Plagiat: L’université aussi ! (Who will watch the watchmen ?)

10 avril, 2013
A qui se fier ? Qui gardera les gardiens ? Philippe Bilger
Non, malheureusement pour moi. Mon éditeur ne me refuse rien. Il me faut deviner si le livre est mauvais ou non, parce qu’il ne me le dira pas. Frédéric Beigbeder
Il nous semble qu’il occulte en l’occurrence la dimension cosmique desdits phénomènes ; une dimension qui, selon le paradigme astrologique – et notre conviction – vient coiffer le social. En effet, le social est loin d’expliquer toutes les “crises… qui se produisent dans la société”. À preuve les actions totalement illogiques, non linéaires, non-logiques et inexplicables autrement que par le paramètre astral qui joue alors le rôle de paramètre éclairant et englobant coiffant le non-logique apparent. Dr. Elizabeth Tessier
C’est l’occasion pour moi de revenir sur deux idées fausses. [...] L’autre erreur est de m’accorder le rôle de corédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Stéphane Hessel
Démissionner sur une initiative personnelle (…) serait un acte d’orgueil alors je me dois d’agir aujourd’hui dans la plus grande humilité. Gilles Bernheim

Je n’ai rien à cacher aussi bien sur des choses anciennes que sur des choses à venir. Lorsqu’une faute a été commise, je le dis, et là-dessus c’est parfaitement acté. Et j’ajoute par ailleurs que lorsqu’un livre est imprimé, il y a parfois des étapes intermédiaires. Cela n’enlève rien à ma responsabilité. (…) Ce qui montre bien que ma démarche était soit suicidaire, soit parsemée d’un certain nombre d’erreur liées à la confiance mal donnée ou accordée à tel ou tel qui se servent de textes et qui ne donne ni la référence ni les guillemets. En toute situation j’assume et je suis pleinement responsable. (…) Mais ceci étant dans l’activité rabbinique qui est la mienne depuis prés de quatre ans et demi, je n’ai pas commis de fautes et l’histoire de l’agrégation, l’histoire des emprunts ou des plagiats. Ceux sont des faits importants, moralement graves. Mais je n’ai pas commis de fautes dans l’exercice de ma fonction dans l’attachement aux causes qui sont les miennes. Gilles Bernheim

Je me permettrais d’ajouter que lorsque je me suis présenté en 2008 à l’élection pour le Grand Rabbinat de France, l’information avait déjà circulé à l’époque. Je n’ai strictement rien dit et d’ailleurs vous observerez qu’au dos de tous mes écrits, jamais n’apparait l’expression : agrégé de philosophie. Que sur des notices, cela ait pu apparaître parce que les notices, elles, elles ne sont pas faites par l’auteur, par le sujet que je suis. Elles peuvent être faites par d’autres personnes qui s’appuient les uns sur certains réseaux d’informations, d’autres sur le net ou d’autres choses. Il y a des erreurs qui se véhiculent et qui finissent par devenir pour beaucoup des vérités. Pour ma part, je le regrette profondément. Gilles Bernheim
Cette affaire confirme que la pratique du plagiat est rarement ponctuelle – le fait malheureux d’un auteur qui a failli accidentellement -, mais bien une méthode d’écriture par procuration, parfaitement au point chez certains publiants – inutile de parler d’auteurs, et encore moins d’écrivains. Encore que ces types de livres soient quelquefois les plus lus, puisqu’ils sont plus des produits de promotion d’une personnalité ou d’une institution qu’un véritable travail intellectuel s’inscrivant dans une réflexion personnelle. Hélène Maurel-Indart
Même les trois pages de remerciements, très originaux, avaient été plagiées. Seul les noms des personnes remerciées avaient été changés! Jean-Noël Darde
Au mois de décembre, on a démasqué un cadre qui se prétendait diplômé de Polytechnique alors qu’il n’y avait jamais mis les pieds. Quand je l’ai rappelé, il m’a dit que nous étions les premiers à nous en rendre compte en vingt ans de carrière. Emmanuel Chomarat (président du directoire de Verifdiploma)
Comme le nuage de TcherNobel, le phénomène des faux diplômes s’arrêterait juste du bon côté de la frontière ? Ouf, nous voilà rassurés ! Mais, en insistant un peu, la plupart des recruteurs lâchent une petite anecdote sur un candidat affabulateur, voire faussaire. Ainsi, Florian Mantione, directeur du cabinet du même nom, n’oubliera pas ce cadre qui prétendait avoir fait Sup de Co Toulouse en 1972 : "Malheureusement pour lui, c’était justement mon école, ma promotion, et je ne l’avais jamais vu." Pas de chance ! Pour l’instant, les menteurs sont plus nombreux que les faussaires. Mais, récemment, le patron de Verifdiploma a découvert que le diplôme de BTS d’un jeune candidat était un faux. Courrier cadres

Attention un "funeste secret de famille" peut en cacher un autre !

Plagiats de thèses massifs (jusqu’aux remerciments !), logiciels d’analyse automatique des textes dépassés par les traductions ou les reformulations, mode de financement des laboratoires de recherche  fondé sur le nombre de publications réalisées par les chercheurs,  universités et institutions de recherche en lutte de plus en plus féroce pour les financements et pour progresser dans les classements internationaux, absence d’instances internes aux établissements d’enseignement supérieur adaptées, chasseur de plagiats voyant ses cours et ses primes de recherche suspendues, plagiés qui ne prennent même pas la peine de déposer plainte  …

A l’heure où, affaire Cahuzac oblige et après le mensonge légal du mariage pour tous, nos dirigeants et députés rivalisent de candeur soudaine …

Et qu’après nombre de nos journalistes et gens de lettres et sans compter l’évident abus de faiblesse dont a été tout récemment victime notre grand Hessel national, c’est au tour d’un étrangement cryptomnésiaque et (déformation professionnelle?) casuistissime grand rabbin de France lui-même de se faire prendre (jusqu’au plagiat systématique, "trahi" selon la formule consacrée "par son assistant d’écriture",  et à l’usurpation de titre !) par le miroir aux alouettes médiatiques…

Pendant qu’en ces temps – internet oblige – d’industrialisation de la triche, les têtes tombent en Allemagne ou en Corée  …

Comment ne pas voir avec ce président d’université cité dans un article du Figaro évoquant déjà l’an dernier une institution et des chercheurs français paupérisés et sommés de « publier ou mourir » pour retrouver des financements et remonter des profondeurs des classements internationaux

Que le plagiat, pourtant devenu massif et sans parler des faux CV et diplômes (voire, au pays des madames Soleil docteurs en sociologie, des thèses fantaisistes), n’est pas près de "faire partie des objectifs de recherche" ?

Thèses, doctorats : le plagiat reste tabou à l’université

Quentin Blanc

Le Figaro

18/10/2012

La ministre allemande de l’Éducation vient d’être mise en cause dans une affaire de plagiat qui pourrait la pousser à démissionner. En France, la plupart des établissements préfèrent fermer les yeux dans de tels cas. Une situation jugée honteuse par certains universitaires.

Annette Schavan, ministre de l’Éducation allemande pourrait bien être obligée de démissionner dans les jours qui viennent. Elle aurait plagié de larges passages de sa thèse de doctorat. L’année dernière, déjà, le ministre de la défense et étoile montante du parti de Mme Merkel avait du quitter son poste suite à une révélation similaire.

En France, nos dirigeants passent avant tout par l’ENA ou les grandes écoles. Ils sont peu nombreux à avoir soutenu une thèse. Laissant le phénomène dans l’ombre des amphis. Pourtant «Le plagiat a pris de l’ampleur à l’université, s’offusque Michelle Bergadaà, spécialiste du sujet, mais il n’est pas pris au sérieux». Pour que ces fraudes ne restent pas impunies, des universitaires français ont décidé de dénoncer les cas, de sensibiliser leurs collègues, d’exposer sur des blogs les textes incriminés.

Des thèses plagiées à 99 %

Les «emprunts» sont souvent spectaculaires. «Les cas dont je parle et que je présente sur mon site sont des thèses qui sont entre 75 et 99 % plagiées» précise M. Jean-Noël Darde, maître de conférence à Paris 8 et auteur d’un blog consacré au sujet. Il cite «un cas où même les trois pages de remerciements, très originaux, avaient été plagiées. Seul les noms des personnes remerciées avaient été changés!»

Les moyens nouveaux de traquer ces abus se développent. Des logiciels comme Compilatio, par exemple, analysent automatiquement les textes à la recherche d’emprunts. Ils sont malheureusement faciles à tromper. Les traductions ou les reformulations lui échappent le plus souvent. Le cas de l’ex-ministre allemand de la Défense est un bon exemple. Des milliers d’internautes avaient du s’allier pour traquer tous les emprunts non sourcés dans sa thèse.

En France, les chasseurs de plagiaires sont encore peu nombreux. Il revient aux professeurs de se montrer vigilants. «Il n’y a rien de déshonorant à être abusé par un plagiaire. Ce qui l’est, c’est de ne pas réagir lorsque l’on s’en aperçoit» explique M. Darde. Et d’accuser: «Trop souvent, les autorités académiques ignorent les cas signalés». Elisabeth Sledziewski, philosophe à l’université de Rennes, parle même de «funestes secrets de famille».

«Les établissements se décrédibilisent aux yeux du public»

Le plus souvent, «il n’existe pas d’instances internes aux établissements d’enseignement supérieur adaptées à ces nouveaux enjeux» selon Mme Bergadaà. En conséquent, «les cas de plagiat doivent être traités par la justice civile. Ce qui implique qu’il y ait un dépôt de plainte réalisé par l’auteur plagié. C’est rarement le cas.» Elle estime que cette politique de l’autruche dessert les établissements d’enseignement supérieur: «Ils se décrédibilisent aux yeux du public et des étudiants car ils sèment le doute sur leur intégrité.» Dénoncer publiquement les cas avérés reste généralement la seule solution possible.

Mme Bergadaà, comme d’autres, pointe «le mode de financement des laboratoires de recherche qui est fondé sur le nombre de publications réalisées par les chercheurs. S’il faut publier beaucoup, et vite, eh bien, on hésitera moins à aller se servir discrètement dans les œuvres des autres.»

Or, aujourd’hui plus que jamais, nos universités se battent pour leurs financements et pour progresser dans les classements. Dans ce contexte, sont-elles vraiment prêtes à lutter contre ce problème? La question mérite d’être posée. Car en attendant, M. Darde a vu ses cours supprimés et sa prime de recherche suspendue par Paris 8. Bien qu’il se défende de tout laxisme, le président de l’établissement lui a adressé une lettre lui expliquant que le plagiat ne faisait pas partie des objectifs de recherche de l’université.

Voir aussi:

Un scandale "typisch deutsch"

Frédéric Lemaitre

07 février 2013

Annette Schavan et la chancelière Angela Merkel, le 13 décembre au Bundestag, à Berlin. Photo : Rainer Jensen/AP

Annette Schavan, ministre de l’éducation et de la recherche, est sans doute sur le départ. Lundi 4 février, l’université de Düsseldorf où elle a fait ses études de philosophie, lui a retiré son titre de docteur. Sa thèse, soutenue il y a plus de trente ans, contient trop de passages "empruntés à d’autres" sans qu’il y soit fait référence. Dans ce pays où le titre de docteur est un précieux sésame – que l’on ajoute à son état civil –, on ne plaisante pas avec le plagiat.

En 2011, le baron Karl-Theodor zu Guttenberg, alors ministre de la défense, que certains voyaient déjà chancelier, avait dû démissionner pour les mêmes raisons.

Pourtant, les deux cas ne sont pas tout à fait identiques. "K-T" comme l’appelaient les Allemands, avait carrément plagié 60% de sa thèse, rédigée à la va-vite quand il était déjà responsable politique dans le seul but d’être non seulement baron mais aussi docteur.

Le cas Schavan est plus compliqué. Cette célibataire de 57 ans, catholique pratiquante un brin austère, est une bosseuse reconnue et discrète. Le contraire du flamboyant "Baron de Googleberg", comme on a surnommé son ex-collègue. De plus, le plagiat est moins flagrant. D’ailleurs, le conseil de l’université n’a pas rendu son avis à l’unanimité. La communauté scientifique est divisée. Si l’opposition réclame la démission d’Annette Schavan, ce n’est pas l’hallali.

Reste qu’Annette Schavan est ministre de la recherche et qu’on la voit mal rester crédible à un tel poste.

Alors que la ministre est – opportunément – en voyage en Afrique du Sud et ne rentre que ce vendredi à Berlin, Angela Merkel, dont elle est une amie proche, lui a renouvelé sa "pleine confiance". Les deux femmes devraient se rencontrer dès vendredi soir. Et Angela Merkel tranchera. A quelques mois de l’élection, la plupart des commentateurs parient sur la démission de la ministre. Malgré tout, celle-ci se défend. "Non pas pour mon titre mais pour mon intégrité", dit-elle. Elle a d’ores et déjà intenté un recours devant le tribunal administratif. Mais outre qu’il n’est pas très glorieux pour un ministre de la recherche de demander à des juges de contredire des scientifiques, aucun magistrat n’aurait, depuis les années 1960, donné raison à un plaignant dans ce cas de figure.

Voir également:

Comme Annette Shavan, peut-on perdre son doctorat en France ?

Michel Alberganti

Globule et téléscope

6/02/2013

Un doyen de faculté qui s’avance vers les caméras pour annoncer que le doctorat de philosophie de la ministre de l’éducation et de la recherche, Annette Schavan, est invalidé 33 ans après lui avoir été décerné… La scène s’est déroulée en Allemagne, le 5 février 2013, à l’université de Düsseldorf. Quelque chose me dit qu’elle est difficilement imaginable en France. Mais pourquoi, au fond ?

1°/ Le titre de “Doktor” jouit d’une grande notoriété outre-Rhin

Alors qu’en France, seuls les docteurs en médecine peuvent espérer voir leur titre accolé à leur nom, en Allemagne, Herr Doktor jouit d’une aura considérable quelle que soit la discipline. Le paradoxe de l’université française conduit ainsi son diplôme le plus prestigieux a n’être jamais mis en avant par ceux qui l’ont obtenu après, au moins, une dizaine d’années de laborieuses études. Ainsi, alors que je reçois chaque année environ 200 scientifiques dans Science Publique, l’émission que j’anime sur France Culture, très rares sont ceux qui se présentent comme docteurs alors que bon nombre le sont. Pourquoi ? Il semble que la filière du doctorat reste refermée sur l’université. La vocation d’un docteur est de devenir professeur et/ou directeur de recherche. Même s’ils entrent au CNRS, les docteurs ne sortent guère des murs de ces institutions.

En Allemagne, après leur thèse, la plupart des Doktor font leur carrière dans l’industrie. Leur visibilité n’a alors pas de commune mesure. Surtout dans un pays où l’industrie est également fortement valorisée.

En France, conscient de ce problème qui leur barre souvent la route vers des emplois dans les entreprises alors que l’université est saturée, les docteurs se sont réunis dans une association nationale des docteurs, l’ANDès dont l’objectif affiché est de “promouvoir les docteurs”. Étonnant paradoxe… Le titre le plus élevé a donc besoin de “promotion”. C’est pourtant justifié. Le docteur reste loin d’avoir la même cote, dans l’industrie, d’un polytechnicien ou d’un centralien. Résultat, le faible nombre de docteurs dans les entreprises est l’une des principales causes du retard français en matière de pourcentage du PIB consacré à la recherche.

2°/ Pas besoin d’être docteur pour être ministre de la recherche en France

En Allemagne, donc, on ne badine pas avec le doctorat. Et même, ou surtout, un ministre de la recherche ne saurait avoir usurpé son titre. En France, ce cas de figure a d’autant moins de chances de se produire que… les ministres de la recherche sont rarement docteurs. A partir d’Hubert Curien, docteur es sciences, ministre de la recherche jusqu’en 1993, on ne trouve guère que 3 docteurs sur ses 19 successeurs: Claude Allègre, docteur es sciences physiques, ministre de 1997 à 2000, Luc Ferry, docteur en science politique, ministre de 2002 à 2004 et Claudie Haigneré, docteur ès sciences, option neurosciences, ministre déléguée de 2002 à 2004.

Force est de constater que ces trois ministres n’ont pas laissé un souvenir impérissable. Lorsque Luc Ferry et Claudie Haigneré étaient aux commandes, l’un des plus forts mouvements de révolte des chercheurs s’est produit avec “Sauvons la recherche“, en 2003. Il a fallu un autre couple, beaucoup plus politique, François Fillon et François d’Aubert, pour rétablir l’ordre et redonner un peu d’espoir dans les laboratoires.

3°/ Pas besoin d’une thèse de valeur pour être docteur en France

C’est peut-être ce qui fait le plus mal à l’image de l’université française. Et c’est peut-être lié à la sous-valorisation du doctorat. Même s’ils peuvent paraître anecdotiques, trois exemples publics ont suffi pour jeter un discrédit tenace sur l’institution qui délivre les doctorats. Il s’agit du diplôme décerné à Elizabeth Teissier, docteur en sociologie en 2001 avec sa thèse intitulé “Situation épistémologique de l’astrologie à travers l’ambivalence fascination-rejet dans les sociétés postmodernes”. Ex mannequin et comédienne, Elizabeth Teissier est surtout astrologue depuis 1968. Elle avait, certes, obtenu un DEA en Lettres modernes… en 1963.

Les autres exemples de doctorats ayant défrayé la chronique sont, bien entendu, ceux des frères Bogdanoff en mathématiques appliquées et en physique théorique. Ces cas sont-ils des exceptions ou la partie émergée de l’iceberg ? C’est toute la question.

Mais la France aurait sans doute besoin d’une “affaire Schavan”. Pas forcément, d’ailleurs, concernant le doctorat, rare, d’un ministre de la recherche. Mais juste une reconnaissance d’erreur. Histoire de montrer que l’institution universitaire est capable de revenir sur la décision de l’un de ses directeurs de thèse et d’un jury. L’erreur étant humaine, son absence est d’autant plus suspecte. Lorsqu’un peu moins de 10 000 thèses sont soutenues chaque année en France (contre environ 15 000 en Allemagne), une faute devrait être pardonnée. Encore faudrait-il qu’elle soit avouée ou déclarée…

Voir encore:

Texte intégral de l’interview de Gilles Bernheim sur radio Shalom

Israel Infos

10.04.2013 – 30 Nisan 5773

Nous reproduisons ci dessous le texte intégral de l’entretien réalisé par Pierre Gandus sur radio Shalom, le 9 Avril 2013. Transcription : Franck Sebbah

[Gilles Bernheim] PIERRE GANDUS :

Le Grand Rabbin de France s’exprime ce soir et en direct sur Radio Shalom. Dans une tourmente médiatique concernant plusieurs faits qui vous sont reprochés et qui pour certains d’entre eux vous avez reconnu.

Ces révélations, Gilles Berheim, ont provoqué étonnement, stupeur voire même un sentiment de trahison quant on sait le temps et les difficultés qui ont été les vôtres et celle de votre équipe pour imprimer une nouvelle image au judaïsme français plus moderne, plus dynamique, plus en phase avec la société française.

Nous allons parler de cela en toute franchise car ce soir la communauté juive attend vos réponses qui comme mes confrères de la presse et toux ceux qui nous écoutent et qui ne sont ni juifs, ni journalistes.

Alors on va dans un premier temps être assez factuel.

Première affaire, suite à de nombreuses attaques de plagiat sur Internet concernant "Les 40 méditations juives" parus en 2011, vous déclarez le 20 mars que l’emprunt aurait été le fait du philosophe Jean-François Liottard et de son interlocutrice qui aurait eu entre les mains la photocopie manuscrite d’un cours tenu par vous alors que vous étiez aumônier des étudiants.

Devant l’afflux des révélations alors que vous vous trouviez en Israël pour la clôture de la fête juive de Pessah, vous avez changé de discours en reconnaissant le plagiat et l’utilisation d’un nègre et en demandant à votre éditeur de retirer l’ouvrage de la vente ainsi que de votre bibliographie. Vous précisez aussi que c’est la seule et unique fois où vous vous êtes livré à un tel arrangement. Pourquoi cette réponse en deux temps et pourquoi vous êtes- vous enferré dans ce mensonge ?

GILLES BERNHEIM :

Vous savez lorsqu’un fait comme celui-là, quand des faits comme ceux-là sont révélés brutalement sur la place publique, que vous ne vous y attendiez pas, que vous n’êtes pas du tout préparé à la réaction, vous mentez bêtement.

Quand je dis, vous mentez bêtement, vous vous défendez immédiatement sans réfléchir.

Et pour ma part, je regrette profondément aujourd’hui.

PIERRE GANDUS :

La Deuxième affaire concerne "Le souci des autres, fondements de la loi juive" paru en 2002 où ce sont plusieurs pages qui ont été empruntés à Jean-Loup Charvet dans son livre "L’éloquence des larmes" dont la révélation a pris corps aujourd’hui même.

Sur cette affaire que répondez-vous ?

GILLES BERNHEIM :

Très simplement.

Le livre "Le souci des autres" est un livre de cours que j’ai donnés en tant qu’aumônier des étudiants pendant de très nombreuses années au Centre Edmond Fleg devant des dizaines et des dizaines d’étudiants.

Ce qui veut dire quoi ?

Ce qui veut dire que beaucoup plus tard, il m’a été demandé d’en faire un livre.

Et que pour illustrer – pas illustrer au sens d’illustration – mais parfois pour rendre plus clairs, plus pédagogiques, plus compréhensibles des enseignements de Torah que j’avais retranscrits de mes cours, soit j’ai demandé à des personnes de me faire ce travail plus pédagogique avec donc des références littéraires ou autres (et même si d’autres ont commis des fautes, j’en suis le seul responsable puisque c’est moi qui l’ai demandé, que ceci soit parfaitement clair), soit, et cela a pu arriver à plusieurs reprises, lorsque je préparais les cours durant toutes ces années, c’est-à-dire depuis le début des années quatre-vingts où j’ai enseigné au Centre Edmond Fleg – et c’est ma faute mais c’est une réalité – à savoir que pour rendre plus fluides et plus accessibles des enseignements de Torah qui sont parfois d’une certaine exigence, d’une certaine rigueur, d’une certaine difficulté du langage, je me suis servi, je prenais des notes à la main, j’écrivais au crayon pour reprendre dans tel ou tel livre quelque chose qui me semblait très proche du raisonnement de tel ou tel maître de la tradition rabbinique.

Et la faute qui est la mienne et je le dis très clairement, c’est que je ne mettais pas de références au point que ces notes devenaient miennes.

Jusqu’au jour où j’en ai fait un livre avec, très certainement, des emprunts – ce que d’autres appelleront des plagiats – de textes qui convergent avec l’essentiel de l’enseignement des maîtres rabbiniques mais qui restent des emprunts et, cela, non seulement je le regrette profondément mais je sais que c’est une faute morale.

PIERRE GANDUS :

D’autant que vous auriez pu signaler la référence.

GILLES BERNHEIM :

Tout à fait.

PIERRE GANDUS :

Troisième affaire, le 21 décembre dernier dans son discours annuel à la Curie romaine, lors d’un discours très attendu, le Pape Benoit XVI avait cité votre plaquette contre "le mariage pour tous", publiée le 18 octobre dernier sous le titre : "Mariage homosexuel, homoparentalité et adoption, ce que l’on oublie souvent de dire."

Un événement salué par la communauté juive et la presse dans le monde entier.

Là encore, on vous reproche d’avoir emprunté plusieurs pages de son livre à Joseph Marie Verlinde : "L’idéologie du Gender – Identité reçue ou choisie ?" publié en mars 2012.

Vous confirmez ou vous infirmez aussi cet emprunt ?

GILLES BERNHEIM :

Je confirme.

Je n’ai rien à cacher aussi bien sur des choses anciennes que sur des choses à venir.

Lorsqu’une faute a été commise, je le dis, et là-dessus c’est parfaitement acté. Et j’ajoute par ailleurs que lorsqu’un livre est imprimé, il y a parfois des étapes intermédiaires. Cela n’enlève rien à ma responsabilité.

Ce que j’entends par une étape, c’est que d’aucuns peuvent reprendre du texte et reprendre à leur compte et ensuite vous l’utilisez.

Il m’est arrivé, enseignant au Centre Edmond Fleg, de laisser des gens enregistrer et de retrouver des lignes ou des pages dans d’autres livres.

Parfois, en général légèrement remaniées et puis, je vais vous dire une chose, si vous imprimez une page telle quelle, c’est complètement imbécile.

Quelqu’un qui est complètement pervers et qui veut se servir du travail des autres, il n’imprime pas les choses telles quelles.

Il les réécrit à sa façon pour s’en inspirer. Ce qui montre bien que ma démarche était, soit suicidaire, soit parsemée d’un certain nombre d’erreurs liées à la confiance mal donnée ou accordée à tel ou tel qui se servent de textes et qui ne donnent ni la référence ni les guillemets.

En toute situation j’assume et je suis pleinement responsable.

PIERRE GANDUS :

Et entre les deux, entre l’attitude suicidaire et la confiance mal donnée. Vous choisissez quoi ?

GILLES BERNHEIM :

Je choisis d’abord la deuxième solution non pas parce qu’elle m’arrange mais parce qu’elle est réelle. Et aussi des textes en d’autres circonstances qu’il m’est arrivé de reprendre dans les conditions que j’ai évoquées tout à l’heure.

À savoir que pour construire quelque chose, je me suis servi de textes anciens sans mettre moi-même la référence sur mes notes. Jusqu’à faire comme si elles m’appartenaient.

PIERRE GANDUS :

Dernier point il concerne votre agrégation de philosophie.

La société des agrégés n’a pas de trace de votre agrégation.

"Soit il n’est pas agrégé, soit il s’agit d’une erreur de transcription", c’est ce qu’avance la présidente de cette société.

On a entendu plein de choses au sujet de cette agrégation sauf votre version.

GILLES BERNHEIM :

Ma version est très simple, non pas parce que l’affaire fut simple à ce moment-là.

Nous sommes près de 40 ans plus tard, disons 37 ans plus tard. Il s’est simplement passé une chose. Lorsque vous arrivez à un concours, cela peut arriver.

Et c’est ce qui m’est arrivé, alors que les choses étaient très largement bien engagées avec une réussite sinon certaine, en tout les cas probable ou très possible, de craquer.

Craquer non pas sur une note mais parce qu’un événement tragique arrive à un moment où l’on ne peut pas se permettre de subir dans sa vie intime des événements extérieurs au travail intellectuel. Cela s’est passé ainsi.

L’événement tragique et puis ensuite on entre dans le déni.

C’est-à-dire, le fait, non pas de proclamer partout, mais de laisser dire que l’on est agrégé, permet de mettre un pansement sur une blessure qui est très forte et de vivre longtemps avec.

Je me permettrais d’ajouter que lorsque je me suis présenté en 2008 à l’élection pour le Grand Rabbinat de France, l’information avait déjà circulé à l’époque.

Je n’ai strictement rien dit et d’ailleurs vous observerez qu’au dos de tous mes écrits, jamais n’apparait l’expression : agrégé de philosophie.

Que sur des notices, cela ait pu apparaître parce que les notices, elles, elles ne sont pas faites par l’auteur, par le sujet que je suis.

Elles peuvent être faites par d’autres personnes qui s’appuient les uns sur certains réseaux d’informations, d’autres sur le net ou d’autres choses.

Il y a des erreurs qui se véhiculent et qui finissent par devenir pour beaucoup des vérités.

Pour ma part, je le regrette profondément.

PIERRE GANDUS :

Donc vous nous dites ce soir que vous n’êtes pas agrégé de philosophie.

GILLES BERNHEIM :

Non

PIERRE GANDUS :

Jean-Noël Darde, spécialiste des plagiats, est à l’origine de toutes ces révélations.

Est-ce que vous le connaissez ?

Est-ce qu’il y a un contentieux entre vous et pourquoi ces révélations sortent maintenant alors que les livres cités ont été publiés plusieurs années auparavant ?

GILLES BERNHEIM :

Je ne connais pas cet homme du tout.

Et jusqu’à cette affaire, j’en ignorais l’existence.

Je n’ai strictement rien à dire sur une personne que je ne connais pas.

Quant à la deuxième question – à savoir pourquoi cette affaire sort maintenant – permettez-moi de ne pas y répondre.

Parce que l’heure n’est pas à l’explication de l’histoire, de l’interprétation.

L’heure est à une prise de conscience personnelle des erreurs que j’ai commises.

De manière à en tirer des leçons.

Parce que vous le savez, lorsque l’on a des responsabilités très lourdes, beaucoup de gens – si vous réussissez un temps soit peu dans ce que vous faites- vous perçoivent comme une espèce de héros. Comme quelqu’un qui aurait de très grandes capacités ou des grandes compétences et donc vous n’avez pas envie de les décevoir et de vous enfermer dans l’image que les autres peuvent avoir de vous et finalement que vous vous donnez à vous-même.

Et je pense qu’à l’instant présent, c’est non seulement l’humilité mais la remise en question qui s’impose à moi.

De manière à vérifier chaque jour, à ne pas commettre de fautes, d’erreurs.

De ne pas viser plus haut que ce que je suis capable de faire en terme d’efforts, de réussite. Autrement dit d’être pleinement homme et ne pas se vouloir plus qu’un homme au-dessus des autres. Et je me permettrais de rajouter ce qu’enseigne le Baal Chem Tov, à savoir que "l’homme est le bégaiement de D-ieu". Il faut savoir parfois accepter de ne pouvoir bégayer et pas toujours parler parfaitement pour rien.

PIERRE GANDUS :

Vous parliez à l’instant de cette prise de conscience personnelle.

Je suppose que vous-même, vous vous posez des questions sur ce qui vous a poussé à agir ainsi.

Est-ce que vous avez un début de réponse ?

GILLES BERNHEIM :

Qu’est-ce qui pousse à agir ainsi ?

Vous savez ce que m’a rapporté l’histoire de l’agrégation ?

Je n’en ai jamais profité.

Je n‘ai jamais demandé un bénéfice, un profit, un poste, un avantage quelconque.

Que ce soit en termes de situation, que ce soit en termes d’argent, de représentation.

Là où j’ai été pour parler, pour enseigner, pour partager la Torah à l‘épreuve du monde, c’est-à-dire la pensée de la Torah à l’épreuve de la pensée occidentale, je l’ai fait oralement, sans notes, rarement avec des notes.

Ce qui nécessite une certaine compétence, un vrai travail de préparation, de réflexion, de clarté, de pédagogie.

Lorsque vous débattez avec de grands philosophes contemporains, avec ou sans titre d’agrégation, que vous débattez sans notes, vous n’existez que si vous êtes à la hauteur, si vous maitrisez votre savoir et ensuite c’est aux autres d’en juger.

De juger de la qualité de vos prestations.

Et vous savez depuis tant d’années, c’est-à-dire depuis 1978 où je suis rabbin, à Paris, en France, en Europe, en Israël et ailleurs, les débats publics ont été très nombreux. L’enseignement de la Torah, j’en parlais tout à l’heure, je l’ai pratiqué dans le cadre de l’aumônerie des étudiants puis de la Synagogue de la Victoire. Ces enseignements ont été multiples. Enseignement sans notes, dont des générations et des générations d’étudiants ont fait leur vie, se souviennent et ce sont eux qui peuvent en témoigner. Le livre en hébreu devant l’orateur et c’est tout.

Que vous dire d’autre ?

PIERRE GANDUS :

Internet où tout se dit sans limites s’est très vite emparé de cette affaire avec aussi bien des comités de soutien à votre encontre que des collectifs appelant à votre démission. Ce soir, que dites-vous à ceux qui nous écoutent ?

Allez-vous démissionner ou rester à votre poste ?

J’ajoute d’ailleurs que certains de ceux qui veulent votre démission vous ont menacé de nouvelles révélations si vous vous maintenez à votre poste.

GILLES BERNHEIM :

Permettez-moi de dire une chose très simple.

C’est que démissionner sur une initiative personnelle relèverait d’une désertion.

Que, par ailleurs, ce ne serait pas conforme à ce que j’ai toujours été dans la vie privée et dans la vie publique. À savoir un homme qui sait prendre ses responsabilités.

J’ajouterais également que ce serait un acte d’orgueil alors que je dois agir aujourd’hui dans la plus grande humilité.

Et puis permettez-moi de dire pour terminer que ce serait contraire à la collégialité qui préside à une telle décision.

Je crois que mon propos est très clair, je travaille, j’assume ma fonction pleinement. Les menaces sont évidemment toujours très brutales et ont pour finalité d’exercer une forme de violence, de casser la personne.

Je suis solide et, dans cette esprit de collégialité dont je viens de parler, j’assume chaque jour pleinement ma fonction de Grand Rabbin de France.

PIERRE GANDUS :

Donc vous ne démissionnez pas.

Est-ce que le Consistoire central vous soutient ?

GILLES BERNHEIM :

Le Consistoire central est un ensemble de personnes.

Il y a des gens qui me soutiennent, il y a des gens qui me soutiennent moyennement, il y a des gens qui s’opposent à moi, d’autres qui ne me soutiennent pas du tout.

Il y a un peu de tout si vous me permettez cette expression.

Vous savez, des gens qui vous soutiennent, des gens qui s’opposent à vous, cela a toujours existé. J’en ai vécu des situations d’opposition, voire de confrontations violentes.

Rappelez-vous en 2008, l’élection au poste de Grand Rabbin de France, rappelez-vous d’autres situations antérieures…

J’assume. Il n’y a que les gens qui ne s’engagent pas qui n’ont aucun ennemi, aucun adversaire et qui, quelque part, survivent à toutes les situations parce qu’ils sont passés entre les gouttes d’eau.

PIERRE GANDUS :

Je voudrais à présent aborder votre travail comme GRF, vous en en parliez à l’instant.

Avec votre équipe, je le disais au début de cette émission, vous avez imprimé une nouvelle image au judaïsme français.

Plus moderne, plus dynamique, plus en phase avec la situation française.

Vous avez été de tous les combats comme pour redonner un nouveau souffle au rabbinat français, réformer le séminaire israélite : rendre plus saine la filière de la cacherout en France ; se battre contre ceux qui voulaient interdire l’abattage rituel avec le Grand Rabbin Bruno Fison ; le dossier des circoncisions avec le Grand rabbin Moshe Lewine qui est aussi votre porte-parole ; celui des derniers devoirs dus aux morts avec le Grand Rabbin Claude Mamane.

Vous avez alerté les pouvoirs publics sur la résurgence de l’antisémitisme en France. Vous avez rendu visite à de très nombreuses communautés juives à travers toute la France.

Un travail de tous les jours avec une équipe qui est à vos côtés depuis quatre ans et, pour certains, depuis bien plus longtemps.

Qu’avez-vous envie de leur dire ce soir et que dites-vous aux juifs de France qui vous ont soutenus, qui ont cru en vous pour tout ce que je viens d’énoncer.

GILLES BERNHEIM :

Ce que je voudrais leur dire c’est qu’une épreuve, traverser une épreuve comme celle que je traverse, comme celle que ma famille, mes proches, mes collaborateurs et collaboratrices traversent doit rendre plus fort.

Être plus fort, tirer des leçons, ne pas commettre à nouveau les mêmes erreurs, afin d’aller de l’avant…

La Techouva n’existe qu’à condition que l’on sache ne pas répéter les mêmes fautes.

Et donc être plus exigeant, beaucoup plus vigilant après que ce que l’on n’était avant. C’est la première chose que je veux leur dire.

La deuxième chose, c’est au sujet de l’image que j’ai de la communauté, l’idée que je me fais du judaïsme en France – et je voudrais associer le Grand Rabin Haim Korsia qui n’a pas été mentionné tout à l’heure parmi mes collaborateurs et il y en a encore d’autres, qu’ils ne se vexent pas de ne pas être tous rappelés ce soir –, pour imprimer au judaïsme en France un souffle important.

Et quand je dis un souffle, une plus grande proximité entre les Juifs et les non Juifs. Une plus grande proximité entre toutes sortes de Juifs.

Ceux qui pratiquent et ceux qui ne pratiquent pas et ceux qui sont "tièdes".

C’est à dire non pas un judaïsme de clans où il y aurait différents types de Juifs… mais sans lien entre eux.

C’est très difficile parce que cela exige du respect, parfois de la tolérance.

Beaucoup de patience, là où des gens veulent réussir très vite et valoriser leurs réseaux parce qu’ils ont leurs intérêts.

Et c’est vrai que ce travail doit être poursuivi.

C’est ce que je souhaiterais accomplir si la communauté m’accorde sa confiance et si l’histoire me permet de continuer comme je le souhaite, d’aller de l’avant.

Vous avez parlé de l’école rabbinique.

Il y a là un gros chantier qui a été confié au Grand rabbin Kauffman et je l’épaulerai autant que faire se peut avec la commission administrative de l’École rabbinique.

Avec l’amitié, le soutien et la confiance du président du Consistoire central.

Et puis le travail social, le travail interreligieux.

Vous avez parlé de la cacherout, vous avez parlé de la formation continue des rabbins.

Cette formation continue que nous donnons aux rabbins, c’est pour leur permettre de mieux affronter les problèmes des familles, les problèmes sociaux, les problèmes économiques.

Pour pouvoir apporter des réponses, orienter les gens.

Pour pouvoir être de vrais relais lorsque les problèmes se posent à eux dans la communauté. C’est là le travail qui a été accompli déjà depuis quelques années maintenant.

Dans les hôpitaux, avec l’aumônerie des hôpitaux, c’est extrêmement important parce que nous savons que c’est dans les moments de souffrance que les gens réfléchissent, ont besoin des autres, veulent aller de l’avant.

Parfois ils ont des choix cruciaux à faire.

Et l’aumônier des hôpitaux est là pour aider ceux qui sont en grande souffrance ainsi que leurs familles. Je n’ai fait que recenser quelques tâches importantes, il y en beaucoup d’autres.

Le travail dans les petites communautés, les voyages, les visites, les encouragements, les enseignements et surtout, surtout, surtout, dispenser un enseignement de Torah qui parle à toutes sortes de juifs.

Qui leur donne à penser.

Que ce soit dans un langage simple ou que ce soit dans un langage intellectuel mais une Torah qui élève, qui donne l’amour de l’autre. Une Torah qui n’exclut pas, une Torah qui relie.

Et c’est cette Torah que je continuerai à enseigner chaque jour, chaque semaine et, sans doute après l’épreuve que je traverse, une Torah que je veux enseigner encore beaucoup plus et plus encore l’étudier moi-même chaque jour.

PIERRE GANDUS :

Dernier question : comment avez-vous l’intention de renouer les fils de la confiance qui se sont établis entre vous et la communauté juive ?

Entre vous et les gens qui travaillent avec vous au quotidien ?

GILLES BERNHEIM :

Ce sont en fait deux questions.

D’une part avec la communauté, d’autre part avec ceux qui travaillent avec moi au quotidien, et cela c’est important de le dire.

Pour commencer, ceux qui travaillent avec moi au quotidien peuvent être déçus, peuvent avoir l’impression d’avoir été trompés ou d’avoir été trahis.

Il m’appartient de demander pardon à ceux que j’ai pu décevoir, de leur dire et qu’ils puissent l’entendre. C’est comme demander pardon à ses proches.

Parce que les proches souffrent dans cette épreuve. Les proches, ce sont les amis, la famille, et la famille représente, pardonnez-moi l’expression, la partie la plus intime.

Et puis vis à vis de la communauté, c’est un problème d’images.

Elle est à restaurer, à reconstruire.

Ceci étant, dans l’activité rabbinique qui est la mienne depuis près de quatre ans et demi, je n’ai pas commis de fautes et l’histoire de l’agrégation, l’histoire des emprunts ou des plagiats, ce sont des faits importants, moralement graves, mais je n’ai pas commis de fautes dans l’exercice de ma fonction, dans l’attachement aux causes qui sont les miennes.

Dans l’accomplissement des nombreuses obligations qui me sont conférées et cela m’aidera à retisser, à reconstruire une image de confiance, je l’espère, si D-ieu le veut, avec l’aide du Tout Puissant.

PIERRE GANDUS :

Gilles Bernheim, merci pour ce moment de franchise et de vérité sur Radio Shalom. C’est la fin de cette émission.

Bonne soirée.

Interview réalisée par Pierre Gandus

German Fascination With Degrees Claims Latest Victim: Education Minister

Nicholas Kulish and Chris Cottrel

The New York Times

February 9, 2013

BERLIN — For 32 years, the German education minister’s 351-page dissertation sat on a shelf at Heinrich Heine University in Düsseldorf gathering dust while its author pursued a successful political career that carried her to the highest circles of the German government.

The academic work was a time bomb, however, and it exploded last year when an anonymous blogger published a catalog of passages suspected of having been lifted from other publications without proper attribution.

The university revoked the doctorate of the minister, Prof. Dr. Annette Schavan, on Tuesday (she retains the title pending appeal), and on Saturday she was forced to resign her cabinet post. It was the second time a minister had resigned from the government of Chancellor Angela Merkel over plagiarism in less than two years.

In an emotional news conference, Dr. Schavan said that she would sue to win back the doctorate, but in the meantime she would resign for the greater good. “First the country, then the party and then yourself,” she said.

Standing beside her, Dr. Merkel, who herself has a doctorate from the University of Leipzig, said that she accepted Dr. Schavan’s resignation “only with a very heavy heart,” but that politically there was no alternative.

Coming after Karl-Theodor zu Guttenberg was forced to step down as defense minister over plagiarism charges in 2011, Dr. Schavan’s déjà-vu scandal can only hurt Dr. Merkel ahead of September’s parliamentary election. But the two ministers are far from the only German officials to have recently had their postgraduate degrees revoked amid accusations of academic dishonesty, prompting national soul-searching about what the cases reveal about the German character.

Germans place a greater premium on doctorates than Americans do as marks of distinction and erudition. According to the Web site Research in Germany, about 25,000 Germans earn doctorates each year, the most in Europe and about twice the per capita rate of the United States.

Many Germans believe the scandals are rooted in their abiding respect, and even lust, for academic accolades, including the use of Prof. before Dr. and occasionally Dr. Dr. for those with two doctoral degrees. Prof. Dr. Volker Rieble, a law professor at Ludwig Maximilian University of Munich, calls this obsession “title arousal.”

“In other countries people aren’t as vain about their titles,” he said. “With this obsession for titles, of course, comes title envy.”

A surprising number of doctors of nonmedical subjects like literature and sociology put “Dr.” on their mailboxes and telephone-directory listings. The Web site of the German Parliament, the Bundestag, shows that 125 of 622 people elected to the current Parliament (including Dr. Schavan and Mr. Guttenberg) had doctorates when sworn in.

Dr. Merkel appointed Prof. Dr. Johanna Wanka, the state minister of science and culture in Lower Saxony, to take over Dr. Schavan’s position. Prof. Dr. Wanka got her doctorate in 1980, the same year as Dr. Schavan.

The finance minister, Wolfgang Schäuble, is a doctor of law. The vice chancellor, Philipp Rösler, is an ophthalmologist and thus the only one most Americans would call “doctor.”

For the plagiarism scalp hunters, the abundance of titles provides what in military circles is known as a target-rich environment, and digging up academic deception by politicians has become an unlikely political blood sport.

There is even a collaborative, wiki-style platform where people can anonymously inspect academic texts, known as VroniPlag.

Here in the homeland of schadenfreude, the zeal for unmasking academic frauds also reflects certain Teutonic traits, including a rigid adherence to principle and a know-it-all streak. “I just think that many Germans have a police gene in their genetic makeup,” Dr. Rieble said.

The University of Heidelberg revoked the doctorate of Silvana Koch-Mehrin, former vice president of the European Parliament and a leading member of Germany’s Free Democratic Party, in 2011, and she is still fighting the charges in court.

Another German member of the European Parliament, Jorgo Chatzimarkakis, saw his doctorate of philosophy revoked by the University of Bonn in 2011 after the VroniPlag Web site uncovered a number of dubious passages. Florian Graf, head of the Christian Democrats’ delegation in the Berlin city legislature, lost his Ph.D. last year after admitting to copying from other scholars’ works without properly crediting them.

In many countries, busy professionals with little interest in tenure-track positions at universities do not tend to bother writing dissertations. In Germany, academic titles provide an ego boost that lures even businesspeople to pursue them.

Prof. Dr. Debora Weber-Wulff, a plagiarism expert at the University of Applied Sciences in Berlin and an active participant in VroniPlag, suggested getting rid of superfluous doctoral titles outside of academia. “A doctor only has meaning at a university or in academia,” she told German television. “It has no business on political placards.”

But she is originally from Pennsylvania. Here the attitudes are deeply ingrained, and few think habits will change anytime soon. “It is a proof that you can handle academic stuff and that you can keep on task for quite a while,” Dr. Peter Richter, a correspondent in New York for the newspaper Süddeutsche Zeitung, said in an e-mail.

It can be a shock to Americans unfamiliar with the practice, as Dr. Richter has experienced in New York. “Here people instantly think that I’m a medicine man when they read my name,” he said.

Even within Germany the practice differs by region, he said, with those in the conservative south insisting on titles more than those in northern cities like Hamburg. There are other divides, with many members of the counterculture generation of 1968 rejecting titles, though many have come to enjoy them as they have grown older.

Dr. Schavan, 57, whose parliamentary district is in the southwestern state of Baden-Württemberg, was granted her doctorate in 1980; her dissertation was titled “Person and Conscience.” Despite that title, she was not shy about chastising Mr. Guttenberg, once an up-and-coming star from neighboring Bavaria, when his plagiarism scandal struck in 2011. One of her fellow cabinet member’s most prominent and outspoken critics, she told Süddeutsche Zeitung that she was “ashamed, and not just secretly,” about the charges against him.

The accusations against Dr. Schavan surfaced the following year on a bare-bones, anonymous Web site. The accusations were particularly significant for Dr. Schavan because she led the federal Ministry of Education and Research.

When Dr. Schavan’s doctorate was revoked, Dr. Merkel said through a spokesman that she had “complete trust” in her. While that may have sounded like a show of support, it was also exactly the same phrase she used for Mr. Guttenberg, right before he had to resign for plagiarizing passages of his dissertation.

Unlike Mr. Guttenberg, Dr. Schavan was widely known to be a friend and a confidante of Dr. Merkel’s, but few here expected that to save her job. The two women met privately on Friday evening to discuss the matter, announced at the chancellery building on a snowy Saturday afternoon. Dr. Merkel was unstinting in her praise for the departing minister but ultimately chose politics over personal ties.

“A health minister doesn’t need to be a medical doctor, but if he is one, then he can’t have committed malpractice,” Dr. Rieble said. “An education minister doesn’t need to have a Ph.D., but if he does, then his dissertation cannot be plagiarized.”

Victor Homola contributed reporting.

Voir par ailleurs:

The cheating epidemic at Britain’s universities

A cheating epidemic is sweeping universities with thousands of students caught plagiarising, trying to bribe lecturers and buying essays from the internet.

David Barrett

The Daily Telegraph

05 Mar 2011

A survey of more than 80 universities has revealed that academic misconduct is soaring at institutions across the country.

See the full list of cheating incidents at British universities

More than 17,000 incidents of cheating were recorded by universities in the 2009-10 academic year – up at least 50 per cent in four years.

But the true figure will be far higher because many were only able to provide details of the most serious cases and let lecturers deal with less serious offences.

Only a handful of students were expelled for their misdemeanours among those universities which disclosed how cheats were punished.

Most of the incidents were plagiarism in essays and other coursework, but others examples include:

* Three cases categorised as "impersonation" by Derby University and three at Coventry, along with 10 "uses of unauthorised technology"

* Kent University reported at least one case where a student attempted to "influence a teacher or examiner improperly".

* At the University of East Anglia students submitted pieces of work which contained identical errors, while others completed reports which were "almost identical to that of another student", a spokesman said, while one was caught copying sections from the Wikipedia website.

* A student sitting an exam at the University of the West of Scotland was caught with notes stored in an MP3 player.

* A Bradford University undergraduate completed work at home, smuggled it into an examination then claimed it had been written during the test.

* The University of Central Lancashire, at Preston, reported students had been caught using a "listening and/or communications device" during examinations.

* Keele undergraduates sitting exams were found to have concealed notes in the lavatory, stored on a mobile telephone and written on tissues while two students were found guilty of "falsifying a mentor’s signature on practice assessment documents to gain academic benefit".

Many institutions reported students buying coursework from internet-based essay-writing companies.

Dozens of websites offering the services are available on the web, providing bespoke essays for fees of £150 and upwards. Some offer "guaranteed first class honours" essays at extra cost and many "guarantee confidentiality and privacy" – hinting that the essays can be used to cheat.

In one website offering "creative, unique, original, credible" essays, a testimonial from a previous customer says: "I am very satisfied with my order because I got the expected result."

There are even sites which offer express services, while many claim the work is written by people with postgraduate qualifications.

Nottingham Trent discovered examples of bespoke essays, and Newcastle reported three cases of essays being purchased from a third party.

Two students bought work at Salford and cases were also reported at East London University, Greenwich and London South Bank, which uncovered three incidents.

Professor Geoffrey Alderman, from the University of Buckingham, who is a long-standing critic of falling standards in higher education, said: "I think it is a pretty depressing picture.

"It is worrying that students now resort to cheating on such a widespread scale and that the punishments on the whole are not robust enough.

"In my book it should be ‘two strikes and you’re out’.

"Although universities are perhaps better than they were at detecting certain types of cheating, such as plagiarism, when I talk to colleagues across the sector there is a view that cheating has increased."

Professor Alderman said the style of teaching and assessment now used at some institutions was partly to blame for the rise in academic dishonesty.

"There has been a move away from unseen written examinations and most university degree courses are now assessed through term papers, which makes it more tempting to commit plagiarism," he said.

"I advocate a return to the situation where it is impossible to pass a degree unit without achieving a minimum score in an unseen written test."

The survey exposed for the first time a huge leap in the number of incidents compared with just four years earlier, with a 53 per cent jump from 9,100 to 14,200 among the 70 institutions able to provide comparable data.

Cheating was reported widely among undergraduates but there were also significant numbers reported among postgraduates. For example, Loughborough reported 151 incidents last year of which 43 were committed by postgraduates.

Greenwich University had the largest number of incidents overall, with 916, compared with 540 in 2005-06, but this may indicate the south-east London institution is more successful at detecting cheating than other universities.

Sheffield Hallam had the second largest number with 801 last year, more than 500 of which were for plagiarism.

The institution had 35,400 students which means 2.3 per cent were caught cheating.

East London University said that among its 733 cases of cheating last year there were 612 of plagiarism, 50 of collusion, 49 of "importation" and three where students had bought work.

One student at Kingston falsified paperwork supporting their application for "mitigating circumstances", in a bid to win higher marks, and at the same institution 14 students were caught out when their mobile rang in the examination hall.

At Leicester, an undergraduate forged a medical certificate before taking an exam.

In 2005-06, Liverpool recorded two cases where a student was impersonating another examination candidate, and one candidate at London South Bank took an "annotated calculator" into the examination hall.

Few cheating students saw their academic careers brought to an end. Durham expelled four students last year for smuggling unauthorised material into exams or plagiarism, and one was expelled in 2005-06.

Goldsmith’s dismissed four students last year – undergraduates in history, politics, psychology and sociology.

Oxford reported 12 cases of academic misconduct, including plagiarism, last year and in two cases students were expelled, while others were marked down.

The university fined one student £100 for taking revision notes into an examination and imposed other fines for talking in an exam and taking mobile telephones into the examination hall.

Bournemouth University proved 53 cases of cheating last year but none of the students was expelled. Instead, most were marked down to nil marks for that piece of coursework or exam.

From Cardiff’s 301 cases of cheating last year, none was expelled but in one case a recommendation was made that the vice-chancellor should disqualify the student from further exams. The remainder of the offenders were reprimanded, marked down or sent on a "study skills" course.

Queen Mary reported one expulsion – for an exam offence and ghostwriting – last year out of 74 cases of cheating.

Voir enfin:

Comment devenir docteur en sociologie sans posséder le métier de sociologue ?1

Bernard Lahire

Revue européenne des sciences sociales

2002

Abstract

Peut-on devenir docteur en sociologie sans avoir acquis les compétences constitutives du métier de sociologue ? Une telle interrogation peut paraître provocatrice. Or, l’examen rigoureux et détaillé d’une thèse soutenue le 7 avril 2001 à l’université de Paris V, sous la direction de Michel Maffesoli (G. Elizabeth Hanselmann-Teissier, Situation épistémologique de l’astrologie à travers l’ambivalence fascination/rejet dans les sociétés postmoderne), conduit malheureusement à émettre une réponse positive à une question apparemment saugrenue. L’objectif premier de cet article est d’apporter les multiples preuves de l’absence de sociologie (de point de vue sociologique, de problématique, de rigueur conceptuelle, de dispositif de recherche débouchant sur la production de données empiriques…) dans la thèse en question. Mais le jugement sur ce cas précis fait apparaître, en conclusion, l’urgence qu’il y a à engager une réflexion collective sur les conditions d’entrée dans le métier de sociologue.

1Le samedi 7 avril 2001, Madame G. Elizabeth Hanselmann-Teissier (connue publiquement sous le nom d’Elizabeth Teissier) soutenait une thèse de sociologie (intitulée Situation épistémologique de l’astrologie à travers l’ambivalence ­fascination/rejet dans les sociétés postmodernes) à l’Université Paris V, sous la direction de Michel Maffesoli2. Les membres présents de son jury – il s’agissait, outre son directeur de thèse, de Serge Moscovici3, Françoise Bonardel4 et Patrick Tacussel5 (Gilbert Durand6 s’étant excusé de ne pouvoir être présent et Patrick Watier7 n’ayant pu se rendre à la soutenance en raison de grèves de train) – lui ont accordé la mention « Très honorable ». Cette mention est la plus haute qu’un candidat puisse recevoir et le fait qu’elle ne soit pas assortie des félicitations du jury n’ôte rien à l’appréciation très positive qu’elle manifeste (de nombreux universitaires rigoureux ne délivrant la mention « très honorable avec les félicitations » que dans les cas de thèses particulièrement remarquables). Deux professeurs avaient préalablement donné un avis favorable à la soutenance de cette thèse sur la base d’une lecture du document : Patrick Tacussel et Patrick Watier. Formellement, Madame Elizabeth Teissier est donc aujourd’hui docteur en sociologie de l’université de Paris V et peut – entre autres choses – prétendre, à ce titre, enseigner comme chargée de cours dans les universités, solliciter sa qualification afin de se présenter à des postes de maître de conférences ou déposer un dossier de candidature à un poste de chargée de recherche au CNRS.

8 Un tel travail de lecture demande beaucoup de temps et porte plus que l’ombre du doute sur les lec (…)

2Une lecture rigoureuse et précise de la thèse dans son entier (qui fait environ 900 pages8 si l’on inclut l’annexe intitulée « Quelques preuves irréfutables en faveur de l’influence planétaire », p. XII-XL) conduit à un jugement assez simple : la thèse d’E. Teissier n’est, à aucun moment ni en aucune manière, une thèse de sociologie. Il n’est pas même question d’un degré moindre de qualité (une « mauvaise » thèse de sociologie ou une thèse « moyenne »), mais d’une totale absence de point de vue sociologique, ainsi que d’hypothèses, de méthodes et de « données empiriques » de nature sociologique.

3Ce sont les différents éléments qui nous conduisent à ce jugement que nous voudrions expliciter au cours de cet article en faisant apparaître que la thèse 1) ne fait que développer un point de vue d’astrologue et 2) est dépourvue de tout ce qui caractérise un travail scientifique de nature sociologique (problématique, rigueur conceptuelle, dispositif de recherche débouchant sur la production de données empiriques…). Enfin, nous conclurons sur le fait que, s’il vaut la peine de faire l’analyse critique de cette thèse, c’est parce que celle-ci n’a rien d’anodin ou d’anecdotique et qu’elle remet gravement en cause la crédibilité scientifique de la sociologie et de tous les sociologues qui font leur métier et forment les étudiants avec toute la rigueur requise : si c’est bien la personnalité d’une astrologue connue des médias qui a été à l’origine de l’intérêt public porté à la soutenance, un tel événement pose au fond la question plus générale du fonctionnement collectif de notre discipline.

Un point de vue d’astrologue

9 C’est pour cela que nous ne pouvons pas suivre Jean Copans (« La sociologie, astrologie des scienc (…)

4Que l’astrologie (l’existence bien réelle d’astrologues), les modes d’usage et les usagers (à faible ou forte croyance) de l’astrologie constituent des faits sociaux sociologiquement étudiables, que l’on puisse rationnellement (et notamment sociologiquement ou ethnologiquement, mais aussi du point de vue d’une histoire des savoirs) étudier des faits scientifiquement perçus comme irrationnels, qu’aucun sociologue n’ait à décider du degré de dignité des objets sociologiquement étudiables (en ce sens l’astrologie comme fait social est tout aussi légitimement étudiable que les pratiques sportives, le système scolaire ou l’usage du portable), qu’un étudiant ou une étudiante en sociologie puisse prendre pour objet d’étude une réalité par rapport à laquelle il a été ou demeure impliqué (travailleur social menant une recherche sur le travail social, instituteur faisant une thèse de sociologie de l’éducation, sportif ou ancien sportif pratiquant la sociologie du sport…), ne fait à nos yeux aucun doute et si les critiques adressées à Michel Maffesoli et aux membres du jury étaient de cette nature, nul doute que nous nous rangerions sans difficulté aux côtés de ceux-ci. Tout est étudiable sociologiquement, aucun objet n’est a priori plus digne d’intérêt qu’un autre, aucun moralisme ni aucune hiérarchie ne doit s’imposer en matière de choix des objets9, seule la manière de les traiter doit compter.

10 Tout ce que nous mettons entre guillemets dans ce texte sont des extraits de la thèse. Les italiqu (…)

5Mais de quelle manière E. Teissier nous parle-t-elle d’astrologie tout au long de ses 900 pages ? Qu’est-ce qui oriente et structure son propos ? La réponse est assez simple, car il n’y a aucune ambiguïté possible sur ce point : le texte d’E. Teissier manifeste un point de vue d’astrologue qui défend sa « science des astres » du début jusqu’à la fin de son texte, sans repos. Et pour ne pas donner au lecteur le sentiment d’un parti-pris déformant, nous multiplierons les extraits tirés du texte de la thèse en indiquant entre parenthèses la référence des pages (afin de donner la possibilité de retourner aisément au texte)10.

