAS d’avoir choisi la France avant de se rendre à l’Assemblée Générale des Nations Unies, nous nous y retrouverons d’ailleurs la semaine prochaine, parce que nous devions ensemble rappeler les évènements terribles qui se sont produits à Gaza, qui ont fait plus de 2.000 morts, des milliers de blessés, et des personnes qui aujourd’hui sont dans le dénuement le plus complet. (…) Nous aurons donc à dire très clairement, dans une résolution qui sera présentée au Conseil de sécurité, ce que nous attendons maintenant du processus et ce que doit être la solution du conflit. (…) Mais nous savons que la France est également liée à Israël, que la France veut la sécurité d’Israël et c’est parce que nous savons parler à tous nos partenaires que nous pouvons être une solution pour mettre un terme à ce conflit. François Hollande

Croyance populaire plus ou moins inspirée d’un texte biblique mal compris, diffusion via images, complaintes, livres de colportage mais aussi l’Inquisition espagnole et le protestantisme allemand, entrée dans la grande littérature européenne y compris avec une certaine mais ambiguë valorisation positive en une sorte de « christ porteur de malédiction éternelle » …

A l’heure où nos amis juifs et israéliens s’apprêtent à fêter leur nouvel an

Et, avec l’ouverture de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York et les plus que douteuses initiatives des prétendus amis d’Israël comme les Etats-Unis de Barack Obama ou la France de François Hollande ou les habituels idiots utiles juifs compris, se préparent à une nouvelle année d’attaques, menaces d’annihilation et condamnations internationales …

Pendant qu’entre détournements de fonds et  trafic d’êtres humains et de Gaza au Liban et à l’Iran, leurs ennemis fourbissent leurs armes pour la prochaine fois …

Comment, avec la complainte du Juif errant et à travers l’histoire multiséculaire du mythe du même nom, ne pas s’étonner de cette « plus longue haine de l’histoire » ?

Carol Iancu, Les mythes fondateurs de l’antisémitisme. De l’Antiquité à nos jours
Toulouse, Privat, 2003, 189 p. (coll. « Bibliothèque Historique »)
Doris Bensimon

Un mythe est une légende. Pour l’auteur, les mythes fondateurs de l’antisémitisme sont « la projection de complexes engendrés par l’intolérance à l’égard de l’altérité juive ». Carol Iancu, historien, retrace l’histoire de « la plus longue haine » dans le temps et dans l’espace.

Le peuple hébreu a inventé le monothéisme. Dans l’Antiquité égyptienne et grecque, les juifs s’opposent aux dieux païens. Aussi, dès le IVe siècle avant l’ère chrétienne, ils sont considérés comme différents des autres peuples. Leurs lois et coutumes sont contestées par le monde païen. Mais l’antisémitisme naît surtout dans le christianisme et l’islam, les deux religions issues du monothéisme juif.

Les chrétiens accusent le peuple juif de déicide, mais un « reste d’Israël » doit survivre comme témoin. L’antijudaïsme est d’abord théologique. Il s’exprime dans les écrits des pères de l’Église cités en grand nombre par l’auteur. Pendant les premiers siècles, prosélytismes juif et chrétien se concurrencent. Le christianisme l’emporte et devient religion d’État après la conversion de Constantin en 313. L’empire chrétien féodal succède en Europe à l’Empire romain. À partir de cette époque et pendant de nombreux siècles, les conciles élaborent une législation antijuive : les juifs sont discriminés dans les activités économiques, dans l’habitat (le ghetto), dans la tenue vestimentaire et par le serment more judaico. À ce rejet légal s’ajoute la haine populaire qui affuble les juifs des crimes les plus invraisemblables : le meurtre rituel, la profanation d’hosties, l’empoisonnement des puits. Le juif est perfide et démoniaque. Expulsé, il devient le « juif errant », l’étranger à jamais puni pour son refus du message chrétien. C. Iancu décrit en détail la naissance des « mythes » antijuifs qui, dans leur application concrète, sont le sort quotidien des populations juives ou de massacres en période de crise.

Un tournant semble se dessiner au siècle des Lumières suivi par l’émancipation civique des juifs en France (1791), en Angleterre (1866), en Autriche-Hongrie (1867), en Italie (1870), en Allemagne (1871). Avec l’émancipation, on pouvait s’attendre en Europe centrale et occidentale à l’intégration des juifs dans la société. Pourtant, l’antijudaïsme chrétien persiste dans ces pays. Il est complété par des thèmes nouveaux : nation et race. Il devient l’antisémitisme moderne. Par la presse, la littérature, l’action parlementaire, les antisémites mènent leur combat contre l’émancipation des juifs. Cette tendance est très nette en Allemagne. En France elle culmine avec l’affaire Dreyfus.

Dans les dernières décennies du xixe siècle, l’antisémitisme prend de nouvelles orientations. L’anticapitalisme socialiste est représenté en Allemagne par Ludwig Feuerbach, Bruno Bauer, Karl Marx et en France, par Charles Fourrier, Alphonse Toussenel et Pierre Proudhon. Chacun, à sa manière, s’attaque aux banquiers juifs et ignore les masses juives pauvres de son pays comme celles d’Europe orientale, victimes de pogroms. À partir du milieu du xixe siècle paraissent des publications sur les inégalités des races. La race indo-européenne serait supérieure à la race sémite. Parmi les précurseurs des théories raciales, C. Iancu cite en France le comte Arthur de Gobineau, Ernest Renan. Edouard Drumont diffuse le mythe de l’antagonisme Aryen/Sémite. En Allemagne, ces théories sont amplifiées. En 1879, Wilhelm Marr, auteur du pamphlet La victoire du judaïsme sur le germanisme aurait inventé le mot « antisémitisme ». Le gendre anglais de Richard Wagner, Stewart Houston Chamberlain publie en 1899 La Genèse du xixe siècle, un panégyrique de la race aryenne dont la meilleure part serait les Germains. Les théories de l’antisémitisme racial circulent en Europe occidentale et centrale. Elles préparent les voies aux national-socialistes.

À cette même époque, le mythe de la conspiration juive contre le monde chrétien est repris par celui du complot judéo-maçonnique. Ce mythe devient la conspiration mondiale dans les tristement célèbres Protocoles des Sages de Sion. Ce pamphlet a été fabriqué à Paris par la police secrète du tsar de Russie. Entre 1919 et 1920, il fut traduit dans la plupart des langues européennes. Aujourd’hui, il circule non seulement en Europe et Amérique, mais encore, traduit en arabe, au Proche et Moyen Orient.

La haine accumulée par l’antijudaïsme chrétien et par les idéologies de l’antisémitisme moderne aboutit à la Shoah, l’extermination d’un tiers du peuple juif par les nazis et leurs comparses.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale s’amorce un dialogue entre les Églises chrétiennes et les représentants du judaïsme. Les relations entre juifs et chrétiens s’améliorent, mais elles ne sont pas à l’abri de nouvelles flambées d’antisémitisme.

Dans la première partie de ce livre, C. Iancu évoque brièvement les relations entre musulmans et juifs. L’islam partage avec le judaïsme le strict monothéisme. Mais juifs et chrétiens refusent l’adhésion à la nouvelle religion prêchée par Mahomet. Quelques sourates du Coran condamnent leur « incroyance ». Pourtant, juifs et chrétiens sont considérés comme les « gens du Livre » (la Bible). Ils deviennent des dhimmi par leur soumission au pacte de protection appelé la charte d’Omar. Le dhimmi pouvait résider en terre d’islam, pratiquer son culte et bénéficier d’une autonomie concernant son droit privé. En contrepartie, le dhimmi devait accepter son infériorité par rapport aux musulmans, payer des impôts spécifiques, porter un signe distinctif sur son vêtement, jaune pour les juifs, bleu pour les chrétiens. La dhimma fut appliquée avec plus ou moins de rigueur selon les pays et les époques, pendant plus d’un millénaire dans l’espace conquis par l’islam. Dans ce contexte, les juifs connurent des périodes de coexistence paisible, mais aussi de persécutions.

Les deux derniers chapitres de ce livre sont consacrés à l’antisionisme et au « nouvel » antisémitisme. L’auteur relate brièvement la naissance du mouvement sioniste, de la création d’un Foyer national juif sous mandat britannique décidée en 1919 à la fondation de l’État d’Israël.

En Russie, pendant le régime tsariste, l’antisémitisme était une institution d’État. En 1917, les juifs obtiennent la pleine égalité civile et politique. Lénine condamne l’antisémitisme, mais les associations juives et parmi elles les groupements sionistes doivent cesser leurs activités. Pourtant, en 1947, l’Union soviétique a voté le partage de la Palestine mandataire. Elle fut l’un des premiers pays à reconnaître l’État d’Israël. Ce soutien fut de courte durée. L’antisémitisme n’a pas disparu en URSS et le sionisme était toujours condamné. À partir de 1950, la propagande soviétique élabore l’amalgame entre l’antisémitisme et le sionisme : cette nouvelle idéologie est reprise par les pays d’Europe de l’Est, membres du bloc de Varsovie.

Dans le contexte des guerres israélo-arabes et du conflit entre Israéliens et Palestiniens, les relations entre juifs et musulmans se sont gravement détériorées. Les arabo-musulmans ont intégré dans leurs discours et leurs actions l’ensemble des « mythes » antisémites et antisionistes européens.

Aujourd’hui, en Europe, mais aussi en Amérique, le « nouvel » antisémitisme est un amalgame entre les retombées du conflit israélo-palestinien, la résurgence des mouvements d’extrême droite et leur rencontre avec des groupes d’extrême gauche.

C. Iancu dresse le tableau presque exhaustif des multiples expressions de la « haine la plus longue de l’histoire ». Il cite des faits. Mais il ne démolit peut-être pas avec assez de force les mythes. En guise de conclusion, il affirme qu’il ne voulait pas écrire une « histoire larmoyante » du peuple juif. L’histoire positive des relations entre juifs et non-juifs devrait, elle aussi, être écrite.

 Voir aussi:

Comptes rendus

Edgar Knecht, Le Mythe du Juif er rant, essai de mythologie littéraire et de sociologie religieuse. Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1977.

J-C Fizaine

Sujet mince et grandiose » dit l’auteur (p. 7). Sujet épineux en tout cas « tant la complexité du problème postule la complexité des voies d’approche ». (p. 12) L’histoire du mythe du Juif errant à l’image de celle de son personnage est marquée de discontinuité, de lacunes énigmatiques. L’auteur,  sans cacher que bien des points d’interrogation restent posés, présente les pièces du dossier avec un scrupule d’érudition exemplaire sans jamais conclure témérairement.

Le plan de son étude est calqué très naturellement sur les deux époques et  les deux espaces de diffusion du « mythe »: réservé à la consommation populaire jusqu’au xix » siècle, il fait alors une entrée manquée dans la grande littérature. Il est en ce sens révélateur des ambitions et des ambiguïtés du romantisme : pourquoi l’effort de certains romantiques pour élaborer, à partir de « croyances populaires » (1ère partie) un mythe poétique (2ème partie) pourvu d’investissements idéologiques divers (3ème partie), aboutiti-il à un écehc presque complet (4ème partie: Fin d’un mythe ?) ?

L’auteur cherche la réponse dans deux directions : l’antisémitisme véhiculé par le mythe — son caractère « populaire ». Ce qui exige bien des mises au point. A l’antisémitisme « théologique » cristallisé autour de Juda, Ahasvérus, substitue un antisémitisme racial qui est au départ le contenu essentiel du mythe (pp. 29, 51, 59). Création cléricale et savante, « amalgame habile  » de sources livresques et de légendes orales à des fins d’ « édification » morale er religieuse ?   Expression de quelque réalité sociologique ? L’auteur ne conclut pas, relevant seulement, à titre d’hypothèses prudemment avancées, le rôle probable de certaines circonstances religieuses dans la formation et la diffusion du mythe: L’Espagne de l’Inquisition (p. 39); le protestantisme allemand au xvii» siècle (p. 48).
Cependant il ne renonce pas à cher cher les traces d’un « mythe populaire du Juif errant », passant outre à l’ave rtissement de G. Paris (cité p. 32 : « II faut se garder de faire du Juif errant un personnage mythique et orageux »).
metaient-ils
losophique et critique ? Bien vite, Qui net comme Shelley abandonnent le Juif errant pour Prométhee… Confirmation de la thèse de P. Bénichou sur l’impas senécessaire d’une mythologie chré tienne au xixe siècle.

En fait, dans sa première époque, le « mythe » ne donne guère lieu qu’à des commentaires antisémites et… gérontologiques ! (p. 49) Et l’on ne sait pas sur quoi l’auteur s’appuie pour affirmer, à propos de l’Histoire admirable de 1702 que, « écrite pour le peuple », elle est aussi « l’expression la plus vraie du mythe populaire du Juif errant » (p. 58). Mais sur l’imaginaire collectif l’au teur convient que nous sommes fort mal renseignés (pp. 24, 41, avec cet avertissement : « Encore faudrait-il préciser ce terme de « littérature populaire»…) et que l’étude de sociologie religieuse à faire ici supposait l’exploitation d’un très vaste corpus, qui dépassait les limites d’un travail de litt érature comparée (p. 10).

Le terme « populaire » en viendrait-il à ne plus traduire que le mépris des lettrés (p. 73) pour une légende où ils ne cherchent rien de plus qu’un narrateur commode pour une histoire satirique (cf. Marana et l’Espion turc) ?

Pourtant non : un des points intéressants du livre est celui où il nous montre la réélaboration que subit le mythe au xviie siècle, de version en version. On assiste à une valorisationier positive du personnage, et le cordonnier Ahasvérus permet alors «une identification sociale et une évasion sentimentale » (p. 63). Le contenu édifiant est alors doublé — et subverti — par une «valeur sociale» (p. 64); cf. notament les guez bretons où le Juif errant dialogue avec le Bonhomme Msère. C’est cette version, dont d’autres chercheurs avaient méconnu la profonde ambiguïté,que propagent dès lors jusqu’en 1851 images, complaintes, livres de colportage… C’est elle que prendront comme matière première les écrivains qui façonneront le « mythe poétique ».

Les romantiques exploiteront toutes les virtualités contradictoires du « myt he » : Identification imaginaire et révol temétaphysique (Schubart, Shelley, Quinet); antisémitisme (Tousenel ); protestation sociale (E. Suë). C’est peut-être justement la grande erreur de Quinet d’avoir résolument parié pour le caractère populaire de ce qu’il prend pour une vieille légende populaire ( « Le mystère est du peuple comme Ahasvérus (cité par E. Knecht, p. 165). L’analyse du poème, trop brève pour en montrer la complexité, dégage nettement le renversement de la polarité Christ /Juif que tente d’imposer Quinet: c’est Ahasvérus le vrai Messie, « la théogonie se renverse en une anthropogonie ». Mais l’origine antisémite et le caractère clérical de la donnée lui permettaient-ils d’assumer un contenu philosophique et critique ? Bien vite, Quinet comme Shelley abandonnent le Juif errant pour Prométhee… Confirmation de la thèse de P. Bénichou sur l’impassenécessaire d’une mythologie chrétienne au xixe siècle.

Avec Eugène Siie et Toussenel, l’évolution du mythe s’achève en fermant la boucle ; il revient à son origine en se révélant capable de véhiculer à la fois un contenu antisémite et un contenu anticlérical (p. 248). Mais du même coup le Juif errant, « mythe suspect » (p. 249), retombe définitivement dans le double discrédit d’où quelques«parias » romantiques avaient cru pouvoir le faire sortir …

L’ouvrage d’E. Knecht est à la fois passionnant à lire et un peu frustrant. Les questions posées (la perception du Juif dans les textes, du Moyen Age à nos jours — la nature et le statut de la « littérature populaire » — les conditions de création d’un « mythe poétique») sont d’une importance capitale.

On souhaiterait parfois que l’auteur y donne des réponses plus systématiques et plus tranchées. Il soutient à la fois « le caractère profondément chrétien du  mythe du Juif errant » (p. 328) et — laissant il est vrai la parole au moment décisif à A. Memmi  t — qu’il exprime le négatif du christianisme (passim et notamment pp. 334, 335): n christ porteur de malédiction éternelle … Il plaide pour le caractère profondément populaire de la légende tout en notant qu’elle a dès l’origine, servi àl’endoctrinement idéologique. Ces éléments sont conflictuels, et l’histoire du mythe est celle de ces conflits.   L’étude les donne à voir, concluant sur le caractère inquiétant d’un « mythe de négation et d’évasion » (p. 329), création frelatée et stérile, sans souligner toujours les malentendus auxquels il a pu donner lieu.

Voir également:

The Longest Hatred, Part One
The first part of a two-part interview with Prof. Robert S. Wistrich, author of A Lethal Obsession: Anti-Semitism from Antiquity to the Global Jihad.
Ruthie Blum Leibowitz
PJ Media
March 16, 2010

In his recently released book, A Lethal Obsession: Anti-Semitism from Antiquity to the Global Jihad (Random House), Prof. Robert S. Wistrich provides one of the most comprehensive overviews to date of the “longest hatred,” which he has spent the better part of his life documenting and analyzing.

Though much of his mission involves the sounding of alarm bells about the historical significance of Jew hatred and the role it plays today in the spread of fundamentalist Islam, Wistrich — holder of the Neuberger chair for modern European and Jewish history and head of the Vidal Sassoon International Center for the Study of Anti-Semitism at the Hebrew University in Jerusalem — is oddly serene. While warning of imminent catastrophes, boded by the likes of Ahmadinejad on the one hand and left-wing promoters of anti-Israel and anti-Western narratives on the other, he also stresses the spiritual opportunity this provides the Jewish people to, well, get its act together.

This challenge, like the author’s nearly 1,200-page tome, is weighty indeed. But it is one that the 64-year-old Wistrich — who was born in Kazakhstan to Polish Jews, raised in Britain, educated in America, and who settled in Israel in 1981 — believes is worth confronting.

“It requires faith,” says Wistrich, in an interview on his return from a whirlwind book tour across the United States. “Our presence in the land of Israel is providential, and cannot be explained by purely rational arguments. Whether we live up to that depends on us.”

Q: Why do you call anti-Semitism an obsession, rather than a compulsion?

A: There is something in the history of anti-Semitism that better fits “obsession.”

“Compulsion” suggests being coerced; and I think of anti-Semitism as more inner-driven, though it can also be imposed from outside; it can even be both simultaneously. The word “lethal” was even more critical for the message I want to convey: that the commonplace notion of anti-Semitism — as a form of prejudice or a sub-category of racism — is both trivializing and inaccurate. In the book’s introduction, I quote French philosopher Jean-Paul Sartre — not one of my heroes by any means, but who, in his classic 1946 essay, “Reflections on the Jewish Question,” said that anti-Semitism is not an opinion, but rather a crime of passion; and, in the final analysis, the anti-Semite wants, consciously or unconsciously, to kill the Jew.

Q: Would you say that anti-Semitism is religion-based at its core?

A: I certainly think that researchers have seriously underestimated the power of the religious driving force in anti-Semitism. I attribute that to something I remember vividly from my own student years in the mid-to-late 1960s, and then when I did my doctorate in the 1970s. There was a consensus, particularly in academia, that religion was a force of the past; that it was in the process of becoming extinguished in most parts of the world; that it was symptomatic of backwardness in those countries where it still played a role; and as a result of economic and technological progress, it would become a distant memory by the 21st century. Yet here we are, at the end of the first decade of this century, and a person would have to put blinkers on his eyes, seal up his ears, and be completely disconnected from the world to think that religion is not a powerful factor, both in general, and in relation to how Jews are perceived. Islamic fundamentalism is the most obvious and startling example. But Christian Jew hatred, though definitely diminished since WWII, is also prevalent.

Despite the real efforts to develop a Christian-Jewish dialogue, it is only among the educated and broad-minded elite in the Catholic and Protestant churches that there has been a significant shift in the perception of Judaism and the Jews. But this is much less true of the Orthodox Christians, who account for well over 300 million people.

Furthermore, we would have to qualify even the progress made with the Catholic Church by saying that it is in the theological realm, not manifested in attitudes towards Israel — though, yes, finally in the 1990s, the Vatican recognized the Jewish state.

In the Protestant world, it’s a slightly reversed trend. The Evangelical Christians are among Israel’s most passionate supporters. But they have not altogether cast overboard more traditional theological ideas about conversion of Jews being the indispensable prelude to the ultimate redemption.

Q: How much of all this can be attributed to the Islamic world — with some Christians joining Jews by virtue of a common enemy, and others becoming more distant as a result of sympathy with the Muslim cause?

A: There are important nuances here, both between countries in different parts of the world, and within the West itself. American and European Christendom, for example, are completely different.

In the U.S., many Christians see Jews as allies in the struggle to protect and preserve all the core values that are threatened directly by militant Islam; just as many Jews see those Christians who understand the moral, historical, and political legitimacy of Israel as indispensable allies. The common interest is glaringly obvious, although sometimes more to Christians than to Jews.

Here lies a paradox that has to be addressed: Christians of the more liberal persuasion, particularly liberal Protestants, are very often hyper-critical of Israel, and push for boycotts, divestment, and sanctions. They also support charity organizations like War on Want and Christian Aid, which utterly and uncritically embrace the Palestinian cause.

Then there’s the left wing of Christianity, which has roots in the Third World and Latin America. It espouses a kind of Marxist liberation theology.

The conservative Christians have a totally different perception of Israel from these groups. They, unlike their more liberal coreligionists, passionately support Israel as a front line of democracy, which they sincerely define as the Judeo-Christian basis of all the freedoms that we tend to take for granted in Western countries.

Q: How do you explain the attraction on the part of many Westerners to the Third World-ism represented by radical Islam? Is it genuine — a la Lawrence of Arabia — or rather a piggy-back ride on an anti-Semitic movement?

A: There are a number of strands of this phenomenon. One is this Arabophile picture of the romantic and “unspoiled” East and the “glamour” of the Orient. That goes back to the days of colonial rule. Another — intertwined — element was the Lawrencian myth of the Arabs found among the British and French upper classes. I think this was a form of escape from their own societies and unresolved personal problems, among them sexual ones. There was undoubtedly an element of homosexual attraction involved. You find this with writers like Andre Gide, who wouldn’t be suspected of any political motives. But then you also find it in colonial officials. Take Sir Ronald Storrs, the first governor of Jerusalem during the British Mandate in Palestine. He was well-known for his homosexual tendencies, as were many of his advisers and other high officials in the Mandate. And they tended to be militantly anti-Zionist, considering the Jewish national home in Palestine to be a huge historic injustice to the Arabs.

Then there were great Orientalist scholars, like Louis Massignon in France, who adopted the view that turning Palestine over to the Jews was part of the really nefarious, decadent, Western influence that was spoiling the authentic and uniquely spiritual culture of Islam. Today, one reads such views with astonishment, because history has developed in such a contrary direction. But they influenced policy.

Take the case of Sir John Bagot Glubb who commanded the Jordanian-Arab Legion in the 1948 war. A conservative Englishman, he was called “Glubb Pasha” in the new Kingdom of Transjordan. He was a fully-fledged anti-Semite, not merely an anti-Zionist, as you would expect, given his mobilization for the Arab cause.

Still, there is something curious about the British case, because this Arabophile trend in the upper classes for a long time went hand-in-hand with an opposite sentiment held by pro-Zionists such as Lloyd George, Balfour, Churchill and others, who were great figures in British politics in the early 20th century. What distinguished them was that they were schooled in the Bible. So they understood the geography and the history of the Holy Land; the biblical associations meant a great deal to them; and they felt they were performing a great act of historic justice in restoring the Jews to the land from which they came. This was self-evidently true to them in a way that it is self-evidently incomprehensible to people brought up today who do not know the Bible, or dismiss it out of hand; who know nothing about Jewish history, other than the Palestinian version of it.

This narrative basically says that the Zionist movement and the people who came to settle in the Land of Israel are all alien invaders. This is an outright lie, of course, but it’s one that is widely believed by people today who have no interest in history and no respect for truth. It’s astonishing how often one reads complete dismissals of the historical connection of the Jews with Palestine. The Palestinians even deny that there was a First or a Second Temple. And they go even further in falsifying history, by claiming, for instance, that the Arabs of Palestine are descendants of the Canaanites, and therefore preceded the children of Israel in the conquest of Canaan as described in the Bible. Obviously, there’s no shred of evidence for any link whatsoever between the Canaanites and the Arabs of Palestine.

Today, people from Western countries often have not even the vaguest idea of the Jews’ link to this land. They tend to believe the kind of things that were given some credence even by President Obama in his Cairo speech, where he suggested that it was only the history of persecution, and particularly the Holocaust, that provided the source of Israel’s justification.

But anyone really familiar with Judaism and the history of the Jews would know that the tripod that makes up the core of the Jewish people — Judaism, the land of Israel and the laws of the Torah — cannot be disconnected. This is why anti-Zionists, and often anti-Semites, try so hard to separate them.

Voir encore:

The Longest Hatred, Part Two
The conclusion of a two-part interview with Prof. Robert S. Wistrich, author of A Lethal Obsession: Anti-Semitism from Antiquity to the Global Jihad. (Don’t miss Part One.)
Ruthie Blum Leibowitz
PJ Media

March 18, 2010

In his recently released book, A Lethal Obsession: Anti-Semitism from Antiquity to the Global Jihad (Random House), Prof. Robert S. Wistrich provides one of the most comprehensive overviews to date of the “longest hatred,” which he has spent the better part of his life documenting and analyzing.

Part one of my interview with Wistrich concerned the historical mindset of anti-Semitism. This is the second and concluding part of my interview, which begins with Professor Wistrich’s look at Iran.

Q: You refer to the Palestinian-Arab narrative and its negative influence on the West. Iran is not an Arab country, yet it is seen today as the greatest threat to Jews and the Jewish state. Can you address that?

A: Iran is a major part of the Middle East. It is a country of 70 million people, with a small Arab minority. It was conquered by the Arabs in the 7th century, as part of the expansion of Islam, and it was converted initially to Sunni Islam. At the beginning of the 16th century — a thousand years later, more or less — it became the largest and most powerful Shiite state in the world. Persians are the dominant people in Iran, but it is a multinational country, with many different ethnic groups. And there is a traditional hostility, going back centuries, between Persians and Arabs. Persians often have very deprecating attitudes towards Arabs, and Arabs regard Persians as a threat. More recently, let us not forget that the bloodiest war in modern times was fought in the 1980s between Saddam Hussein’s Iraq and the Ayatollah Khomeini’s Islamic Republic of Iran.

What needs to be understood — and it’s a case I make strongly in the book — is why the ayatollahs have invested such great efforts in their propaganda against Israel. The reason they have presented themselves as — and have carried out a policy of being — the avant garde of total opposition to Israel’s very existence is that they see this as their most powerful card in a much broader and more ambitious aim. This aim is first to establish hegemony throughout the Middle East, and then to be in a position where they can actually challenge the hegemony of the West.

Hatred of Israel and this very intense, religiously driven indoctrination on Iran’s part is designed primarily for the Arab street, and it has had some success. Its most important success was in underwriting and reinforcing the Hizbullah movement it created in Lebanon in 1982. Hizbullah (the Party of God) is a movement which operates in an Arab country and whose members are all Arabs. But they are Shiites — Arab Shiites who have become a proxy of Iran, and closely controlled by its regime. Their ideology is completely Iranian-oriented, and includes a visceral hatred of Jews.

Q: What about Hamas?

A: That Hamas, a Sunni Muslim organization, has increasingly become another Iranian proxy in the region has been one of the most striking developments in the last five or six years. The seeking of Israel’s destruction has become the most effective glue linking Iran to an Arab world that is naturally and rightfully suspicious of its intentions. Countries like Egypt, Jordan, and Saudi Arabia, which are all Sunni, and often considered to be moderate or pro-Western in some way — though that would have to be seriously qualified in practice — do feel threatened by Iran. In their own ambiguous way, they are seeking means to diminish or neutralize the Iranian threat.

Then there are the smaller Gulf States, which are literally defenseless in the face of a nuclearized Iran. Presently, they may feel they have an American shield to protect them from future Iranian threats. But how much would such a shield be worth if there were a nuclear Iran nuclear? Not very much.

Q: You describe the current elites in the West as ignorant and even dismissive of the Bible and religion. How do you explain, then, the sympathy on the part of students on Western campuses for anti-Israel movements whose fervor is religious? And how do you account for the almost natural inclination of academia to side with them over Israel?

A: The bulk of them have completely bought in to the Palestinian version of the conflict: that the Jews came in and stole the land; that the state of Israel was an illegitimate creation with no historic justification; that its establishment was a colonialist and imperialist conspiracy. This is now a kind of lingua franca of a whole generation of students. Probably 90% of the books they are assigned in Middle East studies point in that direction.

Q: If that’s the case, then you could say that that their anti-Zionism — and even, perhaps, their anti-Semitism — is rational.

A: I wouldn’t use the word “rational.” I would say it is comprehensible, in light of certain ideological factors that have accumulated in the last two-three decades. It’s not merely a kind of herd-like mentality, although that plays a role, because students have to be both knowledgeable and courageous to go against the stream and risk unpopularity — harassment even — and all such unpleasantness that is now normal on many Western campuses.

Q: How would a student be equipped with the psychological and educational tools upon his arrival at a university to withstand the bombardment? How would he even know that doing so was an option?

A: He wouldn’t — unless there was a comparable effort being made on the Jewish and Israeli side. This has come very belatedly, and thus is an uphill — even Sisyphean — struggle. There still hasn’t been engagement, except among a handful of people, with the prevailing ideas in the political culture in the West about Israel.

Q: What difference can such “engagement” make? Would an effort to deal with “the prevailing ideas in the political culture” have made any difference in pre-Holocaust Europe?

A: We have far more possibilities than the Jews of the pre-Holocaust period had. We have an independent state, with a very advanced and flourishing society. Admittedly, our adversaries today have much more extensive resources with which to circulate and amplify the cycle of lies. This doesn’t mean, however, that we are fated to be passive recipients of vilifying accusations on the part of forces intent on Israel’s demise. One of the reasons I wrote this book was to identify those forces and the impetus behind them. Their build-up is something that only seems to have hit home to many Israelis after the Goldstone report. But that report is only the last straw in a long indictment that has been mounting with very little response, other than from a handful of people.

Q: That “handful of people” would and are often accused by Israeli academics and members of the media of being fanatically right-wing. In fact, a large percentage of Israelis think the government and the military should have cooperated with Goldstone. How can the things you speak about be counteracted if Israeli society and the Jewish people are themselves divided on the issues — and the narrative?

A: Here we are touching on one of the core problems of dealing with this escalating process of undermining the moral foundations and legitimacy of Israel.

It’s difficult for me to be cool, calm and collected when, as part of my everyday work, I have to read so many self-accusatory statements and indictments either by Israelis who have left Israel, or by those who remain and teach in Israeli universities, or by Diaspora Jews who have jumped on this bandwagon and seem so keen to produce their “divorce certificates” from the Jewish state. And they do this in order to give themselves the appearance of a clean bill of health. It is their way of saying: “We are good Jews; we have nothing in common with those bad ones.”

Q: Didn’t many German Jews have that very attitude on the eve of the Holocaust?

A: Indeed, I think there is an analogy to be drawn between the highly assimilated, well-off, middle- and upper-middle-class Jews of Weimar Germany, who believed that if only they could demonstrate to non-Jewish Germans that it was the east European Jewish immigrants at the root of all the problems, they themselves would be spared anti-Semitism. This, of course, was all blown away after 1933, because it wasn’t of the slightest interest to Hitler and his supporters what kind of Jew you were. As a matter of fact, it was the well-established Jewish professionals and intellectuals who the Nazis were determined to “cleanse” Germany from first.

Today, those left-wing and liberal Jews who feel that if only they can show they fully share the anti-Zionist zeitgeist, they will be spared the indictment that is being handed out, are victims of the same delusion.

Q: Is this not typical of Jewish responses to anti-Semitism since time immemorial?

A: We recently celebrated the festival of Purim. And though nobody believes in the literal historicity of the events in the Book of Esther, it is a document of great importance, because of what it tells us about anti-Semitism and Jewish responses to it. It is astonishing to find such continuities from more than 2,000 years ago to today. And it is ironic that the great Jew-hater of the story, Haman, hails from the same country — what was then Persia — as Ahmadinejad today.

In the story, the Jews are already in the Diaspora — so presumably it was written in the Hellenistic period — and they are described as being a dispersed people, and divided among themselves, although they have their own laws and customs, which are distinct from those of the other habitants of the kingdom. And the bait that Haman offers to the king to carry out the extermination of the Jews is that it will bring great economic benefits to the treasury, and that it will introduce an element of uniformity in the kingdom that is actually a multicultural, multinational, perhaps quite shaky empire. And how do the Jews react? Well, Mordechai and Esther engage in a political action; there are court intrigues; a complex plot unravels. But ultimately, in the Diaspora, Jews are dependent on fate, on the powers-that-be, and on persuading at least some of those powers-that-be to allow them to defend themselves. This was less and less true in the history of the Diaspora, and Jews were less and less able to organize and defend themselves — which is one of the primary reasons why modern Zionism came into existence.

So, clearly, anti-Semitism is an ancient phenomenon. That’s why the subtitle of my book begins with “from antiquity.” And many Jewish responses are traditional ones. We can almost say that nothing new has ever been invented in the history of Jewish self-defense. Some techniques are more refined than others. Jews have achieved greater amounts of power in a number of diasporic societies. But the scenarios don’t change that much.

What has changed is the existence of Jewish sovereignty. Of a state. Of an army. Of a cohesive society which is willing and able to defend itself with all the means at the disposal of a modern society, to make sure there is no repetition of the Holocaust or of lower-scale massacres. This is a crucial development, even though it has not diminished anti-Semitism. On the contrary, it has simply given it new pretexts and sources on which it can feed.

Still, we Jews are privileged in comparison to all the generations that went before us. For the first time, with our own hands, and using all the creativity, talent, determination and tenacity that we have shown over the centuries in adversity, we can frustrate the evil designs of our enemies.

Q: The Zionists established Israel as a safe haven for Jews, yet it has become one of the most physically dangerous places for Jews in the world. Can you address that irony?

A: In the Bible, Israel is the name given to Jacob, one of the three patriarchs of the nation, after he struggles with the angel — this mysterious figure, half-God, half-man, God, man, something else, the stranger, a phantom of his unconscious imagination, a real person, who knows?

All name changes in the Bible have great significance. And the literal meaning of Israel is “he who struggles and prevails.”

Delving into the broader meaning of Israel, both historically and today — and asking what its purpose is, for itself as a people and for the nations — you could say that it represents a struggle for truth.

Q: Is this your interpretation of Israel’s serving as “a light unto the nations?”

A: I can already hear the cynics saying, “Oh, some light unto the nations.”

My point is not that we are, but that we struggle to be.

It is a struggle to transcend ourselves, to find our better part, to aspire to the light. Contrary to the stereotype branding Jews as the incarnation of materialism, anybody really familiar with the annals of Jewish history knows this is ludicrous. This is not to say there aren’t materialists among us, of course. On one level, we are no different from anybody else. But there’s another level on which we operate, which, for a lack of a better word, I would call metaphysical. And it is this level, which Israel represents, that is one of the deepest reasons for anti-Semitism.

I’m often asked, “Don’t you get depressed by studying anti-Semitism?”

The answer is that, among the many other intrinsically fascinating and horrendous features it has, anti-Semitism is also a continuous challenge to the Jewish people. It is a kind of barometer to us and to the nations, both of what is wrong — because it is often a symptom of major pathologies in a given society — and a warning signal of catastrophes to come. Indeed, it is clear that its current rise is a herald of a catastrophe already in the making. Rather than deluding ourselves that it is a passing storm, if we could only see it as a galvanizer, we could put our energies to more constructive use, and understand that fighting it, too, is part of a wider struggle for continual self-betterment.

As with all forms of persecution and oppression, running away doesn’t work. You have to stand up and fight your adversary and — as in the case of Jacob, who becomes worthy to be called Israel — to overcome him, even if this means sustaining a limp, as he apparently did.

Voir de même:

Les plus dangereux ennemis d’Israël

Guy Millière

Mena

21/09/14

Israël, hélas, ne manque pas d’ennemis sur la terre. L’antisémitisme reste, selon l’expression si souvent utilisée, la « plus vieille haine », la plus tenace, la plus vicieuse et, sans doute, la plus chargée d’assassinats en tous genres. Il continue à exister et à déferler, et se contente de changer de peau et d’apparence selon les lieux et les époques. Tous les antisémites sont, c’est une évidence, des ennemis d’Israël.

On peut leur ajouter tous ceux qui se disent « antisionistes » et qui nient être antisémites mais traitent Israël comme un pays entièrement à part et déversent sur Israël des phrases et des diatribes qui ont une forte ressemblance avec celles que l’on répandait en Europe sur les Juifs il y a sept ou huit décennies.

On peut leur adjoindre aussi tous ceux qui ne se disent ni antisémites ni « antisionistes », mais qui portent un regard constamment biaisé sur l’Etat hébreu, reprenant à leur compte toutes les falsifications de l’histoire et des faits d’actualité qui circulent concernant Israël et le Proche-Orient ; ils contribuent à la diabolisation d’Israël.

On grossira encore la liste en y faisant figurer les dirigeants occidentaux, qui reprennent, sur un mode plus ou moins feutré, les biais anti-israéliens, souvent par lâcheté devant les menaces de l’islam radical, souvent aussi pour préserver de lucratifs contrats avec des pays du monde musulman.

Et on augmentera le sinistre recensement avec les noms de quasiment tous les dirigeants, intellectuels et prêcheurs du monde musulman, qui n’ont jamais admis l’existence même d’Israël et qui, pour certains, sont imprégnés d’une haine pathologique des Juifs.

Sans oublier tous les Juifs européens ou américains pratiquant la haine de soi, que l’on trouve dans les media, l’Université, la politique, l’activisme gauchiste, et que les ennemis non-juifs d’Israël sont trop heureux d’exhiber dès que l’occasion se présente aux fins de pouvoir dire que même des Juifs sont dans leur camp.

Israël, on le voit, ne manque pas d’ennemis sur la terre. Tous ces ennemis sont dangereux, chacun à leur manière.

Les ennemis les plus dangereux d’Israël, cela dit, ne me semblent appartenir à aucune de ces catégories.

Les plus dangereux ennemis d’Israël me semblent être les Israéliens qui détestent tant leur propre pays qu’ils consacrent leur temps à le dénigrer, à le salir, à contribuer à sa démolition intellectuelle et politique dans le but de contribuer à sa destruction tout court.

Ceux-là sont des gens tels que Shlomo Sand ou Guidon Levy. Ce sont aussi les gens qui travaillent pour de pseudo organisations humanitaires, qui sont en réalité des organisations de propagande et d’incitation à la haine.

Ce sont également ceux dont la presse israélienne et mondiale a beaucoup parlé ces derniers jours : les quarante-trois réservistes de l’unité 82001 (Yekhida Shmoné-Matayim, littéralement : Unité huit deux-cents) qui ont annoncé leur refus de servir désormais dans cette entité en raison de crimes qu’ils lui attribuent. Les quarante-trois personnes concernées ont envoyé une lettre [angl.] au Premier Ministre, au chef d’état-major des armées ainsi qu’au chef des services de renseignement israélien. Ils ont rendu cette lettre publique.

Cette lettre n’est pas uniquement un acte d’insubordination qui ne serait accepté par aucun autre gouvernement d’un pays démocratique. Elle est aussi une lettre de diffamation dans la mesure où elle est porteuse d’allégations graves, et qui semblent infondées. Elle est une lettre de propagande politique au service de l’ennemi, en temps de guerre, car il n’est pas possible de dire, dans le contexte actuel, qu’Israël se trouve en situation de paix. C’est donc une lettre de trahison.

Que des réservistes d’une unité cruciale de l’Armée d’Israël commettent un acte d’insubordination est déjà, en soi, extrêmement grave. Qu’ils ajoutent à l’insubordination la diffamation et la propagande au service de l’ennemi est bien plus qu’extrêmement grave.

Qu’ils ajoutent que l’action de l’unité 8200 en Judée-Samarie est, en soi, une « action de contrôle d’un autre pays » accroît encore la gravité des choses : ils se placent, de fait, sur les positions de l’Autorité Palestinienne et du Hamas, qui usent de ce type de langage. Ils nient l’existence d’une menace terroriste et totalitaire puisqu’ils n’en parlent pas. Ils se placent au service de cette menace totalitaire et terroriste en n’en parlant pas.

Dans un éditorial récent, le Jerusalem Post a défini leur attitude comme « arrogante, inadmissible et inacceptable ».

Dès lors que l’appartenance à l’unité 8200 relève du secret-défense, nul ne sait, certes, qui sont ces quarante-trois réservistes et s’ils existent réellement (les noms figurant sur les copies de la lettre sont floutés). Mais le mal est fait.

Il y a des gens qui n’ont décidément aucune honte.

Voir enfin:

Obituary
Hyam Maccoby
Lawrence Joffe
The Guardian
31 July 2004

In his book Revolution In Judea: Jesus And The Jewish Resistance (1980), Hyam Maccoby, who has died aged 80, responded to Christian denigration of the Pharisees by depicting Jesus Christ as a progressive, Torah-observant Pharisee. An Orthodox Jew, he argued that Jesus opposed not Judaism but the Roman oppressors and their Saducee quislings. For him, Jesus lived, preached and died wholly within the Jewish tradition – a view that discomfited many Jews and Christians.Traditional Christianity also posits Judas Iscariot as an arch-villain, but Maccoby viewed him as a caricatured concoction, symbolising the eternal guilt that Jews supposedly bore for killing Christ. In Judas Iscariot And The Myth Of Jewish Evil (1992), Maccoby traced a thread linking the New Testament to Auschwitz.

The central thesis of another work, The Mythmaker: Paul And The Invention Of Christianity (1986), was that St Paul, not Jesus, created Christianity, being an adventurer who undermined the disciples who had actually known the living Jesus. It was Paul, said Maccoby, who turned Jesus into God and transformed the early Jewish Christian sect into a Gnostic mystery cult imbued with « Hellenistic schizophrenia ».

In Paul And Hellenism (1991), Maccoby wrote that a politically savvy Paul deliberately recast the gospels to exculpate Rome from the charge of deicide. Then, « by stigmatising the Jews as the rejecters of Jesus, [Paul] planted the seeds to anti-semitism in the Christian tradition ».

Maccoby made ancient history and theology come alive. He wrote and lectured on rabbinical literature and Jewish humour, and loved to draw parallels between cultures. In Sacred Executioner: Human Sacrifice And The Legacy Of Guilt (1983), he compared the Greek legend of Iphigenia, Aztec rituals and the Levantine myth of the murdered and resurrected god Attis to the sacrifice of Isaac and Jesus’s execution.

Maccoby argued that the Christian veneration of the crucifixion marked its regression to primitive human sacrifice. Witness his description of the communion, the symbolic eating of Christ’s flesh and blood: « Jesus would have been appalled to know of the pagan interpretation later put on the simple kiddush, or blessing over wine and bread, with which he began the Last Supper. »

Some rabbis were equally distressed to see the Torah apparently reduced to a series of myths, shorn of divine authorship, and Maccoby certainly refused to gloss over the schisms that divide the sister faiths. Judaism On Trial: Jewish-Christian Disputations In The Middle Ages (1981) studied those bizarre mock-trials, which pitted Jewish scholars against Christian theologians. Yet it would be crass to call Maccoby an anti-Christian firebrand. His play, The Disputation (1996), commissioned by Channel 4 and expanded for the London stage, showed James, King Of Aragon, insisting that the learned rabbi, Nachmanides, have his say.

Maccoby was born in Sunderland, the son of a mathematics tutor, who taught him biblical Hebrew and talmudic Aramaic from the age of four. He may have inherited his rhetorical prowess from his grandfather, who had arrived in Britain in 1890 having been the maggid (or itinerant religious preacher) of Kamenets, his home village in Poland.

Maccoby was educated at Bede grammar school, and read classics, and then English, at Balliol College, Oxford. From 1942 and 1946, he served in the Royal Signals, based at the decoding centre at Bletchley Park. He was then, for some 20 years, an English master at Chiswick school, west London.

In 1975, he was appointed librarian and tutor at Leo Baeck College, London, where Reform and Liberal rabbis train. A stream of books followed, including The Day God Laughed: Sayings, Fables And Entertainments Of The Jewish Sages (with Wolf Mankowitz, 1978), Judaism In The First Century (1989), A Pariah People: Anthropology Of Anti-Semitism (1996), Ritual And Morality (1999), The Philosophy Of The Talmud (2002), Jesus The Pharisee (2003) and, earlier this year, Anti-Semitism And Modernity.

In 1998, Maccoby joined the Centre for Jewish Studies at Leeds University, as visiting, and then research, professor. His numerous television appearances included one on Howard Jacobson’s audacious documentary, Sorry, Judas (1993).

He is survived by his wife Cynthia, two daughters and a son. Colleagues and friends cherished his prodigious scholarship and kindness.

· Hyam Maccoby, writer, born March 20 1924; died May 2 2004


Fuite des cerveaux: Après la révocation de l’Edit de Nantes et la Révolution, les années Hollande ! (Rich, young flee welfare state’s ailing economy and harsh taxes)

18 septembre, 2014
http://i.telegraph.co.uk/multimedia/archive/02707/parislondon_2707517b.jpg

Ce projet a causé la désertion de 80 à 100 000 personnes de toutes conditions, qui ont emporté avec elles plus de trente millions de livres ; la mise à mal de nos arts et de nos manufactures. (…) Sire, la conversion des cœurs n’appartient qu’à Dieu … Vauban (« Mémoire pour le rappel des Huguenots », 1689)
Dans la dispute entre ces races pour savoir à laquelle revient le prix de l’avarice et de la cupidité, un protestant genevois vaut six juifs. A Toussenel (disciple de Fourier, 1845)
Qu’ils s’en aillent! Car nous sommes en France et non en Allemagne! … Notre République est menacée d’une invasion de protestants car on choisit volontiers des ministres parmi eux., … qui défrancise le pays et risque de le transformer en une grande Suisse, qui, avant dix ans, serait morte d’hypocrisie et d’ennui. Zola (Le Figaro, le 17/5/1881)
Si les responsables politiques (de tous bords) pensent que leurs discours alarmistes sur la mondialisation et leurs incessantes critiques contre «l’inhumanité» du «modèle» anglo-saxon ne sont que d’inoffensives stratégies électorales destinées à gagner quelques voix, ils devraient y réfléchir à deux fois. (…) On récolte ce qu’on a semé : deux décennies de rhétorique antimondialisation et antiétranger se payent par une paralysie politique et psychologique de la France, consciente de l’urgente nécessité des réformes, mais incapable de les mettre en oeuvre. De nombreux pays européens plus solidaires que la France possèdent des marchés du travail plus libres, mais le petit pas tenté dans cette direction par la France (le CPE) soulève immanquablement l’opposition générale. (…) Si le grand public n’est pas prêt aux réformes, les responsables politiques ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes : aux Pays-Bas, les réformes ont commencé il y a vingt ans. Au Canada et en Suède, elles ont commencé il y a quinze ans et ont été menées à terme en six petites années. Le Canada et la Suède se portent bien mieux aujourd’hui qu’il y a quinze ans. Pendant ce temps, le tissu social français continue à se dégrader. (…) Les Canadiens se sont livrés à une analyse de l’hyperétatisme au cours des années 80 et 90. Les Français se sont déchaînés contre le «capitalisme sauvage» mais la droite n’a jamais dénoncé «l’étatisme sauvage», avec ses épais fourrés de réglementations tueuses d’emplois et ses prédateurs anticapitalistes, les «intellectuels». (…) La France a besoin d’un (ou d’une) dirigeant (e) centriste capable de faire la paix avec le capitalisme et la mondialisation tout en défendant les meilleurs composants de l’Etat-providence. Canadiens et Suédois ont compris que capitalisme et démocratie sociale (ou du moins stabilité sociale) avancent ensemble, ou tombent ensemble. Qui, en France, adresse ce genre de message au grand public ? Timothy Smith
Mon véritable adversaire n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. (…) Le rêve français, c’est le creuset qui permet à toutes les couleurs de peau d’être à égalité de droits et de devoirs. Le rêve français, c’est l’affirmation des valeurs universelles qui vont bien au-delà des frontières, qui vont bien au-delà de la Nation. Ce n’est pas un espace limité, mais qui est proclamé à tous, à la face du monde. Le rêve français, c’est notre histoire, c’est notre projet ! Le rêve français, c’est une force, c’est le projet que je vous propose, parce qu’il nous ressemble, parce qu’il nous rassemble ! François Hollande
Depuis quelques années, les médias se font régulièrement l’écho de départs massifs de jeunes cadres et entrepreneurs français à l’étranger, en particulier vers les pays anglo-saxons. Le Monde évoque  » les aventuriers français dans la  Silicon Valley « , la Tribune titre sur  » l’appel de la vallée « , le Revenu sur  » les Français de la Silicon Valley « . Rares sont les articles sur le sujet qui ne mentionnent pas le chiffre de 40.000 Français installés en Californie, travaillant dans les secteurs des nouvelles technologies. La réussite exemplaire de certains de nos compatriotes suscite admiration mais aussi inquiétude. Ainsi le journal Les Echos s’interroge :  » Cerveaux français, entreprises américaines, pourquoi sont-ils partis aux Etats-Unis ? Reviendront-ils un jour ?  » Les Etats-Unis sont souvent évoqués, mais le Royaume-Uni n’est pas en reste. Les articles sur les entrepreneurs français implantés à Londres sont légion. Capital titre  » Ces Français qui fuient vers Londres : golden Boys ou jeunes diplômés, 12.000 de nos compatriotes s’expatrient chaque année en Grande-Bretagne « , l’Evénement du jeudi se demande si  » le paradis est à l’autre bout du tunnel « 5(*), Le Figaro estime, quant à lui, que  » les 150.000 Français partis faire fortune en Grande-Bretagne sont souvent des jeunes qui rêvent de créer leur entreprise « 6(*). L’ampleur du phénomène conduit même certains journalistes à évoquer une troisième vague d’immigration française après celles provoquées par la révocation de l’Edit de Nantes puis par la Révolution française. Aux dires des médias, cette nouvelle émigration est avant tout le fait de Français qui ont réussi ou veulent réussir. Le Point énumère les différentes catégories d’exilés économiques :  » des patrons qui délocalisent leur entreprise pour fuir des charges trop lourdes, des particuliers qui mettent leur fortune à l’abri d’un fisc trop gourmand, mais surtout une génération de jeunes qui, de plus en plus, s’expatrient pour profiter ailleurs, à Londres, aux Etats-Unis, en Asie, de miracles économiques prometteurs et échapper aux lourdeurs de l’emploi et du fisc à la française. « 7(*). A travers le portrait de jeunes entrepreneurs qui ont réussi à l’étranger, ces articles dressent en contrepoint un réquisitoire sévère contre l’environnement qui décourage la création d’entreprise en France. Pour beaucoup, le contexte fiscal et administratif français explique largement cette nouvelle vague d’émigration. Le constat semble sans appel : la France perd ses jeunes entrepreneurs faute de leur offrir un environnement et des perspectives attractifs. Loin d’être cantonné à la sphère médiatique, le sujet a commencé à préoccuper les pouvoirs publics, même s’ils s’efforcent publiquement d’en minimiser l’ampleur. Plusieurs études officielles ont, en effet, souligné l’existence d’une émigration croissante de Français hautement qualifiés à l’étranger. Ainsi depuis deux ans l’ambassade de France aux Etats-Unis a diligenté deux enquêtes portant respectivement sur la  » fuite des cerveaux français aux Etats-Unis  » et la  » présence française en science et en ingénierie « . Le ministère des Affaires étrangères a réalisé une étude sur l’émigration des jeunes Français. Le poste d’expansion économique de Londres a élaboré un rapport sur le  » shopping fiscal au Royaume-Uni « , tandis que récemment la Direction générale des impôts a rendu publique une note sur  » les délocalisations de contribuables personnes physiques « . (…) Alors que l’on dénonce depuis des décennies le caractère casanier des Français et la réticence des cadres à s’expatrier, comment ne pas s’étonner de les voir, du jour au lendemain, convertis à l’expatriation, au point de regretter aujourd’hui ce que l’on souhaitait hier ? L’étonnement cède, cependant, le pas à l’inquiétude car l’émigration que décrivent ces articles témoigne d’une moindre compétitivité du territoire national, équivaut à une fuite des cerveaux telle qu’en a connue l’Angleterre dans les années cinquante et telle qu’en souffrent certains pays du tiers-monde. Voir une élite entrepreneuriale, ayant bénéficié de formations coûteuses financées par la collectivité nationale, s’installer durablement à l’étranger pour y créer emplois et richesses ne peut laisser indifférent. On ne saurait, en effet, accepter, sans réagir, que la France se transforme, à l’instar de l’Inde, dont près de 30 % des ingénieurs émigrent définitivement une fois leur formation achevée9(*), en un réservoir de compétences et de talents où l’étranger puise les forces nécessaires à son développement. Le phénomène serait d’autant plus préoccupant qu’il concernerait au premier chef des cadres et des entrepreneurs formés aux nouvelles technologies de l’information. S’il est un secteur stratégique pour la croissance de demain, un secteur où la capacité à attirer les meilleurs sera un élément décisif de la compétitivité des pays, c’est bien celui des nouvelles technologies de l’information. Au-delà de l’engouement médiatique et des emballements spéculatifs qu’elle suscite, la nouvelle économie est le levier d’une révolution industrielle dont la France, qui dispose de jeunes ingénieurs d’une qualité mondialement reconnue, doit à tout prix saisir la dynamique. Elle ne saurait rester, tel l’empire austro-hongrois de 1913, si bien décrit par Stefan Zweig dans  » Le monde d’hier « , satisfaite d’elle-même et ignorante du monde qui se prépare. S’il était établi que la principale motivation des expatriations n’est pas l’acquisition d’une expérience internationale, mais la recherche d’un meilleur environnement culturel, fiscal et administratif, il faudrait alors en tirer les enseignements qui s’imposent et rendre à notre territoire l’attractivité qu’il a perdue. Rapport du Sénat (2000)
L’exode d’une génération de cadres et de créateurs d’entreprises n’en constitue pas moins une perte sérieuse pour le pays Le départ de jeunes diplômés, de cadres ou d’entrepreneurs français à l’étranger n’est un atout pour la France que si ces derniers reviennent en France ou travaillent pour des entreprises françaises. Mais lorsqu’un entrepreneur français se délocalise à l’étranger, quand un chercheur poursuit sa carrière dans une université américaine, quand un entrepreneur s’installe, fortune faite, comme investisseur, à Bruxelles, le bilan de l’opération pour la collectivité nationale est clairement négatif. Même si l’existence d’une diaspora d’ingénieurs ou d’entrepreneurs français installés à l’étranger peut favoriser des transferts de technologie, de savoir-faire et susciter des flux d’exportations, ces départs constituent pour la France une perte non négligeable. Loin de contribuer au rayonnement de la France à l’étranger, leur départ est le signe visible d’une moindre compétitivité du territoire national. Qu’ils aillent chercher à l’étranger des marchés en expansion, un environnement professionnel plus porteur ou une fiscalité plus accueillante, ces expatriés vont là où ils estiment que leurs talents se développeront le mieux. La France perd ainsi des jeunes entrepreneurs, des chercheurs, des cadres dirigeants, faute de leur proposer un environnement équivalent. Symptôme d’une moindre attractivité du territoire français, cette nouvelle vague d’émigration est d’autant plus préoccupante qu’elle est à sens unique. L’émigration de chercheurs, d’ingénieurs ou de créateurs d’entreprises français à l’étranger ne s’accompagne pas, en effet, d’un mouvement inverse en direction de la France, comme c’est le cas pour les investissements directs des entreprises qui font l’objet de flux croisés entre la France et l’étranger. Le nombre de créateurs d’entreprises ou de chercheurs américains ou anglais qui s’installent en France pour des raisons professionnelles est dérisoire. Les quelques données disponibles relatives aux jeunes diplômés, montre que, si le nombre de Français qui obtiennent chaque année un doctorat scientifique aux Etats-Unis est de l’ordre de plusieurs centaines, les Américains poursuivant des études de haut niveau en France ne dépassent pas la dizaine. Phénomène à sens unique, cette nouvelle émigration apparaît, également, pour une large part, irréversible. Si 30 % seulement des diplômés des grandes écoles interrogés par l’enquête de la chambre de commerce de la région Rhône-Alpes pensent s’installer définitivement à l’étranger, cette proportion est beaucoup plus importante pour les créateurs d’entreprise et les détenteurs de patrimoine. La quasi-totalité des entrepreneurs implantés à l’étranger depuis plus de cinq ans n’envisage pas de revenir en France. Bien intégrés dans leur pays d’accueil, ces entrepreneurs affirment avoir adopté des méthodes de travail anglo-saxonnes qu’ils n’envisagent pas de pouvoir transposer en France. En outre, pour ceux qui ont réussi, le fait d’être imposé à l’ISF sur leur patrimoine, ou à 40 % sur les plus-values des stock-options qu’ils ont obtenues à l’étranger, exclut toute perspective de retour. Lorsque certains de ces Français qui ont réussi aux Etats-Unis souhaitent, après avoir revendu les parts de la société qu’ils ont créée, regagner l’Europe, ils s’installent souvent, pour des raisons fiscales, à Genève, à Bruxelles ou à Londres. Il en résulte une perte sèche pour la collectivité nationale. Ce sont autant d’entreprises, de richesses et d’emplois créés à l’étranger à partir d’investissements faits en France dans nos grandes écoles et nos universités. Christian Saint-Etienne, Professeur à l’Université Paris-Dauphine, estimait récemment à deux millions de francs le coût moyen de la formation d’un ingénieur français (dépenses supportées par les parents et le système éducatif, de la naissance à l’obtention du diplôme). Rapport du Sénat (2000)
L ‘augmentation conséquente des flux de travailleurs français hautement qualifiés vers les Etats-Unis durant les années 1990 suscite l’inquiétude des autorités françaises. Mobilité ou exode ? Une analyse statistique accompagnée de témoignages recueillis lors d’enquêtes menées à New York permet d’accéder à une meilleure compréhension de ce phénomène. L’étude met à la fois en évidence l’importance de la circulation migratoire et l’essor des installations durables. Attirés par un environnement dynamique, les migrants sont parfois contraints de poursuivre leur carrière aux Etats- Unis. C est pourquoi la France doit développer des stratégies favorisant les retours. Nicolas Valadeau
Depuis quelques années, les médias se font régulièrement l’écho de départs massifs de jeunes Français hautement qualifiés vers les pays anglo-saxons. Alertée par ces informations, la Commission des Affaires économiques du Sénat a décidé, en juin dernier, de créer un groupe de travail sur l’expatriation des jeunes Français pour mesurer la réalité de ce phénomène et l’analyser.  S’appuyant sur des missions d’études aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, sur l’audition d’un grand nombre de jeunes créateurs d’entreprises et sur d’autres sources d’informations tant françaises qu’étrangères, le Groupe de travail s’est efforcé de répondre aux questions que tout le monde se pose : combien de créateurs, d’entrepreneurs, de cadres de haut niveau, de chercheurs, d’investisseurs s’expatrient ? Pourquoi partent-ils ? Combien reviennent en France? Que faudrait-il faire pour les retenir ? A partir de cette analyse quantitative et qualitative, le rapport procède à une évaluation des conséquences de ces expatriations pour la France. Si on peut, en effet, se féliciter de la mobilité croissante de jeunes diplômés qui partent à l’étranger acquérir une expérience internationale, l’exode auquel on assiste constitue indéniablement une lourde perte pour notre pays. Cette nouvelle vague d’émigration prive la France d’une élite entrepreneuriale peu nombreuse, mais essentielle au développement de la nouvelle économie. Jugeant que la volonté de créer un climat favorable à l’épanouissement des nouvelles technologies doit s’inscrire dans un environnement global propice à la création de richesses, le groupe de travail propose une série de mesures concrètes destinées à arrêter l’hémorragie et à faire de la France une terre d’accueil pour les nouveaux entrepreneurs. Rapport du Sénat
A poll on the front page of last Tuesday’s Le Monde, that bible of the French Left-leaning Establishment (think a simultaneously boring and hectoring Guardian), translated into stark figures the winter of François Hollande’s discontent. More than 70 per cent of the French feel taxes are “excessive”, and 80 per cent believe the president’s economic policy is “misguided” and “inefficient”. This goes far beyond the tax exiles such as Gérard Depardieu, members of the Peugeot family or Chanel’s owners. Worse, after decades of living in one of the most redistributive systems in western Europe, 54 per cent of the French believe that taxes – of which there have been 84 new ones in the past two years, rising from 42 per cent of GDP in 2009 to 46.3 per cent this year – now widen social inequalities instead of reducing them. (…) By 2014, France’s public expenditure will overtake Denmark’s to become the world’s highest: 57 per cent of GDP. (…) What we do know is that this non-existent (so far) tax has been the clincher that sent hundreds, possibly thousands of French citizens abroad: not just “the rich”, whom Hollande, during his victorious campaign, said he personally “disliked”, and who now are pushing up house prices in South Kensington and fighting bitterly over the Lycée Charles de Gaulle’s 1,200 new places; but also the ambitious young, who feel that their own country will turn on them the minute they achieve any measure of personal success. In the heart of Paris’s Right Bank, where I live, only foreigners seem to buy flats, at prices entirely disconnected from reality. In my street, I have spotted three new Maseratis. Even before seeing their Qatari plates, I knew they couldn’t belong to local owners: they’re an ostentatious admission of wealth no one wants to make in Hollande’s France. (A luxury car is one of the “outward signs of wealth” your tax inspector has been specifically trained to query. The lesson has been learnt: last year, Rolls-Royce sold no cars in France.) On the Left Bank, elegant Americans buy bijoux apartments on place de Furstenberg, at 30,000 euros per square metre, and venture into the fine Café de Flore for elevenses. “It’s not only that people don’t like to be treated like criminals just because they’re successful,” says a French banker friend who has recently moved to London. “But this uncertainty in every aspect of the tax system means it is impossible to do business: you don’t know what your future costs are, or your customer’s. You can’t buy, you can’t sell, you can’t hire, you can’t fire.” While I’m still happy in Paris, I envy him his surroundings, the vibrancy of London, the feeling that anything is possible, the sense of fun I remember from the years I lived there in the Eighties and Nineties, and that I gladly find again every time I zoom in on the Eurostar. Paris, my city of birth, is an elegant museum – where any new idea, in any context, seems to be fated to be shot down by a combination of old, structural conformism and blasé disenchantment. Today, one out of four French university graduates wants to emigrate, “and this rises to 80 per cent or 90 per cent in the case of marketable degrees”, says economics professor Jacques Régniez, who teaches at both the Sorbonne and the University of New York in Prague. “In one of my finance seminars, every single French student intends to go abroad.” “The French workforce is now two-speed,” explains a headhunter who shuttles between Paris and London. “Among the young, perhaps a third speak English, are willing to relocate, and want to work. For one thing, their dream employers are the more prosperous of the large French multinationals, almost all those in the CAC40 index, who make over half of their profits abroad, sometimes over 90 per cent – companies like, say, L’Oréal, Schneider or Danone. This is why French universities have shocked the Académie française and now teach many courses in English. “But I’ve also seen determined young people take jobs in places like Vietnam, with local contracts and nothing like the level of protection afforded by French labour law, in order to gain a proper first experience of business in a competitive environment. And then you have a large group whose ambition is simply to stay outside the economy.” This means a trade-off with which anyone in France is familiar: young people, and many of their parents, dream of getting any kind of state or local administration post, usually badly paid, very often frustrating, but which ensures complete job security, unrelated to the economic situation, the market, or their own performance. More than a quarter of the French workforce is employed by some public body or other: schools, hospitals, local and regional councils, the police, the civil service proper – or those new subsidised public-service jobs the Hollande government is so keen on. Anne-Elisabeth Moutet

Après la révocation de l’Edit de Nantes et la Révolution, les années Hollande !

