Statistiques: A quand les attaques terroristes et les violences urbaines statistiquement représentatives? (Counter-profiling to balance racial figures?)

2 juillet, 2009
ProfiledDans certains dossiers, les personnes contrôlées présentent des profils tellement éloignés des profils traditionnels des terroristes qu’il n’y a pas la moindre possibilité qu’il ou elle soit un terroriste. Ce n’est bon pour personne d’être arrêté uniquement pour obtenir des statistiques raciales équilibrées. Lord Carlile

L’étude peut apporter des enseignements. Mais n’oublions pas que la pratique policière se fonde sur des paramètres empiriques incontournables, notamment l’apparence, l’âge, le sexe ou l’origine géographique. Le travail policier ne peut pas s’apparenter à un sondage où on chercherait à être représentatif de la population. Notre mission, c’est de prévenir des délits et des crimes, pas de représenter la société”. Commissaire Marie Lajus (porte-parole de la préfecture)

Toute personne se trouvant sur le territoire national doit accepter de se prêter à un contrôle d’identité”, dispose le code de procédure pénale. L’article 78-2 précise que les policiers peuvent demander à une personne de justifier son identité dès lors qu’il existe “une ou plusieurs raisons plausibles de soupçonner qu’elle a commis ou tenté de commettre une infraction; ou qu’elle se prépare à commettre un crime ou un délit; ou qu’elle est susceptible de fournir des renseignements (…) ; ou qu’elle fait l’objet de recherches”. L’identité peut également être contrôlée en cas de risques d’atteinte à l’ordre public. Le Monde
L’étude a confirmé que les contrôles d’identité effectués par les policiers se fondent principalement sur l’apparence: non pas sur ce que les gens font, mais sur ce qu’ils sont, ou paraissent être. Fabien Jobard et René Lévy (rapport du CNRS)
La mesure statistique de la “diversité” (est) un euphémisme derrière lequel se cache désormais l’intention de produire des statistiques de l’ethnicité. Auteurs d’un contre-commission (dont Elisabeth Badinter, Hervé Le Bras, Alain Blum et Jean-François Amadieu)

Ah, on comprend enfin pourquoi le Pleurnicheur en chef ne tient pas tellement à être vu avec notre Sarkozy national avec ses “racaille” et ses “kärcher”!

Probabilité de contrôle 7,8 et 6 fois plus élevée selon l’ethnie ou près de 5 fois plus selon le type de vêtements arborés, contrôles le plus souvent sans incident mais avec fouille ou palpation de sécurité dans la moitié des cas …

Le profilage, on le voit, a encore de beaux jours devant lui et nos encapuchonnés, barbus ou enturbanés de quoi s’inquiéter.

Du moins si l’on en croit une étude que vient juste de publier le CNRS.

Opération quasi-secrète (en un pays où nombre de chercheurs font toujours de la résistance contre toute statistique ethnique ou raciale) financée par la fondation américaine du milliardaire Georges Soros (l’Open society institute), celle-ci analyse 525 opérations de police sur une population totale de 37 000 entre deux stations de métro parisien à fort trafic (gare du Nord et Châtelet-les Halles) entre octobre 2007 et mai 2008.

Mais au moins nos policiers ont la chance de ne pas avoir de statistiques raciales officielles comme au Royaume-Uni où, comme le rapportait récemment un député, les policiers en sont venus, pour ne pas être accusés de discriminations et pour s’assurer de statistiques raciales équilibrées, à ne contrôler que des “non-musulmans”.

D’où la question, sur laquelle nos Ben Laden et Fofana doivent nul doute passer des nuits blanches: à quand donc les attaques terroristes et les violences urbaines racialement neutres ou équilibrées?

Et si la Halde les assignait en justice… pour pratiques d’embauche discriminatoires?

La police mise en cause pour ses contrôles au faciès
Luc Bronner
Le Monde
30.06.09

La police française pratique à grande échelle des “contrôles au faciès”. Une étude scientifique, conduite dans la plus grande confidentialité, montre que les forces de l’ordre effectuent des contrôles d’identité discriminatoires vis-à-vis des Arabes et des Noirs : pour les premiers, la probabilité d’être contrôlé est globalement 7,8 fois plus élevée que pour les Blancs; pour les seconds, elle est six fois plus importante. Ces résultats, publiés mardi 30 juin, ont été obtenus par l’observation du travail policier à Paris (gare du Nord et Châtelet-les Halles) entre octobre 2007 et mai 2008.

Financés par une fondation américaine créée par le milliardaire Georges Soros, l’Open society institute – imperméable aux débats actuels sur la pertinence des statistiques ethniques dans le modèle français – les enquêteurs ont ainsi secrètement décrypté 525 opérations de police, relevant notamment l’âge, le sexe, la tenue et le profil ethnique des individus contrôlés pour les comparer avec ceux des personnes (37 000 au total) passant à proximité. Sans tabou : contrairement aux traditions françaises, ces individus, qui restent anonymes, sont désignés par la couleur de leur peau (”Blanc”, “Noir”, “Arabe”, etc.).

L’étude confirme, en lui donnant un caractère scientifique, ce qu’expriment, depuis des années, les minorités visibles en France. Jusqu’à présent, en effet, les enquêtes réalisées s’appuyaient uniquement sur des sondages déclaratifs, sans vérification possible et avec des échantillons réduits. “L’étude a confirmé que les contrôles d’identité effectués par les policiers se fondent principalement sur l’apparence : non pas sur ce que les gens font, mais sur ce qu’ils sont, ou paraissent être”, indique le rapport, rédigé par deux chercheurs du CNRS, Fabien Jobard et René Lévy.

Les chercheurs constatent que les tenues portées sont aussi des critères décisifs dans les choix policiers. “Bien que les personnes portant des vêtements aujourd’hui associés à différentes “cultures jeunes” françaises (” hip hop”, “tecktonic”, “punk” ou “gothique”, etc.) ne forment que 10 % de la population disponible, elles constituent jusqu’à 47 % de ceux qui ont effectivement été contrôlés”. Comme deux personnes sur trois arborant ce type de tenues (capuches, etc) font partie des minorités visibles, les auteurs retiennent l’hypothèse que les vêtements sont aussi, indirectement, des marqueurs ethniques.

La plupart des quelque 500 contrôles observés se sont déroulés sans incident. Dans la moitié des cas, les contrôles ont toutefois débouché sur une fouille ou une palpation de sécurité – sans que les pratiques soient significativement différentes entre Arabes, Noirs et Blancs. Ce que confirment les personnes contrôlées, interrogées ensuite, discrètement, par les scientifiques : seules 3 % ont déclaré avoir perçu un traitement raciste ou insultant; 76 % ont émis un jugement neutre sur l’attitude des fonctionnaires; 6 % ont souligné que la police s’était comportée de manière respectueuse et polie. Mais le bon déroulement des contrôles n’empêche pas les populations ciblées d’exprimer leur colère, surtout face à leur caractère répétitif.

Les auteurs parlent d’”effets délétères” pour les rapports entre la population et les policiers, citant les nombreuses émeutes intervenues en France depuis 2005. “Les contrôles sont en effet fréquemment au cœur de l’antagonisme entre les policiers et les jeunes, plus particulièrement vivant dans les zones urbaines reléguées. Ces derniers se plaignent depuis longtemps d’être la cible de contrôles d’identité répétés, dépourvus de nécessité et relevant du harcèlement”. Ils soulignent que le cadre juridique “permissif” laisse aux policiers “un large pouvoir discrétionnaire”.

L’Open society institute émet une série de recommandations. D’abord en suggérant l’enregistrement par les patrouilles du profil ethnique des personnes contrôlées pour vérifier, a posteriori, l’impartialité des opérations – une démarche interdite en l’état du droit. Ensuite en modifiant le code de procédure pénale pour limiter les risques de discriminations. Enfin, en exigeant des policiers qu’ils expliquent systématiquement les motifs du contrôle aux citoyens concernés.

Contactée, la préfecture de police de Paris a fait part de son “intérêt” pour ces résultats. “L’étude peut apporter des enseignements, explique la commissaire Marie Lajus, porte-parole de la préfecture. Mais n’oublions pas que la pratique policière se fonde sur des paramètres empiriques incontournables, notamment l’apparence, l’âge, le sexe ou l’origine géographique. Le travail policier ne peut pas s’apparenter à un sondage où on chercherait à être représentatif de la population. Notre mission, c’est de prévenir des délits et des crimes, pas de représenter la société”.

Voir aussi:

Des chercheurs s’alarment du “retour de la race”
Laetitia Van Eeckhout
Le Monde
30.06.09

La “racialisation de la société française” est-elle en marche ? Convaincus que les travaux du Comité pour la mesure et l’évaluation de la diversité et des discriminations (Comedd) mis en place en mars sous l’égide du gouvernement par le commissaire à la diversité, Yazid Sabeg, portent en germe ce risque, 22 chercheurs et universitaires de disciplines diverses se sont réunis pendant deux mois au sein d’une contre-commission : la Commission alternative de réflexions sur les “statistiques ethniques” et les discriminations (Carsed). Le fruit de ses travaux, un ouvrage collectif titré Le Retour de la race (éd. de L’Aube), a été présenté lundi 29 juin.

C’est la composition même du Comedd, partiale selon eux, qui a poussé ces universitaires à se réunir. “Le choix des membres du Comedd semble avoir été motivé par le seul critère d’une position ouvertement favorable aux statistiques ethniques”, assurent-ils.

Une affirmation à nuancer : chargé d’”évaluer les dispositifs et outils nécessaires à l’observation et à la connaissance de la diversité et des discriminations en France”, le Comedd réunit des personnalités de sensibilités différentes sur le sujet. La CGT ou la Ligue des droits de l’homme (LDH), pour ne citer qu’elles, ont des positions prudentes sur la question de la mesure de la diversité. Et c’est pour réussir à produire un rapport solide, mais aussi “le plus consensuel possible”, que François Héran, le président du Comedd, a décidé de remettre son travail mi-septembre et non fin juin comme prévu initialement.

Avant d’être un support de propositions alternatives, le “contre-rapport” cherche à dénoncer le “leurre” de la réflexion engagée au Comedd. “La mesure statistique de la “diversité” (est) un euphémisme derrière lequel se cache désormais l’intention de produire des statistiques de l’ethnicité”, affirment dans leur introduction les chercheurs parmi lesquels figurent la philosophe Elisabeth Badinter, les démographes Hervé Le Bras et Alain Blum, le sociologue Jean-François Amadieu.

COMMUNAUTARISATION

Or soutiennent-ils, “en développant une vision de la société durablement fragmentée selon les critères d’origine, donc figés”, une telle classification ethnique, “aboutit à terme à la fragmentation et à la concurrence entre “communautés” avec chacune ses lobbies, ses victimes, ses exclusions, son entre-soi, sa solidarité limitée aux membres du groupe alors que l’Etat républicain a la mission de l’assurer pour tous”. Ils insistent sur un fait : si, “dans certaines discriminations, une composante raciste est présente, dans la plupart, l’influence des inégalités est déterminante”.

Selon eux, “au lieu de s’acharner ou de fantasmer sur la construction d’une mesure illusoire”, le gouvernement devrait se saisir de la question des moyens existants pour réduire les discriminations, tel le CV anonyme, dont les décrets d’application ne sont toujours pas sortis.

De même, la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) devrait, selon la contre-commission, voir ses pouvoirs renforcés, “pour pouvoir par exemple mener des opérations de testing à assez grande échelle”.

En somme, ce qui manque aujourd’hui, assurent ces chercheurs, c’est avant tout “une volonté gouvernementale”.

Voir également:

Police: la réalité des « contrôles au faciès » établie
Ce que dit la loi
Le Monde
01.07.09

La règle générale. « Toute personne se trouvant sur le territoire national doit accepter de se prêter à un contrôle d’identité », dispose le code de procédure pénale. L’article 78-2 précise que les policiers peuvent demander à une personne de justifier son identité dès lors qu’il existe « une ou plusieurs raisons plausibles de soupçonner qu’elle a commis ou tenté de commettre une infraction ; ou qu’elle se prépare à commettre un crime ou un délit ; ou qu’elle est susceptible de fournir des renseignements (…) ; ou qu’elle fait l’objet de recherches ». L’identité peut également être contrôlée en cas de risques d’atteinte à l’ordre public.

Les réquisitions des procureurs. L’article 78-2 prévoit que les procureurs prennent des réquisitions écrites autorisant les contrôles, dans des lieux et pour une durée limités, afin de poursuivre certains types d’infractions. Dans les faits, ils se contentent de valider les demandes de la police. Ces dispositions, qui peuvent autoriser les fouilles de véhicules, sont utilisées régulièrement dans les quartiers sensibles.

Voir enfin:

Royaume-Uni: contrôles antidiscrimination?

Le Monde
01.07.09

Au Royaume-Uni, les policiers ont tendance à contrôler des « non-musulmans » pour ne pas être accusés de discriminations. C’est ce qu’a révélé Alex Carlile, membre de la chambre des Lords chargé de superviser l’application des lois antiterroristes, dans un rapport publié le 17 juin.

« Dans certains dossiers, les personnes contrôlées présentent des profils tellement éloignés des profils traditionnels des terroristes qu’il n’y a pas la moindre possibilité qu’il ou elle soit un terroriste », a expliqué Lord Carlile, ajoutant : « Ce n’est bon pour personne d’être arrêté uniquement pour obtenir des statistiques raciales équilibrées. »

Depuis 2006, les contrôles menés dans le cadre de la loi antiterroriste ont été multipliés par trois. Les Noirs et les personnes originaires d’Asie du Sud sont les plus visés.


Mort de Bongo: La Françafrique est morte, vive la Françafrique! (With Bongo, every party got its fair share: Former French foreign minister confirms kickbacks)

11 juin, 2009
Bongo free for all
Le Gabon sans la France, c’est une voiture sans chauffeur. La France sans le Gabon, c’est une voiture sans carburant. Omar Bongo
Je suis attristé d’apprendre la mort du président El Hadj Omar Bongo Ondimba du Gabon ( …) Le président Bongo a joué un rôle important dans le développement et le façonnage des fortes relations bilatérales existant aujourd’hui entre le Gabon et les Etats-Unis. (…) Le président a systématiquement mis l’accent sur l’importance de la recherche du compromis et des efforts pour la paix, et fait une priorité de la protection des trésors naturels du Gabon. (…) Son travail en faveur de la protection (de l’environnement) dans son pays et son engagement à résoudre les conflits à travers le continent constituent une part importante de son héritage. Barack Obama (communiqué)
C’est un grand et fidèle ami de la France qui nous a quittés, une haute figure de l’Afrique et un chef d’Etat qui avait su gagner l’estime et le respect de l’ensemble de ses pairs, notamment par ses nombreuses initiatives en faveur de la paix sur le continent africain. Nicolas Sarkozy (communiqué)
Je connaissais Bongo depuis cinquante ans. C’était un ami et nous avons toujours travaillé en bonne intelligence. Mais je n’étais pas là, moi, pour porter les valises. Et bien d’autres pays ont procédé à de tels financements. La différence avec Omar Bongo, c’est qu’il répartissait équitablement la manne: chaque parti était servi. Roland Dumas

La Françafrique est morte: vive la Françafrique!

A l’heure où, du Pleurnicheur en chef de la Maison Blanche à notre Sarkozy national, le monde entier n’a pas de mots assez doux pour louer les 41 ans du maitre-kleptomane Bongo à la tête du Gabon …

Et où l’ancien président Giscard confirme publiquement les financements occultes, par “l’ami de la France”, du délinquant multirécidiviste et ex-squatteur de l’Elysée pendant dix ans Jacques Chirac

Retour, avec un l’éditorialiste de RTL Jean-Michel Aphatie, sur le cynisme tranquille de l’ancien ministre et homme des coups tordus de François Mitterrand et accessoirement avocat du Canard enchainé Roland Dumas.

Qui, dans un entretien au Parisien et entre deux pince-fesses chez les mollahs, confirme la réalité de ces paiements comme le fait, dont se vantait lui-même celui qui continuait à faire destituer des ministres français et avait dû aller se faire opérer en Espagne pour cause de poursuites judiciaires en France où il possédait de nombreuses propriétés, qu’ils touchaient bien – et équitablement, s’il vous plait! – la totalité des partis politiques français.

Sans parler du secret de polichinelle de l’existence du même système pour les autres pays africains et de la réalité, contre toutes les promesses, de la continuation de la Françafrique.

Car en effet, “comme disait François Mitterrand, à quoi servirait de changer les dirigeants en Afrique puisque leurs successeurs prendront les mêmes décisions?”

Roland Dumas sur Omar Bongo, jusqu’à la nausée

Jean-Michel Aphatie
RTL
le 11 juin 2009

Omar Bongo est mort, et les mots que les dirigeants français emploient à propos de cette mort ont ceci de fascinant et de formidable qu’ils en disent plus sur eux que sur lui, sur la France que sur l’Afrique.

Il a déjà été noté ici que plusieurs responsables politiques français ont qualifié Omar Bongo d’ « ami », ce qui laisse songeur quand on connaît le rapport que le président gabonais entretenait avec les libertés individuelles pour ces concitoyens, ou bien avec la notion de solidarité dans le partage des richesses de ce petit pays potentiellement riche, ou bien encore avec l’honnêteté et la moralité dont l’éducation la plus élémentaire apprend à chacun et sur tous les continents qu’elles doivent être les rails d’une vie.

Sur quelles valeurs se fondaient donc cette « amitié » aujourd’hui revendiquée? Des valeurs démocratiques, vraiment, ces valeurs qu’incarnent et représentent pourtant les dirigeants de la République française, patrie des droits de l’Homme et du reste? Ou bien plutôt, et plus prosaïquement, sur les services rendus? Sur les facilités accordées? Sur la défense d’intérêts réciproques? Chacun ici dira que poser la question est un peu stupide, un peu naïf, ou un peu facile, au choix, tant la réponse paraît évidente. Soit. Mais alors, il faut aller au bout du raisonnement et convenir que ni nous ni ceux qui nous dirigent ne croient aux beaux discours et aux proclamations de foi, que ceux-ci flattent nos esprits mais ne guident pas nos actes, qu’ils peuplent notre imaginaire mais ne déterminent pas toujours, pas forcément, voire très peu en la circonstance, nos actes. Il ne s’agit ni de s’en indigner, ni de le regretter. Il s’agit juste d’en prendre conscience, ce que nous permet de faire, justement, la mort d’Omar Bongo.

Cet événement libère les esprits davantage encore qu’on ne pouvait l’imaginer ou l’espérer. L’expression, alors, peut aller jusqu’au cynisme le plus nauséabond, comme l’illustre l’interview de Roland Dumas, ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, ce matin, dans Le Parisien.

Au rang de l’oubli de soi, des valeurs et du reste, ceci. Omar Bongo finançait-il, comme il s’en vantait parfois, les partis politiques français, lui est-il demandé? Réponse de Roland Dumas: « S’il l’a dit, c’est qu’il y a une part de vérité. Je connaissais Bongo depuis cinquante ans. C’était un ami et nous avons toujours travaillé en bonne intelligence. Mais je n’étais pas là, moi, pour porter les valises. Et bien d’autres pays ont procédé à de tels financements. La différence avec Omar Bongo, c’est qu’il répartissait équitablement la manne: chaque parti était servi. »

Que la tirade est belle! Omar Bongo a pu connaître ou faire connaître tous les tourments de l’enfer, gérer son,pays comme un satrape, maintenir dans la pauvreté et la misère ses concitoyens, « nous avons toujours travaillé en bonne intelligence. » C’est une chose, pour un responsable politique de défendre les intérêts de son pays, et Roland Dumas, ministre ou éminence grise, double ou triple tiroir, homme de main et homme servile, a prétendu servir son pays dans les différentes responsabilités publiques ou fonctions occultes qui ont été les siennes. Dans ces cas-là, on peut s’accommoder de tout et du pire, par devoir, avec abnégation. Mais c’est autre chose, tout de même, que cette « bonne intelligence » qui induit l’accord, la complicité, le goût même du contact et le plaisir des retrouvailles, l’amitié donc, revoilà le mot et ce qu’il charrie qui ici n’est pas noble.

Et puis autre chose, du lourd, c’est-à-dire de l’information. Omar Bongo finançait tous les partis, droite et gauche, tous républicains, tous vertueux, mais tous avides d’argent fût-il sale pour défendre ces intérêts là. Et avec combien de perdition au passage? Perte d’argent, certes, égaré dans diverses poches, mais perte de liberté aussi, d’indépendance. Et puis, cette autre information: « d’autres pays ont procédé à de tels financements. » Ah bon? Lesquels? Quand? Au profit de qui? Avec quelles contreparties?

Comme tous les grands hommes, Roland Dumas a écrit ses Mémoires. Rien de tout cela bien sûr n’y figure. Sans doute ne nous juge-t-il pas dignes de ce genre de confidences. Cela ne nous regarde pas, ne regarde que les puissants, ne se partage qu’entre puissants. Mais alors, pourquoi lever le coin du voile ce matin? Maîtrise imparfaite d’un égo depuis longtemps dilaté? Formidable sentiment d’impunité qui fait oublier les lois élémentaires de l’omerta?

Dans sa dernière réponse au Parisien, Roland Dumas atteint les sommets d’un détestable cynisme, au point d’en tutoyer le racisme. Question: « La mort de Bongo marque-t-elle la fin de la Françafrique? » Réponse: « Je ne crois pas. Le système se perpétue. Comme disait François Mitterrand, à quoi servirait de changer les dirigeants en Afrique puisque leurs successeurs prendront les mêmes décisions? »

De manière étonnante, on retrouve cette sentence mitterrandienne dans le papier de page 3 que Le Monde daté de ce jour consacre au défunt président gabonais. La voici, attribuée donc à François Mitterrand par Raphaëlle Bacqué et Pascale Robert Diard, les deux signataires du papier: « A quoi cela sert-il de changer les hommes? Celui que l’on mettrait à la place ferait la même chose. »

La pensée ici n’est pas seulement désabusée, elle est pratiquement raciste. Mettre un Africain à la place d’un autre Africain est inutile. Ils se ressemblent tous. Le changement en France a un sens, parce que les Français sont évolués, intelligents, capables de réflexions, donc de choix. Mais un Africain, pensez donc? Il tapera dans la caisse, voilà tout. Donc, « nous » n’en changerons pas, car c’est nous, bien sûr qui « changeons » les dirigeants africains. Laissons donc en place celui et ceux que nous connaissons. Eux, au moins, ce sont des « amis ». Et voilà comment la boucle se boucle, dans le mépris, le si vulgaire mépris.

C’est une forme d’étonnement qui saisit à l’occasion de la mort d’Omar Bongo. Il était difficile d’imaginer que cet événement libérerait ainsi la parole, jusqu’à produire un effet de miroir dans lequel nous apparaissons la figure tordue par une bien vilaine grimace.

Voir aussi:

“Chaque parti était servi”
Roland Dumas, ancien ministre des Affaires étrangères
Propos recueillis par Henri Vernet
Le Parisien
11.06.2009

L’ancien ministre et avocat Roland Dumas, proche de François Mitterrand, connaissait bien Omar Bongo

Bongo a-t-il pu financer la campagne de Chirac en 1981, comme le prétend Giscard ?

Roland Dumas. Ce genre d’informations n’est pas nouveau. Le président Bongo a toujours été suspect de tels agissements. Je n’ai pas de raison de mettre en doute la parole de Valéry Giscard d’Estaing. Cela concerne un autre bord politique que le mien !

Mais Bongo a lui-même écrit dans un livre qu’il finançait tous les partis français…

S’il l’a dit, c’est qu’il y a une part de vérité. Je connaissais Bongo depuis cinquante ans, c’était un ami et nous avons toujours travaillé en bonne intelligence. Mais je n’étais pas là, moi, pour porter les valises. Et bien d’autres pays ont procédé à de tels financements. La différence avec Omar Bongo, c’est qu’il répartissait équitablement la manne: chaque parti était servi. Il suivait la politique française de très près et s’arrangeait pour savoir quels étaient ceux qui allaient gagner les élections.

Vous avez constaté ces financements occultes ?

Cela ne passe jamais par les ministres en exercice ! Il y a toujours un trésorier de parti ou ses adjoints pour remplir ce rôle.

Beaucoup d’argent passait par Elf ?

Cela, c’est autre chose. C’est un financement privé. Je crois que ça a existé, que tout le monde recevait sa part. Mais quelques-uns étaient plus privilégiés que d’autres…

Quand Charles Pasqua jure que le RPR n’a jamais été financé par Bongo, cela vous fait sourire ?

Non… mais ça passait peut-être par d’autres que lui !

Comment François Mitterrand voyait-il cela ?

Il souhaitait maintenir avec les chefs d’Etat africains des relations qui étaient celles qu’ils avaient eues avec le général de Gaulle. Il n’a rien changé dans le dispositif, il a simplement changé des hommes. Par exemple, Foccart (NDLR : le Monsieur Afrique de De Gaulle) n’était plus là.

Qui était le Foccart de Mitterrand ?

Il y en a eu plusieurs. Il y avait son fils Jean-Christophe, qui avait des relations personnelles avec les dirigeants africains et des liens quotidiens avec son père. Cela facilitait les choses. Des dirigeants comme Bongo ou l’Ivoirien Houphouët-Boigny tenaient à avoir un contact direct avec l’Elysée, parce que là résidait le pouvoir. Je voyais régulièrement Bongo. Un jour il a tenu à me montrer sa vieille carte d’adhérent à la SFIO (NDLR : l’ancêtre du PS) qui remontait à avant la guerre !

Que pensait-il de Mitterrand ?

Il l’aimait bien. Mais il n’avait pas avec lui la même familiarité qu’avec Jacques Chirac, qu’il tutoyait et embrassait.

La mort de Bongo marque-t-elle la fin de la Françafrique ?

Je ne crois pas. Le système se perpétue. Comme disait Mitterrand, à quoi servirait de changer les dirigeants en Afrique puisque leurs successeurs prendront les mêmes décisions ?

Voir enfin:

Obama “attristé” par la mort de Bongo
AFP
09/06/2009

Le président américain Barack Obama s’est dit “attristé” par la mort hier du président du Gabon Omar Bongo. “Je suis attristé d’apprendre la mort du président El Hadj Omar Bongo Ondimba du Gabon”, écrit Barack Obama dans un communiqué.

“Le président Bongo a joué un rôle important dans le développement et le façonnage des fortes relations bilatérales existant aujourd’hui entre le Gabon et les Etats-Unis”, ajoute-t-il.

“Le président a systématiquement mis l’accent sur l’importance de la recherche du compromis et des efforts pour la paix, et fait une priorité de la protection des trésors naturels du Gabon”, indique M. Obama. “Son travail en faveur de la protection (de l’environnement) dans son pays et son engagement à résoudre les conflits à travers le continent constituent une part importante de son héritage”, ajoute le président américain. “Au nom du gouvernement des Etats-Unis, je présente mes condoléances à sa famille et au peuple du Gabon”, conclut M. Obama.

Voir enfin:

MORT D’OMAR BONGO
La mort du président gabonais signe-t-elle la fin de la “Françafrique”?
NOUVELOBS
11.06.2009

Même s’il ne représentait pas à lui seul la “Françafrique”, la disparition du président gabonais marque la fin d’une certaine relation franco-africaine.
Avec la mort d’Omar Bongo Omdimba, c’est un pilier de la “Françafrique” qui s’effondre. C’était l’une des figures les plus emblématiques de l’Afrique post-coloniale. Il a été l’interlocuteur privilégié des présidents français depuis plus de 40 ans, même si les relations avec Paris se sont récemment crispées. Doyen des chefs d’Etats africains, son influence tenait avant tout à son ancienneté: 41 ans de pouvoir.

Agé de 73 ans, il avait accédé au pouvoir en 1967, avec l’aval de la France. Il est le président resté le plus longtemps au pouvoir. Pour le journaliste Antoine Glaser, rédacteur en chef de la Lettre du continent il “était le gardien d’un demi-siècle de secrets de la présence française en Afrique”. “Approvisionnement énergétique, mercenariat, opérations secrètes… Des années 60 aux années 90, il a servi la diplomatie d’influence de la France en Afrique. Et la plate-forme de la France, gendarme de l’Afrique, c’était Libreville”, poursuit-il.

Une expression est née

C’est l’ancien président de la Côte d’Ivoire, Felix Houphouët-Boigny, qui inventa l’expression France-Afrique, en 1955. Il voulait définir ainsi les bonnes relations qu’entretenait la France avec ses anciennes colonies. L’expression “Françafrique” a ensuite été forgée par François-Xavier Verschave, ancien président de l’association Survie. Il a ainsi voulu désigner les réseaux occultes qui unissaient la France à l’Afrique.
Dans son livre, “La Françafrique, le plus long scandale de la République” (Stock, avril 1998), il écrit : la Françafrique est “une nébuleuse d’acteurs économiques, politiques et militaires, en France et en Afrique, organisée en réseaux et lobbies” qui “est hostile à la démocratie”. L’Angola, le Togo, le Congo-Brazzaville, la République démocratique du Congo, le Rwanda, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Tchad, les Comores, le Gabon, le Burkina Faso, Madagascar, le Bénin, la Tunisie, le Maroc, le Niger, Djibouti, le Mali, la Centrafrique, la Mauritanie, la Guinée Equatoriale et l’Algérie feraient partie de ce cercle d’initiés.

Une sphère d’influence

Corruption, accords secrets, soutien militaire indirects en sont les caractéristiques. L’objectif français aurait été de maintenir une sphère d’influence importante en Afrique et d’exploiter la richesse des matières premières. Une “cellule Afrique” composée de plusieurs diplomates a été constituée sous l’autorité du général De Gaulle. Jacques Foccart en a été le principal dirigeant jusqu’en 1974. Cette cellule aurait, selon certains, soutenu des dirigeants, déjoué des coups d’Etat et fomentés d’autres. L’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing a ainsi affirmé au lendemain de la mort d’Omar Bongo, que le président gabonais avait soutenu “financièrement” Jacques Chirac pendant la campagne présidentielle de 1981.

Le discours de Cotonou

Un lien, donc, fondé sur des intérêts croisés, y compris avec Nicolas Sarkozy, qui avait pourtant promis de rompre avec la “Françafrique” et de “définitivement tourner la page des complaisances, des secrets et des ambiguïtés”, lors de son discours de campagne en 2006 à Cotonou (Bénin).
Il promettait alors de ne plus soutenir les chefs d’Etat corrompus. Et pourtant.
Après son élection, il fait étape à Libreville au cours de sa première tournée africaine. Autre signe de la persistance de ces relations particulières, Omar Bongo a obtenu en 2008 le départ du secrétaire d’Etat à la Coopération, Jean-Marie Bockel, qui l’avait profondément irrité en annonçant vouloir “signer l’acte de décès de la Françafrique” qu’il reconnaissait “moribonde”. Des déclarations jugées arrogantes pour le Gabon, qui, se sentant visé, a déclaré préférer “trouver des partenaires plus respectueux”.

“La France sans le Gabon, c’est une voiture sans carburant”

Le Gabon était aussi le bastion originel d’Elf, la compagnie pétrolière française créée en 1967, dont l’ex-PDG, Loïk Le Floch-Prigent, reconnaîtra plus tard qu’elle servait de “diplomatie parallèle” et finançait les services secrets français… “Le Gabon sans la France, c’est une voiture sans chauffeur. La France sans le Gabon, c’est une voiture sans carburant”. Ainsi Omar Bongo décrivait-il, dans les années 80, les relations entre Paris et son ex-colonie, riche en pétrole, manganèse et bois.

L’affaire des biens mal acquis

Les tensions sont montées d’un cran après la diffusion, par la chaîne de télévision publique France 2, d’un reportage consacré aux biens immobiliers luxueux du clan Bongo en France. Les associations Survie, Sherpa et la Fédération des Congolais de la diaspora portent alors plainte pour “recel de détournement de biens publics et complicité” auprès du tribunal de Grande Instance de Paris contre cinq chefs d’Etats africains dont la famille d’Omar Bongo. Selon elles, ces biens ont été acquis avec de l’argent public détourné. Une enquête policière pour “infraction insuffisamment caractérisée” est ouverte par le parquet de Paris en juin 2007, puis classée sans suite en novembre 2007. Au Gabon, l’opinion gabonaise se range derrière son chef d’Etat et dénonce les accusations françaises. Le 2 décembre 2008, Transparency International France, l’Association Sherpa et un citoyen gabonais Grégory Ngbwa Mintsa déposent une nouvelle plainte assortie d’une “constitution de partie civile” visant entre autres Omar Bongo, ainsi que son entourage pour “recel de détournement de fonds publics”. Dans les milieux diplomatiques, on a alors expliqué que la rupture ne devait pas passer en force, et que Nicolas Sarkozy voulait “éviter tout problème” avec l’Afrique.

Très peu de chance pour un procès

“La disparition du président Bongo ne change rien aux poursuites en cours dans l’affaire des biens mal acquis”, a indiqué l’avocat Me William Bourdon à l’agence de presse AFP, en rappelant que “plusieurs membres de sa famille” sont également visés par une plainte devant la justice française. “Une enquête de police a montré que les détournements de fonds dénoncés par Tranparency Internationale France sont imputables à une entreprise familiale”, explique l’avocat de l’association anti-corruption. “Les opérations de succession sur les biens mal acquis ne peuvent être aujourd’hui que très compliqués et la disposition des biens d’Omar Bongo (distribution des biens à ses héritiers) ne peut, à mon sens, qu’être suspendue de fait, compte-tenu de la procédure en cours”, a-t-il ajouté. La date d’audience n’a pas encore été fixée.

Un allié encombrant ?

La disparition d’Omar Bongo, même si elle ne fera pas taire les associations, permet au gouvernement français de se débarrasser d’un allié gênant. Selon Antoine Glaser “c’est emblématique de la fin d’un certain type de relation entre l’Afrique et la France”. “C’est une page qui se tourne car c’était le dernier doyen de toute une période historique”. Et si l’opinion française est favorable à une enquête concernant les biens mal acquis, il y a peu de chance d’aboutir à un procès. Surtout si la suppression du juge d’instruction voulue par le chef de l’Etat est effective. “Je vois mal comment le Parquet pourrait initier une enquête”, s’inquiète William Bourdon.


