Violences: C’est la polygamie, imbécile ! (Polygamous societies are just more violent, researchers say)

21 décembre, 2014
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Tu ne prendras pas pour autre épouse la sœur de ta femme, car tu provoquerais des rivalités entre elles en ayant des relations avec la sœur, tant que ta femme est en vie. Lévitique 18: 18
C’est à cause de la dureté de votre coeur que Moïse vous a permis de répudier vos femmes; au commencement, il n’en était pas ainsi. Mais je vous dis que celui qui répudie sa femme, sauf pour infidélité, et qui en épouse une autre, commet un adultère. (…) Laissez les petits enfants, et ne les empêchez pas de venir à moi; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. Jésus (Matthieu 19: 8-14)
Aujourd’hui, c’est le jour du marché aux esclaves. C’est le jour de la distribution, et si Dieu le veut, chacun aura sa part. Militant de l’Etat islamique
C’est la peur aussi sciemment installée d’une religion, l’Islam, qui de façon inacceptable est présentée par certains comme incompatible avec la République, alors que la République a toujours respecté les religions, et que les religions ont toujours été capables de comprendre les valeurs qui devaient être respectées. Le fait nouveau, c’est que ces vents mauvais soufflent de plus en plus, et pas seulement en France, partout en Europe. C’est pourquoi il nous faut une fois encore reprendre le combat et faire en sorte de répondre et de ne rien laisser passer, en montrant d’abord la force de l’intégration. François Hollande
De nouveaux détails ont émergé sur le calvaire que subissent les femmes otages et esclaves sexuelles de l’État islamique. Un site d’informations irakien affirme avoir trouvé une grille de tarifs de vente des yazidies et des chrétiennes capturées par les combattants de Daech. Quiconque ne respecte pas ces prix sera exécuté, met en garde cette note, dont l’authenticité n’a pas été contestée à ce jour. Elle rappelle qu’un homme ne peut pas «acquérir» plus de trois femmes, sauf, précision étrange, s’il est un étranger originaire de Syrie, de Turquie, d’Arabie saoudite ou des Émirats. Les femmes les plus chères sont les plus jeunes. Pour une enfant âgée de moins de 10 ans, il en coûtera 200.000 dinars (138 euros). Pour une jeune femme de moins de 20 ans 100.000 dinars (104 euros). Pour une trentenaire 75.000 dinars (52 euros). Pour une femme quadragénaire 50.000 dinars (35 euros). Le document déplore même que «le marché de la femme soit à la baisse, ce qui a nui aux finances de l’État islamique». Une vidéo, tournée à Mossoul et traduite il y a quelques jours en anglais, donne une illustration glaçante de ces pratiques. On y voit des combattants islamiques échanger des conseils pour bien négocier les prix. «Aujourd’hui, c’est le jour du marché aux esclaves. C’est le jour de la distribution, et si Dieu le veut, chacun aura sa part», se réjouit un militant. (…) D’après des ONG, plus de 4.600 femmes yazidies sont portées disparues depuis l’offensive de Daech en Syrie et en Irak. Dans les premières semaines, des otages arrivaient encore à contacter des associations décrivant des bordels où les femmes étaient traitées comme du bétail et où certaines étaient violées plus de 30 fois par jour. Mais désormais, c’est le silence le plus total. D’après des témoignages de djihadistes, l’État islamique a fait de son trafic de femmes un argument de recrutement, faisant miroiter aux nouveaux venus une abondance de concubines. Le Figaro
Peut-on imaginer personnage littéraire plus désagréable que le Dieu de l’Ancien Testament? Jaloux et en étant fier; obsédé de l’autorité, mesquin, injuste et impitoyable; vengeur et sanguinaire tenant de l’épuration ethnique; tyrannique, misogyne, homophobe, raciste, infanticide, génocidaire, fillicide, pestilentiel, mégalomane, sadomasochiste et capricieusement diabolique. Richard Dawkins (2006)
Je m’ennuie follement dans la monogamie, même si mon désir et mon temps peuvent être reliés à quelqu’un et que je ne nie pas le caractère merveilleux du dévelopement d’une intimité. Je suis monogame de temps en temps mais je préfère la polygamie et la polyandrie. Carla Bruni
Avec la crise économique dans mon pays, peu d’hommes peuvent entretenir plusieurs épouses. En France, c’est différent, tous ces enfants sont une source de revenus. Oumar Dicko (ministre chargé des Maliens de l’extérieur)
Mais les fils n’ont pas ce choix. Ils ont grandi dans les basses couches de la société, sans les compétences intellectuelles nécessaires pour améliorer leur position. Ce sont ces garçons qui mettent le feu à Paris, ou dans des quartiers de Brême. Certains d’entre eux parviennent jusqu’à l’université et deviennent des leaders pour les autres – pas des pauvres, mais de jeunes hommes de rang social peu élevé, qui croient être opprimés à cause de leur confession musulmane, alors qu’en réalité c’est le système social qui a créé cette classe de perdants. Gunnar Heinsohn
Il arriverait, si nous savions mieux analyser nos amours, de voir que souvent les femmes ne nous plaisent qu’à cause du contrepoids d’hommes à qui nous avons à les disputer. Proust
Ceux qui considèrent l’hébraïsme et le christianisme comme des religions du bouc émissaire parce qu’elles le rendent visible font comme s’ils punissaient l’ambassadeur en raison du message qu’il apporte. René Girard
De nombreux commentateurs veulent aujourd’hui montrer que, loin d’être non violente, la Bible est vraiment pleine de violence. En un sens, ils ont raison. La représentation de la violence dans la Bible est énorme et plus vive, plus évocatrice, que dans la mythologie même grecque. (…) Il est une chose que j’apprécie dans le refus contemporain de cautionner la violence biblique, quelque chose de rafraîchissant et de stimulant, une capacité d’indignation qui, à quelques exceptions près, manque dans la recherche et l’exégèse religieuse classiques. (…) Une fois que nous nous rendons compte que nous avons à faire au même phénomène social dans la Bible que la mythologie, à savoir la foule hystérique qui ne se calmera pas tant qu’elle n’aura pas lynché une victime, nous ne pouvons manquer de prendre conscience du fait de la grande singularité biblique, même de son caractère unique. (…) Dans la mythologie, la violence collective est toujours représentée à partir du point de vue de l’agresseur et donc on n’entend jamais les victimes elles-mêmes. On ne les entend jamais se lamenter sur leur triste sort et maudire leurs persécuteurs comme ils le font dans les Psaumes. Tout est raconté du point de vue des bourreaux. (…) Pas étonnant que les mythes grecs, les épopées grecques et les tragédies grecques sont toutes sereines, harmonieuses et non perturbées. (…) Pour moi, les Psaumes racontent la même histoire de base que les mythes mais retournée, pour ainsi dire. (…) Les Psaumes d’exécration ou de malédiction sont les premiers textes dans l’histoire qui permettent aux victimes, à jamais réduites au silence dans la mythologie, d’avoir une voix qui leur soit propre. (…) Ces victimes ressentent exactement la même chose que Job. Il faut décrire le livre de Job, je crois, comme un psaume considérablement élargi de malédiction. Si Job était un mythe, nous aurions seulement le point de vue des amis. (…) La critique actuelle de la violence dans la Bible ne soupçonne pas que la violence représentée dans la Bible peut être aussi dans les évènements derrière la mythologie, bien qu’invisible parce qu’elle est non représentée. La Bible est le premier texte à représenter la victimisation du point de vue de la victime, et c’est cette représentation qui est responsable, en fin de compte, de notre propre sensibilité supérieure à la violence. Ce n’est pas le fait de notre intelligence supérieure ou de notre sensibilité. Le fait qu’aujourd’hui nous pouvons passer jugement sur ces textes pour leur violence est un mystère. Personne d’autre n’a jamais fait cela dans le passé. C’est pour des raisons bibliques, paradoxalement, que nous critiquons la Bible. (…) Alors que dans le mythe, nous apprenons le lynchage de la bouche des persécuteurs qui soutiennent qu’ils ont bien fait de lyncher leurs victimes, dans la Bible nous entendons la voix des victimes elles-mêmes qui ne voient nullement le lynchage comme une chose agréable et nous disent en des mots extrêmement violents, des mots qui reflètent une réalité violente qui est aussi à l’origine de la mythologie, mais qui restant invisible, déforme notre compréhension générale de la littérature païenne et de la mythologie. René Girard
Le seul point sur lequel les Etats, les théologiens et les juristes musulmans font une quasi-unanimité, c’est la question de l’interdiction de la polygamie réclamée par certaines associations féminines. Une telle interdiction serait illicite, de leur point de vue, parce qu’elle équivaudrait à rendre illicite ce que Dieu a déclaré licite, puisque c’est le Coran lui-même qui a explicitement défini le statut juridique de la polygamie. (…) De nombreux auteurs estiment que la polygamie se justifiait, au temps de la Révélation, du fait des circonstances très particulières de l’époque. On cite souvent, à ce propos, l’exemple du Prophète, qui s’est marié à plusieurs femmes, pendant les dix dernières années de sa vie, du temps de son séjour à Médine. « C’était une période de guerres, et il y avait un très grand nombre de femmes qui n’avaient personne pour s’enquérir de leur sort. La plupart des femmes du Prophète étaient veuves ou âgées. Beaucoup d’entre elles avaient des enfants de leurs ex-maris. » D’après ces auteurs, la polygamie peut continuer de se justifier, dans les temps modernes, dans des circonstances exceptionnelles. Par exemple, à la suite d’une guerre meurtrière qui a décimé les hommes au front, le nombre de femmes en âge de se marier peut largement dépasser celui des hommes. Khalid Chraibi
Our goal was to understand why monogamous marriage has become standard in most developed nations in recent centuries, when most recorded cultures have practiced polygyny. The emergence of monogamous marriage is also puzzling for some as the very people who most benefit from polygyny — wealthy, powerful men — were best positioned to reject it. Our findings suggest that institutionalized monogamous marriage provides greater net benefits for society at large by reducing social problems that are inherent in polygynous societies. (…)  The scarcity of marriageable women in polygamous cultures increases competition among men for the remaining unmarried women. Prof. Joseph Henrich (University of British Columbia)
Considered the most comprehensive study of polygamy and the institution of marriage, the study finds significantly higher levels rape, kidnapping, murder, assault, robbery and fraud in polygynous cultures. According to Henrich and his research team, which included Profs. Robert Boyd (UCLA) and Peter Richerson (UC Davis), these crimes are caused primarily by pools of unmarried men, which result when other men take multiple wives. Science Daily
Selon les données anthropologiques disponibles, environ 85 % des sociétés humaines passées ont permis aux hommes d’avoir plus d’une épouse par un mariage polygame. On pourrait empiriquement penser que l’accroissement de la richesse des « élites » devraient favoriser encore plus les mariages polygames18. Or, la tendance est contraire : le mariage monogame s’est propagé à travers l’Europe, et plus récemment dans le monde, même chez les « élites », alors même que les écarts de richesse ont grandi. Peter Richerson et son équipe (Université UC Davis, Californie) ont utilisé les données criminologiques disponibles pour comparer sociétés polygames et monogames. Elles laissent penser que les cultures monogames connaissent moins de viol, d’enlèvement, assassinat et maltraitance d’enfants, et d’autres crimes que les sociétés polygames. Comparativement, selon cette étude, l’institutionnalisation du mariage ou couple monogame semble apporter plus d’avantages nets pour la société. Une explication proposée par les auteurs est que dans les sociétés polygames, de nombreux hommes sont contraints au célibat et laissés pour compte, avec moins d’espoir de pouvoir vivre avec une femme. Ils seraient alors plus susceptibles de violence et de comportements asociaux ; Peter Richerson pose l’hypothèse que la monogamie institutionnalisée est associée à un modèle culturel mieux adapté au monde moderne, réduisant la compétition intrasexuelle chez les jeunes, et réduisant par suite le taux de criminalité (dont en termes de viol, assassinat, agression, vol et fraude, ou de certains abus personnels) tout en diminuant les écarts d’âge entre conjoints, la fertilité, et l’inégalité des sexes et en déplaçant les efforts des hommes de la recherche d’une épouse vers plus d’investissement paternel, et une meilleure productivité économique. Peter Richerson estime qu’en augmentant le degré de parenté au sein des ménages, la monogamie normative réduit les conflits intra-ménage, et conduisant= à moins de négligence envers les enfants, moins d’abus, de mort accidentelle et d’homicide. Wikipedia

Viols, enlèvements, assassinats, maltraitance d’enfants, vols, fraudes, inégalités homme-femme …

A l’heure où après avoir exposé au monde, dans les textes sacrés les plus violents de l’histoire de l’humanité et d’Abraham à Jacob et de David à Salomon, tous les travers et méfaits imaginables des relations homme-femme …

Et démontré enfin avec la monogamie tout le bien-fondé d’une singularité judéo-chrétienne que nos élites s’étaient imposées contre leurs intérêts immédiats mêmes …

Nos sociétés dites avancées n’ont pas de mots plus durs pour la source de leurs avancées …

Et, après l’exaltation de la polygamie sérielle et du métissage, nous matraquent à présent avec l’aberration du « mariage homosexuel » …

Pendant qu’entre enlèvements, ventes et massacres de femmes et d’enfants et du Proche-Orient au Sous-continent indien et en passant par l’Afrique, la religion de paix et d’amour démontre chaque jour un peu plus le véritable fond de sa pensée …

Et que s’installent durablement, en leur sein même et avec les conséquences que l’on sait, une véritable classe de perdants

Comment ne pas voir avec une récente étude canadienne …

L’une des évidentes sources de la violence spécifique des sociétés musulmanes

A savoir sous couvert de défense de la veuve et de l’orphelin suite à leurs incessantes guerres …

La tolérance de la polygamie ?

Monogamy reduces major social problems of polygamist cultures
Science Daily
January 24, 2012

Source:
University of British Columbia
Summary:
In cultures that permit men to take multiple wives, the intra-sexual competition that occurs causes greater levels of crime, violence, poverty and gender inequality than in societies that institutionalize and practice monogamous marriage. That is a key finding of a new study that explores the global rise of monogamous marriage as a dominant cultural institution. The study suggests that institutionalized monogamous marriage is rapidly replacing polygamy because it has lower levels of inherent social problems.

In cultures that permit men to take multiple wives, the intra-sexual competition that occurs causes greater levels of crime, violence, poverty and gender inequality than in societies that institutionalize and practice monogamous marriage.

That is a key finding of a new University of British Columbia-led study that explores the global rise of monogamous marriage as a dominant cultural institution. The study suggests that institutionalized monogamous marriage is rapidly replacing polygamy because it has lower levels of inherent social problems.

« Our goal was to understand why monogamous marriage has become standard in most developed nations in recent centuries, when most recorded cultures have practiced polygyny, » says UBC Prof. Joseph Henrich, a cultural anthropologist, referring to the form of polygamy that permits multiple wives, which continues to be practiced in some parts of Africa, Asia, the Middle East and North America.

« The emergence of monogamous marriage is also puzzling for some as the very people who most benefit from polygyny — wealthy, powerful men — were best positioned to reject it, » says Henrich, lead author of the study that was recently published in the journal Philosophical Transactions of the Royal Society. « Our findings suggest that institutionalized monogamous marriage provides greater net benefits for society at large by reducing social problems that are inherent in polygynous societies. »

Considered the most comprehensive study of polygamy and the institution of marriage, the study finds significantly higher levels rape, kidnapping, murder, assault, robbery and fraud in polygynous cultures. According to Henrich and his research team, which included Profs. Robert Boyd (UCLA) and Peter Richerson (UC Davis), these crimes are caused primarily by pools of unmarried men, which result when other men take multiple wives.

« The scarcity of marriageable women in polygamous cultures increases competition among men for the remaining unmarried women, » says Henrich, adding that polygamy was outlawed in 1963 in Nepal, 1955 in India (partially), 1953 in China and 1880 in Japan. The greater competition increases the likelihood men in polygamous communities will resort to criminal behavior to gain resources and women, he says.

According to Henrich, monogamy’s main cultural evolutionary advantage over polygyny is the more egalitarian distribution of women, which reduces male competition and social problems. By shifting male efforts from seeking wives to paternal investment, institutionalized monogamy increases long-term planning, economic productivity, savings and child investment, the study finds. Monogamy’s institutionalization has been assisted by its incorporation by religions, such as Christianity.

Monogamous marriage also results in significant improvements in child welfare, including lower rates of child neglect, abuse, accidental death, homicide and intra-household conflict, the study finds. These benefits result from greater levels of parental investment, smaller households and increased direct « blood relatedness » in monogamous family households, says Henrich, who served as an expert witness for British Columbia’s Supreme Court case involving the polygamous community of Bountiful, B.C.

Monogamous marriage has largely preceded democracy and voting rights for women in the nations where it has been institutionalized, says Henrich, the Canadian Research Chair in Culture, Cognition and Evolution in UBC’s Depts. of Psychology and Economics. By decreasing competition for younger and younger brides, monogamous marriage increases the age of first marriage for females, decreases the spousal age gap and elevates female influence in household decisions which decreases total fertility and increases gender equality.

Story Source:

The above story is based on materials provided by University of British Columbia. Note: Materials may be edited for content and length.

Journal Reference:

J. Henrich, R. Boyd, P. J. Richerson. The puzzle of monogamous marriage. Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 2012; 367 (1589): 657 DOI: 10.1098/rstb.2011.0290

In cultures that permit men to take multiple wives, the intra-sexual competition that occurs causes greater levels of crime, violence, poverty and gender inequality than in societies that institutionalize and practice monogamous marriage.

That is a key finding of a new University of British Columbia-led study that explores the global rise of monogamous marriage as a dominant cultural institution. The study suggests that institutionalized monogamous marriage is rapidly replacing polygamy because it has lower levels of inherent social problems.

« Our goal was to understand why monogamous marriage has become standard in most developed nations in recent centuries, when most recorded cultures have practiced polygyny, » says UBC Prof. Joseph Henrich, a cultural anthropologist, referring to the form of polygamy that permits multiple wives, which continues to be practiced in some parts of Africa, Asia, the Middle East and North America.

« The emergence of monogamous marriage is also puzzling for some as the very people who most benefit from polygyny — wealthy, powerful men — were best positioned to reject it, » says Henrich, lead author of the study that was recently published in the journal Philosophical Transactions of the Royal Society. « Our findings suggest that that institutionalized monogamous marriage provides greater net benefits for society at large by reducing social problems that are inherent in polygynous societies. »

Considered the most comprehensive study of polygamy and the institution of marriage, the study finds significantly higher levels rape, kidnapping, murder, assault, robbery and fraud in polygynous cultures. According to Henrich and his research team, which included Profs. Robert Boyd (UCLA) and Peter Richerson (UC Davis), these crimes are caused primarily by pools of unmarried men, which result when other men take multiple wives.

« The scarcity of marriageable women in polygamous cultures increases competition among men for the remaining unmarried women, » says Henrich, adding that polygamy was outlawed in 1963 in Nepal, 1955 in India (partially), 1953 in China and 1880 in Japan. The greater competition increases the likelihood men in polygamous communities will resort to criminal behavior to gain resources and women, he says.

According to Henrich, monogamy’s main cultural evolutionary advantage over polygyny is the more egalitarian distribution of women, which reduces male competition and social problems. By shifting male efforts from seeking wives to paternal investment, institutionalized monogamy increases long-term planning, economic productivity, savings and child investment, the study finds. Monogamy’s institutionalization has been assisted by its incorporation by religions, such as Christianity.

Monogamous marriage also results in significant improvements in child welfare, including lower rates of child neglect, abuse, accidental death, homicide and intra-household conflict, the study finds. These benefits result from greater levels of parental investment, smaller households and increased direct « blood relatedness » in monogamous family households, says Henrich, who served as an expert witness for British Columbia’s Supreme Court case involving the polygamous community of Bountiful, B.C.

Monogamous marriage has largely preceded democracy and voting rights for women in the nations where it has been institutionalized, says Henrich, the Canadian Research Chair in Culture, Cognition and Evolution in UBC’s Depts. of Psychology and Economics. By decreasing competition for younger and younger brides, monogamous marriage increases the age of first marriage for females, decreases the spousal age gap and elevates female influence in household decisions which decreases total fertility and increases gender equality.

Story Source:

The above story is based on materials provided by University of British Columbia. Note: Materials may be edited for content and length.

Journal Reference:

J. Henrich, R. Boyd, P. J. Richerson. The puzzle of monogamous marriage. Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological Sciences, 2012; 367 (1589): 657 DOI: 10.1098/rstb.2011.0290

Voir aussi:
Biblical Polygamy Does Not Turn out Well

Curated by Mike Schultz

Though polygamy is clearly allowed in the Bible, it almost always leads to really bad situations. Of the three religions coming out of the Bible, Christianity (early) and Judaism (much later) ended polygamy while Islam continued it.

Jacob Marries Two Sisters: Rachel and Leah
Source: biblegateway.com

There are several stories of polygamy in the Bible, and they almost all turn out badly.

In Genesis 29 (see this article attached to this learning for the complete story), Jacob has fled Canaan from his murderous brother Esau after deceptively obtaining Esau’s blessing from Isaac. He makes his way to Haran, to his uncle Laban’s house. There he ends up marrying Laban’s two daughters, Leah and Rachel, as well as their two handmaidens, Bilhah and Zilpah. But he only married Leah because he was tricked into it, and as verse 29:31 records, Leah was hated. Some translations offer the nicer « unloved » or « not loved, » but the literal Hebrew is quite clearly hate.

Reading through this chapter, and the explanations that Leah gives to the names each of her children receives, it’s heart-wrenching to see what it can be like for one wife when a different wife is clearly preferred by her husband. And when they’re sisters, of course, it’s that much worse.

This dynamic doesn’t end – the children of Rachel are preferred by Jacob to the children of Leah, leading to a lot of resentment and ultimately the brothers’ selling Joseph (Rachel’s son) down to Egypt.

Later on in the Bible, the reality that it’s not such a good idea to marry two sisters is turned into a proper prohibition:

« You shall not take a woman as a wife after marrying her sister, as her rival, to uncover her nakedness beside the other during her lifetime. » (Vayikra 18:18)

Abraham, Sarah and Hagar: Hagar Is Banished
Source: torah.org

A couple of generations earlier, Abraham’s wife, Sarah, who he loves, is barren for many years. So she suggests that Abraham take her maidservant, Hagar, as his second wife. But she ends up regretting it pretty quickly, as Hagar starts disrespecting her from the moment that she becomes pregnant. In two separate episodes, Sarah demands that Abraham banish Hagar, first when she is pregnant and then after Hagar’s teenaged son, Ishmael, is mistreating Sarah’s young son, Isaac (don’t let the image trick you – Ishmael is 13 years older than Isaac, not the same age as in this painting). In each case, Hagar and Ishmael almost perish in the desert but are miraculously saved.

So Sarah and Hagar did really poorly as co-wives. This post retells the full story and suggests based on a rabbinic source that Sarah acted inappropriately. Here maybe the message is not to marry your wife and her servant.

Very interestingly, after Sarah dies, the midrash suggests that Isaac took an unusual step. Abraham’s servant was off searching for a wife for Isaac. Isaac, according to the midrash, felt that the least he could in return was make sure his father wasn’t alone. So in Genesis 24:62, he went to the Well of the Eternal One Who Sees, the well named by Hagar after her miraculous salvation. Why did he go there? The midrash suggests that this is where Hagar went to live after having been sent away the second time. (Interestingly, I believe Islam says the same thing – this is the Zamzam well outside of Mecca.) And Isaac went there to bring Hagar back to be his father’s wife once more.

So there you have quite a co-wife dynamic: the son of the preferred wife encouraging his father to remarry the rejected wife after his preferred wife passes away. And then after Abraham dies, it says in 25:11 that Isaac went back to the Well again, to ensure that Hagar remains part of the family.

Rival Wives: Hannah and Peninah
Source: biblehub.com

Even when there’s no prior relationship between two wives, it still can go quite badly. In the beginning of the Book of Samuel, as you can read in this post, Elkanah has two wives, and as usual the one he loves better (Hannah) is barren while the one he loves less (Peninah) has kids. And just as this painting captures, Peninah does not hesitate to torture Hannah with incessant reminders of her barrenness.

In Biblical Hebrew, the word tzarah means both « trouble » and « co-wife. » So that makes it pretty clear, I’d say – no illusions here about whether co-wives were likely to get along happily.

King David & King Solomon and Their Many Wives
Source: mechon-mamre.org

When it came to the kings, they can’t say they weren’t warned. Deuteronomy 17:16-17 warns, « The king must not acquire great numbers of horses for himself or make the people return to Egypt to get more of them, for the Lord has told you, « You are not to go back that way again. » He must not take many wives, or his heart will be led astray. »

King David took at least 22 wives and concubines, and suffered greatly from the infighting as to who would inherit his throne.

But King Solomon’s story offers more of a warning. This learning takes you to I Kings 11, where we read of King Solomon’s 1000 wives (which doesn’t include the Queen of Sheba, pictured here, with whom he had a more ambiguous relationship, but the Ethiopian Orthodox Church claims descent from their union, as well as the resulting possession of the holy Ark of the Covenant).

Just as Deuteronomy warned, they lead him astray, building sites of idol worship in his old age, as a result of which he is punished by having the kingdom torn in two in the next generation.

Why (and When) Did Christianity Outlaw Polygamy?
Source: en.wikipedia.org

If polygamy was so clearly allowed in the Hebrew Bible, how did it come to pass that the early Church prohibited it?

You could say they were good readers of the Hebrew Bible and saw how this didn’t go so well. But this Wikipedia article suggests that a major driving force may have been the fact that Roman marriage had to be monogamous. And since Christianity began within the Roman empire, that may well have had a major impact.

As you can see in this article, there is debate as to what the Christian Bible has to say about polygamy. Though there are several Biblical passages that seem to outlaw it, none of them are 100% clear, leaving open the possibility that the Christian prohibition came only after the Bible.

TLC’s Sister Wives: Mormonism and Polygamy
Source: learni.st

It’s well known, thanks to shows like Big Love and the TLC’s series of documentaries of real-life families, that an offshoot of the Mormon church still practices polygamy today.

This  documentary from Discovery highlights TLC’s « Sister Wives »  featuring Kody Brown and his four wives. There’s also an interesting learning about the history of polygamy in the US and the original position of the Mormon church on the question.

Finally, there’s a learning that looks at this issue from a totally different perspective. Many traditional African societies today have polygamy, and in this learning the author argues why polygamy is a good thing.

Maasai Tribe: The Meaning of Love & Polygamy
Source: youtube.com

From the BBC show « Tribal Wives » (where British women get integrated into indigenous tribes around the world), this video provides some interesting perspective on polygamy. If marriage is not about love but about successfully running a household, then polygamy could take on a totally different feel. In the Bible, it kind of feels like marriage is about both love and practicality, or sometimes one and sometimes the other.

Does Jewish Law Forbid Polygamy?
Source: chabad.org

In Judaism, there’s no mention of polygamy in the rabbinic period (~2000 years ago), so it seems to have been a permitted but very uncommon practice. But 1000 years ago, the head of the Ashkenazi (Northern European) Jewish community, Rabbeinu Gershom, put out a new decree. Among other things (like forbidding reading other people’s mail), Rabbeinu Gershom outlawed polygamy.

This article suggests 5 different reasons for Rabbeinu Gershom’s decree, most of them to do with ensuring greater happiness within the home, either because of infighting between the wives or a husband not being nice to all his wives or just because of the financial strain.

However, this decree did not apply to the Sephardic Jewish communities in Spain and later on North Africa and the Middle East.

Jewish Polygamy
Source: jewishencyclopedia.com

This 1906 entry from the Jewish Encyclopedia gives a very thorough look at polygamy in Judaism, from a close reading of the Bible (When did polygamy start? What was the ideal, as represented by Adam and Eve? Why did the Judges take multiple wives? Why did the Prophets not do so?) through the rabbinic period and into the last millenia. Polygamy in the Sephardic world was certainly rare, but it remained a possibility until recent years, when there were basically almost no Jews left living in countries that permitted polygamy.

Why Polygamy Is Allowed in Islam
Source: patheos.com

This blog post written by a Muslim woman attempts to explain the underlying reason behind Islam’s allowing a man to take up to four wives. In addition, she offers suggestions to the women for how to make it work.

In Islam, explicit in the Quran and Hadith (oral teachings of the Prophet Muhammad), a man is allowed to marry up to 4 women. It’s neither encouraged nor discouraged, just allowed. The author argues, based on the context in the Quran of these teachings, that after a time of war, with so many fallen men, polygamy is a means of caring for the widows and orphans.

Islam requires the husband to treat all his wives equally – to divide his time and financial resources evenly and provide similar housing for each.

Towards the end of this post, the author provides an interesting collection of tips and advice for women considering marrying someone who is already married.

Polygyny in Islam: The Historical Context
Source: en.wikipedia.org

Among many interesting pieces in this Wikipedia article, two in particular jump out as worth paying attention to:

1) The historical context. In the Arabian peninsula in the time of the Prophet Muhammad, there were no limits on the number of wives a man could take. There was also in general a good deal of variety of the kinds of marriages allowed by different societies in the region. It was most definitely not a Christian-ruled area with monogamy as the norm. It’s quite possible that Islam actually greatly limited polygamy and added protections for that time period.

2) A current list of Muslim countries with some restrictions on polygamy and what those restrictions are.

Voir enfin:

La charia et la polygamie (1/4)

La polygamie en question

Khalid Chraibi

Oumma.com

25 septembre 2009

Afin de réduire les méfaits importants et amplement documentés de la polygamie, les associations féminines du monde musulman réclament une application plus stricte des prescriptions coraniques en la matière, voire même l’interdiction de la polygamie, comme le fit la Tunisie en 1956. Mais, les Etats musulmans, ultimes décideurs en la matière, ont des points de vue très divergents sur ce qu’il est approprié de faire en ce domaine. D’une part, les versets coraniques relatifs à la polygamie (et en particulier les conditions qu’ils imposent) sont interprétés différemment, d’un Etat à l’autre. D’autre part, pendant treize siècles, un état de laisser-faire a prévalu sur cette question, que les responsables politiques et religieux sont réticents à bousculer trop vigoureusement.

A propos de l’auteur
Khalid Chraibi

Economiste (U. de Paris, France, et U. de Pittsburgh, USA), a occupé des fonctions de consultant économique à Washington D.C., puis de responsable à la Banque Mondiale, avant de se spécialiser dans le montage de nouveaux projets dans son pays.
A Rachida Benchemsi
« Une vie conjugale heureuse dépend de la sincérité, de la tolérance, du sacrifice et de l’harmonie dans le couple. Toutes ces qualités sont menacées lorsqu’il y a polygamie. » Mortada Motahari (1)

Dans les sociétés islamiques, les hommes sont autorisés à épouser jusqu’à 4 femmes à la fois, à la condition de pouvoir les traiter avec équité et d’avoir des ressources suffisantes pour pouvoir subvenir aux besoins de plusieurs ménages.

Mais, dans la pratique, ces conditions sont rarement respectées. Compte tenu de ce dérapage dans l’application des conditions instituées dans le Coran pour la pratique de la polygamie, et des effets néfastes de cette pratique sur la vie quotidienne des femmes et des enfants vivant dans un foyer polygame, tant sur le plan matériel que moral, les ONG féminines réclament, depuis plusieurs décennies, soit son interdiction pure et simple, soit, si cela n’est pas possible, du moins l’institution de contrôles sévères pour réduire ses effets pernicieux sur les familles et sur la société.

Du fait que le statut de la polygamie est défini dans des versets coraniques, les oulémas sont concernés au premier plan par cette question. Dans leur majorité, ils sont partisans du maintien du laisser-faire qui a prévalu jusqu’ici dans ce domaine. Ils estiment que chaque homme est responsable de ses actes devant Dieu, comme l’enseignent les juristes musulmans depuis les temps de la Révélation.

Mais, au 19è s., le mufti d’Egypte Muhammad Abduh a ouvert la voie à de nouveaux axes de réflexion sur cette question, en affirmant qu’en droit musulman, non seulement le mari, mais sa femme également, a des droits institués par la charia. D’après lui, ces derniers doivent être respectés au même titre que ceux du mari.

Analysant le dossier de la polygamie dans cette nouvelle optique, il débouche sur la conclusion qu’il est licite, en droit musulman, d’interdire la polygamie, compte tenu de tous ses effets pernicieux sur les familles et sur la société, qui dépassent très largement tous les « bienfaits » que les hommes peuvent en retirer, sur un plan purement sexuel.

La polygamie en perspective

La polygamie (ou plus exactement la polygynie, c’est-à-dire le mariage d’un homme avec plusieurs femmes) a communément existé dans les sociétés humaines depuis les temps les plus anciens. Les différentes religions l’ont explicitement acceptée ou tacitement tolérée pendant des siècles, avant de l’interdire parfois, comme ce fut le cas du Judaïsme et du Christianisme.(2) (3)

En Arabie, au début du 7è siècle, les Arabes pratiquaient une polygamie débridée, certains hommes prenant jusqu’à 10 épouses et plus, à la fois, en fonction de leurs moyens. L’Islam réforma cet état des choses, plafonnant à quatre le nombre de femmes qu’un homme pouvait épouser en même temps, et uniquement s’il remplissait certaines conditions. Mais, il appartenait à chaque individu de déterminer par lui-même s’il les satisfaisait.

Depuis le milieu du 20e siècle, sous la pression conjointe des mouvements féministes, des mouvements nationalistes et des intellectuels, certains Etats ont institué des procédures de contrôle du régime de la polygamie, qui diffèrent d’ailleurs d’un pays à l’autre. Ces procédures ont été, dans l’ensemble, peu efficaces, parce qu’elles se basent sur des critères d’ordre qualitatif, qui laissent une grande marge de manœuvre à l’appréciation des magistrats et des notaires chargés de leur application.

Cependant, aujourd’hui, dans la majorité des sociétés islamiques, la polygamie est sur le déclin, du fait de nombreux facteurs, dont les conditions socio-économiques plus difficiles et le niveau d’éducation plus élevé. Elle concerne, le plus souvent, moins du dixième des foyers, et est plus répandue en milieu rural qu’urbain. Son taux est particulièrement élevé dans les familles aux revenus modestes, et au faible niveau d’éducation, alors qu’elle diminue de manière considérable, au fur et à mesure que le niveau de revenu et d’éducation du chef du foyer augmente. ( 4) Depuis quelques années, elle retrouve une nouvelle vigueur dans certains pays, du fait de sa promotion par les groupes fondamentalistes.
La polygamie en question

La polygamie se justifie-t-elle dans le monde musulman, en ce début du 21e siècle ? Les associations de défense des droits des femmes répondent par la négative. Elles soulignent ses effets néfastes sur la femme, les enfants et la vie quotidienne au foyer, lorsque le mari prend une nouvelle épouse. De plus, la polygamie réduit de manière considérable les ressources du foyer, quand le même revenu du mari doit être redistribué de manière équitable entre plusieurs épouses et leurs enfants. La communauté elle-même se trouve concernée, parce que des femmes et des enfants en grands nombres se retrouvent abandonnés sans ressources et sans abri, par un mari et un père parti vivre avec sa nouvelle femme.

Afin de réduire les méfaits importants et amplement documentés de la polygamie, les associations féminines du monde musulman réclament une application plus stricte des prescriptions coraniques en la matière, (5) voire même l’interdiction de la polygamie, comme le fit la Tunisie en 1956. (6)
Mais, les Etats musulmans, ultimes décideurs en la matière, ont des points de vue très divergents sur ce qu’il est approprié de faire en ce domaine. D’une part, les versets coraniques relatifs à la polygamie (et en particulier les conditions qu’ils imposent) sont interprétés différemment, d’un Etat à l’autre. D’autre part, pendant treize siècles, un état de laisser-faire a prévalu sur cette question, que les responsables politiques et religieux sont réticents à bousculer trop vigoureusement.

Le seul point sur lequel les Etats, les théologiens et les juristes musulmans font une quasi-unanimité, c’est la question de l’interdiction de la polygamie réclamée par certaines associations féminines. Une telle interdiction serait illicite, de leur point de vue, parce qu’elle équivaudrait à rendre illicite ce que Dieu a déclaré licite, puisque c’est le Coran lui-même qui a explicitement défini le statut juridique de la polygamie.

Le statut juridique de la polygamie

Les versets 3 et 129 de la sourate « an-Nissa » (n° 4) du Coran énoncent les règles de base concernant la pratique de la polygamie dans la société musulmane :
« 3. Si vous craignez de n’être pas équitables en matière d’orphelins… alors épousez ce qui vous plaira d’entre les femmes, par deux, ou trois, ou quatre. Mais si vous craignez de n’être pas justes, alors seulement une, ou contentez-vous de votre droite propriété, plus sûr moyen d’échapper à la partialité. »

« 129. Vous ne pourrez être justes envers vos épouses, même si vous y veillez. Du moins, n’allez pas jusqu’au bout de votre penchant, jusqu’à laisser la (défavorisée) comme en l’air. » (7)

Pour bien saisir le sens de ces versets, et l’importance des règles qu’ils instituent, il faut les replacer dans le contexte de l’époque de leur Révélation.
En Arabie, avant l’Islam, les tribus étaient souvent en conflit, et subissaient de lourdes pertes en hommes. Il en résultait, au niveau de la communauté, un excédent de femmes en état de se marier, par rapport aux hommes. En fonction de leur libido, de leur état de santé et de leurs moyens financiers, les hommes avaient pour habitude d’épouser autant de femmes qu’ils le voulaient, ce qui aidait à résorber une partie de cet excédent.

La polygamie, qui était pratiquée sans aucune restriction, à l’époque, répondait ainsi à un besoin social, même si ses adeptes ne pensaient qu’à satisfaire leurs désirs sexuels personnels. Cependant, les épouses ne jouissaient d’aucun droit et servaient, avant toute chose, à satisfaire les désirs de leur mari. (8)

Par ailleurs, à l’époque de Révélation de ces versets, il y avait à Médine de nombreuses filles orphelines disposant de richesses personnelles, vivant sous la tutelle d’hommes qui envisageaient de les épouser pour mettre la main sur leurs biens. Mais, ces hommes se demandaient, malgré tout, en toute sincérité, si cela était compatible avec les enseignements de la foi à laquelle ils s’étaient convertis.

Le verset 3 s’inscrit dans le contexte de cette situation. Il décourage les hommes de tels agissements, leur recommandant de chercher d’autres femmes à épouser, en dehors de celles sous leur tutelle. Mais, il réforme à cette occasion le statut de la polygamie. Il plafonne à quatre le nombre maximum d’épouses par homme, et établit des conditions et des exigences que l’homme doit satisfaire, « de telle sorte que se marier avec plus d’une femme n’est pas donné à n’importe qui, n’importe comment. » (9)

La condition d’équité envers toutes les épouses

D’après les juristes, le verset 3 impose à l’homme la nécessité de réserver un traitement juste et égal à toutes ses épouses, dans tous les domaines, sur le plan matériel, en respectant scrupuleusement les droits de chacune, sans témoigner de préférence à aucune d’elles par rapport aux autres. S’il craint de ne pas pouvoir faire cela, il doit se limiter à une seule épouse. De telles règles constituaient une innovation fondamentale en Arabie.

Le verset 3 impose également au mari d’avoir des ressources financières adéquates pour subvenir aux besoins de plusieurs foyers, avant qu’il n’ait le droit de prendre plus d’une femme. Les capacités physiques et sexuelles du mari sont également des facteurs dont il doit être tenu compte.
L’islam n’encourageait donc pas la polygamie. Bien au contraire, il la restreignait, puisqu’il limitait, désormais, à quatre le nombre de femmes qu’un homme pouvait prendre simultanément, et établissait la contrainte de l’équité à respecter.

Le verset 129 avertissait, pour sa part, les hommes qu’ils ne pourraient pas faire preuve d’équité (dans les sentiments qu’ils ressentiraient, en leur for intérieur), envers plusieurs épouses. (10) Mais il n’interdisait pas la pratique. Il appartenait à chaque homme de prendre ses responsabilités en la matière, de décider en son âme et conscience s’il serait capable de faire preuve d’équité, sur le plan matériel, et s’il serait capable de subvenir aux besoins de toutes ses femmes dans les conditions fixées par le Coran.

Justification de la polygamie dans des circonstances exceptionnelles
De nombreux auteurs estiment que la polygamie se justifiait, au temps de la Révélation, du fait des circonstances très particulières de l’époque. (11) On cite souvent, à ce propos, l’exemple du Prophète, qui s’est marié à plusieurs femmes, pendant les dix dernières années de sa vie, du temps de son séjour à Médine. « C’était une période de guerres, et il y avait un très grand nombre de femmes qui n’avaient personne pour s’enquérir de leur sort. La plupart des femmes du Prophète étaient veuves ou âgées. Beaucoup d’entre elles avaient des enfants de leurs ex-maris. » (12)

D’après ces auteurs, la polygamie peut continuer de se justifier, dans les temps modernes, dans des circonstances exceptionnelles. Par exemple, à la suite d’une guerre meurtrière qui a décimé les hommes au front, le nombre de femmes en âge de se marier peut largement dépasser celui des hommes. (13) De même, si l’épouse est stérile, ou si elle est atteinte d’une maladie qui l’empêche d’avoir des rapports sexuels avec son mari, la majorité des auteurs pensent que le mari devrait pouvoir prendre une deuxième femme. (14)
Mais, tous les juristes soulignent que la pratique de la polygamie n’est légitime, en Islam, que lorsqu’elle est assortie des conditions et des limites prescrites dans le Coran ; et uniquement lorsque ces conditions sont scrupuleusement et rigoureusement respectées.

Or, observe le philosophe Mortada Motahari à ce propos : « Pour être équitable, il faut dire que le nombre de ceux qui respectent la lettre et l’esprit de toutes les conditions prescrites par l’Islam concernant la polygamie, est insignifiant. » (15)

Notes

(1) Mortada Motahari, « L’Islam et les droits de la femme », Ed. Al Bouraq, 2000, p. 305

(2) Gamal A. Badawi, « Polygamy in Islamic law »

(3) Eric Chaumont, article “Polygamie”, Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, Bouquins, Paris, 2007

(4) Mohamed Chafi, “La polygamie”, Marrakech, 2000

(5) Sisters in Islam, Malaysia, Reform of the Islamic family laws on Polygamy, 11 December 1996, a memorandum to the Malaysian authorities

(6) Collectif 95 Maghreb-Egalité : “Cent mesures et dispositions pour une codification égalitaire des Codes de Statut Personnel”, 1995

(7) Le Coran, Traduction par Jacques Berque, Edition de poche, Albin Michel, Paris, 2002, p. 95 et p. 113

(8) Muhammad Abduh, « fatwa fi ta’addud al-zawjate » (fatwa sur la polygamie) dans “al-A’mal al kamila” (Oeuvres complètes éditées par Muhammad Amara) tome 2, 1ère éd. Beyrouth, (1972), p. 91

(9) Mortada Motahari, ibid, p. 260

(10) Muhammad Abduh, « fatwa fi ta’addud al-zawjate », ibid, p. 93

(11) Riffat Hassan, “al-Islam wa huquq al mar’a” (L’Islam et les droits de la femme), Casablanca, 2000, pp. 88-92

(12) Mortada Motahari, ibid, p. 319

(13) Mortada Motahari, ibid, p. 324

(14) Muhammad Abduh, « ta’addud al-zawjate » (La polygamie) dans “al-A’mal al kamila” (Oeuvres complètes éditées par Muhammad Amara) tome 2, p. 87, 1ère éd. Beyrouth, (1972) et « fatwa fi ta’addud al-zawjate », ibid, p. 95

(15) Mortada Motahari, ibid, p. 322

Voir également:

Le trafic de femmes, une source de revenus pour Daech
Le Figaro
06/11/2014

Un site d’informations irakien dit avoir mis la main sur une «grille de tarifs» à appliquer sur les marchés où sont vendues les femmes chrétiennes et yazidies. Des profits qu’empoche ensuite l’organisation terroriste.

De nouveaux détails ont émergé sur le calvaire que subissent les femmes otages et esclaves sexuelles de l’État islamique. Un site d’informations irakien affirme avoir trouvé une grille de tarifs de vente des yazidies et des chrétiennes capturées par les combattants de Daech. Quiconque ne respecte pas ces prix sera exécuté, met en garde cette note, dont l’authenticité n’a pas été contestée à ce jour. Elle rappelle qu’un homme ne peut pas «acquérir» plus de trois femmes, sauf, précision étrange, s’il est un étranger originaire de Syrie, de Turquie, d’Arabie saoudite ou des Émirats.

Les femmes les plus chères sont les plus jeunes. Pour une enfant âgée de moins de 10 ans, il en coûtera 200.000 dinars (138 euros). Pour une jeune femme de moins de 20 ans 100.000 dinars (104 euros). Pour une trentenaire 75.000 dinars (52 euros). Pour une femme quadragénaire 50.000 dinars (35 euros).

Un marché aux esclaves à Mossoul
Le document déplore même que «le marché de la femme soit à la baisse, ce qui a nui aux finances de l’État islamique». Une vidéo, tournée à Mossoul et traduite il y a quelques jours en anglais, donne une illustration glaçante de ces pratiques. On y voit des combattants islamiques échanger des conseils pour bien négocier les prix. «Aujourd’hui, c’est le jour du marché aux esclaves. C’est le jour de la distribution, et si Dieu le veut, chacun aura sa part», se réjouit un militant.

Un marchand propose d’échanger une fille contre un pistolet. Un djihadiste est prêt à avancer 500 dollars pour une captive. Des combattants expliquent que le montant qu’ils sont disposés à offrir dépend du physique des femmes: celles qui ont les yeux bleus ou verts sont très recherchées. Ils recommandent aussi de vérifier l’état de leurs dents.

D’après des ONG, plus de 4.600 femmes yazidies sont portées disparues depuis l’offensive de Daech en Syrie et en Irak. Dans les premières semaines, des otages arrivaient encore à contacter des associations décrivant des bordels où les femmes étaient traitées comme du bétail et où certaines étaient violées plus de 30 fois par jour. Mais désormais, c’est le silence le plus total. D’après des témoignages de djihadistes, l’État islamique a fait de son trafic de femmes un argument de recrutement, faisant miroiter aux nouveaux venus une abondance de concubines.

Voir encore:

« Pour les djihadistes les femmes sont des esclaves sexuelles »
Tatiana Chadenat

19 août 2014

Les fanatiques de l’Etat islamique vendraient des captives pour 150 dollars. Myriam Benraad, politologue spécialiste de l’Irak, nous en parle

En Irak et en Syrie les djihadistes de l’État islamique se sont emparés de vastes régions et y ont proclamé un califat. Ils capturent et « vendent les femmes pour une centaine de dollars », assure le porte-parole du ministère des Droits de l’homme irakien. S’il faut rester prudent, car les rumeurs pullulent et les combattants jouent sur une communication de la terreur, cette marchandisation semble vraisemblable. On fait le point avec Myriam Benraad, politologue spécialiste de l’Irak, chercheuse au CERI.

Lefigaro/madame.fr. – La vente de femmes dénoncée par le porte-parole du ministère des Droits de l’homme Irakien est-elle réelle ?
Myriam Benraad. Elle est vraisemblable car depuis 2003, les djihadistes sont de mèche avec des réseaux de prostitution. Pour l’État islamique les femmes doivent être assujetties et déshumanisées. Les combattants les considèrent comme des objets commerciaux et sexuels. Ils les capturent, les enferment et en font des butins de guerre. Dans le califat proclamé, la femme n’est pas une citoyenne, mais une esclave domestique et sexuelle à la merci de son mari. Récemment, ils ont imposé le voile à Mossoul, dans le Nord de l’Irak et en Syrie. Ces hommes assassinent froidement des populations. Mais la situation des femmes était déjà très périlleuse en Irak depuis 2003.

Ces violences dénoncées aujourd’hui par le porte-parole du ministre existent depuis longtemps ?
Le sort des Irakiennes s’est dégradé progressivement depuis dix ans. Le porte-parole est courageux d’avoir condamné ses exactions. Mais il faut que cela soit suivi d’actes, car jusqu’à présent le gouvernement n’a rien fait pour les protéger. Jusque dans les années 1970, les Irakiennes avait des droits. Avec le premier embargo en 1990, il y a eu une régression juridique et sociale. Dans les provinces tribales, le crime d’honneur est apparu : une femme violée est tuée par son clan car elle a été souillée. Après l’invasion américaine en 2003, l’État qui leur garantissait un statut, s’est effondré. Sans État de droit, elles sont particulièrement exposées à la violence, et ne peuvent pas faire porter leur droit devant les tribunaux. Pendant les élections en avril 2014, il y a eu des candidates, des affiches de campagne qui essayaient de mettre en avant la parité, mais en réalité cela ne changeait pas le fond du problème, les femmes restent exposées. Avec l’État islamique on parle souvent du danger encouru par les minorités, rarement du sort des Irakiennes. Or, elles sont les premières victimes de la guerre, de l’occupation américaine et des djihadistes. Il ne s’agit pas seulement de celles issues des minorités yézidis et chrétiennes, mais de l’ensemble des femmes, sunnites et chiites.

Comment expliquer cette haine des djihadistes envers la femme ?
Une femme libre est le symbole de tout ce que les djihadistes détestent : l’Occident et la liberté. Les islamistes radicaux ont interdit le port du jean ou des vêtements qui laissent apparaître la chair car ils y voient une influence néfaste et mécréante de l’Occident. Ces extrémistes pensent qu’en les soumettant, ils reviennent aux bases de l’Islam. Mais c’est faux. Il n’est écrit nul part dans le Coran qu’il faut asservir, violer, assassiner… ou même imposer le port du voile. C’est un choix personnel pas une obligation. Là aussi, il y a dérive. Les djihadistes vont chercher n’importe quelle justification dans le Coran ou certains Hadith (les paroles prêtées au prophète Mahomet), pour légitimer leurs actions, l’asservissement et le meurtre. Ils opèrent un glissement des textes. C’est une interprétation absurde et meurtrière qu’il ne faut pas chercher à expliquer rationnellement car elle relève d’une dérive salafiste et radicale. Les femmes disposent pourtant de nombreux droits dans l’Islam. Khadija bint Khuwaylid, la première épouse du prophète Mahomet, riche et indépendante, a largement contribué à son succès.

Voir enfin:

Discours d’inauguration du Musée de l’histoire de l’immigration
François Hollande

15 Décembre 2014

Présidence de la République française – Élysée.fr

Mesdames et messieurs les ministres,

Mesdames et messieurs les parlementaires,

Mesdames et messieurs les ambassadeurs,

Monsieur le Défenseur des droits,

Madame la Présidente du Conseil d’Administration, chère Mercedes ERRA,

Monsieur le Président du Conseil d’Orientation, Cher Benjamin STORA,

Monsieur le Directeur Général,

Mesdames, messieurs,

Je suis fier d’inaugurer aujourd’hui le Musée de l’Histoire de l’Immigration et de rappeler le rôle qui est le sien, dans nos institutions culturelles et éducatives.

Il s’agit de comprendre notre histoire pour aller vers l’avenir. Fernand BRAUDEL avait eu cette formule dans son dernier livre : « définir le passé de la France, c’est situer les Français dans leur propre existence ». Telle est la vocation du Musée national de l’Histoire de l’Immigration, rendre aux immigrés la place qui leur revient dans le récit national et se donner ainsi les moyens d’aborder de façon sereine la question toujours posée de l’immigration.

La vocation de votre musée est de montrer le processus continu par lequel la Nation a intégré les populations d’origine étrangère et a su préserver son unité tout en reconnaissant la diversité des origines et des cultures. Ce musée est plus qu’un symbole. C’est un message de confiance dans l’histoire de notre pays mais aussi dans ce que nous sommes et de ce que nous pouvons faire.

La France est un vieux pays d’immigration, l’un des plus vieux pays d’immigration d’Europe. Commencée dès la deuxième moitié du XIXème siècle pour répondre aux besoins de ce qu’on appelait la première révolution industrielle, l’immigration s’est poursuivie tout au long du XXème siècle et s’est amplifiée avec la reconstruction du pays après la guerre, avec la décolonisation et enfin avec la mondialisation. Aujourd’hui un Français sur quatre a au moins un grand parent étranger. Evoquer l’histoire de l’immigration, c’est évoquer l’histoire de France, c’est l’histoire, c’est notre histoire.

Et pourtant, jusqu’à récemment, l’immigration n’apparaissait que faiblement dans les manuels scolaires. Elle n’était guère présentée comme une chance pour notre récit national et était souvent ignorée des Français y compris même de ceux qui en étaient issus. Elle n’avait pas de lieu de mémoire, pas de lieu pour partager les histoires familiales pour retrouver les récits, pour suivre les parcours qui avaient fait que des hommes, des femmes, des familles étaient venus s’échouer ici en France pour mieux réussir.

Il fallait donc une initiative, et je veux rendre justice à Lionel JOSPIN d’avoir dès 2001, pris conscience de cet étrange oubli, et d’avoir eu la volonté de le réparer en proposant la création d’un musée de l’immigration. Ce projet s’est poursuivi sous la présidence de Jacques CHIRAC, qui a chargé Jacques TOUBON de la responsabilité de faire aboutir cette belle entreprise. Le Palais de la Porte Dorée, qui avait connu son heure de gloire d’une époque dépassée, fut choisi. C’était en 2004. Ce lieu qui avait été celui de l’exposition coloniale, allait devenir le musée de toutes les immigrations, de toutes les fiertés après avoir été ce lieu où des peuples avaient exposé devant le colonisateur, leurs plus belles réussites. Le Musée national a finalement ouvert ses portes en octobre 2007, c’était il y a 7 ans.

Sept ans c’est long pour une inauguration officielle. Il fallait qu’elle soit suffisamment réfléchie pour qu’elle puisse avoir lieu aujourd’hui, comme si l’immigration devait être toujours un sujet difficile dont il vaudrait mieux ne pas parler, ou alors avec certains mots et dans certaines circonstances. Mais le principal, c’est qu’aujourd’hui ce musée soit là et que la France soit dotée d’une institution destinée à conserver et à mettre en valeur le patrimoine de l’immigration, à montrer, à mesurer l’apport des immigrés et de leurs descendants, leur apport à la Nation. Par le sang versé, par le travail, par le talent, par la réussite. Ce Musée a une double volonté : la reconnaissance de toutes ces origines, de tous ces parcours, de toutes ces nationalités et en même temps, le rassemblement dans un même projet, celui de la France.

Je tiens à remercier les équipes de l’établissement qui, malgré les vicissitudes, ne se sont jamais découragées. Les efforts ont porté leurs fruits : l’exposition permanente aura vu passer 500.000 visiteurs depuis 2007. Deux mille enseignants viennent s’y former chaque année. Et les chiffres de fréquentation ne cessent d’augmenter grâce aux expositions temporaires qui s’y succèdent.

Ce musée doit être à la hauteur de l’ambition qui était celle de ses concepteurs, ce qui suppose à mes yeux de réaffirmer sa dimension culturelle et scientifique. C’est un lieu où il convient de mener un travail, un travail long, un travail obscur parfois, un travail de mémoire. Il convient de lui donner les moyens qui jusqu’à présent ne lui ont pas été accordés. C’est pourquoi une augmentation de près d’un million d’euros sera effective dès l’année prochaine, pour parvenir à un doublement de son budget en 5 ans.

Mais ce qui fait l’originalité, la spécificité de ce musée, c’est d’être à la fois une référence en matière de recherche, un espace de débat et une expression de la diversité, de la multiplicité de toutes les migrations, pour qu’il puisse y avoir cette mise en valeur des souvenirs, des mémoires ici rassemblées à travers ces objets familiers. Je remercie les donateurs qui ont fait en sorte de pouvoir par un instrument de musique, une machine, une étoffe, démontrer le lien qu’ils avaient avec la France et avec aussi leur pays d’origine. Comme si le pays d’origine venait ici s’offrir au pays d’accueil, c’est-à-dire à la France.

Comme la mémoire individuelle, la mémoire d’une Nation est capricieuse, tantôt elle est ingrate, tantôt elle est généreuse. Elle a ses propres rythmes et regarde trop souvent le passé avec les yeux du présent. C’est pourquoi nous avons besoin des historiens, c’est leur rôle. Ce sont eux qui nous rappellent que l’immigration fut à la fois le produit de nos propres nécessités, de nos propres besoins, j’entends par là ceux de la France, et en même temps des convulsions de l’Histoire, qui ont fait que des femmes et des hommes sont partis de très loin pour venir s’établir ici. D’abord ce furent des ouvriers, ce fut le labeur qui fut la justification de l’immigration.

Les premiers vinrent de tout près, ce furent les Belges, dans l’industrie textile du nord. Puis les Italiens dans l’industrie lourde de l’Est, les Polonais dans les mines. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les Espagnols, les Portugais, les Maghrébins, les Africains, qui contribuèrent à leur façon à la reconstruction du pays, à sa croissance à ce qu’on a appelé les trente glorieuses. Au bout de 30 ans après la guerre, on a estimé que ces forces-là auront construit l’équivalent d’un logement sur deux, d’une machine sur sept, et de 90% des autoroutes de notre pays.

Les crises des années 70 paradoxalement n’ont pas tari les flux, parce que les entreprises continuaient d’appeler de nouveaux immigrés, qui venaient chaque fois de plus loin pour pouvoir occuper des emplois que nul ne voulait occuper. Ce mouvement ne s’est arrêté que récemment.

Enfin la décolonisation poussa des populations jusque-là intimement liées à la France à venir y travailler. Je veux saluer ici, le Président Abdou DIOUF qui jusqu’à récemment était le Secrétaire Général de l’Organisation Internationale de la Francophonie, et qui est là pour nous rappeler ce lien qui unit les pays autrefois dans la communauté française, et qui aujourd’hui ont un lien qui demeure avec la France, et qui parlent en français. Ces populations venaient de cette Afrique, de ce Maghreb, et considéraient qu’elles avaient le droit de venir, ici. Elles avaient le droit parce que l’histoire leur rappelait le rôle qui avait été celui des plus anciens, ce qu’on appelait les « troupes coloniales », et qui étaient venues sauver la France. Ces troupes venaient de partout. Parmi les « Poilus » de 14-18, on comptait ainsi 180.000 Algériens, 60.000 Tunisiens, 37.000 Marocains, 134.000 soldats d’Afrique noire, 34.000 Malgaches. C’était l’empire qui était venu sauver la France.

Comment oublier 30 ans après, les 100.000 soldats africains de l’Armée de De LATTRE, qui accomplirent le débarquement de Provence, les tirailleurs sénégalais, les goumiers, les tabors, les spahis, les zouaves. Comment oublier les résistants de la MOI (Main d’Œuvre Immigrée), juifs, arméniens, les martyrs de l’affiche rouge chantés par Aragon.

Comment oublier le dernier Poilu, Lazare PONTICELLI, né en 1897 dans un petit village en Italie. Il n’était même pas français lorsqu’il s’était engagé dans une unité étrangère à 17 ans, en trichant sur son âge. En 1939, il avait demandé à être naturalisé pour participer à la seconde guerre qui venait d’être déclarée. C’était finalement plus qu’un symbole que le Musée national de l’Histoire de l’Immigration l’ait invité à célébrer son 110ème anniversaire ici-même. Tous s’étaient battus pour la France, mais pour une certaine idée de la France. Pour la France universelle, la France ouverte au monde, pour la France capable de promouvoir des idéaux de progrès. Cette France qu’ils voulaient rejoindre pour la servir, cette France qui était la terre espérée de ceux qui ont fui tout au long du 19ème et du 20ème siècle, les massacres, les pogroms, les guerres, les dictatures, et qui trouvèrent dans notre pays un refuge pour fonder leur foyer.

C’est une grande réussite de ce musée que d’évoquer toutes ces mémoires, de nous rappeler que les immigrés, les enfants d’immigrés ont apporté à la science française, à la physique à la chimie, aux mathématiques. Combien de Prix Nobel et de récompenses glorieuses, de Marie CURIE (qui s’appelait de son nom de jeune fille Maria SKLODOWSKA), à Arthur AVILA, franco-brésilien, qui a reçu la médaille Fields de Mathématiques. Tous ces étrangers, tous ces immigrés qui ont fait la fierté de la France dans les domaines qui paraissaient les plus inaccessibles. S’il fallait livrer ici tous les noms de ces milliers d’étrangers, d’immigrés, d’enfants d’immigrés devenus célèbres dans le cinéma, dans la littérature, la peinture, la musique, le sport et la mode. Je veux ici saluer cette belle exposition sur la mode. La mode fait partie de l’excellence française, la mode fait rayonner la France et nous donne à chaque fois la conviction que nous avons tout inventé. Cette mode, nous en savons maintenant toutes les origines, toutes les provenances, ce sont le plus souvent des créateurs, des créatrices qui ont permis à la France d’être toujours en avant-garde, toujours admirée, toujours reconnue. Voilà ce que montre ce musée, que notre réussite, la réussite la plus flamboyante de la France, elle est celle de tous les Français, et donc de tous ceux qui nés ici ou nés ailleurs, ont donné ce qu’ils avaient de meilleur pour la création, pour l’entreprise, pour l’innovation, pour la recherche, bref, pour la France.

Ce musée national est l’hommage de la Nation à ces millions de gens, qui sont venus en France, qui y ont donné le meilleur d’eux-mêmes et dont les enfants sont pleinement devenus Français et qui en même temps veulent que leur histoire, que leur parcours, que leur diversité, leur singularité et leur origine puissent être reconnus par la République, par celle qu’ils ont voulu servir et à laquelle ils ont profondément adhéré.

L’histoire de l’immigration rappelle néanmoins qu’elle fut toujours l’objet de controverses.

La présence de personnes étrangères a toujours suscité à toutes les époques de l’inquiétude, de la peur, de l’appréhension, surtout quand aux différences de langue, de culture, s’ajoutent des différences de couleur et de religion. Il y a toujours eu des démagogues, pour les attiser, pour utiliser les manquements aux règles communes – qu’il faut déplorer, pour justifier le rejet et démontrer qu’il y en a qui ne s’assimileront jamais. L’exploitation des questions migratoires jusqu’à la tragédie, n’est donc en rien une nouveauté et c’est ce que montre la recherche historique.

Dès août 1893, à Aigues-Mortes, des Français excités par d’absurdes rumeurs, avaient massacré des travailleurs italiens, parce qu’ils venaient prendre des emplois, occuper des villages et finalement mettre en cause les équilibres de telle ou telle famille. Puis la boue antisémite s’est déversée lors de l’affaire DREYFUS.

Les archives de ce musée sont pleines de témoignages dans lesquels des pseudo-scientifiques, mais de vrais idéologues tentaient de démontrer pourquoi les Italiens, les Polonais, les Espagnols, les Arméniens ne pourraient jamais être assimilés par la société française.

Dois-je évoquer la période si noire de la collaboration, le déchaînement des haines, les délations, les compromissions ? Puis la guerre d’Algérie qui déchaîna d’autres passions ? Les années 60 furent aussi des années de violence, des ratonnades. Les années 70 avec – on ne s’en souvient déjà plus, des attentats racistes, des assassinats ? Chaque époque fut marquée par des violences et des intolérances. On pourrait se dire que le pire est passé. Il y a toujours cette récurrence, il y a toujours ce retour.

Certes, il n’y a rien de neuf dans les discours, mais les contextes changent. Les étrangers sont toujours accusés des mêmes maux : venir prendre l’emploi des Français, bénéficier d’avantages sociaux indus quand bien même les études les plus sérieuses montrent qu’ils contribuent davantage aux comptes sociaux qu’ils n’en bénéficient.

Ce sont toujours les mêmes préjugés, les mêmes suspicions qui sont invariablement colportés. Mais le fait nouveau, et nous devons le regarder en face, c’est la pénétration de ces thèses dans un contexte de crise, qui paraît interminable, et d’une mondialisation qui est elle-même insaisissable. C’est là que réside le fait nouveau, le doute qui s’est installé sur notre capacité à vivre ensemble. Est-ce que la France sera encore la France ? Est-ce qu’elle sera en mesure d’intégrer, d’absorber, d’assimiler, de prendre le meilleur et d’éviter le pire ? C’est cette question qui taraude beaucoup de nos compatriotes. C’est la peur aussi sciemment installée d’une religion, l’Islam, qui de façon inacceptable est présentée par certains comme incompatible avec la République, alors que la République a toujours respecté les religions, et que les religions ont toujours été capables de comprendre les valeurs qui devaient être respectées.

Le fait nouveau, c’est que ces vents mauvais soufflent de plus en plus, et pas seulement en France, partout en Europe. C’est pourquoi il nous faut une fois encore reprendre le combat et faire en sorte de répondre et de ne rien laisser passer, en montrant d’abord la force de l’intégration.

Le musée restitue le parcours de ces millions d’exilés dont la plupart ont fait souche dans notre pays pour devenir français soit directement par la naturalisation. Le musée montre bien les actes qui ont été ainsi posés, ainsi délivrés. On m’a rappelé cette reconnaissance de l’artiste à qui l’on demandait si elle voulait une décoration. « La décoration ? », a-t-elle répondu, « c’est mon acte de naturalisation, me faire devenir français c’est la plus belle reconnaissance que pouvait m’accorder la République ». Il y a aussi par la succession des générations, le droit du sol, le fait que ces descendants d’étrangers sont devenus des citoyens français, pleinement français, et donc pleinement citoyens.

C’est ainsi que les immigrés d’hier et les enfants se sont fondus dans notre société, et en même temps que s’est enrichie à chaque étape, à chaque période leur contribution. Voilà ce message que le musée transmet : avoir confiance dans notre histoire pour être capable de regarder le présent avec suffisamment de sérénité, de responsabilité et de force pour ne pas nous laisser emporter là où ne voulons pas aller. Les enfants des immigrés dépeints comme inassimilables hier, sont devenus des patriotes sans avoir jamais à renier leurs origines. Parce que depuis 150 ans, la République n’est pas liée aux origines, c’est l’adhésion à un projet commun. Renan, dans sa fameuse conférence de 1882, affirmait que l’existence d’une Nation était un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu était une affirmation perpétuelle de la vie. Savoir tous les jours que nous sommes Français, vouloir être Français, être pleinement conscient que de vivre en France, c’est une somme de devoirs et de droits. De GAULLE, lui-même, ne disait pas autre chose en disant qu’« Est Français celui qui souhaite que la France continue ». Continue dans sa marche, continue dans son destin, continue de porter le progrès, continue d’être à la hauteur de l’idéal qu’elle porte.

Pour y parvenir, l’école joue un rôle fondamental. Elle reste le creuset de l’intégration. Elle est de plus en plus sollicitée. L’école à qui l’on demande à la fois de former, avec une transmission du savoir exigeante et en même temps d’accueillir, d’accueillir parfois des enfants qui n’ont jamais été dans leur famille éduqués dans une autre langue que leur langue d’origine. On demande beaucoup à l’école, on lui demande aussi de faire en sorte que tous les enfants soient dans les mêmes conditions d’égalité. Les réussites scolaires en matière d’intégration sont multiples. Je veux saluer les enseignants qui s’y dévouent et qui parviennent à chaque fois, à chaque année qu’ils ont à recevoir des enfants, à les porter au plus haut niveau. Mais nous devons aussi regarder les échecs. Ils sont là : les décrochages concernent principalement certains quartiers et certains jeunes. Notre premier devoir est de tenir la promesse de l’égalité républicaine. C’est pourquoi la révision des cartes de l’enseignement prioritaire, les moyens donnés à l’éducation nationale, sont des leviers essentiels si nous voulons aller toujours vers une intégration réussie.

De même la lutte contre les discriminations qui existent dans l’orientation, dans la formation, dans l’accès à l’emploi, doivent être également combattues.

Le second pilier de l’intégration, c’est la laïcité. Elle est proclamée. Elle doit donc être enseignée, traduite en principes simples, intelligibles. La laïcité n’est ni la lutte contre la religion, contre une religion. La laïcité n’est pas la suspicion non plus à l’égard de telle ou telle communauté. La laïcité est une école de respect, de la règle commune, une reconnaissance de la liberté de croire ou de ne pas croire. Cette laïcité, nous devons l’ériger en valeur fondamentale mais nous devons aussi faire en sorte qu’elle puisse être, pour chaque jeune, non pas un concept mais une manière vivre, de respecter l’autre, de pouvoir être pleinement lui-même tout en étant entièrement dans la République. La laïcité n’est pas simplement un principe que l’on voudrait poser, c’est ce qui permet dans les actes de la vie quotidienne de savoir ce qu’il est possible de faire et ce qu’il n’est pas possible de montrer ou de faire.

Nous devons faire en sorte que la laïcité soit célébrée partout le 9 décembre, jour anniversaire de la loi de 1905, et en particulier dans les écoles où désormais est affichée la « Charte de la Laïcité ».

Traiter de façon républicaine la question de l’immigration, c’est imposer la vérité des faits mais c’est aussi nous obliger à agir.

La vérité, c’est de ne rien ignorer des tensions, des difficultés et des risques. L’obligation d’agir, c’est d’aller jusqu’au bout de l’intégration, de traiter avec fermeté aussi et humanité, l’immigration clandestine mais de mieux accompagner l’immigration régulière. Agir, c’est être convaincu que la République doit être sûre de ses principes, fière de ses valeurs mais ne doit jamais céder un pouce de terrain à la facilité et au repli sur soi.

C’est pourquoi, j’ai voulu que la lutte contre le racisme et l’antisémitisme devienne une grande cause nationale. Parce que lorsque l’on a notre Histoire, que l’on porte nos valeurs, lorsque l’on a cette République qui nous rassemble tous, la France ne peut tolérer qu’un citoyen soit agressé pour sa religion, sa couleur de peau, ses origines.

Rien ne sera passé sous silence. Rien ne doit rester impuni. Rien de ce qui fait une insulte à notre République, à notre Histoire, rien ne doit pouvoir passer à côté de la punition qui est justifiée.

Certains s’interrogent sur la volonté des immigrés de s’intégrer – je l’ai dit, le thème n’est pas nouveau – d’autres dissertent sur la capacité de la France à accueillir ces étrangers qui sont là depuis longtemps, ou ces enfants d’étrangers qui sont devenus Français, et se posent la question de l’avenir même de notre identité. Il y en a même qui s’inquiètent de l’efficacité de notre politique migratoire à l’échelle de l’Europe et veulent la reconsidérer.

Nous devons répondre à toutes ces questions. Nous ne devons pas faire comme si elles devaient par principe ou par précaution être écartées. Car sinon, si nous n’avons pas cette franchise entre nous, nous laisserons la place vide pour des discours qui instrumentalisent la peur, la peur de la dissolution de notre pays, de la dislocation, de la disparition.

Vous savez, ceux qui rêvent d’une France en petit, d’une France de dépit, d’une France en repli, bref d’une France qui ne serait plus la France.

C’est pourquoi, nous devons lutter contre ces thèses au nom de la France, pour la France, pour une France qui sera non seulement à la hauteur de son Histoire mais capable de porter un grand projet, de bâtir un avenir, de forger un destin.

C’est pourquoi, au sentiment de dépossession qui est entretenu avec malice, pour ne pas dire avec malignité, il nous faut rappeler à chaque fois aux Français d’où ils viennent, quelles sont les valeurs sur lesquelles notre pays s’est bâti et où nous voulons aller ensemble.

La France est un pays qui porte plus qu’une histoire mais une ambition, qui ne conçoit son destin que dans l’ouverture.

Certes nous devons nous protéger contre toutes les menaces mais la France n’a été victorieuse que lorsqu’elle a été capable de se dépasser. Un pays comme la France n’a pas besoin d’haïr les autres pour aimer les siens. Un pays qui a confiance en lui-même et d’abord dans sa jeunesse. Un pays qui croit en la place de chacun, qui pense que l’éducation est la matrice de tout ce qui fait la citoyenneté, qui fait confiance à la culture pour permettre que chacun puisse s’élever au-delà même de sa condition. Un pays qui veut aller jusqu’au bout de la citoyenneté.

C’est sur ces bases-là que nous devons définir une politique migratoire. Elle est nécessaire.

D’abord, pour ne pas affaiblir les pays d’émigration qui doivent s’appuyer sur leur dynamisme démographique pour leur développement, sur les compétences de leur jeunesse, sur la présence de leurs élites. C’est pourquoi, nous ne pouvons plus regarder le Sud avec les mêmes yeux. Le Sud et notamment l’Afrique qui est un continent de croissance, de développement qui n’a pas besoin de laisser partir sa population, qui a besoin qu’on lui apporte nos investissements, nos technologies et également notre capacité à créer ensemble.

Nous devons aussi avoir une politique migratoire parce que les pays d’accueil ne peuvent pas, justement, accorder aux migrants, notamment à ceux qui sont persécutés dans leur pays, une place digne si les conditions ne sont pas réunies. C’est-à-dire une capacité à donner un avenir et d’abord un emploi.

Nous devons enfin avoir une politique migratoire pour lutter contre les trafics, contre tous ceux qui font commerce. Il y en a toujours eu dans l’Histoire des étrangers avec des réseaux criminels qui mettent en danger la vie des hommes et des femmes chaque jour. Près de 3500 sont morts depuis janvier dans les eaux de la Méditerranée, la route la plus dangereuse du monde.

Cette politique passe par l’Europe. Notre frontière, c’est Schengen. Cet accord est né de la volonté de remplacer des contrôles aux frontières nationales qui n’avaient plus d’efficacité par des coopérations uniques et sans précédent en termes de liberté, de sécurité et de justice. Et on voudrait faire éclater Schengen ? C’est assez facile, personne ne sait exactement ce qu’est Schengen. Peut-être que certains croient que c’est un personnage dont il faudrait rechercher au plus vite l’identité et la personnalité pour le traduire en justice. Mais Schengen, c’est justement ce qui a permis à tous les pays d’Europe de s’organiser pour justement contrôler l’immigration et avoir une coordination des politiques.

Faire éclater Schengen ? Faire disparaître Schengen ? Mais cela serait reculer, aboutir à rétablir des frontières, pays par pays. Peut-être est-ce pour créer des emplois que certains nous font la proposition, mais enfin généralement ce ne sont pas les fonctionnaires qui justifient leurs sentiments les plus doux et les plus accommodants.

Nous devons donc défendre ce principe et faire que l’avenir de l’Europe soit de bâtir avec l’ensemble des Etats du voisinage, une politique permettant – je pense à la Méditerranée et au-delà – de conjuguer, la gestion des crises, l’aide au développement, et les contrôles des mouvements de population.

La France sera à l’initiative dans les mois qui viennent, non pas pour défaire Schengen mais pour mieux assurer la sécurité à l’intérieur et le contrôle à l’extérieur, et pour mieux répartir les charges qui pèsent sur les Etats membres, en Europe.

Pour la France, où la question de l’immigration revient régulièrement, un devoir de vérité s’impose.

Depuis 10 ans, notre pays accueille environ 200 000 personnes par an, soit la proportion la plus faible d’Europe, rapportée, bien sûr, à notre propre population. 200 000, certains disent que c’est trop. Qui trouve-t-on ? 90 000 viennent au titre de l’immigration familiale, c’est notamment le cas des conjoints de citoyens français : va-t-on interdire un rapprochement dès lors que le lien a pu être vérifié ? Ce serait insupportable ! Ce serait même contraire aux principes du droit européen et même du droit international.

60 000 autres arrivent chaque année comme étudiants. C’est une volonté pour notre pays, c’est un enjeu d’accueillir les élites de demain, le temps de leur formation. Devrait-on préférer qu’ils se forment ailleurs, aux Etats-Unis, au Canada ou en Australie ? Alors que tout le discours que je porte depuis deux ans et demi, c’est de dire que nous avons besoin de plus d’étudiants étrangers parce que c’est un investissement considérable pour la France, c’est une chance extraordinaire de pouvoir avoir les meilleurs talents, chercheurs qui viennent, ici, en France, étudier.

Que serait la France dans 20 ou 30 ans si elle ne les accueillait plus alors que le nombre d’étudiants dans le monde va doubler d’ici 2020 ? C’est la raison pour laquelle, les obstacles concernant les mobilités étudiantes ont été progressivement levés parce que la France doit attirer tous les talents du monde entier.

Il y a deux ans, il y avait une circulaire – je ne rappellerais pas le nom de son auteur, qu’importe- dont le seul objet était de limiter le droit au séjour des étudiants et des chercheurs. Cette circulaire a été abrogée mais notre réglementation est encore trop dissuasive. C’est pourquoi, le Gouvernement a créé les « passeports talents » ouvrant un droit à séjour de quatre ans qui seront délivrés de manière simplifiée et de plein droit dès lors que les critères prévus (les ressources, le niveau d’études, le contrat de travail) seront remplis. « Passeport talent », il ne s’agit plus là, d’étudiants, il s’agit de chefs d’entreprise, de cadres, de jeunes techniciens. Ils amplifieront le mouvement initié avec les visas « talents internationaux » qui ont permis une augmentation de 7% du nombre d’étudiants venant en France, et de 20% pour les chercheurs.

Curieux paradoxe, notre pays ! Quand un jeune Français va à l’étranger, on considère que c’est un exil, que nous n’avons pas pu le retenir. Quand un étudiant étranger vient en France, on viendrait le suspecter. Nous devons faire en sorte qu’il y ait plus d’étudiants français qui aillent aussi à l’étranger pour revenir ensuite et que nous puissions accueillir plus d’étudiants étrangers en France.

Puis, pour arriver aux 200 000, il y a l’asile, c’est-à-dire un droit constitutionnel qui fait partie de l’identité même de la France. Il n’est pas tolérable que notre système d’examen du droit d’asile fonctionne aussi mal. Le constat a été fait depuis longtemps. Plus de 18 mois pour avoir une réponse, on a réduit les délais déjà depuis deux ans mais nous devons encore accélérer parce que c’est un double risque que nous faisons courir.

Si le refus est prononcé, toute chance que celui qui est là depuis 18 mois essaie de se réfugier dans l’immigration illégale et si c’est pour une réponse favorable, pourquoi ne lui a-t-elle pas été communiquée plus tôt pour qu’il puisse pleinement s’insérer ?

Nous avons donc préparé un texte qui est en ce moment en discussion au Parlement qui va être voté – je crois avec une large majorité – pour réduire à 9 mois le délai pour traiter une réponse en termes de droit d’asile.

Quant à l’immigration économique, qui a été considérable, elle est devenue résiduelle dans notre pays. La présence de ceux qu’on appelle les travailleurs détachés et qui n’a rien avoir avec ce que l’on croit être l’immigration économique, mais plutôt un abus de situation – ces travailleurs détachés qui ne sont d’ailleurs pas en cause en tant que tels mais qui sont ceux qui viennent en France, de pays européens pour être moins payés parce que les cotisations sociales ne sont pas facturées aux employeurs.

Alors si nous devons respecter la libre circulation qui est un acquis fondamental de l’Europe, elle ne doit pas être détournée, dévoyée parce qu’aujourd’hui la question des travailleurs détachés fait que sur le plan politique il y a l’exacerbation de tensions et sur le plan économique il y a une concurrence déloyale.

Je ferai donc en sorte dans les prochains Conseils européens de clarifier cette notion de travailleur détaché et d’éviter tous les abus.

Trop de nos concitoyens issus de l’immigration se considèrent encore comme des étrangers, assignés à leurs origines. Et trop de nos compatriotes ont le sentiment qu’ils ne sont plus chez eux quand d’autres se placent en dehors des règles communes. Voilà la tension principale qui existe dans notre pays. Dans les deux cas, c’est la France qui est atteinte, qui est blessée. Nous devons donc réagir à cette double dislocation du pacte républicain pour que chacun se considère français en France et capable de vivre ensemble.

La République n’a d’avenir que si elle sait construire une politique de citoyenneté dont le principe est simple et clair : c’est l’égalité.

La République n’a d’avenir que si les droits et les devoirs sont rappelés à tous, quelle que soit leur nationalité.

La République n’a d’avenir que si aucun territoire n’est relégué, abandonné, oublié. Elle n’a d’avenir que si les quartiers ne deviennent pas des ensembles où vivent les mêmes populations dont la communauté de destin serait celle de leurs communautés supposées d’origines. C’est le sens de la politique de la ville : éviter les concentrations des mêmes sur les mêmes lieux, agir sur les causes des inégalités, multiplier les leviers d’insertion, offrir un avenir en termes de formation, d’emploi, d’accès à la culture.

Le sujet que nous avons à régler, c’est l’immigration d’hier et même d’avant-hier que nous avons à mieux appréhender, où le critère, d’ailleurs, n’est plus la nationalité mais la citoyenneté effective. Quant à l’immigration d’aujourd’hui – dont j’ai dit ici le caractère limité, elle doit être néanmoins accompagnée. C’est le sens du projet de loi sur le séjour des étrangers qui sera discuté au Parlement l’année prochaine. Toute personne qui arrivera en France, quelles qu’en soient les raisons –j’ai évoqué les sources de cette immigration- devra apprendre le français, être formé aux valeurs de la République, à ses règles, à ses usages, à ses droits, à ses devoirs.

Ce parcours d’intégration s’accompagnera de la remise de titres de séjour pluriannuels. A quoi sert-il de faire subir à des étrangers en situation régulière une attente interminable devant les Préfectures, les Sous-préfectures, pour le renouvellement de leur titre de séjour, comme pour bien les punir de ce qu’ils viennent réclamer : un titre de séjour. Ils l’ont déjà, c’est juste pour le renouvellement. Ils l’auront mais ils doivent attendre dans le froid, au petit matin, rien que pour leur montrer qu’ils ne sont pas vraiment, ici, bienvenus.

Ce n’est digne ni pour les fonctionnaires qui ont à traiter ces questions – je veux les saluer, ce n’est pas facile- ni digne pour les personnes ainsi traitées. A quoi sert-il d’instaurer une précarité inutile alors que ces étrangers ont déjà une activité professionnelle ?

Beaucoup d’étrangers, ce ne sont plus les mêmes, sont là depuis des décennies. Ils ont parfois gardé leur nationalité d’origine tout en étant parfaitement intégrés à la société française. C’était leur droit. Ils n’ont pas voulu changer de nationalité ou peut-être n’ont pas pu y accéder. C’est cette situation d’étranger depuis longtemps en France qui a justifié la revendication de leur ouvrir le droit de vote aux élections locales. Beaucoup de pays européens l’ont fait. Pour y parvenir en France, chacun en connait les conditions. Mieux vaut un langage de vérité si l’on veut éviter les passions ou les illusions. Rien ne peut se faire sans une révision de la Constitution, ce qui suppose, dans notre droit, une majorité des 3/5ème au Parlement. C’est-à-dire l’accord de toutes les forces républicaines. J’y suis pour ma part favorable, à elles de prendre leur responsabilité.

Ces difficultés – que nous connaissons depuis 30 ans – ne doivent pas nous empêcher d’agir pour favoriser l’autre versant de la citoyenneté, l’accès à la naturalisation. Il n’y a pas de meilleure preuve d’amour à la République que cette déclaration d’allégeance à ses principes et à ses valeurs. Dans le passé récent, certains ont été tentés de réduire le nombre de naturalisations, de compliquer ces procédures comme si devenir Français pour des étrangers qui étaient là depuis des années, qui avaient servi la France, constituait une menace. C’était encore une fois oublier, les vertus intégratrices de la République.

C’est pourquoi, j’ai demandé au Gouvernement, dès 2012, de fixer de nouveaux critères justes et transparents pour l’accès à la nationalité française. Des progrès ont été faits. Le nombre des naturalisations a augmenté mais il y a lieu, encore, d’accélérer les procédures, de les unifier sur le territoire et de bien fixer la nature des critères.

Je souhaite également que la République marque enfin sa reconnaissance à l’égard des vieux immigrés, ceux que l’on appelle les Chibanis. Beaucoup ont été recrutés, il y a des décennies, avec l’espoir d’un retour rapide au pays. Puis, ils ont fait souche dans le nôtre et ont contribué à sa construction.

A la France, ils ont donné leur jeunesse, leur labeur, leurs bras. Il est temps que l’on cesse de leur opposer des règles tatillonnes pour qu’ils ne puissent accéder véritablement à leurs droits ou à leurs prestations sociales.

Il est temps aussi que leur naturalisation soit facilitée, comme l’a proposé un rapport parlementaire. C’est la raison pour laquelle la loi sur le vieillissement, puisqu’il s’agit de travailleurs âgés, ouvrira la naturalisation de plein droit à tous les étrangers âgés de plus de 65 ans qui ont vécu plus de 25 ans en France et qui ont au moins un enfant français.

Il y a aussi les jeunes français qui veulent pleinement participer à la vie de notre pays. C’est toute la question de la représentation. Elle n’obéit pas à des logiques législatives, à des quotas ou des règles.

C’est une obligation pour toutes les forces politiques sociales économiques de notre pays. Faire en sorte que ceux qui parlent au nom des autres puissent ressembler aux autres. Faire en sorte que ceux qui décident pour les autres puissent être finalement comme les autres.

Ce travail-là doit être mené systématiquement parce que lorsqu’une représentation n’est plus fidèle à l’état d’une société, la société ne se reconnait plus dans celles et ceux qui les représentent.

C’est un grand enjeu. Des progrès ont été faits lors des élections locales – je sais que dans les entreprises, il y a également cette volonté – mais pourquoi y aurait-il cette facilité dans la culture, dans le sport et cette résistance dans nos institutions ou dans les entreprises ?

Bien sûr qu’il y a la méritocratie scolaire, et elle donne des résultats. Combien de jeunes qui sont de toutes les couleurs de la France ont réussi les meilleurs examens, obtenu les meilleurs diplômes ? Ils frappent à la porte, à leur tour, demandent leur part et à qui on demande plus qu’à d’autres d’attendre, d’attendre encore ? Eh bien non ! Il n’est plus temps d’attendre. Il faut que la société française puisse être représentée avec toutes les couleurs, toutes les forces, toutes les forces vives de la France.

L’immigration en France, c’est l’histoire de millions de personnes venues d’ailleurs, de très loin ou parfois de plus près qui voulurent un jour fondre leurs aspirations personnelles, familiales dans le rêve français.

C’est ainsi que notre histoire s’est faite. Notre pays ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui sans cette multiplication de talents et d’atouts. Bien sûr que cette immigration a suscité également tout au long de son histoire, frustrations, fractures, frictions, nous ne devons ni ignorer les talents ni occulter les peurs.

Cette diversité est une chance si nous savons la valoriser, l’enrichir, la dépasser, si nous savons affirmer une volonté commune de vivre ensemble, ce qui suppose une pleine adhésion à la République. Sinon c’est le piège de la division, la menace du communautarisme, la confrontation des cultures et donc, le racisme, l’antisémitisme, la détestation de l’autre.

C’est en prenant en compte ces risques qui sont là, dans la France du 21ème siècle, que nous ne pensions plus imaginer ou voir, c’est en prenant en compte ces risques que nous devons nous élever, pour faire en sorte que la Nation redevienne facteur d’espoir. La France doit avoir confiance dans la France.

C’est une responsabilité dont l’Etat a la charge pour garantir la cohésion et l’apaisement. Je l’ai dit, l’éducation en est la première condition mais l’école ne peut pas répondre à un défi aussi grand. Toutes les institutions sont concernées : les institutions publiques mais également les entreprises privées. La réussite de notre pays dépend de notre capacité à régler cette question de la citoyenneté et de l’immigration.

C’est aussi une responsabilité individuelle car l’histoire de l’immigration nous l’enseigne aussi. Vivre en France, c’est une chance. Elle doit être ressentie, comprise, saisie pour pouvoir être mise au service du destin commun.

Votre musée montre que cet espoir est possible puisqu’il apporte la preuve que des femmes et des hommes arrachés parfois dans la douleur à leur pays d’origine, qui ont connu bien des épreuves, ont été capables, sur notre propre sol, de donner le meilleur de leur vie, de faire en sorte que leurs enfants puissent être pleinement des citoyens et d’accomplir ce qui a été, un moment, leur destin.

L’histoire de l’immigration fait partie de notre histoire nationale mais la réussite de l’intégration déterminera notre destin national.

Votre musée, votre institution, votre Cité a l’immense mérite de donner à des générations d’immigrés la place qui doit leur revenir et de nous faire comprendre qu’ils ont fait le visage de la France.

Un visage qui a la couleur de la République. Celle qui unit, rassemble et fédère. Une Nation qui doit être fière d’elle-même et sûre de son destin. C’est quand la Nation est fière, quand elle sait où elle va et quand son destin est partagé que cette grande Nation qui s’appelle la France peut résister à tout pour faire le meilleur et conjurer le pire.

Merci.


