Expo Duchamp: A quoi sert l’art si ce n’est de révéler des failles de la société ? (From Duchamp to Brancusi and McCarthy: Art, it seems, is art if one thinks it is)

22 octobre, 2014
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L’art, semble-t-il, est de l’art si on le considère comme tel. New York American (22 octobre 1927)
Abandonnant mon association avec le Cubisme et ayant épuisé mon intérêt pour la peinture cinétique, je me tournai vers une forme d’expression complètement divorcée du réalisme absolu. (…) je me lançai dans une aventure qui ne serait plus tributaire des écoles existantes. Il ne s’agit pas ici de l’interprétation réaliste d’une mariée, mais de ma conception d’une mariée exprimée par la juxtaposition d’éléments mécaniques et de formes viscérales. Marcel Duchamp
C’est vers cette époque que le mot « ready-made » me vint à l’esprit pour désigner cette forme de manifestation. Il est un point que je veux établir très clairement, c’est que le choix de ces ready-mades ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique. Ce choix était fondé sur une réaction d’indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou de mauvais goût… en fait une anesthésie complète. Une caractéristique importante : la courte phrase qu’à l’occasion j’inscrivais sur le ready-made. Cette phrase, au lieu de décrire l’objet comme l’aurait fait un titre, était destinée à emporter l’esprit du spectateur vers d’autres régions plus verbales. Quelques fois j’ajoutais un détail graphique de présentation : j’appelais cela pour satisfaire mon penchant pour les allitérations, « un ready-made aidé » (ready-made aided). Une autre fois, voulant souligner l’antinomie fondamentale qui existe entre l’art et les ready-mades, j’imaginais un « ready-made réciproque » (reciprocal ready-made) : se servir d’un Rembrandt comme table à repasser ! Très tôt je me rendis compte du danger qu’il pouvait y avoir à resservir sans discrimination cette forme d’expression et je décidai de limiter la production des ready-mades à un petit nombre chaque année. Je m’avisai à cette époque que, pour le spectateur plus encore que pour l’artiste, l’art est une drogue à accoutumance et je voulais protéger mes ready-mades contre une contamination de ce genre. Un autre aspect du ready-made est qu’il n’a rien d’unique… La réplique d’un ready-made transmet le même message ; en fait presque tous les ready-mades existant aujourd’hui ne sont pas des originaux au sens reçu du terme. Une dernière remarque pour conclure ce discours d’égomaniaque : comme les tubes de peintures utilisés par l’artiste sont des produits manufacturés et tout faits, nous devons conclure que toutes les toiles du monde sont des ready-mades aidés et des travaux d’assemblage». Duchamp
Fontaine est un ready-made, c’est-à-dire un « objet tout fait », autrement dit, une idée que Marcel Duchamp a eu de « choisir » un urinoir industriel en vue d’une exposition d’art moderne, au lieu de faire une sculpture de ses mains. L’objet original est un simple article de sanitaire, acheté dans un magasin de la société J.L. Mott Iron Works à New-York. L’artiste a ajouté à l’aide de peinture noire l’inscription « R. Mutt/1917″. Pour son premier salon qui se tient à New-York à partir du 9 avril 1917, la Society of Independent Artists dont Walter Arensberg est le directeur administratif permet que tout artiste expose l’oeuvre de son choix sans que le jury ne fasse aucune sélection, moyennant un prix de 6 dollars pour exposer. Duchamp envoie ainsi son urinoir sous un pseudonyme mais « son appareil sanitaire » n’est pas exposé sous prétexte que « sa place n’est pas dans une exposition d’art et ce n’est pas une oeuvre d’art selon quelque définition que ce soit ». La décision est prise par le Président de la Société et les membres réunis la veille du vernissage, l’objet étant jugé « immoral et vulgaire », « une pièce commerciale ressortissant de l’art du plombier ». Walter Arensberg défend l’oeuvre, « une forme séduisante révélée, libérée de sa valeur d’usage » et soutient que l’artiste « a accompli un geste esthétique » et rappelle que l’inscription a été payée. La polémique se déclenche un peu plus tard avec la publication d’un article anonyme paru dans « The Blind Man », une revue satirique fondée par Duchamp et ses amis à l’occasion du Salon. En défense de R.Mutt, il est écrit, « les seules œuvres d’art que l’Amérique ait données sont ses tuyauteries et ses ponts », et l’argumentaire consiste à expliquer que l’important n’est pas que Mutt ait fait ou non la fontaine avec ses mains mais qu’il ait choisi un objet de la vie quotidienne en lui retirant sa valeur d’usage, avec un nouveau titre et un nouveau point de vue, la création consistant en une nouvelle pensée de l’objet. Duchamp
« En 1919, j’étais de nouveau à Paris où le mouvement Dada venait de faire son apparition : Tristan Tzara, qui arrivait de Suisse où le mouvement avait débuté en 1916, s’était joint au groupe autour d’André Breton à Paris. Picabia et moi-même avions déjà manifesté en Amérique notre sympathie pour les Dadas. Cette Joconde à moustache et à bouc est une combinaison readymade/dadaïsme iconoclaste. L’original, je veux dire le readymade original, est un chromo 8 x 5 (pouces) bon marché au dos duquel j’écrivis cinq initiales qui, prononcées en français, composent une plaisanterie très osée sur la Joconde. Duchamp
Le centre Pompidou présente une exposition appliquée sur l’œuvre peint de l’inventeur des ready-made, qui mit des moustaches à «la Joconde». C’est Duchamp qu’on apprivoise, c’est un vilain garnement qu’on toise. Erudite et didactique, la mise au pas picturale a lieu au centre Pompidou, sous la direction de Cécile Debray. Projet sage comme les images qu’il organise, distribue : montrer et démontrer que le bon peintre et dessinateur que fut Duchamp s’est émancipé à 25 ans de la peinture, de ses rosées esthétiques et sensuelles, pour rejoindre les formes les plus neuves – et acides – de l’idée (…) Bénitier. Donc, ni bête ni peintre, implacable étoile filant vers le vide, le rien. Mais étoile peinte quand même : si bon artisan, n’est-ce-pas, et si bon fils et si bon frère, il peint avec amour son père et ses sœurs, les tableaux de famille sont là pour le prouver, tous parfaits dans leur genre galerie art moderne des ancêtres, et finalement si bon sujet sachant de ces musées dont il a pourtant détruit, entre autres choses, la vieille habitude d’entre-soi et de respect toujours renouvelé. On entre ici chapeau en mains quand on devrait sortir la bite à l’air. Mais l’Urinoir est absent : ça sent plutôt le bénitier. Il n’y a qu’une photo du célèbre ready-made, faite par Stieglitz en 1917. On ne pourra pas dire en sortant : Fontaine, j’ai bu de ton eau empoisonnée. La froide sauvagerie de l’intellect, la menace qu’elle devrait glisser dans nos regards, la sensation que la peinture est mortelle, tout cela est absent. Breton disait : «Je cherche l’or du temps.» Ici, on cherche l’ordre du temps. Son ordre esthétique. A travers celui qui l’a brisé. Duchamp méritait mieux, ou pire, que cette garde à vue. La consolation vient par les détails, d’entrée, avec les premières notes de l’artiste, écrites sur des bouts de papier volant, déchirés. Anagrammique : «L’aspirant habite Javel, J’avais la bite en tricorne.» Jocondien à moustaches (L.H.O.O.Q, ready-made, 1919) : «Elle a chaud au cul comme des ciseaux ouverts.» (…) Faux jumeau. Le parcours est en neuf salles qu’on pourrait dire de classe, ces endroits où l’on dissèque souris et artistes. On y voit, avant et après tout, les puissantes peintures du jeune Marcel. Elles sont tantôt cézaniennes, tantôt fauves, tantôt cubistes, avec parfois une flaque d’expressionnisme aux lisières charbon, évoquant Gauguin, Matisse ou Nolde. Des tableaux de Kandinsky, de Braque, de Derain, d’Odilon Redon, de Robert Delaunay, de Cranach qu’il aimait tant, du faux jumeau en ironie nucléaire Picabia, encadrent ceux de l’enfant doué, comme des maîtres d’école. Plus loin, il y a aussi les livres des auteurs préférés du cancre de génie : Laforgue, Roussel, Mallarmé, Lautréamont, Villiers de l’Isle-Adam et son Eve future. Puis viennent les objets, machines, photos, films, marionnettes, grimoires, broyeuses par quoi il prend conscience de la modernité, de la technique, de l’industrie, du mouvement qui élimine sans retour. Il le fait à la vitesse de l’obus, comme souvent aux alentours de 14. L’érotisme et la satire sont partout. La mélancolie est un sucre lent que l’ironie dissout dans l’accélération des années folles. (…) Cette vitrine terminale a l’air d’une guillotine et d’un paravent. Elle expose en transparence les motifs géométriques et intellectuels d’une œuvre que nous ne verrons pas, nous qui sommes dans la caverne, comme si, devant une pâtisserie de province, l’enfant voyait les formules chimiques et les étiquettes des gâteaux qu’il ne mangera pas. Libération
Consumers buy luxury goods products as a way to ennoble themselves; luxury goods companies and brands can earn more ‘nobility’ by associating their names to art and masterpieces. Adding nobility to brands is conducive to increasing their appeal. Luca Solca (Exane BNP Paribas)
Steve Jobs once asked me for some advice about retail, but I said, ‘I am not sure at all we are in the same business.’ I don’t know if we will still use Apple products in 25 years, but I am sure we will still be drinking Dom Pérignon.’ Bernard Arnault
Tout est parti d’une plaisanterie : à l’origine, je trouvais que le plug anal avait une forme similaire aux sculptures de Brancusi. Après, je me suis rendu compte que cela ressemblait à un arbre de Noël. Mais c’est une œuvre abstraite. Les gens peuvent être offensés s’ils veulent se référer au plug, mais pour moi, c’est plus proche d’une abstraction. Paul McCarthy 
Bien sûr que cette œuvre est polémique, qu’elle joue sur l’ambiguïté entre un arbre de Noël et un plug : ce n’est ni une surprise, ni un secret. Mais il n’y a aucune offense au public, et suffisamment d’ambiguïté pour ne pas choquer les enfants. Cette œuvre a d’ailleurs reçu toutes les autorisations nécessaires : de la Préfecture de police, de la mairie de Paris, et du ministère de la Culture, en lien avec le Comité Vendôme qui regroupe les commerçants de la place. A quoi sert l’art si ce n’est de troubler, de poser des questions, de révéler des failles de la société ?  Jennifer Flay (directrice artistique de la Fiac)
La France sera toujours aux côtés des artistes comme je le suis aux côtés de Paul McCarthy, qui a été finalement souillé dans son oeuvre, quel que soit le regard que l’on pouvait porter sur elle. Nous devons toujours respecter le travail des artistes. François Hollande
La société du spectacle, [selon] Roger Caillois qui analyse la dimension ludique dans la culture (…), c’est la dimension inoffensive de la cérémonie primitive. Autrement dit lorsqu’on est privé du mythe, les paroles sacrées qui donnent aux œuvres pouvoir sur la réalité, le rite se réduit à un ensemble réglés d’actes désormais inefficaces qui aboutissent finalement à un pur jeu, loedos. Il donne un exemple qui est extraordinaire, il dit qu’au fond les gens qui jouent au football aujourd’hui, qui lancent un ballon en l’air ne font que répéter sur un mode ludique, jocus, ou loedos, société du spectacle, les grands mythes anciens de la naissance du soleil dans les sociétés où le sacré avait encore une valeur. (…) Nous vivons sur l’idée de Malraux – l’art, c’est ce qui reste quand la religion a disparu. Jean Clair
Pourquoi l’avant-garde a-t-elle été fascinée par le meurtre et a fait des criminels ses héros , de Sade aux sœurs Papin, et de l’horreur ses délices, du supplice des Cent morceaux en Chine à l’apologie du crime rituel chez Bataille, alors que dans l’Ancien Monde, ces choses là étaient tenues en horreur? (…) Il en résulte que la fascination des surréalistes ne s’est jamais éteinte dans le petit milieu de l’ intelligentsia parisienne de mai 1968 au maoïsme des années 1970. De l’admiration de Michel Foucault pour ‘l’ermite de Neauphle-le-Château’ et pour la ‘révolution’ iranienne à… Jean Baudrillard et à son trouble devant les talibans, trois générations d’intellectuels ont été élevées au lait surréaliste. De là notre silence et notre embarras. Jean Clair
En octobre 1927 s’ouvrit à New York un procès opposant le sculpteur Brancusi à l’État américain. Il s’agissait pour le plaignant de prouver que sa sculpture intitulée « Oiseau », qui venait d’être lourdement taxée à l’importation par les douanes américaines en tant qu’objet utilitaire, était bel et bien une œuvre d’art et, comme telle, exonérée de droits de douanes . Le Tariff Act de 1922 prévoyait en effet, depuis 1913, la libre importation des œuvres d’art originales réalisées par des artistes contemporains ; élargi en 1922, suite à un certain nombre de litiges ayant fait jurisprudence , il stipulait que « la sculpture, en tant qu’art, est cette discipline des beaux-arts qui consiste à tailler et à sculpter dans la pierre ou tout autre matériau massif, ou à modeler dans l’argile ou toute autre substance plastique, en vue d’une reproduction ultérieure par la fonte ou le moulage, des imitations d’objets naturels, principalement des formes humaines ; elle représente ces objets dans leurs proportions véritables qu’il s’agisse de longueur, de largeur, d’épaisseur, ou seulement de longueur et de largeur » . En novembre 1928 le juge rendra son verdict, en faveur du plaignant : l’objet sera juridiquement reconnu comme une œuvre d’art et, en tant que tel, admissible en franchise sur le territoire américain, conformément à l’article 1704 ; Brancusi sera remboursé de ses frais, et le jugement fera jurisprudence. Il existe, dans l’histoire des conflits en matière artistique, beaucoup d’épreuves d’authenticité portant sur la main de l’artiste, ayant donc pour enjeu la distinction entre un original, une copie ou un faux. Plus rares sont les épreuves portant sur la nature même de l’objet, au sens de son appartenance à la catégorie des œuvres d’art ; plus rares encore sont de telles épreuves menées sur le mode le plus formalisé et sanctionné qui soit, en l’occurrence le procès. D’où l’exceptionnel intérêt de ce procès Brancusi vs USA, où le sculpteur a pu apparaître comme une sorte de héros de l’art moderne, qui attaque tout seul les États-Unis pour faire admettre juridiquement les nouvelles conceptions de l’art — et qui gagne ! Ce n’était pas, certes, le premier procès gagné par un artiste pour faire valoir ses droits. Dès le milieu du xviie siècle en France, le sculpteur Van Obstal, membre de la toute nouvelle Académie royale de peinture et de sculpture, avait obtenu des tribunaux que le produit de son travail soit considéré comme art libéral et non plus mécanique et, de ce fait, non soumis à la prescription trentenaire dont se prévalait une cliente pour refuser de le payer  [6] . Et à la fin du xixe siècle, en Angleterre, le peintre Whistler avait gagné — au prix d’une partie de sa fortune — le procès intenté en 1878 contre le critique d’art Ruskin pour avoir écrit à propos de son « Nocturne en noir et or » qu’il avait « jeté un pot de peinture à la tête du public »  [7] . Dans ces trois cas, on voit un artiste suffisamment conscient d’un privilège récemment acquis pour plaider sa cause en justice, et la gagner, faisant de ce nouveau privilège un droit : droit d’être reconnu et traité par sa clientèle comme un praticien libéral, même si son art relevait depuis des siècles de la catégorie des arts mécaniques ; droit de voir l’innovation picturale respectée par les critiques, même si elle ne correspond pas aux canons de la représentation traditionnelle ; droit de voir une sculpture abstraite reconnue et traitée par l’administration comme une œuvre d’art, même si elle ne répond pas aux canons de la figuration tout court.
Ce qui nous intéresse particulièrement dans le cas Brancusi (outre l’exceptionnelle richesse de ce matériau, rendu disponible par la transcription des minutes du procès et sa traduction en français), c’est que le passage à l’étape juridique produit une spectaculaire condensation des stratégies argumentaires utilisées à l’époque par les contempteurs et les défenseurs de l’art moderne : alors qu’ils ne se rencontrent guère que dans l’espace privé des conversations où s’échangent les opinions, ou bien, dans l’espace public, par la médiation des articles ou des lettres aux journaux, on a ici la mise en présence des deux parties, dans l’espace par définition public qu’est celui du procès, en un temps étroitement délimité par les contraintes de la procédure, et avec l’obligation de conclure par un jugement qui devra clore le litige, même si cette clôture se limite au cadre juridique. (…) Ainsi retrouve-t-on dans ce procès une sorte de résumé des arguments qui, dans l’entre-deux guerres, ont contribué à la réaction contre l’art moderne, puis à sa progressive intégration par les institutions — laquelle commencera de prendre effet, en France, à partir de la seconde guerre mondiale. Ce qui fait en outre l’intérêt de ce document pour le sociologue, c’est que l’enjeu du procès n’est autre que l’imposition de la juste délimitation des frontières cognitives de l’art, ainsi mise en jeu par le passage des frontières géographiques entre deux continents — autrement dit la définition même de ce qui peut être considéré ou non comme artistique. L’intrigue de ce procès constitue d’ailleurs une sorte d’écho affaibli, quinze ans après, des readymade de Duchamp (lequel, ami de Brancusi, joua un rôle-clé dans l’affaire, comme le rappelle Margit Rowell dans sa préface) : celui-ci mettait à l’épreuve les capacités des institutions artistiques modernes à accepter un objet utilitaire (urinoir, roue de bicyclette, porte-bouteilles…) au titre d’œuvre d’art, alors que l’affaire Brancusi met à l’épreuve les capacités des institutions douanières, puis juridiques, à ne pas traiter comme objet utilitaire un objet conçu par son auteur comme une œuvre d’art. Aussi cet enjeu dépasse-t-il largement la seule défense des intérêts de Brancusi : il concerne tous les acteurs impliqués, de près ou de loin, dans le milieu de l’art, puisqu’il met en scène la difficile construction d’un consensus autour de l’art, valeur fortement investie, mais dont de récentes tentatives de déconstruction avaient commencé, depuis au moins une génération, à saper l’universalité.
Faisant référence à l’article 1704 de la loi (« Les mots « peinture », « sculpture » et « statue » dans l’acception qu’ils revêtent dans cet article ne doivent pas être interprétés comme incluant les objets utilitaires »), les avocats de Brancusi reprendront cet argument en conclusion de leur mémoire : « En l’absence d’une exonération des droits de douane pour les œuvres d’art, nous limitons les occasions de pouvoir en jouir. Aucun profit ne devrait être tiré de l’art, de même qu’il n’en est tiré aucun des idées et de la pensée : toutes ont titre à circuler librement parmi les nations de la terre, et tomber dans l’erreur de vouloir « contraindre » l’art reviendrait à anéantir le principe même de leur droit à l’admission en franchise . » Sur le thème de la libre circulation de l’art, ils en appellent ainsi au libéralisme économique appliqué aux œuvres de l’esprit, selon la règle juridique du « libre parcours » — laquelle toutefois est, on le sait, antinomique de la juridiction française sur les droits d’auteur en matière d’œuvres d’art. Il est significatif que cet argument de l’inutilité figure en tête des motifs invoqués par les avocats de Brancusi dans leur mémoire, avant les arguments relatifs à l’originalité de l’œuvre, au professionnalisme de l’artiste, à son intentionnalité et à l’unicité de l’objet. Le jugement final suivra ces conclusions, affirmant qu’il faut étendre la notion d’œuvre d’art au-delà des frontières traditionnelles, en y incluant des formes d’art récentes : « Il faut admettre que ce que les jugements des dernières années ont reconnu pour des œuvres d’art aurait été, en vertu de décisions de justice plus anciennes, et pas seulement de la Cour des douanes mais aussi de la Cour suprême des États-Unis, rejeté comme ne correspondant pas à la définition. Nous pensons que les décisions de justice les plus anciennes auraient exclu l’objet importé de la catégorie des œuvres d’art ou, pour être plus précis, de la catégorie du grand art. Sous l’influence des écoles d’art moderne, les points de vue qui prévalaient autrefois se sont modifiés en ce qui concerne les critères nécessaires pour constituer de l’art aux termes de la loi, et la Cour d’appel des douanes a considéré que les dessins ou esquisses, les motifs de papiers muraux et de textiles sont des œuvres d’art, bien qu’ils soient destinés à des fins utilitaires. [...] Une école d’art dite moderne s’est développée dont les tenants tentent de représenter des idées abstraites plutôt que d’imiter des objets naturels. Que nous soyons ou non en sympathie avec ces idées d’avant-garde et les écoles qui les incarnent, nous estimons que leur existence comme leur influence sur le monde de l’art sont des faits que les tribunaux reconnaissent et doivent prendre en compte. [...] Il nous apparaît que l’objet sur lequel nous devons statuer n’a d’autres fins que décoratives, que sa finalité est la même que celle de n’importe quelle sculpture des maîtres anciens. Il est beau et de lignes symétriques, et en dépit d’une certaine difficulté à pouvoir l’assimiler à un oiseau, il n’en demeure pas moins agréable à regarder et d’une grande valeur ornementale. Et considérant sur la foi des témoignages qu’il s’agit de la production originale d’un sculpteur professionnel, d’une sculpture et d’une œuvre d’art selon les experts mentionnés ci-dessus, nous recevons la plainte et jugeons que l’objet a titre à l’entrée en franchise en vertu de l’article 1704 ci-dessus. »
Ainsi les frontières de l’art se sont-elles trouvées, en cette fin des années 20, officiellement élargies, de manière à intégrer les pratiques modernes et, notamment, l’abstraction. Que cet élargissement ait dû être légalisé par voie judiciaire, et non pas seulement légitimé par l’opinion des experts, l’intérêt des collectionneurs et la politique d’achat des musées, en dit long sur le caractère profondément perturbateur de ces nouvelles pratiques artistiques. Elles engagent en effet non seulement ces enjeux esthétiques que sont les questions de goût — qui intéressent les amateurs — mais aussi ces enjeux cognitifs — qui concernent l’ensemble d’une « culture », d’une société donnée — que sont les frontières mentales : lesquelles déterminent l’indispensable consensus sur la définition même des objets et des valeurs dont ils sont les porteurs. Or ce qui, avec Brancusi, emporte la victoire, c’est une « labelling theory » — selon la terminologie propre à la sociologie interactionniste — déjà expérimentée par Marcel Duchamp auprès des institutions artistiques : théorie qui sera quelque cinquante ans plus tard au cœur d’un tournant majeur dans les sciences sociales, avec les différentes déclinaisons du constructivisme, et avec les réactivations contemporaines du nominalisme en philosophie. Le monde — et en particulier le monde de l’art — n’est rien d’autre que le produit de ce qu’en font les acteurs au gré des représentations élaborées à travers le conflit ou la construction d’un accord, parfois même à la force de la loi : voilà la morale de l’histoire qu’illustre exemplairement le procès Brancusi. « Art, it seems, is art if one thinks it is » (« L’art, semble-t-il, est de l’art si on le considère comme tel »), titrait l’article du New York American du 22 octobre 1927 consacré à la première séance du procès. Et un an plus tard, le lendemain de la publication du jugement, des photographies de la sculpture paraissaient dans la presse, ironiquement légendées : « C’est un oiseau  ! » Nathalie Heinich
La question de savoir si l’art peut s’enseigner n’a rien de trivial. A fortiori, la question de savoir si l’art contemporain peut s’enseigner, et s’enseigner dans une école des beaux-arts. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de barbare ou d’absurde dans le fait d’enseigner l’art, qui ne s’enseigne pas, dans [21] une école, et surtout cet art particulier qu’est l’art moderne, qui s’est constitué contre l’académisme (notamment avec Manet) ? La difficulté du problème est redoublée par le fait que les écoles des beaux-arts sont maintenant le lieu d’un académisme anti-académique, d’un académisme de la transgression. (Q. 10) : Dans les facultés, dans les écoles des beaux-arts, il est de bon ton de s’engouffrer dans la brèche de l’art contemporain. Autrement dit, l’école des beaux-arts attend de ceux qui la fréquentent qu’ils s’intéressent à un art qui s’est constitué contre l’école des beaux-arts. Fini le temps où Manet contestait son maître Couture. Dans les facultés et les écoles des beaux-arts, aujourd’hui, on fait place à ce que Manet opposait à l’Académie. C’est un peu comme si Couture demandait à Manet de faire de l’anti-Couture.
La crise de l’art est peut-être une crise de croyance, à laquelle les artistes ont sans doute eux-mêmes contribué. J’ai dit en commençant que si la science de l’art ou, tout simplement, la réflexion sur l’art est si difficile, c’est parce que l’art est un objet de croyance. Pour faire comprendre, je pourrais dire ‑ ça a beaucoup été dit avant moi ‑ que la religion de l’art a dans une certaine mesure pris la place de la religion dans les sociétés occidentales contemporaines. Par exemple, derrière le fameux titre de Malraux, La Monnaie de l’absolu, il y a cette métaphore religieuse : il y a l’absolu, Dieu, dont l’art est la petite monnaie. Ainsi armé de cette métaphore, ou plutôt de cette analogie entre le monde artistique et le monde religieux, je reviens à ce qu’on décrit comme crise de l’art contemporain et, plus précisément, au problème de l’école d’art qui nous préoccupe et qu’on peut penser par analogie avec un grand séminaire. Comme dans le cas du grand séminaire, ceux qui entrent dans l’école où vont se former des prêtres de l’art sont déjà des croyants, qui, déjà séparés des profanes par leur croyance spéciale, vont être renforcés dans leur croyance par l’acquisition d’une compétence hors du commun qui leur donnera le sentiment d’être légitimés dans leur fréquentation des œuvres d’art. Le sacré étant ce qui est séparé, la compétence qui s’acquiert dans un grand séminaire de l’art est ce qu’il faut posséder pour passer sans sacrilège la frontière entre le sacré et le profane. Vous pensez sans doute que je dis des choses abstraites et spéculatives mais je vais vous donner un exemple concret qui vous montrera que je ne fais pas de la théorie pour le plaisir. Nous avons publié dans la revue Actes sur la recherche en sciences sociales, il y a une dizaine d’années, un article de Dano Gamboni sur une sorte d’expérience sociale, qui s’est déroulée dans une petite ville de Suisse, Bienne, qui avait acheté des œuvres d’art contemporain et qui les avait exposées dans les espaces publics. Un beau jour, les balayeurs, les éboueurs ont embarqué les œuvres d’art contemporain en les prenant pour des ordures. Ce qui a donné lieu à un procès extrêmement intéressant sur la question de savoir ce qui fait la différence entre un déchet, une ordure et une œuvre d’art ? Sacré problème. Il y a des artistes qui font des œuvres avec des déchets et la différence n’est évidente que pour ceux qui détiennent les principes de perception convenables. Quand on met des œuvres dans un musée, il est facile de faire la différence. Pourquoi ? Le musée, c’est comme une église : c’est un lieu sacré, la frontière entre le sacré et le profane est marquée. En exposant un urinoir ou un guidon de bicyclette dans un musée, Duchamp s’est contenté de rappeler qu’une œuvre d’art, c’est un objet qui est exposé dans un musée ; un objet dont on sait que c’est une œuvre d’art parce qu’il est exposé dans un musée. Vous savez, en franchissant l’entrée du musée, que nul objet n’y entre s’il n’est œuvre d’art. Ce qui n’est pas évident pour tout le monde. Dans mon enquête sur les œuvres d’art dont le résultat a été publié dans L’Amour de l’art, j’ai mené des entretiens tout à fait passionnants avec des gens pour qui cette transmutation ontologique que subit l’œuvre d’art par le simple fait d’entrer dans un musée, et qui se traduit par une sorte de sublimation, ne marche pas : il y a des gens qui continuent d’avoir une vision érotique des nus, ou une vision religieuse des pietà ou des crucifix. Imaginez que quelqu’un se mette à genoux devant une œuvre de Piero della Francesca par exemple. Il risque de passer pour fou. Comme disent les philosophes, il commet une « erreur de catégorie » : il prend pour une œuvre religieuse, justiciable d’un culte religieux, une œuvre justiciable d’un tout autre culte, dans un autre champ, un autre jeu. Je vous renvoie à un autre article des Actes de la recherche où je rapporte une observation que j’ai faite à l’église de Santa Maria Novella de Florence, où se côtoyaient des œuvres devant lesquelles les gens (les femmes) du peuple s’arrêtaient pour prier (il s’agissait de sculptures ou de peintures très réalistes, dans le style Saint-Sulpice : par exemple une statue de Notre-Dame du Rosaire portant l’enfant jésus, à laquelle on avait accroché un chapelet) parce qu’elles étaient capables de répondre à leurs attentes esthétiques et religieuses, tandis que les gens cultivés passaient sans les voir, en les ignorant, en les scotomisant comme dirait un psychanalyste, ou en les méprisant, et des œuvres canoniques de l’art consacré, dont la visite est prescrite par les guides touristiques. Chacun rendait son culte séparé. Je reviens à l’iconoclasme inconscient et innocent de l’éboueur de Bienne. N’ayant pas les catégories de perception adéquates, n’ayant pas ce signal que donne le musée, il avait commis un barbarisme, une « erreur de catégorie », pareille à celle de la femme qui serait allée mettre un cierge devant une fresque de Filippino Lippi ou de Domenico Ghirlandaio.  Ainsi, l’œuvre sacrée perd son statut d’imago pietatis, d’image religieuse appelant la révérence religieuse, l’agenouillement, le prie-Dieu, le cierge, le chapelet, par le fait d’entrer dans le musée ou dans les quasi-musées que sont devenues certaines églises et d’appeler ainsi cette autre forme de piété, qu’est le culte de l’art. On voit pourquoi le lieu d’exposition est si important. Comme le découvrent, souvent à leurs dépens, les artistes qui répondent à la commande publique (un exemple limite étant le cas de Richard Baquié dont l’œuvre, installée dans le quartier Malpassé, à Marseille, en 1987-1988, a été vandalisée, restaurée, re-vandalisée et finalement retirée). Ces artistes se heurtent de plein fouet aux problèmes mêmes que vous m’avez posés. Ils rencontrent d’abord la démagogie « naturelle » (surtout aujourd’hui, avec la décentralisation) des hommes politiques qui, accoutumés à se plier au jugement du plus grand nombre, tendent, comme les gens de télévision, à faire du plébiscite le principe premier des choix esthétiques (et politiques). Habitués à l’espace privilégié du musée, où ils peuvent compter sur la docilité d’un public cultivé, c’est-à-dire prédisposé à reconnaître (à tous les sens du terme) l’œuvre d’art, ils ne sont pas préparés à affronter directement le jugement du grand public, c’est-à-dire de gens qui n’auraient pour la plupart jamais rencontré l’œuvre d’art si elle n’était pas venue à eux, dans leur univers familier, et qui ne sont nullement préparés à appréhender l’œuvre d’art comme telle, en tant que telle, et à lui appliquer les instruments de perception, de décodage convenables. S’ils font une œuvre qui se fait oublier, parce qu’elle est insignifiante, ou trop bien adaptée, ils ont perdu, parce qu’ils ont renoncé, s’ils font une œuvre remarquable, c’est-à-dire propre à se faire remarquer, ils risquent le rejet, voire la destruction iconoclaste. Bref, ne pouvant compter sur la complicité objective du musée qui désigne d’emblée le kitsch, le laid ou le déchet exposés comme des œuvres d’art, c’est-à-dire comme les produits d’une intention artistique (de parodie, de dérision, de destruction, peu importe), ils sont affrontés à une épreuve impossible montrer les produits d’un univers gros de dix siècles d’expérience à des yeux neufs (au sens fort), ou naïfs, c’est-à-dire totalement dépourvus des instruments de reconnaissance indispensables. Une artiste contemporaine, Andrea Fraser, joue de cette distance entre le sacré et le profane, entre l’œuvre d’art, et les schèmes de perception qu’elle exige, et l’objet ordinaire, qui se livre au premier venu : elle fait des fausses visites de musée, dans lesquelles elle entraîne un groupe de visiteurs et elle les arrête devant le dispositif de sécurité du musée, faisant remarquer l’espacement harmonieux des boîtiers lumineux qui rythment la surface du mur et font écho à l’architecture d’une rangée de colonnes. Elle rappelle ainsi les catégories de perception produites par toute l’histoire du monde artistique qu’il faut avoir dans la tête pour comprendre ce qui se passe dans ce monde un peu à part, où les ordures peuvent être constituées en œuvres d’art. Pierre Bourdieu
Duchamp est incontestablement devenu «le pape de l’art contemporain», celui dont se réclament peu ou prou les artistes qui dominent le marché. Cependant tous ces héritiers, fers de lance d’un art contemporain officiel et financier, ont trahi Duchamp, qui, lui, n’avait pas le pouvoir et cultivait sa marginalité. Dès 1962, Duchamp s’indignait de la récupération dont il était l’objet (…) Il prêchait la retenue dans la production de «ready-made» ; lui-même en réalisa peu. Or, aujourd’hui, détournements et ready-made foisonnent et sont devenus un académisme difficilement critiquable puisque ce non-conformisme est devenu conformisme. Enfin, Duchamp a peu commercialisé ses œuvres alors que ses pratiques conceptuelles sont détournées aujourd’hui par la finance.(…) Son principal héritage est d’avoir légué une deuxième définition de l’art qui est devenue hégémonique: le ready-made. En 1913, Duchamp l’inaugure avec la Roue de bicyclette mais le ready-made fondateur de l’art contemporain dominant est la Fontaine de 1917. Cet urinoir cumule les principales caractéristiques de l’art contemporain dominant, que je distingue de l’art pratiqué par les artistes vivants, pas tous «duchampiens». L’urinoir réunit tous les critères qui ont la cote: détournement, provocation, inversion, insistance sur l’exécration, stratégie de mise en scène et de communication – Duchamp se cachant derrière un pseudonyme. (…) Je le prends comme un maillon d’une chaîne historique qui se rattache aux Arts incohérents du XIXe siècle, à Alphonse Allais, à toute une tradition de blagues et d’ironie critique, voire à la fête des fous. Il y a là une tradition occidentale qui me paraît fort intéressante, parce qu’elle représente un contre-pouvoir. Tout bascule quand les contestataires sont instrumentalisés par le pouvoir qu’ils font alors mine de critiquer. Christine Sourgins

Attention: un conformisme peut en cacher un autre !

Détournement, provocation, inversion, insistance sur l’exécration, stratégie de mise en scène et de communication, autorisations officielles, ambiguïté pour ne pas choquer les enfants …

En ces temps étranges où le conformisme de l’anticonformisme est devenu roi …

Et où un vrai arbre de Noël devient plus choquant qu’un jouet sexuel exposé en place publique …

Pendant que sur fond d’affranchissement de l’ISF, nos plus grosses fortunes en mal d’anoblissement offrent à la nation reconnaissante leurs joujoux les plus chers …

Et que, pour la bonne cause, le Pape lui-même loue au plus offrant ses plus précieux édifices religieux …

Retour, à l’occasion de l’exposition qui lui est consacrée au Centre Pompidou et avec l’historienne Christine Sourgins …

Sur celui par qui le scandale est arrivé …

L’ex- dadaïste et accessoirement introducteur en Amérique du sculpteur roumain Brancusi dont se réclame aujourd’hui l’auteur du bouchon anal de la place Vendôme …

Qui finit, bien au-delà apparemment de toutes ses espérances, par réduire la peinture à sa plus simple expression …

A savoir le simple concept où  l’artiste n’intervient plus que pour choisir et intituler l’objet …

Christine Sourgins : « Tous ses héritiers ont trahi Duchamp »
Valérie Duponchelle
Le Figaro

15/02/2013

INTERVIEW – Pour la polémiste Christine Sourgins, historienne et médiéviste, l’anticonformisme de l’artiste est devenu conformisme.

L’auteur du pamphlet de Les Mirages de l’art contemporain(La Table ronde) rappelle que dès 1962, l’artiste s’indignait lui-même de la récupération dont il était l’objet.

LE FIGARO. – Pourquoi parlez-vous de la trahison de Marcel Duchamp?

Christine SOURGINS. -Duchamp est incontestablement devenu «le pape de l’art contemporain», celui dont se réclament peu ou prou les artistes qui dominent le marché. Cependant tous ces héritiers, fers de lance d’un art contemporain officiel et financier, ont trahi Duchamp, qui, lui, n’avait pas le pouvoir et cultivait sa marginalité. Dès 1962, Duchamp s’indignait de la récupération dont il était l’objet: «Je leur ai jeté le porte-bouteilles et l’urinoir à la tête comme une provocation et voilà qu’ils en admirent la beauté», lit-on dans sa Lettre à Hans Richter en novembre 1962. Duchamp trouva «emmerdatoire» une manifestation de BMPT (nom du groupe formé par Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier et Niele Toroni entre 1966 et 1967, NDLR), aux Arts déco en 1967: ces jeunes se prenaient trop au sérieux à son goût. Il prêchait la retenue dans la production de «ready-made» ; lui-même en réalisa peu. Or, aujourd’hui, détournements et ready-made foisonnent et sont devenus un académisme difficilement critiquable puisque ce non-conformisme est devenu conformisme. Enfin, Duchamp a peu commercialisé ses œuvres alors que ses pratiques conceptuelles sont détournées aujourd’hui par la finance.

Rejetez-vous en bloc son héritage artistique?

Son principal héritage est d’avoir légué une deuxième définition de l’art qui est devenue hégémonique: le ready-made. En 1913, Duchamp l’inaugure avec la Roue de bicyclette mais le ready-made fondateur de l’art contemporain dominant est la Fontaine de 1917. Cet urinoir cumule les principales caractéristiques de l’art contemporain dominant, que je distingue de l’art pratiqué par les artistes vivants, pas tous «duchampiens». L’urinoir réunit tous les critères qui ont la cote: détournement, provocation, inversion, insistance sur l’exécration, stratégie de mise en scène et de communication – Duchamp se cachant derrière un pseudonyme.

Quelle place donnez-vous à cet inventeur de l’art conceptuel?

Personnellement, je n’ai ni répulsion ni fascination pour Duchamp. Je dirais: Marcel Duchamp… pourquoi pas? Je le prends comme un maillon d’une chaîne historique qui se rattache aux Arts incohérents du XIXe siècle, à Alphonse Allais, à toute une tradition de blagues et d’ironie critique, voire à la fête des fous. Il y a là une tradition occidentale qui me paraît fort intéressante, parce qu’elle représente un contre-pouvoir. Tout bascule quand les contestataires sont instrumentalisés par le pouvoir qu’ils font alors mine de critiquer.

Voir aussi:

A Beaubourg, Marcel Duchamp trop cultivé
Philippe Lançon

Libération

25 septembre 2014

EXPOSITION Le centre Pompidou présente une exposition appliquée sur l’œuvre peint de l’inventeur des ready-made, qui mit des moustaches à «la Joconde».

C’est Duchamp qu’on apprivoise, c’est un vilain garnement qu’on toise. Erudite et didactique, la mise au pas picturale a lieu au centre Pompidou, sous la direction de Cécile Debray. Projet sage comme les images qu’il organise, distribue : montrer et démontrer que le bon peintre et dessinateur que fut Duchamp s’est émancipé à 25 ans de la peinture, de ses rosées esthétiques et sensuelles, pour rejoindre les formes les plus neuves – et acides – de l’idée : «L’expression intellectuelle plutôt que l’expression animale», dit le jeune homme qui vieillit plus vite que la lumière et semble disparaître dedans. «J’en ai assez de l’expression « bête comme un peintre ».»

Bénitier. Donc, ni bête ni peintre, implacable étoile filant vers le vide, le rien. Mais étoile peinte quand même : si bon artisan, n’est-ce-pas, et si bon fils et si bon frère, il peint avec amour son père et ses sœurs, les tableaux de famille sont là pour le prouver, tous parfaits dans leur genre galerie art moderne des ancêtres, et finalement si bon sujet sachant de ces musées dont il a pourtant détruit, entre autres choses, la vieille habitude d’entre-soi et de respect toujours renouvelé. On entre ici chapeau en mains quand on devrait sortir la bite à l’air. Mais l’Urinoir est absent : ça sent plutôt le bénitier. Il n’y a qu’une photo du célèbre ready-made, faite par Stieglitz en 1917. On ne pourra pas dire en sortant : Fontaine, j’ai bu de ton eau empoisonnée. La froide sauvagerie de l’intellect, la menace qu’elle devrait glisser dans nos regards, la sensation que la peinture est mortelle, tout cela est absent. Breton disait : «Je cherche l’or du temps.» Ici, on cherche l’ordre du temps. Son ordre esthétique. A travers celui qui l’a brisé. Duchamp méritait mieux, ou pire, que cette garde à vue.

La consolation vient par les détails, d’entrée, avec les premières notes de l’artiste, écrites sur des bouts de papier volant, déchirés. Anagrammique : «L’aspirant habite Javel, J’avais la bite en tricorne.» Jocondien à moustaches (L.H.O.O.Q, ready-made, 1919) : «Elle a chaud au cul comme des ciseaux ouverts.» C’est vers 1912, des «projets de jeux de mots» pour la suite qui ne vient pas, qui vient de moins en moins. Il les reprend en 1968. L’œuvre est l’attente de l’œuvre : facétieux Duchamp, perpétuel laboureur labouré.

Un peu de légèreté encore : quelques dessins de presse, faits entre 1907 et 1909. C’est mi-carême. Deux femmes devant un mannequin couvert d’une robe. L’une est debout, l’autre accroupie. Légende : «Naturellement qu’on va sans chapeau au bal.» C’est l’annonce, sous forme divertissante, anecdotique, populaire, de la Mariée mise à nue par ses célibataires, même, sa dernière œuvre, faite de tout ce qu’elle n’est et ne peut pas être. Avec Duchamp, on enlève la perruque et on va sans chapeau à ce qui n’est plus qu’une peau de bal.

Des films muets de 1900 montrent le coucher de mariées qui enlèvent leurs dessus et dessous. L’une d’elles est un homme, comme Rrose Sélavy, créature de Duchamp, chimère transgenre et unisexe. A propos de la féroce ambigüe, ce mot de désordre du créateur : «Acheter ou peindre des tableaux connus ou pas connus et les signer du nom d’un peintre connu ou pas connu. La différence entre la « facture » et le nom inattendu pour les « experts » est l’œuvre authentique de Rrose Sélavy et défie les contrefaçons.» L’œuvre, c’est la distance à «l’œuvre». Mais les commissaires, ici, sont des «experts» ; ils ne semblent pas avoir tout à fait lu ce qu’ils affichent.

Faux jumeau. Le parcours est en neuf salles qu’on pourrait dire de classe, ces endroits où l’on dissèque souris et artistes. On y voit, avant et après tout, les puissantes peintures du jeune Marcel. Elles sont tantôt cézaniennes, tantôt fauves, tantôt cubistes, avec parfois une flaque d’expressionnisme aux lisières charbon, évoquant Gauguin, Matisse ou Nolde. Des tableaux de Kandinsky, de Braque, de Derain, d’Odilon Redon, de Robert Delaunay, de Cranach qu’il aimait tant, du faux jumeau en ironie nucléaire Picabia, encadrent ceux de l’enfant doué, comme des maîtres d’école. Plus loin, il y a aussi les livres des auteurs préférés du cancre de génie : Laforgue, Roussel, Mallarmé, Lautréamont, Villiers de l’Isle-Adam et son Eve future.

Puis viennent les objets, machines, photos, films, marionnettes, grimoires, broyeuses par quoi il prend conscience de la modernité, de la technique, de l’industrie, du mouvement qui élimine sans retour. Il le fait à la vitesse de l’obus, comme souvent aux alentours de 14. L’érotisme et la satire sont partout. La mélancolie est un sucre lent que l’ironie dissout dans l’accélération des années folles.

La visite s’achève sur une réplique suédoise de 1991/92 du Grand Verre, dernière œuvre créée par Duchamp, sept ans de réflexion et de procrastination. Son titre ou sous-titre, la Mariée mise à nu par ses célibataires, même, explique celui de l’expo : «La peinture, même».Tout est dans la virgule, qui suspend le sens et même l’interdit. Mais que la rétrospective veut, en l’effaçant, lui redonner. De la Mariée, Octavio Paz a dit qu’elle était «le grand retard»,«définitivement inachevée en 1923». Cette vitrine terminale a l’air d’une guillotine et d’un paravent. Elle expose en transparence les motifs géométriques et intellectuels d’une œuvre que nous ne verrons pas, nous qui sommes dans la caverne, comme si, devant une pâtisserie de province, l’enfant voyait les formules chimiques et les étiquettes des gâteaux qu’il ne mangera pas. A la fois obscure et transparente, la chose est un sommet d’érotisme, d’intelligence et de vide. Nul comme Duchamp, ce grand artiste de la réplique et du retrait, n’unit aussi elliptiquement, dans les draps du néant, le geste de l’amant au sperme du penseur. Pas grand-chose, sur ce point, à ajouter à ce qu’écrivait Paz en 1975 dans le Château de la pureté, un texte bref que tant d’autres ont trop longuement répété : «Picasso a rendu notre siècle visible ; Duchamp nous a montré que tous les arts, sans exclure les arts visuels, naissent et finissent dans une zone invisible.» A Pompidou, tout commence et finit dans le visible.

Voir encore:

Pierre Bourdieu
Questions sur l’art  pour et avec les élèves d’une école d’art mise en question

dans Penser l’art a l’école, [I. Champey (éd.)], Arles, Actes sud, 2001, p.13-54.

J’avais sollicité la venue de Pierre Bourdieu parce qu’il donnait, durant l’année 1998-1999, des cours au Collège de France concernant la révolution symbolique accomplie par Manet, cours qui étaient eux-mêmes le développement de ceux du début des années quatre-vingt dont un extrait a été publié dans les Cahiers du musée national d’Art moderne en juin 1987 (n° 19-20). Cela me paraissait naturel qu’il souhaite vous parler de cette révolution artistique qui est à la source de la modernité telle que nous la connaissons aujourd’hui. Il m’a répondu qu’il préférait établir un dialogue et trouver une forme autre que celle du cours ou de la conférence. De fait, il a réagi en artiste puisque la forme de cette intervention s’est définie d’elle-même en temps réel. Pierre Bourdieu a prévu de commencer par répondre à sa manière aux questions, puis d’aborder certains points et de s’arrêter à certains moments, pour pouvoir dialoguer tout en dessinant une cohérence d’ensemble.
Inès Champey

J’ai pensé que, venant dans une école des beaux-arts qui, comme celle de Nîmes, et quelques autres, se trouve affrontée à une certaine incompréhension, et même à une [14] véritable hostilité, je devais tenter de trouver une firme moins conventionnelle et convenue que la traditionnelle conférence, et plus proche d’un modèle artistique, « intervention » ou « happening », pour aborder les problèmes liés à l’hostilité à l’égard de la création contemporaine qui se manifeste aujourd’hui de plus en plus souvent ‑ comme l’atteste une lettre de Paul Devautour que je viens de recevoir à propos d’une autre école, l’école des beaux-arts d’Epinal, menacée, elle, dans son existence par sa propre municipalité.

Vous m’avez envoyé tout un tas de questions, qui me révèlent un certain nombre de vos préoccupations. Mais la plupart d’entre elles m’ont paru très difficiles. Les unes, parce qu’elles étaient trop claires, trop simples en apparence, trop faciles à comprendre, et qu’on risquait de ne pas voir les questions profondes et difficiles qu’elles dissimulent sous leur air de familiarité ou de banalité ; les autres, parce qu’elles étaient trop obscures, et qu’on aurait pu être tenté de les écarter trop rapidement comme dépourvues de sens ou même absurdes, sans voir qu’elles pouvaient enfermer de vraies interrogations qui, faute des instruments nécessaires pour les formuler, n’ont pas pu s’énoncer.

Que pouvais-je donc faire ici, avec vous ? J’aurais aimé pouvoir pratiquer un véritable dialogue et vous accoucher, selon la métaphore socratique de la maïeutique, des problèmes que vous portez en vous. Je voudrais [15] vous aider à devenir les sujets de vos problèmes et, pour cela, partir de vos problèmes et aider à les poser vraiment, au lieu d’imposer les miens. C’est là très strictement le contraire de ce qui se fait le plus souvent, surtout dans le domaine de l’art, et de la critique d’art, où se pratique beaucoup l’abus de pouvoir qui consiste à imposer à des esprits peu armés des problèmes et des constructions théoriques plus ou moins fantastiques ‑ dont j’ai trouvé des échos dans l’obscurité de certaines de vos questions.

Cela dit, il va de soi que, étant donné les conditions dans lesquelles nous sommes placés ‑ vous êtes très nombreux et nous n’avons pas beaucoup de temps ‑, ce que je vais faire avec vous est certes une sorte de dialogue dans la mesure où je réponds à des questions et où je vais m’efforcer de laisser des plages de temps ouvertes à vos interventions, mais un faux dialogue, malgré tout, ou, au mieux, le commencement d’un dialogue que vous pourrez poursuivre entre vous.

Je vais commencer par reprendre les questions telles que je les ai entendues. Il me semble que la situation dans laquelle se trouve l’école des beaux-arts de Nîmes a, en tant que mise en question, comme on a coutume de dire, favorisé l’interrogation. Une institution en crise est plus réflexive, plus inclinée à l’interrogation sur soi, qu’une institution pour laquelle tout va de soi. C’est une loi très générale : les gens qui sont bien dans [16] le monde social ne trouvent rien à redire au monde tel qu’il est, n’ont pas grand-chose d’intéressant à dire sur le monde. Les questions que j’ai entendues me paraissent intéressantes, bien souvent, par le sens qu’elles trahissent, qui s’exprime, sans que vous le vouliez nécessairement, à travers elles, et que je voudrais essayer d’expliciter. Vous êtes là, présents. Vous pourrez donc corriger, redresser, compléter.

Premièrement, un certain nombre de questions portent sur vous‑mêmes en tant qu’apprentis artistes, telle cette question (Q. 1) : Quelle est la différence entre un apprenti artiste (ou un artiste) et un citoyen ordinaire ? La question de la différence entre un apprenti artiste, quelqu’un qui est dans une école où il trouve que cela va de soi que de s’initier à l’art et même à l’art contemporain, et les citoyens ordinaires d’une ville ordinaire, pour qui rien de tout cela n’est évident et qui se demandent s’il est bon qu’il existe une école des beaux-arts, est une de ces questions, très fondamentales, que vous posez parce qu’elle vous est posée, dans la réalité même.

Cette question en entraîne d’autres, pour certaines explicitement posées, pour d’autres impliquées dans les questions que vous posez : « Qu’est-ce qu’un artiste ? » ; « A quoi reconnaît-on que quelqu’un est un artiste ? ». Cette question n’est pas tout à fait identique à une autre, que vous posez aussi (Q. 2) : Qu’est-ce qui fait la différence entre [17] un vrai et un faux artiste, un imposteur ? Est-ce qu’un artiste est quelqu’un qui dit de lui-même qu’il est artiste ou est-ce que c’est quelqu’un dont les autres disent qu’il est artiste ? Mais les autres, c’est qui ? Est-ce que ce sont les autres artistes ou les gens de son village qui croient que c’est un artiste, qui peuvent croire qu’un peintre du dimanche est un artiste ? On voit que la question de savoir qui a le droit de dire de quelqu’un qu’il est artiste est très importante et très difficile. Est-ce la critique ? Le collectionneur ? Est-ce le marchand de tableaux ? Est-ce le public, le « grand public », le « peuple » (avec ou sans guillemets) ? Qu’est-ce à dire ? Le « peuple » ne parle d’art (et même de politique) que pour autant qu’on le fait parler hommes politiques, journalistes, tous, notamment quand ils parlent de l’art et des artistes, se font les porte-parole du peuple, parlent au nom du peuple (Q. 3) : Comment expliquez-vous que ça provoque tant d’agressivité dans la ville et dans le journal de la région ?
Parler au nom du peuple, et aussi à la place du peuple, c’est apporter une réponse populiste à une autre question posée par l’un d’entre vous (Q. 4) : Qui a le droit de juger en matière d’art ? A cette position populiste, on peut en opposer une autre, tout aussi grossière, évoquée par une de vos questions (Q. 5) : L artiste peut-il imposer son goût, créer de nouvelles catégories artistiques ? La réponse élitiste consiste à estimer que l’artiste [18] est seul juge en matière d’art et qu’il est même en droit d’imposer son goût. Mais n’est-ce pas s’exposer à l’anarchie des jugements antagonistes, chaque artiste étant juge et partie ? Comment ne pas douter que des gens qui ont des intérêts dans le jeu et les enjeux artistiques, artistes, mais aussi collectionneurs, critiques, historiens d’art, etc., puissent soumettre au doute radical les présupposés tacitement acceptés d’un monde avec lequel ils ont partie liée ? Faut-il en appeler à des instances extérieures (Q. 6) : Qui fait la valeur de l’art contemporain ? Les collectionneurs ?

On pense à cette sorte de bourse des valeurs artistiques créée par un critique, Willy Bongart, qui publie, dans Kunst Kompass, le hit-parade des cent peintres les plus cités par un panel de collectionneurs et de critiques. Bernard Pivot avait procédé de la même façon, pour la littérature, en publiant le palmarès des auteurs les plus cités par deux cents ou trois cents juges désignés par lui. Mais comment ne pas voir qu’on décide de ce que sera le palmarès en décidant de qui seront les juges ? Pour le dire de manière rigoureuse : qui sera juge de la légitimité des juges ? Qui décidera en dernière instance ? On peut penser à l’école ou à l’Etat qui, dans le monde social, est bien, si l’on met Dieu entre parenthèses, le tribunal de dernière instance quand il s’agit de certifier la valeur des choses. (Un exemple, pour vous faire comprendre : quand un médecin fait un [19] certificat de maladie, qui certifie celui qui certifie ? La Faculté qui lui a décerné un diplôme ? De régression en régression, on arrive à l’Etat qui est cette sorte de tribunal de dernière instance en matière de consécration.) Et ce n’est donc pas par hasard que, dans les conflits à propos de l’école des beaux‑arts de Nîmes, on se tourne vers l’Etat.

Vous vous demandez aussi (Q. 7) : Pourquoi et comment devient-on artiste ? Une autre question ‑ je vais la lire parce qu’elle est intéressante, mais ce n’est pas un palmarès ! (Q. 8) : A part le désir de gloire qu’est-ce qui produit la vocation d’être artiste ? Le désir de gloire pourrait être considéré comme une explication suffisante et beaucoup d’entre vous pourraient croire que la sociologie se contente d’une telle explication par l’intérêt. Explication qui n’explique rien, puisqu’elle est visiblement tautologique. Pour le moment, je ne réponds pas aux questions, je me contente de les agiter pour qu’elles cessent d’être de simples phrases sur le papier. Il y a aussi tout un ensemble de questions sur l’école, sur l’enseignement de l’art (Q. 9) : Une école des beaux-arts est-elle nécessaire ? Autrement dit, est-ce que l’art doit et peut s’enseigner ? C’est une question qui a suscité de nombreux débats au début de la IIIe République, à une époque où on s’inquiétait vraiment de démocratiser l’accès à l’art, certains voulant étendre au maximum la diffusion de l’accès aux formes élémentaires [20] de la pratique artistique et faire aller l’enseignement du dessin jusqu’aux écoles primaires les plus reculées ; d’autres, au contraire, disant que l’art ne s’apprend pas. C’est un vieux débat, dont on trouve le prototype dans Platon : Est-ce que l’excellence peut s’enseigner ? Est-ce que la manière la plus accomplie d’être homme peut s’enseigner ? Il y a ceux qui disent non, et qui ne croient qu’au don héréditaire. La croyance dans la transmission héréditaire des dons artistiques est encore très répandue : elle porte à dire qu’on naît artiste, que l’art ne peut s’enseigner et qu’il y a une contradiction inhérente à l’idée d’un enseignement de l’art. C’est le mythe de l' »œil », qui serait donné à certains par la naissance et qui fait, par exemple, que l’art contemporain serait immédiatement accessible aux enfants. Cette représentation charismatique (de charisma, la grâce, le don) est un produit historique qui s’est créé progressivement à mesure que se constituait ce que j’appelle le champ artistique et que s’inventait le culte de l’artiste. Ce mythe est un des principaux obstacles à une science de l’œuvre d’art.

Bref, la question de savoir si l’art peut s’enseigner n’a rien de trivial. A fortiori, la question de savoir si l’art contemporain peut s’enseigner, et s’enseigner dans une école des beaux-arts. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de barbare ou d’absurde dans le fait d’enseigner l’art, qui ne s’enseigne pas, dans [21] une école, et surtout cet art particulier qu’est l’art moderne, qui s’est constitué contre l’académisme (notamment avec Manet) ? La difficulté du problème est redoublée par le fait que les écoles des beaux-arts sont maintenant le lieu d’un académisme anti-académique, d’un académisme de la transgression. (Q. 10) : Dans les facultés, dans les écoles des beaux-arts, il est de bon ton de s’engouffrer dans la brèche de l’art contemporain. Autrement dit, l’école des beaux-arts attend de ceux qui la fréquentent qu’ils s’intéressent à un art qui s’est constitué contre l’école des beaux-arts. Fini le temps où Manet contestait son maître Couture. Dans les facultés et les écoles des beaux-arts, aujourd’hui, on fait place à ce que Manet opposait à l’Académie. C’est un peu comme si Couture demandait à Manet de faire de l’anti-Couture. Je reviendrai à toutes ces questions.

Deuxième grand ensemble de questions, des questions qui vous sont posées par la situation même où vous êtes. (Q. 11) : Y a-t-il un avenir pour la peinture ? (Q. 12) : Est-ce que le recours aux nouvelles technologies n’est pas une simple mode ? (Q. 13) : Est-ce qu’il y a une efficacité de l’artiste ? (Q. 14) : Est-ce que l’artiste peut avoir un rôle politique ? (Q. 15) : Est-ce que l’art contient un potentiel révolutionnaire ? (Q. 16) : Est-ce que l’autonomie de l’artiste par rapport au pouvoir économique et politique est possible ? (Q. 17) : L’art doit-il avoir un rôle politique ? [22] ‑ vous vous adressez à un sociologue, je ne l’oublie pas ‑, il y a une question sur la sociologie (Q. 18) : Est-ce que la sociologie n’est pas une réponse critique à l’esthétique ? Cette question, comme la plupart de celles que vous posez, s’inspire, il me semble, d’une définition tacite de la sociologie qui la situe dans l’ordre du collectif, de la statistique, des grands nombres, du grand public. C’est, je dois vous le dire, la définition la plus commune, la plus banale, la plus « grand public » ‑ bien qu’elle soit aussi présente dans la tête de la plupart des philosophes, qui ont beaucoup contribué à diffuser, à vulgariser cette idée vulgaire, mais qui se croit distinguée, de la sociologie : je pense par exemple à Heidegger et à son fameux texte sur le « on », où il est question de la statistique, de la moyenne, de la banalité et, tacitement, de la sociologie ; c’est l’image la plus répandue dans les milieux artistiques (et philosophiques) qui, se sentant du côté du singulier, de l’unique, de l’original, etc., se croient obligés de mépriser, voire de détester la sociologie, science résolument « vulgaire », et d’affirmer ainsi, à bon compte, leur distinction. On comprend que, avec une telle image de la sociologie, vous ne puissiez voir le sociologue que comme un personnage funeste, et détestable, qui se range nécessairement dans le mauvais camp, du côté du Midi libre, de la critique populiste, et contre l’artiste, la singularité, l’exception, voire la [23] liberté. Vous avez une mauvaise image de la sociologie mais je dois dire, pour votre défense, qu’il y a beaucoup de mauvais sociologues qui vous donnent raison… Mais, là, je suis venu pour essayer de vous donner une idée plus juste de la sociologie et vous faire découvrir que, contrairement à ce que veulent vous faire croire les mauvais sociologues et tant d’autres, la sociologie peut être une des armes les plus efficaces pour comprendre et pour défendre l’art, non seulement l’art déjà fait, canonisé, muséifié, mais l’art se faisant, la recherche artistique la plus étonnante, la plus audacieuse, la plus critique, la plus libre. Voilà la thèse que je défends. Je la déclare devant vous. Je ne triche pas.

Je vais marquer ici un premier arrêt, pour que vous puissiez poser des questions.

Question : J’aurais voulu savoir la définition que vous avez du mot artiste ?
P. B. : L’artiste est celui dont les artistes disent que c’est un artiste. L’artiste est celui dont l’existence en tant qu’artiste est en jeu dans ce jeu que j’appelle champ artistique. Le monde de l’art est un jeu dans lequel est en jeu la question de savoir qui est en droit de se dire artiste, et surtout de dire qui est artiste. C’est une définition qui n’en est pas une et qui a le mérite d’échapper au piège de la définition, dont il ne faut jamais oublier qu’elle est en jeu dans le champ artistique. [24] Et il en va de même dans tous les champs. Dans le monde de l’art contre lequel Manet s’est révolté, il y avait des instances d’évaluation. L’Etat était le juge en dernière instance, s’agissant d’évaluer la qualité artistique d’une œuvre et d’un producteur. Autrement dit, il y avait, je vais employer un mot technique, un nomos, un principe de vision et de division légitime, un point de vue légitime sur le monde, garanti par l’Etat (il fallait peindre le monde en retenant certains sujets, des sujets anciens ou des sujets contemporains pouvant passer pour anciens, comme les pays orientaux, etc.). C’est pourquoi la révolution de Manet, quoique purement artistique, a été en même temps une révolution politique dans la mesure où l’Etat s’engageait derrière les peintres pompiers, le salon, le jury du salon. Aujourd’hui, depuis les années quatre-vingt, en France, l’Etat joue à nouveau le rôle de banque centrale de la légitimité artistique, mais sans avoir pour autant réinstauré un monopole du « métier » et en laissant la porte ouverte aux artistes vraiment « transgressifs » (ce qui lui vaut les critiques les plus féroces des partisans de la « révolution conservatrice » en art). J’arrête là ma réponse, sinon je vais anticiper sur tout ce que j’ai à vous dire.

Maintenant je vais essayer de reprendre, en les élaborant, les questions que vous vous êtes posées de manière qu’elles vous reviennent, plus fortes, plus efficaces, moins académiques, qu’elles vous touchent davantage. Cela avant [25] de passer au troisième moment de mon exposé, où j’essaierai de vous donner des instruments pour répondre à ces questions (instruments que j’ai commencé à utiliser dans la réponse que je viens de faire).
Vous vous êtes interrogés collectivement sur le statut de l’art contemporain, sur la mise en question de l’art contemporain, sur la crise de l’art contemporain, sur la crise de la croyance dans l’art contemporain. En passant d’une formulation à l’autre, j’ai reformulé la question : la crise de l’art est peut-être une crise de croyance, à laquelle les artistes ont sans doute eux-mêmes contribué.

J’ai dit en commençant que si la science de l’art ou, tout simplement, la réflexion sur l’art est si difficile, c’est parce que l’art est un objet de croyance. Pour faire comprendre, je pourrais dire ‑ ça a beaucoup été dit avant moi ‑ que la religion de l’art a dans une certaine mesure pris la place de la religion dans les sociétés occidentales contemporaines. Par exemple, derrière le fameux titre de Malraux, La Monnaie de l’absolu, il y a cette métaphore religieuse : il y a l’absolu, Dieu, dont l’art est la petite monnaie. Ainsi armé de cette métaphore, ou plutôt de cette analogie entre le monde artistique et le monde religieux, je reviens à ce qu’on décrit comme crise de l’art contemporain et, plus précisément, au problème de l’école d’art qui nous préoccupe et qu’on peut penser par analogie avec un grand séminaire. Comme dans le cas du [26] grand séminaire, ceux qui entrent dans l’école où vont se former des prêtres de l’art sont déjà des croyants, qui, déjà séparés des profanes par leur croyance spéciale, vont être renforcés dans leur croyance par l’acquisition d’une compétence hors du commun qui leur donnera le sentiment d’être légitimés dans leur fréquentation des œuvres d’art. Le sacré étant ce qui est séparé, la compétence qui s’acquiert dans un grand séminaire de l’art est ce qu’il faut posséder pour passer sans sacrilège la frontière entre le sacré et le profane. Vous pensez sans doute que je dis des choses abstraites et spéculatives mais je vais vous donner un exemple concret qui vous montrera que je ne fais pas de la théorie pour le plaisir. Nous avons publié dans la revue Actes sur la recherche en sciences sociales, il y a une dizaine d’années, un article de Dano Gamboni sur une sorte d’expérience sociale, qui s’est déroulée dans une petite ville de Suisse, Bienne, qui avait acheté des œuvres d’art contemporain et qui les avait exposées dans les espaces publics. Un beau jour, les balayeurs, les éboueurs ont embarqué les œuvres d’art contemporain en les prenant pour des ordures. Ce qui a donné lieu à un procès extrêmement intéressant sur la question de savoir ce qui fait la différence entre un déchet, une ordure et une œuvre d’art ? [27] Sacré problème. Il y a des artistes qui font des œuvres avec des déchets et la différence n’est évidente que pour ceux qui détiennent les principes de perception convenables. Quand on met des œuvres dans un musée, il est facile de faire la différence. Pourquoi ? Le musée, c’est comme une église : c’est un lieu sacré, la frontière entre le sacré et le profane est marquée. En exposant un urinoir ou un guidon de bicyclette dans un musée, Duchamp s’est contenté de rappeler qu’une œuvre d’art, c’est un objet qui est exposé dans un musée ; un objet dont on sait que c’est une œuvre d’art parce qu’il est exposé dans un musée. Vous savez, en franchissant l’entrée du musée, que nul objet n’y entre s’il n’est œuvre d’art. Ce qui n’est pas évident pour tout le monde. Dans mon enquête sur les œuvres d’art dont le résultat a été publié dans L’Amour de l’art, j’ai mené des entretiens tout à fait passionnants avec des gens pour qui cette transmutation ontologique que subit l’œuvre d’art par le simple fait d’entrer dans un musée, et qui se traduit par une sorte de sublimation, ne marche pas : il y a des gens qui continuent d’avoir une vision érotique des nus, ou une vision religieuse des pietà ou des crucifix. Imaginez que quelqu’un se mette à genoux devant une œuvre de Piero della Francesca par exemple. Il risque de passer pour fou. Comme disent les philosophes, il commet une « erreur de catégorie » : il prend pour une œuvre religieuse, justiciable d’un [28] culte religieux, une œuvre justiciable d’un tout autre culte, dans un autre champ, un autre jeu.
Je vous renvoie à un autre article des Actes de la recherche où je rapporte une observation que j’ai faite à l’église de Santa Maria Novella de Florence, où se côtoyaient des œuvres devant lesquelles les gens (les femmes) du peuple s’arrêtaient pour prier (il s’agissait de sculptures ou de peintures très réalistes, dans le style Saint-Sulpice : par exemple une statue de Notre-Dame du Rosaire portant l’enfant jésus, à laquelle on avait accroché un chapelet) parce qu’elles étaient capables de répondre à leurs attentes esthétiques et religieuses, tandis que les gens cultivés passaient sans les voir, en les ignorant, en les scotomisant comme dirait un psychanalyste, ou en les méprisant, et des œuvres canoniques de l’art consacré, dont la visite est prescrite par les guides touristiques. Chacun rendait son culte séparé.
Je reviens à l’iconoclasme inconscient et innocent de l’éboueur de Bienne. N’ayant pas les catégories de perception adéquates, n’ayant pas ce signal que donne le musée, il avait commis un barbarisme, une « erreur de catégorie », pareille à celle de la femme qui serait allée mettre un cierge devant une fresque de Filippino Lippi ou de Domenico Ghirlandaio. [29]

Ainsi, l’œuvre sacrée perd son statut d’imago pietatis, d’image religieuse appelant la révérence religieuse, l’agenouillement, le prie-Dieu, le cierge, le chapelet, par le fait d’entrer dans le musée ou dans les quasi-musées que sont devenues certaines églises et d’appeler ainsi cette autre forme de piété, qu’est le culte de l’art. On voit pourquoi le lieu d’exposition est si important. Comme le découvrent, souvent à leurs dépens, les artistes qui répondent à la commande publique (un exemple limite étant le cas de Richard Baquié dont l’œuvre, installée dans le quartier Malpassé, à Marseille, en 1987-1988, a été vandalisée, restaurée, re-vandalisée et finalement retirée). Ces artistes se heurtent de plein fouet aux problèmes mêmes que vous m’avez posés. Ils rencontrent d’abord la démagogie « naturelle » (surtout aujourd’hui, avec la décentralisation) des hommes politiques qui, accoutumés à se plier au jugement du plus grand nombre, tendent, comme les gens de télévision, à faire du plébiscite le principe premier des choix esthétiques (et politiques). Habitués à l’espace privilégié du musée, où ils peuvent compter sur la docilité d’un public cultivé, c’est-à-dire prédisposé à reconnaître (à tous les sens du terme) l’œuvre d’art, ils ne sont pas préparés à affronter directement le jugement du grand public, c’est-à-dire de gens qui n’auraient pour la plupart jamais rencontré l’œuvre d’art si elle n’était pas venue à eux, dans leur [30] univers familier, et qui ne sont nullement préparés à appréhender l’œuvre d’art comme telle, en tant que telle, et à lui appliquer les instruments de perception, de décodage convenables. S’ils font une œuvre qui se fait oublier, parce qu’elle est insignifiante, ou trop bien adaptée, ils ont perdu, parce qu’ils ont renoncé, s’ils font une œuvre remarquable, c’est-à-dire propre à se faire remarquer, ils risquent le rejet, voire la destruction iconoclaste. Bref, ne pouvant compter sur la complicité objective du musée qui désigne d’emblée le kitsch, le laid ou le déchet exposés comme des œuvres d’art, c’est-à-dire comme les produits d’une intention artistique (de parodie, de dérision, de destruction, peu importe), ils sont affrontés à une épreuve impossible montrer les produits d’un univers gros de dix siècles d’expérience à des yeux neufs (au sens fort), ou naïfs, c’est-à-dire totalement dépourvus des instruments de reconnaissance indispensables.
Une artiste contemporaine, Andrea Fraser, joue de cette distance entre le sacré et le profane, entre l’œuvre d’art, et les schèmes de perception qu’elle exige, et l’objet ordinaire, qui se livre au premier venu : elle fait des fausses visites de musée, dans lesquelles elle entraîne un groupe de visiteurs et elle les arrête devant le dispositif de sécurité du musée, faisant remarquer l’espacement harmonieux des boîtiers lumineux qui rythment la surface du mur et font écho à l’architecture [31] d’une rangée de colonnes. Elle rappelle ainsi les catégories de perception produites par toute l’histoire du monde artistique qu’il faut avoir dans la tête pour comprendre ce qui se passe dans ce monde un peu à part, où les ordures peuvent être constituées en œuvres d’art.

Qu’est-ce qu’on apprend dans les écoles des beaux-arts ? On y apprend des raisons d’aimer l’art et aussi tout un ensemble de techniques, de savoirs, de savoir-faire, qui font que l’on peut se sentir à la fois incliné et apte à transgresser légitimement les « règles de l’art » ou, plus simplement, les conventions du « métier » traditionnel. Si Duchamp a été un des premiers à faire de grandes transgressions à propos du statut de l’œuvre d’art, de la fonction du musée, etc., c’est parce qu’il était orfèvre, qu’il jouait comme un joueur d’échecs avec les règles du jeu de l’art, qu’il était comme un poisson dans l’eau dans le monde de l’art. A l’inverse, très précisément, du Douanier Rousseau qui était un peintre objet (comme on dit une femme objet), ne sachant pas qu’il transgressait. Un « naïf », c’est en effet quelqu’un qui transgresse des règles qu’il ne connaît même pas. Comme l’Eglise qui, selon Max Weber, se définit par « le monopole de la manipulation légitime des biens de salut », l’école des beaux-arts vous donne l’accès à la manipulation légitime des biens de salut culturel, ou artistique ; vous êtes en droit de dire ce qui est de l’art et ce qui n’en [32] est pas, vous pouvez même, comme Andrea Fraser, brouiller la frontière sacrée entre l’art et le non-art et vous extasier devant un dispositif de sécurité. En un mot, dans le champ artistique, comme dans le champ scientifique, il faut avoir beaucoup de capital pour être révolutionnaire.

Pourquoi la discussion sur l’art contemporain est-elle si confuse aujourd’hui ? Et pourquoi certains sociologues y jouent-ils un rôle pervers ? Si la critique de l’art contemporain est si difficile à combattre, et même à comprendre, c’est qu’il s’agit de ce qu’on peut appeler une révolution conservatrice. C’est-à-dire une restauration du passé qui se présente comme une révolution ou une réforme progressiste, une régression, un retour en arrière, qui se donne pour un progrès, un bond en avant, et qui parvient à se faire percevoir comme telle (le paradigme de toute « révolution conservatrice » étant le nazisme). Si bien que, par un renversement paradoxal, ceux qui combattent la régression ont l’air eux-mêmes régressifs. La révolution conservatrice trouve son terrain d’élection dans le domaine de l’art et de la culture, parce que, plus encore qu’en matière d’économie, où les démunis ont toujours une certaine conscience de leurs manques et du redoublement de ces manques que favorise le retour au passé (avec par exemple la perte des acquis sociaux), les « pauvres en culture », les démunis culturels, sont en quelque sorte privés de la [33] conscience de leur privation. Bref, la régression peut se présenter (et apparaître) comme progressiste parce qu’elle est plébiscitée, parce qu’elle est ratifiée par le peuple qui, en principe, est arbitre quand il s’agit de dire ce qui est populaire : qui vous dira ce qui est populaire, sinon le peuple ? Ou les sociologues, si du moins ils font un usage scientifique de leurs instruments de connaissance ; au lieu de se contenter, comme certains, de s’appuyer sur mes enquêtes pour dire le contraire de ce que j’en dirais et de donner la légitimité de la science à un populisme esthétique qui invoque le goût du peuple pour condamner l’art contemporain et surtout, peut-être, l’aide étatique accordée à cet art à travers notamment le soutien des conservateurs de musée. (J’avoue que j’ai beaucoup de mal à me retrouver dans ce que les critiques et surtout les « sociologues » me font dire ici ou là : en prenant à l’état séparé différents travaux, ils peuvent me prêter des prises de position soit populistes ‑ et c’est La Distinction et L’Amour de l’art ‑, soit élitistes ‑ et c’est plutôt Les Règles de l’art ; en les considérant ensemble, ils peuvent y trouver des contradictions, qui sont en fait le produit de leur incapacité de prendre en compte à la fois les conditions de production de la demande artistique, des goûts, et les conditions de production des producteurs artistiques, la logique du champ de production, de l’offre artistique.) [34]

En fait, pour comprendre ce qui se passe dans le domaine de l’art, et les querelles à propos de l’art contemporain (Q. 3), il faut tenir ensemble (au lieu de les opposer) deux ensembles de faits scientifiquement établis d’une part, le fait indiscutable de la distribution inégale du capital culturel (dont le capital artistique est une espèce particulière) qui fait que tous les agents sociaux ne sont pas également enclins et aptes à produire et à consommer des œuvres d’art ; et, d’autre part, le fait que ce que j’appelle le champ artistique, ce microcosme social à l’intérieur duquel les artistes, les critiques, les connaisseurs, etc., discutent et luttent à propos d’un art que les uns produisent, les autres commentent, font circuler, etc., conquiert progressivement son autonomie, au cours du xixe siècle, contre le monde marchand, et institue une coupure grandissante entre ce qui se fait dans ce monde et le monde ordinaire des citoyens ordinaires. je cite dans La Distinction un texte d’Ortega y Gasset, un idéologue espagnol du début du siècle, qui critique très violemment l’art de son temps, au nom de l’idée que les artistes ont rompu le lien vital qui les unit au peuple. Mais j’aurais pu citer aussi bien Caillois défendant « la figure humaine » contre Picasso.

Les révolutionnaires conservateurs, paradoxalement, invoquent le peuple pour imposer des programmes régressifs en matière d’art, en s’appuyant sur le philistinisme des [35] non-instruits (celui que met en lumière, aujourd’hui, l’audimat) ou des demi-instruits, ou, pour dire les choses plus simplement, sur le fait social indiscutable que le peuple n’aime pas l’art moderne. Mais que veut dire cette phrase ? je laisse pour le moment de côté la question de savoir ce qu’il faut entendre par « le peuple ». Que veut dire : il n’aime pas l’art moderne ? Ça veut dire qu’il n’a pas les moyens d’accès, qu’il n’a pas le code ou, plus précisément, les instruments de connaissance, la compétence, et de reconnaissance, la croyance, la propension à admirer comme tel, d’une admiration purement esthétique, ce qui est socialement désigné comme admirable ‑ ou devant être admiré ‑ l’exposition dans un musée ou une galerie consacrée. Comme l’éboueur de Bienne, ïl n’en pense ni du bien, ni du mal, il n’a pas de catégories de perception ; il n’a pas incorporé sous forme de goût le nomos dont je parlais tout à l’heure, le principe de vision et de division qui permet de faire les différences. Ce que l’on appelle le goût est très précisément une capacité de faire des différences, entre le salé et le sucré, le moderne et l’ancien, le roman et le gothique, ou entre différents peintres, ou entre différentes manières d’un même peintre, et, secondairement, d’éprouver et d’énoncer des préférences. Et le défaut, l’absence, la privation de catégories de perception et de principes de différenciation conduisent à une indifférence, beaucoup plus [36] profonde, plus radicale que le simple manque d’intérêt de l’esthète blasé. Dire, à propos des gens du peuple, qu’ils n’aiment pas l’art moderne, c’est assez idiot. En fait, ça ne les concerne pas, ils n’en ont rien à faire. Pourquoi ? Parce que rien n’a été fait pour constituer en eux la libido artistica, l’amour de l’art, le besoin d’art, l' »oeil », qui est une construction sociale, un produit de l’éducation.

Dans L’Amour de l’art et dans La Distinction, j’ai montré (je crois même pouvoir dire démontré) que la disposition artistique qui permet d’adopter devant l’œuvre d’art une attitude désintéressée, pure, purement esthétique, et la compétence artistique, c’est-à-dire l’ensemble de savoirs nécessaires pour « déchiffrer » l’œuvre d’art, sont très corrélées avec le niveau d’instruction ou plus précisément avec le nombre d’années d’études. Autrement dit, ce que l’on appelle l' »oeil » est une pure mythologie justificatrice, une des manières pour ceux qui ont la chance de pouvoir faire des différences en matière d’art de se sentir justifiés en nature. Et, de fait, le culte de l’art, comme la religion en d’autres temps, offre aux privilégiés, comme dit Weber, une « théodicée de leur privilège » ; elle est même sans doute la forme par excellence de la sociodicée pour les individus et les groupes qui doivent leur position sociale au capital culturel. Par là s’explique la violence que suscite l’analyse qui met tout cela au jour. Le simple fait de rappeler que ce qui se vit [37] comme un don, ou un privilège des âmes d’élite, un signe d’élection, est en réalité le produit d’une histoire, une histoire collective et une histoire individuelle, produit un effet de désacralisation, de désenchantement ou de démystification.
Il y a ainsi, d’un côté, le fait de l’inégale distribution des moyens d’accès à l’œuvre d’art (par exemple, plus on va vers le contemporain, plus la structure sociale du public est élevée : par exemple le musée d’Art moderne a un public plus « cultivé », pour aller vite, que le Louvre) et, de l’autre, le fait que le monde dans lequel se produit l’art, par sa logique propre, s’éloigne toujours davantage du monde commun. La coupure, qui est sans doute très ancienne, est devenue dramatique depuis le moment où le champ artistique a commencé à se retourner vers lui-même et à devenir réflexif et où on a affaire à un art qui demande, pour être perçu et apprécié, que l’on comprenne que l’objet de cet art, c’est l’art lui-même. Toute une partie, et, selon moi, la plus avancée, de l’art contemporain n’a pas d’autre objet que l’art lui-même. L’exemple le plus exemplaire est sans doute Devautour qui prend pour objet d’exposition l’acte d’exposition, l’acte de composition d’une collection, l’acte critique, l’acte artistique lui-même, dans une oeuvre totalement réflexive, qui n’a pas d’autre objet que le  jeu artistique lui-même. On pourrait donner d’autres exemples… [38]

Ainsi, les attentes du « grand public », qui est incliné à une sorte d’académisme structural ‑ il applique aux œuvres d’art, dans le meilleur des cas, des catégories de perception produites et imposées par l’époque antérieure, c’est-à-dire aujourd’hui par l’impressionnisme ‑, ne peuvent que s’éloigner toujours davantage de ce que proposent les artistes qui, pris dans la logique autonome du champ, mettent en question sans cesse les catégories de perception communes, c’est-à-dire les principes de production de l’art antérieur. On peut s’appuyer sur le constat de ce décalage, comme le font certains sociologues (et certains « philosophes » de télévision), pour décrier les recherches d’avant-garde au nom du « peuple » qui paie des subventions pour un art qui ne l’intéresse pas (et, comble du scandale, qu’on lui impose même dans la rue…) et aussi au nom du « métier » traditionnel du peintre et du « plaisir visuel » qu’il procurait au spectateur (mais quel spectateur ? Pas nécessairement l’éboueur de Bienne). On peut même se donner les apparences de l’anticonformisme courageux en dénonçant la doxa progressiste-moderniste prétendument dominante et la coalition internationale musée-marché qui favorise une petite minorité d’artistes internationaux « incapables de tenir un pinceau » au détriment d’excellents artistes français (où le nationalisme ne va-t-il pas se loger ?) tenus en marge du « nouvel art officiel ». On peut même, [39] pour les plus malins, dénoncer la subversion subventionnée, et toutes les formes de l’académisme anti-académique qu’a rendues possibles la révolution moderne, de Manet à Duchamp et au-delà : je veux parler des répétitions intéressées et calculées, en un mot opportunistes, des ruptures déjà effectuées.

Tout cela au nom d’un populisme esthétique, qui, en s’appuyant sur une sociologie mal comprise de la réception des œuvres d’art, condamne les recherches d’avant-garde, dont il ne comprend pas la véritable sociologie. Les révolutions spécifiques, dont le prototype est celle qu’accomplit Manet, se font, si l’on peut dire, contre « le peuple », contre le goût commun, contre le « grand public ». Et les critiques ou les sociologues conservateurs ont beau jeu d’invoquer le peuple pour condamner une subversion nécessairement « impopulaire » ou « anti-populaire » (ce qui, comme au temps de Manet, veut dire d’abord « anti-bourgeoise », parce que la force de la révolution conservatrice en matière d’art vient du fait qu’elle exprime avant tout le déconcertement ou le dégoût du public bourgeois des musées et des galeries devant les recherches d’avant-garde). Cela surtout à un moment où s’est instaurée une tradition de la révolution artistique (au sein du champ artistique) et où l’on peut donc déguiser une condamnation pure et simple de l’intention révolutionnaire (artistiquement) en condamnation de l’imposture, à la manière d’un Jean [40] Clair, grand connaisseur, qui fait en sorte qu’on ne sache jamais complètement s’il dénonce l’imposture de l’art moderne ou les imposteurs qui s’autorisent de l’image de l’art moderne pour obtenir les subventions et les consécrations (Q. 2).

Il faudrait, parvenu à ce point, aborder le problème des rapports entre l’art et la politique, que vous m’avez posé (Q. 14, 15, 16, 17), ou, plus précisément, entre le conservatisme en matière d’art et le conservatisme en matière de politique. En fait, ce que l’on a du mal à comprendre ‑ et ceci aussi bien à gauche qu’à droite ‑, c’est que certaines œuvres politiquement « progressistes » (par leur contenu, leur intention explicite) puissent être esthétiquement conservatrices tandis que des œuvres politiquement « neutres » (formalistes) peuvent être esthétiquement progressistes. Cela découle de manière évidente de l’autonomie du champ artistique. Le conformisme de la transgression (Q. 10), qui est si fréquent aujourd’hui dans le monde de l’art et de la littérature, s’empare ainsi des « bonnes causes », politiquement correctes, mais conservatrices esthétiquement. Tout ce que je décris là (à quoi il faut ajouter les stratégies de ceux qui adoptent des signes extérieurs de l’avant-gardisme pour produire des effets de subversion kitsch) contribue à brouiller les frontières entre l’art et le non-art, entre le conformisme et la subversion, et contribue ainsi à la crise de la croyance. [41]

Question (inaudible) sur le rôle des conservateurs.
P. B. : Il faudrait examiner des cas particuliers. Simplement, je pense qu’il est important de savoir ‑ ça découle de la théorie du champ comme univers autonome ‑ que le subversif politiquement n’est pas automatiquement subversif esthétiquement et inversement. Ce décalage structural rend possible un certain nombre de stratégies de double jeu particulièrement perverses qui rendent très difficiles l’interprétation et la critique. Si le critique a la vie si difficile aujourd’hui en littérature et en peinture, c’est en grande partie parce que tout un ensemble d’écrivains et d’artistes connaissent suffisamment l’histoire de l’art et de la littérature pour savoir mimer sur un mode cynique et opportuniste ‑c’est une des perversions dont la possibilité est inscrite dans la logique des univers voués à la révolution permanente ‑ les apparences de l’avant-gardisme (par exemple tel peintre opportuniste présentera à la Biennale de Venise les portraits nus de deux critiques influents…). Dans un domaine où le jeu de l’imposture est très avancé, comme la philosophie, il y a des gens qui savent si bien mimer la posture philosophique que, devant des non-philosophes, ils paraîtront plus philosophes que les philosophes. je ne citerai pas de noms, parce que, malheureusement, vous ne connaissez sans doute que ceux-là [42] et que ce n’est pas la peine que je leur fasse de la publicité. Et de même, il y a toutes sortes de gens assez informés des usages de l’art pour faire des choix d’apparence avant-garde. Par exemple, tel critique du Monde qui défend avec beaucoup de constance un art conformiste s’empresse de célébrer la peinture d’un artiste français portant un nom arabe (des personnages stylisés, sobrement pathétiques, dont le peintre dit qu’ils sont « beckettiens »). Il paie ainsi tribut, comme disent les Américains, à une valeur « politiquement correcte ».