Liberté d’expression: Des capitales européennes à Washington beaucoup de Daladier et de Chamberlain

2 mai, 2009
Ezra Levant before Canada's InquisitionC’est la première cause de blasphème au Canada en plus de 80 ans. Leurs plaintes ont été rejetées, mais il est inexact de dire qu’ils ont perdu. Ils ont obtenu que le gouvernement me fasse la vie dure pendant près de trois ans, sans frais pour eux. Le processus auquel j’ai été soumis est en soi un châtiment, et un avertissement à tout journaliste qui oserait défier l’islam radical. Ezra Levant
Nous sommes dans une période sombre, où les descendants de Goebbels sont iraniens, syriens, soudanais, libyens et palestiniens. Il y a, aujourd’hui, des capitales européennes à Washington, beaucoup de Daladier et de Chamberlain, prêts à toutes les compromissions. Guy Millière
Des siècles de ravages et de djihad, que reste-t-il aujourd’hui dans la conscience collective ? Laurent Murawiec

En ces temps où un journaliste canadien peut être trainé devant les tribunaux pendant trois ans pour avoir exercé sa liberté d’expression en publiant les caricatures du chef de guerre pillard pédophile dit Mahomet …

Retour, au lendemain de la récente pantalonnade de Genève dite Durban II et avec Guy Millière et Laurent Murawiec …

Sur ces temps bien sombres “où les descendants de Goebbels sont iraniens, syriens, soudanais, libyens et palestiniens et où il y a (…) des capitales européennes à Washington, beaucoup de Daladier et de Chamberlain, prêts à toutes les compromissions” …

Et où, avec le refus politiquement correct de tout critère universellement valide, “on confond les actualités” avec une “histoire mythique” qui a “perdu ses causes” et se réduit de plus en plus à de la “victimologie promotionnelle” …

Durban II, des raisons d’être pessimiste
Guy Millière
Metula News Agency
26 avril 2009

L’Organisation des Nations Unies essaie et essaiera encore ultérieurement de sauver les apparences. Mais tous ceux qui ne veulent pas être dupes ni pratiquer l’aveuglement volontaire savent qu’elle n’est plus, depuis longtemps, que la caricature stérile, coûteuse, et souvent ignoble, de ce qu’elle fut au moment de sa fondation.

D’assemblée des démocraties, censée endiguer les totalitarismes, elle est passée au statut de cénacle, où les démocraties sont noyées au milieu d’un océan de tyrannies, de dictatures et de ploutocraties plus ou moins crapuleuses.

La règle étant qu’un pays dispose d’une voix et qu’un régime politique y vaut un autre régime politique, le Zimbabwe de Robert Mugabe ou le Soudan d’Omar Hassan al Bachir y jouissent du même statut qu’Israël ou les Etats-Unis.

Les membres permanents du conseil de sécurité s’y neutralisent les uns les autres, et toute volonté d’action de pays libres se trouve bloquée : aujourd’hui par la Chine et la Russie, comme autrefois par l’Union Soviétique. Ce qui résulte est, dans ces conditions, très logiquement, une pléthore de textes qui ne servent à rien, sinon à rejoindre les poubelles de l’histoire, pourtant déjà bien remplies.

Ce qui en résulte est aussi un ensemble de commissions et de conseils, tel celui chargé des droits de l’homme et dont le siège est à Genève.

Comme il sied pour un organe issu de l’ONU, les pays chargés d’y « veiller sur les droits de l’homme » sont, pour l’essentiel, les principaux violateurs des droits de l’homme sur la surface de la terre. Il en résulte logiquement des conférences telles celle organisée à Durban, en Afrique du Sud, en septembre 2001, ou celle qui s’est tenue ce mois d’avril, et qu’on appelle communément Durban II.

L’objectif était fixé à l’avance : il s’agissait d’entériner les résultats de Durban I. Le résultat lui-même était prévisible et très nettement prévu depuis des mois : une structure présidée par la Lybie, avec l’assistance de Cuba et de l’Iran, ne pouvait produire qu’un résultat nauséabond, et le résultat nauséabond a été au rendez-vous.

Certains jugeront que le fait que des formules infectes aient été aseptisées et remplacées par des formules creuses, réversibles et interprétables de toutes les façons possibles, y compris les pires, a été une victoire des tenants de la liberté. Pour ce qui me concerne, je trouve préférables la franchise et la clarté.

Je pense que les seuls gouvernements à s’être conduits dignement sont ceux qui ont renoncé totalement de siéger à Durban II. Tandis que les gouvernements qui sont venus ont cautionné l’injustifiable par leur présence et siégé au côté de gens infréquentables.

Je pense que l’artifice d’édulcoration de textes vomitifs, en les rendant plus digestes, peut même s’avérer dangereux, en permettant au poison de se disséminer de manière plus insidieuse, sans qu’il cesse de se répandre, et contribuer ainsi à empêcher de voir ce qui doit être dévoilé.

Les cinquante sept pays de l’Organisation de la Conférence Islamique votent comme un seul bloc. C’est un fait, et ce bloc est gorgé d’antisémitisme, de ressentiment, de rejet des droits les plus élémentaires de la personne humaine, d’une haine envers l’Occident, en général, et à l’encontre d’Israël, en particulier.

Ce bloc, c’est un autre fait, cautionne des massacres de masse tels ceux commis au Darfour, et applaudit à des propos tels ceux de Mahmoud Ahmadinejad, qui relèvent de l’incitation au génocide et du négationnisme. Il a, ce bloc, et c’est un troisième fait, pour alliés indéfectibles les cinquante trois pays de l’Union Africaine, les pays appelés de manière tragiquement risible « non alignés », mais aussi la Russie et la Chine.

Lorsqu’ils ne s’en tiennent pas fermement à leurs principes, et acceptent de jouer les crétins de service, les gouvernements occidentaux ne préservent rien et ne sauvent pas même un reste d’honneur : ils se conduisent de manière méprisable et ne peuvent s’attendre, en conséquence, et très logiquement, qu’à être méprisés par ceux qui leur font face.

Ils envoient un message désespérant à ceux qui croupissent dans des cachots obscurs des tyrannies et qui auraient pu penser que les mots « droits de l’homme » avaient encore un sens, au moins dans les pays où ces mots ont vu le jour.

Un livre publié voici quelques années par Tony Blankley, rédacteur en chef du Washington Times, s’appelait « La dernière chance de l’Occident », et Blankley s’y montrait pessimiste.

En voyant que les deux tiers de la planète sont aux mains de gens sans scrupules et de dirigeants qui, s’ils ne sont eux-mêmes barbares, sont prêts à excuser les barbares ou à leur prêter assistance, je ne puis que partager ce pessimisme.

En voyant que seule une petite minorité de gouvernements européens s’est abstenue de participer à Durban II, et que les autres se sont contentés de demander à leurs représentants de sortir prendre un café pendant qu’Ahmadinejad parlait, pour revenir ensuite écouter les délégués cubains, syriens ou soudanais, je ne peux qu’en tirer une déduction immédiate : l’Europe est, politiquement et éthiquement, proche de la mort cérébrale.

Les Etats-Unis, ayant porté à leur tête un Président anti-américain proche de l’extrême-gauche, et très incompétent de surcroît, force est de constater qu’ils ne vont pas bien non plus.

Force est de dire, aussi, que les ennemis de la liberté ne peuvent, de tous côtés, qu’être tentés de profiter de la situation débile du monde libre, ce qu’ils font d’ores et déjà, comme on le voit entre autres en Irak, au Pakistan, et au large de la Somalie.

Israël, depuis longtemps, n’a pas été aussi seul et à ce point soumis aux pressions de gens qui seraient prêts à jeter le peuple juif aux chiens les plus enragés.

La lueur d’espoir ne vient pas de ceux qui ont envoyé siéger je ne sais qui à Genève, à proximité de bâtiments qui furent ceux de la très impuissante Société des Nations dans l’entre-deux-guerres. Elle tient dans le gouvernement d’Israël, qui, fort heureusement, n’est plus celui d’Olmert. Elle tient dans ceux qui se sont rassemblés à l’extérieur des bâtiments officiels à Genève, autour d’hommes debout tels Elie Wiesel (un survivant de la Shoah traité de « nazi » par un membre de la délégation iranienne) ou Alan Dershowitz.

Elle tient à ceux qui se sont réunis à New York, à l’invitation de Phyllis Chesler, le 21 avril, jour du souvenir de la Shoah et du soulèvement du Ghetto de Varsovie, pour une contre-conférence. Outre les intentions génocidaires d’Ahmadinejad et Khamenei, et l’antisémitisme disséminé au même moment à Genève, on s’y est préoccupé du sort de Roxana Sabari, la journaliste américaine condamnée à huit ans de prison à Téhéran et abandonnée à son sort par Barack Hussein.

La lueur d’espoir dépend de ceux qui se réuniront le 3 mai à midi à Times Square, à New York encore, pour défendre vraiment les droits de l’homme et pas pour faire semblant, comme l’ont fait les hauts fonctionnaires tièdes et pusillanimes de Genève.

Elle tient à la vigilance et à la détermination des femmes et des hommes porteurs d’une plus haute idée de la dignité de l’être humain. Elle tient à ceux qui n’oublient pas que c’est à Evian, pas très loin de Genève, qu’en 1938 s’est tenue une réunion où tous les pays du monde soi-disant civilisé ont abandonné le peuple juif, lui ont montré qu’il n’avait nulle art où se réfugier et ont, en quelque sorte donné le « feu vert » à la Shoah.

Elle tient à ceux qui voient que le monde soi-disant civilisé serait prêt à donner le feu vert à une seconde Shoah, comme il l’a montré à Genève, à 500 mètres des lieux où Joseph Goebbels, en 1933, était venu affirmer le droit de l’Allemagne à être antisémite.

Nous sommes dans une période sombre, où les descendants de Goebbels sont iraniens, syriens, soudanais, libyens et palestiniens.

Il y a, aujourd’hui, des capitales européennes à Washington, beaucoup de Daladier et de Chamberlain, prêts à toutes les compromissions.

Quand Winston Churchill a dû tenir tête, il a été très seul pendant un temps. Il savait, ses Mémoires en attestent, que les ténèbres ne pouvaient, en définitive, l’emporter, car les ténèbres sont stériles. Il savait que le mal ne peut pas se trouver vaincu par l’apaisement et les compromissions, mais par le rappel sans trêve que le futur appartient à ceux qui savent rester fermes sur les valeurs de l’essentiel.

Au temps où Jimmy Carter demeurait à la Maison Blanche, l’empire soviétique semblait conquérant et invincible, comme peuvent sembler l’être aujourd’hui les dirigeants des deux tiers des gouvernements de la planète.

Les Européens, déjà, selon l’expression de Jean-François Revel, faisaient la cour aux potentats du Kremlin. Il a suffit qu’un Ronald Reagan succède à Jimmy pour qu’il s’avère que l’impudence soviétique tenait surtout à la faiblesse de l’Occident.

Au temps où Barack Hussein Obama et son téléprompteur campent à la Maison Blanche, les dirigeants susdits semblent portés par des courants irrépressibles. Il faudra que la page se tourne. Elle se tournera.

Voir aussi:

Histoire mythique : quelques pensées sur la mémoire
Laurent Murawiec à Washington
Metula News Agency
01/05/09

L’Histoire ne remonte pas loin. Elle à commencé hier. On se souvient à peine de ce que l’on a lu dans le journal d’hier. Le jour d’avant n’existe plus, il s’est enfoncé dans le brouillard d’un passé révolu. L’avant-hier est un pays étranger. Quand un philosophe avertit que ceux qui l’ignorent sont condamnés à répéter l’histoire, il dit vrai. Le passé est comme un logarithme, tout proche hier, infiniment éloigné avec la distance.

Prenons l’Algérie : la France avait envahi, en 1830, ce qui ne portait pas le nom d’« Algérie », sans autre raison que les ambitions du roi Charles X, soucieux de faire diversion à l’agitation politique métropolitaine.

Généraux avides de gloriole, colons cupides, méprisants envers les « indigènes », ce fut un cas typique de colonialisme spoliateur et d’impérialisme rapace. L’innocente Algérie fut violée par le colonisateur. Humiliés, les « Algériens » se révoltèrent contre près d’un siècle d’oppression, ce fut la Guerre d’Algérie en 1954. Ah ! Comme l’Histoire est simple !

Prenons encore le trafic du « bois d’ébène », crime imprescriptible commis par l’impérialisme européen et les colons des Caraïbes et du Sud Etats-Unis. Fondant sur les Africains, l’Europe bâtit sa fortune et son industrie sur les os des victimes du trafic, de même que l’Amérique.

Douze millions peut-être d’êtres humains furent arrachés à leurs terroirs, et, pour les survivants, devinrent esclaves du sucre et du coton. Ici, l’erreur vient de l’omission : on s’est couvert un œil pour ne voir qu’avec celui qui convient.

Car de l’autre côté de l’Afrique, et à travers ses intérieurs, l’Islam était, depuis le VIIIème siècle, le plus grand esclavagiste de l’histoire. Les circuits de caravanes organisés drainaient non seulement les côtes mais aussi les intérieurs, fournissant de prodigieuses richesses aux trafiquants, qui parcouraient les grands itinéraires de la traite vers les marchés des grands ports. Les grands marchés des esclaves, celui du Caire en particulier, regorgeaient d’esclaves noirs, les mâles préalablement castrés par millions.

On notera la différence avec, entre autres, les Etats-Unis, où les Noirs représentent environ douze pour cent de la population, et le monde arabe, où ils représentent, en gros, zéro pour cent.

Dans un cas, malgré les horreurs de l’esclavage, les uns ont fait souche, et le pays s’est même fendu d’une meurtrière guerre civile pour abolir l’infâme institution. Dans l’autre, néant. Nulle partie du monde n’a manifesté de si mauvaise grâce à signer les protocoles de l’abolition de l’esclavage, et à en violer la lettre et l’esprit, que le monde arabe ; qui ne respecte d’ailleurs nullement la parole donnée ni n’accepte cette vieille règle du droit Pacta sunt servanda : il faut appliquer les traités signés.

Les esclaves noirs castrés du monde arabe pouvaient d’ailleurs rencontrer, au Caire et ailleurs, les millions d’esclaves blancs, venus du monde slave. Ils étaient acheminés par caravanes vers Constantinople et le monde musulman, non sans complicités de la part des roitelets slaves de la steppe, qui y trouvaient la recette la plus lucrative.

De même les esclaves noirs étaient razziés, stockés et vendus par les roitelets africains, soit au cours des éternelles razzias maritimes et côtières, auxquelles se livraient les Ottomans et leurs vassaux, d’Alger à Tripoli, dans toute la Méditerranée occidentale. L’économie islamo-ottomane reposait largement sur l’acquisition permanente d’esclaves par centaines de milliers.

La dépopulation de l’Espagne méridionale, du Mezzogiorno italien, des grandes îles de la Sardaigne, de la Sicile, date de là. Les pirates pillaient et détruisaient les villages et les villes.

J’insiste, c’est au cours des siècles, par millions, que les esclaves slaves ou du Midi européen furent enlevés et réduits à l’esclavage par les Ottomans et le monde arabo-musulman [1].

La ville d’Alger fut pendant des siècles l’un des centres principaux de la piraterie esclavagiste du djihad, elle en fut le symbole détesté et terrifiant. Jusqu’à 1830, et depuis des siècles, Alger était le centre de la piraterie-djihad-islamique dont les raids meurtriers avaient ruiné et dépeuplé les côtes méditerranéennes. En l’espace de trois ou quatre siècles, des millions d’Européens – oui, des millions -, avaient été violemment capturés et réduits à l’esclavage, par les pirates-djihadis, passant souvent par les épouvantables bagnes d’Alger.

Il fallut d’ailleurs que l’U.S. Navy – créée dans le but précis de mettre un terme à cette plaie – rompît avec la politique européenne, qui était de payer rançon aux pirates maghrébins, et leur fît la guerre ; la Guerre de la Côte de Barbarie, en 1801-1805, puis en 1815 – pour mettre un terme à la désolation que faisaient régner les pirates du djihad.

Quand Charles X envoya le général Bugeaud prendre l’Algérie, il ne s’attaquait pas à une terre vierge et innocente, remplie de bons sauvages, ou de bonnes gens. A l’évidence, tout cela ne justifie pas le racisme, le mépris, ni l’état de sujétion où se trouvaient les « Algériens » de la période coloniale. Mais de cela, la France se bat la coulpe sans discontinuer. De l’esclavagisme arabo-musulman, pas un mot, ça pourrait fâcher.

Des siècles de ravages et de djihad, que reste-t-il aujourd’hui dans la conscience collective ? La réponse est simple : rien. La myopie historique a tout brouillé. L’histoire sainte commence en 1830 avec la conquête française. L’histoire a perdu ses causes. Ne restent que des phénomènes isolés que seule l’idéologie permet de reconstruire : c’est la faute de l’Europe, impérialiste par nature, rapace et brutale, assaillant le monde virginal.

Le politiquement correct a, depuis longtemps, inscrit sur ses bannières cette frappante devise, de rejeter l’étude des dead white males, c’est-à-dire des grands écrivains du passé. Dans la plupart des facultés de lettres des universités américaines, hélas ! foin de Shakespeare, Goethe, Dante, Cervantès ou Rabelais.

Il ne faut lire que des auteurs contemporains, de préférence issus de minorités, de bons sauvages en somme. Ils sont, nous dit-on, représentatifs. Il ne faut regarder que le présent : il n’y a pas de passé, sauf mauvais.

Et voilà nos universités qui s’entichent d’une femme écrivain, lesbienne et handicapée, qui provient d’Afrique noire et dénonce les effets ravageurs du colonialisme. Elle est pressée, la pauvre : dès son trépas, elle perdra son statut d’actuelle, et, n’étant plus contemporaine, disparaîtra du panorama des lettres. Le présent, le présent seul, compte.

On confond les actualités avec l’histoire. Cette myopie est une enfance éternelle et débile, celle de l’absence de mémoire. Une société qui vit ainsi se lobotomise. A vivre dans le présent, on efface le passé. Cela correspond certes au choix d’un hédonisme écervelé, où on fait disparaître toute causalité.

Comme l’ont ressassé les maîtres à penser, Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Jean Baudrillard et Cie, la « vérité » s’est effacée, ne restent que les « narratifs ». Chacun le sien, chacun sa « vérité », il n’y a aucun critère universellement valide, mais des fragments égaux en dignité, l’assassin a « sa » vérité », sa victime la sienne, et aucun choix de supériorité morale n’est licite.

Pour répéter l’ironique commentaire de Leo Strauss : « Si toutes les croyances se valent, alors le cannibalisme est légitime ». Dès qu’un acte est commis, il acquiert sa légitimité au nom de son existence : j’assassine, donc, à mes yeux, l’assassinat est licite. Je vous en ferai un traité philosophique, d’ailleurs.

L’écrivain argentin Jorge-Luis Borges avait imaginé un homme qui n’oubliait rien, et vivait comme écrasé par la surabondance des souvenirs. A l’opposé, l’homme sans passé, comme amnésique, ne vaut guère mieux : il va, comme l’écrit François Villon, « deçà, delà, comme le vent balance ».

L’homme sans mémoire croit n’importe quoi, pourvu qu’on le lui répète assez et assez souvent. Il n’a pas de critère de comparaison. Il est donc plein de compréhension quand un larron impudent comme le « président » algérien Bouteflika, comme ses prédécesseurs qui en on fait un fond de commerce, se répand en invectives contre le colonialisme français.

Evidemment, nul responsable gouvernemental français n’a jamais eu la décence de lui dire de se taire, et, qu’en matière de destruction, de pillage et de torture, le régime algérien est champion, depuis 1962 comme avant 1830.

Quant aux pédants ignorants et doctrinaires comme Jean-Paul Sartre, ramollis dans leur café-crème, voilà qui leur permettait de pontifier sur les vertus rédimantes du meurtre. Dans leur guerre civile qui va et vient, le régime algérien et son antagoniste islamiste ne font que répéter, jusqu’à la nausée, les méthodes de leurs ancêtres les trafiquants d’esclaves. Gouverner, c’est tuer.

Je réponds par avance à l’objection qui me sera faite, de blanchir le colonisateur et de noircir le colonisé. Halte-là ! Je ne suis pas là pour distribuer les bons points et les mauvais. Je m’irrite profondément de ces pseudo-histoires qui servent de grilles de compréhension à ceux dont ce devrait être la tâche d’interpréter l’actualité pour le commun des mortels.

Tel parle du paradis terrestre que fut al-Andalus, admirable tolérance musulmane envers les chrétiens et les Juifs. A part le fait qu’ils étaient tous, jusqu’au dernier, des individus de seconde zone, des dhimmis. Tolérés au prix d’innombrables humiliations et infériorités, ils étaient également soumis aux innombrables pogromes qui ensanglantèrent la partie musulmane de l’Espagne.

Il n’y avait pas tolérance, mais ils étaient quelquefois tolérés. Il suffisait que meure tel monarque dans tel émirat, qui faisait preuve de mansuétude envers ses sujets de deuxième classe, et que son successeur ne soit pas du même avis, pour que les persécutions recommencent (le même vaut d’ailleurs pour les monarques chrétiens).

Age d’Or ? C’est un chromo retouché, un trucage d’où tous les pixels qui fâchent ont été annulés et remplacés par un joli rose, certes mensonger, mais si agréable, si rassurant.

L’homme lobotomisé oublie aujourd’hui ce qu’était avant-hier, il oubliera demain ce que fut hier, et comptez bien sur aujourd’hui pour disparaître après-demain.

« Savez-vous comment on dit « jamais » dans le langage du camp [Auschwitz] ? « Morgen früh », demain matin », écrit Primo Levi. La déshumanisation, c’est bien la disparition d’un vrai passé et la réduction au présent immédiat. « Si c’est un homme » se demande Levi.

L´homme sans passé se rapproche dangereusement de l´animalité. La mémoire opère, certes, un tri qui permet d´oublier sélectivement certains aspects du passé et d´en mettre d´autres en exergue ; cela vaut pour les individus comme pour les groupes sociaux.

Enjeu du tri, la hiérarchisation des choses, le choix de ce qui va dominer la mémoire de la société. La Russie a «oublié» les crimes de Staline, ce qui permet à Poutine de s´engager dans la même voie. La Chine a «oublié» les crimes de Mao, ce qui permet à ses dirigeants de dominer l´armée des oublieux, des ne-sait-rien, des hommes sans âmes, malléables comme une argile mouillée. L´Allemagne, quoi qu´on dise, a largement opéré son travail de mémoire quant à la persécution et l´extermination des Juifs – quoique l´extrême-gauche fasse des efforts considérables pour annuler cet effort.

L´oubli ici est à sens unique. On fait commencer là où ça vous arrange, là où cela «colle» avec la pseudo-histoire mythographique que l´on répand. Les histoires standard de l´Afrique noire, dont le héraut est l´Anglais Basil Davidson, sont des empilements de mensonges, de spéculations hasardeuses d´à-peu-près dont la somme est un compendium nuisible et délirant.

Mais c´est de ce Miroir de l´attrape que se servent tant d´universités
anglophones de par le monde.

Les livres français ne sont pas en reste. La victimologie promotionnelle y existe tout autant. Et, pour revenir à l´Algérie, dont je parlais au début, il est important de se souvenir que la manière dont on prend le pouvoir se répercute toujours sur la manière dont on l´exerce. L´ignoble sauvagerie du djihad algérien de 1954-1962, qui s´exerça d´abord contre les autres Algériens musulmans, plutôt que sur les Français d´Algérie, ne cessa jamais quand le FLN s´arrogea le pouvoir absolu.

Inspirés par cette «glorieuse», analphabète et brutale école, les jeunes issus de l´immigration reprennent spontanément les schèmes de comportement dont ils ont hérité par capillarité et par entente des récits familiaux ou autres, et par propagande.

Qui glorifie la barbarie devient barbare. Du côté français, l´abdication d´une identité nationale et le renoncement à l´assimilation n´ont rien arrangé: le professorat, la magistrature, les maîtres-à-penser cousus main, l´école en général, et ces gouvernants pleutres et illusionnistes, dont Giscard d´Estaing et Mitterrand furent les parangons, n´ont rien arrangé.

L´homme sans mémoire est un homme sans âme.

Note:

[1] On notera cependant le rôle d´intermédiaires esclavagistes des marchands vénitiens et génois, en particulier, et de la Constantinople orthodoxe, grand marché aux esclaves où venait s´approvisionner le monde musulman. L´économie européenne n´était plus, et de longue date, une économie basée sur l´esclavage; dans une large mesure, le monde musulman l´était, et avait sans cesse besoin de se «ravitailler» en esclaves.

Voir enfin:

Liberté d’expression
Caricatures de Mahomet : La saga Ezra Levant (la suite, mais c’est loin d’être la fin)
Annie Lessard, Marc Lebuis
vendredi 15 août 2008

« L’imam Soharwardy et le Edmonton Council of Muslims ont réussi à mettre une agence gouvernementale au service de la poursuite de leur fatwa radicale contre moi. Leurs plaintes ont été rejetées après 900 jours d’enquête par 15 bureaucrates, au coût de un demi million $ pour les contribuables. Mes frais légaux s’élèvent à 100 000$. Il est cependant inexact de dire qu’ils ont perdu. Le processus auquel j’ai été soumis est un châtiment en soi et un avertissement à tout journaliste qui oserait défier l’islam radical. De plus, la commission des droits est maintenant le rédacteur en chef de la province. ».

Ezra Levant n’est toutefois pas au bout de ses peines. Une autre plainte vient d’être déposée contre lui devant la commission des droits de la personne, pour son blog. De plus, l’imam Soharwardy a déposé une plainte au barreau albertain contre lui.

Voyez dans notre section video la déclaration liminaire faite par Ezra Levant lors de la première journée d’enquête de la commission albertaine.

L’Association canadienne des journalistes a récemment réclamé l’abolition des pouvoirs de censure des commissions des droits de la personne au Canada.

Traduction de : Ezra Levant : How I beat the fatwa, and lost my freedom, National Post, le 6 août 2008

Comment j’ai vaincu la fatwa, et perdu ma liberté

Quelque 900 jours après que je sois devenu la seule personne dans le monde occidental à être accusée du « délit » d’avoir republié les caricatures danoises de Mahomet, le gouvernement m’a finalement déclaré non coupable de « discrimination » illicite. Les contribuables ont déboursé plus de 500 000 $ pour une enquête qui a mobilisé 15 bureaucrates à la Commission des droits de la personne de l’Alberta. Mes frais légaux ainsi que ceux du défunt magazine Western Standard s’élèvent à 100 000$.

L’affaire aurait été renvoyée depuis longtemps si j’avais été inculpé devant une cour criminelle au lieu d’une commission des droits de la personne. C’est qu’au criminel, les accusés ont droit à un procès expéditif, mais pas les éditeurs qui sont inculpés devant une commission des droits.

Si j’avais été poursuivi devant un tribunal civil, le juge ordonnerait maintenant à la partie perdante de payer mes frais juridiques. Au lieu de cela, le Edmonton Council of Muslim Communities n’aura pas un sou à me payer. Ni Syed Soharwardy, l’imam de Calgary qui a retiré sa plainte identique contre moi ce printemps.

Les deux ont réussi à mettre une agence gouvernementale laïque au service de la poursuite de leur fatwa islamique radicale contre moi. C’est la première cause de blasphème au Canada en plus de 80 ans. Leurs plaintes ont été rejetées, mais il est inexact de dire qu’ils ont perdu. Ils ont obtenu que le gouvernement me fasse la vie dure pendant près de trois ans, sans frais pour eux. Le processus auquel j’ai été soumis est en soi un châtiment, et un avertissement à tout journaliste qui oserait défier l’islam radical.

Le rapport de 11 pages du gouvernement sur mes activités est d’une arrogance à couper le souffle. Dans ce rapport, Pardeep Gundara, un bureaucrate de bas niveau, assume le rôle de rédacteur en chef pour toute la province d’Alberta. Il a parcouru l’article de notre magazine et donné sa propre opinion sur les caricatures, pour ensuite se prononcer sur la décision de notre magazine de les publier. L’aspirant journaliste du gouvernement a fait une faute d’orthographe, il a mal rapporté les faits et démontré son incapacité à respecter les délais. Nous ne l’aurions jamais embauché à notre magazine. Mais on rit de nous, il serait apparemment notre patron et celui de tous les journalistes en Alberta.

Dans son rapport, Gundara présente comme un « fait » son opinion personnelle sur les caricatures de Mahomet. Il dit qu’elles sont « stéréotypées, négatives et offensantes ». C’est un point de vue. D’autres ont un avis différent. Qui se soucie de l’opinion personnelle de Gundara ? Ai-je besoin de sa permission, ou celle d’autres personnes que ma conscience, avant de publier des choses à l’avenir ? Est-ce qu’il trouve la présente chronique correcte ?

Gundara a pardonné mes péchés ainsi que ceux du Western Standard parce que, selon lui, le caractère offensant des caricatures était « neutralisé dans le contexte de l’article qui les accompagnait » et que nous avons publié des lettres pour et contre les caricatures dans notre numéro ultérieur. Il nous a également acquitté parce que « les caricatures n’ont pas été tout simplement publiées au milieu du magazine sans but ni article s’y rapportant ».

Permettez-moi de traduire : mieux vaut être « raisonnable » dans la façon dont vous utilisez vos libertés sinon vous ne serez pas autorisés à les préserver. Vous feriez mieux de ne pas publier de caricature politique « tout simplement au milieu » d’un magazine. Si vous êtes « négatif », vous avez intérêt à avoir un « but » qui sera approuvé par un bureaucrate lorsqu’il se décidera finalement trois ans plus tard.

Je ne trouve pas cela acceptable. Je ne suis pas intéressé par les vues de Gundara sur les caricatures. Je ne suis pas intéressé à apprendre ses critères personnels sur ce que je peux ou ne peux pas exprimer. On est au Canada, pas en Arabie saoudite.

Le renvoi de la plainte n’est pas une victoire pour la liberté de la presse. La presse albertaine n’est pas libre, elle est désormais soumise à l’approbation du gouvernement. Les Canadiens ont cependant le droit à une presse libre en dépit du gouvernement. Nous avons le droit d’enfreindre chacune des règles insignifiantes et subjectives de Gundara.

Exactement deux mois avant mon acquittement, un autre Albertain a été condamné par la Commission sur une accusation identique : « discrimination » dans un journal. Il y a cinq ans, le révérend Stephen Boissoin a écrit une chronique controversée sur les droits des homosexuels. Sa chronique rencontrait toutes les règles maison de Gundara : elle s’insérait dans un débat plus large, elle a été suivie de nombreuses lettres critiques au rédacteur en chef, elle avait un « but », etc. Mais le révérend Boissoin a été condamné à une amende de 7000 $ et s’est vu interdire à vie de donner des sermons ou même d’envoyer des emails privés qui seraient « dénigrants ». Pour couronner le tout, il a été condamné par la Commission à renoncer publiquement à sa foi.

La raison pour laquelle j’ai été acquitté et Boissoin condamné est évidente. J’ai été une épine politique dans le pied de la Commission. Le révérend Boissoin ? Il se taisait, alors on l’a écrasé. Mais nous ne sommes pas plus libres l’un que l’autre, nos opinions à tous les deux ont été vérifiées par le gouvernement.

Je suis bien sûr heureux d’en avoir fini avec cette poursuite malveillante, bien que mes adversaires puissent encore faire appel de mon acquittement.

Il y a deux ans, la Commission m’a dit que si je payais quelques milliers de dollars à mes accusateurs et leur donnais une page de notre magazine, je serais libéré. La plupart des victimes de la Commission acceptent de telles offres, et c’est certainement moins cher qu’un combat de 900 jours. Au plan moral, obtenir l’approbation des censeurs de la Commission n’est toutefois pas mieux que leurs efforts en vue d’une capitulation. Si je dois payer un imam radical ou apaiser un bureaucrate intrusif, ça demeure une atteinte à nos libertés canadiennes.


Iran: Pendant les travaux, la Révolution continue (Welcome to the land where the Revolution IS televised!)

2 mai, 2009
Mollah's mass hangingsLes Occidentaux devraient respecter pleinement la dignité de l’Iran et reconnaître son droit souverain à maîtriser la technologie nucléaire civile. (…) Il faut négocier. J’ai dit aux Iraniens que si on sortait de cette situation, un boulevard allait s’ouvrir entre l’Iran et la France et l’Europe. Jack Lang
Le Président suisse m’a dit que les Américains veulent compenser leurs pertes en puisant dans nos poches. Ahmadinejad

L’Iran a besoin d’un changement dans sa gestion (…). Le pays est menacé par le chômage, l’inflation, la pauvreté et la drogue, la dégradation de l’éthique politique et l’émergence d’une désunion entre le gouvernement et les différents groupes ethniques et entre les sunnites et les chiites.
Mohsen Rezai (ancien chef historique des pasdarans et notoire candidat-leurre)
Au moment où dans le monde entier, y compris la société civile iranienne, des voix s’élèvent contre la peine de mort, Téhéran s’est doté de la législation pénale la plus extrême, C’est une véritable machine de répression qui sert à museler opposition et minorités à travers les délits d’opinion ou le crime dit d’apostasie. Karim Lahidji (vice-président iranien de la FIDH et donc “opposition officielle”)

Bienvenue au pays où la Révolution est télévisée!

Pendaisons publiques y compris à la télévision, exécutions de “masse”, procès non “équitables”, décès et suicides “suspects” en prison, exécutions de mineurs adolescents au moment des faits (laissés en détention jusqu’à leurs 18 ans, continuation des lapidations (homme enterré debout jusqu’à la taille, femme jusqu’à la poitrine, dimension des pierres rigoureusement codifiée pour éviter une mort trop rapide) …

A l’heure où le premier président américain multiculturel multiplie les pénitences et les actes de contrition tout en vantant les bienfaits de l’islam pour l’humanité …

le Machin choisit un rayeur de cartes pour inaugurer ses conférences sur le racisme …

Et où nos propres vendeurs de tapis français et européens continuent leur tournée des pince-fesses et des petits fours dans une région qui vient de faire un triomphe au nettoyeur ethnique soudanais et sait si bien recevoir ses hôtes

Le régime des mollahs nous referait-il, avec ce nouveau rapport de la Fédération internationale des droits de l’homme à la veille des présidentielles du mois prochain, le coup de la réforme?