A l’heure où avec 57% de dépense publique, une France de François Hollande qui est en train de rattraper le Danemark …

Semble enfin à se décider à revenir au réel du moins au niveau économique et du discours …

Retour, avec un papier d’Anne-Elisabeth Moutet dans le Telegraph et une vidéo de CNBC, sur ce remake, toutes proportions gardées, du « brain drain » huguenot d’il y a plus de trois siècles …

Down and out: the French flee a nation in despair
The failing economy and harsh taxes of François Hollande’s beleaguered nation are sending thousands packing – to Britain’s friendlier shores
Anne-Elisabeth Moutet
The Telegraph
20 Oct 2013

A poll on the front page of last Tuesday’s Le Monde, that bible of the French Left-leaning Establishment (think a simultaneously boring and hectoring Guardian), translated into stark figures the winter of François Hollande’s discontent.
More than 70 per cent of the French feel taxes are “excessive”, and 80 per cent believe the president’s economic policy is “misguided” and “inefficient”. This goes far beyond the tax exiles such as Gérard Depardieu, members of the Peugeot family or Chanel’s owners. Worse, after decades of living in one of the most redistributive systems in western Europe, 54 per cent of the French believe that taxes – of which there have been 84 new ones in the past two years, rising from 42 per cent of GDP in 2009 to 46.3 per cent this year – now widen social inequalities instead of reducing them.

This is a noteworthy departure, in a country where the much-vaunted value of “equality” has historically been tinged with envy and resentment of the more fortunate. Less than two years ago, the most toxic accusation levied at Nicolas Sarkozy was of being “le président des riches”, favouring his yacht-sailing CEO buddies with tax breaks and sweet deals. By contrast, Hollande, the bling-free candidate, was elected on a platform of increasing state spending by promising to create 60,000 teachers’ jobs, as well as 150,000 subsidised entry-level public-service jobs for the long-time unemployed and the young – without providing for significant savings elsewhere.

By 2014, France’s public expenditure will overtake Denmark’s to become the world’s highest: 57 per cent of GDP. In effect, just to keep in the same place, like a hamster on a wheel, and ensure that the European Central Bank in Frankfurt isn’t too unhappy with us, Hollande now needs cash. Technocrats, MPs and ministers have been instructed to find every euro they can rake in – in deferred benefits, cancelled tax credits, extra levies. As they ignore the notion of making some serious cuts (mooted at regular intervals by the IMF, the OECD and even France’s own Cour des Comptes), the result can be messy.

On the one hand, the lacklustre economy and finance minister Pierre Moscovici recently admitted that he “understood” the French’s “exasperation” with their heavy tax burden. This earned him a sharp rap on the fingers from the president and his beleaguered PM, Jean-Marc Ayrault. On the other, new taxes keep being announced, in chaotic fashion, nearly every week. “Announced” doesn’t mean “implemented”: the Hollande crowd have developed a unique Wile E Coyote-style of leaks, technical glitches, last-minute tweaks and horse-market bargaining whereby almost nobody knows, at any given time, who will be targeted by the taxman, and how. Unsurprisingly, this is liked by no one except us reptiles of the press, eager to report on the longest series of own goals in the history of government communications.

Take last year’s famous 75 per cent supertax, on individuals earning over one million euros a month. This has still not been implemented. First, it got struck down by France’s Constitutional Council on a technicality. Leaks suggested the rate would fall to 66 per cent. They were confirmed, then denied. Hollande eventually vowed that the tax would be paid by the targeted individuals’ employers, for daring to offer such “obscenely” high salaries. This has just been approved by the National Assembly, and must still pass the Senate. So far, it is only supposed to apply to 2013 and 2014 income, but no one knows if the bill will be prolonged, killed or transformed.

What we do know is that this non-existent (so far) tax has been the clincher that sent hundreds, possibly thousands of French citizens abroad: not just “the rich”, whom Hollande, during his victorious campaign, said he personally “disliked”, and who now are pushing up house prices in South Kensington and fighting bitterly over the Lycée Charles de Gaulle’s 1,200 new places; but also the ambitious young, who feel that their own country will turn on them the minute they achieve any measure of personal success.

In the heart of Paris’s Right Bank, where I live, only foreigners seem to buy flats, at prices entirely disconnected from reality. In my street, I have spotted three new Maseratis. Even before seeing their Qatari plates, I knew they couldn’t belong to local owners: they’re an ostentatious admission of wealth no one wants to make in Hollande’s France. (A luxury car is one of the “outward signs of wealth” your tax inspector has been specifically trained to query. The lesson has been learnt: last year, Rolls-Royce sold no cars in France.) On the Left Bank, elegant Americans buy bijoux apartments on place de Furstenberg, at 30,000 euros per square metre, and venture into the fine Café de Flore for elevenses.

“It’s not only that people don’t like to be treated like criminals just because they’re successful,” says a French banker friend who has recently moved to London. “But this uncertainty in every aspect of the tax system means it is impossible to do business: you don’t know what your future costs are, or your customer’s. You can’t buy, you can’t sell, you can’t hire, you can’t fire.”

While I’m still happy in Paris, I envy him his surroundings, the vibrancy of London, the feeling that anything is possible, the sense of fun I remember from the years I lived there in the Eighties and Nineties, and that I gladly find again every time I zoom in on the Eurostar. Paris, my city of birth, is an elegant museum – where any new idea, in any context, seems to be fated to be shot down by a combination of old, structural conformism and blasé disenchantment.

Today, one out of four French university graduates wants to emigrate, “and this rises to 80 per cent or 90 per cent in the case of marketable degrees”, says economics professor Jacques Régniez, who teaches at both the Sorbonne and the University of New York in Prague. “In one of my finance seminars, every single French student intends to go abroad.”

“The French workforce is now two-speed,” explains a headhunter who shuttles between Paris and London. “Among the young, perhaps a third speak English, are willing to relocate, and want to work. For one thing, their dream employers are the more prosperous of the large French multinationals, almost all those in the CAC40 index, who make over half of their profits abroad, sometimes over 90 per cent – companies like, say, L’Oréal, Schneider or Danone. This is why French universities have shocked the Académie française and now teach many courses in English.

“But I’ve also seen determined young people take jobs in places like Vietnam, with local contracts and nothing like the level of protection afforded by French labour law, in order to gain a proper first experience of business in a competitive environment. And then you have a large group whose ambition is simply to stay outside the economy.”

This means a trade-off with which anyone in France is familiar: young people, and many of their parents, dream of getting any kind of state or local administration post, usually badly paid, very often frustrating, but which ensures complete job security, unrelated to the economic situation, the market, or their own performance.

More than a quarter of the French workforce is employed by some public body or other: schools, hospitals, local and regional councils, the police, the civil service proper – or those new subsidised public-service jobs the Hollande government is so keen on.

While the young French generations were aspiring to cocoon themselves away from the realities of the world, our nearest neighbours were following the opposite trend. In 2000, under a socialist chancellor, Gerhard Schroeder, German businesses paid an astonishing 51.6 per cent company tax – largely to pay for the previous decade’s reunification. Today, this is down to 29.8 per cent, when the French equivalent, the highest in Europe, is 38 per cent. By 2003, Schroeder had embarked on a widespread reform programme, lowering taxes and drastically slashing benefits, curtailing the influence of the unions, and eventually reducing German unemployment from 10 per cent to 7 per cent (it’s 11 per cent in France).

There are many reasons why this wouldn’t work in France, not least because the French Socialists happen to have noticed that Schroeder and his party reformed themselves out of a job. Another is that French unions represent very little: less than 8 per cent of the French workforce overall is unionised, a figure that falls to between 3 per cent and 5 per cent in the private sector. Unions do, however, play a mandated part in a number of negotiation and welfare net structures, the unemployment benefits system, retraining schemes and the national health and pensions co-administration. This, not members’ contributions, keeps them afloat. The law also provides for legal labour dispute fines to be paid to the unions.

French unions see as their main goal the preservation of the status quo: from overprotective labour laws that make it so hard to fire employees that French bosses will do almost anything to avoid hiring new staff (who cost them a whopping 70 per cent in payroll taxes), to perpetuating antiquated regulations dating back to Vichy France, banning Sunday trading and evening shifts.

Recent union legal actions have forced businesses to close on evenings and Sundays, from the cosmetics chain Sephora – where employees protested that they wanted to keep working their late hours – to the British-owned DIY chain Castorama, which belongs to Kingfisher: no wonder Ian Cheshire, Kingfisher’s chief executive, complained last Friday that this harmed the French economy as well as his stores. “The president has said that recovery is in sight: I’m not sure where he’s looking at the moment. The mood is improving in the UK, not in France.”

It wasn’t fated to happen. “By 2000,” says Jacques Régniez, “French multinationals had achieved a very high level of competitiveness. Having committed to the strong franc, in the run-up to the euro they were forced to become lean and efficient. They rationalised production, and French workers became some of the most productive in the world.” French utilities, insurers, aerospace makers and luxury-goods conglomerates were up there with the best. If you wanted the best nuclear plant, crocodile handbag, commercial aircraft, high-speed train, you bought French.

What went wrong, says Régniez, was a bill passed by the then socialist Lionel Jospin government reducing the working week to 35 hours. “Where our competitors, especially the Germans, saw the need to keep prices and costs down, France spent money she couldn’t afford.” The entire system, he explains, tilted fatally to the side of salary hikes, perks and a lowering of retirement age, in the face of every observable demographic trend. Investment slowed down in the private sector, and almost stopped in the public one. “Each year, France has missed out on four GDP points of capital investment. By now, after a decade-and-a-half, we are not only lagging behind, it’s not certain we can make up for it. It would cost a 4.5 per cent hike in VAT, and other significant hikes in payroll taxes. That, quite simply, is not realistic.”

Even France’s vaunted infrastructures – those trains, roads, telecoms cables, the once ultra-performing electrical grid, the nuclear plants, the delayed 4G network – have taken a severe hit.

A French businessman who moved to London last year and asked not to be quoted by name, “because my tax audit would be even more retaliatory than what I’m currently being subjected to”, compares July’s Brétigny train crash, France’s worst rail disaster in a quarter of a century that killed six and injured 100, to the Paddington and Potters Bar derailments. “The rolling stock is ageing, the tracks are in a constant state of disrepair, even the TGVs now have regular delays because of catenary failure.”

Despite disputing allegations of negligence, SNCF have said they will reinforce maintenance “without waiting for the conclusions of the inquiry”. Criticisms have also been made that vast sums went on salaries, benefits and pensions.

But most analysts share the blame between Left- and Right-wing French governments in the past two decades. An investment banker, who has also moved to London recently, dates the wrong choices from the first Jacques Chirac presidency, in 1995. Chirac and his PM Alain Juppé, both Gaullists, decided to reform the huge French public sector’s pension system, to align civil servants’ pay-as-you-go pensions, which were (and still are) much more favourable, with those of the private sector.

There followed three weeks of hard strikes, shutting down the entire country, from schools to public transport to utilities and the post office. Juppé was ready to stick it out, but Chirac blinked. The reform was shelved, and for the next 12 years he stayed in office, Chirac never, ever tried to clash with vested interests again.

Sarkozy had great plans after his 2007 election. He believed in business, and good pay for hard work, and was devastatingly frank about it. It might – perhaps – have passed in prosperous times: one year on, the financial crisis hit, and his brusque style and love of bling clashed with both the times and age-old French preferences. (France is an old Catholic country that, for over a century, was influenced by unapologetic Marxism. It is atavistically hostile to money.) The reforms Sarko managed to pass, much milder than necessary, still ensured his unpopularity. He bet on French realism, and lost.

Realism – actual, real-life realism – is not an accusation you can levy at Hollande. Like Chirac – who supported him both because of a deep personal dislike for Sarkozy, and because they are in many ways very similar – France’s unlikely seventh president of the Fifth Republic is a professional politician, a graduate of the top government school ENA, and has never held a job in the private sector. Both Chirac and Hollande come from Corrèze, in central France, a region that has regularly provided French politics with a certain type of wily opportunist. Both appear easy-going and friendly, and both are complete cynics, with very little in the way of ideals, and an infinite capacity to scheme in order to stay in power.

Chirac, like Hollande, knew how to cultivate an array of political allies: in the case of Hollande, this means keeping the Left of his party as well as his Green allies happy with a number of symbolic measures, from the supertax to the recent anti-fracking bill.

Uninterested in the impact of morale and image on politics and the economy, Hollande believes that the economic cycle is bound to turn (he has said several times already that the recession is behind us), and that all he’s got to do is stay in power until things get better – thanks to the Chinese, the Americans, it hardly matters which. He doesn’t even worry about Marine Le Pen’s inroads in local elections: a junior aide in the Mitterrand Élysée 25 years ago, he believes the National Front, conjured up by his old boss, is a convenient accessory designed to split the Right and help him win a second term in 2017.

Professor Régniez believes this is very dangerous. “Sarkozy narrowly lost in 2012 for personal reasons – his style annoyed voters who could have agreed on his policies, but who wanted to punish him: 18 per cent of them voted for Marine Le Pen, against only 5 per cent for her father in 2007.

“This should be a warning to other countries, like Britain – it’s all very well punishing a conservative politician you’re dissatisfied with by voting for a maverick, Le Pen here, Farage there. But it gets the likes of Hollande elected. Think well: is ours the kind of future you want for your country?”

Voir aussi:

L’impôt sur la fortune pousse au départ, selon un rapport du Sénat.

Vittorio De Filippis

Libération

15 juin 2000

Elles ne remercieront jamais assez leur inspecteur des impôts de les avoir poussées à s’expatrier. Car, aujourd’hui, elles sont épanouies. Elles: ces jeunes grosses têtes qui un jour se sont brouillées avec une administration trop lourde ou une fiscalité trop pénalisante… Elles sont donc parties tenter leur chance à l’étranger, plutôt du côté du capitalisme anglo-saxon. Au compte-gouttes, certes. Mais le phénomène de la fuite des cerveaux en France est sensible.

Sous l’égide de Jean François-Poncet, sénateur du Lot-et-Garonne, le Sénat a rendu public hier un rapport (1) sur le phénomène. Précisant d’emblée qu’il n’existait pas de données fiables sur cette nouvelle vague d’immigration, le groupe de travail du Sénat relève cependant une augmentation de 30 % depuis 1995 du nombre de Français vivant «à Londres, à San Francisco, à Chicago ou à Atlanta». Parmi les 40 000 Français établis en Californie, près de 10 000 travaillent dans la Silicon Valley. «Les motivations de ces élites varient naturellement en fonction des individus et des secteurs d’activité, mais le rapport constate néanmoins un certain nombre de points communs», explique Jean François-Poncet.

A ses côtés, une jeune qui a largué les amarres pour Londres, est venue témoigner. Et d’expliquer que la France fonctionne comme un repoussoir, qu’on n’arrête pas la grande marche de la mondialisation qui touche aussi la main-d’oeuvre, que l’impôt, c’est 12,2 % outre-Manche, contre 40 % ici.

Selon le rapport, l’ISF (impôt sur la fortune) serait d’ailleurs devenu l’une des motivations au départ. Car, lorsqu’ils vendent leur start-up, les e-entrepreneurs qui réalisent de grosses plus-values sont souvent assujettis à l’ISF. Pour arrêter l’«hémorragie» des créateurs d’entreprise de la nouvelle économie, Jean François-Poncet propose une série de mesures: harmonisation fiscale, plus grande flexibilité du marché du travail, régime de stock-options équivalent à ceux en vigueur à l’étranger.

La Fuite des cerveaux: mythe ou réalité?, éd. du Sénat, no 388.

Voir également:

Le non-retour des étudiants étrangers : au-delà de la « fuite des cerveaux »

Ridha Ennafaa and Saeed Paivandi

La mobilité internationale des étudiants sera-t-elle ou non  suivie d’un retour au pays, sachant que les projets d’avenir des étudiants renvoient à une grande diversité de comportements fondés  sur des logiques professionnelle, migratoire, intégratrice ou existentielle ?

1La question du retour des étudiants étrangers dans leur pays revêt aujourd’hui un caractère particulier en France dans le contexte national, régional et international. Les pouvoirs publics tentent d’intégrer l’accueil des étudiants étrangers à la politique d’immigration choisie. Ce discours vis-à-vis des étudiants étrangers est effectivement nouveau, mais la réflexion sur le sujet est assez ancienne. En effet, depuis les années 60, le phénomène de fuite des cerveaux a fait couler beaucoup d’encre à travers le monde. La recherche française s’intéresse essentiellement, à partir des années 80, à la question du retour des étudiants étrangers et à l’ampleur du phénomène de la fuite des cerveaux en France.

  • 1 Toutes les données sur les étudiants étrangers en France sont issues des publications de la DEP/MEN

2La France se situe parmi les quatre premières destinations des étudiants étrangers au niveau mondial. Selon les données de l’OCDE (2006), en 2004, avec 572 509 inscrits, les États-Unis ont accueilli près de 22 % des étudiants étrangers dans le monde, suivis par l’Angleterre (11 %), l’Allemagne (10 %) et la France (9 %). Malgré la domination américaine, la part relative des étudiants étrangers inscrits dans ce pays ne cesse de diminuer (32 % en 1985 et 25 % en 2000). Au niveau mondial, au cours des deux dernières décennies, le nombre de jeunes poursuivant des études supérieures (universitaires et non universitaires) dans un pays étranger a été multiplié par 2,5 : ils étaient près d’un million en 1985, et plus de 2,6 millions en 2004. Selon ces données, plus de 85 % des étudiants étrangers dans le monde s’inscrivent dans l’un des établissements d’enseignement supérieur des pays de l’OCDE (Organisation de coordination et de développement économiques), et 70 % d’entre eux sont originaires des pays dits « du Sud » (hors pays de l’OCDE). La France a connu une évolution importante depuis 1990 : une diminution de cette population au début des années 90, suivie, à partir de 1997, d’une augmentation continue, qui s’est accentuée à partir de 1999. De 1999 à 2004, les effectifs des étudiants étrangers dans l’enseignement supérieur français ont crû au total de 59 %1. En 2004-2005, plus de 11 % des étudiants inscrits (255 585 personnes) dans les différents établissements supérieurs (14 % dans les universités avec 202 836 inscrits) sont -étrangers, contre seulement 7 % en 1998.

Encadré 1

Une enquête sur 1 715 étudiants étrangers en France en 2005

L’enquête de l’OVE (Observatoire de la vie étudiante) sur les étudiants étrangers en France a été réalisée entre avril et juillet 2005 auprès d’un échantillon représentatif constitué à partir des fichiers d’inscription des étudiants étrangers en mobilité (venus en France pour faire des études ; les résidents étrangers ont été exclus). Dix universités de Paris et région parisienne (Paris 1, 3, 5, 6, 8 et 12) et en province (Nantes, Strasbourg 1, Lyon 2 et Nice) sélectionnées dans l’ensemble des universités françaises selon trois critères (origine géographique des étudiants étrangers, leur niveau et discipline d’études en 2004-2005) ont participé à l’enquête. Un échantillon de 1 715 étudiants établi selon ces trois quotas a répondu à un questionnaire de plus de cent questions administré « en face-à-face » par une équipe d’enquêteurs. 35 entretiens post-enquête ont permis de mieux étoffer certaines analyses.

L’enquête s’est centrée sur les conditions de vie et d’études des étudiants étrangers ainsi que sur leurs parcours universitaires et leurs projets. Les réponses de l’enquête, ainsi qu’une série d’une quarantaine d’entretiens (post-enquête), ont permis de dresser un tableau des éléments de réponses sur ce qu’ils -pensaient faire après leurs études à travers leur expérience en cours.

Nous avons réparti les étudiants selon sept grandes régions d’origine. Près d’un étudiant sur trois était ainsi originaire du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie), et 21 % de notre échantillon provenaient des autres pays africains (essentiellement de l’Afrique subsaharienne). Un même pourcentage rassemblait les étudiants européens (11 % venant de l’Union européenne et 10 % des autres pays européens), tandis que 12 % étaient originaires d’Asie de l’Est (tous les pays de l’Est et du Sud-Est du continent, à partir de l’Inde), 7 % du Proche et du Moyen-Orient (de l’Asie Centrale à l’Égypte) et 6 % des Amériques (-Amérique du Nord ou Amérique Latine). Cette répartition se révèle relativement proche de celle de la population étrangère inscrite dans les universités françaises en 2004-2005 (*). Les femmes constituaient un peu plus de la moitié de l’échantillon, les plus nombreuses d’entre elles provenant d’Europe ou d’Asie, tandis que les hommes s’avéraient particulièrement sur-représentés chez les Africains (sub-sahariens), les Maghrébins, et les étudiants originaires du Moyen-Orient.

En termes de niveau d’études, 22 % étaient inscrits dans les deux premières années du cycle universitaire (Deug 1 – diplôme d’études universitaires générales –, Deug 2, L1, L2, DUT1 – diplôme universitaire de technologie –, DUT 2), 19,5 % en licence ou L3, 21 % en maîtrise ou Master 1, 13 % en DEA – Diplôme d’études approfondies –, DESS – diplôme d’études supérieures spécialisées – ou Master 2, et 15,5 % en doctorat (**). Un étudiant sur trois suit une filière « scientifique et technique », un peu moins d’un sur cinq choisit les « sciences sociales et humaines », 24 % sont inscrits dans les disciplines « juridiques ou économiques » et 16,5 % en « lettres, arts et langues ».

(*) : Selon la DEPP (MEN), plus de 51 % des étudiants étrangers inscrits dans les universités en France en 2004-2005 viennent des pays d’Afrique, 24 % d’Europe, 18 % d’Asie, et 7 % d’Amérique (DEPP, Repères et références statistiques, 2005).

(**) : Selon la DEPP (MEN), la population étrangère représente 11 % des étudiants inscrits dans le cursus de licence. Elle représente  19 % pour le niveau master et 35 % pour le doctorat.

  • 2 Centre pour les études en France (CEF) mis en place par le ministère des Affaires étrangères dans p (…)

3L’article vise à examiner la question du projet d’avenir des étudiants étrangers en s’appuyant sur les résultats de l’enquête de l’OVE (Observatoire de la vie étudiante) national réalisée en 2005 sur un échantillon représentatif de 1 715 étudiants étrangers en France. Il s’agit d’examiner la façon dont les étudiants abordent la question du retour dans leur pays d’origine en fonction de leurs caractéristiques. L’intérêt de cette enquête repose essentiellement sur son caractère transversal (disciplines et cycles d’études) et l’étendue de son échantillon (l’origine géographique des étudiants). Elle a été réalisée à un moment particulier, marqué à la fois par la politique d’ouverture tous azimuts voulue par les autorités à partir de 1998, et par la mise en place d’un dispositif filtrant (CEF)2 pour mieux cibler les étudiants étrangers.

4L’article est composé de deux parties : la première explore le concept de « fuite des cerveaux », son lien avec les études à l’étranger et son évolution depuis les années 60, dans une perspective internationale. La deuxième partie est consacrée à l’analyse du projet d’avenir des étudiants étrangers en France, à partir des résultats de l’enquête de 2005 de l’OVE.

Les études à l’étranger et la fuite des cerveaux

  • 3 Les différentes théories du capital humain mettent en relation l’ensemble de connaissances, d’aptit (…)

5Le paradigme de la « fuite des cerveaux », appelé aussi « exode des compétences » ou « exode des cerveaux », développé à partir des années 60, tentait d’expliquer et d’analyser les flux migratoires des personnes qualifiées à travers le monde dans le cadre des théories du capital humain3. La lecture des publications de la période 1960-1980 sur ce phénomène permet d’identifier deux thèses récurrentes :

6La première concerne le lien direct entre les études à l’étranger et le développement de la fuite des cerveaux. C’est effectivement durant cette période que certains pays ont commencé à réaliser qu’une partie des étudiants expatriés ne rentraient pas chez eux à la fin des études. Les études à l’étranger deviennent de facto l’un des canaux migratoires à travers le monde. Une étude récente dresse un bilan global depuis 1960 : la mobilité étudiante représente un flux potentiel de travailleurs qualifiés, soit pendant le temps de leurs études, soit sous forme de recrutement ultérieur ; ainsi, les flux d’étudiants constituent une forme de migration des travailleurs qualifiés et un précurseur de migrations ultérieures (OCDE, 2002).

  • 4 Le terme de « brain drain » a été initialement utilisé dans les années 50 pour décrire l’exode de s (…)

7La deuxième thèse aborde le phénomène de la fuite des cerveaux comme un mouvement unidirectionnel. Le brain drain 4 devient descripteur des flux unilatéraux de la « Périphérie » vers « le Centre » (Meyer et Charum, 1995). Autrement dit, les étudiants étrangers venant du Sud ont plus de probabilité que ceux des pays avancés de s’établir définitivement dans leur pays d’accueil. L’UNESCO avait fait ce constat dès le début des années 60 : « on croit généralement que les pays sous-développés auxquels font cruellement défaut les cadres nécessaires à leur développement reçoivent une assistance technique des pays riches. En réalité, c’est le contraire qui se passe. Les chiffres prouvent que ce sont les pays sous-développés qui, chaque année, fournissent des médecins, des ingénieurs, des professeurs, aux pays industriels. » (Naraghi, 1965) Cette thèse est confirmée par de multiples recherches : Meyer et Hernandez (2004) se réfèrent aux différentes données pour qualifier les études à l’étranger de « voie royale de l’expatriation » dans la mesure où la majorité des immigrés hautement qualifiés sont entrés dans le pays d’accueil en tant qu’étudiants. Les auteurs estiment que c’est le cas pour les deux tiers d’entre eux, avec des différences selon les pays.

8De nombreux travaux universitaires pionniers, essentiellement aux États-Unis, s’intéressent à cette question en cherchant à élaborer un modèle explicatif au phénomène de la fuite des cerveaux en lien avec le rôle joué par les études à l’étranger. Les recherches se multiplient pour mieux cerner son ampleur et ses mécanismes. Celles qui s’intéressent aux raisons du non-retour (ou retour) des étudiants étrangers identifient deux types de facteurs « explicatifs » : les facteurs d’attraction (pull factors) d’une part, qui influencent la décision des étudiants avant et pendant le séjour éducatif (salaire, conditions de vie ou de travail) ; les facteurs « centrifuges » (push factors) d’autre part, comme les difficultés de réinsertion dans le pays d’origine ou les situations particulières (guerre, crise politique ou économique) motivant les décisions du non-retour ou du retour (Bhagwati, 1976 ; Glaser, 1973 et 1978 ; Gossman et al., 1968).

9Le modèle théorique économique (coûts et bénéfices) adopté par la plupart des recherches de cette période semble être influencé par le contexte américain. L’étudiant étranger dans un système universitaire payant est considéré comme un acteur disposant d’un espace de décision variable selon sa position sociale. Il est doté d’une rationalité qui lui fait évaluer à chaque moment important de son parcours universitaire les coûts et les avantages de la poursuite des études. Une des visions la plus présente du brain drain est fondée sur une perspective macro-économique qui cherche à établir une similitude entre les flux internationaux de biens et de services et la mobilité des ressources intellectuelles. Pour Agarwal et Winkler (1985b), la décision relative à l’immigration est prise si le coût de cet acte reste inférieur au bénéfice qui en est attendu. Selon Salomon, le talent irait où il est le mieux rémunéré ou « reconnu » (1991).

10Agarwal et Winkler (1985a) ont également tenté, dans les années 70 et 80, de chiffrer ce phénomène et d’examiner en même temps le rôle joué par les mesures (la possibilité de modifier le statut étudiant pour obtenir une autorisation de séjour en tant que travailleur) mises en place pour favoriser l’installation des étudiants étrangers aux États-Unis. Les auteurs évoquent l’immigration « indirecte » aux États-Unis pratiquée par les étudiants étrangers qui réussissent à modifier leur statut initial : de détenteurs d’un visa étudiant, ils deviennent des résidents. Les auteurs établissent un bilan chiffré et détaillé de la période 1965-1985. Cet inventaire est révélateur : une partie des étudiants étrangers, variable selon les pays, préfère s’installer aux États-Unis et leur poids reste marginal, sauf si on les compare aux migrants ayant déjà obtenu un diplôme supérieur dans leur pays d’origine.

11Par ailleurs, Agarwal et Winkler (1984) notent que les études sur l’immigration professionnelle ignorent souvent le cadre légal comme un facteur influent. Selon cette recherche, la politique américaine en matière d’immigration a un impact indéniable sur le changement de statut des étudiants, et ceci varie selon leur pays d’origine. Les auteurs concluent que si l’on veut réduire la fuite de cerveaux, il faut changer de politique d’accueil en fonction des pays d’origine.

Un nouveau discours dans un nouveau contexte

12Vers la fin des années 80, on note une évolution du discours sur les étudiants étrangers, en rapport avec l’exode des cerveaux. Dans un contexte marqué par l’accélération du processus de la mondialisation et par l’intensification des flux migratoires, le paradigme de la fuite des cerveaux est de plus en plus perçu comme inadéquat pour expliquer toutes les dimensions de ce phénomène et sa complexité. Les chercheurs tendent à exprimer que la migration des cerveaux ne représente pas toujours et irrémédiablement une perte pour les pays d’origine (Gaillard et Gaillard, 1999 ; Nedelcu, 2004 ; Meyer et Charum, 1985). L’utilisation des nouveaux termes comme brain gain (le gain de cerveaux), transit brain drain (l’exode de cerveaux transitaire) ou delayed return (le retour différé) ou encore brain mobility (la mobilité des cerveaux) témoignent de ce changement contextuel.

13L’émergence de ce nouveau discours sur le phénomène du non-retour des étudiants étrangers ou sur l’exode des cerveaux coïncide avec plusieurs évolutions liées au contexte économique, technologique et éducatif sur le plan international. Les mutations technologiques remettent en question les notions de distance et de frontière et entraînent des comportements et des stratégies de mobilité très variés, en particulier chez les plus jeunes (Nedelcu, 2004, p. 10). Selon l’auteur, un véritable marché international des compétences fonctionne dans certains secteurs très spécialisés de l’économie internationale. Dans ce contexte, les pays qui sont confrontés à une pénurie de main-d’œuvre très qualifiée dans ces secteurs sont de plus en plus tentés par une politique migratoire sélective. De même, de nombreux pays ont introduit récemment d’importants ajustements concernant les possibilités de changement de statut et d’accès au marché du travail pour les étudiants étrangers en fin de formation. La politique migratoire américaine est considérée comme l’un des éléments-clés de l’expansion économique de ce pays puisqu’elle a permis l’accroissement et le renouvellement du potentiel en ressources humaines hautement qualifiées en sciences et en technologie (Gaillard et Gaillard, 1999). Le rapport de l’observatoire des migrations de l’OCDE (2006) note ainsi que les migrations traditionnelles de travail sont de plus en plus limitées en faveur de l’admission temporaire des travailleurs qualifiés. Ce rapport soutient que la mobilité étudiante demeure une voie importante des tendances migratoires.

  • 5 Les auteurs notent le projet initié en 2000 par le gouvernement britannique et la fondation de rech (…)

14Un des points souvent évoqués dans l’évolution de la population étudiante dans les pays du Nord est la désaffection accrue à l’égard des études scientifiques et le manque effectif de candidats pour ces filières, y compris au niveau du troisième cycle. C’est ainsi que la mobilité internationale des étudiants prend une dimension importante du développement de l’enseignement supérieur et devient un enjeu majeur de la compétition au niveau mondial, aussi bien sur le plan économique que sur le plan scientifique et culturel. Ces changements ont engendré une situation inédite caractérisée par une compétition internationale ouverte pour attirer les meilleurs étudiants et chercheurs. Les pays qui sont considérés comme les pays d’accueil peuvent devenir en même temps les pays de départ des jeunes chercheurs. Autrement dit, l’exode des cerveaux n’affecte plus uniquement les pays du Sud ; le mouvement s’étend vers les pays du Nord. On repère, par exemple, le départ des étudiants avancés du Canada ou de l’Europe vers les États-Unis (Cervantes et Guellec, 2002).5

15Par ailleurs, certains pays exportateurs de « cerveaux » semblent prendre conscience de l’enjeu et de la complexité des migrations au cours de ces dernières décennies. C’est surtout le cas des pays émergents, considérés autrefois comme « perdants » dans la course mondiale aux talents, qui s’organisent pour mettre en place des dispositifs visant à réduire leur départ ou à favoriser leur réintégration. Cette stratégie, mise en place par les grands « exportateurs » d’étudiants vers les pays du Nord, comme l’Inde, la Chine, la Corée du Sud, certains pays d’Amérique du Sud ou d’Afrique du Sud, est facilitée par la constitution de réseaux de scientifiques expatriés qui se mobilisent et institutionnalisent les transferts technologiques et d’expertises vers leur pays d’origine. Une nouvelle vision de la diaspora fondée sur une sorte de « transnationalisme » émerge, et certains pays commencent à s’ouvrir aux nouvelles perspectives en matière de mobilité internationale des étudiants et des chercheurs. Selon Meyer et Charum (1995), la fuite des cerveaux irrigue des réseaux qui regroupent, sur des bases nationales ou régionales, des expatriés originaires de pays en développement. Ceux-ci contribuent à distance à la construction d’un milieu scientifique dans leurs pays d’origine en accueillant par exemple des étudiants ou des collègues, en faisant circuler des informations bien ciblées grâce aux TIC (technologies de l’information et de la communication), etc. En se référant à cette analyse, les auteurs considèrent que le modèle du brain drain, qui servit à décrire le phénomène du non-retour durant les dernières décennies, est épuisé.

16Cette nouvelle donne migratoire semble influencer le comportement des étudiants étrangers qui sont confrontés à la question du retour. L’expansion de la liberté de circulation rend le retour possible à tout moment, les départs des étudiants et diplômés ne sont pas à sens unique et ils gardent des attaches réelles ou symboliques. Nedelcu (2004) parle d’un phénomène émergeant de « globalocalisation » qui se manifeste par la capacité des migrants à se positionner en tant que médiateurs sociaux et culturels dans plusieurs localités à la fois, grâce à la multiplicité des appartenances, des légitimités, et au potentiel grandissant des mises en réseau. Le rapport de Vuilletet, élaboré à la demande du Conseil économique et social (2005), examine ce changement paradigmatique. Le texte mentionne les intérêts économiques, culturels, scientifiques et stratégiques de l’accueil des étudiants étrangers en France dans une perspective comparative, tout en considérant que ceci constitue également un atout pour les pays d’origine. Tout tend à montrer qu’avec le changement du contexte, le brain gain renvoie à une lecture critique de l’exode des cerveaux Sud-Nord dans le domaine des migrations scientifiques (Michaelis, 1990 ; Gaillard et Gaillard, 1999). Cette notion exprime la possibilité de rapatriement de compétences pour favoriser le développement national. C’est dans cette perspective que la population qualifiée expatriée peut être considérée comme un avantage potentiel plutôt que comme une perte sèche et définitive.

17Cependant, une approche critique des différentes théories explorant les formes multiples de la mobilité internationale des étudiants et chercheurs invite à la prudence. Le processus qui permet de transformer l’exode des cerveaux en mouvement de migration, de mobilité ou de circulation ne va pas de soi. L’émigration de « cerveaux » ou leur circulation sont largement conditionnées par la capacité de chaque pays à récupérer les talents qui se sont formés à l’extérieur. Dans cette perspective, la fuite massive de cerveaux continue à toucher les pays les plus vulnérables du Sud (Boussichas, 2005), comme on peut également le lire dans un rapport récent de la Banque mondiale (2004).

18Deux exemples dans ce domaine peuvent illustrer la coexistence de situations contrastées. Au seuil des années 60, un grand nombre de Coréens restaient à l’étranger une fois formés (par exemple, c’était le cas aux États-Unis pour 80 % d’entre eux). Or, la décennie 80 a vu s’inverser cette tendance avec le retour des deux tiers des titulaires de doctorats américains dans les trois années qui suivaient l’obtention de leur diplôme. En revanche, les pays maghrébins, le Liban ou l’Iran, qui avaient envoyé proportionnellement un nombre élevé d’étudiants à l’étranger, ne connaissent pas ce mouvement de retour. Wickramasekara (2003) relève deux facteurs qui semblent favoriser le retour des étudiants originaires de la Corée du Sud et de Taiwan formés à l’étranger : la croissance économique locale, des politiques gouvernementales actives et les mesures incitatives destinées aux personnes ayant terminé leurs études à l’étranger. Par exemple, les diplômés des universités étrangères sont accompagnés et aidés dans la recherche d’emploi ou une aide financière de « réinstalation » leur est accordée.

La recherche française et la question du non-retour

19Comparée à l’Amérique du Nord, la recherche française sur les étudiants étrangers est restée très peu développée. Il faut attendre la fin des années 80 pour voir se développer des travaux de recherches qui s’y intéressent, abordant essentiellement le cas des étudiants du maghreb et de l’afrique sub-saharienne. Tout d’abord, les recherches françaises tendent à confirmer que les étudiants étrangers originaires des pays du Sud sont souvent devant une double perspective : réinsertion dans les pays d’origine ou sédentarisation en France ou dans un autre pays. Les étudiants évoquent les raisons les poussant à décider de rester en France : la pauvreté des universités locales, le faible niveau technologique et l’insuffisance chronique des infrastructures, l’accès difficile à l’information, l’absence de moyens et de programmes de recherche, la désertification culturelle, la corruption, le sous-développement chronique, les crises politiques et économiques, la dégradation du cadre de vie (Borgogno et Vollenweider-Andresen, 1998 ; Sefrioui, 1997 ; Latrèche, 1999 ; Paivandi, 1991, Ben Sedrine et Geisser, 2001).

20Les plus exposés au phénomène du non-retour sont les étudiants avancés. Selon l’OCDE, le taux de non-retour des étudiants docteurs est très similaire d’un pays du Nord à un autre (OCDE, 1998). Rovet, Terouanne et Neher (1998) révèlent que seulement la moitié des étudiants étrangers titulaires d’un doctorat ou d’un post-doc en France retournent dans les deux ans dans leur pays. Le rapport de Raunet (2001) estime qu’au moins un tiers des étudiants étrangers finalisant leur doctorat sur le territoire resterait en France. Concernant les étudiants marocains inscrits dans les Grandes Écoles, le taux de retour serait de l’ordre de 60 %.

21Plusieurs enquêtes réalisées depuis la fin des années 80 mettent en évidence l’ampleur de ce phénomène. Selon Borgogno et Vollenweider-Andresen (1998), chez les Maghrébins, seulement près d’un étudiant sur deux se dit décidé à rentrer au pays, et plus de 40 % sont dans l’incertitude quant à leur avenir. Les auteurs avancent deux raisons qui compromettent l’hypothèse du retour : la première est professionnelle et économique. La deuxième raison est culturelle, les étudiants anticipant les problèmes que leur paraît poser leur réintégration dans le cadre social et culturel de leur pays d’origine. Dans l’enquête de Latrèche, 28 % des étudiants maghrébins déclaraient ne pas vouloir retourner dans leur pays d’origine (1999, p. 201). Sefrioui (1997) montre qu’entre 1992 et 1993, un peu plus de la moitié des 569 étudiants de son enquête ayant terminé leur thèse sont rentrés dans leur pays d’origine et près de 30 % sont restés en France. Selon l’auteur, face à la crise économique et politique qui touche certains pays en développement, la stratégie individuelle dominante des études à l’étranger risque de se confondre avec une volonté d’émigration.

22Par ailleurs, une étude algérienne, réalisée auprès des étudiants algériens en France, en Grande-Bretagne, au Canada et aux États-Unis, permet de dresser un constat fort révélateur : « face au double abandon scientifique et professionnel dont ils sont victimes, les étudiants algériens à l’étranger sont tentés soit de prolonger la durée de leurs études (37 % des étudiants interrogés ont demandé une prolongation), soit de ne pas revenir – sur 700 boursiers qui devaient rentrer en 1991, 50 seulement l’ont fait. » (Benguerna et Khelifaoui, 1993)

23Les enquêtes sur les étudiants maghrébins sont souvent posées en des termes qui prennent en compte la spécificité de la présence des étudiants du Maghreb dans les universités françaises.

24Les bourses d’études accordées par la France, l’aide fournie aux établissements supérieurs ou l’action des établissements secondaires français dans les pays africains sont ainsi l’objet de multiples critiques. Orivel (1991, p. 381) fait la même remarque en considérant que le rôle de la France « qui aide de nombreux pays francophones à combler leur déficit chronique en enseignants de mathématiques, détruit, involontairement ou non, son oeuvre en recrutant elle-même, pour ses propres besoins, une proportion significative de ces diplômés ».

25Le cas des autres pays en situation de crise est également révélateur. Les résultats obtenus lors de l’enquête de Paivandi (1991, p. 385) sur les Iraniens sont frappants : seulement 12,5 % des personnes interrogées pensent rentrer rapidement en Iran après la fin de leurs études, contre 39 % qui ont l’intention de travailler en France, et 48,5 % qui ne le savent pas encore.

26Un point commun entre les recherches françaises et américaines concerne les difficultés liées à la réadaptation dans le pays d’origine une fois les études achevées, et leur impact sur la décision du non-retour. Selon Behnam (1981, p. 11), en rentrant chez lui, l’étudiant doit faire face à un difficile exercice de réadaptation : le « transfert des connaissances et l’essai de synthèse entre les valeurs étrangères et indigènes ». En témoignent les nombreux exemples de scientifiques ou d’ingénieurs talentueux, mal ou sous-utilisés lorsqu’ils retournent dans leur pays, où leurs compétences sont déconnectées de ce qui les rendaient performants (Gaillard et Gaillard, 1999).

27Dans une perspective plus socioculturelle, S. Kim (2000) souligne l’importance du problème du « retour » des étudiantes asiatiques dans leur pays d’origine compte tenu de l’acculturation engendrée par la culture du pays d’accueil. S. Paivandi (1991) évoque les mêmes raisons pour les étudiantes iraniennes pour lesquelles les études à l’étranger ont un impact « émancipateur ».

28Que peut-on dire aujourd’hui à propos du phénomène du non-retour des étudiants étrangers dans le contexte français ? Les nouvelles politiques françaises mises en place depuis la fin des années 90 pour améliorer la sélection et l’admission des candidats des études en France ont-elles changé les tendances déjà évoquées ? L’enquête de 2005 de l’OVE sur les étudiants étrangers en France nous apporte quelques éléments de réponse.

Le projet d’avenir des étudiants étrangers en france

29Les résultats de l’enquête de l’OVE nous permettent de mieux cerner les caractéristiques les plus importantes des étudiants étrangers inscrits dans les universités françaises, à partir de quatre informations majeures :

  • Le rapport à la langue française : quatre étudiants sur cinq appartiennent à l’espace francophone (français langue maternelle, langue d’enseignement ou langue utilisée en famille). Un étudiant étranger sur cinq a appris la langue française comme langue étrangère en dehors de l’école ou en auto-formation.

  • Le choix de la France comme pays d’études : pour 81 %, la France a constitué le premier choix et 19 % auraient préféré étudier dans un autre pays. « Recevoir une formation de qualité » est l’attente la plus importante (72 %) exprimée par les étudiants, suivie par les réponses sur la « connaissance d’un autre pays et avoir une expérience étrangère » (44 %) et les attentes pour « faire de la recherche » (32 %). Ces attentes sont cohérentes avec les tendances observées dans les motivations. Deux grandes tendances se dégagent : la première liée à une logique de formation et de recherche, la seconde s’inscrit plutôt dans une perspective plus culturelle et de découverte.

  • Le souhait de compléter ses études : La majorité des étudiants étrangers de l’enquête a obtenu déjà un premier diplôme supérieur dans son pays d’origine et son voyage en France vise à compléter ses études. Près d’un étudiant sur quatre commence ses études universitaires en France et un sur dix se réoriente vers une filière différente de celle étudiée dans son pays.

    • 6 Les étudiants étrangers inscrits à l’université peuvent exercer une activité professionnelle à mi-t (…)

    La venue dans le cadre d’une initiative individuelle : la majorité des étudiants étrangers vient en France dans le cadre d’une initiative individuelle sans bénéficier d’une aide financière institutionnelle permettant de financer entièrement les études. Trois sources financières sont importantes : la famille, l’activité rémunérée6, et les différentes aides publiques. Près de deux étudiants sur trois doivent travailler d’une façon régulière (40 %) ou occasionnelle (20 %) pour financer leurs études, et près d’un étudiant sur deux est aidé par sa famille.

Graphique 1. Le projet d’avenir des étudiants selon les régions d’origine des étudiants

Graphique 1. Le projet d’avenir des étudiants selon les régions d’origine des étudiants

Lecture : 20 % des étudiants maghrébins pensent retourner au pays après la fin de leurs études en France.

Source : Enquête 2005 – OVE.

30L’enquête a proposé une série de questions relatives au projet d’avenir à la fin des études afin de mieux connaître et comprendre les éléments en jeu autour de la question du retour. À la question « Que pensez-vous faire après vos études ? » 36 % déclarent ne pas le savoir encore, plus d’un tiers (36 %) ne pense pas rentrer (25 % pensent rester en France et 9 % souhaitent aller dans un autre pays). Enfin, seulement 30 % envisagent de retourner au pays. Deux chiffres sont surprenants : le faible taux de retour prévu d’une part et la proportion élevée des étudiants indécis d’autre part. Ces données montrent que le non-retour est un véritable phénomène chez les étudiants étrangers qui traversent un moment d’incertitude pesant lourdement sur leur projet.

31Un premier examen des projets futurs selon les régions d’origines révèle déjà des différences très significatives : « retourner au pays » est un projet plus prégnant pour les étudiants originaires des régions de l’Asie de l’est (45 %), des Amériques (39 %), du Moyen-Orient (34 %) et de l’Union européenne (34 %). Rester en France est plus partagé parmi les Maghrébins (37 %), suivis par les étudiants européens (hors l’UE), 26 % de cette population pensant rester en France. Quant aux indécis, ils sont plus nombreux parmi les étudiants du Moyen-Orient (42 %), de l’Afrique sub-saharienne (41 %) et des autres pays européens (40 %). Ces résultats sont également assez surprenants dans la mesure où aucune tendance marquée ne domine dans une région. On s’attendait à voir les étudiants du Sud exprimer leur souhait de rester et les étudiants du Nord prêts à repartir chez eux. Or, les tendances sont loin d’être aussi nettes et divergentes.

  • 7 Le gouvernement français accorde chaque année une série de bourses aux candidats d’études en France (…)

32Les données de l’enquête montrent que les étudiants ne se différencient pas d’une manière notable selon le sexe, l’âge et le niveau d’études des parents à propos de leur projet d’avenir. Néanmoins, si on distingue les régions d’origine, celles-ci caractérisent plus ou moins fortement les « types » (typologie) d’étudiants que nous définissons plus loin. Parmi les boursiers, il est assez significatif de retrouver plus de candidats pour le retour dans le pays, ils sont deux fois plus nombreux que la moyenne, notamment pour les boursiers Erasmus ; les moins nombreux proportionnellement parmi les boursiers à souhaiter rentrer dans leur pays sont les boursiers du gouvernement français7.

33Par ailleurs, il existe des différences notables quand on observe les disciplines d’études associées à ces décisions (Cf tableau 1) : « Retourner au pays » apparaît plus associé aux disciplines des sciences économiques et du droit, « Rester en France » aux sciences et techniques et pour les « indécis » (ne sait pas encore) aux lettres, art et langues. Ces réponses montrent que le projet de l’étudiant prendrait en considération certains facteurs comme la situation du marché du travail dans le pays d’origine car le clivage observé entre les filières laisse à penser que les perspectives professionnelles pèsent sur le projet actuel.

Tableau 1. Le projet d’avenir des étudiants étrangers selon les disciplines d’études en France (en %)

Retourner
au pays

Rester
en France

Aller dans
un autre pays

Ne sait pas encore

Total

Effectifs

Sciences et techniques

25

32

9

34

100 %

572

Sciences sociales et humaines

31

23

9

37

100 %

332

Lettres, arts, langues

27

23

9

40

100 %

284

Sciences éco et droit

33

20

11

36

100 %

405

Profil moyen

30

25

9

36

100 %

1 593

Khi2 = 22,8.
p = 0,007 (Très significatif), non réponses exclues = 122.

Source : Enquête 2005 – OVE.

34Les réponses fournies à propos de la possibilité de trouver un travail après les études semblent aller dans le sens de cette hypothèse, sans pour autant constituer l’unique explication (Cf. tableau 2). Trouver facilement du travail dans son pays après les études est une idée partagée par moins d’un tiers des étudiants (31 %), la majorité pense que ce sera plus ou moins facile (54 %) et 15 % plutôt difficile. Dans l’ensemble, ils anticipent un avenir professionnel relativement mitigé et la représentation qu’ils en ont participerait au renforcement de l’incertitude qui règne dans l’esprit des étudiants étrangers. Selon les filières d’études suivies en France, le sentiment sur les possibilités de trouver du travail dans le pays d’origine apparaît aussi donc assez contrasté comparé au profil moyen : les plus « optimistes » sont les étudiants inscrits dans les disciplines scientifiques et techniques, et les plus « pessimistes » ceux inscrits en sciences humaines et sociales ; entre les deux, ceux qui « doutent » sont les étudiants en lettres, arts, langues, sciences économiques et droit.

35Ces différences observées selon les disciplines le sont également quand elles se combinent avec le cycle d’études. Les inscrits en doctorat des sciences (44 % pensent trouver facilement un travail après la fin des études) sont logiquement plus optimistes que ceux qui sont inscrits au niveau du doctorat en lettres, arts et langues (19 %), de la licence de ces filières (23 %), du doctorat ou de la licence des sciences sociales et humaines (respectivement 27 % et 24 %). Les étudiants inscrits en sciences économiques et en droit occupent une position intermédiaire quant à leur chance de trouver facilement un travail : 33 % en licence et 37 % en doctorat. Malgré la proportion plus élevée des étudiants inscrits en doctorat qui pensent trouver un emploi, les distinctions uniquement par niveau ne sont pas significatives, l’effet du niveau n’étant pas le même selon les disciplines.

36En distinguant l’origine géographique des étudiants, on note des variations qui peuvent être liées certainement aux situations du marché du travail de leur pays d’appartenance. Ainsi, les étudiants originaires de l’Europe (hors de l’UE), du Moyen Orient et des Amériques apparaissent un peu moins « pessimistes » que les autres ; ils pensent plus fréquemment qu’après leurs études il sera facile de trouver du travail dans leur pays. À l’opposé, les étudiants issus des pays de l’Union européenne et du Maghreb sont plus nombreux que les autres à penser pouvoir « difficilement » trouver du travail.

37Comme l’illustre le tableau 2, le fait de penser intégrer facilement ou difficilement le marché du travail dans son pays est statistiquement lié aux décisions à prendre après les études : 36 % des personnes qui estiment pouvoir trouver « facilement » un travail dans le pays envisagent d’y retourner contre seulement 18 % pour ceux qui pensent le contraire. Ces proportions s’inversent lorsqu’il s’agit d’envisager de « rester en France » : 22 % qui pensent trouver « facilement » un emploi à la fin des études dans leur pays comptent rester en France contre 39 % des étudiants pour lesquels la perspective professionnelle est « difficile ». Cependant, comme en témoigne le tableau 2, l’emploi ne constitue pas le seul facteur d’appréciation des étudiants interrogés quant à la question du retour, notamment pour les indécis.

Tableau 2. Le projet d’avenir des étudiants étrangers selon la possibilité de trouver un travail dans le pays d’origine (en %)

Retourner
au pays

Rester
en France

Aller dans
un autre pays

Ne sait pas encore

Total

Effectifs

Facilement

36

22

  8

34

100 %

505

Plus ou moins facilement

29

23

  9

38

100 %

884

Difficilement

18

39

11

32

100 %

248

Profil moyen

30

25

  9

36

100 %

1 637

Khi2 = 44,2.
p = 0,001 (Très significatif), non réponses exclues = 78.

Source : Enquête 2005 – OVE.

Tableau 3. Le projet d’avenir des étudiants étrangers selon leur projet initial (en %)

Retourner
au pays

Rester
en France

Aller dans
un autre pays

Ne sait pas encore

Total

Effectifs

Compléter des études

33

24

  8

35

100 %

1 063

Commencer une formation

26

26

12

37

100 %

419

Se réorienter

18

23

12

47

100 %

121

Total

30

25

  9

36

100 %

1 603

Khi2 = 21.
p = 0,002 (Très significatif), non réponses exclues = 112.

Source : Enquête 2005 – OVE.

38Confronté au projet initial, avant de venir en France, la question du retour différencie de façon significative les réponses des étudiants étrangers de notre enquête (Cf. Tableau 3). Le sentiment d’incertitude est significativement plus présent parmi les étudiants qui avaient comme projet initial de se réorienter (47 % ne savent pas encore ce qu’ils vont faire). « Retourner au pays » est plus fréquemment évoqué par ceux qui sont venus compléter leurs études (33 %) et « aller dans un autre pays » est plus souvent exprimé par ceux (les plus jeunes) qui sont venus commencer des études (12 %). À l’opposé, les étudiants qui sont en réorientation sont proportionnellement moins nombreux à vouloir rentrer au pays (18 % contre 30 % pour l’ensemble). Ce qui expliquerait éventuellement la raison de leur réorientation.

39L’enquête demandait également aux étudiants interrogés de préciser s’ils pensaient rester en France et les raisons de cette décision. Les 408 étudiants souhaitant rester en France évoquent en premier lieu les raisons professionnelles (52 %), viennent ensuite les raisons familiales (32 %) et enfin les raisons politiques, culturelles et sociales qui sont citées par 16 % des étudiants. Ces chiffres témoignent que, en dehors des raisons familiales, c’est surtout la situation professionnelle qui peut influencer la décision relative au retour ou au non-retour.

  • 8 La classification ou la typologie a été obtenue à partir d’une procédure de calcul sur les résultat (…)

40Nous avons tenté d’étudier les liens statistiques significatifs entre certaines variables concernant le moment du départ de l’étudiant à l’étranger (projet initial, parcours antérieur) et le moment de l’enquête à l’aide d’une analyse factorielle8. Le tableau 4 en présente une synthèse ainsi que la typologie élaborée. Deux sous-populations d’étudiants sont identifiées : la première est regroupée dans le « Type A » et la seconde comprend les « Type B, C, D et E »). Cette classification distingue les étudiants selon les caractéristiques dominantes suivantes :

41Le « Type A » (298 étudiants, 17 % de la population totale) regroupe surtout des étudiants venus « commencer » des études supérieures (82 %) ; parmi eux, les étudiants originaires d’Afrique sub-saharienne (60 % du total de cette région), les plus « indécis » vis-à-vis de leur avenir, y sont surreprésentés (1,2 fois) et ceux qui pensent également aller dans un autre pays. Plus des trois quarts de leurs parents (père et/ou mère) ont un niveau d’études supérieures.

Tableau 4. Le profil des « Types » selon le projet à la fin des études

Retourner
au pays

Rester en France

Aller dans un autre pays

Ne sait pas encore

Total

Effectifs

En % Colonne

Type A

28 %

17 %

13 %

42 %

100 %

298

17 %

Type B

18 %

44 %

5 %

33 %

100 %

368

21 %

Type C

25 %

26 %

10 %

38 %

100 %

404

24 %

Type D

37 %

15 %

11 %

37 %

100 %

344

20 %

Type E

40 %

23 %

7 %

30 %

100 %

301

18 %

Profil Moyen

30 %

25 %

9 %

36 %

100 %

1 715

100 %

Lecture : 40 % des étudiants appartenant au type E pensent retourner au pays.

Source : Enquête 2005 – OVE.

42Les « Types B-C » et les « Types D-E » regroupent le reste de l’échantillon (1 417 étudiants) avec les regroupements et les caractéristiques dominantes suivantes :

  • Le « Type B » (368 étudiants) se caractérise par une forte présence d’étudiants venus compléter leurs études (88 % du total de cette catégorie) ; il est composé de plus de la moitié des étudiants maghrébins (53 %) qui représentent plus de 80 % des « classés » dans cet ensemble B ; 63 % sont des étudiants en sciences et techniques, 88 % souhaitent obtenir un doctorat et les trois quarts souhaitent faire de la recherche, 44 % pensent rester en France après leurs études, un tiers ne sait pas encore. Plus des deux tiers sont des femmes et plus des deux tiers (67 %) ont des parents ayant un niveau d’études inférieur à l’enseignement supérieur.

  • Le « Type C » (404 étudiants) comprend 58 % d’étudiants venus compléter des études et 32 % les commencer ; après les études, 38 % ne savent pas encore ce qu’ils feront, un quart pense retourner au pays, un autre quart pense rester en France et 10 % pensent à un autre pays (assez proche du profil moyen). Comme pour le type précédent (C), plus des deux tiers sont des femmes. Ce type est composé surtout d’étudiants originaires du Maghreb (46 %) et d’Afrique Sub-saharienne (37 %). Près de 60 % des étudiants appartenant à ce type ont des parents ayant un niveau d’études inférieur à l’enseignement supérieur.

43Ces trois types (A, B et C) regroupent presque la totalité des étudiants maghrébins et africains (sub-sahara).

  • Le « Type D » (344 étudiants), se caractérise par les traits dominants suivants : 59 % sont venus compléter leurs études. Connaître un autre pays, avoir une expérience étrangère et recevoir une formation de qualité constituent leurs attentes majeures (96 %), un petit effectif (4 %) vise l’obtention d’un master pour faire une thèse et de la recherche ; ils visent plutôt un Master 2. Le taux de souhait de retour au pays après les études est supérieur à la moyenne (37 %), mais avec un taux « d’indécis » aussi important. Les origines géographiques les plus représentées sont l’Europe (l’UE et les autres pays européens, 50 % et 54 % respectivement des populations de ces régions), 26 % des étudiants sont originaires de l’Asie de l’Est, (45 % du total des étudiants de cette région), 39 % des étudiants des Amériques ; enfin, 80 % sont des étudiantes.

  • Le « Type E » (301 étudiants) se distingue du précédent plus particulièrement par le diplôme visé, le Doctorat. Aux précédentes origines s’ajoutent les étudiants originaires du Moyen-Orient (46 % du total des étudiants de cette région). C’est parmi ces étudiants que le taux de retour au pays est le plus élevé (40 %, soit près d’une fois et demi plus élevée que la moyenne).


***

44Les données statistiques issues de l’enquête par questionnaire, comme les propos des étudiants lors des entretiens semi-directifs – centrés sur la vie privée, le vécu en tant qu’étudiant étranger, la famille… – participent au renouvellement des interrogations sur le sens de la mobilité internationale des étudiants et de leur projet d’avenir. Dans leur ensemble, ils tendent à confirmer une grande diversité de comportements, et la présence simultanée et interactive des facteurs structurels (le marché du travail, les conditions de vie) et des situations individuelles. Une incertitude existe aussi quant au projet d’avenir des étudiants étrangers. Elle concerne toutes les régions sans que les motifs soient forcément les mêmes. D’autres enquêtes sur les étudiants étrangers avaient également mis en évidence qu’une partie importante d’entre eux n’envisageaient pas de rentrer dans leur pays, tout au moins immédiatement après la fin de leurs études, et cherchaient une installation définitive ou une insertion provisoire sur le marché du travail du pays d’accueil.

45Ainsi, les réponses à la question relative aux raisons du non-retour montrent bien que le projet d’avenir des étudiants ne s’inscrit pas uniquement dans une logique marchande. Le non-retour n’a pas seulement une perspective économiste ou mécaniste. Les étudiants qui, à travers des trajectoires et des projets, vivent des situations assez complexes, doivent souvent bricoler pour atteindre leurs objectifs ou les ajuster. De même, leurs réponses nuancées résultent des incertitudes inhérentes au voyage éducatif, qui est de fait une migration temporaire. Les entretiens semi-directifs réalisés auprès d’une partie des étudiants de notre échantillon montrent que l’étudiant semble se trouver face à des perspectives qui ne sont pas rassurantes : le doute est partout, ici et là-bas, ou ailleurs. Le retour suscite des craintes, mais rester dans le pays d’accueil aussi.

46L’enquête (le questionnaire et les entretiens) a permis de repérer plusieurs figures d’étudiants étrangers n’ayant pas un projet de retour lors de l’enquête. Ces figures se construisent à travers les logiques sous-jacentes des stratégies mises en œuvre par les étudiants étrangers à propos de leur avenir. Les logiques identifiées semblent interagir et se combiner dans un processus réflexif : il s’agit des logiques professionnelle, migratoire, intégratrice et existentielle.

47Tout d’abord, on observe une logique professionnelle, inhérente à toute entreprise d’études ou de formation. Le projet d’aller dans un pays étranger s’organise souvent dans le but d’acquérir un maximum de connaissances ou un diplôme plus élevé ou mieux valorisé. Il s’agit de mettre toutes les chances de son côté afin de réussir une insertion professionnelle. L’émigration, qui est motivée par la recherche d’une bonne formation, se prolonge, pour beaucoup de diplômés étrangers, par la recherche d’emploi en dehors du pays d’origine. Les diplômés cherchent à mettre ainsi à leur profit ce nouvel espace professionnel ouvert et « internationalisé ». Le marché du travail des pays développés suscite et encourage certains non-retours, compte tenu des besoins locaux. La motivation professionnelle pour rester en France ne semble pas s’expliquer uniquement par le manque de débouchés dans le pays d’origine, mais aussi parce qu’ici certains ont déjà rencontré de meilleures conditions de travail. Le non-retour a parfois un caractère « provisoire », quand il s’agit d’acquérir une première expérience professionnelle en Europe en attendant le retour. Certains étudiants, dans leur façon de penser leur devenir, mettent en avant un projet d’emploi en France pour différer ainsi le retour.

48La seconde logique est migratoire et la stratégie d’installation est conçue dès le départ (voire même avant celui-ci). Le réseau de parents et d’amis étend la dispersion familiale et facilite l’installation dans un autre pays. De même, l’existence d’une communauté fortement implantée génère une dynamique migratoire et les études à l’étranger servent d’étape intermédiaire. L’espace migratoire s’organise souvent à partir des liens multiples qui relient migrants et futurs migrants. Le fait qu’un nombre non négligeable d’étudiants étrangers mentionnent leurs points d’attache familiaux révèle que la France constitue un choix « naturel » pour eux. Les entretiens montrent que cette logique est présente très souvent avant le départ vers la France dans le cas des étudiants appartenant aux principales communautés immigrées en France (les pays africains).

49On observe également une logique liée à la dynamique intégratrice, avec ses dimensions affectives, sociales et culturelles, qui peut contribuer à une installation non prévue. Comme on a pu l’observer à travers les entretiens, l’étudiant étranger vit une vraie socialisation « secondaire » en bravant l’extérieur et en bifurquant ailleurs, un processus d’acculturation permettant d’explorer de nouveaux liens sociaux et de développer les modes d’approche de l’altérité. Les étudiants étrangers travaillent, étudient, font des recherches, participent aux activités culturelles, vivent leur affectivité et consomment. Dans cette perspective, le voyage éducatif peut participer à la transformation de leur identité culturelle et à l’évolution de leurs « perspectives ». Cette logique met en avant le caractère interactif et transformateur du voyage, le devenir n’est pas donné, il est construit chemin faisant. Comme en témoignent les entretiens menés, une cohabitation réussie, une rencontre amoureuse, de meilleures conditions de vie peuvent donner naissance à un projet d’installation provisoire ou définitive.

