Tuerie d’Istres: C’est l’imitation et les médias, imbécile ! (When monkey see monkey do meets have gun will travel)

27 avril, 2013
http://www.mondespersistants.com/images/screenshots/World_of_Warcraft-56977.jpgJe suis et demeure un combattant révolutionnaire. Et la Révolution aujourd’hui est, avant tout, islamique. Illich Ramirez Sanchez (dit Carlos)
Nous avons constaté que le sport était la religion moderne du monde occidental. Nous savions que les publics anglais et américain assis devant leur poste de télévision ne regarderaient pas un programme exposant le sort des Palestiniens s’il y avait une manifestation sportive sur une autre chaîne. Nous avons donc décidé de nous servir des Jeux olympiques, cérémonie la plus sacrée de cette religion, pour obliger le monde à faire attention à nous. Nous avons offert des sacrifices humains à vos dieux du sport et de la télévision et ils ont répondu à nos prières. Terroriste palestinien (Jeux olympiques de Munich, 1972)
Il s’est mis à tirer comme dans un jeu video. Enquêteurs
L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la "différence", alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la "concurrence", la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde "différent" du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette "différence" qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. (…) Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. (…) Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité. (…) Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme. René Girard
More ink equals more blood,  newspaper coverage of terrorist incidents leads directly to more attacks. It’s a macabre example of win-win in what economists call a « common-interest game. Both the media and terrorists benefit from terrorist incidents". Terrorists get free publicity for themselves and their cause. The media, meanwhile, make money « as reports of terror attacks increase newspaper sales and the number of television viewers ». Bruno S. Frey (University of Zurich) et Dominic Rohner (Cambridge)
Les images violentes accroissent (…) la vulnérabilité des enfants à la violence des groupes dans la mesure où ceux qui les ont vues éprouvent de sensations, des émotions et des états du corps difficiles à maîtriser et donc angoissants, et qu’ils sont donc particulièrement tentés d’adopter les repères que leur propose leur groupe d’appartenance, voire le leader de ce groupe. Serge Tisseron
Ces meurtriers sont fascinés par des jeux vidéo violents. Ces jeux consommés à haute dose provoquent une désensibilisation par rapport à l’acte criminel. Dans certains jeux, pour franchir les différents niveaux, il faut parfois tuer un policier ou une femme enceinte. Celui qui joue est par définition acteur, il n’est pas passif. Certains jeux japonais, accessibles gratuitement en ligne, permettent d’incarner un violeur en série. Le joueur devient un participant actif et exprime ses fantasmes. Là, c’est le véritable danger. (…) Le tueur de masse avance toujours de faux prétextes religieux, politiques, ce qui semble être le cas ici. Cet homme s’est défini comme un fondamentaliste chrétien. Depuis la tragédie de Columbine aux Etats-Unis en 1999, le crime de masse est devenu un crime d’imitation. Les tueurs sont souvent habillés de noir, vêtus d’un treillis ou d’un costume de l’autorité. Ils postent de nombreux messages sur des forums Internet annonçant leurs actes. Le réseau Internet où ils se mettent en scène est l’occasion pour eux de laisser un testament numérique. Stéphane Bourgoin
Le tueur de masse, et c’est important, commet un crime d’imitation. On le voit dans le cas de Breivik puisqu’il pompe des centaines de pages du manifeste de Théodor Kaczynski, Unabomber. Il se contente à certains endroits de remplacer le marxisme par multiculturalisme ou par islamisme. Il copie, c’est frappant. Pourtant, idéologiquement, ils sont à l’opposé puisque Unabomber est un terroriste écologique. Autre imitation, pour sa bombe, il utilise exactement la même recette de fabrication que Timothy McVeigh dans l’attentat de l’immeuble fédéral d’Oklahoma City, en 1995. Il a trouvé la recette sur Internet, sur des sites suprématistes blancs et de survivalistes américains. (…)  J’estime à 10 % d’entre eux ceux qui manifestent des revendications idéologiques. Mais ce ne sont pas uniquement ces revendications idéologiques qui poussent Anders Breivik ou Timothy McVeigh à commettre de tels attentats meurtriers. C’est aussi une véritable haine de la société. Ils s’estiment victimes de la société parce qu’elle ne les a pas reconnus à leur juste valeur. Et ils souffrent de troubles psychologiques voire psychiatriques profond. Là, ce n’est pas le cas pour Breivik qui ne souffre pas de troubles psychiatriques, puisqu’une personne délirante et irresponsable n’est pas capable d’organiser des attentats d’une telle envergure et avec une telle minutie. (…)  Il a choisi deux cibles qui cristallisent, l’une et l’autre, ses haines. Des immeubles du gouvernement norvégien qu’il juge responsable de l’immigration massive en Norvège et sa haine des marxistes avec le rassemblement des jeunes du Parti travailliste, qu’il savait sur une île isolée, où il pourrait commettre un carnage sans être dérangé. (…) C’est un long processus. Il commence à écrire son manifeste en 2002. En 2007, il quitte le Parti du progrès, parti populiste d’extrême droite norvégien, et indique dans plusieurs forums que l’action politique et démocratique mène à une impasse et qu’il est temps de créer un choc et mener une révolution au sein de la société norvégienne. Sans parler ouvertement de son acte. En 2008, voire 2007, il pense déjà à commettre un tel attentat. Il a loué cette ferme voici deux ans, uniquement pour qu’elle lui serve de couverture. Nullement pour subvenir à ses besoins, mais pour lui permettre d’acheter des engrais chimiques sans attirer l’attention. On sait par son journal intime qu’il avait terminé de fabriquer les engins explosifs vers le mois de mai. Il a alors attendu le moment favorable, cette réunion des jeunes du Parti travailliste où devait se rendre, avant finalement d’annuler, le Premier ministre. (…) Le phénomène est amplifié par les nouvelles technologies, notamment Internet. Depuis Columbine, les tueurs laissent tous un testament numérique. On a retrouvé de nombreuses vidéos où ils se mettent en scène, apprennent à tirer. Où ils tiennent un journal de bord. Idem pour le massacre de Virginia Tech, qui a fait une trentaine de victimes en 2007. Idem avec les deux tueurs allemands dans deux écoles (Erfurt en 2002, Winnenden en 2009, ndlr). Idem pour le tueur finlandais de Kauhajoki en 2008, etc. Depuis le massacre de Colombine, c’est pareil pour tous les tueurs de masse : on laisse un testament en vidéo ou un long post sur un blog. C’est assez frappant. C’est un crime d’imitation. D’ailleurs, j’ajoute que les médias sont également un peu responsables de la prolifération de ce type d’acte criminel en raison de la place qu’ils accordent à ces criminels. Si, par exemple, les médias décidaient de ne jamais publier l’identité des auteurs ni leur texte ou leur vidéo, je pense qu’on verrait une réduction de ce type d’actes criminels. Ce que veulent ces individus, c’est passer à la postérité, or si on ne publie pas leur identité, la frustration sera extrême. La mégalomanie et le narcissisme d’un personnage comme Anders Breivik est éloquent ! Il voulait apparaître en uniforme lors d’un procès public, pour montrer au monde entier sa puissance. Ils savent ce qui va se passer après les meurtres et s’en délectent à l’avance, comme se délecte Anders Breivik à l’idée de son procès, qui devrait se tenir d’ici un an et demi. (…) Une agence de presse a quelque peu exagéré et déformé mes propos. Ce que j’ai exactement dit sur le profil-type du tueur de masse, c’est que sur les 113 cas en vingt ans, 108 s’adonnaient quotidiennement voire parfois des heures entières à des jeux vidéo violents. Mais j’ajoutais, bien sûr, que ce n’est pas le fait de jouer à des jeux vidéo violents qui fait qu’on devient un tueur de masse. Comme pour les tueurs en série, on retrouve la plupart du temps des cas de maltraitances physiques ou psychologiques et d’abandon parental, mais ce n’est parce qu’on est un enfant abandonné qui subit des maltraitances qu’on est un serial killer. Il y en aurait malheureusement des milliers. J’ajoutais aussi que pour un adolescent qui souffre de troubles psychiatriques ou psychologiques, le fait de s’adonner de manière frénétique à des jeux vidéo violents pouvait le mener à une désensibilisation à la violence. Stéphane Bourgoin
On est dans le crime d’imitation. Ces tueurs savent qu’ils vont avoir une importante résonance médiatique. (…) On peut imaginer qu’ils s’estimaient persécutés et avaient des comptes à régler avec la société. En tuant des personnes qu’ils ne connaissaient pas, ils plongeaient dans un monde virtuel. Comme dans un jeu vidéo … Stéphane Bourgoin

Attention: un tueur peut en cacher beaucoup d’autres !

Au lendemain d’un nouvel épisode de fusillade meurtrière encore inexpliqué cette fois sur notre propre Côte d’azur …

Comment ne pas deviner, avec l’écrivain spécialisé Stéphane Bourgoin, cette forte dimension mimétique de la chose y compris d’ailleurs chez les pros de naguère à la Carlos?

Mais aussi hélas cette vague de tueurs de masse qui vient ou est en fait déjà (potentiellement) là

Qui, entre ressentiment personnel, recherche de visibilité médiatique, entrainement/conditionnement quotidien et massif à la tuerie en ligne et accessibilité en ligne des matériels et modes d’emplois, n’attendent que l’occasion propice pour passer à l’acte?

D’où la double contrainte inextricable du phénomène: si on n’en parle pas, on risque de passer à côté de quelque chose de peut-être bien plus grave (voir les frères Tsarnaev) et si on en parle, on fait le jeu du tueur en question et de ses futurs imitateurs toujours prêts à raccrocher leur wagon de ressentiment personnel à tout mouvement de haine du moment à forte valeur ajoutée médiatique …

Fusillade d’Istres : le profil psy et guerrier d’un individu nommé Rose

La Provence

26 avril 2013

Le tueur se nommerait Karl Rose, son profil Facebook donne quelques indications sur sa personnalité

Il s’appelle Karl Rose. Il a 19 ans. Il est né à Istres, habite Istres et lors de sa dernière comparution en justice, il se disait "ouvrier". Pour l’heure, il était hier encore sans profession, précise-t-on de source proche de l’enquête.

Il est connu des services de police pour port d’armes prohibées, au moins à deux reprises, ce qui témoigne à tout le moins d’un certain goût pour elles. Jusqu’aux faits qui l’ont traîné hier à la Une des gazettes, il était aussi connu pour escroquerie et falsification de documents. Il est manifestement sujet à des problèmes psychiatriques, a prétendu répondre aux "préceptes" d’al-Qaïda.

Un individu dans son univers

Quand il a été interpellé, il a fait état aussitôt d’une "connaissance" qui s’apprêterait à agir à sa manière, dans une gare, en région parisienne… Cet homme a été arrêté plus tard dans la soirée. Pour le reste, le profil Facebook de Karl Rose est aussi éloquent que crypté.

Il y dit travailler à "braqueur de fourgon". Il aime aussi les arts martiaux, la musculation et l’informatique. Toujours selon son profil Facebook, il étudie à "Paris Tramway Ligne 3". Comprenne qui pourra. "La TV dirige la nation", peut-on entendre, en anglais, sur la seule chanson présente sur son profil en ligne.

Un individu manifestement dans son univers, qui, au chapitre des livres, affiche : "Le judaïsme est une escroquerie de 4 000 ans", semble faire de l’affaire Mérah un "complot" et s’autodécerne la "médaille d’honneur" du "combattant de guerre" sur un jeu vidéo qui permet, au moins virtuellement, de tuer plus facilement son prochain que de l’aimer.

Les 3 questions à Stéphane Bourgoin auteur du livre "99 ans de serial killer" (Edition Ring)

1. La Provence a jusqu’ici été épargnée par les tueurs de masse. L’hyper médiatisation de l’affaire Merah et des attentats de Boston a-t-elle pu favoriser le passage à l’acte ?

Stéphane Bourgoin : Oui, on est dans le crime d’imitation. Ces tueurs savent qu’ils vont avoir une importante résonance médiatique.

2. Ont-ils un profil psychologique similaire ?

S.B : Ils sont souvent très jeunes et fascinés par les armes à feu. Si eux agissent sur la voie publique, les plus vieux passent généralement à l’acte sur leur lieu de travail. Dans la plupart des cas, ce sont des paranoïaques qui ont pu avoir des antécédents psychiatriques ou souffrent de troubles psychologiques.

3. Généralement, ces tueurs se suicident ou se font abattre. À Istres, il s’est rendu sans problème…

S.B : 70 % de ces tueurs ne survivent pas, c’est vrai. Mais ce n’était pas le cas du tueur d’Aurora ou de Anders Breivik en Norvège. On peut imaginer qu’ils s’estimaient persécutés et avaient des comptes à régler avec la société. En tuant des personnes qu’ils ne connaissaient pas, ils plongeaient dans un monde virtuel. Comme dans un jeu vidéo.

Denis Trossero et Frédéric Cheutin, propos recueillis par Laetitia Sariroglou

Voir aussi:

Norvège : «Ces tueurs veulent laisser une trace dans l’histoire»

Stéphane Bourgoin

Le Parisien

24.07.2011

STÉPHANE BOURGOIN spécialiste des tueurs de masse*. Ecrivain, Stéphane Bourgoin, 58 ans, est surtout un spécialiste reconnu des tueurs de masse et tueurs en série.

Peut-on considérer le suspect arrêté comme un tueur de masse?

STÉPHANE BOURGOIN. Il appartient à l’évidence à la catégorie des tueurs de masse. Il s’agit souvent d’hommes solitaires souffrant de troubles suicidaires.

Ce sont des désespérés extravertis et très narcissiques. Ils ont un désir de toute-puissance et sont souvent fascinés par les armes à feu et aussi l’autorité. Ils aiment incarner des militaires ou des policiers.

Quels sont leurs autres traits communs?

Ils ont peu de relations sociales, voire pas du tout. Leur univers amoureux est réduit à néant. Mais, surtout, ils veulent tous laisser une trace dans l’histoire pour qu’on se souvienne d’eux. Ils tuent pour qu’on ne les oublie pas. A la différence des tueurs en série, qui, eux, sont des psychopathes responsables de leurs actes qui font tout pour échapper à la police, les tueurs de masse cherchent à revendiquer leurs actes. Ils vont à la rencontre des enquêteurs, ils font face et cherchent même à se faire tuer par les policiers.

Les jeux vidéo ont-t-ils une influence dans leur passage à l’acte?

Là aussi, c’est un trait dominant chez ces meurtriers. Ils sont fascinés par des jeux vidéo violents comme World of Warcraft. Ces jeux consommés à haute dose provoquent une désensibilisation par rapport à l’acte criminel. Dans d’autres jeux, pour franchir les différents niveaux, il faut parfois tuer un policier ou une femme enceinte. Celui qui joue est par définition acteur, il n’est pas passif. Certains jeux japonais, accessibles gratuitement en ligne, permettent d’incarner un violeur en série. Le joueur devient un participant actif et exprime ses fantasmes. Là, c’est le véritable danger.

Comment analyser ce qui vient de se passer en Norvège?

Le tueur de masse avance toujours de faux prétextes religieux, politiques, ce qui semble être le cas ici. Cet homme s’est défini comme un fondamentaliste chrétien. Depuis la tragédie de Columbine aux Etats-Unis en 1999, le crime de masse est devenu un crime d’imitation. Les tueurs sont souvent habillés de noir, vêtus d’un treillis ou d’un costume de l’autorité. Ils postent de nombreux messages sur des forums Internet annonçant leurs actes. Le réseau Internet où ils se mettent en scène est l’occasion pour eux de laisser un testament numérique.

Il vient de publier « Enquête mondiale sur les tueurs en série » aux Editions Grasset.

Voir encore:

Profil de tueur

Dorothée Duchemin

Citazine

28 juill. 2011

Anders Breivik, principal suspect de la tuerie survenue en Norvège le 22 juillet dernier, possède-t-il le profil typique d’un tueur de masse ? Qui sont ces criminels ? Stéphane Bourgoin, spécialiste des tueurs en série et tueurs de masse, répond à Citazine.

Peut-on parler d’un profil-type du tueur de masse ?

Le profil d’un tueur de masse, auquel répond tout à fait Anders Breivik, est quelqu’un qui tue un grand nombre de personnes en un laps de temps très court. Peu lui importe l’âge, le sexe ou l’ethnie des victimes, contrairement au tueur en série qui tue sur des années et ne cherche pas à se faire prendre. Alors que le tueur de masse, dans 75 % des cas, va chercher soit à se suicider, soit à être abattu par les forces de l’ordre après avoir commis son acte.

Cette personne est généralement isolée de la société, marginalisée. Elle a peu d’amis, pas de relation sentimentale, est passionnée d’armes à feu et est fascinée par la chasse ainsi que par toutes formes d’autorité. Elle s’adonne à des jeux vidéo violents, est marquée par une lourde tendance suicidaire mais ne se suicidera pas seule dans son coin. Elle veut marquer l’histoire et laisser une marque indélébile en se suicidant et en emportant le plus de victimes avec elle.

Alors, puisqu’il ne s’est pas suicidé, Andres Breivik fait-il figure d’exception ?

Un gros pourcentage d’entre eux, entre 25 et 30 %, ne se suicident pas au moment où ils commettent leurs actes. Andres Breivik l’annonce, dans la partie du journal intime, à la fin de son manifeste. Il n’avait pas l’intention de se suicider et veut témoigner à son procès.

Un code, depuis Columbine

Anders Breivik est âgé de 32 ans. N’est-il pas bien plus vieux que la majorité des tueurs de masse ?

Il y a eu des tueurs de masse bien plus âgés qu’Anders Breivik. Cela n’a rien à voir avec l’âge. Les tueries de masse ont existé avant Columbine (Tuerie du lycée de Columbine, en 1999, perpétrée par Eric Harris et Dylan Klebold, ndlr). Mais depuis, un code et une imitation s’installent. Un code vestimentaire : les tueurs sont revêtus de noir, de treillis militaire ou uniforme de police. Avec ces vêtements, ils expriment le désir de toute puissance et la fascination des armes à feu. Ils s’imaginent être des héros dans une réalité virtuelle. Alors qu’ils savent que dans la réalité, ils sont des types qui n’ont jamais rien concrétisé dans leur existence. Le tueur de masse, et c’est important, commet un crime d’imitation. On le voit dans le cas de Breivik puisqu’il pompe des centaines de pages du manifeste de Théodor Kaczynski, Unabomber. Il se contente à certains endroits de remplacer le marxisme par multiculturalisme ou par islamisme. Il copie, c’est frappant. Pourtant, idéologiquement, ils sont à l’opposé puisque Unabomber est un terroriste écologique. Autre imitation, pour sa bombe, il utilise exactement la même recette de fabrication que Timothy McVeigh dans l’attentat de l’immeuble fédéral d’Oklahoma City, en 1995. Il a trouvé la recette sur Internet, sur des sites suprématistes blancs et de survivalistes américains.

Il se nourrit ça et là des tueries de masse de ses prédécesseurs.

Oui, tout à fait.

La majorité des ces tueurs agit-elle par revendications idéologiques ?

Non. Un certain nombre d’entre eux en ont, mais ils sont assez rares. J’estime à 10 % d’entre eux ceux qui manifestent des revendications idéologiques. Mais ce ne sont pas uniquement ces revendications idéologiques qui poussent Anders Breivik ou Timothy McVeigh à commettre de tels attentats meurtriers. C’est aussi une véritable haine de la société. Ils s’estiment victimes de la société parce qu’elle ne les a pas reconnus à leur juste valeur. Et ils souffrent de troubles psychologiques voire psychiatriques profond. Là, ce n’est pas le cas pour Breivik qui ne souffre pas de troubles psychiatriques, puisqu’une personne délirante et irresponsable n’est pas capable d’organiser des attentats d’une telle envergure et avec une telle minutie.

Deux lieux, deux armes

N’est-ce pas étonnant d’agir avec une bombe puis une arme à feu ?

Oui, c’est assez rare. En règle général, le crime se déroule en un lieu unique pour les tueurs de masse. Là, c’est un cas assez inhabituel. Il a choisi deux cibles qui cristallisent, l’une et l’autre, ses haines. Des immeubles du gouvernement norvégien qu’il juge responsable de l’immigration massive en Norvège et sa haine des marxistes avec le rassemblement des jeunes du Parti travailliste, qu’il savait sur une île isolée, où il pourrait commettre un carnage sans être dérangé.

Peut-il ressentir de la pitié, de la compassion et des remords ?

Absolument pas. Au moment où il commet son acte, on voit qu’il rit sur certaines images en abattant ses victimes. Il est à ce moment dans une transe et agit comme un robot. Lors de ses interrogatoires, il insiste sur le fait qu’il a effectivement commis « des actes cruels mais nécessaires » et plaide non coupable car il ne se sent pas responsable de ce qu’il a commis. Il n’éprouvera jamais de remords.

Est-il arrivé à commettre de tels actes après un long processus qui s’est mis en place petit à petit ou s’agit-il d’un déclic soudain ?

C’est un long processus. Il commence à écrire son manifeste en 2002. En 2007, il quitte le Parti du progrès, parti populiste d’extrême droite norvégien, et indique dans plusieurs forums que l’action politique et démocratique mène à une impasse et qu’il est temps de créer un choc et mener une révolution au sein de la société norvégienne. Sans parler ouvertement de son acte. En 2008, voire 2007, il pense déjà à commettre un tel attentat.

Il a loué cette ferme voici deux ans, uniquement pour qu’elle lui serve de couverture. Nullement pour subvenir à ses besoins, mais pour lui permettre d’acheter des engrais chimiques sans attirer l’attention. On sait par son journal intime qu’il avait terminé de fabriquer les engins explosifs vers le mois de mai. Il a alors attendu le moment favorable, cette réunion des jeunes du Parti travailliste où devait se rendre, avant finalement d’annuler, le Premier ministre.

Un phénomène contemporain ?

Pensez-vous que les meurtres de masse sont des phénomènes de notre époque ?

Tout à fait. Le phénomène est amplifié par les nouvelles technologies, notamment Internet. Depuis Columbine, les tueurs laissent tous un testament numérique. On a retrouvé de nombreuses vidéos où ils se mettent en scène, apprennent à tirer. Où ils tiennent un journal de bord. Idem pour le massacre de Virginia Tech, qui a fait une trentaine de victimes en 2007. Idem avec les deux tueurs allemands dans deux écoles (Erfurt en 2002, Winnenden en 2009, ndlr). Idem pour le tueur finlandais de Kauhajoki en 2008, etc.

Depuis le massacre de Colombine, c’est pareil pour tous les tueurs de masse : on laisse un testament en vidéo ou un long post sur un blog. C’est assez frappant. C’est un crime d’imitation. D’ailleurs, j’ajoute que les médias sont également un peu responsables de la prolifération de ce type d’acte criminel en raison de la place qu’ils accordent à ces criminels. Si, par exemple, les médias décidaient de ne jamais publier l’identité des auteurs ni leur texte ou leur vidéo, je pense qu’on verrait une réduction de ce type d’actes criminels. Ce que veulent ces individus, c’est passer à la postérité, or si on ne publie pas leur identité, la frustration sera extrême. La mégalomanie et le narcissisme d’un personnage comme Anders Breivik est éloquent ! Il voulait apparaître en uniforme lors d’un procès public, pour montrer au monde entier sa puissance.

Ils savent ce qui va se passer après les meurtres et s’en délectent à l’avance, comme se délecte Anders Breivik à l’idée de son procès, qui devrait se tenir d’ici un an et demi.

Ne peut-on pas y avoir une délectation d’ordre sexuel ?

Si, sans doute. J’ai interrogé quelques tueurs de masse survivants qui m’ont dit que quand ils abattaient leurs victimes, ils agissaient comme des sortes de robots et qu’ils en ressentaient une poussée d’adrénaline mais aussi une jouissance immense. Donc, on peut penser que ces meurtres peuvent avoir une connotation sexuelle. De toute façon, c’est un désir de toute puissance. Celle-ci peut s’obtenir par le sexe ou d’autres moyens.

De la même façon, les tueurs en série ne sont pas intéressés par le sexe en lui-même mais par l’envie d’humilier, de dominer leurs victimes.

Et pourquoi seuls des hommes sont-ils concernés ?

Sur 113 cas en vingt ans, il n’y a que deux femmes. Parce que les femmes ne sont pas fascinées par les armes à feu, ne vont pas ou peu s’adonner à des jeux vidéo violents, ne vont pas s’amuser à se déguiser en policier ou en soldat. Et il y a aussi fort peu de femmes tueuses en série.

Je me permets de revenir sur les jeux vidéo. La polémique rejaillit, comme à chaque fois en pareil cas, autour de la responsabilité des jeux vidéo. J’ai cru comprendre que vous les jugiez responsables ?

Une agence de presse a quelque peu exagéré et déformé mes propos. Ce que j’ai exactement dit sur le profil-type du tueur de masse, c’est que sur les 113 cas en vingt ans, 108 s’adonnaient quotidiennement voire parfois des heures entières à des jeux vidéo violents. Mais j’ajoutais, bien sûr, que ce n’est pas le fait de jouer à des jeux vidéo violents qui fait qu’on devient un tueur de masse.

Comme pour les tueurs en série, on retrouve la plupart du temps des cas de maltraitances physiques ou psychologiques et d’abandon parental, mais ce n’est parce qu’on est un enfant abandonné qui subit des maltraitances qu’on est un serial killer. Il y en aurait malheureusement des milliers. J’ajoutais aussi que pour un adolescent qui souffre de troubles psychiatriques ou psychologiques, le fait de s’adonner de manière frénétique à des jeux vidéo violents pouvait le mener à une désensibilisation à la violence. C’est exactement ce que j’ai dit.

> Stéphane Bourgoin est analyste au Centre international de sciences criminelles et pénales. Auteur de nombreux ouvrages sur les tueurs, il vient de publier aux éditions Grasset Serial Killers, enquête mondiale sur les tueurs en série. Il est également libraire et tient la librairie Au 3ème oeil.


Bonheur: C’est avoir plus qui compte, imbécile ! (Why keeping up with the Joneses ain’t what it used to be)

30 janvier, 2013
Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni son âne, ni aucune chose qui appartienne à ton prochain. Exode 20: 17
Si le Décalogue consacre son commandement ultime à interdire le désir des biens du prochain, c’est parce qu’il reconnaît lucidement dans ce désir le responsable des violences interdites dans les quatre commandements qui le précèdent. Si on cessait de désirer les biens du prochain, on ne se rendrait jamais coupable ni de meurtre, ni d’adultère, ni de vol, ni de faux témoignage. Si le dixième commandement était respecté, il rendrait superflus les quatre commandements qui le précèdent. Au lieu de commencer par la cause et de poursuivre par les conséquences, comme ferait un exposé philosophique, le Décalogue suit l’ordre inverse. Il pare d’abord au plus pressé: pour écarter la violence, il interdit les actions violentes. Il se retourne ensuite vers la cause et découvre le désir inspiré par le prochain. René Girard
Si à 50 ans, on n’a pas une Rolex, c’est quand même qu’on a raté sa vie.  Jacques Séguéla (2009)
Former graphic designer and commercial director Derrick Borte makes his feature film debut with the new black comedy The Joneses, which opened in theaters on April 16th. The film stars David Duchovny (The X-Files) and Demi Moore (Ghost) as Kate and Steve Jones, a seemingly perfect couple that are actually part of a fake family commissioned by a marketing company as a way to introduce new luxury-level products to neighborhoods around the world, using undercover marketing techniques. Jami Philbrick
Stealth marketing exists in a variety of ways from alcohol companies hiring models to go to bars and order certain drinks over and over again, to cigarette companies doing the same thing and things like that. Builders who have houses for sale outside of L.A. will do an open house with a furnished home and hire out of work actors to pretend like they are a family. They say it helps the house sell if people think that there is a happy family living there. Derrick Borte
The standard of living has gone up for each individual over the past 40 years but it has gone up for everyone. Our cars are faster now but our neighbours have faster cars too, so we haven’t got that advantage over people close to us. Without the biggest home, or the fastest car then it doesn’t give you that same excitement as it would have. Earning £1million a year appears not to be enough to make you happy if you know your friends all earn £2million a year.’ (…) "A rise in income may benefit one person but it has a detrimental effect on others. If I jump up two places in the rank, then the people I jumped ahead of go backwards. So person does not just have to increase their rank they have to work hard just keep up with rather than passing the Jones. (…) Making everybody in society richer will not necessarily increase overall happiness because it is only having a higher income than other people that matters. Dr Chris Boyce (University of Warwick)
The process begins with the completely unremarkable fact that top earners have been spending at a substantially higher rate than before. They’ve been building bigger mansions, staging more elaborate weddings and coming-of-age parties for their kids, buying more and better of everything. Many social critics wag their fingers at what they perceive to be frivolous luxury spending. But that misses the point that all consumption norms are local. It’s not just the rich who spend more when they get more money. Everyone else does, too. The mansions of the rich may seem over the top to people in the middle, but the same could be said of American middle-class houses as seen by most of the planet’s 7 billion people. The important practical point is that when the rich build bigger, they shift the frame of reference that shapes the demands of the near rich, who travel in the same social circles. Perhaps it’s now the custom in those circles to host your daughter’s wedding reception at home rather than in a hotel or country club. So the near rich feel they too need a house with a ballroom. And when they build bigger, they shift the frame of reference for the group just below them, and so on, all the way down. There’s no other way to explain why the median new house built in the United States in 2007 had more than 2,300 square feet, almost 50 percent more than its counterpart in 1980. Certainly, it’s not because the median earners are awash in cash. (The median real wage for American men was actually lower in 2007 than in 1980.) Nor is there any other way to explain why the inflation-adjusted average cost of an American wedding had grown almost threefold during the same period. Middle-income families have also been struggling to meet sharply higher tuition bills and health insurance premiums. To make ends meet, they’ve taken on substantial debt, worked longer hours, and endured longer commutes to work. In the parts of the country where inequality has grown most, we’ve seen the biggest increases in bankruptcy filings and the biggest increases in divorce rates. Many have been harshly critical of families that borrowed more than they could reasonably hope to repay. If they couldn’t afford larger houses and more expensive weddings for their daughters, these critics say, they should have just scaled back. But that charge ignores the importance of context in meeting basic goals. All parents, for example, want to send their children to the best possible schools. But a good school is a relative concept. It’s one that’s better than most other schools in your area. In every country, the better schools are those that serve students whose families live in more expensive neighborhoods. So if a family is to achieve its goal, it must outbid similar families for a house in a neighborhood served by such a school. Failure to do so often means having to send your kids to a school with metal detectors at the front entrance and students who score in the 20th percentile in reading and math. Most families will do everything possible to avoid having to send their children to a school like that. But because of the logic of musical chairs, many are inevitably frustrated. No matter how aggressively everyone bids for a house in a better school district, half of all students must attend schools in the bottom half of the school quality distribution. As in the familiar stadium metaphor, all stand, hoping for a better view, only to discover that no one sees any better than if all had remained comfortably seated. Parents confront similar dilemmas when deciding how much to spend on a child’s coming-of-age party or wedding. The expenditure cascades spawned by higher spending at the top in those categories have raised expectations about how one should mark important social milestones. Of course, a family always has the option to spend considerably less on such events than most of its peers do. But it can do so only by disappointing loved ones, or by courting the impression that it failed to appreciate the importance of the occasion they were celebrating. By creating runaway demands for credit, growing income disparities also helped spawn the housing bubble that gave us the financial crisis of 2008, the lingering effects of which have forced many OWS protesters to try to launch their careers in by far the most inhospitable labor market we’ve seen since the Great Depression. Even those recent graduates who manage to find jobs will suffer a lifelong penalty in reduced wages. In short, it is no exaggeration to say that rising inequality has driven many of the 99 percent into a financial ditch. Adding insult to injury, it hasn’t really accomplished anything of value for its ostensible beneficiaries, the top 1 percent. They’ve all built bigger mansions and staged more lavish parties, yes, but in so doing, they’ve simply raised the bar that defines what’s considered adequate in these categories. Robert Frank
Depuis la récession, les Américains riches sont à la recherche de nouveaux symboles de prestige, Les yachts, jets privés et villas au bord de la mer sont tellement 2007. Etre assez riche et généreux pour avoir son nom dans la liste « Giving Pledge » pourrait rapidement devenir l’ultime badge de prestige. Robert Franck (Wealth Report)

C’est avoir plus qui compte, imbécile !

Alors que, sur fond de raréfaction des ressources (d’énergie et matières premières mais aussi de… nouveauté !) sur "une Terre qui n’est plus assez vaste pour eux", nos ultrariches peinent à trouver de produits assez chers pour assouvir leur besoin de consommation ostentatoire …

Et que pour se faire élire ou se maintenir au pouvoir nos nouveaux démagos de la Maison Blanche ou de l’Elysée appellent à faire payer les riches

Pendant qu’au-delà de sa dimension cyclique, une étude britannique confirme la dimension largement positionnelle du bonheur (les biens ne comptent que si on en a plus que le voisin) …

Retour, avec le sociologue américain Robert Frank, sur les effets pervers de cette course-poursuite avec les voisins ("keeping up with the Joneses") …

Qui, refusant étrangement l’évidente explication par l’envie (ie. Veblen et Girard), a le mérite de montrer comment le formidable élargissement des possibilités de revenus lié aux nouvelles technologies (mais aussi à la mondialisation) entraine nécessairement l’explosion des niveaux de consommation au sommet …

Et, par mimétisme et en cascade en une véritable course aux armements généralisée, celle des groupes sociaux inférieurs …

Expliquant effectivement, sans compter la raréfaction des ressources, les risques inhérents d’emballement et leur lot de bulles, surendettement et crises à répétition …

Mais aussi, ce que dans son obsession fiscaliste notre ascétique amoureux de la rusticité népalaise semble oublier, la formidable vitalité de la société occidentale en général et de la société américaine en particulier …

Sans compter, comme il le reconnait lui-même avec les exemples de nos Gates ou Buffett, la possibilité d’appliquer à la générosité philanthropique la même redoutable machine de l’envie …

Pourquoi vous achèterez bientôt un barbecue à 5000 dollars

Propos recueillis par Sandrine Tolotti

Nouvel Observateur

29-11-2010

Quand Paris Hilton s’achète 10.000 euros de lingerie chez « Agent provocateur », les classes moyennes déferlent en tsunami chez Etam. Robert Franck, économiste et comportementaliste américain de l’université de Cornell, montre comment les riches entretiennent le cycle de l’hyperconsumérisme et propose de remplacer l’impôt sur le revenu par une taxe progressive sur la consommation. Alors que « la Course au luxe » , ouvrage datant d’il y a dix ans, sort en France chez Markus Haller, il a livré un entretien captivant à nos indépassables confrères de « Books ».

Books. – Vous travaillez sur le boom du luxe, alors même que les revenus de la majorité de la population marquent le pas. Comment ces deux réalités peuvent-elles aller de pair?

Robert Frank (DR)Robert Franck. – Le paradoxe n’est qu’apparent. Nous avons assisté dans la plupart des pays développés, ces dernières décennies, à un développement substantiel des inégalités, qui a été particulièrement spectaculaire aux États-Unis. Entre 1979 et 2003, les 20% les plus pauvres de la population américaine ont vu leurs revenus progresser de 3,5% seulement sur l’ensemble de la période. Parallèlement, les 20% les plus riches voyaient les leurs augmenter de 45,7% – et les 5% les mieux lotis de 68%. En 1980, les PDG des deux cents plus grandes entreprises américaines gagnaient 42 fois le salaire moyen d’un ouvrier ; en 2000, ils touchaient 500 fois cette somme.

Ce creusement des inégalités, par rapport à la période antérieure, au cours de laquelle tout le monde progressait sensiblement au même rythme, est lié à des transformations en profondeur des règles du jeu économique. En deux mots, nous avons vu se généraliser les « marchés où le gagnant rafle la mise » : ce sont des marchés sur lesquels de faibles écarts de performance suffisent à générer des différences considérables de rémunération; une poignée d’individus particulièrement talentueux s’y adjuge des rétributions énormes. Au début du siècle, quand l’État de l’Iowa comptait à lui seul plus de 1300 opéras, des milliers de ténors gagnaient modestement mais correctement leur vie en se produisant en public. Depuis que nous écoutons essentiellement de la musique enregistrée, le meilleur ténor du monde peut littéralement être présent partout à la fois, et être rémunéré en conséquence.

Longtemps, ce fonctionnement est resté l’apanage des mondes du sport et de l’art. Mais ces règles du jeu très concurrentielles ont gagné récemment de nombreux secteurs, comme la comptabilité, le droit, le conseil, la médecine, la banque, l’édition, le design… Notamment parce que les nouvelles technologies ont accru la puissance et le champ d’influence des meilleurs.

Ces talents de mieux en mieux rémunérés ont fait comme tout individu qui s’enrichit : ils ont augmenté leur consommation, notamment de ces biens que je définis moins par leur caractère luxueux – la définition du luxe est très circonstancielle – que par leur caractère « positionnel » : ce sont d’abord des indicateurs de standing, des marqueurs de statut social. Et ce nouveau modèle de consommation au sommet s’est répercuté sur l’ensemble de la population, via une véritable « cascade de dépenses ».

La taille minimale d’une maison n’est pas la même au Népal et au Japon

Books. – Qu’entendez-vous par «cascade de dépenses» ?

R. Franck. – Les cercles sociaux sont relativement étroits?; les nouvelles habitudes de consommation des plus riches n’ont donc pas modifié directement la consommation de l’ensemble de la population. Ils ont, en revanche, modifié le cadre de référence façonnant les aspirations de la population située juste au-dessous d’eux ; à son tour, celle-ci s’est mise à consommer davantage, bouleversant le cadre de référence des couches sociales immédiatement inférieures, et ainsi de suite tout au long de l’échelle.

Aujour­d’hui, pour prendre un exemple trivial mais évocateur, on trouve aux États-Unis des barbecues à plus de 5000 dollars. Payer un gril une somme pareille aurait été inimaginable il y a seulement vingt ans. Pourtant, le segment des barbecues à plus de 2000 dollars est celui qui progresse le plus sur ce marché. Dans la même veine, si l’on excepte le bref revers subi par le secteur du luxe en 2009, les yachts et les montres Patek Philippe se vendent toujours sur liste d’attente, et les voitures haut de gamme représentent une part croissante du marché automobile américain… D’une manière générale, les dépenses consacrées aux produits de luxe croissent à peu près quatre fois plus vite que les autres.

Un barbecue à plus de 2000 dollars

Et cette fièvre ne touche pas seulement les plus riches. En témoigne notamment l’évolution du confort moyen des logements aux États-Unis : la surface médiane des nouvelles maisons est passée de 480 mètres carrés en 1980 à 610 mètres carrés en 2001, soit une augmentation de 27%, alors que le revenu disponible d’une famille médiane ne progressait que de 15% environ.

Books. – Mais quel est le ressort du phénomène, s’il n’est pas lié à l’enrichissement de la majorité de la population?

R. Franck. – Il tient au fait que les normes de consommation du milieu où l’on vit influencent les biens et services que l’on juge essentiels à son bien-être : la taille minimale d’une maison, pour n’en avoir pas honte, n’est pas la même au Népal, au Japon, en Europe ou aux États-Unis. L’environnement et ses évolutions façonnent le jugement que les gens portent sur leur propre situation, et donc leurs décisions économiques.

Les études d’économie comportementale donnent des résultats très clairs à cet égard : si l’on demande aux gens de choisir entre un monde où ils habitent une maison de 1000 mètres carrés tandis que les autres jouissent de 2000 mètres carrés, et un monde où ils habitent une maison de 800 mètres carrés tandis que les autres n’ont que 600 mètres carrés, la plupart optent pour le second monde, celui où la taille absolue de leur maison est plus petite, mais où sa taille relative est plus grande. Dans ces conditions, le boom de la consommation positionnelle des plus riches provoque une véritable fuite en avant, qui n’est pas sans rappeler la course aux armements entre États. Dès lors que les plus riches achètent des maisons plus grandes, chacun a tendance à acheter une maison plus grande.

Books. – Parce que l’homme est un animal envieux?

R. Franck. – Non, je vois dans ce phénomène l’effet concomitant de l’augmentation des inégalités et de la logique de compétition profondément ancrée en l’homme. L’importance que nous accordons aux biens positionnels relève à mes yeux de deux niveaux d’explication. Premièrement, notre consommation a des conséquences tangibles, dont il est parfaitement légitime de se soucier. Les signaux que chacun envoie à son environnement sur son rang nourrissent ou handicapent très concrètement sa réussite.

[=> « Taxons l'hyperconsommation !» : la suite de l'entretien sur booksmag.fr]

Voir aussi:

Does Inequality Matter?

How “expenditure cascades” are squeezing the American middle class.

Robert H. Frank

Dec. 5, 2011

This essay is adapted from Robert H. Frank’s recently published book, The Darwin Economy.

Republicans have never wanted to talk about inequality, and many Democrats now seem afraid to. As a congressional Democratic adviser quoted by the New York Times reporter Jackie Calmes recently put it, the party is having difficulty articulating its position “in a way that doesn’t get us pegged as tax-and-spenders.”

The remarkable achievement of the Occupy Wall Street movement has been to make continuing silence about inequality politically unacceptable. Some have criticized the movement for not pressing specific demands. Yet most protesters wouldn’t pretend to have a sophisticated understanding of the forces that have been causing growing income disparities, or the policy experience to prescribe what might be done about them. But now that the movement has forced inequality onto the agenda, the time is ripe to focus on these issues.

Because many continue to deny that income inequality has been growing, it’s useful to start with a brief review of how income growth patterns have changed since World War II. The three decades after the war saw incomes grow at an almost uniform 3 percent annual rate for families up and down the income ladder. Since the early 1970s, however, virtually all income gains have accrued to those whose incomes were highest to begin with.

It’s a striking fractal pattern. Most of the gains have gone to the top 20 percent of earners, but the lion’s share of the gains within that group have gone to the top 5 percent. And within the top 5 percent, most of the gains have gone to the top 1 percent, and so on.

Is this new pattern something to worry about? Many decry rising inequality because it makes those who’ve fallen behind feel impoverished. But it’s done much more than that. It has also raised the real cost to middle-income families of achieving many basic goals.

It’s done that through a process that I’ve elsewhere called “expenditure cascades.” The process begins with the completely unremarkable fact that top earners have been spending at a substantially higher rate than before. They’ve been building bigger mansions, staging more elaborate weddings and coming-of-age parties for their kids, buying more and better of everything.

Many social critics wag their fingers at what they perceive to be frivolous luxury spending. But that misses the point that all consumption norms are local. It’s not just the rich who spend more when they get more money. Everyone else does, too. The mansions of the rich may seem over the top to people in the middle, but the same could be said of American middle-class houses as seen by most of the planet’s 7 billion people.

The important practical point is that when the rich build bigger, they shift the frame of reference that shapes the demands of the near rich, who travel in the same social circles. Perhaps it’s now the custom in those circles to host your daughter’s wedding reception at home rather than in a hotel or country club. So the near rich feel they too need a house with a ballroom. And when they build bigger, they shift the frame of reference for the group just below them, and so on, all the way down.

There’s no other way to explain why the median new house built in the United States in 2007 had more than 2,300 square feet, almost 50 percent more than its counterpart in 1980. Certainly, it’s not because the median earners are awash in cash. (The median real wage for American men was actually lower in 2007 than in 1980.) Nor is there any other way to explain why the inflation-adjusted average cost of an American wedding had grown almost threefold during the same period.

Middle-income families have also been struggling to meet sharply higher tuition bills and health insurance premiums. To make ends meet, they’ve taken on substantial debt, worked longer hours, and endured longer commutes to work. In the parts of the country where inequality has grown most, we’ve seen the biggest increases in bankruptcy filings and the biggest increases in divorce rates.

Many have been harshly critical of families that borrowed more than they could reasonably hope to repay. If they couldn’t afford larger houses and more expensive weddings for their daughters, these critics say, they should have just scaled back. But that charge ignores the importance of context in meeting basic goals.

All parents, for example, want to send their children to the best possible schools. But a good school is a relative concept. It’s one that’s better than most other schools in your area. In every country, the better schools are those that serve students whose families live in more expensive neighborhoods. So if a family is to achieve its goal, it must outbid similar families for a house in a neighborhood served by such a school. Failure to do so often means having to send your kids to a school with metal detectors at the front entrance and students who score in the 20th percentile in reading and math. Most families will do everything possible to avoid having to send their children to a school like that.

But because of the logic of musical chairs, many are inevitably frustrated. No matter how aggressively everyone bids for a house in a better school district, half of all students must attend schools in the bottom half of the school quality distribution. As in the familiar stadium metaphor, all stand, hoping for a better view, only to discover that no one sees any better than if all had remained comfortably seated.

Parents confront similar dilemmas when deciding how much to spend on a child’s coming-of-age party or wedding. The expenditure cascades spawned by higher spending at the top in those categories have raised expectations about how one should mark important social milestones. Of course, a family always has the option to spend considerably less on such events than most of its peers do. But it can do so only by disappointing loved ones, or by courting the impression that it failed to appreciate the importance of the occasion they were celebrating. By creating runaway demands for credit, growing income disparities also helped spawn the housing bubble that gave us the financial crisis of 2008, the lingering effects of which have forced many OWS protesters to try to launch their careers in by far the most inhospitable labor market we’ve seen since the Great Depression. Even those recent graduates who manage to find jobs will suffer a lifelong penalty in reduced wages.

In short, it is no exaggeration to say that rising inequality has driven many of the 99 percent into a financial ditch.

Adding insult to injury, it hasn’t really accomplished anything of value for its ostensible beneficiaries, the top 1 percent. They’ve all built bigger mansions and staged more lavish parties, yes, but in so doing, they’ve simply raised the bar that defines what’s considered adequate in these categories.

In short, the growing income inequality that OWS protesters are calling to our attention is not the nonissue that many of the movement’s critics say it is. Growing income disparities have imposed enormous costs on almost everyone. OWS protesters have performed an important public service by urging the government to take inequality more seriously.

Voir également:

Money ‘only makes you happy if you have more than neighbours’

Money only makes you happy if you have more than your friends and neighbours, a new study has found.

22 Mar 2010

Despite the vast improvements in general standards of living in the past 40 years across Britain, ‘keeping up with the Joneses’ is still our biggest aspiration, the findings suggest.

Researchers have found that owning a fast car, a large home and having a good job may only make you happy if those around you are less well off.

The pursuit of wealth is leading more people to work longer hours as they seek to pay their mortgages and climb the social ladder.

Dr Chris Boyce, of University of Warwick’s psychology department, said Britons were victims of chronic dissatisfaction.

He looked at the responses to questions of more than 10,000 people in the British Household Panel Survey over seven years about their level of happiness and compared the responses with their income.

The study, Money and Happiness: Rank of Income, Not Income, Affects Life Satisfaction, was co-written by Professor Gordon Brown, of the University of Warwick, and Dr Simon Moore, of Cardiff University, and published in the journal Psychological Science.

The responses showed people were most happy when they had more than their neighbours.

Dr Boyce said: "The standard of living has gone up for each individual over the past 40 years but it has gone up for everyone. So our cars are faster now but our neighbours have faster cars too, so they haven’t got that advantage over people close to you.

"Without the biggest home, or the fastest car then it doesn’t give you that same excitement as it would have."

Dr Boyce said that pursuit of wealth alone was a vicious circle.

"A rise in income may benefit one person but it has a detrimental effect on others. If I jump up two places in the rank, then the people I jumped ahead of go backwards," he said.

"So person does not just have to increase their rank they have to work hard just keep up with rather than passing the Jones."

Dr Boyce said the study found that relentless pursuit of economic growth would produce a wealthier society but not a happier one.

"Making everybody in society richer will not necessarily increase overall happiness because it is only having a higher income than other people that matters," he said.

Dr Boyce said there was a danger for people to chase the cash at the expense of building strong relationships with family and friends.

"If people are putting income and ranking first then other things may get sacrificed such as family and friends," he said.

Dr Boyce said the study raises questions about whether the relentless pursuit of economic growth was a good thing for the nation.

But he cautioned that economic growth did provide jobs which were an important requirement for happiness not just for the income they provided but for the sense of purpose they gave people.

He said more money needed to be put into mental health services in a bid to improve happiness levels.

Voir enfin:

EXCLUSIVE: Director Derrick Borte Is Keeping Up with The Joneses

Jami Philbrick

Apr 18, 2010

The director of the new black comedy starring David Duchovny and Demi Moore discusses his intriguing and compelling film

Former graphic designer and commercial director Derrick Borte makes his feature film debut with the new black comedy The Joneses, which opened in theaters on April 16th. The film stars David Duchovny (The X-Files) and Demi Moore (Ghost) as Kate and Steve Jones, a seemingly perfect couple that are actually part of a fake family commissioned by a marketing company as a way to introduce new luxury-level products to neighborhoods around the world, using undercover marketing techniques. We recently had a chance to sit down and talk with Derrick Borte about the new film; it’s commentary on consumerism and working with the talented cast. Here is what the first time director had to say:

To begin with, how did you first come up with the concept for this film and what do you think would happen if a real marketing company tried this method today, would they be successful?

Derrick Borte: Well you know, stealth marketing exists in a variety of ways from alcohol companies hiring models to go to bars and order certain drinks over and over again, to cigarette companies doing the same thing and things like that. Builders who have houses for sale outside of L.A. will do an open house with a furnished home and hire out of work actors to pretend like they are a family. They say it helps the house sell if people think that there is a happy family living there. So when I saw this on this news program, I think it was John Stossel or somebody who was talking about it, I immediately thought, what if you took it to the tenth degree and throw a family out there.

Then it was time to figure out what kind of story is it? Is it a broad comedy; is it a political dark thriller? I was fascinated by reality TV and what happens when you throw strangers into a house together and this "forced intimacy" that really causes people to end up in these strange relationships. I felt like I wanted the personal stories to be in the forefront against the backdrop of the stealth marketing and the consumer culture. I knew that if I tried to make some kind of message be in the forefront that it would be preachy and people wouldn’t want to see it. So I really wanted the personal stories to carry people through and hopefully afterwards they want to talk about something, I don’t know what?

I just feel like coming from a visual arts background I was always taught that you can’t follow your work around with you anywhere to tell people what its about or try to influence how they feel about it. For me, I just wanted to kind of shine a light on something that I was seeing. It seems to strike a chord with everyone and yet it something different to each person. Its like a Rorschach test where you ask ten people who have just seen the film what they got from the film and they take something different every time. It’s sort of a celebration of consumerism and an indictment at the same time. That’s where I feel the film is successful for me, that it just makes people want to talk about it without being heavy handed about any sort of message at all.

Over the past ten years, Demi Moore has semi-retired for the most part and is very selective about the projects she chooses, how did you convince her to step back in front of the camera for this film and what do you think it was about the material that really attracted her to the project?

Derrick Borte: You know I got a phone call one day and someone said, "Demi Moore read your script; she really likes it and wants to meet with you." So I went and sat down with her and she really got it. Everyone was loosely swimming around the project and it just all came together in time. I know how selective she is and she was really just passionate about this role. I felt like we could work together. I felt like she would be collaborative and that she would respect my ideas and wishes yet she would bring a lot to the table that I could work with. The first time I saw the two of them alone in a room together, Demi and David, they had such a chemistry that I just knew that they could play a couple and that they were right for it.

Can you talk about the character she plays, Kate, and why she is so determined to make her fake family and new job a success?

Derrick Borte: I think she is someone who … you know I had to constantly ask myself why someone would take this job? She’s obviously someone who jumped into this job for whatever reason, where you drop your life and move on and live this fake life. I think it was probably some kind of a protective thing as well as her drive but it has really become a prison for her where she can’t really have a real and fulfilling relationship. Yet maybe for her she has enough of a relationship, where she feels Motherly enough with the kids, has some sort of relationship with the husband where she gets to play a wife and sort of run a household in a way without it really tugging on the heartstrings. It’s like she’s being a wife and Mother by proxy in away where she doesn’t have to deal with the potential heartbreak of what can come with that.

Can you discuss the idea of family in the film and through this "fake" family the commentary that you are making on the modern family?.

Derrick Borte: I really wanted to focus on the isolation that these people would feel within their house. When they’re not working they’re all in their separate rooms doing their own things, I see that happening here to us, in our own families. I’m in my office working, my wife is on her computer in another room, my daughters are off in their rooms a lot and I think it is something that definitely happens to real families a lot.

If you look at the roles that David Duchovny chooses for himself when he is not doing an "X-Files" project, they are all very interesting and unique films like "The TV Set" for example, and this film seemed to fit in to that mold perfectly, so what was it that told you that David would be right for the role and that this was the type of project that he might gravitate towards?

Derrick Borte: You know, once again like with Demi he really got the character, got the story and the way that I was trying to tell it. He was so giving with his ideas and we just riffed on ideas together when we first met. I knew that he would be great to work with. As far as his choices, that’s a strange one to me and I always wonder why he’s not looked at in the same category of a leading man the way a lot of these other guys are because he is so smart, so funny and so talented. I feel like his performance is so spectacular in this film, maybe this will turn a corner for him, I don’t know?

David’s character Steve spent his whole life as a golf-pro, a used car salesman or a con-man of sorts so it’s understandable that he would adapt to this job quite well but when he begins to question the ethics of it, it shows a side of him that he seems surprised to find is there. Do you think that Steve’s unethical job actually taught him morals that he didn’t know he had?

Derrick Borte: That’s a good point, its sort of like King Midas who gets everything that he thought he wanted and realizes that he doesn’t end up with what he needs as a result or him finding a moral center that he did not know he had, you’re right. It just had to be about the personal stories of all of them really. That was really what I was focusing on.

Gary Cole ("Office Space") plays Larry, Steve’s next-door neighbor who unfortunately gets wrapped up in the Joneses lies and deceptions, can you talk about how Larry’s downward spiral causes Steve to reevaluate his life and what it was like collaborating with Gary Cole on the film?

Derrick Borte: I think Larry could be a version of Steve in who he used to be in someway. Maybe what happens with Larry puts a mirror up to Steve in away. I think that he has found his soul that he didn’t know he had prior to that but I think it is that they have a connection in someway. I think that Steve really likes Larry. You know, when Larry gives him a gift, I think at first he’s a mark, he’s a target but once he sees that Larry is a good person it makes him question why he’s doing what he is doing.

Gary is really, and I mean this in the best of ways, he’s sort of a lunch-pale-kind-of-guy. He is so good at his job, he comes to work, he gives you so much, he is maintenance free, he just loves what he does and its obvious. It’s easy for people who have been doing this for a long time to not realize how fortunate they are. This is work but who could ask for a better job? He really seems to be a guy who appreciates that on a daily basis and is so good at what he does. All the actors in the film are like that. Glenne Headly, who plays his wife in the movie, is on that same level.

Finally, as a first time director what did you learn about the process of making feature films that you will be able to take with you to your next project?

Derrick Borte: Before I started, a few people said to me that as a first time director people are going to test my vision and that I have to hold on to it pretty tight. I couldn’t disagree with that more, in that if you have this iron-fisted grip on your vision of something then there are only two things that can happen, you’re either going to hit that mark or fall short of it. Where is if you surround yourself with great people, foster an environment and spirit of collaboration, allow people to bring to the table what they do best, allow for happy accidents, growth and the process to be what it is, then that is the only way that you can ever come back with something that is beyond your vision. To actually go beyond it was my favorite part of this whole process. To actually get to explore the material, and the characters, and all these actors were so collaborative and brought ideas to the table. It allowed me to sit back and still guide things but not be heavy handed, to give them space to work. I think that they responded well to that and that is the only way that I want to work.

I think the biggest thing on a feature is to give your-self options in the edit room. It’s not just a question of getting what you think is going to work in production, it’s a question of getting it and then having some fun with it, trying some other things so that once you are in the edit room you have options. You kind of rewrite a film in the edit room anyways so the more options you have the better. That’s really the biggest thing that I took from it, shoot anything and everything you can think of, whether you are going to use it or not but try different things and have fun. Get what you need but leave room for surprises? I’ve worked in commercials, production and post-production, directing for years so it’s really like, on a commercial when you’re working with an agency and they have a script, there really isn’t a lot of room for experimenting. There is not a lot of room for deviating from the script, you know, they don’t want you riffing on the material. So that was my favorite part of this was the freedom.

I feel very fortunate that all the actors in this film really appreciate their lives and was happy to be there. Like kids, they were just having fun, playing with the material and it was such a wonderful experience that I’m ready to get back on set again. I feel like in my daily life, when there is not a lot going on, I’m kind of a little hyperactive and stressed but when there is a set with a couple hundred people running around and the pressure is on, I feel like everything else stops and I’m in the moment and I can’t wait to get back to that place. Hopefully it will be soon as I’m scheduled to direct a project called The Zero. It’s an adaptation by Brandon Boyce who wrote Apt Pupil and Wicker Park of a Jess Walter novel. It’s actually my favorite book that I’ve read in my life. I pursued it for a long time and got a really wonderful producer and friend of mine on board, he got the book and hopefully we’ll see the first draft of the script in the next week or so. Hopefully we’ll be in pre-production quickly and I’m excited.

The Joneses was released April 16th, 2010 and stars Amber Heard, Demi Moore, David Duchovny, Gary Cole, Glenne Headly, Ben Hollingsworth, Lauren Hutton, Catherine Dyer. The film is directed by Derrick Borte.

Voir encore:

Les Anglais renoncent aux études jugées trop chères

Assma Maad

06/11/2012

Depuis que les frais de scolarité ont triplé, le nombre d’inscrits à l’université a chuté de 15 % en Angleterre.

A la rentrée, les inscriptions ont chuté dans les universités anglaises. Presque 15.000 candidats en moins. Visiblement échaudés par le triplement des frais de scolarité, entré en vigueur cette année.

Des frais de scolarité passés de 4000 à 11.000 euros

En 2010, le gouvernement britannique a lancé une vaste réforme pour restructurer l’Enseignement supérieur britannique et «développer la compétitivité des universités anglaises au sein du marché mondial». Au passage, le coût des études est passé de 3300 livres (4117 euros) à 9000 livres (11.230 euros) par an. Ce montant qui devait être un plafond pour les universités a finalement été généralisé. D’abord adopté par les plus prestigieuses, puis les autres. Les trois quarts des facs anglaises affichent ce tarif.

Depuis, une large part de la jeunesse s’interroge sur son destin académique. Vaut-il la peine d’entamer sa vie avec une dette de 17.000 euros (selon les chiffres de l’Institute for Fiscal Studies ). Dette qui pourrait grimper à 50.000 euros pour un master 2. Les étudiants hésitent à poursuivre des études supérieures révèle The Guardian ,qui vient d’ interroger 1700 jeunes.

Les étudiants se montrent indécis

Près d’un tiers se montrent indécis avant d’entrer à l’université compte tenu des frais de scolarité. Pire, parmi les jeunes qui ont choisi de ne pas intégrer l’université, 58 % ont pris cette décision à cause des frais de scolarité trop élevés.

Ces jeunes se sentent pris dans un étau. D’un côté, ils jugent le diplôme plus nécessaire que jamais ; de l’autre, les études sont trop chères et ils redoutent de pouvoir les rentabiliser.

Le gouvernement britannique, lui, se veut rassurant: «Aller à l’université aujourd’hui est une question de capacité et non de capacité à payer. Il y a plus de bourses et de systèmes de prêts pour ceux qui viennent de familles pauvres. Et les prêts ne sont remboursés qu’à partir du moment où le jeune diplômé obtient un emploi et gagne plus de 21.000 livres».

Mais si la fronde gronde, les étudiants pourraient trouver un autre échappatoire chez les Écossais. Si le pays de Galles a suivi les pas de l’Angleterre, les frais de scolarité sont encore fixés à 1 820 livres (2 085 €) en Écosse. Or, certains universitaires craignent déjà l’arrivée massive de ce qu’ils nomment les «fee refugees» (réfugiés des frais de scolarité) et pourraient augmenter les frais uniquement pour les étudiants britanniques.