Des commentaires astrologiques

6La première caractéristique notable de cette thèse est l’absence de distance vis-à-vis de l’astrologie. On y découvre de nombreux commentaires astrologiques sur des personnes, des événements, des époques. Par exemple, sous le titre « Application de la méthode astrologique : l’analyse du ciel natal d’André ­Malraux », les pages 120 à 131 de la thèse relèvent clairement d’une « analyse astrologique » de la destinée de l’écrivain et ancien ministre (« plutonien grand teint »). M. Weber est qualifié de « taureau pragmatique » (p. 38) et l’on « apprend » diversement que G. Simmel est « Poisson », que W. Dilthey est « Scorpion », que le psychologue C. G. Jung est « Lion » (p. 250), que l’ancien PDG d’Antenne 2, Marcel Jullian, est « Verseau », etc. À chaque fois l’auteur, nous gratifie d’une analyse mettant en correspondance le « ciel natal » de la personnalité et sa pensée :

« Par ailleurs, nous découvrîmes que, par exemple, les systèmes philosophiques et religieux étaient en correspondance avec leurs auteurs via leurs personnalités. [...] Autrement dit, qu’ils étaient hautement relatifs et ne pouvaient être qu’à l’image de leurs concepteurs, résultante d’un regard unique, celui de leur ciel natal. » (p. XI)

« L’astrologue n’est pas étonné de constater une amusante convergence entre ce côté ‘flottant’, mouvant, quelque peu imprécis ou fantasque et les Poissons, signe astrologique de Simmel; le signe par excellence, avec le cancer (autre signe d’eau) [...] de la mobilité adaptable, de la rêverie, du sens de l’illimité et du cosmique, d’une intuition fine et sensorielle. Signe double de surcroît, reflétant la dualité fondamentale de la philosophie simmelienne [...]. C’est à ses planètes en Verseau que Simmel doit son goût pour l’altérité, la communication, mais aussi son originalité, son amour du paradoxe et sa nature imprévisible. » (note 47, p. 34)

« Petit clin d’œil de l’astrologue : Dilthey, créateur d’une nouvelle théorie de la connaissance fondée sur la compréhension, né le 19 novembre 1833, était Scorpion et théologien de formation… » (note 91, p. 61)

« après avoir démontré par un exemple concret (l’analyse du ciel natal d’André Malraux) l’application pratique, venons-en à son histoire » (p. 132)

« Puisqu’il s’agit ici de rendre également compte d’une expérience personnelle… en effet, c’est à l’âge de 14 ans et demi (à la mi-temps du cycle de Saturne, planète de la réalisation de soi, surtout pour le Saturnien qu’est le Capricorne) qu’est né notre éveil pour l’astrologie. » (p. 288)

« Elle [l’astrologie] participe de cette mutation culturelle, scientifique, philosophique et morale de notre époque [...] au même titre que l’idée de solidarité et de fraternité libertaire incluses dans le symbolisme du Verseau. » (p. 509)

7E. Teissier est d’ailleurs très claire quant à la primauté de l’explication astrologique sur tout autre point de vue (dont le point de vue sociologique qu’elle est censée mettre en œuvre dans le cadre d’une thèse de sociologie) pour comprendre les faits sociaux. Critiquant une citation de Serge Moscovici qui évoque les causes sociales des crises, elle écrit : « il nous semble qu’il occulte en l’occurrence la dimension cosmique desdits phénomènes; une dimension qui, selon le paradigme astrologique – et notre conviction – vient coiffer le social. En effet, le social est loin d’expliquer toutes les ‘crises… qui se produisent dans la société’. À preuve les actions totalement illogiques, non linéaires, non-logiques et inexplicables autrement que par le paramètre astral qui joue alors le rôle de paramètre éclairant et englobant coiffant le non-logique apparent. » (p. 525). C’est l’astrologie qui explique les faits psychologiques, sociaux et historiques :

[Dans le cadre d’une partie intitulée « La cyclicité planétaire », p. 265-271] « Mais il va de soi que ce sont les mêmes astres avec leurs harmonies et leurs dissonances qui jouent sur les destins individuels. » (p. 268); « Jusqu’au jour où nous réalisons que le 2 décembre correspond à une position de Soleil de 9-10° en Sagittaire, qui se trouvait très impliquée dans le thème de Napoléon Bonaparte » (p. 269); « Le mystère s’éclaircit dès lors que l’on a recours au sésame astrologique : hasard exclu ! »; « Quant aux songes répétitifs, ils s’expliquent par l’angle que fait Neptune (rêves) avec ce même point en Scorpion (10 novembre). CQFD » (p. 270)

« Cette lettre et notre réponse, reproduites in extenso [...] sont aussi un exemple significatif du désarroi psychologique dans lequel peuvent nous plonger certaines dissonances planétaires » (p. 321)

« C’est ainsi que nous avons été en mesure de prévoir, entre autres, le krach boursier du 19 octobre 1987, ainsi que de nombreuses turbulences boursières exceptionnelles, souvent assimilées à des mini-krachs… » (p. 432)

« Signalons que, pour l’astrologue, cette période de convulsions sociologiques et philosophiques ne s’inscrit pas dans le hasard, mais se trouve reflétée par les grands cycles cosmiques. » (p. 830)

8Et c’est E. Teissier qui conclut elle-même son premier tome par un lapsus (sociologiquement compréhensible) ou un aveu, comme on voudra, consistant à parler de sa réflexion comme relevant d’un travail d’astrologue et non de sociologue : « Le travail de l’astrologue sera maintenant d’interpréter ces données, de tenter aussi de les expliquer. Et ce, ainsi que nous sommes convenus depuis notre étude, à travers l’outil de la compréhension. Rappelons-nous en quels termes Weber définit la sociologie dans Wirtschaft und Gesellschaft… » (p. 463)

9L’astrologie est à ce point structurante du propos que, bien souvent, la manière dont E. Teissier conçoit son rapport à la sociologie consiste à puiser dans les textes de sociologues des éléments qui lui « font penser » à ce que dit ou fait l’astrologie. Dans la sociologie, une astrologie sommeille :

[À propos de la notion astrologique d’interdépendance universelle] « Une notion qui, en sociologie, peut être rapprochée du Zusammenhang des Lebens (liaison du vécu au quotidien) de Dilthey, d’une cohérence de la vie où chaque élément est pris en compte et complète le donné social » (p. XIV)

« À noter que la typologie zodiacale rappelle la théorie wébérienne de l’idéal-type, dans la mesure où chaque signe correspond au prototype purement théorique d’une personnalité, en liaison avec le symbolisme du signe. » (p. 248)

« Plus concrètement, cette empathie, pierre angulaire de la consultation, oblige l’astrologue à se mettre à la place de son consultant, d’entrer en quelque sorte dans sa peau afin de comprendre son fonctionnement psychologique. On peut en l’occurrence transposer ici la parole de Weber, afférente à la démarche cognitive de l’observateur en sociologie. [...] En réalité, cette sympathie, cette empathie par rapport à l’expérience d’autrui, une des clefs de la sociologie compréhensive, est aussi le sésame de tout praticien, dont l’objet est la psyché humaine. L’idéal-type de l’astrologue devra, même si c’est difficile, satisfaire à ces conditions opérationnelles de la consultation en engageant la totalité de son être. » (p. 390)

Point de vue normatif et envolées prophétiques

11 M. Maffesoli, « Éloge de la connaissance ordinaire », Le Monde daté du 24 avril 2001.

10Le point de vue sociologique n’est pas un point de vue normatif porté sur le monde. Le sociologue n’a pas, dans son étude des faits sociaux, à dire le bien et le mal, à prendre partie ou à rejeter, à aimer ou à ne pas aimer, à faire l’éloge11 ou à condamner. En l’occurrence, une sociologie de tel ou tel aspect du « fait astrologique » ne doit en aucun cas se prononcer en faveur ou en défaveur de l’astrologie, dire si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Or, Elizabeth Teissier demeure en permanence dans l’évaluation normative des situations, des personnes et des points de vue, prouvant qu’elle écrit en tant qu’astrologue et non en tant que sociologue des pratiques astrologiques. Ce jugement normatif se manifeste, comme nous le verrons tout au long de ce rapport de lecture, à différents niveaux :

12 Nous ne vérifierons pas ici la véracité des sentiments positifs à l’égard de l’astrologie que l’au (…)

1) Dans l’évaluation positive (défense) de l’astrologie. De ce point de vue, tous les moyens sont bons pour prouver l’intérêt de l’astrologie. E. Teissier se sert de façon générale de la légitimité des « grands » qui auraient accordé de l’intérêt pour l’astrologie12, quelle que soit la nature de leur « grandeur » (elle peut ainsi tout aussi bien citer Balzac, Goethe, Fellini, Thomas d’Aquin, Bacon, Newton, Kepler, Einstein, Jung, Laborit, le roi Juan Carlos d’Espagne ou l’ancien Président François Mitterrand) : politique, cinématographique, philosophique, littéraire et, bien sûr, scientifique.

2) Dans l’évaluation négative de la partie des astrologues jugés peu sérieux, mais aussi de la voyance et autres pratiques magiques. Si E. Teissier ne se prive pas d’être dans le jugement positif à l’égard de l’astrologie qu’elle qualifie de « sérieuse », elle n’hésite pas à porter un regard négatif sur les autres pratiques. En portant de telles appréciations, elle se comporte alors en astrologue en lutte pour le monopole de la définition de l’astrologie légitime, et nullement en sociologue :

« Qu’il s’agisse de la presse écrite, de la télévision, du minitel ou d’internet, les horoscopes foisonnent, noyés dans un contexte qui, la plupart du temps, n’est qu’une grossière caricature d’ésotérisme – voyance, cartomancie, tarots, numérologie et autres retours d’affection appartenant à l’univers magico-mystificateur de pratiques paranormales » (p. 4)

[Fustigeant ses confrères sur minitel] « rares sont les programmes vraiment sérieux – on peut les estimer à un nombre situé entre 50 et 100 – qui pratiquent une astrologie digne de ce nom. Les autres ? Des avatars plus ou moins ludiques, des cocktails habiles et mystificateurs qui usurpent le nom astrologie, leurs concepteurs nourrissant l’espoir que cela leur donnera une coloration peu ou prou scientifique » (p. 74)

« séparer le bon grain (les astrologues compétents) de l’ivraie (les exploiteurs opportunistes d’une crédulité générale latente) » (p. 294).

Critique de la « fast-astrology » d’une « pauvreté parfois consternante » (p. 305).

[Les rédacteurs en chef de magazines ou journaux acceptent de publier] « des prévisions bateau minimalistes et d’un niveau intellectuel souvent consternant » (p. 556)

3) Dans l’évaluation négative des scientifiques (astronomes notamment, mais pas seulement) qui ne veulent pas reconnaître la légitimité de la « science des astres » (cf. infra « L’astrologie victime d’un consensus socioculturel et de la domination de la ‘science officielle’ »).

4) Dans l’évaluation négative de nombres de journalistes ou de médias qui se moquent des astrologues et de l’astrologie (cf. infra « Les ‘données’ : anecdotes de la vie personnelle, médiatique et mondaine d’E. Teissier »).

13 Elle peut soutenir à d’autres moments que la vérité sort de la bouche du peuple, parce que – mythe (…)

5) Dans l’évaluation négative d’une partie du public usager des prédictions astrologiques. E. Teissier manifeste un souverain mépris, parfois teinté d’ironie ou d’une extrême condescendance, vis-à-vis d’une partie de son propre public13 :

[Dans les « appels à l’aide » du courrier, des lecteurs lancent de] « véritables cris d’alarme ou de désarroi jetés par des déprimés las de vivre et de se battre contre l’adversité » et certains « se lancent alors dans un historique englobant toute leur misérable existence et nous gratifient d’une épître interminable couvrant parfois une vingtaine de pages d’une petite écriture serrée et frileuse. » (p. 312)

[À propos d’une lectrice qui lui demande si elle croit aux envoûtements car elle pense que ses voisins marocains l’ont envoûtée et qui lui demande si elle connaît des « sorciers sérieux » qui pourraient l’aider] « Manifestement cette lectrice était affligée d’une confusion intellectuelle – sinon mentale – évidente. Car [...] elle assimilait la pratique astrologique à la magie et à la sorcellerie, auxquelles l’astrologie est totalement étrangère [...] » (p. 372)

[À propos d’un allemand qui lui envoie du courrier depuis 1981, « deux à trois lettres par semaine, parfois des petits paquets contenant des bibelots kitsch »] « Il a ainsi dépensé une véritable fortune en timbres depuis presque vingt ans qu’il s’adonne à cette déviance unilatérale, à ce monologue pervers. » (p. 377)

« Les couches les moins cultivées de la société, ouvriers et agriculteurs, sont peut-être les plus vulnérables à cette fascination globale et non discriminatoire. [...] pour peu qu’une idée soit séduisante et si possible étrange, les gens gobent sans discrimination ce qu’on leur sert, tant est profond le goût du merveilleux et mystérieux le besoin de renouer le dialogue avec l’ordre primordial, avec le cosmos. » (p. 470-471)

À propos de T. W. Adorno qui, dans un ouvrage critique sur l’astrologie, dit que celle-ci participe de l’acceptation par les dominés de l’ordre établi, E. Teissier écrit : « En l’occurrence, à quoi servirait de faire sentir à ces petites gens leur dépendance, de les appeler à la révolte ? Peut-être à les rendre plus malheureux encore qu’ils ne sont ? » (p. 582); et elle rajoute une page plus loin, sans s’apercevoir qu’elle semble parler d’elle-même : « Bref, le mépris et l’arrogance percent sans arrêt à travers ces textes, de même qu’un esprit dénué totalement de sérénité et d’objectivité. » (p. 583)

11Mais de même qu’il ne doit être ni dans l’éloge ni dans la détestation, le sociologue n’étudie que ce qui est et non ce qui sera. Or, E. Teissier annonce l’avenir à de nombreuses reprises, prophétisant ce qu’elle désire ou, comme on dit plus ordinairement, prenant ses désirs pour des réalités (à venir). Si l’astrologue critique la lecture de l’avenir dans le marc de café, elle n’hésite cependant pas elle-même à prédire l’avenir sur la base de ses simples intuitions personnelles :

« Mais notre regard se portera plus loin et tentera de se projeter sur une vision prospective, essayant de pressentir et de supputer, étant donné le contexte sociétal d’aujourd’hui, la probable évolution du phénomène bifide qui nous occupe : y aura-t-il fusion, intégration harmonieuse de cette conjonctionis oppositurum, dans une sorte de synthèse féconde, et alors quelle forme pourrait prendre cette dernière ? [...] En d’autres termes, dans quel sens ira, selon toute vraisemblance, cette mouvance sociale ? » (p. 9)

« Nous oserons même tenter une incursion imaginaire dans l’avenir, à la recherche, en quelque sorte, du temps futur et de l’évolution probable du phénomène socio-astrologique » (p. 69)

« Car la raison sèche, la raison ratiocinante a fait son temps. Voici venir l’âge d’une raison ouverte, d’une ‘raison plurielle’, réconciliée avec la passion et le vital en l’homme, sa libido – ou pulsion vitale – véhiculant à la fois sa sensibilité et son feu intérieur. » (p. 834)

« Mais les nouvelles énergies sont en marche, comme l’annonce Abellio, ‘l’incendie de la nouvelle science fera irruption dans le monde’ » (p. 850)

L’astrologie est une science, voire la plus grande des sciences

14 « [...] je n’ai lu nulle part dans sa thèse que l’astrologie était scientifique », A. Touraine, « (…)

15 Elle écrit par ailleurs : « D’autre part, la télépathie ne s’est elle pas imposée comme discipline (…)

12Contrairement à certains lecteurs pressés, et empressés de communiquer à la presse le résultat de leur précipitation, qui soutiennent que E. Teissier n’a jamais défendu l’idée que l’astrologie était une science14, une lecture exhaustive de la thèse fait apparaître très exactement le contraire. L’auteur parle diversement de la « science des astres » (à de très nombreuses reprises tout au long de la thèse) ou de « la science empirique des astres » (p. 258), de « la science par excellence de la caractérologie » (p. XI), de « la science par excellence de la personnalité » (p. 92 ou 815), de la « science de la qualité du temps » (p. 112), d’une « science empirique par définition » (p. 769) ou de « la reine des sciences » (p. 72)15. Parfois l’astrologie est considérée comme une science sociale parmi d’autres, parfois comme une « science de l’esprit » opposée aux « sciences de la nature » ou une « science humaine » (p. 98) opposée à l’astronomie comme « science de l’observation ».

« à défaut de pouvoir être classé dans les sciences exactes, s’agit-il d’un savoir à connotation scientifique – fût-ce par le biais des sciences humaines ? [...] Pour une large part, celle-ci, en tant que science empirique, est de l’ordre du vérifiable et échappe ipso facto à la notion de ‘croyance’. Car l’astrologie, en tant que système culturel cohérent, a pour ambition de déchiffrer le réel à l’aide d’un référentiel universel et permanent – l’alphabet céleste du système solaire – référentiel invariable et donc prévisible dans sa rigueur mathématico-astronomique » (p. 24-25)

« En effet, l’astrologie étant, au même titre que la psychologie, la sociologie ou la religion, une science de l’esprit [...] par opposition à une science de la nature (bien qu’elle englobe celle-ci dans son objet), il n’est pas question ici de faire appel à un positivisme rationaliste expérimental qui ne relèverait que du quantitatif » (p. 27)

« la problématique épistémologique soulevée par la nature des sciences sociales en général et par l’astrologie en particulier » (p. 48)

« Selon nous, on l’aura compris, l’astrologie est un système cohérent, mathématiquement rationnel (supra-rationnel, selon Fischler) et vérifiable d’un astrologue à l’autre, ayant pour soubassement les données astronomiques fournies par les observatoires, à l’encontre de pratiques occultes et plus ou moins gratuites. » (p. 579)

13Mais on trouve aussi, toujours dans l’ordre de la référence scientifique, des revendications de plus grande dignité et de supériorité. Non seulement l’astrologie est une science, mais c’est la plus haute des sciences :

« On peut dire en somme que sans être classable dans l’une ou l’autre de ces catégories de la connaissance, l’astrologie est une émanation partielle de chacune de ces disciplines qu’elle englobe en un système ambitieux. » (p. 22)

« Elle apparaît de ce fait comme peut-être la seule science objective de la subjectivité, avec ce qu’elle peut contenir d’hénaurme, au sens ubuesque du mot, et de dérangeant. » (p. 250)

« L’astrologie est la mathématique du tout(dans la Rome antique, les astrologues étaient d’ailleurs appelés les mathematici). Elle est holistiquement logique, au contraire d’une logique fragmentaire, linéairement rationnelle. » (p. 501)

« Que connaissaient-ils tous de cette science ? Car à nos yeux, c’en était une, une science humaine bien plus charpentée que beaucoup d’autres, qui étaient respectées, elles. D’où venait que la plus vérifiable était justement la plus tabou, la plus salie, la plus rejetée ? À croire que la vérité était maudite quelque part. » (p. 597-598)

14Il ne faut cependant pas attendre de l’auteur trop de cohérence au sujet de la scientificité de l’astrologie, car elle peut tout aussi bien soutenir à d’autres moments que ce savoir se situe entre le mythe et la science ou qu’il est finalement en lien avec la plupart des sciences humaines et sociales, la philosophie, la poésie, la religion et la mythologie. Cette variété des définitions hétérogènes participe de la volonté de mettre en évidence l’extraordinaire richesse et l’irréductible complexité de l’astrologie :

« S’appuyant sur un langage symbolique en congruence avec tous les niveaux de réalité de L’Etant, et ce aussi bien sur un plan collectif qu’individuel, elle participe avant tout des sciences qui étudient l’homme, comme la philosophie (en particulier la métaphysique, à travers la cosmogonie qu’elle implique), la psychologie, la médecine, la biologie; elle flirte avec la poésie; mais elle est partie prenante également des sciences qui étudient la société humaine et ses produits, comme l’histoire et les sciences politiques (à travers la théorie des cycles), les sciences sociales (à travers les modes, les mouvements collectifs et les mentalités), la prospective (via la prévision qu’elle permet). Et n’oublions pas la religion (en liaison avec son caractère originellement sacré, l’éthique et l’esthétique qu’elle sous-tend), ni, bien entendu la mythologie. » (p. 21).

« Nous verrons que l’astrologie se situe effectivement quelque part entre ces deux univers du mythe immémorial et de la pure scientificité… » (p. 210)

« L’astrologie qui se situe au carrefour de la philosophie métaphysique, de la religion et de la science, qui participe à la fois de l’image et du concept, se place également quelque part entre le sacré et le profane. » (p. 478)

15Ailleurs encore, l’astrologie est présentée comme étant presque à l’avant-garde du « Nouvel esprit scientifique » et participant d’une « épistémologie de la complexité ». Non seulement elle est une science, et l’une des plus grandes d’entre elles, mais en plus elle s’avère plus avancée que toutes les autres :

Le « système astrologique » est « orienté sur la loi hermétique des correspondances, sur l’idée de sympathie universelle, autrement dit sur la notion, essentielle pour le Nouvel Esprit scientifique, d’interdépendance universelle » (p. XIV)

« l’astrologie [...] non seulement ne serait pas en contradiction avec le paradigme du Nouvel esprit scientifique, mais serait au contraire depuis toujours en congruence totale avec ce dernier » (p. 752)

« On peut donc imaginer que la science n’admettra la validité de l’astrologie que lorsqu’elle aura elle-même changé de paradigme en se rangeant du côté du nouvel esprit scientifique et en acceptant de reconnaître la réalité de l’esprit. Car en dernier ressort, la science finira par atteindre ses propres limites en touchant les limites de la matière… » (p. 765)

« cette ‘crise de la science’ aboutit à une nouvelle Weltansschauung qui ne demande qu’à renaître, celle de la complexité (Morin). Tournant paradigmatique, donc, équivalent à un glissement d’une épistémologie vers une ontologie, cette épistémologie étant celle de la complexité (Morin) » (p. 843).

16Mais si l’astrologue est si en avance, c’est – nous explique l’auteur sans rire – qu’à la différence de l’astronome « qui a en général une approche purement physique et mécaniste de sa science » et qui « est hypnotisé par la petitesse des astres, leur éloignement, leur faible masse par rapport au soleil », lui, « en écoute la musique » (p. 98). La tristesse du savoir de celui qui « évalue le poids et la matière du disque, ses dimensions et sa température, suppute sa densité » (p. 98) est grande face à la joie de celui qui sait écouter « la musique des sphères, chère déjà à Plotin, avant qu’elle ne fasse rêver Kepler » (p. 98).

L’astrologie victime d’un consensus socioculturel

et de la domination de la « science officielle »

17Pourquoi, se demande E. Teissier, l’astrologie ne bénéficie-t-elle pas de la légitimité académique (universitaire) et scientifique (au CNRS) ? Sa réponse – formulée à maintes reprises dans le texte – est la suivante : l’astrologie (« la science des astres ») est victime d’un rapport de domination qui est parvenu à instaurer un véritable consensus socioculturel en sa défaveur. La science, souvent rebaptisée « science officielle », « pensée unique » ou « conformiste », opprime l’astrologie et fait croire au plus grand nombre qu’il s’agit d’une « fausse science » en cachant la réalité des choses (« conjuration du silence », p. 816). La « science officielle » est donc considérée comme une idéologie dominante, un « lieu totalitaire », un « impérialisme » ou un « terrorisme » face à cette « contre-culture » astrologique qui est maintenue dans un véritable « ghetto ». Pire encore, la science n’est qu’affaire de « mode » et de « convention » et ne parvient à maintenir sa domination que par un enseignement officiel qui dicte à tous ce qu’il est bon de penser :

« Plus ou moins consciemment, nous étions convaincue, à l’instar de toute personne fermée à l’astrologie a priori et par convention, que l’absence de tout enseignement officiel reléguait la science des astres dans les fausses sciences. » (p. IX)

« Presque aussi ahurissante était l’occultation de ce paramètre philosophique dans notre culture occidentale, le fait qu’à travers toutes nos études – jusqu’à vingt-quatre ans – jamais nous n’avions entendu parler d’astrologie. Mieux : on nous avait soigneusement caché – comme on continue de le faire – que les plus grands esprits – R. Bacon, St Thomas d’Aquin, Newton, Kepler, Balzac, Goethe, Einstein, Jung… avaient soit pratiqué, soit vénéré la science des astres. Pourquoi ce parti pris de mise au ban de la plus pérenne des connaissances humaines ? Nous prîmes alors conscience de la relativité du consensus intellectuel d’une époque, vouée aux modes, muselée par ses courants de pensée; nous nous apercevions que l’enseignement officiel était un colosse aux pieds d’argile » (p. X)

« un pays, une culture sont le reflet de leur enseignement académique qui dicte ce qu’il convient de penser, le bien penser. La doxa (l’opinion), véhiculée en particulier par les médias, tout en ayant la coloration du sens commun, reste néanmoins sous l’influence de la pensée conformiste qui lui sert de référence » (p. XII-XIII)

« cette allergie aux astres qui débouche sur l’ostracisme culturel face à une contre-culture provocatrice » (p. XIII)

« Les résultats de telles recherches pourraient changer l’actuel consensus socioculturel, entraînant un changement dans les mentalités, et ce notamment au sein d’une certaine intelligentsia que J.-M. Domenach appelle les gens du demi-savoir. » (p. XVI)

« croyance illicite, donc persécutée, ses partisans faisant éventuellement office de bouc émissaire. » (p. 24)

« un certain terrorisme desséché de la pensée scientifique officielle » (p. 25)

« du fait de sa ghettoïsation, le milieu astrologique peut s’inscrire parmi les minorités culturelles » (p. 32)

« lobby scientifique face à l’astrologie » (p. 52)

« rationalisme dominant, lequel se trouve également à la source de la suppression de l’enseignement officiel de l’astrologie » (p. 88)

« C’est seulement au XVIIème siècle que ces deux sciences bifurquent. La mode est désormais à l’astronomie, sœur matérialiste de l’astrologie. » (p. 94-95)

« Et, forte du consensus socio-culturel qui la soutient tel un socle confortable, elle [la science] se permet d’opérer des évaluations [...] et des appréciations [...] » (p. 736)

« La science apparaît comme un lieu totalitaire qu’il ne faut pas remettre en question, où la compétition et le mandarinat jouent un rôle essentiel pour nombre de scientifiques. » (p. 737)

18Les « préjugés » et les « clichés » sont ainsi du côté de la « science officielle ». Les rationalistes sont « agressifs », « dogmatiques », « attardés » et sont accusés de manque de curiosité pour ne pas vouloir s’intéresser à l’astrologie et, surtout, pour ne pas lui trouver de l’intérêt : « Aujourd’hui, l’obscurantisme, l’opposition aux Lumières n’est plus du côté que l’on croit. » (p. 816).

« la raison en tant que telle n’a-t-elle pas outrepassé ses prérogatives et trahi sa vocation de sereine souveraineté pour se scléroser, tel un vieillard tyrannique ? » (p. 7)

« dogme implicite et respecté de la pensée dominante d’une société, en l’occurrence de la nôtre » (p. 11)

« rationalistes agressifs et allergiques aux astres » (p. 42)

« C’est un truisme d’affirmer que les décideurs, les hommes d’affaires sont de grands pragmatistes : ils retiennent ce qui marche, et s’encombrent peu, si les faits le commandent, des préjugés inhibants des rationalistes purs et durs. » (p. 430)

« C’est bien là la problématique de l’astrologie face à la condamnation des rationalistes purs et durs : l’inadéquation du système rationaliste. Sous cet aspect, on peut sans doute se ranger du côté d’Abellio qui traitait ces derniers d’attardés. Lorsque les représentants de cette tendance se retrouvent dans les médias, ils se muent en robots de la pensée, en mercenaires du système rationaliste. » (p. 638)

« Comme on l’a vu dans Duel sur la cinq, le scientifique se retranche derrière ses phrases clés, des phrases à consonance magique, aussi paradoxal que cela puisse paraître pour un savant : ‘L’astrologie n’est pas scientifique’… Lorsque cet argument est ainsi récurrent, il fait figure à la fois de défense, d’attaque, de bouclier, à l’instar de l’encre projetée par la seiche. Visiblement on ne veut – on ne peut – accepter l’échange, la discussion, l’argumentation. On fait appel à ce qui ressemble à un véritable credo, celui de la science officielle. Derrière cette attitude on trouve bien évidemment de l’arrogance, du mépris, une condescendance de bon aloi, mais aussi beaucoup de peur; la peur d’être déstabilisé, la peur d’être confronté à un inconnu qu’on ne pourra ni intégrer ni gérer. D’où l’attitude iconoclaste du scientifique positiviste, qui se réfugie dans la déliance (à l’opposé de la reliance), dans un splendide isolement. » (p. 729)

« refus d’expérimenter que l’on constate presque universellement dans le domaine de la science officielle » (p. 756)

L’argument relativiste

19On voit bien qu’invoquant le consensus socio-culturel et la domination, E. Teissier avance les éléments clefs de la position la plus naïvement relativiste. Remplacez les enseignants de physique par des enseignants d’astrologie, appelez l’astrologie la « science des astres » et imposez la à tous ceux qui passent par l’institution scolaire et vous verrez que la théorie de la relativité ne vaut guère mieux que l’analyse astrologique du ciel natal. Tout est affaire de mode et d’imposition purement arbitraire. Tout est relatif.

« Nous ne pouvions accepter – ni même envisager – l’idée qu’une société entière, surtout en notre époque postmoderne – donc, pensions-nous, évoluée – pouvait avoir tort, qu’elle était, elle aussi, comme toutes celles qui ont précédé, essentiellement relative. » (p. IX)

« La valeur d’une discipline n’est-elle pas relative à ceux qui la jugent; or, ceux-ci peuvent-ils juger ex nihilo, dégagés de tout a priori, de toute influence, de toute détermination socioculturelle ? » (p. XVI)

20Il suffirait donc de changer les « critères scientifiques » et de conception de ce que l’on appelle une « preuve » pour faire passer l’astrologie de l’état de connaissance opprimée à l’état de véritable science :

« chaque fois, on voulut faire rentrer l’astrologie dans le moule des critères classiques de scientificité, et celui de Procuste était chaque fois trop petit, on s’en doute. » (p. 743)

« Tout le problème [...] réside dans l’acception qu’on peut donner du mot preuve, car ce que les astrologues allégueront sous ce nom sera dénié par les scientifiques hostiles à l’astrologie. » (p. XIV)

21Par ailleurs, si E. Teissier insiste à de nombreuses reprises sur l’absence d’enseignement de l’astrologie à l’université et sur l’absence de département de recherche astrologique au CNRS, c’est bien pour défendre la thèse de la valeur relative de la science actuelle et de l’enseignement tel qu’il est pratiqué. À partir d’un tel argument, fondé sur l’idée de vérité comme pur effet d’un rapport de force, on pourrait tout aussi bien dire qu’en enseignant officiellement l’« art de lire dans les lignes de la main » et en rebaptisant la chiromancie « science de la prédiction des destins individuels » on pourrait imposer un nouvel état de la pensée scientifique, ni plus ni moins valable que le précédent ou que le suivant :

« Un fait sociologique surtout nous interpellait : le vide pédagogique de l’astrologie dans les institutions officielles en notre époque. L’intelligentsia semble ignorer en général que cette discipline fut en réalité enseignée à la Sorbonne jusqu’en 1666 et en Allemagne jusqu’en 1821. » (p. XII)

« [Nous nous demanderons] quelles pourraient être les chances de réhabilitation officielle de l’astrologie liée à une situation épistémologique évolutive » (p. 69)

« L’absence de recherches officielles – pour lesquelles il faudrait des subventions de l’Etat –, le refus de prendre en considération le paradigme astrologique, ne serait-ce que pour le réfuter, par exemple au moyen d’un département d’études au CNRS, sont là des symptômes évidents de l’attitude volontairement partiale, omniprésente dans la science officielle. » (p. 762)

22E. Teissier émet donc des commentaires astrologiques, se livre à une défense de l’astrologie qui est, pour elle, la « reine des sciences » et adopte sans discontinuité le point de vue normatif de l’astrologue plutôt que le point de vue cognitif du sociologue étudiant l’astrologie. Est-ce que, malgré tout, ce point de vue d’astrologue et ce plaidoyer pour l’astrologie s’accompagnent d’une réflexion et d’un travail de recherche sociologiques ? L’objet de notre deuxième partie est de montrer qu’il n’en est rien.

Le mauvais traitement de la sociologie

23Il n’y a, dans le texte d’E. Teissier, aucune trace de problématique sociologique un tant soit peu élaborée, de données empiriques (scientifiquement construites) ou de méthodes de recherche dignes de ce nom. L’« hypothèse » floue annoncée (« à savoir cette ambivalence sociétale où prime cependant la fascination, ambivalence qui frise parfois le paradoxe et qui fait figure de schyzophrénie (sic) collective », p. 7) n’est d’ailleurs qu’une affirmation parmi d’autres qui ne débouche sur aucun dispositif de recherche en vue d’essayer de la valider (mais telle qu’elle est formulée, on a en effet du mal à savoir ce qui pourrait être validé ou invalidé).

24En revanche, on a affaire, comme nous allons le voir, à de nombreux usages douteux des références sociologiques, à des propos clairement a-sociologiques et anti-rationalistes exprimés dans un style d’écriture pompeux et creux, ainsi qu’à des « données » anecdotiques et narcissiques (E. Teissier à la télévision, E. Teissier et la presse écrite, E. Teissier et ses démêlés avec les scientifiques, E. Teissier et les hommes de pouvoir, Le courrier des lecteurs d’E. Teissier…) suivis de commentaires le plus souvent polémiques (règlements de compte ou récits des règlements de compte avec telle ou telle personnalité de la télévision, tel ou tel scientifique, etc.) ou d’une série de citations d’auteurs rarement en rapport avec les propos qui les précèdent et avec ceux qui les suivent.

Contresens et mauvais usages

25La thèse est truffée de références sociologiques souvent affligeantes pour leurs auteurs (Durkheim, Weber, Berger et Luckmann…) et se lance parfois dans des critiques qui montrent que les auteurs critiqués n’ont pas été compris. Il faudrait évidemment des dizaines de pages pour relever chaque erreur de lecture, chaque absurdité, chaque transformation des mots et des idées des auteurs cités et expliquer pourquoi ce qui est dit ne veut rien dire étant donné ce que les auteurs commentés voulaient asserter.

26Par exemple, le sociologue allemand Max Weber est particulièrement mal traité, systématiquement détourné dans le sens où l’auteur de la thèse a choisi de le faire témoigner. Weber, présenté comme le défenseur d’un « subjectivisme compréhensif » (p. 37) est ainsi inadéquatement invoqué à propos de l’« interactionnisme » :

[À propos des gens qui sont nés le même jour et qui se rendent compte qu’ils ont des points communs] : « On a ainsi des questions du genre : ‘Au fait, que vous est-il arrivé en 1978 ? N’avez-vous pas comme moi divorcé ?’ Et l’autre de rétorquer : ‘Tiens donc, c’est intéressant. C’est bien fin 1978 que mon couple a connu la crise la plus forte et il est vrai qu’avec ma femme nous avons songé à nous séparer…’ À n’en pas douter, ce genre de similitude crée des liens, dans la mesure où l’on se retrouve peu ou prou dans l’Autre et/ou que l’on s’y projette. À travers le dialogue qui s’instaure, on a affaire à un véritable interactionnisme qui, selon Weber, est ‘une activité [...] qui se rapporte au comportement d’autrui, par rapport auquel s’oriente son déroulement’ » (p. 405-406)

27La « sociologie compréhensive » est invoquée à tort et à travers. L’auteur écrit qu’elle va mettre en œuvre « la méthode de la compréhension » (p. VII) en interprétant vaguement la « sociologie compréhensive » comme une sociologie qui donnerait raison aux acteurs (et, en l’occurrence, aux astrologues). Ne pas rompre avec l’astrologie, lui (se) donner d’emblée raison et voir en quoi tout ce qu’on peut lui reprocher est de mauvaise foi : voilà ce qu’E. Teissier comprend du projet scientifique de la sociologie compréhensive appliquée à l’astrologie. Et l’on pourrait faire les mêmes remarques à propos des références à l’« interactionnisme symbolique » dont l’auteur semble à peu près ne connaître que le nom :

« À travers ce que l’on pourrait appeler une herméneutique de l’expérience, c’est la recherche de ce sens, aussi complexe qu’il se révèle, qui sera l’objet du second volet, où nous pratiquerons une sorte d’interactionnisme symbolique (selon l’École de Chicago). Recherche du sens sous-tendu par cette Lebenswelt de l’astrologie, par le donné social, à l’aube de ces temps nouveaux. » (p. 463)

28L’on voit aussi se développer les « talents » d’argumentation critique de l’auteur dans ce commentaire de Durkheim, où l’on saisit que l’idée de traiter les faits sociaux comme des choses est « abusive, et donc difficile à admettre parce qu’inadéquate » :

« Dans Les règles de la méthode sociologique, Durkheim affirme que ‘les faits sociaux sont des choses’. Encore qu’à coup sûr il faille compter la mouvance astrologique dans les faits sociaux, cette identification, qui consiste à chosifier ainsi un phénomène qui est de l’ordre de l’esprit et du vivant, nous paraît abusive, et donc difficile à admettre parce qu’inadéquate. » (p. 278)

29Et que faire, sinon rire, face au drolatique contre-sens sur la pensée de Michel Foucault concernant l’« intellectuel spécifique ». L’auteur de la thèse n’ayant de toute évidence pas lu Michel Foucault invoque la soi-disant critique des « intellos spécifiques » (sic) par un Michel Foucault qui justement défendait (en grande ­partie contre Sartre) la figure de l’« intellectuel spécifique » contre celle d’un « intellectuel universel » : « quoique puissent en dire les ‘intellos spécifiques’, hostiles au savoir transdisciplinaire, stigmatisés par Michel Foucault » (p. 860).

Des propos a-sociologiques et parfois anti-rationalistes

30On a déjà fait remarquer que l’auteur de la thèse privilégiait le point de vue astrologique sur l’explication sociologique. Mais souvent les explications apportées sont clairement a-sociologiques et trop floues ou trop générales pour être considérées comme de véritables explications. Qu’elle évoque l’« atavisme » ou les « dispositions humaines ataviques » (p. 62), « la part d’ombre » (p. 8) de chacun d’entre nous, la « reliance astrologique intemporelle inscrite au cœur de l’humanité » (p. 62), le « réflexe de l’homme, archaïque et intemporel, universel et omniprésent, qui le porte depuis la nuit des temps à voir une admirable homothétie entre la structure de l’univers et la sienne propre d’une part, la nature qui l’entoure d’autre part » (p. 200), l’« héritage génétique » et le « ciel de naissance » (p. 243), l’« Urgrund commun à toute l’humanité » (p. 253), « la permanence et la similitude de la nature humaine, à la fois sur le plan diachronique et synchronique » (p. 483), E. Teissier explique la fascination des uns et le rejet des autres par la nature humaine, les planètes ou une vague « intuition miraculeuse ». Ainsi, commentant les résultats d’un sondage effectué par le journal Le Monde, outre sa polémique avec le journal, E. Teissier se demande face à l’information selon laquelle les femmes seraient plus intéressées que les hommes par l’astrologie : « Faut-il y voir la conséquence d’un syncrétisme ontologique qui la porte à davantage de perméabilité spontanée à tout ce qui est de l’ordre de la Nature, sans la mettre en porte-à-faux avec une intuition qu’elle ne renie pas… » (p. 280). Les exemples de la sorte sont très nombreux :

« faut-il y voir [dans la fascination pour l’astrologie] un souvenir béni de la mémoire collective, une intuition miraculeuse du fil ténu qui le rattache au cosmos et à mère Nature, comme sa sauvegarde, en somme, en ce monde où une science mécaniste et une société déshumanisée voudraient le maintenir cloué au sol ? Plus concrètement, ce clivage sociétal est-il à rapprocher de catégories socioprofessionnelles particulières, de certaines classes d’âge, de la différence de sexe, ou faut-il le chercher dans l’individu lui-même, dans sa part d’ombre, quelle que soit sa place dans la société ? » (p. 8)

« une recherche des dispositions humaines ataviques et récurrentes pour cette reliance astrologique intemporelle inscrite, semble-t-il, au cœur de l’humanité. » (p. 62)

« on pourrait parler de données immédiates de la conscience collective pour qualifier ce réflexe de l’homme, archaïque et intemporel, universel et omniprésent, qui le porte depuis la nuit des temps à voir une admirable homothétie entre la structure de l’univers et la sienne propre d’une part, la nature qui l’entoure d’autre part » (p. 200)

« En somme, on pourrait comparer l’influence astrale à un vent (cosmique) qui soufflerait dans une certaine direction, induisant des climats et des événements probables, sans préjuger de la réaction de l’homme. Celle-ci étant fonction de sa personnalité propre, elle-même héritée à la fois génétiquement et par le ciel qui l’a vu naître » (p. 243)

« On est ici au cœur d’un anthropomorphisme intemporel, immémorial, atavique, qui participe de cet Urgrund commun à tout l’humanité. » (p. 253)

31Mais c’est plus généralement toute explication un tant soit peu rationnelle qui est explicitement rejetée par l’auteur. Devant la trop grande complexité des choses, il faudrait abandonner tout espoir de parvenir à en rendre véritablement raison et laisser parler l’intuition sensible et le langage des symboles. Il est vrai que l’auteur est bien aidée dans cette voie par les auteurs qu’elle ne cesse de citer et qui s’affirment assez nettement anti-rationalistes :

« une question primordiale apparaît être la suivante : faut-il voir dans l’approche astrologique une émanation de l’Absolu qui, bien qu’éloignée des religions révélées, serait une tentative humaine pour appréhender, à travers l’ordre cosmique conçu par un Dieu créateur, la manifestation d’une transcendance ? Ou bien doit-elle être considérée comme le code explicatif et immanent d’une influence astrale purement physique, phénomène à rapprocher des sciences de la nature ? Et dans ce cas, quelle serait la source ontogénétique de cette miraculeuse adéquation universelle, le primum mobile ? La réponse à cette question ontologique ne peut qu’être individuelle, car elle se place hors du domaine de la Raison pure, dans celui de l’indémontrable. » (p. 263)

[Citation de Michel Maffesoli] « il convient de dépasser, sans nostalgie aucune, toutes les idéologies se réclamant des prémisses rationalistes (Éloge de la raison sensible, p. 44) » (p. 643)

[Citation en exergue de Michel Maffesoli] « Le rationalisme classique (en sociologie) a fait son temps… » (p. 813)

Refus de toute objectivation

32On aura compris que tout ce qui pourrait permettre d’objectiver et de saisir même partiellement la réalité censée être étudiée est rejeté par l’auteur fascinée, séduite (« Simmel étant par ailleurs – et avant tout – un philosophe de la vie, au même titre que Schopenhauer, Bergson ou Nietzsche, cela également était fait pour nous séduire [...] », p. 50) par « la vie » dans toute sa complexité; complexité que les rationalistes, les sociologues positivistes, etc., s’acharnent à vouloir réduire et abîmer. La « méthode » qui convient à un objet aussi complexe et subtil est celle qui est « sensible à l’univers mystérieux, voire insondable, de l’âme humaine ». Cette « méthode » est indistinctement désignée par les termes de « méthode phénoménologique », d’« empathie » ou de « sociologie compréhensive » :

« Du fait que l’objectivité parfaite rêvée par la sociologie positiviste se cantonne dans un idéal par définition inaccessible, du fait surtout de la nature de notre sujet, essentiellement complexe, parfois contradictoire dans ses manifestations, un sujet ayant de surcroît pour objet et pour centre un univers subtil où convergent croyance, philosophie, tradition, sacré, affect fait de peur et de fascination, une méthode quantifiante et axée sur des analyses purement rationnelles passerait à côté de la vraie nature du problème. Une autre méthode s’avère donc nécessaire, sensible au monde vécu quotidien d’une part, à l’univers mystérieux, voire insondable, de l’âme humaine d’autre part. S’impose dès lors une méthode phénoménologique qui privilégie l’empathie et ayant pour atout le mérite d’une proximité de l’objet : la méthode dictée par la sociologie wébérienne, bâtie sur la compréhension, prend alors toute sa valeur. » (p. 34-35)

33La pensée de l’auteur fonctionne à la façon de la pensée mythique, sans crainte de la contradiction. Pour elle, le « quantitatif » s’oppose au « qualitatif » comme le « carré » s’oppose au « courbe », le « simple » au « complexe » (ou au « subtil »), l’« artificiel » au « naturel », etc. Si elle n’aime pas les méthodes quantitatives, c’est à cause de leur « caractère plaqué et artificiel » (p. 57); si elle n’apprécie pas les statistiques, c’est parce qu’elle sont trop « carrées et linéaires » (p. 295), etc.

« Utilisant des matériaux aussi variés que parfois difficiles à appréhender parce qu’appartenant davantage à l’univers subtil du qualitatif qu’à celui, mesurable mais tellement moins riche, du quantitatif… » (p. 10)

« Il est néanmoins possible que certains esprits plutôt attachés aux chiffres, aux statistiques et aux faits bruts et simples (encore que l’existence de tels faits soit douteuse et carrément niée par Schutz) puissent trouver cette méthode trop libre, trop fluctuante (ondoyante, dirait Simmel… ou Montaigne !) et subjective, donc manquant de rigueur. » (p. 56)

34Mais si les statistiques sont trop grossières pour l’esprit subtil d’E. Teissier, elles peuvent aussi à l’occasion être utiles si on peut leur faire dire des choses positives sur l’astrologie. Par exemple, commentant un sondage sur l’astrologie publié dans Science et vie junior (p. 287-290), elle réagit au fait que les jeunes soient apparemment les plus intéressés par l’astrologie de la manière suivante : « on peut d’ailleurs se demander si cela ne traduit pas un lien avec le cosmos resté plus vivant – et pourquoi pas diraient les adeptes de la réincarnation, un résidu des vies antérieures ? » (p. 288). D’un seul coup d’un seul, les pauvres statistiques se transforment, tel le crapaud devenant prince charmant, en preuves irréfutables du sérieux et de la véridicité des analyses astrologiques :

« Car nonobstant nos réserves déjà annoncées plus haut, quant à la valeur des analyses quantitatives en général, il reste que des indications chiffrées sur les secteurs de populations adhérant à cette discipline – ou simplement intéressées par cette dernière à divers degrés – ne peuvent que s’avérer des plus précieuses. » (p. 81)

« il y a les statistiques qui sont favorables à l’astrologie d’une façon à la fois péremptoire et éclatante » (p. XV)

35Et l’auteur se lance parfois elle-même hardiment dans l’évaluation chiffrée, mais totalement intuitive, des faits sociaux : « je pense que ceux qui aujourd’hui en France, font profession d’astrologue et chez qui la spécialité ‘astrologie’ proprement dite constitue effectivement 90 % et plus de la pratique professionnelle, doivent être moins d’un millier. C’est plus une impression qu’un décompte minutieux, mais ce chiffre me paraît plausible. » (p. 302).

Un étrange discours de la méthode

36Le discours de la méthode chez E. Teissier est aussi précis que ses hypothèses et sa « problématique ». Tout d’abord, l’« objectivité » est selon elle un idéal parfaitement inatteignable (un paragraphe entier est consacré au thème de « L’utopie de l’objectivité », p. 28-31). Mais, comme à son habitude, peu hantée par le principe de non-contradiction, E. Teissier peut critiquer la prétention « positiviste » à l’« objectivité » et dire que les scientifiques manquent d’objectivité, ou encore affirmer qu’elle est elle-même animée par un « souci d’objectivité ». La question de la possibilité ou l’impossibilité d’une objectivité est donc beaucoup plus complexe que ce qu’un lecteur rationaliste peut modestement imaginer : son sort dépend de la phrase dans laquelle le mot « objectivité » s’insère. Et l’on comprendra que l’auteur revendique l’« objectivité » lorsqu’il s’agit pour elle de défendre l’astrologie :

« Du fait que l’objectivité parfaite rêvée par la sociologie positiviste se cantonne dans un idéal par définition inaccessible [...] » (p. 34)

« Si l’on veut faire œuvre de sociologue visant à une certaine objectivité, on ne peut donc reprocher à l’art royal des astres, d’être lui aussi, à l’instar de toute croyance, de toute idéologie ou de toute religion, peu ou prou tigrée – pour reprendre le joli titre durandien – de superstition, dans la mesure où cette dernière est omniprésente (et tellement relative au point de vue et à la culture de référence) dans la psyché humaine. » (p. 471)

« Les points que nous avons cru devoir mettre en relief sont relatifs à la fois à notre ­expérience et à notre sensibilité, donc à ce qui nous est proposé et que nous essayons de communiquer avec un souci d’objectivité. Mais qui peut prétendre à l’objectivité ? » (p. 534)

« Il est vrai que ce déchiffrage ne fut pas toujours aisé, dans la mesure où, étant impliquée nous-même, il nous fallait cependant faire preuve d’un maximum d’objectivité. » (p. 825)

37Pour E. Teissier tout est « méthode ». Par exemple, lorsqu’elle écrit : « D’où l’importance essentielle de la démarche méthodologique choisie, qui consistera à cerner les motivations et sources secrètes des attitudes et comportements sociaux. » (p. 20), on constate qu’une vague volonté de « cerner des motivations » équivaut pour elle à une « démarche méthodologique ». Lorsqu’elle écrit aussi que, dans sa thèse, « la méthode empirique paraît s’imposer » et qu’« elle sera (son) outil de référence » (p. 10), on voit que le mot « méthode », équivalent d’« outil de référence », est utilisé avec l’imprécision la plus grande : « la méthode empirique » semble s’opposer à d’autres « méthodes » (qui ne le sont pas), mais on ne sait pas de quelle méthode précisément il s’agit.

38Les termes « méthodes », « paramètres », « facteurs », « outils », etc., sont, en fait, utilisés de manière sémantiquement aléatoire, tant la fonction essentielle de ces usages lexicaux réside dans l’effet savant que l’auteur entend produire sur elle-même et sur le lecteur. Le fait que dans la première citation, E. Teissier dise que les « paramètres » dont elle parle (équivalent ici de « notions ») apparaîtront « ici où là, au hasard de cette étude », fait bien apparaître le caractère extrêmement rigoureux de la « démarche méthodologique » mise en œuvre…

« Et si les dieux me sont favorables, peut-être pourrons-nous apporter quelques modestes lumières sur l’univers astrologique d’aujourd’hui par rapport à cinq paramètres élémentaires qui, selon NISBET, caractérisent plus que tout autre la sociologie : communauté, autorité, statut, sacré, aliénation, toutes notions qui, ici où là, au hasard de cette étude, la marqueront d’une empreinte en filigrane » (p. 44)

Un grand paragraphe s’intitule « Les outils ou paramètres d’étude » (p. 60-86); « Si l’on vise l’efficacité d’une méthode, celle-ci doit impérativement s’instrumentaliser à travers des outils, ces auxiliaires de la connaissance. Ils nous permettront de prendre en compte les différentes couches de la population concernées par le phénomène astrologique » (p. 60); « Un dernier facteur sera effleuré (car trop important pour être traité en profondeur) avec les rapports de l’astrologie et du pouvoir » (p. 66); « Dans la liste des outils/miroirs de cette investigation… » (p. 83)

39En sachant tout cela, tout lecteur peut mesurer l’effet comique de la prétention toute verbaliste à la rigueur qu’affiche l’auteur de la thèse : « nous avons eu l’occasion de développer l’esprit de rigueurdont l’exigence nous habite depuis toujours. À cela s’ajoutait un souci de rationalité, de cohérence, mais cela à travers une forte curiosité intellectuelle au service d’une recherche de la vérité » (p. VIII). Visiblement, l’esprit ne parvient pas à guider les gestes.

Les « données » : anecdotes de la vie personnelle, médiatique et mondaine d’Élizabeth Teissier

40Si l’on entend par « données empiriques » des matériaux qui sont sélectionnés, recueillis et/ou produits en vue de l’interprétation la plus fondée possible de tel ou tel aspect du monde social, c’est-à-dire à des corpus de données dont les principes de constitution et de délimitation sont explicitement énoncés, on peut dire sans risque que la thèse d’E. Teissier ne contient strictement aucune donnée empirique. Si l’auteur avait une conception un tant soit peu empirique de la pratique de recherche en sociologie (rappelons qu’elle dit mettre en œuvre « la méthode empirique »), elle n’oserait par exemple pas écrire avec autant de légèreté et d’inconscience empirique qu’elle va suivre l’évolution de l’astrologie « à travers le temps et l’espace dans les sociétés les plus diverses, de la nuit des temps à nos jours » en annonçant explicitement qu’elle se livrera « à un rapide survol, aussi bien chronologique que géographique, diachronique que synchronique… » (p. 93). Mais pourquoi se donner la peine de mettre en place un véritable dispositif de recherche lorsque l’on pense que « la vitalité de l’astrologie aujourd’hui ne fait aucun doute » et que « pour preuve, il suffit d’ouvrir les yeux et les oreilles » (p. 792) ?

41De même, comment apporter une preuve de « l’intérêt de plus en plus marqué des médias pour l’astrologie » ? E. Teissier répond : « il n’y a pas une semaine où nous ne soyons pas sollicitée à participer, ici ou là, en France ou à l’étranger, à une émission de ce genre » (p. 274). En fait, E. Teissier enchaîne de manière aléatoire les anecdotes personnelles au gré de l’association de ses souvenirs : « Dans le contexte de l’être-ensemble, une autre histoire nous revient à l’esprit, où nous étions à la fois témoin et partie » (p. 412); « Une autre histoire exemplaire nous revient à l’esprit. » (p. 383), etc. Elle raconte ce qu’on lui a dit ou écrit et ce qu’elle a répondu. Ses commentaires, quand il y en a, se contentent de prolonger la polémique lorsqu’il y avait polémique (avec les journalistes, les animateurs de télévision, les scientifiques, etc.) et de souligner l’intérêt pour l’astrologie – malgré le consensus culturel en défaveur de l’astrologie et la ghéttoïsation de cette dernière – qu’illustrent certaines anecdotes. L’anecdote tirée « au hasard » (signe sans doute d’objectivité à ses yeux) fait toujours preuve :

« Nous pourrions allonger indéfiniment la liste de ces lettres qui sont autant de témoignages du puissant impact sociétal de l’astrologie aujourd’hui » (p. 345)

« Pour montrer que l’impact de l’astrologie n’a pas de frontières et s’exerce en priorité sur les jeunes intellectuels, mentionnons encore cette lettre qui nous parvint… » (p. 354)

« nous avons tenté de dresser un panel évocateur des diverses activités sociétales reflétant l’attraction des diverses couches de la société contemporaine pour l’astrologie… » (p. 462)

« Parmi les éléments qui tendraient à refléter la notion de fascination, on peut estimer que le simple fait que le président des Français ait fait appel à nous est en soi signifiant. » (p. 440)

« À travers ces quelques expériences exemplaires, choisies au hasard dans notre parcours, nous retrouverons des Leitmotive qui se répondent en contrepoint, manifestations quasi permanentes, voire endémiques du rejet socioculturel, du tabou de l’astrologie aujourd’hui. » (p. 544)

42Si elle fait également le compte rendu d’échanges de courriers avec certains lecteurs, pour « preuve » de l’ambivalence fascination/rejet vis-à-vis de l’astrologie (« C- Le courrier des lecteurs et téléspectateurs, baromètres de notre société », p. 311-386), il n’est aucunement question de constituer un corpus, ni même de faire une analyse sociologique, mais de donner à lire le courrier reçu, ainsi que les réponses envoyées (« Voici ce que nous avons répondu à ce lecteur :… », p. 319; « Voici la réponse que nous adressâmes à cette lectrice désorientée », p. 327). On n’a pas même d’évaluation précise des différents types de courriers qu’elle reçoit. Ainsi, à propos des lettres qu’elle range dans la rubrique « Les appels à l’aide », elle écrit de manière approximative : « Il s’agit certainement, quantitativement parlant, de la masse la plus importante de lettres reçues » (p. 312) ou encore que « Parmi les appels à l’aide, les lettres émanant de prisonniers ne sont pas rares » (p. 321).

43Et l’on va ainsi d’une anecdote à l’autre : E. Teissier en « face-à-face avec un astronome monolithique dans son agressivité » (p. 543), E. Teissier et Marcel ­Jullian, PDG d’Antenne 2 (p. 588-629) à propos de l’émission Astralement vôtre, E. Teissier et l’émission allemande Astrow-show entre 1981 et 1983 (p. 645 et suivantes), E. Teissier et l’émission Comme un lundi de Christophe Dechavanne du 8 janvier 1996 (p. 671-685), E. Teissier et l’émission Duel sur la cinq du 10 juin 1988 (p. 709-725), etc. Et à chaque fois, l’auteur émet des jugements péremptoires, polémique, formule des réponses agressives. Elle n’étudie donc pas les réactions à l’astrologie, elle la défend. Elle ne fait pas l’analyse des polémiques autour de l’astrologie, mais est dans la polémique, continuant dans cette thèse – comme sur les plateaux de télévision, sur les ondes radiophoniques ou dans la presse écrite – à batailler contre ceux qui considèrent que ce n’est pas une science.

16 Le lecteur aura noté au passage qu’une formation d’une durée de six mois permet d’acquérir « les f (…)

44Dans tous les cas, le narcissisme naïf est grand, bien que totalement dénié : « Bien que nous refusions dans ce travail de nous mettre en avant pour des raisons à la fois d’objectivité et d’une décence de bon aloi, on aura remarqué que nous fûmes à travers toute l’émission la seule astrologue à être prise à parti… » (p. 686). Non seulement les exemples pris par E. Teissier ne concernent qu’E. Teissier (alors même qu’elle aurait pu s’intéresser à d’autres collègues astrologues), mais les récits mettent toujours en avant la vie héroïque ou passionnante d’E. Teissier. C’est ainsi qu’elle raconte par exemple comment la rencontre de l’astrologie fut « le grand tournant de sa vie » : « Nous eûmes droit à notre nuit de Pascal – nuit boréale en réalité, car l’‘illumination’ dura quelque six mois, le temps d’apprendre les fondements cosmographiques et symboliques de l’art royal des astres16, suffisamment pour être éblouie des ‘convergences’ d’une part psychologiques, d’autre part événementielles avec notre caractère et notre vécu, ou ceux de notre entourage » (p. X). Ou encore, faisant le récit du contexte dans lequel elle a été contactée pour présenter l’émission allemande Astro-Show : « Lorsque, au tout début de 1981, à notre retour d’un voyage en Inde, nous trouvâmes trois messages consécutifs et quelque peu impatients de l’ARD (première chaîne télévisuelle allemande), nous fûmes plutôt surprise. Jusque-là en effet notre rayon d’action n’avait pas passé les limites du Rhin. » (p. 646).

45Le narcissisme rejoint l’indécence lorsque, après avoir donné à lire le courrier d’un lecteur, jeune maghrébin incarcéré aux Baumettes, elle écrit avec misérabilisme et condescendance et sans prendre conscience du ridicule : « Nous étions consciente à quel point le fait de dialoguer pouvait être important pour ce jeune homme visiblement égaré, tel un zombie, en ce bas monde. [...] Voici la teneur de notre réponse audit prisonnier : ‘Cher Eric, je ne trouve hélas le temps de répondre à votre lettre qu’au retour d’un séjour à l’étranger. Je vous envoie une analyse à titre tout à fait exceptionnel, et pour la somme purement symbolique d’un franc (vu votre situation actuelle). Votre thème me montre que votre futur florissant vous permettra de m’envoyer ce que bon vous semblera en temps venu. Sachez que vous devez ce cadeau d’une part à vos bonnes étoiles [...], d’autre part au fait que votre lettre m’a touchée, également du fait que j’ai deux filles, l’une Poisson, l’autre née en 1973, comme vous !… Je vous demande en revanche de bien vouloir en garder le secret, puisque l’ébruiter pourrait faire des jaloux [...]’ » (p. 323).

Une écriture boursouflée et creuse

46Le problème essentiel avec le style d’écriture que l’on trouve dans une thèse comme celle d’E. Teissier, réside dans le fait que l’on aura beau multiplier les « échantillons », répéter les citations en vue de prouver que l’on a affaire à une écriture jargonnante, peu rigoureuse, souvent incompréhensible, parfois proche de l’absurde, d’autres verront au contraire dans les mêmes extraits toutes les marques de la profondeur ou de l’intelligence du propos. Question d’habitude pourrait-on dire. S’il est habitué à un usage déréglé de la langue, le lecteur appréciera les acrobaties verbales ou les associations aléatoires d’idées un peu comme s’il était devant un grand poème pseudo-savant. Mais là réside exactement le problème : le sociologue n’est pas un poète. On peut apprécier les poèmes de René Char ou de Stéphane Mallarmé et ne pas accepter, en matière de sciences sociales, ceux qui s’acharnent à faire dans le creux et le vague en faisant passer le creux pour du profond et le vague pour du riche et du complexe. Devant un grand nombre de passages de cette thèse, nous pourrions émettre le jugement suivant : dans la mesure où nous croyons savoir ce que parler en sociologue veut dire, nous pouvons témoigner du fait que nous n’avons rien compris à ce qui a été dit. Mais qu’y aurait-il à comprendre lorsque rien n’a été vraiment dit ?

17 Sur les habitudes discursives et mentales voir B. Lahire, L’Invention de l’« illettrisme ». Rhétor (…)

47Que des sociologues en France aient contracté de mauvaises habitudes de parler et d’écrire, qu’ils tentent de les transmettre régulièrement à des centaines, voire à des milliers d’étudiants, cela constitue un fait social majeur. Cependant, on peut avoir acquis auprès de maîtres, prestigieux ou moins prestigieux, de telles mauvaises habitudes17, et vouloir néanmoins s’en débarrasser une fois qu’on en a pris conscience. Mais encore une fois ce que l’on peut appeler « mauvaise habitude de parler et d’écrire », à partir d’une conception un tant soit peu rationaliste de l’argumentation, est malheureusement perçue par beaucoup de ceux qui les mettent en œuvre comme un signe d’intelligence et de pensée originale et profonde. L’écriture et la parole déréglées peuvent ainsi se transmettre de génération en génération, sans que ceux qui transmettent ni ceux qui se les approprient ne sachent exactement de quoi ils parlent, dans l’obscurité de la relation enchantée de maîtres à élèves (ou disciples) où se constituent ordinairement de telles habitudes. Il suffit d’être fasciné, de trouver cela beau, profond, sensible, original, pour avoir envie de faire de même et paraître à son tour intelligent, original, sensible et profond. Le sens de tout cela peut très bien être totalement absent des mots qui s’écrivent et s’échangent et se situer exclusivement dans la relation fascinée au maître. Peu de signification discursive, beaucoup de signification sociale.

48Délire sémantique ou esbroufe verbale, plaisir des mots savants qui sonnent bien accolés les uns aux autres pour asserter des banalités sur un ton sérieux, enchaînements des citations d’auteurs aussi ésotériques les unes que les autres, la panoplie de l’écriture pseudo-savante et réellement floue est assez complète. Donnons-en quelques exemples en garantissant au lecteur que l’effet d’étrangeté n’est pas le produit d’une injuste décontextualisation :

« [...] à la recherche de cet infracassable noyau de nuit qui hante le cœur de l’homme depuis des temps immémoriaux ? » (p. 7)

[M. Maffesoli parle du « sentiment cosmique » qui « incline vers le vrai organique, le vivant, c’est-à-dire vers le naturalisme »] « Ce sentiment cosmique se trouvant de plus en plus impliqué comme trame de fond dans notre recherche, dont il constitue en quelque sorte le tissu, il allait de soi qu’il serve aussi de reliance et de sésame heuristique dans notre démarche, c’est-à-dire, dit concrètement,de fil rouge instrumental au service de notre projet de décrypter le donné social de ce que Dilthey appellerait la structure psychique que constitue l’astrologie. » (p. 49)

« Ainsi, comme lanterne magique pour nous guider à travers ces méandres heuristiques, nous utiliserons, comme accessoire à la raison objective et raisonnante la raison sensible maffésolienne ou l’intuition intellectuelle d’un R. Guenon, telle qu’elle est évoquée par F. Bonardel. » (p. 53)

« Au-delà de cette complexité qui ne doit pas être un mot refuge, nous cultivons l’espoir – l’utopie ? – qu’en fin d’analyse, ayant, même imparfaitement, décrypté les arcanes de notre problématique, nous pourrons adhérer pleinement à l’affirmation du sociologue lorsqu’il déclare que la complexité est ‘le défi à affronter, ce qui aide à le relever, et parfois même à le surmonter’ (E. Morin, Introduction à la pensée complexe) » (p. 68)

« En tout état de cause, on assiste ici à un triple trajet – ou trajectorialité, au sens durandien –, dans un va-et-vient simmélien qui s’inscrit en premier lieu entre le consultant et le système astrologique » (p. 76)

« Mais on trouve également un autre vecteur de cette trajectivité, à savoir celui entre ce même acteur social et la réelle présence (pour reprendre un expression chère à G. ­Steiner) du consulté, de l’astrologue en l’occurrence. En effet, il s’agit bien de la manifestation symbolique d’un présentéisme dépouillé de tout jugement moral, où seul intervient le laisser-être, à l’exclusion d’un aspect quelconque de contrainte, d’un devoir-être ». (p. 77)

« Ne doutons pas que c’est dans cette effervescence que se trouve la vérité sociétale. Et cette effervescence se focalise de plus en plus sur le monde des astres, nous l’avons, pensons-nous largement montré au cours de notre survol. On assiste en effet de plus en plus et dans tous les domaines du quotidien à une infiltration diffuse et effervescente de l’astral en nos sociétés postmodernes, en résonance, quelque part, à la coupure épistémologique, déjà évoquée, d’une postmodernité dont Maffesoli donne la définition suivante : ‘Sorte d’agglutination, à la fois disparate et tout à fait unie, d’éléments les plus divers’, impliquant un ‘style organique’, ce dernier se révélant ‘une bonne manière d’appréhender la raison interne d’une connaissance’ (Préface à Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, p. 90) » (p. 851)

« Tout au long de notre thèse, nous avons à l’instar de ce qui est la vocation et l’objectif du chercheur, tenté de déceler les prémices sous-jacents, les frémissements de ce qui est ‘en train de naître’ et qui se font sentir dans la réalité sociétale aujourd’hui. Cela en pratiquant ce que G. Durand appelle une ‘pensée concentrique’, c’est-à-dire une ‘pensée formant un système ouvert qui refuse de rester au centre mais qui va glaner ce qui se passe et se propage en périphérie à la recherche de l’humus sous-jacent’. Autrement dit, il s’agissait de suivre un processus de va-et-vient, en vases communiquants, tout en refusant de rester prisonnier d’une idée, d’aller à la rencontre de l’inconnu, de ce qui se vit dans le donné social, de ce qui émerge dans le champ expérimental du chercheur. De tout ce vécu, de cet observé, nous avons tenté de dégager la dynamique à travers une synergie de la pensée, en délaissant son contraire : la pensée unique, sous forme d’une doxa synonyme d’apparence. Nous avons ainsi pu faire état de ce maillage multiple, de ces innombrables passerelles qui s’effectuent entre échanges de savoirs, dans un désir commun de s’ouvrir à d’autres connaissances et de partager son intérêt, mais aussi à travers ces nouvelles technologies, longuement évoquées, où tout un chacun fait un pied-de-nez à cette pensée conformiste représentée par ceux qui détiennent un pseudo-savoir – un ‘demi-savoir’ selon J.-C. (sic) Domenach. Au fil de notre travail, nous avons pu mettre le doigt sur la confusion qui émerge par rapport à ces données, où sont mis à mal ceux qui croyaient détenir le savoir, cette pensée bien gardée, convenable, intellectuellement correcte, tout en montrant que son impérialisme peu à peu se désagrège – et ce en dépit d’un combat d’arrière-garde qui se voit voué à un échec à long terme. Comme nous avons montré, pensons-nous, l’inanité d’un intellectualisme desséché. ‘Le règne absolu de l’idée ne peut s’établir ni surtout se maintenir : car c’est la mort’ (in Le suicide de Durkheim cité par Maffesoli dans sa préface aux Formes élémentaires de la vie religieuse, p. 11). En paraphrasant K. Jaspers, on pourrait dire que ‘c’est dans la communication qu’on atteint le but de l’astrologie (la philosophie)’ (Introduction à la philosophie, p. 25), dans cet échange chaleureux (dionysiaque ?) entre esprits branchés sur des intérêts semblables, orientés en l’occurrence sur les arcanes célestes. » (p. 861)

Ce qui nuit réellement à la discipline 9« À Londres, s’il n’y a pas non plus de chaire d’astrologie à l’université, du moins peut-on obtenir un P.H.D. (doctorat) en astrologie si cette discipline est officiellement dépendante de la branche Psychologie; même biais possibles en France à condition de choisir un sujet de thèse limitrophe de la Sociologie, de la Philosophie ou de l’Histoire des religions et de se placer officiellement sous l’égide ces disciplines : on est obligé de camoufler, de tricher, de contourner les institutions qui sont manifestement en retard sur la réalité d’un consensus de plus en plus évident. » (p. 815-816). La vérité de la thèse d’E. Teissier est très clairement énoncée dans ces pages. Pour défendre la cause de l’astrologie, il faut avancer masqué : philosophie, histoire de religion ou sociologie peuvent être des entrées possibles pour l’astrologue. Mais si de telles stratégies de légitimation peuvent être imaginées, c’est que notre communauté scientifique les rend possibles. Et c’est cela qui pose fondamentalement problème au-delà du cas particulier de cette thèse. Que les choses soient claires : E. Teissier ne peut être tenue pour responsable de ce qui s’est passé à la Sorbonne et elle n’aurait pas même eu l’idée de frapper à la porte de notre discipline pour trouver un lieu de légitimation de ses propres intérêts d’astrologue, si celle-ci n’était pas le refuge d’enseignants-chercheurs dépourvus de rigueur et parfois très explicitement anti-rationalistes.