Arnaques aux faux virements: La nouvelle French connection ne prend plus ses quartiers en Corse mais en Israël (A new Israeli-based French connection preys on France’s top companies and state)

16 novembre, 2014
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Je suis à la tête d’un Etat qui est en situation de faillite sur le plan financier. Si la France était une entreprise, un ménage, elle serait en cessation de paiement. François Fillon (2007)
Il faut radicalement changer de modèle, de logiciel. Il faut rompre avec l’extrémisme ultralibéral, qui est un choix idéologique au même titre que l’était le communisme. Cela veut dire retrouver notre monnaie, l’adapter à notre économie, ce qui nous permettra de retrouver la compétitivité. Il faut ensuite retrouver la maîtrise de notre économie, faire le choix du patriotisme économique, mettre en place des mesures aujourd’hui interdites par Bruxelles avec l’avantage donné aux entreprises françaises dans l’accès aux marchés publics. Et maîtriser nos frontières économiques en mettant en place des droits de douane modulés contre la concurrence internationale déloyale. (…) La priorité nationale est une priorité du FN. (…) C’est aussi l’immigration qui aggrave considérablement les déficits sociaux. (…) [l’extrême gauche] fait souvent le bon constat, mais elle ne va pas au bout de la logique. Ils sont soi-disant contre l’Europe, mais ils refusent de remettre en place des frontières économiques nationales. Ils sont soi-disant contre l’ultralibéralisme, mais ils refusent toute idée de maîtrise de l’immigration. Or l’immigration est un des leviers de l’ultralibéralisme. Marine Le Pen
Les options du FN (…) sont cohérentes avec la vision péroniste mise en place en Argentine dans les années 1950: priorité nationale, reprise en main des entreprises par l’État à l’abri de droits de douane et de quotas, monétisation de la dette. Elles sont également compatibles avec la vision marxiste, d’où le satisfecit de Mme Le Pen à l’extrême gauche, avec la planification de l’industrie nationale et le contrôle des investissements des entreprises, le très net alourdissement du progressisme fiscal qui est déjà en France un des plus élevés au monde, si ce n’est le plus élevé au monde. Le «marinopénisme», doctrine de Marine Le Pen, est donc un marxisme péroniste revendiqué qui se double d’une coupure franche de l’Union européenne, à la fois marché unique et monnaie unique. Le marinopénisme est en contradiction avec les faits, ce qui ne gênera pas les leaders du FN, mais aussi avec le «jeanpénisme», doctrine de Jean-Marie Le Pen. Le jeanpénisme était une combinaison de provocations et d’ultralibéralisme. Mme Le Pen s’en est démarquée pour devenir « éligible », ce qui n’intéressait pas son père, tout occupé à ses agressifs jeux de mots. Elle voue aux gémonies l’ultralibéralisme, l’internationalisme, l’européisme, mais aussi l’Union européenne elle-même. Le marinopénisme vise en effet à donner la priorité aux Français «de souche» sur les immigrés et aux entreprises françaises sur les importations liées à l’ultralibéralisme. Que l’on veuille rétablir une concurrence équilibrée entre producteurs nationaux et étrangers en imposant un cadre social, fiscal et environnemental mondial par une intégration de la trace carbone des produits importés par des droits compensatoires ou en faisant payer la protection sociale par les importations comme par la production nationale grâce à un mécanisme de «TVA sociale» est souhaitable et justifié. Mais fermer les frontières de facto par des droits de douane et des quotas ignore que la moitié de notre production industrielle est exportée, que nos secteurs économiques les plus dynamiques sont les plus internationalisés et que la production nationale est absente de nombreux secteurs, comme les produits numériques fortement demandés par les Français. Le marinopénisme conduirait à une combinaison d’effondrement des industries exportatrices et de pénuries correspondant aux produits importés pour lesquels il n’existe pas d’offre nationale. La reflation salariale combinée à la monétisation de la dette entraînerait une forte inflation couplée à la chute du taux de change de la nouvelle monnaie, le «marinofranc». Le marinopénisme conduirait à une paupérisation violente du pays et à une explosion du chômage et de la pauvreté de celles que l’on prétend protéger, les classes populaires. La même analyse s’applique aux propositions de l’extrême gauche tant admirée par Mme Le Pen. Par ailleurs, Mme Le Pen note que l’ultralibéralisme et le communisme sont des idéologies, notion qui s’applique parfaitement au marinopénisme compte tenu de sa structuration intellectuelle. Surtout, le marinopénisme est l’inverse du jeanpénisme, qui prônait il y a exactement vingt ans la suppression non seulement de l’impôt sur la fortune, mais aussi de l’impôt sur le revenu! Le jeanpénisme était une combinaison de provocations et d’ultralibéralisme. Mme Le Pen s’en est démarquée pour devenir «éligible», ce qui n’intéressait pas son père, tout occupé à ses agressifs jeux de mots. Elle voue aux gémonies l’ultralibéralisme, l’internationalisme, l’européisme, mais aussi l’Union européenne elle-même. Même si l’Europe est critiquable de s’offrir au monde sans réciprocité, il vaudrait mieux la consolider que de vouloir l’«exploser». Le marinopénisme ne reste fidèle au jeanpénisme que sur l’exécration des immigrés. Il faut donc cesser de dire que le marinopénisme est «fumeux». Il est au contraire explicite et enraciné dans des doctrines aux fortes colorations historiques. Christian Saint Etienne
[Selon la Cour des comptes] la « fraude à la TVA sur les quotas du carbone » … est « la fraude fiscale la plus importante jamais enregistrée en France en un temps aussi bref ». Elle en estime le montant à 1,6 milliards d’euros en perte fiscale pour l’Etat français. Quand un coup d’arrêt lui a été donné en juin 2009, les fraudeurs se sont déplacés dans les autres Etats, qui ont réagi plus tardivement. La Cour rappelle que, selon Europol, la fraude a coûté 5 milliards d’euros à l’ensemble des Etats de l’Union.(…) Les rapporteurs expliquent que l’ampleur de cette fraude a été facilitée par les « trois failles originelles » du marché européen du carbone : le régime de la perception de la TVA n’avait pas été sécurisé, l’accès au marché était extrêmement simple et peu contrôlé, le marché lui-même n’était soumis à aucun contrôle externe. Les rapporteurs critiquent pour leur négligence et leur lenteur à réagir les intervenants institutionnels sur ce marché : la Caisse des dépôts et consignations, sa filiale Bluenext, plate-forme boursière du marché, l’administration fiscale, et enfin le système Tracfin de lutte contre le blanchiment. Sa principale recommandation est d’accélérer les délais entre la déclaration de soupçons auprès de Tracfin et l’engagement de mesures effectives. Un soulagement, au final : les leçons ont été tirées de cette fraude et, en principe, elle n’est plus transposable sur les marchés comparables de l’électricité et du gaz. Le Monde
Cette criminalité mobile] profitera des opportunités que lui offre la législation israélienne jusqu’au moment où elle trouvera des conditions plus intéressantes ailleurs. Serge Dumont
D’après la magistrate Alexandra Savie, trois modes opératoires existent dans ce type d’affaires: le premier consiste à s’introduire dans la comptabilité de l’entreprise, en se faisant passer pour un technicien bancaire qui demande un «virement d’essai» au prétexte d’une mise à jour informatique. L’autre manoeuvre fait appel à la cybercriminalité, avec des logiciels malveillants tels que Zeus ou Blackshades RAT, permettant de compiler les informations requises pour réaliser un transfert financier. Enfin, la troisième technique est surnommée «escroquerie au faux président»: l’escroc se fait passer pour le patron de la société et exige du comptable un virement express, censé s’inscrire dans une OPA confidentielle ou une dissimulation fiscale. D’après la délégation française en Chine, les virements transitent d’abord sur un «compte rebond», aussi appelé «compte taxi», situé en Europe de l’Est, en Grèce, à Chypre, au Royaume-Uni ou en Allemagne. Puis ils arrivent en Chine. «Cela va à la vitesse supersonique, en un “clic” des sommes considérables se déplacent», a souligné depuis Pékin le haut magistrat Robert Gelli, qui occupe le poste stratégique de directeur des affaires criminelles et des grâces. «La part des sommes restituées reste très faible», déplore-t-il. «Les escrocs opèrent depuis l’étranger et utilisent énormément de dispositifs qui leur permettent d’être anonymes: des plateformes téléphoniques où ils vont louer des numéros de téléphone et des numéros de fax, des adresses IP aléatoires, des serveurs proxy qui dissimulent l’adresse IP», a détaillé Alexandra Savie. «Ce qui est nouveau est l’extrême sophistication du montage», ajoute la magistrate, en citant l’exemple de l’usine Seretram qui met en boîte le maïs Géant Vert dans les Landes, qui a été délestée de 17 millions d’euros… Petites ou grandes, les sociétés touchées «vont être complètement ébranlées, dans leur organisation interne puisqu’il va y avoir des licenciements, dans leur viabilité puisqu’on a énormément de fonds qui sont partis et, pour autant, il va falloir faire face au paiement des fournisseurs et des salariés», a-t-elle relaté. Alexandra Savie fait état de suicides parmi les victimes. Touchant surtout les pays francophones, le phénomène se diffuse désormais en Espagne et dans les pays d’Europe du Nord. Les particuliers commencent aussi à être ciblés, notamment pour les assurances-vie, les malfaiteurs contactant les familles endeuillées qu’ils localisent en recourant au site avisdedeces.net. D’après les autorités françaises, les escrocs passent souvent à l’action le vendredi après-midi, quand la réactivité est moindre. «Lorsque les fonds arrivent en Chine, leurs complices ont sept heures d’avance sur l’Europe» grâce au décalage horaire, a souligné la magistrate. En face, les services de répression français en sont réduits à des procédures laborieuses, par courrier postal, pour saisir leurs homologues chinois et faire jouer l’entraide pénale. Le Figaro
Aujourd’hui, les entreprises brassent énormément de données puisque 80% des informations stockées dans leur système n’existaient pas il y a seulement deux ans. Tout l’enjeu va être d’identifier les données les plus sensibles pour mieux les protéger ensuite. Jean-Louis Di Giovanni
La France a longtemps nié la présence d’organisations criminelles étrangères sur son territoire, préférant se concentrer sur les réseaux qu’elle connaît. Or, contrairement au nuage de Tchernobyl, les mafias ne s’arrêtent pas à la frontière ! Bien sûr, les affaires qui visent la criminalité étrangère sont complexes : il faut solliciter un interprète – allez trouver un traducteur géorgien à Limoges –, adresser une commission rogatoire internationale… Mais comme le phénomène s’est amplifié, il a bien fallu s’en saisir, faire face à cette nouvelle réalité. Ces nouvelles mafias se sont parfaitement adaptées à notre économie de marché mondialisée. Une fois entrées dans l’espace Schengen, elles tissent leur toile, étendent leur influence, faisant fi des frontières. Aujourd’hui, les mafias ont un boulevard devant elles. L’Europe du crime se construit plus vite que l’Europe « normale ». La globalisation de l’économie a également changé notre rapport à la mafia : autrefois, elle paraissait abstraite, lointaine. Elle était mise en cause dans des affaires de piratage de marché public. Désormais, elle touche de plus en plus le citoyen moyen. Le détournement de carte bancaire, spécialité de la mafia roumaine, nous concerne dans notre quotidien. Le cambriolage d’un pavillon du fin fond de l’Ariège peut être organisé depuis Tbilissi ou Moscou. Qui aurait pu voir dans un tel fait divers, il y a encore quelques années, la responsabilité de la mafia russophone ? Jérome Pierrat
On oublie souvent que la guerre des mafias cause, depuis la fin de la deu­xième intifada, plus de victimes que le terrorisme palestinien. Serge Dumont
L’escroquerie a reçu le label de «nouveau casse du siècle» : 5 milliards d’euros en Europe, dont 1,5 en France. Grâce à une combinaison vieille comme le monde : une arnaque à la TVA appliquée, touche de modernité, au marché des droits à polluer. (…) Avant que le grand banditisme n’entre dans la danse, les pionniers de cette vaste embrouille étaient des petits malins du Sentier. Ils se sont vite passé le mot sur le potentiel mirobolant des transactions sur la Bourse au CO2. «Je disais à tout le monde : le carbone, c’est l’avenir, il faut y aller à fond, témoigne un courtier. Je me suis retiré quand j’ai vu que c’était devenu une pure escroquerie.» Un mis en examen dit s’y être engouffré sans chercher à comprendre : «Je n’ai pas imaginé ou conçu le système, je ne sais même pas comment fonctionne le marché du CO2.» Lundi, plusieurs familles marseillaises, des frères et des sœurs aujourd’hui installés en Israël, sont menacées par une possible « extradition », ce que ne fait d’habitude pas Israël… Sauf pour garder de bonnes relations diplomatiques. Et à quelques jours de la visite de François Hollande en Israël, avec une France en crise économique majeure, tout porte à croire qu’Israël est prêt à coopérer: surtout pour ne pas voir apparaître d’articles comme « Israël, le paradis des escrocs » dans la presse française… JSSnews
La police israélienne n’est pas très efficace en général, et elle est surtout débordée par les problèmes de sécurité intérieure et de terrorisme. » Autre écueil : Israël refuse d’extrader ses ressortissants mis en cause dans des affaires judiciaires « pour les protéger d’éventuelles décisions judiciaires motivées par l’antisémitisme ». Cette loi, votée en 1978, a été assouplie en 1999. L’extradition est désormais possible, mais sous condition : si le ressortissant est condamné, celui-ci devra purger sa peine en Israël. (…) La France souffre d’un autre handicap. En 2012, elle avait refusé l’extradition de deux chauffards français qui avaient pris la fuite après avoir mortellement renversé une Israélienne âgée de 25 ans, en septembre 2011, à Tel-Aviv. La France, très embarrassée, avait alors déclaré : « Depuis 2004, la loi n’autorise pas l’extradition de ses citoyens vers des pays ne faisant pas partie de l’Union européenne ». Les deux hommes seront jugés le 27 novembre prochain. À Paris. Le Télégramme
Les escrocs ont bien compris que les obligations légales de publication obligent les entreprises à dévoiler un grand nombre de documents qui sont disponibles sur des sites comme infogreffe. S’il n’est pas possible de s’affranchir de ces obligations, il ne faut publier que ce qui est obligatoire par la loi (statuts à jour, procès-verbaux) Et pas davantage. « Malheureusement, les actes déposés doivent aujourd’hui contenir la signature du président ou des associés, ce qui donne un atout aux escrocs », déplore Raphaël Gauvain. (…) Outre les obligations légales, l’entreprise a une obligation de transparence vis-à-vis du marché, en particulier lorsqu’elle est cotée, mais il faut trouver un équilibre entre le souci de transparence et le risque de fraude : mieux vaut éviter de fournir des informations trop précises dans son document de référence et ne publier que ce qui est nécessaire à l’investissement. (…) Les différents modes opératoires utilisés par les escrocs sont désormais bien connus et doivent donc être présentés à tous les salariés pouvant être impliqués. Attention, toutefois, car ces modes opératoires évoluent très rapidement. Les tentatives de fraudes ont beaucoup évolué, et les fraudeurs n’hésitent pas à se faire passer pour des auditeurs ou des Commissaires aux comptes pour obtenir des informations ou encore, plus récemment, pour des éléments des forces de l’ordre enquêtant sur ce type de fraude… Les Echos
En quelques heures, les virements atterrissent sur des comptes rebond en Europe de l’Est, en Grande-Bretagne ou encore à Chypre, avant de terminer leur course en Chine, où ils sont rapidement décaissés. S’ils ne parviennent pas à le bloquer à temps, c’est généralement dans l’empire du Milieu que les enquêteurs perdent la trace des fonds. Un accord de compensation s’est établi entre deux mafias. En France, certains membres de la communauté chinoise ont du cash, qu’ils souhaitent envoyer en Chine sans passer par le circuit bancaire, explique un enquêteur. Les Franco-Israéliens, eux, sont capables d’effectuer des virements en Chine d’un seul coup de téléphone, mais ils ont besoin de quelqu’un pour le décaisser sur place. Ils récupèrent ensuite leur mise en liquide auprès des Chinois de France pour l’investir dans l’immobilier ou des sociétés écran. A chaque escroquerie israélienne correspond un blanchiment chinois.  Jean-Marc Souvira (OCRGDF)
Ce sont des escrocs d’un nouveau type, des Arsène Lupin high-tech et fins connaisseurs de la finance qui sèment la terreur au sein du CAC 40. Comme des créateurs de start-up, ils sont à l’affût des nouveaux marchés pour repérer les failles dans la législation et le contrôle. On les a vus multiplier les fraudes à la carte bancaire en créant un réseau international de faussaires. Ils ont bluffé les policiers par leur capacité à utiliser la fonction de la « sécurité sociale des indépendants » (le régime RSI), piégeant des dizaines de milliers de chefs d’entreprise à qui ils ont adressé de faux appels à cotisations. Ces escrocs se sont lancés à une vitesse éclair dans les nouvelles arnaques à la TVA. Et là, ils ont trouvé le Graal: le marché du carbone, sur lequel les entreprises s’échangent des droits à polluer. De mémoire de magistrat, jamais une escroquerie aussi juteuse n’avait été montée avec autant de facilité. « Certains escrocs ont gagné plusieurs dizaines de millions d’euros en quelques semaines », confie un juge du pôle financier parisien, en charge de ces dossiers. La technique: acheter des quotas de CO2 hors taxe dans un pays européen et les revendre avec TVA en France, taxe qu’ils conservent avant de disparaître dans la nature. « En quelques clics, ils achetaient de l’air et revendaient de l’air avec un gros bénéfice », déplore Jean-Marc Souvira. « Le CO2, c’était la Lady Gaga dans les affaires », avait lancé Fabrice Sakoun, l’un des rares fraudeurs à avoir été condamnés. (…) C’est la nouvelle Jewish connection. Dans les années 1970, les frères Zemmour, ces pieds-noirs venus d’Algérie dont l’histoire a été portée à l’écran dans Le Grand Pardon, un film d’Alexandre Arcady, étaient devenus les caïds du trafic de drogue et du proxénétisme à Paris. Aujourd’hui, ces spécialistes excellent dans les arnaques financières, opérant entre Paris, Hong-kong et Tel-Aviv. Une note de la Direction centrale de la police judiciaire détaille que « trois pays apparaissent régulièrement dans ces escroqueries: Israël où des groupes criminels se sont spécialisés, la France comme pays où sont ciblées les entreprises, la Chine comme lieu de destination première des virements, avant réorientation vers Israël ». (…) Dans ce business, les Franco-Israéliens ont des alliés, en particulier les mafias chinoises. « Leurs associés chinois leur versent du cash à Paris en échange des faux virements envoyés dans des banques en Chine », explique le policier Bernard Petit. Et en matière d’escroquerie, les criminels chinois sont aussi des pros, notamment dans les fraudes aux cartes bancaires. Ils ont créé de nombreux ateliers clandestins de fabrication de fausses cartes, dont plusieurs ont été démantelés en région parisienne ces derniers mois. Surtout, ils organisent en France la venue d’équipes de « mules chinoises », selon l’expression des policiers, des acheteurs munis de ces fausses cartes qui raflent les produits de grandes marques. « Ils réalisent des raids d’achats fulgurants dans les magasins de luxe parisiens, puis ils renvoient la marchandise en Chine », avance Patrick Yvars, le chef de la brigade des fraudes aux moyens de paiement. Criminels israéliens, mafias chinoises, mais aussi caïds français. La rentabilité record de ces nouvelles escroqueries a attiré également les barons du milieu parisien. Challenges

Attention: une arnaque peut en cacher une autre !

Virements internationaux, carte bancaire, TVA, sécurité sociale, taxe au carbone, expertise comptable, police, lutte contre la fraude financière, lutte antiterroriste …

A l’heure où en un pays techniquement en faillite depuis 2007 la suppression de l’écotaxe pourrait coûter quelque 2 milliards d’euros …

Et où nos extrême-droite comme extrême gauche prônent le suicidaire repli national

Pendant que nos médias et nos films servent la soupe à nos nouveaux Arsène Lupin …

Voici entre la France, Israël et la Chine et sans parler des débris de l’empire soviétique

Et derrière plusieurs centaines d’escroqueries ou tentatives d’escroqueries aux faux virements

Profitant des failles dans la législation et le contrôle ou dans les accords d’extradition …

Comme, dans un monde de plus en plus internationalisé et des échanges de plus en plus dématérialisés, des nouvelles exigences de transparence mais aussi des nouveaux services de répression …

Sans parler, sous couvert d’écologie, de l’amour immodéré de nos gouvernants pour les usines à gaz fiscales …

La nouvelle French connection non corse mais, après nos fameux frères Zemmour des années 70 et avec la récupération que l’on peut imaginer du côté des conspirationnistes antisémites, israélienne cette fois …

Mais surtout la « fraude fiscale la plus importante jamais enregistrée en France en un temps aussi bref » …

A savoir la taxe carbone pour 5 milliards d’euros dont 1,6 milliard aux dépens du seul Etat français !

Menace sur le CAC 40 : les nouveaux escrocs pêchent au gros
Une vague d’arnaques déferle sur nos plus grandes entreprises et met les services secrets français sur les dents. Les aigrefins osent tout, jusqu’à contrefaire la voix des patrons pour passer des ordres de virement à l’étranger.
Thierry Fabre
Challenges
25-05-2012

Au siège de Media Participations à Paris, on est encore sous le choc. Ce géant de la bande dessinée (Dargaud, Dupuis…), avec 20 millions d’albums vendus chaque année, a connu des aventures qui auraient pu inspirer les auteurs de Blake et Mortimer, la célèbre BD qui fait partie de son catalogue.

Fin janvier, le siège et plusieurs filiales ont été attaqués par des spécialistes de l’arnaque aux faux virements, rebaptisée par les policiers « escroquerie au président ». Première cible, la directrice financière de Dargaud Suisse reçoit un appel de Vincent Montagne, le président du groupe, exigeant de virer de toute urgence 987.000 euros sur un compte HSBC à Hong-kong, afin de financer une acquisition en Asie. Et il lui interdit d’en parler au patron de la filiale suisse. Téméraire, la directrice téléphone à ses correspondants parisiens, le montant du virement dépassant le plafond autorisé. In extremis, la révélation de l’usurpation de l’identité du patron stoppe le processus.

Pourtant, dès le lendemain, Vincent Montagne (le vrai) reçoit un coup de fil du commandant Girard, de la brigade financière: « Nous savons que vous avez été attaqués. Faites le virement, cela nous permettra de prendre les escrocs la main dans le sac. « Prudent, Montagne vérifie auprès de ses contacts policiers: le commandant Girard n’existe pas… Puis c’est au tour de la Société générale, la banque de Media Participations, de recevoir un coup de fil de Vincent Montagne (le faux) affirmant appeler depuis la brigade financière et ordonnant d’effectuer le virement afin de pincer les malfaiteurs. La supercherie est à nouveau débusquée. En trois jours, l’éditeur a subi au moins 30 attaques téléphoniques! « Les escrocs avaient bien planifié leur opération et acquis une connaissance très fine de notre organisation, témoigne Claude Saint Vincent, directeur général de Media Participations. Leur capacité à usurper la voix du président et à exercer une pression psychologique sur leurs cibles est impressionnante. »

De Michelin à l’Elysée

Une déferlante. En quinze mois, 180 attaques similaires à celle dont Media Participations a été victime ont été recensées par l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF), un service d’élite de la police. Areva, Scor, Quick, Nestle, CMA CGM ont repoussé ces offensives, tout comme Michelin, qui vient tout juste de déjouer une série d’escroqueries sur ses filiales belge, suisse, italienne et allemande. « Nous avons porté plainte dans les pays concernés », nous a confirmé une porte-parole du leader mondial des pneumatiques. De grosses PME sont aussi visées, comme Valrhona, le spécialiste du chocolat, ou encore le casino de Trouville (Calvados), qui a échappé de justesse, le 13 mars, à une arnaque de 400.000 euros. Sans oublier l’Elysée, dont les services comptables ont arrêté un faux ordre de virement de 2 millions d’euros en avril 2011.

Si leurs tentatives échouent souvent, les escrocs ont fait quelques prises spectaculaires: le transporteur Brittany Ferries, qui s’est fait subtiliser 1 million d’euros ; Vinci, le groupe de BTP, escroqué récemment, mais qui « ne souhaite faire aucun commentaire » ; ou encore Robertet, l’un des leaders mondiaux des parfums implanté à Grasse (Alpes-Maritimes), qui a été délesté de 900.000 euros. Au total, selon la police, plus 20 millions d’euros ont déjà été détournés.

Du coup, c’est la mobilisation générale pour protéger nos fleurons du business. Les services secrets – la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) – ont lancé une alerte aux entreprises dans une note sur « la prévention des escroqueries aux virements internationaux », où ils détaillent les techniques des escrocs. « La manipulation fonctionne d’autant mieux que son auteur a la capacité d’y aller au culot, souligne la DCRI. L’air assuré et entendu ne vous incitera alors pas à remettre en cause sa qualité ou sa démarche. »

Autre initiative policière: le 6 mars, le commissaire divisionnaire Jean-Marc Souvira, chef de l’OCRGDF, a discrètement réuni les responsables financiers et de la sécurité d’une quarantaine de grands groupes dans la salle du conseil du Medef à Paris. « Ils étaient très intéressés, car beaucoup avaient déjà été victimes d’attaques, nous confie Souvira. Et je leur ai donné des outils pour se protéger. »

Arsène Lupin high-tech

Ce sont des escrocs d’un nouveau type, des Arsène Lupin high-tech et fins connaisseurs de la finance qui sèment la terreur au sein du CAC 40. Comme des créateurs de start-up, ils sont à l’affût des nouveaux marchés pour repérer les failles dans la législation et le contrôle. On les a vus multiplier les fraudes à la carte bancaire en créant un réseau international de faussaires. Ils ont bluffé les policiers par leur capacité à utiliser la fonction de la « sécurité sociale des indépendants » (le régime RSI), piégeant des dizaines de milliers de chefs d’entreprise à qui ils ont adressé de faux appels à cotisations. Ces escrocs se sont lancés à une vitesse éclair dans les nouvelles arnaques à la TVA.

Et là, ils ont trouvé le Graal: le marché du carbone, sur lequel les entreprises s’échangent des droits à polluer. De mémoire de magistrat, jamais une escroquerie aussi juteuse n’avait été montée avec autant de facilité. « Certains escrocs ont gagné plusieurs dizaines de millions d’euros en quelques semaines », confie un juge du pôle financier parisien, en charge de ces dossiers. La technique: acheter des quotas de CO2 hors taxe dans un pays européen et les revendre avec TVA en France, taxe qu’ils conservent avant de disparaître dans la nature. « En quelques clics, ils achetaient de l’air et revendaient de l’air avec un gros bénéfice », déplore Jean-Marc Souvira. « Le CO2, c’était la Lady Gaga dans les affaires », avait lancé Fabrice Sakoun, l’un des rares fraudeurs à avoir été condamnés.

Une affaire qui a coûté 1,6 milliard d’euros à l’Etat, « la fraude fiscale la plus importante jamais enregistrée en France en un temps aussi bref », selon la Cour des comptes.

De véritables ingénieurs. Pour arriver à leurs fins, ces aigrefins ont recours à des méthodes très pointues. Dans l’arnaque aux faux virements, ils commencent par mener une enquête fouillée sur leurs cibles. « Pendant un mois, une équipe se renseigne sur la société et ses filiales à l’étranger, témoigne Bernard Petit, sous-directeur à la lutte contre la criminalité organisée, l’un des pontes de la police. Elle collecte les PV d’assemblées générales et de conseils d’administration, et s’imprègne de la culture maison en étudiant les messages des dirigeants aux salariés ou les newsletters internes aux directeurs. » Les filous vont même jusqu’à enquêter sur la vie privée des cadres de l’entreprise. « Grâce aux réseaux sociaux, Facebook ou Twitter, ils peuvent savoir le prénom des enfants ou la date d’anniversaire de la secrétaire », relève Michèle Bruno, chef de la brigade de répression de la délinquance astucieuse.

Leur technique est aussi très élaborée pour empêcher la police de les retrouver. D’abord, ils achètent leur « matériel » (par exemple, les informations d’Infogreffe sur les entreprises) avec des cartes de paiement prépayées, totalement anonymes puisqu’elles peuvent être rechargées en liquide sans être associées à un compte bancaire. « C’est un vrai problème, car la police ne peut retrouver la trace des paiements des malfaiteurs », regrette Jean-Marc Souvira. Ensuite, les larrons lancent leurs attaques téléphoniques de l’étranger – en particulier d’Israël, où opèrent beaucoup de spécialistes de cette arnaque -, tout en donnant l’illusion d’être en France. Pour cela, ils ont recours à des « plateformes de dématérialisation », qui permettent d’acquérir des numéros de téléphone ayant l’indicatif du pays visé. « Si l’entreprise cible est en France, les numéros de téléphone et de fax achetés commenceront par l’indicatif français, afin de mettre en confiance l’interlocuteur qui recevra l’appel », détaille une note de l’OCRGDF.

Vient ensuite la phase d’attaque téléphonique, confiée à une autre équipe. Elle révèle un pouvoir de persuasion hors pair, comme le montrent les enregistrements de la police, que Challenges a pu écouter: « C’est votre président. [ …] Vous devez faire partir ce virement exceptionnel dès aujourd’hui. Vous recevrez les documents demain. Je compte sur vous, c’est très important », lance l’escroc à la comptable d’une filiale d’un grand groupe. « Mais, monsieur, j’ai besoin de documents pour un tel montant », répond la salariée. « Je vous dis que c’est un virement exceptionnel, vous comprenez ou quoi? Vous pouvez le faire », s’énerve l’escroc, qui échouera, la comptable ayant alerté sa hiérarchie. « Ils exercent une pression psychologique énorme en invoquant l’urgence de la situation, ou en menaçant souvent de virer la personne », rapporte la commissaire Michèle Bruno.

Parmi ces as de la mise en scène, le champion, c’est Gilbert Chikli, qui aurait escroqué une quarantaine de banques françaises ces dernières années en se faisant passer pour un agent secret. Réfugié en Israël après avoir été mis en examen en 2008 pour « escroquerie à la lutte antiterroriste » par la juge parisienne Sylvie Gagnard, Gilbert Chikli a réalisé l’un de ses coups les plus spectaculaires avec La Poste. Se faisant passer pour Jean-Paul Bailly, le président du groupe, il a appelé la directrice d’une agence postale. « Vous allez recevoir un appel d’un agent de la DGSE [les services de renseignements] », lui a-t-il dit. Quelques minutes plus tard, l’agent secret téléphone à la directrice, l’avertit qu’un dangereux terroriste faisant partie de ses clients va bientôt retirer de l’argent. Et il ordonne à la patronne de l’agence de lui apporter tous les billets en caisse pour qu’il leur appose une puce électronique…

Un (mauvais) scénario à la James Bond qui a réussi! La directrice a remis 350.000 euros dans une mallette, qu’elle a glissée sous la porte des toilettes d’une brasserie parisienne! Après la découverte de l’arnaque, elle a été licenciée et serait tombée en dépression. « Cet escroc ne réalise pas les dégâts humains que ses agissements ont provoqués », déplore Sylvie Noachovitch, l’avocate de la malheureuse cadre de La Poste. Car, pour Gilbert Chikli, ce n’est pas une escroquerie, c’est un jeu. « Je joue une scène qui apporte une certaine jouissance, une certaine adrénaline », déclarait-il en 2010 à France 2 qui avait retrouvé sa trace.

Israël comme base arrière

C’est la nouvelle Jewish connection. Dans les années 1970, les frères Zemmour, ces pieds-noirs venus d’Algérie dont l’histoire a été portée à l’écran dans Le Grand Pardon, un film d’Alexandre Arcady, étaient devenus les caïds du trafic de drogue et du proxénétisme à Paris. Aujourd’hui, ces spécialistes excellent dans les arnaques financières, opérant entre Paris, Hong-kong et Tel-Aviv. Une note de la Direction centrale de la police judiciaire détaille que « trois pays apparaissent régulièrement dans ces escroqueries: Israël où des groupes criminels se sont spécialisés, la France comme pays où sont ciblées les entreprises, la Chine comme lieu de destination première des virements, avant réorientation vers Israël ».

En septembre, trois Franco-Israéliens spécialisés dans les faux virements ont été arrêtés à Lyon et à Cannes, dans un palace, en pleine partie de poker. Mais ils sont nombreux à avoir échappé à la justice française en se réfugiant en Israël, entre Tel-Aviv et la station balnéaire de Netanya, très appréciée des Français. L’un d’eux, Alex K, aurait même fait venir le groupe américain Black Eyed Peas dans sa somptueuse villa pour fêter son premier milliard de « tève » (l’arnaque à la TVA), selon l’enquête de Jérôme Pierrat, auteur de Mafias, gangs et cartels. La criminalité internationale en France (Folio, 2011).

Dans ce business, les Franco-Israéliens ont des alliés, en particulier les mafias chinoises. « Leurs associés chinois leur versent du cash à Paris en échange des faux virements envoyés dans des banques en Chine », explique le policier Bernard Petit. Et en matière d’escroquerie, les criminels chinois sont aussi des pros, notamment dans les fraudes aux cartes bancaires. Ils ont créé de nombreux ateliers clandestins de fabrication de fausses cartes, dont plusieurs ont été démantelés en région parisienne ces derniers mois. Surtout, ils organisent en France la venue d’équipes de « mules chinoises », selon l’expression des policiers, des acheteurs munis de ces fausses cartes qui raflent les produits de grandes marques. « Ils réalisent des raids d’achats fulgurants dans les magasins de luxe parisiens, puis ils renvoient la marchandise en Chine », avance Patrick Yvars, le chef de la brigade des fraudes aux moyens de paiement.

Criminels israéliens, mafias chinoises, mais aussi caïds français. La rentabilité record de ces nouvelles escroqueries a attiré également les barons du milieu parisien. « Auparavant, il y avait une séparation entre les délinquants financiers en col blanc et le grand banditisme classique, souligne Bernard Petit. Désormais, il y a une hybridation. Les équipes sont intégrées. »

Conséquence: les différends peuvent se régler à l’arme de poing. Quatre meurtres liés à ces escroqueries ne sont toujours pas élucidés. En janvier 2009, Serge Lepage, une figure du milieu, a été abattu devant chez lui, dans l’Essonne, après sa sortie de prison. Le 30 avril 2010, c’est au tour d’Amar Azzoug, un ancien braqueur reconverti dans les arnaques financières, d’être exécuté, à Saint-Mandé (Val-de-Marne). Le 14 septembre, Samy Souied, surnommé « le caïd des hippodromes », pour avoir trempé dans une affaire de blanchiment dans le monde des courses, a été abattu Porte Maillot, à Paris. Il était soupçonné d’être l’un des cerveaux parisiens de l’arnaque à la taxe carbone. Enfin, le 25 octobre dernier, Claude Dray, 76 ans, un homme d’affaires possédant des hôtels de luxe à Saint-Tropez, à Jérusalem et Miami, a été retrouvé mort dans son hôtel particulier de 1.000 mètres carrés, villa de Madrid à Neuilly, trois balles de 7,65 dans le cou. Sans aucune trace d’effraction ni de vol. Ce riche collectionneur avait des contacts avec des artisans de l’arnaque au CO2. Tellement lucrative que le partage des profits a fini dans le sang.

Voir aussi:

Faux ordres de virement. Insaisissables suspects

Hervé Chambonnière

Le Télégramme

7 octobre 2014

Les auteurs d’escroqueries aux faux ordres de virements bancaires ne sont pas seulement ingénieux pour tromper des entreprises. Pour court-circuiter les procédures judiciaires, ils opèrent depuis l’étranger, en grande majorité en Israël. Explications.

Quel point commun entre la Brittany Ferries (Roscoff, Finistère) et PBM Import, une filiale du leader européen d’importation de bois Wolseley (Pacé, Ille-et-Vilaine) ? Ces deux sociétés bretonnes ont été victimes d’une arnaque aux faux ordres de virements internationaux (FOVI). Dans les deux cas, une personne se faisant passer pour le P-DG est parvenue à convaincre le service comptabilité de se faire verser, fin 2011, puis fin 2012, 1,1 million d’euros, puis 14 millions. Dans les deux cas encore, l’argent a transité par des comptes à l’étranger, via Chypre, la Bulgarie, la Chine (…). Destination finale ? Israël.

72 commissions rogatoires adressées à Israël, aucun retour

Ces quatre dernières années, l’Office central de répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) a recensé plus de 700 faits commis ou tentés en France. Plus de 360 entreprises ont été victimes de cette carambouille (dite aussi « arnaque au président »), pour un préjudice dépassant désormais les 300 millions d’euros. En Bretagne et en Loire-Atlantique, plus de 80 faits ont été signalés. Dans le collimateur des escrocs : les multinationales, comme la société de Vincent Bolloré, victime, dans le Finistère, d’une tentative à 350.000 euros en juin dernier, mais aussi les établissements plus modestes : abattoirs, laboratoires, établissements bancaires, assurances, offices HLM…

Quand ils ont contacté leurs homologues d’Interpol et Europol, les organismes internationaux de coopération policière, les enquêteurs français n’en ont pas cru leurs oreilles. Les escroqueries aux faux ordres de virements internationaux ? Les deux offices internationaux… ne connaissaient pas ! Et pour cause. « Vous êtes le seul pays touché », leur ont répondu un peu plus tard, Interpol et Europol. C’était juste avant que la Belgique, la Suisse et le Luxembourg ne soient à leur tour pris pour cibles. Leur point commun ? On y parle français. « Tout simplement parce que les auteurs de ces arnaques sont français », explique un enquêteur, spécialiste des FOVI. Des Franco-Israéliens, réfugiés en Israël, dont certains sont « bien connus des services », pour avoir fait leurs armes en France dans les arnaques aux faux annuaires et fausses publicités, l’affaire du Sentier ou encore les fraudes à la TVA et à la taxe carbone.

« On a des noms, et même les sociétés qui blanchissent l’argent détourné », assurent des enquêteurs. Mais en Israël, où le fil de l’enquête se brise, aucune procédure n’aboutit. Selon nos informations, pas moins de 72 commissions rogatoires internationales ont été adressées à l’État hébreu depuis 2010. Aucune n’a été suivie d’effet. Police israélienne « peu efficace et débordée » « Les procédures sont longues, complexes, coûteuses, et mobilisent des moyens pour un résultat quasi nul », se désole un enquêteur. Israël laisse faire ? « C’est plus compliqué que cela, explique une source judiciaire. Il y a des problèmes juridiques mais le pays a manifesté son intention de coopérer. »

« La France a su convaincre Israël que tout ceci était illégal, affirme au Télégramme Serge Dumont, journaliste belgo-israélien, correspondant permanent en Israël pour Le Soir et auteur de « L’histoire vraie de la mafia israélienne » (La Manufacture de livres, octobre 2013). Mais la police israélienne n’est pas très efficace en général, et elle est surtout débordée par les problèmes de sécurité intérieure et de terrorisme. » Autre écueil : Israël refuse d’extrader ses ressortissants mis en cause dans des affaires judiciaires « pour les protéger d’éventuelles décisions judiciaires motivées par l’antisémitisme ». Cette loi, votée en 1978, a été assouplie en 1999. L’extradition est désormais possible, mais sous condition : si le ressortissant est condamné, celui-ci devra purger sa peine en Israël. Depuis, une seule a été autorisée vers la France : en 2008, celle, éphémère, du flamboyant Gilbert Chikli… qui se trouve être le père présumé de l’arnaque aux faux ordres de virement (lire ci-dessous). La France souffre d’un autre handicap. En 2012, elle avait refusé l’extradition de deux chauffards français qui avaient pris la fuite après avoir mortellement renversé une Israélienne âgée de 25 ans, en septembre 2011, à Tel-Aviv. La France, très embarrassée, avait alors déclaré : « Depuis 2004, la loi n’autorise pas l’extradition de ses citoyens vers des pays ne faisant pas partie de l’Union européenne ». Les deux hommes seront jugés le 27 novembre prochain. À Paris.

En complément

Gilbert Chikli, faux agent secret, vrai millionnaire Il est le père présumé de « l’arnaque au président ». Gilbert Chikli est franco-israélien. Son coup d’éclat ? En 2005, l’homme reconnait s’être fait passer pour le président du groupe La Poste auprès d’une agence parisienne. Il convainc la directrice qu’un agent de la DGSE va prendre contact avec elle pour une opération secrète. L’un des clients de la banque est un dangereux terroriste qui va prochainement effectuer un gros retrait en vue de préparer un attentat. Il faut donc marquer les billets avant la transaction. Pendant deux jours, le faux agent harcèle la directrice à qui il a fait acheter un téléphone portable pour être joignable en permanence. Après une quarantaine d’appels, la directrice s’exécute : elle glisse 358.000 euros dans une mallette qu’elle laisse dans les toilettes d’une brasserie parisienne. Bien sûr, l’argent s’envole. La directrice, elle, sera licenciée. Pendant trois ans, l’homme répétera le même scénario auprès d’une quarantaine d’établissements bancaires. Montant du butin : au moins 23 millions d’euros. En 2008, Gilbert Chikli est extradé d’Israël, mis en examen et placé en détention provisoire en France pendant près de trois ans. Relâché en attendant la fin de l’instruction, il prend la fuite alors qu’il est sous contrôle judiciaire. « J’ai le don de convaincre. Et alors ? » C’est une équipe de France 2 qui retrouve sa trace, en 2010, probablement en Israël. Face à la caméra, Ray Ban sur le nez, bronzé et bravache, le quadragénaire ne conteste pas les faits. « C’était un jeu (…) Par une déballe assez exceptionnelle, il faut le dire, on arrive à se faire remettre des versements ou des espèces assez importantes, voilà. (…) Ou vous avez un don, ou vous l’avez pas. C’est comme les grands acteurs et les grands artistes. Considérons que j’ai un don de beau parleur, que j’ai cette force de convaincre. Et alors, est-ce qu’on peut me reprocher ça ? » Un an plus tard, il est suspecté d’être derrière une tentative d’escroquerie (2 M€) qui visait… l’Élysée. L’homme prend son téléphone et contacte les policiers pour affirmer qu’il est « totalement étranger » à cette affaire. Selon lui, son modus operandi aurait suscité de nombreuses vocations. Et à ce petit « jeu », les élèves, arrivés en nombre depuis deux ans en Israël, auraient « dépassé le maître ».

Les chiffres

Plus d’attaques.

Pour le seul premier semestre 2014, et pour la seule zone gendarmerie, douze attaques ont été recensées en Bretagne pour des préjudices s’élevant de quelques dizaines de milliers d’euros à 437.000 euros. Treize faits avaient été enregistrés en 2013, cinq en 2012, et un en 2011. Une tentative sur trois a réussi. Malgré la sensibilisation régulière des entreprises, les escrocs ont connu plus de succès en 2014 : une tentative sur trois a réussi. Sur les 13 recensées en 2013, deux avaient réussi (4,2 millions d’euros), une sur cinq en 2012, et une en 2011. 600.000 euros en moyenne. 56 faits (dont 45 tentatives) ont été déclarés en zone police Bretagne et Loire-Atlantique depuis 2011, pour un préjudice tournant généralement autour de 600.000 euros. Sur la ligne des escrocs, 143.000 appels en trois mois ! Comment des escrocs parviennent-ils à embobiner banques, entreprises, salariés ? Leurs très redoutables techniques ont été décryptées. Les voici, point par point.

1. Le principe

Téléphoner à l’un des salariés ayant l’autorisation de transférer des fonds, au sein du service comptabilité, pour le convaincre d’effectuer un virement à l’étranger.

2. La technique Pour convaincre le salarié visé, l’escroc se fait passer pour le P-DG ou l’un des cadres dirigeants de l’entreprise (d’où le nom d' »arnaque au président »), qui prétextera une situation urgente, vitale pour la société (contrôle ou redressement fiscal imminent, faire face à une OPA hostile, lancer une OPA sur un concurrent, etc.). Bien souvent, le malfrat agit alors que le P-DG en question et le responsable financier sont absents (en déplacement à l’étranger, malade…). L’opération est lancée de préférence avant midi, le vendredi, en fin de journée, la veille d’un jour férié… Le temps que l’argent transféré sur un compte soit retransféré vers d’autres comptes, où ils ne pourront plus être gelés (24 h à 48 h). « C’est psychologique aussi. Quand le week-end approche, on est plus détendu, on est moins vigilant, explique un enquêteur rompu à ce type d’arnaques. C’est aussi pour cela qu’il faut être Français pour mener à bien de telles opérations. Il faut connaître les us et coutumes du pays, sa mentalité. »

3. Avant l’attaque, des mois de préparatifs Pour réussir le coup, les escrocs ont réuni un maximum d’informations sur leur proie : qui contacter (personnel), qui sont les dirigeants, quelle est leur signature, leur voix, leurs intonations, leurs mots et tics de langage, qui sont les clients, les fournisseurs, avec quels pays la société a-t-elle des échanges (…). Pour la mettre à nu, de un à six mois de recherches sont généralement nécessaires. De nombreuses infos sont accessibles via Internet (presse spécialisée, site Web de l’entreprise, Infogreffe, etc.) : stratégie, organigramme, actes officiels, PV d’assemblées générales, comptes-rendus du comité d’entreprise, extraits Kbis, lettres internes… Cela ne suffit pas. Pour les compléter et les recouper, les aigrefins ne vont pas hésiter à téléphoner à l’entreprise visée, en se faisant passer pour un client mécontent, un avocat, un fournisseur, etc. – « Pourrais-je parler à M. Durand ? » – « Je regrette. Il est en vacances, il revient dans une semaine. Mais je peux vous passer Pierre Vincent qui prend le relais en son absence » (…). Récemment, des enquêteurs bretons ont établi qu’une société avait reçu 140 appels des escrocs avant que ceux-ci ne passent à l’attaque ! Dans une autre enquête, la ligne téléphonique que les malfrats avaient, notamment, utilisée dans le Finistère (128 appels en trois semaines) avait servi à passer en France, en trois mois… 143.000 appels ! Ces informations peuvent aussi être glanées ou complétées sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter…) : vie privée, agenda des responsables, etc. Les cadres ont participé à un week-end de cohésion le week-end dernier, ont mangé du homard au dernier repas d’affaires ? Une compétition de football a rassemblé les salariés, équipe jaune contre équipe rouge ? Michel est parti à la retraite après 35 ans de bons et loyaux services ? Tout intéresse ces escrocs. Car chaque information est susceptible, le moment venu, de faire tomber la garde de leur interlocuteur.

4. Un aplomb phénoménal Avec un aplomb phénoménal, l’escroc lancera l’information, livrera le détail qui endormira la vigilance du salarié. Celui-ci hésite ? Le faux P-DG va le placer sur un piédestal. On ne lui a peut-être pas donné la place qui lui revenait, on l’a peut-être négligé, oublié mais, là, il va pouvoir donner le meilleur de lui-même. C’est lui qui va permettre de sauver sa boîte ou de lui donner un gros coup de boost ! C’est lui qu’il a choisi, parce qu’il a confiance en lui, que la situation est urgente, secrète. Il ne doit en parler à personne. Lui seul est dans la confidence. Il résiste ? Un document signé viendra confirmer, par e-mail, dans les minutes suivantes l’autorisation. Il résiste encore ? L’escroc est le patron. Il hausse le ton. Le salarié est sommé d’obéir. Il risque son poste ! Veut-il aussi endosser la responsabilité d’une faillite et de licenciements massifs ? Si le stratagème échoue malgré tout, l’escroc retentera peut-être sa chance, avec d’autres salariés. L’entreprise Michelin a ainsi fait l’objet d’une vingtaine d’attaques, en vain, au siège à Clermont-Ferrand et auprès de ses filiales à l’étranger. Dans un autre cas, le jour suivant un échec, un escroc a même rappelé l’entreprise visée, en se faisant passer pour un enquêteur d’Interpol, pour tenter de débloquer les fonds qui avaient été gelés !

5. Anonymes et intraçables Les escrocs masquent tous leurs agissements. Les infos achetées sur Infogreffe ? Achetées avec une carte bancaire prépayée, rechargeable en espèces, sans être associée à un compte bancaire. Les numéros d’appels téléphoniques français ? Achetés par le même moyen (environ 15 € par mois en Israël) auprès de « plates-formes de dématérialisation » habituellement utilisées pour des services clients établis à l’étranger, pour donner l’illusion que cette activité est traitée dans le pays où se trouvent les clients (services de jeux aussi, etc.). Pour l’escroc, cela permet de mettre en confiance son interlocuteur en lui faisant croire qu’il reçoit un appel local. L’adresse e-mail ? Idem, auprès de fournisseurs français de noms de domaine. Il suffit de reproduire l’adresse Web de l’entreprise visée et les e-mails de ses dirigeants, à une lettre ou un signe près ! Pour les mouvements bancaires, le premier transfert est généralement effectué vers une banque d’un pays européen. Un second transfert, vers des pays où l’opacité bancaire règne, intervient très rapidement (dans les 48 h). La Chine est très prisée, car des liens ont semble-t-il été noués avec des contacts locaux. Les escrocs ont recours entre eux, à la manière des banques, au mécanisme de la compensation. L’argent transférée en Chine ne bouge plus, mais des complices chinois implantés à Paris paient en cash les escrocs.

Anglophones, pirates informatiques et faux stagiaires : alerte, les escrocs recrutent !

Ils ne ratent aucune opportunité. Quand les escrocs en col blanc ont appris qu’une nouvelle norme de virement bancaire international (norme SEPA) était mise en place, leur sang n’a fait qu’un tour. En quelques semaines, l’arnaque était ficelée : se faire passer pour une banque, prétexter des tests techniques pour effectuer des virements. Le premier, pour mettre en confiance, était bien restitué. Le second, jamais. Mais la mise aux normes s’est achevée cet été. Fini les arnaques SEPA. « Les escrocs sont déjà passés à autre chose, rapporte un spécialiste des escroqueries aux faux ordres de virement. Dans leurs équipes, ils ont des financiers, des informaticiens… » Nouveaux filons La nouvelle tendance, c’est l’intrusion informatique. Les pirates vont récupérer une foule d’infos sur les comptes bancaires, les fournisseurs, les clients. Et ils trouvent toujours une faille : par exemple, se faire passer pour le propriétaire des locaux et demander à ce que les loyers soient versés sur un nouveau compte bancaire, etc. Autre tendance : envoyer un faux stagiaire. De vraies techniques de renseignement économique ! Dans son livre consacré à la mafia (*) israélienne (édition La Manufacture des Livres, octobre 2013, 22,90 €), le journaliste belgo-israélien Serge Dumont estime que cette criminalité mobile « profitera des opportunités que lui offre la législation israélienne jusqu’au moment où elle trouvera des conditions plus intéressantes ailleurs ». La criminalité financière n’a pas de frontières… Mais ce jour-là n’est pas encore arrivé. Aux dernières nouvelles, les criminels en col blanc mènent grand train dans les établissements de nuit de la région de Tel-Aviv. Il se murmure aussi que de nouveaux filons devraient prochainement être exploités. Les groupes d’escrocs rêvent de nouvelles « parts de marché » et pensent international. Pour cela, ils ont la ferme intention de se mettre… à l’anglais.

* Plusieurs groupes sévissant ces dernières années ont été repérés à Ashdod et Netanya, deux cités à fortes composantes françaises, au sud et au nord de Tel-Aviv . « Ils ne font pas partie de la mafia israélienne, même s’ils commencent à faire partir du paysage criminel local et si les pactoles amassés suscitent la convoitise », constate le journaliste Serge Dumont.

Une vingtaine de millions d’euros gelés

Lorsque l’alerte est donnée rapidement, les services d’enquête parviennent à geler les fonds sur le premier compte où l’argent a été transféré. Sur les quelque 300 M€ envolés depuis 2011, une vingtaine auraient ainsi pu être stoppés. Pour les récupérer, la coopération interbancaire, en dehors de tout cadre judiciaire, à l’amiable, semble la mesure la plus efficace. Certains pays, pour des raisons juridiques, rechignent à restituer les sommes gelées.

Voir aussi:

L’arnaque aux faux virements explose en France
Le Figaro
05/11/2014

VIDÉO – Comme Michelin, de plus en plus de sociétés, petites ou grandes, sont victimes de cette escroquerie. La plupart des fonds atterrissent sur des comptes bancaires en Chine. Les autorités judiciaires françaises, en visite à Pékin, tentent d’organiser la riposte.

C’est un phénomène inquiétant, qui prend de plus en plus d’ampleur en France. Les arnaques aux faux ordres de virements explosent dans l’Hexagone. Ce qui n’était qu’un «phénomène émergent» en 2012 s’est transformé en «véritable raz-de-marée qui s’est abattu sur la France», selon les membres d’une délégation du ministère français de la Justice, en déplacement à Pékin où les fonds volés atterrissent majoritairement.

Ces virements totalement indus représentent 300 millions d’euros de préjudice et 700 procédures comptabilisées par les services d’enquête français, qui constatent une «accélération des faits fin 2013, début 2014». Dernière grosse arnaque en date: le groupe Michelin qui vient d’annoncer le vol de 1,6 million d’euros. Le fabricant de pneumatiques a été victime d’une personne se présentant comme le directeur financier de l’un de ses fournisseurs.

D’après la magistrate Alexandra Savie, trois modes opératoires existent dans ce type d’affaires: le premier consiste à s’introduire dans la comptabilité de l’entreprise, en se faisant passer pour un technicien bancaire qui demande un «virement d’essai» au prétexte d’une mise à jour informatique. L’autre manoeuvre fait appel à la cybercriminalité, avec des logiciels malveillants tels que Zeus ou Blackshades RAT, permettant de compiler les informations requises pour réaliser un transfert financier. Enfin, la troisième technique est surnommée «escroquerie au faux président»: l’escroc se fait passer pour le patron de la société et exige du comptable un virement express, censé s’inscrire dans une OPA confidentielle ou une dissimulation fiscale.

«Ce qui est nouveau est l’extrême sophistication du montage»

D’après la délégation française en Chine, les virements transitent d’abord sur un «compte rebond», aussi appelé «compte taxi», situé en Europe de l’Est, en Grèce, à Chypre, au Royaume-Uni ou en Allemagne. Puis ils arrivent en Chine. «Cela va à la vitesse supersonique, en un “clic” des sommes considérables se déplacent», a souligné depuis Pékin le haut magistrat Robert Gelli, qui occupe le poste stratégique de directeur des affaires criminelles et des grâces. «La part des sommes restituées reste très faible», déplore-t-il.

«Les escrocs opèrent depuis l’étranger et utilisent énormément de dispositifs qui leur permettent d’être anonymes: des plateformes téléphoniques où ils vont louer des numéros de téléphone et des numéros de fax, des adresses IP aléatoires, des serveurs proxy qui dissimulent l’adresse IP», a détaillé Alexandra Savie. «Ce qui est nouveau est l’extrême sophistication du montage», ajoute la magistrate, en citant l’exemple de l’usine Seretram qui met en boîte le maïs Géant Vert dans les Landes, qui a été délestée de 17 millions d’euros… Petites ou grandes, les sociétés touchées «vont être complètement ébranlées, dans leur organisation interne puisqu’il va y avoir des licenciements, dans leur viabilité puisqu’on a énormément de fonds qui sont partis et, pour autant, il va falloir faire face au paiement des fournisseurs et des salariés», a-t-elle relaté. Alexandra Savie fait état de suicides parmi les victimes.

Touchant surtout les pays francophones, le phénomène se diffuse désormais en Espagne et dans les pays d’Europe du Nord. Les particuliers commencent aussi à être ciblés, notamment pour les assurances-vie, les malfaiteurs contactant les familles endeuillées qu’ils localisent en recourant au site avisdedeces.net.

Pression sur Pékin
D’après les autorités françaises, les escrocs passent souvent à l’action le vendredi après-midi, quand la réactivité est moindre. «Lorsque les fonds arrivent en Chine, leurs complices ont sept heures d’avance sur l’Europe» grâce au décalage horaire, a souligné la magistrate. En face, les services de répression français en sont réduits à des procédures laborieuses, par courrier postal, pour saisir leurs homologues chinois et faire jouer l’entraide pénale.

À Pékin, Robert Gelli a donc annoncé la mise en place d’un «comité de pilotage» chargé d’explorer les moyens de raccourcir les délais pour geler les fonds identifiés. Après avoir prêté une oreille attentive aux préoccupations françaises, les magistrats chinois ont, à leur tour, fait valoir des demandes s’inscrivant dans l’actuelle campagne anticorruption menée par le régime communiste. Pékin souhaite des actions efficaces contre les officiels chinois corrompus ayant fui en Europe. Un traité d’extradition est d’ailleurs en voie de ratification à Paris.

La fraude en entreprise, un mal très français
Jean-Bernard Litzler, Service infographie du Figaro
19/02/2014

INFOGRAPHIE – De nouvelles formes de délinquance apparaissent mais les sociétés se montrent de plus en plus vigilantes.

Pas moins de 10% des fraudes signalées par les entreprises françaises l’an dernier concernent l’escroquerie dite «au président», selon l’étude du cabinet PwC que Le Figaro présente en avant-première. Une nouveauté et une spécificité très française car cette méthode semble peu utilisée ailleurs. Le mécanisme est simple: l’aigrefin se fait passer au téléphone pour le dirigeant de l’entreprise et demande à un comptable d’effectuer un virement à l’étranger pour financer une acquisition confidentielle. L’usine Seretram qui met en boîte le maïs Géant Vert dans les Landes a ainsi été délestée de 17 millions d’euros.

«Le problème n’avait pas été pris assez sérieusement par les entreprises, dans un premier temps, car elles ne pensaient pas pouvoir être victimes de ce genre de stratagème», souligne Jean-Louis Di Giovanni, associé PwC du département Litiges et investigations qui a réalisé l’étude. Toute la subtilité réside dans le fait que l’escroc s’adresse à un simple comptable, profitant généralement de l’absence de ses responsables. Il dispose souvent de bons renseignements sur le patron qu’il est censé incarner et met en valeur et en confiance son interlocuteur. Au besoin, le fraudeur lui met la pression en expliquant que cette transaction est vitale pour l’avenir de l’entreprise. Il ne lui reste qu’à profiter, la plupart du temps, d’un week-end prolongé pour réaliser son arnaque et empêcher ainsi le blocage du virement.

Malgré cette nouveauté, l’étude PwC montre une nette progression de l’aptitude des entreprises à déceler une fraude. En 2009, seules 29% d’entre elles déclaraient en avoir détecté une contre 55% cette année (voir graphique). «Cette augmentation est particulièrement forte en France, note Jean-Louis Di Giovanni. Elle montre que les entreprises ont pris conscience du problème et se donnent les moyens de dépister des fraudes plutôt que de les découvrir par hasard alors que le mécanisme s’est installé parfois depuis trois, cinq, voire dix ans.» Les sommes en jeu sont loin d’être négligeables: le tiers des fraudes représente plus de 100.000 dollars (73.000 euros).

Cybercriminalité en hausse
La méthode la plus courante de détection reste l’identification des transactions inhabituelles. En épluchant régulièrement la comptabilité, une part significative de la fraude peut être détectée: c’est celle des «opportunistes» qui profitent de la faible surveillance mise en place par l’entreprise. À noter: la fraude est commise dans 60% des cas par un salarié, plutôt âgé (entre 41 et 50 ans dans 43% des cas) et disposant d’une solide ancienneté (plus de dix ans dans 50% des cas) car il lui faut la confiance de son management et le temps de maîtriser les procédures de sa société.

C’est désormais la cybercriminalité qui préoccupe car elle s’organise et se professionnalise. Elle est devenue cette année la deuxième source de fraude la plus courante en France, derrière le détournement d’actifs et pas moins de 44% des entreprises redoutent d’en être victimes dans les deux ans qui viennent. «Aujourd’hui, les entreprises brassent énormément de données puisque 80% des informations stockées dans leur système n’existaient pas il y a seulement deux ans, précise Jean-Louis Di Giovanni. Tout l’enjeu va être d’identifier les données les plus sensibles pour mieux les protéger ensuite.» Dernière victime en date: le distributeur américain Target auquel ont été volées les données sur 110 millions de ses clients!

Le mythe fondateur des escroqueries au virement : « l’affaire de l’agence postale »
Soren Seelow

Le Monde

11.11.2014

Comme toutes les « success stories » de la criminalité organisée, l’escroquerie aux faux ordres de virement a un pionnier, le Franco-Israélien Gilbert Chikli, et son mythe fondateur : l’affaire de l’agence postale de la rue des Capucines, à Paris, première entreprise française à avoir porté plainte en 2005.

Dans les mois qui ont suivi, 34 sociétés ont été visées tour à tour : l’affaire des faux ordres de virement internationaux était née. Le 30 septembre, quinze prévenus ont été renvoyés devant le tribunal correctionnel de Paris. Le procès, dont la date n’a pas encore été fixée, sera le premier du genre.

L’affaire de La Banque postale, telle qu’elle est relatée par l’ordonnance de renvoi, est un morceau d’anthologie criminelle. Lundi 25 juillet 2005, Mme G., directrice de l’agence, est affairée à son bureau quand un homme se faisant passer pour le président du groupe La Poste, Jean-Paul Bailly, l’appelle. Il l’informe qu’elle sera prochainement contactée sur son portable par un « agent des services secrets internationaux ».

Interloquée, sans doute un peu grisée par une telle marque de confiance, Mme G. reçoit bientôt l’appel d’un homme qui se fait appeler « Paul ». L’homme se présente comme un agent spécialisé dans la lutte contre le terrorisme international et la convainc de participer à une vaste opération d’espionnage.

Afin de la maintenir sous son emprise psychologique, « Paul » appelle la directrice à quarante reprises en trois jours. Il lui explique qu’il s’intéresse de près à certains clients de la banque soupçonnés de blanchir de l’argent pour le compte du terrorisme international, et parvient à obtenir les noms et numéros de compte des principaux clients de l’agence.

76 millions d’euros en quelques mois
A force de persuasion, le faux agent finit par convaincre Mme G. de procéder le 28 juillet à une commande de fonds exceptionnelle de 358 000 euros pour piéger les clients suspects. La directrice s’exécute, place la somme dans une sacoche, saute dans un taxi, file en direction de la place de la Nation et s’enferme dans les toilettes pour dames d’un bar, comme convenu.

Une femme – soupçonnée d’être la maîtresse de Gilbert Chikli – se présente devant les cabinets et prononce le mot de passe. Par l’entrebâillement de la porte, Mme G. lui remet la sacoche. « Paul » l’avait persuadée que les billets seraient scannés afin de les « tracer ». La sacoche devait lui être rendue quelques heures plus tard à la terrasse d’un bistrot de la rue de la Paix. Mme G. s’installe en terrasse. Ne voyant rien venir, elle se résout à porter plainte. Elle sera licenciée pour faute professionnelle.

Dans les mois qui suivent, 34 entreprises ou filiales françaises de renom (Thomson, LCL, HSBC, Adidas, American Express, Alcatel, Dassault ou encore Les Pages jaunes) ont été visées par des escroqueries similaires. A un détail près : la sacoche de billets, trop rudimentaire, a été remplacée par un virement bancaire, pierre angulaire de la vague d’escroqueries qui touche la France depuis bientôt dix ans.

Le montant total des tentatives se monte à 76 millions d’euros en quelques mois. Mais si l’escroquerie est lucrative et peu risquée, son taux d’échec est élevé : seules quatre entreprises ont perdu de l’argent pour un préjudice de 6 millions d’euros.

Commanditaire présumé de ces arnaques : Gilbert Chikli, ancienne tête pensante de « l’escroquerie au démarchage publicitaire ». Mis en examen en janvier 2008, libéré sous caution en septembre 2009, il s’est envolé trois semaines plus tard pour Israël. Il est visé depuis le 15 février 2010 par un mandat d’arrêt international. Et a depuis fait des émules sur la Riviera israélienne.

Voir également:

Les entreprises françaises victimes d’une vague d’escroqueries venue d’Israël
Soren Seelow (avec Richard Schittly, à Lyon)

Le Monde

11.11.2014

Le 14 mars 2013, Mme C. a reçu un mail inhabituel. Il était 10 h 15. Comptable chez un grand négociant en vin de Bourgogne, elle découvre, surprise et flattée, que son patron compte sur sa « discrétion » pour une importante opération financière. C’est la première fois que cette jeune femme de 35 ans échange par courriel avec son employeur, dont le bureau se trouve à quelques mètres du sien. Le caractère exceptionnel du message, se dit-elle, justifie ce moyen de communication inédit, bien qu’il soit truffé de fautes d’orthographe :

« Je vous ai choisi pour votre discrétion incontestable et votre travail irréprochable aux seins de notre entreprise et dans votre groupe de travail. Nous effectuons en ce moment une opération financière. Cette opération doit rester confidentielle jusqu’à son annonce à l’Autorité des marchés financiers et dans le cadre d’un strict confinement voulu aux seins de la direction du groupe. »

Le courriel poursuit ainsi : « L’annonce publique aura lieu avec la présence de toute l’administration le 22 mars 2013. Veuillez prendre contact avec notre cabinet Me Botin [suit une adresse mail] pour ma remise des coordonnées bancaires afin d’effectuer le virement immédiatement de la facture en pièce jointe. Merci de votre entière discrétion. »

« Braqueurs dématérialisés »
Mme C. ne s’en est pas aperçue, mais l’adresse de son patron a été contrefaite. Son interlocuteur n’est pas dans le bureau d’à côté : il est en Israël. La comptable est sur le point de se laisser embarquer dans une incroyable escroquerie qui coûtera plus d’un million d’euros à son entreprise. Et elle est loin d’être un cas isolé. Avant elle, des centaines d’entreprises ont été victimes du même procédé.

C’est une spécialité franco-israélienne : l’escroquerie aux « faux ordres de virement internationaux », ou « Fovi ». Les cibles sont pour la plupart des entreprises françaises ou francophones, dont plusieurs grands noms du CAC 40. Ses auteurs, qui ont la double nationalité, opèrent en toute impunité depuis les villes côtières de Netanya, Ashdod ou Herzliya, surnommée la « Silicon Valley israélienne ».

Ces riches équipes de « braqueurs dématérialisés » ont fait leurs armes dans les arnaques aux encarts publicitaires, la fraude à la TVA ou à la taxe carbone. Au fil des années, ils ont affûté leur maîtrise de l’informatique pour déjouer les systèmes de sécurité. Alliés aux Triades chinoises, qui réceptionnent les virements en Chine, ils prospèrent à l’abri des poursuites grâce aux lenteurs de la coopération judiciaire internationale.

« Chiffre noir gigantesque »
Né il y a une dizaine d’années, le phénomène, pourtant largement documenté, a explosé depuis quatre ans pour atteindre une intensité inégalée cette année, avec plusieurs tentatives par semaine. Depuis fin 2010, 700 entreprises françaises ont porté plainte, pour un préjudice estimé à 300 millions d’euros.

« Mais le chiffre noir est gigantesque », nombre de sociétés préférant ne pas ébruiter leur mésaventure, explique Jean-Marc Souvira, directeur de l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière. Il s’agit d’une attaque massive contre le tissu économique français. »

Une liste non exhaustive des entreprises visées donne une idée de l’ampleur du phénomène. Le 27 octobre, Michelin se fait subtiliser 1,6 million d’euros ; début septembre, c’est le bureau parisien du plus grand cabinet d’avocats du monde, Baker & McKenzie, qui se fait escroquer de 900 000 euros.

En janvier, l’usine de production Seretram, propriété de la marque Géant vert, voit disparaître 17 millions de sa trésorerie. A ce jour, le record est détenu par Vallourec, leader mondial des tubes sans soudure, avec un préjudice de 20,6 millions d’euros en février 2013.

Cette gigantesque vague d’escroqueries associe les méthodes traditionnelles de l’imposture téléphonique et les techniques sophistiquées de l’espionnage industriel.

La première étape, dite d’« ingénierie sociale », consiste à recueillir un maximum d’informations sur l’entreprise visée grâce aux innombrables « données ouvertes » aisément disponibles sur Internet, dans les registres de commerce ou sur les réseaux sociaux. Très prisés, les rapports annuels d’entreprises, qui sont publics, permettent de scanner la signature du PDG et de repérer ses tics de langage.

Ces derniers mois s’est développée une technique plus intrusive consistant à aspirer les données d’un ordinateur grâce à un « cheval de Troie », envoyé sous forme de pièce jointe : organigramme, échanges de mails, fournisseurs, coordonnées bancaires, dates de congés…

Ces informations, souvent stratégiques et parfois très personnelles, sont triées et analysées. Elles permettront à l’escroc d’usurper l’identité du directeur, d’un fournisseur, d’un cabinet d’audit ou d’un policier. Cette première phase, qui souligne la fragilité des sociétés françaises face à la protection de leurs données, permet de crédibiliser la suite, qui repose plus classiquement sur la crédulité humaine.

Mais la naïveté a ses limites et la chance demeure le meilleur allié des escrocs. Malgré les mises en garde répétées de son interlocuteur lui demandant de ne lui parler de cette opération ni « physiquement, ni par téléphone », Mme C. se présente devant la porte vitrée du bureau de son patron pour obtenir des éclaircissements. Mais il est occupé et ne peut la recevoir.

« Dévouement et discrétion »
Quelques minutes plus tard, elle reçoit un appel de Me Botin depuis un numéro de téléphone acheté sur une plateforme de dématérialisation, qui permet d’afficher l’indicatif désiré. Le faux avocat lui reproche d’un ton péremptoire de ne pas avoir respecté les instructions. Ce coup de poker des escrocs, qui avaient anticipé sa réaction, achèvera de refermer le piège.

A 10 h 54, Me Botin lui fait parvenir par mail une facture de 395 700 euros au nom de la société suisse Libo Diamond and Jewellery LTD, accompagnée d’un RIB de la Liechtensteinische Landesbank de Genève. La comptable édite l’ordre de virement et en réfère au faux PDG : « Je viens juste de terminer, mais il me faut une signature écrite au-dessus du tampon pour que je puisse le valider par fax à la banque. Je le mets dans votre casier. Je le récupère quand vous l’aurez signé », écrit-elle. « Surtout pas, répond l’escroc avec un art tout personnel de la conjugaison : vous le scanner, vous le tamponner et vous me l’envoyer par mail de suite, merci. »

A 13 heures, Mme C. envoie l’ordre de virement à la banque. « Je vous félicite pour votre dévouement et votre discrétion », la complimente l’escroc. Dans les jours qui suivent, quatre nouveaux virements, d’un montant total de 3,5 millions d’euros, seront effectués. Seuls les deux premiers seront décaissés, pour un préjudice d’un million d’euros. Les suivants seront bloqués à temps, un cadre de l’entreprise ayant fini par déceler la supercherie.

Coût humain très lourd
« En quelques heures, les virements atterrissent sur des comptes rebond en Europe de l’Est, en Grande-Bretagne ou encore à Chypre, avant de terminer leur course en Chine, où ils sont rapidement décaissés », explique M. Souvira. S’ils ne parviennent pas à le bloquer à temps, c’est généralement dans l’empire du Milieu que les enquêteurs perdent la trace des fonds.

« Un accord de compensation s’est établi entre deux mafias. En France, certains membres de la communauté chinoise ont du cash, qu’ils souhaitent envoyer en Chine sans passer par le circuit bancaire, explique un enquêteur. Les Franco-Israéliens, eux, sont capables d’effectuer des virements en Chine d’un seul coup de téléphone, mais ils ont besoin de quelqu’un pour le décaisser sur place. Ils récupèrent ensuite leur mise en liquide auprès des Chinois de France pour l’investir dans l’immobilier ou des sociétés écran. A chaque escroquerie israélienne correspond un blanchiment chinois. »

Ces escroqueries ont aussi un coût humain très lourd, avec des licenciements à la clé, et parfois des drames. Depuis cette folle semaine, Mme C. est en arrêt maladie pour dépression. Cette mère de deux enfants a confié à ses collègues s’être sentie « humiliée » et « violée ».

Pendant les six jours de l’escroquerie, elle n’en avait pas touché un mot à son patron. Elle s’en était en revanche ouverte à son directeur financier, Monsieur B., qui ne s’en était pas alarmé. Le cadre de 57 ans, dévoué à son entreprise depuis plus de trente ans, n’est jamais retourné travailler après l’escroquerie. Le 2 juin, il a annoncé à sa femme qu’il sortait acheter du vin. Il a poussé un peu plus loin et s’est jeté d’un pont.

La coopération internationale en question
La vague d’escroqueries, qui touche essentiellement la France, est un test pour la coopération judiciaire avec la Chine et Israël. Prenant conscience de l’ampleur du phénomène, le ministère de la justice a dépêché début novembre à Pékin une délégation chargée de réfléchir aux moyens de raccourcir les délais pour geler les fonds identifiés. « L’entraide avec la Chine était inexistante, c’est un premier pas  », souligne un magistrat parisien.

Mais l’échange d’informations avec Israël est pour l’heure au point mort. Si plusieurs escrocs ont été identifiés en Israël, les commissions rogatoires n’ont jusqu’ici rien donné. « La solution est politique », résume un haut fonctionnaire de police.

Voir encore:

L’arnaque Michelin : l’arbre qui cache la forêt pour les e-commerçants français
Le fabricant de pneumatiques clermontois vient de se faire dérober 1,6 million d’euros, victime d’une escroquerie reposant sur de faux ordres de virement. Cette affaire est représentative de nombreux cas similaires en matière de gestion de la fraude.

Chronique de Grégoire Vigroux
Directeur Marketing pour l’Europe, Telus International Europe
Journal du net
13/11/14 11:42

C’est aussi l’arbre qui cache la forêt d’une situation nettement plus problématique et qui touche l’ensemble des e-commerçants français.
Le fabricant de pneumatiques clermontois vient de se faire dérober 1,6 million d’euros, victime d’une escroquerie reposant sur de faux ordres de virement. Cette affaire est représentative de nombreux cas similaires en matière de gestion de la fraude: l’entreprise en question n’a pas connu de cas de fraude pendant une longue période, ce qui laissait laisse présumer que le sujet était bien maîtrisé et que les mesures préventives étaient efficaces. Or, alors que personne ne l’a vue venir, une attaque habile et organisée est parvenue à soustraire de l’argent à l’entreprise.

Michelin n’est pas la première société française à être victime d’une telle arnaque : selon la Fédération Bancaire Française (FBF), plusieurs centaines de procédures sont en cours pour des cas semblables, pour un montant total évalué à plusieurs centaines de millions d’euros.
Le cas de l’affaire Michelin, qui a fait la une de l’actualité, illustre un phénomène de plus grande ampleur: celui de la « fraude en bande organisée », également qualifiée de « fraude professionnelle », ou « industrielle » et qui gagne du terrain chaque année en France.
L’affaire Michelin est, d’une certaine manière, l’arbre qui cache la forêt, car les entreprises qui sont les premières victimes de la fraude organisée ne sont pas celles du CAC 40. Depuis plusieurs années, les sociétés qui appartiennent au secteur du commerce électronique sont au nombre des proies privilégiées des fraudeurs professionnels et ce, parce que ces entreprises ne sont pas armées pour lutter durablement contre la fraude moderne, qui est désormais menée à une échelle industrielle.
Les e-commerçants éprouvent notamment de grandes difficultés à dépister et à combattre les escroqueries lors des périodes de l’année pendant lesquelles ils doivent gérer les contextes opérationnels les plus difficiles, notamment les périodes de fêtes et de soldes. Au total, le montant des impayés bancaires sur les 138 000 sites marchands français actifs s’élevait ainsi à 125 millions d’euros l’an dernier. Soit 14 % de plus qu’en 2012 et deux fois et demi de plus qu’il y a cinq ans.
Quelles sont les solutions les plus utilisées par les e-commerçants pour combattre la fraude ?
Parmi les solutions les plus répandues, on répertorie: la procédure systématique de demandes de justificatifs – dont demande de pièce d’identité et attestation de domicile (concernant parfois, plus de 10 % des commandes); l’analyse manuelle des commandes à risque (dans bien des cas, près de 40 % des commandes); et l’augmentation de la part des transactions passées en 3D Secure. La mise en place des solutions que nous venons d’évoquer suscite naturellement des coûts additionnels pour le e-commerçant ainsi qu’une expérience client souvent détériorée pour le client.
Quelles sont les meilleures pratiques pour combattre la fraude ?
De plus en plus d’e-marchands s’engagent dans la mise en place d’une stratégie méthodique et menée à plus long terme. Cette catégorie d’e-marchands ne se focalise pas exclusivement sur la diminution des pertes financières dues à la fraude, mais prend également en compte les paramètres suivants : impact sur le taux de transformation; coût opérationnel du processus (coût de gestion des impayés inclus); et risques pris en terme d’impact sur l’image de marque.
Selon nous, seule une stratégie anti-fraude qui intègre chaque phase du processus peut s’avérer efficace. Cette stratégie doit prendre en compte chacune des étapes suivantes : ce qui se passe avant le paiement; en cours de paiement; après le paiement; et, enfin, au cours de la phase d’investigation. Il revient ensuite au e-commerçant de définir des indicateurs de performance homogènes sur l’ensemble des étapes du processus, pour établir un premier diagnostic et fixer les objectifs à atteindre.
L’externalisation est-elle la solution ?
Un nombre croissant d’e-marchands réalise qu’une protection efficace contre la fraude peut également favoriser une amélioration de l’expérience client et aussi entraîner une diminution des coûts opérationnels.
De fait, les e-commerçants français qui souhaitent confier la lutte contre la fraude à un prestataire externe sont de plus en plus nombreux. Les raisons qui incitent les donneurs d’ordre à envisager l’outsourcing sont variées. La nécessité d’être accompagné dans la conception d’une stratégie minutieusement adaptée de lutte systématique de la lutte contre la fraude est un élément souvent déterminant.
Une autre raison qui incite les e-marchands à envisager l’outsourcing est le besoin d’une solution « one-stop-shop », qui combine l’utilisation des meilleures technologies disponibles sur le marché (analyse prédictive, plateforme de détection temps réel, big data); des capacités d’externalisation de certaines activités; et enfin, les indispensables homologations aux réglementations en vigueur (dont PCI DSS et ISO 27000).
Par ailleurs, en réponse aux scénarios d’attaque organisée, l’outsourcing présente plusieurs avantages : une approche externe et neutre des processus, la capitalisation d’un savoir-faire construit en relation avec plusieurs grands donneurs d’ordre et la capacité à évaluer la performance par le biais de  « stress-tests ».
Recommandations
Pour les e-marchands, le succès en matière de lutte contre la fraude n’est possible qu’à condition de maîtriser les trois paramètres suivants : posséder un taux de protection efficace et parvenir à diminuer les coûts opérationnels en améliorant l’expérience client.
L’externalisation est, selon nous, le moyen à la fois le plus sûr et le plus pragmatique pour atteindre ces trois objectifs. Le management de la fraude est ainsi en passe de devenir un métier à part entière, ce qui conduit les e-commerçants à confier cette activité spécifique à des entreprises spécialisées.

Voir de plus:

12 recommandations pour se prémunir contre la « fraude au président »
Cecile Desjardins

Les Echos

19/03/2014
C’est en sécurisant leurs procédures de virements manuels, en contrôlant leur information, et en sensibilisant leurs salariés que les entreprises peuvent espérer échapper à ces escroqueries d’un nouveau type.

Lors d’une conférence organisée récemment par l’assureur AIG et le cabinet d’avocats Boken sur la « Fraude aux faux ordres de virements », Raphaël Gauvain avocat associé chez Boken a présenté un « Guide à l’usage des entreprises pour la protection contre la « fraude au président ». Les douze recommandations qui y sont présentées relèvent de trois domaines.

La sécurisation des procédures de virements manuels, tout d’abord (recommandations 1 à 3). « C’est la première des actions à mettre en place : les fraudes concernent des virements significatifs non récurrents : il faut donc contrôler l’accès au cash et auditer les virements manuels de l’entreprise et, en particulier, les procédures d’urgence », explique Raphaël Gauvain.

Sensibiliser, informer et former les salariés

Fraude : comment réagir à une tentative de détournement de fonds : Les entreprises sont de plus en plus souvent visées par des tentatives de fraude, souvent élaborées. Internet, réseaux sociaux, pression psychologique… Tous les moyens sont bons pour soutirer des fonds. L’AFTE publie un guide pratique pour se prémunir, ou réagir, face à ces manœuvres.

Le deuxième domaine d’actions porte sur le contrôle de l’information donnée par ou sur la société (Recommandations 3 à 6). « Nous avons constaté que les attaques surviennent souvent « au pire moment »: les entreprises nous disent « le patron était en vacances… » ou « on était sur une opération très importante », etc. Mais ce ne sont pas des « hasards » : les escrocs savaient que ces entreprises étaient en situation de crise. Pourquoi ? Parce qu’avant de mener leur attaque, ils ont su recueillir les bonnes informations, y compris sur les réseaux sociaux ou à travers une enquête approfondie de « social engineering »», indique Raphaël Gauvain.

Enfin, il est essentiel de sensibiliser, informer et former ses salariés (Recommandations 7 à 12). « Le point le plus important est de faire comprendre aux salariés que « cela n’arrive pas qu’aux autres ». Il faut non seulement les informer sur ce type d’escroquerie, mais aussi le faire régulièrement, souligne Raphaël Gauvain. C’est au dirigeant de s’engager personnellement pour dire à ses salariés pour leur dire que JAMAIS il ne leur demandera de passer outre les procédures de virements ». Douze procédures à suivre à la lettre quand on sait que quelque 350 entreprises françaises ou francophones ont été attaquées en 2013. Et que les services de police ont constaté une forte croissance des tentatives d’escroquerie de ce type depuis le début 2014…

1 – Respecter les règles essentielles du contrôle interne
Des procédures simples en matière de virements manuels peuvent limiter les risques. « Un simple comptable ne doit pas pouvoir ordonner un virement et il faut limiter au maximum le nombre de personnes qui ordonnent les paiements manuels », explique Raphaël Gauvain. Autre principe évident, mais pas toujours respecté : la séparation des taches, entre celui qui prépare le virement et celui qui l’ordonne. Enfin, il faut mettre en place une procédure de double signature au-delà d’un certain montant.

2 – Renforcer l’efficacité des procédures d’urgence
La plupart des escroqueries au président sont fondées sur le caractère « d’urgence » de l’opération frauduleuse demandée. Il est donc essentiel que l’urgence ne soit pas traitée en marge des procédures. « Il faut mettre en place des procédures spécifiques pour permettre des virements en urgence, et désigner un référent compétent pour les traiter, explique Raphaël Gauvain. Attention, il faut aussi obliger l’exécutant, en cas d’ordre de virement urgence, à mentionner sur l’ordre, l’heure et la date à laquelle il a obtenu l’accord du référent ».

3 – Conforter ses relations avec les banques
Il faut éviter que la banque ne constitue un maillon faible dans la sécurité de l’entreprise. « Et donc prévoir, systématiquement, un contre-appel de la banque en cas de virement manuel au-dessus d’un certain montant », indique Raphaël Gauvain. En outre, mieux vaut limiter le nombre d’établissements bancaires de l’entreprise et, en cas d’acquisitions de nouvelles sociétés, procéder aux transferts des comptes bancaires.

4 – Sécuriser les systèmes d’information et de communication

S’il est essentiel de sécuriser l’accès à l’intranet, il faut aussi faire attention aux supports de communication internes et externes (site internet, blog, plaquette, journal). Notamment en limitant  la communication d’informations sur l’organisation de la société, son organigramme et les plannings, la communication d’informations individuelles (numéro de poste direct et fonction précise) et la communication à propos d’événements internes (galas, etc.).

5 – Renouveler la réflexion sur l’information légale
Les escrocs ont bien compris que les obligations légales de publication obligent les entreprises à dévoiler un grand nombre de documents qui sont disponibles sur des sites comme infogreffe. S’il n’est pas possible de s’affranchir de ces obligations, il ne faut publier que ce qui est obligatoire par la loi (statuts à jour, procès-verbaux) Et pas davantage. « Malheureusement, les actes déposés doivent aujourd’hui contenir la signature du président ou des associés, ce qui donne un atout aux escrocs », déplore Raphaël Gauvain.

6 – Maîtriser l’information donnée au marché
Outre les obligations légales, l’entreprise a une obligation de transparence vis-à-vis du marché, en particulier lorsqu’elle est cotée, mais il faut trouver un équilibre entre le souci de transparence et le risque de fraude : mieux vaut éviter de fournir des informations trop précises dans son document de référence et ne publier que ce qui est nécessaire à l’investissement

7 – Informer sur le mode opératoire des escrocs.
Les différents modes opératoires utilisés par les escrocs sont désormais bien connus et doivent donc être présentés à tous les salariés pouvant être impliqués. Attention, toutefois, car ces modes opératoires évoluent très rapidement.

8 – Informer sur les virements suspects
Une réflexion en amont sur les virements « suspects » peut aider à éveiller l’attention des salariés ciblés par les escrocs. Concrètement, il faut être attentif aux opérations ayant une cause incongrue (fonds mis à disposition d’un agent secret ; ordres manifestement illicites comme ceux ayant pour objet d’échapper à un contrôle fiscal…) ou un destinataire suspect, comme un compte inconnu ou qui ne correspond pas à la justification qui en est donnée. Mais aussi une destination étrange (en particulier lorsque le virement a pour destination un pays dans lequel l’entreprise n’a aucune activité), que le montant apparaît disproportionné au regard de la justification donnée ou, enfin, qu’il est fractionné pour éviter un certain seuil (ex : 990 000 euros).

9 – Sensibiliser régulièrement les salariés
Une information unique n’est pas suffisante : il faut procéder à des envois réguliers de mail ou memo internes signés de la Direction (notamment un rappel systématique avant les périodes de vacances). Et ainsi rappeler systématiquement le mode opératoire des escrocs, les caractéristiques des paiements suspects et les procédures internes en matière de virement et formuler un message personnalisé d’un membre de la Direction rappelant que jamais il n’ordonnera directement un ordre de paiement en urgence au mépris des procédures de contrôle internes.

10 – Accompagner les salariés face au risque de fraude
« Il faut désigner un référent qu’il faudra avertir en cas de soupçon de fraude (par exemple : directeur juridique/compliance) et envoyer régulièrement des mails ou mémos rappelant l’existence de ce référent, explique Raphaël Gauvain. Lors d’un appel à caractère urgent émanant d’un interlocuteur qui utilise la menace, l’intimidation ou le chantage pour ordonner un paiement, et/ou en se faisant passer pour un membre de la Direction, la communication doit être immédiatement interrompue et le référent informé sans attendre ».

11 – Responsabiliser les salariés
Les tentatives de fraudes ont beaucoup évolué, et les fraudeurs n’hésitent pas à se faire passer pour des auditeurs ou des Commissaires aux comptes pour obtenir des informations ou encore, plus récemment, pour des éléments des forces de l’ordre enquêtant sur ce type de fraude…

« Mieux vaut réduire le nombre de personnes habilitées à transmettre des informations à des contractants extérieurs, explique Raphaël Gauvain. Mais il faut aussi faire attention aux réseaux sociaux (Facebook, LinkedIn etc,) et diffuser une charte rappelant aux salariés le bon usage des moyens modernes de communication (pas d’information sur l’entreprise, profils privatisés…) ».

Pour réduire le risque ? Il faut contractualiser l’obligation renforcée de confidentialité et prévenir les salariés que tout manquement aux règles de procédure interne sera constitutif de licenciement (faute grave les privant de préavis et d’indemnités de licenciement).

12 – Organiser un « stress test »
C’est, sans aucun doute la phase ultime permettant de vérifier la solidité des procédures mises en place dans l’entreprise et de les corriger si nécessaire : la simulation d’une tentative d’escroquerie, qui peut être réalisée en interne ou en faisant appel à une société spécialisée en « sécurité économique ». « Le retour d’expérience sera la meilleure des sensibilisations et le stress test permet de déceler les points faibles de chaque entreprise et de pouvoir y remédier », souligne Raphaël Gauvain.

Voir de plus:

KPMG : Les dessous d’une escroquerie de 7,6 millions d’euros
Denis Lafay
la Tribune
26/06/2014

7,6 millions d’euros : c’est le montant de l’escroquerie record dont KPMG SA a été victime en 2012. Cette fraude, dite « au Président », résulte de méthodes et d’outils technologiques extrêmement sophistiqués. Elle engage aussi une chaine de responsabilités, qui interroge le contrôle interne d’un groupe lui-même chargé de le mettre en œuvre chez ses clients. Récit d’une incroyable arnaque.

L’affaire démarre en mai 2012. B.M*, comptable à la direction Rhône-Alpes de KPMG en charge des règlements fournisseurs, reçoit un appel téléphonique d’un interlocuteur se présentant sous l’identité de Jean-Luc Decornoy, le président du directoire de KPMG SA. Il la somme, sous le sceau de l’absolue confidentialité et après s’être inquiété de quelques soucis personnels qu’elle avait… réellement éprouvés – la mettant ainsi en confiance -, de procéder à un virement de 252 848 € nécessaire à l’accomplissement d’une étude de consulting « qui doit demeurer totalement secrète ». Elle insiste sur le caractère inapproprié de la demande, mais devant la persistance de son « grand patron » doit céder.

Une adresse IP aux Etats-Unis
L’usurpateur la met alors en relation électronique avec un certain Marius Kohl – marius.khol@financier.com, provenant d’une adresse IP qui se révélera ultérieurement basée aux Etats-Unis -, chargé de lui remettre les coordonnées bancaires pour effectuer la transaction. Puis il réceptionne sur une adresse électronique similaire à celle de Jean-Luc Decornoy – l’IP originelle sera, plus tard, isolée en République tchèque – la demande d’ordre de virement officielle que lui expédie B.M et qu’il retourne noircie d’une signature strictement identique à celle du « vrai » Jean-Luc Decornoy.

Une société anglaise, Myr Group, sise 12 Sherwood Street Piccadilly Circus à Londres, est appelée à réceptionner un virement émis par la banque de KPMG, l’agence Entreprises La Défense de BNP Paribas, au bénéfice de l’agence Canary Wharf de Barclays Bank à Londres.

Des virements compris entre 940 et 996 K€
Et c’est ainsi que le 5 juin, 13 jours après la datation de la facture, 252 848 € quittent les comptes de KPMG et rejoignent ceux d’une organisation de malfaiteurs aux méthodes particulièrement sophistiquées. Ces manoeuvres, pour l’essentiel libellées au nom de « rachat de filiales » et que B.M a l’absolue interdiction, rappelée par son soi-disant président du directoire, de partager avec « quiconque », se répètent à 8 reprises jusqu’au 10 juillet. Les sept factures émises du 21 juin au 10 juillet et honorées sont toutes comprises entre 967 350 et 996 641 euros…

Il faudra un échange interne presque anodin au sein de la direction financière puis avec B.M pour que « l’affaire » éclose. Le 10e ordre de virement de 941 637 euros émis le 11 juillet est stoppé in extremis, et la Police judiciaire est saisie de cet exemple de « fraude aux dirigeants » qui commence de voir le jour en France. Quelques mois plus tard, en décembre, P.Y*, alors responsable administratif et comptable de la direction Rhône-Alpes et que sa subalterne avait mis seul dans la confidence, est licencié.

Les interventions d’Alain Chamak, alors directeur Rhône-Alpes (et président du conseil de surveillance jusqu’en 2010) pour le disculper de toute responsabilité et considérant « inappropriée » l’éviction de « personnes innocentes » et de « bouc-émissaires » pris au piège de la discipline hiérarchique et « coupables » d’avoir respecter scrupuleusement l’injonction descendante, permirent, selon la défense de l’entreprise, de rétrograder le motif de licenciement de « grave » à « simple ». Le directeur régional invita également B.M et P.Y à consulter sur le champ un médecin et un psychologue.

Une propagation inquiétante
Les investigations confiées à la Direction Interrégionale de la Police Judiciaire à Lyon se poursuivent. L’instruction pénale porte sur les qualificatifs d’« escroquerie et tentative d’escroquerie en bande organisée », de « faux et usage de faux », et d’« usurpation d’identité ». Ce fléau, qui a surgi en 2012 en France, se propage et devient un phénomène « extrêmement inquiétant » observent des enquêteurs, est symptomatique de la prolifération tentaculaire et incontrôlée des nouvelles manifestations de cybercriminalité. Leurs auteurs « jouent » des outils d’ultratechnologisation mais aussi de l’évaporation des frontières devenues, dans ce domaine, virtuelles, enfin de la complexité des enquêtes induite par l’internationalisation des circuits – les investigations mèneraient principalement vers la Chine et surtout Israël via des malfaiteurs binationaux.

Et les méthodes ont de quoi effrayer ; ainsi B.M à la fois était le professionnel idoine pour procéder directement aux virements, ne figurait sur aucun organigramme accessible à des tiers de l’entreprise, entendit son interlocuteur évoquer au téléphone le nom d’autres salariés des services financiers de KPMG et même, avec exactitude, l’agenda d’Alain Chamak le jour de la première fraude…

Suicide
L’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) et l’Office central de la lutte contre la criminalité liée aux technologies informatiques et de la communication (OCLCIC) sont mobilisés. En Rhône-Alpes, le montant cumulé de la vingtaine d’escroqueries réellement consommées et faisant l’objet de procédures tutoierait, selon nos informations, les 60 millions d’euros. Les répercussions ne sont pas que financières pour les entreprises et économiques pour des emplois fragilisés par l’ampleur des pertes ; elles sont aussi humaines pour les salariés instrumentalisés.

Pour preuves chez KPMG, le licenciement du responsable administratif et comptable, et le traumatisme psychique éprouvé par B.M : employée modèle depuis une trentaine d’années, devenue complice malgré elle, et abandonnée à son sort par une présidence qui ne témoigna ni empathie ni attention – jamais après le déclenchement de l’affaire elle n’eut de contact avec celui-même auquel elle était machiavéliquement liée : Jean-Luc Decornoy. « Je me suis sentie sale parce que l’on m’a salie », confiera-t-elle à un proche. Dans une autre entreprise de la région, les manifestations de cette culpabilisation ont été encore plus dramatiques : un salarié s’est suicidé.

Une forteresse inexpugnable
Dès le 12 juillet 2012, KPMG fait le choix de l’omerta. Pendant plusieurs mois, seule une grappe de dirigeants puis la cinquantaine de partners seront tenus informés de l’existence de l’escroquerie. L’atomisation du groupe – compartimenté par métiers et fractionné en 217 implantations – mais aussi l’intérêt commun des associés-actionnaires de préserver l’image de l’entreprise pour sauvegarder leurs intérêts personnels, favorisent l’imperméabilisation des transferts de communication et de diffusion des informations.

La forteresse semble inexpugnable, mais la stratégie d’un silence public cadenassé ne manque pas d’enflammer les rumeurs ni de surprendre dans la corporation. Aucun média, excepté La Lettre A dans un court article édité le 19 décembre 2013, n’y fera référence. Plus étonnant, dans la publication de ses comptes annuels clos en septembre 2012, KPMG Associés – le holding de tête, détenu à 80 % par des experts-comptables et commissaires aux comptes et à 20 % par les descendants de la famille fondatrice Galtier, possède 98 % du capital de KPMG SA – affirme « qu’aucun événement ayant une incidence significative sur les comptes n’est à signaler ». Dans son rapport remis à l’Assemblée générale mixte du 17 décembre le conseil de surveillance de KPMG SA estime, de son côté, « qu’il n’y a aucune observation particulière à formuler ».

Où sont passés les 5,3 millions restants ?
L’examen de la chaine des responsabilités et les interrogations sous-jacentes ont, il est vrai, de quoi malmener la réputation du cabinet. Comment l’envergure de la fraude, c’est-à-dire la concentration, l’accélération effrénée, et l’ampleur des virements, a-t-elle pu échapper à la vigilance du co-directeur Rhône-Alpes Bruno Paillard, responsable de la fonction-support comptabilité, et surtout du directeur financier de KPMG SA Thierry Lemarquis ?

Comment les opérateurs de BNP Paribas ont-ils pu, eux aussi, procéder sans jamais ciller à de tels transferts dont la fréquence (28 et 29 juin, 2, 5, 9, 10, 11 juillet), les montants (à ces dates, jamais moins de 940 000 € chacun), et même les objets étaient à ce point inhabituels et disproportionnés par rapport à l’activité du cabinet – leur cumul correspond à 1 % du chiffre d’affaires annuel ? Comment faut-il interpréter l’évocation, dans le rapport de gestion publié pour l’AG mixte du 17 décembre 2012, de la « survenance d’un sinistre sur un actif » mais dont l’impact résiduel sur le résultat net n’est « que » de 2,3 millions d’euros ; que sont devenus les 5,3 millions d’euros restants ? BNP Paribas ou, dans une moindre mesure, Barclays Bank ont-ils « partagé » avec KPMG la responsabilité pécuniaire d’une défaillance que d’aucuns arriment à une incurie ?

ERP en cause ?
Le soin extrême que la direction de KPMG a consacré, avec succès, à claquemurer « l’affaire » et à juguler toute divulgation publique, tient à la singularité schizophrénique de la situation : un prestigieux cabinet, dont la facturation des honoraires peut culminer, selon une source interne, à 1 000 € l’heure pour les partners, a pour mission de veiller chez ses clients à l’application d’un dispositif rigoureux et transparent de ce même contrôle interne (lire encadré à la fin) qui, chez lui, s’est révélé vulnérable, dysfonctionnel, opaque voire défaillant.

Depuis, d’ailleurs, l’architecture de ce contrôle interne – lézardé par le changement simultané de plusieurs process informatiques et crevassé par les fragilités du système d’exploitation informatique (ou ERP) peut-être trop hâtivement déployé et « coupable » d’avoir détricoté à partir de 2011 les procédures prévalant jusqu’alors – a été considérablement renforcée, et notamment le principe de la double signature comme la centralisation au siège de tout virement à l’étranger ont été adoptés.

Deux documents internes
Plus étonnant, la direction a adressé en 2014 à l’ensemble du personnel deux documents ; l’un alerte sur une « vague d’« escroqueries au président » dont de nombreuses entreprises ont récemment été victimes », l’autre indique que « la direction a été informée que des escrocs se font passer pour des professionnels de KPMG afin de demander la transmission urgente d’éléments relatifs à des factures clients »…

Les deux documents rappellent les procédures à respecter… sans jamais faire référence à l’origine véritable de cette communication : la propre fraude dont l’entreprise a été victime. « L’affaire Chamak » apparaît, en définitive, être la manifestation visible d’un tremblement de terre dont les causes et les répliques, multiples et souterraines, interrogent l’éthique, la gouvernance. Mais aussi l’exercice mêmes des métiers d’expertise-comptable ou de commissariat aux comptes.

*Les initiales ont été changées

Voir enfin:

EXCLUSIF – Scandale de la taxe carbone : le SOS des juges
Jean-Michel Décugis, Mélanie Delattre et Christophe Labbé

Le Point

03/12/2012

C’est la fraude fiscale la plus importante jamais commise en France. Cette vaste carambouille, qui a rapporté à ses instigateurs plus de 5 milliards d’euros, a coûté 1,6 milliard d’euros au Trésor français. L’arnaque consistait à acheter des quotas de CO2 hors taxe en Hollande et de les revendre en France TTC. Les « faux » traders empochaient les 19,6 % de TVA sans les reverser à l’État français. Ils les faisaient transiter sur des comptes à l’étranger : Écosse, Hong Kong et Israël.

Chargés de cette enquête délicate, les juges du pôle financier viennent d’écrire au directeur de cabinet de la garde des Sceaux pour dénoncer les entraves qu’ils rencontrent. Dans leur courrier daté du 15 octobre auquel Le Point.fr a eu accès, les magistrats pointent la mauvaise volonté de l’État d’Israël où ont trouvé refuge les principaux protagonistes de ce carrousel à la TVA et demandent l’aide du Quai d’Orsay pour débloquer la situation.

Entraide diplomatique

Les juges réclament aussi l’embauche de trois assistants spécialisés dont le nombre a fondu ces dernières années, passant de dix à deux. Un investissement dérisoire pour l’État au regard des 800 millions d’euros à recouvrer dans cette affaire. Interrogée par Le Point.fr, la chancellerie assure que « le courrier est pris très au sérieux » et « qu’une démarche d’entraide diplomatique va être engagée afin de permettre à l’enquête d’avancer ». L’absence de coopération d’Israël n’est pas nouvelle, mais le précédent gouvernement n’avait pour sa part initié aucune démarche.

La « fraude fiscale la plus importante jamais enregistrée » épinglée par la Cour des comptes
Hervé Kempf
Le Monde
08.02.2012

La Cour des Comptes consacre un chapitre de son rapport public annuel 2012 à la « fraude à la TVA sur les quotas du carbone ». Selon elle, cette escroquerie qui s’est déroulée en 2008 et 2009, « est la fraude fiscale la plus importante jamais enregistrée en France en un temps aussi bref ». Elle en estime le montant à 1,6 milliards d’euros en perte fiscale pour l’Etat français. Quand un coup d’arrêt lui a été donné en juin 2009, les fraudeurs se sont déplacés dans les autres Etats, qui ont réagi plus tardivement.

La Cour rappelle que, selon Europol, la fraude a coûté 5 milliards d’euros à l’ensemble des Etats de l’Union. La Cour décrit le mécanisme de la fraude, qui s’est déroulée sur le marché européen du carbone. Celui-ci, appelé ETS (Emissions Trading Scheme), organise les échanges entre les entreprises qui dépassent un plafond, fixé par les autorités, d’émissions de gaz à effet de serre, et les entreprises qui sont en-dessous de ce plafond. Les fraudeurs ont appliqué un système dit du « carrousel » : des sociétés, souvent créées pour l’occasion, achetaient hors taxe des quotas de CO2 dans un Etat membre, les revendaient en France en facturant la TVA de 19,6 %, et disparaissaient sans payer la TVA à l’Etat français.

AUCUN CONTRÔLE EXTERNE

Les rapporteurs expliquent que l’ampleur de cette fraude a été facilitée par les « trois failles originelles » du marché européen du carbone : le régime de la perception de la TVA n’avait pas été sécurisé, l’accès au marché était extrêmement simple et peu contrôlé, le marché lui-même n’était soumis à aucun contrôle externe.

Les rapporteurs critiquent pour leur négligence et leur lenteur à réagir les intervenants institutionnels sur ce marché : la Caisse des dépôts et consignations, sa filiale Bluenext, plate-forme boursière du marché, l’administration fiscale, et enfin le système Tracfin de lutte contre le blanchiment. Sa principale recommandation est d’accélérer les délais entre la déclaration de soupçons auprès de Tracfin et l’engagement de mesures effectives.

Un soulagement, au final : les leçons ont été tirées de cette fraude et, en principe, elle n’est plus transposable sur les marchés comparables de l’électricité et du gaz.

Voir aussi:

CARAMBOUILLES – «20 Minutes» plonge au cœur de la Carbone Connexion…

[1er volet] Les escrocs de la fraude à la taxe carbone: Ceux qui ont été arrêtés

William Molinié

20 minutes

12.03.2014

Il n’y a pas un profil type du fraudeur à la taxe carbone. Certains sont d’anciens escrocs reconvertis, d’autres se sont fait la main en solitaire, depuis un cybercafé. Des grossistes du quartier du textile parisien jusqu’aux membres de mafias d’Europe centrale, la «carbone connexion» tisse son réseau jusqu’en Israël, Dubaï, voire même Hong Kong. Avec parfois des alliances détonantes et inédites

Cette escroquerie qui consistait à acheter des quotas de CO2 hors taxe dans un pays de l’Union européenne, puis de les revendre en France à un prix incluant la TVA, sans jamais reverser celle-ci à l’Etat, a permis de détourner près de deux milliards d’euros en France en 2008 et 2009. Au niveau européen, on parle de montants pouvant s’élever jusqu’à cinq milliards. Un pactole colossal, amassé en un temps record, que la justice peine à récupérer.

Alors que s’ouvre en appel, ce jeudi, le procès du dossier Nathanaël, 20 Minutes dresse le portrait de quelques acteurs de cette vaste fraude…

Ce premier volet s’intéresse à ceux qui ont été arrêtés.

> Lire le deuxième volet, ceux qui sont en cavale…
> Lire le troisième volet, ceux qui sont morts…

A Lyon et à Cannes, il a été aperçu à bord de voitures de luxe à plusieurs reprises. Il prêtait d’ailleurs ses grosses cylindrées à Michel Neyret, l’ancien numéro 2 de la PJ lyonnaise suspecté de corruption contre des renseignements relatifs aux acteurs de la fraude aux quotas de CO2. L’homme d’affaire est mis en examen dans ce dossier ainsi que dans deux autres concernant la fraude à la taxe carbone, l’un à Paris, l’autre à Lyon. Il louait une villa à 12.000 euros par mois dans l’arrière-pays cannois. En octobre 2013, les policiers qui l’avaient placé sur écoute se sont rendus compte que depuis sa cellule, il avait organisé le rapatriement d’affaires, revendus dans la foulée.