50Enfin, il existe une logique existentielle qui concerne les étudiants, souvent des femmes, originaires de pays où ils se sentent moins libres. Rester en France participe à cette reconstruction intellectuelle et à ce « bonheur intime » engendrés par le voyage éducatif, à l’expérience de liberté, ou à l’épanouissement culturel. Certains étudiants sont prêts à accepter un emploi sans rapport avec leur qualification afin de bénéficier d’un cadre de vie convenable, ou pour fuir l’humiliation ; c’est le cas des étudiants issus de certains pays du Sud.

51Ces quatre logiques construites en combinant les données « qualitatives » (issues des entretiens) et statistiques doivent être considérées comme une autre lecture des réponses fournies par les étudiants à propos de leur projet d’avenir. Elles peuvent diversement concerner les cinq groupes identifiés dans la typologie élaborée par l’analyse factorielle. Ainsi, par exemple, la logique professionnelle semble concerner davantage les types B et C, la logique migratoire les type B et C, la logique intégratrice les types A et D et la logique existentielle le type D.

52Ces quatre logiques liées au phénomène du non-retour ne se produisent pas par attraction mécanique depuis un « centre », ou en empruntant seulement un mode de calcul rationnel. Elles n’obéissent pas non plus à une parfaite linéarité ou à une surdétermination d’une dynamique de marché. Voyager à l’étranger met l’étudiant dans une situation de transition : les transformations identitaires vécues peuvent entraîner des remises en cause parfois radicales des projets initiaux et des représentations. La satisfaction des études ou la réussite universitaire n’expliquent pas à elles seules le projet de retour des étudiants : malgré les plaintes récurrentes sur les conditions d’études ou de vie (logement, financement d’études, démarches administratives harassantes), la grande majorité des étudiants interrogés dans l’enquête est satisfaite de son vécu en France et n’a pas l’intention de rentrer au pays. La mobilité devient un modus vivendi (Nedelcu, 2004, p. 12), la population étrangère des universités représente des réalités multiples et parfois contradictoires : les « artisans des mondes vécus dépourvus de distances » (Beck, 2001), les « nomades » du savoir (Meyer, 2001), les « oiseaux migrants » (Murphy-Lejeune, 1998) ou les déboussolés ou les bohêmes en quête de sens ou d’un port d’ancrage. La fuite ou la circulation des cerveaux doit être aujourd’hui comprise à travers la complexité des situations individuelles et l’impact des données structurelles (marché du travail, conditions de vie et de travail).

53La théorie de l’exode des cerveaux et celle relative à la circulation des cerveaux ne semblent pas être tout à fait adaptées pour expliquer toute la complexité du phénomène du non-retour des étudiants étrangers. L’enquête révèle l’existence d’une véritable filière d’immigration par le biais des études à l’étranger. Celle-ci revêt plusieurs facettes. On ne peut pas la considérer systématiquement comme un exode des cerveaux. Seule une partie des étudiants qui tentent de rester dans le pays d’accueil entre dans la logique de l’exode des cerveaux. Le non-retour concerne des étudiants ayant des niveaux et des compétences très variés, pas toujours en adéquation avec le marché du travail du pays d’accueil.

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Notes

1 Toutes les données sur les étudiants étrangers en France sont issues des publications de la DEP/MEN.

2 Centre pour les études en France (CEF) mis en place par le ministère des Affaires étrangères dans plusieurs pays comme la Chine, la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, le Vietnam et le Sénégal. Ce dispositif est destiné à vérifier, sur les plans linguistique, financier et scientifique, le dossier des candidats aux études en France.

3 Les différentes théories du capital humain mettent en relation l’ensemble de connaissances, d’aptitudes et de compétences acquises par les individus avec la productivité économique et la création d’un bien-être personnel, social.

4 Le terme de « brain drain » a été initialement utilisé dans les années 50 pour décrire l’exode de scientifiques et d’ingénieurs -britanniques vers les États-Unis et le Canada.

5 Les auteurs notent le projet initié en 2000 par le gouvernement britannique et la fondation de recherche Wolfson, visant à encourager des scientifiques britanniques de haut vol à revenir au pays, et à attirer au Royaume-Uni de jeunes chercheurs du monde entier. On peut mentionner également l’opération « Rientro die cervelli » lancée par le gouvernement italien pour lutter contre l’exode des étudiants avancés et des chercheurs (Perna et Carles, 2004).

6 Les étudiants étrangers inscrits à l’université peuvent exercer une activité professionnelle à mi-temps après avoir obtenu une autorisation préalable.

7 Le gouvernement français accorde chaque année une série de bourses aux candidats d’études en France. Les pays africains sont les principaux bénéficiaires de ces bourses d’études.

8 La classification ou la typologie a été obtenue à partir d’une procédure de calcul sur les résultats d’une analyse factorielle multiple et d’une analyse discriminante, les deux premiers axes représentaient un plan de 40 % de l’inertie totale. Les variables qui ont contribué à l’analyse factorielle sont les suivantes : le projet initial, le projet d’avenir, les attentes vis-à-vis des études supérieures en France, les régions d’origine, la discipline d’études, les motivations concernant le choix de la France comme pays d’études, le bilan des études, le sexe et le niveau d’études des parents. La typologie établie doit être comprise comme une approximation de « groupes d’individus » construite à partir de la présence simultanée des variables. L’analyse de correspondances multiples nous propose donc les regroupements qui ne sont pas des types à l’état pur, mais des types à l’état approché.

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Title Graphique 1. Le projet d’avenir des étudiants selon les régions d’origine des étudiants
Caption Lecture : 20 % des étudiants maghrébins pensent retourner au pays après la fin de leurs études en France.
Credits Source : Enquête 2005 – OVE.
URL http://formationemploi.revues.org/docannexe/image/2356/img-1.jpg
File image/jpeg, 68k

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References

Bibliographical reference

Ridha Ennafaa and Saeed Paivandi, « Le non-retour des étudiants étrangers : au-delà de la « fuite des cerveaux » », Formation emploi, 103 | 2008, 23-39.

Electronic reference

Ridha Ennafaa and Saeed Paivandi, « Le non-retour des étudiants étrangers : au-delà de la « fuite des cerveaux » », Formation emploi [Online], 103 | juillet-septembre 2008, Online since 12 December 2009, connection on 06 September 2014. URL : http://formationemploi.revues.org/2356

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About the authors

Ridha Ennafaa

Ridha Ennafaa et Saeed Paivandi sont maîtres de conférences à l’université Paris 8 et membres de l’équipe ESSI (Education, Socialisation, Subjectivation, Institution) – CRES (Centre de recherche sur l’enseignement supérieur). Ils ont publié, avec A. Coulon, un ouvrage intitulé Devenir enseignant du supérieur (L’Harmattan, 2004). Leur ouvrage sur l’enquête de 2005 de l’OVE (Observatoire de la vie étudiante) sur les étudiants étrangers intitulé Venir faire des études en France paraîtra en septembre 2008 à La Documentation française.

Saeed Paivandi

Ridha Ennafaa et Saeed Paivandi sont maîtres de conférences à l’université Paris 8 et membres de l’équipe ESSI (Education, Socialisation, Subjectivation, Institution) – CRES (Centre de recherche sur l’enseignement supérieur). Ils ont publié, avec A. Coulon, un ouvrage intitulé Devenir enseignant du supérieur (L’Harmattan, 2004). Leur ouvrage sur l’enquête de 2005 de l’OVE (Observatoire de la vie étudiante) sur les étudiants étrangers intitulé Venir faire des études en France paraîtra en septembre 2008 à La Documentation française.

La fuite des cerveaux : mythe ou réalité ?

FRANCOIS-PONCET (Jean)

RAPPORT D’INFORMATION 388 (1999-2000) – COMMISSION DES AFFAIRES ECONOMIQUES

N° 388

SÉNAT

SESSION ORDINAIRE DE 1999-2000

Annexe au procès verbal de la séance du 7 juin 2000

RAPPORT D’INFORMATION

FAIT

au nom de la commission des Affaires économiques et du Plan (1) sur l’expatriation des jeunes Français,

Par M. Jean FRANÇOIS-PONCET,

Sénateur.

(1) Cette commission est composée de : MM. Jean François-Poncet, président ; Philippe François, Jean Huchon, Jean-François Le Grand, Jean-Paul Emorine, Jean-Marc Pastor, Pierre Lefebvre, vice-présidents ; Georges Berchet, Léon Fatous, Louis Moinard, Jean-Pierre Raffarin, secrétaires ; Louis Althapé, Pierre André, Philippe Arnaud, Mme Janine Bardou, MM. Bernard Barraux, Michel Bécot, Jacques Bellanger, Jean Besson, Jean Bizet, Marcel Bony, Jean Boyer, Mme Yolande Boyer, MM. Dominique Braye, Jean-Louis Carrère, Gérard César, Marcel-Pierre Cleach, Gérard Cornu, Roland Courteau, Charles de Cuttoli, Désiré Debavelaere, Gérard Delfau, Christian Demuynck, Marcel Deneux, Rodolphe Désiré, Michel Doublet, Paul Dubrule, Bernard Dussaut, Jean-Paul Emin, André Ferrand, Hilaire Flandre, Alain Gérard, François Gerbaud, Charles Ginésy, Serge Godard, Francis Grignon, Louis Grillot, Georges Gruillot, Mme Anne Heinis, MM. Pierre Hérisson, Rémi Herment, Bernard Joly, Alain Journet, Gérard Larcher, Patrick Lassourd, Gérard Le Cam, André Lejeune, Guy Lemaire, Kléber Malécot, Louis Mercier, Paul Natali, Jean Pépin, Bernard Piras, Jean-Pierre Plancade, Ladislas Poniatowski, Paul Raoult, Jean-Marie Rausch, Charles Revet, Henri Revol, Roger Rinchet, Josselin de Rohan, Raymond Soucaret, Michel Souplet, Mme Odette Terrade, MM. Michel Teston, Pierre-Yvon Trémel, Jean-Pierre Vial, Henri Weber.
Marché du travail – Travailleurs expatriés.

INTRODUCTION

Mesdames, Messieurs,

Depuis quelques années, les médias se font régulièrement l’écho de départs massifs de jeunes cadres et entrepreneurs français à l’étranger, en particulier vers les pays anglo-saxons.

Le Monde évoque «  les aventuriers français dans la  Silicon Valley « 1(*), la Tribune2(*) titre sur «  l’appel de la vallée « , le Revenu sur  » les Français de la Silicon Valley « 3(*). Rares sont les articles sur le sujet qui ne mentionnent pas le chiffre de 40.000 Français installés en Californie, travaillant dans les secteurs des nouvelles technologies.

La réussite exemplaire de certains de nos compatriotes suscite admiration mais aussi inquiétude. Ainsi le journal Les Echos s’interroge :  » Cerveaux français, entreprises américaines, pourquoi sont-ils partis aux Etats-Unis ? Reviendront-ils un jour ? « 

Les Etats-Unis sont souvent évoqués, mais le Royaume-Uni n’est pas en reste. Les articles sur les entrepreneurs français implantés à Londres sont légion. Capital titre  » Ces Français qui fuient vers Londres : golden Boys ou jeunes diplômés, 12.000 de nos compatriotes s’expatrient chaque année en Grande-Bretagne « 4(*), l’Evénement du jeudi se demande si  » le paradis est à l’autre bout du tunnel « 5(*), Le Figaro estime, quant à lui, que  » les 150.000 Français partis faire fortune en Grande-Bretagne sont souvent des jeunes qui rêvent de créer leur entreprise « 6(*).

L’ampleur du phénomène conduit même certains journalistes à évoquer une troisième vague d’immigration française après celles provoquées par la révocation de l’Edit de Nantes puis par la Révolution française.

Aux dires des médias, cette nouvelle émigration est avant tout le fait de Français qui ont réussi ou veulent réussir. Le Point énumère les différentes catégories d’exilés économiques :  » des patrons qui délocalisent leur entreprise pour fuir des charges trop lourdes, des particuliers qui mettent leur fortune à l’abri d’un fisc trop gourmand, mais surtout une génération de jeunes qui, de plus en plus, s’expatrient pour profiter ailleurs, à Londres, aux Etats-Unis, en Asie, de miracles économiques prometteurs et échapper aux lourdeurs de l’emploi et du fisc à la française. « 7(*).

A travers le portrait de jeunes entrepreneurs qui ont réussi à l’étranger, ces articles dressent en contrepoint un réquisitoire sévère contre l’environnement qui décourage la création d’entreprise en France. Pour beaucoup, le contexte fiscal et administratif français explique largement cette nouvelle vague d’émigration. Le constat semble sans appel : la France perd ses jeunes entrepreneurs faute de leur offrir un environnement et des perspectives attractifs.

Loin d’être cantonné à la sphère médiatique, le sujet a commencé à préoccuper les pouvoirs publics, même s’ils s’efforcent publiquement d’en minimiser l’ampleur. Plusieurs études officielles ont, en effet, souligné l’existence d’une émigration croissante de Français hautement qualifiés à l’étranger. Ainsi depuis deux ans l’ambassade de France aux Etats-Unis a diligenté deux enquêtes portant respectivement sur la  » fuite des cerveaux français aux Etats-Unis  » et la  » présence française en science et en ingénierie « . Le ministère des Affaires étrangères a réalisé une étude sur l’émigration des jeunes Français. Le poste d’expansion économique de Londres a élaboré un rapport sur le  » shopping fiscal au Royaume-Uni « , tandis que récemment la Direction générale des impôts a rendu publique une note sur  » les délocalisations de contribuables personnes physiques « .

Ces informations ne pouvaient manquer d’interpeller votre Commission des Affaires économiques. Elles ont suscité étonnement et inquiétude.

Alors que l’on dénonce depuis des décennies le caractère casanier des Français et la réticence des cadres à s’expatrier, comment ne pas s’étonner de les voir, du jour au lendemain, convertis à l’expatriation, au point de regretter aujourd’hui ce que l’on souhaitait hier ?

L’étonnement cède, cependant, le pas à l’inquiétude car l’émigration que décrivent ces articles témoigne d’une moindre compétitivité du territoire national, équivaut à une fuite des cerveaux telle qu’en a connue l’Angleterre dans les années cinquante8(*) et telle qu’en souffrent certains pays du tiers-monde.

Voir une élite entrepreneuriale, ayant bénéficié de formations coûteuses financées par la collectivité nationale, s’installer durablement à l’étranger pour y créer emplois et richesses ne peut laisser indifférent. On ne saurait, en effet, accepter, sans réagir, que la France se transforme, à l’instar de l’Inde, dont près de 30 % des ingénieurs émigrent définitivement une fois leur formation achevée9(*), en un réservoir de compétences et de talents où l’étranger puise les forces nécessaires à son développement.

Le phénomène serait d’autant plus préoccupant qu’il concernerait au premier chef des cadres et des entrepreneurs formés aux nouvelles technologies de l’information. S’il est un secteur stratégique pour la croissance de demain, un secteur où la capacité à attirer les meilleurs sera un élément décisif de la compétitivité des pays, c’est bien celui des nouvelles technologies de l’information.

Au-delà de l’engouement médiatique et des emballements spéculatifs qu’elle suscite, la nouvelle économie est le levier d’une révolution industrielle dont la France, qui dispose de jeunes ingénieurs d’une qualité mondialement reconnue, doit à tout prix saisir la dynamique. Elle ne saurait rester, tel l’empire austro-hongrois de 1913, si bien décrit par Stefan Zweig10(*) dans  » Le monde d’hier « , satisfaite d’elle-même et ignorante du monde qui se prépare.

S’il était établi que la principale motivation des expatriations n’est pas l’acquisition d’une expérience internationale, mais la recherche d’un meilleur environnement culturel, fiscal et administratif, il faudrait alors en tirer les enseignements qui s’imposent et rendre à notre territoire l’attractivité qu’il a perdue.

Ces interrogations ont conduit la Commission des Affaires économiques à créer un Groupe de Travail chargé de mesurer l’ampleur quantitative et qualitative de l’émigration des jeunes français, d’en comprendre les motifs, d’en évaluer les conséquences positives ou négatives pour la collectivité nationale et d’en tirer les enseignements quant aux moyens de favoriser la création d’entreprises en France.

Représentatif de l’éventail des formations politiques du Sénat, le Groupe de Travail a procédé à une série d’auditions aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.

Il a entendu une cinquantaine d’entrepreneurs français expatriés en Californie, à Washington et à Londres. Il a également procédé à une trentaine d’auditions d’experts et d’entrepreneurs installés en France.

Ces entretiens ainsi que les nombreuses données rassemblées par ailleurs ont enrichi la réflexion du Groupe de Travail et mis en lumière les facteurs qui influent sur les décisions professionnelles des jeunes cadres et créateurs d’entreprises et d’où il n’est pas difficile de déduire les mesures à prendre pour les inciter à faire carrière en France plutôt qu’à l’étranger.

CHAPITRE I -

UN PHÉNOMÈNE CROISSANT DONT L’ÉVALUATION QUANTITATIVE ET QUALITATIVE
SOULIGNE L’IMPORTANCE

A. UN FLUX MAL RECENSÉ, MAIS DONT L’ACCÉLÉRATION NE FAIT AUCUN DOUTE

Si les enquêtes journalistiques regorgent d’exemples de jeunes entrepreneurs, de chercheurs, d’étudiants, d’hommes d’affaires expatriés à l’étranger, il existe en revanche peu d’études scientifiques sur le sujet. Le phénomène échappe, en effet, dans une large mesure, aux recensements établis par les administrations françaises ou étrangères. Aussi l’évaluation quantitative et qualitative du phénomène auquel il a été procédé a-t-elle exigé le recoupement de nombreuses sources d’informations.

1. Les pouvoirs publics mesurent le nombre de Français installés à l’étranger à partir des données recueillies par les postes consulaires

L’immatriculation des Français installés à l’étranger n’étant pas obligatoire11(*), les statistiques des postes consulaires ne recensent qu’une partie des communautés française établies hors de France. Aussi a-t-on pris l’habitude de multiplier le nombre d’immatriculés par un coefficient censé représenter les non-immatriculés. Etablie dans ces conditions, l’estimation des communautés françaises ne peut être que très approximative. Autant dire qu’elle est très peu fiable.

C’est ainsi que le ministère des Affaires étrangères, à partir des 988.247 immatriculés en 1998 estimait à 1.784.000 le nombre de Français résidant à l’étranger, contre 1.636.000 en 1995.

Source : Direction des Français de l’étranger, Ministère des affaires étrangères

Les statistiques du ministère des Affaires étrangères établis selon cette méthode mettent en évidence une croissance constante depuis six ans de la présence française dans le monde. Le nombre des français résidant à l’étranger s’est, en effet, accru de 9 % depuis 1995, soit d’environ 150.000 personnes.

Ces chiffres, pour croissants qu’ils soient, restent proportionnellement nettement inférieurs à ceux d’autres grands pays.

PROPORTION DES RESSORTISSANTS
RÉSIDANT À L’ÉTRANGER PAR PAYS

Nombre de ressortissants à l’étranger

Population totale

% de ressortissants résidant à l’étranger

France

1 784 000

60 900 000

2,9 %

Allemagne

4 000 000

80 000 000

5,0 %

Italie

6 500 000

57 400 000

11,3 %

Japon

10 000 000

126 100 000

7,9 %

Suisse

800 000

6 800 000

12,0 %

Source :  » L’expatriation : Les Français établis hors de France, acteurs du rayonnement international de notre pays « , Rapport du Conseil économique et social 1999.

La croissance de la présence française à l’étranger s’explique essentiellement par une augmentation de l’effectif des communautés françaises implantées dans les pays développés. Ces derniers accueillent, en effet, la très grande majorité des expatriés français. Alors que les zones correspondant à d’anciennes possessions françaises, telles que l’Afrique du Nord et l’Afrique francophone, ne comptent plus que 10 % des Français expatriés, l’Europe en accueille plus de 50 % et l’Amérique du Nord plus de 20 %.

RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE DES FRANÇAIS
DE L’ÉTRANGER AU 31/12/98

Zone géographique

Nombre d’immatriculés et de dispensés

Estimation des non immatriculés

Nombre total estimé

Part de la zone (en %)

Europe occidentale

500 472

409 200

909 672

51,3 %

dont Royaume Uni

67 572

127 000

194 572

10,9 %

Amérique du Nord

125 615

235 300

360 915

20,3 %

dont Etats-Unis

81 985

154 800

236 785

13,0 %

Afrique francophone

102 219

23 690

125 909

7,1 %

Asie-Océanie

57 709

44 210

101 919

5,7 %

Proche et Moyen Orient

69 086

22 890

91 976

5,2 %

Amérique centrale-sud

63 856

26 060

89 916

5,1 %

Afrique du nord

38 374

14 650

53 024

3,0 %

Europe de l’Est

18 902

5 870

24 772

1,4 %

Afrique non francophone

12 014

4 090

16 104

0,9 %

Ensemble

988 247

785 960

1 774 207

100,0 %

Source : Direction des français de l’étranger, Ministère des affaires étrangères

Parmi les pays développés, les pays anglo-saxons apparaissent depuis une dizaine d’années comme une destination privilégiée des expatriés. Ils accueillent 24 % des Français de l’étranger, dont 13 % aux Etats-Unis et 11 % en Grande-Bretagne soit près de 440.000 Français. Le nombre d’immatriculés dans ces pays connaît en outre depuis cinq ans une progression importante.

Si ces chiffres sont un premier indice de l’attraction croissante que les pays anglo-saxons exercent sur les Français, ils ne permettent pas de la mesurer avec exactitude.

En l’absence de recensement exhaustif, les chiffres fournis par les services consulaires sont, en effet, très peu fiables. Les coefficients qui multiplient le nombre d’immatriculés sont arrêtés de façon intuitive. Ils varient de 3 en Californie, à 2 pour l’ensemble des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne, et sont proches de 1,5 pour les villes des pays en voie de développement. Ces variations sont censées correspondre à la propension de chaque communauté française à s’immatriculer, telle qu’elle est évaluée par les Consuls généraux.

Le Consul général de France à Washington considère par exemple qu' » aux Etats-Unis, l’importance des distances, le sentiment de sécurité des Français, qui, pour la plupart s’intègrent bien dans la société américaine, font que nombre d’expatriés négligent de s’enregistrer à leur consulat respectif. Pour obtenir un chiffre global sur l’ensemble du territoire américain, il faut ainsi multiplier par deux le nombre total d’immatriculés12(*) « .

Son homologue de Londres souligne que  » le chiffre souvent avancé d’un nombre de non-immatriculés égal au moins au double des immatriculés est vraisemblablement en deçà de la réalité. Les explications à une telle proportion de non-immatriculés ne peuvent résulter que de conjectures. Plusieurs facteurs sont à prendre en compte : ici, peut-être encore plus qu’ailleurs, l’immatriculation auprès du Consulat Général est perçue comme d’autant moins utile que la France est très proche et les liaisons nombreuses et faciles. L’environnement local renforce ces réactions : le pays, ne présente pas de risque particulier, les facilités d’intégration y sont grandes, les formalités administratives britanniques souvent réduites à un minimum font ressortir d’autant l’approche  » paperassière de la démarche d’immatriculation13(*) « .

La réticence à s’immatriculer apparaît particulièrement forte chez les jeunes cadres et les entrepreneurs. La majorité de ceux que le Groupe de Travail a rencontrés en Californie ou à Londres n’étaient pas immatriculés. En rupture avec le système administratif français, ils semblaient vouloir se tenir à distance des services diplomatiques français. Certains affirmaient ne pas être immatriculés par négligence et beaucoup n’y voyaient pas d’intérêt. C’est, en revanche, moins le cas de ceux qui, s’installant durablement ou, fondant une famille, souhaitent scolariser leurs enfants dans les établissements français.

Les jeunes Français qui s’inscrivent sont, en outre, mal identifiés dans les statistiques consulaires, qui comportent six catégories socioprofessionnelles grossièrement définies (agriculteurs/artisans, commerçants et chefs d’entreprise/cadres et professions intellectuelles/professions intermédiaires/employés/ouvriers). Les difficultés à exploiter les données ainsi recensées ont conduit le Ministère des affaires étrangères à entreprendre une refonte du logiciel consulaire afin de mieux cerner la composition socioprofessionnelle des immatriculés et son évolution.

Si les données consulaires ne permettent pas d’établir des statistiques précises, elles sont révélatrices des grandes évolutions de la présence française. C’est ainsi que l’augmentation des immatriculations dans les catégories socioprofessionnelles regroupant chefs d’entreprise, cadres et professions intellectuelles donne une idée de l’afflux des jeunes français qualifiés et des créateurs d’entreprises.

Pour compléter les statistiques consulaires, le Groupe de Travail s’est également adressé aux postes d’expansion économiques des ambassades. A travers 166 implantations réparties dans le monde, le réseau des conseillers du commerce extérieur, et celui des chambres de commerce franco-étrangères, ainsi que les postes d’expansion économique ont, en effet, une assez bonne connaissance des entreprises françaises installées à l’étranger et de leurs filiales. Mais il est apparu qu’ils n’ont connaissance des expatriés créant leurs entreprises à l’étranger que de façon incidente.

Les Français qui choisissent de se délocaliser à l’étranger pour créer leurs entreprises ne cherchent, en effet, que rarement le soutien de services dont la vocation est de favoriser les exportations françaises ou l’implantation de filiales de sociétés françaises à l’étranger. Le fichier des filiales françaises ne vise, aux dires des conseillers commerciaux, que les filiales d’entreprises existant en France et ne concerne pas la création ex nihilo par une personne physique d’une entreprise à l’étranger.

2. Les autres sources d’informations permettent d’affiner les évaluations, mais pas d’établir un recensement exhaustif

Le Groupe de Travail a complété son information, d’une part, auprès des administrations étrangères des pays accueillant sur leur territoire des résidants français, d’autre part, auprès des écoles et des administrations françaises disposant d’informations sur les départs.

Les sources d’informations étrangères

En ce qui concerne l’installation à l’étranger de Français qualifiés, rares sont les pays qui disposent ou qui rendent publiques des données détaillées permettant de suivre ce type de migrations. Seuls les Etats-Unis, soucieux d’attirer des spécialistes qualifiés, ont créé à leur intention une catégorie particulière de visas qui permet d’en mesurer assez exactement le flux. En revanche dans l’Union européenne, qui assure la libre circulation des ressortissants des pays membres, ce type de recensement n’existe pas.

Par ailleurs, les données dont disposent les autorités étrangères relatives aux créations d’entreprises sont difficiles à exploiter. Les fichiers constitués à partir de démarches administratives obligatoires ne prennent pas toujours en compte la nationalité des créateurs d’entreprises et lorsque les administrations recensent la nationalité des créateurs, les données recueillies ne sont pas toujours rendues publiques. Ainsi, en Grande-Bretagne, le fichier du Company House, qui tient le registre de toutes les sociétés créées, n’est pas communicable.

Comme le montre l’annexe n° 6, relative aux sources statistiques disponibles en Grande-Bretagne, un certain nombre d’organismes dispensant des aides à la création d’entreprises possèdent des données concernant les entreprises assistées, mais n’ont pas d’indications relatives aux autres.

Les sources d’informations françaises

Aucune formalité administrative n’étant -heureusement- imposée aux ressortissants français lors de leur sortie du territoire, il n’existe aucune statistique sur le départ des Français à l’étranger, ni sur leurs motivations.

Aussi le Groupe de Travail a interrogé les principales écoles de commerce et d’ingénieurs afin de mesurer la proportion de jeunes diplômés de grandes écoles installés à l’étranger.

Les écoles contactées ne disposent pas, en général, de statistiques sur leurs diplômés installés à l’étranger. Les réponses qu’ils ont adressées au Groupe n’en contenaient pas moins des informations utiles, que complètent plusieurs études, en particulier un rapport établi par la Chambre de commerce et d’industrie de Rhône-Alpes14(*) sur  » le départ pour l’étranger des jeunes diplômés « , ainsi qu’une enquête effectuée pour le compte du CFME-ACTIM sur  » l’emploi à l’international  » des 18-25 ans15(*), et une étude qualitative de la Direction des Français de l’étranger du Ministère des Affaires étrangères sur  » l’émigration des jeunes Français «  16(*).

En ce qui concerne les entreprises françaises implantées à l’étranger, le recensement le plus exhaustif est celui établi par la Banque de France et le Ministère de l’économie et des finances dans le cadre de l’élaboration des statistiques annuelles sur la position extérieure de la France. Ces travaux permettent de mesurer l’évolution des flux et des stocks d’investissements des entreprises françaises à l’étranger. Mais ils ne concernent ni les investissements des personnes physiques, ni ceux des petites entreprises17(*).

Les délocalisations de personnes physiques et celles de leur patrimoine professionnel apparaissent, en revanche, dans les fichiers des administrations fiscales, du fait des déclarations obligatoires, liées aux transferts d’épargne à l’étranger. Comme le souligne le dernier rapport du Conseil des impôts sur la fiscalité des revenus de l’épargne  » l’administration française dispose de puissants moyens internes de contrôle sur les transferts d’épargne à l’étranger «  18(*).

En effet, depuis la levée du contrôle des changes, le 1er janvier 1990, la France a instauré, dans le cadre de la loi de finances pour 1990, deux types d’obligations pour les résidents français :

- une obligation de déclaration des transferts de fonds à l’étranger : tout particulier qui transfère des fonds vers l’étranger ou en provenance de l’étranger, pour un montant supérieur à 50.000 F, sans l’intermédiaire d’un organisme soumis à la loi bancaire, doit en faire la déclaration (article 1649 quater A du Code Général des Impôts), auprès du service des douanes à la frontière.

- une obligation de déclaration concernant les comptes bancaires ouverts à l’étranger. Les contribuables fiscalement domiciliés en France doivent déclarer les références des comptes ouverts, utilisés ou clos à l’étranger depuis le 1er janvier 1990.

En outre les fichiers établis sur la base des déclarations d’impôt sur le revenu et sur la fortune mettent l’administration fiscale en possession d’estimations précises concernant les contribuables qui s’expatrient.

L’administration fiscale s’est, jusqu’à très récemment, refusée à communiquer les indications dont elle dispose. Toutefois, l’augmentation du nombre des délocalisations de patrimoines, notamment des biens professionnels, relevée par les médias et les banques d’affaires rendait cette position difficilement tenable. Elle l’était d’autant moins que l’amplification du phénomène conduisait le Ministère des Finances à inscrire dans la loi de finances pour 1999, l’instauration d’une majoration des plus-values latentes ou du report d’imposition -dite  » exit tax « – lorsqu’un contribuable transfère son domicile hors de France, l’objectif poursuivi étant de freiner les délocalisations de patrimoines professionnels19(*). Ainsi, dans le cadre du débat sur les  » stocks options « , la Direction générale des impôts vient-elle de rendre public une première étude sur les délocalisations de contribuables personnes physiques20(*).

On ne peut que se féliciter de cet effort de transparence et regretter qu’il soit si tardif et si partiel. En effet, les données communiquées par le Ministère des Finances ne concernent que les personnes redevables de l’impôt sur la fortune qui quittent le territoire. Elles ne prennent pas en compte la délocalisation des patrimoines non assujettis à l’ISF (les biens professionnels), ni les personnes quittant le territoire sans être assujettis à l’ISF. Ces données donnent néanmoins une première idée de l’ampleur des délocalisations liées à la fiscalité des revenus et du patrimoine.

3. Le recoupement des différentes informations disponibles fait apparaître une accélération récente du phénomène de l’émigration

L’accroissement du nombre des immatriculés -plus de 30 % à Londres, San Francisco, Chicago ou Atlanta depuis cinq ans- traduit clairement, bien qu’incomplètement, l’accélération de l’émigration française vers les pays anglo-saxons.

ÉVOLUTION DU NOMBRE D’IMMATRICULÉS DEPUIS CINQ ANS

1995

1996

1997

1998

1999

Evolution

Atlanta

1 994

2 356

2 565

2 661

3 056

+ 53 %

Chicago

4 186

5 082

7 352

7 708

8 076

+ 93 %

San Francisco

10 693

12 089

13 850

14 590

15 411

+ 44 %

Londres

48 767

54 466

60 049

64 642

65 068

+ 33 %

Source : Direction des Français de l’étranger, Ministère des Affaires étrangères

L’enquête effectuée par le Ministère des Affaires Etrangères en 1998 sur l’émigration des jeunes Français dans une dizaine de circonscriptions consulaires (Londres, Melbourne, New York, San Francisco, Barcelone, Sydney, Los Angeles, Montréal, Québec et Washington.) confirme cette tendance.

Etablie à partir de différents éléments (inscriptions à des associations de jeunes, demandes de stage, nombre de demandeurs d’emploi enregistrés par les consulats, candidatures de CSNE, scolarisation d’enfants dans les écoles du réseau français, informations transmises par les services locaux d’immigration), cette étude indique que  » Tous les postes interrogés soulignent un accroissement des flux de jeunes Français surtout depuis deux ou trois ans. Le cas de la Grande-Bretagne, où l’on constate un véritable engouement depuis trois ans, est le plus spectaculaire. Nos postes consulaires aux Etats-Unis, au Canada, à Singapour ou en Australie, signalent la même tendance à l’augmentation des flux de jeunes Français «  21(*).

Le dynamisme et la souplesse du marché de l’emploi britannique, une forte croissance économique et une proximité géographique renforcée par le développement des communications ont fait de la Grande-Bretagne une destination privilégiée pour les candidats à l’expatriation. La progression de 33 % du nombre des immatriculés en cinq ans est d’autant plus remarquable que celle des immatriculés dans l’ensemble de l’Europe occidentale n’a été, pendant la même période, que de 11,3 %.

L’augmentation continue de la communauté française établie à Londres (+3,65 % en 1994, +6,3 % en 1995, +11,7 % en 1996 et +10,2 % en 1997, +8 % en 1998) explique que celle-ci soit devenue par sa taille la deuxième circonscription consulaire du monde.

Cette croissance récente du nombre des Français qui s’installent en Grande-Bretagne (seulement 16 % des immatriculés y résident depuis dix ans) explique pourquoi la présence française au Royaume-Uni est devenue, depuis trois ans, un sujet régulièrement abordé par la presse anglaise, qui fait de plus en plus souvent référence à une  » gallic invasion « . Ainsi le Times du 2 février 2000 titrait deux articles  » Why Britain is chosen for French invasion « 22(*) et  » Internet fosters a Gallic invasion « 23(*), tandis le Financial Times évoquait dans son édition du 23 février les  » French entrepreneurs lured by a spirit of laissez-faire « 24(*).

Une partie des jeunes Français viennent en Angleterre, à la recherche de  » petits boulots « , attirés par la fluidité du marché du travail britannique. Le marché du travail est, en effet, depuis une dizaine d’années, très nettement plus favorable outre-Manche où le taux de chômage est passé de 10,4 % en 1987, à 7,1 %, alors qu’il passait en France25(*) dans le même temps de 10,5 % à 12,4 %.

Mais le phénomène le plus caractéristique est l’afflux d’arrivants très qualifiés, dans les secteurs liés à la finance où aux nouvelles technologies de l’information. Le poids et la réputation de la City, l’avance prise par la Grande-Bretagne en matière de nouvelles technologies sont des facteurs d’attraction importants dans des secteurs où la Grande-Bretagne accueille volontiers les diplômés de l’enseignement supérieur français.

Comme le souligne le conseiller économique de l’Ambassade  » l’augmentation de la présence économique française sous diverses formes (capitaux, entreprises, personnes) au cours des dernières années est donc un phénomène incontestable « 26(*).

L’accélération du phénomène est tout aussi sensible aux Etats-Unis, où la croissance de la communauté française est très élevée dans certaines régions. Les postes consulaires recensant le plus grand nombre d’immatriculés sont New York, San Francisco et Los Angeles, avec, respectivement, 19.000, 13.959 et 11.825 immatriculés. Or ces postes ont connu de forts accroissements de leur nombre d’immatriculations : plus 30 % en deux ans pour San Francisco et plus 15 % en cinq ans pour New York.

Un rapport sur la  » fuite des cerveaux français aux Etats-Unis « , diligenté par l’ambassade de France aux Etats-Unis, constate, en outre, qu’au-delà des statistiques officielles,  » les contacts quotidiens des consulats avec la communauté française ainsi qu’avec certains autres interlocuteurs (écoles, associations, amicales de grandes écoles) permettent de confirmer un réel accroissement du flux d’entrée des Français, notamment très qualifiés. Ainsi le consulat général de New York note une progression très nette des demandes de stage, avec la volonté clairement affichée de rester au-delà du stage, tant auprès des associations d’anciens élèves que directement auprès des entreprises «  27(*).

Les chiffres fournis par l’Immigration and Naturalization Service et le Bureau du Département d’Etat américain confirment l’augmentation sensible du flux de Français hautement qualifiés arrivant aux Etats-Unis. On observe entre 1990 à 1996 un accroissement de plus de 60 % du nombre de Français entrant aux Etats-Unis avec un visa délivré en raison de leur compétence professionnelle.

L’ensemble de ces données donnent à penser que nous sommes en présence d’une véritable vague d’émigration en direction de ces pays. Les statistiques rejoignent ici le sentiment exprimé par les communautés françaises rencontrées. Qu’ils soient étudiants, chefs d’entreprise, chercheurs dans une université étrangère, cadre dans une entreprise américaine ou dans une filiale d’une entreprise française, les expatriés rencontrés à Washington, San Francisco et Londres sont formels : les communautés françaises dans les pays où ils vivent ne cessent de s’accroître et concernent, pour l’essentiel, des personnes hautement qualifiés.

B. LA CARACTÉRISTIQUE MARQUANTE DES EXPATRIÉS RÉSIDE DANS LEUR NIVEAU ÉLEVÉ DE FORMATION

L’évaluation quantitative du nombre d’expatriés ne prend son véritable sens que complétée par une appréciation qualitative des catégories de personnes concernées. L’émigration de jeunes peu qualifiés à la recherche d’un premier emploi ou d’une expérience internationale n’a ni la même portée, ni les mêmes conséquences que celle de cadres, de chercheurs ou de créateurs d’entreprises français qui s’installent à l’étranger de préférence à la France. La qualité des personnes concernées importe plus que l’ampleur du phénomène.

1. Une émigration de personnes qualifiées

Les communautés françaises à l’étranger sont hétérogènes. Elles comprennent des catégories socioprofessionnelles dont les niveaux de qualification varient du tout au tout.

D’un côté, des jeunes non diplômés et non qualifiés souhaitent tenter leur chance à l’étranger. Sensibles aux stéréotypes, ils cèdent à l’appel du mythe californien, de l’eldorado américain, à l’invite des  » cousins francophones  » du Québec ou à l’attrait des grands espaces australiens. Ces jeunes trouvent dans des séjours souvent assez courts l’occasion d’apprendre une langue étrangère et de se former à travers un premier emploi. Ce type d’émigration a eu récemment tendance à s’accroître du fait de l’ampleur du chômage des jeunes non qualifiés en France.

Mais pour l’essentiel, les communautés françaises à l’étranger sont composées de personnes qualifiées comme l’illustre le tableau suivant.

RÉPARTITION PAR CATÉGORIE SOCIOPROFESSIONNELLE

Cadres et professions intellectuelles

31,1 %

Employés

30,3 %

Professions intermédiaires

20,2 %

Artisans, commerçants, chefs d’entreprises

10,7 %

Ouvriers

4,6 %

Exploitants

0,4 %

Actifs en recherche d’emploi

2,5 %

Source : Direction des français de l’étranger. Ministère des affaires étrangères.

Les cadres et les professions intellectuelles sont, proportionnellement, mieux représentés parmi les expatriés qu’au sein de la population active en France.

Cette sur-représentation s’est accentuée au cours des dernières années. Depuis 1992, avec une croissance de 22,1 %, les cadres et les professions intellectuelles ont progressé plus fortement que l’ensemble des Français installés à l’étranger.

Cette progression, entre 1992 et 1998, s’est manifestée principalement en Amérique du Nord (+38 %) et en Europe occidentale (+ 19 %).

Le tableau ci-dessous, extrait du rapport sur l’émigration des jeunes Français établi par la Direction des Français de l’Etranger, confirme cette tendance. L’accélération récente de l’expatriation dans les pays anglo-saxons résulte avant tout d’une émigration qualifiée et spécialisée :

Pays

Tendance

Caractéristiques

Grande-Bretagne

Un véritable engouement depuis trois ans. Les jeunes représentent une part importante de la forte croissance de la présence française.

Une émigration multiforme : jeunes diplômés ou non, qualifiés ou non.

La motivation professionnelle devient prioritaire par rapport à la motivation linguistique.

Etats-Unis

Progression de la présence française.

De plus en plus de jeunes Français très diplômés et qualifiés (avec des visas temporaires de longue durée). Progression soutenue de jeunes très qualifiés âgés de 25 à 35 ans en Californie.

Secteurs : haute technologie, informatique, hôtellerie, artisanat.

Canada

Progression de la présence de jeunes Français principalement au Québec.

Des jeunes qualifiés ou diplômés du fait de la sélection opérée par le pays d’accueil.

Singapour

Flux migratoire régulier de jeunes.

Exclusivement des jeunes très qualifiés (informatique, électronique, gestion).

Source : Rapport sur l’émigration des jeunes Français, Direction des français de l’étranger, Ministère des Affaires Etrangères (juin 1998).

Aux Etats-Unis, l’Immigration and Naturalization Service relève une augmentation de plus de 60 % des Français ayant obtenu un visa en raison de leur compétences professionnelles entre 1992 à 1996. Il s’agit de visas H, J, E ou O, c’est-à-dire de visas destinés, selon la nomenclature en vigueur avant 1996, à des personnes qualifiées ou hautement qualifiées (visas H : pour professionnels ayant un niveau d’études supérieur au diplôme de maîtrise français ; J : pour les étudiants, chercheurs et professeurs en programme d’échange ; E : pour créateurs d’entreprises et O : pour personnes d’un très haut niveau dans les domaines des sciences et de l’éducation)28(*).

De même, note-t-on une importante augmentation des permis de travail permanent délivrés par les autorités américaines à des Français dans les quatre catégories suivantes :

-  » travailleurs prioritaires  » : personnes dotées d’une  » capacité extraordinaire  » dans le domaine des affaires, du sport, de l’éducation, des arts ou des sciences ; ainsi que les professeurs éminents ou les chercheurs travaillant dans une université américaine ou dans un laboratoire américain ; enfin, certains cadres et dirigeants de sociétés multinationales mutés aux Etats-Unis ;

-  » personnes à capacité exceptionnelle ou professionnels titulaires de diplômes de haut niveau, ou qui possèdent des compétences exceptionnelles dans les domaines des sciences, des arts, et des affaires  » ;

-  » professions libérales, professionnels qualifiés et non qualifiés  » ;

-  » visas investisseur, accordés aux ressortissants étrangers créateurs d’une entreprise avec un investissement minimum de 500.000 dollars et l’embauche d’au moins 10 personnes « .

De ces différentes sources d’information ainsi que des auditions auxquels le Groupe de Travail a procédé, il ressort clairement que la principale caractéristique des nouveaux expatriés français est leur niveau élevé de formation.

Le Groupe de Travail a rencontré aux Etats-Unis et en Angleterre des jeunes étudiants stagiaires, des chercheurs scientifiques aguerris, des jeunes cadres montant leur propre entreprise, des entrepreneurs ayant immigré fortune faite, des salariés qui se sont un jour mis à leur compte, des autodidactes ayant fui le système français jugé trop élitiste, de jeunes diplômés de grandes écoles qui, refusant de faire carrière dans une grande entreprise, sont partis  » faire fortune  » dans la Silicon Valley.

La plupart se répartissent en deux grandes catégories. D’une part, les jeunes cadres diplômés de grandes écoles ou de l’université qui commencent leur carrière à l’étranger dans des entreprises françaises ou étrangères, et, d’autre part, les créateurs d’entreprises qui partent de France avec l’idée de fonder à terme leur propre entreprise. Certains d’entre eux ont réussi en France et immigrent avec leur patrimoine pour lancer d’autres entreprises dans un environnement qu’ils jugent plus porteur. D’autres arrivent à l’étranger après un échec subi en France ou simplement parce qu’ils ont le sentiment qu’ils trouveront plus d’opportunités aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne.

Les profils sont différents, mais sont loin d’être étanches. Une grande partie des personnes rencontrées en Angleterre ou aux Etats-Unis sont passées de la première catégorie à la seconde. Les jeunes diplômés qui créent dès leur arrivée à l’étranger une entreprise sont, en effet, relativement rares, notamment aux Etats-Unis, bien que leur nombre, comme a pu le constater le Groupe de Travail en Californie et à Londres, tende à augmenter, en particulier dans le secteur des nouvelles technologies. Il reste que dans la majorité des cas, les créateurs d’entreprise connaissent déjà le pays d’accueil pour y avoir été salariés.

2. Des jeunes diplômés qui commencent leur carrière à l’étranger

Traditionnellement, l’expatriation était une opportunité qui se présentait à des salariés ayant fait leurs preuves en France. Le Groupe de Travail a constaté qu’à l’inverse, aujourd’hui, le choix de débuter d’emblée sa carrière professionnelle hors de France, dans des entreprises françaises ou étrangères, était de plus en plus fréquent chez les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur, qui considèrent cette expérience comme un tremplin pour leur carrière. Ce phénomène touche aussi bien les diplômés des grandes écoles que ceux des universités et, en particulier, les titulaires de doctorats.

Les chambres de commerce et d’industrie de Rhône-Alpes ont jugé le phénomène assez important pour y consacrer une longue étude fondée sur diverses enquêtes auprès des grandes écoles d’ingénieurs et de commerce29(*).

L’étude souligne  » qu’un nombre significatif, et en légère progression, de jeunes diplômés des grandes écoles débute leur carrière à l’étranger « . Se refusant à parler d’explosion, cette étude montre qu’il s’agit d’un flux régulier et croissant.

L’enquête  » Insertion des jeunes diplômés « , conduite chaque année par la Conférence des Grandes Ecoles établit que pas moins de 12 % des diplômés de la promotion 1998, actifs en 1999, travaillent à l’étranger soit près de 2.000 diplômés.

Le Rapport de la Mission scientifique et technologique de l’Ambassade de France à Washington sur la migration d’ingénieurs et de scientifiques français vers les laboratoires américains relève l’existence d’un flux croissant de doctorats et de docteurs issus des universités françaises en direction des Etats-Unis30(*).

Le nombres d’étudiants français dans les universités américaines a presque doublé de 1984 à 1994, passant de plus de 3.000 à 6.000, et situant la France en 16ème position parmi les nations dont les étudiants poursuivent des études aux Etats-Unis.

Le nombre de doctorats, toutes disciplines confondues, obtenus par des Français aux Etats-Unis, est passé de 46 en 1985 à 117 en 1995. A partir de ce chiffre, on estime que le nombre de Français en cours de doctorat aux Etats-Unis est de l’ordre de 500.

L’augmentation du nombre scientifiques expatriés est encore plus sensible dans le cas des post-doctorants. Le nombre de post-doctorants et chercheurs français en mission dans les universités américaines est passé de 1810 à 2.320 entre 1990 et 1996, plaçant la France au huitième rang en nombre de  » scholars  » accueillis par les universités américaines.

3. Des entrepreneurs qui s’expatrient pour créer leur entreprise

La création d’entreprises par des Français à l’étranger concernait jusqu’à présent essentiellement les filiales de grands groupes français. Il existait, certes, des exemples de particuliers qui s’aventuraient à créer des entreprises à l’étranger, mais le phénomène semblait circonscrit aux secteurs de la restauration, de la croissanterie ou de la commercialisation de produits traditionnels français.

L’expatriation d’entrepreneurs qui s’installent à l’étranger pour créer une entreprise ou gérer des investissements dans les secteurs des nouvelles technologies ou des finances est un phénomène nouveau que le Groupe de Travail a pu toucher du doigt, lors de ses missions aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Les nombreux exemples de  » start-up  » françaises dans la Silicon Valley et d’entrepreneurs expatriés qui y ont délocalisé leur patrimoine témoignent de l’amplification et de l’accélération du phénomène.

Les  » start-up  » françaises de la Silicon valley

Une première vague d’entrepreneurs français s’était implantée en Californie dès les années 70 et 80 pour participer à la naissance de la micro-informatique.

Le succès de certains d’entre-eux tels que Eric Benhamou, Président directeur général de 3Com, de Jean-Louis Gassé, ancien numéro deux d’Apple et fondateur de la société Be.com, de Philippe Kahn, fondateur de la société Starfish, de Pierre Lamont, associé principal du fonds de capital risque Sequoia ou encore de Philippe Poulety, fondateur de la société Sangstat a donné une réelle lisibilité à la présence française dans la Silicon Valley.

Ces cas exemplaires de réussites entrepreneuriales ont eu un fort impact en France, tant auprès des média que dans les milieux liés aux nouvelles technologies.

LES ENTREPRENEURS FRANÇAIS EN CALIFORNIE VU À TRAVERS QUELQUES RÉUSSITES EXEMPLAIRES

Eric Benhamou. Fondateur d’une start up rachetée par la compagnie américaine d’équipements de réseaux 3Com, il reste dans l’entreprise, il en gravit les échelons et en devient rapidement le numéro 1. Il fait de 3Com un des grands groupes de la Silicon Valley et est le Français occupant les responsabilités les plus hautes en tant que responsable d’une entreprise de haute technologie aux Etats-Unis.

Jean-Louis Gassée. Après avoir dirigé Apple-France, dont il a fait la principale filiale internationale de la firme, il devient le numéro 2 mondial du constructeur informatique. Il quitte Apple et fonde Be Inc., start up typique qui développe un système d’exploitation (OS) particulièrement performant. Personnalité médiatique, douée d’un grand rayonnement personnel et intellectuel, il est devenu une des  » figures  » de la Silicon Valley.

Philippe Kahn. Professeur de mathématiques dans un collège de province en France, il invente le langage de programmation  » Pascal « . Il s’installe dans les années 70 dans la Silicon Valley, fondant la société Borland, qui sera, pendant un temps, la principale entreprise mondiale de logiciels. Evincé de Borland après son rachat, à la suite des difficultés rencontrées par la Société, il crée une nouvelle start up,  » Starfish « , qui connaît un succès rapide et qu’il revend pour plus de 400 millions de dollars à Motorola.

Pierre Lamont. Associé principal du fonds de capital risque Sequoia, il est un des capital risqueurs les plus respectés de la Silicon Valley. Entre autres exemples de réussites, il participe à la création de Sun. Il est le doyen et la référence du groupe des nombreux Français (Bernard Lacroute, Jacques Vallée, Vincent Worms, Eric Archambaud,…) ayant réussi dans le capital-risque aux Etats-Unis.

Dr. Philippe Poulety. Il est le fondateur de Sangstat. Cette entreprise de biotechnologie médicale symbolise la réussite d’une start up. Cotée sur le Nasdaq, sa capitalisation boursière dépasse 500 millions de dollars. Ayant toujours eu des activités de recherche en France, Sangstat a récemment racheté les activités de Biomérieux dans le domaine des médicaments anti-rejet, devenant ainsi une entreprise franco-américaine.

Source : La France aux Etats-Unis vue à travers quelques réussites exemplaires, Ambassade de France aux Etats-Unis, service de l’expansion économique, (février 1999).

Ces entrepreneurs ont bénéficié du dynamisme de la Silicon Valley, devenue progressivement le coeur de la révolution engendrée par les nouvelles technologies de l’information.

Les entrepreneurs rencontrés ont tous souligné qu’ils avaient trouvé dans la Silicon Valley un dynamisme et des opportunités qui n’existaient pas en France au moment où ils en sont partis.

Le fait est que, dans le secteur des nouvelles technologies, la Californie donne accès à une concentration de ressources humaines, technologiques et financières unique au monde. La Silicon Valley accueille 20 % de l’industrie mondiale des nouvelles technologies : elle dispose de ressources financières considérables avec 40 % du capital risque américain soit plus de 12 milliards de francs investis chaque année dans les nouvelles technologies de l’information.

Les jeunes entrepreneurs rencontrés soulignent qu’au-delà du marché et des financements disponibles, la Silicon Valley se caractérise par l’existence d’un  » écosystème entrepreneurial  » où l’osmose entre le monde de la recherche et celui de l’entreprise est presque parfaite et qui possède la capacité d’attirer, d’accueillir et d’intégrer les énergies et les talents du monde entier.

Ce dynamisme et l’exemple des pionniers ont incité de nombreux jeunes diplômés à tenter leur chance en Californie. Une partie d’entre eux sont venus avec une idée ou un projet, tous avec la volonté de faire fortune. Certains avaient à l’esprit des opportunités précises, d’autres voulaient simplement participer à  » l’aventure  » de la Silicon Valley ou en vivre les mythes :  » milliardaires en baskets « ,  » entreprises nées dans un garage « . Dans la majorité des cas, ces ingénieurs sont arrivés comme salariés d’entreprises françaises ou américaines, venues souvent les recruter à la porte des Universités et des Ecoles françaises.

Leur afflux dans la Silicon Valley a permis l’émergence à San Francisco d’un véritable milieu français des nouvelles technologies. Des clubs plus ou moins informels réunissent à intervalles réguliers chercheurs, entrepreneurs et ingénieurs français. Le plus important d’entre eux, DBF,  » Doing Business in French « , créé par de jeunes entrepreneurs français, rassemble chaque mois une centaine de personnes. On y rencontre des entrepreneurs déjà bien implantés et des jeunes Français qui songent à s’installer soit pour réaliser un projet d’entreprise, soit pour profiter des nombreuses opportunités d’embauche dans le secteur de l’informatique. D’autres associations, telles que ISF (Ingénieurs et Scientifiques Français), rassemblent des ingénieurs informaticiens ou des anciens élèves de grandes écoles.

La Mission Scientifique et Technologique aux Etats-Unis organise tous les ans un Forum pour inciter les jeunes diplômés français à revenir en France en les mettant en contact avec des entreprises françaises. Elle réunit chaque année à San Francisco, plus de 300 jeunes diplômés français de la côte ouest, dont plus d’une cinquantaine établis autour de la baie de San Francisco et actifs dans les NTIC. La région compte également plus d’une trentaine de coopérants du Service National (CSN), environ 200 doctorants ou Post-Doc, concentrés principalement dans les universités de Berkeley et Stanford.

Ces rencontres, manifestations et associations, donnent aux Français rencontrés en Californie le sentiment d’une augmentation régulière et rapide du nombre de Français travaillant dans la Silicon Valley.

Les services diplomatiques français à San Francisco ont, de leur côté, enregistré une augmentation de 30 % de la communauté française immatriculée au cours des trois dernières années, dans laquelle figure une part importante de jeunes spécialistes des nouvelles technologies. Ils estiment à 40.000 le nombre total des Français installés en Californie. Ce chiffre, contrairement à ce que la presse a laissé entendre, ne concerne pas les créateurs d’entreprises, mais l’ensemble des Français installés en Californie, quels que soient leur âge et leur activité.

Le Consulat de San Francisco estime que 5 à 10.000 d’entre eux sont actifs dans les hautes technologies. Un rapport de l’Attaché pour la Science et la Technologie de l’Ambassade indique31(*) que les  » estimations qui circulent parmi la communauté française convergent approximativement vers 7.000 Français dans la baie de San Francisco, actifs dans les domaines de l’informatique, de l’internet, de l’électronique et des télécommunications « . Cette estimation est cohérente avec une autre étude réalisée pour le compte de l’Union européenne sur la présence entrepreneuriale européenne dans la Silicon Valley, qui considère qu’il y a 20.000 à 30.000 Européens travaillant dans ces secteurs dans la Silicon Valley32(*).

Un pourcentage difficile à évaluer avec précision de ces 5 à 10.000 professionnels a créé des entreprises. Le sentiment général des personnes rencontrées, en particulier celui des investisseurs et des avocats qui interviennent lors de la création de ces sociétés, est qu’il doit y avoir de l’ordre de plusieurs centaines d’entreprises fondées par des Français dans la Silicon Valley.

Leur nombre exact est d’autant plus difficile à déterminer qu’ils vivent parfois en marge de la législation américaine sur les visas. Comme le note le Conseiller économique du poste d’expansion à San Francisco  » pour certains, le montage du projet se fait alors qu’ils sont sous le régime d’un visa de visiteur (situation illégale), d’un visa H1 ( » professionnels  » engagés et parrainés par une entreprise américaine) plus ou moins de complaisance, ou au titre d’un statut de dirigeant d’une filiale américaine d’une société basée en France dont l’existence est plus ou moins réelle « 33(*).

Les entrepreneurs français installés en Angleterre

La présence des entreprises françaises au Royaume-Uni est plus ancienne et plus massive. Elles y ont créé plus de 1.500 filiales, employant 250.000 salariés, notamment dans les services publics. Le programme de privatisation engagé dès l’époque de Mme Thatcher s’est traduit par une croissance des prises d’intérêt dans ce secteur. Les entreprises françaises maîtrisent 18 % du marché de la distribution d’eau potable au Royaume-Uni, fournissent plus de 10 % de l’électricité du pays, assurent 20 % du traitement des déchets et 20 % du transport ferroviaire de passagers.

Si l’implantation de filiales d’entreprises françaises qui se sont intéressées au marché anglais est ancienne, la croissance du nombre d’entrepreneurs venant profiter d’une fiscalité favorable et d’un climat propice à l’entreprise est plus récente.

Ce mouvement de délocalisations échappe aux recensements statistiques. C’est à travers les professionnels du secteur des services aux entreprises (avocats, banques, etc…) qui conseillent les arrivants et facilitent leur démarche qu’on peut le mieux l’appréhender.

Des indications fournies par les professionnels que le Groupe de Travail a rencontrés et celles recueillies par le Poste d’Expansion Economique à Londres, il ressort que plusieurs catégories d’entrepreneurs ont choisi de poursuivre leurs activités en Angleterre :

- les patrons de PME des secteurs traditionnels, qui délocalisent leurs entreprises en Angleterre pour profiter d’une fiscalité plus favorable et d’un coût du travail plus faible ;

- les entrepreneurs qui, ayant réussi, disposent d’actifs suffisamment importants pour que la fiscalité française sur le patrimoine les incite à partir ;

- les jeunes entrepreneurs du secteur financier et de celui des nouvelles technologies qui sont attirés tout à la fois par l’environnement administratif et fiscal britannique, par la proximité géographique, par un accès plus facile au marché américain, par l’acquisition d’une image  » anglo-saxonne  » dont ils estiment qu’elle favorisera leur expansion future en Europe, et par l’entrée sur le marché britannique, considéré comme le laboratoire expérimental le plus avancé en Europe dans le domaine des technologies de l’information.

La part respective de ces diverses catégories est difficile à mesurer. Pour les PME des secteurs traditionnels, comme pour les start-up du secteur des finances et des nouvelles technologies, les implantations au Royaume-Uni sont souvent le prolongement d’une activité qui a déjà démarré en France. Les entreprises ne choisissent que dans un deuxième temps de transférer leurs centres de décision en Angleterre.

L’organisme de promotion des investissements étrangers dans le Kent, région avec Londres et le Sud Est de l’Angleterre vers laquelle s’orientent volontiers les Français et où se situe Ashford, première station de TGV après le tunnel sous la Manche, enregistre depuis 1996 une augmentation régulière et importante du nombre d’entreprises françaises présentes dans cette région, qui en compterait plus de 50.

Dans le secteur des nouvelles technologies, les professionnels confirment une croissance du nombre de dossiers de start-up françaises se créant à Londres. Le nombre de dossiers traités par les consultants rencontrés est très variable, mais le sentiment prévaut qu’il y a dans ce secteur entre cent et deux cents entreprises françaises qui s’établissent à Londres chaque année.

Les professionnels du secteur considèrent que le phénomène est appelé à s’accroître. Un indice des anticipations en la matière est fourni par la propension des cabinets d’avocats britanniques à s’installer à Paris. La stratégie du cabinet d’avocats britannique Richards Butler est caractéristique. Ce grand cabinet londonien, traditionnellement présent sur le marché des entreprises britanniques installées en France, s’appuyait jusqu’ici sur un bureau à Paris.

Il estime aujourd’hui que la France dispose, dans les activités liées à Internet, d’une offre importante et que l’essor rapide de la nouvelle économie au Royaume-Uni constitue pour ces sociétés françaises une opportunité encore insuffisamment exploitée, d’autant plus que la Grande-Bretagne est un portail ouvert sur les marchés anglophones et constitue, de ce fait, un premier pas dans une démarche d’internationalisation. Pour prospecter ces entreprises, Richards Butler a choisi de faire l’acquisition d’un grand cabinet français et de recruter un personnel francophone qui assurera la liaison Londres/Paris pour le compte des entreprises françaises candidates à l’internationalisation.

Les  » délocalisés  » de l’impôt sur la fortune

Moins nombreux que les précédents, les entrepreneurs installés à l’étranger pour échapper à l’impôt sur la fortune sont une composante à ne pas négliger de cette nouvelle émigration. Alors que les délocalisations fiscales concernaient jusqu’à présent essentiellement les grandes fortunes familiales, des héritiers, des rentiers et des personnes disposant de revenus exceptionnellement élevés dans les affaires, le spectacle ou le sport, elles touchent aujourd’hui, de plus en plus de jeunes chefs d’entreprises innovants ou des cadres de haut niveau qui s’installent avec leur patrimoine aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Belgique ou en Suisse.

Au-delà des cas individuels rencontrés par le Groupe de Travail, les statistiques fiables sur le sujet sont peu nombreuses et très variables dans leurs estimations. L’Association des moyennes entreprises patrimoniales (ASMEP) estime que ce sont entre 600 et 1.500 milliards de francs qui ont quitté la France depuis deux ans pour des raisons fiscales. Le Ministère de l’économie et des finances estime quant à lui qu' » en 1997 comme en 1998, le nombre de redevables de l’impôt de solidarité sur la fortune étant partis à l’étranger est de l’ordre de 350. Si sur ces deux années le phénomène semble donc rester stable, la perte de capital par la France peut être estimée à 13 milliards de francs et la perte d’impôt qui en résulte représente environ 140 millions de francs par an «  34(*).

L’étude de la Direction Générale des Impôts sur les redevables de l’ISF délocalisés en 1998 montre que 63 % des personnes délocalisées sont parties dans les quatre pays suivants : 23 % pour la Suisse, 14 % pour la Belgique, 14 % pour le Royaume-Uni et 12 % pour les Etats-Unis. Les caractéristiques des personnes délocalisées sont différentes selon le pays de destination. La Suisse attire 40 % des personnes ayant plus de 60 ans, sans activité professionnelle et ayant un patrimoine net moyen de près de 100 millions de francs alors que les Etats-Unis et le Royaume-Uni sont prisés par 37 % de cadres ou dirigeants ayant de 20 à 40 ans, disposant d’un patrimoine net moyen évalué à un peu moins de 30 millions de francs. La Belgique attire la même proportion de délocalisés quelle que soit la tranche d’âge (16 %) avec un patrimoine moyen de l’ordre de 30 millions de francs.