50Revenons à notre point de départ : des « collègues » (abondamment cités dans cette thèse) ont délivré un droit de soutenance à l’auteur de cette thèse, puis, avec d’autres, ont décidé de lui attribuer la mention « Très honorable ». Après lecture du compte rendu précédent, on comprend à quel point le sentiment de scandale du lecteur de la thèse est grand.

18 Lorsque l’on compte le nombre de thèses de doctorat soutenues par directeur de thèse, en France en (…)

19 M. Maffesoli, courriel daté du 23. 04. 01 adressé à de nombreux sociologues.

20 Et ce d’autant plus qu’on a contribué à banaliser sa présence au sein de la discipline dans des ma (…)

21 Lettre de M. Maffesoli adressée par courrier électronique le 23. 04. 01. Une autre variante se ret (…)

22 M. Maffesoli, courriel daté du 25. 04. 01 adressé à de nombreux sociologues.

23 On a pu lire ainsi dans la presse qu’« Elizabeth Teissier pourrait devenir le pion qu’on avance en (…)

51Évidemment, le directeur de la thèse, Michel Maffesoli, est Professeur de sociologie à l’université de Paris V et a même été promu à la première classe par le CNU, il publie régulièrement des ouvrages, préface des classiques de la sociologie, dirige une revue et fait soutenir des thèses à un rythme particulièrement élevé18, etc. Il soutient, avec l’aplomb cynique de celui qui sait pertinemment que la thèse ne sera pas lue intégralement par les étudiants ni même par les sociologues professionnels qui ont généralement d’autres tâches plus urgentes à faire, que la thèse d’E. Teissier est une thèse « sur l’astrologie » (à quelques « dérapages » près avoue-t-il19, en rajoutant de manière insultante pour tous les sociologues qui font leur travail d’évaluation des thèses sérieusement : « En toute honnêteté, lequel d’entre nous, directeur de thèse n’a pas laissé passer de tels ‘dérapages’ ? ») et non une « thèse d’astrologie ». Il peut donc utiliser l’argument du meurtre d’une école de pensée20 (« Il ne faudrait pas que cette thèse serve de prétexte à un nouveau règlement de compte contre une des diverses manières d’envisager la sociologie. »21) et dénoncer la « chasse à l’homme » qui est lancée contre lui : « Est ce que cette thèse n’est pas un simple prétexte pour marginaliser un courant sociologique, et disons le crûment, pour faire une chasse à l’homme, en la matière contre moi-même ? »22 Et c’est bien comme cela que certains collègues ont interprété les réactions négatives à cette soutenance de thèse et à l’attribution d’un titre de docteur en sociologie23. Or, il n’est bien sûr pas question de querelles d’écoles dans cette affaire, mais de rigueur scientifique (et même, plus largement, de rigueur intellectuelle) et de définition du métier de sociologue.

52Les véritables questions au fond que pose une telle « affaire » nous semblent être les suivantes : Comment parvenir à transformer collectivement les produits d’une histoire (académique et scientifique) mal faite (attributions abusives du titre de docteur en sociologie, recrutements universitaires peu rigoureux, revues scientifiques à faible contrôle scientifique…) ? Comment justifier, sans apparaître injuste et terroriste, l’affirmation selon laquelle Michel Maffesoli (entre autres) n’est pas sociologue et n’est pas en mesure de former les étudiants dont il dirige les travaux de recherche au métier de sociologue ? Ce sont ces questions que les sociologues doivent affronter. Sans prise de conscience collective de notre communauté scientifique, il n’y a aucune raison que ce genre de faits ne se renouvelle pas à l’avenir, avec moins de fracas, car tous les candidats n’auront pas l’honneur de la grande presse.

24 M. Maffesoli, courriel daté du 25. 04. 01, op. cit. Voir aussi sa réponse à l’article de Jean Bric (…)

25 M. Maffesoli a qualifié, de manière tout à fait insultante, l’« ennuyeux jargon » des sociologues (…)

26 J. Bouveresse, Le Philosophe chez les autophages, Paris, Minuit, « Critique », 1984, p. 114.

53« Mais se servir de cette thèse, pour régler des comptes, pour sonner l’hallali, ne me paraît pas sain et, en tout cas, risque de nuire à notre discipline, en général », écrit Michel Maffesoli24. Nous espérons avoir contribué ici à montrer que ce qui « nuit à notre discipline » et ce qui n’est « pas sain », c’est très précisément le genre de spectacle dont la Sorbonne a été le théâtre sous la responsabilité d’un jury en grande partie composé de sociologues. Personnage cynique25, fin stratège, maniant habilement l’art du renversement des situations, Michel Maffesoli voudrait nous faire croire que « les fautifs ne sont pas ceux qui commettent les fautes [...], mais ceux qui ont l’impudence de les dénoncer »26. Gageons que les diverses réactions saines à cette affaire malsaine puissent donner l’occasion d’une réflexion collective sur le métier de sociologue et sur les conditions d’entrée dans ce métier.

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Notes

1 Je tiens à remercier Stéphane Beaud et Christine Détrez pour la lecture des premières versions de ce texte, ainsi que Charles Soulié pour les données sur les thèses soutenues en sociologie entre 1989 et 1995 qu’il m’a communiqué.

2 Ce n’était pas la première fois que M. Maffesoli faisait soutenir une thèse en rapport avec l’astrologie. Ainsi, en 1989, S. Joubert a soutenu une thèse de doctorat intitulée Polythéisme des valeurs et sociologie : le cas de l’astrologie à l’Université de Paris V, sous sa direction. Le résumé de cette thèse manifeste un style d’écriture d’une aussi douteuse clarté que celui que l’on découvre dans la thèse d’Élizabeth Teissier : « Les figures polythéistes loin d’être les images obsolètes d’un passé primitif ou révolu, sont l’expression d’un agencement métaphorique dans lequel le face-à-face des dieux témoigne d’un éclatement des valeurs dont il s’agit de reconnaître toute la puissance heuristique. Le polythéisme des valeurs pousse la connaissance vers une épistémologie psycho-mythique qui semble aujourd’hui sensibiliser, tant les sciences exactes que les sciences humaines; en congruence avec cette mutation épistémologique émergent des indicateurs sociaux qui confirment la transformation paradigmatique à l’œuvre dans la post-modernité, telle l’astrologie dont le succès que l’on connaît tend à exacerber certaines valeurs comme la synthèse, le holisme, l’interdisciplinarité, la complexité, l’analogie, la synchronicité, etc… En toile de fond de cet engouement populaire se dessine plus ou moins nettement un certain nombre d’enjeux essentiels un peu comme si l’anodin servait à l’occasion de miroir reflétant à contre-jour les orientations que la post-modernitése donne à elle-même. » (Source : Docthese 1998/1). La thèse vient de paraître (L’homme d’aujourd’hui et les autres : fascination et rejet, Paris, Plon, 2001).

3 Directeur d’études à l’EHESS (psychologie sociale).

4 Professeur de philosophie à l’Université de Paris I.

5 Professeur de sociologie à l’Université de Montpellier III.

6 Professeur émérite à l’Université de Grenoble II, Fondateur du Centre de Recherche sur l’Imaginaire.

7 Professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg II.

8 Un tel travail de lecture demande beaucoup de temps et porte plus que l’ombre du doute sur les lectures d’« un jour », comme celle d’Alain Touraine, qui affirme ainsi : « Je me suis présenté le premier et j’ai consacré la journée du 15 mai à sa lecture » (« De quoi Élizabeth Teissier est-elle coupable ? », Le Monde daté du 22 mai 2001).

9 C’est pour cela que nous ne pouvons pas suivre Jean Copans (« La sociologie, astrologie des sciences sociales ? », Le Monde daté du 30. 04. 01) lorsqu’il fait porter la critique sur les objets jugés trop futiles (« Les incivilités dans le 93 », « Mon portable, mon ordinateur et ma belle-fille », « L’interculturel entre la rue des Rosiers et le quartier de la Rose »).

10 Tout ce que nous mettons entre guillemets dans ce texte sont des extraits de la thèse. Les italiques sont des choix de soulignement de l’auteur de la thèse et les gras sont nos propres soulignements de lecteur.

11 M. Maffesoli, « Éloge de la connaissance ordinaire », Le Monde daté du 24 avril 2001.

12 Nous ne vérifierons pas ici la véracité des sentiments positifs à l’égard de l’astrologie que l’auteur prête à diverses personnalités.

13 Elle peut soutenir à d’autres moments que la vérité sort de la bouche du peuple, parce que – mythe du « bon peuple » oblige – celui-ci serait moins perverti par les institutions académiques, culturelles et médiatiques officielles : « Les gens simples, moins victimes d’a priori (il s’agit d’un terrain intellectuel en quelque sorte vierge) sont plus réceptifs, donc plus vrais par rapport à ce genre de constat, de reconnaissance. » (p. 483). Ou encore : « Il est certain que l’instinct populaire, très sûr parce que nourri de toute l’expérience humaine, cet ‘inconscient collectif’ cher au psychologue C. G. Jung, a depuis toujours l’intuition d’une action du ciel sur ce qui vit sur terre. » (p. XV).

14 « [...] je n’ai lu nulle part dans sa thèse que l’astrologie était scientifique », A. Touraine, « De quoi Élizabeth Teissier est-elle coupable ? », op. cit.

15 Elle écrit par ailleurs : « D’autre part, la télépathie ne s’est elle pas imposée comme discipline scientifique depuis les expériences de Rhine ? » (p. 281).

16 Le lecteur aura noté au passage qu’une formation d’une durée de six mois permet d’acquérir « les fondements cosmographiques et symboliques de l’art royal des astres ». L’effort n’est finalement pas si considérable que cela pour pouvoir « écouter la musique » des planètes.

17 Sur les habitudes discursives et mentales voir B. Lahire, L’Invention de l’« illettrisme ». Rhétorique publique, éthique et stigmates, Paris, Éditions la Découverte, Coll. « Textes à l’appui », 1999.

18 Lorsque l’on compte le nombre de thèses de doctorat soutenues par directeur de thèse, en France entre 1989 et 1995, on s’aperçoit que Michel Maffesoli arrive très largement en tête des directeurs de thèse avec 49 thèses (en 7 ans, soit en moyenne 7 thèses par an) soutenues, loin devant Louis-Vincent Thomas (33). Puis viennent Pierre Ansart (22), Jean Duvignaud (22), Pierre Fougeyrollas (19), Raymond Bourdon (17), Annie Kriegel (14), Alain Touraine (14), Jacques Lautmann (12), Robert Castel (11), Jean-Michel Berthelot (10) et Roger Establet (10).

19 M. Maffesoli, courriel daté du 23. 04. 01 adressé à de nombreux sociologues.

20 Et ce d’autant plus qu’on a contribué à banaliser sa présence au sein de la discipline dans des manuels universitaires « respectueux de la pluralité des écoles et des sensibilités », comme le mentionne la quatrième de couverture de l’ouvrage La Sociologie française contemporaine (sous la direction de J.-M. Berthelot, Paris, PUF, 2000); ouvrage qui comprend un chapitre, signé par Patrick Tacussel, intitulé « La sociologie interprétative. Un tournant postempiriste dans les sciences humaines en France », p. 117-125.

21 Lettre de M. Maffesoli adressée par courrier électronique le 23. 04. 01. Une autre variante se retrouve dans le texte accompagnant le courrier : « Une question de bon sens se pose, est-ce que, finalement, cette thèse non lue, n’est pas prétexte à règlement de compte contre un type de sociologie que je représente ? »

22 M. Maffesoli, courriel daté du 25. 04. 01 adressé à de nombreux sociologues.

23 On a pu lire ainsi dans la presse qu’« Elizabeth Teissier pourrait devenir le pion qu’on avance en surface pour régler des affaires plus souterraines, relevant des querelles de chapelle ou des jeux de pouvoir entre ‘grands’ de la sociologie » (O. Piriou, « Banalité d’Elizabeth Teissier », Le Monde daté du 30. 04. 01).

24 M. Maffesoli, courriel daté du 25. 04. 01, op. cit. Voir aussi sa réponse à l’article de Jean Bricmont et Diana Johnston (« Le monde diplomatique », août 2001) : « L’astrologie, la gauche et la science », in « Le monde diplomatique », 2 octobre 2001, p. 2.

25 M. Maffesoli a qualifié, de manière tout à fait insultante, l’« ennuyeux jargon » des sociologues d’« argot de proxénètes » dans la préface au livre de Alfred Schutz, Le Chercheur et le quotidien, Paris, Méridiens Klincksieck, 1987, p. I.

26 J. Bouveresse, Le Philosophe chez les autophages, Paris, Minuit, « Critique », 1984, p. 114.


Religion: Nous sommes automate autant qu’esprit (Monkey see monkey do: looking back at the tebowing craze)

6 avril, 2013
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/2a/Tim_Tebow_Tebowing.jpghttp://www.francetvinfo.fr/image/74mypmdv7-4811/908/624/182263.jpghttp://www.francetvinfo.fr/image/74mypmdm4-99da/908/624/182233.jpgLa skieuse américaine Lindsey Vonn imite Tim Tebow après sa victoire lors du Super G de Beaver Creek, dans le Colorado, le 7 décembre 2011. Les fans de tebowing dans tous les endroits possibles et imaginables. Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. Jean 3: 16
Lorsque vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et aux coins des rues, pour être vus des hommes. Je vous le dis en vérité, ils reçoivent leur récompense. Mais quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. Jésus (Mathhieu 6: 5-6)
It’s hard to be a saint in the city. Bruce Springsteen
Cette affaire confirme que la pratique du plagiat est rarement ponctuelle – le fait malheureux d’un auteur qui a failli accidentellement -, mais bien une méthode d’écriture par procuration, parfaitement au point chez certains publiants – inutile de parler d’auteurs, et encore moins d’écrivains. Encore que ces types de livres soient quelquefois les plus lus, puisqu’ils sont plus des produits de promotion d’une personnalité ou d’une institution qu’un véritable travail intellectuel s’inscrivant dans une réflexion personnelle. Hélène Maurel-Indart
 Je viens de prendre connaissance de la polémique qui s’est développée à propos du plagiat présumé d’un texte de JF Lyotard commis par Gilles Bernheim. Etant le dernier survivant des personnes interviewées par Elisabeth Weber dans « Questions au judaïsme », je peux témoigner des méthodes de travail d’Elisabeth Weber. Elle procédait à un long entretien enregistré au magnétophone. On revenait, parfois, sur des sujets abordés au début de la conversation, ce qui donnait un produit brut, je suppose, assez décousu. Quelques semaines plus tard, EW vous adressait une mise en forme de votre entretien, qui en ce qui me concerne était réalisée de manière remarquable, donnant à ces échanges décousus une cohérence parfaite. Je ne peux imaginer que JF Lyotard, que j’ai bien connu, ait débité devant Elisabeth un texte appris par coeur d’un cours délivré en 1980 par GB… Cela me navre d’autant plus que ceux qui connaissent mes interventions publiques actuelles peuvent constater que sur nombre de sujets (mariage gay, Israël) je suis en parfait accord avec les prises de position du Grand Rabbin… Luc Rosenweig
On ne commande bien à la nature qu’en y obéissant. Bacon
Nul ne peut être formé à la vertu contre les leçons de la multitude. Platon
Ayant considéré combien un même homme, avec son même esprit, étant nourri dès son enfance entre des Français ou des Allemands, devient différent de ce qu’il serait s’il avait toujours vécu avec des Chinois ou des cannibales. Descartes
Nous sommes automates dans les trois quarts de nos actions. Leibniz
L’homme n’est ni ange, ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête. Pascal
Qu’est‑ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés ? Et dans les enfants, ceux qu’ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux ? Une différente coutume en donnera d’autres principes naturels. Cela se voit par expérience. Pascal
C’est la coutume…. qui fait tant de chrétiens ; c’est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats. Pascal
C’est être superstitieux de mettre son espérance dans les formalités, mais c’est être superbe de ne vouloir s’y soumettre. (…) Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu; c’est-à-dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux qui n’a voulu se soumettre à Dieu soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est être superstitieux; ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe. (…) Les autres religions, comme les païennes, sont plus populaires, car elles sont en extérieur, mais elles ne sont pas pour les gens habiles. Une religion purement intellectuelle serait plus proportionnée aux habiles, mais elle ne servirait pas au peuple. La seule religion chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d’extérieur et d’intérieur. Elle élève le peuple à l’intérieur, et abaisse les superbes à l’extérieur, et n’est pas parfaite sans les deux, car il faut que le peuple entende l’esprit de la lettre et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre. (…) Car il ne faut pas se méconnaître, nous sommes automate autant qu’esprit. Et de là vient que l’instrument par lequel la persuasion se fait n’est pas la seule démonstration. Combien y a(-t-) il peu de choses démontrées? Les preuves ne convainquent que l’esprit, la coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus rues. Elle incline l’automate qui entraîne l’esprit sans qu’il y pense. Qui a démontré qu’il sera demain jour et que nous mourrons, et qu’y a(-t-)il de plus cru? C’est donc la coutume qui nous en persuade. C’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. Il y a la foi reçue dans le baptême de plus aux chrétiens qu’aux païens. Enfin il faut avoir recours à elle quand une fois l’esprit a vu où est la vérité afin de nous abreuver et nous teindre de cette créance qui nous échappe à toute heure, car d’en avoir toujours les preuves présentes c’est trop d’affaire. Il faut acquérir une créance plus facile qui est celle de l’habitude qui sans violence, sans art, sans argument nous fait croire les choses et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement. Quand on ne croit que par la force de la conviction et que l’automate est incliné à croire le contraire ce n’est pas assez. Il faut donc faire croire nos deux pièces, l’esprit par les raisons qu’il suffit d’avoir vues une fois en sa vie et l’automate par la coutume, et en ne lui permettant pas de s’incliner au contraire. Inclina cor meum deus. La raison agit avec lenteur et avec tant de vues sur tant de principes, lesquels il faut qu’ils soient toujours présents, qu’à toute heure elle s’assoupit ou s’égare manque d’avoir tous ses principes présents. Le sentiment n’agit pas ainsi; il agit en un instant et toujours est prêt à agir. Il faut donc mettre notre foi dans le sentiment, autrement elle sera toujours vacillante. Blaise Pascal
On ne peut pas observer les Dix commandments si on vit au sein d’une société qui ne les respecte pas. Un soldat doit porter l’uniforme et vivre à la caserne. Celui qui veut servir Dieu doit arborer les insignes de Dieu et s’écarter de ceux qui ne se soucient que d’eux-mêmes. La barbe, les papillottes, le châle de prière, les franges rituelles – tout cela fait partie de l’uniforme d’un juif. Ce sont les signes extérieurs de son appartenance au monde de Dieu, pas aux bas-fonds. Herz Dovid Grein (ombres sur l’Hudson, Isaac Bashevis Singer, 1957)
Les neurones miroirs sont des neurones qui s’activent, non seulement lorsqu’un individu exécute lui-même une action, mais aussi lorsqu’il regarde un congénère exécuter la même action. On peut dire en quelque sorte que les neurones dans le cerveau de celui/celle qui observe imitent les neurones de la personne observée; de là le qualitatif ‘miroir’ (mirror neurons). C’est un groupe de neurologues italiens, sous la direction de Giacomo Rizzolati (1996), qui a fait cette découverte sur des macaques. Les chercheurs ont remarqué – par hasard – que des neurones (dans la zone F5 du cortex prémoteur) qui étaient activés quand un singe effectuait un mouvement avec but précis (par exemple: saisir un objet) étaient aussi activés quand le même singe observait simplement ce mouvement chez un autre singe ou chez le chercheur, qui donnait l’exemple. Il existe donc dans le cerveau des primates un lien direct entre action et observation. Cette découverte s’est faite d’abord chez des singes, mais l’existence et l’importance des neurones miroirs pour les humains a été confirmée (1). Dans une recherche toute récente supervisé par Hugo Théoret (Université de Montréal), Shirley Fecteau a montré que le mécanisme des neurones miroirs est actif dans le cerveau immature des petits enfants et que les réseaux de neurones miroirs continuent de se développer dans les stades ultérieurs de l’enfance. Il faut ajouter ici que les savants s’accordent pour dire que ces réseaux sont non seulement plus développés chez les adultes (comparé aux enfants), mais qu’ils sont considérablement plus évolués chez les hommes en général comparé aux autres primates. Simon De Keukelaere
Ce n’est pas de la chance. La chance ne fait pas gagner six matchs de suite. C’est une faveur. Une faveur de Dieu.  Wayne Hanson (Pasteur,  Castle Rock, Colorado)
Ce geste, répété à tous les matchs, est devenu le "Tebowing". Le Global Language Monitor, une compagnie qui liste, entre autres, les nouveaux mots les plus à la mode, a officiellement sanctionné l’arrivée du "Tebowing" dans la langue anglaise. Une arrivée aussi rapide qu’"Obamania" en 2007. Les détracteurs de Tim Tebow font remarquer qu’aujourd’hui, plus personne ne parle d’ "Obamania", et que le "Tebowing" ne fera pas long feu. () Avant de prier sur le terrain, Tim Tebow se peignait sous les yeux des passages de la Bible. Une pratique finalement interdite, qu’on a appelé la "Tebow Rule".  Il est ensuite passé à la prière sur le terrain, fin 2010. Ce geste a fait de Tim Tebow un sex-symbol. Les supportrices se lâchent, car on ne lui connaît pas de petite amie. C’est d’ailleurs l’une des recherches les plus fréquentes sur les sites sportifs américains. Ces fans ne sont pas les seules à chercher à profiter de la popularité de Tebow. Depuis que le phénomène a commencé, le prix des billets pour les matchs des Broncos a augmenté de 50 % ! Ce geste, devenu célèbre aux Etats-Unis, a inspiré d’autres sportifs. Ces vainqueurs d’une épreuve de Nascar (course de stock-cars) en Floride ont imité Tim Tebow, le 18 novembre dernier. Ce sont ses adversaires qui ont commencé à parodier Tebow. Ainsi, Stephen Tulloch, des Detroit Lions, a imité son geste sur le terrain, après avoir plaqué le joueur de Denver. Une star de la NBA, Dwight Howard, un joueur de baseball qui faisait du tourisme en Europe, Dexter Fowler, un partenaire de Tebow à Denver, et un joueur de golf américain ont tous publié des photos d’eux faisant le "Tebowing" sur leur compte Twitter. La skieuse américaine Lindsey Vonn a elle aussi "tebowé" après sa victoire lors du Super G de Beaver Creek, le 7 décembre dernier. Au point que les médias américains lui ont demandé s’il y avait quelque chose entre Tebow et elle… Ce que Vonn a démenti : "si je fais le ‘Tebowing’, ça ne veut pas dire que je suis avec lui. J’admire juste ce qu’il fait." Le "Tebowing" n’est pas réservé qu’aux champions. Le site tebowing.com recense les photos des internautes faisant le "Tebowing" dans les endroits les plus improbables (à Disneyland, au Machu Pichu, sur leur lit d’hôpital, sous la Tour Eiffel…). Ils ont même dégotté des photos de chien et de gorilles en train de tebower ! Francetvinfo
Ces victoires in extremis, ainsi que sa personnalité particulière, entraînent une véritable vague médiatique autour de Tebow, appelée Tebow mania, qui se manifeste notamment par une importante présence sur les réseaux sociaux et d’information américains, ou encore par l’explosion des ventes de maillots à son nom. Tim Tebow devient alors un phénomène de société aux Etats-Unis. À cela s’attache la pratique du tebowing, soit de l’imitation de la posture particulière qu’il prend, à demi-agenouillé et la tête sur un bras, pour célébrer l’inscription d’un touchdown. Wikipedia
Brady, 34, is living an American male fantasy, a Faustian swirl of physical prowess, sexual aura, weekly heroics and fame. He’s so cool that he can wear Uggs and get away with it. But when the Patriots meet the Denver Broncos in a divisional playoff game at Gillette Stadium, Brady will not be the most riveting athlete on the field; he won’t even be the most riveting quarterback. That honor will belong to a young Bronco named Tim Tebow. (…) Tebow, 24, is the quarterback question mark; he’d rather run than throw another wobbly pass that wouldn’t make a Pop Warner football highlight reel. He is an unmarried, self-declared virgin with no supermodel on his arm. He is a devout Christian who thanks his Lord and Savior so often that a recent “Saturday Night Live” skit had Jesus telling him: enough already. Yet, somehow, this N.F.L. sophomore — who has been Denver’s starting quarterback for all of 12 games — has upended cynical assumptions about professional athletics to become more than an unlikely playoff contender and the country’s favorite active athlete, as declared by a recent poll by ESPN. Tim Tebow is now a cultural touchstone. (…)  Some fans are wearing Broncos jerseys with Tebow’s number and Jesus’ name. Around the world, people are “tebowing” — kneeling in prayer, with head resting on one hand, oblivious to surroundings, just as Tebow does after victories. Still, when a wedding party tebows in Las Vegas, or a couple tebows on Abbey Road in London, or two scuba divers tebow underwater in Belize, it can be hard to tell whether they are celebrating or mocking him for his virtuous ways. What, exactly, is it about Tim Tebow that so fascinates and provokes us? Why do some people project onto him the best of this country (humility, tenacity, plain old decency) — and the worst (sanctimoniousness, overexposure, political intolerance)? Part of the answer may lie in the way he seems oblivious to the throaty roars that envelop him on and off the field, as though Tebow is always tebowing, whether kneeling or standing up. It seems a stretch to interpret his calm indifference as a particularly arrogant strain of piety. More likely, it is his way of saying that none of this — the rah-rah football Sunday, followed by the weeklong football Kremlinology — is what truly matters. (…) Legions of pundits, writers and insomniac callers to late-night radio have analyzed the subject. But maybe no investigation or deep sociological inquiry is required. Maybe the key to the Tebow phenomenon is just this: He wins games. What’s more, Tebow tends to win in the closing minutes, against considerable odds and amid the persistent doubts about his ability by the football establishment. He often can seem like a regular guy suddenly thrust into the middle of a professional football game, only to win by summoning a superhuman will that we all wish we had. Finally, and it cannot be denied, Tebow’s very public conviction about his faith resonates (Isn’t he a model for how to live?), intrigues (How can he be so certain?) or annoys (Can’t he keep it in the church pew?). If he were not in the playoffs, perhaps we would not care as much. But since he is, his extraordinary athleticism and proven heroics — including two college championships and a Heisman Trophy — are routinely forgotten in favor of a more mystical possibility. (…) In 2009, a reporter at a news conference asked Tebow whether he was “saving” himself for marriage. When the virile young college hero answered yes, many in the room were so dumbstruck that he jokingly wondered whether he had just stunned the reporters into silence. (Of course, a Playboy playmate and others were soon volunteering to free him of his virginity.) (…) While some athletes swan around at “gentlemen’s clubs,” he plays flashlight tag with his family. While some athletes dedicate themselves to video games in their free time, he visits hospitals and prisons, and goes to the Philippines in the off-season as part of a ministry to help orphans. Those who distrust this kind of faith-based outreach, perhaps because they detect a conservative political agenda behind it all, found an aha moment during the 2010 Super Bowl. In a 30-second commercial paid for by Focus on the Family, an evangelical Christian nonprofit organization, Tebow and his mother told the story of his birth — a “miracle baby” — and her choice not to have an abortion. There was no tebowing that week in the halls of Planned Parenthood. (…) Decent people who are proud of their faith, do good things and succeed in life tend to irritate some of us; they remind us of our private failures, so, naturally, we hope they stumble. Spectacularly. Face-first into the mud. And those who dislike Tebow were rewarded when the Broncos lost the final three games of the regular season. In living rooms around the country, some people were gleefully channeling Billy Crystal’s parody of Edward G. Robinson in “The Ten Commandments”: “Where’s your Messiah now, Moses?” The NYT

Monkey see, monkey do ?

En relisant l’histoire du joueur de football américain le plus médiatisé de la saison 2012-2013 qui, après les véritables "miracles" réalisés sur le terrain des Broncos de Denver et un peu à l’instar du prodige taiwanais-américain Jeremy Lin des New York Knicks, a vécu un véritable chemin de croix quand les résultats n’ont plus suivi dans l’enfer du banc des Jets de New York avant la probable relégation cette année à une équipe bien moins prestigieuse …

Mais qui, au faite de sa gloire l’an dernier et entre ses références bibliques collées sous les yeux  ou ses naïves confessions de virginité, avait suscité une véritable mania – avec site dédié sur l’internet et nouvelle entrée dans le dictionnaire – avec sa pratique de l’agenouillement après chaque touchdown …

Comment ne pas repenser, en ces temps étranges, où, hypermédiatisation oblige, l’hypermimétisme (des neurones miroirs aux bâtiments qui tombent malades et du plagiat à la cryptomnésie !) se lie à la plus grande revendication d’originalité et d’individualisme …

Et où jusqu’au Grand rabbin de France lui-même semble avoir succombé aux miroirs au alouettes médiatiques …

Pendant qu’un Robert Redford qui pose la question de la responsabilité de Hollywood dans la violence qui s’abat régulièrement sur les écoles de son pays nous sort à présent un film à la gloire des terroristes des années 70 dits Weathermen

Aux fameuses Pensées de Pascal sur les gestes de la foi?

A savoir, comme le rappelle si bien Simone Manon contre l’angélisme et le diktat actuels de la spontanéité et de l’authenticité …

Get ensemble d’attitudes corporelles et de mouvements du corps, cette gymnastique et cette musique faites d’automatismes et d’habitudes collectives de penser, d’agir et de sentir …

Qui conditionnent les dispositions de l’âme et constituent en quelque sorte les conditions matérielles et sociales de possibilité de toute croyance religieuse véritable?

Le "Tebowing", ce geste qui est en train de faire le tour du monde

Francetvinfo

14/12/2011

C’est l’histoire d’une prière, celle du quarterback américain Tim Tebow. Lors d’un match où son équipe était mal embarquée, Tebow renverse le cours de la partie, et permet à son équipe de l’emporter. Après avoir marqué, il pose un genou à terre et prie. Un geste qu’il repète désormais avant chaque match, et qui porte bonheur à son équipe : les Broncos de Denver ont enchaîné six victoires. Ce geste est devenu un phénomène de société.

1/10 Tim Tebow prie, parfois avant le match, parfois dans les dernières secondes, parfois après avoir marqué. Son équipe des Broncos de Denver (Colorado) vient d’enchaîner une série de six victoires consécutives, et paraît bien partie pour disputer les phases finales du championnat, la NFL.

2/10 D’après le pasteur Wayne Hanson, qui prêche dans l’église fréquentée par la famille Tebow, à Castle Rock, près de Denver, tout est lié. "Ce n’est pas de la chance. La chance ne fait pas gagner six matchs de suite. C’est une faveur. Une faveur de Dieu", témoigne-t-il dans la presse américaine.

3/10 Ce geste, répété à tous les matchs, est devenu le "Tebowing". Le Global Language Monitor, une compagnie qui liste, entre autres, les nouveaux mots les plus à la mode, a officiellement sanctionné l’arrivée du "Tebowing" dans la langue anglaise. Une arrivée aussi rapide qu’"Obamania" en 2007. Les détracteurs de Tim Tebow font remarquer qu’aujourd’hui, plus personne ne parle d’ "Obamania", et que le "Tebowing" ne fera pas long feu.

Avant de prier sur le terrain, Tim Tebow se peignait sous les yeux des passages de la Bible. Une pratique finalement interdite, qu’on a appelle la Tebow Rule.

4/10 Avant de prier sur le terrain, Tim Tebow se peignait sous les yeux des passages de la Bible. Une pratique finalement interdite, qu’on a appelé la "Tebow Rule". Il est ensuite passé à la prière sur le terrain, fin 2010.

Les fans (de plus en plus nombreuses) de Tim Tebow, le 11 décembre 2011, lors d’un match entre les Denvers Broncos et les Chicago Bears.

5/10 Ce geste a fait de Tim Tebow un sex-symbol. Les supportrices se lâchent, car on ne lui connaît pas de petite amie. C’est d’ailleurs l’une des recherches les plus fréquentes sur les sites sportifs américains. Ces fans ne sont pas les seules à chercher à profiter de la popularité de Tebow. Depuis que le phénomène a commencé, le prix des billets pour les matchs des Broncos a augmenté de 50 % !

Les vainqueurs d’une course de Nascar en train d’imiter Tim Tebow, le 18 novembre 2011 à Homestead, en Floride.

6/10 Ce geste, devenu célèbre aux Etats-Unis, a inspiré d’autres sportifs. Ces vainqueurs d’une épreuve de Nascar (course de stock-cars) en Floride ont imité Tim Tebow, le 18 novembre dernier.

Ce sont ses adversaires qui ont commencé à parodier Tebow. Ainsi, Stephen Tulloch des Detroit Lions après un plaquage sur le joueur de Denver, à son geste!

7/10 Ce sont ses adversaires qui ont commencé à parodier Tebow. Ainsi, Stephen Tulloch, des Detroit Lions, a imité son geste sur le terrain, après avoir plaqué le joueur de Denver.

Une star de la NBA, Dwayne Howard, et un joueur de baseball qui faisait du tourisme en Europe, Dexter Fowler, ont publié sur leur compte Twitter, des photos de tebowing dans des lieux publics.

La skieuse américaine Lindsey Vonn imite Tim Tebow après sa victoire lors du Super G de Beaver Creek, dans le Colorado, le 7 décembre 2011.

9/10 La skieuse américaine Lindsey Vonn a elle aussi "tebowé" après sa victoire lors du Super G de Beaver Creek, le 7 décembre dernier. Au point que les médias américains lui ont demandé s’il y avait quelque chose entre Tebow et elle… Ce que Vonn a démenti : "si je fais le ‘Tebowing’, ça ne veut pas dire que je suis avec lui. J’admire juste ce qu’il fait." DOUG PENSINGER / AFP

Les fans de tebowing dans tous les endroits possibles et imaginables

10/10 Le "Tebowing" n’est pas réservé qu’aux champions. Le site tebowing.com recense les photos des internautes faisant le "Tebowing" dans les endroits les plus improbables (à Disneyland, au Machu Pichu, sur leur lit d’hôpital, sous la Tour Eiffel…). Ils ont même dégotté des photos de chien et de gorilles en train de tebower !

Voir aussi:

He’s a Quarterback, He’s a Winner, He’s a TV Draw, He’s a Verb

Dan Barry

The NYT

January 13, 2012

On Saturday night in Massachusetts, a Jim Thorpe-Fabio hybrid in a New England Patriots uniform will emerge from the Foxborough shadows with all the confidence granted by good looks, athletic gifts and the home-field advantage: Tom Brady, the quarterback ideal. A three-time Super Bowl champion. Married to a world-famous model. So laserlike in his throws that he could hit the 11 bus in Boston, 30 miles away — in the numbers.

No question. Brady, 34, is living an American male fantasy, a Faustian swirl of physical prowess, sexual aura, weekly heroics and fame. He’s so cool that he can wear Uggs and get away with it.

But when the Patriots meet the Denver Broncos in a divisional playoff game at Gillette Stadium, Brady will not be the most riveting athlete on the field; he won’t even be the most riveting quarterback. That honor will belong to a young Bronco named Tim Tebow. Perhaps you’ve heard of him.

Tebow, 24, is the quarterback question mark; he’d rather run than throw another wobbly pass that wouldn’t make a Pop Warner football highlight reel. He is an unmarried, self-declared virgin with no supermodel on his arm. He is a devout Christian who thanks his Lord and Savior so often that a recent “Saturday Night Live” skit had Jesus telling him: enough already.

Yet, somehow, this N.F.L. sophomore — who has been Denver’s starting quarterback for all of 12 games — has upended cynical assumptions about professional athletics to become more than an unlikely playoff contender and the country’s favorite active athlete, as declared by a recent poll by ESPN. Tim Tebow is now a cultural touchstone.

ESPN’s “SportsCenter” dedicated an hourlong program to Tebow on Thursday, triggering a case of nationwide Twitter hyperventilation. Some fans are wearing Broncos jerseys with Tebow’s number and Jesus’ name. Around the world, people are “tebowing” — kneeling in prayer, with head resting on one hand, oblivious to surroundings, just as Tebow does after victories.

Still, when a wedding party tebows in Las Vegas, or a couple tebows on Abbey Road in London, or two scuba divers tebow underwater in Belize, it can be hard to tell whether they are celebrating or mocking him for his virtuous ways.

What, exactly, is it about Tim Tebow that so fascinates and provokes us? Why do some people project onto him the best of this country (humility, tenacity, plain old decency) — and the worst (sanctimoniousness, overexposure, political intolerance)?

Part of the answer may lie in the way he seems oblivious to the throaty roars that envelop him on and off the field, as though Tebow is always tebowing, whether kneeling or standing up. It seems a stretch to interpret his calm indifference as a particularly arrogant strain of piety. More likely, it is his way of saying that none of this — the rah-rah football Sunday, followed by the weeklong football Kremlinology — is what truly matters.

Tebow may not think that Tebow is what matters, but much of the country apparently does. Why?

Legions of pundits, writers and insomniac callers to late-night radio have analyzed the subject. But maybe no investigation or deep sociological inquiry is required. Maybe the key to the Tebow phenomenon is just this: He wins games.

What’s more, Tebow tends to win in the closing minutes, against considerable odds and amid the persistent doubts about his ability by the football establishment. He often can seem like a regular guy suddenly thrust into the middle of a professional football game, only to win by summoning a superhuman will that we all wish we had.

Finally, and it cannot be denied, Tebow’s very public conviction about his faith resonates (Isn’t he a model for how to live?), intrigues (How can he be so certain?) or annoys (Can’t he keep it in the church pew?). If he were not in the playoffs, perhaps we would not care as much. But since he is, his extraordinary athleticism and proven heroics — including two college championships and a Heisman Trophy — are routinely forgotten in favor of a more mystical possibility.

To date, there’s no hard evidence of any divine intervention. Instead, the Tebow effect conforms to a more familiar narrative: that of fans seeing what they want to see — hero or villain, the genuine article or another fraud — in a person who plays sports for a living.

Tebow’s background reads like a movie script rejected for being too improbable. The son of Christian Baptist missionaries. Born in the Philippines after his mother rejected recommendations to end the life-threatening pregnancy with an abortion. Home-schooled in Florida. On to a public high school to play football. On to the University of Florida, where he placed Biblical citations — John 3:16 or Philippians 4:13 — on black bands beneath his eyes.

In 2009, a reporter at a news conference asked Tebow whether he was “saving” himself for marriage. When the virile young college hero answered yes, many in the room were so dumbstruck that he jokingly wondered whether he had just stunned the reporters into silence. (Of course, a Playboy playmate and others were soon volunteering to free him of his virginity.)

By the time Tebow was selected in the first round of the N.F.L. draft in 2010, older fans could be forgiven for recalling a story from 1985 about Sidd Finch, a rookie pitcher who supposedly showed up at a Mets training camp throwing 168-mile-an-hour fastballs. He had grown up in an English orphanage, studied yoga in Tibet, played the French horn, and was entirely fictional — part of an April Fool’s Day hoax perpetrated by George Plimpton and Sports Illustrated.

But the Tebow story was true — almost too good to be true. While some athletes swan around at “gentlemen’s clubs,” he plays flashlight tag with his family. While some athletes dedicate themselves to video games in their free time, he visits hospitals and prisons, and goes to the Philippines in the off-season as part of a ministry to help orphans.

Those who distrust this kind of faith-based outreach, perhaps because they detect a conservative political agenda behind it all, found an aha moment during the 2010 Super Bowl. In a 30-second commercial paid for by Focus on the Family, an evangelical Christian nonprofit organization, Tebow and his mother told the story of his birth — a “miracle baby” — and her choice not to have an abortion. There was no tebowing that week in the halls of Planned Parenthood.

Last season, in his rookie year with the Broncos, Tebow mostly played a backup role. One can only imagine how his imperfect throwing motion and preference for bulling through the defensive line ached the teeth of John Elway, the legendary Broncos quarterback — the pass-perfect Tom Brady of his day — who this year became the team’s executive vice president for football operations.

Tebow began this season on the bench as well. But when the Broncos fell to 1-3, and were in the midst of losing a fourth game against the San Diego Chargers, the much-maligned backup stepped in to start a gripping comeback. The Broncos lost the game, but Tebow won the right to start at quarterback.

This epithet-averse quarterback led the Broncos to victories in seven of their next eight games, often in last-minute, unorthodox ways. Against the Kansas City Chiefs, for example, he threw the ball only eight times and connected only twice — although one was for a 56-yard touchdown in the fourth quarter. And against the Chicago Bears, he somehow led his team to a 13-10 victory in overtime — after the Broncos had trailed, 10-0, with less than three minutes to play in regulation.

Decent people who are proud of their faith, do good things and succeed in life tend to irritate some of us; they remind us of our private failures, so, naturally, we hope they stumble. Spectacularly. Face-first into the mud. And those who dislike Tebow were rewarded when the Broncos lost the final three games of the regular season. In living rooms around the country, some people were gleefully channeling Billy Crystal’s parody of Edward G. Robinson in “The Ten Commandments”:

“Where’s your Messiah now, Moses?”

But the Broncos backed into the playoffs.

Then, on Sunday, in the first seconds of overtime against the favored Pittsburgh Steelers, Tebow threw a pinpoint, Brady-like pass for a winning touchdown to extend his team’s improbable season. In a game that was the highest-rated television show since last year’s Super Bowl, Tebow threw for 316 yards. Add John and a colon, and it becomes one of the Biblical citations he used to paint on his face.

Holy Vince Lombardi!

The Broncos’ season may very well end in Foxborough on Saturday night, at the hands of an ideal quarterback who throws rockets from the pocket. But at least Tim Tebow has made more than a few people think about life beyond the gridiron.

And New England fans might take note of this. The other day, Luke Ravenstahl, the mayor of losing Pittsburgh, made good on a friendly bet. He put on a Broncos jersey, knelt down in his city’s Roberto Clemente Memorial Park — and tebowed.

Voir aussi:

Lire de la joie au lieu de la colère sur les visages permettrait d’être moins agressif

Le HuffPost

11/04/2013

BIEN-ÊTRE – La façon dont vous percevez les émotions de ceux qui vous entourent pourrait bien avoir un impact réel sur votre propre état d’esprit, d’après une étude britannique.

Publiée dans la revue Psychological Science, cette recherche démontre que le fait d’entraîner des personnes à voir dans les expressions faciales de la joie là où elles lisent habituellement de la colère pourrait les aider à se sentir moins agressives et moins énervées.

"Les résultats apportent des preuves non négligeables que notre analyse des émotions joue un rôle déterminant par rapport à notre colère et qu’elle peut entretenir notre comportement agressif", affirme l’un des chercheurs Marcus Munafo, professeur d’université. "Cela pourrait potentiellement faire naître de nouveaux traitements comportementaux dans le futur".

Conditionnement

Les chercheurs de l’université de Bristol, au Royaume–Uni, ont mené leur étude sur des volontaires en bonne santé et des adolescents connus soit pour leurs risques élevés de commettre un crime ou d’adopter une attitude agressive.

Au début de l’étude, les chercheurs ont demandé aux premiers volontaires de classer une série d’expressions faciales comme étant "joyeuses" ou "en colère". Ils leur ont ensuite affirmé que certains des visages qu’ils avaient classés comme "en colère" étaient en fait heureux.

"Conditionnés" de cette façon, les volontaires adultes ont commencé à voir des visages heureux au lieu de les reconnaître comme en colère et ont ensuite déclaré se sentir moins agressifs et moins énervés.

Le sourire, remède anti-stress

Les chercheurs ont obtenu les mêmes résultats quand ils ont mené l’expérience sur les adolescents (âgés de 11 à 16 ans). Les jeunes volontaires auraient même eu moins d’incidents liés à leur agressivité dans les semaines qui ont suivi l’expérience.

Une découverte dans la même veine que les conclusions d’une étude — publiée l’année dernière dans le même journal — qui démontrait que les expressions faciales joyeuses, et plus particulièrement un véritable sourire, pouvait réduire le stress en diminuant le rythme cardiaque après un évènement crispant.

Voir encore:

PASCAL ET LA MACHINE

Pierre Macherey

SZ

09/11/2005

Pascal a manifesté un intérêt pour la machine et les conditions de son emploi dans deux occasions bien précises au moins : d’une part, lorsqu’il a conçu et contrôlé la construction de la toute première machine à calculer, la « Pascaline » ; et d’autre part, lorsque dans les fragments de son Apologie de la religion chrétienne, il fait allusion à un énigmatique « discours de la Machine », dont le propos est résumé par la surprenante formule : « Cela vous abêtira ! », qui avait affolé les messieurs de Port-Royal au point de les amener à la censurer dans leur édition des Pensées. Dans les deux cas, est impliqué un certain rapport de la machine à l’esprit humain : la Pascaline supplée et soulage l’intelligence dans l’une de ses opérations caractéristiques, en effectuant à sa place, et sans risque d’erreurs, des calculs (addition, soustraction, multiplication et division, pour autant que toutes ces opérations soient ramenées à des additions), calculs dont la longueur et la complexité la découragent, ce qui a parfois conduit à appliquer à ce type de mécanisme la désignation de « machine pensante », et à voir avec elle émerger, pour la première fois, le problème de l’« intelligence artificielle » ; d’autre part, le recours à la « machine », c’est-à-dire dans ce cas précis au corps conçu, comme le fait Descartes, sur le modèle d’une horloge dont les mouvements sont fixés par la seule disposition de ses organes, mécanisme qui permet d’orienter l’esprit réticent, ou tout simplement indifférent, vers les vérités de la foi, exploite la possibilité que la machine, non plus secoure ou supplée l’esprit défaillant en se substituant à lui dans l’accomplissement de certaines de ses tâches, mais l’incline, donc exerce sur lui une décisive influence dont les résultats sont destinés à être consolidés et fixés par l’habitude de manière à devenir pour lui, selon une thématique qui revient à maintes reprises chez Pascal, une « seconde nature ».

Ces deux formes d’interférences de la machine avec le fonctionnement de l’esprit, telles qu’elles peuvent être restituées à travers l’emploi des deux verbes « secourir » et « incliner », ont retenu l’intérêt de Pascal à des époques et dans des contextes bien différents : il a eu pour la première fois l’idée de la machine à calculer vers sa dix-huitième année, donc bien avant sa conversion, et dans une perspective strictement utilitaire et mondaine, tout d’abord en vue d’aider son père, alors Commissaire aux Aides dans la province de Normandie, dans le calcul administratif de l’impôt, travail fastidieux dans lequel il s’était personnellement investi en s’aidant de sa culture mathématique, puis dans l’espoir de réaliser une fructueuse opération publicitaire et financière en commercialisant son invention ; alors que le discours sur la « Machine », qui redouble la signification du terme d’une dimension métaphorique signalée par la majuscule dont l’inscription du terme est alors ornée, prend place dans le dispositif de persuasion que, plus tard, alors qu’il était dans un tout autre état d’esprit, il a tenté d’élaborer en vue de convaincre le destinataire de l’Apologie de la nécessité de se soumettre aux règles d’une vie chrétienne au lieu de s’abandonner aux vaines tentations du monde et de compromettre ainsi ses chances de salut. En simplifiant à l’extrême, on pourrait encore dire que la conception et la construction de la machine à calculer, soumises à une exigence de stricte exactitude, et excluant toute incertitude, obéissent aux rigides rigueurs de l’esprit de géométrie, alors que le discours sur la Machine, qui exploite, en vue d’en tirer parti, les contradictions de la nature humaine, épouse les méandres de l’esprit de finesse qui commande le raisonnement du pari.

Il reste cependant que, à travers la distance qui les sépare, ces deux traitements de la problématique de la machine, dans lesquels la question traditionnelle de l’union de l’âme et du corps est impliquée sous des biais singuliers, se prêtent à être rapprochés et confrontés l’un à l’autre : tous deux soulèvent la question de la nature et des limites de l’action spirituelle qu’est susceptible d’exercer la machine, dans les deux cas de l’automate matériel qu’est la machine à calculer destinée à secourir l’intelligence, et de la machine animée qu’est censé être le corps humain, dont les mouvements sont capables d’incliner l’esprit dans un sens ou dans un autre, thème qui se tient à l’arrière plan de toute la réflexion que Pascal consacre par ailleurs au problème de l’imagination. Secourir et incliner, est-ce la même chose ? Ces deux interventions sont-elles de même nature ? Et en quoi éclairent-elles le rapport que l’esprit entretient avec un dispositif matériel relevant d’un autre ordre que le sien, que ce dispositif soit celui de la machine artificielle ou celui du corps naturel ?

A rebours de l’ordre chronologique, commençons par examiner les passages de l’Apologie dans lesquels Pascal mentionne son projet d’un « discours de la machine » :

« Ordre – Une lettre d’exhortation à un ami pour le porter à chercher. Et il répondra : mais à quoi me sert de chercher, rien ne paraît. Et lui répondre : ne désespérez pas. Et il répondrait qu’il serait heureux de trouver quelque lumière. Mais selon cette religion même quand il croirait ainsi cela ne lui servirait de rien. Et qu’ainsi il aime autant ne point chercher. Et à cela lui répondre : La Machine. » (Lafuma 5/Brunschvicg 247)

« Lettre qui marque l’utilité des preuves. Par la Machine – La foi est différente de la preuve. L’une est humaine et l’autre est un don de Dieu. Justus ex fide vivit. C’est de cette foi que Dieu lui-même met dans le cœur, dont la preuve est souvent l’instrument, fides ex auditu, mais cette foi est dans le cœur, et fait dire non scio mais credo. » (7/248)

« Ordre – Après la lettre qu’on doit chercher Dieu, faire la lettre d’ôter les obstacles qui est le discours de la Machine, de préparer la Machine, de chercher par raison. » (11/246)

Ces fragments développent un même thème, que résume la formule « La foi est différente de la preuve » : on ne va pas à Dieu, au vrai Dieu, en suivant seulement le chemin du raisonnement pur, contrairement à ce que se figurent ceux qui confondent le Dieu dont parlent les philosophes et le Dieu que révèle l’Ecriture Sainte ; la religion véritable, celle qui mérite qu’on lui sacrifie tout, est celle qui, avant de parler à l’esprit, parle au cœur, ce qui ne peut se faire sans le secours de la grâce. Mais alors, ceci reconnu, la voie du salut paraît d’emblée bloquée, son ouverture étant dépendante d’une élection miraculeuse, qui ne relève pas d’une initiative humaine. De là un désespoir, une angoisse, dont l’unique remède paraît être le divertissement, qui a pour fonction essentielle de détourner d’y penser : le dilemme étant, semble-t-il, indépassable, on s’occupe d’autre chose pour remédier au vide ainsi installé, et par là même on évacue la nécessité d’adopter une règle de vie conforme aux exigences de la foi, seule capable de restituer à l’homme une partie de sa grandeur première dont il s’est par sa faute éloigné, sans se rendre compte qu’en procédant de cette façon on comble le vide par du vide, c’est-à-dire qu’on creuse encore un peu plus l’abîme intérieur qu’aucune affaire humaine n’est en mesure de supprimer ; et ainsi on s’engage dans le cycle infernal qui éloigne toujours un peu plus de Dieu et rend de plus en plus misérable. Comment se sortir de là ? En « préparant la Machine », solution de dernière chance qui, si elle n’est pas en mesure de résoudre définitivement le problème, ouvre néanmoins la possibilité de rompre l’inéluctabilité du cycle qui vient d’être évoqué, en « ôtant les obstacles » et en relançant la recherche du salut dans une nouvelle direction, ce qu’elle effectue en lui fournissant un instrument relativement sûr, la Machine, dont il serait suicidaire, dans la situation extrême où on se trouve, de ne pas exploiter les potentialités.

La Machine, qu’est-ce à dire ? Dans les passages qui l’évoquent, cette référence présente un caractère quelque peu magique, qui l’enrobe dans un voile de mystère. Ce mystère est partiellement levé dans le cadre de la réflexion menée par Pascal autour de la thématique du pari, qui donne un début de consistance au discours de la Machine :

« Infini. Rien…

Je le confesse, je l’avoue, mais encore n’y a-t-il point moyen de voir le dessous du jeu ? oui l’Ecriture et le reste, etc. Oui, mais j’ai les mains liées et la bouche muette, on me force à parier, et je ne suis pas en liberté, on ne me relâche pas et je suis fait d’une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous donc que je fasse ? – Il est vrai, mais apprenez au moins que votre impuissance à croire vient de vos passions. Puisque la raison vous y porte et que néanmoins vous ne le pouvez, travaillez donc non pas à vous convaincre par l’augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi et vous n’en savez pas le chemin. Vous voulez vous guérir de l’infidélité et vous en demandez les remèdes, apprenez de ceux qui ont été liés comme vous et qui parient maintenant tout leur bien. Ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre et guérir d’un mal dont vous voulez guérir ; suivez la manière par où ils ont commencé. C’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. Mais c’est ce que je crains – Et pourquoi ? Qu’avez-vous à perdre ? mais pour vous montrer que cela y mène, c’est que cela diminue les passions qui sont vos grands obstacles, etc.

Fin de ce discours

Or quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ?

…..

Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie.

…..

O ce discours me transporte, me ravit, etc. Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu’il est fait par un homme qui s’est mis à genou auparavant et après, pour prier cet être infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire, et qu’ainsi la force s’accorde avec cette bassesse… » (418/233)

La Machine, c’est donc le corps : la main qui prend l’eau bénite et fait le signe de la croix, le genou qui se plie devant l’autel, les lèvres qui marmonnent machinalement, sans les comprendre, les paroles du rituel, et aussi, bien que Pascal n’y fasse pas ici explicitement allusion, le torse flagellé qui subit la mortification de la « discipline », toute une anatomie en mouvement qui, sans nécessiter une intervention directe de l’esprit, mime les postures de la soumission, et, misant sur l’habitude et sa répétitivité, prépare ceux qui en sont empêchés par leur condition humaine trop humaine à croire réellement, en les aidant à surmonter les obstacles qui les empêchent de croire. Etant définitivement impossible de « voir le dessous du jeu », il n’y a en effet pas d’autre issue, lorsqu’on se trouve au rouet de la misère et de la grandeur, que d’imiter « ceux qui font comme s’ils croyaient »: une fois reconnu que « qui fait l’ange fait la bête », il est permis d’espérer, en retournant la fatalité indiquée par cette formule, que qui fait la bête parvienne à devenir ange, autant que sa condition le lui permet, en faisant son salut.

Faire la bête, feindre les gestes extérieurs de la croyance à défaut de l’éprouver effectivement et de s’en voir octroyer les bénéfices, c’est bien ce que prescrit la terrible phrase, effacée de l’édition des pensées de 1670 et restituée seulement au dix-neuvième siècle par Victor Cousin à partir de la lecture des manuscrits, cette phrase dont le sens qui fait scandale a été souvent débattu : « Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira ». Dans un article sur « Le sens du terme « abêtir » chez Blaise Pascal » repris dans le recueil Les idées et les lettres (éd. Vrin, 1932, p. 262-274), E. Gilson a montré de façon convaincante que « s’abêtir » n’a pas seulement ici la signification allégorique : conduisez-vous comme des fous de Dieu en faisant les idiots ou les simples d’esprit, donc en vous abaissant devant sa puissance à l’égard de laquelle vous n’êtes vous-mêmes que comme un point dans l’infini, mais doit être pris à la lettre et veut dire : modelez vos comportements sur ceux des bêtes ou des animaux. Alors, la référence à la machine prend tout son sens, avec à l’arrière-plan, la conception cartésienne du corps organisé comme une machine, dont l’une des conséquences est l’étonnante théorie des animaux-machines, qui était prise très au sérieux dans les milieux port-royalistes, et que Pascal semble ainsi s’être lui-même appropriée en vue d’en faire une pièce de son projet apologétique. S’abêtir, c’est donc adopter, de son plein consentement et en connaissance de cause, des comportements purement machinaux, dans lesquels l’esprit n’est en rien engagé, ce que font naturellement les bêtes qui agissent par instinct. De là le paradoxe de la position pascalienne, qui revient à dire : renoncez en raison et en conscience à ce qui est en vous un témoignage irrécusable de votre grandeur, votre raison et votre conscience, et comportez-vous comme des bêtes privées de raison et de conscience, dans l’espoir (c’est ici qu’intervient le pari) de rejoindre la vérité en suivant ce chemin détourné, donc en vous éloignant, ou en feignant de le faire, pour mieux vous rapprocher, par une ruse stratégique qui pourrait faire penser, dans un contexte « dialectique », à une sorte de travail du négatif. C’est de cette manière que se comportent ceux qui font comme s’ils croyaient, et qui, faute d’arriver à soumettre leur esprit, se résignent à plier d’abord leur corps, en vue que celui-ci incline l’esprit dans le bon sens, en brisant petit à petit ses résistances, dont la cause principale réside dans les passions.

Comment le corps parvient-il à exercer cette fonction d’entraînement ? Précisément parce qu’il est constitué sur le modèle d’une machine, c’est-à-dire d’une combinaison ou d’une association d’éléments matériels que leur rigide ajustement contraint à exister comme un seul corps, structuré de manière à reproduire à l’identique de mêmes mouvements, suivant une nécessité dont il ne peut par lui-même s’écarter parce qu’elle est inscrite dans sa constitution ou dans sa « fabrique », et lui est consubstantielle : c’est en ce sens qu’il doit être considéré comme un automate, dont le fonctionnement ne dépend d’aucune volonté, sinon de celle de son constructeur, qui, dans le cas de cette machine naturelle qu’est le corps animal ou humain, n’est autre que Dieu qui l’a créée, en en effectuant le montage et en lui insufflant la capacité de se mouvoir par elle-même, capacité dont le principe réside, selon Descartes, dans la chaleur du cœur, c’est-à-dire dans une cause qui est elle-même mécanique. La machine, qui est sans volonté propre, peut donc servir d’antidote aux errements de la volonté, dont les passions constituent l’exemple par excellence : elle remplit à leur égard un rôle de régulateur ; elle en contient à l’avance les agitations, auxquelles elle oppose le retour ordonné et monotone de ses mouvements mécaniques, réglés comme sur une horloge. En pliant systématiquement le genou à heure fixe, sans même avoir à y penser, en psalmodiant des lèvres des prières dont on ne cherche pas à pénétrer le sens, en versant machinalement l’obole destinée à faire dire des messes, on s’habitue progressivement à se conduire de façon soumise, en aveugle, de même qu’est censé le faire le corps lorsqu’il est livré à lui-même, comme c’est le cas des animaux qui, étant entièrement constitués comme des machines, sont par là même libérés du jeu aliénant des passions. Du même coup, on brise la volonté, et les risques de dérapage qui lui sont inéluctablement associés.