Question : Vous parliez de l’œil, du fait que l’on apprécie une œuvre d’art par l’œil…
P. B. : Je réponds en vous renvoyant à un livre intitulé L’Œil du Quattrocento dans lequel Baxandall étudie la genèse sociale des catégories de perception artistique au Quattrocento (ce texte, publié en français chez Gallimard, a d’abord paru dans Actes de la recherche en sciences sociales). Il faut en retenir l’idée que l’œil est un produit social, et qu’il est habité par des principes de vision et de division socialement constitués (qui varient selon le sexe, l’âge, l’époque, etc.) et dont on peut rendre compte, sociologiquement. Dans la même perspective, j’essaie, travaillant sur Manet, de décrire ce [43] qu’était l’œil académique que Manet a détruit. Cet œil « pompier » a été balayé par l’histoire du champ artistique mais on peut encore s’appuyer démagogiquement sur cette sorte de vision orthodoxe bourgeoise (beaucoup plus que « populaire ») pour contester ce qu’est le produit de la recherche autonome de l’art. D’où l’ambiguïté du musée d’Orsay.

Question: Vous pensez qu’il n’y a pas d’œil sensible a priori.
P. B. : C’est un problème très difficile. Je ne puis m’empêcher de penser que si vous soulevez cette question qui s’enracine sans doute dans des souvenirs de votre classe de philosophie sur la perception (qu’est-ce qui, dans ce que nous percevons, est le produit d’une construction intellectuelle, qu’est-ce qui est l’effet direct de la sensation ?), c’est que vous avez envie qu’il y ait quelque chose qui ne soit pas réductible aux catégories et à la catégorisation sociales. Je vous le dis, sans y mettre aucune méchanceté. Mais je crois qu’il faut se rappeler sans cesse le principe de réflexivité. Quand vous dites une chose de cette sorte demandez-vous si ce n’est pas parce que vous avez envie que ce soit comme ça. Le sociologue est un type embêtant parce qu’il passe son temps à vous enlever les estrades, les tabourets, les échasses, les cothurnes, que vous avez sous [44] les pieds, et parfois le sol même que vous foulez. C’est ce qui fait que la sociologie paraît triste, mais ce n’est pas la sociologie qui est triste, c’est le monde social. Je pense ici à une métaphore, très picturale, que Freud emploie quelque part : il y a saint Christophe qui porte sur ses épaules le Christ qui porte le monde. Freud demande : mais sur quoi reposent les pieds de saint Christophe ? Le sociologue découvre que beaucoup de ces choses que nous croyons naturelles, dont nous voudrions qu’elles soient naturelles, plus ou moins selon notre position dans le monde social, selon nos dispositions, beaucoup de ces choses sont historiques, c’est-à-dire arbitraires, elles existent mais elles auraient pu ne pas exister, elles sont contingentes, elles n’ont pas d’autres fondements qu’historiques. Je vous renvoie à mon livre Méditations pascaliennes où je cite un très beau texte dans lequel Pascal part à la recherche du fondement ultime de l’autorité de la loi et, de régression en régression, arrive jusqu’à l’arbitraire pur du commencement, la « vérité de l’usurpation ». L’art est une occasion de découvrir beaucoup de phénomènes de cette sorte. Il y a des catégories qui ne sont pas fondées en nature, et, en tout cas, si on veut les universaliser, ce n’est pas sur la nature qu’il faut s’appuyer. Voilà ce qui fait la tristesse de la sociologie. Cette tristesse, la sociologie [45] la partage avec l’art contemporain. En effet, ce que fait l’art contemporain en se mettant lui-même sans cesse en question, c’est poser la question de savoir ce qu’il y a sous les pieds de l’artiste en saint Christophe. C’est la raison pour laquelle, en commençant, je vous disais qu’il n’y a rien qui puisse mieux défendre l’art contemporain que la sociologie : s’ils ont le courage de faire jusqu’au bout, pour leur propre univers, la mise en question qu’ils font subir à tous les autres, et de s’enlever à eux-mêmes le sol de certitude qu’ils ont sous les pieds, les sociologues sont eux aussi affrontés au drame de ne pas avoir de point archimédien, de point sur lequel on puisse s’appuyer (ce qui ne signifie pas, comme on le croit parfois, qu’ils soient pour autant condamnés au relativisme).

Je pourrais ici invoquer, après Freud, Mallarmé, qui dans un texte célèbre, et obscur, intitulé La Musique et les lettres, rappelle qu’il n’y a pas d’essence du beau, pas d’au-delà de ce monde littéraire dans lequel est produite la croyance collective dans la beauté, pure fiction qu’il faut se garder de démystifier (vous trouverez un commentaire de ce texte de Mallarmé, important pour comprendre les anxiétés autour de l’art contemporain, dans Les Règles de l’art). Contre la tradition hölderlino-heideggerienne et le culte mystique de la « création » et du [46] « créateur » comme être unique, exceptionnel, sans histoire, auquel on l’a indûment annexé, Mallarmé anticipe sur tous les actes artistiques par lesquels les artistes ont posé le problème des fondements sociaux de la croyance artistique, de l’enracinement de la « fiction » artistique dans la croyance qui s’engendre au sein du champ artistique.

Il n’y a pas d’essence du beau et les artistes sont, de tous les producteurs de biens symboliques, ceux qui se sont le plus avancés dans le sens de la réflexivité sur ce que c’est que de faire ce qu’ils font. L’intention réflexive est beaucoup plus ancienne dans les arts plastiques que dans les autres arts et si les artistes ont aujourd’hui des problèmes avec la société (Q. 3), c’est pour une part parce qu’ils posent des problèmes à la société, sur leur propre existence, sur les fondements sociaux de leur existence, et, en ce sens, ils sont très proches des sociologues (Q. 18). Si on leur renvoie le problème de leur justification d’exister, c’est qu’ils se le posent ; c’est qu’ils tendent des verges pour se faire battre et, d’une certaine façon, collaborent à leur propre mise en question.

Pour finir très vite, je voudrais, dans un troisième temps, essayer de vous donner quelques outils que je crois utiles pour comprendre comment marche le monde de l’art. Ce monde est un monde social parmi d’autres, c’est un microcosme qui, pris dans le macrocosme, obéit à des lois sociales qui [47] lui sont propres. C’est ce que dit le mot d’autonomie : c’est un monde qui a sa propre loi (nomos) ; dans lequel il y a des enjeux sociaux, des luttes, des rapports de force, du capital accumulé (un artiste célèbre est quelqu’un qui a accumulé ce que j’appelle un capital symbolique, capable de produire des effets symboliques, mais aussi économiques ; un critique célèbre peut faire la valeur d’une œuvre d’art ; un expert, qui est mandaté pour dire ce qui est authentique, ou qui ne l’est pas, peut faire des miracles sociaux, transformer une chose qui ne valait rien, qui était dans un grenier, en une œuvre hors de prix, etc.). Mais tout ce qui advient  dans ce champ, capital, luttes, stratégies, etc. revêt des formes spécifiques, originales, qui n’ont pas nécessairement cours dans d’autres microcosmes, et dans le macrocosme social dans son ensemble. Par exemple, les luttes sont pour l’essentiel des luttes symboliques, mobilisant des instruments symboliques, des mots, des formes, etc., et elles ont pour enjeu l’accumulation de capital symbolique, de crédit, qui peut jeter dans le discrédit, discréditer, ceux qui sont déjà accrédités (les pompiers au temps de Manet). On dira d’un tel ou d’un tel qu’il est « fini », « dépassé ».

Le champ est comme un jeu, mais qui n’a été inventé par personne, qui a émergé peu à peu, de manière très lente. Ce développement historique s’accompagne d’une accumulation de savoirs, de savoir-faire, de [48] techniques, de procédés, ce qui le rend relativement irréversible. Il y a une accumulation collective de ressources collectivement possédées, une des fonctions de l’institution scolaire dans tous les champs et dans le champ de l’art en particulier étant de donner accès (inégalement) à ces ressources. Ces ressources collectives, collectivement accumulées, constituent à la fois des contraintes et des possibilités. Comme un instrument, clavecin ou piano, un certain état du champ artistique offre un clavier de possibilités, mais il en ferme d’autres. On ne peut pas tout faire ‑ des quarts de ton par exemple ‑, on ne peut pas faire n’importe quoi. Il y a du possible, du probable et de l’impossible ; du pensable et de l’impensable. II y a des systèmes de classement admis, par genres, notamment, des hiérarchies, qui orientent les choix. D’après mon expérience, les très grands, Manet pour la peinture, Heidegger pour la philosophie, Flaubert pour la littérature, sont ceux qui connaissent et maîtrisent le mieux le clavier, l’univers des possibilités ouvertes ‑ et aussi à ouvrir ‑ pour leur temps. Il me semble qu’on peut tirer sinon une loi générale, du moins une leçon de ces grandes entreprises de production culturelle du passé : ceux qui s’affrontent à l’ensemble des problèmes proposés par un état du champ, qui essaient de concilier des choses inconciliables, refusent des alternatives absurdes comme l’opposition entre recherche formelle [49] et engagement politique, se donnent les meilleures chances de réussite dans tous les domaines de la production symbolique.

Cet univers de contraintes et de possibilités, c’est aussi ce que les philosophes appellent une problématique, c’est-à-dire un ensemble de questions qui sont d’actualité, et être dans le jeu, « dans le coup », ne pas être comme un chien dans un jeu de quilles, à la manière d’un Douanier Rousseau, c’est savoir non pas ce qui se fait ou ne se fait pas ‑ ça c’est une vision mondaine qui n’est même pas vraie en matière de mode ‑, c’est savoir où sont les vrais problèmes et le bon critique, à mon avis, c’est celui qui est capable de repérer les artistes qui ont repéré les vrais problèmes, celui qui à travers la fréquentation des œuvres et des artistes, etc., connaît, presque aussi bien qu’un artiste, l’espace des possibles et qui est en mesure de voir tout de suite ce qui a déjà été fait et de distinguer les vraies nouveautés des reprises cyniques ou opportunistes ou des ruptures fictives.

Dans ce jeu, les gens occupent des positions qui sont déterminées en grande partie par l’importance de leur capital symbolique de reconnaissance, de notoriété, capital qui est distribué inégalement entre les différents artistes. Il y a donc une structure de la distribution de ce capital qui, à travers la position que chaque artiste occupe dans cette structure (celle de dominant ou de dominé, etc.), « détermine » ou oriente les stratégies des [50] différents artistes par l’intermédiaire, notamment, de la perception que, en fonction de son habitus, chaque artiste peut avoir de l’espace artistique dans lequel il est inséré. Vous me demandiez (Q. 6) : qui fait l’artiste ? Evidemment ce n’est pas l’artiste qui fait l’artiste, mais le champ, l’ensemble du jeu. Du fait qu’il renverse toutes les tables des valeurs, tous les principes d’évaluation, le révolutionnaire est condamné à se retrouver seul. Qui va dire que Manet est un artiste alors qu’il met en question radicalement les principes selon lesquels on détermine qui est artiste et qui ne l’est pas. C’est la solitude de l’hérésiarque, du fondateur de l’hérésie : il n’a de légitimité qu’en lui-même. Qu’est-ce qui fait l’artiste, la valeur de l’artiste ? C’est l’univers artistique, ce n’est pas l’artiste lui-même. Et, à la limite, qu’est-ce qui fait l’œuvre d’art ? C’est, en dernier ressort, le jeu lui-même, qui fait le joueur en lui offrant l’univers des coups possibles et les instruments pour les jouer.

Deuxième instrument qu’il faut avoir, c’est ce que j’appelle l’habitus, le fait que les « individus » sont eux aussi le produit de conditions sociales, historiques, etc. Et qu’ils ont des dispositions, c’est-à-dire des manières d’être permanentes, des catégories de perception, des schèmes, des modes de pensée, des structures d’invention, etc., qui sont liés à leurs trajectoires, c’est-à-dire à leur origine sociale, à leurs trajectoires scolaires, [51] aux types d’école par lesquelles ils sont passés (par exemple, il est important de savoir qu’une partie de vos propriétés est liée à la position de votre école dans l’espace des écoles des beaux-arts, espace évidemment hiérarchique dans la mesure où ce que vous êtes et ce que vous faites est déterminé par la position que vous occupez dans le jeu et par les dispositions que vous avez importées dans ce jeu).

Dernière chose, c’est dans la relation entre l’habitus comme système de dispositions lié à une trajectoire sociale et un champ que se définit ce que j’appelle l’espace des possibles. De même que Balzac ne pouvait pas inventer le monologue intérieur, on ne peut pas sauter par-dessus son temps ; on est déterminé par l’espace des possibles offerts par le champ à un moment donné du temps et appréhendés à travers les lunettes d’un habitus. Mais c’est aussi dans la relation entre l’habitus voué et dévoué au champ que s’engendre cette sorte de passion pour le jeu (fondement de l’intérêt pour les enjeux) que j’appelle illusio, la croyance fondamentale que le jeu en vaut la chandelle, vaut la peine d’être joué, et qui est bien plus forte que « le désir de gloire » qu’évoquait une de vos questions (Q. 8). Croyance, amour de l’art, libido artistica, tout cela s’enracine dans une relation sociale, et n’a rien à voir avec la représentation mystique que l’hagiographie traditionnelle donne de l’art et de l’artiste. [52]

Pour ceux qui trouveraient ce propos un peu désenchanteur, je voudrais, pour finir, évoquer cette sorte de sociologie expérimentale du champ artistique que Duchamp a été le premier à pratiquer et qui trouve une réplication spontanée dans l’expérience de l’éboueur de Bienne traitant comme déchet, détritus bons à jeter, des objets constitués en « œuvres » consacrées par le fait de l’exposition publique et faits, pour certains, de déchets transfigurés par l’acte artistique comme La Fontaine de Duchamp. Comment en effet ne pas voir que la consécration artistique est une sorte d’acte magique, qui ne peut être accompli que dans et par un travail collectif au sein de cet espace magique qu’est le champ artistique ? Duchamp a pu croire que c’était lui, en tant qu’artiste singulier, qui avait constitué le ready-made en œuvre d’art. Mais aurait-il eu l’idée de cette création et aurait-il réussi à la faire reconnaître s’il n’avait pas été un artiste et un artiste reconnu (il est significatif que Man Ray ait pu revendiquer la priorité de l’invention du ready-made : en art, comme en science, les inventions simultanées sont là pour rappeler que le champ est toujours au principe des inventions…) ? L’artiste qui appose son nom sur un ready-made (comme le couturier qui met sa signature sur un parfum, ou un bidet ‑ c’est un exemple réel), « créant » ainsi un produit dont le prix de marché est sans commune mesure avec le coût de production, [53] est en quelque sorte mandaté par tout un groupe pour accomplir un acte magique qui resterait dépourvu de sens et d’efficacité sans toute la tradition dont son geste est l’aboutissement, sans l’univers des célébrants et des croyants qui lui donnent sens et valeur parce qu’ils sont aussi le produit de cette tradition : je pense évidemment aux conservateurs de musée, aux critiques, aux amateurs d’art d’avant-garde, aux collectionneurs (Q. 6), à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont quelque chose à voir avec le jeu de l’art à ce moment du temps. Il va de soi que l’éboueur de Bienne, immortalisé par Dario Gamboni, mais aussi, très probablement, le concierge ou le gardien du musée, auraient sans doute jeté aux ordures l’un ou l’autre des ready-made aujourd’hui immortalisés par l’histoire de l’art. On est là en effet au point où la distance est maximale entre le jeu artiste de l’artiste produisant pour d’autres artistes (ou assimilés) et le public profane. C’est dire que le ready-made n’est pas déjà fait lorsqu’il se présente devant le spectateur. Il est à faire et il appartient au spectateur de finir le travail que l’artiste avait commencé, et qui ne serait rien qu’un objet ordinaire du monde ordinaire, voire un détritus banal et vulgaire (je pense à ces artistes qui exposent des objets kitsch) sans la contribution des « regardeurs » qui, selon le mot de Duchamp, « font les tableaux ». Quant aux « regardeurs » eux-mêmes, comment oublier qu’ils sont des [54] produits historiques de l’éducation familiale et scolaire, et des musées où s’acquiert la disposition artistique, et qu’il faut des siècles pour produire un artiste comme Duchamp et un esthète capable d’apprécier sincèrement et naïvement ses productions ?
Cette idée, indiscutable, que le ready-made comme limite de l’œuvre d’art, donc l’œuvre d’art elle-même, est le produit d’un travail collectif et historique, ne devrait désespérer ou décevoir que ceux qui sont désespérément attachés à la croyance dans l’unicité du « créateur » et de l’acte de création, vieille mythologie dont nous devons faire le deuil comme de tant d’autres, que la science a renvoyées au rebut.

Voir encore:

« C’est un oiseau ! »
Brancusi vs États-Unis,
ou quand la loi définit l’art
Nathalie Heinich *
Droit & Société N° 34/1996

Résumé
Le procès intenté en 1928 par le sculpteur Brancusi aux douanes américaines, pour faire reconnaître à l’une de ses sculptures le statut d’œuvre d’art, illustre exemplairement l’imbrication entre l’argumentation juridique, appuyée sur les règles formalisées du droit, et l’argumentation esthétique, appuyée sur les conventions informelles délimitant le sens commun de l’art. On y retrouve ainsi, condensé dans l’arène judiciaire, le répertoire des arguments qui, dans l’entre-deux guerres, contribuèrent à la réaction contre l’art moderne, puis à son intégration par les institutions. L’enjeu de ce procès est donc la reconstruction d’un consensus, cadré par le droit, sur la juste délimitation des frontières cognitives de l’art, autrement dit la définition de ce qui peut être considéré comme artistique : de sorte que ce qui, avec Brancusi, emporte la victoire, c’est une « labelling theory » déjà expérimentée par Marcel Duchamp auprès des institutions artistiques et qui, cinquante ans plus tard, sera au cœur d’un tournant majeur dans les sciences sociales, en même temps que dans l’art contemporain.

Argumentation – Art moderne – Expertise – Frontières mentales – Perception esthétique.

Summary
« It’s a Bird ! » Brancusi vs USA : When Law Defines Art

In 1928, the sculptor Brancusi filed a suit against the American customs, to obtain the recognition of one of his sculptures as a work of art. This trial dramatically emphasizes the link between a juridical argumentation, leaning on the formal rules of law, and an aesthetic argumentation, leaning on the informal conventions delimiting the common sense of art. It condenses in the judicial arena the repertoire of arguments which contributed first to the reaction against modern art, then to its institutional integration. What is at stake here is the reconstruction of a consensus, framed by law, on the proper delimitation of the cognitive boundaries of art, that is, on the definition of what can be considered artistic. Thus the winner was not only Brancusi, but also a « labelling theory » already experienced by Marcel Duchamp throughout artistic institutions : a theory which was to become, fifty years later, the standing point of a major turn in social sciences as well as in contemporary art.

Aesthetic perception – Argumentation – Expert evaluation – Mental boundaries – Modern art.

En octobre 1927 s’ouvrit à New York un procès opposant le sculpteur Brancusi à l’État américain. Il s’agissait pour le plaignant de prouver que sa sculpture intitulée « Oiseau », qui venait d’être lourdement taxée à l’importation par les douanes américaines en tant qu’objet utilitaire, était bel et bien une œuvre d’art et, comme telle, exonérée de droits de douanes  [1] . Le Tariff Act de 1922 prévoyait en effet, depuis 1913, la libre importation des œuvres d’art originales réalisées par des artistes contemporains ; élargi en 1922, suite à un certain nombre de litiges ayant fait jurisprudence  [2] , il stipulait que « la sculpture, en tant qu’art, est cette discipline des beaux-arts qui consiste à tailler et à sculpter dans la pierre ou tout autre matériau massif, ou à modeler dans l’argile ou toute autre substance plastique, en vue d’une reproduction ultérieure par la fonte ou le moulage, des imitations d’objets naturels, principalement des formes humaines ; elle représente ces objets dans leurs proportions véritables qu’il s’agisse de longueur, de largeur, d’épaisseur, ou seulement de longueur et de largeur »  [3] .

En novembre 1928 le juge rendra son verdict, en faveur du plaignant : l’objet sera juridiquement reconnu comme une œuvre d’art et, en tant que tel, admissible en franchise sur le territoire américain, conformément à l’article 1704 ; Brancusi sera remboursé de ses frais, et le jugement fera jurisprudence.

Il existe, dans l’histoire des conflits en matière artistique, beaucoup d’épreuves d’authenticité portant sur la main de l’artiste, ayant donc pour enjeu la distinction entre un original, une copie ou un faux  [4] . Plus rares sont les épreuves portant sur la nature même de l’objet, au sens de son appartenance à la catégorie des œuvres d’art ; plus rares encore sont de telles épreuves menées sur le mode le plus formalisé et sanctionné qui soit, en l’occurrence le procès  [5] . D’où l’exceptionnel intérêt de ce procès Brancusi vs USA, où le sculpteur a pu apparaître comme une sorte de héros de l’art moderne, qui attaque tout seul les États-Unis pour faire admettre juridiquement les nouvelles conceptions de l’art — et qui gagne !

Ce n’était pas, certes, le premier procès gagné par un artiste pour faire valoir ses droits. Dès le milieu du xviie siècle en France, le sculpteur Van Obstal, membre de la toute nouvelle Académie royale de peinture et de sculpture, avait obtenu des tribunaux que le produit de son travail soit considéré comme art libéral et non plus mécanique et, de ce fait, non soumis à la prescription trentenaire dont se prévalait une cliente pour refuser de le payer  [6] . Et à la fin du xixe siècle, en Angleterre, le peintre Whistler avait gagné — au prix d’une partie de sa fortune — le procès intenté en 1878 contre le critique d’art Ruskin pour avoir écrit à propos de son « Nocturne en noir et or » qu’il avait « jeté un pot de peinture à la tête du public »  [7] . Dans ces trois cas, on voit un artiste suffisamment conscient d’un privilège récemment acquis pour plaider sa cause en justice, et la gagner, faisant de ce nouveau privilège un droit : droit d’être reconnu et traité par sa clientèle comme un praticien libéral, même si son art relevait depuis des siècles de la catégorie des arts mécaniques ; droit de voir l’innovation picturale respectée par les critiques, même si elle ne correspond pas aux canons de la représentation traditionnelle ; droit de voir une sculpture abstraite reconnue et traitée par l’administration comme une œuvre d’art, même si elle ne répond pas aux canons de la figuration tout court.

Ce qui nous intéresse particulièrement dans le cas Brancusi (outre l’exceptionnelle richesse de ce matériau, rendu disponible par la transcription des minutes du procès et sa traduction en français), c’est que le passage à l’étape juridique produit une spectaculaire condensation des stratégies argumentaires utilisées à l’époque par les contempteurs et les défenseurs de l’art moderne : alors qu’ils ne se rencontrent guère que dans l’espace privé des conversations où s’échangent les opinions, ou bien, dans l’espace public, par la médiation des articles ou des lettres aux journaux, on a ici la mise en présence des deux parties, dans l’espace par définition public qu’est celui du procès, en un temps étroitement délimité par les contraintes de la procédure, et avec l’obligation de conclure par un jugement qui devra clore le litige, même si cette clôture se limite au cadre juridique. Ces conditions, propres à tout passage à l’épreuve de la loi dans un conflit, produisent un extraordinaire effet d’explicitation des arguments, à la fois condensés les uns par rapport aux autres dans l’espace rhétorique ainsi constitué, et développés un à un pour déployer le maximum de leur force.

Ce procès conjoint en effet deux ordres d’argumentation : l’argumentation juridique, appuyée sur un texte de loi, et l’argumentation esthétique, appuyée sur un sens commun de l’art qui, nous le verrons, excède à plusieurs reprises le cadre strict de la référence à la loi. Notre propos ici ne sera pas toutefois de commenter la dimension juridique des arguments utilisés, en les confrontant à la lettre de la loi ; ni de comparer la loi américaine à la loi française en matière de droit des œuvres d’art ; mais de mettre en évidence l’étroite imbrication entre le juridique et l’esthétique, les règles formalisées qui délimitent le droit et les conventions informelles qui délimitent l’art : comme si les transgressions des artistes modernes obligeaient par moments les parties en présence à sortir, littéralement, du cadre prévu par la loi, en s’engageant dans des discussions qui peuvent apparaître aujourd’hui comme relevant davantage de la controverse de salon que de la confrontation propre à l’arène juridique — au point qu’on en retire parfois l’impression d’un certain amateurisme de la part de ces professionnels du droit. Ainsi retrouve-t-on dans ce procès une sorte de résumé des arguments qui, dans l’entre-deux guerres, ont contribué à la réaction contre l’art moderne, puis à sa progressive intégration par les institutions — laquelle commencera de prendre effet, en France, à partir de la seconde guerre mondiale.

Ce qui fait en outre l’intérêt de ce document pour le sociologue, c’est que l’enjeu du procès n’est autre que l’imposition de la juste délimitation des frontières cognitives de l’art, ainsi mise en jeu par le passage des frontières géographiques entre deux continents — autrement dit la définition même de ce qui peut être considéré ou non comme artistique. L’intrigue de ce procès constitue d’ailleurs une sorte d’écho affaibli, quinze ans après, des readymade de Duchamp (lequel, ami de Brancusi, joua un rôle-clé dans l’affaire, comme le rappelle Margit Rowell dans sa préface) : celui-ci mettait à l’épreuve les capacités des institutions artistiques modernes à accepter un objet utilitaire (urinoir, roue de bicyclette, porte-bouteilles…) au titre d’œuvre d’art, alors que l’affaire Brancusi met à l’épreuve les capacités des institutions douanières, puis juridiques, à ne pas traiter comme objet utilitaire un objet conçu par son auteur comme une œuvre d’art. Aussi cet enjeu dépasse-t-il largement la seule défense des intérêts de Brancusi : il concerne tous les acteurs impliqués, de près ou de loin, dans le milieu de l’art, puisqu’il met en scène la difficile construction d’un consensus autour de l’art, valeur fortement investie, mais dont de récentes tentatives de déconstruction avaient commencé, depuis au moins une génération, à saper l’universalité  [8] .

Par sa concentration sur l’arène juridique et, de ce fait, par l’importance des stratégies argumentatives qui s’y déploient, cette affaire se laisse difficilement saisir par les analyses de sociologie de l’art situées au niveau beaucoup plus « macro » des interactions présidant à la mise en circulation d’une œuvre : qu’il s’agisse d’étudier l’ensemble des acteurs intervenant dans le « champ artistique », ou dans les « mondes de l’art », ou la fonction authentifiante des experts dès lors qu’un objet, reconnu comme œuvre d’art, est soumis à une épreuve d’authentification quant à l’identité de son auteur  [9] . La sociologie de la perception développée à propos des procédures d’expertise sur des objets à la nature douteuse  [10] n’est guère plus pertinente ici, puisque le moment du doute effectif (qui a pu être celui des douaniers) a laissé la place à une stratégie de doute rhétorique, qui va permettre aux acteurs non de mettre un objet à l’épreuve de ses usages, mais de confronter des arguments esthétiques dans le contexte circonscrit de l’arène juridique. C’est justement l’intérêt et l’originalité de cette affaire que de nous permettre d’observer de près ces stratégies argumentaires, à l’intersection du sens commun, de l’expertise esthétique et de l’expertise juridique : ce pourquoi les outils traditionnellement éprouvés dans d’autres contextes par la sociologie de l’art ne seraient guère d’utilité ici. Ses résultats seront considérés ici comme acquis, sans qu’il soit besoin de les rappeler, même si l’affaire en question n’est bien sûr qu’un maillon dans une chaîne de procédures de validation, laquelle n’est pas notre objet.

Cinq pièces à conviction furent amenées au cours du procès : la statue elle-même, une photographie certifiée conforme à l’original, un exemplaire de la revue The Arts, un autre numéro de cette revue reproduisant « des œuvres de Brancusi appartenant à la manière dite académique », et enfin la déposition de Brancusi — qui à l’époque vivait en France — recueillie au siège du Consulat général des États-Unis à Paris. Les témoins cités par le plaignant (autrement dit le « demandeur », Brancusi) étaient, à des titres divers, experts en art moderne : Edward Steichen, artiste, collectionneur et marchand ; Jacob Epstein, sculpteur ; Forbes Watson, rédacteur en chef de la revue The Arts ; Frank Crowninshield, rédacteur en chef de la revue Vanity Fair ; William Henry Fox, directeur du Brooklyn Museum of Art ; et enfin Henry Mc Bride, critique d’art au Sun et à The Dial. Quant aux témoins cités par le défendeur (en l’occurrence le gouvernement), il s’agissait uniquement de deux sculpteurs : Robert Ingersoll Aitken et Thomas H. Jones.

Les phases du procès consistèrent successivement en l’interrogatoire des témoins cités par Brancusi, le 21 octobre 1927 ; l’interrogatoire et le contre-interrogatoire de Brancusi, le 21 novembre 1927 à Paris ; l’interrogatoire des témoins cités par les États-Unis, le 23 mars 1928 ; les conclusions des avocats de Brancusi ; le mémoire en faveur de Brancusi ; les conclusions de l’avocat des États-Unis ; et enfin le jugement du 26 novembre 1928. Pour plus de lisibilité, nous analyserons dans l’ordre de leur apparition, en en retenant les éléments les plus caractéristiques, les arguments de la défense (États-Unis), suivis des contre-arguments des plaignants (Brancusi).

Le premier argument de la défense est qu’il ne s’agit pas d’un original. Reprenant les termes de l’article 1704 de la loi, relatif aux « peintures originales » et aux « sculptures ou statues originales », les questions de la défense portent sur le nombre de répliques éventuelles, l’exécution de la fonte et sa finition par des artisans ou des ouvriers, le polissage par un ouvrier ou par polissoir, l’auteur du polissage à la main ou à la machine : ce à quoi Brancusi répond bien sûr que toute la finition a été faite par lui-même et à la main. En effet c’est l’existence d’une série, dont les éléments ne sont identifiables que par un regard exercé ou une mise en présence, qui fut le déclencheur, sinon la cause, du classement imposé par les douanes et récusé par l’artiste  [11] . « Il n’existe au monde aucun autre bronze pareil à celui-ci ; le bronze que j’ai vendu est le bronze original », avait-il affirmé solennellement à ses propres avocats  [12] .

Au cours du procès, la réponse des plaignants reposera essentiellement sur la différence entre la conception initiale et finale, impliquant donc l’intervention personnelle de l’artiste : « Tout vient de ce que l’œuvre originale de sculpture a été conçue sous une autre forme et que cette pièce-ci a été coulée d’après ce modèle », précise l’un des avocats de Brancusi  [13] . Edward Steichen, l’un de ses témoins, insiste : « Dans le processus de fabrication de cet oiseau, j’ai vu s’accomplir une grande partie du travail. La première ébauche a été taillée dans du marbre. À partir de ce marbre, il a réalisé un moule en plâtre et à partir du moule un bronze a été coulé. Lorsque le bronze est sorti de la fonderie, il ne présentait qu’une très vague ressemblance avec cette chose, et c’est alors qu’avec des limes et des ciseaux M. Brancusi a taillé et travaillé cette pièce de bronze. — Et c’est l’artiste qui a fait cela ? — Oui, l’artiste en personne. Ce sont là les étapes par lesquelles est passé cet objet. J’ai vu ce bronze-ci au cours du processus alors qu’il n’était qu’à moitié limé et faisait le double de sa taille actuelle. — Il ne s’agit pas d’une copie de quoi que ce soit ? — Non  [14] . »

L’argument sera repris dans le mémoire des avocats en faveur de Brancusi : « Qu’il s’agit d’une conception originale est prouvé par le témoignage de MM. Brancusi et Steichen, le premier ayant déclaré qu’il a travaillé ce sujet particulier pendant plus de vingt ans et qu’il lui a fait subir une série de transformations et l’a fait évoluer à travers différentes étapes  [15] . » Ainsi l’intervention personnelle de l’artiste, par sa « main » même, casse l’hypothétique chaîne d’exécution industrielle  [16] . La dissociation de la conception et de l’exécution, du projet et de l’œuvre finie, ainsi que l’imputation au corps de l’artiste de l’intervention sur le corps de l’objet sont essentielles à la définition de l’objet comme artistique : la présence de la personne dans le processus de fabrication de l’œuvre d’art est, décidément, constitutive de son identité même  [17] .

Une fois évacué l’argument de l’inauthenticité pour cause de copie ou de fabrication industrialisée, la défense va amener un second argument, emprunté lui aussi à la définition légale et portant non plus sur le processus de fabrication de l’objet mais sur son apparence : l’objet n’est pas ressemblant à ce qu’il est censé figurer  [18] . On le trouve d’abord dans les questions posées à Steichen par le juge : « Qu’est-ce qui vous fait l’appeler « oiseau », ressemble-t-il à un oiseau pour vous ? [...] Le seul fait qu’il l’ait appelé « oiseau » en fait un oiseau pour vous ? [...] Si vous l’aperceviez dans la rue, vous ne songeriez pas à l’appeler « oiseau », n’est-ce pas ? [...] Si vous le voyiez dans une forêt, vous n’en prendriez pas une photo n’est-ce pas  [19]  ? » Remarquons ce recours quelque peu étrange à la preuve par la photo : la preuve de l’art, c’est qu’il est digne d’être photographié, au même titre qu’un objet naturel dès lors qu’il est jugé beau ou intéressant. En d’autres termes, si l’objet litigieux est une œuvre d’art, il doit représenter quelque chose, et si ce quelque chose mérite d’être représenté par un artiste, alors il doit pouvoir être pris en photo.

Plus généralement, l’ensemble de cet argument de la ressemblance repose sur la conception traditionnelle de l’art comme mimesis, où la nature artistique de l’objet dépend de l’habileté de l’artiste à représenter, à figurer un objet du monde de façon identifiable  [20] . Cette association art = figuration, où l’épreuve se réduit à la capacité d’identification du représenté par un spectateur quelconque, paraît aller de soi : elle intervient très tôt dans le débat et n’est pas contestée par les plaignants et les témoins, qui répondent sur ce terrain-là, sans tenter de remettre en cause la pertinence de cette clause juridique. Même Epstein qui, interrogé par l’avocat de la défense, commence par déclarer : « Ce qu’elle représente m’est indifférent »  [21] , finit par répondre à l’avocat du demandeur : « Je commencerai d’abord, naturellement, par son titre ; si l’artiste l’a appelé « oiseau » j’en tiendrai compte, si je respecte l’artiste bien entendu. Je m’efforcerai de voir en quoi c’est un oiseau. Pour ce qui est de cette pièce-ci, elle rassemble les éléments d’un oiseau, certains éléments. [...] Si vous regardez cette pièce de profil, là vous voyez, on dirait le poitrail d’un oiseau, sous cet angle surtout  [22] . » Aussi se voit-il rapidement acculé dans une impasse par les questions de la défense, puis du juge : « En d’autres termes, toute pièce de bronze arrondie pourrait représenter un oiseau ? — Je n’irais pas jusque-là. — Cela ressemble davantage à la quille d’un navire, non ? — S’il était couché. — Et un peu aussi au croissant de la nouvelle lune ? — Oui. — Si M. Brancusi l’avait appelée « poisson », vous y verriez un poisson ? — S’il l’avait appelée « poisson », je l’appellerais « poisson ». — S’il l’avait appelée « tigre », vous changeriez d’avis et vous considéreriez que c’est un tigre ? — Non  [23] . »

Ainsi la défense tente de disqualifier l’objet par l’argument de la ressemblance, d’abord en généralisant les propriétés censées évoquer un oiseau (n’importe quoi pourrait faire l’affaire), puis en les détachant des propriétés requises pour évoquer un oiseau (cela vaudrait aussi pour un poisson ou un tigre). Le témoin de Brancusi, qui s’est malencontreusement laissé coincer sur ce terrain glissant de la preuve par la figuration, essaie de concilier la confiance faite à l’artiste, lui laissant une marge d’autonomie dans le choix du titre, et la sollicitation des capacités de l’expert dans l’épreuve par confrontation avec l’objet, de façon à faire surgir malgré tout de la ressemblance.

La réponse des plaignants va consister, non à contester le principe même du critère de ressemblance (qui les obligerait à remettre en cause le cadre juridique), mais à étendre les limites de la figuration à des impressions intérieures : la ressemblance en art peut-être purement intérieure, subjective, suggestive. On le voit dans les réponses de Steichen : « Il ne ressemble pas à un oiseau mais je le ressens comme un oiseau ; [...] Je ne dis pas que c’est un oiseau en vol ; je dis qu’il suggère un oiseau dans l’espace  [24] . » Mais l’argument-choc, à l’appui de cette relativisation de la notion de ressemblance, va être de convoquer une œuvre incontestablement artistique en montrant que, pas plus que l’« Oiseau » de Brancusi, elle ne présente de ressemblance évidente avec un véritable oiseau. Ainsi va procéder Epstein en exhibant une antiquité égyptienne : « Sa sculpture s’apparente à la forme de sculpture ancienne la plus accomplie, comme celle de l’Egypte antique, vieille de trois mille ans. Si vous permettez que je montre à la Cour un exemple de sculpture ancienne qui m’appartient, je pourrai en faire la démonstration (il va chercher la pièce). C’est un faucon. [...] C’est une antiquité égyptienne, un faucon de trois mille ans. — Et vous lui trouvez une similitude de forme avec ce que vous entendez par faucon ? — Un ornithologiste pourrait ne pas trouver de ressemblance. Moi, j’en trouve une avec un oiseau. Les plumes ne sont pas figurées, les pattes non plus  [25] . »

Ainsi la suite de l’interrogatoire, qui avait mis le témoin en mauvaise posture, va lui permettre de regagner du terrain : en exhibant un objet — une antiquité égyptienne — fermement stabilisé dans son identité d’œuvre d’art, et qui représente également un oiseau mais avec une liberté équivalente à l’égard de son signifié, il élargit de facto les frontières de la figuration et, partant, de l’art lui-même. L’argument est fort, car il se place sur le terrain même des adversaires, en les obligeant à renoncer à l’épreuve de ressemblance pour ne pas être mis en contradiction avec eux-mêmes. Watson, le critique d’art appelé à témoigner pour Brancusi, sera le premier à récuser l’argument de la ressemblance en minimisant l’importance de la similitude objective au profit du sentiment subjectif : « Je suis d’accord avec ce que M. Epstein a dit, qu’il s’agit d’une évocation de la forme d’un oiseau, une modulation de l’idée, mais le fait qu’elle représente ou non un oiseau n’a pour moi aucune espèce d’importance. Je pense que c’est la sensation du vol, le sentiment de l’essor, que ce sont ces caractéristiques-là qui me donnent le sentiment d’un oiseau. C’est un détail mineur pour moi, une chose dont je ne me soucie pas beaucoup  [26] . » Notons toutefois qu’il peut se le permettre parce que la subjectivité d’un critique reconnu possède une valeur objective que n’a pas celle de tout un chacun : il a été présenté comme rédacteur en chef d’une revue spécialisée et écrivant sur l’art depuis une vingtaine d’années.

Interrogé à son tour par la défense, Frank Crowninshield, rédacteur en chef de Vanity Fair, commencera par aller dans le même sens (« Elle donne l’impression du vol, elle suggère la grâce, l’élan, la vigueur alliés à la vitesse, dans un esprit de force, de puissance, de beauté, comme l’oiseau »), pour pousser ensuite un peu plus la disqualification de la question de la ressemblance : « Le nom de cette œuvre, le titre en soi, ne veut pas dire grand-chose. Les plus grands sculpteurs, Barye et d’autres, ont donné à nombre de leurs œuvres des titres qui ne veulent rien dire. L’une des plus connues de M. Barye s’intitule Esprit de la nuit. Nous n’accordons aucune attention au titre, ça ne nous intéresse pas du tout. Ce qui nous intéresse, c’est l’œuvre. Il aurait pu tout aussi bien l’intituler Esprit du vol. Dans un certain sens, le titre n’a pas grand-chose à voir avec l’œuvre du sculpteur. Il ne modifie en rien la qualité esthétique de l’œuvre en tant qu’œuvre d’art, du moment que celle-ci réunit proportions, équilibre, lignes et témoigne d’un art accompli  [27] . »

Ainsi l’expert minimise la désignation sémantique pour valoriser l’objet dans sa dimension proprement plastique, et non pas figurative (représentation), voire herméneutique (signification). Il privilégie les capacités d’expertise des spécialistes, capables d’évaluer une œuvre selon des critères internes, propres à ses qualités spécifiques, mettant au second plan l’approche externe des profanes qui, faute de repères esthétiques, se fient à la dénomination en se contentant de mesurer la distance du signe à son objet. L’avocat de la défense va faire alors comme s’il n’avait pas entendu l’argument, c’est-à-dire comme si la valeur esthétique était imputée par le témoin à la ressemblance, même suggestive, ce qui lui permettrait de re-caler le débat sur celle-ci, convoquant non plus l’expertise des spécialistes mais le sens commun des profanes dont il se fait ici, implicitement, le représentant : « Pourquoi dites-vous que cette œuvre d’art vous séduit dans la mesure où elle représente le vol d’un oiseau ? — Je n’ai pas dit ça, j’ai dit qu’elle suggérait le vol. — Ainsi, ce qui fait qu’elle flatte votre sens artistique, c’est qu’elle suggère le vol ? — Pas du tout. Ce qui me séduit ce sont ses proportions, sa forme, son équilibre, sa conception et l’art accompli dont elle témoigne  [28] . »

Quant au conservateur, il va suivre une stratégie un peu différente encore pour contourner l’argument de la ressemblance en le minimisant. Interrogé à son tour par la défense sur les raisons pour lesquelles il « appelle cela une œuvre d’art », il déclare : « D’abord, elle est expressive, elle a une forme, elle traduit une idée, probablement suggérée par le vol d’un oiseau, ou elle suggère simplement le vol d’un oiseau. Une chose de cette nature est souvent inspirée à l’artiste par une idée abstraite qu’il exprime de manière originale. Je pense que c’est ce que cet artiste a fait. L’idée qu’il en avait quand il a commencé à y travailler a probablement évolué et il l’a suivie. Il est probable qu’il a d’abord conçu son oiseau de manière réaliste  [29] . » Il insiste ainsi sur la dimension conceptuelle du travail de l’artiste, plus que sur ses qualités proprement plastiques, comme c’était le cas des artistes, collectionneurs et critiques précédemment cités : on a là un exemple de l’intellectualisme caractéristique du rapport savant à l’art, qui deviendra un paradigme dominant pour l’art contemporain à partir des années soixante. Cela lui permet de reprendre à son compte l’argument de la ressemblance, qu’il ne récuse pas mais replace dans un processus d’« abstraction » au sens propre du terme.

C’est alors que le juge, fatigué sans doute de voir s’enliser cet argument de la ressemblance qui lui semblait au départ aller de soi, va le clore en le disqualifiant sur le plan juridique : « Je ne vois pas la nécessité de perdre du temps à prouver que ceci est un oiseau. S’il s’agit d’une œuvre d’art, d’une sculpture, elle ressortit à cet article. Il n’existe aucune loi à ma connaissance qui stipule qu’un objet doive représenter la forme humaine ou une forme animale particulière ou un objet inanimé, mais seulement qu’il représente une œuvre d’art, une sculpture. » L’argument est étonnant, qui disqualifie les termes mêmes de la loi (laquelle définissait comme sculpture les « imitations d’objets naturels, principalement des formes humaines ») en jouant sur les mots. Profitant en effet de l’ambiguïté du terme « représenter », il glisse du sens propre utilisé par la loi (« représenter un objet ») au sens figuré : celui de « équivaloir » ou « être assimilable à » une œuvre d’art, faire partie de la classe des œuvres d’art. Le juge opère là un remarquable tour de passe-passe, consistant à s’appuyer sur le cadre juridique tout en lui faisant subir une extension considérable, par le passage du sens propre (la représentation iconique, en tant que présentification d’un objet absent) au sens figuré (la représentation métonymique, en tant qu’élément d’une classe) de ce terme hautement polysémique qu’est le mot « représenter »  [30] .

Ainsi arrête-t-il une discussion qui ne trouve pas de clôture, parce que son objet même (la notion de ressemblance figurative) a été, dans la réalité, soumis par les artistes à de telles manipulations que son acception est devenue trop instable pour demeurer assignable au cadre strict de la définition juridique. Mais ce faisant, il fait basculer radicalement le rapport de forces, en mettant le plaignant à l’abri d’une contestation au nom de l’argument légal de la ressemblance. L’argument est donc clos, parce que déclaré non pertinent dans l’arène de la loi. Toutefois les automatismes de la perception esthétique traditionnelle, qui tendent spontanément à donner tort à l’artiste, ne tardent pas à remonter à la surface : à la fin du même interrogatoire, quelques répliques plus loin, le juge ne peut s’empêcher de demander : « Croyez-vous qu’il y aurait plus d’un visiteur sur dix mille qui imaginerait qu’il s’agit d’un oiseau  [31]  ? » Décidément, l’argument de la ressemblance est aussi prégnant pour les profanes en art moderne que peu pertinent pour les initiés : on le fait sortir par la porte (juridique), il revient par la fenêtre (esthétique)…

Cette disqualification de l’argument de la ressemblance sera reprise par les avocats de Brancusi dans leurs conclusions, mais étayée par des considérations historiques : citant différents dictionnaires, ils remarquent que « ces définitions se réfèrent uniquement aux représentations réalistes d’un objet alors que la sculpture de tous les temps, de toutes les époques et de tous les pays montre qu’il peut exister une conception de la sculpture et de l’art, allant au-delà d’une représentation purement réaliste et imitative des objets, ou qui consiste à les représenter dans leurs véritables proportions de longueur, de largeur et d’épaisseur »  [32] . Il s’agit là de rien moins que de faire entériner par la loi l’existence et la légitimité de l’art abstrait.

La défense va alors passer à une série d’arguments visant non plus l’œuvre elle-même, à travers les questions d’originalité et de ressemblance figurative, mais les personnes : l’entourage de l’artiste d’abord, puis l’artiste lui-même. L’argument n° 3 va consister à montrer, selon une classique stratégie de repliement sur l’arène judiciaire, que les témoins des plaignants ne sont pas qualifiés. Ainsi par exemple, l’avocat défendant les États-Unis demande à Steichen : « Détenez-vous un certificat vous reconnaissant la qualité d’artiste ? » — demande qui renvoie à une définition professionnelle, et non pas vocationnelle, de l’activité artistique  [33] . Et lorsque celui-ci répond : « Je n’ai jamais entendu parler de cela. [...] J’exerce ma profession d’artiste, photographe et peintre », il fait préciser : « C’est-à-dire prendre des choses en photo avec un appareil et les peindre ensuite  [34]  ? » — phrase qui trahit soit un flagrant manque de culture artistique, soit une stratégie de rabaissement de l’activité du témoin. Dans l’un ou l’autre cas, le débat tend à se recadrer dans la figure classique du combat entre béotiens défenseurs du sens commun et avant-gardistes initiés.

À cette tentative de disqualification des témoins de Brancusi par la défense, les plaignants répondront, très classiquement, par une disqualification symétrique : les témoins de la défense ne sont pas qualifiés. Ils visent notamment le sculpteur Aitken, qui rejette non seulement le travail de Brancusi mais l’art moderne dans son ensemble : « Je veux m’assurer auprès du témoin si oui ou non l’art moderne — ce qu’on appelle l’art moderne — est capable de provoquer en lui une réaction émotionnelle. Je veux montrer qu’en ce qui le concerne, l’art moderne, toute la sculpture classée comme art moderne, est sans effet sur lui. Et je pourrais ainsi argumenter devant la Cour qu’il n’est pas habilité à déterminer si ceci est ou non de l’art », explique un avocat de Brancusi pour justifier ses questions  [35] . Ici, c’est la partialité du témoin qui tente d’être mise en évidence, de manière à, si l’on peut dire, « dés-objectiviser » — c’est-à-dire à « subjectiviser » — son témoignage. L’absence de « sensibilité » d’un artiste à tout un pan de l’art est un argument pertinent — de même que le serait l’absence de connaissances d’un critique — compte tenu du fait qu’un artiste est censé posséder non seulement des compétences techniques, mais également cette « sensibilité », cette appréhension immédiate, intuitive, quasi corporelle, de la qualité esthétique.

Le mémoire en faveur de Brancusi reviendra d’ailleurs sur cet argument, en stigmatisant l’excessive partialité du témoin : « Il suffit de lire le témoignage de M. Aitken pour constater le venin et l’animosité qui sous-tendent ses déclarations et la Cour a dû être impressionnée par le traditionalisme endurci et figé du témoin qui ne voit rien de bon dans le nouveau alors qu’il trouve tout bon dans l’ancien  [36] . »

De façon plus subtile, l’argument n° 4 va consister à disqualifier Brancusi en suggérant que la reconnaissance de l’artiste n’est due qu’à des liens personnels. « Mais vous avez acheté ceci pour votre collection personnelle parce que vous êtes un ami proche de M. Brancusi et que vous aimez son travail ? », demande le juge à Steichen, lequel répond : « Pas parce que je suis un ami proche, mais parce que j’aimais cette chose. [...] Il n’y a aucune considération personnelle là-dedans  [37] . »

Le juge teste ici la possibilité de disqualifier la reconnaissance du talent de l’artiste en imputant l’achat de l’œuvre à la seule motivation d’un lien personnel : alors ce ne serait pas l’œuvre qui serait grandie par cet échange marchand, mais seulement les liens d’amitié entre les personnes du sculpteur et du collectionneur-acheteur  [38] . C’est que, dans le monde de l’art, la médiation par la personne est toujours ambivalente : soit qualifiante, lorsqu’il s’agit d’attester l’authenticité de l’objet par l’intervention du créateur ; soit disqualifiante, lorsqu’il s’agit de discréditer l’admiration dont il est l’objet, par exemple l’intérêt pour sa biographie ou, comme ici, la reconnaissance des collectionneurs  [39] . En d’autres termes, la personne est qualifiante dans le circuit de production des œuvres d’art (entre humains et objets), et disqualifiante dans le circuit de consécration (entre humains).

Aux arguments 3 et 4 de la défense (témoins non qualifiés et liens personnels), les plaignants vont répliquer en attestant que l’artiste est reconnu comme tel par les institutions au plus haut niveau — musées, collectionneurs, galeries : « Nous voulons faire la preuve que M. Brancusi est un artiste mondialement connu, que des critiques sur son œuvre sont publiées dans un certain nombre de revues ici et outre-Atlantique. Nous entendons prouver qu’il est un artiste de renommée suffisante pour intéresser les critiques du monde entier », répond l’avocat du plaignant lorsque, ayant cité un livre mentionnant Brancusi, la défense objecte que « rien ne prouve que ce William Stark soit une autorité habilitée à juger si M. Brancusi est un artiste, si ses œuvres sont des œuvres d’art ou s’il est un sculpteur original »  [40] . Cette stratégie sera renforcée à l’issue de la première audience par une requête du conseil du plaignant demandant à constituer une commission chargée de recueillir des témoignages à l’étranger. On demeure bien là dans la logique du « monde du renom », où l’internationalisation des témoignages en faveur de l’artiste rend sa reconnaissance d’autant plus probante qu’elle est plus largement répandue, et qu’elle est due à des experts qualifiés par leur haut niveau de spécialisation et non par leur proximité avec l’artiste. L’idéal, que recherchent les avocats de Brancusi, consiste à montrer que les plus grands experts, les plus nombreux et les plus éloignés de la personne de l’artiste, s’accordent pour lui accorder crédit  [41] .

Si l’argument est, encore une fois, caractéristique du « monde du renom », où la nature d’artiste se prouve par la réputation à condition que celle-ci soit établie auprès d’experts, il faut préciser que ce recours au renom n’est possible et nécessaire que parce qu’on a désormais affaire à un monde de l’art qui a été, si l’on peut dire, « dés-artisanalisé », de sorte que le seul examen de la conformité d’un objet aux standards et de l’habileté qu’il requiert ne suffisent plus à garantir sa nature artistique ; qui a été, ensuite, « dé-professionnalisé », de sorte que n’y interviennent guère le diplôme à l’entrée ou la cooptation au sein d’un collectif de pairs ; et qui a été, enfin, partiellement « dé-commercialisé », de sorte que le succès marchand de la production ne suffit pas non plus à établir sa qualité  [42] . Et c’est un monde qui tend en outre à être de plus en plus personnalisé, de maintes façons : de sorte que pour établir la nature artistique de l’objet — c’est-à-dire son identité d’œuvre d’art — il devient nécessaire de passer par l’identité de la personne, en établissant que son créateur est bien un artiste.

L’argument n° 5 va viser plus directement Brancusi lui-même, et non plus ses défenseurs. Il va s’agir en effet d’affirmer que l’artiste est un marginal, le seul à pratiquer ce genre de création : « Il est pratiquement marginal et solitaire dans cette catégorie particulière d’art ? », demande par exemple à Epstein l’un des avocats de la défense  [43] . On reste là encore dans le cadre juridique, puisqu’il s’agit de mettre en cause le professionnalisme de l’artiste, mais en utilisant un critère d’appréciation qui sort d’une définition strictement légale ou même institutionnelle. Il s’agit en effet de ce qu’on pourrait appeler l’argument de la singularité disqualifiante, tel qu’il est utilisé en régime de communauté : si l’artiste est seul à pratiquer ce genre de création, on peut le considérer comme excentrique, sans qualité, hors normes parce qu’incapable de maîtriser les normes, marginal parce que démuni des propriétés lui permettant de s’intégrer à son milieu — et, par conséquent, ne méritant pas de bénéficier du crédit accordé à tout artiste ayant fait les preuves de sa capacité.

L’ambivalence qui caractérise le régime de singularité rend l’argument réversible : dès lors qu’on se trouve dans l’univers de la singularité qualifiante, comme c’est le cas des amis de Brancusi, sa marginalité peut apparaître au contraire comme un gage d’authenticité, comme l’inévitable rançon de l’innovation, de l’avant-gardisme  [44] . C’est pourquoi, interrogé sur ce thème par la défense (« L’œuvre de M. Brancusi est, semble-t-il, unique en son genre pour vous qui connaissez le monde de l’art, n’est-ce pas ? »), William Fox, directeur de musée, adopte la prudence et, flairant sans doute le piège, se contente d’une réponse dilatoire : « Ses œuvres sont le fruit du travail de l’artiste s’exprimant en toute liberté. » Mais la question suivante (« N’est-ce pas plutôt que l’œuvre elle-même [...] est différente de toutes les autres sculptures d’artistes, marginale par rapport à ce que l’on appelle art ? ») lui révèle, par son insistance, la teneur de l’argument, de sorte qu’il peut lui opposer une réplique beaucoup plus ferme : « Je ne crois pas qu’elle soit marginale dans ce sens-là. Et elle ne constitue pas un cas isolé  [45] . » Cette fois le témoin a compris, et il fait la réponse adéquate en niant la marginalité de l’artiste, éliminant ainsi le risque de le voir disqualifié par sa singularité.

Plus généralement, la réponse des plaignants à cet argument va consister, non à clamer la nécessaire singularité des authentiques innovateurs (se plaçant d’emblée en régime de singularité, au risque de s’enfoncer dans d’inextricables conflits de valeurs), mais à affirmer au contraire son intégration dans une communauté artistique, éliminant donc tout soupçon de marginalité : l’artiste s’inscrit dans une forme d’art partagée par d’autres, voire très ancienne. Voici par exemple la suite de l’interrogatoire d’Epstein par la défense : « Il s’apparente à une forme de sculpture très ancienne, — je dirais même qu’elle remonte aux Egyptiens. Il n’est absolument pas marginal. Sa sculpture s’apparente à la forme de sculpture ancienne la plus accomplie, comme celle de l’Egypte antique, vieille de trois mille ans  [46] . » Là encore le témoin se place, habilement, sur le terrain des adversaires, en régime de communauté : l’artiste appartient bien à une filiation de créateurs.

Mieux encore : à la question de la défense : « Certains font-ils des œuvres du même genre que la pièce à conviction n° 1 ? », Watson répond : « Il y a des artistes qui font de la sculpture abstraite. Mais elle ne ressemble pas à celle-ci parce qu’il s’agit d’une forme d’expression individuelle  [47] . » L’argument est habile, qui ménage à la fois le régime de communauté — le genre « sculpture abstraite » dans lequel s’inscrit l’artiste, démentant toute marginalité — et le régime de singularité — l’individualité de l’expression, garantissant contre le risque d’inauthenticité. Face à cette stratégie à double détente, qui neutralise l’argument de la marginalité tout en évitant l’accusation de plagiat ou d’absence d’originalité, la défense va réagir en tentant de rabattre la réponse du témoin sur une seule de ces deux dimensions : celle, à nouveau, qui pourrait permettre de disqualifier l’artiste par son excentricité. « Ainsi donc, la pièce à conviction n° 1 et les autres œuvres de M. Brancusi sont uniques et marginales, comparées à toutes les sculptures à propos desquelles vous avez écrit au cours des vingt dernières années », insiste l’avocat — ce à quoi le témoin répond : « Elles ne sont pas plus uniques que toutes les autres sculptures  [48] . » L’argument, imparable, est typique de la sortie hors-équivalence qui caractérise le régime de singularité : l’unicité permet à l’objet d’échapper à toute mise en équivalence, de sorte que toutes les œuvres d’art, par définition uniques, ne peuvent être dites ni plus ni moins uniques : elles échappent à toute évaluation comparative, y compris la plus classique, consistant à désigner le « Primus inter pares », le premier parmi ses pairs  [49] .

Cet argument de la marginalité peut également s’appliquer non plus à la situation de l’artiste dans le monde de l’art, mais aux motivations de ses amateurs. Ainsi Fox, directeur de musée, à qui le juge demande s’il choisirait l’œuvre « plutôt à titre de curiosité », s’empresse de récuser cette hypothèse : « Non, Monsieur le Président, pas à titre de curiosité ; je la choisirais parce que c’est un objet d’art qui me séduit, parce que c’est une belle pièce, à cause de sa beauté, de sa symétrie, de toutes ses qualités qui me procurent une émotion agréable  [50] . » En effet, la disqualification par la « curiosité » ressortit encore à une singularisation dépréciative à partir du régime de communauté : l’excentrique, le hors du commun peut à la rigueur avoir un intérêt, mais uniquement par cette qualité superficielle, générique pour ainsi dire, qu’est sa transgression des frontières de la normalité, et non par une qualité intrinsèque, indépendante du contexte et du jugement. Aussi l’hypothèse doit-elle être immédiatement évacuée par le défenseur de l’artiste.

L’argument n° 6 va attaquer l’artiste plus explicitement encore, non plus par sa marginalité mais, directement, par son absence de talent. Il suffira pour cela de suggérer que Brancusi est un mauvais artiste, qui pratique l’abstraction faute d’être capable de figuration. Bien que l’argument puisse être également rapporté à l’exigence juridique de professionnalisme, il pousse encore plus loin son extension hors d’une définition strictement légale, pour faire intervenir des critères d’évaluation empruntés au sens esthétique ordinaire. Ainsi, en faisant préciser à Watson qu’il est malgré tout arrivé à Brancusi de sculpter d’après des modèles humains, l’avocat de la défense accuse implicitement l’artiste de « faire de nécessité vertu », selon l’apologue des raisins trop verts. Pour être complètement déployé, l’argument nécessiterait toutefois la parole d’un expert, ce que n’est pas l’avocat de la défense : il apparaît ici comme le porte-parole d’un sens commun de l’art attaché à la hiérarchie, très traditionnelle, qui place au sommet de l’art la figuration et, surtout, la figure humaine. C’était déjà la hiérarchie des genres explicitée par André Félibien dès la deuxième génération de l’académie : on reste dans un paradigme esthétique totalement classique — c’est-à-dire pas même encore romantique. On mesure mieux là l’écart avec le paradigme moderne que défendent Brancusi et ses amis : lesquels n’en prennent pas moins soin de répondre implicitement à cette critique avec la pièce à conviction n° 4, un numéro de revue reproduisant « des œuvres de Brancusi appartenant à la manière dite académique ».

Plus développé sera l’argument n° 7, selon lequel l’œuvre aurait pu être produite par un artisan, sans intention artistique. Il s’agit là, à nouveau, d’une interprétation des termes de la loi, qui infère, à partir de la qualité d’artiste, l’existence d’une intentionnalité esthétique, laquelle fait la différence avec l’artisan et, par là-même, fonde la distinction entre œuvre d’art et objet artisanal. Ainsi l’avocat de la défense s’écrie, lors de l’interrogatoire d’un de ses témoins : « En d’autres termes, c’est un merveilleux polisseur de bronze. N’importe quel polisseur peut en faire autant  [51] . » Ce faisant, il tente de réduire l’artiste à un excellent artisan, ce qui lui permet d’utiliser l’argument, classique dans le monde ordinaire, de l’absence de compétence spécifique — « n’importe qui pourrait en faire autant » — mais en l’appliquant, paradoxalement, à une catégorie numériquement très restreinte : celle de ces ouvriers hautement spécialisés que sont les polisseurs.

« Si vous preniez une barre en laiton parfaitement incurvée et symétrique, magnifiquement polie, elle vous séduirait également au titre d’œuvre d’art ? », demande par exemple l’avocat de la défense à Crowninshield, qui répond : « Non, Monsieur. S’il s’avérait qu’un grand artiste a fait la barre… — Imaginez que vous ne sachiez pas qui l’a faite. — Cela ne changerait rien  [52] . » On voit ici l’erreur du témoin, qui répond trop vite en neutralisant l’argument de l’identité artistique de l’auteur ; l’avocat s’engouffre dans la brèche, que le témoin va devoir refermer en tricotant l’argument à l’envers, pour déclarer que si l’œuvre est belle, elle ne peut être celle d’un ouvrier.

Ici se déploie le contre-argument des plaignants : c’est une œuvre d’art parce qu’elle a été créée par un artiste. Ils s’appuient sur l’article 1704 de la loi (« uniquement les productions de sculpteurs professionnels [...] réalisées au titre exclusif de productions professionnelles de sculpteurs »), argumentée donc selon le mode professionnel de la compétence attestée, et non selon celui — vocationnel — de l’inspiration. Exemplaire à cet égard est l’interrogatoire d’Epstein par l’avocat de la défense, où se trouvent explicitées la différence entre conception et exécution, et la distinction homologue entre artiste et ouvrier, qui appartiennent au répertoire classique des arguments en faveur d’une valorisation de l’activité artistique, depuis le mouvement académique et son insistance sur le caractère libéral et non pas mécanique des arts de l’image. « Vous déclarez que vous tenez ceci pour une œuvre d’art, voulez-vous avoir l’amabilité de nous dire pourquoi ? — Eh bien, elle flatte mon sens de la beauté, me procure un sentiment de plaisir, elle est l’œuvre d’un sculpteur, elle a à mes yeux un grand nombre de qualités… mais elle constitue en soi un très bel objet. Pour moi, c’est une œuvre d’art… — Ainsi, si nous avions une barre en laiton, polie à la perfection, incurvée de façon plus ou moins symétrique et harmonieuse, ce serait une œuvre d’art… — Ce pourrait être une œuvre d’art. — Qu’elle soit faite par un sculpteur ou par un ouvrier ? — Un ouvrier ne peut pas créer la beauté. — Vous voulez dire qu’un ouvrier de premier ordre, muni d’une lime et d’outils à polir, une fois coulée cette pièce à conviction n° 1, serait incapable de la polir et d’arriver au même résultat ? — Il pourrait la polir mais il ne pourrait la concevoir. Toute la question est là. Il ne peut concevoir ces lignes particulières qui lui confèrent cette beauté unique. C’est cela la différence entre un ouvrier et un artiste : il ne conçoit pas comme le fait un artiste. — S’il était capable de créer, il cesserait d’être ouvrier pour devenir artiste ? — C’est exact : il deviendrait artiste  [53] . »

Ainsi l’argument de la nature artistique de l’auteur — qu’elle soit attestée par sa réputation ou par sa capacité à créer — est indispensable à l’argument de la beauté de l’objet, attestée par le sentiment subjectif du regardeur. On retrouve ici l’indissociabilité, propre au monde artistique, entre œuvre et personne : sans celle-ci, la beauté d’un objet peut ne renvoyer qu’au monde naturel, où la création n’est imputable qu’à Dieu, au hasard ou aux processus physiques ; ou bien au monde industriel, où la création n’est que fabrication, habileté technique, et où l’éventualité de la beauté est secondaire, inintentionnelle ou purement circonstancielle. C’est dire une fois de plus à quel point une sociologie de la perception esthétique est indissociable d’une histoire sociale du statut d’artiste  [54] .

La question se précise encore lors de l’interrogatoire d’Epstein par l’avocat de la défense : « Imaginons qu’un morceau quelconque de pierre, de marbre, tombe entre les mains d’un artiste et que celui-ci en taille des éclats au hasard ; considérez-vous qu’il s’agit d’une œuvre d’art du moment que ce retrait de matière ça et là aura été effectué par un sculpteur ? — Du moment qu’un morceau de pierre ou de marbre tombe entre les mains d’un homme, et que cet homme est un artiste, le morceau de pierre risque de devenir une œuvre d’art  [55] . » La distinction entre un objet naturel et un objet fait de main d’homme est certes nécessaire pour qualifier une œuvre d’art, mais pas suffisante : encore faut-il que cet homme soit un authentique artiste. Inversement, le propre du grand artiste est d’être capable d’annuler cette distinction, en faisant d’un objet naturel une œuvre d’art ; cette transmutation demeure toutefois hypothétique : l’objet « risque » seulement de le devenir. Car encore faut-il que la puissance de l’artiste — quels que soient les critères qui permettent de l’attester — soit suffisamment grande pour opérer une telle transmutation. Et peut-être est-ce là l’un des marqueurs de la distinction entre un artiste quelconque (fût-il authentique) et un « grand artiste » ? De même que le « grand écrivain » par rapport au simple « écrivain », le « grand artiste » se différencie du simple « artiste » par quelque chose qui n’est plus seulement de l’ordre d’une gradation dans la qualité, d’un simple glissement sur l’axe des états de grandeur : c’est une solution de continuité, un passage de seuil, un changement d’identité qui permet de passer de l’un à l’autre. D’où le prudent repli sur le « risque », au sens de l’éventualité : la puissance de transmutation de l’objet naturel en œuvre d’art dépend de cette radicale différence — si délicate à mesurer et, pourtant, si importante — entre un artiste et un grand artiste.

Arrive pour finir l’argument n° 8 de la défense : ce n’est pas une œuvre d’art. Là, le cadre juridique se trouve largement débordé : l’argumentation ne relève plus que des stratégies rhétoriques ou évaluatives en usage dans le monde de l’art ou dans le monde ordinaire. Ainsi le sculpteur Aitken, cité par les avocats de la défense, commence par leur déclarer simplement : « Je considère qu’il ne s’agit ni d’une œuvre d’art ni d’une sculpture  [56] . » Et puis, plus subtilement, aux plaignants qui lui demandent : « Combien d’œuvres d’art de M. Brancusi avez-vous vues ? », il répond : « Aucune. — Vous n’avez jamais vu aucune œuvre de M. Brancusi ? — Vous avez parlé d’œuvres d’art. Je n’en ai pas vue. — Avez-vous vu quelques-unes de ses œuvres ? — J’ai vu des choses de ce genre, mais je n’ai vu aucune œuvre d’art. — En d’autres termes, vous ne considérez pas qu’il s’agit d’œuvres d’art ? — Non  [57] . »

L’essentiel en la matière, décidément, est dans la désignation : le témoin, futé, ne s’y trompe pas, qui refuse la dénomination « œuvres d’art » à propos des créations de Brancusi, quitte à produire un joli quiproquo. Quant au second témoin amené par la défense, il développera un peu plus son argumentation : « Elle est trop abstraite et constitue une perversion de la sculpture formelle », répond-il à la question de savoir pourquoi il considère que ce n’est pas une œuvre d’art ; « Je ne crois pas qu’elle exprime le sentiment de la beauté  [58] . » En d’autres termes, l’abstraction ou, plus précisément, son excès, est propre à dénaturer, en la « pervertissant », l’œuvre d’art, au point de lui faire perdre son identité. Le témoin en appelle implicitement à une transgression modérée des critères artistiques traditionnels : trop, c’est trop ! Quant à l’argument de l’absence de beauté (ou, plus subtilement, de l’incapacité à « exprimer le sentiment de la beauté »), qui suit la dénaturation par l’abstraction, il est difficile de savoir s’il est simplement la suite logique de ce caractère « trop abstrait » — lequel serait donc antinomique du beau — ou bien s’il relève d’une autre catégorie argumentaire.

Reprise par les plaignants à l’appui de Brancusi, cette question de la beauté fera l’objet d’une tentative de relativisation par les avocats de la défense, suggérant dans leurs conclusions que le terme d’« œuvre d’art » serait réservé par la loi à « cette catégorie des beaux-arts imitant les objets naturels tels que l’artiste les perçoit et dont la seule vue est capable d’engendrer l’émotion », à l’exclusion des objets purement décoratifs, même s’ils sont perçus comme beaux. Sous-entendant que l’objet en question n’a de beauté que décorative, même s’il n’est pas utilitaire, l’argument reprend sur le plan juridique la hiérarchie élaborée à l’époque des Lumières entre beaux-arts, artisanat d’art et artisanat industriel. Il est significatif toutefois qu’il n’ait pas été explicitement amené au cours du procès, et qu’il ne soit pas réellement développé dans les conclusions, qui le proposent sans véritablement l’étayer.

À ce dernier argument de la défense, plaidant que l’« Oiseau » de Brancusi n’est pas une œuvre d’art, les plaignants vont répondre successivement par trois contre-arguments : premièrement, que toute opinion en la matière est subjective ; deuxièmement, que la beauté de l’objet en fait une œuvre d’art ; troisièmement, qu’il n’a pas de fonction utilitaire. Première réponse donc : toute opinion en la matière est subjective et indéterminée. Ainsi les plaignants relativisent l’opinion négative d’Aitken, témoin de la défense : « N’est-il pas certain, si on réunit un certain nombre d’artistes, disons dans une même pièce, et qu’on leur apporte une sculpture, qu’il y aura divergence de points de vue à propos de la qualité de cette œuvre d’art  [59] ? » L’argument est efficace mais parfaitement réversible, puisqu’il pourrait également disqualifier les témoins du plaignant. La seule façon de l’utiliser à sens unique, en faveur de l’artiste, est de faire apparaître une dissymétrie dans la qualification des points de vue en question : experts contre profanes, ou encore spécialistes chargés de construire une certaine objectivité de l’opinion esthétique (critiques, historiens d’art) contre artistes intéressés à faire triompher leur propre conception.

La suite de l’interrogatoire va permettre aux plaignants de mettre en évidence non plus la subjectivité mais l’indétermination, le flou dans la définition de l’art sur laquelle repose le refus de reconnaissance du témoin. Un peu à son corps défendant, celui-ci va s’engager sur ce terrain glissant : « Comment définissez-vous l’art ? — Je ne définis pas l’art. — Vous voulez dire que l’art est indéfinissable ? [...] Avez-vous jamais pensé à une définition de l’art que vous pourriez nous proposer ? — Au sens large, c’est une chose créée par l’homme qui fait naître une réaction émotionnelle inhabituelle. — Mais si cette chose ne faisait pas naître une réaction émotionnelle inhabituelle, vous diriez que ce n’est pas de l’art ? — Émotion inhabituelle ? Je vais préciser ce point. Je dirais : qui sollicite le sens esthétique, le sentiment de la beauté  [60] . »

Après cette tentative de haute voltige philosophique, le témoin de la défense en revient à l’argument le plus classique : une œuvre d’art est un objet créé par l’homme et qui donne le sentiment de la beauté — ce qui est la définition même proposée par les témoins du plaignant ! Autant dire que les critères discriminants en matière esthétique ne se situent pas au niveau d’une définition philosophique, laquelle se doit, pour demeurer consensuelle, d’en rester à un niveau de généralité qui lui interdit d’instrumentaliser les discriminations plus fines que réclament concrètement les controverses esthétiques  [61] . Et la suite de l’interrogatoire d’Aitken ne va guère lui permettre de développer une argumentation plus précise : en l’amenant à réduire lui-même son jugement à la dimension d’une simple opinion, subjective, sans autre qualification que l’autorité de celui qui l’émet (« C’est la seule raison que vous puissiez invoquer ? — Pour moi, ce n’est pas une œuvre d’art  [62] . »), l’avocat de Brancusi parvient à mettre en évidence le caractère purement assertif, faiblement argumenté, de la disqualification de l’œuvre par le témoin de la défense.

Cette question de la labilité des critères esthétiques sera reprise par les avocats de Brancusi dans leurs conclusions, jouant du rabattement sur le critère minimal, individuel et psychologique qu’est celui de l’authenticité, définie par la sincérité : « La question de l’esthétique n’a cessé d’être débattue depuis que l’homme a atteint le stade culturel. La controverse a toujours fait rage et a été alimentée par quelques-uns des esprits les plus éminents du monde. Articles, livres, traités et théories philosophiques ont été écrits, proposés et divulgués sans parvenir à un résultat définitif. La controverse se poursuit et se poursuivra aussi longtemps que les hommes n’éprouveront pas tous la même émotion face aux mêmes objets. Cette question a agité les esprits des plus grands penseurs depuis l’avènement de la culture : Platon, Socrate, Kant, Schopenhauer, Lessing, Knobbs, Emerson, James, Ruskin l’ont abordée et ont tenté de l’expliquer, de la rationaliser, de la cerner, mais aucun d’eux n’a pu y apporter une solution définitive. Toute la question se résume à la conception de l’artiste, à sa sincérité au moment de la création de l’œuvre  [63] . » La loi dans ces conditions n’a plus guère de prise sur une controverse échappant à ses filets trop lâches : la question n’est plus celle de la nature juridique de l’objet telle que peut la qualifier un juge, mais de son évaluation par des acteurs guidés par des impressions et des goûts forcément pluriels, subjectifs, non généralisables — sauf par la compétence spécifique des experts, à qui doit revenir le dernier mot  [64] .

C’est ce même argument de l’expertise que vont utiliser les plaignants dans leur deuxième réponse à l’argument de la défense selon lequel l’œuvre en question ne serait pas une œuvre d’art, en affirmant que l’œuvre possède la beauté, attestée par l’émotion : de même que la nature artistique, la beauté relève de l’opinion, de sorte que le seul critère pertinent est la qualification de ceux qui en jugent, leur niveau d’expertise. L’argument sera réutilisé dans le mémoire en faveur de Brancusi : « Même si l’expert des Douanes ainsi que MM. Aitken et Jones n’aiment pas la pièce à conviction n° 1, ne la mettraient pas chez eux, il n’en reste pas moins que ladite pièce possède une beauté latente inhérente à sa conception, sa structure et sa forme, aux yeux d’autres personnes, en l’espèce de personnalités au moins aussi qualifiées que MM. Aitken et Jones pour attester le mérite artistique de la pièce à conviction n° 1  [65] . »

C’est la seule chose qui puisse conférer quelque poids à la réponse pourtant assez floue de Watson, rédacteur en chef de The Arts, interrogé sur ce qui en fait à ses yeux une œuvre d’art : « la forme, l’équilibre, le sentiment merveilleux d’art maîtrisé et le plaisir que j’éprouve à la regarder »  [66] . Steichen, artiste, sera toutefois un peu plus précis dans sa réponse au juge qui lui demande « si ceci est une œuvre d’art et obéit à un principe esthétique sous-jacent, indépendamment du titre » : « D’un point de vue technique, tout d’abord, elle a une forme et une apparence ; c’est un objet en trois dimensions créé par un artiste ; ses proportions sont harmonieuses, ce qui me procure une émotion esthétique, le sentiment d’une grande beauté. Cet objet possède cette qualité. C’est pourquoi je l’ai acheté. M. Brancusi, de mon point de vue, a tenté d’exprimer quelque chose de beau  [67] . » On voit là que, contrairement à l’argument du renom, celui de la beauté repose sur des critères internes : d’une part, les qualités propres à l’objet et, d’autre part, l’effet qu’il exerce sur le regardeur, traduisible en termes d’émotions, d’états intérieurs. L’argument est purement subjectif, mais sa subjectivité même est gage de son authenticité : on n’est pas là en effet dans l’ordre de la décision réglementaire appuyée sur une convention, ni de la persuasion collective ou de la justification étayées par la généralisation, mais dans l’ordre de l’expression : expression d’une sensation individuelle, authentique en tant qu’elle est personnelle, imprévisible, spontanée — mais, de ce fait, récusable au titre d’argument valide en raison même de cette subjectivité  [68] . C’est là toute l’ambivalence du jugement esthétique, d’autant plus authentique qu’il est particulier et, par cela même, d’autant plus fragile dans l’argumentation, d’autant plus difficile à transmettre et à généraliser. La question tend ainsi à échapper à la mise en équivalence propre au régime de communauté et, avec lui, à la sphère du politique, au profit de la sortie hors-équivalence propre au régime de singularité, où ce n’est plus la réduction au particulier qui instrumente la critique, mais la réduction au général, de sorte que l’unique l’emporte sur le multiple, le spontané sur l’organisé, l’intransmissible sur le didactique, le hors-normes sur le standard.

Arrive pour finir la troisième réponse des plaignants à la négation de la nature artistique de l’objet : l’œuvre en question n’a pas de fonction utilitaire. « Pour autant que vous sachiez, a-t-elle une fonction utilitaire ? », demande l’avocat de Brancusi à Crowninshield ; et celui-ci : « Aucune »  [69] . Il s’agit d’une preuve par la négative : c’est l’absence de fonction utilitaire qui distingue l’œuvre d’art d’un objet industriel. Notons toutefois que le contre-argument — suggérer ou affirmer que l’objet est utilitaire — n’a pas été utilisé par la défense, qui préfère insister sur l’argument de la ressemblance, faute sans doute de pouvoir s’appuyer sur un quelconque indice d’utilité.

Faisant référence à l’article 1704 de la loi (« Les mots « peinture », « sculpture » et « statue » dans l’acception qu’ils revêtent dans cet article ne doivent pas être interprétés comme incluant les objets utilitaires »), les avocats de Brancusi reprendront cet argument en conclusion de leur mémoire : « En l’absence d’une exonération des droits de douane pour les œuvres d’art, nous limitons les occasions de pouvoir en jouir. Aucun profit ne devrait être tiré de l’art, de même qu’il n’en est tiré aucun des idées et de la pensée : toutes ont titre à circuler librement parmi les nations de la terre, et tomber dans l’erreur de vouloir « contraindre » l’art reviendrait à anéantir le principe même de leur droit à l’admission en franchise  [70] . » Sur le thème de la libre circulation de l’art, ils en appellent ainsi au libéralisme économique appliqué aux œuvres de l’esprit, selon la règle juridique du « libre parcours » — laquelle toutefois est, on le sait, antinomique de la juridiction française sur les droits d’auteur en matière d’œuvres d’art.

Il est significatif que cet argument de l’inutilité figure en tête des motifs invoqués par les avocats de Brancusi dans leur mémoire, avant les arguments relatifs à l’originalité de l’œuvre, au professionnalisme de l’artiste, à son intentionnalité et à l’unicité de l’objet. Le jugement final suivra ces conclusions, affirmant qu’il faut étendre la notion d’œuvre d’art au-delà des frontières traditionnelles, en y incluant des formes d’art récentes : « Il faut admettre que ce que les jugements des dernières années ont reconnu pour des œuvres d’art aurait été, en vertu de décisions de justice plus anciennes, et pas seulement de la Cour des douanes mais aussi de la Cour suprême des États-Unis, rejeté comme ne correspondant pas à la définition. Nous pensons que les décisions de justice les plus anciennes auraient exclu l’objet importé de la catégorie des œuvres d’art ou, pour être plus précis, de la catégorie du grand art. Sous l’influence des écoles d’art moderne, les points de vue qui prévalaient autrefois se sont modifiés en ce qui concerne les critères nécessaires pour constituer de l’art aux termes de la loi, et la Cour d’appel des douanes a considéré que les dessins ou esquisses, les motifs de papiers muraux et de textiles sont des œuvres d’art, bien qu’ils soient destinés à des fins utilitaires. [...] Une école d’art dite moderne s’est développée dont les tenants tentent de représenter des idées abstraites plutôt que d’imiter des objets naturels. Que nous soyons ou non en sympathie avec ces idées d’avant-garde et les écoles qui les incarnent, nous estimons que leur existence comme leur influence sur le monde de l’art sont des faits que les tribunaux reconnaissent et doivent prendre en compte. [...] Il nous apparaît que l’objet sur lequel nous devons statuer n’a d’autres fins que décoratives, que sa finalité est la même que celle de n’importe quelle sculpture des maîtres anciens. Il est beau et de lignes symétriques, et en dépit d’une certaine difficulté à pouvoir l’assimiler à un oiseau, il n’en demeure pas moins agréable à regarder et d’une grande valeur ornementale. Et considérant sur la foi des témoignages qu’il s’agit de la production originale d’un sculpteur professionnel, d’une sculpture et d’une œuvre d’art selon les experts mentionnés ci-dessus, nous recevons la plainte et jugeons que l’objet a titre à l’entrée en franchise en vertu de l’article 1704 ci-dessus  [71] . »

Ainsi les frontières de l’art se sont-elles trouvées, en cette fin des années 20, officiellement élargies, de manière à intégrer les pratiques modernes et, notamment, l’abstraction. Que cet élargissement ait dû être légalisé par voie judiciaire, et non pas seulement légitimé par l’opinion des experts, l’intérêt des collectionneurs et la politique d’achat des musées, en dit long sur le caractère profondément perturbateur de ces nouvelles pratiques artistiques. Elles engagent en effet non seulement ces enjeux esthétiques que sont les questions de goût — qui intéressent les amateurs — mais aussi ces enjeux cognitifs — qui concernent l’ensemble d’une « culture », d’une société donnée — que sont les frontières mentales : lesquelles déterminent l’indispensable consensus sur la définition même des objets et des valeurs dont ils sont les porteurs.

Or ce qui, avec Brancusi, emporte la victoire, c’est une « labelling theory » — selon la terminologie propre à la sociologie interactionniste — déjà expérimentée par Marcel Duchamp auprès des institutions artistiques : théorie qui sera quelque cinquante ans plus tard au cœur d’un tournant majeur dans les sciences sociales, avec les différentes déclinaisons du constructivisme, et avec les réactivations contemporaines du nominalisme en philosophie. Le monde — et en particulier le monde de l’art — n’est rien d’autre que le produit de ce qu’en font les acteurs au gré des représentations élaborées à travers le conflit ou la construction d’un accord, parfois même à la force de la loi : voilà la morale de l’histoire qu’illustre exemplairement le procès Brancusi. « Art, it seems, is art if one thinks it is » (« L’art, semble-t-il, est de l’art si on le considère comme tel »), titrait l’article du New York American du 22 octobre 1927 consacré à la première séance du procès. Et un an plus tard, le lendemain de la publication du jugement, des photographies de la sculpture paraissaient dans la presse, ironiquement légendées : « C’est un oiseau  [72]  ! »

L’auteur
Chargée de recherche en sociologie au CNRS, membre du Groupe de sociologie politique et morale (École des hautes études en sciences sociales), spécialisée dans l’histoire du statut d’artiste et la perception esthétique, ainsi que dans les problèmes de construction d’identité.

Outre de nombreux articles sur l’art contemporain publiés ces dernières années dans différentes revues de sciences sociales ou de vulgarisation culturelle, dans le prolongement d’une étude sur Les rejets de l’art contemporain (Ministère de la Culture, 1995), ses principales publications sont :

 — États de femme. L’identité féminine dans la fiction occidentale, Paris, Gallimard, 1996 ;

— Être artiste. Les transformations du statut des peintres et des sculpteurs, Paris, Klincksieck, 1996 ;

— Harald Szeemann, un cas singulier, Paris, L’Échoppe, 1995 ;

— Du peintre à l’artiste. Artisans et académiciens à l’âge classique, Paris, éd. de Minuit, 1993 ;

— La gloire de Van Gogh. Essai d’anthropologie de l’admiration, Paris, éd. de Minuit, 1991 ;

— Le triple jeu de l’art contemporain. Transgressions, réactions et intégrations dans les arts plastiques (à paraître).
* Groupe de sociologie politique et morale (GSPM),
École des hautes études en sciences sociales (EHESS),
105 boulevard Raspail,
F-75006 Paris.

1. Cf. Brancusi contre États-Unis, un procès historique, Paris, Adam Biro, 1995 (traduit de l’anglais par Jocelyne de Pass, préface de Margit Rowell et postface de André Paleologue, comportant une étude de la fortune critique, une bibliographie et un recueil de commentaires des contemporains). Ce procès « ne correspondait ni à la première ni à la dernière déconvenue de Brancusi avec les douanes américaines. [...] dès 1914, à l’arrivée de plusieurs sculptures destinées à sa première exposition personnelle, leur statut artistique fut mis en cause. L’artiste dut se présenter au Consulat américain de Paris, et jurer sous la foi du serment que ces œuvres étaient bien de sa main, et donc œuvres d’artiste » (préface, p. 5-6).

2. Notamment quant au critère de reproduction d’un objet naturel (États-Unis contre Olivotti en 1916, concernant un bénitier), et quant à la distinction entre beaux-arts et arts décoratifs ou industriels (Lazarus contre États-Unis, États-Unis contre Downing and C°, ou encore États-Unis contre Perry, concernant des vitraux).

3. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 131.