Voir enfin:

Oxford pratiquerait un "test de richesse"

Quentin Blanc

30/01/2013

L’université britannique exige que les étudiants aient 15.000 euros sur leurs comptes en banque pour leurs dépenses courantes. Chaque année, 15 % des jeunes admis à Oxford seraient obligés de renoncer à cause de ce test.

Au Royaume-Uni, Oxford est soupçonnée de discriminer par l’argent. Près de 1000 étudiants ayant gagné par leurs mérites le droit d’intégrer la vénérable institution devraient finalement y renoncer chaque année, faute de passer un «test de richesse» pratiqué par l’établissement, selon le Guardian .Des défections qui représentent tout de même près de 15 % des effectifs (7500 places offertes environ)…

Ce chiffre impressionnant a été découvert par les médias anglais suite à la plainte déposée la semaine dernière par Damien Shannon contre son université. Cet étudiant, qui avait été accepté en master d’économie et d’histoire sociale à Oxford, avait eu la mauvaise surprise d’apprendre que l’établissement exigeait qu’il ait 15.000 euros sur son compte en banque pour suivre sa formation, en plus des frais de scolarité exigés pour son inscription. Une somme importante, censée couvrir les dépenses courantes des étudiants, comme le logement, l’alimentation, ou les fournitures scolaires.

Interdiction de compter sur les revenus d’un travail étudiant

Depuis, l’affaire fait grand bruit en Angleterre, au point d’avoir été débattue au parlement. La député travailliste et ancienne ministre Hazel Blears a ainsi pris fait et cause pour Damien Shannon, en estimant que les exigences de l’université étaient «injustes, et relevant d’une logique à court terme», empêchant des jeunes gens défavorisés d’accéder à l’Enseignement supérieur.

Les jeunes incapables de remplir ce critère n’ont en effet presqu’aucune alternative, puisque l’établissement refuse de prendre en compte des éventuels revenus issus d’un travail étudiant depuis 2010. «Étudier à Oxford est très exigeant», s’est défendu l’université dans le Guardian .«La plupart des cours sont très demandés, et il est important que ceux qui y obtiennent une place soient réellement en état de les suivre».

A leurs yeux, le travail étudiant ayant «des effets négatifs sur la capacité à suivre les cours à fond», la sélection opérée en amont est parfaitement justifiée. L’affaire continue en tout cas de faire polémique, Hazel Blears exigeant que Oxford consacre plus d’argent aux bourses sur critères sociaux. Quant à Damien Shannon, il devrait rapidement en savoir plus, une première audience pour sa plainte étant prévue le mois prochain.


Hemingway/50e: Splendeurs et misères de la virilité (Splendors and miseries of virility)

31 décembre, 2011
Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. Paul (55-56?)
En reconnaissant que de tels hommes sont dignes de leur Dieu ils montrent bien qu’ils ne veulent et ne savent gagner que les niais, les âmes viles et imbéciles, des esclaves, de pauvres femmes et des enfants. Celse (c. 180)
Dionysos contre le ‘crucifié’ ” : la voici bien l’opposition. Ce n’est pas une différence quant au martyr – mais celui-ci a un sens différent. La vie même, son éternelle fécondité, son éternel retour, détermine le tourment, la destruction, la volonté d’anéantir pour Dionysos. Dans l’autre cas, la souffrance, le « crucifié » en tant qu’il est « innocent », sert d’argument contre cette vie, de formulation de sa condamnation.  (…) L’individu a été si bien pris au sérieux, si bien posé comme un absolu par le christianisme, qu’on ne pouvait plus le sacrifier : mais l’espèce ne survit que grâce aux sacrifices humains… La véritable philanthropie exige le sacrifice pour le bien de l’espèce – elle est dure, elle oblige à se dominer soi-même, parce qu’elle a besoin du sacrifice humain. Et cette pseudo-humanité qui s’institue christianisme, veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié. Nietzsche
Le christianisme est une rébellion contre la loi naturelle, une protestation contre la nature. Poussé à sa logique extrême, le christianisme signifierait la culture systématique de l’échec humain. [...]  Le mieux est de laisser le christianisme mourir de mort naturelle. (…) Le dogme du christianisme s’effrite devant les progrès de la science. (…) Quand la connaissance de l’univers se sera largement répandue (…) alors la doctrine chrétienne sera convaincue d’absurdité. Hitler (1941)
Nous devons reconnaître le caractère révolutionnaire de la pensée paulinienne. Paul marquera profondément l’histoire de l’Occident en fondant un nouveau type de communauté que ne connaissaient ni le judaïsme ni le monde gréco-romain. La société qui se construit ainsi est marquée à la fois par son universalisme – elle est ouverte à tous – et par son pluralisme – elle n’abolit pas les différences entre les personnes, mais considère que ces différences ne créent pas de hiérarchie devant Dieu. L’Antiquité n’a jamais connu de société qui combine d’une telle façon l’universalisme et le pluralisme, l’ouverture à tous et la particularité de chacun. Le type de communauté que fonde Paul se démarque à la foi de l’universalisme centralisateur (empire romain) et du pluralisme discriminatoire (synagogue). Le Dieu de Paul est le Dieu de tous et de chacun. Daniel Marguerat
Inévitablement, nous considérons la société comme un lieu de conspiration qui engloutit le frère que beaucoup d’entre nous ont des raisons de respecter dans la vie privée, et qui impose à sa place un mâle monstrueux, à la voix tonitruante, au poing dur, qui, d’une façon puérile, inscrit dans le sol des signes à la craie, ces lignes de démarcation mystiques entre lesquelles sont fixés, rigides, séparés, artificiels, les êtres humains. Ces lieux où, paré d’or et de pourpre, décoré de plumes comme un sauvage, il poursuit ses rites mystiques et jouit des plaisirs suspects du pouvoir et de la domination, tandis que nous, »ses« femmes, nous sommes enfermées dans la maison de famille sans qu’il nous soit permis de participer à aucune des nombreuses sociétés dont est composée sa société. Virginia Woolf (1938)
Plus les femmes deviennent fortes, plus les hommes aiment le football. Mariah Burton Nelson (1994)
Le privilège masculin est aussi un piège et il trouve sa contrepartie  dans la tension et la contention permanentes, parfois poussées jusqu’à l’absurde, qu’impose à chaque homme le devoir d’affirmer en toute circonstance sa virilité. (…) Tout concourt ainsi à faire de l’idéal impossible de virilité le principe d’une immense vulnérabilité. C’est elle qui conduit, paradoxalement, à l’investissement, parfois forcené, dans tous les jeux de violence masculins, tels dans nos sociétés les sports, et tout spécialement ceux qui sont les mieux faits pour produire les signes visibles de la masculinité, et pour manifester et aussi éprouver les qualités dites viriles, comme les sports de combat. Pierre Bourdieu (1998)
Notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital. L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la « victime inconnue », comme on dirait aujourd’hui le « soldat inconnu ». Le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent. René Girard
On assiste aujourd’hui à une régression à l’école avec des insultes homophobes qui deviennent courantes dans les cours de récré. Il y a une très forte pression sur les jeunes garçons pour s’imposer comme tel. La masculinité s’exprime finalement dans la désobéissance, quand la féminité se mesure à son adaptabilité et à sa capacité à favoriser les situations sans conflit. (…) Les femmes choisissent plus ou moins consciemment des professions dans le cadre desquelles elles peuvent s’occuper des autres, comme la médecine ou la magistrature où elles sont aujourd’hui majoritaires. S’il y a quand même 25 % de femmes dans les écoles d’ingénieurs par exemple, elles savent qu’elles devront briser un “plafond de verre” qui bridera leurs ambitions dans des secteurs “masculins”. C’est d’ailleurs frappant de constater qu’au contraire, dans les professions dites “féminines”, les garçons bénéficient eux d’un “ascenseur de verre”. (…) A la sortie des grandes écoles de commerce, les jeunes filles sont recrutées au même poste et au même statut que les garçons, mais 5 à 10 % moins cher. La différence est la même à la sortie des grandes écoles d’ingénieurs, mais on constate qu’en plus un quart d’entre elles n’obtient pas un statut cadre quand c’est le cas de la quasi-totalité des garçons ! Et tout serait encore pire une fois dans le milieu professionnel. Notamment dans des conseils d’administration qui restent l’apanage des hommes. (…) Les dirigeants pensent qu’un bon leader, qu’il soit d’ailleurs un homme ou une femme, doit être masculin tout en neutralisant certains aspects machistes de sa personnalité. Renaud Redien-Collot (psychosociologue spécialiste du genre)
Je suis d’une espèce domestique, d’un peuple sans Histoire, sans héros, sans aventures et sans légendes. Je suis d’un peuple qui n’a pas découvert l’Amérique, qui n’a pas inventé le moteur à explosion, qui n’a pas écrit de symphonies. Je suis du peuple qui a porté dans ses flancs les auteurs de toutes ces merveilles humaines. Je suis du peuple qui leur a fait à manger, a lavé leur linge, soigné leurs plaies. Nous sommes des fabriques de génies, mais jamais nous n’avons pu être des génies nous-mêmes. Nous les avons mis au monde, nous les avons nourris du lait de nos poitrines, nous leur avons chanté des berceuses. Nous avons répété les mêmes gestes pendant des millénaires, et on peut imaginer qu’une femme de l’âge de pierre trouverait un langage commun avec une femme du xxe siècle, américaine ou papoue, parce que certains gestes n’ont pas changé. (…) La loi de la jungle ne concerne pas que les animaux. Malheur aux perdantes. Les vainqueurs ne nous ont laissé faire que ce qu’ils ne pouvaient ni ne voulaient faire eux-mêmes et ont inventé que ça nous faisait plaisir. De notre souffrance ils ont fait un destin. Celles qui se sont aventurées à protester ont été, par la force et la violence, réduites au grand silence des peuples vaincus. Isabelle Alonso
Sa mère ayant cherché à faire de lui une fille, Ernie s’évertue à prouver sa virilité. Il se fait appeler "Punch" et se montre résistant à la douleur. Mais une chute, alors qu’il tenait un morceau de bois entre les dents, endommage ses cordes vocales. Sa voix nasillarde va désormais jurer avec son corps robuste. A l’école, doué en anglais, en latin mais aussi en sciences et en algèbre, Ernest est souvent premier de sa classe. Quand on détecte sa myopie, il n’ose en parler à ses professeurs – il restera longtemps un enfant timide – et se réfugie dans les livres pour compenser sa difficulté à lire au tableau. Il dévore le Robinson Crusoé de Defoe, Walter Scott, Dickens, Mark Twain, Kipling, tous écrivains de l’action, de l’aventure et des grands espaces. (…) Ses biographes – notamment l’écrivain Jerome Charyn – ont montré quel homme sensible se cachait derrière les masques du boxeur à barbe, du pêcheur d’espadons, du chasseur de fauves et du combattant… Comme si Hemingway avait été victime de l’image virile qu’il voulait donner de lui. L’Express
C’est chez les Grecs que le modèle "s’invente" et que la virilité est définie comme "l’accomplissement" du masculin. Force physique et puissance sexuelle en constituent les ingrédients dominants et, du jeune Spartiate au chevalier du Moyen Age, le modèle présente une assez belle stabilité. C’est avec les Lumières qu’il s’ébrèche. L’adoucissement dsur es moeurs, les phénomènes de cour, la galanterie portent quelques coups sévères au modèle viril des commencements. Mais c’est pour resurgir avec vigueur au XIXe siècle au cours duquel, nous disent les auteurs, s’affirme "l’emprise maximale de la vertu de virilité". Tout concourt à ce triomphe – le duel, la guerre, l’expansion coloniale, le code civil – et plus précisément l’entre-soi masculin qui, au collège, au séminaire, à la caserne ou au bordel, fabrique des crétins sûrs d’eux-mêmes et se croyant maîtres de l’univers. Et puis, après le triomphe, voici la chute. Au XXe siècle, sous les assauts, notamment, du féminisme, le modèle viril s’épuise. L’Express
En fait, c’est toute l’assise sociale traditionnelle de la virilité qui a changé : le travail à l’usine ou aux champs fondait la représentation du travail viril. Aujourd’hui, l’effritement des socles professionnels traditionnels et le développement du secteur tertiaire ­redistribuent les rôles, hommes et femmes occupant souvent les mêmes fonctions. Georges Vigarello
 Comme Bernard Kouchner avec son sac de riz. C’est la figure de l’aventurier, qui est devenue presque strictement médiatique, comme celle du guerrier d’ailleurs. La guerre a longtemps été un terrain d’élection de la virilité. Le beau roman de Stephen Crane, The Red Badge of Courage, la médaille sanglante du courage, montre comment l’homme se construit à l’épreuve du feu, comment le courage militaire vaut comme gratification sociale absolue…Tout cela a disparu, mais depuis peu. Je suis né en 1946 et j’appartiens à la première génération qui a grandi sans ça. Ceux qui sont à peine plus âgés que moi ont connu l’Algérie. Ensuite, l’épreuve du feu, qui était depuis la nuit des temps l’épreuve virile fondamentale, a disparu. Jean-Jacques Courtine
Le courage, la fermeté morale n’ont pas de sexe. Jean-Jacques Courtine

Que de chemin parcouru, du jeune Spartiate à moitié nu au chevalier médiéval lourdement caparaçonné, et de la guerre en dentelle du Grand siècle à la boucherie mécanisée des Grandes Guerres où, comble de la misère, l’on ne se bat plus que couché au fond de sa tranchée!

En ces temps étranges où, annoncée depuis au moins Nietzsche, la mort de Dieu continue à se faire attendre et que, loin de la faire disparaitre, la religion (notamment le christianisme) semble dopée par la mondialisation et l’universalisation des modes de vie (le double numéro de Noël du Point ne nous annonce-t-il pas que désormais "Dieu est tendance") …

Mais où, à l’heure de l’insémination artificielle, de la cédédéisation du mariage ou de "l’homoïsation" (?) de la "parentalité" mais aussi les implants péniles ou musculaires ou le Viagra sans compter l’Etat-nounou et la guerre à zéro mort, les hommes ne semblent plus guère avoir le choix, mis à part les Clint Eastwood ou Indiana Jones vieillissants de nos écrans, qu’entre les muscles exhibés de Poutine, la frénésie d’ébats tarifés de nos  DSK/Berlusconi ou (jusqu’à nos joueurs de rugby!) la figuration dérisoire des spectacles de Chippendales ou de sextoys sur papier glacé pour calendriers …

Pendant que, sur fond de revendication féminine de la saloperie et preuve ultime de l’état avancé de leur déchéance (pardon: de leur déconstruction!), nos embaumeurs professionnels de l’Université en sont à faire l’histoire de leur virilité …

Retour, en ce dernier jour du cinquantenaire de sa mort, sur celui de nos écrivains modernes qui, entre force physique, courage guerrier et  puissance sexuelle et porté et à la fois travaillé plus ou moins consciemment par l’universalisme et le refus pauliniens de toute discrimination ethnique, sociale ou sexuelle,  avait probablement le plus tenté de réunir en sa seule personne les valeurs caractéristiques de la virilité.

Et qui, avec la figure de l’aventurier sans frontières, a servi de modèle d’affirmation virile à tant de nos Camus ou Malraux juste après lui ou Kouchner ou BHL aujourd’hui …

A savoir Ernest Hemingway.

Ernest Hemingway: Splendeurs et misères de la virilité
 JC Durbant
Ecrivain et journaliste, Américain et expatrié perpétuel, intellectuel et macho, héros de guerre et  éternel romantique …
Y a-t-il, en ce cinquantième anniversaire de sa mort, meilleure illustration des splendeurs et misères de la virilité qu’Ernest Hemingway ?
Né à la toute fin du 19ème siècle (le 21 juillet 1899) et ayant vécu deux guerres mondiales et de nombreux autres plus petits conflits auxquels il a personnellement participé (conducteur d’ambulance et donc non combattant pour cause - éternel regret de sa vie – de myopie en 1917, soldat en juin 44, correspondant de guerre pendant la guerre Greco-Turque puis la Guerre d’Espagne), Hemingway étaient en premier lieu un produit de la guerre et un auteur de guerre. En fait, de "Pour qui sonne le glas" à "Un adieu aux armes", ses plus grands romans ou nouvelles tous tournent tous autour de ses expériences de guerre. Mais,  comme tant de ses héros, il était également l’homme à femmes (mais hanté par l’impuissance sexuelle) et l’éternel romantique qui ne cessait de tomber amoureux et se maria pas moins de quatre fois.
Mais, élevé par un père médecin passionné par les sports de plein air qui l’emmenait régulièrement avec lui dans ses parties de pêche ou de chasse dans les forêts et lacs du Nord-Michigan, il excella  également à l’école aux sports vigoureux comme la boxe, l’athlétisme, le waterpolo ou le football américain. Et il garda toute sa vie une passion incorrigible  pour les sports virils tels que la chasse au gros gibier, la pêche au gros ou la corrida. Et pourtant, comme en attestent sa participation active à la vie culturelle de son école  dans le journal ou l’orchestre du lycée (comme violoncelliste à l’instar de sa mère qui était une musicienne accomplie) aussi bien que son amitié postérieure avec les auteurs d’avant-garde ou les peintres basés à Paris (Pound, Joyce ou Picasso), il était et restera un intellectuel.
Naturellement, il ne se conforma jamais à l’image de l’écrivain de salon anémique et éthéré mais il fut un auteur prolifique (n’écrivant pas moins de six romans, trois récits, une centaine de nouvelles et cinq oeuvres de non-fiction, couronnés en 1954 par le prix Nobel de littérature). Et surtout, il écrivait très bien et travaillait très dur à sa propre écriture. En fait, il inventa même son propre style d’écriture d’après sa célèbre théorie de l’iceberg qui influença tant,  en son temps et longtemps après, la littérature  tant américaine que mondiale. Et pourtant, même lorsqu’il devint un auteur confirmé et célèbre, il  continua à travailler comme journaliste, atteignant les niveaux les plus élevés de sa deuxième profession avec le Prix Pulitzer en 1954. Mieux encore, il utilisa même sa pratique journalistique, avec son insistance sur le dépouillement et la concision, pour perfectionner lson travail de romancier et lui donner ce style si distinctif et efficace qui deviendra sa marque de fabrique.
Mais, de l’Italie à Cuba, c’est naturellement dans ses incessants et perpétuels déplacements que le multiculturalisme d’Hemingway est le plus clairement visible. Qui aurait en effet deviné que, de la Suisse à l’Espagne et du Kilimandjaro à Paris (la "fête mobile" qu’il célébra avec tant d’éloquence dans son roman du même nom), ce natif d’une petite ville de banlieue chic de Chicago allait passer sa vie entière de l’autre côté de l’océan ? Et que,  grâce sans doute en bonne partie au "taux d’échange monétaire" élevé du dollar américain que lui avait judicieusement signalé son ainé Sherwood Anderson, il finirait par devenir, comme en attestent les centaines de milliers d’Américains qui en font le pélerinage chaque année, le plus grand chantre du style de vie expatrié parisien  ?
Pourtant, une telle agitation pour ne pas dire déracinement devait-elle peut-être finir par avoir son coût, quand, seulement âgé de 62 ans mais grandement diminué physiquement par plusieurs accidents d’avion datant de ses années africaines, ce champion de la virilité et père fondateur du sans-frontiérisme moderne, fit son ultime voyage et mit un terme comme son père avant lui à sa propre vie en ce deuxième jour de juillet 1961.

Voir aussi:

C’est quoi, être un homme viril?

Les Inrocks

17/10/2011

Qu’est-ce qui fait l’homme dans l’homme ? La puissance sexuelle, l’héroïsme, la force physique ? Ces qualités, culturellement associées au genre masculin, ont un nom : la virilité, dont une formidable histoire en trois tomes vient de sortir. L’universitaire Jean-Jacques Courtine, qui a coordonné le troisième volume de cette Histoire, a cherché à définir une virilité contemporaine, entre malaise et affirmation. Entretien.

Un homme "puissant" aurait abusé d’une femme de chambre, ses amis (hommes) le soutiennent, les féministes réagissent et les femmes politiques se plaignent du machisme toujours présent dans leur milieu : l’affaire DSK a remis en avant la question des rapports hommes-femmes et révélé tout ce que la "domination masculine", comme disait Pierre Bourdieu, a d’insupportablement actuel au début du XXIe siècle, même dissimulée sous des apparences pernicieuses d’égalité sexuelle et sociale.

Et si tout était de la faute de ce concept aussi archaïque que culturel que l’on nomme la virilité ? Car on ne naît pas homme, on le devient… puis on l’exprime. Mais comment ? La formidable Histoire de la virilité qui sort aujourd’hui, signée Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (auxquels on doit déjà une Histoire du corps), et dont chacun des trois tomes s’empare d’une période historique, éclaire brillamment quelques-uns des mécanismes de notre temps, de ses symptômes, de ses événements. De l’homme seulement dévolu aux guerres et à la force physique à l’homme urbain d’aujourd’hui, quelles mutations se sont opérées au sein de la représentation et des codes de la virilité ? Rencontre avec l’universitaire Jean-Jacques Courtine, qui a coordonné le troisième volume de cette Histoire, intitulé La Virilité en crise ? – XXe-XXIe siècle, pour définir une virilité contemporaine, entre malaise et affirmation.

Pouvez-vous définir la virilité ? En quoi, par exemple, cette notion ne recoupe-t-elle pas exactement celle de la masculinité ?

Jean-Jacques Courtine – C’est vrai, ça ne se recoupe pas tout à fait. La virilité, c’est la construction culturelle des attributions du masculin. C’est une histoire très longue, qui s’est transmise dans des termes qui ont très peu changé. L’anthropologue Françoise Héritier appelle ça "le modèle archaïque dominant". Le mot "virilité" décrit le sentiment de ce qui fait l’homme dans l’homme. Historiquement, ce sentiment s’est cristallisé sur trois valeurs : d’abord la force physique ; puis le courage, l’héroïsme guerrier, le goût de la domination des autres hommes ; et enfin, la puissance sexuelle. Dès l’Antiquité, les modèles de la virilité ont été définis selon ces critères.

Si, comme vous dites, la virilité s’est affirmée historiquement par la capacité d’un homme à en dominer d’autres, aujourd’hui, son lieu d’affirmation n’est-il pas davantage celui de la domination des femmes ?

C’est vrai. C’est probablement en réaction à la façon dont le rôle social des femmes a évolué depuis un siècle. Mais la définition de la virilité a toujours été double. Elle concernait aussi bien la hiérarchisation des hommes entre eux que la domination sans partage des femmes. Tous les hommes dominaient les femmes, mais chacun trouvait toujours plus viril que soi, devenait un dominé pour d’autres hommes. Les hommes entre eux construisaient ainsi des modèles antivirils, l’homosexuel étant à travers les âges l’antimodèle essentiel.

Quel est votre point de vue sur le discours de ceux qui, comme Alain Soral ou Eric Zemmour, déplorent une prétendue féminisation de l’homme et une faillite de sa virilité ?

Ce sont les masculinistes qui disent ça et je ne suis évidemment pas d’accord avec leurs conclusions. Si Eric Zemmour lisait un peu l’histoire, il découvrirait qu’il a eu de nombreux prédécesseurs, dont certains très anciens. Par exemple, quand la société de cour prend forme, entre les XVIe et XVIIe siècles, tout à coup, les critères de définition de ce qu’est un homme évoluent. L’armement lourd du chevalier est remplacé par les épées d’apparat de l’homme de cour. Le duel d’escrime comporte son propre protocole viril mais il n’a plus rien à voir avec la brutalité des tournois et des affrontements à la lance. On entend alors les plaintes de certains, déplorant que les hommes ne sont plus les hommes, que la virilité est menacée ou perdue.

Déjà, dans les derniers temps de Rome, on regrettait la pureté et l’austérité virile des hommes de la première République, plus forts, plus héroïques, supposément mieux membrés… Quand on lit Tocqueville, par exemple, on se rend compte que l’avènement de la démocratie produit le sentiment d’une grandeur perdue. Sous l’Ancien Régime, il y avait de grandes ambitions, de grands destins ; avec la démocratie, quelque chose se nivelle. On pourrait dire la même chose à la mise en place du monde bureaucratique, de l’industrialisation, de la société de masse… Chaque grande transformation historique produit ce sentiment de déperdition virile et la virilité est toujours généalogique. Elle se réfère toujours à un modèle ancien, dont il s’agirait d’assurer ou la perpétuation ou la renaissance.

Pourtant, votre ouvrage, dont le troisième tome est entièrement consacré au XXe siècle, avance qu’il serait celui de la crise de la virilité.

Je ne pense pas que le sentiment d’affaiblissement de la virilité soit propre au XXe siècle. Il y a toujours eu des discours sur le déclin viril. Mais le XXe siècle, en revanche, inaugure des mouvements conscients et concertés pour déconstruire le mythe de la virilité. La virilité devient un objet d’étude, saisie par la psychanalyse, l’anthropologie, les sciences humaines. Et puis il y a les deux guerres qui ruinent l’hypervalorisation de l’héroïsme guerrier dont la virilité a été le principal instrument. Et enfin le fascisme, en tant que débordement délirant d’une fantasmatique de corps virils jusqu’à l’acier, d’où seraient expulsées toutes formes de vermines qui pourraient les contaminer, a sérieusement interrogé l’idéologie virile. Parallèlement, le féminisme et l’émancipation homosexuelle ont aussi apporté une relecture des mythes virils. Je ne pense pas du tout, après tout ça, que la virilité soit morte, mais des questions nouvelles ont émergé.

Que pensez-vous de l’utilisation des codes de la virilité sur la scène politique contemporaine ? Nicolas Sarkozy, par exemple, a-t-il cherché à construire l’image d’un président viril ?

Il y a quelque chose comme ça, oui. On parlait de Zemmour, maintenant de Sarkozy, la question de la taille n’est sûrement pas sans rapport avec ce désir d’affirmation virile (rires). C’est souvent aussi bête que ça. Ce type d’affirmation a souvent à voir avec une peur de l’impuissance, un sentiment d’insuffisance. Quand la popularité est au plus bas, on fait un enfant. Le nombre d’enfants est un critère archaïque de la puissance virile. Mais c’est aussi plus compliqué parce que l’homme public a vu son image se modifier. Le modèle de virilité sarkozienne est déjà un modèle affaibli par rapport à celui de De Gaulle, jouant sur une porosité entre chef d’Etat et chef de guerre, imagerie de l’héroïsme guerrier. De Gaulle avait en plus une forme d’éloquence phallique dans sa façon de se dresser, de produire des vibratos… La façon assez relâchée de parler de Sarkozy est un autre code de la virilité, plus contemporain, une volonté de "faire mec". C’est un registre viril du domaine du commun.

On pense aussi aux muscles exhibés de Poutine, au scandale DSK, à Berlusconi. La scène politique devient-elle le lieu d’une affirmation extrême de la puissance sexuelle ?

Il convient de dégager des distinctions fondamentales entre tous les modèles que vous citez si on veut en faire une exégèse fine. Il me semble que cet étalage viril est extrêmement fragile. En premier lieu chez DSK. Le malaise de cette affaire-là ne vient pas du fait que ce qui s’est produit soit le signe d’une puissance dominatrice sur les femmes mais d’un aveu d’impuissance terrible. D’abord celui d’un homme soumis au minutage cruel d’une performance sexuelle dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’entrera pas dans les annales (rires). Excusez-moi mais, historiquement, l’endurance sexuelle est l’un des critères de l’affirmation virile. Et l’éjaculation précoce, un antimodèle. Ensuite, c’est un homme qui doit son salut à la puissance financière de sa femme. C’est aussi un homme qui prouve son incapacité totale à se maîtriser. Tous les signes se retournent complètement et finissent par dire davantage l’impuissance que la puissance. L’arrogance virile est totalement fragilisée.

N’y a-t-il pas eu ensuite un phénomène de solidarité virile autour de DSK, avec le soutien d’hommes comme Bernard-Henri Lévy?

Oui, il y a un effet confrérie, club masculin. Ce sont des réflexes archaïques. Moi, ça me hérisse. En ces temps d’encadrement juridique des inégalités hommes-femmes, la domination masculine se recompose toujours sous des formes insidieuses, comme le démontre Christine Bard dans notre ouvrage. Je pense qu’un pas décisif sera franchi lorsque les hommes accepteront de perdre quelque chose, renonceront à une position archaïque.

Comment avez-vous réagi à la demande récente de 80 députés UMP de retirer un manuel scolaire de sciences et vie de la Terre faisant référence à la théorie du genre comme construction culturelle ?

Ils ont réagi comme un seul homme, si j’ose dire, ces 80 députés. Les voilà qui se réfèrent à l’idée d’une nature de l’homme, contre celle de la construction culturelle des rôles sexués. Introduire la théorie du genre dans l’éducation scolaire, c’est mettre en doute la virilité comme état naturel de l’homme, questionner la façon automatique dont un ensemble de comportements et de valeurs serait lié à la simple possession d’un sexe masculin. C’est évidemment un combat d’arrière-garde. La notion de genre est l’un des acquis des sciences humaines. La réfuter, essayer de la dissimuler aux enfants est risible.

La virilité est-elle une notion de droite plus que de gauche ?

Traditionnellement, ceux qui s’inquiètent des dangers qu’elle encourt, qui en font une sorte de socle pour toute la société, sont plutôt situés politiquement à droite. Après, je ne pense pas non plus que se débarrasser de la virilité soit le combat. On ne pourra pas comme ça la renvoyer aux poubelles de l’histoire. La question, c’est plutôt de savoir comment on peut s’en arranger, la décoller de ce qu’elle a été. Ça veut dire pour chacun et tous, hommes et femmes, arriver à se saisir de cette question-là

Vous parlez de la figure de l’aventurier comme modèle d’affirmation virile. Les mises en scène de Bernard-Henri Lévy dans des pays en guerre participent-elles de cette mythologie ?

Bien sûr. Comme Bernard Kouchner avec son sac de riz. C’est la figure de l’aventurier, qui est devenue presque strictement médiatique, comme celle du guerrier d’ailleurs. La guerre a longtemps été un terrain d’élection de la virilité. Le beau roman de Stephen Crane, The Red Badge of Courage, la médaille sanglante du courage, montre comment l’homme se construit à l’épreuve du feu, comment le courage militaire vaut comme gratification sociale absolue…Tout cela a disparu, mais depuis peu. Je suis né en 1946 et j’appartiens à la première génération qui a grandi sans ça. Ceux qui sont à peine plus âgés que moi ont connu l’Algérie. Ensuite, l’épreuve du feu, qui était depuis la nuit des temps l’épreuve virile fondamentale, a disparu.

L’expérience vécue de la guerre en Occident, à part pour l’infime minorité des militaires professionnels, est devenue une expérience d’images, filtrée par les canaux médiatiques. Alors pourquoi ne pas penser qu’on puisse occuper une position de héros ou de guerrier dans une guerre d’images ? Il suffit d’ouvrir sa chemise, de se mettre en scène avec des guerriers. Bien sûr, cela suppose que la ville soit déjà prise et que les choses soient pacifiées pour que BHL arrive avec les ambulances.

Votre histoire de la virilité vaut essentiellement pour l’Occident. La peur de l’Islam, telle qu’on peut la voir se développer, ne se construit-elle pas sur la peur de ce qui serait perçu, à tort ou à raison, comme une forme archaïque et sauvage de virilité, à base d’héroïsme guerrier et de soumission des femmes ?

On tend en effet à représenter l’Islam comme notre Moyen Age. Du point de vue de la domination des femmes comme de celui du fanatisme religieux. La virilité islamique ou musulmane ou arabe, je ne sais pas comment l’appeler, joue comme un contrepoint vis-à-vis de la virilité occidentale. Et cette perception s’enracine bien sûr dans les anciennes sociétés coloniales. Je suis pied-noir et je me souviens de la façon dont était perçu, lorsque j’étais enfant, l’homme arabe, cette forme de lascivité entre hommes, de sensualité intermasculine très douce, et en même temps une forme de brutalité, de barbarie dont ces hommes-là étaient capables. Récemment, j’ai travaillé aussi à un ouvrage sur Michel Foucault, intitulé Déchiffrer le corps – Penser avec Foucault. Un chapitre y est consacré à Abou Ghraib. J’ai été frappé par la façon dont la virilité américaine s’y est confrontée au monde musulman et arabe et comment s’est constitué une sorte de théâtre de virilité des uns et de dévirilisation des autres. La question de la virilité a joué quelque chose d’essentiel. La manière de dominer consistait à mettre les prisonniers dans des positions de soumission sexuelle visant à les humilier.

L’érotisation du corps masculin, qui pénètre des lieux de virilité traditionnels comme le sport et transforme des joueurs de rugby en sextoy sur papier glacé, ou la vogue des strip-teases masculins type Chippendales vous semblent-elles participer d’un assouplissement ou d’une recomposition des codes virils ?

Pour moi, ça fait indubitablement partie des simulacres virils. C’est ce que je raconte dans le chapitre "Balaise dans la civilisation". Bien sûr, comme vous avez l’air de le suggérer, c’est du détournement, de l’inversion, mais c’est tellement l’inversion de la même chose que c’est finalement la même chose. Le développement du bodybuilding au XXe siècle, qui est la condition de cette exhibition musculaire se manifestant sur les calendriers ou dans les cabarets, est pour moi lié à un grand sentiment d’insécurité de l’identité masculine, un désir de corps-carapace, donc le désir de s’accrocher à des attributs virils. C’est vrai qu’il y a aussi du jeu, comme dirait Judith Butler, de la parodie… Mais le fait que la force physique, le développement musculaire pour les stripteaseurs ou encore la compétitivité sexuelle pour les pornstars appartiennent à la panoplie de la séduction virile est vraiment un fait archaïque, qui certes trouve des formulations nouvelles mais ne semble pas déconstruire grand-chose. J’y vois plutôt un rappel, même si la part de réinterprétation parodique produit un petit décollement, défait un peu un nouage extrêmement étroit entre force, virilité et attraction sexuelle.

Pensez-vous que pour exister socialement les femmes doivent s’approprier la virilité ?

A partir du moment où on considère que la virilité, comme ensemble de valeurs, n’est pas nécessairement liée au sexe masculin biologique, elle doit circuler. Le courage, la fermeté morale n’ont pas de sexe.

Nelly Kaprièlian et Jean-Marc Lalanne

Histoire de la virilité sous la direction d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello. Tome 1 : L’Invention de la virilité – De l’Antiquité aux Lumières, 592 p. ; tome 2 : Le Triomphe de la virilité – Le XIXe siècle, 512 p ; tome 3 : La Virilité en crise ? – XXe-XXIe siècle (Seuil), 576 p., 38 euros chacun

Voir également:

Entretien

Histoire de la virilité, des antiques aux bodybuildés

Gilles Heuré

Télérama

Le 18 octobre 2011

La virilité ? Une obsession qui, au cours des siècles, n’a cessé de s’effriter, de se reconstruire. Entretien (musclé) avec l’historien Georges Vigarello.

Directeur d’études à l’Ehess, historien du sport et des représentations du corps, Georges Vigarello le sait : on ne change pas une équipe qui gagne. Après l’Histoire du corps, qu’il avait codirigée avec Alain Corbin et Jean-Jacques Courtine, le trio s’attaque à l’Histoire de la virilité. Un thème ? Plus que ça : un parcours passionnant de l’Antiquité à nos jours, au cours duquel la virilité est une ­valeur fluctuante : elle se construit et s’effrite, se recompose, impose ses normes à toutes les représentations culturelles et sociales, mais subit aussi des mises en cause radicales. Du temps des Spartiates à celui des escrimeurs de l’époque moderne, des militaires aux ouvriers du XIXe siècle, des sportifs accomplis aux éphèbes bodybuildés qui peuplent nos écrans, les hommes sont hantés par une virilité qui a connu autant de moments forts que de pannes culturelles. Entretien entre hommes.

Tout le monde croit savoir ce qu’« être viril » veut dire. Vous montrez pourtant que c’est une valeur fluctuante à travers l’Histoire…

En travaillant sur notre précédent livre, Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et moi-même avions bien senti que certaines valeurs liées au corps avaient évolué à travers les siècles – en particulier la virilité. Par exemple, de nouvelles exigences se sont imposées, à partir du XVIe siècle, à l’idée du « masculin » : la courtoisie, le respect de l’étiquette ou la délicatesse, qui allaient à l’encontre de la virilité traditionnelle. Il fallait donc creuser l’histoire de cette « valeur », car c’est elle qui est contestée à travers les siècles, et non la masculinité (le fait d’avoir des traits mas­culins) qui, elle, reste stable.

“Chez les Spartiates, il y a les hommes « vrais », et ceux qu’on appelle alors les ‘trembleurs’”.

Pendant l’Antiquité, masculinité et virilité semblent indéfectiblement liées…

Liées mais distinctes : dès cette époque, vous croisez en effet deux catégories de citoyens chez les Spartiates, comme le montre l’historien Maurice Sartre : les hommes « vrais », et ceux qu’on appelle alors les « trembleurs ». La virilité est donc déjà une idée à part et centrale, et la réputation d’homme viril se mérite. Ainsi, un homme sera ostracisé parce qu’il a cédé lors d’un combat : il est considéré comme un « trembleur ». Mais il peut se racheter lors d’un autre affrontement, donc récupérer sa réputation de virilité. L’important, chez les Grecs comme chez les Romains, c’est que la formation du viril passe par l’acceptation d’une domination, notamment sexuelle : la virilité consiste à satisfaire son désir et, chez Socrate, se faire sodomiser est pour les garçons un rituel initiatique leur permettant d’accéder à la virilité.

Comment évolue le lien entre « domination » et « virilité » ?

Une rupture se produit au Moyen Age : l’Eglise catholique interdit la ­sodomie, et l’importance donnée au sexe dans la construction de la viri­lité s’efface au bénéfice d’une nouvelle incarnation de la domination : le cheval, l’armure, la lance, etc. Même si elle reste une valeur très forte à travers les âges, la virilité connaît donc de profondes variations dans ses manifestations culturelles et sociales. Dans Le Livre du courtisan (1528) du diplomate italien Baldassare Castiglione (1478-1529), ou encore chez l’écrivain Brantôme (1535-1614), l’idée apparaît que pour faire preuve d’élégance dans le maniement des armes nouvelles il faut avoir un corps plus léger et plus délié. On s’éloigne de la violence médiévale : le roi d’Angleterre Jacques Ier conseille ainsi à son fils de ne plus participer aux jeux dangereux comme le tournoi. En revanche, dit-il, il faut maîtriser son cheval et dominer sa femme… La peinture marque aussi cette évolution des « exigences » de la virilité. Le portrait de Charles Quint à la bataille de Mühlberg, par Titien (1548), en dessine les attributs : armure, cheval qui amorce un galop, lance et regard porté vers le lointain… Ceux de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud, en revanche, représentent le roi en linge fin, jabot, perruque : il a l’air beaucoup plus efféminé, mais le regard traduit une virilité politique…

“Au siècle des Lumières, la virilité est pour la première fois remise en cause.

On commence à mettre en doute la puissance patriarcale.”

Montaigne observe bien toutes ces évolutions de la virilité et… semble s’en inquiéter !

Lui aussi est pourtant favorable à ce que certaines violences de la virilité « à l’ancienne » disparaissent. Entre 1565 et 1590, il écrit déjà contre le duel alors que les édits interdisant ce dernier ne seront publiés qu’en 1625. En même temps, dans ses Essais, il considère les armes nouvelles comme des armes de femme. Il est vrai que les courtisans qui s’affrontent à l’escrime donnent l’impression de danser. Mais il y a plus : dans ses réflexions sur les modèles de virilité, tirées de ses lectures de récits de voyage, Montaigne voit dans « le sauvage » un type d’homme spéci­fiquement viril. C’est l’un des premiers philosophes à dire que l’on ne doit pas considérer les sauvages comme des enfants, qu’ils ont leur noblesse particulière et une force sans doute supérieure à la nôtre. Bref, qu’on pourrait apprendre d’eux. Le corps amérindien fascine, même si, pour beaucoup d’auteurs, il n’entre ni dans les cadres fixés par la religion – c’est un homme sans Dieu -, ni dans les règles de comportement occidentales.

La réflexion sur l’autorité et la domination politique, au XVIIIe siècle, change-t-elle la perception de la virilité ?

Au siècle des Lumières, la virilité est pour la première fois remise en cause, avec une véritable originalité. On commence à mettre en doute la puissance patriarcale, celle que l’on observait à Sparte ou du temps des chevaliers, qui exigeait une obéissance totale. Au XVIIIe siècle, la figure du père, autorité naturelle, devient celle du tyran. On s’interroge sur la manière dont la société veut imposer ses codes, on pose la question de l’égalité : pourquoi, par exemple, continuer de traiter la femme comme un être inférieur ? Chez beaucoup d’auteurs, c’est vrai, elle reste d’abord faite pour féconder, et dans les nouvelles manières de décrire l’anatomie on pose que le dispositif de fécondation entraîne inévitablement des différences radicales… Pourtant, dans les salons, les femmes s’imposent et dominent par la conversation (comme Mme Du Deffand), même si cette émergence du « moi féminin » est aussitôt étouffée par de nouvelles règles sociales, comme ces robes fermées, très serrées… dont certains auteurs incitent d’ailleurs les femmes à s’affranchir.

“Etre viril au XIXe, siècle de l’armée et de l’industrie, c’est combattre et aussi entreprendre.”

Alain Corbin souligne l’importance au XIXe siècle des lieux de « l’entre-soi » réservés aux hommes : pensionnat, caserne, estaminet ou bordel. Est-ce le siècle de la virilité absolue ?

Après les remises en cause que l’on vient de voir, le XIXe siècle s’ouvre sur une virilité « en majesté ». Les différences anatomiques entre hommes et femmes déterminent toujours la fonction de chacun : la femme élève des enfants, l’homme affronte le dehors et fait de la politique. Etre viril, en ce siècle de l’armée et de l’industrie, c’est combattre et aussi entreprendre. Cette nouvelle inflexion a des effets repérables jusque dans l’espace et l’environnement : l’extension industrielle redistribue la physionomie de la ville et du paysage. Enfin, le colonialisme incarne cette idée que l’Occident doit dominer les autres ­civilisations. La défaite de 1870 va ré­armer les imaginaires, et produire des clubs de gymnastique où il s’agira de renforcer les corps pour aller vers l’affrontement.

Musset ou les romantiques ne semblent pourtant pas adhérer à cette virilité absolue…

Le XIXe a un versant héroïque – celui du militaire ou du savant (Pasteur) – mais présente aussi un versant plus sombre, où des écrivains comme Musset ou Vigny semblent égarés dans les bouleversements ­historiques et politiques qui les entourent. L’idée d’impuissance s’insinue, avec le sentiment que la société peut régresser, car les villes sont submergées par l’exode des campagnes, et rongées par les problèmes d’alcoolisme et de prosti­tution, comme dans les romans de Zola. Ce courant souterrain alimente tout au long du XIXe siècle la réflexion sur la dégénérescence et s’exprime aussi bien dans la littérature que dans les discours veil­lant aux bonnes mœurs.

Qu’est-ce qui change dans les représentations de la virilité au XXe siècle ?

La guerre de 1914-1918 modifie la symbolique du combattant : on passe du corps debout au corps couché et terrifié sous les bombardements. Les valeurs restent, mais les schémas de domination de l’homme sur la femme changent : dans le travail comme dans le sport, celle-ci a en effet su prendre des places jus­qu’alors réservées aux hommes.

“On a dit de Jeannie Longo qu’elle était macho, et le footballeur David Beckham a ouvert l’ère des ‘métrosexuels’”

Pourtant, Pierre de Coubertin évacue volontiers les femmes du sport au motif qu’elles sont inaptes à des activités viriles…

Oui, mais les femmes se rebiffent : avant, elles avaient des chairs, désormais elles ont du muscle, comme en témoigne la Fête du muscle, qu’elles organisent en 1919, aux Tui­leries. Dans Le Blé en herbe (1923), de Colette, le personnage de Vinca est à la fois tonique, bronzé et musclé. Autre exemple : quand, pour le périodique sportif La Vie au grand air, on lui demande comment elle réussit si bien, Suzanne Lenglen, première Française victorieuse à Wimbledon, en 1919, répond que, déçue par le jeu des femmes, elle s’est entraînée pour apprendre à jouer comme les hommes. Les qualités qui fondent l’idée de virilité deviennent ainsi partagées par les deux sexes.

N’est-ce pas précisément dans le sport que les repères de la virilité sont le plus brouillés ? Courage, esthétisme, esprit de compétition appartiennent autant aux femmes qu’aux hommes…

Absolument. Au début du Tour de France, vers 1904, les journalistes qualifient les coureurs de « sangliers » ou de « bêtes de combat ». Vingt ans plus tard, le journal L’Auto évoque « la vitesse du lévrier » d’Henri Pélissier, le vainqueur du Tour en 1922. Dans les années 1960, avec Anquetil, le coureur sera fin et élégant. La diversité des qualités liées à la virilité existe toujours – les lourds, les légers, etc. – et ces qualités se croisent à l’intérieur de chaque sexe : on a dit de Jeannie Longo qu’elle était macho, et le footballeur David Beckham a ouvert l’ère des « métrosexuels ». Hommes et femmes peuvent ainsi revendiquer des qualités équivalentes. En fait, c’est toute l’assise sociale traditionnelle de la virilité qui a changé : le travail à l’usine ou aux champs fondait la représentation du travail viril. Aujourd’hui, l’effritement des socles professionnels traditionnels et le développement du secteur tertiaire ­redistribuent les rôles, hommes et femmes occupant souvent les mêmes fonctions. Ce qu’il importe de retenir, c’est que la virilité a toujours été en position de fragilité, même si, lors des grandes ruptures, certains repères du passé ont perduré. On peut ainsi s’interroger, comme Jean-Jacques Courtine, sur le culte du muscle viril aux Etats-Unis, où le bodybuilding règne partout, engendrant un marché de l’entretien du corps considérable. Ce culte de la virilité, présent au coeur des années 1930 et de la Grande ­Dépression, a été relayé dans les ­années 1970 par le muscle patriote, à l’image de Sylvester Stallone ou d’Arnold Schwarzenegger. Mais aujourd’hui, la poursuite de ce mythe de toute-puissance physique est d’abord le symptôme de virilités qui se cherchent.

Nous sommes en pleine Coupe du monde de rugby, sport viril par excellence : le rugby, dernier refuge de la virilité ?

Sport d’affrontement autant que d’évitement, le rugby est effectivement le cœur de la virilité. Mais certains commentateurs parlent de « rugby trop viril » pour condamner certaines phases de jeu. Preuve que, même au rugby, une certaine idée de la virilité est parfois remise en cause.

Voir pareillement:

A lire

Histoire de la virilité Sous la direction d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, éd. du Seuil, 3 vol., 592 p., 512 p. et 576 p., 38 EUR chacun.

Histoire de la virilité

Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et 
Georges Vigarello (dir.), 
3 t., Seuil, 2011, 38 € par tome.

T. I – l’invention de la virilité. 
De l’Antiquité aux Lumières, 
Georges Vigarello (dir.) ;

T. II – le triomphe de la virilité. 
Le XIXe siècle, 
Alain Corbin (dir.) ;

T. III – La Virilité en crise ?
 XXe-XXIe siècle
, Jean-Jacques Courtine (dir.).

Martine Fournier

Sciences humaines

novembre 2011

Force, autorité, prouesses sexuelles et domination masculine, la virilité 
a longtemps constitué la fierté des mâles. Avec les changements contemporains, elle semble cependant avoir pris un peu de plomb dans l’aile.

Des guerriers, des héros, des patriarches, des séducteurs… des hommes, des vrais ! Une histoire de la virilité sort en cette rentrée. Trois passionnants volumes qui réunissent une quarantaine de contributions et déclinent les figures du mâle occidental au cours de l’histoire.

À point nommé pourrait-on dire, en ces temps de scandales médiatiques sur les affaires de mœurs. À l’heure aussi où, depuis un demi-siècle, la montée en puissance des femmes, la reconnaissance des gays, la diversification des figures masculines ont introduit un bouleversement dans la définition des identités de sexe et, selon les auteurs, un « malaise dans la part masculine de la civilisation ».

Lorsque voici déjà vingt ans, Georges Duby, grand historien aujourd’hui disparu, et Michelle Perrot avaient publié une monumentale Histoire des femmes (1990-1991), l’entreprise semblait novatrice et hardie. Les études sur le genre (entendu comme la construction sociale des sexes) se sont multipliées, faisant évoluer les questionnements sur le féminin, le masculin et les rapports entre les sexes. Mais, une histoire du sexe mâle sur le temps long manquait à l’édifice…

Il existe, selon les auteurs, depuis la nuit des temps, une représentation d’un « ethos viril, hégémonique, fondé sur un idéal de force physique, de fermeté morale, de puissance sexuelle et de domination masculine ». Le projet de cette histoire culturelle est de montrer comment, à partir de cette matrice, les modèles ont varié au fil des temps et des contextes sociaux. Le découpage en trois volumes atteste de ces évolutions ; l’Antiquité et le Moyen Âge inventent leurs modèles virils, le XIXe siècle en constitue le triomphe, tandis que le XXe siècle initie une période de doute et de remise en question… Le modèle viril serait-il arrivé à son épuisement ? C’est toute la question soulevée dans le troisième tome de l’ouvrage qui interroge «  le déclin de l’empire mâle ».

Même s’il est impossible de les citer toutes, arrêtons-nous sur quelques contributions dont chacune apporte son lot d’illustrations, d’anecdotes et lève parfois le voile sur des pans longtemps occultés de l’histoire de nos ancêtres. Chacun à leur manière, Grecs et Romains avaient une conception de la virilité assez « gauloise » (si l’on peut se permettre cet anachronisme). Maurice Sartre, grand spécialiste de l’Antiquité grecque, rappelle le caractère « pédophile » de l’éducation grecque.

Outre l’apprentissage de l’endurance et du maniement des armes, les adolescents (entre 12 et 17 ans) étaient soumis à la protection de leur précepteur-amant. L’éros masculin, pour les Grecs adultes et notamment les puissants, est un signe de distinction. Nulle infamie ne s’attache aux amours masculines, explique M. Sartre. Cantonnées au gynécée, les épouses légitimes ne sont là que pour la reproduction, soumises à l’entière autorité du mari, qui va le plus souvent chercher son plaisir sexuel auprès d’esclaves et de prostitués, masculins ou féminins, ou dans des relations adultérines en dehors du domaine patriarcal. Les Romains semblent aussi avoir été adeptes d’une sexualité débridée. Orgies et autres rendez-vous sont l’occasion de fellations, sodomies, pluripartenariats… Le vir est un mari et un mâle actif dont les exploits sexuels sont source de prestige. Le tout est, comme l’avait écrit ailleurs Paul Veyne, de « sabrer et de ne pas se faire sabrer ». César était vu par Suétone avec mépris comme « l’homme de toutes les femmes et la femme de tous les hommes », cela n’occultait pas pour autant son prestige militaire et politique…

Qualifiée par Georges Vigarello de « force abrupte et domination indiscutée » de l’Antiquité et du Moyen Âge, la virilité des Temps modernes s’adapte à l’adoucissement des mœurs et aux raffinements instaurés dans les cours des puissants. Bravoure, gloire, honneur, maîtrise de soi, élégance, prestance en deviennent les attributs. Les gentilshommes des XVIe et XVIIe siècles s’adonnent à l’art de la danse pour séduire leurs belles. Ils se parent de pourpoints, de perruques et de dentelles, cela dit, ils n’oublient pas de mettre en valeur la braguette, rembourrée, hautement colorée et parfois ornée d’un nœud… Encore faudrait-il distinguer entre milieux populaires et aristocratiques, comme le signale Arlette Farge qui s’arrête sur les jouissances du peuple, elles aussi vagabondes mais non exemptes de violence dans les « viriles captations de la femme ». En résumé, « chasser, danser, se battre en duel, se saouler à la taverne et courir les filles », telles sont les activités du mâle de l’époque moderne.

De tout temps, la virilité fut considérée comme une vertu qui asseyait la domination du sexe fort. Mais Les Lumières et après elles le XIXe siècle en renouvellent les codes et la transforment en une véritable injonction morale. D’abord avec les préoccupations des physiologistes et des médecins hygiénistes, hantés par la crainte de la dégénérescence. La masturbation et l’homosexualité deviennent des tabous absolus. Énergique, autoritaire, courageuse, telle est la figure virile dont le contre-modèle est celui du couard, de l’impuissant ou du sodomite.

À la caserne, à l’usine ou au café (ces « lieux de l’entre-soi masculin » décrits par André Rauch), le mâle baraqué affiche ses exploits guerriers tout aussi bien que ses conquêtes sexuelles. Le chasseur, l’explorateur, le héros sportif ou guerrier sont à l’honneur.

Au pensionnat ou au collège, le jeune garçon est appelé à s’endurcir et afficher sa virilité naissante. Dans un contexte de guerres coloniales, et de désir de revanche contre l’Allemagne, la conscription à partir des années 1870, la création des bataillons scolaires dans l’école républicaine exaltent une virilité associée au culte du héros et de la victoire. C’est au total un « modèle archaïque dominant », inscrit dans les rôles sociaux, les représentations, la culture des images qui perdure jusqu’au XXe siècle.

« À genoux les gonzesses ! » suivi de « Debout les hommes ! » ponctuait encore le rite d’initiation des parachutistes durant la guerre d’Algérie dans les années 1960, relate Stéphane Audoin-Rouzeau. Pourtant, souligne cet historien, la Grande Guerre avec le retour des invalides par centaines de milliers, amputés, démembrés non seulement de bras et de jambes, mais aussi parfois castrés par la mitraille, va apporter un sérieux coup de canif à l’idéal « militaro-viril », exalté dans les prouesses guerrières. À ce changement qui entame le prestige de la virilité viennent s’en ajouter d’autres non moins majeurs. Notamment entre les deux guerres mondiales, sur le front du travail : avancées du machinisme, bureaucratisation des sociétés urbaines, chômage croissant engendré par la grande crise (1929) induisent une déqualification de la figure du travailleur. Sans compter les progrès de l’égalité entre les sexes et la chute du patriarcat.

À partir des années 1960-1970, les femmes acquièrent des droits dans la sphère privée, investissent la sphère publique, la violence masculine est condamnée par la loi. Autant de coups portés à une domination masculine fustigée à travers la figure du macho.

Si le spectre de la dévirilisation a été une inquiétude récurrente (l’ouvrage en atteste), il n’a jamais été aussi présent qu’aujourd’hui chez les psychanalystes, certains philosophes ou essayistes qui déplorent un déclin du pouvoir masculin, la perte de l’autorité paternelle ou même la montée de l’impuissance sexuelle provoquée par une toute-puissance castratrice de la gente féminine…

L’homme viril serait-il une espèce en voie d’extinction ? Le constat des auteurs est plus nuancé. La libération des mœurs par exemple a instauré une compétition accrue entre les hommes et la diffusion du porno valorise les images de mâles très virils. Une belle étude de S. Audoin-Rouzeau sur les femmes militaires (entrées dans les armées depuis les années 1970) montre que même sous des dehors d’égalité des sexes, le rôle des hommes est bien différencié de celui des femmes (souvent par exemple maintenues à l’arrière des combats). Historienne du féminisme, Christine Bard souligne l’attrait toujours présent des femmes pour la virilité. Si elles ont lutté contre une virilité violente et peu respectueuse de l’autre sexe, c’est plutôt le sexisme qui est combattu aujourd’hui. On parle de masculinité plus que de virilité, une masculinité dépouillée des oripeaux de la misogynie et du phallocentrisme.

Une chose est sûre : dans le grand maelström que sont devenues les identités sexuées, où l’on trouve aussi bien des femmes viriles que des papas-poules, la figure du mâle dominateur, insensible et « qui ne pense qu’à ça » se retrouve fortement dévaluée.

Alain Corbin, Georges Vigarello, Jean-Jacques Courtine

Alain Corbin est professeur émérite à l’université Paris-I.

Georges Vigarello est directeur de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales.

Jean-Jacques Courtine est professeur d’anthropologie l’université Paris-III.

Tous trois spécialistes de l’histoire culturelle et des représentations, ils ont dirigé ensemble l’Histoire du corps parue en 2005 (Seuil).

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Hemingway, portrait d’un homme tragique

Tristan Savin (Lire)

07/02/2011

Il y a cinquante ans, le romancier se suicidait. Ecrivain et journaliste engagé, celui que l’affaire PPDA a remis au coeur de l’actualité avait choisi de témoigner par sa vie et ses écrits sur le monde qui l’entourait. Dossier.

Il l’écrivait lui-même : "Ce qui peut arriver de mieux à un écrivain, c’est de vivre une enfance malheureuse." La sienne le fut-elle ? Le 21 juillet 1899, un gros bébé de cinq kilos, prénommé Ernest Miller, voit le jour à Oak Park, commune huppée des faubourgs de Chicago.

La mère, Grace, d’ascendance britannique, est professeur de chant. Contralto à la carrière avortée – sous le pseudonyme d’Ernestine -, elle se comporte en diva. Le père, Clarence Edmonds – surnommé Ed -, est médecin. L’une a l’oreille absolue, l’autre, une étonnante acuité visuelle.

Grace Hemingway a donné à son fils aîné le prénom de son propre père, héros de la guerre de Sécession. Ernest junior a quatre soeurs et un petit frère. Leur mère les initie aux arts mais Ernie ne supporte pas l’ancienne cantatrice devenue… castratrice. Elle l’appelle "poupée chérie", l’habille en fille et refuse de lui couper les cheveux. Il la qualifiera plus tard d’égoïste, d’hystérique et même de "salope". Dans Paysages originels, Olivier Rolin rapporte une anecdote : elle se serait plainte auprès de l’école de son fils car on lui aurait fait lire un livre "qui n’était pas du genre qui convient à des jeunes gens". Il s’agissait de L’appel de la forêt, de Jack London…

Ernest apprécie la compagnie de son père, qui l’emmène pêcher la truite dès l’âge de trois ans. Il évoquera, dans la nouvelle Père et fils, les merveilleux moments passés à Walloon Lake, Michigan, en territoire indien. Sur la rive d’un lac alimenté par les glaciers, les Hemingway se sont fait construire un chalet pour la saison estivale. Un éden comparé à l’enclave puritaine d’Oak Park.

Le docteur Hemingway lui apprend à débusquer les nids d’oiseaux et l’initie à la vie en forêt à la manière des Algonquins. Dans sa première lettre, le futur écrivain raconte fièrement avoir tué un hérisson à coups de hache. Ce père adoré, barbu, lui offre un fusil de chasse le jour de ses dix ans. Ernie passera encore sept années à vivre à la manière des héros de Fenimore Cooper. Ces souvenirs rejailliront dans les très autobiographiques Aventures de Nick Adams.

Sa mère ayant cherché à faire de lui une fille, Ernie s’évertue à prouver sa virilité. Il se fait appeler "Punch" et se montre résistant à la douleur. Mais une chute, alors qu’il tenait un morceau de bois entre les dents, endommage ses cordes vocales. Sa voix nasillarde va désormais jurer avec son corps robuste.

A l’école, doué en anglais, en latin mais aussi en sciences et en algèbre, Ernest est souvent premier de sa classe. Quand on détecte sa myopie, il n’ose en parler à ses professeurs – il restera longtemps un enfant timide – et se réfugie dans les livres pour compenser sa difficulté à lire au tableau. Il dévore le Robinson Crusoé de Defoe, Walter Scott, Dickens, Mark Twain, Kipling, tous écrivains de l’action, de l’aventure et des grands espaces.

La guerre à 18 ans

L’écriture devient un refuge complémentaire de la lecture. En 1916, grâce au journal du lycée, Hemingway publie sa première nouvelle, Le jugement de Manitou. Il s’inscrit aux cours de journalisme de l’école supérieure d’Oak Park. Les Mémoires d’un ancien correspondant de guerre, R.H. Davis, l’ont marqué. Selon lui, un jeune journaliste peut accumuler autant d’expérience en quelques années que bien des hommes au cours de leur vie. Il a désormais un but : se trouver au coeur de l’histoire en marche, de l’action.