Il faut dire que, sur fond de chaos économique (incapacité pour les 2e réserves de pétrole mondiales de produire sa propre essence, paupérisation généralisée, corruption, drogue, pédophilie) et politique (emprisonnement de faux opposants, candidats-leurres, rumeurs de prétendue tricherie électorale, abaissement à un mois de l’élection de l’âge de vote à 15 ans!), les pendaisons et lapidations publiques commençaient à faire désordre

Compte rendu
La FIDH dénonce la recrudescence des exécutions en Iran
LE MONDE
30.04.09

La Fédération des ligues des droits de l’homme (FIDH) publie, mercredi 29 avril, une étude très critique sur l’usage de la peine de mort en Iran et la législation répressive iranienne. On peut y lire que la République islamique détient juste derrière la Chine le record mondial des exécutions. En l’absence de statistiques officielles, Amnesty International et d’autres ONG estiment qu’entre 2000 et 2008, de 1 546 à 2 056 personnes ont été exécutées, dont environ 40 % ces dernières deux années. Tendance “à la hausse” qui se confirme pour 2009 où depuis janvier 120 condamnés ont été tués.

La FIDH qui dénonce les exécutions publiques (pendaisons) et de “masse” (38 ont eu lieu le 15 juillet et le 2 août 2007, dont 16 en public et 4 montrées à la télévision), pointe aussi le fait que les prisonniers n’ont pas toujours de procès “équitables”, que des décès et des suicides “suspects” se produisent en prison et surtout que Téhéran ne tient pas ses engagements.

Ainsi, bien que l’Iran ait ratifié la Convention sur les droits de l’enfant, des mineurs adolescents au moment des faits incriminés sont toujours exécutés. On les laisse en détention, jusqu’à ce qu’ils atteignent leurs 18 ans. Huit ont été exécutés en 2008 (l’un d’eux Behmam Zare avait 15 ans au moment des faits) ; 12 en 2007 et une quarantaine en 20 ans.

De même, bien que le responsable du système judiciaire, l’ayatollah Shahroodi, ait écrit un mémorandum interdisant les lapidations en décembre 2002 et donné en 2006 des assurances aux pays européens qui s’émouvaient de ces pratiques, les lapidations ont toujours lieu. Elles sont parfaitement codifiées : si le condamné est un homme il est enterré debout jusqu’à la taille, si c’est une femme, jusqu’à la poitrine. Les pierres ne doivent pas être trop grosses pour que le supplicié “ne soit pas tué en deux ou trois jets de pierre”, ni trop petites, car inefficaces. Au moins trois personnes ont été lapidées en un an, dont un couple.

“Au moment où dans le monde entier, y compris la société civile iranienne, des voix s’élèvent contre la peine de mort, Téhéran s’est doté de la législation pénale la plus extrême, résume le vice-président de la FIDH, Karim Lahidji. C’est une véritable machine de répression qui sert à museler opposition et minorités à travers les délits d’opinion ou le crime dit d’apostasie.”

M. Rezai, ex-chef des pasdarans, candidat à la présidence

Ancien chef historique des pasdarans (1981-1997), l’armée idéologique du régime, le conservateur Mohsen Rezai, a annoncé, mercredi 29 avril, sa candidature à l’élection présidentielle du 12 juin, selon l’agence Mehr. M. Rezai dit se sentir obligé de se présenter, car l’Iran a besoin d’”un changement dans sa gestion (…). Le pays est menacé par le chômage, l’inflation, la pauvreté et la drogue, la dégradation de l’éthique politique et l’émergence d’une désunion entre le gouvernement et les différents groupes ethniques et entre les sunnites et les chiites”. M. Rezai était candidat à l’élection de 2005 gagnée par Mahmoud Ahmadinejad.


Scoop: Bush nous a menti (Eichmann at the White House: We have found the source of all evil and it is Bush)

27 avril, 2009
Eichmann's trialC’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. Hanna Arendt

La banalité du mal se trouvait à la Maison Blanche et nous ne le savions pas!

Columbine, Abou Ghraib, Guantanamo, la torture, les fausses ADM irakiennes, la prétendue connection Al Qaeda-Saddam-11/9

Merci, à l’heure où la nouvelle administration américaine s’apprête à transmettre à la presse reconnaissante les photos des sévices de Guantanamo, au critique cinéma du NYT de nous révéler, dans toute la vertigineuse profondeur de sa sordidité et avec les accents arendtiens idoines, la source de tous nos maux dont, Dieu merci, le messie Obama nous a enfin délivré.

Quand est-ce qu’on commence les procès?

The Banality of Bush White House Evil
Frank Rich
The New York Times
April 26, 2009

We don’t like our evil to be banal. Ten years after Columbine, it only now may be sinking in that the psychopathic killers were not jock-hating dorks from a “Trench Coat Mafia,” or, as ABC News maintained at the time, “part of a dark, underground national phenomenon known as the Gothic movement.” In the new best seller “Columbine,” the journalist Dave Cullen reaffirms that Dylan Klebold and Eric Harris were instead ordinary American teenagers who worked at the local pizza joint, loved their parents and were popular among their classmates.

On Tuesday, it will be five years since Americans first confronted the photographs from Abu Ghraib on “60 Minutes II.” Here, too, we want to cling to myths that quarantine the evil. If our country committed torture, surely it did so to prevent Armageddon, in a patriotic ticking-time-bomb scenario out of “24.” If anyone deserves blame, it was only those identified by President Bush as “a few American troops who dishonored our country and disregarded our values”: promiscuous, sinister-looking lowlifes like Lynddie England, Charles Graner and the other grunts who were held accountable while the top command got a pass.

We’ve learned much, much more about America and torture in the past five years. But as Mark Danner recently wrote in The New York Review of Books, for all the revelations, one essential fact remains unchanged: “By no later than the summer of 2004, the American people had before them the basic narrative of how the elected and appointed officials of their government decided to torture prisoners and how they went about it.” When the Obama administration said it declassified four new torture memos 10 days ago in part because their contents were already largely public, it was right.

Yet we still shrink from the hardest truths and the bigger picture: that torture was a premeditated policy approved at our government’s highest levels; that it was carried out in scenarios that had no resemblance to “24”; that psychologists and physicians were enlisted as collaborators in inflicting pain; and that, in the assessment of reliable sources like the F.B.I. director Robert Mueller, it did not help disrupt any terrorist attacks.

The newly released Justice Department memos, like those before them, were not written by barely schooled misfits like England and Graner. John Yoo, Steven Bradbury and Jay Bybee graduated from the likes of Harvard, Yale, Stanford, Michigan and Brigham Young. They have passed through white-shoe law firms like Covington & Burling, and Sidley Austin.

Judge Bybee’s résumé tells us that he has four children and is both a Cubmaster for the Boy Scouts and a youth baseball and basketball coach. He currently occupies a tenured seat on the United States Court of Appeals. As an assistant attorney general, he was the author of the Aug. 1, 2002, memo endorsing in lengthy, prurient detail interrogation “techniques” like “facial slap (insult slap)” and “insects placed in a confinement box.”

He proposed using 10 such techniques “in some sort of escalating fashion, culminating with the waterboard, though not necessarily ending with this technique.” Waterboarding, the near-drowning favored by Pol Pot and the Spanish Inquisition, was prosecuted by the United States in war-crimes trials after World War II. But Bybee concluded that it “does not, in our view, inflict ‘severe pain or suffering.’ ”

Still, it’s not Bybee’s perverted lawyering and pornographic amorality that make his memo worthy of special attention. It merits a closer look because it actually does add something new — and, even after all we’ve heard, something shocking — to the five-year-old torture narrative. When placed in full context, it’s the kind of smoking gun that might free us from the myths and denial that prevent us from reckoning with this ugly chapter in our history.

Bybee’s memo was aimed at one particular detainee, Abu Zubaydah, who had been captured some four months earlier, in late March 2002. Zubaydah is portrayed in the memo (as he was publicly by Bush after his capture) as one of the top men in Al Qaeda. But by August this had been proven false. As Ron Suskind reported in his book “The One Percent Doctrine,” Zubaydah was identified soon after his capture as a logistics guy, who, in the words of the F.B.I.’s top-ranking Qaeda analyst at the time, Dan Coleman, served as the terrorist group’s flight booker and “greeter,” like “Joe Louis in the lobby of Caesar’s Palace.” Zubaydah “knew very little about real operations, or strategy.” He showed clinical symptoms of schizophrenia.

By the time Bybee wrote his memo, Zubaydah had been questioned by the F.B.I. and C.I.A. for months and had given what limited information he had. His most valuable contribution was to finger Khalid Shaikh Mohammed as the 9/11 mastermind. But, as Jane Mayer wrote in her book “The Dark Side,” even that contribution may have been old news: according to the 9/11 commission, the C.I.A. had already learned about Mohammed during the summer of 2001. In any event, as one of Zubaydah’s own F.B.I. questioners, Ali Soufan, wrote in a Times Op-Ed article last Thursday, traditional interrogation methods had worked. Yet Bybee’s memo purported that an “increased pressure phase” was required to force Zubaydah to talk.

As soon as Bybee gave the green light, torture followed: Zubaydah was waterboarded at least 83 times in August 2002, according to another of the newly released memos. Unsurprisingly, it appears that no significant intelligence was gained by torturing this mentally ill Qaeda functionary. So why the overkill? Bybee’s memo invoked a ticking time bomb: “There is currently a level of ‘chatter’ equal to that which preceded the September 11 attacks.”

We don’t know if there was such unusual “chatter” then, but it’s unlikely Zubaydah could have added information if there were. Perhaps some new facts may yet emerge if Dick Cheney succeeds in his unexpected and welcome crusade to declassify documents that he says will exonerate administration interrogation policies. Meanwhile, we do have evidence for an alternative explanation of what motivated Bybee to write his memo that August, thanks to the comprehensive Senate Armed Services Committee report on detainees released last week.

The report found that Maj. Paul Burney, a United States Army psychiatrist assigned to interrogations in Guantánamo Bay that summer of 2002, told Army investigators of another White House imperative: “A large part of the time we were focused on trying to establish a link between Al Qaeda and Iraq and we were not being successful.” As higher-ups got more “frustrated” at the inability to prove this connection, the major said, “there was more and more pressure to resort to measures” that might produce that intelligence.

In other words, the ticking time bomb was not another potential Qaeda attack on America but the Bush administration’s ticking timetable for selling a war in Iraq; it wanted to pressure Congress to pass a war resolution before the 2002 midterm elections. Bybee’s memo was written the week after the then-secret (and subsequently leaked) “Downing Street memo,” in which the head of British intelligence informed Tony Blair that the Bush White House was so determined to go to war in Iraq that “the intelligence and facts were being fixed around the policy.” A month after Bybee’s memo, on Sept. 8, 2002, Cheney would make his infamous appearance on “Meet the Press,” hyping both Saddam’s W.M.D.s and the “number of contacts over the years” between Al Qaeda and Iraq. If only 9/11 could somehow be pinned on Iraq, the case for war would be a slamdunk.

But there were no links between 9/11 and Iraq, and the White House knew it. Torture may have been the last hope for coercing such bogus “intelligence” from detainees who would be tempted to say anything to stop the waterboarding.

Last week Bush-Cheney defenders, true to form, dismissed the Senate Armed Services Committee report as “partisan.” But as the committee chairman, Carl Levin, told me, the report received unanimous support from its members — John McCain, Lindsey Graham and Joe Lieberman included.

Levin also emphasized the report’s accounts of military lawyers who dissented from White House doctrine — only to be disregarded. The Bush administration was “driven,” Levin said. By what? “They’d say it was to get more information. But they were desperate to find a link between Al Qaeda and Iraq.”

Five years after the Abu Ghraib revelations, we must acknowledge that our government methodically authorized torture and lied about it. But we also must contemplate the possibility that it did so not just out of a sincere, if criminally misguided, desire to “protect” us but also to promote an unnecessary and catastrophic war. Instead of saving us from “another 9/11,” torture was a tool in the campaign to falsify and exploit 9/11 so that fearful Americans would be bamboozled into a mission that had nothing to do with Al Qaeda. The lying about Iraq remains the original sin from which flows much of the Bush White House’s illegality.

Levin suggests — and I agree — that as additional fact-finding plays out, it’s time for the Justice Department to enlist a panel of two or three apolitical outsiders, perhaps retired federal judges, “to review the mass of material” we already have. The fundamental truth is there, as it long has been. The panel can recommend a legal path that will insure accountability for this wholesale betrayal of American values.

President Obama can talk all he wants about not looking back, but this grotesque past is bigger than even he is. It won’t vanish into a memory hole any more than Andersonville, World War II internment camps or My Lai. The White House, Congress and politicians of both parties should get out of the way. We don’t need another commission. We don’t need any Capitol Hill witch hunts. What we must have are fair trials that at long last uphold and reclaim our nation’s commitment to the rule of law.


Liberté d’expression: Bienvenue au pays où l’histoire se dit dans les prétoires! (Courting disaster: Looking back at France’s preposterous hate speech laws)

15 avril, 2009
Hrant Dink's killingSi la loi française sur le génocide arménien était votée, je me rendrai en France et je déclarerai en public que le génocide arménien n’a jamais existé, même si je suis absolument persuadé du contraire. Hrant Dink (journalise turc, avant son assassinat)
Nous sommes entrés dans un mouvement qui est de l’ordre du religieux. Entrés dans la mécanique du sacrilège : la victime, dans nos sociétés, est entourée de l’aura du sacré. Du coup, l’écriture de l’histoire, la recherche universitaire, se retrouvent soumises à l’appréciation du législateur et du juge comme, autrefois, à celle de la Sorbonne ecclésiastique. Françoise Chandernagor (février 2007)
La tempête déclenchée autour de Bernard Lewis relève du terrorisme intellectuel. Pierre Nora
Certains se satisferont que la justice ait été saisie pour que, à travers un jugement, quel qu’il soit, un nom soit donné à ce qu’il s’est passé il y a quatre-vingts ans entre la Cilice, l’Anatolie et la région de Van. D’autres, perplexes, s’interrogeront sur cette solution qui fait que l’histoire se dit maintenant dans les prétoires. Daniel Bermond

Bienvenue au pays où l’histoire se dit dans les prétoires!

Alors que de l’autre côté du Bosphore des gens risquent et y laissent leur vie pour en parler …

Et que, revenant comme ses prédécesseurs (mais il lui reste encore le le 24 avril prochain) sur une énième promesse de campagne, le nouveau champion toutes catégories de la pénitence (arrogance, esclavagisme, “génocide indien”, oppression des noirs, Hiroshima, torture, Bush… en juste trois jours!) …

Retour, beaucoup plus près de chez nous, sur un énième des dérives auxquelles peut mener la politique des bons sentiments …

Notamment, après les liberticides lois mémorielles Gayssot et Taubira (celle du génocide arménien déjà votée par l’Assemblée en 1ère lecture en octobre 2006 – un an de prison et de 45 000 euros d’amende – attend l’aval du Sénat) …

Le(s) ridicule(s) procès que la France a imposé il y a quelques années à l’un des plus grands (même si sur ce cas précis il est manifestement à côté de la plaque) islamologues du monde universitaire, l’anglo-américain Bernard Lewis pour avoir osé évoquer, en tant qu’historien, ses doutes non sur la réalité mais la qualification de l’évènement …

Pierre Nora: “La tempête déclenchée, il y a quelques années en France, autour de Bernard Lewis relève du terrorisme intellectuel.”
Propos recueillis par Frederic Fritscher et Alexis Lacroix
Le Figaro
17 mai 2006

Membre de l’Académie française, directeur des « Lieux de mémoire » , cofondateur de l’association Liberté pour l’histoire, l’historien Pierre Nora met en garde contre le projet de loi du PS.

Le Parti socialiste a déposé une proposition de loi, présentée demain, visant à instituer des sanctions pénales contre la négation du génocide arménien. Qu’en pensez-vous ?

Pierre NORA. – Si ce projet passait, un seuil serait franchi. Après toutes les mises en garde contre les dangers des lois sur l’histoire, venues de tous les côtés, ce serait la porte ouverte à toutes les dérives. Un vrai défi.

L’intention n’est-elle pas de punir une forme perverse de négationnisme, pratiquée par de célèbres historiens ?

Non, vous vous trompez. De la part des historiens auxquels vous faites allusion, que ce soit Gilles Veinstein ou Bernard Lewis, il n’y a jamais eu l’expression du moindre négationnisme. Aucun de ces éminents chercheurs n’a jamais nié l’immensité du massacre subi par les Arméniens. Lewis et Veinstein se sont engagés, tour à tour, dans une discussion critique dont l’enjeu n’était aucunement d’être affirmatifs ou définitifs – mais de mettre en perspective ce que l’on appelle, en termes juridiques, un « génocide ». La tempête déclenchée, il y a quelques années en France, autour de Bernard Lewis relève du terrorisme intellectuel.

Quel terrorisme intellectuel ?

Bernard Lewis est un très grand historien, dont les analyses sur l’histoire du Proche-Orient et sur l’islam font l’objet de la plus vaste reconnaissance internationale. Eh bien, il a suffi qu’après quinze années de recherches fouillées sur le massacre des Arméniens, il en vienne à écarter la qualification de « crime contre l’humanité », pour qu’en France, la « bien-pensance » le condamne en justice. Il aurait pourtant fallu se souvenir que, dès qu’elle fut forgée, à la Libération, l’appellation de génocide fut une notion intentionnaliste ; il aurait suffi de comprendre qu’elle désigne la décision, prise par un État, de conduire une politique d’extermination. Lorsque des historiens se demandent si le massacre des Arméniens relève de l’intentionnalisme génocidaire, il ne s’agit nullement pour eux de pinailler ou de contester l’existence de ce qui pourrait être un génocide au sens général ou générique du terme. Non. Le problème dont nous avons à débattre aujourd’hui est ailleurs.

Où se situe-t-il, d’après vous ?

La question est de savoir s’il est opportun d’étendre les pénalisations prévues par la loi Gayssot au génocide arménien. A la suite de la loi sur la colonisation et de l’assignation en justice d’Olivier PétréGrenouilleau, l’auteur d’un ouvrage que j’ai édité sur Les Traites négrières, nous sommes quelques historiens à avoir fondé l’association Liberté pour l’histoire, qui a tout de suite trouvé une large adhésion du monde enseignant. Et nous sommes allés voir tous les présidents de groupe, bien d’accord pour dire qu’il n’était pas de la compétence du Parlement de légiférer sur le passé car cela aboutissait à créer une vérité officielle, indiscutable, ossifiée. Si, aujourd’hui, cette loi était votée, cela signifierait que l’alerte que nous avons donnée avec l’appui des présidents de groupe n’a aucun effet et que la voix désintéressée des historiens porte moins en cette affaire que celle des lobbyistes. Or j’y insiste : en défendant la « liberté pour l’histoire » , ce n’est pas notre « boutique » que nous défendons. Notre démarche n’est ni mandarinale ni corporatiste. C’est une question de bon sens, de raison, de liberté intellectuelle et d’intérêt national.

Les demandes de reconnaissance mémorielle ne sont-elles pas des réparations symboliques assez légitimes ?

Que les Arméniens luttent pour la reconnaissance historique de leur tragédie et contre la dénégation officielle de la Turquie, je le comprends parfaitement. Il ne m’apparaît pas non plus illégitime que l’esclavage ou la traite des Noirs soient considérées comme un abominable crime contre l’humanité, du point de vue moral. La difficulté commence à partir du moment où l’on fait de la reconnaissance de cette histoire une contrainte législative. Car la notion de crime contre l’humanité – c’est même son principe et son essence – implique l’imprescriptibilité. Or, quand les responsables du crime sont tous morts, vers qui, fatalement, se retourne l’incrimination ? Eh bien, vers les historiens. Ce sont les chercheurs qui deviennent ainsi des criminels en puissance. Lorsque l’État « se mêle de l’histoire », pour reprendre la formule de René Rémond, est-ce qu’il poursuit des intérêts bien compris ?

Personne, excepté les députés exposés à la pression des associations arméniennes, ne souhaite que cette loi mémorielle soit adoptée. Jean-Marc Ayrault (PS) a fait savoir son désaccord. Bernard Accoyer (UMP) de même et, d’après mes informations, Hervé Morin (UDF) aussi. La commission des lois a exprimé sa désapprobation. Cette initiative socialiste est d’autant plus invraisemblable que le Parti socialiste soutient officiellement l’entrée de la Turquie dans l’UE. Est-il vraiment opportun du point de vue politique de fabriquer une loi qui, non contente d’être mauvaise par principe, ouvre une véritable boîte de Pandore et fraie la voie à une extension des pénalisations criminelles contre l’humanité à tous les génocides quels qu’ils soient et aux revendications de toutes les mémoires blessées ? Demain, le Kosovo ? Après-demain, les Tchétchènes, les Rwandais ? Et pourquoi pas les Vendéens, les Albigeois, les protestants ?

En quoi s’agit-il là d’une surenchère française ?

L’emballement du législateur en matière mémorielle n’existe qu’en France sous cette forme. La fuite en avant risque d’être irréversible.En fondant Liberté pour l’histoire, nous avions cru mettre un coup d’arrêt à cet emballement législatif. Certes, l’article 4 de la loi sur la colonisation a été aboli. Mais avec ce projet de loi sur l’Arménie, tout recommence. S’il passe, le verrouillage ici sera complet. Et cela, au moment même où la Turquie s’est engagée à reconnaître les conclusions scientifiques d’une commission paritaire d’historiens turcs et arméniens. Conclusion : il serait plus facile de discuter la question arménienne à Istanbul qu’à Paris. C’est un comble !

L’historien travaille-t-il toujours à « refroidir » le passé ?

Non, son rôle a changé. L’histoire contemporaine, tragique, chaotique, accélérée, court-circuite le temps long de la réflexion. L’historien a désormais moins vocation à être un passeur entre le passé et le futur qu’à jouer les arbitres dans le feu roulant des demandes sociales. Mais encore faut- il lui en laisser les moyens. La contagion législative et la gangue de tabous sont aussi inadmissibles que dangereuses. Gare à la criminalisation générale du passé ! C’est une forme de suicide collectif.

Voir aussi:

Les Arméniens, le juge et l’historien
Madeleine Rebérioux
L’Histoire
Octobre 1995

Au mois de juin 1995, le tribunal de grande instance a condamné l’historien Bernard Lewis pour s’être prononcé « sans nuance » sur le massacre des Arméniens en 1915 (Cf. le dossier de “L’Histoire” n°187).

Madeleine Rebérioux, décédée en février 2005, était professeur émérite d’histoire et présidente d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme. Elle s’insurgea contre cette dérive qui fait des juges les arbitres des controverses nécessaires entre historiens.

Un événement d’importance s’est produit le 21 juin 1995. Le tribunal de grande instance de Paris a condamné, ce jour-là, Bernard Lewis, professeur à Princeton, dans une affaire qui l’opposait au Forum des associations arméniennes de France soutenu par la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) : il devrait verser un franc de dommages et intérêts, dix mille francs au Forum, quatre mille à la LICRA.

De quoi s’agissait-il ? Sur la base d’un entretien publié par Le Monde le 11 janvier 1993 et des « explications » que Bernard Lewis avait fournies dans le même journal le 1er janvier 1994, après avoir été interpellé le 27 novembre par un groupe d’historiens indignés, Bernard Lewis a été condamné pour avoir « occulté les éléments contraires à sa thèse » sur la qualification des massacres d’Arméniens en 1915, et pour s’être exprimé « sans nuance sur un sujet aussi sensible ». Il lui fut finalement reproché par le tribunal d’avoir tenu, dans ces conditions, des propos « fautifs » car « susceptibles de raviver injustement la douleur de la communauté arménienne ».

Certes, la justice avait au préalable écarté au pénal la référence à la loi Gayssot du 13 juillet 1990 (qui considère comme un délit la « négation des crimes contre l’humanité »), une loi dont j’ai eu l’honneur d’exposer dans L’Histoire la signification lourde de dangers pour notre discipline (n° 138, p. 92). Est-ce au tribunal de dire la vérité en histoire et de punir, au nom de la loi, ceux qui ne la disent pas ? La loi Gayssot ne vise au reste, chacun le sait, que les crimes contre l’humanité commis pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle n’est donc pas applicable au crime de 1915. Certes, aussi, le tribunal affirma solennellement qu’il n’avait pas « mission d’arbitrer et de trancher les controverses » provoquées des événements « se rapportant à l’histoire »… Ouf !

Où donc est alors le problème ? Mes amis arméniens qui savent combien je me suis intéressée, à travers l’action proarménienne des socialistes français (cf. Armenian Review, été 1991, vol. 44), à la tradition des massacres inaugurés en 1894 par le Sultan Abd-ul-Hamid, et amplifiés, ô combien, en 1915, m’excuseront peut-être de le leur dire : l’essentiel, à mes yeux, ne réside pas dans l’exacte qualification qu’il convient d’apporter à ces tueries que Bernard Lewis ne nie pas, mais bien dans le choix de faire appel à un tribunal pour trancher, et dans le jugement rendu.

Deux remarques. L’article 1382 du Code civil, invoqué pour poursuivre Lewis dès lors que la voie pénale était bouchée, est d’un maniement bien difficile. La notion de « dommage » sur laquelle il repose – causer à autrui un dommage oblige le responsable à le réparer –, de quels dangers n’est-elle pas chargée dès lors qu’on entend à la parole, à la communication écrite, à l’article de journal, à l’espace public en somme où le débat a normalement lieu, où la cité s’organise et s’énonce ! C’est la liberté d’expression qui peut être remise en question : elle, que nous considérons, en démocratie, comme un élément fondamental du jeu politique ; prenons donc garde, fût-ce au nom d’une communauté blessée, de ne pas déclarer « fautifs » des propos qui relèvent de cette liberté essentielle.

Surtout lorsque les propos tenus émanent d’un historien. Or, c’est ici que le jugement rendu contre Bernard Lewis apparaît bien roué, ou tortueux : d’une part le tribunal affirme que « l’historien a toute liberté d’exposer les faits ». D’autre part, on lui reproche de ne pas les avoir tous exposés : élève Lewis, au bonnet d’âne ! En somme, ce qui est accordé à l’historien d’une main lui est retiré de l’autre. Au juge d’en juger. Non point, bien sûr – le prétoire ne s’y prête guère –, au terme d’un libre débat entre savants, mais à la suite d’une discussion entre avocats.

Bref, si nous laissons les choses aller d’un aussi bon train, c’est dans l’enceinte des tribunaux que risquent désormais d’être tranchées des discussions qui ne concernent pas seulement les problèmes brûlants d’aujourd’hui, mais ceux, beaucoup plus anciens, ravivés par les mémoires et les larmes.

Il est temps que les historiens disent ce qu’ils pensent des conditions dans lesquelles ils entendent exercer leur métier. Fragile, discutable, toujours remis sur le chantier – nouvelles sources, nouvelles questions –, tel est le travail de l’historien. N’y mêlons pas dame Justice : elle non plus n’a rien à y gagner.

Voir de plus:

Un entretien avec Bernard Lewis
Propos recueillis par Jean-Pierre Langellier et Jean-Pierre Peroncel-Hugoz
Le Monde
16 novembre 1993

Bernard Lewis est aujourd’hui l’orientaliste anglo-saxon le plus en vue, comparable en France à des savants comme Jacques Berque ou Maxime Rodinson (lequel préfaça en 1982 le célèbre essai de B. Lewis, les Assassins, édtitions Berger-Levrault). Une dizaine de ses ouvrages ont été traduits en français, notamment Juifs en terre d’Islam (Calmann-Lévy), Comment l’Islam a découvert l’Europe (La Découverte) et l’Islam et Laicité (Fayard). Né en 1916 à Londres dans une famille juive, Bernard Lewis a longtemps enseigné l’histoire du Proche-Orient à l’université de sa ville natale (1949-1974), avant d’émigrer aux Etats-Unis – il se définit volontiers comme “anglo-américain” – où il a été professeur à Princeton et où il reste chercheur dans la même université. Spécialisé notamment dans la grande époque médiévale arabe et la Turquie ottomane puis kémalienne, Bernard Lewis s’est aussi penché sur le phénomène islamiste contemporain, défendant ardemment l’idée selon laquelle l’”islamisme” est un danger pour les musulmans avant d’en être un pour leurs voisins, en particulier les Européens. L’orientaliste était récemment en passage à Paris pour la sortie de deux nouvelles traductions de ses oeuvres : Les Arabes dans l’Histoire (Aubier) et Race et esclavage au Proche-Orient (Gallimard), nouvelle mouture enrichie du plus fameux de ses titres, Race et couleurs en pays d’Islam (Payot, 1982).

[Note de Tête de Turc : Nous présentons ici uniquement une partie de l’entretien de Bernard Lewis, celle concernant la Turquie et la question arménienne.]

Mais si l’on parle de génocide, cela implique qu’il y ait eu politique délibérée, une décision d’anéantir systématiquement la nation arménienne. Cela est fort douteux. Des documents turcs prouvent une volonté de déportation, pas d’extermination.

- En Turquie, on est frappé par le discrédit, en dehors de la bourgeoisie et de l’armée, qui frappe la laïcité kémalienne. La Turquie peut-elle être un point fort de la résistance a l’islamisme, ou évoluer vers un régime religieux ?

Les deux sont possibles. C’est un domaine ou l’Europe peut avoir une parole décisive. La Turquie a fait une demande pour entrer dans l’Union européenne. La décision de l’Union aura des conséquences énormes. Si les Turcs se sentent rejetés par l’Europe, qu’ils essaient de rejoindre depuis plus d’un siècle, il y aura une forte possibilité que, par déception, ils se tournent vers l’autre coté.

- Si la Turquie est dans l’Europe, cela veut dire que tous les Turcs peuvent y venir, s’ils le veulent…

Je ne nie pas que c’est un problème très sérieux pour l’Europe… mais aussi une question fondamentale pour la Turquie. Dans la Conférence des Etats islamiques, il y a 51 membres et pratiquement un seul y est doté d’un système démocratique : la Turquie…

- Pourquoi les Turcs refusent-ils toujours de reconnaître le génocide arménien ?

Vous voulez dire reconnaître la version arménienne de cette histoire ? Il y avait un problème arménien pour les Turcs à cause de l’avance des Russes et d’une population anti-ottomane en Turquie, qui cherchait l’indépendance et qui sympathisait ouvertement avec les Russes venus du Caucase. Il y avait aussi des bandes arméniennes – les Arméniens se vantent des exploits héroïques de la résistance – , et les Turcs avaient certainement des problèmes de maintien de l’ordre en état de guerre. Pour les Turcs, il s’agissait de prendre des mesures punitives et préventives contre une population peu sure dans une région menacée par une invasion étrangère. Pour les Arméniens, il s’agissait de libérer leur pays. Mais les deux camps s’accordent à reconnaître que la répression fut limitée géographiquement. Par exemple, elle n’affecta guère les Arméniens vivant ailleurs dans l’Empire ottoman.

Nul doute que des choses terribles ont eu lieu, que de nombreux Arméniens – et aussi des Turcs – ont péri. Mais on ne connaîtra sans doute jamais les circonstances précises et les bilans des victimes. Songez à la difficulté que l’on a de rétablir les faits et les responsabilités à propos de la guerre du Liban, qui s’est pourtant déroulée il y a peu de temps et sous les yeux du monde ! Pendant, leur déportation vers la Syrie, des centaines de milliers d’Arméniens sont morts de faim, de froid… Mais si l’on parle de génocide, cela implique qu’il y ait eu politique délibérée, une décision d’anéantir systématiquement la nation arménienne. Cela est fort douteux. Des documents turcs prouvent une volonté de déportation, pas d’extermination.

Question arménienne : les explications de Bernard Lewis
Le Monde
1er janvier 1994

Les vues exprimées par Bernard Lewis, dans son entretien au Monde du 16 novembre, sur le drame des Arméniens de Turquie à la fin de la première guerre mondiale avaient suscité de vives réactions, notamment celle d’un groupe d’historiens (le Monde du 27 novembre). L’orientaliste précise ici sa pensée.

Il n’existe aucune preuve sérieuse d’une décision et d’un plan du gouvernement ottoman visant à exterminer la nation arménienne

Je voudrais expliquer mes vues sur les déportations d’Arménie de 1915, de manière plus claire et plus précise qu’il n’était possible dans un entretien nécessairement sélectif. Nombre de faits sont toujours très difficiles a établir avec certitude. Ma référence au Liban ne visait pas a établir une quelconque similitude entre les deux cas, mais a indiquer la difficulté qu’il y a à déterminer et a évaluer le cours des événements dans une situation complexe et confuse. La comparaison avec l’Holocauste est cependant biaisée sur plusieurs aspects importants :

1. Il n’y a eu aucune campagne de haine visant directement les Arméniens, aucune démonisation comparable a l’antisémitisme en Europe.

2. La déportation des Arméniens, quoique de grande ampleur, ne fut pas totale, et en particulier elle ne s’applique pas aux deux grandes villes d’Istanbul et d’Izmir.

3. Les actions turques contre les Arméniens, quoique disproportionnées, n’étaient pas nées de rien. La peur d’une avancée russe dans les provinces orientales ottomanes, le fait de savoir que de nombreux Arméniens voyaient les Russes comme leurs libérateurs contre le régime turc et la prise de conscience des activités révolutionnaires arméniennes de l’Empire ottoman : tout cela contribua à créer une atmosphère d’inquiétude et de suspicion, aggravée par la situation de plus en plus désespérée de l’Empire et par les névroses – ô combien habituelles – du temps de guerre. En 1914, les Russes mirent sur pied quatre grandes unités de volontaires arméniens et trois autres en 1915. Ces unités regroupaient de nombreux Arméniens ottomans, dont certains étaient des personnages publics très connus.