4. Cf. Denis Dutton (ed.), The Forger’s Art. Forgery and the Philosophy of Art, University of California Press, 1983. Sur la profession d’experts en art, cf. Raymonde Moulin et Alain Quemin, « La cerfification de la valeur de l’art. Experts et expertises », Les Annales ESC, n° 6, novembre-décembre 1993.

5. Cf. Laurie Adams, Art on Trial. From Whistler to Rothko, New York, Walker, 1976.

6. Cf. N. Heinich, Du peintre à l’artiste. Artisans et académiciens à l’âge classique, Paris, éd. de Minuit, 1993.

7. Cf. James McNeill Whistler, Le procès contre Ruskin, suivi de L’art et les critiques d’art, Paris, Séguier, 1995.

8. Sur la logique de ces processus de déconstruction, cf. N. Heinich, « La partie de main-chaude de l’art contemporain », in Art et contemporanéité, Bruxelles, La Lettre volée, 1992.

9. Cf. Pierre Bourdieu, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Le Seuil, 1992 ; Howard Becker, Les mondes de l’art, Paris, Flammarion, 1988 (1re éd. en anglais : 1982) ; Raymonde Moulin, L’artiste, l’institution et le marché, Paris, Flammarion, 1992.

10. Cf. Christian Bessy et Francis Chateauraynaud, Experts et faussaires. Pour une sociologie de la perception, Paris, Métailié, 1995.

11.  « C’est une grande injustice. L’erreur de la douane c’est qu’on croit que tous les Oiseaux que j’ai exposés à New York sont tous les mêmes et que ce n’est que le titre qui diffère. Pour détruire cette croyance, il faudrait exposer publiquement le tout ensemble – ce n’est qu’alors qu’on verra l’erreur. On verra alors que c’est le développement d’un travail honnête pour atteindre un autre but que les séries manufacturées pour faire de l’argent », écrivait Brancusi à Duchamp le 7 février 1927 (Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 135).

12. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 48-51.

13. Ibid., p. 13.

14. Ibid., p. 15-16.

15. Ibid., p. 103.

16. Sur le rôle de la notion de personne dans l’évolution du statut juridique des artistes et de leur production, cf. Bernard Edelman, La propriété littéraire et artistique, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1989.

17. Cf. N. Heinich, « Les objets-personnes : fétiches, reliques et œuvres d’art », Sociologie de l’art, n° 6, 1993.

18. Cet argument était déjà apparu au cours du procès fait par Whistler à Ruskin, dans la plaidoirie du procureur général : « Quelle est cette forme au milieu ? Est-ce un télescope ou un escalier de secours ? Est-ce que cela ressemble au pont de Battersea ? Quelles sont ces figures sur le pont ? Et si ce sont des chevaux et des charrettes, comment diable pourraient-ils en redescendre ? » (Le procès contre Ruskin, op. cit., p. 19).

19. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 17.

20. La littérature esthétique est pléthorique sur cette question. Pour s’en tenir ici à la dimension juridique, cf. Ernst Kantorowicz, « La souveraineté de l’artiste. Note sur quelques maximes juridiques et les théories de l’art à la Renaissance » (1961), in Mourir pour la patrie, Paris, PUF, 1984.

21. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 28.

22. Ibid., p. 29.

23. Ibid., p. 30.

24. Ibid., p. 17-18.

25. Ibid., p. 30.

26. Ibid., p. 33.

27. Ibid., p. 39-40.

28. Ibid., p. 40.

29. Ibid., p. 44.

30. Pour une définition du terme « représentation » prenant en compte sa polysémie et sa cohérence interne, cf. N. Heinich, « Représentation », in L. Sfez (dir.), Dictionnaire de la communication, Paris, PUF, 1993.

31. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 43.

32. Ibid., p. 80.

33. Pour une définition de ces deux notions appliquées à l’activité des peintres et des sculpteurs, cf. N. Heinich, Du peintre à l’artiste, op.cit.

34. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 19.

35. Ibid., p. 67.

36. Ibid., p. 99.

37. Ibid., p. 22.

38. Il s’agit typiquement ici d’une critique du « monde domestique » à partir du « monde du renom », selon le modèle proposé par Luc Boltanski et Laurent Thévenot (De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991).

39. Cette problématique a été développée dans N. Heinich, Être écrivain, Paris, Centre national des lettres, 1990 et La gloire de Van Gogh. Essai d’anthropologie de l’admiration, Paris, éd. de Minuit, 1991.

40. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 34.

41. Il s’agit là, en d’autres termes, d’un « allongement des réseaux », indispensable à l’accréditation des vérités scientifiques comme des valeurs artistiques : cf. Bruno Latour, La vie de laboratoire, Paris, La Découverte, 1988 et La science en action, Paris, La Découverte, 1989.

42. Ce sont là les principaux moments de la « vocationnalisation » de l’activité d’artiste : cf. N. Heinich, Du peintre à l’artiste, op. cit. et Être artiste. Les transformations du statut des peintres et des sculpteurs, Paris, Klincksieck, 1996.

43. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 30.

44. L’opposition entre « régime de communauté » et « régime de singularité », et la notion d’ambivalence en tant que caractéristique constitutive de ce dernier ont été développées dans N. Heinich, La gloire de Van Gogh, op. cit. Notons là encore que cette disqualification par la singularité avait été tentée par le procureur dans le procès Whistler : « Quant à ces tableaux, les jurés devraient forcément conclure qu’ils sont des conceptions étranges et fantastiques, indignes d’être appelées des œuvres d’art » (Le procès contre Ruskin, op. cit., p. 21).

45. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 44.

46. Ibid., p. 30.

47. Ibid., p. 36.

48. Ibid., p. 36.

49. Cf. notamment Jean-Paul Codol, « Différenciation et indifférenciation sociale », Bulletin de psychologie, tome xxxvii, n° 365, mars-juin 1984.

50. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 43.

51. Ibid., p. 73.

52. Ibid., p. 40.

53. Ibid., p. 27.

54. Cf. N. Heinich, « Perception esthétique et catégorisation artistique : comment peut-on trouver ça beau ? », in La mise en scène de l’art contemporain, Bruxelles, Les Eperonniers, 1990.

55. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 28.

56. Ibid., p. 57.

57. Ibid., p. 60.

58. Ibid., p. 70.

59. Ibid., p. 58.

60. Ibid., p. 59.

61. Caractéristique de cette aporie est, par exemple, l’ouvrage de Rainer Rochlitz, Subversion et subvention, Paris, Gallimard, 1994.

62. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 65.

63. Ibid., p. 81.

64. C’est exactement la position qu’avait défendue Whistler : « Le « Goût » a longtemps été confondu avec la capacité, et considéré comme une qualité suffisante pour autoriser des jugements en matière de musique, de poésie et de peinture. L’Art est allègrement tenu pour une simple question d’opinion ; et qu’il puisse être fondé sur des lois aussi rigoureuses et définies que celles des sciences exactes est une hypothèse qui, depuis longtemps, n’est plus tolérée par la culture moderne » (J. Whistler, L’art et les critiques d’art, in Le procès contre Ruskin, op. cit., p. 45).

65. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 104.

66. Ibid., p. 35.

67. Ibid., p. 18.

68. Cette distinction entre régimes pragmatiques d’énonciation – de l’expression à la persuasion – qui limite à ce second pôle la pertinence du modèle de la justification a été développée dans N. Heinich, « Les colonnes de Buren au Palais-Royal : ethnographie d’une affaire », Ethnologie française, n° 4, 1995.

69. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 39.

70. Ibid., p. 82.

71. Ibid., p. 117-118.

72. Cet article a bénéficié des critiques et des suggestions de Bernard Edelman et de Yan Thomas : qu’ils en soient remerciés.

Voir enfin:

PHOTOS. Marcel Duchamp au Centre Pompidou par le prisme de la peinture

CULTURE – Marcel Duchamp a fait d’un urinoir une oeuvre d’art et passe pour celui qui a tué la peinture. Pourtant il n’a eu de cesse de chercher à la réinventer, comme le montre une exposition décapante au Centre Pompidou qui début ce mercredi 24 septembre.

Marcel Duchamp, la peinture même réunit une cinquantaine de toiles, soit la quasi-totalité de la production picturale de l’inventeur du « ready made », et suit, à travers de multiples sources et influences, la genèse entre 1912 et 1923 de son grand oeuvre, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même.

Conservée au Philadelphia Museum of Art, comme la quasi-totalité des toiles de Duchamp, cette oeuvre ésotérique, sous-titrée Grand Verre, est « tout à la fois la négation et la sublimation de la peinture », explique Cécile Debray, commissaire de l’exposition à l’AFP.

marcel duchamp pompidouLe Grand Verre © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014

Déclarée inachevée par son auteur, elle est composée de deux panneaux de verre superposés. En bas sont peints des objets créés quelques années plus tôt par Duchamp, une broyeuse de chocolat et des moules de figurines du Jeu de massacre des baraques foraines, censés représenter les neuf célibataires. En haut une forme indéchiffrable: la mariée.

Le « tableau » a fait l’objet d’innombrables interprétations: alchimiste, symboliste ou mallarméen. Grand spécialiste de Duchamp, Jean Clair y voit une opposition entre le « mécanique » et le « viscéral ». Trop fragile, le Grand Verre est resté à Philadelphie. L’exposition présente l’une des quatre copies réalisées par le critique d’art suédois Ulf Linde sous le contrôle de Duchamp lui-même ou de sa famille.

« On oublie trop souvent que Duchamp a commencé comme peintre », renchérit Cécile Debray , soulignant qu’il « va traverser très vite tous les mouvements picturaux » du début du XXe siècle.

Films libertins et objets mathématiques

Après un passage par le fauvisme, il peint entre 1911 et 1913 une vingtaine de toiles marquées par le cubisme, mais aussi par le futurisme italien, dont le très célèbre Nu descendant un escalier no 2. Le titre ironique de cette oeuvre et son retrait avant le vernissage du Salon des Indépendants entraîneront sa rupture avec le groupe cubiste auquel appartiennent ses deux frères, Jacques Villon et Raymond Duchamp-Villon.

duchamp peinture

Baptême © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014

« Je me tournai vers une forme d’expression totalement divorcée du réalisme absolu », dit alors Marcel Duchamp, « une aventure qui ne serait plus tributaire des écoles existantes. »

Il s’intéresse au symbolisme, en particulier à Odilon Redon, mais ses sources d’inspiration sont très diverses: cronophotographies d’Etienne-Jules Marey, maquettes de mécanique, films libertins, radiographies, objets mathématiques, esthétique du jeu d’échecs (Le Roi et la reine entourés de nus vites, 1912) .

Celui qui fut une des figures du mouvement Dada « veut une peinture de l’idée ». Il se demande « comment concevoir une oeuvre en adéquation avec l’époque moderne », souligne Cécile Debray. À l’été 1912, il part s’installer à Munich, d’où il visite plusieurs grands musées européens, et découvre Lucas Cranach l’Ancien (il cherchera à imiter ses glacis) et Arnold Boecklin.

« Il ne rompt pas avec la peinture, mais avec son statut social d’artiste. » Il signe deux de ses toiles les plus maîtrisées: Le passage de la vierge à la mariée, et Mariée.

Egalement présentée, une maquette de la dernière oeuvre de Duchamp, une des plus troublantes aussi, conçue en grand secret entre 1946 et 1966: Etant donnés: 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage.. Dans cette installation en trois dimensions, on aperçoit par des trous dans une porte de bois le corps d’une femme, apparemment abandonné(e) dans une herbe grise.

« Duchamp mêle plusieurs registres », note la commissaire de l’exposition: mathématiques, réflexion sur la perspective, littérature – c’est un lecteur de Raymond Roussel ou d’Alfred Jarry, d’où ses titres intrigants, parfois obscurs. Signe de l’importance qu’il accorde à sa peinture, la Boîte-en-valise, terminée en 1941, musée portatif où il a regroupé des reproductions réduites de toutes ses oeuvres.

  • L.H.O.O.Q
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1919, readymade rectifié Collection particulière
  • Le Printemps ou Jeune homme et jeune fille dans le printemps
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1911, huile sur toile, 65.70 x 50.20 cm The Vera and Arturo Scharz Collection of Dada and Surrealist Art in the Israel Museum Collection, Jérusalem
  • Odilon Redon – Sommeil de Caliban (Shakespeare, la Tempête, acte II, scène II) -
    © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
    Vers 1895 – 1900, huile sur toile, 48.20 x 38.50 cm Musée d’Orsay, Paris Legs de Mme Arï Redon en exécution des volontés de son mari, fils de l’artiste, 1984
  • À propos de jeune sœur
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1911, huile sur toile, 73 x 60 cm Solomon R. Guggenheim Museum, New York © The Solomon R. Guggenheim Foundation / Art Resource, NY, Dist. RMN – Grand Palais
  • Dulcinée
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1911, huile sur toile, 146.40 x 114 cm © 2014 Photo The Philadelphia Museum of Art / ArtResource / Scala, Florence
  • Giacomo Balla – Bambina che corre sul balcone
    © Adagp, Paris 2014
    1912, huile sur toile, 125 x 125 cm Coll. Grassi – Museo del Novecento, Milano © Comune di Milano, all rights reserved © Photoservice Electa, Milano / Luca Carrà
  • Jeune homme triste dans un train
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1911 – 1912, huile sur toile montée sur carton, 100 x 73 cm / Venice, Peggy Guggenheim Collection © 2014. Photo Art Media/Heritage Images/Scala, Florence
  • Nu descendant l’escalier n°2,
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1912, huile sur toile, 146 x 89 cm Philadelphia Museum of Art, The Louise and Walter Arensberg Collection, 1950 © 2014 Photo The Philadelphia Museum of Art / ArtResource / Scala, Florence
  • Le Roi et la reine entourés de nus vites,
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1912, huile sur toile, 146 x 89 cm Philadelphia Museum of Art, The Louise and Walter Arensberg Collection, 1950 © 2014 Photo The Philadelphia Museum of Art / ArtResource / Scala, Florence
  • Constantin Brancusi – Etude pour le Portrait de Mme Eugène Meyer Jr.
    © Adagp, Paris 2014
    1916 – 1933, bois et pierre, 84 x 19 x 23 cm Coll. Centre Pompidou, Musée national d’art moderne- Centre de création industrielle, Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian
  • La Mariée
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1912, huile sur toile, 89.5 x 55 cm Philadelphia Museum of Art, The Louise and Walter Arensberg Collection, 1950 © 2014 Photo The Philadelphia Museum of Art / ArtResource / Scala, Florence
  • Cranach l’ancien – Vénus
    © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK
    1532, huile sur bois, 37 x 25 cm Städel Museum, Franckfurt am Main
  • Albrecht Dürer
    © photo Nabil Boutros
    1538, Imprimé, 30,5 x 21,5 x 4,8 cm Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris Bibliothèque Sainte-Geneviève
  • Underweisung der Wessung
    © photo Nabil Boutros
  • Trois stoppages-étalon
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1913 – 1964, trois morceaux de ficelle d’un mètre chacun, toile peinte, 28 x 129 x 23 cm chaque panneau. © Philippe Migeat, Centre Pompidou – MNAM-CCi / Dist. RMN-CGP

Ebola: C’est Sarkozy qui avait raison (Perfect storm: Outdated beliefs and funeral rituals, witch craftery, denial, conspiracy theories, suspicion of local governments, distrust of western medicine, civil war, corrupt dictatorship, collapsed health systems)

18 octobre, 2014
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Nous sommes là pour dire et réclamer : laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’Histoire. Aimé Césaire
Ebola (…) J’ai l’impression qu’il y a vraiment un programme d’extermination qui est en train d’être mis en place … Dieudonné
Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire, où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. Le problème de l’Afrique, et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Guaino-Sarkozy
Moi, je pense que non seulement l’homme africain est entré dans l’histoire mais qu’il a même été le premier à y entrer. Rama Yade
Quelqu’un est venu ici vous dire que ‘l’Homme africain n’est pas entré dans l’histoire’. Pardon, pardon pour ces paroles humiliantes et qui n’auraient jamais dû être prononcées et – je vous le dis en confidence – qui n’engagent ni la France, ni les Français. Ségolène Royal
Et si Sarkozy avait raison… (…) L’opinion africaine dite intellectuelle s’est mobilisée, depuis quelques temps, contre le discours de Dakar du président français Nicolas Sarkozy, considéré, à notre avis, sans raison, de discours raciste, méprisant, humiliant. Et pourtant il ne faisait que nous rappeler, amicalement, sans doute d’une manière brutale et maladroite, qu’il était temps que nous sortions de la préhistoire pour entrer dans l’histoire contemporaine d’un monde qui est faite d’imagination, de techniques, de sciences, au lieu de nous complaire dans la médiocrité actuelle de nos choix. Il nous faut, en effet, sortir de notre logique fataliste, fondée sur un ancrage intellectuel, philosophique et culturel dans un passé plusieurs fois centenaire alors que le siècle qui frappe à notre porte exige notre entrée dans l’histoire contemporaine. Baba Diouf (Le Soleil)
Aid, by itself, has never developed anything, but where it has been allied to good public policy, sound economic management, and a strong determination to battle poverty, it has made an enormous difference in countries like India, Indonesia, and even China. Those examples illustrate another lesson of aid. Where it works, it represents only a very small share of the total resources devoted to improving roads, schools, heath services, and other things essential for raising incomes. Aid must not overwhelm or displace local efforts; instead, it must settle with being the junior partner. Because of Africa’s needs, and the stubborn nature of its poverty, the continent has attracted far too much aid and far too much interfering by outsiders. (…) In the last 20 years, some states — like Ghana, Uganda, Tanzania, Mozambique, and Mali — have broken the mould, recognized the importance of taking charge, and tried to use aid more strategically and efficiently. Some commentators would add Benin, Zambia, and Rwanda to that list. But most African governments remain stuck in a culture of dependence or indifference. There are still too many dictators in Africa (six have been in office for more than 25 years) and many elected leaders behave no differently. (…) The Blair Commission Report on Africa in 2005 reported that 70,000 trained professionals leave Africa every year, and until they — and the 40 percent of the continent’s savings that are held abroad — start coming home, we need to use aid more restrictively. An obvious solution is to focus aid on the small number of countries that are trying seriously to fight poverty and corruption. Other countries will need to wait — or settle with only small amounts of aid — until their politics or policies or attitudes to the private sector are more promising. We should also consider introducing incentives for countries to match outside assistance with greater progress in raising local funds. (…) We must not be distracted by recent news of Africa’s « spectacular » growth and its sudden attractiveness to private investment. Some basic things are changing on the continent, with real effects for the future; above all, Africans are speaking out and refusing to accept tired excuses from their governments. But the truth is that most of Africa’s growth — based on oil and mineral exports — has not made a whit of difference to the lives of most Africans. Political freedoms shrank on the continent last year, according to the U.S.-based Freedom House index. A quarter of school-age children are still not enrolled, according to World Bank statistics; many of those that are, are receiving a very mediocre education. And agricultural productivity — the key to reducing poverty — is essentially stagnant. The really good news is likely to stay local and seep out in small doses, until it eventually overwhelms the inertia and indifference of governments. Five years ago, Kenya managed to double its tax revenues because a former businessman, appointed to head the national revenue agency, took a hatchet to the dishonest practices of many tax collectors. He had every reason to do so. Only five percent of Kenya’s budget comes from foreign aid, compared with 40 percent in neighboring countries. This is a good example of the sometimes-perverse effects of aid, but also of the importance of imagination and individual initiative in promoting a better life for Africans. Robert Calderisi
A month ago I visited Kibera, the largest slum in Africa. This suburb of Nairobi, the capital of Kenya, is home to more than one million people, who eke out a living in an area of about one square mile — roughly 75% the size of New York’s Central Park. (…)  Kibera festers in Kenya, a country that has one of the highest ratios of development workers per capita. This is also the country where in 2004, British envoy Sir Edward Clay apologized for underestimating the scale of government corruption and failing to speak out earlier. Giving alms to Africa remains one of the biggest ideas of our time — millions march for it, governments are judged by it, celebrities proselytize the need for it. Calls for more aid to Africa are growing louder, with advocates pushing for doubling the roughly $50 billion of international assistance that already goes to Africa each year. Yet evidence overwhelmingly demonstrates that aid to Africa has made the poor poorer, and the growth slower. The insidious aid culture has left African countries more debt-laden, more inflation-prone, more vulnerable to the vagaries of the currency markets and more unattractive to higher-quality investment. It’s increased the risk of civil conflict and unrest (the fact that over 60% of sub-Saharan Africa’s population is under the age of 24 with few economic prospects is a cause for worry). Aid is an unmitigated political, economic and humanitarian disaster. Few will deny that there is a clear moral imperative for humanitarian and charity-based aid to step in when necessary, such as during the 2004 tsunami in Asia. Nevertheless, it’s worth reminding ourselves what emergency and charity-based aid can and cannot do. Aid-supported scholarships have certainly helped send African girls to school (never mind that they won’t be able to find a job in their own countries once they have graduated). This kind of aid can provide band-aid solutions to alleviate immediate suffering, but by its very nature cannot be the platform for long-term sustainable growth. Whatever its strengths and weaknesses, such charity-based aid is relatively small beer when compared to the sea of money that floods Africa each year in government-to-government aid or aid from large development institutions such as the World Bank. Over the past 60 years at least $1 trillion of development-related aid has been transferred from rich countries to Africa. Yet real per-capita income today is lower than it was in the 1970s, and more than 50% of the population — over 350 million people — live on less than a dollar a day, a figure that has nearly doubled in two decades. Even after the very aggressive debt-relief campaigns in the 1990s, African countries still pay close to $20 billion in debt repayments per annum, a stark reminder that aid is not free. In order to keep the system going, debt is repaid at the expense of African education and health care. Well-meaning calls to cancel debt mean little when the cancellation is met with the fresh infusion of aid, and the vicious cycle starts up once again. (…) The most obvious criticism of aid is its links to rampant corruption. Aid flows destined to help the average African end up supporting bloated bureaucracies in the form of the poor-country governments and donor-funded non-governmental organizations. In a hearing before the U.S. Senate Committee on Foreign Relations in May 2004, Jeffrey Winters, a professor at Northwestern University, argued that the World Bank had participated in the corruption of roughly $100 billion of its loan funds intended for development. As recently as 2002, the African Union, an organization of African nations, estimated that corruption was costing the continent $150 billion a year, as international donors were apparently turning a blind eye to the simple fact that aid money was inadvertently fueling graft. With few or no strings attached, it has been all too easy for the funds to be used for anything, save the developmental purpose for which they were intended. (…) A constant stream of « free » money is a perfect way to keep an inefficient or simply bad government in power. As aid flows in, there is nothing more for the government to do — it doesn’t need to raise taxes, and as long as it pays the army, it doesn’t have to take account of its disgruntled citizens. No matter that its citizens are disenfranchised (as with no taxation there can be no representation). All the government really needs to do is to court and cater to its foreign donors to stay in power. Stuck in an aid world of no incentives, there is no reason for governments to seek other, better, more transparent ways of raising development finance (such as accessing the bond market, despite how hard that might be). The aid system encourages poor-country governments to pick up the phone and ask the donor agencies for next capital infusion. It is no wonder that across Africa, over 70% of the public purse comes from foreign aid. (…) Africa remains the most unstable continent in the world, beset by civil strife and war. Since 1996, 11 countries have been embroiled in civil wars. According to the Stockholm International Peace Research Institute, in the 1990s, Africa had more wars than the rest of the world combined. (…) Proponents of aid are quick to argue that the $13 billion ($100 billion in today’s terms) aid of the post-World War II Marshall Plan helped pull back a broken Europe from the brink of an economic abyss, and that aid could work, and would work, if Africa had a good policy environment. Dambisa Moyo
En Afrique, oui, il y a un risque d’épidémisation, mais je ne pense pas qu’elle puisse s’étendre au reste du monde. Bien sûr, il y aura des cas sporadiques en Occident, on recensera encore quelques personnes contaminées venues d’Afrique, ainsi que quelques cas d’infections survenues au contact de ces malades. Mais cela restera très rare. D’une part, les conditions du cycle de propagation naturelle du virus ne sont pas réunies comme c’est le cas en Afrique, où nous avons un parasite porteur du virus, de fortes concentrations humaines, certains comportements humains ou rites particuliers (comme toucher les morts), des conditions sanitaires défavorables, un certain type d’alimentation, etc. D’autre part, le développement de la médecine occidentale permet de mettre en place des moyens d’action pour éviter une généralisation, avec notamment l’isolement absolu du patient, un strict protocole, des équipements médicaux pointus et le développement de stratégies de détection rapide du virus. Malgré un manque au niveau des traitements à l’heure actuelle, le risque n’est donc pas majeur dans les pays développés, mais Ebola sera l’une des plus grandes épidémies africaines. Le XXe siècle a marqué le retour des épidémies : dans les années 70, sont apparues les fièvres hémorragiques (dont Ebola); dans les années 80, le VIH; dans les années 90, l’hépatite C; et dans les années 2000, le Sras, la grippe H1N1, le chikungunya, etc. Ces maladies n’ont pas toutes les mêmes caractéristiques épidémiologiques ni la même transmission vectorielle, mais elles se sont propagées à cause d’une série de facteurs, comportementaux et environnementaux. Les échanges, les migrations, les voyages intercontinentaux, mais aussi la pénétration humaine en forêt et la déforestation, qui ont amené les hommes à entrer en contact avec une faune sauvage porteuse d’agents pathogènes, ont favorisé la contamination. Et l’Afrique est un continent qui a un lot considérable d’agents infectieux. Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu’Ebola n’est pas le seul fléau en Afrique. Des études ont montré que ce continent concentre 70% des cas de VIH et 90% des cas de choléra. Et 90% des décès de paludisme surviennent en Afrique. Mais il y a aussi toute une conjonction qui fait que c’est un continent malade. La structure sanitaire y est déficitaire, du fait des régimes instables ou des zones de guerre. C’est aussi un territoire de migration. Et encore une fois, les comportements humains sont souvent responsables de la propagation des virus. L’éducation en général, et l’éducation sanitaire en particulier, joue un rôle fondamental. De simples gestes d’hygiène permettraient de réduire les fléaux médicaux qui touchent l’Afrique. Par exemple, les diarrhées «normales» tuent chaque année des centaines de milliers d’enfants. Se laver les mains permettrait de réduire de 50% le taux de mortalité.(…)  Mais Ebola est plus dangereux dans le sens où tous les émonctoires (l’urine, la salive, le liquide séminal…) sont vecteurs de transmission. Le simple fait de toucher le patient est dangereux, ce qui n’est pas le cas avec le sida. Néanmoins, le sida est une maladie chronique de longue durée, tandis qu’Ebola est une maladie très aiguë, avec un très fort taux de mortalité, très rapide. Avec Ebola, l’épidémisation est donc moins forte. (…) J’espère en tout cas qu’Ebola servira de déclencheur pour les différents régimes politiques, qu’ils deviendront plus désireux d’investir l’argent dans un système de santé efficace, sans détourner les fonds. J’espère aussi que cette épidémie va faire prendre conscience aux organisations internationales qu’il faut accorder une aide majeure à l’Afrique, et lui apporter une aide logistique et humaine plus importante. On a commencé, mais c’est encore timide. Pour ce qui est de la société elle-même, des efforts considérables d’information sont à faire. Mais passé une période d’incompréhension et la recherche de responsables (la population met notamment en cause les pouvoirs politiques), la société pourra peut-être aussi changer beaucoup de comportements. Jean-Pierre Dedet
« After the typhoon, we got flooded with calls asking, ‘How do I give?' » Sweeny said. « With this (Ebola), we’re not getting those kinds of requests. » Why the difference? For starters, it’s been evident that national governments will need to shoulder the bulk of the financial burden in combatting Ebola, particularly as its ripple effects are increasingly felt beyond the epicenter in West Africa. Regine A. Webster of the Center for Disaster Philanthropy, which advises nonprofits on disaster response strategies, said the epidemic blurred the lines in terms of the categories that guide some big donors. « This is a confusing issue for the private donor community — is it a disaster, or a health problem? » Webster said. « Institutions and individuals have been quite slow to respond. » Officials at InterAction, an umbrella group for U.S. relief agencies active abroad, see other intangible factors at work, including the video and photographic images emerging from West Africa. Joel Charny, InterAction’s vice president for humanitarian policy, said it was clear from the imagery out of Haiti and the Philippines that donations could help rebuild shattered homes and schools, while the images of Ebola are more frightening and less conducive to envisioning a happy ending. « People give when they see that there’s a plausible solution, » Charny said. « They can say, ‘If I give my $50 or $200, it’s going to translate in some tangible way into relieving suffering.’ … That makes them feel good. » « With Ebola, there’s kind of a fear factor, » he said. « Even competent agencies are feeling somewhat overwhelmed, and the nature of the disease — being so awful — makes it hard for people to engage. » Huffington Post
Le drame avec Ebola, c’est que cette épidémie s’attaque cruellement et insidieusement à nos valeurs culturelles ! Il y a par exemple la question des enterrements traditionnels, où les familles touchent le corps pendant les rites funéraires. Qui, à présent, pour s’occuper d’une personne emportée par le virus Ebola ? Au Liberia, de nombreux malades atteints par le virus Ebola, préfèrent rester chez eux plutôt que de se rendre dans les centres de santé. La psychose s’est répandue partout. Nul ne se sent désormais à l’abri, dans une Afrique lacérée par des traditions hétéroclites et des pratiques religieuses tenaces. Combattre le virus Ebola, que d’engagements, d’implications mais surtout de renoncements ! Des marchés aux rassemblements qu’occasionnent les naissances, les mariages, les baptêmes, les deuils, les prières et autres rites funéraires, les Africains aiment à s’illustrer comme de bons exemples. Qu’ils soient simples fidèles, parents, amis, connaissances ou voisins, ils ne veulent pas se voir rejetés pour avoir failli un tant soit peu.(…) Avec Ebola, au-delà des modes de vie, c’est aussi le mode de fonctionnement de la cellule familiale et de la société tout entière qu’il faudra revoir. Il faudra oser s’attaquer à des valeurs ancrées dans la cosmogonie africaine, revisiter nos croyances et nos comportements. De vrais défis ! Au Nigeria, on a dû incinérer le cadavre d’une victime d’Ebola. Le médecin qui l’avait soigné a aussi été mis en quarantaine. Pourra-t-on intégrer ces pratiques dans les nouvelles habitudes ? Il le faut pourtant. Pire que la peste et le choléra réunis, l’épidémie d’Ebola détruit les espaces de solidarité. Les pesanteurs socioculturelles ajoutées au manque de moyens (humains, matériels, financiers), le manque de coordination des actions, font de la fièvre rouge, une maladie aussi redoutable qu’effroyable sur le continent. Le médecin traitant, lui-même, est vulnérable. Une implication de l’Occident est requise. Elle doit être forte. Mais, parce qu’il engloutit des sommes colossales, l’Occident doit exiger en contrepartie que les dirigeants africains s’assument plus sérieusement que face au SIDA. En effet, le problème de la délinquance politique et économique reste toujours posé du côté de l’Afrique. Outre les questions relatives à l’hygiène publique et à l’assainissement, des problèmes de mal gouvernance se trouvent au cœur même de la gestion de nos grands fléaux. Pour le cas d’Ebola, celle-ci se propage parce que les politiques africaines de développement, de santé, d’environnement, de population tout court, sont généralement inadéquates. A preuve, des mesures préventives sont recommandées, sans que des dispositions ne soient toujours prises pour annihiler les conséquences fâcheuses au plan socio-économique. Il est bien de défendre aux gens de manger de la viande de brousse ou de chauves-souris, pour se prémunir contre l’infection au virus d’Ebola. Mais, que faire pour compenser les pertes au niveau des chasseurs, des intermédiaires et des vendeurs de viandes prisées de certaines populations ? Il faudra veiller à une saine utilisation des fonds qui seront mis à la disposition des Etats frappés par le mal. Le passé est à ce sujet suffisamment lourd d’enseignements. Face au SIDA, que n’a-t-on pas vu sur ce continent? La délinquance à tous les étages, impliquant des personnes insignifiantes et des hauts cadres, y compris le sommet de l’Etat. Face à l’épidémie d’Ebola, des dispositions plus rigoureuses doivent être prises. Si Ebola fait des ravages au point d’ébranler l’âme de l’Afrique, il faut éviter que les délinquants à col blanc ne perpétuent continuellement la saignée du continent, en profitant sans vergogne et impunément des efforts de la communauté internationale. L’expérience de fléaux comme celle du SIDA montre qu’en Afrique, une saine gestion des fonds, sur fond de bonne gouvernance politique, est un bon préalable au recul de l’épidémie. Le Pays
L’état de vétusté des infrastructures sanitaires, la faiblesse des ressources humaines, les problèmes d’hygiène et les traditions funéraires, entre autres, font des pays africains un terreau fertile à la propagation de ce virus. Dans le domaine culturel justement, cette épidémie est en train de détruire l’âme africaine. Les efforts pour contenir les infections commandent, entre autres, une attitude à la limite du rejet des victimes. Les parents et voisins sont invités à éviter de toucher aux corps des personnes ayant succombé, afin d’éviter tout risque de contamination par le virus. Nul doute que cette capacité du virus à se transmettre même après la mort de sa victime, est une cause de panique au sein des populations et cela sape les valeurs légendaires de solidarité africaine de même que des pans de la culture en ce qui concerne le traitement des corps des personnes décédées. (…) la vérité c’est que l’Afrique a, une fois de plus, failli. Comme à son habitude, elle aura manqué de prospective. Si non, comment comprendre qu’un virus qui a fait son apparition depuis 1976 et fait jusque-là de nombreuses victimes en Afrique centrale, n’ait pas, près de 40 ans après, encore été pris au sérieux au point qu’il puisse ressurgir et faire autant de victimes ? Comment comprendre que malgré tous les discours sur la souveraineté de l’Afrique, le sort et le salut du continent soient encore entre les mains des mêmes Occidentaux régulièrement conspués ? Que reste-t-il vraiment encore de la fierté des Africains ? Hélas, tout ce qui intéresse vraiment les dirigeants africains, c’est le pouvoir. (…) Aux Africains donc de se ressaisir, à commencer par leurs dirigeants, pour mériter le respect qu’ils réclament des autres, mais aussi et surtout pour prendre en main eux-mêmes leur destin. Le Pays
Ebola met à nu les tares des systèmes sanitaires africains La gouvernance des Etats africains présente beaucoup d’insuffisances. (…) Une des illustrations les plus frappantes de ce fait est la situation chaotique dans laquelle se trouvent nos systèmes de santé. En effet, la propagation du virus Ebola a contribué à mettre à nu toute l’étendue de cette triste réalité, qui doit désormais interpeller toutes les consciences. Lorsque l’on fait l’état des lieux, l’on peut avoir des raisons objectives d’être remonté contre nos gouvernants.Les zones d’ombre sont nombreuses. Elles se rapportent notamment à l’insuffisance du personnel soignant qualifié, au niveau rudimentaire des plateaux techniques, à la gestion artisanale des structures de santé, au manque de professionnalisme et de motivation des agents de santé, etc. Dans ces conditions, l’on comprend pourquoi la moindre épidémie peut constituer une véritable épreuve pour les autorités sanitaires. (…) Lorsque l’on prend le cas du Libéria qui est l’un des pays le plus touché par le virus, l’on peut tomber des nues de constater que ce pays, qui est indépendant depuis 1847, dispose seulement de 250 médecins, soit un ratio effroyable d’un ou de deux médecins pour 100 000 habitants. Il n’est donc pas étonnant que le pays de William Tolbert ait beaucoup de mal à déployer un personnel qualifié suffisant, pour la prise en charge des personnes infectées et affectées. Que l’on n’aille surtout pas brandir l’insuffisance de moyens financiers pour justifier cet état de fait. En effet, le Libéria regorge d’énormes richesses minières dont l’exploitation judicieuse pourrait permettre au peuple libérien de sortir la tête de l’eau. Malheureusement, ces richesses sont exploitées au profit d’une caste politique qui vit sur un îlot d’opulence, dans un océan de misère et d’indigence indescriptibles. L’exemple du Libéria est celui de la plupart des Etats africains. Lorsqu’il s’agit de répondre aux besoins de base des populations en termes d’éducation, de santé, de logement, l’on n’hésite pas en haut lieu à invoquer le manque de moyens financiers et à tendre sans gêne la sébile à la communauté internationale. Par contre, lorsqu’il s’agit de dépenser pour réaliser des activités dont l’intérêt pour les populations n’est pas évident, l’argent est vite mobilisé. Pour revenir à la propagation de la fièvre rouge, l’on a envie de dire que l’Afrique est en train de payer pour son manque de vision. Gouverner, dit-on, c’est prévoir. Mais en Afrique, c’est tout le contraire. C’est le pilotage à vue qui est érigé en mode de gouvernance. Lorsque survient la moindre urgence, c’est le sauve-qui-peut, nos Etats donnant l’impression d’être complètement désarmés. D’ailleurs, le fait qui consiste pour les princes qui nous gouvernent de courir, toutes affaires cessantes, en Occident, même pour soigner leurs petits bobos, est un aveu du peu d’intérêt et de crédit qu’ils accordent à nos structures sanitaires et à nos spécialistes de la santé. La tendance est loin d’être inversée. En effet, nos hôpitaux se présentent de plus en plus comme des antichambres de la mort : les urgences médicales sont difficilement assurées, l’encombrement et l’insalubrité crèvent les yeux. Le Pays
It is traditional beliefs and modern expressions of Christianity that is contributing to the spread of Ebola. This is not just a biomedical crisis, this is driven by beliefs, behaviours and denial. (…) It is enough to have one person who, for example, is at a funeral and can go on to contaminated 10 to 20 people, and it all starts again. (…) We thought it was over, and then a very well known person, a woman who was a powerful traditional practitioner and the head of a secret society, died (…) ‘People from three countries came to her funeral, there dozens of people got infected. From there the virus spread to Sierra Leone and Liberia. (…) It took about 1,000 Africans dying and two Americans being repatriated. That’s basically the equation in the value of life and what triggers an international response. Professor Peter Piot (director of the London School of Hygiene and Tropical Medicine)
Ultimately the spread is due to different cultural practices, as well as infrastructure. Chief among these is how people handle disease, from the avoidance, to the treatment, containment, and the handling of the victims. One aspect of certain beliefs and practices in the area is a deep distrust of medicine, as accusations of cannibalism by doctors, alongside suspicion that the disease is caused by witchcraft, and other conspiracy theories have caused riots outside treatment centres in Sierra Leone, and families to break into hospital to remove patients. The primary issue, however, is the funerary practices. The virus is able to capitalize on the tenderness in West African traditions, with devastating results. Traditional funeral proceedings in West Africa in involve lots of touching, kissing, and general handling (like washing) of the deceased; each victim, in effect, becomes far more dangerous after the virus has killed. A big part of this containment is the fact that urban centres are both better able to handle dangerous cases, and less likely to host them in the first place. This is especially bad, because it means that the most deadly strains are spread the most, and milder variants go extinct. The good news? It’s unlikely that Ebola will become a global pandemic. While there is some possibility of mutations occurring that increase the ability to spread, the fundamental mechanism that makes it deadly would likely be interrupted. The bad news is that until the population is educated in hygiene, the medical establishment, and the dangers of eating carrier species (pig, monkeys, and bats) the virus will continue to ravage these smaller villages. Oneclass
The idea is to train these people here to go back and disseminate the main instructions about the disease.” An Ebola infection often looks like malaria at first, so people may not suspect they have it. It later progresses to the classic symptoms of a hemorrhagic fever, with vomiting, diarrhea, high fever and both internal and external bleeding. With so many bodily fluids pouring from a patient, it is easy to see how caregivers could become infected. we’ve shown people how to do a traditional burial, only wearing gloves. And you can allow the body to be washed briefly. Workers have been attentive to the traditions, allowing the body to be wrapped without exposing people to the virus.” Genetic analysis of the virus causing the current outbreaks show it’s distinct from the virus seen in east Africa. This suggests it may be from a local source. No one’s sure just where Ebola cames from. It can affect great apes but fruit bats are a prime suspect. Today

 C’est Sarkozy qui avait raison !

Croyances et rites funéraires d’un autre âge, sorcellerie, déni, théories du complot, suspicion généralisée des administrations locales, méfiance à l’égard de la médecine occidentale, guerres civiles, dictatures corrompues, effondrement des systèmes de santé, attaques de centres d’isolement  …

A l’heure où 50 ans après les indépendances et des dizaines de milliards de ressources et d’aide détournées (pour un total d’au moins mille milliards de dollars sur 60 ans pour la seule aide au développement !) …

Un continent qui continue à concentrer les misères du monde (70% des cas de VIH, 90% des cas de choléra et des décès de paludisme, entre 26 et 40% d’alphabétisation, sans parler des filles, pour les pays les plus pauvres) 

Est en train, avec l’une des pires épidémies de son histoire et pendant qu’à l’instar de leurs coreligionnaires d’Irak les djihadistes sahéliens multiplient les exactions, de démontrer au monde toute l’étendue de son sous-développement …

Pendant que jusqu’en Occident même certains propagent les pires théories du complot

Comment ne pas repenser aux paroles, qui avait tant été dénoncées, du discours de Dakar de l’ancien président Sarkozy de juillet 2007 sur la non-entrée dans l’histoire de l’homme noir ?

Et ne pas voir, comme l’ont bien perçu nombre de commentateurs en Afrique même, que c’était bien Sarkozy qui avait raison ?

RAVAGES DE LA FIEVRE ROUGE : Quand Ebola ébranle l’âme de l’Afrique
Avec le virus Ebola, l’identité culturelle est dangereusement remise en cause par une épidémie qui, du début de l’année à ce jour, a fait 887 morts en Afrique subsaharienne. Des cas ont été signalés aux Etats-Unis.

Le Pays

5 août 2014

Si les deux cas révélés aux Etats-Unis étaient effectivement hors de danger, cela augurerait de bonnes perspectives pour la recherche. Celle-ci semble piétiner depuis la découverte du virus en 1976. A ce propos, l’Occident n’est point exempt de critique. Pourquoi avoir tant négligé les risques de propagation du mal qui avait d’abord sévi en Afrique centrale ? Sans aller jusqu’à jeter l’anathème sur l’Occident, il conviendrait de s’interroger sur le manque patent de médicaments à ce jour : insuffisance de ressources ou tout simplement manque de volonté politique ? Avec les révélations de cas en Occident (Etats-Unis), il faut souhaiter de meilleures dispositions, afin que la recherche vienne à bout de ce fléau.

Ebola s’attaque à nos valeurs culturelles

En tout cas, selon l’OMS, il existe des traitements, même si aucun vaccin homologué n’a encore vu le jour. Cela vient ainsi contredire les idées reçues selon lesquelles la maladie est mortelle à 100%. Que dire du docteur Kent Brantly et de son assistante Nancy Writebol, de retour aux Etats-Unis, après avoir contracté le virus lors de leur mission au Liberia ? Hospitalisés, ils avaient reçu plusieurs injections d’un mystérieux sérum baptisé ZMapp, conçu à San Diego en Californie. Les deux coopérants qui se trouvaient dans un état critique, seraient aujourd’hui dans un état « stable ». Jusque-là, le sérum n’avait été testé que sur quatre singes infectés par Ebola. Ils ont survécu après avoir reçu une dose du produit.Malheureusement, des membres des personnels de santé d’Afrique n’auront pas eu la chance des deux experts américains. Tombés les armes à la main, ces médecins, infirmiers ou sages-femmes méritent d’être célébrés. Le drame avec Ebola, c’est que cette épidémie s’attaque cruellement et insidieusement à nos valeurs culturelles ! Il y a par exemple la question des enterrements traditionnels, où les familles touchent le corps pendant les rites funéraires. Qui, à présent, pour s’occuper d’une personne emportée par le virus Ebola ? Au Liberia, de nombreux malades atteints par le virus Ebola, préfèrent rester chez eux plutôt que de se rendre dans les centres de santé.

La psychose s’est répandue partout. Nul ne se sent désormais à l’abri, dans une Afrique lacérée par des traditions hétéroclites et des pratiques religieuses tenaces. Combattre le virus Ebola, que d’engagements, d’implications mais surtout de renoncements ! Des marchés aux rassemblements qu’occasionnent les naissances, les mariages, les baptêmes, les deuils, les prières et autres rites funéraires, les Africains aiment à s’illustrer comme de bons exemples. Qu’ils soient simples fidèles, parents, amis, connaissances ou voisins, ils ne veulent pas se voir rejetés pour avoir failli un tant soit peu.

La lutte contre Ebola est difficile, mais pas impossible ! Elle devra se mener vaille que vaille, au plan individuel et collectif. Avec Ebola, au-delà des modes de vie, c’est aussi le mode de fonctionnement de la cellule familiale et de la société tout entière qu’il faudra revoir. Il faudra oser s’attaquer à des valeurs ancrées dans la cosmogonie africaine, revisiter nos croyances et nos comportements. De vrais défis ! Au Nigeria, on a dû incinérer le cadavre d’une victime d’Ebola. Le médecin qui l’avait soigné a aussi été mis en quarantaine. Pourra-t-on intégrer ces pratiques dans les nouvelles habitudes ? Il le faut pourtant. Pire que la peste et le choléra réunis, l’épidémie d’Ebola détruit les espaces de solidarité.

Des dispositions plus rigoureuses doivent être prises

Les pesanteurs socioculturelles ajoutées au manque de moyens (humains, matériels, financiers), le manque de coordination des actions, font de la fièvre rouge, une maladie aussi redoutable qu’effroyable sur le continent. Le médecin traitant, lui-même, est vulnérable. Une implication de l’Occident est requise. Elle doit être forte. Mais, parce qu’il engloutit des sommes colossales, l’Occident doit exiger en contrepartie que les dirigeants africains s’assument plus sérieusement que face au SIDA. En effet, le problème de la délinquance politique et économique reste toujours posé du côté de l’Afrique. Outre les questions relatives à l’hygiène publique et à l’assainissement, des problèmes de mal gouvernance se trouvent au cœur même de la gestion de nos grands fléaux. Pour le cas d’Ebola, celle-ci se propage parce que les politiques africaines de développement, de santé, d’environnement, de population tout court, sont généralement inadéquates. A preuve, des mesures préventives sont recommandées, sans que des dispositions ne soient toujours prises pour annihiler les conséquences fâcheuses au plan socio-économique. Il est bien de défendre aux gens de manger de la viande de brousse ou de chauves-souris, pour se prémunir contre l’infection au virus d’Ebola. Mais, que faire pour compenser les pertes au niveau des chasseurs, des intermédiaires et des vendeurs de viandes prisées de certaines populations ?

Il faudra veiller à une saine utilisation des fonds qui seront mis à la disposition des Etats frappés par le mal. Le passé est à ce sujet suffisamment lourd d’enseignements. Face au SIDA, que n’a-t-on pas vu sur ce continent? La délinquance à tous les étages, impliquant des personnes insignifiantes et des hauts cadres, y compris le sommet de l’Etat. Face à l’épidémie d’Ebola, des dispositions plus rigoureuses doivent être prises. Si Ebola fait des ravages au point d’ébranler l’âme de l’Afrique, il faut éviter que les délinquants à col blanc ne perpétuent continuellement la saignée du continent, en profitant sans vergogne et impunément des efforts de la communauté internationale. L’expérience de fléaux comme celle du SIDA montre qu’en Afrique, une saine gestion des fonds, sur fond de bonne gouvernance politique, est un bon préalable au recul de l’épidémie.

Voir aussi:

PROPAGATION DE LA FIEVRE ROUGE : Ebola ou la désintégration des peuples
C’est le branle-bas de combat dans tous les pays ou presque. Ceux qui sont touchés cherchent les voies et moyens de contenir le virus ; les autres pays prennent des mesures nécessaires pour prévenir une quelconque infection. En plus de la sous-région ouest-africaine où le cap des 1 000 morts d’Ebola a été dépassé, selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), les Etats-Unis d’Amérique, l’Inde et le Canada font face à la menace Ebola à travers leurs ressortissants vivant dans les pays touchés. Le virus fait des ravages au point d’être classé ennemi public à l’échelle mondiale.

Le Pays

10 août 2014

Pour l’Afrique, la situation est critique

En effet, face à la propagation de la fièvre rouge, la communauté internationale est à présent sur le pied de guerre. L’OMS, au regard de l’ampleur que prend l’épidémie, a estimé que «les conditions d’une urgence de santé publique de portée mondiale sont réunies » et a sonné la mobilisation générale.

Pour l’Afrique particulièrement, la situation est critique. L’état de vétusté des infrastructures sanitaires, la faiblesse des ressources humaines, les problèmes d’hygiène et les traditions funéraires, entre autres, font des pays africains un terreau fertile à la propagation de ce virus. Dans le domaine culturel justement, cette épidémie est en train de détruire l’âme africaine. Les efforts pour contenir les infections commandent, entre autres, une attitude à la limite du rejet des victimes. Les parents et voisins sont invités à éviter de toucher aux corps des personnes ayant succombé, afin d’éviter tout risque de contamination par le virus. Nul doute que cette capacité du virus à se transmettre même après la mort de sa victime, est une cause de panique au sein des populations et cela sape les valeurs légendaires de solidarité africaine de même que des pans de la culture en ce qui concerne le traitement des corps des personnes décédées. Les mesures prises de part et d’autre pour limiter la propagation du virus sont, bien entendu, fort compréhensibles. Les contrôles des passagers dans bien des pays en Afrique de l’Ouest, participent des moyens de contenir l’épidémie. Mais, on peut s’interroger sur l’efficacité de telles mesures. Les frontières en Afrique, faut-il le rappeler, sont très poreuses et il n’est pas évident de pouvoir soumettre à des tests toutes les personnes qui vont d’un pays à un autre. Cela est surtout vrai pour ceux qui voyagent en train, en bus ou par divers autres moyens de déplacement. Ils sont difficiles à passer au scanner des forces de contrôle. C’est le cas notamment des voyageurs qui empruntent de simples pistes et sentiers reliant des pays. Cela dit et loin de jouer les oiseaux de mauvais augure, il est certain que le virus touche déjà bien plus de pays ouest-africains que la Sierra Leone, le Liberia, la Guinée et le Nigeria. Il ne faut pas se leurrer, le mal touche probablement plus de pays qu’on ne le pense. Et cela n’est pas sans conséquence sur l’intégration des peuples et les activités économiques. En effet, les mesures de riposte ou de prévention prises par la plupart des pays, ont un impact certain sur la libre circulation des personnes. Les entrées étant plus contrôlées aux frontières terrestres ou aériennes des pays, les voyages sont rendus de facto, plus difficiles. De plus, la psychose des contaminations amène des populations à limiter par elles-mêmes leurs déplacements vers d’autres pays, à défaut de les annuler purement et simplement.

La volonté politique et les moyens ne sont pas à la hauteur

En cela, on peut dire que le virus Ebola est un facteur de désintégration des peuples. Et cette désintégration s’accompagne d’une morosité des activités économiques. En témoigne la suspension des liaisons aériennes entre certains pays. L’espoir une fois de plus pourrait venir de l’Occident, notamment de l’Amérique. En tout cas, il est attendu beaucoup du sérum expérimental développé par les Etats-Unis d’Amérique. Il faut croiser les doigts pour que ce vaccin soit le plus rapidement possible, disponible avant 2015, comme initialement prévu et qu’il soit efficace. Certes, on peut se dire qu’il aura fallu que les économies et des vies occidentales soient en danger pour que la réponse s’organise à l’échelle mondiale et que des esquisses de solution voient le jour. Mais ce serait faire un faux procès à l’Occident que de ne voir la situation que sous ce prisme. Les Occidentaux défendent leurs intérêts et c’est, le moins du monde, normal. Il est de bon ton que les Etats-Unis d’Amérique se préoccupent du sort de leurs compatriotes contaminés par un virus de l’autre côté de la planète et cela devrait donner à réfléchir à bien des gouvernants. Car, la vérité c’est que l’Afrique a, une fois de plus, failli. Comme à son habitude, elle aura manqué de prospective. Si non, comment comprendre qu’un virus qui a fait son apparition depuis 1976 et fait jusque-là de nombreuses victimes en Afrique centrale, n’ait pas, près de 40 ans après, encore été pris au sérieux au point qu’il puisse ressurgir et faire autant de victimes ? Comment comprendre que malgré tous les discours sur la souveraineté de l’Afrique, le sort et le salut du continent soient encore entre les mains des mêmes Occidentaux régulièrement conspués ? Que reste-t-il vraiment encore de la fierté des Africains ? Hélas, tout ce qui intéresse vraiment les dirigeants africains, c’est le pouvoir. C’est le moins que l’on puisse dire au regard du fait qu’ils sont incapables de résoudre les problèmes de santé et d’éducation des populations pour ne citer que cela. L’Afrique devrait pouvoir prendre en charge elle-même la recherche dans des domaines où ses intérêts sont en jeu. Elle a la matière grise pour cela. Seulement, l’esprit d’anticipation fait largement défaut. On attend toujours que la situation soit hors de contrôle ou en passe de l’être, pour réagir. De plus, la volonté politique et les moyens ne sont pas à la hauteur pour des pays qui rêvent d’émergence. Il n’y a qu’à observer les parts des budgets réservées à la recherche qui, comme on le sait, sont généralement modiques sous nos tropiques. Pourtant, il est évident que dans la lutte contre le virus Ebola et les autres maladies qui écument le continent, si les chercheurs africains arrivaient à mettre au point des vaccins ou des remèdes dont la qualité scientifique est éprouvée, le reste du monde ne pourrait que s’incliner devant de telles découvertes. C’est dire que le respect et la reconnaissance des autres en matière de recherches scientifiques comme dans bien d’autres domaines, se méritent. Aux Africains donc de se ressaisir, à commencer par leurs dirigeants, pour mériter le respect qu’ils réclament des autres, mais aussi et surtout pour prendre en main eux-mêmes leur destin.

Voir encore:

PROPAGATION DE LA FIEVRE ROUGE : Quand Ebola met à nu les tares des systèmes sanitaires africains
La gouvernance des Etats africains présente beaucoup d’insuffisances. Il n’y a que les personnes de mauvaise foi qui peuvent en douter. Une des illustrations les plus frappantes de ce fait est la situation chaotique dans laquelle se trouvent nos systèmes de santé. En effet, la propagation du virus Ebola a contribué à mettre à nu toute l’étendue de cette triste réalité, qui doit désormais interpeller toutes les consciences. Lorsque l’on fait l’état des lieux, l’on peut avoir des raisons objectives d’être remonté contre nos gouvernants.

Pousdem Pickou

Le Pays
21 août 2014

L’Afrique est en train de payer pour son manque de vision

Les zones d’ombre sont nombreuses. Elles se rapportent notamment à l’insuffisance du personnel soignant qualifié, au niveau rudimentaire des plateaux techniques, à la gestion artisanale des structures de santé, au manque de professionnalisme et de motivation des agents de santé, etc. Dans ces conditions, l’on comprend pourquoi la moindre épidémie peut constituer une véritable épreuve pour les autorités sanitaires. Certes, Ebola n’est pas comme les autres maladies infectieuses, mais la précarité et le dénuement dans lesquels évoluent les systèmes sanitaires de bien des Etats africains, peuvent expliquer en partie sa propagation. Lorsque l’on prend le cas du Libéria qui est l’un des pays le plus touché par le virus, l’on peut tomber des nues de constater que ce pays, qui est indépendant depuis 1847, dispose seulement de 250 médecins, soit un ratio effroyable d’un ou de deux médecins pour 100 000 habitants. Il n’est donc pas étonnant que le pays de William Tolbert ait beaucoup de mal à déployer un personnel qualifié suffisant, pour la prise en charge des personnes infectées et affectées. Que l’on n’aille surtout pas brandir l’insuffisance de moyens financiers pour justifier cet état de fait. En effet, le Libéria regorge d’énormes richesses minières dont l’exploitation judicieuse pourrait permettre au peuple libérien de sortir la tête de l’eau. Malheureusement, ces richesses sont exploitées au profit d’une caste politique qui vit sur un îlot d’opulence, dans un océan de misère et d’indigence indescriptibles. L’exemple du Libéria est celui de la plupart des Etats africains. Lorsqu’il s’agit de répondre aux besoins de base des populations en termes d’éducation, de santé, de logement, l’on n’hésite pas en haut lieu à invoquer le manque de moyens financiers et à tendre sans gêne la sébile à la communauté internationale. Par contre, lorsqu’il s’agit de dépenser pour réaliser des activités dont l’intérêt pour les populations n’est pas évident, l’argent est vite mobilisé. Pour revenir à la propagation de la fièvre rouge, l’on a envie de dire que l’Afrique est en train de payer pour son manque de vision. Gouverner, dit-on, c’est prévoir.

Il y a urgence à repenser les systèmes de santé des pays africains

Mais en Afrique, c’est tout le contraire. C’est le pilotage à vue qui est érigé en mode de gouvernance. Lorsque survient la moindre urgence, c’est le sauve-qui-peut, nos Etats donnant l’impression d’être complètement désarmés. D’ailleurs, le fait qui consiste pour les princes qui nous gouvernent de courir, toutes affaires cessantes, en Occident, même pour soigner leurs petits bobos, est un aveu du peu d’intérêt et de crédit qu’ils accordent à nos structures sanitaires et à nos spécialistes de la santé. La tendance est loin d’être inversée. En effet, nos hôpitaux se présentent de plus en plus comme des antichambres de la mort : les urgences médicales sont difficilement assurées, l’encombrement et l’insalubrité crèvent les yeux. Ces réalités laissent de marbre certains gouvernants. C’est dans ce contexte que certains Etats africains poussent l’indécence jusqu’à l’extrême, en parlant d’émergence. Face à un tel ridicule qui consiste à se chatouiller pour rire, l’on a envie de se poser la question suivante : Sacrée Afrique, quand est-ce que tu vas cesser d’être la risée des autres ? Cela dit, aujourd’hui plus jamais, il y a urgence à repenser les systèmes de santé des pays africains. Cela nécessite certes des moyens financiers, mais surtout de l’ingéniosité et de la volonté politique. L’Afrique a certainement des chercheurs de qualité. Mais encore faut-il qu’ils aient le minimum de moyens pour mener leurs recherches. C’est en adoptant de nouvelles résolutions, en termes de bonne gouvernance, que l’on pourra dire que l’Afrique a tiré leçon des ravages que la fièvre rouge est en train de faire sur son sol.

Voir de plus:

L’homme africain et l’histoire

Henri Guaino
Le Monde

26.07.2008

Il y a un an à Dakar, le président de la République française prononçait sa première grande allocution en terre africaine. On sait le débat qu’elle a provoqué. Jamais pourtant un président français n’avait été aussi loin sur l’esclavage et la colonisation : « Il y a eu la traite négrière. Il y a eu l’esclavage, les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les Africains, ce fut un crime contre l’homme, ce fut un crime contre l’humanité tout entière (…). Jadis les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire. Ils ont eu tort. »

Mais il a voulu rappeler en même temps que, parmi les colons, « il y avait aussi des hommes de bonne volonté (…) qui ont construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles (…) ». Il doit beaucoup à Senghor, qui proclamait : « Nous sommes des métis culturels. » C’est sans doute pourquoi il a tant déplu à une certaine intelligentsia africaine qui trouvait Senghor trop francophile. Il ne doit en revanche rien à Hegel. Dommage pour ceux qui ont cru déceler un plagiat. Reste que la tonalité de certaines critiques pose une question : faut-il avoir une couleur de peau particulière pour avoir le droit de parler des problèmes de l’Afrique sans être accusé de racisme ?

A ceux qui l’avaient accusé de racisme à propos de Race et culture (1971), Lévi-Strauss avait répondu : « En banalisant la notion même de racisme, en l’appliquant à tort et à travers, on la vide de son contenu et on risque d’aboutir à un résultat inverse de celui qu’on recherche. Car qu’est-ce que le racisme ? Une doctrine précise (…). Un : une corrélation existe entre le patrimoine génétique d’une part, les aptitudes intellectuelles et les dispositions morales d’autre part. Deux : ce patrimoine génétique est commun à tous les membres de certains groupements humains. Trois : ces groupements appelés « races » peuvent être hiérarchisés en fonction de la qualité de leur patrimoine génétique. Quatre : ces différences autorisent les « races » dites supérieures à commander, exploiter les autres, éventuellement à les détruire. »

Où trouve-t-on une telle doctrine dans le discours de Dakar ? Où est-il question d’une quelconque hiérarchie raciale ? Il est dit, au contraire : « L’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen. » Et « le drame de l’Afrique n’est pas dans une prétendue infériorité de son art, de sa pensée, de sa culture, car pour ce qui est de l’art, de la pensée, de la culture, c’est l’Occident qui s’est mis à l’école de l’Afrique ».

Est-ce raciste de dire : « En écoutant Sophocle, l’Afrique a entendu une voix plus familière qu’elle ne l’aurait cru et l’Occident a reconnu dans l’art africain des formes de beauté qui avaient jadis été les siennes et qu’il éprouvait le besoin de ressusciter » ?

Parler de « l’homme africain » était-il raciste ? Mais qui a jamais vu quelqu’un traité de raciste parce qu’il parlait de l’homme européen ? Nul n’ignore la diversité de l’Afrique. A Dakar, le président a dit : « Je veux m’adresser à tous les Africains, qui sont si différents les uns des autres, qui n’ont pas la même langue, la même religion, les mêmes coutumes, la même culture, la même histoire, et qui pourtant se reconnaissent les uns les autres comme Africains. »

Chercher ce que les Africains ont en commun n’est pas plus inutile ni plus sot que de chercher ce que les Européens ont en partage. L’anthropologie culturelle est un point de vue aussi intéressant que celui de l’historien sur la réalité du monde.

UN DISCOURS POUR LA JEUNESSE

Revenons un instant sur le passage qui a déchaîné tant de passions et qui dit que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Nulle part il n’est dit que les Africains n’ont pas d’histoire. Tout le monde en a une. Mais le rapport à l’histoire n’est pas le même d’une époque à une autre, d’une civilisation à l’autre. Dans les sociétés paysannes, le temps cyclique l’emporte sur le temps linéaire, qui est celui de l’histoire. Dans les sociétés modernes, c’est l’inverse.

L’homme moderne est angoissé par une histoire dont il est l’acteur et dont il ne connaît pas la suite. Cette conception du temps qui se déploie dans la durée et dans une direction, c’est Rome et le judaïsme qui l’ont expérimentée les premiers. Puis il a fallu des millénaires pour que l’Occident invente l’idéologie du progrès. Cela ne veut pas dire que dans toutes les autres formes de civilisation il n’y a pas eu des progrès, des inventions cumulatives. Mais l’idéologie du progrès telle que nous la connaissons est propre à l’héritage des Lumières.

En 1947, Emmanuel Mounier partait à la rencontre de l’Afrique, et en revenant il écrivit : « Il semble que le temps inférieur de l’Africain soit accordé à un monde sans but, à une durée sans hâte, que son bonheur soit de se laisser couler au fil des jours et non pas de brûler les espaces et les minutes. » Raciste, Mounier ?

A propos du paysan africain, le discours parle d’imaginaire, non de faits historiques. Il ne s’agissait pas de désigner une classe sociale, mais un archétype qui imprègne encore la mentalité des fils et des petits-fils de paysans qui habitent aujourd’hui dans les villes.

L’Afrique est le berceau de l’humanité, et nul n’a oublié ni l’Egypte ni les empires du Ghana et du Mali, ni le royaume du Bénin, ni l’Ethiopie. Mais les grands Etats furent l’exception, dit Braudel, qui ajoute : « L’Afrique noire s’est ouverte mal et tardivement sur le monde extérieur. » Raciste, Braudel ?

L’homme africain est entré dans l’histoire et dans le monde, mais pas assez. Pourquoi le nier ?

Ce discours ne s’adressait pas aux élites installées, aux notables de l’Afrique. Mais à sa jeunesse qui s’apprête à féconder l’avenir. Et il lui dit : « Vous êtes les héritiers des plus vieilles traditions africaines et vous êtes les héritiers de tout ce que l’Occident a déposé dans le coeur et dans l’âme de l’Afrique », la liberté, la justice, la démocratie, l’égalité vous appartiennent aussi.

L’Afrique n’est pas en dehors du monde. D’elle aussi, il dépend que le monde de demain soit meilleur. Mais l’engagement de l’Afrique dans le monde a besoin d’une volonté africaine, car « la réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes ». Cessons de ressasser le passé et tournons-nous ensemble vers l’avenir. Cet avenir a un nom : l’Eurafrique, et l’Union pour la Méditerranée en est la première étape. Voilà ce que le président de la République a dit en substance à Dakar.

On a beaucoup parlé des critiques, moins de ceux qui ont approuvé, comme le président de l’Afrique du Sud, M. Thabo Mbeki. On n’a pas parlé du livre si sérieux, si honnête d’André Julien Mbem, jeune philosophe originaire du Cameroun. Parlera-t-on du livre si savant à paraître bientôt à Abidjan de Pierre Franklin Tavares, philosophe spécialiste de Hegel, originaire du Cap-Vert ?

L’éditorial du quotidien sénégalais Le Soleil du 9 avril dernier était intitulé : « Et si Sarkozy avait raison ? » Bara Diouf, grande figure du journalisme africain, qui fut l’ami de Cheikh Anta Diop (1923-1986, historien et anthropologue sénégalais), écrivait : « Le siècle qui frappe à notre porte exige notre entrée dans l’histoire contemporaine. »

Raciste, Bara Diouf ou mauvais connaisseur de l’Afrique ?

Toute l’Afrique n’a pas rejeté le discours de Dakar. Encore faut-il le lire avec un peu de bonne foi. On peut en discuter sans mépris, sans insultes. Est-ce trop demander ? Et si nous n’en sommes pas capables, à quoi ressemblera demain notre démocratie ?

Henri Guaino est conseiller spécial du président de la République

Voir encore:

Ebola : « Le risque n’est pas majeur dans les pays développés »
Tatiana Salvan

Libération

17 octobre 2014

INTERVIEW Selon le microbiologiste Jean-Pierre Dedet, les conditions d’une épidémie ne sont pas réunies en Occident. Mais Ebola sera bien l’une des plus grandes épidémies africaines.

Avec l’annonce d’un deuxième cas d’infection par le virus Ebola aux Etats-Unis, l’Occident redoute plus que jamais qu’Ebola ne franchisse les frontières. La France vient d’annoncer la mise en place d’un dispositif de contrôle sanitaire dans les aéroports français. Mais pour Jean-Pierre Dedet, professeur émérite à l’université Montpellier I et microbiologiste, auteur de Epidémies, de la peste noire à la grippe A/H1N1 (2010), l’épidémie d’Ebola restera concentrée en Afrique.

Sur le même sujetLe Sénégal n’est plus touché par Ebola
Selon l’OMS, l’épidémie d’Ebola pourrait faire 10 000 nouveaux cas par semaine. Existe-il un véritable risque de pandémie ?

En Afrique, oui, il y a un risque d’épidémisation, mais je ne pense pas qu’elle puisse s’étendre au reste du monde. Bien sûr, il y aura des cas sporadiques en Occident, on recensera encore quelques personnes contaminées venues d’Afrique, ainsi que quelques cas d’infections survenues au contact de ces malades. Mais cela restera très rare. D’une part, les conditions du cycle de propagation naturelle du virus ne sont pas réunies comme c’est le cas en Afrique, où nous avons un parasite porteur du virus, de fortes concentrations humaines, certains comportements humains ou rites particuliers (comme toucher les morts), des conditions sanitaires défavorables, un certain type d’alimentation, etc. D’autre part, le développement de la médecine occidentale permet de mettre en place des moyens d’action pour éviter une généralisation, avec notamment l’isolement absolu du patient, un strict protocole, des équipements médicaux pointus et le développement de stratégies de détection rapide du virus. Malgré un manque au niveau des traitements à l’heure actuelle, le risque n’est donc pas majeur dans les pays développés, mais Ebola sera l’une des plus grandes épidémies africaines.

Comment situer Ebola par rapport aux autres grandes épidémies ?

Le XXe siècle a marqué le retour des épidémies : dans les années 70, sont apparues les fièvres hémorragiques (dont Ebola); dans les années 80, le VIH; dans les années 90, l’hépatite C; et dans les années 2000, le Sras, la grippe H1N1, le chikungunya, etc. Ces maladies n’ont pas toutes les mêmes caractéristiques épidémiologiques ni la même transmission vectorielle, mais elles se sont propagées à cause d’une série de facteurs, comportementaux et environnementaux. Les échanges, les migrations, les voyages intercontinentaux, mais aussi la pénétration humaine en forêt et la déforestation, qui ont amené les hommes à entrer en contact avec une faune sauvage porteuse d’agents pathogènes, ont favorisé la contamination. Et l’Afrique est un continent qui a un lot considérable d’agents infectieux.

Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu’Ebola n’est pas le seul fléau en Afrique. Des études ont montré que ce continent concentre 70% des cas de VIH et 90% des cas de choléra. Et 90% des décès de paludisme surviennent en Afrique. Mais il y a aussi toute une conjonction qui fait que c’est un continent malade. La structure sanitaire y est déficitaire, du fait des régimes instables ou des zones de guerre. C’est aussi un territoire de migration. Et encore une fois, les comportements humains sont souvent responsables de la propagation des virus.

Les fléaux médicaux en Afrique en 2012 comparés à l’épidémie d’Ebola en 2014

L’éducation est donc essentielle pour éviter les épidémies ?

L’éducation en général, et l’éducation sanitaire en particulier, joue un rôle fondamental. De simples gestes d’hygiène permettraient de réduire les fléaux médicaux qui touchent l’Afrique. Par exemple, les diarrhées «normales» tuent chaque année des centaines de milliers d’enfants. Se laver les mains permettrait de réduire de 50% le taux de mortalité.

Peut-on comparer le virus Ebola au VIH ?

Ils ont un point commun : la transmission directe interhumaine. Mais Ebola est plus dangereux dans le sens où tous les émonctoires (l’urine, la salive, le liquide séminal…) sont vecteurs de transmission. Le simple fait de toucher le patient est dangereux, ce qui n’est pas le cas avec le sida. Néanmoins, le sida est une maladie chronique de longue durée, tandis qu’Ebola est une maladie très aiguë, avec un très fort taux de mortalité, très rapide. Avec Ebola, l’épidémisation est donc moins forte.

Cette épidémie peut influencer le mode de fonctionnement de la société africaine ?

J’espère en tout cas qu’Ebola servira de déclencheur pour les différents régimes politiques, qu’ils deviendront plus désireux d’investir l’argent dans un système de santé efficace, sans détourner les fonds. J’espère aussi que cette épidémie va faire prendre conscience aux organisations internationales qu’il faut accorder une aide majeure à l’Afrique, et lui apporter une aide logistique et humaine plus importante. On a commencé, mais c’est encore timide.

Pour ce qui est de la société elle-même, des efforts considérables d’information sont à faire. Mais passé une période d’incompréhension et la recherche de responsables (la population met notamment en cause les pouvoirs politiques), la société pourra peut-être aussi changer beaucoup de comportements.

Voir de même:

Peur
Le virus Ebola alimente les théories du complot
Pierre Haski
Rue 89
03/08/2014

Obama veut imposer une « tyrannie médicale » et des médecins apportent la maladie en Afrique. Voilà les explications qui émergent alors que l’épidémie s’amplifie, et menacent prévention et mesures de précaution.

Une épidémie d’une maladie incurable, mystérieuse, alimente toujours les théories du complot ou les thèses farfelues. Ce fut le cas du sida dans les années 80, avant que le monde devienne -hélas- familier de ce virus ; c’est aujourd’hui le cas d’Ebola, qui sévit en Afrique de l’ouest.

Le rapatriement aux Etats-Unis, samedi, d’un médecin américain contaminé par le virus Ebola, a donné un nouvel élan aux amateurs de complots, jouant avec le risque de prolifération de l’épidémie sur le sol américain.

Le Dr Kent Brantly, qui travaillait au Libéria avec les patients d’Ebola, a été contaminé et rapatrié samedi à Atlanta, où il est arrivé revêtu d’un scaphandre de protection, suffisamment fort pour descendre seul de l’ambulance. Une deuxième américaine contaminée devrait être rapatriée dans les prochains jours, dans les mêmes conditions.

« Complot eugéniste et mondialiste »
Dès samedi, l’un des « complotistes » les plus célèbres des Etats-Unis, Alex Jones, qui débusque le « globaliste » derrière chaque geste de l’administration américaine et a l’oreille du « Tea Party », s’en est ému dans une vidéo sur son site Infowars.com et sur YouTube. Il s’insurge :

« Mesdames, Messieurs, c’est sans précédent pour un gouvernement occidental d’amener une personne atteinte de quelque chose d’aussi mortel qu’Ebola dans leur propre pays. (…) C’est le signe qu’on cherche à susciter la terreur et l’effroi, afin d’imposer une tyrannie médicale encore plus forte. »

Pour ce « guerrier de l’info », comme il se décrit, qui n’a pas moins de 250 000 abonnés à son compte Twitter, le virus ne restera pas confiné à l’hôpital et s’échappera. « Il s’agit d’un gouvernement et d’un système politique qui se moquent des gens », accusant les « eugénistes “ et les ‘mondialistes’ de déployer un scénario catastrophe.

Au même moment, pourtant, les autorités américaines expliquent qu’elles ont ramené le Dr Brantly à Atlanta pour lui donner une chance de survivre, en renforçant ses défenses dans l’espoir qu’il surmonte l’attaque du virus. Le taux de mortalité de cette souche d’Ebola n’est ‘que’ de 60% environ, contre plus de 90% pour d’autres épidémies antérieures en Afrique.

Et ils le font dans l’endroit le plus adapté : Atlanta est le siège du Centre de contrôle des maladies infectieuses (CDC) aux Etats-Unis, et de l’un des seuls labos au monde spécialisés dans les virus, un laboratoire de niveau P4, le plus élevé et dans lequel la sécurité est la plus rigoureuse, avec plusieurs sas de décontamination pour s’y déplacer. L’autre labo du même type au monde se trouve … à Lyon.

‘Ebola, Ebola’
Il n’y a pas qu’aux Etats-Unis que la menace d’Ebola suscite fantasmes et peurs quasi-millénaristes : Adam Nossiter, l’envoyé spécial du New York Times racontait il y a quelques jours de Guinée –l’un des pays les plus touchés par Ebola– comment des villageois ont constitué des groupes d’autodéfense pour empêcher les équipes médicales d’approcher. ‘Partout où elles passent, on voit apparaître la maladie’, dit un jeune Guinéen interdisant l’accès de son village.

Son récit se poursuit :

‘Les travailleurs [sanitaires] et les officiels, rendus responsables par des populations en panique pour la propagation du virus, ont été menacés avec des couteaux, des pierres et des machettes, et leurs véhicules ont parfois été entourés par des foules menaçantes. Des barrages de troncs d’arbre interdisent l’accès aux équipes médicales dans les villages où l’on soupçonne la présence du virus. Des villageois malades ou morts, coupés de toute aide médicale, peuvent dès lors infecter d’autres personnes.

C’est très inhabituel, on ne nous fait pas confiance, dit Marc Poncin, coordinateur pour la Guinée de Médecins sans Frontières, le principal groupe luttant contre le virus. Nous ne pouvons pas stopper l’épidémie.’
Le journaliste ajoute que les gens s’enfuient à la vue d’une croix rouge, et crient ‘Ebola, Ebola’ à la vue d’un Occidental. Un homme en train de creuser une tombe pour un patient décédé du virus conclut : ‘nous ne pouvons rien faire, seul Dieu peut nous sauver’.

Sur le site du New Yorker, Richard Preston, auteur d’un livre sur Ebola dont nous avons cité de larges extraits récemment, raconte qu’au Libéria, les malades d’Ebola quittent la capitale, Monrovia, dont le système de santé est dépassé par l’épidémie, et retournent dans leur village d’origine pour consulter des guérisseurs ou simplement rejoindre leurs familles. Au risque de diffuser un peu plus le virus.

Le sida pour ‘décourager les amoureux’
Peurs, fantasmes, parano sont fréquents à chaque nouvelle maladie. Ce fut le cas lors de l’apparition du sida au début des années 80. A Kinshasa, durement touchée par la pandémie, la population n’a pas cru aux explications officielles sur la transmission sexuelle du virus, et avait rebaptisé le sida ‘Syndrome inventé pour décourager les amoureux’… Les églises évangélistes s’en étaient emparées pour parler de ‘punition divine’ et recruter un peu plus de brebis égarées.

Pire, en Afrique du Sud, la méfiance vis-à-vis de la médecine occidentale a gagné jusqu’au Président de l’époque, Thabo Mbeki, qu’on aurait cru plus prudent, et qui avait encouragé le recours à des remèdes traditionnels plutôt que les antirétroviraux qui commençaient à faire leur apparition et ont, depuis, fait leurs preuves. Un temps précieux, et beaucoup de vies humaines, ont été sacrifiés dans cette folie.

Avec le temps, la connaissance de la maladie et de ses modes de transmission a progressé, même s’il reste de nombreuses inégalités dans les accès aux soins.

Bien que le virus ait été identifié en 1976, il y a près de quatre décennies, les épidémies ont été très localisées, et de brève durée. Elle reste donc peu connue en dehors des spécialistes, et surtout entourée d’une réputation terrifiante : pas de remède, fort taux de mortalité, virus mutant…

Avec retard, la mobilisation internationale se met en place pour contenir l’épidémie apparue en Afrique de l’Ouest. L’information des populations n’est pas la tache la moins importante. Même s’il est probable qu’aucun argument rationnel ne pourra convaincre Alex Jones et ses disciples que l’administration Obama, malgré tous ses défauts, n’est pas en train d’importer Ebola pour quelque projet d’eugénisme au sein de la population américaine…

Voir par ailleurs:

Kissing the Corpses in Ebola Country
Ebola victims are most infectious right after death—which means that West African burial practices, where families touch the bodies, are spreading the disease like wildfire.

Abby Hagelage

The Daily beast
08.13.14

From 8 a.m. to midnight, wearing three pairs of gloves, the young men of Sierra Leone bury Ebola casualities. An activity that’s earned the Red Cross recruits an unwelcome designation: The Dead Body Management Team.

Some days, just one call to collect a newly deceased victim comes in from the Kailahun district. Some days, the team receives nine. The calls from medical professionals at isolation centers are met with relief. These bodies have been quarantined. The infection can—with copious amounts of disinfectant (bleach) and meticulous attention to detail—end there. Once cleaned and sealed in two body bags, the corpse will be driven to a fresh row of graves. In gowns, boots, goggles, and masks, the men will lower the body into a 6-foot grave below. In these burials, safety trumps tradition.

The harder phone calls that the Dead Body Management Team receives, and the more dangerous burials they perform, take place in the communities themselves. Here, they must walk a delicate line between allowing the family to perform goodbye rituals and safeguarding the living from infecting themselves. The washing, touching, and kissing of these bodies—typical in many West African burials—can be deadly. But prohibiting communities from properly honoring their dead ones—and thereby worsening their distrust in medical professionals—can be deadly, too.

Insufficient medical care, shortage of supplies, and lack of money are undoubtedly contributing to an epidemic the World Health Organization has a deemed a “national disaster.” But with a death toll now topping 1,000 in four countries, it’s the battle over dead bodies that is fueling it.

***

In the remains of a deceased victim, Ebola lives on. Tears, saliva, urine, blood—all are inundated with a lethal viral load that threatens to steal any life it touches. Fluids outside the body (and in death, there are many) are highly contagious. According to the World Health Organization, they remain so for at least three days.

Dr. Terry O’Sullivan, director of the Center for Emergency Management and Homeland Security Policy Research, spent three years volunteering in Sierra Leone. He hasn’t witnessed an Ebola outbreak directly, but has watched a hemorrhagic fever overtake the body—which he describes in vivid detail. “Those that have just died are teeming with virus, in all their fluids,” says O’Sullivan. “That is in fact the worst point because their immune systems are failed…they are leaking out of every orifice. They are extremely dangerous.” A passage in the 2004 paper Containing a Haemorrhagic Fever Epidemic published in the International Journal of Infectious Diseases paints an even bleaker picture. Citing two specific studies, the authors suggest that a “high concentration of the virus is secreted on the skin of the dead.”

With fluids seeping out of every body opening, and potentially every pore, it’s no mystery why the burial rituals of West Africa pose such a danger. In a pamphlet on safety methods for treating victims of Ebola, The World Health Organization outlines proper procedures to prevent infection from spreading outward from a deceased Ebola victim. “Be aware of the family’s cultural practices and religious beliefs,” the WHO document reads. “Help the family understand why some practices cannot be done because they place the family or others at risk for exposure…explain to the family that viewing the body is not possible.”

Villagers began running from the ambulances, trying to burn down hospitals, and attacking humanitarian workers.

Telling this to the families of deceased is one thing—making sure they understand is entirely another. In Sierra Leone, a country whose literacy rate in 2013 was just over 35 percent, it’s particularly challenging. In neighboring Guinea and Liberia, two places with similar levels of poverty and illiteracy, education alone isn’t a viable solution either.

It’s a phenomenon O’Sullivan witnessed firsthand in Sierra Leone. “People have no idea how infectious diseases work. They see people go into the hospital sick and come out dead—or never come out at all,” he says. “They think if they can avoid the hospital they can survive.” This mistrust of the medical world seems to be validated when a family is prohibited from honoring the dead, participating in the funeral, or even seeing the body.

Prior Ebola outbreaks in Africa, specifically in Uganda in 2000, have yielded similar reactions among afflicted communities. Dr. Barry Hewlett and Dr. Bonnie Hewlett, the first anthropologist to be invited by WHO to join a medical intervention team, studied the Ugandan Ebola outbreak. In a book cataloging their experience—Ebola, Culture, and Politics: The Anthropology of an Emerging Disease— they explore the dangers of African burial rituals, as well as the dangers of prohibiting them.

In the Ugandan ceremonies the Hewletts witnessed, the sister of the deceased’s father is responsible for bathing, cleaning, and dressing the body in a “favorite outfit.” This task, they write, is “too emotionally painful” for the immediate family. In the event that no aunt exists, a female elder in the community takes this role on. The next step, the mourning, is where the real ceremony takes place. “Funerals are major cultural events that can last for days, depending on the status of the deceased person,” they write. As the women “wail” and the men “dance,” the community takes time to “demonstrate care and respect for the dead.” The more important the person, the longer the mourning. When the ceremony is coming to a close, a common bowl is used for ritual hand-washing, and a final touch or kiss on the face of the corpse (which is known as a “a love touch”) is bestowed on the dead. When the ceremony has concluded, the body is buried on land that directly adjoins the deceased’s house because “the family wants the spirit to be happy and not feel forgotten.”

According to the Hewletts’ analysis, these burial rituals and funerals are a critical way for the community to safely transfer the deceased into the afterlife. Prohibiting families from performing such rites is not only viewed as an affront to the deceased, but as actually putting the family in danger. “In the event of an improper burial, the deceased person’s spirit (tibo) will cause harm and illness to the family,” the Hewletts write. In Sierra Leone, O’Sullivan experienced similar sentiments when proper burials were not performed. “It is tragic. In those countries they feel very strongly about being able to say goodbye to their ancestors. To not be able to have that ritual, or treat them with the respect they traditionally give for those who passed away is very difficult,” says O’Sullivan. “Especially in concert with the fear of the disease in general.”

Worse than stopping burial rites, found the Hewletts, is keeping the body (and the burial) hidden. Barring relatives from seeing the dead in Uganda fueled hostility and fear—leading some communities to believe that medical professionals were keeping the corpses for nefarious purposes. A mass graveyard near an airfield—an attempt to remedy the problem by allowing families to see, but not touch, the graves—didn’t help. Villagers began running from the ambulances, trying to burn down hospitals, and attacking humanitarian workers. They feared the disease—but they feared the medicine even more, as well as the people delivering it.

***

In a July 28 interview with ABC News, Dr. Hilde de Clerck of Doctors Without Borders described resistance from residents in Sierra Leone, who, he says, accused him and his colleagues of bringing the disease to the country. “To control the chain of disease transmission it seems we have to earn the trust of nearly every individual in an affected family,” de Clerck said. It is, in this case, a seemingly impossible feat.

There aren’t enough health-care workers in all of West Africa to ensure that community burials are performed safely. There aren’t enough in the world to convince every family that banning such a burial isn’t the work of the devil. “It’s gotten out of control,” says O’Sullivan of this new outbreak. “So many people involved who have responded to this in the past are completely overwhelmed. They can’t get the messages out.” Until the medical community can win the trust of West Africans, the infected will miss their chance at potentially life-saving medicine.

Without it, their family members will likely face the same fate.

Voir aussi:

 As Ebola epidemic tightens grip, west Africa turns to religion for succour
Fears evangelical churches that hold thousands and services promising ‘healing’ could ignite new chains of transmission

Monica Mark, west Africa correspondent

The Guardian

17 October 2014

Every Sunday since she can remember, Annette Sanoh has attended church in Susan’s Bay, a slum of crowded tin-roofed homes in Freetown. Now as the Ebola epidemic mushrooms in the capital of Sierra Leone, Sanoh has started going to church services almost every night.

“I believe we are all in God’s hands now. Business is bad because of this Ebola problem, so rather than sit at home, I prefer to go to church and pray because I don’t know what else we can do,” said Sanoh, a market trader. At the church she attends, a small building jammed between a hairdresser’s and two homes, she first washes her hands in a bucket of chlorinated water before joining hands with fellow church members as they pray together.

“We pray Ebola will not be our portion and we pray for hope,” said Sanoh, as the disease this week reached the last remaining district that hadn’t yet recorded a case.

By any measure, West Africa is deeply religious and the region is home to some of the world’s fastest-growing Muslim and Christian populations. Posters and banners strewn across the city are constant reminders of the hope many find in spirituality amid a fearful and increasingly desperate situation. In one supermarket, a notice asking customers to pray for Ebola to end was taped on to a fridge full of butter. It urged Muslims to recite the alfathia; Christians, Our Father; and Hindus Namaste. “For non-believers, please believe in God. Amen, Amina,” it finished.