En 1914, Ernest Hemingway rêve de participer à la Grande Guerre. Mais il est réformé en raison de sa mauvaise vue. Il se fait engager au Kansas City Star, comme apprenti reporter, pour 15 dollars la semaine. Dans Hemingway et son univers, A.E. Hotchner rapporte : "Chargé de couvrir un secteur comprenant le poste de police, la gare et l’hôpital, il était en contact direct avec les crimes, la violence, les accidents, les actes d’héroïsme… autant de grands thèmes qui parcourront plus tard ses romans." Le style journalistique américain, tout en rigueur et concision, influencera son écriture.

Impatient de découvrir les champs de bataille, il s’engage comme volontaire de la Croix-Rouge. Ambulancier sur le front italien, à seulement 18 ans, il parvient à se faire envoyer sur le fleuve Piave, en Vénétie, où ont lieu les combats. Le 8 juillet, il se trouve dans une tranchée avec trois hommes quand un obus autrichien tombe sur eux. Les jambes d’Hemingway sont criblées d’éclats. Il parvient à hisser le seul survivant sur son dos et à le porter sous le feu ennemi.

Ernest est décoré, pour cet acte de bravoure, de la Croce al merito di guerra. Il écrira plus tard, en modifiant certains détails : "Je conservais près de mon lit un bol plein des morceaux de métal retirés de ma jambe. Les gens venaient les prendre comme porte-bonheur. Deux cent vingt-sept morceaux ! La jambe droite. Le chiffre exact. Frappé par un Minenwerfer, qui avait été expédié par un mortier de tranchée autrichien. [...] Le plus dur fut de les empêcher de me couper la jambe." En réalité, les médecins ont retiré vingt-huit éclats métalliques. Quel que soit le nombre exact, l’apprenti écrivain a connu son baptême du feu. Il peut désormais déclarer : "Il faut souffrir le martyre avant de pouvoir écrire sérieusement."

Trois mois lui seront nécessaires pour réapprendre à marcher. Il est soigné par une infirmière, dont il s’éprend. Des photos de l’époque le montrent dans son lit d’hôpital, radieux. Agnes von Kurowsky est une grande brune de 26 ans, originaire de Pennsylvanie. "Elle avait la peau ambrée et des yeux gris. Je la trouvais très belle", écrit-il dix ans après dans L’adieu aux armes à propos de son héroïne Catherine Barkley, une infirmière à laquelle il donne les traits d’Agnes. Après lui avoir témoigné beaucoup d’affection, celle-ci le délaisse pour un aristocrate italien.

Dépité, le jeune Hemingway regagne son pays en janvier 1919. On accueille en héros le premier Américain à revenir blessé du front italien. Pourtant, il sombre dans la dépression. A Chicago, il fait la connaissance de Sherwood Anderson, écrivain en vogue qui prône la révolution des lettres américaines par le dépouillement du style. Anderson a vécu à Paris et encourage Hemingway à l’imiter.

Autre rencontre décisive, celle d’Elizabeth Hadley Richardson, une jolie rousse de huit ans son aînée. Pianiste originaire de Saint-Louis, cette jeune femme bohème est conquise par celui dont elle décrira la "petite bouche élastique quand il riait". Ils se marient en septembre 1921. Hem n’en oublie pas pour autant sa vocation : écrire. Il suit le conseil d’Anderson et se fait engager comme correspondant en Europe du Toronto Star, décidé à faire ses débuts littéraires dans la ville des Lumières.

Le piéton de Paris

Sherwood Anderson lui a remis des lettres de recommandation à l’attention de ses amis Gertrude Stein, Sylvia Beach, Ezra Pound et James Joyce. Autant dire l’avant-garde de la petite colonie anglo-saxonne.

En 1919, les Etats-Unis ont ratifié l’amendement sur la prohibition de l’alcool. Pour les artistes américains, les Etats-Unis ne sont plus synonymes de liberté mais d’hypocrisie. Et Paris symbolise la modernité. Ses terrasses de café ne désemplissent pas. Montparnasse pullule de peintres, de musiciens et de poètes. Un carrefour obligé pour tout écrivain en mal de reconnaissance. La France offre un avantage supplémentaire aux Américains : le taux de change est particulièrement intéressant. Hemingway se lie ainsi avec John Dos Passos et Francis Scott Fitzgerald lors de soirées arrosées.

Gertrude Stein aura une formule pour désigner les écrivains américains échoués dans les cafés de la rive gauche : la "génération perdue". Hemingway la réfutera un jour : "Je veux bien être pendu si nous étions perdus !" Installée face au Luxembourg depuis 1903, Gertrude Stein règne sur un cénacle d’artistes. Elle collectionne les Matisse et s’enorgueillit d’avoir servi de modèle à Picasso. Cette "mégalomane" (le mot est de Tristan Tzara) au flair infaillible prend le jeune Hemingway sous sa protection et lui conseille entre autres d’investir dans un tableau de Miró au lieu de s’acheter des vêtements. Ce qu’il fait, quitte à ressembler à un clochard. Souvent fauché, il se procure chez les bouquinistes des quais les livres en anglais dont se débarrassent les touristes.

Gertrude, lesbienne notoire et poétesse, a une influence hypnotique sur lui. Elle lui apprend à se débarrasser de la psychologie, à se focaliser sur la musique des mots, sur l’instant à décrire. Hemingway passe ses journées à écrire à la Closerie des Lilas, isolé du bruit de la ville. Le grand poète Ezra Pound corrige ses manuscrits en échange de leçons de boxe. Hemingway devient le petit protégé de James Joyce, qui vient de publier Ulysse grâce à Sylvia Beach, une libraire qu’Ernest fréquente beaucoup. Hadley offre à son mari une machine à écrire portative Corona. Elle racontera plus tard : "Il était le partenaire des boxeurs à l’entraînement, l’ami des garçons de café, le confident des prostituées."

En 1923, Hemingway publie son premier ouvrage, Trois histoires et dix poèmes. Le titre de son livre suivant est révélateur : En notre temps.

Le soleil se lève aussi

La naissance de son fils John, dit Bumby, à Toronto, coïncide avec ses débuts dans la carrière. Hemingway "était alors le type d’homme par qui hommes, femmes, enfants et chiens sont attirés", se souviendra Hadley. Mais il ne se voit pas cantonné dans le rôle du brave père de famille. Il lui faut écrire, comme s’il poursuivait une guerre avec un ennemi invisible.

A parcourir les capitales d’Europe pour le Toronto Star – il a entre autres interviewé Mussolini ("un pauvre type") – Hem s’épuise. Cela l’empêche de peaufiner ses nouvelles et de se lancer, enfin, dans le roman. Il finit par démissionner en 1924 et mettra encore deux ans pour publier Le soleil se lève aussi.

A cette même période, sa situation conjugale se dégrade. L’écrivain s’avère incapable d’aimer pleinement car il est souvent amoureux de deux femmes en même temps. En 1927, il divorce pour épouser sa maîtresse Pauline Pfeiffer, journaliste à Vogue, puis entame L’adieu aux armes. "Pendant que j’écrivais le premier jet, mon second fils Patrick vint au monde par opération césarienne à Kansas City ; et pendant que je récrivais l’ouvrage, mon père se tua à Oak Park, Illinois…"

Le docteur Hemingway était endetté, voire ruiné. Paradoxe : il était membre du Club des optimistes. Ernest accusa sa mère de l’avoir harcelé. Les biographes ne s’accordent pas sur un détail. Ed aurait utilisé un revolver Smith & Wesson ou un fusil datant de la guerre de Sécession. Comme le souligne G.A. Astre, dans Hemingway par lui-même (Seuil, 1959), l’écrivain n’incarne pas seulement la "tradition américaine" avec sa vitalité, sa violence, sa "passion du crime", il apporte cette nouveauté : "Il reconnaît la dimension tragique de l’homme, l’échec total du rêve américain."

Du sable des arènes aux neiges du Kilimandjaro

Pour oublier les fantômes d’Oak Park, le couple Hemingway s’installe à Key West, île tropicale à la pointe de la Floride. En 1931, Pauline donne un troisième fils à son mari, Gregory. Quand L’adieu aux armes paraît, 80 000 exemplaires s’écoulent en quelques mois. Hemingway devient une célébrité, les journaux s’arrachent ses nouvelles, Hollywood achète les droits et l’argent coule à flots. Il entreprend la tournée des bars, adopte une armée de chats (qui reposent toujours dans le cimetière de son jardin), s’offre un bateau pour pêcher au gros dans la mer des Caraïbes. Mais l’émotion procurée par la capture d’un marlin ne lui suffit pas.

L’auteur gagne l’Espagne et se consacre à sa nouvelle passion, la tauromachie. Il assiste à toutes les corridas, y participe parfois, s’affiche avec les plus grands toréadors. A ses yeux, le matador est au centre de l’univers, comme le Christ. Il tue pour en finir avec la faiblesse humaine, convertir l’échec en victoire. Hemingway aime cet exorcisme, orgueil des Espagnols et résurrection du paganisme en terre chrétienne. Ces réflexions mystiques donnent un ouvrage incompris par la critique de l’époque, Mort dans l’après-midi.

Les voyages incessants de l’homme d’action alimentent ses textes. Au cours d’un safari de plusieurs mois en Afrique de l’Est, une dysenterie l’oblige à se faire rapatrier. La mésaventure inspire une nouvelle adaptée par Hollywood, Les neiges du Kilimandjaro.

En revanche, les exploits de chasse d’Hemingway racontés dans Les vertes collines d’Afrique desservent son image. Un critique lui reproche d’être "complètement fermé à la politique". Le dur à cuire lui donne raison avec des déclarations du genre : "Quiconque, pour en sortir, choisit la politique, triche."

Pour qui sonne le glas

En tant que journaliste, il a assisté, lucide, à la montée de l’extrême droite en Europe et annonce, dès 1934 : "La tragédie est proche."Ses séjours en terre ibérique lui ont fait aimer le peuple espagnol. Il va s’engager dès 1936 aux côtés des républicains : "Le fascisme est un mensonge, il est condamné à la stérilité littéraire. Un écrivain qui n’a pas le sentiment de la justice ou de l’injustice ferait mieux de se consacrer à l’édition d’un annuaire."

Hemingway offre pour 40 000 dollars de matériel sanitaire à l’armée loyaliste et devient correspondant de guerre de la North American Newspaper Alliance pour couvrir la guerre civile espagnole. Avec ses amis du groupe des Historiens contemporains, parmi lesquels Dos Passos, il produit le film Terre d’Espagne, réalisé par Joris Ivens. Ne se contentant pas de guider les caméras sur les champs de bataille, la tête brûlée prend part aux combats. "Pour se remettre de ses émotions, rapportera Ivens, Hem buvait du whisky et mangeait de l’oignon cru."

L’écrivain retourne plusieurs fois dans Madrid assiégé, sous le feu des batteries allemandes, et y retrouve Martha Gellhorn, une correspondante de guerre "qui en a". Elle deviendra sa troisième épouse.

Selon la petite histoire, il se serait entendu avec André Malraux, rencontré sur place : l’un écrirait sur le début de la guerre d’Espagne, l’autre sur la fin. Cette entente cordiale donnera L’espoir et… Pour qui sonne le glas.

Comme Hemingway l’avait prophétisé, la victoire du franquisme a affaibli les démocraties européennes et entraîné la Seconde Guerre mondiale. Il lui faut poursuivre le combat contre les nazis. Il monte un réseau de contre-espionnage à Cuba et arme d’un bazooka son bateau de pêche, le Pilar, pour traquer les sous-marins allemands.

On le retrouve en Normandie, immortalisé par le photographe Robert Capa lors du Débarquement. Hemingway se l’était juré : être toujours là où l’Histoire s’écrit ! Sa propre "division", composée d’admirateurs des FFI, lui permet de participer à la libération de Rambouillet. A Paris, son commando irrégulier se contente de "libérer" le bar du Ritz, pour fêter la victoire au champagne.

Hemmy rencontre alors une journaliste du Time, Mary Welsh, qui devient sa maîtresse et lui inspire le nom d’un cocktail : le bloody mary.

Notre agent à la Havane

Après la guerre, Hemingway n’est plus le même. L’action lui manque. Le héros de trois guerres n’en est pas moins homme. S’il sait se montrer généreux avec ses amis, certains le trouvent ingrat, rancunier, prompt à la trahison. Il s’est coupé des écrivains qui l’aidèrent à ses débuts. Hemingway est en amitié comme en amour : infidèle.

Ses proches décrivent un être hâbleur, gavé de succès, ivrogne, colérique et volontiers bagarreur. Martha le trouve pathétique et demande le divorce. Complètement à la dérive, il ingurgite un litre de whisky par jour et voit des nazis sans visage dans ses cauchemars. Incompris, il s’exile pour se consacrer à la pêche, à ses chats et à l’écriture. Il épouse Mary Welsh, plus dévouée, plus effacée que Martha.

Hemmy a découvert Cuba dans les années 1930 : l’île se situe juste en face de Key West. Son cadre lui avait inspiré En avoir ou pas, adapté au cinéma par Howard Hawks sous le titre Le port de l’angoisse – fameux pour la rencontre d’anthologie entre Humphrey Bogart et Lauren Bacall. L’hôtel Ambos Mundos, le "papa doble" (un double daïquiri) au Floridita et les mojitos à la Bodeguita del Medio… le parcours de "Papa" à La Havane est désormais connu de tous les touristes.

Il achète une vaste propriété sur les hauteurs, la Finca Vigia, réplique de la Spanish House de Key West, et reçoit les stars d’Hollywood au bord de sa piscine. Parmi elles, Ava Gardner, qui a joué dans trois films tirés de ses romans. Dans Iles à la dérive, il révélera son amitié amoureuse avec l’héroïne des Tueurs – sans la nommer. Goujat dans la vie, il demeurait délicat dans l’écriture.

Son installation à Cuba attire les soupçons du FBI. Edgar Hoover, l’un des hommes les plus puissants d’Amérique, met l’écrivain sous surveillance. On en sait plus depuis la parution d’un livre sur le KGB, paru aux Etats-Unis en 2009. Selon l’un des auteurs, Harvey Klehr, "Hemingway conservait des sympathies pour l’URSS depuis la guerre d’Espagne. [...] Il a probablement été approché dès 1941. On lui donna un nom de code et un mot de passe pour les contacts futurs. Les Soviétiques pensaient qu’ils pourraient en tirer quelques renseignements mais ils n’ont jamais su comment."

Le monde littéraire le croyait fini quand Hemingway publie Le vieil homme et la mer en 1952. Ce chef-d’oeuvre de dépouillement lui vaut le prix Pulitzer. Puis la presse annonce la mort du grand écrivain dans un accident d’avion en Afrique. Cela l’amuse : il conserve les articles nécrologiques laudateurs dans un album relié en peau de lion. Michael Palin, auteur d’une biographie (non traduite), a été l’un des rares à se rendre en Ouganda sur les traces de "Papa", pour savoir comment il avait échappé à la mort : "Il s’est crashé deux fois la même semaine. La seconde, il a défoncé la porte de l’avion en feu pour sortir. Il s’est retrouvé avec des brûlures et de graves lésions à la tête…" Les séquelles empêcheront l’écrivain de se rendre à la remise de son prix Nobel de littérature, décerné en 1954.

Un autre miracle survient quand le Ritz lui renvoie une malle remplie de souvenirs, oubliée dans les caves de l’hôtel depuis la guerre. Cette madeleine de Proust va nourrir son dernier ouvrage, Paris est une fête.

L’adieu dans larmes

Hemingway quitte son paradis tropical après la révolution cubaine. Les Cubains ont beau le respecter – il est devenu l’ami de Fidel Castro – il ne supporte plus l’antiaméricanisme de l’île.

Retranché dans sa maison aux airs de bunker, dans l’Idaho, il souffre d’hypertension, de diabète, d’impuissance sexuelle, d’une cirrhose, d’un début de la maladie d’Alzheimer et surtout d’une dépression. Devenu paranoïaque, il voyait des agents du FBI partout. Hemingway met fin à ses jours peu avant son soixante-deuxième anniversaire. D’un double coup de fusil de chasse dans la tête.

Sa femme ayant estimé, selon le rapport de police, qu’il s’agissait d’un accident, sa thèse fut retenue, aucune autopsie ordonnée. Comme son père avant lui, l’auteur de Pour qui sonne le glas ne laissera aucune explication – mais parmi ses dernières volontés, celle-ci : "Je préférerais que l’on analyse mon oeuvre plutôt que les infractions de mon existence."

Ses voeux furent exaucés. Il n’a pas seulement eu un impact sur sa génération (Drieu la Rochelle, Kessel, Camus, Sartre). De nombreux écrivains, et pas des moindres, ont continué à rendre hommage à son style. La puissance de ses textes, sa technique d’écriture ont marqué des générations : Salinger, Raymond Carver, Truman Capote, Richard Brautigan, Hunter Thompson, Jim Harrison et tant d’autres. Dans Ardoise, Philippe Djian se livre à un recensement précis de toutes les blessures physiques d’Hemingway au cours de son existence et dénombre trente-deux accidents : de voiture, de bateau, de chasse, etc.

Ses biographes – notamment l’écrivain Jerome Charyn – ont montré quel homme sensible se cachait derrière les masques du boxeur à barbe, du pêcheur d’espadons, du chasseur de fauves et du combattant… Comme si Hemingway avait été victime de l’image virile qu’il voulait donner de lui.

Hemingway en quelques dates

1899: Naissance le 21 juillet à Oak Park (Illinois)

1918: Blessé sur le front italien

1921: Epouse Hadley Richardson

1922: Journaliste à Paris

1923: Naissance de son premier fils, John

1926: Publie Le soleil se lève aussi

1927: Epouse Pauline Pfeiffer

1928: Suicide de son père

1929: Publie L’adieu aux armes

1936: Participe à la guerre d’Espagne

1940: Mariage avec Martha Gellhorn. Publie Pour qui sonne le glas

1944: Participe au Débarquement et à la libération de Paris

1946: Epouse Mary Welsh

1952: Publication du Vieil homme et la mer. Adaptation au cinéma des Neiges du Kilimandjaro

1954: Prix Nobel de littérature

1961: Se suicide le 2 juillet à Ketchum (Idaho)

Voir enfin:

ERNEST HEMINGWAY or The Splendors and Miseries of virility

JC Durbant

Writer and journalist, American and perpetual expatriate, intellectual and macho man, war hero and eternal romantic …

Is there, in this 50th anniversary of his death, a better example of the splendors and miseries of virility than Ernest Hemingway?

Born at the very end of the 19th century (on July 21, 1899) and having lived through two world wars and numerous other smaller conflicts in which he personally participated (WWI ambulance driver, WWII soldier, Greco-Turkish war and Spanish Civil War foreign correspondent), Hemingway was first and foremost a product of the war and a war writer. In fact, from “For Whom the Bell Tolls” to “A Farewell To Arms”, his greatest novels or short stories all turn around his war experiences. And yet, as many of his characters, he was also the eternal romantic and ladies man who kept falling in love and married no less than four times.

But brought up by a quite outdoorsy father who took him on countless camping trips in the woods and lakes of northern Michigan, he also excelled at school at vigorous sports like boxing, track and field, water polo or American football. And he kept all his life an unshakable passion for such manly sports as big game hunting, deep sea fishing or bullfighting. And yet again, as is attested by his early work on his high school’s paper or his cello playing in the school’s orchestra (probably the influence of his mother who was an accomplished musician) as well as his later friendship with Paris-based avant-garde writers or painters (Pound, Joyce or Picasso), he was and remained an intellectual.

Of course, he never fit the image of the fragile and dreamy lovesick writer but he was a prolific author (writing no less than ten novels, nine short story collections and five non-fiction works and finally rewarded in 1954 by the Nobel prize for literature). And above all, he could write very well and worked very hard at his own writing. In fact, he even invented his own writing style, after his famous Iceberg theory which so influenced, then and for very long, American as well as world literature. And still, even when he became a confirmed and famous writer, he kept at his journalism, reaching the highest levels of his second profession with the 1954 Pulitzer prize. And he actually used his very practice of it, with its insistence on terse and to-the- point writing, to improve his novelist’s work and give it that so distinctive and effective style of his.

But, from Italy to Cuba, it’s of course in his lifelong and ceaseless travelling that Hemingway’s multiculturalism and universalism is the most clearly visible. Who would indeed have guessed that this small-town America native would, thanks no doubt and in no small way to the high “monetary exchange rate” of the US dollar as Sherwood Anderson had sagaciously suggested, have spent his entire life across the ocean (from Switzerland to Spain and Africa and of course Paris, the famous “moveable feast” he so eloquently sang about in his novel by the same name)? And that he would have ended up as the best public relations man for the Paris expatriate lifestyle as the hundreds of thousands of Americans who make the pilgrimage every year amply attest?

Yet perhaps such restlessness if not rootlessness had to have its price as, in his waning years (he was only 62 but seriously diminished following several plane crashes from his African years), this most American of writers made the ultimate trip to Hades as, like his father before him, he took his own life on the 2nd of July 1961.


Langue française: Je n’aime pas le show off (Pardon my English)

19 novembre, 2011
L‘anglais ? Ce n’est jamais que du français mal prononcé. Clémenceau
Le ministère de l’Éducation nationale est passionnant mais difficile. J’avais à conduire un certain nombre de chantiers. J’ai travaillé. Je n’aime pas le show off. J’avance step by step. On entre dans une séquence politique intéressante. Ma seule préoccupation est la réélection du président de la République. Luc Chatel
 Français, pour exister, parlez English!  Frédéricic Martel
Le français a fini par devenir une langue africaine à part entière. Achille Mbembe
Qu’est-ce qu’une université? Selon les critères du classement international des institutions d’enseignement supérieur, la bonne université est celle qui, à défaut d’être anglo-saxonne, est composée de professeurs qui se font un point d’honneur d’être publiés dans des revues de langue anglaise et qui, pour faire une impression favorable aux directeurs de ces revues, n’hésiteront pas à s’exprimer en anglais dans les congrès, même s’ils maîtrisent mal cette langue. Jacques Dufresne
Il y a plus de mots anglais sur les murs de Paris qu’il n’y avait de mots allemands sous l’Occupation. Michel Serres

A l’heure où, l’Europe et la France en particulier s’apprêtent à payer comptant le refus pendant des décennies de s’occuper de sa dette et où les bons vieux réflexes d’antiaméricanisme reprennent du service …

Et où, après une énième affaire de plagiat et un remarquable petit numéro de snobisme culturel, nos ministres  ou anciens ministres multiplient les gaffes juste pour exister …

Retour, avec une intéressante tribune du professeur québecois Marc Chevrier, sur la "fatigue linguistique de la France" …

La fatigue linguistique de la France

Marc Chevrier

Professeur au département de science politique, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Texte mis à jour le 20 juillet 2010.

Présentation

Quand la France s’anglicise avec enthousiasme et désinvolture, bien au-delà de ce qu’exigent ses intérêts, quand elle donne l’exemple du zèle dans la soumission au nouvel empire, elle trahit ceux et celles qui depuis Léopold Senghor ont cru à une universalité de la culture française qui survivrait au déclin du pouvoir politique de la France. Le prestige de la culture grecque n’avait-il pas survécu à l’affaiblissement de la Grèce? Marc Chevrier s’interroge ici sur les manifestations et les causes de cette fatigue linguistique de la France, dont il craint qu’elle ne soit le signe d’une fatigue culturelle plus inquiétante encore.

Extrait

« La fin du pouvoir politique français a précipité la fin de la langue française. Même les élites françaises ont jeté la serviette. Elles s’en contrefichent. Elles se sont toutes mises à l’anglais. Et même la classe ouvrière, je ne parle pas que des immigrants, ne se soucie guère non plus de préserver l’intégrité de la langue. » Le New-York Times citant Éric Zemmour.

Texte

Si l’on en croit le médiateur de la République française, Jean-Paul Delavoye, la société française est « fatiguée psychiquement » i. Il semble, toutefois, que la langue française souffre aussi de langueur. Dans son édition du 25 avril 2010, le New York Times a fait écho à la polémique suscitée par le dernier livre du journaliste Éric Zemmour, Mélancolie française, qui raconte comment la France a renoncé à son rêve impérial pour se soumettre à d’autres ambitions non moins impériales, allemande, anglaise ou américaine. Interrogé par le quotidien new-yorkais sur l’avenir du français, l’auteur ne mâche pas ses mots (traduction libre): « La fin du pouvoir politique français a précipité la fin de la langue française. Même les élites françaises ont jeté la serviette. Elles s’en contrefichent. Elles se sont toutes mises à l’anglais. Et même la classe ouvrière, je ne parle pas que des immigrants, ne se soucie guère non plus de préserver l’intégrité de la langue. » ii Partant de cette mélancolique déploration, le journaliste américain fait pourtant sonner deux notes positives en faveur du français. Malgré tous les sombres pronostics sur l’avenir de la langue, plus de la moitié des francophones vivent hors de l’Hexagone, principalement en Afrique. La France n’est plus qu’une grosse île de 65 millions d’habitants parmi une communauté de 200 millions de locuteurs francophones. Et ce renversement démographique explique aussi sans doute pourquoi les meilleurs défenseurs actuels de la langue française proviennent aujourd’hui de l’extérieur de la francophonie hexagonale, pensons au russe Andreï Makine, à la canadienne Nancy Huston ou à l’algérien Mohammed Moulessehoul (alias Yasmina Khadra).

Il est quand même curieux qu’il faille attendre la paternelle sollicitude d’un grand quotidien américain pour rappeler aux Français l’étrange relation qu’ils entretiennent à l’égard de leur langue. Or la grande question soulevée par l’article du New York Times, que le journaliste évoque sans trop insister, est bien sûr ce phénomène d’anglomanie qui semble se généraliser dans toute la France et dont les illustrations ne laissent pas d’étonner. La langue de tous les jours en est affectée ; dans les commerces, les médias, les publicités, en politique, on emprunte directement à l’anglais pour faire moderne, tendance, à la page, pour se distinguer de la « plèbe » restée franchouillarde, pour marquer son appartenance à un monde unifié, globalisé, interconnecté, électrostatique, sans frontières. Les emprunts à l’anglais sont de plus en plus délibérés, choisis à la manière d’une signature, d’un logo, d’une image de marketique qu’on lance à la volée pour épater le Gaulois ; plus l’emprunt est fracassant, grossier, tonitruant, meilleure est la réclameiii. Ainsi à la télévision française organise-t-on des « Talk », comme si la langue française était sans ressource pour nommer une émission de variété. Même le monde de la littérature se place sous le patronage de l’anglo-américain. Ainsi, s’inspirant du Courrier International, pourtant fondé comme une entreprise d’ouverture à la diversité linguistique, un magazine de recensions de livres a pris le nom de Books iv, façon désinvolte d’annexer une publication française au modèle anglo-saxon de revue littéraire (comme le New York Review of Books). Sur la scène parisienne, se faire jouer les trésors de la littérature française en anglais semble être du plus grand chic : ainsi le renommé théâtre du Châtelet a-t-il mis à l’affiche du 28 mai au 4 juillet 2010 une production anglaise de la comédie musicale Les Misérables d’Alain Boublil et de Claude-Michel Schönberg originalement conçue en français d’après le célèbre roman de Victor Hugo. (Quand verra-t-on sur les scènes londoniennes une comédie musicale Hamlet ou King Lear en français?) Dans les grandes entreprises françaises, l’anglais a supplanté le français dans les rouages névralgiques; mêmes les entreprises à vocation strictement nationale voient arriver à leur tête des armées de jeunes managers formés à l’anglo-saxonne, pressés d’appliquer les recettes apprises en anglais à la lecture de manuels américains. Les universitaires français se convertissent aussi frénétiquement à l’anglais. Le prestige des publications dans les grandes revues et maisons d’éditions françaises a faibli ; les embauches dans les universités, les promotions, les honneurs se jouent de plus en plus sur la capacité à publier en anglais dans les forums mondialement cotés, à s’insérer dans les réseaux de recherche « européens » où tout se décline en anglais. Les grandes écoles et les universités françaises, au nom d’une autonomie fraîchement accrue, multiplient les programmes et les formations bilingues ou donnés strictement en anglais, dans l’espoir de toucher une part du marché lucratif des étudiants étrangers qui rêvent de vivre « a french experience » sans dépaysement linguistique. Il n’est pas rare que des professeurs français se vantent de donner leur cours en anglais, sans protestation des bacheliers français, au grand dam des étudiants…. étrangers que la France séduit encore par la langue et la culture. Même le vocabulaire de la politique française se ressent de cette anglomanie. Le secrétaire du Parti socialiste, Martine Aubry, a proposé en avril 2010 de renouveler les politiques sociales françaises en s’inspirant du « care » britannique v. La diplomatie française s’est mise aussi à l’english, en publiant, sous l’impulsion de Bernard Kouchner, ses cahiers (Mondes) en version bilingue. On applaud it même en France à « l’impérialisme cool de l’anglais », ainsi que l’a fait le thuriféraire de la culture américaine Frédéric Martel, dans un texte publié dans Le Point du 28 juillet 2010, « Français, pour exister, parlez English », où il clame sans ambages sa conviction que le français est incapable d’être autre chose qu’une langue de Gaulois rétifs à la modernité, sans dimension internationale ni même européenne.

Si le français fut l’une des langues fondatrices de la construction européenne, il se recroqueville aujourd’hui dans l’arrière-cour de l’Union européenne, détrôné par un « euroglish » triomphant. En 1997, 41% des textes traduits par la Commission européenne étaient des originaux français, contre 12% en 2008, alors que la proportion des textes anglais originaux, de 45% qu’elle était en 1997, est montée à 72% en 2008vi. L’effacement ou la disparition du français dans les institutions de l’Union sont ainsi généralisés. Des services entiers de la Commission européenne ne fonctionnent qu’en anglais, de nombreuses agences de l’Union n’affichent que des pages en anglais dans leurs sites officiels; l’Eurocorps, embryon de corps armé européen qui regroupe des forces de l’Espagne, de l’Allemagne, de la Belgique, de la France et du Luxembourg, planifie ses opérations en anglais à son siège de Strasbourg. Même le Parlement européen a éliminé la signalétique en français de son hémicycle également sis à Strasbourg. Comme l’a noté le journaliste Jean Quatremer de Libération, cet « unilinguisme se traduit par un privilège exorbitant accordé aux anglophones de naissance » qui accaparent ainsi plus de 22% des postes de chef de cabinet de commissaire européen et 38% des postes de porte-parole de la Commission – l’Irlande et le Royaume-Uni ne formant pourtant que 13,3% de la population de l’Unionvii. « Le recul de l’usage du français comme de l’allemand, écrivent Thierry Chopin et Marek Kubišta de la Fondation Robert Schuman, est réel au sein des institutions européennesviii. » Les Français sauvent les apparences en jetant leur dévolu sur des dirigeants européens connaissant la langue française, tel le président de la Commission européenne, le portugais José Manuel Durão Barroso. Mais lorsque ce sont des Français qui prennent les rênes du pouvoir européen, ils escamotent volontiers leur propre langue, ainsi que le fit Jean-Claude Trichet, lors de sa prise de fonction à la Banque centrale européenne, en déclarant : « I am not a Frenchman ». Pas étonnant que l’anglais soit devenu sous la houlette de M. Trichet la seule langue de travail de la Banque centrale sise à Francfort, alors que suprême ironie, le Royaume-Uni ne fait pas partie de la zone euro. Par ailleurs, chez nombre de diplomates et ministres français, parader, in english s’il-vous-plaît, dans les rencontres et les salons internationaux est presque devenu une seconde nature.

Pour les géographes Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot, « le complexe d’infériorité des dirigeants français » met en danger la langue française. « Le géographe, écrivent-ils, doit souligner qu’un système qui oblige ses élites à écrire et à enseigner dans une autre langue que la sienne est un système en danger de mortix. » Par contre, le secrétaire perpétuel de l’Académie française, Mme Hélène Carrère d’Encausse, se semble pas s’inquiéter outre mesure de ces apparences d’affaiblissement et redisait sa foi, en décembre 2009, en la capacité de la France de maintenir son identité linguistique : « Que l’anglais fasse concurrence au français partout dans le monde, qu’il s’y mêle ou le supplante en France, dans certaines entreprises ou dans les universités est fâcheux, mais aussi longtemps que la langue française préserve son intégrité, elle peut résister aux assauts de l’anglaisx. » Il n’empêche que devant l’indifférence avec laquelle une bonne partie de la classe médiatique et politique française considère l’avenir du français sur son propre territoire, qu’à l’écoute des sarcasmes et des railleries qu’y suscite la défense du français associée encore à la ringardise, au passéisme, au repli sur soi alors que la possession ostentatoire de l’anglais parait une marque de promotion sociale, de participation à un monde ouvert et décontracté, qu’à l’écoute de cette jeunesse française délaissant la langue de Brassens et de Piaf pour chanter à tue-tête dans un insipide anglo-américain, qu’à la lecture de ces intellectuels et écrivains français se déclarant à l’étroit dans les jardins de la civilisation française, on ne peut qu’y pressentir les signes d’un pays et d’une culture fatigués, en train de perdre l’art d’exceller par les ressources qui ont fait pendant des siècles le génie du français.

Il est vrai que la situation du français en France n’est pas unique. Tous les pays d’Europe, à part le Royaume-Uni et l’Irlande, connaissent maintenant la concurrence de l’anglais avec leur langue nationale. La belle Italie se désole des anglicismes devenus monnaie courante dans le parler quotidien, y compris celui des politiciens. Un Milanais indigné par l’anglomanie des Piémontais écrivait en 2005 : « Hélas, la perte de toute fierté linguistique est une maladie nationale qui nous a tous contaminésxi. » En Allemagne, la langue de tous les jours s’est imprégnée de nombreux anglicismes. Des commerces et des publicitaires ne s’embêtent plus avec l’allemand et utilisent directement l’anglais dans leurs annonces ; les pourfendeurs de ce mélange d’anglais et d’allemand le nomment le « denglisch »xii. En 2000, le groupe parlementaire des sociaux-démocrates à la chambre basse allemande publiait un document de travail sur l’avenir de la langue allemande, sous la pression des « Anglizismen » et du « globisch »xiii. Bien que l’allemand soit la langue maternelle la plus parlée en Europe et que trois États lui confèrent un caractère officiel, il est moins utilisé que le français dans les institutions européennes et les partis politiques allemands sont divisés sur la politique à prendre sur la langue des communications en Europe. Les Verts allemands n’hésitent plus à user de l’anglais dans leur publicité aux élections européennes, comme s’ils avaient abandonné tout espoir de faire de l’allemand la langue des communications en Europe centralexiv. Toutefois, le gouvernement d’Angela Merkel, issu d’une coalition entre chrétiens-démocrates et libéraux, semble prendre au sérieux l’avenir de l’allemand au sein de l’Union. Ainsi, le chef de la diplomatie allemande, le libéral Guido Westerwelle, a demandé en avril 2010 à la représentante de l’Union européenne pour les Affaires extérieures, Catherine Ashton, d’assurer à l’allemand un rôle important dans le nouveau service extérieur européen, qui pourra compter jusqu’à 8000 employésxv. Du reste, dans la société civile germanophone apparaissent des associations de défense de la diversité linguistique et d’un allemand débarrassé de ces anglicismesxvi. Ainsi s’est créée en 2007 en Allemagne une société de défense de la langue allemande, la Neue Fruchtbringende Gesellschaft, qui compte aujourd’hui 31 000 membres et propose un répertoire de 7200 anglicismes de mauvais aloi. Cette société s’est donnée comme but de promouvoir l’allemand comme langue officielle, de culture et de la science, ainsi que de la soigner et de la protégerxvii.En Suisse, Marco Baschera s’est fait le défenseur d’une pensée authentiquement multilingue et conteste l’idée reçue suivant laquelle l’anglais serait devenu la seule langue universelle, notamment pour la communication des savoirs. Pour le professeur Karl-Heinz Göttert, si l’allemand doit survivre à cet anglais « ratatiné » qu’est aujourd’hui le « globalesisch » envahissant, c’est à la faveur d’une Europe réellement multilinguexviii.

Mais à quel multilinguisme se prépare l’Europe ? Le 14 avril 2010, le président Nicolas Sarkozy a dit vouloir que « tous nos lycéens doivent devenir bilingues et pour certains, trilingues » et « replacer la culture française au lycée »xix. Une étude publiée en 2008 sur l’enseignement des langues dans les écoles des 27 pays de l’Union européenne nous brosse un tableau saisissant des nouvelles « plaques tectoniques » linguistiques qui se dessinentxx. Sans surprise, on apprend qu’en 2005-2006, l’anglais est la première langue étrangère la plus enseignée, soit dans 25 pays de l’Union. Le français est enseigné en priorité dans seulement 2 pays, soit au Royaume-Uni et en Irlande (il est sur un pied d’égalité avec l’allemand au Luxembourg). Lorsqu’une deuxième langue étrangère est enseignée après l’anglais, le français et l’allemand sont à égalité, enseignés chacun dans neuf états. Quoique dépassé par l’anglais, le français est encore très appris en Roumanie, au Portugal, en Italie et à Chypre. En tout et partout, un peu moins de 90% des élèves du secondaire de l’Union européenne apprennent l’anglais, contre 22 à 25% pour le français (distinction étant faite des niveaux inférieur et supérieur du secondaire). Au primaire, l’anglais est appris par 59,0% des élèves en 2006, un taux en constante progression depuis 2002, contre un maigre 6,1% pour le français. En dehors de l’anglais, du français, de l’espagnol, du russe et de l’allemand, très peu d’autres langues sont enseignées comme langue étrangère; l’italien, quatrième langue parlée en Europe, est presque disparu des écoles du continent, sauf à Malte. Autrement dit, sauf exception, les Européens ont peu d’égards, sinon aucun, pour les petites et moyennes langues d’Europe. Si on regarde les langues apprises au secondaire français, l’anglais emporte la palme avec 97,5% des élèves, suivi de l’espagnol avec 43,5%, de l’allemand avec 17,1% et de l’italien, qui attire un triste 4,9%. Bref, lorsque le président Sarkozy proclame vouloir former les lycéens au bilinguisme, on voit ce qu’il veut dire. Cette évolution consacre aussi le déclassement de l’allemand dans les écoles françaises, au profit de l’espagnol, jugé plus facile.

Tous ces chiffres nous montrent que la construction européenne est allée de pair avec un processus d’anglo-massification, en ce sens que les systèmes éducatifs européens ont programmé l’apprentissage prioritaire de l’anglais comme langue seconde, réservant au français et à l’allemand le statut de langue tierce souvent optionnelle. Selon Karl-Heinz Göttert, l’anglais serait aujourd’hui parlé par 51% des Européens, si l’on additionne le pourcentage à la fois de ceux dont l’anglais est la langue maternelle et de ceux dont il est la langue étrangère apprise. On faisant le même calcul pour l’allemand et le français, on arrive respectivement à 32 et 28% de la population de l’Union. Les Européens se dirigent en quelque sorte vers la pratique d’un trilinguisme mou, qui a pour noyau central l’anglais, sucré d’un peu de français ou d’allemand.

La fatigue linguistique française peut s’expliquer par la conjonction d’un triple phénomène de décentrement qui relativise l’importance de la langue française dans les sphères culturelle et géopolitique. Tout d’abord, sur son propre territoire, la France connaît une diversification grandissante de son paysage linguistique en raison de l’immigration. De facto, l’arabe, toutes variantes confondues, est devenu la première langue immigrante de France. Le mouvement de décentralisation engagé depuis les années 1980 a redonné un élan, encore timide, à l’enseignement des langues régionales que le creuset de l’école républicaine avait presque poussées au bord de l’extinction. Un nouvel article adopté lors de la réforme constitutionnelle de juillet 2008 reconnaît que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la Francexxi. » Sur le territoire hexagonal, on dénombre jusqu’à 24 langues régionales encore vivantes. Ensuite, la Francophonie a probablement contribué quelque peu à situer dans l’esprit des Français leur langue et leur culture dans un espace plus vaste que l’Hexagone, encore que pour une bonne part d’entre eux, il s’agisse là d’une donnée abstraite, sans impact sur leur vie nationale. C’est encore un sentiment partagé à l’extérieur de l’Hexagone que les Français observent Acadiens, Québécois, Wallons, Suisses, Antillais, Maghrébins, Africains et tous les francophones d’adoption comme de charmants et inoffensifs locataires d’une langue sur laquelle la France, depuis Paris où tout converge comme jadis à Versailles, exerce des prérogatives régaliennes. La francophonie hors Hexagone est et restera sans doute longtemps trop faible, divisée, dispersée, pour opposer quelque contrepoids conséquent au francocentrisme. Enfin, la France entre dans un monde où elle n’est plus la grande puissance qu’elle avait cru pouvoir être grâce à la grande mais illusoire restauration de sa place dans l’échiquier mondial sous la présidence de Charles de Gaulle. Cruellement vaincue en 1940, la France a réussi en 1945 à se faufiler dans le club des vainqueurs, à retrouver ses droits de puissance coloniale et à acquérir des prérogatives qu’exigeait son rang, tel un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU. Mais depuis son spectaculaire redressement post-1945, la France subit une décote constante dans un monde où elle disparaît, pour reprendre la formule de Nicolas Tenzerxxii. De son empire, il ne reste plus que des miettes dans les caraïbes et dans les océans indien et pacifique. Elle peut difficilement aujourd’hui prétendre au titre de grande puissance, concurrencée d’un côté par des nations émergentes – Chine, Inde, Brésil, Indonésie, etc – et de l’autre engagée dans un processus d’intégration avec une Europe qui ressemble de plus en plus à un empire sans armes unifié par le marché et l’anglais. En somme, une puissance moyenne, de moins en moins exceptionnelle, toujours à la traîne des États-Unis, englobée par l’anglosphère et des blocs plus forts qu’elle, voilà ce que devient la France, pourtant plus populeuse que jamais.

Dans un article publié le 29 mai 2010 (Signs of the Zeitgeist, p. 52), le magazine britannique The Economist se riait des vains efforts déployés par les Français et les Allemands pour défendre leur langue respective face à l’anglais. Il se réjouissait de ce que l’Allemagne n’ait pas, au contraire de la France, fait de sa langue nationale la langue officielle et de ce que la première envisage d’admettre l’anglais comme langue de la justice. Et de conclure l’article (traduction libre) : « Si les mots étrangers pouvaient tuer, l’Angleterre n’eût pas survécu à la conquête normande. » Subtile façon de suggérer que la France et l’Allemagne subissent aujourd’hui une forme de conquête annonçant un nouvel âge féodal… En décembre 2009, dans un article publié dans l’Humanité, le penseur Michel Serres affirmait sans ambages : « Il y a plus de mots anglais sur les murs de Paris qu’il n’y avait de mots allemands sous l’Occupation. »xxiii

En 1962, l’écrivain Hubert Aquin publiait un article retentissant sur la condition du Canada français, qui a marqué les débats intellectuels au Québecxxiv. Il soutenait que le Canada français connaissait une « fatigue culturelle » permanente, en raison d’une tension irrésolue entre son désir d’être une culture globale exprimant toutes les dimensions de l’existence, et sa domination historique par un pouvoir qui tend à dépolitiser toute expression de sa culture et à l’exorbiter par rapport à elle-même, sans cesse tenue de se définir en relation avec un « Autre » jugé supérieur et universel. Il y a loin de la situation présente de la France avec celle du Québec de 1962 ou de 2010. Cependant, à relire Aquin aujourd’hui, on se demande si les Français ont encore le désir et les moyens d’être la culture globale qui avait fait rêver l’écrivain en 1962.

Notes

i. Jean-Paul Delavoye, « La société française est fatiguée psychiquement », Le Monde, 21 février 2010.

ii. Michael Kimmelmal, « Pardon my french », The New York Times, 25 avril 2010.

iii. De retour d’un voyage en France, une journaliste de La Presse dit sa consternation devant la profusion d’anglicismes tape-à-l’œil encombrant la presse féminine française. Voir Anabelle Nicoud, « Les anglicismes à la mode ? », Cyberpresse, 26 avril 2010, voir http://www.cyberpresse.ca .

iv.Voir http://www.booksmag.fr/.

v. Olivier, Schmitt, « Martine Aubry cherche à redynamiser la pensée sociale progressiste », Le Monde, 14 avril 2010. Voir aussi Luc Binet, « Le "care" nécessaire à l’autonomie des personnes », Le Monde, 24 mai 2010; « Martine Aubry : Le "care" c’est une société d’émancipation », Le Monde, 6 juin 2010.

vi. Direction générale de la traduction, Commission européenne, La traduction à la Commission : 1958-2010. Étude, 2009, p. 104. Voir http://ec.europa.eu/dgs/translation/publications/studies/translation_european_commission_fr.pdf .

vii. Jean Quatremer, « L’anglais devient l’espéranto de l’UE », Libération, 17 mars 2010.

viii. Thierry Chopin et Marek Kubišta, « La présence des Français au sein des institutions communautaires : du mythe à la réalité, Questions d’Europe no 159, Les « policy papers » (sic) de la Fondation Robert Schuman, 22 février 2010, voir : http://www.robert-schuman.eu/question_europe.php?num=qe-159 .

ix. Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot, Toute la géographie du monde, Paris, Fayard, 2007, collection Le livre de Poche, p. 142.

x. Hélène Carrère d’Encausse, « Ma patrie, c’est la langue française (Albert Camus) », Séance publique annuelle, 3 décembre 2009, Paris, Palais de l’institut. Voir http://www.academie-francaise.fr/immortels/discours_SPA/carrere_2009.html .

xi. Schiavi Giangiacomo, « Troppi inglesismi in città Aiutateci a salvare l’italiano », Corriere della Sera, 26 juillet, 2005.

xii. Ekkehard König, « Das Deutsche : Von der Weltsprache zu einer europaïcher Sprache unter vielen », Germanistische Mitteillungen, 59, 2004.

xiii. « Die Zukunft der deutschen Sprache », Themenabend der SPD-Bundestagsfraktion, Documente, 24 octobre 2000. Voir http://www.vds-ev.de/literatur/parteien/spd-zukunft.pdf .

xiv. Dossier Deutsche Sprache, Goethe-Institut, « Die Sprache im Kontext einer Sprachpolitik », http://www.goethe.de/kue/lit/dos/dds/de137712.htm.

xv. Voir : http://www.guido-westerwelle.de/Europaeischer-Auswaertiger-Dienst-Deutsch-prominent-vertreten/29627c1i1p/index.html.

xvi.Voir notamment ce groupe Suisse, le « Sprachkreis Deutsch Bubenberg » de Berne. Voir http://www.sprachkreis-deutsch.ch.

xvii. Voir : http://www.fruchtbringende-gesellschaft.de/ .

xviii. Karl-Heinz Göttert, « Englisch als neues Latein. Warum die deutsche Sprache überleben wird », Die Welt, 10 mars 2010, http://www.welt.de/debatte/kommentare/article6719247/Warum-die-deutsche-Sprache-ueberleben-wird.html .

xix. Flore Dalaud, « Sarkozy veut remettre les langues au coeur du lycée », Le Figaro, 14 octobre 2009.

xx. Agence exécutive éducation, audiovisuel et culture, Chiffres clés de l’enseignement des langues en Europe, 2008, 136 p., voir http://www.eurydice.org .

xxi. Nouvel article 75.1 de la Constitution de la Ve République française.

xxii. Nicolas Tenzer, Quand la France disparaît du monde, Paris, Grasset, 2008.

xxiii. « L’anglais, langue unique? », publié sur Humanité (http://www.humanite.fr), 23 décembre 2009.

xxiv. Hubert Aquin, « La fatigue culturelle du Canada français », Liberté, no 23, mai 1962, reproduit dans Jean-Christian Pleau, La Révolution québécoise, Montréal, Fides, 2002, 270 p.

Voir aussi:

Les anglicismes à la mode?

26 avril 2010

Heureusement que le ridicule ne tue pas, me disais-je en dévorant une pile de magazines fraîchement rapportés de Roissy.

J’étais curieuse de découvrir Be Magazine, un jeune titre féminin, ressemblant à Grazia et mâtiné de Voici. J’ai quelque peu déchanté.

“What’s Up sur la planète Be?”, demande-t-on en page 9. Ben je vous retourne la question! me suis-je dit en découvrant les titres aussi exotiques que “Who’s that Girl?”, “Style Wars”, “Happy Culture” et autres sujets “Back to the 90s” et papiers sur les “It-girls”.

La tendance se maintient chez le très branché Jalouse, ce sont les néologismes anglais qui irritent la rétine. Comme ce papier sur les working-girls pas loseuses (sic) usées par trop de workover (sic) qui quittent leur job pour pratiquer la “slow life” (sic). La tendance a même son nom: “l’escapism” (sans le e, s’il vous plaît).

Certes, les Français ont toujours aimé les emprunts (ah! ce fameux shopping qui m’a valu sur ce blogue tant de courriels énervés) mais là je crois qu’on glisse vers une autre étpe: le copié-collé intégral ou le néologisme fantaisiste.

On se souvient que les néologismes à consonnance anglaise n’ont parfois pas cours en dehors des frontières de l’hexagone (c’est le cas je crois de “workover” mais aussi des multiples déclinaisons autour des “it-bags”, “it-girls” qui sont en France des “it-tables” ou des “it-adresses”…) mais j’avoue que là, mes récentes lectures m’ont quand même inspiré d’abord un bon fou rire et ensuite, une vague gêne pour ces précieux et précieuses ridicules d’aujourd’hui.

Est-ce un dommage collatéral du monde de la mode? Une tendance durable dans le paysage médiatique français qui quitte la presse haut-de-gamme pour s’installer dans la presse populaire?

Je vous soumets la question mais j’avoue que de mon côté cela refroidit mes ardeurs magazine puisque finalement, je peux tout aussi bien lire la presse anglophone, tant qu’à faire.

***

AJOUT: Les lecteurs d’Elle M la Mode se souviendront peut-être du billet que Misaa a écrit sur une fausse-blogueuse française complètement follasse qui sévit entres autres sur son blogue La Malveillante. Parmi les perles de Vaness’ se trouvent des traductions complètement incroyables de son blogue qui est aussi en VA: vraiment hilarant.

Voir également:

L’anglais, langue unique ?

L’Humanité

23 Décembre, 2009

« Il y a plus de mots anglais sur les murs de Paris qu’il n’y avait de mots allemands sous l’Occupation » a dit Michel Serres : contre un anglais, langue unique, des associations s’insurgent et lancent un appel.

"Conscientes de la grave menace qui pèse sur l’avenir de la langue française, non seulement dans tous les pays francophones et partout où elle était traditionnellement enseignée et pratiquée, mais aussi et avant tout en France même, plusieurs associations de défense et de promotion de la langue française (liste ci-dessous) lancent cet appel au sursaut et à la lutte commune contre un déclin évitable.

Issus de toutes les courants politiques démocratiques, nous faisons tous ce constat : langue de la République (art. 2 de la Constitution) et de la population, support de notre culture et base évidente de notre « vivre ensemble », premier socle de notre « identité nationale » pour 80 % des personnes récemment sondées, le français est méthodiquement évincé au profit de cet anglais simplifié que promeut avec zèle l’oligarchie internationale des affaires.

Le fait ne doit rien à l’air du temps, ni ne procède d’on ne sait quel darwinisme linguistique comme d’aucuns voudraient le faire accroire pour occulter sa vraie cause dont la nature est politique. Politique, comme en témoigne, par exemple, la récente ratification du protocole de Londres qui donne valeur juridique en France aux brevets rédigés en anglais, ou l’abandon de nos prérogatives linguistiques dans les organismes européens et internationaux. Conçue en premier lieu par de puissants groupes internationaux, cette politique est complaisamment relayée par des élus hexagonaux, plus sensibles aux aspirations des financiers qu’à celles de notre société.

Voici longtemps, en effet, qu’est dépassé le stade de l’emprunt naturel d’une langue à une autre. Au-delà de la liste interminable des « coach », « manager », « discount », « trekking , « yes ! » et autres anglicismes … qui hachent notre vocabulaire quotidien, chacun peut aussi constater l’acharnement de maintes grandes entreprises à nous angliciser de manière insidieuse ou brutale. Empruntant d’abord quelques mots « techniques » à l’anglais, elles basculent désormais leurs produits et leurs enseignes commerciales du français au tout-anglais (« Carrefour Market », « Simply Market », « TGV Family » …) ; puis, en phrases entières, celles de leurs slogans publicitaires, de leurs serveurs téléphoniques, de leurs devises managériales qui rythment ironiquement la souffrance de leurs salariés (France Telecom, dorénavant sans accent, n’a-t-il pas inventé le « time to move !» au risque de susciter la « mood » des suicides ?), suivant en cela le MEDEF qui donne le ton par sa devise « Ready for the future !» ; celles aussi des conseils d’administration et des réunions de travail, y compris dans certains ministères de la République « française »; et, finalement, celles de l’annonce de leur licenciement aux ouvriers de Continental-Clairoix, auxquels on a quand même concédé un traducteur : quel privilège !

Ce n’est pas tout : nos chercheurs, après avoir été à l’origine de tant d’avancées majeures et bien que prenant toute leur part aux avancées de la technologie actuelle, sont systématiquement sommés de publier en anglais. L’actuel gouvernement projette de faire enseigner certaines matières en anglais au lycées et à l’université. Histoire sans doute de se rapprocher du peuple qu’elles sont censées représenter, nos élites politiques se forment désormais en anglais, voire en « tout-anglais » à Sciences-Po (notamment dans la nouvelle antenne rémoise de l’École) ; quant à Mme Pecresse, est-il exact qu’elle souhaite exempter l’Université des très humbles exigences de la loi Toubon ?

Pis : le refus de tout débat public accompagne cette politique linguistique inavouée portée par une élite dé-territorialisée qui, à droite comme à « gauche », méprise ouvertement ses origines et rêve d’un monde uniformisé dans lequel elle pourra enfin ressembler parfaitement à ses maîtres.

La première victime de ce rêve indécent sera la « France d’en bas », celle qui ne fera pas ses classes à Oxford ni ne passera ses vacances à Los Angeles, et qui devra éternellement s’adapter, dans sa vie privée et professionnelle, aux exigences d’une autre langue. Ont également tout à perdre à ce basculement linguistique les Francophones d’Afrique et d’ailleurs, que l’on discrimine honteusement pour tenter d’assimiler la défense du français à un purisme aux relents d’exclusion ; sans oublier le cadre moyen, dont les efforts prenants pour changer de langue et de mode de pensée ne feront jamais le poids face aux « English mother tongue » d’ores et déjà recrutés, de manière discriminatoire, pour certains postes clés.

Le débat citoyen que nous exigeons sur la place de la langue dans notre société est d’autant plus pressant que la construction européenne bruxelloise, au mépris de ses textes officiels, impose un libéralisme linguistique agressif : pour accompagner l’ultra-libéralisme économique, pour détruire ce bien commun par excellence et ce service public gratuit que constituent les langues nationales, les protections juridiques nationales faisant obstacle aux campagnes d’anglophonisation unilatérales qui sévissent partout en Europe, sont froidement démantelées.

Ce déracinement linguistique ne doit plus pouvoir s’accomplir dans l’ombre et le silence : le peuple doit prendre conscience de l’ampleur de l’agression dont il est l’objet, et faire entendre sa voix encore souveraine.

Cet appel s’adresse donc à tout citoyen soucieux de défendre sa culture et, à travers elle, toutes les cultures du monde dont la diversité est indispensable à un véritable internationalisme et au respect mutuel et multilatéral des cultures, à l’opposé d’un nivellement mondialiste insidieusement pré-totalitaire.

Cet appel dénonce aussi la glose « identitaire » de gouvernants qui accompagnent la destruction de notre langue commune ; il revient aux citoyens d’exiger une politique claire en faveur de notre langue maternelle et nationale, et plus généralement en faveur du multilinguisme : au collège et au lycée, renforcer l’enseignement du français, apprendre les bases communes des langues européennes, puis apprendre deux langues étrangères, dont la première serait autre que l’anglais ; défendre l’usage de la langue française dans les institutions internationales et européennes, réaffirmer clairement le français comme langue de l’enseignement et de la Recherche, mettre fin à l’invasion des enseignes et des publicités en anglais.

Cet appel s’adresse aux espérantistes ; aux défenseurs des langues régionales – car lorsque le français n’aura plus qu’un statut domestique (à tous les sens de ce terme !), de quelle place pourront-ils se prévaloir ? – , aux citoyens des DOM, aux travailleurs immigrés qui pensent que l’on peut vivre sereinement en français sans renier ses origines.

Il s’adresse aussi aux amoureux de l’anglais, qui ne doit pas se laisser réduire à cette « langue des affaires et de l’entreprise » dont E.-A. Seillères, alors président du syndicat patronal européen, entendait promouvoir l’usage quasi-exclusif.

Il s’adresse enfin aux chercheurs, aux écrivains, aux poètes, philosophes, enseignants, traducteurs, à tous ceux, ici et ailleurs, dont le français est la langue de création et de réflexion, l’outil de formalisation ou d’expression d’une sensibilité. Tous ceux qui savent ce que l’Histoire, ou leur histoire personnelle, doit à la langue française, à tous ceux qui sentent qu’une langue est plus qu’un simple code de communication parce qu’elle porte des valeurs et une vision du monde autant que des données et des informations.

À tous ceux qui ont compris qu’une langue unique c’est une pensée unique, et que si l’on soumet les hommes d’abord par le verbe et par la pensée, c’est aussi par eux, que les hommes résistent et se relèvent.

* [Alliance Champlain –->www.alliance-champlain.asso.nc] [Association francophonie et avenir (AFRAV)->www.francophonie-avenir.com]

– [Association pour la sauvegarde et l’expansion de la langue française (ASSELAF)->www.asselaf.fr]

– [Avenir de la langue française->www.avenir-langue-francaise.fr] (ALF)

– [Cercle littéraire des écrivains cheminots->http://clec.uaicf.asso.fr%5D (CLEC)

– [CO.U.R.R.I.E.L.->www.courriel-languefrancaise.org] (Collectif Unitaire Républicain pour la Résistance, l’Initiative et l’Emancipation Linguisitique)

– Défense de la langue française – Paris-Île-de-France (DLF Paris-IdF) – http://www.langue-francaise.org [1]

Forum francophone international – France (F.F.I.-France)

Le Droit de comprendre (DDC)

Se portent garants de la signature de leur association :

Pour l’Alliance Champlain, Daniel Miroux Pour l’AFRAV, M. Régis Ravat Pour l’ASSELAF, MM. Philippe de Saint Robert et Philippe Loubière Pour A.L.F. et F.F.I.-France, M. Albert Salon Pour le C.L.E.C., M. Raymond Besson Pour le COURRIEL, M. Georges Gastaud Pour D.L.F.-Paris-Î.d.F., M. Marc Favre d’Échallens Pour D.D.C., M. Thierry Priestley

Voir de plus:

L’anglais devient l’espéranto de l’UE

Jean Quatremer

Bruxelles (UE), de notre correspondant

Libération

Le Monde

17 mars 2010

En quelques années, la retraite ordonnée du français dans les institutions européennes s’est transformée en sauve-qui-peut et l’anglais règne en maître presque incontesté à Bruxelles. On note bien ici ou là quelques îlots de résistance (comme à la Cour de justice de l’UE). Pour combien de temps ?

Désormais, les documents en français de la Commission représentent moins de 20% des textes, le reste étant en anglais. Des services entiers, comme la Direction générale économie et finance ou celle de la concurrence, ne travaillent plus qu’en anglais. Alors que la salle de presse de la Commission est censée être bilingue français-anglais, seuls les communiqués de presse d’une page sont encore traduits, souvent avec retard. La direction générale «transport» est devenue «move» et le Parlement européen a supprimé la signalétique en français de son hémicycle strasbourgeois.