Cette étude permet ainsi pour la première fois de mieux cerner un phénomène dont le ministère des finances a trop longtemps nié l’existence. Il est manifeste, cependant, qu’elle en sous-estime l’ampleur. L’analyse des départs des redevables de l’ISF ne permet pas, en effet, de prendre en compte les personnes qui se délocalisent avec leur entreprise avant d’être imposables. Comme le note le document de la Direction générale des impôts :  » l’absence d’information sur les patrimoines professionnels exonérés d’ISF et la vraisemblance d’un certain nombre de départs à l’étranger quelques années avant la cession d’activité amènent à conclure que les données issues de la gestion de l’impôt ne permettent pas d’appréhender toutes les dimensions du phénomène de délocalisation. Il en va de même dès qu’un contribuable choisit de s’expatrier pour réaliser à l’étranger, dans un pays où la fiscalité est plus favorable, un certain nombre d’opérations financières ou patrimoniales. Jusqu’en 1998, il pouvait par exemple s’agir de la réalisation de plus-values. Aujourd’hui, il est probable que certains contribuables choisissent de quitter la France pour lever, à l’étranger, les stock-options qui leur ont été distribuées alors qu’ils étaient résidents français « .

Même si cette catégorie d’expatriation ne devait concerner que quelques centaines d’entrepreneurs par an, il s’agit d’un phénomène tout à fait significatif. Il concerne, en effet, des chefs d’entreprise dont la réussite témoigne de qualités entrepreneuriales rares. Avec leur départ, la France perd à la fois un patrimoine et un entrepreneur à fort potentiel.

Au regard de l’ensemble des données et des témoignages recueillis, il apparaît que l’ampleur des créations d’entreprises par des Français aux Etats-Unis et en Angleterre est, si l’on exclut les secteurs de la restauration ou de la croissanterie, de l’ordre de plusieurs milliers. S’il est vrai que les chiffres cités par la presse sont surestimés, il demeure que le phénomène revêt une ampleur qui, rapportée au nombre des créateurs d’entreprises en France, est à la fois certaine et préoccupante. On estime, en effet, que seulement 6 % des ingénieurs et 3 % des diplômés des grandes écoles deviennent créateurs d’entreprises, soit pas plus de quelques milliers35(*). Quant aux créateurs d’entreprises qui ont réussi au point d’accumuler des patrimoines conséquents, ils sont moins nombreux encore, de sorte que le départ de quelques centaines d’entre eux constitue une ponction qu’on aurait grand tort de sous-estimer.

C. DES TAUX DE RETOUR QUI TÉMOIGNENT D’UNE EXPATRIATION DE PLUS EN PLUS DURABLE
L’appréciation qu’il convient de porter sur l’expatriation de jeunes français qualifiés à l’étranger dépend très largement du nombre des retours en France. Qu’une partie de l’élite entrepreneuriale française acquière à l’étranger une expérience et revienne la mettre en oeuvre en France ne peut être que profitable pour l’économie nationale. Lorsque ces mêmes personnes s’installent durablement voire définitivement à l’étranger, le bilan de l’opération et le jugement qu’elle appelle sont à l’évidence tout autres.

Or, quelques données semblent indiquer que le nombre des retours tend à diminuer.

Une enquête auprès de 1.000 jeunes diplômés résidant à l’étranger a été conduite par Taylor Nelson/SOFRES, du 5 au 15 juillet 1999, dans le cadre d’un rapport de la Chambre de Commerce et d’Industrie de la région Rhône-Alpes concernant les départs des jeunes diplômés à l’étranger. 31 % de ces jeunes diplômés affirment ne pas avoir l’intention de revenir s’installer en France, et 80 % d’entre eux invoquent, pour expliquer leur décision, le fait que leur carrière professionnelle est mieux assurée à l’étranger36(*).

Les chiffres fournis par les autorités américaines sur les Français ayant obtenu un visa en raison de leur compétence professionnelle confirment que le nombre des retours diminue.

Le nombre des visas permanents obtenus par les Français permet d’approcher le nombre de ceux qui, ayant décidé de prolonger leur séjour aux Etats-Unis au-delà de cinq ans, ont, en général, l’intention de s’y installer définitivement. Or, ce nombre a plus que doublé depuis 1975. Il est passé de 1.634 en 1975 à 3.079 en 1996.

Il en va de même des naturalisations, dont le nombre est passé de 741 en 1980 à 2.257 en 1996.

Ces données sont évidemment très partielles, mais elles sont corroborées par les témoignages oraux recueillis par le Groupe de Travail en Californie et à Londres.

Il est manifeste qu’en particulier pour les Français qui ont créé leur entreprise à l’étranger, le retour en France devient improbable. Les investissements consentis, les efforts faits pour trouver des partenaires et se constituer une clientèle, les habitudes de travail, la qualité de l’environnement professionnel, le sentiment de ne pas pouvoir obtenir les mêmes résultats en France, rendent un retour difficile même si la plupart affichent un fort attachement à la France et à la culture française.

Ceux qui, en dépit d’une réussite professionnelle à l’étranger, reviennent, le font souvent soit parce que leur conjoint ne s’acclimate pas dans les pays d’accueil, en particulier aux Etats-Unis, soit pour donner à leurs enfants une éducation française. L’ancrage à l’étranger des créateurs d’entreprises est -cela se comprend- d’autant plus fort qu’ils ont mieux réussi. Pour ceux-là, la perspective d’avoir à se soumettre à la fiscalité française du patrimoine constitue un obstacle qu’ils hésitent à franchir. L’impôt sur la fortune, c’est incontestable, incite au départ et freine les retours.

CHAPITRE II -

DES EXPATRIATIONS QUI TRADUISENT LE CHOIX D’UN ENVIRONNEMENT FAVORABLE À LA CRÉATION
ET AU DÉVELOPPEMENT DES ENTREPRISES

Etudiants, doctorants, chercheurs, cadres d’entreprises, jeunes non qualifiés à la recherche d’un emploi et d’une meilleure connaissance de l’anglais, créateurs d’entreprises ou investisseurs ne partent ni exactement pour les mêmes raisons, ni avec les mêmes objectifs. Mais de leurs diverses motivations, il en est une qui émerge, qui l’emporte sur toutes les autres et qui mérite pour cette raison de retenir l’attention : la recherche d’un environnement ouvert à l’initiative individuelle, favorable à la création d’entreprises et permettant aux audacieux de faire fortune quand ils réussissent.

A. L’ACQUISITION D’UNE EXPÉRIENCE INTERNATIONALE

Au nombre des raisons qui expliquent les expatriations, il y a le souhait de plus en plus présent chez les jeunes diplômés et les cadres d’acquérir une expérience internationale indispensable dans un contexte de mondialisation des économies.

1. Des jeunes cadres de plus en plus ouverts sur le monde

Une récente enquête de l’Agence pour la promotion internationale des technologies et des entreprises françaises (CFME-ACTIM) sur les  » 18-28 ans et l’emploi à l’international « 37(*) souligne que le passage par une expérience à l’étranger est devenu le souhait de la quasi totalité des jeunes diplômés et des étudiants en fin de cursus. Plus de 90 % des répondants à cette enquête envisagent une expérience à l’étranger dans le cadre de leur vie professionnelle. Parmi les plus diplômés d’entre eux, plus d’un tiers envisagent un départ à l’étranger dès le début de leur carrière professionnelle.

L’ouverture sur l’étranger et un désir de mobilité internationale semblent ainsi être devenus l’état d’esprit dominant des jeunes cadres. Cette évolution des mentalités semble avant tout motivée par des raisons professionnelles : l’acquisition d’une expérience internationale est perçue comme un facteur de réussite professionnelle.

Ainsi 60 % des post-doctorants scientifiques expatriés aux Etats-Unis estiment, selon le rapport de la Mission scientifique et technologique de l’Ambassade de France à Washington sur l’émigration des ingénieurs et scientifiques vers les laboratoires de recherche américains38(*), qu’un passage par l’université américaine est indispensable pour intégrer un poste de haut niveau dans la recherche en France.

L’analyse des motivations exprimées lors de l’enquête du CFME-ACTIM confirme cette tendance. Trois quarts des répondants affirment que l’expérience professionnelle à l’étranger constituera un tremplin pour leur carrière.

LES MOTIVATIONS DES JEUNES EXPATRIÉS

Source : Enquête  » 18-28 ans et l’emploi à l’international « , CFME-ACTIM, (mai 1997).

2. Une évolution favorisée par la mondialisation
La mobilité internationale des cadres n’est pas propre à la France. Elle touche l’ensemble des économies industrialisées.

L’intégration croissante de celles-ci a imposé aux entreprises une plus grande ouverture sur l’étranger. Aucune entreprise ambitieuse ne peut plus, en effet, aujourd’hui ignorer la dimension internationale de son activité tant l’espace économique se limite de moins en moins aux frontières nationales.

Les entreprises ont un besoin croissant de cadres capables de prospecter les marchés internationaux, de négocier avec des partenaires étrangers ou de travailler dans des filiales implantées hors de France. La mondialisation a entraîné une ouverture croissante des champs d’activité, tant pour les entreprises qui doivent se défendre en France contre des concurrents étrangers ou s’implanter sur des marchés lointains, que pour leurs salariés dont elles exigent de plus en plus qu’ils aient une expérience internationale.

L’ouverture sur l’étranger des jeunes diplômés répond donc aux besoins des entreprises françaises en même temps qu’à leur penchant naturel.

La mondialisation abat, par ailleurs, les barrières culturelles et linguistiques qui freinaient la mobilité des cadres. On assiste progressivement à l’émergence, au-delà des particularismes nationaux, de références et de modes de penser communs à l’ensemble des élites nationales.

Dans certains secteurs d’activité comme la finance et l’informatique, où les marchés sont mondiaux et les entreprises souvent internationales, il est fréquent aujourd’hui de voir des entreprises recruter des salariés de cinq à dix pays différents. L’internationalisation de ces secteurs favorise la lente émergence d’une élite entrepreneuriale cosmopolite et donc essentiellement mobile.

Cette mobilité est favorisée par la pratique des langues étrangères, surtout de l’anglais, par la multiplication dans les écoles de commerce et d’ingénieurs des stages et séjours d’études à l’étranger, et aussi par le grand nombre des jeunes qui ont choisi d’effectuer leur service national à l’étranger dans la coopération.

Alors qu’environ 40 % seulement des Français nés dans les années 1950 possédaient quelques notions d’anglais, d’allemand ou d’espagnol, ils sont 70 % dans les générations nées après 1960. 39(*)

La France, comme les autres grands pays industrialisés, s’est adaptée à un monde de plus en plus global. Elle dispose désormais de nombreux cadres ouverts sur le monde extérieur et, pour la plupart d’entre eux, mobiles. Cette mobilité est un atout. Elle représente également un défi, celui d’offrir à ces cadres un environnement suffisamment attractif pour qu’ils ne s’orientent pas vers des marchés extérieurs plus dynamiques et des environnements entrepreneuriaux plus porteurs.

3. Une attraction croissante du modèle anglo-saxon
L’intérêt croissant des jeunes cadres et des entrepreneurs français pour l’expatriation a profité aux Etats-Unis et à l’Angleterre plus qu’à d’autres pays. La prégnance du modèle anglo-saxon est manifeste, l’attrait des jeunes cadres français pour le dynamisme économique de ces pays évident.

Les Etats-Unis s’imposent, à leurs yeux, comme un modèle économique. Le règne de l’économie de marché, l’avènement d’une croissance économique fondée sur les technologies de l’information ont renforcé l’attractivité d’un libéralisme économique dont les pays anglo-saxons apparaissent comme les porte-drapeaux.

Les Etats-Unis font figure de patrie des entrepreneurs. Ils connaissent depuis le début des années quatre-vingt-dix une croissance d’un taux et d’une durée exceptionnels. Avec une expansion de plus de 3 % en moyenne depuis 10 ans, contre 2 % en moyenne dans l’OCDE et moins de 1,5 % en France40(*), les Etats-Unis ont créé près de 20 millions d’emplois depuis février 1992, soit une croissance de plus de 18 % en 7 ans. Ces créations d’emplois ont permis une baisse continue du chômage qui, à 4,3 %, est à son plus bas niveau depuis 1970.

Ce dynamisme économique s’est fondé sur un mouvement sans précédent de créations d’entreprises. 800.000 entreprises par an ont été créées depuis 1994 outre-Atlantique. Le nombre des PME a augmenté depuis 1992 de 57 %. On compte 23 millions de PME aux Etats-Unis et 16 millions de chefs d’entreprises, soit 13 % de la population active non-agricole41(*).

Porté par une croissance économique exceptionnelle, le modèle entrepreneurial américain constitue, aujourd’hui, pour les jeunes cadres une référence sans égale. Celle d’un pays où la création d’entreprises est facile, la réussite accessible et les opportunités nombreuses.

L’attractivité du monde anglo-saxon se trouve encore renforcée par l’émergence de la nouvelle économie. Le dynamisme exceptionnel des Etats-Unis et dans une moindre mesure de la Grande-Bretagne dans ce secteur, a beaucoup fait pour attirer des entrepreneurs et des cadres français en quête de marchés porteurs.

B. LA QUÊTE DE NOUVEAUX MARCHÉS
Une autre série de raisons qui conduit cadres et entrepreneurs à s’expatrier tient à leur recherche de marchés dynamiques, présentant plus de débouchés et d’opportunités que la France n’en offre. Cette réaction est particulièrement marquée dans le secteur des nouvelles technologies, où le décalage entre les Etats-Unis et la France est manifeste.

1. Le développement des nouvelles technologies de l’information aux Etats-Unis
De par sa taille et sa fulgurante croissance, le marché des nouvelles technologies aux Etats-Unis attire les ingénieurs et les informaticiens du monde entier.

En avance de plusieurs années sur les autres pays, le marché américain des nouvelles technologies représente selon les produits de 50 à 75 % du marché mondial. Il constitue aujourd’hui un passage obligé pour toute entreprise du secteur qui souhaite conquérir une envergure internationale.

La taille de ce marché s’accompagne d’un très fort dynamisme qui entraîne l’économie américaine tout entière. Le secteur des technologies de l’information a contribué à hauteur de 35% à la croissance de l’économie américaine de 1995 à 1998, créant plus de 5 millions d’emplois. Un développement tel que le Département du Commerce estime qu’en 2006, près de la moitié des emplois salariés seront le fait des industries productrices ou fortement utilisatrices de matériels et de services liés aux technologies de l’information.42(*)

La croissance de la nouvelle économie aux Etats-Unis s’appuie sur une dynamique exceptionnelle de l’innovation et de la création d’entreprises, fortement soutenue par la diffusion rapide d’Internet et du commerce électronique tant dans le monde de l’entreprise que dans le grand public.

36 millions d’ordinateurs ont été vendus aux Etats-Unis en 1998, portant le nombre des ordinateurs utilisés, fin 1998, à 129 millions43(*). Plus de 80 millions d’Américains utilisent l’Internet, soit près du tiers de la population américaine. Par comparaison, dans l’Union Européenne, qui compte 376 millions d’habitants contre 270 aux Etas-Unis, le nombre de personnes connectées ne dépasse pas 50 millions. Ce développement d’Internet explique la croissance rapide du commerce électronique.

En 1998, le volume du commerce électronique de détail aux Etats-Unis a dépassé les 60 milliards de dollars, les prévisions sont de 80 milliards de dollars en 2002 et 180 milliards dès 2004. Le commerce électronique inter-entreprises était estimé quant à lui à 180 milliards de dollars en 1998 et devrait dépasser les 1.000 milliards de dollars dès 2002.

Un développement aussi spectaculaire explique qu’il ait attiré des capitaux en quantité sans cesse croissante. 12,5 milliards de dollars ont été levés en 1998 sous forme de capital-risque, soit 24 % de plus qu’en 1997. Pour le seul premier semestre 1999, les fonds investis en capital-risque ont déjà atteint 11,2 milliards de dollars, dont 80 % dans le secteur des technologies de l’information contre 60 % en 1998, essentiellement dans des technologies liées à Internet.

A ces financements il faut, en outre, ajouter ceux, difficiles à évaluer, provenant des investisseurs privés, les  » business angels « , anciens entrepreneurs qui jouent un rôle essentiel dans le suivi et l’accompagnement des entreprises naissantes, du démarrage à l’introduction sur le NASDAQ.

Les  » bussiness angels  » américains, seraient, d’après les estimations de la réserve fédérale de Dallas, au nombre de 250.000, représentant 70 milliards de dollars d’investissements dans quelques 110.000 entreprises. Leur rapport annuel de fonds atteint 20 milliards de dollars et concerne 30.000 entreprises nouvelles. L’apport moyen serait de 80.000 dollars par investisseur et de 660.000 dollars par entreprise44(*).

Enfin, le développement du NASDAQ offre une  » sortie  » sans équivalent dans le monde aux opérateurs qui financent les entreprises innovantes. Le volume d’actions émises en 1998 sur le NASDAQ a atteint 202 milliards de dollars, soit une augmentation de 23 % par rapport à 1997. La capitalisation boursière totale du NASDAQ s’est élevée à 2.600 milliards de dollars en 1998, représentant une augmentation de 44 % par rapport à 1997 soit 400 fois plus que le nouveau marché français dont la capitalisation n’excède pas 5,5 milliards d’euros.

Cette réussite s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs :

- une large diffusion des nouvelles technologies, favorisée par un système de tarification forfaitaire des télécommunications locales ;

- la multiplication de pôles technologiques favorisant l’osmose entre chercheurs et entrepreneurs ;

- un système de financement facile d’accès et complet couvrant l’ensemble des besoins des entreprises naissantes et comprenant : des investisseurs privés, les  » businness angels « , qui jouent un rôle essentiel au niveau de la création d’entreprise, plus de 700 sociétés de capital risques assurant le financement de leur développement et un marché boursier dynamique, valorisant les entreprises utilisatrices des nouvelles technologies ;

- un environnement fiscal, social et culturel favorable à la prise de risque.

L’ensemble de ces facteurs a contribué depuis cinq ans à un extraordinaire développement des nouvelles technologies aux Etats-Unis, développement qui contraste avec le relatif retard de la France dans ce domaine.

2. Le relatif retard de la France

Pour l’équipement des ménages ou des entreprises, le nombre de connections Internet ou le chiffre d’affaires du commerce électronique, la France s’est jusqu’à très récemment singularisée par un retard significatif par rapport à ses principaux partenaires.

PLACE DE LA FRANCE DANS LA SOCIÉTÉ DE L’INFORMATION
(Janvier 2000)

France

USA

Royaume-Uni

Espagne

Allemagne

Suède

% de sociétés ayant un site Internet*

25 %

54 %

51 %

16 %

48 %

54 %

% de sociétés réalisant des ventes en ligne*

3 %

12 %

9 %

9 %

9 %

10 %

Valeur des biens vendus en ligne, 1999 (millions d’euros)

3400

15 300

5 300

400

3600

700

% de sociétés possédant un intranet

18 %

29 %

30 %

30 %

100 %

% de sociétés possédant un extranet

4 %

8 %

5 %

8 %

61 %

Proportion de ménages ayant un PC (% de la population totale)

26,6 %

51 %

37,3 %

27,4 %

35 %

64 %

Proportion des ménages ayant une connexion Internet (% de la population totale)

9,9 %

39 %

26,6 %

10,5 %

14,5 %

49 %

Nombre d’habitants ayant accès à Internet (millions)

4,6

70,1

9,8

2,9

9,2

3,5

Taux de pénétration des téléphones portables (% du total des consommateurs)

36,2 %

32 %

42,9 %

40,1 %

24,5 %

57,9 %

% d’internautes ayant réalisé des achats en ligne

26 %**

28,4 %***

34,8 %**

9 %

33,4 %**

15 %

* % d’un échantillon de grandes entreprises.

** % d’internautes ayant utilisé une connexion sécurisée.

*** estimation fondée sur un % d’achats en ligne de 22 % en décembre 1999.

Source : Netvalue.com, SIFO interactive, EGM, Mediamatrix (janvier 2000).

Avec trois fois moins de ménages connectés à Internet qu’au Etats-Unis ou en Grande-Bretagne et deux fois moins de sociétés ayant un site Internet, la France offre aux entrepreneurs de la nouvelle économie un marché sans commune mesure avec celui des pays anglo-saxons.

Ce contexte explique le sous-développement du marché des équipements, des logiciels, des services Internet et du commerce électronique en France. Le commerce électronique à destination des particuliers représentait en 1999 près de 60 milliards de francs aux Etats-Unis, 20 milliards de francs en Europe et seulement 400 millions de francs en France.

L’étroitesse du marché français allait de pair, jusqu’à cette année, avec un faible développement du capital risque.

Dressant l’état des lieux du capital risque en France, M. Henri Guillaume, chargé d’un rapport sur l’innovation en France, soulignait  » la faiblesse des investissements des sociétés de capital risque et le nombre trop restreint d’opérateurs « 45(*). Quelques chiffres illustrent cette affirmation. Le capital-risque était en France, proportionnellement à la taille de son économie, 40 fois moins développé qu’aux Etats-Unis : près de 60 milliards de francs en Amérique ; moins de 8 milliards de francs en France.

Il n’y avait en 1998 que 200 sociétés de capital-investissement dont une dizaine seulement atteignaient, avec des disponibilités égales ou supérieures à 150 millions de francs, une taille nationale, contre un plus de 700 opérateurs aux Etats-Unis. Ces sociétés investissaient chaque année un peu plus d’un milliard de francs, soit proportionnellement à la taille de l’économie américaine, cinq fois moins qu’Outre-Atlantique. A cela s’ajoute le fait que le Nouveau marché (NM) français est loin d’offrir les mêmes perspectives de valorisation que le NASDAQ.

Au moins autant que la pénurie de capitaux, le relatif manque d’expertise et d’investisseurs privés a longtemps freiné le développement du marché français. Contrairement à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, les « business angels  » n’ont fait leur apparition que très récemment en France. Ces investisseurs qui mettent à la disposition des entreprises naissantes une expertise liée à la connaissance qu’ils ont acquise du  » métier  » d’entrepreneur et du secteur d’activité concerné, ont joué un rôle décisif dans le développement des entreprises innovantes américaines.

Aussi, nombre d’entrepreneurs français aujourd’hui implantés aux Etats-Unis ont quitté la France faute d’y avoir trouvé les financements et les partenaires nécessaires au développement de leurs projets.

C. LA RECHERCHE D’UN ENVIRONNEMENT ADMINISTRATIF, FISCAL ET SOCIAL PORTEUR

Tous les entrepreneurs que le Groupe de Travail a rencontrés à l’étranger ont souligné combien l’environnement administratif et réglementaire, la fiscalité et l’accueil reçu aux Etats-Unis et en Angleterre étaient mieux adaptés aux besoins des entreprises qu’en France.

1. La recherche d’un cadre administratif et réglementaire plus favorable à la création d’entreprise

Les créateurs d’entreprise français rencontrés aux Etats-Unis et en Angleterre ont été unanimes à constater combien il était simple d’y créer des entreprises. Telle est aussi l’opinion des entrepreneurs établis en France, qui stigmatisent la complexité et la lourdeur des formalités qui y sont imposées.

Une enquête menée par Gallup et la Sofres en 1999 pour le compte de la Chambre de Commerce de Paris dans 15 pays de l’Union européenne46(*) situe, en effet, la France parmi les pays où la création d’entreprises est jugée la plus difficile.

SOLDE D’OPINIONS CONCERNANT LA DIFFICULTÉ
DE LA CRÉATION D’ENTREPRISE

Solde = total  » pas difficile  » – total  » difficile « 

: Sources :Gallup, Sofres, CCIP.

D’autres sondages montrent qu’en dépit des efforts des gouvernements successifs pour faciliter la création d’entreprise, 71 % des Français estiment qu’il est plus difficile de créer une entreprise aujourd’hui qu’hier47(*).

L’évolution du nombre de créations d’entreprises confirme cette opinion. Depuis dix ans, le nombre de créations d’entreprises n’a pas cessé de décroître. En 1989, le nombre total de créations d’entreprises s’élevait en effet à 310.000 ; dix ans après elles ne sont plus que 269.000.

NOMBRE D’ENTREPRISES NOUVELLES CRÉÉES
CHAQUE ANNÉE EN FRANCE

Source : Agence pour la création d’entreprise

Pour les créateurs d’entreprises expatriés à l’étranger cette situation est due à un ensemble de facteurs parmi lesquels l’environnement administratif joue un rôle prépondérant.

a) Des formalités liées à la création d’entreprise souvent plus simples que celles en vigueur en France

Le degré de facilité avec lequel on crée une entreprise dépend de très nombreux facteurs économiques, juridiques et financiers. Parmi ces facteurs, les plus souvent évoqués par les entrepreneurs français expatriés sont les formalités administratives liées à la création d’entreprise.

Si les principales conditions à remplir pour créer une société sont semblables dans la plupart des pays (établissement et signature des statuts avec ou sans l’intervention d’un notaire, dépôt du capital, autorisations d’exercice, immatriculation au registre du commerce et des sociétés, publicité dans un ou deux organes de presse), les modes d’intervention, les délais et les coûts diffèrent, en effet, grandement d’un pays à l’autre.

La France a longtemps privilégié le formalisme administratif au détriment de la simplicité. Une étude effectuée en 1996, dans le cadre du Système européen d’observation de l’innovation, montrait par exemple que la création d’une entreprise en France exigeait 15 formalités contre 8 en Allemagne.

NOMBRE DE PROCÉDURES POUR CRÉER UNE ENTREPRISE

Source : Etude EIMS 1996, création d’entreprise logotech SA

Alors qu’aux dires des entrepreneurs rencontrés, une journée, voire une demi-journée leur a suffi pour créer leur entreprise à San Francisco ou à Londres, trois semaines sont encore souvent nécessaires pour constituer une SARL en France. Comme nombre d’observateurs l’ont souligné en avril dernier lors des Etats généraux de la création d’entreprise, la réduction du délai de création d’entreprise à 24 heures, annoncée il y a quelques années, demeure encore largement théorique.

A l’étranger, la dématérialisation croissante des procédures, qui se font par télécopie ou par Internet, facilite et accélère considérablement celle-ci. La France a, sur ce plan, un retard qu’il convient de combler. Peut-être les mesures récemment annoncées concernant les échanges de données informatisées entre les centres administratifs et les entreprises permettront-elles d’aligner la situation française sur celle qui prévaut aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne.

La France se singularise également par les coûts de la création d’entreprise. Alors que l’on peut créer une  » limited company  » aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Irlande sans qu’aucun capital minimum ne soit requis, la création d’une SARL exige en France un capital d’au moins 50.000 francs. Là encore, il faut espérer que les mesures annoncées par le Gouvernement, lors des Etats généraux de la création d’entreprise, permettront d’offrir aux entrepreneurs français des facilités comparables à celles dont bénéficient les entreprises anglo-saxonnes depuis longtemps.

b) Des réglementations du travail moins pénalisantes pour les petites structures

Au-delà des formalités liées à la création d’entreprise, les entrepreneurs expatriés disent avoir trouvé un environnement réglementaire plus simple et mieux adapté aux besoins et aux contraintes des entreprises.

En matière de droit du travail, la souplesse des conditions d’embauche et de licenciement est très appréciée, notamment dans le secteur des nouvelles technologies où le développement de jeunes entreprises sur des marchés fluctuants exige de pouvoir adapter rapidement les effectifs aux besoins de l’entreprise, tant en termes d’horaires de travail que de nombre de personnes employées. Cette flexibilité de l’emploi s’explique en partie par le rôle essentiel que les conventions jouent en matière de droit du travail dans les pays anglo-saxons.

La fixation de la durée légale du travail à trente-cinq heures n’a fait que creuser l’écart entre la France et les autres pays industrialisés. Aux yeux des entrepreneurs français installés aux Etats-Unis, où il n’existe ni durée légale du travail, ni obligations en matière de congés payés, les trente-cinq heures témoignent d’une méconnaissance profonde du fonctionnement des entreprises. Dans les sociétés qui se développent à partir des nouvelles technologies, les trente-cinq heures n’ont aucun sens. La majorité des salariés, associés financièrement aux résultats de l’entreprise, travaillent sans horaires préétablis.

Pour les entreprises à forte intensité de main-d’oeuvre, les trente-cinq heures constituent un motif de délocalisation d’autant plus important que la majorité de nos partenaires européens ont conservé une durée légale du travail comprise entre 40 et 45 heures par semaine.

DURÉE  » LÉGALE  » DU TRAVAIL

*Etats-Unis : pas de durée légale

Sources : EUROSAT, DARES, données nationales

Outre le renchérissement réel du coût du travail, la mise en place des trente-cinq heures a, aux yeux de ces entrepreneurs, répandu à l’étranger l’image d’une France à contre-courant de l’évolution contemporaine et peu soucieuse de préserver sa compétitivité.

Le bulletin de salaire a également été cité comme un symbole de la simplicité de l’environnement réglementaire en Angleterre, comparé à la complexité paperassière des procédures françaises.

La comparaison entre le bulletin de salaire d’une entreprise installée des deux côtés de la Manche est, il est vrai, édifiante.

BULLETIN DE PAIE ANGLAIS

BULLETIN DE PAIE FRANÇAIS

Le bulletin de salaire français comporte 26 lignes, le bulletin britannique 10, dont la plupart ne servent pas. Comme l’avait souligné le rapport de la commission Turbot sur la simplification du bulletin de salaire  » la France se situe largement dans le peloton de tête en matière de complexité du bulletin de salaire. Rien ne permet d’affirmer que ce constat est la contrepartie de la qualité de notre protection sociale « 48(*).

c) Des administrations plus à l’écoute des besoins des entreprises

Un des éléments souvent cités par les entrepreneurs expatriés concerne le comportement des administrations elles-mêmes.

Plus qu’aux taux d’imposition ou au niveau des charges sociales, les PMI et PME françaises installées en Grande-Bretagne rendent d’abord hommage à l’esprit de coopération du fisc britannique à l’égard des entreprises. Ils se félicitent, en particulier :

- de n’avoir qu’un seul interlocuteur, le -INLAND REVENUE- au lieu des multiples intervenants que sont l’URSSAF, les ASSEDIC, les caisses de retraite, les fonds de solidarité et les mutuelles complémentaires … ;

- de n’effectuer qu’un seul versement par mois pour le paiement de la part patronale, de la part salariale et de l’impôt retenu à la source sur les salaires et qu’un seul paiement par an au titre de l’impôt sur les sociétés ;

- de bénéficier de documents administratifs simples.

L’attitude des administrations britanniques responsabilise les entreprises dont le comportement civique serait la contrepartie de la confiance qui leur est témoignée. Confiance qui, lorsqu’elle est surprise, conduit à des sanctions immédiates et sévères. L’exemple des retards de paiement de la TVA est caractéristique ; si le 19 du mois le paiement n’a pas été fait, un inspecteur rend visite à l’entreprise dans la semaine et peut accorder un délai de paiement exceptionnel et motivé à l’entreprise. Une seconde erreur implique une amende immédiate de l’ordre de £10.000 pour une entreprise de taille moyenne. Le troisième écart peut conduire à la radiation de l’entreprise.

L’évocation unanime de la qualité des relations qu’entretiennent entreprises et administrations, aussi bien en Angleterre qu’aux Etats-Unis, mérite d’être relevée tant elle contraste avec les critiques formulées en France à l’adresse des administrations, en particulier, de l’URSSAF, de l’inspection du travail et des directions des impôts.

Il est intéressant de noter que les qualités attribuées au fisc britannique, telles que l’existence d’un interlocuteur unique et l’accessibilité des services, évoquent en contrepoint les défauts du système français tels qu’ils ressortent du rapport de la  » mission 2003  » sur la réforme du ministère des finances.

Cette mission, chargée d’établir un diagnostic, conduisant à  » la mise en place d’un correspondant fiscal unique pour chaque contribuable, particulier ou entreprise, simplifier au maximum les procédures de déclaration et de paiement des impôts « 49(*), constate que les performances de l’administration fiscale française sont particulièrement mauvaises. L’accessibilité physique des services de la DGI est d’abord très insuffisante. C’est ainsi qu’en jugent les administrés interrogés par enquêtes dans le cadre de l’élaboration de cette mission. « .

2. La volonté d’échapper aux prélèvements fiscaux et sociaux français

Pour un nombre croissant d’entrepreneurs et de cadres, la recherche d’une fiscalité moins pénalisante demeure la motivation essentielle de leur expatriation. Les prélèvements obligatoires français sont, en effet, parmi les plus élevés, non seulement en Europe, mais dans le monde.

TAUX DE PRÉLÈVEMENTS OBLIGATOIRES EN 1998

Taux de prélèvements obligatoires

(en % du PIB)

Belgique

48,7

France

44,9

Pays-Bas

44,6

Italie

43,8

Zone euro

43,1

Allemagne

42,4

Royaume-Uni

38,8

Canada

37,4

OCDE

36,8

Espagne

36,5

Etats-Unis

34,4

Japon

30,8

Source : Rapport économique, social et financier du projet de la loi de finances pour 2000

En 1998, le taux des prélèvements obligatoires s’élevait en France à 44,9 %, soit 1,8 point de PIB au dessus de la moyenne de la zone Euro et 8,1 points de PIB au dessus de la moyenne des pays de l’OCDE.

Certains prélèvements pèsent plus particulièrement sur les cadres et les entrepreneurs tels que les impositions sur le patrimoine et les revenus des personnes physiques, d’autres concernent les entreprises.

a) La fiscalité du patrimoine constitue pour les chefs d’entreprises innovantes qui réussissent une des principales causes d’expatriation

Un certain nombre d’entrepreneurs qui ont particulièrement bien réussi en France s’établissent à l’étranger pour échapper à l’impôt sur la fortune ou à la fiscalité française des plus-values .

Un impôt sur la fortune qui incite ceux qui réussissent à partir

La délocalisation de certains patrimoines en vue d’échapper à l’ISF est aussi ancienne que cet impôt introduit en France en 1982, et qui n’a d’équivalent ni dans la majorité des pays de l’Union européenne, ni aux Etats-Unis.

Six pays de l’Union ont constitué un impôt sur la fortune. La France est celui où l’imposition est la plus lourde. Le régime français avec sa forte progressivité, son taux marginal et un seuil de plafonnement élevés est particulièrement rigoureux et conduit le Conseil des impôts à estimer que :  » l’impôt français (l’ISF) semble cumuler tous les défauts des impôts sur la fortune « 50(*).

L’ISF, qui est depuis longtemps à l’origine des délocalisations de nombreuses grandes fortunes, provoque aujourd’hui le départ d’une génération de créateurs d’entreprises innovantes.

Les règles de l’ISF relatives aux biens professionnels subordonnent leur exonération à deux conditions : le contribuable doit être le dirigeant de l’entreprise et posséder plus de 25 % de son capital. Si cette dernière condition n’est pas remplie, un dirigeant d’entreprise peut néanmoins être exonéré sur les parts qu’il détient dans sa société, si celles-ci représentent plus de 75 % de son patrimoine. Ces dispositions qui peuvent se justifier pour les entreprises patrimoniales traditionnelles, sont mal adaptées aux nouvelles entreprises innovantes qu’elles pénalisent.

Leur développement passe, en effet, par trois phases successives qui s’enchaînent en général rapidement : fonds d’amorçage, intervention du capital risque, recours aux marchés de capitaux par l’introduction en bourse. Les apports successifs de capitaux extérieurs qui interviennent à chaque  » tour de table « , ont pour contrepartie la cession des parts qui, au démarrage, appartiennent aux principaux dirigeants. Ceux-ci perdent progressivement, mais rapidement, le contrôle de l’entreprise qu’ils ont créée.

Ils acceptent de perdre le contrôle capitalistique de leur société pour en financer la croissance et en assurer la valorisation dont eux-mêmes bénéficient à concurrence des parts qu’ils conservent. En  » fin de cycle « , c’est à dire après l’introduction en bourse, le ou les principaux dirigeants ne détiennent souvent pas plus de 10% de l’entreprise fondée quelques années plus tôt. Dès lors, ces dirigeants sont imposés à l’ISF alors même que leur société, quoique très bien valorisée par le marché, ne dégage pas ou peu de revenu.

Les interlocuteurs du Groupe de Travail ont cité un exemple vécu : une entreprise est valorisée au Nouveau Marché à 250 millions de francs ; le créateur qui la dirige détient 10 % du capital soit 25 millions de francs, dispose d’un autre actif de 5 millions de francs en biens immobiliers, de 5 millions de francs en épargne et autres immobilisations ; son salaire, après déduction des charges patronales, salariales et fiscales, s’élève à 350.000 francs par an ; il est redevable, en application de l’ISF d’une somme égale à l’ensemble de ses revenus salariaux. En effet, il possède moins de 25% des parts de son entreprise et celles-ci représentent moins de 75% de son patrimoine total (35 millions de francs dont 25 millions de francs de biens professionnels et 10 millions de francs de biens non professionnels). Il acquitte l’ISF sur un patrimoine de 35 millions de francs, soit environ 350 000 francs par an, c’est-à-dire l’intégralité de ses revenus annuels.

Pour les entrepreneurs concernés, un tel dispositif est injuste et choquant. Il pénalise les dirigeants d’entreprises à forte croissance par rapport aux autres. Il épargne les oeuvres d’art qui ne créent ni richesse, ni emplois et traite de la même façon un investissement productif et l’achat d’un yacht.

L’impact de l’ISF est accru par un taux marginal élevé et un plafonnement de l’impôt défavorable aux détenteurs de patrimoine. La loi de finances pour 1989 avait instauré un plafonnement de l’ISF pour éviter que cet impôt n’excède les revenus perçus au cours de l’année. Mais en 1996, ce plafonnement qui avait été fixé à 85 % du revenu, a été limité de façon rigoureuse.

Par ailleurs, la loi de finances pour 1999 a édicté trois mesures qui ont contribué à durcir le dispositif :

- l’absence d’actualisation du barème pour la deuxième année consécutive ;

- l’intégration de la majoration spéciale de 10 % introduite par la loi de finances rectificative de 1985 dans la cotisation de l’impôt de solidarité sur la fortune ;

- la création d’une nouvelle tranche marginale au taux de 1,8 % pour la fraction les patrimoines supérieurs à 100 millions de francs.

Comme le souligne M. Jean-Pierre Brard, député, dans un récent rapport sur la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales  » pour les titulaires de patrimoine très élevé (…), le cumul IR et ISF peut ainsi s’avérer confiscatoire. Ce caractère confiscatoire est à l’origine de certains départs à l’étranger. « 51(*) Ces propos, qui émanent d’un membre de la majorité plurielle, traduisent l’amorce d’une prise de conscience des délocalisations provoquées par l’ISF, phénomène particulièrement marqué dans le secteur des nouvelles technologies où les entreprises sont capitalisées à des niveaux sans rapport avec leur revenu.

Pour certains patrimoines, l’incitation au départ est donc particulièrement forte. Ainsi l’étude menée par la Direction Générale des Impôts sur les délocalisations de contribuables personnes physiques montre que les expatriés dont le patrimoine est supérieur à 60 millions de francs auraient payé en moyenne en France 1,6 million de francs au titre de l’ISF et plus d’un million au titre de l’impôt sur le revenu. La DGI observe que  » pour ces contribuables, il paraît crédible que la fiscalité soit à l’origine de la décision d’expatriation, c’est en effet dans le total constitué par l’ISF, l’impôt sur le revenu et la taxation sur les plus values qu’il faut chercher le déclencheur éventuel de la délocalisation « 52(*).

La fiscalité des plus-values

Les créateurs d’entreprises rencontrés qui revendent leur société, le font, en général, pour en créer une autre. Ce qui signifie qu’ils sont plus sensibles à la fiscalité des plus-values qu’à l’impôt sur les sociétés.

Or, le régime fiscal français des plus-values, avec un seuil déclenchant l’imposition faible, un taux d’imposition de 26 % élevé par rapport à celui appliqué dans certains Etats de l’Union et l’absence d’exonération ou de taux réduit, n’est pas bien placé. C’est ce que souligne un récent rapport sur  » la taxation de l’épargne et les risques de délocalisation  » établi par l’Association française des établissements de crédit53(*).

De nombreux entrepreneurs rencontrés par le Groupe de Travail émigrent en Belgique ou au Pays-Bas où les plus-values ne font l’objet d’aucune taxation. Pour des sociétés Internet dont la capitalisation a été multipliée par 10 ou 20, le gain fiscal d’une telle délocalisation peut être considérable.

b) La fiscalité des revenus encourage l’expatriation des cadres

Pour des cadres de haut niveau libres de s’installer à Paris, à Londres, à Bruxelles ou à New York, le choix d’une résidence prend en compte la rémunération nette perçue. Celle-ci dépend non seulement du niveau du salaire, mais également du niveau d’imposition. Là encore, que ce soit l’impôt sur le revenu ou la fiscalité des stocks-options, le régime fiscal français incite à l’expatriation.

· L’impôt sur le revenu

En matière d’imposition sur les revenus des personnes physiques, le taux marginal pratiqué en France est supérieur à celui de nos principaux partenaires européens.

TAUX MARGINAL DE L’IMPÔT SUR LE REVENU

Etats-Unis

Allemagne

Espagne

Belgique

France

Italie

Royaume-Uni

Taux marginal

39,6 %

51 %

48  %

55 %

54 %

46 %

40 %

Dernière tranche à partir de
(en francs)

1 741 372

402 497

433 620

397 231

295 070

456 300

278 024

Source : Direction Générale des impôts, Ministère de l’économie et des finances.

Les contribuables à revenu élevé sont évidemment très sensibles à leur taux marginal d’imposition. Lorsque celui-ci leur semble confiscatoire, ils sont tentés de réduire leur offre de travail ou bien, ce qui est le plus fréquemment le cas, de s’installer à l’étranger.

En France, avec une assiette étroite et en forte progressivité, l’impôt sur le revenu pèse principalement sur les hauts revenus. Il n’y avait, en 1997, que 15,71 millions de foyers sur 31,18 millions acquittant l’impôt, soit 50,4 %. Les 5 % de contribuables situés en haut de l’échelle bénéficiaient de 22 % du revenu national et acquittaient 50 % de l’impôt. Les 50 % du bas de l’échelle avec 18,6 % du revenu national, supportaient 2,8 % de l’IRPP.

Le taux marginal d’imposition sur le revenu ne devient, toutefois, un réel motif de délocalisation que pour la minorité disposant des plus hauts revenus. En effet, le niveau d’imposition est atténué en France par un abattement de 10 et de 20  % dont bénéficient les salariés et de diverses déductions, au premier rang desquelles le système du quotient familial, qui n’existe qu’assez rarement à l’étranger.

Ainsi, l’impôt sur le revenu n’est plus élevé en France qu’au Royaume-Uni que pour les contribuables dont le revenu salarial dépasse 1,2 million de francs pour un célibataire, et 1,6 million de francs pour un couple marié. En dessous de ces seuils, il est plus avantageux d’être imposé en France.

LA TAXATION DU REVENU EN FRANCE ET AU ROYAUME-UNI

CÉLIBATAIRE SANS ENFANT

COUPLE MARIÉ, DEUX ENFANTS

Imposition

Imposition

EN FRANCE

AU ROYAUME-UNI

EN FRANCE

AU ROYAUME-UNI

REVENUS*

REVENUS

REVENUS

REVENUS

2 000 000

1 500 000

45 %

41,9 %

2 000 000

40,8 %

1 000 000

37,4 %

36,5 %

35,9 %

34,7 %

2 000 000

1 500 000

1 000 000

1 500 000

37,3 %

36,4 %

34,6 %

2 000 000

1 500 000

1 000 000

31,3 %

29,5 %

600 000

500 000

31 %

29,2 %

600 000

500 000

600 000

500 000

28,6 %

26,5 %

1 000 000

27,6 %

20 %

200 000

19,1 %

200 000

200 000

150 000

16 %

14,9 %

14,5 %

11,9 %

150 000

100 000

600 000

500 000

17 %

16,5 %

13,6 %

12,7 %

150 000

100 000

100 000

7,6 %

4 %

50 000

200 000

3,4 %

150 000

1,9 %

50 000

0 %

1,6 %

50 000

100 000

0 %

50 000

Revenu* : sans déduction spécifique ni réduction d’impôt, ni déduction de frais réels, et avant déductions forfaitaires, en francs (parités monétaires au 31/12/98 (1£ = 9,483 F)

Source : Direction de la législation fiscale, Ministère de l’économie et des finances.

Encore l’avantage fiscal doit-il compenser largement le coût de la vie qui dépasse nettement à Londres ce qu’il est Paris, en particulier, en matière de loyers, de soins médicaux et d’éducation. Il n’en demeure pas moins que la minorité concernée occupe un créneau stratégique. Pour les métiers de la banque et de la finance par exemple, l’avantage fiscal d’une imposition en Grande-Bretagne est tel qu’il est un des éléments qui incite les grandes banques françaises à délocaliser leurs salles des marchés à Londres, le niveau des charges sociales et de la fiscalité en France rendant difficile la rémunération, au niveau du marché, de métiers totalement internationalisés.

L’avantage fiscal dont bénéficient ceux qui s’installent en Grande-Bretagne est particulièrement sensible pour les contribuables qui perçoivent des revenus en dehors du territoire britannique. Ces contribuables sont considérés comme des  » résidents non domiciliés « , par opposition aux contribuables  » domiciliés « , pour qui l’Angleterre est un lieu de séjour permanent. Les « résidents non domiciliés » ne payent un impôt que sur les revenus perçus au Royaume-Uni ou qui sont rapatriés. Ceux perçus en dehors de la Grande-Bretagne, tels que les comptes domiciliés à Jersey ou Guernesey, échappent, en toute légalité, au fisc. Cette  » souplesse  » du droit fiscal britannique contribue à attirer en Angleterre cadres et dirigeants d’entreprises européens.

Une fiscalité des stock-options décalée par rapport à celle appliquée à l’étranger.

Eléments essentiels à la rémunération des cadres des entreprises, les stocks options font en France, depuis 1995, l’objet d’une imposition moins avantageuse que celle pratiquée dans les autres grands pays industrialisés.

Introduits en droit français par la loi du 31 décembre 1970, qui a complété la loi du 24 juillet 1966 sur les sociétés commerciales, ces plans d’option sur actions sont une forme mixte d’intéressement et de participation au capital dans laquelle l’entreprise consent à son personnel le droit d’acquérir ses propres actions à des conditions privilégiées, lui offrant ainsi l’opportunité de réaliser une plus-value spécifique.

Son principe est simple. Le mécanisme se décompose en trois étapes distinctes :

- l’attribution : la société attribue au bénéficiaire le droit, pendant une période donnée, de se porter acquéreur d’un certain nombre de titres à un prix déterminé. Ce prix, éventuellement inférieur au prix du marché, reste fixe pendant toute la période durant laquelle le droit, ou  » option « , est ouvert au bénéficiaire ;

- la levée : le bénéficiaire choisit de  » lever  » l’option qui lui a été attribuée, c’est-à-dire d’exercer son droit d’acquisition. Bien entendu, il n’a intérêt à le faire que si le cours, pour les actions cotées, ou la valeur, pour les actions non cotées, ont progressé au-delà du prix invariable initialement fixé lors de l’attribution de l’option : il réalise alors une plus-value dite d’acquisition. Cette étape implique pour lui une sortie de fonds, puisqu’il doit acquérir au prix convenu les actions sur lesquelles portait son option ;

- la cession : le bénéficiaire revend les actions qu’il a acquises sur option. Ce n’est qu’à ce stade qu’il rentre dans ses fonds et que la plus-value d’acquisition, jusque là virtuelle, se concrétise. Il réalisera une plus-value supplémentaire si la valeur des actions a continué de s’apprécier depuis la levée de l’option.

Ainsi, le gain retiré d’un plan d’options sur actions est différé, aléatoire et fonction de la contribution des bénéficiaires à la prospérité de l’entreprise. Ces trois caractéristiques font du plan d’options sur actions un instrument remarquablement efficace de motivation et de fidélisation des cadres supérieurs et des dirigeants des sociétés.

Comme les autres mécanismes d’intéressement et de participation, le plan d’options sur actions bénéficiait à l’origine d’un régime fiscal et social avantageux. L’évolution récente de la législation a, cependant, beaucoup réduit l’intérêt de ce dispositif en France.

Indépendamment de son pouvoir de motivation du personnel, le plan d’options sur actions était jusqu’en 1995 une forme de rémunération particulièrement intéressante pour l’entreprise au regard de l’impôt et des cotisations sociales.

L’avantage représenté par la plus-value d’acquisition (différence entre le prix de souscription ou d’achat et la valeur réelle de l’action à la date de la levée de l’option) était jusqu’en 1995 exonéré des cotisations patronales de sécurité sociale ainsi que de toutes taxes assises sur les salaires. En outre les charges exposées du fait de la levée des options de souscription ou d’achat d’actions consenties à leurs salariés était fiscalement considérées comme des charges déductibles du résultat imposable de l’entreprise.

Pour le bénéficiaire, à condition que les actions soient conservées pendant une période de cinq années à compter de la date d’attribution de l’option, la plus-value d’acquisition était, antérieurement à 1996, taxée lors de la cession des titres, au taux de 26 %, régime des plus-values mobilières.

Depuis 1995, l’évolution de la législation fiscale et sociale applicable aux options de souscription ou d’achat d’actions a conduit à une augmentation très sensible de leur imposition.

Ainsi, la loi de finances initiale pour 1996 a porté à 30 % le taux d’imposition applicable à la plus-value d’acquisition réalisée lors de la levée d’option, auquel il faut ajouter 10 % de prélèvements sociaux depuis 1998, soit 40 % de taux d’imposition.

En outre, la loi de financement de la sécurité sociale pour 1997 a soumis aux cotisations sociales la plus-value d’acquisition lorsque le délai fiscal d’indisponibilité de cinq ans entre l’attribution de l’option et la cession des titres n’est pas respecté.

Avec un taux d’imposition de 40 % de la plus value d’acquisition et un délai de conservation de 5 ans, le régime français est, comme le montre le tableau suivant, nettement moins favorable que ceux en vigueur aux Etats-Unis (20 % pour un délai de conservation de 3 ans), en Grande-Bretagne et au Pays-Bas qui exonèrent les plus-values d’acquisition si l’option est levée après trois ans ou plus après son attribution et en Belgique qui les exonère totalement sans conditions de délais.

RÉGIME FISCAL DES PLANS D’OPTIONS D’ACHATS D’ACTIONS

COMPARAISON INTERNATIONALE

PAYS

ATTRIBUTION DES OPTIONS

LEVÉE DE L’OPTION

Imposition de l’avantage (excédent de la valeur de l’action à la date de levée de l’option, sur le prix de l’option)

CESSION DES ACTIONS

Imposition de la plus-value (excédent du prix de vente de l’action sur la valeur de l’action à la levée de l’option)

DÉLAI DE CONSERVATION DES ACTIONS

PLAFOND ATTRIBUTION

FRANCE

(Plans d’options de souscriptions ou d’achats d’actions)

Imposition du rabais à l’IR (régime TS) si >5 % lors de la levée, pour options attribuées depuis 1.1.90 + cotisations sociales et CSG-CRDS (si options levées à compter du 1.1.95)

Détention 5 ans entre attribuion et cession :

options attribuées avant le 20.09.95 = imposition54(*) au taux de 26 %55(*)

options attribuées depuis le 20.9.95 = imposition au taux spécifique de 40 % (IR56(*) + 10 % (CSG – CRDS +2 % social) lors de la cession

Détention < 5 ans entre attribution et cession : imposition à l’IR (TS, régime du quotient) lors de la cession + 10 % de cotisations sociales

Imposition selon régime général des plus-values (taux de 26 %)2

. 5 ans entre date d’attribution et date de cession (sauf cas particuliers : licenciement, retraite, invalidité, décès).

. Pas de délai entre levée et cession.

Non

BELGIQUE

Oui. Rabais imposable comme un revenu ordinaire (taux maxi 56,6 %)

De plus, imposition à l’IR de la valeur des options lors de l’attribution. Base = 15 % en général57(*) de la valeur des actions à cette date.

Exonération (suppression des conditions de délai de levée)

Exonération

(régime général des plus-values mobilières)

Suppression du délai

Suppression des plafonds

ETATS UNIS

1. Incentive Stock-Options ou ISO

Exonération de l’attribution

Rabais : non (surcoût si le salarié détient plus de 10 % du capital de la société)

Imposition lors de la cession selon le régime des plus-values si le délai de conservation des actions est respecté (taux maxi 20 %) ou comme un revenu dans le cas contraire (taux maxi actuel 39,6 %)

Imposition selon le régime général des plus-values (taux maxi 20 %)

- 2 ans après l’attribution de l’option

- 1 an après la levée de l’option

100.000 $ annuels (600.000 F), plus report non utilisé des années antérieures.

2. Employee Stock Purchase Plans ou ESPP

Rabais : oui 15 % maximum de la valeur des titres. Imposition du rabais comme un revenu ordinaire (taux maxi 39,6 %)

Idem régime ISO ci-dessus.

Idem régime ISO ci-dessus

Idem régime ISO ci-dessus

25.000 $ annuels (150.000 F).

PAYS BAS

Rabais : imposition à l’IR (TS) : taux maxi 60 %.

De plus, lors de l’attribution, imposition par anticipation du gain tiré de la levée, déterminé forfaitairement 58(*)

Détention 3 ans entre attribution et levée : exonération

Détention < 3 ans entre attribution et levée : imposition de l’avantage à l’IR (TS, taux maxi 60 %), mais après déduction du gain forfaitaire déjà imposé lors de l’attribution

Exonération (régime général des plus-values mobilières)

Non

Non

ROYAUME-UNI

1.  » Compagny share options plans (CSOPs)

Exonération de l’attribuion.

Mais si rabais imposition de celui-ci (TS)

Exonération si levée comprise entre 3 et 10 ans après l’attribution et si 3 ans écoulés depuis levée précédente.

Imposition selon régime général des plus-values : abattement annuel de 5 % de la plus-value de la 3ème à la 10ème année de détention, puis IR de droit commun (taux maxi 40 %)

Non

Attributions à/c 17.7.95 : plafond global de 20.000 £ (200.000 F), porté à 30.000 £ (300.000 F) en 1996.

2. Projet PLF avril 2000 : Plans attribués par PME (actifs 150 MF) à dix postes clés59(*)

Exonération de l’attribution

Exonération si levée 3 ans au moins après l’attribution

Imposition selon barème général de l’IR (taux maxi 40 %) mais réduction du taux d’IR de 6 points par année de détention depuis l’attribution. Exonération à partir de 7 ans de détention

Non

100.000 £ (1 MF)

Source : Direction de la Législation fiscale, Ministère de l’Economie et des Finances.

La fiscalité des stock-options en vigueur en France place nos entreprises en position d’infériorité par rapport à celles implantées à l’étranger. Elle incite les cadres qui souhaitent lever des plans de stock-options à s’expatrier pour bénéficier à Londres ou à Bruxelles d’exonération totale de leurs plus-values et elle empêche les Français qui ont bénéficié de stock-options à l’étranger de revenir en France avant d’avoir levé leur option. Le rapport sur la  » fuite des cerveaux français aux Etats-Unis « , diligenté par l’Ambassade de France aux Etats-Unis, constate que  » l’augmentation de la taxation des plus-values des stock-options, depuis décembre 1996, en France constitue pour certains Français, ayant acquis de telles actions en travaillant aux Etats-Unis, un obstacle majeur à leur retour en France « 60(*)

c) Le poids des charges sociales et des prélèvements fiscaux incitent les entrepreneurs à délocaliser leur entreprise ou à la développer à l’étranger

C’est au niveau des charges sociales que la différence entre la France et la Grande-Bretagne est la plus manifeste. Les charges sociales obligatoires sont, en Angleterre, de 0 % pour les salaires hebdomadaires en dessous de 83 livres et de 12, 2 % au-dessus, contre plus de 40 % en France. Mais le rapport de 1 à 4 doit être corrigé du fait du très faible niveau des prestations sociales servies outre-Manche au titre des cotisations obligatoires, ce qui oblige les entreprises à souscrire pour leurs salariés une assurance complémentaire. Aussi estime-t-on que le niveau moyen des charges sociales effectivement assumées par les employeurs se situe, en Grande-Bretagne, autour de 20 %, soit moitié moins qu’en France.

Si on ajoute aux charges sociales, l’impôt sur le revenu, la différence est forte tant pour les entreprises que pour les salariés, comme le montre le tableau suivant.

SALAIRE NET APRÈS IMPÔTS ET COTISATIONS SOCIALES
ET COÛT DU TRAVAIL EN %

Pour un salaire de
50.000 euros61(*)

Pour un salaire de
200.000 euros62(*)

Il reste au salarié**

Il en coûte à l’employeur*

Il reste au salarié*

Il en coûte à l’employeur*

France

66,6 %

143 %

48,5 %

140 %

Allemagne

62 %

119 %

53,4 %

105 %

Pays-Bas

63,1 %

109 %

46,2 %

102 %

Luxembourg

80 %

111 %

60,1 %

104 %

Suisse (Genève)

79,8 %

118 %

59,6 %

116 %

Royaume-Uni

74,2 %

111 %

63,7 %

112 %

Irlande

70,9 %

111 %

56,6 %

103 %

Etats-Unis (New York)

77,1 %

108 %

61,8 %

104 %

* Après impôts et cotisations

Source : HSD Ernst & Young

Pour un salaire brut de 328.000 francs, une entreprise payera en France 470.000 francs, le salarié recevant 218 000 francs. En Angleterre, l’entreprise n’acquittera que 364.000 francs, le salarié percevant 240.000 francs.

Les différences de charges varient, certes, en fonction de la situation familiale des salariés et ne correspondent pas aux mêmes prestations sociales. Mais elles constituent pour les entrepreneurs, notamment dans les secteurs à forte intensité de main d’oeuvre qualifiée, dans les services et dans le secteur des nouvelles technologies, un facteur important dans le choix d’une implantation.

Les comparaisons internationales en matière de fiscalité des entreprises placent également la France dans une position moins favorable que ses partenaires européens. L’étude du cabinet Baker Mc Kenzie réalisée pour le compte du gouvernement hollandais dont les résultats ont été rendus publics le 15 janvier 1999, est à ce propos intéressante. Elle compare les taux effectifs d’imposition des entreprises pour des investissements dont le rendement avant impôt est identique. Il en ressort que la France est le pays de l’Union européenne dont le taux effectif d’imposition est le plus élevé, pour un rendement avant impôt de 10 %63(*). Le tableau ci-après récapitule les résultats de l’étude.

CLASSEMENT DES ETATS MEMBRES
PAR TAUX D’EFFECTIF D’IMPOSITION DES ENTREPRISES
(POUR UN RENDEMENT AVANT IMPÔT DE 10 %)

Grèce

13,74

Suède

17,19

Italie

17,73

Finlande

18,14

Irlande

22,29

Royaume-Uni

22,34

Portugal

22,52

Danemark

22,83

Pays-Bas

23,16

Luxembourg

23,48

Belgique

23,48

Autriche

27,04

Espagne

32,76

Allemagne

37,02

France

40,71

Moyenne UE

24,30

Source : Cabinet Baker Mc Kenzie.

*Le calcul du taux effectif d’imposition prend en compte l’impôt sur les sociétés, les taxes foncières, la taxe professionnelle, différentes taxes et participations sur les salaires (à l’exclusion des cotisations patronales).

De telles différences ne peuvent que peser très lourd sur les décisions des chefs d’entreprises concernant le choix d’une implantation. Il est rare, cependant, d’entendre ceux qui se sont expatriés dire qu’ils franchissent le pas uniquement pour ce motif. Le coût de la fermeture d’une usine en France et sa réouverture à l’étranger, les avantages que présente, par ailleurs, la qualité des infrastructures et celle de la main d’oeuvre qualifiée disponibles en France sont pris en compte et rendent la prise de décision complexe.

En revanche, il est de plus en plus fréquent qu’ayant implanté des filiales à l’étranger, les entreprises françaises décident, pour des raisons fiscales, d’y développer leurs investissements et d’y réaliser leur croissance. Une étude réalisée auprès de plus 80 filiales françaises implantées en Grande-Bretagne montre que 60 % d’entre elles jugent que le niveau de la fiscalité et des charges sociales est nettement plus avantageux en Grande-Bretagne de sorte que  » cela permet de se développer et d’investir plus facilement sans prendre de paris aussi risqués qu’en France « 64(*).

3. L’attrait pour des sociétés où règne l’esprit d’entreprise

Les cadres et entrepreneurs français installés à l’étranger ont à de nombreuses reprises souligné combien ils appréciaient, tant aux Etats-Unis qu’en Grande-Bretagne, le climat favorable à l’esprit d’entreprise et à la réussite sociale qui y règne, où l’échec est considéré comme un accident de parcours et non comme un opprobre.

S’il entre dans cette image une part de préjugé, force est de constater qu’entrepreneurs et commerçants ne bénéficient pas en France de la considération dont jouissent leurs homologues américains ou anglais. Les élites françaises ont traditionnellement valorisé la réussite intellectuelle et les professions qui s’y rattachent, celles de haut fonctionnaire, de professeur, d’avocat, de médecin, de cadre dirigeant ou d’ingénieur. Si les jeunes Français semblent au regard des sondages être de plus en plus attirés par la création d’entreprise, leurs parents continuent d’espérer pour eux un métier plus sûr que celui de chef d’entreprise.

Cet état d’esprit explique sans doute la très faible proportion des jeunes diplômés qui s’oriente vers la création d’entreprise. Un rapport du Secrétariat à l’Industrie évalue à 6 % pour les ingénieurs et à 3 % pour les diplômés des écoles de commerce, la proportion de ceux qui deviennent créateurs d’entreprise. Il est, en outre, frappant de constater que la probabilité de créer une entreprise diminue avec le niveau de qualification. La même étude estime que  » la probabilité de créer une entreprise est divisée par 2 si l’on a acquis un diplôme d’enseignement supérieur.65(*) « .

Le système éducatif français apparaît encore fort éloigné du monde de l’entreprise et plus porté à former des salariés que des entrepreneurs. Les jeunes eux-mêmes sont de cet avis. Une enquête réalisée en avril 1998 par la SOFRES à la demande du ministère de l’économie, des finances et de l’industrie révèle que les jeunes âgés de 18 à 30 ans jugent le système éducatif responsable de la faiblesse de l’esprit d’entreprise en France. Sa performance est jugée, par 62 % des jeunes interrogés, plutôt mauvaise en matière de développement chez les jeunes du goût de la recherche et de l’innovation. 73 % des 18-30 ans expriment le même sentiment s’agissant de la formation aux réalités du monde de l’entreprise et 79 % en matière d’incitation à créer sa propre entreprise. 66(*)

Les entrepreneurs expatriés aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne estiment que le culte des entrepreneurs qui réussissent et la publicité faite aux fortunes qu’ils ont acquises, créent aux Etats-Unis un environnement entrepreneurial qui valorise la réussite et attire les jeunes. Il tranche avec l’espèce de soupçon qui pèse en France sur ceux qu’on appelle encore des  » parvenus  » ou des  » nouveaux riches « .

Ce rapport à l’argent dont les racines culturelles et religieuses sont profondes ne façonne pas seulement les mentalités. Il structure le débat politique. Il explique, à bien des égards, les difficultés qu’ont les gouvernements successifs à offrir à ceux qui réussissent un environnement fiscal comparable à celui qui existe chez nos partenaires.

Le débat lors de la dernière loi de finances sur le régime fiscal des stock-options a montré combien il est difficile de débattre en France de la rémunération des chefs d’entreprise, sans que des considérations émotionnelles et idéologiques ne prennent le pas sur l’analyse des faits.