But officials have fretted about the impact of influential spiritual leaders, worrying that evangelical churches which sometimes hold thousands of faithful and services promising “healing” could ignite new chains of transmission.

As the outbreak races into its eleventh month, leaving behind almost 4,500 dead across Guinea, Liberia and Sierra Leone, experts have warned that an influx of international aid can only contain the epidemic alongside other measures in communities.

“Control of transmission of Ebola in the community, that’s going to be the key for controlling this epidemic,” said Professor Peter Piot, director of the London School of Hygiene and Tropical Medicine, speaking at Oxford University on Thursday.

“Will it be possible without the vaccine? We really don’t know, because it supposes a massive behavioural change in the community; behavioural change about funeral rites, so people don’t touch dead bodies any longer, in carers, as people could be infected while transporting someone to a hospital.”

But there are signs that messages are filtering through. Some churches are playing a critical role in educating their congregations about the disease, which is spread through direct contact with body fluids of those already showing symptoms.

In Liberia, pastor Amos Teah, said once full pews were now largely empty as members feared gathering in crowds, while he has changed the way he conducts his Methodist church services.

“These days we go to church, we sing, but we no longer carry out the tradition of passing the peace. We no longer shake hands. We are even thinking about using spoons to serve communion … to drop the bread into a person’s palm, avoiding all contacts with that person. The church has placed strong emphasis on prevention,” he said.

Among other changes, women no longer wore veils to church, as they were often shared among churchgoers.

In Guinea, an 85% Muslim country, Abou Fofana said he had stopped going to mosque for another reason. “Even though I survived Ebola, nobody wants to come near me. Even my children have faced problems as a result.”

He said he still continued to pray at home. Like many survivors, he credits his faith in helping him pull through.

At the MSF centre in Sierra Leone’s forested interior of Kailahun, Malcolm Hugo, a psychologist, said he hadn’t been able to find an imam willing to visit the centre. So the church services are “mainly filled with Muslims attending,” said Hugo, one particularly bad afternoon in which several children had died.

Health experts and officials warn that the longer the epidemic is left unchecked, the greater the risk of it spreading to other countries in a region where families extend across porous borders.

However, in one piece of rare good news, the UN health agency officially declared an end on Friday to the Ebola outbreak in Senegal. The WHO commended the country on its “diligence to end the transmission of the virus,” citing Senegal’s quick and thorough response.

A case of Ebola in Senegal was confirmed on 29 August in a young man who had travelled by road to Dakar from Guinea, where he had direct contact with an Ebola patient. By 5 September laboratory samples from the patient tested negative, indicating that he had recovered from Ebola. The declaration from WHO came because Senegal made it past the 42-day mark, which is twice the maximum incubation period for Ebola, without detecting more such cases.

“Senegal’s response is a good example of what to do when faced with an imported case of Ebola,” the WHO said in a statement. “The government’s response plan included identifying and monitoring 74 close contacts of the patient, prompt testing of all suspected cases, stepped-up surveillance at the country’s many entry points and nationwide public awareness campaigns.”

“While the outbreak is now officially over, Senegal’s geographical position makes the country vulnerable to additional imported cases of Ebola virus disease,” WHO said.

Additional reporting by Wade Williams in Monrovia

Voir également:

Why foreign aid and Africa don’t mix
Robert Calderisi, Special to CNN
August 18, 2010

Editor’s note: Robert Calderisi has 30 years of professional experience in international development, including senior positions at the World Bank. He is the author of « The Trouble with Africa: Why Foreign Aid Isn’t Working. » He writes for CNN as part of Africa 50, a special coverage looking at 17 African nations marking 50 years of independence this year.

Friday, Charles Abugre of the UN Millennium Campaign writes for CNN about why aid is important for Africa and how it can be made more effective.

(CNN) — I once asked a president of the Central African Republic, Ange-Félix Patassé, to give up a personal monopoly he held on the distribution of refined oil products in his country.

He was unapologetic. « Do you expect me to lose money in the service of my people? » he replied.

That, in a nutshell, has been the problem of Africa. Very few African governments have been on the same wavelength as Western providers of aid.

Aid, by itself, has never developed anything, but where it has been allied to good public policy, sound economic management, and a strong determination to battle poverty, it has made an enormous difference in countries like India, Indonesia, and even China.

Those examples illustrate another lesson of aid. Where it works, it represents only a very small share of the total resources devoted to improving roads, schools, heath services, and other things essential for raising incomes.

Aid must not overwhelm or displace local efforts; instead, it must settle with being the junior partner.

Because of Africa’s needs, and the stubborn nature of its poverty, the continent has attracted far too much aid and far too much interfering by outsiders.

From the start, Western governments tried hard to work with public agencies, but fairly soon ran up against the obvious limitations of capacity and seriousness of African states.

Early solutions were to pour in « technical assistance, » i.e. foreign advisers who stayed on for years, or to try « enclave » or turn-key projects that would be independent of government action.

More recently, Western agencies have worked with non-government organizations or the private sector. Or, making a virtue of necessity, they have poured large amounts of their assistance directly into government budgets, citing the need for « simplicity » and respect for local « sovereignty. »

Through all of this, the development challenge was always on somebody else’s shoulders and governments have been eager receivers, rather than clear-headed managers of Western generosity.

In the last 20 years, some states — like Ghana, Uganda, Tanzania, Mozambique, and Mali — have broken the mould, recognized the importance of taking charge, and tried to use aid more strategically and efficiently. Some commentators would add Benin, Zambia, and Rwanda to that list.

But most African governments remain stuck in a culture of dependence or indifference. There are still too many dictators in Africa (six have been in office for more than 25 years) and many elected leaders behave no differently.

In Zambia last year, journalist Chansa Kabwela sent photographs of a woman giving birth on the street outside a major hospital (where she had been refused admission) to the president’s office, hoping he would look into why this had happened.

Instead, the president, Rupiah Banda, ordered the journalist prosecuted for promoting pornography. She was later acquitted.

Government callousness is one thing. Discouraging investors is even worse. No aid professional ever suggested that outside help was more important than private effort; on the contrary, foreign aid was intended to help lay the foundations for greater public confidence and private savings and investment.

Few economists thought that aid would create wealth, although most hoped that it would help distribute the benefits of growth more evenly. It was plain that institutions, policy, and individual effort were more important than money.

So, where — despite decades of aid — the conditions for private savings and investment are still forbidding, it is high time we ask ourselves why we are still trying to improve them.

The Blair Commission Report on Africa in 2005 reported that 70,000 trained professionals leave Africa every year, and until they — and the 40 percent of the continent’s savings that are held abroad — start coming home, we need to use aid more restrictively.

An obvious solution is to focus aid on the small number of countries that are trying seriously to fight poverty and corruption. Other countries will need to wait — or settle with only small amounts of aid — until their politics or policies or attitudes to the private sector are more promising.

We should also consider introducing incentives for countries to match outside assistance with greater progress in raising local funds.

President Obama is being criticized for increasing U.S. contributions to the international fight against HIV/AIDS by only two percent, with the result that people in Uganda are already being turned away from clinics and condemned to die.

When challenged, U.S. officials have had a fairly solid answer. Uganda has recently discovered oil and gas deposits but has gone on a spending spree, reportedly ordering fighter planes worth $300 million from Russia, according to a recent report in the New York Times.

Does a government that shows such wanton disregard for common sense or even good taste really have the moral basis for insisting on more help with AIDS?

We must not be distracted by recent news of Africa’s « spectacular » growth and its sudden attractiveness to private investment. Some basic things are changing on the continent, with real effects for the future; above all, Africans are speaking out and refusing to accept tired excuses from their governments.

But the truth is that most of Africa’s growth — based on oil and mineral exports — has not made a whit of difference to the lives of most Africans.

Political freedoms shrank on the continent last year, according to the U.S.-based Freedom House index.

A quarter of school-age children are still not enrolled, according to World Bank statistics; many of those that are, are receiving a very mediocre education. And agricultural productivity — the key to reducing poverty — is essentially stagnant.

The really good news is likely to stay local and seep out in small doses, until it eventually overwhelms the inertia and indifference of governments.

Five years ago, Kenya managed to double its tax revenues because a former businessman, appointed to head the national revenue agency, took a hatchet to the dishonest practices of many tax collectors. He had every reason to do so. Only five percent of Kenya’s budget comes from foreign aid, compared with 40 percent in neighboring countries.

This is a good example of the sometimes-perverse effects of aid, but also of the importance of imagination and individual initiative in promoting a better life for Africans.

The opinions expressed in this commentary are solely those of Robert Calderisi.

Development aid to Africa
Top 10 « official development assistance » recipients in 2008:

1 Ethiopia $3.327 billion
2 Sudan $2.384 billion
3 Tanzania $2.331 billion
4 Mozambique $1.9994 billion
5 Uganda $1.657 billion
6 DR Cong $1.610 billion
7 Kenya $1.360 billion
8 Egypt $1.348 billion
9 Ghana $1.293 billion
10 Nigeria $1.290 billion

Net official development assistance to Africa in 2008: $44 billion.

Source: Organization for Economic Co-operation and Development.

Voir encore:

Why Foreign Aid Is Hurting Africa
Money from rich countries has trapped many African nations in a cycle of corruption, slower economic growth and poverty. Cutting off the flow would be far more beneficial, says Dambisa Moyo.
Dambisa Moyo
WSJ

March 21, 2009

A month ago I visited Kibera, the largest slum in Africa. This suburb of Nairobi, the capital of Kenya, is home to more than one million people, who eke out a living in an area of about one square mile — roughly 75% the size of New York’s Central Park. It is a sea of aluminum and cardboard shacks that forgotten families call home. The idea of a slum conjures up an image of children playing amidst piles of garbage, with no running water and the rank, rife stench of sewage. Kibera does not disappoint.

What is incredibly disappointing is the fact that just a few yards from Kibera stands the headquarters of the United Nations’ agency for human settlements which, with an annual budget of millions of dollars, is mandated to « promote socially and environmentally sustainable towns and cities with the goal of providing adequate shelter for all. » Kibera festers in Kenya, a country that has one of the highest ratios of development workers per capita. This is also the country where in 2004, British envoy Sir Edward Clay apologized for underestimating the scale of government corruption and failing to speak out earlier.

Giving alms to Africa remains one of the biggest ideas of our time — millions march for it, governments are judged by it, celebrities proselytize the need for it. Calls for more aid to Africa are growing louder, with advocates pushing for doubling the roughly $50 billion of international assistance that already goes to Africa each year.

Yet evidence overwhelmingly demonstrates that aid to Africa has made the poor poorer, and the growth slower. The insidious aid culture has left African countries more debt-laden, more inflation-prone, more vulnerable to the vagaries of the currency markets and more unattractive to higher-quality investment. It’s increased the risk of civil conflict and unrest (the fact that over 60% of sub-Saharan Africa’s population is under the age of 24 with few economic prospects is a cause for worry). Aid is an unmitigated political, economic and humanitarian disaster.

Few will deny that there is a clear moral imperative for humanitarian and charity-based aid to step in when necessary, such as during the 2004 tsunami in Asia. Nevertheless, it’s worth reminding ourselves what emergency and charity-based aid can and cannot do. Aid-supported scholarships have certainly helped send African girls to school (never mind that they won’t be able to find a job in their own countries once they have graduated). This kind of aid can provide band-aid solutions to alleviate immediate suffering, but by its very nature cannot be the platform for long-term sustainable growth.

Whatever its strengths and weaknesses, such charity-based aid is relatively small beer when compared to the sea of money that floods Africa each year in government-to-government aid or aid from large development institutions such as the World Bank.

Over the past 60 years at least $1 trillion of development-related aid has been transferred from rich countries to Africa. Yet real per-capita income today is lower than it was in the 1970s, and more than 50% of the population — over 350 million people — live on less than a dollar a day, a figure that has nearly doubled in two decades.

Even after the very aggressive debt-relief campaigns in the 1990s, African countries still pay close to $20 billion in debt repayments per annum, a stark reminder that aid is not free. In order to keep the system going, debt is repaid at the expense of African education and health care. Well-meaning calls to cancel debt mean little when the cancellation is met with the fresh infusion of aid, and the vicious cycle starts up once again.

In Zambia, former President Frederick Chiluba (with wife Regina in November 2008) has been charged with theft of state funds. AFP/Getty Images
In 2005, just weeks ahead of a G8 conference that had Africa at the top of its agenda, the International Monetary Fund published a report entitled « Aid Will Not Lift Growth in Africa. » The report cautioned that governments, donors and campaigners should be more modest in their claims that increased aid will solve Africa’s problems. Despite such comments, no serious efforts have been made to wean Africa off this debilitating drug.

The most obvious criticism of aid is its links to rampant corruption. Aid flows destined to help the average African end up supporting bloated bureaucracies in the form of the poor-country governments and donor-funded non-governmental organizations. In a hearing before the U.S. Senate Committee on Foreign Relations in May 2004, Jeffrey Winters, a professor at Northwestern University, argued that the World Bank had participated in the corruption of roughly $100 billion of its loan funds intended for development.

As recently as 2002, the African Union, an organization of African nations, estimated that corruption was costing the continent $150 billion a year, as international donors were apparently turning a blind eye to the simple fact that aid money was inadvertently fueling graft. With few or no strings attached, it has been all too easy for the funds to be used for anything, save the developmental purpose for which they were intended.

In Zaire — known today as the Democratic Republic of Congo — Irwin Blumenthal (whom the IMF had appointed to a post in the country’s central bank) warned in 1978 that the system was so corrupt that there was « no (repeat, no) prospect for Zaire’s creditors to get their money back. » Still, the IMF soon gave the country the largest loan it had ever given an African nation. According to corruption watchdog agency Transparency International, Mobutu Sese Seko, Zaire’s president from 1965 to 1997, is reputed to have stolen at least $5 billion from the country.

It’s scarcely better today. A month ago, Malawi’s former President Bakili Muluzi was charged with embezzling aid money worth $12 million. Zambia’s former President Frederick Chiluba (a development darling during his 1991 to 2001 tenure) remains embroiled in a court case that has revealed millions of dollars frittered away from health, education and infrastructure toward his personal cash dispenser. Yet the aid keeps on coming.

A nascent economy needs a transparent and accountable government and an efficient civil service to help meet social needs. Its people need jobs and a belief in their country’s future. A surfeit of aid has been shown to be unable to help achieve these goals.

A constant stream of « free » money is a perfect way to keep an inefficient or simply bad government in power. As aid flows in, there is nothing more for the government to do — it doesn’t need to raise taxes, and as long as it pays the army, it doesn’t have to take account of its disgruntled citizens. No matter that its citizens are disenfranchised (as with no taxation there can be no representation). All the government really needs to do is to court and cater to its foreign donors to stay in power.

Stuck in an aid world of no incentives, there is no reason for governments to seek other, better, more transparent ways of raising development finance (such as accessing the bond market, despite how hard that might be). The aid system encourages poor-country governments to pick up the phone and ask the donor agencies for next capital infusion. It is no wonder that across Africa, over 70% of the public purse comes from foreign aid.

In Ethiopia, where aid constitutes more than 90% of the government budget, a mere 2% of the country’s population has access to mobile phones. (The African country average is around 30%.) Might it not be preferable for the government to earn money by selling its mobile phone license, thereby generating much-needed development income and also providing its citizens with telephone service that could, in turn, spur economic activity?

Look what has happened in Ghana, a country where after decades of military rule brought about by a coup, a pro-market government has yielded encouraging developments. Farmers and fishermen now use mobile phones to communicate with their agents and customers across the country to find out where prices are most competitive. This translates into numerous opportunities for self-sustainability and income generation — which, with encouragement, could be easily replicated across the continent.

To advance a country’s economic prospects, governments need efficient civil service. But civil service is naturally prone to bureaucracy, and there is always the incipient danger of self-serving cronyism and the desire to bind citizens in endless, time-consuming red tape. What aid does is to make that danger a grim reality. This helps to explain why doing business across much of Africa is a nightmare. In Cameroon, it takes a potential investor around 426 days to perform 15 procedures to gain a business license. What entrepreneur wants to spend 119 days filling out forms to start a business in Angola? He’s much more likely to consider the U.S. (40 days and 19 procedures) or South Korea (17 days and 10 procedures).

Even what may appear as a benign intervention on the surface can have damning consequences. Say there is a mosquito-net maker in small-town Africa. Say he employs 10 people who together manufacture 500 nets a week. Typically, these 10 employees support upward of 15 relatives each. A Western government-inspired program generously supplies the affected region with 100,000 free mosquito nets. This promptly puts the mosquito net manufacturer out of business, and now his 10 employees can no longer support their 150 dependents. In a couple of years, most of the donated nets will be torn and useless, but now there is no mosquito net maker to go to. They’ll have to get more aid. And African governments once again get to abdicate their responsibilities.

In a similar vein has been the approach to food aid, which historically has done little to support African farmers. Under the auspices of the U.S. Food for Peace program, each year millions of dollars are used to buy American-grown food that has to then be shipped across oceans. One wonders how a system of flooding foreign markets with American food, which puts local farmers out of business, actually helps better Africa. A better strategy would be to use aid money to buy food from farmers within the country, and then distribute that food to the local citizens in need.

Then there is the issue of « Dutch disease, » a term that describes how large inflows of money can kill off a country’s export sector, by driving up home prices and thus making their goods too expensive for export. Aid has the same effect. Large dollar-denominated aid windfalls that envelop fragile developing economies cause the domestic currency to strengthen against foreign currencies. This is catastrophic for jobs in the poor country where people’s livelihoods depend on being relatively competitive in the global market.

To fight aid-induced inflation, countries have to issue bonds to soak up the subsequent glut of money swamping the economy. In 2005, for example, Uganda was forced to issue such bonds to mop up excess liquidity to the tune of $700 million. The interest payments alone on this were a staggering $110 million, to be paid annually.

The stigma associated with countries relying on aid should also not be underestimated or ignored. It is the rare investor that wants to risk money in a country that is unable to stand on its own feet and manage its own affairs in a sustainable way.

Africa remains the most unstable continent in the world, beset by civil strife and war. Since 1996, 11 countries have been embroiled in civil wars. According to the Stockholm International Peace Research Institute, in the 1990s, Africa had more wars than the rest of the world combined. Although my country, Zambia, has not had the unfortunate experience of an outright civil war, growing up I experienced first-hand the discomfort of living under curfew (where everyone had to be in their homes between 6 p.m. and 6 a.m., which meant racing from work and school) and faced the fear of the uncertain outcomes of an attempted coup in 1991 — sadly, experiences not uncommon to many Africans.

Civil clashes are often motivated by the knowledge that by seizing the seat of power, the victor gains virtually unfettered access to the package of aid that comes with it. In the last few months alone, there have been at least three political upheavals across the continent, in Mauritania, Guinea and Guinea Bissau (each of which remains reliant on foreign aid). Madagascar’s government was just overthrown in a coup this past week. The ongoing political volatility across the continent serves as a reminder that aid-financed efforts to force-feed democracy to economies facing ever-growing poverty and difficult economic prospects remain, at best, precariously vulnerable. Long-term political success can only be achieved once a solid economic trajectory has been established.

“ The 1970s were an exciting time to be African. Many of our nations had just achieved independence, and with that came a deep sense of dignity, self-respect and hope for the future. ”

Proponents of aid are quick to argue that the $13 billion ($100 billion in today’s terms) aid of the post-World War II Marshall Plan helped pull back a broken Europe from the brink of an economic abyss, and that aid could work, and would work, if Africa had a good policy environment.

The aid advocates skirt over the point that the Marshall Plan interventions were short, sharp and finite, unlike the open-ended commitments which imbue governments with a sense of entitlement rather than encouraging innovation. And aid supporters spend little time addressing the mystery of why a country in good working order would seek aid rather than other, better forms of financing. No country has ever achieved economic success by depending on aid to the degree that many African countries do.

The good news is we know what works; what delivers growth and reduces poverty. We know that economies that rely on open-ended commitments of aid almost universally fail, and those that do not depend on aid succeed. The latter is true for economically successful countries such as China and India, and even closer to home, in South Africa and Botswana. Their strategy of development finance emphasizes the important role of entrepreneurship and markets over a staid aid-system of development that preaches hand-outs.

African countries could start by issuing bonds to raise cash. To be sure, the traditional capital markets of the U.S. and Europe remain challenging. However, African countries could explore opportunities to raise capital in more non-traditional markets such as the Middle East and China (whose foreign exchange reserves are more than $4 trillion). Moreover, the current market malaise provides an opening for African countries to focus on acquiring credit ratings (a prerequisite to accessing the bond markets), and preparing themselves for the time when the capital markets return to some semblance of normalcy.

Governments need to attract more foreign direct investment by creating attractive tax structures and reducing the red tape and complex regulations for businesses. African nations should also focus on increasing trade; China is one promising partner. And Western countries can help by cutting off the cycle of giving something for nothing. It’s time for a change.

Dambisa Moyo, a former economist at Goldman Sachs, is the author of « Dead Aid: Why Aid Is Not Working and How There Is a Better Way for Africa. »

Corrections & Amplifications

In the African nations of Burkina Faso, Rwanda, Somalia, Mali, Chad, Mauritania and Sierra Leone from 1970 to 2002, over 70% of total government spending came from foreign aid, according to figures from the World Bank. This essay on foreign aid to Africa incorrectly said that 70% of government spending throughout Africa comes from foreign aid.

Voir de même:

This Is Why Americans Are Donating Less To Fight Ebola Than Other Recent Disasters
Associated Press
10/16/2014

NEW YORK (AP) — Individual Americans, rich or not, donated generously in response to many recent international disasters, including the 2010 earthquake in Haiti and last year’s Typhoon Haiyan in the Philippines. The response to the Ebola epidemic is far less robust, and experts are wondering why.

There have been some huge gifts from American billionaires — $50 million from the Bill & Melinda Gates Foundation, $11.9 million from Microsoft co-founder Paul Allen’s foundation, and a $25 million gift this week from Facebook CEO Mark Zuckerberg and his wife, Priscilla Chan. Their beneficiaries included the Centers for Disease Control and Prevention, the World Health Organization and the U.S. Fund for UNICEF.

But the flow of smaller donations has been relatively modest.

The American Red Cross, for example, received a $2.8 million share of Allen’s donations. But Jana Sweeny, the charity’s director of international communications, said that’s been supplemented by only about $100,000 in gifts from other donors. By comparison, the Red Cross received more than $85 million in response to Typhoon Haiyan.

« After the typhoon, we got flooded with calls asking, ‘How do I give?' » Sweeny said. « With this (Ebola), we’re not getting those kinds of requests. »

Why the difference? For starters, it’s been evident that national governments will need to shoulder the bulk of the financial burden in combatting Ebola, particularly as its ripple effects are increasingly felt beyond the epicenter in West Africa.

Regine A. Webster of the Center for Disaster Philanthropy, which advises nonprofits on disaster response strategies, said the epidemic blurred the lines in terms of the categories that guide some big donors.

« This is a confusing issue for the private donor community — is it a disaster, or a health problem? » Webster said. « Institutions and individuals have been quite slow to respond. »

Officials at InterAction, an umbrella group for U.S. relief agencies active abroad, see other intangible factors at work, including the video and photographic images emerging from West Africa. Joel Charny, InterAction’s vice president for humanitarian policy, said it was clear from the imagery out of Haiti and the Philippines that donations could help rebuild shattered homes and schools, while the images of Ebola are more frightening and less conducive to envisioning a happy ending.

« People give when they see that there’s a plausible solution, » Charny said. « They can say, ‘If I give my $50 or $200, it’s going to translate in some tangible way into relieving suffering.’ … That makes them feel good. »

« With Ebola, there’s kind of a fear factor, » he said. « Even competent agencies are feeling somewhat overwhelmed, and the nature of the disease — being so awful — makes it hard for people to engage. »

Gary Shaye, senior director for emergency operations with Save The Children, suggested that donors were moved to help after recent typhoons, tsunamis and earthquakes because of huge death tolls reported in the first wave of news reports. The Ebola death toll, in contrast, has been rising alarmingly but gradually over several months.

Like other organizations fighting Ebola, Save the Children is trying to convey to donors that it urgently needs private gifts — cherished because they can be used flexibly — regardless of how much government funding is committed.

« We need both — it’s not either/or, » said Shaye. He said Save the Children was particularly reliant on private funding to underwrite child-protection work in the three worst-hit countries — Guinea, Liberia and Sierra Leone — where many children have been isolated and stigmatized after their parents or other relatives got Ebola.

By last count, Shaye said, Save the Children had collected about $500,000 in private gifts earmarked for the Ebola crisis.

« We’re proud that we raised $500,000 — but we’re talking about millions in needs that we will have, » he said.

Another group working on the front lines in West Africa is the Los Angeles-based International Medical Corps, which runs a treatment center in Liberia and plans to open one soon in Sierra Leone.

Rebecca Milner, a vice president of the corps, said it had been a struggle to raise awareness when Ebola-related fundraising efforts began in earnest in midsummer.

« It took a while before people began to respond, but now there’s definitely increased concern, » she said.

Thus far, Milner said, gifts and pledges earmarked for the Ebola response have totaled about $2.5 million — compared with about $6 million that her organization received in the first three months after the Haiti earthquake.

Among the groups most heartened by donor response is Doctors without Borders, which is widely credited with mounting the most extensive operations of any non-governmental organization in the Ebola-stricken region.

Thomas Kurmann, director of development for the organization’s U.S. branch, said American donors had given $7 million earmarked for the Ebola response, a portion of the roughly $40 million donated worldwide.

« It’s very good news, » Kurmann said. « There’s been significantly increased interest in the past three months. »

Doctors Without Borders said this week that 16 of its staff members have been infected with Ebola and nine have died.

A smaller nonprofit, North Carolina-based SIM USA, found itself in the headlines in August and September, when two of its American health workers were infected with Ebola in Liberia. Both survived.

SIM’s vice president for finance and operations, George Salloum, said the missionary organization — which typically gets $50 million a year in donations — received several hundred thousand dollars in gifts specifically linked to those Ebola developments.

Even as the crisis worsens, Salloum said nonprofits active in the Ebola zone need to be thinking long-term.

« At some point, we’ll be beyond the epidemic, » he said. « Then the challenge will be how to deal with the aftermath, when thousands of people have been killed. What about the elders, the children? There will be a lot of work for years. »

Support UNICEF’s efforts to combat Ebola through the fundraising widget below.

Voir enfin:

‘SNL’ Has One of the Year’s Most Surprisingly Sharp Critiques of Poverty Aid in Africa
Zak Cheney-Rice

Mic

October 15, 2014

Saturday Night Live still manages to surprise once in a while. The long-running sketch comedy show has drawn criticism for its lack of diversity and questionable joke decisions of late, but this past weekend saw its satirical gears in rare form:

The sketch features guest host Bill Hader as Charles Daniels, a soft-voiced, thick-bearded incarnation of a common late night infomercial trope, the philanthropy fund spokesperson. The clip opens with shots of an unnamed African village, where residents pass the time by gazing longingly into the camera and dolefully stirring pots of stew.

« For only 39 cents a day, » Daniels says to his viewers, « you can provide water, food and medicine for these people … That’s less than a small cup of coffee. »

« Ask for more, » whispers a villager played by Jay Pharoah. « Why you starting so low? »

So begins a three-minute interrogation around why this « cheap-ass white man » is asking for so little money — « [the] number has been decided by very educated and caring people, » Daniels claims — and more importantly, why he thinks throwing money at this problem will solve it in the first place.

The sketch ends with Daniels’ implied abduction, along with demands for a larger sum in exchange for his release. The question of where he’s getting a 39-cent cup of coffee remains unanswered.

While it’s unclear why the black performers are talking like they’re in a Good Times parody, the sketch brings up some valid political points. For one, the long-term effectiveness of foreign aid has been questioned for years, with critics at outlets ranging from CNN to the Wall Street Journal claiming it can foster a relationship of « dependence » while ultimately providing cosmetic solutions that fail to address systemic issues.

Even CARE, one of the biggest charities in the world, rejected $45 million a year in federal funding in 2007 because American food aid was so « plagued with inefficiencies » as to be detrimental, according to the New York Times (by the same token, many such organizations disagree).

SNL illustrates this perfectly when Daniels implies the villagers are ungrateful when they ask for more. « You know, for a starving village, you people have a lot of energy, » he says.

The sketch also touches on monolithic Western views of African diversity: When the villagers ask Daniels which country he thinks he’s in, he simply responds, « Africa. »

Considering SNL’s less than sterling record on racial humor, the overall pointedness of this skit is a pleasant surprise. Best-case scenario, it indicates that producer Lorne Michaels’ recent emphasis on casting and writer diversity is incrementally starting to pay dividends.


Hong Kong/Journée internationale de la non-violence: La leçon retrouvée de la révolution des parapluies (A very civil disobedience: The world’s most polite demonstrators teach the world a 2, 000-year-old lesson)

2 octobre, 2014
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/13/Statue_of_Liberty_1917_poster.jpg
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http://img.qz.com/2014/09/umbrella-revolution-hong-kong-web.jpg?w=640&h=359
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https://pbs.twimg.com/media/By36IdsCcAAT9pR.jpg
http://www.slate.com/content/dam/slate/articles/news_and_politics/foreigners/2014/10/141001_FOR_Protesters.jpg.CROP.promo-mediumlarge.jpghttp://www.independent.co.uk/incoming/article9761987.ece/alternates/w620/Vandalised-police-van.jpg
 
http://www.democratic-republicans.us/images/Coat_of_Arms-uk.gif

Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Jésus (Matthieu 5: 43-45)
Avec amour de l’humanité et haine des péchés. Saint Augustin
Hais le péché et aime le pécheur. Gandhi
Notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital. L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la « victime inconnue », comme on dirait aujourd’hui le « soldat inconnu ». Le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent. René Girard
 Le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument. Les grands hommes sont presque toujours des hommes mauvais. Lord Acton
Trois modernes ont marqué ma vie d’un sceau profond et ont fait mon enchantement: Raychandbhai [écrivain gujarati connu pour ses polémiques religieuses], Tolstoï, par son livre « Le Royaume des Cieux est en vous », et Ruskin et son Unto This Last. Gandhi
Il vous faut abandonner les armes que vous avez car elles n’ont aucune utilité pour vous sauver vous ou l’humanité. Vous inviterez Herr Hitler et signor Mussolini à prendre ce qu’ils veulent des pays que vous appelez vos possessions…. Si ces messieurs choisissent d’occuper vos maisons, vous les évacuerez. S’ils ne vous laissent pas partir librement, vous vous laisserez abattre, hommes, femmes et enfants, mais vous leur refuserez toute allégeance.  Gandhi (conseil aux Britanniques, 1940)
Si j’étais né en Allemagne et y gagnais ma vie, je revendiquerais l’Allemagne comme ma patrie au même titre que le plus grand des gentils Allemands et le défierais de m’abattre ou de me jeter au cachot; je refuserais d’être expulsé ou soumis à toute mesure discriminatoire. Et pour cela, je n’attendrais pas que mes coreligionaires se joignent à moi dans la résistance civile mais serais convaincu qu’à la fin ceux-ci ne manqueraient pas de suivre mon exemple. Si un juif ou tous les juifs acceptaient la prescription ici offerte, ils ne pourraient être en plus mauvaise posture que maintenant. Et la souffrance volontairement subie leur apporterait une force et une joie intérieures que ne pourraient leur apporter aucun nombre de résolutions de sympathie du reste du monde. Gandhi (le 26 novembre, 1938)
Un gouvernement qui n’est pas responsable face à son propre peuple ne peut être responsable face au reste du monde. (…) Ne pas vouloir offenser la Chine signifie qu’ils ne peuvent pas aider la Chine, ne peuvent pas aider le peuple chinois à jouir de ses droits et ne peuvent pas aider la communauté internationale à intégrer un membre fiable, stable et pacifique. Cela n’est pas une bonne chose. Si le monde est indifférent, il porte une grande part de la responsabilité. Bao Tong (ami personnel de Zhao Ziyang)
Tant que le parti ne reverra pas son jugement sur le 4 juin, et ne reconnaîtra pas que c’était un mouvement patriotique et démocratique, la démocratie ne pourra pas avancer ici. Cela veut dire que tout ce qu’ils nous racontent sur la démocratie en marche et les droits de l’Homme ne sont que mensonges. Qi Zhiyong (ancien étudiant ayant perdu une jambe sous les balles le 4 juin)
Nous les démocrates chinois, nous sommes comme les Juifs dans l’Allemagne Nazie. Pourquoi les Occidentaux ne viennent pas à notre secours est un grand mystère. Lorsque nous aurons tous été exterminés, vous aurez honte de votre passivité. Vous vous demanderez pourquoi vous ne nous aviez pas vu disparaître? Liu Xia (épouse du dissident emprisonné Liu Xiaobo)
Tout se passe comme si les intérêts économiques prévalaient sur la solidarité élémentaire avec ceux qui souffrent du manque de liberté. Vaclav Havel
Des manifestations suivies d’émeutes fleurissent partout, et nous donnent envie de renommer la ville lumière Paristan. Des commerces juifs, des synagogues, des individus juifs, sont pointés du doigt sur les réseaux sociaux et attaqués par une horde de sauvages qui ne savent même pas mettre Gaza sur une carte. Des gauchistes en mal de combats défient le gouvernement en allant manifester là où des émeutiers brûlent des drapeaux israéliens et exhibent des messages antisémites d’un autre âge, accompagnés de drapeaux du djihad et du hezbollah. Des Français « en ont marre » de cette importation du conflit, mais ne se prononcent pas, et attendent juste que ça passe en évitant certains quartiers les jours de manif. (…) Alors vous, la « majorité silencieuse » qui a « hâte que cela s’arrête », réveillez-vous. Quant à vous, les manifestants du dimanche (et du samedi aussi), qui vous prenez pour Che Guevara parce que vous brûlez des drapeaux israéliens le visage masqué en criant « Hitler reviens » et parce que vous détruisez le bitume parisien, sachez une chose : personne n’est dupe. Vous n’apportez rien à la cause palestinienne si ce n’est de la désolation. Vous desservez tellement votre cause que plus personne ne vous croit.  Alors oui, peut être que je dormirai mieux si je m’en fous. Si je ne regarde plus ce drapeau du djihad qui trône place de la République un samedi après midi d’été au cours d’une manifestation interdite, et organisée quand même par des partis politiques dont le NPA … Sophie Taieb
Despite the crackdown on Occupy in some cities, including the clearance of the original Wall Street camp last week, the movement is now a global phenomenon. Other activist movements, like those for gay rights, black power, peace, environmentalism and women’s rights, have traditionally used design cues to trigger public recognition — names, slogans, symbols and so on. Occupy uses them, too, but it has deployed them differently. As a leaderless movement that is cellular rather than hierarchical in structure, Occupy has depended on the Internet and social media sites, like Twitter and Facebook, to fuel its growth. The different elements of its design identity have been defined by the ingenuity with which its supporters have used those technologies. (…) By christening its first camp “#Occupy Wall Street,” Adbusters set a precedent whereby other groups could instantly invent their own versions of “Occupy” in different locations: Occupy Paris, Occupy Poughkeepsie, and so on. Adopting a customizable name is an efficient way of identifying such a diverse collection of people and causes. Each new group can raise awareness of the global movement with the first part of its name, while asserting its own identity with the second part. The recurrence of the word “Occupy” is ideal for maximizing impact on social networks, as is the addition of #, the hashtag symbol that enables Twitter users to search for tweets with a common theme, to “#OccupyWallStreet.” With or without the hashtag, the word “Occupy” is a good choice for a global movement. It translates easily from English into several other languages including “occuper” in French, “occupare” in Italian, “occupar” in Spanish though not, admittedly, “besetzen” in German. And it is firmly rooted in the history of the protest movement, from the factory occupations by striking workers in the United States during the 1930s to the global student sit-ins of the late 1960s. In short, “Occupy” is a stellar example of both what is known in marketing as an umbrella brand name and what the anti-corporatists in the movement could call beating them at their own game. Equally versatile are the slogans adopted by Occupy’s supporters. “We are the 99%” was originally a reference to the concentration of personal wealth in the United States among the richest 1 percent of the population, but it is applicable to other countries, too. The phrase explains a complex economic concept clearly and persuasively, but is concise enough to be included in tweets without breaching Twitter’s 140 character limit. Another popular slogan is the witty and diplomatic: “Sorry for the inconvenience. We are trying to change the world.” The wording differs from group to group but the meaning and humor are consistent. It is when it comes to visual symbolism that Occupy’s approach differs from that of other activist movements, most of which are strongly associated with specific motifs. The pink triangle, which once identified homosexual prisoners in Nazi concentration camps, has become a global symbol of gay rights. The raised fist of the black power movement dates from ancient Assyria, where it signified unity or defiance, and has also been an emblem for the Russian Revolution and workers’ rights. The circular peace symbol was designed in 1958 by a British anti-nuclear campaigner, Gerald Holtorn. The lines inside are based on the semaphore signals for the letters “N” for “nuclear” and “D” for “disarmament.” Environmentalists have adopted green as their signature color worldwide, as well as the rainbow that appeared on Greenpeace’s Rainbow Warrior protest ships and also symbolizes gay rights as a motif. The “Take the Square” movement, which emerged in Spain this spring, when groups of activists occupied squares in different cities, has conformed to convention by adopting a symbol of pink and purple arrows pointing into a square. But the various Occupy groups have adopted a diverse range of motifs. Among the most popular ones are the hashtag and raised fist used by “#OccupyWallStreet.” Smart choices again. The raised fist evokes historic protest movements, while the hashtag strikes a contemporary note. NYT
Hong Kong: A city where protestors don’t smash up shops, and they also clean up after themselves, yet get teargassed and pushed by the police. Message de manifestant
Rather than presenting scenes of smashed shops or violent confrontations with the police—the sort of images we have grown accustomed to in Cairo, Ukraine, and other sites of popular protests against oppressive regimes—the photos from central Hong Kong show smiling students sitting around doing their homework, passing out donations of food, and meticulously picking up litter—even sorting out the recyclables. What, then, is different about these Hong Kong demonstrators? And how might their almost exaggerated politeness help them against the notoriously severe Chinese Communist Party? These aren’t just idealists; these are savvy political operators who understand successful nonviolent resistance. The answers to these questions can be found in the appropriately titled “Manual of Disobedience.” Published online several days before the Occupy Central campaign was set to begin, the document (written in Chinese and English) is part how-to guide and part philosophical mission statement. It details the movement’s tactics, the rules for nonviolent protest, the legal codes that may be violated, and the exact procedure to follow should someone be arrested. It also implores protesters to “avoid physical confrontation, but also to avoid developing hatred in [their] heart,” and explains that the protests must be a model of the values that they are striving to see in their society, namely “equality, tolerance, love, and care.” The protesters understand that these values will not only help win over sympathizers, but lay bare the illegitimacy of the regime if it moves against them with excessive force. These aren’t youthful idealists; these are savvy political operators who understand the secrets of successful nonviolent resistance. (…) Right now the government appears to be set to try to wait the protesters out, hoping that their presence and the disruption of daily life will eventually alienate the movement from wider society. However, Occupy Central has positioned itself well, almost no matter the outcome. If, as many people fear, mainland authorities crack down Tiananmen-style, the training and the discipline the protesters have displayed will serve them well, galvanizing support and isolating the Chinese authorities. On the other hand, if Beijing realizes the dilemma it faces, it will have no choice but to negotiate with Hong Kong’s protest leaders, a show of weakness that may ultimately inspire more yearning for democracy and even further protests. Slate

Attention: une leçon peut en cacher une autre !

Nettoyage des rues, tri sélectif et recyclage de leurs déchets, effaçage de graffitis, mots d’excuses sur les pare-brise des voitures de police vandalisées, distribution gratuite de nourriture, lavage de leurs vêtements pour rester propres sur eux, respect des pelouses, utilisation de seuls parapluies devenus symbole de la révolte contre les gaz lacrymogènes tirés à bout portant sur leurs visages …

A l’heure où, avec son propre référendum sauvage et au grand dam de Pékin, la contagion démocratique semble avoir déjà gagné Macao

Quelle meilleure leçon pour nos casseurs, brûleurs de voitures et crieurs de Allah akbar habituels en cette Journée internationale de la non-violence et anniversaire de Gandhi …

Contre les menaces chinoises de reprise du peu d’autonomie qui leur restait …

Et devant l’indifférence et la pusillanimité d’un Occident aux préoccupations désormais réduites à leurs seuls intérêts économiques …

Que ces exemplaires jeunes manifestants de Hong Kong …

Devenus massacre de Tiananmen oblige …

Mais aussi, comme pour leur avocat formé à Londres de maitre, après les 155 ans d’anglicisation forcée de leur ïle …

Et leur reprise du meilleur des campagnes de désobéissance civile américaines à la Occupy Wall Street …

Autrement dit, comme pour tous les chrétiens qui s’ignorent et pour le meilleur comme le pire que désormais nous sommes, l’héritage de quelque 2 000 ans de judéo-christianisation rampante …

Les manifestants les plus polis du monde ?

The World’s Politest Protesters
The Occupy Central demonstrators are courteous. That’s actually what makes them so dangerous.
Srdja Popovic and Tori Porell

The protest movement that has sprung to life in Hong Kong now represents the most serious challenge to Beijing’s authority since the Tiananmen protests of 1989. Beijing is obviously worried: Earlier this week it banned the photo-sharing site Instagram and ramped up censorship on the popular Chinese social media site Sina Weibo to unprecedented levels.

But while the threat to Beijing’s power is real, the danger isn’t evident on Hong Kong streets: Rather than presenting scenes of smashed shops or violent confrontations with the police—the sort of images we have grown accustomed to in Cairo, Ukraine, and other sites of popular protests against oppressive regimes—the photos from central Hong Kong show smiling students sitting around doing their homework, passing out donations of food, and meticulously picking up litter—even sorting out the recyclables. What, then, is different about these Hong Kong demonstrators? And how might their almost exaggerated politeness help them against the notoriously severe Chinese Communist Party?

These aren’t just idealists; these are savvy political operators who understand successful nonviolent resistance.

The answers to these questions can be found in the appropriately titled “Manual of Disobedience.” Published online several days before the Occupy Central campaign was set to begin, the document (written in Chinese and English) is part how-to guide and part philosophical mission statement. It details the movement’s tactics, the rules for nonviolent protest, the legal codes that may be violated, and the exact procedure to follow should someone be arrested. It also implores protesters to “avoid physical confrontation, but also to avoid developing hatred in [their] heart,” and explains that the protests must be a model of the values that they are striving to see in their society, namely “equality, tolerance, love, and care.” The protesters understand that these values will not only help win over sympathizers, but lay bare the illegitimacy of the regime if it moves against them with excessive force. These aren’t youthful idealists; these are savvy political operators who understand the secrets of successful nonviolent resistance.

The proof of this fact is playing out in the streets of Hong Kong right now. After the protesters’ first attempt to block the financial district was met with volleys of teargas from riot police, the people in the street did not fight back, leaving society shocked and emboldened by the authorities’ outrageous use of force. The next day, thousands more people turned up with signs supporting the students, condemning police tactics, and calling for the resignation of Hong Kong leader C.Y. Leung. Although it may seem obvious that a protest movement must win popular support to combat oppression, it is no easy feat, and something we have seen movements in dozens of countries fail to accomplish. The staunch adherence to nonviolence Occupy Central has demonstrated takes preparation, training, and discipline—a combination that’s very rare for many movements.

Most of the time, organizers aren’t prepared to handle the crowds that surge into the streets, and with no way to maintain calm and cohesion, too many movements have been derailed by a few thrown rocks or smashed storefronts. Governments seize on the smallest acts of disorder or violence as excuses to crack down. However, Occupy Central’s organizers seem to have come prepared. By issuing the manual and attempting to train their activists, they have maintained a united front and warded off the pitfalls that plague too many social movements.

No one has a crystal ball for knowing what Beijing will do next. Right now the government appears to be set to try to wait the protesters out, hoping that their presence and the disruption of daily life will eventually alienate the movement from wider society. However, Occupy Central has positioned itself well, almost no matter the outcome.

If, as many people fear, mainland authorities crack down Tiananmen-style, the training and the discipline the protesters have displayed will serve them well, galvanizing support and isolating the Chinese authorities. On the other hand, if Beijing realizes the dilemma it faces, it will have no choice but to negotiate with Hong Kong’s protest leaders, a show of weakness that may ultimately inspire more yearning for democracy and even further protests. For now, while it is amusing to watch the most polite protesters in the world keeping up with their schoolwork and keeping the streets clean, their politeness actually demonstrates why they have become such a powerful force to reckon with.

Srdja Popovic is the co-founder and executive director of CANVAS, and the author of the forthcoming Blueprint for Revolution.

Tori Porell is a program officer at CANVAS.

Voir aussi:

Hong Kong protests: Occupy movement could be the most polite demonstration ever
Lizzie Dearden
29 September 2014
Pro-democracy demonstrators occupying parts of Hong Kong are in the running to be the most polite protesters ever after apologising for an isolated case of vandalism.
Thousands of people have taken to the streets in opposition to China’s continued control over the city’s leadership, demanding the resignation of current leaders and democratic reform.

Despite clashes with police, who have used tear gas and pepper spray as well as charging crowds with batons in attempts to disperse them, the mood appears to have remained remarkably civil.

On Monday morning, Hong Kong resident James Legge spotted an apology note posted on a vandalised police van near the heart of protests in the Admiralty district.

« Sorry, I don’t know who did this but we are not anarchists – we want democracy, » it read. As protests continue, people have been seen distributing free food and water, as well as cleaning up after themselves in the famously orderly city.

At the main occupation at the city’s Government headquarters, students sorted plastic bottles for recycling even as they wore goggles and plastic sheets to protect against pepper spray.

Thousands of people are camping out in the Admiralty district in continued opposition to the Chinese Government’s refusal to let them select their own candidates for leadership elections in 2017, allowing only Beijing-backed politicians to stand.

The movement, dubbed the Umbrella Revolution because of the widespread use of umbrellas against tear gas and pepper spray, has sparked solidarity protests around the world.

Demonstrations are being run by a group called Occupy Central with Love and Peace, which describes itself as a “non-violent direct action movement that demands a fully democratic government in Hong Kong”.

China has called the protests illegal and endorsed the Hong Kong government’s crackdown, taking a hard line against threats to the Communist Party’s power.

The unpopular Beijing backed leader of Hong Kong, Chief Executive Leung Chun-ying, has urged people to leave the protests.

“We don’t want Hong Kong to be messy,” he said in a statement broadcast on Monday.

Attempting to dispel rumours of intervention by the Chinese army, he added: “I hope the public will keep calm. Don’t be misled by the rumours. Police will strive to maintain social order, including ensuring smooth traffic and ensuring the public safety.”

Voir encore:

Leading Hong Kong activist accuses Cameron of selling out campaigners
PM’s criticism of Chinese crackdown weak, says Martin Lee who argues Beijing is violating 1997 deal with UK over Hong Kong
Luke Harding and Richard Norton-Taylor

The Guardian

30 September 2014

One of Hong Kong’s leading pro-democracy campaigners has accused David Cameron of selling out activists in the territory “for 30 pieces of silver,” and said that the British prime minister has not been strong enough in his criticism of Beijing’s response to the crackdown on protesters.

On Tuesday Cameron said he was “deeply concerned” about the situation in Hong Kong, but the prime minister has failed to back the demands of the pro-democracy campaigners, who argue that China’s tight restrictions on candidates for the post of chief executive ahead of 2017 elections violate the joint agreement signed by Britain and Hong Kong in 1997.

On Tuesday night tens of thousands of demonstrators packed the city’s downtown area for a third night as protest leaders warned they would step up their actions if Hong Kong’s chief executive, Leung Chun-ying, did not meet them by midnight.

Wednesdayis China’s National Day – celebrating the foundation of the People’s Republic by the Communist party – and a public holiday, meaning more people will be free to protest.

Leung earlier said the central government would not change its mind over electoral rules and urged demonstrators to withdraw, stating: “Occupy Central founders had said repeatedly that if the movement is getting out of control, they would call for it to stop. I’m now asking them to fulfil the promise they made to society, and stop this campaign immediately.”

The UK deputy prime minister, Nick Clegg, said he would summon China’s ambassador this week to express his “alarm and dismay”, adding that the people of Hong Kong were “perfectly entitled” to expect free, fair and open elections.

But in an interview with the Guardian, the veteran pro-democracy campaigner Martin Lee called on Cameron to play of more high-profile diplomatic role.

Lee said: “Cameron should talk to the Chinese leadership. He should say: “What the hell is happening? You promised Hong Kong democracy. How can you reverse that?” Cameron needs to intervene and say democracy means genuine democracy. You can’t give the vote without giving the right to nominate candidates. He should do more.”

Lee, a former legislator and the founding chairman of the Democratic party, said Downing Street was a co-signatory with Chinese officials to the joint declaration – the 1984 document that guaranteed civil liberties and enshrined the former colony’s “one country, two systems” policy. The UK should therefore be shaping events and playing a more high-profile diplomatic role, he said, adding: “Britain certainly has the right to say something.”

Lee and other pro-democracy activists visited London over the summer, only to be rebuffed by Cameron and other senior ministers, who refused to meet them. Weeks earlier Cameron had hosted the Chinese premier, Li Keqiang. Lee did meet Clegg, who backed calls for Hong Kong’s leader to be directly elected.

On Tuesday Clegg sent a series of supportive tweets, including: “I sympathise a great deal with the brave pro-democracy demonstrators taking to the streets of Hong Kong.”He said the UK remained committed to the joint declaration and said that “universal suffrage must mean real choice” for voters and “a proper stake in the 2017 election”.

Lee, a QC and senior counsel, said article 26 of the joint declaration was explicit. It guaranteed the right of every permanent resident of Hong Kong to vote and to stand for election “in accordance with the law”. China’s plan to hand-pick candidates violated this. He said that the prime minister appeared more interested in trade deals than fundamental rights. Asked why Cameron had declined to meet him earlier this year, he said: “I think he was a bit ashamed. He was trying to sell us down the river for 30 pieces of silver.”

Roderic Wye, an associate fellow with Chatham House’s Asia programme, said Britain was in a “lose lose situation” over Hong Kong. There were no easy foreign policy options, he said. If the UK sided emphatically with the Hong Kong protesters this would infuriate Beijing and bolster the Chinese narrative that the west – “outside forces” – had incited the uprising. But if it didn’t the demonstrators might legitimately accuse Downing Street of betrayal, and even spinelessness, he suggested.

“In policy terms it’s difficult to get that balance right. The demonstrations pose a real problem, not just for the British but for others too. The question is how do you express support, to be seen to be promoting and aiding democratic forces, when the Chinese have said this is their internal affair. You want to put pressure on the Chinese, making it clear that you support the aspirations of Hong Kong, without dictating what terms these aspirations should be given.”

Wye said that as signatory to the original deal Britain had a “locus” for talking to Beijing. He said that Chinese plans to veto certain political candidates wasn’t at odds with Hong Kong’s legal constitution – even if protesters felt it broke the democratic spirit of the agreement. “It’s not inconsistent with basic law. This says that it [the Hong Kong system] should be backed by elections. It doesn’t say anything about the surrounding processes.” Asked what he would do, if he were a foreign office official giving advice to Downing Street, he said: “I’d be tearing my hair out.”

Lee also complained that the government had failed to condemn the widespread use of tear gas by police. “It was totally unnecessary and therefore illegal,” he said.

It emerged on Tuesday that the police are using teargas sold to them by a British company under an export licence approved by the government. Chemring, based in Romsey, Hampshire, sold the CS gas to the Hong Kong authorities.

The Campaign Against the Arms Trade said the UK had granted six licences worth £180,000 to sell teargas in the past four years. Speaking to the BBC’s Daily Politics show, the foreign secretary, Philip Hammond, said he did not condone its use against protesters. But he said they were a “legitimate export” available from large numbers of sources around the world. Chemring said it worked “in accordance with” government policy. He added: “There wasn’t a word of condemnation about the use of teargas [by police], which was totally unnecessary and therefore illegal, or the excessive use of force.”

 Voir de même:

La « révolution des parapluies », entre trombes d’eau et pressions chinoises
Florence de Changy (Hong Kong, correspondance)
Le Monde
01.10.2014

La « révolution des parapluies », qui doit son nom à la seule « arme » que s’autorisent les manifestants prodémocratie contre les jets de gaz poivre de la police, n’aura jamais aussi bien porté son nom que pendant cette troisième nuit du mouvement d’occupation citoyenne de certains quartiers de l’ancienne colonie britannique. Un énorme orage s’est déclaré en début de soirée, suivi vers 2 heures du matin d’un avis de pluie « Amber », premier niveau de pluie torrentielle, qui techniquement déclenche la mise en alerte des services d’assistance. Mais ni les éclairs ni les trombes d’eau n’ont eu raison de la détermination des milliers de « parapluies », désormais installés dans au moins quatre quartiers différents.

Les manifestants, qui veulent que le gouvernement chinois revoie sa proposition d’accorder le suffrage universel pour 2017 tout en gardant le contrôle des candidatures, réclament aussi à présent la démission du chef de l’exécutif de Hongkong, Leung Chun-ying. Pour certains collégiens et étudiants de la première heure, présents depuis vendredi devant le siège du gouvernement, cette nuit de déluge était en fait la cinquième passée dehors. « Cela s’est bien passé, pas d’ennuis avec la police, on restera jusqu’au bout », affirmait, stoïque, l’un de ces irréductibles, qui n’aurait pas mentionné la tempête si on ne lui en avait pas parlé. Il est de ceux qui se sont approchés autant que possible de Bauhinia Square, la place où avait lieu la cérémonie officielle du lever de drapeau, à l’occasion du 65e anniversaire de la République populaire de Chine, mercredi 1er octobre.

Le 1er octobre est le premier de deux jours fériés qui devraient donner l’occasion aux Hongkongais non encore mobilisés, de témoigner, ou non, de leur soutien au mouvement de révolte.

LES OCCUPATIONS POURRAIENT S’ÉTENDRE GÉOGRAPHIQUEMENT

Des sifflements et des hurlements ont retenti quand, à 8 heures, deux avions de l’Armée populaire de libération ont survolé, à basse altitude, le Victoria Harbour, suivis de deux hélicoptères traînant respectivement un immense drapeau chinois et un tout petit drapeau Hongkongais. Et pendant que le chef de l’exécutif, Leung Chun-ying, officie, coupe de champagne à la main, et parle du « rêve chinois que nous allons construire ensemble », les étudiants, parmi lesquels leur leader Joshua Wong, 17 ans, lèvent leurs bras croisés en signe de désapprobation.

De son côté, le député Leung Kwok-hung, de la Ligue sociale-démocrate, l’éternel révolté de Hongkong qui continue d’être surnommé « Long Hair » malgré la coupe sévère que son récent séjour en prison lui a valu, menait une procession funéraire pour les victimes de Tiananmen.

Alex Chow, le secrétaire général de la fédération des étudiants de Hongkong, a esquissé mardi plusieurs options pour la suite du mouvement. D’abord, les occupations pourraient s’étendre géographiquement. Canton Road, au cœur du quartier préféré des touristes chinois continentaux qui y font leurs courses dans les plus vastes boutiques de luxe du territoire, a rallié, cette nuit, la liste des rues rebelles. Une autre option serait d’occuper non plus des espaces publics, comme des routes ou des places, mais des locaux du gouvernement. Alex Chow a aussi suggéré d’étendre la grève illimitée des étudiants au monde ouvrier, ou à différents secteurs économiques.

« PATIENCE EXTRÊME »

Dans tous les grands faubourgs de la ville, les drapeaux multicolores qui devaient donner un air de fête chinoise à la ville ont cédé la place à une infinité de petits morceaux de ruban jaune, symbole du mouvement protestataire.

Tandis que la mobilisation ne faiblit pas, le moral de certains policiers, traditionnellement très populaires à Hongkong, semble fortement atteint. Il y a deux jours, dans une lettre interne qui a fuité, le commissaire de police, Tsang Wai-Hung, était revenu sur la polémique que les méthodes initiales de dispersion de foule, jugées excessives et brutales, ont suscité. Il félicitait ses hommes de leur « patience extrême » et de « leurs efforts sans limite pour servir la communauté ». Et il concluait en se disant « confiant que nous resterons unis pour surmonter cette situation éprouvante ».

La police a indiqué mercredi matin que l’un de ses inspecteurs s’était suicidé la nuit dernière dans son bureau. « Il serait inapproprié d’établir un lien », a affirmé un porte-parole de la police, indiquant que cet homme n’était pas impliqué dans les opérations liées à Occupy Central.

Voir aussi:

Révolution des parapluies. Comment naissent les noms des révolutions ?
Ouest France

Hong-Kong – 01 Octobre  2014

« Le parapluie est probablement le symbole le plus frappant de ces manifestations », dit Claudia Mo, une députée prodémocratie. | AFP
La révolte qui gronde depuis plusieurs jours à Hong Kong a désormais son nom : la révolutions des parapluies. Mais pourquoi et comment trouve-t-on les noms des révolutions ?

La révolution des parapluies
En images. À Hong Kong, la contestation démocratique s’amplifie

L’expression « révolution des parapluies » fait fureur depuis quelques jours sur les réseaux sociaux. Une banderole mentionnant ladite révolution a également été vue sur une barricade érigée devant une station de métro. Cet accessoire typique des Hongkongais est en train de donner son nom au mouvement de ceux qui réclament à Pékin davantage de libertés politiques.

D’ordinaire, à Hong Kong, il sert à s’abriter du soleil, plus rarement de la pluie. Les habitants de l’ancienne colonie britannique passée sous tutelle chinoise sont habitués à sa météo changeante et se déplacent rarement sans parapluie.

« Le parapluie est probablement le symbole le plus frappant de ces manifestations », dit Claudia Mo, une députée prodémocratie. « Nos manifestations étaient si pacifiques autrefois. Aujourd’hui, le gaz au poivre est devenu si courant qu’on doit s’en protéger avec des parapluies », souligne-t-elle.

La révolution des oeillets
Le 25 avril 1974, la foule descend dans les rues pour renverser le gouvernement salazariste de Marcello Caetano après 48 ans de dictature. L’un des points de rassemblements est le marché aux fleurs de Lisbonne, ou l’on vend beaucoup d’œillets. Des militaires insurgés mettent ces fleurs dans le canon de leur fusil. Au final, cette révolution de fleurs se fera sans heurts et pacifiquement.

La révolution de velours
La « Révolution de velours » ou « révolution douce » mené par Vaclav Havel en novembre 1989 tient son nom de la façon pacifique et sans effusion de sang au régime communiste en Tchécoslovaquie.

La révolution orange
Suite aux fraudes électorales en novembre 2004, foulards et banderoles oranges envahissent les rues. Une couleur qui, plus que n’importe quel slogans, marquera l’histoire du mouvement. Mais pourquoi la couleur orange ? D’abord parce qu’il s’agit de la couleur du parti de l’opposition « Notre ukraine », représenté par Viktor Ioutchenko, en opposition au bleu et blanc du parti de Ianoukovitch. Autre explication, cette révolte est aussi surnommée par la presse anglo-saxonne la « chestnut revolution » ou « Révolution des marronniers » qui bordent la place de l’Indépendance. L’orange rappellerait dont la couleur de ces arbres à cette époque de l’année.

Couleur des sac-poubelle ukrainiens, elle a permis aux moins fortunés de se revêtir de cet uniforme révolutionnaire de fortune pratique et voyant.

La révolution des Tulipes
La révolution des Tulipes designe le coup d’État du 24 mars 2005 au Kirghizistan. Au début du mouvement, les médias parlent de « révolution rose », de « révolution des Citrons » ou de « révolution des Jonquilles ». Le terme de « révolution des Tulipes » ne s’impose qu’après un discours d’Akaïev, le chef d’État renversé et en fuite, qui met en garde contre toute velléité de révolution « colorée ».

La révolution du Cèdre
À l’instar des autres révolutions colorés ou fleuris, le printemps de Beyrouth est baptisé par les médias et les intellectuelles révolution du cèdre. Cette révolution désigne en fait la mobilisation qui avait suivi l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri le 14 février 2005. Le cèdre, arbre national par excellence, présent sur le drapeau libanais, était censé symboliser la réconciliation nationale après quinze ans de guerre civile.

La révolution de Jasmin
Associé à la révolution populaire qui soulève la Tunisie en plein printemps arabe en 2011, le nom de « révolution du jasmin » s’est imposé dans les médias via le journaliste et blogueur tunisien Zied El-Heni. La fleur blanche et parfumée, emblématique de la Tunisie symbolise la douceur et la pureté. Ce nom repris par les médias occidentaux ne fait pas l’unanimité parmi les manifestants, le nom de la fleur évoquant une certaine douceur, tranchant avec le conflit. De plus le nom de révolution de jasmin était utilisé pour parler de la prise de pouvoir de Ben Ali en 1987.

Voir encore:

Elements of Style as Occupy Movement Evolves
Alice Rawsthorn
The NYT
November 20, 2011

LONDON — If you were told about an organization that started from scratch just over four months ago and had already expanded into more than 1,500 towns and cities all over the world, wouldn’t you be impressed? Thought so.

One organization has achieved all of that since July 13, when the Canadian activist group Adbusters called on “redeemers, rebels and radicals” to “set up tents, kitchens, peaceful barricades and occupy Wall Street for a few months” starting on Sept. 17. By the end of that day, two similar occupations had begun in San Francisco, and hundreds of others swiftly followed.

Despite the crackdown on Occupy in some cities, including the clearance of the original Wall Street camp last week, the movement is now a global phenomenon. Other activist movements, like those for gay rights, black power, peace, environmentalism and women’s rights, have traditionally used design cues to trigger public recognition — names, slogans, symbols and so on. Occupy uses them, too, but it has deployed them differently.

As a leaderless movement that is cellular rather than hierarchical in structure, Occupy has depended on the Internet and social media sites, like Twitter and Facebook, to fuel its growth. The different elements of its design identity have been defined by the ingenuity with which its supporters have used those technologies.

Let’s start with the name. By christening its first camp “#Occupy Wall Street,” Adbusters set a precedent whereby other groups could instantly invent their own versions of “Occupy” in different locations: Occupy Paris, Occupy Poughkeepsie, and so on.

Adopting a customizable name is an efficient way of identifying such a diverse collection of people and causes. Each new group can raise awareness of the global movement with the first part of its name, while asserting its own identity with the second part. The recurrence of the word “Occupy” is ideal for maximizing impact on social networks, as is the addition of #, the hashtag symbol that enables Twitter users to search for tweets with a common theme, to “#OccupyWallStreet.”

With or without the hashtag, the word “Occupy” is a good choice for a global movement. It translates easily from English into several other languages including “occuper” in French, “occupare” in Italian, “occupar” in Spanish though not, admittedly, “besetzen” in German. And it is firmly rooted in the history of the protest movement, from the factory occupations by striking workers in the United States during the 1930s to the global student sit-ins of the late 1960s.

In short, “Occupy” is a stellar example of both what is known in marketing as an umbrella brand name and what the anti-corporatists in the movement could call beating them at their own game.

Equally versatile are the slogans adopted by Occupy’s supporters. “We are the 99%” was originally a reference to the concentration of personal wealth in the United States among the richest 1 percent of the population, but it is applicable to other countries, too. The phrase explains a complex economic concept clearly and persuasively, but is concise enough to be included in tweets without breaching Twitter’s 140 character limit. Another popular slogan is the witty and diplomatic: “Sorry for the inconvenience. We are trying to change the world.” The wording differs from group to group but the meaning and humor are consistent.

It is when it comes to visual symbolism that Occupy’s approach differs from that of other activist movements, most of which are strongly associated with specific motifs.

The pink triangle, which once identified homosexual prisoners in Nazi concentration camps, has become a global symbol of gay rights. The raised fist of the black power movement dates from ancient Assyria, where it signified unity or defiance, and has also been an emblem for the Russian Revolution and workers’ rights. The circular peace symbol was designed in 1958 by a British anti-nuclear campaigner, Gerald Holtorn. The lines inside are based on the semaphore signals for the letters “N” for “nuclear” and “D” for “disarmament.” Environmentalists have adopted green as their signature color worldwide, as well as the rainbow that appeared on Greenpeace’s Rainbow Warrior protest ships and also symbolizes gay rights as a motif.

The “Take the Square” movement, which emerged in Spain this spring, when groups of activists occupied squares in different cities, has conformed to convention by adopting a symbol of pink and purple arrows pointing into a square. But the various Occupy groups have adopted a diverse range of motifs.

Among the most popular ones are the hashtag and raised fist used by “#OccupyWallStreet.” Smart choices again. The raised fist evokes historic protest movements, while the hashtag strikes a contemporary note. Like the @ symbol, an arcane accountancy motif, which was reinvented as a star of the digital age when added to e-mail addresses, the # has been resurrected by digital technology. First, it was added to cellphone keypads as a control button. The hashtag’s presence there and on computer keyboards (except for Apple’s, on which it is made by pressing Alt and 3) convinced Twitter that it was ubiquitous enough to become an identification tag.

Some Occupy groups have adopted the fist or hashtag as symbols. A few of them use both, including #OccupySeattle. Other groups have invented their own motifs. Supporters of OccupyNoLA in New Orleans spell out its name on banners with solid black dots in place of the “O”s. The camps in Frankfurt and Chicago have posted images of their cities on their Web sites. Occupy activists in the feisty Scottish city of Glasgow have plumped for a surprisingly sentimental series of symbols for their site, including flowers, a heart, a rainbow and the slogan “Occupy Glasgow Nicely.”

As the movement evolves, it is possible that more Occupy groups will adopt the same symbols. Or they may conclude that the protocols of protest design have changed and that, in the age of social networking, they can say more about the causes they believe in with the repeated use of a few carefully chosen words than with images.

Postscript: November 22, 2011

The process described in this column to obtain a hash symbol on an Apple keyboard applies to British keyboards. On U.S. Apple keyboards, the hash symbol is generated by holding the shift key and pressing 3.

Voir par ailleurs:

Référendum officieux à Hong Kong: Occupy Central clame victoire
A Hong Kong, le référendum officieux est officiellement terminé depuis dimanche soir. Ses organisateurs, le mouvement Occupy Central, crient victoire et parlent déjà d’un nouveau référendum.
Avec notre correspondante à Hong Kong, Florence de Changy

RFI

30-06-2014

Des trois propositions sur la façon de choisir les candidats susceptibles de devenir chef de l’exécutif, c’est celle de l’alliance des 26 partis pro-démocrates qui l’a emporté avec 42% des votes. 9% des participants à ce référendum officieux se sont abstenus. Les trois options proposées suggéraient toutes que le public puisse directement proposer des candidats. Autrement dit, que le choix ne se fasse pas entre des candidats déjà préselectionnés par Pékin.

Par ailleurs, 88% des participants au référendum ont soutenu l’idée que le Legco, le Conseil législatif, devrait bloquer des propositions de réformes démocratiques qui ne seraient pas en ligne avec les standards internationaux de démocratie. Les organisateurs vont donc demander au gouvernement de prendre en compte la proposition favorite et si le gouvernement fait une contre-proposition inacceptable, ils organiseront un nouveau référendum pour recueillir ou non le soutien de la population sur leur projet d’origine, qui consiste à bloquer Central, le quartier financier de la ville.

Le scrutin de dimanche restera comme la plus vaste consultation populaire qui n’ait jamais eu lieu dans l’histoire de Hong Kong sur son avenir politique. Près de 800 000 personnes ont voté, mais il a fallu décompter 11 200 votes d’électeurs enthousiastes qui ont voté deux fois, en ligne et en personne.

■ « Une farce politique »

Si le vote populaire de Hong Kong satisfait les organisateurs du mouvement Occupy Central, il est ressenti comme une provocation par les autorités chinoises.

Avec notre correspondante à Pékin,  Heike Schmidt

Ce scrutin n’a « aucun statut légal », estime le China Daily, quotidien contrôlé par le Parti communiste chinois. Pour son éditorialiste, le référendum est « anticonstitutionnel », car même si Hong Kong est dotée d’une administration spéciale, elle n’a aucune autorité pour appeler au vote populaire : « Les organisateurs ont démontré leur détermination à violer la loi comme bon leur semble », s’énerve le China Daily.

De son côté, le Global Times dénonce « une farce politique ». Le journal officiel appelle les citoyens de Hong Kong à ne pas se laisser « prendre en otage par des opposants extrémistes, afin de ne pas mettre en péril la prospérité et le bonheur de Hong Kong ».

Pékin est donc décidé à faire la sourde oreille aux revendications bien embarrassantes de ses citoyens hongkongais : hors de question de laisser les électeurs choisir directement leur chef de l’exécutif en 2017 et leur Parlement en 2020. Il va falloir passer par un comité de nomination composé de proches de Pékin. La crainte que le petit territoire rebelle devienne l’exemple à suivre pour toute la Chine semble bien trop grande pour laisser libre cours aux défenseurs de la démocratie.

Voir de même:

Référendum illégal: Macao dans les pas de Hong Kong?
L’avenir de Macao, ville de casinos, se jouera peut-être dans les urnes
Dans l’ancienne colonie portugaise, redevenue chinoise en 1999, des groupes favorables à la démocratie organisent à partir de ce dimanche 24 août et jusqu’au samedi 30 août un référendum non officiel, dans le même esprit que celui organisé à Hong Kong en juin dernier. Les organisateurs veulent mobiliser les 624 000 Macanais pour obtenir le suffrage universel.
Avec notre correspondant à Pékin, Jean Scheubel

RFI

24-08-2014

Le référendum a été déclaré « illégal » par le gouvernement local, et il n’aura peut-être pas le même poids que celui organisé à Hong Kong. Les promoteurs de l’initiative voulaient de vrais bureaux de vote, mais la justice de Macao s’y est opposée. Du coup, les militants sont postés directement dans les rues. Dans leurs mains, des tablettes tactiles grâce auxquelles les passants peuvent voter.

Principale question : le « chef de l’exécutif » – le n°1 de Macao – doit-il être élu au suffrage universel direct ? Pour le moment, son élection se déroule au suffrage indirect. C’est une commission électorale de 400 membres, issus du monde professionnel ou social, qui a la responsabilité de sa désignation. Pour les partisans de la démocratie, tout le monde doit pouvoir voter.

Aucune réforme politique prévue

À Hong Kong, à 30 km de là, ce sera le cas dès 2017, Pékin l’a promis. Mais à Macao, aucune réforme politique n’est prévue. Il faut rappeler que le territoire de Macao est 40 fois plus petit que celui Hong Kong et 13 fois moins peuplé. La défiance de l’opinion à l’égard du gouvernement central est réputée modérée aussi Pékin ne subit-il pas la même pression.

Le résultat du référendum sera dévoilé le 31 août, soit le même jour que l’élection du chef de l’exécutif. Fernando Chui, en poste depuis 2009, brigue un second mandat. C’est le seul candidat en lice.

Voir enfin:

90pc don’t trust Macau leader, says ‘referendum’

Unofficial poll results come just two days after chief executive re-elected
South China Morning Post

03 September, 2014

Macau chief executive Dr Fernando Chui Sai-on has suffered his first setback two days after being re-elected, with a so-called civil referendum finding that almost 90 per cent of residents do not trust him.

In the poll, organised by three pro-democracy groups, 7,762 Macau residents said they had no confidence in the sole candidate in the chief executive election. They represented 89 per cent of the 8,688 votes cast. Only 388 people – just under 5 per cent – said they trusted Chui, with 528 abstentions and 10 blank votes.

« This has shown that Macau residents are no longer staying silent and reluctantly accepting everything, » said Sulu Sou Ka-hou, a key member of Macau Conscience, which organised the poll with Macau Youth Dynamics and Open Macau Society.

The results of the unofficial referendum, conducted from August 24 to Sunday, came after Chui won the one-horse race with 380 votes from the 400-strong election committee.

Sou said the result also proved that Chui’s win would not help improve his credibility.

The organisers had earlier announced the results of another question asked in the poll, where 95 per cent of the voters – or 8,259 votes – were in favour of universal suffrage for the 2019 election.

Sou said the turnout in the referendum, which might seem lukewarm in a city with 624,000 people, was still « encouraging », given the heavy crackdown by the government.

Police shut down all five physical polling stations on the first day and detained five organisers on suspicion of breaching data-protection laws. Jason Chao Teng-hei, leader of Open Macau Society, has been placed under judicial investigation.

Two journalists working for Macau Concealers – an online medium operated by the city’s most prominent pro-democracy group New Macau Association – were also detained by police last Friday after they uploaded a picture on the civil referendum webpage of what was thought to be a staff permit card bearing the Judiciary Police symbol. They were accused of illegally using the emblem of the Judiciary Police, the main police investigation arm.

Chao, chief of Macau Concealers, was also held by police after he returned to Macau from Hong Kong last Sunday as a suspect over the logo misuse.

Sou said the city’s democrats would protest later against the police over their attempt to exhaust every means to attack the referendum. They would also continue to urge the government to start a new round of public consultation on political reform.

This article appeared in the South China Morning Post print edition as 90pc don’t trust Macau leader, says ‘referendum’


Procès Pistorius: Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? (Have we unwittingly cultivated a monster?)

14 septembre, 2014
https://pbs.twimg.com/media/BxSIbkiCUAIyojD.jpg
http://i.telegraph.co.uk/multimedia/archive/02484/pistorius-hougaard_2484774b.jpg
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http://i.dailymail.co.uk/i/pix/2013/06/03/article-2335016-1A1F28A6000005DC-745_634x388.jpg
http://static.businessinsider.com/image/511e4fd4eab8eabb3100000e/image.jpgMa seule ligne de conduite, c’était gagner, conquérir, être le plus fort. J’en étais arrivé à penser que tout m’était dû, que telle ou telle fille devait coucher avec moi. Mike Tyson
 Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? Gianni Merlo (nègre d’Oscar Pistorius)
Nous étions très amoureux. Je ne pouvais pas rêver mieux et je sais qu’elle partageait ce sentiment. Oscar Pistorius
Je survivrai. Je gagne toujours. Oscar Pistorius
Reeva did these pictures when she was 14. They have been in the house a long time now, but we never realised what they were about. But there is a man standing in a field next to a tree and he is holding a gun. And then on the other side (the two paintings join together) is what could be Reeva wearing angel wings – and there is a ladder going up to heaven. We never really understood the painting but it almost seems like a premonition. If you look at it, she’s petrified. She’s showing horror. She’s terrified. Her hands are over her mouth. June Steenkemp
 « Je me suis réveillée ce matin, en sécurité dans ma maison, écrivit Reeva sur Instagram. Tout le monde n’a pas cette chance. Protestez contre le viol. Repose en paix Anene Booysen. #viol #crime #ditesNON.  Reeva Steenkemp
Oscar a certaines façons de faire avec les filles. Cette Reeva n’est probablement pas la seule et Oscar n’est sûrement pas le personnage que les gens imaginent. Samantha Taylor
Je suis si contente que Sam soit saine et sauve et qu’elle ait échappé à cet homme – quand ils sortaient ensemble, les choses auraient pu mal tourner, à cause de son pistolet. Mère de Samantha Taylor
Oscar Pistorius incarnait cette détermination à se battre contre vents et marées qui correspond à l’idée que se font les Sud-Africains de leur identité. Le meurtre a touché toutes les communautés de la « nation arc-en-ciel », pour toutes les mauvaises raisons. L’Afrique du Sud figure en tête, ou presque, des pires tableaux de statistiques : taux de meurtres, morts par balles, meurtres de femmes, nombre de femmes tuées par leur partenaire. Sur un plan purement statistique, Reeva Steenkamp est seulement l’une des trois femmes assassinées en moyenne chaque année par leur partenaire un soir de Saint-Valentin. Un chiffre sans doute sous-estimé : selon une étude publiée par la revue scientifique The Lancet en 2009, « au moins la moitié des femmes tuées en Afrique du Sud sont victimes de leur partenaire masculin ». (…) De fait, l’athlète était, semble-t-il, du genre possessif avec les femmes. En septembre 2012, il aurait promis à Quinton Van der Burgh, un magnat de la télévision et de l’industrie du charbon, de lui casser la gueule s’il n’arrêtait pas de tourner autour de sa petite amie de l’époque. Plus tard, quand un ami de Van der Burgh a demandé à Pistorius de se calmer, ce dernier l’aurait menacé de lui « casser les jambes ». Les trois hommes ont par la suite échangé des SMS au ton de plus en plus vif. Si vif que les Hawks, la brigade de police sud-africaine spécialisée contre le crime organisé, ont dû intervenir pour calmer les esprits. (…) Quelques mois avant la Saint-Valentin, Oscar avait déjà déchargé un pistolet à la table d’un restaurant de Johannesburg, Tashas. Il avait tiré en direction du sol, sans blesser personne. A l’époque, nul n’avait souhaité ébruiter l’affaire. Apparemment, il ne se déplaçait plus sans son calibre de 9 mm ; quand il était invité à dîner, il lui arrivait de poser son arme sur la table. L’opinion publique est très divisée à ce sujet. Détenir une arme à feu a beau être chose courante en Afrique du Sud, l’exhiber à tout bout de champ n’a rien de banal, surtout dans les milieux aisés que Pistorius fréquentait. Quelques-uns de ses proches ne se sont pas gênés pour le lui rappeler. D’autres ont considéré que son arme n’était jamais qu’une sorte d’accessoire de mode, un « truc cool ». Reeva Steenkamp elle-même n’avait rien contre les armes à feu, ni contre les voitures de sport, l’autre passion d’Oscar. (…) Au tribunal, l’accusation n’aura donc aucun mal à le dépeindre comme un amateur de gâchettes. En plus du 9 mm qu’il a dirigé contre sa petite amie, Pistorius avait demandé des autorisations pour six autres armes à feu en janvier 2013 : un revolver Smith & Wesson Model 500, trois fusils de chasse, Maverick, Winchester et Mossberg ; un revolver Special de calibre .38 et un fusil Vector .22. Il avait obtenu le droit de détenir une arme depuis 2010, après qu’une autorisation lui avait été refusée une première fois en 2008, pour une raison encore inconnue. D’autres histoires ont refait surface. Celle où il aurait pratiquement tiré sur son chien, Capone, dans un moment de panique. Puis celle de ce tweet tristement célèbre de novembre 2012, passé inaperçu à l’époque mais retrouvé après le meurtre : « Rien ne vaut de rentrer à la maison, entendre le bruit de la machine à laver, penser qu’un intrus est là et pénétrer dans la buanderie en mode close-combat ! Waah. » Curieux, certes. Mais rien de tout ça ne signifie meurtre prémédité. Au contraire, ses avocats vont insister sur cet aspect de sa personnalité : il était inquiet pour sa sécurité. Pendant sa période de détention provisoire, en février 2013, ses défenseurs ont longuement expliqué comment Pistorius avait sollicité la protection des Hawks. (…) Il pouvait aussi être impétueux, en témoigne cet accident de hors-bord en 2009 sur la rivière Vaal qui lui avait valu 172 points de suture au visage. Il avait toujours aimé faire du karting à toute vitesse, un style de conduite qu’il conservait en voiture. Un soir de décembre 2005, il avait aussi failli mourir en s’endormant au volant. Il s’en allait rejoindre sa petite amie, Vicky Miles, après une grosse engueulade au téléphone. Histoire tristement banale, la célébrité et ses privilèges provoquent parfois d’importants dégâts, particulièrement chez les jeunes qui ont grandi dans un environnement compliqué et que l’adulation des foules a éloignés des réalités. Mike Tyson, par exemple, a raconté comment il s’était mis à croire qu’il pouvait avoir tout ce qu’il voulait. « Ma seule ligne de conduite, c’était gagner, conquérir, être le plus fort, disait-il. J’en étais arrivé à penser que tout m’était dû, que telle ou telle fille devait coucher avec moi. » Oscar Pistorius vient certes d’un milieu plus favorisé que celui de Tyson, mais la célébrité a une dynamique propre. Si la gloire tend à corrompre, la gloire mondiale tend à corrompre à très grande échelle. Ajoutez à cela une passion pour les armes : l’explosion devient inévitable. Car, à ses yeux, la gloire c’était aussi cela, la possibilité de s’adonner pleinement à sa passion pour les voitures, les armes à feu et les filles, sans aucun contrepoids familial. En effet, depuis que ses parents s’étaient séparés, l’autorité morale de son père, Henke, avait faibli ; Oscar ne le considère d’ailleurs plus tellement comme un père et ils ne se sont pratiquement pas vus durant ces dix dernières années. Le 6 mars 2002, Henke s’était présenté inopinément au lycée de Pretoria pour annoncer à son fils la mort de sa mère. Sheila Pistorius était mal en point depuis quelque temps, elle avait été hospitalisée mais personne n’imaginait que sa vie était en danger. « J’ai cru que j’avais plutôt bien accepté sa mort, a écrit Oscar Pistorius dans son autobiographie parue en 2009. J’étais le seul à ne pas pleurer [à l'enterrement] et j’ai réconforté mon frère et ma soeur… mais le lendemain je me suis réveillé en larmes. J’avais complètement perdu mes repères. » (…) En public, Oscar se montrait toujours sous son meilleur jour, rares étaient ceux auxquels il laissait deviner la dureté de sa condition, ses moignons gonflés, égratignés et ensanglantés par les frottements dus à la course. (…) Sauver les apparences, refuser d’admettre la moindre faille dans son bonheur. Cela a un prix d’autant plus élevé que l’image sur-humaine qu’il renvoyait s’éloignait de la réalité. Mais avec qui pouvait-il en parler ? Certains, parmi ses proches, ont bien perçu son air préoccupé début 2013. L’un d’eux a même essayé d’aborder la question avec Oscar. Quand il a proposé son aide, il s’est entendu répondre que tout était sous contrôle. Compartimenter sa vie, pourquoi pas. A condition de conserver un regard honnête sur soi-même, de ne pas se présenter sous un jour différent d’une personne à l’autre. A mon avis, beaucoup de gens vont découvrir lors du procès des choses qu’ils ignoraient. En ce qui me concerne, je ne savais rien de sa passion pour les armes. Mais j’ai peur que certains détails de sa vie, les menaces qu’il a pu proférer, son attitude envers les femmes ou ses textos soient dévastateurs pour sa famille. D’autant plus si des preuves irréfutables de la préméditation devaient surgir. Comment admettre que derrière le  « héros » Pistorius, gentil garçon et athlète hors du commun, se cachait un meurtrier ? (…) Dans un pays gangrené par la corruption policière, où huit officiers ont récemment été inculpés de meurtre pour avoir ligoté un homme au pare-chocs arrière d’un fourgon avant de le traîner dans la rue (il fut plus tard retrouvé mort dans sa cellule), Hilton Botha est fier de ses vingt-quatre ans de service. « J’essaie d’enquêter sur chaque affaire comme si l’un des miens avait été assassiné », confie-t-il. Spécialiste des dossiers d’homicide, ce vétéran a considéré d’emblée le cas Pistorius comme une affaire simple : une femme tuée par son mari, son petit ami voire sa maîtresse. Ce genre de choses arrive hélas toutes les huit heures en Afrique du Sud. Il s’agit même de la principale cause de mort violente chez les femmes. (…) Tout trahissait l’homicide volontaire, assure l’inspecteur. Pourquoi un cambrioleur irait-il s’enfermer dans les toilettes ? Pourquoi les balles auraient-elles traversé le short de la victime si elle était assise sur la lunette des toilettes en pleine nuit ? Et pourquoi aurait-elle emporté son téléphone portable dans la salle de bains à trois heures du matin. Selon Botha, les balles l’avaient touchée au flanc droit. Autrement dit, elle n’était pas assise, mais probablement tapie derrière la porte verrouillée. D’après la disposition des projectiles dans la salle de bains, Botha estime que Pistorius avait appuyé sur la détente à moins d’un mètre cinquante de la porte. Selon lui, les impacts étaient orientés vers le bas, ce qui signifie que Pistorius portait bien ses prothèses à ce moment précis, contrairement à ce qu’il prétendra plus tard. Mais pourquoi aurait-il voulu pénétrer à l’endroit même où il pensait que le cambrioleur s’était caché ? Et pourquoi aurait-il ouvert le feu, au lieu d’attraper sa petite amie et de courir se mettre en lieu sûr ? (…) C’est en vivant comme si de rien n’était qu’Oscar Pistorius a surmonté une grave infirmité – il est né sans péroné, ce qui a nécessité l’amputation des jambes au-dessous du genou, à l’âge de 11 mois. « Ton frère enfile ses chaussures ; toi, tu enfiles tes jambes », lui répétait sa mère pour ancrer en lui l’idée qu’il ne devait par se laisser réduire à son handicap. Le divorce de ses parents quand il avait 6 ans puis la mort de sa mère neuf ans plus tard à cause d’une allergie à un médicament l’anéantirent. Brouillés avec leur père, son frère et lui se retrouvèrent comme deux « bateaux sans gouvernail », raconte-t-il dans ses mémoires Courir après un rêve (L’Archipel, 2010). Il se tatoua sur le bras les dates de naissance et de mort de sa maman, qui lui avait dit un jour : « Le vrai perdant n’est jamais celui qui franchit la ligne d’arrivée en dernier. Le vrai perdant, c’est celui qui reste sur la touche sans même essayer de courir. » Aucune autre femme n’a jamais pu égaler sa mère. Dans son livre, Oscar énumère ses déceptions sentimentales et ses ruptures. La piste a été son seul véritable amour. La presse l’a présenté comme « l’homme sans jambes le plus rapide du monde ». « À première vue, Oscar Pistorius a l’air d’un être surgi du futur, s’est enthousiasmé un journaliste de NBC. Il a la démarche d’un félin géant en maraude, si une telle créature était dotée de pieds en forme de nageoires au lieu de pattes. Quand il s’approche, avec ses lunettes Oakley dernier cri et son torse admirablement sculpté, on voit en lui un aperçu de notre évolution future : un personnage mi-homme mi-machine. » (…) Reeva rêvait d’apparaître dans Vanity Fair, confie sa mère, June Steenkamp, une femme blonde et menue, ajoutant tristement : « Il a fallu qu’elle perde la vie pour y parvenir. »  (…) La vie a joué un méchant tour à Reeva Steenkamp : sa mère et elle ont longtemps défendu avec passion les femmes victimes de violences. En Afrique du Sud, durant les années 2011 et 2012, on a enregistré 64 500 viols, soit un toutes les quatre minutes – un record mondial, selon le Département d’État américain. Même le président en exercice, Jacob Zuma, fut traduit en justice en 2006 pour le viol d’une militante de 31 ans avant d’être acquitté. (…) Elle se teignit les cheveux en blond, devint l’égérie de la marque Avon en Afrique du Sud, quitta son petit ami et Port Elizabeth pour les lumières de Johannesburg où, déclara-t-elle, elle voulait devenir mannequin. « Son père était tellement hostile à cette idée, il avait peur qu’une chose grave lui arrive, raconte June. C’est une jungle, Johannesburg, l’un des pires endroits du pays. »« Elle m’a téléphoné et m’a dit qu’elle arrivait tout juste de Port Elizabeth, qu’elle voulait devenir mannequin », confirme Jane Celliers, de l’agence Ice Model Management. Après lui avoir demandé ses mensurations, elle répondit : « Pour Ice, vous êtes trop petite. » Mais Reeva insista pour venir la voir. « Elle a franchi cette porte, et voilà : le coup de foudre. » Très vite, les photos de magazines et les spots télévisés s’enchaînèrent. Reeva était la superbe blonde publicitaire de nombreuses marques : les sucettes Pin Pop, Toyota, Kentucky Fried Chicken, la bière Cardinal et les chewing-gums Hollywood. Mais elle voulait aussi faire la couverture d’un magazine grand public. À l’époque, FHM était un mensuel masculin très en vogue. « Des filles en bikinis », résume Hagen Engler, l’ancien rédacteur en chef de l’édition sud-africaine. Il se souvient de la détermination farouche de Reeva, qui ne voulait pas seulement être vue, mais aussi être lue et entendue. Elle était un peu trop ronde pour poser en maillot de bains. Grâce au yoga, à un régime strict et à beaucoup d’exercice, elle mit peu de temps pour se sculpter une silhouette fine et bien galbée. « Reeva était toujours sexy, poursuit Engler. En bikini, elle pouvait déchirer. » En outre, elle pigeait ce qu’elle appelait « le jeu » : provoquer une émotion. Elle commença par charmer les 70 000 lecteurs de FHM « avec une minuscule photo d’elle en maillot, format timbre-poste, se remémore Engler, puis avec une autre, un peu plus grande ». Au bout de trois ans, elle décrochait la couverture du numéro de décembre 2011. Le rédacteur en chef n’a pas oublié cette séance en bikini fuchsia. Pendant l’interview, Reeva tint ce propos : « Ce qui me passionne, c’est de prendre la défense des gens qui n’ont pas conscience de leurs droits. » (…) Reeva avait décroché une apparition dans « Tropika Island of Treasure », une émission de télé-réalité que l’on m’a décrite comme « une version de “Koh Lanta” où l’on vous assure le gîte et le couvert ». Selon l’agent Jane Celliers, « Reeva n’était pas encore une célébrité, seulement un mannequin connu ; “Tropika” lui a permis d’accéder à un nouveau statut : on l’invitait dans les talk-shows ». Comme me l’a expliqué son agent de relations publiques, Sarit Tomlinson : « Quand vous êtes célèbre, vous avez une voix, un ton, une tribune, et vous pouvez vous faire entendre. Que ce soit sur Twitter, à la télé, à la radio, Reeva s’exprimait avec passion sur les violences infligées aux femmes, auxquelles elle prêtait sa voix. »(…) Tout en poursuivant sa carrière, elle sortit brièvement avec Francois Hougaard, la star du rugby sud-africain. (…) « Personne ne connaissait le véritable Oscar, personne ne voulait gratter la façade », admet le journaliste sportif Graeme Joffe. Selon les estimations, il touchait 1,5 million d’euros par an de ses sponsors, parmi lesquels Nike, Oakley et les parfums Thierry Mugler, et c’était un bon placement. « Il ne fallait surtout pas faire peur à un sponsor comme Nike, souligne Joffe. Les incidents devenaient des non-événements. » Quand Pistorius perdit le 200 mètres face au brésilien Alan Fonteles Cardoso Oliveira aux Jeux paralympiques de 2012, il critiqua le vainqueur qui aurait utilisé des lames de carbone plus longues que les siennes. « On sentait vraiment le dépit, estime Joffe. Il a pété un câble. Le lendemain, il s’est excusé ; non pour ce qu’il avait dit, mais pour la façon dont il s’était exprimé : sur la piste, juste après la course, devant tous les médias. » (…) Pistorius avait beau ne pas être au niveau pour les Jeux olympiques, il obtint tout de même son billet. Parce que c’était lui. « On a pris une décision politique », a répondu Fikile Mbalula, le ministre des sports sud-africain, lorsqu’il fut interrogé à la radio. « Oscar est arrivé en demi-finale du 400 mètres, se rappelle Joffe. Il était sur les starting-blocks devant 80 000 personnes dans le stade. Avant cela, les gens ne savaient même pas où était l’Afrique du Sud. C’était notre emblème, une figure mondiale, un symbole, un modèle pour des millions de gens dans le monde, un athlète infirme capable de se mesurer aux athlètes valides. Personne ne tente de déboulonner une telle idole. » Après les Jeux olympiques, Pistorius s’envola pour l’Amérique, où il participa à de grandes émissions de télévision comme le « Tonight Show » de Jay Leno. À son retour, Oscar le modeste avait disparu au profit de Pistorius l’invincible. « Il la ramenait sur ses aventures dans le monde, raconte un ancien proche. Il était du genre à dire “C’est moi le grand homme, c’est moi, Oscar. La planète me doit bien ça.” Comme si tout lui était dû. Il n’était pas comme ça. On l’a poussé dans cette direction. » Ses amis n’étaient plus les bons gars d’avant, mais les bandes de skinheads tatoués de Johannesburg Sud. « Il s’entourait de gens pour qui la violence et la colère tenaient lieu d’exutoire. Dieu me pardonne, je n’ai pas vu venir la suite. Mais je savais que quelque chose allait exploser. » Même Gianni Merlo, le journaliste italien qui avait aidé Pistorius à écrire ses mémoires, s’interrogeait : « Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? » La tension des Jeux laissa des traces. « Il était d’une humeur massacrante, se rappelle Jonathan McEvoy, le chroniqueur sportif du Daily Mail. Lors de ses entraînements, les mères de famille et les enfants qui fréquentaient aussi la salle de sport étaient un peu interloqués de l’entendre proférer des insultes. Tout d’un coup, il sortait de la salle au milieu d’une séance. Il était renfrogné et grossier. Apparemment, il survivait à coups de boissons énergétiques et de comprimés de caféine. » McEvoy interrogea Pistorius sur les armes dans sa chambre – « un flingue en acier noir sur la table de chevet, et un sinistre pistolet-mitrailleur Taurus sous la fenêtre ». Réponse du sprinteur : « C’est pour me protéger, mon frère. » McEvoy note : « Il était incapable de trouver le sommeil – ce qui n’était guère surprenant, vu les comprimés et tout le café qu’il avalait. Il se levait souvent au milieu de la nuit et se rendait au stand de tir avec son pistolet et deux boîtes de munitions. » Il avait un pitbull et un bull-terrier, deux tigres blancs (qu’il vendit à un zoo canadien quand les bêtes dépassèrent les 200 kg) et des parts dans au moins un cheval de course. Il possédait une collection de bolides et venait de commander une McLaren Spider à plus de 200 000 euros. Pour sa protection, il avait un pistolet avec permis et il avait déposé d’autres demandes pour trois fusils de chasse, une carabine et deux revolvers.En novembre 2011, il posta ce tweet : « Sur 50 tirs à plus de 300 m, j’ai touché la tête à 96 % ! Pan ! », avec une photo de lui tirant au pistolet sur un stand près de Gemona, en Italie, où il s’exerçait souvent. Six semaines avant les Jeux de Londres, en route pour un autre stand de tir, il tweeta : « Gonflé à bloc ! Yeaaah, mec ! » Selon un ami directeur d’hôtel interrogé par McEvoy, « Oscar disposait aussi de toute une panoplie de blondes ». Le 4 novembre 2012, il en rencontra une nouvelle. « Si vous cherchez la définition du mot “hot” dans le dictionnaire, vous y trouverez Reeva Steenkamp », écrivit un utilisateur de Twitter la veille de la rencontre entre Oscar et la jeune fille.  Mark Seal

Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? 