L’assimilation du corps à une machine vient de Descartes, qui développe cette idée dans de nombreux textes, comme la cinquième partie du Discours de la méthode, le Traité de l’homme, et la Description du corps humain. Le début du Traité de l’homme dit précisément ceci :

«Je suppose que le corps n’est autre chose qu’une statue ou une machine de terre que Dieu forme tout exprès pour la rendre la plus semblable à nous qu’il est possible. En sorte que non seulement il lui donne au-dehors la couleur et la figure de tous nos membres, mais aussi qu’il met au-dedans toutes les pièces qui sont requises pour faire qu’elle marche, qu’elle mange, qu’elle respire et enfin qu’elle imite toutes celles de nos fonctions qui peuvent être imaginées procéder de la matière et ne dépendre que de la disposition des organes. »

Lorsqu’il commente ce passage dans son texte sur « Machine et organisme » (La connaissance de la vie, 2e éd. Vrin, 1965), Canguilhem souligne le caractère éminemment paradoxal de la thèse qui y est développée. Que dit en effet Descartes ? Qu’il se représente par hypothèse le corps sur le modèle d’une machine qui serait fabriquée de manière à reproduire ou à imiter, non seulement de l’extérieur comme le ferait une sculpture, mais aussi de l’intérieur, quoi ?, le corps, qui est ainsi fait à l’image d’une machine faite elle-même à sa propre ressemblance.

On est ici plongé dans un espace de réflexion où il n’y a plus que des images et des images d’images qui se reflètent spéculairement à l’infini, espace dont l’élément organisateur est fourni par le concept d’imitation, qui paraît ouvrir la perspective d’un univers en toc, où tout ne serait que faux-semblant : si la nature imite l’art, c’est parce que l’art imite lui-même la nature, sans que, comme dans l’histoire de l’œuf et de la poule, il soit possible de déterminer laquelle des deux composantes de ce cycle en constitue le terme initial. Ceci veut dire que la relation d’imitation ne passe pas seulement entre la nature et l’art, mais pénètre intimement la constitution propre de l’un et de l’autre. C’est facile à comprendre dans le cas du mécanisme artificiel, qui est monté de façon à s’imiter lui-même, en répétant indéfiniment le programme assigné à son fonctionnement, ce dont les comportements instinctifs des animaux constituent une réalisation exemplaire :

« Le bec du perroquet qu’il essuie, quoiqu’il soit net. » (107/343)

Les bêtes, c’est le cas de le dire, sont bêtes ; elles font des choses sans raison, de même qu’un automate reproduit toujours les mêmes mouvements, en l’absence de tout projet qui lui soit personnel et que, l’ayant élaboré, il puisse modifier :

« Si un animal faisait par esprit ce qu’il fait par instinct, et s’il parlait par esprit ce qu’il parle par instinct pour la chasse et pour avertir ses camarades que la proie est trouvée ou perdue, il parlerait bien aussi pour des choses où il a plus d’affection, comme pour dire : rongez cette corde qui me blesse et où je ne puis atteindre. » (105/342)

Cette image de la corde à laquelle l’animal est attaché et qu’il tire désespérément sans parvenir à s’en libérer fournit une représentation saisissante de la servitude qui donne sa loi à tout le monde corporel, astreint à des « cordes de nécessité », c’est-à-dire à des rapports de pure force, auxquels il ne peut de lui-même penser à se soustraire, ce qu’est au contraire en mesure de concevoir, et de souhaiter, le plus infime roseau pensant, qui, si on peut dire, ne pense même qu’à ça, ce qui, du fond de sa faiblesse, le distingue définitivement d’un simple mécanisme matériel. C’est pourquoi la nature tout entière, vue sous ses aspects matériels, est assimilable à une immense Machine, dont les lois de fonctionnement, fixées une fois pour toutes, ne sont pas susceptibles d’être renégociées : elle est condamnée à s’imiter sans fin, comme les aiguilles de la montre qui, entraînées par des rouages compliqués, refont avec une régularité inexorable le tour du même cadran, comme mues par un instinct aveugle.

Ce point est acquis, sans discussion possible, et c’est pourquoi, selon Pascal, il n’y a pas lieu d’ergoter sans fin à propos du rapport de proximité qui unit étroitement la nature et la machine, et d’en faire toute une histoire, comme si cela donnait le dernier mot des choses, car le dernier mot est justement qu’il n’y a pas, sauf pour Dieu, de dernier mot :

« Descartes. Il faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement. Car cela est vrai, mais de dire quelles et composer la machine, cela est ridicule. Car cela est inutile et incertain et pénible. Et quand cela serait vrai, nous n’estimons pas néanmoins que toute la philosophie vaille une heure de peine. » (84/79)

Que veut dire au juste Pascal lorsqu’il déclare que l’effort en vue de « composer la machine », outre le fait d’être pénible et au fond inutile, est « incertain » ? La machine n’est-elle pas au contraire réglée avec un maximum d’exactitude, au quart de poil comme on dit familièrement, ce qui est la condition pour qu’elle fonctionne correctement, ses boulons une fois bien serrés ? Comment parler alors à son propos d’incertitude ? Soulever cette interrogation, c’est commencer à comprendre que la nature, si elle est effectivement faite comme un machine, n’est cependant pas tout à fait une machine comme les autres, et ceci parce qu’elle est entraînée dans le vertige de la double infinité, qui propulse sa connaissance sans cesse vers l’avant en ouvrant devant elle de nouveaux abîmes d’inconnaissabilité. L’un des premiers sans doute, Pascal a eu l’idée d’une historicité constitutive de la science, comme en témoigne ce qui reste de sa Préface au Traité du vide : mais il s’est représenté le progrès de la connaissance, qui consiste dans le fait de mieux maîtriser, par la voie de l’explication, certains rouages de la grande Machine, ainsi qu’ il y avait lui-même contribué par ses travaux sur la mécanique des fluides, comme une sorte de fuite désespérée vers l’avant, qui n’a certainement rien de triomphal, chaque acquis de ce développement ayant pour corrélat, et pour prix, la position de problèmes supplémentaires, qui sont encore des motifs d’incertitude et de trouble, voire d’angoisse existentielle, thème on le sait central à la réflexion de Pascal, et qui permet de comprendre comment son activité de savant s’articule à ses préoccupations d’apologiste de la religion chrétienne auxquelles elle n’est nullement antinomique comme on l’a cru trop souvent.

Mais alors, comment faire confiance au corps, s’il n’est qu’une toute petite machine finie mue par la seule disposition de ses organes qui jouent sans raison dans le milieu infini que constitue la très grande machine de l’univers infini, donc en pleine incertitude ? La réponse à cela est que l’existence humaine se déroule entièrement sous l’horizon du corps, qui témoigne de sa condition, qu’elle n’a de cesse d’oublier, et qu’il est urgent de lui rappeler :

« Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Et il encore dangereux de lui faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre, mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre. Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes ni aux anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et l’autre. » (121/418)

Pascal rejoue ici la thématique traditionnelle de l’union de l’âme et du corps, telle qu’elle est à la base de la conception cartésienne de l’homo duplex, mais en la croisant avec la thématique apologétique des deux natures, qui rend compte du fait que l’homme est à la fois grand et misérable, grand tout en étant misérable, grand jusque dans sa misère pour autant que celle-ci témoigne a contrario de sa condition initiale, telle qu’elle était avant que sa nature n’ait été, par sa faute, corrompue. Et ainsi,

« ce qui est nature aux animaux nous l’appelons misère en l’homme par où nous reconnaissons que sa nature étant aujourd’hui pareille à celle des animaux il est déchu d’une meilleure nature qui lui était propre autrefois » (117/409)

Ce qui, dans les bêtes, est l’expression d’une nature immuable, vouée inexorablement à se répéter à l’identique, est en l’homme le produit d’un changement : quelque chose a été perdu, qu’il faudrait retrouver, mais qu’on ne sait comment ni de quel côté chercher, ce qui explique que tous les désirs humains, à la clé desquels se trouve la nostalgie de la félicité perdue, se retournent inévitablement contre eux-mêmes, et enfoncent toujours un peu plus les hommes dans leur misère, qui coïncide avec leur rêve de grandeur. Animaux, les hommes ne le sont que parce qu’ils le sont devenus : c’est la raison pour laquelle ils ne supportent pas leur condition, et se lancent dans de folles agitations qui les détournent d’y penser, en les incitant à pratiquer le divertissement. S’étant, par orgueil, voulu trop grand, l’homme s’est rendu misérable, et a été rejeté au rang des bêtes, tout en conservant en lui le principe qui le distingue des bêtes, cette étincelle de grandeur dont il ne sait plus bien quoi faire, ce qui fait de lui, au sens propre du terme, un monstre, comme une machine déréglée, qui serait devenue folle :

« Inconstance. On croit toucher des orgues ordinaires en touchant l’homme. Ce sont des orgues à la vérité, mais bizarres, changeantes, variables. (Ceux qui ne savent toucher que les ordinaires) ne seraient pas d’accord sur celles-là. Il faut savoir où sont les touches. » (55/111)

C’est pourquoi, existant avec un corps qui brime ses élans mais sans lequel il ne pourrait continuer à être, l’homme est si mal dans ce corps, dont il subit les contraintes contre son gré. Mais, s’il y réfléchissait, il s’apercevrait que ces contraintes, qui le rendent malheureux, présentent un côté positif, qui, convenablement exploité, ce qui nécessite qu’il apprenne à jouer convenablement de l’instrument désaccordé qui est à sa disposition, le mettrait sur la voie du salut :

« Car il ne faut pas se méconnaître, nous sommes automate autant qu’esprit. Et de là vient que l’instrument par lequel la persuasion se fait n’est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées ? Les preuves ne convainquent que l’esprit, la coutume fait nos pensées les plus fortes et les plus crues. Elle incline l’automate qui entraîne l’esprit sans qu’il y pense… Enfin il faut avoir recours à elle une fois que l’esprit a vu où est la vérité afin de nous abreuver et de nous teindre de cette créance qui nous échappe à toutes heures, car d’en avoir toujours les preuves présentes c’est trop d’affaire. Il faut acquérir une créance plus facile qui est celle de l’habitude qui sans violence, sans art, sans argument nous fait croire les choses et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement. Quand on ne croit que par la force de la conviction et que l’automate est incliné à croire le contraire ce n’est pas assez. Il faut donc faire croire nos deux pièces, l’esprit par les raisons qu ’il suffit d’avoir vues une fois en sa vie, et en ne lui permettant pas de s’incliner au contraire. Inclina cor meum deus… » (821/252)

Ce texte est une suite de variations sur le terme « incliner », qui exprime le mieux le rapport très particulier que l’être humain entretient avec la machine à laquelle il est attaché, et qui fait qu’étant, pour une part, un automate, comme les animaux, il n’est cependant pas automate tout à fait de la même façon. Le terme « incliner », qui suggère la représentation d’une courbure ou d’un changement d’orientation, – c’est le sens de la formule des Psaumes sur laquelle s’achève la précédente citation -, est inapproprié s’agissant des animaux, dont les comportements sont une fois pour toutes réglés et réglementés, sans qu’ils puissent s’écarter de la voie droite qui leur est imposée et arriver à se courber ou à prendre, comme on dit, la tangente, en rompant ou en relâchant les cordes qui les tiennent attachés. L’homme, être de divertissement, ce qui est le concept de base de l’anthropologie pascalienne, est au contraire voué à la diversion, ce qui fait à la fois, inextricablement, sa grandeur et sa misère. Ployable en tout sens, comme un roseau, il dispose, jusque dans la relation qu’il entretient avec sa propre machine corporelle, d’une mobilité, d’une plasticité, qui constitue, en même temps qu’une faiblesse, une richesse à exploiter. Chez Pascal, le thème l’inconstance est foncièrement ambigu : au départ, il indique que l’homme est constitutionnellement voué au changement, ce qui est sa croix ; mais il suggère aussi, en même temps que sa disposition au changement qui rend son existence incertaine, sa capacité de cultiver à son profit cette mobilité, et à terme, si on peut dire, de changer le changement, de devenir autre tout en restant le même, ce qui est définitivement exclu dans le cas des animaux.

Quelle forme devra prendre cette action sur le changement ou ce devenir du changement dans le changement ? Celle d’une maîtrise de l’esprit sur le corps, qui lui permette d’en conduire les mouvements à son gré ? Si cette option était retenue, l’issue de l’opération serait inévitablement l’échec : il faut que l’esprit se résigne à admettre qu’il ne peut sortir que vaincu d’un affrontement dont la base serait le rapport de forces, ce qui l’entraînerait sur un autre terrain que celui où ses armes, qui relèvent d’un tout autre ordre, sont efficaces. C’est pourquoi ne reste comme issue à l’esprit, qui témoigne de la grandeur de l’homme, mais est aussi la cause de sa misère, que la ruse : il faut qu’il se démette de ses ambitions propres, tout au moins provisoirement, et qu’il abandonne à la Machine, c’est-à-dire en l’espèce à la coutume qui, par le biais de l’habitude, incorpore ses allures dans le corps, la responsabilité de l’incliner et de l’entraîner dans le bon sens. Confier au seul esprit le soin d’approcher la vérité, c’est se condamner à ne jamais pouvoir s’approprier celle-ci de manière suivie, mais à n’en arracher que d’impalpables éclats, aussitôt dissipés ou échappés. Il faut donc se soumettre en conscience à la loi du corps, à laquelle il n’est de toutes façons pas possible de se soustraire :

« Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir Dieu ; c’est-à-dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux qui n’a pas voulu se soumettre à Dieu soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est être superstitieux ; ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe. » (944/250)

Joindre l’extérieur à l’intérieur, « faire croire nos deux pièces », de manière à limiter les excès de leurs fonctionnements respectifs, excès inévitables s’ils étaient assurés isolément, c’est la seule tactique sur la réussite de laquelle il est raisonnable de parier, tout en sachant que ce pari est incapable d’apporter une absolue certitude, un succès garanti, car le salut ne relève en dernière instance que de la grâce de Dieu, c’est-à-dire d’une décision qui ne dépend et ne peut être connue que de lui, puisqu’il est seul à voir les dessous du jeu.

On comprend alors le cheminement tortueux par lequel Pascal est amené à reconnaître la nécessité d’une influence du corps sur l’esprit, et le profit pouvant être tiré de cette influence qui n’est pas fatalement pernicieuse. C’est que, à son point de vue, la singularité de l’homme tient au fait qu’en celui-ci esprit et corps, inextricablement mêlés, ne peuvent jamais être complètement séparés, au contraire de ce que s’était figuré Descartes lorsqu’il avait prescrit à l’intelligence d’oublier provisoirement, durant le temps de la méditation, qu’elle était un esprit uni à un corps, et de se refermer complètement sur son intérieur, en coupant tout rapport avec ce qui lui est extérieur, et en particulier avec les données de la sensibilité. De là la nécessité pour l’esprit, jusque dans ses opérations les plus abstraites qui relèvent de la spéculation pure, de ne jamais oublier qu’il est condamné à l’ambiguïté, du fait qu’il subsiste et agit toujours dans la proximité du corps, ce qui, lui ôtant à jamais la perspective de n’exister que sous sa propre loi, et de décider par lui-même de ce qu’il veut et de ce qu’il peut, lui offre en même temps un espoir, fort mince à la vérité, d’échapper à sa propre errance, en se plaçant à l’écoute et à l’école de la machine corporelle, de manière à en faire, en le détournant de sa destination immédiate, un instrument manipulable en vue de son propre perfectionnement.

Pascal a-t-il été préparé aux considérations autour du thème de la Machine qui figurent dans les Pensées par les tentatives auxquelles il s’était consacré antérieurement, et sans doute dans un tout autre état d’esprit, en vue de la conception et de la fabrication de sa « machine arithmétique », qui a retenu l’attention de nombre de ses contemporains éminents, qu’il s’agisse de savants comme Mersenne, Roberval, Descartes et Huygens, plus tard Leibniz, ou de grands personnages comme le Chancelier Séguier, le Prince de Condé et la reine Christine de Suède, entre autres ? Y a-t-il un lien entre son travail sur l’objet on ne peut plus matériel et tangible qu’est la « Pascaline », dont quelques exemplaires sont aujourd’hui encore conservés dans des collections et dans des musées, et l’application ultérieure de la métaphore mécanique au problème théorique et pratique que pose l’union de l’âme et du corps ? Il est raisonnable de se le demander, ce qui conduit à examiner les conditions propres à ce travail, qui l’a occupé durant plusieurs années, à partir de 1640, moment où son père Etienne Pascal, nommé commissaire de l’impôt en Haute-Normandie par le chancelier Séguier auprès duquel il avait été auparavant en disgrâce, s’installe à Rouen avec ses enfants, et dont l’ultime témoignage est, en 1652, alors que Pascal, après la mort de son père, est installé à Paris, l’envoi à la reine Christine d’un exemplaire de cette machine accompagné d’une lettre dans laquelle est préfigurée la théorie des ordres (ordre de la chair, ordre de l’esprit, ordre de la charité) qui tiendra une place importante dans la doctrine ébauchée par les Pensées.

Dans la « Vie de monsieur Pascal par Madame Périer sa sœur », l’invention de la machine à calculer est ainsi présentée :

« Ce fut en ce temps-là (en 1642-1643) et à l’âge de dix-neuf ans qu’il inventa cette machine d’arithmétique, par laquelle non seulement on fait toutes sortes d’opérations sans plume et sans jetons, mais on les fait même sans savoir aucune règle d’arithmétique et avec une sûreté infaillible. Cet ouvrage a été considéré comme une chose nouvelle de la nature, d’avoir réduit en machine une science qui réside tout entière dans l’esprit, et d’avoir trouvé les moyens d’y faire toutes les opérations avec une entière certitude sans avoir besoin de raisonnement. Ce travail le fatigua beaucoup, non pas pour la pensée ni pour les mouvements qu’il trouva sans peine, mais pour faire comprendre aux ouvriers toutes ces choses, de sorte qu’il fut deux ans à la mettre dans la perfection où elle est présentement. »

Pascal a donc eu à résoudre deux problèmes de nature assez différente. D’une part il s’est demandé, sans doute sur une suggestion de son père qu’il secondait dans ces tâches, comment parvenir à mécaniser des opérations comptables telles qu’elles se faisaient auparavant, assistées par des jeux d’écriture et par des manipulations de jetons, avec tous les risques d’erreur que cela impliquait, dont les conséquences pouvaient être fort graves puisqu’il s’agissait, durant une période où l’administration des finances publiques connaissait une extension considérable, de répartir l’impôt dans une Province qui, au moment où les Pascal s’y installèrent, venait d’être agitée par des troubles liés précisément à cette question ; ce problème était donc lui-même à l’articulation du théorique et du politique, comme le souligne justement C. Meurillon dans une étude sur « Le Chancelier, les nu-pieds et la machine » :

« L’argent des tailles est transmué par Pascal en un médium entre un en deçà scientifique constitué par les bases arithmétiques de la machine et un au-delà politique et éthique, concrétisé dans les implications de la répartition de l’impôt. L’additionneuse fournit en effet le moyen par lequel un impôt pesant peut, par la grâce d’un calcul juste sur une base équitable, favoriser la pacification d’une province. Dans le traitement de l’argent, se rejoignent ainsi une exigence arithmétique de justesse et une exigence morale de justice : il faut que les calculs soient doublement justes. » (in Les Pascal à Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 2001, p. 100)

D’autre part, il s’est personnellement impliqué dans la fabrication de la machine dont il avait eu l’idée, tâche qui mettait en jeu des compétences techniques et nécessitait l’assistance d’artisans ou d’ouvriers exercés dans le maniement de la lime et du marteau ; lorsque, en 1645, étant venu à bout des difficultés que comportait ce travail, il a envoyé au chancelier Séguier qui s’était intéressé à son projet et lui avait accordé un Privilège extraordinaire lui assurant l’exclusivité, non seulement pour le prototype qu’il avait mis au point mais pour toute entreprise en vue de mécaniser le calcul, un exemplaire de l’instrument qu’il était parvenu à réaliser (celui-ci est actuellement conservé au Musée du CNAM), il a assorti cet envoi d’une Lettre dédicatoire et d’un « Avis nécessaire à ceux qui auront curiosité de voir la machine d’arithmétique et de s’en servir », véritable prospectus publicitaire de lancement de son invention en vue de sa commercialisation, dans lequel il donne lui-même de précieuses indications sur les difficultés qu’il a eu à surmonter avant de parvenir à la réalisation finale de son projet :

« La forme de l’instrument, en l’état où il est à présent, n’est pas le premier effet de l’imagination que j’ai eue sur ce sujet. J’avais commencé l’exécution de mon projet par une machine très différente de celle-ci en sa matière et en sa forme, laquelle (bien qu’en état de satisfaire à plusieurs) ne me donna pas pourtant la satisfaction entière ; ce qui fit qu’en la corrigeant peu à peu j’en fis insensiblement une seconde, en laquelle rencontrant encore des inconvénients que je ne pus souffrir, pour y apporter remède, j’en composai une troisième qui va par ressorts et qui est très simple en sa construction. C’est celle de laquelle je me suis servi plusieurs fois, au vu et au su d’une infinité de personnes, et qui est encore en état de servir autant que jamais ; et toutefois, en la perfectionnant toujours, je trouvai des raisons de la changer et enfin, reconnaissant dans toutes où de la difficulté d’agir ou de la rudesse aux mouvements, ou de la disposition à se corrompre trop facilement par le temps ou par le transport, j’ai pris la patience de faire jusqu’à cinquante modèles, tous différents, les uns en bois, les autres d’ivoire et d’ébène, et les autres de cuivre, avant d’être venu à l’accomplissement de la machine que maintenant je fais paraître. »

Pascal a donc eu, outre le projet général de mécaniser les calculs qui appelait des solutions appropriées, le souci de réaliser un instrument pratique, de maniement aisé pour ses utilisateurs, se prêtant à être transporté, répondant donc, comme il l’explique dans le texte de l’Avis nécessaire, à des exigences de simplicité, de facilité, de commodité et de solidité, et il n’a pas ménagé sa peine et son temps pour parvenir à un résultat satisfaisant à cet égard. Dans les faits, son entreprise, qui l’a rendu aussitôt célèbre, n’a cependant connu qu’un demi-succès, en raison du coût élevé de fabrication de l’objet, qui en a limité la diffusion, et l’a condamné à être surtout conservé et contemplé, comme un objet d’art et non comme un objet d’usage, dans des cabinets de curiosité, au lieu d’être, comme Pascal l’avait prévu, employé efficacement par des commerçants ou des administrateurs en vue du service on ne peut plus concret auquel il l’avait destiné.

De ceci se dégage une première conséquence : Pascal n’a pas eu seulement, en savant, l’idée théorique d’une machine fonctionnant, si on peut dire, dans l’abstrait, ou sur le papier, comme les machines volantes dessinées par Léonard de Vinci ; mais, en même temps qu’il poursuivait le travail de réflexion nécessaire à la mise au point et au perfectionnement d’une telle idée, il s’est préoccupé, en véritable ingénieur et entrepreneur, de sa réalisation concrète, qui répondait à des objectifs pratiques bien précis, ce qui l’a conduit, comme il l’explique longuement dans l’Avis nécessaire, à affronter des difficultés qui n’avaient rien de théorique, comme celles liées à la collaboration avec des hommes de l’art ignorants des problèmes généraux de l’arithmétique, et plus concrètement encore celles liées aux risques de contrefaçons qui, en la dénaturant, portaient atteinte à la qualité de son invention. La machine qui est le résultat de ses efforts n’a rien d’idéal, mais elle est incarnée dans un corps matériel dont tous les organes ont été fabriqués et ajustés avec le plus grand soin, au prix de toute une suite de rectifications : et si, aujourd’hui encore, elle éveille intérêt et admiration, c’est précisément à ce titre, en tant qu’idée qui, au terme d’un processus d’élaboration difficultueux, a fini par prendre corps grâce aux efforts personnels de son concepteur et inventeur.

En même temps, cette machine, qui calcule toute seule, en traitant, donc en transformant de l’information au lieu de simplement restituer celle-ci à l’identique, comme le faisaient par exemple les mécanismes d’horlogerie précédemment connus, reproduit certaines opérations mentales, en les projetant en extériorité, comme le faisait d’ailleurs déjà pour une part la main qui inscrit des calculs ou qui dispose des jetons, de manière, c’est cela qui est neuf, à ce que ces opérations, entièrement exécutées par les organes de la machine, c’est-à-dire essentiellement un ensemble de roues à griffes s’entraînant les unes les autres, se fassent de manière automatique, sans requérir l’intervention de l’attention ou de la mémoire de l’opérateur, et donc sans risque d’erreur, infailliblement. Les principales erreurs dans les calculs comptables compliqués dont Pascal avait eu à s’occuper lorsqu’il travaillait aux côtés de son père avaient leur cause dans le problème posé par la retenue : et le dispositif le plus ingénieux que comportait la Pascaline, le sautoir, dont l’action était réglée par l’entraînement de la pesanteur, qui permettait de relier entre eux par une transmission en cascade les mouvements des différentes roues des unités, des dizaines, des centaines, etc., permettait justement de résoudre cette difficulté. C’est par là que la machine peut être présentée comme un « secours » pour l’esprit à la place duquel elle travaille.

Faut-il en conclure que des fonctions mentales mettant en jeu la réflexion et le jugement ont été purement et simplement transférées à des mécanismes qui se meuvent d’après des lois purement matérielles ? Il semble bien que les contemporains de Pascal aient vu les choses ainsi, comme en témoigne le passage de la vie de Pascal par sa sœur Gilberte précédemment cité. C’est aussi dans cet esprit qu’un étonnant passage du prologue de l’Entretien avec Monsieur de Saci, rédigé après la mort de Pascal par Fontaine, relate l’invention de la machine à calculer :

« On sait qu’il semblait animer le cuivre et donner de l’esprit à l’airain. Il faisait que de petites roues sans raison, où étaient sur chacune les dix premiers chiffres, rendaient raison au personnes les plus raisonnables, et il faisait en quelque sorte parler les machines muettes, pour résoudre en jouant les difficultés des nombres qui arrêtaient les plus savants : ce qui lui coûta tant d’application et d’effort d’esprit que, pour monter cette machine au point où tout le monde l’admirait, et que j’ai vue de mes yeux, il en eut lui-même la tête démontée pendant plus de trois ans. »

Le curieux jeu de mots sur lequel s’achève ce passage fait penser à une sorte de conte fantastique à la Hoffmann, dont le héros, un inventeur inspiré et quelque peu dément, se livrerait à un échange démoniaque, et démonterait son propre cerveau pour en faire passer intégralement la constitution dans les mécanismes de sa machine qui en seraient la reproduction ou la projection. Plus sérieusement, le texte de Fontaine signale la particularité de la Pascaline qui a le plus étonné sur le moment : à savoir qu’elle permettait de compter à ceux mêmes qui ne savaient point compter, donnant ainsi de la science à des ignorants, sous la seule condition cependant qu’ils apprennent à s’en servir.

Car la machine à calculer n’est pas en réalité un automate au sens propre du terme : elle requiert au minimum l’intervention d’un opérateur qui sache en manipuler les commandes, pour y injecter les données du problème à résoudre en tournant à l’aide d’un stylet les roues de l’inscripteur, dont les mouvements, communiqués par une série d’engrenages à l’intérieur de l’appareil, c’est-à-dire dans sa partie non visible sur laquelle l’utilisateur ne peut intervenir, finissent par entraîner les tambours du viseur où se lisent les résultats de l’opération, addition ou soustraction suivant la manière dont a été placée la règle glissante qui fait apparaître sous forme de série croissante ou décroissante les chiffres inscrits sur les tambours. Il faut donc bien faire la distinction entre ce qui se passe au dehors, sur la face supérieure du boîtier de la machine qui est la partie de celle-ci à laquelle son utilisateur a directement accès, et qui en constitue en quelque sorte le tableau de bord, et ce qui se passe au dedans, sous le capot, dans le ventre de l’appareil où, par leur logique propre telle qu’elle a été initiée par le constructeur, jouent ses rouages internes. Et il faut donc aussi distinguer deux types de compétences : celle dont relève l’emploi ou le maniement de la machine, et celle qui suppose la connaissance de son fonctionnement, ces deux compétences étant en principe indépendantes l’une de l’autre, l’une étant réservée à l’utilisateur et l’autre à l’inventeur. A cet égard, le texte de l’Avis nécessaire présente une particularité qui mérite de retenir l’attention : Pascal commence par s’y excuser de ne pas exposer « selon la méthode des géomètres » le détail de son invention, c’est-à-dire de ne pas « représenter par figures les dimensions, la disposition et le rapport de toutes les pièces et comment chacune doit être placée pour composer l’instrument et mettre son mouvement en sa perfection », ce qui serait, dit-il, fastidieux ; et, de fait, c’est seulement dans un texte bien postérieur (daté de 1659, l’année précédant la mort de Pascal), resté d’ailleurs sur le moment confidentiel, une lettre de Belair à Huygens, que seront pour la première fois dévoilés à l’aide de schémas détaillés les mécanismes internes de la Pascaline, qui ne seront véritablement exposés au regard de tous que dans le cinquième volume de planches de l’Encyclopédie publié près d’un siècle plus tard.

On ne s’étonne pas que Pascal ait cherché à tenir caché le secret de son invention, ce qui était la condition pour qu’il conserve l’exclusivité de sa diffusion telle qu’elle lui avait été garantie par le Privilège consenti par le chancelier Séguier. Mais, du même coup, l’objet qu’il lançait dans le commerce y apparaissait paré d’une auréole de mystère, sous la forme d’une boîte fermée en bois, à l’intérieur de laquelle se passaient des choses, des déplacements de roues mécaniques, qui échappaient à une vue claire au double sens de la perception et de la compréhension, ceci étant d’ailleurs la condition pour que ces déplacements, placés hors d’atteinte de celui qui manipule l’appareil, produisent infailliblement le résultat escompté en effectuant par eux-mêmes des calculs dans lesquels l’esprit n’avait plus à intervenir. Ceci peut faire penser au dispositif de la « boîte noire » tel qu’il se retrouve dans les artéfacts intelligents ou censés intelligents que l’on construit aujourd’hui : une chose est de prendre connaissance des résultats de leur fonctionnement, qui peuvent se lire à la sortie de la boîte, une autre est de prendre connaissance du cheminement mécanique complexe accompli à l’intérieur de la boîte qui a rendu possible l’obtention de ces résultats. Et c’est pourquoi on peut raisonnablement se demander si, les effets du fonctionnement de ces machines pouvant être tenus pour équivalents à l’arrivée à ceux que produirait un travail de l’esprit, ils sont obtenus de la même manière que celle dont l’esprit procède, ce qui constitue le problème de fond posé par l’intelligence artificielle, problème que posait déjà, sous une forme évidemment beaucoup plus simple, la machine de Pascal : celle-ci fait à la place de l’esprit certaines opérations, mais elle les fait sans penser, sans esprit, ce qui est la condition pour qu’elle les fasse de façon infailliblement juste ; autrement dit, c’est précisément parce qu’elle ne pense pas, mais se contente de faire tourner ses roues, que la machine ne risque pas de se tromper. Nous commençons alors à mieux comprendre ce qui, aux yeux de Pascal, distingue l’esprit d’une machine : à savoir que le premier, précisément, est faillible, alors que la seconde ne l’est pas, sous réserve bien sûr qu’elle fonctionne correctement, qu’on sache s’en servir et qu’elle ne tombe pas en panne, conditions bien connues de ceux qui, aujourd’hui, essaient tant bien que mal de se servir d’un ordinateur dont ils sont le plus souvent incapables de maîtriser en totalité le fonctionnement, fonctionnement dont, par ailleurs, ils ignorent généralement le principe.

Et c’est ici que nous retrouvons un thème fondamental de l’apologétique des Pensées, à savoir celui de la faillibilité constitutive de l’esprit humain, qui place celui-ci au rouet de la misère et de la grandeur, contradiction qui le crucifie et à laquelle il lui est impossible d’échapper. On sait que Pascal a placé la question du salut sous la caution d’un pari, qui est en premier lieu un calcul, un calcul pour lequel il est vital de ne pas se tromper. Mais il est clair que ce calcul, dont les enjeux sont existentiels, échappe aux capacités d’une machine, parce que seul peut l’effectuer un esprit qui a pris conscience de la nécessité dans laquelle il se trouve de travailler pour l’incertain, et a su en tirer toutes les conséquences : ce calcul tire sa valeur salvatrice du fait que son résultat ne peut être obtenu infailliblement, mais requiert qu’on y engage sa vie entière, en prenant le risque de tout perdre. Il y a donc dans l’esprit que la Machine « incline » quelque chose qui le sépare définitivement de la machine qui « secourt » l’esprit : au premier fait constitutionnellement défaut, du moins lorsqu’il a été démis de sa première condition, l’exactitude dont la seconde est dotée artificiellement par l’ingéniosité de son constructeur, qui en a mis au point le dispositif de telle manière qu’il ne puisse effectuer d’autres opérations que celles pour lesquelles, sans possibilité d’écart, il a été programmé. Cette faillibilité propre à l’esprit est celle du jugement, c’est-à-dire, selon la définition qu’en donne Descartes, de l’instance dont dépend la coordination des activités de l’entendement et de la volonté. La machine peut donner l’impression qu’elle ressemble à un entendement, dont elle effectue à sa place certaines opérations ; mais il est exclu qu’elle puisse s’apparenter à la volonté : la machine qui calcule intelligemment le fait justement parce qu’elle obéit à des impulsions involontaires dont la maîtrise lui échappe complètement, ce qui, répétons le, est la condition de l’exactitude de son fonctionnement.

Dans le texte des Pensées ne se trouve qu’un seul fragment qui fasse allusion explicitement à l’invention de la Pascaline :

« La machine d’arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux ; mais elle ne fait rien qui puisse faire dire qu’elle a de la volonté comme les animaux. » (761/340)

Ce passage est déroutant parce qu’il remet apparemment en cause la théorie des animaux-machines sur laquelle reposait la doctrine de l’abêtissement telle que nous l’avons précédemment reconstituée. C’est sans doute parce que Pascal, si, pour des raisons de commodité, il reprend à son compte cette théorie qui a intéressé ses amis de Port-Royal et obtenu leur créance, ne le fait qu’en maintenant personnellement à son égard une « pensée de derrière », qui affecte son adhésion d’une certaine dose de relativité, sur fond de méfiance : dans son esprit, elle ne peut être moins inutile, incommode et incertaine que tous les autres aspects du mécanisme cartésien, avec sa vaine prétention à expliquer la Nature en totalité, et à percer définitivement le mystère des deux infinis, ce dont l’esprit humain est bien incapable. Qu’est-ce qui justifie que les animaux, tout en étant peut-être fabriqués comme des machines, ce qui est d’ailleurs aussi le cas du corps humain, ne soient pas néanmoins tout à fait des machines? C’est qu’on peut, à tort ou à raison, imputer certains de leurs comportements à l’initiative d’une volonté, qui en grève la rectitude d’une certaine marge d’incertitude et de faillibilité, comme c’est le cas du corps humain qui n’agit qu’accompagné par l’esprit, ce qui justifie qu’on ne puisse jamais lui faire tout à fait confiance, de même que l’esprit ne fonctionne de son côté que dans la proximité du corps, ce qui, parallèlement, justifie qu’on ne puisse jamais non plus lui faire tout à fait confiance. Jamais l’esprit uni au corps n’aura la force, la puissance, de la machine, force et puissance purement matérielles qui sont d’ailleurs spécialisées dans l’accomplissement de certaines fonctions, à l’exclusion d’autres : mais, comme nous l’avons vu, il peut aussi retourner sa faiblesse, son impuissance, en force, pour autant qu’il sache exploiter l’union qui le lie au corps d’une manière qui satisfasse ses intérêts profonds, en manipulant le corps comme il le ferait d’une machine, qui lui sert à contenir le jeu des passions. Toute l’astuce du raisonnement qui est ici à l’œuvre se trouve dans l’emploi du « comme » : le corps, n’étant pas une machine comme les autre, est comme une machine, sans en être une, tout en l’étant, sans l’être. Et une machine comme la machine arithmétique est de son côté, non comme un corps, mais comme un esprit, puisqu’elle produit les mêmes effets que l’esprit qui calcule, dont elle imite le fonctionnement, sans cependant fonctionner, du moins tout à fait, de la même façon, ce qui laisse à l’esprit toute liberté à l’égard de ce fonctionnement qu’il manipule comme il le ferait d’un instrument à sa main : si la machine est comme l’esprit, ou, inversement, si l’esprit est comme la machine, c’est que la machine n’est pas l’esprit et l’esprit n’est pas la machine, le « comme » creusant entre eux une distance impossible à supprimer complètement.

Pour conclure, proposons, à titre de contre-exemple, quelques rapides remarques au sujet de la notion d’automate spirituel telle qu’elle se retrouve chez Spinoza et chez Leibniz, qui, elle aussi, exploite la métaphore de la machine en vue de faire comprendre la nature et le mode de fonctionnement de l’esprit. Que signifie-t-elle au juste ? Que l’esprit agit entièrement d’après ses propres lois, en enchaînant ses productions, les idées, selon des mécanismes expressifs ou causaux, sans que puissent interférer avec ces enchaînements des incitations ou des impulsions relevant d’un autre ordre : l’esprit lui-même est partie prenante à ces enchaînements à l’intérieur desquels sa place est déterminée, de telle manière qu’il ne peut s’en extraire, pour autant qu’il est, selon Spinoza, soumis à un principe de raison nécessaire, et, selon Leibniz, à un principe de raison suffisante, qui, en même temps qu’ils lient entre elles ses opérations, le lient lui-même à ses opérations. De ce point de vue, il peut être considéré comme étant à sa manière infaillible : selon Spinoza, toutes les idées sont vraies en Dieu, même les fausses ; et selon Leibniz, l’harmonie préétablie coordonne entre elles les opérations de tous les esprits comme s’il s’agissait de mouvements d’horloges bien accordées et strictement remontées à la même heure. La position défendue par Pascal va complètement à l’opposé : à son point de vue, la pensée, qui est comme une montre déréglée, n’a pas d’ordre propre, et elle est essentiellement faillible ; et c’est pourquoi elle entretient avec la machine et ses mécanismes des rapports de connivence associant proximité et distance, rapports équivoques, qui tirent précisément leur éventuelle efficacité de leur caractère équivoque. L’esprit, dans sa seconde condition postérieure à la chute, est définitivement compromis avec le corps : et c’est dans ce contexte, en tenant compte des conditions restreignantes qui le caractérisent, qu’il peut espérer tirer quelque perfectionnement de l’utilisation de machines, qui régulent, en partie du moins, et sans garantie, son fonctionnement.


Antisémitisme/France: "Les juifs, ils ont tout, même Coca-Cola" (Will massive Muslim immigration definitely mark the end of "happy like a Jew in France"?)

23 août, 2012
Heureux comme Dieu en France. Traduction de l’expression allemande, à l’origine yiddish, wie Gott in Frankreich leben qui implique que dans un pays tôt déchristianisé, Dieu n’aurait d’autre souci que de profiter de la vie sans avoir à se soucier de ses ouailles. Wiktionnaire
Ils ont tout, c’est connu. Vous êtes passé par le centre-ville de Metz ? Toutes les bijouteries appartiennent aux juifs. On le sait, c’est tout. Vous n’avez qu’à lire les noms israéliens sur les enseignes. Vous avez regardé une ancienne carte de la Palestine et une d’aujourd’hui ? Ils ont tout colonisé. Maintenant c’est les bijouteries. Ils sont partout, sauf en Chine parce que c’est communiste. Tous les gouvernements sont juifs, même François Hollande. Le monde est dirigé par les francs-maçons et les francs-maçons sont tous juifs. Ce qui est certain c’est que l’argent injecté par les francs-maçons est donné à Israël. Sur le site des Illuminatis, le plus surveillé du monde, tout est écrit. (…) On se renseigne mais on ne trouve pas ces infos à la télévision parce qu’elle appartient aux juifs aussi. Si Patrick Poivre d’Arvor a été jeté de TF1 alors que tout le monde l’aimait bien, c’est parce qu’il a été critique envers Nicolas Sarkozy, qui est juif… (…)  Mais nous n’avons pas de potes juifs. Pourquoi ils viendraient ici ? Ils habitent tous dans des petits pavillons dans le centre, vers Queuleu. Ils ne naissent pas pauvres. Ici, pour eux, c’est un zoo, c’est pire que l’Irak. Peut-être que si j’habitais dans le centre, j’aurais des amis juifs, mais je ne crois pas, je n’ai pas envie. J’ai une haine profonde. Pour moi, c’est la pire des races. Je vous le dis du fond du cœur, mais je ne suis pas raciste, c’est un sentiment. Faut voir ce qu’ils font aux Palestiniens, les massacres et tout. Mais bon, on ne va pas dire que tous les juifs sont des monstres. Pourquoi vouloir réunir les juifs et les musulmans ? Tout ça c’est politique. Cela ne va rien changer. C’est en Palestine qu’il faut aller, pas en France. Karim
Ce sont les cerveaux du monde. Tous les tableaux qui sont exposés au centre Pompidou appartiennent à des juifs. A Metz, tous les avocats et les procureurs sont juifs. Ils sont tous hauts placés et ils ne nous laisseront jamais monter dans la société. "Ils ont aussi Coca-Cola. Regardez une bouteille de Coca-Cola, quand on met le logo à l’envers on peut lire : "Non à Allah, non au prophète". C’est pour cela que les arabes ont inventé le "Mecca-cola". Au McDo c’est pareil. Pour chaque menu acheté, un euro est reversé à l’armée israélienne. Les juifs, ils ont même coincé les Saoudiens. Ils ont inventé les voitures électriques pour éviter d’acheter leur pétrole. C’est connu. On se renseigne. (…) Si Mohamed Merah n’avait pas été tué par le Raid, le Mossad s’en serait chargé. Il serait venu avec des avions privés. Ali
En fait, tout est écrit dans le Coran. Le châtiment des juifs, c’est l’enfer. L’histoire de Moïse est belle. Dieu lui a fait faire des miracles. Il a coupé la mer en deux pour qu’il puisse la traverser. Mais après tous ces miracles, les juifs ont préféré adorer un veau d’or. C’est à cause de cela que ce peuple est maudit par Dieu. Je parle avec mon père de ces choses-là. Parce que parmi les autres musulmans, il y a des sectes, des barbus qui peuvent t’envoyer te faire exploser je ne sais où. Alors je mets des remparts avec eux. Je suis fragile d’esprit, je préfère parler de ça avec ma famille, elle m’apporte l’islam qui me fait du bien. Djamal
Je suis d’une génération pour qui l’antisémitisme était mort avec la Shoah. Je n’avais pas pensé qu’il reviendrait d’ailleurs. La première fois, c’était en 1998 dans une classe de 5e. Lorsqu’on a abordé le chapitre sur l’islam, une gamine a râlé : "On ne fait que quatre heures sur l’Islam, alors que l’année dernière, on a fait les Hébreux pendant au moins dix heures ! De toute façon, moi j’aime pas les juifs." Je suis tombé des nues. Ce n’était que le début. Au tournant des années 2000, deux évènements ont libéré la parole : le 11 septembre et la seconde Intifada. Je me souviens précisément du 12 septembre 2001. La plupart de mes élèves étaient atterrés, mais l’un d’eux avait déjà une explication "complotiste" : "Il n’y avait pas un juif hier dans les tours, c’est eux qui l’ont fait." Pour une minorité, c’était "bien fait pour les Américains et pour les juifs". Presque toujours, ces propos viennent d’enfants issus de l’immigration et se réclamant de l’Islam. (…) En salle des profs, quand je soulevais le problème, on me parlait du malaise social et de la politique israélienne, quand on ne me prenait pas pour un réac de droite. Le déni est ce qui m’a le plus choqué. (…) On m’a dit que j’inventais, que je dramatisais, que je manipulais mes élèves pour leur faire dire des horreurs. Au motif qu’elle est au côté des opprimés, la gauche n’a pas voulu voir le problème. Ça a été une claque pour moi, que mes amis politiques ne réagissent pas. Ceux qui s’étaient levés sur Carpentras sont restés assis et muets. Pour eux, ces jeunes sont des victimes sociales et ne peuvent donc pas être antisémites. Comme si l’on ne pouvait être les deux à la fois. Et puis, j’ai l’impression que pour certains, l’idée que des juifs sont victimes est lassante. Du genre : "C’est bon, ils ont déjà la Shoah, de quoi se plaignent-ils encore ?" Avec la minute de silence après la tuerie de Mohamed Merah dans une école juive, les choses ont changé. Combien de jeunes ont refusé de respecter cette cérémonie, au motif qu’on n’en fait "pas autant pour les enfants palestiniens" ? Beaucoup de profs en Seine-Saint-Denis, et plus seulement les profs d’histoire dans le huis clos de leurs classes, ont découvert cet antisémitisme. (…) Ces enfants sont les premiers à dire "le racisme c’est pas bien", mais ils ont une vision communautariste de la société. Pour eux il y a d’un côté les "Français", c’est à dire les blancs et les juifs, et de l’autre, eux. Quand un garçon me dit "les racistes du PSG c’est que des juifs !", il est dans un degré de confusion tel que l’incantation morale n’a aucun poids. Il entend probablement toute la journée que les juifs sont riches, puissants, racistes et tirent sur des enfants palestiniens, alors que Ben Laden et Merah sont des héros. Iannis Roder (professeur d’histoire-géographie, Saint-Denis)
The Toulouse massacre did not bring French anti-Semitism to a halt. It actually increased. (…) The immediate reason for Jewish pessimism in France (…) may be the Toulouse massacre last March: the murder in cold blood of three Jewish children and a Jewish teacher by Mohamed Merah, a Muslim terrorist, on their school’s premises. This crime, instead of instilling more compassion and understanding towards the Jewish community, has actually generated more anti-Jewish violence and hate talk, as if Merah was not seen as a vile thug but rather as a model by parts of the population. There were no less than six cases of aggravated assault on Jewish youths or rabbis in France from March 26 to July 5, including one case in Toulouse again. According to the Representative Council of French Jewish Organizations (CRIF), anti-Semitic incidents of all sorts have increased by 53% compared to the same period last year. (…) The connection between Muslim immigration — or Muslim-influenced Third World immigration — and the rise of a new anti-Semitism is a fact all over Europe. Muslims come from countries (or are culturally attuned to countries) where unreconstructed, Nazi-style Jew-bashing dominates. They are impervious to the ethical debate about the Holocaust and the rejection of anti-Jewish stereotypes that were gradually incorporated into the European political discourse and consciousness in the second half of the 20th century (to the point that lessons on the Holocaust are frequently dropped from the curriculum at schools with a plurality or a majority of Muslim pupils), and are more likely than non-Muslims to engage in assaults, attacks, or harassment practices directed at Jews. Moreover, Muslim anti-Semitism reactivates in many places a dormant, but by no means extinct, non-Muslim European anti-Semitism. Once Muslims are unopposed, or at least unprosecuted, when they challenge the historical veracity of the Holocaust or when they refer to the The Protocols of the Elders of Zion as an authentic document, a growing number of non-Muslims feel free to do the same. (…) Muslim immigration is nurturing European anti-Semitism in more surprising ways as well. One unintended and ironic consequence of European Islam’s demographic growth is that Jews are frequently amalgamated with Muslims. Many people use a widespread concern about a growing influence of Islam in Europe as a way to hurt Jews as well, or to hit them first. (…)  to wrest Europe or any historically Christian part of the world from Christianity; recognizes the supremacy of state law over religious law in non-ritual matters; and sees Western democracy — a polity based on the rule of law — as the most legitimate political system. But Europeans are not culturally equipped to understand such nuances or to keep them in mind (far less than the Americans, who are more religious-minded, more conversant in Biblical matters, and more familiar with the Jewish way of life). (…) And what usually originates as a reaction against difficulties linked to radical brands of Islam quickly evolves into a primarily anti-Jewish business. (…) Earlier this year in France, during the last months of the conservative Sarkozy administration, a debate about the rapidly growing halal meat industry led to attacks against the kosher meat industry as well, complete with uncomely remarks about “old-fashioned rituals” by then-Prime Minister François Fillon. While Fillon subsequently “clarified” his views, the Sarkozy administration upheld its support for some kind of “tagging” of “ritually slaughtered meat,” a European Union-promoted practice that would prompt commercial boycott of such food and thus make it financially unaffordable for most prospective buyers. Since kosher meat regulations are much stricter than halal meat regulations, religious Jews would be more hurt at the end of the day than religious Muslims. (…) In Germany, a rare case of malpractice by a German Muslim doctor in a Muslim circumcision led a court in Cologne to ban circumcision on children all over Germany on June 19, on the quite extravagant grounds that only legal adults may decide on issues irreversibly affecting their body, except for purely medical reasons. Which is tantamount, in the considered issue, to denying parents the right to pass their religion to their children. Conservative Chancellor Angela Merkel immediately filled a bill to make religious circumcision legal in Germany, and it was passed on July 19 by the Bundestag (somehow, German conservatives are nowadays more genuinely conservative than, say, their French counterparts). But according to a YouGov poll for the DPA news agency released at about the same moment, 45% of Germans support the ban, while only 42% oppose it. In an even more ominous instance, Judaism has been singled out in a protracted intellectual debate in France since early June, as the fountainhead, past and present, of totalitarianism and political violence and thus as a more dangerous religion than radical Islam. (…) The second half of the 20th century was a golden age for French Jews, both in terms of numbers (from 250,000 souls in 1945 to 700,000 in 1970 due to population transfers and natural growth) and in terms of religious and cultural revival. There was only one shadow: the French government’s anti-Israel switch engineered by Charles de Gaulle in 1966, in part as a consequence of a more global anti-American switch. The 21st century may however be a much darker age. After a first wave of anti-Jewish violence in the early 2000s, some Jews left for Israel or North America. Emigration never really ceased since then, and may soon reach much more important proportions. Michel Gurfinkiel

L’immigration massive de musulmans finira-t-elle par définitivement refermer la page du "heureux comme un juif en France"?

Alors que cinq mois après l’infâme tuerie de Toulouse, la déclassification partielle du dossier Mohamed Mérah semble contredire de plus en plus la thèse de l’ancien patron de la DCRI, Bernard Squarcini, d’un loup solitaire autoradicalisé en prison au profit de celle du membre d"une véritable  "mouvance salafiste radicale toulousaine" et "d’une fratrie d’islamo-délinquants" aux contacts multinationaux, autrement dit  l’arrivée d’une "nouvelle génération d’islamistes toulousains" …

Et qu’entre multiplication des incidents et agressions comme des graffitis ou tags à sa gloire, les mois qui ont suivi son équipée sanglante (sept victimes dont trois dans une école confessionnelle juive) continuent de démontrer la complaisance que semble encore susciter le djihadiste toulousain dans au moins une partie de la communauté et notamment de la jeunesse musulmane …

Retour, avec un dossier du mois dernier du Nouvel Observateur, sur ce nouvel antisémitisme dans lequel semble s’installer durablement la France (ou plus largement l’Europe) comme la violence qui en résulte et que doivent subir au quotidien de plus en plus de nos concitoyens d’origine juive …

Mais aussi plus inquiétant, alimenté par le flot continu d’antisionisme diffusé quotidiennement par nos médias et l’internet (mais nos intellectuels ne sont pas en reste) et sous-tendant tout cela …

L’incroyable degré de confusion mentale, comme le rappellent un professeur d’histoire de Saint-Denis ainsi que l’éditorialiste Michel Gurfinkiel, dans lequel semblent vivre, sans hélas exclure le reste de la population en général, nombre des membres de ces nouvelles générations d’immigrés d’origine musulmane …

"Les juifs, ils ont tout, même Coca-Cola"

04-07-2012

Sarah Diffalah

REPORTAGE – A écouter parler Karim, Djamal et Ali, l’hégémonie de la communauté juive sur le monde serait incontestable…

Nouvel Observateur

Devant le centre Petit Bois de Borny, un quartier à trois kilomètres de Metz, il y a Karim, 23 ans, Ali, 29 ans, et Djamal, 21 ans. Ils sont une dizaine à s’activer autour de leurs voitures pour installer un drapeau espagnol sur un capot : ce sont des supporters de la Roja, l’équipe de foot espagnole. Interrogés sur la communauté juive, ils n’éludent aucune question. Au contraire. Le flot de préjugés est incessant, le débit rapide, le ton emporté, parfois railleur. Des juifs, ils n’en côtoient pourtant pas, mais les certitudes sont enracinées, à chaque fois appuyées par des exemples aussi imaginaires que précis.

Lobby juif, théories du complot, conflit israélo-palestinien… Tout se mêle, en boucle, maladroitement, confusément. Pour eux l’hégémonie de la communauté juive sur le monde est incontestable. Extraits de la conversation.

- Karim : Ils ont tout, c’est connu. Vous êtes passé par le centre-ville de Metz ? Toutes les bijouteries appartiennent aux juifs. On le sait, c’est tout. Vous n’avez qu’à lire les noms israéliens sur les enseignes. Vous avez regardé une ancienne carte de la Palestine et une d’aujourd’hui ? Ils ont tout colonisé. Maintenant c’est les bijouteries. Ils sont partout, sauf en Chine parce que c’est communiste. Tous les gouvernements sont juifs, même François Hollande. Le monde est dirigé par les francs-maçons et les francs-maçons sont tous juifs. Ce qui est certain c’est que l’argent injecté par les francs-maçons est donné à Israël. Sur le site des Illuminatis, le plus surveillé du monde, tout est écrit.

- Ali : Oui, c’est vrai. Ce sont les cerveaux du monde. Tous les tableaux qui sont exposés au centre Pompidou appartiennent à des juifs. A Metz, tous les avocats et les procureurs sont juifs. Ils sont tous hauts placés et ils ne nous laisseront jamais monter dans la société. "Ils ont aussi Coca-Cola. Regardez une bouteille de Coca-Cola, quand on met le logo à l’envers on peut lire : "Non à Allah, non au prophète". C’est pour cela que les arabes ont inventé le "Mecca-cola". Au McDo c’est pareil. Pour chaque menu acheté, un euro est reversé à l’armée israélienne. Les juifs, ils ont même coincé les Saoudiens. Ils ont inventé les voitures électriques pour éviter d’acheter leur pétrole. C’est connu. On se renseigne.

- Karim : On se renseigne mais on ne trouve pas ces infos à la télévision parce qu’elle appartient aux juifs aussi. Si Patrick Poivre d’Arvor a été jeté de TF1 alors que tout le monde l’aimait bien, c’est parce qu’il a été critique envers Nicolas Sarkozy, qui est juif…

- Ali : Si Mohamed Merah n’avait pas été tué par le Raid, le Mossad s’en serait chargé. Il serait venu avec des avions privés.

- Djamal : En fait, tout est écrit dans le Coran. Le châtiment des juifs, c’est l’enfer. L’histoire de Moïse est belle. Dieu lui a fait faire des miracles. Il a coupé la mer en deux pour qu’il puisse la traverser. Mais après tous ces miracles, les juifs ont préféré adorer un veau d’or. C’est à cause de cela que ce peuple est maudit par Dieu. Je parle avec mon père de ces choses-là. Parce que parmi les autres musulmans, il y a des sectes, des barbus qui peuvent t’envoyer te faire exploser je ne sais où. Alors je mets des remparts avec eux. Je suis fragile d’esprit, je préfère parler de ça avec ma famille, elle m’apporte l’islam qui me fait du bien.

- Ali : Ici, il y a des salafistes, des "chameaux", ce sont des musulmans mais ils ont le cœur noir.

- Djamal : Les juifs devraient dire pardon à Dieu l’unique. Quel dieu ? Je ne sais même pas ce que c’est le judaïsme. Il faudrait leur demander.

- Karim : Mais nous n’avons pas de potes juifs. Pourquoi ils viendraient ici ? Ils habitent tous dans des petits pavillons dans le centre, vers Queuleu. Ils ne naissent pas pauvres. Ici, pour eux, c’est un zoo, c’est pire que l’Irak. Peut-être que si j’habitais dans le centre, j’aurais des amis juifs, mais je ne crois pas, je n’ai pas envie. J’ai une haine profonde. Pour moi, c’est la pire des races. Je vous le dis du fond du cœur, mais je ne suis pas raciste, c’est un sentiment. Faut voir ce qu’ils font aux Palestiniens, les massacres et tout. Mais bon, on ne va pas dire que tous les juifs sont des monstres. Pourquoi vouloir réunir les juifs et les musulmans ? Tout ça c’est politique. Cela ne va rien changer. C’est en Palestine qu’il faut aller, pas en France.

- Ali : Mais s’il y a des gens qui veulent engager le dialogue entre musulmans et juifs, c’est pour calmer les tensions. Dans les autres grandes villes, c’est pire. C’est vrai que certains Arabes foutent la merde, ils nous salissent. Nous, on n’ira jamais agresser des juifs. J’ai rien contre eux en fait, c’est contre les sionistes. J’ai déménagé il y a sept ans, mon voisin est un juif, mais je ne parle pas de cela avec lui. Ils nous boycottent. Dans le centre-ville, il y a une boîte tenue par une personne de la communauté juive, et bien elle ne veut pas d’Arabes dans son club. C’est comme ça.

- Karim : A Borny, il n’y a pas de juifs. C’est très bien comme ça, il n’y a pas de problème.

Voir aussi:

Le jour où une élève m’a dit : "Moi, j’aime pas les juifs"

05-07-2012

Iannis Roder

prof d’histoire-géo

Iannis Roder est professeur d’histoire-géographie à Saint-Denis. Les réflexions antisémites, il en entend régulièrement dans les salles de classe et s’interroge : comment expliquer un tel phénomène ? Le Nouvel Observateur publie cette semaine un dossier spécial "Antisémitisme : ce qu’on ne veut pas dire" (édition du 5 juillet), où vous pouvez retrouver ce témoignage.

Édité par Maxime Bellec Auteur parrainé par Isabelle Monnin

Je suis d’une génération pour qui l’antisémitisme était mort avec la Shoah. Je n’avais pas pensé qu’il reviendrait d’ailleurs.

"Il n’y avait pas un juif hier dans les tours"

La première fois, c’était en 1998 dans une classe de 5e. Lorsqu’on a abordé le chapitre sur l’islam, une gamine a râlé : "On ne fait que quatre heures sur l’Islam, alors que l’année dernière, on a fait les Hébreux pendant au moins dix heures ! De toute façon, moi j’aime pas les juifs."

Je suis tombé des nues. Ce n’était que le début. Au tournant des années 2000, deux évènements ont libéré la parole : le 11 septembre et la seconde Intifada. Je me souviens précisément du 12 septembre 2001. La plupart de mes élèves étaient atterrés, mais l’un d’eux avait déjà une explication "complotiste" : "Il n’y avait pas un juif hier dans les tours, c’est eux qui l’ont fait." Pour une minorité, c’était "bien fait pour les Américains et pour les juifs".

Presque toujours, ces propos viennent d’enfants issus de l’immigration et se réclamant de l’Islam. En 2002, un garçon m’a expliqué que "Hitler aurait fait un bon musulman". Cela fait dix ans que je sais que c’est là, latent chez certains. Dès qu’on évoque la Shoah ou qu’ils comprennent qu’un des personnages est juif, ça sort.

Par exemple, cette année, Ousmane, 15 ans, alors que je parlais de Léon Blum : "Il est juif, qu’il crève !" Comme ça, direct. Je l’ai envoyé chez le proviseur qui a convoqué sa mère. Elle a pleuré et décidé de le changer d’établissement. Plus tard, des copains d’Ousmane m’ont rapporté ses propos : "Roder, il s’est énervé pour rien, un truc de fou." Il ne voyait pas le mal.

Pourquoi nie-t-on cette réalité dramatique ?

En salle des profs, quand je soulevais le problème, on me parlait du malaise social et de la politique israélienne, quand on ne me prenait pas pour un réac de droite. Le déni est ce qui m’a le plus choqué.

Avant, dans les années 80, au moindre soupçon d’antisémitisme, l’indignation était immédiate. Je me souviens de la manifestation après la profanation du cimetière juif de Carpentras, en 1990, tout le monde était dans la rue. Là, personne, rien.

On m’a dit que j’inventais, que je dramatisais, que je manipulais mes élèves pour leur faire dire des horreurs. Au motif qu’elle est au côté des opprimés, la gauche n’a pas voulu voir le problème. Ça a été une claque pour moi, que mes amis politiques ne réagissent pas. Ceux qui s’étaient levés sur Carpentras sont restés assis et muets. Pour eux, ces jeunes sont des victimes sociales et ne peuvent donc pas être antisémites. Comme si l’on ne pouvait être les deux à la fois.

Et puis, j’ai l’impression que pour certains, l’idée que des juifs sont victimes est lassante. Du genre : "C’est bon, ils ont déjà la Shoah, de quoi se plaignent-ils encore ?"

Avec la minute de silence après la tuerie de Mohamed Merah dans une école juive, les choses ont changé. Combien de jeunes ont refusé de respecter cette cérémonie, au motif qu’on n’en fait "pas autant pour les enfants palestiniens" ?

Beaucoup de profs en Seine-Saint-Denis, et plus seulement les profs d’histoire dans le huis clos de leurs classes, ont découvert cet antisémitisme. Désormais, j’ai le sentiment que la communauté scolaire sait, et peut commencer à se demander comment lutter contre ces préjugés.

Que faire contre ce fléau ?

Ces enfants sont les premiers à dire "le racisme c’est pas bien", mais ils ont une vision communautariste de la société. Pour eux il y a d’un côté les "Français", c’est à dire les blancs et les juifs, et de l’autre, eux. Quand un garçon me dit "les racistes du PSG c’est que des juifs !", il est dans un degré de confusion tel que l’incantation morale n’a aucun poids. Il entend probablement toute la journée que les juifs sont riches, puissants, racistes et tirent sur des enfants palestiniens, alors que Ben Laden et Merah sont des héros.

Voir encore:

Voyage au bout du nouvel antisémitisme

Isabelle Monnin

le Nouvel observateur

03-07-2012

Un jeune juif a été roué de coups dans un train entre Toulouse et Lyon. Dans la France de 2012, ils sont de plus en plus nombreux à subir cette violence au quotidien. L’enquête du "Nouvel Observateur".

C’est une goutte. Le 11 juin à Paris, Elie M., 12 ans, a dit à ses parents qu’il faudrait changer de nom : au collège on l’avait traité de "sale juif". Le 30 avril à Marseille, deux jeunes garçons ont été interpellés dans la rue : "Nous, on est pour la Palestine, on n’aime pas les juifs, on va tous vous tuer, on va tous vous exterminer, sales juifs que vous êtes." Puis ils se sont fait casser la gueule. Le 8 juin à Sarcelles, un adolescent a été insulté par trois jeunes : "Ferme ta gueule, sale juif." Il s’est défendu ; l’un d’eux l’a tenu au cou pendant que les deux autres le frappaient. Ça ne fait pas de bruit, une goutte, on ne l’entend que si on tend l’oreille.