A cette occasion, on pouvait entendre un député de la majorité plurielle déclarer :  » Avec cette question des stock-options nous n’abordons pas un débat à caractère budgétaire et fiscal mais un problème de civilisation, qui concerne le type de société que nous voulons au siècle prochain « . Et d’évoquer  » le développement surréaliste des nouveaux conquérants de la fortune  » et les dividendes que se réservent  » une poignée de dirigeants décideurs autocrates s’arrogeant des privilèges exorbitants  » !

Si la réussite est moins célébrée en France que dans le monde anglo-saxon, l’échec y est, en revanche, plus sévèrement jugé.

En France, estiment les entrepreneurs français installés à l’étranger, l’échec disqualifie celui qui en est la victime, alors que dans les pays qui possèdent une longue tradition entrepreneuriale, il est perçu comme expérience qui peut être utile ne serait-ce que parce qu’elle incite à ne pas renouveler les mêmes erreurs. Loin d’être un handicap qui colle à la peau, l’échec est considéré comme une étape dans une carrière.

Ces observations qui décrivent la persistance en France d’un climat culturel et social éloigné de l’élan entrepreneurial que connaissent les pays anglo-saxons, sont trop souvent revenues au cours de l’enquête du Groupe de Travail, pour qu’on puisse les considérer comme négligeables.

En résumé, l’analyse des motivations nécessairement très diverses qui poussent une couche de hauts cadres et de créateurs d’entreprises à faire carrière hors de France, débouche sur une conclusion commune : dans une économie mondialisée, où la mobilité des plus qualifiés devient une règle, leur proposer un environnement administratif, fiscal et culturel attractif est essentiel. Ne pas s’en préoccuper peut, à terme, constituer, dans la concurrence internationale, un lourd handicap. Les pouvoirs publics n’ignorent pas cette situation, même s’ils en minimisent les conséquences. Dans le secteur des nouvelles technologies, le souci d’offrir aux cadres et aux entrepreneurs un environnement financier et fiscal plus dynamique, les ont conduit à prendre des mesures correctrices, mais qui demeurent encore très insuffisantes.

CHAPITRE III -

LES MESURES PRISES POUR RETENIR LES CRÉATEURS D’ENTREPRISES N’ONT PAS SUFFI
À FREINER LES DÉPARTS

Les secteurs de l’innovation sont devenus depuis plusieurs années l’objet d’une attention soutenue des décideurs économiques et politiques dans l’ensemble des pays industrialisés. En France, comme à l’étranger, la prise de conscience des enjeux liés à la nouvelle économie a débouché sur une série de réformes législatives tendant à faciliter l’accès des entreprises innovantes aux capitaux et aux compétences nécessaires à leur création et à leur développement.

A. UNE NOUVELLE DONNE LÉGISLATIVE ET RÉGLEMENTAIRE

Dans un contexte marqué par le retour de la croissance et la diffusion des nouvelles technologies, un ensemble de mesures nouvelles a permis à la France de rattraper une partie de son retard.

1. Une relance du capital-risque

La création d’entreprises innovantes requiert des structures de financement particulières, car les banques hésitent à s’engager dans une activité qui échappe aux critères habituels d’évaluation des risques, dans laquelle les garanties sont inexistantes ou difficiles à évaluer. C’est pourquoi, une relance du capital risque était une condition nécessaire au développement d’entreprises innovantes.

Une amélioration du statut des Fonds Communs de Placements à Risques

Les Fonds Communs de Placement à Risques (FCPR), élément central du capital-risque français, ont tout d’abord été rénovés.

Créés par la loi de finances pour 1989, les FCPR sont des fonds communs de placement contraints d’investir au moins 40 % de leurs actifs dans des actions, des obligations convertibles ou des titres participatifs de sociétés non cotées. Ils assurent aux personnes physiques l’exonération des plus-values et font bénéficier les personnes morales du taux des plus-values à long terme, lorsque les titres sont conservés plus de cinq ans.

Le régime des FCPR a été assoupli par la loi portant Diverses Dispositions d’ordre 2conomique et Financier du 2 juillet 1998, qui a notamment autorisé les FCPR à détenir des parts d’autres FCPR. Cette réforme a permis de créer des  » fonds de fonds « , qui, en favorisant une plus grande mutualisation, réduisent le risque des investisseurs et améliorent la liquidité du capital-investissement. Ces  » fonds de fonds  » peuvent racheter des parts de FCPR existants, offrant ainsi une  » sortie  » aux porteurs de parts initiaux. Certains FCPR sont autorisés à recourir à la publicité et au démarchage, moyennant un agrément qui garantit aux épargnants information et transparence.

Des mesures complémentaires ont été prises concernant les Fonds Communs de Placement dans l’Innovation (FCPI). Les FCPI sont des fonds communs de placement à risque (FCPR) qui s’engagent à investir au moins 60 % de leurs actifs dans des sociétés innovantes non cotées, remplissant les conditions suivantes :

- être soumises à l’impôt sur les sociétés ;

- compter moins de 500 salariés ;

- être majoritairement détenues par des personnes physiques ou par des personnes morales détenues par des personnes physiques ;

- avoir réalisé, au cours des trois exercices précédents, des dépenses de recherche d’un montant au moins égal au tiers du chiffre d’affaires le plus élevé réalisé au cours de ces trois exercices ou justifier de la création de produits, procédés ou techniques dont le caractère innovant et les perspectives de développement et le besoin de financement correspondant sont reconnus.

L’exonération des plus-values à la sortie (hormis la CSG et la CRDS), dont bénéficient les parts du FCPI à condition d’avoir été conservées pendant cinq ans, a été complétée en 1997 par une déduction d’impôt qui renforce très nettement l’attractivité de ces placements. Les souscriptions de parts de FCPI effectuées par des particuliers entre le 1er janvier 1997 et le 31 décembre 2001 ouvrent, en effet, droit à une réduction d’impôt de 25 % du montant des versements, dans une limite de 75.000 francs pour les contribuables célibataires, veufs ou divorcés et de 150.000 francs pour les contribuables mariés soumis à une imposition commune.

Ce régime fiscal attractif explique que les FCPI ont rencontré un grand succès auprès des épargnants, au point que certaines demandes ne peuvent être satisfaites.

La création d’un fonds de capital-risque public

Afin d’augmenter l’offre de capital-risque au profit des jeunes entreprises innovantes, l’Etat a créé un fonds de 600 millions de francs financé par la privatisation de France Télécom et abondé à hauteur de 300 millions de francs par la Banque Européenne d’Investissement (BEI).

Le Fonds Public de Capital-Risque (FPCP) est un  » fonds de fonds « . Il souscrit dans des fonds de capital-risque privés, à hauteur de 10 à 20 % de leurs investissements dans des entreprises françaises innovantes de moins de sept ans, dont le siège social et la majorité des emplois sont localisés en France. Les fonds concernés doivent avoir les caractéristiques suivantes :

- être des fonds communs de placement à risques (FCPR), à l’exclusion des FCPI (fonds communs de placement dans l’innovation) ;

- avoir une taille minimum de 100 millions de francs ;

- ne pas être détenus par un souscripteur majoritaire, une majorité publique ou un organisme contrôlé par la CDC ;

- investir au moins 50 % de leur actifs dans des entreprises françaises, innovantes et de moins de 7 ans.

D’après les estimations du Gouvernement, l’action conjointe du fonds public pour le capital risque et du fonds BEI devrait générer de 4 à 6 milliards d’investissement en fonds propres au bénéfice de PME innovantes ou de haute technologie.

Il a été engagé à ce jour 730 millions de Francs au profit de 17 fonds, qui réuniront au total plus de 5,1 milliards de francs. A ce stade, près d’un milliard de francs a été investi dans 150 entreprises nouvellement créées, dont l’activité se répartit à hauteur de 38 % dans l’édition de logiciels et Internet, 22 % dans les services et le commerce électronique, 25 % dans les sciences du vivant et 15 % dans l’électronique et les semi-conducteurs.

Le succès de cette procédure a conduit les pouvoirs publics à annoncer la création d’un second Fonds Public de Capital-Risque, doté d’un milliard de francs.

La création des contrats d’assurance-vie  » DSK « 

Autre dispositif destiné à drainer l’épargne vers la création d’entreprises innovantes, une exonération des contrats d’assurance-vie investis en actions (appelés contrats  » DSK « ) a été instituée à l’occasion de la réforme de la fiscalité de l’assurance vie prévue par l’article 21 de la loi de finances pour 1998. Celle-ci a limité, à compter du 1er janvier 1998, l’exonération des produits d’assurance-vie de plus de huit ans à 30.000 francs par an pour un célibataire, veuf ou divorcé et à 60.000 francs pour un couple marié. Au-delà de ces seuils, ces produits sont soumis à une taxation forfaitaire de 7,5 %. Toutefois, le même article a prévu que les contrats d’assurance-vie investis en actions  » DSK « , échapperont à cette taxation, à condition d’être investis à hauteur d’au moins 5 % dans :

- des parts de fonds communs de placement à risques, de fonds communs de placement dans l’innovation, des actions de sociétés de capital risque ou de sociétés financières d’innovation ;

- des actions émises par des sociétés soumises à l’impôt sur les sociétés, dont les titres ne sont pas cotés et qui n’exercent pas une activité bancaire, financière, d’assurance, de gestion ou de location d’immeubles ;

- des titres admis au nouveau marché.

Les produits des contrats d’assurance-vie de plus de huit ans ainsi investis sont exonérés d’impôt sur le revenu.

Ce dispositif poursuit un double objectif :

- orienter une partie des actifs des contrats d’assurance-vie vers le marché des actions, afin d’augmenter la liquidité des marchés ;

- développer l’investissement en titres non cotés ou cotés sur des marchés de croissance en drainant au moins 5 % de l’épargne collectée vers les fonds propres de cette catégorie de PME.

Au 31 décembre 1999, la collecte s’élevait à 70 milliards de francs dont 5 %, soit 3,5 milliards de francs, sont destinés au financement d’entreprises innovantes.

Le report d’imposition des plus values réinvesties dans les fonds propres des entreprises

Afin de favoriser le développement en France de  » business angels « , l’article 79 de la loi de finances pour 1998 a institué un mécanisme de report d’imposition pour les plus values de cession ou les droits sociaux normalement imposables au taux de 26 %. Il devait initialement ne bénéficier qu’à des sociétés créées depuis moins de sept ans, mais l’article 5 de la loi de finances pour 1999 a porté ce délai à quinze ans.

Ce régime est soumis à une série de conditions. Le contribuable doit, au cours des cinq années précédant la cession, avoir été salarié ou dirigeant de la société dont les titres sont cédés et, à la date de la cession, détenir avec les membres de son foyer fiscal, plus de 10 % des parts de cette société. Outre des conditions relatives à son secteur d’activités et au contexte de sa création, la société bénéficiaire de l’apport doit remplir des critères d’âge et être détenue à 75 % au moins, directement ou indirectement, par des personnes physiques. Enfin, le contribuable ne doit être ni associé de la société bénéficiaire de l’apport, ni y exercer des fonctions de direction.

Il s’agit d’inciter des personnes ayant réussi dans le lancement ou la gestion d’entreprises à investir les ressources et les compétences qu’elles ont acquises dans des entreprises nouvelles. L’investissement financier se double ainsi d’un transfert de compétences.

Ces dispositions fiscales ont été complétées par des améliorations de l’environnement juridique de la création d’entreprises innovantes.

2. Un cadre juridique plus adapté à la création d’entreprises innovantes

S’inspirant des pratiques anglo-saxonnes, les pouvoirs publics ont également cherché à encourager l’émergence de nouveaux entrepreneurs en instituant un cadre juridique plus adapté, en particulier, en matière de stock-options et de statut des sociétés.

·  La création des Bons de Souscription de Parts de Créateur d’Entreprises (BSPCE) tend à encourager fiscalement la prise de risque

Les petites et moyennes entreprises innovantes à fort potentiel de croissance ont besoin de dirigeants et de collaborateurs de haut niveau. Comme elles ne peuvent généralement offrir une rémunération correspondant à la valeur des intéressés et au risque qu’elles leur font courir en rejoignant une petite structure incertaine de son avenir, elles ont du mal à les recruter.

Le recours aux stock-options permet de résoudre cette difficulté et est, de ce fait, essentiel à l’essor de la nouvelle économie. En attribuant à leurs salariés le droit de souscrire une part de capital de leur entreprise à un prix fixé par avance, les entreprises innovantes leur offre des perspectives qui compensent ces handicaps. Aussi, les stock-options permettent-elles d’attirer des cadres, des ingénieurs ou des chercheurs et de les fidéliser. Ces salariés ne peuvent, en effet, lever leurs options et revendre leurs titres qu’après être restés dans l’entreprise pendant une certaine période.

En France, le recours à ce mode de rémunération par les entreprises innovantes est devenu problématique depuis la réforme de la fiscalité des stock-options décidée en 1995.

Comme le souligne le dernier rapport du commissariat général du plan sur la recherche et l’innovation :  » la disparition d’un régime favorable des stock-options a eu deux conséquences majeures pour les entreprises françaises de croissance :

- un accès plus difficile des petites firmes innovantes aux personnels qualifiés. Elles ne peuvent plus donner à cette catégorie de professionnels des actions en compensation des salaires que seules les grandes entreprises peuvent payer ;

- une viabilité très menacée des très jeunes entreprises en forte croissance. Il y a pour elles une sorte d’épée de Damoclès car tout départ d’un collaborateur dans les premières années de la firme peut, par reclassement des actions versées, entraîner sa faillite. Alors que ces entreprises manquent de financement et peinent à se hisser au niveau des grandes entreprises, elles doivent donc provisionner des charges sociales sur les plus-values. Il y a donc un frein sur la valorisation (boursière) des entreprises « .67(*)

Renonçant à une réforme générale des stock-options, le Gouvernement, à l’initiative de M. Dominique Strauss-Kahn, a institué une nouvelle catégorie de stock-options destinée aux sociétés de création récente.

L’article 76 de la loi de finances pour 1998 a instauré, à titre provisoire, des Bons de Souscription de Parts de Créateurs d’Entreprise (BSPCE) qui, en dépit de leur dénomination compliquée, ne sont rien d’autre qu’une forme avantageuse de stock-options.

Les bénéficiaires des BSPCE sont les salariés et les mandataires sociaux soumis au régime fiscal des salariés de sociétés créées depuis moins de quinze ans68(*) répondant aux conditions suivantes :

- ne pas exercer une activité bancaire, financière, d’assurance, de gestion ou de location d’immeuble ;

être passibles en France de l’impôt sur les sociétés, ce qui exclut les sociétés étrangères exerçant leur activité sur le territoire national ;

être détenues directement et de manière continue pour 25 % au moins par des personnes physiques ou par des personnes morales détenues par des personnes physiques. Toutefois, les participations des divers organismes intervenant en matière de capital-risque ne sont pas prises en compte pour cette condition, dès lors qu’elles restent minoritaires (sociétés de capital risque, sociétés de développement régional, sociétés financières d’innovation, fonds communs de placement à risques, fonds communs de placement dans l’innovation) ;

ne pas avoir été créées dans le cadre d’une concentration, d’une restructuration, d’une extension ou de la reprise d’activités préexistantes. Il doit donc s’agir d’activités entièrement nouvelles, notion qui fait l’objet d’interprétations diverses et donne lieu à de nombreux contentieux fiscaux ;

- être non cotées ou cotées sur les marchés des valeurs de croissance en France (nouveau marché) ou dans l’espace économique européen.

Le mécanisme des BSPCE est comparable à celui des options de souscription ou d’achat d’actions. Le BSPCE, qui est incessible, ouvre à son bénéficiaire le droit de souscrire au titre de la société au prix fixé lors de l’attribution de ce droit. Le bénéficiaire réalise une plus-value si la valeur de la société a augmenté entre le moment de l’attribution du bon et la revente des titres. Le gain réalisé lors de la cession de ces titres est imposé au taux de droit commun des plus-values de cession de valeurs mobilières ou de droits sociaux, soit 26 %, (prélèvements sociaux additionnels compris), lorsque le bénéficiaire, à la date de la cession, a été pendant au moins trois ans, salarié de la société émettrice. Si cette dernière condition d’ancienneté n’est pas respectée, la plus value est taxable à un taux majoré de 40 % (prélèvements sociaux additionnels compris).

Ces modalités d’imposition sont donc particulièrement attrayantes, par rapport tant au taux marginal de l’impôt sur le revenu (54 %) qu’à celui généralement applicable aux stock-options (40 %).

COMPARAISON ENTRE LES RÉGIMES FISCAUX APPLICABLES AUX BSPCE
ET AUX STOCK-OPTIONS (MAI 2000)

BSPCE

STOCK-OPTIONS

ATTRIBUTAIRES

- Sociétés non cotées ou cotées sur les nouveaux marchés ou sur les marchés des valeurs de croissance de l’Espace économique européen.

- Sociétés de moins de 15 ans,

- Sociétés détenues, directement ou indirectement, à hauteur de 25 %, par des personnes physiques

- Sociétés entièrement nouvelles ou issues d’essaimage.

- Sociétés, cotées ou non, et leurs filiales.

- Sociétés liées au sein d’un groupe (loi du 9 juillet 1984).

- Sociétés françaises mères ou filiales d’une société étrangère (ordonnance du 21 octobre 1986).

BÉNÉFICIAIRES

Attribués  » intuitu personnae « , réservés aux membres du personnel salarié et aux dirigeants soumis au régime fiscal des salariés

Salariés, puis mandataires sociaux, lorsque ces derniers :

- participent à la création ou au rachat d’une société (loi du 9 juillet 1984),

- occupent une fonction de direction (loi du 17 juin 1987),

dans la limite de 1/3 du capital social (options de souscription) et 10 % du capital (options d’achat)

DELAIS

(pour bénéficier du régime fiscal le plus favorable)

- 3 ans d’ancienneté dans l’entreprise

- pas de délai de conservation ni de portage

- 5 ans de conservation des titres entre l’attribution et la cession

- pas de délai de portage (entre levée de l’option et cession)

RABAIS 69(*)

non prévu (titres, pour la plupart, non cotés)

- Si IR à la levée de l’option

- + cotisation et contributions sociales (CSG – CRDS) depuis le 1.1.95

PLUS VALUES

d’acquisition 70(*)

non imposées

- en cas de non respect du délai de cinq ans : imposition comme salaire l’année de cession (avec un système de quotient), assujettissement aux cotisations sociales salariales, à la CSG et à la CRDS depuis le 1.1.97, mais exemption du 2 % social

- si respect du délai de cinq ans : depuis le 20.9.95, 40 % : taux spécifique de 30 %, appliqué l’année de cession, + 10 % de prélèvements sociaux (CSG, CRDS et 2 %)

PLUS VALUES

de cession 71(*)

- si moins de 3 ans d’ancienneté : taux majoré de 30 % (40 % compte tenu des prélèvements sociaux)

- en cas d’ancienneté d’au moins 3 ans : taux de droit commun (16 %) soit 26 % en y incluant les prélèvements sociaux

imposition au taux de droit commun 26 % (16 % + 10 % de prélèvements sociaux (CSG, CRDS, et 2 %))

Le régime fiscal des BSPCE est plus simple et nettement plus souple. Mis à part le respect d’une condition d’ancienneté dans l’entreprise, aucun délai de conservation des titres n’est exigé. A la différence des gains sur options de souscription ou d’achat d’actions, les BSPCE sont totalement exonérés de cotisations sociales.

Le tableau ci-dessus illustre le caractère plus favorable, mais, également le champ d’application réduit des BSPCE par rapport aux stock-options.

L’ouverture du statut des sociétés par actions simplifiées pour les jeunes entreprises innovantes

Le statut des sociétés anonymes étant peu adapté aux jeunes entreprises à risque et à fort potentiel de croissance, en raison des contraintes qu’il implique, la loi sur la recherche et l’innovation du 12 juillet 1999 a assoupli les conditions de constitution des Sociétés par Actions Simplifiées (SAS) créées par la loi du 3 janvier 1994 pour tenir compte des spécificités des sociétés innovantes.

Les nouvelles dispositions permettent à toute personne physique ou morale de créer une SAS, y compris sous une forme unipersonnelle, alors que la loi du 3 janvier 1994 réservait cette faculté aux sociétés ayant un capital entièrement libéré au moins égal à 1,5 million de francs, ainsi qu’à certains établissements publics de l’Etat et à certains établissements de crédit privés. L’obligation de libération totale du capital dès sa souscription a été supprimée. Le capital de la SAS -qui doit être au moins égal à 250.000 francs, comme celui de toute société par actions- pourra être libéré pour moitié lors de la souscription, et pour moitié dans les cinq ans suivant l’immatriculation de la société.

Conçue en 1994 comme une  » société de sociétés  » ou une  » société-contrat  » adaptée au développement d’activités communes à plusieurs entreprises ( » joint-ventures « ), à la gestion de filiales ou à la constitution de sociétés de capital-risque, la SAS est ainsi devenue une formule adaptée aux PME et en particulier, mais pas exclusivement, aux PME innovantes.

La SAS permet aux  » jeunes entreprises  » de s’affranchir de plusieurs contraintes imposées aux sociétés anonyme, telles que :

- le nombre minimal de sept actionnaires : la SAS pouvait, aux termes de la loi de 1994, n’avoir que deux actionnaires ; elle pourra, désormais, ne comporter qu’un associé unique et offrir, après l’EURL, une nouvelle forme d' » entreprise unipersonnelle  » ;

- les règles d’organisation : les conditions de direction de la SAS sont déterminées librement par ses statuts qui fixent les conditions de nomination des dirigeants, leur nombre, la durée de leur mandat, leur mode de rémunération ; elles peuvent prévoir ou non des structures collégiales et elles définissent les pouvoirs des organes de gestion. La loi n’impose à la SAS que d’être dotée d’un président la représentant à l’égard des tiers ;

- les mécanismes de décision : les statuts de la SAS déterminent librement le mode de consultation des associés et les rapports entre droits de vote et détention du capital.

La latitude ainsi laissée aux associés pour organiser le fonctionnement de la société peut notamment permettre une dissociation entre capital et pouvoir, que la loi de 1994 prévoyait pour la constitution de sociétés de capital-risque et qui peut s’avérer particulièrement intéressante pour définir, dans le cas des  » start-up « , les rapports entre créateurs et investisseurs.

 Un rapprochement entre recherche publique et entreprises grâce à la loi sur l’innovation et la recherche.

Comme le constatait le rapport de M. Henri Guillaume sur l’innovation, notre pays dispose d’importantes capacités en matière scientifique et technologique, mais leur articulation avec le secteur privé s’effectue moins bien que dans d’autres pays industrialisés. Il en est ainsi, tant sur le plan des structures où les partenariats entre organismes de recherche et entreprises sont difficiles à organiser, que des relations entre les personnels de la recherche et le monde économique.

Alors que l’expérience montre que la valorisation des résultats de la recherche est un facteur important de dynamisme économique, le nombre d’entreprises créées chaque année à partir des résultats de la recherche publique reste faible. Or, ce sont ces entreprises qui disposent du plus fort potentiel de croissance. Dans ce contexte, la loi sur l’innovation et la recherche a eu pour objectif de remédier à cette situation et de créer un cadre favorisant la création d’entreprise par des chercheurs, des étudiants ou des salariés du secteur public.

Reprenant en partie des dispositions d’un projet de loi72(*) déposé par le précédent Gouvernement et d’une proposition de loi73(*) adoptée par le Sénat le 22 octobre 1998, permettant aux fonctionnaires du service public de la recherche de participer à la création d’entreprises, le projet de loi sur l’innovation et la recherche promulguée le 12 juillet 1999 a instauré des mesures tendant à :

- développer la mobilité des chercheurs publics vers les entreprises ;

- favoriser la coopération entre recherche publique et entreprises.

Le premier volet de la loi du 12 juillet 1999 lève certains obstacles statutaires et substitue à une interdiction générale un régime d’autorisation, encadré par la commission de déontologie, adapté aux spécificités de la recherche et respectueux de l’intérêt public. Il autorise les personnels de recherche à quitter, pendant une durée de six ans, le service public pour participer à la création d’une entreprise qui valorise leurs travaux. Les intéressés pourront, par ailleurs, apporter leur concours scientifique à une entreprise, participer à son capital, être membre de son conseil d’administration, sans quitter le service public.

Ces dispositions concernant les personnels sont complétées par des mesures portant sur les enseignants du premier et du second degré et leur donnent la possibilité d’effectuer des périodes de mobilité au sein d’une entreprise ou d’un organisme public.

Le deuxième volet de la loi complète les lois de 1982 sur la recherche et la technologie et de 1984 sur l’enseignement supérieur par la création de structures adaptées au soutien de petites et moyennes entreprises de haute technologie. Il autorise les universités et les organismes de recherche à créer des services gérant des contrats de recherche dans un cadre budgétaire plus souple, avec des règles contractuelles mieux adaptées. Ces établissements pourront, en outre, contribuer à la création d' » incubateurs « , afin d’accueillir et d’accompagner le développement d’entreprises de haute technologie.

Structure d’accueil et d’accompagnement d’entreprises innovantes, les incubateurs leur offrent un appui en matière de formation, de conseil et de financement, et les hébergent jusqu’à ce qu’ils trouvent place dans une pépinière d’entreprises ou s’installent à leur compte.

La spécificité des incubateurs créés par la nouvelle loi tient au fait qu’ils sont situés à proximité immédiate d’un site scientifique, afin de maintenir des relations étroites avec les laboratoires de recherche dont les porteurs de projets (chercheurs, enseignants-chercheurs, jeunes docteurs) sont le plus souvent issus et de bénéficier ainsi de leur potentiel scientifique et technologique.

Depuis l’adoption de la loi, vingt-deux projets d’incubateurs ont été déposés, une quinzaine sont en cours. Ces projets bénéficieront d’un crédit global d’environ 100 millions de Francs.

Constatant que le financement de l’amorçage, c’est à dire de la phase qui précède la création des entreprises constitue un maillon critique dans la chaîne du financement, les pouvoirs publics ont également décidé d’affecter 100 millions de francs, prélevés sur les recettes de la mise sur le marché de France Télécom, pour aider les universités et organismes de recherche à participer de façon minoritaire au tour de table de fonds d’amorçage. Un appel à proposition a été lancé le 24 mars 1999 auprès des principaux pôles universitaires français, portant sur la mise en place de sociétés de transfert de technologie, d’incubateurs et de fonds d’amorçage. Les fonds devront être clairement ciblés sur l’amorçage, et gérés par des professionnels du capital-risque, et organisés sous forme de FCPR.

Ces mesures de soutien aux financements des entreprises innovantes ainsi que les avancées opérées par la loi sur l’innovation et la recherche ont été bienvenues. Encore convient-il d’en évaluer l’impact.

B. DES PROGRÈS ENCORE INSUFFISANTS POUR ENDIGUER L’EXODE

Les mesures prises par les pouvoirs publics, jointes à la diffusion des nouvelles technologies, à l’intérêt croissant des Français pour la nouvelle économie et à la reprise économique, explique l’évident essor que l’on constate depuis deux ou trois ans dans la création et le développement d’entreprises technologiquement innovantes.

1. La montée en puissance de la  » nouvelle économie « 

Plusieurs indicateurs reflètent les progrès que la nouvelle économie accomplit en France depuis la fin des années 1990 : croissance des investissements, nombre des start-ups, augmentation du chiffre d’affaire de l’ensemble du secteur.

Les mesures prises ont multiplié les structures de capital risque ainsi que le montant des financements disponibles. Le nombre des FCPR est passé de 114 en 1997 à 198 en 1999, soit une augmentation de plus de 70 %, tandis que les capitaux placés dans les FCPI étaient multipliés par quatre depuis 1997. Ils se sont élevés à 1,6 milliard de francs en 1999 contre 340 millions de francs collectés en 1997 et 800 millions de francs en 1998.

En 1999, les fonds investis dans le capital-risque pour créer, développer un premier produit et financer sa mise au point et sa commercialisation, se sont élevés à 2,8 milliards de francs, en augmentation de 64 % par rapport à 1998. L’intérêt des fonds de capital-risque pour les jeunes entreprises Internet françaises, n’a cessé de s’accroître devenant, avec les logiciels et les biotechnologies, leur principale cible.

Source : Nouveau marché

Parallèlement à l’amélioration des conditions de financement en amont, on observe le développement, à la Bourse de Paris, du nouveau marché, qui accueille les entreprises de haute technologie lorsqu’elles ont acquis une certaine maturité. Evolution heureuse qui offre aux créateurs et aux investisseurs la possibilité de revendre leurs parts dans de meilleures conditions et témoigne de l’apparition d’une nouvelle génération d’entreprises innovantes.

Cet afflux de capitaux facilite l’émergence de nouveaux entrepreneurs. Les créations d’entreprises dans les secteurs innovants ont dépassé, dans la deuxième moitié de 1999, le seuil de 4.000 unités par semestre, c’est-à-dire 10 % de plus qu’au second semestre 1998. Aussi, la place des entreprises technologiquement innovantes dans le secteur de l’économie s’accroît-elle : de 3,9 % au premier semestre 1996, elle est passée à 4,6 % au premier semestre 1999 et à 5,1 % au second semestre 1999. Plus d’une création d’entreprise sur vingt intervient aujourd’hui dans ces secteurs.

Source : Tableau de bord de l’innovation, ministère de l’économie et des finances

L’ensemble des secteurs  » technologiquement innovants  » ont connu en 1999 une croissance de 10 % de leur chiffre d’affaires par rapport à 1998, le secteur informatique progressant de 15,3 %.

Le nombre des créations d’entreprises, l’importance des fonds investis, le développement du chiffre d’affaires des entreprises technologiquement innovantes, permettent de penser que la France, à l’instar de ses partenaires, est entrée dans une nouvelle phase de croissance. S’il faut se féliciter de cette évolution, il est bon de la comparer aux progrès qui s’accomplissent à l’étranger.

2. Le retard n’est que partiellement rattrapé

Le Groupe de Travail a entendu en France et à l’étranger plusieurs dizaines de chefs d’entreprises, d’investisseurs et d’experts français spécialisés dans les secteurs innovants. Tous ont souligné que si la situation s’était nettement améliorée, elle était encore loin de se comparer à ce que l’on peut observer aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, ou dans certains pays scandinaves.

Alors que la France est en phase de décollage des nouvelles technologies, ses concurrents en sont à l’étape suivante, de sorte que la France ne comble que peu à peu son retard. Elle paie la lenteur avec laquelle les acteurs économiques et les pouvoirs publics ont pris la mesure des enjeux de la nouvelle économie.

Dans le secteur des nouvelles technologies de l’information, la taille du marché français demeure très limitée. Si le nombre d’internautes et de clients du téléphone mobile a été multiplié par cinq depuis 1997, le taux de pénétration de ces nouvelles technologies reste très nettement inférieur en France à ce qu’il est par exemple en Grande-Bretagne. Le pourcentage d’Anglais utilisant Internet est de 26,6 %, le taux de diffusion des téléphones mobiles est de 35 % contre respectivement 9,5 % et 28 % en France. Cela signifie concrètement que, pour les entreprises de commerce électronique, le nombre de consommateurs potentiels est deux fois plus important qu’en France.

Source : Tableau de bord de l’innovation

Ce qui vaut pour la taille du marché vaut aussi pour le volume des financements. Le montant des fonds investis dans le capital-risque en France a été multiplié par 2,5 depuis 1997, où il atteint 2,8 milliards de francs en France, contre 81,9 milliards de francs en Grande-Bretagne, soit 25 fois plus74(*).

En 1998 et 1999, 8.000 entreprises se sont créées en France dans le secteur des nouvelles technologies de l’information, contre 32.000 en Grande-Bretagne.75(*)

Ces comparaisons montrent l’ampleur du chemin qui reste à parcourir. Le rapport du député Michel Destot sur l’innovation en France, publié il y a quelques semaines, souligne que si les progrès faits sont importants, il faut tenir compte «  des exemples étrangers qui mettent en lumière les retards français « 76(*) et mettre en oeuvre  » de nouvelles stimulations  » pour favoriser l’accès des entreprises innovantes à des personnels formés et à des financements adéquats.

Ces observations rejoignent l’appréciation des entrepreneurs rencontrés par le Groupe de Travail. Nombre d’entre eux ont souligné la persistance de difficultés de financements au niveau du lancement des projets, en raison du nombre encore limité d’investisseurs privés et de l’insuffisance des fonds d’amorçage, ainsi qu’au niveau de l’entrée en Bourse en raison de l’étroitesse du nouveau marché français.

Le secteur des nouvelles technologies en France n’a pas bénéficié autant qu’aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne de l’émergence d’une génération de  » business angels  » dont le rôle dans la naissance des entreprises innovantes est essentiel. L’Agence pour la création d’entreprise observe, en effet, qu’aux Etats-Unis  » la principale source de financement de la création et du développement des entreprises de haute technologie est, à hauteur de 80 %, le réseau des investisseurs individuels composé par les créateurs eux-mêmes, soit une nébuleuse de petits investisseurs plaçant à peine quelques milliers de dollars et quelques gros investisseurs appelés  » business angels « 77(*). Il est généralement admis que l’apport des investisseurs individuels est d’environ 20 milliards de dollars par an, soit dix à vingt fois plus que les sociétés de capital-risque dont les investissements ne dépassent pas 2 à 2,5 milliards de dollars par an.

Certes, les réseaux d’investisseurs privés se développent aussi en France à l’instigation d’organismes telles que Leonardo, Procicap, Chausson Finances, Business angels.com, Entreprise en croissance, etc…. Ils sont loin cependant d’avoir l’ampleur de leurs homologues américains, dont on estime le nombre à 300.000, ou britanniques, dont l’association nationale compte plus de 18.000 adhérents. Ils ne bénéficient pas, il est vrai, d’un environnement fiscal aussi favorable. L’importance des fonds apportés par les investissements individuels dans ces pays s’explique, en effet, en bonne partie par les avantages fiscaux dont ils bénéficient.

La relative étroitesse du nouveau marché est un autre handicap. Bien que le nombre d’entreprises cotées sur le marché ait été multiplié par quatre, on n’en compte guère plus d’une centaine pour une capitalisation de 36,08 milliards de francs, contre 360,78 milliards de francs pour le  » Neuer Mark  » allemand. Aussi, de nombreuses entreprises choisissent de se faire coter sur les marchés étrangers, en particulier le NASDAQ, où leur potentiel a de meilleures chances d’être valorisé.

Les entrepreneurs consultés ont attiré l’attention du Groupe de Travail sur le fait que les mesures prises en faveur des entreprises innovantes, sont le plus souvent assorties d’innombrables conditions restrictives qui en limitent considérablement la portée, de sorte que le régime fiscal français reste en fait très en deçà de ceux en vigueur à l’étranger.

Il en est, notamment, ainsi du régime applicable au report d’imposition des plus values réinvesties dans les fonds propres des entreprises. Destiné à promouvoir les  » business angels « , ce régime a été assorti de treize conditions qui en réduisent considérablement l’efficacité.

Les plus-values ne sont prises en compte que si elles proviennent de la cession à titre onéreux :

- de titres mentionnés à l’article 92 B du code général des impôts (valeurs mobilières négociées sur un marché réglementé ou sur le marché hors cote, obligations et autres titres d’emprunts négociables non cotés) ;

- de droits sociaux, visés à l’article 92 J du même code, cédés par certains associés de sociétés passibles de l’impôt sur les sociétés dont la part dans les bénéfices sociaux n’excède pas 25 %.

Le cédant doit, entre autre, avoir été, pendant cinq ans, salarié ou mandataire de la société dont les titres sont cédés. Il lui est interdit, en revanche, de devenir salarié ou mandataire social de la société bénéficiant de l’apport (ou même d’y détenir une participation substantielle de plus de 25 % des droits pendant les cinq années suivantes). Son foyer fiscal doit avoir détenu plus de 10 % des bénéfices de la société cédée.

La société bénéficiaire de l’apport ne doit pas exercer une activité bancaire, financière, immobilière ou d’assurance.

Elle doit être une PME véritable et réellement nouvelle, ce qui implique :

- qu’elle ne soit pas cotée à la date de l’apport ;

- qu’elle soit détenue pour 75 % au moins, directement ou indirectement, par des personnes physiques (hors participation minoritaire d’organismes de capital- risque) ;

- qu’elle ait été immatriculée au registre du commerce depuis moins de quinze ans (moins de sept ans pour les apports réalisés avant le 31 août 1998) ;

- qu’elle ne soit pas issue d’une concentration, d’une restructuration, d’une extension ou d’une reprise d’activités préexistantes.

La société bénéficiaire de l’apport doit être passible de l’impôt sur les sociétés en France, de plein droit ou sur option et le réinvestissement doit avoir lieu au plus tard avant la fin de l’année qui suit celle de la cession.

On justifie ces restrictions par le double souci d’en réserver le bénéfice à de vraies PME, authentiquement nouvelles et d’éviter certains détournements. Mais, comme le souligne M. Philippe Marini dans son Rapport Général au Sénat sur le projet de loi de finances pour 2000,  » le rapport contraintes/avantages est sans doute l’un des plus faibles de notre histoire fiscale récente (c’est probablement l’une des principales raisons pour lesquelles le coût ne peut en être précisé). En contrepartie du respect des treize conditions exigées, le contribuable concerné ne bénéficie ni d’une exonération, ni même d’une réduction d’impôts, mais d’un simple report d’imposition. « 78(*)

Ceci est d’autant plus vrai que les risques pris ne sont pas négligeables puisqu’en cas de rupture de l’une seulement des treize conditions, dont certaines ne dépendent pas de la volonté du contribuable (ex : modification de l’apport au capital de la société bénéficiaire au-delà des seuils prévus par le dispositif), celui-ci non seulement se trouve contraint d’acquitter immédiatement l’impôt sur la plus-value, mais encore peut se voir infliger des pénalités de retard.

A titre de comparaison, en Grande-Bretagne, qui prévoit un dispositif analogue, l’Enterprise Investement Scheme (EIS), un investisseur peut acquérir 30 % du capital d’une société non cotée et bénéficier, en plus d’une réduction d’impôt au titre de l’investissement qu’il a fait, d’une exonération de la plus-value et, le cas échéant, d’une prise en compte non limitée de la moins-value.

L’autre dispositif, dont bénéficient les  » business angels  » en France résulte de  » l’avantage Madelin  » créé par la loi du 11 février 1994 relative à l’initiative et à l’entreprise individuelle. Il appelle, malheureusement, les mêmes observations : ce dispositif destiné à mobiliser l’épargne de proximité en faveur des petites et moyennes entreprises accorde une réduction d’impôt de 25 % aux personnes physiques qui, entre le 1er janvier 1994 et le 31 décembre 200179(*), souscrivent en numéraire au capital initial ou aux augmentations de capital de sociétés non cotées. Les versements sont retenus dans la limite de 37.500 francs pour un célibataire et de 75.000 francs pour un couple marié.

L’avantage fiscal n’est accordé que lorsque les trois conditions suivantes sont simultanément remplies:

- la société doit être soumise à l’IS dans les conditions de droit commun et exercer une activité industrielle, commerciale ou artisanale ;

- le chiffre d’affaires hors taxes de la société ne doit pas, en cas d’augmentation de capital, excéder 260 millions de francs ou le total du bilan 175 millions de francs au cours de l’exercice précédent80(*) ;

- le capital de la société doit être détenu majoritairement par des personnes physiques soit directement, soit par l’intermédiaire de  » holdings  » familiales.

Ce dispositif ne s’adresse donc qu’aux personnes qui connaissent le dirigeant de l’entreprise ou qui sont suffisamment informées des performances de celle-ci. Le bénéfice de la réduction d’impôt n’est, par ailleurs, acquis que si le contribuable conserve ses titres durant cinq ans.

L’avantage  » Madelin  » a permis de mobiliser près de 2,5 milliards de francs par an. L’apport au financement des entreprises en cours de création est important mais reste, cependant, très en deçà des apports faits à l’étranger par des personnes physiques à des entreprises naissantes.

En Grande-Bretagne, l’EIS prévoit, lui aussi, une exonération au titre d’un investissement dans une PME non cotée. Mais l’investisseur peut déduire de son impôt sur le revenu le cinquième du montant investi, dans la limite de 100.000 livres par an et par personne, soit plus d’un million de francs à comparer avec les 37.500 et 75.000 francs autorisés en France.

Il faut également observer que contrairement aux législations en vigueur ailleurs, la loi française ne permet pas, en règle générale, l’imputation dans le revenu imposable des pertes résultant de la cession de parts de PME. Elle n’autorise l’imputation de 25 % des pertes résultant d’une souscription au capital d’une société non cotée, qu’en cas de liquidation judiciaire et dans la limite d’un plafond de 100.000 francs.

Le régime en vigueur aux Etats-Unis, permet de déduire, sans limite de montant, du revenu des personnes physiques, les pertes liées à un placement dans une société de capital risque. S’il s’agit d’un investissement direct dans une PME, les pertes subies peuvent être déduites dans un plafond d’environ 310 000 francs pour un célibataire et 620 000 francs pour un couple marié. Au Canada, le code des impôts autorise la déduction de 75 % des pertes résultant de ce type d’investissements. En Grande-Bretagne, l’EIS édicte des facilités analogues.

Quant aux Bons de Souscription de Parts de Créateurs d’Entreprises (BSPCE), ils sont loin d’avoir aligné le régime français sur ceux en vigueur à l’étranger.

Les dispositions, qui régissent les BSPCE, excluent de leur champ d’application plusieurs catégories d’entreprises : celles qui, créées depuis plus de quinze ans, décident de se lancer dans les nouvelles technologies, celles qui ne sont pas détenues directement et de manière continue, pour 25 % au moins, par des personnes physiques ou par des personnes morales, elles-mêmes détenues par des personnes physiques, celles -nombreuses – qui ont été créées à la suite d’une concentration, d’une restructuration, d’une extension ou de la reprise d’activités préexistantes.

Les avantages fiscaux dont bénéficient les BSPCE ne sont que provisoires. Le Commissariat Général du Plan observe dans son rapport sur l’Innovation que :  » cette mesure constitue cependant un signal trop faible pour être véritablement incitatif :

- cette mesure a une visibilité faible pour les entreprises. Les BSPCE ne sont en effet que provisoires et devaient disparaître à la fin 1999. Un prolongement limité pour l’instant à 200181(*) de ce système n’est pas une condition suffisante pour assurer son succès : l’incertitude sur sa pérennité est, en effet, dissuasive pour attirer des ingénieurs de haut niveau qui doivent rester à terme dans l’entreprise. Le caractère transitoire ou volatile des dispositifs fiscaux français ne permet pas aux agents d’avoir la visibilité nécessaire pour se lancer dans les projets innovants ;

- une visibilité également faible pour les investisseurs extérieurs à ces entreprises innovantes qui doivent cerner les différents mécanismes fiscaux existants ainsi que leur volatilité ;

enfin, un signal faible envers les PMI/PME higt-tech dû à une délimitation floue des populations concernées. Une limite en nombre d’années (à quinze années et non plus sept) n’est pas un critère efficace car il ne rend, par exemple, pas compte du rythme de développement des entreprises innovantes qui peut être extrêmement fluctuant82(*). « 

Pour les entreprises qui en bénéficient, certains aspects des BSPCE apparaissent, en outre, mal adaptés à la réalité des entreprises innovantes naissantes. La règle réservant le régime fiscal des BSPCE aux salariés disposant de trois ans d’ancienneté est, en particulier, peu satisfaisante pour des entreprises qui ont besoin d’attirer des collaborateurs occasionnels.

Quant aux entreprises exclues du bénéfice des BSPCE, la fiscalité des stock-options de droit commun est un handicap majeur lorsqu’il s’agit d’attirer des cadres qui bénéficient à l’étranger de régimes fiscaux beaucoup plus avantageux. Or, la situation, loin de s’améliorer, s’est aggravée à la suite de l’adoption par l’Assemblée nationale, lors de l’examen du projet de loi sur les nouvelles régulations économiques, d’une réforme de la fiscalité des stock-options. Les nouvelles dispositions prévoient de porter de 40 à 50 % la taxation des plus-values supérieures à un million de francs, au terme d’un délai d’indisponibilité des actions ramené de cinq à quatre ans. Elle est maintenue à 40 % pour les plus-values inférieures à 1 million de francs. Si, après le délai de quatre ans, le bénéficiaire conserve, pendant au moins deux ans, ses actions, le taux est de 40 % pour les plus-values supérieures à un million de francs et ramené à 26 % lorsque le montant de la plus-value est inférieur.

Alors que le rapport sur l’épargne salariale, remis au Premier ministre, soulignait que  » tout renforcement de la fiscalité des options entamerait la compétitivité des entreprises françaises confrontées à l’internationalisation des emplois qualifiés « 83(*), ces dispositions, présentées comme un compromis, ne vont pas dans le bon sens, sauf celle qui ramène à 26 % le taux applicable aux salariés qui conservent leurs actions pendant plus de six ans. Encore ce délai est-il trois fois supérieur à celui pratiqué dans les pays anglo-saxons.

La réglementation française sur les stock-options est d’autant plus décalée que nos partenaires européens ont eu récemment tendance à libéraliser leur propre législation. Ainsi l’Italie a-t-elle adopté un des régimes les plus favorables au monde, la taxation des plus-values étant fixée, selon les cas, à 12,5 % ou à 27 %. La Belgique a nettement amélioré celui qui avait été mis en place en 1984, l’assiette de l’imposition pouvant être ramenée à moins de 4 % pour un taux d’imposition marginal de 55 %, système d’autant plus favorable que l’action connaît une plus forte progression. Au Royaume-Uni, le Gouvernement vient d’exonérer de tout impôt le personnel d’encadrement des start-ups dans la limite d’un certain plafond. Une fois réalisées, les plus-values seraient définitivement taxées à un taux de 10 % au lieu du taux marginal de l’impôt sur le revenu de 40 %.

La plupart des pays ont donc pris des dispositions favorables à la création d’entreprises innovantes. Celles adoptées en France, pour utiles qu’elles soient, sont par comparaison souvent moins avantageuses. Cette situation explique que de nombreux entrepreneurs continuent de développer leurs projets à l’étranger.

3. Le flux des expatriations n’a été ni arrêté, ni freiné

Le Groupe de Travail a constaté, tant aux Etats-Unis qu’en Grande-Bretagne, que les dispositions fiscales nouvelles édictées par les pouvoirs publics français en faveur des créations d’entreprises innovantes n’avaient pas ralenti le flux des expatriations. Tout au plus en ont-elles quelque peu modifié la composition.

Les mesures prises et l’intérêt qui s’est développé en France comme ailleurs pour la nouvelle économie ont sensiblement facilité la tâche des créateurs d’entreprise. Ils trouvent, depuis deux ou trois ans, beaucoup plus facilement les financements qui leur sont nécessaires ainsi que les collaborateurs dont ils ont besoin et que la réglementation sur les stock-options, dès lors qu’il s’agit d’entreprises naissantes, permet désormais de retenir. De sorte que le nombre des start-ups qui voient le jour en France dans les nouvelles techniques de l’information a considérablement augmenté. Les délocalisations auxquelles ont assiste désormais concernent au moins autant des entreprises qui ont déjà réussi et que leurs créateurs se préoccupent de développer ou de revendre, que des entreprises naissantes.

Celles qui s’expatrient pour être revendues le font pour échapper à la fiscalité française sur les plus values et sur le patrimoine. D’autres, après avoir implanté à l’étranger des filiales, y déplacent peu à peu leur centre de gravité pour profiter d’un environnement fiscal et administratif, dont on sait qu’il est en général plus favorable qu’en France. Le Groupe de Travail a rencontré des entreprises qui n’avaient gardé en France que des fonctions liées à la recherche et au développement, afin de profiter de l’excellente qualité des ingénieurs français, la valorisation de la recherche ainsi que les autres fonctions de la société étant délocalisées aux Etats-Unis.

Ce processus ne touche pas seulement les grands groupes habitués à effectuer ce genre d’arbitrage. Il concerne également les PME qui, dans le secteur des nouvelles technologies, s’internationalisent beaucoup plus rapidement que dans les secteurs traditionnels et qui sont, de ce fait, en mesure de comparer les situations françaises et étrangères, et de prendre les décisions de délocalisation qui en découlent.

Leurs motivations sont connues. Dès lors que les entreprises atteignent une certaine taille, le poids de la fiscalité, des charges sociales ainsi que la qualité de l’environnement financier et administratif deviennent déterminantes et augmente l’intérêt d’une délocalisation. L’ISF, l’impôt sur les plus values, les charges sociales ou les 35 heures atteignent les entreprises qui, après quelques années, réussissent, créent richesses et emplois et dégagent des bénéfices, plus qu’ils ne pénalisent les entreprises qui viennent de naître. Celles-ci profitent à plein des dégrèvements récemment adoptés alors que les autres, arrivées à maturité, subissent de plein fouet l’impact de l’environnement fiscal et réglementaire.

Le phénomène est d’autant plus préoccupant qu’il concerne non pas des créateurs d’entreprises dont les chances de réussite sont aléatoires, mais des jeunes entreprises déjà prospères. Tout ce passe comme si les dispositions prises par les pouvoirs publics avaient réussi à retenir bon nombre d’entreprises innovantes, mais que celles qui réussissent et dont l’apport à la collectivité est potentiellement le plus grand, choisissent soit de se développer à l’étranger, soit de se délocaliser purement et simplement. Après s’être penchés sur la création d’entreprises, les pouvoirs publics doivent donc aborder avec réalisme les problèmes liés à la création de richesse.

CHAPITRE IV -

UNE HÉMORRAGIE QU’IL EST ESSENTIEL D’ARRÊTER PARCE QU’ELLE PÉNALISE GRAVEMENT UN SECTEUR STRATÉGIQUE DE L’ÉCONOMIE

Toutes les indications recueillies montrent qu’en dépit des mesures prises par les pouvoirs publics depuis trois ans, l’exode de cadre et de créateurs d’entreprise, loin d’avoir cessé, s’est accéléré.

Il importe en premier lieu de porter sur ce phénomène un jugement objectif et sans complaisance. Il convient ensuite de définir les mesures qui pourraient en ralentir le rythme et en limiter l’ampleur. Le Groupe de Travail s’est efforcé dans les pages qui suivent de conduire ce double exercice.

A. POSITIF EN PREMIÈRE ANALYSE, L’EXODE DES JEUNES CADRES ET ENTREPRENEURS PORTE GRAVEMENT ATTEINTE AU DÉVELOPPEMENT EN FRANCE DE LA NOUVELLE ÉCONOMIE

La diversité des profils et des motivations de ces nouveaux expatriés appelle une appréciation nuancée des conséquences du phénomène pour la collectivité nationale. Mais cet exode reste au total préoccupant parce qu’il affecte une élite peu nombreuse et économiquement stratégique, qui est essentielle au développement de la nouvelle économie.

1. L’ouverture de la jeunesse sur l’étranger est en apparence un développement positif

Les Français ont été traditionnellement peu portés à s’expatrier, au point que la faible mobilité des cadres a été longtemps considérée comme un handicap majeur de la France dans la concurrence internationale. On ne peut donc que se féliciter de la plus grande ouverture des jeunes générations sur l’étranger.

Elle facilite l’installation de nos entreprises sur les marchés tiers en mettant à leur disposition un personnel dynamique et compétent possédant une capacité d’adaptation à des environnements humains et professionnels variés.

Cette évolution est d’autant plus importante que le rôle des échanges internationaux dans la croissance économique française ne cesse de croître. Quatrième puissance commerciale mondiale, troisième exportateur de services, la France écoule à l’extérieur 41 % de sa production manufacturière. Cinq millions d’emplois, soit 22 % de la population active, dépendent aujourd’hui de l’activité exportatrice de nos entreprises.

Cette insertion de la France dans les échanges internationaux s’est traduite par la multiplication des filiales des entreprises françaises dans le monde. Leurs investissements directs à l’étranger ont été multipliés par 6 depuis 1980 faisant de la France le cinquième investisseur international.

La mobilité croissante des jeunes diplômés répond de ce point de vue, aux besoins d’une économie française de plus en plus ouverte au commerce international.

2. L’exode d’une génération de cadres et de créateurs d’entreprises n’en constitue pas moins une perte sérieuse pour le pays

Le départ de jeunes diplômés, de cadres ou d’entrepreneurs français à l’étranger n’est un atout pour la France que si ces derniers reviennent en France ou travaillent pour des entreprises françaises. Mais lorsqu’un entrepreneur français se délocalise à l’étranger, quand un chercheur poursuit sa carrière dans une université américaine, quand un entrepreneur s’installe, fortune faite, comme investisseur, à Bruxelles, le bilan de l’opération pour la collectivité nationale est clairement négatif.

Même si l’existence d’une diaspora d’ingénieurs ou d’entrepreneurs français installés à l’étranger peut favoriser des transferts de technologie, de savoir-faire et susciter des flux d’exportations, ces départs constituent pour la France une perte non négligeable. Loin de contribuer au rayonnement de la France à l’étranger, leur départ est le signe visible d’une moindre compétitivité du territoire national.

Qu’ils aillent chercher à l’étranger des marchés en expansion, un environnement professionnel plus porteur ou une fiscalité plus accueillante, ces expatriés vont là où ils estiment que leurs talents se développeront le mieux. La France perd ainsi des jeunes entrepreneurs, des chercheurs, des cadres dirigeants, faute de leur proposer un environnement équivalent.

Symptôme d’une moindre attractivité du territoire français, cette nouvelle vague d’émigration est d’autant plus préoccupante qu’elle est à sens unique. L’émigration de chercheurs, d’ingénieurs ou de créateurs d’entreprises français à l’étranger ne s’accompagne pas, en effet, d’un mouvement inverse en direction de la France, comme c’est le cas pour les investissements directs des entreprises qui font l’objet de flux croisés entre la France et l’étranger. Le nombre de créateurs d’entreprises ou de chercheurs américains ou anglais qui s’installent en France pour des raisons professionnelles est dérisoire. Les quelques données disponibles relatives aux jeunes diplômés, montre que, si le nombre de Français qui obtiennent chaque année un doctorat scientifique aux Etats-Unis est de l’ordre de plusieurs centaines, les Américains poursuivant des études de haut niveau en France ne dépassent pas la dizaine84(*).

Phénomène à sens unique, cette nouvelle émigration apparaît, également, pour une large part, irréversible. Si 30 % seulement des diplômés des grandes écoles interrogés par l’enquête de la chambre de commerce de la région Rhône-Alpes pensent s’installer définitivement à l’étranger, cette proportion est beaucoup plus importante pour les créateurs d’entreprise et les détenteurs de patrimoine.

La quasi-totalité des entrepreneurs implantés à l’étranger depuis plus de cinq ans n’envisage pas de revenir en France. Bien intégrés dans leur pays d’accueil, ces entrepreneurs affirment avoir adopté des méthodes de travail anglo-saxonnes qu’ils n’envisagent pas de pouvoir transposer en France. En outre, pour ceux qui ont réussi, le fait d’être imposé à l’ISF sur leur patrimoine, ou à 40 % sur les plus-values des stock-options qu’ils ont obtenues à l’étranger, exclut toute perspective de retour.

Lorsque certains de ces Français qui ont réussi aux Etats-Unis souhaitent, après avoir revendu les parts de la société qu’ils ont créée, regagner l’Europe, ils s’installent souvent, pour des raisons fiscales, à Genève, à Bruxelles ou à Londres.

Il en résulte une perte sèche pour la collectivité nationale. Ce sont autant d’entreprises, de richesses et d’emplois créés à l’étranger à partir d’investissements faits en France dans nos grandes écoles et nos universités. Christian Saint-Etienne, Professeur à l’Université Paris-Dauphine, estimait récemment à deux millions de francs le coût moyen de la formation d’un ingénieur français84(*) (dépenses supportées par les parents et le système éducatif, de la naissance à l’obtention du diplôme).

Comme l’observe le rapport des chambres de commerce et d’industrie de la région Rhône-Alpes sur le départ pour l’étranger des jeunes diplômés : » Même si cette estimation concernait les diplômés de l’X, de Centrale ou des Mines, l’ordre de grandeur interpelle quand on constate qu’un tiers des jeunes diplômés expatriés, qui sont partis très rapidement après l’obtention du diplôme, ne compte pas rentrer en France. L’investissement perdu se révèle conséquent. « 85(*)

3. Cette émigration est d’autant plus préoccupante qu’elle pénalise la nouvelle économie

Les expatriations sont beaucoup plus nombreuses dans les secteurs liés aux nouvelles technologies de l’informatique, des télécommunications, des sciences de la vie, ou de la finance, ce qui n’est guère surprenant. Ces secteurs concentrent, en effet, une population particulièrement mobile dont l’univers professionnel est par nature international.

Les métiers de programmeur ou de  » webmaster  » utilisent le même langage, les mêmes programmes en France ou aux Etats-Unis, de sorte qu’un ingénieur informaticien français est immédiatement opérationnel dans une entreprise étrangère dès lors qu’il possède des rudiments d’anglais. Il en va de même dans les métiers financiers où les cadres évoluent dans les salles de marché ou dans des banques d’investissement dont les pratiques standardisées leur permettent de s’insérer sans difficulté tant à Londres qu’à Paris.

Quant aux créateurs d’entreprises dans le domaine des NTIC, ils visent d’emblée le marché international. Mis à part certains services aux personnes et aux entreprises où la dimension locale est importante, une des clefs de la réussite est la rapidité avec laquelle une entreprise acquiert une couverture internationale. Dès lors le choix d’une implantation dépend dans une large mesure de la qualité de l’environnement entrepreneurial, fiscal et administratif.

Dotés d’une culture professionnelle internationale, donc anglo-saxonne, évoluant sur des marchés par nature globaux, donc polyvalents et libres du choix de leur installation, les cadres et les entrepreneurs de la nouvelle économie optent tout naturellement pour les pays où les chances de réussir et de constituer un patrimoine sont les plus grandes.

Les entrepreneurs abordent avec la même logique le développement de leur entreprise, une fois née : les services de marketing, de recherche et développement, et le siège social sont implantés là où les avantages fiscaux, sociaux, commerciaux, sont les plus grands.

La France a-t-elle deux ans de retard par rapport aux pays anglo-saxons dans les nouvelles technologies, attire-t-elle moins de talents et de financements internationaux, impose-t-elle une fiscalité plus rigoureuse qu’ailleurs aux cadres comme aux entreprises, les ingénieurs et les informaticiens n’hésitent pas à se détourner du territoire national et à tenter leur chance à San Francisco ou à Londres.

Logique mais inquiétant, l’exode des cadres de la nouvelle économie est d’autant plus grave que celle-ci est en pleine expansion et qu’elle exerce sur l’ensemble de l’économie un effet d’entraînement.

La nouvelle économie apparaît d’ores et déjà comme un puissant accélérateur de croissance. Le secteur des nouvelles technologies a contribué à hauteur de 35 % à la croissance de l’économie américaine de 1995 à 199886(*) et à hauteur de 20 % à la croissance française87(*).

Son poids dans le PIB dépasse, dès aujourd’hui, celui de secteurs industriels, tels l’automobile. Il est un élément essentiel de la compétitivité de la plupart des secteurs de l’économie, de la production à la consommation.

Aussi est-il devenu un des principaux enjeux d’une compétition économique où le retard de la France et de l’Europe est important par rapport aux Etats-Unis. Consciente de l’enjeu, l’Union Européenne, lors du dernier Conseil extraordinaire de Lisbonne, a fixé à l’Europe comme objectif prioritaire de  » préparer la transition vers une économie fondée sur la connaissance « 88(*) soulignant que pour rattraper son retard, l’Europe devait  » instaurer un climat favorable à la création et au développement d’entreprises novatrices « .

La polarisation autour de la nouvelle économie est d’autant plus forte qu’elle est à l’origine d’une impressionnante redistribution de richesse.

Les secteurs de l’informatique et des télécommunications, qui représentaient aux Etats-Unis 5 % de la capitalisation boursière en 1960, en représentent 30 % aujourd’hui. Sept des dix sociétés américaines bénéficiant des capitalisations boursières les plus élevées consacrent l’essentiel de leurs activités aux nouvelles technologies. Or, la moitié d’entre elles n’existait pas il y a quinze ans !

Les 10 plus grosses capitalisations boursières mondiales
le 16 mars 2000 (en milliers de dollars)

NOM

SECTEUR

CAPITALISATION

Microsoft

Informatique

496,40

Cisco System

Télécommunication

446,10

General Electric

Conglomérat

437,10

Intel

Informatique

401,50

NTT Domoco

Télécommunication

396,40

Vodafone

Télécommunication

339,40

Exxon

Pétrole

269,10

Deutsche Telekom

Télécommunication

250,20

Nokia

Téléphone mobile

242,40

Wal-Mart

Distribution

229,30

Source : IDC ( mars 2000)

La rapidité avec laquelle certaines entreprises, telles que les sociétés Microsoft, Cisco, Yahoo ou Amazone ont réussi à bâtir des empires, n’a pas d’équivalent dans l’industrie.

Cette redistribution des cartes concerne les nations autant que les entreprises. On le voit pour les Etats-Unis dont la prééminence doit beaucoup à l’avance qu’ils ont prise dans la mise en oeuvre des nouvelles technologies.

On le voit aussi pour des petits pays comme la Finlande ou Israël, dont le potentiel était hier négligeable, qui émergent à la puissance économique pour la seule raison qu’ils excellent dans les technologies de l’information. Israël mobilise des milliards de dollars pour développer son secteur NTIC, qui connaît une croissance hors de proportion avec la taille du pays : il s’est créé en Israël, en 1998, deux fois plus d’entreprises de haute technologie qu’en France.89(*)

Le même phénomène s’observe pour les pays scandinaves qui ont acquis une belle avance dans les nouvelles technologies. La proportion des ménages ayant un ordinateur ou une connexion Internet ainsi que le pourcentage de sociétés disposant d’un site Internet est deux fois plus élevé en Suède qu’en France.

Le dynamisme des industries de haute technologie scandinaves, dont témoigne notamment le succès de la société Nokia, accroît l’influence de ces pays au sein de l’Union européenne. La nomination d’un Norvégien au poste de Commissaire européen chargé des nouvelles technologies en est une illustration.

Ces quelques indications suffisent à souligner la perte que constitue pour la France l’exode d’une génération de cadres et d’entrepreneurs spécialisés dans les nouvelles technologies.

Perte d’autant plus difficile à accepter avec sérénité qu’elle concerne un domaine où la France dispose d’atouts gagnants :

- des atouts industriels, avec plusieurs grands acteurs internationaux : opérateurs de télécommunications (France Télécom), constructeurs et équipementiers (Alcatel), fabricants de composants et de cartes à puces (Bull, Gemplus), industriels de l’audiovisuel (Philips, Thomson multimédia) de l’aéronautique et du spatial, éditeurs de logiciels (Business-Objects, Dassault-Systèmes, Ilog) ;

- des atouts scientifiques dont témoigne la reconnaissance dont jouissent au plan mondial les scientifiques français de l’informatique, de l’automatique et du calcul scientifique, et dont témoigne aussi l’activité et les découvertes de grandes institutions telles que le Centre National d’Etudes et de Télécommunications, l’Ecole Nationale Supérieure des Télécommunications (ENST) de Brest ou l’Institut national de la Recherche en Informatique et en Aéronautique (INRIA) ;

- des atouts en matière de formation, où nos différentes écoles, en dépit d’un certain penchant pour l’abstraction et le cloisonnement entre disciplines, prépare très efficacement les jeunes à la maîtrise des nouvelles technologies, et au développement de logiciels. Comme le souligne le plan stratégique de l’Institut National de recherche en Informatique et en Automatique, l’INRIA,  » l’excellence du système de formation français dans le domaine des nouvelles technologies a été très largement reconnue au plan international « .90(*) Le Groupe de Travail a pu constater que la qualité des ingénieurs français faisait l’unanimité aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe, au point que nombre d’entreprises étrangères recrutent en France les diplômés à la porte des écoles.