Contrats publicitaires de plusieurs millions de dollars, adulation des foules, mythe dans son propre pays, collection de voitures de sport, d’armes à feu et de blondes, amis propriétaires de yachts et de belles voitures qui l’initiaient à leur vie de flambeur, prises d’excitants, insomnies, paranoïa, rivalités avec d’autres sportifs …

Au lendemain de l’acquittement de l’athlète handisport sud-africain Oscar Pistorius pour meurtre mais de sa condamnation pour homicide involontaire par la seule juge Thokozile Matilda Masipa (l’Afrique du sud ne disposant pas de système de jurés) …

Et à l’heure où après les frasques de Tiger Woods et les mensonges de Lance Armstrong, l’équipementier sportif américain Nike qui l’avait affublé du slogan presque prémonitoire et en tout cas morbide de « balle dans le canon d’un pistolet » s’est enfin décidée à le retirer de ses campagnes …

Comment ne pas se poser la question du journaliste italien qui lui avait servi de nègre pour ses mémoires ?

Procès
Oscar Pistorius, la face cachée d’un demi-dieu

Mark Seal

Vanity Fair

June 2013

Pour avoir réussi à participer aux Jeux olympiques avec des jambes artificielles, Oscar Pistorius était une star et un exemple. Depuis le meurtre de sa compagne, le monde découvre la part sombre du héros. Vendredi 12 septembre, à la suite d’un long et médiatique procès, le verdict, clément, tombe : Oscar Pistorius est reconnu coupable d’homicide involontaire, la juge ayant écarté la préméditation et le meurtre. En Afrique du Sud, Mark Seal avait recueilli pour Vanity Fair les confidences du premier enquêteur chargé de l’affaire et remonté le cours des événements jusqu’à la nuit fatidique.
Le 14 février 2013, à 4 heures du matin, l’inspecteur Hilton Botha fut réveillé par un coup de téléphone de son supérieur. « Oscar a tiré sur sa fiancée », souffla-t-il à son épouse, Audrey, après avoir raccroché. Elle n’eut pas à lui demander qui était Oscar. « Nous le connaissons tous », m’explique-t-elle un mois plus tard, attablée avec son mari dans un café de Johannesburg. Le monde entier connaît Oscar Pistorius, l’homme qui a surmonté une amputation des deux jambes quand il était gamin avant de devenir le Blade Runner sud-africain, capable de concourir, à l’âge de 25 ans, aux Jeux olympiques de Londres en 2012 comme n’importe quel athlète de haut niveau. Mais Audrey Botha n’avait pas oublié non plus le jeune homme impétueux que son mari avait arrêté pour agression en 2009 : il était accusé d’avoir grièvement blessé une jeune femme en lui claquant une porte au visage lors d’une soirée. Pistorius contesta ces accusations et les poursuites furent abandonnées.

Un quart d’heure après cet appel nocturne, Hilton Botha était au domicile de Pistorius, à Silver Woods Country Estate, une enclave résidentielle sous haute sécurité de Pretoria, la capitale de l’Afrique du Sud. L’une des premières choses qu’il vit en franchissant la porte fut le corps de Reeva Steenkamp, magnifique blonde de 29 ans, mannequin et star de la télé-réalité. Pistorius, qui sortait avec elle depuis quatre mois, lui avait tiré trois fois dessus. « Je l’ai trouvée au pied de l’escalier, recouverte de serviettes, baignant dans une mare de sang », confie Botha. Quelques minutes après les coups de feu, Pistorius téléphona au responsable de la résidence pour le prier d’appeler une ambulance. Ensuite, il porta Reeva de la salle de bains jusqu’au bas des marches – « les jambes et les bras ballants », écrira un journal – et l’allongea sur le sol, avant de pratiquer le bouche-à-bouche. Quelqu’un aurait tenté de lui poser un garrot au bras, sur l’une des blessures, pour enrayer l’hémorragie. Botha se remémore les mots d’un témoin : « Elle respirait encore en émettant une sorte de râle étranglé. » Un médecin accouru d’une maison voisine a dit : « Ce garrot ne servira a rien, elle a été blessée à la tête. » Puis elle a cessé de respirer.

« C’était une grande maison, impeccablement propre et rangée, poursuit l’inspecteur. On voyait qu’il y avait de l’argent ici, avec tous ces meubles, ces portraits, ces toiles. Les étagères étaient remplies de trophées. Il y avait même une photo de Mike Tyson et son gant de boxe dédicacé. » L’enquêteur contourna le cadavre et monta l’escalier de marbre jusqu’à la chambre d’où l’on avait fait feu une heure plus tôt. La scène du crime se trouvait dans la salle de bains – une douche, deux vasques et un cabinet de toilette à la porte criblée de balles. Pistorius l’avait défoncée à coups de batte de cricket. Il prétendait avoir agi ainsi parce que Reeva était enfermée à l’intérieur. La batte ensanglantée gisait sur le sol de la salle de bains, près de deux téléphones portables et d’un pistolet Parabellum 9 mm.

Dans le café, Botha s’accroupit devant moi pour exposer sa thèse : la jeune femme se serait réfugiée à l’intérieur des toilettes, en croisant les bras, ce qui expliquerait pourquoi une balle avait transpercé les doigts avant de pénétrer dans le bras. Une autre l’avait atteinte à l’oreille droite, une troisième à la hanche. « Peu importe où elle se trouvait dans les toilettes, elle n’avait aucune chance d’en réchapper », explique-t-il.

Dans un pays gangrené par la corruption policière, où huit officiers ont récemment été inculpés de meurtre pour avoir ligoté un homme au pare-chocs arrière d’un fourgon avant de le traîner dans la rue (il fut plus tard retrouvé mort dans sa cellule), Hilton Botha est fier de ses vingt-quatre ans de service. « J’essaie d’enquêter sur chaque affaire comme si l’un des miens avait été assassiné », confie-t-il. Spécialiste des dossiers d’homicide, ce vétéran a considéré d’emblée le cas Pistorius comme une affaire simple : une femme tuée par son mari, son petit ami voire sa maîtresse. Ce genre de choses arrive hélas toutes les huit heures en Afrique du Sud. Il s’agit même de la principale cause de mort violente chez les femmes.

La thèse du cambrioleur
Botha insiste : « Il est exclu qu’il ait pu se produire autre chose. Il n’y avait qu’eux dans la maison et, d’après tous les registres de la sécurité, elle y était depuis deux ou trois jours. Il n’y a pas eu d’effraction. Le seul accès possible était la fenêtre ouverte de la salle de bains et nous avons tout fait pour voir si quelqu’un était passé par là. Réponse : impossible. J’ai pensé que ce serait une affaire vite bouclée. Il l’avait abattue, point final. J’ai donc dit à mon supérieur : “Vous lui avez lu ses droits, vous devez l’arrêter”. » Botha se rendit ensuite dans le garage : Pistorius, dont la chemise et le short étaient maculés de sang, portait ses prothèses aux jambes, assis sur un banc de musculation, au milieu de son matériel d’entraînement. « Il se tenait la tête et il pleurait. Il y avait du sang partout, mais rien sur ses mains. Nous lui avons demandé : “Vous vous êtes lavé les mains ? Il a répondu : “Oui, elles étaient couvertes de sang”. »
« Vous vous souvenez de moi ? demanda Botha, faisant allusion au jour où il avait arrêté Pistorius pour coups et blessures quatre ans plus tôt.
– Oui, répondit l’athlète.
– Que s’est-il passé ?
– J’ai cru que c’était un cambrioleur. »

Tout trahissait l’homicide volontaire, assure l’inspecteur. Pourquoi un cambrioleur irait-il s’enfermer dans les toilettes ? Pourquoi les balles auraient-elles traversé le short de la victime si elle était assise sur la lunette des toilettes en pleine nuit ? Et pourquoi aurait-elle emporté son téléphone portable dans la salle de bains à trois heures du matin. Selon Botha, les balles l’avaient touchée au flanc droit. Autrement dit, elle n’était pas assise, mais probablement tapie derrière la porte verrouillée. D’après la disposition des projectiles dans la salle de bains, Botha estime que Pistorius avait appuyé sur la détente à moins d’un mètre cinquante de la porte. Selon lui, les impacts étaient orientés vers le bas, ce qui signifie que Pistorius portait bien ses prothèses à ce moment précis, contrairement à ce qu’il prétendra plus tard. Mais pourquoi aurait-il voulu pénétrer à l’endroit même où il pensait que le cambrioleur s’était caché ? Et pourquoi aurait-il ouvert le feu, au lieu d’attraper sa petite amie et de courir se mettre en lieu sûr ?

« Cela ne tient pas la route », se dit Botha après avoir entendu cette histoire de cambriolage. Parce qu’il était sûr de lui et qu’il avait décidé d’accumuler les preuves, le détective eut alors l’impression qu’on le soupçonnait à son tour. Ses supérieurs ne tardèrent pas à lui retirer l’affaire. Peu après, il démissionna de la police. D’après lui, sa crédibilité et sa réputation ont été mises en doute pour une simple raison : il n’a pas cru un seul instant que Pistorius ait confondu Reeva avec un cambrioleur avant de l’abattre de sang-froid.

« un être surgi du futur »
C’est en vivant comme si de rien n’était qu’Oscar Pistorius a surmonté une grave infirmité – il est né sans péroné, ce qui a nécessité l’amputation des jambes au-dessous du genou, à l’âge de 11 mois. « Ton frère enfile ses chaussures ; toi, tu enfiles tes jambes », lui répétait sa mère pour ancrer en lui l’idée qu’il ne devait par se laisser réduire à son handicap. Le divorce de ses parents quand il avait 6 ans puis la mort de sa mère neuf ans plus tard à cause d’une allergie à un médicament l’anéantirent. Brouillés avec leur père, son frère et lui se retrouvèrent comme deux « bateaux sans gouvernail », raconte-t-il dans ses mémoires Courir après un rêve (L’Archipel, 2010). Il se tatoua sur le bras les dates de naissance et de mort de sa maman, qui lui avait dit un jour : « Le vrai perdant n’est jamais celui qui franchit la ligne d’arrivée en dernier. Le vrai perdant, c’est celui qui reste sur la touche sans même essayer de courir. » Aucune autre femme n’a jamais pu égaler sa mère. Dans son livre, Oscar énumère ses déceptions sentimentales et ses ruptures. La piste a été son seul véritable amour. La presse l’a présenté comme « l’homme sans jambes le plus rapide du monde ». « À première vue, Oscar Pistorius a l’air d’un être surgi du futur, s’est enthousiasmé un journaliste de NBC. Il a la démarche d’un félin géant en maraude, si une telle créature était dotée de pieds en forme de nageoires au lieu de pattes. Quand il s’approche, avec ses lunettes Oakley dernier cri et son torse admirablement sculpté, on voit en lui un aperçu de notre évolution future : un personnage mi-homme mi-machine. »

Face à l’ultime défi qui se dresse devant lui – éviter de finir ses jours en prison –, Oscar peut compter sur sa famille, ses amis et ses experts en communication. Leur stratégie : accuser tout le monde sauf lui de la mort de Reeva. Son oncle Arnold, un riche promoteur immobilier et porte-parole du clan, assure : « Nous ne doutons pas une seconde que les éléments de l’enquête réfuteront toute possibilité de meurtre avec préméditation, ou même de meurtre tout court. » Certains justifient la situation d’Oscar par son enfance : il a grandi à Johannesburg, la plus grande métropole d’Afrique du Sud, un foyer de racisme et de violence à l’époque de l’apartheid. D’autres soulignent la criminalité endémique du pays, où la moitié de la population gagne moins de 50 euros par mois. Le père d’Oscar, Henke, ses oncles et son grand-père ont affirmé posséder 55 armes à feu, utiles « pour la chasse » et pour leur « protection ». Quoi d’étonnant à cela ? « On ne peut pas se fier à la police, ajoute Henke. Dans un pays comme celui-ci, vous vous réveillez au milieu de la nuit et quelqu’un est entré chez vous : que faites-vous ? Vous croyez que c’est un membre de la famille ? Bien sûr que non. »

« Je ne peux pas imaginer Oscar perpétrant les actes commis dans cette pièce ce soir-là », confie Mike Azzie, que l’athlète appelle « Oncle Mike ». Cet ami de longue date a parlé à Pistorius presque chaque jour depuis le drame. Ils possèdent ensemble un cheval de course, dont Oscar essaie de revendre sa part pour couvrir les frais de procédure. « À chaque fois, je lui demande : “Comment tu te sens, Ozzie ?, et lui me répète : “Je suis un homme brisé, Oncle Mike”. Puis il évoque Reeva et sa famille. » Mike raconte le jour où son fils dormit chez Oscar : au milieu de la nuit, il s’était réveillé pour aller boire un verre d’eau mais il a fait un peu de bruit. « Oscar a déboulé un pistolet à la main, assure-t-il. En Afrique du Sud, personne n’est en sécurité. Ils ne se contentent pas d’entrer chez vous, de vous ligoter et de vous voler vos biens. Ils vous humilient devant votre famille. Ils violent votre femme, pissent sur vos enfants, tuent le chef de famille d’une balle dans la nuque et laissent les gamins orphelins. Ici, vous avez un gosse privé de ses jambes. Il entend du bruit dans la maison, sa petite amie est là et aussitôt il passe en mode combat et panique. Il se dit : je dois protéger cette fille. Je ne vois pas ce qui aurait pu se passer d’autre dans la tête de ce pauvre gamin. »

Un viol toutes les quatre minutes
À mon arrivée à Johannesburg, un porte-parole du clan Pistorius m’indique que la famille n’est pas disposée à accorder d’entretiens, que ses membres refusent d’être mêlés à des « parasitages médiatiques » comme celui provoqué par Henke avec ses commentaires jugés racistes (celui-ci a accusé l’ANC, le parti de Nelson Mandela, de refuser de protéger les Blancs). La famille consacre toute son énergie à la défense d’Oscar. Quant à Pistorius lui-même, qui communique avec moi par l’entremise d’un agent de relations publiques, il se dit « encore profondément affecté » par la mort de Reeva : « La dernière chose qui me viendrait à l’esprit, affirme-t-il, serait de parler avec un journaliste ou d’accepter une séance photo. »

En revanche, les amis et la famille de Reeva sont plus enclins à s’exprimer. Un soir, une partie de l’entourage se retrouve au domicile de Cecil Myers, que la jeune femme considérait comme son « papa de Jo’burg ». Lui et son épouse Desi, leurs deux filles et leurs amis racontent la relation entre Reeva et l’homme de sa vie. « J’ai dit que ce Pistorius pouvait pourrir en enfer et je le pensais, s’écrie Cecil, gagné par l’émotion. Il n’y en a aujourd’hui que pour Oscar, Oscar, Oscar. Et Reeva, alors ? »

Reeva rêvait d’apparaître dans Vanity Fair, confie sa mère, June Steenkamp, une femme blonde et menue, ajoutant tristement : « Il a fallu qu’elle perde la vie pour y parvenir. » Nous sommes chez June, une modeste demeure de Port Elizabeth, sur la côte sud du pays, pleine de photos de Reeva. Elle est encore scandalisée d’avoir reçu des fleurs accompagnées d’un mot « de la part du bureau d’Oscar Pistorius » : ce dernier a eu le toupet d’organiser sa propre cérémonie funéraire en la mémoire de Reeva. Peu après le meurtre, Arnold Pistorius, l’oncle d’Oscar, lui a téléphoné. Elle se rappelle lui avoir répondu : « Je n’ai rien à vous dire et je n’ai aucune envie d’entendre ce que vous avez à me raconter.
– Alors je suis tout à fait désolé de vous avoir importunée », a dit l’oncle.
« J’ai raccroché. Nous en sommes restés là, précise-t-elle. Il voulait peut-être m’inviter à leur cérémonie privée. J’ai trouvé cela franchement déplacé. » Le père de Reeva, Barry, grand gaillard barbu de 69 ans, préfère rester dehors. Il est incapable de parler sans fondre en larmes. « En fait, il est beaucoup plus émotif que moi », glisse June. Elle raconte : « Nous avons fait venir son corps ici pour la veillée funèbre. Il gelait. Elle ressemblait à une poupée de cire. Toujours aussi belle. Je me suis évanouie. Ils m’ont sortie. J’ai insisté pour y retourner. Je lui ai dit à quel point je l’aimais, et que je l’espérais enfin à l’abri, vu la façon dont elle était morte. »

La vie a joué un méchant tour à Reeva Steenkamp : sa mère et elle ont longtemps défendu avec passion les femmes victimes de violences. En Afrique du Sud, durant les années 2011 et 2012, on a enregistré 64 500 viols, soit un toutes les quatre minutes – un record mondial, selon le Département d’État américain. Même le président en exercice, Jacob Zuma, fut traduit en justice en 2006 pour le viol d’une militante de 31 ans avant d’être acquitté. Enfant, Reeva voulait être avocate, mais le destin la frappa une première fois quand elle était en faculté de droit. « Elle montait un de nos chevaux de course et elle est tombée sur le dos, révèle June. Bilan : deux vertèbres écrasées. Les médecins n’étaient pas certains qu’elle puisse marcher à nouveau. Elle est restée allongée six semaines, sans savoir si elle pourrait se relever un jour. »
Une fois rétablie, elle décida d’abandonner le terrain juridique pour mener une nouvelle vie. Elle se teignit les cheveux en blond, devint l’égérie de la marque Avon en Afrique du Sud, quitta son petit ami et Port Elizabeth pour les lumières de Johannesburg où, déclara-t-elle, elle voulait devenir mannequin. « Son père était tellement hostile à cette idée, il avait peur qu’une chose grave lui arrive, raconte June. C’est une jungle, Johannesburg, l’un des pires endroits du pays. »

« Elle m’a téléphoné et m’a dit qu’elle arrivait tout juste de Port Elizabeth, qu’elle voulait devenir mannequin », confirme Jane Celliers, de l’agence Ice Model Management. Après lui avoir demandé ses mensurations, elle répondit : « Pour Ice, vous êtes trop petite. » Mais Reeva insista pour venir la voir. « Elle a franchi cette porte, et voilà : le coup de foudre. »
Très vite, les photos de magazines et les spots télévisés s’enchaînèrent. Reeva était la superbe blonde publicitaire de nombreuses marques : les sucettes Pin Pop, Toyota, Kentucky Fried Chicken, la bière Cardinal et les chewing-gums Hollywood. Mais elle voulait aussi faire la couverture d’un magazine grand public. À l’époque, FHM était un mensuel masculin très en vogue. « Des filles en bikinis », résume Hagen Engler, l’ancien rédacteur en chef de l’édition sud-africaine. Il se souvient de la détermination farouche de Reeva, qui ne voulait pas seulement être vue, mais aussi être lue et entendue. Elle était un peu trop ronde pour poser en maillot de bains. Grâce au yoga, à un régime strict et à beaucoup d’exercice, elle mit peu de temps pour se sculpter une silhouette fine et bien galbée. « Reeva était toujours sexy, poursuit Engler. En bikini, elle pouvait déchirer. » En outre, elle pigeait ce qu’elle appelait « le jeu » : provoquer une émotion. Elle commença par charmer les 70 000 lecteurs de FHM « avec une minuscule photo d’elle en maillot, format timbre-poste, se remémore Engler, puis avec une autre, un peu plus grande ». Au bout de trois ans, elle décrochait la couverture du numéro de décembre 2011. Le rédacteur en chef n’a pas oublié cette séance en bikini fuchsia. Pendant l’interview, Reeva tint ce propos : « Ce qui me passionne, c’est de prendre la défense des gens qui n’ont pas conscience de leurs droits. »

« Elle avait alors 27 ans, l’âge de la maturité pour un mannequin, souligne Engler. Il fallait qu’elle y arrive, et vite. » La quasi-totalité de ses quatre années à Johannesburg, elle a vécu avec Warren Lahoud, un jeune exportateur de légumes au sourire enjoué. « Reeva était hypermotivée, passionnée et quand elle se fixait sur quelque chose, elle y allait, raconte-t-il. Elle me répétait tout le temps combien elle m’aimait. » Apparemment, tout le monde adorait Warren, surtout la mère de Reeva. « Un vrai gentleman, me confirme June Steenkamp. Je ne sais pas ce qui a mal tourné, mais elle commençait à avoir d’autres fréquentations. Il y avait sa carrière, et lui, il était plutôt casanier, vous voyez ? Elle m’a averti qu’elle miserait désormais tout sur le mannequinat, et elle multipliait les castings pour des films. »

Reeva avait décroché une apparition dans « Tropika Island of Treasure », une émission de télé-réalité que l’on m’a décrite comme « une version de “Koh Lanta” où l’on vous assure le gîte et le couvert ». Selon l’agent Jane Celliers, « Reeva n’était pas encore une célébrité, seulement un mannequin connu ; “Tropika” lui a permis d’accéder à un nouveau statut : on l’invitait dans les talk-shows ». Comme me l’a expliqué son agent de relations publiques, Sarit Tomlinson : « Quand vous êtes célèbre, vous avez une voix, un ton, une tribune, et vous pouvez vous faire entendre. Que ce soit sur Twitter, à la télé, à la radio, Reeva s’exprimait avec passion sur les violences infligées aux femmes, auxquelles elle prêtait sa voix. »

En 2012, Reeva et Lahoud finirent par rompre. « J’ai déménagé et je lui ai laissé l’appartement, dit le jeune homme. Il restait deux mois de bail. Nous avons dû admettre que ça ne marchait plus entre nous. » Reeva se mit à chercher un autre logement. Entre-temps, elle s’installa chez les parents de Gina Myers, une maquilleuse professionnelle qu’elle avait rencontrée lors d’une soirée de gala. Tout en poursuivant sa carrière, elle sortit brièvement avec Francois Hougaard, la star du rugby sud-africain.

Odieux avec les femmes
Après avoir téléphoné aux Steenkamp pour les informer de la tragédie qui avait frappé leur fille, Botha organisa le transfert du corps de Reeva afin de faire pratiquer une autopsie. Il donna instruction à ses collègues de conduire Pistorius dans un hôpital pour le soumettre à des analyses de sang et d’urine, dont les résultats n’ont pas été révélés. Puis il retourna sur la scène du crime recueillir des pièces à conviction et les placer sous scellés. Il y trouva des munitions non autorisées pour un revolver calibre 38, des flacons contenant un liquide non identifié ainsi que des seringues et des aiguilles. « Nous avons emporté les ordinateurs portables, les iPad, les téléphones, le pistolet, les cartouches… le tout étiqueté et transmis à divers départements de la police scientifique », précise-t-il. Il a même récupéré la porte des toilettes fracassée après que quelqu’un eut offert 40 000 euros à un policier pour la photographier. « Si quelqu’un la vole et la revend, notre dossier est vidé de sa substance », prévient Botha.

L’inspecteur s’est ensuite concentré sur le comportement de Pistorius. Un témoin s’est rappelé un dîner avec des amis, quelques semaines avant le meurtre de Reeva. L’un d’eux avait un pistolet, qu’il avait fait passer à Oscar sous la table. Le coup était parti, une balle avait ricoché, manquant d’atteindre le pied d’un convive.
Il y eut aussi un incident sur le circuit automobile de Kyalami, où Pistorius avait pris à partie Quinton van der Burgh, le magnat de l’industrie minière et producteur de télévision du Cap. Il avait entendu dire que Quinton était sorti avec l’une de ses ex. « Il s’est mis à hurler et il a menacé de lui casser la gueule s’il continuait à tourner autour de cette fille », dit Botha. Van der Burgh consulta un avocat pour obtenir une injonction d’éloignement. L’un des amis de l’homme d’affaires, l’ancien footballeur Marc Batchelor, conseilla vivement à Pistorius de le laisser tranquille. « Pistorius a menacé Batchelor de lui briser les jambes », poursuit Botha. L’intéressé déclara au Star, le quotidien de Johannesburg : « Il m’a appelé “petit bonhomme” et m’a dit qu’il n’avait pas peur de moi. Le personnage qui me parlait au téléphone ne ressemblait en rien à son image. Il emportait partout un pistolet, et il se comportait de façon odieuse avec les femmes. »

L’inspecteur se souvient de la première fois où il avait arrêté l’athlète, en septembre 2009. Pistorius était soupçonné d’avoir blessé une dénommée Cassidy Taylor-Memmory, lors d’une soirée chez lui, dans sa résidence de Silver Woods Country Estate. Au poste de police, il avait signé des autographes et posé avec des fonctionnaires de police visiblement sous le charme. Les plaintes furent vite abandonnées, Pistorius allant jusqu’à réclamer à Cassidy 22 millions de rands (1,7 million d’euros) de dommages et intérêts, au motif que son interpellation lui avait fait perdre des sponsors. La jeune femme contre-attaqua en justice. Pendant plusieurs années, aucune des deux parties ne céda. Quelques semaines après le meurtre de Reeva, Pistorius retira sa plainte.

J’ai rencontré les avocats de Cassidy, qui m’ont donné leur version de l’incident. Lors de cette soirée, la petite amie de Pistorius, le mannequin Melissa Rom, aurait eu une altercation avec lui après l’avoir surpris en train de flirter avec une autre femme. Furieux, Oscar s’était mis à l’injurier. Sous l’emprise de l’alcool, il aurait ensuite chassé Melissa et son amie Cassidy de sa maison. Une fois dehors, la seconde s’était aperçue qu’elle avait oublié son sac à main avec ses clefs de voiture. Quand elle voulut revenir les chercher, Pistorius aurait claqué la porte si violemment que des éclats auraient entaillé la jambe de la jeune fille. « Personne ne connaissait le véritable Oscar, personne ne voulait gratter la façade », admet le journaliste sportif Graeme Joffe. Selon les estimations, il touchait 1,5 million d’euros par an de ses sponsors, parmi lesquels Nike, Oakley et les parfums Thierry Mugler, et c’était un bon placement. « Il ne fallait surtout pas faire peur à un sponsor comme Nike, souligne Joffe. Les incidents devenaient des non-événements. » Quand Pistorius perdit le 200 mètres face au brésilien Alan Fonteles Cardoso Oliveira aux Jeux paralympiques de 2012, il critiqua le vainqueur qui aurait utilisé des lames de carbone plus longues que les siennes. « On sentait vraiment le dépit, estime Joffe. Il a pété un câble. Le lendemain, il s’est excusé ; non pour ce qu’il avait dit, mais pour la façon dont il s’était exprimé : sur la piste, juste après la course, devant tous les médias. »

Ses amis skinheads
Pistorius avait beau ne pas être au niveau pour les Jeux olympiques, il obtint tout de même son billet. Parce que c’était lui. « On a pris une décision politique », a répondu Fikile Mbalula, le ministre des sports sud-africain, lorsqu’il fut interrogé à la radio. « Oscar est arrivé en demi-finale du 400 mètres, se rappelle Joffe. Il était sur les starting-blocks devant 80 000 personnes dans le stade. Avant cela, les gens ne savaient même pas où était l’Afrique du Sud. C’était notre emblème, une figure mondiale, un symbole, un modèle pour des millions de gens dans le monde, un athlète infirme capable de se mesurer aux athlètes valides. Personne ne tente de déboulonner une telle idole. »

Après les Jeux olympiques, Pistorius s’envola pour l’Amérique, où il participa à de grandes émissions de télévision comme le « Tonight Show » de Jay Leno. À son retour, Oscar le modeste avait disparu au profit de Pistorius l’invincible. « Il la ramenait sur ses aventures dans le monde, raconte un ancien proche. Il était du genre à dire “C’est moi le grand homme, c’est moi, Oscar. La planète me doit bien ça.” Comme si tout lui était dû. Il n’était pas comme ça. On l’a poussé dans cette direction. » Ses amis n’étaient plus les bons gars d’avant, mais les bandes de skinheads tatoués de Johannesburg Sud. « Il s’entourait de gens pour qui la violence et la colère tenaient lieu d’exutoire. Dieu me pardonne, je n’ai pas vu venir la suite. Mais je savais que quelque chose allait exploser. » Même Gianni Merlo, le journaliste italien qui avait aidé Pistorius à écrire ses mémoires, s’interrogeait : « Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? »
“ Aurions-nous engendré un monstre à notre insu? ”

La tension des Jeux laissa des traces. « Il était d’une humeur massacrante, se rappelle Jonathan McEvoy, le chroniqueur sportif du Daily Mail. Lors de ses entraînements, les mères de famille et les enfants qui fréquentaient aussi la salle de sport étaient un peu interloqués de l’entendre proférer des insultes. Tout d’un coup, il sortait de la salle au milieu d’une séance. Il était renfrogné et grossier. Apparemment, il survivait à coups de boissons énergétiques et de comprimés de caféine. » McEvoy interrogea Pistorius sur les armes dans sa chambre – « un flingue en acier noir sur la table de chevet, et un sinistre pistolet-mitrailleur Taurus sous la fenêtre ». Réponse du sprinteur : « C’est pour me protéger, mon frère. » McEvoy note : « Il était incapable de trouver le sommeil – ce qui n’était guère surprenant, vu les comprimés et tout le café qu’il avalait. Il se levait souvent au milieu de la nuit et se rendait au stand de tir avec son pistolet et deux boîtes de munitions. » Il avait un pitbull et un bull-terrier, deux tigres blancs (qu’il vendit à un zoo canadien quand les bêtes dépassèrent les 200 kg) et des parts dans au moins un cheval de course. Il possédait une collection de bolides et venait de commander une McLaren Spider à plus de 200 000 euros. Pour sa protection, il avait un pistolet avec permis et il avait déposé d’autres demandes pour trois fusils de chasse, une carabine et deux revolvers.

En novembre 2011, il posta ce tweet : « Sur 50 tirs à plus de 300 m, j’ai touché la tête à 96 % ! Pan ! », avec une photo de lui tirant au pistolet sur un stand près de Gemona, en Italie, où il s’exerçait souvent. Six semaines avant les Jeux de Londres, en route pour un autre stand de tir, il tweeta : « Gonflé à bloc ! Yeaaah, mec ! »

Selon un ami directeur d’hôtel interrogé par McEvoy, « Oscar disposait aussi de toute une panoplie de blondes ». Le 4 novembre 2012, il en rencontra une nouvelle. « Si vous cherchez la définition du mot “hot” dans le dictionnaire, vous y trouverez Reeva Steenkamp », écrivit un utilisateur de Twitter la veille de la rencontre entre Oscar et la jeune fille. « Le 4 novembre, j’organisais une compétition automobile sur le circuit de Kyalami, au nord de Johannesburg, déclara Justin Divaris dans sa déposition. J’avais invité Oscar et Reeva séparément. » Après les présentations, il remarqua combien ils furent immédiatement attirés l’un par l’autre : « Ça sautait aux yeux. » Oscar lui proposa de l’accompagner à la cérémonie de remise des South African Sports Awards le jour même. Elle téléphona à sa copine maquilleuse, Gina Myers : « Il me faut absolument une robe pour ce soir !
– Pour quoi faire ?
– Je vais aux South African Sports Awards !
– Avec qui ?
– Avec Oscar. Mais en copains, hein.

Des cris et des coups de feu
Ce soir-là, dans une robe rose à franges très sexy, elle enflamma le tapis rouge. Oscar confia à Justin Divaris qu’entre Reeva et lui, « ça avait fait tilt ». Aussitôt, tout le monde voulut en savoir davantage sur la jeune femme. L’une des anciennes conquêtes d’Oscar, Samantha Taylor, mannequin intermittent, sortit les griffes : « Oscar a certaines façons de faire avec les filles, déclara-t-elle au journal City Press. Cette Reeva n’est probablement pas la seule et Oscar n’est sûrement pas le personnage que les gens imaginent. » Après la mort de Reeva, la mère de Samantha Taylor posta ce message sur Facebook : « Je suis si contente que Sam soit saine et sauve et qu’elle ait échappé à cet homme – quand ils sortaient ensemble, les choses auraient pu mal tourner, à cause de son pistolet. »

Pistorius ne lâcha plus Reeva. « Pour elle, ce ne fut pas le coup de foudre, mais pour Oscar, si », raconte l’agent Sarit Tomlinson. « Il est devenu envahissant », rapporte Gina Myers, ajoutant que son père, Cecil, aussi protecteur avec le jeune mannequin qu’avec ses deux filles, avait dit à l’athlète : « Si tu la veux, il va falloir la laisser respirer. » Mais il ne s’y est jamais résolu. « Il était tout le temps fourré ici, se souvient Cecil Myers. Ensuite, elle est sortie avec lui. Et on n’a plus jamais revu Oscar. » La semaine du 14 février devait être particulière pour Reeva. Jeudi, c’était la fête des amoureux et samedi sa première apparition dans « Tropika Island of Treasure ». Elle emballa son cadeau de Saint-Valentin pour Oscar – sans doute une photo d’eux ensemble. Ensuite, pour être sûre que ses parents puissent regarder ses débuts dans l’émission, elle vira 1 000 rands (80 euros) sur leur compte afin qu’ils puissent rétablir leur abonnement au câble, suspendu à cause de factures impayées. Elle passa la journée du 13 à peaufiner le discours qu’elle devait prononcer le lendemain devant des lycéens, en hommage à Anene Boysen, une jeune fille de 17 ans morte après un viol collectif dans une banlieue du Cap. « Je me suis réveillée ce matin, en sécurité dans ma maison, écrivit Reeva sur Instagram. Tout le monde n’a pas cette chance. Protestez contre le viol. Repose en paix Anene Booysen. #viol #crime #ditesNON. »

Son attaché de presse, Simphiwe Majola, raconte : « J’ai reçu son dernier e-mail à 17h15, elle est morte le lendemain matin. » Il me montre la messagerie de son ordinateur. Elle voulait s’engager à fond pour la marque de fitness Virgin Active, et lancer sa propre ligne de lingerie. Majola lui avait suggéré de s’inspirer d’une star internationale, Reeva a mentionné Cameron Diaz, qu’elle admirait pour sa simplicité et son humour.

Peu avant six heures ce soir-là, on aperçut Reeva franchir le portail massif de la résidence Silver Woods au volant de sa Mini Cooper. Un mois plus tard, je passai à mon tour ce portail, pénétrant dans un vaste lotissement entouré d’immenses clôtures. Ici, les cambrioleurs n’ont pu tromper la sécurité que deux fois au cours des quatre dernières années. Après quoi, les mesures de protection ont été sensiblement renforcées. Désormais, cette enclave possède une enceinte de sécurité électrifiée et, théoriquement, à toute épreuve.

La veille de sa mort, Reeva lança un sujet de conversation sur Twitter : « Quelle surprise réserves-tu à l’amour de ta vie pour demain ? » Rien ne laissait penser qu’une dispute éclaterait dans la maison de Pistorius entre deux et trois heures du matin. « Des voisins ont dit avoir entendu une jeune fille crier, me raconte Hilton Botha. Puis des coups de feu, encore des cris, et enfin d’autres coups de feu. » Sarit Tomlinson soupire : « Elle voulait qu’on l’entende et elle y est arrivée. » Son amie Gina Myers ajoute : « Je ne peux pas m’imaginer vivre sans elle, mais quelque chose de positif finira par sortir de cette histoire. Les gens l’ont enfin entendue, et ils continueront de l’entendre. Elle est devenue un symbole. »

« Mon  arme sous mon lit »
La procédure judiciaire contre Oscar commença avec une victoire capitale pour la partie civile : le crime fut qualifié de « meurtre avec préméditation ». En d’autres termes, Pistorius devra prouver à la cour qu’il se trouvait dans des « circonstances exceptionnelles » pour obtenir une libération sous caution. « À la minute où l’affaire fut classée dans cette catégorie, Oscar a senti le ciel lui tomber sur la tête, explique un avocat de Johannesburg qui a accès au dossier. Il va devoir dévoiler ses cartes. » Pour éviter de croupir deux années dans l’enfer d’une prison sud-africaine en attendant le procès, Pistorius a donné sa version des faits dans une déclaration sous serment. Son avocat l’a lue devant la cour, pendant qu’à côté de lui, il sanglotait : « Vers 22 heures le 13 février 2013, nous étions dans notre chambre. Elle faisait ses exercices de yoga et moi j’étais au lit, je regardais la télévision. J’avais retiré mes prothèses. Nous étions profondément amoureux et je n’aurais pas pu être plus heureux. Après ses exercices, Reeva s’est couchée et nous nous sommes endormis. Je suis conscient que des intrus peuvent pénétrer dans mon domicile avec une intention criminelle. J’ai déjà reçu des menaces de mort. Et j’ai aussi été victime de violences et de cambriolages. C’est la raison pour laquelle je garde mon arme, un Parabellum 9 mm, sous mon lit. »

Son handicap comme excuse
Très tôt ce matin-là, en se levant pour fermer les portes vitrées coulissantes de la chambre, Oscar dit avoir entendu du bruit dans la salle de bains.
« J’ai été terrifié. La fenêtre de la salle de bains n’a pas de barreaux et je me souvenais que les ouvriers venus chez moi pour des travaux avaient laissé des échelles dehors. Même sans mes prothèses, je suis assez mobile. J’ai cru que quelqu’un était entré. J’avais trop peur pour allumer la lumière. J’ai pris mon pistolet 9 mm sous mon lit. En m’approchant de la salle de bains, j’ai crié en direction de cet/ces individus pour qu’il/ils fiche/nt le camp. Et j’ai hurlé vers Reeva afin qu’elle appelle la police. Il faisait nuit noire dans la pièce et je croyais qu’elle était au lit. »
Il assure avoir perçu des « mouvements » dans les toilettes. Et là, pour la première fois, il contredit l’affirmation de toute une vie, à savoir que son infirmité ne le rend pas différent. À cet instant, il brandit son handicap comme une excuse.
« À l’idée qu’un ou plusieurs intrus étaient dans les toilettes, j’étais horrifié, terrorisé. J’ai pensé qu’ils étaient entrés par la fenêtre sans barreaux. Comme je n’avais pas mes prothèses, je me sentais extrêmement vulnérable, je savais que je devais nous protéger, Reeva et moi. Je me sentais pris au piège, parce que la porte de ma chambre était fermée à clef. Et que sur mes moignons, j’avais une mobilité réduite. J’ai tiré sur la porte des toilettes et j’ai hurlé à Reeva d’appeler la police. Elle n’a pas répondu. »
Quand il se rendit finalement compte que son amie n’était pas au lit, poursuit-il, il essaya d’ouvrir la porte des toilettes. Elle était verrouillée. Il empoigna sa batte de cricket « pour défoncer la porte » et c’est à ce moment-là qu’il l’aurait découverte.

Le lendemain de la lecture de cette déposition, Hilton Botha livrait son propre témoignage. Il déclara à la cour que le meurtre de Reeva Steenkamp ne pouvait « en aucun cas » être un acte de légitime défense. « C’est une femme sans défense, sans arme, qui a été abattue », affirma-t-il, en soulignant qu’il n’avait jamais cru la version de l’athlète. « L’accusé présente un risque, il pourrait s’enfuir », insista-t-il, avant de déconseiller une remise en liberté sous caution. « Il est passible d’une peine comprise entre quinze ans de prison et la perpétuité ; c’est une affaire grave et n’importe qui, à sa place, prendrait la fuite. »

Pendant le témoignage de l’inspecteur, Pistorius se tenait la tête entre les mains, sans pouvoir retenir ses larmes. Son avocat procéda à son tour à un contre-interrogatoire cinglant : comment les témoins interrogés par Botha savaient-ils que la dispute opposait Reeva à Oscar, et non d’autres voisins entre eux ? La vessie de la jeune femme était vide. Elle serait donc allée aux toilettes au milieu de la nuit. N’était-ce pas conforme aux déclarations de l’accusé ? Et ne se serait-elle pas enfermée, après avoir entendu son compagnon hurler qu’il y avait un cambrioleur dans la maison ? « Botha se débat dans les cordes », tweeta Andrew Harding, journaliste à la BBC. « L’inspecteur s’enferre et recule sur tous les points du dossier face à une défense mieux préparée », releva un autre chroniqueur judiciaire.

La suite fut encore pire. « Une vraie bombe », me confie Botha. À 21 heures, le jour de sa première déposition, il reçut un appel d’un collègue lui annonçant qu’une enquête vieille de deux ans, un temps abandonnée, venait d’être relancée. En 2011, alors que Botha et d’autres inspecteurs travaillaient sur le meurtre effroyable d’une femme, un taxi minibus fonça droit sur eux à plus de 160 kilomètres à l’heure. Le chauffard avait tenté de s’enfuir et Botha avait tiré dans les pneus. Et voilà que l’affaire reprenait, avec sept chefs d’inculpation pour tentative de meurtre, une pour chaque passager du taxi – lesquels s’en étaient tous sortis indemnes. « Je savais qu’ils avaient un dossier contre moi, me confie Botha. Je pense qu’ils se sont dit que si l’on me retirait l’affaire, il n’y aurait plus personne pour décrire la scène de crime. » Le lendemain, il était dessaisi du dossier Pistorius. « Ils ont cru que je ne témoignerais plus, me dit Botha. Mais ils me citeront à comparaître et je vais témoigner. »

L’inspecteur Hilton Botha à l’audience de la libération sous caution d’Oscar Pistorius, le 19 février 2013 à Prétoria (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP).

Le 22 février, le premier président de la cour, Desmond Nair, trancha : « Je suis arrivé à la conclusion que l’accusé a su plaider le bien-fondé de sa libération sous caution. » Légalement, Pistorius a désormais le droit de voyager et de participer à des compétitions, à condition de soumettre ses projets à la justice. « C’est comme s’il dansait sur la tombe de Reeva », lâche Jackie Mofokeng, de l’ANC Women’s league, une association de défense des droits des femmes.

Vérification des appels
Un avocat de Johannesburg m’a certifié que toute cette affaire reposerait sur l’analyse balistique et la vérification des appels passés du téléphone portable. « Je marchais sur mes moignons dans l’obscurité, et j’ai tiré quelques balles à travers la porte des toilettes », affirme Pistorius. Mais sous quel angle a-t-il tiré ? Se tenait-il debout sur ses prothèses ? A-t-il menti sur ce point ? L’étude de la trajectoire des balles à travers la porte livrera la vérité. L’avocat continue : « On a retrouvé le téléphone de Reeva dans la salle de bains. Elle a pu envoyer un SMS juste avant de mourir. » Les listes d’appel sont conservées sur le réseau pendant trente jours. Le contenu des messages et la teneur des échanges pourraient aussi contredire la version d’Oscar. Hilton Botha garde confiance en la justice. « Ils m’ont sacrifié comme un pion sur l’échiquier, mais maintenant, le roi est en échec », dit-il.

Pistorius et son entourage, eux, maintiennent leur ligne de défense. « Je survivrai », aurait déclaré l’athlète lors de son arrestation. Avant d’ajouter : « Je gagne toujours. »

Mise à jour du 12 septembre 2014 : Après six mois d’un procès particulièrement médiatique, la juge Thokozile Masipa ne retient pas les accusations de meurtre avec préméditation. Oscar Pistorius est finalement reconnu coupable d’homicide involontaire, échappant à une lourde peine, qui sera connue dans quelques semaines.

Voir aussi:

Oscar Pistorius rattrapé par son ombre
Matthew Pryor

Le Monde

14.02.2014

J’étais à Athènes en septembre 2004, je couvrais les Jeux paralympiques pour mon journal, The Times. Le stade olympique baignait dans une chaleur soporifique et la demi-finale du 200 mètres hommes semblait sans intérêt particulier, une formalité pour le grand favori, un Américain. Comme tout le monde ou presque dans les tribunes, je n’avais jamais entendu parler du concurrent installé dans le couloir d’à côté : un jeune Sud-Africain amputé des deux jambes au-dessous du genou. Il n’avait pas l’air très à l’aise avec la procédure de départ, les starting-blocks et le pistolet du starter. Il est resté cloué sur place quand la course a démarré et, lorsqu’il s’est enfin élancé sur ses prothèses en carbone, on aurait dit que plusieurs secondes s’étaient écoulées – il avait effectivement plusieurs secondes de retard.

C’est là que le miracle s’est produit, un de ces moments qui font se hérisser les poils des bras. Le temps s’est arrêté, le jeune homme était le seul à être en mouvement sur la piste, en route pour une victoire écrasante. « Blade Runner » était né. Une performance tellement ébouriffante, une victoire absolue et une domination totale, qui sera encore plus nette lors de la finale. Incroyable. Ce garçon de 17 ans, maladroit et timide, avec un appareil dentaire, s’était mis au sprint depuis quatre mois seulement. Oscar Pistorius, c’était son nom, semblait prédestiné à devenir une star. Il l’est devenu.

TRAGÉDIE SHAKESPEARIENNE

Neuf ans plus tard, au petit matin de la Saint-Valentin 2013, Oscar Pistorius, 26 ans, l’un des sportifs les plus célèbres au monde, a vidé le chargeur de son arme de poing, quatre balles, sur une jeune femme de 29 ans, sa petite amie, Reeva Steenkamp, un mannequin blond qu’il avait rencontré quelques mois auparavant. Elle est morte, et avec elle l’idée que le monde se faisait d’Oscar Pistorius. Comment l’épopée extraordinaire de l’adolescent que j’avais rencontré à Athènes peut-elle aboutir devant la cour d’assises du tribunal de Pretoria ? Car c’est là que se jouera le prochain acte de cette tragédie shakespearienne, l’ascension et la chute d’Oscar Pistorius, qui devrait être jugé à partir du 3 mars (A lire dans Le Monde, « Oscar Pistorius, bad runner »).
L’ascension vers la gloire olympique d’un garçon né à Pretoria sans péronés. La chute d’un athlète qui voudrait convaincre le monde entier que son geste fatal n’avait rien de prémédité et qui a enrôlé pour cela les meilleurs avocats. Parmi eux, Kenny Oldwage, un ancien policier du temps de l’apartheid, qui a contribué à l’acquittement de l’homme qui a tué l’arrière-petite-fille de Mandela. Pistorius a aussi fait appel à des experts en armes à feu, des médecins légistes. Face à eux, Thokozile Matilda Masipa, 66 ans, deuxième femme noire à être nommée juge en Afrique du Sud, décidera de son sort.

Lors du procès, ses défenseurs auront beau jeu d’insister sur la vulnérabilité de ce personnage hors normes – non sans une certaine ironie, tant il donnait l’image de quelqu’un qui refusait qu’on s’apitoie sur son sort. Oscar avait 11 mois quand ses parents ont décidé, après de nombreuses consultations, de le faire amputer. Son père lui a expliqué par la suite qu’il lui faudrait être patient face au regard des gens. Qu’il ne fallait pas pleurer si les choses tournaient mal. Plus tard, il a maîtrisé parfaitement l’art de raconter aux médias son enfance heureuse, où « handicap » et « je ne peux pas » ne faisaient pas partie du vocabulaire familial. « La perception que les gens ont de vous dépend de la perception que vous avez de vous-même », aimait répéter Pistorius au temps de sa gloire sportive, comme un mantra.

UN TEMPÉRAMENT CHANGEANT

Avant le meurtre de sa petite amie, des articles de presse avaient évoqué la face sombre d’Oscar, son tempérament changeant, de plus en plus ombrageux, son côté coureur de jupons. Mais cet homme rangeait sa vie et ses connaissances dans des compartiments. La famille – sa sœur et son frère, son père, Henke, mais aussi son oncle Arnold et sa tante Diana, chez qui il avait habité un an après la mort de sa mère. Son entraîneur, Ampie Louw. L’agent, Peet van Zyl, qu’Oscar décrivait comme une figure quasi paternelle et que son frère, Carl, n’a jamais aimé. Les nouveaux amis. Les anciens amis – nombre d’entre eux s’étaient éloignés depuis quelque temps.

Pendant une période, jusqu’en 2008, j’étais dans l’un de ces compartiments. Après Athènes, nous avons lié connaissance et il a donné son accord pour se prêter à la réalisation d’un documentaire. J’ai voyagé avec lui dans le monde entier, j’ai aussi rencontré sa famille, tout cela pour un documentaire, The Fastest Man On No Legs (l’homme sans jambes le plus rapide), pour la télévision anglaise. J’ai suivi de près ses tentatives répétées pour concourir avec des athlètes valides, avec les stars de l’athlétisme. En mai 2008, le tribunal arbitral du sport finira par accéder à ses folles ambitions. Trop tard pour prendre part aux Jeux olympiques de Pékin, mais bien assez tôt pour se préparer à ceux de Londres, en 2012, où il atteindra les demi-finales du 400 mètres. Avec les athlètes valides. Il était alors sur le point de signer les plus gros contrats de sponsoring de sa vie.

J’ai continué à le croiser après le documentaire diffusé, entre autres, sur Channel 5 et sur Arte en 2008, mais cela faisait trois ans qu’on ne s’était pas vus lorsque j’ai appris le meurtre de Reeva Steenkamp. Je l’ai vécu comme un choc, comme tout le monde. Oscar Pistorius est poursuivi pour crime prémédité. Lui affirme qu’il a tiré à quatre reprises à travers la porte des toilettes de sa maison parce qu’il croyait qu’un intrus s’était caché là et que son amie dormait toujours. Il faut attendre le procès pour disséquer les faits. Mais l’un d’eux, glacial, est établi : Oscar a tué une jeune femme. Elle n’est pas morte sur le coup. Difficile d’imaginer sa terreur quand les balles ont traversé la porte des toilettes. Oscar devra vivre avec ces images et ces cris pour le restant de ses jours.

UN MYTHE POUR L’AFRIQUE DU SUD

J’ai voulu essayer de comprendre ce qui s’était passé. Il y a quelques semaines, en janvier, je suis retourné en Afrique du Sud pour préparer un deuxième documentaire. Je n’ai pas revu Oscar – après huit jours de détention, la justice sud-africaine a ordonné sa libération sous caution, le 22 février 2013, et l’a placé en liberté surveillée. Mais j’ai pu parler avec quelques-uns de ses proches, notamment son oncle Arnold à Pretoria, et mesurer combien cette histoire représentait une tragédie nationale en Afrique du Sud.

Oscar Pistorius incarnait cette détermination à se battre contre vents et marées qui correspond à l’idée que se font les Sud-Africains de leur identité. Le meurtre a touché toutes les communautés de la « nation arc-en-ciel », pour toutes les mauvaises raisons. L’Afrique du Sud figure en tête, ou presque, des pires tableaux de statistiques : taux de meurtres, morts par balles, meurtres de femmes, nombre de femmes tuées par leur partenaire. Sur un plan purement statistique, Reeva Steenkamp est seulement l’une des trois femmes assassinées en moyenne chaque année par leur partenaire un soir de Saint-Valentin. Un chiffre sans doute sous-estimé : selon une étude publiée par la revue scientifique The Lancet en 2009, « au moins la moitié des femmes tuées en Afrique du Sud sont victimes de leur partenaire masculin ».

Pour les personnes que j’ai pu rencontrer, une chose est sûre : Oscar Pistorius vivait avec une pression toujours plus forte sur les épaules. D’où venait cette pression, comment se matérialisait-elle ? Ces questions risquent d’être parmi les plus importantes du procès, de celles qui partageront l’opinion. Dans ces conversations, un thème est revenu régulièrement : Oscar avait radicalement changé. Depuis quand ? C’est là que les versions divergent. Dans une interview que j’avais enregistrée à l’époque du documentaire, Vicky Miles, une ancienne petite amie, racontait un avant et un après-Athènes 2004 : « Avant, il avait l’air tellement jeune mais, deux mois plus tard, il n’était pas du tout le même. Il était devenu plus mature, débrouillard, c’est incroyable comme il avait évolué sur les plans émotionnel, spirituel et physique. »

UN NOUVEAU CERCLE D’AMIS
Première métamorphose. Pour certains de ses proches, les dérives ont commencé un peu après, pour d’autres, elles remontent aux lendemains des JO de Londres, à l’été 2012. Quelques-uns réfutent tout changement de caractère, ils pensent que la nuit de la Saint-Valentin n’a été qu’un moment de folie. Mais ceux-là mêmes reconnaissent qu’ils étaient perturbés par les récentes fréquentations de Pistorius. Oscar avait un nouveau cercle d’amis, des propriétaires de yachts et de belles voitures qui l’initiaient à leur vie de flambeur.
Justin Divaris, 40 ans, directeur du Daytona Group – détenteur des droits commerciaux de Rolls Royce, Aston Martin et Sunseeker Yachts pour l’Afrique du Sud –, était devenu son « vrai ami », disait-il. Après les JO de Londres, ils avaient voyagé ensemble à Las Vegas, pendant la tournée médiatique d’Oscar aux Etats-Unis. Il est l’une des premières personnes que Pistorius a appelées après le meurtre, vers 3 h 35 du matin.

Trois mois auparavant, c’est lui, Justin Divaris, qui avait présenté Reeva à Oscar sur le circuit automobile de Kyalami. Dès cette première rencontre, le 4 novembre 2012, l’athlète handicapé avait tout fait pour séduire la belle. Le soir même, il l’invitait à une cérémonie officielle, au plus grand désespoir de sa petite amie de l’époque. On lui avait déjà prêté d’autres liaisons avec des jeunes femmes blondes, comme le top-modèle russe Anastassia Khozissova qu’il avait rencontrée en juillet à New York.

DU GENRE POSSESSIF AVEC LES FEMMES

« Nous [Reeva et lui] étions très amoureux. Je ne pouvais pas rêver mieux et je sais qu’elle partageait ce sentiment », a déclaré Oscar Pistorius devant les magistrats avant d’être libéré sous caution. Après le meurtre de Reeva, Cecil Myers, le père de sa meilleure amie, a toutefois rappelé combien Oscar lui avait semblé « pressé, impatient, très ombrageux »en compagnie de la jeune femme. « Reeva m’a dit qu’il lui avait un peu forcé la main, qu’elle se sentait piégée. J’ai demandé à Oscar de la laisser respirer. »

De fait, l’athlète était, semble-t-il, du genre possessif avec les femmes. En septembre 2012, il aurait promis à Quinton Van der Burgh, un magnat de la télévision et de l’industrie du charbon, de lui casser la gueule s’il n’arrêtait pas de tourner autour de sa petite amie de l’époque. Plus tard, quand un ami de Van der Burgh a demandé à Pistorius de se calmer, ce dernier l’aurait menacé de lui « casser les jambes ». Les trois hommes ont par la suite échangé des SMS au ton de plus en plus vif. Si vif que les Hawks, la brigade de police sud-africaine spécialisée contre le crime organisé, ont dû intervenir pour calmer les esprits.

Quelques mois avant la Saint-Valentin, Oscar avait déjà déchargé un pistolet à la table d’un restaurant de Johannesburg, Tashas. Il avait tiré en direction du sol, sans blesser personne. A l’époque, nul n’avait souhaité ébruiter l’affaire. Apparemment, il ne se déplaçait plus sans son calibre de 9 mm ; quand il était invité à dîner, il lui arrivait de poser son arme sur la table. L’opinion publique est très divisée à ce sujet. Détenir une arme à feu a beau être chose courante en Afrique du Sud, l’exhiber à tout bout de champ n’a rien de banal, surtout dans les milieux aisés que Pistorius fréquentait. Quelques-uns de ses proches ne se sont pas gênés pour le lui rappeler. D’autres ont considéré que son arme n’était jamais qu’une sorte d’accessoire de mode, un « truc cool ». Reeva Steenkamp elle-même n’avait rien contre les armes à feu, ni contre les voitures de sport, l’autre passion d’Oscar.

INQUIET POUR SA SÉCURITÉ

Au tribunal, l’accusation n’aura donc aucun mal à le dépeindre comme un amateur de gâchettes. En plus du 9 mm qu’il a dirigé contre sa petite amie, Pistorius avait demandé des autorisations pour six autres armes à feu en janvier 2013 : un revolver Smith & Wesson Model 500, trois fusils de chasse, Maverick, Winchester et Mossberg ; un revolver Special de calibre .38 et un fusil Vector .22. Il avait obtenu le droit de détenir une arme depuis 2010, après qu’une autorisation lui avait été refusée une première fois en 2008, pour une raison encore inconnue.
D’autres histoires ont refait surface. Celle où il aurait pratiquement tiré sur son chien, Capone, dans un moment de panique. Puis celle de ce tweet tristement célèbre de novembre 2012, passé inaperçu à l’époque mais retrouvé après le meurtre : « Rien ne vaut de rentrer à la maison, entendre le bruit de la machine à laver, penser qu’un intrus est là et pénétrer dans la buanderie en mode close-combat ! Waah. » Curieux, certes. Mais rien de tout ça ne signifie meurtre prémédité. Au contraire, ses avocats vont insister sur cet aspect de sa personnalité : il était inquiet pour sa sécurité. Pendant sa période de détention provisoire, en février 2013, ses défenseurs ont longuement expliqué comment Pistorius avait sollicité la protection des Hawks.

Oscar Pistorius avait gardé de son éducation dans une école privée de bonnes manières, tout en charme et en politesse. Mais il lui arrivait de les oublier, comme ce jour de septembre 2012 où il avait mal encaissé sa défaite en demi-finale du 200 mètres des Jeux paralympiques de Londres face au Brésilien Alan Oliveira. Mauvais perdant, il avait dénoncé les conditions de cette course, rendues inéquitables selon lui par la longueur des prothèses de son vainqueur. Pour tous ceux qui le connaissaient bien, cette mauvaise humeur n’avait rien de passager, elle révélait un aspect de son caractère. Tout le monde, en revanche, connaissait son tempérament soupe au lait. Je me souviens que son frère et sa soeur lui en parlaient en 2007 en s’amusant. Il lui arrivait de s’assombrir, de se mettre en retrait, avant de redevenir plus souriant.

Il pouvait aussi être impétueux, en témoigne cet accident de hors-bord en 2009 sur la rivière Vaal qui lui avait valu 172 points de suture au visage. Il avait toujours aimé faire du karting à toute vitesse, un style de conduite qu’il conservait en voiture. Un soir de décembre 2005, il avait aussi failli mourir en s’endormant au volant. Il s’en allait rejoindre sa petite amie, Vicky Miles, après une grosse engueulade au téléphone.

« J’EN ÉTAIS ARRIVÉ À PENSER QUE TOUT M’ÉTAIT DÛ »

Histoire tristement banale, la célébrité et ses privilèges provoquent parfois d’importants dégâts, particulièrement chez les jeunes qui ont grandi dans un environnement compliqué et que l’adulation des foules a éloignés des réalités. Mike Tyson, par exemple, a raconté comment il s’était mis à croire qu’il pouvait avoir tout ce qu’il voulait. « Ma seule ligne de conduite, c’était gagner, conquérir, être le plus fort, disait-il. J’en étais arrivé à penser que tout m’était dû, que telle ou telle fille devait coucher avec moi. » Oscar Pistorius vient certes d’un milieu plus favorisé que celui de Tyson, mais la célébrité a une dynamique propre.

Si la gloire tend à corrompre, la gloire mondiale tend à corrompre à très grande échelle. Ajoutez à cela une passion pour les armes : l’explosion devient inévitable. Car, à ses yeux, la gloire c’était aussi cela, la possibilité de s’adonner pleinement à sa passion pour les voitures, les armes à feu et les filles, sans aucun contrepoids familial. En effet, depuis que ses parents s’étaient séparés, l’autorité morale de son père, Henke, avait faibli ; Oscar ne le considère d’ailleurs plus tellement comme un père et ils ne se sont pratiquement pas vus durant ces dix dernières années. Le 6 mars 2002, Henke s’était présenté inopinément au lycée de Pretoria pour annoncer à son fils la mort de sa mère. Sheila Pistorius était mal en point depuis quelque temps, elle avait été hospitalisée mais personne n’imaginait que sa vie était en danger. « J’ai cru que j’avais plutôt bien accepté sa mort, a écrit Oscar Pistorius dans son autobiographie parue en 2009. J’étais le seul à ne pas pleurer [à l'enterrement] et j’ai réconforté mon frère et ma soeur… mais le lendemain je me suis réveillé en larmes. J’avais complètement perdu mes repères. »

Lors du tournage du documentaire, nous avons connu un grand moment de tension alors que nous faisions le tour des maisons qu’il avait habitées dans sa jeunesse à Johannesburg. Ses meilleurs et ses pires souvenirs étaient là, dans la maison de son enfance, à Constantia Kloof. Une grande bâtisse surplombant la ville qu’il avait habitée avec ses frère et sœur et qu’ils avaient dû quitter au moment de la séparation de leurs parents, quand il avait 6 ans. Il n’y était jamais revenu. Le tournage se passait bien, jusqu’à ce qu’on évoque sa mère. « Je n’ai pas envie d’en parler, avait-il dit en se détournant de la caméra. Bien évidemment que je pense à ma mère ici. Mais cela ne regarde personne, je ne veux pas que qui que ce soit ait pitié de moi. »

« JE PENSE À ELLE PLUS QUE TOUT »

Oscar faisait plus que protéger sa vie privée. Même en famille, il ne parlait pas souvent de sa mère. Il était furieux quand, au soir de son 21e anniversaire, son frère Carl eut l’idée de lire à voix haute l’une des nombreuses lettres que Sheila avait écrites à ses trois enfants. Selon Carl, son aîné de vingt mois, Oscar avait pris l’habitude de déverser sa colère dans le sport après la mort de leur mère. A la suite d’une blessure sur un terrain de rugby, il était presque venu par hasard à l’athlétisme, un parfait exutoire. Sa mère est morte avant de l’avoir vu courir, sa plus grande tristesse. « Je pense à elle plus que tout, écrit-il dans son autobiographie, Blade Runner (Virgin Books Limited, 2009). Je sais qu’elle me protège. Le simple fait de penser à elle me donne du courage et m’apaise. »

En public, Oscar se montrait toujours sous son meilleur jour, rares étaient ceux auxquels il laissait deviner la dureté de sa condition, ses moignons gonflés, égratignés et ensanglantés par les frottements dus à la course. Vicky Miles se souvient de cette époque où, alors qu’on était en train de lui poser de nouvelles prothèses, il n’avait qu’une jambe équipée et se déplaçait avec des béquilles. « Au centre commercial, tout le monde le regardait. Il avait dû relever son jean sur la jambe manquante et on pouvait voir qu’il avait un handicap. » Elle avait été choquée par le regard des gens. Lui avait pris l’habitude d’en parler comme d’un faux problème : « Comment pourrais-je me considérer comme handicapé alors que j’ai tant de capacités plus importantes que ce handicap ? » Bien évidemment, ce n’était pas aussi simple. Il lui arrivait d’ouvrir sa porte sans ses prothèses, cela provoquait une gêne chez son interlocuteur. Même chez ses plus proches amis, cela causait toujours un effet de surprise tant ils étaient peu habitués à le voir ainsi.

Sauver les apparences, refuser d’admettre la moindre faille dans son bonheur. Cela a un prix d’autant plus élevé que l’image sur-humaine qu’il renvoyait s’éloignait de la réalité. Mais avec qui pouvait-il en parler ? Certains, parmi ses proches, ont bien perçu son air préoccupé début 2013. L’un d’eux a même essayé d’aborder la question avec Oscar. Quand il a proposé son aide, il s’est entendu répondre que tout était sous contrôle.

Compartimenter sa vie, pourquoi pas. A condition de conserver un regard honnête sur soi-même, de ne pas se présenter sous un jour différent d’une personne à l’autre. A mon avis, beaucoup de gens vont découvrir lors du procès des choses qu’ils ignoraient. En ce qui me concerne, je ne savais rien de sa passion pour les armes. Mais j’ai peur que certains détails de sa vie, les menaces qu’il a pu proférer, son attitude envers les femmes ou ses textos soient dévastateurs pour sa famille. D’autant plus si des preuves irréfutables de la préméditation devaient surgir. Comment admettre que derrière le  « héros » Pistorius, gentil garçon et athlète hors du commun, se cachait un meurtrier ?

(Adaptation Eric Collier)

Voir aussi:

Oscar Pistorius ou l’arme du clan
De notre envoyée spéciale Géraldine Catalano, avec Jaime Velazquez, publié le 03/06/2013 à 21:09, mis à jour le 04/06/2013 à 12:16

Derrière le sprinteur sud-africain accusé du meurtre de sa petite amie, toute une famille fait bloc. Un atout de poids pour l’athlète star qui va connaître ces jours-ci la date de son procès. Il peut compter sur cette riche dynastie afrikaner, sûre de son histoire et de sa réussite.

Curieux comme on oublie l’Afrique, depuis cette colline boisée de Pretoria. De grosses cylindrées longent en silence des résidences dont les propriétaires sont résolument blancs et nantis. En attendant le maître des lieux, Arnold Pistorius, qui joue avec le dernier-né de ses petits-enfants, on s’égare dans l’immense bâtisse de style colonial: au mur, des trophées de chasse et un portrait de l’aïeul Theodor, un ancien de la guerre des Boers, en vadrouille dans le bush. Une maîtresse de maison parfaite, des gendres robustes et décontractés, un jeune homme en jean, le visage dissimulé par une barbe naissante – Oscar, c’est bien lui, disparaîtra un peu plus tard après un salut poli de la main -, quelques domestiques et un petit étang traversé de cygnes complètent le tableau idyllique. L’athlète handisport le plus célèbre du monde est accusé du meurtre de sa petite amie, Reeva Steenkamp, tuée de trois balles de 9 mm aux premières heures de la Saint-Valentin. Carl, son frère, vient de comparaître pour avoir involontairement causé la mort d’une motocycliste, en 2008*. Mais la vie suit son cours dans le fief de l’impeccable famille Pistorius…

Infographie
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L’Express / Beeld
Comme dit l’oncle Arnold en sucrant son café: « Things happen » (« Il se passe des choses, parfois »). On a dû mal entendre: un simple « truc », la mort d’une jeune femme alors qu’elle se trouvait, seule et sans défense, enfermée dans la salle de bains de son compagnon, à 3 heures du matin? « Une erreur, comme nous pouvons tous en commettre », corrige le chef de famille, en s’assurant qu’un deuxième magnétophone tourne bien, sur la table. « Il ne se passe pas un jour sans qu’Oscar demande pardon pour ce qu’il a fait. Il prie, il pleure, il dort peu et mal. Mais Oscar n’a que 26 ans, il s’agissait d’un accident, et nous ne pouvons ramener Reeva à la vie. Alors, il nous faut affronter les événements en essayant de tirer les leçons du passé », explique-t-il, dans un anglais où cogne l’accent rugueux afrikaner.

Tout l’esprit des Pistorius se lit dans cette silhouette élégante et austère, ce langage de conquérant. C’est Carl, l’aîné protecteur adoré, qui a été, au sein de la famille, le premier averti, cette nuit-là. Le jeune homme, aussi réservé que son cadet de deux ans apprécie la lumière, a aussitôt téléphoné à Arnold. Il en va ainsi depuis le milieu des années 2000 et l’envol de la carrière du « Blade Runner », le « coureur aux lames ». A mesure que Henke, le père, a perdu en influence, l’oncle ainsi que Peet van Zyl et Ampie Louw, respectivement manager et coach du sprinteur, se sont rendus indispensables, exerçant sur « Ozzie » une forme de tutelle morale. L’oncle, surtout, dont l’oeil bleu glacier est capable de lancer des flammes. « Tant pis pour toi si tu meurs, mais si tu te brises le cou, tu deviens mon problème pour la vie ! » a-t-il rugi un jour où son sale gosse de neveu se prenait pour Schumacher, sur l’autoroute. La star, penaude, avait cédé le volant…

Quel contraste, chez Oscar, entre ce respect mêlé de crainte envers le meneur du clan et l’indifférence affichée pour son père! Henke, c’est, pour résumer, l’antithèse d' »oncle Arnold »: massif, divorcé, visiblement peu doué pour les affaires, hésitant, quand l’autre semble fait de granit. « Au fond de notre coeur, mon fils et moi restons proches », se contente de déclarer par téléphone, après avoir accepté, puis décliné, le principe d’une rencontre, cet homme de 59 ans longtemps spécialisé dans l’industrie minière. Sa prudence s’explique: deux de ses frères ne lui adressent plus la parole. Oscar ne trouve « pas grand-chose à lui dire », selon Arnold.

Même Gerti, la grand-mère du champion et le ciment du clan, a pris ses distances avec le plus inconstant de ses sept enfants. « Il est le mouton noir de notre famille », se plaint parfois la matriarche devant ses invités. A en croire l’entourage d’Oscar, Henke ne penserait qu' »à lui-même », aurait gâché l’argent de ses frères. Surtout, il s’est improvisé manager de son fils au lendemain des Jeux paralympiques de 2004, qui avaient vu le sprinter remporter la médaille d’or du 200 mètres. L’expérience avait viré au fiasco. « Il s’est servi de lui comme d’un tiroir-caisse. Oscar s’en est rendu compte et a cessé toute relation », témoigne un ami de la famille, qui préfère garder l’anonymat. Peet van Zyl confirme le malaise. « Henke a voulu profiter de la lumière qui rejaillissait sur son fils. Mais les autres Pistorius sont très soudés, dans les bons moments comme dans l’adversité, et ils ne lâcheront pas Oscar », raconte le manager, qui n’a pas oublié l’éclair de joie illuminant le regard de son protégé lorsque ce dernier a reconnu sa grand-mère, dans les tribunes du Stade olympique de Londres, en juillet. Au même moment, Henke multipliait les coups de fil pour obtenir une invitation…

Gerti et Hendrik Pistorius ont fêté, en décembre, leurs 70 ans de mariage, entourés de leurs enfants. De g. à dr. : Arnold, Heidi, Henke, Sonia, Theo, Reine et Leo (assis).

Photo by Gallo Images / Foto24 / Brendan Croft
A la mort de Sheila, la mère d’Oscar, en 2002, à la suite d’une erreur de diagnostic, la famille, déjà, avait fait bloc. Oscar et Carl sont alors âgés de 15 et 17 ans. Aimee, la petite dernière, en a tout juste 12. La jeune fille s’installe chez sa tante maternelle, Diana. Les garçons partent vivre auprès d’Arnold et de son épouse, tout en poursuivant leur scolarité au sein de la Pretoria Boys High School, un établissement chic et anglophone de la capitale administrative sud-africaine. Arnold règle la facture pour tout le monde. « Sheila, qui était une femme exceptionnelle, nous avait demandé de nous occuper des enfants si un malheur lui arrivait. Nous les avons traités tous les trois, et les considérons encore, comme les nôtres », explique-t-il. Quand Oscar a failli périr dans un accident de bateau, en 2009, alors qu’il naviguait – trop vite – sur la rivière Vaal, c’est à son oncle qu’il a téléphoné en premier. « Je suis en train de couler ! » a-t-il crié au téléphone, avant de sombrer dans le coma. A son réveil, trois jours plus tard, le « wonder boy » mi-homme, mi-machine n’était plus qu’un fatras d’os et de chair. Sa mâchoire ainsi que deux de ses côtes étaient brisées. Plus de 170 points de suture couturaient son visage. De son oeil tuméfié, il a pu voir l’essentiel : le clan, le « cercle de confiance », comme les Pistorius l’appellent parfois, l’entourait.

L’oncle a donc fait « ce qu’il devait faire » en cette nuit finissante de février où le sang de Reeva Steenkamp a coulé: il a foncé sur les lieux du drame, à Silver Woods, la résidence ultrasécurisée où habite son neveu, à 30 kilomètres au nord de Johannesburg. Lorsqu’il arrive sur place, une cavalcade d’ambulanciers, de policiers, de voisins s’affaire. A l’étage, une batte de base-ball ensanglantée, deux téléphones portables et un pistolet traînent sur le sol de la salle de bains, dont la porte est constellée d’impacts de balles. Oscar se trouve dans le garage de sa luxueuse villa, le visage enfoui dans ses mains, chemise et short maculés de sang, prostré. « Il ne cessait de pleurer. Je me suis assis à ses côtés et nous sommes ainsi restés très longtemps, en silence. Il avait juste besoin de ma présence. Il me rappelait ces bêtes sur lesquelles on vient de tirer, dans le bush : choquées, traumatisées, quasi mortes. » Le chef de famille, qui aime la précision, prend la peine de traduire l’expression consacrée en afrikaans (spier vlek, pour les curieux). Mais il oublie de relever la terrible ironie de ses propos : Reeva, jeune femme de 29 ans comme Oscar les adore – blonde, sexy, mannequin et presque célèbre -, n’a bénéficié d’aucun sursis, elle. Blessée à la tête, aux doigts, au bras et à la hanche, le top, qui militait, tout comme sa mère, contre les violences conjugales, avait cessé de respirer à l’arrivée de la police. Son corps gisait au pied de l’escalier de marbre de la maison.

Gerti, sa grand-mère, le soutient sur Facebook
Avant même que les cendres de la victime ne soient dispersées, au large du Cap, les médias du monde entier déferlaient en Afrique du Sud, enfiévrés par un fait divers à la fois glamour et banal, dans un pays où 42 personnes sont assassinées en moyenne chaque jour, selon une étude des Nations unies. Laissant les statisticiens à leurs additions, le clan Pistorius s’est mis sans tarder au travail. Fidèle à la technique du laager, ce campement défensif qui protégeait, jadis, ses ancêtres des attaques, il a encerclé l’idole déchue, en prenant soin de le faire savoir. Reeva adorait tweeter et envoyer des messages truffés de points d’exclamation à ses « friends », sur Facebook. « Oumie » Gerti aussi. Trois jours seulement après le drame, la grand-mère bientôt nonagénaire d’Oscar posait, tout sourire, vêtue d’un tee-shirt à la gloire de son petit-fils, aux côtés de Sonia et de Pascal, une tante et une cousine du sprinteur. « A cent pour cent derrière toi! » clamait la légende de la photo, comme à la veille d’une finale olympique. Flairant le danger, Arnold et les communicants de Vuma, l’agence alors chargée de superviser les relations de la famille avec la presse, ont vite resserré les rangs. Les comptes Twitter d’Aimee et de Carl ont été bloqués. Les interviews, réduites au minimum et centrées sur la seule figure d’Arnold. Coupable d’une sortie douteuse, dans les colonnes du Sunday Telegraph, sur la vulnérabilité des Sud-Africains blancs face à la criminalité noire, Henke a dû effectuer un humiliant rétropédalage sur Twitter. « Oscar était furieux », se souvient Peet van Zyl. Arnold aussi. Chez les Pistorius, on ne plaisante pas avec l’esprit de corps.

La vraie démonstration d’unité s’est produite entre le 15 et le 22 février, dans la salle trop petite du tribunal d’instance de Pretoria, où se décidaient les conditions de détention du triple médaillé des Jeux paralympiques de Londres. Le frère bâti comme un videur de boîte de nuit, l’oncle austère, la petite soeur au visage de marbre, et même Henke, le proscrit, tous étaient là, vêtus de noir, à quelques mètres seulement de l’accusé. Lors de cette semaine décisive, la famille s’est retrouvée chaque matin dès 6 heures au domicile d’Arnold pour réciter la prière et partager une collation dopée de quelques milligrammes d’acide ascorbique et de vitamine C: « On peut attraper un tas de maladies dans une salle de tribunal! » Leur « Yes! » victorieux, à l’annonce de la libération provisoire d’Oscar en échange d’une caution de 86 000 euros, a choqué une partie de l’opinion? Tant pis. L’athlète peut respirer le grand air jusqu’à son procès, dont la date devrait être fixée le 4 juin. Et la photo de groupe a gonflé d’orgueil le chef de famille. « J’étais si fier de la dignité dont ils ont fait preuve. Les enfants Pistorius ne ressemblent pas aux Sud-Africains moyens, avec leur coiffure excentrique, leur manie des tatouages, du maquillage, et des boucles d’oreilles… »

Il y a quelque chose de Dallas dans la saga de cette dynastie puissante et fortunée, le verre de whisky et le Stetson en moins: l’union de la terre et du business, une témérité qui frôle l’inconscience, un conservatisme hérité des ancêtres pionniers, venus d’Allemagne au XVIIIe siècle, Bible en main. La certitude d’appartenir à l’élite, aussi. « Je ne connais pas un Pistorius dont l’intelligence ne se situe pas au-dessus de la moyenne », énonce Arnold avec un naturel déconcertant. On ne vieillit pas, chez les Pistorius. On travaille, on prie, on chasse le koudou et éventuellement l’éléphant. On se marie en grand, on pilote ses propres avions. On les abîme, parfois – Hendrik, le grand-père d’Oscar, a survécu au crash de son appareil ; Arnold a dû atterrir en catastrophe dans le parc Kruger, en 2004. Et puis un jour, on meurt. Theodor avait 92 ans lorsqu’il a consenti à quitter ce bas monde. Hendrik traquait encore l’antilope l’an dernier.

Quelle place tant de virilité revendiquée accorde-t-elle aux épouses, aux filles, aux soeurs? Disons que celles-ci cultivent la discrétion et que la question de l’éducation des enfants leur tient très à coeur. Loïs, la tante d’Oscar, roule ainsi des yeux comme des billes quand on lui demande si elle accompagne parfois son mari à la chasse: « Mais enfin, il faut bien que quelqu’un s’occupe de préparer la viande! » C’est dit en plaisantant, mais c’est dit.