Le site internet de l’UE comporte de plus en plus de pages uniquement anglophones et les sites des agences sont, pour la plupart, en anglais only (Europol, Eurojust, Agence européenne de l’armement, Agence de sécurité alimentaire, etc.). La Banque centrale européenne, pourtant sise à Francfort et dotée d’un président français, ne travaille qu’en anglais, alors que le Royaume-Uni n’est pas membre de la zone euro. L’Eurocorps, qui ne compte pourtant aucun soldat anglophone de naissance, a choisi de ne plus parler qu’anglais… Cet unilinguisme se traduit par un privilège exorbitant accordé aux anglophones de naissance. Ainsi, sur 27 chefs de cabinet de commissaires, six sont native English speakers (contre deux francophones) et sur 34 porte-parole de la Commission, 13 anglophones (contre trois francophones). Pour la première fois, la Commission a même recruté un porte-parole américain…

La victoire de l’anglais s’est faite au nom du pragmatisme : dans une Union à 27, impossible de parler au quotidien les 23 langues officielles, dit-on. Il n’en a jamais été question : il n’y a jamais eu que trois langues de travail (français, anglais, allemand) dans les institutions et deux (français, anglais) en salle de presse. En réalité, l’anglais est perçu comme une langue «neutre» et beaucoup, notamment à l’Est, veulent en terminer avec le français, qu’ils maîtrisent mal.

Voir de même:

Ma patrie, c’est la langue française (Albert Camus)

Mme Hélène Carrère d’Encausse, Secrétaire perpétuel.

SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE

3 décembre 2009

PARIS PALAIS DE L’INSTITUT

Mesdames,

Messieurs de l’Académie,

Le général de Gaulle se plaisait à caractériser la France comme le pays des trois cent soixante-cinq fromages, c’est-à-dire comme le pays d’une prodigieuse diversité, diversité des opinions, des aspirations, des goûts et des comportements. Il rejoignait par là l’analyse de Fernand Braudel démontrant dans sa magistrale étude de l’identité de la France que l’histoire de notre pays était celle de divisions anciennes et puissantes, assemblage hétéroclite de peuples et de civilisations, de parlers, de coutumes et de modes de vie. De cette diversité, le démographe Hervé Le Bras concluait que « la France ne devrait pas exister » ou, mieux encore, qu’il aurait fallu l’inventer et ajouterons-nous, la réinventer toujours. Car, et c’est encore Braudel qui parle, « le passé, ce passé de diversité agresse le présent ». Quelle actualité dans ce propos !

De là l’interrogation constante sur l’identité de la France que Michelet appelait une personne, ce qui est déjà une réponse, l’affirmation d’un lien affectif, quasi charnel avec son pays. Cette identité est aujourd’hui le sujet d’un débat ouvert par l’État, invitant tout Français à dire comment il la conçoit. Curieusement ce débat venu d’en haut coïncide avec un autre débat, récurrent celui-ci, venu des profondeurs de la société, sur un thème qui passionne tout autant, l’orthographe. Qu’un peuple que l’on dit avant tout attentif à ses difficultés matérielles, aux problèmes du quotidien, puisse se mobiliser autour de sujets immatériels, voilà qui est certes réconfortant pour la vie de l’esprit. On peut cependant s’interroger sur la coïncidence de ces deux débats. Quel rapport y a-t-il entre la conscience d’être Français et l’avenir de l’orthographe ? Aucun, serait-on tenté de répondre spontanément. Pourtant, à y regarder de plus près, c’est le constat inverse qui s’impose ; le statut de l’orthographe est lié à l’identité française, particulièrement dans le temps présent. C’est pourquoi je commencerai mon propos par la querelle de l’orthographe.

L’automne qui voit paraître des brassées de nouveaux livres, a été marqué cette année par le succès imprévisible mais considérable d’un réquisitoire contre « la dictature de l’orthographe », qualifiée de mal français dans un ouvrage intitulé Zéro faute et portant la signature d’un talentueux journaliste, François de Closets. Les acheteurs ont plébiscité le livre, radios et télévisions ont convié et loué l’auteur, ouvert leurs micros aux commentaires des lecteurs, et sur la toile les internautes se sont joints au chœur des amoureux de l’orthographe. Ce succès peut à la réflexion trouver une explication dans le constat que les termes du procès sont conformes aux idées caractéristiques de l’air du temps. Le respect, le purisme en ce domaine constitueraient un mode caché mais puissant de discrimination sociale. Certes, écrit l’auteur, ce n’est ni la naissance, ni la fortune qui assurent à l’individu un sens inné de l’orthographe, mais ne pas le posséder condamne à l’exclusion. Et les défavorisés de l’existence ont moins de chances que les autres de surmonter ce handicap. L’expression « discrimination sociale » qui est au cœur de cette analyse suffirait à justifier l’anathème lancé contre l’orthographe. Mais d’autres arguments viennent encore renforcer son discrédit. En faire un critère d’éducation ou de savoir serait absurde à l’ère de l’informatique et des correcteurs d’orthographe. De même que les calculettes ont remplacé la connaissance des tables de multiplication et l’aptitude au calcul mental, les correcteurs d’orthographe suppléent désormais à l’ignorance des règles grammaticales ou lexicales. Haro sur l’effort superflu, notamment sur celui qui sollicite la mémoire. Au surplus le français serait, nous assure-t-on, une langue simple si la nécessité de l’écrire de manière correcte ne créait de fait une seconde langue, différente de celle que tout un chacun parle. Et si l’on tient à respecter cette seconde langue, toujours plus étrangère au français que l’on entend, comment espérer que nos compatriotes trouvent le temps d’en apprendre une troisième, c’est-à-dire l’anglais ou l’allemand, dont la connaissance est indispensable dans notre univers mondialisé ? Ne vaudrait-il donc pas mieux se débarrasser de l’orthographe et opter comme la Zazie de Queneau pour une langue phonétique ? Cette charge contre l’orthographe a trouvé un puissant renfort dans la publication récente d’une enquête conduite en 2005 par l’Éducation nationale et dont on avait d’abord pris grand soin de ne pas ébruiter les conclusions. Cette enquête a comparé le niveau de connaissances orthographiques de trente mille écoliers en 1987 et 2005. Les conclusions en sont atterrantes. L’augmentation spectaculaire du nombre de fautes commises signale une régression des connaissances de deux ans ! En 2005 les élèves de cinquième se retrouvent au niveau des élèves de CM2 de 1987. Et – ici la notion de discrimination sociale est confirmée – les élèves des écoles situées dans des zones défavorisées sont nettement plus en retard que ceux qui fréquentent de bons établissements bien situés socialement. Ce constat déplorable a renforcé tout naturellement le camp de ceux qui veulent sinon en finir avec l’orthographe, du moins entendent la modifier radicalement.

La dictature de l’orthographe, qu’il est désormais de bon ton de dénoncer, est pourtant un phénomène relativement récent, remontant à la seconde moitié du XIXe siècle et qui a joué un rôle décisif dans l’extension de la langue française à toute la société et, en dernier ressort, dans le progrès de la conscience collective.

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le territoire français est resté le domaine de cohabitation de langues différentes, chacune dessinant les contours et les fidélités de communautés distinctes. Bien que François Ier ait décrété en 1539, par l’ordonnance de Villers-Cotterêts, que le français serait la langue du royaume, elle sera longtemps encore celle dont on n’use qu’à la Cour, dans les tribunaux et dans l’administration. Mais ailleurs, le français tarde tant à pénétrer que d’une province à l’autre on ne se comprend guère. Le grand Racine, voyageant en pays d’oc, écrit à La Fontaine : « Je vous jure que j’ai ici autant besoin d’un interprète qu’un Moscovite en aurait besoin à Paris. Je n’entends pas le français de ce pays et on n’entend pas le mien. » Et les auteurs de l’Encyclopédie confirmeront un siècle plus tard cette difficile pénétration du français dans un pays dominé par les patois. « On ne parle la langue [c’est-à-dire le français] que dans la capitale. » Le propos est certes exagéré, car au XVIIIe siècle le progrès du commerce, les grands travaux de construction de routes facilitent déjà la communication à l’intérieur de l’espace français, permettant à la langue de pénétrer quelque peu dans les villes et plus encore à des locutions françaises d’imprégner les patois. Mais ce mouvement n’atteint guère les campagnes, or la France du XVIIIe siècle est un pays essentiellement rural et elle le restera longtemps encore.

C’est l’abbé Grégoire qui sera le maître d’œuvre du rassemblement linguistique. La France diverse n’était guère compatible avec les idéaux universalistes de la Révolution, seule la langue française pouvait, pensait-il, libérer les individus et forger une communauté d’hommes libres. L’abbé Grégoire, qui avait étudié attentivement les pratiques linguistiques de ses compatriotes, était convaincu qu’à peine un Français sur cinq tenait le français pour sa langue maternelle et pouvait en user aisément. Du coup, en accord avec la Convention, il déclara la guerre à tous les parlers en usage dans le pays. L’unité nationale se ferait à partir de la langue commune, et pour y atteindre il faudrait non seulement la parler, mais la lire et l’écrire. Le lien entre le destin de la nation, son identité et la langue commune était ainsi défini. Pour transformer une pluralité de groupes géographiques, sociaux et culturels en un seul peuple conscient de ce qui l’unit, il faudra apprendre la langue à tous ceux qui l’ignorent, c’est-à-dire à la grande majorité des Français. L’école apparaît ainsi comme un des moyens essentiels du projet révolutionnaire. Mais l’histoire n’ira pas aussi vite que l’avait rêvé l’abbé Grégoire. Il faudra attendre la monarchie de Juillet et la création des écoles primaires par Guizot, puis la IIIe République et le projet éducatif de Jules Ferry pour qu’un véritable système scolaire unifié soit créé.

Dès lors la langue française va être portée par l’enseignement obligatoire et gratuit ; et elle sera imposée à tous au détriment des langues régionales et des patois. Les instituteurs, « hussards noirs de la République », vont être les grands artisans de l’unité recherchée. L’école va dispenser un savoir rigoureux permettant à tous de pouvoir lire, écrire, compter et connaître l’essentiel d’une histoire commune. Les tables de multiplication, les listes des départements et leurs subdivisions, une histoire qui commence avec « nos ancêtres les Gaulois », tels sont les composants du patrimoine commun donné à tous les Français. Et la langue française, qui permet de comprendre ce qu’on lit et ce qu’on apprend tient dans cet ensemble une place royale, elle en est le ciment. Et c’est à ce point qu’arrive l’orthographe, qui jusqu’alors avait peu préoccupé les Français.

Dans l’idéal de la IIIe République, la langue enseignée doit être rigoureuse, libérée de la contrainte des divers accents et usages qui marquent les origines géographiques, sociales et caractérisent les manières de parler. Ce que l’on doit enseigner n’est pas le français tel qu’on le parle et tel qu’on l’entend, mais le français écrit. Et pour l’écrire, il faut des règles qui s’imposent à tous, ce qui entraîne le triomphe de la grammaire et de la dictée. Ce pari d’une langue fondée sur l’orthographe n’était pourtant pas si simple à réaliser, car l’orthographe avait été jusqu’alors imprécise, fluctuante et n’avait cessé d’évoluer. Comment écrire ? Comme on parle, en calquant la graphie sur les sons ? Ou bien en conservant aux mots les traces de leur origine latine ou grecque, c’est-à-dire en ignorant la langue parlée ? Le débat s’était ouvert dès le XVe siècle avec l’invention de l’imprimerie et la vogue croissante des ouvrages publiés en français au détriment du latin. Les imprimeurs, confrontés à l’anarchie des écritures, plaident pour une unification de la langue écrite autour d’une norme orthographique. Le grammairien Louis Meigret répondit à leur inquiétude en recommandant l’adoption d’une orthographe phonétique et un maître d’école marseillais, Honorat Rambaud, inventa à cette fin un alphabet de cinquante-deux lettres, invention étrange et fort compliquée qui tomba aussitôt dans l’oubli. Mais Calvin, dont on célèbre cette année le cinq centième anniversaire de la naissance, en écrivant et en traduisant en français les textes sacrés, apportera une grande contribution au progrès de la langue écrite. Ayant ainsi démontré, contre l’Église catholique et la Sorbonne, que le français pouvait tout autant que le latin porter la langue de Dieu, il posait par là même la question de la manière de l’écrire. Son lieutenant, Théodore de Bèze, soutiendra contre Meigret que le français écrit était langue de la lecture silencieuse, du contact de l’esprit avec le texte, avait une identité propre, ce qui impliquait une graphie détachée de tous les parlers.

L’institution de l’Académie française en 1634 va apporter au débat sur la langue une réponse politique. En confiant à l’Académie, et à elle seule, la mission de travailler à l’unité de la langue, Richelieu voulait aussi faire avancer l’unité de la France si diverse. Forte du magistère qui lui était conféré par son fondateur, puis par le roi, son protecteur, l’Académie va au fil des siècles préciser, modifier, simplifier tantôt à grands coups, tantôt par petites touches, selon les circonstances, les mots qu’elle recueille dans son Dictionnaire.

Lors de sa création, Vaugelas avait défini le bon usage : « C’est la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps. »

Si parler comme on le fait à la Cour était chose aisée, suivre l’usage des auteurs, c’est-à-dire des écrits, l’était moins, car l’unité en ce domaine n’existait pas. Nul ne songe alors, à l’Académie, à opter pour une orthographe phonétique, dont Bossuet dénoncera vigoureusement l’absurdité. En revanche, une querelle s’éleva aussitôt, opposant ceux qui défendent l’orthographe ancienne, aussi désordonnée fût-elle, et ceux qui la condamnent. L’historien Mézeray défend la première position, affirmant qu’elle seule permet de suivre les gens de lettres et de se distinguer « des ignorants et des simples femmes ». Mais tous les auteurs du Grand Siècle, Corneille, Racine, La Fontaine, s’élèvent avec force contre cette conception conservatrice et imposent de nombreuses améliorations en supprimant notamment les lettres superflues héritées du latin, qui entravent le rythme des mots.

À leur suite, et de manière constante, les écrivains de l’Académie, Voltaire, Marivaux, d’Alembert, Buffon au siècle des Lumières, puis Victor Hugo, Sainte-Beuve, Anatole France un siècle plus tard, prôneront tous la modernisation de l’orthographe. C’est à leur volonté de réforme que l’on doit les changements spectaculaires dont témoignent les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie. Ainsi en 1740, la graphie de plus d’un quart des mots de la IIIe édition est allégée et, en 1762, la réforme atteint encore près de la moitié des mots. Cet effort de simplification va se poursuivre sans interruption jusqu’à la fin du XIXe siècle. L’Académie, que l’on taxe souvent de conservatisme, aura depuis sa fondation été acharnée à adapter la langue, son lexique, sa graphie aux évolutions de la société, aux progrès techniques et à l’usage. Ce n’est qu’au tournant du siècle, que son zèle réformateur s’est relâché, comme si la langue avait atteint un certain degré de perfection. Mais la question va rebondir, en 1990, dans des conditions inédites, que nul n’avait encore imaginées.

Jusqu’alors l’Académie était reconnue comme l’autorité légitime en matière de langue et ses arrêts étaient considérés comme tables de la loi. En 1990, c’est un premier ministre qui décide de réformer l’orthographe et convoque une commission de spécialistes à cet effet. Sans doute l’Académie sut-elle reprendre l’initiative puisque son Secrétaire perpétuel, Maurice Druon, dont la disparition est pour toute notre Compagnie infiniment cruelle, présida remarquablement aux travaux de la commission. La vérité oblige à reconnaître que l’instance convoquée en grande fanfare aboutit à des conclusions fort modestes. Moins de mille mots modifiés, principalement par la suppression de lettres doubles et de traits d’union, et il fut simplement recommandé d’adopter ces innovations dès lors que l’usage les légitimerait. Ajoutons à cela qu’en 1905, déjà, un avis de l’Académie, qui resta sans effet, proposait les mêmes transformations. Ce qui mérite surtout d’être retenu de cette modeste réforme, c’est la tempête qu’elle déclencha. Au sein de l’Académie d’abord où, contrairement à toutes les réformes passées, les écrivains qui avaient toujours défendu les simplifications y furent dans leur grande majorité opposés. Est-ce parce que l’initiative venait du pouvoir politique et non de l’Académie ? Ou bien plutôt parce que, sensibles à la dégradation rapide de la langue, les académiciens ont pensé que troubler davantage ceux qui en usaient déjà fort mal n’était pas opportun. Mais il est remarquable que la tempête s’étendit à toute la société. Les médias y firent une place considérable et pendant des mois les Français, qui tendent à oublier l’orthographe, débattirent passionnément du sort de l’accent circonflexe. Pouvait-on admettre de ne pas en coiffer le mot voûte ?

C’est à l’école, à ce qu’elle fut depuis le XIXe siècle, que l’on doit sans aucun doute ce phénomène. Si dire le bon usage relevait du magistère de l’Académie, si user d’une langue étincelante a toujours été le privilège des écrivains, c’est à l’école qu’il incomba alors de répandre la langue française dans la société et d’asseoir cette connaissance sur l’orthographe, c’est-à-dire sur la grammaire, et sur les textes. Notre confrère disparu, Léopold Sédar Senghor, disait : « Je pensais dans mon enfance qu’être Français, c’est dans une école du Sénégal comme dans une école de la Beauce apprendre à réciter sans hésiter la litanie des noms en ou – bijou, caillou, chou, genou, hibou, joujou, pou – dont le pluriel exige un [x] et non un [s]. » Ainsi, ce que certains auteurs méprisants ont qualifié de dictature orthographique des instituteurs crispés sur une discipline dépassée était en fait un effort continu pour forger l’unité culturelle de la France. Cette vision de la langue dont la forme écrite devait s’imposer à tous répondait à une longue ambition politique, celle de François Ier, de l’abbé Grégoire et de Jules Ferry, doter le peuple de France de l’unité qui lui avait si durablement manqué.

Qu’y a-t-il de neuf au XXIe siècle qui fasse rebondir le débat ? Et s’agit-il d’une simple querelle sur la manière d’écrire ? Ou bien la question de l’orthographe recouvre-t-elle une réalité plus importante ? Et en quoi touche-t-elle à l’identité de la France ?

Revenons encore à Fernand Braudel, observateur passionné de cette Personne France qui, si diverse, a constamment cherché sa voie vers l’unité. Pendant près d’un siècle, les Français ont été convaincus que la question de leur unité était réglée. Un système politique centralisateur, les chemins de fer, l’industrialisation, l’école et la langue française avaient eu raison, croyaient-ils, de la diversité. Pourtant c’est à une rébellion de la diversité que l’on assiste aujourd’hui.

Notre pays fut toujours terre d’immigration et il sut assimiler de manière incomparable des flux de migrants venus de toute l’Europe et de son empire. S’il y a réussi, c’est parce que ceux qui venaient en France souhaitaient ardemment effacer leurs différences sans pour autant se sentir contraints d’oublier leurs racines. Ils devenaient Français, mais conservaient le souvenir de leurs origines. L’Académie en offre de magnifiques exemples. Joseph Kessel, Eugène Ionesco, Henri Troyat hier ; et maintenant Hector Bianciotti et François Cheng. Tous Français par leur adhésion à une langue et à une culture dont l’esprit universaliste leur a permis de transcender leur patrimoine originel. Léopold Sedar Senghor, encore lui, l’a exprimé magnifiquement. À la question « Pourquoi écrivez-vous en français ? », il a répondu dans Éthiopiques : « Parce que nous sommes des métis culturels. Parce que si nous sentons en nègre, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle, la langue de la civilisation de l’universel. » Mais aujourd’hui pouvons-nous ignorer que la société tend à se fragmenter en communautés, certaines d’origine culturelle, voire religieuse, d’autres sociales ou géographiques. L’assimilation n’est plus un idéal si répandu et la volonté de conserver une identité propre, de se rapprocher de ceux qui partagent cette identité s’affirme. Les notions de société multiculturelle, métissée, miroir de la diversité, ont fait une apparition fracassante dans le vocabulaire politique et médiatique, légitimant l’aspiration à une différence reconnue. La bataille des mémoires particulières, et parfois antagonistes, tend à remplacer la mémoire collective à laquelle des générations d’immigrés adhéraient spontanément. Depuis la fin du XVIIIe siècle, la certitude que tout citoyen appartenait à la nation française n’avait cessé de croître. Désormais la citoyenneté est surtout entendue au sens des droits civiques et sociaux dont on dispose, et n’implique plus automatiquement que l’on participe à un idéal commun. Les raisons de cette dissociation croissante entre citoyenneté et identité sont multiples et l’école tient une grande place dans cette évolution, ou plus exactement les interrogations qui entourent désormais sa mission. L’enseignement, tel qu’il était conçu, enserrait l’élève dans les mailles serrées d’un même savoir lui offrant la maîtrise de la langue, la connaissance de l’histoire nationale, d’une géographie remarquable par sa variété. Ce savoir commun à des générations de toutes origines les avait unifiées dans la certitude de partager un même passé, une même culture, un même patrimoine et par là même d’être unies dans un même destin et une même vision de l’avenir. Mais depuis presque un demi-siècle, des théoriciens de la pédagogie ont imposé au système éducatif français une idée que naïvement ils croyaient neuve, c’est que l’école avait pour mission d’écouter l’enfant au lieu de lui apporter les connaissances qui formeraient son raisonnement. L’école tend ainsi à devenir une auberge espagnole où chacun, qui n’est plus un élève face à un maître, car ces deux termes sont prohibés, l’élève étant devenu un apprenant, apporte ses propres bribes de connaissance, celles de son environnement, de sa sensibilité, au lieu d’y venir chercher un savoir commun. De plus, au siècle des grandes révolutions technologiques où la télévision et l’ordinateur mobilisent l’attention des adolescents pendant plusieurs heures par jour, les informations qu’ils acquièrent sur les écrans ou sur la toile mettent aussi en cause la mission de l’école et de ceux qui y enseignent. Que peut-elle encore leur apprendre, dès lors qu’ils ont des lueurs sur un nombre considérable de sujets ? Que l’école ait pour mission d’apporter des connaissances de base, des outils pour appréhender le monde et surtout former le jugement, nul n’ose plus le dire. Et du coup, les nouvelles générations n’ont plus en commun le patrimoine acquis à l’école, qui leur permettait de ressentir leur appartenance à une même communauté de culture. C’est cette progressive dislocation de la communauté qui déroute nos compatriotes habitués à penser en termes d’unité. Déjà désemparés par un monde ouvert, où l’instant a remplacé le temps, où la culture et la langue française n’occupent plus une place prééminente, ils s’interrogent sur l’évolution en cours et tendent à demander de manière toujours plus inquiète : que signifie être Français ? Et plus encore, qui est Français ?

La langue française telle qu’elle est parlée désormais, traduit cet éclatement progressif de la société. Que les langues régionales revendiquent une place à ses côtés n’est en rien tragique. Elles sont une part de notre histoire et cohabitent pacifiquement avec le français. Nous ne sommes plus au temps de l’abbé Grégoire qui voulait les supprimer. Aujourd’hui, le breton, le basque, le corse sont enseignés dans les écoles et les universités. Et à l’entrée de chaque ville ou village, les plaques indicatrices portent le nom du lieu dans la langue régionale.

Que l’anglais fasse concurrence au français partout dans le monde, qu’il s’y mêle ou le supplante en France, dans certaines entreprises ou dans les universités est fâcheux, mais aussi longtemps que la langue française préserve son intégrité, elle peut résister aux assauts de l’anglais.

La nouveauté est qu’à l’image de la société la langue tend à se fragmenter, des codes, des formes de français à la mode, des usages multiples – ceux des quartiers, des cités, de classes d’âge issues de divers milieux – prolifèrent fondés sur l’idée d’une appartenance identitaire valorisante. Ces usages sont souvent caractérisés par un lexique spécifique et une phonétique particulière. Ils commencent à fasciner certains linguistes et à trouver place dans certains dictionnaires au nom de l’inventivité langagière. On parle désormais de langue et de culture des banlieues, du hip-hop, du rap, de la langue texto… Et plus que d’usages divers de la langue, on use, pour qualifier ces nouvelles pratiques langagières, du terme langue, les situant ainsi au même niveau que la langue française. Mais au-delà de la prolifération des usages langagiers, c’est la séparation entre langue parlée et langue écrite qui pose le plus grave problème. Le français tel qu’on le parle, tel qu’on l’entend ignore les normes élémentaires de la grammaire et de la syntaxe. Ce n’est pas seulement l’imparfait du subjonctif qui a disparu, mais à peu près tous les temps de la conjugaison. Le présent, reflet d’une civilisation de l’immédiat, sert le plus souvent à dire le passé et le futur. Et le mode affirmatif a éclipsé les interrogations et les négations. Enfin les mots employés perdent souvent tout lien avec leur sens réel. En définitive, chacun tend à considérer qu’il peut user de la langue à sa manière. La conséquence en est qu’à l’instar de la situation d’incompréhension qui prévalait au temps de Racine, la communication est malaisée dans la France d’aujourd’hui. L’école en offre un bon exemple. Les professeurs se plaignent d’être injuriés par des élèves, simplement inconscients du sens des mots qu’ils emploient. Inversement les mêmes élèves ressentent les invites professorales à respecter la discipline comme des atteintes verbales à leur dignité. Quel malentendu sur le sens même des mots. Et lorsque les mots n’ont pas la même signification pour deux interlocuteurs, le recours à la violence peut paraître tout naturel.

Il est temps de dire les choses en vrai français et non dans la « novlangue » de la pensée conformiste. La France n’est pas le lieu de cohabitation de tribus qui ne disposeraient que d’un idiome restreint propre à chacune d’entre elles. Nous avons au contraire en commun une langue claire, précise, admirablement construite à partir de règles connues, compliquées parfois, mais que l’on peut maîtriser, comme l’ont prouvé des générations d’écoliers venus de tous milieux et de toutes origines culturelles et dont souvent les parents ne parlaient pas français. « La grammaire est une chanson douce », a écrit un membre de notre Compagnie, et se l’approprier peut être un jeu. Et que dire de la précision des mots de notre langue, du mot juste, cher aux écrivains, qui fait partie de ce que Valéry nommait « les délices de la langue française ». Au demeurant, le respect du mot juste est le propre de toutes les grandes civilisations. Interrogé sur la qualité première exigée d’un ministre, Confucius répondait : « bien connaître le sens des mots », et pour Isocrate « nous faisons de la parole précise le témoignage le plus sûr de la pensée juste ».

Dans la France d’aujourd’hui, où des lignes de fracture culturelles, sociales, de générations troublent une société qui se crut longtemps harmonieuse, la langue doit être une fois encore le lieu et le moyen du rassemblement. C’est elle qui porte notre immense patrimoine culturel, une longue histoire dont nous devons avoir la fierté et des valeurs qui sont celles de la civilisation de l’universel. Mais cette langue doit être la même pour tous, c’est-à-dire que notre référence commune est la langue écrite dont les dictionnaires et les grammaires disent l’usage.

La nécessité du recours à cette langue écrite, socle de notre unité, s’impose au demeurant à chacun à un moment ou l’autre de son existence. Un bon témoignage en est la réapparition d’un métier depuis longtemps oublié, celui d’écrivain public. Ces revenants pullulent désormais, au service des défavorisés de la langue, incapables de remplir des questionnaires ou d’écrire une lettre ; et on les trouve non seulement dans de lointaines banlieues mais au cœur même de la capitale. Peut-on imaginer symbole plus éclatant de la régression du savoir de notre langue ? Il y a un siècle, et les lettres de simples soldats écrites durant la Première Guerre mondiale le montrent bien, tout citoyen de notre pays pouvait écrire une lettre en bon français avec un vocabulaire précis et une orthographe dominée. Les « hussards de la République » avaient bien rempli leur rôle. Il revient aujourd’hui à leurs successeurs de reprendre le flambeau, d’oublier les théories fumeuses vantant le spontanéisme et le savoir inné de l’enfant-roi, pour enfin accomplir leur mission et transmettre la connaissance de la langue française.

Je veux pour conclure en appeler à un poète libanais qui n’a cessé de proclamer les vertus universelles de la langue française, Salah Stetié.

Pour Salah Stetié, « l’identité est profondément liée à la langue et vice versa. C’est d’être énoncées et dites que les choses prennent corps… La langue n’est pas langue seulement, elle n’est pas exclusivement nominative, elle est aussi syntaxe, c’est-à-dire philosophie, ontologie et métaphysique… Là où le français se parle ou s’écrit, un projet unificateur s’esquisse, dont le socle est la culture française, c’est-à-dire l’essentiel. »

 Voir enfin:

Pardon My French

Michael Kimmelman

The NYT

April 21, 2010

Paris

ÉRIC ZEMMOUR, slight, dark, a live wire, fell over his own words, they were tumbling out so fast. He was fidgeting at the back of a half-empty cafe one recent evening near the offices of Le Figaro, the newspaper where he works, notwithstanding that detractors have lately tried to get him fired for his most recent inflammatory remarks about French blacks and Arabs on a television show. Mr. Zemmour, roughly speaking, is the Bill O’Reilly of French letters. He was describing his latest book, “French Melancholy,” which has shot up the best-seller list here.

“The end of French political power has brought the end of French,” Mr. Zemmour said. “Now even the French elite have given up. They don’t care anymore. They all speak English. And the working class, I’m not talking just about immigrants, they don’t care about preserving the integrity of the language either.”

Mr. Zemmour is a notorious rabble-rouser. In his view France, because of immigration and other outside influences, has lost touch with its heroic ancient Roman roots, its national “gloire,” its historic culture, at the heart of which is the French language. Plenty of people think he’s an extremist, but he’s not alone. The other day Nicolas Sarkozy, the French president, sounded a bit like Mr. Zemmour, complaining about the “snobisme” of French diplomats who “are happy to speak English,” rather than French, which is “under siege.”

“Defending our language, defending the values it represents — that is a battle for cultural diversity in the world,” Mr. Sarkozy argued. The occasion for his speech was the 40th anniversary of the International Organization of the Francophonie, which celebrates French around the world. Mr. Sarkozy said the problem is not English itself but “ready-to-wear culture, uniformity, monolingualism,” by which of course he meant English. The larger argument about a decline of traditional values has struck a chord with conservative French voters perennially worried about the loss of French mojo.

The issue is somewhat akin to Americans complaining about the rise of Spanish in classrooms and elsewhere, but more acute here because of France’s special, proprietary, albeit no longer entirely realistic relationship to French. French is now spoken mostly by people who aren’t French. More than 50 percent of them are African. French speakers are more likely to be Haitians and Canadians, Algerians and Senegalese, immigrants from Africa and Southeast Asia and the Caribbean who have settled in France, bringing their native cultures with them.

Which raises the question: So what does French culture signify these days when there are some 200 million French speakers in the world but only 65 million are actually French? Culture in general — and not just French culture — has become increasingly unfixed, unstable, fragmentary and elective. Globalization has hastened the desire of more people, both groups and individuals, to differentiate themselves from one another to claim a distinct place in the world, and language has long been an obvious means to do so. In Canada the Quebecers tried outlawing signs and other public expressions in anything but French. Basque separatists have been murdering Spaniards in the name of political, linguistic and cultural independence, just as Franco imprisoned anyone who spoke Basque or Catalan. In Belgium the split between French and Dutch speakers has divided the country for ages.

And in France some years ago Jacques Toubon, a former culture minister, proposed curbing the use of English words like “weekend,” although nobody paid much attention. The fact is, French isn’t declining. It’s thriving as never before if you ask Abdou Diouf, former president of Senegal, who is the secretary general of the francophone organization. Mr. Diouf’s organization has evolved since 1970 from a postcolonial conglomerate of mostly African states preserving the linguistic vestiges of French imperialism into a global entity whose shibboleth is cultural diversity. With dozens of member states and affiliates, the group reflects a polyglot reality in which French is today concentrated outside France, and to a large extent, flourishes despite it.

“The truth,” Mr. Diouf said the other morning, “is that the future of the French language is now in Africa.” There and elsewhere, from Belgium to Benin, Lebanon to St. Lucia, the Seychelles to Switzerland, Togo to Tunisia, French is just one among several languages, sometimes, as in Cameroon, one among hundreds of them. This means that for writers from these places French is a choice, not necessarily signifying fealty, political, cultural or otherwise, to France. Or as Mr. Diouf put it: “The more we have financial, military and economic globalization, the more we find common cultural references and common values, which include diversity. And diversity, not uniformity, is the real result of globalization.”

Didier Billion is a political scientist with an interest in francophone culture. He agreed. “A multipolar world has emerged,” he said when we met in his office recently. “It’s the major trend of our time, which for the first time is allowing every person on the planet to become, in a cultural sense, an actor on the world stage.

“I was in Iran two months ago. Young Iranians are very proud of their own culture, which is rich and profound. But at the same time they want a window onto the world through the Internet, to have some identity outside Iran, and the important point is that for them there is no contradiction between these two positions. I am very proud of being French, but 40 years ago the French language was a way to maintain influence in the former colonies, and now French people are going to have to learn to think about francophone culture differently, because having a common language doesn’t assure you a common political or cultural point of view.”

This may sound perfectly obvious to Americans, but it’s not necessarily so to France’s growing tea party contingent. The populist National Front party won some 20 percent of the vote in the south last month (less nationwide), despite Mr. Sarkozy’s monthslong campaign to seduce right-wing voters by stressing the preservation of French national identity. Part of that campaign has been affirming a policy of cultural exceptionalism.

A phrase born years ago, “l’exception culturelle,” refers to the legal exclusion of French cultural products, like movies, from international free trade agreements, so they won’t be treated as equivalent to Coca-Cola or the Gap. But if you ask French people, the term also implies something more philosophical. In a country where pop radio stations broadcast a percentage of songs in French, and a socialist mayor in the northern, largely Muslim town of Roubaix lately won kudos for protesting that outlets of the fast-food chain Quick turned halal, cultural exceptionalism reflects fears of the multicultural sort that Mr. Zemmour’s book touches on.

It happens that Mr. Zemmour traces his own roots to Sephardic Jews from Spain who became French citizens while living in Algeria in the 19th century, then moved to France before the Algerian war. He belongs to the melting pot, in other words, which for centuries, he said, absorbed immigrants into its republican culture.

“In America or Britain it is O.K. that people live in separate communities, black with black, white with white,” he said, reflecting a certain antique perspective. “But this is not French. France used to be about assimilation. But since the 1970s the French intelligentsia has called this neocolonialism. In fact it is globalization, and globalization in this respect really means Americanization.”

But of course colorblind French Jacobin republicanism has always been a fiction if you were black or Muslim, and what’s really happened lately, it seems, is that different racial and ethnic groups have begun to argue more loudly for their rights and assert their culture. The election of Barack Obama hastened the process, by pointing out how few blacks and Arabs here have gained political authority.

The French language is a small but emblematic indicator of this change. So to a contemporary writer like the Soviet-born Andreï Makine, who found political asylum here in 1987, French promises assimilation and a link to the great literary tradition of Zola and Proust. He recounted the story of how, 20-odd years ago, his first manuscripts, which he wrote in French, were rejected by French publishers because it was presumed that he couldn’t write French well enough as a foreigner.

Then he invented the name of a translator, resubmitted the same works as if they were translations from Russian, and they won awards. He added that when his novel “Dreams of My Russian Summers” became a runaway best seller and received the Prix Goncourt, publishing houses in Germany and Serbia wanted to translate the book from its “original” Russian manuscript, so Mr. Makine spent two “sleepless weeks,” he said, belatedly producing one.

“Why do I write in French?” he repeated the question I had posed. “It is the possibility to belong to a culture that is not mine, not my mother tongue.”

Nancy Huston, a Canadian-born novelist here, put it another way: “The world has changed.” She moved to Paris during the 1970s. “The French literary establishment, which still thinks of itself as more important than it is, complains about the decline of its prestige but treats francophone literature as second class,” she said, while “laying claim to the likes of Kundera, Beckett and Ionesco, who were all born outside France. That is because, like Makine, they made the necessary declaration of love for France. But if the French bothered actually to read what came out of Martinique or North Africa, they would see that their language is in fact not suffering.

“After the war French writers rejected the idea of narrative because Hitler and Stalin were storytellers, and it seemed naïve to believe in stories. So instead they turned more and more to theory, to the absurd. The French declined even to tell stories about their own history, including the war in Algeria, which like all history can’t really be digested until it is turned into great literature. Francophone literature doesn’t come out of that background. It still tells stories.”

Which may partly account for the popularity of francophone writers like Yasmina Khadra, the best-selling Algerian novelist, whose real name is Mohammed Moulessehoul. We sipped tea one gray day in the offices of the Algerian Cultural Center. A 55-year-old former Algerian Army officer who now lives in Paris heading the center, Mr. Moulessehoul writes novels critical of the Algerian government under his wife’s name, which he first borrowed while in Algeria because the military there had banned his literary work.

“I was born into a poet tribe in the Sahara desert, which ruled for 800 years,” he said, sitting erect and alert, still a soldier at heart. “I read poetry in Arabic. I read kids’ books in Arabic. But at 15, after I read Camus in French, I decided to become a novelist in French partly because I wanted to respond to Camus, who had written about an Algeria in which there were no Arabs. I wanted to write in his language to say, I am here, I exist, and also because I love French, although I remain Arab. Linguistically it is as if I have married a French woman, but my mother is still Arabic.”

He quoted Kateb Yacine, the Algerian writer, who chose to write in French “to tell the French that I am not French.” Yacine called French the treasure left behind in the ruins of colonialism.

“Paris is still fearful of a French writer who becomes known around the world without its blessing,” Mr. Moulessehoul said. “And at the same time in certain Arab-speaking circles I am considered a traitor because I write in French. I am caught between two cultures, two worlds.

“Culture is always about politics in the end. I am a French writer and an Algerian writer. But the larger truth is that I am both.”


Marches des salopes: A quand une Marche des violeurs? (Slut Walks: As slutty as we want to be)

5 juin, 2011
 Nous revendiquons nos atours de filles de joie, notre propension à montrer nos genoux, nos bas résilles et nos oripeaux polissons, car la révolution se fera en talons!  Yagg (collectif de lesbiennes)
Salaud aussi, c’est le plus vieux métier du monde. Isabelle Alonso
Les injonctions en matière de bonne conduite sont particulièrement puissantes parce qu’elles s’adressent d’abord au corps et qu’elles ne passent pas nécessairement par le langage et par la conscience. C’est très difficile de se comporter correctement quand on a une jupe. Si vous êtes un homme, imaginez-vous en jupe, plutôt courte, et essayez donc de vous accroupir, de ramasser un objet tombé par terre sans bouger de votre chaise ni écarter les jambes… La jupe, c’est un corset invisible, qui impose une tenue et une retenue, une manière de s’asseoir, de marcher. Elle a finalement la même fonction que la soutane. Revêtir une soutane, cela change vraiment la vie, et pas seulement parce que vous devenez prêtre au regard des autres. Votre statut vous est rappelé en permanence par ce bout de tissu qui vous entrave les jambes, de surcroît une entrave d’allure féminine. Vous ne pouvez pas courir ! Je vois encore les curés de mon enfance qui relevaient leurs jupes pour jouer à la pelote basque. La jupe, c’est une sorte de pense-bête. La plupart des injonctions culturelles sont ainsi destinées à rappeler le système d’opposition (masculin/féminin, droite/gauche, haut/bas, dur/mou…) qui fonde l’ordre social. Des oppositions arbitraires qui finissent par se passer de justification et être enregistrées comme des différences de nature. (…) Les injonctions en matière de bonne conduite sont particulièrement puissantes parce qu’elles s’adressent d’abord au corps et qu’elles ne passent pas nécessairement par le langage et par la conscience. Les femmes savent sans le savoir que, en adoptant telle ou telle tenue, tel ou tel vêtement, elles s’exposent à être perçues de telle ou telle façon. Le gros problème des rapports entre les sexes aujourd’hui, c’est qu’il y a des contresens, de la part des hommes en particulier, sur ce que veut dire le vêtement des femmes. Beaucoup d’études consacrées aux affaires de viol ont montré que les hommes voient comme des provocations des attitudes qui sont en fait en conformité avec une mode vestimentaire. Très souvent, les femmes elles-mêmes condamnent les femmes violées au prétexte qu’" elles l’ont bien cherché ". Ajoutez ensuite le rapport à la justice, le regard des policiers, puis des juges, qui sont très souvent des hommes… On comprend que les femmes hésitent à déposer une plainte pour viol ou harcèlement sexuel… Pierre Bourdieu (Télérama, 1998)
Enlever le haut rend la drague plus difficile. Les hommes doivent montrer qu’ils savent se tenir. En même temps, une jeune fille qui garde le haut montre une certaine attente conjugale, elle révèle son attente d’une relation sérieuse et de long terme. A l’inverse, une jeune fille sans le haut montre qu’elle est davantage prête à passer un joyeux été (…) La pratique des seins nus est un code culturel très particulier. C’est impensable aux Etats-Unis, ni même au Brésil où le string est de rigueur, mais certainement pas les seins nus ! JC Kauffmann
Depuis longtemps, les prostituées de rues se déguisent en pute pour bien expliquer: le rimmel, les bas-résilles, c’est moi qui vend la marchandise, j’annonce la couleur, laissez la petite secrétaire ou la mère de famille qui fait ses courses.  On savait à quoi s’en tenir.  Mais les marchands de fringues, de musique, de régimes et de cosmétiques ont su convaincre les femmes qu’être un objet était valorisant.  Et que montrer son piercing au nombril était chouette, que le string qui dépasse, la jarretière du bas auto-fixant, la bretelle de soutien-gorge était chouette et libérée.  Bref, la femme marchandise était conquérante, adulée, victorieuse. Et devenait l’étalon. Comme on imposait le voile dans d’autres pays et d’autres cultures, on imposait (moins brutalement mais plus sournoisement, certes) en modèle l’échancré, le transparent, le push-up, le moulant, le fendu, l’épilé, le siliconé. Ce sont ces fausses putes, les "salopes" médiatiques, de Madonna à Britney Spears en passant par Beyoncé qui, en vendant leur cul moulé et gigotant à longueur de vidéo clip ont promu la femme hypersexualisée, libertine et aguicheuse. Et fière de l’être.  "Dior j’adore" nous dit une bouche entr’ouverte et transpirante.  Le Perrier jaillit sur un corps bronzé, et la miss Wonderbra nous dit de la regarder dans les yeux.  La Saint Valentin, une débauche (sans jeu de mot) de peaux montrées pour vendre de la lingerie.  (…) Vous avez vu comment s’habillent les présentatrices télé?  Karine Lemarchand, Melissa Theuriau, Daphné Roulié, Anne-Sophie-Lapix, et des dizaines d’autres ont été choisie pour leur Q. S. (Quotient sexuel) AVANT leur QI.  Normal, sinon elles se feraient zapper entre les pubs qui montrent des filles sublimes.  Forum-doctissimo
Dans l’histoire de la mode, les périodes mini coïncident avec des périodes de prospérité comme dans les années 60 et 80 et les périodes de long avec les périodes de crise comme début 90. C’est la première fois que je vois une telle dichotomie entre les podiums et la réalité. Malgré le contexte international, les créateurs ont quand même fait du mini. Donc soit ils ont une préscience et la situation va s’améliorer, soit ils se sont trompés et les mini ne se vendront pas Cécile Sépulchre (rédactrice en chef adjointe du mensuel de mode "L’Officiel", août 2008)
Comment sortir avec une micro-jupe, viiiiite aidez moi Ma copine Mag s’est dénichée une micro-jupe sexy dans une boutique du boulevard St Michel.En la voyant l’essayer, j’ai toute suite craqué et en ai prise une aussi pour moi. Nous les avons mises le soir même pour une soirée avec quelques copains chez elle. Il fallait voir leurs yeux Le loup de Tex Avery. Après quelques plaisanteries, ils nous ont mises au défi de sortir un dimanche à Eurodisney dans cette tenue. Sur le coup nous avons dit que ce m’était pas un pb et relevé le défi , précisant même que nous irions en RER. Nous ne pouvons plus reculer maintenant. Nous avons prévues tennis et soquettes pour être moins provoc.Que devons nous faire ? Qui a déjà porté une micro-jupe pour sortir? Et quels conseils ? Viiiite, nous sommes dans la m. Paris 75 (forum.doctissimo)
Comment porter la micro-jupe ? …Sans avoir l’air d’être une fille que l’on n’est pas, sinon, c’est facile. La micro-jupe est furieusement tendance, mais la police du style a un boulot dingue à cause du manque d’information à son sujet. Quand je dis micro, c’est micro, la mini reste au fond du placard. A quoi on voit la différence ? La micro est celle que l’on n’ose pas porter… Les 5 points à respecter avec la micro jupe : 1. Elle est vraiment trop courte et se porte soit avec un legging, soit un collant opaque 2. Soit le legging est noir, soit il est noir. A la rigueur il peut rappeler un élément de la tenue, mais à manier avec extrême prudence (en gros, si on n’est pas une fashionista avertie et qu’on n’a pas un style ultra travaillé, on s’en tient au noir). 3. La micro-jupe est en jean, nette sans bavures (pas de fils qui pendent et autres fioritures). Côté couleurs on peut se permettre tout ce qui se fait de sobre, plutôt dans des tons sombres : jean brut, noir, gris. Côté forme, elle est exclusivement droite. 4. Le port de ballerines est obligatoire, aucune autre chaussure ne sera tolérée. Dérogation pour la plage : pas de leggings et des tongs. 5. Le top doit être flou, large, long… Bref le contraire de moulant et décolleté, il peut à la rigueur laisser voir une épaule bien que cette forme soit limite démodée. Caroline Daily (juillet 2008)
A slut is someone who enjoys sex. Samadhi Arktoi
I’ve spent my entire life being judged for my appearance and sexuality. I’m sexual, I have sex, I enjoy sex. I’m not going to be ashamed. Lauren Clair (organiser)
I like to wear tops that show my cleavage and show off my ladies. If that makes me a slut, then I’m a slut. Anne Watson (organiser, Australian Sex Party)
I’m proud to be a slut too, it’s all about “inner sexual confidence”.  Katherine Feeney (journaliste)
It’s a word I avoid, and I bristle when other people use it… Some people tell us they’re resistant to participating under that name. I ended up saying it was about the right to not be called a slut. But I do think that the more we use it, the more we empty it of its connotations. Karen Pickering
Organizers told people to wear whatever they wanted. The message was: Who’s a slut? We all are. Or none of us are. And who cares? It’s a stupid, meaningless concept anyway. “Slut” is just another way of saying “worthless” without having to come up with a reason. Little girls get called sluts before they even know what sex is. If someone calls you a slut, there’s nothing you can say to refute the claim because it never had any cognitive content anyway. If ‘Slut’ is another way of saying worthless, then why state “we are all sluts” – and then say it’s meaningless? If it is another way of saying “worthless”, then it’s not meaningless – and why would we all want to identify as ‘sluts’ if that is the case? Lindsay Beyerstein (‘Sluts like me’)
Aujourd’hui ce que nous faisons c’est SE RÉ-APPROPRIER le mot “salope”. En REPRENANT le mot salope nous lui ENLEVONS SA FORCE. Les gays ont repris le mot ‘queer’, et bravo à eux. Aujourd’hui les femmes et les hommes de Melbourne reprennent à leur compte le mot SALOPE. Leslie Cannold
Si d’une part des critiques ont fusé de tous les côtés, il en a aussi été de même pour une sorte de soutien intuitif, humain, que nous avons reçu. Nous avons accueilli des personnes de tous horizons dans la communauté de la SlutWalk. La marche a rassemblé des grands-mères accompagnées de toute leur famille, des femmes portant le hijab, des jeunes, des vieux, des homos, des hétéros, des trans, des bi, des Noirs, des Blancs, des hommes, des femmes, les salopes et leurs alliés se sont tous réunis pour tous ensemble se lever contre la stigmatisation des victimes. Et si vous n’aimez pas cela, ne venez pas. Karen Pickering (organisatrice de la SlutWalk de Melbourne)
While I support all efforts to challenge violence against women in all its manifestations – my blog is a witness to the global level of that violence – I hesitate to join the marching ranks. I welcome any confrontation with those who would blame the victim in rape. No woman deserves rape or invites sexual assault. I support the basic intention of the march. But I fear it has become more about the right to be ‘a slut’ than about the right to be free from violence. (…) Is it about mocking and sending up, or owning and embracing? Some organisers and supporters say it’s about reclaiming the word slut, using it as a term of empowerment for women. Some say it’s satire, a send-up, a mockery, about emptying the word of its power by making fun of it.
Using slut as the flagship word for this new movement puts women in danger through giving men even more license to think about women in a way that suits them, and not as targets of violence and terrible social discrimination. (…) The men chanting “We Love sluts!” don’t seem to be picking up on any satire. Why would they? Porn culture reinforces the idea that all women are sluts. Slut walks marginalise women and girls who want to protest violence against women but do not want ‘own’ or represent the word ‘slut’. I fear mainstreaming the term even further will increase harassment of women and girls because ‘slut’ will be seen as some kind of compliment. (…) The men who are responding to this message are not getting the irony at all … Men want women to be sluts and now they’re buying in. Gail Dines
As teachers who travel around the country speaking about sexual violence, pornography and feminism, we hear stories from women students who feel intense pressure to be sexually available "on demand". These students have grown up in a culture in which hypersexualized images of young women are commonplace and where hardcore porn is the major form of sex education for young men. They have been told over and over that in order to be valued in such a culture, they must look and act like sluts, while not being labeled slut because the label has dire consequences including being blamed for rape, depression, anxiety, eating disorders, and self-mutilation. Gail Dines and Wendy J Murphy
Utiliser “salope” comme le mot-phare de ce nouveau mouvement met les femmes en danger en donnant aux hommes encore plus de liberté pour considérer les femmes selon ce qui les arrange au lieu de les voir comme les cibles de violences et d’une terrible discrimination sociale. Gail Dines

A quand, pour bien sûr "se réapproprier" le terme et lui "enlever sa force",  une Marche des fiertés des violeurs?

Alors que suite au tsunami DSK la France découvre le machisme de ses élites …

 Et qu’après les grandes avancées des Spice girls, du porno chic et du décharné, des maisons de mode en crise se relancent avec le retour en force de la mini et même  la micro-jupe …

Pendant que, hallalisation oblige,  les filles et les femmes de certaines cités françaises se battent pour simplement porter une jupe

Et que, déniant toute primauté au biologique comme si on pouvait changer de sexe (pardon de "genre"!)  comme de chemise, nos multiculturalistes poussent tranquillement leurs pions dans les manuels scolaires de nos enfants …

Bienvenue, après Toronto, Boston et Melbourne et à présent Paris, Londres et Amsterdam, à la Marche des salopes !

Où, sur le modèle des marches des fiertés homosexelles et ramenant à côté sous les slogans les plus provocateurs les Berlusconi girls à de gentilles madones, des jeunes filles de bonne famille défilent dans les rues déguisées en salopes.

Réhabilitant ainsi, pour le plus grand bonheur des yeux masculins comme il y a 40 ans avec les autodafés de soutien-gorges, le fruit enfin reconnu …

De plus de 2000 ans, du rimmel au bas résille,  de savoirs et d’innovations techniques accumulées et toujours plus largement diffusées par les adeptes du "plus vieux métier du monde"!

Marche des Salopes

Marche des Salopes, le dimanche 22 mai 2011 de 14h à 16h, de Bastille à St Michel

Salopes de tous les pays, de toute condition et origine, unissez-vous!

Parce qu’on en a assez que la morale bien intentionnée vienne mettre son nez dans nos placards,

Parce qu’on refuse une quelconque justification aux agressions physiques et morales,

Parce qu’une jupe ne veut pas dire oui,

Parce qu’on devrait avoir le droit de s’habiller comme nous le souhaitons sans être stigmatiséEs et subir le comportement sexuellement agressif de certains (interpellations, sifflets, etc….)

Parce que PERSONNE NE MERITE D’ETRE VIOLéE

Parce qu’il y en a assez de ces flics (de la morale ou de l’Etat) qui nous disent de ne pas nous habiller comme des catins si on ne veut pas d’ennui et se placent ainsi dans une logique de sanction de toute initiative de réappropriation de notre corps, qui passe également par le choix de nos vêtements.

Car nous n’avons rien à perdre et encore tout à gagner, nous décidons d’occuper la rue en ce jour, de descendre de nos trottoirs pour battre le pavé au son de nos milliers de talons. Cette marche c’est notre marche, et nous la baptisons « Marche des Salopes » à l’exemple de la « Slut Pride » qui s’est tenue à Toronto en réaction aux déclarations d’un policier qui expliquait que pour assurer leur propre sécurité, les femmes devraient éviter de « s’habiller comme des salopes »..

En stigmatisant ainsi les supposées Salopes, l’hétéro-patriarcat bien-pensant ne fait que donner une justification au viol et aux agressions, se plaçant ainsi du côté des agresseurs. Ce genre de propos sexiste et essentialisant, n’est pas seulement insultant pour les femmes, il l’est aussi pour les hommes : ainsi sont-ils tous considérés comme des violeurs en puissance, incapables de réfréner leurs instincts face une prétendue stimulation lubrique de type minijupe, minishort, porte-jarretelles, décolleté, etc…

En enjoignant les femmes à se conformer à un pseudo idéal vertueux d’un autre âge afin de les « protéger », les autorités ne font que ravaler la femme au rang d’objet sexuel, puisque selon leur logique, une femme habillée « comme une salope » ne le fait que pour attirer l’attention des hommes, et n’a donc pas à se plaindre si ceux-ci répondent à ses « sollicitations passives »

Dans un contexte de retour à l’ordre moral, de stigmatisation et de persécution des travailleurEs du sexe, de tentative de récupération raciste et bourgeoise du féminisme au nom de la protection paternaliste de « la femme », nous refusons d’être des victimes, de nous faire voler la parole et de nous laisser faire plus longtemps.

NON C’EST NON!

Nous revendiquons nos atours de filles de joie, notre propension à montrer nos genoux, nos bas résilles et nos oripeaux polissons, car la révolution se fera en talons!

Que vous vous identifiez en tant que salope ou que vous soyez simplement un-e allié-e, peu importe votre identité sexuelle ou votre âge. Venez marcher, rouler, défiler, vous pavaner et crier avec nous.

Un événement organisé par Étudions Gayment

http://etudionsgayment.blogspot.com/

Voir aussi:

Les slutwalks comme nouvelle manifestation du fémininisme ?

Lilzeon

Le Boulevardier

9 mai 2011

Un phénomène étonnant est en train d’enflammer l’Amérique du Nord, depuis Boston et Toronto : les “slutwalks” ou en mauvais français “la marche des salopes“. Tout a démarré le 24 janvier 2011, quand un représentant de la police de Toronto a déclaré, en réaction à un viol à l’Université de York, que “les femmes devraient éviter de s’habiller comme de salopes pour ne pas être victimisées”. Une petite phrase de plus qui a pourtant embrasé les esprits, puisque s’est constituée une association regroupant de grands noms des causes LGBT, queers, ou des “gender studies”. Le principe du mouvement : se réapproprier la terminologie de “slut” pour en faire un élément positif. Et partant, militer pour le droit des femmes (et de n’importe qui d’ailleurs) à s’habiller comme bon lui semble. Alors les slutwalks, vraie manifestation féministe ou phénomène de foire dans les rues ? Petit débat, alors que la première Slutwalk débarque en Europe le 4 juin prochain, simultanément à Londres et Amsterdam.

La dimension positive du mouvement, c’est de lutter contre une forme de laissez-allez dans les mœurs

D’un côté, on n’a jamais autant parlé de viols dans sa dimension la plus médicalisée. Les sujets sont nombreux dans la presse autour des débats sur les castrations chimiques, sur la dimension soin. Sans doute ces domaines sont clés, mais on peut légitimement faire une mise en garde contre une trop grande distanciation de la question des agressions sexuelles. On peut lire les avis de Canadiens sur ce blog qui rappellent que tous les agresseurs ne sont pas des psychopathes du niveau de Jack l’Eventreur, mais bien potentiellement le voisin du coin qui, se laissant aller lors d’une soirée, arrosée ou non, peut commettre des actes irrémédiables. Le combat des mœurs est bien sur le territoire des idées, pas uniquement sur celui de la santé. Les “slutwalks” portent au plus grand nombre ce postulat là : il est question de respect, de choix individuels, de “vivre ensemble”.

Des dangers inhérents à cette tentative de réappropriation de la terminologie de “slut” sont pourtant forts : le risque de cristalliser des adversaires et de rejeter les meilleurs alliés du féminisme : les mecs

Sur le territoire des mœurs toujours, on oublie que les ailes les plus conservatrices sont aussi alimentées par…les femmes. Revendiquer la positivité du mot “salope” (et par extension, une certaine militance pour une féminité disons agressive) peut rendre encore plus inquiètes les femmes de ces organisations. Militer pour des droits à l’indifférence, ce n’est pas forcément militer pour un droit à la différence extrême du commun des mortels. Et dans les manifestations, l’image prime : le photographe de Reuters va avoir tendance à shooter les styles les plus atypiques, les plus forts, les plus déguisés, pas la femme “random” en milieu de cortège. Le mouvement peut donc se retrouver connoté d’une forme d’exclusion envers le grand public.

Les “hommes” semblent bien malmenés dans ce mouvement Dans l’essence même : ce sont eux qui sont mis en cause, accusés non seulement d’un glissement sémantique mais aussi des attitudes. On voit mal comment un homme pourrait tenir un discours sur la positivité du terme “salope” en Europe.

Enfin un autre élément semble compliqué : quand on tombe dans la guerre des signes ostensibles ou ostentatoires, on tombe très rapidement dans des reprises ou d’amalgame avec d’autres combats ; émergent en effet comme clivage dans les discussions autour des slutwalks toute une série de mauvaises blagues ou de contre-exemples sur les femmes en Burqa. De quoi cliver les citoyens dans les rues d’Europe plutôt que de les sensibiliser.

Et vous, vous en pensez quoi ?

Voir aussi:

Le  corset invisible

Pierre Bourdieu

Entretien avec Catherine Portevin

Télérama

5 août 1998

En avant-première du prochain ouvrage de Pierre Bourdieu sur La Domination masculine (éd. du Seuil, 140 p., 85 F, en librairie le 26 août), travaux pratiques avec le sociologue. En partant, chaque semaine, d’un objet, d’un personnage, d’une situation très ordinaires, pour comprendre la subtilité sociale des rapports entre les hommes et les femmes. Aujourd’hui, troisième épisode : la jupe. Ou comment un rectangle de tissu que personne n’aurait idée de remettre en question induit l’entrave des corps et le souci du paraître, d’autant plus puissants qu’ils se transmettent, comme tous les codes de bonne conduite, de mère en fille. Autant de contraintes intégrées dont on ne se libère pas si facilement. Et l’on continue de tirer sur nos jupes et de marcher à petites enjambées, même en jean et souliers plats…

TELERAMA : A quoi sert la jupe?

PIERRE BOURDIEU : C’est très difficile de se comporter correctement quand on a une jupe. Si vous êtes un homme, imaginez-vous en jupe, plutôt courte, et essayez donc de vous accroupir, de ramasser un objet tombé par terre sans bouger de votre chaise ni écarter les jambes… La jupe, c’est un corset invisible, qui impose une tenue et une retenue, une manière de s’asseoir, de marcher. Elle a finalement la même fonction que la soutane. Revêtir une soutane, cela change vraiment la vie, et pas seulement parce que vous devenez prêtre au regard des autres. Votre statut vous est rappelé en permanence par ce bout de tissu qui vous entrave les jambes, de surcroît une entrave d’allure féminine. Vous ne pouvez pas courir ! Je vois encore les curés de mon enfance qui relevaient leurs jupes pour jouer à la pelote basque.