Le rapport de l’Ambassade de France aux Etats-Unis sur la fuite des cerveaux français constate que  » le recrutement de jeunes Français s’effectue de plus en plus directement depuis la France où de grandes entreprises informatiques (Oracle, Hewlett Packard, Sun), aéronautiques (Boeing) ou des sociétés d’animation (Disney, Warner) organisent des opérations de recrutement dans les écoles (Ecole sup-aéro de Toulouse, Ecole d’animation des Gobelins) ou à l’occasion des grands salons professionnels. Dans ces cas de figure, ce sont les entreprises américaines qui prennent en charge les formalités d’immigration et leur coût. Il en va de même pour les chercheurs et enseignants dont les démarches sont facilitées par le laboratoire ou l’université d’accueil. « 91(*)

L’émigration de ces ingénieurs prive la France d’une arme puissante dans une compétition internationale où l’atout essentiel est la capacité des territoires à attirer les compétences.

Alors que la nouvelle économie, fondée sur le savoir, nécessite une main-d’oeuvre hautement qualifiée, elle est confrontée à une pénurie mondiale d’ingénieurs et de cadres. Selon un rapport de l’Information Technology Association of America (ITAA)92(*), les employeurs américains auront besoin de 1,6 million de nouvelles recrues dans ce secteur d’ici à janvier 2001. Or plus de la moitié de ces emplois restent vacants faute de candidats. Considérant que  » l’avenir économique des Etats-Unis est lié au nombre de travailleurs suffisamment qualifiés « , l’ITAA milite pour un plus généreux octroi de visas destinés aux informaticiens afin d’attirer aux Etats-Unis des ingénieurs venus de l’étranger.

L’Europe commence, elle aussi, à ressentir les effets de cette pénurie.

La dernière communication de la Commission européenne relative aux  » stratégies pour l’emploi dans la société de l’information « 93(*) souligne qu' » il existe une pénurie de qualifications énorme et croissante parce que la forte demande de spécialistes en technologies de l’information dépasse actuellement l’offre de personnes suffisamment qualifiées « . Cette étude relève pour chaque profession liée à ces technologies, les carences les plus importantes pour les années à venir. Elle estime que d’ici 2002, il manquera 67.000, 81.200 et 188.200 spécialistes de réseau respectivement en France, au Royaume-Uni et en Allemagne.

Source : Etude IDC pour CISCO, Stratégie par l’emploi dans la société de l’information, communication de la Commission des Communautés européennes (février 2000).

L’enjeu est tel qu’il a déjà conduit plusieurs pays européens à reconsidérer leur politique d’immigration pour faciliter le recrutement d’ingénieurs étrangers.

L’Irlande, dont les besoins en ingénieurs informaticiens sont estimés à 28.000 dans les six prochaines années, réforme sa législation sur l’immigration pour faire appel plus largement à la main d’oeuvre étrangère. En Allemagne, le Chancelier Gerhard Schroëder a annoncé, le 24 février dernier, l’octroi de 20.000 à 30.000 visas destinés à des informaticiens de pays non européens, en particulier d’Inde et des pays de l’Est.

En France, la demande en cadres informaticiens s’est accrue de 22% par an depuis deux ans. En 1999, les sociétés informatiques et les éditeurs de logiciels ont embauché près de 36.000  informaticiens. Compte tenu de la pénurie de cadres issus des écoles d’ingénieurs et d’informatiques, les entreprises se résignent à recruter des diplômés issus de filières commerciales ou financières pour pourvoir à ces postes. La Chambre syndicale des Sociétés de Services et d’Ingénierie Informatique, le Syntex, le confirme : un quart des postes de cadre informaticiens est pourvu par des personnes issues d’autres filières.

Face à une telle pénurie, l’émigration de plusieurs milliers de jeunes ingénieurs à l’étranger prend toute son importance. Rapportés aux 36.000  emplois d’informaticiens pourvus l’année dernière selon le Syntec, le départ des quelques 7 000 Français travaillant dans la seule Silicon Valley ne peut pas laisser indifférent.

De même, les quelques centaines d’entreprises innovantes créées par des Français à l’étranger tous les ans ou tous les deux ans doivent être rapportées aux 8.000 entreprises innovantes créées chaque année en France.

B. DES MESURES D’AMPLEUR LIMITÉE POURRAIENT UTILEMENT FREINER LE RYTHME DES DÉPARTS

La France n’a pas la force d’attraction qui est aujourd’hui celle des pays anglo-saxons. Le marché des nouvelles technologies y est beaucoup moins développé. Elle souffre par rapport à ces grands concurrents d’un handicap de départ qu’elle doit impérativement compenser, faute de quoi elle ne parviendra ni à retenir les talents qu’elle forme et les entreprises qu’elle créée, ni à attirer les hommes et les capitaux que la planète se dispute. La seule façon d’y parvenir est de créer un environnement administratif et fiscal qui, sans être un paradis, se compare favorablement aux facilités offertes ailleurs.

Or, la situation faite en France aux créateurs et à leurs entreprises est aux antipodes de cet objectif : les formalités administratives sont plus complexes que partout ailleurs, la fiscalité est plus lourde, la législation du travail plus rigoureuse, les prélèvements sociaux plus élevés. Difficile dans ces conditions de ne pas céder à l’attraction de l’univers anglo-saxon. D’autant plus que les pouvoirs publics, loin de corriger le tir, aggravent d’année en année le poids de la réglementation et de la fiscalité. La semaine des trente-cinq heures et le resserrement du dispositif régissant les stock options, les contrôles incessants auxquels les entreprises sont soumises ont été régulièrement évoqués par les entrepreneurs que le Groupe de Travail a interrogés en et hors de France.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que la France dispose, dans le secteur des nouvelles technologies, de l’atout maître que constitue un système de formation reconnu mondialement comme un des meilleurs. Cet atout, la France donne le sentiment de le brader. Tout se passe comme si elle ne portait sa jeune élite informatique à un niveau d’excellence que pour l’exporter vers les Etats-Unis et la Grande-Bretagne d’où elle importera ensuite les services que notre jeunesse aura contribué à y produire.

Mais le paradoxe est plus facile à dénoncer qu’à corriger. Deux voies s’offrent.

La première consisterait à initier sur tous les fronts une politique différente de celle pratiquée depuis des décennies par tous les gouvernements qui se sont succédés. Il faudrait alléger le taux des prélèvements obligatoires, notamment ceux qui pèsent sur les particuliers (impôt sur le capital et sur les revenus), simplifier radicalement les procédures, rendre plus flexible la législation du travail et faire évoluer l’état d’esprit de l’administration.

La seconde voie a une ambition plus modeste. Elle ne vise qu’une catégorie spécifique de contribuables, les créateurs d’entreprise, et un secteur particulier, celui de la nouvelle économie. C’est la voie choisie par l’actuelle majorité. Les mesures allant dans ce sens ont été détaillées aux pages 69 à 73 du présent rapport. Mais les limites d’une telle politique apparaissent rapidement, et en particulier l’une d’elles : le créateur qui réussit cesse très vite d’appartenir à la catégorie qu’on a voulu privilégier et devient un contribuable ordinaire, passible notamment de l’ISF. Cela l’incite à se délocaliser, privant la collectivité non d’une entreprise naissante avec tous les aléas que la création comporte, mais d’une entreprise qui a réussi et dont l’apport à l’économie nationale est sans commune mesure.

Il demeure que cette voie apparaît, compte tenu des obstacles politiques et idéologiques qui rendent un changement global d’orientation illusoire, comme la seule réaliste. Aussi est-ce celle que le Groupe de Travail a privilégiée dans les propositions qu’il formule dans les pages qui suivent.

Ces propositions s’inspirent dans une large mesure de celles déjà faites par les diverses commissions du Sénat (affaires économiques, finances, affaires culturelles et affaires sociales) mais rejetées par le Gouvernement pour des raisons qu’il est difficile de ne pas considérer comme idéologiques. Ces mesures concernent d’une part l’ISF, d’autre part, le développement des  » business angels  » et enfin le régime des stock options.

1. Réformer l’ISF

Il convient de réformer les règles relatives à l’exonération des biens professionnels et à la limitation du plafonnement de l’ISF dont on a vu combien elles pouvaient inciter les entrepreneurs au départ.

Adapter l’ISF au caractère spécifique des entreprises innovantes

Ainsi qu’il a été indiqué plus haut, le créateur d’entreprise, à l’issue du  » énième  » tour de table ne détient plus en général les 25 % de son entreprise nécessaires pour que sa participation soit exonérée en tant qu’outil de travail. Il devient passible de l’ISF alors que sa société, comme toutes celles de la nouvelle économie, ne génère encore aucun bénéfice.

Il faudrait (et il suffirait) d’abaisser à un  » niveau réaliste  » le seuil à partir duquel la participation d’un chef d’entreprise est reconnue en tant que bien professionnel. Plusieurs suggestions ont été faites.

L’association  » Croissance Plus « , qui regroupe plusieurs centaines de start-up, propose de fixer le seuil à 3 %, en réservant l’exonération aux dirigeants salariés de leur entreprise dont 75 % des salaires proviennent de cette entreprise.

Rétablir le plafonnement de l’ISF en vigueur avant 1996

La décision limitant le plafonnement de l’ISF est une des mesures qui conduit les titulaires des patrimoines les plus élevés à s’expatrier, pour échapper à un cumul de l’impôt sur le revenu et de l’impôt sur la fortune qui dépasse 85 % des revenus de cette catégorie de contribuables. Comme l’observe le service de la législation fiscale du Ministère de l’économie et des finances :  » La France apparaît comme le seul Etat ayant créé un ISF qui cumule le seuil le plus élevé de déclenchement de la règle de plafonnement (85 % du revenu imposable) avec le dispositif le plus rigoureux limitant cet avantage « 94(*).

2. Favoriser le développement des  » business angels « 

Les chefs d’entreprise qui ont réussi et qui se sont ainsi constitué une épargne sont souvent désireux d’investir une partie de ces fonds dans des entreprises en création du secteur innovant. A ces entreprises ils apportent non seulement des capitaux, mais le bénéfice de leur expérience professionnelle. Ces particuliers  » investisseurs providentiels « , appelés  » business angels « , contribuent à concurrence de 80 % au financement des start-ups aux Etats-Unis. Il serait éminemment souhaitable d’en multiplier le nombre en France.

Encourager l’entrée des  » business angels  » dans le capital des sociétés innovantes en les faisant bénéficier d’une réduction d’ISF

La commission des finances du Sénat a proposé de déduire de l’ISF de ces investisseurs 20 % du montant des sommes investies par eux dans des sociétés innovantes95(*).

Donneraient droit à un tel avantage les souscriptions au capital de sociétés non cotées qui répondent aux conditions suivantes :

- être soumises à l’impôt sur les sociétés ;

- être majoritairement détenues par des personnes physiques ou par des personnes morales détenues par des personnes physiques ;

- être innovantes au sens de l’article 22-1 de la loi n° 88-1201 du 23 décembre relative aux organismes de placement collectif en valeurs mobilières.

Pour être réputée innovante, une société doit

- avoir réalisé, au cours des trois exercices précédents, des dépenses de recherche d’un montant au moins égal au tiers du chiffre d’affaires le plus élevé réalisé au cours de ces trois exercices ;

- ou pouvoir justifier de la création de produits, procédés ou techniques dont le caractère innovant et les perspectives de développement économique sont reconnus par l’ANVAR.

Enfin, les bénéficiaires de cet avantage devraient conserver leurs parts pendant au moins cinq ans.

D’autres mesures devraient être envisagées pour qu’apparaisse en France un plus grand nombre de  » business angels  » ; l’une d’entre elles a été proposée en février 1999 par le sénateur Pierre Laffitte sous forme d’un amendement à la loi sur l’innovation et la recherche. L’autre proposée par la commission des finances du Sénat concerne  » l’avantage Madelin « . La dernière proposée par la Commission des Affaires économiques instaure un régime de transparence fiscale.

Etendre le régime existant des reports d’imposition sur plus-values dès lors que celles-ci sont réinvesties dans les fonds propres des entreprises

Le mécanisme de report d’imposition des plus-values réinvesties, instauré par l’article 75 de la loi de finances pour 1998, est subordonné comme il l’a été indiqué à treize conditions. Il conviendrait de permettre l’extension de ce dispositif, non plus aux seuls entrepreneurs ayant réalisé des bénéfices à l’occasion de la cession de leur entreprise, mais à l’ensemble des épargnants notamment des petits épargnants désireux d’aider des créateurs d’entreprises de leur région. Cette disposition devrait être d’autant plus facilement admise qu’elle n’engendre qu’un report d’imposition96(*).

Relever les plafonds d’investissements de la loi Madelin

Comme l’a proposé le Sénat à plusieurs reprises, en particulier lors de la discussion de la loi de finances pour 1999 et de la loi sur l’innovation et la recherche97(*), un doublement du plafond de l’avantage  » Madelin  » permettrait de rendre ce dispositif beaucoup plus attractif. L’avantage  » Madelin  » permet à un particulier qui investit dans une société non cotée de déduire sur l’impôt sur le revenu 25 % de cet investissement dans un plafond de 37.500 francs pour un célibataire et de 75.000 francs pour un couple marié.

Instaurer une transparence fiscale pour les investissements dans des sociétés non cotées

La réforme de l’avantage  » Madelin  » devrait être complétée par la possibilité de déduire les pertes subies au début de la vie de l’entreprise du revenu imposable de l’investisseur comme le prévoit la proposition de loi tendant à favoriser la création et le développement des entreprises sur les territoires de MM. Jean-Pierre Raffarin et Francis Grignon adoptée par le Sénat le 9 mars dernier98(*). Cette possibilité, offerte tant aux Etats-Unis qu’en Grande-Bretagne et au Canada, constitue un élément essentiel du développement des investisseurs providentiels dans ces trois pays.

3. Doter la France d’un régime de stock-options équivalent à ceux de ses concurrents

Compte tenu du rôle essentiel de ce mode de rémunération dans la naissance et le développement des entreprises innovantes, il convient de rapprocher le régime des BSPCE et des stock-options de droit commun des pratiques étrangères.

Supprimer la discrimination qui est faite entre salariés ayant moins de trois ans d’ancienneté et salariés ayant plus de trois ans d’ancienneté

Les BSPCE des premiers sont taxés à 30 %, ceux des seconds à 16 %. La pertinence de cette différence de traitement entre les bénéficiaires est contestable. On voit bien pourquoi le salarié intégrant une société récemment créée devrait se trouver fiscalement moins bien traité qu’un collaborateur plus ancien. Mais il se trouve qu’une telle distinction, si elle  » fidélise  » les salariés, a pour effet de pénaliser les derniers arrivés. De ce fait elle sanctionne l’attribution de BSPCE à des collaborateurs occasionnels de la société, et elle ignore les besoins réels des entreprises récemment créées. Celles-ci ont un besoin vital, pour franchir les différentes étapes de leur développement, de collaborations temporaires de haut niveau.

Amender la règle en vertu de laquelle seules les sociétés détenues à concurrence de 25 % par des personnes physiques peuvent bénéficier des BSPCE.

Cette règle s’explique par la volonté d’exclure du bénéfice fiscal des BSPCE les filiales des grands groupes. Le pourcentage de 25 % doit être maintenu pendant toute la vie de l’entreprise.

Or, le financement des start-ups passe par des ouvertures successives du capital des entreprises, ce qui entraîne une dilution progressive de la participation des personnes physiques qui sont à l’origine de sa création. D’où la proposition de n’appliquer la règle des 25  % qu’au moment de l’attribution des BSPCE et non de façon continue.

Rapprocher le régime fiscal des stock-options françaises des régimes en vigueur à l’étranger

Il convient de ramener de cinq ans à trois ans le délai permettant de bénéficier du taux d’imposition de 26 % , comme cela a été proposé par le Sénat lors de l’examen de la proposition de loi tendant à développer l’actionnariat salarié99(*). En contrepartie, un délai de portage d’un an entre l’acquisition et la cession des titres serait rétabli. Ce délai s’imputerait sur celui de trois ans. Quant aux plus values qui apparaissent à l’occasion de la vente d’actions ayant fait l’objet de stock options, elle étaient, jusqu’en janvier 1997, exonérées de cotisations sociales. La loi de financement de la sécurité sociale pour 1997 a supprimé cet avantage. Il conviendrait de le rétablir.

L’amélioration du régime fiscal des stock-options serait accompagnée d’une plus grande transparence de leur attribution. Les assemblées générales devraient publier, chaque année, la liste des attributions nominatives d’options consenties aux dirigeants, gérants, administrateurs de la société ainsi qu’aux dix salariés les mieux traités. Par ailleurs, il conviendrait d’interdire l’octroi de rabais sur les prix d’attribution des titres, rabais autorisés par les articles 208-1 et 208-3 de la loi du 24 juillet 1966 sur les sociétés commerciales.

CONCLUSION

Faut-il se féliciter ou s’inquiéter du départ à l’étranger de centaines sinon de milliers de jeunes Français diplômés de nos écoles d’ingénieurs, d’informatique ou de commerce, ainsi que de nos grandes écoles ?

Les pouvoirs publics affectent de considérer qu’il s’agit d’un épiphénomène dont il n’y a pas lieu de se préoccuper. Il semble bien, cependant, que la décision prise par tant de jeunes de faire carrière ou de créer leur entreprise en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis plutôt qu’en France, traduit un rejet de l’environnement administratif et fiscal national. Les intéressés ne laissent aucun doute à ce sujet. Aussi est-il compréhensible que l’administration et le Gouvernement souhaitent minimiser l’ampleur et la signification d’un exode qui les gêne en raison de l’évidente portée politique qu’il revêt.

Le Directeur de la législation fiscale au ministère des Finances, entendu par le Groupe de Travail, a assez bien résumé l’attitude des pouvoirs publics en faisant observer que les expatriations de personnes et de capitaux n’avaient pas, à ce stade, d’incidence   » macro-économique « . Remarque qui conduit à se demander quel était en 1900 l’impact  » macro-économique  » du moteur à explosion ou en 1920 celui de l’industrie aéronautique. Avoir l’oeil rivé sur le court terme n’est pas la meilleure manière de préparer l’avenir.

Le Groupe de Travail de la Commission des Affaires économiques estime, contrairement au Gouvernement, que l’exode de cadres et d’entrepreneurs auquel on assiste et qui ne cesse de s’accélérer, constitue un phénomène grave à plusieurs titres.

Il prive la France d’une élite, certes peu nombreuse, mais dont le rôle économique est stratégique. Le pourcentage de diplômés sortant de nos écoles d’ingénieurs et de commerce qui créent des entreprises est, en effet, si faible (6 % pour les premiers, 3 % pour les seconds), qu’une hémorragie, même numériquement limitée, aura à moyen terme des conséquences très sérieuses.

D’autant qu’elle affecte principalement un secteur économique essentiel, celui des nouvelles technologies de la communication, qui n’est pas seulement porteur de productivité et de croissance, mais qui sera demain un déterminant de la puissance économique des nations.

Il est clair, d’autre part, que ce qui vaut aujourd’hui pour l’informatique et Internet, vaudra demain pour d’autres secteurs, notamment pour les sciences de la vie, appelées à connaître un immense développement. L’enjeu concerne donc très directement la compétitivité future de la France dans le vaste secteur de l’innovation.

Aussi, le Groupe de Travail demande-t-il instamment qu’on ait le courage de s’attaquer au problème de front, quitte à admettre les carences d’une certaine politique et à les corriger.

Il est vrai que le Gouvernement devra accepter d’apporter à la fiscalité, au-delà des premières mesures prises par M. Strauss-Kahn, d’autres infléchissements qui heurtent les sensibilités de sa majorité. Un choix devra être fait entre efficacité et égalité. Chacun convient qu’il faut tendre à un équilibre. Mais il est clair que celui-ci est rompu et qu’il convient de le rétablir sans tarder.

Les propositions qu’a faites le Groupe de travail sont volontairement limitées. Elles ne visent que le créneau des créateurs d’entreprises et le secteur des nouvelles technologies. On les trouvera peut-être timides. Il est certain, en effet, que c’est l’image même que donne la France à cause de sa fiscalité, de sa législation du travail et plus généralement du contrôle  » tatillon  » que l’Etat et ses services exercent sur l’économie, qui décourage les entrepreneurs, en particulier, les PME et les jeunes. Or, changer cette image, c’est changer l’orientation même de la politique suivie.

Le Groupe de Travail, tout en souhaitant un tel changement de cap, a choisi par réalisme de limiter ses suggestions à des mesures qui devraient pouvoir -du moins le souhaite-t-il- être adoptées et mises en oeuvre sans susciter de trop vives polémiques. Son message est clair : la France ne retiendra son élite et n’attirera à elle celle d’autres pays que si elle surmonte ses blocages idéologiques et met en oeuvre une politique qui mise résolument sur l’innovation, la jeunesse et par conséquent l’avenir.

EXAMEN EN COMMISSION

Lors de sa réunion du mercredi 7 juin 2000, la commission a procédé à l’examen du rapport d’information de M. Jean François-Poncet sur les conclusions du groupe de travail sur l’expatriation des jeunes Français.

Après que M. Jean François-Poncet, Président, a présenté les conclusions de son rapport, un débat s’est instauré.

M. André Ferrand s’est félicité que la Commission des Affaires économiques se soit saisie d’un sujet d’une importance aussi cruciale pour l’avenir de la France. Il a précisé qu’il y avait environ 1,8 millions de français établis hors de France, dont plus de la moitié était immatriculée auprès d’un consulat français. Il a fait observer que les motivations des cadres et des jeunes diplômés qui s’expatrient en Grande-Bretagne sont également liées au rôle central de la place de Londres sur les marchés financiers internationaux. Soulignant que les pays anglo-saxons avaient, pour des raisons historiques et culturelles, une plus forte attractivité que la France, il a jugé que celle-ci devrait compenser ce handicap par une fiscalité plus compétitive.

M. Francis Grignon a tout d’abord souligné que les  » business angels  » jouaient un rôle tout à fait essentiel aux Etats-Unis dans le financement de la création d’entreprise, comme il avait pu le constater lors de la mission qu’il avait effectuée pour la préparation de son rapport sur le  » Small Business Administration « . Il a rappelé qu’il avait proposé, dans le cadre du groupe de travail  » Nouvelles entreprises et territoires « , une mesure en faveur des  » business angels  » qui s’inspirait du dispositif américain, autorisant les investisseurs privés à imputer sur leur revenu imposable les pertes liées à leurs investissements dans des entreprises non cotées. Il a regretté que la loi française ne permette pas à ce type de dispositif d’avoir un effet aussi incitatif qu’outre atlantique. Il a, par ailleurs, constaté que les bons de souscriptions de parts de créateurs d’entreprises étaient malheureusement réservés aux entreprises crées il y a moins de quinze ans. Il a enfin souligné que si la proportion des créateurs d’entreprises issus des polytechniques était de l’ordre de 2 %, elle était, en revanche, plus élevée dans les écoles d’ingénieurs de province, où elle s’élevait parfois à 15 %.

M. Gérard César a estimé que ce rapport ferait date, se félicitant qu’un cri d’alarme soit lancé pour sensibiliser l’opinion publique à la perte d’attractivité de la France qu’entraînent le niveau de sa fiscalité et la complexité de ses réglementations. Il a considéré qu’à l’instar du rapport Teulade, qui souligne la nécessité de prendre des mesures urgentes pour assurer les retraites de demain, ce rapport oeuvrait pour l’avenir, en incitant les pouvoirs publics à favoriser une plus grande compétitivité de l’environnement fiscal et administratif français.

M. Michel Souplet a estimé que cette nouvelle vague d’émigration, qu’il a comparée à celle provoquée par la révocation de l’Edit de Nantes, était tout à fait préoccupante pour l’économie française. Observant que les générations issues de la guerre étaient en général assez réticentes à s’expatrier, il a considéré que ces expatriations illustraient par comparaison la mobilité croissante des jeunes générations. Il a souligné que la fuite des cadres et des entrepreneurs français vers les Etats-Unis avait des conséquences particulièrement graves dans les départements et territoires d’outre-mer qui se voyaient ainsi privés de leurs élites entrepreneuriales.

M. Louis Moinard a estimé que ces expatriations illustraient la nécessité de réformer notre fiscalité dans le sens d’une plus grande efficacité. Il a relevé que l’environnement culturel et social américain était indéniablement plus motivant pour les jeunes cadres et entrepreneurs que l’environnement français. Il a enfin souligné que le souci légitime de l’égalité et de la justice sociale devait être concilié avec un objectif d’efficacité et ne pas être confondu avec l’égalitarisme.

M. François Gerbaud a observé que ces départs illustraient l’ouverture croissante des jeunes Français à l’étranger, mais également la faible attractivité de la France. Il a jugé, à ce propos, opportun d’établir un comparatif fiscal au sein de l’Union européenne, afin que l’on puisse situer les performances de chaque pays pour chaque catégorie d’impôts. Il a, par ailleurs, estimé que l’enthousiasme actuel pour les nouvelles technologies de l’information conduisait à surévaluer leur importance, relevant que d’autres technologies et, en particulier, la biotechnologie devraient jouer à l’avenir un rôle tout aussi déterminant.

M. Jean-Pierre Vial a souligné que si l’environnement de la création d’entreprises innovantes s’était considérablement amélioré ces dernières années, la France n’avait probablement pas encore rattrapé ce retard dans ce domaine, pour des raisons fiscales mais également culturelles. Il a évoqué à ce propos les difficultés que rencontrait la mise en place dans les universités d' » incubateurs « , chargés d’offrir aux chercheurs un appui logistique technique et financier pour créer leur propre entreprise.

Evoquant le cas d’une entreprise de biotechnologie de son département, M. Francis Grignon a relevé que les collectivités territoriales en France ne disposaient pas des mêmes moyens pour attirer ou retenir les entreprises que les collectivités territoriales américaines, dont certaines proposaient jusqu’à construire gratuitement une usine pour attirer des entreprises françaises à très fort potentiel.

M. François Gerbaud a souligné, à ce propos, la nécessité de retenir nos chercheurs en biotechnologie.

En réponse, M. Jean François-Poncet, Président, a apporté les précisions suivantes :

- les pouvoirs publics ont, en effet, la tentation de banaliser et de minimiser le phénomène. Le Directeur du Service de la Législation Fiscale du ministère de l’économie et des finances a notamment estimé, lors d’une audition par le groupe de travail, que l’expatriation de ces cadres et entrepreneurs du secteur des nouvelles technologies n’avait aucun effet macro-économique ;

- si les pouvoirs publics attendent que cette émigration ait un effet macro-économique, il sera trop tard pour agir. Le moteur à explosion en 1860 ou la télévision dans les années 1940 n’avaient pas d’effet macro-économique. On sait ce qu’il en est advenu quelques décennies plus tard ;

- le secteur des nouvelles technologies fait actuellement l’objet d’une bulle spéculative qui fera sans aucun doute l’objet d’une correction. Mais, au-delà de ces mouvements boursiers, nous assistons à une véritable révolution industrielle. La possibilité offerte aux entreprises de se connecter au monde entier et de personnaliser leurs relations avec leurs clients est à l’origine d’une modification profonde des modes de production et de consommation ;

- les biotechnologies joueront, en effet, demain, un rôle tout à fait essentiel dans le domaine médical et dans nombre d’autres domaines. Le Groupe de Travail a, à ce propos, rencontré de nombreux chefs d’entreprises français de ce secteur implantés à Washington.

La commission a ensuite adopté les conclusions du rapport.

ANNEXE 1 -

PROGRAMME DE LA MISSION SUR L’EXPATRIATION
DES JEUNES FRANÇAIS AUX ETATS-UNIS
DU 18 AU 24 JUILLET 1999

Lundi 19 juillet, San Francisco

10 h 00 : Visite de Pagoo Communications et rencontre avec son fondateur dont M. Sylvain Dufour

12 h 30 : Déjeuner avec des  » ventures capitalists  » français à la Résidence du Consul général :

M. Vincent Worms, Président de Partech International

M. Robert Troy, Président de General Partners Ventures

M. Eric Hautemont, Président de Ridge Ventures

15 h 30 : Visite de BE Inc. et rencontre avec son Président, M. Jean-Louis Gassée

17 h 00 : Visite d’Aplio et rencontre avec son Président, M. Olivier Zitoun

Mardi 20 juillet, San Francisco

9 h 00 : Visite d’Ilog et rencontre avec son Président, M. Edouard Efira

10 h 30 : Visite de Ezlogin.com et rencontre avec ses fondateurs, MM. Julien N’Guyen et Jean-Noël Lebrun

12 h 30 Déjeuner avec de jeunes entrepreneurs français des secteurs de haute technologie :

- MM. Julien Nguyen, Jean-Noël Lebrun, fondateurs de

e-PORTER, Inc.

- M. Jean-Yves Conte, fondateur de JYC Resources

- M. Yves Blehaut, créateur de Infogrames Entertainent

- M. Olivier Garbe, Président de Winnov

M. Thierry Levy, fondateur de Quiz Studio

- M. Yves Huin, Président de Acteam International

- Mme Martine Kempf, Présidente de Katalavox

M. Alexandre Gonthier, Président de IPIN

15 h 00 : Réunion de travail organisée par le Cabinet d’avocats Ropers, Majeski & Ass. sur le thème de la création d’entreprise

17 h 00 : Visite d‘Easy Planet et rencontre avec le Président Khaï Minh Phan

20 h 00Dîner organisé par la section de San Francisco des Conseillers du Commerce Extérieur, sur le thème de la création d’entreprise en Californie, avec des entrepreneurs, des banquiers, des avocats et des consultants :

- M. Christian Morio, inspecteur général à la Bank of the West

M. Joël Sibrac, Senior Executive Vice-President de la Bank of the West

M. Yves Blehaut ; Président d’Infogrames Entertainment USA

M. Bruno Fraeyman, avocat, Ropers-Majesky

M. Alain Pinel, agent immobilier, Coldwell Banker

Mercredi 21 juillet, San Francisco

8 h 00 : Visite de Bay Bread et rencontre avec son Président, M. Pascal Rigo

9 h 15 : Visite de Life in Provence et rencontre avec son Président, M. Donatien Monod

10 h 00 : Visite de Made in France et rencontre avec son Président, M. Hugues de Vernou

13 h 00 : Déjeuner au « Domaine Chandon« 

14 h 30 : Visite de Clos du Val et rencontre avec son Président, M. Bernard Portet

Vendredi 23 juillet, Washington

9 h 00 : Entretien avec M. Robert Faure, directeur du restaurant  » Les Halles  » en présence de M. Eric Rochard, directeur du  » Restaurant Français  » et M. Alain de Keghel, Consul général à Washington

10 h 30 : Entretien avec M. Christophe Gissinger, Président & CEO, Pack on Line

11 h 30 : Entretien avec M. Jean-François Orsini, directeur régional, Freelance Technologies

12 h 30 : Déjeuner avec des entrepreneurs français du secteur de la biotechnologie :

M. Jacques Besnainou, Président, Ecobalance

M. Patrick Hervy, Président & CEO, Diabetex

- M. Jean-Paul Hofmann, Vice-Président, Large Scale Biology Corp.

M. Stephen Rochereau, Managing Director, Space Vest

M. Alain de Keghel, Consul général à Washington

Mme Françoise Tourraine-Moulin, attachée  » biotechnologies « , mission scientifique

M. Bruno Jactel, conseiller économique et commercial

M. Philippe Lacoste, deuxième conseiller

M. Frédéric Badey, attaché  » biotechnologies « , Poste d’expansion économique

15 h 00 à 16 h 15 : Visite de la société Torrent Network et rencontre avec M. Jean-Luc Abaziou, son Président

ANNEXE 2 -

PROGRAMME DE LA MISSION SUR L’EXPATRIATION
DES JEUNES FRANÇAIS AU ROYAUME-UNI
LES 3 ET 4 AVRIL 2000

Lundi 3 Avril, Londres

8h.30 : Entretiens au Poste d’expansion économique avec :

M. P. O’Quin, Ministre Conseiller pour les Affaires Economiques et Commerciales

Mme Bourolleau, Consul Général de France à Londres

M. Stephan Elting, fondateur de l’entreprise Blue Deco. Com, accompagné de ses deux associés Mme Stéphanie Thierry et M. Guillaume Danis

11 h 00 : Rencontre avec MM. Stephen O’Brien, Chief Executive, et Michael Charlton, Managing Director, de London First Centre (Agence de développement économique du Grand Londres chargée d’attirer des investissements sur la région)

12h.30 : Déjeuner de travail avec des créateurs d’entreprises français au Royaume-Uni dans le secteur de la finance et des nouvelles technologies :

M. Serge Acker, Managing Director de 404 Found !

M. Emmanuel Lesur, Director & Sales de OTC Conseil

M. Pierre-Yves Commanay, Subsidiary Manager de SOPRA

M. Denis Tresgots, Regional Sales Manager de Freelance Technologies

15h 00 : Entretien avec Invest in Britain Bureau (IBB), M. Andrew Fraser, Chief Executive, ou M. David Cockerham, Deputy Chief Executive et avec Mrs Janssis, responsable de la section Europe, Department of Trade and Industry

16h.45 : Rencontre avec MM. Bernard Gault, Managing Director de Morgan Stanley, Bertrand Coste, Managing Director de QES Investment Ltd, Michel Caillard, Arnheim, Tite & Lewis et M. de Forges, Ministre Conseiller pour les Affaires Financières

18h 15 : Entretien avec M. Stéphane Boujnah, Director au Crédit Suisse/First Boston

20h 30 : Dîner chez M. P. O’Quin, Ministre Conseiller pour les Affaires Economiques et Commerciales avec :

M. Alain Thibaudeau, Group Chief Executive d’Exchem PLC

M. Olivier Kerhoas, Constantin Ltd

M. Pascal d’Hont, avocat chez Ernst & Young

M. Raymond Leprêtre, Leprêtre & Partners

M. Jean-Noël Mermet, Président de Frenger International

M. Peter Alfandary de Warner Cranston

Mardi 4 Avril, Londres

8h30 : Petit déjeuner de travail avec des entrepreneurs français :

M. Thomas Vingtrinier, Managing Director de Siticom

M. Eric Mouilleron de Valtech Ltd

M. Pascal Josselin, Vice-Président pour l’Europe de Fi System

10h.15 : Entretien avec Mme Emmanuelle Drouet, créatrice de Iglu.com (vente de services touristiques via Internet)

11h30 : Entretien avec Mme Marchand, attachée fiscale

13h.00 : Déjeuner avec M. Michel Caillard, Directeur juridique et fiscal pour l’Europe de PwC et le Ministre Conseiller pour les Affaires Financières

15h.00 : Entretien au Poste d’expansion économique avec M. Thomas Beauchamp, créateur de No Problem Services (société spécialisée dans la création de sites Web pour le secteur bancaire)

ANNEXE 3 -

LISTE DES PERSONNES AUDITIONNÉES

Mardi 26 octobre 1999

M. Jean-Pierre Laffon, Directeur des Français à l’étranger et des étrangers en France, Ministère des Affaires étrangères,

M. René Trégouët, Sénateur du Rhône.

Mardi 9 novembre 1999

M. Bernard Maitre, associé de Galiléo Partners, fonds de capital risque,

M. Pierre Laffitte, Sénateur des Alpes-Maritimes,

M. Sylvain Forestier, Président de l’association Croissance plus et Mme Anne-Christine Carpentier, Secrétaire général,

M. Antoine Decitre, fondateur de Défi Start-up et de l’association SICOB pour la création d’entreprise.

Mardi 16 novembre 1999

M. Dominique Leblanc, Directeur général adjoint à la Bourse de Paris,

M. Edouard de Rocca, Directeur marketing d’Aplio France,

M. Stéphane Boujnah, conseiller technique auprès du Ministre de l’économie et des finances.

Mardi 14 décembre 1999

M. Stéphane Boujnah, conseiller technique auprès du Ministre de l’économie et des finances.

Mardi 18 janvier 2000

M. Jean-Noël Mermet, Président Directeur Général de Frenger-International.

Mardi 18 janvier 2000 – Dîner de travail avec :

M. Sylvain Forestier, Président du Groupe D, Président de l’association Croissance Plus

Mme Anne-Christine Carpentier, Directeur exécutif de l’association Croissance Plus,

M. Pierre Césarini, Président de Temposoft,

M. Amaury Eloy, Président de Newworks,

M. Stéphane Donders, Président de Keymage,

M. Benoît Habert, Président de Dassault Developpement,

M. Pierre Haren, Président de Ilog,

M. Loïc Le Meur, Président de Rapidsite,

M. Jean Schmitt, Président de SLP.

Mercredi 26 janvier 2000

M. Bernard Larrouturou, Président Directeur Général de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique,

M. Daniel Zumino, associé de la société Leonardo Finance,

M. Olivier Cadic, Président Directeur Général de la société Info-Elec,

Mardi 1er février 2000

M. Christian Saint-Etienne, Professeur à l’Université Paris-Dauphine.

Mardi 29 février 2000

M. Grégoire REVENU, Business Angels.

Mardi 29 février 2000 – Dîner de travail avec

M. Yves Delacour, fondateur de Leonardo Finance,

M. Jacques Beghain, fondateur de LBMB,

M. Daniel Zumino, fondateur de DILEN,

M. Alain Château, fondateur de Intercall,

M. François Thurel, fondateur de Easyflying,

M. Alexandre Joseph, fondateur de E-Local,

M. Jean-Paul Berthelot, fondateur de Anywherere,

M. Michel Vincent, fondateur de Cyperus.com,

M. Xavier Blanchot, fondateur de Internet-telecom.

Mercredi 15 mars 2000

M. Serge Plattard, directeur des relations internationales au CNES, fondateur de l’association  » Animation du réseau des ingénieurs et scientifiques à l’étranger « , ARISE.

Mardi 21 mars 2000

M. Le Floc’h Louboutin, Directeur de la législation fiscale au ministère de l’Economie, des finances et de l’industrie.

LA FUITE DES CERVEAUX : MYTHE OU RÉALITÉ ?

Depuis quelques années, les médias se font régulièrement l’écho de départs massifs de jeunes Français hautement qualifiés vers les pays anglo-saxons. Alertée par ces informations, la Commission des Affaires économiques du Sénat a décidé, en juin dernier, de créer un groupe de travail sur l’expatriation des jeunes Français pour mesurer la réalité de ce phénomène et l’analyser.

S’appuyant sur des missions d’études aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, sur l’audition d’un grand nombre de jeunes créateurs d’entreprises et sur d’autres sources d’informations tant françaises qu’étrangères, le Groupe de travail s’est efforcé de répondre aux questions que tout le monde se pose : combien de créateurs, d’entrepreneurs, de cadres de haut niveau, de chercheurs, d’investisseurs s’expatrient ? Pourquoi partent-ils ? Combien reviennent en France? Que faudrait-il faire pour les retenir ?

A partir de cette analyse quantitative et qualitative, le rapport procède à une évaluation des conséquences de ces expatriations pour la France. Si on peut, en effet, se féliciter de la mobilité croissante de jeunes diplômés qui partent à l’étranger acquérir une expérience internationale, l’exode auquel on assiste constitue indéniablement une lourde perte pour notre pays. Cette nouvelle vague d’émigration prive la France d’une élite entrepreneuriale peu nombreuse, mais essentielle au développement de la nouvelle économie.

Jugeant que la volonté de créer un climat favorable à l’épanouissement des nouvelles technologies doit s’inscrire dans un environnement global propice à la création de richesses, le groupe de travail propose une série de mesures concrètes destinées à arrêter l’hémorragie et à faire de la France une terre d’accueil pour les nouveaux entrepreneurs.


Procès Pistorius: Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? (Have we unwittingly cultivated a monster?)

14 septembre, 2014
https://pbs.twimg.com/media/BxSIbkiCUAIyojD.jpg
http://i.telegraph.co.uk/multimedia/archive/02484/pistorius-hougaard_2484774b.jpg
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http://static.businessinsider.com/image/511e4fd4eab8eabb3100000e/image.jpgMa seule ligne de conduite, c’était gagner, conquérir, être le plus fort. J’en étais arrivé à penser que tout m’était dû, que telle ou telle fille devait coucher avec moi. Mike Tyson
 Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? Gianni Merlo (nègre d’Oscar Pistorius)
Nous étions très amoureux. Je ne pouvais pas rêver mieux et je sais qu’elle partageait ce sentiment. Oscar Pistorius
Je survivrai. Je gagne toujours. Oscar Pistorius
Reeva did these pictures when she was 14. They have been in the house a long time now, but we never realised what they were about. But there is a man standing in a field next to a tree and he is holding a gun. And then on the other side (the two paintings join together) is what could be Reeva wearing angel wings – and there is a ladder going up to heaven. We never really understood the painting but it almost seems like a premonition. If you look at it, she’s petrified. She’s showing horror. She’s terrified. Her hands are over her mouth. June Steenkemp
 « Je me suis réveillée ce matin, en sécurité dans ma maison, écrivit Reeva sur Instagram. Tout le monde n’a pas cette chance. Protestez contre le viol. Repose en paix Anene Booysen. #viol #crime #ditesNON.  Reeva Steenkemp
Oscar a certaines façons de faire avec les filles. Cette Reeva n’est probablement pas la seule et Oscar n’est sûrement pas le personnage que les gens imaginent. Samantha Taylor
Je suis si contente que Sam soit saine et sauve et qu’elle ait échappé à cet homme – quand ils sortaient ensemble, les choses auraient pu mal tourner, à cause de son pistolet. Mère de Samantha Taylor
Oscar Pistorius incarnait cette détermination à se battre contre vents et marées qui correspond à l’idée que se font les Sud-Africains de leur identité. Le meurtre a touché toutes les communautés de la « nation arc-en-ciel », pour toutes les mauvaises raisons. L’Afrique du Sud figure en tête, ou presque, des pires tableaux de statistiques : taux de meurtres, morts par balles, meurtres de femmes, nombre de femmes tuées par leur partenaire. Sur un plan purement statistique, Reeva Steenkamp est seulement l’une des trois femmes assassinées en moyenne chaque année par leur partenaire un soir de Saint-Valentin. Un chiffre sans doute sous-estimé : selon une étude publiée par la revue scientifique The Lancet en 2009, « au moins la moitié des femmes tuées en Afrique du Sud sont victimes de leur partenaire masculin ». (…) De fait, l’athlète était, semble-t-il, du genre possessif avec les femmes. En septembre 2012, il aurait promis à Quinton Van der Burgh, un magnat de la télévision et de l’industrie du charbon, de lui casser la gueule s’il n’arrêtait pas de tourner autour de sa petite amie de l’époque. Plus tard, quand un ami de Van der Burgh a demandé à Pistorius de se calmer, ce dernier l’aurait menacé de lui « casser les jambes ». Les trois hommes ont par la suite échangé des SMS au ton de plus en plus vif. Si vif que les Hawks, la brigade de police sud-africaine spécialisée contre le crime organisé, ont dû intervenir pour calmer les esprits. (…) Quelques mois avant la Saint-Valentin, Oscar avait déjà déchargé un pistolet à la table d’un restaurant de Johannesburg, Tashas. Il avait tiré en direction du sol, sans blesser personne. A l’époque, nul n’avait souhaité ébruiter l’affaire. Apparemment, il ne se déplaçait plus sans son calibre de 9 mm ; quand il était invité à dîner, il lui arrivait de poser son arme sur la table. L’opinion publique est très divisée à ce sujet. Détenir une arme à feu a beau être chose courante en Afrique du Sud, l’exhiber à tout bout de champ n’a rien de banal, surtout dans les milieux aisés que Pistorius fréquentait. Quelques-uns de ses proches ne se sont pas gênés pour le lui rappeler. D’autres ont considéré que son arme n’était jamais qu’une sorte d’accessoire de mode, un « truc cool ». Reeva Steenkamp elle-même n’avait rien contre les armes à feu, ni contre les voitures de sport, l’autre passion d’Oscar. (…) Au tribunal, l’accusation n’aura donc aucun mal à le dépeindre comme un amateur de gâchettes. En plus du 9 mm qu’il a dirigé contre sa petite amie, Pistorius avait demandé des autorisations pour six autres armes à feu en janvier 2013 : un revolver Smith & Wesson Model 500, trois fusils de chasse, Maverick, Winchester et Mossberg ; un revolver Special de calibre .38 et un fusil Vector .22. Il avait obtenu le droit de détenir une arme depuis 2010, après qu’une autorisation lui avait été refusée une première fois en 2008, pour une raison encore inconnue. D’autres histoires ont refait surface. Celle où il aurait pratiquement tiré sur son chien, Capone, dans un moment de panique. Puis celle de ce tweet tristement célèbre de novembre 2012, passé inaperçu à l’époque mais retrouvé après le meurtre : « Rien ne vaut de rentrer à la maison, entendre le bruit de la machine à laver, penser qu’un intrus est là et pénétrer dans la buanderie en mode close-combat ! Waah. » Curieux, certes. Mais rien de tout ça ne signifie meurtre prémédité. Au contraire, ses avocats vont insister sur cet aspect de sa personnalité : il était inquiet pour sa sécurité. Pendant sa période de détention provisoire, en février 2013, ses défenseurs ont longuement expliqué comment Pistorius avait sollicité la protection des Hawks. (…) Il pouvait aussi être impétueux, en témoigne cet accident de hors-bord en 2009 sur la rivière Vaal qui lui avait valu 172 points de suture au visage. Il avait toujours aimé faire du karting à toute vitesse, un style de conduite qu’il conservait en voiture. Un soir de décembre 2005, il avait aussi failli mourir en s’endormant au volant. Il s’en allait rejoindre sa petite amie, Vicky Miles, après une grosse engueulade au téléphone. Histoire tristement banale, la célébrité et ses privilèges provoquent parfois d’importants dégâts, particulièrement chez les jeunes qui ont grandi dans un environnement compliqué et que l’adulation des foules a éloignés des réalités. Mike Tyson, par exemple, a raconté comment il s’était mis à croire qu’il pouvait avoir tout ce qu’il voulait. « Ma seule ligne de conduite, c’était gagner, conquérir, être le plus fort, disait-il. J’en étais arrivé à penser que tout m’était dû, que telle ou telle fille devait coucher avec moi. » Oscar Pistorius vient certes d’un milieu plus favorisé que celui de Tyson, mais la célébrité a une dynamique propre. Si la gloire tend à corrompre, la gloire mondiale tend à corrompre à très grande échelle. Ajoutez à cela une passion pour les armes : l’explosion devient inévitable. Car, à ses yeux, la gloire c’était aussi cela, la possibilité de s’adonner pleinement à sa passion pour les voitures, les armes à feu et les filles, sans aucun contrepoids familial. En effet, depuis que ses parents s’étaient séparés, l’autorité morale de son père, Henke, avait faibli ; Oscar ne le considère d’ailleurs plus tellement comme un père et ils ne se sont pratiquement pas vus durant ces dix dernières années. Le 6 mars 2002, Henke s’était présenté inopinément au lycée de Pretoria pour annoncer à son fils la mort de sa mère. Sheila Pistorius était mal en point depuis quelque temps, elle avait été hospitalisée mais personne n’imaginait que sa vie était en danger. « J’ai cru que j’avais plutôt bien accepté sa mort, a écrit Oscar Pistorius dans son autobiographie parue en 2009. J’étais le seul à ne pas pleurer [à l'enterrement] et j’ai réconforté mon frère et ma soeur… mais le lendemain je me suis réveillé en larmes. J’avais complètement perdu mes repères. » (…) En public, Oscar se montrait toujours sous son meilleur jour, rares étaient ceux auxquels il laissait deviner la dureté de sa condition, ses moignons gonflés, égratignés et ensanglantés par les frottements dus à la course. (…) Sauver les apparences, refuser d’admettre la moindre faille dans son bonheur. Cela a un prix d’autant plus élevé que l’image sur-humaine qu’il renvoyait s’éloignait de la réalité. Mais avec qui pouvait-il en parler ? Certains, parmi ses proches, ont bien perçu son air préoccupé début 2013. L’un d’eux a même essayé d’aborder la question avec Oscar. Quand il a proposé son aide, il s’est entendu répondre que tout était sous contrôle. Compartimenter sa vie, pourquoi pas. A condition de conserver un regard honnête sur soi-même, de ne pas se présenter sous un jour différent d’une personne à l’autre. A mon avis, beaucoup de gens vont découvrir lors du procès des choses qu’ils ignoraient. En ce qui me concerne, je ne savais rien de sa passion pour les armes. Mais j’ai peur que certains détails de sa vie, les menaces qu’il a pu proférer, son attitude envers les femmes ou ses textos soient dévastateurs pour sa famille. D’autant plus si des preuves irréfutables de la préméditation devaient surgir. Comment admettre que derrière le  « héros » Pistorius, gentil garçon et athlète hors du commun, se cachait un meurtrier ? (…) Dans un pays gangrené par la corruption policière, où huit officiers ont récemment été inculpés de meurtre pour avoir ligoté un homme au pare-chocs arrière d’un fourgon avant de le traîner dans la rue (il fut plus tard retrouvé mort dans sa cellule), Hilton Botha est fier de ses vingt-quatre ans de service. « J’essaie d’enquêter sur chaque affaire comme si l’un des miens avait été assassiné », confie-t-il. Spécialiste des dossiers d’homicide, ce vétéran a considéré d’emblée le cas Pistorius comme une affaire simple : une femme tuée par son mari, son petit ami voire sa maîtresse. Ce genre de choses arrive hélas toutes les huit heures en Afrique du Sud. Il s’agit même de la principale cause de mort violente chez les femmes. (…) Tout trahissait l’homicide volontaire, assure l’inspecteur. Pourquoi un cambrioleur irait-il s’enfermer dans les toilettes ? Pourquoi les balles auraient-elles traversé le short de la victime si elle était assise sur la lunette des toilettes en pleine nuit ? Et pourquoi aurait-elle emporté son téléphone portable dans la salle de bains à trois heures du matin. Selon Botha, les balles l’avaient touchée au flanc droit. Autrement dit, elle n’était pas assise, mais probablement tapie derrière la porte verrouillée. D’après la disposition des projectiles dans la salle de bains, Botha estime que Pistorius avait appuyé sur la détente à moins d’un mètre cinquante de la porte. Selon lui, les impacts étaient orientés vers le bas, ce qui signifie que Pistorius portait bien ses prothèses à ce moment précis, contrairement à ce qu’il prétendra plus tard. Mais pourquoi aurait-il voulu pénétrer à l’endroit même où il pensait que le cambrioleur s’était caché ? Et pourquoi aurait-il ouvert le feu, au lieu d’attraper sa petite amie et de courir se mettre en lieu sûr ? (…) C’est en vivant comme si de rien n’était qu’Oscar Pistorius a surmonté une grave infirmité – il est né sans péroné, ce qui a nécessité l’amputation des jambes au-dessous du genou, à l’âge de 11 mois. « Ton frère enfile ses chaussures ; toi, tu enfiles tes jambes », lui répétait sa mère pour ancrer en lui l’idée qu’il ne devait par se laisser réduire à son handicap. Le divorce de ses parents quand il avait 6 ans puis la mort de sa mère neuf ans plus tard à cause d’une allergie à un médicament l’anéantirent. Brouillés avec leur père, son frère et lui se retrouvèrent comme deux « bateaux sans gouvernail », raconte-t-il dans ses mémoires Courir après un rêve (L’Archipel, 2010). Il se tatoua sur le bras les dates de naissance et de mort de sa maman, qui lui avait dit un jour : « Le vrai perdant n’est jamais celui qui franchit la ligne d’arrivée en dernier. Le vrai perdant, c’est celui qui reste sur la touche sans même essayer de courir. » Aucune autre femme n’a jamais pu égaler sa mère. Dans son livre, Oscar énumère ses déceptions sentimentales et ses ruptures. La piste a été son seul véritable amour. La presse l’a présenté comme « l’homme sans jambes le plus rapide du monde ». « À première vue, Oscar Pistorius a l’air d’un être surgi du futur, s’est enthousiasmé un journaliste de NBC. Il a la démarche d’un félin géant en maraude, si une telle créature était dotée de pieds en forme de nageoires au lieu de pattes. Quand il s’approche, avec ses lunettes Oakley dernier cri et son torse admirablement sculpté, on voit en lui un aperçu de notre évolution future : un personnage mi-homme mi-machine. » (…) Reeva rêvait d’apparaître dans Vanity Fair, confie sa mère, June Steenkamp, une femme blonde et menue, ajoutant tristement : « Il a fallu qu’elle perde la vie pour y parvenir. »  (…) La vie a joué un méchant tour à Reeva Steenkamp : sa mère et elle ont longtemps défendu avec passion les femmes victimes de violences. En Afrique du Sud, durant les années 2011 et 2012, on a enregistré 64 500 viols, soit un toutes les quatre minutes – un record mondial, selon le Département d’État américain. Même le président en exercice, Jacob Zuma, fut traduit en justice en 2006 pour le viol d’une militante de 31 ans avant d’être acquitté. (…) Elle se teignit les cheveux en blond, devint l’égérie de la marque Avon en Afrique du Sud, quitta son petit ami et Port Elizabeth pour les lumières de Johannesburg où, déclara-t-elle, elle voulait devenir mannequin. « Son père était tellement hostile à cette idée, il avait peur qu’une chose grave lui arrive, raconte June. C’est une jungle, Johannesburg, l’un des pires endroits du pays. »« Elle m’a téléphoné et m’a dit qu’elle arrivait tout juste de Port Elizabeth, qu’elle voulait devenir mannequin », confirme Jane Celliers, de l’agence Ice Model Management. Après lui avoir demandé ses mensurations, elle répondit : « Pour Ice, vous êtes trop petite. » Mais Reeva insista pour venir la voir. « Elle a franchi cette porte, et voilà : le coup de foudre. » Très vite, les photos de magazines et les spots télévisés s’enchaînèrent. Reeva était la superbe blonde publicitaire de nombreuses marques : les sucettes Pin Pop, Toyota, Kentucky Fried Chicken, la bière Cardinal et les chewing-gums Hollywood. Mais elle voulait aussi faire la couverture d’un magazine grand public. À l’époque, FHM était un mensuel masculin très en vogue. « Des filles en bikinis », résume Hagen Engler, l’ancien rédacteur en chef de l’édition sud-africaine. Il se souvient de la détermination farouche de Reeva, qui ne voulait pas seulement être vue, mais aussi être lue et entendue. Elle était un peu trop ronde pour poser en maillot de bains. Grâce au yoga, à un régime strict et à beaucoup d’exercice, elle mit peu de temps pour se sculpter une silhouette fine et bien galbée. « Reeva était toujours sexy, poursuit Engler. En bikini, elle pouvait déchirer. » En outre, elle pigeait ce qu’elle appelait « le jeu » : provoquer une émotion. Elle commença par charmer les 70 000 lecteurs de FHM « avec une minuscule photo d’elle en maillot, format timbre-poste, se remémore Engler, puis avec une autre, un peu plus grande ». Au bout de trois ans, elle décrochait la couverture du numéro de décembre 2011. Le rédacteur en chef n’a pas oublié cette séance en bikini fuchsia. Pendant l’interview, Reeva tint ce propos : « Ce qui me passionne, c’est de prendre la défense des gens qui n’ont pas conscience de leurs droits. » (…) Reeva avait décroché une apparition dans « Tropika Island of Treasure », une émission de télé-réalité que l’on m’a décrite comme « une version de “Koh Lanta” où l’on vous assure le gîte et le couvert ». Selon l’agent Jane Celliers, « Reeva n’était pas encore une célébrité, seulement un mannequin connu ; “Tropika” lui a permis d’accéder à un nouveau statut : on l’invitait dans les talk-shows ». Comme me l’a expliqué son agent de relations publiques, Sarit Tomlinson : « Quand vous êtes célèbre, vous avez une voix, un ton, une tribune, et vous pouvez vous faire entendre. Que ce soit sur Twitter, à la télé, à la radio, Reeva s’exprimait avec passion sur les violences infligées aux femmes, auxquelles elle prêtait sa voix. »(…) Tout en poursuivant sa carrière, elle sortit brièvement avec Francois Hougaard, la star du rugby sud-africain. (…) « Personne ne connaissait le véritable Oscar, personne ne voulait gratter la façade », admet le journaliste sportif Graeme Joffe. Selon les estimations, il touchait 1,5 million d’euros par an de ses sponsors, parmi lesquels Nike, Oakley et les parfums Thierry Mugler, et c’était un bon placement. « Il ne fallait surtout pas faire peur à un sponsor comme Nike, souligne Joffe. Les incidents devenaient des non-événements. » Quand Pistorius perdit le 200 mètres face au brésilien Alan Fonteles Cardoso Oliveira aux Jeux paralympiques de 2012, il critiqua le vainqueur qui aurait utilisé des lames de carbone plus longues que les siennes. « On sentait vraiment le dépit, estime Joffe. Il a pété un câble. Le lendemain, il s’est excusé ; non pour ce qu’il avait dit, mais pour la façon dont il s’était exprimé : sur la piste, juste après la course, devant tous les médias. » (…) Pistorius avait beau ne pas être au niveau pour les Jeux olympiques, il obtint tout de même son billet. Parce que c’était lui. « On a pris une décision politique », a répondu Fikile Mbalula, le ministre des sports sud-africain, lorsqu’il fut interrogé à la radio. « Oscar est arrivé en demi-finale du 400 mètres, se rappelle Joffe. Il était sur les starting-blocks devant 80 000 personnes dans le stade. Avant cela, les gens ne savaient même pas où était l’Afrique du Sud. C’était notre emblème, une figure mondiale, un symbole, un modèle pour des millions de gens dans le monde, un athlète infirme capable de se mesurer aux athlètes valides. Personne ne tente de déboulonner une telle idole. » Après les Jeux olympiques, Pistorius s’envola pour l’Amérique, où il participa à de grandes émissions de télévision comme le « Tonight Show » de Jay Leno. À son retour, Oscar le modeste avait disparu au profit de Pistorius l’invincible. « Il la ramenait sur ses aventures dans le monde, raconte un ancien proche. Il était du genre à dire “C’est moi le grand homme, c’est moi, Oscar. La planète me doit bien ça.” Comme si tout lui était dû. Il n’était pas comme ça. On l’a poussé dans cette direction. » Ses amis n’étaient plus les bons gars d’avant, mais les bandes de skinheads tatoués de Johannesburg Sud. « Il s’entourait de gens pour qui la violence et la colère tenaient lieu d’exutoire. Dieu me pardonne, je n’ai pas vu venir la suite. Mais je savais que quelque chose allait exploser. » Même Gianni Merlo, le journaliste italien qui avait aidé Pistorius à écrire ses mémoires, s’interrogeait : « Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? » La tension des Jeux laissa des traces. « Il était d’une humeur massacrante, se rappelle Jonathan McEvoy, le chroniqueur sportif du Daily Mail. Lors de ses entraînements, les mères de famille et les enfants qui fréquentaient aussi la salle de sport étaient un peu interloqués de l’entendre proférer des insultes. Tout d’un coup, il sortait de la salle au milieu d’une séance. Il était renfrogné et grossier. Apparemment, il survivait à coups de boissons énergétiques et de comprimés de caféine. » McEvoy interrogea Pistorius sur les armes dans sa chambre – « un flingue en acier noir sur la table de chevet, et un sinistre pistolet-mitrailleur Taurus sous la fenêtre ». Réponse du sprinteur : « C’est pour me protéger, mon frère. » McEvoy note : « Il était incapable de trouver le sommeil – ce qui n’était guère surprenant, vu les comprimés et tout le café qu’il avalait. Il se levait souvent au milieu de la nuit et se rendait au stand de tir avec son pistolet et deux boîtes de munitions. » Il avait un pitbull et un bull-terrier, deux tigres blancs (qu’il vendit à un zoo canadien quand les bêtes dépassèrent les 200 kg) et des parts dans au moins un cheval de course. Il possédait une collection de bolides et venait de commander une McLaren Spider à plus de 200 000 euros. Pour sa protection, il avait un pistolet avec permis et il avait déposé d’autres demandes pour trois fusils de chasse, une carabine et deux revolvers.En novembre 2011, il posta ce tweet : « Sur 50 tirs à plus de 300 m, j’ai touché la tête à 96 % ! Pan ! », avec une photo de lui tirant au pistolet sur un stand près de Gemona, en Italie, où il s’exerçait souvent. Six semaines avant les Jeux de Londres, en route pour un autre stand de tir, il tweeta : « Gonflé à bloc ! Yeaaah, mec ! » Selon un ami directeur d’hôtel interrogé par McEvoy, « Oscar disposait aussi de toute une panoplie de blondes ». Le 4 novembre 2012, il en rencontra une nouvelle. « Si vous cherchez la définition du mot “hot” dans le dictionnaire, vous y trouverez Reeva Steenkamp », écrivit un utilisateur de Twitter la veille de la rencontre entre Oscar et la jeune fille.  Mark Seal

Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? 

Contrats publicitaires de plusieurs millions de dollars, adulation des foules, mythe dans son propre pays, collection de voitures de sport, d’armes à feu et de blondes, amis propriétaires de yachts et de belles voitures qui l’initiaient à leur vie de flambeur, prises d’excitants, insomnies, paranoïa, rivalités avec d’autres sportifs …

Au lendemain de l’acquittement de l’athlète handisport sud-africain Oscar Pistorius pour meurtre mais de sa condamnation pour homicide involontaire par la seule juge Thokozile Matilda Masipa (l’Afrique du sud ne disposant pas de système de jurés) …

Et à l’heure où après les frasques de Tiger Woods et les mensonges de Lance Armstrong, l’équipementier sportif américain Nike qui l’avait affublé du slogan presque prémonitoire et en tout cas morbide de « balle dans le canon d’un pistolet » s’est enfin décidée à le retirer de ses campagnes …

Comment ne pas se poser la question du journaliste italien qui lui avait servi de nègre pour ses mémoires ?

Procès
Oscar Pistorius, la face cachée d’un demi-dieu

Mark Seal

Vanity Fair

June 2013

Pour avoir réussi à participer aux Jeux olympiques avec des jambes artificielles, Oscar Pistorius était une star et un exemple. Depuis le meurtre de sa compagne, le monde découvre la part sombre du héros. Vendredi 12 septembre, à la suite d’un long et médiatique procès, le verdict, clément, tombe : Oscar Pistorius est reconnu coupable d’homicide involontaire, la juge ayant écarté la préméditation et le meurtre. En Afrique du Sud, Mark Seal avait recueilli pour Vanity Fair les confidences du premier enquêteur chargé de l’affaire et remonté le cours des événements jusqu’à la nuit fatidique.
Le 14 février 2013, à 4 heures du matin, l’inspecteur Hilton Botha fut réveillé par un coup de téléphone de son supérieur. « Oscar a tiré sur sa fiancée », souffla-t-il à son épouse, Audrey, après avoir raccroché. Elle n’eut pas à lui demander qui était Oscar. « Nous le connaissons tous », m’explique-t-elle un mois plus tard, attablée avec son mari dans un café de Johannesburg. Le monde entier connaît Oscar Pistorius, l’homme qui a surmonté une amputation des deux jambes quand il était gamin avant de devenir le Blade Runner sud-africain, capable de concourir, à l’âge de 25 ans, aux Jeux olympiques de Londres en 2012 comme n’importe quel athlète de haut niveau. Mais Audrey Botha n’avait pas oublié non plus le jeune homme impétueux que son mari avait arrêté pour agression en 2009 : il était accusé d’avoir grièvement blessé une jeune femme en lui claquant une porte au visage lors d’une soirée. Pistorius contesta ces accusations et les poursuites furent abandonnées.