Le 26 mars à Paris, un enfant de 11 ans portant tsitsits, ces franges traditionnelles, a pris des coups de poing au visage à quelques mètres de son école. "Sale juif", a dit son agresseur. Le même jour à Rillieux-la-Pape, dans le Rhône, en rentrant de la synagogue, un rabbin a été insulté par une bande de gamins de 12 ans environ. Ils lui ont jeté des pierres.

"J’aime pas les juifs, c’est comme ça"

Quatre jours plus tôt, Mohamed Merah avait été abattu par la police à l’issue d’une équipée sanglante dans laquelle il avait tué sept personnes dont trois enfants juifs et un rabbin dans une école confessionnelle. Chaque fois c’est pareil : on pense que l’horreur d’un crime éteindra les mauvais instincts. Mais l’émotion, pour être générale, n’est jamais unanime. Au contraire. Le djihadiste toulousain est devenu un genre de héros pour une petite minorité. Des tags à sa gloire, un peu partout, ont fleuri. Lors de la minute de silence imposée dans toutes les écoles en hommage aux victimes de l’école Ozar Hatorah, de nombreux incidents ont été répertoriés.

A Caussade, dans le Tarn-et-Garonne, une collégienne a dit : "Pour les juifs, je m’en fiche, mais s’il y a des Arabes, on peut le faire. J’aime pas les juifs, c’est comme ça." Convoqués, ses parents l’ont soutenue : "Vous ne faites rien pour les Palestiniens." A Marseille, une famille a été prise à partie par un doctorant en physique de 24 ans. Fils d’une universitaire et d’un ingénieur, il voulait "parler de la Palestine" avec le père de famille et lui a cassé la mâchoire. "J’ai vu à sa tête qu’il était sioniste", a expliqué à ses juges celui pour qui Mohamed Merah était un "résistant". Il a été condamné à un an ferme.

"Un climat"

Une goutte dans un océan d’actualité. Une de plus. On aimerait l’oublier, la laisser tomber puis sécher dans son coin, la dédaigner. Mais elle revient toujours, avec une régularité de métronome. La France n’en a pas fini avec l’antisémitisme.

Bien sûr, les juifs n’ont pas le monopole de la crainte. Ils ne sont pas la seule communauté à souffrir d’agressions de toute sorte. Ils ont moins de soucis que d’autres pour trouver un logement ou un travail. Mais s’ils portent une kippa, ils ne peuvent plus se promener sans peur dans certains quartiers. Des rabbins se font chahuter, on leur pique leur chapeau en passant, quand on ne les insulte pas. Les jours de shabbat, où les plus pratiquants des juifs sont les plus visibles et aussi les plus vulnérables (se déplaçant à pied et sans téléphone portable, pour respecter le dogme), les incidents se multiplient.

Dans certains quartiers populaires des régions parisienne, marseillaise ou lyonnaise, il y a, comme on dit, "un climat". Pas forcément une tension. Mais "un climat", malsain. Une vieille femme, vivant depuis toujours dans son immeuble à Marseille, trouve un matin la mention "sale juive" sur sa boîte aux lettres. Romy H., à Cannes, se demande si sa voisine, qui râle sans cesse contre ses "odeurs de cuisine" et trouve que la mezouzah qu’elle a mise au seuil de sa porte conformément à sa tradition religieuse dégrade les parties communes, n’a pas "un problème avec les juifs".

La plupart des incidents ne vont pas jusqu’à la violence et ne se terminent pas dans le sang comme début juin à Villeurbanne lorsque trois juifs ont été attaqués par une bande. Ce jour-là, l’un d’eux a été frappé à la tête avec un marteau. En général, il n’y a même pas de quoi porter plainte : à quoi bon prendre le risque de représailles pour si peu ?

Grand défouloir

C’est obsédant, une goutte. Ca peut rendre fou. Le récit de ce nouvel antisémitisme, diffusé à la vitesse du clic, va plus vite que le cheval au galop du shtetl d’antan. Les médias sont accusés d’être les amis des Arabes et donc, par paresseuse et injuste translation, forcément antisémites. Dans les boîtes mail, les listes de diffusion, mayonnaise anxiogène, font tourner en boucle les incidents, les amplifient.

De l’autre côté, le Net charrie son torrent de haine loin de tous ces médias (les mêmes) accusés immanquablement d’être dans la main du "lobby juif". Les modérateurs des sites internet le savent bien, qui doivent bloquer l’accès aux commentaires dès qu’il se passe quelque chose au Proche-Orient : la Toile est le grand défouloir des haines. Cette hypersensibilité se double parfois d’une maladresse, voire d’une tendance paranoïaque à faire de tout acte contre un juif une preuve indiscutable de l’antisémitisme rampant.

Le nombre d’acte antisémites flambe

Pour désamorcer les critiques en exagération, le Conseil représentatif des Institutions juives de France (Crif ) s’est doté en 2003 d’un outil de comptabilisation des actes antisémites validés par le ministère de l’intérieur. Le Service de Protection de la Communauté juive (SPCJ), enregistre et centralise toutes les plaintes.

Dans l’obs : Antisémitisme, ce qu’on ne veut pas dire, par Laurent Joffrin

En 2011, 389 actes ou menaces ont été recensés, contre 466 en 2010. Ce qui fait dire à Ariel Goldmann, vice-président du Crif et porte-parole du SPCJ, que "depuis dix ans on est systématiquement à plus de 300 actes par an". Depuis le début de l’année 2012, et surtout depuis l’affaire Merah en mars, les chiffres flambent : fin mai, déjà 268 actes répertoriés, dont 78 actions violentes (dégradations, violences sur personne) et 190 menaces et actes d’intimidation (tracts, tags, injures).

La majorité des signalements se situent à Paris, en Ile-de-France, en banlieue lyonnaise et à Marseille. "L’antisémitisme d’extrême droite est plus organisé, selon le service juridique de la Ligue internationale contre le Racisme et l’Antisémitisme (Licra). Celui des banlieues semble plus spontané, non prémédité : ils se promènent, ils voient une kippa, ils se lâchent…" Comme si les uns disaient tout haut ce que d’autres pensent tout bas.

Un antisémitisme souvent le fait de jeunes se disant musulmans

Ca revient toujours sur le lieu de son crime, une goutte. Eternellement par le même chemin. Si l’antisémitisme aujourd’hui est souvent le fait de jeunes issus du Maghreb ou d’Afrique noire et se disant musulmans, il n’est pas éloigné de l’antisémitisme occidental, si banal et florissant dans les années 1930. S’y ajoute la mélasse politico-religieuse transposée du confit israélo-palestinien et de l’antiaméricanisme. Mis à l’envers, le logo de Coca-Cola voudrait dire : "Pas d’Allah, pas de Mecque" en arabe. "On m’a même expliqué très sérieusement que lorsqu’on débouche une bouteille de Coca, on entend le mot "juif" !" sourit un professeur.

Ainsi, comme un démon increvable, l’antisémitisme renaît toujours, crachant les mêmes clichés (le-juif-est-riche-puissant-solidaire), grimaçant la même haine (éradiquons-le-juif), mélangeant sa mauvaise bouillie (le-juif-tue-les-Palestiniens). Pour Nicole Yardeni, du Crif de Midi-Pyrénées, ces jeunes perpétuent un antisémitisme très virulent dans le monde arabe, que les juifs issus d’Afrique du Nord ont connu autrefois et que les jeunes Arabes de France ont dans leurs mémoires. Le cliché du juif et de l’argent est plutôt fort dans le monde chrétien. Dans le monde arabe, on assimilerait plutôt le juif à la femme, c’est-à-dire à l’inférieur."

Le 14 mai, dans le métro parisien, Roger O. a été agressé par un homme noir qui lui a dit : "Salope, tapette, tu es juif : tu as vu comment tu es habillé ?"

Qui est juif ? Qui est musulman ?

Des clichés, Isabelle Wekstein, avocate de confession juive, en a entendu depuis qu’elle fréquente les établissements scolaires avec Mohamed Ulad, un réalisateur d’origine marocaine. L’idée de départ est simple : demander aux élèves lequel des deux est juif, lequel est musulman. Un garçon, s’adressant à Mohamed Ulad :

- "Vous, monsieur, à 100%, vous êtes juif . A cause de votre coupe de cheveux."

Combien y a-t-il de juifs en France, d’après vous ? demandent-ils ensuite aux adolescents.

- "Au moins 30 millions, répond une fille, mais ils se cachent, on ne le sait pas."

Se souviennent-ils d’Ilan Halimi, ce jeune juif supplicié par le "gang des barbares" de Youssouf Fofana ?

- "Oui, c’était un Israélien qui a été tué parce qu’il avait de l’argent, les juifs sont riches. S’il aurait [sic] été juif, Fofana serait pas parti en prison à vie, les juifs s’en sortent mieux que les Noirs et les Arabes."

"Il y a quelques années, l’antisémitisme de ces jeunes se référait a u confit israélo-palestinien, dit Isabelle Wekstein. Aujourd’hui, il ressemble de plus en plus à celui des années 1930." Pour le président de la Licra, Alain Jakubowicz, "la ‘dieudonnisation’ des esprits qui gagne dans les banlieues n’est pas moins dangereuse que la lepénisation dont elle est le complément d’objet direct".

La tentation du repli

C’est destructeur, une goutte. "Le grand trauma de la communauté juive reste la vague d’antisémitisme des années 2000-2002 dans les banlieues, analyse l’historien Tal Bruttmann. Une partie de la communauté s’est sentie abandonnée par le gouvernement Jospin et a basculé à droite. Elle reproche à la gauche de ne pas se détacher de cette idée bien-pensante selon laquelle une minorité ne pourrait pas elle-même se montrer raciste. Or c’est bien le cas, et c’est vrai dans les deux sens : la hausse de cet antisémitisme-là conforte le racisme et l’islamophobie d’un certain nombre de juifs."

Depuis dix ans, le nombre d’enfants quittant l’école publique pour des écoles juives ne cesse d’augmenter. Ils sont 30.000 aujourd’hui (sur une communauté globale estimée à 600.000 juifs), repliés derrière les murs protégés de ces établissements. "Les gens se demandent s’ils doivent rester", assure Sammy Ghozlan, responsable du Bureau national de Vigilance contre l’Antisémitisme. Des jeunes s’inventent un avenir ailleurs, aux Etats-Unis, les plus anciens se disent qu’ils pourraient aller vivre en Israël. D’autres s’alarment d’une montée des tensions : "On ne sait plus comment tenir nos jeunes qui chaque samedi se font insulter en boîte de nuit, dit Michèle Teboul, responsable du Crif Marseille Provence. Notre équipe de foot ne peut plus participer aux compétitions, ça tournait chaque fois au pugilat. Mais nous ne pouvons pas les priver de tout."

A Toulouse, les jeunes ont un numéro de téléphone où appeler pour obtenir de l’aide : des amis arrivent alors en scooter, "pour faire nombre". Ariel Goldmann veut nuancer :

On vit très bien son judaïsme en France, mais il y a des endroits où c’est plus difficile. Ces endroits sont difficiles pour tout le monde, nous ne prétendons pas en être les seules victimes."

Toujours la crainte d’en faire trop et d’alimenter cette idée ancrée qu’il n’y en a que pour les juifs. Alors beaucoup se taisent, effacent le graffiti sur la devanture du magasin casher, réparent la mezouzah dix fois dégradée, ne veulent pas faire de vagues.

"L’un d’eux l’a poignardé à plusieurs reprises"

David, lui, est corse. Il y a deux ans, il était avec un de ses amis sur un banc, dans un square du 13e arrondissement de Paris, quand une dizaine de jeunes gens les ont pris à partie. "Soudain l’un d’eux a crié : ‘Sale juif’. Je pense qu’il avait vu l’étoile de David autour du cou de mon ami. Ca a été comme un top départ. Ils l’ont roué de coups de pied et de poing et l’un d’eux l’a poignardé à plusieurs reprises dans le bras. Ils disaient : ‘On va te saigner, sale juif’. Avant cela, comme beaucoup de gens, je pouvais penser que les juifs sont dans la victimisation, qu’ils exagèrent. Depuis cela, je sais que l’antisémitisme existe. Ils l’auraient tué si je ne les avais pas finalement fait fuir. Juste parce qu’il est juif. Ils ont été arrêtés, ils avaient entre 15 et 17 ans."

A Marseille, on raconte l’histoire de cette vieille dame de 83 ans. Cambriolée, elle a vu son voleur revenir après son forfait. "Il a dû voir sa mezouzah en sortant", souffle Michèle Teboul. Alors, il l’a violée. "Ne me fais pas ça, je suis tunisienne comme toi", suppliait la dame. "Tu n’es pas tunisienne, tu es juive", lui aurait dit le violeur. Confondu par son ADN, il a été arrêté. Il a 15 ans. C’est monstrueux, une goutte.

Voir enfin:

French Jews/ No Future

 The Toulouse massacre did not bring French anti-Semitism to a halt. It actually increased.

 Michel Gurfinkiel

 August 12, 2012

“Any time young people approach me in order to get married, I ask them various questions about their future. Eighty percent of them say they do not envision any future in France.” This is what one rabbi in Paris told me last week. I heard similar statements from other French rabbis and lay Jewish leaders: “We have a feeling the words are on the wall now,” one leader in the Lyons area confided to me. “It is not just our situation in this country deteriorating; it is also that the process is much quicker than expected.”

Even the chief rabbi of France, Gilles Bernheim, may be sharing that view now. A philosopher (holding a prestigious French agrégation degree in philosophy), a graduate of the French Rabbinical School in Paris, and a former student at some of the most orthodox yeshivoth (Talmudic academies) in Jerusalem, Bernheim was until recently very eager to reconcile traditional Judaism with Europe’s “open society.” He has just devoted a book to France as a nation and how Jews can contribute to France’s public debates (N’oublions Pas De Penser La France), and in 2008, the year he was elected chief rabbi, he coauthored a book on Judeo-Christian dialogue (Le Rabbin et le Cardinal) with Cardinal Philippe Barbarin.

Despite all that, Bernheim suddenly warned Jewish leaders a few weeks ago about a growing “rejection” of Jews and Judaism in France, something he linked to the global passing of “Judeo-Christian values” in French society as a whole.

The immediate reason for Jewish pessimism in France and for Bernheim’s change of heart may be the Toulouse massacre last March: the murder in cold blood of three Jewish children and a Jewish teacher by Mohamed Merah, a Muslim terrorist, on their school’s premises. This crime, instead of instilling more compassion and understanding towards the Jewish community, has actually generated more anti-Jewish violence and hate talk, as if Merah was not seen as a vile thug but rather as a model by parts of the population.

There were no less than six cases of aggravated assault on Jewish youths or rabbis in France from March 26 to July 5, including one case in Toulouse again. According to the Representative Council of French Jewish Organizations (CRIF), anti-Semitic incidents of all sorts have increased by 53% compared to the same period last year.

President François Hollande and Minister of the the Interior Manuel Valls must be credited for taking the present anti-Semitic crisis seriously, a noted departure from the ambivalent attitude of the last socialist administration of Prime Minister Lionel Jospin ten years ago. On July 22 — on the seventieth anniversary of the “grande raffle” (“great round-up”) of Jews by the Vichy government police in 1942 — Hollande drew a parallel between the Toulouse massacre and the deportation and mass murder of Jewish children during the Holocaust. As for Valls, he not only repeatedly acknowledged that “there was an upsurge of anti-Semitism in France,” but on July 8 went so far as to stigmatize the “most stupid, most dangerous new anti-Semitism” brooding among “young and not-so-young people” in the “neighborhoods” (a code word for Muslim enclaves). Quite a bold statement, since the Socialist party and the Left at large primarily derive their present electoral edge in France from the Muslim vote. Valls and his staff may also have inspired several no-nonsense reports on anti-Semitism that were recently published in the liberal, pro-socialist press.

The connection between Muslim immigration — or Muslim-influenced Third World immigration — and the rise of a new anti-Semitism is a fact all over Europe. Muslims come from countries (or are culturally attuned to countries) where unreconstructed, Nazi-style Jew-bashing dominates. They are impervious to the ethical debate about the Holocaust and the rejection of anti-Jewish stereotypes that were gradually incorporated into the European political discourse and consciousness in the second half of the 20th century (to the point that lessons on the Holocaust are frequently dropped from the curriculum at schools with a plurality or a majority of Muslim pupils), and are more likely than non-Muslims to engage in assaults, attacks, or harassment practices directed at Jews. Moreover, Muslim anti-Semitism reactivates in many places a dormant, but by no means extinct, non-Muslim European anti-Semitism. Once Muslims are unopposed, or at least unprosecuted, when they challenge the historical veracity of the Holocaust or when they refer to the The Protocols of the Elders of Zion as an authentic document, a growing number of non-Muslims feel free to do the same.

Muslim immigration is nurturing European anti-Semitism in more surprising ways as well. One unintended and ironic consequence of European Islam’s demographic growth is that Jews are frequently amalgamated with Muslims. Many people use a widespread concern about a growing influence of Islam in Europe as a way to hurt Jews as well, or to hit them first.

Clearly, there are outward similarities between Judaism and Islam. Both religions originated in the Near East, and are — as of 2012 — related to Near or Middle East countries. Both use Semitic languages. Both insist on rituals, particularly in terms of gender roles, family life, or food, that do not fit with the current mainstream European way of life

However, differences between Judaism and Islam may outweigh similarities. As far as Near Eastern or Middle Eastern countries are concerned, Muslims turn to Saudi Arabia and Pakistan, the strongholds of anti-Western hatred, while Jews turn to Israel, the super-Western “start-up nation.” In terms of ritual, kosher slaughtering — a quasi-surgical operation — is as remote from halal slaughtering as from secular slaughtering. Jewish circumcision is performed on newborn babies and is much closer to secular prophylactic circumcision (as it is largely practiced in the United States) than to Islamic circumcision, which is performed on boys in their preteens or early teens. And when it comes to relations between politics and religion, there is simply a chasm between the two religions. Judaism (including Orthodox Judaism) is not interested in mass conversion; does not seek to wrest Europe or any historically Christian part of the world from Christianity; recognizes the supremacy of state law over religious law in non-ritual matters; and sees Western democracy — a polity based on the rule of law — as the most legitimate political system.

But Europeans are not culturally equipped to understand such nuances or to keep them in mind (far less than the Americans, who are more religious-minded, more conversant in Biblical matters, and more familiar with the Jewish way of life). Jules Renard, an early 20th century French writer, wrote about his cat: “I keep telling him to hunt mice and let the canaries alone. Very subtle guidelines, I must admit. Even intelligent cats can get wrong on this issue.” And decide that eating canaries is easier and more satisfying than hunting mice. Regarding Judaism and Islam, most Europeans are like Renard’s cat. And what usually originates as a reaction against difficulties linked to radical brands of Islam quickly evolves into a primarily anti-Jewish business.

Earlier this year in France, during the last months of the conservative Sarkozy administration, a debate about the rapidly growing halal meat industry led to attacks against the kosher meat industry as well, complete with uncomely remarks about “old-fashioned rituals” by then-Prime Minister François Fillon. While Fillon subsequently “clarified” his views, the Sarkozy administration upheld its support for some kind of “tagging” of “ritually slaughtered meat,” a European Union-promoted practice that would prompt commercial boycott of such food and thus make it financially unaffordable for most prospective buyers. Since kosher meat regulations are much stricter than halal meat regulations, religious Jews would be more hurt at the end of the day than religious Muslims. The reason why French conservatives were so fond of tagging is that a 2009 poll shows a 72% rejection of “ritual slaughtering” writ large. And Marine Le Pen, the far-right presidential candidate, dwelled on that issue for a while.

In Germany, a rare case of malpractice by a German Muslim doctor in a Muslim circumcision led a court in Cologne to ban circumcision on children all over Germany on June 19, on the quite extravagant grounds that only legal adults may decide on issues irreversibly affecting their body, except for purely medical reasons. Which is tantamount, in the considered issue, to denying parents the right to pass their religion to their children.

Conservative Chancellor Angela Merkel immediately filled a bill to make religious circumcision legal in Germany, and it was passed on July 19 by the Bundestag (somehow, German conservatives are nowadays more genuinely conservative than, say, their French counterparts). But according to a YouGov poll for the DPA news agency released at about the same moment, 45% of Germans support the ban, while only 42% oppose it.

In an even more ominous instance, Judaism has been singled out in a protracted intellectual debate in France since early June, as the fountainhead, past and present, of totalitarianism and political violence and thus as a more dangerous religion than radical Islam.

The charge was made in Le Point, an important right-of-center newsmagazine, by Michel Onfray, a commercially successful dabbling philosopher and a long-time supporter of the radical Left, who himself reviewed and approvingly quoted Who Is God? (Qui est Dieu), an essay by another controversial author, the former diplomat Jean Soler.

In the 1970s Soler, who holds an agrégation degree in Greek and Latin classical studies but was never academically trained in anthropology, Semitics, or Near Eastern history, applied a structuralist approach to the study of Jewish rituals and won some polite applause from French, Israeli, and American scholars. Later on, when structuralism fell out of fashion, he sort of remixed his early work with neo-Marcionite currents in 19th century and early 20th century German and French Biblical criticism which claimed there was no spirituality at all, and indeed no real monotheism, in the Old Testament, a narrowly “tribalist” book. Or that everything spiritual in the Old Testament was a transplant from other cultures, either Pharaonic Egypt or Indo-European Iran.

Very few people in France realize what Soler’s later writing is really about, and that his approach or sources do not fit present academic standards. Even fewer people are aware that the neo-Marcionite hypothesis to which Soler has switched and which Onfray supports exerted a major influence on Nazi anti-Semitism (including the so-called “German Christian” movement) and remained after 1945 a major polemical tool in neo-Nazi or post-Nazi circles. So much so that the media had no qualms engaging for weeks in multifaceted debates and discussions about the Soler/Onfray contentions and thus, for all practical matters, promoted them.

The second half of the 20th century was a golden age for French Jews, both in terms of numbers (from 250,000 souls in 1945 to 700,000 in 1970 due to population transfers and natural growth) and in terms of religious and cultural revival. There was only one shadow: the French government’s anti-Israel switch engineered by Charles de Gaulle in 1966, in part as a consequence of a more global anti-American switch. The 21st century may however be a much darker age. After a first wave of anti-Jewish violence in the early 2000s, some Jews left for Israel or North America. Emigration never really ceased since then, and may soon reach much more important proportions.

Michel Gurfinkiel is the Founder and President of the Jean-Jacques Rousseau Institute, a conservative think-thank in France, and a Shillman/Ginsburg Fellow at Middle East Forum.

© Michel Gurfinkiel & PJMedia, 2012


Affaire Descoings: Le directeur de Sciences Po jouait au jeu du foulard et nous ne le savions pas? (Was Ritchie D victim of a rough-trade encounter that went wrong?)

8 avril, 2012
If we are to believe the Post, this might continue a dangerous trend of one or two presumably younger guys showing up at an older guy’s place for a hookup and then preying on him.If you’re an older man looking for sex on Manhunt, Grindr, Rentboy—especially if you’re looking to hook up with younger guys that could probably overpower you—Queerty urges you to be safe and meet in a public place first. That way, if you decide they’re shady or not worth your time, you can avoid the tragic fate of John Laubach and George Weber. Queerty
Le week-end, il distribue des préservatifs dans les bars et boîtes de nuit, la semaine, il reprend son costume gris [...] Passionné, angoissé, ambitieux, l’homme déborde d’excès. Boulimique, à la fois de travail, d’amour et d’affection, il recherche le regard des autres. Il agit comme si demain était son dernier jour [...] Provocateur, il s’amuse à repousser les limites. Enfermé le jour dans les codes parisiens, il se montre dans l’univers de la nuit. Avide de liberté, il assume sa vie privée. Le Nouvel économiste (07.11.03)
Certains jurent l’avoir vu danser nu comme un vers sur une table, dans une boîte de nuit de Berlin, lors d’un voyage de fin d’études. Un témoin rectifie : "Il faisait chaud. On avait un peu trop bu. Il a dansé torse nu. Ce n’est quand même pas l’enfer" Rien de sulfureux en tout cas pour qui connaît l’ambiance soirées des grandes écoles… Sauf quand on est à Science- Po et que l’homme est conseiller d’Etat. Le Nouvel observateur (07.11.02)
Silhouette longiligne et élégante, regard pénétrant, barbe de trois jours, longs cheveux plaqués en arrière : Richard Descoings cultive un look de dandy romantique qui ne passe jamais inaperçu … Le Parisien (16.11.05)
Où s’arrêtera Richard Descoings, l’irrésistible directeur de Sciences po Paris ? (…) là où les autres réfléchissent, Richard Descoings fonce, et ça marche. (…) Attitude très exceptionnelle dans le monde universitaire, et inattendue de la part de cet énarque, conseiller d’Etat, formé dans la forteresse élitiste qu’est la Montagne-Sainte-Geneviève, à Paris. Mais visiblement Descoings a souffert pour entrer dans le moule du bon élève, et aujourd’hui il ne s’interdit plus rien. Ainsi, il y a deux ans, celui qui n’hésitait pas à déclarer en amphi qu’il était "le premier pédé de sciences po" épouse sa collaboratrice Nadia Marik. Politiquement, c’est un coup de théâtre. Richard Descoings passe pour un homme de gauche : il a commencé sa carrière dans les cabinets de Michel Charasse, puis de Jack Lang. Mais sa femme, elle, est adhérente à l’UMP, où elle a été nommée par Alain Juppé secrétaire nationale chargée de l’enseignement supérieur et de la recherche. Le Point (09.03.06)
A la surprise générale elle l’épouse [Richard Descoings], lui qui n’avait jamais caché son homosexualité. Le Monde (12.01.12)
Je refuse toute paranoïa. C’est possible, mais je préfère être naïf que conjurationniste. Ce que je vois, c’est qu’à un moment donné, on s’est mis à parler sexe, argent et culture générale. On a fait mon outing forcé dans les colonnes du Monde. Je ne vois pas ce que ma prétendue homosexualité a à voir. C’est en plus survenu à l’occasion de mon mariage.Que répondre ? Que je ne suis pas homosexuel ? Non, rien. Lorsque vous n’êtes pas marié, personne n’a le droit de mentionner que vous êtes avec quelqu’un, c’est le secret de la vie privée. Quand je publie mes bans de mariage, on peut dire des horreurs sur ma femme, personne d’une grande compétence, et sur moi. Richard Descoings (Libération, 31. 01.12)
En 2007, il a été décidé que les cadres dirigeants auraient dans leurs salaires une part fixe et une part variable, car c’est la seule possibilité pour faire baisser un salaire en France. Il a aussi été décidé que nous n’aurions pas d’augmentation à l’ancienneté et que nous ne bénéficierions pas des accords d’entreprise. (…) Je gagne 27 000 euros brut, soit 23 000-24 000 net. La part variable peut aller de zéro à un montant pouvant être très élevé et baisser aussi très vite. (…) Je laisse à chacun le soin de juger si, en quinze ans, j’ai fait deux-trois choses qui ont changé l’institution. Avec les organisations syndicales, j’ai mis en place progressivement un 13e mois entre 2009 et 2012. Quelle entité publique ou privée a créé, comme moi, 170 emplois nets depuis 2007, à un moment où, dans l’administration, on ne remplace pas un départ à la retraite sur deux ? Je n’ai pas d’occupation à côté, pas de cabinet d’avocat, je ne fais jamais payer mes conférences. Mon avis d’imposition est la même chose que ma feuille de paie. Je crée de l’emploi, du pouvoir d’achat, je prends des risques… (…) Si l’on compare ma rémunération aux 4 500 euros d’un président d’université, que faut-il penser : qu’ils sont mal payés ou que je le suis trop ? (…) La dotation de l’Etat assure le financement de 85% de la masse salariale. Et rien d’autre. Si on veut flécher des ressources à des dépenses – ce qui ne se fait pas normalement -, 15% ne sont donc pas financés. Autrement dit, les cadres dirigeants ne sont pas rémunérés par l’Etat. (…) Un étudiant peut-il me dire droit dans les yeux que quand il sera cadre dirigeant, il n’espère pas gagner quatre fois plus que dans son premier emploi ? Ensuite, ai-je amélioré sensiblement la qualité des études et l’insertion sur le marché du travail ? Pour la promotion 2010, 33% des diplômés ont été recrutés avant même leur diplôme. De plus, 1 700 boursiers ne paient pas de droits de scolarité et, seul en France, j’ai créé un complément de bourse de 75% du montant de la bourse. (..) Comme mes amis conseillers d’Etat, j’aurais pu partir dans un cabinet comme partenaire et on ne serait pas en train de discuter 25 000 euros. J’ai choisi de rester, sachant que je serai beaucoup moins payé. Richard Descoings
Ce qui m’intrigue dans cette sombre histoire, ce qui me met la puce à l’oreille et ce qui me choque est tout autre : l’annonce du cadavre de Descoings retrouvé nu dans une chambre d’hôtel de New York, avec de l’alcool et des médicaments à proximité, un certain désordre, des témoins qui disent avoir entendu des bribes de conversation, des « garçons » qui lui auraient rendu visite, un ordinateur portable et un téléphone jetés quelques étages plus bas… N’importe quel gay, à l’annonce de ces quelques indices, sait très bien de quoi il en retourne. Même si on peut se tromper, évidemment. Patrick Thévenin
L’écho dans la presse cette semaine est lié au fait qu’une grande partie des journalistes parisiens a étudié sur les bancs de Sciences Po Paris. Cette école n’est plus républicaine au sens propre, selon moi, car elle instaure la connivence entre les futurs acteurs de milieux de pouvoir. Ce que je démontrais dans mon livre Les élites contre la République, Sciences Po et l’ENA (2001). Elle mélange des élèves qui deviendront banquiers, hauts fonctionnaires et journalistes… sans que cela ne pose de problème à personne. Alain Garrigou (professeur de science politique de l’Université de Nanterre)
Regardez, je sais pas moi, j’ai des copains, ils étaient à Sciences Po avec des hommes politiques. Ils ont connu les mêmes filles. Ils ont, bon… L’un devient journaliste, l’autre devient homme politique. Ils vont quoi, arrêter de se voir ? C’est dur aussi. David Pujadas (journaliste à France 2)
Contrairement à des pays où les écoles d’exception sont concurrentes et disséminées, Sciences Po réalise une intégration des élites assez poussée pour constituer une classe dirigeante où responsables politiques, patrons, experts, journalistes, sondeurs se fréquentent, s’entraident – et même s’aiment. Pour que les gens partagent les mêmes visions du monde, on n’a jamais trouvé mieux que de les amener à partager leur jeunesse. Et plus si affinités. Alain Garrigou

Acteurs (Albert Dekker, David Carradine), présentateur de la BBC (Kristian Digby), artistes (Vaughn Bodé),  musiciens (Kevin GilbertMichael Hutchence), politiciens (le ministre argentin Ivan Heyn, le membre du Front national britannique Kristian Etchells) …

Le président de Sciences Po jouait au jeu du foulard et nous ne le savions pas?

Après le patron du FMI et futur président français qui jouait au jeu du "troussage de soubrette d’hôtel" …

Et la récente révélation des mirobolantes rémunérations de son équipe (quelque 500 000 euros annuels pour lui seul: soit plus que nos DSK ou Lagarde à Washington – certes avec les bonus et non déductibles d’impôts -, cinq fois plus qu’un président d’université – ce qui en dit probablement plus long sur l’indigence des conditions de rémunération de ces derniers -, trois fois plus qu’un ministre – il est vrai souvent multi-cumulard -, sans compter l’embauche de sa femme!) …

Alors qu’on venait de nous apprendre, sondage à l’appui (payé par Hot vidéo, s’il vous plait!), que "les électeurs de droite et du centre ont une vie sexuelle "plus stable" et "moins intense" que ceux de gauche ou ceux votant pour les extrêmes …

Retour, derrière les émouvants hommages et l’exemplaire discrétion de nos principaux médias,  sur l’apparent dernier secret de polichinelle de la République  …

Du moins si l’on en croit le site homosexuel Minorités.org et un site britannique  …

Tribune : Descoings, homo pour les puissants, hétéro pour les autres

Richard Descoings – le coming-out à 2 vitesses

Patrick Thévenin

Minorites.org

Rue 89

08/04/2012

J’ai lu pour la première fois le nom de Richard Descoings il y a quelques mois dans une interview de ce dernier dans Libération.

Le directeur de Science-Po, celui dont on raconte qu’il a donné une dimension internationale à l’institution, qu’il l’a ouverte aux minorités, qu’il a su lui donner un twist de modernité quitte à s’attirer les foudres de l’intelligentsia en supprimant l’épreuve de culture générale, répondait plutôt sèchement, et avec la morgue qu’ont les gens, qui comme lui se sentent supérieurs aux autres, à la polémique concernant ses émoluments :

« Quel exemple je ne montre pas ? Le fait que je sois payé comme je le suis est-il une atteinte aux valeurs ? Si je ne faisais rien, si je me battais pour rien, si je n’avais aucun résultat, on pourrait dire que ce n’est pas moral.

Comme mes amis conseillers d’Etat, j’aurais pu partir dans un cabinet comme partenaire, et on ne serait pas en train de discuter 25 000 euros. J’ai choisi de rester, sachant que je serai beaucoup moins payé. »

Le collectif Minorités

L’équipe de notre partenaire Minorités, dont Rue89 reprend régulièrement des textes, scrute le traitement qui est appliqué aux minorités (religieuses, culturelles ou de genre), les discours qui les définissent, les exclusions et discriminations dont elles font l’objet. Engagé pour les droits de ces minorités, leur site décrypte et dénonce les hypocrisies qui entretiennent racisme et homophobie. L’auteur de cet article, Patrick Thevenin, est journaliste, auteur du « Petit Livre rose », recueil de 400 phrases culte sur les homos (Nova éditions).

Qu’importe si le bilan de Descoings à la tête de Science-Po est plutôt positif et si ses anciens élèves la larme à l’œil tiennent mordicus à lui rendre hommage.

Ce qui m’intrigue dans cette sombre histoire, ce qui me met la puce à l’oreille et ce qui me choque est tout autre : l’annonce du cadavre de Descoings retrouvé nu dans une chambre d’hôtel de New York, avec de l’alcool et des médicaments à proximité, un certain désordre, des témoins qui disent avoir entendu des bribes de conversation, des « garçons » qui lui auraient rendu visite, un ordinateur portable et un téléphone jetés quelques étages plus bas…

N’importe quel gay, à l’annonce de ces quelques indices, sait très bien de quoi il en retourne. Même si on peut se tromper, évidemment.

La presse française marche sur des œufs

Bien sûr, comme toujours dans ces cas-là, et l’affaire François-Marie Banier l’a bien prouvé, la presse française s’est bien gardé de dévoiler le principal élément de l’histoire, qui, malgré ce que certains essaient de nous faire croire, a plus que son importance : Richard Descoings était gay.

Il faut avouer que depuis quelques années, celui dont on dit qu’il aurait un jour déclaré en amphi comme une boutade, « Je suis le premier pédé de Science-Po », a redessiné les cartes de son CV. Il s’est marié en 2004 avec sa collaboratrice, Nadia Marik, directrice-adjointe de l’école et mère de deux enfants.

Dans l’article de Libération dont il est question, alors qu’on ne lui pose même pas la question, il déclare, couteau entre les dents :

« Je refuse toute paranoïa. C’est possible, mais je préfère être naïf que conjurationniste. Ce que je vois, c’est qu’à un moment donné, on s’est mis à parler sexe, argent et culture générale. On a fait mon outing forcé dans les colonnes du Monde. Je ne vois pas ce que ma prétendue homosexualité a à voir. C’est en plus survenu à l’occasion de mon mariage.

Que répondre ? Que je ne suis pas homosexuel ? Non, rien. Lorsque vous n’êtes pas marié, personne n’a le droit de mentionner que vous êtes avec quelqu’un, c’est le secret de la vie privée.

Quand je publie mes bans de mariage, on peut dire des horreurs sur ma femme, personne d’une grande compétence, et sur moi. »

Les prétendues horreurs dont Le Monde s’est fait l’écho, excusez-moi, consistaient en ces quelques lignes, lors d’un portrait consacré à Nadia Marik :

« A la surprise générale elle l’épouse [Richard Descoings], lui qui n’avait jamais caché son homosexualité. »

En fait, le seul média à affirmer ouvertement que Richard Descoings était gay, à la suite de son décès, fut un site anglais. Rien d’étonnant : les British sont bien plus à l’aise que nous avec le fait de mettre les mots sur les choses, le communautarisme ne leur a jamais fait peur et le militantisme homosexuel non plus, merci Peter Tatchell…

Pendant ce temps-là, la presse française marchait sur des œufs, il fallait fouiller loin sur le Web pour trouver une trace où Descoings parlait de son homosexualité dans un article (Le Point en 2006). Dans sa nécro, Libé le traitait d’iconoclaste (ah, ah, ah)…

Les principaux sites gay d’information quant à eux, se contentaient de reprendre les dépêches AFP, certainement angoissés par l’idée de donner une image pas très reluisante de l’homosexualité, mais surtout déboussolés par le parcours d’un pédé qui avait roulé plutôt à gauche jusque-là, vivait en couple avec un grand ponte de l’industrie, avant de s’inventer une virginité hétérosexuelle et de fricoter avec Sarkozy…

Des raisonnements ressortis de la naphtaline

Le plus fascinant dans cette nouvelle sordide, c’est que sur les réseaux sociaux, ou dans les commentaires relatifs à l’affaire, les homos eux-mêmes prirent le parti de défendre le droit de Descoings à cacher sa sexualité.

Ce qui, pour un homme à la tête d’une institution censée former les élites de demain, et payé avec nos impôts, a de quoi faire peur.

On se serait cru revenu aux années 80, avec les mêmes raisonnements ressortis de la naphtaline. Ce qui n’était guère étonnant : même surpris la tête dans leur caca, certains homos ont encore le culot de vous expliquer qu’ils ont glissé. On a donc eu droit aux arguments habituels de la dépouille encore fumante, du droit à la vie privée, du choix de ne pas avoir à déclarer sa sexualité, bla bla bla…

Certains osaient même sans ciller, déclarer que l’homosexualité de Descoings n’avait jamais été un mystère. Un ancien élève :

« Je me souviens l’entendre faire des allusions à ça dans des discours en petit comité à l’école. Il était engagé, et plus encore dans les dernières années. Je crois qu’il avait été sur le char de l’école durant une Gay Pride, et si je me souviens bien le journal de Sciences-Po l’avait relayé en référence direct à son homosexualité…

Nous savions aussi qu’il était marié [...], mais il n’y a pas nécessairement contradiction, si ? On peut dire des choses différentes à différentes audiences, certes, mais Descoings n’a jamais été planqué, tout le moins de mon point de vue. »

Gay auprès des puissants, hétéro ailleurs

Désolé les gars de vous décevoir là-dessus, mais oui, il y avait contradiction et non, Richard Descoings n’a jamais vraiment fait son coming-out, du moins de manière publique.

Que les choses soient claires : il présentait toutes les caractéristiques de la pédale planquée. Il était gay avec ses amis proches (ceux qui méritaient de savoir), il s’amusait à faire la folle avec ses étudiants, les soi-disant futures élites de la République, mais il n’était pas gay pour le « gros du peuple » (ceux dont il n’avait rien à foutre en fait).

Comme beaucoup de pédés blancs, friqués, haut placés dans l’ascenseur social, Descoings semblait parfaitement à l’aise avec la notion de coming-out à deux vitesses : « homo for those who know, hétéro for those who don’t need to know » (« homo pour ceux qui savent, hétéro pour ceux qui n’ont pas besoin de savoir »). Gay à la cour des puissants parmi ceux qui décident, straight dans le monde réel, au milieu de ceux qui subissent.

Un coming out élitiste en somme ; comme tout ce que Descoings représentait et défendait si bien…

Comment expliquer alors que l’évocation de ce secret de polichinelle dans les colonnes du Monde ait tellement perturbé Descoings, qui a cru bon dégainer les grands mots de complot, horreur et de outing, lui « le premier pédé de Science-Po » ?

Le choix de rester caché (on ne sait jamais)

Mais surtout comment ne pas être dégoûté par tous ces homos qui croient bon de défendre les gays planqués quand ils sont riches et puissants en se retranchant derrière cette notion bâtarde de vie privée.

Alors qu’on sait très bien qu’il est tellement plus facile d’être ouvertement homosexuel quand on a le trio gagnant : éducation, argent et position sociale ou qu’on gagne plus de 25 000 euros (et je ne compte pas les primes) par mois comme Descoings !

Je me fous de savoir la manière dont Descoings est mort, si les causes sont naturelles ou non, s’il était partouzeur ou pas, si des escorts sont montés dans sa chambre d’hôtel.

Ce qui me terrifie le plus est de constater que les plus fidèles défenseurs de la vie prétendûment privée de Descoings sont eux-mêmes des pédés blancs, bourgeois, friqués, bien installés, qui vont voter à gauche alors que leur manière de se conduire est fondamentalement de droite.

Pas besoin de se pencher beaucoup pour attraper le fond de leur pensée dans la cuvette : tous ces homos qui se disent contre l’outing et pour le respect de la vie privée, ne pensent en fait qu’à leur gueule car dans leur petite tête, finalement ils font l’équation suivante :

« Si un jour, j’étais amené à avoir un poste haut placé, faudrait voir à ce qu’on sache pas trop que j’en suis une (de tapette, of course), on ne sait jamais, ça pourrait me jouer des tours… »

Comme par hasard, au moment même où Descoings n’était plus gay, il se murmure que le grand homme avait des ambitions ministérielles…

Je n’aurai pas aimé être le mec de Descoings

A tous ces gays nombrilistes, qui ont le don de rejeter leur propre violence et leurs contradictions sur les autres, et notamment sur les pédés comme moi qui se posent la question morale de l’entretien de la honte qui pèse sur nous par certains personnages publics, j’ai juste envie de répondre que je n’aurais pas aimé être le mec, voire l’ami, d’un mec comme Richard Descoings.

Que je n’aurais pas souhaité dans une épreuve aussi difficile qu’un deuil que les médias et la famille me présentent comme « un ami très proche ».

C’était ce qu’on disait dans les années 80, quand les pédés crevaient comme des mouches du sida. Qu’on en soit réduit à la même hypocrisie plus de trente ans après me fout la gerbe parce que tous ces mecs sont morts pour rien.

Mais aussi parce que comme le résume, mieux que je ne le ferais, mon amie Amélie Couture :

« Finalement l’attitude de Descoings équivaut à dire au monde, à la société, que les histoires homosexuelles ne comptent pas, que son couple ne comptait pas, que l’amour ne compte pas.

Je ne vois pas la vie privée protégée là-dedans, je vois une vie publique et une carrière protégée. »

Tout pour ma pomme, CQFD !

Voir aussi:

ENQUETE

Sciences Po : le mandat de trop de Richard Descoings ?

Nadia Marik, l’épouse qui « faisait tomber les têtes »

Le Monde

12.01.12

Elle se dit « flattée » mais dément aussitôt : « Non ! Je ne suis pas numéro deux de Sciences Po mais l’un des cinq directeurs adjoints de l’école. » Numéro 2, c’est pourtant ce que disent de nombreuses voix à l’intérieur de l’école à propos de Nadia Marik.

Entrée en 2000 pour s’occuper de la section service public et de la préparation au concours de l’ENA – épreuve qu’elle avait elle-même passée en 1993 par la voie réservée aux salariés du secteur privé -, elle s’est rapidement imposée. Elle a gravi les échelons jusqu’à être nommée en 2002 par Richard Descoings directrice adjointe chargée de la direction de la stratégie et du développement. Deux ans plus tard, à la surprise générale, elle l’épouse, lui qui n’avait jamais caché son homosexualité.

Cette ancienne professionnelle de la communication a notamment travaillé chez RSCG (avant la fusion avec Eurocom). Aujourd’hui, à Sciences Po, c’est « madame argent privé » : elle est chargée de trouver de l’argent par l’intermédiaire de levée de fonds, de mécénats d’entreprise ou encore de dons auprès des anciens de l’école. « Nous avons lancé une campagne de levée de fonds qui se terminera en 2013, explique Nadia Marik. Notre objectif est de lever 100 millions d’euros, dont 25 % auprès de personnes physiques et 75 % auprès d’entreprises. »

Déjà 75 millions d’euros auraient été collectés, dont 65 millions en provenance d’entreprises. Et elle assure que les frais engagés n’excèdent pas 20 % du total des fonds levés. « Elle a été recrutée pour son profil. Elle a un côté entrepreneurial très intéressant pour l’école », explique Jean-Claude Casanova, président de la Fondation nationale des sciences politiques.

Dans les couloirs de Sciences Po, certains apprécient sa forte personnalité et sa franchise. « J’aime son franc-parler et son côté rentre-dedans », reconnaît Philippe Braud, professeur émérite. D’autres soulignent son autoritarisme forcené. « Lorsque j’étais encore à Sciences Po, il y avait une valse des chargés de mission. Nadia faisait tomber les têtes. C’est simple, avec elle, soit vous vous soumettez, soit vous dégagez », se souvient un ex-salarié, parti au milieu des années 2000.

Une autre ancienne, qui, elle aussi, préfère rester anonyme : « Elle ne pourrait pas se comporter ainsi si elle n’était pas la femme de Richard Descoings. » Cette forme de népotisme fait grincer des dents. « Il serait anormal qu’elle soit obligée de démissionner parce qu’elle s’est mariée avec lui, mais c’est clair qu’en terme de gouvernance, ce n’est pas idéal », reconnaît un proche.

Nadia Marik objecte : « Quoi de plus banal qu’un homme et une femme se rencontrent sur leur lieu de travail ? Nous ne sommes pas le premier couple à travailler ensemble ! »

Sur le plan politique, on dit qu’elle lui a ouvert son carnet d’adresses de l’UMP. Elle ne confirme pas. Elle avait été nommée par Alain Juppé secrétaire nationale chargée de l’enseignement supérieur et de la recherche.

N. Bn

Voir également:

Descoings : «Si je trouve que je suis trop payé ? La réponse est non»

Interview Le directeur de Sciences-Po Paris, Richard Descoings, revient sur les polémiques qui l’ont visé : son salaire et la suppression de l’épreuve de culture générale au concours d’entrée.

 Véronique Soulé

 Libération

31 janvier 2012

Richard Descoings, le patron de Sciences-Po Paris, est dans la tourmente. La décision de supprimer, à partir de 2013, l’épreuve de culture générale au concours d’entrée a provoqué une levée de boucliers contre ce qui est perçu comme un mépris de la culture. Les révélations du site Mediapart sur sa rémunération et ses superbonus ont également égratigné l’image d’un homme déjà régulièrement contesté. Il s’explique sur ces questions.

Pourquoi avez-vous décidé de supprimer l’épreuve de culture générale ?

Ce n’est pas moi qui l’ai supprimée. C’est le conseil d’administration de Sciences-Po qui, après trois séances de délibération, a voté pour modifier le contenu du concours. Qu’avons-nous décidé ? Que l’histoire serait la principale discipline où les candidats devront faire la preuve de leurs connaissances et de leur réflexion. La deuxième épreuve obligatoire est, au choix, littérature et philosophie – avec un commentaire de texte -, une épreuve de sciences économiques et sociales – faisant appel à la rigueur et au raisonnement -, ou de mathématiques – les humanités sont scientifiques. Le conseil a aussi baissé le coefficient de l’épreuve de langue et supprimé la note éliminatoire – le quart des candidats chutait dessus. Ensuite, on a systématisé un oral d’admission. Au-delà de la motivation, on va plutôt juger la capacité de discernement. Ce sera un oral de culture au sens large. On a enfin ajouté un oral de langue. Dans les générations actuelles, l’apprentissage passe par la musique et la parole au moins autant que par le lycée et l’écrit. Cela permettra à des jeunes de montrer qu’ils s’expriment bien à l’oral même s’ils sont mauvais à l’écrit.

Le fait que l’épreuve de culture générale soit discriminante socialement n’est pas entré en ligne de compte ?

La raison principale est que nous voulons revenir aux fondamentaux enseignés au lycée. L’épreuve de culture générale avait tout son sens quand on avait 20% de bacheliers qui partageaient des références communes. Aujourd’hui, nous avons besoin de lycéens bien formés dans les disciplines fondamentales. La culture générale n’est pas une discipline. Où est-elle enseignée aujourd’hui? Dans les entreprises de soutien scolaire ou de prépa aux concours, payantes – et là, la question de la diversité se pose. Ces sociétés proposent des manuels et des fiches techniques, 150 sujets de culture générale ou 1 500 citations à apprendre par cœur. La culture générale s’ancre dans les disciplines et se construit tout au long d’une vie. La meilleure façon de l’évaluer est d’en revenir aux fondamentaux. Sinon, le risque est d’avoir l’apparence d’une culture sans avoir lu, sans avoir médité sur la pensée d’un philosophe, sans perspective historique.

Autre sujet de polémique : votre salaire. Vous vous êtes bien répartis, au sein du comité exécutif, 295 000 euros de primes en 2011 ?

D’abord, qui répartit ? Sept membres du conseil d’administration de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), qui constituent la commission des rémunérations. Eux seuls décident. En 2007, il a été décidé que les cadres dirigeants auraient dans leurs salaires une part fixe et une part variable, car c’est la seule possibilité pour faire baisser un salaire en France. Il a aussi été décidé que nous n’aurions pas d’augmentation à l’ancienneté et que nous ne bénéficierions pas des accords d’entreprise. Vous trouvez cela opaque ? Pour moi, c’est plutôt de la transparence. De plus, les sept personnes qui décident ne sont pas sous ma coupe. Cela dit, je vous confirme qu’en 2011, la commission des rémunérations a décidé de répartir 292 000 euros de primes entre les 11 personnes du comité exécutif. Ce qui veut dire que la part variable des cadres dirigeants est importante et qu’ils peuvent perdre beaucoup d’argent d’une année à l’autre. En mai 2011, bien avant qu’éclate le prétendu scandale, la commission a baissé très sensiblement les rémunérations par rapport à 2010.

Et vous avez touché combien, personnellement ?

La commission refuse de révéler les primes individuelles.

Elles sont fonction de résultats : lesquels pour vous ?

On me demande de développer Sciences-Po à l’international, ensuite d’assurer le développement des ressources – j’ai une équipe dédiée à cela – et le partenariat avec les entreprises, de convaincre les donateurs, de veiller à ce que les conditions d’études et de travail soient les meilleures.

Et votre salaire, sans la part variable, est bien de 25 000 euros par mois?

Je gagne 27 000 euros brut, soit 23 000-24 000 net. La part variable peut aller de zéro à un montant pouvant être très élevé et baisser aussi très vite.

Vous ne trouvez pas que c’est trop ?

Je laisse à chacun le soin de juger si, en quinze ans, j’ai fait deux-trois choses qui ont changé l’institution. Avec les organisations syndicales, j’ai mis en place progressivement un 13e mois entre 2009 et 2012. Quelle entité publique ou privée a créé, comme moi, 170 emplois nets depuis 2007, à un moment où, dans l’administration, on ne remplace pas un départ à la retraite sur deux ? Je n’ai pas d’occupation à côté, pas de cabinet d’avocat, je ne fais jamais payer mes conférences. Mon avis d’imposition est la même chose que ma feuille de paie. Je crée de l’emploi, du pouvoir d’achat, je prends des risques… Si le jugement est que je suis trop payé, je le respecte. Si la question est : «Vous trouvez-vous trop payé ?» La réponse est non. Ensuite, je refuse que l’on s’en prenne aux cadres dirigeants de l’école. Le directeur financier, qui a 50 ans, gagne, tout compris, moins de deux fois plus qu’un jeune diplômé la première année de son CDI dans le même secteur. En moyenne, ces cadres, tous ultra-diplômés, gagnent quatre fois ce que gagne un jeune diplômé sortant de Sciences-Po.

Mais les présidents d’université sont très loin de votre rémunération…

C’est une honte pour la République. J’ai une immense admiration pour eux et je plaide pour qu’ils soient mieux payés. Si l’on compare ma rémunération aux 4 500 euros d’un président d’université, que faut-il penser : qu’ils sont mal payés ou que je le suis trop ?

L’ensemble, salaire et super-bonus, vous ne trouvez pas que c’est trop ?

La part variable a été zéro pendant des années. Et au fur et à mesure que j’ai eu des résultats, elle a varié de façon très sensible d’une année sur l’autre.

Donc vous trouvez cela normal ?

Je trouve normal de gagner de l’argent, moins certaines années que d’autres, car j’ai été moins actif, moins bon. Oui, je trouve normal d’être évalué. Oui, je trouve normal que les évaluateurs puissent décider de baisser ma rémunération globale.

Mais Sciences-Po est majoritairement financé par l’Etat…

La dotation de l’Etat assure le financement de 85% de la masse salariale. Et rien d’autre. Si on veut flécher des ressources à des dépenses – ce qui ne se fait pas normalement -, 15% ne sont donc pas financés. Autrement dit, les cadres dirigeants ne sont pas rémunérés par l’Etat.

Certains critiquent aussi le fait que les frais de scolarité, qui ont beaucoup augmenté, pourraient financer votre salaire ?

Un étudiant peut-il me dire droit dans les yeux que quand il sera cadre dirigeant, il n’espère pas gagner quatre fois plus que dans son premier emploi ? Ensuite, ai-je amélioré sensiblement la qualité des études et l’insertion sur le marché du travail ? Pour la promotion 2010, 33% des diplômés ont été recrutés avant même leur diplôme. De plus, 1 700 boursiers ne paient pas de droits de scolarité et, seul en France, j’ai créé un complément de bourse de 75% du montant de la bourse. Ma réponse est : jugez-moi sur les faits.

Et l’argument moral selon lequel le directeur doit montrer l’exemple ?

Quel exemple je ne montre pas ? Le fait que je sois payé comme je le suis est-il une atteinte aux valeurs ? Si je ne faisais rien, si je me battais pour rien, si je n’avais aucun résultat, on pourrait dire que ce n’est pas moral. Comme mes amis conseillers d’Etat, j’aurais pu partir dans un cabinet comme partenaire et on ne serait pas en train de discuter 25 000 euros. J’ai choisi de rester, sachant que je serai beaucoup moins payé.

Voyez-vous un «complot» contre vous ?

Je refuse toute paranoïa. C’est possible, mais je préfère être naïf que conjurationniste. Ce que je vois, c’est qu’à un moment donné, on s’est mis à parler sexe, argent et culture générale. On a fait mon outing forcé dans les colonnes du Monde. Je ne vois pas ce que ma prétendue homosexualité a à voir. C’est en plus survenu à l’occasion de mon mariage. Que répondre ? Que je ne suis pas homosexuel ? Non, rien. Lorsque vous n’êtes pas marié, personne n’a le droit de mentionner que vous êtes avec quelqu’un, c’est le secret de la vie privée. Quand je publie mes bans de mariage, on peut dire des horreurs sur ma femme [directrice de la stratégie à Sciences-Po, ndlr], personne d’une grande compétence, et sur moi.

Certains, comme le président de Paris-Dauphine, Laurent Batsch, vous accusent d’être favorisé financièrement par l’Etat…

Il a juste dit la différence entre lui et moi quant à la capacité d’avoir un projet et de convaincre les autorités publiques de le financer. Ce n’est pas un cadeau que l’on m’a fait. C’est énormément de travail. Je voudrais, moi, lui rendre hommage, car il a été l’un des vainqueurs de l’Idex [initiative d’excellence] au premier tour. Je m’en réjouis et j’espère qu’ils auront beaucoup d’argent. Bravo Laurent !

Tout cela ne déstabilise pas votre école ?

Non, Sciences-Po va très bien. La rentrée a eu lieu lundi. Il ne s’est rien passé. Bien sûr, il y a des étudiants d’extrême gauche qui trouvent cela scandaleux. Mais le débat porte plutôt sur la culture générale. Pour la droite notamment, Sciences-Po étend la «discrimination positive». Il y a aussi des intérêts économiques en jeu – ceux des auteurs de manuels, des éditeurs, etc. J’avoue qu’ici, je n’ai rien vu venir – ça va peut-être peser dans mon évaluation. J’aurais dû anticiper une attaque qui vise plus généralement notre politique de recrutement.

 Voir encore:

Sciences Po Lille, Sciences Po Paris: des inégalités insupportables

Bixente Etchecaharreta

Mediapart

30 Janvier 2012

«Là où Sciences Po Paris bénéficie d’un financement étatique de 8 000 € par étudiants et par an, Sciences Po Lille doit se contenter de 2 800 €», dénonce Bixente Etchecaharreta, étudiant à Sciences Po Lille. Il demande au ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche de mettre «fin à l’inégalité de traitement» entre ces établissements.

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A l’heure où Le Monde et Mediapart divulguent des informations sur le salaire extraordinaire –près de 500 000 euros par an, soit cinq fois le salaire d’un président d’université et facilement trois fois celui d’un ministre– de Richard Descoings, directeur de Sciences Po Paris (lire ici), sur les primes hallucinantes touchées par plusieurs membres du comité exécutif –jusqu’à 100 000 €– on peut légitimement s’étonner de la manière dont d’autres grandes écoles et universités de province sont (mal)traitées par l’Etat, parfois à un point –a priori– inimaginable.

L’Institut d’études politiques (IEP) de Lille, tel un vétéran, exhibe ses blessures de guerre et brandit ses médailles: blessures parce que l’IEP est de loin l’institut le plus mal doté par l’Etat, médailles parce qu’il obtient des résultats spectaculaires dans bien des domaines. Sciences Po Lille a le recrutement le plus sélectif de tous les IEP de France, très près de celui de Paris. Il rencontre des succès probants dans des domaines aussi divers que l’intégration au Collège de Bruges, les concours de la haute fonction publique, la préparation au Capes et à l’agrégation de sciences économiques et sociales, la gestion de partenariats attractifs en particulier avec l’ESJ. De surcroît, Sciences Po Lille assure un maximum de missions de service public, notamment en portant un programme de démocratisation aux statistiques impressionnantes (PEI) qui concerne 700 élèves de collèges et lycées de la région.

Cependant, là où Sciences Po Paris bénéficie d’un financement étatique de 8 000 € par étudiants et par an, Sciences Po Lille doit se contenter de 2 800 €, beaucoup moins que les autres IEP de région et bien moins que la plupart des universités lilloises. La situation est aujourd’hui grave. L’iniquité de traitement est d’autant plus insupportable qu’elle est hors de proportion –un «écart» de dotation publique de 5 000 à 6 000 € par étudiant et par an avec Sciences Po Paris, totalement immérité et lourd de menaces pour l’avenir immédiat.

La politique mise en place à l’IEP de Lille constitue une réussite très fragile car elle repose sur le sur-investissement d’un personnel (enseignant et administratif) dont le faible nombre est une menace permanente pour le fonctionnement de l’école. La seule rémunération du directeur de Sciences Po Paris permettrait de renforcer Sciences Po Lille d’au moins 20 personnes.

Aujourd’hui, le budget annuel consolidé de l’IEP de Lille s’élève à 7,1 millions d’euros quand celui de Bordeaux est de 14,6 millions, celui d’Aix-en-Provence de 14 millions, celui de Grenoble de 13 millions et, ce, alors même que l’IEP de Lille compte un nombre supérieur ou équivalent d’étudiants. Sa dotation publique globale (DGF + emplois statutaires) est la moins élevée, et de loin, de tous les IEP et également inférieure à celle des universités spécialisées dans le domaine des sciences humaines et sociales.

Lors du Conseil d’administration (CA) du mercredi 14 décembre 2011, et face à un budget à ce point sous contrainte pour l’exercice 2012, les élus étudiants unanimes ont décidé de présenter une motion visant au report de l’examen et du vote du budget à la prochaine réunion du CA, de manière à ce que l’Etat entende les difficultés de l’IEP de Lille et apporte une réponse rapide et précise à cette situation d’inégalité manifeste.

Sciences Po Lille est une école publique attachée aux valeurs méritocratiques et de promotion sociale. Elle ne souhaite pas entrer dans le jeu de Sciences Po Paris consistant à faire financer pour plus de moitié son budget par l’Etat et de l’autre à imposer à ses étudiants des frais d’inscription pouvant grimper jusqu’à 13 500 € (soit davantage que la quasi-totalité des écoles de commerce).

En conséquence, nous en appelons avec solennité au ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche afin qu’il mette fin au scandale de l’inégalité de traitement entre ces établissements d’enseignement supérieur.

Bixente Etchecaharreta, étudiant élu au conseil d’administration de Sciences Po Lille.

Voir de plus:

Surpris par les réactions à la mort de Descoings, un sociologue explique

MCE

6 avril 2012

Quelques jours après le décès à New York de Richard Descoings, directeur de Sciences Po Paris pendant 16 ans, le professeur de science politique de l’Université de Nanterre, Alain Garrigou, réagit aux réactions attristées. Elles proviennent à la fois des étudiants, des anciens et de nombreux journalistes. Interviewé en exclusivité par MCE, l’auteur de Les élites contre la République, Sciences Po et l’ENA, émet les premières critiques de son action

Selon vous, Alain Garrigou, pourquoi le décès du directeur d’école a suscité autant de réactions de tristesse de là part des élèves et des élites en général ?

C’est dû au sentiment d’appartenance très fort des élèves et anciens de Sciences Po Paris. Cet « esprit d’école », renforcé par Richard Descoings durant ses seize années à la direction, fait partie d’un mouvement général qui touche les business schools. C’était aussi le cas à l’ENA, comme l’avait montré justement Jean-Michel Eymeri dans l’ouvrage La fabrique des énarques. Il est devenu important pour les élèves de revendiquer « l’esprit d’école », voire « l’esprit de corps », montrer que l’on fait partie des « happy few ». Durant ses mandats Richard Descoings a renforcé cet esprit, notamment en instaurant une cérémonie de remise de diplômes formelle et un certain nombre de rituels. L’émotion en est un résultat.

Ne trouvez-vous pas étonnant que les élèves aillent jusqu’à reprendre le blason de Sciences Po sur leur profil Facebook le lendemain du décès ?

Ces blasons rappellent justement ce sentiment d’entre soi, comme une marque de fabrique. C’est un nouveau rituel dans la lignée de ceux qui ont été instaurés en 16 ans. De plus, il y a toujours eu un côté frime, ce n’est pas nouveau. Dans une société où les valeurs primordiales sont liées à la réussite sociale, il est logique de mobiliser tous les titres de réussite, dont le fait d’être passé par Sciences Po Paris. Les étudiants se sentent aussi concernés car c’était un chef charismatique bien évidemment…

Plus généralement, que pensez-vous de l’écho médiatique élogieux qui fait suite à sa disparition ?