La jupe, c’est une sorte de pense-bête. La plupart des injonctions culturelles sont ainsi destinées à rappeler le système d’opposition (masculin/féminin, droite/gauche, haut/bas, dur/mou…) qui fonde l’ordre social. Des oppositions arbitraires qui finissent par se passer de justification et être enregistrées comme des différences de nature. Par exemple, avec " tiens ton couteau dans la main droite ", se transmet toute la morale de la virilité, où, dans l’opposition entre la droite et la gauche, la droite est " naturellement " le côté de la virtus comme vertu de l’homme (vir).

TRA : La jupe, c’est aussi un cache-sexe?

P.B. : Oui, mais c’est secondaire. Le contrôle est beaucoup plus profond et plus subtil. La jupe, ça montre plus qu’un pantalon et c’est difficile à porter justement parce que cela risque de montrer. Voilà toute la contradiction de l’attente sociale envers les femmes : elles doivent être séduisantes et retenues, visibles et invisibles (ou, dans un autre registre, efficaces et discrètes). On a déjà beaucoup glosé sur ce sujet, sur les jeux de la séduction, de l’érotisme, toute l’ambiguïté du montré-caché. La jupe incarne très bien cela. Un short, c’est beaucoup plus simple: ça cache ce que ça cache et ça montre ce que ça montre. La jupe risque toujours de montrer plus que ce qu’elle montre. Il fut un temps où il suffisait d’une cheville entr’aperçue!…

TRA : Vous évoquez : une femme disant: " Ma mère ne m’a jamais dit de ne pas me tenir les jambes écartées " et pourtant, elle savait bien que ce n’est pas convenable " pour une fille "… Comment se reproduisent les dispositions corporelles ?

P.B. : Les injonctions en matière de bonne conduite sont particulièrement puissantes parce qu’elles s’adressent d’abord au corps et qu’elles ne passent pas nécessairement par le langage et par la conscience. Les femmes savent sans le savoir que, en adoptant telle ou telle tenue, tel ou tel vêtement, elles s’exposent à être perçues de telle ou telle façon. Le gros problème des rapports entre les sexes aujourd’hui, c’est qu’il y a des contresens, de la part des hommes en particulier, sur ce que veut dire le vêtement des femmes. Beaucoup d’études consacrées aux affaires de viol ont montré que les hommes voient comme des provocations des attitudes qui sont en fait en conformité avec une mode vestimentaire. Très souvent, les femmes elles-mêmes condamnent les femmes violées au prétexte qu’" elles l’ont bien cherché ". Ajoutez ensuite le rapport à la justice, le regard des policiers, puis des juges, qui sont très souvent des hommes… On comprend que les femmes hésitent à déposer une plainte pour viol ou harcèlement sexuel…

TRA : Etre femme, c’est être perçue, et c’ est alors le regard de I’homme qui fait la femme?

P.B. : Tout le monde est soumis aux regards. Mais avec plus ou moins d’intensité selon les positions sociales et surtout selon les sexes. Une femme, en effet, est davantage exposée à exister par le regard des autres. C’est pourquoi la crise d’adolescence, qui concerne justement l’image de soi donnée aux autres, est souvent plus aiguë chez les filles. Ce que l’on décrit comme coquetterie féminine (l’adjectif va de soi !), c’est la manière de se comporter lorsque l’on est toujours en danger d’être perçu.

Je pense à de très beaux travaux d’une féministe américaine sur les transformations du rapport au corps qu’entraîne la pratique sportive et en particulier la gymnastique. Les femmes sportives se découvrent un autre corps, un corps pour être bien, pour bouger, et non plus pour le regard des autres et, d’abord, des hommes. Mais, dans la mesure où elles s’affranchissent du regard, elles s’exposent à être vues comme masculines. C’est le cas aussi des femmes intellectuelles à qui on reproche de ne pas être assez féminines. Le mouvement féministe a un peu transformé cet état de fait – pas vraiment en France la pub française traite très mal les femmes ! Si j’étais une femme, je casserais ma télévision ! – en revendiquant le natural look qui, comme le black is beautiful, consiste à renverser l’image dominante. Ce qui est évidemment perçu comme une agression et suscite des sarcasmes du genre " les féministes sont moches, elles sont toutes grosses"…

TRA : Il faut croire alors que, sur des points aussi essentiels que le rapport des femmes à leur corps, le mouvement féministe n’a guère réussi.

P.B. : Parce qu’on n’a pas poussé assez loin l’analyse. On ne mesure pas l’ascèse et les disciplines qu’impose aux femmes cette vision masculine du monde, dans laquelle nous baignons tous et que les critiques générales du " patriarcat " ne suffisent pas à remettre en cause. J’ai montré dans La Distinction que les femmes de la petite bourgeoisie, surtout lorsqu’elles appartiennent aux professions de " représentation ", investissent beaucoup, de temps mais aussi d’argent, dans les soins du corps. Et les études montrent que, de manière générale, les femmes sont très peu satisfaites de leur corps. Quand on leur demande quelles parties elles aiment le moins, c’est toujours celles qu’elles trouvent trop " grandes" ou trop " grosses " ; les hommes étant au contraire insatisfaits des parties de leur corps qu’ils jugent trop " petites ". Parce qu’il va de soi pour tout le monde que le masculin est grand et fort et le féminin petit et fin. Ajoutez les canons, toujours plus stricts, de la mode et de la diététique, et l’on comprend comment, pour les femmes, le miroir et la balance ont pris la place de l’autel et du prie-dieu.

Voir également:

SlutWalk is not sexual liberation

Women need to take to the streets to condemn violence, but not for the right to be called ‘slut’

Gail Dines and Wendy J Murphy

The Guardian

Sunday 8 May 2011

It wasn’t long ago that being called a "slut" meant social death. No "nice" boy would take you home to meet his parents and no "good" girl would ever be your friend. At the same time, refusing to submit to sex meant you were a "prude" or "frigid". In short, there was no right way to be. Things have improved a bit in that young women are more insistent on their right to sexual autonomy, but sexually active women remain vulnerable to harsh social judgments even as the mass media celebrate and encourage such behaviour. And research shows that the label "slut" still has long-term negative consequences, especially for younger girls.

Nevertheless, a group of activists organised an event called SlutWalk, that took place on Saturday in Boston. It followed on the heels of a similar event in Toronto earlier this month, where women rallied in response to a comment made by a representative of the police that "women should avoid dressing like sluts in order not to be victimised".

To be sure, such a comment from law enforcement is highly offensive in suggesting that some victims of rape are responsible for the criminal acts of their attackers. Rather than admonishing women to dress a certain way, police should be warning potential offenders that they should "avoid assaulting women in order not to go to prison".

The fact that more than 2,000 turned out to march around Boston Common suggests that women are, indeed, hungry for sexual autonomy. But something else was at work here: many of the banners protested the ubiquity of sexual violence in the lives of women. Signs made by protesters showed that women are angry with being blamed for male violence and fed up with the failure of the culture to hold men accountable. Clearly the theme of the SlutWalk has struck a nerve, with similar events being planned around the world, including one in London in June.

The organisers claim that celebrating the word "slut", and promoting sluttishness in general, will help women achieve full autonomy over their sexuality. But the focus on "reclaiming" the word slut fails to address the real issue. The term slut is so deeply rooted in the patriarchal "madonna/whore" view of women’s sexuality that it is beyond redemption. The word is so saturated with the ideology that female sexual energy deserves punishment that trying to change its meaning is a waste of precious feminist resources.

Advocates would be better off exposing the myriad ways in which the law and the culture enable myths about all types of women – sexually active or "chaste" alike. These myths facilitate sexual violence by undermining women’s credibility when they report sex crimes. Whether we blame victims by calling them "sluts" (who thus asked to be raped), or by calling them "frigid" (who thus secretly want to be overpowered), the problem is that we’re blaming them for their own victimisation no matter what they do. Encouraging women to be even more "sluttish" will not change this ugly reality.

As teachers who travel around the country speaking about sexual violence, pornography and feminism, we hear stories from women students who feel intense pressure to be sexually available "on demand". These students have grown up in a culture in which hypersexualized images of young women are commonplace and where hardcore porn is the major form of sex education for young men. They have been told over and over that in order to be valued in such a culture, they must look and act like sluts, while not being labeled slut because the label has dire consequences including being blamed for rape, depression, anxiety, eating disorders, and self-mutilation.

Women need to find ways to create their own authentic sexuality, outside of male-defined terms like slut. The recent TubeCrush phenomenon, where young women take pictures of men they find attractive on the London tube and post them to a website, illustrates how easily women copy dominant societal norms of sexual objectification rather than exploring something new and creativeAnd it’s telling that while these pictures are themselves innocent and largely free of sexual innuendo, one can only imagine the sexually aggressive language that would accompany a site dedicated to secret photos of women.

While the organisers of the SlutWalk might think that proudly calling themselves "sluts" is a way to empower women, they are in fact making life harder for girls who are trying to navigate their way through the tricky terrain of adolescence.

Women need to take to the streets – but not for the right to be called "slut". Women should be fighting for liberation from culturally imposed myths about their sexuality that encourage gendered violence. Our daughters – and our sons – have the right to live in a world that celebrates equally women’s sexual freedom and bodily integrity.

Voir aussi :

Should women walk away from the word ‘slut’?

Melinda Tankard Reist

Punch

27 May 2011

Using slut as the flagship word for this new movement puts women in danger through giving men even more license to think about women in a way that suits them, and not as targets of violence and terrible social discrimination.

The global phenomenon that is SlutWalk makes its Australian debut today in Melbourne, with other walks planned for Sydney, Brisbane and Adelaide.

While I support all efforts to challenge violence against women in all its manifestations – my blog is a witness to the global level of that violence – I hesitate to join the marching ranks. I welcome any confrontation with those who would blame the victim in rape. No woman deserves rape or invites sexual assault. I support the basic intention of the march. But I fear it has become more about the right to be ‘a slut’ than about the right to be free from violence.

The walks were sparked by the comments of a Toronto police officer who told 10 college students: “I’ve been told I’m not supposed to say this – however, women should avoid dressing like sluts in order not to be victimised.”

This statement is based on the myth that the primary form taken by unwanted sex is: man on dark street sees woman with not much on, and attacks her while in the grip of uncontrollable lust.

If the policeman wanted to talk about risk factors, he should have talked about friends, lovers and relatives because the majority of perpetrators and those know to the victim. I support smashing myths about rape.

But I’ve been trying to understand the meaning of the slut walks before going into print with my views. I’ve found the explanations given about the meaning of the slut walk confusing.

Is it about mocking and sending up, or owning and embracing?

Some organisers and supporters say it’s about reclaiming the word slut, using it as a term of empowerment for women.

Some say it’s satire, a send-up, a mockery, about emptying the word of its power by making fun of it.

For Sydney SlutWalk organiser Samadhi Arktoi, “a slut is someone who enjoys sex”.

Another organiser, Lauren Clair, is also keen to reclaim the word “slut” as a source of pride, not shame. “I’ve spent my entire life being judged for my appearance and sexuality. I’m sexual, I have sex, I enjoy sex. I’m not going to be ashamed.”

The Australian Sex Party, organising the Brisbane event, says it is proud to embrace the word. “I like to wear tops that show my cleavage and show off my ladies,” says organiser Anne Watson. “If that makes me a slut, then I’m a slut.” . Sex industry spokeswoman Elena Jeffreys has been on Twitter with her “Slut and Proud” messaging.

Entertainment reporter Katherine Feeney is “proud to be a slut” too, saying it’s all about “inner sexual confidence”.

But another Melbourne organiser, Karen Pickering, bristles at the term and understands why many women don’t wish to embrace it.

“It’s a word I avoid, and I bristle when other people use it… Some people tell us they’re resistant to participating under that name. I ended up saying it was about the right to not be called a slut. But I do think that the more we use it, the more we empty it of its connotations.”

In ‘Sluts like me’ Lindsay Beyerstein writes:

Organizers told people to wear whatever they wanted. The message was: Who’s a slut? We all are. Or none of us are. And who cares? It’s a stupid, meaningless concept anyway.

“Slut” is just another way of saying “worthless” without having to come up with a reason. Little girls get called sluts before they even know what sex is. If someone calls you a slut, there’s nothing you can say to refute the claim because it never had any cognitive content anyway.

If ‘Slut’ is another way of saying worthless, then why state “we are all sluts” – and then say it’s meaningless? If it is another way of saying “worthless”, then it’s not meaningless – and why would we all want to identify as ‘sluts’ if that is the case?

So if any woman who has sex is a slut, we should embrace it and be proud of it, but have the right not to be called it. And actually it’s meaningless. Got that clear? Me neither.

The confusion is reflected in young girls asking on Facebook if they have to be “sluts’ to attend.

Using slut as the flagship word for this new movement puts women in danger through giving men even more license to think about women in a way that suits them, and not as targets of violence and terrible social discrimination.

If it is a word to embrace and be proud of, we should all welcome slut Facebook pages then, like this one I wrote about last year.

A number of men certainly seem to enjoy the term and are looking forward to the slut best-on-show parade. Some have posted on FB slut walk pages: “WE love SLUTS!!!!!” And men have apparently chanted the slogan at previous walks.

Owen C Bignell is looking forward to the Melbourne march: “I’ll be in too, if all goes to plan. Shouldn’t be too hard with so many sluts to choose from!!”, he posted on the Melbourne FB wall. The men chanting “We Love sluts!” don’t seem to be picking up on any satire. Why would they? Porn culture reinforces the idea that all women are sluts.

Slut walks marginalise women and girls who want to protest violence against women but do not want ‘own’ or represent the word ‘slut’. I fear mainstreaming the term even further will increase harassment of women and girls because ‘slut’ will be seen as some kind of compliment.

As US anti porn author and activist Gail Dines, currently in Australia, says: ‘‘Men want women to be sluts and now they’re buying in’’.

 Voir enfin:

SlutWalks and the future of feminism

Jessica Valenti

The WP

June 3 2011

More than 40 years after feminists tossed their bras and high heels into a trash can at the 1968 Miss America pageant — kicking off the bra-burning myth that will never die — some young women are taking to the streets to protest sexual assault, wearing not much more than what their foremothers once dubbed “objects of female oppression” in marches called SlutWalks.

It’s a controversial name, which is in part why the organizers picked it. It’s also why many of the SlutWalk protesters are wearing so little (though some are sweatpants-clad, too). Thousands of women — and men — are demonstrating to fight the idea that what women wear, what they drink or how they behave can make them a target for rape. SlutWalks started with a local march organized by five women in Toronto and have gone viral, with events planned in more than 75 cities in countries from the United States and Canada to Sweden and South Africa. In just a few months, SlutWalks have become the most successful feminist action of the past 20 years.

In a feminist movement that is often fighting simply to hold ground, SlutWalks stand out as a reminder of feminism’s more grass-roots past and point to what the future could look like.

The marches are mostly organized by younger women who don’t apologize for their in-your-face tactics, making the events much more effective in garnering media attention and participant interest than the actions of well-established (and better funded) feminist organizations. And while not every feminist may agree with the messaging of SlutWalks, the protests have translated online enthusiasm into in-person action in a way that hasn’t been done before in feminism on this scale.

The protests began after a police officer told students at Toronto’s York University in January that if women want to avoid rape, they shouldn’t dress like “sluts.” (If you thought the days of “she was asking for it” were long gone, guess again.)

Heather Jarvis, a student in Toronto and a co-founder of SlutWalk, explained that the officer’s comments struck her and her co-organizers as so preposterous and damaging that they demanded action. “We were fed up and pissed off, and we wanted to do something other than just be angry,” she said. Bucking the oft-repeated notion that young women are apathetic to feminism, they organized. What Jarvis hoped would be a march of at least 100 turned out to be a rally of more than 3,000 — some marchers with “slut” scrawled across their bodies, others with signs reading “My dress is not a yes” or “Slut pride.”

The idea that women’s clothing has some bearing on whether they will be raped is a dangerous myth feminists have tried to debunk for decades. Despite all the activism and research, however, the cultural misconception prevails. After an 11-year-old girl in Texas was gang-raped, the New York Times ran a widely criticized story this spring that included a description of how the girl dressed “older than her age” and wore makeup — as if either was relevant to the culpability of the 18 men accused of raping her. In Scotland, one secondary school is calling for uniforms to be baggier and longer in an attempt to dissuade pedophiles.

When I speak on college campuses, students will often say they don’t believe that a woman’s attire makes it justifiable for someone to rape her, but — and there almost always is a “but” — shouldn’t women know better than to dress in a suggestive way?

What I try to explain to those students is part of what the SlutWalk protests are aiming to relay on a grander scale. That yes, some women dress in short, tight, “suggestive” clothing — maybe because it’s hot outside, maybe because it’s the style du jour or maybe just because they think they look sexy. And there’s nothing wrong with that. Women deserve to be safe from violent assault, no matter what they wear. And the sad fact is, a miniskirt is no more likely to provoke a rapist than a potato sack is to deter one.

As one Toronto SlutWalk sign put it: “Don’t tell us how to dress. Tell men not to rape.” It’s this — the proactive, fed-upness of SlutWalks — that makes me so hopeful for the future.

Feminism is frequently on the defensive. When women’s activists fought the defunding of Planned Parenthood, for example, they didn’t rally around the idea that abortion is legal and should be funded. Instead, advocates assured the public that Planned Parenthood clinics provide breast exams and cancer screenings. Those are crucial services, of course, but the message was far from the “free abortion on demand” rallying cry of the abortion rights movement’s early days.

Established organizations have good reason to do their work in a way that’s palatable to the mainstream. They need support on Capitol Hill and funding from foundations and donors. But a muted message will only get us so far.

“We called ourselves something controversial,” Jarvis says. “Did we do it to get attention? Damn right we did!”

Nineteen year-old Miranda Mammen, who participated in SlutWalk at Stanford University, says the idea of “sluttiness” resonates with younger women in part because they are more likely than their older counterparts to be called sluts. “It’s also loud, angry, sexy in a way that going to a community activist meeting often isn’t,” she says.

Emily May, the 30-year-old executive director of Hollaback, an organization that battles street harassment, plans to participate in SlutWalk in New York City in August. “Nonprofit mainstays like conferences, funding and strategic planning are essential to maintaining change — but they don’t ignite change,” she says. “It’s easy to forget that change starts with anger, and that history has always been made by badasses.”

Unlike protests put on by mainstream national women’s organizations, which are carefully planned and fundraised for — even the signs are bulk-printed ahead of time — SlutWalks have cropped up organically, in city after city, fueled by the raw emotional and political energy of young women. And that’s the real reason SlutWalks have struck me as the future of feminism. Not because an entire generation of women will organize under the word “slut” or because these marches will completely eradicate the damaging tendency of law enforcement and the media to blame sexual assault victims (though I think they’ll certainly put a dent in it). But the success of SlutWalks does herald a new day in feminist organizing. One when women’s anger begins online but takes to the street, when a local step makes global waves and when one feminist action can spark debate, controversy and activism that will have lasting effects on the movement.

Established feminist groups have had tremendous success organizing feminist action in recent years. The 2004 March for Women’s Lives — put on by the National Organization for Women, NARAL Pro-Choice America, the Feminist Majority Foundation and others — brought out more than 1 million people protesting President George W. Bush’s anti-woman, anti-choice policies. It was an incredible event, but the momentum of the protest largely stopped when the march did.

It’s too early to tell whether SlutWalks will draw people on that scale, but they are different in a key respect. Instead of young women being organized by established groups, SlutWalks have young women organizing themselves — something I believe makes these women more likely to stay involved once the protest is over.

SlutWalks aren’t a perfect form of activism. Some feminist critics think that by attempting to reclaim the word “slut,” the organizers are turning a blind eye to the many women who don’t want to salvage what they see as an irredeemable term. As Harsha Walia wrote at the Canadian site Rabble: “I personally don’t feel the whole ‘reclaim slut’ thing. I find that the term disproportionately impacts women of color and poor women to reinforce their status as inherently dirty and second-class.”

Anti-pornography activist Gail Dines argued, along with victims rights advocate Wendy Murphy, that the SlutWalk organizers are playing into patriarchal hands. They say the protesters “celebrating” the word “slut” and dressing in risque clothing are embracing a pornified consumer sexuality. Frankly, I don’t think any of these women will be posing for the “Girls Gone Wild” cameras anytime soon. Yes, some protesters have worn lingerie, but others have worn jeans and T-shirts. Organizers encourage marchers to wear whatever they want because the point is that no matter what women wear, they have a right not to be raped. And if someone were to attack them, they have a right not to be blamed for it.

In the past, clothing designed to generate controversy has served to emphasize the message that women have a right to feel safe and participate fully in society. Suffragists wore pants called “bloomers,” named for the women’s rights activist Amelia Bloomer. They were meant to be more practical than the confining dresses of the times. But, echoing the criticism of SlutWalk participants today, the media did not take kindly to women wearing pants. The November 1851 issue of International Monthly called the outfits “ridiculous and indecent,” deriding the suffragists as “vulgar women whose inordinate love of notoriety is apt to display itself in ways that induce their exclusion from respectable society.”

The SlutWalkers, in outfits that could be grumpily labeled “ridiculous and indecent,” are not inducing exclusion from respectable society. They’re generating excitement, translating their anger into action and trying to change our supposedly respectable society into one that truly respects men, women and yes, even “sluts.”

Jessica Valenti, the founder of Feministing.com, is the author of “The Purity Myth: How America’s Obsession With Virginity Is Hurting Young Women” and the forthcoming “Why Have Kids?: The Truth About Parenting and Happiness.”

COMPLEMENT:

But 20 summers later, we’re marching in hot pants. (…) To object to these ugly characterizations is right and righteous. But to do so while dressed in what look like sexy stewardess Halloween costumes seems less like victory than capitulation (linguistic and sartorial) to what society already expects of its young women. Scantily clad marching seems weirdly blind to the race, class and body-image issues that usually (rightly) obsess young feminists and seems inhospitable to scads of women who, for various reasons, might not feel it logical or comfortable to express their revulsion at victim-blaming by donning bustiers. So while the mission of SlutWalks is crucial, the package is confusing and leaves young feminists open to the very kinds of attacks they are battling. Rebecca Traister

Ladies, We Have a Problem

Rebecca Traister

The New York Times

July 20, 2011

I wanted to love SlutWalks, the viral protest movement that began this spring after a Toronto police officer told a group of college women that if they hoped to escape sexual assault, they should avoid dressing like “sluts.” In angry response, young women (and men) have marched in more than 70 cities around the world, often dressed in bras, halter tops and garter belts.

But at a moment when questions of sex and power, blame and credibility, and gender and justice are so ubiquitous and so urgent, I have mostly felt irritation that stripping down to skivvies and calling ourselves sluts is passing for keen retort.

This fall will mark the 20th anniversary of Anita Hill’s testimony before Congress about the sexual harassment she experienced while working for Clarence Thomas. Though Hill offered only her own narrative about the behavior she witnessed, her story helped other women build a vocabulary and learn to talk about unjust sexual-power dynamics. Thanks in part to her, we were, by now, supposed to be braver and more skilled at calling out injustice, at exposing or reversing sexual-power imbalances. But 20 summers later, we’re marching in hot pants.

I understand that SlutWalkers want to drain the s-word of its misogynistic venom and correct the idea it conveys: that a woman who takes a variety of sexual partners or who presents herself in an alluring way is somehow morally bankrupt and asking to be hit on, assaulted or raped. Not coincidentally, it is a word that was used to discredit Hill by one of her (since repentant) denigrators, David Brock, who called her “a little bit nutty and a little bit slutty.”

To object to these ugly characterizations is right and righteous. But to do so while dressed in what look like sexy stewardess Halloween costumes seems less like victory than capitulation (linguistic and sartorial) to what society already expects of its young women. Scantily clad marching seems weirdly blind to the race, class and body-image issues that usually (rightly) obsess young feminists and seems inhospitable to scads of women who, for various reasons, might not feel it logical or comfortable to express their revulsion at victim-blaming by donning bustiers. So while the mission of SlutWalks is crucial, the package is confusing and leaves young feminists open to the very kinds of attacks they are battling.

That lack of precision and self-protection leapt out in another recent example of a woman grappling with issues of sexual power. In June, Good magazine published an online personal essay by Mac McClelland, a respected human rights journalist. In it, McClelland recounted how a series of assignments, especially a two-week stint in Haiti in which she spent time with a traumatized rape victim and fought off threatening, unwanted male advances herself, left her with post-traumatic stress disorder and the conviction that the only way to unravel the coil of debilitating anxiety in her chest was by having a consensual but violent encounter with a friend. The essay began with the arresting sentence, “It was my research editor who told me it was completely nuts to willingly” have sex “at gunpoint.”

McClelland’s strategy, like that of SlutWalks, was to regain sexual power through a controlled embrace of the dynamic that had initially rendered her, and women around her, vulnerable. But the story read as if McClelland was so jumpy about writing it that she did so with eyes closed and face scrunched up, rushing to get the words out before she lost her nerve. The result was a flashiness that drew in readers with a “violent sex” headline and taboo premise, but also an imprecision that left her open to reasonable critiques (from those who felt she portrayed Haiti in a colonialist fashion and used the tale of an unnamed rape victim without permission) as well as hateful ones.

On Twitter, not just prudes but peers impugned McClelland’s journalistic abilities; they referred to her as an attention seeker (as if any writer puts forth work without wanting it to garner notice) and a liar, and wondered whether she might not be branded a “geisha” because of her description of sex with a French U.N. peacekeeper. The writer Amy Wilentz unfavorably compared McClelland’s essay to the account of Lara Logan, a journalist assaulted earlier this year in Tahrir Square. Wilentz noted that Logan had “reported it right. The facts, with an element of emotion” — the suggestion being that there is some proper way for a woman to convey a tale of sexual trauma.

It was odd, given that McClelland had not been raped herself, that the tenor of some of the attacks on her read like a compendium of invective commonly used to discredit actual rape accusers. Scanning through them, I found myself again wishing that the young women doing the difficult work of reappropriation were more nuanced in how they made their grabs at authority, that they were better at anticipating and deflecting the resulting pile-on. But I also wondered if, perhaps, this worry makes me the Toronto cop who thought women should protect themselves by not dressing like sluts.

The trouble with Wilentz’s assessment and my own anxieties about self-preservation is that two decades after sitting through Hill’s excruciatingly careful narrative, there is still no way for women to tell stories of sexual injustice that allows them to bypass character assassination.

Logan was herself trashed as an attention monger and for dressing in a manner that invited assault. A young woman who pressed rape charges against two New York City police officers could not be believed, in part, because she was drunk. When an 11-year-old Texas girl was allegedly gang-raped by 19 men, The New York Times ran a story quoting neighbors saying that she habitually wore makeup and dressed in clothes more appropriate for a 20-year-old. The maid who accused Dominique Strauss-Kahn of rape has been discredited for being a liar, and The New York Post claimed she was a prostitute. The young French woman who is pressing charges of attempted rape against Strauss-Kahn — an event she has recounted in a novel — has been painted as an unreliable narrator, young, overdramatic and unstable.

None of us can know the veracity of any of these women’s claims. But the standard response to any public attempt by a woman to upend expectations of consent, passivity and silence — whether she does it calmly or hurriedly, in court or in fiction, or while wearing a corset on Michigan Avenue — is still that she is a little bit nutty and a little bit slutty.

The most sophisticated attempts elicit just as much derision and, frankly, receive a fraction of the attention. All of which suggests that while clumsy stabs at righting sexual-power imbalances may be frustrating, they remain necessary.

Social progress is imperfect, full of half-truths and sloppy misrepresentations. After all, we celebrate the victories of a civil rights movement that was shot through with misogyny, and of a women’s movement riddled with racial, class and sexual resentments. Fighting for power is a complicated, messy process, especially for complicated, messy human beings. Often, the best we can hope for is that our efforts draw a spotlight.

Which, I guess, is enough to make SlutWalkers of us all.

Rebecca Traister is the author of “Big Girls Don’t Cry: The Election That Changed Everything for American Women.”

COMPLEMENT II:

The issues Femen claims to want to discuss are important. They are very, very important, particularly the issue of sex trafficking and prostitution in Eastern Europe. The sexual exploitation of vulnerable and poor women is increasing at astronomical rates. But, this isn’t what the media is discussing. Femen’s insistence on baring their breasts, regardless of what they are actually protesting, just reinforces Patriarchal norms. They have become objects for men to wank over rather than feminist protestors. Whatever message they had is obscured. Instead, their breasts are what are deemed important. (…) Protest needs to be vibrant, engaging and culturally specific but we will not smash the Patriarchy by reinforcing its belief that the only women who matter are those who conform to the Patriarchal Fuckability Test. (…) And, that’s the problem with Femen. Men aren’t listening to the message. They are wanking to the image. Louise Pennington

Femen: Reinforcing the Patriarchal F***ability Test

Louise Pennington

Feminist activist, historian and blogger

The Huffington post

29/10/2012

Femen are back in the media once again. This time they are running about Ikea with their breasts bared to protest Ikea’s decision to edit out all the images of women in their catalogue for the market in Saudi Arabia. Now, I’m quite offended by Ikea’s decision but I’m not sure what protesting in the Ikea in Paris two weeks after the story broke is going to change. In using women’s bodies as a canvas of protest, Femen are using some fairly basic signifiers of woman as object. Their message is obscured by the medium of their protest because the medium conforms to the normalised construction of the Patriarchal Fuckability Test. As Exiled Stardust says, getting naked or stripping aren’t acts of Feminist defiance or resistance. They are simply appeasement since "(m)en don’t care if you write incendiary messages of revolt all over your naked body, as long as they get to see that body." Femen’s activism using the objectification of women’s bodies to make a political point isn’t new. It isn’t clever. It’s just the Patriarchy trying out a new hat. After all, as Megan Murphy has pointed, PETA’s been doing this shit for years. Their male supporters include a veritable who’s who of celebrities with criminal convictions for Violence against Women.

Femen’s use of the female body is a tactic deliberately chosen in order to get recognition in the western media and they seem more interested in the attention than any specific feminist goals. They have already joined the Free Pussy Riot movement and, frankly, there are very few attention-seekers who haven’t hopped on that bandwagon. It’s proving to be quite a profitable one for everyone but the two women currently being transported to a penal colony. Inna Shevchenko demonstrated her "support" for Pussy Riot by destroying a crucifix in Kiev with a chainsaw. This stunt coincided exactly with the court in Moscow finding Pussy Riot guilty of hooliganism; make of that what you will.

Femen have also occupied the Louvre to protest the rape of a young woman called Mariam by two Tunisian police officers. Personally, I think the women of Tunis taking to the streets is a more important and braver protest than a bunch of topless women running around the Louvre. Equally problematic are Femen’s anti-burkha protests. Femen attacked an easy target; veiled Muslim women are some of the most frequently silenced of women’s voices. But Femen aren’t really doing anything really radical here. Instead, they are just doing exactly what western neo-liberal men do: attack a visible target with little to no power. Running about in front of the Eiffel Tower stripping off burkhas to reveal young, thin white women in their underwear isn’t very interesting. Setting up a "bootcamp" in Paris to teach French feminists how to tackle the Patriarchy using tactics developed in the Ukraine is also not very clever. A reversal of the normal imperialism it may be, but it nonetheless shows a rather incredible lack of self-awareness. Thing is, which protests get more coverage? And, which ones really deserve the media attention?

And, this is the problem. The issues Femen claims to want to discuss are important. They are very, very important, particularly the issue of sex trafficking and prostitution in Eastern Europe. The sexual exploitation of vulnerable and poor women is increasing at astronomical rates. But, this isn’t what the media is discussing. Femen’s insistence on baring their breasts, regardless of what they are actually protesting, just reinforces Patriarchal norms. They have become objects for men to wank over rather than feminist protestors. Whatever message they had is obscured. Instead, their breasts are what are deemed important.

We won’t destroy the Patriarchy by reinforcing its constructions of "acceptable" women. We won’t destroy the Patriarchy by targeting one small group of women and demanding that they remove their veil, without even considering the political and cultural structures in which they are either forced or, in some cases, choose to wear the veil. We cannot demand the government of Tunisia tackle the issue of rape by police officers, by running about art galleries naked. We won’t change the control that the Church has by chopping down crosses half-naked. Protest needs to be vibrant, engaging and culturally specific but we will not smash the Patriarchy by reinforcing its belief that the only women who matter are those who conform to the Patriarchal Fuckability Test.

As many a wise feminist has said: if the penis is keen, it probably demeans. And, that’s the problem with Femen. Men aren’t listening to the message. They are wanking to the image.


Langues: Français, pour exister, parlez English et laissez la lecture aux pédés! (Faced with English’s hegemony, will French backslang itself to extinction?)

19 août, 2010
Fuck France (French bestseller, 2010)La France est une garce et on s’est fait trahir Le système, voilà ce qui nous pousse à les haïr La haine, c’est ce qui rend nos propos vulgaires On nique la France sous une tendance de musique populaire On est d’accord et on se moque des répressions On se fout de la République et de la liberté d’expression Faudrait changer les lois et pouvoir voir Bientôt à l’Elysée des arabes et des noirs au pouvoir (Nique la France, Sniper, 2010)
La lecture, c’est pour les pédés! Réponse de collégiens français
Le parler «caillera», ce «langage des exclus» longtemps vu comme une contre-culture «voyou», voire une sous-culture, serait-il devenu tendance chez les jeunes nantis ? Un langage pourtant ultra-code, qui mêle vieil argot et verlan, expressions arabes et africaines. Des mots cash, trash, parfois sexistes, souvent décriés parce qu’ils véhiculeraient la «haine» ? L’intéressée hausse les épaules. «Ca fait longtemps que le verlan a dépassé les limites de la cité», explique-t-elle. De la cour de récré aux boîtes de nuit branchées, il se répand comme une traînée de poudre. On ne rit plus, on s’tape des barres ou on s’charrie. En teuf on kiffe sa race sur de la bonne zik, du son chanmé en matant des meufs. Un vrai truc de ouf. Popularisé avec le «Nique ta mère» de Jamel Debbouze et le tube «Mets ta cagoule» de Michaël Youn, démocratisé par les animateurs radio Maurad et Difool, le verlan a définitivement passé le périph. Le Nouvel Observateur
Il y a un réel engouement bourgeois pour cette culture. Mais c’est aussi la marque d’un encanaïllement un peu pervers. Car à la différence d’un jeune des cités, un «fils de» n’aura aucun mal à jongler avec un autre registre de langue lorsqu’il s’agira de reprendre la boîte de papa…
L’écrit que pratiquent ces jeunes aujourd’hui a changé de perspective et de nature. C’est un écrit de l’immédiateté, de la rapidité et de la connivence: réduit au minimum, il n’est destiné à être compris que par celui à qui on s’adresse. Or, la spécificité de l’écrit par rapport à l’oral est qu’il permet de communiquer en différé et sur la durée: il est arrivé dans la civilisation pour laisser des traces. (…) Ce qui a changé, c’est que nos enfants, qu’on a cru nourrir de nos mots, utilisent un vocabulaire très restreint, réduit à environ 1 500 mots quand ils parlent entre eux – et à 600 ou 800 mots dans les cités. » Les adolescents les plus privilégiés possèdent, certes, une « réserve » de vocabulaire qui peut être très importante et dans laquelle ils piochent en cas de nécessité (à l’école, avec des adultes, lors d’un entretien d’embauche…), ce qui leur permet une « socialisation » plus importante. Mais globalement, ce bagage de mots que possèdent les jeunes a tendance à s’appauvrir quel que soit leur milieu.
Il y a une loi simple en linguistique: moins on a de mots à sa disposition, plus on les utilise et plus ils perdent en précision. On a alors tendance à compenser l’imprécision de son vocabulaire par la connivence avec ses interlocuteurs, à ne plus communiquer qu’avec un nombre de gens restreint. La pauvreté linguistique favorise le ghetto; le ghetto conforte la pauvreté linguistique. En ce sens, l’insécurité linguistique engendre une sorte d’autisme social. Quand les gamins de banlieue ne maîtrisent que 800 mots, alors que les autres enfants français en possèdent plus de 2 500, il y a un déséquilibre énorme. Tout est «cool», tout est «grave», tout est «niqué», et plus rien n’a de sens. Ces mots sont des baudruches sémantiques: ils ont gonflé au point de dire tout et son contraire. «C’est grave» peut signifier «c’est merveilleux» comme «c’est épouvantable».
C’est de la démagogie! Ces néologismes sont spécifiques des banlieues et confortent le ghetto. L’effet est toujours centrifuge. Les enfants des milieux aisés vampirisent le vocabulaire des cités, mais ils disposent aussi du langage général qui leur permet d’affronter le monde. L’inverse n’est pas vrai. Arrêtons de nous ébahir devant ces groupes de rap et d’en faire de nouveaux Baudelaire! La spécificité culturelle ne justifie jamais que l’on renonce en son nom à des valeurs universelles. Cela est valable pour l’excision, la langue des sourds comme pour le langage des banlieues. Dans une étude récente en Seine-Saint-Denis, on a demandé à des collégiens ce que représentait pour eux la lecture. Plusieurs ont fait cette réponse surprenante: «La lecture, c’est pour les pédés!» Cela signifie que, pour eux, la lecture appartient à un monde efféminé, qui les exclut et qu’ils rejettent. Accepter le livre et la lecture serait passer dans le camp des autres, ce serait une trahison. (…) Même les aides jardiniers ou les mécaniciens auto doivent maîtriser des catalogues techniques, entrer des données, procéder à des actes de lecture et d’écriture complexes. Or 11,6% des jeunes Français entre 17 et 25 ans comprennent difficilement un texte court, un mode d’emploi ou un document administratif et ne savent pas utiliser un plan ou un tableau.
Il y a trente ans, l’école affichait cyniquement sa vocation à reproduire les inégalités sociales: l’examen de sixième éjectait du cursus scolaire deux tiers des enfants, en majorité issus des classes populaires, qui passaient alors leur certificat d’études primaires (avec d’ailleurs une orthographe très supérieure à celle des enfants du même âge aujourd’hui). Or on est passé de ce tri affiché à l’objectif de 80% d’élèves au bac, imposant à une population scolaire qui autrefois aurait suivi la filière courte du certificat d’études de rester au collège et au lycée jusqu’à 16 ans.
mais alors il fallait changer complètement les programmes, les méthodes, les structures, les rythmes! Cela n’a pas été fait. A part quelques morceaux de sparadrap appliqués ici et là, l’école est restée la même. Il faut comprendre que l’apprentissage du langage n’est pas aussi naturel qu’il y paraît. C’est un travail. Quand un enfant apprend à parler, il le fait d’abord dans la proximité, dans un cercle étroit de connivence: la langue confirme ce qu’il voit, avec peu de mots. Petit à petit, en élargissant son langage, il quitte ce cocon douillet pour passer à l’inconnu: il va s’adresser à des gens qu’il n’a jamais vus, pour dire des choses dont ces gens n’ont jamais entendu parler. Il faut avoir l’ambition d’élargir le monde pour s’emparer des mots, et il faut s’emparer des mots pour élargir le monde. Mais, pour cela, l’enfant a absolument besoin d’un médiateur adulte à la fois bienveillant et exigeant qui transforme ses échecs en conquêtes nouvelles – «Je n’ai pas compris ce que tu veux me dire; il est important pour moi de te comprendre» – quelqu’un qui manifeste cette dimension essentielle du langage: l’altérité.
A cause de l’évolution sociologique de ces trente dernières années, l’activité professionnelle des mères, l’éloignement des grands-parents, l’école a accepté des enfants de 2 ans sans rien changer à sa pratique: ces petits se retrouvent dans des classes de 30, avec une maîtresse et, au mieux, une aide maternelle, à un âge où le langage explose (on passe de 50 à 300 mots et on inaugure les premières combinaisons syntaxiques). Dans ce contexte, ils restent entre eux. Cette réponse de l’école maternelle n’est pas honorable. Elle creuse encore le fossé culturel. C’est une catastrophe pour l’épanouissement psycholinguistique de l’enfant!
Mais je ne veux pas faire des enseignants des boucs émissaires ni des cyniques. Ils sont pris dans un système qui leur assigne des objectifs sans leur donner les moyens de les atteindre, et ils souffrent d’être obligés de laisser des enfants sur le bord du chemin. Lors de leur formation, dans les IUFM, on ne les prépare pas à jouer leur rôle. Et puis on cultive cette idée farfelue que, une fois les mécanismes de la lecture acquis, les enfants vont s’en emparer gaillardement et se mettre à lire. Certainement pas! Ils ont besoin d’être accompagnés: on ne lit pas un conte comme un énoncé de mathématiques.
J’ai vu des mômes pleurer de joie à la remise des résultats du CAP de «technicien de surface», exactement comme des candidats à l’agrégation. On leur fait croire que ce «diplôme» est important, alors qu’il est dérisoire. Pour aggraver les choses, on enseigne le français dans les filières professionnelles comme en maîtrise de linguistique: on leur fait étudier le «schéma narratif», l’«arrière-plan» et l’«avant-plan», le «champ lexical» ou encore les «connecteurs d’argumentation», des concepts de pseudo-analyse sémiotique éloignés de l’univers du bon sens. C’est une forme de désespoir pédagogique qui révèle un vrai renoncement à faire partager à des élèves de culture populaire la vibration intime qu’engendre un beau texte.
Je trouve scandaleux que nous relâchions dans la nature chaque année plus de 50 000 jeunes de 17 ans en situation d’illettrisme. Il faut les convaincre qu’il n’est jamais trop tard pour retrouver une perspective de savoir menant à une insertion professionnelle et sociale. Certes, il est plus difficile d’apprendre à lire et à écrire correctement à 17 ans qu’à 6 ans, mais tout est encore possible. La plasticité de l’intelligence est considérable. Alain Bentolila (linguiste et spécialiste de l’illettrisme)
Doit-on se satisfaire de l’affaiblissement du français ? Certainement pas. En même temps, la langue française n’est pas menacée à domicile, même si elle l’est à l’international. Que faire alors ? Pour être constructif, plusieurs idées peuvent être avancées. Il faut par exemple renouveler et redynamiser notre langue en s’appuyant sur le français des quartiers, source permanente d’invention linguistique. On compte aujourd’hui plusieurs milliers de mots en verlan qui enrichissent notre langue. Valorisons-les dans les dictionnaires et les écoles. Frédéric Martel

Anglais parlé par près de la moitié des citoyens de l’Union, moins du quart  des documents de l’UE rédigés en français, français de moins en moins parlé en Europe, chiffres de la francophonie largement surestimés (par au moins un facteur de 2 : 450 contre en réalité moins de 200 millions), français même dépassé par le portugais, le bengali, le russe et le japonais, ringardisation du français contre un américain toujours plus tendance, exportations de livres en chute libre, cinéma  dans les salles à 60 % américain (contre 37 % pour  les films français), fascination des minorités branchées homos en tête pour l’américain …

Alors qu’un PS toujours aussi en mal d’idées nous sort de nulle part un "care" qu’aucun de ses thuriféraires n’arrive à expliquer clairement pour tenter de nous refourguer la maternalisation de la société qui avait le succès que l’on sait de sa précédente candidate …

Et en ces temps étranges où, encanaïllement bourgeois oblige, l’on décore les "slameurs"et prime ou célèbre les auteurs de «Kiffe kiffe demain» ou autres "Nique la France"

Pendant qu’en Afrique un nouveau pays francophone, pour lequel le Pays des droits de l’homme avait été jusqu’à soutenir des génocidaires, passe à l’anglais

L’ancien conseiller culturel Frédéric Martel en profite pour régler ses comptes contre, de l’Académie française à la Délégation générale à la langue française et à la Commission générale de terminologie et de néologie, "les vrais fossoyeurs de la langue française".

Certes, sans compter un rare et rafraichissant refus de l’anti-américanisme ambiant, il a le mérite de ressortir au passage quelques chiffres éloquents sur la réalité de l’irrémédiable affaiblissement (inévitablement aggravé par le simple effet mécanique de la démographie et la montée en puissance des pays émergents), de la place de la langue de Molière et de la francophonie dans le monde.

Et, face à la décevante indigence des arguments de ses détracteurs, ses critiques font souvent mouche: les frilosités et les lenteurs d’une poussiéreuse Académie française (dont il faut "attendre que les vieux sages parviennent à la lettre de l’alphabet adéquate pour autoriser l’entrée d’un mot dans le dictionnaire"), le service très souvent désagréable et les prix exorbitants du  café ou bar français du coin, le mépris des langues régionales en France, les ratés et les hypocrisies de notre politique culturelle (reprise pourtant par les Chinois eux-mêmes avec leurs centres Confucius!) plombée par le jeu de chaises musicales pour caser ou recaser les copains, les insuffisances de notre enseignement des langues (à qui, fétichisme de la diversité oblige, on fait par ailleurs dépenser des fortunes en examinateurs d’haoussa ou bambara pour une poignée de candidats au bac!).

Mais, sans compter les incohérences ou contradictions (le français est-il oui ou non menacé à domicile ?), voire les propositions douteuses (pourquoi ne pas profiter de l’internet justement comme l’a d’ailleurs proposé une Académie pour une fois en avance sur son temps, pour se débarrasser de ces accents circonflexes inutiles ?, la priorité pour nos chères têtes blondes encapuchonnées et cagoulées des « cités » « condamnées à ne s’adresser qu’à ceux qui nous ressemblent où « l’échec devient signe de reconnaissance du clan », est-elle vraiment de passer le peu de temps scolaire qui leur reste à parler verlan? – qui a oublié l’s impasses aux Etats-Unis d’un projet comme l’ebonics ?), comment ne pas y voir, à l’instar du linguiste Alain Bentolila, autre chose que la plus pure démagogie (la défense tout azimuts de la diversité, minorités branchées homos et toutcouleurs, apologie du français des quartiers et du verlan, dénonciation du débat sur l’identité nationale et de Zemmour, etc.) ?

Du moins pour ceux qui (sans compter que, d’"ordinateur" à "logiciel" ou "climatisation," les francisations peuvent être parfois particulièrement réussies) en ont marre d’être bombardés à longueur de journée, de gay à respect, hard, soft, green, light, pitch, live ou package (mais aussi de beur, teuf, keuf, djeun ou meuf maintenant dans le Petit Robert), à tous ces qualificatifs qui n’ont sans autre raison que de faire "trendy".

Et le plus souvent par ceux qui ne font là que pousser leur inévitable "buzz"ou, même si Martel a souvent su garder une certaine distance critique, leur pions personnels ou identitaires (pardon: leurs "agendas", comme nos branchés appellent maintenant leurs ordres du jour)  …

"Français, pour exister, parlez English!"

Frédéric Martel

Le Point

08/07/2010

Pour avoir employé le mot care pour son projet du " souci des autres ", Martine Aubry est attaquée d’une manière peu fair-play. Pendant ce temps, avant sa démission, le ministre Alain Joyandet voulait nous interdire de parler de buzz, de chat ou de lire des newsletters. Sans avoir peur du ridicule, Jean-Pierre Raffarin veut aussi limiter l’expression en anglais des patrons francophones du FMI, de l’OMC et de la BCE. Quant à la Commission générale de la terminologie, elle veut imposer " ordiphone " à la place de smartphone ou " encre en poudre " au lieu de toner. En publiant un ouvrage sur la culture mondialisée intitulé " Mainstream ", on aggrave son cas.

Faut-il s’excuser d’employer ces mots anglais ? Faut-il battre sa coulpe ? Non. Il faut au contraire les assumer et rejeter cette francophonie poussiéreuse et ringarde qu’on veut nous imposer.

Si les Français veulent exister dans le monde d’aujourd’hui, ils doivent parler anglais. En Europe, ils ont perdu la bataille de leur langue car il est acquis que l’anglais est devenu, de fait, la langue commune de l’Union européenne (47 % des citoyens de l’Union le parlent). Aujourd’hui, moins de 25 % des documents de l’UE sont rédigés en français, quand il y en avait 50 % il y a vingt ans. Sur le terrain, la réalité est plus fragile encore : le français est de moins en moins parlé en Europe et la seule culture populaire commune aux jeunes Européens, c’est désormais la culture américaine. La langue commune européenne n’est ni le français ni l’espéranto, mais l’anglais. Du coup, comment comprendre que, parmi nos récents ministres des affaires étrangères, ni Roland Dumas, ni Philippe Douste-Blazy, ni Hervé de Charette, ni Hubert Védrine ne parlaient anglais ? Quant à Nicolas Sarkozy, on a honte que, dans les sommets internationaux, il soit le seul à avoir besoin d’une oreillette. Au moins, pendant la cohabitation, Jacques Chirac et Lionel Jospin se disputaient-ils pour savoir lequel des deux parlerait le moins mal anglais. Aujourd’hui, notre président préfère dénoncer, comme récemment au sommet de l’Organisation internationale de la francophonie, le " snobisme " des diplomates français qui " sont heureux de parler anglais " plutôt que français. C’est consternant.

Mais, au-delà des formules incantatoires sur la francophonie, il y a la réalité des chiffres. L’ancien secrétaire d’Etat à la Francophonie Alain Joyandet affirmait récemment que " le français est, avec l’anglais, la seule langue parlée sur les cinq continents. C’est la seconde langue étrangère la plus enseignée dans le monde. Elle regroupe 70 Etats, soit 800 millions de personnes ". Son prédécesseur, Philippe Douste-Blazy, écrivait que le français était parlé par " 450 millions de personnes dans 49 pays ". Malheureusement, ces chiffres distillés par les ministres, l’Unesco ou les organisations francophones sont faux ou largement surestimés. La réalité est probablement entre 150 et 200 millions de locuteurs français dans le monde. Et si la francophilie existe, la francophonie décline en Afrique francophone comme au Vietnam, au Liban comme en Roumanie, en Argentine, en Syrie, au Sénégal ou en Tunisie. Souvent le désir de France demeure, mais le désir de français s’atténue lentement.

Face à l’anglais, mais aussi face au mandarin, au hindi et à l’ourdou, face à l’espagnol et à l’arabe, le français ne pèse plus. Même le portugais, le bengali, le russe et le japonais nous ont doublés. Bref, nous ne jouons plus dans la même catégorie que les leaders linguistiques qui nous dépassent de centaines de millions de locuteurs. Est-ce grave ? Non. C’est juste une réalité démographique avec laquelle il va bien falloir apprendre à vivre.

Mais il y a plus significatif. L’anglais se répand en France même, et à toute allure. C’est que l’anglais est devenu la langue du cool et la culture mainstream américaine la norme, alors que le français a tendance à se ringardiser et la culture nationale à devenir celle d’une élite parisienne recroquevillée sur son aristocratisme. Prenez l’édition : la France est l’un des pays qui traduisent le plus d’ouvrages étrangers chaque année ; mais ces livres le sont de plus en plus souvent de l’anglais (environ 5 600 des 9 100 nouveautés, soit 62 %). Parallèlement, nos exportations de livres diminuent : à part les marchés francophones, en Belgique, en Suisse et au Québec, qui constituent à eux trois presque 60 % de nos ventes de livres, nous déclinons presque partout dans le monde (Livres Hebdo, mars et avril 2010).

Il en va de même pour le cinéma. Certes, le récent palmarès de Cannes salue un Thaïlandais, un Mexicain, un Iranien, un Sud-Coréen et témoigne de la vitalité artistique du cinéma français (et de l’absence des Américains) ; mais, dans les salles, la réalité est inversement proportionnelle à ce palmarès. Depuis le début de l’année, le box-office national français a été réalisé à 60 % par des films américains, à 37 % par des films français et à un petit 6 % par les " autres " cinématographies.

Autre point central, celui des minorités. Arabo-berbères, noires ou gays, nos communautés se sentent à l’étroit dans l’espace français et parlent anglais pour rêver à une meilleure life. Ouvrez Têtu(le journal gay qui devait s’appeler Pride), et vous verrez qu’on y parle anglais à chaque page car les mots de la libération gay ont toujours été américains, du coming out au gay friendly. Ouvrez Respect, et vous verrez que l’anglais est roi dans ce journal multiculturel car les mots de la libération noire et de la question beur sont souvent anglais, y compris lorsqu’on parle de politique de la ville et d’empowerment. Arc-boutés sur un français qui n’innove pas, sur une langue fossilisée, les vrais fossoyeurs de la langue française sont l’Académie française, la Délégation générale à la langue française et la Commission générale de terminologie et de néologie. A ce compte, ce n’est plus de la " néologie " – c’est le français vu comme nécrologie.

La vérité, c’est que nous manquons de mots. Au lieu d’exercer un contrôle sur les mots, il faut les libérer, valoriser les emplois nouveaux et accepter certaines simplifications du français. Chaque année, les Américains créent des milliers de termes et de buzz-words. Chaque semaine, le New York Times chronique l’apparition de nouvelles expressions. Chaque jour, le site UrbanDaily nous apprend sur notre compte Twitter un nouveau mot anglais. Pendant ce temps, en France, nous attendons que les vieux sages de l’Académie française parviennent à la lettre de l’alphabet adéquate pour autoriser l’entrée d’un mot dans le dictionnaire. D’un côté, on s’ouvre aux mots nouveaux et on les accueille à bras ouverts ; de l’autre, on cadenasse le langage, on emprisonne les mots, on asphyxie la parole. Le sectarisme des organismes de la francophonie témoigne non pas tant d’une envie de franciser les mots anglais que d’une volonté de garder le contrôle sur la langue. Quand le français est ainsi cadenassé, l’anglais apparaît inévitablement comme la langue de la libération.

Oui à l’impérialisme cool de l’anglais. Entre-temps, bien sûr, l’anglais s’impose peu à peu. C’est vrai dans les domaines déjà fortement américanisés que sont les sciences hard, la médecine soft, l’écologie green, l’alimentation light, mais aussi l’entertainment avec ses pitches, l’information avec ses lives, le business avec ces CEO, sans parler de tout le domaine d’Internet où la langue anglaise est constamment réinventée par les geeks et autres nerds. Il y a quinze ans, les titres des films américains étaient systématiquement francisés ; aujourd’hui, ils sont en langue originale. Les mots de la com’, ceux de la pub se servent du cool de l’anglais. Le commerce le sait également : la marque Monoprix est vieillotte, mais le Daily Monop, la nouvelle enseigne de Monoprix, est beaucoup plus trendy. L’écologie n’est pas en reste : les taxis Green Cab G7 fleurissent, plus attirants que si on les avait baptisés " taxis parisiens G7 verts ". Le café Starbuck’s que l’on a vu dans la série " Friends " est plus cool, même si son café est plus mauvais, que le bar français du coin où le service est inévitablement désagréable et le petit crème à un prix exorbitant. Et l’on préfère un jean slim et un vêtement mediumà un habit seulement " moyen ". Dans l’univers du tourisme, un trip ou même un travel, c’est mieux qu’un " voyage " et on vous vend un package car vous ne voudriez pas d’un " paquet ".

La force de l’anglais vient aussi des nouvelles technologies, Google, Yahoo!, l’iPhone et Facebook ayant été inventés par les Américains, pas par nous. Même les sites français comme Dailymotion, Netvibes, StreetReporter, ou nonfiction.fr ont des noms en anglais. Qu’il s’agisse d’abonnement premium, de vidéo official, de comparatif benchmark, les internautes privilégient les mots anglais. Aujourd’hui, si vous optez pour une orthographe francisée plutôt qu’américanisée sur Internet, les moteurs de recherche vous référencent mal et vous voilà" buzz off "- rayé du buzz mondial.

Doit-on se satisfaire de l’affaiblissement du français ? Certainement pas. En même temps, la langue française n’est pas menacée à domicile, même si elle l’est à l’international. Que faire alors ? Pour être constructif, plusieurs idées peuvent être avancées. Il faut par exemple renouveler et redynamiser notre langue en s’appuyant sur le français des quartiers, source permanente d’invention linguistique. On compte aujourd’hui plusieurs milliers de mots en verlan qui enrichissent notre langue. Valorisons-les dans les dictionnaires et les écoles. Dans une veine proche, il faut tirer profit des mots inventés dans les blogs, les SMS, les posts et sur Twitter, véritables laboratoires de la langue française.

Il faut également défendre une diversité culturelle réelle et non plus hypocrite. Dans les enceintes internationales, comme l’OMC et l’Unesco, nous militons pour cette diversité de façon incantatoire mais nous la nions sur notre propre territoire. Est-ce qu’on se soucie des langues régionales en France, pourtant au coeur de la charte de l’Unesco ? Est-ce qu’on a vraiment encouragé l’enseignement de l’arabe sur le territoire national ? Pourquoi le président de la République a-t-il défendu la " diversité culturelle " avant la campagne présidentielle et s’est-il, depuis, érigé en chantre de l’identité nationale et de l’" humble discrétion " des minorités ? Ainsi, l’hypocrisie de la diversité culturelle à la française éclate au grand jour : on la défend à l’étranger mais on la nie sur notre territoire – l’inverse de ce que font les Américains. Comme pour l’environnement, notre président pense sans doute aujourd’hui que " la diversité culturelle, ça commence à bien faire ! ". Ou, dit autrement : " I don’t care. "

Plus spécifique est le combat pour l’accentuation des mots dans les URL et les accents circonflexes sur Internet. Car il n’y a aucune raison technique pour qu’on ne puisse pas y orthographier correctement les mots français.

Une France étriquée, un français châtié. Autre point à méditer : celui des quotas de chansons françaises chers à Jacques Toubon. On a vu cette année au Printemps de Bourges que les artistes français se sont mis définitivement à chanter en anglais pour toucher le marché mondial. Et on n’a plus gagné l’Eurovision depuis 1977, avec Marie Myriam, parce qu’on chante français, alors que la quasi-totalité des gagnants, pourtant européens, chantent en anglais. Voilà pourquoi seule la musique électro sans paroles, de Daft Punk à Air, en passant par David Guetta, réussit à trouver un public international. Qu’on le veuille ou non, le soft-power passe désormais par l’anglais.

Au lieu de mener des combats rétrogrades, la France doit se mettre à parler anglais pour exister partout dans le monde. Ce qui passe par l’amélioration drastique de l’apprentissage de l’anglais en France. C’est urgent dans les collèges et les lycées et prioritaire dans les universités, véritables déserts linguistiques français.

Face à la montée en puissance des pays émergents, l’influence de la France continuera nécessairement à s’estomper. Mais, contrairement à ce que pensent les déclinologues, avec lesquels il n’est pas question de décliner, ce n’est pas grave. Il faut juste comprendre la nouvelle réalité géopolitique du monde et assumer le fait que notre population soit limitée, notre universalisme moins attractif et notre langue peu parlée. On doit en revanche, à travers la grande agence culturelle qu’a voulu lancer, à juste titre, Bernard Kouchner, repenser complètement notre diplomatie culturelle et y inclure les relations universitaires, scientifiques et linguistiques, en coupant le cordon ombilical avec nos ambassadeurs et nos consuls. Le soft-power devrait être déconnecté complètement du hard-power, sur le modèle des agences de développement (AFD) ou du commerce extérieur (Ubifrance). Ce sera tout l’enjeu du débat sur la création de cette agence à l’Assemblée nationale prévu le 12 juillet. Las, l’Elysée a d’ores et déjà réduit à peau de chagrin les ambitions de l’agence, maintenu la culture sous tutelle et nommé Xavier Darcos à sa tête, après un jeu de chaises musicales, en contradiction avec la promesse sarkozyenne d’une " république irréprochable ".

Une francophonie arrogante : on n’en veut plus. La Semaine de la langue française ? On ne sait même plus à quoi ça sert. La Journée mondiale de la francophonie ? C’est devenu un gag, et même au ministère de la Culture on n’en connaît plus la date. La défense de la francophonie dans un esprit paternaliste et néocolonialisme, ce n’est plus notre combat. Notre but, c’est l’influence de la France dans le monde et le dynamisme de notre économie. Et cela se fera en anglais.