Cyril Astruc, le «gros poisson»

Des sources proches du dossier pensent qu’il s’est rendu à la police française parce qu’il n’était plus en sécurité en Israël. Interpellé au début de l’année à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle alors qu’il rentrait en France, Cyril Astruc, surnommé «Poulet», est présenté comme un «gros poisson» de cette fraude par les enquêteurs. D’ailleurs, la fraude belge lui serait attribué dans sa quasi-totalité (70 millions d’euros). Selon nos informations, on le retrouve dès le début des années 2000 dans un trafic international de cocaïne dont il était chargé de la logistique du réseau: fourniture de faux papiers, voitures de luxe, téléphones portables sécurisés, location d’appartements servant de caches… Il faisait l’objet de quatre mandats d’arrêt, notamment pour escroquerie à la taxe carbone en France et en Belgique, corruption dans l’affaire Neyret, et trafic de stupéfiants. Lors de son arrestation à l’aéroport parisien, il portait une montre d’une valeur de 330.000 euros.

Claude Bauduin, l’homme de paille jugé en Allemagne

Lui, il s’est fait repérer sur le marché allemand. Ce retraité de Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées), ancien gérant de théâtre, a été condamné fin 2011 à trois ans de prison par un juge de Francfort pour une affaire de fraude à la taxe carbone portant sur 10 millions d’euros. Il s’est toujours défendu d’avoir été au coeur de la carambouille. Et fait porter le chapeau à Yannick Dacheville, aujourd’hui en fuite (lire ici), qu’il a présenté comme étant le commanditaire. Selon lui, il se serait fait manipuler en acceptant 10.000 euros contre la création à son nom d’une société à Hambourg. Laquelle aurait été utilisée par Dacheville pour multiplier les opérations douteuses sur le marché du carbone. Après deux ans de prison, il est sorti de prison et n’est plus en détention.

Grégory Zaoui, le précurseur de la fraude

Il est présenté par Marius-Christian Frunza, auteur de «Fraud and Carbon Markets: The Carbon Connection», comme l’un des tous premiers acteurs de la fraude sur le marché parisien, et sans doute le premier cerveau de la fraude à la française. C’est aussi l’un de ceux qui a été arrêté parmi les premiers. Il est un ami proche de Fabrice Sakoun, en fuite (lire ici), avec qui il a partagé une cellule à la prison de la Santé, pourtant censée protéger les échanges d’informations. Il est aujourd’hui libre.

Mardoché Mouly, alias Marco, le pro du montage opaque

Il a été discrètement interpellé fin avril 2013 à Paris et placé en détention à Nanterre (Hauts-de-Seine). Cet ami proche de Samy Souied (lire ici), assassiné Porte Maillot, s’était déjà illustré dans des escroqueries. Selon un rapport de police que 20 Minutes a consulté, il avait, entre autres, été mis en cause dans une enquête portant sur une société spécialisée dans la téléphonie mobile «dont les comptes étaient susceptibles d’abriter d’importantes sommes d’argent provenant d’infractions financières réalisées avec d’autres entreprises, dont certaines installées à l’étranger». Les enquêteurs avaient d’ailleurs relevé des transferts de fonds, s’élevant à 1 million d’euros, entre lui et Samy Souied, par l’intermédiaire d’un certain Dan B., dit «Petit frère».

CARAMBOUILLES – «20 Minutes» plonge au cœur de la Carbone Connexion…

[2ème volet] Les escrocs de la fraude à la taxe carbone: Ceux qui sont en cavale

William Molinié

20 minutes

Il n’y a pas un profil type du fraudeur à la taxe carbone. Certains sont d’anciens escrocs reconvertis, d’autres se sont fait la main en solitaire, depuis un cybercafé. Des grossistes du quartier du textile parisien jusqu’aux membres de mafias d’Europe centrale, la «carbone connexion» tisse son réseau jusqu’en Israël, Dubaï, voire même Hong Kong. Avec parfois des alliances détonantes et inédites

Cette escroquerie qui consistait à acheter des quotas de CO2 hors taxe dans un pays de l’Union européenne, puis de les revendre en France à un prix incluant la TVA, sans jamais reverser celle-ci à l’Etat, a permis de détourner près de deux milliards d’euros en France en 2008 et 2009. Au niveau européen, on parle de montants pouvant s’élever jusqu’à cinq milliards. Un pactole colossal, amassé en un temps record, que la justice peine à récupérer.

Alors que s’ouvre en appel, ce jeudi, le procès du dossier Nathanaël, 20 Minutes dresse le portrait de quelques acteurs de cette vaste fraude…

Ce deuxième volet s’intéresse à ceux qui sont en fuite.

> Lire le premier volet, ceux qui ont été arrêtés…
> Lire le troisième volet, ceux qui sont morts…

Fabrice Sakoun, principal condamné du dossier Nathanaël

Au cours de son procès en première instance, le premier en France concernant la fraude aux quotas de CO2, Fabrice Sakoun était venu répondre de ses actes devant la onzième chambre du tribunal correctionnel de Paris. Avant de se dérober entre la fin des audiences et la lecture du délibéré. L’escroc a flairé la lourde peine que les juges allaient prononcer à son encontre:  cinq ans de prison ferme et un millions d’euro d’amende.

Réfugié selon des proches du dossier en Israël, la grande question reste celle de son retour ce jeudi devant la cour d’appel de Paris, alors que son deuxième procès doit s’ouvrir. Sera-t-il présent à l’audience? Son avocate, contactée par 20 Minutes, se «refuse à tout commentaire». Cet ancien grossiste du quartier du Sentier à Paris s’est vu confisquer son Aston Martin ainsi que son bateau. C’est lui, qui avait lâché devant les enquêteurs et les juges la désormais célèbre formule: «le CO2, c’était la Lady Gaga dans les affaires».

Yannick Dacheville, l’escroc millionnaire introuvable

C’est par lui que l’affaire Neyret a éclaté, quand après avoir fait fortune dans des escroqueries à la TVA, dont le carrousel portant sur le carbone, il s’est investi dans le trafic international de cocaïne. En novembre 2010, 110 kg de coke sont découverts dans l’appartement d’une princesse saoudienne à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine).  Les policiers de la brigade de stupéfiants de Paris, qui l’ont mis sur écoute, le soupçonnent d’être le commanditaire de la drogue. Ils s’aperçoivent aussi qu’il entretient une relation incestueuse avec le numéro deux de la PJ de Lyon, Michel Neyret, lequel l’informe de son mandat d’arrêt international contre des cadeaux.

Yannick Dacheville, dit «Le Gros», est un proche de Stéphane Alzraa (lire ici) qui utilise certains de ses biens de luxe. Arrêté à Dubaï, il parvient à obtenir sa libération de prison et, selon nos informations, envoie un SMS à son ex-femme, Célia G., directrice-adjointe d’un hôtel de luxe, afin de la rassurer. Depuis, il est introuvable et voyagerait entre le Panama, Dubaï et les Etats-Unis où il dispose de nombreux biens immobiliers. Aux dernières nouvelles, il aurait par ailleurs remonté une affaire de location de voitures de luxe à Dubaï.

Michel Keslassy, «réfugié» en Israël, doit 65,5 millions d’euros à l’Etat

Condamné en juin 2013 à trois ans et demi de prison et 65,5 millions d’euros de dommages et intérêts pour une affaire d’escroquerie à la TVA sur le marché du carbone, Michel Keslassy, 50 ans, s’est volatilisé à la fin de l’année 2013. En novembre dernier, la cour d’appel de Paris avait décidé de le placer sous bracelet électronique, pour des raisons de santé. Mais «au bout de quelques jours», le dispositif a «cessé de fonctionner». Un mandat d’arrêt a été délivré à son encontre.

Sa ligne de défense depuis le début de l’affaire a été de se présenter comme un homme de paille. Selon lui, il aurait été abusé par Samy Souied (lire ici), un des principaux instigateurs de la fraude, assassiné en 2010, Porte Maillot. Son procès en appel a eu lieu mi-février, en son absence. Selon des sources contactées par 20 Minutes, il est actuellement en Israël. «Il se dit menacé», rapporte un proche du dossier. A plusieurs reprises, depuis Israël, il a écrit aux juges et s’est fait connaître au consulat. «D’autres individus, du même degré d’implication, n’ont jamais été interpellés, ni inquiétés dans cette procédure. C’est très regrettable», commente son avocat, Philippe Ohayon. Michel Keslassy est dans l’attente de son jugement.

Voir enfin:

Ecomouv’ et écotaxe : un fiasco qui coûtera plus de deux milliards d’euros
Samuel Laurent

Le Monde

10.10.2014
Après l’annonce surprise de la suspension sine die de l’écotaxe poids lourds, le 9 octobre par Ségolène Royal, le secrétaire d’Etat aux transports, Alain Vidalies, a confirmé jeudi 30 octobre que l’Etat allait résilier le contrat qui le liait à Ecomouv’, la société chargée de la mise en place et de la collecte de la taxe. Combien coûtera à l’Etat – et au contribuable – l’abandon de ce projet de fiscalité écologique ?

Rappel, tout d’abord : l’écotaxe, décidée à la suite du Grenelle de l’environnement en 2008, devait permettre deux choses : faire évoluer les pratiques en matière de transport en « désincitant » à utiliser le transport routier et financer une série de projets, notamment d’alternatives au tout-camions.

Votée dans un relatif consensus, cette loi a ensuite subi de plein fouet le lobbying des transporteurs routiers et de quelques élus locaux, qui n’ont eu de cesse d’en réclamer le report ou l’aménagement. Le projet, plusieurs fois modifié, s’est tout de même peu à peu mis en place, via un consortium, Ecomouv, à qui en était confiée la gestion.

Il faut donc distinguer plusieurs éléments de ce que va coûter cet abandon :

1. Près de deux milliards d’euros de pénalités et de manque à gagner
800 millions d’euros, c’est la somme que l’Etat devra rembourser à Ecomouv. La société, filiale du groupe italien Autostrade et de plusieurs grands groupes français, a investi cette somme dans la mise en place technique des appareils destinés à collecter la taxe et d’une infrastructure complexe. Elle devra être remboursée.

1,15 milliard d’euros, c’est la somme que devait rapporter cette taxe. Sur cette manne, 800 millions devaient revenir à l’Etat, précisément à un fonds de financement d’infrastructures, l’Agence de financement des infrastructures de transport de France (AFITF), et 150 millions étaient destinés aux communes concernées par la taxe. Le reste devait revenir à Ecomouv. Les aménagements concédés en 2013 avaient déjà diminué cette somme, la ramenant à environ 600 millions d’euros.

250 Enfin, ajoutons que l’ajournement de la taxe, en 2013 puis en 2014, ainsi que les destructions de portiques ont déjà occasionné environ 50 millions d’euros de coût par trimestre, soit au moins 250 millions d’euros supplémentaires.

2. Au moins 200 emplois menacés

Avant même sa mise en place, la gestion de l’écotaxe avait déjà conduit à plusieurs centaines d’embauches :

200 salariés de la société Ecomouv travaillent à Metz, depuis plus d’un an pour la plupart. Ils ont déjà subi les retards successifs de la taxe, qui avait conduit la société à demander la possibilité de les mettre en chômage partiel. On ne sait pas encore quel sera leur avenir.

130 fonctionnaires des douanes avaient également été transférés à Metz pour gérer la taxe. Eux non plus ne savent pas ce qui les attend désormais.
3. Des projets d’aménagement en mal de financement
L’impact indirect de la décision de Ségolène Royal est également important. En effet, l’écotaxe était destinée à financer des alternatives au transport routier, qui devront désormais trouver d’autres moyens pour se réaliser :

122 Pas moins de 122 projets de transport urbain, plusieurs lignes à grande vitesse et des transports fluviaux, devaient être financés par l’AFITF… 78 collectivités locales et 14 millions d’habitants étaient concernés. Les chantiers auraient dû générer jusqu’à 4 000 emplois.

Voir également:

Jérôme Pierrat : “Aujourd’hui, les mafias ont un boulevard devant elles”
Etienne Bouche
Télérama

07/01/2013

Jérôme Pierrat, spécialiste du banditisme, est le co-auteur d’un documentaire sur les nouvelles mafias en France. Il raconte son travail d’enquête sur ce milieu si particulier.
Dans leur enquête pour Spécial investigation (diffusé ce lundi 7 janvier sur Canal+), les journalistes Jérôme Pierrat et Barbara Conforti démontrent à quel point la mondialisation a fait prospérer les organisations mafieuses. Camorra napolitaine, Fraternité roumaine ou encore Vory v zakone géorgiens sont ainsi parvenus à s’exporter en s’appropriant les règles du capitalisme. Rencontre avec Jérôme Pierrat, auteur de plusieurs ouvrages et d’un blog consacrés au monde criminel.

D’où vous vient cet intérêt pour le crime organisé ?
Pour répondre à cette question, il faudrait que je m’allonge sur un divan ! Disons que depuis longtemps je suis passionné – mais pas fasciné – par les marges, les contre-sociétés… Les mafias sont un peu des négatifs de notre société, au sens photographique du terme. La lecture m’a également amené à ce sujet : j’ai dévoré Au Bagne, d’Albert Londres, mais aussi les reportages de Blaise Cendrars.

Comment est né ce projet ?
En 2008, j’ai écrit un livre sur le sujet, Mafias, gangs et cartels : la criminalité internationale en France (1). J’avais en tête d’en faire une adaptation pour la télévision. J’avais déjà travaillé pour Canal+ il y a deux ans en réalisant Caïds des cités, sur le grand banditisme dans les quartiers défavorisés. L’équipe de Spécial investigation m’a présenté Barbara Conforti, qui connaît très bien le milieu de la criminalité organisée. Notre enquête s’est étalée sur une année.

Travailler sur les mafias, n’est-ce pas s’exposer à des risques ?
Bien sûr, ce n’est pas comme aller cueillir des marguerites dans le Loiret. Il faut faire attention. J’ai déjà été l’objet de de menaces pour des articles de presse écrite, mais globalement je ne me suis jamais senti réellement inquiété. En général, les gens que j’interroge considèrent que je fais honnêtement mon travail. Bien sûr, il faut faire preuve de prudence, surtout lorsque l’on enquête à l’étranger. Lorsque nous avons tourné à Craiova, en Roumanie, la peur était palpable : les traducteurs qui travaillaient avec nous n’étaient pas vraiment à l’aise. Dans une petite ville de province comme celle-ci, tout se sait très rapidement.

Avez-vous rencontré des difficultés particulières ?
Nous avions conscience que notre postulat de départ – se pencher sur quatre organisations internationales – était compliqué. En Roumanie, nous avons essuyé pas mal de déconvenues. Certains membres de la Fraternité n’ont jamais voulu nous rencontrer et nous conseillaient d’abandonner. Dans un autre registre, l’enquête a été éprouvante quand nous avons rencontré les prostituées nigérianes à Lyon : les intimidations dont elles font l’objet de la part de leur maquerelle sont bien réelles. Nous avons ressenti la peur et la violence qui règnent dans ce milieu.

Sur un tel sujet, quelle est / quelle doit être la position du journaliste ? Se sent-on justicier, ou au contraire, complice ?
J’estime que mon rôle, c’est de rendre compte de phénomènes. Les évoquer, c’est déjà une forme de dénonciation. Mais je ne suis pas un chevalier blanc : en tant que journaliste, je suis un observateur, qui porte à la connaissance du grand public une certaine réalité. J’apporte un éclairage, et le spectateur est suffisamment grand pour juger ce qu’il voit.

Comment s’adresse-t-on à un parrain de la mafia ?
Dans ce genre d’entretien, l’interlocuteur est un peu comme une huître : il faut réussir à saisir la perle – le faire parler – mais au moindre faux pas, le coquillage se referme ! Chaque mot compte, et la moindre parole déplacée peut interrompre l’échange. Inutile de vouloir faire la morale ou de poser des questions dérangeantes : contrairement à celui qui côtoie des lions depuis vingt ans, quelqu’un qui n’a jamais vu un animal sauvage de sa vie se fait forcément dévorer. Mon travail, c’est à force d’étudier les mentalités, de passer pour un « affranchi » et de montrer à la personne en face de moi que je peux comprendre sa manière de penser.

Quelles sont les raisons qui poussent un escroc à vous rencontrer ?
C’est certain, il y a une part d’ego, car ils n’ont aucun intérêt à parler. C’est un peu le syndrome de l’agent secret : ces gens ont une vie extraordinaire – au sens propre du terme -, mais ne peuvent pas la dévoiler. Dans le reportage, un pirate informatique roumain nous montre comment il procède pour détourner les cartes bancaires. A l’image d’un magicien, il avait clairement envie d’épater, de montrer avec quelle simplicité il nous piégeait.

L’échange que vous avez avec Crystal, un vor v zakone emprisonné en Ukraine, révèle combien l’appartenance à la mafia est codifiée…
Les mafias les plus anciennes ressemblent à des sociétés secrètes, avec des pratiques ritualisées : c’est une cérémonie qui marque l’entrée d’un membre dans le milieu. Même s’ils appartiennent davantage au folklore aujourd’hui, les tatouages, à une certaine époque, affichaient la carte d’identité de chacun. Dans un camp soviétique perdu en pleine Sibérie, le détenu ne pouvait pas mentir : son appartenance était inscrite sur son corps. Ces marqueurs permettaient de donner des repères, de structurer un système très flottant.

C’est aussi un milieu extrêmement machiste…
C’est une « valeur » universellement partagée par les criminels du monde entier ! Ce milieu idéalise la virilité à l’ancienne. Même si la presse insiste lourdement lorsqu’une femme de la mafia est arrêtée – quelques-unes l’ont été dans le sud de l’Italie –, la criminalité organisée est une affaire d’hommes. Même les maquerelles nigérianes, les fameuses « Madames », sont passées par la prostitution avant d’être actrices du monde criminel. Dans ce milieu, la femme est au mieux une marchandise.

La ville de Castel Volturno, près de Naples, est particulièrement représentative de cette réalité.
Cette ville a tout du no man’s land, plus aucune loi n’y est respectée. Elle est devenue l’une des plaques-tournantes du proxénétisme, une porte d’entrée en Europe pour les prostituées africaines. Sur place, des associations d’opportunisme se créent : les Italiens protègent les Nigérians à condition qu’ils se soumettent à eux. Si la mafia nigériane n’est pas inquiétée dans le sud de l’Italie, il ne faut pas se demander pourquoi… Ce rapport de domination consentie ne fait que rendre la lutte contre la corruption encore plus complexe.

Quelles sont, selon vous, les insuffisances des politiques menées contre les mafias ?
Une harmonisation législative et une meilleure coopération à l’échelle européenne sont nécessaires, urgentes même. En France, par exemple, il est très difficile de coincer de tels réseaux. La loi exige des preuves. S’il est à mon sens un peu liberticide, le « délit d’association mafieuse » – assez souple – est inscrit dans le code civil italien, et n’a pas de véritable équivalent chez nous. La France a longtemps nié la présence d’organisations criminelles étrangères sur son territoire, préférant se concentrer sur les réseaux qu’elle connaît. Or, contrairement au nuage de Tchernobyl, les mafias ne s’arrêtent pas à la frontière ! Bien sûr, les affaires qui visent la criminalité étrangère sont complexes : il faut solliciter un interprète – allez trouver un traducteur géorgien à Limoges –, adresser une commission rogatoire internationale… Mais comme le phénomène s’est amplifié, il a bien fallu s’en saisir, faire face à cette nouvelle réalité.

Ces nouvelles mafias se sont parfaitement adaptées à notre économie de marché mondialisée.
Une fois entrées dans l’espace Schengen, elles tissent leur toile, étendent leur influence, faisant fi des frontières. Aujourd’hui, les mafias ont un boulevard devant elles. L’Europe du crime se construit plus vite que l’Europe « normale ». La globalisation de l’économie a également changé notre rapport à la mafia : autrefois, elle paraissait abstraite, lointaine. Elle était mise en cause dans des affaires de piratage de marché public. Désormais, elle touche de plus en plus le citoyen moyen. Le détournement de carte bancaire, spécialité de la mafia roumaine, nous concerne dans notre quotidien. Le cambriolage d’un pavillon du fin fond de l’Ariège peut être organisé depuis Tbilissi ou Moscou. Qui aurait pu voir dans un tel fait divers, il y a encore quelques années, la responsabilité de la mafia russophone ?

French connections : au cœur des nouvelles mafias, diffusé lundi 7 janvier à 20h55 sur Canal+

Voir encore:

La lutte antimafia, l’autre guerre d’Israël
Cyrille Louis
Le Figaro

05/11/2013

À dix jours d’intervalle, deux attentats à la voiture piégée ont été perpétrés à Ashkelon. Un dispositif exceptionnel a été déployé pour endiguer ces violences, plus meurtrières que le terrorisme palestinien.
Plusieurs centaines de policiers ont été déployés ces derniers jours pour tenter de ramener le calme dans les rues d’Ashkelon. Les habitants de cette ville balnéaire située au nord de la bande de Gaza, habitués à vivre sous la menace intermittente des roquettes du Hamas, viennent de découvrir un autre genre de terreur.

À dix jours d’intervalle, deux attentats à la voiture piégée y ont été perpétrés dans le cadre de rivalités entre bandes mafieuses. Un épisode révélateur des méthodes ultraviolentes employées par la quinzaine de familles qui dominent le crime organisé en Israël.

«On oublie souvent que la guerre des mafias cause, depuis la fin de la deu­xième intifada, plus de victimes que le terrorisme palestinien», fait remarquer le journaliste belge Serge Dumont. Auteur d’une enquête* sur le crime organisé, il rappelle que ces gangs, apparus dès la naissance de l’État hébreu, se sont progressivement militarisés grâce à l’expérience acquise lors des conflits de 1967 et 1973.

«Très déterminés lorsqu’il s’agit de défendre leur territoire, ils se sont dotés de redou­tables arsenaux en commanditant des vols dans les entrepôts militaires ainsi qu’en débauchant des artificiers désireux d’arrondir leurs fins de mois, explique-t-il encore, si bien que les règlements de compte se pratiquent désormais à coups de roquettes ou de missiles antichars.»

Des trafics de sable dérobé
Jeudi 24 octobre, cette guerre des mafias s’est brusquement invitée à ­Ashkelon, où l’explosion d’un véhicule piégé a fait un mort et un blessé grave dans les rangs du clan Domrani. ­Furieuse, cette puissante famille a aussitôt organisé le vol d’un dispositif de vidéosurveillance installé à proximité de la scène de crime, sans doute dans l’espoir d’en châtier les auteurs. Mais la manœuvre, audacieuse, n’a pas suffi à les intimider: samedi dernier, toujours à Ashkelon, un attentat similaire a blessé un autre membre du même clan. «Face à ce pic de violence, il a été décidé de déployer un dispositif exceptionnel pour rassurer la population», indique Micky Rosenfeld. À entendre ce porte-parole de la police israélienne, la lutte contre le crime organisé est devenue la priorité des services répressifs, après avoir été longtemps négligée au profit des opérations antiterroristes.

Selon les statistiques officielles, plus de 300 mafieux présumés auraient ainsi été arrêtés cette année, principalement pour des faits de violence et de blanchiment. «Nous avons décidé de mettre le paquet sur le renseignement afin que ces familles ne puissent plus passer entre les mailles du filet», ajoute le policier.

Le clan Domrani, spécialisé dans le commerce de stupéfiants, le prêt d’argent à des taux usuraires mais aussi le trafic de sable dérobé dans les car­rières ou sur les plages d’Israël, est ainsi bien connu des services spécialisés. Parti du bas de l’échelle, il a profité des déboires judiciaires de certains concurrents pour développer ses activités, jusqu’à susciter l’aigreur du milieu.

L’an dernier, un projet d’attaque au missile antichar a ainsi visé la villa édifiée, à l’abri d’une paisible communauté agricole, par le «parrain» présumé, Shalom Domrani. Il se serait alors mis au vert quelques semaines avant de regagner Israël, où il a été brièvement interpellé début avril pour… une infraction routière.

«L’anecdote illustre les limites du travail policier, observe Serge Dumont. Malgré l’aide de leurs indics, ils ont beaucoup de mal à réunir des preuves et sont souvent contraints de remettre les “parrains” en liberté après deux ou trois jours d’interrogatoire.» Depuis que la dépression consécutive à la guerre d’octobre 1973 a poussé nombre d’entre elles à émigrer vers l’Amérique ou l’Europe, les grandes familles ont appris à brouiller les pistes en développant leurs activités internatio­nales.

Le parrain présumé Zeev Rosenstein, originaire de Tel-Aviv, a longtemps défié la police israélienne avant de «tomber» pour trafic de drogue aux États-Unis, en novembre 2004. ­Itzakh Abergil, chef d’une famille qui a développé ses activités en Europe et au Japon, a pour sa part été condamné aux États-Unis pour extorsion de fonds. Libérable en 2016, il serait sur le point d’être autorisé à purger la fin de sa peine au pays. Un retour qui, selon les spécialistes, contribue à expliquer le récent accès de fièvre du milieu israélien.

(*) L’Histoire vraie de la mafia israélienne, La Manufacture de livres, à paraître le 8 novembre

Voir par ailleurs:

Quelques jours avant la venue de François Hollande, perquisitions chez les « escrocs français du CO2″ en Israël
Jeremyah Albert

JSSNews

4 novembre 2013

Les policiers israéliens de l’Unité 433 (Lahav), une unité spéciale en charge de la lutte contre les mafias et la corruption, ont lancç ce lundi une opération de grande envergure à Herzliya (10km de Tel-Aviv) contre ‘des escrocs au CO2. »

Plusieurs habitations ont été perquisitionnées et plusieurs franco-israéliens sont soupçonnés de fraudes et d’évasion fiscale.

L’escroquerie a reçu le label de «nouveau casse du siècle» : 5 milliards d’euros en Europe, dont 1,5 en France. Grâce à une combinaison vieille comme le monde : une arnaque à la TVA appliquée, touche de modernité, au marché des droits à polluer. Quelques clics sur Internet auront suffi pour empocher le pactole, un jeu d’enfants parfois très méchants. Car le butin a fait des envieux et causé quelques dégâts entre bandes rivales : assassinats, saucissonnages et autres recouvrements de créances musclés. Un premier volet de cette affaire vient d’être jugé à Paris, à la mi-janvier, les principaux organisateurs écopant de peines allant jusqu’à cinq ans de prison ferme.

Avant que le grand banditisme n’entre dans la danse, les pionniers de cette vaste embrouille étaient des petits malins du Sentier. Ils se sont vite passé le mot sur le potentiel mirobolant des transactions sur la Bourse au CO2. «Je disais à tout le monde : le carbone, c’est l’avenir, il faut y aller à fond, témoigne un courtier. Je me suis retiré quand j’ai vu que c’était devenu une pure escroquerie.» Un mis en examen dit s’y être engouffré sans chercher à comprendre : «Je n’ai pas imaginé ou conçu le système, je ne sais même pas comment fonctionne le marché du CO2.»

Lundi, plusieurs familles marseillaises, des frères et des sœurs aujourd’hui installés en Israël, sont menacées par une possible « extradition », ce que ne fait d’habitude pas Israël… Sauf pour garder de bonnes relations diplomatiques. Et à quelques jours de la visite de François Hollande en Israël, avec une France en crise économique majeure, tout porte à croire qu’Israël est prêt à coopérer: surtout pour ne pas voir apparaître d’articles comme « Israël, le paradis des escrocs » dans la presse française…

Le « marinopenisme » est un marxisme péroniste
L’économiste Christian Saint Etienne a étudié le programme économique du Front National. Il le décrypte pour Le Figaro.
Christian Saint Etienne
Le Figaro
13/11/2014

Christian Saint-Etienne est professeur titulaire de la Chaire d’économie industrielle au Conservatoire National des Arts et Métiers. Auteur de «L’iconomie pour sortir de la crise» aux Éditions Odile Jacob.
Pour analyser le programme économique du Front national, j’ai choisi deux documents: le «Programme politique du Front national» disponible sur son site, lourd de 106 pages, et l’interview donnée par Marine Le Pen au JDD le 2 novembre 2014.

Le second document donne la substance du premier. Mme Le Pen déclare: «Il faut radicalement changer de modèle, de logiciel. Il faut rompre avec l’extrémisme ultralibéral, qui est un choix idéologique au même titre que l’était le communisme. Cela veut dire retrouver notre monnaie, l’adapter à notre économie, ce qui nous permettra de retrouver la compétitivité. Il faut ensuite retrouver la maîtrise de notre économie, faire le choix du patriotisme économique, mettre en place des mesures aujourd’hui interdites par Bruxelles avec l’avantage donné aux entreprises françaises dans l’accès aux marchés publics. Et maîtriser nos frontières économiques en mettant en place des droits de douane modulés contre la concurrence internationale déloyale.» Plus loin, elle note: «La priorité nationale est une priorité du FN. (…) C’est aussi l’immigration qui aggrave considérablement les déficits sociaux.»

Le « marinopénisme », doctrine de Marine Le Pen, est donc un marxisme péroniste revendiqué qui se double d’une coupure franche de l’Union européenne.
Elle ajoute, à propos des mêmes orientations qu’elles partageraient avec l’extrême gauche: «Elle fait souvent le bon constat, mais elle ne va pas au bout de la logique. Ils sont soi-disant contre l’Europe, mais ils refusent de remettre en place des frontières économiques nationales. Ils sont soi-disant contre l’ultralibéralisme, mais ils refusent toute idée de maîtrise de l’immigration. Or l’immigration est un des leviers de l’ultralibéralisme.»

Le premier document donne des compléments à ces propos. Il est indiqué qu’il est nécessaire que la Banque de France puisse acheter des titres de dette publique tandis que «l’État doit inciter fortement les institutions financières à allouer en priorité l’épargne à long terme des Français à la dette publique». Par ailleurs: «La refondation de notre croissance, condition indispensable à un désendettement dans la durée, reposera sur la politique volontariste de souveraineté monétaire retrouvée, de réindustrialisation et de protection aux frontières qui sera mise en œuvre.»

Les options du FN sont donc explicites:

● 1. Sortie de la zone euro pour monétiser la dette publique ;

● 2. Sortie du marché unique et mise en place de barrières douanières («droits de douane et quotas d’importation») ;

● 3. Dévaluation de la monnaie redevenue nationale afin de développer les exportations ;

● 4. Planification de la  réindustrialisation par des «représentants de l’État», comprendre des «représentants du FN» ;

● 5. Diriger les investissements des entreprises vers le territoire national par une modification appropriée de l’impôt sur les sociétés ;

● 6. L’impôt sur le revenu sera rendu encore plus progressif par la «création de nouvelles tranches intermédiaires» ;

● 7. La taxe d’habitation sera rendue «aussi progressive que l’impôt sur le revenu» ;

● 8. L’ISF est renforcé par sa fusion avec  la taxe foncière et une progressivité maintenue ;

● 9. La TVA est rendue encore plus progressive par un taux surmajoré ;

● 10. Le pouvoir d’achat des salaires est augmenté tandis qu’est mise en place une «contribution sociale aux importations (CSI)», égale à 3 % du montant des biens importés.

Ces options sont cohérentes avec la vision péroniste mise en place en Argentine dans les années 1950: priorité nationale, reprise en main des entreprises par l’État à l’abri de droits de douane et de quotas, monétisation de la dette. Elles sont également compatibles avec la vision marxiste, d’où le satisfecit de Mme Le Pen à l’extrême gauche, avec la planification de l’industrie nationale et le contrôle des investissements des entreprises, le très net alourdissement du progressisme fiscal qui est déjà en France un des plus élevés au monde, si ce n’est le plus élevé au monde.

Le «marinopénisme», doctrine de Marine Le Pen, est donc un marxisme péroniste revendiqué qui se double d’une coupure franche de l’Union européenne, à la fois marché unique et monnaie unique.

Le marinopénisme est en contradiction avec les faits, ce qui ne gênera pas les leaders du FN, mais aussi avec le «jeanpénisme», doctrine de Jean-Marie Le Pen.

Le jeanpénisme était une combinaison de provocations et d’ultralibéralisme. Mme Le Pen s’en est démarquée pour devenir « éligible », ce qui n’intéressait pas son père, tout occupé à ses agressifs jeux de mots. Elle voue aux gémonies l’ultralibéralisme, l’internationalisme, l’européisme, mais aussi l’Union européenne elle-même.
Le marinopénisme vise en effet à donner la priorité aux Français «de souche» sur les immigrés et aux entreprises françaises sur les importations liées à l’ultralibéralisme. Que l’on veuille rétablir une concurrence équilibrée entre producteurs nationaux et étrangers en imposant un cadre social, fiscal et environnemental mondial par une intégration de la trace carbone des produits importés par des droits compensatoires ou en faisant payer la protection sociale par les importations comme par la production nationale grâce à un mécanisme de «TVA sociale» est souhaitable et justifié. Mais fermer les frontières de factopar des droits de douane et des quotas ignore que la moitié de notre production industrielle est exportée, que nos secteurs économiques les plus dynamiques sont les plus internationalisés et que la production nationale est absente de nombreux secteurs, comme les produits numériques fortement demandés par les Français. Le marinopénisme conduirait à une combinaison d’effondrement des industries exportatrices et de pénuries correspondant aux produits importés pour lesquels il n’existe pas d’offre nationale. La reflation salariale combinée à la monétisation de la dette entraînerait une forte inflation couplée à la chute du taux de change de la nouvelle monnaie, le «marinofranc».

Le marinopénisme conduirait à une paupérisation violente du pays et à une explosion du chômage et de la pauvreté de celles que l’on prétend protéger, les classes populaires. La même analyse s’applique aux propositions de l’extrême gauche tant admirée par Mme Le Pen. Par ailleurs, Mme Le Pen note que l’ultralibéralismeet le communisme sont des idéologies, notion qui s’applique parfaitement au marinopénisme compte tenu de sa structuration intellectuelle.

Surtout, le marinopénisme est l’inverse du jeanpénisme, qui prônait il y a exactement vingt ans la suppression non seulement de l’impôt sur la fortune, mais aussi de l’impôt sur le revenu! Le jeanpénisme était une combinaison de provocations et d’ultralibéralisme. Mme Le Pen s’en est démarquée pour devenir «éligible», ce qui n’intéressait pas son père, tout occupé à ses agressifs jeux de mots. Elle voue aux gémonies l’ultralibéralisme, l’internationalisme, l’européisme, mais aussi l’Union européenne elle-même. Même si l’Europe est critiquable de s’offrir au monde sans réciprocité, il vaudrait mieux la consolider que de vouloir l’«exploser». Le marinopénisme ne reste fidèle au jeanpénisme que sur l’exécration des immigrés.

Il faut donc cesser de dire que le marinopénisme est «fumeux». Il est au contraire explicite et enraciné dans des doctrines aux fortes colorations historiques.


Société: Les limites de l’amitié (The limits of friendship: will online social networks replace offline friendships and turn us into basement-dwelling zombies ?)

2 novembre, 2014
Delousing scene ( Farmyard, detail, Jan Siberechts, 1662)
http://www.intercollegiatereview.com/wp-content/uploads/2013/08/gran_torino_2008_3.jpg
http://www.thestar.com/content/dam/thestar/life/2014/10/31/toronto_comparable_to_new_york_when_it_comes_to_street_harassment_advocate_says/listreetharassment2.jpghttp://www.52perfectdays.com/wp-content/uploads/2009/08/topless-beach-sign.jpgJ’ai plus en commun avec ces chinetoques qu’avec ma propre famille. Walt Kowalski (Gran Torino)
You have to learn how guys talk. Now watch how me and Martin communicate. We just throw it back and forth. You ready? Oh great, a Pollack and a chink. Afternoon, Martin, you dumb Italian prick. Walt, you cheap asshole, I should have known you’d come in, I was having such a pleasant day. Why, did you jew some blind man out of a few bucks, give him the wrong change? (…) And don’t lay down to people all the time. Always look a person in the eye. When you shake a man’s hand, you can usually tell where you stand with him. Barber scene (Gran Torino)
Sous le rapport de leurs contenus, les messages que nous nous adressons les uns les autres sont, le plus souvent, des banalités sans intérêt mais sous le rapport du chaud et du froid dans nos relations, ce sont des thermomètres ultra-sensibles, beaucoup plus importants que les paroles échangées. (…) Ce qui définit le conflit humain n’est pas la perte de la réciprocité mais le glissement, imperceptible d’abord puis de plus en plus rapide, de la bonne à la mauvais réciprocité. Ce glissement, on le remarque à peine, mais la moindre négligeance, le moindre oubli peuvent troubler durablement nos rapports. Le mouvement een sens inverse, de la mauvaise à la bonne réciprocité, exige au contraire beaucoup d’attention et d’abnégation. Il n’est pas toujours possible. (…) Dans plusieurs langues, le mot qui signifie le don, le cadeau, signifie aussi poison. Dans un univers encore très, très archaïque, tous les cadeaux, je pense, sont empoisonnés: leurs possesseurs initiaux ne donnent jamais que les choses qui empoisonnent leur existence et dont ils cherchent par conséquent à se débarrasser pour recevoir en retour des choses tout aussi utiles mais moins empoisonnées, du seul fait qu’elles viennent d’ailleurs. (…) Il est plus facile de vivre avec les femmes des autres que’avec les siennes propres. C’est là, je pense, l’origine de l’échange. (…) l’échange, aussi universel chez les hommes, est contraire à l’instinct animal, qui cherche toujours à se satisfaire au plus près, au sein de l’immédiat accessible. (…) Les différences artificielles protégeaient réellement les communautés archaïques, je pense, d’une mauvaise réciprocité toujours précédée et annoncée par l’accélération inquiétante de la bonne réciprocité. Récemment encore, en milieu paysan, des coutumes subsistaient, des habitudes anciennes sans doute, destinées à ralentir le rythme des échanges même les plus banals. (…) Si l’acheteur d’un veau à la foire du village sortait trop vite son porte-feuille, le vendeur l’invitait à boire un verre d’abord, au café du coin, afin de retarder (un peu, mais pas trop, bien sûr) le règlement de compte. Le double sens de cette expression, règlement de comptes, illumine la peur qu’inspire une réciprocité trop soudaine, déjà brutale. (…) notre monde a déjà supprimé avec les différences archaïques et traditionnelles tous les sacrifices sanglants qui visent à consolider celles-ci. Mais il a conservé et même multiplié les rites de bonne réciprocité qui existaient déjà dans le monde archaïque et qui sont destinés à empêcher la tendance des rapports pacifiques à glisser dans la violence. Plus que jamais nous nous répandons en salutations, protestations d’amitié, visites, festivals, cadeaux plus ou moins fréquents et précieux, etc. (…) Comme tous les rites bien sûr, [le rite du cadeau] vise à consolider les liens sociaux tout en contribuant à la bonne marche des affaires. On dit souvent que ce rite est manipulé par le grand business pour augmenter la consommation. C’est vrai, bien entendu,mais ce n’est pas toute la vérité. La preuve que le cadeau est un rite véritable, ce sont les règles strictes qui le régissent. Elles exigent un doigté extraordinaire dans l’exécution pour la bonne raison que, en fin de compte, elles se contredisent. Elles essaient de concilier l’impératif de la réciprocité et de l’égalité avec l’impératif de la différence qui n’est pas moins essentiel.(…) La prudence exige une équivalence des cadeaux aussi rigoureuse que s’il s’agissait d’un troc. Il faut s’imiter très exactement, mais en donnant une impression de grande spontanéité. Chacun doit convaincre son partenaire qu’en choisissant le cadeau qu’il lui donne, il obéit à une impulsion irrésistible, une inspiration foudroyante, étrangères aux calculs mesquins de la commune humanité. (…) Dans notre monde, comme dans tous les autres mondes du passé d’ailleurs, on n’échappe au Charybde de la différence insuffisante que pour tomber dans le Scylla de la différence excessive. Il ne faut pas s’étonner si les crises de dépression se multiplient chaque année lorsque revient la saison des cadeaux. Le drame, c’est que loin d’être imaginaire, l’angoisse suscitée par le cadeau est justifiée. Les sacrificateurs savaient tous, jadis, que plus un rite est efficace dans la réussite, plus il est redoutable dans l’échec. Si toutes les règles, même les plus byzantines, ne sont pas respectées, cette source de paix et d’harmonie que doit être le cadeau se métamorphose diaboliquement en une cause d’irritation infinie. René Girard (Celui par qui le scandale arrive)
Chez les Kwakiutl et d’autres tribus indiennes du nord-ouest, les grands chefs démontraient leur supériorité en distribuant leurs possessions les plus précieuses à leurs concurrents, les autres grands chefs. Ils essayaient tous de surpasser les autres dans leur mépris de la richesse. Le gagnant était celui qui abandonnait le plus et recevait le moins. Ce jeu étrange était institutionnalisé et il aboutissait à la destruction des biens que les deux groupes, en principe, essayaient de donner à l’autre, tout comme la plupart des groupes humains font dans toutes sortes d’échange rituel. D’immenses quantités de richesses étaient ainsi gaspillées dans des manifestations compétitives d’indifférence à la richesse, le but réel de cela était le prestige. Il peut y avoir des rivalités de renoncement plutôt que d’acquisition, de privation plutôt que de plaisir. A un moment, les autorités canadiennes ont rendu le potlatch illégal et nous pouvons bien comprendre pourquoi. Elles réalisaient que cette recherche de prestige collectif bénéficiait finalement seulement aux grands chefs et avait un impact négatif sur la grande majorité du peuple. Il est toujours dangereux pour une communauté de placer des formes négatives de prestige devant les formes positives qui ne contredisent pas encore les besoins réels des êtres vivants. Même dans notre société, il peut y avoir un aspect compétitif au don de cadeaux qui, dans le potlatch, devient exacerbé au-delà presque de la reconnaissance. Le but normal de l’échange de cadeaux, dans toutes les sociétés, est d’empêcher les rivalités mimétiques d’échapper à tout contrôle. Cependant, l’esprit de rivalité est si puissant qu’il peut transformer de l’intérieur même des institutions qui existent seulement dans le but de le prévenir. Le potlatch témoigne du formidable entêtement de la rivalité mimétique. Il pourrait être défini comme la tranche gelée de la crise mimétique qui devient ritualisée et finalement joue un rôle, mais à un grand coût, dans le contrôle et l’atténuation de la fièvre compétitive. Dans chaque société, la compétition peut assumer des formes paradoxales parce qu’elle peut contaminer les activités qui lui sont le plus étrangères, en particulier le don. Dans le potlatch, aussi bien que dans notre monde, la politique du toujours moins peut se substituer à la politique du toujours plus et finalement signifier la même chose. René Girard
Eastwood est-il croyant ? Tous ces films doivent un peu à la pensée chrétienne. Dans L’homme des hautes plaines (1973), son deuxième film, il représentait les sept pêchés capitaux dans une town isolée de tout, encerclée par une ceinture désertique. Dans Gran Torino, on peut le voir comme un ange pour Tao et sa famille. Le film possède des moments violents où la pusillanimité de certaines scènes reste choquante. Mais après tout, la passion du Christ dans l’Evangile ne dépeint-elle pas des actes de barbarie ? Eastwood met à mal la religion en proposant une réflexion et non par la facilité, quoique remarquable, comme dans Religolo (2008). Nous avons une figure de curé touchante à travers ce jeune tout juste sorti du séminaire. Il apprend de Walt et réciproquement. Le curé jure dans son église (« Jesus-Christ » dit-il à deux reprises) et chez Eastwood il se laisse aller à dire son sentiment envers cette bande de jeunes nihilistes : « They pissed me off like you » (Ils m’agacent comme vous). Ce n’est pas tous les jours que l’on voit un prêtre se comportant ainsi. On dirait Karl Malden dans Sur les quais (1954) d’Elia Kazan. Avec ce tandem Walt/jeune prêtre, nous avons un voyage et quel voyage ! Le jeune curé ne débite que des leçons de vies tout droit sorties de la Bible, du « petit manuel du curé » dixit le personnage d’Eastwood. Il se fait un ennemi en la personne de Walt. Il essaiera de lui faire entendre raison et de l’amener à se confesser suite à la promesse qu’il a faite à sa femme avant de mourir. Il tente de rentrer en contact avec Walt, de pénétrer son monde par ses propos candides propres à ceux qui ne connaissent pas le côté obscur de la vie. Walt refuse la rencontre. Il est hostile. Le curé insiste. Walt lui dit le fond de sa pensée, qu’il ne s’est jamais confessé et si jamais il devait le faire ce ne serait pas avec un jeune prêtre tout juste sorti du séminaire qui récite la Bible et ce n’est surement pas un jeune puceau de vingt-sept ans qui va lui apprendre ce qui est bon dans la vie. Le curé le reconnaitra dans son fort intérieur tout d’abord puis publiquement à la fin lors de l’enterrement de ce dernier. Il comprend qu’il est vain de pénétrer l’univers opaque de Walt ainsi. Mais s’il y a bien une leçon de la Bible qu’il sait mettre en pratique, c’est celle de la persévérance du Christ. Il fait de même. S’ajoute à cela qu’il se met à parler dans le même langage que Walt – par influence de cette force de la nature en qui il voit surement une figure paternelle forte. Il réussit à amener Walt à confesse. Mais le Macguffin, le prétexte qui fit entrer en contact ces deux mondes diamétralement opposés, ne dure que très peu de temps. Le plus important étant le chemin pour y arriver. Le curé a apprit, il le dit. Walt, quant à lui, ne croit plus quand une seule chose : chasser cette bande de malfrats du quartier. Dans son discours final lors des funérailles de Walt, on voit le jeune prêtre changé, grandi. Il a beaucoup appris de Walt Kowalski. Il se rend compte que l’empirisme et le pragmatisme importent autant que les lectures saintes. Son élixir est la compréhension. Pour prêcher la bonne parole, il faut vivre la vie et non se réfugier dans des écrits didactiques. Un autre discours sous-jacent au film est celui de la colère. Comment lutter contre la colère ? Eastwood prône l’extériorisation. Walt fait passer sa colère en détruisant les armoires de sa cuisine avec ses poings suite à l’agression de Sue. Il ne fera pas de mal physique aux coupables mais se sacrifiera, se sachant condamné par la maladie, pour apporter la paix dans le quartier. Nicolas Brénéol
Le renoncement au désir d’emprise et la construction d’une empathie réciproque peuvent se faire à tout âge. C’est ce que nous montre le film de Clint Eastwood : Gran Torino.  Un Américain d’origine polonaise nommé Kowalski incarné par Clint Eastwood, habite dans un quartier jadis largement polonais, mais dont la majorité des occupants est désormais asiatique.  Le film commence au moment où le héros perd un repère essentiel de sa vie avec le décès de sa femme. Confronté à l’ insécurité psychique qui en résulte, il n’éprouve d’empathie pour personne, pas même pour lui. Il ne se fait plus à manger et renforce des habitudes qui lui tiennent lieu de cadre sécurisant : tondre son gazon, astiquer sa vieille Ford  « Gran Torino » et… râler contre les nouveaux occupants du quartier. Ceux-ci sont des Hmong, un groupe d’Asiatiques qui se sont rangés du côté des Américains pendant la guerre du Vietnam et qui ont été rapatriés après la défaite. Il n’apprécie pas plus  Kowalski que celui-ci ne les apprécie. Aux insultes et jurons marmonnés en argot américain par le vieux solitaire répondent des malédictions proférées en vietnamien par une vieille grand-mère. Son manque d’empathie à leur égard mobilise leur agressivité et leur mépris en miroir. Kowalski crache contre ses voisins qui font de même. Enfin, un troisième protagoniste de l’histoire est incarné par une bande de Hmong qui terrorise le quartier. Ses membres sont évidemment dénués d’empathie. Ainsi chacun hait-il ceux qui lui paraissent différents, que ce soit par la langue, l’origine ethnique ou les coutumes. Le changement débute par un quiproquo. Le vieil homme est réveillé en pleine nuit par une bagarre. Il décroche son ancien fusil militaire et en braque le canon sur le front de l’un des combattants Hmong qui vient de rouler sur son carré de gazon : Les cons comme toi, en Corée, on les empilait par paquets de 100 pour faire des barricades. » Nulle trace d’empathie là-dedans, et certainement pas pour la victime de l’agression. Kowalski ne fait que défendre son espace. Mais le lendemain, il a  la surprise de découvrir de nombreux cadeaux sur les marches de son perron. Son intervention a sauvé un adolescent. Pour tout le quartier, occupé exclusivement par des Asiatiques, rappelons-le, c’est un héros ! Pas facile pour un ancien combattant de Corée, traumatisé et xénophobe, de se retrouver dans cette situation. La gentillesse de la communauté Hmong aura peu à peu raison de ses réticences. Il en accepte d’abord la nourriture, puis se prend de sympathie pour l’adolescent qu’il a sauvé. Il décide même de l’aider à avoir un métier et lui achète des outils. C’est le premier stade de l’empathie relationnelle : il se met à la place du garçon pour lui venir en aide. Dans une séquence suivante, Kowalski décide de lui apprendre la façon de parler en vigueur dans sa communauté d’anciens émigrés polonais et italiens. Il accepte alors que ce garçon se mettre à sa place , c’est-à-dire, vu la différence de génération, qu’il la prenne un jour. C’est le second stade de l’empathie relationnelle : la réciprocité. Enfin au cours du repas chez ses voisins asiatiques, un vieux monde désigné comme chaman par ses pairs révèle à Kowalski qu’il existe en lui une blessure secrète et lointaine qui continue à le ronger. Kowalski accepte cette intrusion dans son intimité psychique. Il accepte que ce chaman, qui est pour lui un inconnu, accède à des parties de lui qu’il tenait jusque-là cacher. Il ne vit cette intrusion ni comme dangereuse ni comme condescendante. Et il accepte d’en être éclairé sur lui-même. La preuve en est que cet événement va permettre à Kowalski de raconter lui-même sa blessure au jeune Hmong qu’il a pris sous sa protection. Pendant la guerre de Corée, il s’est lancé à l’assaut d’un nid de mitrailleuses dont les occupants avaient été tués, à l’exception d’un adolescent. Rendu fou de colère par la mort de ses camarades de combat, il a exécuté le garçon d’une balle dans la tête. Kowalski était-il sur le chemin de l’empathie au moment de son départ en Corée ? En tout cas, cette guerre abominable l’en a détourné. Les expériences extrêmes ont le pouvoir de faire prendre d’autres directions que celles qu’on pouvait croire solidement installées. On connaît des déportés réputés calmes et capables de supporter de nombreuses frustrations de la vie, qui sont revenus des camps à jamais incapable d’attendre : ils avaient perdu confiance dans la générosité du monde à leur égard. L’image d’un monde secourable, capable de répondre à leurs désirs, avait laissé place à une assistance persécutrice prenant un plaisir sadique à les faire souffrir. Difficile d’être empathique dans ces conditions-là… Comment faire alors pour vivre ensemble malgré tout ? Dans les sociétés démocratiques, les citoyens élisent des délégués qui se portent garants de l’établissement d’un pouvoir régulateur : la justice et la police sont appelées à jouer ce rôle. Comprenant que son propre désir de faire justice contre la bande des Hmong n ’est qu’un avatar du désir d’emprise qui monte les  diverses communautés les unes contre les autres. Kowalski décide finalement de mobiliser ces instances de régulation. Il le fait d’une façon tellement inattendue que je me garderai bien de la dévoiler au lecteur. Qu’il sache seulement que la signification de ce film, et même celle de l’œuvre entière de Clint Eastwood, s’en trouve bouleversée… Serge Tisseron
L’évolution, dans l’espèce humaine, n’a pas uniquement trié les « gros bras » ou les gros QI, mais également le développement d’un mode particulier d’intelligence, « l’intelligence machiavélienne ». Roger Guillemin
Chez les animaux, l’intelligence peut prendre plusieurs formes. On parle d’intelligences multiples. Dans le cas des abeilles et des insectes sociaux en général (fourmis, guêpes, termites), on parle d’intelligence collective ou d’intelligence « en essaim ». Pour d’autres, on parle d’intelligence « machiavélienne ». C’est le cas de certains singes capables de manipuler d’autres congénères. C’est aussi vrai chez certains moutons qui dirigent volontairement le troupeau vers des endroits escarpés. Enfin, on parle d’intelligence « culturelle »: les chimpanzés de la forêt de Taï en Côte-d’Ivoire utilisent des techniques de chasse individuelles différentes de celles pratiquées habituellement pour la capture de colobes (petits singes arboricoles). Alix Paugam
In cognitive science and evolutionary psychology, Machiavellian intelligence (also known as political intelligence or social intelligence) is the capacity of an entity to be in a successful political engagement with social groups. The first introduction of this concept to primatology came from Frans de Waal’s book « Chimpanzee Politics » (1982), which described social maneuvering while explicitly quoting Machiavelli. Also known as machiavellianism, it is the art of manipulation in which others are socially manipulated in a way that benefits the user. Wikipedia
The social brain hypothesis was proposed by British anthropologist Robin Dunbar, who argues that human intelligence did not evolve primarily as a means to solve ecological problems, but rather intelligence evolved as a means of surviving and reproducing in large and complex social groups. Some of the behaviors associated with living in large groups include reciprocal altruism, deception and coalition formation. These group dynamics relate to Theory of Mind or the ability to understand the thoughts and emotions of others, though Dunbar himself admits in the same book that it is not the flocking itself that causes intelligence to evolve (as shown by ruminants). Dunbar argues that when the size of a social group increases, the number of different relationships in the group may increase by orders of magnitude. Chimpanzees live in groups of about 50 individuals whereas humans typically have a social circle of about 150 people, which is also the typical size of social communities in small societies and personal social networks;  this number is now referred to as Dunbar’s number. In addition, there is evidence to suggest that the success of groups is dependent on their size at foundation, with groupings of around 150 being particularly successful, potentially reflecting the fact that communities of this size strike a balance between the minimum size of effective functionality and the maximum size for creating a sense of commitment to the community.  According to the social brain hypothesis, when hominids started living in large groups, selection favored greater intelligence. As evidence, Dunbar cites a relationship between neocortex size and group size of various mammals. However, meerkats have far more social relationships than their small brain capacity would suggest. Another hypothesis is that it is actually intelligence that causes social relationships to become more complex, because intelligent individuals are more difficult to learn to know. There are also studies that show that Dunbar’s number is not the upper limit of the number of social relationships in humans either. Other studies suggest that social exchange between individuals is a vital adaptation to the human brain, going as far to say that the human mind could be equipped with a neurocognitive system specialized for reasoning about social change. Wikipedia
One by one, the berms we’ve built between ourselves and the beasts are being washed away. Humans are the only animals that use tools, we used to say. But what about the birds and apes that we now know do as well? Humans are the only ones who are empathic and generous, then. But what about the monkeys that practice charity and the elephants that mourn their dead? Humans are the only ones who experience joy and a knowledge of the future. But what about the U.K. study just last month showing that pigs raised in comfortable environments exhibit optimism, moving expectantly toward a new sound instead of retreating warily from it? And as for humans as the only beasts with language? Kanzi himself could tell you that’s not true. All of that is forcing us to look at animals in a new way. With his 1975 book Animal Liberation, bioethicist Peter Singer of Princeton University launched what became known as the animal-rights movement. The ability to suffer, he argued, is a great cross-species leveler, and we should not inflict pain on or cause fear in an animal that we wouldn’t want to experience ourselves. This idea has never met with universal agreement, but new studies are giving it more legitimacy than ever.(…) most scientists agree that awareness is probably controlled by a sort of cognitive rheostat, with consciousness burning brightest in humans and other high animals and fading to a flicker — and finally blackness — in very low ones. (…) Among animals aware of their existence, intellect falls on a sliding scale as well, one often seen as a function of brain size. Here humans like to think they’re kings. The human brain is a big one — about 1,400 g (3 lb.). But the dolphin brain weighs up to 1,700 g (3.75 lb.), and the killer whale carries a monster-size 5,600-g (12.3 lb.) brain. But we’re smaller than the dolphin and much smaller than the whale, so correcting for body size, we’re back in first, right? Nope. The brain of the Etruscan shrew weighs just 0.1 g (0.0035 oz.), yet relative to its tiny body, its brain is bigger than ours.While the size of the brain certainly has some relation to smarts, much more can be learned from its structure. Higher thinking takes place in the cerebral cortex, the most evolved region of the brain and one many animals lack. Mammals are members of the cerebral-cortex club, and as a rule, the bigger and more complex that brain region is, the more intelligent the animal. But it’s not the only route to creative thinking. Consider tool use. Humans are magicians with tools, apes dabble in them, and otters have mastered the task of smashing mollusks with rocks to get the meat inside — which, though primitive, counts. But if creativity lives in the cerebral cortex, why are corvids, the class of birds that includes crows and jays, better tool users than nearly all nonhuman species? (…) In the case of corvids and other animals, what may drive intelligence higher still is the structure not of their brains but of their societies. It’s easier to be a solitary animal than a social one. When you hunt and eat alone, like the polar bear, you don’t have to negotiate power struggles or collaborate in stalking prey. But it’s in that behavior — particularly the hunt — that animals behave most cleverly. Consider the king of the beasts. « Lions do very cool things, » says animal biologist Christine Drea of Duke University. « One animal positions itself for the ambush, and another pushes the prey in that direction. » More impressive still is the unglamorous hyena. « A hyena by itself can take out a wildebeest, but it takes several to bring down a zebra, » she says. « So they plan the size of their party in advance and then go out hunting particular prey. In effect, they say, Let’s go get some zebras. They’ll even bypass a wildebeest if they see one on the way. » (…) For these kinds of animals, it’s not clear what the cause-and-effect relationship is — whether living cooperatively boosts intelligence or if innate intelligence makes it easier to live cooperatively. It’s certainly significant that corvids are the most social of birds, with long lives and stable group bonds, and that they’re the ones that have proved so handy. It’s also significant that herd animals, like cows and buffalo, exhibit little intelligence. Though they live collectively, there’s little shape to their society. « In a buffalo herd, Bob doesn’t care who Betty is, » Drea says. « But among primates, social carnivores, whales and dolphins, every individual has a particular place. » It’s easy enough to study the brain and behavior of an animal, but subtler cognitive abilities are harder to map. One of the most important skills human children must learn is something called the theory of mind: the idea that not all knowledge is universal knowledge. A toddler who watches a babysitter hide a toy in a room will assume that anyone who walks in afterward knows where the toy is too. It’s not until about age 3 that kids realize that just because they know something, it doesn’t mean somebody else knows it also. The theory of mind is central to communication and self-awareness, and it’s the rare animal that exhibits it, though some do. Dogs understand innately what pointing means: that someone has information to share and that your attention is being drawn to it so that you can learn too. That seems simple, but only because we’re born with the ability and, by the way, have fingers with which to do the pointing. Great apes, despite their impressive intellect and five-fingered hands, do not seem to come factory-loaded for pointing. But they may just lack the opportunity to practice it. A baby ape rarely lets go of its mother, clinging to her abdomen as she knuckle-walks from place to place. (…) Pointing isn’t the only indicator of a smart species that grasps the theory of mind. Blue jays — another corvid — cache food for later retrieval and are very mindful of whether other animals are around to witness where they’ve hidden a stash. If the jays have indeed been watched, they’ll wait until the other animal leaves and then move the food. They not only understand that another creature has a mind; they also manipulate what’s inside it. The gold standard for demonstrating an understanding of the self-other distinction is the mirror test: whether an animal can see its reflection and recognize what it is. It may be adorable when a kitten sees itself in a full-length mirror and runs around to the other side of the door looking for what it thought was a playmate, but it’s not head-of-the-class stuff. Elephants, apes and dolphins are among the few creatures that can pass the mirror test. All three respond appropriately when they look in a mirror after a spot of paint is applied to their forehead or another part of their body. Apes and elephants will reach up to touch the mark with finger or trunk rather than reach out to touch the reflection. Dolphins will position themselves so they can see the reflection of the mark better. (…) With or without mirror smarts, some animals are also adept at grasping abstractions, particularly the ideas of sameness and difference. Small children know that a picture of two apples is different from a picture of a pear and a banana; in one case, the objects match, and in the other they don’t. It’s harder for them to take the next step — correctly matching a picture of two apples to a picture of two bananas instead of to a picture of an orange and a plum.(…) If animals can reason — even if it’s in a way we’d consider crude — the unavoidable question becomes, Can they feel? Do they experience empathy or compassion? Can they love or care or hope or grieve? And what does it say about how we treat them? For science, it would be safest simply to walk away from a question so booby-trapped with imponderables. But science can’t help itself, and at least some investigators are exploring these ideas too. It’s well established that elephants appear to mourn their dead, lingering over a herd mate’s body with what looks like sorrow. They show similar interest — even what appears to be respect — when they encounter elephant bones, gently examining them, paying special attention to the skull and tusks. Apes also remain close to a dead troop mate for days. Empathy for living members of the same species is not unheard of either. « When rats are in pain and wriggling, other rats that are watching will wriggle in parallel, » says Marc Hauser, professor of psychology and anthropological biology at Harvard. « You don’t need neurobiology to tell you that suggests awareness. » A 2008 study by primatologist Frans de Waal and others at the Yerkes National Primate Research Center in Atlanta showed that when capuchin monkeys were offered a choice between two tokens — one that would buy two slices of apple and one that would buy one slice each for them and a partner monkey — they chose the generous option, provided the partner was a relative or at least familiar. The Yerkes team believes that part of the capuchins’ behavior was due to a simple sense of pleasure they experience in giving, an idea consistent with studies of the human brain that reveal activity in the reward centers after subjects give to charity. (…) All creatures may exist on a developmental continuum, [Hauser] argues, but the gap between us and the second-place finishers is so big that it shows we truly are something special. « Animals have a myopic intelligence, » Hauser says. « But they never experience the aha moment that a 2-year-old child gets. » (…) Ultimately, the same biological knob that adjusts animal consciousness up or down ought to govern how we value the way those species experience their lives. A mere ape in our world may be a scholar in its own, and the low life of any beast may be a source of deep satisfaction for the beast itself. Kanzi’s glossary is full of words like noodles and sugar and candy and night, but scattered among them are also good and happy and be and tomorrow. If it’s true that all those words have meaning to him, then the life he lives — and by extension, those of other animals — may be rich and worthy ones indeed. Time
Les suricates vivent dans de vastes terriers aux entrées multiples qu’ils ne quittent que dans la journée. Ce sont des animaux sociaux de 20 à 30 membres au sein d’une même colonie. Hors du groupe, les suricates sont voués à une mort quasi certaine. Les animaux du même groupe se toilettent régulièrement entre eux pour tisser des liens sociaux puissants. Le couple dominant exprime son autorité sur le reste du groupe en le marquant de son odeur. Les animaux de second rang toilettent alors le couple dominant et lui lèchent la gueule. Ce comportement se rencontre habituellement lorsque les membres du groupe se trouvent réunis après une courte période de séparation. La plupart des suricates d’un même groupe sont la progéniture du couple dominant. Les suricates ont un comportement altruiste au sein de leur colonie. Un ou plusieurs d’entre eux surveillent en sentinelles les autres membres qui creusent ou jouent entre eux. Lorsqu’un prédateur est repéré, l’alerte est donnée par un aboiement particulier. La bande se précipite alors pour se cacher dans un des terriers dont ils ont parsemé leur territoire. La sentinelle est la première à réapparaître du terrier à la recherche d’éventuels prédateurs. Elle aboie en continu pour maintenir les autres suricates dans leurs terriers. Lorsqu’elle cesse d’aboyer les autres suricates peuvent émerger en toute sécurité. Lorsque les jeunes ont moins de 3 semaines, des individus du groupe restent avec eux au terrier durant toute la journée8. Ces babysitters, qui ne sont pas nécessairement parents des jeunes, ne mangent pas de toute la journée pour surveiller le terrier et les jeunes. Comme tous les babysitters ne sont pas parents des jeunes qu’ils gardent, la théorie de la sélection de parentèle ne suffit pas. Récemment, ce comportement a pu être expliqué par la théorie de l’augmentation du groupe9. Ainsi, des membres du groupe non apparentés aux jeunes ont aussi intérêt à prendre soin de ces jeunes car les groupes les plus nombreux ont plus de chances de survie10. Les femelles qui n’ont jamais mis bas sont chargées d’allaiter les petits de la femelle dominante pendant que cette dernière est partie au loin avec le reste du groupe. Elles protègent également les jeunes des attaques par des prédateurs, souvent au mépris de leur vie. En cas d’alerte, les babysitters conduisent les petits dans les terriers et s’apprêtent à les défendre si nécessaire. Si la retraite sous le sol est impossible, elle réunit les petits et s’allonge par-dessus. Les suricates partagent volontiers leur terrier avec la mangouste jaune et l’écureuil terrestre, espèces avec lesquelles ils n’entrent pas en compétition pour la nourriture. Ils hébergent parfois des serpents… s’ils n’ont pas de chance. Cependant, ils peuvent mordre leur « invité » en cas de mésentente. À l’instar de plusieurs espèces, les jeunes suricates font leur apprentissage en observant et en mimant le comportement des adultes qui s’impliquent cependant dans un enseignement actif. Par exemple, l’adulte enseigne aux petits comment attraper sans risque un scorpion venimeux et lui arracher le dard avant de le manger11 Malgré leur comportement altruiste, les suricates tuent parfois un jeune membre du groupe afin d’accroître leur propre position sociale au sein de ce groupe12 Les suricates sont également connus pour se livrer à des jeux de société comme des concours de lutte et de course (dans le sens course à pied). (…) Un groupe de suricates peut mourir après l’attaque d’un prédateur, si le couple dominant est stérile, lors d’une disette ou d’une épidémie. La taille du groupe est variable. Lorsqu’il comprend un nombre trop important d’individus, il se disperse au loin à la recherche de nouveaux territoires pour se nourrir. Ou bien, à l’occasion d’une alerte, le groupe recherche un abri dans différents terriers. Le résultat en est une scission du groupe. Wikipedia
Child grooming comprises actions deliberately undertaken with the aim of befriending and establishing an emotional connection with a child, to lower the child’s inhibitions in order to sexually abuse the child. Child grooming may be used to lure minors into trafficking of children, illicit businesses such as child prostitution, or the production of child pornography. It is a behavior that is characteristic of paedophilia.  Child grooming involves psychological manipulation in the form of positive reinforcement and foot-in-the-door tactics, using activities that are typically legal but later lead to illegal activities.[citation needed] This is done to gain the child’s trust as well as the trust of those responsible for the child’s well-being. Additionally, a trusting relationship with the family means the child’s parents are less likely to believe potential accusations. In the case of sexual grooming, child pornography images are often shown to the child as part of the grooming process. To establish a good relationship with the child and the child’s family, child groomers might do several things. For example, they might take an undue interest in someone else’s child, to be the child’s “special” friend to gain the child’s trust.[citation needed] They might give gifts or money to the child for no apparent reason (toys, dolls, etc.). They may show pornography—videos or pictures—to the child, hoping to make it easy for the child to accept such acts, thus normalizing the behavior. They may simply talk about sexual topics. These are just some of the methods a child groomer might use to gain a child’s trust and affection to allow them to do what they want. Hugging and kissing or other physical contact, even when the child does not want it, can happen. To the groomer, this is a way to get close. They might talk about problems normally discussed between adults, or at least people of the same age. Topics might include marital problems and other conflicts. They may try to gain the child’s parents’ trust by befriending them, with the goal of easy access to the child. The child groomer might look for opportunities to have time alone with the child. This can be done by offering to babysit. The groomer may invite the child for sleepovers. This gives them the opportunity to sleep in the same room or even the same bed with the child. Actions such as online communication have been defended by suspected offenders using the so-called ‘fantasy defense’, in which those accused argue that they were only expressing fantasies and not plans of future behavior. In the U.S., case law draws a distinction between those two and some people accused of ‘grooming’ have successfully used this defense. Sexual grooming of children also occurs on the Internet. Some abusers will pose as children online and make arrangements to meet with them in person. (…) Sexual grooming of children over the internet is most prevalent (99% of cases) amongst the 13–17 age group, particularly the 13–14 years old children (48%). The majority of them are girls. The majority of the victimization occurs over the mobile phone support. Children and teenagers with behavioral issues such as higher attention seekers have a much higher risk than others. Wikipedia
‘Honestly we did have a lot of white dudes in this video, but for whatever reason it worked out that they would be the ones to say something just in passing, or from a distance off camera. This made their screen time fairly short by comparison, but the numbers were relatively similar. As the video says at the end, it was upwards of 100+ harassments, so obviously not everything was shown, otherwise we’d have a video that’s too long for internet attention spans. But really it was across the board, just about everyone said/did something while we filmed.’ The 18 scenes that we show is a very small portion of street harassment that goes on, because it is a small size. We got 108 reactions but after editing down, the two longest incidents [involving a black man and a Latino man] make up half the video.’ If we filmed for a much longer time, it would show the breakdown of New York City and a much wider demographic.’ Rob Bliss
If you look at any bird or mammal, never mind things as smart as primates, never mind things as doubly smart as humans… any bird or mammal has its biological inheritance, as it were, which gives the rules of how to play the game of life. But how those rules get played out on a day-to-day basis depends on how the animal assesses the particular circumstances – it has a lot of flexibility in how it should behave, it just has some guidelines provided by evolution, and some constraints. If you don’t have wings, you can’t fly… [But there’s still] lots of scope for social, environmental, demographic circumstances… and grim economics. (…) The way in which our social world is constructed is part and parcel of our biological inheritance. Together with apes and monkeys, we’re members of the primate family – and within the primates there is a general relationship between the size of the brain and the size of the social group. We fit in a pattern. There are social circles beyond it and layers within – but there is a natural grouping of 150. This is the number of people you can have a relationship with involving trust and obligation – there’s some personal history, not just names and faces. (…) This looked implausibly small, given that we all live in cities now, but it turned out that this was the size of a typical community in hunter-gatherer societies. And the average village size in the Domesday Book is 150. It’s the same when we have much better data – in the 18th century, for example, thanks to parish registers. County by county, the average size of a village is again 150. Except in Kent, where it was 100. I’ve no idea why. (…)The Dunbar number probably dates back to the appearance of anatomically modern humans 250,000 years ago. If you go back in time, by estimating brain size, you can see community size declining steadily. (…) [sociality]’s the key evolutionary strategy of primates. Group living and explicitly communal solutions to the problem of survival out there on the plains or in the forests… that’s a primate adaptation, and they evolved that very early on. Most species of birds and animals aren’t as intensely social. Sociality for most species hovers around pair-bonds, that’s as complicated as it gets. The species with big brains are the ones who mate monogamously… The lesson is that there is something computationally very demanding about maintaining close relationships over a very long period of time – as we all know! (…) We’re caught in a bind: community sizes were designed for hunter-gatherer- type societies where people weren’t living on top of one another. Your 150 were scattered over a wide are, but everybody shared the same 150. This made for a very densely interconnected community, and this means the community polices itself. You don’t need lawyers and policemen. If you step out of line, granny will wag her finger at you. Our problem now is the sheer density of folk – our networks aren’t compact. You have clumps of friends scattered around the world who don’t know one another: now you don’t have an interwoven network. It leads to a less well integrated society. How to re-create that old sense of community in these new circumstances? That’s an engineering problem. How do we work around it? The alternative solution, of course, is that we could evolve bigger brains. But they’d have to be much bigger, and it takes a long time. (…) Can we manage to have meaningful relationships with more than just the old numbers? Yes, I can find out what you had for breakfast from your tweet, but can I really get to know you better? These digital developments help us keep in touch, when in the past a relationship might just have died; but in the end, we actually have to get together to make a relationship work. In the end, we rely heavily on touch and we still haven’t figured out how to do virtual touch. Maybe once we can do that we will have cracked a big nut. Words are slippery, a touch is worth a 1,000 words any day. Robin Dunbar
What Facebook does and why it’s been so successful in so many ways is it allows you to keep track of people who would otherwise effectively disappear  In the sandpit of life, when somebody kicks sand in your face, you can’t get out of the sandpit. You have to deal with it, learn, compromise. On the internet, you can pull the plug and walk away. There’s no forcing mechanism that makes us have to learn. It’s quite conceivable that we might end up less social in the future, which would be a disaster because we need to be more social—our world has become so large. The amount of social capital you have is pretty fixed. It involves time investment. If you garner connections with more people, you end up distributing your fixed amount of social capital more thinly so the average capital per person is lower. (…) We underestimate how important touch is in the social world. Words are easy. But the way someone touches you, even casually, tells you more about what they’re thinking of you. Robin Dunbar
Few ideas from social science have burrowed their way into the public imagination like Dunbar’s Number, the famous finding that we humans can’t cope with a social circle much larger than 150 people. It’s little surprise that it’s proven so captivating. (…) The average size of modern hunter-gatherer communities, it’s been calculated, is 148.8. The average size of army companies through history, from the Romans to the USSR, hovers around 150. And the average number of people to whom Britons send Christmas cards, according to a 2003 study, if you count every member of each household receiving a card? 153.5. No wonder so many panic-merchants worry that online social networks will destroy society. To accumulate 1,000 Facebook friends, Dunbar’s Number suggests, is to violate a law as old as humanity itself.(…) For centuries – and especially since the Industrial Revolution – we’ve been uprooting ourselves from the communities in which we were born. But until recently, on arriving in a new place, you’d inevitably lose your ties with the one you’d left; you’d be forced to invest fully in a new social circle. These days, thanks to motorways and airliners, email and Skype, you need never cut those ties. You never leave your old life behind, so your emotional investments are scattered. Ironically (…), it’s precisely your continuing bonds with the people you’ve loved for longest that risk leaving you feeling alienated where you are. One consequence is that the people in your circle of 150 are far less likely to know each other. (…) For example, Dunbar’s research shows that people are more altruistic towards each other in dense social networks. Clarence and Lucretia might be firm friends – but all else being equal, they’re less likely to help each other out if they have no other firm friends in common. Why are densely linked friends better friends? The motives involved aren’t necessarily all that virtuous. Maybe they just feel more social pressure, and worry that mutual friends will judge them if they’re not nice. Even so, the effect is that in a dense network, an act of friendship is two things at once: an expression of an individual bond, and another stitch in a bigger social fabric. At the very least, it’s an argument for getting over your hang-ups about introducing your friends to each other. True, they’ll probably gossip about you at some point, but then that strengthens the social fabric, too. Oliver Burkeman
S’ils permettent d’entrer en contact plus facilement avec des individus que l’on ne connaît pas, ou qui sont géographiquement éloignés, les services comme Twitter ou Facebook n’augmentent pas pour autant le nombre d’hommes et de femmes avec lesquels il est possible d’entretenir des relations régulières. Car les réseaux sociaux ne permettent pas de surmonter les limites du cerveau humain. C’est en tout cas la conclusion passionnante d’une étude (.pdf) menée par Bruno Gonçalves, Nicola Perra et Alessandro Vespignani. Les chercheurs se sont intéressés aux travaux de l’anthropologiste britannique Robin Dunbar, qui a découvert en 1992 que les primates ont un nombre limité d’individus dans leur groupe sociaux, et que ce nombre est proportionnel à la taille du neocortex. Extrapolant cette trouvaille à l’homme, il concluait qu’un humain peut entretenir une relation stable avec environ 150 personnes au maximum. Ce qui est devenu le « nombre de Dunbar ». « Au-dessus de ce nombre, la confiance mutuelle et la communication ne suffisent plus à assurer le fonctionnement du groupe. Il faut ensuite passer à une hiérarchie plus importante, avec une structure et des règles importantes (on le voit par exemple à l’échelle d’un pays et de son gouvernement) », indique Wikipedia. Ce nombre se retrouve tout au long de l’histoire de l’Humanité dans des activités diverses comme la taille des villages de fermiers néolithiques, des unités militaires depuis l’armée romaine, ou les carnets d’adresse au 20ème siècle. C’est une constante de l’organisation sociale. Mais les réseaux sociaux sur Internet permettent-ils de dépasser ce nombre, grâce à l’assistance informatisée apportée au groupe ? Pour le savoir, Gonçalves et ses confrères ont étudié les liens noués entre 3 millions d’utilisateurs de Twitter pendant 4 ans, avec un volume total de 380 millions de tweets. (…) Lorsque les internautes commencent à « tweeter », le nombre de contacts avec lesquels ils discutent régulièrement augmente. Jusqu’à un point de saturation au delà duquel au contraire, le nombre d’échanges se resserre autour d’un nombre limité de contacts privilégiés. Or ce point de saturation se situe entre 100 et 200 « amis », c’est-à-dire précisément autour du nombre de Dunbar. (…) « Les réseaux sociaux n’ont pas changé les aptitudes sociales humaines (…) Même dans le monde en ligne les contraintes cognitives et biologiques opèrent comme l’avait prédit la théorie de Dunbar », conclut l’étude. Guillaume Champeau
Les grands singes sont surtout des as en matière de prévention des conflits, grâce à la pratique de l’épouillage ou « grooming ». Elle correspond, dans l’entreprise, à tous ces petits gestes qui consistent à dire bonjour, à parler de la pluie et du beau temps, pour avoir de l’échange social. Chez les primates, plus une espèce est évoluée, plus elle consacre du temps à ces attentions, et moins elle enregistre de conflits internes. Ce qu’il faut retenir : n’épouillez pas stricto sensu vos collaborateurs, ce serait mal vu ! Mais prenez soin de les saluer, de vous enquérir de leur travail (« Comment vas-tu ? T’en sors-tu sur le dossier Untel ? »). En privilégiant le dialogue, le fameux lien social, vous prévenez l’agressivité. (…) Années 1950, île de Koshima, Japon. Une femelle macaque nommée Imo se nourrit de patates douces que la population humaine, vénérant cette espèce, jette à son intention sur la plage. Pour débarrasser l’aliment des grains de sable, Imo a l’idée de nettoyer les patates douces dans la rivière. Plus tard, elle découvre que, en les lavant dans l’eau de mer, elle ajoute un petit goût salé fort ragoûtant. Imo vient d’innover. Mais voilà, chez les macaques, la hiérarchie est rigide, l’information circule verticalement et selon le lignage, jamais horizontalement. Imo va donc divulguer sa trouvaille à ses enfants, eux-mêmes en parleront à leur seule progéniture. Il faudra plus de cinq générations pour que l’ensemble des macaques de l’île en profitent ! Même genre d’aberration, chez les chimpanzés cette fois-ci. Pascal Picq se souvient d’un mâle ayant découvert comment ouvrir les noix de coco mais qui, devant le groupe, continuait à faire semblant de ne pas savoir, de peur que sa trouvaille ne soit accaparée par les dominants et qu’il n’en tire aucun mérite ! Ce qu’il faut retenir : plus un système est souple, plus les innovations peuvent se diffuser vite. Un patron a certes besoin d’une garde rapprochée, jamais de barons qui musellent la créativité des équipes. (…) Voici une histoire qui se déroule chez les babouins Hamadryas. Chaque matin, chez ces singes d’Ethiopie, il existe un rituel entre jeunes mâles arrogants pour décider de la direction à prendre afin de trouver un point d’eau. C’est à celui qui se dressera le plus haut devant le leader pour se faire entendre. Arrive la saison sèche. Aucun des jeunes mâles ne sait plus vers quelle orientation mettre le cap. L’heure est gravissime. L’épuisement des ressources pourrait conduire à la mort du groupe. C’est alors qu’un vieux mâle et sa femelle descendent de la falaise où ils ont élu refuge et se mettent à marcher dans une direction. Le reste du groupe les suit, dans le plus grand respect, car ils sont les seuls à pouvoir les mener vers une dernière source non asséchée. Ce qu’il faut retenir : dans l’entreprise, les seniors jouent le rôle de vieux babouins. Ils sont les dépositaires de l’histoire de la boîte. Leurs compétences peuvent se révéler extrêmement utiles en période de crise. Attribuez-leur une place de choix. Marianne Rey
A quelque espèce qu’il appartienne, un chef doit être reconnu , au sens premier du terme. Un orang-outang qui accède à cette dignité change physiquement. Certains macaques grandissent de quelques centimètres et grossissent de 3 à 5 kilos. Cependant, plus les singes sont évolués – comme les chimpanzés -, moins l’apparence physique compte pour dominer. Mais, même dans ce cas, le chef est le plus visible, il se poste sur une haute branche, il bombe le torse, il fait du bruit, il impressionne sa troupe, il s’entoure d’une bande de jeunes alliés et s’arroge des privilèges. Bref, il s’impose par son comportement, son regard, son hyperactivité. Sans hésiter, parfois, à menacer ses rivaux, à sanctionner ou intimider ses subordonnés : les gorilles frappent le sol avec leurs pieds ou leurs poings, tandis que les babouins haussent les sourcils. Les colères de chef se ressemblent toutes… (…) les singes sont polis! Ils se saluent rituellement tous les matins, le chef n’ayant pas le droit de déroger à cette règle sociale. Il doit répondre aux salutations de ses subordonnés, voire faire le premier geste : un regard droit dans les yeux, une tape amicale sur l’épaule ou une main tendue. S’il omet ce rituel, il risque d’y perdre sa popularité, et même son rang. Le salut n’est pas le seul moyen de souder la tribu : les singes passent beaucoup de temps en grooming, autrement dit en séances de toilettage ou d’épouillage mutuel. Ainsi, note Marie Muzard, ils favorisent la cohésion du groupe. Le plus groomé est, bien entendu, le chef. Tout un rituel dont l’auteur décrit la transposition dans les entreprises : poignées de main, visites impromptues, mots échangés au détour d’un couloir, pots de départ, réunions festives… (…)Plus une espèce est évoluée, plus elle consacre de temps au grooming, et moins elle enregistre de conflits internes! De fait, les macaques rhésus se livrent à cette activité pendant 7 % de leur temps, contre 30 % pour les macaques thibétanas : on constate vingt fois plus d’incidents chez les premiers que chez les seconds… (…) plus les sociétés de singes sont sophistiquées, plus le rôle du chef est limité et la créativité démultipliée. En dehors des périodes de crise – guerres intestines, menaces de prédateurs, sécheresse -, le chef chimpanzé n’est guère interventionniste. Sa sociabilité, son intelligence, sa détermination, son goût du risque l’ont conduit au pouvoir grâce à un réseau d’alliés. Mais, à l’inverse des macaques rhésus, dont la structure de pouvoir est pyramidale, le chef chimpanzé dirige une tribu décentralisée, dont les membres sont relativement autonomes. Les subordonnés peuvent partir chasser de leur côté. Avant de prendre quelque initiative que ce soit, le macaque rhésus consulte son chef. Le chimpanzé, lui, ne craint pas de se lancer dans des aventures et de quitter momentanément le groupe. La créativité d’un groupe de singes peu évolués, note Marie Muzard, est égale à celle de ses dominants. Alors que, chez les chimpanzés, elle est la somme de la créativité de tous ses membres. Il n’est pas surprenant que nos proches cousins soient plus habiles dans la fabrication d’outils que les macaques rhésus, par exemple, et que leur répertoire de parades soit nettement plus riche. Mais attention : la décentralisation comporte ses dangers. Habiles à nouer des alliances temporaires, les chimpanzés se livrent souvent des guerres fratricides pour la conquête de pouvoir. Aucun chef chimpanzé ne peut résister aux coalitions organisées par des subordonnés intelligents , écrit notre primatologue. Si vous appartenez au type patron-chimpanzé (…), surveillez votre entourage… Vincent Nouzille

Où l’on redécouvre l’importance de l’épouillage mutuel !

A l’heure des réseaux sociaux et des rencontres en ligne …

Mais aussi du cyberharcèlement, de la cyberpédophilie ou de la cybersollicitation d’enfants …

Comme du tranquille dénudement public voire de la véritable provocation

Retour, avec un récent article du New Yorker, sur les limites de l’amitié …

Qui, si l’on en croit les recherches de l’anthropologue et biologiste de l’évolution britannique Robin Dunbar et son fameux nombre de Dunbar

Se situeraient, taille de notre cortex oblige entre la musaraigne (au cerveau surdimensionné malgré sa minuscule taille) et le suricate (au petit cerveau mais au réseau social surdimensionné), autour de 150 individus avec lesquels on peut nouer des liens sociaux au même moment …

D’où la question de l’influence des réseaux sociaux …

Qui tout en multipliant nos possibilités de contacts mais aussi en nous privant de la synchronicité de l’expérience partagée comme de la dimension sensorielle du toucher …

Nous exposent, à taille de cerveau constante, au risque de saturation …

Mais d’où aussi la question, que semble oublier Dunbar en ces temps d’hypermixité sociale et ethnique, de la gestion de la violence …

Que tente de conjurer, comme l’a montré Girard avec son étude de l’échange de cadeaux, la multiplication de cette forme d’épouillage moderne que sont nos petits rituels quotidiens …

Pouvant aller, à l’image du film Grand Torino de Clint Eastwood et sans parler des habituels détournements et perversions, jusqu’à l’échange ritualisé d’insultes ou même à terme au sacrifice ultime et christique de soi …

The Limits of Friendship
Maria Konnikova
The New Yorker
October 7, 2014

Robin Dunbar came up with his eponymous number almost by accident. The University of Oxford anthropologist and psychologist (then at University College London) was trying to solve the problem of why primates devote so much time and effort to grooming. In the process of figuring out the solution, he chanced upon a potentially far more intriguing application for his research. At the time, in the nineteen-eighties, the Machiavellian Intelligence Hypothesis (now known as the Social Brain Hypothesis) had just been introduced into anthropological and primatology discourse. It held that primates have large brains because they live in socially complex societies: the larger the group, the larger the brain. Thus, from the size of an animal’s neocortex, the frontal lobe in particular, you could theoretically predict the group size for that animal.

Looking at his grooming data, Dunbar made the mental leap to humans. “We also had humans in our data set so it occurred to me to look to see what size group that relationship might predict for humans,” he told me recently. Dunbar did the math, using a ratio of neocortical volume to total brain volume and mean group size, and came up with a number. Judging from the size of an average human brain, the number of people the average person could have in her social group was a hundred and fifty. Anything beyond that would be too complicated to handle at optimal processing levels. For the last twenty-two years, Dunbar has been “unpacking and exploring” what that number actually means—and whether our ever-expanding social networks have done anything to change it.

The Dunbar number is actually a series of them. The best known, a hundred and fifty, is the number of people we call casual friends—the people, say, you’d invite to a large party. (In reality, it’s a range: a hundred at the low end and two hundred for the more social of us.) From there, through qualitative interviews coupled with analysis of experimental and survey data, Dunbar discovered that the number grows and decreases according to a precise formula, roughly a “rule of three.” The next step down, fifty, is the number of people we call close friends—perhaps the people you’d invite to a group dinner. You see them often, but not so much that you consider them to be true intimates. Then there’s the circle of fifteen: the friends that you can turn to for sympathy when you need it, the ones you can confide in about most things. The most intimate Dunbar number, five, is your close support group. These are your best friends (and often family members). On the flipside, groups can extend to five hundred, the acquaintance level, and to fifteen hundred, the absolute limit—the people for whom you can put a name to a face. While the group sizes are relatively stable, their composition can be fluid. Your five today may not be your five next week; people drift among layers and sometimes fall out of them altogether.

When Dunbar consulted the anthropological and historical record, he found remarkable consistency in support of his structure. The average group size among modern hunter-gatherer societies (where there was accurate census data) was 148.4 individuals. Company size in professional armies, Dunbar found, was also remarkably close to a hundred and fifty, from the Roman Empire to sixteenth-century Spain to the twentieth-century Soviet Union. Companies, in turn, tended to be broken down into smaller units of around fifty then further divided into sections of between ten and fifteen. At the opposite end, the companies formed battalions that ranged from five hundred and fifty to eight hundred, and even larger regiments.

Dunbar then decided to go beyond the existing evidence and into experimental methods. In one early study, the first empirical demonstration of the Dunbar number in action, he and the Durham University anthropologist Russell Hill examined the destinations of Christmas cards sent from households all over the U.K.—a socially pervasive practice, Dunbar explained to me, carried out by most typical households. Dunbar and Hill had each household list its Christmas card recipients and rate them on several scales. “When you looked at the pattern, there was a sense that there were distinct subgroups in there,” Dunbar said. If you considered the number of people in each sending household and each recipient household, each individual’s network was composed of about a hundred and fifty people. And within that network, people fell into circles of relative closeness—family, friends, neighbors, and work colleagues. Those circles conformed to Dunbar’s breakdown.

As constant use of social media has become the new normal, however, people have started challenging the continued relevance of Dunbar’s number: Isn’t it easier to have more friends when we have Facebook, Twitter, and Instagram to help us to cultivate and maintain them? Some, like the University of California, Berkeley, professor Morten Hansen, have pointed out that social media has facilitated more effective collaborations. Our real-world friends tend to know the same people that we do, but, in the online world, we can expand our networks strategically, leading to better business outcomes. Yet, when researchers tried to determine whether virtual networks increase our strong ties as well as our weak ones (the ones that Hansen had focussed on), they found that, for now, the essential Dunbar number, a hundred and fifty, has remained constant. When Bruno Gonçalves and his colleagues at Indiana University at Bloomington looked at whether Twitter had changed the number of relationships that users could maintain over a six-month period, they found that, despite the relative ease of Twitter connections as opposed to face-to-face one, the individuals that they followed could only manage between one and two hundred stable connections. When the Michigan State University researcher Nicole Ellison surveyed a random sample of undergraduates about their Facebook use, she found, while that their median number of Facebook friends was three hundred, they only counted an average of seventy-five as actual friends.

There’s no question, Dunbar agrees, that networks like Facebook are changing the nature of human interaction. “What Facebook does and why it’s been so successful in so many ways is it allows you to keep track of people who would otherwise effectively disappear,” he said. But one of the things that keeps face-to-face friendships strong is the nature of shared experience: you laugh together; you dance together; you gape at the hot-dog eaters on Coney Island together. We do have a social-media equivalent—sharing, liking, knowing that all of your friends have looked at the same cat video on YouTube as you did—but it lacks the synchronicity of shared experience. It’s like a comedy that you watch by yourself: you won’t laugh as loudly or as often, even if you’re fully aware that all your friends think it’s hysterical. We’ve seen the same movie, but we can’t bond over it in the same way.

With social media, we can easily keep up with the lives and interests of far more than a hundred and fifty people. But without investing the face-to-face time, we lack deeper connections to them, and the time we invest in superficial relationships comes at the expense of more profound ones. We may widen our network to two, three, or four hundred people that we see as friends, not just acquaintances, but keeping up an actual friendship requires resources. “The amount of social capital you have is pretty fixed,” Dunbar said. “It involves time investment. If you garner connections with more people, you end up distributing your fixed amount of social capital more thinly so the average capital per person is lower.” If we’re busy putting in the effort, however minimal, to “like” and comment and interact with an ever-widening network, we have less time and capacity left for our closer groups. Traditionally, it’s a sixty-forty split of attention: we spend sixty per cent of our time with our core groups of fifty, fifteen, and five, and forty with the larger spheres. Social networks may be growing our base, and, in the process, reversing that balance.

On an even deeper level, there may be a physiological aspect of friendship that virtual connections can never replace. This wouldn’t surprise Dunbar, who discovered his number when he was studying the social bonding that occurs among primates through grooming. Over the past few years, Dunbar and his colleagues have been looking at the importance of touch in sparking the sort of neurological and physiological responses that, in turn, lead to bonding and friendship. “We underestimate how important touch is in the social world,” he said. With a light brush on the shoulder, a pat, or a squeeze of the arm or hand, we can communicate a deeper bond than through speaking alone. “Words are easy. But the way someone touches you, even casually, tells you more about what they’re thinking of you.”

Dunbar already knew that in monkeys grooming activated the endorphin system. Was the same true in humans? In a series of studies, Dunbar and his colleagues demonstrated that very light touch triggers a cascade of endorphins that, in turn, are important for creating personal relationships. Because measuring endorphin release directly is invasive—you either need to perform a spinal tap or a PET scan, and the latter, though considered safe, involves injecting a person with a radioactive tracer—they first looked at endorphin release indirectly. In one study, they examined pain thresholds: how long a person could keep her hand in a bucket of ice water (in a lab), or how long she could maintain a sitting position with no chair present (back against the wall, legs bent at a ninety degree angle) in the field. When your body is flooded with endorphins, you’re able to withstand pain for longer than you could before, so pain tolerance is often used as a proxy for endorphin levels. The longer you can stand the pain, the more endorphins have been released into your system.They found that a shared experience of laughter—a synchronous, face-to-face experience—prior to immersion, be it in the lab (watching a neutral or funny movie with others) or in a natural setting (theatre performances at the 2008 Edinburgh Fringe Festival) enabled people to hold their hands in ice or maintain the chair position significantly longer than they’d previously been able to.

Next, in an ongoing study, Dunbar and his colleagues looked at how endorphins were activated in the brain directly, through PET scans, a procedure that lets you look at how different neural receptors uptake endorphins. The researchers saw the same thing that happened with monkeys, and that had earlier been demonstrated with humans that were viewing positive emotional stimuli: when subjects in the scanner were lightly touched, their bodies released endorphins. “We were nervous we wouldn’t find anything because the touch was so light,” Dunbar said. “Astonishingly, we saw a phenomenal response.” In fact, this makes a great deal of sense and answers a lot of long-standing questions about our sensory receptors, he explained. Our skin has a set of neurons, common to all mammals, that respond to light stroking, but not to any other kind of touch. Unlike other touch receptors, which operate on a loop—you touch a hot stove, the nerves fire a signal to the brain, the brain registers pain and fires a signal back for you to withdraw your hand—these receptors are one-way. They talk to the brain, but the brain doesn’t communicate back. “We think that’s what they exist for, to trigger endorphin responses as a consequence of grooming,” Dunbar said. Until social media can replicate that touch, it can’t fully replicate social bonding.

But, the truth is, no one really knows how relevant the Dunbar number will remain in a world increasingly dominated by virtual interactions. The brain is incredibly plastic, and, from past research on social interaction, we know that early childhood experience is crucial in developing those parts of the brain that are largely dedicated to social interaction, empathy, and other interpersonal concerns. Deprive a child of interaction and touch early on, and those areas won’t develop fully. Envelop her in a huge family or friend group, with plenty of holding and shared experience, and those areas grow bigger. So what happens if you’re raised from a young age to see virtual interactions as akin to physical ones? “This is the big imponderable,” Dunbar said. “We haven’t yet seen an entire generation that’s grown up with things like Facebook go through adulthood yet.” Dunbar himself doesn’t have a firm opinion one way or the other about whether virtual social networks will prove wonderful for friendships or ultimately diminish the number of satisfying interactions one has. “I don’t think we have enough evidence to argue either way,” he said.

One concern, though, is that some social skills may not develop as effectively when so many interactions exist online. We learn how we are and aren’t supposed to act by observing others and then having opportunities to act out our observations ourselves. We aren’t born with full social awareness, and Dunbar fears that too much virtual interaction may subvert that education. “In the sandpit of life, when somebody kicks sand in your face, you can’t get out of the sandpit. You have to deal with it, learn, compromise,” he said. “On the internet, you can pull the plug and walk away. There’s no forcing mechanism that makes us have to learn.” If you spend most of your time online, you may not get enough in-person group experience to learn how to properly interact on a large scale—a fear that, some early evidence suggests, may be materializing. “It’s quite conceivable that we might end up less social in the future, which would be a disaster because we need to be more social—our world has become so large” Dunbar said. The more our virtual friends replace our face-to-face ones, in fact, the more our Dunbar number may shrink.

Maria Konnikova is a contributor to newyorker.com, where she writes a weekly blog focussing on psychology and science.

Voir aussi:

The trouble with modern friendship
‘Panic-merchants worry that online social networks will replace offline friendships, turning users into basement-dwelling zombies, unable to converse face-to-face’
Oliver Burkeman
The Guardian
31 October 2014

Few ideas from social science have burrowed their way into the public imagination like Dunbar’s Number, the famous finding that we humans can’t cope with a social circle much larger than 150 people. It’s little surprise that it’s proven so captivating. As Maria Konnikova explained recently in a New Yorker profile of the anthropologist Robin Dunbar, the way it pops up unbidden in wildly different contexts is almost spooky. The average size of modern hunter-gatherer communities, it’s been calculated, is 148.8. The average size of army companies through history, from the Romans to the USSR, hovers around 150. And the average number of people to whom Britons send Christmas cards, according to a 2003 study, if you count every member of each household receiving a card? 153.5. No wonder so many panic-merchants worry that online social networks will destroy society. To accumulate 1,000 Facebook friends, Dunbar’s Number suggests, is to violate a law as old as humanity itself.

Judging by the research, the panic merchants are wrong: social networks don’t replace offline friendships, or turn users into basement-dwelling zombies, unable to converse face-to-face. Nonetheless, Dunbar’s work does suggest something troubling about modern friendship. For centuries – and especially since the Industrial Revolution – we’ve been uprooting ourselves from the communities in which we were born. But until recently, on arriving in a new place, you’d inevitably lose your ties with the one you’d left; you’d be forced to invest fully in a new social circle. These days, thanks to motorways and airliners, email and Skype, you need never cut those ties. You never leave your old life behind, so your emotional investments are scattered. Ironically (and as a British transplant to New York, I speak from experience), it’s precisely your continuing bonds with the people you’ve loved for longest that risk leaving you feeling alienated where you are.