4. La déportation, pour des raisons criminelles, stratégiques ou autres, avait été pratiquée pendant des siècles dans l’Empire ottoman. Les déportations ottomanes ne visaient pas directement et exclusivement les Arméniens. Exemple : sous la menace de l’avancée russe et de l’occupation imminente de cette ville, le gouverneur ottoman de Van évacua à la hâte la population musulmane et l’envoya sur les routes sans transports ni nourriture, plutôt que de la laisser tomber sous la domination russe. Très peu de ces musulmans survécurent à cette déportation “amicale”.

5. Il n’est pas douteux que les souffrances endurées par les Arméniens furent une horrible tragédie humaine qui marque encore la mémoire de ce peuple comme celle des juifs l’a été par l’Holocauste. Grand nombre d’Arméniens périrent de famine, de maladie, d’abandon et aussi de froid, car la souffrance des déportés se prolongea pendant l’hiver. Sans aucun doute, il y eut aussi de terribles atrocités, quoique pas d’un seul coté, comme l’ont montré les rapports des missionnaires américains avant la déportation, concernant notamment le sort des villageois musulmans dans la région de Van tombés aux mains des unités de volontaires arméniens.

Mais, ces événements doivent être vus dans le contexte d’un combat, certes inégal, mais pour des enjeux réels, et d’une inquiétude turque authentique – sans doute grandement exagérée mais pas totalement infondée – a l’égard d’une population arménienne démunie, prête à aider les envahisseurs russes. Le gouvernement des Jeunes Turcs a Istanbul décida de résoudre cette question par la vieille méthode – souvent employée – de la déportation.

Les déportés durent subir des souffrances effrayantes, aggravées par les conditions difficiles de la guerre en Anatolie, par la médiocre qualité – en l’absence pratiquement de la totalité des hommes valides mobilisés dans l’armée – de leurs escortes et par les méfaits des bandits et de bien d’autres qui profitèrent de l’occasion. Mais, il n’existe aucune preuve sérieuse d’une décision et d’un plan du gouvernement ottoman visant à exterminer la nation arménienne.

Bernard Lewis, génocide et diffamation
Amnon Kohen
Ha’aretz
12 septembre 1997

Orientaliste de l’Université hébraïque de Jérusalem, Amnon Kohen appuie son collègue américain. Il est par ailleurs la figure de proue du Vaad lemaan Hosen Medini (Comité pour une Puissance diplomatique), un groupement d’universitaires de droite et créé comme contre-modèle au groupement d’officiers travaillistes Shalom ba-Bittahon (La Paix dans la Sécurité).

Bernard Lewis n’a jamais nié et ne nie toujours pas la terrible catastrophe qui s’est abattue sur les Arméniens. Le tribunal français a refusé, en son âme et conscience, de prendre position dans l’accusation centrale de “négationnisme”. Tout ce qu’il a conclu dans cette affaire, c’est que Bernard Lewis devrait développer les idées contradictoires qu’il qualifie de “version arménienne”. En se montrant sévère envers l’expression maladroite que Lewis avait utilisée dans son interview, le tribunal ne l’a pas désapprouvé mais lui a plutôt reproché un déséquilibre dans sa démonstration, ainsi qu’un manque de sensibilité envers les blessures que risquaient de raviver ses propos.

Où est la honte ? Dans ses nombreux livres, Lewis n’a jamais nié ou déprécié l’holocauste arménien. Pour mettre les points sur les “i”, dans son livre The Emergence of Modern Turkey, un livre enseigné dans toutes les universités d’Israël et du monde entier, il s’est longuement attardé sur le massacre des Arméniens en 1915, et ce livre a été traduit en hébreu. D’ailleurs, dans aucun des attendus du jugement français, Bernard Lewis ne se voit accusé de “négationnisme”. La seule chose qui lui est en quelque sorte reprochée, c’est une rigueur intellectuelle qui le conduit à affirmer qu’il est impossible de démontrer que le gouvernement ottoman aurait élaboré un plan d’élimination des Arméniens.

Depuis quelques années, les archives ottomanes officielles sont accessibles aux chercheurs du monde entier et elles n’ont à ce jour rien produit de probant. Les documents officiels ottomans jettent plutôt un regard différent sur les événements de 1915. D’autre part, les documents qui ressortaient plutôt de l’histoire immédiate (comme par exemple les télégrammes de Talaat Pacha [1]) se sont avérés être des faux grossiers et sont désormais repoussés par les historiens sérieux, quelle que soit leur option politique.

A ce jour, aucune preuve n’a été fournie quant à l’implication officielle des Ottomans dans les crimes horribles perpétrés contre les Arméniens. La question qui n’est toujours pas tranchée est la réalité historique d’un plan ou d’une intention préméditée des autorités ottomanes, la réalité des massacres n’étant, quant à elle, mise en doute par personne. En tant qu’historien intègre et soucieux de justice, je ne peux qu’espérer que la maturité et la responsabilité dont ont fait preuve les autorités turques en ouvrant leurs archives permettront d’en finir une fois pour toutes avec ces versions “arméniennes”, “turques” ou tout simplement vertueuses, et qu’on connaîtra enfin le fin mot de l’histoire. En attendant, il nous appartient de surveiller notre attitude et notre langage et de nous abstenir de clichés qui n’apportent rien à ceux qui y ont recours, même s’il ne s’agit que d’un voeu pieux.

Traduit de l’hébreu par P. Fenaux

L’affaire Bernard Lewis
Daniel Bermond
L’Histoire
octobre 1995

Au début de l’année 1994, le grand historien anglais Bernard Lewis a été poursuivi par différentes associations arméniennes pour « contestation de crime contre l’humanité ». Il récuse en effet l’emploi du terme génocide pour qualifier les crimes commis par les Turcs.

Tout a commencé au détour d’un entretien sur l’islamisme que l’orientaliste Bernard Lewis, chercheur à l’université de Princeton où il a longtemps enseigné, historien anglais à l’œuvre mondialement connue, accordait au Monde daté du 16 novembre 1993. A ses interlocuteurs qui l’interrogeaient sur le refus persistant des autorités turques de reconnaître le génocide arménien de 1915, il répondit par une autre question : « Vous voulez dire reconnaître la version arménienne de cette histoire ? »

Pour la première fois Bernard Lewis émettait un doute sur la réalité d’un fait que l’on croyait intangible. Et la démonstration suivait : « Il y avait un problème arménien pour les Turcs, à cause de l’avance des Russes et d’une population antiottomane en Turquie [les Arméniens], qui cherchait l’indépendance et qui sympathisait ouvertement avec les Russes venus du Caucase. »

Enfin, l’auteur des Arabes dans l’histoire récusait l’expression de génocide au motif que pour cela il aurait fallu « qu’il y ait eu politique délibérée, une décision d’anéantir systématiquement la nation arménienne ». « Cela est fort douteux, concluait-il. Des documents turcs prouvent une volonté de déportation, pas d’extermination.

Devait-on interpréter ces commentaires comme une révision de l’histoire ? Le professeur Lewis ne prenait-il pas le risque de verser dans un négationnisme inattendu de la part d’un universitaire reconnu pour la qualité de ses travaux ? Trente intellectuels l’affirmèrent qui, le 27 novembre suivant, toujours dans Le Monde, publiaient un texte intitulé « Cela s’appelle un génocide ». Les signataires, parmi lesquels André Chouraqui, Jacques Ellul, Alain Finkielkraut, André Kaspi, Yves Ternon et Jean-Pierre Vernant, se disaient « consternés » par les assertions de l’islamologue, qu’ils démontaient point par point.

L’auteur de Races et couleurs en pays d’islam réagit le 1er janvier 1994, une fois encore dans Le Monde. Son argumentaire en cinq points reprend les conclusions exprimées un mois et demi auparavant. Primo, les Arméniens ne furent pas l’objet d’une campagne de haine comparable à ce que fut l’antisémitisme en Europe. Secundo, la déportation, « quoique de grande ampleur », n’affecta pas les communautés d’Izmir et d’Istanbul. Tertio, les Ottomans avaient de solides raisons de se méfier des Arméniens qui voyaient dans les Russes « leurs libérateurs » et dont bon nombre s’enrôlèrent dans l’armée tsariste. Quarto, la déportation était une pratique courante dans le système de répression ottoman. Quinto, sans doute ces massacres furent-ils « une horrible tragédie humaine », mais que dire des exactions commises par « des unités de volontaires arméniens » à l’encontre des populations musulmanes dans l’Est de la Turquie ? Et, à la fin de l’envoi, Bernard Lewis enfonce un peu plus le clou : « Il n’existe aucune preuve sérieuse d’une décision et d’un plan du gouvernement ottoman visant à exterminer la nation arménienne. »

Les défenseurs de la cause arménienne n’en restent pas là. Dans une préface à La Province de la mort où sont rassemblés les dépêches du consul américain à Kharpout, Leslie Davis, et son rapport au département d’État sur ce qu’il décrit comme « le massacre le plus rigoureusement organisé et le plus efficace que ce pays [l’Empire ottoman] ait jamais connu », Yves Ternon réfute « la thèse négationniste » du « célèbre islamisant ».

Le Comité de défense de la cause arménienne (CDCA) engagea des poursuites contre Bernard Lewis, en se fondant sur la loi Gayssot de juillet 1990, pour « contestation de crimes contre l’humanité », devant la 17e chambre de tribunal correctionnel de Paris. Mais les plaignants furent déboutés le 18 novembre 1994, les magistrats jugeant que les poursuites pour négationnisme ne s’appliquent qu’aux crimes contre l’humanité « commis pendant la dernière guerre mondiale par des organisations ou des personnes agissant pour le compte des pays européens de l’Axe ». Il n’y a donc pas eu délit au sens juridique de ce terme. D’autres associations suivent cependant, qui attaqueront Bernard Lewis en s’appuyant sur l’article 1382 du Code civil aux termes duquel « tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer ».

Consentement à l’horrible

Maître Patrick Devedjian, conseil du Forum des associations arméniennes de France (FAAF), entendait se réclamer de la jurisprudence de l’affaire Faurisson pour condamner Bernard Lewis au nom du « consentement à l’horrible » auquel il aurait succombé. Deux autres associations, fortement marquées à droite, l’Union médicale des Arméniens de France (UMAF) et l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne (AGRIF), toutes deux défendues par maître Trémolet de Villers, participaient également à cette contre-offensive.

La bataille, on l’aura compris, ne porte pas sur le sens des événements de 1915, mais sur leur qualification. D’historique, l’affaire est devenue juridique. Certains se satisferont que la justice ait été saisie pour que, à travers un jugement, quel qu’il soit, un nom soit donné à ce qu’il s’est passé il y a quatre-vingts ans entre la Cilice, l’Anatolie et la région de Van. D’autres, perplexes, s’interrogeront sur cette solution qui fait que l’histoire se dit maintenant dans les prétoires.

Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, Daniel Bermond est actuellement journaliste et collabore régulièrement à L’Histoire.

[1] Dirigeant jeune-turc se partageant le triumvirat ottoman avec Enver Pacha et Djamal Pacha. Considéré comme le principal maître d’oeuvre du génocide arménien, il s’enfuit en Allemagne après la défaite de 1918, avant d’être assassiné à Berlin par un survivant arménien, Soghomon Teilirian.


Télévision: Pain, pétrole et corruption (Oil for food scandal: It’s the Yanks, stupid!)

11 mars, 2009
Coalition of the bribedL’ONU est bien ce lieu béni de la rencontre du Père Ubu et de l’univers des ronds-de-cuir. Idi Amine Dada hier et Robert Mugabe aujourd’hui, les bureaucrates de la tromperie à la russe et les diplomates de la manipulation à la chinoise, le monde du mensonge illimité de la Ligue arabe, de l’Organisation islamique mondiale, font tous bon ménage dans ce zoo. Laurent Murawiec

Détournements de denrées vers les marchés noirs ou revente à l’extérieur, remplacement par des denrées avariées, contrebande massive de pétrole, pots-de-vin tous azimuts, rétrocommissions massives et généralisées, près de 2500 individus et sociétés internationales dans une trentaine de pays …

Véritable tour de force, sur Arte hier soir, que ce documentaire (“Pain, pétrole et corruption”) dont la chaine bobo a le secret …

90 minutes sur le scandale Pétrole-contre-nourriture qui, sous la direction du Machin (et notamment de la famille Annan), a vu le régime de Saddam et ses brigades internationales d’idiots utiles s’engraisser sur le dos de la bête (quelque 10 milliards de dollars siphonés sur un total de 64 en 12 ans) …

Sans jamais évoquer une seule fois les raisons pour lesquelles, mouillés dans l’affaire jusqu’au cou, les deux principaux soutiens extérieurs du régime, la Russie et la France (dont deux anciens diplomates, le courtier Patrick Maugein proche de Yacoub Ibn Shiraq mais aussi, de Pasqua à Le Pen, tout un gratin de personnalités des Amitiés franco-irakiennes) ont tout fait pour faire capoter l’Opération Liberté pour l’Irak.

Pour, amalgamant tout (remboursements de réparations de guerre au Koweit, détournements de fonds, chiffres délibérément et notoirement surévalués par Saddam lui-même des victimes de l’embargo), ne retenir au final (surprise!) que les milliards de dollars que le proconsul américain Paul Bremer aurait utilisés pour financer au départ une partie de ladite opération.

Sans oublier, en prime à la fin, un “dessous des cartes” sur le “bourbier irakien” …

Ps : Rediffusions

* 09:55 – Jeudi 12/03
Arte
* 03:00 – Samedi 14/03
Arte
* 03:00 – Mardi 24/03
Arte

Pain, pétrole et corruption
Durée : 1 heure 30 minutes

Le sujet

Une enquête sur l’une des plus scandaleuses affaires de corruption de ces dernières années, perpétrée aux dépens d’un programme humanitaire de l’ONU en Irak.

«Pétrole contre nourriture» : ce programme initié par l’ONU en 1996 visait à répondre aux besoins humanitaires de la population irakienne sous embargo. L’Irak devait vendre une quantité limitée de son pétrole, sous contrôle de l’ONU, et acheter en échange de la nourriture et des médicaments. En janvier 2004, un quotidien irakien publie une liste de personnalités et d’entreprises qui ont touché des pots-de-vin dans le cadre de cette opération humanitaire. L’ONU constitue discrètement une commission d’enquête indépendante, présidée par Paul Volcker, qui rend un rapport édifiant en 2005, accusant près de 2500 individus et sociétés internationales dans une trentaine de pays. Depuis, très peu de procès ont eu lieu et les mises en examen sont tout aussi rares.

La critique
Janvier 2004, le quotidien irakien «Al-Mada» lance une bombe : une liste de 270 personnes et entreprises qui ont bénéficié des largesses de Saddam Hussein grâce à la résolution 986 de l’ONU, de décembre 1996, «Pétrole contre nourriture». Parmi eux figurent 21 Français, dont Charles Pasqua. C’est une enquête très fouillée qu’ont menée, de Genève à Amman, en passant par Paris, Dubaï, Berlin et New York, Denis Poncet et Remy Burkel. De la belle ouvrage ! A l’aide d’archives et de témoignages, ils racontent le plus grand scandale ayant éclaboussé l’ONU depuis sa création.

En 1991, après la première la guerre du Golfe, les produits destinés à l’Irak sont soumis à un «comité de sanctions» des Nations unies. Des centaines de milliers d’Irakiens meurent alors de faim, ou faute de soins. Une déclaration de Madeleine Albright, le 12 mai 1996, sur CBS News, va choquer l’opinion publique internationale. La secrétaire d’Etat de Clinton répond à une question sur l’embargo qui a déjà fait 500 000 morts : «Je pense que c’est un choix difficile, mais cela en vaut la peine.» Six mois plus tard, la résolution «Pétrole contre nourriture», dont l’intention est louable, est votée.

Entre 1996 et 2003, ce programme permet à Saddam Hussein de détourner des centaines de millions de dollars, avec la complicité des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de la Russie, de la France et de hauts fonctionnaires de l’ONU. BNP Paribas gère l’argent, sous contrôle onusien. Pour le pétrole, des contrats préférentiels sont accordés à des firmes étrangères contre des commissions concédées à l’Irak, qui impose des pots-de-vin sur la nourriture (environ 10%). Des tankers jordaniens font ainsi le plein de pétrole qui sera revendu au marché noir, escortés par l’US Navy ! Pis, l’expert russe à l’ONU, Alexandre Kramar, chargé des opérations pétrolières, est un agent du FSB, l’ex-KGB. Devant fixer les cours du baril, il détourne de l’argent au profit de son pays et de… Poutine.

Fin 2005, est publié le rapport de la Commission d’Enquête indépendante (CEI), présidée par Paul Volcker. Sur les 2 200 entreprises identifiées, on trouve plus de 40 noms de sociétés domiciliées en Suisse et impliquées dans cette affaire, dont des laboratoires pharmaceutiques (ABB, Novartis, Roche) et des entreprises de négoce en matières premières.

Voir aussi:

Pain, pétrole et corruption
Documentaire de Denis Poncet et Rémy Burkel (France, 2009). 90 mn. Inédit.

Marc Belpois
Télérama
7 mars 2009

En 1996, pour soulager le peuple irakien des effets dramatiques de l’embargo appliqué contre leur pays depuis la guerre du Golfe, l’ONU met en place le programme humanitaire « Pétrole contre nourriture ». Il s’agit, si l’on simplifie, de permettre à l’Irak d’échanger des barils d’or noir contre des produits de première nécessité. Une opération lourde et complexe, qui suppose un gigantesque maillage d’entreprises de toutes nationalités. Pendant sept ans, ce programme aurait brassé près de cent milliards de dollars. Et généré une corruption abyssale…

Détournements de denrées vers les marchés noirs, contrebande massive de pétrole, pots-de-vin versés par Saddam Husayn à des entreprises et des personnalités du monde entier… Denis Poncet et Rémy Burkel passent en revue et décortiquent toute la gamme des combines, manipulations et autres manoeuvres frauduleuses. Sur la forme, on regrette ce parti pris consistant à mettre en scène Denis Poncet, journaliste-investigateur enquêtant sur les arcanes de l’imbroglio planétaire. Ce récit dans le récit instille parfois l’idée que Poncet démêle lui-même un écheveau qui, pour l’essentiel, l’a été par la commission Volcker, mandatée par l’ONU pour mettre en lumière toute l’affaire. Quant au fond, on ne saurait valider l’exactitude des chiffres de la corruption, assenés tout au long du film avec une assurance déconcertante. Pour autant, ce film dense (accrochez-vous, ça vaut le coup !) a le grand mérite d’étaler dans ses grandes largeurs un scandale mondial qui n’occupe guère les médias. Et encore moins la justice.


Immigration: Quand la recherche de la justice se retourne contre elle-même (Even our problems have become American)

1 mars, 2009
Paris' s hot spotsSi un étranger réside avec vous dans votre pays, vous ne le molesterez pas. L’étranger qui réside avec vous sera pour vous comme un compatriote et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d’Égypte. Lévitique 19: 33-34
Nous appelions l’Amérique de nos vœux et nous sommes exaucés: même nos “problèmes”, désormais, sont américains. René Girard
Il arrive un moment où une politique de transfert des plus productifs vers les autres décourage les premiers de produire, réduit donc ce qui est transférable et finit par nuire aux plus défavorisés, la recherche de plus de justice se retournant contre elle-même. Jean-Pierre Dupuy (expliquant Rawls)
Il serait malheureux si un progressisme politiquement correct devait nier la réalité du défi à la solidarité sociale posé par la diversité. Il serait également malheureux si un conservatisme anhistorique et ethnocentrique devaient nier que confronter le défi est faisable et souhaitable. Robert Putnam
C’est toujours un effort pour une société d’intégrer la diversité. Même si c’est une richesse à moyen terme. C’est peut-être ça aussi qui est difficile à dire dans le domaine politique, où l’horizon temporel est limité. On considérait autrefois que l’intégration prend quatre ou cinq générations. Aujourd’hui on voudrait que ça se fasse en moins d’une génération, c’est un peu aberrant. Hugues Lagrange
Pour une immigration qui est venue des campagnes de l’Afrique sahélienne, la société urbaine française, c’est le grand écart, c’est le XVe siècle et les grandes fratries patriarcales transportées au cœur de la modernité. Hugues Lagrange
Dans le système traditionnel africain, tous les adultes interviennent. En France, ces enfants vivent une rupture entre le discours parental et les règles externes. Or la parole adulte fonctionne lorsque tous la renforcent. Hugues Lagrange
Mettre ses enfants dans un milieu où il y a des têtes de classe très dynamiques, ça va les faire progresser, donc les gens font quelque chose qui a du sens du point de vue de la rationalité individuelle. Ça pose des problèmes sociaux : si les élites du Val Fourré à Mantes La Jolie, ou des Francs-Moisins à Saint Denis, se retrouvent dans des établissements scolaires situés ailleurs, on supprime l’hétérogénéité dans ces zones-là et l’avantage individuel pour quelques uns se traduit par un désavantage pour tous les autres. Il y a réellement conflit entre des rationalités individuelles et un optimum collectif. Donc l’absence d’hétérogénéité nuit à une égalité des chances. Hugues Lagrange
Les études du sociologue Hugues Lagrange sur des cohortes de jeunes, à Paris et en banlieue, montrent statistiquement comment la présence d’enfants de cadres, même en petit nombre, améliore sensiblement les résultats scolaires des enfants de prolétaires de la même classe. Cécilia Gabizon
Si les bobos vantent la diversité, ce sont les ouvriers français qui ont été au contact des immigrés dans la capitale. Ce sont eux qui ont amorti l’intégration. Michèle Tribalat

Jeux de ballon dans la rue, bruit, cris, petits trafics, crachats, tabassages, climat pesant d’incivilité, règlements de comptes entre petits dealers, “simples histoires de mauvais regard” …

Rude réveil pour des Français jusqu’ici habitués, contre l’éternel repoussoir américain et avec les tabous liés à leur culpabilité coloniale, à associer à la banlieue la violence urbaine (du moins à l’occasion des émeutes occasionnelles à grand retentissement médiatique) et qui découvrent un début de ghettoïsation (à l’image des tristement fameuses “inner cities” américaines) au sein des quartiers de leur propre capitale!

Et, plus inquiétant encore, que ledit phénomène avec ses très réels et indésirables effets pratiques pour ceux qui doivent les vivre au quotidien, pourrait être lié, comme le suggère un très récent article du Figaro, aux expériences d’ingéniérie sociale de la gauche sur certains quartiers jusqu’ici catalogués bourgeois de la capitale.

A savoir l’arrivée massive, via la politique d’attribution des logements en HLM des municipalités de gauche, de foyers populaires souvent parmi les derniers arrivés de l’immigration et qui posent donc le plus de problèmes de socialisation.

Notamment les familles d’Afrique noire qui, dans un contexte urbain d’anonymat et de disparition de la pression normative mais aussi de raréfaction des travaux manufacturiers à faible qualification et de chômage accru, cumulent les handicaps et les déphasages culturels (fratries nombreuses, fort taux de jeunes de moins de 20 ans (”youth bulge“), très peu de ressources, faible investissement scolaire, connaissance limitée de la langue, mères souvent analphabètes, pères dépassés, foyers polygames, familles nouvellement arrivées de pays en guerre totalement déboussolées).

Et qui, avec le départ forcé (flambée de l’immobilier oblige) d’une partie des classes moyennes et la fuite des autres ne supportant plus cette mixité forcée, pourraient donner à terme le type de ghettoïsation à l’américaine qu’on a déjà dans certains quartiers des 18e ou 20e.

Le désavantage individuel pour quelques uns (les plus favorisés d’une classe d’un établissement scolaire ou d’un quartier) censé se traduire par effet d’entrainement positif en un avantage pour tous les autres (les défavorisés de la même classe) se muant en son contraire.

A savoir l’avantage individuel pour quelques uns (un petit nombre de défavorisés) se traduisant par un désavantage pour tous les autres (privilégiés comme défavorisés) …

Paris : la paix du XVe troublée par ses “bandes”
Cécilia Gabizon
Le Figaro
16/02/2009

Le tranquille quartier autour du métro Dupleix, qui a connu une flambée de violence au mois de décembre, vit dans un climat pesant sur fond d’antagonismes sociaux.

Paris XVe, 22 h 33, rue Daniel-Stern, à quelques encablures du Champs de Mars, un habitant de ce quartier cossu érigé dans les années 1990 sur le terrain d’une ancienne caserne militaire, près du métro Dupleix, témoigne : «Une cinquantaine de personnes se poursuivaient en poussant des hurlements qui ont réveillé tout le quartier.» Des bâtiments impeccables, élégants, des allées piétonnes, des logements privés et 500 en HLM. L’idéal de la mixité sociale, terni ce soir-là : c’était le 6 décembre. Car ce sont bien des enfants du quartier qui matraquent d’autres gaillards, sans que l’on puisse vraiment distinguer qui sont les assaillants.

«Deux jeunes isolés se font frapper à coups de pied et poing». Depuis les balcons qui surplombent ce déchaînement de violence, les voisins hurlent : «Appelez la police». Neuf personnes «massacrent un homme à coups de pied pendant près de trente secondes». Une silhouette, dont la capuche blanche luit dans l’obscurité, s’acharne avec une barre de métal sur un corps qui restera inanimé. Puis un «y’a les flics» retentit. Les bandes se dispersent, «sans même prendre la peine de courir». Il est 22 h 45. La bataille a duré dix minutes. Mais cette flambée a marqué les riverains. Éric Brabois, dynamique célibataire, forme alors le Collectif Dupleix, espérant ainsi mobiliser les habitants et alerter le maire.

«Ils nous aiment pas, on les aime pas»

À peine douze jours plus tard, le 18 décembre en soirée, Demba Touré, 21 ans, habitant de la ZAC, est poignardé, sur cette même placette, par un adolescent de 17 ans venu de «Commerce», une rue proche mais rivale. Si la justice tient le coupable, elle cherche encore le motif : un règlement de comptes entre petits dealers, comme l’avait avancé le maire, ou «une simple histoire de mauvais regard», selon ses copains. L’épilogue sanglant d’un conflit dont les causes se perdent dans l’envie d’en découdre. Une de ces guerres de bandes, comme les cités en souffrent depuis longtemps, cette fois au cœur d’un arrondissement qui semblait voué au calme de la prospérité.

Depuis, Dupleix peine à cicatriser. Certains dénoncent une mixité sociale chaotique et pointent du doigt les HLM, et la trentaine de grands ados qui «tiennent le square». «Ces jeunes ont tout pour réussir ici mais ils reforment un ghetto, restent entre eux dans une vie minuscule», leur reproche un artisan du quartier. Sur les blogs qui se sont créés après le drame, certains s’indignent de voir la mairie proposer de nouvelles activités à ces «délinquants». «Faut-il encore récompenser ces nuisibles ?». La crispation, ancienne, éclate maintenant.

«Ils nous aiment pas, on les aime pas», résume Ahmed, 17 ans, déscolarisé. De la tête, il désigne l’immeuble «des militaires». Un bâtiment qui appartient à la Défense et accueille des cadres venus faire l’École de guerre et leurs familles. «Ils passent leur journée à nous espionner», poursuit un copain. «Mais qu’est-ce qu’ils nous reprochent ?», interroge sérieusement un troisième.

L’air glacé cisaille la peau, mais ils sont une dizaine à occuper l’entrée du parc, une boîte en carton servant de table de poker. Les cartes circulent, les jetons valsent, l’argent change de poche. Les joints tournent ouvertement. Les exclamations fusent, les voix grimpent vers les étages, avec cette puissance désormais propre aux nouvelles générations, qui dialoguent, la musique dans les oreilles.

«On n’en peut plus de ces cris», explique une famille de militaire qui n’a pas envie de donner son nom. Crainte des représailles, explique la mère. «La dernière fois, ils ont pris le vélo de mon fils de 5 ans, ont joué puis l’ont jeté par terre», raconte-t-elle, terrorisée. «Ce ne sont pas des enfants de chœur : ils sont versatiles», poursuit un voisin. «D’un côté, ils protègent le quartier : je gare ma moto en bas sans antivol depuis deux ans. De l’autre, ils se mettent à projeter volontairement le ballon dans les vitrines, crachent sur notre passage, tabassent à l’occasion», explique Éric Brabois.

Les véritables agressions semblent cependant exceptionnelles. «On ne peut pas parler de bandes organisées dans ce quartier», dit-on au commissariat. «Mais le climat est pesant, une sorte d’incivilité», résume le maire de l’arrondissement, l’UMP Philippe Goujon. «Les riverains n’apprécient ni le bruit, ni les petits trafics.» Il évoque d’ailleurs le départ de quelques familles. «Mais ce n’est pas l’hémorragie.» Et les prix des logements ont encore augmenté en 2008, malgré les tensions, apparues selon l’édile vers 2002, avec l’arrivée de la gauche à «la mairie centrale, et leur politique d’attribution délibérée de logements HLM aux familles précaires, sans accompagnement», soutient l’édile de droite . «Ce maire s’est toujours prononcé contre le logement social et entend gérer ce parc selon des visées clientélistes, avec des familles choisies et pas forcément les plus nécessiteuses», rétorque Anne Hidalgo, élue socialiste dans le XVe. «Mais Paris doit accueillir la diversité. Même si cela demande effectivement d’être accompagné, car les différences font souvent peur.»

De fait, obtenir un logement social dans la capitale relève aujourd’hui d’une sorte de palmarès des handicaps. Ces appartements sont attribués, sur le tiers réservé à la préfecture ou par celui de la mairie centrale, aux familles dont les besoins sont les plus criants. Dans une ville, qui voit peu à peu ses classes moyennes migrer vers la grande banlieue, à la recherche de prix plus avantageux, les HLM deviennent le dernier refuge des foyers populaires.

Dupleix et plus largement le XVe illustrent ce paradoxe des arrondissements bourgeois. Avec, d’un côté, 30 % de propriétaires capables d’acheter à près de 7 000 euros le mètre carré ou de louer pour des sommes conséquentes et, de l’autre, 17 % de HLM dans l’arrondissement qui abritent des familles à faible niveau de vie. «On se retrouve avec les deux extrémités et peu d’intermédiaires», expliquait le sociologue Éric Maurin dans son Ghetto français.

«C’est pas le Bronx ici !»

Un escalier avec des marches manquantes. Un fossé social et parfois culturel. Car jusqu’à présent, «si les bobos vantent la diversité, ce sont les ouvriers français qui ont été au contact des immigrés dans la capitale. Ce sont eux qui ont amorti l’intégration», précise la démographe Michèle Tribalat, qui vient d’étudier l’évolution du voisinage à Paris ces trente dernières années. À Dupleix, des visages nouveaux et plus colorés sont apparus depuis peu dans les écoles. Des familles maliennes, comme celle de Demba, ou maghrébines se sont notamment installées, souvent avec de nombreux enfants.

«Ce n’est pas la peine de nous proposer la mixité sociale, si les gens ne supportent pas les jeunes en bas. Car c’est comme ça les familles populaires», explique Biggy, grand costaud intérimaire qui a grandi à Bobigny et semble regretter «sa cité où tout le monde se connaît». «On a l’impression qu’on devrait dire merci tous les jours d’être ici, comme si on avait usurpé notre place», ajoute un copain. Une part de blessure, des fanfaronnades, beaucoup d’intranquillité et comme un grain de sable dans la tête, par instant, comme ce jour où «on a vu des gars arriver avec des chaînes, des bâtons et des couteaux en criant c’est la guerre». Le fameux 6 décembre, qu’ils racontent en riant, comme si venir les «provoquer sur leur territoire» relevait de la plaisanterie. «On les a accueillis», résument-ils, crânement, comme des hooligans. Deux blessés.

Face à ces éruptions, si Éric Brabois envisage de quitter le quartier pour une «résidence surveillée», la plupart des habitants relativisent et parlent d’«incidents». «C’est pas le Bronx ici ! Je n’ai jamais été embêté. La vie est tout à fait agréable», explique Colin, 39 an s . Les quelques têtes brûlées qui semblent refuser toutes les règles ne disent qu’une bribe de l’histoire du quartier, précise-t-on à la paroisse voisine. «La mixité sociale marche plutôt bien», assure même Séverine, investie dans un très actif centre protestant tout proche. Les écoles primaires ronronnent paisiblement.

Et les études du sociologue Hugues Lagrange sur des cohortes de jeunes, à Paris et en banlieue, montrent statistiquement comment la présence d’enfants de cadres, même en petit nombre, améliore sensiblement les résultats scolaires des enfants de prolétaires de la même classe. Une spirale vertueuse, qui a probablement profité à des centaines de familles. Une réussite par nature silencieuse et invisible.

Voir aussi:

Entretien avec Hugues Lagrange : “La ville favorise un processus d’hybridation” Pouvoirs Locaux, mai 2005

F.B. Donc, vous avez des réticences envers le concept d’« altérités indésirables » ?

H.L. Oui, parce que je ne vais pas faire une profession de foi sur la désirabilité de toutes les altérités. Le trait commun dégagé par l’école sociologique, notamment celle de Chicago, c’est de dire que la ville est rencontre et articulation d’altérités, c’est ce qui fait sa force, parce qu’elle met en présence différentes ressources, elle crée un écosystème capable de richesse, qui nourrit, qui oblige à réagir, à se confronter à d’autres réalités, à d’autres manières de vivre, et que cette ouverture – je dirais très simplement l’ouverture
culturelle, comme on apprend à un enfant à découvrir d’autres mots que ceux qu’il a d’abord connu – est globalement créatrice de la richesse des sociétés urbaines. Moyennant quoi il y aussi des confrontations qui sont difficiles mais je dirais que c’est cette première notion qui vient à l’esprit. Ainsi, il me semble que développer l’entre soi est un trait du temps présent dans les pays développés que ce soit en Amérique, en Europe et peut-être en Asie, c’est devenu une caractéristique de ces sociétés aujourd’hui. Du moins, dans la majorité des couches sociales, des classes moyennes aux classes supérieures, on voit que les classes les plus pauvres n’ont pas trop le choix de la localisation résidentielle, et tous ceux qui le peuvent cherchent à habiter dans des environnements que non seulement ils ont choisis, mais représentent aussi un certain degré d’homogénéité. D’où une question qui est maintenant forte en sociologie urbaine : est-ce qu’il y a une augmentation de la ségrégation sociale ? Peut-on parler de ghettoïsation, pour dire les choses d’un mot – mais le mot ghetto fait plutôt obstacle, parce son sens a été déplacé de multiples fois ?. J’adhère assez aux thèses de Marco Oberti et Edmond Préteceille parlant plutôt d’une polarisation, c’est à dire un processus de concentration de similarités aux extrêmes de l’échelle sociale en même temps qu’il y a un brassage dans les classes moyennes, c’est-à-dire qu’elles se diffusent dans l’espace urbain en se mélangeant avec d’autres groupes au moins du point de vue
du statut social.