C’est pourquoi il est grand temps de dire que nous en avons marre de cette France scrogneugneuse et rance, de cette France riquiqui, confetti hexagonal qui se prend pour une montgolfière planétaire, de cet esprit étroit de la petite France qui a peur de la mondialisation et qui préfère se recroqueviller sur sa distinction et sur sa langue châtiée, une France étriquée qui s’affole devant la " vulgarité " des masses et du marché, et qui refuse la diversité culturelle concrète. Nous en avons marre de ce nationalisme français nouvelle manière : faute d’influence militaire et diplomatique, la langue est notre dernier bastion nationaliste. Faisons-le tomber !

Non, monsieur Joyandet, surtout maintenant que vous n’êtes plus ministre, on n’utilisera pas vos mots, pas plus qu’on n’utilisera ceux des commissaires sectaires de la francophonie. Pas question de se complaire dans le sentiment de décadence formulé par les Renaud Camus et autres Eric Zemmour, façon de croire que notre langue serait encore exceptionnelle, même dans son déclin.

Alors, retournons à notre Webster, utilisons Google-Translate et n’ayons pas honte d’employer les mots care,talk ou mainstream : ils nous permettent d’oublier une France crispée et rétrécie, pour nous ouvrir au monde et nous tourner vers l’avenir. Allez, au boulot, bonnes vacances, que chacun prenne soin de sa life, all the best et take care.

Voir aussi:

Alain Bentolila

«Il existe en France une inégalité linguistique»

propos recueillis par Dominique Simonnet,

17/10/2002

Habituellement, quand les linguistes se mobilisent, c’est pour défendre la pureté du vocabulaire, pourfendre les anglicismes ou s’inquiéter du déclin du français dans le monde. Vous, vous menez un autre combat, et parlez d’une véritable insécurité linguistique dans laquelle seraient plongés plus de 10% des Français.

La question de la pureté de la langue m’inquiète peu, en effet. Certes, mon oreille souffre lorsqu’on rate un subjonctif, mais l’essentiel est ailleurs: aujourd’hui, un certain nombre de citoyens sont moins capables que les autres d’exprimer leurs pensées avec justesse: 10% des enfants qui entrent au cours préparatoire disposent de moins de 500 mots, au lieu de 1 200 en moyenne pour les autres. Cela a deux conséquences. La première est que leur pouvoir sur le monde s’en trouve limité. La seconde, c’est que cela les enferme dans un ghetto et favorise un communautarisme croissant. Il existe ainsi en France une véritable inégalité linguistique, qui se traduit par une grave inégalité sociale.

Qu’entendez-vous exactement par inégalité linguistique?

Le langage permet de dépasser l’œil, de dire non seulement ce que l’on voit, mais surtout ce qu’on ne voit pas. Il nous donne le pouvoir de contredire le monde, d’imaginer et de transcender notre humaine condition. Nous sommes en ce moment à un point précis de l’espace et du temps, et pourtant nous sommes capables de dire le «partout» et le «toujours», ce qu’aucun animal ne peut faire. Mais, avec les mêmes outils linguistiques, on peut dire le juste et l’infâme. Les mots sont des armes intellectuelles. Celui qui a des difficultés à conceptualiser et à argumenter sera perméable aux dogmes et aux discours sectaires qui foisonnent, souvent sous une forme linguistique impeccable; il ne fera pas la différence entre la vérité légitime et la vérité usurpée, exercera difficilement sa libre parole et son libre arbitre.

Mais en quoi la pauvreté du vocabulaire favorise-t-elle le ghetto et le communautarisme?

Il y a une loi simple en linguistique: moins on a de mots à sa disposition, plus on les utilise et plus ils perdent en précision. On a alors tendance à compenser l’imprécision de son vocabulaire par la connivence avec ses interlocuteurs, à ne plus communiquer qu’avec un nombre de gens restreint. La pauvreté linguistique favorise le ghetto; le ghetto conforte la pauvreté linguistique. En ce sens, l’insécurité linguistique engendre une sorte d’autisme social. Quand les gamins de banlieue ne maîtrisent que 800 mots, alors que les autres enfants français en possèdent plus de 2 500, il y a un déséquilibre énorme. Tout est «cool», tout est «grave», tout est «niqué», et plus rien n’a de sens. Ces mots sont des baudruches sémantiques: ils ont gonflé au point de dire tout et son contraire. «C’est grave» peut signifier «c’est merveilleux» comme «c’est épouvantable».

On vous dira que, dans les banlieues, on invente aussi des mots nouveaux qui sont, eux, très précis.

C’est de la démagogie! Ces néologismes sont spécifiques des banlieues et confortent le ghetto. L’effet est toujours centrifuge. Les enfants des milieux aisés vampirisent le vocabulaire des cités, mais ils disposent aussi du langage général qui leur permet d’affronter le monde. L’inverse n’est pas vrai. Arrêtons de nous ébahir devant ces groupes de rap et d’en faire de nouveaux Baudelaire! La spécificité culturelle ne justifie jamais que l’on renonce en son nom à des valeurs universelles. Cela est valable pour l’excision, la langue des sourds comme pour le langage des banlieues. Dans une étude récente en Seine-Saint-Denis, on a demandé à des collégiens ce que représentait pour eux la lecture. Plusieurs ont fait cette réponse surprenante: «La lecture, c’est pour les pédés!» Cela signifie que, pour eux, la lecture appartient à un monde efféminé, qui les exclut et qu’ils rejettent. Accepter le livre et la lecture serait passer dans le camp des autres, ce serait une trahison.

Il y aurait une forme de fierté, et même d’identité, à se proclamer inculte?

Exactement. L’échec devient un signe de reconnaissance du clan. Autre exemple: dans une classe de CP, dans une ZEP de Villeneuve-Saint-Georges [Val-de-Marne], une enseignante de 21 ans tentait désespérément de faire apprendre le mot «succulent». Un enfant s’est levé et a dit: «Ça, c’est un mot pour les filles.» A 6 ans, cet enfant vit déjà dans un monde coupé en deux, celui où le mot rare est un trésor et celui où il est ridicule.

Mais l’illettrisme ne vient pas toujours du ghetto…

Si l’on met à part les sujets souffrant de difficultés de lecture, comme la dyslexie et la dysphasie (3% des enfants concernés), et les cas d’illettrisme rural, dû à l’isolement, la plupart de ces jeunes viennent de la précarité. Le taux d’illettrés atteint plus de 30% parmi les allocataires du RMI. A la fin du XIXe siècle, il y avait 50% d’analphabètes en France, ce qui était considérable, mais ceux-ci n’étaient pas mis à l’écart de la société. Aujourd’hui, savoir lire et écrire est décisif. Même les aides jardiniers ou les mécaniciens auto doivent maîtriser des catalogues techniques, entrer des données, procéder à des actes de lecture et d’écriture complexes. Or 11,6% des jeunes Français entre 17 et 25 ans comprennent difficilement un texte court, un mode d’emploi ou un document administratif et ne savent pas utiliser un plan ou un tableau. Ils sont d’autant plus exclus que l’illettrisme est considéré comme une maladie honteuse.

Comment expliquer que, dans notre société si bavarde, qui ne cesse de communiquer, il y ait encore tant de handicapés du langage qui, de surcroît, ont passé douze années de leur vie sur les bancs de l’école?

L’une des raisons est l’augmentation considérable de la population scolaire. Il y a trente ans, l’école affichait cyniquement sa vocation à reproduire les inégalités sociales: l’examen de sixième éjectait du cursus scolaire deux tiers des enfants, en majorité issus des classes populaires, qui passaient alors leur certificat d’études primaires (avec d’ailleurs une orthographe très supérieure à celle des enfants du même âge aujourd’hui). Or on est passé de ce tri affiché à l’objectif de 80% d’élèves au bac, imposant à une population scolaire qui autrefois aurait suivi la filière courte du certificat d’études de rester au collège et au lycée jusqu’à 16 ans.

L’objectif était justement de lutter contre l’inégalité, de ne pas perpétuer ce fossé culturel entre les classes sociales.

Certes, mais alors il fallait changer complètement les programmes, les méthodes, les structures, les rythmes! Cela n’a pas été fait. A part quelques morceaux de sparadrap appliqués ici et là, l’école est restée la même. Il faut comprendre que l’apprentissage du langage n’est pas aussi naturel qu’il y paraît. C’est un travail. Quand un enfant apprend à parler, il le fait d’abord dans la proximité, dans un cercle étroit de connivence: la langue confirme ce qu’il voit, avec peu de mots. Petit à petit, en élargissant son langage, il quitte ce cocon douillet pour passer à l’inconnu: il va s’adresser à des gens qu’il n’a jamais vus, pour dire des choses dont ces gens n’ont jamais entendu parler. Il faut avoir l’ambition d’élargir le monde pour s’emparer des mots, et il faut s’emparer des mots pour élargir le monde. Mais, pour cela, l’enfant a absolument besoin d’un médiateur adulte à la fois bienveillant et exigeant qui transforme ses échecs en conquêtes nouvelles – «Je n’ai pas compris ce que tu veux me dire; il est important pour moi de te comprendre» – quelqu’un qui manifeste cette dimension essentielle du langage: l’altérité.

C’est précisément ce que l’enfant est censé trouver à l’école, dès la maternelle.

A cause de l’évolution sociologique de ces trente dernières années, l’activité professionnelle des mères, l’éloignement des grands-parents, l’école a accepté des enfants de 2 ans sans rien changer à sa pratique: ces petits se retrouvent dans des classes de 30, avec une maîtresse et, au mieux, une aide maternelle, à un âge où le langage explose (on passe de 50 à 300 mots et on inaugure les premières combinaisons syntaxiques). Dans ce contexte, ils restent entre eux. Cette réponse de l’école maternelle n’est pas honorable. Elle creuse encore le fossé culturel. C’est une catastrophe pour l’épanouissement psycholinguistique de l’enfant!

Le lieu commun est pourtant de louer l’école maternelle française: «Le meilleur système au monde», dit-on.

Pas pour les très petits. Si l’école veut les prendre en charge, elle doit le faire dans des classes de 10, dans des espaces mieux adaptés, avec des instituteurs spécialement formés. Mais je ne veux pas faire des enseignants des boucs émissaires ni des cyniques. Ils sont pris dans un système qui leur assigne des objectifs sans leur donner les moyens de les atteindre, et ils souffrent d’être obligés de laisser des enfants sur le bord du chemin. Lors de leur formation, dans les IUFM, on ne les prépare pas à jouer leur rôle. Et puis on cultive cette idée farfelue que, une fois les mécanismes de la lecture acquis, les enfants vont s’en emparer gaillardement et se mettre à lire. Certainement pas! Ils ont besoin d’être accompagnés: on ne lit pas un conte comme un énoncé de mathématiques.

On imagine que, pour les enfants qui ont un déficit linguistique précoce, les difficultés ne font que se renforcer au fil de leur scolarité…

Ils entrent en effet dans ce long couloir de l’illettrisme qui traverse l’Education nationale. A 7 ans, au lieu de comprendre des textes simples, ils en sont à déchiffrer péniblement les mots. A 11 ans, ils cherchent difficilement les informations dans un texte. Le collège les achève: «Tu ne sais pas lire!» clame le prof de math. «Tu ne sais pas lire», dit le prof d’histoire… C’est faux! Ils savent un peu lire, mais pas assez efficacement pour maîtriser les textes des différentes disciplines. Sur 100 élèves de sixième en difficulté, 94 le sont encore en troisième. Plus ils avancent dans le couloir, plus les portes de sortie sont rares. A 16 ans, c’est l’échec scolaire assuré. Souvent, le découragement. Parfois, la révolte, la violence.

Il y a quand même des filières professionnelles, des voies de rattrapage…

Ce sont de scandaleux faux-semblants! J’ai vu des mômes pleurer de joie à la remise des résultats du CAP de «technicien de surface», exactement comme des candidats à l’agrégation. On leur fait croire que ce «diplôme» est important, alors qu’il est dérisoire. Pour aggraver les choses, on enseigne le français dans les filières professionnelles comme en maîtrise de linguistique: on leur fait étudier le «schéma narratif», l’«arrière-plan» et l’«avant-plan», le «champ lexical» ou encore les «connecteurs d’argumentation», des concepts de pseudo-analyse sémiotique éloignés de l’univers du bon sens. C’est une forme de désespoir pédagogique qui révèle un vrai renoncement à faire partager à des élèves de culture populaire la vibration intime qu’engendre un beau texte.

Combien de beaux discours, de colloques, de résolutions, voire de réformes, pour en arriver là! Comment redistribuer plus équitablement ce «pouvoir linguistique» dont vous parlez?

On pourrait mobiliser les maîtres, les parents, les associations autour d’un grand projet: faire de nos enfants des résistants intellectuels, capables d’accueillir avec autant de bienveillance que d’exigence les discours et les textes des autres. Cela suppose que l’on donne à l’école les moyens de réduire la fracture culturelle qui la traverse en procédant aux réformes profondes indispensables aujourd’hui: modifier sérieusement la formation des maîtres; organiser pour tous les élèves des ateliers de lecture, d’écriture et de communication orale; mettre en œuvre une véritable politique des cycles respectant les différents rythmes d’apprentissage… Autant de décisions qui demandent volonté et courage politique, et rompraient avec les effets d’annonce et la démagogie.

Le linguiste que vous êtes est en fait devenu un vrai militant.

Oui. Je trouve scandaleux que nous relâchions dans la nature chaque année plus de 50 000 jeunes de 17 ans en situation d’illettrisme. Il faut les convaincre qu’il n’est jamais trop tard pour retrouver une perspective de savoir menant à une insertion professionnelle et sociale. Certes, il est plus difficile d’apprendre à lire et à écrire correctement à 17 ans qu’à 6 ans, mais tout est encore possible. La plasticité de l’intelligence est considérable. Et puis, pour moi, le langage est une manière de donner un sens à ce qui n’en a pas, à l’absurde, à l’éphémère. Un espoir un peu utopique de laisser une trace, de survivre. Voilà pourquoi j’ai fait de la linguistique: parce que le langage m’a toujours semblé la façon la plus juste d’exister.

Le combat d’Alain Bentolila

C’est son professeur de père qui, pendant son enfance, au fin fond du bled en Algérie, l’a fait vibrer avec les mots d’Hugo et lui a donné le goût du beau langage. Les années passées en Haïti, où il a conduit des programmes d’alphabétisation, lui ont ouvert les yeux sur le fléau de l’illettrisme. Depuis, Alain Bentolila, professeur à l’université Paris V, ne cesse de dénoncer le mépris ou l’indifférence qui, en France, plongent 1 enfant sur 10 dans une véritable «insécurité linguistique». Les mots sont des armes, explique-t-il, dont chaque enfant doit être équipé. Les siens, en tout cas, sont bien ciblés.

Voir également:

Le caillera pour tous

A Passy aussi on «kiffe», on «tripe», on se «tape des barres». Le langage des cités se répand partout. Histoire d’une invasion entre zone et quartiers chics

Marie Vaton

Le Nouvel observateur

10/04/08

C’est son quart d’heure potin. «Cette meuf-là, c’est trop une blata [salope],, elle met des jupes raz-la-fouf [raz-la-touffe], elle fait trop sa taspé [pétasse], confie-t-elle à ses amis. Sérieux, on dirait qu’elle pense qu’à rincer [coucher] c’est l’ahchouma [la honte] . » Dans la bouche de cette ancienne élève de Notre-Dame-de Grâce-de-Passy, ces mots-là peuvent surprendre. Sophie, 20 ans, parle banlieue couramment. Elle n’y a pourtant jamais mis les pieds. Elle fait partie de la jeunesse dorée des beaux quartiers. Son ghetto, ce n’est pas le 9-3, mais le 1-6, le 16e arrondissement de Paris où elle a grandi.

Le parler «caillera», ce «langage des exclus» longtemps vu comme une contre-culture «voyou», voire une sous-culture, serait-il devenu tendance chez les jeunes nantis ? Un langage pourtant ultra-code, qui mêle vieil argot et verlan, expressions arabes et africaines. Des mots cash, trash, parfois sexistes, souvent décriés parce qu’ils véhiculeraient la «haine» ? L’intéressée hausse les épaules. «Ca fait longtemps que le verlan a dépassé les limites de la cité», explique-t-elle. De la cour de récré aux boîtes de nuit branchées, il se répand comme une traînée de poudre. On ne rit plus, on s’tape des barres ou on s’charrie. En teuf on kiffe sa race sur de la bonne zik, du son chanmé en matant des meufs. Un vrai truc de ouf. Popularisé avec le «Nique ta mère» de Jamel Debbouze et le tube «Mets ta cagoule» de Michaël Youn, démocratisé par les animateurs radio Maurad et Difool, le verlan a définitivement passé le périph.

Aujourd’hui le slameur Abd Al Malik est décoré chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres, la rappeuse Diam’s remplit tous les Zénith de France, et le livre «Kiffe kiffe demain» de Faïza Guène a fait le tour du monde. Une preuve pour Yassine Belattar, chroniqueur sur la radio hip-hop Générations 88.2, que la culture urbaine est devenue une culture en soi : «Qu’on le veuille ou non, le hiphop, le rap, le graff se sont imposés dans le paysage culturel français.» Idem pour le langage, comme l’atteste l’entrée des mots comme teuf, keuf, djeun ou meuf dans le Petit Robert. Du ghetto au gotha, la culture banlieue est «bankable». A l’instar du fils aîné du président, Pierre Sarkozy, alias Mosey, producteur du prochain album de Doc Gynéco, ils sont plusieurs à avoir contribué à sortir le rap des cités : Mathias Cassel (frère de Vincent), à l’origine du groupe de hip-hop Assassin, ou Romain, fils de Costa-Gavras, qui a cofondé la boîte de production Kourtrajmé. «Il y a un réel engouement bourgeois pour cette culture, explique le linguiste Alain Bentolila. Mais c’est aussi la marque d’un encanaïllement un peu pervers. Car à la différence d’un jeune des cités, un «fils de» n’aura aucun mal à jongler avec un autre registre de langue lorsqu’il s’agira de reprendre la boîte de papa…»

Le «parler cité» perdrait-il son âme au contact des bourgeois ? «Ca nous fait bien marrer de voir que nos expressions sont utilisées à la télé et chez les snobs», dit Cédric Naguau. Il y a six mois, il a publié avec neuf autres jeunes d’Evry (Essonne) un «Lexik des cités». Le but ? «Démystifier ce langage, pour éviter les quiproquos et les stigmatisations.» Et contribuer à diffuser la richesse inventive de ces mots. Un exemple ? Pailéou. Une formule dérivée de : «Tu sais pas il est où ?» qui a tour à tour désigné un pot de colle, puis un lèche-botte. «Une fois créés, les mots ne nous appartiennent plus, ils nous échappent et voyagent, parfois disparaissent», poursuit Cédric. Et lorsqu’ils passent dans le langage courant, ils sont remplacés par d’autres, plus frais. Comme le mot femme : devenu meuf en verlan, il s’est «reverlanisé» pour se transformer enfeum. Car l’intérêt, c’est de brouiller les pistes, parler sans être compris des profs et des darons. «Dans les quartiers, on parle tous trois langues : celles de la maison, de la rue et de l’école», plaisante-t-il. Attention néanmoins de ne pas zapper la dernière, rappelle Cécile Ladjali, professeur de lettres à Bobigny, ou les mots se retourneront contre leur utilisateur. «Lécole est là pour enrichir la syntaxe, dit-elle. Sans mots, on est démuni, car le langage, c’est ce qui permet aux gens de se comprendre, et d’aller vers l’Autre, cet étranger qu’on ne connaît pas et qui fait peur.»

Cités en exemple

Bicraver : vendre.

C’est quoi ton 06 ? : quel est ton numéro de portable ?

Une boîte de six : un fourgon de police, en référence aux Chicken Nuggets, toujours vendus par six.

Un bolo/babtou : un Blanc.

Une boulette : une ronde, à cause de la «Boulette», la chanson de Diam’s.

Ficha pour toi : la honte pour toi.

Une nuitgrave : une cigarette, parce qu’elle «nuit gravement à la santé».

Taf-taf : vite fait.

Voir enfin:

Les jeunes bousculent la langue française

Mots mutilés, écriture phonétique, vocabulaire appauvri… Le "français" des adolescents inquiète les adultes

Christine LEGRAND

La Croix

16/11/2005

« Wesh » (salut, ça va ?), « Wua mortel, une teuf chez oit ? C’est chan-mé bien ! » (traduction approximative : « Tu fais une fête chez toi ? C’est super ! »)… « C’est trop de la balle » (idem)… Bribes de conversation ordinaire entre lycéens ordinaires, saisies au hasard d’un coin de rue d’un quartier plutôt chic de la capitale. Ce « céfran » que parle aujourd’hui les adolescents surprend souvent leurs parents, qui ont du mal à les comprendre. Opération réussie, puisque s’ils emploient un langage codé, c’est précisément pour exclure les adultes de leur univers. Ce phénomène n’est pas nouveau et le javanais d’après-guerre choquait autant les parents d’alors. Aujourd’hui, le langage des jeunes s’inspire souvent de la langue des cités, mélange de verlan, de termes empruntés à de vieux argots français, ou aux diverses cultures qui cohabitent dans nos cités.

À cette langue orale s’est rajoutée plus récemment une langue écrite, elle aussi très « cryptée » : le langage « texto » que les jeunes utilisent à un âge de plus en plus précoce, pour communiquer par SMS sur leurs téléphones portables ou par MSN sur leurs ordinateurs. Une écriture qui transcrit phonétiquement leur langue parlée et achève de tordre le cou à la langue de Molière en mutilant la syntaxe et l’orthographe, ce qui la rend encore plus incompréhensible aux non-initiés (« Kestufé ? Tnaz ? Je V06né A2m’1 » : « Qu’est-ce que tu fais ? Es-tu fatigué ? Je vais au cinéma. À demain »).

Ces nouveaux modes d’expression constituent-ils une menace pour la langue française ? Les observateurs les plus optimistes pensent que non. Les jeunes culturellement les plus favorisés feraient preuve d’une grande mobilité intellectuelle, jonglant en permanence avec ces outils et passant avec agilité d’un registre de langue à l’autre, en fonction de leur interlocuteur. Tandis qu’à l’autre bout de l’échelle sociale, l’écriture phonétique, libérée des carcans de l’orthographe, réconcilie avec l’écrit les jeunes les plus réfractaires, en les décomplexant. « Les garçons notamment se sont mis à l’écriture plus intime via l’ordinateur, remarque ainsi la sociologue Dominique Pasquier, auteur d’une enquête sur les pratiques culturelles des lycéens (1). Et ceux qui sont cancres à l’école peuvent devenir leaders sur les “chats” (NDLR : forums de discussion pratiqués sur Internet), notamment dans les milieux populaires. » Mais ces nouveaux langages les éloignent encore plus de la langue qu’on leur enseigne à l’école et contribuent à propager une « culture de l’oralité » dans toutes les classes sociales (en particulier les classes moyennes), au détriment de la « culture livresque et humaniste » qui n’est quasiment plus transmise.

"Un écrit de l’immédiateté"

C’est ce que déplore Alain Bentolila, professeur de linguistique à l’université de Paris V et spécialiste de l’illettrisme. « L’écrit que pratiquent ces jeunes aujourd’hui a changé de perspective et de nature, dit-il. C’est un écrit de l’immédiateté, de la rapidité et de la connivence : réduit au minimum, il n’est destiné à être compris que par celui à qui on s’adresse. Or, la spécificité de l’écrit par rapport à l’oral est qu’il permet de communiquer en différé et sur la durée : il est arrivé dans la civilisation pour laisser des traces. »

Ce principe de « connivence » et d’« économie linguistique » qui touchait jusque-là les « ghettos » des cités » (« où on est condamné, dit-il, à ne s’adresser qu’à ceux qui nous ressemblent ») traverse désormais la jeunesse tout entière. « Ce qui a changé, dit-il, c’est que nos enfants, qu’on a cru nourrir de nos mots, utilisent un vocabulaire très restreint, réduit à environ 1 500 mots quand ils parlent entre eux – et à 600 ou 800 mots dans les cités. » Les adolescents les plus privilégiés possèdent, certes, une « réserve » de vocabulaire qui peut être très importante et dans laquelle ils piochent en cas de nécessité (à l’école, avec des adultes, lors d’un entretien d’embauche…), ce qui leur permet une « socialisation » plus importante. Mais globalement, estime le linguiste, ce bagage de mots que possèdent les jeunes a tendance à s’appauvrir quel que soit leur milieu.

Première responsable : la télévision. D’abord, parce que les émissions que la majorité des enfants et des adolescents regardent utilisent un vocabulaire très réduit. Mais aussi, explique Alain Bentolila, parce qu’elles entretiennent ce « principe de connivence » : “La compréhension ne se gagne pas, elle est donnée d’emblée.” Nous pensons avoir élevé nos enfants dans l’appétit de la découverte de l’inconnu et on est battu en brèche par cette télévision qui leur fait la promesse du déjà-vu, qui les habitue à n’accepter que du prévisible.


Mimétisme: Dis moi qui tu hantes, je te dirai quel poids tu fais (God, protect me from my friends, I’ll take care of my enemies)

1 août, 2010
Comme ils continuaient à l’interroger, il se releva et leur dit: Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. Et s’étant de nouveau baissé, il écrivait sur la terre. Quand ils entendirent cela, accusés par leur conscience, ils se retirèrent un à un, depuis les plus âgés jusqu’aux derniers. Jean 8:7-9
Jésus s’appuie sur ce qu’il y a de plus humain dans la Loi, l’obligation faite aux deux premiers accusateurs de jeter les deux premières pierres; il s’agit pour lui de transformer le mimétisme ritualisé pour une violence limitée en un mimétisme inverse. Si ceux qui doivent jeter  "la première pierre" renoncent à leur geste, alors une réaction mimétique inverse s’enclenche, pour le pardon, pour l’amour. Mais il est périlleux de priver la violence mimétique de tout exutoire. Jésus sait bien qu’à dénoncer radicalement le mauvais mimétisme, il s’expose à devenir lui-même la cible des violences collectives. René Girard
Dieu me garde de mes amis, mes ennemis je m’en charge. Voltaire (emprunté à Villars, Gourville ou Saint Jérome?)
Et si le fiasco tricolore en Afrique du Sud avait vacciné l’ensemble du sport français ? Dans la foulée des athlètes qui brillent sur les pistes de Barcelone, l’équipe de France des moins de 19 ans a remporté son championnat d’Europe, en venant à bout de l’ogre espagnol (2-1), vendredi à Caen lors d’une finale enlevée. Le Monde
En fait, la force de ce collectif réside dans une atmosphère. Ils forment une bande de copains. Francis Smerecki (sélectionneur de l’équipe de France des moins de 19 ans)
En France, l’athlétisme est morcelé. Il n’y a aucun dénominateur commun entre un Lavillenie, entraîné par son père dès ses 4 ans à la perche, un Tamgho formée en banlieue, le provincial Lemaitre ou nos héros du 3 000 m steeple qui s’entraînent dans les montagnes… (…) Ce cortège de médailles résulte du travail réalisé en amont par les éducateurs. Comme Pierrez Carraz, beaucoup d’entraîneurs sont des travailleurs de l’ombre. Dans les clubs, ils bossent la nuit toute l’année. Ils sont des fabricants de soleil durant les compétitions internationales. De son côté, la Fédération française d’athlétisme n’a qu’un rôle de centralisateur lors des grandes épreuves. Je rendrais pourtant un hommage appuyé au directeur technique national Ghani Yalouz. Il a mis les compétiteurs tricolores dans les meilleures conditions psychologiques avant Barcelone. (…) Cette génération est jeune, insouciante et croit en ses chances. Ils mènent une vie sereine en marge de la compétition. Ils ont des amis, ne portent pas de casque sur les oreilles quand on leur parle. Quand ils reviendront dans leur club après l’Euro, ils raconteront de belles histoires aux gamins licenciés. La richesse de cette génération est de ne pas tenir compte de l’échelle sociale ou de la couleur de peau. Jean-Claude Perrin
L’homme est un animal social qui diffère des autres animaux en ce qu’il est plus apte à l’imitation, Aristote le disait déjà (Poétique 4). Aujourd’hui on peut tracer les sources cérébrales de cette spécificité humaine. La découverte des neurones miroirs permet de mettre le doigt sur ce qui connecte les cerveaux des hommes. En outre cette découverte a encore confirmé l’importance neurologique de l’imitation chez l’être humain. Les neurones miroirs sont des neurones qui s’activent, non seulement lorsqu’un individu exécute lui-même une action, mais aussi lorsqu’il regarde un congénère exécuter la même action. On peut dire en quelque sorte que les neurones dans le cerveau de celui/celle qui observe imitent les neurones de la personne observée; de là le qualitatif ‘miroir’ (mirror neurons). Simon De Keukelaere
Il nous arriverait, si nous savions mieux analyser nos amours, de voir que souvent les femmes ne nous plaisent qu’à cause du contrepoids d’hommes à qui nous avons à les disputer (…) ce contrepoids supprimé, le charme de la femme tombe. On en a un exemple dans l’homme qui, sentant s’affaiblir son goùt pour la femme qu’il aime, applique spontanément les règles qu’il a dégagées, et pour être sûr qu’il ne cesse pas d’aimer la femme, la met dans un milieu dangereux où il faut la protéger chaque jour. Proust (La Prisonnière)
Quand les riches s’habituent à leur richesse, la simple consommation ostentatoire perd de son attrait et les nouveaux riches se métamorphosent en anciens riches. Ils considèrent ce changement comme le summum du raffinement culturel et font de leur mieux pour le rendre aussi visible que la consommation qu’ils pratiquaient auparavant. C’est à ce moment-là qu’ils inventent la non-consommation ostentatoire, qui paraît, en surface, rompre avec l’attitude qu’elle supplante mais qui n’est, au fond, qu’une surenchère mimétique du même processus. (…) Plus nous sommes riches en fait, moins nous pouvons nous permettre de nous montrer grossièrement matérialistes car nous entrons dans une hiérarchie de jeux compétitifs qui deviennent toujours plus subtils à mesure que l’escalade progresse. A la fin, ce processus peut aboutir à un rejet total de la compétition, ce qui peut être, même si ce n’est pas toujours le cas, la plus intense des compétitions. René Girard
Si nos ancêtres pouvaient voir les cadavres gesticulants qui ornent les pages de nos revues de mode, ils les interprèteraient vraisemblablement comme un memento mori, un rappel de la mort équivalent, peut-être, aux danses macabres sur les murs de certaines églises médiévales. Si nous leur expliquions que ces squelettes désarticulés symbolisent à nos yeux le plaisir, le bonheur, le luxe, le succès, ils se lanceraient probablement dans une fuite panique, nous imaginant possédés par un diable particulièrement malfaisant. René Girard
Nombre de recherches sur l’obésité, qui soulignent les styles de vie sédentaires, la biologie humaine ou la nourriture rapide, passent à côté de l’essentiel. L’augmentation de l’obésité doit être considérée comme un phénomène sociologique et non pas physiologique. Les gens sont influencés par des comparaisons relatives, et les normes ont changé et continuent à changer. Professeur Andrew Oswald (université de Warwick)
Le tourisme est un phénomène extraordinaire parce que d’une certaine façon il abolit les frontières, ce qu’on cherche dans le tourisme c’est une altérité qui ne nous ressemblerait pas et cette altérité là n’existe plus que dans les agences, dans les affiches des agences touristiques. En réalité les hommes retrouvent partout la même chose exactement et ils ne voyagent que pour capitaliser les kilomètres et montrer à leurs rivaux qu’ils ont plus voyagé qu’eux mais en même temps, si vous voulez, les résultats sont nuls. René Girard
Prenez l’obésité: sa cause principale n’est pas génétique, puisque les gènes des Américains, population sur laquelle nous travaillons, n’ont pas vraiment changé depuis les années 50. On se doute bien, par ailleurs, que de multiples facteurs interviennent dans la prise de poids, comme l’invention du fast-food. Mais nos travaux ont montré un phénomène très surprenant : quand vos amis, les amis de vos amis, ou même les amis des amis de vos amis, prennent du poids, cela a un effet sur votre tour de taille ! Si un ami de votre ami grossit, en effet, il transforme la « norme » acceptée par votre ami en terme de poids. Et, par ricochet, il modifie la vôtre. Peut-être parce que votre ami, habitué au changement qui s’est produit chez son autre camarade, aura pris du poids lui-même et sera plus tolérant avec vous lorsque vous commencerez à grossir. Mais il peut aussi vous faire grossir sans prendre de poids ! Car le plus intéressant dans cette transmission de « signaux », c’est que la contagion par les réseaux sociaux fonctionne comme la contagion par les germes. Un ami « immune » n’est pas forcément un ami « non porteur », il peut faire passer le signal sans en présenter les symptômes. Et le même genre de phénomènes se produit dans la décision d’arrêter de fumer, le suicide, la désinformation ou le risque de divorcer : plus il y a de couples divorcés dans votre entourage, ou parmi les amis de votre entourage, plus les risques que vous divorciez augmentent.
Où préférez-vous être si un germe mortel se répand dans le réseau ? Au centre, hyperconnecté, ou bien en bordure, isolé ? Sur les bords, évidemment, puisque c’est là que vous aurez le moins de chances d’être infecté. Mais si vous cherchez un emploi, où vaut-il mieux être? Au centre, là où passent toutes les informations. Dans l’absolu, il n’y a donc pas un endroit préférable à un autre. La question se pose cependant pour les politiques de santé et soulève de sérieux problèmes éthiques. Lors d’une épidémie, le principe d’efficacité voudrait en effet qu’on distribue d’abord des vaccins au centre, où les gens, plus connectés qu’ailleurs, ont le plus de chances de recevoir et de transmettre le virus. Mais ce choix peut être moralement contestable. La sociologie des réseaux s’intéresse aussi à la marginalité, à la solitude ou à l’alcoolisme. De nombreuses études montrent que la société fonctionne comme un sweatshirt qui s’effilocherait par la manche : si vous ne prenez pas soin de ce fil isolé, votre vêtement finira par se défaire entièrement. En revanche, si vous soignez les bords – c’est-à-dire, dans une société, les marginaux et les exclus – , cela profite à l’ensemble du groupe : vous prévenez ainsi la désintégration du réseau. Nicholas Christianikis
Le risque pour une personne de devenir obèse augmente de 57 % si il ou elle a un(e) ami(e) devenu(e) obèse. Si ce proche est du même sexe, la probabilité grimpe à 71 % et pour les hommes à 100 %. Las, s’il s’agit de son meilleur ami, le risque s’envole à 171 % ! Frères et soeurs représentent, eux, un risque accru de 40 % et les conjoint(e)s de 37 %.
Le fait que le risque d’obésité perdure au-delà de l’éloignement géographique des amis leur fait dire que l’influence « relève moins d’un processus d’imitation que d’un changement de norme sociale en ce qui concerne l’acceptabilité de l’obésité ». En d’autres termes, parce que votre ami devient obèse, ce surpoids devient plus tolérable en général et pour vous en particulier. Le Monde

Lapidations, fureurs sacrées, chasses aux sorcières, tontes, syndrome des vestiaires, vols de pénis, anorexie, homosexualité, bâtiments malades, hystéries collectives, théories du complot, "fièvre acheteuse", ruées ou fuites résidentielles, bulles ou krachs boursiers, tourisme, religions et contre-religions, nationalismes et contre-nationalismes

Alors que l’incroyable et inespérée embellie actuelle du sport français après la débacle sud-africaine d’il y a un mois et demi, notamment dans un sport aussi individuel que l’athlétisme, démontre l’importance de la dynamique de groupe tant pour le succès que pour l’échec d’une équipe …

Retour, avec les travaux du sociologue et médecin de Harvard Nicholas Christianikis, sur la propagation des états émotionnels.

Qui, à partir de l’étude de l’effet de veuvage (la surmortalité des veufs pouvant monter à 80% durant la 1ère année ayant suivi le décès du conjoint), a montré avec l’anthropologue de San Diego Fowler, la dimension hautement collective de toutes sortes d’émotions ou comportements.

A savoir un fonctionnement et une transmission de type épidémique où toutes sortes d’émotions ou comportements (obésité, anorexie, tabagisme, dépression, suicides, santé, désinformation, divorce, bonheur) se propagent, par vagues de proche en proche comme un véritable virus à travers de vastes réseaux sociaux d’amis, de famille, de collègues, et autres.

Et ce, en bien ou en mal, au-delà de l’homophilie (la tendance des individus à se rapprocher d’individus similaires) et même de l’éloignement géographique, comme une sorte d’imposition de nouvelles normes, y compris par des porteurs sains n’en présentant pas eux-mêmes les symptômes.

Confirmant ainsi indirectement les hypothèses de René Girard sur le mimétisme et les recherches récentes sur les neurones miroir, notamment la nature extrêmement paradoxale de l’imitation humaine: source d’intelligence (via l’apprentissage, le langage et la transmission culturelle) et d’empathie, mais aussi de rivalité et de destruction …

"Les réseaux sociaux influencent votre poids"

L’homme tisse des réseaux depuis la préhistoire. Ceux-ci sont "contagieux" : ils transmettent les comportements, positifs comme négatifs.

Propos recueillis par Olivier Pascal-Moussellard

Télérama

03.09.10

Connectés. Les hommes sont connectés les uns aux autres – et pas seulement dans l’univers virtuel !

Professeur de médecine et sociologue à Harvard, Nicholas Christakis décortique les règles mathématiques, sociales et biologiques qui animent les réseaux sociaux (réels) dans lesquels nous nous mouvons au quotidien. Et montre qu’ils nous influencent plus qu’on ne le croit, notamment en matière de santé

L’homme est un animal (de réseau) social

Quand ils entendent « réseaux sociaux », la plupart des gens pensent à Internet, en particulier à Facebook. Mais l’homme a tissé des réseaux sociaux depuis la préhistoire. Sans que nous en soyons toujours conscients, nous faisons comme les fourmis, nous nous assemblons dans une entité qui nous dépasse, un « superorganisme » qui a des propriétés particulières, et ces interconnections obéissent à des règles biologiques, sociales et mathématiques complexes. Un réseau n’est pas seulement un groupe, une collection d’individus : ce sont des gens qui entretiennent des liens spécifiques. Ainsi, cent cinquante personnes qui vont et viennent à la rivière dans le désordre pour éteindre un incendie n’ont pas le même « statut » social qu’une chaîne qui s’organise pour faire passer le baquet : soudain, vous avez un homme à votre gauche, un autre à votre droite, et une connexion particulière entre eux.

Dans un réseau social, les comportements « négatifs » se répandent aussi facilement que les positifs. Mais on se rend vite compte que les bénéfices de la vie « connectée» l’emportent sur les coûts. En effet, si vous vous coupez de la société, vous pourrez peut-être en tirer des avantages à court terme, mais vous allez le payer cher au final. Si je vous rends malheureux ou si je vous donne tout le temps des informations incorrectes, vous coupez le lien avec moi, n’est-ce pas ? Alors le réseau se désintègre. Le partage de choses désirables est donc nécessaire pour le consolider.

En réseau, il y a amis et "amis"

Etre un animal de réseaux ne fait pas de nous des individus capables d’une infinité d’amitiés,comme voudraient nous le faire croire les réseaux sociaux virtuels du type Facebook. Demandez à votre grand-mère combien d’amis elle avait dans sa jeunesse : un ou deux meilleurs amis sans doute et quatre ou cinq amis proches. Posez la question à une jeune fille d’aujourd’hui : ses centaines d’« amis » sur Facebook n’empêchent pas qu’elle n’a, comme votre grand-mère, qu’un ou deux meilleurs amis! Tout simplement parce que notre potentiel d’amitiés ne dépend pas des capacités de notre ordinateur – mais de celles de notre cerveau – à interagir. Et la règle vaut pour d’autres réseaux. Combien d’hommes, par exemple, comptaient les fameuses centuries de l’armée romaine ? Une centaine. Depuis la chute de l’Empire romain, on a inventé le radar, le talkie-walkie et Internet. N’empêche que les brigades de l’armée américaine ne dénombrent pas beaucoup plus de soldats. Car la capacité des hommes à travailler ensemble ne dépend pas (seulement) de la technologie, mais de la capacité de notre cerveau à suivre et à reconnaître individuellement ceux avec qui on coopère.

Physiologie du "superorganisme"

Vous pensiez que les variations de votre poids ou votre décision d’arrêter la cigarette étaient le fruit de choix personnels ? Ils le sont… en partie seulement. Car les réseaux sociaux sont « contagieux », ils influencent le comportement des individus, là où on ne les attend pas. Prenez l’obésité: sa cause principale n’est pas génétique, puisque les gènes des Américains, population sur laquelle nous travaillons, n’ont pas vraiment changé depuis les années 50. On se doute bien, par ailleurs, que de multiples facteurs interviennent dans la prise de poids, comme l’invention du fast-food. Mais nos travaux ont montré un phénomène très surprenant : quand vos amis, les amis de vos amis, ou même les amis des amis de vos amis, prennent du poids, cela a un effet sur votre tour de taille ! Si un ami de votre ami grossit, en effet, il transforme la « norme » acceptée par votre ami en terme de poids. Et, par ricochet, il modifie la vôtre. Peut-être parce que votre ami, habitué au changement qui s’est produit chez son autre camarade, aura pris du poids lui-même et sera plus tolérant avec vous lorsque vous commencerez à grossir. Mais il peut aussi vous faire grossir sans prendre de poids ! Car le plus intéressant dans cette transmission de « signaux », c’est que la contagion par les réseaux sociaux fonctionne comme la contagion par les germes. Un ami « immune » n’est pas forcément un ami « non porteur », il peut faire passer le signal sans en présenter les symptômes. Et le même genre de phénomènes se produit dans la décision d’arrêter de fumer, le suicide, la désinformation ou le risque de divorcer : plus il y a de couples divorcés dans votre entourage, ou parmi les amis de votre entourage, plus les risques que vous divorciez augmentent.

Dans le réseau, pas de place au chaud

Où préférez-vous être si un germe mortel se répand dans le réseau ? Au centre, hyperconnecté, ou bien en bordure, isolé ? Sur les bords, évidemment, puisque c’est là que vous aurez le moins de chances d’être infecté. Mais si vous cherchez un emploi, où vaut-il mieux être? Au centre, là où passent toutes les informations. Dans l’absolu, il n’y a donc pas un endroit préférable à un autre. La question se pose cependant pour les politiques de santé et soulève de sérieux problèmes éthiques. Lors d’une épidémie, le principe d’efficacité voudrait en effet qu’on distribue d’abord des vaccins au centre, où les gens, plus connectés qu’ailleurs, ont le plus de chances de recevoir et de transmettre le virus. Mais ce choix peut être moralement contestable. La sociologie des réseaux s’intéresse aussi à la marginalité, à la solitude ou à l’alcoolisme. De nombreuses études montrent que la société fonctionne comme un sweatshirt qui s’effilocherait par la manche : si vous ne prenez pas soin de ce fil isolé, votre vêtement finira par se défaire entièrement. En revanche, si vous soignez les bords – c’est-à-dire, dans une société, les marginaux et les exclus – , cela profite à l’ensemble du groupe : vous prévenez ainsi la désintégration du réseau.

Tout change, rien ne change

Les technologies de communication vont continuer à croître, comme elles n’ont cessé de le faire depuis deux cents ans. Mais la façon dont nous aimons aujourd’hui est-elle très différente de la façon d’aimer il y a deux siècles ? Le désir profond de l’homme de se connecter à d’autres ne varie pas beaucoup : la connexion directe – par oreillette, petits écrans au coin de l’oeil ou par le biais d’un logiciel planté dans la tête – finira bien par arriver, mais cela ne devrait pas modifier fondamentalement l’interaction humaine. Communiquer avec des centaines de personnes sera sans doute possible. Mais ne nous empêchera pas d’inviter six ou sept amis seulement – pas six cents ou sept cents! – à dîner le vendredi soir à la maison….

Voir également:

Obésité : vos meilleurs amis vous influencent

Martine Laronche

Le Monde

01.08.07

Faut-il se méfier de l’influence d’un ou d’une ami(e) obèse sur sa ligne ? Une étude américaine publiée, jeudi 26 juillet, dans la très sérieuse revue médicale New England Journal of Medecine, semble accréditer cette idée. Ainsi, le risque pour une personne de devenir obèse augmente de 57 % si il ou elle a un(e) ami(e) devenu(e) obèse. Si ce proche est du même sexe, la probabilité grimpe à 71 % et pour les hommes à 100 %. Las, s’il s’agit de son meilleur ami, le risque s’envole à 171 % ! Frères et soeurs représentent, eux, un risque accru de 40 % et les conjoint(e)s de 37 %. Quant aux voisins, ils ne risquent rien. Pour établir ce constat, Nicholas Christakis de l’université Harvard et James Fowler de l’université de Californie, à San Diego, ont étudié, sur une période de 32 ans, le poids de 12 067 personnes, à partir des données collectées dans le cadre d’une étude sur les risques cardiaques lancée en 1948 et qui se poursuit encore.

Comment explique-t-on ce phénomène ? Le fait que le risque d’obésité perdure au-delà de l’éloignement géographique des amis leur fait dire que l’influence « relève moins d’un processus d’imitation que d’un changement de norme sociale en ce qui concerne l’acceptabilité de l’obésité ». En d’autres termes, parce que votre ami devient obèse, ce surpoids devient plus tolérable en général et pour vous en particulier.

Voir aussi:

Le bonheur est contagieux, selon des chercheurs américains

Le Monde.fr avec AFP

05.12.08

Le bonheur des gens dépendrait du bonheur de ceux qui les entourent. C’est la conclusion des recherches menées pendant plus de vingt ans par deux scientifiques américains, dont l’étude est publiée, vendredi 5 décembre, par le British Medical Journal (BJM).

Au-delà du fait, évident, que certaines émotions soient contagieuses d’une personne à l’autre, on en savait peu jusqu’ici sur l’impact, à long terme, de l’entourage d’un individu sur son bonheur, ainsi que sur le nombre et la proximité des personnes "contaminées" par le bonheur d’un tiers. L’objectif du professeur Nicholas Christakis, de la Harvard Medical School, et du professeur James Fowler de l’Université de Californie à San Diego, qui ont mené cette étude auprès de 4 739 personnes de 1983 à 2003, dans une ville du Massachussets, était donc d’évaluer si le bonheur pouvait se répandre, à long terme, d’une personne à l’autre, et dans l’ensemble d’un groupe social.

Leur réponse est que "les variations dans le niveau de bonheur d’un individu peuvent se propager par vagues à travers des groupes sociaux et générer une large structure au sein même d’un réseau, créant ainsi des groupes de gens heureux ou malheureux", la proximité géographique important aussi bien que la proximité sociale. Par exemple, la probabilité qu’une personne soit heureuse augmente de 42 % si un ami qui vit à moins de 800 mètres le devient lui-même. Ce chiffre passe à 25 % si l’ami vit à moins de 1,5 km, et il continue de décliner à mesure que l’éloignement croît. Et le bonheur d’un individu peut "irradier" jusqu’à trois degrés de séparation, c’est-à-dire que l’on peut rendre heureux, l’ami de l’ami d’un ami.

PAS DE CONTAGION AUX COLLÈGUES DE BUREAU

"Les gens qui sont entourés par beaucoup de gens heureux (…) ont plus de chance d’être heureux dans le futur. Les statistiques montrent que ces groupes heureux sont bien le résultat de la contagion du bonheur et non seulement d’une tendance de ces individus à se rapprocher d’individus similaires," précisent les chercheurs. Les chances de bonheur augmentent de 8 % en cas de cohabitation avec un conjoint heureux, de 14 % si un proche parent heureux vit dans le voisinage, et même de 34 % en cas de voisins joyeux. Ces recherches "sont une raison supplémentaire de concevoir le bonheur, comme la santé, comme un phénomène collectif" expliquent-ils.

Ce phénomène a cependant des limites : ainsi la formule ne s’applique pas au bureau. "Les collègues de travail n’affectent pas le niveau de bonheur, ce qui laisse penser que le contexte social peut limiter la propagation d’états émotionnels", selon l’étude.

Dans son éditorial, le BMJ estime que cette étude "révolutionnaire" pourrait avoir des implications en termes de santé publique. "Si le bonheur se transmet effectivement par le biais des relations sociales, cela pourrait contribuer indirectement à la transmission similaire de la [bonne] santé, ce qui a des implications sérieuses pour l’élaboration des politiques", estime le journal. Dans leur introduction, les chercheurs rappellent que le bonheur est si essentiel à l’existence humaine que l’Organisation mondiale de la santé le désigne de plus en plus comme un composant à part entière de l’état de santé.

Voir enfin:

Study Says Obesity Can Be Contagious

Gina Kolata

The New York Times

July 25, 2007

Obesity can spread from person to person, much like a virus, researchers are reporting today. When a person gains weight, close friends tend to gain weight, too.

Their study, published in the New England Journal of Medicine, involved a detailed analysis of a large social network of 12,067 people who had been closely followed for 32 years, from 1971 until 2003. The investigators knew who was friends with whom, as well as who was a spouse or sibling or neighbor, and they knew how much each person weighed at various times over three decades. That let them examine what happened over the years as some individuals became obese. Did their friends also become obese? Did family members or neighbors?

The answer, the researchers report, was that people were most likely to become obese when a friend became obese. That increased a person’s chances of becoming obese by 57 percent.

There was no effect when a neighbor gained or lost weight, however, and family members had less influence than friends.

Proximity did not seem to matter: the influence of the friend remained even if the friend was hundreds of miles away. And the greatest influence of all was between mutual close friends. There, if one became obese, the odds of the other becoming obese were nearly tripled.

The same effect seemed to occur for weight loss, the investigators say. But since most people were gaining, not losing, over the 32 years of the study, the result was an obesity epidemic.

Dr. Nicholas Christakis, a physician and professor of medical sociology at Harvard Medical School and a principal investigator in the new study, says one explanation is that friends affect each others’ perception of fatness. When a close friend becomes obese, obesity may not look so bad.

“You change your idea of what is an acceptable body type by looking at the people around you,” Dr. Christakis said.

The investigators say their findings can help explain why Americans have become fatter in recent years — each person who became obese was likely to drag some friends with them.

Their analysis was unique, Dr. Christakis said, because it moved beyond a simple analysis of one person and his or her social contacts, and instead examined an entire social network at once, looking at how a person’s friend’s friend’s friends, or spouse’s sibling’s friends, could have an influence on a person’s weight. The effects, Dr. Christakis said, “highlight the importance of a spreading process, a kind of social contagion, that spreads through the network.”

Of course, the investigators say, social networks are not the only factors that affect body weight. There is a strong genetic component at work as well.

Science has shown that individuals have genetically determined ranges of weights, spanning perhaps 30 or so pounds for each person. But that leaves a large role for the environment in determining whether a person’s weight is near the top of his or her range or near the bottom. As people have gotten fatter, it appears that many are edging toward the top of their ranges. The question has been why.

If the new research is correct, it may mean that something in the environment seeded what many call an obesity epidemic, leading a few people to gain weight. Then social networks let the obesity spread rapidly.

It also may mean that the way to avoid becoming fat is to avoid having fat friends.

That is not the message they meant to convey, say the study investigators, Dr. Christakis and his colleague, James Fowler, an associate professor of political science at the University of California in San Diego.

You don’t want to lose a friend who becomes obese, Dr. Christakis said. Friends are good for your overall health, he explains. So why not make friends with a thin person, he suggests, and let the thin person’s behavior influence you and your obese friend?

That answer does not satisfy obesity researchers like Kelly Brownell, director of the Rudd Center for Food Policy and Obesity at Yale University.

“I think there’s a great risk here in blaming obese people even more for things that are caused by a terrible environment,” Dr. Brownell said.

On average, the investigators said, their rough calculations show that a person who became obese gained 17 pounds, and the newly obese person’s friend gained 5. But some gained less or did not gain weight at all, while others gained much more.

Those extra pounds were added onto the natural increases in weight that occur when people get older. What usually happened was that peoples’ weights got high enough to push them over the boundary, a body mass index of 30, that divides overweight and obese. (For example, a six-foot-tall man who went from 220 pounds to 225 would go from being overweight to obese.)

While other researchers were surprised by the findings, Dr. Christakis said the big surprise for him was that he could do the study at all. He got the idea from talk of an obesity epidemic.

“One day I said, ‘Maybe it really is an epidemic. Maybe it spreads from person to person,’ ” Dr. Christakis recalled.

It was only by chance that he discovered a way to find out. He learned that the data he needed were contained in a large federal study of heart disease, the Framingham Heart Study, that had followed the population of Framingham, Mass. for decades, keeping track of nearly every one of its participants.

The study’s records included each participant’s address and the names of family members. In order for the researchers to be sure they did not lose track of their subjects, each was asked to name a close friend who would know where they were at the time of their next exam, in roughly four years. Since much of the town and most of the subjects’ relatives were participating, the data contained all that Dr. Christakis and his colleagues needed to reconstruct the social network and follow it for 32 years.

Their research has taken obesity specialists and social scientists aback. But many say the finding is pathbreaking, and can shed new light on how and why people have gotten so fat so fast.

“It is an extraordinarily subtle and sophisticated way of getting a handle on aspects of the environment that are not normally considered,” said Dr. Rudolph Leibel, an obesity researcher at Columbia University.

Dr. Richard Suzman, who directs the office of behavioral and social research programs at the National Institute on Aging, called it “one of the most exciting studies to come out of medical sociology in decades.” The institute financed the study.

But Dr. Stephen O’Rahilly, an obesity researcher at the University of Cambridge, said the uniqueness of the Framingham data will make it hard to replicate the new findings. No other study that he knows of includes the same kinds of long-term and detailed data on social interactions.

“I don’t want to look like an old curmudgeon, but when you come upon things that inherently look a bit implausible, you raise the bar for standards of proof,” Dr. O’Rahilly says. “Good science is all about replication, but it is hard to see how science will ever replicate this.”

“Boy, is the Framingham study unique,” Dr. O’Rahilly said.


Flottille de Gaza: Pourquoi Ahmadinejad n’appelle plus à la destruction d’Israël (The Final Solution goes humanitarian)

9 juin, 2010
Apartheid bus (London)Outspan anti-apartheid posterQuelqu’un m’a demandé pourquoi je ne dis plus qu´Israël doit être détruit… J´ai répondu qu´il n’était plus nécessaire de le dire, vu que ce régime est déjà en voie d´être détruit. Mahmoud Ahmadinejad
En évoquant les crimes du régime sioniste, [le président Ahmadinejad] a précisé que la RII propose la tenue d’un référendum, avec la participation de tous les Palestiniens autochtones, qu’ils soient musulmans, chrétiens ou juifs; ce qui est la solution la plus humaine, la plus économique et la plus rapide. IRIB (agence de presse iranienne, 08.06.10)
Le temps est venu de lever l’embargo imposé à Gaza. Nous ne voulons plus voir dans le monde de prison à ciel ouvert. (…) Israël doit payer le prix pour le sang versé par des martyrs. Ils (les Israéliens) sont comme une machine à mensonges. Ils fabriquent des mensonges. Ils sont connus pour ça. Erdogan
Les choix de la Turquie renforcent le Hamas et minent l’Autorité Palestinienne. Nous voulons rappeler aux gouvernements turc et égyptien qu’avant la prise de pouvoir par le coup du Hamas en 2007, la frontière était contrôlée par l’Autorité Palestinienne. Cadre du Fatah
En réalité je ne boycotte pas les Israéliens, je boycotte les institutions israéliennes. Je suis convaincue que longtemps après que tout cela soit fini, comme ça a été la cas avec l’holocauste des juifs, les gens commenceront à admettre qu’ils auraient dû faire quelque chose, que c’était déplorable et que le milieu universitaire est si lâche qu’il n’avait rien fait. Mona Baker (Université de Manchester)
La souffrance endurée par le peuple palestinien depuis quarante ans d’occupation israélienne est inimaginable pour nous qui vivons à l’ouest et je soutiens leur lutte de libération. J’ai fait changer le lieu du concert, qui aura lieu à Wahat al Salam/Neve Shalom en signe de solidarité avec les voix de la raison, Palestiniennes ou Israéliennes, qui cherchent une voie non-violente pour une paix juste. Roger Waters (ex-membre de Pink Floyd, 2006)
Le boycott est l’arme des pauvres, c’est une forme de lutte non-violente, morale et antiraciste. Omar Barghouti
Le boycott, comme jadis pour l’Afrique du Sud, n’est qu’un moyen, non pas ‘d’affamer le peuple israélien’, mais bien de faire comprendre aux Israéliens comme au reste du monde qu’il ne saurait y avoir d’impunité. Union Juive Française pour la Paix
Une partie de la raison a sûrement trait à la confusion intellectuelle, une incapacité à saisir la différence entre la "libération" nationale et la liberté véritable. Ho Chi Minh n’était pas un "combattant de la liberté" et Yasser Arafat non plus. Combien de fois le monde doit-il passer par ce type d’exercice pour que les progressistes comprennent la différence? (…) Le progressisme est devenu une politique de cibles faciles. Les progressistes n’ont aucun mal à s’en prendre aux éducateurs d’abstinence, défenseurs de la Proposition 8 ou membres du Tea Party. Mais quand on en vient aux vrais sectaires et aux fanatiques religieux – catégories dans lesquelles le Hamas est sans égal – les progressistes se mettent comme par hasard à redécouvrir leur capacité pour la nuance culturelle et le pragmatisme politique. Aujourd’hui, en revanche, la tâche de défendre Israël est difficile. Elle est difficile parce que ses défenseurs doivent éviter les clichés sur les " puissants" et les "faibles". Elle est difficile parce qu’elle va à l’encontre des modes idéologiques actuelles. Et elle est difficile parce qu’elle exige une appréciation que les mauvais choix qui confrontent sans fin les décideurs politiques israéliens ne sont pas quelque chose dont ils peuvent aisément se laver les mains en "mettant un terme à l’occupation." Ils ont déjà essayé avant – à Gaza même. Bret Stephens
Cet incident s’inscrit dans un schéma plus vaste, car les Palestiniens et leurs soutiens s’ingénient à trouver des moyens créatifs de rendre Israël coupable aux yeux du monde. Des supermarchés norvégiens refusent les produits israéliens, des universités britanniques ont rompu leurs relations avec leurs homologues hébreux, etc. Les Palestiniens, il y a quelques temps, ont organisé une marche, de la Jordanie jusqu’à la frontière israélienne. Actuellement, ils boycottent les produits cisjordaniens fabriqués par les Israéliens. (…) Les ennemis d’Israël ont fini par réaliser qu’ils n’étaient pas capables de gagner une guerre conventionnelle. Plutôt que d’envoyer des avions, chars et navires contre l’état hébreu, ils se sont tournés vers d’autres moyens: armes de destruction massive, terrorisme, et (plus récemment), entreprise de dé-légitimisation. Cette dernière notion inverse les lois de la guerre; plus précisément, la force devient faiblesse, et l’opinion publique revêt une importance suprême. Daniel Pipes
Israël incarne l’Occident pour les anti-occidentaux, l’impérialisme pour les anti-impérialistes, les infidèles pour les islamistes, le racisme pour les propalestiniens … Il cumule les stéréotypes négatifs. Il est perçu comme l’État en trop, qui devrait disparaître pour que les hommes soient délivrés du mal. Pierre-André Taguieff
Peut-être que la menace existentielle pour Israël n’est pas encore proche. Mais comme nous l’a appris l’histoire, les paradigmes d’Etat s’effondrent de manière exponentielle. D’un seul coup, certaines choses créent un élan irrésistible, comme cela s’est produit avec l’Union Soviétique ou l’apartheid sud-africain. Eran Shayshon (co-auteur du Rapport Reut)

A quand, contre l’Etat d’Israël, un embargo sur les ventes d’armes, une année internationale de l’ONU contre l’apartheid ou une loi anti-apartheid du Congrès américain?