One consequence is that the people in your circle of 150 are far less likely to know each other. Or, as Dunbar writes, “Our social networks are no longer as densely interconnected as they once were.” Anyone who’s ever fled small-town life might respond: thank God for that. After all, “dense interconnectedness” in villages is what explains that claustrophobic sense that everyone’s always snooping on your business. Yet it turns out that when close friends know each other, good things happen. For example, Dunbar’s research shows that people are more altruistic towards each other in dense social networks. Clarence and Lucretia might be firm friends – but all else being equal, they’re less likely to help each other out if they have no other firm friends in common.

Why are densely linked friends better friends? The motives involved aren’t necessarily all that virtuous. Maybe they just feel more social pressure, and worry that mutual friends will judge them if they’re not nice. Even so, the effect is that in a dense network, an act of friendship is two things at once: an expression of an individual bond, and another stitch in a bigger social fabric. At the very least, it’s an argument for getting over your hang-ups about introducing your friends to each other. True, they’ll probably gossip about you at some point, but then that strengthens the social fabric, too.

Voir également:

Robin Dunbar: we can only ever have 150 friends at most…
Evolutionary anthropologist Robin Dunbar tells Aleks Krotoski why even Facebook cannot expand our true social circle: our brains just aren’t big enough to cope
Aleks Krotoski
The Observer
14 March 2010

Not many people have a number named after them, but Robin Dunbar lays claim to the Dunbar Number. Confusingly, no precise value has been attached to this figure, but a commonly cited approximation is 150 – and this is the number of people with whom we can maintain a meaningful relationship, whether in a hunter-gatherer society or on Facebook.

The director of the Institute of Cognitive and Evolutionary Anthropology at Oxford University is also the author of How Many Friends Does One Person Need? (Faber). It’s no surprise he’s an engaging companion.

What is evolutionary anthroplogy?

Evolutionary anthropology is the generic study of how we came to be modern humans – how our bodies came to be the shape they are, how our minds came to be the way they are.

So how much of our social behaviour is rooted in our biology?

All of it! [But] by that you must be clear that you don’t mean genetically rooted – so that we have no choice about the way we behave, we’re programmed in the way that an an amoeba is.

If you look at any bird or mammal, never mind things as smart as primates, never mind things as doubly smart as humans… any bird or mammal has its biological inheritance, as it were, which gives the rules of how to play the game of life. But how those rules get played out on a day-to-day basis depends on how the the animal assesses the particular circumstances – it has a lot of flexibility in how it should behave, it just has some guidelines provided by evolution, and some constraints. If you don’t have wings, you can’t fly… [But there’s still] lots of scope for social, environmental, demographic circumstances… and grim economics.

What does your work tell us about the way we interact socially?

The way in which our social world is constructed is part and parcel of our biological inheritance. Together with apes and monkeys, we’re members of the primate family – and within the primates there is a general relationship between the size of the brain and the size of the social group. We fit in a pattern. There are social circles beyond it and layers within – but there is a natural grouping of 150.

This is the number of people you can have a relationship with involving trust and obligation – there’s some personal history, not just names and faces.

And this is is the Dunbar number! How did you come up with this concept?

I was working on the arcane question of why primates spend so much time grooming one another, and I tested another hypothesis – which says the reason why primates have big brains is because they live in complex social worlds. Because grooming is social, all these things ought to map together, so I started plotting brain size and group size and grooming time against one another. You get a nice set of relationships.

It was about 3am, and I thought, hmm, what happens if you plug humans into this? And you get this number of 150. This looked implausibly small, given that we all live in cities now, but it turned out that this was the size of a typical community in hunter-gatherer societies. And the average village size in the Domesday Book is 150 [people].

It’s the same when we have much better data – in the 18th century, for example, thanks to parish registers. County by county, the average size of a village is again 150. Except in Kent, where it was 100. I’ve no idea why.

Has this number evolved at all?

The Dunbar number probably dates back to the appearance of anatomically modern humans 250,000 years ago. If you go back in time, by estimating brain size, you can see community size declining steadily.

Why did we evolve as a social species?

Simply, it’s the key evolutionary strategy of primates. Group living and explicitly communal solutions to the problem of survival out there on the plains or in the forests… that’s a primate adaptation, and they evolved that very early on.

Most species of birds and animals aren’t as intensely social. Sociality for most species hovers around pair-bonds, that’s as complicated as it gets. The species with big brains are the ones who mate monogamously… The lesson is that there is something computationally very demanding about maintaining close relationships over a very long period of time – as we all know!

How can we grow the Dunbar number?

We’re caught in a bind: community sizes were designed for hunter-gatherer- type societies where people weren’t living on top of one another. Your 150 were scattered over a wide are, but everybody shared the same 150. This made for a very densely interconnected community, and this means the community polices itself. You don’t need lawyers and policemen. If you step out of line, granny will wag her finger at you.

Our problem now is the sheer density of folk – our networks aren’t compact. You have clumps of friends scattered around the world who don’t know one another: now you don’t have an interwoven network. It leads to a less well integrated society. How to re-create that old sense of community in these new circumstances? That’s an engineering problem. How do we work around it?

The alternative solution, of course, is that we could evolve bigger brains. But they’d have to be much bigger, and it takes a long time.

What about the role of the web in this?

Can we manage to have meaningful relationships with more than just the old numbers? Yes, I can find out what you had for breakfast from your tweet, but can I really get to know you better? These digital developments help us keep in touch, when in the past a relationship might just have died; but in the end, we actually have to get together to make a relationship work.

In the end, we rely heavily on touch and we still haven’t figured out how to do virtual touch. Maybe once we can do that we will have cracked a big nut.

Words are slippery, a touch is worth a 1,000 words any day.

Voir encore:

La taille du cerveau détermine le nombre d’amis sur Twitter
Guillaume Champeau
Numerama
01 Juin 2011

Au début des années 1990, un anthropologue britannique avait découvert que la taille du neocortex imposait à l’homme une limite d’environ 150 individus avec lesquels il peut nouer des liens sociaux au même moment. Une étude américaine et italienne démontre que la même limite existe sur Twitter, et probablement sur tous les réseaux sociaux.

Et si au fond, les réseaux sociaux ne changeaient rien à la capacité des hommes à socialiser ? S’ils permettent d’entrer en contact plus facilement avec des individus que l’on ne connaît pas, ou qui sont géographiquement éloignés, les services comme Twitter ou Facebook n’augmentent pas pour autant le nombre d’hommes et de femmes avec lesquels il est possible d’entretenir des relations régulières. Car les réseaux sociaux ne permettent pas de surmonter les limites du cerveau humain. C’est en tout cas la conclusion passionnante d’une étude (.pdf) menée par Bruno Gonçalves, Nicola Perra et Alessandro Vespignani.

Les chercheurs se sont intéressés aux travaux de l’anthropologiste britannique Robin Dunbar, qui a découvert en 1992 que les primates ont un nombre limité d’individus dans leur groupe sociaux, et que ce nombre est proportionnel à la taille du neocortex. Extrapolant cette trouvaille à l’homme, il concluait qu’un humain peut entretenir une relation stable avec environ 150 personnes au maximum. Ce qui est devenu le « nombre de Dunbar ». « Au-dessus de ce nombre, la confiance mutuelle et la communication ne suffisent plus à assurer le fonctionnement du groupe. Il faut ensuite passer à une hiérarchie plus importante, avec une structure et des règles importantes (on le voit par exemple à l’échelle d’un pays et de son gouvernement) », indique Wikipedia.

Ce nombre se retrouve tout au long de l’histoire de l’Humanité dans des activités diverses comme la taille des villages de fermiers néolithiques, des unités militaires depuis l’armée romaine, ou les carnets d’adresse au 20ème siècle. C’est une constante de l’organisation sociale.

Mais les réseaux sociaux sur Internet permettent-ils de dépasser ce nombre, grâce à l’assistance informatisée apportée au groupe ? Pour le savoir, Gonçalves et ses confrères ont étudié les liens noués entre 3 millions d’utilisateurs de Twitter pendant 4 ans, avec un volume total de 380 millions de tweets. Puisque le nombre de « followers » (personnes qui nous suivent) et de « following » (personnes que l’on suit) n’est pas déterminant, le travail s’est concentré sur l’extraction de 25 millions de conversations entre les individus.

Lorsque les internautes commencent à « tweeter », le nombre de contacts avec lesquels ils discutent régulièrement augmente. Jusqu’à un point de saturation au delà duquel au contraire, le nombre d’échanges se resserre autour d’un nombre limité de contacts privilégiés. Or ce point de saturation se situe entre 100 et 200 « amis », c’est-à-dire précisément autour du nombre de Dunbar.

Ainsi le volume de messages envoyés vers un contact augmente avec le nombre des contacts établi jusqu’au point de saturation, puis l’utilisateur commence à négliger certains des contacts au profit de certains (graphique A). Par ailleurs, le nombre de réponses à des contacts qui envoient des messages sature autour de 250 personnes (graphique B).

« Les réseaux sociaux n’ont pas changé les aptitudes sociales humaines (…) Même dans le monde en ligne les contraintes cognitives et biologiques opèrent comme l’avait prédit la théorie de Dunbar », conclut l’étude.

Voir enfin:

Management
Pour être un bon manager, observez les grands singes
Marianne Rey
L’Entreprise
27/11/2009

Du chimpanzé à l’homme, il n’y a qu’un pas. Pour cultiver l’art de diriger et motiver, retournons à nos sources : ces primates tout sauf primaires. Et plutôt doués pour le travail en équipe. Entretien avec Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France.

Les gorilles, babouins, macaques, bonobos sont nos cousins, les chimpanzés, nos frères. Et si nos meilleurs coachs en matière de vie de groupe, à commencer par le microcosme de l’entreprise, étaient ces grands singes vivant en petits clans ? C’est la vision du paléoanthropologue Pascal Picq. Chercheur au Collège de France, il conseille l’Association pour le progrès du management (APM) et fut un grand témoin de la dernière Académie des entrepreneurs, organisée par L’Entreprise et Ernst&Young. Il nous ramène aux origines du leadership… sans tomber dans le piège de l’anthropomorphisme.

1. Autorité : rappeler qui mène le jeu… par petites touches
Chez les grands singes, comme dans l’entreprise, l’autorité ne va pas de soi. Celui qui la détient doit sans cesse s’activer pour la réaffirmer. Prenons le cas de Mama, une femelle chimpanzé que Pascal Picq a longuement observée. Autour d’elle, les mâles se succèdent à la place de numéro 1. Mais aucun n’obtient cette place sans son assentiment. C’est donc Mama qui détient l’autorité dans le groupe. Comment parvient–elle à la conserver ? Tout simplement par la négociation. Un exemple : sur un tronc d’arbre, Mama rencontre Zola, laquelle bloque son passage et fait semblant de ne pas l’avoir vue. En clair, Zola défie l’autorité de Mama. Que va faire cette dernière ? Surtout pas rabrouer violemment la rebelle, ce serait prendre le risque d’une contestation bien plus forte. Elle s’arrête donc un moment, pour montrer qu’elle respecte la position de Zola, avant de lui faire comprendre qu’elle doit tout de même lui céder le passage.
Ce qu’il faut retenir : l’autorité se construit à travers des négociations subtiles, au jour le jour, qui laissent à chaque individu la place de s’exprimer. En réunion, donnez à chacun un temps de parole pour laisser cours à ses frustrations. On acceptera mieux que vous ayez le dernier mot.

2. Conflits : s’interposer vite et mettre du liant tous les jours
Passons rapidement sur le mode alternatif de règlement des conflits en vigueur chez les bonobos, la simulation de l’acte sexuel… Plus adaptable à l’entreprise : chez les chimpanzés, il revient au mâle dominant d’intervenir pour éviter que les conflits ne s’enveniment. Si une bagarre éclate, il se pose en juge de paix, se place entre les deux protagonistes et, hérissant les poils pour manifester sa prestance, effectue une démonstration de force. L’interventionnisme est une obligation découlant du pouvoir. Mais les grands singes sont surtout des as en matière de prévention des conflits, grâce à la pratique de l’épouillage ou « grooming ». Elle correspond, dans l’entreprise, à tous ces petits gestes qui consistent à dire bonjour, à parler de la pluie et du beau temps, pour avoir de l’échange social. Chez les primates, plus une espèce est évoluée, plus elle consacre du temps à ces attentions, et moins elle enregistre de conflits internes.
Ce qu’il faut retenir : n’épouillez pas stricto sensu vos collaborateurs, ce serait mal vu ! Mais prenez soin de les saluer, de vous enquérir de leur travail (« Comment vas-tu ? T’en sors-tu sur le dossier Untel ? »). En privilégiant le dialogue, le fameux lien social, vous prévenez l’agressivité.

3. Motivation : récompenser le bon chasseur pour en faire un exemple
Chez les chimpanzés, la reconnaissance des mérites s’opère autour de la chasse. Seuls ont droit à une part du « gâteau » ceux qui ont participé à la prise. Si le mâle dominant n’a pas été de la partie, on l’invitera quand même au festin, mais les plus beaux morceaux reviendront au meilleur chasseur, pas à lui. Le chasseur numéro 1 ne s’attribuera pas toute la gloire, il rendra hommage aux camarades l’ayant aidé à capturer sa proie, en partageant la viande avec eux. A la prochaine chasse, le chasseur d’élite, sachant que le mâle dominant ne s’attribuera pas tous les éloges, sera motivé pour un nouvel exploit. Quant aux autres chimpanzés du groupe, ils ne rechigneront pas à l’aider, car ils sauront que leurs mérites seront aussi reconnus.
Ce qu’il faut retenir : un salarié a besoin d’être valorisé pour le travail qu’il fournit. La rémunération n’est qu’une forme de réponse à ce besoin de reconnaissance. Pensez à un éventuel élargissement des responsabilités ou, simplement, à complimenter tous ceux qui font des efforts !

4. Motivation encore : favoriser les échanges de compétences
Nos frères, les chimpanzés, ont intégré depuis longtemps dans leur manière de fonctionner les échanges de bons procédés et la mutualisation des compétences. Comme dans l’entreprise, le partage des ressources doit être un jeu gagnant/ gagnant pour fonctionner à long terme. Que va faire un chimpanzé en possession d’une noix de coco mais bien embêté de ne pas savoir l’ouvrir ? Il va négocier un deal avec une femelle compétente : tu ouvres la noix de coco, je partage le fruit avec toi. Dès que l’intérêt du groupe est en jeu, les chimpanzés collaborent. Ils sont capables de mener une action collective extrêmement efficace et organisée, pour aller faire la guerre à un autre groupe, par exemple, ou pour la chasse. Les coopérations fonctionnent aussi pour renverser l’autorité devenue illégitime. Un mâle numéro 2 prend rarement le pouvoir seul. Il fait alliance avec le numéro 3. La récompense pour celui-ci ? Devenir numéro 2.
Ce qu’il faut retenir : briefez vos managers de proximité. Ils doivent veiller à ce que les membres de leurs équipes trouvent dans chaque mission un rôle à part entière et un intérêt à collaborer.

5. Innovation : écouter ceux qui osent travailler autrement
Années 1950, île de Koshima, Japon. Une femelle macaque nommée Imo se nourrit de patates douces que la population humaine, vénérant cette espèce, jette à son intention sur la plage. Pour débarrasser l’aliment des grains de sable, Imo a l’idée de nettoyer les patates douces dans la rivière. Plus tard, elle découvre que, en les lavant dans l’eau de mer, elle ajoute un petit goût salé fort ragoûtant. Imo vient d’innover. Mais voilà, chez les macaques, la hiérarchie est rigide, l’information circule verticalement et selon le lignage, jamais horizontalement. Imo va donc divulguer sa trouvaille à ses enfants, eux-mêmes en parleront à leur seule progéniture. Il faudra plus de cinq générations pour que l’ensemble des macaques de l’île en profitent ! Même genre d’aberration, chez les chimpanzés cette fois-ci. Pascal Picq se souvient d’un mâle ayant découvert comment ouvrir les noix de coco mais qui, devant le groupe, continuait à faire semblant de ne pas savoir, de peur que sa trouvaille ne soit accaparée par les dominants et qu’il n’en tire aucun mérite !
Ce qu’il faut retenir : plus un système est souple, plus les innovations peuvent se diffuser vite. Un patron a certes besoin d’une garde rapprochée, jamais de barons qui musellent la créativité des équipes.

Le rituel matinal
Qui doit saluer en premier ? Le chef ou le collaborateur ? Chez les macaques Rhésus, adeptes d’une hiérarchie très pyramidale, digne de l’armée, il revient toujours au subalterne de saluer en premier le dominant. Chez les chimpanzés, en revanche, le mâle leader s’attache tous les matins à répondre aux salutations, voire à faire le premier geste. Petite tape amicale sur l’épaule, regard franc… Sinon, il risque de perdre sa popularité, voire son rang ! A votre avis, quelle est l’espèce la plus évoluée ?
6. Seniors : miser sur l’expérience pour sortir plus vite des crises
Voici une histoire qui se déroule chez les babouins Hamadryas. Chaque matin, chez ces singes d’Ethiopie, il existe un rituel entre jeunes mâles arrogants pour décider de la direction à prendre afin de trouver un point d’eau. C’est à celui qui se dressera le plus haut devant le leader pour se faire entendre. Arrive la saison sèche. Aucun des jeunes mâles ne sait plus vers quelle orientation mettre le cap. L’heure est gravissime. L’épuisement des ressources pourrait conduire à la mort du groupe. C’est alors qu’un vieux mâle et sa femelle descendent de la falaise où ils ont élu refuge et se mettent à marcher dans une direction. Le reste du groupe les suit, dans le plus grand respect, car ils sont les seuls à pouvoir les mener vers une dernière source non asséchée.
Ce qu’il faut retenir : dans l’entreprise, les seniors jouent le rôle de vieux babouins. Ils sont les dépositaires de l’histoire de la boîte. Leurs compétences peuvent se révéler extrêmement utiles en période de crise. Attribuez-leur une place de choix.

Pour en savoir plus Maître de conférences au Collège de France, Pascal Picq a étudié les hominidés préhistoriques et les grands singes actuels pour mieux comprendre la vie des clans. Une leçon de management. Il a publié Les origines de l’humanité. Un ouvrage de référence codirigé par Pascal Picq et Yves Coppens : Aux origines de l’humanité – Le propre de l’homme , éd. Fayard, 52 euros.

Hominidés : un site internet d’informations sur l’évolution de l’homme de la préhistoire à nos jours.

Voir enfin:

MANAGEMENT
DES PATRONS ET DES SINGES
Vincent Nouzille
L’Expansion
15/04/1993

Après les sociologues, les psychologues, les graphologues, faut-il se tourner vers les primatologues pour mieux comprendre le mode de fonctionnement des entreprises? Sans tomber dans la caricature, le rapprochement entre le management des firmes et l’organisation des tribus de singes est assez instructif : l’exercice de l’autorité, les relations au sein d’un groupe humain vont chercher leurs archétypes très loin dans les replis des cerveaux. Et nos grands PDG, comme nos dirigeants politiques, empruntent souvent des traits aux chefs macaques ou chimpanzés. C’est à cette découverte amusée et détaillée que nous invite Marie Muzard, à la fois consultante en communication et primatologue, auteur d’un livre sur la jungle entrepreneuriale (Ces grands singes qui nous dirigent, Albin Michel).

Premier constat : à quelque espèce qu’il appartienne, un chef doit être reconnu , au sens premier du terme. Un orang-outang qui accède à cette dignité change physiquement. Certains macaques grandissent de quelques centimètres et grossissent de 3 à 5 kilos.

Cependant, plus les singes sont évolués – comme les chimpanzés -, moins l’apparence physique compte pour dominer. Mais, même dans ce cas, le chef est le plus visible, il se poste sur une haute branche, il bombe le torse, il fait du bruit, il impressionne sa troupe, il s’entoure d’une bande de jeunes alliés et s’arroge des privilèges.

Bref, il s’impose par son comportement, son regard, son hyperactivité. Sans hésiter, parfois, à menacer ses rivaux, à sanctionner ou intimider ses subordonnés : les gorilles frappent le sol avec leurs pieds ou leurs poings, tandis que les babouins haussent les sourcils. Les colères de chef se ressemblent toutes…

Deuxième observation surprenante : les singes sont polis! Ils se saluent rituellement tous les matins, le chef n’ayant pas le droit de déroger à cette règle sociale. Il doit répondre aux salutations de ses subordonnés, voire faire le premier geste : un regard droit dans les yeux, une tape amicale sur l’épaule ou une main tendue. S’il omet ce rituel, il risque d’y perdre sa popularité, et même son rang.

Le salut n’est pas le seul moyen de souder la tribu : les singes passent beaucoup de temps en grooming, autrement dit en séances de toilettage ou d’épouillage mutuel. Ainsi, note Marie Muzard, ils favorisent la cohésion du groupe . Le plus groomé est, bien entendu, le chef. Tout un rituel dont l’auteur décrit la transposition dans les entreprises : poignées de main, visites impromptues, mots échangés au détour d’un couloir, pots de départ, réunions festives…

Grooming. Michel Bon, ex-PDG de Carrefour, en tire des leçons de management : Je passais beaucoup de temps à visiter les magasins, écrit-il dans la préface. Je sais maintenant que j’y faisais ce qu’on appelle chez les singes le grooming, c’est-à-dire des attentions réciproques, et que c’est très important. Plus une espèce est évoluée, plus elle consacre de temps au grooming, et moins elle enregistre de conflits internes! De fait, les macaques rhésus se livrent à cette activité pendant 7 % de leur temps, contre 30 % pour les macaques thibétanas : on constate vingt fois plus d’incidents chez les premiers que chez les seconds…

Troisième leçon : plus les sociétés de singes sont sophistiquées, plus le rôle du chef est limité et la créativité démultipliée. En dehors des périodes de crise – guerres intestines, menaces de prédateurs, sécheresse -, le chef chimpanzé n’est guère interventionniste. Sa sociabilité, son intelligence, sa détermination, son goût du risque l’ont conduit au pouvoir grâce à un réseau d’alliés. Mais, à l’inverse des macaques rhésus, dont la structure de pouvoir est pyramidale, le chef chimpanzé dirige une tribu décentralisée, dont les membres sont relativement autonomes.

Les subordonnés peuvent partir chasser de leur côté.

Avant de prendre quelque initiative que ce soit, le macaque rhésus consulte son chef. Le chimpanzé, lui, ne craint pas de se lancer dans des aventures et de quitter momentanément le groupe. La créativité d’un groupe de singes peu évolués, note Marie Muzard, est égale à celle de ses dominants. Alors que, chez les chimpanzés, elle est la somme de la créativité de tous ses membres. Il n’est pas surprenant que nos proches cousins soient plus habiles dans la fabrication d’outils que les macaques rhésus, par exemple, et que leur répertoire de parades soit nettement plus riche.

Mais attention : la décentralisation comporte ses dangers. Habiles à nouer des alliances temporaires, les chimpanzés se livrent souvent des guerres fratricides pour la conquête de pouvoir. Aucun chef chimpanzé ne peut résister aux coalitions organisées par des subordonnés intelligents , écrit notre primatologue. Si vous appartenez au type patron-chimpanzé (voir ci-dessous), surveillez votre entourage…

LES GORILLES : DES CHEFS DE CLAN TRADITIONNELS Forte stature, voix tonnante, le chef gorille dirige sa tribu en despote démonstratif.
Le patron-gorille, lui, règne sur son entreprise – souvent familiale – en autocrate généreux, capable du meilleur comme du pire. Avant tout homme de terrain, il apprécie d’être au contact de ses troupes. Il veut être aimé, ne comptant ni ses récompenses ni ses colères quand on ne lui manifeste pas une totale dévotion. C’est le modèle archétypique et archaïque du patron français des trente dernières années, à la tête d’une PME ou d’un groupe familial. Il a aujourd’hui les tempes grisonnantes, comme le chef gorille a le dos argenté…

Exemples : Francis Bouygues, Antoine Riboud, Serge Dassault, Jean-Luc Lagardère, Robert Hersant, Jacques Calvet (ascendant rhésus).

LES MACAQUES RHESUS : DES DURS SOLITAIRES PRETS A TOUT Plutôt solitaire et froid, grand et lourd, le macaque rhésus gouverne de haut et sans partage une organisation pyramidale. Le patron de ce type se place volontairement au sommet d’une hiérarchie nombreuse, où il compte peu d’alliés. Il use des privilèges de sa fonction : bureau spacieux, voiture luxueuse, distance dans les contacts. Il se moque de sa popularité, choisissant d’être craint plutôt qu’aimé. Il préfère la réflexion à l’émotion, les rendez-vous aux discussions de couloir. Mais c’est un visionnaire conquérant qui n’a peur de rien, prêt à se battre, quitte à prendre des risques ou à faire le ménage : chez les rhésus, le chef peut mordre le rebelle… Plutôt issus des grands corps de l’Etat, ces patrons sont présents à la tête des grands groupes privés et publics, ou parmi les redresseurs sans états d’âme.

Exemples : Loïk Le Floch-Prigent, Alain Gomez, Bernard Arnault, François Pinault, No »l Goutard, Guy Dejouany (ascendant chimpanzé), Jérôme Monod (ascendant chimpanzé).

LES CHIMPANZES : DES STRATEGES MANIPULATEURS A la tête d’un ensemble décentralisé, le patron-chimpanzé n’affiche pas son statut : on a même parfois du mal à le reconnaître dans son groupe. Il s’impose – souvent temporairement – grâce à des alliés, qu’il n’hésite pas à manipuler pour étendre son influence ou préserver son pouvoir. Courtois et conciliateur, parfois même très convivial, il délègue beaucoup, y compris la gestion des conflits.

Il laisse surtout une grande liberté d’initiative et de créativité à ses subordonnés et alliés. Qui peuvent se coaliser à tout moment pour le renverser… Ce modèle de patron-chimpanzé se répand de plus en plus, notamment dans les entreprises en plein développement ou dans les multinationales comme IBM, Hewlett-Packard ou Shell.

Exemples : Jean-Louis Beffa, Lindsay Owen-Jones, Gérard Worms, Vincent Bolloré, Bernard Attali, Serge Tchuruk, Didier Pineau-Valencienne (ascendant rhésus).

Voir de même:

Une étude se penche sur les « groomers », les abuseurs sexuels qui passent par internet
La Libre Belgique
22 septembre 2011

Sciences – Santé Les « groomers », ces adultes aux intérêts sexuels déviants qui entrent en contact avec des mineurs via internet, sont généralement des hommes d’une quarantaine d’années et leurs victimes ont en moyenne treize ans, selon les résultats d’une étude européenne qui s’est penchée sur le phénomène du « grooming » dont les résultats ont été dévoilés jeudi à l’Université de Mons.

Les chercheurs de l’UMons, en collaboration avec leurs confrères britanniques, norvégiens et italiens, ont exploré, dans le cadre d’un projet financé par la Commission Européenne, les processus par lesquels des abuseurs sexuels sélectionnent et « grooment » des enfants et des adolescents via internet et ses réseaux sociaux ou d’autres technologies de communication telles que le gsm, les jeux vidéo. Les abuseurs sélectionnent par des approches diverses leurs victimes afin d’abuser d’elles sexuellement.

Le profil moyen du groomer est, selon l’étude, très souvent celui d’un homme, le plus souvent quarantenaire, au quotient intellectuel assez élevé (moy. 104). L’âge moyen des victimes est de 13 ans. On y retrouve 84 pc de filles et 16 pc de garçons, souvent en manque d’affection ou désinhibés mais sensibles à la non-dénonciation du groomer par chantage. Les jeunes «résilients» coupent, par contre, les ponts dès qu’ils comprennent qu’ils sont menacés.

L’étude universitaire a permis d’établir de véritables relations «auteur-victime» dans le grooming et de proposer des techniques de prévention, entre autres la prise de conscience des parents et éducateurs, la mise en place de programmes de sécurité, un environnement en ligne sécurisant et la mesure du risque pris par les agresseurs.

Le projet a par ailleurs montré que, contrairement à la Norvège et au Royaume-Uni, il n’existait pas en Belgique de législation spécifique pour les « groomers ». « On peut cependant intervenir légalement en Belgique dès qu’il y a incitation à l’acte sexuel », a indiqué Thierry Pham, du service de psychologie légale de la faculté de psychologie de l’UMons.

« Le phénomène est du grooming est encore peu connu, il y a peu de données disponibles. Le présent projet se veut introductif et est donc appelé à se développer », a conclu le professeur Pham.

L’étude s’est concentrée, notamment, sur les interviews d’enquêteurs belges, d’élèves d’écoles secondaires belges et de groomers des pays concernés par le projet européen.

Voir enfin:

Draguer des enfants sur le Net bientôt puni plus durement?
Pédophilie
—Des politiciens veulent rendre condamnable la sollicitation d’enfants sur internet ou carrément l’interdire. D’autres estiment que c’est difficilement faisable. Le débat est lancé avant la votation 18 mai prochain.

Pascal Schmuck, Zurich

Le Matin

08.04.2014
Les Suisses doivent se prononcer le 18 mai sur l’initiative populaire «Pour que les pédophiles ne travaillent plus avec des enfants», ce qui permet de rappeler que les prédateurs utilisent souvent internet pour approcher leurs victimes, via principalement les outils et forums de discussion (chat).

Dragués après trois minutes

«Les enfants et adolescents qui utilisent un Chatroom destiné au moins de 15 ans sont dragués après trois minutes en moyenne», explique Chantal Billaud, criminologue et adjointe à la Prévention Suisse de la Criminalité (PSC).

Ces méthodes destinées à tisser un lien avec la victime sont qualifiées de cyber-sollicitation (cyber-grooming) et assez vite, ces discussions prennent un tour sexuel, voire pornographique. L’enfant est ainsi habitué à parler de sexualité. Si certains prédateurs s’en contentent, d’autres cherchent à rencontrer leurs victimes.

«La loi ne peut rester à la traîne»

Cette prise de contact sur internet constitue encore une zone grise dans le droit, alors que l’envoi de textes ou d’images pornographiques est condamnable. Une majorité de la Commission des affaires juridiques du Conseil national veut durcir les règles et a donc lancé une initiative parlementaire.

Elle travaille sur un article qui condamnerait le grooming. «Internet offre toujours plus de possibilité pour abuser des enfants. La loi ne peut rester à la traîne», explique la conseillère nationale socialiste Margret Kiener Nellen au Tages-Anzeiger. Sa collègue PDC Barbara Schmid-Federer milite pour une interdiction et elle espère plus de succès qu’il y a trois ans, lorsqu’elle avait lancé en vain une proposition en ce sens.

Une lacune dans la loi

La commission équivalente du Conseil des Etats a refusé de justesse le texte de leur collègues du National. «La majorité a des doutes sur la faisabilité d’une telle interdiction», explique le président de la commission le PDC Stefan Engler. Il sera difficile de prouver qu’une personne qui contacte un enfant sur internet veut l’abuser.

Un avis que partage le conseiller national socialiste Daniel Jositsch. «On court le risque de condamner des gens qui n’ont encore rien fait.». Ce serait comme retirer le permis à tout acheteur de Ferrari par précaution pour l’empêcher de rouler vite. En outre, la condamnation du grooming ne déboucherait que sur des peines légères. «Une amende ou un sursis n’empêcherait que peu de pédocriminels de reprendre contact avec des enfants», estime l’élu.

Parmi les spécialistes, le sujet fait débat mais le Service national de coordination de la lutte contre la criminalité sur Internet (SCOCI) reconnaît une lacune. «Comme une rencontre précède de peu, voire accompagne l’abus d’un enfant, la pénalisation intervient trop tard», indique une porte-parole du Département fédéral de justice et police (DFJP). La mesure préventive pour la protection de l’enfant n’est pas assez mise en avant.

Un délit d’office

Le PSC se montre aussi prudent. «Il serait inimaginable dans la vraie vie de punir un homme ou une femme simplement pour avoir parlé avec un enfant sur une place de jeu», estime Chantal Billaud. On ne peut donc prévoir pour internet des lois plus dures que pour le monde réel.

Le PSC rappelle que la plupart des cas de grooming débouchent tôt ou tard sur un abus sexuel. Ce qui est condamnable pour autant que la victime porte plainte, rappelle la porte-parole. Et de proposer plutôt de faire de tout abus sexuel envers les enfants un délit automatique. Ainsi la police, sur une simple annonce, pourrait démarrer d’office une enquête.

Le parlement doit aussi se pencher sur ce sujet, une motion de Barbara Schmid-Federer ayant déjà été déposée. Le Conseil fédéral s’oppose pour le moment à une pénalisation du grooming ainsi qu’aux enquêtes d’office pour les abus sexuels envers les enfants. (Newsnet)

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Le «grooming», c’est quoi?
Le verbe anglais «to groom» signifie préparer. L’abus sexuel est toujours précédé par du «grooming», cette phase de préparation où le pédocriminel met en confiance le mineur afin d’agir plus librement ensuite.

Voir par ailleurs:

Inside the Minds of Animals
Science is revealing just how smart other species can be — and raising new questions about how we treat them
Jeffrey Kluger
Time
Aug. 05, 2010

Not long ago, I spent the morning having coffee with Kanzi. It wasn’t my idea; Kanzi invited me, though he did so in his customary clipped way. Kanzi is a fellow of few words — 384 of them by formal count, though he probably knows dozens more. He has a perfectly serviceable voice — very clear, very expressive and very, very loud. But it’s not especially good for forming words, which is the way of things when you’re a bonobo, the close and more peaceable cousin of the chimpanzee.

But Kanzi is talkative all the same. For much of his day, he keeps a sort of glossary close at hand — three laminated, place mat — like sheets filled with hundreds of colorful symbols that represent all the words he’s been taught by his minders or picked up on his own. He can build thoughts and sentences, even conjugate, all by pointing. The sheets include not just easy nouns and verbs like ball and Jell-O and run and tickle but also concept words like from and later and grammatical elements like the -ing and -ed endings signifying tense.

Kanzi knows the value of breaking the ice before getting down to business. So he points to the coffee icon on his glossary and then points to me. He then sweeps his arm wider, taking in primatologist Sue Savage-Rumbaugh, an investigator at the Great Ape Trust — the research center in Des Moines, Iowa, that Kanzi calls home — and lab supervisor Tyler Romine. Romine fetches four coffees — hot, but not too hot — takes one to Kanzi in his patio enclosure on the other side of a Plexiglas window and then rejoins us. Kanzi sips — gulps, actually — and since our voices are picked up by microphones, he listens as we talk.

« We told him that a visitor was coming, » Savage-Rumbaugh tells me. « He’s been excited, but he was stubborn this morning, and we couldn’t get him to come out to the yard. So we had to negotiate a piece of honeydew melon in exchange. » Honeydew is not yet on Kanzi’s word list; instead, he points to the glyphs for green, yellow and watermelon. When he tried kale, he named it « slow lettuce » because it takes longer to chew than regular lettuce.

The not-for-profit Great Ape Trust is home to seven bonobos, including Kanzi’s baby son Teco, born this year on June 1. Kanzi is by no means the first ape to have been taught language. The famous Koko, Washoe and others came before him. But the Trust takes a novel approach, raising apes from birth with spoken and symbolic language as a constant feature of their days. Just as human mothers take babies on walks and chatter to them about what they see even though the child does yet not understand, so too do the scientists at the Trust narrate the lives of their bonobos. With the help of such total immersion, the apes are learning to communicate better, faster and with greater complexity.

All the same, today Kanzi is not interested in saying much, preferring to run and leap and display his physical prowess instead. « Ball, » he taps on one of his glossary sheets when he finishes his coffee.

« Tell him you’ll get it for him, » Savage-Rumbaugh instructs me and then shows me where the necessary symbols are on a sheet I have in hand. « Yes-I-will-chase-the-ball-for-you, » I slowly peck out, chase being a word Kanzi uses interchangeably with get.

It takes me a while to find the ball in an office down the hall, and when I finally return, Savage-Rumbaugh verbally asks Kanzi, « Are you ready to play? » He looks at us balefully. « Past ready, » he pecks.

Humans have a fraught relationship with beasts. They are our companions and our chattel, our family members and our laborers, our household pets and our household pests. We love them and cage them, admire them and abuse them. And, of course, we cook and eat them.

Our dodge — a not unreasonable one — has always been that animals are ours to do with as we please simply because they don’t suffer the way we do. They don’t think, not in any meaningful way. They don’t worry. They have no sense of the future or their own mortality. They may pair-bond, but they don’t love. For all we know, they may not even be conscious. « The reason animals do not speak as we do is not that they lack the organs, » René Descartes once said, « but that they have no thoughts. » For many people, the Bible offers the most powerful argument of all. Human beings were granted « dominion over the beasts of the field, » and there the discussion can more or less stop.

But one by one, the berms we’ve built between ourselves and the beasts are being washed away. Humans are the only animals that use tools, we used to say. But what about the birds and apes that we now know do as well? Humans are the only ones who are empathic and generous, then. But what about the monkeys that practice charity and the elephants that mourn their dead? Humans are the only ones who experience joy and a knowledge of the future. But what about the U.K. study just last month showing that pigs raised in comfortable environments exhibit optimism, moving expectantly toward a new sound instead of retreating warily from it? And as for humans as the only beasts with language? Kanzi himself could tell you that’s not true.

All of that is forcing us to look at animals in a new way. With his 1975 book Animal Liberation, bioethicist Peter Singer of Princeton University launched what became known as the animal-rights movement. The ability to suffer, he argued, is a great cross-species leveler, and we should not inflict pain on or cause fear in an animal that we wouldn’t want to experience ourselves. This idea has never met with universal agreement, but new studies are giving it more legitimacy than ever. It’s not enough to study an animal’s brain, scientists now say; we need to know its mind.

Conscious Critters
There are a lot of obstacles in the way of our understanding animal intelligence — not the least being that we can’t even agree whether nonhuman species are conscious. We accept that chimps and dolphins experience awareness; we like to think dogs and cats do. But what about mice and newts? What about a fly? Is anything going on there at all? A tiny brain in a simple animal has enough to do just controlling basic bodily functions. Why waste synapses on consciousness if the system can run on autopilot?

There’s more than species chauvinism in that question. « Below a certain threshold, it’s quite possible there’s no subjective experience, » says cognitive psychologist Dedre Gentner of Northwestern University. « I don’t know that you need to ascribe anything more to the behavior of a cockroach than a set of local reflexes that make it run away from bad things and toward good things. »

Where that line should be drawn is impossible to say, since our judgment is clouded by our feelings about any given species. A cockroach likely has no less brainpower than a butterfly, but we’re quicker to deny it consciousness because it’s a species we dislike. Still, most scientists agree that awareness is probably controlled by a sort of cognitive rheostat, with consciousness burning brightest in humans and other high animals and fading to a flicker — and finally blackness — in very low ones.

« It would be perverse to deny consciousness to mammals, » says Steven Pinker, a Harvard psychologist and the author of The Stuff of Thought. « Birds and other vertebrates are almost certainly conscious too. When it gets down to oysters and spiders, we’re on shakier ground. »

Among animals aware of their existence, intellect falls on a sliding scale as well, one often seen as a function of brain size. Here humans like to think they’re kings. The human brain is a big one — about 1,400 g (3 lb.). But the dolphin brain weighs up to 1,700 g (3.75 lb.), and the killer whale carries a monster-size 5,600-g (12.3 lb.) brain. But we’re smaller than the dolphin and much smaller than the whale, so correcting for body size, we’re back in first, right? Nope. The brain of the Etruscan shrew weighs just 0.1 g (0.0035 oz.), yet relative to its tiny body, its brain is bigger than ours.

While the size of the brain certainly has some relation to smarts, much more can be learned from its structure. Higher thinking takes place in the cerebral cortex, the most evolved region of the brain and one many animals lack. Mammals are members of the cerebral-cortex club, and as a rule, the bigger and more complex that brain region is, the more intelligent the animal. But it’s not the only route to creative thinking. Consider tool use. Humans are magicians with tools, apes dabble in them, and otters have mastered the task of smashing mollusks with rocks to get the meat inside — which, though primitive, counts. But if creativity lives in the cerebral cortex, why are corvids, the class of birds that includes crows and jays, better tool users than nearly all nonhuman species?

Crows, for example, have proved themselves adept at bending wire to create a hook so they can fish a basket of food from the bottom of a plastic tube. More remarkably, last year a zoologist at the University of Cambridge — the aptly named Christopher Bird — found that the rook, a member of the crow family, could reason through how to drop stones into a pitcher partly filled with water in order to raise the level high enough to drink from it. What’s more, the rooks selected the largest stones first, apparently realizing they would raise the level faster. Aesop wrote a tale about a bird that managed just such a task more than 2,500 years ago, but it took 21st century scientists to show that the feat is no fable.

How the birds performed such a stunt without a cerebral cortex probably has something to do with a brain region they do share with mammals: the basal ganglia, more primitive structures involved in learning. Mammalian basal ganglia are made up of a number of structures, while those in birds are streamlined down to one. Earlier this year, a collaborative team at MIT and Hebrew University of Jerusalem found that while the specialized cells in each section of mammalian basal ganglia do equally specialized work, the undifferentiated ones in birds’ brains multitask, doing all those jobs at once. The result is the same — information is processed — but birds do it more efficiently.

In the case of corvids and other animals, what may drive intelligence higher still is the structure not of their brains but of their societies. It’s easier to be a solitary animal than a social one. When you hunt and eat alone, like the polar bear, you don’t have to negotiate power struggles or collaborate in stalking prey. But it’s in that behavior — particularly the hunt — that animals behave most cleverly.

Consider the king of the beasts. « Lions do very cool things, » says animal biologist Christine Drea of Duke University. « One animal positions itself for the ambush, and another pushes the prey in that direction. » More impressive still is the unglamorous hyena. « A hyena by itself can take out a wildebeest, but it takes several to bring down a zebra, » she says. « So they plan the size of their party in advance and then go out hunting particular prey. In effect, they say, Let’s go get some zebras. They’ll even bypass a wildebeest if they see one on the way. »

Last year, Drea conducted a study of hyena cooperation, releasing pairs of them into a pen in which a pair of ropes dangled from an overhead platform. If the animals pulled the ropes in unison — and only in unison — the platform would spill out food. « The first pair walked into the pen and figured it out in less than two minutes, » Drea says. « My jaw literally dropped. »

For these kinds of animals, it’s not clear what the cause-and-effect relationship is — whether living cooperatively boosts intelligence or if innate intelligence makes it easier to live cooperatively. It’s certainly significant that corvids are the most social of birds, with long lives and stable group bonds, and that they’re the ones that have proved so handy. It’s also significant that herd animals, like cows and buffalo, exhibit little intelligence. Though they live collectively, there’s little shape to their society. « In a buffalo herd, Bob doesn’t care who Betty is, » Drea says. « But among primates, social carnivores, whales and dolphins, every individual has a particular place. »

Self and Other
It’s easy enough to study the brain and behavior of an animal, but subtler cognitive abilities are harder to map. One of the most important skills human children must learn is something called the theory of mind: the idea that not all knowledge is universal knowledge. A toddler who watches a babysitter hide a toy in a room will assume that anyone who walks in afterward knows where the toy is too. It’s not until about age 3 that kids realize that just because they know something, it doesn’t mean somebody else knows it also.

The theory of mind is central to communication and self-awareness, and it’s the rare animal that exhibits it, though some do. Dogs understand innately what pointing means: that someone has information to share and that your attention is being drawn to it so that you can learn too. That seems simple, but only because we’re born with the ability and, by the way, have fingers with which to do the pointing.

Great apes, despite their impressive intellect and five-fingered hands, do not seem to come factory-loaded for pointing. But they may just lack the opportunity to practice it. A baby ape rarely lets go of its mother, clinging to her abdomen as she knuckle-walks from place to place. But Kanzi, who was raised in captivity, was often carried in human arms, and that left his hands free for communication.

« By the time Kanzi was 9 months old, he was already pointing at things, » says Savage-Rumbaugh. I witnessed him do it in Iowa, not only when he pointed at me to invite me for coffee but also when he swept his hand toward the hallway in a be-quick-about-it gesture as I went to get him his ball.

Pointing isn’t the only indicator of a smart species that grasps the theory of mind. Blue jays — another corvid — cache food for later retrieval and are very mindful of whether other animals are around to witness where they’ve hidden a stash. If the jays have indeed been watched, they’ll wait until the other animal leaves and then move the food. They not only understand that another creature has a mind; they also manipulate what’s inside it.

The gold standard for demonstrating an understanding of the self-other distinction is the mirror test: whether an animal can see its reflection and recognize what it is. It may be adorable when a kitten sees itself in a full-length mirror and runs around to the other side of the door looking for what it thought was a playmate, but it’s not head-of-the-class stuff. Elephants, apes and dolphins are among the few creatures that can pass the mirror test. All three respond appropriately when they look in a mirror after a spot of paint is applied to their forehead or another part of their body. Apes and elephants will reach up to touch the mark with finger or trunk rather than reach out to touch the reflection. Dolphins will position themselves so they can see the reflection of the mark better.

« If you put a bracelet on an orangutan and put it in front of a mirror, it doesn’t just look at the bracelet, » says Bhagavan Antle, director of the Institute of Greatly Endangered and Rare Species in Myrtle Beach, S.C. « It puts the bracelet up to its face and shakes it. It interacts with its reflection. »

With or without mirror smarts, some animals are also adept at grasping abstractions, particularly the ideas of sameness and difference. Small children know that a picture of two apples is different from a picture of a pear and a banana; in one case, the objects match, and in the other they don’t. It’s harder for them to take the next step — correctly matching a picture of two apples to a picture of two bananas instead of to a picture of an orange and a plum.

« It’s called relations between relations, and it’s a basic scaffold of intelligence, » says psychologist Ed Wasserman of the University of Iowa. Last year Wasserman conducted a study that proved some animals have begun building that scaffold. In his research, baboons and — surprisingly — pigeons got the relations-between-relations idea, correctly identifying the proper pairings with a peck or a joystick when images were flashed on a screen.

Significantly, just as humans better understand an idea when they have a term to describe it (imagine explaining, say, satisfaction if the word didn’t exist), so do animals benefit from such labels. Psychologist David Premack of the University of Pennsylvania found that when chimps were taught symbols for same and different, they later performed better on analogy tests.

Beyond Smarts
If animals can reason — even if it’s in a way we’d consider crude — the unavoidable question becomes, Can they feel? Do they experience empathy or compassion? Can they love or care or hope or grieve? And what does it say about how we treat them? For science, it would be safest simply to walk away from a question so booby-trapped with imponderables. But science can’t help itself, and at least some investigators are exploring these ideas too.

It’s well established that elephants appear to mourn their dead, lingering over a herd mate’s body with what looks like sorrow. They show similar interest — even what appears to be respect — when they encounter elephant bones, gently examining them, paying special attention to the skull and tusks. Apes also remain close to a dead troop mate for days.

Empathy for living members of the same species is not unheard of either. « When rats are in pain and wriggling, other rats that are watching will wriggle in parallel, » says Marc Hauser, professor of psychology and anthropological biology at Harvard. « You don’t need neurobiology to tell you that suggests awareness. » A 2008 study by primatologist Frans de Waal and others at the Yerkes National Primate Research Center in Atlanta showed that when capuchin monkeys were offered a choice between two tokens — one that would buy two slices of apple and one that would buy one slice each for them and a partner monkey — they chose the generous option, provided the partner was a relative or at least familiar. The Yerkes team believes that part of the capuchins’ behavior was due to a simple sense of pleasure they experience in giving, an idea consistent with studies of the human brain that reveal activity in the reward centers after subjects give to charity.

Animal-liberationist Singer believes that such evidence of noble impulses among animals is a perfectly fine argument in defense of their right to live dignified lives, but it’s not a necessary one. Indeed, one of his central premises is that to the extent that humans and animals can experience their worlds, they are equals. « Similar amounts of pain are equally bad, » he says, « whether felt by a human or a mouse. »
Hauser takes a more nuanced view, arguing that people are possessed of what he calls humaniqueness, a suite of cognitive skills including the ability to recombine information to gain new understanding, a talent animals simply don’t have. All creatures may exist on a developmental continuum, he argues, but the gap between us and the second-place finishers is so big that it shows we truly are something special. « Animals have a myopic intelligence, » Hauser says. « But they never experience the aha moment that a 2-year-old child gets. »

No matter what any one scientist thinks of animal cognition, nearly all agree that the way we treat domesticated animals is indefensible — though in certain parts of the world, improvements are being made. The European Union’s official animal-welfare policies begin with the premise that animals are sentient beings and must be treated accordingly. This includes humane conditions on farms and in vehicles during transport and proper stunning before killing in slaughterhouses.
In the U.S., food animals are overwhelmingly raised on factory farms, where cattle and pigs are jammed together by the thousands and chickens are confined in cages that barely allow them to stand. But here too, public sentiment is changing. Roughly half of vegetarians list moral concerns as the chief reason for giving up meat. Still, vegetarians as a whole make up only about 3% of the U.S. population, a figure that has barely budged since before the days of Singer’s manifesto. And there are three times as many ex-vegetarians as practicing ones.

Even Singer doesn’t believe we’re likely to wake up in a vegan world anytime soon. For that matter, he doesn’t think it’s morally necessary. Eating meat to avoid starvation is all right, he believes, and some creatures are fair game all the time, provided they’re grown sustainably. « I think there’s very little likelihood that oysters, mussels and clams have any consciousness, so it’s defensible to eat them, » he says.

What’s more, we’re not going to quit using animals in other ways that benefit humans either — testing drugs, for example. But we could surely stop using them to test cosmetics, a practice the E.U. is also moving to ban. We could surely eat less meat and treat animals better before we convert them from creature to dinner. And we could rethink zoos, marine parks and other forms of animal entertainment.

Ultimately, the same biological knob that adjusts animal consciousness up or down ought to govern how we value the way those species experience their lives. A mere ape in our world may be a scholar in its own, and the low life of any beast may be a source of deep satisfaction for the beast itself. Kanzi’s glossary is full of words like noodles and sugar and candy and night, but scattered among them are also good and happy and be and tomorrow. If it’s true that all those words have meaning to him, then the life he lives — and by extension, those of other animals — may be rich and worthy ones indeed.

Voir enfin:

Viral ‘Catcalling video’ director denies editing out white men from clip – but admits ‘it was never going to be statistically accurate’
A hidden-camera clip released this week showed actress Shoshana Roberts being harassed by men on the street
She received a barrage of comments over ten hours from ‘What’s up, beautiful?’ to ‘Smile!’ – and even one man walking silently beside her for five minutes
Director Rob Bliss forced to deny clip was racially biased after he told Reddit fan ‘a lot of white dudes’ they had filmed did not make the final cut
He clarified that he edited out a lot of men from different racial backgrounds and the short clip was ‘statistically inaccurate’
Louise Boyle

Daily Mail

30 October 2014

The director of a video which showed a young woman being catcalled more than 100 times as she walked through the streets of Manhattan for ten hours has come under fire for the seeming racial bias of his film.

Director Rob Bliss filmed actress Shoshana Roberts, 24, as she walked through busy, New York City streets, wearing jeans and a T-shirt, while enduring a barrage of comments like: ‘What’s up, Beautiful?'; ‘Smile!’ and ‘God bless you, Mami…’. At one point, a man walks in step with her, silently, for five minutes.

The majority of men featured in the two-minute clip are black and Latino, a fact which Mr Bliss addressed on Thursday during a Q&A session on Reddit after the video garnered reams of media coverage

 One Reddit user, Murphyslol, remarked that almost all of the men on the video were black and asked the director if any white or Asian men harassed Shoshana.

Mr Bliss responded: ‘Honestly we did have a lot of white dudes in this video, but for whatever reason it worked out that they would be the ones to say something just in passing, or from a distance off camera. This made their screen time fairly short by comparison, but the numbers were relatively similar.

Director Rob Bliss (pictured) has come under fire for apparent racial bias in his viral video
‘As the video says at the end, it was upwards of 100+ harassments, so obviously not everything was shown, otherwise we’d have a video that’s too long for internet attention spans. But really it was across the board, just about everyone said/did something while we filmed.’

The response to the director’s remark drew heated responses.

Dr Welsana Asrat, a psychiatrist in Harlem, tweeted: ‘Rob Bliss’ biased catcalling video serves to support his ongoing gentrification campaign.’

Adam wrote: ‘Rob Bliss intentionally edited out the white men from that video to demonize PoC. He’s a professional gentrification proponent. It’s his MO.’

Automnia tweeted: ‘So this white guy, Rob Bliss, records a woman getting street harassment from loads of men, then cuts out most of the s*** from white guys.’

He also added: ‘Basically Rob Bliss is a rich white guy with a vested interest in portraying poor black men as the sole perpetrators of street harassment.’

MailOnline spoke to Mr Bliss on Thursday who defended his video, saying that his artistic decision to cap filming at ten hours ‘showed something that was realistic but statistically inaccurate’.

He said that although a number of white men were cut during the editing process – so were men of other races.

The director said that the number of white men in the video – roughly six – is representative of New York demographics, according to figures he quoted from Wikipedia.

Mr Bliss said: ‘The 18 scenes that we show is a very small portion of street harassment that goes on, because it is a small size.

‘We got 108 reactions but after editing down, the two longest incidents [involving a black man and a Latino man] make up half the video.’

He added: ‘If we filmed for a much longer time, it would show the breakdown of New York City and a much wider demographic.’

The director also pointed to the fact that there were no Asian men in the video – not to suggest that they didn’t harass women but ‘that’s what’s going to happen in a short-time span’.

Mr Bliss said he did understand why people would be angry at the perceived racial skew but added: ‘On this ten hour pass through, this was what we got. It wasn’t accurate.’

Hollaback!, the organization which teamed with Mr Bliss to promote the video, released a statement following the director’s comments on the racial skew today.

In part, it read: ‘First, we regret the unintended racial bias in the editing of the video that over represents men of color. Although we appreciate Rob’s support, we are committed to showing the complete picture. It is our hope and intention that this video will be the start of a series to demonstrate that the type of harassment we’re concerned about is directed toward women of all races and ethnicities and conducted by an equally diverse population of men.’

Miss Roberts was subject to 108 instances of catcalling during the filming of the video. In the two-minute clip, the majority of cat-callers are black and Latino – this individual is one of the white men included

The video struck a chord this week and instantly became a viral sensation. Since it was published on Tuesday, it has been viewed more than 17million times on YouTube.

The video was covered by bloggers and major news networks alike, leading to another disturbing consequence.

Miss Roberts, who is the subject of the film, has had multiple rape threats directed towards her.

Speaking about the experience of making the video, the 24-year-old told The Post : ‘I felt like crying and I have occurrences in my past of sexual assault, so I wasn’t even aware necessarily of all the times people were saying things to me.

‘I was just going over in my head and reliving, unfortunately, these memories while I was walking. I wanted to break down in tears.’

Emily May, executive director of Hollaback!, the anti-street harassment organization that put out the video, told The Washington Post: ‘We’ve had a number of rape threats and violent threats against Shoshana and we’re pulling those down as quickly as possible, but they exist.

‘That’s scary and I think what they’re trying to do is scare her and scare us into not speaking out about this. And both of us are saying no, we need to talk about this because if we don’t talk about this, if we don’t get this story out, then none of this is going to change.’

At no point did Roberts make eye contact with any of the men she passed or talk to any of them. That didn’t stop the comments from coming.

When she didn’t respond, one man told her: ‘Somebody’s acknowledging you for being beautiful. You should say thank you more!’

Miss Roberts said the number of comments the day the video was shot was nothing out of the ordinary for her.

‘The frequency is something alarming,’ she added.

Read more: http://www.dailymail.co.uk/news/article-2814745/Viral-Catcalling-video-director-denies-editing-white-men-admits-never-going-statistically-accurate.html#ixzz3Huy9E2fK
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Expo Duchamp: A quoi sert l’art si ce n’est de révéler des failles de la société ? (From Duchamp to Brancusi and McCarthy: Art, it seems, is art if one thinks it is)

22 octobre, 2014
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/ce/Marcel_Duchamp.jpg
http://www.artic.edu/aic/collections/citi/resources/_Closer/BrancusiArticleBanner.jpg
http://i.huffpost.com/gen/1110708/thumbs/o-GIANT-INFLATABLE-POOP-PAUL-MCCARTHY-facebook.jpg
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/6/6a/Rotterdam_kunstwerk_Santa_Claus.jpg/640px-Rotterdam_kunstwerk_Santa_Claus.jpg
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L’art, semble-t-il, est de l’art si on le considère comme tel. New York American (22 octobre 1927)
Abandonnant mon association avec le Cubisme et ayant épuisé mon intérêt pour la peinture cinétique, je me tournai vers une forme d’expression complètement divorcée du réalisme absolu. (…) je me lançai dans une aventure qui ne serait plus tributaire des écoles existantes. Il ne s’agit pas ici de l’interprétation réaliste d’une mariée, mais de ma conception d’une mariée exprimée par la juxtaposition d’éléments mécaniques et de formes viscérales. Marcel Duchamp
C’est vers cette époque que le mot « ready-made » me vint à l’esprit pour désigner cette forme de manifestation. Il est un point que je veux établir très clairement, c’est que le choix de ces ready-mades ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique. Ce choix était fondé sur une réaction d’indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou de mauvais goût… en fait une anesthésie complète. Une caractéristique importante : la courte phrase qu’à l’occasion j’inscrivais sur le ready-made. Cette phrase, au lieu de décrire l’objet comme l’aurait fait un titre, était destinée à emporter l’esprit du spectateur vers d’autres régions plus verbales. Quelques fois j’ajoutais un détail graphique de présentation : j’appelais cela pour satisfaire mon penchant pour les allitérations, « un ready-made aidé » (ready-made aided). Une autre fois, voulant souligner l’antinomie fondamentale qui existe entre l’art et les ready-mades, j’imaginais un « ready-made réciproque » (reciprocal ready-made) : se servir d’un Rembrandt comme table à repasser ! Très tôt je me rendis compte du danger qu’il pouvait y avoir à resservir sans discrimination cette forme d’expression et je décidai de limiter la production des ready-mades à un petit nombre chaque année. Je m’avisai à cette époque que, pour le spectateur plus encore que pour l’artiste, l’art est une drogue à accoutumance et je voulais protéger mes ready-mades contre une contamination de ce genre. Un autre aspect du ready-made est qu’il n’a rien d’unique… La réplique d’un ready-made transmet le même message ; en fait presque tous les ready-mades existant aujourd’hui ne sont pas des originaux au sens reçu du terme. Une dernière remarque pour conclure ce discours d’égomaniaque : comme les tubes de peintures utilisés par l’artiste sont des produits manufacturés et tout faits, nous devons conclure que toutes les toiles du monde sont des ready-mades aidés et des travaux d’assemblage». Duchamp
Fontaine est un ready-made, c’est-à-dire un « objet tout fait », autrement dit, une idée que Marcel Duchamp a eu de « choisir » un urinoir industriel en vue d’une exposition d’art moderne, au lieu de faire une sculpture de ses mains. L’objet original est un simple article de sanitaire, acheté dans un magasin de la société J.L. Mott Iron Works à New-York. L’artiste a ajouté à l’aide de peinture noire l’inscription « R. Mutt/1917″. Pour son premier salon qui se tient à New-York à partir du 9 avril 1917, la Society of Independent Artists dont Walter Arensberg est le directeur administratif permet que tout artiste expose l’oeuvre de son choix sans que le jury ne fasse aucune sélection, moyennant un prix de 6 dollars pour exposer. Duchamp envoie ainsi son urinoir sous un pseudonyme mais « son appareil sanitaire » n’est pas exposé sous prétexte que « sa place n’est pas dans une exposition d’art et ce n’est pas une oeuvre d’art selon quelque définition que ce soit ». La décision est prise par le Président de la Société et les membres réunis la veille du vernissage, l’objet étant jugé « immoral et vulgaire », « une pièce commerciale ressortissant de l’art du plombier ». Walter Arensberg défend l’oeuvre, « une forme séduisante révélée, libérée de sa valeur d’usage » et soutient que l’artiste « a accompli un geste esthétique » et rappelle que l’inscription a été payée. La polémique se déclenche un peu plus tard avec la publication d’un article anonyme paru dans « The Blind Man », une revue satirique fondée par Duchamp et ses amis à l’occasion du Salon. En défense de R.Mutt, il est écrit, « les seules œuvres d’art que l’Amérique ait données sont ses tuyauteries et ses ponts », et l’argumentaire consiste à expliquer que l’important n’est pas que Mutt ait fait ou non la fontaine avec ses mains mais qu’il ait choisi un objet de la vie quotidienne en lui retirant sa valeur d’usage, avec un nouveau titre et un nouveau point de vue, la création consistant en une nouvelle pensée de l’objet. Duchamp
« En 1919, j’étais de nouveau à Paris où le mouvement Dada venait de faire son apparition : Tristan Tzara, qui arrivait de Suisse où le mouvement avait débuté en 1916, s’était joint au groupe autour d’André Breton à Paris. Picabia et moi-même avions déjà manifesté en Amérique notre sympathie pour les Dadas. Cette Joconde à moustache et à bouc est une combinaison readymade/dadaïsme iconoclaste. L’original, je veux dire le readymade original, est un chromo 8 x 5 (pouces) bon marché au dos duquel j’écrivis cinq initiales qui, prononcées en français, composent une plaisanterie très osée sur la Joconde. Duchamp
Le centre Pompidou présente une exposition appliquée sur l’œuvre peint de l’inventeur des ready-made, qui mit des moustaches à «la Joconde». C’est Duchamp qu’on apprivoise, c’est un vilain garnement qu’on toise. Erudite et didactique, la mise au pas picturale a lieu au centre Pompidou, sous la direction de Cécile Debray. Projet sage comme les images qu’il organise, distribue : montrer et démontrer que le bon peintre et dessinateur que fut Duchamp s’est émancipé à 25 ans de la peinture, de ses rosées esthétiques et sensuelles, pour rejoindre les formes les plus neuves – et acides – de l’idée (…) Bénitier. Donc, ni bête ni peintre, implacable étoile filant vers le vide, le rien. Mais étoile peinte quand même : si bon artisan, n’est-ce-pas, et si bon fils et si bon frère, il peint avec amour son père et ses sœurs, les tableaux de famille sont là pour le prouver, tous parfaits dans leur genre galerie art moderne des ancêtres, et finalement si bon sujet sachant de ces musées dont il a pourtant détruit, entre autres choses, la vieille habitude d’entre-soi et de respect toujours renouvelé. On entre ici chapeau en mains quand on devrait sortir la bite à l’air. Mais l’Urinoir est absent : ça sent plutôt le bénitier. Il n’y a qu’une photo du célèbre ready-made, faite par Stieglitz en 1917. On ne pourra pas dire en sortant : Fontaine, j’ai bu de ton eau empoisonnée. La froide sauvagerie de l’intellect, la menace qu’elle devrait glisser dans nos regards, la sensation que la peinture est mortelle, tout cela est absent. Breton disait : «Je cherche l’or du temps.» Ici, on cherche l’ordre du temps. Son ordre esthétique. A travers celui qui l’a brisé. Duchamp méritait mieux, ou pire, que cette garde à vue. La consolation vient par les détails, d’entrée, avec les premières notes de l’artiste, écrites sur des bouts de papier volant, déchirés. Anagrammique : «L’aspirant habite Javel, J’avais la bite en tricorne.» Jocondien à moustaches (L.H.O.O.Q, ready-made, 1919) : «Elle a chaud au cul comme des ciseaux ouverts.» (…) Faux jumeau. Le parcours est en neuf salles qu’on pourrait dire de classe, ces endroits où l’on dissèque souris et artistes. On y voit, avant et après tout, les puissantes peintures du jeune Marcel. Elles sont tantôt cézaniennes, tantôt fauves, tantôt cubistes, avec parfois une flaque d’expressionnisme aux lisières charbon, évoquant Gauguin, Matisse ou Nolde. Des tableaux de Kandinsky, de Braque, de Derain, d’Odilon Redon, de Robert Delaunay, de Cranach qu’il aimait tant, du faux jumeau en ironie nucléaire Picabia, encadrent ceux de l’enfant doué, comme des maîtres d’école. Plus loin, il y a aussi les livres des auteurs préférés du cancre de génie : Laforgue, Roussel, Mallarmé, Lautréamont, Villiers de l’Isle-Adam et son Eve future. Puis viennent les objets, machines, photos, films, marionnettes, grimoires, broyeuses par quoi il prend conscience de la modernité, de la technique, de l’industrie, du mouvement qui élimine sans retour. Il le fait à la vitesse de l’obus, comme souvent aux alentours de 14. L’érotisme et la satire sont partout. La mélancolie est un sucre lent que l’ironie dissout dans l’accélération des années folles. (…) Cette vitrine terminale a l’air d’une guillotine et d’un paravent. Elle expose en transparence les motifs géométriques et intellectuels d’une œuvre que nous ne verrons pas, nous qui sommes dans la caverne, comme si, devant une pâtisserie de province, l’enfant voyait les formules chimiques et les étiquettes des gâteaux qu’il ne mangera pas. Libération
Consumers buy luxury goods products as a way to ennoble themselves; luxury goods companies and brands can earn more ‘nobility’ by associating their names to art and masterpieces. Adding nobility to brands is conducive to increasing their appeal. Luca Solca (Exane BNP Paribas)
Steve Jobs once asked me for some advice about retail, but I said, ‘I am not sure at all we are in the same business.’ I don’t know if we will still use Apple products in 25 years, but I am sure we will still be drinking Dom Pérignon.’ Bernard Arnault
Tout est parti d’une plaisanterie : à l’origine, je trouvais que le plug anal avait une forme similaire aux sculptures de Brancusi. Après, je me suis rendu compte que cela ressemblait à un arbre de Noël. Mais c’est une œuvre abstraite. Les gens peuvent être offensés s’ils veulent se référer au plug, mais pour moi, c’est plus proche d’une abstraction. Paul McCarthy 
Bien sûr que cette œuvre est polémique, qu’elle joue sur l’ambiguïté entre un arbre de Noël et un plug : ce n’est ni une surprise, ni un secret. Mais il n’y a aucune offense au public, et suffisamment d’ambiguïté pour ne pas choquer les enfants. Cette œuvre a d’ailleurs reçu toutes les autorisations nécessaires : de la Préfecture de police, de la mairie de Paris, et du ministère de la Culture, en lien avec le Comité Vendôme qui regroupe les commerçants de la place. A quoi sert l’art si ce n’est de troubler, de poser des questions, de révéler des failles de la société ?  Jennifer Flay (directrice artistique de la Fiac)
La France sera toujours aux côtés des artistes comme je le suis aux côtés de Paul McCarthy, qui a été finalement souillé dans son oeuvre, quel que soit le regard que l’on pouvait porter sur elle. Nous devons toujours respecter le travail des artistes. François Hollande
La société du spectacle, [selon] Roger Caillois qui analyse la dimension ludique dans la culture (…), c’est la dimension inoffensive de la cérémonie primitive. Autrement dit lorsqu’on est privé du mythe, les paroles sacrées qui donnent aux œuvres pouvoir sur la réalité, le rite se réduit à un ensemble réglés d’actes désormais inefficaces qui aboutissent finalement à un pur jeu, loedos. Il donne un exemple qui est extraordinaire, il dit qu’au fond les gens qui jouent au football aujourd’hui, qui lancent un ballon en l’air ne font que répéter sur un mode ludique, jocus, ou loedos, société du spectacle, les grands mythes anciens de la naissance du soleil dans les sociétés où le sacré avait encore une valeur. (…) Nous vivons sur l’idée de Malraux – l’art, c’est ce qui reste quand la religion a disparu. Jean Clair
Pourquoi l’avant-garde a-t-elle été fascinée par le meurtre et a fait des criminels ses héros , de Sade aux sœurs Papin, et de l’horreur ses délices, du supplice des Cent morceaux en Chine à l’apologie du crime rituel chez Bataille, alors que dans l’Ancien Monde, ces choses là étaient tenues en horreur? (…) Il en résulte que la fascination des surréalistes ne s’est jamais éteinte dans le petit milieu de l’ intelligentsia parisienne de mai 1968 au maoïsme des années 1970. De l’admiration de Michel Foucault pour ‘l’ermite de Neauphle-le-Château’ et pour la ‘révolution’ iranienne à… Jean Baudrillard et à son trouble devant les talibans, trois générations d’intellectuels ont été élevées au lait surréaliste. De là notre silence et notre embarras. Jean Clair
En octobre 1927 s’ouvrit à New York un procès opposant le sculpteur Brancusi à l’État américain. Il s’agissait pour le plaignant de prouver que sa sculpture intitulée « Oiseau », qui venait d’être lourdement taxée à l’importation par les douanes américaines en tant qu’objet utilitaire, était bel et bien une œuvre d’art et, comme telle, exonérée de droits de douanes . Le Tariff Act de 1922 prévoyait en effet, depuis 1913, la libre importation des œuvres d’art originales réalisées par des artistes contemporains ; élargi en 1922, suite à un certain nombre de litiges ayant fait jurisprudence , il stipulait que « la sculpture, en tant qu’art, est cette discipline des beaux-arts qui consiste à tailler et à sculpter dans la pierre ou tout autre matériau massif, ou à modeler dans l’argile ou toute autre substance plastique, en vue d’une reproduction ultérieure par la fonte ou le moulage, des imitations d’objets naturels, principalement des formes humaines ; elle représente ces objets dans leurs proportions véritables qu’il s’agisse de longueur, de largeur, d’épaisseur, ou seulement de longueur et de largeur » . En novembre 1928 le juge rendra son verdict, en faveur du plaignant : l’objet sera juridiquement reconnu comme une œuvre d’art et, en tant que tel, admissible en franchise sur le territoire américain, conformément à l’article 1704 ; Brancusi sera remboursé de ses frais, et le jugement fera jurisprudence. Il existe, dans l’histoire des conflits en matière artistique, beaucoup d’épreuves d’authenticité portant sur la main de l’artiste, ayant donc pour enjeu la distinction entre un original, une copie ou un faux. Plus rares sont les épreuves portant sur la nature même de l’objet, au sens de son appartenance à la catégorie des œuvres d’art ; plus rares encore sont de telles épreuves menées sur le mode le plus formalisé et sanctionné qui soit, en l’occurrence le procès. D’où l’exceptionnel intérêt de ce procès Brancusi vs USA, où le sculpteur a pu apparaître comme une sorte de héros de l’art moderne, qui attaque tout seul les États-Unis pour faire admettre juridiquement les nouvelles conceptions de l’art — et qui gagne ! Ce n’était pas, certes, le premier procès gagné par un artiste pour faire valoir ses droits. Dès le milieu du xviie siècle en France, le sculpteur Van Obstal, membre de la toute nouvelle Académie royale de peinture et de sculpture, avait obtenu des tribunaux que le produit de son travail soit considéré comme art libéral et non plus mécanique et, de ce fait, non soumis à la prescription trentenaire dont se prévalait une cliente pour refuser de le payer  [6] . Et à la fin du xixe siècle, en Angleterre, le peintre Whistler avait gagné — au prix d’une partie de sa fortune — le procès intenté en 1878 contre le critique d’art Ruskin pour avoir écrit à propos de son « Nocturne en noir et or » qu’il avait « jeté un pot de peinture à la tête du public »  [7] . Dans ces trois cas, on voit un artiste suffisamment conscient d’un privilège récemment acquis pour plaider sa cause en justice, et la gagner, faisant de ce nouveau privilège un droit : droit d’être reconnu et traité par sa clientèle comme un praticien libéral, même si son art relevait depuis des siècles de la catégorie des arts mécaniques ; droit de voir l’innovation picturale respectée par les critiques, même si elle ne correspond pas aux canons de la représentation traditionnelle ; droit de voir une sculpture abstraite reconnue et traitée par l’administration comme une œuvre d’art, même si elle ne répond pas aux canons de la figuration tout court.
Ce qui nous intéresse particulièrement dans le cas Brancusi (outre l’exceptionnelle richesse de ce matériau, rendu disponible par la transcription des minutes du procès et sa traduction en français), c’est que le passage à l’étape juridique produit une spectaculaire condensation des stratégies argumentaires utilisées à l’époque par les contempteurs et les défenseurs de l’art moderne : alors qu’ils ne se rencontrent guère que dans l’espace privé des conversations où s’échangent les opinions, ou bien, dans l’espace public, par la médiation des articles ou des lettres aux journaux, on a ici la mise en présence des deux parties, dans l’espace par définition public qu’est celui du procès, en un temps étroitement délimité par les contraintes de la procédure, et avec l’obligation de conclure par un jugement qui devra clore le litige, même si cette clôture se limite au cadre juridique. (…) Ainsi retrouve-t-on dans ce procès une sorte de résumé des arguments qui, dans l’entre-deux guerres, ont contribué à la réaction contre l’art moderne, puis à sa progressive intégration par les institutions — laquelle commencera de prendre effet, en France, à partir de la seconde guerre mondiale. Ce qui fait en outre l’intérêt de ce document pour le sociologue, c’est que l’enjeu du procès n’est autre que l’imposition de la juste délimitation des frontières cognitives de l’art, ainsi mise en jeu par le passage des frontières géographiques entre deux continents — autrement dit la définition même de ce qui peut être considéré ou non comme artistique. L’intrigue de ce procès constitue d’ailleurs une sorte d’écho affaibli, quinze ans après, des readymade de Duchamp (lequel, ami de Brancusi, joua un rôle-clé dans l’affaire, comme le rappelle Margit Rowell dans sa préface) : celui-ci mettait à l’épreuve les capacités des institutions artistiques modernes à accepter un objet utilitaire (urinoir, roue de bicyclette, porte-bouteilles…) au titre d’œuvre d’art, alors que l’affaire Brancusi met à l’épreuve les capacités des institutions douanières, puis juridiques, à ne pas traiter comme objet utilitaire un objet conçu par son auteur comme une œuvre d’art. Aussi cet enjeu dépasse-t-il largement la seule défense des intérêts de Brancusi : il concerne tous les acteurs impliqués, de près ou de loin, dans le milieu de l’art, puisqu’il met en scène la difficile construction d’un consensus autour de l’art, valeur fortement investie, mais dont de récentes tentatives de déconstruction avaient commencé, depuis au moins une génération, à saper l’universalité.
Faisant référence à l’article 1704 de la loi (« Les mots « peinture », « sculpture » et « statue » dans l’acception qu’ils revêtent dans cet article ne doivent pas être interprétés comme incluant les objets utilitaires »), les avocats de Brancusi reprendront cet argument en conclusion de leur mémoire : « En l’absence d’une exonération des droits de douane pour les œuvres d’art, nous limitons les occasions de pouvoir en jouir. Aucun profit ne devrait être tiré de l’art, de même qu’il n’en est tiré aucun des idées et de la pensée : toutes ont titre à circuler librement parmi les nations de la terre, et tomber dans l’erreur de vouloir « contraindre » l’art reviendrait à anéantir le principe même de leur droit à l’admission en franchise . » Sur le thème de la libre circulation de l’art, ils en appellent ainsi au libéralisme économique appliqué aux œuvres de l’esprit, selon la règle juridique du « libre parcours » — laquelle toutefois est, on le sait, antinomique de la juridiction française sur les droits d’auteur en matière d’œuvres d’art. Il est significatif que cet argument de l’inutilité figure en tête des motifs invoqués par les avocats de Brancusi dans leur mémoire, avant les arguments relatifs à l’originalité de l’œuvre, au professionnalisme de l’artiste, à son intentionnalité et à l’unicité de l’objet. Le jugement final suivra ces conclusions, affirmant qu’il faut étendre la notion d’œuvre d’art au-delà des frontières traditionnelles, en y incluant des formes d’art récentes : « Il faut admettre que ce que les jugements des dernières années ont reconnu pour des œuvres d’art aurait été, en vertu de décisions de justice plus anciennes, et pas seulement de la Cour des douanes mais aussi de la Cour suprême des États-Unis, rejeté comme ne correspondant pas à la définition. Nous pensons que les décisions de justice les plus anciennes auraient exclu l’objet importé de la catégorie des œuvres d’art ou, pour être plus précis, de la catégorie du grand art. Sous l’influence des écoles d’art moderne, les points de vue qui prévalaient autrefois se sont modifiés en ce qui concerne les critères nécessaires pour constituer de l’art aux termes de la loi, et la Cour d’appel des douanes a considéré que les dessins ou esquisses, les motifs de papiers muraux et de textiles sont des œuvres d’art, bien qu’ils soient destinés à des fins utilitaires. […] Une école d’art dite moderne s’est développée dont les tenants tentent de représenter des idées abstraites plutôt que d’imiter des objets naturels. Que nous soyons ou non en sympathie avec ces idées d’avant-garde et les écoles qui les incarnent, nous estimons que leur existence comme leur influence sur le monde de l’art sont des faits que les tribunaux reconnaissent et doivent prendre en compte. […] Il nous apparaît que l’objet sur lequel nous devons statuer n’a d’autres fins que décoratives, que sa finalité est la même que celle de n’importe quelle sculpture des maîtres anciens. Il est beau et de lignes symétriques, et en dépit d’une certaine difficulté à pouvoir l’assimiler à un oiseau, il n’en demeure pas moins agréable à regarder et d’une grande valeur ornementale. Et considérant sur la foi des témoignages qu’il s’agit de la production originale d’un sculpteur professionnel, d’une sculpture et d’une œuvre d’art selon les experts mentionnés ci-dessus, nous recevons la plainte et jugeons que l’objet a titre à l’entrée en franchise en vertu de l’article 1704 ci-dessus. »
Ainsi les frontières de l’art se sont-elles trouvées, en cette fin des années 20, officiellement élargies, de manière à intégrer les pratiques modernes et, notamment, l’abstraction. Que cet élargissement ait dû être légalisé par voie judiciaire, et non pas seulement légitimé par l’opinion des experts, l’intérêt des collectionneurs et la politique d’achat des musées, en dit long sur le caractère profondément perturbateur de ces nouvelles pratiques artistiques. Elles engagent en effet non seulement ces enjeux esthétiques que sont les questions de goût — qui intéressent les amateurs — mais aussi ces enjeux cognitifs — qui concernent l’ensemble d’une « culture », d’une société donnée — que sont les frontières mentales : lesquelles déterminent l’indispensable consensus sur la définition même des objets et des valeurs dont ils sont les porteurs. Or ce qui, avec Brancusi, emporte la victoire, c’est une « labelling theory » — selon la terminologie propre à la sociologie interactionniste — déjà expérimentée par Marcel Duchamp auprès des institutions artistiques : théorie qui sera quelque cinquante ans plus tard au cœur d’un tournant majeur dans les sciences sociales, avec les différentes déclinaisons du constructivisme, et avec les réactivations contemporaines du nominalisme en philosophie. Le monde — et en particulier le monde de l’art — n’est rien d’autre que le produit de ce qu’en font les acteurs au gré des représentations élaborées à travers le conflit ou la construction d’un accord, parfois même à la force de la loi : voilà la morale de l’histoire qu’illustre exemplairement le procès Brancusi. « Art, it seems, is art if one thinks it is » (« L’art, semble-t-il, est de l’art si on le considère comme tel »), titrait l’article du New York American du 22 octobre 1927 consacré à la première séance du procès. Et un an plus tard, le lendemain de la publication du jugement, des photographies de la sculpture paraissaient dans la presse, ironiquement légendées : « C’est un oiseau  ! » Nathalie Heinich
La question de savoir si l’art peut s’enseigner n’a rien de trivial. A fortiori, la question de savoir si l’art contemporain peut s’enseigner, et s’enseigner dans une école des beaux-arts. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de barbare ou d’absurde dans le fait d’enseigner l’art, qui ne s’enseigne pas, dans [21] une école, et surtout cet art particulier qu’est l’art moderne, qui s’est constitué contre l’académisme (notamment avec Manet) ? La difficulté du problème est redoublée par le fait que les écoles des beaux-arts sont maintenant le lieu d’un académisme anti-académique, d’un académisme de la transgression. (Q. 10) : Dans les facultés, dans les écoles des beaux-arts, il est de bon ton de s’engouffrer dans la brèche de l’art contemporain. Autrement dit, l’école des beaux-arts attend de ceux qui la fréquentent qu’ils s’intéressent à un art qui s’est constitué contre l’école des beaux-arts. Fini le temps où Manet contestait son maître Couture. Dans les facultés et les écoles des beaux-arts, aujourd’hui, on fait place à ce que Manet opposait à l’Académie. C’est un peu comme si Couture demandait à Manet de faire de l’anti-Couture.
La crise de l’art est peut-être une crise de croyance, à laquelle les artistes ont sans doute eux-mêmes contribué. J’ai dit en commençant que si la science de l’art ou, tout simplement, la réflexion sur l’art est si difficile, c’est parce que l’art est un objet de croyance. Pour faire comprendre, je pourrais dire ‑ ça a beaucoup été dit avant moi ‑ que la religion de l’art a dans une certaine mesure pris la place de la religion dans les sociétés occidentales contemporaines. Par exemple, derrière le fameux titre de Malraux, La Monnaie de l’absolu, il y a cette métaphore religieuse : il y a l’absolu, Dieu, dont l’art est la petite monnaie. Ainsi armé de cette métaphore, ou plutôt de cette analogie entre le monde artistique et le monde religieux, je reviens à ce qu’on décrit comme crise de l’art contemporain et, plus précisément, au problème de l’école d’art qui nous préoccupe et qu’on peut penser par analogie avec un grand séminaire. Comme dans le cas du grand séminaire, ceux qui entrent dans l’école où vont se former des prêtres de l’art sont déjà des croyants, qui, déjà séparés des profanes par leur croyance spéciale, vont être renforcés dans leur croyance par l’acquisition d’une compétence hors du commun qui leur donnera le sentiment d’être légitimés dans leur fréquentation des œuvres d’art. Le sacré étant ce qui est séparé, la compétence qui s’acquiert dans un grand séminaire de l’art est ce qu’il faut posséder pour passer sans sacrilège la frontière entre le sacré et le profane. Vous pensez sans doute que je dis des choses abstraites et spéculatives mais je vais vous donner un exemple concret qui vous montrera que je ne fais pas de la théorie pour le plaisir. Nous avons publié dans la revue Actes sur la recherche en sciences sociales, il y a une dizaine d’années, un article de Dano Gamboni sur une sorte d’expérience sociale, qui s’est déroulée dans une petite ville de Suisse, Bienne, qui avait acheté des œuvres d’art contemporain et qui les avait exposées dans les espaces publics. Un beau jour, les balayeurs, les éboueurs ont embarqué les œuvres d’art contemporain en les prenant pour des ordures. Ce qui a donné lieu à un procès extrêmement intéressant sur la question de savoir ce qui fait la différence entre un déchet, une ordure et une œuvre d’art ? Sacré problème. Il y a des artistes qui font des œuvres avec des déchets et la différence n’est évidente que pour ceux qui détiennent les principes de perception convenables. Quand on met des œuvres dans un musée, il est facile de faire la différence. Pourquoi ? Le musée, c’est comme une église : c’est un lieu sacré, la frontière entre le sacré et le profane est marquée. En exposant un urinoir ou un guidon de bicyclette dans un musée, Duchamp s’est contenté de rappeler qu’une œuvre d’art, c’est un objet qui est exposé dans un musée ; un objet dont on sait que c’est une œuvre d’art parce qu’il est exposé dans un musée. Vous savez, en franchissant l’entrée du musée, que nul objet n’y entre s’il n’est œuvre d’art. Ce qui n’est pas évident pour tout le monde. Dans mon enquête sur les œuvres d’art dont le résultat a été publié dans L’Amour de l’art, j’ai mené des entretiens tout à fait passionnants avec des gens pour qui cette transmutation ontologique que subit l’œuvre d’art par le simple fait d’entrer dans un musée, et qui se traduit par une sorte de sublimation, ne marche pas : il y a des gens qui continuent d’avoir une vision érotique des nus, ou une vision religieuse des pietà ou des crucifix. Imaginez que quelqu’un se mette à genoux devant une œuvre de Piero della Francesca par exemple. Il risque de passer pour fou. Comme disent les philosophes, il commet une « erreur de catégorie » : il prend pour une œuvre religieuse, justiciable d’un culte religieux, une œuvre justiciable d’un tout autre culte, dans un autre champ, un autre jeu. Je vous renvoie à un autre article des Actes de la recherche où je rapporte une observation que j’ai faite à l’église de Santa Maria Novella de Florence, où se côtoyaient des œuvres devant lesquelles les gens (les femmes) du peuple s’arrêtaient pour prier (il s’agissait de sculptures ou de peintures très réalistes, dans le style Saint-Sulpice : par exemple une statue de Notre-Dame du Rosaire portant l’enfant jésus, à laquelle on avait accroché un chapelet) parce qu’elles étaient capables de répondre à leurs attentes esthétiques et religieuses, tandis que les gens cultivés passaient sans les voir, en les ignorant, en les scotomisant comme dirait un psychanalyste, ou en les méprisant, et des œuvres canoniques de l’art consacré, dont la visite est prescrite par les guides touristiques. Chacun rendait son culte séparé. Je reviens à l’iconoclasme inconscient et innocent de l’éboueur de Bienne. N’ayant pas les catégories de perception adéquates, n’ayant pas ce signal que donne le musée, il avait commis un barbarisme, une « erreur de catégorie », pareille à celle de la femme qui serait allée mettre un cierge devant une fresque de Filippino Lippi ou de Domenico Ghirlandaio.  Ainsi, l’œuvre sacrée perd son statut d’imago pietatis, d’image religieuse appelant la révérence religieuse, l’agenouillement, le prie-Dieu, le cierge, le chapelet, par le fait d’entrer dans le musée ou dans les quasi-musées que sont devenues certaines églises et d’appeler ainsi cette autre forme de piété, qu’est le culte de l’art. On voit pourquoi le lieu d’exposition est si important. Comme le découvrent, souvent à leurs dépens, les artistes qui répondent à la commande publique (un exemple limite étant le cas de Richard Baquié dont l’œuvre, installée dans le quartier Malpassé, à Marseille, en 1987-1988, a été vandalisée, restaurée, re-vandalisée et finalement retirée). Ces artistes se heurtent de plein fouet aux problèmes mêmes que vous m’avez posés. Ils rencontrent d’abord la démagogie « naturelle » (surtout aujourd’hui, avec la décentralisation) des hommes politiques qui, accoutumés à se plier au jugement du plus grand nombre, tendent, comme les gens de télévision, à faire du plébiscite le principe premier des choix esthétiques (et politiques). Habitués à l’espace privilégié du musée, où ils peuvent compter sur la docilité d’un public cultivé, c’est-à-dire prédisposé à reconnaître (à tous les sens du terme) l’œuvre d’art, ils ne sont pas préparés à affronter directement le jugement du grand public, c’est-à-dire de gens qui n’auraient pour la plupart jamais rencontré l’œuvre d’art si elle n’était pas venue à eux, dans leur univers familier, et qui ne sont nullement préparés à appréhender l’œuvre d’art comme telle, en tant que telle, et à lui appliquer les instruments de perception, de décodage convenables. S’ils font une œuvre qui se fait oublier, parce qu’elle est insignifiante, ou trop bien adaptée, ils ont perdu, parce qu’ils ont renoncé, s’ils font une œuvre remarquable, c’est-à-dire propre à se faire remarquer, ils risquent le rejet, voire la destruction iconoclaste. Bref, ne pouvant compter sur la complicité objective du musée qui désigne d’emblée le kitsch, le laid ou le déchet exposés comme des œuvres d’art, c’est-à-dire comme les produits d’une intention artistique (de parodie, de dérision, de destruction, peu importe), ils sont affrontés à une épreuve impossible montrer les produits d’un univers gros de dix siècles d’expérience à des yeux neufs (au sens fort), ou naïfs, c’est-à-dire totalement dépourvus des instruments de reconnaissance indispensables. Une artiste contemporaine, Andrea Fraser, joue de cette distance entre le sacré et le profane, entre l’œuvre d’art, et les schèmes de perception qu’elle exige, et l’objet ordinaire, qui se livre au premier venu : elle fait des fausses visites de musée, dans lesquelles elle entraîne un groupe de visiteurs et elle les arrête devant le dispositif de sécurité du musée, faisant remarquer l’espacement harmonieux des boîtiers lumineux qui rythment la surface du mur et font écho à l’architecture d’une rangée de colonnes. Elle rappelle ainsi les catégories de perception produites par toute l’histoire du monde artistique qu’il faut avoir dans la tête pour comprendre ce qui se passe dans ce monde un peu à part, où les ordures peuvent être constituées en œuvres d’art. Pierre Bourdieu
Duchamp est incontestablement devenu «le pape de l’art contemporain», celui dont se réclament peu ou prou les artistes qui dominent le marché. Cependant tous ces héritiers, fers de lance d’un art contemporain officiel et financier, ont trahi Duchamp, qui, lui, n’avait pas le pouvoir et cultivait sa marginalité. Dès 1962, Duchamp s’indignait de la récupération dont il était l’objet (…) Il prêchait la retenue dans la production de «ready-made» ; lui-même en réalisa peu. Or, aujourd’hui, détournements et ready-made foisonnent et sont devenus un académisme difficilement critiquable puisque ce non-conformisme est devenu conformisme. Enfin, Duchamp a peu commercialisé ses œuvres alors que ses pratiques conceptuelles sont détournées aujourd’hui par la finance.(…) Son principal héritage est d’avoir légué une deuxième définition de l’art qui est devenue hégémonique: le ready-made. En 1913, Duchamp l’inaugure avec la Roue de bicyclette mais le ready-made fondateur de l’art contemporain dominant est la Fontaine de 1917. Cet urinoir cumule les principales caractéristiques de l’art contemporain dominant, que je distingue de l’art pratiqué par les artistes vivants, pas tous «duchampiens». L’urinoir réunit tous les critères qui ont la cote: détournement, provocation, inversion, insistance sur l’exécration, stratégie de mise en scène et de communication – Duchamp se cachant derrière un pseudonyme. (…) Je le prends comme un maillon d’une chaîne historique qui se rattache aux Arts incohérents du XIXe siècle, à Alphonse Allais, à toute une tradition de blagues et d’ironie critique, voire à la fête des fous. Il y a là une tradition occidentale qui me paraît fort intéressante, parce qu’elle représente un contre-pouvoir. Tout bascule quand les contestataires sont instrumentalisés par le pouvoir qu’ils font alors mine de critiquer. Christine Sourgins

Attention: un conformisme peut en cacher un autre !

Détournement, provocation, inversion, insistance sur l’exécration, stratégie de mise en scène et de communication, autorisations officielles, ambiguïté pour ne pas choquer les enfants …

En ces temps étranges où le conformisme de l’anticonformisme est devenu roi …

Et où un vrai arbre de Noël devient plus choquant qu’un jouet sexuel exposé en place publique …

Pendant que sur fond d’affranchissement de l’ISF, nos plus grosses fortunes en mal d’anoblissement offrent à la nation reconnaissante leurs joujoux les plus chers …

Et que, pour la bonne cause, le Pape lui-même loue au plus offrant ses plus précieux édifices religieux …

Retour, à l’occasion de l’exposition qui lui est consacrée au Centre Pompidou et avec l’historienne Christine Sourgins …

Sur celui par qui le scandale est arrivé …

L’ex- dadaïste et accessoirement introducteur en Amérique du sculpteur roumain Brancusi dont se réclame aujourd’hui l’auteur du bouchon anal de la place Vendôme …

Qui finit, bien au-delà apparemment de toutes ses espérances, par réduire la peinture à sa plus simple expression …

A savoir le simple concept où  l’artiste n’intervient plus que pour choisir et intituler l’objet …

Christine Sourgins : « Tous ses héritiers ont trahi Duchamp »
Valérie Duponchelle
Le Figaro

15/02/2013

INTERVIEW – Pour la polémiste Christine Sourgins, historienne et médiéviste, l’anticonformisme de l’artiste est devenu conformisme.

L’auteur du pamphlet de Les Mirages de l’art contemporain(La Table ronde) rappelle que dès 1962, l’artiste s’indignait lui-même de la récupération dont il était l’objet.

LE FIGARO. – Pourquoi parlez-vous de la trahison de Marcel Duchamp?

Christine SOURGINS. -Duchamp est incontestablement devenu «le pape de l’art contemporain», celui dont se réclament peu ou prou les artistes qui dominent le marché. Cependant tous ces héritiers, fers de lance d’un art contemporain officiel et financier, ont trahi Duchamp, qui, lui, n’avait pas le pouvoir et cultivait sa marginalité. Dès 1962, Duchamp s’indignait de la récupération dont il était l’objet: «Je leur ai jeté le porte-bouteilles et l’urinoir à la tête comme une provocation et voilà qu’ils en admirent la beauté», lit-on dans sa Lettre à Hans Richter en novembre 1962. Duchamp trouva «emmerdatoire» une manifestation de BMPT (nom du groupe formé par Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier et Niele Toroni entre 1966 et 1967, NDLR), aux Arts déco en 1967: ces jeunes se prenaient trop au sérieux à son goût. Il prêchait la retenue dans la production de «ready-made» ; lui-même en réalisa peu. Or, aujourd’hui, détournements et ready-made foisonnent et sont devenus un académisme difficilement critiquable puisque ce non-conformisme est devenu conformisme. Enfin, Duchamp a peu commercialisé ses œuvres alors que ses pratiques conceptuelles sont détournées aujourd’hui par la finance.

Rejetez-vous en bloc son héritage artistique?

Son principal héritage est d’avoir légué une deuxième définition de l’art qui est devenue hégémonique: le ready-made. En 1913, Duchamp l’inaugure avec la Roue de bicyclette mais le ready-made fondateur de l’art contemporain dominant est la Fontaine de 1917. Cet urinoir cumule les principales caractéristiques de l’art contemporain dominant, que je distingue de l’art pratiqué par les artistes vivants, pas tous «duchampiens». L’urinoir réunit tous les critères qui ont la cote: détournement, provocation, inversion, insistance sur l’exécration, stratégie de mise en scène et de communication – Duchamp se cachant derrière un pseudonyme.

Quelle place donnez-vous à cet inventeur de l’art conceptuel?

Personnellement, je n’ai ni répulsion ni fascination pour Duchamp. Je dirais: Marcel Duchamp… pourquoi pas? Je le prends comme un maillon d’une chaîne historique qui se rattache aux Arts incohérents du XIXe siècle, à Alphonse Allais, à toute une tradition de blagues et d’ironie critique, voire à la fête des fous. Il y a là une tradition occidentale qui me paraît fort intéressante, parce qu’elle représente un contre-pouvoir. Tout bascule quand les contestataires sont instrumentalisés par le pouvoir qu’ils font alors mine de critiquer.

Voir aussi:

A Beaubourg, Marcel Duchamp trop cultivé
Philippe Lançon

Libération

25 septembre 2014

EXPOSITION Le centre Pompidou présente une exposition appliquée sur l’œuvre peint de l’inventeur des ready-made, qui mit des moustaches à «la Joconde».

C’est Duchamp qu’on apprivoise, c’est un vilain garnement qu’on toise. Erudite et didactique, la mise au pas picturale a lieu au centre Pompidou, sous la direction de Cécile Debray. Projet sage comme les images qu’il organise, distribue : montrer et démontrer que le bon peintre et dessinateur que fut Duchamp s’est émancipé à 25 ans de la peinture, de ses rosées esthétiques et sensuelles, pour rejoindre les formes les plus neuves – et acides – de l’idée : «L’expression intellectuelle plutôt que l’expression animale», dit le jeune homme qui vieillit plus vite que la lumière et semble disparaître dedans. «J’en ai assez de l’expression « bête comme un peintre ».»

Bénitier. Donc, ni bête ni peintre, implacable étoile filant vers le vide, le rien. Mais étoile peinte quand même : si bon artisan, n’est-ce-pas, et si bon fils et si bon frère, il peint avec amour son père et ses sœurs, les tableaux de famille sont là pour le prouver, tous parfaits dans leur genre galerie art moderne des ancêtres, et finalement si bon sujet sachant de ces musées dont il a pourtant détruit, entre autres choses, la vieille habitude d’entre-soi et de respect toujours renouvelé. On entre ici chapeau en mains quand on devrait sortir la bite à l’air. Mais l’Urinoir est absent : ça sent plutôt le bénitier. Il n’y a qu’une photo du célèbre ready-made, faite par Stieglitz en 1917. On ne pourra pas dire en sortant : Fontaine, j’ai bu de ton eau empoisonnée. La froide sauvagerie de l’intellect, la menace qu’elle devrait glisser dans nos regards, la sensation que la peinture est mortelle, tout cela est absent. Breton disait : «Je cherche l’or du temps.» Ici, on cherche l’ordre du temps. Son ordre esthétique. A travers celui qui l’a brisé. Duchamp méritait mieux, ou pire, que cette garde à vue.