Autre forme d’altérité l’origine culturelle, dans les très grandes villes, il y a des migrants de beaucoup de régions du monde ; mais là-dessus on a beaucoup moins d’études en Europe, en tous cas en
France plus particulièrement, du fait même que le repérage de l’identité culturelle est presque statistiquement impossible : il n’existe que des enquêtes assez fragmentaires.

Justement, quand on revient à l’école de Chicago, l’intégration des migrants, notamment les Polonais, était l’une des principales problématique ce cette école ; est-qu’il vous semble que l’altérité culturelle ou ethnique vous paraît plus prégnante dans le contexte actuel ?

Il me semble à l’évidence que dans les représentations des enjeux, quand on fait allusion à l’altérité aujourd’hui, on fait plus souvent allusion à l’altérité culturelle qu’à l’altérité sociale. Une problématique de la différence culturelle fait retour en même temps que la montée générale de la question des confrontations des cultures, qu’on aime ou pas le mot. Elle est en tous cas très évidente dans les conversations privées, dans les représentations médiatiques et de sens commun. Est-ce que la différence des cultures colore la différence sociale ? On peut se poser la question. A partir du travail que je mène aujourd’hui, j’ai le sentiment que l’altérité culturelle est perçue comme étant la vraie altérité, encore plus que l’altérité sociale, peut-être tout simplement parce qu’elle concentre l’ensemble des différences. Une manière d’aborder les choses, c’est de se dire que l’altérité culturelle est presque une caractéristique apparente de la différence sociale, en plus marqué, c’est comme si l’altérité culturelle portait le drapeau de la différence sociale.

A partir d’une étude dans le Mantois, des analyses un peu plus fouillées montre qu’une des grosses différentes entre la ZUS, la zone urbaine sensible et le reste de la communauté de Mantes en Yvelines, c’est au fond la taille des familles. Les familles sont sensiblement plus grandes dans la ZUS, beaucoup de fratries de plus de six personnes, peu de telles fratries à l’extérieur. Beaucoup de problèmes liés à l’éducation des jeunes renvoient finalement à la taille des fratries. La taille d’une fratrie elle-même est très corrélée à l’origine sociale et à l’ancienneté dans la migration. Les familles d’origine Soninké, Peul sont plus larges que les familles maghrébines, qui elles mêmes sont plus larges que les familles dont l’immigration est beaucoup plus ancienne, disons franco-françaises. Donc, directement, le critère culturel renvoie à des caractéristiques morphologiques qui ont des conséquences, notamment sur l’éducation des enfants. Etymologiquement, les prolétaires, proles, sont ceux qui ont une progéniture nombreuse. Aujourd’hui, les prolétaires de nos pays qui ne sont pas récemment immigrés n’ont pas une progéniture nombreuse, et d’ailleurs les migrants au bout de la deuxième ou de la troisième génération ont à peu près le même taux de fécondité, la même taille de fratrie. Donc c’est un phénomène qui change avec la durée de la migration.
Le fait qu’il soit migrant n’est pas visible sur le front de quelqu’un, par contre le fait qu’il soit noir ou maghrébin est lisible : patronyme ou faciès. D’où, très logiquement, le sens commun qui, n’est pas aberrant et qui repère la diversité, attache l’écart de conduite à la différence culturelle, éventuellement un écart problématique. Pour une immigration qui est venue des campagnes de l’Afrique sahélienne, la société urbaine française, c’est le grand écart, c’est le XVe siècle et les grandes fratries patriarcales transportées au
cœur de la modernité.

Il faut revenir sur le fait que la différence culturelle soit problématique ou au contraire source de richesse. On peut prendre plusieurs points de vue, par exemple en matière scolaire – question qui m’intéresse plutôt sous l’angle de la socialisation – la diversité est un facteur qui a beaucoup d’effets positifs. Quand des adolescents ont des réseaux de copains hétérogènes, donc divers, divers par la culture, aussi par leur rapport à l’école, à la performance scolaire, par leur rapport à la musique, cet élément d’ouverture et d’hétérogénéité est positif. Très concrètement, les réseaux hétérogènes donnent des progrès en mathématiques et en français, on le mesure moins nettement sur les question culturelles, mais on peut certainement y voir un élargissement, une ouverture que nous connaissons aujourd’hui. En tous cas pour la musique l’ouverture est riche. On voit bien qu’il y a des positivités, et c’était cela l’idée de l’école de Chicago, de Louis Wirth à Robert Park, c’est ce qu’on repris un certain nombre d’interprètes de cette école comme Isaac Joseph et Yves Grafmeyer. Isaac Joseph a cette belle formule, « la ville c’est l’indifférence aux différences », ce qui est en soi un peu une critique de l’idée d’altérité indésirable, c’est que la ville est articulation de ces différences. Ce qui fait des communautés, des modes de groupement qui n’ont pas un caractère cosmopolite, urbain, et sont moralement contraignants, c’est la redondance des scènes : les amis sont en même temps les voisins, les partenaires d’activités, de travail, cela induit à un moment une fermeture et un contrôle. Si le voisin ne se comporte pas comme il est faut, il va être stigmatisé, il va être l’objet d’une pression normative. En ville, cela disparaît. Plus que l’anonymat, ces différences s’articulent parce que les scènes sont dissociées : on est
quelqu’un dans son travail, on est quelqu’un d’autre dans sa vie de voisinage, on est encore quelqu’un d’autre quand on sort, les scènes ne se rencontrent pas, ce qui permet effectivement une plus grande ouverture, et permet aussi toutes les ruptures du contrôle social.

Là encore, question difficile, les sociétés rurales n’étaient pas moins violentes que les sociétés urbaines, en tous cas c’est très clair que jusqu’à la fin du XIXe siècle, la violence vient de la campagne. Les campagnes étaient violentes entre gens qui se connaissaient, c’était une violence d’interconnaissance, des conflits de bornage entre voisins. Les sociétés urbaines sont beaucoup plus caractérisées par une délinquance d’appropriation, d’abord le vol, et ensuite les violences liées au vol, et liées à l’anonymat. La violence rurale d’une certaine façon elle faisait moins peur, peut-être pour cette raison de l’interconnaissance. Les deux paysans qui vont s’étriper à coups de faux comme on le faisait beaucoup au XVIe, XVIIe siècles se connaissaient. En milieu urbain, en dehors de la violence dans le couple, il y a une inquiétude qui est liée au fait de l’inconnu.

Pourquoi l’altérité est-elle fuie ?

Il y a aujourd’hui deux motifs majeurs de ségrégation, qui sont un sentiment d’insécurité vécu à la première personne et l’idée qu’un environnement scolaire composé d’enfants de bonne famille est favorable à la réussite de votre propre enfant. C’est effectivement ces deux motifs-là qui semblent régir une tendance séparatiste ; mais cette ‘tendance séparatiste’ n’est pas observée partout : elle fonctionne certainement pour la fuite des quartiers d’habitat social, elle fonctionne aussi, c’est moins étudié, pour les quartiers très aisés – une fermeture dans l’entre-soi en gens de milieux très aisés. En revanche la question de la sécurité traduit peu de séparatisme pour le spectre large des quartiers des classes moyennes ; s’agissant par contre de la question scolaire, je serais plus prudent, je pense qu’elle est facteur de construction d’un entre-soi de classes moyennes. Les deux questions ne jouent pas exactement aux mêmes endroits du spectre social. La question de l’insécurité, vraisemblablement, joue aux deux pôles extrêmes, la question scolaire est plus différenciatrice au milieu.

Comment s’articulent choix scolaires et ségrégation ?

C’est une chose qui commence à être assez bien étudiée en France, par Agnès Van Zanten, Eric Maurin, par Marie Duru-Bellat et François Dubet. Autour de la carte scolaire – l’obligation en principe faite aux gens qui habitent une zone donnée de scolariser leurs enfants dans cette zone – on a bien noté depuis maintenant dix-quinze ans qu’il y a contournement, évitement, dérogation, de façon assez massive en région parisienne et beaucoup moins en province, de la part d’une quantité de groupes sociaux, pour favoriser la réussite de leurs enfants. C’est une chose qui commence à être documentée, il y a des effets d’entraînements dans les classes et dans les établissements scolaires, et on ne regarde pas à l’intérieur de la classe – encore que, il y a des options, allemand première langue, latin, permettent de gérer un peu le choix de classe. Mettre ses enfants dans un milieu où il y a des têtes de classe très dynamiques, ça va les faire progresser, donc les gens font quelque chose qui a du sens du point de vue de la rationalité individuelle. Ça pose des problèmes sociaux : si les élites du Val Fourré à Mantes La Jolie, ou des Francs-Moisins à Saint Denis, se retrouvent dans des établissements scolaires situés ailleurs, on supprime l’hétérogénéité dans ces zones-là et l’avantage individuel pour quelques uns se traduit par un désavantage pour tous les autres. Il y a réellement conflit entre des rationalités individuelles et un optimum collectif. Donc l’absence d’hétérogénéité nuit à une égalité des chances. Il y a pas mal de preuves. Dans le Mantois, il ressort de
l’analyse qu’une des variables explicatives du progrès scolaire, en maths et en français, c’est le fait d’avoir dans son réseau de sociabilité des jeunes qui sont assez bons, d’avoir un réseau de sociabilité assez hétérogène. On a pris un ensemble d’élèves qui étaient dans la deuxième moitié des résultats de sixième : ceux qui ont des réseaux hétérogènes, qui ont parmi leurs copains des élèves meilleurs, ceux-là progressent, plus que les autres. Donc cet effet entraînement, lié au contexte des classes, aux réseaux de sociabilité, à l’environnement, en dehors des qualités pédagogiques, est assez largement démontré.

Revenons aux altérités. On dit beaucoup que l’intolérance augmente, mais la société des années soixante n’était pas moins violente envers les migrants…

Vous dites la société des années soixante n’était pas moins violente envers les migrants, c’est juste, elle l’était peut être même plus, en revanche, ce qui a été le phénomène nouveau, c’est l’installation des migrants, le regroupement familial, et l’installation de plusieurs générations qui nous a confronté en France comme c’était le cas dans l’entre-deux-guerres – mais c’était nouveau dans la période de l’après-guerre – à l’installation de migrants et d’enfants de migrants, qui ont une histoire plus ou moins conflictuelle avec la
métropole, assez conflictuelle pour les enfants issus des familles algériennes, sans doute moins conflictuelle pour les enfants des familles noires, mais de toutes façons, pour tous, les conditions d’accueil dans la société française ont été et sont problématiques. Il y a une tension qui se traduit à mon avis par des difficultés de socialisation, qui doivent être comprises comme telles.

C’est toujours un effort pour une société d’intégrer la diversité. Même si c’est une richesse à moyen terme.C’est peut-être ça aussi qui est difficile à dire dans le domaine politique, où l’horizon temporel est limité. On considérait autrefois que l’intégration prend quatre ou cinq générations. Aujourd’hui on voudrait que ça se fasse en moins d’une génération, c’est un peu aberrant. Quand on regarde sur trois générations, j’ai une étudiante qui a fait une étude sur une famille algérienne sur trois générations, c’est incroyable la progression des niveaux scolaires, la maîtrise de la langue, le niveau de diplôme, de mixité dans les relations, et on se dit que ce processus est patent. Ce processus de réduction des altérités s’opère très vite et si on revient à la question des altérités dans la ville, il y a un processus d’hybridation. Il faut être honnête: les migrants perdent plus de leur identité qu’ils ne transforment l’identité du courant principal de la population. Mais il y a des transformations et c’est intéressant.

Comment analysez-vous les questionnements actuels sur le communautarisme ?

Je suis en train de revenir sur une série d’auteurs comme Claude Fischer et Morris Janowitz qui ont écrit sur la communauté, mais je pense que ce débat sur le communautarisme est bien sûr obscurci ou plombé par le fait que le mot « communauté » est très embarrassant ; que le mot community en anglais ne correspond pas au français, et on n’arrive pas bien à définir ce qu’on entend par là. Personne n’aime le communautarisme, mais tout le monde aime les liens que les auteurs américains appellent communals, c’est à dire des liens qui ont une profondeur émotionnelle, une dimension affective. Or ces liens se trouvent rarement dans des relations à grande distance. Claude Fischer soutient que c’est dans la redondance des scènes, dans le fait qu’un voisin est un partenaire de travail, de sortie qu’éventuellement une dimension affective dans le lien social se crée.

Bien sûr il y a une régression dans les sociétés modernes de la communauté au sens du maintien de liens à courte distance sur le plan social. L’accroissement extraordinaire de la mobilité fait que les liens de voisinage au sens étroit ont perdu de leur importance. Mais il faut dissocier cette thèse de l’affaiblissement du rôle du voisinage de thèses qui affirment qu’il y a une perte d’importance des liens communals, c’est-à-dire émotionnellement investis, indépendamment de la distance. La communauté locale favorisait des liens émotionnellement investis. Nous consommons autant, nous avons autant besoin aujourd’hui de liens émotionnellement investis, mais ils se trouvent plus dispersés spatialement. En conséquence, on a d’une part une nostalgie de la communauté au sens de cette chaleur affective du groupe, et d’autre part on a un mode de vie qui fait que les liens à courte distance ne sont pas forcément les plus investis émotionnellement, donc nous recréons des liens émotionnels d’une façon beaucoup plus dispersée, ce qui
fait que la notion de communauté d’autrefois ne fonctionne plus dans les sociétés modernes.

Les quartiers d’habitat social, sont des quartiers pauvres, où justement la mobilité est relativement faible, où vivent des migrants de beaucoup de parties du monde et qui n’ont pas toute leur famille, leurs proches, etc., pour se construire et pour réussir dans la société, avoir un métier plus intéressant, accès à des emplois etc., ces migrants doivent s’appuyer sur des moyens de type réseaux de proches. Les migrants peuls se regroupent dans les quartiers où il y a d’autres migrants peuls et c’est en se regroupant qu’ils trouvent ces appuis. Que ce soit de l’accompagnement scolaire, de l’argent à envoyer au village, ou pour permettre de rapatrier un membre de la famille qui souhaite être enterré dans son pays pour des raisons qu’on comprend assez bien, les liens communautaires qui se renouent dans les quartiers enclavés sont utiles. Mais ce qu’on craint dans le communautarisme, c’est la formation de groupes qui seraient des entités fermées sur elle-mêmes, voire hostiles, au reste de la société. C’est possible mais je dirais que c’est l’exception par rapport à ce qu’on voit sur le terrain. Pour l’essentiel, les liens communautaires sont des liens qui sont auto-dissolvants : quand une communauté aide ses différents membres, quand ça marche bien, quand les migrants peuls par exemple, à travers des actions d’accompagnement scolaire, d’aide à la recherche d’emploi, aident les adolescents et les jeunes adultes à trouver une formation professionnelle, ils sont les vecteurs d’une auto-dissolution des liens communautaires. Parce que les jeunes ménages qui vont réussir, je le vois très concrètement, auront tous les éléments pour s’installer en dehors du quartier d’habitat social, ils auront plus de revenus, plus de diplômes, donc ils vont s’installer ailleurs ; ils vont faire des arbitrages affectifs et aller plus ou moins loin, mais en gros ils vont s’intégrer au mainstream. Donc la
communauté est dans ce cas-là une « communauté tremplin », elle est facteur de rupture du lien communautariste, d’enclave et de fermeture.

Finalement il va rester au cœur de cette question du communautarisme des constructions réelles ou mythiques, je crois plus mythiques que réelles, portant par exemple sur l’influence qu’ont des imams musulmans dan certains sous-quartiers ou sous-ensembles de quartiers, qui vont soit carrément essayer de recruter des jeunes pour le Jihad, des jeunes un peu paumés et qui ne savent pas quoi faire – on peut regarder ce qu’ont recueilli les Renseignements Généraux sur ce thème-là, mais c’est ultra-minoritaire. Je ne dis pas qu’il n’y a pas d’influence, mais ce sera plus une influence en termes de réussite et d’intégration que la fabrication de cette altérité menaçante. Le sentiment de cette influence fait écho à des peurs qui trouvent leur réalisation dans le grand théâtre du monde, dans les guerres d’Irak et d’Afghanistan, mais je crois qu’il faut le voir comme ça : des peurs. Ce sont des faits minoritaires et isolés – je ne doute pas qu’un certain nombre de sectaires et de fondamentalistes font ça – et je ne crois pas que ce soit un problème social de masse.

Voir enfin:

La carte des émeutes de novembre 2005 confirme le profond malaise des immigrants africains
Cecilia Gabizon
Le Figaro
29 juin 2006

Peut-on comprendre les émeutes de novembre 2005 par la géographie ? Quels sont les points communs entre les villes qui ont connu des flambées ? Pourquoi dans cette banlieue-ci et pas dans celle-là ? Pourquoi des départements jusqu’ici calmes, comme l’Aisne, la Loire ou l’Eure, ont-ils connu des soubresauts ? Six mois ont passé et les scientifiques commencent à livrer leur version détaillée.

Pour le sociologue du CNRS Hugues Lagrange (1), les troubles ont éclaté pour l’essentiel dans des zones urbaines sensibles abritant une large proportion de familles africaines de plus de six enfants. Ce chercheur a examiné les caractéristiques des quartiers touchés. La plupart se trouvent en zone urbaine sensible. Mais ce sont surtout les cités disposant d’un revenu médian très inférieur à celui du reste de la commune qui ont brûlé. Les contrastes sociaux ont bel et bien alimenté la rébellion. Tout comme la présence de très nombreux jeunes. Dans ces cités, ils représentent parfois jusqu’à 40% de la population. Et paradoxalement, c’est aussi là où d’importantes opérations de rénovation urbaine ont été lancées que le feu a pris. Car pour démolir des barres, les familles sont relogées de façon provisoire, ce qui semble déstabiliser les plus fragiles, expliquent encore les sociologues.

La carte de la géographie des émeutes recoupe celle des zones à forte «concentration de grandes familles». Habitué à travailler à Mantes-la-Jolie où sont installés de nombreux immigrés africains, Hugues Lagrange a noté que «dès la deuxième semaine d’émeutes, dans l’Ouest notamment, une série de villes qui constituent les lieux d’installation de familles originaires d’Afrique noire ont connu des violences». Sans être des émeutes ethniques, puisque des personnes de toutes origines ont été interpellées, les feux de novembre ont révélé les difficultés d’intégration d’une partie des enfants d’origine africaine, issus de cette dernière vague d’immigration.

Les familles sahéliennes se sont installées dans les années 80 ou 90, suivies par de nouvelles populations venues du Cameroun, du Congo, de Guinée ou du Cap-Vert. Leurs foyers cumulent les handicaps. Car, le plus souvent, ces familles conservent le modèle démographique du village et les fratries y sont très nombreuses. Enfin, les mères sont souvent analphabètes. Or, le niveau d’éducation maternel conditionne largement les performances scolaires des enfants.

Le choc est aussi de nature culturelle. Les familles d’origine sénégalaise et malienne sont principalement issues d’un milieu rural. Par tradition, le père occupe une place centrale dans l’organisation familiale. Aussi «l’enfant est d’abord envisagé comme un membre de la communauté», explique Nathalie Kapko, chercheuse associée au laboratoire Cultures urbaines et sociétés (Iresco-CNRS). Ce sont donc les pères qui incarnent la loi. La transposition brutale de code culturel dans un milieu urbain occidental à la fois confiné et brutal fait vaciller les repères de ces familles et va jusqu’à les disloquer. Les écarts d’âge sont souvent très importants avec les derniers fils. Il est fréquent que les jeunes grandissent avec des pères à la retraite qui partagent leur vie entre l’Afrique et la France. Quant aux mères, elles manquent de l’ascendant nécessaire. «La plupart des enfants rajeunissent leur mère lorsqu’ils remplissent les fiches à l’école, car ils les perçoivent presque comme des soeurs», confie d’ailleurs Hugues Lagrange.

Autre déphasage culturel pénalisant, les parents reproduisent les modèles d’éducation importés de leur village d’origine. Ils imposent la soumission aux plus âgés de leurs enfants, exigeant qu’ils baissent les yeux devant les adultes. Des codes que les jeunes respectent en apparence, comme ces adolescents remplis de rage après la mort d’un camarade poignardé lors d’une rixe à Evry, au mois de mai. Ils étaient tous venus faire leurs condoléances à cette famille malienne, ont écouté les appels au calme des mères les yeux rivés au sol, avant de filer pour une expédition punitive une fois dans la rue.

Le décalage entre la norme familiale et la réalité de la société alentour est donc souvent à la fois très douloureux et profondément entravant. Certains en jouent pour échapper à toute autorité. «Dans le système traditionnel africain, rappelle à juste titre Lagrange, tous les adultes interviennent. En France, ces enfants vivent une rupture entre le discours parental et les règles externes. Or la parole adulte fonctionne lorsque tous la renforcent.» La plupart de ces familles n’ont guère de relation avec l’école. Par respect souvent, mais aussi par crainte face à une institution qu’elles ne comprennent guère. Les parents ne délèguent pas l’autorité affective aux maîtres. Au final, certains adolescents dénient toute autorité aux professeurs. Logés dans des appartements exigus, les enfants ont bien du mal à étudier. Ils sont aussi souvent victimes de rivalités entre co-épouses dans les foyers polygames, et forcés dans certains cas de défendre leurs mères contre leurs demi-frères. «Les parcours scolaires chaotiques des garçons d’origine subsaharienne témoignent aussi de la force des tensions intrafamiliales», ajoute encore Nathalie Kapko.

Il faut encore prendre en compte les familles nouvellement arrivées de pays en guerre, qui sont totalement déboussolées. Pour autant, gardons-nous de généraliser : l’émigration africaine est loin d’être homogène. Une partie est composée d’étudiants restés en France. Leurs enfants sont souvent encouragés à faire des études, tandis que les parents développent des stratégies pour s’extraire des quartiers de relégation. Car, note encore Hugues Lagrange, dans les cités à forte présence de africaine, la disparition des cadres est notable.

Les dernières émeutes ont bien fait émerger la question noire, avec une problématique sociale et culturelle jusqu’ici négligée. Néanmoins, la situation pourrait évoluer avec l’inscription croissante des femmes africaines aux cours d’alphabétisation.

(1) Émeutes urbaines et protestations, sous la direction de Hugues Lagrange et Marco Oberti. (Les presses Sciences po)


DOMCOM: Attention, un paradis fiscal peut en cacher bien d’autres (When in doubt, blame Switzerland!)

26 février, 2009
Tax heavens Offshore bankingTax rates by countryL’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. Jean-Baptiste Colbert
Mieux vaudrait la faillite d’entreprises mal gérées que de prolonger indéfiniment le gel du crédit. Anna Schwartz.
Tous les économistes ne sont pas devenus Keynésiens et tous ne considèrent pas que la dépense publique améliore la croissance. La dépense publique au temps de Franklin Roosevelt n’a pas sorti les Etats-Unis de la dépression des années 1930. Elle n’a pas sauvé l’économie japonaise dans les années 1990. Croire que la dépense publique aide l’économie, c’est un espoir que contredit l’expérience. Le retour à la croissance exige de supprimer les obstacles au travail, à l’épargne et à l’investissement: en particulier par la baisse durable des impôts. Ed Prescott et Vernon Smith (Prix Nobel d’économie)
Le secret qui permet aux gens d’abriter leur fortune, sans payer d’impôt comme il se doit, on ne peut pas le tolérer. C’est injuste pour ceux qui n’ont pas d’autre choix que de payer. C’est l’une des choses que la Suisse doit régler. Si elle veut faire partie de la communauté internationale, elle doit être ouverte. Alistair Darling (ministre des Finances britannique)
L’intérêt des scandales, l’a-t-on assez dit, c’est ce qu’ils révèlent sur ce qui passe le reste du temps pour la normalité.

5e place financière mondiale, 400 banques, gestion de 30% de la fortune privée mondiale (Suisse), 30% des fonds d’investissements européens, 1 600 milliards d’euros (Luxembourg), 65% de la fraude fiscale, 30% de la corruption, 10% du blanchiment, 1,2 trillons d’euros, moitié des flux internationaux des grandes entreprises (paradis fiscaux/bancaires), 10% pertes fiscales, 50 milliards d’euros, 3% du PIB (France) …

A l’heure où nos voisins suisses dont la première banque (UBS) vient de se faire pincer pour des pratiques douteuses suite à son installation sur le sol américain en 2001, sont, comme nos voisins luxembourgeois montrés du doigt pour complicité de fraude fiscale …

Au moment même (surprise!) où, pour faire passer leurs propres manquements et ceux de leurs banques renfloués massivement par les contribuables que nous sommes (et sans jamais, pour des pays comme la France, se poser la question du caractère quasi-confiscatoire de leur fiscalité officielle), les Etats occidentaux se décident enfin à s’attaquer aux paradis fiscaux et bancaires, sources significatives de leurs pertes de recettes fiscales mais aussi, comme l’ont montré la faillite des banques britannique et américaine Northern Rock et Bern Stearns, de l’instabilité bancaire internationale …

Retour, au lendemain du carnaval guadeloupéen, sur un aspect peu connu de la réalité française, mais, avec leurs statut de résident non domicilié ou de sociétés non résidentes, il y aurait probablement beaucoup à dire sur le Royaume-Uni ou les Etats-Unis …

A savoir l’existence (au-delà des fameuses défiscalisations des DOM ou de nos Monaco et Andorre) non seulement de nos petits paradis fiscaux, baptisés d’ailleurs depuis 2007 du nouveau patronyme de COM (collectivités d’outre mer, regroupant Mayotte, Saint-Barthélémy, Saint-Martin, Saint-Pierre-et-Miquelon, Wallis-et-Futuna et Polynésie Française), mais le fait que l’Hexagone peut lui aussi servir de paradis fiscal… aux Suisses eux-mêmes!

Ces petits paradis fiscaux français qu’on laisse prospérer
Augustin Scalbert
Eco89
10/17/2008

Fillon veut s’attaquer à l’évasion fiscale et au blanchiment d’argent. L’outre-mer français est loin de donner l’exemple…

Les paradis fiscaux “ne doivent plus exister”, a déclaré un François Fillon [1] emporté par la crise, le 14 octobre. Le Premier ministre pensait-il aux places off shore qu’abrite le territoire français ?

Selon les spécialistes, Saint-Martin, Saint-Barthélémy, Tahiti, Wallis-et-Futuna mais aussi des départements d’outre-mer peuvent fonctionner comme des paradis fiscaux, voire des places de blanchiment.

Difficile de quantifier l’ampleur du phénomène, puisqu’un paradis fiscal et une place off-shore sont, par définition, des “trous noir” de la finance mondiale. Au sens des différentes définitions adoptées par les instances internationales, les départements et collectivités d’outre-mer français ne sont ni l’un ni l’autre.

Et leur rôle est certainement lilliputien si on le compare à celui des places fortes de la finance dérégulée en Europe -Londres, Monaco, la Suisse ou les îles anglo-normandes- ou ailleurs -îles des Caraïbes, de l’océan Indien ou du Pacifique.

N’empêche. Mieux contrôler les zones d’ombre financières qui existent sur le territoire français est a priori plus facile que de s’attaquer aux règles fiscales des îles Caïman ou au secret bancaire du Liechtenstein.

“Dès qu’il y a défiscalisation, le fisc est moins présent”

Consultant auprès de l’ONU et de la Commission européenne, Michel Koutouzis est co-auteur (avec le magistrat Jean-François Thony) du « Que sais-je ? » sur le blanchiment (PUF, 2005). “Le B.A.-ba, c’est de se demander ce qu’est une place off-shore”, dit-il. “C’est un endroit où existe un système économique et financier qui, pour une raison ou pour une autre, n’est pas régulé par les lois du pays auquel il appartient.”

Avec les différents régimes de défiscalisation [2] dont ils bénéficient, les départements (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion) et collectivités (Mayotte, Saint-Barthélémy, Saint-Martin, Saint-Pierre-et-Miquelon, Wallis-et-Futuna, Polynésie Française) d’outre-mer sont dans ce cas-là, mais, en théorie, uniquement pour les contribuables français. Les COM (anciennement TOM) jouissent même d’une totale autonomie fiscale et douanière.

Loin des rivages -« off the shores » en anglais- de l’Hexagone, les contribuables français peuvent défiscaliser leurs investissements destinés à favoriser l’économie et le tourisme locaux. « Dès qu’il y a défiscalisation, le fisc est moins présent », note Michel Koutouzis. Et, logiquement, moins regardant sur l’origine des fonds.

Un rapport sénatorial [3] de 2002 sur « la défiscalisation dans les départements et les territoires d’outre-mer » pointait déjà « l’absence de procédures de contrôle et le nombre incertain de sanctions ».

« Vous pouvez utiliser les niches fiscales d’outre-mer pour faire fuir des capitaux »

Pour le journaliste Christian Chavagneux, rédacteur en chef adjoint à Alternatives Economiques et co-auteur (avec Ronen Palan) d’un “Repères” sur les paradis fiscaux (La Découverte, 2007), c’est évident :

“Vous pouvez utiliser les niches fiscales d’outre-mer pour faire fuir des capitaux, mais ces niches posent aussi la question du blanchiment. Dès que vous ouvrez des portes qui permettent légalement de réduire l’imposition, vous tentez des gens qui ont acquis des fonds illégalement de les réinvestir dans un circuit légal.”

Prenons le cas très emblématique de Saint-Martin, une île des Antilles qui a obtenu il y a un an (comme sa voisine Saint-Barthélémy) le statut de COM, alors qu’elle dépendait auparavant du département de la Guadeloupe.

La souveraineté de l’île est partagée entre la France et les Pays-Bas, mais aucune frontière ne sépare les deux territoires. Michel Koutouzis évoque la coopération entre les établissements bancaires des deux parties de l’île, et décrit des moyens beaucoup plus simples de blanchir de l’argent :

“Vous arrivez avec de l’argent noir dans un casino côté néerlandais. On vous dit de vous mettre à une table donnée pendant une heure. Le casino vous fait gagner une somme arrangée au préalable, une pratique courante dans les paradis fiscaux.

« Une fois vos gains récupérés, vous pouvez aller les investir côté français dans des projets immobiliers ou des marinas.”

Des projets immobiliers abandonnés après des faillites volontaires

Car les investissements dans le secteur de la navigation de plaisance font partie des niches fiscales en vigueur outre-mer. Outre le blanchiment, ce secteur est aussi utilisé pour l’évasion fiscale. “A Saint-Martin, on voit beaucoup de fleurons de l’industrie touristique déposer le bilan, ce qui donne des hôtels et des marinas vides ou inachevés”, témoigne un journaliste en poste dans les Antilles.

Michel Koutouzis détaille un autre circuit :

“Une fois que vous avez investi de l’argent dans un projet touristique, vous vous déclarez en faillite. Vous pouvez ensuite récupérer l’argent et le transférer non loin de là, à Curaçao par exemple, sans aucun contrôle.”

C’est ainsi que le contribuable français finance des investissements vers des paradis fiscaux.

A Saint-Barth’, des people… et un statut fiscal en or

Non loin de Saint-Martin, on trouve l’île de Saint-Barthélémy, plus connue des milliardaires et des lecteurs de la presse people sous son gentil diminutif de “Saint-Barth”. En 2006, un article [4] du Monde Diplomatique montrait à quel point le statut fiscal de l’île -officialisé depuis- est préjudiciable au reste des contribuables antillais.

“Les habitants de Saint-Barthélémy ne voient pas du tout l’effet de ce statut sur leur niveau de vie. Au contraire, le coût de la vie a plutôt tendance à grimper”, relève Michel Roy, directeur du plaidoyer international au Secours Catholique, qui fait partie de la plateforme paradis fiscaux et judiciaires [5] avec une dizaine d’ONG (dont Attac, le CCFD, Oxfam, Transparence International…).

Pour lui, l’Union européenne “doit réfléchir à d’autres moyens de d’aider ces territoires, au lieu d’en faire des places financières”.

Si elles favorisent le développement des territoires, les niches fiscales d’outre-mer ont donc aussi pour effet d’encourager l’évasion fiscale, voire le blanchiment d’argent sale. D’après le chercheur américain Raymond Baker, spécialiste des circuits noirs de la finance mondiale, l’argent qui passe par les paradis fiscaux est destiné pour 5% à la corruption, 30% au blanchiment, le reste concernant l’évasion et la fraude fiscale.

Selon ces critères, l’outre-mer français devrait donc entrer dans le débat actuel.

Voir aussi:

La France, paradis fiscal pour les Suisses?
Guirec Gombert
19/02/2009

La question semble étonnante, mais des retraités helvètes viennent bien s’installer en France pour échapper au fisc de leur pays.

Lieu de refuge pour les riches étrangers, la Suisse est pourtant elle aussi touchée par l’exil fiscal. Surprenant,des retraités choisissent la France pour des raisons fiscales, selon le journal «Swissinfo». Une faille dans le dispositif fiscal français leur permet en effet d’échapper à l’imposition des deux pays.

Zéro impôt

La législation suisse oblige les employés à cotiser à deux piliers pour se constituer leur retraite. Le premier sera versé à l’heure de la retraite sous forme de rente mensuelle. Mais pour le second la loi de prévoyance professionnelle – le salarié a le choix de le retirer sous forme de capital ou de rente. «Si le salarié vit en Suisse, il sera taxé entre 8% à 10% sur son capital, selon son canton de résidence, explique l’avocat suisse Pierre-Alain Guillaume, spécialisé en matière fiscale. Mais si vous vous installez en France avant de toucher le magot, vous bénéficiez d’une convention entre les deux pays pour éviter la double imposition.» Comme le droit français ne prévoit pas de taxer ce type de capital, les exilés suisses échappent à toute taxation sur cette somme et évitent également de payer l’impôt sur le revenu en Suisse. «Pour en bénéficier, il faut faire un transfert complet de résidence et s’installer au mois deux ans en France pour être certain de bénéficier de la convention fiscale», poursuit l’avocat. Les petits retraités seront les plus intéressés. «Le capital de prévoyance professionnelle va de 80 000 euros jusqu’à 5 millions d’euros et plus, précise Pierre-Alain Guillaume. Mais pour ceux qui ont un capital inférieur à 800 000 euros, c’est très attrayant de venir en France puisqu’ils ne seront pas soumis à l’impôt sur la fortune.»