Semaines de l’Apartheid, mur de l’Apartheid, conférences de Durban, Rapport Goldstone, conférence anti-guerre annuelle du Caire, Tribunal Russell, Jénine 2002, Kana 2006, parade homosexuelle de Toronto contre l’Apartheid israélien, rapports annuels de Human Rights Watch et Amnesty International, campagnes de boycotts universitaires ou commerciaux dites Boycott-Désinvestissement-Sanctions (comme le présente un tout récent livre traduit dans le monde entier), déprogrammations de films ou concerts, refus de traductions de livres, caricatures, dessins et sketchs antisémites, documenteurs et pièces de théâtre, réécriture de l’histoire et révisionnisme unilatéral, matraquage quotidien et véritables faux médiatiques, brûlots universitaires, milliers d’ONG contre l’apartheid, flottilles anti-blocus ‘humanitaires’, le tout soutenu, de Desmond Tutu à Carter ou Naomi Klein ou d’Arundhati Roy à Ken Loach ou notre Godard national, par tout le beau linge de la bien-pensance mondiale

Au lendemain de la conférence asiatique sur la sécurité régionale d’Istanboul où, devant ses pairs russes, iraniens et arabes, le Nouveau Mehmet a engrangé les bénéfices de son coup de la flottille de Gaza contre Israël d’il y a une semaine …

Pendant qu’après ses imprécations et ses jours de deuil national, le président de l’Autorité palestinienne s’inquiète à présent à haute voix de la levée du blocus contre ses ennemis irréductibles du Hamas …

Retour, pour ceux qui n’avaient pas compris pourquoi Ahmadinejad n’appelle plus à la destruction d’Israël et avec un article de janvier dernier du Jerusalem Post, sur la véritable menace existentielle que représente, pour Israël, l’entreprise de dé-légitimation qui, des milieux universitaires, syndicaux, religieux, médiatiques, diplomatiques et internautiques, est en train de se concrétiser contre l’Etat hébreu.

Avec, derrière ce détournement et cette instrumentalisation du droit humanitaire, une sorte de sud-africanisation forcée à partir des mêmes thèmes et techniques (appels au boycott, dénigrement systématique) des campagne qui dans les années 80-90, avaient contribué comme on le sait à la chute de l’apartheid en Afrique du sud.

Et à terme, pour un Etat juif destiné à être submergé par sa majorité musulmane et derrière le faux nez de la démocratie (one man one vote), du pacifisme (non au nucléaire) et de l’humanitaire (non à l’asphyxie du peuple palestinien),… une véritable version humanitaire de la Solution finale!

Extraits:

Dans les deux premières semaines de mars, des événements marquant la Semaine de l’Apartheid d’Israël se sont tenus sur les campus de plus de 40 villes de par le monde. Un mois plus tôt, Michael Oren, l’ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis, avait été hué à l’Université de Californie d’Irvine. Et en décembre dernier, la chef du parti d’opposition Kadima Tzipi Livni a dû décommander une visite à Londres pour cause de mandat d’arrêt pour crimes de guerre. Le dénominateur commun à chacun de ces trois développements était l’intensification d’une campagne publique pour dépeindre Israël comme un état raciste et violateur en série du droit international, sans le droit ni d’être entendu ni d’exister.

La stratégie de délégitimation n’est pas nouvelle. Mais elle se fait plus insistante. Et le danger est que si n’est rien fait elle pourrait atteindre une masse critique qui pourrait sérieusement compromettre l’existence d’Israël comme Etat du peuple juif.

(…)

En comparant l’Israël à l’Afrique du Sud des suprémacistes blancs de l’apartheid, les délégitimeurs ont trouvé l’outil parfait pour une attaque sur deux fronts potentiellement mortelle: si Israël est basé sur des principes ségrégationistes, il mérite d’être rejeté par la communauté internationale; et, appliqué au conflit israélo-palestinien, la solution de l’Afrique du Sud, une voix-un homme dans un état unitaire simple, signifierait la fin du modèle de deux-Etats, Israël et Palestine, et celle d’Israël comme foyer national juif. Autrement dit, réussir à imposer l’analogie Israël-apartheid revient à en assurer le démantèlement.

(…)

Depuis un certain temps, le consensus dans nombre des ennemis invétérés d’Israël dans le monde arabe et en Occident est que bien qu’Israël ne puisse pas être défait sur le champ de bataille, il peut l’être à la manière dont l’Afrique du Sud suprémaciste blanche l’a été: par une érosion progressive de sa légitimité, soutenue par une campagne toujours plus large de boycotts, désinvestissement et sanctions (BDS). Certains défenseurs du BDS prétendent que leur but est de forcer Israël à mettre fin à son occupation du territoire palestinien en vue d’une solution à deux Etats. Les Israéliens sceptiques arguent cependant du fait que dans la plupart des cas leurs vrais motifs sont tout à fait le contraire, conçus pour détruire l’Etat juif en minant le paradigme du Deux-Etats.

(…)

Le danger pour Israël est la diffusion potentielle de la délégitimation de des marges à l’ensemble de l’opinion publique, et de là aux décideurs et aux politiques gouvernementales.

(…)

Après la fin de la guerre froide, les ONG se sont tournées vers des conflits locaux, dont le conflit israélo-arabe était le plus visible. Là, le contrôle arabe des mécanismes des droits de l’homme de l’ONU leur a donné un accès facile et a créé un rapport symbiotique. L’occupation israélienne de territoires arabes en faisait une cible évidente pour une forte idéologie post-coloniale, qui, dans certains cas, fut aggravée par l’antisémitisme européen résiduel. Tout ceci est sorti à la conférence contre le racisme de Durban de 2001. Il y avait 1 500 ONG et les seules condamnations spécifiques qu’elles ont adoptées le furent contre Israël. Elles parlèrent ainsi explicitement d’utiliser des revendications humanitaires et le processus de sanctions pour isoler Israël comme Etat raciste. Gerald Steinberg (président de NGO Monitor)

C’est comme une maladie qui a été négligée trop longtemps. Si vous regardez ce qui se passe en Europe, où il y a de plus en plus de remise en question de la légitimité d’Israël dans le grand public et une volonté croissante sur les campus pour ternir l’image d’Israël, entre les semaines de l’Apartheid israélien et le boycott silencieux des universitaires israéliens, il y a bien un effet démoralisant à long terme. Et étant donné les tensions avec Obama, cela pourrait aussi s’étendre aux Etats-Unis. Steinberg

(…)

Pour certains experts israéliens, la campagne pour délégitimer l’Israël est la manifestation d’une nouvelle forme d’antisémitisme global. Selon Manfred Gerstenfeld, président du conseil d’administration du plutôt à droite Jerusalem Center for Public Affairs, après l’antisémitisme religieux chrétien et l’antisémitisme racial nazi, l’antisémitisme est entré dans une troisième phase, visant Israël.

(…)

“Le principe de base de l’antisémitisme est que les juifs constituent le plus grand mal à un moment donné. Et dans sa troisième phase, c’est l’Etat d’Israël qui incarne tout le mal, affirme-t-il. Pour lui, la campagne pour délégitimer Israël équivaut à la guerre globale contre les juifs faite par les antisémites au 20e siècle – la seule différence étant que la guerre nazie contre les juifs était centralisée, tandis que dans le monde post-moderne du 21ème siècle, la guerre contre Israël est une affaire très éclatée, menée par des groupes innombrables de différentes tailles. «Dans l’ère moderne du 20ème siècle, il y avait une énorme cheminée, le parti nazi allemand, répandant son poison partout dans le monde; dans l’actuelle post-modernité, le poison est répandu par les échappements de millions de voitures» explique-t-il. «c’est très éclaté et donc les gouvernements israéliens successifs, ayant fait l’effort de comprendre le phénomène, ont eu beaucoup de difficultés à le combattre.

(…)

“Ce à quoi nous sommes confrontés est un effet très subtil de délégitimation progressive d’Israël. C’est un processus qui se poursuit depuis Oslo et je n’ai pas l’impression qu’il suive les hauts et les bas du processus de paix. Il est continu et c’est pourquoi nous devons continuer à nous y opposer. Dickson.

http://www.jpost.com/LandedPages/PrintArticle.aspx?id=174328

Tide of Delegitimization
Leslie Susser
The Jerusalem Post
02/05/2010
Observers maintain that the government does not comprehend the enormity of the delegitimization threat and hasn’t fashioned a strategy to meet it.

In the first two weeks of March, events marking Israel Apartheid Week were held on campuses in over 40 cities worldwide. A month earlier, Michael Oren, Israel’s Ambassador to the U.S., was shouted down at the University of California in Irvine. And last December, Kadima opposition leader Tzipi Livni canceled a visit to London, where a warrant had been issued for her arrest on war crimes charges. The common denominator in all three developments was a stepped-up public campaign to portray Israel as a racist state and serial violator of international law, with no right to be heard and no right to exist.

The delegitimization strategy is not new. But it is growing more insistent. And the danger is that if allowed to go unchecked it might achieve a critical mass that could seriously jeopardize Israel’s existence as the state of the Jewish people.

In comparing Israel to white supremacist apartheid South Africa, the delegitimizers have found the perfect tool for a potentially lethal two-pronged attack: If Israel is based on segregationist principles, it deserves to be spurned by the international community; and, if applied to the Israeli-Palestinian conflict, the South Africa solution, one man-one vote in a single unitary state, would mean the end of the two-state model, Israel and Palestine, and the end of Israel as the national home of the Jewish people. In other words, getting the Israel-apartheid analogy to stick is a formula for Israel’s dismantlement.

The delegitimizers emphasize the ethnicity of the conflict and argue domination of one group over another; they also point to symbols like the security barrier between Israel and the West Bank, which they call the “Apartheid Wall,” insinuating that it was built for segregationist reasons. The Israeli narrative maintains that the barrier was built to keep terrorists out of Israel’s cities after a murderous campaign of Palestinian suicide bombings; that Israel is an embattled state fighting for its life, maintaining democracy in difficult circumstances and perversely discredited by enemies as a means of destroying it. In the Israeli view, the attempts at delegitimization are nothing less than war by other means.

Indeed, Israeli analysts argue that for some time now the guiding assumption for many of the country’s inveterate foes in the Arab world and the West has been that while Israel cannot be defeated on the battlefield, it can be brought down the way supremacist white South Africa was: through an incremental erosion of its legitimacy, backed up by an ever widening campaign of boycotts, divestment and sanctions (BDS). Some BDS advocates claim that their goal is to force Israel to end its occupation of Palestinian territory in service of the two-state solution. Skeptical Israelis, however, argue that in most cases their true motives are quite the contrary, designed to destroy the Jewish state by undermining the two-state paradigm.

Over the past decade, the delegitimizers have had a number of high profile successes, the most notable of which were the 2001 Durban anti-racism conference which targeted Israel, and last year’s United Nations Human Rights Council’s Goldstone Report which made allegations of Israeli war crimes in Gaza. Both energized an ongoing campaign that has been making inroads in academia, trade unions, churches, the media, the U.N. and international legal forums.

Worse: In recent years the challenge to Israel has been exacerbated by the “new media,” through a glut of malicious anti-Israel blogging on the Web and the use of social networking to mobilize anti-Israel activities.

The danger for Israel is the potential spread of delegitimization from fringe to mainstream opinion, and from there to decision-makers and government policies. And the question is: To what extent are Israel’s decision-makers and civil society ready to meet the challenge?

Some astute observers maintain that the government does not fully comprehend the enormity of the threat and has yet to fashion a coherent strategy to meet it. For some time now the Reut Institute, a non-partisan Tel Aviv-based think tank, has been making the case for a paradigm shift in thinking about delegitimization, and is urging the powers that be to relate to it with the same seriousness as they do to the military threats Israel faces.

In a paper presented to the 10th annual Herzliya Conference on national security in early February, Reut warned of the ripening of a common strategy between Islamist rejectionists – like Hamas, Hizballah and Iran – and an increasingly effective and coordinated alliance of Islamist and local delegitimizers in the West. According to Reut, both aim to bring Israel down by weakening it politically and economically, and ultimately forcing a one-state solution with a Muslim majority. Paradoxically, the rejectionist strategy is to force Israel into maintaining the occupation – which “overstretches” it economically and politically – to which the Western-based delegitimizers seek to add boycotts, divestment and sanctions, and arguments for the one-state solution.

Both the rejectionists and the delegitimizers work assiduously to undermine the two-state paradigm, which they see as a means of extricating Israel from its international predicament as an occupying power. The delegitimizers are particularly active in places like London, Madrid and the California Bay Area, which Reut calls “hubs,” where they form grass-roots “networks” of activists, NGOs and fellow travelers against Israel. According to the Reut Report, the “tipping point” in their work would be growing international consensus around the one-state solution.

“Perhaps the existential threat to Israel is not yet around the corner. But as we know from history, state paradigms collapse exponentially. Suddenly a few things happen to create an irresistible momentum, as happened with the Soviet Union or with apartheid South Africa,” Eran Shayshon, one of the authors of the Reut Report warns.

Late last year, Shayshon made a case study of delegitimization activities in London. During two visits in November and December, a small Reut contingent conducted more than 60 interviews with journalists, international jurists, politicians, human rights activists and members of Jewish and Muslim communities.

They found that the so-called “Red-Green Alliance” between radical left-wing British delegitimizers and Islamist groups in Britain is far more organized and institutionalized than first thought. They also discovered what Shayshon calls the “smoking gun” of direct contact between the radical British left and rejectionist organizations like Hamas, Hizballah and Islamic Jihad at gatherings like the annual Cairo Anti-War Conference.

To combat the growing threat, Shayshon argues that the country’s decision-makers need first to internalize the fact that Israel is facing a challenge with potentially existential repercussions. That means the delegitimization problem should be addressed in the National Security Estimate. It also means a thorough overhaul of Israel’s Foreign Service. Shaped in the 1950s, Israeli diplomacy is geared to handle states and geographic areas, not “hubs” and “networks.” In Shayshon’s view, the new focus should be on the “hubs,” like London, Madrid and the Bay Area, where dozens of additional diplomats should be deployed to engage as many people as possible in the decision-making elites on a one-to-one basis.

The main goal should be to prevent delegitimization spreading from the fringes to the mainstream. “We need to drive a wedge between bona fide critics of Israeli policy and the promoters of delegitimacy. This distinction is very important. Genuine criticism of Israel may sometimes be harsh and even unfair, but it is legitimate; delegitimization is not. We are talking about fringe political forces whose strength depends on their ability to harness mainstream critics of Israeli policy. And we need to create a solid firewall against delegitimacy,” Shayshon tells The Report.

Another major Reut recommendation is to build anti-delegitimization networks based on Jewish and Israeli groups abroad, including NGOs. They would be better equipped than government agencies to confront and discredit the delegitimizers. “It takes a network to fight a network,” Shayshon says.

Despite the problematic marketing connotations, Shayshon is also strongly in favor of ongoing moves to “rebrand” Israel as a fount of “creative energy,” emphasizing its high-tech and science, burgeoning economy, entrepreneurial zeal, energetic lifestyle and vibrant diversity of opinion and culture. Skeptics argue that to sophisticated Western ears this sounds suspiciously like a transparent stratagem to divert attention from problem areas like occupation and conflict. No, says Shayshon, whereas in the world of commerce people often try to market a poor product through brilliant branding, with Israel, it’s just the opposite.

“Israel is an excellent product with terrible branding. Anyone who comes here will immediately see it is not an apartheid state. We need to close the perception gap, by showing people what Israel really is,” he avers.

Partly because of Israel’s poor branding – to some extent a function of the stigmatizing work of the delegitimizers – supporting the Palestinian cause has become a trendy thing to do. As a result, progressive, enlightened forces, who should ostensibly be on the Israeli open society side of the equation, often tend to side against it.

“For example, there was a gay parade in Toronto last year against ‘Israeli Apartheid.’ At a time when homosexuals are hanged in Tehran and homosexuals from Gaza flee to Tel Aviv, which will host the global gay parade in 2012, you get gays siding with the darkest fundamentalist forces against Israel. It’s absurd,” Shayshon declares.

For the past nine years, the rebranding project has been in the hands of the Foreign Ministry, and, starved of funding, has made little headway. Shayshon argues that the time has come to declare it a national project and to allocate the much larger budgets that entails.

Some aspects of the problem, though, are not subject to governmental treatment. Indeed, one of the key delegitimization battles is being waged in the arena of human rights, spearheaded by high-profile non-governmental organizations like Human Rights Watch and Amnesty International, whose often harshly critical findings on Israel add fuel to the delegitimizers’ fire.

Gerald Steinberg, president of NGO Monitor, an Israeli NGO that closely scrutinizes their work, points to what he sees as an inherent anti-Israel bias among many of the leading human-rights NGOs, for which he argues there are clear historic roots. After the Cold War ended, he says, the NGOs turned to local conflicts, of which the Israeli-Arab was the most visible. There, Arab control of U.N. human rights mechanisms gave them easy access and created a symbiotic relationship. Israel’s occupation of Arab territory made it an obvious target for a strong post-colonial ideology, which, in some cases, was exacerbated by residual European anti-Semitism. All this, says Steinberg, came pouring out at the Durban anti-racism conference in 2001. “There were 1,500 NGOs there, and the only specific condemnatory language they adopted was on Israel. They talked about using human rights claims and the sanctions process to isolate Israel as an apartheid state,” he tells The Report.

NGO monitor was founded in the wake of the Durban conference and the government’s failure to deal effectively with NGO criticism of Israel. Its modus operandi has been to expose NGO bias and error, “naming and shaming” the perpetrators and their sponsors. A recent case was the exposure of Marc Garlasco, a Human Rights Watch “military affairs expert” who provided material for the Goldstone Report, as an inveterate collector of Nazi memorabilia with limited military credentials. Initially suspended by HRW, Garlasco left the organization in March. “They have been forced on the defensive, and I think we will see over time a more careful approach. Over the past six months, for the first time, HRW has been focusing more on Hamas than on Israel,” Steinberg asserts.

That, though, is only a small victory in a larger campaign Steinberg believes Israel is losing, partly because the government has no idea of how to deal with “soft power,” like NGO and other stigmatization of Israel, and is quite oblivious to the seriousness of the delegitimization threat. “They don’t understand how the media, the Internet and the international system work when it comes to ‘soft power.’ So they are easily targeted,” he claims.

Moreover, according to Steinberg, things are only getting worse, and the grim possibility of Israel receiving South Africa-style BDS treatment is growing. “It’s like a disease that has been neglected for too long. If you look at what’s happening in Europe, where there is more and more mainstream questioning of Israel’s legitimacy, and a growing willingness on campuses to besmirch Israel, Israel Apartheid Week, and the silent boycott of Israeli academics, it does have a long-term debilitating effect. And given the tensions with [President Barack] Obama, it could spread in the United States too,” Steinberg contends.

For some Israeli experts the campaign to delegitimize Israel is a manifestation of a new form of global anti-Semitism. According to Manfred Gerstenfeld, chairman of the Board of Fellows at the right-tending Jerusalem Center for Public Affairs, after Christian religious anti-Semitism and Nazi racial anti-Semitism, anti-Semitism entered a third phase, targeting Israel.

“The basic premise of anti-Semitism is that Jews constitute the largest evil at any given time. And in its third phase, it is the State of Israel that embodies all evil,” he asserts. In his view, the campaign to delegitimize Israel parallels the total global war against the Jews waged by anti-Semites in the 20th century – the only difference being that the Nazi war against the Jews was centralized, whereas in the post-modern world of the 21st century, the war against Israel is a highly fragmented affair, fought by countless groups of different sizes. “In the modern era of the 20th century, there was one huge chimney, the German Nazi party, spreading its poison all over the world; in post-modernity the poison is spread by the exhausts of millions of cars,” he elaborates. “It’s highly fragmented and therefore successive Israeli governments, not having made the effort to understand the phenomenon, have had so much difficulty combating it.”

Gerstenfeld, who has been active in combating anti-Semitism internationally, believes the best way to counter it is through selective tough reaction. “There must be no free anti-Semitic lunch,” he counsels, adding that the best way to achieve this is to “focus all your forces on a few of your enemies. Most people are cowards. If you take down one, another thousand will be afraid.”

Critics of Israel argue that blanket accusations of anti-Semitism are often used to stifle debate about problematic Israeli policies. In other words, that labeling people as anti-Semites is an ad hominem tactic designed to discredit whatever they have to say. Israeli critics of the delegitimizers retort that their denial of anti-Semitic bias is often a ruse to disguise the fact that their goal is not criticism of Israel, but its dismantlement.

Gerstenfeld, who also monitors anti-Semitic and anti-Israeli phenomena in academia, edited a 2007 book called, “Academics against Israel and the Jews.” In this and later work, he shows that the situation on campuses in Europe and America is not all doom and gloom.

The most instructive example is the failure of academic boycott moves in the U.K. against Israeli scholars, students and institutions. In 2007, Britain’s University and College Union (UCU) rescinded a boycott resolution after more than 400 American University and College presidents declared they wouldn’t work with institutions that boycott Israeli academics.

That, however, was not the only tough response against the would-be boycotters. Indeed, the boycott moves spawned a string of legal, moral and organizational counter-moves. In 2002, Ronnie Fraser, a lecturer at Barnet College in London founded the Academic Friends of Israel; in 2005, a second anti-boycott organization called Engage, incorporating Jewish and non-Jewish academics, was established; the 2006 report by an All-Parliamentary Inquiry into Antisemitism (sic) chaired by Labor MP Denis MacShane included a chapter on campus anti-Semitism; in 2007, Professor Malcolm Grant, chairman of the prestigious Russell Group of the 20 largest U.K. universities wrote: “We reject outright the call for an academic boycott. It is a contradiction in terms and in direct conflict with the mission of a university;” and attorney Anthony Julius, representing members of the UCU, threatened to sue the organization under the terms of the U.K. Race Relations Act if it went ahead with boycott plans.

The anti-boycott backlash peaked in July 2008, when, during a visit to Israel, British Prime Minister Gordon Brown launched the Britain-Israel Research and Academic Exchange Partnership, a new academic exchange program, known by the acronym BIRAX.

Similarly, perceived anti-Israel bias on campuses in the U.S. led to the emergence of several pro-Israel bodies, for example StandWithUs in 2001, the Israel on Campus Coalition (ICC), Scholars for Peace in the Middle East (SPME) and Campus Watch in 2002, and the International Academic Friends of Israel (IAFI) in 2003.

StandWithUs, which helps organize pro-Israel campus activities and provides students with relevant material on Israel and the Middle East, was particularly active on campuses worldwide during Israel Apartheid Week. The argument it made was that apartheid analogies are not applicable to Israel, but, that, on the contrary, elements of apartheid-like discrimination can be found among Israel’s Arab neighbors. It produced a booklet entitled “Middle Eastern Apartheid Today,” highlighting gender discrimination, persecution of minority religions and the hounding of gays in Muslim countries. “Our mission is not to have a dialogue with the people promoting Israel Apartheid Week. It’s to make sure that the poison they are secreting regarding Israel doesn’t spread,” StandWithUs Jerusalem director Michael Dickson tells The Report.

With over 60 staff worldwide, StandWithUs is active on hundreds of campuses across the globe, and holds leadership courses in the U.S. and in Israel. It has distributed over a million copies of its basic PR booklet, “Israel Primer 101,” which has been translated into Hebrew, Spanish and Chinese. “What we are confronting is a drip-drip effect of delegitimizing Israel. That’s a process that’s been going on since Oslo and I don’t think it peaks or troughs with the peace process. It’s ongoing and that’s why we need to keep countering it,” says Dickson.

Not all specialists in the field agree with Dickson’s assumption that when it comes to combating delegitimization, it doesn’t matter what the government does. Hirsh Goodman, head of the Bronfman program in Information Strategy, at the Tel Aviv-based Institute for National Security Studies (INSS), argues that Israel’s image has been dogged by a persistent failure to respond in real time to bogus or exaggerated allegations of military wrongdoing – for example, in Jenin 2002, Kana 2006, or in the Goldstone Report 2009. Goodman, a former editor of The Report, is currently working with government officials to counteract today’s instant dissemination of images from the battlefield by shaping responses based on real time intelligence. “We don’t want policy makers to make a mess of things then rely on hasbara (PR) to clean it up. We’d like to see an end to hasbara,” he tells The Report.

A related problem with which Israeli media experts are grappling is what Noam Lemelshtrich-Latar, dean of the School of Communications at the Herzliya Interdisciplinary Center, calls “cyber advocacy.” He argues that to fight anti-Israel propaganda on the Web and through social networks, government PR is not the answer. Instead, he says, the government should work with NGOs and academic institutions. It should give them information and support, and let them work with the social networks, mediating between the government and the people.

Lemelshtrich-Latar suggests doing this through a new media operations center, operated by an NGO or Research Institute, which steers well clear of propaganda and allows for many differing Israeli narratives. But he is pessimistic that his proposed model will be adopted. “The politicians are working against it. They like power. They like control. The last thing they want to do is share power with others,” he tells The Report.

But clearly in the fight for mainstream support, Israel is hampered by the perception of the current government as less peace-oriented than its predecessors. While peace moves will not help Israel with the hard-core delegitimizers, they could be crucial in driving a wedge between the delegitimizers and the mainstream. As much as rebranding, instant battlefield responses, sophisticated Web structures and a stronger presence in the hubs of delegitimization, Israel needs genuine and credible peace messages.


Chic éthique: Oui, on peut s’habiller sexy, manger des sushis, vomir sur Israël… (Would the French Christiane Amanpour have put on an SS uniform to interview Hitler?)

8 juin, 2010
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En dépit de l’opacité du vêtement, on sentait l’harmonie du corps et sa jeunesse. (…) Entre notre pseudo-liberté sexuelle et la nudité trop galvaudée dans nos sociétés, peut-être un autre chic tout en retenue se dessinait-il là? Jean-Baptiste Mondino (juin 2008)
Au printemps, le keffieh se portera en étendard : en version classique noir et blanc, en bleu indigo ou de toutes les couleurs… Magazine féminin
L’Israël des oranges, c’est un Israël sans Arabes. Historien
Planète/Chic éthiques : Oui, on peut s’habiller sexy, manger des sushis, prendre des douches design, adopter un tigre blanc, vomir sur Israël… Tout en respectant mère nature. Nous avons choisi vingt-cinq projets parmi des milliers. Sous le signe de l’énergie, des idées qui font envie. D’après le Figaro magazine
‘Je respecte les règles des pays où je me rends’, dit Laurence Ferrari. La présentatrice du «20 heures» de TF1 est ainsi apparue voilée, lundi, face au président iranien Mahmoud Ahmadinejad. ‘Je ne me suis pas posé la question de savoir si cela m’était agréable ou désagréable’, commente la journaliste. Elle portait un foulard blanc, une couleur qui symbolise la liberté – ce qu’elle ignorait. Le Figaro

Il y a eu une discussion avant l’interview afin de nous suggérer un certain nombre de questions. Bien sûr, nous n’en avons pas tenu compte. Nous avons pu poser toutes les questions que nous souhaitions, sur le nucléaire, sur Israël… Il n’y a eu aucune censure de leur part. Ce sont leurs cameramen qui ont filmé l’entretien et non les nôtres. Mais le résultat nous a convenu. (…) Nous en avons profité pour faciliter la réalisation de futurs reportages sur place. Laurence Ferrari

Mais enfin, c’est la loi en Iran ! Il y a obligation de porter le voile sous peine de prison. J’ai déjà fait 17 minutes de page spéciale en Iran avec le voile, il y a un an… Tout cela est absurde. Laurence Ferrari
D’autant que Christiane Amanpour sur CNN ou Marine Jacquemin, dans le passé, l’ont déjà fait. Catherine Nayl (directrice de l’info du groupe TF1)
Dites-leur de foutre le camp de Palestine. Helen Thomas (Fête de l’héritage juif de la Maison Blanche, 27.05.10)
C’est un Etat au dessus des lois et à qui se permet d’agir comme on ne le supporterait pour aucun autre Etat. Roland Cayrol (politologue, définit l’Etat d’Israël pour RTL)
Jusqu’à quand accepterons-nous les horreurs perpétrées par des gouvernements successifs sans dignité et sans éthique ? (…) Israël est un Etat qui expose son racisme, l’immoralité de ses choix politiques et militaires et qui se moque de la communauté internationale et de sa conscience. Il importe de poursuivre et d’élargir le mouvement de résistance globale, de soutenir la campagne de boycott et de dire avec force que ces actes sont indignes, ignobles, et qu’ils sont une preuve de plus que la cause des opprimés palestiniens est juste et digne. Que ce faisant, elle est notre cause, à tous ! Quelle honte! Tarik Ramadan
Alors que l’opposition iranienne se prépare à défier de nouveau le Régime ce samedi en descendant dans la rue pour commémorer l’anniversaire des émeutes meurtrières qui ont frappé le pays, et en profiter pour manifester une nouvelle fois, Laurence Ferrari a offert un merveilleux cadeau au président iranien (…) une tribune internationale “exclusive” inespérée…pour faire diversion. (…) Et quoi de mieux que la souffrance du pauvre peuple palestinien pour aider notre président chahuté? (…) en questionnant Mahmoud Ahmadinejad sur l’attaque israélienne, Laurence Ferrari permet au président iranien de se poser en défenseur du peuple palestinien opprimé, et de séduire tous ces musulmans et arabes de France qui demeurent, à juste titre, outrés par l’attaque sanguinaire de l’armée israélienne. Elle lui permet aussi de se racheter une bonne conduite auprès de son propre peuple, tout aussi outré par l’attaque des navires. Amin Arefi
Quelqu’un m’a demandé pourquoi je ne dis plus qu´Israël doit être démoli… j´ai répondu qu´il n´était plus nécessaire de le dire, vu que ce régime est déjà en voie d´être détruit. (…) L´histoire va absolument dans le sens de l´élimination de l´oppression et de l´arrogance. Ainsi, il est préférable que les partisans du régime sioniste prennent leurs distances [avec Israël]. C´est un conseil d´ami. L´histoire montre que s´ils ne suivent pas cet avis, la force des nations les remettra à leur place. Mahmoud Ahmadinejad

Que ne ferait-on pas pour sauver la planète?

Pour ceux qui se demandaient pourquoi le pantin des mollahs ne dit plus qu’Israël doit être rayé de la carte …

Et ne connaitraient pas encore le dernier chic en matière d’éthique

Alors qu’après le hallali médiatico-diplomatique anti-israélien déclenché par le tout récent et chiquissime épisode de terro-tourisme humanitaire de Gaza, les mollahs ne cachaient pas leur joie mais cherchaient aussi une occasion, face à leur nouveaux alliés turcs, de se remettre en selle dans la course aux faveurs de la rue arabe …

Et qu’en plus de l’élargissement de l’étrangleur de dissidents Ali Vakili Rad et du trafiquant de produits nucléaires Majid Kakavand il y a à peine une semaine, notre Sarko national n’était que trop heureux de leur offrir cette petite faveur supplémentaire pour la libération de l’étudiante française Clotilde Reiss …

Pendant que nos chères têtes blondes enkeffyées retrouvent les joies simples du brûlage de drapeau israélien

Et nos chaines de cinéma le frisson des déprogrammations de films israéliens

Devinez qui, moulant apparemment ses pas et sa tête dans ceux de son grand modèle la championne toutes catégories de l’équivalence morale de CNN Christiane Amanpour, vient de leur servir la soupe?

D’où, une semaine après le cri du coeur de la nonagénère doyenne libano-américaine des correspondants de la Maison Blanche Helen Thomas, la question on ne peut plus appropriée du site Riposte laïque:

‘Si Laurence Ferrari avait été journaliste en 1938, se serait-elle habillée en SS pour interviewer Hitler?’

MEDIAS
Si Laurence Ferrari avait été journaliste en 1938, se serait-elle habillée en SS pour interviewer Hitler?
Riposte laïque
Alain Rubin
7 juin 2010

Journalisme ou dhimmitude ? Comme tous ceux qui m’ont envoyé cette vidéo, et comme l’immense majorité des français qui soutiennent que la prison ambulatoire vestimentaire doit être proscrite dans les lieux publics, y compris la rue, et y compris au volant, j’ai été sidéré et scandalisé par la flagornerie d’une des nouvelles icônes du petit écran, je veux parler d’une certaine Laurence Ferrari.

Posant et jouant à l’impertinente, lorsqu’elle invite et questionne des ministres de la république française, nous l’avons trouvé chaussant les babouches d’un ministre suisse aux affaires étrangères. En effet, malgré sa grossesse notre consciencieuse journaliste s’est déplacée pour aller recueillir les paroles de l’oracle. En l’occurrence, l’oracle de madame Ferrari, c’était le protégé et le disciple du tyran fanatique Khomeiny -admirateur obstiné d’Adolphe Hitler qu’il pensa, pendant la seconde guerre mondiale, être « l’imam caché », celui qui, en entreprenant d’exterminer les Juifs jusqu’au dernier, réaliserait la sourate annonçant le triomphe des temps islamiques : quand « le rocher et l’arbre diront à tour de rôle « viens derrière moi, un Juif se cache, tues le ! ».

Mais peut-être que madame la journaliste vedette n’avait pas lu ses fiches, ou peut-être que ses assistants ignoraient tout de cette parentèle politique liée au nazisme de l’époque de la shoah. Ou peut-être bien aussi, que pour ce petit monde médiatique surpayé, -qui n’a toujours pas vu le guet-apens tendu sur la navire Marmara par des Turcs dont certains avaient dit avant d’embarquer qu’ils voulaient le « martyre », et qui n’a rien vu des bastonnades et du déchainement bestial des lyncheurs portant à Gaza des vivres et des médicaments pour partie périmés-, l’admiration de Khomeiny et de son filleul auteur du putsch électoral de juin 2009 pour Hitler et son action exterminatrice n’est peut-être qu’un détail parfaitement secondaire, pour ne pas dire sans intérêt.

Pour revenir à ma question initiale : comme tous ceux qui m’ont transmis la vidéo, j’ai pu voir cette dame grimée en femme voilée, j’ai pu voir une femme soumise aux règles imposées aux femmes iraniennes par la sanglante dictature de la « révolution islamique ». Que va-t-elle bien nous raconter, madame Laurence Ferrari ? Va-t-elle nous parler de politesse ? Politesse, quelle politesse ?

Si madame Ferrari avait été journaliste en 1938, aurait-elle revêtu l’uniforme de SS ou de SA pour réaliser un entretien avec Hitler ou Himmler ? Et si elle avait été s’entretenir avec Staline, aurait-elle revêtu l’uniforme du komsomol ? Le grotesque le dispute ici à la servilité. Avec de pareilles idoles, le « journalisme » n’attend même pas que les dictatures s’emparent du pouvoir, il en revêt volontairement les formes extérieures, dés qu’il en a l’occasion, pour marquer son honteux asservissement.

On ne sera donc pas étonnés que madame Ferrari trouve « discriminant » le projet de loi proscrivant la bourqua et ses variantes.

Voir aussi:

Ferrari voilée pour un entretien avec Ahmadinejad
Delphine Minoui, Pierre De Boishue
07/06/2010 |

La présentatrice du JT de TF1 a «respecté les règles» imposées à toutes les femmes en Iran.

En République islamique d’Iran, la règle est claire : toute femme, iranienne ou étrangère, doit se recouvrir la chevelure d’un foulard, conformément aux us et coutumes en vigueur. «Je respecte les règles des pays où je me rends», dit Laurence Ferrari. La présentatrice du «20 heures» de TF1 est ainsi apparue voilée, lundi, face au président iranien Mahmoud Ahmadinejad. «Je ne me suis pas posé la question de savoir si cela m’était agréable ou désagréable», commente la journaliste. Elle portait un foulard blanc, une couleur qui symbolise la liberté – ce qu’elle ignorait.

Sur les vols de la compagnie Iran Air qui desservent Téhéran, les hôtesses, voilées d’un hejab, mettent un point d’honneur à rappeler aux passagères qu’elles doivent se couvrir les cheveux dès que l’avion commence à survoler le territoire iranien. D’abord noir et austère dans les premières années qui suivirent la révolution islamique de 1979, le foulard s’est progressivement allégé depuis la fin des années 1990, cédant à des modèles plus courts et colorés que privilégie une jeunesse assoiffée de changement. Une fois de retour chez elles, la plupart des Iraniennes s’empressent d’ailleurs de le retirer. Mais dans l’espace public, il reste strictement obligatoire. La visite, même rapide, de journalistes, chercheuses ou diplomates occidentales ne fait pas exception. Le mois dernier, c’est drapées d’un tchador noir, ce long voile traditionnel qui recouvre le corps de la tête aux pieds, que les mères des trois randonneurs américains, arrêtés l’été dernier, leur ont rendu visite à Téhéran pour la première fois.

Des questions «suggérées»

Mais le port du voile par des Occidentales peut facilement faire jaser, de retour au pays. En mars 2008, Micheline Calmy-Rey, la ministre suisse des Affaires étrangères, avait ainsi soulevé un tollé dans la Confédération helvétique pour avoir porté un foulard lors de sa rencontre, à Téhéran, avec le président Ahmadinejad. Couverte d’un voile blanc, il lui avait été reproché de se «couvrir de ridicule». «Comme une femme soumise», avait alors titré Le Matin de Lausanne, tandis que La Tribune de Genève parlait du «voile de la discorde». Dès son retour, Calmy-Rey avait aussitôt balayé les critiques en expliquant qu’elle s’était voilée par respect pour son hôte.

À TF1, la question semble être jugée annexe. L’entretien exclusif diffusé lundi était préparé de longue date, à travers des discussions amorcées dès la dernière campagne présidentielle, il y a un an. Vendredi dernier, Laurence Ferrari s’est envolée vers Téhéran. Samedi matin, elle s’est rendue au palais présidentiel. «Il y a eu une discussion avant l’interview afin de nous suggérer un certain nombre de questions, confie-t-elle. Bien sûr, nous n’en avons pas tenu compte. Nous avons pu poser toutes les questions que nous souhaitions, sur le nucléaire, sur Israël… Il n’y a eu aucune censure de leur part.» Seule contrainte imposée aux équipes de la Une par l’entourage présidentiel : les conditions du tournage. «Ce sont leurs cameramen qui ont filmé l’entretien et non les nôtres. Mais le résultat nous a convenu.»

Pas de «marché» pour la libération de Reiss

Lors de l’interview, le président a nié qu’il y ait eu un «marché» avec Paris à l’occasion des libérations quasi simultanées de la Française Clotilde Reiss en Iran et des Iraniens Majid Kakavand et Ali Vakili Rad en France, confirmant ce qu’avait dit son gouvernement. «Lula (le président brésilien Lula da Silva) et d’autres personnes nous ont demandé d’accomplir un geste humanitaire, ce que nous avons fait», a-t-il ajouté.

Mahmoud Ahmadinejad a également demandé que les «assaillants» de la flottille de Gaza soient jugés pour un acte «inhumain et abject».

Après cette rencontre, qui a duré une demi-heure, le président iranien est resté une dizaine de minutes à bavarder avec l’équipe de TF1. «Nous en avons profité pour faciliter la réalisation de futurs reportages sur place.»

Voir enfin:

God’s Jewish Warriors — CNN’s Abomination
CAMERA
August 22, 2007

NOV. 1 UPDATE: The latest version of the segment redresses some of the distortions in the original. See details here.
See here for comments on part 2 of the series, "God’s Muslim Warriors," and here for comments on part 3 of the series, "God’s Christian Warriors." A video segment about the language double standard in the series can be seen here. A video segment showing and refuting the errors in the original version of "God’s Jewish Warriors" can be viewed here.

CNN’s "God’s Warriors," hosted by Christiane Amanpour, is a three-part series intended to examine the growing role of religious fundamentalism in today’s world. Unfortunately, the first program in the series, "God’s Jewish Warriors," is one of the most grossly distorted programs to appear on mainstream American television in many years. It is false in its basic premise, established in the opening scene in which Jewish (and Christian) religious fervency is equated with that of Muslims heard endorsing "martyrdom," or suicide-killing. There is, of course, no counterpart among Jews and Christians to the violent jihadist Muslim campaigns underway across the globe, either in numbers of perpetrators engaged or in the magnitude of death and destruction wrought.

While in reality Jewish "terrorism" is virtually non-existent, the program magnifies at length the few instances of violence or attempted violence by religiously-motivated Jewish individuals – including having to go all the way back to 1980, for example, to explore a bombing campaign against West Bank Arab mayors by a small group of Israeli Jews. In dredging up such an old incident Amanpour unintentionally undermines her own thesis.

And, of course, on the exceedingly rare occasions when Israeli Jews commit terrorist acts, the Israeli public and leadership condemns the act and the perpetrators. Prime Minister Rabin, for example, condemned Baruch Goldstein’s terrorist attack in Hebron, terming it "a loathsome, criminal act of murder." In contrast, Palestinian suicide bombers who target Israelis are regarded as "martyrs" and become celebrities, with soccer tournaments named after them. Amanpour, of course, fails to inform her audience of this key difference.

Of much more interest to Amanpour are settlements, which are a key focus of the program, their residents and adherents being deemed "God’s warriors" – along with those Americans, Jewish and Christian alike, who support them. American presidents and Members of Congress are said to be held hostage to the so-called "Israel Lobby," ostensibly dark forces consisting of AIPAC and other pro-Israel groups who supposedly enable the nefarious expansion of West Bank communities.

Disproportionate reliance on partisan voices, some extreme figures, skews the message dramatically. Jimmy Carter and John Mearsheimer, chief proponents of the discredited canards about Jews subverting American national interests to those of Israel, are repeatedly and respectfully interviewed. Carter, for example, claims that no American politician could survive politically while calling for settlement-related aid cuts to Israel: "There’s no way that a member of Congress would ever vote for that and hope to be re-elected."

That would be news to politicians like Senate Majority Leader Robert Byrd, who has long been a critic of aid to Israel and opposed loan guarantees to Israel in 1992. As well, contrary to Amanpour and Carter, Representatives James Trafficante, Dana Rohrabacher, Nick Smith, Fortney Pete Stark, Neil Abercrombie, David E. Bonior, John Conyers Jr, John D. Dingell, Earl F. Hilliard, Jesse L. Jackson Jr., Barbara Lee, Jim McDermott, George Miller, Jim Moran, David R. Obey, Ron Paul and Nick J. Rahall II, have voted against aid to Israel and/or opposed other resolutions favoring Israel.

Amanpour ignores all this, and turns instead to former Senator Charles Percy, who joins in denouncing Jewish political influence. Only Morris Amitay is presented as balance on this critical issue.

Whether wittingly or not, Amanpour’s program, with its reliance on pejorative labeling, generalities, testimonials, and a stacked lineup of guests, is a perfect illustration of classical propaganda techniques. Unfortunately propaganda is the opposite of journalism, the profession Amanpour is supposed to practice.

The program was misleading and inaccurate in many other ways as well:

Land

Amanpour says: "But it is also Palestinian land. The West Bank – it’s west of the Jordan River – was designated by the United Nations to be the largest part of an Arab state."

This is highly deceptive. The United Nations 1947 Partition Plan proposed dividing all the land west of the Jordan into a Jewish and an Arab state; the Arabs rejected the plan, choosing instead to launch a war to eliminate Israel. The land did not become "Palestinian land" via this UN Plan. Likewise, UN Security Council Resolution 242, passed after the Six Day War, underscored that territorial adjustments related to the West Bank were to be expected.

Settlements

• Amanpour suggests settlements are the cause of Arab anger: "the Jewish settlements have inflamed much of the Arab world," yet the Arab world was just as anti-Israel (actually more so) before the settlements were built.

• She presents at length the views of Theodor Meron asserting the illegality of settlements as the definitive word, but makes no mention of more senior Israeli experts such as former Supreme Court Chief Meir Shamgar, who disagreed with Meron. Nor does Amanpour mention such foreign experts such as Professors Julius Stone and Eugene Rostow who also argued for the legality of settlements. (See for example CAMERA BACKGROUNDER: The Debate About Settlements and From "Occupied Territories" to "Disputed Territories" by Dore Gold.)

• She grossly misleads about America’s position on settlements in the following sequence:

WILLIAM SCRANTON, U.S. AMBASSADOR TO U.N. UNDER GERALD FORD: My government believes that international law sets the appropriate standards.

AMANPOUR: From the earliest days of the settler movement, even the United States, Israel’s closest ally, blasted Israel’s settlement policy.

SCRANTON: Substantial resettlement of the Israeli civilian population in occupied territories, including East Jerusalem, is illegal.

AMANPOUR: Ever since American presidents both Democrat and Republican have spoken from virtually the same script. They consistently oppose settlement growth.

RONALD REAGAN, FORMER PRESIDENT: The United States will not support the use of any additional land for the purpose of settlements.

In fact, while the Carter administration did deem settlements illegal, President Reagan very much did not speak from the "same script." He explained: "As to the West Bank, I believe the settlements there — I disagreed when the previous Administration referred to them as illegal, they’re not illegal" (New York Times, Feb. 3, 1981). Other presidents, including Bill Clinton and George W. Bush, also did not term settlements "illegal."

• Amanpour does not discuss Jewish habitation in the West Bank and Gaza in post-Biblical times, before 1948—for example, in Hebron, Kfar Etzion, Kfar Darom (See: CAMERA BACKGROUNDER: The Debate About Settlements) but instead portrays Jewish settlement in the West Bank as an encroachment on "Arab" land—repeatedly referring to disputed territories as "Arab" or "occupied" land (22 times throughout the program).

• Amanpour continuously discounts the context of the Arab world. She says with regard to the post Six-Day War period: "But the Israeli government was divided – trade the captured land for peace or keep it and build Jewish settlements." Unmentioned is the Arab refusal after the Six-Day War to "trade" anything for peace, as embodied in the three "no’s" delivered by Arab leaders at a summit in Khartoum in September 1967, declaring there would be no negotiation, no recognition and no peace with Israel.

Jerusalem/Temple Mount, and The Holy Places

• Amanpour says: "It was from here, according to Muslim scripture, that the Prophet Mohammed ascended to heaven around the year 630. But Hebrew scripture puts the ancient Jewish Temple in the same location, destroyed by the Romans in the year 70. For the next 1,900 years, even the last remnant of the temple known as the Wailing Wall, or the Western Wall, was lost to the Jews."

a) Muslim scripture refers to Mohammed ascending to heaven from the "farthest mosque," which could not have been on the Temple Mount, since the mosque there wasn’t built until well after the death of Mohammed.
b) The Western Wall is part of the Temple Mount complex—not the actual Temple. It is a remnant of the retaining wall built to extend and flatten the Temple Mount. There are indeed actual remains of the First and Second Temples on the Temple Mount.
c) Although Amanpour notes the holiness of the Temple Mount to Jews and Muslims, and some Jews in clips say that it is the holiest site for Jews, she never points this out herself, nor does she mention that Hebron is Judaism’s second holiest city with its second holiest shrine.
d) Amanpour interviews the Muslim Grand Mufti of Jerusalem to give a Muslim perspective on the Al Aqsa Mosque, but no Jewish Rabbinical figure is presented to discuss the paramount religious importance of the Temple Mount to Jews.

• Amanpour ignores the devastation of the Jewish Quarter of the Old City and the expulsion of its residents by the Jordanians in 1948, as she does the Jordanian destruction and desecration of synagogues and cemeteries in eastern Jerusalem .Nor does she discuss the denial of Jewish access to holy sites and restriction of Christian religious freedom after Jordan’s illegal annexation of eastern Jerusalem in 1950. Instead she redefines the history of the conflict over Jerusalem with a new timeline, alleging, "the 40-year tug of war over Jerusalem began when Israel bulldozed the Arab neighborhood next to the Western Wall and built a plaza where Jews now pray."

Carter and Mearsheimer

Amanpour states: " Most recently, former President Carter was criticized for criticizing Israel’s treatment of the Palestinians. In his book, "Palestine: Peace, not Apartheid."

Carter was, of course, "criticized" for purveying multiple false statements about Israel and the Palestinians. See, for example, A Comprehensive Collection of Jimmy Carter’s Errors.

Professor John Mearsheimer is also invited on to explain to viewers the allegedly pernicious effects of the "Jewish Lobby," with no mention by Amanpour of the extremely serious flaws that critics have identified in Mearsheimer’s work.

Israel Lobby

• Amanpour also grossly misleads the public about a dispute in the early 1990s between then president George Bush and Israel’s prime minister at the time, Yitzhak Shamir. President Bush decided to withhold American loan guarantees to Israel unless that country froze settlement activity. In CNN’s version of events, the Israel lobby kicked into gear, and "Congress got the message." (For Amanpour, it seems, it is a given that members of Congress were responding to "the message" sent by the lobby as opposed to acting on their own convictions.) Then, "just a few months later, the very week of the Republican National Convention, the pro-Israel lobby had something to celebrate." President Bush announced his support for the loan guarantees. Clearly, according to Amanpour, the lobby forced Bush’s hand.

What is absent from Amanpour’s version of events is the reason why the Bush administration eventually reversed its position. A new Israeli government, willing to compromise on the issue of settlements, had come to power. The new prime minister, Yitzhak Rabin, backed down from previous Israeli Prime Minister Shamir’s positions by promising to curtail settlement growth. Israeli-American relations subsequently improved.

• In addition, Amanpour uses inflammatory language unbecoming of a journalist to describe fundraising efforts by American Jews to help Israeli settlers. Not only does she take sides in the dispute over the legality of the settlements, she evokes negative stereotypes, stating:

Six thousand miles from Israel’s settlements, in the heart of Manhattan, defiance of international law comes dressed in diamonds.

Muslim "Anger"

Interviewed by Amanpour, Gershom Gorenberg states: "You can’t understand the anger of radical Islam unless you understand the conflict between you know, the Jews and the Palestinians." The false implication is that such "anger" is primarily rooted in the Israeli-Palestinian issue, disregarding the far greater forces driving radical Islam, including the titanic struggle between Shiites and Sunnis triggered in large measure by the overthrow of the Shah of Iran, the Khomenist revolution and the expansion of Saudi Wahabism, Saudi-sponsored mosques and schools built all over the globe inculcate vast numbers of Muslims with extreme, supremacist views.

As even the Ayatollah Khomeini put it, the United States was the "Great Satan," while Israel was only the "Small Satan."

And of course, the rise of the Internet and satellite TV has greatly amplified the false and misleading information put out by Muslim supremacist propagandists, inflaming the Muslim masses.


Philosophie: Le problème, c’est les religions (When in doubt, blame the Bible)

13 mai, 2010
School of Athens (Raphael, 1512) 
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
L’inauguration majestueuse de l’ère “post-chrétienne” est une plaisanterie. Nous sommes dans un ultra-christianisme caricatural qui essaie d’échapper à l’orbite judéo-chrétienne en “radicalisant” le souci des victimes dans un sens antichrétien. René Girard
Ceux qui considèrent l’hébraïsme et le christianisme comme des religions du bouc émissaire parce qu’elles le rendent visible font comme s’ils punissaient l’ambassadeur en raison du message qu’il apporte. René Girard
En fait, le problème n’est pas celui du catholicisme, mais celui des religions. Elles semblent toutes avoir déformé le message de leurs fondateurs. Elles ont été et demeurent encore pour l’humanité, notamment les religions du Livre, la source de guerres horribles, de persécutions impitoyables, de souffrances pour des millions d’hommes et de femmes. Je ne sais si l’humanité parviendra à se délivrer de ce besoin religieux. Pierre Hadot
Pour être exact, je dois dire que la lecture de Pascal m’avait sans doute mis en condition. (…) Les Pensées de Pascal, qui s’étaient imprimées profondément en moi, m’ont permis de comprendre ce que je ressentais devant l’infini des étoiles.
Dans le fond, beaucoup de gens cherchent des modèles de vie dans d’autres spiritualités comme le bouddhisme. Mais ne pouvait-on pas trouver ces exercices chez les Grecs qui déjà choisissaient leurs écoles philosophiques en fonction des modes de vie spirituels qu’ils proposaient ? Stoïciens et épicuriens offraient un véritable catéchisme spirituel qui les guidait dans leur action. (…) Pour moi, c’est quelque chose qui traverse toute la philosophie antique. Chez Platon et Aristote, le mode de vie qui est mis en avant n’est pas moral mais scientifique, c’est la contemplation désintéressée de la nature. Mais c’est une finalité qui oriente le tout de l’existence. L’exemple de Socrate, prêt à payer le prix de sa vie au nom de cette fidélité, l’atteste.
Aujourd’hui je me qualifierais comme un mystique agnostique. Je récuse l’idée du dieu fabricateur ou géomètre. Et aussi du dieu coléreux de la Bible. Pierre Hadot
L’autonomie du sujet pousse au découplage complet de la religion et de la sagesse. La première est collective, nous n’en voulons plus. La seconde, qui s’expérimente dans le vécu, le ressenti, le tangible, l’efficace, est au contraire très moderne. Frédéric Lenoir

Nous sommes un champ ouvert où on peut tout essayer, créer un art de vivre propre, faire de sa vie une œuvre d’art. (…) il n’y a pas d’aspects mineurs dans cette entreprise: bien manger, bien dormir, être bien dans sa peau, des besoins du corps le plus concret aux aspirations les plus éthérées de l’intériorité, tout est bon à qui cherche la transformation. Nietzsche disait: la sagesse, c’est savoir comment boire son thé.
Frédéric Lenoir
Ça a tenu je crois au poids écrasant de la politique entre les années 1930 et 1970: la lutte contre le fascisme, l’enthousiasme pour le communisme nous dispensaient, croyions-nous, de toute réflexion sur la transformation de soi. Et puis le tout-politique a fait long feu… On est revenus à une réflexion sur la vie et le monde tels qu’ils sont, pour tenter de répondre à la question: qu’est-ce que j’en fais? André Comte-Sponville,
Je me suis trompé pendant vingt ans en pensant que la morale laïque suffisait. Elle ne suffit pas! Même si vous n’êtes pas croyant, vous avez besoin d’une spiritualité, d’une sagesse, pour aborder des questions comme l’éducation de vos enfants, l’art, la culture, l’amour ou le deuil…Luc Ferry
La philo m’a fait économiser dix ans de psychanalyse. Inès
Grâce aux travaux de Pierre Hadot, on sait maintenant qu’il s’agit de philosophie vécue, d’exercices spirituels pratiqués au quotidien, et ça change tout. (…) Notre regard sur la sagesse des Anciens: ils ne bâtissaient pas des théories abstraites comme on le croyait, ils visaient très concrètement la transformation de soi et celle de l’existence. Jean-Philippe de Tonnac (coauteur de «Fous comme des sages, 2002)
C’est ainsi qu’au début du Moyen Age, écrit Pierre Hadot, «on assiste à une séparation radicale du mode de vie philosophique (qui fait désormais partie de la spiritualité chrétienne) et du discours philosophique, qui devient un simple outil théorique au service de la théologie. Il ne s’agit plus, comme dans l’Antiquité, de former des hommes, mais des professeurs qui formeront à leur tour des professeurs…» Quelques siècles plus tard, quand la philosophie cessera enfin d’être «la servante de la théologie» et recouvrera son autonomie, elle restera pourtant tributaire de cet héritage scolastique et universitaire qui n’a conservé de l’activité philosophique de l’Antiquité que sa dimension spéculative. Catherine David, Jean-Philippe de Tonnac
Le but de Pierre Hadot en développant la notion de philosophie ancienne comme "exercice spirituel" était de fournir une solution de rechange à la religion. Dans cette perspective, Hadot rend le triomphe de la chrétienté et de la scolastique médiévale, exemplifié par Thomas d’Aquin, responsable de la « perte de la philosophie comme manière de vivre ». Le jugement qu’il porte sur Thomas d’Aquin s’applique également au néoplatonisme ancien. Or, de fait, pour les deux il n’y a rien d’abstrait dans la théorie de la philosophie comme ascension vers Dieu : la philosophie est une manière de vivre qui nous transforme et nous tourne vers le divin. Comme son prédécesseur néoplatonicien, l’Université médiévale considérait la philosophie comme un « exercice spirituel » dans le cadre d’une spiritualité chrétienne qui préparait aussi les intellectuels à une félicité surnaturelle. Wayne J. Hankey

Après la bouddhamania, la sophiamania!

Bonheur, sagesse, maîtrise des passions, vertus, travail spirituel sur soi-même, exercice spirituel, aveu des fautes, examen de conscience, méditation …

En ces temps étranges, sur fond de retour en force du réel avec un certain 11 septembre, de bestsellers philosophiques, cafés-philo à tous les coins de rue et péplums férocement antichrétiens …

Retour, au lendemain de sa très discrète disparition il y a trois semaines, sur celui à qui l’on doit pour une bonne part "l’actuel regain d’intérêt pour la philosophie pratique"

A savoir Pierre Hadot, qui eut droit lui aussi à son bestseller à 50 000 exemplaires ("Qu’est-ce que la philosophie antique?") …

Où l’on découvre, derrière l’austère spécialiste de philosophie hellénistique et professeur honoraire au Collège de France mais aussi introducteur de Wittgenstein en France et inspirateur de Foucault, un prêtre défroqué déçu par des attentes mystiques qu’il ne trouvait plus dans l’Eglise et initié au "sentiment océanique" par ses lectures de Pascal …

Mais surtout, derrière sa (re)découverte de la dimension existentielle de la pratique philosophique des Anciens grecs prétendument asservie et dénaturée par la scolastique chrétienne (les fameux "exercices spirituels") …

La bonne vieille dénonciation, selon le principe de l’amalgame et de l’incrimination du porteur de mauvaises nouvelles, de la violence de la religion en général et du judéo-christianisme en particulier

Mes exercices spirituels
Propos recueillis par Thierry Grillet
Le Nouvel Observateur
Semaine du 10/07/08
Le philosophe Pierre Hadot, professeur au Collège de France, explore la pensée antique depuis quarante ans et publie cette année un essai inspiré sur Goethe par Pierre Hadot

Mes exercices spirituels par Pierre Hadot

Cette première rencontre avec un maître «à penser et à créer» inaugure la série d’été des Débats de l’Obs. Pendant six semaines, nous interrogerons six artistes dans leur genre, six intellectuels qui réfléchissent sur leur art. Des penseurs et des passeurs originaux qui ont fait l’actualité en 2008. Du philosophe français Pierre Hadot au génie de la BD américain Robert Crumb, de l’architecte français Jean Nouvel à l’écrivain-voyageur britannique ColinThubron, du paléontologue français Michel Brunet au poète et critique anglais Michael Edwards.

Sentiment océanique

En 1939, en terminale, la première idée que je me suis faite de la philosophie a été profondément marquée par Bergson et les existentialistes. C’est qu’ils invitaient, en philosophes, à vivre des expériences affectives. La joie, l’émerveillement, l’angoisse même comme celle qu’éprouve lors d’une extase demeurée célèbre Roquentin face à un arbre, dans «la Nausée» de Sartre. Je me rappelai alors de l’expérience bouleversante que je fis, deux fois de suite, à l’âge de 12 ou 13 ans; je me souviens surtout de celle qui se produisit un soir d’hiver en voyant le ciel étoile. Brusquement, j’eus une impression d’étrangeté et je fus envahi par une angoisse à la fois terrifiante et délicieuse. Je m’étonnais d’être moi, d’être là dans ce monde immense et inconnu, dont j’étais une partie. Romain Rolland a appelé cela le «sentiment océanique». Ai-je été prédisposé à la philosophie par cette expérience ? A lire les existentialistes, je compris qu’un des actes les plus importants du philosophe consistait dans cette prise de conscience de l’existence-dans-le-monde. Le Rousseau des «Rêveries d’un promeneur solitaire» qui s’attache à décrire ce sentiment d’existence m’apparaît comme un des précurseurs de cette introduction de l’affectivité dans la philosophie. Suivi, dans cette voie, par Schelling, Schopenhauer et Nietzsche. Quoi qu’il en soit, ces expériences d’adolescent m’ont conduit à penser qu’une chose est essentielle au philosophe : replacer son individualité dans le Tout du cosmos dont elle est une partie. Nietzsche disait : «Aller par-delà moi-même et toi-même. Eprouver d’une manière cosmique.»