Une longue généalogie d’entrepreneurs avisés
Elle se félicite aussi de voir l’une de ses filles, brillamment diplômée, mettre sa carrière en sommeil pendant quelque temps afin d’agir « en bonne mère ». On pense à 7de Laan, un soap opera ultra-populaire diffusé chaque soir de la semaine sur la chaîne SABC 2. Les personnages féminins mêlant travail et vie de famille n’y semblent avoir le choix qu’entre deux sorts funestes : une fausse couche ou la mort de leur bébé (Emma, la seule épargnée par les scénaristes, était récemment condamnée à passer sa soirée à jouer… au bingo, se moquait récemment le Mail&Guardian, un hebdomadaire national) « Les Pistorius forment une minisociété patriarcale, généreuse, solidaire, mais condescendante et parfois arrogante vis-à-vis de ceux qui ne sont pas des leurs. Le public est divisé à leur égard : il admire leur courage, mais peine à ressentir de l’empathie en raison de ce qu’il vient de se passer », résume Lourensa Eckard, journaliste au quotidien afrikaner Beeld.

Arnold assume parfaitement son statut de « bread winner ». « Chez nous, ce sont les hommes qui rapportent de quoi nourrir la famille. » Et pourquoi réformer l’ordre si traditionnel des choses dès lors que les affaires tournent si bien? Oscar, ses trois villas et ses 3,5 millions d’euros par an obtenus de ses seuls sponsors (depuis le drame, Nike, Oakley et le parfumeur Thierry Mugler ont résilié leurs contrats) s’inscrit en effet dans une longue généalogie d’entrepreneurs avisés. Theodor, l’arrière-grand-père d’Oscar, a bâti une petite fortune en cultivant le tabac. « Il est parti de rien. A sa mort, il possédait sept fermes », raconte Arnold. Hendrik, ou plutôt « Oom Hendrik » (oncle Hendrik), comme le patriarche aime se faire appeler en signe de respect, s’est lancé, en 1944, dans la production d’engrais et de chaux, après avoir été tour à tour enseignant, boxeur et professeur de sport. A 95 ans, il reste PDG de son entreprise, H Pistorius & Co, où Leo, le plus jeune de ses quatre fils, occupe le poste de directeur général. A en croire Beeld, lui et trois de ses fils totalisent 120 sociétés. Leo et Theo, l’aîné de la fratrie, cumulent des intérêts dans la construction de véhicules blindés, le transport routier et aérien, et font des affaires au Mozambique. Arnold, le plus riche des Pistorius avec Theo, développe des centres commerciaux tout en investissant dans le tourisme et l’industrie minière. S’ajoutent à cela un hôtel de luxe dans la province du Kwazulu-Natal, des appartements au pied des pentes neigeuses d’Autriche, une réserve privée située à l’ouest du parc Kruger, où folâtrent lions, rhinocéros blancs et éléphants… Oscar et Carl ont, de leur côté, fondé quatre sociétés spécialisées dans le marketing.

La famille possède 55 armes à feu
Pour faire court, il y en a pour une fortune, que l’oncle se garde bien de traduire en chiffres. « Demandez donc à mon banquier si je ne suis pas endetté ! » plaisante-t-il, comme seuls se l’autorisent les vrais millionnaires. L’homme se montre à peine plus disert sur la passion familiale pour les armes à feu. En tout, le clan en posséderait 55 – « peut-être même plus », ajoute Arnold. Comme trois de ses frères, comme tous ses gendres, à chacun desquels il a offert une carabine Remington, le soixantenaire détient un permis de collectionneur. Son ami Koos Marais, 15 armes à lui tout seul, n’y voit aucun sujet d’étonnement. « En Afrique du Sud, les armes à feu sont considérées comme un sport national, l’équivalent des bijoux pour les femmes. La question n’est pas de savoir combien on en a, mais la manière correcte de s’en servir », théorise ce défenseur zélé de la chasse aux pachydermes.

Jusqu’à la mort de Reeva, Oscar, le garçon né sans péroné devenu un géant du tartan, l’adolescent qui s’amusait à tirer sur des cibles dans les fermes familiales, personnifiait à l’extrême l’esprit des Pistorius. Mais le jeune homme, shooté à l’adrénaline, et décrit par tous comme généreux, était aussi une star irritable, jalouse, anxieuse, voire paranoïaque, et, avec le recul, il paraît évident que les signaux d’alarme abondaient. En septembre 2009, l’athlète passe une nuit au poste après avoir claqué violemment une porte au visage d’une certaine Cassidy Taylor-Memmory. En 2011, il interrompt une interview accordée à la BBC après une question jugée déplacée sur son bras de fer avec l’IAAF (Association internationale des fédérations d’athlétisme), au sujet de sa volonté de concourir aux côtés des champions valides. Un an plus tard, il menace de « casser les jambes » du compagnon d’une ancienne petite amie. Le dernier incident s’est produit quelques semaines seulement avant le drame : Oscar avait fait involontairement feu dans un restaurant branché de Johannesburg alors qu’il manipulait le revolver d’un ami.

« J’aurais dû lui dire de ralentir »
Tout semble s’être précipité après l’étape triomphale londonienne. Celui qui est devenu une star planétaire en empochant trois médailles souhaite employer les services d’un garde du corps, ne sort plus en ville sans son 9 mm, à la stupéfaction de son manager et de son coach. Pour enrichir son arsenal de six nouveaux jouets, il obtient – trop facilement, au goût de certains, mais que n’accorderait-on pas au héros de la nation ? – le statut de jeune collectionneur auprès de la Lowveld Firearms Collectors Association. Sa nervosité est palpable. « Il se prenait pour Superman et ne touchait plus terre. J’aurais dû lui dire de ralentir », se désole Mike Azzie, un intime de la famille. « Même chez lui, Oscar était très agité. On se disait qu’il allait finir par tirer sur l’un d’entre nous », confie, presque malgré lui, un ami d’enfance. Le clan n’a-t-il rien décelé ? A-t-il choisi de ne pas voir ? Non, affirme catégoriquement l’oncle Arnold : « Il était impossible d’imaginer la tragédie à venir. Oscar est programmé d’une certaine manière. C’est cette singularité qui lui a permis d’atteindre le sommet. Tout petit, déjà, il était anxieux. Mais je ne l’ai jamais vu manifester une quelconque agressivité. Et puis il ne passait qu’entre trois et quatre mois par an au pays. Le contrôler n’aurait conduit qu’à l’éloigner davantage de nous. »

« Si ta vie n’est pas en ordre, tu ne peux pas réussir », dit souvent « Oom Hendrik » à sa descendance. L’avenir de « Blade Gunner », comme une partie de la presse sud-africaine le surnomme désormais, est suspendu à son procès. Sauf coup de théatre, deux thèses s’y affronteront. Celle, présentée par l’accusation, d’un meurtre né d’une dispute entre les deux amants qui aurait dégénéré – des cris auraient été entendus par des voisins, cette nuit-là. En face, Kenny Oldwage et Barry Roux, les deux stars du barreau employées par l’athlète, défendront le scénario d’une terrible méprise, ce dernier ayant confondu sa petite amie avec un cambrioleur. Oscar Pistorius encourt la prison à vie. Il peut aussi ressortir libre du tribunal, si l’intention de tuer n’est pas démontrée, comme ce fut le cas lors du procès de Bryce Moon, un footballeur sud-africain condamné le 12 avril dernier à une simple amende pour avoir tué sur la route une femme de chambre. En cellule comme à l’air libre, « Ozzie » sait qu’il peut compter sur les siens. Les Steenkamp, eux, ne reverront plus jamais leur enfant.

* Carl Pistorius a, depuis, été acquitté par la justice sud-africaine.

Voir encore:

Did Reeva look like Oscar’s mother?
Photos suggest that Reeva Steenkamp looked very similar to the mother of the man who shot her, Oscar Pistorius

Health 24

14 April 2014

Photos presented during Oscar Pistorius’ murder trial show Reeva with her natural hair colour. In these photos the slain model bears a striking resemblance to Pistorius’ late mother, Sheila.

This has raised questions about the complexities of Oscar and Reeva’s relationship and brought renewed focus to the interesting topic of mother-son dynamics.

Reeva’s hair was actually a dark brown. She used highlights to colour her hair blonde. Both the bone structure and freckled complexion of the two women is notably similar.

Research has shown that people consistently fall for partners who resemble their opposite-sex parent. Girls like boys who look like their fathers, boys like girls who look like their mothers.

Read: Has Oscar lost the plot?

Famous examples of this include Nigella Lawson whose former husband Charles Saatchi looked very similar to her father, Nigel Lawson.

Recent research which was conducted in Hungary and published in the journal Proceedings of the Royal Society B, lends support to what is known as the sexual imprinting hypothesis. This hypothesis claims that individuals create a sexual template based on their opposite-sex parent and, later in life, are attracted to individuals who fit this template.

This topic was also touched on by the famous psychoanalyst Dr Sigmund Freud who coined the term “Oedipus Complex”. The term refers to the way in which boys become sexually fixated on their mothers. The female version of this is the Electra Complex. While this fixation remains deep in the human subconscious – which explains why incest is not that common – it can, and does, influence one’s choice of mate.

The loss of Pistorius’ mother when he was 15 weighed heavily on the athlete who cites her as his role model and the driving force behind his success. Sheila Pistorius died at the age of 42 after being wrongly diagnosed with hepatitis. An adverse reaction to the medication she was given caused her death. Pistorius has the date of her death, as well as that of her birth, tattooed on his arm.

The similarity between Reeve and Sheila could explain why their relationship became serious so swiftly, despite Oscar stating at the time that he was not looking for a serious relationship.

Do you think the two women look alike? Sound off in the comments below.


Najat Vallaud-Belkacem: Attention, une cible idéale peut en cacher une autre ! (When all else fails, blame racism)

14 septembre, 2014
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Vous allez dans certaines petites villes de Pennsylvanie où, comme dans beaucoup de petites villes du Middle West, les emplois ont disparu depuis maintenant 25 ans et n’ont été remplacés par rien d’autre (…) Et il n’est pas surprenant qu’ils deviennent pleins d’amertume, qu’ils s’accrochent aux armes à feu ou à la religion, ou à leur antipathie pour ceux qui ne sont pas comme eux, ou encore à un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Barack Obama
Je ne peux qu’imaginer ce qu’endurent ses parents. Et quand je pense à ce garçon, je pense à mes propres enfants. Si j’avais un fils, il ressemblerait à Trayvon. Obama
La théorie du genre, qui explique «l’identité sexuelle» des individus autant par le contexte socio-culturel que par la biologie, a pour vertu d’aborder la question des inadmissibles inégalités persistantes entre les hommes et les femmes ou encore de l’homosexualité, et de faire œuvre de pédagogie sur ces sujets. (…) Le vrai problème de société que nous devons régler aujourd’hui, c’est l’homophobie, et notamment les agressions homophobes qui se développent en milieu scolaire. L’école doit redevenir un sanctuaire, et la prévention de la délinquance homophobe doit commencer dès le plus jeune âge. Un jeune homosexuel sur cinq a déjà été victime d’une agression physique, et près d’un sur deux a déjà été insulté. Il est essentiel d’enseigner aux enfants le respect des différentes formes d’identité sexuelle, afin de bâtir une société du respect. Najat Vallaud-Belkacem (secrétaire nationale du PS aux questions de société, 31 août 2011)
La vocation de l’école, c’est d’apprendre. D’apprendre quoi aux enfants? D’apprendre à lire, à compter, à écrire. D’apprendre aussi les valeurs de la République. Que parmi ces valeurs de la République, il y a la liberté, l’égalité, la fraternité.  L’égalité, c’est notamment l’égalité entre les filles et les garçons. C’est cela qu’on apprend aujourd’hui  à l’école aux enfants. Est-ce que ça a quelque chose à voir avec le contenu de ces SMS, avec une soi-disant théorie du genre qui n’existe pas, avec des cours d’éducation sexuelle. (…) On ne parle aucunement de sexualité à des enfants de primaire. On leur parle de ce que les filles et les garçons doivent pouvoir ambitionner d’être à égalité plus tard dans les rêves qu’ils font, dans les ambitions professionnelles qu’ils peuvent avoir’. Najat Vallaud-Belkacem (Europe 1, 29 janvier 2014)
La révolution française est l’irruption dans le temps de quelque chose qui n’appartient pas au temps, c’est un commencement absolu, c’est la présence et l’incarnation d’un sens, d’une régénération et d’une expiation du peuple français. 1789, l’année sans pareille, est celle de l’engendrement par un brusque saut de l’histoire d’un homme nouveau. La révolution est un événement méta-historique, c’est-à -dire un événement religieux. La révolution implique l’oubli total de ce qui précède la révolution. Et donc l’école a un rôle fondamental, puisque l’école doit dépouiller l’enfant de toutes ses attaches pré-républicaines pour l’élever jusqu’à devenir citoyen. C’est à elle qu’il revient de briser ce cercle, de produire cette auto-institution, d’être la matrice qui engendre en permanence des républicains pour faire la République, République préservée, république pure, république hors du temps au sein de la République réelle, l’école doit opérer ce miracle de l’engendrement par lequel l’enfant, dépouillé de toutes ses attaches pré-républicaines, va s’élever jusqu’à devenir le citoyen, sujet autonome. Et c’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qui opère dans l’école et par l’école, cette nouvelle église avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelles tables de la Loi. La société républicaine et laïque n’a pas d’autre choix que de «s’enseigner elle-même » (Quinet) d’être un recommencement perpétuel de la République en chaque républicain, un engendrement continu de chaque citoyen en chaque enfant, une révolution pacifique mais permanente. Vincent Peillon (« La Révolution française n’est pas terminée », 2008)
Le gouvernement s’est engagé à « s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités », notamment par le biais d’une éducation au respect de la diversité des orientations sexuelles. L’engagement de notre ministère dans l’éducation à l’égalité et au respect de la personne est essentiel et prend aujourd’hui un relief particulier. Il vous appartient en effet de veiller à ce que les débats qui traversent la société française ne se traduisent pas, dans les écoles et les établissements, par des phénomènes de rejet et de stigmatisation homophobes. (…) La lutte contre l’homophobie en milieu scolaire, public comme privé, doit compter au rang de vos priorités. J’attire à ce titre votre attention sur la mise en œuvre du programme d’actions gouvernemental contre les violences et les discriminations commises à raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre. Je souhaite ainsi que vous accompagniez et favorisiez les interventions en milieu scolaire des associations qui luttent contre les préjugés homophobes, dès lors que la qualité et la valeur ajoutée pédagogique de leur action peuvent être établies. Je vous invite également à relayer avec la plus grande énergie, au début de l’année, la campagne de communication relative à la « ligne azur », ligne d’écoute pour les jeunes en questionnement à l’égard de leur orientation ou leur identité sexuelles. Dans l’attente des conclusions du groupe de travail sur l’éducation à la sexualité, vous serez attentif à la mise en œuvre de la circulaire du 17 février 2003 qui prévoit cette éducation dans tous les milieux scolaires et ce, dès le plus jeune âge. La délégation ministérielle de prévention et de lutte contre la violence dirigée par Eric Debarbieux, permettra de mieux connaître la violence spécifique que constitue l’homophobie. Enfin, vous le savez, j’ai confié à Michel Teychenné une mission relative à la lutte contre l’homophobie, qui porte notamment sur la prévention du suicide des jeunes concernés. Je vous remercie de leur apporter tout le concours nécessaire à la réussite de leurs missions. Je souhaite que 2013 soit une année de mobilisation pour l’égalité à l’école. Vincent Peillon (minitre de l’Education nationale, Lettre aux Recteurs d’Académies, 4 janvier 2013)
2.1.1 À l’école primaire, l’éducation à la sexualité suit la progression des contenus fixée par les programmes pour l’école. Les temps qui lui sont consacrés seront identifiés comme tels dans l’organisation de la classe. Ils feront cependant l’objet, en particulier aux cycles 1 et 2, d’une intégration aussi adaptée que possible à l’ensemble des autres contenus et des opportunités apportées par la vie de classe ou d’autres événements. Aussi, à l’école, le nombre de trois séances annuelles fixé par l’article L. 312-16 du code de l’éducation doit-il être compris plutôt comme un ordre de grandeur à respecter globalement dans l’année que comme un nombre rigide de séances qui seraient exclusivement dévolues à l’éducation à la sexualité. L’ensemble des questions relatives à l’éducation à la sexualité est abordé collectivement par l’équipe des maîtres lors de conseils de cycle ou de conseils de maîtres. Les objectifs de cet enseignement intégré aux programmes ainsi que les modalités retenues pour sa mise en œuvre feront en outre l’objet d’une présentation lors du conseil d’école. Ministère de l’Education nationale (Circulaire N°2003-027 DU 17-2-2003 L’éducation à la sexualité dans les écoles, les collèges et les lycées)
Partout en Europe, en Amérique du Nord, en Australie, la coalition historique de la gauche, centrée sur la classe ouvrière, s’efface. Même dans les pays où existe un lien institutionnel, via les syndicats, entre la classe ouvrière et la gauche politique, le vote ouvrier déserte la gauche : Grande Bretagne, Allemagne, Suède. La social-démocratie perd sa base électorale. Si la coalition historique de la gauche est en déclin, une nouvelle coalition émerge.  (…) La nouvelle gauche a le visage de la France de demain : plus jeune, plus féminin, plus divers, plus diplômé, mais aussi plus urbain et moins catholique . Elle est en phase avec la gauche politique sur l’ensemble de ses valeurs. Contrairement à l’électorat historique de la gauche, coalisé par les enjeux socioéconomiques, cette France de demain est avant tout unifiée par ses valeurs culturelles, progressistes : elle veut le changement, elle est tolérante, ouverte, solidaire, optimiste, offensive. C’est tout particulièrement vrai pour les diplômés, les jeunes, les minorités . Elle s’oppose à un électorat qui défend le présent et le passé contre le changement, qui considère que « la France est de moins en moins la France », « c’était mieux avant », un électorat inquiet de l’avenir, plus pessimiste, plus fermé, plus défensif. Le facteur socioéconomique joue aussi. Car la France de demain réunit avant tout les « outsiders » de la société, ceux qui cherchent à y rentrer, notamment sur le marché du travail, mais n’y parviennent que difficilement : les jeunes, les femmes, les minorités, les chômeurs, les travailleurs précaires. Ils ont du mal car ils sont la principale variable d’ajustement face à la crise d’une société d’« insiders » qui, pour préserver les droits acquis, sacrifie les nouveaux entrants. Ces « outsiders » ont besoin de l’aide de la puissance publique pour surmonter les barrières qui se dressent devant eux : ils ont besoin d’un Etat qui les aide à s’émanciper, à briser le plafond de verre. Ils sont soutenus par les plus intégrés (les diplômés), solidaires de ces « exclus » par conviction culturelle. La nouvelle gauche qui émerge en France est la même que celle qui se dessine partout en Europe. Elle ressemble de près à la coalition qui a porté Barack Obama au pouvoir en 2008.  Terra Nova (think tank socialiste)
Quelle stratégie la gauche doit-elle adopter pour faire le plein de son nouvel électorat naturel ? Elle doit opter pour une stratégie de valeurs. L’électorat « France de demain » les partage. Il y a des marges de manœuvre. Les élections régionales de 2010 ont montré que le vote à gauche des femmes, des jeunes, des diplômés progressent plus fortement que la moyenne de l’électorat. Pour accélérer ce glissement tendanciel, la gauche doit dès lors faire campagne sur ses valeurs, notamment culturelles : insister sur l’investissement dans l’avenir, la promotion de l’émancipation, et mener la bataille sur l’acceptation d’une France diverse, pour une identité nationale intégratrice, pour l’Europe. La gauche doit également privilégier une stratégie de mobilisation. La « France de demain » vote fortement à gauche mais vote peu. Il est toutefois possible d’améliorer son taux de participation : les jeunes ou les minorités ne sont pas des abstentionnistes systématiques, ils votent par intermittence. L’objectif est donc de les mobiliser : cela passe par une campagne de terrain (porte-à-porte, phoning, présence militante sur les réseaux sociaux et dans les quartiers…), sur le modèle Obama. Terra Nova
Aujourd’hui le clivage droite/gauche n’est plus idéologique, mais philosophique et moral. Hervé Bentégeat
Racisme, sexisme : Najat Vallaud-Belkacem, la cible idéale. Titre du Nouvel Observateur
Elle est l’un des symboles de cette gauche a-économique qui s’accommode du virage social-démocrate du Président parce qu’elle n’a pas d’autres ambitions que de réformer les mentalités, de désaliéner le peuple qui ne comprend pas. Hervé Mariton
Quand on écoute Najat Vallaud-Belkacem, on entend Terra Nova. Responsable de l’UMP
Si sa carrière doit beaucoup à Gérard Collomb, le maire de Lyon, qui l’a repérée en 2003, et à Ségolène Royal, qui, en 2007, a fait de Najat Vallaud-Belkacem l’une de ses porte-parole pendant sa campagne présidentielle, elle est tout autant redevable à Olivier Ferrand, avec qui elle s’est liée d’amitié. L’ancienne secrétaire nationale du Parti socialiste chargée des questions société et des droits des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT) était même, pour le fondateur de Terra Nova, comme l’incarnation faite femme des idées progressistes qu’il portait. Deux ans et demi plus tard, NVB, comme elle aimerait que les médias la surnomment sans parvenir à imposer ses initiales, contrairement à NKM, pleure encore. La nouvelle ministre de l’Éducation nationale est submergée par l’émotion lorsque Manuel Valls lui rend hommage aux universités d’été du PS, à La Rochelle, saluant, dimanche dernier, « le travail et l’engagement » de la benjamine de son gouvernement, exprimant sa fierté de voir pour la première fois « une femme si jeune occuper cette si lourde fonction ». Lui n’a pas eu cette chance. Il a subi les sifflets des frondeurs et des militants du Mouvement des jeunes socialistes, qui ont fait la claque pour perturber son discours de clôture. Il a peiné à ramener le calme. Najat, elle, a eu droit à une ovation debout. Rien de tout celan’étonne le premier ministre. Manuel Valls sait que Najat Vallaud-Belkacem est aujourd’hui le dernier trait d’union d’un Parti socialiste fracturé, qui ne se retrouve plus que sur les grandes réformes sociétales, « le plus petit dénominateur commun d’une gauche hier plurielle, qui est aujourd’hui une gauche plus rien », selon la formule d’un fin connaisseur du PS. Raphaël Stainville
Najat Vallaud-Belkacem, c’est d’abord un sourire accompagné d’un petit rire à peine réprimé qui lui donne de prime abord un côté si sympathique, si humain. Mais il ne faut pas s’y tromper. Derrière le sourire se cache une volonté de fer. Hervé Mariton, le député UMP de la Drôme, la décrit comme une «Viêt-minh souriante»! Une manière de souligner son côté sectaire, sa propension à ne pas souffrir la contestation et à diaboliser ses adversaires. Il aurait pu dire une «Khmère rose». Même son de cloche du côté de Jean-Frédéric Poisson, le patron du Parti chrétien-démocrate (PCD), qui évoque «ce beau visage donné à l’idéologie». «Un sourire de salut public, comme il y a des gouvernements du même nom», avait écrit un jour Philippe Muray au sujet de Ségolène Royal. Comme la madone du Poitou, qui fut la première à lui donner sa chance en politique, Najat Vallaud-Belkacem a fait de son sourire l’un de ses atouts, une marque de fabrique. «Un masque», disent certains. Ce sourire, les responsables de l’UMP en dissertent volontiers. Pour Christian Jacob, le patron du groupe UMP à l’Assemblée nationale: «Elle parle beaucoup, affiche son sourire, mais derrière cela sonne creux». Ses traits délicats, ses yeux de chat, ses tailleurs élégants, son charme évident ne seraient qu’une manière d’habiller la vacuité de la politique du PS. «Une fausse valeur», affirme encore le chef de file des députés de l’opposition. Hervé Mariton, qui fut l’orateur de l’UMP pendant les débats sur le mariage pour tous, la considère avec davantage de sérieux et de crainte. Il a pu constater avec quelle vigueur et, parfois, avec quelle rage la benjamine du gouvernement était à la pointe du combat «progressiste». «Elle est, dit-il, l’un des symboles de cette gauche a-économique qui s’accommode du virage social-démocrate du Président parce qu’elle n’a pas d’autres ambitions que de réformer les mentalités, de désaliéner le peuple qui ne comprend pas.» Et pour cause: même si elle n’a pas toujours été en première ligne, laissant à d’autres, comme Christiane Taubira, le soin de porter des lois comme le mariage pour tous, qui ne relevaient pas de son ministère, elle est toujours en pointe ou à la relance sur ces sujets sociétaux. «Sur le mariage homosexuel, la PMA , les mères porteuses, la lutte contre les discriminations liées aux stéréotypes et à l’identité de genre, elle n’en rate pas une.» Avant de devenir, à 34 ans, la plus jeune ministre du gouvernement Ayrault, n’était-elle pas la secrétaire nationale du PS chargée des questions de société? En 2010 déjà, elle défendait l’idée de la gestation pour autrui solidaire, appelant de ses vœux à la GPA non marchande, au nom de «l’éthique du don». Pendant la campagne présidentielle, c’est elle qui représentait François Hollande au meeting LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans) pour l’égalité. Pas étonnant qu’aujourd’hui on retrouve la ministre à la manœuvre sur toutes ces questions qui hérissent une grande partie de la société française. La ministre des Droits des femmes incarne, mieux que d’autres, cette gauche qui a délaissé le social et l’économie pour investir le champ sociétal. «À son programme: culpabilisation et rééducation», résume le philosophe François-Xavier Bellamy. D’ailleurs, même le gouvernement a eu droit à son stage pour lutter contre le sexisme. Et, puisqu’il semble que nombre de Français sont déjà perdus pour ses causes, elle consacre une grande partie de son énergie à s’occuper des générations futures. Dans la novlangue dont est friande la ministre, Najat Vallaud-Belkacem se contente de sensibiliser à l’égalité femme-homme (comment être contre?), à l’identité de genre pour lutter contre les stéréotypes… Cela commence dès la crèche. Elle sensibilise. On dirait une caresse. Tout se fait dans la douceur. C’est «bienvenue dans Le Meilleur des mondes!» Une école qui rééduque avant d’instruire. (…) Najat Vallaud-Belkacem a épousé le logiciel de ce laboratoire d’idées du PS qui préconisait en 2011, dans l’une de ses notes, que la gauche, pour espérer revenir au pouvoir, devait désormais viser un électorat constitué de femmes, de jeunes, de minorités et de diplômés, plutôt que d’essayer de convaincre une classe ouvrière largement ralliée aux idées du Front national. Nous y sommes. Tant et si bien qu’il est difficile de savoir ce que pense vraiment la ministre, tant elle est aujourd’hui habitée par la pensée dominante définie par ce think tank. «Quand on écoute Christiane Taubira, on découvre une personnalité. Quand on écoute Najat Vallaud-Belkacem, on entend Terra Nova», assure un responsable de l’UMP. «Elle coche toutes les cases», ajoute même un député de la Droite populaire, comme pour expliquer le succès de la ministre auprès des sympatisants du PS.(…) Bon chic mauvais genre, elle incarne très exactement le gauchisme culturel tel que le sociologue Jean-Pierre Le Goff l’a défini. Une école de pensée qui n’entend pas «changer la société par la violence et la contrainte», mais qui veut «changer les mentalités par les moyens de l’éducation, de la communication moderne et par la loi». Il procède par des tentatives de déstabilisation successives. Hier le pacs, aujourd’hui le mariage homosexuel, le genre, l’ABCD de l’égalité, et demain l’euthanasie… Certaines manœuvres opèrent. D’autres échouent au gré des résistances qu’elles rencontrent et suscitent. C’est le cas de la théorie du genre. Elle est devenue si sulfureuse que Najat Vallaud-Belkacem, qui en faisait pourtant la promotion à longueur de déplacements, et jusque dans les crèches, en est venue à expliquer qu’elle n’avait jamais existé. Pas plus tard que le vendredi 7 février, elle annulait un échange à Sciences-Po Paris avec Janet Halley, une juriste américaine spécialiste de la famille et du genre. Il figurait encore à son agenda le matin même. Mais, dans le contexte, cette rencontre aurait probablement fait désordre. Elle prenait le risque d’être soumise à la question et d’être une nouvelle fois obligée de se dédire sur la théorie du genre.Pour autant, de l’aveu d’un proche, la ministre des Droits des femmes ne connaît pas le doute. On pense qu’elle recule. Najat Vallaud-Belkacem avance toujours. Il en va ainsi des «forces de progrès». Comme le dit Jean-Pierre Le Goff, «elle a beau avoir le sourire du dalaï-lama, elle n’en a pas moins la rage des sans-culottes». Raphaël Stainville
Le gauchisme culturel n’entend pas changer la société par la violence et la contrainte, mais «changer les mentalités» par les moyens de l’éducation, de la communication moderne et par la loi. Il n’en véhicule pas moins l’idée de rupture avec le Vieux Monde en étant persuadé qu’il est porteur de valeurs et de comportements correspondant à la fois au nouvel état de la société et à une certaine idée du Bien. Ce point aveugle de certitude lui confère son assurance et sa détermination par-delà ses déclarations d’ouverture, de dialogue et de concertation. Les idées et les arguments opposés à ses propres conceptions peuvent être vite réduits à des préjugés issus du Vieux Monde et/ou à des idées malsaines. Le débat démocratique s’en trouve par là même perverti. (…) Ces postures ne sont pas sans rappeler celles du passé qui s’ancraient alors dans de grandes idéologies et les utopies issues du XIXe siècle, et plus précisément du communisme. Ce rapprochement, qui saisit des traits bien réels et souligne à juste titre le danger que le gauchisme culturel fait peser sur la liberté d’opinion et sur le fonctionnement de la démocratie, n’en est pas moins trompeur. Dans le cas du gauchisme culturel, l’«idéologie» – pour autant que l’on puisse utiliser ce mot – est d’une nature particulière. Elle n’est pas «une» mais plurielle, composée de bouts de doctrines anciennes en décomposition (communisme, socialisme, anarchisme), mais aussi des idées issues des «mouvements sociaux» et des nouveaux groupes de pression communautaires (écologie, féminisme, mouvement étudiant et lycéen, associations antiracistes, groupes homosexuels…), voire des références aux «peuples premiers» et aux spiritualités exotiques, comme on l’a vu à propos de l’écologie. Elle n’est pas une «idéologie de granit» – pour reprendre une expression de Claude Lefort – fondée sur une science qui prétend englober sous sa coupe l’ensemble des sphères d’activité, même si l’on peut y trouver des relents de scientisme. Ses représentants, qui se montrent parfois sourds, intransigeants et d’un sectarisme à tout crin, ne sont pas pour autant de dangereux fanatiques exerçant la terreur sur leurs adversaires et dans la société. Ils ont parfois des allures de boy-scouts et leurs opposants ont souvent l’impression de «boxer contre des édredons». Les représentants du gauchisme culturel ressembleraient plutôt à ce qu’on appelle des «faux gentils». Ils affichent le sourire obligé de la communication tant qu’ils ne sont pas mis en question; ils se réclament de l’ouverture, de la tolérance, du débat démocratique, tout en en délimitant d’emblée le contenu et les acteurs légitimes. En ce sens, la droite se trompe en parlant de nouveau «totalitarisme», même si l’on peut estimer que le gauchisme culturel en a quelques beaux restes. En réalité, ce dernier s’inscrit pleinement dans le contexte des «démocraties post-totalitaires»: il puise dans différentes idéologies du passé en décomposition qu’il recompose à sa manière et fait coexister sans souci de cohérence et d’unité, n’en gardant que des schèmes de pensée et de comportement. À ses pointes extrêmes, le gauchisme culturel combine la rage des sans-culottes et le sourire du dalaï-lama. (…) c’est surtout dans les années 1980 que le gauchisme culturel va recevoir sa consécration définitive dans le champ politique, plus précisément au tournant des années 1983-1984, au moment où la gauche change de politique économique sans le dire clairement et entame la «modernisation». Le gauchisme culturel va alors servir de substitut à la crise de sa doctrine et masquer un changement de politique économique mal assumé. À partir de ce moment, la gauche au pouvoir va intégrer l’héritage impossible de mai 68, faire du surf sur les évolutions dans tous les domaines, et apparaître clairement aux yeux de l’opinion comme étant à l’avant-garde dans le bouleversement des mœurs et de la «culture». Nous ne sommes pas sortis de cette situation. (…) nous assistons à la fin d’un cycle historique dont les origines remontent au XIXe siècle; la gauche a atteint son point avancé de décomposition, elle est passée à autre chose tout en continuant de faire semblant qu’il n’en est rien; il n’est pas sûr qu’elle puisse s’en remettre. Le gauchisme culturel, qui est devenu hégémonique à gauche et dans la société, a été un vecteur de cette décomposition et son antilibéralisme intellectuel, pour ne pas dire sa bêtise, est un des principaux freins à son renouvellement. La gauche est-elle capable de rompre clairement avec lui? Rien n’est certain étant donné la prégnance de ses postures et de ses schémas de pensée.(…) Quand les mécanismes de défense identitaires l’emportent sur la liberté de pensée et servent à se mettre à distance de l’épreuve du réel, il y a de quoi s’inquiéter sur l’avenir d’une gauche qui ne parvient pas à rompre avec ses vieux démons et se barricade entre gens du même milieu qui ont tendance à croire que la gauche est le centre du monde. (…) Et pendant ce temps-là, la France continue de se morceler sous l’effet de multiples fractures sociales et culturelles. L’extrême droite espère bien en tirer profit en soufflant sur les braises, mais, à vrai dire, elle n’a pas grand-chose à faire, le gauchisme culturel continue de lui faciliter la tâche. Jean-Pierre Le Goff

Attention: une cible idéale peut en cacher une autre !

« Ayotollah », viêt-minh souriante », « Khmère rose », « beau visage donné à l’idéologie », « culpabilisation et rééducation », « rage des sans-culottes et sourire du dalaï-lama » …

A l’heure où, du côté de la Maison Blanche, le premier président de la diversité est, du haut de son notoire mépris pour les ouvriers et de son recours systématique à la carte raciale, bien parti pour remporter le titre de pire président du siècle

Et où entre deux scandales ou dérives sociétales devant la même désaffection de la classe ouvrière, son homologue français semble enfin lui aussi se décider à revenir au réel du moins au niveau économique et au niveau du discours

Et nous ressortent, face aux inévitables critiques dont est notamment l’objet la nouvelle ministre de l’Education et ex-secrétaire nationale du PS chargée des questions de société et parfaite incarnation de la stratégie tout-sociétal du laboratoire d’idées socialiste Terra Nova, la vieille arme de l’accusation de racisme  …

Comment, avec le sociologue Jean-Pierre Le Goff, ne pas y voir le remake de la tentative du PS de masquer la crise de sa doctrine et un changement de politique économique toujours aussi mal assumé qui avait marqué sous Mitterrand le retour de la rigueur des années 83-84 ?

Du gauchisme culturel et de ses avatars
Jean-Pierre Le Goff
Le Débat

24 juin 2014

Pour un néophyte en politique qui s’intéresse à la gauche, il peut sembler difficile de s’y retrouver : « socialisme » ou « social-démocratie » ? « Gauche sociale », « gauche libérale », « gauche de la gauche »… ? Il en va de même au sein du parti socialiste : de la Gauche populaire à la Gauche durable, en passant par Maintenant la gauche ou encore L’Espoir à gauche…, les courants se font et se défont au gré des alliances et des congrès. Certains y voient encore le signe d’un « débat démocratique » au sein d’une gauche dont l’aspect pluriel ne cesse de s’accentuer. On peut au contraire y voir le symptôme du morcellement des anciennes doctrines qui n’en finissent pas de se décomposer.

Dans son livre Droit d’inventaire (Éd. du Seuil, 2009), François Hollande affirmait que le « socialisme navigue à vue ». Depuis lors, la situation n’a pas fondamentalement changé, d’autant qu’il faut faire face à la dette publique et à l’absence de croissance, en assumant plus ou moins clairement une politique de rigueur. La gauche change dans une recherche éperdue d’une nouvelle identité qui tente tant bien que mal de faire le lien ou la « synthèse » entre l’ancien et le nouveau. En réalité, la plupart des débats sans fin sur la redéfinition de la gauche se font en occultant une mutation fondamentale qui a déplacé son centre de gravité de la question sociale vers les questions de société. Cette mutation s’est opérée sous l’influence d’un gauchisme culturel inséparable des effets sociétaux qu’a produits la révolution culturelle de mai 68 et son « héritage impossible ». Tel est précisément ce que cet article voudrait commencer à mettre en lumière.

La notion de « gauchisme culturel » désigne non pas un mouvement organisé ou un courant bien structuré, mais un ensemble d’idées, de représentations, de valeurs plus ou moins conscientes déterminant un type de comportement et de posture dans la vie publique, politique et dans les médias. Il s’est affirmé à travers cinq principaux thèmes particulièrement révélateurs du déplacement de la question sociale vers d’autres préoccupations : le corps et la sexualité ; la nature et l’environnement ; l’éducation des enfants ; la culture et l’histoire. En déplaçant la question sociale vers ces thèmes, le gauchisme culturel s’inscrit dans les évolutions des sociétés démocratiques, mais il le fait d’une façon bien particulière : il se situe dans la problématique de la gauche qu’il adapte à la nouvelle situation historique en lui faisant subir une distorsion, en recyclant et en poussant à l’extrême ses ambiguïtés et ses orientations les plus problématiques 1.

Il a fait valoir une critique radicale du passé et s’est voulu à l’avant-garde dans le domaine des moeurs et de la culture. En même temps, il s’est érigé en figure emblématique de l’antifascisme et de l’antiracisme qu’il a revisités à sa manière. Plus fondamentalement, ce sont toute une conception de la condition humaine et un sens commun qui lui était attaché qui se sont trouvés mis à mal.

Ces conceptions et ces postures du gauchisme culturel sont devenues hégémoniques au sein de la gauche, même si certains tentent de maintenir les anciens clivages comme au « bon vieux temps » de la lutte des classes et du mouvement ouvrier, en les faisant coexister tant bien que mal avec un modernisme dans le domaine des moeurs et de la culture.

Ce gauchisme culturel est présent dans l’appareil du parti socialiste, dans l’État, et il dispose d’importants relais médiatiques. Le PS et la gauche au pouvoir ont pu ainsi apparaître aux yeux de l’opinion comme étant les représentants d’une révolution culturelle qui s’est répandue dans l’ensemble de la société et a fini par influencer une partie de la droite.

Nous n’entendons pas ici analyser l’ensemble de la thématique du gauchisme culturel. Mais la façon dont la gauche s’est comportée dans le débat et le vote de la loi sur le mariage homosexuel nous a paru constituer un exemple type de la prégnance de ce gauchisme et des fractures qu’il provoque dans la société. Dans cette affaire, le gauchisme culturel a prévalu au sein du PS et dans l’État à tel point qu’il est difficile de les démêler. En partant du thème de l’homoparentalité et en le reliant à d’autres comme ceux de l’antiracisme, de l’écologie ou de la nouvelle éducation des enfants, nous avons voulu mettre au jour quelques-unes des idées clés et des représentations qui structurent les comportements dans l’espace politique et médiatique.

Le nouveau domaine de l’égalité

La gauche a fait voter la loi sur le mariage homosexuel dans une situation sociale particulièrement dégradée. Le chômage de masse conjugué avec l’éclatement des familles et l’érosion des liens traditionnels de solidarité a produit des effets puissants de déstructuration anthropologique et sociale. Exclues du travail, vivant dans des familles gentiment dénommées monoparentales ou recomposées – alors qu’elles sont décomposées et marquées dans la plupart des cas par l’absence du père –, des catégories de la population connaissent de nouvelles formes de précarité sociale et de déstructuration identitaire. Les drames familiaux combinés souvent avec le chômage alimentent presque quotidiennement la rubrique des faits divers. C’est dans ce contexte que la gauche a présenté le mariage et l’adoption par les couples homosexuels comme la marque du progrès contre la réaction.

On attendait la gauche sur la question sociale qui constitue historiquement un facteur essentiel de son identité. En fait, elle a abandonné une bonne partie des promesses électorales en lanmatière, tout en se montrant intransigeante sur une question qui a divisé profondément le pays.

Elle a ainsi reporté sur cette dernière une démarcation avec la droite qu’elle a du mal à faire valoir dans le champ économique et social. Les anciens schémas de la lutte contre l’« idéologie bourgeoise », contre le fascisme montant se sont réinvestis dans les questions sociétales avec un dogmatisme et un sectarisme d’autant plus exacerbés.

Les partisans du « Mariage pour tous » l’ont affirmé clairement : « Pour nous, les craintes et les critiques suscitées par ce projet n’ont pas de base rationnelle 2. » Dans ces conditions, le débat avec des opposants mus par des craintes irrationnelles et une phobie vis-à-vis des homosexuels ne sert à rien. Les Jeunes Socialistes de leur côté ont appelé les internautes à dénoncer les « dérapages homophobes » de leurs élus sur l’Internet et sur Twitter à l’aide d’une « carte interactive » signalant leur nom, leur mandat, leur parti, la date et la « teneur du dérapage » 3.

La gauche au pouvoir a donné quant à elle l’image d’un État partisan, d’hommes d’État transformés en militants. La façon pour le moins cavalière dont elle a consulté les représentants religieux et a réagi à la prise de position de l’Église catholique avait des relents de lutte contre la religion du temps du père Combes, à la différence près que la loi de séparation a été votée depuis cette époque et que l’Église catholique a fini par se réconcilier avec la République.

Restent les intégristes, que l’on n’a pas manqué de mettre en exergue. Lors des grands rassemblements de la Manif pour tous, des journalistes militants braquaient systématiquement leurs micros et leurs caméras sur les petits cortèges de Civitas et de l’extrême droite, guettant le moindre incident qui viendrait confirmer leurs schémas préconçus et leur permettrait de déclarer comme un soulagement : « Voyez, on vous l’avait bien dit ! » Quoi de plus simple que de considérer ce mouvement contre le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels comme un succédané du fascisme des années 1930 et du pétainisme, de le réduire à une manifestation de l’intégrisme catholique et de l’extrême droite qui n’ont pas manqué d’en profiter ?

Les partisans du mariage homosexuel se sont trouvés pris au dépourvu : ils n’imaginaient pas qu’une loi, qui pour eux allait de soi, puisse susciter des manifestations de protestation d’une telle ampleur.

Pour la gauche, il ne faisait apparemment aucun doute que les revendications des groupes homosexuels participaient d’un « grand mouvement historique d’émancipation » en même temps que leur satisfaction représentait une « grande avancée vers l’égalité ».
La Gay Pride, à laquelle la ministre de la Famille fraîchement nommée s’est empressée de participer avant même le vote de la loi, leur apparaissait comme partie intégrante d’un « mouvement social » dont elle se considère le propriétaire légitime. Ce mouvement s’est inscrit dans une filiation imaginaire avec le mouvement ouvrier passé tout en devenant de plus en plus composite, faisant coexister dans la confusion des revendications sociales, écologistes, culturelles et communautaires. Devenu de plus en plus un « mouvement sociétal » par adjonction ou substitution des revendications culturelles aux vieux mots d’ordre de la lutte des classes, son « sujet historique » s’en est trouvé changé. À la classe ouvrière qui « n’ayant rien à perdre que ses chaînes » se voyait confier la mission de libérer l’humanité tout entière, aux luttes des peuples contre le colonialisme et l’impérialisme se sont progressivement substituées des minorités faisant valoir leurs droits particuliers et agissant comme des groupes de pression.

C’est ainsi que les revendications des lesbiennes, gays, bi et trans se sont trouvées intégrées dans un sens de l’histoire nécessairement progressiste, en référence analogique lointaine et imaginaire avec le mouvement ouvrier défunt et les luttes des peuples pour leur émancipation.

En inscrivant le « Mariage pour tous » dans la lutte pour l’égalité, la gauche a par ailleurs opéré un déplacement dont elle ne perçoit pas les effets. « Égalité rien de plus, rien de moins », proclamait un slogan des manifestations pour le mariage homosexuel en janvier 2012, comme s’il s’agissait toujours du même combat. Or, appliquée à des domaines qui relèvent de l’anthropologie, cette exigence d’égalité change de registre.

Elle concerne de fait, qu’on le veuille ou non, une donnée de base fondamentale de la condition humaine : la division sexuelle et la façon dont les êtres humains conçoivent la transmission de la vie et la filiation.

Obnubilée par la lutte contre les inégalités, la gauche ne mesure pas les effets de ce changement de registre qui ouvre une boîte de Pandore :
dans cette nouvelle conception de la lutte contre les inégalités, les différences liées à la condition humaine et les aléas de la vie peuvent être considérés comme des signes insupportables d’inégalité et de discrimination.

Dans le domaine de la différence sexuelle, comment alors ne pas considérer le fait de pouvoir porter ou non et de mettre au monde un enfant comme une « inégalité » fondamentale entre gays et lesbiennes ?

Dans ce cadre, la revendication de la gestation pour autrui paraît cohérente et prolonge à sa manière cette nouvelle lutte pour l’« égalité ».
Ce changement de registre marque une nouvelle étape problématique dans la « passion de l’égalité » propre à la démocratie. Dans la conception républicaine, la revendication d’égalité se déploie dans un cadre juridique et politique lié à une conception de la citoyenneté qui implique un dépassement des intérêts et des appartenances particulières pour se penser membre de la cité ; la lutte contre les inégalités économiques s’inscrit dans le cadre d’une « justice sociale » et vise à créer les conditions favorables à cette citoyenneté.

C’est en se plaçant dans cette perspective que la lutte contre les inégalités prend son sens et ne verse pas dans l’égalitarisme, en ne s’opposant pas à la liberté mais en l’intégrant comme une condition nécessaire et préalable pour que celle-ci puisse concerner le plus grand nombre de citoyens. Dans cette optique, il s’agit d’améliorer les conditions économiques et sociales, de développer l’éducation tout particulièrement en direction des couches les plus défavorisées afin d’accroître cette liberté. En ce sens, les paroles de Carlo Rossi, socialiste, antifasciste italien, assassiné en 1937, constituent le meilleur de la tradition de la gauche et du mouvement ouvrier : « Le socialisme c’est quand la liberté arrive dans la vie des gens les plus pauvres 4. »

Cette conception de l’égalité articulée à la liberté et finalisée par elle ne se confond pas avec le « droit à la réussite pour tous » ou la revendication des « droits à » de la part des individus ou des groupes communautaires.

Ces derniers portent en réalité la marque de la « démocratie providentielle En ce sens, la mobilisation des Noirs américains des années 1960 pour les « droits civiques » en référence à la Constitution américaine est un combat pour la liberté et la citoyenneté. Ce combat n’est pas de même nature que la revendication pour le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels, dans la mesure où cette dernière s’insère dans la lignée des « droits créances » qui se sont multipliés au fil des ans en sortant du registre économique et social. Les partisans du mariage homosexuel ont même fait valoir l’amour pour légitimer leur demande de droits : « Nous, citoyens hétéros ou gays, nous pensons que chacun a le droit de s’unir avec la personne qu’il aime, de protéger son conjoint, de fonder une famille 6. » Qui pourrait aller à l’encontre d’un si noble sentiment ?

La gauche s’est voulue rassurante en faisant valoir à ses adversaires qu’il ne s’agissait pas de changer ou de retirer des droits existants mais simplement d’en ouvrir de nouveaux, comme sices derniers raisonnaient dans le cadre du « socialindividualisme » (la société comme service rendu aux individus) avec son « militantisme procédurieret demandeur de droits 7 ».

Contrairement à ce que la gauche a laissé entendre, le rejet de la loi n’impliquait pas nécessairement un refus de prendre en compte juridiquement les situations des couples homosexuels et des enfants adoptés. Les opposants ont mis en avant, en tout cas, un questionnement et des conceptions différentes qui heurtaient la bonne conscience de la gauche ancrée dans ses certitudes. Dans cette affaire, les manifestations des intégristes catholiques, les provocations et les violences de l’extrême droite sont venues à point nommé pour ramener la confrontation à des schémas bien connus.

L’antifascisme revisité

La gauche s’est toujours donné le beau rôle de l’antifascisme qui constitue un des principaux marqueurs de son identité. La mort de Clément Méric dans une rixe avec des skinheads d’extrême droite a relancé une nouvelle fois la mobilisation en même temps qu’elle faisait apparaître une configuration nouvelle. Les skinheads et les « antifas » se sont rencontrés dans un appartement de The Lifestyle Company lors d’une vente privée de vêtements de marque Fred Perry qu’ils affectionnent particulièrement ; la bagarre qui s’ensuivit et la mort de Clément Méric ne ressemblent en rien aux violences et aux assassinats pratiqués par les chemises noires de Mussolini et encore moins à la terreur et à la barbarie des SA et des SS. Même l’extrême gauche de mai 68 aurait du mal à s’y retrouver, elle qui pourtant avait déjà tendance à traiter les CRS de « SS » et à voir du fascisme partout.

Autres temps, autres moeurs : à cette époque, l’attirance pour les marques n’aurait pas manqué d’être considérée par les militants comme un goût « petitbourgeois » ou le signe certain de l’« aliénation capitaliste ». Les violences entre « fascistes » et « antifas » des nouvelles générations ont des allures de révolte et de règlements de comptes entre bandes d’adolescents ou de post-adolescents mus par le besoin de décharger leur agressivité dans une société qui se veut policée, à la manière des affrontements de certains supporters de clubs de football.

Les idéologies extrémistes peuvent venir s’y greffer sans pour autant aboutir aux mêmes phénomènes que par le passé. Cela ne justifie en rien la mort de Clément Méric, la haine, les violences et les exactions commises par ces groupuscules, mais contredit les analogies historiques rapides et les amalgames. Ces derniers n’ont pas manqué à travers les propos de gens de gauche qui n’ont pas hésité à faire le rapprochement entre la mort de Clément Méric et la Manif pour tous.

L’antifascisme constitue en réalité un fonds de souvenirs passionnels et un stock d’idées toujours prêts à rejaillir à la moindre occasion, occultant la plupart du temps la façon dont le communisme l’a promu et la grille d’interprétation qu’il a fournie à la gauche à cette occasion. Dans le schéma communiste, le fascisme n’est qu’une forme de la dictature de la bourgeoisie poussée jusqu’au bout, constituée des éléments les plus réactionnaires du capitalisme. Le fascisme étant étroitement lié au capitalisme, «le ventre est toujours fécond d’où est sortie la bête immonde» et le combat antifasciste est un perpétuel recommencement tant que ne sera pas mis à bas le capitalisme. Ce schéma méconnaît l’opposition entre démocratie et totalitarisme et fait toujours porter le soupçon sur une droite qui, représentant les intérêts de la bourgeoisie, est constamment tentée de s’allier avec les éléments les plus réactionnaires.

La gauche ne semble pas vraiment avoir rompu avec ce schéma. En témoignent, par exemple, les déclarations du premier secrétaire du parti socialiste demandant à l’UMP de dissoudre la « droite populaire », ou accusant la droite, lors d’affrontements provoqués par des groupuscules opposés au Mariage pour tous, de « s’abriter derrière l’extrême droite », de se comporter « comme la vitrine légale de groupes violents ».

Un « antiracisme de nouvelle génération »

La façon dont la gauche s’est comportée sur la question du mariage homosexuel n’est pas le seul exemple de ses orientations problématiques. La lutte contre le racisme en est une autre illustration. Cette cause apparaît simple, répondant à une exigence morale, mais les meilleures intentions ne sauraient passer sous silence le glissement qui s’est là aussi opéré. La façon dont l’antiracisme a été promu dans les années 1980 par SOS Racisme, étroitement lié au pouvoir socialiste mitterrandien, a entraîné la gauche vers de nouveaux horizons. Dans son livre Voyage au centre du malaise français. L’antiracisme et le roman national 10, Paul Yonnet a été l’un des premiers à mettre en lumière le paradoxe présent au cœur même de cet «antiracisme de nouvelle génération»: en promouvant de fait les identités ethniques dont le slogan «Black, blanc, beur» deviendra l’expression, il a introduit le principe racial et le communautarisme ethnique qu’il affirme combattre. Ce faisant, il a rompu à la fois avec la lutte des classes marxiste et le modèle républicain. Cette rupture intervient au moment même où se décompose le messianisme révolutionnaire et le nouvel antiracisme lui a servi d’idéologie de substitution: «Ainsi, avec SOS Racisme, passe-t-on d’une vision classiste de la société à une vision panraciale, des ouvriers aux immigrés, comme nouveaux héros sociaux, de la conscience de classe [...] à la conscience ethnique, du séparatisme ouvrier au culturalisme ethnique, de l’utopie communiste à l’utopie communautaire 11.» Ce changement s’est accompagné d’une relecture de notre propre histoire qui a renversé la perspective. Au «roman national épique 12» du gaullisme et du communisme de l’après-guerre a succédé une fixation sur les pages sombres de notre histoire, tout particulièrement celles de Vichy, de la Collaboration et du colonialisme. Cet effondrement du «roman national» s’est accompagné de la dissolution de la nation dans le monde au nom de l’universalisme des droits de l’homme. Loin de lutter efficacement contre ce qu’il combat, ce nouvel antiracisme a produit des effets inverses, en exacerbant les sentiments collectifs de crise identitaire et en suscitant en réaction une «xénophobie de défense». Ce livre de Paul Yonnet provoquera de violentes polémiques. Soupçonné d’emblée d’être proche des thèses du Front national, il sera ostracisé par la gauche et ses thèses n’ont pas donné matière à un débat de fond.

En mars 2012, lors de sa campagne électorale, François Hollande s’est engagé à demander au Parlement de supprimer le mot race de l’article premier de la Constitution qui déclare: «La France assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de race et de religion.» En mai 2013, les groupes de gauche à l’Assemblée nationale et une partie des centristes ont voté la loi supprimant le mot «race» de la législation française. Pour une partie de la gauche, il ne s’agit là que d’une première étape avant la suppression de ce mot dans la Constitution.

Croit-on sérieusement qu’une telle disposition puisse faire reculer le racisme? Jusqu’où ira-t-on dans cette volonté d’éradication du langage au nom de l’antiracisme?

La révolution culturelle de l’écologie

La conversion rapide de la gauche à l’écologie peut, elle aussi, donner lieu à des changements de problématique non seulement sur les problèmes sociaux, mais plus globalement sur une façon de concevoir le devenir du monde. Les problèmes bien réels de la dégradation de la nature et de l’environnement ne sont pas ici en question, mais le sont les discours qui confèrent  à l’écologie une signification et une mission salvatrice qui ne vont pas de soi. Les écologistes ne cessent d’en appeler à une «transformation radicale», à la nécessité absolue de «changer radicalement nos modes de vie», de «changer l’imaginaire de la société».

La rupture écologique paraît tout aussi radicale que celle de la rupture révolutionnaire, mais elle se présente désormais sous les traits d’une nécessité «en négatif». En ce sens, l’utopie écologique apparaît comme une utopie de substitution au saint-simonisme et aux philosophies de l’histoire, une sorte de messianisme inversé chargé d’eschatologie rédemptrice. La catastrophe annoncée de la fin possible de toute vie sur la planète doit permettre d’ouvrir enfin les yeux d’une humanité vivant jusqu’alors dans l’obscurantisme
productiviste et consumériste, sous le règne prométhéen de la science et de la technique érigées souvent en entités métaphysiques. Ce n’est plus désormais par le développement des «forces productives», de la science et de la technique que l’humanité pourra se débarrasser d’un passé tout entier marqué par l’ignorance et les préjugés. L’utopie écologique renverse la perspective en faisant du rapport régénéré à la nature le nouveau principe de la fraternité universelle et de la réconciliation entre les hommes.

Un tel schéma de pensée induit une relecture de notre propre histoire qui, s’ajoutant à celle de l’antiracisme, renforce la vision noire des sociétés modernes, en oubliant au passage le fait que le développement de la production, de la science et de la technique a permis la fin du paupérisme et le progrès social. En poussant à bout cette logique – mais pas tant que cela –, ce sont des pans entiers de notre culture qui peuvent être relus et déconsidérés comme étant la manifestation d’un désir de domination sur la nature, source de tous nos maux. Dans ce cadre, l’expression du philosophe René Descartes «maîtres et possesseurs de la nature» tient lieu de paradigme. Mais c’est aussi le projet d’émancipation des Lumières, fondé sur l’exercice de la raison et sur l’autonomie de jugement, qui lui aussi peut être interprété comme l’affirmation présomptueuse de la supériorité de l’homme sur la nature.

La révolution culturelle écologique poussée jusqu’au bout aboutit à remettre radicalement en question nombre d’acquis de la culture européenne. Celle-ci a été marquée à la fois par l’héritage des Lumières qui accorde une place centrale à la raison et à l’idée de progrès, et les religions juives et chrétiennes, pour qui la dignité de l’homme est première dans l’ordre de la création, et qui donnent une importance primordiale à la relation avec autrui. L’écologie est devenue l’un des principaux vecteurs d’une révolution
culturelle qui ne dit pas son nom.

L’éducation des enfants

Dans la mutation du monde qui s’annonce, les jeunes ont, pour les écologistes, un rôle décisif à jouer. Ils naissent dans un nouveau contexte marqué par la crise et les «désillusions du progrès» et peuvent plus facilement prendre conscience des nouveaux enjeux de l’humanité; ils sont l’«avenir du monde» et il importe de veiller à l’éducation de ces nouveaux pionniers.

À l’école, la notion confuse et élastique de «développement durable» est désormais intégrée au «socle commun de connaissances et de compétences» qui fixe les repères culturels et civiques du contenu de l’enseignement obligatoire, et elle donne lieu à d’étranges considérations sur l’homme, sur la nature et sur les animaux 13. Ces dernières sont également massivement diffusées en douceur par le biais d’émissions de télévision, de films catastrophes, de  dessins animés et toute une littérature enfantine remplie de bonnes intentions. Dans le domaine de l’écologie, les livres abondent. Le Petit Livre vert pour la Terre 14 de la fondation Nicolas Hulot, diffusé à plus de quatre millions d’exemplaires, recense une centaine de bons comportements pour sauver la planète et être un «citoyen de la terre», le tout placé sous l’égide du Mahatma Gandhi cité dès le début du livre: «Soyez vous-mêmes le changement que vous voudriez voir dans le monde.» Cette attention attachée aux gestes les plus quotidiens se retrouve dans toute la littérature écologique pour les enfants sous forme de leçons de morale: «Vous ignorez peut-être qu’en utilisant un mouchoir en papier, vous contribuez très certainement à la déforestation 15. [...] En jouant, en se lavant, en s’éclairant, en se déplaçant, en mangeant, en consommant on agit nous aussi sur le fonctionnement du monde 16.»

Quant aux nouveaux parents, ils se doivent de reconnaître leurs fautes: «En peu d’années, notre génération et celle de nos parents ont beaucoup abîmé la planète: l’air, l’eau, la mer et la terre, quatre éléments fondamentaux de la vie, pour “raison économique”, pour faire de l’argent 17.» De la même façon, depuis les années 2000, la littérature enfantine visant à éduquer les enfants aux nouveaux paradigmes de la sexualité et de la famille est en pleine expansion. Ces livres publiés par de petites maisons d’édition ne sont pas seulement destinés à des familles homoparentales, toutes ont le même but: dédramatiser et banaliser l’homoparentalité auprès des enfants. Les petites histoires avec un beau graphisme doivent les aider à mieux comprendre et à aborder des situations qui peuvent ou non les concerner directement: parents divorcés dont le père est devenu homosexuel (Marius 18); famille homoparentale (À mes amoures 19, Mes mamans se marient 20, Dis… mamans 21), les fables animalières avec leur couple de pingouins (Tango a deux papas et pourquoi pas? 22), de grenouilles (Cristelle et Crioline 23), les louves et leur louveteau (Jean a deux mamans 24) sont mis à contribution, mais aussi les histoires de princesse (Titiritesse 25) pour découvrir en douceur l’homosexualité féminine. Le petit livre J’suis vert 26 accompagné d’un CD de dix chansons aborde sans détour les questions de société qui touchent aussi les enfants, parmi lesquelles le divorce et les familles recomposées sous la forme d’une petite chanson enfantine «Je vous aime tous les deux». Celle-ci fait
approuver par l’enfant le choix de la séparation et présente sous des traits angéliques la nouvelle situation:

«Depuis pas mal de temps déjà je voyais que ça n’allait pas. [...] «Papa tu rentrais toujours tard, Maman tu faisais chambre à part. «C’est sûr ça pouvait plus durer, il valait mieux… vous séparer.
Refrain
«Mais si ça peut vous consoler, je voulais juste que vous sachiez… «Que je vous aime, je vous aime tous les deux.
[...]
«Enfin, c’est pas ma faute à moi, c’est la faute à personne je crois.
«C’est difficile d’aimer toujours, c’est c’qu’ils disent dans les films d’amour. [...] 47

«Et pour plus tard ce que j’espère, c’est des demi-sœurs et des demi-frères.
«J’suis sûr qu’on peut bien rigoler dans les familles “recomposées” 27.»

Les paroles de la chanson, qui sont supposées être celles de l’enfant, reflètent on ne peut mieux un optimisme gentillet qui a des allures de déni et semblent faites surtout pour rassurer les parents. Un livre plus volumineux répond précisément à cet objectif en combinant les histoires pour enfants avec des «fiches psycho-pratiques» à l’usage des parents. Vendu à plus de 150 000 exemplaires, 100 histoires du soir 28 a explicitement une visée à la fois thérapeutique et éducative «pour surmonter les petits et les gros soucis du quotidien». Seize histoires fort bien imaginées et écrites couvrent un vaste ensemble de situations allant du coucher de l’enfant jusqu’aux «histoires d’écologie et de grignotage», en passant par les maladies, l’école et les copains, le chômage («Comment
dire à ses enfants qu’on est au chômage?»), le divorce des parents (comment lui annoncer un divorce?). Les histoires consacrées à l’homoparentalité («Le petit bisou», «Moi j’ai deux papas!», «Deux moineaux japonais… et une cigogne», «Le Papa au blouson couleur de ciel») sont suivies de fiches composées d’une série d’explications et de recommandations auprès de parents homosexuels sur la bonne façon de dire les choses et de bien se comporter vis-à-vis de l’enfant. La Convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif (2013-2018) affirme tout bonnement: «Préjugés et stéréotypes sexuels, ancrés dans l’inconscient collectif, sont la source directe de discriminations et doivent être combattus dès le plus jeune âge.

Ainsi, la mixité acquise en droit et ancrée dans la pratique demeure une condition nécessaire mais non suffisante à une égalité réelle entre filles et garçons et plus tard entre femmes et hommes. Elle doit être accompagnée d’une action volontariste des pouvoirs publics, de l’ensemble des acteurs de la communauté éducative et des partenaires de l’école 29.» La notion de genre si controversée y figure en toutes lettres: «Les savoirs scientifiques issus des recherches sur le genre, les inégalités et les stéréotypes doivent nourrir les politiques publiques», «donner aux élèves, étudiants et étudiantes les outils nécessaires pour mieux appréhender le traitement du genre dans les médias», «rendre visibles les recherches sur le genre et les expert(e)s à travers la mise en place de recensements nationaux», «réaliser un travail de vulgarisation et de diffusion des recherches sur le genre». La formation est pareillement concernée: «La formation des formateurs et formatrices ainsi que la formation des personnels se destinant à travailler auprès d’enfants, d’adolescents, de jeunes adultes doivent comprendre une formation au genre et à l’égalité s’appuyant sur des données chiffrées et une vision sensible aux inégalités entre les femmes et les hommes dans l’ensemble des thématiques abordées.»

De son côté, le ministre de l’Éducation nationale a déclaré qu’il n’y avait pas de débat sur la théorie du genre à l’école et qu’il s’agissait seulement de «lutter contre toutes les discriminations à la fois de race, de religion et bien entendu sur les orientations sexuelles car elle cause de la souffrance 30». Pour faire face à cette souffrance, le partenariat existant entre l’Éducation nationale et des associations lesbiennes et gays lui donne satisfaction. Pourquoi les associations homosexuelles et pas les autres? Qui peut croire qu’elles n’ont pas d’esprit partisan?

Postures identitaire et mécanismes de déni

À partir de cet examen des changements problématiques de la gauche et de la prégnance de nouveaux schémas de pensée au sein du parti socialiste, il nous paraît possible de mieux cerner les principaux traits du gauchisme culturel.

Celui-ci ne se présente pas comme un mouvement structuré et unifié autour d’une doctrine dogmatique comme les grandes idéologies du passé. Il est pluriel dans ses références comme dans sa composition; il peut faire coexister des idées et des attitudes qui, il y a peu de temps encore, apparaissaient contradictoires et incohérentes. Il n’en possède pas moins des schèmes de pensée et de comportements transversaux qui lui donnent une unité structurant en arrière-fond son identité

Le gauchisme culturel n’entend pas changer la société par la violence et la contrainte, mais «changer les mentalités» par les moyens de l’éducation, de la communication moderne et par la loi. Il n’en véhicule pas moins l’idée de rupture avec le Vieux Monde en étant persuadé qu’il est porteur de valeurs et de comportements correspondant à la fois au nouvel état de la société et à une certaine idée du Bien. Ce point aveugle de certitude lui confère son assurance et sa détermination par-delà ses déclarations d’ouverture, de dialogue et de concertation.

Les idées et les arguments opposés à ses propres conceptions peuvent être vite réduits à des préjugés issus du Vieux Monde et/ou à des idées malsaines.

Le débat démocratique s’en trouve par là même perverti. Il se déroule en réalité sur une double scène ou, si l’on peut dire, avec un double fond qui truque la perspective: les idées et les arguments, pour importants qu’ils puissent paraître, ne changeront rien à la question abordée, l’essentiel se jouant à un autre niveau, celui des «préjugés, des stéréotypes ancrés dans l’inconscient collectif», comme le dit si bien la Convention interministérielle pour l’égalité entre les filles et les garçons, les femmes et les hommes dans le système éducatif. Il s’agit alors de combattre ces préjugés et ces stéréotypes, en sachant que l’important se joue dans l’éducation des générations nouvelles plutôt que dans le dialogue et dans la confrontation avec les opposants considérés comme des individus ancrés dans leurs préjugés inconscients.

Le gauchisme culturel peut même se montrer inquisiteur et justicier en traquant les mauvaises pensées et les mauvaises paroles, en n’hésitant pas à pratiquer la délation et la plainte en justice. À sa façon, sans qu’il s’en rende compte, il retrouve les catégories de faute ou de péché par pensée, par parole, voire par omission, qui faisaient les beaux jours des confessionnaux. Le gauchisme culturel est à la fois un modernisme affiché et un moralisme masqué qui répand le soupçon et la méfiance dans le champ intellectuel, dans les rapports sociaux et la vie privée.

Ce moralisme s’accompagne d’un pathos sentimental et victimaire où les mots «amour», «fraternité», «générosité» s’opposent emphatiquement à la «haine», à l’«égoïsme», à la «fermeture» dans des discours souvent d’une généralité confondante qui laissent l’interlocuteur pantois. L’expression de la subjectivité souffrante agit pareillement, elle paralyse le contradicteur délicat qui ne veut pas apparaître comme un «salaud». Il faut savoir compatir, «écouter la souffrance» avant de «mettre des mots sur les maux». Le
gauchisme culturel pratique ainsi constamment une sorte de chantage affectif et victimaire qui joue sur la mauvaise conscience et le sentiment de culpabilité. Il se veut le porte-parole des victimes de toutes les discriminations en exigeant réparation; c’est la voix des opprimés, des persécutés, des oubliés de l’histoire qui parle à travers sa voix. Que faire face à un interlocuteur qui se veut le représentant des descendants d’esclaves? De quel droit peut-il se prévaloir d’un tel statut?

De telles questions n’ont guère de chance d’être prises en considération, car le gauchisme culturel ne s’adresse pas à la raison. L’indignation lui tient souvent lieu de pensée et le pathos qui l’accompagne brouille la réflexion. L’affirmation d’idées générales et généreuses, les références emblématiques à la résistance et aux luttes héroïques du passé accompagnent son indignation et servent d’arguments d’autorité. La morale et les bons sentiments recouvrent souvent l’inculture et la bêtise, donnant lieu à de vastes synthèses éclectiques et des salmigondis. Mais à vrai dire, l’affirmation avec émotion et véhémence de ce que l’on ressent suffit dans bien des cas: il ne s’agit pas de convaincre avec des arguments mais de faire partager aux autres son émotion et ses sentiments, de les englober dans son «ressenti» comme pour mieux leur faire avaliser ses propres positions. L’«essoreuse à idées médiatique» est particulièrement friande de ce genre d’émotions. Dans les débats publics, à la radio, sur les plateaux de télévision comme dans les dîners en ville, il ne s’agit pas de convaincre mais de gagner en jouant sur tous les registres à la fois. Tout interlocuteur qui refuse d’entrer dans ce cadre peut être considéré comme suspect ou comme un adversaire en puissance. Les doutes et les interrogations ne sont pas de mise; nulle faille apparente ne vient troubler le propos. Le gauchisme culturel s’est arrogé le magistère de la morale et cela lui suffit.

L’exigence morale de combattre le racisme, les exactions de l’extrême droite, les discriminations, pour justifiée qu’elle soit, n’a pas besoin de longues explications, et c’est précisément ce qui fait sa faiblesse. Réduisant ces maux à des pulsions individuelles plus ou moins conscientes, le gauchisme culturel ne s’attarde pas à l’analyse des conditions qui les ont rendus possibles, préférant réitérer indéfiniment ses appels à combattre le mal, en dénonçant publiquement ses auteurs et ses complices. Une telle posture a pu, par réaction, renforcer l’influence de l’extrême droite auprès des couches populaires qui n’apprécient pas qu’on les traite de «beaufs», de «racistes» ou de «fachos» parce qu’ils sympathisent ou votent pour le Front national. Mais depuis des années, le scénario reste fondamentalement le même: déploration, indignation, dénonciation, appel à la mobilisation contre le racisme et le fascisme. Non seulement cela n’apas empêché l’extrême droite de progresser, 50 mais cela a contribué à la mettre un peu plus au centre de l’espace public.

De telles postures permettent également de mettre à distance les questions qui dérangent et de se réconforter dans l’entre-soi. Aborder les questions de la nation, de l’immigration, de l’islam, dont on sait qu’elles préoccupent beaucoup de nos concitoyens, suscite des réactions quasi pavloviennes qui empêchent tout examen et débat serein. Il est vrai que dans cette période de crise l’extrême droite sait jouer sur les peurs et les frustrations dans une logique de bouc émissaire. Mais ce n’est pas la façon dont l’extrême droite et une partie de la droite exploitent ces questions qui est ici en cause, mais la façon dont les questions elles-mêmes sont considérées comme taboues. Le fait même de dire qu’il s’agit de questions peut être considéré comme le signe que l’on est contaminé par des idées de l’extrême droite ou, au mieux, que l’on fait son jeu. Au nom de la lutte contre l’islamophobie, un glissement s’opère qui barre toute réflexion libre sur le rapport de l’islam à la modernité.

Idéologies émiettées et mentalité utopique

Ces postures ne sont pas sans rappeler celles du passé qui s’ancraient alors dans de grandes idéologies et les utopies issues du XIXe siècle, et plus précisément du communisme. Ce rapprochement, qui saisit des traits bien réels et souligne à juste titre le danger que le gauchisme culturel fait peser sur la liberté d’opinion et sur le fonctionnement de la démocratie, n’en est pas moins trompeur.

Dans le cas du gauchisme culturel, l’«idéologie» – pour autant que l’on puisse utiliser ce mot – est d’une nature particulière. Elle n’est pas «une» mais plurielle, composée de bouts de doctrines anciennes en décomposition (communisme, socialisme, anarchisme), mais aussi des idées issues des «mouvements sociaux» et des nouveaux groupes de pression communautaires (écologie, féminisme, mouvement étudiant et lycéen, associations antiracistes, groupes homosexuels…), voire des références aux «peuples premiers» et aux spiritualités exotiques, comme on l’a vu à propos de l’écologie. Elle n’est pas une «idéologie de granit» – pour reprendre une expression de Claude Lefort – fondée sur une science qui prétend englober sous sa coupe l’ensemble des sphères d’activité, même si l’on
peut y trouver des relents de scientisme. Ses représentants, qui se montrent parfois sourds, intransigeants et d’un sectarisme à tout crin, ne sont pas pour autant de dangereux fanatiques exerçant la terreur sur leurs adversaires et dans la société. Ils ont parfois des allures de boy-scouts et leurs opposants ont souvent l’impression de «boxer contre des édredons». Les représentants du gauchisme culturel ressembleraient plutôt à ce qu’on appelle des «faux gentils». Ils affichent le sourire obligé de la communication tant qu’ils ne sont pas mis en question; ils se réclament de l’ouverture, de la tolérance, du débat démocratique, tout en en délimitant d’emblée le contenu et les acteurs légitimes.
En ce sens, la droite se trompe en parlant de nouveau «totalitarisme», même si l’on peut estimer que le gauchisme culturel en a quelques beaux restes. En réalité, ce dernier s’inscrit pleinement dans le contexte des «démocraties post-totalitaires»: il puise dans différentes idéologies du passé en décomposition qu’il recompose à sa manière et fait coexister sans souci de cohérence et d’unité, n’en gardant que des schèmes de pensée et de comportement. À ses pointes extrêmes, le gauchisme culturel combine la rage des sans-
culottes et le sourire du dalaï-lama.
Les utopies subissent un traitement semblable. Le gauchisme culturel véhicule bien un imaginaire qui retrouve nombre de traits anciens recyclés et adaptés à la nouvelle situation historique: ceux d’une société enfin débarrassée des scories du passé, réconciliée et devenue transparente à elle-même, d’un monde délivré du tragique de l’histoire, un monde sans frontières, sans haine, sans violence et sans guerre, pacifié et fraternel, mû par le souci de la planète, du plaisir et du bien-être de chacun. À l’échelle individuelle, cet imaginaire est celui d’un être indifférencié, un être sans dilemmes et sans contradictions, débarrassé de ses pulsions agressives, bien dans sa tête et dans son corps, s’étant réconcilié avec lui-même, avec les autres et avec la nature. Et, qui plus est, autonome et «citoyen actif» de la maternelle jusqu’à son dernier souffle, «citoyen du monde» et «écocitoyen». Cet imaginaire, pour utopique qu’il soit, s’articule en réalité aux évolutions problématiques des sociétés démocratiques européennes qui sont sorties de l’histoire et c’est précisément ce qui lui donne une consistance qui l’apparente à l’état du monde présent. Cette imbrication étroite de l’utopie et des évolutions problématiques de la société change sa nature. Il ne s’agit plus d’attendre la réalisation de l’utopie dans un futur indéterminé sur le modèle du socialisme utopique du XIXe siècle, pas plus que dans une fin de l’histoire articulée au devenir historique dont on détiendrait les clés. L’utopie se conjugue désormais au présent et prétend ne pas en être une. Tel est le paradoxe qu’a
bien mis en lumière Marcel Gauchet: «En ce début du XXIe siècle, l’avenir révolutionnaire a disparu de notre horizon; l’avenir tout entier nous est devenu inimaginable; mais la conscience utopique ne s’est pas totalement évanouie pour autant; elle hante véritablement notre présent 31.» Mais peut-être vaudrait-il mieux parler de mentalité utopique dans la mesure où cette dernière expression désigne un état d’esprit qui n’est pas nécessairement conscient.

L’écologie est de ce point de vue particulièrement révélatrice du nouveau statut de l’utopie dans le monde d’aujourd’hui: si elle retrouve des accents prophétiques annonçant la fin possible du monde et son salut, elle appelle en même temps à mettre en œuvre dès à présent de multiples pratiques alternatives. Celles-ci doivent permettre à la fois de sauver la planète et d’incarner dès maintenant le nouveau monde. Il en va de même avec les «crèches expérimentales», les nouvelles pédagogies qui doivent rendre l’enfant autonome au plus tôt, voire les multiples outils qui permettent de résoudre les contradictions et les tensions. L’utopie est éclatée en de multiples «révolutions minuscules», des «utopies concrètes» (oxymore qui à sa façon traduit bien le statut nouveau de l’utopie au XXIe siècle), dont la mise en œuvre s’accompagne de «guides pratiques», de «boîtes à outils», de «kits pédagogiques» promus par des spécialistes patentés.
Aux origines du gauchisme culturel
Il est, en revanche, une utopie d’un genre par ticulier dont se réclame plus volontiers le gauchisme culturel: celle de mai 68 et des mouvements qui l’ont portée. Ce n’est pas l’événement historique «mai 68» qui est ici en question: cet événement historique comme tel n’appartient à personne, il appartient à notre histoire, comme à celle de l’Europe et à de nombreux pays dans le monde. Cet événement iconoclaste à plusieurs facettes peut être globalement analysé comme un moment de basculement vers le nouveau monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, que nous le voulions ou non. En ce sens, l’idée selon laquelle il faudrait «liquider mai 68» est absurde. En revanche, ce qui me paraît être avant tout en question, c’est ce que j’ai appelé son «héritage impossible 33» et c’est précisément dans cet héritage que le gauchisme culturel a pris naissance et s’est développé. Textes, discours, pratiques et comportements de l’époque constituent un creuset premier, chaotique et bouillonnant qui va se répandre sur de multiples fronts, se pacifier et finir par s’intégrer à la nouvelle culture des sociétés démocratiques.

En mai 68 et dans le sillage de l’événement sont apparus de nouveaux thèmes portant sur la sexualité, l’éducation des enfants, la psychiatrie, la culture, qui sont venus interpeller les schémas de la lutte des classes et les idéologies de l’extrême gauche traditionnelle. Le gauchisme culturel naît précisément dans ce cadre et c’est lui qui va le premier déplacer l’axe central de la contestation vers les questions sociétales, à la manière de l’époque, c’est-à-dire de façon radicale et délibérément provocatrice. Il est ainsi devenu le vecteur d’une révolution culturelle qui a mis à mal l’orthodoxie des groupuscules d’extrême gauche, avant de concerner l’ensemble de la gauche et de se répandre dans la société.
Quand on étudie la littérature gauchiste de l’immédiat après-Mai, on est frappé de retrouver nombre de thèmes du gauchisme culturel d’aujourd’hui, mais, en même temps, ces derniers semblent bien mièvres et presque banalisés en regard de la rage dont faisaient preuve les révolutionnaires de l’époque. Leur remise en question radicale a concerné bien des domaines dont nous ne pouvons rendre compte dans le cadre limité de cet article 34. Mais il suffit d’évoquer ce qu’il en fut en matière de mœurs et de sexualité au début des années 1970 pour mieux cerner le fossé qui nous sépare du présent.

Le désir était alors brandi comme une arme de subversion de l’ordre établi qui devait faire sauter tous les interdits, les tabous et les barrières. Il s’agissait de faire tomber tous les masques, en pourchassant les justifications et les refoulements au cœur même des discours les plus rationnels et les plus savants. Être «authentique», c’était oser, si l’on peut dire, regarder le désir en face et ne plus craindre d’exprimer en toute liberté le chaos que l’on porte en soi. C’est sans doute pour cette raison que sur le front du désir la classe
ouvrière a pu apparaître muette à beaucoup. Les religions juives et chrétiennes, la «morale bourgeoise», l’idéologie, le capitalisme réprimaient le désir, il s’agissait alors ouvertement de tout mettre à bas pour le libérer. Le mariage et la famille n’échappaient pas à un pareil traitement. Ils étaient considérés comme un dispositif central dans ce vaste système de répression, la cellule de base du système visant à castrer et à domestiquer le désir en le ramenant dans les credo de la normalité 35. Les lesbiennes et les gays revendiquaient clairement leur différence en n’épargnant pas les «hétéro-flics», la «virilité fasciste», le patriarcat. Il était alors totalement exclu de se marier et de rentrer dans le rang. On peut mesurer les différences et le chemin parcouru depuis lors. Nous sommes passés d’une dynamique de transgression à une banalisation paradoxale qui entend jouer sur tous les plans à la fois: celui de la figure du contestataire de l’ordre établi, celui de la minorité opprimée, celui de la victime ayant des droits et exigeant de l’État qu’il satisfasse au plus vite ses revendications, celui du Républicain qui défend la valeur d’égalité, celui du bon père et de la bonne mère de famille…

Mais, en même temps, force est de constater que nombre de thèmes de l’époque font écho aux postures d’aujourd’hui. Il en est ainsi du culte des sentiments développé particulièrement au sein du MLF. Renversant la perspective du militantisme traditionnel, il s’agissait déjà de partir de soi, de son «vécu quotidien», de partager ce vécu avec d’autres et de le faire connaître publiquement. On soulignait déjà l’importance d’une parole au plus près des affects et des sentiments. Alors que l’éducation voulait apprendre
à les dominer, il fallait au contraire ne plus craindre de se laisser porter par eux. Ils exprimaient une révolte à l’état brut et une vérité bien plus forte que celle qui s’exprime à travers la prédominance accordée à la raison. À l’inverse de l’idée selon laquelle il ne fallait pas mêler les sentiments personnels et la politique, il s’agissait tout au contraire de faire de la politique à partir des sentiments. Trois préceptes du MLF nous paraissent condenser le renversement qui s’opère dès cette période: «Le personnel est politique et le politique est personnel 36»; «Nous avons été dupés par l’idéologie dominante qui fait comme si “la vie publique” était gouvernée par d’autres principes que la “vie privée” 37»; «Dans nos groupes, partageons nos sentiments et rassemblons-les en un tas. Abandonnons-nous à eux et voyons où ils nous mèneront. Ils nous mèneront aux idées puis à l’action 38». Ces préceptes condensent une nouvelle façon de faire de la «politique» qui fera de nombreux adeptes.
Resterait à tracer la genèse de ce curieux destin du gauchisme culturel jusqu’à aujourd’hui, la perpétuation de certains de ses thèmes et leur transformation. L’analyse de l’ensemble du parcours reste à faire, mais cette dernière implique à notre sens la prise en compte du croisement qui s’est opéré entre ce gauchisme de première génération avec au moins trois grands courants: le christianisme de gauche, l’écologie politique et les droits de l’homme. C’est dans la rencontre avec ces courants que le gauchisme culturel s’est pacifié, pris un côté boy-scout et faussement gentillet, et qu’il s’est mis à revendiquer des droits. Mais c’est surtout dans les années 1980 que le gauchisme culturel va recevoir sa consécration définitive dans le champ politique, plus précisément au tournant des années 1983-1984, au moment où la gauche change de politique économique sans le dire clairement et entame la «modernisation». Le gauchisme culturel va alors servir de substitut à la crise de sa doctrine et masquer un changement de politique économique mal assumé. À partir de ce moment, la gauche au pouvoir va intégrer l’héritage impossible de mai 68, faire du surf sur les évolutions dans tous les domaines, et apparaître clairement aux yeux de l’opinion comme étant à l’avant-garde dans le bouleversement des mœurs et de la «culture». Nous ne sommes pas sortis de cette situation.

Au terme de ce parcours qui rend compte des glissements opérés par la gauche et de l’influence du gauchisme culturel en son sein, il 54 nous paraît possible de poser sans détour ce qui n’est plus tout à fait une hypothèse: nous assistons à la fin d’un cycle historique dont les origines remontent au XIXe siècle; la gauche a atteint son point avancé de décomposition, elle est passée à autre chose tout en continuant de faire semblant qu’il n’en est rien; il n’est pas sûr qu’elle puisse s’en remettre. Le gauchisme culturel, qui est devenu hégémonique à gauche et dans la société, a été un vecteur de cette décomposition et son antilibéralisme intellectuel, pour ne pas dire sa bêtise, est un des principaux freins à son renouvellement. La gauche est-elle capable de rompre clairement avec lui? Rien n’est certain étant donné la prégnance de ses postures et de ses schémas de pensée.

Pour nombre de militants, d’adhérents, de sympathisants, d’anciens ou de nouveaux, d’ex ou de dissidents, de tels propos ne sont guère audibles parce que pour eux, la gauche reste toujours la gauche, quoi qu’il en soit de la réalité des changements. C’est une question avant tout «identitaire», une sorte de réflexe indéracinable fondé plus ou moins consciemment sur l’idée que la gauche est, malgré tout, le dépositaire attitré d’une certaine idée du bien, se nourrissant encore, pour les plus anciens, de références au «camp du progrès» et aux luttes passées du mouvement ouvrier. Et d’en appeler de façon de plus en plus éthérée à une «vraie gauche» ou à un «vrai socialisme» qui ne saurait se confondre avec la gauche et le socialisme «réellement existants» comme pour mieux se rassurer face à des évolutions problématiques. Quand les mécanismes de défense identitaires l’emportent sur la liberté de pensée et servent à se mettre à distance de l’épreuve du réel, il y a de quoi s’inquiéter sur l’avenir d’une gauche qui ne parvient pas à rompre avec ses vieux démons et se barricade entre gens du même milieu qui ont tendance à croire que la gauche est le centre du monde. Pour ceux qui n’en pensent pas moins, il est d’autres types d’arguments plus réalistes qui peuvent faire taire le questionnement.

Quand vos amis sont des gens qui se définissent comme «naturellement» de gauche, à quoi bon se fâcher avec eux? Il en va de même avec un petit milieu de l’édition, de journalistes et d’artistes militants qui baignent dans le gauchisme culturel depuis longtemps. On ne tient pas à se voir coller une étiquette qui combine désormais 55  le «réac» et le «ringard». L’argument rabâché selon lequel «il ne faut pas faire le jeu de la droite et de l’extrême droite» (souvent confondues) fait le reste. Malgré les références à l’anticonformisme et aux luttes glorieuses du passé, le courage n’est pas toujours au rendez-vous.

Et pendant ce temps-là, la France continue de se morceler sous l’effet de multiples fractures sociales et culturelles. L’extrême droite espère bien en tirer profit en soufflant sur les braises, mais, à vrai dire, elle n’a pas grand-chose à faire, le gauchisme culturel continue de lui faciliter la tâche.