L’écho dans la presse cette semaine est lié au fait qu’une grande partie des journalistes parisiens a étudié sur les bancs de Sciences Po Paris. Cette école n’est plus républicaine au sens propre, selon moi, car elle instaure la connivence entre les futurs acteurs de milieux de pouvoir. Ce que je démontrais dans mon livre Les élites contre la République, Sciences Po et l’ENA (2001). Elle mélange des élèves qui deviendront banquiers, hauts fonctionnaires et journalistes… sans que cela ne pose de problème à personne.

Pourquoi critiquez-vous la transformation de l’école ces seize dernières années ?

J’avais effectivement préparé un article critique pour Le Monde diplomatique sur ce que Richard Descoings avait fini par faire de Sciences Po…qui ne sortira peut-être pas aujourd’hui. Il faisait suite aux révélations sur son salaire de 27 000 euros bruts mensuels et sur les rémunérations en général. Avec les super-bonus des cadres dirigeants de l’école, il avait introduit les principes de l’économie de marché dans une école publique. En choisissant de conserver l’adresse rue Saint-Guillaume alors que le loyer plombe les finances de l’école, il souhaitait mettre en avant le prestige de l’institution et rester proche des centres de pouvoir. Pour moi, Richard Descoings a réinstauré l’Ecole libre de sciences politiques, une institution de production et surtout de reproduction des élites… avec pour stratégie de légitimation l’ouverture aux boursiers et aux élèves des lycées de banlieues.

Quels étaient vos rapports avec Richard Descoings ?

Il est vrai que nous n’étions pas particulièrement amis, mais j’étais surtout un adversaire de sa politique – un opposant à la discrimination positive – et du culte autour de sa personnalité… L’homme était très cordial par ailleurs. Mais est-il seulement sympathique d’être appelé par son surnom – «Richie» – par ses étudiants ?

Il y avait des choses obscures autour de Richard Descoings et de ses réseaux de pouvoir. Avec ce triste décès dans des circonstances mystérieuses, elles vont peut-être apparaître…

Propos Recueillis par Léa Lejeune pour MCEtv.fr

Voir aussi:

Sciences Po Inc.

Alain Garrigou

Le Monde diplomatique

novembre 2006

« Non, trois fois non, Sciences Po n’est pas une business school, et elle ne le sera jamais. » Ces propos de M. Richard Descoings, directeur de l’établissement de la rue Saint-Guillaume à Paris, se retrouvent dans le numéro de Challenges consacré aux écoles de commerce (1). Un numéro dont la couverture est occupée par la photographie de… M. Descoings.

Sciences Po est bien une business school par les métiers préparés (direction des ressources humaines, banque, notamment), par le nombre des enseignants vacataires issus de l’entreprise (il n’y a que soixante-six enseignants titulaires sur un total de mille quatre cents), par la place accordée aux liens avec des entreprises partenaires (BNP Paribas, L’Oréal, Accor, Andersen, Schlumberger, etc.), par l’attention portée au placement des diplômés ou aux classements nationaux et internationaux des business schools.

Dans son bilan présenté au conseil de direction du 21 mars 2006, M. Descoings a énuméré une longue liste de changements et d’initiatives : allongement de la durée des études, diversification du recrutement, stages obligatoires hors de France, accueil d’étudiants étrangers, accords avec des universités d’autres pays, création d’annexes provinciales. Sans oublier l’ouverture d’une filière de sélection tournée vers les zones scolaires défavorisées, à l’origine les lycées de zone d’éducation prioritaire (ZEP), par un système de conventions d’éducation prioritaire (CEP). La liste, incomplète, manifeste la détermination de la direction de l’établissement à servir de levier pour la transformation de la société française.

Résolument tournée vers la croissance, Sciences Po réaffirme sa vocation originelle de formation des élites. Pour assumer ce rôle dans un temps d’effacement de l’Etat, l’école s’efforce de s’adapter aux transformations de la mondialisation, et à l’empire du marché. Jusqu’à viser l’ubiquité sur tous les terrains du pouvoir. Elle assure sa mainmise sur la science politique, dont les épreuves du concours d’agrégation se sont déroulées en 2006 dans ses locaux. Une formation commune la rattache également à l’université de sciences Paris-VI. Enfin, forte d’une expertise multiforme – qui paraît confiner à l’omniscience – et de besoins financiers grandissants, l’école a créé une antenne de conseil qui la rapproche d’une entreprise privée. Sciences Po Développement n’affiche pas moins de trois cent soixante-dix domaines d’expertise : la croissance, le civisme, la Libye, Cuba, la question sociale, mais aussi la musique, le cancer, le sport ou l’obésité. L’humilité n’est plus une vertu de ce monde.

Quelle que soit la part des vanités, l’entreprise Sciences Po constitue désormais ce qu’on appelle en économie une concentration horizontale. En l’espèce, cette évolution n’intéresse pas seulement l’entreprise mais également le bien public, car elle est au fondement d’un système de connivences entre les milieux de l’économie, de la politique, du journalisme, du sondage et d’autres. Il se voit mieux dans le domaine des médias, même si celui-ci n’est pas forcément le plus stratégique. Constatant la crise des écoles traditionnelles de journalisme, la direction demanda un rapport à Mme Michèle Cotta. Laquelle préconisa, sans surprise, la création par Sciences Po… d’une école de journalisme. Ouverte en 2004, sa première promotion adopta, sur le modèle énarchique, un nom de promotion, celui de Michèle Cotta, selon un réflexe de reconnaissance polie, et signant ainsi l’affinité avec un journalisme intimement mêlé aux jeux politiciens.

Les étudiants en journalisme sortaient souvent d’un institut d’études politiques. Dorénavant, leur recrutement, déjà verrouillé par des conventions d’exclusivité entre écoles et médias, n’en sera qu’un peu plus standardisé. Et accrue la proximité qu’évoquait David Pujadas, journaliste à France 2, pour excuser d’éventuelles connivences : « Regardez, je sais pas moi, j’ai des copains, ils étaient à Sciences Po avec des hommes politiques. Ils ont connu les mêmes filles. Ils ont, bon… L’un devient journaliste, l’autre devient homme politique. Ils vont quoi, arrêter de se voir ? C’est dur aussi (2). » On conçoit la part d’irresponsabilité des individus pris dans un système. Existe-t-elle aussi pour ceux qui s’emploient à le renforcer ?

L’intérêt pour Sciences Po bénéficie d’un traitement médiatique hors du commun. En interviewant ses enseignants et chercheurs, bien des journalistes ne font qu’un retour à leur école, économique et rapide, et écrivent parfois en interrogeant les chercheurs du même couloir. Nul ne s’y entend mieux que Sciences Po pour effectuer sa propre promotion. Cette capacité agace un peu les écoles de commerce concurrentes. Cela nécessite cependant une vraie organisation : des attachés de presse, des enseignants et des chercheurs sommés de paraître, mais qui, le plus souvent, ne se font pas prier. Tout comme il est des intellectuels médiatiques, Sciences Po est devenue une école médiatique, toujours prompte à occuper les plateaux de télévision et les colonnes des journaux ou à s’associer aux opérations de promotion.

Le traitement privilégié de Sciences Po produit une personnalisation de la direction qui n’est pas sans rappeler le culte de la personnalité. Son directeur aime prendre la pose, si l’on en juge par le nombre de photographies qui le campent devant l’entrée de l’école ou d’un amphithéâtre. Origines modestes, brillante scolarité, belle carrière de conseiller d’Etat…, la louange s’étend aux qualités physiques : « Silhouette longiligne et élégante, regard pénétrant, barbe de trois jours, longs cheveux plaqués en arrière : Richard Descoings cultive un look de dandy romantique qui ne passe jamais inaperçu (3)… »

Au moment des émeutes de banlieue, le directeur dispensait une leçon à ses collègues en leur suggérant d’aller au-delà du périphérique. Quand un autre quotidien reprit sur-le-champ l’injonction, le panégyrique se déplaça du look vers le message : « Il existe un professeur pour ces leçons de vie. Il s’appelle Richard Descoings (…). Patron de Sciences Po, il a fait entrer dans son saint des saints des jeunes des banlieues en 2001. La prochaine étape, à ses yeux, sera d’installer des universités de l’autre côté du périph (4). » Comme personne ne l’ignore, il existe déjà plusieurs universités importantes « de l’autre côté du périph ». Et puis, devant une telle assurance, qui penserait à se demander en quoi l’ouverture d’institutions élitistes constitue une réponse appropriée à la violence urbaine ?

En 2001, les conventions ZEP ont donné lieu à un lancement médiatique qui suggérait qu’il ne s’agissait pas seulement de démocratiser le recrutement, mais aussi de faire parler de soi. En juillet 2006, plus de deux cents articles avaient été publiés dans la presse écrite, dont cinquante-trois dans Le Monde, quarante-neuf dans Le Figaro, quarante-trois dans Les Echos, trente-cinq dans Libération, seize dans Le Point, treize dans L’Express. On y célébra sans discernement. Consécration d’une initiative concrète modeste, M. Nicolas Sarkozy a adopté le projet d’une « discrimination positive à la française » et a confié une « mission de réflexion » au directeur de Sciences Po. Lequel est apparu à un meeting de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) présidé par M. Sarkozy. Assuré de son influence, M. Descoings a lancé l’initiative d’un lycée d’excellence dans le « 9-3 ». Là encore, nul n’a paru surpris que le directeur d’un établissement d’enseignement supérieur de Paris lance un projet important pour l’enseignement secondaire.

Le réseau des anciens élèves explique une telle latitude d’action. Des conditions politiques aussi. En 2001, le ministre de l’éducation, M. Jack Lang, découvrit l’initiative des CEP dans la presse, où il publia vite un bref article pour dire que, bien sûr, il l’approuvait. Cette façon de faire ressemble aux pratiques de la mal-aimée IVe République : l’instabilité gouvernementale laissait alors l’initiative à de hauts fonctionnaires couverts par un ministre de passage.

Avec une base si forte, il ne s’agit pas seulement de lancer des idées, mais également de veiller à leur mise en œuvre. Un programme d’expansion nécessite néanmoins des moyens financiers accrus. En 2003, pour la première fois, la Cour des comptes a formulé des observations critiques. Ces cinq dernières années, l’Etat a augmenté de 25 % un financement dont M. Descoings admet qu’il est déjà « considérable » et « envié par beaucoup d’universités ». Le conseil régional d’Ile-de-France n’est pas avare non plus. Et les apports privés augmentent avec la taxe d’apprentissage octroyée par les entreprises dirigées par d’anciens élèves. Le dynamisme de Sciences Po illustre une nouvelle fois cette loi selon laquelle l’argent va d’abord aux mieux nantis : un élève de Sciences Po coûte d’ailleurs plus de dix fois le prix d’un étudiant « ordinaire ».

Contrairement à des pays où les écoles d’exception sont concurrentes et disséminées, Sciences Po réalise une intégration des élites assez poussée pour constituer une classe dirigeante où responsables politiques, patrons, experts, journalistes, sondeurs se fréquentent, s’entraident – et même s’aiment. Pour que les gens partagent les mêmes visions du monde, on n’a jamais trouvé mieux que de les amener à partager leur jeunesse. Et plus si affinités.

Alain Garrigou

Professeur de science politique à l’université Paris-X-Nanterre, auteur de Les secrets de l’isoloir, Thierry Magnier, Paris, 2008, d’une Histoire sociale du suffrage universel en France, Paris, Seuil, 2002, et de l’essai Les Elites contre la République : Sciences Po et l’ENA, La Découverte, Paris, 2001.

(1) Challenges, Paris, 15 décembre 2005. Lire « Comment Sciences Po et l’ENA deviennent des “business schools” », Le Monde diplomatique, novembre 2000.

(2) Emission « Tam, tam, etc. », France Inter, 14 janvier 2003. Cité dans Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de garde, Raisons d’agir, Paris, 2005, p. 34.

(3) Le Parisien, 16 novembre 2005.

(4) Le Monde, 17 novembre 2005.

Voir par ailleurs:

Descoings-DSK, le raccourci surprenant de la presse anglophone

Slate

04.04.12

Le directeur de l’IEP de Paris Richard Descoings a été retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel à Manhattan le 3 avril dans l’après-midi, heure de New York.

Un universitaire français, une chambre d’hôtel new-yorkaise… Il n’en fallait pas plus pour que les principales agences de presse anglophones établissent un lien avec un autre universitaire français célèbre outre-Atlantique, Dominique Strauss-Kahn, dont l’affaire au Sofitel avait fait les gros titres de la presse à l’été 2011. Des dépêches ensuite reprises par de nombreux titres de presse.

C’est par exemple la dépêche de Reuters que reprend le Business Insider pour expliquer:

«Dans le sillage du scandale de l’été dernier autour de Dominique Strauss-Kahn dans la chambre d’hôtel du Sofitel de New York, un deuxième incident impliquant une figure française d’envergure surprend.»

Et pour permettre à ses lecteurs de mieux remettre en contexte le personnage de Richard Descoings, il est également précisé que «l’ancien président déchu du FMI Dominique Strauss Kahn travaillait à l’IEP en tant que professeur».

Un détail également relevé par le New York Post, tabloïd américain prompt à se moquer de DSK en une l’été dernier, qui reprend une répêche d’Associated Press en mentionnant le lien universitaire qui unit les deux hommes.

Le Daily Mail britannique choisit même de titrer sur ce lien: «Le directeur de l’université française où DSK enseignait retrouvé mort», annonce-t-il, à la manière d’un New York Daily News qui titre également: «l’universitaire français Richard Descoings retrouvé mort et nu dans sa chambre d’hôtel du Midtown».

A noter que si l’AFP a été la seule agence de presse à ne pas mentionner Dominique Strauss-Kahn dans sa dépêche (anglophone ou francophone) et que les Français n’ont probablement pas besoin du point de repère DSK, cela n’a pas empêché la presse française de faire elle-même le lien.

Le site de 20minutes parle par exemple d’un «air de déjà-vu» pour décrire les camions de police et les journalistes massés devant l’hôtel à l’occasion d’une deuxième affaire impliquant un Frenchman.

Voir par ailleurs:

DEATH IN NEW YORK: Victim, Sarkozy advisor Richard Descoings, was gay

 April 4, 2012

Odd French behaviour in the US, Episode 4,910: Descoings found dead, Lagarde still at large.

Senior Conseil d’Etat member and pro-Sarkozy educational reformer Richard Descoings was found dead in his New York hotel room around 1pm NY time yesterday (Tuesday). Drugs, and evidence of alcohol consumption, were found in his suite. Descoings himself was in the nude.

“We are satisfied that more than one other person was in the room with Mr Descoings,” said a senior NYPD source. The victim – the man chosen by Nicolas Sarkozy in 2009 to reform French lycee education – was openly gay, although he seems to have tried to hide this in 2004 with a heterosexual marriage. A comment thread among students at his college at the time refers to the event, asking “What will now happen to Ritchie’s ex-husband?”, while another comments “Is this a white wedding or a whitewash wedding?” (mariage en blanc ou mariage blanc)

In fact, by September 2009, Descoings felt relaxed enough to write about being gay – «Tout est plus compliqué quand on est un étudiant gay » – he observed. By late Tuesday, the site had been taken down, but around 2007 Descoings became a vaguely controversial figure when he argued for positive discrimination in favour of ‘des jeunes bacheliers’ in the professions.

A quick look at his page on social website Profile Engine shows a selection of friends with similar interests to Richard Descoings, known in homosexual circles as ‘Ritchie D’, a French jeux de mots on the words ‘riches idees’.

His sexuality would be irrelevant were it not for the fact that the state of his hotel room has all the hallmarks of a rough-trade encounter that went wrong. Descoings’ wallet was missing, but his credit cards were found, said the NYPD informant. Doubtless more will emerge shortly.

Still disturbingly alive in America is French person Christine Lagarde, who yesterday gave a speech playing her own little role in the game of hot-potato passing.

The story so far: last week Mario Draghi opined publicly about the need for EU member State exchequers to cough up more firewall bricks. The EU FinMins then cobbled together an amount of building materials and doubled it, but unfortunately the doubling up was in the form of mental arithmetic rather than anything concrete. ‘Mental arithmetic’ as a phrase, in fact, sums up EU financial goings-on rather well.

The FinMins then passed the steaming spud to the IMF – saying it should lend a lot more – so yesterday Chrissie in turn hurled it in the direction of the G20. She told the annual meeting of The Associated Press that last week’s move by eurozone countries to boost their own rescue fund had strengthened her case to ask other large economies to expand the IMF’s financial war chest.”We need more firepower,” she said, desperately.

Part of the problem here is too many parallels in the eurozone’s parallel Universe. Geithner wanted a bazooka, Lagarde started off wanting a war-chest, but the FinMins insisted on a firewall, so now Christine The Guardianette wants ammo for the bazooko. Everyone’s confused, especially as none of the participants wants to part with any of the alleged monetary substances.

It’s been a long day. I’m going to lie down now. I may be some time.

Voir de même:

‘Gay hookup’ link in French scholar’s Manhattan hotel room death: sources

Doug Auer and Cynthia R. Fagen

The NY Post

April 5, 2012

Cops found gay-hookup Web sites on the laptop computer of a married French scholar whose naked corpse was found in a posh Midtown hotel room, law-enforcement sources said yesterday.

Richard Descoings, 53, director of the prestigious Paris Institute of Political Studies — and a friend of French President Nicolas Sarkozy — was “really into men,” his widow told cops, according to the sources.

Nadia Marik-Descoings flew in from France yesterday and told cops she was aware of her husband’s homosexual interests “before she met and married him,” the sources added.

Detectives are looking to question two men who visited Descoings’ room Monday evening.

Descoings’ body was discovered Tuesday afternoon after he failed to appear at a conference at Columbia University.

An autopsy performed yesterday was inconclusive pending toxicology tests.

Descoings’ seventh-floor Michelangelo Hotel room on West 51st Street wasn’t broken into and there were no signs of trauma on the body. Alcohol and prescription drugs were found in the room.

Descoings’ laptop and cellphone were found on a third-floor ledge, possibly tossed from his window.

Sarkozy yesterday paid homage to his friend, who he said gave underprivileged students the chance to study at the revered Paris university.

Voir aussi:

Gay Hook-Up Connection Emerges In Bizarre NYC Death Of Esteemed French Prof

The naked corpse of a prominent Parisian professor named Richard Descoings was found in his NYC hotel room Tuesday afternoon. Bizarrely, there was no sign of forced entry nor any trauma on the body, but alcohol and prescription pills were found.

Evan Mulvihill

Queerty

Apr 5, 2012

After an autopsy proved “inconclusive,” Bloomberg News says more toxicology tests will be needed.

According to the New York Post:

Cops found gay-hookup Web sites on the laptop computer of a married French scholar whose naked corpse was found in a posh Midtown hotel room, law-enforcement sources said yesterday.

Richard Descoings, 53, director of the prestigious Paris Institute of Political Studies—and a friend of French President Nicolas Sarkozy—was “really into men,” his widow told cops, according to the sources.

Nadia Marik-Descoings flew in from France yesterday and told cops she was aware of her husband’s homosexual interests “before she met and married him,” the sources added.

Detectives are looking to question two men who visited Descoings’ room Monday evening.

Toxicology reports were not available yet, but if there was no sign of trauma on the body, that means that Descoings probably died from an overdose on pills or alcohol… So how do the two visitors figure in? It’s possible he could’ve committed suicide after hooking up with them, or been doing too much drugs with them, or they drugged him, but it’s still confusing to me.

The other odd part of evidence in this case is the fact that Descoings’ cell phone and laptop were found on the third-floor balcony, although his room was on the seventh floor. Cops presume he flung those things off the balcony, but if these two visitors were out to shag and rob Descoings, wouldn’t they take the most valuable things?

The New York Times reports, less sordidly, that investigators “haven’t determined that there was foul play,” and no other outlets have confirmed the Post‘s gay hook-up connection.

If we are to believe the Post, this might continue a dangerous trend of one or two presumably younger guys showing up at an older guy’s place for a hookup and then preying on him.

If you’re an older man looking for sex on Manhunt, Grindr, Rentboy—especially if you’re looking to hook up with younger guys that could probably overpower you—Queerty urges you to be safe and meet in a public place first. That way, if you decide they’re shady or not worth your time, you can avoid the tragic fate of John Laubach and George Weber.

Voir enfin:

French scholar found dead in Midtown hotel

 Doug Auer, Larry Celona and Jennifer Bain

New York Post

Apr. 3, 2012

The NYPD is investigating the mysterious death of a French scholar found dead today in a Midtown hotel room, The Post has learned.

The nude body of Richard Descoings, the 54-year-old director of the prestigious Institute of Political Studies in Paris and a member of France’s Council of State, was discovered around 1 p.m. by staffers at the Michelangelo Hotel on West 51st Street, said police spokesman Paul Browne.

Although the room was initially found in disarray, it was later determined that EMS workers had made the mess pulling Descoings from his bed and trying to revive him, Browne added.

"There is no criminality at this time and no obvious signs of trauma. We are awaiting the medical examiner’s determination for the cause of death," Browne said.

A law enforcement source said that empty booze bottles and antidepressants were also in the room.

"We are looking at the possibility of another person having been in room with him at some point," said another source.

Descoings, who is married, was in town to attend a conference at Columbia University, but never showed in the lobby to leave for the school with colleagues.

At first, his friends thought he had gone ahead of them, or had perhaps overslept.

Hotel staff went to his room at around 9 a.m., and could hear him sleeping, Browne said.

However, four hours later, when Descoings still didn’t show at the seminar, workers staff visited his room a second time and opened the door.

That’s when they discovered his dead body.

"We are deeply saddened by the sudden death of our colleague Richard Descoings, the Director of Sciences Po, one of the world’s top universities. He was a global leader on education policy, recognized and honored both in France and around the world for his contributions to research and policy. He focused much of his energy on expanding access to the university," read a joint statement released by United Nations Secretary-General Ban Ki-moon and Columbia University President Lee C. Bollinger.

This is the second high-profile investigation in a year that the NYPD has headed into a French bigwig.

Police last year busted Dominique Strauss-Kahn, the former head of the International Monetary Fund, on allegations that he sexually assaulted maid Nafissatou Diallo at the Sofitel Hotel. The charges were later dropped.

He was then accused of raping writer Tristane Banon in France in 2003.

Although prosecutors found evidence of a sexual assault, they ruled that the statute of limitations had passed.

Recently, allegations have linked Strauss-Kahn to a prostitution ring in northern France.

In an interesting twist, Strauss-Kahn was once a professor at the institute which Descoings headed.

His wife, Anne Sinclair, is president of the US Sciences Po Foundation’s board of directors. Descoings’ wife, Nadia Marik, is a director in charge of partnerships and business development.

Voir également:

Sciences Po Lille, Sciences Po Paris: des inégalités insupportables

 30 Janvier 2012

 Mediapart

«Là où Sciences Po Paris bénéficie d’un financement étatique de 8 000 € par étudiants et par an, Sciences Po Lille doit se contenter de 2 800 €», dénonce Bixente Etchecaharreta, étudiant à Sciences Po Lille. Il demande au ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche de mettre «fin à l’inégalité de traitement» entre ces établissements.

———-

A l’heure où Le Monde et Mediapart divulguent des informations sur le salaire extraordinaire –près de 500 000 euros par an, soit cinq fois le salaire d’un président d’université et facilement trois fois celui d’un ministre– de Richard Descoings, directeur de Sciences Po Paris (lire ici), sur les primes hallucinantes touchées par plusieurs membres du comité exécutif –jusqu’à 100 000 €– on peut légitimement s’étonner de la manière dont d’autres grandes écoles et universités de province sont (mal)traitées par l’Etat, parfois à un point –a priori– inimaginable.

L’Institut d’études politiques (IEP) de Lille, tel un vétéran, exhibe ses blessures de guerre et brandit ses médailles: blessures parce que l’IEP est de loin l’institut le plus mal doté par l’Etat, médailles parce qu’il obtient des résultats spectaculaires dans bien des domaines. Sciences Po Lille a le recrutement le plus sélectif de tous les IEP de France, très près de celui de Paris. Il rencontre des succès probants dans des domaines aussi divers que l’intégration au Collège de Bruges, les concours de la haute fonction publique, la préparation au Capes et à l’agrégation de sciences économiques et sociales, la gestion de partenariats attractifs en particulier avec l’ESJ. De surcroît, Sciences Po Lille assure un maximum de missions de service public, notamment en portant un programme de démocratisation aux statistiques impressionnantes (PEI) qui concerne 700 élèves de collèges et lycées de la région.

Cependant, là où Sciences Po Paris bénéficie d’un financement étatique de 8 000 € par étudiants et par an, Sciences Po Lille doit se contenter de 2 800 €, beaucoup moins que les autres IEP de région et bien moins que la plupart des universités lilloises. La situation est aujourd’hui grave. L’iniquité de traitement est d’autant plus insupportable qu’elle est hors de proportion –un «écart» de dotation publique de 5 000 à 6 000 € par étudiant et par an avec Sciences Po Paris, totalement immérité et lourd de menaces pour l’avenir immédiat.

La politique mise en place à l’IEP de Lille constitue une réussite très fragile car elle repose sur le sur-investissement d’un personnel (enseignant et administratif) dont le faible nombre est une menace permanente pour le fonctionnement de l’école. La seule rémunération du directeur de Sciences Po Paris permettrait de renforcer Sciences Po Lille d’au moins 20 personnes.

Aujourd’hui, le budget annuel consolidé de l’IEP de Lille s’élève à 7,1 millions d’euros quand celui de Bordeaux est de 14,6 millions, celui d’Aix-en-Provence de 14 millions, celui de Grenoble de 13 millions et, ce, alors même que l’IEP de Lille compte un nombre supérieur ou équivalent d’étudiants. Sa dotation publique globale (DGF + emplois statutaires) est la moins élevée, et de loin, de tous les IEP et également inférieure à celle des universités spécialisées dans le domaine des sciences humaines et sociales.

Lors du Conseil d’administration (CA) du mercredi 14 décembre 2011, et face à un budget à ce point sous contrainte pour l’exercice 2012, les élus étudiants unanimes ont décidé de présenter une motion visant au report de l’examen et du vote du budget à la prochaine réunion du CA, de manière à ce que l’Etat entende les difficultés de l’IEP de Lille et apporte une réponse rapide et précise à cette situation d’inégalité manifeste.

Sciences Po Lille est une école publique attachée aux valeurs méritocratiques et de promotion sociale. Elle ne souhaite pas entrer dans le jeu de Sciences Po Paris consistant à faire financer pour plus de moitié son budget par l’Etat et de l’autre à imposer à ses étudiants des frais d’inscription pouvant grimper jusqu’à 13 500 € (soit davantage que la quasi-totalité des écoles de commerce).

En conséquence, nous en appelons avec solennité au ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche afin qu’il mette fin au scandale de l’inégalité de traitement entre ces établissements d’enseignement supérieur.

Bixente Etchecaharreta, étudiant élu au conseil d’administration de Sciences Po Lille.

Voir aussi:

Surpris par les réactions à la mort de Descoings, un sociologue explique

MCE

6 avril 2012

Quelques jours après le décès à New York de Richard Descoings, directeur de Sciences Po Paris pendant 16 ans, le professeur de science politique de l’Université de Nanterre, Alain Garrigou, réagit aux réactions attristées. Elles proviennent à la fois des étudiants, des anciens et de nombreux journalistes. Interviewé en exclusivité par MCE, l’auteur de Les élites contre la République, Sciences Po et l’ENA, émet les premières critiques de son action

Selon vous, Alain Garrigou, pourquoi le décès du directeur d’école a suscité autant de réactions de tristesse de là part des élèves et des élites en général ?

C’est dû au sentiment d’appartenance très fort des élèves et anciens de Sciences Po Paris. Cet « esprit d’école », renforcé par Richard Descoings durant ses seize années à la direction, fait partie d’un mouvement général qui touche les business schools. C’était aussi le cas à l’ENA, comme l’avait montré justement Jean-Michel Eymeri dans l’ouvrage La fabrique des énarques. Il est devenu important pour les élèves de revendiquer « l’esprit d’école », voire « l’esprit de corps », montrer que l’on fait partie des « happy few ». Durant ses mandats Richard Descoings a renforcé cet esprit, notamment en instaurant une cérémonie de remise de diplômes formelle et un certain nombre de rituels. L’émotion en est un résultat.

Ne trouvez-vous pas étonnant que les élèves aillent jusqu’à reprendre le blason de Sciences Po sur leur profil Facebook le lendemain du décès ?

Ces blasons rappellent justement ce sentiment d’entre soi, comme une marque de fabrique. C’est un nouveau rituel dans la lignée de ceux qui ont été instaurés en 16 ans. De plus, il y a toujours eu un côté frime, ce n’est pas nouveau. Dans une société où les valeurs primordiales sont liées à la réussite sociale, il est logique de mobiliser tous les titres de réussite, dont le fait d’être passé par Sciences Po Paris. Les étudiants se sentent aussi concernés car c’était un chef charismatique bien évidemment…

Plus généralement, que pensez-vous de l’écho médiatique élogieux qui fait suite à sa disparition ?

L’écho dans la presse cette semaine est lié au fait qu’une grande partie des journalistes parisiens a étudié sur les bancs de Sciences Po Paris. Cette école n’est plus républicaine au sens propre, selon moi, car elle instaure la connivence entre les futurs acteurs de milieux de pouvoir. Ce que je démontrais dans mon livre Les élites contre la République, Sciences Po et l’ENA (2001). Elle mélange des élèves qui deviendront banquiers, hauts fonctionnaires et journalistes… sans que cela ne pose de problème à personne.

Pourquoi critiquez-vous la transformation de l’école ces seize dernières années ?

J’avais effectivement préparé un article critique pour Le Monde diplomatique sur ce que Richard Descoings avait fini par faire de Sciences Po…qui ne sortira peut-être pas aujourd’hui. Il faisait suite aux révélations sur son salaire de 27 000 euros bruts mensuels et sur les rémunérations en général. Avec les super-bonus des cadres dirigeants de l’école, il avait introduit les principes de l’économie de marché dans une école publique. En choisissant de conserver l’adresse rue Saint-Guillaume alors que le loyer plombe les finances de l’école, il souhaitait mettre en avant le prestige de l’institution et rester proche des centres de pouvoir. Pour moi, Richard Descoings a réinstauré l’Ecole libre de sciences politiques, une institution de production et surtout de reproduction des élites… avec pour stratégie de légitimation l’ouverture aux boursiers et aux élèves des lycées de banlieues.

Quels étaient vos rapports avec Richard Descoings ?

Il est vrai que nous n’étions pas particulièrement amis, mais j’étais surtout un adversaire de sa politique – un opposant à la discrimination positive – et du culte autour de sa personnalité… L’homme était très cordial par ailleurs. Mais est-il seulement sympathique d’être appelé par son surnom – «Richie» – par ses étudiants ?

Il y avait des choses obscures autour de Richard Descoings et de ses réseaux de pouvoir. Avec ce triste décès dans des circonstances mystérieuses, elles vont peut-être apparaître…

Propos Recueillis par Léa Lejeune pour MCEtv.fr

Gay Hook-Up Connection Emerges In Bizarre NYC Death Of Esteemed French Prof

The naked corpse of a prominent Parisian professor named Richard Descoings was found in his NYC hotel room Tuesday afternoon. Bizarrely, there was no sign of forced entry nor any trauma on the body, but alcohol and prescription pills were found.

After an autopsy proved “inconclusive,” Bloomberg News says more toxicology tests will be needed.

According to the New York Post:

Cops found gay-hookup Web sites on the laptop computer of a married French scholar whose naked corpse was found in a posh Midtown hotel room, law-enforcement sources said yesterday.

Richard Descoings, 53, director of the prestigious Paris Institute of Political Studies—and a friend of French President Nicolas Sarkozy—was “really into men,” his widow told cops, according to the sources.

Nadia Marik-Descoings flew in from France yesterday and told cops she was aware of her husband’s homosexual interests “before she met and married him,” the sources added.

Detectives are looking to question two men who visited Descoings’ room Monday evening.

Toxicology reports were not available yet, but if there was no sign of trauma on the body, that means that Descoings probably died from an overdose on pills or alcohol… So how do the two visitors figure in? It’s possible he could’ve committed suicide after hooking up with them, or been doing too much drugs with them, or they drugged him, but it’s still confusing to me.

The other odd part of evidence in this case is the fact that Descoings’ cell phone and laptop were found on the third-floor balcony, although his room was on the seventh floor. Cops presume he flung those things off the balcony, but if these two visitors were out to shag and rob Descoings, wouldn’t they take the most valuable things?

The New York Times reports, less sordidly, that investigators “haven’t determined that there was foul play,” and no other outlets have confirmed the Post‘s gay hook-up connection.

If we are to believe the Post, this might continue a dangerous trend of one or two presumably younger guys showing up at an older guy’s place for a hookup and then preying on him.

If you’re an older man looking for sex on Manhunt, Grindr, Rentboy—especially if you’re looking to hook up with younger guys that could probably overpower you—Queerty urges you to be safe and meet in a public place first. That way, if you decide they’re shady or not worth your time, you can avoid the tragic fate of John Laubach and George Weber.

Full story here: http://www.queerty.com/gay-hook-up-connection-emerges-in-bizarre-nyc-death-of-esteemed-french-prof-20120405/#ixzz1xXfcQu5V


Education: Les enfants européens seraient-ils trop bien élevés? (Are European children too well-behaved?)

14 mars, 2012
He said ‘this is American culture,’ and I should get used to it. Christopher Herbon (German exchange student)
When I first came there, I [had] a little bit of disappointment about the place … and I said to myself, ‘Well, you’re here now. You just have to accommodate yourself and….make the best of it and take it. Guillaume Le Mayeur (Belgian exchange student)
 I said, ‘Why not?’ This is America. (…) We have all seen Charlie’s chocolate factory. We thought, ‘This is good.’    (…) We are supposed to be here for cultural exchange and education, but we are just cheap laborers. Harika Duygu Ozer (Turkish exchange student)
I spent some of the worst moments of my life during that exchange. Ignacio Torres Sibaja (Costarican student, about his summer work at Hershey’s Pennsylvania plant)
You wanted a cultural exchange. This is America and this is the way we do things here.  Council for Educational Travel representative (to a Costarican exchange student)
What struck me in England was how extremely patient and gentle English mothers were with their children compared with French parents. They would get upset much less often and never seem to have the great shouty crises we have. But at the table, French children are without doubt much better behaved. It’s remarkable how British children just don’t sit nicely and aren’t taught any respect for people around them. It would be unthinkable to most French parents to inflict their children on other people. (…) French children may be better brought up in the strictest sense, but they grow up to be very individualistic. British children are more open. They may be noisier and less well behaved, but they seem to become much more social and community-minded as adults. Lise Fuccellaro (former French expat in London)
British parents definitely have a different approach. They are much less likely to shout ‘stop’ at their children and more likely to be calm and ask, ‘why did you do that?’ We are more Latin… it’s a case of ‘stop that or you’ll get a smack’. "I often notice I am the only parent shouting at my child in the street.  (…) The biggest difference in bringing up children in France and Britain are the schools. If, for example, a British child is artistic but not so good at maths, everyone says never mind, it will come. In France, the teacher will summon the parents and tell them: your child cannot write and cannot add up, we don’t care about anything else. Whether they are happy, have friends or are kind is an added bonus in the way we educate our children. Juston Bénédicte Juston (French expat languages professor, London)
I was at an English friend’s house and her six-year-old son was thumping the piano as we were trying to speak. His mother said ‘yes that’s lovely, but not so loud’. He just carried on. I said to myself if this was France the child would have been hauled off to another part of the room and made to stop. British parental culture is very relaxed, while we terrorise our children. In the wake of May 68 we were more relaxed and we rejected authority. But my generation saw the damage that lack of limits did to children and how it ultimately caused them problems, so we went back to being authoritarian. We consider our children to be small people, but they are not equal to an adult. They need authority, they need rules and they need to be kept in line. A child is a child and has his place. In France we see authority as a form of affection and believe that a child blossoms because of, not in spite of, that authority. The bottom line is my child can have his own opinion, but it’s me who decides. Bénédicte Lohe-Le Blanc  (French expat teacher, London)
French women are often loth to leave the arena of womanhood and enter that of motherhood. They do not define themselves as mothers and don’t want to be defined as such. For American and British women, motherhood has become such a big event in our lives. It’s amazing that women’s liberation has brought us to this extreme that motherhood is the coolest thing to do in your life. The place of a child in its mother’s mind is much more defined and separate in France. An Anglo-Saxon mother faced with the piano-thumping child would be saying ‘what is my child feeling?’. A French mother would be asking ‘what am I feeling?’. If we empathise too much with our children that it becomes intolerable to punish or limit them, this is terrible for the child. If you believe your main objective is to be liked by your child, you are in big trouble. But we Anglo-Saxon mothers have created a backlash in which smart, accomplished women give up everything and their child becomes ‘the project’. This in turn puts pressure on the child. Bringing up a child successfully is about enabling that child to leave you and go out into the world on their own.  Dr Caroline Thompson (Paris-based child psychologist and family therapist)
In her book French Children Don’t Throw Food, out this month, American mother-of-three Pamela Druckerman, who lives in Paris, asks how the French manage to raise children who, unlike many of their US or British counterparts, sleep through the night at two months, are not picky eaters, do not throw tantrums in the supermarket and go to bed without making a fuss, while their mothers "continue looking so cool and sexy". "What British parent hasn’t noticed, on visiting France, how well behaved French children are, compared to our own?" ask her publishers, suggesting that "with a notebook stashed in her diaper bag", Druckerman discovers the "secrets to raising a society of good little sleepers, gourmet eaters and reasonably relaxed parents". That is a bundle of generalisations and stereotypes, but then few things are guaranteed to polarise opinions – and boost sales – as much as how we raise and educate our offspring. Discipline versus encouragement, chastisement versus laissez-faire, a sharp shrill "ça suffit!" (that’s enough!), versus the mollycoddling "now let’s not do that, shall we?" reasoning of the so-called Anglo-Saxon – meaning British or American – mum. And above all, that essential Gallic parenting tool, la fessée, or smacked bottom, versus the British naughty step. It is probably safe to assume that Druckerman’s copious note-taking among "Parisian friends and neighbours" centred on a certain section of what would be described as middle-class families in English or aisé in French. Speaking to mothers who fit that description – as opposed to those struggling to raise families in France’s gritty suburbs – the Observer discovered a general consensus that parents either side of the Channel have a radically different vision of their children and an equally contrasting way of raising them. In France a child is rarely considered an equal, but a small human being ready to be formatted, partly by its parents but mostly by the state education system. It has to be encadré, kept within a clearly and often rigidly defined framework that places disciplines such as manners and mathematics above creativity and expression. A French child who has a tantrum is unlikely to be cut any slack on the grounds that it is expressing itself, is quite likely to be smacked and, if the tantrums continue, packed off to see a child psychologist. The "terrible twos" is not a recognised phenomenon in France. Kim Willsher (The Observer)

Les enfants trop bien élevés feraient-ils des adolescents et des jeunes adultes trop dociles et vulnérables?

Alors qu’après son enquête internationale sur l’adultère …

La journaliste américaine expatriée à Paris Pamela Druckerman semble faire un carton avec son dernier ouvrage sur l’éducation des enfants à la française

Ou, plus précisément peut-être, sur une tradition (plutôt catholique?) de plus grande déférence à l’autorité face à une tradition (plutôt protestante?) de plus grand respect de l’individu …

Et à l’heure où, dépassés par leur propre succès, les programmes d’échange américains pour étudiants étrangers semblent par ailleurs connaitre de sérieux dysfonctionnements

Retour, avec un reportage de la chaine télé américaine WTOP, sur ces adolescents européens qui passent une année dans des familles américaines et qui -  pour ne pas avoir osé dire non? - se retrouvent victimes de harcèlements divers …

Foreign exchange students sexually abused in program overseen by State Department

Anna Schecter

Rock Center

Mar 13, 2012

Dozens of high school foreign exchange students have been raped, sexually abused, or harassed by American host parents in towns and cities across the country, an NBC News investigation has found.

In one of the most egregious cases, at least four exchange students were sexually abused over the course of two years by the same host father, even after the first victim sounded alarms.

“He said ‘this is American culture,’ and I should get used to it,” Christopher Herbon of Germany told NBC News in an exclusive interview to be broadcast Wednesday night on Rock Center.

The organization that placed them with the host father has been accused of orchestrating a cover-up to protect its reputation over the safety of the students.

Every year more than 25,000 teens from around the world come to America as part of a program overseen by the State Department that is hailed as an integral part of U.S. diplomacy.

Most of those teens have a great experience and cases of sexual abuse are rare. But NBC News’ investigation found two major flaws in the system. A lack of oversight can allow sexual predators to take advantage of the program. And when sexual abuse does happen, there is evidence that the students are sent back to their home countries with little or no support from the exchange organizations or the State Department.

There are more than 80 organizations that pay a fee to get the State Department’s stamp of approval as a "designated sponsor organization." That distinction allows the organizations to place the students with host families for one academic year. Each organization in turn must follow regulations designed to protect the students from harm.

The host families do not receive any compensation, but the students’ parents can pay more than $10,000 for their child’s year abroad. The largest organizations for which there are records take in an average of seven million dollars each year, according to an NBC News review of their Internal Revenue Service filings.

The more students they place, the more revenues for the organizations, and critics say the financial incentives create an environment ripe for abuse.

"These sponsoring agencies make a lot of money for each of these kids. The profit margin is very big, and they’re motivated to get them into some house, somewhere, without the proper vetting. So it’s a perfect storm. It’s sort of abuse waiting to happen," said attorney Irwin Zalkin, who along with attorney Andrea Leavitt represented Herbon and three other exchange students sexually abused by a host father and local coordinator for one of the organizations.

GUILLAUME’S STORY

In August 2003, the year before Herbon came to the U.S. as an exchange student, 18-year-old Guillaume Le Mayeur of Belgium was excitedly packing for his American adventure.

——————————————————————————–

Le Mayeur’s parents paid the equivalent of $10,200 for their son’s year abroad. A Belgian agency, World Education program, made the arrangements with an American organization called Educational Resource Development Trust, ERDT.

Le Mayeur was hoping to live in New York or Los Angeles, but instead ERDT placed him in run-down trailer in rural Arkansas. His host father was 34-year old Doyle Meyer.

Meyer, his then wife Gigi, and a former exchange student were sharing the cramped trailer when Le Mayeur moved in.

“When I first came there, I [had] a little bit of disappointment about the place … and I said to myself, ‘Well, you’re here now. You just have to accommodate yourself and….make the best of it and take it,’” Le Mayeur said in an exclusive interview with NBC News’ Rock Center.

Le Mayeur said within a month of his arrival, Meyer started talking about sex, touching and hugging him, and unsuccessfully trying to get him to sleep in his bed with him.

“He would hug me, well, trying to hug me a lot. He would take my hands and he would ask me to lie on his chest when he was watching TV,” he said.

He said Meyer bought alcohol and marijuana for other exchange students living nearby, showed them pornographic films, encouraged them to show him their genitals and once measured a male student’s anatomy with his bare hand.

On an ERDT trip to Washington, D.C., Le Mayeur said Meyer allowed students to videotape two teens having sex, and watched the tape with them.

The students slept two to a bed in a local motel, and Le Mayeur said he was assigned to sleep in the same bed as Meyer, who tried to massage his stomach and touch his genitals. Le Mayeur said he jumped out of the bed.

Once back in Arkansas, Le Mayeur said he tried to report the molestation and Meyer’s irresponsible behavior to his local coordinator, Pat Whitfield. He said he set a time to meet with Whitfield, but she called Meyer and invited him to sit in on the meeting.

“So I couldn’t say anything I wanted [to say]. But they were like best friends and [Meyer] went to talk to her first,” said Le Mayeur.

Le Mayeur said Meyer became intent on having him expelled from the program in order to silence him. He said Meyer reported him to ERDT executives for driving a car (against the program’s rules) and smoking marijuana, both of which Le Mayeur admits.

ERDT did expel Le Mayeur. Back home in Belgium, ashamed and shunned by his own family for being kicked out, he found the courage to write an email to ERDT staff detailing what happened to him and other students and warning them that something must be done to protect other students.

“I think that something must be done to stop that as fast as it is possible…because [one] day or another something bad is going to happen,” Le Mayeur wrote in the email.

ERDT never reported Le Mayeur’s allegations to state authorities or the State Department. Instead the organization launched its own investigation led by staff who later admitted in a 2010 deposition that they had no experience with an investigation of alleged abuse.

“SWEPT UNDER THE RUG”

Plaintiff attorney Andrea Leavitt said ERDT circled the wagons, protecting the reputation of the organization over the safety of the students for whom the organization was responsible.

“There are no disclosures to parents for the children coming in. There are no disclosures to the kids. There are no warnings. Everything is swept under the rug, concealed. Absolutely every parent’s nightmare,” Leavitt said. “They begin to circle the wagons. And rather than protect the vulnerable kid, they start to protect themselves from liability and exposure,” she said.

ERDT executive Kelli Jones wrote to her staff asking for anything “positive” they knew about Doyle Meyer as she was preparing a report for the Belgian exchange company, WEP.

In August of 2004, two months after Le Mayeur sent his email, Jones wrote to her staff saying that Meyer should know that ERDT “went to a lot of work, time, and energy to clear his name and support his good reputation.” She went on to disparage Le Mayeur, writing, “As far as I’m concerned it may not be over with yet. [Le Mayeur] may rear his ugly head again.”

ERDT decided Meyer should not be a host father the following year, but would remain working as a coordinator, whose job it is to supervise students.

According to fellow coordinator Theresa Benevides and host father David Krenn, Meyer was known as a “high placer,” meaning he was able to find an above-average number of families to host students.

“He placed almost 20 kids. He was very valuable to ERDT because he brought in so much money,” Benevides said.

A SECOND ROUND OF ABUSE

During the fall of 2004, Meyer served as 16-year old Christopher Herbon’s coordinator. Herbon said he was unhappy living with an unfriendly elderly couple with no children, isolated in a remote area. He told this to Meyer, and in early 2005 Meyer arranged for the teenager to move in with him. By this time, Meyer had separated from his wife and was living with another current exchange student on the outskirts of Little Rock.

Herbon said Meyer began to give him alcohol and Oxycontin shortly after he arrived. He said Meyer would press him to show him his genitals once he was intoxicated, and even gave him male enhancement pills.

“I was afraid that if I wouldn’t make him happy, he would kick me out, and that I would be sent home. I didn’t want to disappoint my parents. I was very afraid that he would send me home because my parents would be very disappointed,” he said.

In addition to Herbon, Meyer was sexually abusing other exchange students that academic year. When one of them finally told Benevides, she alerted the police and Meyer was arrested in May, 2005.

“KEEP YOUR MOUTH SHUT”

When word got out about the arrest, Benevides said ERDT executives flew to Arkansas and told the local coordinators not to speak about the abuse. She said at a meeting convened in Arkansas, Jones told her, “Keep your mouth shut.”

Meyer pleaded guilty to first degree sexual assault and served four of a six year sentence. When NBC News reached him by phone at his mother’s Arkansas chicken farm, he refused to comment on this story, saying that his parole was almost up and he wanted to move on with his life.

In 2010, attorneys Zalkin and Leavitt filed a civil suit against ERDT on behalf of Le Mayeur, Herbon, and two other students. ERDT settled the case for an undisclosed amount without admitting liability.

Kelli Jones, who has since been promoted to President of ERDT, declined to comment on this story. But in a 2010 deposition, she told Leavitt that she did not consider Le Mayeur’s account of Meyer’s behavior to be sexual abuse, but rather “immature idiotic boy behavior.”

The ERDT regional coordinator who handled the investigation is still in the same job. Whitfield, who was Meyer’s friend and fellow coordinator, was fired. She is now working for another exchange organization hosting and placing students in Arkansas. Whitfield declined to comment on this story.

STATE DEPARTMENT DEFENDS THE PROGRAM

When asked why ERDT is still operational after a case like this, State Department spokesperson Toria Nuland said that ERDT was one of the organizations that helped the Department draft new regulations in recent years to better protect exchange students from abuse.

“They have been complying as we’ve strengthened the regulations with the improved standards, which is why we’ve kept them on our rolls. They themselves were horrified and victimized by this situation,” Nuland said.

In 2009 the State Department asked the Inspector General to investigate Youth Exchange Programs following a series of reports of mistreatment of exchange students.

The Inspector General’s scathing report found “insufficient oversight of the youth exchange programs at all levels.” It said communication among staff “borders on unprofessional,” there was a “lack of human and financial resources” in the office running the programs, and an “erroneous assumption” that the exchange organizations monitor themselves.

Nuland said that as a result, the Department increased staff overseeing the program, dropped a number of organizations from the list of designated sponsors, and implemented new regulations to more thoroughly check out host families.

In addition, Nuland said that before exchange students come to America, they now receive a package of information about their rights, and what they should do if they encounter any problems in the U.S. or problems with the host family.

“We are strengthening the checks on the front end, staying with the kids so intensely during the program,” she said.

The State Department did not have a central log of complaints until the 2009-2010 school year, but issued NBC News its data from the 2010-2011 year that showed sexual abuse or harassment was reported by less than one percent of the total number of high school students who spend a year at an American high school. They said that percentage includes any and all harassment, even if it did not involve a host parent.

“The vast majority of high school foreign exchange students have an enormously gratifying, rich, fantastic American experience that lasts with them for a lifetime,” Nuland said.

But problems in the program persist, and ERDT is not the only organization involved. Rock Center’s investigation found fourteen different organizations where students had alleged being sexually abused or harassed by a host parent. Several of the organizations have faced lawsuits for placing students in harm’s way.

Wednesday’s broadcast will include an interview with a student who says he was sexually abused by his host father this past Christmas.

Nuland said that from Secretary of State Hillary Clinton’s point of view even one child abused under these programs is one child too many.

“Our standard has to be zero tolerance. So to the degree that which we still have cases reported we are not there yet. Are the reforms that we’ve put in place sufficient? I think we need to watch that over the next couple of months and see where it goes. But we are absolutely committed to continuing to tighten these regulations and improve this program until we get to zero.”

Editor’s Note: Kate Snow’s full report, Culture Shock, airs Wednesday, Mar. 14 at 10 pm/9 c on Rock Center with Brian Williams.

Voir aussi:

Do French parents have a certain je ne sais quoi?

In this Feb. 7, 2012 photo, Pamela Druckerman, author of "Bringing Up Bebe," poses for a picture in New York. The just-published "Bringing Up Bebe" is written by an American who was struck by the good manners of kids in Paris, where she raises her own brood of three. Now she shares her lessons with those of us whose kids, alas, don’t have quite the same je ne sais quoi.

JocelynNovecek

AP National Writer

WTOP

 2/23/2012

NEW YORK (AP) – So you’re visiting someone’s home with your child and hot chocolate is served. As the hostess’s kids sip the delicious concoction politely and silently, your own little dear takes a gulp and promptly spits it back into the mug.

Admit it, parents: Something similar has happened to you.

But for Pamela Druckerman, an American mother in Paris, it wasn’t just an isolated incident. That embarrassing moment with her daughter, Bean – she would have kicked her under the table, but couldn’t be sure which pair of legs were hers – was one of many during her early years as a mother in France: years of fearing her children would act up, melt down, or otherwise commit a serious faux pas at any moment.

Because, as Druckerman explains in her new book, "Bringing Up Bebe," French children don’t spit into their mugs. They don’t have tantrums in the park, they don’t shun their vegetables, they don’t forget to say "bonjour" or "au revoir," and they most certainly don’t throw food (in fact, "French Children Don’t Throw Food" is the book’s title in Britain.)

Are children in France born polite? Do they come out of the birth canal saying, "Bonjour, Maman," and apologizing for the discomfort they’ve just caused?

Clearly not, but Druckerman, a former Wall Street Journal reporter, set out to determine just what French parents are doing right. Boosted by the fact that France and parenting are both subjects people love to talk about, "Bringing Up Bebe," written in a winningly chatty and humorous style, debuted at No. 8 on The New York Times best-seller list earlier this month and hit No. 1 on The Sunday Times hardback nonfiction list in Britain.

The book has also drawn attention through comparison to Amy Chua’s "Battle Hymn of the Tiger Mother," last year’s provocative account of Eastern-style parenting. Chua’s book was excerpted in The Wall Street Journal under the title, "Why Chinese Mothers Are Superior," and Druckerman’s under the headline "Why French Parents Are Superior" _ a phrase that doesn’t sit well with everyone.

"First Tiger Mom. Now, I dunno, Fromage Mom?" Jen Singer wrote recently on her blog, Mommasaid.net. "Nowadays, it appears that everyone is better at parenting than Americans are."

She added: "Here’s the dirty little secret about their `superior’ parenting philosophies: They’re not about the kids. The so-called French parenting method seems to make life easier for parents who want to socialize."

In a recent interview at a Manhattan restaurant, Druckerman stresses that she isn’t trying to present the French style as perfection. "I don’t have any magic bullets," she says. "I was just trying to tell my story."

Her story is, though, overwhelmingly favorable to the stricter French parenting style, and judging by comments on the Internet, not all American moms disagree.

Kat Gordon, a mother of two sons in Palo Alto, Calif., read the excerpted article and immediately wrote on Facebook, "I smell a best-seller." She meant it as a compliment.

"It sounds like French mothers are experiencing more joy and feeling less frazzled by parenthood," Gordon explained in a telephone interview. "That’s something all mothers should want _ if we can get over our defensiveness."

Gordon recalls an incident when her older son, Henry, was 2 1/2 years old. Her in-laws were over for dinner, but Gordon, who’d worked all day, was being pulled away constantly by Henry, and she felt conflicted and guilty. Her mother-in-law set her straight.

"Henry should always feel that you’re available to him," her mother-in-law said. "But he shouldn’t feel entitled to you."

Druckerman touches on just that theme. French mothers, she writes, love their children as much as anyone, but don’t see them as their entire life project, to the exclusion of professional satisfaction, adult leisure time and quality time with a spouse.

"If your child is your only goal in life, it’s not good for the child," one French mother tells her. "Guilt is a trap," says another.

Druckerman writes about how many French babies, at an extremely young age, sleep through the night, thanks to La Pause: Parents wait a bit when the baby fusses. Maybe the baby can sort it out alone.

This helps with more than sleep, Druckerman says: It’s also a crucial building block to developing patience. "I had always assumed that some kids were good at waiting, and others weren’t," she said in the interview. "I didn’t realize one could teach a child to wait."

Similarly, Druckerman always assumed some kids were picky eaters and others weren’t. But the French, she discovered, simply teach their children to appreciate adult tastes, from their first year.

Forget chicken nuggets. The author attends a planning meeting for meals in Paris creches, or daycare centers, and it sounds like a morning meeting at a Michelin-starred restaurant: Four-course meals are de rigueur for 3-year-olds, with perhaps a fish in dill sauce, a side of organic potatoes "a l’anglaise" and a cheese course, bien sur, before dessert.

But that doesn’t explain why French children, according to Druckerman, so rarely have tantrums, at least in public. She explains that they’re given a strict cadre _ literally, a frame - to guide them. A nonnegotiable: saying "bonjour" and "au revoir." It’s not mere politeness, but a way of acknowledging the world doesn’t revolve around them.

To one fellow American mother in Paris, it all sounds good, but doesn’t quite work that way.

Elizabeth Brahy, a mom of two who’s lived in France for 17 years, thinks French children only seem better behaved because their parents are very strict with them - sometimes overly so. But when away from adults, she says, they’re not nearly the same.

"They toe the line when they’re with their parents," she says, essentially because they are scared of getting in trouble. "But away from them, they’re worse behaved than American kids."

And where Druckerman admires how French parents stay at the perimeter of the playground while their kids play independently, Brahy sees something different: "You go to the park, and you see these kids running wild, pushing and shoving and stealing toys, and no one is disciplining them."

It’s not all negative. "The things that work really work," Brahy says. For example: "It’s healthy that parents here have lives apart from being parents. In America, parents put their kids first and live by the kids’ rhythms."

Ami Salk agrees. A mother of three children who has been in Paris for 23 years and teaches professional writing to corporate employees, Salk feels confident saying something many American moms wouldn’t: "My kids are important, but they’re not more important than me. I also don’t think they’re more important than my relationship."

Salk recently brought her three kids to the United States for a summer visit. She was appalled at the behavior of some American children she encountered _ some who never said "hello" or acknowledged her presence.

"They never took off their headphones," she says. American kids, she observed, also tend to snack all day - something that doesn’t happen in France. Then they’re not hungry at mealtime.

On the other hand, she says, "Everyone thought my kids were great. They said `hello’ when introduced. They said `goodbye’ when they left. They ate almost everything. Address them, and they responded."

What it comes down to, Salk says, is really a contrast between a traditional parenting style _ one that she had as a child in the U.S. in the 1960s _ and a modern one, that has in some ways gone awry.

Druckerman would agree wholeheartedly. One of her favorite bits of feedback, she says, came from a mother in England, who said that she’d been feeling guilty about her occasional trips alone to get her hair done.

"She wrote that my book had freed her," Druckerman says.

"That made me cry."

Voir de plus:

L’éducation à la française, enviée outre-Atlantique

Les anglo-saxonnes vont finir par nous détester: après French women don’t get fat (les Françaises ne grossissent pas) ou French women don’t sleep alone (les Françaises ne dorment pas seules), un nouveau livre sort fin janvier en Grande-Bretagne et mi-février aux Etats-Unis, intitulé French children don’t throw food (les enfants français ne jettent pas leur nourriture), comme quoi il n’y a pas que les mères chinoises qui ont leur livre.

Pamela Druckerman, une journaliste américaine qui vit avec son mari et ses enfants depuis plusieurs années à Paris, y raconte ses difficultés de mère face à la simplicité apparente avec laquelle les Françaises élèvent leurs enfants: tous ceux qu’elle connait «font leurs nuit à partir de deux ou trois mois alors que ceux de ses amis américains mettent un an ou plus à y arriver. Les enfants français mangent des repas complets qui ont plus tendance à inclure des poireaux braisés que des nuggets de poulet. Et alors que ses amies américaines passent leur temps à résoudre les petites disputes entre leurs enfants, ses amies françaises sirotent leur café pendant que leurs enfants jouent», détaille la 4e de couverture.

Comme le résume de façon humoristique The Observer, voici les règles de l’éducation à la française selon ce livre:

•Mettre son enfant à la crèche de ses trois mois à ses trois ans 12 heures par jour, cinq jours par semaine, et retourner au travail. Il apprendra à être à la fois indépendant et sociable.

•Apprendre à son enfant à dire «bonjour» à chaque fois qu’il voit un membre de la famille ou un ami («Un enfant qui ne dit pas bonjour est considéré comme un sauvage»), et à tendre la joue pour une bise quand on leur demande «même de personnes qu’ils ne connaissent pas».

•Le repas est sacrosaint. «Toute main non utilisée doit être posée à plat sur la table. On ne crie PAS. On ne sort PAS de table sans demander. On ne balance absolument PAS de nourriture, spécialement de pain, qui a une importance quasi-religieuse».

•«Ça suffit! est l’arme la plus efficace de l’arsenal parental français [...] Neuf fois sur dix ça met terme à une dispute, des plaintes ou un mauvais comportement», là où les anglo-saxons se contentent d’un «ça serait bien d’arrêter de faire ça, non?». Et la fessée le dernier recours, pour les quelques rares occasions où le «ça suffit» ne fonctionne pas.

Le journal a parlé avec une Française qui vit à Londres avec ses enfants et son mari, et pense elle aussi que les parents britanniques sont trop laxistes avec leurs enfants:

«J’étais chez une amie anglaise et son fils de 6 ans faisait résonner très fort le piano alors que nous essayions de parler. Sa mère a dit "Oui c’est très joli, mais moins fort", et il a juste continué. Je me suis dit qu’en France l’enfant aurait été trimballé à un autre bout de la pièce et forcé d’arrêter. La culture parentale britannique est très relax, alors que nous terrorisons nos enfants.»

Pour Docteur Caroline Thompson, une psychologue pour enfant basée à Paris mais née aux Etats-Unis et dont le père est anglais, les différences d’éducation viennent principalement de la façon dont les mères se voient:

«Les femmes françaises ne se définissent pas comme des mères, et ne veulent pas être définies comme telles. Pour les femmes américaines et britanniques, la maternité est devenue un évènement si important dans nos vies. [...] Face à son enfant qui tape sur un piano, une mère anglo-saxon se dirait "qu’est-ce que mon enfant ressent?" là où une mère française se demanderait "qu’est-ce que je ressens?"»

The Observer note que l’auteure a pris ses notes principalement sur «une certaine section de ce qu’on décrirait comme des familles de classe moyenne en anglais, ou des familles aisées en français», et pas à des familles pauvres qui ont du mal à élever leurs enfants, et qu’il est plein de généralisations et de stéréotypes.

Mais la thèse de Pamela Druckman ne repose pas non plus sur rien: une étude de mars 2010 a notamment montré que les mères de Colombus, dans l’Ohio aux Etats-Unis, trouvaient la maternité bien moins plaisante que les mères de Rennes.

Voir encore:

The parenting gap: why French mothers prefer to use the firm smack of authority

As a new book asks why French children don’t have tantrums, Kim Willsher, who has raised her own children in Paris, looks at contrasting views of family life

Kim Willsher

The Observer

1 January 2012

First British women came under attack for being chubbier and less chic than their stylish Gallic sisters. Now another critical salvo has been fired across the Channel, this time over our ability to bring up well-behaved children.

Forget the euro crisis. This latest attack in the entente discordiale strikes at the heart of parental angst and highlights a fundamental gulf in parenting philosophy between the British and French.

It also taps into the British self-flagellation previously aired in the 2004 dieting tome French Women Don’t Get Fat.

In her book French Children Don’t Throw Food, out this month, American mother-of-three Pamela Druckerman, who lives in Paris, asks how the French manage to raise children who, unlike many of their US or British counterparts, sleep through the night at two months, are not picky eaters, do not throw tantrums in the supermarket and go to bed without making a fuss, while their mothers "continue looking so cool and sexy".

"What British parent hasn’t noticed, on visiting France, how well behaved French children are, compared to our own?" ask her publishers, suggesting that "with a notebook stashed in her diaper bag", Druckerman discovers the "secrets to raising a society of good little sleepers, gourmet eaters and reasonably relaxed parents".

That is a bundle of generalisations and stereotypes, but then few things are guaranteed to polarise opinions – and boost sales – as much as how we raise and educate our offspring.