Ce long détour

J’ai raconté souvent l’histoire de ma dissertation de philo au bac 1939, et l’enthousiasme avec lequel je commentai alors cette phrase de Bergson : «La philosophie n’est pas une construction de système, mais la résolution une fois prise de regarder naïvement en soi et autour de soi.» Définition de la philosophie et du philosopher, à mes yeux, toujours valable ! C’est que la philosophie n’est pas avant tout une activité théorique et abstraite, mais un nouveau mode de perception, que Bergson qualifie de «naïf», au sens où l’artiste regarde sans a priori la nature, en se libérant des habitudes et des intérêts égoïstes qui nous empêchent de voir la réalité telle qu’elle est.

D’enthousiasme en enthousiasme, il faut que j’évoque, dans mon parcours, la découverte, en licence de philosophie, de Heidegger, sa distinction de l’authentique, liée à la conscience de l’être et de l’inauthentique, sa distinction aussi entre l’être et l’étant, ses analyses de l’angoisse et du souci… Je songeais à une thèse sur Rilke – mon bréviaire à cette époque – et Heidegger avec Jean Wahl, grand maître alors des études heideggériennes. Mais le destin a voulu que je devienne historien et philologue, éditeur, traducteur et exégète de textes antiques – tout en restant philosophe. Je me suis donc acharné des années durant à rédiger une thèse sur un obscur écrivain latin du IVe siècle de notre ère, Marius Victorinus, qui d’ailleurs demeure toujours très mystérieux ! Mais comment regretterais-je ce long détour ? Comme beaucoup de philosophes, je n’avais aucun sens historique et philologique. En travaillant sur ce rhéteur de la ville de Rome, traducteur des traités de Plotin et qui s’était finalement converti au christianisme, j’ai découvert alors la difficulté d’établir les textes – rendus parfois inintelligibles à cause des fautes de copie des manuscrits -, mais aussi de les comprendre : j’ai souvent passé une journée entière pour m’assurer du sens d’un mot. D’une certaine manière, j’ai consumé des années à élucider le sens de cet aphorisme d’Heraclite, à l’origine d’une réflexion qui a occupé quarante années de ma vie, et que j’ai publiée dans «le Voile d’Isis» : «La nature aime à se cacher.» J’ai étudié de très près cette phrase et j’ai suivi la longue chaîne de contresens que les philosophes ont faits sur sa traduction – de Philon d’Alexandrie à Heidegger. A cet égard, il est troublant de penser que la raison ait opéré, pour produire des concepts nouveaux, avec des méthodes aussi irrationnelles en se laissant dériver au gré de fantaisies exégétiques.

Intuition

Dans ma jeunesse, en pensant à Platon, à Aristote, ou à Hotin, j’avais tendance à me représenter que ce qui caractérisait la pensée grecque, c’était l’abstraction et la théorie; mais alors un problème surgissait : pourquoi trouvait-on dans ces textes tant et de si manifestes incohérences ? Les critiques et les historiens disaient à propos de tel ou tel texte antique que leur auteur se contredisait ou qu’il composait mal. C’était vrai, si l’on croyait que l’intention de l’auteur antique était d’«informer», d’exposer une doctrine, de construire un système. Mais si l’on admettait qu’il voulait «former», qu’il avait une intention pédagogique ou thérapeutique, en un mot qu’il voulait exercer un certain effet sur des personnes déterminées et non sur des lecteurs inconnus, on pouvait comprendre les digressions, les dissymétries, les longueurs… Victor Goldschmidt a eu, à propos des dialogues platoniciens, une formule extraordinaire : «Ces dialogues visent, non pas à informer, mais à former.» Cette intuition vaut pour toute la philosophie antique.

Conscience joyeuse

J’ai rédigé, en 1977, dans l’Annuaire de la 5e Section de l’Ecole pratique des Hautes Etudes, un article intitulé «Exercices spirituels» dont les différents chapitres avaient pour titre : apprendre à vivre, apprendre à dialoguer, apprendre à mourir, apprendre à lire. J’ai plaisir à penser du reste que ce texte influença beaucoup, en son temps, Foucault, comme il l’a reconnu lui-même dans «l’Usage des plaisirs». Personnellement, je définirais l’exercice spirituel comme une pratique volontaire, personnelle, conçue pour déclencher une transformation de soi. Comme, par exemple, chez les stoïciens qui pensaient que, pour être en mesure de supporter les coups du sort, la maladie, la pauvreté, l’exil, il fallait se préparer par la pensée à leur éventualité et que c’était une des tâches de la philosophie. Les épicuriens aussi ont élaboré un «corpus» d’exercices spirituels : l’aveu des fautes, par exemple; la limitation des désirs ou, s’accordant en cela avec les stoïciens, l’examen de conscience déjà en honneur chez les pythagoriciens, qui permet de prendre conscience de son état moral; la lecture méditative; la concentration de l’attention sur l’instant présent; l’effort pour voir les choses d’un point de vue supérieur. Certains de ces exercices n’ont pas cessé d’être pratiqués au cours des siècles. Par exemple, le regard d’en haut porté sur les choses humaines, pratiqué par Pascal, Voltaire, Leopardi, ou encore Hubert Beuve-Méry, dans des chroniques du «Monde» qu’il avait intitulées «Le point de vue de Sirius»; ou la concentration sur l’instant présent, que Goethe ou Schopenhauer ont recommandée, tout comme André Gide qui écrivait, dans ses «Nourritures terrestres» : «Chaque instant de notre vie est essentiellement irremplaçable; sache parfois t’y concentrer uniquement.»

Nietzsche comparait les exercices pratiqués dans les différentes écoles philosophiques antiques à des modèles d’action qui pouvaient nous inspirer. Je ne peux évidemment exposer ici ces différents choix de vie qui supposaient d’ailleurs une vie commune entre maître et disciples. Je m’en tiendrai au programme proposé par Marc Aurèle, qui distingue les trois rapports déterminants pour tout individu : celui que nous avons avec notre propre pensée, celui que nous entretenons avec les autres hommes et enfin celui que nous cultivons avec la nature. Il s’agissait, pour Marc Aurèle, d’abord de veiller à ne pas se laisser égarer par de fausses représentations, d’avoir le courage de voir la réalité telle qu’elle est; ensuite, de toujours agir au service de la communauté humaine et dans un esprit de justice; enfin, de vivre dans la conscience joyeuse que l’on est une partie du monde. Ces trois disciplines à l’oeuvre dans nos existences correspondaient bien, d’une part, à un matériel conceptuel : une théorie du jugement, de l’action et de la nature; mais elles donnaient corps aussi, d’autre part, à une pratique s’exerçant dans ces trois domaines. L’essentiel, à mes yeux, c’est que l’action et le sentiment soient considérés, au fond, comme une partie intégrante de la philosophie.

Tentation

De nos jours, l’enseignement de la philosophie dans les lycées et à l’université a perdu le caractère personnel et communautaire qu’il avait dans l’Antiquité. Par ailleurs, certains philosophes contemporains ont considéré l’activité philosophique comme la construction d’un échafaudage conceptuel qui serait une lin en soi. Mais ce n’est pas un phénomène nouveau. Car la philosophie doit toujours commencer par le discours, qu’il s’agisse de rapporter une expérience, de poser des questions ou de proposer un mode de vie. Ensuite devraient succéder à cette première phase l’engagement existentiel et l’action concrète. Mais la grande tentation, pour tout philosophe, consiste à s’en tenir au discours. C’est pourquoi, d’un bout à l’autre de l’histoire de la philosophie, deux types de philosophes se sont constamment opposés : ceux qui limitent la philosophie à un discours et ceux qui mettent l’accent sur sa dimension existentielle et vitale.

Dans l’Antiquité, par exemple chez Epictète, Plutarque, ou encore Platon, on trouve une critique virulente de ceux qui se veulent exclusivement «professeurs», qui veulent briller par leurs argumentations et leur style et qui se distinguent ainsi de ceux qui vivent leur philosophie. Cette même opposition se perpétue dans la philosophie moderne. Kant oppose à la philosophie scolaire la philosophie du monde qui intéresse tout homme; Schopenhauer se moque de la philosophie universitaire qui n’est que de l’escrime devant un miroir. Thoreau déclare : «De nos jours, il y a des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes», et Nietzsche écrit : «Avons-nous appris la moindre des choses que les Anciens enseignaient à leur jeunesse ? Avons-nous appris le moindre trait de l’ascétisme pratique de tous les philosophes grecs ?» Bergson et les existentialistes défendent la même conception, celle d’une philosophie qui ne serait pas un échafaudage de concepts, mais un engagement de et dans l’existence.

La santé du moment

Goethe a une représentation idyllique et erronée de la vie«quotidienne dans l’Antiquité. Les . hommes étaient heureux de vivre leur vie terrestre, dans ce qu’il appelait la «santé du moment». Ce que veut dire Goethe, c’est que le christianisme a détruit cette belle harmonie en obligeant les hommes à penser à la mort et en leur interdisant les plaisirs de la vie. Par ailleurs, il admire les philosophes grecs, tout spécialement les stoïciens et les épicuriens. Pour lui, le peuple grec et ses philosophes disaient oui à l’existence et au monde. Comme Marc Aurèle qui écrivait : «Le propre de l’homme de bien, c’est d’aimer et d’accueillir avec joie tous les événements.»

Goethe ne dit pas autre chose, mais plus brièvement : «La vie, quelle qu’elle soit, elle est bonne.» J’ai été étonné, à cet égard, de constater la grande parenté qui existe entre Goethe et Nietzsche.

Cette parenté est d’ailleurs revendiquée par Nietzsche, qui parle du «fatalisme joyeux» de Goethe. Accepter la vie et le monde, même dans leurs aspects les plus terribles ! Pour ma part, je comprends cette position dans la perspective du caractère merveilleux de l’existence. Mais comment accepter l’atroce souffrance de milliards d’être humains ? C’est le mérite du stoïcisme d’avoir intégré l’action au service de la communauté humaine dans la philosophie. Dans ce sens, je dirais que sont des philosophes, probablement des philosophes «sans le savoir», tous ceux qui combattent pour la défense des droits de l’homme ou pour l’avenir de la planète ! Sénèque le stoïcien avait déjà imaginé pour eux un beau slogan : «L’homme, chose sacrée pour l’homme.» Vous me permettrez de faire une citation un peu plus longue de ce même Sénèque faisant l’éloge de l’école stoïcienne : «La fin qu’elle nous prescrit, c’est d’être utile aux autres et d’avoir le souci, non seulement de soi-même, mais de tous en général et de chacun en particulier.» On se demande en lisant ce texte par quel défaut de lecture on a pu prétendre que le stoïcien ne se souciait que de son propre bonheur !

Extase

«J’ai quitté l’Eglise depuis longtemps. C’est aujourd’hui, pour moi, une vie antérieure. J’ai eu une enfance à l’eau bénite. Petit séminaire. Grand séminaire. Prêtrise. En pleine Occupation, j’ai lu les textes des grands mystiques. J’étais passionné par la monumentale «Histoire littéraire du sentiment religieux» de l’abbé Bremond. Mon intérêt pour la mystique prend naissance dans ces lectures des poèmes de saint Jean de la Croix et des textes de Thérèse d’Avila ou de Thérèse de Lisieux. Ce qui m’a conduit à Plotin et à Wittgenstein. J’éprouvais alors ardemment le désir de l’union mystique. L’idée d’un contact direct avec Dieu me fascinait. Mais j’ai été déçu. Mes directeurs de conscience ne paraissaient pas faire grand cas des trois voies – d’ailleurs héritées de Plotin et du néoplatonisme – qui devaient conduire à l’extase : la voie purgative, la voie illuminative et la voie unitive.

A la lin des années 1940, je me suis retrouvé dans la paroisse Saint-Séverin. J’habitais le presbytère et je participais à la vie de la communauté paroissiale. En même temps, j’allais suivre les cours de Jean Hyppolite sur Hegel à la Sorbonne ! Période décisive de ma vie. C’est à ce moment que j’ai commencé à adopter une attitude critique à l’égard de l’Eglise. Beaucoup de choses me contrariaient dans la vie quotidienne – le fait, par exemple, de ne pas vivre vraiment selon le modèle évangélique (comme de ne pas accueillir dans l’église les SDF de l’époque…). Mais il y eut un choc. L’encyclique «Humani generis» du 12 août 1950 qui condamnait l’évolutionnisme deTeilhard de Chardin, et aussi l’oecuménisme – pour un lecteur de la revue protestante «Réforme» que j’étais, ce fut un autre choc ! La proclamation du dogme de l’Assomption ajouta encore à ma déception. En juin 1952, j’ai donc quitté Saint-Séverin et me suis marié un an après !

Rupture

Le drame du catholicisme, c’est de s’être rapidement éloigné du message évangélique (sans doute depuis Constantin) avec l’installation du pouvoir temporel des papes, avec les fastes de la liturgie, l’Inquisition… Le dernier concile avait apporté quelques corrections à cet état de fait, mais le pape actuel (comme son prédécesseur) paraît bien vouloir liquider cet héritage. En fait, le problème n’est pas celui du catholicisme, mais celui des religions. Elles semblent toutes avoir déformé le message de leurs fondateurs. Elles ont été et demeurent encore pour l’humanité, notamment les religions du Livre, la source de guerres horribles, de persécutions impitoyables, de souffrances pour des millions d’hommes et de femmes. Je ne sais si l’humanité parviendra à se délivrer de ce besoin religieux. Pour ma part, je dirais avec Einstein : «Je suis un non-croyant profondément religieux.» Si l’on entend par religion l’émerveillement devant le mystère du monde et de la nature.

Pierre Hadot

Né en 1922, Pierre Hadot, philosophe et historien de la philosophie, est professeur honoraire au Collège de France pour la chaire d’histoire de la pensée hellénistique et romaine. Il a publié de nombreux ouvrages, dont «Qu’est-ce que la philosophie antique ?» (Folio Essais), et cette année une réédition, «le Voile d’Isis» (Folio Essais), et «N’oublie pas de vivre. Goethe et la tradition des exercices spirituels» chez Albin Michel.

Voir aussi:

Historien de la philosophie antique
Pierre Hadot
Roger-Pol Droit
Le Monde
27.04.10

Professeur honoraire au Collège de France, l’historien de la philosophie antique Pierre Hadot est mort dans la nuit du 24 au 25 avril, à l’âge de 88 ans. Il a modifié pour longtemps la manière même d’envisager la philosophie – voilà ce qu’il convient de souligner avant tout. Qu’il ait été un savant à l’érudition étourdissante, un homme aux moeurs simples, un auteur à l’écriture exacte et limpide, un pédagogue de haut vol, un précurseur dans plusieurs domaines est évidemment important. Mais la principale répercussion de son oeuvre, dont les effets dépassent de très loin le cercle des érudits, consiste en une mutation profonde du regard.

Pour le comprendre, il faut revenir deux générations en arrière. Dans les années 1960 et 1970, parler à un professeur de philosophie de bonheur, de sagesse, de maîtrise des passions, de travail spirituel sur soi-même, suscitait le plus souvent un haussement d’épaules. Dans l’esprit de cette époque, le travail du philosophe consistait presque exclusivement à travailler des concepts, à construire des analyses, à produire les cours et les livres qui les mettaient en oeuvre. Cette production théorique mise à part, qui se préoccupait de philosophie était censé vivre comme tout le monde, sans rapport avec ses élaborations intellectuelles. C’est ce paysage que Pierre Hadot a changé. Il a rappelé, de livre en livre, pour les chercheurs comme pour le grand public, combien la philosophie consistait, avant toute chose, en une conversion existentielle.

Au coeur de la démarche philosophique se tient selon lui un changement profond, concerté et volontaire, dans la manière d’être au monde. Pierre Hadot l’a souligné en montrant combien, chez les épicuriens et les stoïciens notamment, il s’agissait de se transformer, de métamorphoser sa manière de vivre par un long et constant travail sur soi-même.

Telle fut sa leçon centrale, éclairée avec une force et une ténacité incomparables : la tâche première du philosophe, dans l’Antiquité, était de changer sa vie, non de produire des écrits, ou même de travailler des concepts. Quand le philosophe donne des cours ou rédige des textes, c’est pour se soutenir lui-même dans cette métamorphose, ou pour aider ses disciples.

Cette perspective est devenue familière. A tel point qu’on oublie parfois combien c’est au long chemin de Pierre Hadot qu’on doit l’essentiel de ces idées, répandues à présent sous mille formes, voire mille déformations : la philosophie est "thérapie de l’âme", cheminement vers le bonheur du sage, travail affectif autant qu’intellectuel pour se dépouiller de l’angoisse, des passions, de l’illusoire et de l’insensé. Manière de vivre, et non simple façon de discourir.

Le plus souvent, on ignore à travers quelle longue et lente élaboration cette mutation s’est préparée, dans le parcours singulier de ce penseur de fond qui a traversé le XXe siècle en solitaire. Né à Paris, en 1922, dans une famille très catholique, Pierre Hadot a connu, à Reims, "une enfance à l’eau bénite", comme il le souligne dans des entretiens autobiographiques parus en 2001. Sa mère n’imaginant pas qu’il puisse devenir autre chose, il entre au petit séminaire à l’âge de 10 ans et se retrouve ordonné prêtre en 1944. Il commence à travailler au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en 1949, quitte l’Eglise en 1952, se marie alors une première fois, avant de divorcer et d’épouser, par la suite, la philosophe Ilsetraut Hadot.

Son temps de labeur est marqué à la fois par l’austérité de l’érudition et par les libres explorations personnelles. Sur le versant érudit, Pierre Hadot fait l’apprentissage des manuscrits, découvre la nécessité d’établir scrupuleusement les textes.

De Plotin à Wittgenstein

Il consacre de nombreuses années de patience à Marius Victorinus, un rhéteur romain du IVe siècle qui a traduit le philosophe néoplatonicien Plotin (IIIe siècle). Dans le même temps, il fréquente Jean-Pierre Vernant ou Louis Dumont, et explore notamment l’oeuvre de Wittgenstein dont il fut, à la fin des années 1950, l’un des premiers commentateurs et traducteurs en France.

En 1963, le savant se fait connaître du public par un petit livre exemplaire de clarté et de puissance, Plotin ou la simplicité du regard (Gallimard), qui demeure aujourd’hui une des meilleures introductions possibles au néoplatonisme et à ce philosophe de l’expérience mystique.

Devenu en 1964 directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études, le chercheur poursuit son labeur dans l’ombre, avant d’être élu en 1982, à 60 ans, à la chaire d’histoire au Collège de France. L’initiative en revient à Michel Foucault, dont les derniers ouvrages furent influencés par une lecture très personnelle des travaux de Pierre Hadot. Ce dernier avait notamment mis en lumière, dans une série d’études, la pratique des "exercices spirituels" dans la philosophie antique.

Là aussi, le point de départ est simple et les conséquences nombreuses. La vie philosophique exige un entraînement, une série de pratiques mentales destinées à faire passer les préceptes dans la réalité vécue. Pierre Hadot montre alors comment de nombreux textes antiques – de Platon, d’Aristote, de Sénèque, de Marc Aurèle – sont à lire moins comme des développements théoriques que comme des exercices de retour sur soi, de concentration sur l’instant présent, d’examen de sa conduite.

Loin de se limiter à l’Antiquité, ces exercices traversent toute l’histoire. En 2008, avec N’oublie pas de vivre. Goethe et la tradition des exercices spirituels (Albin Michel), le philosophe insiste sur la pérennité de cet entraînement spirituel. On le retrouve, sous des formes diverses, chez Nietzsche, Bergson ou Wittgenstein, dont les "jeux de langage" sont aussi des exercices de ce type. C’est donc également la philosophie moderne, qu’il connaissait magistralement, que Pierre Hadot incite à regarder d’un oeil neuf. Descartes se préoccupe d’une modification de nous-mêmes et de nos actions par la philosophie, Spinoza conclut l’Ethique par la béatitude du sage, Schopenhauer se soucie de l’existence…

Ce grand bouleversement des perspectives a entraîné une cascade de conséquences. Quelques-unes sont regrettables, des esprits débiles ayant conclu que vivre et penser sont une seule chose. Le génie de Pierre Hadot fut au contraire de ne jamais confondre les concepts et les temps de la vie, mais de souligner sans cesse leur difficile interaction, en rappelant continûment les allers-retours nécessaires d’un registre à l’autre. En outre, sa vertu fut de refuser d’être un gourou : "J’ai toujours pensé que mon rôle n’était pas de dire ce qu’il convient de faire", confiait-il dans l’une de ses dernières interviews. Il lui suffisait d’avoir la science limpide.

Car la marque suprême de cet esprit fut l’exacte clarté, l’écriture sans contorsion, l’explication juste et nette, présentes dans tous ses textes, même les plus spécialisés. L’immense succès de Qu’est-ce que la philosophie antique ? (Gallimard, Folio, 1995) est dû aussi à l’élégance d’une plume absolument sobre. Conforme à sa pensée, cette sobriété se retrouvait évidemment dans son existence quotidienne, traversée de joies intenses parce qu’élémentaires. Malgré cela, Pierre Hadot n’aimait pas qu’on parle de lui comme d’un sage. C’est sans doute le seul point sur lequel il avait tort.

21 février 1922 : Naissance à Paris.

1942 : Est ordonné prêtre.

1949 : Entre au CNRS.

1952 : Quitte l’Eglise catholique

1963 : "Plotin ou la simplicité du regard" (Gallimard)

1964 : Enseigne à l’Ecole pratique des hautes etudes

1982-1991 : Chaire d’histoire de la pensée hellénistique et romaine au Collège de France

1995 : "Qu’est-ce que la philosophie antique ?" (Gallimard)

2001 : "La philosophie comme manière de vivre", livre d’entretiens (Albin Michel)

2004 : "Le Voile d’Isis" (Gallimard).

Nuit du 24 au 25 avril 2010 : Mort à Orsay (Essonne).

Voir également:

Les leçons de vie des philosophes grecs
Aude Lancelin et Marie Lemonnier
Le Nouvel Observateur
15.07.04

Socrate, Diogène, Aristote, Zénon, Epicure ou Pyrrhon n’ont pas été que des purs esprits. Ils ont souffert, ils ont aimé, ils ont été raillés ou admirés. Aude Lancelin et Marie Lemonnier sont parties à la recherche de ces vies qui éclairent les nôtres.

Épicuriens, stoïciens, sceptiques, cyniques, hédonistes… Pourquoi ces mouvements de pensée de l’Antiquité désignent-ils un mode de vie, une attitude fondamentale devant l’existence et non un système conceptuel ? Parce que, comme l’a rappelé Pierre Hadot, la pensée antique est un lieu où l’on apprend à vivre.

Alors que la philosophie, née en Grèce au ive siècle avant notre ère, ne cessait de refluer au fil du temps vers les brumes du Nord, un curieux diktat s’imposa. On ne justifie ni n’éclaire une pensée par la vie de son auteur. Circulez, rien à voir. Une attitude qui eût bien surpris les hommes de l’Antiquité. Eux jaugeaient une philosophie à l’aune de l’indépendance et de la force intérieure qu’elle donnait à qui la mettait en œuvre. Les contemporains de Zénon, fondateur du stoïcisme, estimaient la simplicité de sa vie davantage que ses œuvres. Platon lui-même voyait dans la résistance de Socrate à l’ivresse un des signes les plus indubitables de sa sagesse. Et lorsqu’on demandait à Diogène ce qu’il avait gagné à philosopher, le Cynique répondait: «Au moins ceci, sinon rien d’autre: je suis prêt à toute éventualité.»

La philosophie n’était alors ni élaboration solitaire d’un système ni jongleries conceptuelles désincarnées. Même chez Aristote, fondateur de la métaphysique, la conversion préconisée à «la vie selon l’esprit» vise avant tout à assurer la liberté et l’absence de trouble. Le jeune Grec qui devait opter pour l’une des grandes écoles athéniennes, l’Académie de Platon, le Jardin d’Epicure ou le Portique de Zénon, engageait toute sa manière de vivre, sa sexualité autant que son rapport aux affaires publiques. Peu de chose à voir avec ce que, soigneusement barricadé derrière les murs de l’université, l’on nomme aujourd’hui philosophie, de «l’escrime face à un miroir», «de la philosophie pour rire», raillait Schopenhauer qui, baignant dans la tradition antique, fut l’un des rares penseurs postérieurs au xviiie siècle à envisager celle-ci comme conversion radicale de toute une vie.

Un cliché répandu veut que pendant la période hellénistique, qui va du règne d’Alexandre le Grand à la domination romaine au ier siècle avant J.-C., les philosophes grecs aient compensé la vie politique perdue et le sentiment de décadence par un repli sur la vie intérieure et le souci éthique. Une vision fausse, ainsi que l’a maintes fois montré Pierre Hadot, le grand helléniste français. Dès le dialogue socratique, la philosophie vise à provoquer la rupture avec les soucis factices, le dégel de toute une existence, sans quoi elle n’est rien. «Vide est le discours du philosophe s’il ne contribue pas à guérir la maladie de l’âme», dit une sentence épicurienne, tandis que les Stoïciens, eux aussi, réduisent le noyau théorique au minimum indispensable et privilégient l’efficacité psychique. Les six grands courants présentés dans ce dossier s’entendent sur l’essentiel. Chaque homme peut ici et maintenant devenir le vrai maître de sa vie en s’affranchissant de tout ce qui lui est étranger. Leurs divergences portent sur l’ennemi intime à combattre. Les faux plaisirs, pour les Epicuriens. Les opinions égarantes, pour les Sceptiques. L’intérêt égoïste, pour les Stoïciens. Les conventions sociales, pour les Cyniques.

L’éthique grecque, on le sait, connaît depuis une vingtaine d’années un intérêt toujours renouvelé. Est-il pourtant si aisé de la réactualiser? S’il est une chose frappante en effet dans la philosophie antique, c’est bien la valeur incommensurable, infinie, accordée au cosmos et à la vie, quelles que soient les horreurs innombrables de la condition humaine. Le pessimisme contemporain s’en accommode mal. A parcourir les préceptes acérés du «Manuel» d’Epictète, à suivre les méandres des «Dialogues» de Platon, nul doute possible pourtant. Aucune révolution, aucun progrès ni recul, ne semble pouvoir altérer la force de ces grandes consciences antiques placées face à l’équation de la vie.
La préférence de Kierkegaard, philosophe de l’angoisse, allait à Socrate, celle de Nietzsche à Epicure, «le grand consolateur de l’Antiquité». A qui ira celle du lecteur? Convenons-en en tout cas avec l’auteur du «Gai Savoir»: «Rien de plus joyeux ni de meilleur ne peut être accordé à l’homme que d’approcher de l’un de ces victorieux qui pour s’être adonnés aux pensées les plus profondes n’en aiment que mieux la réalité la plus vivante.»

Voir également:

La quête de la sagesse
Ursula Gauthier
Le Nouvel Observateur
28.11.02

Une mode? Non, une vague de fond. Quand les croyances sont en crise et les utopies en berne, que reste-t-il? Les interrogations essentielles. Celles que posaient déjà, il y a 2 500 ans, les inventeurs de la philosophie: comment donner sens à sa vie?

Souvenez-vous: il n’y a pas si longtemps, la sagesse sentait le moisi. Si philosophie veut dire en grec amour de la sagesse, les philosophes, eux, ont longtemps été «sophiaphobes», préférant d’ailleurs se faire appeler intellectuels. Exclusivement centrés sur la sphère politique, acharnés à dénoncer la «barbarie à visage humain» et à fustiger les «maîtres-penseurs», ils auraient ri au nez du ringard qui aurait aventuré devant eux les mots de salut ou de spiritualité. La sagesse? Un idéal pour retraités… Luc Ferry, alors jeune agrégé, persuadé qu’il n’y avait rien de plus philosophique que d’examiner les rapports entre la politique, le droit et l’histoire, publiait le premier tome de sa trilogie «Philosophie politique» (PUF). C’était en 1984. La même année paraissait sous la plume d’un autre jeune et obscur agrégé de philo un «Traité du désespoir et de la béatitude» (PUF). Un ovni dans le paysage vibrionnant de la philosophie dite «nouvelle». «Voici enfin un penseur qui vit sa philosophie et ne fait pas semblant de méditer», s’exclamait Roger-Pol Droit dans «le Monde», s’émerveillant de «ce propos fort ancien mais qui paraît neuf tellement fut oubliée cette simple exigence: le bonheur s’acquiert par la sagesse»… La sagesse, la vraie? L’idéal éternel de Socrate et d’Epicure? Jugez-en: «La sagesse, expliquait le jeune normalien dans un style vintage inspiré de l’élégance d’Alain, c’est le maximum de bonheur dans le maximum de lucidité.» L’auteur de ce come-back, André Comte-Sponville, redoutait alors de paraître ridiculement archaïque aux yeux de ses pairs: «La plupart pensaient que j’avais quelques siècles de retard», se souvient-il avec un sourire. Douze ans et quelques best-sellers plus tard, le succès inouï du «Petit Traité des grandes vertus» (PUF, 450 000 exemplaires vendus) allait prouver qu’il avait en fait quelques années d’avance…

Aujourd’hui, on a peine à comprendre cet anathème. La sagesse ne provoque plus ni ricanements, ni grincements de dents. Luc Ferry, le fana de la théorie de l’agora, vient de signer un ouvrage que ne renierait aucun héritier de Socrate: «Qu’est-ce qu’une vie réussie?» (Grasset) pose la question fondamentale de la «vie bonne», celle qui a du sens et qui se vit dans la joie. Comment, s’interroge le ministre-philosophe, fonder une spiritualité laïque à l’usage des athées – dont il fait partie? «Je me suis trompé pendant vingt ans, avoue-t-il au sociologue Frédéric Lenoir, en pensant que la morale laïque suffisait. Elle ne suffit pas! Même si vous n’êtes pas croyant, vous avez besoin d’une spiritualité, d’une sagesse, pour aborder des questions comme l’éducation de vos enfants, l’art, la culture, l’amour ou le deuil…»

Pas très sexy, pas très hype, ces austères interrogations existentielles, ces sempiternels «où suis-je et dans quelle étagère»? Ce n’est pas l’avis de nos contemporains qui s’arrachent des ouvrages parfois bien ardus: plus de 100000 exemplaires vendus de «la Sagesse des modernes» (Robert Laffont), une coproduction Ferry – Comte-Sponville. Ce dernier, champion hors catégorie du blockbuster philosophique, est traduit en 25 langues, et a été vendu au total à plus d’un million d’exemplaires! Dans le sillage, d’autres «amis de la sagesse» font aussi de beaux succès de librairie: Michel Onfray, Clément Rosset, Marcel Conche… Une aubaine pour des éditeurs jusque-là habitués aux micromarchés, qui lancent des collections grand public et multiplient les rééditions de classiques.

«La philo m’a fait économiser dix ans de psychanalyse», déclare sans rire Inès. Avec ses 35 ans longilignes, sa vie bien remplie de mère et de prof de piano, Inès n’a pourtant rien d’une paumée. «Il fallait me voir il y a trois ans: coincée à l’intérieur, terne à l’extérieur, et explosive en profondeur!» En surface, tout allait bien, elle avait un mari, un enfant et un labrador. Mais il y avait un hic: le mari menait une double vie. Inès ne trouvait ni le courage de rompre, ni celui de se battre. «J’étais paralysée, et ça me détruisait un peu plus chaque jour.» Elle manque plusieurs fois se faire renverser dans la rue, se rompre le cou dans l’escalier. «J’étais suicidaire sans le savoir.» Est-ce parce qu’elle se sent prise dans un cul-de-basse-fosse que le désespoir selon Comte-Sponville fait un déclic? Elle qui avait à peine eu la moyenne à l’épreuve de philo au bac se met à dévorer les auteurs cités par ce dernier, Conche, Rosset, Deleuze, Cioran, puis s’attaque à Nietzsche, Montaigne, Pascal… «J’ai calé devant Spinoza. Mais c’est quand même lui, à travers Deleuze, qui m’a sauvée: je me suis vue dans sa critique des passions tristes comme dans un miroir. Je n’étais que culpabilité et ressentiment, alors qu’il n’y a que la joie qui vaille.» Et alors? «Alors un jour, je suis partie. ça n’a pas posé de problème grave. Je lis toujours de la philo, mais moins qu’avant.» La leçon de l’histoire? «Je ne suis responsable que de ce qui dépend de moi, c’est-à-dire moi et ma fille, tant qu’elle est petite. C’est à moi de nourrir ma puissance de joie. Un jour je lirai "l’Ethique" en entier.» Spinoza superstar…

Qu’il faille s’en réjouir ou en pleurer, le ciel étoilé des sages illumine les nuits sans lune de Petits Poucets toujours plus nombreux, lâchés sans boussole dans la jungle de la vie. C’est à cette lame de fond qu’appartient la vogue, apparue au début des années 1990, des cafés-philo. Inauguré au Café des Phares, place de la Bastille, le modèle fait plus de 200 émules en France et se répand comme une traînée de poudre en Europe, en Amérique et jusqu’au Japon. Dans la foulée, une nouvelle profession, celle de philosophe thérapeute, apparaît. Evidemment, la méthode trouve sa limite face aux pathologies sérieuses. Mais les Anciens, qui ne voyaient d’autre intérêt à la philosophie que d’apprendre à mieux vivre, auraient approuvé.

Que s’est-il donc passé pour qu’une telle soif de sagesse fasse soudain irruption? Demandons-nous plutôt, suggère Comte-Sponville, comment la sagesse, idéal constant de la philosophie au long des vingt-cinq siècles de son histoire, a pu paraître dérisoire pendant quelques décennies. «Ça a tenu je crois au poids écrasant de la politique entre les années 1930 et 1970: la lutte contre le fascisme, l’enthousiasme pour le communisme nous dispensaient, croyions-nous, de toute réflexion sur la transformation de soi. Et puis le tout-politique a fait long feu…» Dans le désarroi qui a suivi l’effondrement des dernières utopies soixante-huitardes, le je a pris sa revanche sur le nous. «On est revenus à une réflexion sur la vie et le monde tels qu’ils sont, pour tenter de répondre à la question: qu’est-ce que j’en fais?»

Les réponses ne manquent pas. La nouvelle «sophiaphilie» des philosophes a rouvert l’accès aux sources mêmes de la pensée occidentale. Qui sont donc ces cyniques dont se réclame Onfray? Et ces atomistes que révère Conche? Voici M. Tout-le-monde parti à l’assaut des auteurs escarpés: réédités en «petits prix», Parménide, Epicure, Plotin, Lucrèce, Epictète remplissent les bacs des libraires. Simple curiosité intellectuelle, passion des idées pures? Non, explique Jean-Philippe de Tonnac, coauteur de «Fous comme des sages» (Seuil 2002): «Grâce aux travaux de Pierre Hadot (1), on sait maintenant qu’il s’agit de philosophie vécue, d’exercices spirituels pratiqués au quotidien, et ça change tout.» Tout quoi? «Notre regard sur la sagesse des Anciens: ils ne bâtissaient pas des théories abstraites comme on le croyait, ils visaient très concrètement la transformation de soi et celle de l’existence.»

Loin des systèmes spéculatifs, une sagesse modeste, sensitive, fondée sur une pratique physique et mentale, centrée sur les destinées individuelles. Ça ne vous rappelle rien? Comment ne pas penser aux gymnastiques spirituelles venues d’Asie, qui séduisent des dizaines de milliers de nos contemporains: yoga, zazen, tai-chi, qigong, sans oublier toute la famille des «do» (judo, aïkido, etc.)? Pour les quêteurs de salut, depuis Voltaire et Montesquieu, l’Orient symbolise – à défaut de l’incarner… – la sagesse et la tolérance. «C’est une vieille idée européenne que la sagesse est ailleurs, en Chine, en Perse ou chez les Hurons, explique Jacques Julliard. Une idée qui remonte au XVIIIe siècle.» Pas étonnant que tant d’entre nous aillent aujour-d’hui à la rencontre des chamans, des soufis, du tao ou du zen, censés être plus authentiques, plus accessibles aussi, que notre propre tradition, que la révolution rationaliste avait rejetée dans les ténèbres de l’obscurantisme.

Désormais, loin des dogmes collectifs et des vérités enseignées, chacun est libre de tracer sa Voie en puisant à son gré dans l’infini éventail des traditions du monde. «Le "Livre des sagesses" qui vient de paraître chez Bayard est un événement historique, n’hésite pas à déclarer le philosophe Michel Lacroix, qui étudie les sensibilités collectives actuelles. Notre civilisation fait la somme des patrimoines spirituels de l’humanité, comme à la Renaissance!» (Lire pages 30 à 34 l’article de Catherine David.) Frédéric Lenoir, codirecteur du livre, voit dans cette charnière de notre siècle l’aboutissement d’un processus déclenché en effet à la Renaissance, et qui a vu l’émancipation progressive de l’individu par rapport aux normes: «L’autonomie du sujet pousse au découplage complet de la religion et de la sagesse. La première est collective, nous n’en voulons plus. La seconde, qui s’expérimente dans le vécu, le ressenti, le tangible, l’efficace, est au contraire très moderne.»

Emblème de cette sagesse instinctive du corps, le yoga est cette discipline très codifiée, issue de l’hindouisme, qui s’est solidement implantée chez nous depuis deux générations. Mais en s’adaptant, en s’occidentalisant. «En Inde, explique Ysé Tardan-Masquelier (2), historienne des religions, la relation maître-disciple est à la base de tout travail. Mais pour nous, enfants de Freud et de Nietzsche, qui refusons les relations de dépendance, un prof de yoga n’est pas un gourou. Nous avons gagné notre autonomie spirituelle.» L’Ecole française de Yoga qu’elle dirige a formé 2 000 élèves diplômés depuis sa fondation en 1967. On avance parfois le chiffre considérable de 8000 professeurs de yoga en France. Pas étonnant que des notions aussi ésotériques que chakras, kundalini ou corps subtil envahissent notre vocabulaire et notre vision de l’organisme. «Aujourd’hui, on a accès à tout le savoir sur le yoga, estime Ysé Masquelier. Il y a moins de touristes, plus de travail en profondeur. On peut s’en servir comme un moyen de mise à distance du monde. Ou bien on peut en faire une plate-forme d’énergie pour aller vers le monde.» Et parfois, c’est l’un puis l’autre, le repli sur soi débouchant sur l’ouverture aux autres.

Le bouddhisme offre le même choix. Des dizaines de futurs lamas s’enferment pour des retraites de «3 ans 3 mois 3 jours» dans les temples que les ordres tibétains construisent en France. Certains resteront ermites à vie. Le plus grand nombre s’emploie activement à acclimater en Europe la doctrine de l’Eveillé. Pour les 15 000 Français convertis, le bouddhisme est une nouvelle foi. Pour les cinq millions qui s’en disent «proches», c’est une sagesse qui leur apporte une inspiration, une réflexion, une part de vérité, peut-être.

Muriel Merigout, 34 ans, thérapeute, se dit «bouddhiste par choix; mais je suis restée chrétienne, se dépêche-t-elle d’ajouter. Pour moi, Jésus est un bodhisattva qui aide les gens.» Longtemps, elle a étudié le bouddhisme auprès de son maître, un lama Nyingmapa, comme une réalité extérieure qu’elle tentait d’intégrer. Et puis, lors d’un voyage au Laos, elle croise le chemin de brigands armés et frôle la mort. Avec une balle dans le dos, elle agit dans un état second et réussit à se sauver et à protéger ses amis. «Depuis cette expérience, la plus forte et la plus belle de ma vie, le bouddhisme est devenu une chose que je pratique, vis et respire.» De cette «ouverture du cœur» à sa récente vocation de thérapeute, c’est la même question qui se pose: comment répondre à la souffrance? Muriel y répond avec les gestes doux du shiatsu et du reiki, méthodes manuelles dérivées de la conception chinoise des méridiens. La douceur n’a pas de bornes. Comme il importe d’effacer les tensions du corps, il est indispensable aussi de «sourire aux caissières» et à tous ceux qui sont derrière un guichet, ces trucs «séparatifs et violents». Petite recette de sagesse dans un monde de brutes.

«Nous sommes un champ ouvert où on peut tout essayer, créer un art de vivre propre, faire de sa vie une œuvre d’art», s’enthousiasme Frédéric Lenoir. Mais à cette aune, tout le monde est-il égal? Pour quelques purs génies de la réalisation de soi, combien de laborieux artisans du métier d’être soi? «Non, il n’y a pas d’aspects mineurs dans cette entreprise: bien manger, bien dormir, être bien dans sa peau, des besoins du corps le plus concret aux aspirations les plus éthérées de l’intériorité, tout est bon à qui cherche la transformation. Nietzsche disait: la sagesse, c’est savoir comment boire son thé.»

Notez que Nietzsche parle du thé. Pas du café, ni du vin. Le thé de Nietzsche indique l’origine que nous donnons instinctivement à la sagesse: l’Asie. Mais pour les quêteurs de salut, ce n’est pas l’Asie qui compte, c’est les outils qu’elle nous propose. Le bonheur mode d’emploi, pour cadres stressés et bobos pressés. «Ils y cherchent une voie de sortie aux impasses de la modernité: psychologiques, écologiques ou professionnelles, explique Anne Garrigue, qui prépare un essai, «Besoin d’Asie» (3). La passion pour l’Asie n’est pas le moteur de cette quête, elle peut en être la résultante.»

Pour Martine Leherpeur, «tendanceuse» en vogue, l’Asie était depuis longtemps un terrain connu: cela fait vingt ans qu’elle œuvre pour des marques japonaises. Comment est-il devenu un «horizon de sagesse»? Il a fallu, il y a cinq ans, l’épreuve d’un terrible cancer qui l’a laissée mutilée dans son corps. Mais aussi transfigurée, rayonnante, et pour tout dire heureuse. «J’étais une sportive énervée qui courait plus vite que son ombre. Grâce à la maladie, j’ai compris la valeur de la patience, de la tolérance, d’un certain sourire, le sourire du Bouddha.» Aujourd’hui, passionnée par le Tibet, elle va dans l’Himalaya faire de la marche tout en lisant saint Augustin, et en pratiquant le yoga dans son entreprise. Et comme la quête demande du temps, elle songe à confier sa boîte au personnel pour aller séjourner dans un temple tibétain. Puis vivre dans un monastère catholique pour s’initier à la sagesse chrétienne. Bref, «faire le chemin d’Alexandre à l’envers».

L’itinéraire est moins singulier qu’il y paraît. Un peu de spiritualité éloigne de ses racines, beaucoup y ramène. La Voie est un boomerang. Ils sont nombreux, les voyageurs partis sur la route de Katmandou, qui au bout du chemin redécouvrent qui la kabbale, qui Thérèse d’Avila, Raymond Lulle ou Maître Eckhart. «Les années 1990 ont été l’âge d’or des livres bouddhistes, explique Jean-Louis Schlegel, le «Monsieur Religion» du Seuil. Dans la collection Points sagesse, Shogyam Trungpa s’est vendu à 70000 exemplaires, Walpola Rahula à 95000.» Aujourd’hui, dalaï-lama mis à part, la bouddhamania semble s’essouffler, au profit de textes de la tradition chrétienne comme «les Récits du pèlerin», vendus à 100 000 exemplaires. Est-ce un hasard si ce classique de l’Eglise orthodoxe préconise l’exercice de la «petite philocalie du cœur», c’est-à-dire la répétition indéfinie du nom du Christ, comme dans les mantras orientaux. Où l’on découvre que l’Asie et l’Europe ne se tournent pas forcément le dos.

«Il se passe quelque chose de sociologiquement très important, affirme Jean Mouttapa (4), le patron de la plus importante collection de spiritualités, celle d’Albin Michel, c’est un immense intérêt pour la spiritualité, qui reste pourtant médiatiquement invisible.» Ses livres ne figurent jamais sur la liste des best-sellers, mais son chiffre d’affaires progresse de 15-18% pour 2002. Sur les 500 000 exemplaires vendus annuellement, nombreux sont les «long-sellers», rarement signalés par la critique, qui finissent par atteindre, sur la durée, des tirages considérables. C’est le cas d’Annick de Souzenelle (5), psychothérapeute et orthodoxe. Ainsi que du moine dominicain Anselm Grün (6). Deux auteurs emblématiques de ce «nouveau style de spiritualité» qui n’hésite plus à se référer à la fois aux lectures hébraïques, aux Pères de l’Eglise, et aux conceptions jungiennes sur la psychologie des profondeurs…

C’est donc aujourd’hui au tour de la spiritualité chrétienne de se frotter aux courants psy. Il y a quarante ans, la contre-culture américaine opérait, sous l’invocation de Jung, une hybridation sauvage de la psychologie occidentale et des mystiques orientales. Et accouchait d’un vaste mouvement baptisé «Développement personnel». Le DP, comme on l’appelle, n’est pas une des innombrables modes qui pullulent sur le psychomarché américain, mais leur matrice commune. Il dérive du Mouvement du Potentiel humain, né au sein du prestigieux institut Esalen, en Californie. Son ambition, prométhéenne, consiste à offrir à la personne un développement total: actualisation complète du moi, dépassement des habitudes culturelles et communication élargie avec les autres et la nature. Pour Abraham Maslow, père de la psychologie humaniste, nous n’avons pas seulement besoin d’être aimés, reconnus, respectés – tous besoins de base dont le déficit provoque la névrose. Nous avons aussi un besoin psychique supérieur: le besoin de développement, qu’il appelle parfois «besoin d’accomplir sa destinée, d’être créatif» et auquel il n’hésite pas à assigner l’ambition métaphysique ultime: la réalisation de l’Etre. Il ne suffit plus de soigner sa névrose, il faut oser l’intensité nietzschéenne, l’accomplissement, la plénitude. Né dans les années hippies, cet enseignement est aujourd’hui furieusement tendance.

«C’est l’idéal capital vissé au cœur du psychisme actuel, constate le philosophe Michel Lacroix, auteur d’une passionnante étude (7) sur ce thème. La notion centrale du "potentiel" – cognitif, relationnel, mystique – à développer est un puissant moteur pour notre époque.»
D’où le sidérant succès des nombreuses techniques dérivées du DP: pensée positive, PNL, coaching, analyse transactionnelle, Gestalt-thérapie, relaxation… Monopolisant le mar-ché des formations d’entreprise, le DP s’étend au nouveau marché du mieux-être qui explose dans les salons: «Médecines douces», «Rentrez zen», «Vivre autrement». Il bouleverse le paysage éditorial, où les ventes d’ouvrages de psycho grand public ont augmenté de 45% en 2002! Il contribue au succès du mensuel «Psychologies» de Jean-Louis Servan-Schreiber, qui tire à plus de 200000 exemplaires. Y a-t-il une sagesse dans tout ça? «Certainement, répond Michel Lacroix. Et même de la plus haute eau spéculative. Mais à manier avec précaution: on est toujours au bord de la manipulation sectaire.»

Pour résumer, c’est le «Connais-toi toi-même» de Socrate, boosté par le «Deviens ce que tu es» de Nietzsche, tendant à la béatitude de Spinoza, dans la maîtrise de soi du samouraï. Où est le hic, docteur? «Si le but, c’est Prométhée, la surhumanité nietzschéenne, raisonne Michel Lacroix, il est à craindre qu’il n’y ait que peu d’élus.» Le rêve du Moi total promet autant de désenchantement que l’utopie collective. Quid de tous ceux qui ne réaliseront pas «l’homme illimité» en germe dans leur potentiel? S’ils survivent à leur vol d’Icare, ils pourront toujours cultiver leur jardin…

(1) «Exercices spirituels et philosophie antique» (Albin Michel).
(2) «Le Yoga» (Plon-Mame).
(3) A paraître chez Philippe Picquier.
(4) «Religions en dialogue» (Albin Michel).
(5) 120000 exemplaires pour son «Symbolisme du corps humain».
(6) «Chacun cherche son ange», «Petit Traité de spiritualité au quotidien», vendus à 30 000 exemplaires chacun.
(7) «Le Développement personnel» (Flammarion).

Voir enfin:

LA SOIF DE PHILO
Gilles Anquetil
Le Nouvel Observateur
13.05.99

Plus que jamais, notre société désenchantée est en quête de sens. Le succès phénoménal des essais d’un Comte-Sponville, d’un Ferry ou, auprès des ados, du «Monde de Sophie» de Jostein Gaarder en témoigne. Dénoncés par les puristes comme de «piètres penseurs

La philosophie, à qui l’on demande beaucoup, toujours trop, a pour vocation de différer ses réponses. On la presse de toutes parts d’intervenir dans l’actualité, de se colleter avec le présent, d’éclairer nos lanternes, de produire balises et repères, bref de penser en temps réel. Mais la philosophie est toujours en retard. En retrait, décalée par rapport aux multiples demandes sociales. Elle prend son temps et fait le lent et nécessaire détour par la réflexion ou par sa propre histoire pour ne pas donner l’illusion qu’elle va dire plus qu’elle ne sait. Malheureusement pour les quêteurs de sens, la patience du concept s’accorde mal avec l’urgence contemporaine, et les philosophes dignes de ce nom ont horreur des injonctions. C’est tout le quiproquo d’une époque qui veut passionnément philosopher en s’épargnant tout effort philosophique; qui veut en savoir plus en pensant moins. Il faut, bien sûr, prendre cette demande de philosophie au sérieux, sans oublier de rappeler qu’elle sera toujours frustrée – car si la philosophie apprend à penser, elle n’apprend que rarement à vivre. Et dire avec Roger-Pol Droit que «l’oubli des philosophies sur la scène publique serait un véritable drame. Nous ne savons peut-être pas ce que peut la philosophie. Mais nous connaissons à quoi son absence laisse le champ libre».

Le paysage philosophique français d’aujourd’hui est étrange. Entre l’essayisme démagogique de ceux qui réussissent l’exploit de transformer des livres de philosophie en succès de librairie et le repli frileux des professeurs dans leur niche universitaire, le fossé est béant. Il y a trente ans de cela, les maîtres penseurs ont pu être des intermédiaires féconds et inventifs entre la caste savante et le grand public désireux de se frotter à l’aventure philosophique. Il n’y a plus d’intercesseurs: seul Pierre Bourdieu, campant avec quelque morgue sur le terrain de la radicalité politique, jouant au fond les prolongations d’un combat intellectuel qui en trente ans a changé de nature et d’enjeu, donne l’illusion que la pensée est toujours pugnace. Bref, à une demande de philosophie permanente et confuse s’oppose une offre brouillonne et dispersée. Le malentendu est total. Et l’on peut craindre avec Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France, que «l’attitude du public envers la philosophie ne continue à osciller entre l’attente déraisonnable et la désillusion complète».Ce ne sont pas, en effet, les fanfaronnades actuelles de petits maîtres fort prolixes ni les attitudes aristocratiques des experts universitaires qui vont apporter quelque sagesse aux modernes. L’époque réclame bruyamment son dû philosophique. Mais, comme l’écrivait déjà en 1953 un beau philosophe à l’ancienne, Maurice Merleau-Ponty, «on ne peut pas attendre d’un philosophe qu’il aille au-delà de ce qu’il voit lui-même, ni qu’il donne des préceptes dont il n’est pas sûr. L’impatience des âmes n’est pas ici un argument; on ne sert pas les âmes par l’à-peu-près et l’imposture».

La France est fière de son exception culturelle. Elle est l’un des rares pays au monde – avec, dans une certaine mesure, l’Italie et le Portugal – à proposer à ses enfants de philosopher à 18 ans. L’offre d’apprentissage au savoir philosophique est devenue massive. En 1950, il y avait 33000 bacheliers. Ils étaient 105000 en 1965. Ils sont aujourd’hui environ 450000. On comptait 328 profs de philo en 1910; ils sont 6000 aujourd’hui. Le fait que la France soit le seul pays à offrir en classes terminales un enseignement de philosophie à la fois national et obligatoire ne doit pas camoufler d’autres chiffres, moins glorieux: plus de 70% des copies de philo au baccalauréat ont moins de 10 sur 20; et 45%, 7 ou moins. Plus inquiétant encore: à l’écrit du concours d’agrégation, l’année dernière, la moyenne générale ne dépassait pas 5 sur 20. Seuls 6% des candidats ont eu plus de 12.Dans un livre à paraître (1), Luc Ferry et Alain Renaut, qui président le Conseil national des Programmes, s’alarment de ces piteux résultats et se demandent s’il ne serait pas temps de réformer un enseignement de la philosophie objectivement assez peu «performant».

Entre la classe de philo, qui affiche ses faiblesses, et les cafés du même nom – nouveau théâtre subjectiviste de l’opinion brute, où une proposition philosophique se résume le plus souvent à «Moi, à mon avis, personnellement, je pense que…» –, les occasions de philosopher à 18 ans ne se révèlent pas si fructueuses.Luc Ferry n’en baisse pas pour autant les bras; il défend avec ardeur l’initiation rigoureuse à la philo. «Il n’est tout simplement pas vrai qu’il soit possible, sur toute chose, de penser spontanément par soi-même. Faux également de prétendre qu’il n’y a rien à savoir en philosophie. Pour parvenir à l’autonomie intellectuelle, il faut réunir au moins deux conditions: l’esprit critique et une connaissance.» Ferry et Renaut plaident donc pour une réhabilitation de l’art de l’argumentation, au lycée et ailleurs, car «argumenter, ce n’est pas renoncer à penser par soi-même, mais tout au contraire chercher en soi des raisons qui vaillent aussi pour autrui. C’est relier la dimension de la réflexion personnelle avec celle de l’altérité».L’art d’argumenter, qui ne peut être confondu avec une sophistique manipulatrice, s’acquiert. C’est même la meilleure école de la démocratie. Or l’institution universitaire, jalousement repliée sur l’histoire de la philosophie et l’érudition vétilleuse, omet de se préoccuper de l’absence des philosophes sur la place et dans le débat publics. La disparition des grandes figures pensantes, de Foucault à Deleuze, de Jankélévitch à Lacan, a laissé la scène vide. Plus de repères, plus de points fixes, plus de pensées maîtresses pour orienter les idées communes. Alain Renaut le constate: «La philosophie universitaire prend de moins en moins en charge les demandes, venues de la société, qui étaient autrefois adressées aux philosophes.»

Cette coupure entre philosophie universitaire, majoritairement historienne, et vie intellectuelle n’est pas saine. Le discours savant qui hier encore, par la voix des maîtres penseurs, se branchait sur les passions politiques s’est autonomisé, bunkérisé, laissant le champ libre à des interventions philosophantes d’essayistes plus ou moins sérieux, opportunistes ou inspirés, dont les écrits tiennent lieu de nouvelles Tables de la Loi. L’intello médiatique fait profession d’ignorer les cercles savants. Et la secte universitaire diabolise le «philosophe» de plateau télé. Nous voilà bien avancés!Il n’est pourtant pas vain de le rappeler: philosophie et culture sont inséparables. Les concepts de Beau, de Juste, de Vrai ou de Bien ont une histoire, qu’il serait absurde d’ignorer. Les succès récents chez Folio Essais de «Notions de philosophie», sous la direction de Denis Kambouchner (plus de 25000 exemplaires), de «Qu’est-ce que la philosophie antique?», de Pierre Hadot (50000 exemplaires), ou de «l’Etonnement philosophique», de Jeanne Hersch (37000 exemplaires), prouvent que les lecteurs ne s’y trompent pas.

La morosité règne dans les amphis. Déconnectés de tout projet politique, prisonniers de cursus toujours plus spécialisés, les étudiants en philosophie poursuivent vaille que vaille leurs chères études. Mais l’enthousiasme n’est plus là. Frédéric et Nathalie, 20 ans, sont en licence à Paris-I. Lui, étudiant sérieux, avoue sans remords son désintérêt pour la vie philosophique d’aujourd’hui. «Ce n’est pas ma priorité, explique-t-il. Je fais une distinction entre mes études et ma vie. A l’université, j’acquiers une formation et fais l’apprentissage du travail critique. Pour l’heure, il m’est difficile d’évaluer les enjeux de la philosophie vivante. Entre étudiants, à la fac, on n’en parle jamais. Chacun se contente d’y travailler. C’est une expérience individuelle, pas collective. Nous n’appartenons pas à une génération philo. Les profs, qu’ils soient artistes ou académiques, nous sont nécessaires; mais les échanges avec eux sont très pauvres.» Nous sommes loin de l’arrogance conceptuelle des sixties. Nathalie, elle, n’hésite pas à parler de «pudeur vis-à-vis de la philosophie»: «C’est moins passionné qu’avant, dit-elle, c’est plus léger. On ne se prend pas la tête.»

Jean-Paul Dollé, agrégé de philosophie et auteur d’essais aussi débraillés que toniques, a toujours refusé de s’adresser exclusivement à ses pairs. «Ce qui m’intéresse dans la philosophie, dit-il, c’est son dehors. C’est pourquoi, au sein des écoles d’architecture, j’ai toujours voulu m’adresser aux non-philosophes. Chez les apprentis architectes, il n’y a aucune demande de philosophie. Mon boulot, c’est de proposer une offre. Je tente avec eux de problématiser leurs évidences professionnelles. Qu’est-ce qu’un lieu, un vide, un espace? Les architectes sont sensibles à la notion de projet ou de décision. Je les aide à prendre parti. J’insiste sur le fait que la pensée est un droit qu’il faut prendre et défendre avec détermination, mais qui ne peut se confondre avec celui de vitupérer ses propres opinions.» Jean-Paul Dollé a dirigé des ateliers de philosophie dans des établissements scolaires de banlieue. «Mon but n’était pas d’imposer le questionnement philosophique, mais d’en donner envie.»

Aujourd’hui qu’il n’y a plus de mots de passe philosophiques, où l’éclatement et la parcellisation des savoirs rendent difficile le repérage de courants dominants et fédérateurs (le dernier intellectuel «dominant» n’est-il pas Bourdieu?), beaucoup, heureusement, ne renoncent pas aux plaisirs majuscules de la pensée vive. Mais le plaisir de la philo est devenu plus solitaire. La tribu pensante a explosé, ce qui a fragilisé l’édifice commun.L’effondrement économique des Presses universitaires de France – le premier pourvoyeur de publications philosophiques – n’est guère rassurant. Mais la détermination de petits éditeurs – Verdier, l’Eclat, Kimé, les Empêcheurs de penser en rond, Jérôme Millon – et la belle santé du Collège de Philosophie prouvent qu’aux bastions il faut préférer les sillons. François Jullien, spécialiste de la pensée chinoise et ancien président du Collège de Philosophie, veut croire à une nouvelle alliance de la compétence et du risque de la pensée. «La philosophie doit toujours être un terrain d’expérimentation. Ma devise est simple: ni amateurisme ni académisme.»La démocratisation de la réflexion, la «publicité de la raison» selon les termes de Kant, ne doit pas être l’occasion du retour d’une philosophie satisfaite, bien-pensante et dépourvue de style ou de finesse. Contre les «filousophes», comme les appelle Jean Maurel, qui s’achètent une vertu en attirant le public dans des gargotes où on ne lui sert que des poncifs, beaucoup rappellent après Jankélévitch que la noblesse de la philosophie, c’est de ne servir à rien. Mais ce rien est immense!

(1) «Philosopher à 18 ans», par Luc Ferry et Alain Renaut, à paraître chez Grasset le 18 mai.

Rayon nouveautés

«Le Sens de la philosophie», par Marcel Conche, Encre marine, 72 p., 60 F.
«L’Exercice différé de la philosophie», par Guy Lardreau, Verdier, 92 p., 75 F.
«Au fil de la philosophie», par Christian Godin, Editions du Temps, 192 p., 85 F.
«Martin Heidegger. Souvenirs etchroniques», par Frédéric de Towarnicki, Rivages, 196 p., 100 F.
«Vladimir Jankélévitch», par Jean-Jacques Lubrina, Editions Josette Lyon, 224 p., 70 F.
«Histoires de dinosaure. Faire dela philosophie, 1965-97», par PierreMacherey, PUF, 336 p., 149 F.
«Histoire de la philosophie», autrefoispubliée dans la Pléiade, désormais disponible en six volumes Folio Essais.
«Petit Cahier de philosophie»,par Jean-Baptiste Scherrer, Gallimard-Education, 102 p., 59 F.


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