Le bouclier fiscal intéressant pour les grosses fortunes

Les très grosses fortunes peuvent également profiter de la fiscalité française grâce à l’instauration du bouclier fiscal. En effet, la majorité des cantons suisses n’ont pas voté un tel plafonnement des impôts et ont conservé l’impôt sur la fortune (ISF). «L’ISF ‘mange’ la fortune de certains contribuables alors qu’ils touchent parfois un salaire relativement modeste», poursuit l’avocat. Certains clients exaspérés se demandent s’ils ne vont pas déménager.» Ainsi, une personne dont la fortune s’élève à plus de 6 millions d’euros «pourrait être intéressée par le bouclier fiscal en France». Enfin, théoriquement, car, vue d’ailleurs, la prudence est de mise. «L’instabilité fiscale de la France et le peu de recul sur le bouclier fiscal n’incitent pas encore les très riches à se jeter dans les bras du fisc français, explique l’avocat. Ils ont encore tout intérêt à déménager à Monaco, ou en Angleterre.»

Voir également:

FRAUDE FISCALE – Un rapport accablant pour la banque suisse UBS
Selon une enquête menée par les autorités américaines, quelque 80 gestionnaires de fortune de la banque suisse UBS, munis de visas touristiques, ont profité de réceptions mondaines, de régates ou de tournois de tennis organisés aux Etats-Unis pour rencontrer discrètement leurs clients ou en recruter de nouveaux. Ils leur ont ainsi “vendu des produits et des services qu’ils n’avaient, pour une part au moins, pas l’autorisation de fournir aux Etats-Unis”, profitant du secret bancaire pour les aider à soustraire au fisc plusieurs millions de dollars, explique Le Temps.

Un rapport du Sénat “détaille le luxe des précautions prises (ordinateurs cryptés, documents antidatés, transferts d’argent anonymes, simulations d’interrogatoire par le FBI) pour aider les clients de l’UBS à dissimuler leurs fonds en Suisse”, poursuit le quotidien de Genève. Selon le même rapport, l’UBS a reconnu gérer en Suisse 19 000 comptes d’Américains non déclarés au fisc.

Le secret bancaire en danger
Face aux déboires d’UBS avec la justice américaine, les autorités suisses se retrouvent devant un cas de conscience. Doivent-elles ou non céder aux pressions venues des Etats-Unis et de l’Union européenne et accepter de briser un tabou ?

Encore une fois, les fautes d’UBS obligent le pays à changer d’époque [poursuivie par la justice des Etats-Unis pour avoir aidé des citoyens américains à échapper au fisc, UBS se croyait sortie d'affaire. Le 18 février, la banque suisse avait en effet accepté de payer une amende de 780 millions de dollars et de livrer les noms de 250 clients. Mais Washington exige maintenant des informations sur 52 000 comptes secrets]

Juste avant le rebondissement judiciaire de jeudi soir, la réplique du séisme avait déjà surgi à Bruxelles : l’Union européenne réclame à l’avenir un traitement identique à celui consenti aux Américains. Les pressions étaient fortes, elles vont devenir écrasantes. Les déclarations de Nicolas Sarkozy ou d’Angela Merkel [qui souhaitent "moraliser les paradis fiscaux"], ces dernières semaines, ont bien montré les limites des amitiés traditionnelles : c’est au pur rapport de force que les cartes vont être rebattues. Et la Suisse vient d’admettre la faiblesse de sa position.

Voir enfin:

FRAUDE FISCALE – Les banques étrangères dans le collimateur de Washington
François Pilet
Le Temps
Courrier international
18 juil. 2008

Deux institutions, l’une helvète, l’autre liechtensteinoise, sont accusées d’avoir aidé de gros contribuables américains à échapper au fisc.
C’est le document que les banquiers suisses doivent lire toutes affaires cessantes. Du moins ceux qui ont (encore) des clients américains non déclarés. Dans un rapport de 114 pages dévoilé mercredi 16 juillet, le sous-comité du Sénat américain résume les griefs reprochés aux banques UBS [suisse] et LGT [liechtensteinoise], et en tire les premières conséquences.

Les deux banques sont accusées d’avoir usé de stratagèmes pour vider de leur substance par diverses manœuvres les accords de coopération signés avec le fisc américain (IRS). Le régime du Qualified Intermediary (QI) avait été introduit en 2000 par l’IRS pour taxer à la source les revenus des citoyens américains ayant placé leur argent à l’étranger. Selon ces accords signés en 2001 par les banques suisses, ces dernières s’engageaient à identifier les titulaires des comptes et à informer l’IRS des revenus dégagés. Avec une exception cependant. Selon les règles du QI, les comptes des citoyens américains ne doivent être déclarés que si ceux-ci y perçoivent les revenus d’une activité lucrative exercée aux Etats-Unis ou y ont déposé des titres américains.

Selon le rapport du Sénat, c’est sur cette notion que UBS et LGT ont joué pour éviter de transmettre l’identité de leurs clients les plus discrets. Après la signature des accords, les banques auraient proposé à ces clients de racheter leurs titres américains, ou de transférer les fonds sur les comptes de sociétés écrans.

“Ces actes, bien qu’ils ne violent pas directement les accords QI, ont clairement nui à leur efficacité en conduisant à la création de structures offshore”, explique le rapport. “Celles-ci ont rendu plus facile l’évasion fiscale pour des citoyens américains.”

L’IRS a annoncé mercredi qu’il travaillait depuis deux ans à l’élaboration de nouvelles règles, plus strictes, qui entreront prochainement en vigueur. Les modifications évoquées reprennent les principales recommandations du rapport du Sénat:

– Le principe du QI se base sur une délégation de compétence de l’IRS aux établissements bancaires signataires. En retour, ceux-ci doivent se soumettre tous les trois ans à un audit indépendant. Le rapport du Sénat souligne que la notion de fraude, notamment fiscale, varie fortement dans les soixante-dix pays avec lesquels ont étré passés des accords QI. Il propose que les auditeurs soient désormais contraints de signaler au fisc tout soupçon de fraude selon la définition qu’en donne la loi américaine.

– L’exception qui découle de l’absence de titres américains dans le portefeuille du client serait annulée. La banque devra communiquer au fisc l’identité de tous ses clients américains.

– Les nouvelles règles imposeront aux établissements QI d’identifier les bénéficiaires réels des comptes détenus au nom de sociétés.

L’Association suisse des banquiers ne prendra position sur ces propositions que “lorsque des négociations seront engagées, de manière concrète, entre l’IRS et les banques suisses”. Pour l’instant, elle estime avoir affaire “à des recommandations de nature politique émanant de collaborateurs d’un sous-comité du Sénat qui n’ont ni caractère officiel ni portée contraignante”.


Contre-terrorisme: Pourquoi la France n’a pas besoin de Guantanamo (Who needs Guantanamo when you’ve got Bruguiere?)

18 février, 2009
Gym court (Chalabi affair, Oct. 1998)C’est quoi cette association de malfaiteurs dont on nous accuse ? Ça a commencé par une cabale policière, puis un simulacre d’instruction et maintenant une mascarade judiciaire. Mohamed Chalabi (chef du réseau du même nom, le 3 septembre 1998)
Le droit donne la force. Devise du juge Bruguière
Je n’ai pas la prétention de dire que nous avons le meilleur système […]. Mais force est de constater que notre dispositif, regardé avec intérêt par nos partenaires anglais et américains, est performant. Juge Bruguière
L’affaire Gordji était une vaste opération de manipulation contre le gouvernement iranien pour récupérer les otages français. Nous sommes sortis du cadre strictement judiciaire , mais la période était exceptionnelle avec la multiplication des attentats. Au bout du compte, cela a été payant , puisque nous avons mis fin à l’existence d’un bon nombre de réseaux. Alain Marsaud (prédécesseur de Bruguière)
Rappelons pourtant qu’au moment du démantèlement de ce réseau Chalabi, en 1994-1995, peu de voix se sont élevées pour dénoncer les pratiques policières et judiciaires employées. Mais la menace des bombes planait alors sur Paris. De quoi justifier des actions destinées à prévenir le passage à l’acte terroriste de militants intégristes. L’époque a changé. Et ce qui était accepté, voire encouragé par des politiques effrayés à l’idée d’être taxés de laxisme, n’est plus de mise aujourd’hui. L’Express du 17/09/1998
Depuis des années, avocats et défenseurs des libertés critiquent ses rafles à répétition et la longueur des détentions provisoires de “suspects” dont une bonne partie sont laissés en liberté à l’issue des procès. Mais les méthodes sécuritaires, pour ne pas dire policières, du magistrat plaisent aux gouvernements, de droite comme de gauche, qui louent l’efficacité de cette justice préventive. Ses partisans mettent en avant les attentats évités en France depuis le 11 septembre 2001, grâce notamment aux interpellations des islamistes de La Courneuve et de Romainville (Seine-Saint-Denis) en décembre 2002. Le Monde
Le combat contre les terroristes est plus dur que celui livré à la criminalité dite de droit commun. Les terroristes sont, souvent, lourdement armés ; ils disposent de ramifications internationales, quelque fois du soutien de tel ou tel Etat ; leur objectif – tuer pour tuer, souvent au hasard – les rend particulièrement difficiles à appréhender. D’où la centralisation des enquêtes, un corps spécialisé de magistrats instructeurs, une durée de garde à vue étendue, toutes dispositions qui forment l’essentiel de la législation du 9 septembre 1986. On peut admettre ce raisonnement, soutenir que la singularité de la bataille à mener suppose, en effet, des dispositions dérogatoires au droit commun. Et, pour ces mêmes raisons, on peut juger excessive la philosophie implicite du rapport d’enquête rendu public jeudi 21 janvier par la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), ainsi résumée : le terrorisme ne justifie aucune procédure judiciaire d’exception. On partage, en revanche, la plupart des graves critiques portées par la FIDH sur les dérives auxquelles a donné lieu l’application de la loi de 1986. Dix ans de « jurisprudence » permettent un premier bilan. Il est lourd d’abus, d’excès, de graves distorsions qui, bien souvent, observe la FIDH, sont autant de violations pures et simples de la Convention européenne des droits de l’homme. On citera pêle-mêle : des instructions sans fin, des détentions « provisoires » utilisées aux fins de pression sur les prévenus et qui dépassent allégrement les douze mois ; une interprétation laxiste de la notion d’ « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » qui, sur le plus ténu des indices, permet de mettre en examen n’importe qui ou presque ; des magistrats instructeurs échappant au contrôle de la cour d’appel et rarement soucieux de la présomption d’innocence. Le Monde (éditorial du 22.01.99)
La FIDH (…) critiqu[e] également la longueur des instructions, en « violation manifeste de l’article 5 de la Convention, qui exige que toute personne soit jugée ” dans un délai raisonnable” », et les abus en matière de détention provisoire. Selon leurs calculs, les prévenus du « dossier Chalabi » ont fait en moyenne quatorze mois de prison avant de comparaître devant leurs juges, alors que la moyenne nationale s’établit à 4,4 mois. (…) La détention provisoire est, selon la FIDH, un « moyen de pression » utilisée pour obtenir des mis en examen « des confessions qui ne sont pas sincères » ou pour « incriminer leurs coaccusés ». Dénonçant des instructions qui se déroulent souvent « uniquement à charge », la FIDH accuse les juges de « tirer, dans la plupart des cas, les pires conclusions de preuves fragiles et indirectes » et de répugner à « prendre en compte des explications qui contredisent leur point de vue tiré des premiers éléments apparents ». En fait de débats contradictoires, les interrogatoires des prévenus, « menés de façon irrégulière et très fréquemment décousue, sur de longues périodes » font, selon le rapport, « penser tout au plus à une inquisition dans le sens étroit et médiéval du terme ».(…) Au passage, ils égratignent les médias coupables d’avoir « suivi la ligne de la moindre résistance par rapport à la propagande officielle en reproduisant fidèlement, pour ainsi dire, la vérité établie ». Le Monde
L’ “arme” absolue, tentaculaire et préférée du juge Bruguière l’information ouverte contre X pour « association de malfaiteurs » lui permet de jeter ses chaluts dans le ban et l’arrière-ban d’éventuels suspects, puis de prolonger leur maintien en détention provisoire. Dans l’« affaire Chalabi », 173 prévenus ont ainsi été mis en examen. Si une trentaine ont bénéficié d’un non-lieu, d’autres sont restés en prison durant des mois ou des années. (…) Ce qui n’empêche pas le « système Bruguière » de perdurer, sous des gouvernements de droite comme de gauche. Au nom de l’efficacité contre une criminalité aux ramifications nationales et internationales. (…) En période d’attentats, le juge Bruguière continue de court-circuiter les hiérarchies judiciaires, rencontrant place Beauvau les ministres de l’intérieur successifs. Et la gauche gouvernementale, malgré ses réticences initiales, s’est laissée convaincre. Même la vieille critique opposée au « système » des dossiers traînant en longueur et jamais jugés n’est plus reprise par la gauche arrivée aux affaires (…) Le Monde (01.09.98)
En dépit de tous les débats sur Guantánamo, la suspension européenne de l’habeas corpus, les déportations expéditives et les détentions préventives surpassent n’importe laquelle des mesures de l’Amérique de Bush. Victor Davis Hanson

Aux Etats-Unis, les activités de M. Bruguière équivaudraient à une violation systématique des 1er, 4e, 5e, 6e et 8e amendements de la Constitution. Sans compter les immenses superstructures juridiques que les Cours suprêmes successives ont construit au-dessus et autour de la Bill of Rights. Bret Stephens
Le système légal fortement codifié de la France, dans lequel l’Etat français bénéficie d’énormes pouvoirs d’intrusion et de coercition, ne ressemble pas au système américain plus compliqué de séparation des pouvoirs, d’indépendance de la justice, et des droits présomptifs de l’individu contre le gouvernement. (…) Dans le cas de la France, la menace est en grande partie — mais pas simplement – issue de son propre sol. Pour y faire face, les Français sont prêts à fournir à leurs fonctionnaires ce que nous considérerions comme des pouvoirs d’exception. Gary J. Schmitt et Reuel Marc Gerech
Les autorités françaises ont également des pouvoirs de surveillance et d’interception de communications qui ferait rougir Dick Cheney lui-même. David Greenway

Quelqu’un s’est-il déjà sérieusement posé la question, Administration Bush mise à part, de ce à quoi ressemblerait un procès “dans les règles” du réseau Ben Laden?

A l’heure où, pas trop curieux sur Bagram ou les conséquences concrètes, nos propres éditorialistes n’en peuvent plus de s’extasier devant la récente “décision” du nouveau messie de Chicago de soi-disant rendre son tablier, d’ici un an, de geolier du monde

Et où le procès d’un des assassins d’un préfet de la République risque de capoter 11 ans après suite à une indiscrétion d’un policier et la bien-pensance voire la complicité de nos forces de gauche pourraient faire basculer la situation antillaise dans la pire violence

Intéressant renvoi d’ascenseur, dans l’IHT d’hier, par un chroniqueur international du Boston Globe qui peine à cacher son admiration pour les remarquables succès des services de sécurité français contre la menace terroriste.

Et qui (surprise) semble avoir du mal lui aussi à s’attarder sur les incroyables pouvoirs d’exception, du point de vue américain (où un quasi-fasciste Patriot Act peut, on s’en souvient, prolonger la garde à vue de ses citoyens jusqu’à deux journées entières!), que lesdits succès supposent.

Un système qui bénéficie ainsi, on le sait, depuis 1986 et avec la 1ère grande vague d’attentats iraniens contre la France (qui avait même vu le ministre de la justice de l’époque Albin Chalandon évoquer l’idée d’un rétablissement de la peine de mort) de plusieurs modifications ad hoc du code d’organisation judiciaire (dont en 1995 le poste sur-mesure de “premier vice-président, chargé de l’instruction” pour le juge Bruguière), l’intégration partielle des forces de police et militaires (gendarmerie) et l’externalisation de la torture (pardon: des interrogations musclées).

Et, au-delà de la mise sur écoute ou perquisition sans mandat et sans parler des coups tordus (dont la tentative du “cowboy” dit aussi “l’amiral”, en octobre 1992, d’accoster en Libye à bord d’un aviso de la marine nationale), de l’utilisation de preuves ou témoignages par ouï-dire, de la possibilité des arrestations arbitraires (jusqu’à quatre jours sans surveillance juridique ou avis des tiers), du profilage systématique (un “espion dans chaque mosquée”) et de la non-séparation du renseignement et de la police (les fameux RG).

Mais surtout, au-delà de sa redoutable efficacité, un système dont nos commentateurs s’embarrassent peu d’évoquer aujourd’hui les formidables conséquences pratiques (ou les multiples condamnations de la Cour européenne des droits de l’homme), la fameuse “loi d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste” permettant d’arrêter quelqu’un sur simple intention de commettre un crime.

Comme, sans parler des “rafles préventives” comme à la veille du Mondial de football ou plus récemment pour les jihadistes du peuple iraniens, les arrestations de masse et les véritables rafles, jusqu’à 176 au lendemain des attentats sur Paris de l’été 1995 (ou , pour le fameux “procès Chalabi” du nom des principaux membres d’un réseau de soutien logistique aux maquis algériens!

Ou, naturellement, les procès de masse (dans la cour même de la prison – le gymnase des gardiens de prison de Fleury – sous la garde, 24h/24, de trois escadrons de gendarmerie!) jusqu’à 138 pour le même procès!

Ou enfin, sans compter les expulsions dénoncées dans les pays d’origine aux systèmes juridiques moins regardants, le refus de libération sous caution et les dizaines d’années cumulées d’emprisonnement pour rien (jusqu’à 19 mois pour l’un des 70 injustement mises en cause!), pour 57 des co-accusés dudit procès finalement relaxés et pour certains indemnisés .…

Manque de curiosité, en ces temps de retour au multilatéralisme et au soft power, somme toute bien compréhensible: pourquoi se montrer en effet plus royaliste que ses homologues français qui avaient déjà tant à faire avec les abominations du système Bush?

Mais qui a néanmoins le mérite (indirect) de rappeler, pour peu qu’on prenne la peine de le comparer à la véritable leçon de choses judiciaires de la somme toute petite Affaire Chalabi ou des procès italiens contre la Mafia, le véritable cauchemar qu’aurait représenté pour n’importe quel Etat démocratique au lendemain du 11 septembre 2001, l’arrestation, la détention et le jugement des centaines de terroristes du réseau Ben Laden.

Sans parler du futur casse-tête que se prépare notre nouveau M. Propre de la Maison-Blanche en cas d’arrestation, détention ou jugement des chefs eux-mêmes dudit réseau ….

France v. terrorism
H.D.S. Greenway
International Herald Tribune
February 17, 2009

PARIS: The men and women involved with antiterrorism here have a reputation of being among the best in Europe.

One of the reasons for their expertise in the age of jihad is that they have been confronting Islamic extremism longer than most European countries.

While Britain was concentrating on the Irish Republican Army, and Spain on Basque separatists of the Euskadi ta Askatasuna, the French were involved with after-effects of their North African empire.

And few countries in the world have witnessed more Islamist violence than Algeria, over which France fought a long, colonial war before it gave in and accepted Algerian independence.

Although Islamists from every country can be found in France, it is from North Africa that most of France’s antiterrorism worries come.

European imperialism that ended in the last century has had its blowback effect as the former colonized flood into the space of the former colonizers. They crowd into the despairing suburbs, hoping to better their lives in a European dream that constantly eludes them.

“We keep strong relationships with former colonies,” said a French official. “We have the most intimate relationships, but they are complicated. Love and hate. And, unfortunately, some who live here feel discriminated against – racism.”

Antiterrorism authorities here are known for their capacity to infiltrate potentially unfriendly organizations in order to monitor them. They have a much higher number of people versed in foreign languages and cultures than their American counterparts.

When it comes to home-grown Islamic threats, of the kind that bombed the London subway, “in France we have better control over our domestic situation than do our British friends,” an official told me.

“We also have tools, legal weapons, that are unlike others in the Western world,” said another.

The French authorities also have powers of surveillance and communications intercepts that would make even Dick Cheney blush.

The sharpest tool in the French antiterrorist arsenal is a law, unique in the French legal system, that makes “an intention to commit a crime a crime itself,” an official explained.

It sounds a bit like the American RICO laws, which have been used successfully against gangsters. “We use it carefully so we don’t get the European Union human-rights courts on our neck,” he said.

The trick is to create “very close relationships between intelligence and law enforcement activity, and by prosecuting defendants for conspiracy. I believe it is easier to charge someone with conspiracy in France than in the United States.”

The French pay a great deal of attention to what one policeman called the “genealogy” of terror – the grievances, the links, the associations of radicalism, the funding connections. There are increasing efforts in Europe to build bridges to other legal systems in Europe.

I found my sources here perhaps more philosophical than their counterparts elsewhere.

There is an understanding that, although modernization – better education and living conditions to lift people out of poverty and ignorance – can help with Islamic radicalism in the long run, there is also an inevitable backlash against modernization itself.

Modernization can create its own fear, especially in the Muslim world where the new can seem a threat to religion.

There is a human tendency to react against perceived corruption and decadent idolatry.

There may be a direct link between the reaction of Moses to the golden calf, the proclamations of Martin Luther nailed to the church door, and the election of Hamas in Gaza, which was a reaction against the corrupt ways of Fatah.

But understanding why people might turn to terrorism is only part of the puzzle of how to prevent it.

The French legal system tries to “avoid legal overreactions which can be criticized from a legal point of view,” according to one judge, but at the same time be effective in combating terror.

“We know we are succeeding in blocking several terrorist attempts each year,” an official said, “but one day we know we will be unlucky. Unfortunately it is a probability.”

Voir aussi:

Justice
Réseau Chalabi: l’impossible procès
Chabrun Laurent
L’Express
le 17/09/1998

En mélangeant intégristes avérés et simples comparses, dans trois affaires distinctes, les magistrats se sont mis en position délicate

Audiences surréalistes désertées par accusés et avocats, interventions auprès de la garde des Sceaux, requête en suspicion légitime, pétitions d’intellectuels… Le procès du réseau intégriste musulman Chalabi, qui se tient à Fleury-Mérogis, est d’ores et déjà un échec. Si, en effet, les procédures engagées contre les 138 prévenus devaient aller à leur terme, appels et pourvois en cassation transformeront ce maxi-procès, qu’on voulait exemplaire, en un interminable feuilleton judiciaire sur fond de polémique.

Ce raté n’est pas une réelle surprise. Bon nombre d’observateurs s’inquiétaient discrètement, depuis plusieurs mois, d’une politique répressive de masse qui a conduit à mélanger dans le même box des intégristes avérés, vraisemblablement prêts à passer à l’action, et de simples comparses – alors que se trouvent réunies trois affaires distinctes qui auraient pu donner lieu à trois procédures différentes. Conséquence logique de cet amalgame: un gigantesque dossier quasi impossible à instruire et fort malcommode à juger. La justice est donc en situation délicate, d’autant que le choix du lieu de ce procès collectif – la salle de gymnastique des gardiens de prison de Fleury – est venu ajouter une touche symbolique malvenue à une affaire déjà sensible.

Le juge Jean-Louis Bruguière, «patron» de l’antiterrorisme en France, prête donc le flanc à la critique de ceux qui réprouvent ses méthodes. Rappelons pourtant qu’au moment du démantèlement de ce réseau Chalabi, en 1994-1995, peu de voix se sont élevées pour dénoncer les pratiques policières et judiciaires employées. Mais la menace des bombes planait alors sur Paris. De quoi justifier des actions destinées à prévenir le passage à l’acte terroriste de militants intégristes. L’époque a changé. Et ce qui était accepté, voire encouragé par des politiques effrayés à l’idée d’être taxés de laxisme, n’est plus de mise aujourd’hui. Les promoteurs du maxi-procès Chalabi auraient pu, peut-être, s’en douter. Et ainsi anticiper sur un prévisible imbroglio politico-judiciaire.

Voir également:

PROCES
Les audiences surréalistes du « procès Chalabi » à Fleury-Mérogis
Le Monde
05.09.98

Le chef présumé du réseau a dénoncé une « cabale policière, un simulacre d’instruction et une mascarade de procès ».

Le box des accusés s’est tour à tour rempli puis vidé devant un tribunal médusé

Il n’y avait plus grand monde, jeudi 3 septembre, au gymnase de Fleury-Mérogis, pour la troisième journée du procès du « réseau Chalabi », un réseau de soutien logistique aux maquis algériens. La quasi-totalité des avocats boycottent les audiences afin de dénoncer ce « procès de masse » 138 prévenus tandis que les trois quarts des 107 prévenus libres ne se sont pas présentés. Le chef présumé du réseau, Mohamed Chalabi, a longuement pris la parole pour dénoncer cette « cabale policière, ce simulacre d’instruction et cette mascarade de procès ». « Qu’on arrête de dépenser l’argent du contribuable, a-t-il lancé. Et ces vitres blindées… Qui va me tirer dessus ? La sécurité militaire ? Quand mon jour viendra, il viendra. » Les avocats ont déposé jeudi une requête en suspicion légitime contre le tribunal auprès de la Cour de cassation.

SURRÉALISTE. Il n’y a sans doute pas d’autre mot pour qualifier ce qu’il reste du procès des 138 membres présumés d’un réseau de soutien logistique aux maquis islamistes algériens. Au troisième jour d’audience, jeudi 3 septembre, la quasi-totalité des prévenus a quitté dans une confusion indescriptible le gymnase de l’Ecole nationale de l’administration pénitentiaire de Fleury-Mérogis où ont lieu les débats.

Après le coup d’éclat des avocats qui, dès le début du procès, ont décidé de boycotter les débats afin de dénoncer les conditions de son organisation, le président Bruno Steinmann s’apprête à entendre quatre prévenus, mais seuls deux avocats sont présents. Deux avocats commis d’office qui réclament un renvoi du procès pour avoir le temps de rencontrer leurs clients et d’étudier le dossier. Le président décide de joindre l’examen de la demande au fond. Les deux avocats quittent immédiatement la salle. Le président Steinmann ne se laisse pas démonter. « Nous allons maintenant examiner le cas d’Ahmed Djellal », annonce-t-il. Le prévenu est dans le box, mais il n’a pas d’avocat. Il n’en veut pas. Il ne veut pas s’expliquer. « Je n’ai rien à vous dire », lâche-t-il avant de se rasseoir. « C’était déjà le cas pendant l’instruction, répond le président. Vous aviez même refusé de signer la plupart des PV. » Il attend une réponse. Mohamed Chalabi, le chef présumé du réseau, se lève et s’empare du micro. « Il n’y a plus rien à dire, lance-t-il. C’est quoi cette association de malfaiteurs dont on nous accuse ? Ça a commencé par une cabale policière, puis un simulacre d’instruction et maintenant une mascarade judiciaire. »

L’homme est visiblement en colère. Il annonce que, pour la troisième fois en trois jours, un prévenu détenu a été victime, le matin même, de coups portés par ses gardiens. « Mourad Tacine, ils l’ont massacré à Fresnes et il est au mitard. A quoi vous jouez ? Vous voulez faire comme avec les martyrs chrétiens, nous mettre dans l’arène avec les lions ? » Mohamed Chalabi s’adresse ensuite au substitut Bernard Fos. « Vous êtes le représentant du ministère public, c’est vous qui accusez et vous n’avez aucune question à nous poser ! Vous nous parlez de justice mais on a déjà casqué de toute façon. Moi, ça fait bientôt quatre ans que je suis à l’isolement. Alors, vous nous reprochez quoi ? Des détentions d’armes ? » « RELÂCHEZ-LES »

Pointant les scellés, il poursuit : « Toutes ces armes, elles sont à moi, je prends tout pour moi. Les autres prévenus détenus n’ont rien à voir avec ça, relâchez-les. Ceux qui sont libres, laissez-les rentrer chez eux. »

Le président l’interrompt et demande à la greffière de noter la déclaration du prévenu. Mais Mohamed Chalabi continue. « Qu’on arrête de dépenser l’argent du contribuable. Et ces vitres blindées… Qui va me tirer dessus ? La sécurité militaire ? Quand mon jour viendra, il viendra. » Pendant près d’une demi-heure, Mohamed Chalabi monopolise la parole. Avec son physique de moudjahidin afghan et son accent de titi parisien, il harangue ses coprévenus, prend le public à témoin, dénonce les conditions du procès et toute l’instruction qui l’a précédé. « Quand j’ai rencontré ce bouffon de Bruguière, cette truffe, il m’appelait “Momo le caïd“. Qu’est-ce que ça veut dire ça ? »

C’est l’un des rares moments où le président Bruno Steinmann intervient pour demander au prévenu de mesurer ses propos, mais il en faut plus pour l’arrêter. « On se sert de vous pour nous condamner et on va tous partir. Les avocats, qu’ils fassent ce qu’ils veulent, de toute façon, on n’a jamais cru en eux. Il n’y en a pas un qui a trouvé une irrégularité, une faute de procédure dans ce dossier de plusieurs dizaines de milliers de pages. Qui s’est occupé de nous ? » Joignant le geste à la parole, le prévenu se lève et s’apprête à quitter le box. Les gardiens l’entourent. Le président lui demande de se rasseoir. Mohamed Chalabi crie à ses coprévenus « debout » en arabe. Tous se lèvent. Les gardiens leur passent les menottes. Un mouvement s’esquisse vers la sortie. Le tribunal est médusé.

Quelques instants plus tard, chacun retrouve sa place dans le box mais Mohamed Chalabi ne désarme pas. « Nous sommes des adorateurs de Dieu, nous ne sommes soumis qu’à lui. On va partir et on ne vient plus. » « Le tribunal a entendu votre déclaration, asseyez-vous s’il vous plaît », répond le président Steinmann. « Laissez-nous partir et je jure devant Dieu qu’il n’y aura pas d’incidents », répond le prévenu. « Je m’en vais moi aussi », s’exclame Ahmed Djellal. Un prévenu, désireux lui aussi de quitter le procès, en vient aux mains avec ses gardiens. « Nous sommes solidaires », lance une voix dans l’autre box. Le président suspend l’audience.

Au retour du tribunal, le prétoire est pratiquement vide : pas un seul avocat et un seul prévenu détenu dans un box. Quinze prévenus libres sont dans la salle. Bruno Steinmann, imperturbable en apparence, commence l’examen des faits reprochés à Ahmed Djellal et à trois coprévenus, mais en l’absence des personnes concernées et de leurs avocats, l’examen se résume à la lecture de leurs curriculum vitae et des faits retenus contre eux. Les avocats qui ont quitté le procès ont déposé, jeudi 3 septembre, une requête en suspicion légitime contre le tribunal auprès de la Cour de cassation.

Voir de plus:

JUSTICE
L’affaire des Moudjahidines met en lumière la “méthode Bruguière”
Erich Inciyan
Le Monde
22.06.03

L’interpellation de 160 militants opposés au régime de Téhéran rallume la controverse sur les pratiques du juge d’instruction antiterroriste. Ses partisans mettent en avant les attentats évités en France. Ses détracteurs dénoncent les longues détentions de suspects finalement relaxés

L’opération policière contre l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien, qui s’est soldée, mardi 17 juin, par plus de 160 interpellations, alimente les griefs des pourfendeurs du « système bruguière ». Depuis des années, avocats et défenseurs des libertés critiquent les rafles à répétition du juge antiterroriste et la longueur des détentions provisoires contre des « suspects » dont une beaucoup sont laissés en liberté à l’issue des procès. Mais les méthodes sécuritaires pratiquées par le magistrat depuis plus de vingt ans plaisent aux gouvernements, de droite comme de gauche. Au ministère de l’intérieur, ses partisans mettent en avant les attentats évités en France depuis le 11 septembre 2001. Les policiers belges sont moins laudatifs. Au procès de 23 islamistes à Bruxelles, le juge français se voit reprocher ses pressions.

SUR l’échiquier de l’antiterrorisme français, Jean-Louis Bruguière joue depuis longtemps en maître. En plus de vingt ans d’instruction spécialisée sur ces dossiers, le juge a souvent donné l’impression d’instaurer ses règles du jeu et d’incarner toutes les pièces à la fois (sauf les pions et, sans doute, le roi). Son poste a été taillé sur mesure : le magistrat continue d’instruire les affaires les plus importantes ; il a aussi la haute main sur l’ensemble des enquêtes antiterroristes de ses collègues depuis qu’il a été promu, en 1995, « premier vice-président, chargé de l’instruction » au tribunal de grande instance de Paris.

L’opération policière contre l’organisation des Moudjahidines du peuple iranien, qui s’est soldée, mardi 17 juin, par plus de 160 interpellations, a une nouvelle fois donné du grain à moudre aux pourfendeurs du « système Bruguière », qui dénoncent le contraste entre les moyens employés et les résultats obtenus. Depuis des années, avocats et défenseurs des libertés critiquent ses rafles à répétition et la longueur des détentions provisoires de « suspects » dont une bonne partie sont laissés en liberté à l’issue des procès.

Mais les méthodes sécuritaires, pour ne pas dire policières, du magistrat plaisent aux gouvernements, de droite comme de gauche, qui louent l’efficacité de cette justice préventive. Ses partisans mettent en avant les attentats évités en France depuis le 11 septembre 2001, grâce notamment aux interpellations des islamistes de La Courneuve et de Romainville (Seine-Saint-Denis) en décembre 2002.