La consolation vient par les détails, d’entrée, avec les premières notes de l’artiste, écrites sur des bouts de papier volant, déchirés. Anagrammique : «L’aspirant habite Javel, J’avais la bite en tricorne.» Jocondien à moustaches (L.H.O.O.Q, ready-made, 1919) : «Elle a chaud au cul comme des ciseaux ouverts.» C’est vers 1912, des «projets de jeux de mots» pour la suite qui ne vient pas, qui vient de moins en moins. Il les reprend en 1968. L’œuvre est l’attente de l’œuvre : facétieux Duchamp, perpétuel laboureur labouré.

Un peu de légèreté encore : quelques dessins de presse, faits entre 1907 et 1909. C’est mi-carême. Deux femmes devant un mannequin couvert d’une robe. L’une est debout, l’autre accroupie. Légende : «Naturellement qu’on va sans chapeau au bal.» C’est l’annonce, sous forme divertissante, anecdotique, populaire, de la Mariée mise à nue par ses célibataires, même, sa dernière œuvre, faite de tout ce qu’elle n’est et ne peut pas être. Avec Duchamp, on enlève la perruque et on va sans chapeau à ce qui n’est plus qu’une peau de bal.

Des films muets de 1900 montrent le coucher de mariées qui enlèvent leurs dessus et dessous. L’une d’elles est un homme, comme Rrose Sélavy, créature de Duchamp, chimère transgenre et unisexe. A propos de la féroce ambigüe, ce mot de désordre du créateur : «Acheter ou peindre des tableaux connus ou pas connus et les signer du nom d’un peintre connu ou pas connu. La différence entre la « facture » et le nom inattendu pour les « experts » est l’œuvre authentique de Rrose Sélavy et défie les contrefaçons.» L’œuvre, c’est la distance à «l’œuvre». Mais les commissaires, ici, sont des «experts» ; ils ne semblent pas avoir tout à fait lu ce qu’ils affichent.

Faux jumeau. Le parcours est en neuf salles qu’on pourrait dire de classe, ces endroits où l’on dissèque souris et artistes. On y voit, avant et après tout, les puissantes peintures du jeune Marcel. Elles sont tantôt cézaniennes, tantôt fauves, tantôt cubistes, avec parfois une flaque d’expressionnisme aux lisières charbon, évoquant Gauguin, Matisse ou Nolde. Des tableaux de Kandinsky, de Braque, de Derain, d’Odilon Redon, de Robert Delaunay, de Cranach qu’il aimait tant, du faux jumeau en ironie nucléaire Picabia, encadrent ceux de l’enfant doué, comme des maîtres d’école. Plus loin, il y a aussi les livres des auteurs préférés du cancre de génie : Laforgue, Roussel, Mallarmé, Lautréamont, Villiers de l’Isle-Adam et son Eve future.

Puis viennent les objets, machines, photos, films, marionnettes, grimoires, broyeuses par quoi il prend conscience de la modernité, de la technique, de l’industrie, du mouvement qui élimine sans retour. Il le fait à la vitesse de l’obus, comme souvent aux alentours de 14. L’érotisme et la satire sont partout. La mélancolie est un sucre lent que l’ironie dissout dans l’accélération des années folles.

La visite s’achève sur une réplique suédoise de 1991/92 du Grand Verre, dernière œuvre créée par Duchamp, sept ans de réflexion et de procrastination. Son titre ou sous-titre, la Mariée mise à nu par ses célibataires, même, explique celui de l’expo : «La peinture, même».Tout est dans la virgule, qui suspend le sens et même l’interdit. Mais que la rétrospective veut, en l’effaçant, lui redonner. De la Mariée, Octavio Paz a dit qu’elle était «le grand retard»,«définitivement inachevée en 1923». Cette vitrine terminale a l’air d’une guillotine et d’un paravent. Elle expose en transparence les motifs géométriques et intellectuels d’une œuvre que nous ne verrons pas, nous qui sommes dans la caverne, comme si, devant une pâtisserie de province, l’enfant voyait les formules chimiques et les étiquettes des gâteaux qu’il ne mangera pas. A la fois obscure et transparente, la chose est un sommet d’érotisme, d’intelligence et de vide. Nul comme Duchamp, ce grand artiste de la réplique et du retrait, n’unit aussi elliptiquement, dans les draps du néant, le geste de l’amant au sperme du penseur. Pas grand-chose, sur ce point, à ajouter à ce qu’écrivait Paz en 1975 dans le Château de la pureté, un texte bref que tant d’autres ont trop longuement répété : «Picasso a rendu notre siècle visible ; Duchamp nous a montré que tous les arts, sans exclure les arts visuels, naissent et finissent dans une zone invisible.» A Pompidou, tout commence et finit dans le visible.

Voir encore:

Pierre Bourdieu
Questions sur l’art  pour et avec les élèves d’une école d’art mise en question

dans Penser l’art a l’école, [I. Champey (éd.)], Arles, Actes sud, 2001, p.13-54.

J’avais sollicité la venue de Pierre Bourdieu parce qu’il donnait, durant l’année 1998-1999, des cours au Collège de France concernant la révolution symbolique accomplie par Manet, cours qui étaient eux-mêmes le développement de ceux du début des années quatre-vingt dont un extrait a été publié dans les Cahiers du musée national d’Art moderne en juin 1987 (n° 19-20). Cela me paraissait naturel qu’il souhaite vous parler de cette révolution artistique qui est à la source de la modernité telle que nous la connaissons aujourd’hui. Il m’a répondu qu’il préférait établir un dialogue et trouver une forme autre que celle du cours ou de la conférence. De fait, il a réagi en artiste puisque la forme de cette intervention s’est définie d’elle-même en temps réel. Pierre Bourdieu a prévu de commencer par répondre à sa manière aux questions, puis d’aborder certains points et de s’arrêter à certains moments, pour pouvoir dialoguer tout en dessinant une cohérence d’ensemble.
Inès Champey

J’ai pensé que, venant dans une école des beaux-arts qui, comme celle de Nîmes, et quelques autres, se trouve affrontée à une certaine incompréhension, et même à une [14] véritable hostilité, je devais tenter de trouver une firme moins conventionnelle et convenue que la traditionnelle conférence, et plus proche d’un modèle artistique, « intervention » ou « happening », pour aborder les problèmes liés à l’hostilité à l’égard de la création contemporaine qui se manifeste aujourd’hui de plus en plus souvent ‑ comme l’atteste une lettre de Paul Devautour que je viens de recevoir à propos d’une autre école, l’école des beaux-arts d’Epinal, menacée, elle, dans son existence par sa propre municipalité.

Vous m’avez envoyé tout un tas de questions, qui me révèlent un certain nombre de vos préoccupations. Mais la plupart d’entre elles m’ont paru très difficiles. Les unes, parce qu’elles étaient trop claires, trop simples en apparence, trop faciles à comprendre, et qu’on risquait de ne pas voir les questions profondes et difficiles qu’elles dissimulent sous leur air de familiarité ou de banalité ; les autres, parce qu’elles étaient trop obscures, et qu’on aurait pu être tenté de les écarter trop rapidement comme dépourvues de sens ou même absurdes, sans voir qu’elles pouvaient enfermer de vraies interrogations qui, faute des instruments nécessaires pour les formuler, n’ont pas pu s’énoncer.

Que pouvais-je donc faire ici, avec vous ? J’aurais aimé pouvoir pratiquer un véritable dialogue et vous accoucher, selon la métaphore socratique de la maïeutique, des problèmes que vous portez en vous. Je voudrais [15] vous aider à devenir les sujets de vos problèmes et, pour cela, partir de vos problèmes et aider à les poser vraiment, au lieu d’imposer les miens. C’est là très strictement le contraire de ce qui se fait le plus souvent, surtout dans le domaine de l’art, et de la critique d’art, où se pratique beaucoup l’abus de pouvoir qui consiste à imposer à des esprits peu armés des problèmes et des constructions théoriques plus ou moins fantastiques ‑ dont j’ai trouvé des échos dans l’obscurité de certaines de vos questions.

Cela dit, il va de soi que, étant donné les conditions dans lesquelles nous sommes placés ‑ vous êtes très nombreux et nous n’avons pas beaucoup de temps ‑, ce que je vais faire avec vous est certes une sorte de dialogue dans la mesure où je réponds à des questions et où je vais m’efforcer de laisser des plages de temps ouvertes à vos interventions, mais un faux dialogue, malgré tout, ou, au mieux, le commencement d’un dialogue que vous pourrez poursuivre entre vous.

Je vais commencer par reprendre les questions telles que je les ai entendues. Il me semble que la situation dans laquelle se trouve l’école des beaux-arts de Nîmes a, en tant que mise en question, comme on a coutume de dire, favorisé l’interrogation. Une institution en crise est plus réflexive, plus inclinée à l’interrogation sur soi, qu’une institution pour laquelle tout va de soi. C’est une loi très générale : les gens qui sont bien dans [16] le monde social ne trouvent rien à redire au monde tel qu’il est, n’ont pas grand-chose d’intéressant à dire sur le monde. Les questions que j’ai entendues me paraissent intéressantes, bien souvent, par le sens qu’elles trahissent, qui s’exprime, sans que vous le vouliez nécessairement, à travers elles, et que je voudrais essayer d’expliciter. Vous êtes là, présents. Vous pourrez donc corriger, redresser, compléter.

Premièrement, un certain nombre de questions portent sur vous‑mêmes en tant qu’apprentis artistes, telle cette question (Q. 1) : Quelle est la différence entre un apprenti artiste (ou un artiste) et un citoyen ordinaire ? La question de la différence entre un apprenti artiste, quelqu’un qui est dans une école où il trouve que cela va de soi que de s’initier à l’art et même à l’art contemporain, et les citoyens ordinaires d’une ville ordinaire, pour qui rien de tout cela n’est évident et qui se demandent s’il est bon qu’il existe une école des beaux-arts, est une de ces questions, très fondamentales, que vous posez parce qu’elle vous est posée, dans la réalité même.

Cette question en entraîne d’autres, pour certaines explicitement posées, pour d’autres impliquées dans les questions que vous posez : « Qu’est-ce qu’un artiste ? » ; « A quoi reconnaît-on que quelqu’un est un artiste ? ». Cette question n’est pas tout à fait identique à une autre, que vous posez aussi (Q. 2) : Qu’est-ce qui fait la différence entre [17] un vrai et un faux artiste, un imposteur ? Est-ce qu’un artiste est quelqu’un qui dit de lui-même qu’il est artiste ou est-ce que c’est quelqu’un dont les autres disent qu’il est artiste ? Mais les autres, c’est qui ? Est-ce que ce sont les autres artistes ou les gens de son village qui croient que c’est un artiste, qui peuvent croire qu’un peintre du dimanche est un artiste ? On voit que la question de savoir qui a le droit de dire de quelqu’un qu’il est artiste est très importante et très difficile. Est-ce la critique ? Le collectionneur ? Est-ce le marchand de tableaux ? Est-ce le public, le « grand public », le « peuple » (avec ou sans guillemets) ? Qu’est-ce à dire ? Le « peuple » ne parle d’art (et même de politique) que pour autant qu’on le fait parler hommes politiques, journalistes, tous, notamment quand ils parlent de l’art et des artistes, se font les porte-parole du peuple, parlent au nom du peuple (Q. 3) : Comment expliquez-vous que ça provoque tant d’agressivité dans la ville et dans le journal de la région ?
Parler au nom du peuple, et aussi à la place du peuple, c’est apporter une réponse populiste à une autre question posée par l’un d’entre vous (Q. 4) : Qui a le droit de juger en matière d’art ? A cette position populiste, on peut en opposer une autre, tout aussi grossière, évoquée par une de vos questions (Q. 5) : L artiste peut-il imposer son goût, créer de nouvelles catégories artistiques ? La réponse élitiste consiste à estimer que l’artiste [18] est seul juge en matière d’art et qu’il est même en droit d’imposer son goût. Mais n’est-ce pas s’exposer à l’anarchie des jugements antagonistes, chaque artiste étant juge et partie ? Comment ne pas douter que des gens qui ont des intérêts dans le jeu et les enjeux artistiques, artistes, mais aussi collectionneurs, critiques, historiens d’art, etc., puissent soumettre au doute radical les présupposés tacitement acceptés d’un monde avec lequel ils ont partie liée ? Faut-il en appeler à des instances extérieures (Q. 6) : Qui fait la valeur de l’art contemporain ? Les collectionneurs ?

On pense à cette sorte de bourse des valeurs artistiques créée par un critique, Willy Bongart, qui publie, dans Kunst Kompass, le hit-parade des cent peintres les plus cités par un panel de collectionneurs et de critiques. Bernard Pivot avait procédé de la même façon, pour la littérature, en publiant le palmarès des auteurs les plus cités par deux cents ou trois cents juges désignés par lui. Mais comment ne pas voir qu’on décide de ce que sera le palmarès en décidant de qui seront les juges ? Pour le dire de manière rigoureuse : qui sera juge de la légitimité des juges ? Qui décidera en dernière instance ? On peut penser à l’école ou à l’Etat qui, dans le monde social, est bien, si l’on met Dieu entre parenthèses, le tribunal de dernière instance quand il s’agit de certifier la valeur des choses. (Un exemple, pour vous faire comprendre : quand un médecin fait un [19] certificat de maladie, qui certifie celui qui certifie ? La Faculté qui lui a décerné un diplôme ? De régression en régression, on arrive à l’Etat qui est cette sorte de tribunal de dernière instance en matière de consécration.) Et ce n’est donc pas par hasard que, dans les conflits à propos de l’école des beaux‑arts de Nîmes, on se tourne vers l’Etat.

Vous vous demandez aussi (Q. 7) : Pourquoi et comment devient-on artiste ? Une autre question ‑ je vais la lire parce qu’elle est intéressante, mais ce n’est pas un palmarès ! (Q. 8) : A part le désir de gloire qu’est-ce qui produit la vocation d’être artiste ? Le désir de gloire pourrait être considéré comme une explication suffisante et beaucoup d’entre vous pourraient croire que la sociologie se contente d’une telle explication par l’intérêt. Explication qui n’explique rien, puisqu’elle est visiblement tautologique. Pour le moment, je ne réponds pas aux questions, je me contente de les agiter pour qu’elles cessent d’être de simples phrases sur le papier. Il y a aussi tout un ensemble de questions sur l’école, sur l’enseignement de l’art (Q. 9) : Une école des beaux-arts est-elle nécessaire ? Autrement dit, est-ce que l’art doit et peut s’enseigner ? C’est une question qui a suscité de nombreux débats au début de la IIIe République, à une époque où on s’inquiétait vraiment de démocratiser l’accès à l’art, certains voulant étendre au maximum la diffusion de l’accès aux formes élémentaires [20] de la pratique artistique et faire aller l’enseignement du dessin jusqu’aux écoles primaires les plus reculées ; d’autres, au contraire, disant que l’art ne s’apprend pas. C’est un vieux débat, dont on trouve le prototype dans Platon : Est-ce que l’excellence peut s’enseigner ? Est-ce que la manière la plus accomplie d’être homme peut s’enseigner ? Il y a ceux qui disent non, et qui ne croient qu’au don héréditaire. La croyance dans la transmission héréditaire des dons artistiques est encore très répandue : elle porte à dire qu’on naît artiste, que l’art ne peut s’enseigner et qu’il y a une contradiction inhérente à l’idée d’un enseignement de l’art. C’est le mythe de l' »œil », qui serait donné à certains par la naissance et qui fait, par exemple, que l’art contemporain serait immédiatement accessible aux enfants. Cette représentation charismatique (de charisma, la grâce, le don) est un produit historique qui s’est créé progressivement à mesure que se constituait ce que j’appelle le champ artistique et que s’inventait le culte de l’artiste. Ce mythe est un des principaux obstacles à une science de l’œuvre d’art.

Bref, la question de savoir si l’art peut s’enseigner n’a rien de trivial. A fortiori, la question de savoir si l’art contemporain peut s’enseigner, et s’enseigner dans une école des beaux-arts. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de barbare ou d’absurde dans le fait d’enseigner l’art, qui ne s’enseigne pas, dans [21] une école, et surtout cet art particulier qu’est l’art moderne, qui s’est constitué contre l’académisme (notamment avec Manet) ? La difficulté du problème est redoublée par le fait que les écoles des beaux-arts sont maintenant le lieu d’un académisme anti-académique, d’un académisme de la transgression. (Q. 10) : Dans les facultés, dans les écoles des beaux-arts, il est de bon ton de s’engouffrer dans la brèche de l’art contemporain. Autrement dit, l’école des beaux-arts attend de ceux qui la fréquentent qu’ils s’intéressent à un art qui s’est constitué contre l’école des beaux-arts. Fini le temps où Manet contestait son maître Couture. Dans les facultés et les écoles des beaux-arts, aujourd’hui, on fait place à ce que Manet opposait à l’Académie. C’est un peu comme si Couture demandait à Manet de faire de l’anti-Couture. Je reviendrai à toutes ces questions.

Deuxième grand ensemble de questions, des questions qui vous sont posées par la situation même où vous êtes. (Q. 11) : Y a-t-il un avenir pour la peinture ? (Q. 12) : Est-ce que le recours aux nouvelles technologies n’est pas une simple mode ? (Q. 13) : Est-ce qu’il y a une efficacité de l’artiste ? (Q. 14) : Est-ce que l’artiste peut avoir un rôle politique ? (Q. 15) : Est-ce que l’art contient un potentiel révolutionnaire ? (Q. 16) : Est-ce que l’autonomie de l’artiste par rapport au pouvoir économique et politique est possible ? (Q. 17) : L’art doit-il avoir un rôle politique ? [22] ‑ vous vous adressez à un sociologue, je ne l’oublie pas ‑, il y a une question sur la sociologie (Q. 18) : Est-ce que la sociologie n’est pas une réponse critique à l’esthétique ? Cette question, comme la plupart de celles que vous posez, s’inspire, il me semble, d’une définition tacite de la sociologie qui la situe dans l’ordre du collectif, de la statistique, des grands nombres, du grand public. C’est, je dois vous le dire, la définition la plus commune, la plus banale, la plus « grand public » ‑ bien qu’elle soit aussi présente dans la tête de la plupart des philosophes, qui ont beaucoup contribué à diffuser, à vulgariser cette idée vulgaire, mais qui se croit distinguée, de la sociologie : je pense par exemple à Heidegger et à son fameux texte sur le « on », où il est question de la statistique, de la moyenne, de la banalité et, tacitement, de la sociologie ; c’est l’image la plus répandue dans les milieux artistiques (et philosophiques) qui, se sentant du côté du singulier, de l’unique, de l’original, etc., se croient obligés de mépriser, voire de détester la sociologie, science résolument « vulgaire », et d’affirmer ainsi, à bon compte, leur distinction. On comprend que, avec une telle image de la sociologie, vous ne puissiez voir le sociologue que comme un personnage funeste, et détestable, qui se range nécessairement dans le mauvais camp, du côté du Midi libre, de la critique populiste, et contre l’artiste, la singularité, l’exception, voire la [23] liberté. Vous avez une mauvaise image de la sociologie mais je dois dire, pour votre défense, qu’il y a beaucoup de mauvais sociologues qui vous donnent raison… Mais, là, je suis venu pour essayer de vous donner une idée plus juste de la sociologie et vous faire découvrir que, contrairement à ce que veulent vous faire croire les mauvais sociologues et tant d’autres, la sociologie peut être une des armes les plus efficaces pour comprendre et pour défendre l’art, non seulement l’art déjà fait, canonisé, muséifié, mais l’art se faisant, la recherche artistique la plus étonnante, la plus audacieuse, la plus critique, la plus libre. Voilà la thèse que je défends. Je la déclare devant vous. Je ne triche pas.

Je vais marquer ici un premier arrêt, pour que vous puissiez poser des questions.

Question : J’aurais voulu savoir la définition que vous avez du mot artiste ?
P. B. : L’artiste est celui dont les artistes disent que c’est un artiste. L’artiste est celui dont l’existence en tant qu’artiste est en jeu dans ce jeu que j’appelle champ artistique. Le monde de l’art est un jeu dans lequel est en jeu la question de savoir qui est en droit de se dire artiste, et surtout de dire qui est artiste. C’est une définition qui n’en est pas une et qui a le mérite d’échapper au piège de la définition, dont il ne faut jamais oublier qu’elle est en jeu dans le champ artistique. [24] Et il en va de même dans tous les champs. Dans le monde de l’art contre lequel Manet s’est révolté, il y avait des instances d’évaluation. L’Etat était le juge en dernière instance, s’agissant d’évaluer la qualité artistique d’une œuvre et d’un producteur. Autrement dit, il y avait, je vais employer un mot technique, un nomos, un principe de vision et de division légitime, un point de vue légitime sur le monde, garanti par l’Etat (il fallait peindre le monde en retenant certains sujets, des sujets anciens ou des sujets contemporains pouvant passer pour anciens, comme les pays orientaux, etc.). C’est pourquoi la révolution de Manet, quoique purement artistique, a été en même temps une révolution politique dans la mesure où l’Etat s’engageait derrière les peintres pompiers, le salon, le jury du salon. Aujourd’hui, depuis les années quatre-vingt, en France, l’Etat joue à nouveau le rôle de banque centrale de la légitimité artistique, mais sans avoir pour autant réinstauré un monopole du « métier » et en laissant la porte ouverte aux artistes vraiment « transgressifs » (ce qui lui vaut les critiques les plus féroces des partisans de la « révolution conservatrice » en art). J’arrête là ma réponse, sinon je vais anticiper sur tout ce que j’ai à vous dire.

Maintenant je vais essayer de reprendre, en les élaborant, les questions que vous vous êtes posées de manière qu’elles vous reviennent, plus fortes, plus efficaces, moins académiques, qu’elles vous touchent davantage. Cela avant [25] de passer au troisième moment de mon exposé, où j’essaierai de vous donner des instruments pour répondre à ces questions (instruments que j’ai commencé à utiliser dans la réponse que je viens de faire).
Vous vous êtes interrogés collectivement sur le statut de l’art contemporain, sur la mise en question de l’art contemporain, sur la crise de l’art contemporain, sur la crise de la croyance dans l’art contemporain. En passant d’une formulation à l’autre, j’ai reformulé la question : la crise de l’art est peut-être une crise de croyance, à laquelle les artistes ont sans doute eux-mêmes contribué.

J’ai dit en commençant que si la science de l’art ou, tout simplement, la réflexion sur l’art est si difficile, c’est parce que l’art est un objet de croyance. Pour faire comprendre, je pourrais dire ‑ ça a beaucoup été dit avant moi ‑ que la religion de l’art a dans une certaine mesure pris la place de la religion dans les sociétés occidentales contemporaines. Par exemple, derrière le fameux titre de Malraux, La Monnaie de l’absolu, il y a cette métaphore religieuse : il y a l’absolu, Dieu, dont l’art est la petite monnaie. Ainsi armé de cette métaphore, ou plutôt de cette analogie entre le monde artistique et le monde religieux, je reviens à ce qu’on décrit comme crise de l’art contemporain et, plus précisément, au problème de l’école d’art qui nous préoccupe et qu’on peut penser par analogie avec un grand séminaire. Comme dans le cas du [26] grand séminaire, ceux qui entrent dans l’école où vont se former des prêtres de l’art sont déjà des croyants, qui, déjà séparés des profanes par leur croyance spéciale, vont être renforcés dans leur croyance par l’acquisition d’une compétence hors du commun qui leur donnera le sentiment d’être légitimés dans leur fréquentation des œuvres d’art. Le sacré étant ce qui est séparé, la compétence qui s’acquiert dans un grand séminaire de l’art est ce qu’il faut posséder pour passer sans sacrilège la frontière entre le sacré et le profane. Vous pensez sans doute que je dis des choses abstraites et spéculatives mais je vais vous donner un exemple concret qui vous montrera que je ne fais pas de la théorie pour le plaisir. Nous avons publié dans la revue Actes sur la recherche en sciences sociales, il y a une dizaine d’années, un article de Dano Gamboni sur une sorte d’expérience sociale, qui s’est déroulée dans une petite ville de Suisse, Bienne, qui avait acheté des œuvres d’art contemporain et qui les avait exposées dans les espaces publics. Un beau jour, les balayeurs, les éboueurs ont embarqué les œuvres d’art contemporain en les prenant pour des ordures. Ce qui a donné lieu à un procès extrêmement intéressant sur la question de savoir ce qui fait la différence entre un déchet, une ordure et une œuvre d’art ? [27] Sacré problème. Il y a des artistes qui font des œuvres avec des déchets et la différence n’est évidente que pour ceux qui détiennent les principes de perception convenables. Quand on met des œuvres dans un musée, il est facile de faire la différence. Pourquoi ? Le musée, c’est comme une église : c’est un lieu sacré, la frontière entre le sacré et le profane est marquée. En exposant un urinoir ou un guidon de bicyclette dans un musée, Duchamp s’est contenté de rappeler qu’une œuvre d’art, c’est un objet qui est exposé dans un musée ; un objet dont on sait que c’est une œuvre d’art parce qu’il est exposé dans un musée. Vous savez, en franchissant l’entrée du musée, que nul objet n’y entre s’il n’est œuvre d’art. Ce qui n’est pas évident pour tout le monde. Dans mon enquête sur les œuvres d’art dont le résultat a été publié dans L’Amour de l’art, j’ai mené des entretiens tout à fait passionnants avec des gens pour qui cette transmutation ontologique que subit l’œuvre d’art par le simple fait d’entrer dans un musée, et qui se traduit par une sorte de sublimation, ne marche pas : il y a des gens qui continuent d’avoir une vision érotique des nus, ou une vision religieuse des pietà ou des crucifix. Imaginez que quelqu’un se mette à genoux devant une œuvre de Piero della Francesca par exemple. Il risque de passer pour fou. Comme disent les philosophes, il commet une « erreur de catégorie » : il prend pour une œuvre religieuse, justiciable d’un [28] culte religieux, une œuvre justiciable d’un tout autre culte, dans un autre champ, un autre jeu.
Je vous renvoie à un autre article des Actes de la recherche où je rapporte une observation que j’ai faite à l’église de Santa Maria Novella de Florence, où se côtoyaient des œuvres devant lesquelles les gens (les femmes) du peuple s’arrêtaient pour prier (il s’agissait de sculptures ou de peintures très réalistes, dans le style Saint-Sulpice : par exemple une statue de Notre-Dame du Rosaire portant l’enfant jésus, à laquelle on avait accroché un chapelet) parce qu’elles étaient capables de répondre à leurs attentes esthétiques et religieuses, tandis que les gens cultivés passaient sans les voir, en les ignorant, en les scotomisant comme dirait un psychanalyste, ou en les méprisant, et des œuvres canoniques de l’art consacré, dont la visite est prescrite par les guides touristiques. Chacun rendait son culte séparé.
Je reviens à l’iconoclasme inconscient et innocent de l’éboueur de Bienne. N’ayant pas les catégories de perception adéquates, n’ayant pas ce signal que donne le musée, il avait commis un barbarisme, une « erreur de catégorie », pareille à celle de la femme qui serait allée mettre un cierge devant une fresque de Filippino Lippi ou de Domenico Ghirlandaio. [29]

Ainsi, l’œuvre sacrée perd son statut d’imago pietatis, d’image religieuse appelant la révérence religieuse, l’agenouillement, le prie-Dieu, le cierge, le chapelet, par le fait d’entrer dans le musée ou dans les quasi-musées que sont devenues certaines églises et d’appeler ainsi cette autre forme de piété, qu’est le culte de l’art. On voit pourquoi le lieu d’exposition est si important. Comme le découvrent, souvent à leurs dépens, les artistes qui répondent à la commande publique (un exemple limite étant le cas de Richard Baquié dont l’œuvre, installée dans le quartier Malpassé, à Marseille, en 1987-1988, a été vandalisée, restaurée, re-vandalisée et finalement retirée). Ces artistes se heurtent de plein fouet aux problèmes mêmes que vous m’avez posés. Ils rencontrent d’abord la démagogie « naturelle » (surtout aujourd’hui, avec la décentralisation) des hommes politiques qui, accoutumés à se plier au jugement du plus grand nombre, tendent, comme les gens de télévision, à faire du plébiscite le principe premier des choix esthétiques (et politiques). Habitués à l’espace privilégié du musée, où ils peuvent compter sur la docilité d’un public cultivé, c’est-à-dire prédisposé à reconnaître (à tous les sens du terme) l’œuvre d’art, ils ne sont pas préparés à affronter directement le jugement du grand public, c’est-à-dire de gens qui n’auraient pour la plupart jamais rencontré l’œuvre d’art si elle n’était pas venue à eux, dans leur [30] univers familier, et qui ne sont nullement préparés à appréhender l’œuvre d’art comme telle, en tant que telle, et à lui appliquer les instruments de perception, de décodage convenables. S’ils font une œuvre qui se fait oublier, parce qu’elle est insignifiante, ou trop bien adaptée, ils ont perdu, parce qu’ils ont renoncé, s’ils font une œuvre remarquable, c’est-à-dire propre à se faire remarquer, ils risquent le rejet, voire la destruction iconoclaste. Bref, ne pouvant compter sur la complicité objective du musée qui désigne d’emblée le kitsch, le laid ou le déchet exposés comme des œuvres d’art, c’est-à-dire comme les produits d’une intention artistique (de parodie, de dérision, de destruction, peu importe), ils sont affrontés à une épreuve impossible montrer les produits d’un univers gros de dix siècles d’expérience à des yeux neufs (au sens fort), ou naïfs, c’est-à-dire totalement dépourvus des instruments de reconnaissance indispensables.
Une artiste contemporaine, Andrea Fraser, joue de cette distance entre le sacré et le profane, entre l’œuvre d’art, et les schèmes de perception qu’elle exige, et l’objet ordinaire, qui se livre au premier venu : elle fait des fausses visites de musée, dans lesquelles elle entraîne un groupe de visiteurs et elle les arrête devant le dispositif de sécurité du musée, faisant remarquer l’espacement harmonieux des boîtiers lumineux qui rythment la surface du mur et font écho à l’architecture [31] d’une rangée de colonnes. Elle rappelle ainsi les catégories de perception produites par toute l’histoire du monde artistique qu’il faut avoir dans la tête pour comprendre ce qui se passe dans ce monde un peu à part, où les ordures peuvent être constituées en œuvres d’art.

Qu’est-ce qu’on apprend dans les écoles des beaux-arts ? On y apprend des raisons d’aimer l’art et aussi tout un ensemble de techniques, de savoirs, de savoir-faire, qui font que l’on peut se sentir à la fois incliné et apte à transgresser légitimement les « règles de l’art » ou, plus simplement, les conventions du « métier » traditionnel. Si Duchamp a été un des premiers à faire de grandes transgressions à propos du statut de l’œuvre d’art, de la fonction du musée, etc., c’est parce qu’il était orfèvre, qu’il jouait comme un joueur d’échecs avec les règles du jeu de l’art, qu’il était comme un poisson dans l’eau dans le monde de l’art. A l’inverse, très précisément, du Douanier Rousseau qui était un peintre objet (comme on dit une femme objet), ne sachant pas qu’il transgressait. Un « naïf », c’est en effet quelqu’un qui transgresse des règles qu’il ne connaît même pas. Comme l’Eglise qui, selon Max Weber, se définit par « le monopole de la manipulation légitime des biens de salut », l’école des beaux-arts vous donne l’accès à la manipulation légitime des biens de salut culturel, ou artistique ; vous êtes en droit de dire ce qui est de l’art et ce qui n’en [32] est pas, vous pouvez même, comme Andrea Fraser, brouiller la frontière sacrée entre l’art et le non-art et vous extasier devant un dispositif de sécurité. En un mot, dans le champ artistique, comme dans le champ scientifique, il faut avoir beaucoup de capital pour être révolutionnaire.

Pourquoi la discussion sur l’art contemporain est-elle si confuse aujourd’hui ? Et pourquoi certains sociologues y jouent-ils un rôle pervers ? Si la critique de l’art contemporain est si difficile à combattre, et même à comprendre, c’est qu’il s’agit de ce qu’on peut appeler une révolution conservatrice. C’est-à-dire une restauration du passé qui se présente comme une révolution ou une réforme progressiste, une régression, un retour en arrière, qui se donne pour un progrès, un bond en avant, et qui parvient à se faire percevoir comme telle (le paradigme de toute « révolution conservatrice » étant le nazisme). Si bien que, par un renversement paradoxal, ceux qui combattent la régression ont l’air eux-mêmes régressifs. La révolution conservatrice trouve son terrain d’élection dans le domaine de l’art et de la culture, parce que, plus encore qu’en matière d’économie, où les démunis ont toujours une certaine conscience de leurs manques et du redoublement de ces manques que favorise le retour au passé (avec par exemple la perte des acquis sociaux), les « pauvres en culture », les démunis culturels, sont en quelque sorte privés de la [33] conscience de leur privation. Bref, la régression peut se présenter (et apparaître) comme progressiste parce qu’elle est plébiscitée, parce qu’elle est ratifiée par le peuple qui, en principe, est arbitre quand il s’agit de dire ce qui est populaire : qui vous dira ce qui est populaire, sinon le peuple ? Ou les sociologues, si du moins ils font un usage scientifique de leurs instruments de connaissance ; au lieu de se contenter, comme certains, de s’appuyer sur mes enquêtes pour dire le contraire de ce que j’en dirais et de donner la légitimité de la science à un populisme esthétique qui invoque le goût du peuple pour condamner l’art contemporain et surtout, peut-être, l’aide étatique accordée à cet art à travers notamment le soutien des conservateurs de musée. (J’avoue que j’ai beaucoup de mal à me retrouver dans ce que les critiques et surtout les « sociologues » me font dire ici ou là : en prenant à l’état séparé différents travaux, ils peuvent me prêter des prises de position soit populistes ‑ et c’est La Distinction et L’Amour de l’art ‑, soit élitistes ‑ et c’est plutôt Les Règles de l’art ; en les considérant ensemble, ils peuvent y trouver des contradictions, qui sont en fait le produit de leur incapacité de prendre en compte à la fois les conditions de production de la demande artistique, des goûts, et les conditions de production des producteurs artistiques, la logique du champ de production, de l’offre artistique.) [34]

En fait, pour comprendre ce qui se passe dans le domaine de l’art, et les querelles à propos de l’art contemporain (Q. 3), il faut tenir ensemble (au lieu de les opposer) deux ensembles de faits scientifiquement établis d’une part, le fait indiscutable de la distribution inégale du capital culturel (dont le capital artistique est une espèce particulière) qui fait que tous les agents sociaux ne sont pas également enclins et aptes à produire et à consommer des œuvres d’art ; et, d’autre part, le fait que ce que j’appelle le champ artistique, ce microcosme social à l’intérieur duquel les artistes, les critiques, les connaisseurs, etc., discutent et luttent à propos d’un art que les uns produisent, les autres commentent, font circuler, etc., conquiert progressivement son autonomie, au cours du xixe siècle, contre le monde marchand, et institue une coupure grandissante entre ce qui se fait dans ce monde et le monde ordinaire des citoyens ordinaires. je cite dans La Distinction un texte d’Ortega y Gasset, un idéologue espagnol du début du siècle, qui critique très violemment l’art de son temps, au nom de l’idée que les artistes ont rompu le lien vital qui les unit au peuple. Mais j’aurais pu citer aussi bien Caillois défendant « la figure humaine » contre Picasso.

Les révolutionnaires conservateurs, paradoxalement, invoquent le peuple pour imposer des programmes régressifs en matière d’art, en s’appuyant sur le philistinisme des [35] non-instruits (celui que met en lumière, aujourd’hui, l’audimat) ou des demi-instruits, ou, pour dire les choses plus simplement, sur le fait social indiscutable que le peuple n’aime pas l’art moderne. Mais que veut dire cette phrase ? je laisse pour le moment de côté la question de savoir ce qu’il faut entendre par « le peuple ». Que veut dire : il n’aime pas l’art moderne ? Ça veut dire qu’il n’a pas les moyens d’accès, qu’il n’a pas le code ou, plus précisément, les instruments de connaissance, la compétence, et de reconnaissance, la croyance, la propension à admirer comme tel, d’une admiration purement esthétique, ce qui est socialement désigné comme admirable ‑ ou devant être admiré ‑ l’exposition dans un musée ou une galerie consacrée. Comme l’éboueur de Bienne, ïl n’en pense ni du bien, ni du mal, il n’a pas de catégories de perception ; il n’a pas incorporé sous forme de goût le nomos dont je parlais tout à l’heure, le principe de vision et de division qui permet de faire les différences. Ce que l’on appelle le goût est très précisément une capacité de faire des différences, entre le salé et le sucré, le moderne et l’ancien, le roman et le gothique, ou entre différents peintres, ou entre différentes manières d’un même peintre, et, secondairement, d’éprouver et d’énoncer des préférences. Et le défaut, l’absence, la privation de catégories de perception et de principes de différenciation conduisent à une indifférence, beaucoup plus [36] profonde, plus radicale que le simple manque d’intérêt de l’esthète blasé. Dire, à propos des gens du peuple, qu’ils n’aiment pas l’art moderne, c’est assez idiot. En fait, ça ne les concerne pas, ils n’en ont rien à faire. Pourquoi ? Parce que rien n’a été fait pour constituer en eux la libido artistica, l’amour de l’art, le besoin d’art, l' »oeil », qui est une construction sociale, un produit de l’éducation.

Dans L’Amour de l’art et dans La Distinction, j’ai montré (je crois même pouvoir dire démontré) que la disposition artistique qui permet d’adopter devant l’œuvre d’art une attitude désintéressée, pure, purement esthétique, et la compétence artistique, c’est-à-dire l’ensemble de savoirs nécessaires pour « déchiffrer » l’œuvre d’art, sont très corrélées avec le niveau d’instruction ou plus précisément avec le nombre d’années d’études. Autrement dit, ce que l’on appelle l' »oeil » est une pure mythologie justificatrice, une des manières pour ceux qui ont la chance de pouvoir faire des différences en matière d’art de se sentir justifiés en nature. Et, de fait, le culte de l’art, comme la religion en d’autres temps, offre aux privilégiés, comme dit Weber, une « théodicée de leur privilège » ; elle est même sans doute la forme par excellence de la sociodicée pour les individus et les groupes qui doivent leur position sociale au capital culturel. Par là s’explique la violence que suscite l’analyse qui met tout cela au jour. Le simple fait de rappeler que ce qui se vit [37] comme un don, ou un privilège des âmes d’élite, un signe d’élection, est en réalité le produit d’une histoire, une histoire collective et une histoire individuelle, produit un effet de désacralisation, de désenchantement ou de démystification.
Il y a ainsi, d’un côté, le fait de l’inégale distribution des moyens d’accès à l’œuvre d’art (par exemple, plus on va vers le contemporain, plus la structure sociale du public est élevée : par exemple le musée d’Art moderne a un public plus « cultivé », pour aller vite, que le Louvre) et, de l’autre, le fait que le monde dans lequel se produit l’art, par sa logique propre, s’éloigne toujours davantage du monde commun. La coupure, qui est sans doute très ancienne, est devenue dramatique depuis le moment où le champ artistique a commencé à se retourner vers lui-même et à devenir réflexif et où on a affaire à un art qui demande, pour être perçu et apprécié, que l’on comprenne que l’objet de cet art, c’est l’art lui-même. Toute une partie, et, selon moi, la plus avancée, de l’art contemporain n’a pas d’autre objet que l’art lui-même. L’exemple le plus exemplaire est sans doute Devautour qui prend pour objet d’exposition l’acte d’exposition, l’acte de composition d’une collection, l’acte critique, l’acte artistique lui-même, dans une oeuvre totalement réflexive, qui n’a pas d’autre objet que le  jeu artistique lui-même. On pourrait donner d’autres exemples… [38]

Ainsi, les attentes du « grand public », qui est incliné à une sorte d’académisme structural ‑ il applique aux œuvres d’art, dans le meilleur des cas, des catégories de perception produites et imposées par l’époque antérieure, c’est-à-dire aujourd’hui par l’impressionnisme ‑, ne peuvent que s’éloigner toujours davantage de ce que proposent les artistes qui, pris dans la logique autonome du champ, mettent en question sans cesse les catégories de perception communes, c’est-à-dire les principes de production de l’art antérieur. On peut s’appuyer sur le constat de ce décalage, comme le font certains sociologues (et certains « philosophes » de télévision), pour décrier les recherches d’avant-garde au nom du « peuple » qui paie des subventions pour un art qui ne l’intéresse pas (et, comble du scandale, qu’on lui impose même dans la rue…) et aussi au nom du « métier » traditionnel du peintre et du « plaisir visuel » qu’il procurait au spectateur (mais quel spectateur ? Pas nécessairement l’éboueur de Bienne). On peut même se donner les apparences de l’anticonformisme courageux en dénonçant la doxa progressiste-moderniste prétendument dominante et la coalition internationale musée-marché qui favorise une petite minorité d’artistes internationaux « incapables de tenir un pinceau » au détriment d’excellents artistes français (où le nationalisme ne va-t-il pas se loger ?) tenus en marge du « nouvel art officiel ». On peut même, [39] pour les plus malins, dénoncer la subversion subventionnée, et toutes les formes de l’académisme anti-académique qu’a rendues possibles la révolution moderne, de Manet à Duchamp et au-delà : je veux parler des répétitions intéressées et calculées, en un mot opportunistes, des ruptures déjà effectuées.

Tout cela au nom d’un populisme esthétique, qui, en s’appuyant sur une sociologie mal comprise de la réception des œuvres d’art, condamne les recherches d’avant-garde, dont il ne comprend pas la véritable sociologie. Les révolutions spécifiques, dont le prototype est celle qu’accomplit Manet, se font, si l’on peut dire, contre « le peuple », contre le goût commun, contre le « grand public ». Et les critiques ou les sociologues conservateurs ont beau jeu d’invoquer le peuple pour condamner une subversion nécessairement « impopulaire » ou « anti-populaire » (ce qui, comme au temps de Manet, veut dire d’abord « anti-bourgeoise », parce que la force de la révolution conservatrice en matière d’art vient du fait qu’elle exprime avant tout le déconcertement ou le dégoût du public bourgeois des musées et des galeries devant les recherches d’avant-garde). Cela surtout à un moment où s’est instaurée une tradition de la révolution artistique (au sein du champ artistique) et où l’on peut donc déguiser une condamnation pure et simple de l’intention révolutionnaire (artistiquement) en condamnation de l’imposture, à la manière d’un Jean [40] Clair, grand connaisseur, qui fait en sorte qu’on ne sache jamais complètement s’il dénonce l’imposture de l’art moderne ou les imposteurs qui s’autorisent de l’image de l’art moderne pour obtenir les subventions et les consécrations (Q. 2).

Il faudrait, parvenu à ce point, aborder le problème des rapports entre l’art et la politique, que vous m’avez posé (Q. 14, 15, 16, 17), ou, plus précisément, entre le conservatisme en matière d’art et le conservatisme en matière de politique. En fait, ce que l’on a du mal à comprendre ‑ et ceci aussi bien à gauche qu’à droite ‑, c’est que certaines œuvres politiquement « progressistes » (par leur contenu, leur intention explicite) puissent être esthétiquement conservatrices tandis que des œuvres politiquement « neutres » (formalistes) peuvent être esthétiquement progressistes. Cela découle de manière évidente de l’autonomie du champ artistique. Le conformisme de la transgression (Q. 10), qui est si fréquent aujourd’hui dans le monde de l’art et de la littérature, s’empare ainsi des « bonnes causes », politiquement correctes, mais conservatrices esthétiquement. Tout ce que je décris là (à quoi il faut ajouter les stratégies de ceux qui adoptent des signes extérieurs de l’avant-gardisme pour produire des effets de subversion kitsch) contribue à brouiller les frontières entre l’art et le non-art, entre le conformisme et la subversion, et contribue ainsi à la crise de la croyance. [41]

Question (inaudible) sur le rôle des conservateurs.
P. B. : Il faudrait examiner des cas particuliers. Simplement, je pense qu’il est important de savoir ‑ ça découle de la théorie du champ comme univers autonome ‑ que le subversif politiquement n’est pas automatiquement subversif esthétiquement et inversement. Ce décalage structural rend possible un certain nombre de stratégies de double jeu particulièrement perverses qui rendent très difficiles l’interprétation et la critique. Si le critique a la vie si difficile aujourd’hui en littérature et en peinture, c’est en grande partie parce que tout un ensemble d’écrivains et d’artistes connaissent suffisamment l’histoire de l’art et de la littérature pour savoir mimer sur un mode cynique et opportuniste ‑c’est une des perversions dont la possibilité est inscrite dans la logique des univers voués à la révolution permanente ‑ les apparences de l’avant-gardisme (par exemple tel peintre opportuniste présentera à la Biennale de Venise les portraits nus de deux critiques influents…). Dans un domaine où le jeu de l’imposture est très avancé, comme la philosophie, il y a des gens qui savent si bien mimer la posture philosophique que, devant des non-philosophes, ils paraîtront plus philosophes que les philosophes. je ne citerai pas de noms, parce que, malheureusement, vous ne connaissez sans doute que ceux-là [42] et que ce n’est pas la peine que je leur fasse de la publicité. Et de même, il y a toutes sortes de gens assez informés des usages de l’art pour faire des choix d’apparence avant-garde. Par exemple, tel critique du Monde qui défend avec beaucoup de constance un art conformiste s’empresse de célébrer la peinture d’un artiste français portant un nom arabe (des personnages stylisés, sobrement pathétiques, dont le peintre dit qu’ils sont « beckettiens »). Il paie ainsi tribut, comme disent les Américains, à une valeur « politiquement correcte ».

Question : Vous parliez de l’œil, du fait que l’on apprécie une œuvre d’art par l’œil…
P. B. : Je réponds en vous renvoyant à un livre intitulé L’Œil du Quattrocento dans lequel Baxandall étudie la genèse sociale des catégories de perception artistique au Quattrocento (ce texte, publié en français chez Gallimard, a d’abord paru dans Actes de la recherche en sciences sociales). Il faut en retenir l’idée que l’œil est un produit social, et qu’il est habité par des principes de vision et de division socialement constitués (qui varient selon le sexe, l’âge, l’époque, etc.) et dont on peut rendre compte, sociologiquement. Dans la même perspective, j’essaie, travaillant sur Manet, de décrire ce [43] qu’était l’œil académique que Manet a détruit. Cet œil « pompier » a été balayé par l’histoire du champ artistique mais on peut encore s’appuyer démagogiquement sur cette sorte de vision orthodoxe bourgeoise (beaucoup plus que « populaire ») pour contester ce qu’est le produit de la recherche autonome de l’art. D’où l’ambiguïté du musée d’Orsay.

Question: Vous pensez qu’il n’y a pas d’œil sensible a priori.
P. B. : C’est un problème très difficile. Je ne puis m’empêcher de penser que si vous soulevez cette question qui s’enracine sans doute dans des souvenirs de votre classe de philosophie sur la perception (qu’est-ce qui, dans ce que nous percevons, est le produit d’une construction intellectuelle, qu’est-ce qui est l’effet direct de la sensation ?), c’est que vous avez envie qu’il y ait quelque chose qui ne soit pas réductible aux catégories et à la catégorisation sociales. Je vous le dis, sans y mettre aucune méchanceté. Mais je crois qu’il faut se rappeler sans cesse le principe de réflexivité. Quand vous dites une chose de cette sorte demandez-vous si ce n’est pas parce que vous avez envie que ce soit comme ça. Le sociologue est un type embêtant parce qu’il passe son temps à vous enlever les estrades, les tabourets, les échasses, les cothurnes, que vous avez sous [44] les pieds, et parfois le sol même que vous foulez. C’est ce qui fait que la sociologie paraît triste, mais ce n’est pas la sociologie qui est triste, c’est le monde social. Je pense ici à une métaphore, très picturale, que Freud emploie quelque part : il y a saint Christophe qui porte sur ses épaules le Christ qui porte le monde. Freud demande : mais sur quoi reposent les pieds de saint Christophe ? Le sociologue découvre que beaucoup de ces choses que nous croyons naturelles, dont nous voudrions qu’elles soient naturelles, plus ou moins selon notre position dans le monde social, selon nos dispositions, beaucoup de ces choses sont historiques, c’est-à-dire arbitraires, elles existent mais elles auraient pu ne pas exister, elles sont contingentes, elles n’ont pas d’autres fondements qu’historiques. Je vous renvoie à mon livre Méditations pascaliennes où je cite un très beau texte dans lequel Pascal part à la recherche du fondement ultime de l’autorité de la loi et, de régression en régression, arrive jusqu’à l’arbitraire pur du commencement, la « vérité de l’usurpation ». L’art est une occasion de découvrir beaucoup de phénomènes de cette sorte. Il y a des catégories qui ne sont pas fondées en nature, et, en tout cas, si on veut les universaliser, ce n’est pas sur la nature qu’il faut s’appuyer. Voilà ce qui fait la tristesse de la sociologie. Cette tristesse, la sociologie [45] la partage avec l’art contemporain. En effet, ce que fait l’art contemporain en se mettant lui-même sans cesse en question, c’est poser la question de savoir ce qu’il y a sous les pieds de l’artiste en saint Christophe. C’est la raison pour laquelle, en commençant, je vous disais qu’il n’y a rien qui puisse mieux défendre l’art contemporain que la sociologie : s’ils ont le courage de faire jusqu’au bout, pour leur propre univers, la mise en question qu’ils font subir à tous les autres, et de s’enlever à eux-mêmes le sol de certitude qu’ils ont sous les pieds, les sociologues sont eux aussi affrontés au drame de ne pas avoir de point archimédien, de point sur lequel on puisse s’appuyer (ce qui ne signifie pas, comme on le croit parfois, qu’ils soient pour autant condamnés au relativisme).

Je pourrais ici invoquer, après Freud, Mallarmé, qui dans un texte célèbre, et obscur, intitulé La Musique et les lettres, rappelle qu’il n’y a pas d’essence du beau, pas d’au-delà de ce monde littéraire dans lequel est produite la croyance collective dans la beauté, pure fiction qu’il faut se garder de démystifier (vous trouverez un commentaire de ce texte de Mallarmé, important pour comprendre les anxiétés autour de l’art contemporain, dans Les Règles de l’art). Contre la tradition hölderlino-heideggerienne et le culte mystique de la « création » et du [46] « créateur » comme être unique, exceptionnel, sans histoire, auquel on l’a indûment annexé, Mallarmé anticipe sur tous les actes artistiques par lesquels les artistes ont posé le problème des fondements sociaux de la croyance artistique, de l’enracinement de la « fiction » artistique dans la croyance qui s’engendre au sein du champ artistique.

Il n’y a pas d’essence du beau et les artistes sont, de tous les producteurs de biens symboliques, ceux qui se sont le plus avancés dans le sens de la réflexivité sur ce que c’est que de faire ce qu’ils font. L’intention réflexive est beaucoup plus ancienne dans les arts plastiques que dans les autres arts et si les artistes ont aujourd’hui des problèmes avec la société (Q. 3), c’est pour une part parce qu’ils posent des problèmes à la société, sur leur propre existence, sur les fondements sociaux de leur existence, et, en ce sens, ils sont très proches des sociologues (Q. 18). Si on leur renvoie le problème de leur justification d’exister, c’est qu’ils se le posent ; c’est qu’ils tendent des verges pour se faire battre et, d’une certaine façon, collaborent à leur propre mise en question.

Pour finir très vite, je voudrais, dans un troisième temps, essayer de vous donner quelques outils que je crois utiles pour comprendre comment marche le monde de l’art. Ce monde est un monde social parmi d’autres, c’est un microcosme qui, pris dans le macrocosme, obéit à des lois sociales qui [47] lui sont propres. C’est ce que dit le mot d’autonomie : c’est un monde qui a sa propre loi (nomos) ; dans lequel il y a des enjeux sociaux, des luttes, des rapports de force, du capital accumulé (un artiste célèbre est quelqu’un qui a accumulé ce que j’appelle un capital symbolique, capable de produire des effets symboliques, mais aussi économiques ; un critique célèbre peut faire la valeur d’une œuvre d’art ; un expert, qui est mandaté pour dire ce qui est authentique, ou qui ne l’est pas, peut faire des miracles sociaux, transformer une chose qui ne valait rien, qui était dans un grenier, en une œuvre hors de prix, etc.). Mais tout ce qui advient  dans ce champ, capital, luttes, stratégies, etc. revêt des formes spécifiques, originales, qui n’ont pas nécessairement cours dans d’autres microcosmes, et dans le macrocosme social dans son ensemble. Par exemple, les luttes sont pour l’essentiel des luttes symboliques, mobilisant des instruments symboliques, des mots, des formes, etc., et elles ont pour enjeu l’accumulation de capital symbolique, de crédit, qui peut jeter dans le discrédit, discréditer, ceux qui sont déjà accrédités (les pompiers au temps de Manet). On dira d’un tel ou d’un tel qu’il est « fini », « dépassé ».

Le champ est comme un jeu, mais qui n’a été inventé par personne, qui a émergé peu à peu, de manière très lente. Ce développement historique s’accompagne d’une accumulation de savoirs, de savoir-faire, de [48] techniques, de procédés, ce qui le rend relativement irréversible. Il y a une accumulation collective de ressources collectivement possédées, une des fonctions de l’institution scolaire dans tous les champs et dans le champ de l’art en particulier étant de donner accès (inégalement) à ces ressources. Ces ressources collectives, collectivement accumulées, constituent à la fois des contraintes et des possibilités. Comme un instrument, clavecin ou piano, un certain état du champ artistique offre un clavier de possibilités, mais il en ferme d’autres. On ne peut pas tout faire ‑ des quarts de ton par exemple ‑, on ne peut pas faire n’importe quoi. Il y a du possible, du probable et de l’impossible ; du pensable et de l’impensable. II y a des systèmes de classement admis, par genres, notamment, des hiérarchies, qui orientent les choix. D’après mon expérience, les très grands, Manet pour la peinture, Heidegger pour la philosophie, Flaubert pour la littérature, sont ceux qui connaissent et maîtrisent le mieux le clavier, l’univers des possibilités ouvertes ‑ et aussi à ouvrir ‑ pour leur temps. Il me semble qu’on peut tirer sinon une loi générale, du moins une leçon de ces grandes entreprises de production culturelle du passé : ceux qui s’affrontent à l’ensemble des problèmes proposés par un état du champ, qui essaient de concilier des choses inconciliables, refusent des alternatives absurdes comme l’opposition entre recherche formelle [49] et engagement politique, se donnent les meilleures chances de réussite dans tous les domaines de la production symbolique.

Cet univers de contraintes et de possibilités, c’est aussi ce que les philosophes appellent une problématique, c’est-à-dire un ensemble de questions qui sont d’actualité, et être dans le jeu, « dans le coup », ne pas être comme un chien dans un jeu de quilles, à la manière d’un Douanier Rousseau, c’est savoir non pas ce qui se fait ou ne se fait pas ‑ ça c’est une vision mondaine qui n’est même pas vraie en matière de mode ‑, c’est savoir où sont les vrais problèmes et le bon critique, à mon avis, c’est celui qui est capable de repérer les artistes qui ont repéré les vrais problèmes, celui qui à travers la fréquentation des œuvres et des artistes, etc., connaît, presque aussi bien qu’un artiste, l’espace des possibles et qui est en mesure de voir tout de suite ce qui a déjà été fait et de distinguer les vraies nouveautés des reprises cyniques ou opportunistes ou des ruptures fictives.

Dans ce jeu, les gens occupent des positions qui sont déterminées en grande partie par l’importance de leur capital symbolique de reconnaissance, de notoriété, capital qui est distribué inégalement entre les différents artistes. Il y a donc une structure de la distribution de ce capital qui, à travers la position que chaque artiste occupe dans cette structure (celle de dominant ou de dominé, etc.), « détermine » ou oriente les stratégies des [50] différents artistes par l’intermédiaire, notamment, de la perception que, en fonction de son habitus, chaque artiste peut avoir de l’espace artistique dans lequel il est inséré. Vous me demandiez (Q. 6) : qui fait l’artiste ? Evidemment ce n’est pas l’artiste qui fait l’artiste, mais le champ, l’ensemble du jeu. Du fait qu’il renverse toutes les tables des valeurs, tous les principes d’évaluation, le révolutionnaire est condamné à se retrouver seul. Qui va dire que Manet est un artiste alors qu’il met en question radicalement les principes selon lesquels on détermine qui est artiste et qui ne l’est pas. C’est la solitude de l’hérésiarque, du fondateur de l’hérésie : il n’a de légitimité qu’en lui-même. Qu’est-ce qui fait l’artiste, la valeur de l’artiste ? C’est l’univers artistique, ce n’est pas l’artiste lui-même. Et, à la limite, qu’est-ce qui fait l’œuvre d’art ? C’est, en dernier ressort, le jeu lui-même, qui fait le joueur en lui offrant l’univers des coups possibles et les instruments pour les jouer.

Deuxième instrument qu’il faut avoir, c’est ce que j’appelle l’habitus, le fait que les « individus » sont eux aussi le produit de conditions sociales, historiques, etc. Et qu’ils ont des dispositions, c’est-à-dire des manières d’être permanentes, des catégories de perception, des schèmes, des modes de pensée, des structures d’invention, etc., qui sont liés à leurs trajectoires, c’est-à-dire à leur origine sociale, à leurs trajectoires scolaires, [51] aux types d’école par lesquelles ils sont passés (par exemple, il est important de savoir qu’une partie de vos propriétés est liée à la position de votre école dans l’espace des écoles des beaux-arts, espace évidemment hiérarchique dans la mesure où ce que vous êtes et ce que vous faites est déterminé par la position que vous occupez dans le jeu et par les dispositions que vous avez importées dans ce jeu).

Dernière chose, c’est dans la relation entre l’habitus comme système de dispositions lié à une trajectoire sociale et un champ que se définit ce que j’appelle l’espace des possibles. De même que Balzac ne pouvait pas inventer le monologue intérieur, on ne peut pas sauter par-dessus son temps ; on est déterminé par l’espace des possibles offerts par le champ à un moment donné du temps et appréhendés à travers les lunettes d’un habitus. Mais c’est aussi dans la relation entre l’habitus voué et dévoué au champ que s’engendre cette sorte de passion pour le jeu (fondement de l’intérêt pour les enjeux) que j’appelle illusio, la croyance fondamentale que le jeu en vaut la chandelle, vaut la peine d’être joué, et qui est bien plus forte que « le désir de gloire » qu’évoquait une de vos questions (Q. 8). Croyance, amour de l’art, libido artistica, tout cela s’enracine dans une relation sociale, et n’a rien à voir avec la représentation mystique que l’hagiographie traditionnelle donne de l’art et de l’artiste. [52]

Pour ceux qui trouveraient ce propos un peu désenchanteur, je voudrais, pour finir, évoquer cette sorte de sociologie expérimentale du champ artistique que Duchamp a été le premier à pratiquer et qui trouve une réplication spontanée dans l’expérience de l’éboueur de Bienne traitant comme déchet, détritus bons à jeter, des objets constitués en « œuvres » consacrées par le fait de l’exposition publique et faits, pour certains, de déchets transfigurés par l’acte artistique comme La Fontaine de Duchamp. Comment en effet ne pas voir que la consécration artistique est une sorte d’acte magique, qui ne peut être accompli que dans et par un travail collectif au sein de cet espace magique qu’est le champ artistique ? Duchamp a pu croire que c’était lui, en tant qu’artiste singulier, qui avait constitué le ready-made en œuvre d’art. Mais aurait-il eu l’idée de cette création et aurait-il réussi à la faire reconnaître s’il n’avait pas été un artiste et un artiste reconnu (il est significatif que Man Ray ait pu revendiquer la priorité de l’invention du ready-made : en art, comme en science, les inventions simultanées sont là pour rappeler que le champ est toujours au principe des inventions…) ? L’artiste qui appose son nom sur un ready-made (comme le couturier qui met sa signature sur un parfum, ou un bidet ‑ c’est un exemple réel), « créant » ainsi un produit dont le prix de marché est sans commune mesure avec le coût de production, [53] est en quelque sorte mandaté par tout un groupe pour accomplir un acte magique qui resterait dépourvu de sens et d’efficacité sans toute la tradition dont son geste est l’aboutissement, sans l’univers des célébrants et des croyants qui lui donnent sens et valeur parce qu’ils sont aussi le produit de cette tradition : je pense évidemment aux conservateurs de musée, aux critiques, aux amateurs d’art d’avant-garde, aux collectionneurs (Q. 6), à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont quelque chose à voir avec le jeu de l’art à ce moment du temps. Il va de soi que l’éboueur de Bienne, immortalisé par Dario Gamboni, mais aussi, très probablement, le concierge ou le gardien du musée, auraient sans doute jeté aux ordures l’un ou l’autre des ready-made aujourd’hui immortalisés par l’histoire de l’art. On est là en effet au point où la distance est maximale entre le jeu artiste de l’artiste produisant pour d’autres artistes (ou assimilés) et le public profane. C’est dire que le ready-made n’est pas déjà fait lorsqu’il se présente devant le spectateur. Il est à faire et il appartient au spectateur de finir le travail que l’artiste avait commencé, et qui ne serait rien qu’un objet ordinaire du monde ordinaire, voire un détritus banal et vulgaire (je pense à ces artistes qui exposent des objets kitsch) sans la contribution des « regardeurs » qui, selon le mot de Duchamp, « font les tableaux ». Quant aux « regardeurs » eux-mêmes, comment oublier qu’ils sont des [54] produits historiques de l’éducation familiale et scolaire, et des musées où s’acquiert la disposition artistique, et qu’il faut des siècles pour produire un artiste comme Duchamp et un esthète capable d’apprécier sincèrement et naïvement ses productions ?
Cette idée, indiscutable, que le ready-made comme limite de l’œuvre d’art, donc l’œuvre d’art elle-même, est le produit d’un travail collectif et historique, ne devrait désespérer ou décevoir que ceux qui sont désespérément attachés à la croyance dans l’unicité du « créateur » et de l’acte de création, vieille mythologie dont nous devons faire le deuil comme de tant d’autres, que la science a renvoyées au rebut.

Voir encore:

« C’est un oiseau ! »
Brancusi vs États-Unis,
ou quand la loi définit l’art
Nathalie Heinich *
Droit & Société N° 34/1996

Résumé
Le procès intenté en 1928 par le sculpteur Brancusi aux douanes américaines, pour faire reconnaître à l’une de ses sculptures le statut d’œuvre d’art, illustre exemplairement l’imbrication entre l’argumentation juridique, appuyée sur les règles formalisées du droit, et l’argumentation esthétique, appuyée sur les conventions informelles délimitant le sens commun de l’art. On y retrouve ainsi, condensé dans l’arène judiciaire, le répertoire des arguments qui, dans l’entre-deux guerres, contribuèrent à la réaction contre l’art moderne, puis à son intégration par les institutions. L’enjeu de ce procès est donc la reconstruction d’un consensus, cadré par le droit, sur la juste délimitation des frontières cognitives de l’art, autrement dit la définition de ce qui peut être considéré comme artistique : de sorte que ce qui, avec Brancusi, emporte la victoire, c’est une « labelling theory » déjà expérimentée par Marcel Duchamp auprès des institutions artistiques et qui, cinquante ans plus tard, sera au cœur d’un tournant majeur dans les sciences sociales, en même temps que dans l’art contemporain.

Argumentation – Art moderne – Expertise – Frontières mentales – Perception esthétique.

Summary
« It’s a Bird ! » Brancusi vs USA : When Law Defines Art

In 1928, the sculptor Brancusi filed a suit against the American customs, to obtain the recognition of one of his sculptures as a work of art. This trial dramatically emphasizes the link between a juridical argumentation, leaning on the formal rules of law, and an aesthetic argumentation, leaning on the informal conventions delimiting the common sense of art. It condenses in the judicial arena the repertoire of arguments which contributed first to the reaction against modern art, then to its institutional integration. What is at stake here is the reconstruction of a consensus, framed by law, on the proper delimitation of the cognitive boundaries of art, that is, on the definition of what can be considered artistic. Thus the winner was not only Brancusi, but also a « labelling theory » already experienced by Marcel Duchamp throughout artistic institutions : a theory which was to become, fifty years later, the standing point of a major turn in social sciences as well as in contemporary art.

Aesthetic perception – Argumentation – Expert evaluation – Mental boundaries – Modern art.

En octobre 1927 s’ouvrit à New York un procès opposant le sculpteur Brancusi à l’État américain. Il s’agissait pour le plaignant de prouver que sa sculpture intitulée « Oiseau », qui venait d’être lourdement taxée à l’importation par les douanes américaines en tant qu’objet utilitaire, était bel et bien une œuvre d’art et, comme telle, exonérée de droits de douanes  [1] . Le Tariff Act de 1922 prévoyait en effet, depuis 1913, la libre importation des œuvres d’art originales réalisées par des artistes contemporains ; élargi en 1922, suite à un certain nombre de litiges ayant fait jurisprudence  [2] , il stipulait que « la sculpture, en tant qu’art, est cette discipline des beaux-arts qui consiste à tailler et à sculpter dans la pierre ou tout autre matériau massif, ou à modeler dans l’argile ou toute autre substance plastique, en vue d’une reproduction ultérieure par la fonte ou le moulage, des imitations d’objets naturels, principalement des formes humaines ; elle représente ces objets dans leurs proportions véritables qu’il s’agisse de longueur, de largeur, d’épaisseur, ou seulement de longueur et de largeur »  [3] .

En novembre 1928 le juge rendra son verdict, en faveur du plaignant : l’objet sera juridiquement reconnu comme une œuvre d’art et, en tant que tel, admissible en franchise sur le territoire américain, conformément à l’article 1704 ; Brancusi sera remboursé de ses frais, et le jugement fera jurisprudence.

Il existe, dans l’histoire des conflits en matière artistique, beaucoup d’épreuves d’authenticité portant sur la main de l’artiste, ayant donc pour enjeu la distinction entre un original, une copie ou un faux  [4] . Plus rares sont les épreuves portant sur la nature même de l’objet, au sens de son appartenance à la catégorie des œuvres d’art ; plus rares encore sont de telles épreuves menées sur le mode le plus formalisé et sanctionné qui soit, en l’occurrence le procès  [5] . D’où l’exceptionnel intérêt de ce procès Brancusi vs USA, où le sculpteur a pu apparaître comme une sorte de héros de l’art moderne, qui attaque tout seul les États-Unis pour faire admettre juridiquement les nouvelles conceptions de l’art — et qui gagne !

Ce n’était pas, certes, le premier procès gagné par un artiste pour faire valoir ses droits. Dès le milieu du xviie siècle en France, le sculpteur Van Obstal, membre de la toute nouvelle Académie royale de peinture et de sculpture, avait obtenu des tribunaux que le produit de son travail soit considéré comme art libéral et non plus mécanique et, de ce fait, non soumis à la prescription trentenaire dont se prévalait une cliente pour refuser de le payer  [6] . Et à la fin du xixe siècle, en Angleterre, le peintre Whistler avait gagné — au prix d’une partie de sa fortune — le procès intenté en 1878 contre le critique d’art Ruskin pour avoir écrit à propos de son « Nocturne en noir et or » qu’il avait « jeté un pot de peinture à la tête du public »  [7] . Dans ces trois cas, on voit un artiste suffisamment conscient d’un privilège récemment acquis pour plaider sa cause en justice, et la gagner, faisant de ce nouveau privilège un droit : droit d’être reconnu et traité par sa clientèle comme un praticien libéral, même si son art relevait depuis des siècles de la catégorie des arts mécaniques ; droit de voir l’innovation picturale respectée par les critiques, même si elle ne correspond pas aux canons de la représentation traditionnelle ; droit de voir une sculpture abstraite reconnue et traitée par l’administration comme une œuvre d’art, même si elle ne répond pas aux canons de la figuration tout court.

Ce qui nous intéresse particulièrement dans le cas Brancusi (outre l’exceptionnelle richesse de ce matériau, rendu disponible par la transcription des minutes du procès et sa traduction en français), c’est que le passage à l’étape juridique produit une spectaculaire condensation des stratégies argumentaires utilisées à l’époque par les contempteurs et les défenseurs de l’art moderne : alors qu’ils ne se rencontrent guère que dans l’espace privé des conversations où s’échangent les opinions, ou bien, dans l’espace public, par la médiation des articles ou des lettres aux journaux, on a ici la mise en présence des deux parties, dans l’espace par définition public qu’est celui du procès, en un temps étroitement délimité par les contraintes de la procédure, et avec l’obligation de conclure par un jugement qui devra clore le litige, même si cette clôture se limite au cadre juridique. Ces conditions, propres à tout passage à l’épreuve de la loi dans un conflit, produisent un extraordinaire effet d’explicitation des arguments, à la fois condensés les uns par rapport aux autres dans l’espace rhétorique ainsi constitué, et développés un à un pour déployer le maximum de leur force.

Ce procès conjoint en effet deux ordres d’argumentation : l’argumentation juridique, appuyée sur un texte de loi, et l’argumentation esthétique, appuyée sur un sens commun de l’art qui, nous le verrons, excède à plusieurs reprises le cadre strict de la référence à la loi. Notre propos ici ne sera pas toutefois de commenter la dimension juridique des arguments utilisés, en les confrontant à la lettre de la loi ; ni de comparer la loi américaine à la loi française en matière de droit des œuvres d’art ; mais de mettre en évidence l’étroite imbrication entre le juridique et l’esthétique, les règles formalisées qui délimitent le droit et les conventions informelles qui délimitent l’art : comme si les transgressions des artistes modernes obligeaient par moments les parties en présence à sortir, littéralement, du cadre prévu par la loi, en s’engageant dans des discussions qui peuvent apparaître aujourd’hui comme relevant davantage de la controverse de salon que de la confrontation propre à l’arène juridique — au point qu’on en retire parfois l’impression d’un certain amateurisme de la part de ces professionnels du droit. Ainsi retrouve-t-on dans ce procès une sorte de résumé des arguments qui, dans l’entre-deux guerres, ont contribué à la réaction contre l’art moderne, puis à sa progressive intégration par les institutions — laquelle commencera de prendre effet, en France, à partir de la seconde guerre mondiale.

Ce qui fait en outre l’intérêt de ce document pour le sociologue, c’est que l’enjeu du procès n’est autre que l’imposition de la juste délimitation des frontières cognitives de l’art, ainsi mise en jeu par le passage des frontières géographiques entre deux continents — autrement dit la définition même de ce qui peut être considéré ou non comme artistique. L’intrigue de ce procès constitue d’ailleurs une sorte d’écho affaibli, quinze ans après, des readymade de Duchamp (lequel, ami de Brancusi, joua un rôle-clé dans l’affaire, comme le rappelle Margit Rowell dans sa préface) : celui-ci mettait à l’épreuve les capacités des institutions artistiques modernes à accepter un objet utilitaire (urinoir, roue de bicyclette, porte-bouteilles…) au titre d’œuvre d’art, alors que l’affaire Brancusi met à l’épreuve les capacités des institutions douanières, puis juridiques, à ne pas traiter comme objet utilitaire un objet conçu par son auteur comme une œuvre d’art. Aussi cet enjeu dépasse-t-il largement la seule défense des intérêts de Brancusi : il concerne tous les acteurs impliqués, de près ou de loin, dans le milieu de l’art, puisqu’il met en scène la difficile construction d’un consensus autour de l’art, valeur fortement investie, mais dont de récentes tentatives de déconstruction avaient commencé, depuis au moins une génération, à saper l’universalité  [8] .

Par sa concentration sur l’arène juridique et, de ce fait, par l’importance des stratégies argumentatives qui s’y déploient, cette affaire se laisse difficilement saisir par les analyses de sociologie de l’art situées au niveau beaucoup plus « macro » des interactions présidant à la mise en circulation d’une œuvre : qu’il s’agisse d’étudier l’ensemble des acteurs intervenant dans le « champ artistique », ou dans les « mondes de l’art », ou la fonction authentifiante des experts dès lors qu’un objet, reconnu comme œuvre d’art, est soumis à une épreuve d’authentification quant à l’identité de son auteur  [9] . La sociologie de la perception développée à propos des procédures d’expertise sur des objets à la nature douteuse  [10] n’est guère plus pertinente ici, puisque le moment du doute effectif (qui a pu être celui des douaniers) a laissé la place à une stratégie de doute rhétorique, qui va permettre aux acteurs non de mettre un objet à l’épreuve de ses usages, mais de confronter des arguments esthétiques dans le contexte circonscrit de l’arène juridique. C’est justement l’intérêt et l’originalité de cette affaire que de nous permettre d’observer de près ces stratégies argumentaires, à l’intersection du sens commun, de l’expertise esthétique et de l’expertise juridique : ce pourquoi les outils traditionnellement éprouvés dans d’autres contextes par la sociologie de l’art ne seraient guère d’utilité ici. Ses résultats seront considérés ici comme acquis, sans qu’il soit besoin de les rappeler, même si l’affaire en question n’est bien sûr qu’un maillon dans une chaîne de procédures de validation, laquelle n’est pas notre objet.

Cinq pièces à conviction furent amenées au cours du procès : la statue elle-même, une photographie certifiée conforme à l’original, un exemplaire de la revue The Arts, un autre numéro de cette revue reproduisant « des œuvres de Brancusi appartenant à la manière dite académique », et enfin la déposition de Brancusi — qui à l’époque vivait en France — recueillie au siège du Consulat général des États-Unis à Paris. Les témoins cités par le plaignant (autrement dit le « demandeur », Brancusi) étaient, à des titres divers, experts en art moderne : Edward Steichen, artiste, collectionneur et marchand ; Jacob Epstein, sculpteur ; Forbes Watson, rédacteur en chef de la revue The Arts ; Frank Crowninshield, rédacteur en chef de la revue Vanity Fair ; William Henry Fox, directeur du Brooklyn Museum of Art ; et enfin Henry Mc Bride, critique d’art au Sun et à The Dial. Quant aux témoins cités par le défendeur (en l’occurrence le gouvernement), il s’agissait uniquement de deux sculpteurs : Robert Ingersoll Aitken et Thomas H. Jones.

Les phases du procès consistèrent successivement en l’interrogatoire des témoins cités par Brancusi, le 21 octobre 1927 ; l’interrogatoire et le contre-interrogatoire de Brancusi, le 21 novembre 1927 à Paris ; l’interrogatoire des témoins cités par les États-Unis, le 23 mars 1928 ; les conclusions des avocats de Brancusi ; le mémoire en faveur de Brancusi ; les conclusions de l’avocat des États-Unis ; et enfin le jugement du 26 novembre 1928. Pour plus de lisibilité, nous analyserons dans l’ordre de leur apparition, en en retenant les éléments les plus caractéristiques, les arguments de la défense (États-Unis), suivis des contre-arguments des plaignants (Brancusi).

Le premier argument de la défense est qu’il ne s’agit pas d’un original. Reprenant les termes de l’article 1704 de la loi, relatif aux « peintures originales » et aux « sculptures ou statues originales », les questions de la défense portent sur le nombre de répliques éventuelles, l’exécution de la fonte et sa finition par des artisans ou des ouvriers, le polissage par un ouvrier ou par polissoir, l’auteur du polissage à la main ou à la machine : ce à quoi Brancusi répond bien sûr que toute la finition a été faite par lui-même et à la main. En effet c’est l’existence d’une série, dont les éléments ne sont identifiables que par un regard exercé ou une mise en présence, qui fut le déclencheur, sinon la cause, du classement imposé par les douanes et récusé par l’artiste  [11] . « Il n’existe au monde aucun autre bronze pareil à celui-ci ; le bronze que j’ai vendu est le bronze original », avait-il affirmé solennellement à ses propres avocats  [12] .

Au cours du procès, la réponse des plaignants reposera essentiellement sur la différence entre la conception initiale et finale, impliquant donc l’intervention personnelle de l’artiste : « Tout vient de ce que l’œuvre originale de sculpture a été conçue sous une autre forme et que cette pièce-ci a été coulée d’après ce modèle », précise l’un des avocats de Brancusi  [13] . Edward Steichen, l’un de ses témoins, insiste : « Dans le processus de fabrication de cet oiseau, j’ai vu s’accomplir une grande partie du travail. La première ébauche a été taillée dans du marbre. À partir de ce marbre, il a réalisé un moule en plâtre et à partir du moule un bronze a été coulé. Lorsque le bronze est sorti de la fonderie, il ne présentait qu’une très vague ressemblance avec cette chose, et c’est alors qu’avec des limes et des ciseaux M. Brancusi a taillé et travaillé cette pièce de bronze. — Et c’est l’artiste qui a fait cela ? — Oui, l’artiste en personne. Ce sont là les étapes par lesquelles est passé cet objet. J’ai vu ce bronze-ci au cours du processus alors qu’il n’était qu’à moitié limé et faisait le double de sa taille actuelle. — Il ne s’agit pas d’une copie de quoi que ce soit ? — Non  [14] . »

L’argument sera repris dans le mémoire des avocats en faveur de Brancusi : « Qu’il s’agit d’une conception originale est prouvé par le témoignage de MM. Brancusi et Steichen, le premier ayant déclaré qu’il a travaillé ce sujet particulier pendant plus de vingt ans et qu’il lui a fait subir une série de transformations et l’a fait évoluer à travers différentes étapes  [15] . » Ainsi l’intervention personnelle de l’artiste, par sa « main » même, casse l’hypothétique chaîne d’exécution industrielle  [16] . La dissociation de la conception et de l’exécution, du projet et de l’œuvre finie, ainsi que l’imputation au corps de l’artiste de l’intervention sur le corps de l’objet sont essentielles à la définition de l’objet comme artistique : la présence de la personne dans le processus de fabrication de l’œuvre d’art est, décidément, constitutive de son identité même  [17] .

Une fois évacué l’argument de l’inauthenticité pour cause de copie ou de fabrication industrialisée, la défense va amener un second argument, emprunté lui aussi à la définition légale et portant non plus sur le processus de fabrication de l’objet mais sur son apparence : l’objet n’est pas ressemblant à ce qu’il est censé figurer  [18] . On le trouve d’abord dans les questions posées à Steichen par le juge : « Qu’est-ce qui vous fait l’appeler « oiseau », ressemble-t-il à un oiseau pour vous ? […] Le seul fait qu’il l’ait appelé « oiseau » en fait un oiseau pour vous ? […] Si vous l’aperceviez dans la rue, vous ne songeriez pas à l’appeler « oiseau », n’est-ce pas ? […] Si vous le voyiez dans une forêt, vous n’en prendriez pas une photo n’est-ce pas  [19]  ? » Remarquons ce recours quelque peu étrange à la preuve par la photo : la preuve de l’art, c’est qu’il est digne d’être photographié, au même titre qu’un objet naturel dès lors qu’il est jugé beau ou intéressant. En d’autres termes, si l’objet litigieux est une œuvre d’art, il doit représenter quelque chose, et si ce quelque chose mérite d’être représenté par un artiste, alors il doit pouvoir être pris en photo.

Plus généralement, l’ensemble de cet argument de la ressemblance repose sur la conception traditionnelle de l’art comme mimesis, où la nature artistique de l’objet dépend de l’habileté de l’artiste à représenter, à figurer un objet du monde de façon identifiable  [20] . Cette association art = figuration, où l’épreuve se réduit à la capacité d’identification du représenté par un spectateur quelconque, paraît aller de soi : elle intervient très tôt dans le débat et n’est pas contestée par les plaignants et les témoins, qui répondent sur ce terrain-là, sans tenter de remettre en cause la pertinence de cette clause juridique. Même Epstein qui, interrogé par l’avocat de la défense, commence par déclarer : « Ce qu’elle représente m’est indifférent »  [21] , finit par répondre à l’avocat du demandeur : « Je commencerai d’abord, naturellement, par son titre ; si l’artiste l’a appelé « oiseau » j’en tiendrai compte, si je respecte l’artiste bien entendu. Je m’efforcerai de voir en quoi c’est un oiseau. Pour ce qui est de cette pièce-ci, elle rassemble les éléments d’un oiseau, certains éléments. […] Si vous regardez cette pièce de profil, là vous voyez, on dirait le poitrail d’un oiseau, sous cet angle surtout  [22] . » Aussi se voit-il rapidement acculé dans une impasse par les questions de la défense, puis du juge : « En d’autres termes, toute pièce de bronze arrondie pourrait représenter un oiseau ? — Je n’irais pas jusque-là. — Cela ressemble davantage à la quille d’un navire, non ? — S’il était couché. — Et un peu aussi au croissant de la nouvelle lune ? — Oui. — Si M. Brancusi l’avait appelée « poisson », vous y verriez un poisson ? — S’il l’avait appelée « poisson », je l’appellerais « poisson ». — S’il l’avait appelée « tigre », vous changeriez d’avis et vous considéreriez que c’est un tigre ? — Non  [23] . »

Ainsi la défense tente de disqualifier l’objet par l’argument de la ressemblance, d’abord en généralisant les propriétés censées évoquer un oiseau (n’importe quoi pourrait faire l’affaire), puis en les détachant des propriétés requises pour évoquer un oiseau (cela vaudrait aussi pour un poisson ou un tigre). Le témoin de Brancusi, qui s’est malencontreusement laissé coincer sur ce terrain glissant de la preuve par la figuration, essaie de concilier la confiance faite à l’artiste, lui laissant une marge d’autonomie dans le choix du titre, et la sollicitation des capacités de l’expert dans l’épreuve par confrontation avec l’objet, de façon à faire surgir malgré tout de la ressemblance.

La réponse des plaignants va consister, non à contester le principe même du critère de ressemblance (qui les obligerait à remettre en cause le cadre juridique), mais à étendre les limites de la figuration à des impressions intérieures : la ressemblance en art peut-être purement intérieure, subjective, suggestive. On le voit dans les réponses de Steichen : « Il ne ressemble pas à un oiseau mais je le ressens comme un oiseau ; […] Je ne dis pas que c’est un oiseau en vol ; je dis qu’il suggère un oiseau dans l’espace  [24] . » Mais l’argument-choc, à l’appui de cette relativisation de la notion de ressemblance, va être de convoquer une œuvre incontestablement artistique en montrant que, pas plus que l’« Oiseau » de Brancusi, elle ne présente de ressemblance évidente avec un véritable oiseau. Ainsi va procéder Epstein en exhibant une antiquité égyptienne : « Sa sculpture s’apparente à la forme de sculpture ancienne la plus accomplie, comme celle de l’Egypte antique, vieille de trois mille ans. Si vous permettez que je montre à la Cour un exemple de sculpture ancienne qui m’appartient, je pourrai en faire la démonstration (il va chercher la pièce). C’est un faucon. […] C’est une antiquité égyptienne, un faucon de trois mille ans. — Et vous lui trouvez une similitude de forme avec ce que vous entendez par faucon ? — Un ornithologiste pourrait ne pas trouver de ressemblance. Moi, j’en trouve une avec un oiseau. Les plumes ne sont pas figurées, les pattes non plus  [25] . »

Ainsi la suite de l’interrogatoire, qui avait mis le témoin en mauvaise posture, va lui permettre de regagner du terrain : en exhibant un objet — une antiquité égyptienne — fermement stabilisé dans son identité d’œuvre d’art, et qui représente également un oiseau mais avec une liberté équivalente à l’égard de son signifié, il élargit de facto les frontières de la figuration et, partant, de l’art lui-même. L’argument est fort, car il se place sur le terrain même des adversaires, en les obligeant à renoncer à l’épreuve de ressemblance pour ne pas être mis en contradiction avec eux-mêmes. Watson, le critique d’art appelé à témoigner pour Brancusi, sera le premier à récuser l’argument de la ressemblance en minimisant l’importance de la similitude objective au profit du sentiment subjectif : « Je suis d’accord avec ce que M. Epstein a dit, qu’il s’agit d’une évocation de la forme d’un oiseau, une modulation de l’idée, mais le fait qu’elle représente ou non un oiseau n’a pour moi aucune espèce d’importance. Je pense que c’est la sensation du vol, le sentiment de l’essor, que ce sont ces caractéristiques-là qui me donnent le sentiment d’un oiseau. C’est un détail mineur pour moi, une chose dont je ne me soucie pas beaucoup  [26] . » Notons toutefois qu’il peut se le permettre parce que la subjectivité d’un critique reconnu possède une valeur objective que n’a pas celle de tout un chacun : il a été présenté comme rédacteur en chef d’une revue spécialisée et écrivant sur l’art depuis une vingtaine d’années.

Interrogé à son tour par la défense, Frank Crowninshield, rédacteur en chef de Vanity Fair, commencera par aller dans le même sens (« Elle donne l’impression du vol, elle suggère la grâce, l’élan, la vigueur alliés à la vitesse, dans un esprit de force, de puissance, de beauté, comme l’oiseau »), pour pousser ensuite un peu plus la disqualification de la question de la ressemblance : « Le nom de cette œuvre, le titre en soi, ne veut pas dire grand-chose. Les plus grands sculpteurs, Barye et d’autres, ont donné à nombre de leurs œuvres des titres qui ne veulent rien dire. L’une des plus connues de M. Barye s’intitule Esprit de la nuit. Nous n’accordons aucune attention au titre, ça ne nous intéresse pas du tout. Ce qui nous intéresse, c’est l’œuvre. Il aurait pu tout aussi bien l’intituler Esprit du vol. Dans un certain sens, le titre n’a pas grand-chose à voir avec l’œuvre du sculpteur. Il ne modifie en rien la qualité esthétique de l’œuvre en tant qu’œuvre d’art, du moment que celle-ci réunit proportions, équilibre, lignes et témoigne d’un art accompli  [27] . »

Ainsi l’expert minimise la désignation sémantique pour valoriser l’objet dans sa dimension proprement plastique, et non pas figurative (représentation), voire herméneutique (signification). Il privilégie les capacités d’expertise des spécialistes, capables d’évaluer une œuvre selon des critères internes, propres à ses qualités spécifiques, mettant au second plan l’approche externe des profanes qui, faute de repères esthétiques, se fient à la dénomination en se contentant de mesurer la distance du signe à son objet. L’avocat de la défense va faire alors comme s’il n’avait pas entendu l’argument, c’est-à-dire comme si la valeur esthétique était imputée par le témoin à la ressemblance, même suggestive, ce qui lui permettrait de re-caler le débat sur celle-ci, convoquant non plus l’expertise des spécialistes mais le sens commun des profanes dont il se fait ici, implicitement, le représentant : « Pourquoi dites-vous que cette œuvre d’art vous séduit dans la mesure où elle représente le vol d’un oiseau ? — Je n’ai pas dit ça, j’ai dit qu’elle suggérait le vol. — Ainsi, ce qui fait qu’elle flatte votre sens artistique, c’est qu’elle suggère le vol ? — Pas du tout. Ce qui me séduit ce sont ses proportions, sa forme, son équilibre, sa conception et l’art accompli dont elle témoigne  [28] . »

Quant au conservateur, il va suivre une stratégie un peu différente encore pour contourner l’argument de la ressemblance en le minimisant. Interrogé à son tour par la défense sur les raisons pour lesquelles il « appelle cela une œuvre d’art », il déclare : « D’abord, elle est expressive, elle a une forme, elle traduit une idée, probablement suggérée par le vol d’un oiseau, ou elle suggère simplement le vol d’un oiseau. Une chose de cette nature est souvent inspirée à l’artiste par une idée abstraite qu’il exprime de manière originale. Je pense que c’est ce que cet artiste a fait. L’idée qu’il en avait quand il a commencé à y travailler a probablement évolué et il l’a suivie. Il est probable qu’il a d’abord conçu son oiseau de manière réaliste  [29] . » Il insiste ainsi sur la dimension conceptuelle du travail de l’artiste, plus que sur ses qualités proprement plastiques, comme c’était le cas des artistes, collectionneurs et critiques précédemment cités : on a là un exemple de l’intellectualisme caractéristique du rapport savant à l’art, qui deviendra un paradigme dominant pour l’art contemporain à partir des années soixante. Cela lui permet de reprendre à son compte l’argument de la ressemblance, qu’il ne récuse pas mais replace dans un processus d’« abstraction » au sens propre du terme.

C’est alors que le juge, fatigué sans doute de voir s’enliser cet argument de la ressemblance qui lui semblait au départ aller de soi, va le clore en le disqualifiant sur le plan juridique : « Je ne vois pas la nécessité de perdre du temps à prouver que ceci est un oiseau. S’il s’agit d’une œuvre d’art, d’une sculpture, elle ressortit à cet article. Il n’existe aucune loi à ma connaissance qui stipule qu’un objet doive représenter la forme humaine ou une forme animale particulière ou un objet inanimé, mais seulement qu’il représente une œuvre d’art, une sculpture. » L’argument est étonnant, qui disqualifie les termes mêmes de la loi (laquelle définissait comme sculpture les « imitations d’objets naturels, principalement des formes humaines ») en jouant sur les mots. Profitant en effet de l’ambiguïté du terme « représenter », il glisse du sens propre utilisé par la loi (« représenter un objet ») au sens figuré : celui de « équivaloir » ou « être assimilable à » une œuvre d’art, faire partie de la classe des œuvres d’art. Le juge opère là un remarquable tour de passe-passe, consistant à s’appuyer sur le cadre juridique tout en lui faisant subir une extension considérable, par le passage du sens propre (la représentation iconique, en tant que présentification d’un objet absent) au sens figuré (la représentation métonymique, en tant qu’élément d’une classe) de ce terme hautement polysémique qu’est le mot « représenter »  [30] .

Ainsi arrête-t-il une discussion qui ne trouve pas de clôture, parce que son objet même (la notion de ressemblance figurative) a été, dans la réalité, soumis par les artistes à de telles manipulations que son acception est devenue trop instable pour demeurer assignable au cadre strict de la définition juridique. Mais ce faisant, il fait basculer radicalement le rapport de forces, en mettant le plaignant à l’abri d’une contestation au nom de l’argument légal de la ressemblance. L’argument est donc clos, parce que déclaré non pertinent dans l’arène de la loi. Toutefois les automatismes de la perception esthétique traditionnelle, qui tendent spontanément à donner tort à l’artiste, ne tardent pas à remonter à la surface : à la fin du même interrogatoire, quelques répliques plus loin, le juge ne peut s’empêcher de demander : « Croyez-vous qu’il y aurait plus d’un visiteur sur dix mille qui imaginerait qu’il s’agit d’un oiseau  [31]  ? » Décidément, l’argument de la ressemblance est aussi prégnant pour les profanes en art moderne que peu pertinent pour les initiés : on le fait sortir par la porte (juridique), il revient par la fenêtre (esthétique)…

Cette disqualification de l’argument de la ressemblance sera reprise par les avocats de Brancusi dans leurs conclusions, mais étayée par des considérations historiques : citant différents dictionnaires, ils remarquent que « ces définitions se réfèrent uniquement aux représentations réalistes d’un objet alors que la sculpture de tous les temps, de toutes les époques et de tous les pays montre qu’il peut exister une conception de la sculpture et de l’art, allant au-delà d’une représentation purement réaliste et imitative des objets, ou qui consiste à les représenter dans leurs véritables proportions de longueur, de largeur et d’épaisseur »  [32] . Il s’agit là de rien moins que de faire entériner par la loi l’existence et la légitimité de l’art abstrait.

La défense va alors passer à une série d’arguments visant non plus l’œuvre elle-même, à travers les questions d’originalité et de ressemblance figurative, mais les personnes : l’entourage de l’artiste d’abord, puis l’artiste lui-même. L’argument n° 3 va consister à montrer, selon une classique stratégie de repliement sur l’arène judiciaire, que les témoins des plaignants ne sont pas qualifiés. Ainsi par exemple, l’avocat défendant les États-Unis demande à Steichen : « Détenez-vous un certificat vous reconnaissant la qualité d’artiste ? » — demande qui renvoie à une définition professionnelle, et non pas vocationnelle, de l’activité artistique  [33] . Et lorsque celui-ci répond : « Je n’ai jamais entendu parler de cela. […] J’exerce ma profession d’artiste, photographe et peintre », il fait préciser : « C’est-à-dire prendre des choses en photo avec un appareil et les peindre ensuite  [34]  ? » — phrase qui trahit soit un flagrant manque de culture artistique, soit une stratégie de rabaissement de l’activité du témoin. Dans l’un ou l’autre cas, le débat tend à se recadrer dans la figure classique du combat entre béotiens défenseurs du sens commun et avant-gardistes initiés.

À cette tentative de disqualification des témoins de Brancusi par la défense, les plaignants répondront, très classiquement, par une disqualification symétrique : les témoins de la défense ne sont pas qualifiés. Ils visent notamment le sculpteur Aitken, qui rejette non seulement le travail de Brancusi mais l’art moderne dans son ensemble : « Je veux m’assurer auprès du témoin si oui ou non l’art moderne — ce qu’on appelle l’art moderne — est capable de provoquer en lui une réaction émotionnelle. Je veux montrer qu’en ce qui le concerne, l’art moderne, toute la sculpture classée comme art moderne, est sans effet sur lui. Et je pourrais ainsi argumenter devant la Cour qu’il n’est pas habilité à déterminer si ceci est ou non de l’art », explique un avocat de Brancusi pour justifier ses questions  [35] . Ici, c’est la partialité du témoin qui tente d’être mise en évidence, de manière à, si l’on peut dire, « dés-objectiviser » — c’est-à-dire à « subjectiviser » — son témoignage. L’absence de « sensibilité » d’un artiste à tout un pan de l’art est un argument pertinent — de même que le serait l’absence de connaissances d’un critique — compte tenu du fait qu’un artiste est censé posséder non seulement des compétences techniques, mais également cette « sensibilité », cette appréhension immédiate, intuitive, quasi corporelle, de la qualité esthétique.

Le mémoire en faveur de Brancusi reviendra d’ailleurs sur cet argument, en stigmatisant l’excessive partialité du témoin : « Il suffit de lire le témoignage de M. Aitken pour constater le venin et l’animosité qui sous-tendent ses déclarations et la Cour a dû être impressionnée par le traditionalisme endurci et figé du témoin qui ne voit rien de bon dans le nouveau alors qu’il trouve tout bon dans l’ancien  [36] . »

De façon plus subtile, l’argument n° 4 va consister à disqualifier Brancusi en suggérant que la reconnaissance de l’artiste n’est due qu’à des liens personnels. « Mais vous avez acheté ceci pour votre collection personnelle parce que vous êtes un ami proche de M. Brancusi et que vous aimez son travail ? », demande le juge à Steichen, lequel répond : « Pas parce que je suis un ami proche, mais parce que j’aimais cette chose. […] Il n’y a aucune considération personnelle là-dedans  [37] . »

Le juge teste ici la possibilité de disqualifier la reconnaissance du talent de l’artiste en imputant l’achat de l’œuvre à la seule motivation d’un lien personnel : alors ce ne serait pas l’œuvre qui serait grandie par cet échange marchand, mais seulement les liens d’amitié entre les personnes du sculpteur et du collectionneur-acheteur  [38] . C’est que, dans le monde de l’art, la médiation par la personne est toujours ambivalente : soit qualifiante, lorsqu’il s’agit d’attester l’authenticité de l’objet par l’intervention du créateur ; soit disqualifiante, lorsqu’il s’agit de discréditer l’admiration dont il est l’objet, par exemple l’intérêt pour sa biographie ou, comme ici, la reconnaissance des collectionneurs  [39] . En d’autres termes, la personne est qualifiante dans le circuit de production des œuvres d’art (entre humains et objets), et disqualifiante dans le circuit de consécration (entre humains).

Aux arguments 3 et 4 de la défense (témoins non qualifiés et liens personnels), les plaignants vont répliquer en attestant que l’artiste est reconnu comme tel par les institutions au plus haut niveau — musées, collectionneurs, galeries : « Nous voulons faire la preuve que M. Brancusi est un artiste mondialement connu, que des critiques sur son œuvre sont publiées dans un certain nombre de revues ici et outre-Atlantique. Nous entendons prouver qu’il est un artiste de renommée suffisante pour intéresser les critiques du monde entier », répond l’avocat du plaignant lorsque, ayant cité un livre mentionnant Brancusi, la défense objecte que « rien ne prouve que ce William Stark soit une autorité habilitée à juger si M. Brancusi est un artiste, si ses œuvres sont des œuvres d’art ou s’il est un sculpteur original »  [40] . Cette stratégie sera renforcée à l’issue de la première audience par une requête du conseil du plaignant demandant à constituer une commission chargée de recueillir des témoignages à l’étranger. On demeure bien là dans la logique du « monde du renom », où l’internationalisation des témoignages en faveur de l’artiste rend sa reconnaissance d’autant plus probante qu’elle est plus largement répandue, et qu’elle est due à des experts qualifiés par leur haut niveau de spécialisation et non par leur proximité avec l’artiste. L’idéal, que recherchent les avocats de Brancusi, consiste à montrer que les plus grands experts, les plus nombreux et les plus éloignés de la personne de l’artiste, s’accordent pour lui accorder crédit  [41] .