Discipline versus encouragement, chastisement versus laissez-faire, a sharp shrill "ça suffit!" (that’s enough!), versus the mollycoddling "now let’s not do that, shall we?" reasoning of the so-called Anglo-Saxon – meaning British or American – mum. And above all, that essential Gallic parenting tool, la fessée, or smacked bottom, versus the British naughty step.

It is probably safe to assume that Druckerman’s copious note-taking among "Parisian friends and neighbours" centred on a certain section of what would be described as middle-class families in English or aisé in French. Speaking to mothers who fit that description – as opposed to those struggling to raise families in France’s gritty suburbs – the Observer discovered a general consensus that parents either side of the Channel have a radically different vision of their children and an equally contrasting way of raising them.

In France a child is rarely considered an equal, but a small human being ready to be formatted, partly by its parents but mostly by the state education system. It has to be encadré, kept within a clearly and often rigidly defined framework that places disciplines such as manners and mathematics above creativity and expression.

A French child who has a tantrum is unlikely to be cut any slack on the grounds that it is expressing itself, is quite likely to be smacked and, if the tantrums continue, packed off to see a child psychologist. The "terrible twos" is not a recognised phenomenon in France.

Lise Fuccellaro, mother of four children aged eight, 12, 14 and 16, lived in England for seven years before returning to the Paris region.

"What struck me in England was how extremely patient and gentle English mothers were with their children compared with French parents," she said.

"They would get upset much less often and never seem to have the great shouty crises we have. But at the table, French children are without doubt much better behaved. It’s remarkable how British children just don’t sit nicely and aren’t taught any respect for people around them. It would be unthinkable to most French parents to inflict their children on other people."

Bénédicte Juston, 37, a French languages professor, who lives in west London with her three boys aged six, eight and 10, agrees: "British parents definitely have a different approach. They are much less likely to shout ‘stop’ at their children and more likely to be calm and ask, ‘why did you do that?’ We are more Latin… it’s a case of ‘stop that or you’ll get a smack’.

"I often notice I am the only parent shouting at my child in the street."

In France, British expat parents are often dismayed at the stifling rigidity of French schools, in which learning by rote is more important than learning to reason, where creativity is strangled by conformity and where what a child has to say is less important than doing so with impeccable grammar and writing.

Friends in London admire our children’s faultless script – they learn to use fountain pens in the first year of primary school – but are horrified when told that the neighbours’ six-year-old was declared "nul" – useless – by his teacher and marked down, even when giving the correct answer, because their ornate, loopy, joined-up handwriting was not up to scratch.

"You couldn’t do that over here. The parents would be up to the school complaining about the teacher in a flash," said one British friend.

Juston added: "The biggest difference in bringing up children in France and Britain are the schools. If, for example, a British child is artistic but not so good at maths, everyone says never mind, it will come. In France, the teacher will summon the parents and tell them: your child cannot write and cannot add up, we don’t care about anything else.

"Whether they are happy, have friends or are kind is an added bonus in the way we educate our children."

Druckerman makes a great deal of how French children are taught to be better behaved in public and social situations. Passengers on the Eurostar can often identify a child’s nationality without hearing them speak. You can more or less bet the one running up and down the carriage screaming his head off will not be French.

Bénédicte Lohe-Le Blanc, 38, a teacher originally from Brittany, and her husband Vincent, 39, live with their three children, Sten, 11, Yaelle, nine, and Kenan, six, in west London. She believes British parents are lax with their children.

"I was at an English friend’s house and her six-year-old son was thumping the piano as we were trying to speak. His mother said ‘yes that’s lovely, but not so loud’. He just carried on. I said to myself if this was France the child would have been hauled off to another part of the room and made to stop. British parental culture is very relaxed, while we terrorise our children."

She is convinced this is a backlash from the laissez-faire attitudes that prevailed in France after the May 1968 student riots, that brought a form of the swinging 60s to French society.

"In the wake of May 68 we were more relaxed and we rejected authority. But my generation saw the damage that lack of limits did to children and how it ultimately caused them problems, so we went back to being authoritarian."

She added: "We consider our children to be small people, but they are not equal to an adult. They need authority, they need rules and they need to be kept in line. A child is a child and has his place. In France we see authority as a form of affection and believe that a child blossoms because of, not in spite of, that authority. The bottom line is my child can have his own opinion, but it’s me who decides."

French mothers often have a greater sense of detachment from their children, says Dr Caroline Thompson, a Paris-based child psychologist and family therapist who grew up in America until the age of eight and has a British father. She believes differences in parenting are largely down to the difference in how the mothers view themselves.

"French women are often loth to leave the arena of womanhood and enter that of motherhood. They do not define themselves as mothers and don’t want to be defined as such. For American and British women, motherhood has become such a big event in our lives. It’s amazing that women’s liberation has brought us to this extreme that motherhood is the coolest thing to do in your life.

"The place of a child in its mother’s mind is much more defined and separate in France. An Anglo-Saxon mother faced with the piano-thumping child would be saying ‘what is my child feeling?’. A French mother would be asking ‘what am I feeling?’. If we empathise too much with our children that it becomes intolerable to punish or limit them, this is terrible for the child. If you believe your main objective is to be liked by your child, you are in big trouble."

"But we Anglo-Saxon mothers have created a backlash in which smart, accomplished women give up everything and their child becomes ‘the project’. This in turn puts pressure on the child. Bringing up a child successfully is about enabling that child to leave you and go out into the world on their own."

Lise Fuccellaro believes British children may be less disciplined than their French cousins, but says they often grow up to be nicer adults: "French children may be better brought up in the strictest sense, but they grow up to be very individualistic," she said.

"British children are more open. They may be noisier and less well behaved, but they seem to become much more social and community-minded as adults."

THE GALLIC GUIDE TO CHILD REARING

■ Put your child aged from three months to three years into the local state-run creche for up to 12 hours a day, five days a week, and return to work. It is cheap (an individual or family with an income of €3,000 a month will pay around €1.80 an hour) and the child will learn to be both independent and sociable.

■ Instruct your child to say "bonjour" every time they meet family and friends. They should also present their face to give and receive "bises" (pecks on the cheek) when prompted, even to strangers. The same applies to an "au revoir" when someone leaves. A child who does not say "bonjour" is considered virtually a savage.

■ The dining table is sacrosanct. Any hand not in use must be placed flat on the table. NO shouting. NO getting down from the table without asking. Absolutely NO throwing food, particularly bread which has a quasi-religious significance. French children are encouraged to eat a wide variety of food from an early age at home and at school, where packed lunches are not allowed. Love of things like garlic, frogs’ legs and Camembert must be largely genetic.

■ Ça suffit! (That’s enough!) the single most effective weapon in the French parent’s arsenal. Said loudly and curtly with the emphasis on the ‘ça’. Usually follows an ‘arrête!’ (stop!). Nine times out of 10 it cuts short any arguments, whining or bad behaviour.

■ "La Fessée" or smacked bottom. On the rare occasions ‘ça suffit!’ fails, and they are rare, French parents will not hesitate to employ a sharp slap to the rear or leg. French children become so used to this, they hardly ever cry and have learned a subtle body swerve to lessen the impact. Particularly strict grandmothers may prefer to pinch an ear.

Voir enfin:

Why French Parents Are Superior

While Americans fret over modern parenthood, the French are raising happy, well-behaved children without all the anxiety. Pamela Druckerman on the Gallic secrets for avoiding tantrums, teaching patience and saying ‘non’ with authority.

By PAMELA DRUCKERMAN

BRINGING UP BEBE

Emmanuel Fradin

The Wall Street Journal

February 4, 2012

Pamela Druckerman’s new book "Bringing Up Bebe," catalogs her observations about why French children seem so much better behaved than their American counterparts.

When my daughter was 18 months old, my husband and I decided to take her on a little summer holiday. We picked a coastal town that’s a few hours by train from Paris, where we were living (I’m American, he’s British), and booked a hotel room with a crib. Bean, as we call her, was our only child at this point, so forgive us for thinking: How hard could it be?

We ate breakfast at the hotel, but we had to eat lunch and dinner at the little seafood restaurants around the old port. We quickly discovered that having two restaurant meals a day with a toddler deserved to be its own circle of hell.

Bean would take a brief interest in the food, but within a few minutes she was spilling salt shakers and tearing apart sugar packets. Then she demanded to be sprung from her high chair so she could dash around the restaurant and bolt dangerously toward the docks.

Pamela Druckerman’s new book "Bringing Up Bebe," catalogs her observations about why French children seem so much better behaved than their American counterparts. She talks with WSJ’s Gary Rosen about the lessons of French parenting techniques.

Our strategy was to finish the meal quickly. We ordered while being seated, then begged the server to rush out some bread and bring us our appetizers and main courses at the same time. While my husband took a few bites of fish, I made sure that Bean didn’t get kicked by a waiter or lost at sea. Then we switched. We left enormous, apologetic tips to compensate for the arc of torn napkins and calamari around our table.

After a few more harrowing restaurant visits, I started noticing that the French families around us didn’t look like they were sharing our mealtime agony. Weirdly, they looked like they were on vacation. French toddlers were sitting contentedly in their high chairs, waiting for their food, or eating fish and even vegetables. There was no shrieking or whining. And there was no debris around their tables.

Though by that time I’d lived in France for a few years, I couldn’t explain this. And once I started thinking about French parenting, I realized it wasn’t just mealtime that was different. I suddenly had lots of questions. Why was it, for example, that in the hundreds of hours I’d clocked at French playgrounds, I’d never seen a child (except my own) throw a temper tantrum? Why didn’t my French friends ever need to rush off the phone because their kids were demanding something? Why hadn’t their living rooms been taken over by teepees and toy kitchens, the way ours had?

French Lessons

Children should say hello, goodbye, thank you and please. It helps them to learn that they aren’t the only ones with feelings and needs.

When they misbehave, give them the "big eyes"—a stern look of admonishment.

Allow only one snack a day. In France, it’s at 4 or 4:30.

Remind them (and yourself) who’s the boss. French parents say, "It’s me who decides."

Don’t be afraid to say "no." Kids have to learn how to cope with some frustration.

Soon it became clear to me that quietly and en masse, French parents were achieving outcomes that created a whole different atmosphere for family life. When American families visited our home, the parents usually spent much of the visit refereeing their kids’ spats, helping their toddlers do laps around the kitchen island, or getting down on the floor to build Lego villages. When French friends visited, by contrast, the grownups had coffee and the children played happily by themselves.

By the end of our ruined beach holiday, I decided to figure out what French parents were doing differently. Why didn’t French children throw food? And why weren’t their parents shouting? Could I change my wiring and get the same results with my own offspring?

Driven partly by maternal desperation, I have spent the last several years investigating French parenting. And now, with Bean 6 years old and twins who are 3, I can tell you this: The French aren’t perfect, but they have some parenting secrets that really do work.

I first realized I was on to something when I discovered a 2009 study, led by economists at Princeton, comparing the child-care experiences of similarly situated mothers in Columbus, Ohio, and Rennes, France. The researchers found that American moms considered it more than twice as unpleasant to deal with their kids. In a different study by the same economists, working mothers in Texas said that even housework was more pleasant than child care.

Rest assured, I certainly don’t suffer from a pro-France bias. Au contraire, I’m not even sure that I like living here. I certainly don’t want my kids growing up to become sniffy Parisians.

But for all its problems, France is the perfect foil for the current problems in American parenting. Middle-class French parents (I didn’t follow the very rich or poor) have values that look familiar to me. They are zealous about talking to their kids, showing them nature and reading them lots of books. They take them to tennis lessons, painting classes and interactive science museums.

Yet the French have managed to be involved with their families without becoming obsessive. They assume that even good parents aren’t at the constant service of their children, and that there is no need to feel guilty about this. "For me, the evenings are for the parents," one Parisian mother told me. "My daughter can be with us if she wants, but it’s adult time." French parents want their kids to be stimulated, but not all the time. While some American toddlers are getting Mandarin tutors and preliteracy training, French kids are—by design—toddling around by themselves.

I’m hardly the first to point out that middle-class America has a parenting problem. This problem has been painstakingly diagnosed, critiqued and named: overparenting, hyperparenting, helicopter parenting, and my personal favorite, the kindergarchy. Nobody seems to like the relentless, unhappy pace of American parenting, least of all parents themselves.

Of course, the French have all kinds of public services that help to make having kids more appealing and less stressful. Parents don’t have to pay for preschool, worry about health insurance or save for college. Many get monthly cash allotments—wired directly into their bank accounts—just for having kids.

But these public services don’t explain all of the differences. The French, I found, seem to have a whole different framework for raising kids. When I asked French parents how they disciplined their children, it took them a few beats just to understand what I meant. "Ah, you mean how do we educate them?" they asked. "Discipline," I soon realized, is a narrow, seldom-used notion that deals with punishment. Whereas "educating" (which has nothing to do with school) is something they imagined themselves to be doing all the time.

One of the keys to this education is the simple act of learning how to wait. It is why the French babies I meet mostly sleep through the night from two or three months old. Their parents don’t pick them up the second they start crying, allowing the babies to learn how to fall back asleep. It is also why French toddlers will sit happily at a restaurant. Rather than snacking all day like American children, they mostly have to wait until mealtime to eat. (French kids consistently have three meals a day and one snack around 4 p.m.)

One Saturday I visited Delphine Porcher, a pretty labor lawyer in her mid-30s who lives with her family in the suburbs east of Paris. When I arrived, her husband was working on his laptop in the living room, while 1-year-old Aubane napped nearby. Pauline, their 3-year-old, was sitting at the kitchen table, completely absorbed in the task of plopping cupcake batter into little wrappers. She somehow resisted the temptation to eat the batter.

Delphine said that she never set out specifically to teach her kids patience. But her family’s daily rituals are an ongoing apprenticeship in how to delay gratification. Delphine said that she sometimes bought Pauline candy. (Bonbons are on display in most bakeries.) But Pauline wasn’t allowed to eat the candy until that day’s snack, even if it meant waiting many hours.

When Pauline tried to interrupt our conversation, Delphine said, "Just wait two minutes, my little one. I’m in the middle of talking." It was both very polite and very firm. I was struck both by how sweetly Delphine said it and by how certain she seemed that Pauline would obey her. Delphine was also teaching her kids a related skill: learning to play by themselves. "The most important thing is that he learns to be happy by himself," she said of her son, Aubane.

It’s a skill that French mothers explicitly try to cultivate in their kids more than American mothers do. In a 2004 study on the parenting beliefs of college-educated mothers in the U.S. and France, the American moms said that encouraging one’s child to play alone was of average importance. But the French moms said it was very important.

Later, I emailed Walter Mischel, the world’s leading expert on how children learn to delay gratification. As it happened, Mr. Mischel, 80 years old and a professor of psychology at Columbia University, was in Paris, staying at his longtime girlfriend’s apartment. He agreed to meet me for coffee.

Mr. Mischel is most famous for devising the "marshmallow test" in the late 1960s when he was at Stanford. In it, an experimenter leads a 4- or 5-year-old into a room where there is a marshmallow on a table. The experimenter tells the child he’s going to leave the room for a little while, and that if the child doesn’t eat the marshmallow until he comes back, he’ll be rewarded with two marshmallows. If he eats the marshmallow, he’ll get only that one.

Most kids could only wait about 30 seconds. Only one in three resisted for the full 15 minutes that the experimenter was away. The trick, the researchers found, was that the good delayers were able to distract themselves.

Following up in the mid-1980s, Mr. Mischel and his colleagues found that the good delayers were better at concentrating and reasoning, and didn’t "tend to go to pieces under stress," as their report said.

Could it be that teaching children how to delay gratification—as middle-class French parents do—actually makes them calmer and more resilient? Might this partly explain why middle-class American kids, who are in general more used to getting what they want right away, so often fall apart under stress?

Mr. Mischel, who is originally from Vienna, hasn’t performed the marshmallow test on French children. But as a longtime observer of France, he said that he was struck by the difference between French and American kids. In the U.S., he said, "certainly the impression one has is that self-control has gotten increasingly difficult for kids."

American parents want their kids to be patient, of course. We encourage our kids to share, to wait their turn, to set the table and to practice the piano. But patience isn’t a skill that we hone quite as assiduously as French parents do. We tend to view whether kids are good at waiting as a matter of temperament. In our view, parents either luck out and get a child who waits well or they don’t.

French parents and caregivers find it hard to believe that we are so laissez-faire about this crucial ability. When I mentioned the topic at a dinner party in Paris, my French host launched into a story about the year he lived in Southern California.

He and his wife had befriended an American couple and decided to spend a weekend away with them in Santa Barbara. It was the first time they’d met each other’s kids, who ranged in age from about 7 to 15. Years later, they still remember how the American kids frequently interrupted the adults in midsentence. And there were no fixed mealtimes; the American kids just went to the refrigerator and took food whenever they wanted. To the French couple, it seemed like the American kids were in charge.

"What struck us, and bothered us, was that the parents never said ‘no,’ " the husband said. The children did "n’importe quoi," his wife added.

After a while, it struck me that most French descriptions of American kids include this phrase "n’importe quoi," meaning "whatever" or "anything they like." It suggests that the American kids don’t have firm boundaries, that their parents lack authority, and that anything goes. It’s the antithesis of the French ideal of the cadre, or frame, that French parents often talk about. Cadre means that kids have very firm limits about certain things—that’s the frame—and that the parents strictly enforce these. But inside the cadre, French parents entrust their kids with quite a lot of freedom and autonomy.

Authority is one of the most impressive parts of French parenting—and perhaps the toughest one to master. Many French parents I meet have an easy, calm authority with their children that I can only envy. Their kids actually listen to them. French children aren’t constantly dashing off, talking back, or engaging in prolonged negotiations.

One Sunday morning at the park, my neighbor Frédérique witnessed me trying to cope with my son Leo, who was then 2 years old. Leo did everything quickly, and when I went to the park with him, I was in constant motion, too. He seemed to regard the gates around play areas as merely an invitation to exit.

Frédérique had recently adopted a beautiful redheaded 3-year-old from a Russian orphanage. At the time of our outing, she had been a mother for all of three months. Yet just by virtue of being French, she already had a whole different vision of authority than I did—what was possible and pas possible.

Frédérique and I were sitting at the perimeter of the sandbox, trying to talk. But Leo kept dashing outside the gate surrounding the sandbox. Each time, I got up to chase him, scold him, and drag him back while he screamed. At first, Frédérique watched this little ritual in silence. Then, without any condescension, she said that if I was running after Leo all the time, we wouldn’t be able to indulge in the small pleasure of sitting and chatting for a few minutes.

"That’s true," I said. "But what can I do?" Frédérique said I should be sterner with Leo. In my mind, spending the afternoon chasing Leo was inevitable. In her mind, it was pas possible.

I pointed out that I’d been scolding Leo for the last 20 minutes. Frédérique smiled. She said that I needed to make my "no" stronger and to really believe in it. The next time Leo tried to run outside the gate, I said "no" more sharply than usual. He left anyway. I followed and dragged him back. "You see?" I said. "It’s not possible."

Frédérique smiled again and told me not to shout but rather to speak with more conviction. I was scared that I would terrify him. "Don’t worry," Frederique said, urging me on.

Leo didn’t listen the next time either. But I gradually felt my "nos" coming from a more convincing place. They weren’t louder, but they were more self-assured. By the fourth try, when I was finally brimming with conviction, Leo approached the gate but—miraculously—didn’t open it. He looked back and eyed me warily. I widened my eyes and tried to look disapproving.

After about 10 minutes, Leo stopped trying to leave altogether. He seemed to forget about the gate and just played in the sandbox with the other kids. Soon Frédérique and I were chatting, with our legs stretched out in front of us. I was shocked that Leo suddenly viewed me as an authority figure.

"See that," Frédérique said, not gloating. "It was your tone of voice." She pointed out that Leo didn’t appear to be traumatized. For the moment—and possibly for the first time ever—he actually seemed like a French child.

—Adapted from "Bringing Up Bébé: One American Mother Discovers the Wisdom of French Parenting," to be published Tuesday by the Penguin Press.


Education: C’est la haine d’Israël, imbécile! (It’s Israel-bashing, stupid!)

12 octobre, 2011
Je suis horrifié que quelqu’un ait même pu avoir l’idée de donner une information qui n’intéresse personne", poursuit-il. Pour lui, "juif ou pas juif" renvoie à "ce vieux et violent fantasme antisémite qu’il faut débusquer les juifs dans les mileux où il y a de l’argent, où il y a du pouvoir…  Alain Jakubowicz  (président de la Licra)
C’est totalement contraire aux règles de notre société en France. Je ne peux pas être favorable à des fichiers sauvages sur des appartenances religieuses. Richard Prasquier (président du Crif)
Le fait de mettre ou de conserver en mémoire informatisée, sans le consentement exprès de l’intéressé, des données à caractère personnel qui, directement ou indirectement, font apparaître les origines raciales ou ethniques, les opinions politiques, philosophiques ou religieuses [...] est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 300.000 euros d’amende. Code pénal
L’application existe déjà en anglais (« Jew or not jew »), ce qui n’a pas soulevé, à notre connaissance, de controverse. Mais les Etats-Unis n’ont pas la même histoire que la France… Rue 89
L’application "semble plus avoir une dimension communautaire qu’antisémite", mais "cela rappelle l’obsession de certains internautes pour découvrir la judaïté de telles ou telles personnes. Lorsque l’on tape François Hollande, Jean-Luc Mélenchon ou David Pujadas sur Google, le moteur de recherche propose ainsi d’y associer le mot juif, reflet de ce que veulent savoir les internautes", rappelle Ecrans.fr.
Contacté par "le Nouvel Observateur", le créateur de l’application Johann Levy se dit "extrêmement surpris par l’ampleur de la polémique". Celui qui se revendique "juif" souhaitait "proposer à sa communauté une liste des personnalités juives qui ont réussi". Taxé d’avoir développé une application de "fichage", Johann Levy plaide pour "une consolidation de données disponibles partout sur internet, sur Wikipedia, sur de nombreux blogs… qui ont été mes sources. Le fichage renvoie à une idée négative, alors qu’être juif ce n’est pas négatif", souligne-t-il. Le Nouvel Observateur
Même pour ceux qui maîtrisent la langue hébraïque, le mot Shoah, qui revient à plusieurs reprises dans la Bible, est inadéquat car il ne désigne pas spécifiquement un pareil massacre de masse commis par les hommes contre d’autres hommes, il peut s’agir aussi bien d’un tremblement de terre ou d’un tsunami. (…) Shoah est devenu un nom propre, il ne désigne rien d’autre que l’événement qui porte ce nom. Toutes celles, tous ceux qui ont souscrit au terme Shoah, qui l’ont adopté d’emblée, reconnaissaient par là même le caractère inouï de ce qui est arrivé aux Juifs : pour eux, même inadéquat, ce mot hébreu non traduit, qu’il ne fallait surtout pas traduire, épousait au plus près la spécificité juive du désastre. Génocide, extermination, anéantissement, sont des noms communs qui ont besoin d’un adjectif les qualifiant. C’est ainsi qu’on peut lire dans certains des nouveaux manuels (Magnard, Hatier) la formule "génocide juif" et dans d’autres (Nathan Le Quintrec) celle de "génocide nazi". Qui génocide qui, c’est une autre affaire, qui en dit long sur l’imprécision des rédacteurs et la bouillie à laquelle les conduit le refus pas du tout innocent du mot "Shoah". (…)  Le XXe siècle est en effet présenté et caractérisé comme "le siècle des anéantissements". Savoir si la guerre contre le nazisme était une juste guerre n’intéresse pas nos nouveaux concepteurs, qui mettent en parallèle et sur le même plan les bombardements des villes allemandes par l’aviation alliée, Hiroshima, et la Shoah. Pardon, non, l’anéantissement. C’est une vieille histoire : refuser l’unicité ou la spécificité des événements historiques, les noyer dans des catégorisations abstraites et réductrices, tout cela se préparait de longue date. Aujourd’hui on passe à l’acte. Le mot "Shoah" est éradiqué, mais pour la première fois, dans un manuel d’histoire (Hachette), apparaît celui de "Nakhba", terme en miroir, forgé par les Palestiniens pour nommer leur propre catastrophe : la création de l’Etat d’Israël. Lequel Israël tient très peu de place dans ces nouveaux livres, qui prennent les choses de plus haut, faisant référence au seul "Moyen-Orient, foyer de conflits". Ces manuels, par ailleurs, parlent tous, d’une seule voix, de "l’anéantissement des Juifs et des Tziganes". Les Juifs sont au premier chef responsables de l’égalisation impliquée par l’emploi de la copule "et", même si, sur le plan des chiffres, elle ne correspond à rien de réel. Lorsqu’on a rappelé le gazage de quelques milliers de Tziganes en août 1944, dans les crématoires de Birkenau, la fraternité humaine et l’horreur de la même mort déchirante nous commandait de souscrire à l’identification sans penser que celle-ci servirait à occulter ce qu’il y a eu d’unique dans la Shoah. Moralement, ce refus du quantitatif était une position juste. Elle conduit pourtant aujourd’hui au même résultat que la trouvaille de "l’anéantissement". Nul n’a jamais pu dire, n’a jamais su, combien de Tziganes ont été tués par les Nazis, c’est ce que me déclarait Raul Hilberg et ce que reprennent les quelques historiens fiables qui se sont penchés sur la question. On sait qu’il n’y a eu, pour les Tziganes, aucun plan, aucune volonté exterminatrice systématique. Il y avait à Birkenau un camp tzigane, dans lequel hommes, femmes et enfants ont vécu ensemble de longs mois, sans être jamais séparés et les gazages d’août 1944, vite interrompus d’ailleurs, furent le produit de rivalités et de luttes internes au sein de la hiérarchie SS. D’autres Tziganes furent tués au cours des années de guerre, sans qu’il soit possible d’assigner un chiffre formel, ce qui permet les extrapolations les plus extravagantes. Claude Lanzmann
Tout s’explique quand notre manuel d’Histoire Hachette pour les classes de première aborde la question de la « Palestine ». J’emploie les guillemets, parce que cette « Palestine » est un territoire imaginaire que nos historiens substituent à la réalité politique, historique et géographique, constituée, depuis 1948, par l’Etat d’Israël. Sur trois pages d’Histoire, on n’a pas trouvé le moyen d’employer l’expression reconnue par les Nations Unies, définissant un état souverain, l’Etat d’Israël. Pourtant ce chapitre consacré au partage de la Palestine comporte un petit encadré indiquant aux élèves le vocabulaire à connaître. Et si le mot hébreu Shoah est désormais proscrit, on introduit en revanche le terme arabe « nakba ». Avec cette définition : « nakba (catastrophe en arabe), expulsion des Palestiniens en 1948 ». On ne saurait mieux falsifier l’Histoire qu’en présentant la création de l’Etat d’Israël comme l’expulsion d’une population légitime. Naturellement, il n’est nullement question de l’appel du muphti de Jérusalem à quitter les régions sous souveraineté juive, pour y revenir après la victoire des armées arabes qui se ruaient sur le nouvel Etat d’Israël. Mais tout le chapitre vise à nier toute légitimité à Israël. Les élèves de première seront d’autant moins critiques qu’ils auront été préparés, dès la quatrième, par un autre manuel Hachette. On y voit, dans la vieille ville de Jérusalem, une pauvre petite fille brune avançant entre deux rangées de soldats israéliens. Nous sommes dans un pays occupé, dans une ville, Jérusalem, où l’on conviendra que les juifs n’ont rien à faire. En quatrième, il faut un choc émotionnel. L’enfant martyr de Palestine marche entre les soldats juifs ! L’explication viendra en première avec les termes à connaître Avec cette définition : « sionisme : idéologie et projet politique visant à créer un Etat juif indépendant en Palestine ». Le sionisme est une idéologie, terme qui porte désormais une connotation péjorative, renvoyant aux régimes fondés sur une idéologie, les fascismes et le stalinisme. Les élèves ne seront pas instruits de l’Histoire du sionisme, comme mouvement d’émancipation nationale du peuple Juif, ils devront le considérer à titre d’idéologie. La libération nationale se trouve de l’autre côté. L’œil est attiré par une photo ainsi légendée : « 1936 manifestation pour l’indépendance la Palestine ». Or, il s’agit d’une manifestation pour la terre aux Arabes, contre le développement du Foyer national Juif. Non seulement ces manifestations arabes ne s’opposaient pas au colonialisme britannique, mais elles étaient largement encouragées par les Anglais. Elles servirent de prétexte au contingentement de l’immigration juive, à la veille de la Shoah. Rien dans ces pages ne permet de comprendre comment et pourquoi des centaines de milliers de Juifs se trouvaient sur la terre d’Israël en 1947 – 48 . Le sionisme étant une « idéologie », au mieux un projet politique, on ne saura pas que ce mouvement s’est propagé à travers l’Europe dès sa création. On ne saura rien de son caractère progressiste, de ses structures politiques et de l’organisation du Foyer national avant l’indépendance. Il ne sera jamais question de la place de Sion dans l’histoire et l’imaginaire des enfants d’Israël, bien avant la fondation du sionisme politique. Les élèves apprendront que la « Palestine » a toujours existé, comme pays, ils ne sauront pas que l’administration ottomane l’avait divisé en provinces, dépendant chacune du gouvernement de l’empire. On ne leur dira pas qu’il y avait, à l’époque des Sultans, des populations musulmanes, chrétiennes et juives, mais qu’elles ne formaient pas un peuple palestinien. Surtout : les élèves devront ignorer que le caractère particulier de cette région tient à peuple ancien, qui a bouleversé l’Histoire de l’humanité en récusant les idoles païennes et en adoptant une loi écrite, faite de principes qu’aucun monarque ne pouvait modifier, parce ce peuple reconnaissait une autorité, supérieure à celle des hommes. On peut interpréter l’Histoire de toutes les manières, être rationaliste, rigoureux, objectif, respectueux de tous les peuples, même quand ils sont deux à revendiquer la même terre. Mais on défigure l’Histoire, en retirant au peuple Juif son antériorité, en refusant de le considérer comme une nation. La logique de ce manuel d’Histoire tient à la suppression non d’un seul mot mais de deux. Shoah et Israël ! La destruction du peuple dont le nom est Israël, le refus de reconnaître que l’échec de la politique « d’anéantissement » comme ils disent, fut la proclamation de l’Etat indépendant d’Israël. (…) L’antisémitisme naît souvent de la négation d’un père fondateur Juif. Il en fut ainsi pour celui de l’Eglise, comme pour celui du communisme. Depuis des années, de réforme en réforme, l’enseignement de l’histoire dans les lycées se veut moderniste, en rupture avec le récit universel et le roman national français que racontaient nos vieux Malet Isaac. Ces merveilleux manuels d’Histoire ont formé des générations de lycéens. Ils ont été remisés au grenier des souvenirs, au nom d’une idéologie du respect des diversités. La glorification de l’Histoire de France pouvait heurter des élèves issus d’anciens peuples opprimés. Et puis, le récit historique linéaire, la chronologie, les batailles, c’était ringard. Il importait seulement de donner « des clefs pour comprendre », et le nouveau manuel Hachette s’intitule « clefs pour comprendre le XXème siècle ». Après avoir organisé la méconnaissance de l’Histoire générale et la liquidation de l’Histoire de France, les pédagogues de l’Education nationale proposent des clefs idéologiques, pour comprendre d’où viennent les malheurs du monde. Et ces malheurs ont pour origine l’expulsion des Palestiniens par les juifs, avec pour illustration, une photo montrant des soldats israéliens entassant des Arabes dans un camion. C’est que si le nom de l’état d’Israël est interdit, l’adjectif israélien peut s’employer, mais avec le substantif soldat… Guy Konopnicki
 Le mot "Shoah" souffle sur ce qui a été perpétré et sur ce qui a été subi comme un typhon à l’échelle de l’histoire qui aura emporté à jamais six millions d’êtres humains, un monde, celui du Yiddishland, et une vision de l’homme. Ouragans, tornades, cyclones, typhons sont affublés de noms apaisants, comme si l’on voulait conjurer les tempêtes ; mais un typhon qui bouleverse l’histoire au point qu’il y a un avant et un après ce typhon-là ne peut porter qu’un nom exceptionnel, unique, dominant et maîtrisant l’histoire et faisant comprendre à tous ceux qui la regardent ce que fut le destin de chaque juif et de tous les juifs. Le remplacer : par quoi ? Par "anéantissement" de qui ? Il faut préciser "des juifs". Shoah contient tout comme les trous noirs de l’espace qui aspirent toute la matière et toute la lumière d’une étoile. Il fallait un seul mot pour exprimer tout ce qui s’était passé ; le mot n’existait pas en français. Il n’était possible de l’inventer qu’à travers une oeuvre d’art ayant capté tous les rayons émis par les victimes et par les bourreaux, toutes les haines et toutes les souffrances. La vie, l’oeuvre et le mot ne font qu’un. Non ce n’est pas un mot français mais on ne dit pas "la monnaie américaine" ou "japonaise", on dit le dollar ou le yen. Refuser le mot "Shoah", tenter d’exclure son usage dans l’enseignement ou dans les manuels reviendrait à banaliser la réalité du génocide. Il existe certainement au sein de l’éducation nationale et des éditeurs des manuels scolaires une tendance militant en ce sens. L’indignation de Claude Lanzmann (Le Monde du 31 août) est légitime, car préventive. A sa voix nous ajoutons la nôtre : Shoah a acquis droit de cité dans la conscience publique française. Serge Klarsfeld
Au Groupe des éditeurs scolaires (GPE), on affirme que le terme Shoah figure "de façon explicite" dans les manuels Belin (page 96), Bordas (p. 112), Hachette (p. 101 et 104 selon les éditions, il y en a deux), Hatier (p.106), Nathan (p.100 et 114 selon les éditions) et Magnard (p.84). "On est un peu surpris de la polémique. Le terme ne figure pas dans les programmes, mais nous n’avons eu aucune demande d’aucune sorte qu’il ne figure pas dans les manuels et, de fait, la très grande majorité des manuels mentionne le terme et le définit", a dit Sylvie Marcé, présidente du GPE au sein du Syndical national de l’édition (SNE) et Pdg de Belin. Le Figaro
Si ce « bulletin officiel » évoqué par M. Lanzman n’existe pas, deux décrets existent qui n’emploient ni le signifiant, ni tout à fait, en conséquence, le signifié, promulgués en 2010. Dans l’arrêté du 8-1-2010 – J.O. du 2-2-2010 relatif aux nouveaux programmes d’enseignement d’histoire-géographie éducation civique des classes préparatoires au certificat d’aptitude professionnelle (CAP), le libellé exact concernant la Shoah est le suivant : « Le génocide juif : un crime contre l’humanité ». Il est précisé que « les notions de génocide et de crime contre l’humanité sont élaborées et reprises par le droit international ». Le fonctionnaire ayant rédigé ces lignes n’emploie de fait pas le terme de Shoah, mais celui de « génocide juif », en tant que [sic] la tentative d’extermination du peuple juif a donné naissance à deux notions clés du droit international. L’article 2 de cet arrêté prévoit que ses dispositions « entrent en application à la rentrée de l’année scolaire 2010-2011 pour la première année de formation, à la rentrée de l’année scolaire 2011-2012 pour la deuxième année de formation ». Quelques mois après, l’arrêté du 21-7-2010 – J.O. du 28-8-2010 relatif au programme d’enseignement commun d’histoire-géographie des classes de première générale, indique au programme l’enseignement de « la Seconde Guerre mondiale : guerre d’anéantissement et génocide des Juifs et des Tziganes ». L’article 2 de cet arrêté prévoit que ses dispositions « entrent en application à la rentrée de l’année scolaire 2011-2012 ».
Les Tziganes et les Juifs n’ont pas vécu le même martyre. Et si les Tziganes sont morts de mort horrible dans les camps d’internement, il n’y a pas eu d’équivalent d’envoi de convois vers Drancy ni de rafle du Vel d’Hiv et de déportations vers les camps de la mort appliquées sur consignes nazies par la France du Maréchal, « sans oublier les enfants », du fonctionnaire français.
Le terme d’holocauste (souvent préféré à celui de Shoah puisque jugé d’origine française – NDLR) est un terme faux parce justement il est un terme religieux », rappelle Richard Prasquier. En effet, l’holocauste réfère à un sacrifice propitiatoire, à une immolation de la victime par le feu. « Et justement le terme de Shoah le déjuge car il est utilisé par exemple pour le Déluge, le désastre » dans la Bible.  Ne pas utiliser le mot Shoah est une absurdité totale, le mot ‘bolchevique’ aussi est d’origine étrangère, tout comme le mot ‘nazi’. Parce que, en miroir de cette difficulté à dire Shoah, le mot arabe de Naqba, employé pour narrer la fuite arabe au moment de la création de l’Etat d’Israël et de la guerre d’indépendance menée contre lui, est apparu dans l’enseignement. « C’est la haine d’Israël dans les écoles, le vrai problème », et la question qui se joue par-delà ce choix lexical. Isabelle Kersimon

A l’heure où le même mouvement terroriste qui se vante régulièrement de son goût pour la mort et de son mépris pour la vie humaine s’apprête, après cinq longues années, à relâcher un seul juif contre pas moins de 1000  Palestiniens avec du sang sur les mains …

Et où un site communautaire consacré, comme tant d’autres sites y compris musulmans, aux succès professionnels de ses membres se voit, parce que juif, soupçonné des pires arrière-pensées et contraint à la fermeture …

Pendant que, sous prétexte d’équivalence morale, les manuels de nos enfants en sont à mettre sur le même plan génocide d’un peuple entier et massacres ou internement de tziganes …

Et à promouvoir à la suite de nos médias le détournement, appliqué à la simple fuite des Arabes présents au moment de la création de l’Etat d’Israël ("Nakba"), d’un terme ("Shoah", que comme "Holocauste", nous n’utilisons pas personnellement) que l’on refuse dans le même temps, pour cause de consonance étrangère ou religieuse, à ceux qui tentent de dire l’indicible du génocide de tout un peuple …

Retour, avec Isabelle Kersimon du site israélien Guysen et au-delà des éventuelles erreurs factuelles de Claude Lanzmann qui en avait le premier soulevé le problème, sur cet étrange deux poids deux mesures qui semble avoir gagné tous les niveaux de notre société,  y compris les classes de nos enfants.

Et qui n’est en fait que le reflet, comme le rappelle le président du Conseil représentatif des institutions juives de France Richard Prasquier, du véritable problème de "la haine d’Israël dans les écoles".

Comme de plus en plus, ajouterions-nous, dans l’ensemble de la société française  …

Education nationale et Shoah : retour sur la polémique

Isabelle Kersimon

Guysen News International

1er septembre 2011

Suite à la publication d’une tribune de l’écrivain et cinéaste, Claude Lanzmann, dans Le Monde, datée du mardi 30 août 2011, le monde d’Internet se déchaîne. Et le ministre de l’Education nationale, Claude Chatel, s’exprime publiquement sur le sujet : le terme « Shoah » n’a pas disparu des manuels scolaires. Retour sur une polémique.

Cette polémique n’est pas nouvelle, et le journaliste et écrivain Guy Konopnicki le rappelait, en juin dernier, dans un excellent article intitulé « Le nouvel enseignement du mépris » (Marianne 2). Il y évoquait la question de certaines pages de prototypes de manuels scolaires présentés aux enseignants par les éditions Hachette et la suspension disciplinaire d’une enseignante de Nancy, Catherine Pederzoli, pour « emploi systématique – et donc abusif – du mot Shoah, et ce, dans un rapport à charge rédigé par les inspecteurs généraux d’histoire », avant qu’elle ne soit finalement réintégrée après de longs mois d’actions juridique et militante.

« L’inspection générale de l’Education nationale rejette un terme, au motif qu’il ne vient pas des historiens, mais du travail d’un cinéaste, Claude Lanzmann », expliquait alors le journaliste.

L’argument opposé à l’emploi du terme Shoah relevait, à l’époque, de son inscription dans le récit historique via le travail – historique ! –du cinéaste, qui l’avait « popularisé ».

M. Lanzmann n’était d’ailleurs pas intervenu à ce moment-là. Les mauvaises langues ne voyant dans sa tribune du Monde qu’une manifestation d’égocentrisme devraient en tenir compte. Car ce qui préoccupe bel et bien Claude Lanzmann, et il s’en explique de manière tout à fait limpide, ce n’est pas une amputation de paternité sémantique, mais bel et bien une tentation de nier la spécificité de la Shoah.

En exprimant cette crainte, Claude Lanzmann a pu faire l’erreur d’évoquer une circulaire parue dans le « Bulletin officiel n° 7 de septembre 2010 » qui, ainsi que le remarque notre consœur du Point, Marion Coquet, n’existe pas ni n’insiste, en conséquence, « sur la nécessité de supprimer le terme Shoah des manuels scolaires ».

Mais Claude Lanzmann n’est ni journaliste ni juriste, et l’expression d’une opinion dans une rubrique consacrée à celles-ci n’est pas tenue à la rigueur professionnelle de l’un ni de l’autre. En conséquence de quoi, les commentaires se focalisant sur une erreur d’appréciation ne disent au fond pas de quoi relève le problème. Et ils induisent qu’en corrigeant cette erreur, il disparaît.

« Jamais je ne me suis opposé à l’utilisation du mot ‘Shoah’ dans les programmes, ni dans les manuels », déclare le ministre, insistant sur le fait que « le mot Shoah figure de manière explicite dans les manuels » d’histoire de première de cette rentrée.

L’on conçoit aisément que le ministre insiste sur l’attention portée par la présent gouvernement à l’enseignement de la Shoah, attention qui avait d’ailleurs connu un épisode zélé peu à même d’aider à sa compréhension en cours d’histoire, lorsque le président Nicolas Sarkozy avait suggéré que chaque enfant des classes de CM2 porte en mémoire [sic] une petite victime de l’extermination des Juifs. Ce à quoi s’étaient opposés, à juste titre, nombre d’intellectuels.

Pour ce qui concerne les manuels scolaires, la question, en effet, ne se pose pas dans les termes d’une disparition du mot Shoah, qui relèverait d’une décision prise en haut lieu. Au ministère, en effet, on est très attaché à cet enseignement.

Et si ce « bulletin officiel » évoqué par M. Lanzman n’existe pas, deux décrets existent qui n’emploient ni le signifiant, ni tout à fait, en conséquence, le signifié, promulgués en 2010.

Dans l’arrêté du 8-1-2010 – J.O. du 2-2-2010 relatif aux nouveaux programmes d’enseignement d’histoire-géographie éducation civique des classes préparatoires au certificat d’aptitude professionnelle (CAP), le libellé exact concernant la Shoah est le suivant : « Le génocide juif : un crime contre l’humanité ».

Il est précisé que « les notions de génocide et de crime contre l’humanité sont élaborées et reprises par le droit international ».

Le fonctionnaire ayant rédigé ces lignes n’emploie de fait pas le terme de Shoah, mais celui de « génocide juif », en tant que [sic] la tentative d’extermination du peuple juif a donné naissance à deux notions clés du droit international.

L’article 2 de cet arrêté prévoit que ses dispositions « entrent en application à la rentrée de l’année scolaire 2010-2011 pour la première année de formation, à la rentrée de l’année scolaire 2011-2012 pour la deuxième année de formation ».

Quelques mois après, l’arrêté du 21-7-2010 – J.O. du 28-8-2010 relatif au programme d’enseignement commun d’histoire-géographie des classes de première générale, indique au programme l’enseignement de « la Seconde Guerre mondiale : guerre d’anéantissement et génocide des Juifs et des Tziganes ».

L’article 2 de cet arrêté prévoit que ses dispositions « entrent en application à la rentrée de l’année scolaire 2011-2012 ».

Le rédacteur a ajouté à la première occurrence (celle de l’arrêté de janvier) la proposition nominale « guerre d’anéantissement », ce qui laisse pour le moins songeur puisque les suppliciés du nazisme n’étaient pas une nation en guerre contre une autre.

De même, la référence au martyre tzigane, posée comme une équivalence avec celle des Juifs, ne se justifie pas.

C’est l’avis de Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), corroboré par Eugène Daumas, président de l’Union française des associations tziganes (UFAT) :

« Actuellement, on ne sait pas combien de Tziganes ont disparu pendant la Seconde Guerre mondiale, les nazis faisaient des distinctions absurdes et horribles. La situation est complexe, et c’est l’une des raisons pour lesquelles on utilise le mot Shoah. Car les nazis ne faisaient pas de distinction entre les Juifs : ils étaient comme des bactéries à éliminer », indique M. Prasquier

« Les chiffres avancés sont de l’ordre de 500 000, sachant qu’on a exterminé la majeure partie de la population en Europe de l’Est, où nous étions 2 millions ; nous n’avons pas d’archives, et chez nous c’est un sujet tabou », déclare M. Daumas.

« Nous savons qu’il y a eu quelques déportations vers les camps de la mort dans le Nord de la France, mais sous autorité belge et allemande. Il n’y a pas eu de déportations de Tziganes par Vichy, mais des camps d’internement » où les familles entières étaient enfermées suite à un arrêté promulgué en 1940 qui leur interdisait de circuler, car ils pratiquaient le nomadisme, explique-t-il.

Les Tziganes et les Juifs n’ont pas vécu le même martyre. Et si les Tziganes sont morts de mort horrible dans les camps d’internement, il n’y a pas eu d’équivalent d’envoi de convois vers Drancy ni de rafle du Vel d’Hiv et de déportations vers les camps de la mort appliquées sur consignes nazies par la France du Maréchal, « sans oublier les enfants », du fonctionnaire français.

L’absence actuelle d’histoire de la souffrance tzigane ne peut donc être utilisée comme sombre prétexte à une équivalence qui, historiquement, est injustifiée.

Mais ce n’est pas l’unique argument qui prévaut en la matière, puisque l’ordonnateur principal de ce choix lexical, Dominique Borne, ancien inspecteur général de l’Education nationale, s’en justifie au plan historiographique et laïc [lire ‘laïque'].

Shoah est « un mot religieux qui renvoie à une parenthèse morale. (…) Le terme extermination permet de désacraliser l’événement et de l’historiciser (…) », explique-t-il, prenant pour prémices [lire ‘prémisse'] que « l’événement » ainsi nommé est sacralisé et non historicisé.

L’absence d’historicisation est l’un des leitmotiv utilisés par d’éminents spécialises désireux de disqualifier le terme de Shoah au motif qu’il serait de l’ordre de l’émotion.

Curieuse projection mécanique que d’attribuer au terme Shoah – qui qualifie [lire : ‘connote'] l’inqualifiable advenu au peuple juif, une connotation émotive lorsqu’aucun terme de la langue n’en porte en soi, si ce n’est au travers de l’usage qu’en fait un interlocuteur X ou Y.

Mais M. Borne a un autre argument : celui de la laïcité.

M. Borne se dit

« convaincu qu’il faut traiter de ces événements en raison [sic], et de manière laïque. Soit en débattant des mots et de leur sens, ce qui revient, aussi, à évoquer l’historiographie du génocide juif ; et en n’omettant pas d’expliquer, le cas échéant, que le mot ‘Shoah’ vient de la Bible, et porte à ce titre une connotation religieuse. »

« Le terme d’holocauste (souvent préféré à celui de Shoah puisque jugé d’origine française – NDLR) est un terme faux parce justement il est un terme religieux », rappelle Richard Prasquier.

En effet, l’holocauste réfère à un sacrifice propitiatoire, à une immolation de la victime par le feu.

« Et justement le terme de Shoah le déjuge car il est utilisé par exemple pour le Déluge, le désastre » dans la Bible.

« ‘Shoah’ n’a pas de signification religieuse, M. Borne est incompétent en matière de langue hébraïque et devrait éviter de donner cette explication qui est absurde », précise le président du CRIF.

Il a d’ailleurs rendez-vous demain, 2 septembre, avec le ministre.

« Je vais lui dire que ne pas utiliser le mot Shoah est une absurdité totale, le mot ‘bolchévique’ [lire ‘bolchevique] aussi est d’origine étrangère, tout comme le mot ‘nazi’ »,

rappelle-t-il, évoquant les réticences à employer le mot Shoah au motif qu’il est un mot hébreu.

Quant aux manuels scolaires, tous ne présentent pas de problème. Et

« il n’a jamais été écrit qu’il ne fallait pas utiliser le mot Shoah, mais on sait que les inspecteurs n’en veulent pas », explique M. Prasquier.

Parce que, en miroir de cette difficulté à dire Shoah, le mot arabe de Naqba, employé pour narrer la fuite arabe au moment de la création de l’Etat d’Israël et de la guerre d’indépendance menée contre lui, est apparu dans l’enseignement.

« C’est la haine d’Israël dans les écoles, le vrai problème », et la question qui se joue par-delà ce choix lexical.

« Les professeurs sont des militants et ils endoctrinent leurs élèves, les ministres n’ont pas de solution à ce problème majeur », conclut-il.

Voir aussi:

Contre le bannissement du mot "Shoah" des manuels scolaires

Le Monde

30.08.11

A la faveur de l’été, un mauvais coup se perpètre à l’éducation nationale et chez les éditeurs qui publient les manuels d’enseignement de l’histoire destinés aux élèves de première de tous les lycées de France et des autres établissements qui les préparent au baccalauréat. Il faut souligner que cette action néfaste se passe sous la présidence de la République de Nicolas Sarkozy, qu’on sait hostile à toute forme de négationnisme. Or c’est bien de négationnisme qu’il s’agit ici et, nous allons le voir, d’une façon particulièrement perverse.

La nomination est une décision grave, mais plus grave encore est celle de dénommer. Une circulaire, parue dans le bulletin officiel spécial n°7 de septembre 2010 de l’éducation nationale, insistait sur la nécessité de supprimer le terme "Shoah" des manuels scolaires. Circulaire d’autant plus remarquable qu’elle prétendait faire suite au discours prononcé par Nicolas Sarkozy lors d’un précédent dîner du CRIF et dans lequel, après avoir utilisé plusieurs fois et avec le plus grand naturel le mot "Shoah", il proposait que chaque enfant juif assassiné soit parrainé par un lycéen français du même âge. Ce propos présidentiel n’ayant pas plu à tout le monde, Nicolas Sarkozy avait chargé Xavier Darcos, alors ministre de l’éducation nationale, de réunir une commission afin que sa pensée soit mise en œuvre tout en tenant compte des protestations. Cette commission était présidée par Madame Waysbord-Loing, inspectrice générale honoraire de l’éducation nationale, elle comprenait, outre des spécialistes de la seconde guerre mondiale, des personnalités comme Simone Veil, Serge Klarsfeld et moi-même. Un ouvrage de référence a d’ailleurs été publié à partir des travaux de ladite commission.

Etrangement, le bulletin officiel de l’éducation nationale réclamant la mise au rebut du terme "Shoah" a été publié un temps relativement court après cette parution. A ceux qui s’étonnaient, il était alors répondu que le bulletin officiel n’était pas le journal officiel de la République et qu’il ne reflétait qu’une "tendance" de l’éducation nationale. Tendance à la peau dure et bien en cour si l’on peut dire. Il y a une douzaine d’années, après une réunion à Stockholm de tous les chefs d’Etat et de gouvernement accompagnés de leurs ministres de l’éducation nationale, dont le but était d’élaborer un compendium sur la Shoah qui aurait force de loi et d’usage dans le monde entier, M. Dominique Borne, doyen de l’inspection générale d’histoire au ministère français de l’éducation nationale, déclarait sans précaution ni fard : "Il faut bannir le mot “Shoah” des manuels, car c’est un mot étranger."

M. Borne n’est plus doyen, mais il demeure puissant et sa tendance semble largement majoritaire, il est en tout état de cause suivi par les éditeurs de manuels mis en vente à la rentrée 2011, puisque le mot de Shoah n’y apparaît plus sauf, pour certains, en note de bas de page indiquant que c’est le terme par lequel Israël désigne… quoi au fait ? Le manuel des éditions Hachette, qui suit à cent pour cent la recommandation du bulletin de l’éducation nationale, nous le dit on ne peut plus clairement : il faut utiliser désormais le mot "anéantissement".

Formidable tour de magie : il n’y a eu nul décret gouvernemental, nul vote du Parlement, rien d’autre que le bon plaisir et le parti pris de ce qu’on ne peut qu’appeler une caste : n’ayant à répondre de rien, elle se permet de débaptiser, dans l’ombre et à la sauvette, un événement historique majeur, de frapper d’interdiction un vocable qui, pour le désigner, pour le nommer, s’était imposé de lui-même dans la plupart des pays, en un très court laps de temps, les ayant gagnés l’un après l’autre comme un feu de brousse.

J’entends M. Borne et tous ceux qui ont embrassé sa cause s’exclamer : "Ah ! C’est normal, Lanzmann, auteur du film Shoah, défend son territoire." Bassesse ordinaire. Si, après la diffusion de Shoah, le film est devenu éponyme, si celui-ci a donné son nom à ce que, pendant les douze années où j’ai travaillé à sa réalisation, je ne parvenais pas à nommer, parce qu’il s’agissait en vérité de quelque chose d’innommable, sans précédent dans l’histoire des hommes, je ne l’avais ni voulu, ni prévu. J’aurais trouvé juste que mon film soit sans nom. Choisir, comme je m’y suis résolu au dernier moment, le terme Shoah, alors que je ne comprends, ni ne lis, ni ne parle l’hébreu, était pour moi une autre façon de ne pas nommer. Mais même pour ceux qui maîtrisent la langue hébraïque, le mot Shoah, qui revient à plusieurs reprises dans la Bible, est inadéquat car il ne désigne pas spécifiquement un pareil massacre de masse commis par les hommes contre d’autres hommes, il peut s’agir aussi bien d’un tremblement de terre ou d’un tsunami.

Ce n’est pas moi qui ai décidé, c’est ce que Hegel appelait l’Esprit objectif. J’en parle en vérité et avec détachement. Shoah est devenu un nom propre, il ne désigne rien d’autre que l’événement qui porte ce nom. Toutes celles, tous ceux qui ont souscrit au terme Shoah , qui l’ont adopté d’emblée, reconnaissaient par là même le caractère inouï de ce qui est arrivé aux Juifs : pour eux, même inadéquat, ce mot hébreu non traduit, qu’il ne fallait surtout pas traduire, épousait au plus près la spécificité juive du désastre. Génocide, extermination, anéantissement, sont des noms communs qui ont besoin d’un adjectif les qualifiant. C’est ainsi qu’on peut lire dans certains des nouveaux manuels (Magnard, Hatier) la formule "génocide juif" et dans d’autres (Nathan Le Quintrec) celle de "génocide nazi". Qui génocide qui, c’est une autre affaire, qui en dit long sur l’imprécision des rédacteurs et la bouillie à laquelle les conduit le refus pas du tout innocent du mot "Shoah". Pour reprendre une phrase du même Hegel, nous sommes dans "la nuit où toutes les vaches sont noires". Le XXe siècle est en effet présenté et caractérisé comme "le siècle des anéantissements". Savoir si la guerre contre le nazisme était une juste guerre n’intéresse pas nos nouveaux concepteurs, qui mettent en parallèle et sur le même plan les bombardements des villes allemandes par l’aviation alliée, Hiroshima, et la Shoah. Pardon, non, l’anéantissement. C’est une vieille histoire : refuser l’unicité ou la spécificité des événements historiques, les noyer dans des catégorisations abstraites et réductrices, tout cela se préparait de longue date. Aujourd’hui on passe à l’acte. Le mot "Shoah" est éradiqué, mais pour la première fois, dans un manuel d’histoire (Hachette), apparaît celui de "Nakhba", terme en miroir, forgé par les Palestiniens pour nommer leur propre catastrophe : la création de l’Etat d’Israël. Lequel Israël tient très peu de place dans ces nouveaux livres, qui prennent les choses de plus haut, faisant référence au seul "Moyen-Orient, foyer de conflits".

Ces manuels, par ailleurs, parlent tous, d’une seule voix, de "l’anéantissement des Juifs et des Tziganes". Les Juifs sont au premier chef responsables de l’égalisation impliquée par l’emploi de la copule "et", même si, sur le plan des chiffres, elle ne correspond à rien de réel. Lorsqu’on a rappelé le gazage de quelques milliers de Tziganes en août 1944, dans les crématoires de Birkenau, la fraternité humaine et l’horreur de la même mort déchirante nous commandait de souscrire à l’identification sans penser que celle-ci servirait à occulter ce qu’il y a eu d’unique dans la Shoah. Moralement, ce refus du quantitatif était une position juste. Elle conduit pourtant aujourd’hui au même résultat que la trouvaille de "l’anéantissement". Nul n’a jamais pu dire, n’a jamais su, combien de Tziganes ont été tués par les Nazis, c’est ce que me déclarait Raul Hilberg et ce que reprennent les quelques historiens fiables qui se sont penchés sur la question. On sait qu’il n’y a eu, pour les Tziganes, aucun plan, aucune volonté exterminatrice systématique. Il y avait à Birkenau un camp tzigane, dans lequel hommes, femmes et enfants ont vécu ensemble de longs mois, sans être jamais séparés et les gazages d’août 1944, vite interrompus d’ailleurs, furent le produit de rivalités et de luttes internes au sein de la hiérarchie SS. D’autres Tziganes furent tués au cours des années de guerre, sans qu’il soit possible d’assigner un chiffre formel, ce qui permet les extrapolations les plus extravagantes.

Luc Chatel, l’actuel ministre de l’éducation nationale, est sûrement un homme de bonne foi et de bonne volonté, c’est ce que je retiens des propos qu’il m’a tenus. Je pense qu’il n’a pas été indifférent à l’importance de la question du nom, lorsque je lui en ai parlé. Je lui ai dit aussi que les ministres passent et que la réalité du pouvoir, dans son ministère comme dans d’autres, est entre les mains de ceux qui restent et sont inamovibles, comme les membres de la caste des inspecteurs généraux. Jack Lang, qui fut deux fois ministre de l’éducation nationale, avait demandé qu’un DVD, à l’usage des lycéens, soit réalisé à partir d’extraits de Shoah, non pas une version courte du film, mais six séquences emblématiques, accompagnées d’un livret pédagogique, qui, après un exposé général sur le film Shoah, étudiait chacune de ces séquences, plan par plan. Il s’agissait d’un travail impeccable et j’ai été, à maintes reprises, commenter tout cela et répondre aux questions dans des lycées de banlieue, réputés "difficiles". Par l’intermédiaire du CNDP, ce DVD fut distribué gratuitement à tous les lycées de France ( ce qui ne signifie pas qu’il a atteint tous ceux à qui il était destiné…). En ces temps, pas si lointains, il n’était pas obscène d’utiliser dans un cours le terme "Shoah", et il était inimaginable qu’un Inspecteur Général mît à pied une enseignante au prétexte qu’elle avait utilisé quatorze fois le mot "Shoah" dans la même leçon d’histoire. Cet inspecteur général-comptable s’était trompé de métier, mais il débusquait ce qui se cache derrière cette guerre du nom : ce n’est pas au mot seul qu’ils en ont, c’est à la Chose.

Jack Lang m’a accompagné plusieurs fois dans les lycées et eut l’occasion de mesurer l’intérêt et la passion des élèves, en majorité maghrébins et noirs. Mais après lui, un autre ministre de l’éducation nationale reprit le flambeau et vint avec moi dans plusieurs établissements, s’enthousiasmant lui-même de l’enthousiasme des élèves. Ce ministre s’appelait François Fillon. Il n’est pas possible qu’un président de la République comme Nicolas Sarkozy et un premier ministre comme François Fillon laissent se perpétrer sans réagir le mauvais coup qui est l’objet de cet article. Dans le cas contraire, il faudrait évidemment, par simple souci logique, débaptiser le Mémorial de la Shoah, qui deviendrait "Mémorial de l’anéantissement" (sic !) et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, rebaptisée Fondation pour la Mémoire de l’anéantissement (re-sic !)

Claude Lanzmann, écrivain et cinéaste

Voir également:

"Shoah", l’embarrassante offensive de Lanzmann

Le cinéaste s’insurge contre la disparition supposée, dans les manuels scolaires, du terme que son film a popularisé.

Marion Cocquet

Le Point

31/08/2011

"Un mauvais coup", "négationniste" ; une "action néfaste", menée "d’une façon particulièrement perverse" "à la faveur de l’été". Lundi, Claude Lanzmann signait dans Le Monde une tribune dans laquelle il s’insurgeait violemment contre une circulaire, "parue dans le Bulletin officiel n° 7 de septembre 2010" et appliquée pour la première fois à la rentrée 2011, demandant que soit remplacé dans les manuels d’histoire le terme de "Shoah" par celui d’"anéantissement des Juifs et des Tsiganes". Ce "bannissement" du mot doit en effet, selon lui, être rapproché de deux autres faits : l’introduction, dans l’un des nouveaux manuels d’histoire de première, du terme "naqba", par lequel les Palestiniens désignent l’expulsion de leurs terres au terme de la première guerre israélo-arabe de 1948 (et qui, comme "shoah" en hébreu, signifie en arabe "catastrophe") ; et d’autre part la procédure disciplinaire engagée il y a plusieurs mois contre une enseignante d’histoire, Catherine Pederzoli, "au prétexte qu’elle avait utilisé quatorze fois le terme de Shoah dans son cours". Autant d’épisodes où Claude Lanzmann voit une sournoise "guerre du nom".

Problème : le "bulletin officiel n° 7 de septembre 2010" n’existe pas. Et les nouveaux programmes d’histoire pour les classes de première parlent certes bien d’"anéantissement des Juifs et des Tsiganes", mais ne demandent à aucun endroit d’abandonner un terme que, de fait, les manuels de 2011 continuent d’employer et d’expliquer. "Nous aurions évidemment protesté devant une telle directive, réagit Hubert Tison, secrétaire général à l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG). Mais elle semblerait de toute façon inimaginable, étant donnée la prudence du ministère sur ces sujets." Une institution que l’on peut d’autant moins soupçonner de vouloir effacer l’importance du génocide juif que son secrétaire général a publié en 2008 un ensemble d’instructions visant à "enseigner la Shoah"… dès le CM2.

Bruits

Mais les rumeurs ont la peau dure, et elles sont nombreuses à courir sur Internet depuis plusieurs semaines déjà. Du moins depuis la publication, au printemps dernier, du manuel d’Histoire de Hachette qui, justement, introduit le terme de "naqba" – une évocation jugée "anti-israélienne" par un certain nombre de militants qui en ont demandé le retrait. "À certains égards, il est vrai que ce manuel aurait pu être un peu plus prudent, admet Hubert Tison. Mais il a fait l’objet de telles attaques qu’il nous a paru nécessaire de le défendre, et de rappeler qu’il n’existe pas en France de manuel officiel qu’une commission ad hoc aurait pouvoir de censurer." L’effort de l’APHG aura cependant été insuffisant : de la double page sur le conflit israélo-palestinien, la polémique s’est étendue aux chapitres consacrés à la Seconde Guerre mondiale, puis aux livres des autres maisons d’édition. Et Claude Lanzmann, dont le film Shoah, unanimement respecté, a popularisé en France l’usage du terme, contribue par sa stature à donner du poids à ces allégations.