Un quart d’heure après cet appel nocturne, Hilton Botha était au domicile de Pistorius, à Silver Woods Country Estate, une enclave résidentielle sous haute sécurité de Pretoria, la capitale de l’Afrique du Sud. L’une des premières choses qu’il vit en franchissant la porte fut le corps de Reeva Steenkamp, magnifique blonde de 29 ans, mannequin et star de la télé-réalité. Pistorius, qui sortait avec elle depuis quatre mois, lui avait tiré trois fois dessus. « Je l’ai trouvée au pied de l’escalier, recouverte de serviettes, baignant dans une mare de sang », confie Botha. Quelques minutes après les coups de feu, Pistorius téléphona au responsable de la résidence pour le prier d’appeler une ambulance. Ensuite, il porta Reeva de la salle de bains jusqu’au bas des marches – « les jambes et les bras ballants », écrira un journal – et l’allongea sur le sol, avant de pratiquer le bouche-à-bouche. Quelqu’un aurait tenté de lui poser un garrot au bras, sur l’une des blessures, pour enrayer l’hémorragie. Botha se remémore les mots d’un témoin : « Elle respirait encore en émettant une sorte de râle étranglé. » Un médecin accouru d’une maison voisine a dit : « Ce garrot ne servira a rien, elle a été blessée à la tête. » Puis elle a cessé de respirer.

« C’était une grande maison, impeccablement propre et rangée, poursuit l’inspecteur. On voyait qu’il y avait de l’argent ici, avec tous ces meubles, ces portraits, ces toiles. Les étagères étaient remplies de trophées. Il y avait même une photo de Mike Tyson et son gant de boxe dédicacé. » L’enquêteur contourna le cadavre et monta l’escalier de marbre jusqu’à la chambre d’où l’on avait fait feu une heure plus tôt. La scène du crime se trouvait dans la salle de bains – une douche, deux vasques et un cabinet de toilette à la porte criblée de balles. Pistorius l’avait défoncée à coups de batte de cricket. Il prétendait avoir agi ainsi parce que Reeva était enfermée à l’intérieur. La batte ensanglantée gisait sur le sol de la salle de bains, près de deux téléphones portables et d’un pistolet Parabellum 9 mm.

Dans le café, Botha s’accroupit devant moi pour exposer sa thèse : la jeune femme se serait réfugiée à l’intérieur des toilettes, en croisant les bras, ce qui expliquerait pourquoi une balle avait transpercé les doigts avant de pénétrer dans le bras. Une autre l’avait atteinte à l’oreille droite, une troisième à la hanche. « Peu importe où elle se trouvait dans les toilettes, elle n’avait aucune chance d’en réchapper », explique-t-il.

Dans un pays gangrené par la corruption policière, où huit officiers ont récemment été inculpés de meurtre pour avoir ligoté un homme au pare-chocs arrière d’un fourgon avant de le traîner dans la rue (il fut plus tard retrouvé mort dans sa cellule), Hilton Botha est fier de ses vingt-quatre ans de service. « J’essaie d’enquêter sur chaque affaire comme si l’un des miens avait été assassiné », confie-t-il. Spécialiste des dossiers d’homicide, ce vétéran a considéré d’emblée le cas Pistorius comme une affaire simple : une femme tuée par son mari, son petit ami voire sa maîtresse. Ce genre de choses arrive hélas toutes les huit heures en Afrique du Sud. Il s’agit même de la principale cause de mort violente chez les femmes.

La thèse du cambrioleur
Botha insiste : « Il est exclu qu’il ait pu se produire autre chose. Il n’y avait qu’eux dans la maison et, d’après tous les registres de la sécurité, elle y était depuis deux ou trois jours. Il n’y a pas eu d’effraction. Le seul accès possible était la fenêtre ouverte de la salle de bains et nous avons tout fait pour voir si quelqu’un était passé par là. Réponse : impossible. J’ai pensé que ce serait une affaire vite bouclée. Il l’avait abattue, point final. J’ai donc dit à mon supérieur : “Vous lui avez lu ses droits, vous devez l’arrêter”. » Botha se rendit ensuite dans le garage : Pistorius, dont la chemise et le short étaient maculés de sang, portait ses prothèses aux jambes, assis sur un banc de musculation, au milieu de son matériel d’entraînement. « Il se tenait la tête et il pleurait. Il y avait du sang partout, mais rien sur ses mains. Nous lui avons demandé : “Vous vous êtes lavé les mains ? Il a répondu : “Oui, elles étaient couvertes de sang”. »
« Vous vous souvenez de moi ? demanda Botha, faisant allusion au jour où il avait arrêté Pistorius pour coups et blessures quatre ans plus tôt.
– Oui, répondit l’athlète.
– Que s’est-il passé ?
– J’ai cru que c’était un cambrioleur. »

Tout trahissait l’homicide volontaire, assure l’inspecteur. Pourquoi un cambrioleur irait-il s’enfermer dans les toilettes ? Pourquoi les balles auraient-elles traversé le short de la victime si elle était assise sur la lunette des toilettes en pleine nuit ? Et pourquoi aurait-elle emporté son téléphone portable dans la salle de bains à trois heures du matin. Selon Botha, les balles l’avaient touchée au flanc droit. Autrement dit, elle n’était pas assise, mais probablement tapie derrière la porte verrouillée. D’après la disposition des projectiles dans la salle de bains, Botha estime que Pistorius avait appuyé sur la détente à moins d’un mètre cinquante de la porte. Selon lui, les impacts étaient orientés vers le bas, ce qui signifie que Pistorius portait bien ses prothèses à ce moment précis, contrairement à ce qu’il prétendra plus tard. Mais pourquoi aurait-il voulu pénétrer à l’endroit même où il pensait que le cambrioleur s’était caché ? Et pourquoi aurait-il ouvert le feu, au lieu d’attraper sa petite amie et de courir se mettre en lieu sûr ?

« Cela ne tient pas la route », se dit Botha après avoir entendu cette histoire de cambriolage. Parce qu’il était sûr de lui et qu’il avait décidé d’accumuler les preuves, le détective eut alors l’impression qu’on le soupçonnait à son tour. Ses supérieurs ne tardèrent pas à lui retirer l’affaire. Peu après, il démissionna de la police. D’après lui, sa crédibilité et sa réputation ont été mises en doute pour une simple raison : il n’a pas cru un seul instant que Pistorius ait confondu Reeva avec un cambrioleur avant de l’abattre de sang-froid.

« un être surgi du futur »
C’est en vivant comme si de rien n’était qu’Oscar Pistorius a surmonté une grave infirmité – il est né sans péroné, ce qui a nécessité l’amputation des jambes au-dessous du genou, à l’âge de 11 mois. « Ton frère enfile ses chaussures ; toi, tu enfiles tes jambes », lui répétait sa mère pour ancrer en lui l’idée qu’il ne devait par se laisser réduire à son handicap. Le divorce de ses parents quand il avait 6 ans puis la mort de sa mère neuf ans plus tard à cause d’une allergie à un médicament l’anéantirent. Brouillés avec leur père, son frère et lui se retrouvèrent comme deux « bateaux sans gouvernail », raconte-t-il dans ses mémoires Courir après un rêve (L’Archipel, 2010). Il se tatoua sur le bras les dates de naissance et de mort de sa maman, qui lui avait dit un jour : « Le vrai perdant n’est jamais celui qui franchit la ligne d’arrivée en dernier. Le vrai perdant, c’est celui qui reste sur la touche sans même essayer de courir. » Aucune autre femme n’a jamais pu égaler sa mère. Dans son livre, Oscar énumère ses déceptions sentimentales et ses ruptures. La piste a été son seul véritable amour. La presse l’a présenté comme « l’homme sans jambes le plus rapide du monde ». « À première vue, Oscar Pistorius a l’air d’un être surgi du futur, s’est enthousiasmé un journaliste de NBC. Il a la démarche d’un félin géant en maraude, si une telle créature était dotée de pieds en forme de nageoires au lieu de pattes. Quand il s’approche, avec ses lunettes Oakley dernier cri et son torse admirablement sculpté, on voit en lui un aperçu de notre évolution future : un personnage mi-homme mi-machine. »

Face à l’ultime défi qui se dresse devant lui – éviter de finir ses jours en prison –, Oscar peut compter sur sa famille, ses amis et ses experts en communication. Leur stratégie : accuser tout le monde sauf lui de la mort de Reeva. Son oncle Arnold, un riche promoteur immobilier et porte-parole du clan, assure : « Nous ne doutons pas une seconde que les éléments de l’enquête réfuteront toute possibilité de meurtre avec préméditation, ou même de meurtre tout court. » Certains justifient la situation d’Oscar par son enfance : il a grandi à Johannesburg, la plus grande métropole d’Afrique du Sud, un foyer de racisme et de violence à l’époque de l’apartheid. D’autres soulignent la criminalité endémique du pays, où la moitié de la population gagne moins de 50 euros par mois. Le père d’Oscar, Henke, ses oncles et son grand-père ont affirmé posséder 55 armes à feu, utiles « pour la chasse » et pour leur « protection ». Quoi d’étonnant à cela ? « On ne peut pas se fier à la police, ajoute Henke. Dans un pays comme celui-ci, vous vous réveillez au milieu de la nuit et quelqu’un est entré chez vous : que faites-vous ? Vous croyez que c’est un membre de la famille ? Bien sûr que non. »

« Je ne peux pas imaginer Oscar perpétrant les actes commis dans cette pièce ce soir-là », confie Mike Azzie, que l’athlète appelle « Oncle Mike ». Cet ami de longue date a parlé à Pistorius presque chaque jour depuis le drame. Ils possèdent ensemble un cheval de course, dont Oscar essaie de revendre sa part pour couvrir les frais de procédure. « À chaque fois, je lui demande : “Comment tu te sens, Ozzie ?, et lui me répète : “Je suis un homme brisé, Oncle Mike”. Puis il évoque Reeva et sa famille. » Mike raconte le jour où son fils dormit chez Oscar : au milieu de la nuit, il s’était réveillé pour aller boire un verre d’eau mais il a fait un peu de bruit. « Oscar a déboulé un pistolet à la main, assure-t-il. En Afrique du Sud, personne n’est en sécurité. Ils ne se contentent pas d’entrer chez vous, de vous ligoter et de vous voler vos biens. Ils vous humilient devant votre famille. Ils violent votre femme, pissent sur vos enfants, tuent le chef de famille d’une balle dans la nuque et laissent les gamins orphelins. Ici, vous avez un gosse privé de ses jambes. Il entend du bruit dans la maison, sa petite amie est là et aussitôt il passe en mode combat et panique. Il se dit : je dois protéger cette fille. Je ne vois pas ce qui aurait pu se passer d’autre dans la tête de ce pauvre gamin. »

Un viol toutes les quatre minutes
À mon arrivée à Johannesburg, un porte-parole du clan Pistorius m’indique que la famille n’est pas disposée à accorder d’entretiens, que ses membres refusent d’être mêlés à des « parasitages médiatiques » comme celui provoqué par Henke avec ses commentaires jugés racistes (celui-ci a accusé l’ANC, le parti de Nelson Mandela, de refuser de protéger les Blancs). La famille consacre toute son énergie à la défense d’Oscar. Quant à Pistorius lui-même, qui communique avec moi par l’entremise d’un agent de relations publiques, il se dit « encore profondément affecté » par la mort de Reeva : « La dernière chose qui me viendrait à l’esprit, affirme-t-il, serait de parler avec un journaliste ou d’accepter une séance photo. »

En revanche, les amis et la famille de Reeva sont plus enclins à s’exprimer. Un soir, une partie de l’entourage se retrouve au domicile de Cecil Myers, que la jeune femme considérait comme son « papa de Jo’burg ». Lui et son épouse Desi, leurs deux filles et leurs amis racontent la relation entre Reeva et l’homme de sa vie. « J’ai dit que ce Pistorius pouvait pourrir en enfer et je le pensais, s’écrie Cecil, gagné par l’émotion. Il n’y en a aujourd’hui que pour Oscar, Oscar, Oscar. Et Reeva, alors ? »

Reeva rêvait d’apparaître dans Vanity Fair, confie sa mère, June Steenkamp, une femme blonde et menue, ajoutant tristement : « Il a fallu qu’elle perde la vie pour y parvenir. » Nous sommes chez June, une modeste demeure de Port Elizabeth, sur la côte sud du pays, pleine de photos de Reeva. Elle est encore scandalisée d’avoir reçu des fleurs accompagnées d’un mot « de la part du bureau d’Oscar Pistorius » : ce dernier a eu le toupet d’organiser sa propre cérémonie funéraire en la mémoire de Reeva. Peu après le meurtre, Arnold Pistorius, l’oncle d’Oscar, lui a téléphoné. Elle se rappelle lui avoir répondu : « Je n’ai rien à vous dire et je n’ai aucune envie d’entendre ce que vous avez à me raconter.
– Alors je suis tout à fait désolé de vous avoir importunée », a dit l’oncle.
« J’ai raccroché. Nous en sommes restés là, précise-t-elle. Il voulait peut-être m’inviter à leur cérémonie privée. J’ai trouvé cela franchement déplacé. » Le père de Reeva, Barry, grand gaillard barbu de 69 ans, préfère rester dehors. Il est incapable de parler sans fondre en larmes. « En fait, il est beaucoup plus émotif que moi », glisse June. Elle raconte : « Nous avons fait venir son corps ici pour la veillée funèbre. Il gelait. Elle ressemblait à une poupée de cire. Toujours aussi belle. Je me suis évanouie. Ils m’ont sortie. J’ai insisté pour y retourner. Je lui ai dit à quel point je l’aimais, et que je l’espérais enfin à l’abri, vu la façon dont elle était morte. »

La vie a joué un méchant tour à Reeva Steenkamp : sa mère et elle ont longtemps défendu avec passion les femmes victimes de violences. En Afrique du Sud, durant les années 2011 et 2012, on a enregistré 64 500 viols, soit un toutes les quatre minutes – un record mondial, selon le Département d’État américain. Même le président en exercice, Jacob Zuma, fut traduit en justice en 2006 pour le viol d’une militante de 31 ans avant d’être acquitté. Enfant, Reeva voulait être avocate, mais le destin la frappa une première fois quand elle était en faculté de droit. « Elle montait un de nos chevaux de course et elle est tombée sur le dos, révèle June. Bilan : deux vertèbres écrasées. Les médecins n’étaient pas certains qu’elle puisse marcher à nouveau. Elle est restée allongée six semaines, sans savoir si elle pourrait se relever un jour. »
Une fois rétablie, elle décida d’abandonner le terrain juridique pour mener une nouvelle vie. Elle se teignit les cheveux en blond, devint l’égérie de la marque Avon en Afrique du Sud, quitta son petit ami et Port Elizabeth pour les lumières de Johannesburg où, déclara-t-elle, elle voulait devenir mannequin. « Son père était tellement hostile à cette idée, il avait peur qu’une chose grave lui arrive, raconte June. C’est une jungle, Johannesburg, l’un des pires endroits du pays. »

« Elle m’a téléphoné et m’a dit qu’elle arrivait tout juste de Port Elizabeth, qu’elle voulait devenir mannequin », confirme Jane Celliers, de l’agence Ice Model Management. Après lui avoir demandé ses mensurations, elle répondit : « Pour Ice, vous êtes trop petite. » Mais Reeva insista pour venir la voir. « Elle a franchi cette porte, et voilà : le coup de foudre. »
Très vite, les photos de magazines et les spots télévisés s’enchaînèrent. Reeva était la superbe blonde publicitaire de nombreuses marques : les sucettes Pin Pop, Toyota, Kentucky Fried Chicken, la bière Cardinal et les chewing-gums Hollywood. Mais elle voulait aussi faire la couverture d’un magazine grand public. À l’époque, FHM était un mensuel masculin très en vogue. « Des filles en bikinis », résume Hagen Engler, l’ancien rédacteur en chef de l’édition sud-africaine. Il se souvient de la détermination farouche de Reeva, qui ne voulait pas seulement être vue, mais aussi être lue et entendue. Elle était un peu trop ronde pour poser en maillot de bains. Grâce au yoga, à un régime strict et à beaucoup d’exercice, elle mit peu de temps pour se sculpter une silhouette fine et bien galbée. « Reeva était toujours sexy, poursuit Engler. En bikini, elle pouvait déchirer. » En outre, elle pigeait ce qu’elle appelait « le jeu » : provoquer une émotion. Elle commença par charmer les 70 000 lecteurs de FHM « avec une minuscule photo d’elle en maillot, format timbre-poste, se remémore Engler, puis avec une autre, un peu plus grande ». Au bout de trois ans, elle décrochait la couverture du numéro de décembre 2011. Le rédacteur en chef n’a pas oublié cette séance en bikini fuchsia. Pendant l’interview, Reeva tint ce propos : « Ce qui me passionne, c’est de prendre la défense des gens qui n’ont pas conscience de leurs droits. »

« Elle avait alors 27 ans, l’âge de la maturité pour un mannequin, souligne Engler. Il fallait qu’elle y arrive, et vite. » La quasi-totalité de ses quatre années à Johannesburg, elle a vécu avec Warren Lahoud, un jeune exportateur de légumes au sourire enjoué. « Reeva était hypermotivée, passionnée et quand elle se fixait sur quelque chose, elle y allait, raconte-t-il. Elle me répétait tout le temps combien elle m’aimait. » Apparemment, tout le monde adorait Warren, surtout la mère de Reeva. « Un vrai gentleman, me confirme June Steenkamp. Je ne sais pas ce qui a mal tourné, mais elle commençait à avoir d’autres fréquentations. Il y avait sa carrière, et lui, il était plutôt casanier, vous voyez ? Elle m’a averti qu’elle miserait désormais tout sur le mannequinat, et elle multipliait les castings pour des films. »

Reeva avait décroché une apparition dans « Tropika Island of Treasure », une émission de télé-réalité que l’on m’a décrite comme « une version de “Koh Lanta” où l’on vous assure le gîte et le couvert ». Selon l’agent Jane Celliers, « Reeva n’était pas encore une célébrité, seulement un mannequin connu ; “Tropika” lui a permis d’accéder à un nouveau statut : on l’invitait dans les talk-shows ». Comme me l’a expliqué son agent de relations publiques, Sarit Tomlinson : « Quand vous êtes célèbre, vous avez une voix, un ton, une tribune, et vous pouvez vous faire entendre. Que ce soit sur Twitter, à la télé, à la radio, Reeva s’exprimait avec passion sur les violences infligées aux femmes, auxquelles elle prêtait sa voix. »

En 2012, Reeva et Lahoud finirent par rompre. « J’ai déménagé et je lui ai laissé l’appartement, dit le jeune homme. Il restait deux mois de bail. Nous avons dû admettre que ça ne marchait plus entre nous. » Reeva se mit à chercher un autre logement. Entre-temps, elle s’installa chez les parents de Gina Myers, une maquilleuse professionnelle qu’elle avait rencontrée lors d’une soirée de gala. Tout en poursuivant sa carrière, elle sortit brièvement avec Francois Hougaard, la star du rugby sud-africain.

Odieux avec les femmes
Après avoir téléphoné aux Steenkamp pour les informer de la tragédie qui avait frappé leur fille, Botha organisa le transfert du corps de Reeva afin de faire pratiquer une autopsie. Il donna instruction à ses collègues de conduire Pistorius dans un hôpital pour le soumettre à des analyses de sang et d’urine, dont les résultats n’ont pas été révélés. Puis il retourna sur la scène du crime recueillir des pièces à conviction et les placer sous scellés. Il y trouva des munitions non autorisées pour un revolver calibre 38, des flacons contenant un liquide non identifié ainsi que des seringues et des aiguilles. « Nous avons emporté les ordinateurs portables, les iPad, les téléphones, le pistolet, les cartouches… le tout étiqueté et transmis à divers départements de la police scientifique », précise-t-il. Il a même récupéré la porte des toilettes fracassée après que quelqu’un eut offert 40 000 euros à un policier pour la photographier. « Si quelqu’un la vole et la revend, notre dossier est vidé de sa substance », prévient Botha.

L’inspecteur s’est ensuite concentré sur le comportement de Pistorius. Un témoin s’est rappelé un dîner avec des amis, quelques semaines avant le meurtre de Reeva. L’un d’eux avait un pistolet, qu’il avait fait passer à Oscar sous la table. Le coup était parti, une balle avait ricoché, manquant d’atteindre le pied d’un convive.
Il y eut aussi un incident sur le circuit automobile de Kyalami, où Pistorius avait pris à partie Quinton van der Burgh, le magnat de l’industrie minière et producteur de télévision du Cap. Il avait entendu dire que Quinton était sorti avec l’une de ses ex. « Il s’est mis à hurler et il a menacé de lui casser la gueule s’il continuait à tourner autour de cette fille », dit Botha. Van der Burgh consulta un avocat pour obtenir une injonction d’éloignement. L’un des amis de l’homme d’affaires, l’ancien footballeur Marc Batchelor, conseilla vivement à Pistorius de le laisser tranquille. « Pistorius a menacé Batchelor de lui briser les jambes », poursuit Botha. L’intéressé déclara au Star, le quotidien de Johannesburg : « Il m’a appelé “petit bonhomme” et m’a dit qu’il n’avait pas peur de moi. Le personnage qui me parlait au téléphone ne ressemblait en rien à son image. Il emportait partout un pistolet, et il se comportait de façon odieuse avec les femmes. »

L’inspecteur se souvient de la première fois où il avait arrêté l’athlète, en septembre 2009. Pistorius était soupçonné d’avoir blessé une dénommée Cassidy Taylor-Memmory, lors d’une soirée chez lui, dans sa résidence de Silver Woods Country Estate. Au poste de police, il avait signé des autographes et posé avec des fonctionnaires de police visiblement sous le charme. Les plaintes furent vite abandonnées, Pistorius allant jusqu’à réclamer à Cassidy 22 millions de rands (1,7 million d’euros) de dommages et intérêts, au motif que son interpellation lui avait fait perdre des sponsors. La jeune femme contre-attaqua en justice. Pendant plusieurs années, aucune des deux parties ne céda. Quelques semaines après le meurtre de Reeva, Pistorius retira sa plainte.

J’ai rencontré les avocats de Cassidy, qui m’ont donné leur version de l’incident. Lors de cette soirée, la petite amie de Pistorius, le mannequin Melissa Rom, aurait eu une altercation avec lui après l’avoir surpris en train de flirter avec une autre femme. Furieux, Oscar s’était mis à l’injurier. Sous l’emprise de l’alcool, il aurait ensuite chassé Melissa et son amie Cassidy de sa maison. Une fois dehors, la seconde s’était aperçue qu’elle avait oublié son sac à main avec ses clefs de voiture. Quand elle voulut revenir les chercher, Pistorius aurait claqué la porte si violemment que des éclats auraient entaillé la jambe de la jeune fille. « Personne ne connaissait le véritable Oscar, personne ne voulait gratter la façade », admet le journaliste sportif Graeme Joffe. Selon les estimations, il touchait 1,5 million d’euros par an de ses sponsors, parmi lesquels Nike, Oakley et les parfums Thierry Mugler, et c’était un bon placement. « Il ne fallait surtout pas faire peur à un sponsor comme Nike, souligne Joffe. Les incidents devenaient des non-événements. » Quand Pistorius perdit le 200 mètres face au brésilien Alan Fonteles Cardoso Oliveira aux Jeux paralympiques de 2012, il critiqua le vainqueur qui aurait utilisé des lames de carbone plus longues que les siennes. « On sentait vraiment le dépit, estime Joffe. Il a pété un câble. Le lendemain, il s’est excusé ; non pour ce qu’il avait dit, mais pour la façon dont il s’était exprimé : sur la piste, juste après la course, devant tous les médias. »

Ses amis skinheads
Pistorius avait beau ne pas être au niveau pour les Jeux olympiques, il obtint tout de même son billet. Parce que c’était lui. « On a pris une décision politique », a répondu Fikile Mbalula, le ministre des sports sud-africain, lorsqu’il fut interrogé à la radio. « Oscar est arrivé en demi-finale du 400 mètres, se rappelle Joffe. Il était sur les starting-blocks devant 80 000 personnes dans le stade. Avant cela, les gens ne savaient même pas où était l’Afrique du Sud. C’était notre emblème, une figure mondiale, un symbole, un modèle pour des millions de gens dans le monde, un athlète infirme capable de se mesurer aux athlètes valides. Personne ne tente de déboulonner une telle idole. »

Après les Jeux olympiques, Pistorius s’envola pour l’Amérique, où il participa à de grandes émissions de télévision comme le « Tonight Show » de Jay Leno. À son retour, Oscar le modeste avait disparu au profit de Pistorius l’invincible. « Il la ramenait sur ses aventures dans le monde, raconte un ancien proche. Il était du genre à dire “C’est moi le grand homme, c’est moi, Oscar. La planète me doit bien ça.” Comme si tout lui était dû. Il n’était pas comme ça. On l’a poussé dans cette direction. » Ses amis n’étaient plus les bons gars d’avant, mais les bandes de skinheads tatoués de Johannesburg Sud. « Il s’entourait de gens pour qui la violence et la colère tenaient lieu d’exutoire. Dieu me pardonne, je n’ai pas vu venir la suite. Mais je savais que quelque chose allait exploser. » Même Gianni Merlo, le journaliste italien qui avait aidé Pistorius à écrire ses mémoires, s’interrogeait : « Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? »
“ Aurions-nous engendré un monstre à notre insu? ”

La tension des Jeux laissa des traces. « Il était d’une humeur massacrante, se rappelle Jonathan McEvoy, le chroniqueur sportif du Daily Mail. Lors de ses entraînements, les mères de famille et les enfants qui fréquentaient aussi la salle de sport étaient un peu interloqués de l’entendre proférer des insultes. Tout d’un coup, il sortait de la salle au milieu d’une séance. Il était renfrogné et grossier. Apparemment, il survivait à coups de boissons énergétiques et de comprimés de caféine. » McEvoy interrogea Pistorius sur les armes dans sa chambre – « un flingue en acier noir sur la table de chevet, et un sinistre pistolet-mitrailleur Taurus sous la fenêtre ». Réponse du sprinteur : « C’est pour me protéger, mon frère. » McEvoy note : « Il était incapable de trouver le sommeil – ce qui n’était guère surprenant, vu les comprimés et tout le café qu’il avalait. Il se levait souvent au milieu de la nuit et se rendait au stand de tir avec son pistolet et deux boîtes de munitions. » Il avait un pitbull et un bull-terrier, deux tigres blancs (qu’il vendit à un zoo canadien quand les bêtes dépassèrent les 200 kg) et des parts dans au moins un cheval de course. Il possédait une collection de bolides et venait de commander une McLaren Spider à plus de 200 000 euros. Pour sa protection, il avait un pistolet avec permis et il avait déposé d’autres demandes pour trois fusils de chasse, une carabine et deux revolvers.

En novembre 2011, il posta ce tweet : « Sur 50 tirs à plus de 300 m, j’ai touché la tête à 96 % ! Pan ! », avec une photo de lui tirant au pistolet sur un stand près de Gemona, en Italie, où il s’exerçait souvent. Six semaines avant les Jeux de Londres, en route pour un autre stand de tir, il tweeta : « Gonflé à bloc ! Yeaaah, mec ! »

Selon un ami directeur d’hôtel interrogé par McEvoy, « Oscar disposait aussi de toute une panoplie de blondes ». Le 4 novembre 2012, il en rencontra une nouvelle. « Si vous cherchez la définition du mot “hot” dans le dictionnaire, vous y trouverez Reeva Steenkamp », écrivit un utilisateur de Twitter la veille de la rencontre entre Oscar et la jeune fille. « Le 4 novembre, j’organisais une compétition automobile sur le circuit de Kyalami, au nord de Johannesburg, déclara Justin Divaris dans sa déposition. J’avais invité Oscar et Reeva séparément. » Après les présentations, il remarqua combien ils furent immédiatement attirés l’un par l’autre : « Ça sautait aux yeux. » Oscar lui proposa de l’accompagner à la cérémonie de remise des South African Sports Awards le jour même. Elle téléphona à sa copine maquilleuse, Gina Myers : « Il me faut absolument une robe pour ce soir !
– Pour quoi faire ?
– Je vais aux South African Sports Awards !
– Avec qui ?
– Avec Oscar. Mais en copains, hein.

Des cris et des coups de feu
Ce soir-là, dans une robe rose à franges très sexy, elle enflamma le tapis rouge. Oscar confia à Justin Divaris qu’entre Reeva et lui, « ça avait fait tilt ». Aussitôt, tout le monde voulut en savoir davantage sur la jeune femme. L’une des anciennes conquêtes d’Oscar, Samantha Taylor, mannequin intermittent, sortit les griffes : « Oscar a certaines façons de faire avec les filles, déclara-t-elle au journal City Press. Cette Reeva n’est probablement pas la seule et Oscar n’est sûrement pas le personnage que les gens imaginent. » Après la mort de Reeva, la mère de Samantha Taylor posta ce message sur Facebook : « Je suis si contente que Sam soit saine et sauve et qu’elle ait échappé à cet homme – quand ils sortaient ensemble, les choses auraient pu mal tourner, à cause de son pistolet. »

Pistorius ne lâcha plus Reeva. « Pour elle, ce ne fut pas le coup de foudre, mais pour Oscar, si », raconte l’agent Sarit Tomlinson. « Il est devenu envahissant », rapporte Gina Myers, ajoutant que son père, Cecil, aussi protecteur avec le jeune mannequin qu’avec ses deux filles, avait dit à l’athlète : « Si tu la veux, il va falloir la laisser respirer. » Mais il ne s’y est jamais résolu. « Il était tout le temps fourré ici, se souvient Cecil Myers. Ensuite, elle est sortie avec lui. Et on n’a plus jamais revu Oscar. » La semaine du 14 février devait être particulière pour Reeva. Jeudi, c’était la fête des amoureux et samedi sa première apparition dans « Tropika Island of Treasure ». Elle emballa son cadeau de Saint-Valentin pour Oscar – sans doute une photo d’eux ensemble. Ensuite, pour être sûre que ses parents puissent regarder ses débuts dans l’émission, elle vira 1 000 rands (80 euros) sur leur compte afin qu’ils puissent rétablir leur abonnement au câble, suspendu à cause de factures impayées. Elle passa la journée du 13 à peaufiner le discours qu’elle devait prononcer le lendemain devant des lycéens, en hommage à Anene Boysen, une jeune fille de 17 ans morte après un viol collectif dans une banlieue du Cap. « Je me suis réveillée ce matin, en sécurité dans ma maison, écrivit Reeva sur Instagram. Tout le monde n’a pas cette chance. Protestez contre le viol. Repose en paix Anene Booysen. #viol #crime #ditesNON. »

Son attaché de presse, Simphiwe Majola, raconte : « J’ai reçu son dernier e-mail à 17h15, elle est morte le lendemain matin. » Il me montre la messagerie de son ordinateur. Elle voulait s’engager à fond pour la marque de fitness Virgin Active, et lancer sa propre ligne de lingerie. Majola lui avait suggéré de s’inspirer d’une star internationale, Reeva a mentionné Cameron Diaz, qu’elle admirait pour sa simplicité et son humour.

Peu avant six heures ce soir-là, on aperçut Reeva franchir le portail massif de la résidence Silver Woods au volant de sa Mini Cooper. Un mois plus tard, je passai à mon tour ce portail, pénétrant dans un vaste lotissement entouré d’immenses clôtures. Ici, les cambrioleurs n’ont pu tromper la sécurité que deux fois au cours des quatre dernières années. Après quoi, les mesures de protection ont été sensiblement renforcées. Désormais, cette enclave possède une enceinte de sécurité électrifiée et, théoriquement, à toute épreuve.

La veille de sa mort, Reeva lança un sujet de conversation sur Twitter : « Quelle surprise réserves-tu à l’amour de ta vie pour demain ? » Rien ne laissait penser qu’une dispute éclaterait dans la maison de Pistorius entre deux et trois heures du matin. « Des voisins ont dit avoir entendu une jeune fille crier, me raconte Hilton Botha. Puis des coups de feu, encore des cris, et enfin d’autres coups de feu. » Sarit Tomlinson soupire : « Elle voulait qu’on l’entende et elle y est arrivée. » Son amie Gina Myers ajoute : « Je ne peux pas m’imaginer vivre sans elle, mais quelque chose de positif finira par sortir de cette histoire. Les gens l’ont enfin entendue, et ils continueront de l’entendre. Elle est devenue un symbole. »

« Mon  arme sous mon lit »
La procédure judiciaire contre Oscar commença avec une victoire capitale pour la partie civile : le crime fut qualifié de « meurtre avec préméditation ». En d’autres termes, Pistorius devra prouver à la cour qu’il se trouvait dans des « circonstances exceptionnelles » pour obtenir une libération sous caution. « À la minute où l’affaire fut classée dans cette catégorie, Oscar a senti le ciel lui tomber sur la tête, explique un avocat de Johannesburg qui a accès au dossier. Il va devoir dévoiler ses cartes. » Pour éviter de croupir deux années dans l’enfer d’une prison sud-africaine en attendant le procès, Pistorius a donné sa version des faits dans une déclaration sous serment. Son avocat l’a lue devant la cour, pendant qu’à côté de lui, il sanglotait : « Vers 22 heures le 13 février 2013, nous étions dans notre chambre. Elle faisait ses exercices de yoga et moi j’étais au lit, je regardais la télévision. J’avais retiré mes prothèses. Nous étions profondément amoureux et je n’aurais pas pu être plus heureux. Après ses exercices, Reeva s’est couchée et nous nous sommes endormis. Je suis conscient que des intrus peuvent pénétrer dans mon domicile avec une intention criminelle. J’ai déjà reçu des menaces de mort. Et j’ai aussi été victime de violences et de cambriolages. C’est la raison pour laquelle je garde mon arme, un Parabellum 9 mm, sous mon lit. »

Son handicap comme excuse
Très tôt ce matin-là, en se levant pour fermer les portes vitrées coulissantes de la chambre, Oscar dit avoir entendu du bruit dans la salle de bains.
« J’ai été terrifié. La fenêtre de la salle de bains n’a pas de barreaux et je me souvenais que les ouvriers venus chez moi pour des travaux avaient laissé des échelles dehors. Même sans mes prothèses, je suis assez mobile. J’ai cru que quelqu’un était entré. J’avais trop peur pour allumer la lumière. J’ai pris mon pistolet 9 mm sous mon lit. En m’approchant de la salle de bains, j’ai crié en direction de cet/ces individus pour qu’il/ils fiche/nt le camp. Et j’ai hurlé vers Reeva afin qu’elle appelle la police. Il faisait nuit noire dans la pièce et je croyais qu’elle était au lit. »
Il assure avoir perçu des « mouvements » dans les toilettes. Et là, pour la première fois, il contredit l’affirmation de toute une vie, à savoir que son infirmité ne le rend pas différent. À cet instant, il brandit son handicap comme une excuse.
« À l’idée qu’un ou plusieurs intrus étaient dans les toilettes, j’étais horrifié, terrorisé. J’ai pensé qu’ils étaient entrés par la fenêtre sans barreaux. Comme je n’avais pas mes prothèses, je me sentais extrêmement vulnérable, je savais que je devais nous protéger, Reeva et moi. Je me sentais pris au piège, parce que la porte de ma chambre était fermée à clef. Et que sur mes moignons, j’avais une mobilité réduite. J’ai tiré sur la porte des toilettes et j’ai hurlé à Reeva d’appeler la police. Elle n’a pas répondu. »
Quand il se rendit finalement compte que son amie n’était pas au lit, poursuit-il, il essaya d’ouvrir la porte des toilettes. Elle était verrouillée. Il empoigna sa batte de cricket « pour défoncer la porte » et c’est à ce moment-là qu’il l’aurait découverte.

Le lendemain de la lecture de cette déposition, Hilton Botha livrait son propre témoignage. Il déclara à la cour que le meurtre de Reeva Steenkamp ne pouvait « en aucun cas » être un acte de légitime défense. « C’est une femme sans défense, sans arme, qui a été abattue », affirma-t-il, en soulignant qu’il n’avait jamais cru la version de l’athlète. « L’accusé présente un risque, il pourrait s’enfuir », insista-t-il, avant de déconseiller une remise en liberté sous caution. « Il est passible d’une peine comprise entre quinze ans de prison et la perpétuité ; c’est une affaire grave et n’importe qui, à sa place, prendrait la fuite. »

Pendant le témoignage de l’inspecteur, Pistorius se tenait la tête entre les mains, sans pouvoir retenir ses larmes. Son avocat procéda à son tour à un contre-interrogatoire cinglant : comment les témoins interrogés par Botha savaient-ils que la dispute opposait Reeva à Oscar, et non d’autres voisins entre eux ? La vessie de la jeune femme était vide. Elle serait donc allée aux toilettes au milieu de la nuit. N’était-ce pas conforme aux déclarations de l’accusé ? Et ne se serait-elle pas enfermée, après avoir entendu son compagnon hurler qu’il y avait un cambrioleur dans la maison ? « Botha se débat dans les cordes », tweeta Andrew Harding, journaliste à la BBC. « L’inspecteur s’enferre et recule sur tous les points du dossier face à une défense mieux préparée », releva un autre chroniqueur judiciaire.

La suite fut encore pire. « Une vraie bombe », me confie Botha. À 21 heures, le jour de sa première déposition, il reçut un appel d’un collègue lui annonçant qu’une enquête vieille de deux ans, un temps abandonnée, venait d’être relancée. En 2011, alors que Botha et d’autres inspecteurs travaillaient sur le meurtre effroyable d’une femme, un taxi minibus fonça droit sur eux à plus de 160 kilomètres à l’heure. Le chauffard avait tenté de s’enfuir et Botha avait tiré dans les pneus. Et voilà que l’affaire reprenait, avec sept chefs d’inculpation pour tentative de meurtre, une pour chaque passager du taxi – lesquels s’en étaient tous sortis indemnes. « Je savais qu’ils avaient un dossier contre moi, me confie Botha. Je pense qu’ils se sont dit que si l’on me retirait l’affaire, il n’y aurait plus personne pour décrire la scène de crime. » Le lendemain, il était dessaisi du dossier Pistorius. « Ils ont cru que je ne témoignerais plus, me dit Botha. Mais ils me citeront à comparaître et je vais témoigner. »

L’inspecteur Hilton Botha à l’audience de la libération sous caution d’Oscar Pistorius, le 19 février 2013 à Prétoria (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP).

Le 22 février, le premier président de la cour, Desmond Nair, trancha : « Je suis arrivé à la conclusion que l’accusé a su plaider le bien-fondé de sa libération sous caution. » Légalement, Pistorius a désormais le droit de voyager et de participer à des compétitions, à condition de soumettre ses projets à la justice. « C’est comme s’il dansait sur la tombe de Reeva », lâche Jackie Mofokeng, de l’ANC Women’s league, une association de défense des droits des femmes.

Vérification des appels
Un avocat de Johannesburg m’a certifié que toute cette affaire reposerait sur l’analyse balistique et la vérification des appels passés du téléphone portable. « Je marchais sur mes moignons dans l’obscurité, et j’ai tiré quelques balles à travers la porte des toilettes », affirme Pistorius. Mais sous quel angle a-t-il tiré ? Se tenait-il debout sur ses prothèses ? A-t-il menti sur ce point ? L’étude de la trajectoire des balles à travers la porte livrera la vérité. L’avocat continue : « On a retrouvé le téléphone de Reeva dans la salle de bains. Elle a pu envoyer un SMS juste avant de mourir. » Les listes d’appel sont conservées sur le réseau pendant trente jours. Le contenu des messages et la teneur des échanges pourraient aussi contredire la version d’Oscar. Hilton Botha garde confiance en la justice. « Ils m’ont sacrifié comme un pion sur l’échiquier, mais maintenant, le roi est en échec », dit-il.

Pistorius et son entourage, eux, maintiennent leur ligne de défense. « Je survivrai », aurait déclaré l’athlète lors de son arrestation. Avant d’ajouter : « Je gagne toujours. »

Mise à jour du 12 septembre 2014 : Après six mois d’un procès particulièrement médiatique, la juge Thokozile Masipa ne retient pas les accusations de meurtre avec préméditation. Oscar Pistorius est finalement reconnu coupable d’homicide involontaire, échappant à une lourde peine, qui sera connue dans quelques semaines.

Voir aussi:

Oscar Pistorius rattrapé par son ombre
Matthew Pryor

Le Monde

14.02.2014

J’étais à Athènes en septembre 2004, je couvrais les Jeux paralympiques pour mon journal, The Times. Le stade olympique baignait dans une chaleur soporifique et la demi-finale du 200 mètres hommes semblait sans intérêt particulier, une formalité pour le grand favori, un Américain. Comme tout le monde ou presque dans les tribunes, je n’avais jamais entendu parler du concurrent installé dans le couloir d’à côté : un jeune Sud-Africain amputé des deux jambes au-dessous du genou. Il n’avait pas l’air très à l’aise avec la procédure de départ, les starting-blocks et le pistolet du starter. Il est resté cloué sur place quand la course a démarré et, lorsqu’il s’est enfin élancé sur ses prothèses en carbone, on aurait dit que plusieurs secondes s’étaient écoulées – il avait effectivement plusieurs secondes de retard.

C’est là que le miracle s’est produit, un de ces moments qui font se hérisser les poils des bras. Le temps s’est arrêté, le jeune homme était le seul à être en mouvement sur la piste, en route pour une victoire écrasante. « Blade Runner » était né. Une performance tellement ébouriffante, une victoire absolue et une domination totale, qui sera encore plus nette lors de la finale. Incroyable. Ce garçon de 17 ans, maladroit et timide, avec un appareil dentaire, s’était mis au sprint depuis quatre mois seulement. Oscar Pistorius, c’était son nom, semblait prédestiné à devenir une star. Il l’est devenu.

TRAGÉDIE SHAKESPEARIENNE

Neuf ans plus tard, au petit matin de la Saint-Valentin 2013, Oscar Pistorius, 26 ans, l’un des sportifs les plus célèbres au monde, a vidé le chargeur de son arme de poing, quatre balles, sur une jeune femme de 29 ans, sa petite amie, Reeva Steenkamp, un mannequin blond qu’il avait rencontré quelques mois auparavant. Elle est morte, et avec elle l’idée que le monde se faisait d’Oscar Pistorius. Comment l’épopée extraordinaire de l’adolescent que j’avais rencontré à Athènes peut-elle aboutir devant la cour d’assises du tribunal de Pretoria ? Car c’est là que se jouera le prochain acte de cette tragédie shakespearienne, l’ascension et la chute d’Oscar Pistorius, qui devrait être jugé à partir du 3 mars (A lire dans Le Monde, « Oscar Pistorius, bad runner »).
L’ascension vers la gloire olympique d’un garçon né à Pretoria sans péronés. La chute d’un athlète qui voudrait convaincre le monde entier que son geste fatal n’avait rien de prémédité et qui a enrôlé pour cela les meilleurs avocats. Parmi eux, Kenny Oldwage, un ancien policier du temps de l’apartheid, qui a contribué à l’acquittement de l’homme qui a tué l’arrière-petite-fille de Mandela. Pistorius a aussi fait appel à des experts en armes à feu, des médecins légistes. Face à eux, Thokozile Matilda Masipa, 66 ans, deuxième femme noire à être nommée juge en Afrique du Sud, décidera de son sort.

Lors du procès, ses défenseurs auront beau jeu d’insister sur la vulnérabilité de ce personnage hors normes – non sans une certaine ironie, tant il donnait l’image de quelqu’un qui refusait qu’on s’apitoie sur son sort. Oscar avait 11 mois quand ses parents ont décidé, après de nombreuses consultations, de le faire amputer. Son père lui a expliqué par la suite qu’il lui faudrait être patient face au regard des gens. Qu’il ne fallait pas pleurer si les choses tournaient mal. Plus tard, il a maîtrisé parfaitement l’art de raconter aux médias son enfance heureuse, où « handicap » et « je ne peux pas » ne faisaient pas partie du vocabulaire familial. « La perception que les gens ont de vous dépend de la perception que vous avez de vous-même », aimait répéter Pistorius au temps de sa gloire sportive, comme un mantra.

UN TEMPÉRAMENT CHANGEANT

Avant le meurtre de sa petite amie, des articles de presse avaient évoqué la face sombre d’Oscar, son tempérament changeant, de plus en plus ombrageux, son côté coureur de jupons. Mais cet homme rangeait sa vie et ses connaissances dans des compartiments. La famille – sa sœur et son frère, son père, Henke, mais aussi son oncle Arnold et sa tante Diana, chez qui il avait habité un an après la mort de sa mère. Son entraîneur, Ampie Louw. L’agent, Peet van Zyl, qu’Oscar décrivait comme une figure quasi paternelle et que son frère, Carl, n’a jamais aimé. Les nouveaux amis. Les anciens amis – nombre d’entre eux s’étaient éloignés depuis quelque temps.

Pendant une période, jusqu’en 2008, j’étais dans l’un de ces compartiments. Après Athènes, nous avons lié connaissance et il a donné son accord pour se prêter à la réalisation d’un documentaire. J’ai voyagé avec lui dans le monde entier, j’ai aussi rencontré sa famille, tout cela pour un documentaire, The Fastest Man On No Legs (l’homme sans jambes le plus rapide), pour la télévision anglaise. J’ai suivi de près ses tentatives répétées pour concourir avec des athlètes valides, avec les stars de l’athlétisme. En mai 2008, le tribunal arbitral du sport finira par accéder à ses folles ambitions. Trop tard pour prendre part aux Jeux olympiques de Pékin, mais bien assez tôt pour se préparer à ceux de Londres, en 2012, où il atteindra les demi-finales du 400 mètres. Avec les athlètes valides. Il était alors sur le point de signer les plus gros contrats de sponsoring de sa vie.

J’ai continué à le croiser après le documentaire diffusé, entre autres, sur Channel 5 et sur Arte en 2008, mais cela faisait trois ans qu’on ne s’était pas vus lorsque j’ai appris le meurtre de Reeva Steenkamp. Je l’ai vécu comme un choc, comme tout le monde. Oscar Pistorius est poursuivi pour crime prémédité. Lui affirme qu’il a tiré à quatre reprises à travers la porte des toilettes de sa maison parce qu’il croyait qu’un intrus s’était caché là et que son amie dormait toujours. Il faut attendre le procès pour disséquer les faits. Mais l’un d’eux, glacial, est établi : Oscar a tué une jeune femme. Elle n’est pas morte sur le coup. Difficile d’imaginer sa terreur quand les balles ont traversé la porte des toilettes. Oscar devra vivre avec ces images et ces cris pour le restant de ses jours.

UN MYTHE POUR L’AFRIQUE DU SUD

J’ai voulu essayer de comprendre ce qui s’était passé. Il y a quelques semaines, en janvier, je suis retourné en Afrique du Sud pour préparer un deuxième documentaire. Je n’ai pas revu Oscar – après huit jours de détention, la justice sud-africaine a ordonné sa libération sous caution, le 22 février 2013, et l’a placé en liberté surveillée. Mais j’ai pu parler avec quelques-uns de ses proches, notamment son oncle Arnold à Pretoria, et mesurer combien cette histoire représentait une tragédie nationale en Afrique du Sud.

Oscar Pistorius incarnait cette détermination à se battre contre vents et marées qui correspond à l’idée que se font les Sud-Africains de leur identité. Le meurtre a touché toutes les communautés de la « nation arc-en-ciel », pour toutes les mauvaises raisons. L’Afrique du Sud figure en tête, ou presque, des pires tableaux de statistiques : taux de meurtres, morts par balles, meurtres de femmes, nombre de femmes tuées par leur partenaire. Sur un plan purement statistique, Reeva Steenkamp est seulement l’une des trois femmes assassinées en moyenne chaque année par leur partenaire un soir de Saint-Valentin. Un chiffre sans doute sous-estimé : selon une étude publiée par la revue scientifique The Lancet en 2009, « au moins la moitié des femmes tuées en Afrique du Sud sont victimes de leur partenaire masculin ».

Pour les personnes que j’ai pu rencontrer, une chose est sûre : Oscar Pistorius vivait avec une pression toujours plus forte sur les épaules. D’où venait cette pression, comment se matérialisait-elle ? Ces questions risquent d’être parmi les plus importantes du procès, de celles qui partageront l’opinion. Dans ces conversations, un thème est revenu régulièrement : Oscar avait radicalement changé. Depuis quand ? C’est là que les versions divergent. Dans une interview que j’avais enregistrée à l’époque du documentaire, Vicky Miles, une ancienne petite amie, racontait un avant et un après-Athènes 2004 : « Avant, il avait l’air tellement jeune mais, deux mois plus tard, il n’était pas du tout le même. Il était devenu plus mature, débrouillard, c’est incroyable comme il avait évolué sur les plans émotionnel, spirituel et physique. »

UN NOUVEAU CERCLE D’AMIS
Première métamorphose. Pour certains de ses proches, les dérives ont commencé un peu après, pour d’autres, elles remontent aux lendemains des JO de Londres, à l’été 2012. Quelques-uns réfutent tout changement de caractère, ils pensent que la nuit de la Saint-Valentin n’a été qu’un moment de folie. Mais ceux-là mêmes reconnaissent qu’ils étaient perturbés par les récentes fréquentations de Pistorius. Oscar avait un nouveau cercle d’amis, des propriétaires de yachts et de belles voitures qui l’initiaient à leur vie de flambeur.
Justin Divaris, 40 ans, directeur du Daytona Group – détenteur des droits commerciaux de Rolls Royce, Aston Martin et Sunseeker Yachts pour l’Afrique du Sud –, était devenu son « vrai ami », disait-il. Après les JO de Londres, ils avaient voyagé ensemble à Las Vegas, pendant la tournée médiatique d’Oscar aux Etats-Unis. Il est l’une des premières personnes que Pistorius a appelées après le meurtre, vers 3 h 35 du matin.

Trois mois auparavant, c’est lui, Justin Divaris, qui avait présenté Reeva à Oscar sur le circuit automobile de Kyalami. Dès cette première rencontre, le 4 novembre 2012, l’athlète handicapé avait tout fait pour séduire la belle. Le soir même, il l’invitait à une cérémonie officielle, au plus grand désespoir de sa petite amie de l’époque. On lui avait déjà prêté d’autres liaisons avec des jeunes femmes blondes, comme le top-modèle russe Anastassia Khozissova qu’il avait rencontrée en juillet à New York.

DU GENRE POSSESSIF AVEC LES FEMMES

« Nous [Reeva et lui] étions très amoureux. Je ne pouvais pas rêver mieux et je sais qu’elle partageait ce sentiment », a déclaré Oscar Pistorius devant les magistrats avant d’être libéré sous caution. Après le meurtre de Reeva, Cecil Myers, le père de sa meilleure amie, a toutefois rappelé combien Oscar lui avait semblé « pressé, impatient, très ombrageux »en compagnie de la jeune femme. « Reeva m’a dit qu’il lui avait un peu forcé la main, qu’elle se sentait piégée. J’ai demandé à Oscar de la laisser respirer. »

De fait, l’athlète était, semble-t-il, du genre possessif avec les femmes. En septembre 2012, il aurait promis à Quinton Van der Burgh, un magnat de la télévision et de l’industrie du charbon, de lui casser la gueule s’il n’arrêtait pas de tourner autour de sa petite amie de l’époque. Plus tard, quand un ami de Van der Burgh a demandé à Pistorius de se calmer, ce dernier l’aurait menacé de lui « casser les jambes ». Les trois hommes ont par la suite échangé des SMS au ton de plus en plus vif. Si vif que les Hawks, la brigade de police sud-africaine spécialisée contre le crime organisé, ont dû intervenir pour calmer les esprits.

Quelques mois avant la Saint-Valentin, Oscar avait déjà déchargé un pistolet à la table d’un restaurant de Johannesburg, Tashas. Il avait tiré en direction du sol, sans blesser personne. A l’époque, nul n’avait souhaité ébruiter l’affaire. Apparemment, il ne se déplaçait plus sans son calibre de 9 mm ; quand il était invité à dîner, il lui arrivait de poser son arme sur la table. L’opinion publique est très divisée à ce sujet. Détenir une arme à feu a beau être chose courante en Afrique du Sud, l’exhiber à tout bout de champ n’a rien de banal, surtout dans les milieux aisés que Pistorius fréquentait. Quelques-uns de ses proches ne se sont pas gênés pour le lui rappeler. D’autres ont considéré que son arme n’était jamais qu’une sorte d’accessoire de mode, un « truc cool ». Reeva Steenkamp elle-même n’avait rien contre les armes à feu, ni contre les voitures de sport, l’autre passion d’Oscar.

INQUIET POUR SA SÉCURITÉ

Au tribunal, l’accusation n’aura donc aucun mal à le dépeindre comme un amateur de gâchettes. En plus du 9 mm qu’il a dirigé contre sa petite amie, Pistorius avait demandé des autorisations pour six autres armes à feu en janvier 2013 : un revolver Smith & Wesson Model 500, trois fusils de chasse, Maverick, Winchester et Mossberg ; un revolver Special de calibre .38 et un fusil Vector .22. Il avait obtenu le droit de détenir une arme depuis 2010, après qu’une autorisation lui avait été refusée une première fois en 2008, pour une raison encore inconnue.
D’autres histoires ont refait surface. Celle où il aurait pratiquement tiré sur son chien, Capone, dans un moment de panique. Puis celle de ce tweet tristement célèbre de novembre 2012, passé inaperçu à l’époque mais retrouvé après le meurtre : « Rien ne vaut de rentrer à la maison, entendre le bruit de la machine à laver, penser qu’un intrus est là et pénétrer dans la buanderie en mode close-combat ! Waah. » Curieux, certes. Mais rien de tout ça ne signifie meurtre prémédité. Au contraire, ses avocats vont insister sur cet aspect de sa personnalité : il était inquiet pour sa sécurité. Pendant sa période de détention provisoire, en février 2013, ses défenseurs ont longuement expliqué comment Pistorius avait sollicité la protection des Hawks.

Oscar Pistorius avait gardé de son éducation dans une école privée de bonnes manières, tout en charme et en politesse. Mais il lui arrivait de les oublier, comme ce jour de septembre 2012 où il avait mal encaissé sa défaite en demi-finale du 200 mètres des Jeux paralympiques de Londres face au Brésilien Alan Oliveira. Mauvais perdant, il avait dénoncé les conditions de cette course, rendues inéquitables selon lui par la longueur des prothèses de son vainqueur. Pour tous ceux qui le connaissaient bien, cette mauvaise humeur n’avait rien de passager, elle révélait un aspect de son caractère. Tout le monde, en revanche, connaissait son tempérament soupe au lait. Je me souviens que son frère et sa soeur lui en parlaient en 2007 en s’amusant. Il lui arrivait de s’assombrir, de se mettre en retrait, avant de redevenir plus souriant.

Il pouvait aussi être impétueux, en témoigne cet accident de hors-bord en 2009 sur la rivière Vaal qui lui avait valu 172 points de suture au visage. Il avait toujours aimé faire du karting à toute vitesse, un style de conduite qu’il conservait en voiture. Un soir de décembre 2005, il avait aussi failli mourir en s’endormant au volant. Il s’en allait rejoindre sa petite amie, Vicky Miles, après une grosse engueulade au téléphone.

« J’EN ÉTAIS ARRIVÉ À PENSER QUE TOUT M’ÉTAIT DÛ »

Histoire tristement banale, la célébrité et ses privilèges provoquent parfois d’importants dégâts, particulièrement chez les jeunes qui ont grandi dans un environnement compliqué et que l’adulation des foules a éloignés des réalités. Mike Tyson, par exemple, a raconté comment il s’était mis à croire qu’il pouvait avoir tout ce qu’il voulait. « Ma seule ligne de conduite, c’était gagner, conquérir, être le plus fort, disait-il. J’en étais arrivé à penser que tout m’était dû, que telle ou telle fille devait coucher avec moi. » Oscar Pistorius vient certes d’un milieu plus favorisé que celui de Tyson, mais la célébrité a une dynamique propre.

Si la gloire tend à corrompre, la gloire mondiale tend à corrompre à très grande échelle. Ajoutez à cela une passion pour les armes : l’explosion devient inévitable. Car, à ses yeux, la gloire c’était aussi cela, la possibilité de s’adonner pleinement à sa passion pour les voitures, les armes à feu et les filles, sans aucun contrepoids familial. En effet, depuis que ses parents s’étaient séparés, l’autorité morale de son père, Henke, avait faibli ; Oscar ne le considère d’ailleurs plus tellement comme un père et ils ne se sont pratiquement pas vus durant ces dix dernières années. Le 6 mars 2002, Henke s’était présenté inopinément au lycée de Pretoria pour annoncer à son fils la mort de sa mère. Sheila Pistorius était mal en point depuis quelque temps, elle avait été hospitalisée mais personne n’imaginait que sa vie était en danger. « J’ai cru que j’avais plutôt bien accepté sa mort, a écrit Oscar Pistorius dans son autobiographie parue en 2009. J’étais le seul à ne pas pleurer [à l'enterrement] et j’ai réconforté mon frère et ma soeur… mais le lendemain je me suis réveillé en larmes. J’avais complètement perdu mes repères. »

Lors du tournage du documentaire, nous avons connu un grand moment de tension alors que nous faisions le tour des maisons qu’il avait habitées dans sa jeunesse à Johannesburg. Ses meilleurs et ses pires souvenirs étaient là, dans la maison de son enfance, à Constantia Kloof. Une grande bâtisse surplombant la ville qu’il avait habitée avec ses frère et sœur et qu’ils avaient dû quitter au moment de la séparation de leurs parents, quand il avait 6 ans. Il n’y était jamais revenu. Le tournage se passait bien, jusqu’à ce qu’on évoque sa mère. « Je n’ai pas envie d’en parler, avait-il dit en se détournant de la caméra. Bien évidemment que je pense à ma mère ici. Mais cela ne regarde personne, je ne veux pas que qui que ce soit ait pitié de moi. »

« JE PENSE À ELLE PLUS QUE TOUT »

Oscar faisait plus que protéger sa vie privée. Même en famille, il ne parlait pas souvent de sa mère. Il était furieux quand, au soir de son 21e anniversaire, son frère Carl eut l’idée de lire à voix haute l’une des nombreuses lettres que Sheila avait écrites à ses trois enfants. Selon Carl, son aîné de vingt mois, Oscar avait pris l’habitude de déverser sa colère dans le sport après la mort de leur mère. A la suite d’une blessure sur un terrain de rugby, il était presque venu par hasard à l’athlétisme, un parfait exutoire. Sa mère est morte avant de l’avoir vu courir, sa plus grande tristesse. « Je pense à elle plus que tout, écrit-il dans son autobiographie, Blade Runner (Virgin Books Limited, 2009). Je sais qu’elle me protège. Le simple fait de penser à elle me donne du courage et m’apaise. »

En public, Oscar se montrait toujours sous son meilleur jour, rares étaient ceux auxquels il laissait deviner la dureté de sa condition, ses moignons gonflés, égratignés et ensanglantés par les frottements dus à la course. Vicky Miles se souvient de cette époque où, alors qu’on était en train de lui poser de nouvelles prothèses, il n’avait qu’une jambe équipée et se déplaçait avec des béquilles. « Au centre commercial, tout le monde le regardait. Il avait dû relever son jean sur la jambe manquante et on pouvait voir qu’il avait un handicap. » Elle avait été choquée par le regard des gens. Lui avait pris l’habitude d’en parler comme d’un faux problème : « Comment pourrais-je me considérer comme handicapé alors que j’ai tant de capacités plus importantes que ce handicap ? » Bien évidemment, ce n’était pas aussi simple. Il lui arrivait d’ouvrir sa porte sans ses prothèses, cela provoquait une gêne chez son interlocuteur. Même chez ses plus proches amis, cela causait toujours un effet de surprise tant ils étaient peu habitués à le voir ainsi.

Sauver les apparences, refuser d’admettre la moindre faille dans son bonheur. Cela a un prix d’autant plus élevé que l’image sur-humaine qu’il renvoyait s’éloignait de la réalité. Mais avec qui pouvait-il en parler ? Certains, parmi ses proches, ont bien perçu son air préoccupé début 2013. L’un d’eux a même essayé d’aborder la question avec Oscar. Quand il a proposé son aide, il s’est entendu répondre que tout était sous contrôle.

Compartimenter sa vie, pourquoi pas. A condition de conserver un regard honnête sur soi-même, de ne pas se présenter sous un jour différent d’une personne à l’autre. A mon avis, beaucoup de gens vont découvrir lors du procès des choses qu’ils ignoraient. En ce qui me concerne, je ne savais rien de sa passion pour les armes. Mais j’ai peur que certains détails de sa vie, les menaces qu’il a pu proférer, son attitude envers les femmes ou ses textos soient dévastateurs pour sa famille. D’autant plus si des preuves irréfutables de la préméditation devaient surgir. Comment admettre que derrière le  « héros » Pistorius, gentil garçon et athlète hors du commun, se cachait un meurtrier ?

(Adaptation Eric Collier)

Voir aussi:

Oscar Pistorius ou l’arme du clan
De notre envoyée spéciale Géraldine Catalano, avec Jaime Velazquez, publié le 03/06/2013 à 21:09, mis à jour le 04/06/2013 à 12:16

Derrière le sprinteur sud-africain accusé du meurtre de sa petite amie, toute une famille fait bloc. Un atout de poids pour l’athlète star qui va connaître ces jours-ci la date de son procès. Il peut compter sur cette riche dynastie afrikaner, sûre de son histoire et de sa réussite.

Curieux comme on oublie l’Afrique, depuis cette colline boisée de Pretoria. De grosses cylindrées longent en silence des résidences dont les propriétaires sont résolument blancs et nantis. En attendant le maître des lieux, Arnold Pistorius, qui joue avec le dernier-né de ses petits-enfants, on s’égare dans l’immense bâtisse de style colonial: au mur, des trophées de chasse et un portrait de l’aïeul Theodor, un ancien de la guerre des Boers, en vadrouille dans le bush. Une maîtresse de maison parfaite, des gendres robustes et décontractés, un jeune homme en jean, le visage dissimulé par une barbe naissante – Oscar, c’est bien lui, disparaîtra un peu plus tard après un salut poli de la main -, quelques domestiques et un petit étang traversé de cygnes complètent le tableau idyllique. L’athlète handisport le plus célèbre du monde est accusé du meurtre de sa petite amie, Reeva Steenkamp, tuée de trois balles de 9 mm aux premières heures de la Saint-Valentin. Carl, son frère, vient de comparaître pour avoir involontairement causé la mort d’une motocycliste, en 2008*. Mais la vie suit son cours dans le fief de l’impeccable famille Pistorius…

Infographie
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L’Express / Beeld
Comme dit l’oncle Arnold en sucrant son café: « Things happen » (« Il se passe des choses, parfois »). On a dû mal entendre: un simple « truc », la mort d’une jeune femme alors qu’elle se trouvait, seule et sans défense, enfermée dans la salle de bains de son compagnon, à 3 heures du matin? « Une erreur, comme nous pouvons tous en commettre », corrige le chef de famille, en s’assurant qu’un deuxième magnétophone tourne bien, sur la table. « Il ne se passe pas un jour sans qu’Oscar demande pardon pour ce qu’il a fait. Il prie, il pleure, il dort peu et mal. Mais Oscar n’a que 26 ans, il s’agissait d’un accident, et nous ne pouvons ramener Reeva à la vie. Alors, il nous faut affronter les événements en essayant de tirer les leçons du passé », explique-t-il, dans un anglais où cogne l’accent rugueux afrikaner.