1. Cf. Jean-Pierre Le Goff, « La difficile réconciliation du socialisme et de la démocratie », Le Débat, n° 131, septembre- octobre 2004.

2. « Manifeste : au mariage pour tous, nous disons oui », Le Nouvel Observateur, janvier 2013. 3. Cf. jeunes-socialistes.fr/alerte-elus-homophobes. RP-

3. Cf. jeunes-socialistes.fr/alerte-élus-homophobes.

4. Carlo Rossi, cité par Monique Canto-Sperber, Les Règles de la liberté, Plon, 2003, pp. 13-14.

5. Dominique Schapper, La Démocratie providentielle. Essai sur l’égalité contemporaine, Gallimard, 2002.

6. « Manifeste : au mariage pour tous, nous disons oui », art. cité. 7. Paul Thibaud, « Triomphe et impotence du socialindividualisme  », Le Débat, n° 173, janvier-février 2013. RP-LeGoff.indd 43 13/08/13 07:17

Mise en ligne CV : 11 février 2014

Jean-Pierre Le Goff est sociologue au CNRS. Derniers ouvrages parus : La Gauche à l’épreuve (Perrin, 2011) et La Fin du village. Une histoire française (Gallimard, 2012).

Voir aussi:

Société
Madame la ministre de la Rééducation nationale
Raphaël Stainville
Valeurs actuelles
04 Septembre 2014

L’ayatollah. Najat Vallaud-Balkacem ne doit pas sa nomination Rue de Grenelle à sa connaissance des dossiers, mais à ses manières d’idéologue qui plaisent tant à la gauche et insupportent la droite. Portrait d’une provocatrice qui ne recule devant rien pour imposer coûte que coûte ses délires progressistes.
Dans son petit poing serré, elle tient un Kleenex. Najat Vallaud-Belkacem n’est pas la seule, ce 4 juillet 2012, à pleurer la mort d’Olivier Ferrand. Toute la famille socialiste, rassemblée à l’église Saint-Sulpice, pleure la disparition du fondateur de Terra Nova. C’est en partie grâce à lui que François Hollande a été élu. En partie grâce à celui qui recommandait au PS d’abandonner les classes populaires au profit d’une nouvelle coalition composée notamment des minorités et des habitants des quartiers à forte population d’origine immigrée.

Dans la foule, il y a là Arnaud Montebourg, qui s’essuie les yeux. Claude Bartolone, le président de l’Assemblée nationale, accompagné de Valérie Trierweiler, qui représente le chef de l’État absent. On y croise Jack Lang, Lionel Jospin. Tout ce que la gauche compte de ministres et d’anciens ministres. Mais derrière Carole Ferrand, la veuve de l’éphémère député socialiste des Bouches-du_Rhône, tout le monde remarque la détresse de celle qui est alors depuis un mois et demi ministre des Droits des femmes. Ses larmes, contrairement à beaucoup d’autres, sont des plus sincères.

Et pour cause. Si sa carrière doit beaucoup à Gérard Collomb, le maire de Lyon, qui l’a repérée en 2003, et à Ségolène Royal, qui, en 2007, a fait de Najat Vallaud-Belkacem l’une de ses porte-parole pendant sa campagne présidentielle, elle est tout autant redevable à Olivier Ferrand, avec qui elle s’est liée d’amitié. L’ancienne secrétaire nationale du Parti socialiste chargée des questions société et des droits des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT) était même, pour le fondateur de Terra Nova, comme l’incarnation faite femme des idées progressistes qu’il portait.

Deux ans et demi plus tard, NVB, comme elle aimerait que les médias la surnomment sans parvenir à imposer ses initiales, contrairement à NKM, pleure encore. La nouvelle ministre de l’Éducation nationale est submergée par l’émotion lorsque Manuel Valls lui rend hommage aux universités d’été du PS, à La Rochelle, saluant, dimanche dernier, « le travail et l’engagement » de la benjamine de son gouvernement, exprimant sa fierté de voir pour la première fois « une femme si jeune occuper cette si lourde fonction ». Lui n’a pas eu cette chance. Il a subi les sifflets des frondeurs et des militants du Mouvement des jeunes socialistes, qui ont fait la claque pour perturber son discours de clôture. Il a peiné à ramener le calme. Najat, elle, a eu droit à une ovation debout. Rien de tout cela n’étonne le premier ministre. Manuel Valls sait que Najat Vallaud-Belkacem est aujourd’hui le dernier trait d’union d’un Parti socialiste fracturé, qui ne se retrouve plus que sur les grandes réformes sociétales, « le plus petit dénominateur commun d’une gauche hier plurielle, qui est aujourd’hui une gauche plus rien », selon la formule d’un fin connaisseur du PS

Voir aussi:

http://www.lefigaro.fr/mon-figaro/2014/02/14/10001-20140214ARTFIG00306-najat-vallaud-belkacem-la-khmere-rose.php

Najat Vallaud-Belkacem, la «Khmère rose»
Raphaël Stainville
Le Figaro magazine
14/02/2014
Derrière un sourire désarmant se cache une volonté féroce d’imposer ses idées. La ministre des Droits des femmes est le symbole de cette gauche sociétale qui a pris le pouvoir et entend rééduquer la France.
La ministre l’a ramené de Brooklyn lors de l’un de ses passages éclairs à New York. C’est un petit caniche qui présente bien des avantages. Il n’aboie pas. Ne mordille pas les chevilles des visiteurs, ni n’abîme le mobilier national de l’hôtel de Broglie qu’elle occupe. Il n’oblige pas à se baisser pour ramasser ce qui doit l’être. Mieux, il n’a pas de sexe. Indifféremment chien ou chienne, chien et chienne, selon les désirs de son maître. Son nom: Invisible Dog, une laisse rigide qui se termine par un collier vide. Outre-Atlantique, il fait fureur chez les bobos. En France, ils ne sont que quelques-uns à en posséder un. Comme souvent, Najat Vallaud-Belkacem se croit en avance sur son temps. C’est vrai en matière d’art. N’a-t-elle pas fait décrocher de son bureau une toile de maître qui faisait pourtant le bonheur de ses prédécesseurs au motif, selon ses propres mots, qu’il s’agissait d’une «vraie croûte!» , lui préférant une peinture abstraite? C’est encore plus vrai en matière de politique et de lois sociétales.

Jusqu’à ce qu’elle ne devienne récemment la ministre la plus populaire du gouvernement Ayrault, profitant de la chute dans les sondages de Manuel Valls, personne ne prenait vraiment garde à la ministre des Droits des femmes. Le grand public ne connaissait Najat Vallaud-Belkacem qu’à travers le porte-parolat du gouvernement Ayrault, son autre casquette ministérielle. Les journalistes politiques lui passaient facilement sa capacité à débiter des éléments de langage au kilomètre pour expliquer les contorsions du gouvernement et les grands écarts du Président. Ils excusaient ses silences, se contentant le plus souvent de son sourire en guise d’explication.

Car Najat Vallaud-Belkacem, c’est d’abord un sourire accompagné d’un petit rire à peine réprimé qui lui donne de prime abord un côté si sympathique, si humain. Mais il ne faut pas s’y tromper. Derrière le sourire se cache une volonté de fer. Hervé Mariton, le député UMP de la Drôme, la décrit comme une «Viêt-minh souriante»! Une manière de souligner son côté sectaire, sa propension à ne pas souffrir la contestation et à diaboliser ses adversaires. Il aurait pu dire une «Khmère rose». Même son de cloche du côté de Jean-Frédéric Poisson, le patron du Parti chrétien-démocrate (PCD), qui évoque «ce beau visage donné à l’idéologie». «Un sourire de salut public, comme il y a des gouvernements du même nom», avait écrit un jour Philippe Muray au sujet de Ségolène Royal. Comme la madone du Poitou, qui fut la première à lui donner sa chance en politique, Najat Vallaud-Belkacem a fait de son sourire l’un de ses atouts, une marque de fabrique. «Un masque», disent certains. Ce sourire, les responsables de l’UMP en dissertent volontiers. Pour Christian Jacob, le patron du groupe UMP à l’Assemblée nationale: «Elle parle beaucoup, affiche son sourire, mais derrière cela sonne creux». Ses traits délicats, ses yeux de chat, ses tailleurs élégants, son charme évident ne seraient qu’une manière d’habiller la vacuité de la politique du PS. «Une fausse valeur», affirme encore le chef de file des députés de l’opposition.

Hervé Mariton, qui fut l’orateur de l’UMP pendant les débats sur le mariage pour tous, la considère avec davantage de sérieux et de crainte. Il a pu constater avec quelle vigueur et, parfois, avec quelle rage la benjamine du gouvernement était à la pointe du combat «progressiste». «Elle est, dit-il, l’un des symboles de cette gauche a-économique qui s’accommode du virage social-démocrate du Président parce qu’elle n’a pas d’autres ambitions que de réformer les mentalités, de désaliéner le peuple qui ne comprend pas.»

Et pour cause: même si elle n’a pas toujours été en première ligne, laissant à d’autres, comme Christiane Taubira, le soin de porter des lois comme le mariage pour tous, qui ne relevaient pas de son ministère, elle est toujours en pointe ou à la relance sur ces sujets sociétaux. «Sur le mariage homosexuel, la PMA , les mères porteuses, la lutte contre les discriminations liées aux stéréotypes et à l’identité de genre, elle n’en rate pas une.» Avant de devenir, à 34 ans, la plus jeune ministre du gouvernement Ayrault, n’était-elle pas la secrétaire nationale du PS chargée des questions de société? En 2010 déjà, elle défendait l’idée de la gestation pour autrui solidaire, appelant de ses vœux à la GPA non marchande, au nom de «l’éthique du don». Pendant la campagne présidentielle, c’est elle qui représentait François Hollande au meeting LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans) pour l’égalité. Pas étonnant qu’aujourd’hui on retrouve la ministre à la manœuvre sur toutes ces questions qui hérissent une grande partie de la société française.

La ministre des Droits des femmes incarne, mieux que d’autres, cette gauche qui a délaissé le social et l’économie pour investir le champ sociétal. «À son programme: culpabilisation et rééducation», résume le philosophe François-Xavier Bellamy. D’ailleurs, même le gouvernement a eu droit à son stage pour lutter contre le sexisme. Et, puisqu’il semble que nombre de Français sont déjà perdus pour ses causes, elle consacre une grande partie de son énergie à s’occuper des générations futures. Dans la novlangue dont est friande la ministre, Najat Vallaud-Belkacem se contente de sensibiliser à l’égalité femme-homme (comment être contre?), à l’identité de genre pour lutter contre les stéréotypes… Cela commence dès la crèche. Elle sensibilise. On dirait une caresse. Tout se fait dans la douceur. C’est «bienvenue dans Le Meilleur des mondes!» Une école qui rééduque avant d’instruire.

Dangereuse, Najat Vallaud-Belkacem? Ils sont de plus en plus nombreux à le penser dans les rangs de l’opposition. Le très médiatique abbé Grosjean, qui a eu l’occasion de débattre avec la jeune femme sur les plateaux de télévision et qui s’est invité à petit-déjeuner au 35, rue Saint-Dominique, préfère souligner «sa bienveillance et sa cordialité, qui buttent sur une difficulté à comprendre et connaître cette jeunesse qui est descendue dans la rue». Il n’est pas le seul à s’étonner de cette incapacité du gouvernement à trouver les mots pour apaiser cette France qui manifeste sans se lasser contre le mariage homosexuel et la théorie du genre.

Au mois d’août dernier, Bernard Poignant, l’un des plus proches conseillers du Président, évoquait justement, devant une centaine d’étudiants de l’association Acteurs d’avenir, les traits dominants de cette jeune génération socialiste qui s’est installée aux commandes de l’Etat, dans les cabinets ministériels et jusqu’à certains ministères. Une génération passée directement du MJS (Mouvement des jeunes socialistes) ou d’associations militantes au pouvoir, sans avoir jamais eu de mandats locaux, regrettait le maire de Quimper. «Ils ne connaissent pas la société», constatait l’ami de François Hollande pour expliquer l’arrogance de certains.

La ministre des Droits des femmes en est la parfaite illustration, tout comme ceux qui l’entourent dans son cabinet. On y retrouve des militants associatifs, à l’image de ses deux conseillers chargés de «l’accès aux droits et de la lutte contre les violences faites aux femmes et de la lutte contre les violences et les discriminations commises en raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre».

En l’occurrence, Caroline de Haas, la présidente d’Osez le féminisme, à laquelle a succédé Gilles Bon-Maury, l’ancien président d’Homosexualités et Socialisme. Idem pour Romain Prudent, un autre de ses conseillers, qui était jusqu’en 2012 secrétaire général de Terra Nova. Et ce n’est pas un hasard: Najat Vallaud-Belkacem a épousé le logiciel de ce laboratoire d’idées du PS qui préconisait en 2011, dans l’une de ses notes, que la gauche, pour espérer revenir au pouvoir, devait désormais viser un électorat constitué de femmes, de jeunes, de minorités et de diplômés, plutôt que d’essayer de convaincre une classe ouvrière largement ralliée aux idées du Front national. Nous y sommes. Tant et si bien qu’il est difficile de savoir ce que pense vraiment la ministre, tant elle est aujourd’hui habitée par la pensée dominante définie par ce think tank. «Quand on écoute Christiane Taubira, on découvre une personnalité. Quand on écoute Najat Vallaud-Belkacem, on entend Terra Nova», assure un responsable de l’UMP. «Elle coche toutes les cases», ajoute même un député de la Droite populaire, comme pour expliquer le succès de la ministre auprès des sympatisants du PS.

Un changement de société par déstabilisations successives

Bon chic mauvais genre, elle incarne très exactement le gauchisme culturel tel que le sociologue Jean-Pierre Le Goff l’a défini. Une école de pensée qui n’entend pas «changer la société par la violence et la contrainte», mais qui veut «changer les mentalités par les moyens de l’éducation, de la communication moderne et par la loi». Il procède par des tentatives de déstabilisation successives. Hier le pacs, aujourd’hui le mariage homosexuel, le genre, l’ABCD de l’égalité, et demain l’euthanasie… Certaines manœuvres opèrent. D’autres échouent au gré des résistances qu’elles rencontrent et suscitent. C’est le cas de la théorie du genre. Elle est devenue si sulfureuse que Najat Vallaud-Belkacem, qui en faisait pourtant la promotion à longueur de déplacements, et jusque dans les crèches, en est venue à expliquer qu’elle n’avait jamais existé. Pas plus tard que le vendredi 7 février, elle annulait un échange à Sciences-Po Paris avec Janet Halley, une juriste américaine spécialiste de la famille et du genre. Il figurait encore à son agenda le matin même. Mais, dans le contexte, cette rencontre aurait probablement fait désordre. Elle prenait le risque d’être soumise à la question et d’être une nouvelle fois obligée de se dédire sur la théorie du genre.

Pour autant, de l’aveu d’un proche, la ministre des Droits des femmes ne connaît pas le doute. On pense qu’elle recule. Najat Vallaud-Belkacem avance toujours. Il en va ainsi des «forces de progrès». Comme le dit Jean-Pierre Le Goff, «elle a beau avoir le sourire du dalaï-lama, elle n’en a pas moins la rage des sans-culottes».

Voir encore:

Racisme, sexisme : Najat Vallaud-Belkacem, la cible idéale

Barbara Krief

Le Nouvel Observateur
01-09-2014
La ministre subit de nombreuses attaques depuis sa nomination au ministère de l’Education nationale.

Manuel Valls lui a rendu dimanche, à La Rochelle, un hommage appuyé : « La République sait reconnaître le travail et l’engagement », s’est réjoui le Premier ministre, saluant « une femme si jeune occuper cette si lourde fonction ». Dans la salle, l’intéressée, Najat Vallaud-Belkacem, a écrasé une larme. Il faut dire que depuis sa promotion il y a dix jours, sa jeunesse comme son genre féminin sont plutôt source d’insultes. Sexisme, racisme… Ses détracteurs, majoritairement de droite et d’extrême droite, s’autorisent tous les écarts pour mettre en cause la légitimité de la nouvelle ministre de l’Education. Retour sur les pires attaques.

La promotion par la jupe
« Quels atouts Najat Vallaud-Belkacem a utilisé pour convaincre Hollande de la nommer à un grand ministère », s’interrogeait hier Franck Keller, conseiller municipal UMP de Neuilly-sur-Seine. Le tweet, accompagné d’une photo de la ministre en jupe, a depuis été supprimé.

SOS Racisme a lancé une pétition pour soutenir la ministre. L’initiative a récolté plus de 4.300 signatures. L’association explique ainsi les remarques désobligeantes à l’encontre de la nouvelle ministre de l’Education :

Najat Vallaud-Belkacem est une cible idéale pour tous ceux qui veulent distiller l’idée qu’une femme d’origine immigrée ne saurait avoir légitimement sa place au sein d’un gouvernement »
« Claudine Dupont »
Une fausse carte d’identité lui attribuant le nom de Claudine Dupont, mise en circulation sur les réseaux sociaux en 2013, est réapparue sur Twitter, le 28 août, eux jour après la nomination de Najat Vallaud-Belkacem à l’éducation. L’ancienne porte-parole du gouvernement se voit soupçonnée d’avoir échangé son « vrai nom » pour celui de Najat Vallaud-Belkacem. Le but ? Encore une fois, faciliter une promotion.

Son illégitimité est à nouveau décriée par ses détracteurs. Selon eux, sa nomination est une « provocation ». Les opposants au mariage pour tous ont fait de la ministre de l’Education leur cible. Ils lui reprochent d’avoir soutenue ouvertement le mariage homosexuel et de prôner « l’idéologie du genre à l’école ». Le spectre de la « théorie du genre » pourrit la promotion de l’ancienne porte-parole du gouvernement, qui subit une troisième attaque en ce premier jour de septembre.

« Viêt-minh souriante »
Le 14 février, Najat Vallaud-Belkacem se faisait taxer de « khmer rose » par le « Figaro magazine », en référence au mouvement politique et militaire communiste radical. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire, le député UMP Hervé Mariton, qui soutient la Manif pour tous, invite à se méfier de celle qu’il qualifie de « Viêt-minh souriante » qui veut « désaliéner le peuple ».

Voir de plus:

Najat Vallaud-Belkacem cible de « Minute » et « Valeurs actuelles »: des provocations ignobles
Mehdi Thomas Allal
Militant anti-discriminations

Tribune cosignée par Loreleï Mirot, consultante en communication politique, et Mehdi Thomas Allal, responsable du pôle anti-discriminations de la fondation Terra Nova.

Le Nouvel Observateur

03-09-2014

LE PLUS. Après avoir été, dans la foulée de sa nomination au poste de ministre de l’Éducation nationale, la cible de la « Manif pour tous », Najat Vallaud-Belkacem est visée par « Minute » et « Valeurs actuelles ». Des choix éditoriaux qui font vivement réagir nos deux contributeurs, Loreleï Mirot, consultante en communication politique, et Mehdi Thomas Allal, responsable du pôle anti-discriminations de Terra Nova.
Édité par Hélène Decommer

Christiane Taubira, Myriam El Khomri et, plus récemment, Najat Vallaud-Belkacem… Parce qu’elles sont femmes, issues de la diversité, et qu’elles occupent des postes à fortes responsabilités, elles concentrent sur elles des discours de haine inacceptables.

Le personnel politique, mais aussi les médias de droite et d’extrême droite, à l’instar de « Valeurs actuelles » et de « Minute » n’hésitent pas à inciter à la haine vis-à-vis de ces personnalités, qui symbolisent en réalité la réussite de certaines couches des minorités visibles…

Un procès en illégitimité permanent

Les unes des hebdomadaires « Valeurs actuelles » et « Minute » rivalisent cette semaine d’ignominies pour salir l’image de la ministre de l’Education nationale ; c’est à celui qui exploitera le mieux ses origines.

« Minute » qui n’en est pas à sa première polémique – rappelons notamment sa une non dépourvue de sous-entendus racistes sur Christiane Taubira – évite de s’embarrasser de la double nationalité de Najat Vallaud-Belkacem, pour ne mettre en avant que son ascendance marocaine ! Son titre « Une marocaine musulmane à l’Education nationale – la provocation Najat Vallaud-Belkacem », souligne également, sans une hésitation, le fait qu’elle soit de confession musulmane…

Interpréter les origines et les croyances supposées de la ministre comme étant l’antithèse des qualités exigées pour occuper sa fonction conforte « Minute » dans une ligne éditoriale d’extrême droite. Et contredit l’article 1er de la Constitution selon lequel « la République (…) assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. »

Racisme : le maux derrière les mots

Si « Valeurs actuelles » ne fait guère davantage dans la finesse, l’hebdomadaire de droite tente, quant à lui, d’échapper aux critiques sur son racisme latent en jouant sur le sens des mots.

Sur sa une, une photo de Najat Vallaud-Belkacem apparaît sur fond noir, sous le titre « L’ayatollah ». Ce terme désigne, selon le communiqué de presse du journal, qui tente de se justifier et indique qu’il va porter plainte contre ses détracteurs, une « personne aux idées rétrogrades qui use de manière arbitraire et tyrannique des pouvoirs étendus dont elle dispose ».

Or, ce mot s’utilise aussi comme un titre honorifique donné aux principaux chefs religieux de l’islam chiite. Nul doute qu’il s’agit bien des origines et de la religion, arbitrairement attribuée à la ministre de l’Education nationale, sur lesquelles « Valeurs actuelles » a souhaité attirer l’attention.

Par son sous-titre « Enquête sur la ministre de la Rééducation nationale », le journal entend par ailleurs démontrer sa volonté de bouleverser le système éducatif et ses conventions (en imposant par exemple l’imaginaire « théorie du genre »).

Najat Vallaud-Belkacem clôt avec subtilité la polémique

« Valeurs actuelles » et « Minute » s’emploient à utiliser les origines de Najat Vallaud-Belkacem pour diffuser leurs thématiques islamophobes et rétrogrades.

La dénonciation de leurs campagnes immondes aura au moins le mérite d’unir la gauche et une partie de la droite, et de permettre aux deux camps de réaffirmer les principes et les valeurs de la République.

Dans un communiqué, le premier secrétaire du Parti socialiste Jean-Christophe Cambadélis a déclaré : « La une de Minute est une incitation à la haine. Elle doit être juridiquement condamnée ». Des associations telles que la Licra et SOS Racisme montent au créneau ; cette dernière a notamment publié une pétition de soutien.

Najat Vallaud-Belkacem qui se définit comme un « pur produit de la République » et un exemple d' »intégration heureuse » ne craint pas ces attaques sur la forme ; ses preuves, elle les a faites en occupant successivement les postes de ministre des Droits des femmes, à la Ville, et de ministre de l’Education nationale.

La déclaration de Najat Vallaud-Belkacem à la sortie du conseil des ministres ce jour clôture avec subtilité cette polémique en invoquant feu l’humoriste Pierre Desproges et sa fameuse formule sur l’hebdomadaire d’extrême droite : « Pour le prix d’un journal, vous avez la nausée et les mains sales », deux ouvrages de Jean-Paul Sartre qui méritent, eux, d’être lus.

Voir enfin:

Tribunes
Il faut condamner les attaques contre Najat Vallaud-Belkacem
Yann GALUT Député PS du Cher, fondateur et porte-parole de la Gauche forte, Mehdi Thomas ALLAL Délégué general de la Gauche forte, Colette CAPDEVIELLE Députée PS des Pyrénées-Atlantiques, Alexis BACHELAY Député PS des Hauts-de-Seine et porte-parole de la Gauche forte, Marie-Anne CHAPDELAINE Députée PS d’Ille-et-Vilaine et Loreleï MIROT Consultante en communication politique

Libération

1 septembre 2014 à 17:54

TRIBUNE Récemment nommée au ministère de l’Education nationale, elle concentre de violentes critiques sexistes et racistes entremêlées.

La ministre de l’Education nationale irrite l’extrême-droite par ses origines, de même que les militants hostiles au mariage homosexuel, pour lesquels elle symbolise le retour de la théorie du genre dont elle serait l’initiatrice, ainsi qu’une partie de la droite, qui loin d’opter pour la modération, se prête aux allusions sexistes. Najat Vallaud-Belkacem se retrouve confrontée aux deux types de discriminations les plus souvent subies par les élèves à l’école ; l’occasion pour le ministère de réaffirmer les principes et les valeurs de la République que l’école est censée promouvoir.

La promotion de l’Egalité Femme-Homme
Avant même l’annonce de sa nomination au ministère de l’Education nationale, Christine Boutin mettait en garde Najat Vallaud-Belkacem en dénonçant une «provocation non tolérable». L’aversion de la présidente d’honneur du Parti chrétien démocrate résulte de la prise de position de Najat Vallaud-Belkacem en faveur du mariage pour tous, mais aussi de sa volonté de mettre en place un plan d’action pour l’égalité entre les filles et les garçons à l’école intitulé ABCD de l’égalité. Pour Christine Boutin, cet outil pédagogique ne représentait rien d’autre qu’une façon d’imposer insidieusement la «théorie du genre» (ou gender theory) !

Par la fabrication et la diffusion de multiples hoax sur les ABCD de l’égalité (elle viserait à supprimer l’altérité sexuelle, pervertir les élèves, imposer l’homosexualité aux enfants…), les militants anti-gender, qui se confondent avec les militants anti-mariage pour tous, sont finalement parvenus à semer le trouble parmi les esprits, notamment ceux des parents d’élèves. Un débat concernant la lutte contre une prétendue «théorie du genre» menaçante pour les enfants s’est finalement substitué à la légitime et nécessaire lutte contre les discriminations de genre.

En tant qu’ancienne ministre des Droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem ne peut rester insensible à la question malheureusement négligée de l’enseignement en faveur de l’égalité femme-homme dès le plus jeune âge. Les anti-gender ont gagné la bataille de la communication en révélant une homophobie latente et des stéréotypes archaïques sur les rôles sexuels dits naturels.

D’autant que la ministre de l’Education n’est pas épargnée par ces stéréotypes ; le conseiller municipal UMP de Neuilly-sur-Seine s’interrogeait le premier septembre sur Twitter sur les «atouts» employés par Najat Vallaud-Belkacem pour «convaincre Hollande de la nommer à un grand ministère». Accompagné d’une photo de la ministre en jupe, le message a indigné la gauche sur la toile et fort heureusement, des personnalités de tous bords.

La lutte contre le racisme
Najat Vallaud-Belkacem fait également l’objet d’attaques à caractère raciste, à l’instar d’autres personnalités du gouvernement telles que la Garde des Sceaux Christiane Taubira ou encore la secrétaire d’Etat à la Ville Myriam El Khomri. Une fausse carte d’identité prétendant dévoiler la véritable identité de la ministre de l’Education nationale circule sur la toile depuis sa nomination ; elle s’appellerait en réalité Claudine Dupont et emprunterait un autre nom pour jouer la carte de la diversité et obtenir des postes politiques à forte valeur ajoutée !

Diversité, un mot qui suscite l’effroi au sein de la droite réactionnaire et de l’extrême droite. La page Facebook du ministère de l’Education nationale a déclenché une vague de commentaires insidieux et injurieux, après la publication d’une photo d’une dizaine d’enfants de maternelle, dont plusieurs de couleur de peau noire.

Dénonçant un «grand remplacement» des «Français de souche» par des immigrés (sic), les internautes ont réussi à forcer le ministère à censurer l’objet du scandale, confirmant ainsi l’absolue nécessité pour le système éducatif de cesser de se plier au jeu des extrémistes et de leurs campagnes diffamatoires. Le racisme demeure un fléau à combattre aussi bien sur les bancs de l’école que sur les réseaux sociaux, ainsi que sur ceux du personnel politique.

Pour tout ce qu’elle représente et tout ce qu’elle entreprend, démontrant sa compétence et sa légitimité, nous réaffirmons notre soutien et notre fierté de compter Najat Vallaud-Belkcacem comme la numéro trois du gouvernement. Elle incarne une France jeune, diverse et moderne, que rejettent les extrémistes de tout poil. C’est la raison pour laquelle les attaques dont elle fait l’objet doivent être condamnées et dénoncées comme autant d’actes répréhensibles par la loi.
Yann GALUT Député PS du Cher, fondateur et porte-parole de la Gauche forte, Mehdi Thomas ALLAL Délégué general de la Gauche forte, Colette CAPDEVIELLE Députée PS des Pyrénées-Atlantiques, Alexis BACHELAY Député PS des Hauts-de-Seine et porte-parole de la Gauche forte, Marie-Anne CHAPDELAINE Députée PS d’Ille-et-Vilaine et Loreleï MIROT Consultante en communication politique


Bigorexie: Les garçons ont trouvé leur anorexie à eux (Bigorexia: a new lost generation of angry young men ready to die for the perfect beach body)

14 juillet, 2014

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Certes, il était sûr qu’on s’intéressait un jour à nouveau à l’art de la faim, mais cela ne pouvait consoler ceux qui étaient en vie. Franz Kafka
Pourquoi l’anorexie frappe-t-elle certaines femmes plus que d’autres ? Les individus sont plus ou moins rivalitaires, il n’en va pas autrement dans le cas de la minceur que dans d’autres domaines. Les femmes anorexiques veulent être championnes de leur catégorie. C’est pareil dans le monde de la finance. La différence, c’est que le désir d’être plus riche que les autres n’apparaît pas comme pathologique. Par contre, le désir d’être plus mince, s’il est poussé à l’extrême, a des effets funestes visibles sur le plan physique.(…) Le résultat final est tragique dans les cas extrêmes, mais cela ne doit pas nous faire perdre de vue le fait que l’obsession de la minceur caractérise toute notre culture, ce n’est nullement quelque chose qui distingue ces jeunes filles. L’impératif qui pousse ces femmes à se laisser mourir de faim vient de toute la société. C’est un impératif unanime. De ce point de vue, donc, c’est organisé comme un sacrifice. (…) L’étape critique est atteinte quand la compétition se nourrit exclusivement d’elle-même, oubliant ses objectifs initiaux. Les femmes anorexiques ne s’intéressent pas du tout aux hommes; tout comme ces hommes, elles concourent entre elles, simplement pour la compétition elle-même. (…) Nous vivons dans un monde où manger trop et ne pas manger assez sont deux moyens opposés mais inséparables de faire face à l’impératif de minceur qui domine l’imaginaire collectif. La plupart d’entre nous oscillent, la vie durant, entre des formes atténuées de ces deux pathologies. (…° Nous vivons à une époque où les actions les plus saines comme les plus malsaines peuvent avoir la même motivation. La véritable raison pour laquelle beaucoup de jeunes gens, et particulièrement de jeunes femmes, rejoignent de nos jours le banc des fumeurs, ou n’arrêtent pas de fumer, malgré les recommandations des pouvoirs publics, c’est la crainte de prendre du poids, une crainte que ces mêmes pouvoirs publics, curieusement, s’évertuent à encourager et à renforcer.

Nos péchés sont inscrits dans notre chair et nous devons les expier jusqu’à la dernière calorie, à travers une privation plus sévère qu’aucune religion n’en a jamais imposé à ses adeptes.(…) Il y a une grande ironie dans le fait que le processus moderne d’éradication de la religion en produit d’innombrables caricatures. On nous dit souvent que nos problèmes sont dus à notre incapacité à nous débarrasser de notre tradition religieuse mais ce n’est pas vrai. Ils sont enracinés dans la débâcle de cette tradition, qui est nécessairement suivie par la réapparition, dans des habits modernes, de divinités plus anciennes et plus féroces nées du processus mimétique.

Quand les riches s’habituent à leur richesse, la simple consommation ostentatoire perd de son attrait et les nouveaux riches se métamorphosent en anciens riches. Ils considèrent ce changement comme le summum du raffinement culturel et font de leur mieux pour le rendre aussi visible que la consommation qu’ils pratiquaient auparavant. C’est à ce moment-là qu’ils inventent la non-consommation ostentatoire, qui paraît, en surface, rompre avec l’attitude qu’elle supplante mais qui n’est, au fond, qu’une surenchère mimétique du même processus.

Dans notre société la non-consommation ostentatoire est présente dans bien des domaines, dans l’habillement par exemple. Les jeans déchirés, le blouson trop large, le pantalon baggy, le refus de s’apprêter sont des formes de non-consommation ostentatoire. La lecture politiquement correcte de ce phénomène est que les jeunes gens riches se sentent coupables en raison de leur pouvoir d’achat supérieur ; ils désirent, si ce n’est être pauvres, du moins le paraitre. Cette interprétation est trop idéaliste. Le vrai but est une indifférence calculée à l’égard des vêtements, un rejet ostentatoire de l’ostentation. Plus nous sommes riches en fait, moins nous pouvons nous permettre de nous montrer grossièrement matérialistes car nous entrons dans une hiérarchie de jeux compétitifs qui deviennent toujours plus subtils à mesure que l’escalade progresse. A la fin, ce processus peut aboutir à un rejet total de la compétition, ce qui peut être, même si ce n’est pas toujours le cas, la plus intense des compétitions.

La rivalité s’intensifie à mesure que le nombre d’imitateurs augmente.(…) Mais il est peu probable qu’un de nos contemporains égale jamais L’Artiste de la faim de Franz Kafka. Pour comprendre cette nouvelle, il faut savoir qu’au XIXe et au début du XXe siècle, on exhibait dans les foires et les cirques ce qu’on appelait des « squelettes vivants » et des « artistes du jeûne ». Sortes d’hybrides entre monstres et champions sportifs qui se vantaient tous d’avoir battu les records précédents d’émaciation.

René Girard
In the 1930s, men’s nipples were just as provocative, shameful, and taboo as women’s are now, and men were protesting in much the same way. In 1930, four men went topless to Coney Island and were arrested. In 1935, a flash mob of topless men descended upon Atlantic City, 42 of whom were arrested. Men fought and they were heard, changing not only laws but social consciousness. And by 1936, men’s bare chests were accepted as the norm. So why is it that 80 years later women can’t seem to achieve the same for their chests? Scout Willis
By the early 1900s men’s bathing suits had become more streamlined but still covered much of the body. In 1916 beaches on Chicago’s Lake Michigan required men’s bathing costumes to be cut no lower on the chest than the armpits. Bathing suit bottoms had to have a « skirt effect » or a long shirt had to be worn over the suit. The bottoms themselves could be no more than four inches above the knee. A possible alternative was flannel knee pants with a belt and fly front worn with a vest. Failure to obey these rules could result in arrest for indecent exposure. Such modest styles began to change during the 1930s. The invention of a rubberized thread called lycra made a new type of snug-fitting bathing suit possible, and a « nude look » came into fashion on beaches everywhere, with tight, one-piece suits that looked glamorous and made swimming easier. However, men still wanted to swim and relax on beaches bare-chested. In 1933 a men’s suit called « the topper » was introduced with a removable tank top that allowed daring men to expose their chests when they wished. That same year the BVD company, which made men’s underwear, introduced a line of men’s swimwear designed by Olympic swimming champion Johnny Weismuller (1904–1984). The new BVD suit was a tight-fitting one piece with a top made of a series of thin straps that exposed much of the chest, while still remaining within the law. In the summer of 1936 a male « no shirt movement » led many men to protest the chest-covering requirements. Although topless men were banned from beaches from Atlantic City, New Jersey, to Galveston, Texas, the men eventually swayed the legislature, and by 1937 it was legal for men to appear in public wearing only swim trunks. Since that time men’s swimwear styles have changed little. Into the twenty-first century swim trunks have been either loose-fitting shorts in a « boxer » style or the tighter fitting « brief » style. Fashion encyclopedia
Baring your beer belly is off the menu in Southend this summer, as visitors to the Adventure Island funfair are being told to please keep their clothes on. The park’s new ‘Wear Your Shirt’ rule will be enforced no matter how high the temperatures rise, and has been inspired by similiar dress codes used in U.S. theme parks which urge men to stay covered up in a bid to maintain family-friendly standards. A spokesman for the park said: ‘We don’t have a strict dress code as such, but would like our male customers to show some decorum. Not welcome: Funfair Adventure Island in Southend is banning bare chests this summer. In recent years, we’ve seen increasing numbers of lads and men whipping their tops off, eager to make the most of the sun – which is understandable, of course, as Southend is the warmest and driest part of the UK. ‘That’s absolutely fine in the right environment, but we try very hard to be a family-focused business and not everybody is a fan of bare chests. ‘We simply want to make sure that Adventure Island maintains its status as the best place to bring the whole family for a fun, safe, reasonably-priced great day out.’ Have some decorum: Marc Miller, managing director, has instructed signs to be posted around the park Signs are now being put up around the park and security staff will politely challenge individuals who have removed their tops and ask them to put them back on again. Those who refuse will be asked to leave. Mr Miller added: ‘Of course, we don’t want people to think we’re introducing a nightclub-style policy of no jeans or trainers. There definitely won’t be Adventure Island fashion police criticising people for wearing double denim combinations, spots with stripes or inappropriate shades of purple.  ‘We’ll simply point out that if you want to pose semi-naked, then Southend has miles of glorious beaches on which to do that.’ Daily Mail
Les savants américains ont fait une découverte surprenante. Pour se sentir heureux il faut être sûr que votre vie intime est meilleure et plus régulière que celle de vos voisins. (…) Les spécialistes ont analysé les données d’une grande recherche, menée depuis 1972. On a étudié l’information de la recherche reçue en 1993-2006 où 15 386 personnes ont pris part. Les personnes interrogées devaient apprécier l’état de leur âme (très heureux, assez heureux, malheureux). Les savants ont pris en considération les facteurs du bonheur : l’âge, la santé et la situation familiale. Les plus heureuses étaient les personnes qui avaient le sexe au moins 2-3 fois par mois. Leur état du bonheur était de 33% plus haut que chez ceux qui n’avaient pas le sexe depuis un an. Plus régulières étaient les relations intimes chez les personnes interrogées, plus heureuses elles étaient dans leur vie. Avoir des relations sexuelles 3 fois par semaine, une personne augmente le niveau de son bonheur de 55%. Les experts assurent que le sexe peut nous rendre plus heureux, mais la pensée que nous avons plus de relations sexuelles que nos amis, nos collègues et nos voisins nous réjouit d’avantage. Top rencontres
Here’s a little trick I use in my training, it may be of use to you. Pretend there is a crowd of thousands watching you, and if you pull out as many reps or pull the weight that you hope (say 200kg deadlift 3 reps) you win a million dollars, and actually believe in your mind that it is true. Watch yourself push harder for reasons that I cannot explain. Try it in your sets tonight. When you think you can’t even push a single more rep out, picture this in your mind and you will push out. Or even up the stakes, pretend a gunman is pointing a gun at someone you love and you MUST complete the reps or push the weight to let them live. That’s seriously the lengths I go to in my workouts, sets, and reps, to push myself as hard as possible. It’s as much of a mind game as a physical one. Zyzz Shreddedshian
À l’occasion de la Semaine nationale de sensibilisation aux troubles alimentaires, Mme Noël remarque que depuis deux ans, le phénomène de l’anorexie, qui affecte surtout les femmes, a maintenant son pendant masculin avec le développement de la bigorexie. Ce comportement incite les hommes à vouloir développer démesurément leur musculature afin de diminuer l’apport graisseux de leur corps. La consommation de diurétiques, laxatifs et autres produits présents dans les cas d’anorexie se traduit par la consommation de protéines, produits anabolisants circulant dans les gymnases. «C’est un phénomène nouveau, une mode dont on parle peu parce que les jeunes hommes parlent peu», explique Mme Noël. Pourtant, selon Mme Noël, les conséquences de la bigorexie sont aussi nocives ou sinon pires puisque l’abus de consommation de protéines disponibles sur l’internet peut avoir des impacts permanents sur les systèmes immunitaire et reproductif des jeunes hommes. La Presse
‘I am increasingly seeing a new breed of extremely narcissistic, under-fathered adolescent male, » says the psychologist Michael Carr-Gregg.  »He is beset with rigid, inflexible thinking, has no respect for authority, little exposure to tradition or ritual and has few, if any, skills in anger management. » For teenage boys, violence has become a  »sport », says Father Chris Riley, the founder of Youth Off the Streets. The latest  »game », he says, is for groups of men to board trains and see how severely they can bash a lone commuter before he can escape at the next stop. Experts say this culture of anger and casual violence is the result of a toxic confluence of factors, among them increasing alcohol intake, the breakdown of the family unit, the normalisation of violence in popular culture and a show-off culture fostered by social networking. There is a typical profile of a violent teenager, says Professor Paul Mazerolle, the director of the Violence Research and Prevention Program at Griffith University. He often has an absent father or a violent one. He mimics those traits or adopts his idea of masculinity from Hollywood and from his peers. He is often disengaged from school or work. He feels he has little to contribute to society. He is disconnected from the structures that might lead him away from violence.  »They’re connected differently now, » Mazerolle says.  »They might not be as connected to their neighbours but they are connected to 600 people on Facebook. If you don’t know your neighbours, you’re less likely to care if you blast your music loudly until 2am. » Two other factors have become part of the mix. One is black-market guns.  »The difference between a serious assault and a homicide is often access to a weapon, » Mazerolle says. The other is a growing emphasis on fitness and working out, influenced by the subculture of amateur bodybuilding dubbed  »aesthetics » by its poster boy, the late Eastwood entrepreneur Aziz  »Zyzz » Shavershian. Zyzz, with 300,000 Facebook  »fans », died last year after an apparent heart attack in a Bangkok sauna. Seizures of steroids and hormones increased 106 per cent in 2010-11 on the previous year, the Australian Crime Commission’s data show. Anecdotal evidence suggests the burgeoning industry has fostered  »roid rage », as scores of pumped-up, amped-up men roam night-time hotspots. Carr-Gregg says the frontal cortex, which controls impulsiveness, develops fully in males only in their late 20s.  »His body and physical strength have outgrown his brain.  »He has feasted from an early age on a diet of violence as entertainment … he has an armoury of communication aids, which enable him to maintain 24/7 contact with similarly disaffected peers who are bonded by a fondness for, and access to, disinhibiting drugs and the money to pay for them. » On top of this swirling mix is alcohol consumption. More than half of boys aged 15 to 17 drink alcohol and the proportion of 12- to 15-year-olds drinking at risky levels has doubled since 1990. A recent study by the Australian Institute of Criminology found the median number of standard drinks consumed by young men arrested for assault on a Friday or Saturday night was 22. Alcohol increases bravado and distorts perceptions. The tiniest thing, such as a spilt drink or a purposeful glance, can set a man off. Sydney Morning Herald
The recent death of a 22-year-old amateur Sydney bodybuilder has put the spotlight on a sub-culture that places emphasis on getting bigger at all costs – and experts warn the problem is affecting more young men than previously thought. Facebook sensation Aziz ‘Zyzz’ Sergeyevich Shavershian suffered a fatal heart attack in a Thai sauna last week. He gained a Facebook following of more than 80,000 fans, gaining popularity through workout videos posted on YouTube. Sydney University researcher and psychologist Stuart Murray said he believed instances of muscle dysmorphia, or “bigorexia,” are increasing and that the use of image-enhancing drugs is becoming the norm. “Steroid use is definitely on the rise but there isn’t enough research being done into this growing problem. I’m one of only two or three researchers in Australia working on this,” he said. Surry Hills Police Crime Prevention Officer Constable Craig Parkinson said that steroid use and dealing often flew under the radar and it wasn’t as easily detected as drugs like cocaine or ecstasy. “Recent reports in the media have highlighted the dangers of steroid use,” Constable Parkinson said. “The death of an otherwise fit, young Australian in Thailand has been related to steroid use and illustrates the negative effects of these supposed ‘performance enhancing’ drugs.” “Although customs have reported an increase in seizures of the drug, its use is somewhat understated. The dangers are real and potentially lethal.” Last month a man jumped four floors out of a Bondi apartment window when police knocked on his door. He was found in possession of steroids, illegal drugs and weapons. Mr Murray described bigorexia as “the pathological pursuit of muscularity”. “The thing with bigorexia is that people who suffer from it see it as a good thing. They will get anxiety if they can’t make it to the gym on a particular day, and they see that as a positive, the fact that they’re so committed,” he said. Mr Murray was particularly concerned with a rise in popularity of clenbuterol. The drug is used to treat asthma in horses, but gym junkies and even women looking to slim down are using it to shed fat and build muscle. “We don’t know too much about it because its popularity has only grown in the last five to ten years,” he said. And the quest for the perfect beach body isn’t just restricted to drugs that enhance the muscles. An unregulated tanning drug named Melanotan is increasing in popularity. It is injected into the skin, but the NSW Health Department has warned that it is a largely unknown substance and unlicensed for use in Australia. ABC
Back in the day when men’s chests were considered « erotically neutral » (to quote the English writer Mark Simpson), blokes could be casual or even blase about their torsos, no matter what shape they were in.
Shirtlessness can still be casual or blase, or – for want of a better word – ‘innocent’. But shirtlessness can also be a form of showcasing. And it seems that the more a guy has to showcase, the more likely he’ll be to wander about topless, and the further he’ll stray from the beach. But how far is too far? If the respondents to the vox pop on page 25 are any indication, everyone has their own view on that, showing that male toplessness runs its own jagged faultline through our community norms. The issue would seem almost entirely inconsequential, but the level of interest shown in steroid use and the Zyzz story suggests that the shirtless dudes on our streets are the visible tip of an iceberg; an iceberg that is probably bigger, and more destructive, than many of us realise. David Mills

 Anorexie, boulimie, bigorexie, anorexie athlétique, orthorexie, hyperphagie boulimique, prégorexie, dysmorphophobie  …

Au lendemain d’un mois de Coupe du monde de football et au début d’un nouveau Tour de France cycliste où l’on a pu et peut encore admirer, grâce on ne sait plus à quelles potions miracle et jusqu’aux morsures, les prouesses proprement surhumaines de nos nouveaux gladiateurs …

Mais aussi où, avec l’horrible lynchage à mort, sous prétexte de vengeance pour l’enlèvement et assassinat de trois jeunes Israéliens, d’un jeune Palestinien par une bande de supporters d’un club de football israélien, l’on a pu voir jusqu’où pouvait mener parmi nos jeunes l’addiction à la violence gratuite …

Pendant que, dernière marotte en date de nos stars désoeuvrées, c’est aux seins nus en plein centre-ville que se vouent nos nouvelles féministes …

Alors que se confirment la dimension addictive de l’exposition au soleil ou la part mimétique de la satisfaction sexuelle

Et qu’à coup de néologismes, nos spécialistes de la médecine ou de la psychiatrie multiplient les fausses explications …

Comment ne pas voir, dans cette sorte d’anorexie inversée qu’est la bigorexie, autre chose qu’une énième variation principalement masculine de ces conduites mimétiques bien mises au jour par René Girard dont l’anorexie était jusqu’à présent la forme plutôt féminine ?

Surtout, comme en témoigne le véritable culte dont, jusqu’à son décès récent en Thaïlande (suite à la prise d’anabolisants ?), était l’objet sur les réseaux sociaux cet Australien d’origine kurde Zyzz Shreddedshian

Quand ces conduites se greffent non seulement sur l’évidente dimension compétitive de la musculation et du sport …

Mais s’accompagnent souvent, comme on l’a vu récemment en Australie, d’une fascination pour les armes à feu et la violence gratuite ?

Sydney’s newest sport – beat someone senseless or kill them for the heck of it
Violent, disconnected young men have become part of the city’s culture.
Rachel Olding
Sunday Morning Herald
July 28, 2012

IT TOOK a single punch to spur a city into action, but the blow to Thomas Kelly was far from a one-off.

The man accused of murdering Kelly, 18-year-old Kieran Loveridge, allegedly assaulted three other strangers in Kings Cross on the night of July 7. When he appeared in court last week, a 17-year-old friend shoulder-charged a cameraman, knocking him unconscious.

On Monday, it emerged that Loveridge’s cousin stands accused of a 2010 rampage that began with the bashing of a grandmother and ended with the stabbing death of a teenager. At a committal hearing it was alleged Corrie Loveridge told his friends he  »wanted to stab and kill someone tonight ».

Across Sydney, it is an increasingly familiar story.

This week’s police media alerts included a 19-year-old and a 20-year-old arrested for stabbing a man in Campbelltown, a 20-year-old man arrested for assaulting a police officer in Cronulla, a teenager stabbed at a Parramatta bus stop and a 22-year-old man arrested for assaulting a 19-year-old man and headbutting a 21-year-old woman outside a pub in Windsor.

Why are some young men so angry? Psychologists speak of a lost generation of teenage boys with little engagement or purpose in life and a worryingly blase attitude to violence and authority.

Police took legal action against one in 10 18-year-old men last year, a slight increase on previous years. Crime rates have declined in almost every category over the past decade, but assaults remain stable or rising slightly. It is estimated two-thirds of assaults go unreported.

 »I am increasingly seeing a new breed of extremely narcissistic, under-fathered adolescent male, » says the psychologist Michael Carr-Gregg.  »He is beset with rigid, inflexible thinking, has no respect for authority, little exposure to tradition or ritual and has few, if any, skills in anger management. »

For teenage boys, violence has become a  »sport », says Father Chris Riley, the founder of Youth Off the Streets. The latest  »game », he says, is for groups of men to board trains and see how severely they can bash a lone commuter before he can escape at the next stop.

Experts say this culture of anger and casual violence is the result of a toxic confluence of factors, among them increasing alcohol intake, the breakdown of the family unit, the normalisation of violence in popular culture and a show-off culture fostered by social networking.

There is a typical profile of a violent teenager, says Professor Paul Mazerolle, the director of the Violence Research and Prevention Program at Griffith University.

He often has an absent father or a violent one. He mimics those traits or adopts his idea of masculinity from Hollywood and from his peers. He is often disengaged from school or work. He feels he has little to contribute to society. He is disconnected from the structures that might lead him away from violence.

 »They’re connected differently now, » Mazerolle says.  »They might not be as connected to their neighbours but they are connected to 600 people on Facebook. If you don’t know your neighbours, you’re less likely to care if you blast your music loudly until 2am. »

Two other factors have become part of the mix. One is black-market guns.  »The difference between a serious assault and a homicide is often access to a weapon, » Mazerolle says.

The other is a growing emphasis on fitness and working out, influenced by the subculture of amateur bodybuilding dubbed  »aesthetics » by its poster boy, the late Eastwood entrepreneur Aziz  »Zyzz » Shavershian. Zyzz, with 300,000 Facebook  »fans », died last year after an apparent heart attack in a Bangkok sauna.

Seizures of steroids and hormones increased 106 per cent in 2010-11 on the previous year, the Australian Crime Commission’s data show. Anecdotal evidence suggests the burgeoning industry has fostered  »roid rage », as scores of pumped-up, amped-up men roam night-time hotspots.

Carr-Gregg says the frontal cortex, which controls impulsiveness, develops fully in males only in their late 20s.  »His body and physical strength have outgrown his brain.

 »He has feasted from an early age on a diet of violence as entertainment … he has an armoury of communication aids, which enable him to maintain 24/7 contact with similarly disaffected peers who are bonded by a fondness for, and access to, disinhibiting drugs and the money to pay for them. »

On top of this swirling mix is alcohol consumption. More than half of boys aged 15 to 17 drink alcohol and the proportion of 12- to 15-year-olds drinking at risky levels has doubled since 1990.

A recent study by the Australian Institute of Criminology found the median number of standard drinks consumed by young men arrested for assault on a Friday or Saturday night was 22.

Alcohol increases bravado and distorts perceptions. The tiniest thing, such as a spilt drink or a purposeful glance, can set a man off.

For one 19-year-old who spoke to the Herald, it was being refused entry on a bus because he was drunk. He turned around and put his fist through a glass shopfront in Ryde.

 »It was just a f–k you to the driver, » he said.  »It was complete drunk idiocy. »

A criminal lawyer, William Vahl, says alcohol is involved in 98 per cent of his young clients’ assault cases.  »The link is blatant, » he says.  »Without alcohol, a lot of criminal lawyers would be out of a job. »

Writing on The Conversation website this week, a University of Western Sydney criminologist, Stephen Tomsen, said the crackdown on licensed venues in Kings Cross in the wake of Mr Kelly’s death would do little to curb  »the monoculture of aggressive heavy drinking in a night-time economy ».

Father Riley believes a mix of early intervention and service provision can work. He says when Youth Off the Streets built a $7.4 million drop-in centre in Macquarie Fields, the crime rate fell by 40 per cent.  »I wish I’d gotten to this kid [Loveridge] sooner. All kids want is a connection. When you connect a kid you can turn them around. »

It will come as cold comfort for the parents of Thomas Kelly, who continue to turn on the bedside lamp in their son’s empty bedroom every night.

Voir aussi:

Young men dying for the perfect beach body
Alex Cauchi
Wentworth Courier
18 Aug 2011

The recent death of a 22-year-old amateur Sydney bodybuilder has put the spotlight on a sub-culture that places emphasis on getting bigger at all costs – and experts warn the problem is affecting more young men than previously thought.

Facebook sensation Aziz ‘Zyzz’ Sergeyevich Shavershian suffered a fatal heart attack in a Thai sauna last week. He gained a Facebook following of more than 80,000 fans, gaining popularity through workout videos posted on YouTube.

Sydney University researcher and psychologist Stuart Murray said he believed instances of muscle dysmorphia, or “bigorexia,” are increasing and that the use of image-enhancing drugs is becoming the norm.

“Steroid use is definitely on the rise but there isn’t enough research being done into this growing problem. I’m one of only two or three researchers in Australia working on this,” he said.

Surry Hills Police Crime Prevention Officer Constable Craig Parkinson said that steroid use and dealing often flew under the radar and it wasn’t as easily detected as drugs like cocaine or ecstasy.

“Recent reports in the media have highlighted the dangers of steroid use,” Constable Parkinson said.

“The death of an otherwise fit, young Australian in Thailand has been related to steroid use and illustrates the negative effects of these supposed ‘performance enhancing’ drugs.”

“Although customs have reported an increase in seizures of the drug, its use is somewhat understated. The dangers are real and potentially lethal.”

Last month a man jumped four floors out of a Bondi apartment window when police knocked on his door. He was found in possession of steroids, illegal drugs and weapons.

Mr Murray described bigorexia as “the pathological pursuit of muscularity”.

“The thing with bigorexia is that people who suffer from it see it as a good thing. They will get anxiety if they can’t make it to the gym on a particular day, and they see that as a positive, the fact that they’re so committed,” he said.

Mr Murray was particularly concerned with a rise in popularity of clenbuterol.

The drug is used to treat asthma in horses, but gym junkies and even women looking to slim down are using it to shed fat and build muscle.

“We don’t know too much about it because its popularity has only grown in the last five to ten years,” he said.

And the quest for the perfect beach body isn’t just restricted to drugs that enhance the muscles.

An unregulated tanning drug named Melanotan is increasing in popularity. It is injected into the skin, but the NSW Health Department has warned that it is a largely unknown substance and unlicensed for use in Australia.

CLENBUTEROL
Known as “clen”, it’s unique in that it has both anabolic and catabolic properties. Used to treat asthma in horses, it builds muscle but also burns body fat. It’s a stimulant that has a similar effect on the body as amphetamines. It places increased strain on the heart and can leave users with tachycardia, or heart palpations and prevent them from sleeping. Increasingly being used by women to shed weight. Available in liquid or gel form. Can cost between $150-$250 for 100ml.

ANABOLIC STEROIDS
Increases protein synthesis within the body’s cells. Primary dangers are cardiac related. Can cause the heart muscle to grow too big, leading to congestive heart failure, heart attacks, and sudden cardiac death. Users can also develop gynecomastia or “man boobs”. Sold in injectable liquid or tablet form. Can cost between $150-$250 for 10ml in various forms such as Sustagen 250, Deca-Durabolin or Trenabol.

HUMAN GROWTH HORMONE (HGH)
A substance that can be attained by prescription, HGH increases testosterone production but can provoke growth in a wide range of body tissue, not just muscles. Is more difficult to obtain than steroids and is more expensive. Users pay around $400 for 10ml.

MELANOTAN
An unregulated tanning product that is injected into the skin. Is available from drug dealers and online. Side effects include increased number of dark moles on the skin, suppressed appetite and nausea. Costs $20 for 0.1ml.

Voir encore:

Generation V buff, but not so pretty after dark
Jordan Baker
The Sydney Morning Herald
September 2, 2011

If plastic Six Million Dollar Man met plastic Wolverine in a dark alley, there’s no doubt who’d come off best. While they both have super-human powers, Wolverine has the distinct advantage of rolling off the production line almost 40 years later than Steve Austin.

By today’s standards, the Six Million Dollar Man action figure is a weed. His stomach is flat, his muscle definition non-existent and there’s no inverted pyramid to speak of. The Wolverine figure, however, has arms bigger than his legs, trapeziuses like wings and shoulders three times wider than his waist. If it came down to size, plastic Wolverine wouldn’t even need his famous claws to tear plastic Six Million Dollar Man apart.

Action figures show just how much the ideal male body has changed in the past 40 years. In the 1970s, it was athletic and lean; now, it’s all about size and definition. A figure like plastic Wolverine’s figure is almost impossible to achieve naturally, but with easier and cheaper access to steroids and growth hormones, it’s possible for even the skinniest man to become  »big » and  »ripped », if he’s willing to risk his health.

The problem for the rest of us is that the risks he takes with his health have underrated flow-on effects in the community.

The most obvious is aggression. We’ve all read the stories about violence in Sydney on Saturday nights, which is usually blamed on alcohol, illegal drugs, and, this week, cage fighting. But there’s another factor at play, and that’s steroids. Illegal steroid and growth hormone use is booming in Sydney, and if you take a pack of young men who are not only drunk, but irritable from the steroids and puffed up with the bravado of newly minted muscles, you put a flame to a tinderbox.

Customs seized more than twice as many steroids and growth hormones in the year to July 10 than they did in 2004-05. They are cheaper and more accessible than ever before, so their use is more widespread and therefore more acceptable. Buying steroids used to involve a visit to a creepy bikie dealer, but they’re now available from a guy at the gym, over the internet or from a mate. Internet forums offer tips on how best to use different cycles of steroids to get the right look, and users share tips and admire each other’s bodies. It’s the male equivalent of pro-anorexia websites.

This isn’t news to anyone who trains regularly at a gym in Sydney, or knows young men dedicated to the body beautiful. « At the place I train, every day I hear someone talking about what cycle of steroids they’re on, » says one male gym-goer. « No one is trying to hide it. It used to be very hush-hush, but now no one cares who knows. »

It’s easy to spot them. They’re the ones parading in shirtless packs at music festivals or down George Street on Saturday nights, often mixing their cocktail of steroids with booze, illegal drugs and Viagra. Or they’re the guys on the doors at nightclubs telling these packs of men that they can’t come in. When these two clash, it’s explosive.

Most guys taking steroids go through two stages. The first is the bulking phase, where they pile on as much muscle as possible by using human growth hormone and testosterone. If they train hard, they can put on 15 to 20 kilograms of muscle. Then, they start a  »cutting cycle », taking drugs like Anavar and Stanozolol to lose body fat without losing muscles, thereby getting that  »ripped », or defined, look. A course of testosterone costs $500-$600. Unfortunately, steroids and growth hormones do much more than create muscle or cut fat. According to the Australian Institute of Criminology, they can increase aggression and irritability, and prompt mood swings, paranoia and depression. They cause hair loss, acne, liver problems, insomnia and high cholesterol. The possession, use and supply of steroids, other than by prescription, is illegal throughout Australia.

Guys are putting themselves through this physical torture for the same reason that young women starve themselves. They’re insecure about the way they look; they think girls find muscles attractive; and they compare their bodies with their friends’. But a Chesty Bonds-style bulge is as impossible an ideal for most young men as Kate Moss’s figure is for most young women, so they can only achieve it through artificial means.

A poignant example of how steroids can improve a young man’s confidence is a chap known as Zyzz, a 22-year-old bodybuilder who died of a heart attack during a holiday in Thailand recently. Zyzz was an inspiration to young Australian bodybuilders, having transformed himself from a skinny kid to a  »ripped » Adonis. Zyzz emphatically denied his physique was due to steroids after his older brother, Said, 25, a trainer at a Fitness First gym, was found in possession of an anabolic steroid during a police raid (he pleaded guilty and was fined $479). Zyzz’s mother said his heart attack was due to an undiagnosed heart condition. But a spokesman for Sydney Hotshots, which employed him as a stripper, told the Herald Zyzz was a lovely guy, « aside from the steroids ».

The lingo on Zyzz’s fan sites gives an insight into why young men want enormous muscles. They  »aquire [sic] aesthetics ». They  »mire » (admire) each other. They feel  »jelly » (jealous) of each other’s physiques. After Zyzz died, one fan wrote: « Zyzz changed by life, I’ve never met him. But, when my life was hard and I felt like there was nowhere left to go, Zyzz showed me a new world, showed me that we are what we put into life, and that you can change yourself into whatever you wish to be. »

Only a small percentage of the young men out in Sydney on Saturday night will be on steroids. But only a small percentage get involved in fights, too, and I’d wager there’s a fair crossover. I don’t have a solution; tackling steroid abuse is no easier than tackling the causes of dangerous dieting among young women, or stopping illegal drug use (although random drug tests for security guards by external testers would be a good start).

But it’s an under-acknowledged factor in debates about social violence in Sydney. It’s worth being mindful that the reasons are complex, and that it’s a good idea to avoid packs of muscled men on a Saturday night out.

Voir encore:

Un petit (t)rail ?
Bigorexie : le sport crée des junkies presque comme les autres
Sébastien Billard | Journaliste
Rue 89
10/11/2011

Alain est suivi depuis sept mois par un psychiatre pour soigner sa dépendance. Il a commencé à courir il y a une quinzaine d’années et a fini par ne plus pouvoir s’arrêter.

Que ressentait-il ? Un irrépressible besoin de course quotidien et une véritable sensation de manque lorsqu’il n’était pas assouvi.

« J’enchaînais près de 25 heures de footing par semaine. Et cela me procurait un bien fou. Mais il m’en fallait toujours plus. »

Ce cadre dans une société de télécommunication, âgé de 44 ans, raconte son agenda à l’époque de son addiction.

« J’organisais mon emploi du temps professionnel et familial de façon à me dégager des moments libres pour courir. Le sport dominait mon quotidien. »

Alain n’est pas un cas isolé. Si aucune donnée sur le nombre de personnes « addict » au sport n’existe, de l’avis de nombreux spécialistes, cette dépendance a fait une forte irruption dans les centres d’addictologie depuis le début des années 2000, au même titre que d’autres addictions dites « sans substance », comme les jeux d’argent ou les jeux vidéo.
Une dépendance psychologique

Selon la définition donnée par le Centre d’études et de recherche en psychopathologie de Toulouse (CERPP), l’addiction au sport est :

« Un besoin irrépressible et compulsif de pratiquer régulièrement et intensivement une ou plusieurs activités physiques et sportives en vue d’obtenir des gratifications immédiates et ce malgré des conséquences négatives à long terme sur la santé physique, psychologique et sociale. »

Addiction dite « sans substance », la dépendance au sport est loin de pouvoir s’expliquer par la seule libération par le cerveau d’endorphines, sources de bien-être pour l’athlète, comme l’explique le psychiatre Dan Véléa :

« La dimension psychologique de cette dépendance est essentielle. Bien plus importante que sa dimension biochimique. On ne peut pas définir un individu comme “ addict ” en fonction du nombre d’heures qu’il consacre à son sport.

C’est davantage le rapport à l’activité physique en question qui pose problème. Quand faire du sport devient une obsession, il y a dépendance. »

Une pathologie longtemps jugée « positive »

Méconnue, la dépendance au sport a même longtemps été considérée comme une pathologie « positive » par le corps médical. Introduite par le psychiatre américain William Glasser dans les années 70, cette dénomination avait pour objectif de la distinguer des addictions classiques comme la toxicomanie. Dan Véléa :

« C’est une addiction silencieuse, plus difficile à faire reconnaître car davantage acceptée par la société. Pratiquer un sport est valorisé et valorisant.

Or, on sait aujourd’hui que cette dépendance occasionne chez l’individu des souffrances aussi désastreuses qu’une addiction “ classique ”. »

Etat dépressif en cas de sevrage, comportement « jusqu’au-boutiste » occasionnant des blessures graves voire irréversibles, délaissement de la vie familiale et professionnelle conduisant parfois à des divorces et à des pertes d’emploi, les souffrances physiques et psychologiques sont souvent extrêmes, comme le confirme Alain :

« C’est une sorte de tunnel. Vous vous isolez de vos proches sans vraiment vous en rendre compte. Mes heures de courses augmentaient et dans le même temps, j’en consacrais de moins en moins à mes proches, à mon travail.

Le plus difficile, c’était quand je me blessais. J’éprouvais une vraie sensation de manque, je devenais irritable. Lorsque que cette indisponibilité se prolongeait, j’étais en détresse, proche d’un état dépressif. »

Toujours plus fort malgré la douleur

L’addiction conduit surtout ces athlètes à aller toujours plus loin, toujours plus fort malgré la douleur et les blessures, souligne Isabelle Müller, psychiatre au centre d’accompagnement et de prévention pour les sportifs de Bordeaux (CREPS) :

« A force de repousser leurs limites, ils arrivent à une phase d’épuisement total. Une de mes patientes continuait à faire du vélo malgré une fracture au pied…

Ce besoin d’aller encore plus loin en pousse même certains à prendre des risques importants pour leur santé en ayant parfois recours à des produits dopants pour tenir le coup. »

Chez les sportifs professionnels, la prise de conscience survient souvent au moment de la retraite sportive. L’arrêt du jour au lendemain d’une activité physique intense laisse apparaître une véritable dépendance. Pour les sportifs amateurs, ce sont souvent les proches qui donnent le signal d’alarme.

Particulièrement touchés, les sportifs pratiquant une activité d’endurance ou obéissant à des séances d’entraînement très stéréotypées comme le vélo, la course à pied ou le culturisme. Mais la dépendance à l’activité physique touche des profils très hétérogènes : hommes, femmes, sportifs amateurs, sportifs professionnels, de tous les âges, de toutes les classes sociales.
« Ca touche souvent des personnes rigides »

Seule constante, tous cherchent à valoriser leur image à travers le sport. Pratiquer une activité physique avec excès est un moyen pour eux d’augmenter leur estime d’eux-mêmes, de combler un vide affectif et/ou de modifier leur apparence corporelle. Isabelle Müller :

« Cette addiction touche souvent des personnes rigides, perfectionnistes. Elles se surinvestissent dans cette activité, le plus souvent pour faire face à un stress, à une image d’elles-mêmes qui ne les satisfait pas »

L’addiction est ainsi le produit d’une composante sociale très forte. Une réponse, souvent, à la culture de la performance, aux sollicitations compétitives ou aux insatisfactions récurrentes de la vie sociale.

L’athlète recherche sans cesse un idéal de perfection et d’harmonie dans l’espoir d’en tirer une reconnaissance individuelle et sociale. Le sport apparaît dès lors comme une réponse aux différentes anxiétés rencontrées.

Les troubles de l’image jouent un rôle essentiel dans le développement de cette pathologie, dans une société où le poids de l’esthétique est grandissant. Ces troubles les conduisent le plus souvent à éprouver un fort besoin à prendre toujours plus de masse corporelle afin de se façonner une silhouette parfaite. C’est ce que l’on nomme la bigorexie (par opposition à l’anorexie), qui n’est qu’une facette de l’addiction.
Les cas de rechute sont courants

Pour sortir de l’addiction, le travail est souvent long et nécessite des mois, voire parfois même des années, comme le rappelle Isabelle Müller :

« Il est très difficile d’en sortir et les cas de rechute sont courants. Il faut mener un long travail psychologique pour faire prendre conscience aux patients des dommages que cette pathologie occasionne, les rassurer sur leur image, les aider à gérer leur stress autrement. »

Suivi depuis de longs mois par un psychiatre, Alain lui ne court plus ou presque plus, le temps de retrouver un équilibre dans sa vie familiale et professionnelle.

« Les premiers mois ont été très compliqués. Pénibles. Après avoir arrêté, j’ai connu la dépression. Il est difficile de prendre conscience que l’on est bel et bien malade. C’est quelque chose de très dur à accepter. »

Si beaucoup de personnes se voient dans l’obligation d’abandonner à jamais toute pratique sportive afin d’éviter une rechute, Alain espère, quant à lui, parvenir à recourir régulièrement un jour. Mais de façon beaucoup plus mesurée.

Voir par ailleurs:

Le BRONZAGE peut-il devenir une addiction?

24-06-2014

Prendre un bain de soleil procure un certain bien-être. Au-delà de la sensation de chaleur et de détente, ces chercheurs de Harvard soutenus par les US National Institutes of Health montrent que le bronzage aurait aussi une dimension addictive. Leur étude tente d’expliquer pourquoi, malgré tous ses risques avérés, l’exposition de son corps aux U.V. artificiels ou solaires pour bronzer reste un objectif rituel pour des millions de personnes. Est-ce à des fins purement esthétiques, dans un curieux esprit autodestructeur ou encore une véritable addiction ? Réponse, sur l’animal, dans la revue Cell.

Les chercheurs de la Harvard Medical School avec des scientifiques de la Melanoma Research Alliance, de la US-Israel Binational Science Foundation ont exposé des souris rasées à la lumière UV, 5 jours par semaine pendant 6 semaines. Ce modèle d’exposition était équivalent à 20 à 30 minutes d’exposition pour une personne à la peau claire, au soleil de Floride, durant l’été.

Préférence esthétique ou dépendance biologique ? Les chercheurs constatent ici sur la souris, à la suite de cette exposition, l’animal présente des niveaux augmentés de certaines substances chimiques dans le corps. Or ces substances sont déjà connues pour déclencher un sentiment d’euphorie, comparable, écrivent les auteurs, à celui ressenti avec la prise d’un opiacé. Mais ce n’est pas tout, l’animal montre également une plus forte tolérance à la douleur.

En cause des endorphines bêta ou hormones du bien-être : Lorsque les chercheurs transforment ces souris modèles pour supprimer toute production d’endomorphines bêta, ces effets disparaissent. Des résultats qui suggèrent que ces endorphines naturelles, « dynamisées » par l’exposition aux UV sont à l’origine des effets d’euphorie. Ainsi, lorsque la peau est exposée aux U.V., une protéine, la pro-opiomélanocortine (ou POMC) est décomposée en petits peptides. L’un de ces peptides est une hormone qui stimule les mélanocytes, un autre est une endorphine bêta, un opioïde naturel de l’organisme. Comme tout opioïde, il se lie à des récepteurs opioïdes, entraînant un soulagement de la douleur mais va renforcer un circuit de récompense qui sous-tend la dépendance. Ainsi, ici, les chercheurs constatent que les souris exposées montrent une augmentation de la tolérance aux opiacés, nécessitant des doses beaucoup plus élevées de morphine.

Cette étude chez l’animal montre donc comment une exposition régulière aux U.V. entraîne une augmentation de la production d’opioïdes naturels, induisant une augmentation des seuils de douleur et des signes de la dépendance et de tolérance aux opiacés. Cependant les auteurs notent aussi que les souris, contrairement aux humains sont des animaux nocturnes. Ces effets de l’exposition aux UV pourraient donc tout à fait avoir un tout autre effet sur l’Homme.

Voir aussi:

De quoi dépend la satisfaction sexuelle ?

Top rencontres

10/062013

Les savants américains ont fait une découverte surprenante. Pour se sentir heureux il faut être sûr que votre vie intime est meilleure et plus régulière que celle de vos voisins.

Il existe une opinion que le manque d’argent, l’absence d’immobilier ou de vêtements de marque, la solitude rendent la personne malheureuse. Néanmoins, les savants américains affirment que le sexe est le facteur principal du bonheur. Il suffit d’apprendre que votre vie intime est plus régulière que celle des voisins et le niveau du bonheur augmente.

Les spécialistes ont analysé les données d’une grande recherche, menée depuis 1972. On a étudié l’information de la recherche reçue en 1993-2006 où 15 386 personnes ont pris part. Les personnes interrogées devaient apprécier l’état de leur âme (très heureux, assez heureux, malheureux). Les savants ont pris en considération les facteurs du bonheur : l’âge, la santé et la situation familiale. Les plus heureuses étaient les personnes qui avaient le sexe au moins 2-3 fois par mois. Leur état du bonheur était de 33% plus haut que chez ceux qui n’avaient pas le sexe depuis un an. Plus régulières étaient les relations intimes chez les personnes interrogées, plus heureuses elles étaient dans leur vie. Avoir des relations sexuelles 3 fois par semaine, une personne augmente le niveau de son bonheur de 55%. Les experts assurent que le sexe peut nous rendre plus heureux, mais la pensée que nous avons plus de relations sexuelles que nos amis, nos collègues et nos voisins nous réjouit d’avantage.

Voir enfin:

Dossier : corps, sport et dépendance
Le sport aide à se forger son identité, car il peut apporter à un individu les certitudes qui lui manquent. Toutefois, quand la pratique sportive est excessive et l’image du corps obsessionnelle, le sport plaisir risque de devenir addiction sportive.

Stéphane Abadie

L’auteur
Stéphane ABADIE est doctorant à l’ufr-staps de Nancy et fait partie de l’équipe accorps – lhsp – umr7117 – Archives Poincaré – cnrs.

Mens sana in corpore sano. Un esprit sain dans un corps sain. Cette citation extraite des Satires de Juvénal (vers 60 à 128) prône la complémentarité du corps et de l’esprit, et souligne le rôle du sport dans la santé. Les activités physiques s’adressent au corps dans toutes ses dimensions : physiques, physiologiques, psychologiques. Mode de défoulement, moyen de se ressourcer, outil de bien-être, de satisfaction ou au contraire de mise en danger (potentiel ou réel) et de souffrance, ces pratiques émergent d’une volonté de répondre à un besoin ou de satisfaire un désir. Quel est ce besoin ? D’où vient-il ? Pourquoi un individu accepte-t-il des entraînements toujours plus longs, toujours plus fréquents, toujours plus intenses, où l’épuisement et la douleur finissent par avoir raison de son acharnement ?

Après avoir examiné comment se forge l’image du corps e d’où vient le besoin de pratique sportive, nous verrons comment le sport plaisir se transforme parfois en sport passion, comment l’investissement peut alors devenir surinvestissement. Et quand le sportif surinvestit sa pratique, c’est que bien souvent il en est devenu dépendant : le sport est sa drogue. Tel un drogué, il a besoin de pratiquer sans cesse. Il pense, mange, dort pour son sport. Et lorsqu’il est dans l’impossibilité de pratiquer, certains symptômes de manque risquent d’apparaître.

Quel est le rapport des sportifs à leur corps ? Le corps, l’image du corps et les représentations que l’on s’en fait ont connu de nombreux bouleversements au cours de l’histoire de l’humanité. Durant la Grèce antique, le corps était considéré comme objet de toute puissance. Cette belle forme, ce cadre esthétique impitoyable trouve toute son essence dans ce qu’on nomme l’idéal platonicien. Puis la morphologie des individus s’est imposée comme une carte indiquant au reste de la société l’appartenance de l’individu à tel ou tel groupe social. La représentation du corps a évolué au cours de l’histoire, mais elle évolue aussi chez chaque individu au fil de sa construction et de sa maturation. Entre la vie prénatale et la vie adulte, l’idée que l’on se fait de son corps connaît de réelles révolutions : nous apprenons peu à peu à l’identifier et à l’habiter.

Le corps a trois fonctions : le corps des besoins, le corps des désirs, le corps des symboles. Le corps des besoins, c’est le corps matériel, avec ses exigences élémentaires automatiques : respirer, manger, boire, uriner, etc. Le corps du désir, érogène ou libidinal, organise les fantasmes. Le corps du symbole participe aux échanges avec le monde extérieur, agit sur la scène sociale, s’engage dans un langage. Il condense les exigences du corps des besoins et du corps des désirs, les soumet à la censure, à la raison. Il est l’expression de l’individu avec ses caractéristiques propres, mais aussi de l’espèce avec ses traits universels.

Les compétitions et les entraînements sont souvent considérés comme des rites initiatiques. Ils permettraient aux athlètes d’intégrer progressivement le monde des sportifs. La transformation lente du corps en machine à performance, le passage d’une division à une autre, les différentes formes d’investissement de la pratique sont autant d’étapes qui classent, hiérarchisent et intègrent les individus dans cette microsociété. Pourquoi le jeune sportif cherche-t-il à s’intégrer dans ce nouveau groupe de référence ? Pourquoi a-t-il la sensation de faire lui-même partie de ces « êtres d’exception » que sont les sportifs…
Selon la psychiatre et psychanalyste Annie Birraux, le jeune a besoin de consolider son narcissisme – l’amour qu’un individu a pour lui-même – dans un groupe : cela l’aide à renforcer sonidentité précaire et à traverser cette phase de transition qu’est l’adolescence. Les idéaux du groupe remplacent les idéaux familiaux, constituant une prothèse substitutive. C’est une des raisons pour lesquelles les images du corps véhiculées par les médias ont toujours un impact sur les idéaux du corps que le jeune se construit. Cet impact est variable, mais inévitable.

Au cours de l’adolescence, le jeune est tiraillé entre la peur de perdre son corps infantile (souvent source de satisfactions narcissiques) et l’acceptation de sa sexualité. Face à cette perte du corps infantile, et, afin d’intégrer une image de soi sur le plan psychique et corporel, l’adolescent doit répondre à un besoin de contrôle et de réappropriation de son corps. L’investissement de la pratique sportive est pour certains une réponse aux questions liées à la puberté et aux modifications corporelles qui l’accompagnent : l’armure musculaire – le néocorps – que se forge l’adolescent est utilisée comme une arme pour combattre les angoisses des changements pubertaires. En tentant d’abandonner rapidement son corps infantile, l’adolescent cherche à fuir l’ensemble des questions et des angoisses qui s’en raccrochent.

La pratique sportive donne une justification objective à l’étrangeté de ce nouveau corps : l’évolution de l’enveloppe corporelle n’est plus vécue comme monstrueuse, mais au contraire comme quelque chose de désiré et de contrôlé. La sensation d’une toute puissance retrouvée permet de renforcer le narcissisme de l’individu, indispensable à son équilibre identitaire. Quand le sport plaisir devient sport passion Dès lors, le pas est vite franchi entre une pratique sportive limitée – dont le but est le défoulement et une hygiène de santé – et une pratique sportive excessive, pour laquelle l’enjeu principal serait l’équilibre somato-psychique, et qui pourrait ouvrir la porte à une dépendance vis-à-vis du sport. Les études scientifiques américaines faites à la fin des années 1970 et au début des années 1980 furent les premières à évoquer l’existence de dépendances physiologiques et de dépendances comportementales, quel que soit l’objet de l’addiction. Qu’en est-il des dépendances à la pratique sportive ? Sont-elles physiologiques ? Psychologiques ? Ont- elles une double appartenance ?
Plusieurs études montrent que les comportements de dépendance à la pratique physique sontà la fois physiologiques et psychiques. L’exercice physique serait accompagné de la libération d’une hormone, la bêta-endorphine. Cette hormone, sécrétée spontanément par l’organisme, a des effets analgésiques et aurait aussi des effets euphorisants, qui seraient la cause de la dépendance. La dépendance à l’exercice physique serait un processus contraignant un individu à pratiquer son sport malgré les obstacles ; des symptômes physiques et psychologiques surviendraient à l’arrêt de l’exercice.

Ainsi, la dépendance sportive s’appuie, d’une part, sur l’impérieuse nécessité (la compulsion) de pratiquer son sport et la mise en place de symptômes somatiques lors de l’arrêt de la pratique (le manque). Cette addiction n’est pas différente des autres. Prenons un exemple : un individu plutôt sédentaire s’engage dans un premier temps dans un programme de course à pied. À la suite des premières séances, cette pratique est souvent vécue
comme une expérience désagréable avec, par exemple, un essoufflement marqué, des nausées, des douleurs musculaires (crampes, courbatures). Progressivement, la distance de course s’accroît pour passer de un à quatre kilomètres par jour. Puis la perception de l’effort change progressivement jusqu’à devenir positive, en s’accompagnant notamment d’une baisse du sentiment d’anxiété et d’une hausse de l’estime de soi. L’individu parcourt différentes étapes qui conduisent à l’investissement, voire au surinvestissement de la pratique sportive.

Mais la dépendance sportive fait aussi partie des addictions comportementales. Comme pour d’autres comportements addictifs, elle commence par des excès, par la recherche de sensations de plaisir et de désinhibition qui aboutit à l’installation d’un besoin irrépressible et, dans certains cas, des signes de sevrage. Pour certains sportifs, la répétition des entraînements, l’accoutumance du corps au mouvement, la ritualisation et la répétition obsessionnelle des gestes peuvent prendre une dimension d’addiction au geste. Ces sportifs ressentent la nécessité de remplir un vide de la pensée ou un vide affectif. En résulte ce besoin compulsif qui se manifeste souvent par la nécessité de pratiquer sans relâche son sport, de contrôler sans cesse son image dans la glace et dans le regard des autres. Cette conduite addictive est nommée bigorexie.

Cette conduite comportementale repose, d’une part, sur une perte de la maîtrise de soi et, d’autre part, sur le besoin de répétitions compulsives. La notion de répétition est inhérente à la pratique sportive intensive. L’athlète multiplie sans relâche ses entraînements : c’est le prix à payer pour augmenter ses performances. Au cours de ces nombreux entraînements, l’athlète doit s’accoutumer à un autre visage de la répétition, celui de la douleur, car le corps en travail est aussi souvent un corps en souffrance. En effet les modalités de l’entraînement et de la performance de haut niveau reposent sur le dépassement de soi, révélé par l’apparition de la douleur. La répétition fait partie des incontournables de la pratique physique intensive, que ce soit au niveau de la douleur ou du mouvement. Cette répétition autorise l’individu à s’extraire dans un état second, « hors conscience », caractérisé par une hyperconcentration sur le geste efficace, d’où est bannie toute subjectivité. L’entraînement est avant tout la recherche de gestes automatisés qui réduisent les temps de réaction de l’athlète.

Aujourd’hui, le comportement de dépendance à la pratique sportive n’est pas inhérent à un niveau de pratique, à un âge ou à un sexe, mais elle est bien l’apanage d’une qualité singulière d’investissement. En d’autres termes, la dépendance à la pratique sportive toucherait aussi bien les sportifs de haut niveau que les pratiquants de loisir, puisqu’elle dépend avant tout de la place de cette pratique dans la vie du sujet.

Perturbation du sentiment esthétique de soi

Outre les difficultés de la construction identitaire, la fragilité à la dépendance, un vide affectif qu’il faut combler, il existerait une autre cause possible d’addiction à la pratique sportive : la dysmorphophobie, c’est-à-dire la peur obsessionnelle d’être ou de devenir laid. Les sujets atteints de ce type de psychopathologie souffrent de troubles obsessionnels de l’image du corps. Ils ont une image déformée et déformante de leur propre corps. Cette vision imaginaire de ce « mauvais corps » s’accompagne d’une peur illégitime de se voir rejeter socialement. Les sujets développent des pratiques rituelles compulsives pour couvrir leur(s) défaut(s). Ils peuvent rester un temps considérable en face d’un miroir pour tenter de se rassurer, mais l’effet est souvent inverse. Pour faire face à l’émergence de telles angoisses, ces personnes n’hésitent pas à recourir à des conduites à risque, où le respect du corps et de son intégrité est régulièrement mis en jeu : conduites addictives, chirurgie plastique par exemple.

Outre la dysmorphophobie, il existe aussi la dysmorphesthésie. D’après la classification internationale des troubles mentaux de l’Organisation mondiale de la santé, les dysmorphesthésies sont des troubles hypocondriaques : « C’est une préoccupation durable concernant l’apparence physique. » La dysmorphesthésie enrichit la définition de la dysmorphophobie en incluant la notion d’esthétique corporelle ; elle nous renvoie le regard de l’autre. C’est dans cette trilogie – image du corps, idéal du moi et construction de l’identité – que viendrait se nourrir la peur du rejet social. Aussi nommée obsession de l’image corporelle, la dysmorphophobie regroupe plusieurs états psychologiques dont le corps est l’objet. Les malades atteints de dysmorphophobie sont persuadés qu’une partie de leur corps est déformée et ont peur d’impressionner défavorablement leur entourage. La disgrâce du corps (tout ou partie) est généralement légère, voire imaginaire, mais elle a pourtant des conséquences notables : elle est source d’angoisse, perturbe la vie personnelle, sociale et professionnelle. Cette psychopathologie peut être causée par une mauvaise perception de son image corporelle, l’écart entre cette image et son idéal du moi étant trop important. La dysmorphophobie commence souvent après les remaniements psychologiques de l’adolescence.

Au lieu de disparaître comme c’est généralement le cas, les interrogations sur le corps se renforcent et envahissent de façon plus ou moins obsédante les pensées du sujet. Il en garde longtemps le secret avec un sentiment de honte. D’un point de vue psychopathologique, il s’agit d’une perturbation du sentiment esthétique de l’image de soi qui oblige le sujet à s’interroger sur son identité esthétique et, par conséquent, sur son narcissisme. La perturbation du sentiment esthétique de l’image de soi est souvent précoce. Une distorsion, une carence lors des différentes étapes de l’élaboration de ce sentiment esthétique qui participe à l’élaboration et au maintien du narcissisme, et par voie de conséquence à l’élaboration de l’identité, peuvent altérer durablement la perception et la représentation de sa propre apparence. La crainte d’une dysmorphie corporelle va des préoccupations normales pour son apparence physique jusqu’aux idées délirantes. L’une des principales caractéristiques de la pratique sportive réside dans le travail du corps à partir d’un corps au travail. La période dite d’affûtage est un condensé de ce type d’approche. Au cours de ce temps particulier, le sportif se trouve être en hypervigilance vis-à-vis de son corps. Il y supprime les quelques masses grasses restantes, contrôle et rééquilibre les forces. Il réoriente ses mobilisations corporelles dans l’espace et dans le temps en fonction des perceptions ressenties lors des derniers entraînements. En résumé, telle une formule 1, le sportif écoute, contrôle et paramètre son corps afin d’optimiser ses performances. L’ensemble des séances de travail, qui se succèdent tout au long de la saison, permettent à l’athlète de mieux comprendre ses modalités de fonctionnement face à l’exercice, de jauger de façon relativement précise la qualité et la quantité de temps de récupération dont il a besoin en fonction de l’intensité des entraînements. L’entraînement sportif offre à l’individu une voie particulière vers la découverte de ses
limites, physiques et/ou psychologiques, ce qui permet une meilleure appropriation de son corps.