Si l’argument est, encore une fois, caractéristique du « monde du renom », où la nature d’artiste se prouve par la réputation à condition que celle-ci soit établie auprès d’experts, il faut préciser que ce recours au renom n’est possible et nécessaire que parce qu’on a désormais affaire à un monde de l’art qui a été, si l’on peut dire, « dés-artisanalisé », de sorte que le seul examen de la conformité d’un objet aux standards et de l’habileté qu’il requiert ne suffisent plus à garantir sa nature artistique ; qui a été, ensuite, « dé-professionnalisé », de sorte que n’y interviennent guère le diplôme à l’entrée ou la cooptation au sein d’un collectif de pairs ; et qui a été, enfin, partiellement « dé-commercialisé », de sorte que le succès marchand de la production ne suffit pas non plus à établir sa qualité  [42] . Et c’est un monde qui tend en outre à être de plus en plus personnalisé, de maintes façons : de sorte que pour établir la nature artistique de l’objet — c’est-à-dire son identité d’œuvre d’art — il devient nécessaire de passer par l’identité de la personne, en établissant que son créateur est bien un artiste.

L’argument n° 5 va viser plus directement Brancusi lui-même, et non plus ses défenseurs. Il va s’agir en effet d’affirmer que l’artiste est un marginal, le seul à pratiquer ce genre de création : « Il est pratiquement marginal et solitaire dans cette catégorie particulière d’art ? », demande par exemple à Epstein l’un des avocats de la défense  [43] . On reste là encore dans le cadre juridique, puisqu’il s’agit de mettre en cause le professionnalisme de l’artiste, mais en utilisant un critère d’appréciation qui sort d’une définition strictement légale ou même institutionnelle. Il s’agit en effet de ce qu’on pourrait appeler l’argument de la singularité disqualifiante, tel qu’il est utilisé en régime de communauté : si l’artiste est seul à pratiquer ce genre de création, on peut le considérer comme excentrique, sans qualité, hors normes parce qu’incapable de maîtriser les normes, marginal parce que démuni des propriétés lui permettant de s’intégrer à son milieu — et, par conséquent, ne méritant pas de bénéficier du crédit accordé à tout artiste ayant fait les preuves de sa capacité.

L’ambivalence qui caractérise le régime de singularité rend l’argument réversible : dès lors qu’on se trouve dans l’univers de la singularité qualifiante, comme c’est le cas des amis de Brancusi, sa marginalité peut apparaître au contraire comme un gage d’authenticité, comme l’inévitable rançon de l’innovation, de l’avant-gardisme  [44] . C’est pourquoi, interrogé sur ce thème par la défense (« L’œuvre de M. Brancusi est, semble-t-il, unique en son genre pour vous qui connaissez le monde de l’art, n’est-ce pas ? »), William Fox, directeur de musée, adopte la prudence et, flairant sans doute le piège, se contente d’une réponse dilatoire : « Ses œuvres sont le fruit du travail de l’artiste s’exprimant en toute liberté. » Mais la question suivante (« N’est-ce pas plutôt que l’œuvre elle-même […] est différente de toutes les autres sculptures d’artistes, marginale par rapport à ce que l’on appelle art ? ») lui révèle, par son insistance, la teneur de l’argument, de sorte qu’il peut lui opposer une réplique beaucoup plus ferme : « Je ne crois pas qu’elle soit marginale dans ce sens-là. Et elle ne constitue pas un cas isolé  [45] . » Cette fois le témoin a compris, et il fait la réponse adéquate en niant la marginalité de l’artiste, éliminant ainsi le risque de le voir disqualifié par sa singularité.

Plus généralement, la réponse des plaignants à cet argument va consister, non à clamer la nécessaire singularité des authentiques innovateurs (se plaçant d’emblée en régime de singularité, au risque de s’enfoncer dans d’inextricables conflits de valeurs), mais à affirmer au contraire son intégration dans une communauté artistique, éliminant donc tout soupçon de marginalité : l’artiste s’inscrit dans une forme d’art partagée par d’autres, voire très ancienne. Voici par exemple la suite de l’interrogatoire d’Epstein par la défense : « Il s’apparente à une forme de sculpture très ancienne, — je dirais même qu’elle remonte aux Egyptiens. Il n’est absolument pas marginal. Sa sculpture s’apparente à la forme de sculpture ancienne la plus accomplie, comme celle de l’Egypte antique, vieille de trois mille ans  [46] . » Là encore le témoin se place, habilement, sur le terrain des adversaires, en régime de communauté : l’artiste appartient bien à une filiation de créateurs.

Mieux encore : à la question de la défense : « Certains font-ils des œuvres du même genre que la pièce à conviction n° 1 ? », Watson répond : « Il y a des artistes qui font de la sculpture abstraite. Mais elle ne ressemble pas à celle-ci parce qu’il s’agit d’une forme d’expression individuelle  [47] . » L’argument est habile, qui ménage à la fois le régime de communauté — le genre « sculpture abstraite » dans lequel s’inscrit l’artiste, démentant toute marginalité — et le régime de singularité — l’individualité de l’expression, garantissant contre le risque d’inauthenticité. Face à cette stratégie à double détente, qui neutralise l’argument de la marginalité tout en évitant l’accusation de plagiat ou d’absence d’originalité, la défense va réagir en tentant de rabattre la réponse du témoin sur une seule de ces deux dimensions : celle, à nouveau, qui pourrait permettre de disqualifier l’artiste par son excentricité. « Ainsi donc, la pièce à conviction n° 1 et les autres œuvres de M. Brancusi sont uniques et marginales, comparées à toutes les sculptures à propos desquelles vous avez écrit au cours des vingt dernières années », insiste l’avocat — ce à quoi le témoin répond : « Elles ne sont pas plus uniques que toutes les autres sculptures  [48] . » L’argument, imparable, est typique de la sortie hors-équivalence qui caractérise le régime de singularité : l’unicité permet à l’objet d’échapper à toute mise en équivalence, de sorte que toutes les œuvres d’art, par définition uniques, ne peuvent être dites ni plus ni moins uniques : elles échappent à toute évaluation comparative, y compris la plus classique, consistant à désigner le « Primus inter pares », le premier parmi ses pairs  [49] .

Cet argument de la marginalité peut également s’appliquer non plus à la situation de l’artiste dans le monde de l’art, mais aux motivations de ses amateurs. Ainsi Fox, directeur de musée, à qui le juge demande s’il choisirait l’œuvre « plutôt à titre de curiosité », s’empresse de récuser cette hypothèse : « Non, Monsieur le Président, pas à titre de curiosité ; je la choisirais parce que c’est un objet d’art qui me séduit, parce que c’est une belle pièce, à cause de sa beauté, de sa symétrie, de toutes ses qualités qui me procurent une émotion agréable  [50] . » En effet, la disqualification par la « curiosité » ressortit encore à une singularisation dépréciative à partir du régime de communauté : l’excentrique, le hors du commun peut à la rigueur avoir un intérêt, mais uniquement par cette qualité superficielle, générique pour ainsi dire, qu’est sa transgression des frontières de la normalité, et non par une qualité intrinsèque, indépendante du contexte et du jugement. Aussi l’hypothèse doit-elle être immédiatement évacuée par le défenseur de l’artiste.

L’argument n° 6 va attaquer l’artiste plus explicitement encore, non plus par sa marginalité mais, directement, par son absence de talent. Il suffira pour cela de suggérer que Brancusi est un mauvais artiste, qui pratique l’abstraction faute d’être capable de figuration. Bien que l’argument puisse être également rapporté à l’exigence juridique de professionnalisme, il pousse encore plus loin son extension hors d’une définition strictement légale, pour faire intervenir des critères d’évaluation empruntés au sens esthétique ordinaire. Ainsi, en faisant préciser à Watson qu’il est malgré tout arrivé à Brancusi de sculpter d’après des modèles humains, l’avocat de la défense accuse implicitement l’artiste de « faire de nécessité vertu », selon l’apologue des raisins trop verts. Pour être complètement déployé, l’argument nécessiterait toutefois la parole d’un expert, ce que n’est pas l’avocat de la défense : il apparaît ici comme le porte-parole d’un sens commun de l’art attaché à la hiérarchie, très traditionnelle, qui place au sommet de l’art la figuration et, surtout, la figure humaine. C’était déjà la hiérarchie des genres explicitée par André Félibien dès la deuxième génération de l’académie : on reste dans un paradigme esthétique totalement classique — c’est-à-dire pas même encore romantique. On mesure mieux là l’écart avec le paradigme moderne que défendent Brancusi et ses amis : lesquels n’en prennent pas moins soin de répondre implicitement à cette critique avec la pièce à conviction n° 4, un numéro de revue reproduisant « des œuvres de Brancusi appartenant à la manière dite académique ».

Plus développé sera l’argument n° 7, selon lequel l’œuvre aurait pu être produite par un artisan, sans intention artistique. Il s’agit là, à nouveau, d’une interprétation des termes de la loi, qui infère, à partir de la qualité d’artiste, l’existence d’une intentionnalité esthétique, laquelle fait la différence avec l’artisan et, par là-même, fonde la distinction entre œuvre d’art et objet artisanal. Ainsi l’avocat de la défense s’écrie, lors de l’interrogatoire d’un de ses témoins : « En d’autres termes, c’est un merveilleux polisseur de bronze. N’importe quel polisseur peut en faire autant  [51] . » Ce faisant, il tente de réduire l’artiste à un excellent artisan, ce qui lui permet d’utiliser l’argument, classique dans le monde ordinaire, de l’absence de compétence spécifique — « n’importe qui pourrait en faire autant » — mais en l’appliquant, paradoxalement, à une catégorie numériquement très restreinte : celle de ces ouvriers hautement spécialisés que sont les polisseurs.

« Si vous preniez une barre en laiton parfaitement incurvée et symétrique, magnifiquement polie, elle vous séduirait également au titre d’œuvre d’art ? », demande par exemple l’avocat de la défense à Crowninshield, qui répond : « Non, Monsieur. S’il s’avérait qu’un grand artiste a fait la barre… — Imaginez que vous ne sachiez pas qui l’a faite. — Cela ne changerait rien  [52] . » On voit ici l’erreur du témoin, qui répond trop vite en neutralisant l’argument de l’identité artistique de l’auteur ; l’avocat s’engouffre dans la brèche, que le témoin va devoir refermer en tricotant l’argument à l’envers, pour déclarer que si l’œuvre est belle, elle ne peut être celle d’un ouvrier.

Ici se déploie le contre-argument des plaignants : c’est une œuvre d’art parce qu’elle a été créée par un artiste. Ils s’appuient sur l’article 1704 de la loi (« uniquement les productions de sculpteurs professionnels […] réalisées au titre exclusif de productions professionnelles de sculpteurs »), argumentée donc selon le mode professionnel de la compétence attestée, et non selon celui — vocationnel — de l’inspiration. Exemplaire à cet égard est l’interrogatoire d’Epstein par l’avocat de la défense, où se trouvent explicitées la différence entre conception et exécution, et la distinction homologue entre artiste et ouvrier, qui appartiennent au répertoire classique des arguments en faveur d’une valorisation de l’activité artistique, depuis le mouvement académique et son insistance sur le caractère libéral et non pas mécanique des arts de l’image. « Vous déclarez que vous tenez ceci pour une œuvre d’art, voulez-vous avoir l’amabilité de nous dire pourquoi ? — Eh bien, elle flatte mon sens de la beauté, me procure un sentiment de plaisir, elle est l’œuvre d’un sculpteur, elle a à mes yeux un grand nombre de qualités… mais elle constitue en soi un très bel objet. Pour moi, c’est une œuvre d’art… — Ainsi, si nous avions une barre en laiton, polie à la perfection, incurvée de façon plus ou moins symétrique et harmonieuse, ce serait une œuvre d’art… — Ce pourrait être une œuvre d’art. — Qu’elle soit faite par un sculpteur ou par un ouvrier ? — Un ouvrier ne peut pas créer la beauté. — Vous voulez dire qu’un ouvrier de premier ordre, muni d’une lime et d’outils à polir, une fois coulée cette pièce à conviction n° 1, serait incapable de la polir et d’arriver au même résultat ? — Il pourrait la polir mais il ne pourrait la concevoir. Toute la question est là. Il ne peut concevoir ces lignes particulières qui lui confèrent cette beauté unique. C’est cela la différence entre un ouvrier et un artiste : il ne conçoit pas comme le fait un artiste. — S’il était capable de créer, il cesserait d’être ouvrier pour devenir artiste ? — C’est exact : il deviendrait artiste  [53] . »

Ainsi l’argument de la nature artistique de l’auteur — qu’elle soit attestée par sa réputation ou par sa capacité à créer — est indispensable à l’argument de la beauté de l’objet, attestée par le sentiment subjectif du regardeur. On retrouve ici l’indissociabilité, propre au monde artistique, entre œuvre et personne : sans celle-ci, la beauté d’un objet peut ne renvoyer qu’au monde naturel, où la création n’est imputable qu’à Dieu, au hasard ou aux processus physiques ; ou bien au monde industriel, où la création n’est que fabrication, habileté technique, et où l’éventualité de la beauté est secondaire, inintentionnelle ou purement circonstancielle. C’est dire une fois de plus à quel point une sociologie de la perception esthétique est indissociable d’une histoire sociale du statut d’artiste  [54] .

La question se précise encore lors de l’interrogatoire d’Epstein par l’avocat de la défense : « Imaginons qu’un morceau quelconque de pierre, de marbre, tombe entre les mains d’un artiste et que celui-ci en taille des éclats au hasard ; considérez-vous qu’il s’agit d’une œuvre d’art du moment que ce retrait de matière ça et là aura été effectué par un sculpteur ? — Du moment qu’un morceau de pierre ou de marbre tombe entre les mains d’un homme, et que cet homme est un artiste, le morceau de pierre risque de devenir une œuvre d’art  [55] . » La distinction entre un objet naturel et un objet fait de main d’homme est certes nécessaire pour qualifier une œuvre d’art, mais pas suffisante : encore faut-il que cet homme soit un authentique artiste. Inversement, le propre du grand artiste est d’être capable d’annuler cette distinction, en faisant d’un objet naturel une œuvre d’art ; cette transmutation demeure toutefois hypothétique : l’objet « risque » seulement de le devenir. Car encore faut-il que la puissance de l’artiste — quels que soient les critères qui permettent de l’attester — soit suffisamment grande pour opérer une telle transmutation. Et peut-être est-ce là l’un des marqueurs de la distinction entre un artiste quelconque (fût-il authentique) et un « grand artiste » ? De même que le « grand écrivain » par rapport au simple « écrivain », le « grand artiste » se différencie du simple « artiste » par quelque chose qui n’est plus seulement de l’ordre d’une gradation dans la qualité, d’un simple glissement sur l’axe des états de grandeur : c’est une solution de continuité, un passage de seuil, un changement d’identité qui permet de passer de l’un à l’autre. D’où le prudent repli sur le « risque », au sens de l’éventualité : la puissance de transmutation de l’objet naturel en œuvre d’art dépend de cette radicale différence — si délicate à mesurer et, pourtant, si importante — entre un artiste et un grand artiste.

Arrive pour finir l’argument n° 8 de la défense : ce n’est pas une œuvre d’art. Là, le cadre juridique se trouve largement débordé : l’argumentation ne relève plus que des stratégies rhétoriques ou évaluatives en usage dans le monde de l’art ou dans le monde ordinaire. Ainsi le sculpteur Aitken, cité par les avocats de la défense, commence par leur déclarer simplement : « Je considère qu’il ne s’agit ni d’une œuvre d’art ni d’une sculpture  [56] . » Et puis, plus subtilement, aux plaignants qui lui demandent : « Combien d’œuvres d’art de M. Brancusi avez-vous vues ? », il répond : « Aucune. — Vous n’avez jamais vu aucune œuvre de M. Brancusi ? — Vous avez parlé d’œuvres d’art. Je n’en ai pas vue. — Avez-vous vu quelques-unes de ses œuvres ? — J’ai vu des choses de ce genre, mais je n’ai vu aucune œuvre d’art. — En d’autres termes, vous ne considérez pas qu’il s’agit d’œuvres d’art ? — Non  [57] . »

L’essentiel en la matière, décidément, est dans la désignation : le témoin, futé, ne s’y trompe pas, qui refuse la dénomination « œuvres d’art » à propos des créations de Brancusi, quitte à produire un joli quiproquo. Quant au second témoin amené par la défense, il développera un peu plus son argumentation : « Elle est trop abstraite et constitue une perversion de la sculpture formelle », répond-il à la question de savoir pourquoi il considère que ce n’est pas une œuvre d’art ; « Je ne crois pas qu’elle exprime le sentiment de la beauté  [58] . » En d’autres termes, l’abstraction ou, plus précisément, son excès, est propre à dénaturer, en la « pervertissant », l’œuvre d’art, au point de lui faire perdre son identité. Le témoin en appelle implicitement à une transgression modérée des critères artistiques traditionnels : trop, c’est trop ! Quant à l’argument de l’absence de beauté (ou, plus subtilement, de l’incapacité à « exprimer le sentiment de la beauté »), qui suit la dénaturation par l’abstraction, il est difficile de savoir s’il est simplement la suite logique de ce caractère « trop abstrait » — lequel serait donc antinomique du beau — ou bien s’il relève d’une autre catégorie argumentaire.

Reprise par les plaignants à l’appui de Brancusi, cette question de la beauté fera l’objet d’une tentative de relativisation par les avocats de la défense, suggérant dans leurs conclusions que le terme d’« œuvre d’art » serait réservé par la loi à « cette catégorie des beaux-arts imitant les objets naturels tels que l’artiste les perçoit et dont la seule vue est capable d’engendrer l’émotion », à l’exclusion des objets purement décoratifs, même s’ils sont perçus comme beaux. Sous-entendant que l’objet en question n’a de beauté que décorative, même s’il n’est pas utilitaire, l’argument reprend sur le plan juridique la hiérarchie élaborée à l’époque des Lumières entre beaux-arts, artisanat d’art et artisanat industriel. Il est significatif toutefois qu’il n’ait pas été explicitement amené au cours du procès, et qu’il ne soit pas réellement développé dans les conclusions, qui le proposent sans véritablement l’étayer.

À ce dernier argument de la défense, plaidant que l’« Oiseau » de Brancusi n’est pas une œuvre d’art, les plaignants vont répondre successivement par trois contre-arguments : premièrement, que toute opinion en la matière est subjective ; deuxièmement, que la beauté de l’objet en fait une œuvre d’art ; troisièmement, qu’il n’a pas de fonction utilitaire. Première réponse donc : toute opinion en la matière est subjective et indéterminée. Ainsi les plaignants relativisent l’opinion négative d’Aitken, témoin de la défense : « N’est-il pas certain, si on réunit un certain nombre d’artistes, disons dans une même pièce, et qu’on leur apporte une sculpture, qu’il y aura divergence de points de vue à propos de la qualité de cette œuvre d’art  [59] ? » L’argument est efficace mais parfaitement réversible, puisqu’il pourrait également disqualifier les témoins du plaignant. La seule façon de l’utiliser à sens unique, en faveur de l’artiste, est de faire apparaître une dissymétrie dans la qualification des points de vue en question : experts contre profanes, ou encore spécialistes chargés de construire une certaine objectivité de l’opinion esthétique (critiques, historiens d’art) contre artistes intéressés à faire triompher leur propre conception.

La suite de l’interrogatoire va permettre aux plaignants de mettre en évidence non plus la subjectivité mais l’indétermination, le flou dans la définition de l’art sur laquelle repose le refus de reconnaissance du témoin. Un peu à son corps défendant, celui-ci va s’engager sur ce terrain glissant : « Comment définissez-vous l’art ? — Je ne définis pas l’art. — Vous voulez dire que l’art est indéfinissable ? […] Avez-vous jamais pensé à une définition de l’art que vous pourriez nous proposer ? — Au sens large, c’est une chose créée par l’homme qui fait naître une réaction émotionnelle inhabituelle. — Mais si cette chose ne faisait pas naître une réaction émotionnelle inhabituelle, vous diriez que ce n’est pas de l’art ? — Émotion inhabituelle ? Je vais préciser ce point. Je dirais : qui sollicite le sens esthétique, le sentiment de la beauté  [60] . »

Après cette tentative de haute voltige philosophique, le témoin de la défense en revient à l’argument le plus classique : une œuvre d’art est un objet créé par l’homme et qui donne le sentiment de la beauté — ce qui est la définition même proposée par les témoins du plaignant ! Autant dire que les critères discriminants en matière esthétique ne se situent pas au niveau d’une définition philosophique, laquelle se doit, pour demeurer consensuelle, d’en rester à un niveau de généralité qui lui interdit d’instrumentaliser les discriminations plus fines que réclament concrètement les controverses esthétiques  [61] . Et la suite de l’interrogatoire d’Aitken ne va guère lui permettre de développer une argumentation plus précise : en l’amenant à réduire lui-même son jugement à la dimension d’une simple opinion, subjective, sans autre qualification que l’autorité de celui qui l’émet (« C’est la seule raison que vous puissiez invoquer ? — Pour moi, ce n’est pas une œuvre d’art  [62] . »), l’avocat de Brancusi parvient à mettre en évidence le caractère purement assertif, faiblement argumenté, de la disqualification de l’œuvre par le témoin de la défense.

Cette question de la labilité des critères esthétiques sera reprise par les avocats de Brancusi dans leurs conclusions, jouant du rabattement sur le critère minimal, individuel et psychologique qu’est celui de l’authenticité, définie par la sincérité : « La question de l’esthétique n’a cessé d’être débattue depuis que l’homme a atteint le stade culturel. La controverse a toujours fait rage et a été alimentée par quelques-uns des esprits les plus éminents du monde. Articles, livres, traités et théories philosophiques ont été écrits, proposés et divulgués sans parvenir à un résultat définitif. La controverse se poursuit et se poursuivra aussi longtemps que les hommes n’éprouveront pas tous la même émotion face aux mêmes objets. Cette question a agité les esprits des plus grands penseurs depuis l’avènement de la culture : Platon, Socrate, Kant, Schopenhauer, Lessing, Knobbs, Emerson, James, Ruskin l’ont abordée et ont tenté de l’expliquer, de la rationaliser, de la cerner, mais aucun d’eux n’a pu y apporter une solution définitive. Toute la question se résume à la conception de l’artiste, à sa sincérité au moment de la création de l’œuvre  [63] . » La loi dans ces conditions n’a plus guère de prise sur une controverse échappant à ses filets trop lâches : la question n’est plus celle de la nature juridique de l’objet telle que peut la qualifier un juge, mais de son évaluation par des acteurs guidés par des impressions et des goûts forcément pluriels, subjectifs, non généralisables — sauf par la compétence spécifique des experts, à qui doit revenir le dernier mot  [64] .

C’est ce même argument de l’expertise que vont utiliser les plaignants dans leur deuxième réponse à l’argument de la défense selon lequel l’œuvre en question ne serait pas une œuvre d’art, en affirmant que l’œuvre possède la beauté, attestée par l’émotion : de même que la nature artistique, la beauté relève de l’opinion, de sorte que le seul critère pertinent est la qualification de ceux qui en jugent, leur niveau d’expertise. L’argument sera réutilisé dans le mémoire en faveur de Brancusi : « Même si l’expert des Douanes ainsi que MM. Aitken et Jones n’aiment pas la pièce à conviction n° 1, ne la mettraient pas chez eux, il n’en reste pas moins que ladite pièce possède une beauté latente inhérente à sa conception, sa structure et sa forme, aux yeux d’autres personnes, en l’espèce de personnalités au moins aussi qualifiées que MM. Aitken et Jones pour attester le mérite artistique de la pièce à conviction n° 1  [65] . »

C’est la seule chose qui puisse conférer quelque poids à la réponse pourtant assez floue de Watson, rédacteur en chef de The Arts, interrogé sur ce qui en fait à ses yeux une œuvre d’art : « la forme, l’équilibre, le sentiment merveilleux d’art maîtrisé et le plaisir que j’éprouve à la regarder »  [66] . Steichen, artiste, sera toutefois un peu plus précis dans sa réponse au juge qui lui demande « si ceci est une œuvre d’art et obéit à un principe esthétique sous-jacent, indépendamment du titre » : « D’un point de vue technique, tout d’abord, elle a une forme et une apparence ; c’est un objet en trois dimensions créé par un artiste ; ses proportions sont harmonieuses, ce qui me procure une émotion esthétique, le sentiment d’une grande beauté. Cet objet possède cette qualité. C’est pourquoi je l’ai acheté. M. Brancusi, de mon point de vue, a tenté d’exprimer quelque chose de beau  [67] . » On voit là que, contrairement à l’argument du renom, celui de la beauté repose sur des critères internes : d’une part, les qualités propres à l’objet et, d’autre part, l’effet qu’il exerce sur le regardeur, traduisible en termes d’émotions, d’états intérieurs. L’argument est purement subjectif, mais sa subjectivité même est gage de son authenticité : on n’est pas là en effet dans l’ordre de la décision réglementaire appuyée sur une convention, ni de la persuasion collective ou de la justification étayées par la généralisation, mais dans l’ordre de l’expression : expression d’une sensation individuelle, authentique en tant qu’elle est personnelle, imprévisible, spontanée — mais, de ce fait, récusable au titre d’argument valide en raison même de cette subjectivité  [68] . C’est là toute l’ambivalence du jugement esthétique, d’autant plus authentique qu’il est particulier et, par cela même, d’autant plus fragile dans l’argumentation, d’autant plus difficile à transmettre et à généraliser. La question tend ainsi à échapper à la mise en équivalence propre au régime de communauté et, avec lui, à la sphère du politique, au profit de la sortie hors-équivalence propre au régime de singularité, où ce n’est plus la réduction au particulier qui instrumente la critique, mais la réduction au général, de sorte que l’unique l’emporte sur le multiple, le spontané sur l’organisé, l’intransmissible sur le didactique, le hors-normes sur le standard.

Arrive pour finir la troisième réponse des plaignants à la négation de la nature artistique de l’objet : l’œuvre en question n’a pas de fonction utilitaire. « Pour autant que vous sachiez, a-t-elle une fonction utilitaire ? », demande l’avocat de Brancusi à Crowninshield ; et celui-ci : « Aucune »  [69] . Il s’agit d’une preuve par la négative : c’est l’absence de fonction utilitaire qui distingue l’œuvre d’art d’un objet industriel. Notons toutefois que le contre-argument — suggérer ou affirmer que l’objet est utilitaire — n’a pas été utilisé par la défense, qui préfère insister sur l’argument de la ressemblance, faute sans doute de pouvoir s’appuyer sur un quelconque indice d’utilité.

Faisant référence à l’article 1704 de la loi (« Les mots « peinture », « sculpture » et « statue » dans l’acception qu’ils revêtent dans cet article ne doivent pas être interprétés comme incluant les objets utilitaires »), les avocats de Brancusi reprendront cet argument en conclusion de leur mémoire : « En l’absence d’une exonération des droits de douane pour les œuvres d’art, nous limitons les occasions de pouvoir en jouir. Aucun profit ne devrait être tiré de l’art, de même qu’il n’en est tiré aucun des idées et de la pensée : toutes ont titre à circuler librement parmi les nations de la terre, et tomber dans l’erreur de vouloir « contraindre » l’art reviendrait à anéantir le principe même de leur droit à l’admission en franchise  [70] . » Sur le thème de la libre circulation de l’art, ils en appellent ainsi au libéralisme économique appliqué aux œuvres de l’esprit, selon la règle juridique du « libre parcours » — laquelle toutefois est, on le sait, antinomique de la juridiction française sur les droits d’auteur en matière d’œuvres d’art.

Il est significatif que cet argument de l’inutilité figure en tête des motifs invoqués par les avocats de Brancusi dans leur mémoire, avant les arguments relatifs à l’originalité de l’œuvre, au professionnalisme de l’artiste, à son intentionnalité et à l’unicité de l’objet. Le jugement final suivra ces conclusions, affirmant qu’il faut étendre la notion d’œuvre d’art au-delà des frontières traditionnelles, en y incluant des formes d’art récentes : « Il faut admettre que ce que les jugements des dernières années ont reconnu pour des œuvres d’art aurait été, en vertu de décisions de justice plus anciennes, et pas seulement de la Cour des douanes mais aussi de la Cour suprême des États-Unis, rejeté comme ne correspondant pas à la définition. Nous pensons que les décisions de justice les plus anciennes auraient exclu l’objet importé de la catégorie des œuvres d’art ou, pour être plus précis, de la catégorie du grand art. Sous l’influence des écoles d’art moderne, les points de vue qui prévalaient autrefois se sont modifiés en ce qui concerne les critères nécessaires pour constituer de l’art aux termes de la loi, et la Cour d’appel des douanes a considéré que les dessins ou esquisses, les motifs de papiers muraux et de textiles sont des œuvres d’art, bien qu’ils soient destinés à des fins utilitaires. […] Une école d’art dite moderne s’est développée dont les tenants tentent de représenter des idées abstraites plutôt que d’imiter des objets naturels. Que nous soyons ou non en sympathie avec ces idées d’avant-garde et les écoles qui les incarnent, nous estimons que leur existence comme leur influence sur le monde de l’art sont des faits que les tribunaux reconnaissent et doivent prendre en compte. […] Il nous apparaît que l’objet sur lequel nous devons statuer n’a d’autres fins que décoratives, que sa finalité est la même que celle de n’importe quelle sculpture des maîtres anciens. Il est beau et de lignes symétriques, et en dépit d’une certaine difficulté à pouvoir l’assimiler à un oiseau, il n’en demeure pas moins agréable à regarder et d’une grande valeur ornementale. Et considérant sur la foi des témoignages qu’il s’agit de la production originale d’un sculpteur professionnel, d’une sculpture et d’une œuvre d’art selon les experts mentionnés ci-dessus, nous recevons la plainte et jugeons que l’objet a titre à l’entrée en franchise en vertu de l’article 1704 ci-dessus  [71] . »

Ainsi les frontières de l’art se sont-elles trouvées, en cette fin des années 20, officiellement élargies, de manière à intégrer les pratiques modernes et, notamment, l’abstraction. Que cet élargissement ait dû être légalisé par voie judiciaire, et non pas seulement légitimé par l’opinion des experts, l’intérêt des collectionneurs et la politique d’achat des musées, en dit long sur le caractère profondément perturbateur de ces nouvelles pratiques artistiques. Elles engagent en effet non seulement ces enjeux esthétiques que sont les questions de goût — qui intéressent les amateurs — mais aussi ces enjeux cognitifs — qui concernent l’ensemble d’une « culture », d’une société donnée — que sont les frontières mentales : lesquelles déterminent l’indispensable consensus sur la définition même des objets et des valeurs dont ils sont les porteurs.

Or ce qui, avec Brancusi, emporte la victoire, c’est une « labelling theory » — selon la terminologie propre à la sociologie interactionniste — déjà expérimentée par Marcel Duchamp auprès des institutions artistiques : théorie qui sera quelque cinquante ans plus tard au cœur d’un tournant majeur dans les sciences sociales, avec les différentes déclinaisons du constructivisme, et avec les réactivations contemporaines du nominalisme en philosophie. Le monde — et en particulier le monde de l’art — n’est rien d’autre que le produit de ce qu’en font les acteurs au gré des représentations élaborées à travers le conflit ou la construction d’un accord, parfois même à la force de la loi : voilà la morale de l’histoire qu’illustre exemplairement le procès Brancusi. « Art, it seems, is art if one thinks it is » (« L’art, semble-t-il, est de l’art si on le considère comme tel »), titrait l’article du New York American du 22 octobre 1927 consacré à la première séance du procès. Et un an plus tard, le lendemain de la publication du jugement, des photographies de la sculpture paraissaient dans la presse, ironiquement légendées : « C’est un oiseau  [72]  ! »

L’auteur
Chargée de recherche en sociologie au CNRS, membre du Groupe de sociologie politique et morale (École des hautes études en sciences sociales), spécialisée dans l’histoire du statut d’artiste et la perception esthétique, ainsi que dans les problèmes de construction d’identité.

Outre de nombreux articles sur l’art contemporain publiés ces dernières années dans différentes revues de sciences sociales ou de vulgarisation culturelle, dans le prolongement d’une étude sur Les rejets de l’art contemporain (Ministère de la Culture, 1995), ses principales publications sont :

 — États de femme. L’identité féminine dans la fiction occidentale, Paris, Gallimard, 1996 ;

— Être artiste. Les transformations du statut des peintres et des sculpteurs, Paris, Klincksieck, 1996 ;

— Harald Szeemann, un cas singulier, Paris, L’Échoppe, 1995 ;

— Du peintre à l’artiste. Artisans et académiciens à l’âge classique, Paris, éd. de Minuit, 1993 ;

— La gloire de Van Gogh. Essai d’anthropologie de l’admiration, Paris, éd. de Minuit, 1991 ;

— Le triple jeu de l’art contemporain. Transgressions, réactions et intégrations dans les arts plastiques (à paraître).
* Groupe de sociologie politique et morale (GSPM),
École des hautes études en sciences sociales (EHESS),
105 boulevard Raspail,
F-75006 Paris.

1. Cf. Brancusi contre États-Unis, un procès historique, Paris, Adam Biro, 1995 (traduit de l’anglais par Jocelyne de Pass, préface de Margit Rowell et postface de André Paleologue, comportant une étude de la fortune critique, une bibliographie et un recueil de commentaires des contemporains). Ce procès « ne correspondait ni à la première ni à la dernière déconvenue de Brancusi avec les douanes américaines. […] dès 1914, à l’arrivée de plusieurs sculptures destinées à sa première exposition personnelle, leur statut artistique fut mis en cause. L’artiste dut se présenter au Consulat américain de Paris, et jurer sous la foi du serment que ces œuvres étaient bien de sa main, et donc œuvres d’artiste » (préface, p. 5-6).

2. Notamment quant au critère de reproduction d’un objet naturel (États-Unis contre Olivotti en 1916, concernant un bénitier), et quant à la distinction entre beaux-arts et arts décoratifs ou industriels (Lazarus contre États-Unis, États-Unis contre Downing and C°, ou encore États-Unis contre Perry, concernant des vitraux).

3. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 131.

4. Cf. Denis Dutton (ed.), The Forger’s Art. Forgery and the Philosophy of Art, University of California Press, 1983. Sur la profession d’experts en art, cf. Raymonde Moulin et Alain Quemin, « La cerfification de la valeur de l’art. Experts et expertises », Les Annales ESC, n° 6, novembre-décembre 1993.

5. Cf. Laurie Adams, Art on Trial. From Whistler to Rothko, New York, Walker, 1976.

6. Cf. N. Heinich, Du peintre à l’artiste. Artisans et académiciens à l’âge classique, Paris, éd. de Minuit, 1993.

7. Cf. James McNeill Whistler, Le procès contre Ruskin, suivi de L’art et les critiques d’art, Paris, Séguier, 1995.

8. Sur la logique de ces processus de déconstruction, cf. N. Heinich, « La partie de main-chaude de l’art contemporain », in Art et contemporanéité, Bruxelles, La Lettre volée, 1992.

9. Cf. Pierre Bourdieu, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Le Seuil, 1992 ; Howard Becker, Les mondes de l’art, Paris, Flammarion, 1988 (1re éd. en anglais : 1982) ; Raymonde Moulin, L’artiste, l’institution et le marché, Paris, Flammarion, 1992.

10. Cf. Christian Bessy et Francis Chateauraynaud, Experts et faussaires. Pour une sociologie de la perception, Paris, Métailié, 1995.

11.  « C’est une grande injustice. L’erreur de la douane c’est qu’on croit que tous les Oiseaux que j’ai exposés à New York sont tous les mêmes et que ce n’est que le titre qui diffère. Pour détruire cette croyance, il faudrait exposer publiquement le tout ensemble – ce n’est qu’alors qu’on verra l’erreur. On verra alors que c’est le développement d’un travail honnête pour atteindre un autre but que les séries manufacturées pour faire de l’argent », écrivait Brancusi à Duchamp le 7 février 1927 (Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 135).

12. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 48-51.

13. Ibid., p. 13.

14. Ibid., p. 15-16.

15. Ibid., p. 103.

16. Sur le rôle de la notion de personne dans l’évolution du statut juridique des artistes et de leur production, cf. Bernard Edelman, La propriété littéraire et artistique, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1989.

17. Cf. N. Heinich, « Les objets-personnes : fétiches, reliques et œuvres d’art », Sociologie de l’art, n° 6, 1993.

18. Cet argument était déjà apparu au cours du procès fait par Whistler à Ruskin, dans la plaidoirie du procureur général : « Quelle est cette forme au milieu ? Est-ce un télescope ou un escalier de secours ? Est-ce que cela ressemble au pont de Battersea ? Quelles sont ces figures sur le pont ? Et si ce sont des chevaux et des charrettes, comment diable pourraient-ils en redescendre ? » (Le procès contre Ruskin, op. cit., p. 19).

19. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 17.

20. La littérature esthétique est pléthorique sur cette question. Pour s’en tenir ici à la dimension juridique, cf. Ernst Kantorowicz, « La souveraineté de l’artiste. Note sur quelques maximes juridiques et les théories de l’art à la Renaissance » (1961), in Mourir pour la patrie, Paris, PUF, 1984.

21. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 28.

22. Ibid., p. 29.

23. Ibid., p. 30.

24. Ibid., p. 17-18.

25. Ibid., p. 30.

26. Ibid., p. 33.

27. Ibid., p. 39-40.

28. Ibid., p. 40.

29. Ibid., p. 44.

30. Pour une définition du terme « représentation » prenant en compte sa polysémie et sa cohérence interne, cf. N. Heinich, « Représentation », in L. Sfez (dir.), Dictionnaire de la communication, Paris, PUF, 1993.

31. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 43.

32. Ibid., p. 80.

33. Pour une définition de ces deux notions appliquées à l’activité des peintres et des sculpteurs, cf. N. Heinich, Du peintre à l’artiste, op.cit.

34. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 19.

35. Ibid., p. 67.

36. Ibid., p. 99.

37. Ibid., p. 22.

38. Il s’agit typiquement ici d’une critique du « monde domestique » à partir du « monde du renom », selon le modèle proposé par Luc Boltanski et Laurent Thévenot (De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991).

39. Cette problématique a été développée dans N. Heinich, Être écrivain, Paris, Centre national des lettres, 1990 et La gloire de Van Gogh. Essai d’anthropologie de l’admiration, Paris, éd. de Minuit, 1991.

40. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 34.

41. Il s’agit là, en d’autres termes, d’un « allongement des réseaux », indispensable à l’accréditation des vérités scientifiques comme des valeurs artistiques : cf. Bruno Latour, La vie de laboratoire, Paris, La Découverte, 1988 et La science en action, Paris, La Découverte, 1989.

42. Ce sont là les principaux moments de la « vocationnalisation » de l’activité d’artiste : cf. N. Heinich, Du peintre à l’artiste, op. cit. et Être artiste. Les transformations du statut des peintres et des sculpteurs, Paris, Klincksieck, 1996.

43. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 30.

44. L’opposition entre « régime de communauté » et « régime de singularité », et la notion d’ambivalence en tant que caractéristique constitutive de ce dernier ont été développées dans N. Heinich, La gloire de Van Gogh, op. cit. Notons là encore que cette disqualification par la singularité avait été tentée par le procureur dans le procès Whistler : « Quant à ces tableaux, les jurés devraient forcément conclure qu’ils sont des conceptions étranges et fantastiques, indignes d’être appelées des œuvres d’art » (Le procès contre Ruskin, op. cit., p. 21).

45. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 44.

46. Ibid., p. 30.

47. Ibid., p. 36.

48. Ibid., p. 36.

49. Cf. notamment Jean-Paul Codol, « Différenciation et indifférenciation sociale », Bulletin de psychologie, tome xxxvii, n° 365, mars-juin 1984.

50. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 43.

51. Ibid., p. 73.

52. Ibid., p. 40.

53. Ibid., p. 27.

54. Cf. N. Heinich, « Perception esthétique et catégorisation artistique : comment peut-on trouver ça beau ? », in La mise en scène de l’art contemporain, Bruxelles, Les Eperonniers, 1990.

55. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 28.

56. Ibid., p. 57.

57. Ibid., p. 60.

58. Ibid., p. 70.

59. Ibid., p. 58.

60. Ibid., p. 59.

61. Caractéristique de cette aporie est, par exemple, l’ouvrage de Rainer Rochlitz, Subversion et subvention, Paris, Gallimard, 1994.

62. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 65.

63. Ibid., p. 81.

64. C’est exactement la position qu’avait défendue Whistler : « Le « Goût » a longtemps été confondu avec la capacité, et considéré comme une qualité suffisante pour autoriser des jugements en matière de musique, de poésie et de peinture. L’Art est allègrement tenu pour une simple question d’opinion ; et qu’il puisse être fondé sur des lois aussi rigoureuses et définies que celles des sciences exactes est une hypothèse qui, depuis longtemps, n’est plus tolérée par la culture moderne » (J. Whistler, L’art et les critiques d’art, in Le procès contre Ruskin, op. cit., p. 45).

65. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 104.

66. Ibid., p. 35.

67. Ibid., p. 18.

68. Cette distinction entre régimes pragmatiques d’énonciation – de l’expression à la persuasion – qui limite à ce second pôle la pertinence du modèle de la justification a été développée dans N. Heinich, « Les colonnes de Buren au Palais-Royal : ethnographie d’une affaire », Ethnologie française, n° 4, 1995.

69. Brancusi contre États-Unis, op. cit., p. 39.

70. Ibid., p. 82.

71. Ibid., p. 117-118.

72. Cet article a bénéficié des critiques et des suggestions de Bernard Edelman et de Yan Thomas : qu’ils en soient remerciés.

Voir enfin:

PHOTOS. Marcel Duchamp au Centre Pompidou par le prisme de la peinture

CULTURE – Marcel Duchamp a fait d’un urinoir une oeuvre d’art et passe pour celui qui a tué la peinture. Pourtant il n’a eu de cesse de chercher à la réinventer, comme le montre une exposition décapante au Centre Pompidou qui début ce mercredi 24 septembre.

Marcel Duchamp, la peinture même réunit une cinquantaine de toiles, soit la quasi-totalité de la production picturale de l’inventeur du « ready made », et suit, à travers de multiples sources et influences, la genèse entre 1912 et 1923 de son grand oeuvre, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même.

Conservée au Philadelphia Museum of Art, comme la quasi-totalité des toiles de Duchamp, cette oeuvre ésotérique, sous-titrée Grand Verre, est « tout à la fois la négation et la sublimation de la peinture », explique Cécile Debray, commissaire de l’exposition à l’AFP.

marcel duchamp pompidouLe Grand Verre © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014

Déclarée inachevée par son auteur, elle est composée de deux panneaux de verre superposés. En bas sont peints des objets créés quelques années plus tôt par Duchamp, une broyeuse de chocolat et des moules de figurines du Jeu de massacre des baraques foraines, censés représenter les neuf célibataires. En haut une forme indéchiffrable: la mariée.

Le « tableau » a fait l’objet d’innombrables interprétations: alchimiste, symboliste ou mallarméen. Grand spécialiste de Duchamp, Jean Clair y voit une opposition entre le « mécanique » et le « viscéral ». Trop fragile, le Grand Verre est resté à Philadelphie. L’exposition présente l’une des quatre copies réalisées par le critique d’art suédois Ulf Linde sous le contrôle de Duchamp lui-même ou de sa famille.

« On oublie trop souvent que Duchamp a commencé comme peintre », renchérit Cécile Debray , soulignant qu’il « va traverser très vite tous les mouvements picturaux » du début du XXe siècle.

Films libertins et objets mathématiques

Après un passage par le fauvisme, il peint entre 1911 et 1913 une vingtaine de toiles marquées par le cubisme, mais aussi par le futurisme italien, dont le très célèbre Nu descendant un escalier no 2. Le titre ironique de cette oeuvre et son retrait avant le vernissage du Salon des Indépendants entraîneront sa rupture avec le groupe cubiste auquel appartiennent ses deux frères, Jacques Villon et Raymond Duchamp-Villon.

duchamp peinture

Baptême © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014

« Je me tournai vers une forme d’expression totalement divorcée du réalisme absolu », dit alors Marcel Duchamp, « une aventure qui ne serait plus tributaire des écoles existantes. »

Il s’intéresse au symbolisme, en particulier à Odilon Redon, mais ses sources d’inspiration sont très diverses: cronophotographies d’Etienne-Jules Marey, maquettes de mécanique, films libertins, radiographies, objets mathématiques, esthétique du jeu d’échecs (Le Roi et la reine entourés de nus vites, 1912) .

Celui qui fut une des figures du mouvement Dada « veut une peinture de l’idée ». Il se demande « comment concevoir une oeuvre en adéquation avec l’époque moderne », souligne Cécile Debray. À l’été 1912, il part s’installer à Munich, d’où il visite plusieurs grands musées européens, et découvre Lucas Cranach l’Ancien (il cherchera à imiter ses glacis) et Arnold Boecklin.

« Il ne rompt pas avec la peinture, mais avec son statut social d’artiste. » Il signe deux de ses toiles les plus maîtrisées: Le passage de la vierge à la mariée, et Mariée.

Egalement présentée, une maquette de la dernière oeuvre de Duchamp, une des plus troublantes aussi, conçue en grand secret entre 1946 et 1966: Etant donnés: 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage.. Dans cette installation en trois dimensions, on aperçoit par des trous dans une porte de bois le corps d’une femme, apparemment abandonné(e) dans une herbe grise.

« Duchamp mêle plusieurs registres », note la commissaire de l’exposition: mathématiques, réflexion sur la perspective, littérature – c’est un lecteur de Raymond Roussel ou d’Alfred Jarry, d’où ses titres intrigants, parfois obscurs. Signe de l’importance qu’il accorde à sa peinture, la Boîte-en-valise, terminée en 1941, musée portatif où il a regroupé des reproductions réduites de toutes ses oeuvres.

  • L.H.O.O.Q
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1919, readymade rectifié Collection particulière
  • Le Printemps ou Jeune homme et jeune fille dans le printemps
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1911, huile sur toile, 65.70 x 50.20 cm The Vera and Arturo Scharz Collection of Dada and Surrealist Art in the Israel Museum Collection, Jérusalem
  • Odilon Redon – Sommeil de Caliban (Shakespeare, la Tempête, acte II, scène II) -
    © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
    Vers 1895 – 1900, huile sur toile, 48.20 x 38.50 cm Musée d’Orsay, Paris Legs de Mme Arï Redon en exécution des volontés de son mari, fils de l’artiste, 1984
  • À propos de jeune sœur
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1911, huile sur toile, 73 x 60 cm Solomon R. Guggenheim Museum, New York © The Solomon R. Guggenheim Foundation / Art Resource, NY, Dist. RMN – Grand Palais
  • Dulcinée
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1911, huile sur toile, 146.40 x 114 cm © 2014 Photo The Philadelphia Museum of Art / ArtResource / Scala, Florence
  • Giacomo Balla – Bambina che corre sul balcone
    © Adagp, Paris 2014
    1912, huile sur toile, 125 x 125 cm Coll. Grassi – Museo del Novecento, Milano © Comune di Milano, all rights reserved © Photoservice Electa, Milano / Luca Carrà
  • Jeune homme triste dans un train
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1911 – 1912, huile sur toile montée sur carton, 100 x 73 cm / Venice, Peggy Guggenheim Collection © 2014. Photo Art Media/Heritage Images/Scala, Florence
  • Nu descendant l’escalier n°2,
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1912, huile sur toile, 146 x 89 cm Philadelphia Museum of Art, The Louise and Walter Arensberg Collection, 1950 © 2014 Photo The Philadelphia Museum of Art / ArtResource / Scala, Florence
  • Le Roi et la reine entourés de nus vites,
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1912, huile sur toile, 146 x 89 cm Philadelphia Museum of Art, The Louise and Walter Arensberg Collection, 1950 © 2014 Photo The Philadelphia Museum of Art / ArtResource / Scala, Florence
  • Constantin Brancusi – Etude pour le Portrait de Mme Eugène Meyer Jr.
    © Adagp, Paris 2014
    1916 – 1933, bois et pierre, 84 x 19 x 23 cm Coll. Centre Pompidou, Musée national d’art moderne- Centre de création industrielle, Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian
  • La Mariée
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1912, huile sur toile, 89.5 x 55 cm Philadelphia Museum of Art, The Louise and Walter Arensberg Collection, 1950 © 2014 Photo The Philadelphia Museum of Art / ArtResource / Scala, Florence
  • Cranach l’ancien – Vénus
    © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK
    1532, huile sur bois, 37 x 25 cm Städel Museum, Franckfurt am Main
  • Albrecht Dürer
    © photo Nabil Boutros
    1538, Imprimé, 30,5 x 21,5 x 4,8 cm Bibliothèque Sainte-Geneviève, Paris Bibliothèque Sainte-Geneviève
  • Underweisung der Wessung
    © photo Nabil Boutros
  • Trois stoppages-étalon
    © succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014
    1913 – 1964, trois morceaux de ficelle d’un mètre chacun, toile peinte, 28 x 129 x 23 cm chaque panneau. © Philippe Migeat, Centre Pompidou – MNAM-CCi / Dist. RMN-CGP

Ebola: C’est Sarkozy qui avait raison (Perfect storm: Outdated beliefs and funeral rituals, witch craftery, denial, conspiracy theories, suspicion of local governments, distrust of western medicine, civil war, corrupt dictatorship, collapsed health systems)

18 octobre, 2014
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Nous sommes là pour dire et réclamer : laissez entrer les peuples noirs sur la grande scène de l’Histoire. Aimé Césaire
Ebola (…) J’ai l’impression qu’il y a vraiment un programme d’extermination qui est en train d’être mis en place … Dieudonné
Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire, où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. Le problème de l’Afrique, et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Guaino-Sarkozy
Moi, je pense que non seulement l’homme africain est entré dans l’histoire mais qu’il a même été le premier à y entrer. Rama Yade
Quelqu’un est venu ici vous dire que ‘l’Homme africain n’est pas entré dans l’histoire’. Pardon, pardon pour ces paroles humiliantes et qui n’auraient jamais dû être prononcées et – je vous le dis en confidence – qui n’engagent ni la France, ni les Français. Ségolène Royal
Et si Sarkozy avait raison… (…) L’opinion africaine dite intellectuelle s’est mobilisée, depuis quelques temps, contre le discours de Dakar du président français Nicolas Sarkozy, considéré, à notre avis, sans raison, de discours raciste, méprisant, humiliant. Et pourtant il ne faisait que nous rappeler, amicalement, sans doute d’une manière brutale et maladroite, qu’il était temps que nous sortions de la préhistoire pour entrer dans l’histoire contemporaine d’un monde qui est faite d’imagination, de techniques, de sciences, au lieu de nous complaire dans la médiocrité actuelle de nos choix. Il nous faut, en effet, sortir de notre logique fataliste, fondée sur un ancrage intellectuel, philosophique et culturel dans un passé plusieurs fois centenaire alors que le siècle qui frappe à notre porte exige notre entrée dans l’histoire contemporaine. Baba Diouf (Le Soleil)
Aid, by itself, has never developed anything, but where it has been allied to good public policy, sound economic management, and a strong determination to battle poverty, it has made an enormous difference in countries like India, Indonesia, and even China. Those examples illustrate another lesson of aid. Where it works, it represents only a very small share of the total resources devoted to improving roads, schools, heath services, and other things essential for raising incomes. Aid must not overwhelm or displace local efforts; instead, it must settle with being the junior partner. Because of Africa’s needs, and the stubborn nature of its poverty, the continent has attracted far too much aid and far too much interfering by outsiders. (…) In the last 20 years, some states — like Ghana, Uganda, Tanzania, Mozambique, and Mali — have broken the mould, recognized the importance of taking charge, and tried to use aid more strategically and efficiently. Some commentators would add Benin, Zambia, and Rwanda to that list. But most African governments remain stuck in a culture of dependence or indifference. There are still too many dictators in Africa (six have been in office for more than 25 years) and many elected leaders behave no differently. (…) The Blair Commission Report on Africa in 2005 reported that 70,000 trained professionals leave Africa every year, and until they — and the 40 percent of the continent’s savings that are held abroad — start coming home, we need to use aid more restrictively. An obvious solution is to focus aid on the small number of countries that are trying seriously to fight poverty and corruption. Other countries will need to wait — or settle with only small amounts of aid — until their politics or policies or attitudes to the private sector are more promising. We should also consider introducing incentives for countries to match outside assistance with greater progress in raising local funds. (…) We must not be distracted by recent news of Africa’s « spectacular » growth and its sudden attractiveness to private investment. Some basic things are changing on the continent, with real effects for the future; above all, Africans are speaking out and refusing to accept tired excuses from their governments. But the truth is that most of Africa’s growth — based on oil and mineral exports — has not made a whit of difference to the lives of most Africans. Political freedoms shrank on the continent last year, according to the U.S.-based Freedom House index. A quarter of school-age children are still not enrolled, according to World Bank statistics; many of those that are, are receiving a very mediocre education. And agricultural productivity — the key to reducing poverty — is essentially stagnant. The really good news is likely to stay local and seep out in small doses, until it eventually overwhelms the inertia and indifference of governments. Five years ago, Kenya managed to double its tax revenues because a former businessman, appointed to head the national revenue agency, took a hatchet to the dishonest practices of many tax collectors. He had every reason to do so. Only five percent of Kenya’s budget comes from foreign aid, compared with 40 percent in neighboring countries. This is a good example of the sometimes-perverse effects of aid, but also of the importance of imagination and individual initiative in promoting a better life for Africans. Robert Calderisi
A month ago I visited Kibera, the largest slum in Africa. This suburb of Nairobi, the capital of Kenya, is home to more than one million people, who eke out a living in an area of about one square mile — roughly 75% the size of New York’s Central Park. (…)  Kibera festers in Kenya, a country that has one of the highest ratios of development workers per capita. This is also the country where in 2004, British envoy Sir Edward Clay apologized for underestimating the scale of government corruption and failing to speak out earlier. Giving alms to Africa remains one of the biggest ideas of our time — millions march for it, governments are judged by it, celebrities proselytize the need for it. Calls for more aid to Africa are growing louder, with advocates pushing for doubling the roughly $50 billion of international assistance that already goes to Africa each year. Yet evidence overwhelmingly demonstrates that aid to Africa has made the poor poorer, and the growth slower. The insidious aid culture has left African countries more debt-laden, more inflation-prone, more vulnerable to the vagaries of the currency markets and more unattractive to higher-quality investment. It’s increased the risk of civil conflict and unrest (the fact that over 60% of sub-Saharan Africa’s population is under the age of 24 with few economic prospects is a cause for worry). Aid is an unmitigated political, economic and humanitarian disaster. Few will deny that there is a clear moral imperative for humanitarian and charity-based aid to step in when necessary, such as during the 2004 tsunami in Asia. Nevertheless, it’s worth reminding ourselves what emergency and charity-based aid can and cannot do. Aid-supported scholarships have certainly helped send African girls to school (never mind that they won’t be able to find a job in their own countries once they have graduated). This kind of aid can provide band-aid solutions to alleviate immediate suffering, but by its very nature cannot be the platform for long-term sustainable growth. Whatever its strengths and weaknesses, such charity-based aid is relatively small beer when compared to the sea of money that floods Africa each year in government-to-government aid or aid from large development institutions such as the World Bank. Over the past 60 years at least $1 trillion of development-related aid has been transferred from rich countries to Africa. Yet real per-capita income today is lower than it was in the 1970s, and more than 50% of the population — over 350 million people — live on less than a dollar a day, a figure that has nearly doubled in two decades. Even after the very aggressive debt-relief campaigns in the 1990s, African countries still pay close to $20 billion in debt repayments per annum, a stark reminder that aid is not free. In order to keep the system going, debt is repaid at the expense of African education and health care. Well-meaning calls to cancel debt mean little when the cancellation is met with the fresh infusion of aid, and the vicious cycle starts up once again. (…) The most obvious criticism of aid is its links to rampant corruption. Aid flows destined to help the average African end up supporting bloated bureaucracies in the form of the poor-country governments and donor-funded non-governmental organizations. In a hearing before the U.S. Senate Committee on Foreign Relations in May 2004, Jeffrey Winters, a professor at Northwestern University, argued that the World Bank had participated in the corruption of roughly $100 billion of its loan funds intended for development. As recently as 2002, the African Union, an organization of African nations, estimated that corruption was costing the continent $150 billion a year, as international donors were apparently turning a blind eye to the simple fact that aid money was inadvertently fueling graft. With few or no strings attached, it has been all too easy for the funds to be used for anything, save the developmental purpose for which they were intended. (…) A constant stream of « free » money is a perfect way to keep an inefficient or simply bad government in power. As aid flows in, there is nothing more for the government to do — it doesn’t need to raise taxes, and as long as it pays the army, it doesn’t have to take account of its disgruntled citizens. No matter that its citizens are disenfranchised (as with no taxation there can be no representation). All the government really needs to do is to court and cater to its foreign donors to stay in power. Stuck in an aid world of no incentives, there is no reason for governments to seek other, better, more transparent ways of raising development finance (such as accessing the bond market, despite how hard that might be). The aid system encourages poor-country governments to pick up the phone and ask the donor agencies for next capital infusion. It is no wonder that across Africa, over 70% of the public purse comes from foreign aid. (…) Africa remains the most unstable continent in the world, beset by civil strife and war. Since 1996, 11 countries have been embroiled in civil wars. According to the Stockholm International Peace Research Institute, in the 1990s, Africa had more wars than the rest of the world combined. (…) Proponents of aid are quick to argue that the $13 billion ($100 billion in today’s terms) aid of the post-World War II Marshall Plan helped pull back a broken Europe from the brink of an economic abyss, and that aid could work, and would work, if Africa had a good policy environment. Dambisa Moyo
En Afrique, oui, il y a un risque d’épidémisation, mais je ne pense pas qu’elle puisse s’étendre au reste du monde. Bien sûr, il y aura des cas sporadiques en Occident, on recensera encore quelques personnes contaminées venues d’Afrique, ainsi que quelques cas d’infections survenues au contact de ces malades. Mais cela restera très rare. D’une part, les conditions du cycle de propagation naturelle du virus ne sont pas réunies comme c’est le cas en Afrique, où nous avons un parasite porteur du virus, de fortes concentrations humaines, certains comportements humains ou rites particuliers (comme toucher les morts), des conditions sanitaires défavorables, un certain type d’alimentation, etc. D’autre part, le développement de la médecine occidentale permet de mettre en place des moyens d’action pour éviter une généralisation, avec notamment l’isolement absolu du patient, un strict protocole, des équipements médicaux pointus et le développement de stratégies de détection rapide du virus. Malgré un manque au niveau des traitements à l’heure actuelle, le risque n’est donc pas majeur dans les pays développés, mais Ebola sera l’une des plus grandes épidémies africaines. Le XXe siècle a marqué le retour des épidémies : dans les années 70, sont apparues les fièvres hémorragiques (dont Ebola); dans les années 80, le VIH; dans les années 90, l’hépatite C; et dans les années 2000, le Sras, la grippe H1N1, le chikungunya, etc. Ces maladies n’ont pas toutes les mêmes caractéristiques épidémiologiques ni la même transmission vectorielle, mais elles se sont propagées à cause d’une série de facteurs, comportementaux et environnementaux. Les échanges, les migrations, les voyages intercontinentaux, mais aussi la pénétration humaine en forêt et la déforestation, qui ont amené les hommes à entrer en contact avec une faune sauvage porteuse d’agents pathogènes, ont favorisé la contamination. Et l’Afrique est un continent qui a un lot considérable d’agents infectieux. Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu’Ebola n’est pas le seul fléau en Afrique. Des études ont montré que ce continent concentre 70% des cas de VIH et 90% des cas de choléra. Et 90% des décès de paludisme surviennent en Afrique. Mais il y a aussi toute une conjonction qui fait que c’est un continent malade. La structure sanitaire y est déficitaire, du fait des régimes instables ou des zones de guerre. C’est aussi un territoire de migration. Et encore une fois, les comportements humains sont souvent responsables de la propagation des virus. L’éducation en général, et l’éducation sanitaire en particulier, joue un rôle fondamental. De simples gestes d’hygiène permettraient de réduire les fléaux médicaux qui touchent l’Afrique. Par exemple, les diarrhées «normales» tuent chaque année des centaines de milliers d’enfants. Se laver les mains permettrait de réduire de 50% le taux de mortalité.(…)  Mais Ebola est plus dangereux dans le sens où tous les émonctoires (l’urine, la salive, le liquide séminal…) sont vecteurs de transmission. Le simple fait de toucher le patient est dangereux, ce qui n’est pas le cas avec le sida. Néanmoins, le sida est une maladie chronique de longue durée, tandis qu’Ebola est une maladie très aiguë, avec un très fort taux de mortalité, très rapide. Avec Ebola, l’épidémisation est donc moins forte. (…) J’espère en tout cas qu’Ebola servira de déclencheur pour les différents régimes politiques, qu’ils deviendront plus désireux d’investir l’argent dans un système de santé efficace, sans détourner les fonds. J’espère aussi que cette épidémie va faire prendre conscience aux organisations internationales qu’il faut accorder une aide majeure à l’Afrique, et lui apporter une aide logistique et humaine plus importante. On a commencé, mais c’est encore timide. Pour ce qui est de la société elle-même, des efforts considérables d’information sont à faire. Mais passé une période d’incompréhension et la recherche de responsables (la population met notamment en cause les pouvoirs politiques), la société pourra peut-être aussi changer beaucoup de comportements. Jean-Pierre Dedet
« After the typhoon, we got flooded with calls asking, ‘How do I give?' » Sweeny said. « With this (Ebola), we’re not getting those kinds of requests. » Why the difference? For starters, it’s been evident that national governments will need to shoulder the bulk of the financial burden in combatting Ebola, particularly as its ripple effects are increasingly felt beyond the epicenter in West Africa. Regine A. Webster of the Center for Disaster Philanthropy, which advises nonprofits on disaster response strategies, said the epidemic blurred the lines in terms of the categories that guide some big donors. « This is a confusing issue for the private donor community — is it a disaster, or a health problem? » Webster said. « Institutions and individuals have been quite slow to respond. » Officials at InterAction, an umbrella group for U.S. relief agencies active abroad, see other intangible factors at work, including the video and photographic images emerging from West Africa. Joel Charny, InterAction’s vice president for humanitarian policy, said it was clear from the imagery out of Haiti and the Philippines that donations could help rebuild shattered homes and schools, while the images of Ebola are more frightening and less conducive to envisioning a happy ending. « People give when they see that there’s a plausible solution, » Charny said. « They can say, ‘If I give my $50 or $200, it’s going to translate in some tangible way into relieving suffering.’ … That makes them feel good. » « With Ebola, there’s kind of a fear factor, » he said. « Even competent agencies are feeling somewhat overwhelmed, and the nature of the disease — being so awful — makes it hard for people to engage. » Huffington Post
Le drame avec Ebola, c’est que cette épidémie s’attaque cruellement et insidieusement à nos valeurs culturelles ! Il y a par exemple la question des enterrements traditionnels, où les familles touchent le corps pendant les rites funéraires. Qui, à présent, pour s’occuper d’une personne emportée par le virus Ebola ? Au Liberia, de nombreux malades atteints par le virus Ebola, préfèrent rester chez eux plutôt que de se rendre dans les centres de santé. La psychose s’est répandue partout. Nul ne se sent désormais à l’abri, dans une Afrique lacérée par des traditions hétéroclites et des pratiques religieuses tenaces. Combattre le virus Ebola, que d’engagements, d’implications mais surtout de renoncements ! Des marchés aux rassemblements qu’occasionnent les naissances, les mariages, les baptêmes, les deuils, les prières et autres rites funéraires, les Africains aiment à s’illustrer comme de bons exemples. Qu’ils soient simples fidèles, parents, amis, connaissances ou voisins, ils ne veulent pas se voir rejetés pour avoir failli un tant soit peu.(…) Avec Ebola, au-delà des modes de vie, c’est aussi le mode de fonctionnement de la cellule familiale et de la société tout entière qu’il faudra revoir. Il faudra oser s’attaquer à des valeurs ancrées dans la cosmogonie africaine, revisiter nos croyances et nos comportements. De vrais défis ! Au Nigeria, on a dû incinérer le cadavre d’une victime d’Ebola. Le médecin qui l’avait soigné a aussi été mis en quarantaine. Pourra-t-on intégrer ces pratiques dans les nouvelles habitudes ? Il le faut pourtant. Pire que la peste et le choléra réunis, l’épidémie d’Ebola détruit les espaces de solidarité. Les pesanteurs socioculturelles ajoutées au manque de moyens (humains, matériels, financiers), le manque de coordination des actions, font de la fièvre rouge, une maladie aussi redoutable qu’effroyable sur le continent. Le médecin traitant, lui-même, est vulnérable. Une implication de l’Occident est requise. Elle doit être forte. Mais, parce qu’il engloutit des sommes colossales, l’Occident doit exiger en contrepartie que les dirigeants africains s’assument plus sérieusement que face au SIDA. En effet, le problème de la délinquance politique et économique reste toujours posé du côté de l’Afrique. Outre les questions relatives à l’hygiène publique et à l’assainissement, des problèmes de mal gouvernance se trouvent au cœur même de la gestion de nos grands fléaux. Pour le cas d’Ebola, celle-ci se propage parce que les politiques africaines de développement, de santé, d’environnement, de population tout court, sont généralement inadéquates. A preuve, des mesures préventives sont recommandées, sans que des dispositions ne soient toujours prises pour annihiler les conséquences fâcheuses au plan socio-économique. Il est bien de défendre aux gens de manger de la viande de brousse ou de chauves-souris, pour se prémunir contre l’infection au virus d’Ebola. Mais, que faire pour compenser les pertes au niveau des chasseurs, des intermédiaires et des vendeurs de viandes prisées de certaines populations ? Il faudra veiller à une saine utilisation des fonds qui seront mis à la disposition des Etats frappés par le mal. Le passé est à ce sujet suffisamment lourd d’enseignements. Face au SIDA, que n’a-t-on pas vu sur ce continent? La délinquance à tous les étages, impliquant des personnes insignifiantes et des hauts cadres, y compris le sommet de l’Etat. Face à l’épidémie d’Ebola, des dispositions plus rigoureuses doivent être prises. Si Ebola fait des ravages au point d’ébranler l’âme de l’Afrique, il faut éviter que les délinquants à col blanc ne perpétuent continuellement la saignée du continent, en profitant sans vergogne et impunément des efforts de la communauté internationale. L’expérience de fléaux comme celle du SIDA montre qu’en Afrique, une saine gestion des fonds, sur fond de bonne gouvernance politique, est un bon préalable au recul de l’épidémie. Le Pays
L’état de vétusté des infrastructures sanitaires, la faiblesse des ressources humaines, les problèmes d’hygiène et les traditions funéraires, entre autres, font des pays africains un terreau fertile à la propagation de ce virus. Dans le domaine culturel justement, cette épidémie est en train de détruire l’âme africaine. Les efforts pour contenir les infections commandent, entre autres, une attitude à la limite du rejet des victimes. Les parents et voisins sont invités à éviter de toucher aux corps des personnes ayant succombé, afin d’éviter tout risque de contamination par le virus. Nul doute que cette capacité du virus à se transmettre même après la mort de sa victime, est une cause de panique au sein des populations et cela sape les valeurs légendaires de solidarité africaine de même que des pans de la culture en ce qui concerne le traitement des corps des personnes décédées. (…) la vérité c’est que l’Afrique a, une fois de plus, failli. Comme à son habitude, elle aura manqué de prospective. Si non, comment comprendre qu’un virus qui a fait son apparition depuis 1976 et fait jusque-là de nombreuses victimes en Afrique centrale, n’ait pas, près de 40 ans après, encore été pris au sérieux au point qu’il puisse ressurgir et faire autant de victimes ? Comment comprendre que malgré tous les discours sur la souveraineté de l’Afrique, le sort et le salut du continent soient encore entre les mains des mêmes Occidentaux régulièrement conspués ? Que reste-t-il vraiment encore de la fierté des Africains ? Hélas, tout ce qui intéresse vraiment les dirigeants africains, c’est le pouvoir. (…) Aux Africains donc de se ressaisir, à commencer par leurs dirigeants, pour mériter le respect qu’ils réclament des autres, mais aussi et surtout pour prendre en main eux-mêmes leur destin. Le Pays
Ebola met à nu les tares des systèmes sanitaires africains La gouvernance des Etats africains présente beaucoup d’insuffisances. (…) Une des illustrations les plus frappantes de ce fait est la situation chaotique dans laquelle se trouvent nos systèmes de santé. En effet, la propagation du virus Ebola a contribué à mettre à nu toute l’étendue de cette triste réalité, qui doit désormais interpeller toutes les consciences. Lorsque l’on fait l’état des lieux, l’on peut avoir des raisons objectives d’être remonté contre nos gouvernants.Les zones d’ombre sont nombreuses. Elles se rapportent notamment à l’insuffisance du personnel soignant qualifié, au niveau rudimentaire des plateaux techniques, à la gestion artisanale des structures de santé, au manque de professionnalisme et de motivation des agents de santé, etc. Dans ces conditions, l’on comprend pourquoi la moindre épidémie peut constituer une véritable épreuve pour les autorités sanitaires. (…) Lorsque l’on prend le cas du Libéria qui est l’un des pays le plus touché par le virus, l’on peut tomber des nues de constater que ce pays, qui est indépendant depuis 1847, dispose seulement de 250 médecins, soit un ratio effroyable d’un ou de deux médecins pour 100 000 habitants. Il n’est donc pas étonnant que le pays de William Tolbert ait beaucoup de mal à déployer un personnel qualifié suffisant, pour la prise en charge des personnes infectées et affectées. Que l’on n’aille surtout pas brandir l’insuffisance de moyens financiers pour justifier cet état de fait. En effet, le Libéria regorge d’énormes richesses minières dont l’exploitation judicieuse pourrait permettre au peuple libérien de sortir la tête de l’eau. Malheureusement, ces richesses sont exploitées au profit d’une caste politique qui vit sur un îlot d’opulence, dans un océan de misère et d’indigence indescriptibles. L’exemple du Libéria est celui de la plupart des Etats africains. Lorsqu’il s’agit de répondre aux besoins de base des populations en termes d’éducation, de santé, de logement, l’on n’hésite pas en haut lieu à invoquer le manque de moyens financiers et à tendre sans gêne la sébile à la communauté internationale. Par contre, lorsqu’il s’agit de dépenser pour réaliser des activités dont l’intérêt pour les populations n’est pas évident, l’argent est vite mobilisé. Pour revenir à la propagation de la fièvre rouge, l’on a envie de dire que l’Afrique est en train de payer pour son manque de vision. Gouverner, dit-on, c’est prévoir. Mais en Afrique, c’est tout le contraire. C’est le pilotage à vue qui est érigé en mode de gouvernance. Lorsque survient la moindre urgence, c’est le sauve-qui-peut, nos Etats donnant l’impression d’être complètement désarmés. D’ailleurs, le fait qui consiste pour les princes qui nous gouvernent de courir, toutes affaires cessantes, en Occident, même pour soigner leurs petits bobos, est un aveu du peu d’intérêt et de crédit qu’ils accordent à nos structures sanitaires et à nos spécialistes de la santé. La tendance est loin d’être inversée. En effet, nos hôpitaux se présentent de plus en plus comme des antichambres de la mort : les urgences médicales sont difficilement assurées, l’encombrement et l’insalubrité crèvent les yeux. Le Pays
It is traditional beliefs and modern expressions of Christianity that is contributing to the spread of Ebola. This is not just a biomedical crisis, this is driven by beliefs, behaviours and denial. (…) It is enough to have one person who, for example, is at a funeral and can go on to contaminated 10 to 20 people, and it all starts again. (…) We thought it was over, and then a very well known person, a woman who was a powerful traditional practitioner and the head of a secret society, died (…) ‘People from three countries came to her funeral, there dozens of people got infected. From there the virus spread to Sierra Leone and Liberia. (…) It took about 1,000 Africans dying and two Americans being repatriated. That’s basically the equation in the value of life and what triggers an international response. Professor Peter Piot (director of the London School of Hygiene and Tropical Medicine)
Ultimately the spread is due to different cultural practices, as well as infrastructure. Chief among these is how people handle disease, from the avoidance, to the treatment, containment, and the handling of the victims. One aspect of certain beliefs and practices in the area is a deep distrust of medicine, as accusations of cannibalism by doctors, alongside suspicion that the disease is caused by witchcraft, and other conspiracy theories have caused riots outside treatment centres in Sierra Leone, and families to break into hospital to remove patients. The primary issue, however, is the funerary practices. The virus is able to capitalize on the tenderness in West African traditions, with devastating results. Traditional funeral proceedings in West Africa in involve lots of touching, kissing, and general handling (like washing) of the deceased; each victim, in effect, becomes far more dangerous after the virus has killed. A big part of this containment is the fact that urban centres are both better able to handle dangerous cases, and less likely to host them in the first place. This is especially bad, because it means that the most deadly strains are spread the most, and milder variants go extinct. The good news? It’s unlikely that Ebola will become a global pandemic. While there is some possibility of mutations occurring that increase the ability to spread, the fundamental mechanism that makes it deadly would likely be interrupted. The bad news is that until the population is educated in hygiene, the medical establishment, and the dangers of eating carrier species (pig, monkeys, and bats) the virus will continue to ravage these smaller villages. Oneclass
The idea is to train these people here to go back and disseminate the main instructions about the disease.” An Ebola infection often looks like malaria at first, so people may not suspect they have it. It later progresses to the classic symptoms of a hemorrhagic fever, with vomiting, diarrhea, high fever and both internal and external bleeding. With so many bodily fluids pouring from a patient, it is easy to see how caregivers could become infected. we’ve shown people how to do a traditional burial, only wearing gloves. And you can allow the body to be washed briefly. Workers have been attentive to the traditions, allowing the body to be wrapped without exposing people to the virus.” Genetic analysis of the virus causing the current outbreaks show it’s distinct from the virus seen in east Africa. This suggests it may be from a local source. No one’s sure just where Ebola cames from. It can affect great apes but fruit bats are a prime suspect. Today

 C’est Sarkozy qui avait raison !

Croyances et rites funéraires d’un autre âge, sorcellerie, déni, théories du complot, suspicion généralisée des administrations locales, méfiance à l’égard de la médecine occidentale, guerres civiles, dictatures corrompues, effondrement des systèmes de santé, attaques de centres d’isolement  …

A l’heure où 50 ans après les indépendances et des dizaines de milliards de ressources et d’aide détournées (pour un total d’au moins mille milliards de dollars sur 60 ans pour la seule aide au développement !) …

Un continent qui continue à concentrer les misères du monde (70% des cas de VIH, 90% des cas de choléra et des décès de paludisme, entre 26 et 40% d’alphabétisation, sans parler des filles, pour les pays les plus pauvres) 

Est en train, avec l’une des pires épidémies de son histoire et pendant qu’à l’instar de leurs coreligionnaires d’Irak les djihadistes sahéliens multiplient les exactions, de démontrer au monde toute l’étendue de son sous-développement …

Pendant que jusqu’en Occident même certains propagent les pires théories du complot

Comment ne pas repenser aux paroles, qui avait tant été dénoncées, du discours de Dakar de l’ancien président Sarkozy de juillet 2007 sur la non-entrée dans l’histoire de l’homme noir ?

Et ne pas voir, comme l’ont bien perçu nombre de commentateurs en Afrique même, que c’était bien Sarkozy qui avait raison ?

RAVAGES DE LA FIEVRE ROUGE : Quand Ebola ébranle l’âme de l’Afrique
Avec le virus Ebola, l’identité culturelle est dangereusement remise en cause par une épidémie qui, du début de l’année à ce jour, a fait 887 morts en Afrique subsaharienne. Des cas ont été signalés aux Etats-Unis.

Le Pays

5 août 2014

Si les deux cas révélés aux Etats-Unis étaient effectivement hors de danger, cela augurerait de bonnes perspectives pour la recherche. Celle-ci semble piétiner depuis la découverte du virus en 1976. A ce propos, l’Occident n’est point exempt de critique. Pourquoi avoir tant négligé les risques de propagation du mal qui avait d’abord sévi en Afrique centrale ? Sans aller jusqu’à jeter l’anathème sur l’Occident, il conviendrait de s’interroger sur le manque patent de médicaments à ce jour : insuffisance de ressources ou tout simplement manque de volonté politique ? Avec les révélations de cas en Occident (Etats-Unis), il faut souhaiter de meilleures dispositions, afin que la recherche vienne à bout de ce fléau.

Ebola s’attaque à nos valeurs culturelles

En tout cas, selon l’OMS, il existe des traitements, même si aucun vaccin homologué n’a encore vu le jour. Cela vient ainsi contredire les idées reçues selon lesquelles la maladie est mortelle à 100%. Que dire du docteur Kent Brantly et de son assistante Nancy Writebol, de retour aux Etats-Unis, après avoir contracté le virus lors de leur mission au Liberia ? Hospitalisés, ils avaient reçu plusieurs injections d’un mystérieux sérum baptisé ZMapp, conçu à San Diego en Californie. Les deux coopérants qui se trouvaient dans un état critique, seraient aujourd’hui dans un état « stable ». Jusque-là, le sérum n’avait été testé que sur quatre singes infectés par Ebola. Ils ont survécu après avoir reçu une dose du produit.Malheureusement, des membres des personnels de santé d’Afrique n’auront pas eu la chance des deux experts américains. Tombés les armes à la main, ces médecins, infirmiers ou sages-femmes méritent d’être célébrés. Le drame avec Ebola, c’est que cette épidémie s’attaque cruellement et insidieusement à nos valeurs culturelles ! Il y a par exemple la question des enterrements traditionnels, où les familles touchent le corps pendant les rites funéraires. Qui, à présent, pour s’occuper d’une personne emportée par le virus Ebola ? Au Liberia, de nombreux malades atteints par le virus Ebola, préfèrent rester chez eux plutôt que de se rendre dans les centres de santé.

La psychose s’est répandue partout. Nul ne se sent désormais à l’abri, dans une Afrique lacérée par des traditions hétéroclites et des pratiques religieuses tenaces. Combattre le virus Ebola, que d’engagements, d’implications mais surtout de renoncements ! Des marchés aux rassemblements qu’occasionnent les naissances, les mariages, les baptêmes, les deuils, les prières et autres rites funéraires, les Africains aiment à s’illustrer comme de bons exemples. Qu’ils soient simples fidèles, parents, amis, connaissances ou voisins, ils ne veulent pas se voir rejetés pour avoir failli un tant soit peu.

La lutte contre Ebola est difficile, mais pas impossible ! Elle devra se mener vaille que vaille, au plan individuel et collectif. Avec Ebola, au-delà des modes de vie, c’est aussi le mode de fonctionnement de la cellule familiale et de la société tout entière qu’il faudra revoir. Il faudra oser s’attaquer à des valeurs ancrées dans la cosmogonie africaine, revisiter nos croyances et nos comportements. De vrais défis ! Au Nigeria, on a dû incinérer le cadavre d’une victime d’Ebola. Le médecin qui l’avait soigné a aussi été mis en quarantaine. Pourra-t-on intégrer ces pratiques dans les nouvelles habitudes ? Il le faut pourtant. Pire que la peste et le choléra réunis, l’épidémie d’Ebola détruit les espaces de solidarité.

Des dispositions plus rigoureuses doivent être prises

Les pesanteurs socioculturelles ajoutées au manque de moyens (humains, matériels, financiers), le manque de coordination des actions, font de la fièvre rouge, une maladie aussi redoutable qu’effroyable sur le continent. Le médecin traitant, lui-même, est vulnérable. Une implication de l’Occident est requise. Elle doit être forte. Mais, parce qu’il engloutit des sommes colossales, l’Occident doit exiger en contrepartie que les dirigeants africains s’assument plus sérieusement que face au SIDA. En effet, le problème de la délinquance politique et économique reste toujours posé du côté de l’Afrique. Outre les questions relatives à l’hygiène publique et à l’assainissement, des problèmes de mal gouvernance se trouvent au cœur même de la gestion de nos grands fléaux. Pour le cas d’Ebola, celle-ci se propage parce que les politiques africaines de développement, de santé, d’environnement, de population tout court, sont généralement inadéquates. A preuve, des mesures préventives sont recommandées, sans que des dispositions ne soient toujours prises pour annihiler les conséquences fâcheuses au plan socio-économique. Il est bien de défendre aux gens de manger de la viande de brousse ou de chauves-souris, pour se prémunir contre l’infection au virus d’Ebola. Mais, que faire pour compenser les pertes au niveau des chasseurs, des intermédiaires et des vendeurs de viandes prisées de certaines populations ?

Il faudra veiller à une saine utilisation des fonds qui seront mis à la disposition des Etats frappés par le mal. Le passé est à ce sujet suffisamment lourd d’enseignements. Face au SIDA, que n’a-t-on pas vu sur ce continent? La délinquance à tous les étages, impliquant des personnes insignifiantes et des hauts cadres, y compris le sommet de l’Etat. Face à l’épidémie d’Ebola, des dispositions plus rigoureuses doivent être prises. Si Ebola fait des ravages au point d’ébranler l’âme de l’Afrique, il faut éviter que les délinquants à col blanc ne perpétuent continuellement la saignée du continent, en profitant sans vergogne et impunément des efforts de la communauté internationale. L’expérience de fléaux comme celle du SIDA montre qu’en Afrique, une saine gestion des fonds, sur fond de bonne gouvernance politique, est un bon préalable au recul de l’épidémie.

Voir aussi:

PROPAGATION DE LA FIEVRE ROUGE : Ebola ou la désintégration des peuples
C’est le branle-bas de combat dans tous les pays ou presque. Ceux qui sont touchés cherchent les voies et moyens de contenir le virus ; les autres pays prennent des mesures nécessaires pour prévenir une quelconque infection. En plus de la sous-région ouest-africaine où le cap des 1 000 morts d’Ebola a été dépassé, selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), les Etats-Unis d’Amérique, l’Inde et le Canada font face à la menace Ebola à travers leurs ressortissants vivant dans les pays touchés. Le virus fait des ravages au point d’être classé ennemi public à l’échelle mondiale.

Le Pays

10 août 2014

Pour l’Afrique, la situation est critique

En effet, face à la propagation de la fièvre rouge, la communauté internationale est à présent sur le pied de guerre. L’OMS, au regard de l’ampleur que prend l’épidémie, a estimé que «les conditions d’une urgence de santé publique de portée mondiale sont réunies » et a sonné la mobilisation générale.

Pour l’Afrique particulièrement, la situation est critique. L’état de vétusté des infrastructures sanitaires, la faiblesse des ressources humaines, les problèmes d’hygiène et les traditions funéraires, entre autres, font des pays africains un terreau fertile à la propagation de ce virus. Dans le domaine culturel justement, cette épidémie est en train de détruire l’âme africaine. Les efforts pour contenir les infections commandent, entre autres, une attitude à la limite du rejet des victimes. Les parents et voisins sont invités à éviter de toucher aux corps des personnes ayant succombé, afin d’éviter tout risque de contamination par le virus. Nul doute que cette capacité du virus à se transmettre même après la mort de sa victime, est une cause de panique au sein des populations et cela sape les valeurs légendaires de solidarité africaine de même que des pans de la culture en ce qui concerne le traitement des corps des personnes décédées. Les mesures prises de part et d’autre pour limiter la propagation du virus sont, bien entendu, fort compréhensibles. Les contrôles des passagers dans bien des pays en Afrique de l’Ouest, participent des moyens de contenir l’épidémie. Mais, on peut s’interroger sur l’efficacité de telles mesures. Les frontières en Afrique, faut-il le rappeler, sont très poreuses et il n’est pas évident de pouvoir soumettre à des tests toutes les personnes qui vont d’un pays à un autre. Cela est surtout vrai pour ceux qui voyagent en train, en bus ou par divers autres moyens de déplacement. Ils sont difficiles à passer au scanner des forces de contrôle. C’est le cas notamment des voyageurs qui empruntent de simples pistes et sentiers reliant des pays. Cela dit et loin de jouer les oiseaux de mauvais augure, il est certain que le virus touche déjà bien plus de pays ouest-africains que la Sierra Leone, le Liberia, la Guinée et le Nigeria. Il ne faut pas se leurrer, le mal touche probablement plus de pays qu’on ne le pense. Et cela n’est pas sans conséquence sur l’intégration des peuples et les activités économiques. En effet, les mesures de riposte ou de prévention prises par la plupart des pays, ont un impact certain sur la libre circulation des personnes. Les entrées étant plus contrôlées aux frontières terrestres ou aériennes des pays, les voyages sont rendus de facto, plus difficiles. De plus, la psychose des contaminations amène des populations à limiter par elles-mêmes leurs déplacements vers d’autres pays, à défaut de les annuler purement et simplement.

La volonté politique et les moyens ne sont pas à la hauteur

En cela, on peut dire que le virus Ebola est un facteur de désintégration des peuples. Et cette désintégration s’accompagne d’une morosité des activités économiques. En témoigne la suspension des liaisons aériennes entre certains pays. L’espoir une fois de plus pourrait venir de l’Occident, notamment de l’Amérique. En tout cas, il est attendu beaucoup du sérum expérimental développé par les Etats-Unis d’Amérique. Il faut croiser les doigts pour que ce vaccin soit le plus rapidement possible, disponible avant 2015, comme initialement prévu et qu’il soit efficace. Certes, on peut se dire qu’il aura fallu que les économies et des vies occidentales soient en danger pour que la réponse s’organise à l’échelle mondiale et que des esquisses de solution voient le jour. Mais ce serait faire un faux procès à l’Occident que de ne voir la situation que sous ce prisme. Les Occidentaux défendent leurs intérêts et c’est, le moins du monde, normal. Il est de bon ton que les Etats-Unis d’Amérique se préoccupent du sort de leurs compatriotes contaminés par un virus de l’autre côté de la planète et cela devrait donner à réfléchir à bien des gouvernants. Car, la vérité c’est que l’Afrique a, une fois de plus, failli. Comme à son habitude, elle aura manqué de prospective. Si non, comment comprendre qu’un virus qui a fait son apparition depuis 1976 et fait jusque-là de nombreuses victimes en Afrique centrale, n’ait pas, près de 40 ans après, encore été pris au sérieux au point qu’il puisse ressurgir et faire autant de victimes ? Comment comprendre que malgré tous les discours sur la souveraineté de l’Afrique, le sort et le salut du continent soient encore entre les mains des mêmes Occidentaux régulièrement conspués ? Que reste-t-il vraiment encore de la fierté des Africains ? Hélas, tout ce qui intéresse vraiment les dirigeants africains, c’est le pouvoir. C’est le moins que l’on puisse dire au regard du fait qu’ils sont incapables de résoudre les problèmes de santé et d’éducation des populations pour ne citer que cela. L’Afrique devrait pouvoir prendre en charge elle-même la recherche dans des domaines où ses intérêts sont en jeu. Elle a la matière grise pour cela. Seulement, l’esprit d’anticipation fait largement défaut. On attend toujours que la situation soit hors de contrôle ou en passe de l’être, pour réagir. De plus, la volonté politique et les moyens ne sont pas à la hauteur pour des pays qui rêvent d’émergence. Il n’y a qu’à observer les parts des budgets réservées à la recherche qui, comme on le sait, sont généralement modiques sous nos tropiques. Pourtant, il est évident que dans la lutte contre le virus Ebola et les autres maladies qui écument le continent, si les chercheurs africains arrivaient à mettre au point des vaccins ou des remèdes dont la qualité scientifique est éprouvée, le reste du monde ne pourrait que s’incliner devant de telles découvertes. C’est dire que le respect et la reconnaissance des autres en matière de recherches scientifiques comme dans bien d’autres domaines, se méritent. Aux Africains donc de se ressaisir, à commencer par leurs dirigeants, pour mériter le respect qu’ils réclament des autres, mais aussi et surtout pour prendre en main eux-mêmes leur destin.

Voir encore:

PROPAGATION DE LA FIEVRE ROUGE : Quand Ebola met à nu les tares des systèmes sanitaires africains
La gouvernance des Etats africains présente beaucoup d’insuffisances. Il n’y a que les personnes de mauvaise foi qui peuvent en douter. Une des illustrations les plus frappantes de ce fait est la situation chaotique dans laquelle se trouvent nos systèmes de santé. En effet, la propagation du virus Ebola a contribué à mettre à nu toute l’étendue de cette triste réalité, qui doit désormais interpeller toutes les consciences. Lorsque l’on fait l’état des lieux, l’on peut avoir des raisons objectives d’être remonté contre nos gouvernants.

Pousdem Pickou

Le Pays
21 août 2014

L’Afrique est en train de payer pour son manque de vision

Les zones d’ombre sont nombreuses. Elles se rapportent notamment à l’insuffisance du personnel soignant qualifié, au niveau rudimentaire des plateaux techniques, à la gestion artisanale des structures de santé, au manque de professionnalisme et de motivation des agents de santé, etc. Dans ces conditions, l’on comprend pourquoi la moindre épidémie peut constituer une véritable épreuve pour les autorités sanitaires. Certes, Ebola n’est pas comme les autres maladies infectieuses, mais la précarité et le dénuement dans lesquels évoluent les systèmes sanitaires de bien des Etats africains, peuvent expliquer en partie sa propagation. Lorsque l’on prend le cas du Libéria qui est l’un des pays le plus touché par le virus, l’on peut tomber des nues de constater que ce pays, qui est indépendant depuis 1847, dispose seulement de 250 médecins, soit un ratio effroyable d’un ou de deux médecins pour 100 000 habitants. Il n’est donc pas étonnant que le pays de William Tolbert ait beaucoup de mal à déployer un personnel qualifié suffisant, pour la prise en charge des personnes infectées et affectées. Que l’on n’aille surtout pas brandir l’insuffisance de moyens financiers pour justifier cet état de fait. En effet, le Libéria regorge d’énormes richesses minières dont l’exploitation judicieuse pourrait permettre au peuple libérien de sortir la tête de l’eau. Malheureusement, ces richesses sont exploitées au profit d’une caste politique qui vit sur un îlot d’opulence, dans un océan de misère et d’indigence indescriptibles. L’exemple du Libéria est celui de la plupart des Etats africains. Lorsqu’il s’agit de répondre aux besoins de base des populations en termes d’éducation, de santé, de logement, l’on n’hésite pas en haut lieu à invoquer le manque de moyens financiers et à tendre sans gêne la sébile à la communauté internationale. Par contre, lorsqu’il s’agit de dépenser pour réaliser des activités dont l’intérêt pour les populations n’est pas évident, l’argent est vite mobilisé. Pour revenir à la propagation de la fièvre rouge, l’on a envie de dire que l’Afrique est en train de payer pour son manque de vision. Gouverner, dit-on, c’est prévoir.

Il y a urgence à repenser les systèmes de santé des pays africains

Mais en Afrique, c’est tout le contraire. C’est le pilotage à vue qui est érigé en mode de gouvernance. Lorsque survient la moindre urgence, c’est le sauve-qui-peut, nos Etats donnant l’impression d’être complètement désarmés. D’ailleurs, le fait qui consiste pour les princes qui nous gouvernent de courir, toutes affaires cessantes, en Occident, même pour soigner leurs petits bobos, est un aveu du peu d’intérêt et de crédit qu’ils accordent à nos structures sanitaires et à nos spécialistes de la santé. La tendance est loin d’être inversée. En effet, nos hôpitaux se présentent de plus en plus comme des antichambres de la mort : les urgences médicales sont difficilement assurées, l’encombrement et l’insalubrité crèvent les yeux. Ces réalités laissent de marbre certains gouvernants. C’est dans ce contexte que certains Etats africains poussent l’indécence jusqu’à l’extrême, en parlant d’émergence. Face à un tel ridicule qui consiste à se chatouiller pour rire, l’on a envie de se poser la question suivante : Sacrée Afrique, quand est-ce que tu vas cesser d’être la risée des autres ? Cela dit, aujourd’hui plus jamais, il y a urgence à repenser les systèmes de santé des pays africains. Cela nécessite certes des moyens financiers, mais surtout de l’ingéniosité et de la volonté politique. L’Afrique a certainement des chercheurs de qualité. Mais encore faut-il qu’ils aient le minimum de moyens pour mener leurs recherches. C’est en adoptant de nouvelles résolutions, en termes de bonne gouvernance, que l’on pourra dire que l’Afrique a tiré leçon des ravages que la fièvre rouge est en train de faire sur son sol.

Voir de plus:

L’homme africain et l’histoire

Henri Guaino
Le Monde

26.07.2008

Il y a un an à Dakar, le président de la République française prononçait sa première grande allocution en terre africaine. On sait le débat qu’elle a provoqué. Jamais pourtant un président français n’avait été aussi loin sur l’esclavage et la colonisation : « Il y a eu la traite négrière. Il y a eu l’esclavage, les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les Africains, ce fut un crime contre l’homme, ce fut un crime contre l’humanité tout entière (…). Jadis les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire. Ils ont eu tort. »

Mais il a voulu rappeler en même temps que, parmi les colons, « il y avait aussi des hommes de bonne volonté (…) qui ont construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles (…) ». Il doit beaucoup à Senghor, qui proclamait : « Nous sommes des métis culturels. » C’est sans doute pourquoi il a tant déplu à une certaine intelligentsia africaine qui trouvait Senghor trop francophile. Il ne doit en revanche rien à Hegel. Dommage pour ceux qui ont cru déceler un plagiat. Reste que la tonalité de certaines critiques pose une question : faut-il avoir une couleur de peau particulière pour avoir le droit de parler des problèmes de l’Afrique sans être accusé de racisme ?

A ceux qui l’avaient accusé de racisme à propos de Race et culture (1971), Lévi-Strauss avait répondu : « En banalisant la notion même de racisme, en l’appliquant à tort et à travers, on la vide de son contenu et on risque d’aboutir à un résultat inverse de celui qu’on recherche. Car qu’est-ce que le racisme ? Une doctrine précise (…). Un : une corrélation existe entre le patrimoine génétique d’une part, les aptitudes intellectuelles et les dispositions morales d’autre part. Deux : ce patrimoine génétique est commun à tous les membres de certains groupements humains. Trois : ces groupements appelés « races » peuvent être hiérarchisés en fonction de la qualité de leur patrimoine génétique. Quatre : ces différences autorisent les « races » dites supérieures à commander, exploiter les autres, éventuellement à les détruire. »

Où trouve-t-on une telle doctrine dans le discours de Dakar ? Où est-il question d’une quelconque hiérarchie raciale ? Il est dit, au contraire : « L’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen. » Et « le drame de l’Afrique n’est pas dans une prétendue infériorité de son art, de sa pensée, de sa culture, car pour ce qui est de l’art, de la pensée, de la culture, c’est l’Occident qui s’est mis à l’école de l’Afrique ».

Est-ce raciste de dire : « En écoutant Sophocle, l’Afrique a entendu une voix plus familière qu’elle ne l’aurait cru et l’Occident a reconnu dans l’art africain des formes de beauté qui avaient jadis été les siennes et qu’il éprouvait le besoin de ressusciter » ?

Parler de « l’homme africain » était-il raciste ? Mais qui a jamais vu quelqu’un traité de raciste parce qu’il parlait de l’homme européen ? Nul n’ignore la diversité de l’Afrique. A Dakar, le président a dit : « Je veux m’adresser à tous les Africains, qui sont si différents les uns des autres, qui n’ont pas la même langue, la même religion, les mêmes coutumes, la même culture, la même histoire, et qui pourtant se reconnaissent les uns les autres comme Africains. »

Chercher ce que les Africains ont en commun n’est pas plus inutile ni plus sot que de chercher ce que les Européens ont en partage. L’anthropologie culturelle est un point de vue aussi intéressant que celui de l’historien sur la réalité du monde.

UN DISCOURS POUR LA JEUNESSE

Revenons un instant sur le passage qui a déchaîné tant de passions et qui dit que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Nulle part il n’est dit que les Africains n’ont pas d’histoire. Tout le monde en a une. Mais le rapport à l’histoire n’est pas le même d’une époque à une autre, d’une civilisation à l’autre. Dans les sociétés paysannes, le temps cyclique l’emporte sur le temps linéaire, qui est celui de l’histoire. Dans les sociétés modernes, c’est l’inverse.

L’homme moderne est angoissé par une histoire dont il est l’acteur et dont il ne connaît pas la suite. Cette conception du temps qui se déploie dans la durée et dans une direction, c’est Rome et le judaïsme qui l’ont expérimentée les premiers. Puis il a fallu des millénaires pour que l’Occident invente l’idéologie du progrès. Cela ne veut pas dire que dans toutes les autres formes de civilisation il n’y a pas eu des progrès, des inventions cumulatives. Mais l’idéologie du progrès telle que nous la connaissons est propre à l’héritage des Lumières.