Tout l’esprit des Pistorius se lit dans cette silhouette élégante et austère, ce langage de conquérant. C’est Carl, l’aîné protecteur adoré, qui a été, au sein de la famille, le premier averti, cette nuit-là. Le jeune homme, aussi réservé que son cadet de deux ans apprécie la lumière, a aussitôt téléphoné à Arnold. Il en va ainsi depuis le milieu des années 2000 et l’envol de la carrière du « Blade Runner », le « coureur aux lames ». A mesure que Henke, le père, a perdu en influence, l’oncle ainsi que Peet van Zyl et Ampie Louw, respectivement manager et coach du sprinteur, se sont rendus indispensables, exerçant sur « Ozzie » une forme de tutelle morale. L’oncle, surtout, dont l’oeil bleu glacier est capable de lancer des flammes. « Tant pis pour toi si tu meurs, mais si tu te brises le cou, tu deviens mon problème pour la vie ! » a-t-il rugi un jour où son sale gosse de neveu se prenait pour Schumacher, sur l’autoroute. La star, penaude, avait cédé le volant…

Quel contraste, chez Oscar, entre ce respect mêlé de crainte envers le meneur du clan et l’indifférence affichée pour son père! Henke, c’est, pour résumer, l’antithèse d' »oncle Arnold »: massif, divorcé, visiblement peu doué pour les affaires, hésitant, quand l’autre semble fait de granit. « Au fond de notre coeur, mon fils et moi restons proches », se contente de déclarer par téléphone, après avoir accepté, puis décliné, le principe d’une rencontre, cet homme de 59 ans longtemps spécialisé dans l’industrie minière. Sa prudence s’explique: deux de ses frères ne lui adressent plus la parole. Oscar ne trouve « pas grand-chose à lui dire », selon Arnold.

Même Gerti, la grand-mère du champion et le ciment du clan, a pris ses distances avec le plus inconstant de ses sept enfants. « Il est le mouton noir de notre famille », se plaint parfois la matriarche devant ses invités. A en croire l’entourage d’Oscar, Henke ne penserait qu' »à lui-même », aurait gâché l’argent de ses frères. Surtout, il s’est improvisé manager de son fils au lendemain des Jeux paralympiques de 2004, qui avaient vu le sprinter remporter la médaille d’or du 200 mètres. L’expérience avait viré au fiasco. « Il s’est servi de lui comme d’un tiroir-caisse. Oscar s’en est rendu compte et a cessé toute relation », témoigne un ami de la famille, qui préfère garder l’anonymat. Peet van Zyl confirme le malaise. « Henke a voulu profiter de la lumière qui rejaillissait sur son fils. Mais les autres Pistorius sont très soudés, dans les bons moments comme dans l’adversité, et ils ne lâcheront pas Oscar », raconte le manager, qui n’a pas oublié l’éclair de joie illuminant le regard de son protégé lorsque ce dernier a reconnu sa grand-mère, dans les tribunes du Stade olympique de Londres, en juillet. Au même moment, Henke multipliait les coups de fil pour obtenir une invitation…

Gerti et Hendrik Pistorius ont fêté, en décembre, leurs 70 ans de mariage, entourés de leurs enfants. De g. à dr. : Arnold, Heidi, Henke, Sonia, Theo, Reine et Leo (assis).

Photo by Gallo Images / Foto24 / Brendan Croft
A la mort de Sheila, la mère d’Oscar, en 2002, à la suite d’une erreur de diagnostic, la famille, déjà, avait fait bloc. Oscar et Carl sont alors âgés de 15 et 17 ans. Aimee, la petite dernière, en a tout juste 12. La jeune fille s’installe chez sa tante maternelle, Diana. Les garçons partent vivre auprès d’Arnold et de son épouse, tout en poursuivant leur scolarité au sein de la Pretoria Boys High School, un établissement chic et anglophone de la capitale administrative sud-africaine. Arnold règle la facture pour tout le monde. « Sheila, qui était une femme exceptionnelle, nous avait demandé de nous occuper des enfants si un malheur lui arrivait. Nous les avons traités tous les trois, et les considérons encore, comme les nôtres », explique-t-il. Quand Oscar a failli périr dans un accident de bateau, en 2009, alors qu’il naviguait – trop vite – sur la rivière Vaal, c’est à son oncle qu’il a téléphoné en premier. « Je suis en train de couler ! » a-t-il crié au téléphone, avant de sombrer dans le coma. A son réveil, trois jours plus tard, le « wonder boy » mi-homme, mi-machine n’était plus qu’un fatras d’os et de chair. Sa mâchoire ainsi que deux de ses côtes étaient brisées. Plus de 170 points de suture couturaient son visage. De son oeil tuméfié, il a pu voir l’essentiel : le clan, le « cercle de confiance », comme les Pistorius l’appellent parfois, l’entourait.

L’oncle a donc fait « ce qu’il devait faire » en cette nuit finissante de février où le sang de Reeva Steenkamp a coulé: il a foncé sur les lieux du drame, à Silver Woods, la résidence ultrasécurisée où habite son neveu, à 30 kilomètres au nord de Johannesburg. Lorsqu’il arrive sur place, une cavalcade d’ambulanciers, de policiers, de voisins s’affaire. A l’étage, une batte de base-ball ensanglantée, deux téléphones portables et un pistolet traînent sur le sol de la salle de bains, dont la porte est constellée d’impacts de balles. Oscar se trouve dans le garage de sa luxueuse villa, le visage enfoui dans ses mains, chemise et short maculés de sang, prostré. « Il ne cessait de pleurer. Je me suis assis à ses côtés et nous sommes ainsi restés très longtemps, en silence. Il avait juste besoin de ma présence. Il me rappelait ces bêtes sur lesquelles on vient de tirer, dans le bush : choquées, traumatisées, quasi mortes. » Le chef de famille, qui aime la précision, prend la peine de traduire l’expression consacrée en afrikaans (spier vlek, pour les curieux). Mais il oublie de relever la terrible ironie de ses propos : Reeva, jeune femme de 29 ans comme Oscar les adore – blonde, sexy, mannequin et presque célèbre -, n’a bénéficié d’aucun sursis, elle. Blessée à la tête, aux doigts, au bras et à la hanche, le top, qui militait, tout comme sa mère, contre les violences conjugales, avait cessé de respirer à l’arrivée de la police. Son corps gisait au pied de l’escalier de marbre de la maison.

Gerti, sa grand-mère, le soutient sur Facebook
Avant même que les cendres de la victime ne soient dispersées, au large du Cap, les médias du monde entier déferlaient en Afrique du Sud, enfiévrés par un fait divers à la fois glamour et banal, dans un pays où 42 personnes sont assassinées en moyenne chaque jour, selon une étude des Nations unies. Laissant les statisticiens à leurs additions, le clan Pistorius s’est mis sans tarder au travail. Fidèle à la technique du laager, ce campement défensif qui protégeait, jadis, ses ancêtres des attaques, il a encerclé l’idole déchue, en prenant soin de le faire savoir. Reeva adorait tweeter et envoyer des messages truffés de points d’exclamation à ses « friends », sur Facebook. « Oumie » Gerti aussi. Trois jours seulement après le drame, la grand-mère bientôt nonagénaire d’Oscar posait, tout sourire, vêtue d’un tee-shirt à la gloire de son petit-fils, aux côtés de Sonia et de Pascal, une tante et une cousine du sprinteur. « A cent pour cent derrière toi! » clamait la légende de la photo, comme à la veille d’une finale olympique. Flairant le danger, Arnold et les communicants de Vuma, l’agence alors chargée de superviser les relations de la famille avec la presse, ont vite resserré les rangs. Les comptes Twitter d’Aimee et de Carl ont été bloqués. Les interviews, réduites au minimum et centrées sur la seule figure d’Arnold. Coupable d’une sortie douteuse, dans les colonnes du Sunday Telegraph, sur la vulnérabilité des Sud-Africains blancs face à la criminalité noire, Henke a dû effectuer un humiliant rétropédalage sur Twitter. « Oscar était furieux », se souvient Peet van Zyl. Arnold aussi. Chez les Pistorius, on ne plaisante pas avec l’esprit de corps.

La vraie démonstration d’unité s’est produite entre le 15 et le 22 février, dans la salle trop petite du tribunal d’instance de Pretoria, où se décidaient les conditions de détention du triple médaillé des Jeux paralympiques de Londres. Le frère bâti comme un videur de boîte de nuit, l’oncle austère, la petite soeur au visage de marbre, et même Henke, le proscrit, tous étaient là, vêtus de noir, à quelques mètres seulement de l’accusé. Lors de cette semaine décisive, la famille s’est retrouvée chaque matin dès 6 heures au domicile d’Arnold pour réciter la prière et partager une collation dopée de quelques milligrammes d’acide ascorbique et de vitamine C: « On peut attraper un tas de maladies dans une salle de tribunal! » Leur « Yes! » victorieux, à l’annonce de la libération provisoire d’Oscar en échange d’une caution de 86 000 euros, a choqué une partie de l’opinion? Tant pis. L’athlète peut respirer le grand air jusqu’à son procès, dont la date devrait être fixée le 4 juin. Et la photo de groupe a gonflé d’orgueil le chef de famille. « J’étais si fier de la dignité dont ils ont fait preuve. Les enfants Pistorius ne ressemblent pas aux Sud-Africains moyens, avec leur coiffure excentrique, leur manie des tatouages, du maquillage, et des boucles d’oreilles… »

Il y a quelque chose de Dallas dans la saga de cette dynastie puissante et fortunée, le verre de whisky et le Stetson en moins: l’union de la terre et du business, une témérité qui frôle l’inconscience, un conservatisme hérité des ancêtres pionniers, venus d’Allemagne au XVIIIe siècle, Bible en main. La certitude d’appartenir à l’élite, aussi. « Je ne connais pas un Pistorius dont l’intelligence ne se situe pas au-dessus de la moyenne », énonce Arnold avec un naturel déconcertant. On ne vieillit pas, chez les Pistorius. On travaille, on prie, on chasse le koudou et éventuellement l’éléphant. On se marie en grand, on pilote ses propres avions. On les abîme, parfois – Hendrik, le grand-père d’Oscar, a survécu au crash de son appareil ; Arnold a dû atterrir en catastrophe dans le parc Kruger, en 2004. Et puis un jour, on meurt. Theodor avait 92 ans lorsqu’il a consenti à quitter ce bas monde. Hendrik traquait encore l’antilope l’an dernier.

Quelle place tant de virilité revendiquée accorde-t-elle aux épouses, aux filles, aux soeurs? Disons que celles-ci cultivent la discrétion et que la question de l’éducation des enfants leur tient très à coeur. Loïs, la tante d’Oscar, roule ainsi des yeux comme des billes quand on lui demande si elle accompagne parfois son mari à la chasse: « Mais enfin, il faut bien que quelqu’un s’occupe de préparer la viande! » C’est dit en plaisantant, mais c’est dit.

Une longue généalogie d’entrepreneurs avisés
Elle se félicite aussi de voir l’une de ses filles, brillamment diplômée, mettre sa carrière en sommeil pendant quelque temps afin d’agir « en bonne mère ». On pense à 7de Laan, un soap opera ultra-populaire diffusé chaque soir de la semaine sur la chaîne SABC 2. Les personnages féminins mêlant travail et vie de famille n’y semblent avoir le choix qu’entre deux sorts funestes : une fausse couche ou la mort de leur bébé (Emma, la seule épargnée par les scénaristes, était récemment condamnée à passer sa soirée à jouer… au bingo, se moquait récemment le Mail&Guardian, un hebdomadaire national) « Les Pistorius forment une minisociété patriarcale, généreuse, solidaire, mais condescendante et parfois arrogante vis-à-vis de ceux qui ne sont pas des leurs. Le public est divisé à leur égard : il admire leur courage, mais peine à ressentir de l’empathie en raison de ce qu’il vient de se passer », résume Lourensa Eckard, journaliste au quotidien afrikaner Beeld.

Arnold assume parfaitement son statut de « bread winner ». « Chez nous, ce sont les hommes qui rapportent de quoi nourrir la famille. » Et pourquoi réformer l’ordre si traditionnel des choses dès lors que les affaires tournent si bien? Oscar, ses trois villas et ses 3,5 millions d’euros par an obtenus de ses seuls sponsors (depuis le drame, Nike, Oakley et le parfumeur Thierry Mugler ont résilié leurs contrats) s’inscrit en effet dans une longue généalogie d’entrepreneurs avisés. Theodor, l’arrière-grand-père d’Oscar, a bâti une petite fortune en cultivant le tabac. « Il est parti de rien. A sa mort, il possédait sept fermes », raconte Arnold. Hendrik, ou plutôt « Oom Hendrik » (oncle Hendrik), comme le patriarche aime se faire appeler en signe de respect, s’est lancé, en 1944, dans la production d’engrais et de chaux, après avoir été tour à tour enseignant, boxeur et professeur de sport. A 95 ans, il reste PDG de son entreprise, H Pistorius & Co, où Leo, le plus jeune de ses quatre fils, occupe le poste de directeur général. A en croire Beeld, lui et trois de ses fils totalisent 120 sociétés. Leo et Theo, l’aîné de la fratrie, cumulent des intérêts dans la construction de véhicules blindés, le transport routier et aérien, et font des affaires au Mozambique. Arnold, le plus riche des Pistorius avec Theo, développe des centres commerciaux tout en investissant dans le tourisme et l’industrie minière. S’ajoutent à cela un hôtel de luxe dans la province du Kwazulu-Natal, des appartements au pied des pentes neigeuses d’Autriche, une réserve privée située à l’ouest du parc Kruger, où folâtrent lions, rhinocéros blancs et éléphants… Oscar et Carl ont, de leur côté, fondé quatre sociétés spécialisées dans le marketing.

La famille possède 55 armes à feu
Pour faire court, il y en a pour une fortune, que l’oncle se garde bien de traduire en chiffres. « Demandez donc à mon banquier si je ne suis pas endetté ! » plaisante-t-il, comme seuls se l’autorisent les vrais millionnaires. L’homme se montre à peine plus disert sur la passion familiale pour les armes à feu. En tout, le clan en posséderait 55 – « peut-être même plus », ajoute Arnold. Comme trois de ses frères, comme tous ses gendres, à chacun desquels il a offert une carabine Remington, le soixantenaire détient un permis de collectionneur. Son ami Koos Marais, 15 armes à lui tout seul, n’y voit aucun sujet d’étonnement. « En Afrique du Sud, les armes à feu sont considérées comme un sport national, l’équivalent des bijoux pour les femmes. La question n’est pas de savoir combien on en a, mais la manière correcte de s’en servir », théorise ce défenseur zélé de la chasse aux pachydermes.

Jusqu’à la mort de Reeva, Oscar, le garçon né sans péroné devenu un géant du tartan, l’adolescent qui s’amusait à tirer sur des cibles dans les fermes familiales, personnifiait à l’extrême l’esprit des Pistorius. Mais le jeune homme, shooté à l’adrénaline, et décrit par tous comme généreux, était aussi une star irritable, jalouse, anxieuse, voire paranoïaque, et, avec le recul, il paraît évident que les signaux d’alarme abondaient. En septembre 2009, l’athlète passe une nuit au poste après avoir claqué violemment une porte au visage d’une certaine Cassidy Taylor-Memmory. En 2011, il interrompt une interview accordée à la BBC après une question jugée déplacée sur son bras de fer avec l’IAAF (Association internationale des fédérations d’athlétisme), au sujet de sa volonté de concourir aux côtés des champions valides. Un an plus tard, il menace de « casser les jambes » du compagnon d’une ancienne petite amie. Le dernier incident s’est produit quelques semaines seulement avant le drame : Oscar avait fait involontairement feu dans un restaurant branché de Johannesburg alors qu’il manipulait le revolver d’un ami.

« J’aurais dû lui dire de ralentir »
Tout semble s’être précipité après l’étape triomphale londonienne. Celui qui est devenu une star planétaire en empochant trois médailles souhaite employer les services d’un garde du corps, ne sort plus en ville sans son 9 mm, à la stupéfaction de son manager et de son coach. Pour enrichir son arsenal de six nouveaux jouets, il obtient – trop facilement, au goût de certains, mais que n’accorderait-on pas au héros de la nation ? – le statut de jeune collectionneur auprès de la Lowveld Firearms Collectors Association. Sa nervosité est palpable. « Il se prenait pour Superman et ne touchait plus terre. J’aurais dû lui dire de ralentir », se désole Mike Azzie, un intime de la famille. « Même chez lui, Oscar était très agité. On se disait qu’il allait finir par tirer sur l’un d’entre nous », confie, presque malgré lui, un ami d’enfance. Le clan n’a-t-il rien décelé ? A-t-il choisi de ne pas voir ? Non, affirme catégoriquement l’oncle Arnold : « Il était impossible d’imaginer la tragédie à venir. Oscar est programmé d’une certaine manière. C’est cette singularité qui lui a permis d’atteindre le sommet. Tout petit, déjà, il était anxieux. Mais je ne l’ai jamais vu manifester une quelconque agressivité. Et puis il ne passait qu’entre trois et quatre mois par an au pays. Le contrôler n’aurait conduit qu’à l’éloigner davantage de nous. »

« Si ta vie n’est pas en ordre, tu ne peux pas réussir », dit souvent « Oom Hendrik » à sa descendance. L’avenir de « Blade Gunner », comme une partie de la presse sud-africaine le surnomme désormais, est suspendu à son procès. Sauf coup de théatre, deux thèses s’y affronteront. Celle, présentée par l’accusation, d’un meurtre né d’une dispute entre les deux amants qui aurait dégénéré – des cris auraient été entendus par des voisins, cette nuit-là. En face, Kenny Oldwage et Barry Roux, les deux stars du barreau employées par l’athlète, défendront le scénario d’une terrible méprise, ce dernier ayant confondu sa petite amie avec un cambrioleur. Oscar Pistorius encourt la prison à vie. Il peut aussi ressortir libre du tribunal, si l’intention de tuer n’est pas démontrée, comme ce fut le cas lors du procès de Bryce Moon, un footballeur sud-africain condamné le 12 avril dernier à une simple amende pour avoir tué sur la route une femme de chambre. En cellule comme à l’air libre, « Ozzie » sait qu’il peut compter sur les siens. Les Steenkamp, eux, ne reverront plus jamais leur enfant.

* Carl Pistorius a, depuis, été acquitté par la justice sud-africaine.

Voir encore:

Did Reeva look like Oscar’s mother?
Photos suggest that Reeva Steenkamp looked very similar to the mother of the man who shot her, Oscar Pistorius

Health 24

14 April 2014

Photos presented during Oscar Pistorius’ murder trial show Reeva with her natural hair colour. In these photos the slain model bears a striking resemblance to Pistorius’ late mother, Sheila.

This has raised questions about the complexities of Oscar and Reeva’s relationship and brought renewed focus to the interesting topic of mother-son dynamics.

Reeva’s hair was actually a dark brown. She used highlights to colour her hair blonde. Both the bone structure and freckled complexion of the two women is notably similar.

Research has shown that people consistently fall for partners who resemble their opposite-sex parent. Girls like boys who look like their fathers, boys like girls who look like their mothers.

Read: Has Oscar lost the plot?

Famous examples of this include Nigella Lawson whose former husband Charles Saatchi looked very similar to her father, Nigel Lawson.

Recent research which was conducted in Hungary and published in the journal Proceedings of the Royal Society B, lends support to what is known as the sexual imprinting hypothesis. This hypothesis claims that individuals create a sexual template based on their opposite-sex parent and, later in life, are attracted to individuals who fit this template.

This topic was also touched on by the famous psychoanalyst Dr Sigmund Freud who coined the term “Oedipus Complex”. The term refers to the way in which boys become sexually fixated on their mothers. The female version of this is the Electra Complex. While this fixation remains deep in the human subconscious – which explains why incest is not that common – it can, and does, influence one’s choice of mate.

The loss of Pistorius’ mother when he was 15 weighed heavily on the athlete who cites her as his role model and the driving force behind his success. Sheila Pistorius died at the age of 42 after being wrongly diagnosed with hepatitis. An adverse reaction to the medication she was given caused her death. Pistorius has the date of her death, as well as that of her birth, tattooed on his arm.

The similarity between Reeve and Sheila could explain why their relationship became serious so swiftly, despite Oscar stating at the time that he was not looking for a serious relationship.

Do you think the two women look alike? Sound off in the comments below.


Najat Vallaud-Belkacem: Attention, une cible idéale peut en cacher une autre ! (When all else fails, blame racism)

14 septembre, 2014
http://referentiel.nouvelobs.com/wsfile/4991409756362.jpg
Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme dans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Obama
Je ne peux qu’imaginer ce qu’endurent ses parents. Et quand je pense à ce garçon, je pense à mes propres enfants. Si j’avais un fils, il ressemblerait à Trayvon. Obama
La théorie du genre, qui explique «l’identité sexuelle» des individus autant par le contexte socio-culturel que par la biologie, a pour vertu d’aborder la question des inadmissibles inégalités persistantes entre les hommes et les femmes ou encore de l’homosexualité, et de faire œuvre de pédagogie sur ces sujets. (…) Le vrai problème de société que nous devons régler aujourd’hui, c’est l’homophobie, et notamment les agressions homophobes qui se développent en milieu scolaire. L’école doit redevenir un sanctuaire, et la prévention de la délinquance homophobe doit commencer dès le plus jeune âge. Un jeune homosexuel sur cinq a déjà été victime d’une agression physique, et près d’un sur deux a déjà été insulté. Il est essentiel d’enseigner aux enfants le respect des différentes formes d’identité sexuelle, afin de bâtir une société du respect. Najat Vallaud-Belkacem (secrétaire nationale du PS aux questions de société, 31 août 2011)
La vocation de l’école, c’est d’apprendre. D’apprendre quoi aux enfants? D’apprendre à lire, à compter, à écrire. D’apprendre aussi les valeurs de la République. Que parmi ces valeurs de la République, il y a la liberté, l’égalité, la fraternité.  L’égalité, c’est notamment l’égalité entre les filles et les garçons. C’est cela qu’on apprend aujourd’hui  à l’école aux enfants. Est-ce que ça a quelque chose à voir avec le contenu de ces SMS, avec une soi-disant théorie du genre qui n’existe pas, avec des cours d’éducation sexuelle. (…) On ne parle aucunement de sexualité à des enfants de primaire. On leur parle de ce que les filles et les garçons doivent pouvoir ambitionner d’être à égalité plus tard dans les rêves qu’ils font, dans les ambitions professionnelles qu’ils peuvent avoir’. Najat Vallaud-Belkacem (Europe 1, 29 janvier 2014)
La révolution française est l’irruption dans le temps de quelque chose qui n’appartient pas au temps, c’est un commencement absolu, c’est la présence et l’incarnation d’un sens, d’une régénération et d’une expiation du peuple français. 1789, l’année sans pareille, est celle de l’engendrement par un brusque saut de l’histoire d’un homme nouveau. La révolution est un événement méta-historique, c’est-à -dire un événement religieux. La révolution implique l’oubli total de ce qui précède la révolution. Et donc l’école a un rôle fondamental, puisque l’école doit dépouiller l’enfant de toutes ses attaches pré-républicaines pour l’élever jusqu’à devenir citoyen. C’est à elle qu’il revient de briser ce cercle, de produire cette auto-institution, d’être la matrice qui engendre en permanence des républicains pour faire la République, République préservée, république pure, république hors du temps au sein de la République réelle, l’école doit opérer ce miracle de l’engendrement par lequel l’enfant, dépouillé de toutes ses attaches pré-républicaines, va s’élever jusqu’à devenir le citoyen, sujet autonome. Et c’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qui opère dans l’école et par l’école, cette nouvelle église avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelles tables de la Loi. La société républicaine et laïque n’a pas d’autre choix que de «s’enseigner elle-même » (Quinet) d’être un recommencement perpétuel de la République en chaque républicain, un engendrement continu de chaque citoyen en chaque enfant, une révolution pacifique mais permanente. Vincent Peillon (« La Révolution française n’est pas terminée », 2008)
Le gouvernement s’est engagé à « s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités », notamment par le biais d’une éducation au respect de la diversité des orientations sexuelles. L’engagement de notre ministère dans l’éducation à l’égalité et au respect de la personne est essentiel et prend aujourd’hui un relief particulier. Il vous appartient en effet de veiller à ce que les débats qui traversent la société française ne se traduisent pas, dans les écoles et les établissements, par des phénomènes de rejet et de stigmatisation homophobes. (…) La lutte contre l’homophobie en milieu scolaire, public comme privé, doit compter au rang de vos priorités. J’attire à ce titre votre attention sur la mise en œuvre du programme d’actions gouvernemental contre les violences et les discriminations commises à raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre. Je souhaite ainsi que vous accompagniez et favorisiez les interventions en milieu scolaire des associations qui luttent contre les préjugés homophobes, dès lors que la qualité et la valeur ajoutée pédagogique de leur action peuvent être établies. Je vous invite également à relayer avec la plus grande énergie, au début de l’année, la campagne de communication relative à la « ligne azur », ligne d’écoute pour les jeunes en questionnement à l’égard de leur orientation ou leur identité sexuelles. Dans l’attente des conclusions du groupe de travail sur l’éducation à la sexualité, vous serez attentif à la mise en œuvre de la circulaire du 17 février 2003 qui prévoit cette éducation dans tous les milieux scolaires et ce, dès le plus jeune âge. La délégation ministérielle de prévention et de lutte contre la violence dirigée par Eric Debarbieux, permettra de mieux connaître la violence spécifique que constitue l’homophobie. Enfin, vous le savez, j’ai confié à Michel Teychenné une mission relative à la lutte contre l’homophobie, qui porte notamment sur la prévention du suicide des jeunes concernés. Je vous remercie de leur apporter tout le concours nécessaire à la réussite de leurs missions. Je souhaite que 2013 soit une année de mobilisation pour l’égalité à l’école. Vincent Peillon (minitre de l’Education nationale, Lettre aux Recteurs d’Académies, 4 janvier 2013)
2.1.1 À l’école primaire, l’éducation à la sexualité suit la progression des contenus fixée par les programmes pour l’école. Les temps qui lui sont consacrés seront identifiés comme tels dans l’organisation de la classe. Ils feront cependant l’objet, en particulier aux cycles 1 et 2, d’une intégration aussi adaptée que possible à l’ensemble des autres contenus et des opportunités apportées par la vie de classe ou d’autres événements. Aussi, à l’école, le nombre de trois séances annuelles fixé par l’article L. 312-16 du code de l’éducation doit-il être compris plutôt comme un ordre de grandeur à respecter globalement dans l’année que comme un nombre rigide de séances qui seraient exclusivement dévolues à l’éducation à la sexualité. L’ensemble des questions relatives à l’éducation à la sexualité est abordé collectivement par l’équipe des maîtres lors de conseils de cycle ou de conseils de maîtres. Les objectifs de cet enseignement intégré aux programmes ainsi que les modalités retenues pour sa mise en œuvre feront en outre l’objet d’une présentation lors du conseil d’école. Ministère de l’Education nationale (Circulaire N°2003-027 DU 17-2-2003 L’éducation à la sexualité dans les écoles, les collèges et les lycées)
Partout en Europe, en Amérique du Nord, en Australie, la coalition historique de la gauche, centrée sur la classe ouvrière, s’efface. Même dans les pays où existe un lien institutionnel, via les syndicats, entre la classe ouvrière et la gauche politique, le vote ouvrier déserte la gauche : Grande Bretagne, Allemagne, Suède. La social-démocratie perd sa base électorale. Si la coalition historique de la gauche est en déclin, une nouvelle coalition émerge.  (…) La nouvelle gauche a le visage de la France de demain : plus jeune, plus féminin, plus divers, plus diplômé, mais aussi plus urbain et moins catholique . Elle est en phase avec la gauche politique sur l’ensemble de ses valeurs. Contrairement à l’électorat historique de la gauche, coalisé par les enjeux socioéconomiques, cette France de demain est avant tout unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes : elle veut le changement, elle est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive. C’est tout particulièrement vrai pour les diplômés, les jeunes, les minorités . Elle s’oppose à un électorat qui défend le présent et le passé contre le changement, qui considère que « la France est de moins en moins la France », « c’était mieux avant », un électorat inquiet de l’avenir, plus pessimiste, plus fermé, plus défensif. Le facteur socioéconomique joue aussi. Car la France de demain réunit avant tout les « outsiders » de la société, ceux qui cherchent à y rentrer, notamment sur le marché du travail, mais n’y parviennent que difficilement : les jeunes, les femmes, les minorités, les chômeurs, les travailleurs précaires. Ils ont du mal car ils sont la principale variable d’ajustement face à la crise d’une société d’« insiders » qui, pour préserver les droits acquis, sacrifie les nouveaux entrants. Ces « outsiders » ont besoin de l’aide de la puissance publique pour surmonter les barrières qui se dressent devant eux : ils ont besoin d’un Etat qui les aide à s’émanciper, à briser le plafond de verre. Ils sont soutenus par les plus intégrés (les diplômés), solidaires de ces « exclus » par conviction culturelle. La nouvelle gauche qui émerge en France est la même que celle qui se dessine partout en Europe. Elle ressemble de près à la coalition qui a porté Barack Obama au pouvoir en 2008.  Terra Nova (think tank socialiste)
Quelle stratégie la gauche doit-elle adopter pour faire le plein de son nouvel électorat naturel ? Elle doit opter pour une stratégie de valeurs. L’électorat « France de demain » les partage. Il y a des marges de manœuvre. Les élections régionales de 2010 ont montré que le vote à gauche des femmes, des jeunes, des diplômés progressent plus fortement que la moyenne de l’électorat. Pour accélérer ce glissement tendanciel, la gauche doit dès lors faire campagne sur ses valeurs, notamment culturelles : insister sur l’investissement dans l’avenir, la promotion de l’émancipation, et mener la bataille sur l’acceptation d’une France diverse, pour une identité nationale intégratrice, pour l’Europe. La gauche doit également privilégier une stratégie de mobilisation. La « France de demain » vote fortement à gauche mais vote peu. Il est toutefois possible d’améliorer son taux de participation : les jeunes ou les minorités ne sont pas des abstentionnistes systématiques, ils votent par intermittence. L’objectif est donc de les mobiliser : cela passe par une campagne de terrain (porte-à-porte, phoning, présence militante sur les réseaux sociaux et dans les quartiers…), sur le modèle Obama. Terra Nova
Aujourd’hui le clivage droite/gauche n’est plus idéologique, mais philosophique et moral. Hervé Bentégeat
Racisme, sexisme : Najat Vallaud-Belkacem, la cible idéale. Titre du Nouvel Observateur
Elle est l’un des symboles de cette gauche a-économique qui s’accommode du virage social-démocrate du Président parce qu’elle n’a pas d’autres ambitions que de réformer les mentalités, de désaliéner le peuple qui ne comprend pas. Hervé Mariton
Quand on écoute Najat Vallaud-Belkacem, on entend Terra Nova. Responsable de l’UMP
Si sa carrière doit beaucoup à Gérard Collomb, le maire de Lyon, qui l’a repérée en 2003, et à Ségolène Royal, qui, en 2007, a fait de Najat Vallaud-Belkacem l’une de ses porte-parole pendant sa campagne présidentielle, elle est tout autant redevable à Olivier Ferrand, avec qui elle s’est liée d’amitié. L’ancienne secrétaire nationale du Parti socialiste chargée des questions société et des droits des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT) était même, pour le fondateur de Terra Nova, comme l’incarnation faite femme des idées progressistes qu’il portait. Deux ans et demi plus tard, NVB, comme elle aimerait que les médias la surnomment sans parvenir à imposer ses initiales, contrairement à NKM, pleure encore. La nouvelle ministre de l’Éducation nationale est submergée par l’émotion lorsque Manuel Valls lui rend hommage aux universités d’été du PS, à La Rochelle, saluant, dimanche dernier, « le travail et l’engagement » de la benjamine de son gouvernement, exprimant sa fierté de voir pour la première fois « une femme si jeune occuper cette si lourde fonction ». Lui n’a pas eu cette chance. Il a subi les sifflets des frondeurs et des militants du Mouvement des jeunes socialistes, qui ont fait la claque pour perturber son discours de clôture. Il a peiné à ramener le calme. Najat, elle, a eu droit à une ovation debout. Rien de tout celan’étonne le premier ministre. Manuel Valls sait que Najat Vallaud-Belkacem est aujourd’hui le dernier trait d’union d’un Parti socialiste fracturé, qui ne se retrouve plus que sur les grandes réformes sociétales, « le plus petit dénominateur commun d’une gauche hier plurielle, qui est aujourd’hui une gauche plus rien », selon la formule d’un fin connaisseur du PS. Raphaël Stainville
Najat Vallaud-Belkacem, c’est d’abord un sourire accompagné d’un petit rire à peine réprimé qui lui donne de prime abord un côté si sympathique, si humain. Mais il ne faut pas s’y tromper. Derrière le sourire se cache une volonté de fer. Hervé Mariton, le député UMP de la Drôme, la décrit comme une «Viêt-minh souriante»! Une manière de souligner son côté sectaire, sa propension à ne pas souffrir la contestation et à diaboliser ses adversaires. Il aurait pu dire une «Khmère rose». Même son de cloche du côté de Jean-Frédéric Poisson, le patron du Parti chrétien-démocrate (PCD), qui évoque «ce beau visage donné à l’idéologie». «Un sourire de salut public, comme il y a des gouvernements du même nom», avait écrit un jour Philippe Muray au sujet de Ségolène Royal. Comme la madone du Poitou, qui fut la première à lui donner sa chance en politique, Najat Vallaud-Belkacem a fait de son sourire l’un de ses atouts, une marque de fabrique. «Un masque», disent certains. Ce sourire, les responsables de l’UMP en dissertent volontiers. Pour Christian Jacob, le patron du groupe UMP à l’Assemblée nationale: «Elle parle beaucoup, affiche son sourire, mais derrière cela sonne creux». Ses traits délicats, ses yeux de chat, ses tailleurs élégants, son charme évident ne seraient qu’une manière d’habiller la vacuité de la politique du PS. «Une fausse valeur», affirme encore le chef de file des députés de l’opposition. Hervé Mariton, qui fut l’orateur de l’UMP pendant les débats sur le mariage pour tous, la considère avec davantage de sérieux et de crainte. Il a pu constater avec quelle vigueur et, parfois, avec quelle rage la benjamine du gouvernement était à la pointe du combat «progressiste». «Elle est, dit-il, l’un des symboles de cette gauche a-économique qui s’accommode du virage social-démocrate du Président parce qu’elle n’a pas d’autres ambitions que de réformer les mentalités, de désaliéner le peuple qui ne comprend pas.» Et pour cause: même si elle n’a pas toujours été en première ligne, laissant à d’autres, comme Christiane Taubira, le soin de porter des lois comme le mariage pour tous, qui ne relevaient pas de son ministère, elle est toujours en pointe ou à la relance sur ces sujets sociétaux. «Sur le mariage homosexuel, la PMA , les mères porteuses, la lutte contre les discriminations liées aux stéréotypes et à l’identité de genre, elle n’en rate pas une.» Avant de devenir, à 34 ans, la plus jeune ministre du gouvernement Ayrault, n’était-elle pas la secrétaire nationale du PS chargée des questions de société? En 2010 déjà, elle défendait l’idée de la gestation pour autrui solidaire, appelant de ses vœux à la GPA non marchande, au nom de «l’éthique du don». Pendant la campagne présidentielle, c’est elle qui représentait François Hollande au meeting LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans) pour l’égalité. Pas étonnant qu’aujourd’hui on retrouve la ministre à la manœuvre sur toutes ces questions qui hérissent une grande partie de la société française. La ministre des Droits des femmes incarne, mieux que d’autres, cette gauche qui a délaissé le social et l’économie pour investir le champ sociétal. «À son programme: culpabilisation et rééducation», résume le philosophe François-Xavier Bellamy. D’ailleurs, même le gouvernement a eu droit à son stage pour lutter contre le sexisme. Et, puisqu’il semble que nombre de Français sont déjà perdus pour ses causes, elle consacre une grande partie de son énergie à s’occuper des générations futures. Dans la novlangue dont est friande la ministre, Najat Vallaud-Belkacem se contente de sensibiliser à l’égalité femme-homme (comment être contre?), à l’identité de genre pour lutter contre les stéréotypes… Cela commence dès la crèche. Elle sensibilise. On dirait une caresse. Tout se fait dans la douceur. C’est «bienvenue dans Le Meilleur des mondes!» Une école qui rééduque avant d’instruire. (…) Najat Vallaud-Belkacem a épousé le logiciel de ce laboratoire d’idées du PS qui préconisait en 2011, dans l’une de ses notes, que la gauche, pour espérer revenir au pouvoir, devait désormais viser un électorat constitué de femmes, de jeunes, de minorités et de diplômés, plutôt que d’essayer de convaincre une classe ouvrière largement ralliée aux idées du Front national. Nous y sommes. Tant et si bien qu’il est difficile de savoir ce que pense vraiment la ministre, tant elle est aujourd’hui habitée par la pensée dominante définie par ce think tank. «Quand on écoute Christiane Taubira, on découvre une personnalité. Quand on écoute Najat Vallaud-Belkacem, on entend Terra Nova», assure un responsable de l’UMP. «Elle coche toutes les cases», ajoute même un député de la Droite populaire, comme pour expliquer le succès de la ministre auprès des sympatisants du PS.(…) Bon chic mauvais genre, elle incarne très exactement le gauchisme culturel tel que le sociologue Jean-Pierre Le Goff l’a défini. Une école de pensée qui n’entend pas «changer la société par la violence et la contrainte», mais qui veut «changer les mentalités par les moyens de l’éducation, de la communication moderne et par la loi». Il procède par des tentatives de déstabilisation successives. Hier le pacs, aujourd’hui le mariage homosexuel, le genre, l’ABCD de l’égalité, et demain l’euthanasie… Certaines manœuvres opèrent. D’autres échouent au gré des résistances qu’elles rencontrent et suscitent. C’est le cas de la théorie du genre. Elle est devenue si sulfureuse que Najat Vallaud-Belkacem, qui en faisait pourtant la promotion à longueur de déplacements, et jusque dans les crèches, en est venue à expliquer qu’elle n’avait jamais existé. Pas plus tard que le vendredi 7 février, elle annulait un échange à Sciences-Po Paris avec Janet Halley, une juriste américaine spécialiste de la famille et du genre. Il figurait encore à son agenda le matin même. Mais, dans le contexte, cette rencontre aurait probablement fait désordre. Elle prenait le risque d’être soumise à la question et d’être une nouvelle fois obligée de se dédire sur la théorie du genre.Pour autant, de l’aveu d’un proche, la ministre des Droits des femmes ne connaît pas le doute. On pense qu’elle recule. Najat Vallaud-Belkacem avance toujours. Il en va ainsi des «forces de progrès». Comme le dit Jean-Pierre Le Goff, «elle a beau avoir le sourire du dalaï-lama, elle n’en a pas moins la rage des sans-culottes». Raphaël Stainville
Le gauchisme culturel n’entend pas changer la société par la violence et la contrainte, mais «changer les mentalités» par les moyens de l’éducation, de la communication moderne et par la loi. Il n’en véhicule pas moins l’idée de rupture avec le Vieux Monde en étant persuadé qu’il est porteur de valeurs et de comportements correspondant à la fois au nouvel état de la société et à une certaine idée du Bien. Ce point aveugle de certitude lui confère son assurance et sa détermination par-delà ses déclarations d’ouverture, de dialogue et de concertation. Les idées et les arguments opposés à ses propres conceptions peuvent être vite réduits à des préjugés issus du Vieux Monde et/ou à des idées malsaines. Le débat démocratique s’en trouve par là même perverti. (…) Ces postures ne sont pas sans rappeler celles du passé qui s’ancraient alors dans de grandes idéologies et les utopies issues du XIXe siècle, et plus précisément du communisme. Ce rapprochement, qui saisit des traits bien réels et souligne à juste titre le danger que le gauchisme culturel fait peser sur la liberté d’opinion et sur le fonctionnement de la démocratie, n’en est pas moins trompeur. Dans le cas du gauchisme culturel, l’«idéologie» – pour autant que l’on puisse utiliser ce mot – est d’une nature particulière. Elle n’est pas «une» mais plurielle, composée de bouts de doctrines anciennes en décomposition (communisme, socialisme, anarchisme), mais aussi des idées issues des «mouvements sociaux» et des nouveaux groupes de pression communautaires (écologie, féminisme, mouvement étudiant et lycéen, associations antiracistes, groupes homosexuels…), voire des références aux «peuples premiers» et aux spiritualités exotiques, comme on l’a vu à propos de l’écologie. Elle n’est pas une «idéologie de granit» – pour reprendre une expression de Claude Lefort – fondée sur une science qui prétend englober sous sa coupe l’ensemble des sphères d’activité, même si l’on peut y trouver des relents de scientisme. Ses représentants, qui se montrent parfois sourds, intransigeants et d’un sectarisme à tout crin, ne sont pas pour autant de dangereux fanatiques exerçant la terreur sur leurs adversaires et dans la société. Ils ont parfois des allures de boy-scouts et leurs opposants ont souvent l’impression de «boxer contre des édredons». Les représentants du gauchisme culturel ressembleraient plutôt à ce qu’on appelle des «faux gentils». Ils affichent le sourire obligé de la communication tant qu’ils ne sont pas mis en question; ils se réclament de l’ouverture, de la tolérance, du débat démocratique, tout en en délimitant d’emblée le contenu et les acteurs légitimes. En ce sens, la droite se trompe en parlant de nouveau «totalitarisme», même si l’on peut estimer que le gauchisme culturel en a quelques beaux restes. En réalité, ce dernier s’inscrit pleinement dans le contexte des «démocraties post-totalitaires»: il puise dans différentes idéologies du passé en décomposition qu’il recompose à sa manière et fait coexister sans souci de cohérence et d’unité, n’en gardant que des schèmes de pensée et de comportement. À ses pointes extrêmes, le gauchisme culturel combine la rage des sans-culottes et le sourire du dalaï-lama. (…) c’est surtout dans les années 1980 que le gauchisme culturel va recevoir sa consécration définitive dans le champ politique, plus précisément au tournant des années 1983-1984, au moment où la gauche change de politique économique sans le dire clairement et entame la «modernisation». Le gauchisme culturel va alors servir de substitut à la crise de sa doctrine et masquer un changement de politique économique mal assumé. À partir de ce moment, la gauche au pouvoir va intégrer l’héritage impossible de mai 68, faire du surf sur les évolutions dans tous les domaines, et apparaître clairement aux yeux de l’opinion comme étant à l’avant-garde dans le bouleversement des mœurs et de la «culture». Nous ne sommes pas sortis de cette situation. (…) nous assistons à la fin d’un cycle historique dont les origines remontent au XIXe siècle; la gauche a atteint son point avancé de décomposition, elle est passée à autre chose tout en continuant de faire semblant qu’il n’en est rien; il n’est pas sûr qu’elle puisse s’en remettre. Le gauchisme culturel, qui est devenu hégémonique à gauche et dans la société, a été un vecteur de cette décomposition et son antilibéralisme intellectuel, pour ne pas dire sa bêtise, est un des principaux freins à son renouvellement. La gauche est-elle capable de rompre clairement avec lui? Rien n’est certain étant donné la prégnance de ses postures et de ses schémas de pensée.(…) Quand les mécanismes de défense identitaires l’emportent sur la liberté de pensée et servent à se mettre à distance de l’épreuve du réel, il y a de quoi s’inquiéter sur l’avenir d’une gauche qui ne parvient pas à rompre avec ses vieux démons et se barricade entre gens du même milieu qui ont tendance à croire que la gauche est le centre du monde. (…) Et pendant ce temps-là, la France continue de se morceler sous l’effet de multiples fractures sociales et culturelles. L’extrême droite espère bien en tirer profit en soufflant sur les braises, mais, à vrai dire, elle n’a pas grand-chose à faire, le gauchisme culturel continue de lui faciliter la tâche. Jean-Pierre Le Goff

Attention: une cible idéale peut en cacher une autre !

« Ayotollah », viêt-minh souriante », « Khmère rose », « beau visage donné à l’idéologie », « culpabilisation et rééducation », « rage des sans-culottes et sourire du dalaï-lama » …

A l’heure où, du côté de la Maison Blanche, le premier président de la diversité est, du haut de son notoire mépris pour les ouvriers et de son recours systématique à la carte raciale, bien parti pour remporter le titre de pire président du siècle

Et où entre deux scandales ou dérives sociétales devant la même désaffection de la classe ouvrière, son homologue français semble enfin lui aussi se décider à revenir au réel du moins au niveau économique et au niveau du discours

Et nous ressortent, face aux inévitables critiques dont est notamment l’objet la nouvelle ministre de l’Education et ex-secrétaire nationale du PS chargée des questions de société et parfaite incarnation de la stratégie tout-sociétal du laboratoire d’idées socialiste Terra Nova, la vieille arme de l’accusation de racisme  …

Comment, avec le sociologue Jean-Pierre Le Goff, ne pas y voir le remake de la tentative du PS de masquer la crise de sa doctrine et un changement de politique économique toujours aussi mal assumé qui avait marqué sous Mitterrand le retour de la rigueur des années 83-84 ?

Du gauchisme culturel et de ses avatars
Jean-Pierre Le Goff
Le Débat

24 juin 2014

Pour un néophyte en politique qui s’intéresse à la gauche, il peut sembler difficile de s’y retrouver : « socialisme » ou « social-démocratie » ? « Gauche sociale », « gauche libérale », « gauche de la gauche »… ? Il en va de même au sein du parti socialiste : de la Gauche populaire à la Gauche durable, en passant par Maintenant la gauche ou encore L’Espoir à gauche…, les courants se font et se défont au gré des alliances et des congrès. Certains y voient encore le signe d’un « débat démocratique » au sein d’une gauche dont l’aspect pluriel ne cesse de s’accentuer. On peut au contraire y voir le symptôme du morcellement des anciennes doctrines qui n’en finissent pas de se décomposer.

Dans son livre Droit d’inventaire (Éd. du Seuil, 2009), François Hollande affirmait que le « socialisme navigue à vue ». Depuis lors, la situation n’a pas fondamentalement changé, d’autant qu’il faut faire face à la dette publique et à l’absence de croissance, en assumant plus ou moins clairement une politique de rigueur. La gauche change dans une recherche éperdue d’une nouvelle identité qui tente tant bien que mal de faire le lien ou la « synthèse » entre l’ancien et le nouveau. En réalité, la plupart des débats sans fin sur la redéfinition de la gauche se font en occultant une mutation fondamentale qui a déplacé son centre de gravité de la question sociale vers les questions de société. Cette mutation s’est opérée sous l’influence d’un gauchisme culturel inséparable des effets sociétaux qu’a produits la révolution culturelle de mai 68 et son « héritage impossible ». Tel est précisément ce que cet article voudrait commencer à mettre en lumière.

La notion de « gauchisme culturel » désigne non pas un mouvement organisé ou un courant bien structuré, mais un ensemble d’idées, de représentations, de valeurs plus ou moins conscientes déterminant un type de comportement et de posture dans la vie publique, politique et dans les médias. Il s’est affirmé à travers cinq principaux thèmes particulièrement révélateurs du déplacement de la question sociale vers d’autres préoccupations : le corps et la sexualité ; la nature et l’environnement ; l’éducation des enfants ; la culture et l’histoire. En déplaçant la question sociale vers ces thèmes, le gauchisme culturel s’inscrit dans les évolutions des sociétés démocratiques, mais il le fait d’une façon bien particulière : il se situe dans la problématique de la gauche qu’il adapte à la nouvelle situation historique en lui faisant subir une distorsion, en recyclant et en poussant à l’extrême ses ambiguïtés et ses orientations les plus problématiques 1.

Il a fait valoir une critique radicale du passé et s’est voulu à l’avant-garde dans le domaine des moeurs et de la culture. En même temps, il s’est érigé en figure emblématique de l’antifascisme et de l’antiracisme qu’il a revisités à sa manière. Plus fondamentalement, ce sont toute une conception de la condition humaine et un sens commun qui lui était attaché qui se sont trouvés mis à mal.

Ces conceptions et ces postures du gauchisme culturel sont devenues hégémoniques au sein de la gauche, même si certains tentent de maintenir les anciens clivages comme au « bon vieux temps » de la lutte des classes et du mouvement ouvrier, en les faisant coexister tant bien que mal avec un modernisme dans le domaine des moeurs et de la culture.

Ce gauchisme culturel est présent dans l’appareil du parti socialiste, dans l’État, et il dispose d’importants relais médiatiques. Le PS et la gauche au pouvoir ont pu ainsi apparaître aux yeux de l’opinion comme étant les représentants d’une révolution culturelle qui s’est répandue dans l’ensemble de la société et a fini par influencer une partie de la droite.

Nous n’entendons pas ici analyser l’ensemble de la thématique du gauchisme culturel. Mais la façon dont la gauche s’est comportée dans le débat et le vote de la loi sur le mariage homosexuel nous a paru constituer un exemple type de la prégnance de ce gauchisme et des fractures qu’il provoque dans la société. Dans cette affaire, le gauchisme culturel a prévalu au sein du PS et dans l’État à tel point qu’il est difficile de les démêler. En partant du thème de l’homoparentalité et en le reliant à d’autres comme ceux de l’antiracisme, de l’écologie ou de la nouvelle éducation des enfants, nous avons voulu mettre au jour quelques-unes des idées clés et des représentations qui structurent les comportements dans l’espace politique et médiatique.

Le nouveau domaine de l’égalité

La gauche a fait voter la loi sur le mariage homosexuel dans une situation sociale particulièrement dégradée. Le chômage de masse conjugué avec l’éclatement des familles et l’érosion des liens traditionnels de solidarité a produit des effets puissants de déstructuration anthropologique et sociale. Exclues du travail, vivant dans des familles gentiment dénommées monoparentales ou recomposées – alors qu’elles sont décomposées et marquées dans la plupart des cas par l’absence du père –, des catégories de la population connaissent de nouvelles formes de précarité sociale et de déstructuration identitaire. Les drames familiaux combinés souvent avec le chômage alimentent presque quotidiennement la rubrique des faits divers. C’est dans ce contexte que la gauche a présenté le mariage et l’adoption par les couples homosexuels comme la marque du progrès contre la réaction.

On attendait la gauche sur la question sociale qui constitue historiquement un facteur essentiel de son identité. En fait, elle a abandonné une bonne partie des promesses électorales en lanmatière, tout en se montrant intransigeante sur une question qui a divisé profondément le pays.

Elle a ainsi reporté sur cette dernière une démarcation avec la droite qu’elle a du mal à faire valoir dans le champ économique et social. Les anciens schémas de la lutte contre l’« idéologie bourgeoise », contre le fascisme montant se sont réinvestis dans les questions sociétales avec un dogmatisme et un sectarisme d’autant plus exacerbés.

Les partisans du « Mariage pour tous » l’ont affirmé clairement : « Pour nous, les craintes et les critiques suscitées par ce projet n’ont pas de base rationnelle 2. » Dans ces conditions, le débat avec des opposants mus par des craintes irrationnelles et une phobie vis-à-vis des homosexuels ne sert à rien. Les Jeunes Socialistes de leur côté ont appelé les internautes à dénoncer les « dérapages homophobes » de leurs élus sur l’Internet et sur Twitter à l’aide d’une « carte interactive » signalant leur nom, leur mandat, leur parti, la date et la « teneur du dérapage » 3.

La gauche au pouvoir a donné quant à elle l’image d’un État partisan, d’hommes d’État transformés en militants. La façon pour le moins cavalière dont elle a consulté les représentants religieux et a réagi à la prise de position de l’Église catholique avait des relents de lutte contre la religion du temps du père Combes, à la différence près que la loi de séparation a été votée depuis cette époque et que l’Église catholique a fini par se réconcilier avec la République.

Restent les intégristes, que l’on n’a pas manqué de mettre en exergue. Lors des grands rassemblements de la Manif pour tous, des journalistes militants braquaient systématiquement leurs micros et leurs caméras sur les petits cortèges de Civitas et de l’extrême droite, guettant le moindre incident qui viendrait confirmer leurs schémas préconçus et leur permettrait de déclarer comme un soulagement : « Voyez, on vous l’avait bien dit ! » Quoi de plus simple que de considérer ce mouvement contre le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels comme un succédané du fascisme des années 1930 et du pétainisme, de le réduire à une manifestation de l’intégrisme catholique et de l’extrême droite qui n’ont pas manqué d’en profiter ?

Les partisans du mariage homosexuel se sont trouvés pris au dépourvu : ils n’imaginaient pas qu’une loi, qui pour eux allait de soi, puisse susciter des manifestations de protestation d’une telle ampleur.

Pour la gauche, il ne faisait apparemment aucun doute que les revendications des groupes homosexuels participaient d’un « grand mouvement historique d’émancipation » en même temps que leur satisfaction représentait une « grande avancée vers l’égalité ».
La Gay Pride, à laquelle la ministre de la Famille fraîchement nommée s’est empressée de participer avant même le vote de la loi, leur apparaissait comme partie intégrante d’un « mouvement social » dont elle se considère le propriétaire légitime. Ce mouvement s’est inscrit dans une filiation imaginaire avec le mouvement ouvrier passé tout en devenant de plus en plus composite, faisant coexister dans la confusion des revendications sociales, écologistes, culturelles et communautaires. Devenu de plus en plus un « mouvement sociétal » par adjonction ou substitution des revendications culturelles aux vieux mots d’ordre de la lutte des classes, son « sujet historique » s’en est trouvé changé. À la classe ouvrière qui « n’ayant rien à perdre que ses chaînes » se voyait confier la mission de libérer l’humanité tout entière, aux luttes des peuples contre le colonialisme et l’impérialisme se sont progressivement substituées des minorités faisant valoir leurs droits particuliers et agissant comme des groupes de pression.

C’est ainsi que les revendications des lesbiennes, gays, bi et trans se sont trouvées intégrées dans un sens de l’histoire nécessairement progressiste, en référence analogique lointaine et imaginaire avec le mouvement ouvrier défunt et les luttes des peuples pour leur émancipation.

En inscrivant le « Mariage pour tous » dans la lutte pour l’égalité, la gauche a par ailleurs opéré un déplacement dont elle ne perçoit pas les effets. « Égalité rien de plus, rien de moins », proclamait un slogan des manifestations pour le mariage homosexuel en janvier 2012, comme s’il s’agissait toujours du même combat. Or, appliquée à des domaines qui relèvent de l’anthropologie, cette exigence d’égalité change de registre.

Elle concerne de fait, qu’on le veuille ou non, une donnée de base fondamentale de la condition humaine : la division sexuelle et la façon dont les êtres humains conçoivent la transmission de la vie et la filiation.

Obnubilée par la lutte contre les inégalités, la gauche ne mesure pas les effets de ce changement de registre qui ouvre une boîte de Pandore :
dans cette nouvelle conception de la lutte contre les inégalités, les différences liées à la condition humaine et les aléas de la vie peuvent être considérés comme des signes insupportables d’inégalité et de discrimination.

Dans le domaine de la différence sexuelle, comment alors ne pas considérer le fait de pouvoir porter ou non et de mettre au monde un enfant comme une « inégalité » fondamentale entre gays et lesbiennes ?

Dans ce cadre, la revendication de la gestation pour autrui paraît cohérente et prolonge à sa manière cette nouvelle lutte pour l’« égalité ».
Ce changement de registre marque une nouvelle étape problématique dans la « passion de l’égalité » propre à la démocratie. Dans la conception républicaine, la revendication d’égalité se déploie dans un cadre juridique et politique lié à une conception de la citoyenneté qui implique un dépassement des intérêts et des appartenances particulières pour se penser membre de la cité ; la lutte contre les inégalités économiques s’inscrit dans le cadre d’une « justice sociale » et vise à créer les conditions favorables à cette citoyenneté.

C’est en se plaçant dans cette perspective que la lutte contre les inégalités prend son sens et ne verse pas dans l’égalitarisme, en ne s’opposant pas à la liberté mais en l’intégrant comme une condition nécessaire et préalable pour que celle-ci puisse concerner le plus grand nombre de citoyens. Dans cette optique, il s’agit d’améliorer les conditions économiques et sociales, de développer l’éducation tout particulièrement en direction des couches les plus défavorisées afin d’accroître cette liberté. En ce sens, les paroles de Carlo Rossi, socialiste, antifasciste italien, assassiné en 1937, constituent le meilleur de la tradition de la gauche et du mouvement ouvrier : « Le socialisme c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres 4. »

Cette conception de l’égalité articulée à la liberté et finalisée par elle ne se confond pas avec le « droit à la réussite pour tous » ou la revendication des « droits à » de la part des individus ou des groupes communautaires.

Ces derniers portent en réalité la marque de la « démocratie providentielle En ce sens, la mobilisation des Noirs américains des années 1960 pour les « droits civiques » en référence à la Constitution américaine est un combat pour la liberté et la citoyenneté. Ce combat n’est pas de même nature que la revendication pour le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels, dans la mesure où cette dernière s’insère dans la lignée des « droits créances » qui se sont multipliés au fil des ans en sortant du registre économique et social. Les partisans du mariage homosexuel ont même fait valoir l’amour pour légitimer leur demande de droits : « Nous, citoyens hétéros ou gays, nous pensons que chacun a le droit de s’unir avec la personne qu’il aime, de protéger son conjoint, de fonder une famille 6. » Qui pourrait aller à l’encontre d’un si noble sentiment ?

La gauche s’est voulue rassurante en faisant valoir à ses adversaires qu’il ne s’agissait pas de changer ou de retirer des droits existants mais simplement d’en ouvrir de nouveaux, comme sices derniers raisonnaient dans le cadre du « socialindividualisme » (la société comme service rendu aux individus) avec son « militantisme procédurieret demandeur de droits 7 ».

Contrairement à ce que la gauche a laissé entendre, le rejet de la loi n’impliquait pas nécessairement un refus de prendre en compte juridiquement les situations des couples homosexuels et des enfants adoptés. Les opposants ont mis en avant, en tout cas, un questionnement et des conceptions différentes qui heurtaient la bonne conscience de la gauche ancrée dans ses certitudes. Dans cette affaire, les manifestations des intégristes catholiques, les provocations et les violences de l’extrême droite sont venues à point nommé pour ramener la confrontation à des schémas bien connus.

L’antifascisme revisité

La gauche s’est toujours donné le beau rôle de l’antifascisme qui constitue un des principaux marqueurs de son identité. La mort de Clément Méric dans une rixe avec des skinheads d’extrême droite a relancé une nouvelle fois la mobilisation en même temps qu’elle faisait apparaître une configuration nouvelle. Les skinheads et les « antifas » se sont rencontrés dans un appartement de The Lifestyle Company lors d’une vente privée de vêtements de marque Fred Perry qu’ils affectionnent particulièrement ; la bagarre qui s’ensuivit et la mort de Clément Méric ne ressemblent en rien aux violences et aux assassinats pratiqués par les chemises noires de Mussolini et encore moins à la terreur et à la barbarie des SA et des SS. Même l’extrême gauche de mai 68 aurait du mal à s’y retrouver, elle qui pourtant avait déjà tendance à traiter les CRS de « SS » et à voir du fascisme partout.

Autres temps, autres moeurs : à cette époque, l’attirance pour les marques n’aurait pas manqué d’être considérée par les militants comme un goût « petitbourgeois » ou le signe certain de l’« aliénation capitaliste ». Les violences entre « fascistes » et « antifas » des nouvelles générations ont des allures de révolte et de règlements de comptes entre bandes d’adolescents ou de post-adolescents mus par le besoin de décharger leur agressivité dans une société qui se veut policée, à la manière des affrontements de certains supporters de clubs de football.

Les idéologies extrémistes peuvent venir s’y greffer sans pour autant aboutir aux mêmes phénomènes que par le passé. Cela ne justifie en rien la mort de Clément Méric, la haine, les violences et les exactions commises par ces groupuscules, mais contredit les analogies historiques rapides et les amalgames. Ces derniers n’ont pas manqué à travers les propos de gens de gauche qui n’ont pas hésité à faire le rapprochement entre la mort de Clément Méric et la Manif pour tous.

L’antifascisme constitue en réalité un fonds de souvenirs passionnels et un stock d’idées toujours prêts à rejaillir à la moindre occasion, occultant la plupart du temps la façon dont le communisme l’a promu et la grille d’interprétation qu’il a fournie à la gauche à cette occasion. Dans le schéma communiste, le fascisme n’est qu’une forme de la dictature de la bourgeoisie poussée jusqu’au bout, constituée des éléments les plus réactionnaires du capitalisme. Le fascisme étant étroitement lié au capitalisme, «le ventre est toujours fécond d’où est sortie la bête immonde» et le combat antifasciste est un perpétuel recommencement tant que ne sera pas mis à bas le capitalisme. Ce schéma méconnaît l’opposition entre démocratie et totalitarisme et fait toujours porter le soupçon sur une droite qui, représentant les intérêts de la bourgeoisie, est constamment tentée de s’allier avec les éléments les plus réactionnaires.

La gauche ne semble pas vraiment avoir rompu avec ce schéma. En témoignent, par exemple, les déclarations du premier secrétaire du parti socialiste demandant à l’UMP de dissoudre la « droite populaire », ou accusant la droite, lors d’affrontements provoqués par des groupuscules opposés au Mariage pour tous, de « s’abriter derrière l’extrême droite », de se comporter « comme la vitrine légale de groupes violents ».

Un « antiracisme de nouvelle génération »

La façon dont la gauche s’est comportée sur la question du mariage homosexuel n’est pas le seul exemple de ses orientations problématiques. La lutte contre le racisme en est une autre illustration. Cette cause apparaît simple, répondant à une exigence morale, mais les meilleures intentions ne sauraient passer sous silence le glissement qui s’est là aussi opéré. La façon dont l’antiracisme a été promu dans les années 1980 par SOS Racisme, étroitement lié au pouvoir socialiste mitterrandien, a entraîné la gauche vers de nouveaux horizons. Dans son livre Voyage au centre du malaise français. L’antiracisme et le roman national 10, Paul Yonnet a été l’un des premiers à mettre en lumière le paradoxe présent au cœur même de cet «antiracisme de nouvelle génération»: en promouvant de fait les identités ethniques dont le slogan «Black, blanc, beur» deviendra l’expression, il a introduit le principe racial et le communautarisme ethnique qu’il affirme combattre. Ce faisant, il a rompu à la fois avec la lutte des classes marxiste et le modèle républicain. Cette rupture intervient au moment même où se décompose le messianisme révolutionnaire et le nouvel antiracisme lui a servi d’idéologie de substitution: «Ainsi, avec SOS Racisme, passe-t-on d’une vision classiste de la société à une vision panraciale, des ouvriers aux immigrés, comme nouveaux héros sociaux, de la conscience de classe [...] à la conscience ethnique, du séparatisme ouvrier au culturalisme ethnique, de l’utopie communiste à l’utopie communautaire 11.» Ce changement s’est accompagné d’une relecture de notre propre histoire qui a renversé la perspective. Au «roman national épique 12» du gaullisme et du communisme de l’après-guerre a succédé une fixation sur les pages sombres de notre histoire, tout particulièrement celles de Vichy, de la Collaboration et du colonialisme. Cet effondrement du «roman national» s’est accompagné de la dissolution de la nati