La pratique sportive entraîne une modification de la morphologie de l’athlète. Même si elle n’est pas toujours spectaculaire, elle n’en reste pas moins une réalité. L’image du corps sculpté a une conno- tation positive dans nos sociétés où le paraître est, pour beaucoup, d’une importance capitale. Selon Maurice Corcos, qui dirige le Département de psychiatrie de l’Institut mutualiste Montsouris, à Paris, « Nous pouvons nous demander comment s’organise aujourd’hui un sujet en regard d’une société qui attribue une importance croissante à la valorisation narcissique au détriment de la relation à l’autre, qui cultive la performance et la réussite au détriment de la recherche intérieure ? Il nous semble en effet que s’est développée, en grande partie, une société donnant priorité aux images, au détriment de la mise en mots et en récits, où l’apparence et l’acquisition des choses sont volontiers promues ».

Avoir un corps parfait ou ne plus exister

Comme nous l’avons évoqué, l’adolescence est une période de bouleversement des assises identitaires et structurantes de l’individu. Les changements pubertaires s’accompagnent d’une réémergence de tout un ensemble de pulsions, venant ébranler l’équilibre du corps et de l’esprit. Suivant les individus, cette fragilisation peut être source d’angoisse, d’état dépressif, de fragilisation narcissique, etc. La pratique sportive peut proposer une réponse satisfaisante à ces attentes. Pour surmonter les difficultés et pouvoir se construire une identité, les athlètes s’investissent totalement dans leur pratique. Malheureusement cette construction identitaire fonctionne tant que les performances sportives et les capacités physiques, réelles ou symboliques, restent satisfaisantes. Les athlètes se contraignent à l’excellence sportive, et les moindres signes de défaillance ou de faiblesse, la prise de
poids, par exemple, sont souvent vécus comme annonciateurs d’une fin imminente. Grâce à son rôle particulier dans la construction identitaire de certains sportifs, l’exercice physique leur apparaît souvent comme une source de satisfaction. Ce statut les pousse à un investissement total. Pour certains de ces athlètes, force est de constater que leur identité propre se résume au seul objet sportif. Comme pour toutes les addictions, le sevrage est difficile, et près d’un tiers des sportifs de haut niveau est contraint de subir une cure de désintoxication après l’arrêt de leur pratique sportive.

Ainsi, le geste sportif performant permet à l’athlète de se construire l’image du corps à laquelle il aspire. Les sensations de force et de puissance, gage de performance se transforment, pour certains, en sensation d’existence : ils n’existent que par leur performance sportive. Face à cette construction identitaire particulière, les sportifs se trouvent dans l’obligation de continuer toujours et encore leur pratique, sans laquelle le spectre d’une perte identitaire et, par conséquent, celui d’une mort symbolique ressurgissent. Leur corps étant le baromètre de leur niveau d’expertise, l’image du corps devient une obsession.

Entre l’enfance et la fin de l’adolescence, le narcissisme – l’amour qu’un individu a pour lui-même – évolue. La pédiatre et psychanalyste Françoise Dolto identifiait trois stades : le narcissisme primordial, le narcissisme primaire et le narcissisme secondaire. Le narcissisme primordial est lié à la rupture du cordon ombilical, au moment où le nouveau-né acquiert son autonomie respiratoire, olfactive, fonctionnelle. Le narcissisme primaire résulte de l’expérience du miroir qui révèle à l’enfant son visage. Cette expérience du miroir coïncide avec la découverte du corps sexué. C’est le moment où l’enfant investit toute sa libido sur lui-même. L’interdit de l’inceste, source d’un narcissisme secondaire, impose la maîtrise des pulsions sexuelles. À ce stade, l’enfant doit maîtriser ses désirs et faire la différence entre penser et agir. Le besoin que ressent l’adolescent d’appartenir à un groupe résulte aussi d’une nécessité d’ancrage affectif face à un complexe œdipien qui ressurgit. L’intégration dans un groupe de référence lui permet de retrouver les sentiments de sécurité et d’amour qu’il a connus quand il était enfant.

L’adolescence est-elle un moment spécifique du développement de l’enfant, inscrit dans la continuité du développement ? S’agit-il davantage d’un processus de maturation en rupture avec les étapes antérieures, qui remettrait en cause l’ensemble des assises antérieures ? Avant d’être à l’âge de la rébellion, l’adolescence est surtout une phase dans la vie de tout individu. L’adolescence se juxtapose généralement à un autre temps fort du passage de l’enfance à l’âge adulte : la puberté. Durant cette phase, le corps « enfantin » connaît des bouleversements physiques et physiologiques. Tous ces changements, souvent vécus comme brutaux, soulèvent chez les adolescents des questions d’identité. Les remaniements qui vont devoir être opérés seront centrés sur la relation à autrui et sur la relation à son propre corps. Les changements pubertaires rendent l’inceste théoriquement
réalisable, de sorte que l’adolescent, afin de se protéger de ses pulsions, rompt avec les points d’identification antérieurs, avec les assises narcissiques de l’enfance. L’adolescent doit donc réinvestir ses pulsions, notamment sexuelles, sur d’autres objets, lesquels acquièrent une place particulière dans le travail de construction identitaire de l’adolescent.

Que ce soient les objets culturels ou un groupe de copains, tous ces objets médiateurs constituent des sources importantes d’identification en miroir, d’identification narcissique. Au cours de cette période de doute et d’interrogations, les adolescents se dirigent naturellement vers des personnes qui répondent aux exigences de leur propre idéal. La rencontre avec un autre soi-même, hétérosexuel et non incestueux, permet de réduire momentanément au silence les résurgences pulsionnelles. Les modifications morphologiques qui surviennent à la puberté bouleversent profondément la relation aux autres et l’image que l’adolescent a de lui-même. L’évolution de son corps et les nouvelles potentialités sexuelles qui en découlent engendrent souvent peurs ou angoisses. Elles entraînent parfois les adolescents vers des troubles du comportement et/ou des troubles psychologiques, tels que l’anorexie, la boulimie ou certaines formes de dysmorphophobies (le sujet est persuadé que son corps présente des difformités).


Crime d’honneur/Elif Shafak : A ceux qui entendent et à ceux qui voient (Turkish writer takes on honor killings)

21 juin, 2014
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Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Camus

Le passé est encore là – simplement, il est inégalement réparti. D’après  William Gibson
Aussi loin qu’il se souvienne, il s’est toujours perçu comme le prince de la maison et sa mère comme celle qui, de façon contestable, le mettait en valeur, était sa protectrice inquiète. J. M. Coetzee (Scènes de la vie d’un jeune garçon)
Quand j’avais sept ans, nous vivions dans une maison de verre. Un de nos voisins, un tailleur de talent, battait souvent sa femme. Le soir, on écoutait les pleurs, les cris, les insultes. Le matin, on vaquait à nos occupations habituelles. Tout le voisinage prétendait n’avoir rien entendu, n’avoir rien vu. Ce roman est dédié à ceux qui entendent et à ceux qui voient. Elif Shafak (Crime d’honneur, exergue)
Ma mère est morte deux fois. Je me suis promis de ne pas permettre qu’on oublie son histoire, mais je n’ai jamais trouvé le temps, la volonté ou le courage de la coucher par écrit. Jusqu’à récemment, je veux dire. (…) Il fallait pourtant que je raconte cette histoire, ne serait-ce qu’à une personne. Il fallait que je l’envoie dans un coin de l’univers où elle pourrait flotter librement, loin de nous. Je la devais à maman, cette liberté. (…) C’est ainsi que, dans le pays où naquirent Destinée-Rose et Assez-Belle, « honneur » était plus qu’un mot. C’était aussi un nom. On pouvait le donner à un enfant, à condition que ce soit un garçon. Les hommes avaient de l’honneur – les vieillards, ceux dans la force de l’âge, même les écoliers, si jeunes que, si on leur appuyait sur le nez, il en sortirait du lait. Les femmes n’avaient pas d’honneur. Elles étaient marquées par la honte. Comme tout le monde le savait, « Honte » était un bien mauvais nom à porter. (…) Son silence le déroutait. Et si elle n’était pas vierge ? Comment pourrait-il vivre avec cette interrogation le reste de sa vie ? Que penserait son frère Tariq quand il apprendrait qu’il s’était trouvé une femme souillée – la réplique exacte de leur mère ? (…) Ce serait une des nombreuses ironies de la vie de Pembe, que ce qu’elle détestait le plus dans la bouche de sa mère, elle allait le répéter à sa fille Esma, mot pour mot, des années plus tard, en Angleterre. Elif Shafak (Crime d’honneur, extrait)
Pourquoi Iskander Tobrak, seize ans, fils aîné et chef d’une famille mi-turque mi-kurde depuis le départ de son père, Adem, a-t-il, en 1978, poignardé à mort sa mère, Pembe ? C’est la question toujours aussi douloureuse que se pose, quatorze ans après les faits et alors qu’elle part chercher Iskander à sa sortie de prison, Esma, sa soeur. Pour tenter d’y répondre, elle doit remonter à leurs propres origines, dans un petit village des bords de l’Euphrate. Pembe et Jamila, son identique jumelle, y sont nées en 1945. Selon leur père, quel que soit le malheur infligé à l’une, elles étaient vouées à souffrir ensemble, et donc deux fois plus… Venu d’Istanbul, le jeune Adem Tobrak s’éprit follement de Jamila, mais celle-ci ayant été, quelques mois plus tôt, enlevée, et sa virginité étant, de ce fait, contestée, il ne put l’épouser et se rabattit sur Pembe. Cette dernière accepta et suivit son mari à Istanbul puis en Grande-Bretagne où, malgré la naissance de trois enfants, la vie du couple ne tarda pas à partir à vau-l’eau… Un roman superbe et bouleversant. L’Actualité littéraire
It’s usually the father, brother or first male cousin who is charged with the actual shooting or stabbing, (but not) the mother who lures the girl home. The religion has failed to address this as a problem and failed to seriously work to abolish it as un-Islamic. Phyllis Chesler
I think that as women we’re strong enough now to not only acknowledge our racism, our class bias and our homophobia but our sexism. The coming generation, and second-wave feminists as well, can acknowledge that women, like men, are aggressive and, like men, are as close to the apes as the angels. Our lived realities have never conformed to the feminist view that women are morally superior to men, are compassionate, nurturing, maternal and also very valiant under siege. This is a myth. (…) Women don’t have to be better than anyone else to deserve human rights. Our failure to look at our own sexism lost us a few inches in our ability to change history in our lifetime. The first thing we do is acknowledge what the truth is, and then we have to not have double standards. We have to try not to use gossip to get rid of a rival, we have to try not to slander the next woman because we’re jealous that she’s pretty or that she got a scholarship. I think we have to learn some of the rules of engagement that men are good at. Women coerce dreadful conformity from each other. I would like us to embrace diversity. Then we could have a more viable, serious feminist movement. (…) Because the stereotypes of women have been so used to justify our subordination and since it was a heady moment in history to suddenly come together with other women in quantum numbers around issues of women’s freedom and human rights, it took a while before each of us in turn started looking at how we treated each other. The unacknowledged aggression and cruelty and sexism among women in general — and that includes feminists — is what drove many an early activist out of what was a real movement. (…) I think it gets worse when it’s women only. Men are happy in a middle-distance ground toward all others. They don’t take anything too personally, and they don’t have to get right into your face, into your business, into your life. Women need to do that. Women, the minute they meet another woman, it’s: she’s going to be my fairy godmother, my best friend, the mother I never had. And when that’s not the case we say,  »well, she’s the evil stepmother. » (…) I do have a chapter that says if you have a situation that is male-dominated with a few token women, women will not like each other, they will be particularly vicious in how they compete and keep other women down and out. We can’t say how women as a group would behave if overnight they had all the positions that men now have. (…) It helps to understand that in these non-Western countries where you have mothers-in-law dousing daughters-in-law with kerosene for their dowries and we say  »how shocking, » we have a version here. You have here mothers who think their daughters have to be thin, their daughters have to be pretty and their daughters need to have plastic surgery and their daughters have to focus mainly on the outward appearance and not on inner strength or inner self. It’s not genital mutilation but it’s ultimately a concern with outward appearance for the sake of marriageability.(…) I’m thinking back to the civil rights era and the faces of white mothers who did not want little black children to integrate schools. What should we say about those women who joined the Ku Klux Klan or the Nazi party? You have a lot of women groaning under the yoke of oppression. Nevertheless, there are women who warm the beds and are the partners of men who create orphans. Women are best at collaborating with men who run the world because then we can buy pretty trinkets and have safe homes and nests for ourselves.(…) Women are silenced not because men beat up on us but because we don’t want to be shunned by our little cliques. That applies to all age groups. That’s one of the reasons that women are so conformist and so indirect: we end up sabotaging her rather than risking the loss of her intimate companionship. Women stealing each other’s lovers and spouses and jobs is pandemic. Phyllis Chesler
Les crimes d’honneur sont des actes de violence, le plus souvent des meurtres, commis par les membres masculins d’une famille à l’encontre de ses membres féminins, lorsqu’ils sont perçus comme cause de déshonneur pour la famille tout entière. Une femme peut être la cible d’individus au sein de sa propre famille pour des motifs divers, comprenant : le refus de participer à un mariage arrangé, le refus des faveurs sexuelles, la tentative de divorce — que ce soit dans le cadre de la violence conjugale exercée par son mari ou dans un contexte avéré d’adultère. La simple interprétation selon laquelle son comportement a « déshonoré » sa famille est suffisante pour enclencher une représaille. Human Rights Watch
En général, en Occident, le crime d’honneur varie en fonction de la géographie. Peu coutumier de nos jours dans les régions du Nord, il devient plus intense en descendant vers le Sud (sociétés méditerranéennes et/ou musulmanes, etc..) où les codes d’honneur propres à telle ou telle société traditionnelle ont conservé plus d’importance. C’est ainsi que la vengeance par la justice privée, plus connue sous le nom de vendetta fait partie de la culture de certains groupes ethniques qui se situent dans les Balkans (notamment les régions peuplées d’albanophones), en Turquie (Anatolie, Kurdistan, etc..), le sud de l’Italie et les îles de la Méditerranée (Corse, Sardaigne, Sicile, Crète). Avec l’immigration musulmane (notamment pakistanaise, turque/kurde et arabe), les crimes d’honneur sont réapparus en Europe. En Italie, en 2006, Hina Saleem (it), une jeune pakistanaise de 21 ans, est assassinée à Sarezzo (Lombardie) par ses parents et des membres de sa famille qui n’acceptaient pas sa relation avec un Italien et sa vie jugée « trop occidentale »10. Hina s’était également opposée à un mariage arrangé. Toujours en Italie, en 2009, Sanaa Dafani, une jeune marocaine de 18 ans résidant avec sa famille à Pordenone (N.-E.), est égorgée par son père qui lui reprochait d’être « trop occidentale » et d’avoir une relation avec un Italien11. Il sera condamné définitivement à 30 ans de prison en 201212. En 2010 à Modène (Italie), un pakistanais, aidé de son fils, « punit » à coups de barre d’acier et de pierre son épouse et sa fille qui refusaient un mariage arrangé. La mère succombera à ses blessures13. En Allemagne, en 2005, Hatun Sürücü, une jeune Allemande d’origine turque, est tuée à Berlin par son frère pour « s’être comportée comme une Allemande »14. En Belgique, en 2007, Sadia Sheikh, une pakistanaise de 20 ans, est assassinée à Charleroi (Région wallonne) par des membres de sa famille pour avoir refusé un mariage arrangé15. Aux Pays-Bas, la police estime que treize meurtres ont été commis en 2009 au nom de l’honneur16. En Grande-Bretagne, l’association IKWRO (Iranian and Kurdish Women’s Rights Organisation)) a recensé 2823 agressions (séquestrations, coups, brûlures, homicides) commises en 2010 contre des femmes sous prétexte de « venger l’honneur d’une famille ». Wikipedia
Les crimes d’honneur ne sont pas réservés aux provinces reculées du Pakistan, de la Turquie ou de l’Inde. En Europe occidentale aussi, des jeunes femmes sont torturées et tuées par des membres de leur famille à cause de leurs fréquentations, de leur façon de s’habiller ou de leur refus de se soumettre à un mariage forcé. En clair, parce que leur attitude laisse planer un doute sur leur virginité. C’est le constat de la fondation suisse Surgir, spécialisée dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Très prudent dans sa volonté de ne « stigmatiser » aucune communauté, le rapport publié par Surgir établit un lien direct entre ces assassinats et l’immigration, tout en soulignant que, « majoritairement pratiqué au sein des communautés musulmanes, le crime d’honneur l’est aussi par les communautés sikhs, hindoues et chrétiennes ». Entre 15 000 et 20 000 femmes sont tuées chaque année dans le monde, selon les estimations des organisations non gouvernementales, par un cousin, un frère ou un père craignant l’opprobre de la communauté. « Plus qu’un permis de tuer, c’est un devoir de tuer », écrit Surgir, qui note que « le déshonneur [d'une fille] est une menace d’exclusion sociale pour toute la famille élargie ». Dans le cas de communautés immigrées, la crainte de l’assimilation peut renforcer ce besoin de protéger le groupe, alors que le mariage mixte et l’émancipation des jeunes générations sont perçus comme des menaces. Aucune statistique précise n’existe sur le sujet et la loi du silence est de mise dans les familles. Les chiffres avancés par la fondation reposent sur des estimations policières, quand celles-ci distinguent violences domestiques et violences liées à l’honneur, et sur l’étude de coupures de presse. Aux Pays-Bas, la police estime que treize meurtres ont été commis en 2009 au nom de l’honneur ; au Royaume-Uni, une douzaine de cas sont recensés chaque année ; en Allemagne, soixante-douze jeunes filles ont été tuées en dix ans ; en France, depuis 1993, une dizaine de cas ont été évoqués dans les médias, en grande majorité dans les communautés indiennes, pakistanaises, sri-lankaises, kurdes et turques. (…) La fondation Surgir appelle les autres Etats européens à prendre des mesures – le code pénal italien prévoit notamment une réduction de la peine pour les crimes commis sur fond de « traditions culturelles » – tout en soulignant qu’un durcissement des législations entraîne systématiquement une hausse des suicides maquillés et pousse les familles à désigner un meurtrier mineur qui sera moins sévèrement jugé. Le Monde

Attention: un crime peut en cacher un autre !

Alors qu’après la prestigieuse Oxford Union (assimilée à un vulgaire bureau des étudiants) l’an dernier

Et sous couvert de la neutralité du titre anglais et le refus de toute identification nationale de l’auteure ou de ses personnages …

(réduisant à de simples sorties-cinéma les rencontres, nécessairement clandestines dans les cinémas les plus excentrés du Londres des années 70 et d’ailleurs payées au prix fort du matricide, d »une héroïne kurde abandonnée par son mari et d’un restaurateur multiculturel d’origine grecque) …

C’est la tragique héroïne d’un roman anglo-turc que la cuvée du bac d’anglais 2014 assassine à nouveau …

Pendant qu’avec le retour des djihadistes en Irak suite au départ précipité du Munichois en chef de la Maison Blanche, les belles âmes qui avaient hurlé contre Bush et regretté Saddam nous ressortent leurs arguments les plus éculés contre la démocratisation d’une des régions les plus arriérées de la planète …

Comment ne pas voir cet étrange aveuglement, politiquement correct oblige, d’une Europe et d’un Occident d’ordinaire si prompts à dénoncer les moindres manquements aux droits de ces nouveaux damnés de la terre que sont devenus les immigrés …

Sur ces crimes dits d’honneur qui, avec l’afflux d’immigrants et comme le rappelait il y a quelques années Le Monde, ne sont plus  « réservés aux provinces reculées du Pakistan, de la Turquie ou de l’Inde » …

Et qui, devant le durcissement des législations, se voient même maquillés en suicides ou attribués à des meurtriers mineurs susceptibles d’être jugés moins sévèrement ?

Et comment ne pas saluer, par contraste, la véritable plongée que nous offre  la romancière turque fille d’un philosophe et d’une diplomate Elif Shafak dans ce passé encore « là mais inégalement réparti » …

Ce monde qui nous était devenu inconnu …

Où, via l’éducation qu’elles prodiguent à leurs fils et filles, les victimes elles-mêmes font partie de la reproduction de leur propre victimisation …

Et qui, avec l’immigration et à l’instar de certaines maladies que l’on croyait disparues, fait pourtant son retour en force chez nous ?

Q & A With Elif Shafak

Penguin Q & A with Elif Safak, author of Honour

What is your new book about?

Honour is about a family, mother-son relationship and how we, knowingly or unknowingly, hurt the people we love most. This is the story of a half-Turkish, half-Kurdish family in London in the late 1970s.

What or who inspired it?

Life.

What was the biggest challenge, writing it?

The central character, Iskender, is a young man obsessed with the notion of honour to the extent that he becomes a murderer. It was a challenge for me to put myself in his shoes, to build empathy for this extremely macho character, but it was important. Without understanding boys/men like Iskender we cannot discuss, let alone solve, honour killings.

What did you want to achieve with your book?

I wanted to tell a story, that has always been my primary aim, whatever the subject. I love giving a voice to characters who are kept in the margins, left unheard in life.

What do you hope for your book?

I hope it will connect readers from different backgrounds and lifestyles, I hope it will speak to their hearts and transcend cultural ghettoes.

Are there any parts of it that have special personal significance to you?

My novels are not autobiographical. In other words, my starting point is not myself. I find writing about myself rather boring. What I am more interested in is being other people, discovering other world and universes.

Do you have a favourite character or one you really enjoyed writing?

I don’t have a favourite character, as I feel and love each and every character along the way, even the side characters, even the ones who look troubled. However I must say Yunus, the family’s younger son has a special place in my heart. Imagining him, being him, was an inspiring journey.

What do you see as the major themes in your book?

Love and freedom. There cannot be love without freedom. And there is no honour in murder.

What made you set it in London?

My novel travels to different cities and locations, like all of my novels do. There are scenes in a Kurdish village, Istanbul, but London has been central. I love this city. I love the multicultural blending here, which is different than anywhere else. But I also wanted to say if honour-related attacks are happening even here, and they are, then that means they can happen anywhere.

Did the title come instantly to you or did you labour over it?

The title had a journey of its own. In Turkey the novel is called Iskender, which means Alexander. However I could not name it Alexander in English as people would have thought it was a novel about Alexander the Great. So instead of focusing on a character I focused on the theme and chose Honour. It is being translated into many languages and as it travels from one country to another book jackets change. In Italy they also changed the name because the word Honour in Italian recalls the mafia, and the novel has nothing to do with the mafia. So my Italian publisher Rizzoli and I chose another title: The House of Four Winds, which is the name of the Kurdish village in the novel.

To whom have you dedicated the book and why?

This book is dedicated to people who see, people who hear, people who care. And why I did that? Well the answer is in this little story I wrote at the opening page…

Who do you think will enjoy your book?

I don’t have a specific audience. Very different people read my work and I cherish that. I sincerely hope people who love stories and the art of storytelling will enjoy it, that’s what matters.

Do you have a special spot for writing at home? (If so, describe it)

I don’t have writing rituals or specific places for that. I write at home but I also write in crowded cafes, restaurants, trains stations, airports, always on the move.

Do you like silence or music playing while you’re writing?

I don’t like silence at all. I cannot write in silence. There has to be the sounds of life, music, the sounds coming from the street, rain cars and all of that. Istanbul is a very noisy city. I am used to writing in chaos and noise.

When did you start writing?

At the age of eight, but that’s not because I wanted to be a writer. I didn’t even know there was such a possibility. I fell in love with words and stories. I was a lonely kid and on my own most of the time. Books were my best friends, they were the gates unto other worlds, and they still are.

Did you always want to become an author?

The desire to become an author came to me later, when I was 17 or 18, and it was crystallised in my early twenties. So first there was the love of writing, the love of stories and only much later the desire to become an author. I have a writer inside me and an author inside me. They are different personalities. Most of the time they get along but sometimes they quarrel and disagree.

Tell us a bit about your childhood?

I was raised by a single mother, an independent minded, feminist divorcee. That was a bit unusual in 1970s Turkey. I was also raised by my Grandma for a while and she was a very different woman, she was a healer and an oral storyteller. To this day I love combining the two worlds, the two women.

If you’ve had other jobs outside of writing, what were they?

I contribute regularly to a major newspaper in Turkey, I write twice a week and I also write op-ed pieces for papers around the world. I am a political scientist by training, I teach creative writing too.

Describe yourself in three words?

Storyteller, nomad, freethinker.

What star sign are you and are you typical of it?

I am a Scorpio and like many Scorpio’s I am inward-looking and love to sabotage myself.

What three things do you dislike?

Hate speech, xenophobia, gender discrimination.

What three things do you like?

Connections, creativity, compassion.

Have you a family, partner or are you single?

I am a mother of two and a terrible wife in addition to being a writer.

Voir aussi:

Honour by Elif Shafak – review
A fierce tale of tradition in Muslim culture
Maureen Freely
The Guardian
20 April 2012

Elif Shafak begins her new novel with a dedication containing a dark and portentous anecdote: when she was seven years old, she lived next door to a tailor who was in the habit of beating his wife. « In the evenings, we listened to the shouts, the cries, the swearing. In the morning, we went on with our lives as usual. The entire neighbourhood pretended not to have heard, not to have seen. »

Honour
by Elif Shafak

Tell us what you think: Star-rate and review this book

Having dedicated her book to « those who hear, those who see », Shafak hands over to Esma Toprak, a London-bred Turkish Kurd, as she prepares to set off for Shrewsbury Prison to collect her brother, who has just served a 14-year term for murder. It is implied, but not confirmed, that his victim was their mother. Esma admits to having thought often about killing her brother in revenge. And yet she plans to welcome him back into the house she now shares with her husband and two daughters.

This is the cloud that hangs over the next 300-odd pages, as Esma offers up fragments of family history, beginning with her mother’s birth in a village near the Euphrates. She describes a world where women as well as men enforce an honour code that results in the social death of men who fail to act like men, and the actual death of several female relatives. When her family migrates to Istanbul, and then to London in the early 1970s, they take that code with them, but as they grow accustomed to life in the west it becomes less a system of social regulation than a compulsion they can neither control nor understand.

Adem, the father, falls in love with an exotic dancer. Disgraced, he drifts away. Iskender, the eldest son, is left unprotected and is brutally bullied before forming his own gang and doing much worse to others. His views on masculinity are further sharpened by the neighbourhood’s fledgling radicals and he has one rule for his English girlfriend and another for Pembe, his mother. Tradition dictates that he is now the head of the household, and even though she does not like him controlling her, she nevertheless defers to him, going out of her way to convey her approval for her « sultan ».

Running in parallel with this all-too-familiar tragedy is another story. Even in that village near the Euphrates, where mothers grieve at the birth of each new daughter, women wield considerable social powers, although they are inclined to express them through dreams, premonitions, and potions. They also impart a gentler Islamic tradition of mercy and compassion, encouraging an imaginative engagement with both tradition and the modern world. Pembe longs to travel, and she has her wish. Her twin sister Jamila stays behind to become the region’s fabled Virgin Midwife, travelling fearlessly through territories controlled by bandits, trusting her fate to God’s hands. When a dream signals that her twin is in danger, Jamila has no trouble finding the people who can get her to London without proper documentation. The two younger Toprak children show a similar independence of thought as they struggle to resolve the contradictions that have brought their family down.

Shafak is an extremely popular novelist in Turkey, particularly loved by young, educated and newly independent women who appreciate her fusion of feminism and Sufism, her disarmingly quirky characters and the artful twists and turns of her epic romances. Born in Strasbourg to a diplomat mother, educated in Europe, the United States and Turkey, she writes some books in her native Turkish and others (like this one) in English. In everything she writes, she sets out to dissolve what she regards as false narratives. In this one, it’s the story of the « honour killing » as we know it from those shock headlines. The book calls to mind The Color Purple in the fierceness of its engagement with male violence and its determination to see its characters to a better place. But Shafak is closer to Isabel Allende in spirit, confidence and charm. Her portrayal of Muslim cultures, both traditional and globalising, is as hopeful as it is politically sophisticated. This alone should gain her the world audience she has long deserved.

• Maureen Freely’s Enlightenment is published by Marion Boyars.

Voir également:

Les crimes d’honneur, une réalité européenne
Benoît Vitkine
Le Monde
15.11.2011

Les crimes d’honneur ne sont pas réservés aux provinces reculées du Pakistan, de la Turquie ou de l’Inde. En Europe occidentale aussi, des jeunes femmes sont torturées et tuées par des membres de leur famille à cause de leurs fréquentations, de leur façon de s’habiller ou de leur refus de se soumettre à un mariage forcé. En clair, parce que leur attitude laisse planer un doute sur leur virginité.

C’est le constat de la fondation suisse Surgir, spécialisée dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Très prudent dans sa volonté de ne « stigmatiser » aucune communauté, le rapport publié par Surgir établit un lien direct entre ces assassinats et l’immigration, tout en soulignant que, « majoritairement pratiqué au sein des communautés musulmanes, le crime d’honneur l’est aussi par les communautés sikhs, hindoues et chrétiennes ».

Entre 15 000 et 20 000 femmes sont tuées chaque année dans le monde, selon les estimations des organisations non gouvernementales, par un cousin, un frère ou un père craignant l’opprobre de la communauté. « Plus qu’un permis de tuer, c’est un devoir de tuer », écrit Surgir, qui note que « le déshonneur [d'une fille] est une menace d’exclusion sociale pour toute la famille élargie ». Dans le cas de communautés immigrées, la crainte de l’assimilation peut renforcer ce besoin de protéger le groupe, alors que le mariage mixte et l’émancipation des jeunes générations sont perçus comme des menaces.

Aucune statistique précise n’existe sur le sujet et la loi du silence est de mise dans les familles. Les chiffres avancés par la fondation reposent sur des estimations policières, quand celles-ci distinguent violences domestiques et violences liées à l’honneur, et sur l’étude de coupures de presse. Aux Pays-Bas, la police estime que treize meurtres ont été commis en 2009 au nom de l’honneur ; au Royaume-Uni, une douzaine de cas sont recensés chaque année ; en Allemagne, soixante-douze jeunes filles ont été tuées en dix ans ; en France, depuis 1993, une dizaine de cas ont été évoqués dans les médias, en grande majorité dans les communautés indiennes, pakistanaises, sri-lankaises, kurdes et turques.

« PRÉTENDU » HONNEUR

Le rapport évoque plusieurs cas enregistrés chaque année en Suède, en Suisse ou en Italie. En octobre 2010, par exemple, à Modène, une Pakistanaise de 20 ans et sa mère de 46 ans se sont opposées au mariage arrangé prévu pour la jeune femme : le père et le fils ont tué la mère à coups de barre de fer et blessé grièvement la jeune fille.

Le Parlement européen et le Conseil de l’Europe ont avancé pour la première fois en 2003 des recommandations d’ordre général. Mais seuls les Pays-Bas et le Royaume-Uni ont adopté un dispositif complet, alliant prévention auprès des associations d’immigrés, protection des témoins, formation des policiers et création d’unités spéciales. Dans les textes britanniques, le mot « honneur » est, à la demande explicite du gouvernement, précédé de la mention « so called » (« prétendu »).

La fondation Surgir appelle les autres Etats européens à prendre des mesures – le code pénal italien prévoit notamment une réduction de la peine pour les crimes commis sur fond de « traditions culturelles » – tout en soulignant qu’un durcissement des législations entraîne systématiquement une hausse des suicides maquillés et pousse les familles à désigner un meurtrier mineur qui sera moins sévèrement jugé.

Voir encore:

Les «crimes d’honneur» augmentent au Royaume-Uni
Chloé Woitier
Le Figaro
03/12/2011

Banaz Mahmod, 20 ans, a été violée, torturée, étranglée puis brûlée sur ordre de son père et de son oncle en 2006 car elle fréquentait un garçon. Son meurtre avait choqué le Royaume-Uni.

Une association a recensé près de 3000 victimes de «crimes d’honneur» dans le pays en 2010. Les plaintes déposées à la police ont doublé en un an dans certaines zones, dont Londres.

Battues, séquestrées, mutilées, aspergées à l’acide ou tuées pour avoir porté atteinte à l’honneur de leur famille. Cette réalité a été vécue en 2010 par près de 3000 jeunes femmes résidant en Grande-Bretagne, selon une étude parue par l’Organisation pour le droit des femmes iraniennes et kurdes (Ikwro). Dans la seule capitale de Londres, ces «crimes d’honneur» ont doublé en un an, avec près de 500 cas.

Les données, collectées pour la première fois dans le pays, ont été obtenues par l’association grâce au Freedom of Information Act, une loi promulguée en 2000 par le gouvernement de Tony Blair qui permet à tout citoyen d’avoir accès à un très grand nombre de documents administratifs. Ikwro a ainsi envoyé une demande à l’ensemble des forces de police afin de connaître le nombre de violences qui ont été perpétrées l’an passé au nom de «l’honneur».

Le total, estimé à 2823 incidents, peut selon l’association être augmenté d’au moins 500 cas, 13 unités de police sur 52 n’ayant pas répondu à la demande. Dans certaines zones, les cas recensés ont doublé en un an. Ikwro estime également que ces chiffres sont sous-estimés, de nombreuses victimes n’osant pas porter plainte par peur de représailles.
«Un problème sérieux qui touche des milliers de personnes»

Pour l’association, la très grande majorité des femmes victimes de ces violences proviennent de familles originaires du sous-continent indien, d’Europe de l’Est et du Moyen-Orient. «Elles résistent de plus en plus aux atteintes à leur liberté, comme un mariage forcé décidé par leur famille. De fait, elles sont plus exposées aux violences», explique au Guardian Fionnuala Ni Mhurchu, responsable de la campagne d’Ikwro. «Ces chiffres sont importants car ils prouvent qu’il ne s’agit pas d’un phénomène isolé. C’est au contraire un problème sérieux qui touche des milliers de personnes chaque année, dont un certain nombre subit de très importantes violences avant de porter plainte.»

Ces femmes subissent le courroux de leur famille parce qu’elles ont un petit ami, ont refusé un mariage arrangé, ont été violées, ou parlent simplement à des hommes. D’autres sont victimes de violences car elles sont homosexuelles, se maquillent, ou s’habillent à l’occidentale. «Les coupables de ces crimes sont considérés comme des héros dans leur communauté parce qu’ils ont défendu l’honneur de leur famille et la réputation de la communauté»,a expliqué la directrice de l’Ikwro, Dina Nammi, sur la BBC.

L’association, forte de ces données, réclame que les autorités britanniques se donnent les moyens de lutter contre les «crimes d’honneur». Un porte-parole du ministère britannique de l’Intérieur a assuré que le gouvernement était «déterminé à mettre fin» à ces pratiques. Le Royaume-Uni est en effet avec les Pays-Bas le seul pays d’Europe à avoir élaboré une politique complète en la matière selon un rapport de la fondation suisse Surgir. La police britannique s’est ainsi dotée d’unités spéciales, tandis que tous les policiers du pays sont formés depuis 2009 à reconnaître les signes de violence liées à l’honneur. Des sites d’informations destinées aux jeunes filles ont également été mis en ligne pour inciter les victimes à porter plainte contre leur famille. Il n’existe pas de politique similaire en France.

Voir de même:

Meurtre de Banaz Mahmod en Grande-Bretagne : de nouvelles révélations ajoutent à l’horreur de ce « crime d’honneur »
Daily Mail
4 septembre 2007

De nouveaux détails concernant l’affaire Banaz Mahmod viennent d’être révélés sur les dernières heures de la jeune femme kurde assassinée par sa famille pour être tombée amoureuse du mauvais garçon. Ces détails ajoutent encore un peu plus dans le pathétique d’une affaire qui émeut toute l’Angleterre. Banaz Mahmod, 20 ans, a été violée et frappée à coups de pieds pendant deux heures avant d’être étranglée par une cordelette. Mohamad Hama, âgé de 30 ans avait été reconnu coupable du meurtre. Il avait été recruté par le père de Banaz (52 ans), et par Ari, le frère de celui-ci (51 ans), eux aussi reconnus coupables du meurtre. Les détails terrifiants du meurtre sont parvenus au public après que Hama ait été secrètement enregistré en train de parler à un de ses compagnons de cellule. Il a admis avoir « frappé » et « baisé » Banaz, qui a été soumise à des actes sexuels dégradant. Dans cet enregistrement, on peut entendre Hama et son ami rire de bon coeur pendant qu’il décrit comme il l’a tuée chez elle à Mitcham, dans le sud de Londres, avec Ari Mahmod pour « superviseur » des opérations. Les meurtriers, puisque deux autres suspects se sont enfuis en Irak, pensaient que Banaz serait seule chez elle. Hama déclare : « Ari (l’oncle) avait dit qu’il n’y avait personne d’autre. Mais il y avait quelqu’un d’autre : sa soeur (Biza). Le bâtard nous avait menti ». Au sujet du meurtre, il déclare « Je jure sur Allah que ça a pris plus de deux heures. Son âme et sa vie ne voulaient pas partir. Selon le meurtrier, Banaz avait été garottée pendant cinq minutes, mais il a fallu encore une demi-heure avant qu’elle ne meure. « Le cordon était fin et l’âme ne voulait pas partir comme ça. Nous ne pouvions pas l’enlever, ça a pris en tout et pour tout cinq minutes pour l’étrangler. Je l’ai frappé à coups de pieds sur le cou pour faire sortir son âme. Elle était complètement à poil, sans rien sur elle » Le corps de Banaz a été mis dans une valise et enterrée dans un jardin à Birmingham, où on l’a retrouvée trois mois plus tard.

Voir par ailleurs:

‘Honor killings’ in USA raise concerns
Oren Dorell
USA TODAY
11/30/2009

Muslim immigrant men have been accused of six « honor killings » in the United States in the past two years, prompting concerns that the Muslim community and police need to do more to stop such crimes.

« There is broad support and acceptance of this idea in Islam, and we’re going to see it more and more in the United States, » says Robert Spencer, who has trained FBI and military authorities on Islam and founded Jihad Watch, which monitors radical Islam.

Honor killings are generally defined as murders of women by relatives who claim the victim brought shame to the family. Thousands of such killings have occurred in Muslim countries such as Egypt, Jordan, Pakistan and Palestinian territories, according to the World Health Organization.

Some clerics and even lawmakers in these countries have said families have the right to commit honor killings as a way of maintaining values, according to an analysis by Yotam Feldner in the journal Middle East Quarterly.

In the USA, police allege the latest « honor killing » was that of Noor Almaleki, 20, who died Nov. 2 after she and her boyfriend’s mother were run over in a Peoria, Ariz., parking lot. Prosecutors charged Almaleki’s father, Faleh Almaleki, with murder, saying the Iraqi immigrant was upset that his daughter rejected a husband she married in Iraq and moved in with an American.

« By his own admission, this was an intentional act, and the reason was that his daughter had brought shame on him and his family, » says Maricopa County prosecutor Stephanie Low, according to The Arizona Republic.

Many Muslim leaders in the USA say that Islam does not promote honor killings and that the practice stems from sexism and tribal behavior that predates the religion.

« You’re always going to get problems with chauvinism and suppressing vulnerable populations and gender discrimination, » says Salam Al-Marayati, executive director of the Muslim Public Affairs Council.

Not all agree. Zuhdi Jasser says some Muslim communities have failed to spell out how Islam deals with issues that can lead to violence.

« How should young adult women be treated who want to assimilate more than their parents want them to assimilate? » asks Jasser, founder of the American Islamic Forum for Democracy, which advocates a separation of mosque and state. « How does an imam treat a woman who comes in and says she wants a divorce … or how to deal with your daughter that got pregnant, and she’s in high school? »

Phyllis Chesler, who wrote about honor killings in her book Woman’s Inhumanity to Woman, says police need to focus on the crimes’ co-conspirators if they wish to reverse the trend. Before 2008, there were six honor killings in the USA in the previous 18 years, according to her research.

« It’s usually the father, brother or first male cousin who is charged with the actual shooting or stabbing, (but not) the mother who lures the girl home, » Chesler says. « The religion has failed to address this as a problem and failed to seriously work to abolish it as un-Islamic. »

Jasser says his community needs to address how to treat young women who want to assimilate. « Until we have women’s liberation … we’re going to see these things increase. »

Voir encore:

Q&A; Women Are Nurturing? How About Cruel, Especially to One Another
The New York Times
August 24, 2002

Phyllis Chesler is a feminist psychotherapist, author of several books about women and the founder of the Association for Women in Psychology. In her latest book,  »Woman’s Inhumanity to Woman » (Thunder’s Mouth Press/Nation Books, 2002) she explores the often cruel relationships between women. Felicia R. Lee spoke with her.

There have been several books in the past year about how women and girls treat one another badly. Why is this topic receiving so much attention now?

I began working on this 20 years ago so I think I anticipated the curve. Had I published it sooner I would not have been able to back it up with the extraordinary research that has only begun to gather steam in the last 10 to 15 years.

The media are now willing, for whatever reason, to pay attention to the subject. I think that as women we’re strong enough now to not only acknowledge our racism, our class bias and our homophobia but our sexism. The coming generation, and second-wave feminists as well, can acknowledge that women, like men, are aggressive and, like men, are as close to the apes as the angels. Our lived realities have never conformed to the feminist view that women are morally superior to men, are compassionate, nurturing, maternal and also very valiant under siege. This is a myth.

You are known as a radical feminist who has written extensively about how the courts and the medical system mistreat women. Are you afraid that this book will be used against women?

Women don’t have to be better than anyone else to deserve human rights. Our failure to look at our own sexism lost us a few inches in our ability to change history in our lifetime. The first thing we do is acknowledge what the truth is, and then we have to not have double standards. We have to try not to use gossip to get rid of a rival, we have to try not to slander the next woman because we’re jealous that she’s pretty or that she got a scholarship. I think we have to learn some of the rules of engagement that men are good at.

Women coerce dreadful conformity from each other. I would like us to embrace diversity. Then we could have a more viable, serious feminist movement.

Why did so many feminists make the mistake of believing in what you call the myth of female superiority?

Because the stereotypes of women have been so used to justify our subordination and since it was a heady moment in history to suddenly come together with other women in quantum numbers around issues of women’s freedom and human rights, it took a while before each of us in turn started looking at how we treated each other. The unacknowledged aggression and cruelty and sexism among women in general — and that includes feminists — is what drove many an early activist out of what was a real movement.

Isn’t there conflict and psychological warfare in any social justice movement or workplace?

I think it gets worse when it’s women only. Men are happy in a middle-distance ground toward all others. They don’t take anything too personally, and they don’t have to get right into your face, into your business, into your life. Women need to do that. Women, the minute they meet another woman, it’s: she’s going to be my fairy godmother, my best friend, the mother I never had. And when that’s not the case we say,  »well, she’s the evil stepmother. »

We don’t serve ourselves so well with our depth-charged levels of capacity for intimacy because then we can only be close to a small group. We can’t command a nation-state.

Isn’t that just an extension of arguments that have created glass-ceilings in workplaces?

No. I think the conclusion is not that women should be kept barefoot and pregnant and at home because they have no executive capacity. The conclusion is that there is something about the workplace that is deadly to all living things and men adapt more.

I do have a chapter that says if you have a situation that is male-dominated with a few token women, women will not like each other, they will be particularly vicious in how they compete and keep other women down and out. We can’t say how women as a group would behave if overnight they had all the positions that men now have.

The cruelty you document ranges from mothers-in-law burning their daughters-in-law because of dowry disagreements to women stealing each other’s boyfriends. Can it all really be lumped together?

It helps to understand that in these non-Western countries where you have mothers-in-law dousing daughters-in-law with kerosene for their dowries and we say  »how shocking, » we have a version here. You have here mothers who think their daughters have to be thin, their daughters have to be pretty and their daughters need to have plastic surgery and their daughters have to focus mainly on the outward appearance and not on inner strength or inner self. It’s not genital mutilation but it’s ultimately a concern with outward appearance for the sake of marriageability.

Although you note that women don’t have as much power as men, you view them as equally culpable for many of society’s ills.

I’m thinking back to the civil rights era and the faces of white mothers who did not want little black children to integrate schools. What should we say about those women who joined the Ku Klux Klan or the Nazi party? You have a lot of women groaning under the yoke of oppression. Nevertheless, there are women who warm the beds and are the partners of men who create orphans. Women are best at collaborating with men who run the world because then we can buy pretty trinkets and have safe homes and nests for ourselves.

You say that women are the ones who police and monitor one another and silence dissent.

Women are silenced not because men beat up on us but because we don’t want to be shunned by our little cliques. That applies to all age groups. That’s one of the reasons that women are so conformist and so indirect: we end up sabotaging her rather than risking the loss of her intimate companionship. Women stealing each other’s lovers and spouses and jobs is pandemic.

Voir aussi:

Banaz: An ‘honour’ killing
November 3, 2012 « Honour » based violence (HBV), Blog 1

Artist and activist Deeyah explains the motivation behind her documentary film Banaz: A love story which features IKWRO. A shortened version of this documentary was shown on ITV on 31st October.

Deeyah writes:

I grew up in a community where honour is a form of social currency which is a source of concern from the moment we are born. ‘Honour’ can be the most sought after, protected and prized asset that defines the status and reputation of a family within their community. This burden weighs most heavily upon women’s behaviour. This collective sense of honour and shame has for centuries confined our movement, freedom of choice and restricted our autonomy. You cannot be who you are, you cannot express your needs, hopes and opinions as an individual if they are in conflict with the greater good and reputation of the family, the community, the collective. If you grow up in a community defined by these patriarchal concepts of honour and social structures these are the parameters you are expected to live by. This is true for my own life and experiences.

Autonomy, is not acceptable and can be punished by a variety of consequences from abuse, threats, intimidation, exclusion by the group, violence of which the most extreme manifestation is taking someone’s life; murdering someone in the name of ‘honour’. This is something that has interested me through much of my life especially because of my own experiences of meeting resistance and opposition for my expression and life choices which at the time strayed from the acceptable moral norms afforded to women of my background and I understand what it is like when people want to silence your voice. I have addressed these honour concepts in various forms through the years but I have always wanted to do more, especially about the most extreme form of guarding this “honour” known as honour killings. The medium I felt would allow me the room to explore this topic most in-depth is the documentary film format.

This is why I set out, almost 4 years ago, to make a documentary film about honour killings. My intent was to shed light on this topic and to learn about through reviewing an extensive list of cases across Europe that could help us to understand the extent of this issue and its existence within the European and American diaspora. The purpose of this project being to create a film that would serve primarily to educate and inform, and to help us understand the issue better and to consider what can be done to prevent or reduce these crimes. As I started researching and delving further into various cases, I came across the story of Banaz Mahmod. I realized that this case would best illustrate the constructs of honour, the lack of understanding around this topic in the Western world, and the severe need to do more across social, political and community lines. As a result, Banaz’ story has become the anchor for the topic in the film and shows the lessons needed to be learned from her tragic death.

Banaz Mahmod’s life was marked by betrayal. As a child she underwent FGM at the hands of her grandmother. At age 17 she was married off to a man she had met only once in order to strengthen family alliances. In her marriage she was abused, beaten, raped and forced to endure isolation. At age 19, she left her husband and returned to her family home hoping for safety and security, only to be betrayed again: first by the British authorities who didn’t take her pleas for help seriously when she suspected she was in danger, then by her family, who took her disobedience as an unforgivable act. At age 20 she disappeared and was never heard from again until she was discovered buried under a patio, wedged in a fetal position inside a muddy suitcase— a victim of so-called ‘Honour’ Killing.

After her death, Banaz found another family in the unlikeliest of places: the Metropolitan Police. It took Detective Chief Inspector Caroline Goode and her team five years to find and prosecute the perpetrators of this brutal crime, which included her father, uncle and a male cousin. This case spanned two continents and resulted in the only extradition from Iraq by Britain in modern history. In death, Banaz found a family willing to do whatever it took to protect her memory.

Banaz’s life and murder is just one among thousands of stories around the world where families chose to obey their community and peer pressure instead of honouring their duty to love and protect their children. Through Banaz’s story, which covers many of the classic patterns of Honour Crimes and oppression, we explore the broader topic of honour killings that is becoming particularly prevalent within diaspora communities in Europe and the US. 3000 honour crimes were reported in the UK alone in 2010. Despite these staggering figures being considered the “tip of the iceberg”, many young women, like Banaz, are let down by officials in the West because of their lack of understanding and training in identifying the signs of an honour crime as well as for fear of upsetting cultural sensitivities—and at times from a sense of a general apathy surrounding violence against minority community women. Honour Killings are an ongoing genocide where the murders of women and girls are considered ‘justified’ for the protection of a a family’s reputation. Although , for Banaz, justice did eventually prevail, she was still found dead in a suitcase.

Caroline’s extraordinary dedication shows that effective action can be taken, and that a new benchmark for detection can be set.

During the process of making this film, there were two points that stood out as particular needs that I could concretely do something about. The first, was to create a place where people interested in the subject and in need of information about honour violence could go to find out more. The second, was to create a place where the victims, whose families intended to erase them from the world, could be remembered. So I created The Honour-Based Violence Awareness Network (HBVA) and the Memini Memorial initiatives in collaboration with volunteers and experts from around the world.

During the process of making the film I found that after exhaustively searching the web for information on the subject, my need for research and data was unfulfilled. I continued interviewing experts in the field, ranging from policy makers to NGOs, activists, police officers and legal professionals and realised that they also shared my frustration at the lack of accessible and comprehensive information about Honour Based Violence. During these interviews, I quickly became aware that Honour Based Violence is little understood in the West–with alarming consequences. We know that Honour Based Violence is far more widespread than current figures indicate because it is under-reported, under-researched and under-documented; and therefore, easily misunderstood, overlooked and mis-recognised. I found this absolutely unacceptable. As a result I developed the Honour Based Violence Awareness Network (HBVA).

In collaboration with international experts, HBVA is an international digital resource centre working to advance understanding and awareness of Honour Killings and Honour Based Violence through research, training and information for professionals; teachers, health workers, social services, police, politicians, and others who may encounter individuals at risk. HBVA builds and promotes a network of experts, activists, and NGOs from around the world, establishing international partnerships to facilitate greater collaboration and education. HBVA draws on the expertise of its international partners, collaborators and experts from Pakistan, Iraq, UK, Netherlands, Sweden, Germany, India, Norway, Denmark, Bangladesh, Jordan, Palestine, France. Some of the esteemed HBVA experts are Unni Wikan, Asma Jahangir, Yakin Erturk, Rana Husseini, Serap Cileli, Ayse Onal, Yanar Mohammad, Dr. Shahrzad Mojab, Aruna Papp, Hina Jilani, Dr. Tahira S. Khan, Sara Hossain. WWW.HBV-AWARENESS.COM

Additionally, born as a result of this film project, is WWW.MEMINI.CO. Memini is an online remembrance initiative set up to ensure that the stories of victims of honour killings are told, defying the intent of those who wanted to erase them. Our personal and community silence allows these violent expressions of honour to survive and is what makes these murders possible in the first place. Memini is a small and humble step towards ending that silence.

Although the story of Banaz is filled with so much darkness, Detective Chief Inspector Caroline Goode shows us what can be achieved if we just simply care. Caroline went above and beyond the call of duty, going to the ends of the earth to find justice for Banaz–not just to fulfill her obligation as a police officer, but from feeling duty bound and seeing Banaz with a mother’s eyes and feeling with a mother’s heart.. I am grateful to have found Caroline and Banaz through this journey. For me, Caroline’s dedication and integrity, her compassion and her professionalism, represents the highest expression of truly honourable behaviour. The core lesson I have learned is that there is hope, but more has to be done – and I am committed to doing what I can, however small the action. I believe one thing we can do is to remember the victims. I believe if their own blood relatives discarded, betrayed, exterminated and forgot them, then we should adopt these girls as our own children, our own sisters, our own mothers and as fellow human beings. We will mourn, we will remember, we will honour their memory and we will not forget!

If we worry about offending communities by criticising honour killings, then we are complicit in the perpetuation of violence and abuse, in the restriction of women’s lives. Our silence provides the soil for this oppression and violence to thrive. It is not racist to protest against honour killings. We have a duty to stand up for individual human rights for all people, not for just men and not just for groups. We shall not sacrifice the lives of ethnic minority women for the sake of so-called political correctness.

I’d rather hurt feelings than see women die because of our fear, apathy and silence. We need to stand in solidarity. In order to create change we need to care. We need authorities, decision makers and politicians to provide the same protections and robust actions for women of ethnic minority communities affected by honour based violence and oppression as they would for any other crimes in any other part of society. It is not acceptable to shy away from abuses happening against women in some communities for fears of being labelled racist or insensitive– the very notion of turning a blind eye or walking on egg shells and avoiding to protect basic human rights of some women because they are of a certain ethnic background is not only fatal, but represents true racism.

We cannot continue to allow this slaughter of women in the name of culture, in the name of religion, in the name of tradition and in the name of political correctness. If we allow this to continue, we are betraying not only Banaz but thousands of other women and girls in her situation. Surely we should do all we can to protect all individuals in our societies regardless of skin colour, cultural heritage or gender, without fear?

We must challenge these paradigms in every way we can. Centuries old mindsets, entrenched gender roles and power relations will take time to change, but we can make a real and immediate difference in challenging the lack of awareness, the lack of political will, the lack of sufficient training and understanding when it comes to front line people who can help individuals at risk. This includes police, doctors, nurses, school teachers, social services and so on. At the very least the ignorance of authorities and lack of their understanding and training in European countries should not be a contributing factor in the continuing abuse of thousands of women (and men). We can not allow it to be the reason why these young people continue to suffer in silence because they fear they won’t be understood and won’t get the help they need.

Banaz is among the people who dared to ask for help; the majority of young people at risk of the various forms of honour based violence may not come forward at all.

All of the honour killings I researched are horrifying, heartbreaking and devastating, and no one case felt any less sad and tragic than any other. The reason I ended up choosing the story of Banaz was not because of the horror but because of the love. Banaz’s story was different in my eyes from most other stories because there was love in spite of the hatred she faced in her life, after death there were people who loved her and cared about her, one of whom was the most unexpected person I could have imagined, a police officer, of all people, DCI Caroline Goode. The other was Banaz’s sister Bekhal, who sacrificed her own safety and peace of mind for the sake of her love for her sister and her need to honour her memory through achieving justice. I have the greatest respect for Bekhal, her courage and determination defines true honour for me.

I was most saddened, from the very beginning of this project, to see how absent Banaz was from her own story. Normally a biographical film will feature family members, friends, and other people who knew the person sharing their love, their memories and thoughts about the person who has died, showing home videos and photographs and the other mementoes of loving relationships. In this film that was just not the case at all. The only person in the film speaking about Banaz and who had known Banaz when she was alive was her sister. Everyone else in the film came to know Banaz after she had passed away. We even put out calls in local newspapers and reached out through facebook and other social media to find anyone who would have known her and would be willing to share their memories of her, but no one came forward. This hurt my heart until I came across the footage of Banaz herself, showing us the suffocating reality of her life. Watching this tape for the first time was one of the most painful experiences of my life. I had spent three and a half years working on this documentary, learning everything I could about this young women’s life — and her death, and we were in the final editing process, and then suddenly here she was present on this tape. No one else would come forward to speak about her, but here she was herself in the final momemts of the process of making this film. It was a harrowing experience to finally be able to hear and see her tell her own story.

I found it excruciatingly sad to see her and at the same time I felt so glad and privileged to finally get a chance to see her and hear her. No one listened to her in her life, so the least we can do is listen to her now.

As a society we have let down Banaz, and as her community we have let her down, so the least we can now paying her the respect to listen to her and to learn from her experiences, and to honour Banaz we through addressing this issue with complete honesty and courage.

I deeply regret the fact that it took her death for people to start the process of learning more about this problem, although measures have been taken to improve the understanding around this, in my personal opinion, reflected in the research I have done, there is a very long way to go before we can adequately understand, protect and support women at risk. We don’t need empty slogans or lip service; we need real effective action on this issue. Living in Western societies, we need our lives as “brown” women to matter as much as any white British, Norwegian, French, German, Swedish, American, European or any other woman and fellow human being.

It feels surreal but deeply satisfying to finally stand at the point of completion. It has been a very long, hard and emotionally difficult process. It is my first film ever, and I feel proud to have had the opportunity to work on a project like this, and honoured to get to tell the story of such remarkable women such as Banaz, Bekhal and Caroline.

One of the things that has been very moving about this project is that, every single person who has been involved with the film has done so out of love for Banaz and for this project, and I have a deep feeling of gratitude for everyone who took part..Even though I did not have the budget to make a film like this, the time and commitment of my team made it possible — not only have people worked for significantly reduced rates, but often they have also worked for free. For example, the master musician Dr. Subramaniam contributed a soundtrack for the film because he believed in the project and wanted to contribute even though I was unable to pay him his usual fees. The entire process of this film has been like this and I have nothing but gratitude for the hard work, care and passion of everyone involved.

The tragic story of Banaz Mahmod: she fell in love at 19, so her family killed her
Fiona Barton
Daily Mail
12 June 2007

As one of five daughters in a strictly-traditional Kurdish family, Banaz Mahmod’s future was ordained whether she liked it or not.

She was kept away from Western influences, entered an arranged marriage at the age of 16 with a member of her clan and was expected to fulfil the role of subservient wife and mother.

But Banaz, a bright, pretty 19-year-old, fell in love with another man.

And for that, she was murdered by her father, uncle and a group of family friends. The very people who should have protected her from harm plotted her killing, garrotted her with a bootlace, stuffed her body in a suitcase and buried her under a freezer.

Banaz’s crime was to « dishonour » her father, Mahmod Mahmod, an asylum seeker from Iraqi Kurdistan, by leaving her abusive marriage and choosing her own boyfriend – a man from a different Kurdish clan.

Her punishment was discussed at a family « council of war » attended by her father, uncle Ari and other members of the clan. In the living room of a suburban semi in Mitcham, South London, it was decided that this young woman’s life was to be snuffed out so that her family would not be shamed in the eyes of the community.

Banaz was only ten when she came to Britain with her father, who had served in the Iraqi army, her mother Behya, brother Bahman and sisters Beza, Bekhal, Payman and Giaband.

The family, who came from the mountainous and rural Mirawaldy area, close to the Iranian border, were escaping Saddam Hussein’s regime and were granted asylum.

But Banaz’s move to a western country changed nothing about the life she was made to lead.

She had met her husband-tobe only three times before her wedding day, once on her father’s allotment. He was ill-educated and old-fashioned but her family described him as ‘the David Beckham of husbands’.

The teenage bride, who was taken to live in the West Midlands, was to tell local police in September 2005 that she had been raped at least six times and routinely beaten by her husband.

In one assault, she claimed, one of her teeth was almost knocked out because she called him by his first name in public.

To leave the arranged marriage would have brought dishonour on the Mahmod family and Banaz’s parents apparently preferred their child to suffer abuse rather than be shamed.

But after two years of marriage, she insisted on returning home to seek sanctuary. It was there, at a family party in the late summer of 2005, that she met Rahmat Sulemani.

For the first time in her blighted existence, Banaz fell in love. She was besotted with Rahmat, 28, calling him ‘my prince’ and sending endless loving text messages. Her father and uncle Ari were furious; the young woman was not yet formally divorced by her husband and her boyfriend was neither from their clan nor religious. More importantly, perhaps, he had not been chosen by her family.

Mahmod became enraged when his daughter refused to give up her boyfriend and talked of being in love.

The threat to family honour was immense and made worse by the fact that Banaz’s elder sister, Bekhal, had already brought « shame » on the family by moving out of the house at the age of 15, to escape her father’s violence.

Bekhal’s defiance meant that Mahmod lost status in the community because he was seen to

have failed to control his women and his younger brother Ari, a wealthy entrepreneur who ran a money transfer business, took over as head of the family.

It was he who telephoned Banaz on December 1, 2005 to tell her to end the affair with Rahmat or face the consequences.

The following day, Ari called a council of war to plan her murder and the disposal of her body. She was secretly warned by her mother that the lives of her and her boyfriend were in danger, and she went to Mitcham Police Station to report the death threat. But she was so terrified of her family’s reaction that she asked police to take no action and refused to move to a refuge.

The next day, an officer called at the family home but Banaz would not let him in.

She believed that her mother would protect her from harm but as an insurance against her disappearance, went back to the police station a week later to make a full statement, naming the men she believed would kill her.

One of the men was Mohamad Hama, who has admitted murder and two of the others named fled back to Iraq after the killing. On New Year’s Eve 2005, she was lured to her grandmother’s house in nearby Wimbledon for a meeting with her father and uncle to sort out her divorce.

When her father appeared wearing surgical gloves, ready to kill her, she ran out barefoot, broke a window to get into a neighbour’s house and then ran to a nearby cafe, covered in blood from cuts to her hands and screaming: « They’re trying to kill me ».

The officers who attended the scene and accompanied Banaz to hospital did not believe her story.

However, the distressed and injured victim was able to give her own testimony about the attack to the jury in a short video recorded on Rahmat’s mobile phone at St George’s Hospital, Tooting.

The terrified lovers pretended they had parted but they continued to meet in secret. Tragically, they were spotted together in Brixton on January 21 and the Mahmods were informed.

Mohamad Hama and three other men tried to kidnap Rahmat and, when his friends intervened, told him he would be killed later.

When he phoned to warn Banaz, she went to the police and said she would co- operate in bringing charges against her family and other members of the community.

The policewoman who saw Banaz tried to persuade her to go into a hostel or safe house but she thought she would be safe at home because her mother was there.

On January 24, Banaz was left on her own at the family house and her assassins, Hama and two associates, were alerted.

The full details of what happened to her are still not known but two of the suspects, Omar Hussein and Mohammed Ali, who fled back to Iraq after the killing, are said to have boasted that Banaz was raped before she was strangled, « to show her disrespect ».

There followed a « massively challenging » investigation into her disappearance by detectives, fearing the worst. The family’s appalling crime was finally exposed when, three months after she went missing, Banaz’s remains were found, with the bootlace still around her neck.

The discovery of her body provoked no emotion in her father and uncle. Even at her funeral, the only tears were from Banaz’s brother.

« She had a small life, » a detective on the case said. « There is no headstone on her grave, nothing there to mark her existence. »

Yesterday, her devastated boyfriend, who has been given a new identity by the Home Office under the witness protection programme, said: « Banaz was my first love. She meant the world to me. »

The dead girl’s older sister, Bekhal, urged other women in the same position as her and her sister to seek help before it is too late.

Even today she continues to fear for her life, lives at a secret address and never goes out without wearing a long black veil that covers her entire body and face apart from her eyes.

She strongly rejected the suggestion that Banaz had brought « shame » on her Kurdish family by falling in love with a man they did not approve of, saying her sister simply wanted to live her own life.

« There’s a lot of evil people out there. They might be your own blood, they might be a stranger to you, but they are evil.

« They come over here, thinking they can still carry on the same life and make people carry on how they want them to live life. »

Asked what was in her father’s mind on the day that Banaz died, Bekhal replied: « All I can say is devilishness. How can somebody think that kind of thing and actually do it to your own flesh and blood? It’s disgusting. »

Bekhal says she is scared whenever she sees somebody from the same background as her.

« I watch my back 24/7. »

Voir de plus:

‘They’re following me': chilling words of girl who was ‘honour killing’ victim
The murder of Banaz Mahmod by her family in 2006 shocked the country. A documentary now tells her story
Tracy McVeigh
The Observer
22 September 2012

On police videotape, a 19-year-old girl named those she believed had intended to kill her. They would try again, she said. « People are following me, still they are following me. At any time, if anything happens to me, it’s them, » she told the officers calmly. « Now I have given my statement, » she asked an officer, « what can you do for me? »

The answer was very little. Banaz Mahmod went back to her family in Mitcham, south London. Three months later she disappeared. It was several months before her raped and strangled body was found and four years before all those responsible for killing her were tracked down and jailed. Her father and uncle planned her death because the teenager had first walked out of a violent and sexually abusive arranged marriage, and later had fallen in love with someone else.

Now a documentary is to be premiered at the Raindance film festival, which opens this week, that includes for the first time some of the recordings made both by Banaz herself in the runup to her murder and the videotapes of some of the five visits she made to police to report the danger she felt herself to be in and name, before the event, her murderers. She told how her husband was « very strict. Like it was 50 years ago. »

« When he raped me it was like I was his shoe that he could wear whenever he wanted to. I didn’t know if this was normal in my culture, or here. I was 17. » Her family were furious when she finally left him.

The so-called honour killing of Banaz, who was murdered on 24 January 2006, shocked not only the country but also the police team, who faced a daunting task in bringing her killers to justice. They faced an investigation within an Iraqi Kurdish community, many of whom believed Banaz had deserved her fate for bringing shame on her father – a former soldier who fled Saddam Hussein and had sought asylum in the UK with his wife and five daughters. Mahmod Mahmod and his brother, Ari, were jailed for life for their part in the murder in 2007, but two other men involved fled to Iraq and were extradited back before being jailed for life in 2010.

Detective Chief Inspector Caroline Goode, who won a Queen’s Award for her dedicated efforts in getting justice for Banaz, said she found the case harrowing. In most cases police get justice after a murder for the family. « In this case the family had no interest whatsoever in the investigation. It was an absolute outrage that this girl was missing and nobody cared. »

The film also shows the continuing effects of the killing, with both Banaz’s boyfriend and her sister, Bekhal, still living in hiding and in fear. Bekhal has put her own life at risk by her decision to give evidence against her family in court. She now « watches her back 24/7″.

Remembering her sister, she tells the film-makers: « She was a very calm and quiet person. She loved to see people happy and didn’t like arguments, she didn’t like people raising their voices, she hated it. She just wanted a happy life, she just wanted a family. »

The film, Banaz: A Love Story, was made by the former pop star and now music producer and film-maker Deeyah. Norwegian-born, but of Punjabi and Pashtun heritage, Deeyah has herself been subject to honour-related abuse and her singing career was marred by endless death threats that, in part, led to her giving up touring. The story of Banaz, who died because she just wanted to be an ordinary British teenager, she said, struck an immediate chord with her.

« Despite the horror, what emerges is a story of love, » said Deeyah. « What has upset me greatly from the very beginning of this project is how absent Banaz was from her own story. Whenever you see a film about someone who has passed you will always have family, friends, people who knew the person, sharing their love, their memories and thoughts about the person who has died; they have home videos, photos. That was just not the case here at all. The only person speaking for Banaz who had known her alive was her sister. Other than that, everyone else in the film came to know Banaz after she had died. »

A search for other witnesses to her life proved fruitless. « We tried to find anyone who would have known her, no one came forward, » said Deeyah. « Then I came across the videotape with Banaz herself, telling us what her suffocating reality was like. Watching this tape for the first time was among the most difficult things I have ever experienced. I had spent three-and-a-half years working on this film, learning everything I could about this young woman’s life and her death, we were in the final editing process and suddenly here she was, when no one else would come forward to speak about her.

« I found it excruciatingly sad to see her and at the same time I felt so glad to finally get a chance to see her and hear her. No one listened to her in her life. As a society we let down Banaz, as her community we let her down. I am sorry she had to die for people to start learning more about this problem, although measures have been taken to improve the understanding around this.

« There is a very long way to go before we can adequately understand, protect and support women at risk. We don’t need empty slogans or lip service, we need real concise action on this issue. Living in western societies, we need our lives as ‘brown’ women to matter as much as any fellow human being. »

Voir enfin:

Crime d’honneur -Elif Shafak
Patrice
Cultura
le 28/04/2013

Roman sensible et émouvant d’une auteure turque adulée dans son pays, Crime d’honneur tisse les relations complexes d’une famille écartelée entre sa culture traditionnelle et le désir d’émancipation né du passage à l’occident.
Un village près de l’Euphrate, dans un monde patriarcal où l’honneur des hommes est la valeur suprême. Là, une femme qui implore Allah pour la naissance d’un fils après avoir mis au monde six filles voit sa requête ignorée. Ce seront deux filles de plus : Pembe et Jamila, jumelles aux caractères aussi dissemblables que leurs destins. L’une se marie avec le Turc Adem et part vivre avec lui à Londres, dans un pays hostile et providentiel. L’autre se retire dans une cabane isolée et devient la sage-femme vierge. C’est Pembe, la voyageuse, qui réalisera le rêve maternel en accouchant en Angleterre d’un fils : Iskender, aîné de la fratrie, sultan, petit dieu. Mais les amours contrariés pèsent de tout leur poids dans les malheurs à venir. Car amoureux de Jamila, Adem a dû se résoudre à épouser Pembe qu’il n’aimera jamais et quittera. Le champ est libre pour mettre l’honneur à l’épreuve, car chacun sait chez les kurdes que les femmes ne peuvent apporter que la honte. Et qu’en l’absence du mari, c’est sur le fils, aussi jeune soit-il, que pèse la responsabilité de défendre, par tous les moyens, l’honneur du clan.

EXTRAIT

ESMA Londres, septembre 1992

Ma mère est morte deux fois. Je me suis promis de ne pas permettre qu’on oublie son histoire, mais je n’ai jamais trouvé le temps, la volonté ou le courage de la coucher par écrit. Jusqu’à récemment, je veux dire. Je ne crois pas être en mesure de devenir un véritable écrivain, et ça n’a plus d’importance. J’ai atteint un âge qui me met davantage en paix avec mes limites et mes échecs. Il fallait pourtant que je raconte cette histoire, ne serait-ce qu’à une personne. Il fallait que je l’envoie dans un coin de l’univers où elle pourrait flotter librement, loin de nous. Je la devais à maman, cette liberté. Et il fallait que je termine cette année. Avant qu’il soit libéré de prison.
Dans quelques heures, je retirerai du feu le halva au sésame, je le mettrai à refroidir près de l’évier et j’embrasserai mon époux, feignant de ne pas remarquer l’inquiétude dans ses yeux. Je quitterai alors la maison avec mes jumelles – sept ans, nées à quatre minutes d’intervalle – pour les conduire à une fête d’anniversaire. Elles se disputeront en chemin et, pour une fois, je ne les gronderai pas. Elles se demanderont s’il y aura un clown, à la fête, ou mieux : un magicien.
– Comme Harry Houdini, suggérerai-je.
– Harry Wou-quoi ?
– Woudini, elle a dit, idiote !
– C’est qui, maman ?
Ça me fera mal. Une douleur de piqûre d’abeille. Pas grand-chose en surface, mais une brûlure tenace à l’intérieur. Je me rendrai compte, comme à tant d’occasions, qu’elles ne connaissent rien de l’histoire de la famille, parce que je leur en ai raconté si peu. Un jour, quand elles seront prêtes. Quand je serai prête.
Après avoir déposé les petites, je bavarderai un moment avec les autres mères. Je rappellerai à l’hôtesse qu’une de mes filles est allergique aux noix et que, comme il est difficile de distinguer les jumelles, il vaut mieux les garder à l’œil toutes les deux, et s’assurer que ni l’une ni l’autre n’ingère d’aliments contenant des noix, y compris le gâteau d’anniversaire. C’est un peu injuste pour mon autre fille, mais entre jumelles ça arrive parfois – l’injustice, je veux dire.
Je retournerai alors à ma voiture, une Austin Montego que mon mari et moi conduisons à tour de rôle. La route de Londres à Shrewsbury prend trois heures et demie. Il est possible que je doive faire le plein d’essence juste avant Birmingham. J’écouterai la radio. Ça m’aidera à chasser les fantômes, la musique.
Bien des fois, j’ai envisagé de le tuer. J’ai élaboré des plans complexes mettant en action un pistolet, du poison, voire un couteau à cran d’arrêt – une justice poétique, en quelque sorte. J’ai même pensé lui pardonner, tout à fait, en toute sincérité. En fin de compte, je n’ai rien accompli.
*
En arrivant à Shrewsbury, je laisserai la voiture devant la gare et je parcourrai à pied en cinq minutes la distance me séparant du sinistre bâtiment de la prison. Je ferai les cent pas sur le trottoir ou je m’adosserai au mur, face au portail, pour attendre qu’il sorte. Je ne sais pas combien de temps ça prendra. Je ne sais pas non plus comment il réagira en me voyant. Je ne l’ai pas revu depuis plus d’un an. Au début, je lui rendais visite régulièrement mais, alors qu’approchait le jour de sa libération, j’ai cessé de venir.
À un moment, le lourd battant s’ouvrira et il sortira. Il lèvera le regard vers le ciel couvert, lui qui a perdu l’habitude d’une aussi vaste étendue au-dessus de lui, en quatorze années d’incarcération. Je l’imagine plissant les yeux pour se protéger de la lumière du jour, comme une créature de la nuit. Pendant ce temps, je ne bougerai pas, je compterai jusqu’à dix, ou cent, ou trois mille. On ne s’embrassera pas. On ne se serrera pas la main. Un hochement de tête et un salut murmuré de nos voix fluettes et étranglées. Arrivé à la gare, il sautera dans la voiture. Je serai surprise de constater qu’il est toujours musclé. C’est encore un jeune homme, après tout.
S’il veut une cigarette, je ne m’y opposerai pas, bien que j’en déteste l’odeur et que je ne laisse mon mari fumer ni dans la voiture ni à la maison. Je roulerai à travers la campagne anglaise, entre des prairies paisibles et des champs cultivés. Il m’interrogera sur mes filles. Je lui dirai qu’elles sont en bonne santé, qu’elles grandissent vite. Il sourira comme s’il avait la moindre idée de ce que c’est d’être parent. Je ne lui poserai aucune question en retour.
J’aurai apporté une cassette pour la route. « Les plus grands succès d’ABBA » – toutes les chansons que ma mère aimait fredonner en cousant, en faisant la cuisine ou le ménage : Take a Chance on Me, Mamma Mia !, Dancing Queen, The Name of the Game… Parce qu’elle nous regardera, j’en suis certaine. Les mères ne montent pas au paradis, quand elles meurent. Elles obtiennent la permission de Dieu de rester un peu plus longtemps dans les parages pour veiller sur leurs enfants, quoi qu’il se soit passé entre eux au cours de leurs brèves vies mortelles.
De retour à Londres, on gagnera Barnsbury Square et je chercherai une place de stationnement en grognant. Il se mettra à pleuvoir – des petites gouttes cristallines – et je réussirai à me garer. Je me demande s’il me dira en riant que j’ai la conduite typique des femmes au volant. Il l’aurait fait, jadis.
On se dirigera ensemble vers la maison, dans la rue silencieuse et lumineuse devant et derrière nous. Pendant un court instant, je comparerai ce qui nous entoure à notre maison de Hackney, celle de Lavender Grove, et je n’en reviendrai pas de trouver tout si différent, désormais – combien le temps a progressé, alors même que nous ne progressions pas !
Une fois à l’intérieur, on retirera nos chaussures et on enfilera des pantoufles, une paire de charentaises anthracite pour lui, empruntée à mon mari, et pour moi des mules bordeaux à pompon. Son visage se crispera en les voyant. Pour l’apaiser, je lui dirai qu’elles sont un cadeau de mes filles. Il se détendra en comprenant que ce ne sont pas les siennes à elle, que la ressemblance n’est que pure coïncidence.
Depuis la porte, il me regardera faire du thé, que je lui servirai sans lait mais avec beaucoup de sucre, à condition que la prison n’ait pas changé ses habitudes. Puis je sortirai le halva au sésame. On s’assoira tous les deux près de la fenêtre, nos tasses et nos assiettes à la main, comme des étrangers polis observant la pluie sur les jonquilles du jardin. Il me complimentera sur mes talents de cuisinière et me confiera que le halva au sésame lui a manqué, tout en refusant d’en reprendre. Je lui dirai que je respecte la recette de maman à la lettre, mais que jamais il n’est aussi bon que le sien. Ça le fera taire. On se regardera dans les yeux, dans un silence lourd. Puis il s’excusera, prétextera de la fatigue pour demander à aller se reposer, si c’est possible. Je le conduirai à sa chambre et je refermerai lentement la porte.
Je le laisserai là. Dans une pièce de ma maison. Ni loin ni trop près. Je le confinerai entre ces quatre murs, entre la haine et l’amour, sentiments que je ne peux m’empêcher d’éprouver, piégés dans une boîte au fond de mon cœur.
C’est mon frère.
Lui, un meurtrier.

EXTRAIT BAC :

Together they focused on the film.

Pembe watched The Kid with wide-open eyes, the look of surprise on her countenance deepening with each scene. When Chaplin found an abandoned baby in a rubbish bin, and raised him like his own son, she smiled with appreciation. When the child flung stones at the neighbours’ windows so that the tramp–disguised as a glazier–could fix them and earn some money, she chuckled. When social services took the boy away, her eyes welled up with tears.

And, finally, as father and son were reunited, her face lit up with contentment, and a trace of something that Elias took to be melancholy. So absorbed did she seem in the film that he felt a twinge of resentment. What a funny thing it was to be jealous of Charlie Chaplin. Elias observed her as she unpinned her hair, and then pinned it back. He caught a whiff of jasmine and rose, a heady, charming mixture. Only minutes before the film came to an end, he found the nerve to reach out for her fingers, feeling like a teenager on his first date. To his relief, she didn’t move her hand away. They sat still–two sculptures carved out of the dark, both scared of making a move that would disrupt the tenderness of the moment.

When the lights came back on, it took them a few seconds to grow accustomed to real life. Quickly, he took out a notepad and wrote down the name of another cinema in another part of the town. “Next week, same day, same time, will you come?”
“Yes”, she faltered. Before he’d found a chance to say anything else, Pembe leaped to her feet and headed towards the exit, running away from him and everything that had taken place between them, or would have taken place, had they been different people.

She held in her palm the name of the place they were to meet next time, grasping it tightly, as if it were the key to a magic world, a key she would use right now were it in her power to decide. And so it began. They started to meet every Friday at the same time, and occasionally on other afternoons. They frequented the Phoenix more than any other place, but they also met at several other cinemas, all far-away from their home, all unpopular.
[. . .]
In time he found out more things about her, pieces of a jigsaw puzzle that he would complete only long after she had gone.
[..]
Slowly he was beginning to make sense of the situation. This unfathomable, almost enigmatic attraction that he felt for her, a woman so alien to the life he had led, was like a childhood memory coming back.

Elif Shafak, Honour, 2012

Voir par ailleurs:

Bac 2013: shocking confusion à l’épreuve d’anglais
Marie Caroline Missir
L’Express
20/06/2013

Les concepteurs du sujet d’anglais LV1 se seraient risqués à comparer le prestigieux ‘ »Oxford Union » avec une vulgaire association étudiante…

Lorsque le journaliste anglais Peter Gumbel a découvert le sujet d’anglais première langue du bac 2013, son sang n’a fait qu’un tour. Les concepteurs du sujet auraient confondu « Oxford Union », prestigieux cercle de discussion et de débats bien connu Outre-manche, avec l »‘Oxford’s Student Union », l’équivalent du bureau des élèves. Shocking!

Le texte sur lequel devaient en effet plancher les lycéens est tiré d’une oeuvre de Jeffrey Archer, First Among Equal. Le récit en question met en scène un jeune homme très ambitieux, et qui pourrait, selon sa mère, aspirer à présider le prestigieux « Oxford Union ». A partir de la lecture de ce texte, les élèves sont alors invités à disserter en imaginant le discours de campagne de Simon, le héros de Archer, pour devenir président « of the University’s Student Union », soit l’association des étudiants d’Oxford…rien à voir avec l’Oxford Union, évoquée dans le texte du sujet! « Cette confusion, absolument incroyable pour un examen tel que le bac exigerait que l’épreuve soit annulée! », estime-t-il.

Pour l’Inspection générale d’anglais, il n’y a aucune erreur dans ce sujet. « Dans le texte de compréhension, il est en effet fait référence à la prestigieuse société de réflexion et de débats Oxford Union. Il est vraisemblable que relativement peu de candidats la connaissent. L’un des sujets d’expression proposés au choix du candidat envisage une autre situation: le personnage du texte décide d’être candidat à la présidence de the University’s Student Union. Pour éviter toute confusion, Oxford n’est pas mentionné. Les candidats sont invités à tenir compte de ce qu’ils connaissent du personnage pour l’imaginer dans une situation différente du texte », justifie l’inspection. Much Ado about nothing donc, comme dirait Sheakespeare.

Peter Gumbel est l’auteur de « Elite Academy, La France malade de ses grandes écoles », Denoël, 2013.

COMPLEMENT:

Honor’ Killings: A New Kind of American Tragedy
A new kind of American tragedy is taking place in a Brooklyn Federal Courthouse.
Dr. Phyllis Chesler
Breitbart
30 Jun 2014

Both the defendant, standing trial for conspiracy to commit murder abroad in Pakistan, and the main witness against him, his daughter Amina, wept when they first saw each other. Amina’s extended family stared at her with hostility. As she testified, Amina paused, hesitated, and sobbed. She and her father had been very close until he decided that she had become too “Americanized.”

This Pakistani-American father of five, a widower, worked seven days a week driving a cab in order to support his children; this included sending his daughter, Amina, to Brooklyn College.

This is a successful American immigrant story—and yet, it is also a unique and unprecedented story as well, one which demands that Western law prevail over murderously misogynistic tribal honor codes.

At some point, Mohammad Ajmal Choudry sent Amina to Pakistan so that she might re-connect with her “roots”—but he had her held hostage there for three years. During that time, Amina, an American citizen, was forced into an arranged marriage, ostensibly to her first cousin, who probably expected this marriage to lead to his American citizenship. Such arranged marriages, and arranged specifically for this purpose, are routine. They are also factors in a number of high profile honor killing cases in the United States, Canada, and Europe.

For example, the Texas born and raised Said sisters, Aminah and Sarah, refused to marry Egyptian men as their Egyptian cab-driver father Yasir wanted them to do and he killed them for it. Canadian-Indian, Jaswinder Kaur, refused to marry the man her mother had chosen for her and instead married someone she loved. Her widowed mother and maternal uncle had her killed in India. They have been fighting extradition from Canada for more than a decade.

Amina, who grew up in New York from the time she was nine years old, did not want to be held hostage to this marriage. Indeed, Amina had found a man whom she loved and wished to marry.

Plucky Americanized Amina fled the arranged marriage within a month. With the help of a relative, the U.S. State Department, and ultimately, the Department of Homeland Security, Amina left Pakistan and went into hiding in the United States.

She had to. Her father had threatened to kill her if she did not return to her husband, give up her boyfriend, or return to her father. Mohammad may have pledged Amina’s hand without her knowledge, long, long ago.

A female relative’s sexual and reproductive activities are assets that belong to her father’s family, her tribe, her religion. They are not seen as individual rights.

Acting as if one is “free” to choose whom to marry and whom not to marry means that a woman has become too Westernized, or, in Amina’s case, too “Americanized.” This is a capital crime.

From Mohammad’s point of view, his beloved daughter had betrayed and dishonored him. She had “un-manned” him before his family. The desire to marry whom you want or to leave a violent marriage are viewed as filthy and selfish desires. Many Muslims in the Arab and Muslim world; Hindus and Muslims in India; and Muslims and, to a lesser extent, Sikhs in the West share this view and accordingly, perpetrate “honor killings.”

I do not like this phrase. An honor killing is dishonorable and it is also murder, plain and simple. It is a form of human sacrifice. It is also femicide–although sometimes boys and men are also murdered. I would like to call them “horror” murders.

American federal statutes have allowed prosecutors to charge and convict American citizens and residents while they are in the United States for having committed crimes abroad. This includes conspiracy to commit murder, incite terrorism, launder money, engage in racketeering, etc.

What did Mohammad Choudry do? According to the Indictment filed in United States District Court/the Eastern District of New York on September 20, 2013, Choudry “knowingly and intentionally conspired” to commit one or more murders. He contacted and wired money to at least four conspirators in Pakistan, including some relatives. Since Amina would not come out of hiding, their job was to murder the father and sister of Amina’s boyfriend. And they did just that. An eyewitness “observed Choudry’s brother standing over the victims, holding a gun and desecrating the bodies.”

The murders were committed in Pakistan “between January 2013 and February 2013.” Mohammad Ajmal Choudry was arrested in New York on February 25, 2013. The trial began last week, in June, 2014. Amina testified that her father vowed to kill her and every member of her new lover’s family if she did not do the right thing.

The price of love or of freedom for Amina—and for other women in her position–is very high. She will have no family of origin. If she ever weakens and tries to seek them out, she risks being killed by one of her siblings, uncles, or cousins. After all, Amina entrapped her father on the phone by allowing him to death threaten her and others.

I have published three studies about honor killing and am at work on a fourth such study. I have also written countless articles about this subject and submitted affidavits in cases where girls and women have fled honor killing families and are seeking political asylum.

I am beginning to think that, like female genital mutilation, honor murder is so entrenched a custom that, in addition to prevention and prosecution,  (at least in the West), what may be required is this: People may need to be taught courage, the art of resisting tribal barbarism. Families need to learn to go against tradition, withstand ostracism and mockery, withstand being cut off by their families and villages—for the sake of their daughters.

One fear that a “dishonored” family has is that they will not be able to marry off their other daughters or sons. Perhaps educating a pool of potential marriage mates into understanding that murder is not “honorable;” that daughters’ lives are valuable, that such horror murders are not religiously sanctioned (if indeed, that is the case), and that enacting tribal honor codes are high crimes in the West.

The Choudry trial continues today in Brooklyn. Stay tuned for breaking news.


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