En 1947, Emmanuel Mounier partait à la rencontre de l’Afrique, et en revenant il écrivit : « Il semble que le temps inférieur de l’Africain soit accordé à un monde sans but, à une durée sans hâte, que son bonheur soit de se laisser couler au fil des jours et non pas de brûler les espaces et les minutes. » Raciste, Mounier ?

A propos du paysan africain, le discours parle d’imaginaire, non de faits historiques. Il ne s’agissait pas de désigner une classe sociale, mais un archétype qui imprègne encore la mentalité des fils et des petits-fils de paysans qui habitent aujourd’hui dans les villes.

L’Afrique est le berceau de l’humanité, et nul n’a oublié ni l’Egypte ni les empires du Ghana et du Mali, ni le royaume du Bénin, ni l’Ethiopie. Mais les grands Etats furent l’exception, dit Braudel, qui ajoute : « L’Afrique noire s’est ouverte mal et tardivement sur le monde extérieur. » Raciste, Braudel ?

L’homme africain est entré dans l’histoire et dans le monde, mais pas assez. Pourquoi le nier ?

Ce discours ne s’adressait pas aux élites installées, aux notables de l’Afrique. Mais à sa jeunesse qui s’apprête à féconder l’avenir. Et il lui dit : « Vous êtes les héritiers des plus vieilles traditions africaines et vous êtes les héritiers de tout ce que l’Occident a déposé dans le coeur et dans l’âme de l’Afrique », la liberté, la justice, la démocratie, l’égalité vous appartiennent aussi.

L’Afrique n’est pas en dehors du monde. D’elle aussi, il dépend que le monde de demain soit meilleur. Mais l’engagement de l’Afrique dans le monde a besoin d’une volonté africaine, car « la réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes ». Cessons de ressasser le passé et tournons-nous ensemble vers l’avenir. Cet avenir a un nom : l’Eurafrique, et l’Union pour la Méditerranée en est la première étape. Voilà ce que le président de la République a dit en substance à Dakar.

On a beaucoup parlé des critiques, moins de ceux qui ont approuvé, comme le président de l’Afrique du Sud, M. Thabo Mbeki. On n’a pas parlé du livre si sérieux, si honnête d’André Julien Mbem, jeune philosophe originaire du Cameroun. Parlera-t-on du livre si savant à paraître bientôt à Abidjan de Pierre Franklin Tavares, philosophe spécialiste de Hegel, originaire du Cap-Vert ?

L’éditorial du quotidien sénégalais Le Soleil du 9 avril dernier était intitulé : « Et si Sarkozy avait raison ? » Bara Diouf, grande figure du journalisme africain, qui fut l’ami de Cheikh Anta Diop (1923-1986, historien et anthropologue sénégalais), écrivait : « Le siècle qui frappe à notre porte exige notre entrée dans l’histoire contemporaine. »

Raciste, Bara Diouf ou mauvais connaisseur de l’Afrique ?

Toute l’Afrique n’a pas rejeté le discours de Dakar. Encore faut-il le lire avec un peu de bonne foi. On peut en discuter sans mépris, sans insultes. Est-ce trop demander ? Et si nous n’en sommes pas capables, à quoi ressemblera demain notre démocratie ?

Henri Guaino est conseiller spécial du président de la République

Voir encore:

Ebola : « Le risque n’est pas majeur dans les pays développés »
Tatiana Salvan

Libération

17 octobre 2014

INTERVIEW Selon le microbiologiste Jean-Pierre Dedet, les conditions d’une épidémie ne sont pas réunies en Occident. Mais Ebola sera bien l’une des plus grandes épidémies africaines.

Avec l’annonce d’un deuxième cas d’infection par le virus Ebola aux Etats-Unis, l’Occident redoute plus que jamais qu’Ebola ne franchisse les frontières. La France vient d’annoncer la mise en place d’un dispositif de contrôle sanitaire dans les aéroports français. Mais pour Jean-Pierre Dedet, professeur émérite à l’université Montpellier I et microbiologiste, auteur de Epidémies, de la peste noire à la grippe A/H1N1 (2010), l’épidémie d’Ebola restera concentrée en Afrique.

Sur le même sujetLe Sénégal n’est plus touché par Ebola
Selon l’OMS, l’épidémie d’Ebola pourrait faire 10 000 nouveaux cas par semaine. Existe-il un véritable risque de pandémie ?

En Afrique, oui, il y a un risque d’épidémisation, mais je ne pense pas qu’elle puisse s’étendre au reste du monde. Bien sûr, il y aura des cas sporadiques en Occident, on recensera encore quelques personnes contaminées venues d’Afrique, ainsi que quelques cas d’infections survenues au contact de ces malades. Mais cela restera très rare. D’une part, les conditions du cycle de propagation naturelle du virus ne sont pas réunies comme c’est le cas en Afrique, où nous avons un parasite porteur du virus, de fortes concentrations humaines, certains comportements humains ou rites particuliers (comme toucher les morts), des conditions sanitaires défavorables, un certain type d’alimentation, etc. D’autre part, le développement de la médecine occidentale permet de mettre en place des moyens d’action pour éviter une généralisation, avec notamment l’isolement absolu du patient, un strict protocole, des équipements médicaux pointus et le développement de stratégies de détection rapide du virus. Malgré un manque au niveau des traitements à l’heure actuelle, le risque n’est donc pas majeur dans les pays développés, mais Ebola sera l’une des plus grandes épidémies africaines.

Comment situer Ebola par rapport aux autres grandes épidémies ?

Le XXe siècle a marqué le retour des épidémies : dans les années 70, sont apparues les fièvres hémorragiques (dont Ebola); dans les années 80, le VIH; dans les années 90, l’hépatite C; et dans les années 2000, le Sras, la grippe H1N1, le chikungunya, etc. Ces maladies n’ont pas toutes les mêmes caractéristiques épidémiologiques ni la même transmission vectorielle, mais elles se sont propagées à cause d’une série de facteurs, comportementaux et environnementaux. Les échanges, les migrations, les voyages intercontinentaux, mais aussi la pénétration humaine en forêt et la déforestation, qui ont amené les hommes à entrer en contact avec une faune sauvage porteuse d’agents pathogènes, ont favorisé la contamination. Et l’Afrique est un continent qui a un lot considérable d’agents infectieux.

Il ne faut d’ailleurs pas oublier qu’Ebola n’est pas le seul fléau en Afrique. Des études ont montré que ce continent concentre 70% des cas de VIH et 90% des cas de choléra. Et 90% des décès de paludisme surviennent en Afrique. Mais il y a aussi toute une conjonction qui fait que c’est un continent malade. La structure sanitaire y est déficitaire, du fait des régimes instables ou des zones de guerre. C’est aussi un territoire de migration. Et encore une fois, les comportements humains sont souvent responsables de la propagation des virus.

Les fléaux médicaux en Afrique en 2012 comparés à l’épidémie d’Ebola en 2014

L’éducation est donc essentielle pour éviter les épidémies ?

L’éducation en général, et l’éducation sanitaire en particulier, joue un rôle fondamental. De simples gestes d’hygiène permettraient de réduire les fléaux médicaux qui touchent l’Afrique. Par exemple, les diarrhées «normales» tuent chaque année des centaines de milliers d’enfants. Se laver les mains permettrait de réduire de 50% le taux de mortalité.

Peut-on comparer le virus Ebola au VIH ?

Ils ont un point commun : la transmission directe interhumaine. Mais Ebola est plus dangereux dans le sens où tous les émonctoires (l’urine, la salive, le liquide séminal…) sont vecteurs de transmission. Le simple fait de toucher le patient est dangereux, ce qui n’est pas le cas avec le sida. Néanmoins, le sida est une maladie chronique de longue durée, tandis qu’Ebola est une maladie très aiguë, avec un très fort taux de mortalité, très rapide. Avec Ebola, l’épidémisation est donc moins forte.

Cette épidémie peut influencer le mode de fonctionnement de la société africaine ?

J’espère en tout cas qu’Ebola servira de déclencheur pour les différents régimes politiques, qu’ils deviendront plus désireux d’investir l’argent dans un système de santé efficace, sans détourner les fonds. J’espère aussi que cette épidémie va faire prendre conscience aux organisations internationales qu’il faut accorder une aide majeure à l’Afrique, et lui apporter une aide logistique et humaine plus importante. On a commencé, mais c’est encore timide.

Pour ce qui est de la société elle-même, des efforts considérables d’information sont à faire. Mais passé une période d’incompréhension et la recherche de responsables (la population met notamment en cause les pouvoirs politiques), la société pourra peut-être aussi changer beaucoup de comportements.

Voir de même:

Peur
Le virus Ebola alimente les théories du complot
Pierre Haski
Rue 89
03/08/2014

Obama veut imposer une « tyrannie médicale » et des médecins apportent la maladie en Afrique. Voilà les explications qui émergent alors que l’épidémie s’amplifie, et menacent prévention et mesures de précaution.

Une épidémie d’une maladie incurable, mystérieuse, alimente toujours les théories du complot ou les thèses farfelues. Ce fut le cas du sida dans les années 80, avant que le monde devienne -hélas- familier de ce virus ; c’est aujourd’hui le cas d’Ebola, qui sévit en Afrique de l’ouest.

Le rapatriement aux Etats-Unis, samedi, d’un médecin américain contaminé par le virus Ebola, a donné un nouvel élan aux amateurs de complots, jouant avec le risque de prolifération de l’épidémie sur le sol américain.

Le Dr Kent Brantly, qui travaillait au Libéria avec les patients d’Ebola, a été contaminé et rapatrié samedi à Atlanta, où il est arrivé revêtu d’un scaphandre de protection, suffisamment fort pour descendre seul de l’ambulance. Une deuxième américaine contaminée devrait être rapatriée dans les prochains jours, dans les mêmes conditions.

« Complot eugéniste et mondialiste »
Dès samedi, l’un des « complotistes » les plus célèbres des Etats-Unis, Alex Jones, qui débusque le « globaliste » derrière chaque geste de l’administration américaine et a l’oreille du « Tea Party », s’en est ému dans une vidéo sur son site Infowars.com et sur YouTube. Il s’insurge :

« Mesdames, Messieurs, c’est sans précédent pour un gouvernement occidental d’amener une personne atteinte de quelque chose d’aussi mortel qu’Ebola dans leur propre pays. (…) C’est le signe qu’on cherche à susciter la terreur et l’effroi, afin d’imposer une tyrannie médicale encore plus forte. »

Pour ce « guerrier de l’info », comme il se décrit, qui n’a pas moins de 250 000 abonnés à son compte Twitter, le virus ne restera pas confiné à l’hôpital et s’échappera. « Il s’agit d’un gouvernement et d’un système politique qui se moquent des gens », accusant les « eugénistes “ et les ‘mondialistes’ de déployer un scénario catastrophe.

Au même moment, pourtant, les autorités américaines expliquent qu’elles ont ramené le Dr Brantly à Atlanta pour lui donner une chance de survivre, en renforçant ses défenses dans l’espoir qu’il surmonte l’attaque du virus. Le taux de mortalité de cette souche d’Ebola n’est ‘que’ de 60% environ, contre plus de 90% pour d’autres épidémies antérieures en Afrique.

Et ils le font dans l’endroit le plus adapté : Atlanta est le siège du Centre de contrôle des maladies infectieuses (CDC) aux Etats-Unis, et de l’un des seuls labos au monde spécialisés dans les virus, un laboratoire de niveau P4, le plus élevé et dans lequel la sécurité est la plus rigoureuse, avec plusieurs sas de décontamination pour s’y déplacer. L’autre labo du même type au monde se trouve … à Lyon.

‘Ebola, Ebola’
Il n’y a pas qu’aux Etats-Unis que la menace d’Ebola suscite fantasmes et peurs quasi-millénaristes : Adam Nossiter, l’envoyé spécial du New York Times racontait il y a quelques jours de Guinée –l’un des pays les plus touchés par Ebola– comment des villageois ont constitué des groupes d’autodéfense pour empêcher les équipes médicales d’approcher. ‘Partout où elles passent, on voit apparaître la maladie’, dit un jeune Guinéen interdisant l’accès de son village.

Son récit se poursuit :

‘Les travailleurs [sanitaires] et les officiels, rendus responsables par des populations en panique pour la propagation du virus, ont été menacés avec des couteaux, des pierres et des machettes, et leurs véhicules ont parfois été entourés par des foules menaçantes. Des barrages de troncs d’arbre interdisent l’accès aux équipes médicales dans les villages où l’on soupçonne la présence du virus. Des villageois malades ou morts, coupés de toute aide médicale, peuvent dès lors infecter d’autres personnes.

C’est très inhabituel, on ne nous fait pas confiance, dit Marc Poncin, coordinateur pour la Guinée de Médecins sans Frontières, le principal groupe luttant contre le virus. Nous ne pouvons pas stopper l’épidémie.’
Le journaliste ajoute que les gens s’enfuient à la vue d’une croix rouge, et crient ‘Ebola, Ebola’ à la vue d’un Occidental. Un homme en train de creuser une tombe pour un patient décédé du virus conclut : ‘nous ne pouvons rien faire, seul Dieu peut nous sauver’.

Sur le site du New Yorker, Richard Preston, auteur d’un livre sur Ebola dont nous avons cité de larges extraits récemment, raconte qu’au Libéria, les malades d’Ebola quittent la capitale, Monrovia, dont le système de santé est dépassé par l’épidémie, et retournent dans leur village d’origine pour consulter des guérisseurs ou simplement rejoindre leurs familles. Au risque de diffuser un peu plus le virus.

Le sida pour ‘décourager les amoureux’
Peurs, fantasmes, parano sont fréquents à chaque nouvelle maladie. Ce fut le cas lors de l’apparition du sida au début des années 80. A Kinshasa, durement touchée par la pandémie, la population n’a pas cru aux explications officielles sur la transmission sexuelle du virus, et avait rebaptisé le sida ‘Syndrome inventé pour décourager les amoureux’… Les églises évangélistes s’en étaient emparées pour parler de ‘punition divine’ et recruter un peu plus de brebis égarées.

Pire, en Afrique du Sud, la méfiance vis-à-vis de la médecine occidentale a gagné jusqu’au Président de l’époque, Thabo Mbeki, qu’on aurait cru plus prudent, et qui avait encouragé le recours à des remèdes traditionnels plutôt que les antirétroviraux qui commençaient à faire leur apparition et ont, depuis, fait leurs preuves. Un temps précieux, et beaucoup de vies humaines, ont été sacrifiés dans cette folie.

Avec le temps, la connaissance de la maladie et de ses modes de transmission a progressé, même s’il reste de nombreuses inégalités dans les accès aux soins.

Bien que le virus ait été identifié en 1976, il y a près de quatre décennies, les épidémies ont été très localisées, et de brève durée. Elle reste donc peu connue en dehors des spécialistes, et surtout entourée d’une réputation terrifiante : pas de remède, fort taux de mortalité, virus mutant…

Avec retard, la mobilisation internationale se met en place pour contenir l’épidémie apparue en Afrique de l’Ouest. L’information des populations n’est pas la tache la moins importante. Même s’il est probable qu’aucun argument rationnel ne pourra convaincre Alex Jones et ses disciples que l’administration Obama, malgré tous ses défauts, n’est pas en train d’importer Ebola pour quelque projet d’eugénisme au sein de la population américaine…

Voir par ailleurs:

Kissing the Corpses in Ebola Country
Ebola victims are most infectious right after death—which means that West African burial practices, where families touch the bodies, are spreading the disease like wildfire.

Abby Hagelage

The Daily beast
08.13.14

From 8 a.m. to midnight, wearing three pairs of gloves, the young men of Sierra Leone bury Ebola casualities. An activity that’s earned the Red Cross recruits an unwelcome designation: The Dead Body Management Team.

Some days, just one call to collect a newly deceased victim comes in from the Kailahun district. Some days, the team receives nine. The calls from medical professionals at isolation centers are met with relief. These bodies have been quarantined. The infection can—with copious amounts of disinfectant (bleach) and meticulous attention to detail—end there. Once cleaned and sealed in two body bags, the corpse will be driven to a fresh row of graves. In gowns, boots, goggles, and masks, the men will lower the body into a 6-foot grave below. In these burials, safety trumps tradition.

The harder phone calls that the Dead Body Management Team receives, and the more dangerous burials they perform, take place in the communities themselves. Here, they must walk a delicate line between allowing the family to perform goodbye rituals and safeguarding the living from infecting themselves. The washing, touching, and kissing of these bodies—typical in many West African burials—can be deadly. But prohibiting communities from properly honoring their dead ones—and thereby worsening their distrust in medical professionals—can be deadly, too.

Insufficient medical care, shortage of supplies, and lack of money are undoubtedly contributing to an epidemic the World Health Organization has a deemed a “national disaster.” But with a death toll now topping 1,000 in four countries, it’s the battle over dead bodies that is fueling it.

***

In the remains of a deceased victim, Ebola lives on. Tears, saliva, urine, blood—all are inundated with a lethal viral load that threatens to steal any life it touches. Fluids outside the body (and in death, there are many) are highly contagious. According to the World Health Organization, they remain so for at least three days.

Dr. Terry O’Sullivan, director of the Center for Emergency Management and Homeland Security Policy Research, spent three years volunteering in Sierra Leone. He hasn’t witnessed an Ebola outbreak directly, but has watched a hemorrhagic fever overtake the body—which he describes in vivid detail. “Those that have just died are teeming with virus, in all their fluids,” says O’Sullivan. “That is in fact the worst point because their immune systems are failed…they are leaking out of every orifice. They are extremely dangerous.” A passage in the 2004 paper Containing a Haemorrhagic Fever Epidemic published in the International Journal of Infectious Diseases paints an even bleaker picture. Citing two specific studies, the authors suggest that a “high concentration of the virus is secreted on the skin of the dead.”

With fluids seeping out of every body opening, and potentially every pore, it’s no mystery why the burial rituals of West Africa pose such a danger. In a pamphlet on safety methods for treating victims of Ebola, The World Health Organization outlines proper procedures to prevent infection from spreading outward from a deceased Ebola victim. “Be aware of the family’s cultural practices and religious beliefs,” the WHO document reads. “Help the family understand why some practices cannot be done because they place the family or others at risk for exposure…explain to the family that viewing the body is not possible.”

Villagers began running from the ambulances, trying to burn down hospitals, and attacking humanitarian workers.

Telling this to the families of deceased is one thing—making sure they understand is entirely another. In Sierra Leone, a country whose literacy rate in 2013 was just over 35 percent, it’s particularly challenging. In neighboring Guinea and Liberia, two places with similar levels of poverty and illiteracy, education alone isn’t a viable solution either.

It’s a phenomenon O’Sullivan witnessed firsthand in Sierra Leone. “People have no idea how infectious diseases work. They see people go into the hospital sick and come out dead—or never come out at all,” he says. “They think if they can avoid the hospital they can survive.” This mistrust of the medical world seems to be validated when a family is prohibited from honoring the dead, participating in the funeral, or even seeing the body.

Prior Ebola outbreaks in Africa, specifically in Uganda in 2000, have yielded similar reactions among afflicted communities. Dr. Barry Hewlett and Dr. Bonnie Hewlett, the first anthropologist to be invited by WHO to join a medical intervention team, studied the Ugandan Ebola outbreak. In a book cataloging their experience—Ebola, Culture, and Politics: The Anthropology of an Emerging Disease— they explore the dangers of African burial rituals, as well as the dangers of prohibiting them.

In the Ugandan ceremonies the Hewletts witnessed, the sister of the deceased’s father is responsible for bathing, cleaning, and dressing the body in a “favorite outfit.” This task, they write, is “too emotionally painful” for the immediate family. In the event that no aunt exists, a female elder in the community takes this role on. The next step, the mourning, is where the real ceremony takes place. “Funerals are major cultural events that can last for days, depending on the status of the deceased person,” they write. As the women “wail” and the men “dance,” the community takes time to “demonstrate care and respect for the dead.” The more important the person, the longer the mourning. When the ceremony is coming to a close, a common bowl is used for ritual hand-washing, and a final touch or kiss on the face of the corpse (which is known as a “a love touch”) is bestowed on the dead. When the ceremony has concluded, the body is buried on land that directly adjoins the deceased’s house because “the family wants the spirit to be happy and not feel forgotten.”

According to the Hewletts’ analysis, these burial rituals and funerals are a critical way for the community to safely transfer the deceased into the afterlife. Prohibiting families from performing such rites is not only viewed as an affront to the deceased, but as actually putting the family in danger. “In the event of an improper burial, the deceased person’s spirit (tibo) will cause harm and illness to the family,” the Hewletts write. In Sierra Leone, O’Sullivan experienced similar sentiments when proper burials were not performed. “It is tragic. In those countries they feel very strongly about being able to say goodbye to their ancestors. To not be able to have that ritual, or treat them with the respect they traditionally give for those who passed away is very difficult,” says O’Sullivan. “Especially in concert with the fear of the disease in general.”

Worse than stopping burial rites, found the Hewletts, is keeping the body (and the burial) hidden. Barring relatives from seeing the dead in Uganda fueled hostility and fear—leading some communities to believe that medical professionals were keeping the corpses for nefarious purposes. A mass graveyard near an airfield—an attempt to remedy the problem by allowing families to see, but not touch, the graves—didn’t help. Villagers began running from the ambulances, trying to burn down hospitals, and attacking humanitarian workers. They feared the disease—but they feared the medicine even more, as well as the people delivering it.

***

In a July 28 interview with ABC News, Dr. Hilde de Clerck of Doctors Without Borders described resistance from residents in Sierra Leone, who, he says, accused him and his colleagues of bringing the disease to the country. “To control the chain of disease transmission it seems we have to earn the trust of nearly every individual in an affected family,” de Clerck said. It is, in this case, a seemingly impossible feat.

There aren’t enough health-care workers in all of West Africa to ensure that community burials are performed safely. There aren’t enough in the world to convince every family that banning such a burial isn’t the work of the devil. “It’s gotten out of control,” says O’Sullivan of this new outbreak. “So many people involved who have responded to this in the past are completely overwhelmed. They can’t get the messages out.” Until the medical community can win the trust of West Africans, the infected will miss their chance at potentially life-saving medicine.

Without it, their family members will likely face the same fate.

Voir aussi:

 As Ebola epidemic tightens grip, west Africa turns to religion for succour
Fears evangelical churches that hold thousands and services promising ‘healing’ could ignite new chains of transmission

Monica Mark, west Africa correspondent

The Guardian

17 October 2014

Every Sunday since she can remember, Annette Sanoh has attended church in Susan’s Bay, a slum of crowded tin-roofed homes in Freetown. Now as the Ebola epidemic mushrooms in the capital of Sierra Leone, Sanoh has started going to church services almost every night.

“I believe we are all in God’s hands now. Business is bad because of this Ebola problem, so rather than sit at home, I prefer to go to church and pray because I don’t know what else we can do,” said Sanoh, a market trader. At the church she attends, a small building jammed between a hairdresser’s and two homes, she first washes her hands in a bucket of chlorinated water before joining hands with fellow church members as they pray together.

“We pray Ebola will not be our portion and we pray for hope,” said Sanoh, as the disease this week reached the last remaining district that hadn’t yet recorded a case.

By any measure, West Africa is deeply religious and the region is home to some of the world’s fastest-growing Muslim and Christian populations. Posters and banners strewn across the city are constant reminders of the hope many find in spirituality amid a fearful and increasingly desperate situation. In one supermarket, a notice asking customers to pray for Ebola to end was taped on to a fridge full of butter. It urged Muslims to recite the alfathia; Christians, Our Father; and Hindus Namaste. “For non-believers, please believe in God. Amen, Amina,” it finished.

But officials have fretted about the impact of influential spiritual leaders, worrying that evangelical churches which sometimes hold thousands of faithful and services promising “healing” could ignite new chains of transmission.

As the outbreak races into its eleventh month, leaving behind almost 4,500 dead across Guinea, Liberia and Sierra Leone, experts have warned that an influx of international aid can only contain the epidemic alongside other measures in communities.

“Control of transmission of Ebola in the community, that’s going to be the key for controlling this epidemic,” said Professor Peter Piot, director of the London School of Hygiene and Tropical Medicine, speaking at Oxford University on Thursday.

“Will it be possible without the vaccine? We really don’t know, because it supposes a massive behavioural change in the community; behavioural change about funeral rites, so people don’t touch dead bodies any longer, in carers, as people could be infected while transporting someone to a hospital.”

But there are signs that messages are filtering through. Some churches are playing a critical role in educating their congregations about the disease, which is spread through direct contact with body fluids of those already showing symptoms.

In Liberia, pastor Amos Teah, said once full pews were now largely empty as members feared gathering in crowds, while he has changed the way he conducts his Methodist church services.

“These days we go to church, we sing, but we no longer carry out the tradition of passing the peace. We no longer shake hands. We are even thinking about using spoons to serve communion … to drop the bread into a person’s palm, avoiding all contacts with that person. The church has placed strong emphasis on prevention,” he said.

Among other changes, women no longer wore veils to church, as they were often shared among churchgoers.

In Guinea, an 85% Muslim country, Abou Fofana said he had stopped going to mosque for another reason. “Even though I survived Ebola, nobody wants to come near me. Even my children have faced problems as a result.”

He said he still continued to pray at home. Like many survivors, he credits his faith in helping him pull through.

At the MSF centre in Sierra Leone’s forested interior of Kailahun, Malcolm Hugo, a psychologist, said he hadn’t been able to find an imam willing to visit the centre. So the church services are “mainly filled with Muslims attending,” said Hugo, one particularly bad afternoon in which several children had died.

Health experts and officials warn that the longer the epidemic is left unchecked, the greater the risk of it spreading to other countries in a region where families extend across porous borders.

However, in one piece of rare good news, the UN health agency officially declared an end on Friday to the Ebola outbreak in Senegal. The WHO commended the country on its “diligence to end the transmission of the virus,” citing Senegal’s quick and thorough response.

A case of Ebola in Senegal was confirmed on 29 August in a young man who had travelled by road to Dakar from Guinea, where he had direct contact with an Ebola patient. By 5 September laboratory samples from the patient tested negative, indicating that he had recovered from Ebola. The declaration from WHO came because Senegal made it past the 42-day mark, which is twice the maximum incubation period for Ebola, without detecting more such cases.

“Senegal’s response is a good example of what to do when faced with an imported case of Ebola,” the WHO said in a statement. “The government’s response plan included identifying and monitoring 74 close contacts of the patient, prompt testing of all suspected cases, stepped-up surveillance at the country’s many entry points and nationwide public awareness campaigns.”

“While the outbreak is now officially over, Senegal’s geographical position makes the country vulnerable to additional imported cases of Ebola virus disease,” WHO said.

Additional reporting by Wade Williams in Monrovia

Voir également:

Why foreign aid and Africa don’t mix
Robert Calderisi, Special to CNN
August 18, 2010

Editor’s note: Robert Calderisi has 30 years of professional experience in international development, including senior positions at the World Bank. He is the author of « The Trouble with Africa: Why Foreign Aid Isn’t Working. » He writes for CNN as part of Africa 50, a special coverage looking at 17 African nations marking 50 years of independence this year.

Friday, Charles Abugre of the UN Millennium Campaign writes for CNN about why aid is important for Africa and how it can be made more effective.

(CNN) — I once asked a president of the Central African Republic, Ange-Félix Patassé, to give up a personal monopoly he held on the distribution of refined oil products in his country.

He was unapologetic. « Do you expect me to lose money in the service of my people? » he replied.

That, in a nutshell, has been the problem of Africa. Very few African governments have been on the same wavelength as Western providers of aid.

Aid, by itself, has never developed anything, but where it has been allied to good public policy, sound economic management, and a strong determination to battle poverty, it has made an enormous difference in countries like India, Indonesia, and even China.

Those examples illustrate another lesson of aid. Where it works, it represents only a very small share of the total resources devoted to improving roads, schools, heath services, and other things essential for raising incomes.

Aid must not overwhelm or displace local efforts; instead, it must settle with being the junior partner.

Because of Africa’s needs, and the stubborn nature of its poverty, the continent has attracted far too much aid and far too much interfering by outsiders.

From the start, Western governments tried hard to work with public agencies, but fairly soon ran up against the obvious limitations of capacity and seriousness of African states.

Early solutions were to pour in « technical assistance, » i.e. foreign advisers who stayed on for years, or to try « enclave » or turn-key projects that would be independent of government action.

More recently, Western agencies have worked with non-government organizations or the private sector. Or, making a virtue of necessity, they have poured large amounts of their assistance directly into government budgets, citing the need for « simplicity » and respect for local « sovereignty. »

Through all of this, the development challenge was always on somebody else’s shoulders and governments have been eager receivers, rather than clear-headed managers of Western generosity.

In the last 20 years, some states — like Ghana, Uganda, Tanzania, Mozambique, and Mali — have broken the mould, recognized the importance of taking charge, and tried to use aid more strategically and efficiently. Some commentators would add Benin, Zambia, and Rwanda to that list.

But most African governments remain stuck in a culture of dependence or indifference. There are still too many dictators in Africa (six have been in office for more than 25 years) and many elected leaders behave no differently.

In Zambia last year, journalist Chansa Kabwela sent photographs of a woman giving birth on the street outside a major hospital (where she had been refused admission) to the president’s office, hoping he would look into why this had happened.

Instead, the president, Rupiah Banda, ordered the journalist prosecuted for promoting pornography. She was later acquitted.

Government callousness is one thing. Discouraging investors is even worse. No aid professional ever suggested that outside help was more important than private effort; on the contrary, foreign aid was intended to help lay the foundations for greater public confidence and private savings and investment.

Few economists thought that aid would create wealth, although most hoped that it would help distribute the benefits of growth more evenly. It was plain that institutions, policy, and individual effort were more important than money.

So, where — despite decades of aid — the conditions for private savings and investment are still forbidding, it is high time we ask ourselves why we are still trying to improve them.

The Blair Commission Report on Africa in 2005 reported that 70,000 trained professionals leave Africa every year, and until they — and the 40 percent of the continent’s savings that are held abroad — start coming home, we need to use aid more restrictively.

An obvious solution is to focus aid on the small number of countries that are trying seriously to fight poverty and corruption. Other countries will need to wait — or settle with only small amounts of aid — until their politics or policies or attitudes to the private sector are more promising.

We should also consider introducing incentives for countries to match outside assistance with greater progress in raising local funds.

President Obama is being criticized for increasing U.S. contributions to the international fight against HIV/AIDS by only two percent, with the result that people in Uganda are already being turned away from clinics and condemned to die.

When challenged, U.S. officials have had a fairly solid answer. Uganda has recently discovered oil and gas deposits but has gone on a spending spree, reportedly ordering fighter planes worth $300 million from Russia, according to a recent report in the New York Times.

Does a government that shows such wanton disregard for common sense or even good taste really have the moral basis for insisting on more help with AIDS?

We must not be distracted by recent news of Africa’s « spectacular » growth and its sudden attractiveness to private investment. Some basic things are changing on the continent, with real effects for the future; above all, Africans are speaking out and refusing to accept tired excuses from their governments.

But the truth is that most of Africa’s growth — based on oil and mineral exports — has not made a whit of difference to the lives of most Africans.

Political freedoms shrank on the continent last year, according to the U.S.-based Freedom House index.

A quarter of school-age children are still not enrolled, according to World Bank statistics; many of those that are, are receiving a very mediocre education. And agricultural productivity — the key to reducing poverty — is essentially stagnant.

The really good news is likely to stay local and seep out in small doses, until it eventually overwhelms the inertia and indifference of governments.

Five years ago, Kenya managed to double its tax revenues because a former businessman, appointed to head the national revenue agency, took a hatchet to the dishonest practices of many tax collectors. He had every reason to do so. Only five percent of Kenya’s budget comes from foreign aid, compared with 40 percent in neighboring countries.

This is a good example of the sometimes-perverse effects of aid, but also of the importance of imagination and individual initiative in promoting a better life for Africans.

The opinions expressed in this commentary are solely those of Robert Calderisi.

Development aid to Africa
Top 10 « official development assistance » recipients in 2008:

1 Ethiopia $3.327 billion
2 Sudan $2.384 billion
3 Tanzania $2.331 billion
4 Mozambique $1.9994 billion
5 Uganda $1.657 billion
6 DR Cong $1.610 billion
7 Kenya $1.360 billion
8 Egypt $1.348 billion
9 Ghana $1.293 billion
10 Nigeria $1.290 billion

Net official development assistance to Africa in 2008: $44 billion.

Source: Organization for Economic Co-operation and Development.

Voir encore:

Why Foreign Aid Is Hurting Africa
Money from rich countries has trapped many African nations in a cycle of corruption, slower economic growth and poverty. Cutting off the flow would be far more beneficial, says Dambisa Moyo.
Dambisa Moyo
WSJ

March 21, 2009

A month ago I visited Kibera, the largest slum in Africa. This suburb of Nairobi, the capital of Kenya, is home to more than one million people, who eke out a living in an area of about one square mile — roughly 75% the size of New York’s Central Park. It is a sea of aluminum and cardboard shacks that forgotten families call home. The idea of a slum conjures up an image of children playing amidst piles of garbage, with no running water and the rank, rife stench of sewage. Kibera does not disappoint.

What is incredibly disappointing is the fact that just a few yards from Kibera stands the headquarters of the United Nations’ agency for human settlements which, with an annual budget of millions of dollars, is mandated to « promote socially and environmentally sustainable towns and cities with the goal of providing adequate shelter for all. » Kibera festers in Kenya, a country that has one of the highest ratios of development workers per capita. This is also the country where in 2004, British envoy Sir Edward Clay apologized for underestimating the scale of government corruption and failing to speak out earlier.

Giving alms to Africa remains one of the biggest ideas of our time — millions march for it, governments are judged by it, celebrities proselytize the need for it. Calls for more aid to Africa are growing louder, with advocates pushing for doubling the roughly $50 billion of international assistance that already goes to Africa each year.

Yet evidence overwhelmingly demonstrates that aid to Africa has made the poor poorer, and the growth slower. The insidious aid culture has left African countries more debt-laden, more inflation-prone, more vulnerable to the vagaries of the currency markets and more unattractive to higher-quality investment. It’s increased the risk of civil conflict and unrest (the fact that over 60% of sub-Saharan Africa’s population is under the age of 24 with few economic prospects is a cause for worry). Aid is an unmitigated political, economic and humanitarian disaster.

Few will deny that there is a clear moral imperative for humanitarian and charity-based aid to step in when necessary, such as during the 2004 tsunami in Asia. Nevertheless, it’s worth reminding ourselves what emergency and charity-based aid can and cannot do. Aid-supported scholarships have certainly helped send African girls to school (never mind that they won’t be able to find a job in their own countries once they have graduated). This kind of aid can provide band-aid solutions to alleviate immediate suffering, but by its very nature cannot be the platform for long-term sustainable growth.

Whatever its strengths and weaknesses, such charity-based aid is relatively small beer when compared to the sea of money that floods Africa each year in government-to-government aid or aid from large development institutions such as the World Bank.

Over the past 60 years at least $1 trillion of development-related aid has been transferred from rich countries to Africa. Yet real per-capita income today is lower than it was in the 1970s, and more than 50% of the population — over 350 million people — live on less than a dollar a day, a figure that has nearly doubled in two decades.

Even after the very aggressive debt-relief campaigns in the 1990s, African countries still pay close to $20 billion in debt repayments per annum, a stark reminder that aid is not free. In order to keep the system going, debt is repaid at the expense of African education and health care. Well-meaning calls to cancel debt mean little when the cancellation is met with the fresh infusion of aid, and the vicious cycle starts up once again.

In Zambia, former President Frederick Chiluba (with wife Regina in November 2008) has been charged with theft of state funds. AFP/Getty Images
In 2005, just weeks ahead of a G8 conference that had Africa at the top of its agenda, the International Monetary Fund published a report entitled « Aid Will Not Lift Growth in Africa. » The report cautioned that governments, donors and campaigners should be more modest in their claims that increased aid will solve Africa’s problems. Despite such comments, no serious efforts have been made to wean Africa off this debilitating drug.

The most obvious criticism of aid is its links to rampant corruption. Aid flows destined to help the average African end up supporting bloated bureaucracies in the form of the poor-country governments and donor-funded non-governmental organizations. In a hearing before the U.S. Senate Committee on Foreign Relations in May 2004, Jeffrey Winters, a professor at Northwestern University, argued that the World Bank had participated in the corruption of roughly $100 billion of its loan funds intended for development.

As recently as 2002, the African Union, an organization of African nations, estimated that corruption was costing the continent $150 billion a year, as international donors were apparently turning a blind eye to the simple fact that aid money was inadvertently fueling graft. With few or no strings attached, it has been all too easy for the funds to be used for anything, save the developmental purpose for which they were intended.

In Zaire — known today as the Democratic Republic of Congo — Irwin Blumenthal (whom the IMF had appointed to a post in the country’s central bank) warned in 1978 that the system was so corrupt that there was « no (repeat, no) prospect for Zaire’s creditors to get their money back. » Still, the IMF soon gave the country the largest loan it had ever given an African nation. According to corruption watchdog agency Transparency International, Mobutu Sese Seko, Zaire’s president from 1965 to 1997, is reputed to have stolen at least $5 billion from the country.

It’s scarcely better today. A month ago, Malawi’s former President Bakili Muluzi was charged with embezzling aid money worth $12 million. Zambia’s former President Frederick Chiluba (a development darling during his 1991 to 2001 tenure) remains embroiled in a court case that has revealed millions of dollars frittered away from health, education and infrastructure toward his personal cash dispenser. Yet the aid keeps on coming.

A nascent economy needs a transparent and accountable government and an efficient civil service to help meet social needs. Its people need jobs and a belief in their country’s future. A surfeit of aid has been shown to be unable to help achieve these goals.

A constant stream of « free » money is a perfect way to keep an inefficient or simply bad government in power. As aid flows in, there is nothing more for the government to do — it doesn’t need to raise taxes, and as long as it pays the army, it doesn’t have to take account of its disgruntled citizens. No matter that its citizens are disenfranchised (as with no taxation there can be no representation). All the government really needs to do is to court and cater to its foreign donors to stay in power.

Stuck in an aid world of no incentives, there is no reason for governments to seek other, better, more transparent ways of raising development finance (such as accessing the bond market, despite how hard that might be). The aid system encourages poor-country governments to pick up the phone and ask the donor agencies for next capital infusion. It is no wonder that across Africa, over 70% of the public purse comes from foreign aid.

In Ethiopia, where aid constitutes more than 90% of the government budget, a mere 2% of the country’s population has access to mobile phones. (The African country average is around 30%.) Might it not be preferable for the government to earn money by selling its mobile phone license, thereby generating much-needed development income and also providing its citizens with telephone service that could, in turn, spur economic activity?

Look what has happened in Ghana, a country where after decades of military rule brought about by a coup, a pro-market government has yielded encouraging developments. Farmers and fishermen now use mobile phones to communicate with their agents and customers across the country to find out where prices are most competitive. This translates into numerous opportunities for self-sustainability and income generation — which, with encouragement, could be easily replicated across the continent.

To advance a country’s economic prospects, governments need efficient civil service. But civil service is naturally prone to bureaucracy, and there is always the incipient danger of self-serving cronyism and the desire to bind citizens in endless, time-consuming red tape. What aid does is to make that danger a grim reality. This helps to explain why doing business across much of Africa is a nightmare. In Cameroon, it takes a potential investor around 426 days to perform 15 procedures to gain a business license. What entrepreneur wants to spend 119 days filling out forms to start a business in Angola? He’s much more likely to consider the U.S. (40 days and 19 procedures) or South Korea (17 days and 10 procedures).

Even what may appear as a benign intervention on the surface can have damning consequences. Say there is a mosquito-net maker in small-town Africa. Say he employs 10 people who together manufacture 500 nets a week. Typically, these 10 employees support upward of 15 relatives each. A Western government-inspired program generously supplies the affected region with 100,000 free mosquito nets. This promptly puts the mosquito net manufacturer out of business, and now his 10 employees can no longer support their 150 dependents. In a couple of years, most of the donated nets will be torn and useless, but now there is no mosquito net maker to go to. They’ll have to get more aid. And African governments once again get to abdicate their responsibilities.

In a similar vein has been the approach to food aid, which historically has done little to support African farmers. Under the auspices of the U.S. Food for Peace program, each year millions of dollars are used to buy American-grown food that has to then be shipped across oceans. One wonders how a system of flooding foreign markets with American food, which puts local farmers out of business, actually helps better Africa. A better strategy would be to use aid money to buy food from farmers within the country, and then distribute that food to the local citizens in need.

Then there is the issue of « Dutch disease, » a term that describes how large inflows of money can kill off a country’s export sector, by driving up home prices and thus making their goods too expensive for export. Aid has the same effect. Large dollar-denominated aid windfalls that envelop fragile developing economies cause the domestic currency to strengthen against foreign currencies. This is catastrophic for jobs in the poor country where people’s livelihoods depend on being relatively competitive in the global market.

To fight aid-induced inflation, countries have to issue bonds to soak up the subsequent glut of money swamping the economy. In 2005, for example, Uganda was forced to issue such bonds to mop up excess liquidity to the tune of $700 million. The interest payments alone on this were a staggering $110 million, to be paid annually.

The stigma associated with countries relying on aid should also not be underestimated or ignored. It is the rare investor that wants to risk money in a country that is unable to stand on its own feet and manage its own affairs in a sustainable way.

Africa remains the most unstable continent in the world, beset by civil strife and war. Since 1996, 11 countries have been embroiled in civil wars. According to the Stockholm International Peace Research Institute, in the 1990s, Africa had more wars than the rest of the world combined. Although my country, Zambia, has not had the unfortunate experience of an outright civil war, growing up I experienced first-hand the discomfort of living under curfew (where everyone had to be in their homes between 6 p.m. and 6 a.m., which meant racing from work and school) and faced the fear of the uncertain outcomes of an attempted coup in 1991 — sadly, experiences not uncommon to many Africans.

Civil clashes are often motivated by the knowledge that by seizing the seat of power, the victor gains virtually unfettered access to the package of aid that comes with it. In the last few months alone, there have been at least three political upheavals across the continent, in Mauritania, Guinea and Guinea Bissau (each of which remains reliant on foreign aid). Madagascar’s government was just overthrown in a coup this past week. The ongoing political volatility across the continent serves as a reminder that aid-financed efforts to force-feed democracy to economies facing ever-growing poverty and difficult economic prospects remain, at best, precariously vulnerable. Long-term political success can only be achieved once a solid economic trajectory has been established.

“ The 1970s were an exciting time to be African. Many of our nations had just achieved independence, and with that came a deep sense of dignity, self-respect and hope for the future. ”

Proponents of aid are quick to argue that the $13 billion ($100 billion in today’s terms) aid of the post-World War II Marshall Plan helped pull back a broken Europe from the brink of an economic abyss, and that aid could work, and would work, if Africa had a good policy environment.

The aid advocates skirt over the point that the Marshall Plan interventions were short, sharp and finite, unlike the open-ended commitments which imbue governments with a sense of entitlement rather than encouraging innovation. And aid supporters spend little time addressing the mystery of why a country in good working order would seek aid rather than other, better forms of financing. No country has ever achieved economic success by depending on aid to the degree that many African countries do.

The good news is we know what works; what delivers growth and reduces poverty. We know that economies that rely on open-ended commitments of aid almost universally fail, and those that do not depend on aid succeed. The latter is true for economically successful countries such as China and India, and even closer to home, in South Africa and Botswana. Their strategy of development finance emphasizes the important role of entrepreneurship and markets over a staid aid-system of development that preaches hand-outs.

African countries could start by issuing bonds to raise cash. To be sure, the traditional capital markets of the U.S. and Europe remain challenging. However, African countries could explore opportunities to raise capital in more non-traditional markets such as the Middle East and China (whose foreign exchange reserves are more than $4 trillion). Moreover, the current market malaise provides an opening for African countries to focus on acquiring credit ratings (a prerequisite to accessing the bond markets), and preparing themselves for the time when the capital markets return to some semblance of normalcy.

Governments need to attract more foreign direct investment by creating attractive tax structures and reducing the red tape and complex regulations for businesses. African nations should also focus on increasing trade; China is one promising partner. And Western countries can help by cutting off the cycle of giving something for nothing. It’s time for a change.

Dambisa Moyo, a former economist at Goldman Sachs, is the author of « Dead Aid: Why Aid Is Not Working and How There Is a Better Way for Africa. »

Corrections & Amplifications

In the African nations of Burkina Faso, Rwanda, Somalia, Mali, Chad, Mauritania and Sierra Leone from 1970 to 2002, over 70% of total government spending came from foreign aid, according to figures from the World Bank. This essay on foreign aid to Africa incorrectly said that 70% of government spending throughout Africa comes from foreign aid.

Voir de même:

This Is Why Americans Are Donating Less To Fight Ebola Than Other Recent Disasters
Associated Press
10/16/2014

NEW YORK (AP) — Individual Americans, rich or not, donated generously in response to many recent international disasters, including the 2010 earthquake in Haiti and last year’s Typhoon Haiyan in the Philippines. The response to the Ebola epidemic is far less robust, and experts are wondering why.

There have been some huge gifts from American billionaires — $50 million from the Bill & Melinda Gates Foundation, $11.9 million from Microsoft co-founder Paul Allen’s foundation, and a $25 million gift this week from Facebook CEO Mark Zuckerberg and his wife, Priscilla Chan. Their beneficiaries included the Centers for Disease Control and Prevention, the World Health Organization and the U.S. Fund for UNICEF.

But the flow of smaller donations has been relatively modest.

The American Red Cross, for example, received a $2.8 million share of Allen’s donations. But Jana Sweeny, the charity’s director of international communications, said that’s been supplemented by only about $100,000 in gifts from other donors. By comparison, the Red Cross received more than $85 million in response to Typhoon Haiyan.

« After the typhoon, we got flooded with calls asking, ‘How do I give?' » Sweeny said. « With this (Ebola), we’re not getting those kinds of requests. »

Why the difference? For starters, it’s been evident that national governments will need to shoulder the bulk of the financial burden in combatting Ebola, particularly as its ripple effects are increasingly felt beyond the epicenter in West Africa.

Regine A. Webster of the Center for Disaster Philanthropy, which advises nonprofits on disaster response strategies, said the epidemic blurred the lines in terms of the categories that guide some big donors.

« This is a confusing issue for the private donor community — is it a disaster, or a health problem? » Webster said. « Institutions and individuals have been quite slow to respond. »

Officials at InterAction, an umbrella group for U.S. relief agencies active abroad, see other intangible factors at work, including the video and photographic images emerging from West Africa. Joel Charny, InterAction’s vice president for humanitarian policy, said it was clear from the imagery out of Haiti and the Philippines that donations could help rebuild shattered homes and schools, while the images of Ebola are more frightening and less conducive to envisioning a happy ending.

« People give when they see that there’s a plausible solution, » Charny said. « They can say, ‘If I give my $50 or $200, it’s going to translate in some tangible way into relieving suffering.’ … That makes them feel good. »

« With Ebola, there’s kind of a fear factor, » he said. « Even competent agencies are feeling somewhat overwhelmed, and the nature of the disease — being so awful — makes it hard for people to engage. »

Gary Shaye, senior director for emergency operations with Save The Children, suggested that donors were moved to help after recent typhoons, tsunamis and earthquakes because of huge death tolls reported in the first wave of news reports. The Ebola death toll, in contrast, has been rising alarmingly but gradually over several months.

Like other organizations fighting Ebola, Save the Children is trying to convey to donors that it urgently needs private gifts — cherished because they can be used flexibly — regardless of how much government funding is committed.

« We need both — it’s not either/or, » said Shaye. He said Save the Children was particularly reliant on private funding to underwrite child-protection work in the three worst-hit countries — Guinea, Liberia and Sierra Leone — where many children have been isolated and stigmatized after their parents or other relatives got Ebola.

By last count, Shaye said, Save the Children had collected about $500,000 in private gifts earmarked for the Ebola crisis.

« We’re proud that we raised $500,000 — but we’re talking about millions in needs that we will have, » he said.

Another group working on the front lines in West Africa is the Los Angeles-based International Medical Corps, which runs a treatment center in Liberia and plans to open one soon in Sierra Leone.

Rebecca Milner, a vice president of the corps, said it had been a struggle to raise awareness when Ebola-related fundraising efforts began in earnest in midsummer.

« It took a while before people began to respond, but now there’s definitely increased concern, » she said.

Thus far, Milner said, gifts and pledges earmarked for the Ebola response have totaled about $2.5 million — compared with about $6 million that her organization received in the first three months after the Haiti earthquake.

Among the groups most heartened by donor response is Doctors without Borders, which is widely credited with mounting the most extensive operations of any non-governmental organization in the Ebola-stricken region.

Thomas Kurmann, director of development for the organization’s U.S. branch, said American donors had given $7 million earmarked for the Ebola response, a portion of the roughly $40 million donated worldwide.

« It’s very good news, » Kurmann said. « There’s been significantly increased interest in the past three months. »

Doctors Without Borders said this week that 16 of its staff members have been infected with Ebola and nine have died.

A smaller nonprofit, North Carolina-based SIM USA, found itself in the headlines in August and September, when two of its American health workers were infected with Ebola in Liberia. Both survived.

SIM’s vice president for finance and operations, George Salloum, said the missionary organization — which typically gets $50 million a year in donations — received several hundred thousand dollars in gifts specifically linked to those Ebola developments.

Even as the crisis worsens, Salloum said nonprofits active in the Ebola zone need to be thinking long-term.

« At some point, we’ll be beyond the epidemic, » he said. « Then the challenge will be how to deal with the aftermath, when thousands of people have been killed. What about the elders, the children? There will be a lot of work for years. »

Support UNICEF’s efforts to combat Ebola through the fundraising widget below.

Voir enfin:

‘SNL’ Has One of the Year’s Most Surprisingly Sharp Critiques of Poverty Aid in Africa
Zak Cheney-Rice

Mic

October 15, 2014

Saturday Night Live still manages to surprise once in a while. The long-running sketch comedy show has drawn criticism for its lack of diversity and questionable joke decisions of late, but this past weekend saw its satirical gears in rare form:

The sketch features guest host Bill Hader as Charles Daniels, a soft-voiced, thick-bearded incarnation of a common late night infomercial trope, the philanthropy fund spokesperson. The clip opens with shots of an unnamed African village, where residents pass the time by gazing longingly into the camera and dolefully stirring pots of stew.

« For only 39 cents a day, » Daniels says to his viewers, « you can provide water, food and medicine for these people … That’s less than a small cup of coffee. »

« Ask for more, » whispers a villager played by Jay Pharoah. « Why you starting so low? »

So begins a three-minute interrogation around why this « cheap-ass white man » is asking for so little money — « [the] number has been decided by very educated and caring people, » Daniels claims — and more importantly, why he thinks throwing money at this problem will solve it in the first place.

The sketch ends with Daniels’ implied abduction, along with demands for a larger sum in exchange for his release. The question of where he’s getting a 39-cent cup of coffee remains unanswered.

While it’s unclear why the black performers are talking like they’re in a Good Times parody, the sketch brings up some valid political points. For one, the long-term effectiveness of foreign aid has been questioned for years, with critics at outlets ranging from CNN to the Wall Street Journal claiming it can foster a relationship of « dependence » while ultimately providing cosmetic solutions that fail to address systemic issues.

Even CARE, one of the biggest charities in the world, rejected $45 million a year in federal funding in 2007 because American food aid was so « plagued with inefficiencies » as to be detrimental, according to the New York Times (by the same token, many such organizations disagree).

SNL illustrates this perfectly when Daniels implies the villagers are ungrateful when they ask for more. « You know, for a starving village, you people have a lot of energy, » he says.

The sketch also touches on monolithic Western views of African diversity: When the villagers ask Daniels which country he thinks he’s in, he simply responds, « Africa. »

Considering SNL’s less than sterling record on racial humor, the overall pointedness of this skit is a pleasant surprise. Best-case scenario, it indicates that producer Lorne Michaels’ recent emphasis on casting and writer diversity is incrementally starting to pay dividends.


Hong Kong/Journée internationale de la non-violence: La leçon retrouvée de la révolution des parapluies (A very civil disobedience: The world’s most polite demonstrators teach the world a 2, 000-year-old lesson)

2 octobre, 2014
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/13/Statue_of_Liberty_1917_poster.jpg
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https://pbs.twimg.com/media/By36IdsCcAAT9pR.jpg
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http://www.democratic-republicans.us/images/Coat_of_Arms-uk.gif

 

Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Jésus (Matthieu 5: 43-45)
Avec amour de l’humanité et haine des péchés. Saint Augustin
Hais le péché et aime le pécheur. Gandhi
Notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital. L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la « victime inconnue », comme on dirait aujourd’hui le « soldat inconnu ». Le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent. René Girard
 Le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument. Les grands hommes sont presque toujours des hommes mauvais. Lord Acton
Trois modernes ont marqué ma vie d’un sceau profond et ont fait mon enchantement: Raychandbhai [écrivain gujarati connu pour ses polémiques religieuses], Tolstoï, par son livre « Le Royaume des Cieux est en vous », et Ruskin et son Unto This Last. Gandhi
Il vous faut abandonner les armes que vous avez car elles n’ont aucune utilité pour vous sauver vous ou l’humanité. Vous inviterez Herr Hitler et signor Mussolini à prendre ce qu’ils veulent des pays que vous appelez vos possessions…. Si ces messieurs choisissent d’occuper vos maisons, vous les évacuerez. S’ils ne vous laissent pas partir librement, vous vous laisserez abattre, hommes, femmes et enfants, mais vous leur refuserez toute allégeance.  Gandhi (conseil aux Britanniques, 1940)
Si j’étais né en Allemagne et y gagnais ma vie, je revendiquerais l’Allemagne comme ma patrie au même titre que le plus grand des gentils Allemands et le défierais de m’abattre ou de me jeter au cachot; je refuserais d’être expulsé ou soumis à toute mesure discriminatoire. Et pour cela, je n’attendrais pas que mes coreligionaires se joignent à moi dans la résistance civile mais serais convaincu qu’à la fin ceux-ci ne manqueraient pas de suivre mon exemple. Si un juif ou tous les juifs acceptaient la prescription ici offerte, ils ne pourraient être en plus mauvaise posture que maintenant. Et la souffrance volontairement subie leur apporterait une force et une joie intérieures que ne pourraient leur apporter aucun nombre de résolutions de sympathie du reste du monde. Gandhi (le 26 novembre, 1938)
Un gouvernement qui n’est pas responsable face à son propre peuple ne peut être responsable face au reste du monde. (…) Ne pas vouloir offenser la Chine signifie qu’ils ne peuvent pas aider la Chine, ne peuvent pas aider le peuple chinois à jouir de ses droits et ne peuvent pas aider la communauté internationale à intégrer un membre fiable, stable et pacifique. Cela n’est pas une bonne chose. Si le monde est indifférent, il porte une grande part de la responsabilité. Bao Tong (ami personnel de Zhao Ziyang)
Tant que le parti ne reverra pas son jugement sur le 4 juin, et ne reconnaîtra pas que c’était un mouvement patriotique et démocratique, la démocratie ne pourra pas avancer ici. Cela veut dire que tout ce qu’ils nous racontent sur la démocratie en marche et les droits de l’Homme ne sont que mensonges. Qi Zhiyong (ancien étudiant ayant perdu une jambe sous les balles le 4 juin)
Nous les démocrates chinois, nous sommes comme les Juifs dans l’Allemagne Nazie. Pourquoi les Occidentaux ne viennent pas à notre secours est un grand mystère. Lorsque nous aurons tous été exterminés, vous aurez honte de votre passivité. Vous vous demanderez pourquoi vous ne nous aviez pas vu disparaître? Liu Xia (épouse du dissident emprisonné Liu Xiaobo)
Tout se passe comme si les intérêts économiques prévalaient sur la solidarité élémentaire avec ceux qui souffrent du manque de liberté. Vaclav Havel
Des manifestations suivies d’émeutes fleurissent partout, et nous donnent envie de renommer la ville lumière Paristan. Des commerces juifs, des synagogues, des individus juifs, sont pointés du doigt sur les réseaux sociaux et attaqués par une horde de sauvages qui ne savent même pas mettre Gaza sur une carte. Des gauchistes en mal de combats défient le gouvernement en allant manifester là où des émeutiers brûlent des drapeaux israéliens et exhibent des messages antisémites d’un autre âge, accompagnés de drapeaux du djihad et du hezbollah. Des Français « en ont marre » de cette importation du conflit, mais ne se prononcent pas, et attendent juste que ça passe en évitant certains quartiers les jours de manif. (…) Alors vous, la « majorité silencieuse » qui a « hâte que cela s’arrête », réveillez-vous. Quant à vous, les manifestants du dimanche (et du samedi aussi), qui vous prenez pour Che Guevara parce que vous brûlez des drapeaux israéliens le visage masqué en criant « Hitler reviens » et parce que vous détruisez le bitume parisien, sachez une chose : personne n’est dupe. Vous n’apportez rien à la cause palestinienne si ce n’est de la désolation. Vous desservez tellement votre cause que plus personne ne vous croit.  Alors oui, peut être que je dormirai mieux si je m’en fous. Si je ne regarde plus ce drapeau du djihad qui trône place de la République un samedi après midi d’été au cours d’une manifestation interdite, et organisée quand même par des partis politiques dont le NPA … Sophie Taieb
Despite the crackdown on Occupy in some cities, including the clearance of the original Wall Street camp last week, the movement is now a global phenomenon. Other activist movements, like those for gay rights, black power, peace, environmentalism and women’s rights, have traditionally used design cues to trigger public recognition — names, slogans, symbols and so on. Occupy uses them, too, but it has deployed them differently. As a leaderless movement that is cellular rather than hierarchical in structure, Occupy has depended on the Internet and social media sites, like Twitter and Facebook, to fuel its growth. The different elements of its design identity have been defined by the ingenuity with which its supporters have used those technologies. (…) By christening its first camp “#Occupy Wall Street,” Adbusters set a precedent whereby other groups could instantly invent their own versions of “Occupy” in different locations: Occupy Paris, Occupy Poughkeepsie, and so on. Adopting a customizable name is an efficient way of identifying such a diverse collection of people and causes. Each new group can raise awareness of the global movement with the first part of its name, while asserting its own identity with the second part. The recurrence of the word “Occupy” is ideal for maximizing impact on social networks, as is the addition of #, the hashtag symbol that enables Twitter users to search for tweets with a common theme, to “#OccupyWallStreet.” With or without the hashtag, the word “Occupy” is a good choice for a global movement. It translates easily from English into several other languages including “occuper” in French, “occupare” in Italian, “occupar” in Spanish though not, admittedly, “besetzen” in German. And it is firmly rooted in the history of the protest movement, from the factory occupations by striking workers in the United States during the 1930s to the global student sit-ins of the late 1960s. In short, “Occupy” is a stellar example of both what is known in marketing as an umbrella brand name and what the anti-corporatists in the movement could call beating them at their own game. Equally versatile are the slogans adopted by Occupy’s supporters. “We are the 99%” was originally a reference to the concentration of personal wealth in the United States among the richest 1 percent of the population, but it is applicable to other countries, too. The phrase explains a complex economic concept clearly and persuasively, but is concise enough to be included in tweets without breaching Twitter’s 140 character limit. Another popular slogan is the witty and diplomatic: “Sorry for the inconvenience. We are trying to change the world.” The wording differs from group to group but the meaning and humor are consistent. It is when it comes to visual symbolism that Occupy’s approach differs from that of other activist movements, most of which are strongly associated with specific motifs. The pink triangle, which once identified homosexual prisoners in Nazi concentration camps, has become a global symbol of gay rights. The raised fist of the black power movement dates from ancient Assyria, where it signified unity or defiance, and has also been an emblem for the Russian Revolution and workers’ rights. The circular peace symbol was designed in 1958 by a British anti-nuclear campaigner, Gerald Holtorn. The lines inside are based on the semaphore signals for the letters “N” for “nuclear” and “D” for “disarmament.” Environmentalists have adopted green as their signature color worldwide, as well as the rainbow that appeared on Greenpeace’s Rainbow Warrior protest ships and also symbolizes gay rights as a motif. The “Take the Square” movement, which emerged in Spain this spring, when groups of activists occupied squares in different cities, has conformed to convention by adopting a symbol of pink and purple arrows pointing into a square. But the various Occupy groups have adopted a diverse range of motifs. Among the most popular ones are the hashtag and raised fist used by “#OccupyWallStreet.” Smart choices again. The raised fist evokes historic protest movements, while the hashtag strikes a contemporary note. NYT
Hong Kong: A city where protestors don’t smash up shops, and they also clean up after themselves, yet get teargassed and pushed by the police. Message de manifestant
Rather than presenting scenes of smashed shops or violent confrontations with the police—the sort of images we have grown accustomed to in Cairo, Ukraine, and other sites of popular protests against oppressive regimes—the photos from central Hong Kong show smiling students sitting around doing their homework, passing out donations of food, and meticulously picking up litter—even sorting out the recyclables. What, then, is different about these Hong Kong demonstrators? And how might their almost exaggerated politeness help them against the notoriously severe Chinese Communist Party? These aren’t just idealists; these are savvy political operators who understand successful nonviolent resistance. The answers to these questions can be found in the appropriately titled “Manual of Disobedience.” Published online several days before the Occupy Central campaign was set to begin, the document (written in Chinese and English) is part how-to guide and part philosophical mission statement. It details the movement’s tactics, the rules for nonviolent protest, the legal codes that may be violated, and the exact procedure to follow should someone be arrested. It also implores protesters to “avoid physical confrontation, but also to avoid developing hatred in [their] heart,” and explains that the protests must be a model of the values that they are striving to see in their society, namely “equality, tolerance, love, and care.” The protesters understand that these values will not only help win over sympathizers, but lay bare the illegitimacy of the regime if it moves against them with excessive force. These aren’t youthful idealists; these are savvy political operators who understand the secrets of successful nonviolent resistance. (…) Right now the government appears to be set to try to wait the protesters out, hoping that their presence and the disruption of daily life will eventually alienate the movement from wider society. However, Occupy Central has positioned itself well, almost no matter the outcome. If, as many people fear, mainland authorities crack down Tiananmen-style, the training and the discipline the protesters have displayed will serve them well, galvanizing support and isolating the Chinese authorities. On the other hand, if Beijing realizes the dilemma it faces, it will have no choice but to negotiate with Hong Kong’s protest leaders, a show of weakness that may ultimately inspire more yearning for democracy and even further protests. Slate

Attention: une leçon peut en cacher une autre !

Nettoyage des rues, tri sélectif et recyclage de leurs déchets, effaçage de graffitis, mots d’excuses sur les pare-brise des voitures de police vandalisées, distribution gratuite de nourriture, lavage de leurs vêtements pour rester propres sur eux, respect des pelouses, utilisation de seuls parapluies devenus symbole de la révolte contre les gaz lacrymogènes tirés à bout portant sur leurs visages …

A l’heure où, avec son propre référendum sauvage et au grand dam de Pékin, la contagion démocratique semble avoir déjà gagné Macao

Quelle meilleure leçon pour nos casseurs, brûleurs de voitures et crieurs de Allah akbar habituels en cette Journée internationale de la non-violence et anniversaire de Gandhi …

Contre les menaces chinoises de reprise du peu d’autonomie qui leur restait …

Et devant l’indifférence et la pusillanimité d’un Occident aux préoccupations désormais réduites à leurs seuls intérêts économiques …

Que ces exemplaires jeunes manifestants de Hong Kong …

Devenus massacre de Tiananmen oblige …

Mais aussi, comme pour leur avocat formé à Londres de maitre, après les 155 ans d’anglicisation forcée de leur ïle …

Et leur reprise du meilleur des campagnes de désobéissance civile américaines à la Occupy Wall Street …

Autrement dit, comme pour tous les chrétiens qui s’ignorent et pour le meilleur comme le pire que désormais nous sommes, l’héritage de quelque 2 000 ans de judéo-christianisation rampante …

Les manifestants les plus polis du monde ?

The World’s Politest Protesters
The Occupy Central demonstrators are courteous. That’s actually what makes them so dangerous.
Srdja Popovic and Tori Porell

The protest movement that has sprung to life in Hong Kong now represents the most serious challenge to Beijing’s authority since the Tiananmen protests of 1989. Beijing is obviously worried: Earlier this week it banned the photo-sharing site Instagram and ramped up censorship on the popular Chinese social media site Sina Weibo to unprecedented levels.

But while the threat to Beijing’s power is real, the danger isn’t evident on Hong Kong streets: Rather than presenting scenes of smashed shops or violent confrontations with the police—the sort of images we have grown accustomed to in Cairo, Ukraine, and other sites of popular protests against oppressive regimes—the photos from central Hong Kong show smiling students sitting around doing their homework, passing out donations of food, and meticulously picking up litter—even sorting out the recyclables. What, then, is different about these Hong Kong demonstrators? And how might their almost exaggerated politeness help them against the notoriously severe Chinese Communist Party?

These aren’t just idealists; these are savvy political operators who understand successful nonviolent resistance.

The answers to these questions can be found in the appropriately titled “Manual of Disobedience.” Published online several days before the Occupy Central campaign was set to begin, the document (written in Chinese and English) is part how-to guide and part philosophical mission statement. It details the movement’s tactics, the rules for nonviolent protest, the legal codes that may be violated, and the exact procedure to follow should someone be arrested. It also implores protesters to “avoid physical confrontation, but also to avoid developing hatred in [their] heart,” and explains that the protests must be a model of the values that they are striving to see in their society, namely “equality, tolerance, love, and care.” The protesters understand that these values will not only help win over sympathizers, but lay bare the illegitimacy of the regime if it moves against them with excessive force. These aren’t youthful idealists; these are savvy political operators who understand the secrets of successful nonviolent resistance.

The proof of this fact is playing out in the streets of Hong Kong right now. After the protesters’ first attempt to block the financial district was met with volleys of teargas from riot police, the people in the street did not fight back, leaving society shocked and emboldened by the authorities’ outrageous use of force. The next day, thousands more people turned up with signs supporting the students, condemning police tactics, and calling for the resignation of Hong Kong leader C.Y. Leung. Although it may seem obvious that a protest movement must win popular support to combat oppression, it is no easy feat, and something we have seen movements in dozens of countries fail to accomplish. The staunch adherence to nonviolence Occupy Central has demonstrated takes preparation, training, and discipline—a combination that’s very rare for many movements.

Most of the time, organizers aren’t prepared to handle the crowds that surge into the streets, and with no way to maintain calm and cohesion, too many movements have been derailed by a few thrown rocks or smashed storefronts. Governments seize on the smallest acts of disorder or violence as excuses to crack down. However, Occupy Central’s organizers seem to have come prepared. By issuing the manual and attempting to train their activists, they have maintained a united front and warded off the pitfalls that plague too many social movements.

No one has a crystal ball for knowing what Beijing will do next. Right now the government appears to be set to try to wait the protesters out, hoping that their presence and the disruption of daily life will eventually alienate the movement from wider society. However, Occupy Central has positioned itself well, almost no matter the outcome.

If, as many people fear, mainland authorities crack down Tiananmen-style, the training and the discipline the protesters have displayed will serve them well, galvanizing support and isolating the Chinese authorities. On the other hand, if Beijing realizes the dilemma it faces, it will have no choice but to negotiate with Hong Kong’s protest leaders, a show of weakness that may ultimately inspire more yearning for democracy and even further protests. For now, while it is amusing to watch the most polite protesters in the world keeping up with their schoolwork and keeping the streets clean, their politeness actually demonstrates why they have become such a powerful force to reckon with.

Srdja Popovic is the co-founder and executive director of CANVAS, and the author of the forthcoming Blueprint for Revolution.

Tori Porell is a program officer at CANVAS.

Voir aussi:

Hong Kong protests: Occupy movement could be the most polite demonstration ever
Lizzie Dearden
29 September 2014
Pro-democracy demonstrators occupying parts of Hong Kong are in the running to be the most polite protesters ever after apologising for an isolated case of vandalism.
Thousands of people have taken to the streets in opposition to China’s continued control over the city’s leadership, demanding the resignation of current leaders and democratic reform.

Despite clashes with police, who have used tear gas and pepper spray as well as charging crowds with batons in attempts to disperse them, the mood appears to have remained remarkably civil.

On Monday morning, Hong Kong resident James Legge spotted an apology note posted on a vandalised police van near the heart of protests in the Admiralty district.

« Sorry, I don’t know who did this but we are not anarchists – we want democracy, » it read. As protests continue, people have been seen distributing free food and water, as well as cleaning up after themselves in the famously orderly city.

At the main occupation at the city’s Government headquarters, students sorted plastic bottles for recycling even as they wore goggles and plastic sheets to protect against pepper spray.

Thousands of people are camping out in the Admiralty district in continued opposition to the Chinese Government’s refusal to let them select their own candidates for leadership elections in 2017, allowing only Beijing-backed politicians to stand.

The movement, dubbed the Umbrella Revolution because of the widespread use of umbrellas against tear gas and pepper spray, has sparked solidarity protests around the world.

Demonstrations are being run by a group called Occupy Central with Love and Peace, which describes itself as a “non-violent direct action movement that demands a fully democratic government in Hong Kong”.

China has called the protests illegal and endorsed the Hong Kong government’s crackdown, taking a hard line against threats to the Communist Party’s power.

The unpopular Beijing backed leader of Hong Kong, Chief Executive Leung Chun-ying, has urged people to leave the protests.

“We don’t want Hong Kong to be messy,” he said in a statement broadcast on Monday.

Attempting to dispel rumours of intervention by the Chinese army, he added: “I hope the public will keep calm. Don’t be misled by the rumours. Police will strive to maintain social order, including ensuring smooth traffic and ensuring the public safety.”

Voir encore:

Leading Hong Kong activist accuses Cameron of selling out campaigners
PM’s criticism of Chinese crackdown weak, says Martin Lee who argues Beijing is violating 1997 deal with UK over Hong Kong
Luke Harding and Richard Norton-Taylor

The Guardian

30 September 2014

One of Hong Kong’s leading pro-democracy campaigners has accused David Cameron of selling out activists in the territory “for 30 pieces of silver,” and said that the British prime minister has not been strong enough in his criticism of Beijing’s response to the crackdown on protesters.

On Tuesday Cameron said he was “deeply concerned” about the situation in Hong Kong, but the prime minister has failed to back the demands of the pro-democracy campaigners, who argue that China’s tight restrictions on candidates for the post of chief executive ahead of 2017 elections violate the joint agreement signed by Britain and Hong Kong in 1997.

On Tuesday night tens of thousands of demonstrators packed the city’s downtown area for a third night as protest leaders warned they would step up their actions if Hong Kong’s chief executive, Leung Chun-ying, did not meet them by midnight.

Wednesdayis China’s National Day – celebrating the foundation of the People’s Republic by the Communist party – and a public holiday, meaning more people will be free to protest.

Leung earlier said the central government would not change its mind over electoral rules and urged demonstrators to withdraw, stating: “Occupy Central founders had said repeatedly that if the movement is getting out of control, they would call for it to stop. I’m now asking them to fulfil the promise they made to society, and stop this campaign immediately.”

The UK deputy prime minister, Nick Clegg, said he would summon China’s ambassador this week to express his “alarm and dismay”, adding that the people of Hong Kong were “perfectly entitled” to expect free, fair and open elections.

But in an interview with the Guardian, the veteran pro-democracy campaigner Martin Lee called on Cameron to play of more high-profile diplomatic role.

Lee said: “Cameron should talk to the Chinese leadership. He should say: “What the hell is happening? You promised Hong Kong democracy. How can you reverse that?” Cameron needs to intervene and say democracy means genuine democracy. You can’t give the vote without giving the right to nominate candidates. He should do more.”

Lee, a former legislator and the founding chairman of the Democratic party, said Downing Street was a co-signatory with Chinese officials to the joint declaration – the 1984 document that guaranteed civil liberties and enshrined the former colony’s “one country, two systems” policy. The UK should therefore be shaping events and playing a more high-profile diplomatic role, he said, adding: “Britain certainly has the right to say something.”

Lee and other pro-democracy activists visited London over the summer, only to be rebuffed by Cameron and other senior ministers, who refused to meet them. Weeks earlier Cameron had hosted the Chinese premier, Li Keqiang. Lee did meet Clegg, who backed calls for Hong Kong’s leader to be directly elected.

On Tuesday Clegg sent a series of supportive tweets, including: “I sympathise a great deal with the brave pro-democracy demonstrators taking to the streets of Hong Kong.”He said the UK remained committed to the joint declaration and said that “universal suffrage must mean real choice” for voters and “a proper stake in the 2017 election”.

Lee, a QC and senior counsel, said article 26 of the joint declaration was explicit. It guaranteed the right of every permanent resident of Hong Kong to vote and to stand for election “in accordance with the law”. China’s plan to hand-pick candidates violated this. He said that the prime minister appeared more interested in trade deals than fundamental rights. Asked why Cameron had declined to meet him earlier this year, he said: “I think he was a bit ashamed. He was trying to sell us down the river for 30 pieces of silver.”

Roderic Wye, an associate fellow with Chatham House’s Asia programme, said Britain was in a “lose lose situation” over Hong Kong. There were no easy foreign policy options, he said. If the UK sided emphatically with the Hong Kong protesters this would infuriate Beijing and bolster the Chinese narrative that the west – “outside forces” – had incited the uprising. But if it didn’t the demonstrators might legitimately accuse Downing Street of betrayal, and even spinelessness, he suggested.

“In policy terms it’s difficult to get that balance right. The demonstrations pose a real problem, not just for the British but for others too. The question is how do you express support, to be seen to be promoting and aiding democratic forces, when the Chinese have said this is their internal affair. You want to put pressure on the Chinese, making it clear that you support the aspirations of Hong Kong, without dictating what terms these aspirations should be given.”

Wye said that as signatory to the original deal Britain had a “locus” for talking to Beijing. He said that Chinese plans to veto certain political candidates wasn’t at odds with Hong Kong’s legal constitution – even if protesters felt it broke the democratic spirit of the agreement. “It’s not inconsistent with basic law. This says that it [the Hong Kong system] should be backed by elections. It doesn’t say anything about the surrounding processes.” Asked what he would do, if he were a foreign office official giving advice to Downing Street, he said: “I’d be tearing my hair out.”

Lee also complained that the government had failed to condemn the widespread use of tear gas by police. “It was totally unnecessary and therefore illegal,” he said.

It emerged on Tuesday that the police are using teargas sold to them by a British company under an export licence approved by the government. Chemring, based in Romsey, Hampshire, sold the CS gas to the Hong Kong authorities.

The Campaign Against the Arms Trade said the UK had granted six licences worth £180,000 to sell teargas in the past four years. Speaking to the BBC’s Daily Politics show, the foreign secretary, Philip Hammond, said he did not condone its use against protesters. But he said they were a “legitimate export” available from large numbers of sources around the world. Chemring said it worked “in accordance with” government policy. He added: “There wasn’t a word of condemnation about the use of teargas [by police], which was totally unnecessary and therefore illegal, or the excessive use of force.”

Voir de plus:

La « révolution des parapluies », entre trombes d’eau et pressions chinoises
Florence de Changy (Hong Kong, correspondance)
Le Monde
01.10.2014

La « révolution des parapluies », qui doit son nom à la seule « arme » que s’autorisent les manifestants prodémocratie contre les jets de gaz poivre de la police, n’aura jamais aussi bien porté son nom que pendant cette troisième nuit du mouvement d’occupation citoyenne de certains quartiers de l’ancienne colonie britannique. Un énorme orage s’est déclaré en début de soirée, suivi vers 2 heures du matin d’un avis de pluie « Amber », premier niveau de pluie torrentielle, qui techniquement déclenche la mise en alerte des services d’assistance. Mais ni les éclairs ni les trombes d’eau n’ont eu raison de la détermination des milliers de « parapluies », désormais installés dans au moins quatre quartiers différents.

Les manifestants, qui veulent que le gouvernement chinois revoie sa proposition d’accorder le suffrage universel pour 2017 tout en gardant le contrôle des candidatures, réclament aussi à présent la démission du chef de l’exécutif de Hongkong, Leung Chun-ying. Pour certains collégiens et étudiants de la première heure, présents depuis vendredi devant le siège du gouvernement, cette nuit de déluge était en fait la cinquième passée dehors. « Cela s’est bien passé, pas d’ennuis avec la police, on restera jusqu’au bout », affirmait, stoïque, l’un de ces irréductibles, qui n’aurait pas mentionné la tempête si on ne lui en avait pas parlé. Il est de ceux qui se sont approchés autant que possible de Bauhinia Square, la place où avait lieu la cérémonie officielle du lever de drapeau, à l’occasion du 65e anniversaire de la République populaire de Chine, mercredi 1er octobre.

Le 1er octobre est le premier de deux jours fériés qui devraient donner l’occasion aux Hongkongais non encore mobilisés, de témoigner, ou non, de leur soutien au mouvement de révolte.

LES OCCUPATIONS POURRAIENT S’ÉTENDRE GÉOGRAPHIQUEMENT

Des sifflements et des hurlements ont retenti quand, à 8 heures, deux avions de l’Armée populaire de libération ont survolé, à basse altitude, le Victoria Harbour, suivis de deux hélicoptères traînant respectivement un immense drapeau chinois et un tout petit drapeau Hongkongais. Et pendant que le chef de l’exécutif, Leung Chun-ying, officie, coupe de champagne à la main, et parle du « rêve chinois que nous allons construire ensemble », les étudiants, parmi lesquels leur leader Joshua Wong, 17 ans, lèvent leurs bras croisés en signe de désapprobation.

De son côté, le député Leung Kwok-hung, de la Ligue sociale-démocrate, l’éternel révolté de Hongkong qui continue d’être surnommé « Long Hair » malgré la coupe sévère que son récent séjour en prison lui a valu, menait une procession funéraire pour les victimes de Tiananmen.

Alex Chow, le secrétaire général de la fédération des étudiants de Hongkong, a esquissé mardi plusieurs options pour la suite du mouvement. D’abord, les occupations pourraient s’étendre géographiquement. Canton Road, au cœur du quartier préféré des touristes chinois continentaux qui y font leurs courses dans les plus vastes boutiques de luxe du territoire, a rallié, cette nuit, la liste des rues rebelles. Une autre option serait d’occuper non plus des espaces publics, comme des routes ou des places, mais des locaux du gouvernement. Alex Chow a aussi suggéré d’étendre la grève illimitée des étudiants au monde ouvrier, ou à différents secteurs économiques.

« PATIENCE EXTRÊME »

Dans tous les grands faubourgs de la ville, les drapeaux multicolores qui devaient donner un air de fête chinoise à la ville ont cédé la place à une infinité de petits morceaux de ruban jaune, symbole du mouvement protestataire.

Tandis que la mobilisation ne faiblit pas, le moral de certains policiers, traditionnellement très populaires à Hongkong, semble fortement atteint. Il y a deux jours, dans une lettre interne qui a fuité, le commissaire de police, Tsang Wai-Hung, était revenu sur la polémique que les méthodes initiales de dispersion de foule, jugées excessives et brutales, ont suscité. Il félicitait ses hommes de leur « patience extrême » et de « leurs efforts sans limite pour servir la communauté ». Et il concluait en se disant « confiant que nous resterons unis pour surmonter cette situation éprouvante ».

La police a indiqué mercredi matin que l’un de ses inspecteurs s’était suicidé la nuit dernière dans son bureau. « Il serait inapproprié d’établir un lien », a affirmé un porte-parole de la police, indiquant que cet homme n’était pas impliqué dans les opérations liées à Occupy Central.

Voir aussi:

Révolution des parapluies. Comment naissent les noms des révolutions ?
Ouest France

Hong-Kong – 01 Octobre  2014

« Le parapluie est probablement le symbole le plus frappant de ces manifestations », dit Claudia Mo, une députée prodémocratie. | AFP
La révolte qui gronde depuis plusieurs jours à Hong Kong a désormais son nom : la révolutions des parapluies. Mais pourquoi et comment trouve-t-on les noms des révolutions ?

La révolution des parapluies
En images. À Hong Kong, la contestation démocratique s’amplifie

L’expression « révolution des parapluies » fait fureur depuis quelques jours sur les réseaux sociaux. Une banderole mentionnant ladite révolution a également été vue sur une barricade érigée devant une station de métro. Cet accessoire typique des Hongkongais est en train de donner son nom au mouvement de ceux qui réclament à Pékin davantage de libertés politiques.

D’ordinaire, à Hong Kong, il sert à s’abriter du soleil, plus rarement de la pluie. Les habitants de l’ancienne colonie britannique passée sous tutelle chinoise sont habitués à sa météo changeante et se déplacent rarement sans parapluie.

« Le parapluie est probablement le symbole le plus frappant de ces manifestations », dit Claudia Mo, une députée prodémocratie. « Nos manifestations étaient si pacifiques autrefois. Aujourd’hui, le gaz au poivre est devenu si courant qu’on doit s’en protéger avec des parapluies », souligne-t-elle.

La révolution des oeillets
Le 25 avril 1974, la foule descend dans les rues pour renverser le gouvernement salazariste de Marcello Caetano après 48 ans de dictature. L’un des points de rassemblements est le marché aux fleurs de Lisbonne, ou l’on vend beaucoup d’œillets. Des militaires insurgés mettent ces fleurs dans le canon de leur fusil. Au final, cette révolution de fleurs se fera sans heurts et pacifiquement.

La révolution de velours
La « Révolution de velours » ou « révolution douce » mené par Vaclav Havel en novembre 1989 tient son nom de la façon pacifique et sans effusion de sang au régime communiste en Tchécoslovaquie.

La révolution orange
Suite aux fraudes électorales en novembre 2004, foulards et banderoles oranges envahissent les rues. Une couleur qui, plus que n’importe quel slogans, marquera l’histoire du mouvement. Mais pourquoi la couleur orange ? D’abord parce qu’il s’agit de la couleur du parti de l’opposition « Notre ukraine », représenté par Viktor Ioutchenko, en opposition au bleu et blanc du parti de Ianoukovitch. Autre explication, cette révolte est aussi surnommée par la presse anglo-saxonne la « chestnut revolution » ou « Révolution des marronniers » qui bordent la place de l’Indépendance. L’orange rappellerait dont la couleur de ces arbres à cette époque de l’année.

Couleur des sac-poubelle ukrainiens, elle a permis aux moins fortunés de se revêtir de cet uniforme révolutionnaire de fortune pratique et voyant.

La révolution des Tulipes
La révolution des Tulipes designe le coup d’État du 24 mars 2005 au Kirghizistan. Au début du mouvement, les médias parlent de « révolution rose », de « révolution des Citrons » ou de « révolution des Jonquilles ». Le terme de « révolution des Tulipes » ne s’impose qu’après un discours d’Akaïev, le chef d’État renversé et en fuite, qui met en garde contre toute velléité de révolution « colorée ».

La révolution du Cèdre
À l’instar des autres révolutions colorés ou fleuris, le printemps de Beyrouth est baptisé par les médias et les intellectuelles révolution du cèdre. Cette révolution désigne en fait la mobilisation qui avait suivi l’assassinat de l’ancien premier ministre Rafic Hariri le 14 février 2005. Le cèdre, arbre national par excellence, présent sur le drapeau libanais, était censé symboliser la réconciliation nationale après quinze ans de guerre civile.

La révolution de Jasmin
Associé à la révolution populaire qui soulève la Tunisie en plein printemps arabe en 2011, le nom de « révolution du jasmin » s’est imposé dans les médias via le journaliste et blogueur tunisien Zied El-Heni. La fleur blanche et parfumée, emblématique de la Tunisie symbolise la douceur et la pureté. Ce nom repris par les médias occidentaux ne fait pas l’unanimité parmi les manifestants, le nom de la fleur évoquant une certaine douceur, tranchant avec le conflit. De plus le nom de révolution de jasmin était utilisé pour parler de la prise de pouvoir de Ben Ali en 1987.

Voir encore:

Elements of Style as Occupy Movement Evolves
Alice Rawsthorn
The NYT
November 20, 2011

LONDON — If you were told about an organization that started from scratch just over four months ago and had already expanded into more than 1,500 towns and cities all over the world, wouldn’t you be impressed? Thought so.

One organization has achieved all of that since July 13, when the Canadian activist group Adbusters called on “redeemers, rebels and radicals” to “set up tents, kitchens, peaceful barricades and occupy Wall Street for a few months” starting on Sept. 17. By the end of that day, two similar occupations had begun in San Francisco, and hundreds of others swiftly followed.

Despite the crackdown on Occupy in some cities, including the clearance of the original Wall Street camp last week, the movement is now a global phenomenon. Other activist movements, like those for gay rights, black power, peace, environmentalism and women’s rights, have traditionally used design cues to trigger public recognition — names, slogans, symbols and so on. Occupy uses them, too, but it has deployed them differently.

As a leaderless movement that is cellular rather than hierarchical in structure, Occupy has depended on the Internet and social media sites, like Twitter and Facebook, to fuel its growth. The different elements of its design identity have been defined by the ingenuity with which its supporters have used those technologies.

Let’s start with the name. By christening its first camp “#Occupy Wall Street,” Adbusters set a precedent whereby other groups could instantly invent their own versions of “Occupy” in different locations: Occupy Paris, Occupy Poughkeepsie, and so on.

Adopting a customizable name is an efficient way of identifying such a diverse collection of people and causes. Each new group can raise awareness of the global movement with the first part of its name, while asserting its own identity with the second part. The recurrence of the word “Occupy” is ideal for maximizing impact on social networks, as is the addition of #, the hashtag symbol that enables Twitter users to search for tweets with a common theme, to “#OccupyWallStreet.”

With or without the hashtag, the word “Occupy” is a good choice for a global movement. It translates easily from English into several other languages including “occuper” in French, “occupare” in Italian, “occupar” in Spanish though not, admittedly, “besetzen” in German. And it is firmly rooted in the history of the protest movement, from the factory occupations by striking workers in the United States during the 1930s to the global student sit-ins of the late 1960s.

In short, “Occupy” is a stellar example of both what is known in marketing as an umbrella brand name and what the anti-corporatists in the movement could call beating them at their own game.

Equally versatile are the slogans adopted by Occupy’s supporters. “We are the 99%” was originally a reference to the concentration of personal wealth in the United States among the richest 1 percent of the population, but it is applicable to other countries, too. The phrase explains a complex economic concept clearly and persuasively, but is concise enough to be included in tweets without breaching Twitter’s 140 character limit. Another popular slogan is the witty and diplomatic: “Sorry for the inconvenience. We are trying to change the world.” The wording differs from group to group but the meaning and humor are consistent.

It is when it comes to visual symbolism that Occupy’s approach differs from that of other activist movements, most of which are strongly associated with specific motifs.

The pink triangle, which once identified homosexual prisoners in Nazi concentration camps, has become a global symbol of gay rights. The raised fist of the black power movement dates from ancient Assyria, where it signified unity or defiance, and has also been an emblem for the Russian Revolution and workers’ rights. The circular peace symbol was designed in 1958 by a British anti-nuclear campaigner, Gerald Holtorn. The lines inside are based on the semaphore signals for the letters “N” for “nuclear” and “D” for “disarmament.” Environmentalists have adopted green as their signature color worldwide, as well as the rainbow that appeared on Greenpeace’s Rainbow Warrior protest ships and also symbolizes gay rights as a motif.

The “Take the Square” movement, which emerged in Spain this spring, when groups of activists occupied squares in different cities, has conformed to convention by adopting a symbol of pink and purple arrows pointing into a square. But the various Occupy groups have adopted a diverse range of motifs.

Among the most popular ones are the hashtag and raised fist used by “#OccupyWallStreet.” Smart choices again. The raised fist evokes historic protest movements, while the hashtag strikes a contemporary note. Like the @ symbol, an arcane accountancy motif, which was reinvented as a star of the digital age when added to e-mail addresses, the # has been resurrected by digital technology. First, it was added to cellphone keypads as a control button. The hashtag’s presence there and on computer keyboards (except for Apple’s, on which it is made by pressing Alt and 3) convinced Twitter that it was ubiquitous enough to become an identification tag.

Some Occupy groups have adopted the fist or hashtag as symbols. A few of them use both, including #OccupySeattle. Other groups have invented their own motifs. Supporters of OccupyNoLA in New Orleans spell out its name on banners with solid black dots in place of the “O”s. The camps in Frankfurt and Chicago have posted images of their cities on their Web sites. Occupy activists in the feisty Scottish city of Glasgow have plumped for a surprisingly sentimental series of symbols for their site, including flowers, a heart, a rainbow and the slogan “Occupy Glasgow Nicely.”

As the movement evolves, it is possible that more Occupy groups will adopt the same symbols. Or they may conclude that the protocols of protest design have changed and that, in the age of social networking, they can say more about the causes they believe in with the repeated use of a few carefully chosen words than with images.

Postscript: November 22, 2011

The process described in this column to obtain a hash symbol on an Apple keyboard applies to British keyboards. On U.S. Apple keyboards, the hash symbol is generated by holding the shift key and pressing 3.

Voir par ailleurs:

Référendum officieux à Hong Kong: Occupy Central clame victoire
A Hong Kong, le référendum officieux est officiellement terminé depuis dimanche soir. Ses organisateurs, le mouvement Occupy Central, crient victoire et parlent déjà d’un nouveau référendum.
Avec notre correspondante à Hong Kong, Florence de Changy

RFI

30-06-2014

Des trois propositions sur la façon de choisir les candidats susceptibles de devenir chef de l’exécutif, c’est celle de l’alliance des 26 partis pro-démocrates qui l’a emporté avec 42% des votes. 9% des participants à ce référendum officieux se sont abstenus. Les trois options proposées suggéraient toutes que le public puisse directement proposer des candidats. Autrement dit, que le choix ne se fasse pas entre des candidats déjà préselectionnés par Pékin.

Par ailleurs, 88% des participants au référendum ont soutenu l’idée que le Legco, le Conseil législatif, devrait bloquer des propositions de réformes démocratiques qui ne seraient pas en ligne avec les standards internationaux de démocratie. Les organisateurs vont donc demander au gouvernement de prendre en compte la proposition favorite et si le gouvernement fait une contre-proposition inacceptable, ils organiseront un nouveau référendum pour recueillir ou non le soutien de la population sur leur projet d’origine, qui consiste à bloquer Central, le quartier financier de la ville.

Le scrutin de dimanche restera comme la plus vaste consultation populaire qui n’ait jamais eu lieu dans l’histoire de Hong Kong sur son avenir politique. Près de 800 000 personnes ont voté, mais il a fallu décompter 11 200 votes d’électeurs enthousiastes qui ont voté deux fois, en ligne et en personne.

■ « Une farce politique »

Si le vote populaire de Hong Kong satisfait les organisateurs du mouvement Occupy Central, il est ressenti comme une provocation par les autorités chinoises.

Avec notre correspondante à Pékin,  Heike Schmidt

Ce scrutin n’a « aucun statut légal », estime le China Daily, quotidien contrôlé par le Parti communiste chinois. Pour son éditorialiste, le référendum est « anticonstitutionnel », car même si Hong Kong est dotée d’une administration spéciale, elle n’a aucune autorité pour appeler au vote populaire : « Les organisateurs ont démontré leur détermination à violer la loi comme bon leur semble », s’énerve le China Daily.

De son côté, le Global Times dénonce « une farce politique ». Le journal officiel appelle les citoyens de Hong Kong à ne pas se laisser « prendre en otage par des opposants extrémistes, afin de ne pas mettre en péril la prospérité et le bonheur de Hong Kong ».

Pékin est donc décidé à faire la sourde oreille aux revendications bien embarrassantes de ses citoyens hongkongais : hors de question de laisser les électeurs choisir directement leur chef de l’exécutif en 2017 et leur Parlement en 2020. Il va falloir passer par un comité de nomination composé de proches de Pékin. La crainte que le petit territoire rebelle devienne l’exemple à suivre pour toute la Chine semble bien trop grande pour laisser libre cours aux défenseurs de la démocratie.

Voir de même:

Référendum illégal: Macao dans les pas de Hong Kong?
L’avenir de Macao, ville de casinos, se jouera peut-être dans les urnes
Dans l’ancienne colonie portugaise, redevenue chinoise en 1999, des groupes favorables à la démocratie organisent à partir de ce dimanche 24 août et jusqu’au samedi 30 août un référendum non officiel, dans le même esprit que celui organisé à Hong Kong en juin dernier. Les organisateurs veulent mobiliser les 624 000 Macanais pour obtenir le suffrage universel.
Avec notre correspondant à Pékin, Jean Scheubel

RFI

24-08-2014

Le référendum a été déclaré « illégal » par le gouvernement local, et il n’aura peut-être pas le même poids que celui organisé à Hong Kong. Les promoteurs de l’initiative voulaient de vrais bureaux de vote, mais la justice de Macao s’y est opposée. Du coup, les militants sont postés directement dans les rues. Dans leurs mains, des tablettes tactiles grâce auxquelles les passants peuvent voter.

Principale question : le « chef de l’exécutif » – le n°1 de Macao – doit-il être élu au suffrage universel direct ? Pour le moment, son élection se déroule au suffrage indirect. C’est une commission électorale de 400 membres, issus du monde professionnel ou social, qui a la responsabilité de sa désignation. Pour les partisans de la démocratie, tout le monde doit pouvoir voter.

Aucune réforme politique prévue

À Hong Kong, à 30 km de là, ce sera le cas dès 2017, Pékin l’a promis. Mais à Macao, aucune réforme politique n’est prévue. Il faut rappeler que le territoire de Macao est 40 fois plus petit que celui Hong Kong et 13 fois moins peuplé. La défiance de l’opinion à l’égard du gouvernement central est réputée modérée aussi Pékin ne subit-il pas la même pression.

Le résultat du référendum sera dévoilé le 31 août, soit le même jour que l’élection du chef de l’exécutif. Fernando Chui, en poste depuis 2009, brigue un second mandat. C’est le seul candidat en lice.

Voir enfin:

90pc don’t trust Macau leader, says ‘referendum’

Unofficial poll results come just two days after chief executive re-elected
South China Morning Post

03 September, 2014

Macau chief executive Dr Fernando Chui Sai-on has suffered his first setback two days after being re-elected, with a so-called civil referendum finding that almost 90 per cent of residents do not trust him.

In the poll, organised by three pro-democracy groups, 7,762 Macau residents said they had no confidence in the sole candidate in the chief executive election. They represented 89 per cent of the 8,688 votes cast. Only 388 people – just under 5 per cent – said they trusted Chui, with 528 abstentions and 10 blank votes.

« This has shown that Macau residents are no longer staying silent and reluctantly accepting everything, » said Sulu Sou Ka-hou, a key member of Macau Conscience, which organised the poll with Macau Youth Dynamics and Open Macau Society.

The results of the unofficial referendum, conducted from August 24 to Sunday, came after Chui won the one-horse race with 380 votes from the 400-strong election committee.

Sou said the result also proved that Chui’s win would not help improve his credibility.

The organisers had earlier announced the results of another question asked in the poll, where 95 per cent of the voters – or 8,259 votes – were in favour of universal suffrage for the 2019 election.

Sou said the turnout in the referendum, which might seem lukewarm in a city with 624,000 people, was still « encouraging », given the heavy crackdown by the government.

Police shut down all five physical polling stations on the first day and detained five organisers on suspicion of breaching data-protection laws. Jason Chao Teng-hei, leader of Open Macau Society, has been placed under judicial investigation.

Two journalists working for Macau Concealers – an online medium operated by the city’s most prominent pro-democracy group New Macau Association – were also detained by police last Friday after they uploaded a picture on the civil referendum webpage of what was thought to be a staff permit card bearing the Judiciary Police symbol. They were accused of illegally using the emblem of the Judiciary Police, the main police investigation arm.

Chao, chief of Macau Concealers, was also held by police after he returned to Macau from Hong Kong last Sunday as a suspect over the logo misuse.

Sou said the city’s democrats would protest later against the police over their attempt to exhaust every means to attack the referendum. They would also continue to urge the government to start a new round of public consultation on political reform.

This article appeared in the South China Morning Post print edition as 90pc don’t trust Macau leader, says ‘referendum’


Procès Pistorius: Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? (Have we unwittingly cultivated a monster?)