Les exemples de la singulière maestria du juge Bruguière ne manquent pas. Ainsi du procès du « réseau Chalabi » (du nom d’un groupe de soutien aux maquis islamistes algériens) au cours duquel pas moins de 138 prévenus avaient été jugés en 1998. Mettant tout son pouvoir dans la balance, M. Bruguière avait obtenu qu’une modification législative autorise le tribunal de Paris à se transporter dans un gymnase de l’administration pénitentiaire. Le dossier à charge s’était pourtant avéré mal ficelé : après des années d’instruction, 35 « suspects » avaient d’abord obtenu un non-lieu ; puis 31 prévenus avaient été relaxés par le tribunal. Plus tard, la Cour de cassation avait accordé près de 2 millions de francs d’indemnités à une vingtaine des relaxés pour compenser leur maintien en détention.

« Cow-boy » ou « amiral »

Face à des « mouvances » terroristes aux ramifications nationales et internationales, les procédés expéditifs d’un juge surnommé « le cow-boy » par ses détracteurs donnent cependant des résultats probants. Avec ses appuis dans les milieux d’enquêtes policières et les services de renseignement, le « système Bruguière » a réussi, par exemple, la traque des auteurs de la campagne d’attentats islamistes meurtriers qui ont secoué la France en 1995. Et la cour d’assises spéciale de Paris a condamné les deux principaux accusés à la réclusion criminelle à perpétuité.

Au nom de l’efficacité, M. Bruguière utilise sans réserve les moyens d’exception de la justice antiterroriste (centralisation des dossiers à Paris aux mains de magistrats spécialisés, garde à vue pouvant aller jusqu’à 96 heures). Arme absolue du magistrat, l’information judiciaire ouverte contre X… pour association de malfaiteurs permet de ratisser large. Les coups de filet sont alors très utiles à la constitution de « carnets d’adresses » qui pourront être utilisés plus tard dans d’autres enquêtes. Cette boulimie d’interpellations satisfait les policiers et leur soif insatiable de renseignements conservés en mémoire pour retrouver, un jour, d’éventuels suspects.

Conjuguant justice et diplomatie, le juge Bruguière s’est aussi lancé dans des entreprises internationales risquées. Dans l’enquête sur l’attentat du DC-10 d’UTA (170 morts, le 19 septembre 1989), il n’avait pas hésité à lancer des mandats d’arrêt contre des responsables des services de renseignement de Tripoli, en Libye, dont le beau-frère du colonel Kadhafi. En 1992, une lettre du magistrat stigmatisant l’absence de coopération libyenne avait été adoptée comme document de référence par le Conseil de sécurité de l’ONU qui allait voter un embargo contre la Libye. Peu après, M. Bruguière avait voulu poursuivre son enquête en débarquant sur le sol libyen à bord d’un aviso de la marine nationale. Tripoli avait refusé l’accostage de ce bâtiment armé (torpilles, missiles Exocet) et le magistrat y avait gagné un autre surnom, « l’amiral ».

Initiative brisée

Mais M. Bruguière n’aura pas lâché prise dans ce dossier de l’attentat le plus meurtrier jamais commis contre des intérêts français. Il faut dire que le procès des six Libyens poursuivis avait eu l’allure d’un simulacre, en 1999 à Paris : absents, les accusés avaient été condamnés à la réclusion à perpétuité, par contumace ; ils sont toujours en liberté.

Contre l’avis du parquet, le juge Bruguière avait alors donné satisfaction aux familles des victimes en décidant de poursuivre le colonel Kadhafi en personne. Mais son initiative s’est brisée contre un arrêt de la Cour de cassation, qui a mis fin à ces poursuites en arguant de l’immunité d’un chef de l’Etat en fonction. Sur ce dossier comme sur d’autres, la devise du juge Bruguière – « Le droit donne la force » – aura montré ses limites.

Voir enfin:


La FIDH condamne l’« arbitraire » de la justice antiterroriste française
Une justice d’exception née en 1986 lors de la vague d’attentats
Acacio Pereira
Le Monde
22.01.99

ON LES SURNOMME les « cow-boys ». Parfois, le premier d’entre eux, Jean-Louis Bruguière, a même eu droit aux qualificatifs évocateurs de « shérif » et de « proconsul ». L’histoire controversée de la justice antiterroriste commence le 9 septembre 1986, avec la promulgation, par le gouvernement de cohabitation dirigé par Jacques Chirac, de la loi no 86-1020 « relative à la lutte contre le terrorisme ». Les poursuites et les enquêtes sont centralisées à Paris , et une cour d’assises spéciale composée de magistrats professionnels est instituée.

Quelques jours plus tard, le juge d’instruction Alain Marsaud est nommé à la tête de la toute nouvelle section antiterroriste du parquet de Paris. A ses côtés, une cellule d’instruction regroupe des magistrats déjà spécialisés dans les questions terroristes, dont Jean-Louis Bruguière. Ils travaillent avec des services policiers regroupés au sein de l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat), créée en 1984. Que la plupart des magistrats concernés soient politiquement proches du ministre de l’intérieur, Charles Pasqua, ne peut que leur faciliter la tâche.

Au moment même de l’installation de cette justice antiterroriste, à l’automne 1986, la France connaît une nouvelle vague d’attentats. Le 8 septembre, une bombe explose devant l’Hôtel de Ville de Paris faisant un mort et dix-huit blessés ; le 12, c’est au tour de la cafétéria Casino de la Défense ; le 14, un engin explose au Pub Renault sur les Champs-Elysées, tuant une personne ; le lendemain, la préfecture de police est visée ; enfin, le 17 septembre, une bombe posée devant le magasin Tati de la rue de Rennes fait cinq morts et cinquante-trois blessés. Dans un entretien à Ouest-France, le 3 octobre, Albin Chalandon, le garde des sceaux, évoque l’idée d’un rétablissement de la peine de mort « si le terrorisme devait continuer à s’étendre ».

En plus des groupes d’essence nationale comme Action directe, ou régionale , comme les indépendantistes corses ou basques, le pouvoir politique est confronté à une criminalité disposant de ramifications internationales, ce qui complique le travail des enquêteurs et oblige le gouvernement à un difficile exercice d’équilibre entre justice et diplomatie. La prise en otages de citoyens français au Liban et la présence, dans les prisons de l’Hexagone, de terroristes proche-orientaux encouragent des tractations discrètes qui contredisent parfois la logique judiciaire de la lutte antiterroriste.

« PÉRIODE EXCEPTIONNELLE »

C’est le cas une première fois, en 1986, lorsque la France tente d’obtenir, grâce à des négociations avec la Syrie et l’Algérie, une « trêve des attentats » des Fractions armées révolutionnaires libanaises (FARL) , qui réclament la libération de leur chef, Georges Ibrahim Abdallah , et de deux autres activistes incarcérés en France. Le scénario se répète l’année suivante, lors de l’affaire Gordji. Retranché à l’ambassade d’Iran, où il est interprète, Wahid Gordji refuse de se rendre à une convocation du juge Gilles Boulouque , qui veut l’entendre comme témoin dans une enquête sur les filières terroristes iraniennes. Le 17 juillet 1987, la tension est telle que la France et l’Iran rompent leurs relations diplomatiques. Finalement, Wahid Gordji sera échangé en novembre 1987, sur l’aéroport de Karachi (Pakistan), contre Paul Torri, le consul de France à Téhéran. Les apparences sont sauves : avant de prendre l’avion, il défère à la convocation du juge , qui lui signifie qu’ « aucune charge n’a été retenue contre lui ». « L’affaire Gordji était une vaste opération de manipulation contre le gouvernement iranien pour récupérer les otages français, reconnaît Alain Marsaud, qui travaille désormais chez Vivendi. Nous sommes sortis du cadre strictement judiciaire , mais la période était exceptionnelle avec la multiplication des attentats. Au bout du compte, cela a été payant , puisque nous avons mis fin à l’existence d’un bon nombre de réseaux. »

Reste que ce mélange des genres, ajouté aux méthodes iconoclastes des juges d’instruction, nourrissent les critiques des associations de défense des droits de l’homme, qui dénoncent la multiplication des « rafles » et la longueur des détentions provisoires imposées aux prévenus. Lorsque les socialistes reviennent au pouvoir, après les élections de 1988, Pierre Arpaillange, le nouveau ministre de la justice, est accusé, par la droite, de vouloir « la peau » des juges spécialisés. Finalement, la gauche, qui avait critiqué cette justice d’exception, renonce à réformer la législation antiterroriste.

« CHAMBRE DE CONFIRMATION »

Aujourd’hui, certains avocats reprochent aux juges d’instruction d’abuser du pouvoir qui leur est conféré par la loi et de parvenir à imposer au parquet, mais aussi à la cour d’appel, leur manière de voir. « Entre nous, la chambre d’accusation a un surnom : la chambre de confirmation, ironise Dominique Tricaud, avocat au procès du « réseau Chalabi ». Ce n’est pas tant qu’elle soit à la botte des magistrats instructeurs, simplement , elle se donne rarement le temps de plonger dans les dossiers. » Les temps sont peut-être en train de changer. Le 15 janvier, la chambre d’accusation a ainsi rendu un arrêt de non-lieu en faveur de l’ancien terroriste vénézuélien Carlos dans l’affaire du drugstore Saint- Germain. Bien que Carlos, condamné à la réclusion criminelle à perpétuité dans une autre affaire, reste en prison, cette décision était un camouflet pour le juge Bruguière, chargé de l’enquête. « Le parquet a un peu tendance à disparaître derrière le point de vue des juges d’instruction, par nature plus médiatiques » , ajoute Francis Battut, ancien magistrat à la quatorzième section, aujourd’hui procureur de Morlaix. Alain Marsaud admet, lui aussi, un « malaise », dû à une « trop grande confusion des fonctions et des attributions ». « Les juges d’instruction se sont appropriés l’action publique qui est de la compétence du parquet, explique-t-il. Ils sont à la fois juges et procureurs. Il faut en sortir , et le représentant du ministère public doit assumer de nouveau sa responsabilité. Il doit, par exemple, prendre des réquisitions de disjonction quand il estime qu’un dossier n’est pas gérable en l’état . »

L’un des juges d’instruction, toujours en activité, rétorque que « tous les outils procéduraux existent pour permettre au parquet de faire son travail, à lui de ne pas se laisser faire ».

Voir aussi:

La FIDH condamne l’« arbitraire » de la justice antiterroriste française
Acacio Pereira
Le Monde
22.01.99

Au terme d’une enquête menée d’avril à novembre 1998, la Fédération internationale des droits de l’homme critique la longueur excessive des détentions provisoires et l’utilisation abusive de l’incrimination d’« association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste »

DROITS DE L’HOMME

Dans un rapport rendu public, jeudi 21 janvier, la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) critique sévèrement le fonctionnement de la justice antiterroriste en France.

LA FIDH DÉNONCE des détentions provisoires excessives, des instructions trop longues et l’utilisation abusive de l’incrimination d’« association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ».

ELLE ÉVOQUE NOTAMMENT le cas d’un détenu kurde placé en détention provisoire avant d’être libéré, onze mois plus tard, par la cour d’appel, au lendemain de son suicide à Fleury-Mérogis. NÉE EN 1986, lors du premier gouvernement de cohabitation dirigé par Jacques Chirac, la législation antiterroriste prévoit une centralisation des poursuites et des enquêtes à Paris et un allongement des délais de garde à vue (lire aussi notre éditorial page 14).

LES PRATIQUES ” antiterroristes” qui prévalent en France ouvrent la voie à une justice arbitraire. » Telle est la conclusion du sévère rapport d’enquête de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), consacré à l’application de la législation antiterroriste. Chargés d’étudier la question de la détention provisoire et les conditions d’exercice des droits de la défense, un avocat anglais, Michael Mc Colgan, et son confrère italien, Alessandro Attanasio, constatent « l’existence d’un large spectre de violations des obligations de la France au regard de la Convention européenne des droits de l’homme ». Ces violations sont jugées « très préoccupantes » et « contribuent à vider de leur substance certains droits de l’homme fondamentaux pourtant formellement garantis par la Constitution ».

Le rapport de la FIDH dénonce les « effets pervers » de la « centralisation des organes responsables de la lutte antiterroriste » inscrite dans la loi du 9 septembre 1986 et le « pouvoir accru donné à ces nouveaux départements centralisés » : la quatorzième section du parquet de Paris et le pool des juges d’instruction spécialisés, qui concentre l’essentiel des critiques. Il qualifie en outre de « dangereuse » l’incrimination, largement utilisée par les magistrats instructeurs d’« association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». « Elle offre une trop grande possibilité d’interprétation et d’application arbitraires. (…) N’importe quelle type de ” preuve” , même insignifiante, se voit accorder une certaine importance. »

A titre d’exemple, les rapporteurs évoquent longuement le « dossier Chalabi », au terme duquel 138 prévenus soupçonnés d’avoir participé à un réseau de soutien logistique aux maquis islamistes algériens ont comparu, à l’automne 1998, dans un gymnase de l’administration pénitentiaire à Fleury-Mérogis. Les pièces à conviction retrouvées lors des perquisitions – des armes et des explosifs – « ne sont pas suffisantes », affirme le rapport. « C’est le lien étroit, en fait et en intention, entre les accusés, ces armes et l’utilisation présumée qui devait en être faite, qui doit conduire à la conclusion de responsabilité pénale », ajoute-t-il.

Les rapporteurs critiquent également la longueur des instructions, en « violation manifeste de l’article 5 de la Convention, qui exige que toute personne soit jugée ” dans un délai raisonnable” », et les abus en matière de détention provisoire. Selon leurs calculs, les prévenus du « dossier Chalabi » ont fait en moyenne quatorze mois de prison avant de comparaître devant leurs juges, alors que la moyenne nationale s’établit à 4,4 mois. « Ces chiffres qui n’ont rien d’exceptionnel, écrivent-ils, dénotent un manque de célérité de la part des autorités compétentes. » La détention provisoire est, selon la FIDH, un « moyen de pression » utilisée pour obtenir des mis en examen « des confessions qui ne sont pas sincères » ou pour « incriminer leurs coaccusés ».

« PREUVES FRAGILES »

Dénonçant des instructions qui se déroulent souvent « uniquement à charge », la FIDH accuse les juges de « tirer, dans la plupart des cas, les pires conclusions de preuves fragiles et indirectes » et de répugner à « prendre en compte des explications qui contredisent leur point de vue tiré des premiers éléments apparents ». En fait de débats contradictoires, les interrogatoires des prévenus, « menés de façon irrégulière et très fréquemment décousue, sur de longues périodes » font, selon le rapport, « penser tout au plus à une inquisition dans le sens étroit et médiéval du terme ».

Les rapporteurs craignent que de telles méthodes ne dessinent « un scénario inquiétant où les interrogatoires sont structurés de telle sorte qu’ils ne peuvent aboutir qu’à la conclusion de la culpabilité », au mépris du respect de la présomption d’innocence évoquée à l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme sur le « droit à un procès équitable ». Au passage, ils égratignent les médias coupables d’avoir « suivi la ligne de la moindre résistance par rapport à la propagande officielle en reproduisant fidèlement, pour ainsi dire, la vérité établie ».

La FIDH s’inquiète également des « relations étroites qui lient le parquet, les juges du siège et les juges d’instruction » et qui ne permettent pas de « dissiper le sentiment que chacune de ces instances ne peut agir de manière totalement indépendante ». L’instauration d’une cour d’assises spéciale, uniquement composée de magistrats professionnels, « l’abolition des jurés et l’introduction de verdicts adoptés à une majorité simple » est perçue comme une « évolution rétrograde ». Dans un chapitre entièrement consacré aux questions basque et corse, la FIDH affirme en outre qu’ « une répression légale continue crée plus de problèmes qu’elle n’en résout ». Jugeant « hautement improbable » que ces questions puissent jamais « être résolues par des moyens purement juridiques », ils suggèrent aux pouvoirs publics d’aborder, « à un moment donné, la question politique ». Le rapport revient enfin sur la « rafle préventive » réalisée le 26 mai 1998 dans les milieux islamistes, à quelques jours du Mondial de football, qualifiée de « gadget publicitaire » et d ‘« exploitation cynique de la crainte de l’immigré ».

Au terme de leur enquête, le rapport de la FIDH dénonce une « justice spectacle (…) qui vise autant, sinon plus, à impressionner les opinions publiques qu’à réprimer les auteurs effectifs d’actes terroristes ». Dans ses recommandations, elle suggère d’ « en finir avec les lois d’exception », de supprimer la spécialisation de la quatorzième section et d’augmenter le nombre de magistrats instructeurs, « car il existe un risque que ces juges, lorsqu’ils exercent depuis trop longtemps, ne soient gagnés par une logique purement répressive ». Elle souhaite cependant que leur soit « retiré le pouvoir d’ordonner la détention d’une personne mise en examen ». Ils plaident enfin pour la suppression de l’incrimination « fourre- tout » d’ « association de malfaiteurs » et de l’allongement « systématique » de la garde à vue et recommandent d’ « assurer des conditions décentes de mise en oeuvre des droits de la défense ».

Réagissant au rapport, Irène Stoller, chef de la quatorzième section, a déclaré qu’il s’agissait d’une « campagne initiée par les avocats des terroristes ». « Il n’y a pas une ligne sur les victimes des attentats, regrette-t-elle . Ce document est une apologie du terrorisme. » Selon la magistrate, la spécificité de la section antiterroriste n’est qu’un « fantasme ».

Voir de même:

EDITORIAL
Dérives de l’antiterrorisme
Le Monde
22.01.99

COMME beaucoup de démocraties occidentales, la France est une des cibles du terrorisme, local ou international. Nombre de Français ont payé cher pour le savoir, tués, mutilés à vie, traumatisés par la mort de proches. Trop de Parisiens ont un jour, un matin de printemps, à la terrasse d’un café, à la sortie d’une grande librairie ou dans une rame de métro, été victimes de la barbarie d’un poseur de bombe. Parce que le premier devoir d’un gouvernement est d’assurer la sécurité de ses ressortissants, celui de Jacques Chirac a été à l’origine, en 1986, d’une législation ad hoc destinée à faciliter le travail de la justice dans la lutte contre le terrorisme.

Idée simple : le combat contre les terroristes est plus dur que celui livré à la criminalité dite de droit commun. Les terroristes sont, souvent, lourdement armés ; ils disposent de ramifications internationales, quelque fois du soutien de tel ou tel Etat ; leur objectif – tuer pour tuer, souvent au hasard – les rend particulièrement difficiles à appréhender. D’où la centralisation des enquêtes, un corps spécialisé de magistrats instructeurs, une durée de garde à vue étendue, toutes dispositions qui forment l’essentiel de la législation du 9 septembre 1986.

On peut admettre ce raisonnement, soutenir que la singularité de la bataille à mener suppose, en effet, des dispositions dérogatoires au droit commun. Et, pour ces mêmes raisons, on peut juger excessive la philosophie implicite du rapport d’enquête rendu public jeudi 21 janvier par la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), ainsi résumée : le terrorisme ne justifie aucune procédure judiciaire d’exception.

On partage, en revanche, la plupart des graves critiques portées par la FIDH sur les dérives auxquelles a donné lieu l’application de la loi de 1986. Dix ans de « jurisprudence » permettent un premier bilan. Il est lourd d’abus, d’excès, de graves distorsions qui, bien souvent, observe la FIDH, sont autant de violations pures et simples de la Convention européenne des droits de l’homme. On citera pêle-mêle : des instructions sans fin, des détentions « provisoires » utilisées aux fins de pression sur les prévenus et qui dépassent allégrement les douze mois ; une interprétation laxiste de la notion d’ « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » qui, sur le plus ténu des indices, permet de mettre en examen n’importe qui ou presque ; des magistrats instructeurs échappant au contrôle de la cour d’appel et rarement soucieux de la présomption d’innocence.

Pitoyable exercice de justice de cirque – « à l’abattage », diront les avocats -, le procès Chalabi vit récemment, au nom de la lutte contre un réseau islamiste algérien, 137 personnes comparaître dans des conditions d’une indignité telle que la défense finit par se récuser. Doyen des juges antiterroristes, Alain Marsaud reconnaissait récemment un « malaise ».

La France est victime du terrorisme parce qu’elle est une démocratie ; elle doit le rester, même dans la lutte contre le terrorisme.

Voir enfin:

La Cour européenne des droits de l’homme condamne la France

Acacio Pereira
Le Monde
13.11.99

Une détention trop longue dans le dossier Chalabi

LA COUR EUROPÉENNE des droits de l’homme a condamné la France, mardi 9 novembre, pour violation de l’article 5 alinéa 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme qui exige que toute personne soit jugée « dans un délai raisonnable ». Le recours avait été déposé par Ismaïl Debboub, ressortissant algérien de cinquante ans, condamné à six ans d’emprisonnement lors du procès de 138 membres présumés d’un réseau de soutien logistique aux maquis algériens, dit « réseau Chalabi » qui s’est tenu en septembre et octobre 1998. Considéré comme l’un des membres importants du réseau, il était poursuivi pour participation à une « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », « infraction à la législation sur les armes et les munitions », « infraction à la législation sur les explosifs », « falsification et usage de documents administratifs » et « infraction à la législation sur les étrangers ». La Cour européenne lui a alloué une somme de 30 000 francs pour « frais et dépens ».

M. Debboub avait été interpellé à Villeneuve- Saint-Georges (Val-de-Marne), le 8 novembre 1994, lors d’un vaste coup de filet dans les milieux proches du Groupe islamique armé (GIA). Après 96 heures de garde à vue, il avait été placé sous mandat de dépôt. A neuf reprises le magistrat instructeur avait prolongé sa détention provisoire, malgré les nombreuses demandes de mise en liberté déposées par le prévenu. M. Debboub avait donc comparu détenu lors du procès qui s’était déroulé dans un gymnase de l’administration pénitentiaire de Fleury-Mérogis (Essonne).

A l’issue du jugement, rendu le 22 janvier, M. Debboub avait été condamné à six ans d’emprisonnement et finalement remis en liberté le 6 mai, après avoir passé près de quatre ans et demi en prison, dont quatre ans, deux mois et dix jours de détention provisoire.

Dans son arrêt, la Cour européenne rappelle que « si la persistance de raisons plausibles de soupçonner la personne arrêtée d’avoir commis une infraction est une condition sine qua non de la régularité du maintien en détention, au bout d’un certain temps elle ne suffit plus ». « Les motifs invoqués par les autorités judiciaires doivent se révéler alors pertinents et suffisants », poursuit l’arrêt qui estime que « si les juridictions compétentes ont pu estimer qu’il y avait un risque que l’intéressé s’enfuie en cas de mise en liberté, ce danger s’était amenuisé avec le temps et qu’il ne persistait plus après plus de trois ans ».

Les juges européens considèrent également que « les impératifs liés à la préservation de l’ordre public et la nécessité d’empêcher le renouvellement de l’infraction ne justifient pas à eux seuls une telle durée de la détention provisoire ». La Cour européenne reproche également à la justice française de n’avoir pas fait « preuve d’une grande célérité » : Ismaïl Debboub n’a en effet été interrogé en moyenne que deux fois par an pendant toute la durée de l’instruction.

La décision de la Cour européenne renforce la position de la Fédération internationale des droits de l’homme qui, dans un rapport rendu public la veille du jugement du « réseau Chalabi », dénonçait l’ « arbitraire » de la justice antiterroriste française. Ce rapport critiquait notamment la longueur excessive des détentions provisoires et l’utilisation abusive de l’incrimination d’ « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ».

Voir finalement:

“Au nom du 11 septembre”
Les caractéristiques de l’antiterrorisme français : “Parer les coups plutôt que panser les plaies”
Le Monde
11.09.08
Didier Bigo, Laurent Bonelli et Thomas Deltombe publient aux éditions La Découverte un ouvrage intitulé “Au nom du 11 septembre… Les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme”.

L’une des conséquences les plus immédiates des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis et de ceux qui ont secoué certaines métropoles européennes (Madrid en 2004, Londres en 2005 et 2007) a sans doute été la multiplication des propositions de réorganisation des forces de sécurité des différents États occidentaux, sommées de mieux coopérer et d’être plus efficaces dans leur lutte contre les groupes qualifiés de ” djihadistes “.

Cette effervescence contraste pourtant avec la grande stabilité de l’antiterrorisme français. Jusqu’en 2007, celui-ci n’a en effet pas connu de modifications significatives, sans d’ailleurs que cela semble poser problème aux professionnels qui en ont la charge. Le magistrat Jean-Louis Bruguière, qui en fut longtemps une pièce centrale, expliquait ainsi : ” Je n’ai pas la prétention de dire que nous avons le meilleur système […]. Mais force est de constater que notre dispositif, regardé avec intérêt par nos partenaires anglais et américains, est performant1. ” De nombreux agents des services de renseignement expriment cette satisfaction avec plus d’emphase encore et louent l’efficacité des outils depuis longtemps à leur disposition pour opérer une neutralisation préventive des groupes clandestins.

C’est la généalogie de cette stratégie, visant selon l’expression de Nicolas Sarkozy en 2005, alors ministre de l’Intérieur, à ” parer les coups plutôt que panser les plaies2 “, que nous retracerons dans ce chapitre. En partant du début des années 1980, nous présenterons d’abord son architecture (légale, judiciaire, policière et militaire), puis nous étudierons son fonctionnement pratique et les systèmes de relations (notamment entre magistrats spécialisés et services de renseignements) dans lesquelles elle se construit et se reformule en permanence.

L’architecture judiciaire et législative de l’antiterrorisme français

Jusqu’en 1981, les ” crimes et délits contre les intérêts fondamentaux de la nation “, dont le ” terrorisme ” et l’espionnage, étaient jugés par une juridiction spécialisée, la Cour de sûreté de l’État. Composée de trois magistrats et de deux officiers supérieurs de l’armée, elle avait été créée en 1963, au lendemain de la guerre d’indépendance algérienne. Durant les années 1970, cette Cour devint un symbole de la répression politique et la cible des organisations de gauche.

Sa suppression fut d’ailleurs l’une des premières mesures du gouvernement du socialiste Pierre Mauroy, issu des élections législatives de juin 1981. Les crimes et délits dont la Cour de sûreté de l’État avait la charge furent fondus dans le droit commun. La volonté d’en finir avec une juridiction d’exception était manifeste, mais le renvoi vers le droit commun marquait également la fin de la reconnaissance du statut proprement ” politique ” de certains délits et de certains prévenus. En forçant un peu le trait, on pourrait dire que, par des mesures d’amnistie (pour des militants d’Action directe ou des mouvements nationalistes corses par exemple) ou par la promesse de ne pas engager de poursuites (notamment pour les militants réfugiés en France de groupes italiens comme les Brigades rouges, Lotta continua ou Potere operaio), le gouvernement français offrait à une série de groupes clandestins de renoncer à la lutte armée, tout en leur signifiant que la poursuite de cette dernière serait impitoyablement réprimée et traitée comme une criminalité ordinaire (c’est-à-dire sans les aménagements des conditions de détention — regroupement, aménagement des parloirs, etc. — dont bénéficiaient les anciens prisonniers ” politiques “).

Cette politique connut des succès variables, mais elle n’épuisa pas la violence politique des années 1980. Entre avril 1982 et septembre 1986, la France connut d’abord une vague d’attentats, liés pour la plupart à la situation au Moyen-Orient, dont le bilan fut particulièrement lourd : trente-cinq morts et plusieurs centaines de blessés. À ceux-ci s’ajouta un regain de la violence politique interne, avec les actions du groupe basque Iparretarrak, la reprise de la lutte armée par Action directe et les plasticages de nationalistes corses.

C’est dans ce contexte que l’activisme de certains professionnels de l’antiterrorisme comme Alain Marsaud, juge d’instruction au tribunal de grande instance de Paris, chargé des dossiers relatifs au terrorisme de 1984 à 1986, va porter ses fruits. Jacques Chirac et Charles Pasqua, respectivement Premier ministre et ministre de l’Intérieur à partir de mars 1986, font ainsi voter une loi ” relative à la lutte contre le terrorisme et aux atteintes à la sûreté de l’État ” (9 septembre 1986), qui restructure les dispositifs antiterroristes.

Elle concentre d’abord le traitement des affaires ” terroristes ” nationales ou internationales entre les mains d’une section du Parquet de Paris, la 14e section (dont Alain Marsaud prend la tête de 1986 à 1989) et d’un cabinet de juges d’instruction spécialisés (sous la direction de Gilles Boulouque, puis de Jean-Louis Bruguière). Si la Cour de sûreté de l’État n’est pas ressuscitée, la spécialisation judiciaire en matière antiterroriste redevient une réalité3. La loi de 1986 introduit également en matière antiterroriste des dérogations par rapport au droit commun : les gardes à vue sont portées de 48 à 96 heures et l’entretien avec un avocat ne peut intervenir qu’à compter de la 72e heure. Enfin, elle modifie le code pénal, pour aggraver les sanctions encourues pour certaines infractions existantes si elles sont commises ” en relation avec une entreprise à caractère terroriste4 ” ; et elle crée de nouvelles infractions ” terroristes ” : le terrorisme écologique et le financement d’une entreprise terroriste.

Le ” lien avec une entreprise terroriste ” a suscité des controverses lors de l’examen de la loi du 9 septembre 1986, les adversaires du texte s’inquiétant de l’imprécision d’une telle notion. Néanmoins, le Conseil constitutionnel le valida et, six ans plus tard, la loi du 22 juillet 1992 introduisit dans le Code pénal le délit spécifique d’” association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ” (le nouveau Code pénal est entré en vigueur le 1er mars 1994).

Le souci constant des gouvernements successifs d’accroître la portée des dispositifs antiterroristes se manifestera à nouveau avec le vote de la loi du 8 février 1995 (la prescription des faits de ” terrorisme ” est alors portée à vingt ans pour les délits et à trente ans pour les crimes), et plus encore après les attentats qui frappèrent la France de juillet à octobre 1995 et imputés aux GIA algériens. Une nouvelle loi est votée, le 22 juillet 1996, ” tendant à renforcer la répression du terrorisme et des atteintes aux personnes dépositaires de l’autorité publique ou chargées d’une mission de service public et comportant des dispositions relatives à la police judiciaire “.

Cette loi élargit les pouvoirs policiers, en autorisant sous certaines conditions les perquisitions sans le consentement des intéressés, y compris de nuit. Mais surtout, le fait de participer ” à un groupement formé ou à une entente établie en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels ” d’un des actes de terrorisme mentionnés dans la loi de 1986 est désormais considéré comme un acte de terrorisme en soi, passible d’une peine de dix ans d’emprisonnement. Cette incrimination extrêmement large constitue le cœur du système antiterroriste français, en ce qu’elle permet d’agir avant que des actes ne soient commis. Elle est devenue le fer de lance de la lutte antiterroriste et d’une doctrine de ” neutralisation judiciaire préventive5 “.

La loi de 1986 et ses actualisations de 1992 et 1996 constituent ainsi la véritable colonne vertébrale de la législation antiterroriste française et les évolutions postérieures, loin de les remettre en cause, viendront en durcir certains aspects.

Après le 11 septembre 2001, les votes successifs des lois ” relative à la sécurité quotidienne ” (31 octobre 2001), ” pour la sécurité intérieure ” (12 février 2003), puis ” portant adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité ” (11 février 2004) ont accru le spectre de l’action policière et diminué le rôle de la défense. Bien qu’elles ne soient pas spécifiques à la lutte antiterroriste, elles comportent de nombreuses dispositions qui y sont applicables, comme l’extension de la fouille de véhicules, le contrôle des communications, l’infiltration policière ou la lutte contre le blanchiment. Un pas supplémentaire sera franchi avec la loi ” relative à la lutte contre le terrorisme et portant dispositions diverses relatives à la sécurité et aux contrôles frontaliers ” (23 janvier 2006), qui généralise notamment l’usage de la vidéosurveillance dans les lieux publics, renforce le contrôle des communications et autorise l’ouverture du feu sur un véhicule refusant de s’arrêter à un barrage. Et, surtout, cette dernière loi propose de combler ce que certains professionnels de l’antiterrorisme considéraient comme des lacunes des lois antérieures : l’aménagement des peines des personnes condamnées pour faits de terrorisme échappe désormais aux juges d’applications des peines compétents géographiquement pour être centralisé à Paris, les gardes à vue sont prolongées de 48 heures supplémentaires et portées à six jours et le délit d’” association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ” devient un crime, passible désormais de vingt ans d’emprisonnement.

L’architecture policière et militaire

Aux côtés de magistrats spécialisés, la lutte antiterroriste mobilise des sections entières de la police judiciaire, des services de renseignement intérieurs (Direction de la surveillance du territoire, DST ; et Renseignements généraux, RG), extérieurs (Direction générale de la sécurité extérieure, DGSE) et même de la gendarmerie.

La police judiciaire fut la principale bénéficiaire de la loi de 1986, puisque la concentration des affaires de terrorisme s’est accompagnée de l’extension des compétences de la 6e division de la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ). Cette section, qui devint par la suite la Division nationale antiterroriste (DNAT) puis la Sous-direction antiterroriste de la DCPJ (SDAT), reçoit une compétence nationale sur ces sujets, au détriment des services régionaux de police judiciaire (SRPJ). C’est théoriquement elle qui reçoit les commissions rogatoires des magistrats antiterroristes, bien qu’en pratique, elle les partage largement avec la DST.

Créée en 1944, cette dernière doit ” rechercher et prévenir, sur le territoire de la République française, les activités inspirées, engagées ou soutenues par des puissances étrangères et de nature à menacer la sécurité du pays et, plus généralement, lutter contre ces activités ” (décret du 22 décembre 1982). Concrètement, les missions de la DST sont de trois types : contre-espionnage, contre-terrorisme, protection du patrimoine économique et scientifique. Après l’effondrement de l’URSS, qui avait jusque-là concentré l’essentiel de son énergie, une grande partie de cette activité va être recentrée vers l’intelligence économique, la lutte contre prolifération des armes nucléaires, bactériologiques, chimiques et balistiques et la lutte contre le ” terrorisme “. En 2006, le directeur de la DST, Pierre Bousquet de Florian, évaluait la part de l’antiterrorisme à 50 % de l’activité du service, contre 25 % pour le contre-espionnage et 25 % pour la protection du patrimoine6. En raison de son histoire, la DST offre la particularité de cumuler les fonctions d’un service de renseignement et celles d’un service de police judiciaire. Certains de ses agents, regroupés au sein des unités d’enquête judiciaire (UEJ), sont en effet officiers de police judiciaire (OPJ) et sont à ce titre autorisés à engager des procédures.