14 septembre, 2014
https://pbs.twimg.com/media/BxSIbkiCUAIyojD.jpg
http://i.telegraph.co.uk/multimedia/archive/02484/pistorius-hougaard_2484774b.jpg
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http://i.dailymail.co.uk/i/pix/2013/06/03/article-2335016-1A1F28A6000005DC-745_634x388.jpg
http://static.businessinsider.com/image/511e4fd4eab8eabb3100000e/image.jpgMa seule ligne de conduite, c’était gagner, conquérir, être le plus fort. J’en étais arrivé à penser que tout m’était dû, que telle ou telle fille devait coucher avec moi. Mike Tyson
 Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? Gianni Merlo (nègre d’Oscar Pistorius)
Nous étions très amoureux. Je ne pouvais pas rêver mieux et je sais qu’elle partageait ce sentiment. Oscar Pistorius
Je survivrai. Je gagne toujours. Oscar Pistorius
Reeva did these pictures when she was 14. They have been in the house a long time now, but we never realised what they were about. But there is a man standing in a field next to a tree and he is holding a gun. And then on the other side (the two paintings join together) is what could be Reeva wearing angel wings – and there is a ladder going up to heaven. We never really understood the painting but it almost seems like a premonition. If you look at it, she’s petrified. She’s showing horror. She’s terrified. Her hands are over her mouth. June Steenkemp
 « Je me suis réveillée ce matin, en sécurité dans ma maison, écrivit Reeva sur Instagram. Tout le monde n’a pas cette chance. Protestez contre le viol. Repose en paix Anene Booysen. #viol #crime #ditesNON.  Reeva Steenkemp
Oscar a certaines façons de faire avec les filles. Cette Reeva n’est probablement pas la seule et Oscar n’est sûrement pas le personnage que les gens imaginent. Samantha Taylor
Je suis si contente que Sam soit saine et sauve et qu’elle ait échappé à cet homme – quand ils sortaient ensemble, les choses auraient pu mal tourner, à cause de son pistolet. Mère de Samantha Taylor
Oscar Pistorius incarnait cette détermination à se battre contre vents et marées qui correspond à l’idée que se font les Sud-Africains de leur identité. Le meurtre a touché toutes les communautés de la « nation arc-en-ciel », pour toutes les mauvaises raisons. L’Afrique du Sud figure en tête, ou presque, des pires tableaux de statistiques : taux de meurtres, morts par balles, meurtres de femmes, nombre de femmes tuées par leur partenaire. Sur un plan purement statistique, Reeva Steenkamp est seulement l’une des trois femmes assassinées en moyenne chaque année par leur partenaire un soir de Saint-Valentin. Un chiffre sans doute sous-estimé : selon une étude publiée par la revue scientifique The Lancet en 2009, « au moins la moitié des femmes tuées en Afrique du Sud sont victimes de leur partenaire masculin ». (…) De fait, l’athlète était, semble-t-il, du genre possessif avec les femmes. En septembre 2012, il aurait promis à Quinton Van der Burgh, un magnat de la télévision et de l’industrie du charbon, de lui casser la gueule s’il n’arrêtait pas de tourner autour de sa petite amie de l’époque. Plus tard, quand un ami de Van der Burgh a demandé à Pistorius de se calmer, ce dernier l’aurait menacé de lui « casser les jambes ». Les trois hommes ont par la suite échangé des SMS au ton de plus en plus vif. Si vif que les Hawks, la brigade de police sud-africaine spécialisée contre le crime organisé, ont dû intervenir pour calmer les esprits. (…) Quelques mois avant la Saint-Valentin, Oscar avait déjà déchargé un pistolet à la table d’un restaurant de Johannesburg, Tashas. Il avait tiré en direction du sol, sans blesser personne. A l’époque, nul n’avait souhaité ébruiter l’affaire. Apparemment, il ne se déplaçait plus sans son calibre de 9 mm ; quand il était invité à dîner, il lui arrivait de poser son arme sur la table. L’opinion publique est très divisée à ce sujet. Détenir une arme à feu a beau être chose courante en Afrique du Sud, l’exhiber à tout bout de champ n’a rien de banal, surtout dans les milieux aisés que Pistorius fréquentait. Quelques-uns de ses proches ne se sont pas gênés pour le lui rappeler. D’autres ont considéré que son arme n’était jamais qu’une sorte d’accessoire de mode, un « truc cool ». Reeva Steenkamp elle-même n’avait rien contre les armes à feu, ni contre les voitures de sport, l’autre passion d’Oscar. (…) Au tribunal, l’accusation n’aura donc aucun mal à le dépeindre comme un amateur de gâchettes. En plus du 9 mm qu’il a dirigé contre sa petite amie, Pistorius avait demandé des autorisations pour six autres armes à feu en janvier 2013 : un revolver Smith & Wesson Model 500, trois fusils de chasse, Maverick, Winchester et Mossberg ; un revolver Special de calibre .38 et un fusil Vector .22. Il avait obtenu le droit de détenir une arme depuis 2010, après qu’une autorisation lui avait été refusée une première fois en 2008, pour une raison encore inconnue. D’autres histoires ont refait surface. Celle où il aurait pratiquement tiré sur son chien, Capone, dans un moment de panique. Puis celle de ce tweet tristement célèbre de novembre 2012, passé inaperçu à l’époque mais retrouvé après le meurtre : « Rien ne vaut de rentrer à la maison, entendre le bruit de la machine à laver, penser qu’un intrus est là et pénétrer dans la buanderie en mode close-combat ! Waah. » Curieux, certes. Mais rien de tout ça ne signifie meurtre prémédité. Au contraire, ses avocats vont insister sur cet aspect de sa personnalité : il était inquiet pour sa sécurité. Pendant sa période de détention provisoire, en février 2013, ses défenseurs ont longuement expliqué comment Pistorius avait sollicité la protection des Hawks. (…) Il pouvait aussi être impétueux, en témoigne cet accident de hors-bord en 2009 sur la rivière Vaal qui lui avait valu 172 points de suture au visage. Il avait toujours aimé faire du karting à toute vitesse, un style de conduite qu’il conservait en voiture. Un soir de décembre 2005, il avait aussi failli mourir en s’endormant au volant. Il s’en allait rejoindre sa petite amie, Vicky Miles, après une grosse engueulade au téléphone. Histoire tristement banale, la célébrité et ses privilèges provoquent parfois d’importants dégâts, particulièrement chez les jeunes qui ont grandi dans un environnement compliqué et que l’adulation des foules a éloignés des réalités. Mike Tyson, par exemple, a raconté comment il s’était mis à croire qu’il pouvait avoir tout ce qu’il voulait. « Ma seule ligne de conduite, c’était gagner, conquérir, être le plus fort, disait-il. J’en étais arrivé à penser que tout m’était dû, que telle ou telle fille devait coucher avec moi. » Oscar Pistorius vient certes d’un milieu plus favorisé que celui de Tyson, mais la célébrité a une dynamique propre. Si la gloire tend à corrompre, la gloire mondiale tend à corrompre à très grande échelle. Ajoutez à cela une passion pour les armes : l’explosion devient inévitable. Car, à ses yeux, la gloire c’était aussi cela, la possibilité de s’adonner pleinement à sa passion pour les voitures, les armes à feu et les filles, sans aucun contrepoids familial. En effet, depuis que ses parents s’étaient séparés, l’autorité morale de son père, Henke, avait faibli ; Oscar ne le considère d’ailleurs plus tellement comme un père et ils ne se sont pratiquement pas vus durant ces dix dernières années. Le 6 mars 2002, Henke s’était présenté inopinément au lycée de Pretoria pour annoncer à son fils la mort de sa mère. Sheila Pistorius était mal en point depuis quelque temps, elle avait été hospitalisée mais personne n’imaginait que sa vie était en danger. « J’ai cru que j’avais plutôt bien accepté sa mort, a écrit Oscar Pistorius dans son autobiographie parue en 2009. J’étais le seul à ne pas pleurer [à l’enterrement] et j’ai réconforté mon frère et ma soeur… mais le lendemain je me suis réveillé en larmes. J’avais complètement perdu mes repères. » (…) En public, Oscar se montrait toujours sous son meilleur jour, rares étaient ceux auxquels il laissait deviner la dureté de sa condition, ses moignons gonflés, égratignés et ensanglantés par les frottements dus à la course. (…) Sauver les apparences, refuser d’admettre la moindre faille dans son bonheur. Cela a un prix d’autant plus élevé que l’image sur-humaine qu’il renvoyait s’éloignait de la réalité. Mais avec qui pouvait-il en parler ? Certains, parmi ses proches, ont bien perçu son air préoccupé début 2013. L’un d’eux a même essayé d’aborder la question avec Oscar. Quand il a proposé son aide, il s’est entendu répondre que tout était sous contrôle. Compartimenter sa vie, pourquoi pas. A condition de conserver un regard honnête sur soi-même, de ne pas se présenter sous un jour différent d’une personne à l’autre. A mon avis, beaucoup de gens vont découvrir lors du procès des choses qu’ils ignoraient. En ce qui me concerne, je ne savais rien de sa passion pour les armes. Mais j’ai peur que certains détails de sa vie, les menaces qu’il a pu proférer, son attitude envers les femmes ou ses textos soient dévastateurs pour sa famille. D’autant plus si des preuves irréfutables de la préméditation devaient surgir. Comment admettre que derrière le  « héros » Pistorius, gentil garçon et athlète hors du commun, se cachait un meurtrier ? (…) Dans un pays gangrené par la corruption policière, où huit officiers ont récemment été inculpés de meurtre pour avoir ligoté un homme au pare-chocs arrière d’un fourgon avant de le traîner dans la rue (il fut plus tard retrouvé mort dans sa cellule), Hilton Botha est fier de ses vingt-quatre ans de service. « J’essaie d’enquêter sur chaque affaire comme si l’un des miens avait été assassiné », confie-t-il. Spécialiste des dossiers d’homicide, ce vétéran a considéré d’emblée le cas Pistorius comme une affaire simple : une femme tuée par son mari, son petit ami voire sa maîtresse. Ce genre de choses arrive hélas toutes les huit heures en Afrique du Sud. Il s’agit même de la principale cause de mort violente chez les femmes. (…) Tout trahissait l’homicide volontaire, assure l’inspecteur. Pourquoi un cambrioleur irait-il s’enfermer dans les toilettes ? Pourquoi les balles auraient-elles traversé le short de la victime si elle était assise sur la lunette des toilettes en pleine nuit ? Et pourquoi aurait-elle emporté son téléphone portable dans la salle de bains à trois heures du matin. Selon Botha, les balles l’avaient touchée au flanc droit. Autrement dit, elle n’était pas assise, mais probablement tapie derrière la porte verrouillée. D’après la disposition des projectiles dans la salle de bains, Botha estime que Pistorius avait appuyé sur la détente à moins d’un mètre cinquante de la porte. Selon lui, les impacts étaient orientés vers le bas, ce qui signifie que Pistorius portait bien ses prothèses à ce moment précis, contrairement à ce qu’il prétendra plus tard. Mais pourquoi aurait-il voulu pénétrer à l’endroit même où il pensait que le cambrioleur s’était caché ? Et pourquoi aurait-il ouvert le feu, au lieu d’attraper sa petite amie et de courir se mettre en lieu sûr ? (…) C’est en vivant comme si de rien n’était qu’Oscar Pistorius a surmonté une grave infirmité – il est né sans péroné, ce qui a nécessité l’amputation des jambes au-dessous du genou, à l’âge de 11 mois. « Ton frère enfile ses chaussures ; toi, tu enfiles tes jambes », lui répétait sa mère pour ancrer en lui l’idée qu’il ne devait par se laisser réduire à son handicap. Le divorce de ses parents quand il avait 6 ans puis la mort de sa mère neuf ans plus tard à cause d’une allergie à un médicament l’anéantirent. Brouillés avec leur père, son frère et lui se retrouvèrent comme deux « bateaux sans gouvernail », raconte-t-il dans ses mémoires Courir après un rêve (L’Archipel, 2010). Il se tatoua sur le bras les dates de naissance et de mort de sa maman, qui lui avait dit un jour : « Le vrai perdant n’est jamais celui qui franchit la ligne d’arrivée en dernier. Le vrai perdant, c’est celui qui reste sur la touche sans même essayer de courir. » Aucune autre femme n’a jamais pu égaler sa mère. Dans son livre, Oscar énumère ses déceptions sentimentales et ses ruptures. La piste a été son seul véritable amour. La presse l’a présenté comme « l’homme sans jambes le plus rapide du monde ». « À première vue, Oscar Pistorius a l’air d’un être surgi du futur, s’est enthousiasmé un journaliste de NBC. Il a la démarche d’un félin géant en maraude, si une telle créature était dotée de pieds en forme de nageoires au lieu de pattes. Quand il s’approche, avec ses lunettes Oakley dernier cri et son torse admirablement sculpté, on voit en lui un aperçu de notre évolution future : un personnage mi-homme mi-machine. » (…) Reeva rêvait d’apparaître dans Vanity Fair, confie sa mère, June Steenkamp, une femme blonde et menue, ajoutant tristement : « Il a fallu qu’elle perde la vie pour y parvenir. »  (…) La vie a joué un méchant tour à Reeva Steenkamp : sa mère et elle ont longtemps défendu avec passion les femmes victimes de violences. En Afrique du Sud, durant les années 2011 et 2012, on a enregistré 64 500 viols, soit un toutes les quatre minutes – un record mondial, selon le Département d’État américain. Même le président en exercice, Jacob Zuma, fut traduit en justice en 2006 pour le viol d’une militante de 31 ans avant d’être acquitté. (…) Elle se teignit les cheveux en blond, devint l’égérie de la marque Avon en Afrique du Sud, quitta son petit ami et Port Elizabeth pour les lumières de Johannesburg où, déclara-t-elle, elle voulait devenir mannequin. « Son père était tellement hostile à cette idée, il avait peur qu’une chose grave lui arrive, raconte June. C’est une jungle, Johannesburg, l’un des pires endroits du pays. »« Elle m’a téléphoné et m’a dit qu’elle arrivait tout juste de Port Elizabeth, qu’elle voulait devenir mannequin », confirme Jane Celliers, de l’agence Ice Model Management. Après lui avoir demandé ses mensurations, elle répondit : « Pour Ice, vous êtes trop petite. » Mais Reeva insista pour venir la voir. « Elle a franchi cette porte, et voilà : le coup de foudre. » Très vite, les photos de magazines et les spots télévisés s’enchaînèrent. Reeva était la superbe blonde publicitaire de nombreuses marques : les sucettes Pin Pop, Toyota, Kentucky Fried Chicken, la bière Cardinal et les chewing-gums Hollywood. Mais elle voulait aussi faire la couverture d’un magazine grand public. À l’époque, FHM était un mensuel masculin très en vogue. « Des filles en bikinis », résume Hagen Engler, l’ancien rédacteur en chef de l’édition sud-africaine. Il se souvient de la détermination farouche de Reeva, qui ne voulait pas seulement être vue, mais aussi être lue et entendue. Elle était un peu trop ronde pour poser en maillot de bains. Grâce au yoga, à un régime strict et à beaucoup d’exercice, elle mit peu de temps pour se sculpter une silhouette fine et bien galbée. « Reeva était toujours sexy, poursuit Engler. En bikini, elle pouvait déchirer. » En outre, elle pigeait ce qu’elle appelait « le jeu » : provoquer une émotion. Elle commença par charmer les 70 000 lecteurs de FHM « avec une minuscule photo d’elle en maillot, format timbre-poste, se remémore Engler, puis avec une autre, un peu plus grande ». Au bout de trois ans, elle décrochait la couverture du numéro de décembre 2011. Le rédacteur en chef n’a pas oublié cette séance en bikini fuchsia. Pendant l’interview, Reeva tint ce propos : « Ce qui me passionne, c’est de prendre la défense des gens qui n’ont pas conscience de leurs droits. » (…) Reeva avait décroché une apparition dans « Tropika Island of Treasure », une émission de télé-réalité que l’on m’a décrite comme « une version de “Koh Lanta” où l’on vous assure le gîte et le couvert ». Selon l’agent Jane Celliers, « Reeva n’était pas encore une célébrité, seulement un mannequin connu ; “Tropika” lui a permis d’accéder à un nouveau statut : on l’invitait dans les talk-shows ». Comme me l’a expliqué son agent de relations publiques, Sarit Tomlinson : « Quand vous êtes célèbre, vous avez une voix, un ton, une tribune, et vous pouvez vous faire entendre. Que ce soit sur Twitter, à la télé, à la radio, Reeva s’exprimait avec passion sur les violences infligées aux femmes, auxquelles elle prêtait sa voix. »(…) Tout en poursuivant sa carrière, elle sortit brièvement avec Francois Hougaard, la star du rugby sud-africain. (…) « Personne ne connaissait le véritable Oscar, personne ne voulait gratter la façade », admet le journaliste sportif Graeme Joffe. Selon les estimations, il touchait 1,5 million d’euros par an de ses sponsors, parmi lesquels Nike, Oakley et les parfums Thierry Mugler, et c’était un bon placement. « Il ne fallait surtout pas faire peur à un sponsor comme Nike, souligne Joffe. Les incidents devenaient des non-événements. » Quand Pistorius perdit le 200 mètres face au brésilien Alan Fonteles Cardoso Oliveira aux Jeux paralympiques de 2012, il critiqua le vainqueur qui aurait utilisé des lames de carbone plus longues que les siennes. « On sentait vraiment le dépit, estime Joffe. Il a pété un câble. Le lendemain, il s’est excusé ; non pour ce qu’il avait dit, mais pour la façon dont il s’était exprimé : sur la piste, juste après la course, devant tous les médias. » (…) Pistorius avait beau ne pas être au niveau pour les Jeux olympiques, il obtint tout de même son billet. Parce que c’était lui. « On a pris une décision politique », a répondu Fikile Mbalula, le ministre des sports sud-africain, lorsqu’il fut interrogé à la radio. « Oscar est arrivé en demi-finale du 400 mètres, se rappelle Joffe. Il était sur les starting-blocks devant 80 000 personnes dans le stade. Avant cela, les gens ne savaient même pas où était l’Afrique du Sud. C’était notre emblème, une figure mondiale, un symbole, un modèle pour des millions de gens dans le monde, un athlète infirme capable de se mesurer aux athlètes valides. Personne ne tente de déboulonner une telle idole. » Après les Jeux olympiques, Pistorius s’envola pour l’Amérique, où il participa à de grandes émissions de télévision comme le « Tonight Show » de Jay Leno. À son retour, Oscar le modeste avait disparu au profit de Pistorius l’invincible. « Il la ramenait sur ses aventures dans le monde, raconte un ancien proche. Il était du genre à dire “C’est moi le grand homme, c’est moi, Oscar. La planète me doit bien ça.” Comme si tout lui était dû. Il n’était pas comme ça. On l’a poussé dans cette direction. » Ses amis n’étaient plus les bons gars d’avant, mais les bandes de skinheads tatoués de Johannesburg Sud. « Il s’entourait de gens pour qui la violence et la colère tenaient lieu d’exutoire. Dieu me pardonne, je n’ai pas vu venir la suite. Mais je savais que quelque chose allait exploser. » Même Gianni Merlo, le journaliste italien qui avait aidé Pistorius à écrire ses mémoires, s’interrogeait : « Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? » La tension des Jeux laissa des traces. « Il était d’une humeur massacrante, se rappelle Jonathan McEvoy, le chroniqueur sportif du Daily Mail. Lors de ses entraînements, les mères de famille et les enfants qui fréquentaient aussi la salle de sport étaient un peu interloqués de l’entendre proférer des insultes. Tout d’un coup, il sortait de la salle au milieu d’une séance. Il était renfrogné et grossier. Apparemment, il survivait à coups de boissons énergétiques et de comprimés de caféine. » McEvoy interrogea Pistorius sur les armes dans sa chambre – « un flingue en acier noir sur la table de chevet, et un sinistre pistolet-mitrailleur Taurus sous la fenêtre ». Réponse du sprinteur : « C’est pour me protéger, mon frère. » McEvoy note : « Il était incapable de trouver le sommeil – ce qui n’était guère surprenant, vu les comprimés et tout le café qu’il avalait. Il se levait souvent au milieu de la nuit et se rendait au stand de tir avec son pistolet et deux boîtes de munitions. » Il avait un pitbull et un bull-terrier, deux tigres blancs (qu’il vendit à un zoo canadien quand les bêtes dépassèrent les 200 kg) et des parts dans au moins un cheval de course. Il possédait une collection de bolides et venait de commander une McLaren Spider à plus de 200 000 euros. Pour sa protection, il avait un pistolet avec permis et il avait déposé d’autres demandes pour trois fusils de chasse, une carabine et deux revolvers.En novembre 2011, il posta ce tweet : « Sur 50 tirs à plus de 300 m, j’ai touché la tête à 96 % ! Pan ! », avec une photo de lui tirant au pistolet sur un stand près de Gemona, en Italie, où il s’exerçait souvent. Six semaines avant les Jeux de Londres, en route pour un autre stand de tir, il tweeta : « Gonflé à bloc ! Yeaaah, mec ! » Selon un ami directeur d’hôtel interrogé par McEvoy, « Oscar disposait aussi de toute une panoplie de blondes ». Le 4 novembre 2012, il en rencontra une nouvelle. « Si vous cherchez la définition du mot “hot” dans le dictionnaire, vous y trouverez Reeva Steenkamp », écrivit un utilisateur de Twitter la veille de la rencontre entre Oscar et la jeune fille.  Mark Seal

Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? 

Contrats publicitaires de plusieurs millions de dollars, adulation des foules, mythe dans son propre pays, collection de voitures de sport, d’armes à feu et de blondes, amis propriétaires de yachts et de belles voitures qui l’initiaient à leur vie de flambeur, prises d’excitants, insomnies, paranoïa, rivalités avec d’autres sportifs …

Au lendemain de l’acquittement de l’athlète handisport sud-africain Oscar Pistorius pour meurtre mais de sa condamnation pour homicide involontaire par la seule juge Thokozile Matilda Masipa (l’Afrique du sud ne disposant pas de système de jurés) …

Et à l’heure où après les frasques de Tiger Woods et les mensonges de Lance Armstrong, l’équipementier sportif américain Nike qui l’avait affublé du slogan presque prémonitoire et en tout cas morbide de « balle dans le canon d’un pistolet » s’est enfin décidée à le retirer de ses campagnes …

Comment ne pas se poser la question du journaliste italien qui lui avait servi de nègre pour ses mémoires ?

Procès
Oscar Pistorius, la face cachée d’un demi-dieu

Mark Seal

Vanity Fair

June 2013

Pour avoir réussi à participer aux Jeux olympiques avec des jambes artificielles, Oscar Pistorius était une star et un exemple. Depuis le meurtre de sa compagne, le monde découvre la part sombre du héros. Vendredi 12 septembre, à la suite d’un long et médiatique procès, le verdict, clément, tombe : Oscar Pistorius est reconnu coupable d’homicide involontaire, la juge ayant écarté la préméditation et le meurtre. En Afrique du Sud, Mark Seal avait recueilli pour Vanity Fair les confidences du premier enquêteur chargé de l’affaire et remonté le cours des événements jusqu’à la nuit fatidique.
Le 14 février 2013, à 4 heures du matin, l’inspecteur Hilton Botha fut réveillé par un coup de téléphone de son supérieur. « Oscar a tiré sur sa fiancée », souffla-t-il à son épouse, Audrey, après avoir raccroché. Elle n’eut pas à lui demander qui était Oscar. « Nous le connaissons tous », m’explique-t-elle un mois plus tard, attablée avec son mari dans un café de Johannesburg. Le monde entier connaît Oscar Pistorius, l’homme qui a surmonté une amputation des deux jambes quand il était gamin avant de devenir le Blade Runner sud-africain, capable de concourir, à l’âge de 25 ans, aux Jeux olympiques de Londres en 2012 comme n’importe quel athlète de haut niveau. Mais Audrey Botha n’avait pas oublié non plus le jeune homme impétueux que son mari avait arrêté pour agression en 2009 : il était accusé d’avoir grièvement blessé une jeune femme en lui claquant une porte au visage lors d’une soirée. Pistorius contesta ces accusations et les poursuites furent abandonnées.

Un quart d’heure après cet appel nocturne, Hilton Botha était au domicile de Pistorius, à Silver Woods Country Estate, une enclave résidentielle sous haute sécurité de Pretoria, la capitale de l’Afrique du Sud. L’une des premières choses qu’il vit en franchissant la porte fut le corps de Reeva Steenkamp, magnifique blonde de 29 ans, mannequin et star de la télé-réalité. Pistorius, qui sortait avec elle depuis quatre mois, lui avait tiré trois fois dessus. « Je l’ai trouvée au pied de l’escalier, recouverte de serviettes, baignant dans une mare de sang », confie Botha. Quelques minutes après les coups de feu, Pistorius téléphona au responsable de la résidence pour le prier d’appeler une ambulance. Ensuite, il porta Reeva de la salle de bains jusqu’au bas des marches – « les jambes et les bras ballants », écrira un journal – et l’allongea sur le sol, avant de pratiquer le bouche-à-bouche. Quelqu’un aurait tenté de lui poser un garrot au bras, sur l’une des blessures, pour enrayer l’hémorragie. Botha se remémore les mots d’un témoin : « Elle respirait encore en émettant une sorte de râle étranglé. » Un médecin accouru d’une maison voisine a dit : « Ce garrot ne servira a rien, elle a été blessée à la tête. » Puis elle a cessé de respirer.

« C’était une grande maison, impeccablement propre et rangée, poursuit l’inspecteur. On voyait qu’il y avait de l’argent ici, avec tous ces meubles, ces portraits, ces toiles. Les étagères étaient remplies de trophées. Il y avait même une photo de Mike Tyson et son gant de boxe dédicacé. » L’enquêteur contourna le cadavre et monta l’escalier de marbre jusqu’à la chambre d’où l’on avait fait feu une heure plus tôt. La scène du crime se trouvait dans la salle de bains – une douche, deux vasques et un cabinet de toilette à la porte criblée de balles. Pistorius l’avait défoncée à coups de batte de cricket. Il prétendait avoir agi ainsi parce que Reeva était enfermée à l’intérieur. La batte ensanglantée gisait sur le sol de la salle de bains, près de deux téléphones portables et d’un pistolet Parabellum 9 mm.

Dans le café, Botha s’accroupit devant moi pour exposer sa thèse : la jeune femme se serait réfugiée à l’intérieur des toilettes, en croisant les bras, ce qui expliquerait pourquoi une balle avait transpercé les doigts avant de pénétrer dans le bras. Une autre l’avait atteinte à l’oreille droite, une troisième à la hanche. « Peu importe où elle se trouvait dans les toilettes, elle n’avait aucune chance d’en réchapper », explique-t-il.

Dans un pays gangrené par la corruption policière, où huit officiers ont récemment été inculpés de meurtre pour avoir ligoté un homme au pare-chocs arrière d’un fourgon avant de le traîner dans la rue (il fut plus tard retrouvé mort dans sa cellule), Hilton Botha est fier de ses vingt-quatre ans de service. « J’essaie d’enquêter sur chaque affaire comme si l’un des miens avait été assassiné », confie-t-il. Spécialiste des dossiers d’homicide, ce vétéran a considéré d’emblée le cas Pistorius comme une affaire simple : une femme tuée par son mari, son petit ami voire sa maîtresse. Ce genre de choses arrive hélas toutes les huit heures en Afrique du Sud. Il s’agit même de la principale cause de mort violente chez les femmes.

La thèse du cambrioleur
Botha insiste : « Il est exclu qu’il ait pu se produire autre chose. Il n’y avait qu’eux dans la maison et, d’après tous les registres de la sécurité, elle y était depuis deux ou trois jours. Il n’y a pas eu d’effraction. Le seul accès possible était la fenêtre ouverte de la salle de bains et nous avons tout fait pour voir si quelqu’un était passé par là. Réponse : impossible. J’ai pensé que ce serait une affaire vite bouclée. Il l’avait abattue, point final. J’ai donc dit à mon supérieur : “Vous lui avez lu ses droits, vous devez l’arrêter”. » Botha se rendit ensuite dans le garage : Pistorius, dont la chemise et le short étaient maculés de sang, portait ses prothèses aux jambes, assis sur un banc de musculation, au milieu de son matériel d’entraînement. « Il se tenait la tête et il pleurait. Il y avait du sang partout, mais rien sur ses mains. Nous lui avons demandé : “Vous vous êtes lavé les mains ? Il a répondu : “Oui, elles étaient couvertes de sang”. »
« Vous vous souvenez de moi ? demanda Botha, faisant allusion au jour où il avait arrêté Pistorius pour coups et blessures quatre ans plus tôt.
– Oui, répondit l’athlète.
– Que s’est-il passé ?
– J’ai cru que c’était un cambrioleur. »

Tout trahissait l’homicide volontaire, assure l’inspecteur. Pourquoi un cambrioleur irait-il s’enfermer dans les toilettes ? Pourquoi les balles auraient-elles traversé le short de la victime si elle était assise sur la lunette des toilettes en pleine nuit ? Et pourquoi aurait-elle emporté son téléphone portable dans la salle de bains à trois heures du matin. Selon Botha, les balles l’avaient touchée au flanc droit. Autrement dit, elle n’était pas assise, mais probablement tapie derrière la porte verrouillée. D’après la disposition des projectiles dans la salle de bains, Botha estime que Pistorius avait appuyé sur la détente à moins d’un mètre cinquante de la porte. Selon lui, les impacts étaient orientés vers le bas, ce qui signifie que Pistorius portait bien ses prothèses à ce moment précis, contrairement à ce qu’il prétendra plus tard. Mais pourquoi aurait-il voulu pénétrer à l’endroit même où il pensait que le cambrioleur s’était caché ? Et pourquoi aurait-il ouvert le feu, au lieu d’attraper sa petite amie et de courir se mettre en lieu sûr ?

« Cela ne tient pas la route », se dit Botha après avoir entendu cette histoire de cambriolage. Parce qu’il était sûr de lui et qu’il avait décidé d’accumuler les preuves, le détective eut alors l’impression qu’on le soupçonnait à son tour. Ses supérieurs ne tardèrent pas à lui retirer l’affaire. Peu après, il démissionna de la police. D’après lui, sa crédibilité et sa réputation ont été mises en doute pour une simple raison : il n’a pas cru un seul instant que Pistorius ait confondu Reeva avec un cambrioleur avant de l’abattre de sang-froid.

« un être surgi du futur »
C’est en vivant comme si de rien n’était qu’Oscar Pistorius a surmonté une grave infirmité – il est né sans péroné, ce qui a nécessité l’amputation des jambes au-dessous du genou, à l’âge de 11 mois. « Ton frère enfile ses chaussures ; toi, tu enfiles tes jambes », lui répétait sa mère pour ancrer en lui l’idée qu’il ne devait par se laisser réduire à son handicap. Le divorce de ses parents quand il avait 6 ans puis la mort de sa mère neuf ans plus tard à cause d’une allergie à un médicament l’anéantirent. Brouillés avec leur père, son frère et lui se retrouvèrent comme deux « bateaux sans gouvernail », raconte-t-il dans ses mémoires Courir après un rêve (L’Archipel, 2010). Il se tatoua sur le bras les dates de naissance et de mort de sa maman, qui lui avait dit un jour : « Le vrai perdant n’est jamais celui qui franchit la ligne d’arrivée en dernier. Le vrai perdant, c’est celui qui reste sur la touche sans même essayer de courir. » Aucune autre femme n’a jamais pu égaler sa mère. Dans son livre, Oscar énumère ses déceptions sentimentales et ses ruptures. La piste a été son seul véritable amour. La presse l’a présenté comme « l’homme sans jambes le plus rapide du monde ». « À première vue, Oscar Pistorius a l’air d’un être surgi du futur, s’est enthousiasmé un journaliste de NBC. Il a la démarche d’un félin géant en maraude, si une telle créature était dotée de pieds en forme de nageoires au lieu de pattes. Quand il s’approche, avec ses lunettes Oakley dernier cri et son torse admirablement sculpté, on voit en lui un aperçu de notre évolution future : un personnage mi-homme mi-machine. »

Face à l’ultime défi qui se dresse devant lui – éviter de finir ses jours en prison –, Oscar peut compter sur sa famille, ses amis et ses experts en communication. Leur stratégie : accuser tout le monde sauf lui de la mort de Reeva. Son oncle Arnold, un riche promoteur immobilier et porte-parole du clan, assure : « Nous ne doutons pas une seconde que les éléments de l’enquête réfuteront toute possibilité de meurtre avec préméditation, ou même de meurtre tout court. » Certains justifient la situation d’Oscar par son enfance : il a grandi à Johannesburg, la plus grande métropole d’Afrique du Sud, un foyer de racisme et de violence à l’époque de l’apartheid. D’autres soulignent la criminalité endémique du pays, où la moitié de la population gagne moins de 50 euros par mois. Le père d’Oscar, Henke, ses oncles et son grand-père ont affirmé posséder 55 armes à feu, utiles « pour la chasse » et pour leur « protection ». Quoi d’étonnant à cela ? « On ne peut pas se fier à la police, ajoute Henke. Dans un pays comme celui-ci, vous vous réveillez au milieu de la nuit et quelqu’un est entré chez vous : que faites-vous ? Vous croyez que c’est un membre de la famille ? Bien sûr que non. »

« Je ne peux pas imaginer Oscar perpétrant les actes commis dans cette pièce ce soir-là », confie Mike Azzie, que l’athlète appelle « Oncle Mike ». Cet ami de longue date a parlé à Pistorius presque chaque jour depuis le drame. Ils possèdent ensemble un cheval de course, dont Oscar essaie de revendre sa part pour couvrir les frais de procédure. « À chaque fois, je lui demande : “Comment tu te sens, Ozzie ?, et lui me répète : “Je suis un homme brisé, Oncle Mike”. Puis il évoque Reeva et sa famille. » Mike raconte le jour où son fils dormit chez Oscar : au milieu de la nuit, il s’était réveillé pour aller boire un verre d’eau mais il a fait un peu de bruit. « Oscar a déboulé un pistolet à la main, assure-t-il. En Afrique du Sud, personne n’est en sécurité. Ils ne se contentent pas d’entrer chez vous, de vous ligoter et de vous voler vos biens. Ils vous humilient devant votre famille. Ils violent votre femme, pissent sur vos enfants, tuent le chef de famille d’une balle dans la nuque et laissent les gamins orphelins. Ici, vous avez un gosse privé de ses jambes. Il entend du bruit dans la maison, sa petite amie est là et aussitôt il passe en mode combat et panique. Il se dit : je dois protéger cette fille. Je ne vois pas ce qui aurait pu se passer d’autre dans la tête de ce pauvre gamin. »

Un viol toutes les quatre minutes
À mon arrivée à Johannesburg, un porte-parole du clan Pistorius m’indique que la famille n’est pas disposée à accorder d’entretiens, que ses membres refusent d’être mêlés à des « parasitages médiatiques » comme celui provoqué par Henke avec ses commentaires jugés racistes (celui-ci a accusé l’ANC, le parti de Nelson Mandela, de refuser de protéger les Blancs). La famille consacre toute son énergie à la défense d’Oscar. Quant à Pistorius lui-même, qui communique avec moi par l’entremise d’un agent de relations publiques, il se dit « encore profondément affecté » par la mort de Reeva : « La dernière chose qui me viendrait à l’esprit, affirme-t-il, serait de parler avec un journaliste ou d’accepter une séance photo. »

En revanche, les amis et la famille de Reeva sont plus enclins à s’exprimer. Un soir, une partie de l’entourage se retrouve au domicile de Cecil Myers, que la jeune femme considérait comme son « papa de Jo’burg ». Lui et son épouse Desi, leurs deux filles et leurs amis racontent la relation entre Reeva et l’homme de sa vie. « J’ai dit que ce Pistorius pouvait pourrir en enfer et je le pensais, s’écrie Cecil, gagné par l’émotion. Il n’y en a aujourd’hui que pour Oscar, Oscar, Oscar. Et Reeva, alors ? »

Reeva rêvait d’apparaître dans Vanity Fair, confie sa mère, June Steenkamp, une femme blonde et menue, ajoutant tristement : « Il a fallu qu’elle perde la vie pour y parvenir. » Nous sommes chez June, une modeste demeure de Port Elizabeth, sur la côte sud du pays, pleine de photos de Reeva. Elle est encore scandalisée d’avoir reçu des fleurs accompagnées d’un mot « de la part du bureau d’Oscar Pistorius » : ce dernier a eu le toupet d’organiser sa propre cérémonie funéraire en la mémoire de Reeva. Peu après le meurtre, Arnold Pistorius, l’oncle d’Oscar, lui a téléphoné. Elle se rappelle lui avoir répondu : « Je n’ai rien à vous dire et je n’ai aucune envie d’entendre ce que vous avez à me raconter.
– Alors je suis tout à fait désolé de vous avoir importunée », a dit l’oncle.
« J’ai raccroché. Nous en sommes restés là, précise-t-elle. Il voulait peut-être m’inviter à leur cérémonie privée. J’ai trouvé cela franchement déplacé. » Le père de Reeva, Barry, grand gaillard barbu de 69 ans, préfère rester dehors. Il est incapable de parler sans fondre en larmes. « En fait, il est beaucoup plus émotif que moi », glisse June. Elle raconte : « Nous avons fait venir son corps ici pour la veillée funèbre. Il gelait. Elle ressemblait à une poupée de cire. Toujours aussi belle. Je me suis évanouie. Ils m’ont sortie. J’ai insisté pour y retourner. Je lui ai dit à quel point je l’aimais, et que je l’espérais enfin à l’abri, vu la façon dont elle était morte. »

La vie a joué un méchant tour à Reeva Steenkamp : sa mère et elle ont longtemps défendu avec passion les femmes victimes de violences. En Afrique du Sud, durant les années 2011 et 2012, on a enregistré 64 500 viols, soit un toutes les quatre minutes – un record mondial, selon le Département d’État américain. Même le président en exercice, Jacob Zuma, fut traduit en justice en 2006 pour le viol d’une militante de 31 ans avant d’être acquitté. Enfant, Reeva voulait être avocate, mais le destin la frappa une première fois quand elle était en faculté de droit. « Elle montait un de nos chevaux de course et elle est tombée sur le dos, révèle June. Bilan : deux vertèbres écrasées. Les médecins n’étaient pas certains qu’elle puisse marcher à nouveau. Elle est restée allongée six semaines, sans savoir si elle pourrait se relever un jour. »
Une fois rétablie, elle décida d’abandonner le terrain juridique pour mener une nouvelle vie. Elle se teignit les cheveux en blond, devint l’égérie de la marque Avon en Afrique du Sud, quitta son petit ami et Port Elizabeth pour les lumières de Johannesburg où, déclara-t-elle, elle voulait devenir mannequin. « Son père était tellement hostile à cette idée, il avait peur qu’une chose grave lui arrive, raconte June. C’est une jungle, Johannesburg, l’un des pires endroits du pays. »

« Elle m’a téléphoné et m’a dit qu’elle arrivait tout juste de Port Elizabeth, qu’elle voulait devenir mannequin », confirme Jane Celliers, de l’agence Ice Model Management. Après lui avoir demandé ses mensurations, elle répondit : « Pour Ice, vous êtes trop petite. » Mais Reeva insista pour venir la voir. « Elle a franchi cette porte, et voilà : le coup de foudre. »
Très vite, les photos de magazines et les spots télévisés s’enchaînèrent. Reeva était la superbe blonde publicitaire de nombreuses marques : les sucettes Pin Pop, Toyota, Kentucky Fried Chicken, la bière Cardinal et les chewing-gums Hollywood. Mais elle voulait aussi faire la couverture d’un magazine grand public. À l’époque, FHM était un mensuel masculin très en vogue. « Des filles en bikinis », résume Hagen Engler, l’ancien rédacteur en chef de l’édition sud-africaine. Il se souvient de la détermination farouche de Reeva, qui ne voulait pas seulement être vue, mais aussi être lue et entendue. Elle était un peu trop ronde pour poser en maillot de bains. Grâce au yoga, à un régime strict et à beaucoup d’exercice, elle mit peu de temps pour se sculpter une silhouette fine et bien galbée. « Reeva était toujours sexy, poursuit Engler. En bikini, elle pouvait déchirer. » En outre, elle pigeait ce qu’elle appelait « le jeu » : provoquer une émotion. Elle commença par charmer les 70 000 lecteurs de FHM « avec une minuscule photo d’elle en maillot, format timbre-poste, se remémore Engler, puis avec une autre, un peu plus grande ». Au bout de trois ans, elle décrochait la couverture du numéro de décembre 2011. Le rédacteur en chef n’a pas oublié cette séance en bikini fuchsia. Pendant l’interview, Reeva tint ce propos : « Ce qui me passionne, c’est de prendre la défense des gens qui n’ont pas conscience de leurs droits. »

« Elle avait alors 27 ans, l’âge de la maturité pour un mannequin, souligne Engler. Il fallait qu’elle y arrive, et vite. » La quasi-totalité de ses quatre années à Johannesburg, elle a vécu avec Warren Lahoud, un jeune exportateur de légumes au sourire enjoué. « Reeva était hypermotivée, passionnée et quand elle se fixait sur quelque chose, elle y allait, raconte-t-il. Elle me répétait tout le temps combien elle m’aimait. » Apparemment, tout le monde adorait Warren, surtout la mère de Reeva. « Un vrai gentleman, me confirme June Steenkamp. Je ne sais pas ce qui a mal tourné, mais elle commençait à avoir d’autres fréquentations. Il y avait sa carrière, et lui, il était plutôt casanier, vous voyez ? Elle m’a averti qu’elle miserait désormais tout sur le mannequinat, et elle multipliait les castings pour des films. »

Reeva avait décroché une apparition dans « Tropika Island of Treasure », une émission de télé-réalité que l’on m’a décrite comme « une version de “Koh Lanta” où l’on vous assure le gîte et le couvert ». Selon l’agent Jane Celliers, « Reeva n’était pas encore une célébrité, seulement un mannequin connu ; “Tropika” lui a permis d’accéder à un nouveau statut : on l’invitait dans les talk-shows ». Comme me l’a expliqué son agent de relations publiques, Sarit Tomlinson : « Quand vous êtes célèbre, vous avez une voix, un ton, une tribune, et vous pouvez vous faire entendre. Que ce soit sur Twitter, à la télé, à la radio, Reeva s’exprimait avec passion sur les violences infligées aux femmes, auxquelles elle prêtait sa voix. »

En 2012, Reeva et Lahoud finirent par rompre. « J’ai déménagé et je lui ai laissé l’appartement, dit le jeune homme. Il restait deux mois de bail. Nous avons dû admettre que ça ne marchait plus entre nous. » Reeva se mit à chercher un autre logement. Entre-temps, elle s’installa chez les parents de Gina Myers, une maquilleuse professionnelle qu’elle avait rencontrée lors d’une soirée de gala. Tout en poursuivant sa carrière, elle sortit brièvement avec Francois Hougaard, la star du rugby sud-africain.

Odieux avec les femmes
Après avoir téléphoné aux Steenkamp pour les informer de la tragédie qui avait frappé leur fille, Botha organisa le transfert du corps de Reeva afin de faire pratiquer une autopsie. Il donna instruction à ses collègues de conduire Pistorius dans un hôpital pour le soumettre à des analyses de sang et d’urine, dont les résultats n’ont pas été révélés. Puis il retourna sur la scène du crime recueillir des pièces à conviction et les placer sous scellés. Il y trouva des munitions non autorisées pour un revolver calibre 38, des flacons contenant un liquide non identifié ainsi que des seringues et des aiguilles. « Nous avons emporté les ordinateurs portables, les iPad, les téléphones, le pistolet, les cartouches… le tout étiqueté et transmis à divers départements de la police scientifique », précise-t-il. Il a même récupéré la porte des toilettes fracassée après que quelqu’un eut offert 40 000 euros à un policier pour la photographier. « Si quelqu’un la vole et la revend, notre dossier est vidé de sa substance », prévient Botha.

L’inspecteur s’est ensuite concentré sur le comportement de Pistorius. Un témoin s’est rappelé un dîner avec des amis, quelques semaines avant le meurtre de Reeva. L’un d’eux avait un pistolet, qu’il avait fait passer à Oscar sous la table. Le coup était parti, une balle avait ricoché, manquant d’atteindre le pied d’un convive.
Il y eut aussi un incident sur le circuit automobile de Kyalami, où Pistorius avait pris à partie Quinton van der Burgh, le magnat de l’industrie minière et producteur de télévision du Cap. Il avait entendu dire que Quinton était sorti avec l’une de ses ex. « Il s’est mis à hurler et il a menacé de lui casser la gueule s’il continuait à tourner autour de cette fille », dit Botha. Van der Burgh consulta un avocat pour obtenir une injonction d’éloignement. L’un des amis de l’homme d’affaires, l’ancien footballeur Marc Batchelor, conseilla vivement à Pistorius de le laisser tranquille. « Pistorius a menacé Batchelor de lui briser les jambes », poursuit Botha. L’intéressé déclara au Star, le quotidien de Johannesburg : « Il m’a appelé “petit bonhomme” et m’a dit qu’il n’avait pas peur de moi. Le personnage qui me parlait au téléphone ne ressemblait en rien à son image. Il emportait partout un pistolet, et il se comportait de façon odieuse avec les femmes. »

L’inspecteur se souvient de la première fois où il avait arrêté l’athlète, en septembre 2009. Pistorius était soupçonné d’avoir blessé une dénommée Cassidy Taylor-Memmory, lors d’une soirée chez lui, dans sa résidence de Silver Woods Country Estate. Au poste de police, il avait signé des autographes et posé avec des fonctionnaires de police visiblement sous le charme. Les plaintes furent vite abandonnées, Pistorius allant jusqu’à réclamer à Cassidy 22 millions de rands (1,7 million d’euros) de dommages et intérêts, au motif que son interpellation lui avait fait perdre des sponsors. La jeune femme contre-attaqua en justice. Pendant plusieurs années, aucune des deux parties ne céda. Quelques semaines après le meurtre de Reeva, Pistorius retira sa plainte.

J’ai rencontré les avocats de Cassidy, qui m’ont donné leur version de l’incident. Lors de cette soirée, la petite amie de Pistorius, le mannequin Melissa Rom, aurait eu une altercation avec lui après l’avoir surpris en train de flirter avec une autre femme. Furieux, Oscar s’était mis à l’injurier. Sous l’emprise de l’alcool, il aurait ensuite chassé Melissa et son amie Cassidy de sa maison. Une fois dehors, la seconde s’était aperçue qu’elle avait oublié son sac à main avec ses clefs de voiture. Quand elle voulut revenir les chercher, Pistorius aurait claqué la porte si violemment que des éclats auraient entaillé la jambe de la jeune fille. « Personne ne connaissait le véritable Oscar, personne ne voulait gratter la façade », admet le journaliste sportif Graeme Joffe. Selon les estimations, il touchait 1,5 million d’euros par an de ses sponsors, parmi lesquels Nike, Oakley et les parfums Thierry Mugler, et c’était un bon placement. « Il ne fallait surtout pas faire peur à un sponsor comme Nike, souligne Joffe. Les incidents devenaient des non-événements. » Quand Pistorius perdit le 200 mètres face au brésilien Alan Fonteles Cardoso Oliveira aux Jeux paralympiques de 2012, il critiqua le vainqueur qui aurait utilisé des lames de carbone plus longues que les siennes. « On sentait vraiment le dépit, estime Joffe. Il a pété un câble. Le lendemain, il s’est excusé ; non pour ce qu’il avait dit, mais pour la façon dont il s’était exprimé : sur la piste, juste après la course, devant tous les médias. »

Ses amis skinheads
Pistorius avait beau ne pas être au niveau pour les Jeux olympiques, il obtint tout de même son billet. Parce que c’était lui. « On a pris une décision politique », a répondu Fikile Mbalula, le ministre des sports sud-africain, lorsqu’il fut interrogé à la radio. « Oscar est arrivé en demi-finale du 400 mètres, se rappelle Joffe. Il était sur les starting-blocks devant 80 000 personnes dans le stade. Avant cela, les gens ne savaient même pas où était l’Afrique du Sud. C’était notre emblème, une figure mondiale, un symbole, un modèle pour des millions de gens dans le monde, un athlète infirme capable de se mesurer aux athlètes valides. Personne ne tente de déboulonner une telle idole. »

Après les Jeux olympiques, Pistorius s’envola pour l’Amérique, où il participa à de grandes émissions de télévision comme le « Tonight Show » de Jay Leno. À son retour, Oscar le modeste avait disparu au profit de Pistorius l’invincible. « Il la ramenait sur ses aventures dans le monde, raconte un ancien proche. Il était du genre à dire “C’est moi le grand homme, c’est moi, Oscar. La planète me doit bien ça.” Comme si tout lui était dû. Il n’était pas comme ça. On l’a poussé dans cette direction. » Ses amis n’étaient plus les bons gars d’avant, mais les bandes de skinheads tatoués de Johannesburg Sud. « Il s’entourait de gens pour qui la violence et la colère tenaient lieu d’exutoire. Dieu me pardonne, je n’ai pas vu venir la suite. Mais je savais que quelque chose allait exploser. » Même Gianni Merlo, le journaliste italien qui avait aidé Pistorius à écrire ses mémoires, s’interrogeait : « Aurions-nous engendré un monstre à notre insu ? »
“ Aurions-nous engendré un monstre à notre insu? ”

La tension des Jeux laissa des traces. « Il était d’une humeur massacrante, se rappelle Jonathan McEvoy, le chroniqueur sportif du Daily Mail. Lors de ses entraînements, les mères de famille et les enfants qui fréquentaient aussi la salle de sport étaient un peu interloqués de l’entendre proférer des insultes. Tout d’un coup, il sortait de la salle au milieu d’une séance. Il était renfrogné et grossier. Apparemment, il survivait à coups de boissons énergétiques et de comprimés de caféine. » McEvoy interrogea Pistorius sur les armes dans sa chambre – « un flingue en acier noir sur la table de chevet, et un sinistre pistolet-mitrailleur Taurus sous la fenêtre ». Réponse du sprinteur : « C’est pour me protéger, mon frère. » McEvoy note : « Il était incapable de trouver le sommeil – ce qui n’était guère surprenant, vu les comprimés et tout le café qu’il avalait. Il se levait souvent au milieu de la nuit et se rendait au stand de tir avec son pistolet et deux boîtes de munitions. » Il avait un pitbull et un bull-terrier, deux tigres blancs (qu’il vendit à un zoo canadien quand les bêtes dépassèrent les 200 kg) et des parts dans au moins un cheval de course. Il possédait une collection de bolides et venait de commander une McLaren Spider à plus de 200 000 euros. Pour sa protection, il avait un pistolet avec permis et il avait déposé d’autres demandes pour trois fusils de chasse, une carabine et deux revolvers.

En novembre 2011, il posta ce tweet : « Sur 50 tirs à plus de 300 m, j’ai touché la tête à 96 % ! Pan ! », avec une photo de lui tirant au pistolet sur un stand près de Gemona, en Italie, où il s’exerçait souvent. Six semaines avant les Jeux de Londres, en route pour un autre stand de tir, il tweeta : « Gonflé à bloc ! Yeaaah, mec ! »

Selon un ami directeur d’hôtel interrogé par McEvoy, « Oscar disposait aussi de toute une panoplie de blondes ». Le 4 novembre 2012, il en rencontra une nouvelle. « Si vous cherchez la définition du mot “hot” dans le dictionnaire, vous y trouverez Reeva Steenkamp », écrivit un utilisateur de Twitter la veille de la rencontre entre Oscar et la jeune fille. « Le 4 novembre, j’organisais une compétition automobile sur le circuit de Kyalami, au nord de Johannesburg, déclara Justin Divaris dans sa déposition. J’avais invité Oscar et Reeva séparément. » Après les présentations, il remarqua combien ils furent immédiatement attirés l’un par l’autre : « Ça sautait aux yeux. » Oscar lui proposa de l’accompagner à la cérémonie de remise des South African Sports Awards le jour même. Elle téléphona à sa copine maquilleuse, Gina Myers : « Il me faut absolument une robe pour ce soir !
– Pour quoi faire ?
– Je vais aux South African Sports Awards !
– Avec qui ?
– Avec Oscar. Mais en copains, hein.

Des cris et des coups de feu
Ce soir-là, dans une robe rose à franges très sexy, elle enflamma le tapis rouge. Oscar confia à Justin Divaris qu’entre Reeva et lui, « ça avait fait tilt ». Aussitôt, tout le monde voulut en savoir davantage sur la jeune femme. L’une des anciennes conquêtes d’Oscar, Samantha Taylor, mannequin intermittent, sortit les griffes : « Oscar a certaines façons de faire avec les filles, déclara-t-elle au journal City Press. Cette Reeva n’est probablement pas la seule et Oscar n’est sûrement pas le personnage que les gens imaginent. » Après la mort de Reeva, la mère de Samantha Taylor posta ce message sur Facebook : « Je suis si contente que Sam soit saine et sauve et qu’elle ait échappé à cet homme – quand ils sortaient ensemble, les choses auraient pu mal tourner, à cause de son pistolet. »

Pistorius ne lâcha plus Reeva. « Pour elle, ce ne fut pas le coup de foudre, mais pour Oscar, si », raconte l’agent Sarit Tomlinson. « Il est devenu envahissant », rapporte Gina Myers, ajoutant que son père, Cecil, aussi protecteur avec le jeune mannequin qu’avec ses deux filles, avait dit à l’athlète : « Si tu la veux, il va falloir la laisser respirer. » Mais il ne s’y est jamais résolu. « Il était tout le temps fourré ici, se souvient Cecil Myers. Ensuite, elle est sortie avec lui. Et on n’a plus jamais revu Oscar. » La semaine du 14 février devait être particulière pour Reeva. Jeudi, c’était la fête des amoureux et samedi sa première apparition dans « Tropika Island of Treasure ». Elle emballa son cadeau de Saint-Valentin pour Oscar – sans doute une photo d’eux ensemble. Ensuite, pour être sûre que ses parents puissent regarder ses débuts dans l’émission, elle vira 1 000 rands (80 euros) sur leur compte afin qu’ils puissent rétablir leur abonnement au câble, suspendu à cause de factures impayées. Elle passa la journée du 13 à peaufiner le discours qu’elle devait prononcer le lendemain devant des lycéens, en hommage à Anene Boysen, une jeune fille de 17 ans morte après un viol collectif dans une banlieue du Cap. « Je me suis réveillée ce matin, en sécurité dans ma maison, écrivit Reeva sur Instagram. Tout le monde n’a pas cette chance. Protestez contre le viol. Repose en paix Anene Booysen. #viol #crime #ditesNON. »

Son attaché de presse, Simphiwe Majola, raconte : « J’ai reçu son dernier e-mail à 17h15, elle est morte le lendemain matin. » Il me montre la messagerie de son ordinateur. Elle voulait s’engager à fond pour la marque de fitness Virgin Active, et lancer sa propre ligne de lingerie. Majola lui avait suggéré de s’inspirer d’une star internationale, Reeva a mentionné Cameron Diaz, qu’elle admirait pour sa simplicité et son humour.

Peu avant six heures ce soir-là, on aperçut Reeva franchir le portail massif de la résidence Silver Woods au volant de sa Mini Cooper. Un mois plus tard, je passai à mon tour ce portail, pénétrant dans un vaste lotissement entouré d’immenses clôtures. Ici, les cambrioleurs n’ont pu tromper la sécurité que deux fois au cours des quatre dernières années. Après quoi, les mesures de protection ont été sensiblement renforcées. Désormais, cette enclave possède une enceinte de sécurité électrifiée et, théoriquement, à toute épreuve.

La veille de sa mort, Reeva lança un sujet de conversation sur Twitter : « Quelle surprise réserves-tu à l’amour de ta vie pour demain ? » Rien ne laissait penser qu’une dispute éclaterait dans la maison de Pistorius entre deux et trois heures du matin. « Des voisins ont dit avoir entendu une jeune fille crier, me raconte Hilton Botha. Puis des coups de feu, encore des cris, et enfin d’autres coups de feu. » Sarit Tomlinson soupire : « Elle voulait qu’on l’entende et elle y est arrivée. » Son amie Gina Myers ajoute : « Je ne peux pas m’imaginer vivre sans elle, mais quelque chose de positif finira par sortir de cette histoire. Les gens l’ont enfin entendue, et ils continueront de l’entendre. Elle est devenue un symbole. »

« Mon  arme sous mon lit »
La procédure judiciaire contre Oscar commença avec une victoire capitale pour la partie civile : le crime fut qualifié de « meurtre avec préméditation ». En d’autres termes, Pistorius devra prouver à la cour qu’il se trouvait dans des « circonstances exceptionnelles » pour obtenir une libération sous caution. « À la minute où l’affaire fut classée dans cette catégorie, Oscar a senti le ciel lui tomber sur la tête, explique un avocat de Johannesburg qui a accès au dossier. Il va devoir dévoiler ses cartes. » Pour éviter de croupir deux années dans l’enfer d’une prison sud-africaine en attendant le procès, Pistorius a donné sa version des faits dans une déclaration sous serment. Son avocat l’a lue devant la cour, pendant qu’à côté de lui, il sanglotait : « Vers 22 heures le 13 février 2013, nous étions dans notre chambre. Elle faisait ses exercices de yoga et moi j’étais au lit, je regardais la télévision. J’avais retiré mes prothèses. Nous étions profondément amoureux et je n’aurais pas pu être plus heureux. Après ses exercices, Reeva s’est couchée et nous nous sommes endormis. Je suis conscient que des intrus peuvent pénétrer dans mon domicile avec une intention criminelle. J’ai déjà reçu des menaces de mort. Et j’ai aussi été victime de violences et de cambriolages. C’est la raison pour laquelle je garde mon arme, un Parabellum 9 mm, sous mon lit. »

Son handicap comme excuse
Très tôt ce matin-là, en se levant pour fermer les portes vitrées coulissantes de la chambre, Oscar dit avoir entendu du bruit dans la salle de bains.
« J’ai été terrifié. La fenêtre de la salle de bains n’a pas de barreaux et je me souvenais que les ouvriers venus chez moi pour des travaux avaient laissé des échelles dehors. Même sans mes prothèses, je suis assez mobile. J’ai cru que quelqu’un était entré. J’avais trop peur pour allumer la lumière. J’ai pris mon pistolet 9 mm sous mon lit. En m’approchant de la salle de bains, j’ai crié en direction de cet/ces individus pour qu’il/ils fiche/nt le camp. Et j’ai hurlé vers Reeva afin qu’elle appelle la police. Il faisait nuit noire dans la pièce et je croyais qu’elle était au lit. »
Il assure avoir perçu des « mouvements » dans les toilettes. Et là, pour la première fois, il contredit l’affirmation de toute une vie, à savoir que son infirmité ne le rend pas différent. À cet instant, il brandit son handicap comme une excuse.
« À l’idée qu’un ou plusieurs intrus étaient dans les toilettes, j’étais horrifié, terrorisé. J’ai pensé qu’ils étaient entrés par la fenêtre sans barreaux. Comme je n’avais pas mes prothèses, je me sentais extrêmement vulnérable, je savais que je devais nous protéger, Reeva et moi. Je me sentais pris au piège, parce que la porte de ma chambre était fermée à clef. Et que sur mes moignons, j’avais une mobilité réduite. J’ai tiré sur la porte des toilettes et j’ai hurlé à Reeva d’appeler la police. Elle n’a pas répondu. »
Quand il se rendit finalement compte que son amie n’était pas au lit, poursuit-il, il essaya d’ouvrir la porte des toilettes. Elle était verrouillée. Il empoigna sa batte de cricket « pour défoncer la porte » et c’est à ce moment-là qu’il l’aurait découverte.

Le lendemain de la lecture de cette déposition, Hilton Botha livrait son propre témoignage. Il déclara à la cour que le meurtre de Reeva Steenkamp ne pouvait « en aucun cas » être un acte de légitime défense. « C’est une femme sans défense, sans arme, qui a été abattue », affirma-t-il, en soulignant qu’il n’avait jamais cru la version de l’athlète. « L’accusé présente un risque, il pourrait s’enfuir », insista-t-il, avant de déconseiller une remise en liberté sous caution. « Il est passible d’une peine comprise entre quinze ans de prison et la perpétuité ; c’est une affaire grave et n’importe qui, à sa place, prendrait la fuite. »

Pendant le témoignage de l’inspecteur, Pistorius se tenait la tête entre les mains, sans pouvoir retenir ses larmes. Son avocat procéda à son tour à un contre-interrogatoire cinglant : comment les témoins interrogés par Botha savaient-ils que la dispute opposait Reeva à Oscar, et non d’autres voisins entre eux ? La vessie de la jeune femme était vide. Elle serait donc allée aux toilettes au milieu de la nuit. N’était-ce pas conforme aux déclarations de l’accusé ? Et ne se serait-elle pas enfermée, après avoir entendu son compagnon hurler qu’il y avait un cambrioleur dans la maison ? « Botha se débat dans les cordes », tweeta Andrew Harding, journaliste à la BBC. « L’inspecteur s’enferre et recule sur tous les points du dossier face à une défense mieux préparée », releva un autre chroniqueur judiciaire.

La suite fut encore pire. « Une vraie bombe », me confie Botha. À 21 heures, le jour de sa première déposition, il reçut un appel d’un collègue lui annonçant qu’une enquête vieille de deux ans, un temps abandonnée, venait d’être relancée. En 2011, alors que Botha et d’autres inspecteurs travaillaient sur le meurtre effroyable d’une femme, un taxi minibus fonça droit sur eux à plus de 160 kilomètres à l’heure. Le chauffard avait tenté de s’enfuir et Botha avait tiré dans les pneus. Et voilà que l’affaire reprenait, avec sept chefs d’inculpation pour tentative de meurtre, une pour chaque passager du taxi – lesquels s’en étaient tous sortis indemnes. « Je savais qu’ils avaient un dossier contre moi, me confie Botha. Je pense qu’ils se sont dit que si l’on me retirait l’affaire, il n’y aurait plus personne pour décrire la scène de crime. » Le lendemain, il était dessaisi du dossier Pistorius. « Ils ont cru que je ne témoignerais plus, me dit Botha. Mais ils me citeront à comparaître et je vais témoigner. »

L’inspecteur Hilton Botha à l’audience de la libération sous caution d’Oscar Pistorius, le 19 février 2013 à Prétoria (STEPHANE DE SAKUTIN / AFP).

Le 22 février, le premier président de la cour, Desmond Nair, trancha : « Je suis arrivé à la conclusion que l’accusé a su plaider le bien-fondé de sa libération sous caution. » Légalement, Pistorius a désormais le droit de voyager et de participer à des compétitions, à condition de soumettre ses projets à la justice. « C’est comme s’il dansait sur la tombe de Reeva », lâche Jackie Mofokeng, de l’ANC Women’s league, une association de défense des droits des femmes.

Vérification des appels
Un avocat de Johannesburg m’a certifié que toute cette affaire reposerait sur l’analyse balistique et la vérification des appels passés du téléphone portable. « Je marchais sur mes moignons dans l’obscurité, et j’ai tiré quelques balles à travers la porte des toilettes », affirme Pistorius. Mais sous quel angle a-t-il tiré ? Se tenait-il debout sur ses prothèses ? A-t-il menti sur ce point ? L’étude de la trajectoire des balles à travers la porte livrera la vérité. L’avocat continue : « On a retrouvé le téléphone de Reeva dans la salle de bains. Elle a pu envoyer un SMS juste avant de mourir. » Les listes d’appel sont conservées sur le réseau pendant trente jours. Le contenu des messages et la teneur des échanges pourraient aussi contredire la version d’Oscar. Hilton Botha garde confiance en la justice. « Ils m’ont sacrifié comme un pion sur l’échiquier, mais maintenant, le roi est en échec », dit-il.

Pistorius et son entourage, eux, maintiennent leur ligne de défense. « Je survivrai », aurait déclaré l’athlète lors de son arrestation. Avant d’ajouter : « Je gagne toujours. »

Mise à jour du 12 septembre 2014 : Après six mois d’un procès particulièrement médiatique, la juge Thokozile Masipa ne retient pas les accusations de meurtre avec préméditation. Oscar Pistorius est finalement reconnu coupable d’homicide involontaire, échappant à une lourde peine, qui sera connue dans quelques semaines.

Voir aussi:

Oscar Pistorius rattrapé par son ombre
Matthew Pryor

Le Monde

14.02.2014

J’étais à Athènes en septembre 2004, je couvrais les Jeux paralympiques pour mon journal, The Times. Le stade olympique baignait dans une chaleur soporifique et la demi-finale du 200 mètres hommes semblait sans intérêt particulier, une formalité pour le grand favori, un Américain. Comme tout le monde ou presque dans les tribunes, je n’avais jamais entendu parler du concurrent installé dans le couloir d’à côté : un jeune Sud-Africain amputé des deux jambes au-dessous du genou. Il n’avait pas l’air très à l’aise avec la procédure de départ, les starting-blocks et le pistolet du starter. Il est resté cloué sur place quand la course a démarré et, lorsqu’il s’est enfin élancé sur ses prothèses en carbone, on aurait dit que plusieurs secondes s’étaient écoulées – il avait effectivement plusieurs secondes de retard.

C’est là que le miracle s’est produit, un de ces moments qui font se hérisser les poils des bras. Le temps s’est arrêté, le jeune homme était le seul à être en mouvement sur la piste, en route pour une victoire écrasante. « Blade Runner » était né. Une performance tellement ébouriffante, une victoire absolue et une domination totale, qui sera encore plus nette lors de la finale. Incroyable. Ce garçon de 17 ans, maladroit et timide, avec un appareil dentaire, s’était mis au sprint depuis quatre mois seulement. Oscar Pistorius, c’était son nom, semblait prédestiné à devenir une star. Il l’est devenu.

TRAGÉDIE SHAKESPEARIENNE

Neuf ans plus tard, au petit matin de la Saint-Valentin 2013, Oscar Pistorius, 26 ans, l’un des sportifs les plus célèbres au monde, a vidé le chargeur de son arme de poing, quatre balles, sur une jeune femme de 29 ans, sa petite amie, Reeva Steenkamp, un mannequin blond qu’il avait rencontré quelques mois auparavant. Elle est morte, et avec elle l’idée que le monde se faisait d’Oscar Pistorius. Comment l’épopée extraordinaire de l’adolescent que j’avais rencontré à Athènes peut-elle aboutir devant la cour d’assises du tribunal de Pretoria ? Car c’est là que se jouera le prochain acte de cette tragédie shakespearienne, l’ascension et la chute d’Oscar Pistorius, qui devrait être jugé à partir du 3 mars (A lire dans Le Monde, « Oscar Pistorius, bad runner »).
L’ascension vers la gloire olympique d’un garçon né à Pretoria sans péronés. La chute d’un athlète qui voudrait convaincre le monde entier que son geste fatal n’avait rien de prémédité et qui a enrôlé pour cela les meilleurs avocats. Parmi eux, Kenny Oldwage, un ancien policier du temps de l’apartheid, qui a contribué à l’acquittement de l’homme qui a tué l’arrière-petite-fille de Mandela. Pistorius a aussi fait appel à des experts en armes à feu, des médecins légistes. Face à eux, Thokozile Matilda Masipa, 66 ans, deuxième femme noire à être nommée juge en Afrique du Sud, décidera de son sort.

Lors du procès, ses défenseurs auront beau jeu d’insister sur la vulnérabilité de ce personnage hors normes – non sans une certaine ironie, tant il donnait l’image de quelqu’un qui refusait qu’on s’apitoie sur son sort. Oscar avait 11 mois quand ses parents ont décidé, après de nombreuses consultations, de le faire amputer. Son père lui a expliqué par la suite qu’il lui faudrait être patient face au regard des gens. Qu’il ne fallait pas pleurer si les choses tournaient mal. Plus tard, il a maîtrisé parfaitement l’art de raconter aux médias son enfance heureuse, où « handicap » et « je ne peux pas » ne faisaient pas partie du vocabulaire familial. « La perception que les gens ont de vous dépend de la perception que vous avez de vous-même », aimait répéter Pistorius au temps de sa gloire sportive, comme un mantra.

UN TEMPÉRAMENT CHANGEANT

Avant le meurtre de sa petite amie, des articles de presse avaient évoqué la face sombre d’Oscar, son tempérament changeant, de plus en plus ombrageux, son côté coureur de jupons. Mais cet homme rangeait sa vie et ses connaissances dans des compartiments. La famille – sa sœur et son frère, son père, Henke, mais aussi son oncle Arnold et sa tante Diana, chez qui il avait habité un an après la mort de sa mère. Son entraîneur, Ampie Louw. L’agent, Peet van Zyl, qu’Oscar décrivait comme une figure quasi paternelle et que son frère, Carl, n’a jamais aimé. Les nouveaux amis. Les anciens amis – nombre d’entre eux s’étaient éloignés depuis quelque temps.

Pendant une période, jusqu’en 2008, j’étais dans l’un de ces compartiments. Après Athènes, nous avons lié connaissance et il a donné son accord pour se prêter à la réalisation d’un documentaire. J’ai voyagé avec lui dans le monde entier, j’ai aussi rencontré sa famille, tout cela pour un documentaire, The Fastest Man On No Legs (l’homme sans jambes le plus rapide), pour la télévision anglaise. J’ai suivi de près ses tentatives répétées pour concourir avec des athlètes valides, avec les stars de l’athlétisme. En mai 2008, le tribunal arbitral du sport finira par accéder à ses folles ambitions. Trop tard pour prendre part aux Jeux olympiques de Pékin, mais bien assez tôt pour se préparer à ceux de Londres, en 2012, où il atteindra les demi-finales du 400 mètres. Avec les athlètes valides. Il était alors sur le point de signer les plus gros contrats de sponsoring de sa vie.

J’ai continué à le croiser après le documentaire diffusé, entre autres, sur Channel 5 et sur Arte en 2008, mais cela faisait trois ans qu’on ne s’était pas vus lorsque j’ai appris le meurtre de Reeva Steenkamp. Je l’ai vécu comme un choc, comme tout le monde. Oscar Pistorius est poursuivi pour crime prémédité. Lui affirme qu’il a tiré à quatre reprises à travers la porte des toilettes de sa maison parce qu’il croyait qu’un intrus s’était caché là et que son amie dormait toujours. Il faut attendre le procès pour disséquer les faits. Mais l’un d’eux, glacial, est établi : Oscar a tué une jeune femme. Elle n’est pas morte sur le coup. Difficile d’imaginer sa terreur quand les balles ont traversé la porte des toilettes. Oscar devra vivre avec ces images et ces cris pour le restant de ses jours.

UN MYTHE POUR L’AFRIQUE DU SUD

J’ai voulu essayer de comprendre ce qui s’était passé. Il y a quelques semaines, en janvier, je suis retourné en Afrique du Sud pour préparer un deuxième documentaire. Je n’ai pas revu Oscar – après huit jours de détention, la justice sud-africaine a ordonné sa libération sous caution, le 22 février 2013, et l’a placé en liberté surveillée. Mais j’ai pu parler avec quelques-uns de ses proches, notamment son oncle Arnold à Pretoria, et mesurer combien cette histoire représentait une tragédie nationale en Afrique du Sud.

Oscar Pistorius incarnait cette détermination à se battre contre vents et marées qui correspond à l’idée que se font les Sud-Africains de leur identité. Le meurtre a touché toutes les communautés de la « nation arc-en-ciel », pour toutes les mauvaises raisons. L’Afrique du Sud figure en tête, ou presque, des pires tableaux de statistiques : taux de meurtres, morts par balles, meurtres de femmes, nombre de femmes tuées par leur partenaire. Sur un plan purement statistique, Reeva Steenkamp est seulement l’une des trois femmes assassinées en moyenne chaque année par leur partenaire un soir de Saint-Valentin. Un chiffre sans doute sous-estimé : selon une étude publiée par la revue scientifique The Lancet en 2009, « au moins la moitié des femmes tuées en Afrique du Sud sont victimes de leur partenaire masculin ».

Pour les personnes que j’ai pu rencontrer, une chose est sûre : Oscar Pistorius vivait avec une pression toujours plus forte sur les épaules. D’où venait cette pression, comment se matérialisait-elle ? Ces questions risquent d’être parmi les plus importantes du procès, de celles qui partageront l’opinion. Dans ces conversations, un thème est revenu régulièrement : Oscar avait radicalement changé. Depuis quand ? C’est là que les versions divergent. Dans une interview que j’avais enregistrée à l’époque du documentaire, Vicky Miles, une ancienne petite amie, racontait un avant et un après-Athènes 2004 : « Avant, il avait l’air tellement jeune mais, deux mois plus tard, il n’était pas du tout le même. Il était devenu plus mature, débrouillard, c’est incroyable comme il avait évolué sur les plans émotionnel, spirituel et physique. »

UN NOUVEAU CERCLE D’AMIS
Première métamorphose. Pour certains de ses proches, les dérives ont commencé un peu après, pour d’autres, elles remontent aux lendemains des JO de Londres, à l’été 2012. Quelques-uns réfutent tout changement de caractère, ils pensent que la nuit de la Saint-Valentin n’a été qu’un moment de folie. Mais ceux-là mêmes reconnaissent qu’ils étaient perturbés par les récentes fréquentations de Pistorius. Oscar avait un nouveau cercle d’amis, des propriétaires de yachts et de belles voitures qui l’initiaient à leur vie de flambeur.
Justin Divaris, 40 ans, directeur du Daytona Group – détenteur des droits commerciaux de Rolls Royce, Aston Martin et Sunseeker Yachts pour l’Afrique du Sud –, était devenu son « vrai ami », disait-il. Après les JO de Londres, ils avaient voyagé ensemble à Las Vegas, pendant la tournée médiatique d’Oscar aux Etats-Unis. Il est l’une des premières personnes que Pistorius a appelées après le meurtre, vers 3 h 35 du matin.

Trois mois auparavant, c’est lui, Justin Divaris, qui avait présenté Reeva à Oscar sur le circuit automobile de Kyalami. Dès cette première rencontre, le 4 novembre 2012, l’athlète handicapé avait tout fait pour séduire la belle. Le soir même, il l’invitait à une cérémonie officielle, au plus grand désespoir de sa petite amie de l’époque. On lui avait déjà prêté d’autres liaisons avec des jeunes femmes blondes, comme le top-modèle russe Anastassia Khozissova qu’il avait rencontrée en juillet à New York.

DU GENRE POSSESSIF AVEC LES FEMMES

« Nous [Reeva et lui] étions très amoureux. Je ne pouvais pas rêver mieux et je sais qu’elle partageait ce sentiment », a déclaré Oscar Pistorius devant les magistrats avant d’être libéré sous caution. Après le meurtre de Reeva, Cecil Myers, le père de sa meilleure amie, a toutefois rappelé combien Oscar lui avait semblé « pressé, impatient, très ombrageux »en compagnie de la jeune femme. « Reeva m’a dit qu’il lui avait un peu forcé la main, qu’elle se sentait piégée. J’ai demandé à Oscar de la laisser respirer. »

De fait, l’athlète était, semble-t-il, du genre possessif avec les femmes. En septembre 2012, il aurait promis à Quinton Van der Burgh, un magnat de la télévision et de l’industrie du charbon, de lui casser la gueule s’il n’arrêtait pas de tourner autour de sa petite amie de l’époque. Plus tard, quand un ami de Van der Burgh a demandé à Pistorius de se calmer, ce dernier l’aurait menacé de lui « casser les jambes ». Les trois hommes ont par la suite échangé des SMS au ton de plus en plus vif. Si vif que les Hawks, la brigade de police sud-africaine spécialisée contre le crime organisé, ont dû intervenir pour calmer les esprits.

Quelques mois avant la Saint-Valentin, Oscar avait déjà déchargé un pistolet à la table d’un restaurant de Johannesburg, Tashas. Il avait tiré en direction du sol, sans blesser personne. A l’époque, nul n’avait souhaité ébruiter l’affaire. Apparemment, il ne se déplaçait plus sans son calibre de 9 mm ; quand il était invité à dîner, il lui arrivait de poser son arme sur la table. L’opinion publique est très divisée à ce sujet. Détenir une arme à feu a beau être chose courante en Afrique du Sud, l’exhiber à tout bout de champ n’a rien de banal, surtout dans les milieux aisés que Pistorius fréquentait. Quelques-uns de ses proches ne se sont pas gênés pour le lui rappeler. D’autres ont considéré que son arme n’était jamais qu’une sorte d’accessoire de mode, un « truc cool ». Reeva Steenkamp elle-même n’avait rien contre les armes à feu, ni contre les voitures de sport, l’autre passion d’Oscar.

INQUIET POUR SA SÉCURITÉ

Au tribunal, l’accusation n’aura donc aucun mal à le dépeindre comme un amateur de gâchettes. En plus du 9 mm qu’il a dirigé contre sa petite amie, Pistorius avait demandé des autorisations pour six autres armes à feu en janvier 2013 : un revolver Smith & Wesson Model 500, trois fusils de chasse, Maverick, Winchester et Mossberg ; un revolver Special de calibre .38 et un fusil Vector .22. Il avait obtenu le droit de détenir une arme depuis 2010, après qu’une autorisation lui avait été refusée une première fois en 2008, pour une raison encore inconnue.
D’autres histoires ont refait surface. Celle où il aurait pratiquement tiré sur son chien, Capone, dans un moment de panique. Puis celle de ce tweet tristement célèbre de novembre 2012, passé inaperçu à l’époque mais retrouvé après le meurtre : « Rien ne vaut de rentrer à la maison, entendre le bruit de la machine à laver, penser qu’un intrus est là et pénétrer dans la buanderie en mode close-combat ! Waah. » Curieux, certes. Mais rien de tout ça ne signifie meurtre prémédité. Au contraire, ses avocats vont insister sur cet aspect de sa personnalité : il était inquiet pour sa sécurité. Pendant sa période de détention provisoire, en février 2013, ses défenseurs ont longuement expliqué comment Pistorius avait sollicité la protection des Hawks.

Oscar Pistorius avait gardé de son éducation dans une école privée de bonnes manières, tout en charme et en politesse. Mais il lui arrivait de les oublier, comme ce jour de septembre 2012 où il avait mal encaissé sa défaite en demi-finale du 200 mètres des Jeux paralympiques de Londres face au Brésilien Alan Oliveira. Mauvais perdant, il avait dénoncé les conditions de cette course, rendues inéquitables selon lui par la longueur des prothèses de son vainqueur. Pour tous ceux qui le connaissaient bien, cette mauvaise humeur n’avait rien de passager, elle révélait un aspect de son caractère. Tout le monde, en revanche, connaissait son tempérament soupe au lait. Je me souviens que son frère et sa soeur lui en parlaient en 2007 en s’amusant. Il lui arrivait de s’assombrir, de se mettre en retrait, avant de redevenir plus souriant.

Il pouvait aussi être impétueux, en témoigne cet accident de hors-bord en 2009 sur la rivière Vaal qui lui avait valu 172 points de suture au visage. Il avait toujours aimé faire du karting à toute vitesse, un style de conduite qu’il conservait en voiture. Un soir de décembre 2005, il avait aussi failli mourir en s’endormant au volant. Il s’en allait rejoindre sa petite amie, Vicky Miles, après une grosse engueulade au téléphone.

« J’EN ÉTAIS ARRIVÉ À PENSER QUE TOUT M’ÉTAIT DÛ »

Histoire tristement banale, la célébrité et ses privilèges provoquent parfois d’importants dégâts, particulièrement chez les jeunes qui ont grandi dans un environnement compliqué et que l’adulation des foules a éloignés des réalités. Mike Tyson, par exemple, a raconté comment il s’était mis à croire qu’il pouvait avoir tout ce qu’il voulait. « Ma seule ligne de conduite, c’était gagner, conquérir, être le plus fort, disait-il. J’en étais arrivé à penser que tout m’était dû, que telle ou telle fille devait coucher avec moi. » Oscar Pistorius vient certes d’un milieu plus favorisé que celui de Tyson, mais la célébrité a une dynamique propre.

Si la gloire tend à corrompre, la gloire mondiale tend à corrompre à très grande échelle. Ajoutez à cela une passion pour les armes : l’explosion devient inévitable. Car, à ses yeux, la gloire c’était aussi cela, la possibilité de s’adonner pleinement à sa passion pour les voitures, les armes à feu et les filles, sans aucun contrepoids familial. En effet, depuis que ses parents s’étaient séparés, l’autorité morale de son père, Henke, avait faibli ; Oscar ne le considère d’ailleurs plus tellement comme un père et ils ne se sont pratiquement pas vus durant ces dix dernières années. Le 6 mars 2002, Henke s’était présenté inopinément au lycée de Pretoria pour annoncer à son fils la mort de sa mère. Sheila Pistorius était mal en point depuis quelque temps, elle avait été hospitalisée mais personne n’imaginait que sa vie était en danger. « J’ai cru que j’avais plutôt bien accepté sa mort, a écrit Oscar Pistorius dans son autobiographie parue en 2009. J’étais le seul à ne pas pleurer [à l’enterrement] et j’ai réconforté mon frère et ma soeur… mais le lendemain je me suis réveillé en larmes. J’avais complètement perdu mes repères. »

Lors du tournage du documentaire, nous avons connu un grand moment de tension alors que nous faisions le tour des maisons qu’il avait habitées dans sa jeunesse à Johannesburg. Ses meilleurs et ses pires souvenirs étaient là, dans la maison de son enfance, à Constantia Kloof. Une grande bâtisse surplombant la ville qu’il avait habitée avec ses frère et sœur et qu’ils avaient dû quitter au moment de la séparation de leurs parents, quand il avait 6 ans. Il n’y était jamais revenu. Le tournage se passait bien, jusqu’à ce qu’on évoque sa mère. « Je n’ai pas envie d’en parler, avait-il dit en se détournant de la caméra. Bien évidemment que je pense à ma mère ici. Mais cela ne regarde personne, je ne veux pas que qui que ce soit ait pitié de moi. »

« JE PENSE À ELLE PLUS QUE TOUT »

Oscar faisait plus que protéger sa vie privée. Même en famille, il ne parlait pas souvent de sa mère. Il était furieux quand, au soir de son 21e anniversaire, son frère Carl eut l’idée de lire à voix haute l’une des nombreuses lettres que Sheila avait écrites à ses trois enfants. Selon Carl, son aîné de vingt mois, Oscar avait pris l’habitude de déverser sa colère dans le sport après la mort de leur mère. A la suite d’une blessure sur un terrain de rugby, il était presque venu par hasard à l’athlétisme, un parfait exutoire. Sa mère est morte avant de l’avoir vu courir, sa plus grande tristesse. « Je pense à elle plus que tout, écrit-il dans son autobiographie, Blade Runner (Virgin Books Limited, 2009). Je sais qu’elle me protège. Le simple fait de penser à elle me donne du courage et m’apaise. »

En public, Oscar se montrait toujours sous son meilleur jour, rares étaient ceux auxquels il laissait deviner la dureté de sa condition, ses moignons gonflés, égratignés et ensanglantés par les frottements dus à la course. Vicky Miles se souvient de cette époque où, alors qu’on était en train de lui poser de nouvelles prothèses, il n’avait qu’une jambe équipée et se déplaçait avec des béquilles. « Au centre commercial, tout le monde le regardait. Il avait dû relever son jean sur la jambe manquante et on pouvait voir qu’il avait un handicap. » Elle avait été choquée par le regard des gens. Lui avait pris l’habitude d’en parler comme d’un faux problème : « Comment pourrais-je me considérer comme handicapé alors que j’ai tant de capacités plus importantes que ce handicap ? » Bien évidemment, ce n’était pas aussi simple. Il lui arrivait d’ouvrir sa porte sans ses prothèses, cela provoquait une gêne chez son interlocuteur. Même chez ses plus proches amis, cela causait toujours un effet de surprise tant ils étaient peu habitués à le voir ainsi.

Sauver les apparences, refuser d’admettre la moindre faille dans son bonheur. Cela a un prix d’autant plus élevé que l’image sur-humaine qu’il renvoyait s’éloignait de la réalité. Mais avec qui pouvait-il en parler ? Certains, parmi ses proches, ont bien perçu son air préoccupé début 2013. L’un d’eux a même essayé d’aborder la question avec Oscar. Quand il a proposé son aide, il s’est entendu répondre que tout était sous contrôle.

Compartimenter sa vie, pourquoi pas. A condition de conserver un regard honnête sur soi-même, de ne pas se présenter sous un jour différent d’une personne à l’autre. A mon avis, beaucoup de gens vont découvrir lors du procès des choses qu’ils ignoraient. En ce qui me concerne, je ne savais rien de sa passion pour les armes. Mais j’ai peur que certains détails de sa vie, les menaces qu’il a pu proférer, son attitude envers les femmes ou ses textos soient dévastateurs pour sa famille. D’autant plus si des preuves irréfutables de la préméditation devaient surgir. Comment admettre que derrière le  « héros » Pistorius, gentil garçon et athlète hors du commun, se cachait un meurtrier ?

(Adaptation Eric Collier)

Voir aussi:

Oscar Pistorius ou l’arme du clan
De notre envoyée spéciale Géraldine Catalano, avec Jaime Velazquez, publié le 03/06/2013 à 21:09, mis à jour le 04/06/2013 à 12:16

Derrière le sprinteur sud-africain accusé du meurtre de sa petite amie, toute une famille fait bloc. Un atout de poids pour l’athlète star qui va connaître ces jours-ci la date de son procès. Il peut compter sur cette riche dynastie afrikaner, sûre de son histoire et de sa réussite.

Curieux comme on oublie l’Afrique, depuis cette colline boisée de Pretoria. De grosses cylindrées longent en silence des résidences dont les propriétaires sont résolument blancs et nantis. En attendant le maître des lieux, Arnold Pistorius, qui joue avec le dernier-né de ses petits-enfants, on s’égare dans l’immense bâtisse de style colonial: au mur, des trophées de chasse et un portrait de l’aïeul Theodor, un ancien de la guerre des Boers, en vadrouille dans le bush. Une maîtresse de maison parfaite, des gendres robustes et décontractés, un jeune homme en jean, le visage dissimulé par une barbe naissante – Oscar, c’est bien lui, disparaîtra un peu plus tard après un salut poli de la main -, quelques domestiques et un petit étang traversé de cygnes complètent le tableau idyllique. L’athlète handisport le plus célèbre du monde est accusé du meurtre de sa petite amie, Reeva Steenkamp, tuée de trois balles de 9 mm aux premières heures de la Saint-Valentin. Carl, son frère, vient de comparaître pour avoir involontairement causé la mort d’une motocycliste, en 2008*. Mais la vie suit son cours dans le fief de l’impeccable famille Pistorius…

Infographie
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L’Express / Beeld
Comme dit l’oncle Arnold en sucrant son café: « Things happen » (« Il se passe des choses, parfois »). On a dû mal entendre: un simple « truc », la mort d’une jeune femme alors qu’elle se trouvait, seule et sans défense, enfermée dans la salle de bains de son compagnon, à 3 heures du matin? « Une erreur, comme nous pouvons tous en commettre », corrige le chef de famille, en s’assurant qu’un deuxième magnétophone tourne bien, sur la table. « Il ne se passe pas un jour sans qu’Oscar demande pardon pour ce qu’il a fait. Il prie, il pleure, il dort peu et mal. Mais Oscar n’a que 26 ans, il s’agissait d’un accident, et nous ne pouvons ramener Reeva à la vie. Alors, il nous faut affronter les événements en essayant de tirer les leçons du passé », explique-t-il, dans un anglais où cogne l’accent rugueux afrikaner.

Tout l’esprit des Pistorius se lit dans cette silhouette élégante et austère, ce langage de conquérant. C’est Carl, l’aîné protecteur adoré, qui a été, au sein de la famille, le premier averti, cette nuit-là. Le jeune homme, aussi réservé que son cadet de deux ans apprécie la lumière, a aussitôt téléphoné à Arnold. Il en va ainsi depuis le milieu des années 2000 et l’envol de la carrière du « Blade Runner », le « coureur aux lames ». A mesure que Henke, le père, a perdu en influence, l’oncle ainsi que Peet van Zyl et Ampie Louw, respectivement manager et coach du sprinteur, se sont rendus indispensables, exerçant sur « Ozzie » une forme de tutelle morale. L’oncle, surtout, dont l’oeil bleu glacier est capable de lancer des flammes. « Tant pis pour toi si tu meurs, mais si tu te brises le cou, tu deviens mon problème pour la vie ! » a-t-il rugi un jour où son sale gosse de neveu se prenait pour Schumacher, sur l’autoroute. La star, penaude, avait cédé le volant…

Quel contraste, chez Oscar, entre ce respect mêlé de crainte envers le meneur du clan et l’indifférence affichée pour son père! Henke, c’est, pour résumer, l’antithèse d' »oncle Arnold »: massif, divorcé, visiblement peu doué pour les affaires, hésitant, quand l’autre semble fait de granit. « Au fond de notre coeur, mon fils et moi restons proches », se contente de déclarer par téléphone, après avoir accepté, puis décliné, le principe d’une rencontre, cet homme de 59 ans longtemps spécialisé dans l’industrie minière. Sa prudence s’explique: deux de ses frères ne lui adressent plus la parole. Oscar ne trouve « pas grand-chose à lui dire », selon Arnold.

Même Gerti, la grand-mère du champion et le ciment du clan, a pris ses distances avec le plus inconstant de ses sept enfants. « Il est le mouton noir de notre famille », se plaint parfois la matriarche devant ses invités. A en croire l’entourage d’Oscar, Henke ne penserait qu' »à lui-même », aurait gâché l’argent de ses frères. Surtout, il s’est improvisé manager de son fils au lendemain des Jeux paralympiques de 2004, qui avaient vu le sprinter remporter la médaille d’or du 200 mètres. L’expérience avait viré au fiasco. « Il s’est servi de lui comme d’un tiroir-caisse. Oscar s’en est rendu compte et a cessé toute relation », témoigne un ami de la famille, qui préfère garder l’anonymat. Peet van Zyl confirme le malaise. « Henke a voulu profiter de la lumière qui rejaillissait sur son fils. Mais les autres Pistorius sont très soudés, dans les bons moments comme dans l’adversité, et ils ne lâcheront pas Oscar », raconte le manager, qui n’a pas oublié l’éclair de joie illuminant le regard de son protégé lorsque ce dernier a reconnu sa grand-mère, dans les tribunes du Stade olympique de Londres, en juillet. Au même moment, Henke multipliait les coups de fil pour obtenir une invitation…

Gerti et Hendrik Pistorius ont fêté, en décembre, leurs 70 ans de mariage, entourés de leurs enfants. De g. à dr. : Arnold, Heidi, Henke, Sonia, Theo, Reine et Leo (assis).

Photo by Gallo Images / Foto24 / Brendan Croft
A la mort de Sheila, la mère d’Oscar, en 2002, à la suite d’une erreur de diagnostic, la famille, déjà, avait fait bloc. Oscar et Carl sont alors âgés de 15 et 17 ans. Aimee, la petite dernière, en a tout juste 12. La jeune fille s’installe chez sa tante maternelle, Diana. Les garçons partent vivre auprès d’Arnold et de son épouse, tout en poursuivant leur scolarité au sein de la Pretoria Boys High School, un établissement chic et anglophone de la capitale administrative sud-africaine. Arnold règle la facture pour tout le monde. « Sheila, qui était une femme exceptionnelle, nous avait demandé de nous occuper des enfants si un malheur lui arrivait. Nous les avons traités tous les trois, et les considérons encore, comme les nôtres », explique-t-il. Quand Oscar a failli périr dans un accident de bateau, en 2009, alors qu’il naviguait – trop vite – sur la rivière Vaal, c’est à son oncle qu’il a téléphoné en premier. « Je suis en train de couler ! » a-t-il crié au téléphone, avant de sombrer dans le coma. A son réveil, trois jours plus tard, le « wonder boy » mi-homme, mi-machine n’était plus qu’un fatras d’os et de chair. Sa mâchoire ainsi que deux de ses côtes étaient brisées. Plus de 170 points de suture couturaient son visage. De son oeil tuméfié, il a pu voir l’essentiel : le clan, le « cercle de confiance », comme les Pistorius l’appellent parfois, l’entourait.

L’oncle a donc fait « ce qu’il devait faire » en cette nuit finissante de février où le sang de Reeva Steenkamp a coulé: il a foncé sur les lieux du drame, à Silver Woods, la résidence ultrasécurisée où habite son neveu, à 30 kilomètres au nord de Johannesburg. Lorsqu’il arrive sur place, une cavalcade d’ambulanciers, de policiers, de voisins s’affaire. A l’étage, une batte de base-ball ensanglantée, deux téléphones portables et un pistolet traînent sur le sol de la salle de bains, dont la porte est constellée d’impacts de balles. Oscar se trouve dans le garage de sa luxueuse villa, le visage enfoui dans ses mains, chemise et short maculés de sang, prostré. « Il ne cessait de pleurer. Je me suis assis à ses côtés et nous sommes ainsi restés très longtemps, en silence. Il avait juste besoin de ma présence. Il me rappelait ces bêtes sur lesquelles on vient de tirer, dans le bush : choquées, traumatisées, quasi mortes. » Le chef de famille, qui aime la précision, prend la peine de traduire l’expression consacrée en afrikaans (spier vlek, pour les curieux). Mais il oublie de relever la terrible ironie de ses propos : Reeva, jeune femme de 29 ans comme Oscar les adore – blonde, sexy, mannequin et presque célèbre -, n’a bénéficié d’aucun sursis, elle. Blessée à la tête, aux doigts, au bras et à la hanche, le top, qui militait, tout comme sa mère, contre les violences conjugales, avait cessé de respirer à l’arrivée de la police. Son corps gisait au pied de l’escalier de marbre de la maison.

Gerti, sa grand-mère, le soutient sur Facebook
Avant même que les cendres de la victime ne soient dispersées, au large du Cap, les médias du monde entier déferlaient en Afrique du Sud, enfiévrés par un fait divers à la fois glamour et banal, dans un pays où 42 personnes sont assassinées en moyenne chaque jour, selon une étude des Nations unies. Laissant les statisticiens à leurs additions, le clan Pistorius s’est mis sans tarder au travail. Fidèle à la technique du laager, ce campement défensif qui protégeait, jadis, ses ancêtres des attaques, il a encerclé l’idole déchue, en prenant soin de le faire savoir. Reeva adorait tweeter et envoyer des messages truffés de points d’exclamation à ses « friends », sur Facebook. « Oumie » Gerti aussi. Trois jours seulement après le drame, la grand-mère bientôt nonagénaire d’Oscar posait, tout sourire, vêtue d’un tee-shirt à la gloire de son petit-fils, aux côtés de Sonia et de Pascal, une tante et une cousine du sprinteur. « A cent pour cent derrière toi! » clamait la légende de la photo, comme à la veille d’une finale olympique. Flairant le danger, Arnold et les communicants de Vuma, l’agence alors chargée de superviser les relations de la famille avec la presse, ont vite resserré les rangs. Les comptes Twitter d’Aimee et de Carl ont été bloqués. Les interviews, réduites au minimum et centrées sur la seule figure d’Arnold. Coupable d’une sortie douteuse, dans les colonnes du Sunday Telegraph, sur la vulnérabilité des Sud-Africains blancs face à la criminalité noire, Henke a dû effectuer un humiliant rétropédalage sur Twitter. « Oscar était furieux », se souvient Peet van Zyl. Arnold aussi. Chez les Pistorius, on ne plaisante pas avec l’esprit de corps.

La vraie démonstration d’unité s’est produite entre le 15 et le 22 février, dans la salle trop petite du tribunal d’instance de Pretoria, où se décidaient les conditions de détention du triple médaillé des Jeux paralympiques de Londres. Le frère bâti comme un videur de boîte de nuit, l’oncle austère, la petite soeur au visage de marbre, et même Henke, le proscrit, tous étaient là, vêtus de noir, à quelques mètres seulement de l’accusé. Lors de cette semaine décisive, la famille s’est retrouvée chaque matin dès 6 heures au domicile d’Arnold pour réciter la prière et partager une collation dopée de quelques milligrammes d’acide ascorbique et de vitamine C: « On peut attraper un tas de maladies dans une salle de tribunal! » Leur « Yes! » victorieux, à l’annonce de la libération provisoire d’Oscar en échange d’une caution de 86 000 euros, a choqué une partie de l’opinion? Tant pis. L’athlète peut respirer le grand air jusqu’à son procès, dont la date devrait être fixée le 4 juin. Et la photo de groupe a gonflé d’orgueil le chef de famille. « J’étais si fier de la dignité dont ils ont fait preuve. Les enfants Pistorius ne ressemblent pas aux Sud-Africains moyens, avec leur coiffure excentrique, leur manie des tatouages, du maquillage, et des boucles d’oreilles… »

Il y a quelque chose de Dallas dans la saga de cette dynastie puissante et fortunée, le verre de whisky et le Stetson en moins: l’union de la terre et du business, une témérité qui frôle l’inconscience, un conservatisme hérité des ancêtres pionniers, venus d’Allemagne au XVIIIe siècle, Bible en main. La certitude d’appartenir à l’élite, aussi. « Je ne connais pas un Pistorius dont l’intelligence ne se situe pas au-dessus de la moyenne »