Cela n’est pas le cas des policiers des Renseignements généraux, l’autre service de renseignement politique interne. La Direction centrale des renseignements généraux (DCRG) est ” chargée de la recherche et de la centralisation des renseignements d’ordre politique, social et économique nécessaires à l’information du gouvernement7 “. Les RG s’intéressent de la sorte aux agents sociaux et aux groupes engagés dans des actions ” politiques “, au sens le plus extensif possible (partis, mouvements politiques, syndicats, associations, etc.). S’ils ont dû officiellement abandonner le suivi des partis politiques institutionnels en 1994, ils continuent à porter une attention particulière aux groupes radicaux pouvant troubler l’ordre public, par la violence notamment. Cette surveillance s’étend aux groupes étrangers présents sur le territoire français, avec des intensités et des intérêts variables selon les périodes. De cette manière, ce ne sont pas moins de 130 mouvements qui mobilisent l’attention de ces fonctionnaires de police : Kurdes du PKK, membres de l’extrême gauche turque, Tamouls du LTTE, Péruviens du MRTA ou du Sentier lumineux, Colombiens des FARC ou de l’ELN, Basques de l’ETA, Irlandais de l’IRA, Algériens du FIS, etc. Cette surveillance ne se limite pas aux mouvements qui se revendiquent explicitement ” politiques “, mais s’étend aux mouvements religieux — en particulier ” islamiques ” —, aux mouvements sectaires, voire aux violences dites ” urbaines “. Les effectifs des RG étaient en 2005 de 4 100 personnes8, contre 1 700 pour la DST.

La gendarmerie nationale est moins présente que ses homologues policiers sur ce terrain. Ce qui ne veut pas dire que son action soit inexistante, bien au contraire. On peut par exemple mettre à son actif l’arrestation de nombreux militants nationalistes basques, interpellés lors de contrôles routiers. Une large proportion (près de la moitié selon plusieurs de nos interlocuteurs) des dossiers traités par la DNAT sur ce terrain provient de ce travail. Dans un autre registre, le groupement d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) reste l’unité la plus mobilisée lors de prises d’otages, comme celle de l’Airbus détourné par des membres des GIA, en décembre 1994 à Marignane.

Des représentants de la SDAT, de la DST, des RG, de la gendarmerie nationale et de la DGSE se retrouvent régulièrement au sein de l’unité de coordination de la lutte antiterroriste (UCLAT). Cette structure permanente, créée en 1984, est rattachée à la Direction générale de la police nationale (DGPN). Elle centralise les informations venant des différents services nationaux et étrangers sur les menaces terroristes, en produit des synthèses et transmet les plus crédibles aux magistrats antiterroristes. Elle représente également la DGPN aux réunions internationales touchant à la lutte antiterroriste.

Enfin, il faut mentionner l’action des services de police judiciaire menant des investigations financières (brigade financière et brigade de recherches et d’investigations financières de la police parisienne, Office central de la répression de la grande délinquance financière et Direction nationale des investigations financières) et de TRACFIN, une unité de renseignements à laquelle les professionnels de la banque et de la finance doivent déclarer leurs soupçons en matière de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme.

Les services de police et de gendarmerie ne sont pas les seuls à participer à la lutte antiterroriste. Celle-ci concerne également les services de renseignement militaires, au premier rang desquels la DGSE, créée en avril 1982, pour remplacer le SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage). La DGSE doit rechercher et exploiter les renseignements intéressant la sécurité de la France, et détecter et entraver les activités d’espionnage dirigées contre les intérêts français hors du territoire national. Ses missions sont classifiées ” secret défense “, mais l’on sait que la DGSE se caractérise d’abord par des capacités technologiques bien supérieures aux autres services français, notamment pour ce qui touche aux interceptions des communications et à l’usage d’images satellitaires. Elle est notamment en charge d’une quinzaine de stations d’écoute9. Elle comporte également un service ” action ” d’un millier d’hommes, capable de mener des actions clandestines à l’étranger, dont il est parfois publiquement fait écho, notamment quand elles échouent10. Fin 2005, la DGSE employait au total 4 700 personnes, dont 1 400 relevaient du statut militaire.

Aux côtés de la DGSE, on trouve la Direction du renseignement militaire (DRM) et la Direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD). La première a été créée à la suite de la guerre du Golfe, en juin 1992, avec pour principales missions de conduire et coordonner la recherche et l’exploitation du renseignement d’origine militaire à caractère opérationnel. Elle comptait 1 700 agents en 2007 et ses activités portent surtout sur le renseignement d’origine électromagnétique (communications utilisant les ondes, émissions d’ondes faites par un radar ou par des instruments de télémétrie) et le contrôle des satellites d’observation militaire Hélios. La DPSD, quant à elle, assure la protection et la sécurité du personnel, des informations, des matériels et des sites sensibles relevant du ministère de la Défense. Ses 1 500 agents sont notamment en charge des enquêtes d’habilitation pour l’accès aux différents niveaux de classification des informations, des zones, des matériels ou des installations.

Ces organismes relevant du ministère de la Défense ont bénéficié d’augmentations budgétaires notables. Les effectifs de la DGSE sont passés de 4 000 personnes en 1997 à 4 700 en 2002 et ses crédits ont augmenté de 31 % sur la période, essentiellement destinés aux infrastructures en France et à l’étranger. Ceux de la DRM (hors frais de personnel) ont quant à eux crû de 17 % entre 2001 et 2003 et ceux de la DPSD de 7,5 %11.

Mais l’action des militaires ne se limite pas à celle de leurs services de renseignement et il faut au moins mentionner leur participation à la prévention des actes terroristes sur le territoire national, par leur déploiement dans le ” plan Vigipirate “, activé de manière permanente depuis 1995 [voir p. 227].

Concurrences et convergences des services dans la lutte antiterroriste

La description du dispositif antiterroriste français était nécessaire, tant ses structures et ses agents sont divers et souvent méconnus. Mais elle pose pourtant deux problèmes majeurs. Elle gomme d’abord la dimension proprement politique de la régulation de la violence des groupes clandestins : des pactes implicites ou explicites de ” non-agression ” aux mesures discrètes de clémence pour des activistes emprisonnés, en passant par la modification d’une posture politique ou diplomatique, le spectre des moyens pour maintenir ou ramener le calme excède en effet largement la seule action policière (voire militaire). Ensuite, cette description reste trop fonctionnaliste. Elle donne l’impression d’un ensemble relativement articulé, évoluant au gré des transformations de la menace ” terroriste “, pour rechercher une efficacité toujours plus grande. Mais rien ne serait plus faux que cette vision qui donne une cohérence rétrospective à des processus éclatés, répondant à des logiques et à des temporalités propres. L’antiterrorisme est au contraire un enjeu de luttes, dans lesquelles s’affrontent des systèmes de représentation et des ambitions différents, voire contradictoires.

Les services de renseignement ne sont qu’exceptionnellement un État dans l’État, mais jamais un simple outil au service de la décision politique12. Ils font valoir des intérêts et des analyses propres, tout en s’efforçant de consolider leur crédit auprès des élites politiques, par la production d’informations pertinentes pour ces dernières. L’observation montre que ces deux dimensions ne se recoupent pas toujours entièrement. L’antiterrorisme ne constitue ainsi pas la seule source de légitimité des services de renseignements. Le contre-espionnage de la DST, l’espionnage de la DGSE ou l’information politique et sociale des RG sont aussi autant d’activités par lesquelles ces services démontrent et justifient leur ” utilité ” aux yeux des gouvernements.

Le maintien ou l’augmentation des crédits, voire l’existence même de chaque service ne vont en effet pas de soi, particulièrement dans un contexte de diminution des dépenses publiques. Ces services doivent donc attester régulièrement de leurs performances. Mais les secteurs d’excellence de chacun d’eux ne sont pas immuables : un service de contre-espionnage très spécialisé sur le KGB soviétique et les services des pays du pacte de Varsovie a perdu beaucoup de son intérêt après l’effondrement du Mur de Berlin, tout comme la succession des alternances politiques à partir de 1981 a compliqué l’usage d’une police qui se consacre exclusivement à la surveillance politique.

C’est donc sur le terrain de l’antiterrorisme que les services de renseignement français ont tenté de raffermir leur crédit auprès des responsables politiques. Durant les années 1980 et 1990, marquées par un regain de violence politique, ils vont proposer à ces derniers des cadres d’analyse et des ” résultats ” dont les gouvernants vont pouvoir se prévaloir dans un débat public et politique placé sous le signe de l’urgence. Les enjeux de légitimité qui sous-tendent cet échange expliquent que la concurrence entre services de renseignement l’emporte largement sur l’harmonieuse répartition des tâches définie par leurs statuts. La lutte antiterroriste peut ainsi s’analyser comme un champ de luttes pour l’allocation de moyens (crédits, personnels, matériels) ou la distribution des rétributions (honneurs, prestige), dans lequel chaque service essaie de faire valoir son rôle, ses définitions et ses modes d’actions13. Ce qui implique une compétition dans laquelle il est nécessaire, comme nous l’indiquaient en août 2007 certains de nos interlocuteurs de l’UCLAT ou des Renseignements généraux, de ” gagner des parts de marché ” ou, plus trivialement, de ” défendre son bout de gras “.

Sans refaire toute leur histoire, retenons que ces luttes ont pris une dimension particulière avec la réforme de 1986, qui a introduit un nouvel acteur dans le jeu. L’assignation à la 6e division de la DCPJ (ancêtre de la DNAT) de compétences spécifiques en matière d’antiterrorisme perturbe alors les équilibres antérieurs et, plus encore après 1990, avec l’arrivée à sa tête du commissaire Roger Marion. Ce dernier recrute de nombreux officiers venant de la police judiciaire (notamment de la préfecture de police de Paris), pour transformer un service qui faisait jusque-là plutôt de l’analyse. Il entendait donner une réalité opérationnelle à la centralisation des affaires. Deux sections — terrorisme international (avec un groupe ” islam ” et un groupe ” extrême gauche/extrême droite “) et répression des séparatismes (corses et basques surtout) — se partagent les commissions rogatoires, dessaisissant les SRPJ locaux et recherchant une forme d’hégémonie en matière antiterroriste. Cette boulimie de la DNAT et de son responsable connaît pourtant des résistances, notamment de la part de la DST.

Cette dernière se retrouve en effet au début des années 1990 dans une position singulière. La menace soviétique, qui était sa principale raison d’être et qui structurait son activité, s’est considérablement affaiblie. La violence politique liée à la situation au Moyen-Orient se transforme également, comme nous l’expliquait en avril 2000 Jacques Fournet, directeur de la DST de 1990 à 1993 : ” C’était la fin du terrorisme moyen-oriental classique. Les papys du terrorisme, comme je les appelle, recevaient des prix Nobel. Arafat et Begin sont de bons exemples. En revanche, apparaissent de nouvelles formes liées aux intégrismes, et j’insiste sur le aux . Le contre-espionnage classique était la raison de vivre de la DST. Les agents de ces services ont cherché à se reconvertir en trouvant une menace aussi globale que le communisme, et c’est ainsi qu’on est passé des intégrismes à la menace islamiste. ” La DST va notamment mener une enquête sur les ” filières afghanes “, à la suite de l’attentat de Marrakech commis en août 1994 par de jeunes Franco-Marocains venus de France et dont la majorité était allée s’entraîner en Afghanistan. Elle transmet alors un rapport de synthèse à la 14e section du Parquet de Paris, qui ouvre une enquête judiciaire, confiée au juge Jean-Louis Bruguière. La DST a tiré un double bénéfice de cette initiative : s’affirmer sur un terrain qui relève de sa compétence (les menaces sur le territoire national, mais provenant d’acteurs transnationaux) et nouer de profondes relations de confiance avec Jean-Louis Bruguière, qui lui confiera sur ce sujet de plus en plus de commissions rogatoires (au détriment de la DNAT).

Quant aux Renseignements généraux, ils sont aussi dans une situation délicate au début des années 1990. Le travail de surveillance des partis politiques traditionnels qu’ils assuraient jusque-là est contesté par les gouvernants, au point que l’on songe même à supprimer le service. À cette époque, la fusion de la DST et des RG dans une Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) est d’ailleurs l’un des projets du patron de la DST, Jacques Fournet. Ancien inspecteur des impôts, ce préfet entendait ” rationaliser ” le monde du renseignement, conformément aux velléités modernisatrices du Premier ministre Michel Rocard, qui souhaitait faire de l’institution policière le ” laboratoire de la réforme du service public “. Ce projet, qui impliquait la fin de certaines missions et la réorganisation d’autres, représentait un véritable bouleversement des cultures professionnelles et des routines de travail. Il suscita de nombreuses oppositions, tant internes qu’externes (dont celle du président de la République François Mitterrand, hostile à la toute-puissance potentielle d’un service unique de renseignement interne). Quoi qu’il en soit, c’est le moment où les RG essaient de reconquérir leur légitimité en s’engageant sur des terrains nouveaux (les ” violences urbaines “, les affaires politico-financières14), ou en faisant valoir leurs savoir-faire en matière antiterroriste.

Le tournant des attentats de 1995 et l’affirmation de la DST

La vague d’attentats meurtriers qui frappent la France de juillet à octobre 1995, revendiqués par les islamistes des GIA algériens [voir p. 336], constitue ainsi une occasion de réévaluer les positions de chacun dans le champ de l’antiterrorisme. L’ensemble des services se concentre alors sur l’enquête, mais la compétition semble l’emporter sur la collaboration. Au point que le nouveau président de la République, Jacques Chirac, fustige publiquement le ” désordre ” et le manque ” de cohérence et d’harmonie ” entre les services15. Finalement, c’est la DNAT qui procède aux principales interpellations et reçoit les lauriers de cette opération. La nouveauté des attentats permet toutefois aux RG et à la DST de faire-valoir leurs analyses, qui reflètent la division du travail de renseignement. À partir du cas de Khaled Kelkal, un jeune d’une cité de Vaulx-en-Velin impliqué dans les attaques, les RG tentent de montrer les risques de radicalisation de jeunes Français issus de l’immigration ; alors que la DST fait de Kelkal un agent de réseaux étrangers opérant sur le territoire (les GIA algériens), insistant sur l’internationalisation de la menace islamiste qu’ils avaient entrevue avec les ” filières afghanes “.

L’enquête sur une série de braquages effectués à Roubaix en 1996 par de jeunes Français convertis à l’islam et passés par la Bosnie conforte la DST dans ses analyses. Elle s’intéresse donc aux filières ” bosniaques “, puis ” tchétchènes “. Pour le service, il ne s’agit plus seulement de prévenir les menaces que peuvent représenter ces djihadistes sur le territoire national, mais également de démanteler les réseaux financiers, de propagande et d’acheminement d’hommes et de matériel vers les théâtres extérieurs. La DST travaille sur ce terrain en étroite coopération avec les services de renseignement étrangers16, notamment ceux du Maghreb. Ce qui ne va pas sans lui attirer certaines critiques, comme celles d’empiéter sur le terrain de la DGSE, de collaborer avec des services de pays non démocratiques ou encore de vouloir trop élargir le spectre de la lutte contre le terrorisme. Comme nous l’a expliqué en avril 2000, un brin désabusé, un policier des RG : ” Leur fantasme ultime, à la limite, c’est de mettre Ben Laden en prison ici. Ils ne se rendent même pas compte que si on détient tous les terroristes du monde, on va avoir des vrais problèmes. ” Néanmoins, la seconde moitié des années 1990 est une période durant laquelle la DST conquiert une position d’autorité sur la question de l’islamisme radical. Cela grâce au développement de son expertise, à sa proximité avec Jean-Louis Bruguière, nous l’avons dit, mais également au désengagement rapide de la DNAT à partir de 1998.

L’assassinat du préfet de Corse Claude Érignac par des nationalistes, le 6 février 1998, constitue un nouveau défi pour les services antiterroristes. Le gouvernement entend en effet y apporter une réponse ferme et rapide. Soucieux de conforter la place de son service, Roger Marion le mobilise alors pendant plus d’un an sur le dossier, y compris les policiers des groupes ” islam “. Mais les résultats sont mitigés. Yvan Colonna, l’assassin présumé du préfet, s’échappe ; et les méthodes comme l’efficacité de la DNAT sont publiquement questionnées par une commission d’enquête parlementaire17. La promotion — contestée — de Roger Marion en octobre 1999 (il devient directeur central adjoint de la DCPJ) aggrave encore la situation, puisqu’à la suite d’un conflit avec son successeur à la tête de la DNAT (devenue SDAT), il diminue les crédits de cette dernière et l’ampute d’un cinquième de son personnel.

L’ensemble de ces épisodes fragilise le service antiterroriste. Si la SDAT reste très investie sur les questions corses et basques, elle n’est alors plus guère en position, au début des années 2000, de contester la position que la DST a acquise en matière de radicalisme musulman. Les attentats du 11 septembre ne constitueront pas un bouleversement pour les services mobilisés dans la lutte antiterroriste, car, comme nous le confiait en août 2007 un de leurs agents : ” On était déjà au taquet, on était déjà à fond depuis 1995. ” Ces attentats ne feront guère que conforter les positions de chacun des services internes18 et leurs propres approches des problèmes.

Les groupes sous surveillance et les manières de les surveiller

Pour le ” terrorisme “, une séparation est en théorie marquée entre les menaces qui émanent de l’intérieur (RG), celles provenant d’agents extérieurs mais agissant sur le territoire national (DST) et celles qui concernent l’extérieur (DGSE, DRM). Mais ces lignes de partage sont en réalité très mouvantes. Par exemple, parmi les ” groupes à risques ” surveillés par les RG, on ne compte aucune organisation liée aux anciens pays de l’Est, qui relèvent de la zone traditionnelle de compétence de la DST. Pour ce qui concerne le nationalisme nord-irlandais, les RG étaient en charge de l’IRA (Irish Republican Army) et la DST de l’INLA (Irish National Liberation Army). La répartition des tâches de surveillance est en fait le fruit de l’histoire. Elle reste plus empirique que théorisée, si bien que les chevauchements et les empiètements sont nombreux. Ce qui vaut particulièrement sur un thème aussi large que l’” islam “.

Les RG s’occupent ainsi de la structuration de l’islam en France. Ils ont joué un rôle important dans les différentes tentatives d’organisation publique du culte, qui se sont finalement concrétisées par la mise en place du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2003. Plus généralement, ils s’intéressent à tous les lieux de culte musulman, ” pour savoir qui est qui et qui veut quoi “, comme le signalait en avril 2000 l’un de nos interlocuteurs des RG. Agissant le plus souvent à découvert (méthodes dites de ” milieu ouvert “), les policiers des RG cultivent des relations de confiance avec quelques interlocuteurs privilégiés qui leur permettent de connaître les rapports de force internes, les poids des différentes personnalités, les tentatives de ” déstabilisation ” ou de ” conquête ” par d’autres courants, etc. Ce travail, dont sont destinataires le ministre de l’Intérieur et localement les préfets, s’inscrit dans le répertoire traditionnel d’” information politique et sociale ” du service, qu’il déploie dans d’autres secteurs, comme le monde syndical ou associatif.

Il se prolonge assez naturellement par une recherche des pôles de radicalité et concerne également la DST. En utilisant plutôt des méthodes de travail dites de ” milieu fermé ” (écoutes, filatures, traitement d’agents, etc.), ils vont ainsi surveiller les mosquées, les prêches ou les associations culturelles19. Les services de renseignement vont de la sorte être attentifs à l’activité des institutions et des groupes musulmans, afin de repérer les personnes susceptibles de rejoindre les rangs des radicaux. Fondant leur travail sur des études de cas d’individus impliqués dans des actions clandestines, les services de renseignement vont élaborer des ” profils ” typiques et consacrer une vigilance particulière aux activités de ceux qui y répondent. C’est ainsi qu’une origine étrangère (et particulièrement d’un pays musulman), un niveau d’études relativement élevé, la fréquentation de telle ou telle association ou mosquée (” fondamentaliste ” ou ” salafiste ” surtout), des voyages fréquents, une rupture professionnelle ou des séjours à l’étranger (à Londres notamment) déclenchent presque automatiquement l’attention des agences de renseignement.

La suspicion est encore plus grande pour les ” convertis “. Cette figure de l’Européen rallié à l’islam concentre l’ensemble des propriétés de la ” dangerosité ” définie par les services de renseignement. Comme l’indiquait en 2003 Yves Bertrand, alors directeur central des RG : ” La dangerosité, […] c’est le clandestin. Le clandestin, ce sont les réseaux. Je rappelle que la France a été le premier pays touché par les attentats terroristes [" islamistes "] au milieu des années 1990. Nous avons découvert à cette occasion […] le phénomène des convertis […] et leur importance au sein de ces réseaux. Les convertis jouaient et jouent toujours le rôle que jouaient les Français qui étaient dans le Front de libération nationale [FLN] ; les porteurs de valise , comme on les appelait. En fait, ils étaient bien plus importants que de simples porteurs de valise. J’établis cette comparaison non pas sur un plan idéologique, mais pour montrer comment cela fonctionne20. ” Ce n’est pas tant le potentiel de radicalité des convertis — lié à leur conversion récente et aux surenchères qui peuvent l’accompagner — qui inquiète les membres des services de renseignement que leur appartenance à la communauté nationale, dans laquelle ils se fondent. L’image des porteurs de valise — outre qu’elle montre la persistance des schémas issus de la décolonisation — est intéressante, puisqu’elle devient la métaphore de l’ennemi invisible, qui bénéficie de tous les droits que procure la nationalité (libre circulation, protection juridique, facilités administratives, etc.) et les retourne contre les intérêts de l’État qui les lui a concédés.

En même temps qu’ils essaient de neutraliser les membres des groupes radicaux, les services de renseignement tentent de démanteler ce qu’ils considèrent comme leurs réseaux de soutien. C’est ainsi, par exemple, qu’ils surveillent les proches des individus soupçonnés de prendre part à des actions radicales. Comme l’expliquait en 2002 Pierre de Bousquet de Florian, directeur de la DST : ” Nous travaillons aussi beaucoup sur les entourages. Certains activistes, sans jamais avoir habité en France ou avec peu de liens ici, peuvent y avoir des attaches : un cousin ou un copain, une sœur et un beau-frère. Sans parler de réseau organisé, ils peuvent bénéficier de complicités plus ou moins volontaires, de solidarités amicales ou familiales susceptibles de déboucher sur des aides logistiques21. ” L’implantation locale des RG semble favoriser davantage la détection autonome de pôles de radicalité, alors que les relations qu’entretient la DST avec les services étrangers l’amènent à cibler davantage quelques individus signalés pour leur activisme transnational. Néanmoins, le travail de surveillance des deux services est assez similaire, y compris dans ses effets. Bien au-delà de cas précis, il participe en effet de la construction de ” populations à risques “, objets de suspicion et de mesures de ” neutralisation préventive “.

Neutralisation judiciaire préventive et mesures administratives

Ces dernières revêtent différentes formes. La première est surtout le fait de la DST, qui bénéficie, on l’a vu, d’un double statut de service de renseignement et de police judiciaire. Cette double identité soulève de nombreuses critiques. Le cycle traditionnel du renseignement consiste en effet à recueillir des informations sur un individu ou un groupe et, quand des éléments de preuve suffisants ont été collectés, à saisir un service de police judiciaire qui présentera un dossier au magistrat instructeur et/ou exécutera la commission rogatoire. Or, la concentration entre les mains du même service de ces deux compétences amène souvent au cheminement inverse, c’est-à-dire à l’usage de la coercition judiciaire (et des négociations qu’elle autorise) pour obtenir des informations22.

Le délit (et maintenant le crime) d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste (AMT) offre en ce sens des possibilités très larges. Comme nous l’indiquait en août 2007 ce policier antiterroriste : ” Elle permet d’incriminer dans la même affaire des gens qui n’ont rien à voir. Il suffit que votre numéro de téléphone soit dans un carnet d’adresse et c’est bon. ” Les usages de l’AMT ont déjà fait l’objet de vives protestations, tant de magistrats que des défenseurs des droits de l’homme23. Cette incrimination permet en effet d’utiliser ce que les professionnels appellent la stratégie du ” filet “, ou du ” coup de pied dans la fourmilière “, qui consiste à arrêter de manière extrêmement large des individus dont on pense qu’ils peuvent être liés d’une manière ou d’une autre à des réseaux radicaux.

L’AMT est présentée par ses partisans comme un formidable outil pour déstabiliser ces réseaux et pour mettre à mal leur logistique. C’est parfois vrai, mais cela pose question. D’abord, elle autorise l’incarcération des personnes contre lesquelles les éléments à charge sont légers, puisqu’elle repose le plus souvent sur des intentions et non sur des faits. Selon les chiffres du ministère de la Justice, parmi les 358 personnes qui étaient en détention (détention provisoire comprise) pour une incrimination terroriste en 2005, 300 l’étaient pour AMT24. Et si l’on s’intéresse à l’ensemble des condamnations pour AMT de 2003 à 2006, on s’aperçoit que cette dernière apparaît comme infraction principale (c’est-à-dire qu’elle n’est pas accompagnée d’une infraction de nature criminelle) dans la moitié, voire dans les quatre cinquièmes des cas selon les années25. Ensuite, le nombre de prévenus innocentés lors des procès, après avoir passé un ou deux ans en détention préventive, est très élevé. En 1998, le procès du réseau Chalabi, accusé de soutien logistique aux groupes islamistes armés algériens, apparaît à cet égard exemplaire, puisque plus de la moitié des prévenus ont été reconnus innocents : sur les 173 personnes incarcérées à l’époque, 35 ont bénéficié d’un non-lieu en cours d’instruction et, sur les 138 renvoyées au tribunal, 55 ont été acquittées au procès26. Malgré ces cinglants démentis judiciaires, l’AMT est pourtant restée la pierre angulaire de la ” répression préventive ” à la française et de la stratégie de la DST et de la DNAT, ou de celle de juges antiterroristes comme Jean-Louis Bruguière ou Laurence Le Vert. Elle a même été renforcée par la loi de 2006.

Mais l’AMT n’est pas la seule option des services de renseignement pour lutter contre le radicalisme musulman. Ils s’appuient aussi sur des mesures administratives. Les RG ont ainsi mis en place en janvier 2005 des ” pôles régionaux de lutte contre l’islam radical “. Au nombre de vingt-deux, ils regroupent plusieurs services de l’État (vétérinaires, fiscaux, préfectoraux, policiers) et peuvent prendre des mesures immédiates de fermeture, d’éloignement, de contrôle des comptes et de l’hygiène. En mai 2007, ils avaient inspecté plus de 500 locaux et contrôlé plus de 2 000 personnes par an. Dès qu’un lieu est repéré par les RG comme pouvant abriter des activités liées à l’islam radical (financement, prosélytisme, propagande), les différentes administrations concernées viennent vérifier, qui les normes d’hygiène et sécurité, qui la légalité du séjour, qui celle des comptes. Une boucherie hallal peut ainsi être fermée pour ne pas respecter les normes d’hygiène, un lieu de prière pour n’avoir pas rempli celles de sécurité, un cybercafé ou une entreprise de prêt à porter pour fraude fiscale. Propriétaires, animateurs ou participants peuvent aussi être expulsés pour être en situation irrégulière.

L’expulsion du territoire national est ainsi une mesure fréquente, même pour ceux qui sont en situation régulière, en cas de ” menaces graves pour l’ordre public “. Deux possibilités existent : l’interdiction du territoire français (ITF), prononcée par un tribunal à titre de sanction infligée suite à une condamnation pénale ; et l’expulsion administrative, qui prend la forme d’un arrêté ministériel d’expulsion (AME), pris par le ministère de l’Intérieur. Les ITF sont communes pour les ressortissants étrangers condamnés pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, même lorsque les peines d’emprisonnement auxquelles ils sont condamnés sont relativement courtes. Quant aux AME, ils constituent un outil privilégié pour lutter contre ceux qui sont désignés comme des ” prêcheurs de haine “.

Dès qu’un étranger a des comportements considérés comme portant ” atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État, ou liés à des activités à caractère terroriste, ou constituant des actes de provocation explicite et délibérée à la discrimination, à la haine ou à la violence contre une personne déterminée ou un groupe de personnes “, il peut être expulsé. En 2006, dix-sept ” référents religieux ” (principalement algériens) et quatre imams ont dû ainsi quitter le territoire français. Ce procédé est d’autant plus commode que, dans la pratique, les arrêtés n’incluent que des informations sommaires sur les motifs de l’expulsion. Ce n’est que lors d’un éventuel recours (qui n’est pas suspensif) que le gouvernement doit fournir des preuves pour étayer l’argument de la menace, ce qu’il peut faire en produisant des rapports des services de renseignements, notamment les ” Notes blanches ” des RG. Ces dernières sont anonymes et rédigées sur du papier sans en-tête, officiellement pour ne pas compromettre les sources qui en sont à l’origine.

En juin 2007, l’organisation américaine de défense des droits de l’homme Human Rights Watch a ainsi pointé le risque de fonder une décision d’expulsion ” sur des informations provenant d’indicateurs, dont certains ont subi des pressions pour qu’ils rendent ces services en échange de leur non-expulsion, soit parce qu’ils risquent de faire l’objet d’un arrêté ministériel d’expulsion, soit parce qu’ils résident en France en situation irrégulière ” ; et l’organisation humanitaire de conclure que, ” en règle générale, les expulsions administratives frappent les personnes que le gouvernement n’est pas en mesure ou n’est pas disposé à poursuivre27 “.

L’antiterrorisme en question ?

Cette description de l’antiterrorisme français ne serait toutefois pas complète sans évoquer les réformes plus récentes. La plus importante concerne le rapprochement des services antiterroristes, conformément aux souhaits exprimés par le président de la République élu en mai 2007, Nicolas Sarkozy, d’éviter les redondances et les concurrences dans la lutte contre le terrorisme. Au printemps 2007, les RG, la DST et la SDAT ont emménagé dans des locaux communs à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine) et, en juin, le conseil des ministres a décidé la fusion des RG et de la DST dans un service commun. Cette ” Direction centrale du renseignement intérieur ” comporterait deux pôles, l’un consacré à l’analyse et au renseignement et l’autre plus judiciaire. Dans le premier, seraient regroupés les personnels des RG et de la DST chargés de la lutte contre la violence politique, du contre-espionnage et de la protection du patrimoine, tandis que le second intègrerait ceux des unités d’enquêtes judiciaires de la DST28.

Alors que la fusion est effective depuis le 1er juillet 2008, les modalités concrètes de cette importante réforme, plusieurs fois ajournée, restent alors encore incertaines. Certaines lignes de résistance à la réforme Fournet de 1990, assez similaire sur le fond, sont encore vivaces (la question de l’information politique, notamment au niveau local), mais d’autres se sont affaiblies. Ainsi, la circulation des policiers entre les services, favorisée par la réforme des corps et carrières de la police nationale de 1995, comme l’intensification du travail de surveillance de populations communes ont graduellement réduit les différences de socialisation professionnelle entre RG et DST, rendant leur rapprochement plus plausible. Mais surtout, la réforme s’opère dans une configuration différente de celle de 1990, puisque le président de la République en est un fervent partisan.

Comme ancien ministre de l’Intérieur (2002-2004 et 2005-2007), Nicolas Sarkozy possède les ressources et les soutiens pour opérer les transactions nécessaires à la fusion des services. Les nominations de Frédéric Péchenard, un ami de longue date, comme directeur de la police nationale (DGPN), de Claude Guéant, DGPN de 1994 à 1998, comme secrétaire général de l’Élysée, et celle de Michel Gaudin, DGPN de 2002 à 2007, à la tête de la Préfecture de police de Paris, en attestent.

Quant aux motivations de la réforme, elles sont de plusieurs ordres. Conjoncturelles d’abord, puisque Nicolas Sarkozy a eu à souffrir des usages politiques des RG, des RGPP et de la DST dans les luttes au sein de la majorité UMP dans la période qui a précédé l’élection présidentielle de 2007 (implication dans l’affaire Clearstream, démenti de ses propos lors des émeutes de 2005, révélations de l’enquête portant sur un conseiller de la candidate socialiste), qui l’ont conforté dans l’idée que l’éclatement était incontrôlable politiquement.

Plus fondamentalement peut-être, deux logiques fortes sous-tendent la réforme. La première touche à des dynamiques de rationalisation budgétaire et de redéfinition de la forme et des missions de l’État, auxquelles le monde de l’antiterrorisme n’échappe pas. Comme nous l’indiquait en août 2007 un policier d’un service spécialisé, ” les réformes, c’est faire mieux en dépensant moins. Mais là, on a trouvé le prétexte marteau : le terrorisme fait sauter les derniers verrous psychologiques, de sociologie administrative, pour le faire “.

Ensuite, cette nouvelle structure antiterroriste semble surtout consacrer les approches développées au sein de la DST depuis le milieu des années 1990, à savoir le brouillage des frontières entre renseignement et judiciaire, comme celles entre interne et externe. Plébiscitées par des magistrats antiterroristes, souvent proches du monde politique29, ces logiques apparaissent en effet comme les plus immédiatement en phase avec les exigences des gouvernements en matière de lutte antiterroriste. Depuis le milieu des années 1990, on observe ainsi chez ces derniers un assez large consensus pour essayer d’empêcher à tout prix des attentats politiquement déstabilisateurs, quitte pour cela à commettre quelques injustices contre des individus appartenant à des groupes ciblés (les populations dites ” à risques “).

Soulever ce point crucial n’est pas une lubie d’idéaliste. Car ce sont certains fondements de l’État de droit — et notamment la promesse d’égalité des citoyens devant la loi — qui sont mis en cause. Pour les ” populations à risques “, les professionnels de l’antiterrorisme français superposent en effet les figures du suspect et du coupable, qui sont pourtant loin de toujours se confondre. Outre les dégâts causés aux existences de personnes innocentes (incarcération, perte d’un emploi, etc.), cette stratégie alimente un cycle de défiance et de rejet envers certains groupes, renforçant à la fois leur marginalisation et leur sentiment d’être considérés comme des ” ennemis de l’intérieur “. Elle enclenche ainsi une dynamique de radicalisation des différences, dont il serait effectivement utile de ” parer les coups plutôt que panser les plaies “