"Ce n’est pas au mot seul qu’ils en ont, c’est à la chose", écrit-il dans le Monde. Qui sont ces "ils" ? Il n’en désigne nommément qu’un seul : Dominique Borne. Soit un ancien inspecteur général d’histoire au ministère, qui a dirigé il y a une douzaine d’années un ensemble de débats sur la manière d’enseigner le génocide perpétré par l’Allemagne hitlérienne, et a introduit dans les programmes la notion d’"extermination systématique des Juifs et des Tsiganes". "Que voulez-vous que je dise à quelqu’un qui parle ainsi, après ce que j’ai fait ? Comment répondre rationnellement ? réagit ce dernier. Je ne vais quand même pas dire que je ne suis pas négationniste !" À lire son texte "Faire connaître la Shoah à l’école", la précision semble en effet superflue. D’autant qu’il a lui-même contribué à faire élaborer une version séquencée du film de Lanzmann, destinée aux scolaires.

Risques

De cette oeuvre, il ne s’agit évidemment pas de nier l’importance. "Mais si on fait du terme de shoah un absolu, on s’interdit tout débat sur le sens des mots", souligne Dominique Borne, qui se dit "convaincu qu’il faut traiter de ces événements en raison, et de manière laïque". Soit en débattant des mots et de leur sens, ce qui revient, aussi, à évoquer l’historiographie du génocide juif ; et en n’omettant pas d’expliquer, le cas échéant, que le mot "shoah" vient de la Bible, et porte à ce titre une connotation religieuse. Ce travail, complexe, c’est en l’espèce à l’enseignant qu’il revient de le mener : le résumer en deux lignes de manuel tiendrait de la gageure.

Or, rappelle Sophie Ernst, membre de l’IFÉ-ENS (Institut français de l’éducation) et auteur en 2008 de Quand les mémoires déstabilisent l’école : Mémoire de la Shoah et enseignement, il est aujourd’hui toujours plus difficile d’aborder ces domaines en classe de façon apaisée – ce qui rend la polémique actuelle d’autant plus dommageable. "Développer des rumeurs sans fondement en jouant sur les peurs, c’est en plus risquer de faire passer les Juifs dans leur diversité pour une communauté unique, soudée, paranoïaque et délirante, affirme-t-elle. Il est triste de voir ainsi menés de faux procès contre une Éducation nationale qui n’a jamais été aussi désireuse d’assumer avec justesse cette transmission particulièrement difficile."

Voir également:

Le nouvel enseignement du mépris

Guy KONOPNICKI

Marianne 2/Europe-Israel.org

juillet 25th, 2011

Une circulaire parue au Bulletin officiel de l’Education nationale recommande de remplacer le terme Shoah par « anéantissement ». Ce mot serait plus rigoureux, et le rôle de l’école étant d’assurer la défense et l’illustration de la langue française, il semble bien naturel de bannir toute importation de l’Hébreu. Respectant cette recommandation, le manuel d’histoire présenté par les éditions Hachette pour les classes de première évoque donc l’anéantissement des Juifs par l’Allemagne nazie, en évitant le mot. La chose effroyable est correctement décrite, mais sans le mot. Sauf, bien sûr, dans le titre de l’enseignant invité à rédiger ce chapitre, Iannis Roder, responsable des formations pédagogiques au Mémorial de la Shoah.

Or, on se souvient qu’une enseignante de Nancy, Catherine Pederzoli, faisant l’objet d’une suspension disciplinaire, s’était vue reprocher son emploi systématique et donc abusif du mot Shoah, et ce, dans un rapport à charge rédigé par les inspecteurs généraux d’histoire. Traduite devant un conseil de discipline, Catherine Pederzoli a été réintégrée, le conseil n’ayant pas retenu les charges concernant l’emploi du mot Shoah, ni celles portant sur le contenu de l’enseignement dispensé tant en classe que lors des voyages de la mémoire. Mais si l’affaire Pederzoli est close, la querelle portant sur le mot Shoah n’est nullement anecdotique.

L’inspection générale de l’Education nationale rejette un terme, au motif qu’il ne vient pas des historiens, mais du travail d’un cinéaste, Claude Lanzmann. Le mot Shoah peut, à la rigueur, être mentionné en tant que terme adopté par l’Etat d’Israël pour désigner l’anéantissement des Juifs d’Europe.

Passe que l’Education nationale ne parvienne toujours pas à admettre le cinéma comme moyen d’investigation historique ! L’inventeur de ce procédé, Louis Lumière, était tout de même membre de l’Académie des Sciences. Il est vrai qu’il s’y distingua, en 1942, par un éloge des progrès scientifiques de l’Allemagne hitlérienne, mais l’engagement des frères Lumière dans la collaboration ne les empêche pas d’avoir été à l’origine d’un bouleversement des moyens de la pensée. Le paradoxe du cinéma, c’est d’avoir été rapidement considéré comme un instrument d’hégémonie culturelle placé entre les mains des juifs, en dépit de l’antisémitisme de ses inventeurs.

La négation de la valeur historique du film de Claude Lanzmann s’enracine tout à la fois dans cette prévention vis-à-vis du cinéma et dans l’insupportable soupçon de manipulation, de partialité, qui s’éveille dès lors qu’un Juif aborde, en tant que tel, l’histoire de la Shoah.

Lanzmann n’a pas choisi par hasard le mot Shoah. Il s’agissait de désigner le caractère unique du génocide des Juifs, sa planification systématique par le régime nazi, sa place centrale et obsessionnelle dans la politique hitlérienne. Et, ce qui est plus difficile à faire admettre à nos esprits clairs et rationnels, la désignation en hébreu de la Shoah porte aussi la singularité du peuple Juif.

L’Éducation nationale refuse donc un traitement trop singulier, trop juif, ce qui revient à réduire la dimension singulière de l’événement à sa durée et à son ampleur. Il ne faudrait surtout pas que les élèves s’interrogent sur l’histoire des enfants d’Israël, sur ce qui les distingue des autres victimes de génocides, Arméniens, Tzigane, Tutsies, et tant d’autres encore. Bien évidemment, il importe de montrer ce qui unit des peuples différents lorsqu’ils sont victimes de la barbarie.

Mais chaque acte criminel s’inscrit dans une histoire. Celle de la haine des musulmans pour les Chrétiens s’agissant du massacre des Arméniens par les Ottomans. Et pour ce qui concerne la Shoah, les inspecteurs d’Histoire comprendraient mieux sa spécificité, en relisant l’Enseignement du mépris. L’auteur, cette fois, n’était pas extérieur à l’Education nationale, il avait rédigé des manuels d’Histoire que ceux d’aujourd’hui nous font regretter ! Et Jules Isaac montrait comment l’antisémitisme européen, depuis l’accusation de déicide avait pu conduire au nazisme et à la solution finale. La spécificité de la Shoah, tient à son enracinement dans l’histoire de l’Europe et dans celle du peuple juif.

Ce que l’on reprochait à Catherine Pederzoli et que l’on reproche toujours à l’association Déportation Persécution Mémoire, animée par le rabbin Michel Serfaty, c’est d’inscrire l’histoire de la Shoah dans l’histoire du peuple juif. Mais tout s’explique quand notre manuel d’Histoire Hachette pour les classes de première aborde la question de la « Palestine ». J’emploie les guillemets, parce que cette « Palestine » est un territoire imaginaire que nos historiens substituent à la réalité politique, historique et géographique, constituée, depuis 1948, par l’Etat d’Israël. Sur trois pages d’Histoire, on n’a pas trouvé le moyen d’employer l’expression reconnue par les Nations Unies, définissant un état souverain, l’Etat d’Israël.

Pourtant ce chapitre consacré au partage de la Palestine comporte un petit encadré indiquant aux élèves le vocabulaire à connaître. Et si le mot hébreu Shoah est désormais proscrit, on introduit en revanche le terme arabe « nakba ». Avec cette définition : « nakba (catastrophe en arabe), expulsion des Palestiniens en 1948 ».

On ne saurait mieux falsifier l’Histoire qu’en présentant la création de l’Etat d’Israël comme l’expulsion d’une population légitime. Naturellement, il n’est nullement question de l’appel du muphti de Jérusalem à quitter les régions sous souveraineté juive, pour y revenir après la victoire des armées arabes qui se ruaient sur le nouvel Etat d’Israël. Mais tout le chapitre vise à nier toute légitimité à Israël.

Les élèves de première seront d’autant moins critiques qu’ils auront été préparés, dès la quatrième, par un autre manuel Hachette. On y voit, dans la vieille ville de Jérusalem, une pauvre petite fille brune avançant entre deux rangées de soldats israéliens. Nous sommes dans un pays occupé, dans une ville, Jérusalem, où l’on conviendra que les juifs n’ont rien à faire. En quatrième, il faut un choc émotionnel. L’enfant martyr de Palestine marche entre les soldats juifs !

L’explication viendra en première avec les termes à connaître

Avec cette définition : « sionisme : idéologie et projet politique visant à créer un Etat juif indépendant en Palestine ».

Le sionisme est une idéologie, terme qui porte désormais une connotation péjorative, renvoyant aux régimes fondés sur une idéologie, les fascismes et le stalinisme. Les élèves ne seront pas instruits de l’Histoire du sionisme, comme mouvement d’émancipation nationale du peuple Juif, ils devront le considérer à titre d’idéologie.

La libération nationale se trouve de l’autre côté. L’œil est attiré par une photo ainsi légendée : « 1936 manifestation pour l’indépendance la Palestine ». Or, il s’agit d’une manifestation pour la terre aux Arabes, contre le développement du Foyer national Juif. Non seulement ces manifestations arabes ne s’opposaient pas au colonialisme britannique, mais elles étaient largement encouragées par les Anglais. Elles servirent de prétexte au contingentement de l’immigration juive, à la veille de la Shoah.

Rien dans ces pages ne permet de comprendre comment et pourquoi des centaines de milliers de Juifs se trouvaient sur la terre d’Israël en 1947 – 48 . Le sionisme étant une « idéologie », au mieux un projet politique, on ne saura pas que ce mouvement s’est propagé à travers l’Europe dès sa création. On ne saura rien de son caractère progressiste, de ses structures politiques et de l’organisation du Foyer national avant l’indépendance. Il ne sera jamais question de la place de Sion dans l’histoire et l’imaginaire des enfants d’Israël, bien avant la fondation du sionisme politique.

Les élèves apprendront que la « Palestine » a toujours existé, comme pays, ils ne sauront pas que l’administration ottomane l’avait divisé en provinces, dépendant chacune du gouvernement de l’empire. On ne leur dira pas qu’il y avait, à l’époque des Sultans, des populations musulmanes, chrétiennes et juives, mais qu’elles ne formaient pas un peuple palestinien. Surtout : les élèves devront ignorer que le caractère particulier de cette région tient à peuple ancien, qui a bouleversé l’Histoire de l’humanité en récusant les idoles païennes et en adoptant une loi écrite, faite de principes qu’aucun monarque ne pouvait modifier, parce ce peuple reconnaissait une autorité, supérieure à celle des hommes.

On peut interpréter l’Histoire de toutes les manières, être rationaliste, rigoureux, objectif, respectueux de tous les peuples, même quand ils sont deux à revendiquer la même terre. Mais on défigure l’Histoire, en retirant au peuple Juif son antériorité, en refusant de le considérer comme une nation.

La logique de ce manuel d’Histoire tient à la suppression non d’un seul mot mais de deux. Shoah et Israël ! La destruction du peuple dont le nom est Israël, le refus de reconnaître que l’échec de la politique « d’anéantissement » comme ils disent, fut la proclamation de l’Etat indépendant d’Israël.

Ces manuels scolaires fondent un nouvel enseignement du mépris. L’ancien, dénoncé par Jules Isaac, reposait sur un catéchisme, auquel l’Eglise catholique a eu le courage de renoncer. Las ! L’école laïque, qui nous donna pendant plus d’un siècle, l’antidote aux préjugés de l’antisémitisme clérical, l’école laïque diffuse désormais le nouvel enseignement du mépris.

Voir enfin:

Le mot Shoah a acquis droit de cité dans la conscience des Français

Serge Klarsfeld

Le Monde

16.09.11

Claude Lanzmann et son film ont réussi le tour de force de faire entrer le sort terrible réservé aux juifs pendant la seconde guerre mondiale dans un seul mot hébreu – Shoah – devenu grâce à eux un nom propre international.

Jusque-là il fallait user de plusieurs mots pour caractériser ce sort : le "génocide juif" qui pouvait signifier aussi un génocide commis par les juifs puisqu’on utilisait également les mots "génocide nazi" qui par ellipse désignaient le génocide commis par les nazis contre les juifs. Quant au mot "holocauste", il signifiait le contraire de ce que les juifs avaient subi puisqu’ils n’avaient pas choisi d’être sacrifiés.

En anglais, le même mot mais avec une majuscule a fini par avoir la même signification que le mot "Shoah" tout en conservant son origine inappropriée.

La Fondation pour la mémoire de la Shoah a été créée par le gouvernement français répondant à une proposition de la commission Mattéoli. Le Mémorial du martyr juif inconnu à Paris a pris le nom de Mémorial de la Shoah. Présidents de la République, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy n’ont pas hésité à se servir à plusieurs reprises du mot "Shoah" pour évoquer la tragédie endurée par les juifs sous l’oppression nazie.

Le mot "Shoah" est devenu un nom propre impliquant l’unicité du traitement criminel appliqué aux juifs pendant la période hitlérienne. Les nazis ont utilisé le mot "Endlösung", "solution finale" ; dans leur langage bureaucratique, cette solution finale de la question juive signifiait la mise à mort des juifs mais permettait aussi de se dissimiler derrière une solution pacifique, telle que l’enfermement dans une réserve en Pologne. Aujourd’hui encore, on se sert en Allemagne de ce mot même si le Mémorial de la Shoah à Berlin qui porte un titre long et précis est communément appelé "Holocaust Denkmal" ; le mot spécifique utilisé aux Etats-Unis s’étant étendu en Allemagne.

En Israël, on a longtemps utilisé le mot "Hourban" (catastrophe), qui a servi même en France pendant la guerre quand, par exemple, la Gestapo a liquidé la Maison des enfants juifs à Izieu. Sabine Zlatin, sa directrice, était absente, étant allée à Montpellier y chercher un nouveau refuge pour les enfants dont elle avait la charge. Elle a reçu alors un télégramme la prévenant du passage de "Monsieur Hourban" à Izieu.

Le mot est tombé en désuétude en Israël, en France et dans plusieurs autres pays quand est sorti le film Shoah, de Claude Lanzmann. Le film, le mot et la réalité n’ont fait plus qu’un. Le mot "Shoah" souffle sur ce qui a été perpétré et sur ce qui a été subi comme un typhon à l’échelle de l’histoire qui aura emporté à jamais six millions d’êtres humains, un monde, celui du Yiddishland, et une vision de l’homme. Ouragans, tornades, cyclones, typhons sont affublés de noms apaisants, comme si l’on voulait conjurer les tempêtes ; mais un typhon qui bouleverse l’histoire au point qu’il y a un avant et un après ce typhon-là ne peut porter qu’un nom exceptionnel, unique, dominant et maîtrisant l’histoire et faisant comprendre à tous ceux qui la regardent ce que fut le destin de chaque juif et de tous les juifs.

Le remplacer : par quoi ? Par "anéantissement" de qui ? Il faut préciser "des juifs". Shoah contient tout comme les trous noirs de l’espace qui aspirent toute la matière et toute la lumière d’une étoile. Il fallait un seul mot pour exprimer tout ce qui s’était passé ; le mot n’existait pas en français. Il n’était possible de l’inventer qu’à travers une oeuvre d’art ayant capté tous les rayons émis par les victimes et par les bourreaux, toutes les haines et toutes les souffrances.

La vie, l’oeuvre et le mot ne font qu’un. Non ce n’est pas un mot français mais on ne dit pas "la monnaie américaine" ou "japonaise", on dit le dollar ou le yen. Refuser le mot "Shoah", tenter d’exclure son usage dans l’enseignement ou dans les manuels reviendrait à banaliser la réalité du génocide.

Il existe certainement au sein de l’éducation nationale et des éditeurs des manuels scolaires une tendance militant en ce sens. L’indignation de Claude Lanzmann (Le Monde du 31 août) est légitime, car préventive. A sa voix nous ajoutons la nôtre : Shoah a acquis droit de cité dans la conscience publique française.

Serge Klarsfeld, président de l’Association des fils et filles des juifs déportés de France


Education: Travailler moins pour gagner moins (France’s teachers: It’s the salary, stupid!)

2 octobre, 2011
Pendant la Troisième République, l’école a joué un rôle essentiel: dans une certaine mesure, elle a été chargée de remplacer l’Eglise. Depuis, elle se trouve écrasée par cette fonction de salut: l’école est chargée de sauver la société.   On attend d’elle qu’elle crée de la justice sociale, du développement économique, une conscience nationale, des citoyens autonomes, des prix Nobel. Cet excès d’attentes vis-à-vis de l’école fait qu’elle nous déçoit toujours. François Dubet
L’école (…) doit (…) donner des compétences. Cela pose problème, car elle doit donner des compétences qui sont fatalement inégalitaires, hierarchisées. Elle doit bien fabriquer des gens qui vont piloter les avions, qui vont faire du commerce, qui vont travailler dans la presse. D’une certaine manière, elle doit fabriquer les les inégalités les plus efficaces et les plus justes possibles. (…) Le problème, c’est que ces différentes finalités ne convergent pas forcément. Si nous insistons sur l’intégration sociale, nous n’aurons pas nécessairement une école démocratique, épanouissante et efficace. Si nous insistons sur l’efficacité, nous n’aurons pas l’égalité, etc. Il faut équilibrer ces objectifs. François Dubet
Les principaux déterminants des choix de localisation des migrants sont la distance entre pays de départ et de destination, les liens coloniaux et linguistiques, ainsi que les caractéristiques des pays d’accueil : le PIB par habitant, le taux de chômage, la taille démographique et la générosité de la protection sociale. Les migrants qualifiés sont plus sensibles aux distances géographiques et aux perspectives de revenu (PIB par habitant). Les non-qualifiés sont plus sensibles aux liens coloniaux et aux programmes sociaux. (…) Étant donné nos liens historiques privilégiés avec les pays très pauvres, la faiblesse des primes de qualification en Europe, et le caractère redistributif de notre fiscalité et de notre protection sociale, qu’est-ce qui peut bien inciter les individus hautement qualifiés à choisir l’Europe comme destination ? Le bilan mitigé de la politique de green cards allemande nous montre à quel point il est difficile de rivaliser avec d’autres nations plus compétitives sur le « marché » international des talents. A contrario, étant donné les liens historiques, linguistiques, géographiques, la générosité de la protection sociale et la taille des réseaux déjà installés, les candidats à la migration en provenance des pays les plus pauvres (et donc moins dotés en qualification) ont des incitations fortes à rechercher les moyens légaux ou illégaux de rallier le vieux continent. Frédéric Docquier et Hillel Rapoport
 Un bon salaire est toujours motivant. C’est vrai partout, dans toutes les professions. Mais dans le service public, l’autonomie, la possibilité d’être créatif et le fait de bien s’entendre avec ses collègues arrivent avant le salaire dans la liste des éléments de motivation au travail.  Luc Rouban
La mise en place de la République à partir de 1877 a reposé sur un ordre social dans lequel les fonctionnaires échappaient à la loi du marché autant qu’à la loi du politique. Le fonctionnaire n’était pas un travailleur comme les autres puisqu’il était au service de l’État et que son travail individuel disparaissait derrière la hiérarchie. D’un autre côté, les associations de fonctionnaires bataillaient pour faire reconnaître leur professionnalité et cherchait à constituer de véritables carrières pour échapper à l’emprise des élus (népotisme, politisation des recrutements (…). L’apparition des fonctionnaires a dérangé autant la classe politique républicaine qui entendait monopoliser la représentation de l’intérêt général que la critique de la gauche marxiste qui les voyait non pas comme des travailleurs mais comme des valets au service d’un État répressif. Les choses ont changé seulement après 1918. Aujourd’hui à travers la Révision générale des politiques publiques (RGPP), il y a cette idée d’assimiler les fonctionnaires aux salariés du privé mais aussi de redonner au politique un contrôle plus étroit sur le monde professionnel des fonctionnaires. C’est d’ailleurs toute la logique du New Public Management développé depuis les années 1980 dans les pays anglo-saxons. (…) En termes de sociologie du travail, ils ne sont pas des cadres, au sens où ils n’assurent pas un encadrement hiérarchique, mais peuvent être considérés comme des cadres experts. Dans la grille des salaires, ils sont catégorie A, et donc des cadres sur le plan juridique mais ils ne sont pas reconnus comme des cadres sur le plan social. Rien à voir avec les fonctionnaires qui sortent de l’ENA. Il ne faut pas oublier qu’historiquement les fonctionnaires ont été les premiers gros bataillons à incarner la notion de classe moyenne. Le déclassement des fonctionnaires et des enseignants est avéré. Mais la "privatisation" des fonctionnaires, c’est aussi le signe d’une remise en cause des classes moyennes au profit d’une dualisation sociale avec, en haut, des dirigeants et des états-majors et, en bas, une foule de salariés contractuels plus ou moins précarisés. (…) Il y a aussi d’autres causes. Au fil des années on a surchargé les enseignants de multiples fonctions. Un peu comme les préfets. Et puis c’est vrai que sur le long terme ils ont perdu en pouvoir d’achat quand d’autres fonctionnaires comme les magistrats gagnaient. (…) Une première réponse serait de dire qu’ils sont nombreux et que le poids budgétaire des augmentations est insupportable. Mille euros de plus par an et par enseignant, ce n’est pas grand-chose mais cela coûte 1 milliard. Ensuite, et peut-être surtout, les enseignants ne constituent pas un groupe corporatisé et fortement intégré. Et ils sont répartis sur tout le territoire. Seuls les corps, petits, bien charpentés et ayant leurs entrées dans les cabinets ministériels ont pu se faire entendre pour obtenir des avantages financiers sectoriels (indices sommitaux, etc.) alors que l’on bloquait le point d’indice. Luc Rouban
En nous appuyant sur une reconstruction des grilles indiciaires des enseignants, échelon par échelon, pour les instituteurs, agrégés et certifiés, maîtres de conférences et professeurs des universités, de 1960 à 2004, nous montrons que la valeur des carrières des agrégés du secondaire et des professeurs des universités, définie comme somme actualisée et espérée des salaires nets réels sur le cycle de vie professionnelle, a baissé d’environ 20% en 25 ans, de 1981 à 2004. Cette baisse est due pour l’essentiel à une érosion de 15% de la valeur réelle du point d’indice, à laquelle il faut ajouter l’alourdissement des cotisations obligatoires, durant la période considérée. Si les traitements nets associés à un échelon donné de la carrière des professeurs certifiés ont bien subi une érosion de pouvoir d’achat de l’ordre de 20%, les mesures de revalorisation de carrière mises en place à partir de 1990 constituent des compensations partielles, qui conduisent, pour ce qui les concerne, à un jugement plus nuancé. Enfin, la situation des instituteurs ne s’est pas dégradée, mais uniquement en raison des compensations offertes par la création du corps des professeurs des écoles. Nous discutons ensuite les ressorts possibles de ce «tournant de la rigueur», qui remonte à 1983, du point de vue de l’économie politique, et formulons l’hypothèse qu’il comporte d’importants coûts sociaux à long terme, en partie cachés, sous forme d’aggravation du risque moral, de baisse de la qualité et de la productivité du service, et sous forme d’anti-sélection dans les recrutements. Btissam Bouzidi, Touria Jaaidane, Robert Gary-Bobo (2007)
En 2007, trois chercheurs avaient déjà mis au jour cette baisse. Intitulé « Traitement des enseignants français, 1960-2004 : la voie de la démoralisation », signé des économistes de Paris-I Robert Gary-Bobo, Touria Jaaidane et Btissam Bouzidi, ce travail a été publié dans la Revue d’économie politique. Dérangeante, leur étude avait été critiquée pour sa méthode. Avec d’autres modes de calcul, l’OCDE arrive aux mêmes résultats. Les trois chercheurs avaient aussi agacé parce qu’ils y expliquaient cette situation comme la conséquence d’un troc entre syndicats et administration. Les enseignants auraient obtenu des augmentations de postes contre une stagnation des salaires. Le Monde

Travailler moins pour gagner moins!

Salaire moyen inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE (jusqu’à la moitié, avec certes bien moins de présence effective sur place de celui de leurs collègues allemands!) pour les débutants comme pour les plus expérimentés, niveau moyen de rémunération rapporté au PIB inférieur à la moyenne de l’OCDE (17% en primaire, 15% en collège, 19% en lycée), gel du point d’indice de la Fonction publique, rallongement de la durée de cotisation retraite (42 ans contre 35 ou 30 pour les Allemands ou les Américains), hausse de la CSG et des cotisations retraites) …

 Au lendemain d’une première mais énième journée de grève en ce début d’année scolaire …

 Entre la défaite de la majorité au Sénat pour avoir tenté de réformer l’irréformable pays des 36 000 communes …

Et celle annoncée de la présidentielle de l’an prochain où, devant l’aggravation des déficits et des caisses de l’Etat plus vides que jamais, les vainqueurs annoncés n’ont rien d’autre à annoncer que le creusement des déficits à coup de retour des recrutements et de rabaissement de l’âge de la retraite …

Pendant que Sciences Po s’apprête à accueillir les lumières d’un ex-premier délinquant de France tout récemment déclaré inapte à déposer à son propre procès ou du moins à ce qui en reste suite à la demande, par le parquet, d’une relaxe générale

Comment ne pas s’émerveiller devant l’incroyable aboutissement, finalement pointé par un rapport de l’OCDE, de décennies de luttes syndicales de l’enseignement français ?

Avoir réussi l’exploit de se retrouver, à force de demander toujours plus de moyens et de baisse d’effectifs (la plus haute dépense par élève notamment au niveau lycée) et en 15 ans à peine, en queue de peloton des pays les plus riches du monde pour la rémunération des professeurs comme pour les résultats de leurs élèves!

En France, les profs sont moins payés que les autres

Emilie Lévêque

L’Expansion

13/09/2011

Contrairement à une idée reçue, les enseignants ne roulent pas sur l’or en France. Ils gagnent moins que leurs homologues des pays riches. Et surtout, leur salaire recule depuis 1995, selon l’OCDE.

A quelques mois de l’élection présidentielle, c’est un pavé dans la mare de l’Education nationale que lance l’OCDE. Dans son rapport 2011 "Regards sur l’éducation", publié ce mardi, l’organisation qui réunit les pays les plus riches de la planète juge "alarmante" la situation salariale des enseignants en France.

Tout d’abord, le salaire statutaire moyen (hors primes et heures supplémentaires) des enseignants du primaire ou du secondaire est inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE, aussi bien pour les enseignants débutants (-25% environ), que pour ceux qui ont 10 ou 15 ans d’expérience professionnelle (de -14% à -17% en fonction du degré d’enseignement). Seuls les salaires en fin de carrière sont légèrement au dessus de la moyenne de l’OCDE.

"C’est un premier critère assez alarmant, mais en plus, quand on regarde l’évolution de ce salaire statutaire entre 1995 et 2009, la France avec la Suisse fait partie des deux pays qui ont eu une baisse constante de ce salaire des enseignants", a commenté lors d’une conférence de presse Eric Charbonnier, analyste des politiques éducatives de l’OCDE. De fait, l’évolution du salaire d’un enseignant du premier cycle du secondaire ayant 15 ans d’expérience est passée d’un indice 110 à un indice 95, selon les critères de l’OCDE.

"Ces statistiques de l’OCDE ne font que refléter une triste réalité: les enseignants français sont moins bien payés que leurs homologues des pays développés et leur niveau de vie n’a cessé de se dégrader depuis dix ans, confie à L’Expansion.com Daniel Robin, secrétaire général du SNES-FSU, principal syndicat de l’Education nationale. C’est encore pire depuis deux ans: le gel du point d’indice dans la Fonction publique et la hausse de la CSG et des cotisations retraites [dans le cadre de la réforme des retraites de 2010, NDLR] se traduisent par une perte sèche de pouvoir d’achat pour les enseignants", ajoute-t-il.

1666 euros en début de carrière

Selon l’Insee, le salaire moyen mensuel net d’un enseignant du primaire était de 2367 euros en 2008, de 2423 euros pour les professeurs agrégés, certifiés et enseignants du supérieur. C’est légèrement supérieur à la moyenne du salaire d’un agent des services civils de l’Etat (2328 euros nets par mois). Mais c’est près de deux fois moins qu’un cadre dans le secteur privé (statut équivalent à celui des professeurs certifiés et agrégés), qui gagne en moyenne 4081 euros par mois.

Selon la grille de rémunération du ministère de l’Education nationale, un professeur des écoles gagne 1666 euros en début de carrière puis 3026 euros en fin de carrière. Même grille de salaire pour le professeur certifié. Les agrégés gagnent plus: 2032 euros en début de carrière, 3722 euros après 30 ans de carrière. Pour les enseignants du secondaire (collèges et lycées), s’ajoutent à ces rémunérations des primes, indemnités diverses et heures supplémentaires. Le tout pouvant atteindre 200 à 250 euros par mois selon la SNES-FSU.

Des niveaux bien en-deçà des autres grandes économies mondiales. En Allemagne, le salaire mensuel moyen d’un enseignant certifié de plus de 15 ans de carrière s’élève à 5400 euros, selon les données de l’OCDE. Aux Etats-Unis, le même professeur gagne 4150 euros par mois. En France, il ne touche que 1913 euros, puis 2540 euros (après 20 ans de carrière) pour finir à 3000 euros.

Ces statistiques ne vont pas manquer d’alimenter le débat électoral pour 2012, alors que la droite envisage d’augmenter le temps de présence de cours des enseignants, moyennant rémunération (c’est le "travailler plus pour gagner plus" cher à Nicolas Sarkozy), que Martine Aubry propose de prendre en compte dans le nombre d’heures travaillées les réunions d’équipe et les rendez-vous avec les parents, et que François Hollande se déclare prêt à recréer les 70.000 postes supprimés depuis cinq ans. Las, aucun des candidats ne répond aux voeux des syndicats: "une revalorisation du salaire des enseignants à un niveau au moins aussi élevé que la moyenne des pays riches", détaille Daniel Robin.

Voir aussi:

Le système français de formation des enseignants est isolé en Europe

Le Monde

30.06.11

Encore une exception française. La formation initiale des enseignants telle qu’elle est organisée dans notre pays est un modèle minoritaire, si ce n’est isolé, en Europe.

Selon la Commission européenne, elle repose traditionnellement sur un système dit "consécutif" (la formation professionnelle succède à la formation disciplinaire), alors que la majorité des systèmes de formation en Europe sont fondés sur une approche "simultanée" (avec alternance de formations disciplinaire et professionnelle en même temps).

De plus, la France a tendance à privilégier, dans la formation délivrée aux futurs enseignants, les connaissances disciplinaires, au détriment de l’apprentissage du métier, qui induit des cours de psychologie, de didactique, de tenue de classes… Un modèle "trop académique", selon Eric Charbonnier, expert à la direction éducation de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

En 2007, les Etats membres de l’Union européenne se sont engagés à promouvoir, dans la formation initiale des enseignants, l’acquisition de compétences permettant "d’enseigner efficacement dans des classes hétérogènes composées d’élèves issus de différents milieux socioculturels avec un large éventail de capacités et de besoins".

QUALITÉ DE L’ENSEIGNEMENT ET RÉUSSITE SCOLAIRE

Depuis, de nombreux pays européens, tels que l’Allemagne, le Portugal ou le Royaume-Uni, ont réformé leur système de formation des enseignants "afin d’accorder plus de place à l’acquisition de compétences pédagogiques", rapporte M. Charbonnier. Mise en œuvre en 2010, la réforme française pourrait amplifier la singularité de notre pays. Celle-ci a élevé le niveau de recrutement de la profession à un niveau master 2 (bac+5) et s’est traduite par la fin de la formation pratique délivrée dans les Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM).

L’enjeu est de taille. Selon le cabinet de conseil McKinsey, "la qualité de l’enseignement est la clef du succès des systèmes scolaires qui réussissent", lit-on dans son rapport publié en 2007. Dans le même sens, Eric Charbonnier ajoute qu’"à choisir, en période de restrictions budgétaires, il vaut mieux mettre l’accent sur la formation des professeurs que de diminuer la taille des classes".

Pour le député UMP du Doubs Jacques Grosperrin, le "décrochage" du système français de formation "expliquerait en partie" les "mauvais" résultats des élèves. Cette année, 10 % des élèves de CM2 n’ont pas les "acquis suffisants" en mathématiques, 7 % en français, selon les évaluations nationales. Les proportions sont exactement les mêmes pour les élèves de CE1, dont les résultats des évaluations ont été divulgués mercredi 29 juin sur le site de l’éducation nationale.

Aurélie Collas

Note sur la France

Eric Charbonnier

Regards sur l’éducation 2011

Les indicateurs de l’OCDE

La France a rattrapé le retard qu’elle pouvait déplorer ces dernières décennies en matière de niveau d’éducation atteint par sa population.

La France était en retard en matière d’éducation scolaire puisque 55 % seulement des 55-64 ans disposent d’un diplôme égal ou supérieur au deuxième cycle du secondaire – niveau équivalent au baccalauréat, CAP ou BEP – contre 61 % en moyenne dans les pays de l’OCDE. Avec 84 % des adultes de 25 à 34 ans ayant un tel diplôme, le progrès est notable, la moyenne de l’OCDE étant désormais inférieure (81 %), même si certains pays (Canada, République slovaque, République tchèque, Pologne, Slovénie, Corée, Suède et Fédération de Russie) atteignent plus de 90 % (voir le tableau A1.2a).

Le pourcentage de diplômés de l’enseignement tertiaire a aussi augmenté de manière significative au cours des 30 dernières années. En moyenne, dans les pays de l’OCDE, 37 % (43 % en France) des individus sont diplômés de l’enseignement tertiaire dans le groupe d’âge des 25-34 ans, contre 22 % (18 % en France) chez les 55-64 ans. C’est en Corée et au Japon, ainsi qu’au Canada et en Fédération de Russie, que le pourcentage de diplômés de l’enseignement tertiaire chez les 25-34 est le plus élevé : plus de 50 % des jeunes adultes y ont terminé avec succès une formation de ce niveau (voir le graphique A1.1). En Corée, en France, en Irlande et au Japon, la différence de pourcentage de diplômés de l’enseignement tertiaire entre les adultes les plus jeunes et les plus âgés atteint ou dépasse 25 points de pourcentage (voir le tableau A1.3a).

Cependant, depuis 1995, de sérieux signes de ralentissement sont observés, aussi bien dans les taux de scolarisation…

Les taux de scolarisation des individus âgés de 15 à 19 ans donnent la mesure des effectifs du deuxième cycle de l’enseignement secondaire. Dans 24 des 31 pays de l’OCDE à l’étude, plus de 80 % des jeunes âgés de 15 à 19 ans sont scolarisés. Ce pourcentage est supérieur à 90 % en Belgique, en Irlande, en Pologne et en Slovénie. Les taux de scolarisation des individus âgés de 15 à 19 ans ont augmenté de 9.3 points de pourcentage entre 1995 et 2009, en moyenne, dans les pays de l’OCDE (soit une croissance annuelle de 0.7 point de pourcentage). Les taux de scolarisation des 15-19 ans ont progressé de manière constante dans la quasi-totalité des pays de l’OCDE entre 1995 et 2005 passant de 74 % en 1995 à 81 % en 2005. Ces taux ont augmenté à un rythme moins soutenu ces quatre dernières années : le taux moyen de 2009 s’établit à 83 %. En France, le taux de scolarisation des 15-19 ans a diminué entre 1995 et 2009 et est passé de 89 % à 84 % durant cette période (voir le tableau C1.2).

Comme pour les 15-19 ans, la progression des taux de scolarisation des 20-29 ans – qui donnent la mesure des effectifs du supérieur – a marqué le pas ces dernières années en France. En moyenne, dans tous les pays de l’OCDE dont les données sont disponibles, les taux de scolarisation des individus âgés de 20 à 29 ans ont augmenté de 8.2 points de pourcentage entre 1995 et 2009 (soit une croissance annuelle de 0.6 point de pourcentage). Les taux de scolarisation des 20-29 ans ont progressé à des degrés divers dans la quasi-totalité des pays de l’OCDE et des autres pays du G20 durant la même période. Cette augmentation est égale ou supérieure à 10 points de pourcentage en Corée, en Finlande, en Hongrie, en Islande, en Nouvelle-Zélande, en Pologne, en République tchèque et en Suède. Elle est particulièrement marquée en Hongrie et en République tchèque : ces pays ont rejoint le milieu du classement des pays de l’OCDE alors qu’ils figuraient aux dernières places au début de la période de référence. D’un autre côté, des signes de nivellement des taux de scolarisation dans l’enseignement tertiaire apparaissent en Espagne et en France où les taux de scolarisation des 20-29 ans ont stagné entre 1995 et 2009 à respectivement 22 et 19% (26% en moyenne dans l’OCDE en 2009) (voir le tableau C1.2).

… que dans l’investissement financier dans l’enseignement primaire et secondaire…

La France présente un déséquilibre dans la répartition de sa dépense d’éducation entre les différents niveaux d’éducation du primaire et secondaire. Les dépenses par élève du secondaire sont ainsi 12 % plus élevées que la moyenne de l’OCDE (10 231 USD contre en moyenne 8 972 USD) tandis que celles du primaire sont 14 % inférieures à cette même moyenne de l’OCDE (6 267 USD contre en moyenne 7 153 USD). De plus, entre 2000 et 2008, les dépenses par élève des établissements d’enseignement des niveaux primaire, secondaire et post-secondaire non tertiaire ont augmenté en moyenne de 34 %, et de 15 % au moins dans 23 des 30 pays dont les données sont disponibles et de moins de 7 % seulement en Allemagne, en France et en Italie. Par contraste, entre 2000 et 2008, ces mêmes dépenses unitaires ont progressé en France de 17 % dans l’enseignement tertiaire, contre 14 % en moyenne dans les pays de l’OCDE (voir le tableau B1.5 et le graphique B1.6).

Entre 2000 et 2008, les dépenses ont évolué de manière assez différente selon les niveaux d’enseignement. Les dépenses au titre de l’enseignement primaire, secondaire et post-secondaire non tertiaire ont progressé au moins au même rythme que le PIB dans 17 des 29 pays dont les données des deux années sont comparables. Pour l’ensemble des niveaux d’éducation, elles ont progressé de plus de 1.0 point de pourcentage durant cette période au Brésil (de 3.5 % à 5.3 %), en Corée (de 6.1 % à 7.6 %) et en Irlande (de 4.5 % à 5.6 %). Toutefois, les dépenses au titre des établissements d’enseignement ont augmenté à un rythme plus faible que le PIB en Allemagne, en Autriche, en France, en Israël, au Japon et en République slovaque. Parmi ces pays, les variations les plus sensibles s’observent en France et en Israël, pays où la part du PIB consacrée à l’éducation a diminué d’au moins 0.3 point de pourcentage entre 2000 et 2008 (voir le tableau B2.1 et le graphique B2.1), essentiellement en raison de la diminution des dépenses en pourcentage du PIB dans l’enseignement primaire, secondaire et post-secondaire non tertiaire en France (diminution de 0.4 point de pourcentage, passant de 4.3% en 2000 à 3.9% en 2008, alors que la moyenne OCDE est de 3.7 pour les deux années) et dans l’enseignement tertiaire en Israël (diminution de 0.3 point de pourcentage) (voir le tableau B2.1).

Entre 1995 et 2008, les dépenses publiques d’éducation ont augmenté en valeur absolue dans 20 des 28 pays dont les données sont comparables et ont aussi progressé légèrement en pourcentage du PIB, en moyenne, dans ces 28 pays. Bien que le processus de consolidation budgétaire n’ait épargné aucun domaine de l’action publique – en particulier depuis 2000 –, la part de l’éducation dans les budgets publics est passée de 11.8 % en 1995 à 12.9 % en 2008, en moyenne, dans les pays de l’OCDE. En France, la part de l’éducation dans les budgets publics a diminué, passant de 11.5 % en 1995 à 10.6 % en 2008 (voir le tableau B4.1).

Le salaire statutaire des enseignants ayant au moins 15 ans d’exercice en France a également diminué (en valeur réelle) sur la période allant de 1995 à 2009…

Le salaire statutaire (qui n’inclut pas les primes ni le paiement d’heures supplémentaires) des enseignants ayant au moins 15 ans d’exercice à leur actif s’établit, en moyenne en 2009, à 38 914 USD (33 359 USD en France) dans l’enseignement primaire, à 41 701 USD (35 856 USD en France) dans le premier cycle de l’enseignement secondaire et à 43 711 USD (36 145 USD en France) dans le deuxième cycle de l’enseignement secondaire (voir le tableau D3.1). Les salaires à l’échelon maximal du barème sont supérieurs de 64 %, en moyenne, aux salaires en début de carrière dans l’enseignement primaire et secondaire. C’est dans les pays où la progression dans l’échelle barémique s’étend sur de nombreuses années que cet écart de rémunération tend à être le plus important. Les salaires à l’échelon maximal sont ainsi supérieurs de 80 %, en moyenne, aux salaires en début de carrière dans des pays (dont la France) où il faut au moins 30 ans pour parvenir au sommet de l’échelle barémique.

En France, le salaire moyen des enseignants du primaire ou du secondaire est inférieur à la moyenne de l’OCDE, aussi bien pour les enseignants débutants, que pour ceux qui ont 10 ou 15 ans d’expérience professionnelle. Seuls les salaires en fin de carrière sont légèrement au dessus de la moyenne de l’OCDE (voir les tableaux D3.1 et D3.2). En général, plus le niveau d’enseignement augmente plus la contribution du salaire des enseignants à la variation des dépenses par élève par rapport à la moyenne de l’OCDE augmente. Ainsi, dans le deuxième cycle du secondaire, les principaux facteurs déterminants le coût par élève en France sont le salaire des enseignants et le temps d’instruction, un nombre annuel moyen d’heures d’instruction prévues pour les élèves de 15 ans nettement supérieur à la moyenne de l’OCDE (1 153 heures contre 941 heures en moyenne, tableau D1.1 dans Regards sur l’Éducation 2010) accroit la différence par rapport à la moyenne de l’OCDE de respectivement 656 USD, tandis qu’un salaire statutaire des enseignants ayant au moins 15 ans d’exercice inférieur à la moyenne diminue l’écart par rapport à la moyenne de l’OCDE respectivement 686 USD (voir le tableau B7.3).

Entre 2000 et 2009, le salaire des enseignants a augmenté en valeur réelle dans la plupart des pays. C’est en Estonie, en République tchèque et en Turquie que les progressions les plus fortes – nettement supérieures à 50 % – ont été enregistrées. Les seuls pays qui échappent à ce constat sont l’Australie, la France, le Japon et la Suisse. Les chiffres de 1995 ne sont disponibles que dans un petit nombre de pays. Entre 1995 et 2009, le salaire des enseignants ayant au moins 15 ans d’exercice a progressé en valeur réelle dans tous ces pays, sauf en France et en Suisse (voir le tableau D3.3 et le graphique D3.2).

La plupart des pays ont assisté à une régression du salaire des enseignants en pourcentage du PIB par habitant entre 2000 et 2009. C’est en Australie, en Corée, en France, au Japon et en Suisse que le salaire des enseignants en pourcentage du PIB par habitant a le plus diminué. Il est toutefois resté nettement supérieur à la moyenne de l’OCDE dans tous ces pays, sauf en Australie et en France. A l’inverse, le salaire des enseignants a sensiblement augmenté en pourcentage du PIB par habitant au Danemark, au Portugal et en République tchèque entre 2000 et 2009 (voir le graphique D3.3).

… alors que dans le même temps, le poids des inégalités sociales est toujours aussi fort pour expliquer les performances moyennes des élèves à l’âge de 15 ans en France.

La performance des élèves en compréhension de l’écrit varie fortement selon leur milieu socioéconomique, en particulier en France et en Nouvelle-Zélande où il est supérieur de 30 % au moins à la moyenne de l’OCDE. Dans ces pays, le score théorique des élèves dépend dans une très grande mesure de leur milieu socio-économique. Cet écart est également supérieur à la moyenne de l’OCDE en Allemagne, en Australie, en Autriche, en Belgique, aux États-Unis, en Hongrie, en Israël, en République tchèque, au Royaume-Uni et en Suède, mais inférieur à la moyenne au Brésil, au Canada, au Chili, en Corée, en Espagne, en Estonie, en Finlande, en Islande, en Indonésie, en Italie, au Mexique, au Portugal, en Turquie et à Shanghai (Chine) (voir le graphique A5.1).

Dans de nombreux pays de l’OCDE, les élèves issus de l’immigration sont nettement plus susceptibles de compter parmi les élèves peu performants. Ils sont devancés de 44 points (en France, de 60 points), en moyenne, par les élèves autochtones, un écart qui représente l’équivalent de plus d’une année d’études. Même après avoir tenu compte du milieu socio-économique des élèves, la performance des élèves autochtones reste en moyenne supérieure de 27 points (30 points en France) à celle des élèves issus de l’immigration (voir le tableau A5.2).

Dans les pays de l’OCDE, 19 % des élèves se classent sous le niveau 2 de compétence de l’échelle PISA de compréhension de l’écrit (contre 20 % en France). Le risque d’accuser de faibles performances en compréhension de l’écrit est environ 2.37 fois (contre 2.68 en France) plus élevé chez les élèves issus d’un milieu socioéconomique défavorisé. Ce risque est 2.02 fois (contre 2.19 en France) plus grand chez les élèves issus de l’immigration que chez les élèves autochtones et 2.19 fois (contre 1.82 en France) plus élevé chez les garçons que chez les filles. Les élèves dont les parents sont peu instruits sont 2.27 fois (contre 2.43 en France) plus susceptibles de se situer sous le niveau 3 de l’échelle PISA de compréhension de l’écrit (voir le tableau D6.4).

Pourtant, encore aujourd’hui, obtenir le niveau du secondaire demeure en France fondamental car le diplôme plus qu’ailleurs protège contre le chômage, comme en témoignent les difficultés d’insertion des jeunes de 20-24 ans qui n’ont pas atteint le niveau d’enseignement du secondaire…

Alors que le taux de chômage des 25-64 ans qui n’ont pas atteint le niveau du secondaire est en France dans la moyenne des pays de l’OCDE (11.6 % en 2009 contre 11.5 % pour la moyenne OCDE -Tableau A7.4a), la proportion des jeunes non scolarisés au chômage dans la tranche d’âge des 20-24 ans ayant un niveau de formation inférieur au deuxième cycle du secondaire est de 15 % en moyenne en 2009 alors qu’il est d’au moins 20 % dans un petit groupe de pays comprenant l’Estonie (23 %), l’Espagne (28 %), la France (30 %), l’Irlande (23 %), et la République slovaque (22 %). Cette proportion n’est inférieure à 10 % qu’au Brésil, au Danemark, en Israel, au Mexique, en Nouvelle-Zélande, aux Pays-Bas et en Suisse. C’est en Autriche, en Espagne, en France, en Irlande, en Républiques slovaque et tchèque, au Royaume-Uni et en Suède que s’observent les écarts les plus marqués (plus de 10 %) de taux de chômage entre les titulaires d’un diplôme de fin d’études secondaires et ceux qui ne le sont pas dans le groupe d’âge des 20-24 ans (voir le tableau C4.3).

Le chômage des jeunes persiste dans le temps en France, même si l’écart à la moyenne se réduit. En moyenne, on compte 14 % de chômeurs parmi les individus non scolarisés qui ne sont pas titulaires d’un diplôme de fin d’études secondaires dans le groupe d’âge des 25-29 ans contre 16 % en France (voir le tableau C4.3) mais plus de 20 % en Espagne et en Républiques slovaque et tchèque.

…et ceci même si le bénéfice financier de l’obtention d’un diplôme du secondaire est moindre en France par rapport à la moyenne des pays de l’OCDE.

En moyenne, dans les pays de l’OCDE, les individus de 25 à 64 ans qui n’ont pas décroché leur diplôme de fin d’études secondaires peuvent gagner jusqu’à 23 % de moins que ceux qui ont réussi. Cet écart n’est que de 15 % pour la France et il descend même à 9 % chez les 25-34 ans contre 18 % en moyenne dans les pays de l’OCDE (voir le tableau A8.1).

Les hommes diplômés du deuxième cycle de l’enseignement secondaire ou de l’enseignement post-secondaire non tertiaire peuvent compter, par comparaison à ceux dont le niveau de formation est inférieur, sur un avantage salarial brut supérieur à 200 000 USD pendant toute leur vie active en Autriche, aux États-Unis, en Norvège, au Portugal et au Royaume-Uni contre 139 000 USD en moyenne et 72 000 USD en France (voir le tableau A9.1).

Les hommes qui investissent dans une formation du deuxième cycle de l’enseignement secondaire ou de l’enseignement post-secondaire non tertiaire peuvent espérer en retirer tout au long de leur vie active un avantage net de 78 000 USD de plus que ceux dont le niveau de formation est inférieur. Ce

rendement varie toutefois considérablement entre les pays : il est supérieur à 150 000 USD aux États-Unis et au Royaume-Uni, mais inférieur à 45 000 USD en Allemagne, en Finlande, en France, en Hongrie, en Pologne et en Turquie (voir le tableau A9.1).

Un diplôme du secondaire est néanmoins en France un excellent tremplin vers l’enseignement supérieur où le retour sur investissement (aussi bien pour les individus que pour la société) est bien meilleur que pour le secondaire…

L’avantage salarial brut associé à une formation tertiaire est important, tant pour les hommes (339 000 USD en moyenne et 291 000 USD en France) que pour les femmes (233 000 USD en moyenne et 191 000 USD). En Corée, en Hongrie, en Irlande, en Italie, au Portugal, au Royaume-Uni et en Slovénie, les hommes diplômés de l’enseignement tertiaire peuvent espérer gagner au cours de leur carrière au moins 400 000 USD de plus que les hommes titulaires d’un diplôme de fin d’études secondaires ou post-secondaire non tertiaires. Ce chiffre est supérieur à 600 000 USD aux États-Unis (voir le tableau A9.3).

L’investissement dans l’éducation génère aussi un rendement public : l’élévation du niveau de revenus entraîne l’augmentation des cotisations sociales et des recettes fiscales, et la diminution des transferts sociaux. Le rendement public net de l’investissement dans une formation tertiaire s’élève à 91 000 USD chez les hommes, soit près du triple de l’investissement public. Il représente 64 000 USD en France et plus de 100 000 USD en Allemagne, en Belgique, aux États-Unis, en Finlande, en Hongrie et en Slovénie (voir le tableau A9.4).

…et le nombre important d’étudiants étrangers qui viennent étudier en France et restent dans le pays pour y travailler ajoute à ce bénéfice.

Les « étudiants étrangers » représentent un pourcentage significatif des effectifs de l’enseignement tertiaire en France (11.5 %). Par contraste, le pourcentage d’étudiants étrangers dans l’effectif de l’enseignement tertiaire ne dépasse pas 1 % au Brésil, au Chili, en Pologne et en Turquie (voir le tableau C3.1).

Selon les chiffres de 2009, la moitié des étudiants étrangers se répartissent entre cinq pays seulement. Ces pays accueillent la majorité des étudiants en formation dans un pays dont ils ne sont pas ressortissants. Ce sont les États-Unis qui accueillent le plus d’étudiants étrangers (en valeur absolue) : 18 % de l’effectif mondial d’étudiants étrangers. Dans ce classement, ils sont suivis par le Royaume-Uni (10 %), l’Australie (7 %), l’Allemagne (7 %) et la France (7 %). Ces cinq pays accueillent à eux seuls la moitié de l’effectif mondial d’étudiants étrangers, mais d’autres pays ont fait leur entrée dans le secteur international de l’éducation ces dernières années (voir le graphique C3.2 et le tableau C3.6 disponible en ligne).

Le taux de séjour correspond au pourcentage d’étudiants en mobilité internationale changeant de statut et restant dans le pays d’accueil où ils ont étudié. Le taux de séjour s’élève, en moyenne, à 25 % parmi les étudiants en mobilité internationale qui n’ont pas renouvelé leur permis de séjour sous le statut d’étudiant en 2008 ou en 2009. Ce taux est supérieur à 25 % en Allemagne, en Australie, au Canada, en France, aux Pays-Bas et en République tchèque (voir le graphique C3.5).

La France produit également un grand nombre de diplômés des matières scientifiques mais l’écart entre hommes et femmes est significatif.

Analyser le nombre de diplômés en sciences (sciences, ingénierie, production et construction) par 100 000 actifs occupés âgés de 25 à 34 ans est un autre moyen d’évaluer la production récente de compétences de haut niveau dans les différents pays. Sur 100 000 actifs occupés âgés de 25 a 34 ans, les diplômés de l’enseignement tertiaire (tous niveaux confondus) en sciences sont moins de 1 000 en Hongrie, mais passent la barre des 2 500 en Corée, en France et en Nouvelle-Zélande (voir le graphique A4.6). Les écarts entre les sexes sont importants en France puisque le nombre d’hommes diplômés en sciences par 100 000 actifs occupés âgés de 25 à 34 ans est de 3 648 contre 2 321 en moyenne et celui des femmes de seulement 1 658 contre 1 242 en moyenne (voir le tableau A4.6).

Voir également:

Faits et chiffres pour décrypter la grève des enseignants

Agnès Verdier-Molinié et Charlotte Uher et François Guizot

28 septembre 2011

D’où vient le malaise enseignant ? Une journée de grève nationale -public et privé réunis- a mobilisé (selon le ministère) 29% de grévistes dans le primaire et 22% dans le second degré public. Dans la ligne de mire des enseignants frondeurs : suppressions de postes, fermetures de classes et propositions de réforme du statut des professeurs. Décryptage en chiffres pour y voir clair dans un débat passionnel.

Donc, si l’on regarde l’évolution de ces chiffres, on voit bien que les enseignants d’hier avaient des classes plus chargées que les enseignants d’aujourd’hui. Étonnamment, au moment même où l’on évoque le trop grand nombre d’élèves par classe, certains parents d’élèves se battent pour faire entrer dans les écoles privées sous contrat leurs enfants dans des classes de plus de 30 élèves… Et d’autres se rappellent que dans les années 1950 les classes dépassaient les 40 élèves.

Fermetures de classes

Les enseignants et certains parents protestent contre les fermetures de classes… mais on les entend moins quand ce sont au contraire de nouvelles classes qui s’ouvrent. Pour la première fois cette année, le nombre de fermetures de classes serait supérieur au nombre d’ouvertures. Ce n’était pas le cas les années précédentes et ne sera pas le cas l’an prochain en 2012, a promis Nicolas Sarkozy, mais il est difficile d’avoir les vrais chiffres, car le Ministère n’a rien rendu public…

Voici ce qui est sûr (statistiques RERS du Ministère de l’Éducation) :

En 2007, la France comptait -premier et second degré confondus- 505.712 classes, en 2010, la France compte 506.154 classes, soit 442 classes de plus.

282.034 classes dans le premier degré en 2007 contre 282.438 en 2010 (404 classes de plus) 223.678 classes dans le second degré en 2007 contre 223.716 en 2010 (38 classes de plus)

404 classes de plus dans le premier degré pour 19.163 élèves en plus entre 2007 et 2010 38 classes de plus dans le second degré pour 18.200 élèves de moins entre 2007 et 2010.

Nombre d’élèves total : 12.016.516 en 2007 et 12.017.479 en 2010, soit un écart de 963 élèves pour 442 classes ouvertes en net entre 2007 et 2011.

Il est clair ainsi que l’on ne supprime pas des classes à tour de bras comme cela a été évoqué à tort.

Dans le tableau ci-dessous, on peut constater que, selon les départements, la situation est très différente.

Quelques exemples locaux en septembre 2011 :

La solution des regroupements d’écoles ?

En 2010, il reste en France métropolitaine [1], (public et privé confondus) 4.970 écoles primaires d’une seule classe (dont 4.824 dans le public). Nous avons, selon les chiffres de l’Institut Thomas More, 2,3 fois plus d’établissements de premier degré que l’Allemagne pour seulement 24% d’élèves en plus. C’est le résultat de la France des 36.000 communes qui veulent chacune garder leur école même en dépit du bon sens, de l’efficience et parfois de la qualité de l’enseignement. Il faudra à terme regrouper beaucoup plus d’écoles.

Dans l’Académie d’Amiens en 2009 par exemple, 13 écoles (presque une école par commune) ont été regroupées en 3 écoles dans la communauté de communes du Haut-Clocher avec un inconvénient : un coût de 10 millions d’euros d’investissements, et l’organisation des transports scolaires, mais avec à terme des économies d’échelle et de bien meilleurs équipements pour les jeunes élèves. Responsabiliser plus les communes dans la gestion des écoles primaires et dans le coût de l’enseignement par élève serait sûrement gagnant.

Remplacement des professeurs absents

Un des problèmes majeurs aujourd’hui, surtout dans l’enseignement public, est le système de remplacement, qui est à la fois inefficace et très coûteux. Inefficace car le système public de remplaçants permanents fonctionnaires (titulaires sur zone de remplacement ou TZR) assure un moindre taux de remplacement que le système privé qui fait davantage appel aux contractuels. Très coûteux parce que le public emploie un très (trop ?) grand nombre de remplaçants (plus de 26.000 dans le premier degré soit 8% des effectifs et plus de 21.000 dans le second degré public soit 6% des effectifs).

Malgré ce grand nombre de remplaçants, il y a des soucis sur le terrain pour remplacer les professeurs absents sur la courte et moyenne durée. Cela pose la question du taux d’absentéisme des professeurs. Mais aussi, en terme de solution, le refus par les enseignants de la bivalence des professeurs (possibilité d’enseigner deux matières ou plus).

En effet, il y aurait moyen de faire assurer les remplacements de courte et moyenne durée par les collègues de l’établissement, mais à plusieurs conditions (qui sont réunies en Allemagne où le système de remplacement de courte durée est très efficace) :

Que les professeurs soient au moins bivalents et que des heures de remplacement soient intégrées dans leur emploi du temps. Mais avec le statut actuel cela semble difficile (à moins d’une réforme en profondeur) car les concours sont pour la plupart monovalents, bien que certains concours aient désormais aussi une majeure et une mineure (par exemple en allemand du fait de la raréfaction des postes, on propose un CAPES d’allemand avec une mineure en lettres modernes). On pourrait rendre tous les futurs enseignants bivalents. Pour les professeurs déjà en poste, on pourrait accepter la bivalence sur la base du volontariat et des compétences.

Il suffirait d’un trait de plume du ministre pour décider que les professeurs de langue, qui ont tous des épreuves de littérature et d’histoire, soient considérés comme trivalents à l’issue de leur concours. Pendant des années, les Professeurs d’Enseignement Général des Collèges, qui étaient en fait des instituteurs, enseignaient deux ou trois matières en collège alors qu’aujourd’hui, certifiés et agrégés ne peuvent en enseigner qu’une au lycée.

Plus d’autonomie aux lycées et de pouvoir aux proviseurs pour mettre en place des dispositifs nouveaux avec les professeurs volontaires permettrait aussi de résoudre bien des problèmes. Mais les Inspections d’Académie, les rectorats, les Inspecteurs généraux et régionaux semblent être de gros freins à toute évolution et s’arcboutent sur la monovalence des professeurs pour des raisons obscures. En clair : des professeurs qui ont les compétences et qui voudraient enseigner plus, ne le peuvent pas pour des raisons purement administratives.

Conclusion :

Depuis 2007, il y a eu plus d’ouvertures de classes que de fermetures. En 2010, les élèves sont moins nombreux par classe qu’en 1980. Nous avons dans le second degré public près de 40.000 professeurs qui n’enseignent pas devant les élèves, et 8% des enseignants du primaire sont affectés au remplacement. Il apparaît donc très clairement que la France ne manque pas de classes… ni d’enseignants. Les professeurs ont avant tout manifesté hier –pour ceux du public– pour défendre leur statut et leur nombre réduit d’heures de travail par semaine (entre 15 et 18 heures de cours devant élèves dans le second degré).

Pour les professeurs du privé sous contrat, c’est un peu différent, il y a de plus en plus de demandes d’inscriptions (contrairement au public) d’élèves -40.000 en attente- et pourtant, on ferme des classes et certaines atteignent plus de 40 élèves par classes [2]. Pourquoi ne pas prendre en compte le fait que les parents sont nombreux à préférer le privé qui, pour moins cher, délivre un meilleur enseignement ? Pourquoi vouloir à tout prix restreindre l’offre privée à 20% seulement de l’offre publique ?

Au final, on constate une fois encore que la gestion centralisée de l’Éducation nous joue des tours. Même si on pourrait faire aussi bien avec moins de moyens, l’impression de pénurie organisée demeure alors que des solutions simples existent. Encore faudrait-il avoir le courage de voir le problème en face et d’établir -par exemple-, le vrai chiffre de l’absentéisme des professeurs.

[1] Selon les chiffres de la DEPP.

[2] Source : RERS 2011

tml

Voir par ailleurs:

 Le salaire statutaire des enseignants n’a cessé de décroître depuis 1995

Maryline Baumard

Le Monde

14.09.11

Une étude de l’OCDE montre que le salaire en France des professeurs du primaire et du secondaire se situe au-dessous de la moyenne des pays de l’organisation

Il ne manquait que quelques statistiques pour asseoir le débat. Le salaire des enseignants, qui s’invitait timidement dans la campagne électorale, déficit budgétaire et menace de déclassement obligent, pourrait bien y prendre rapidement ses aises.

Dans la version 2011 de son « Regard sur l’éducation », rendu public mardi 13 septembre, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) apporte assez d’éléments pour nourrir la discussion. L’observatoire a calculé qu’« en France, le salaire statutaire des enseignants, c’est-à-dire leur salaire sans les primes ni les heures supplémentaires, calculé en valeur réelle, a décru depuis 1995 ».

Si l’on considère que 2005 est l’année de référence où le salaire enseignant est à l’indice 100, en 1995, celui-ci oscillait entre 105 et 107, selon qu’on était dans le primaire ou le secondaire, et en 2009, l’indice du salaire d’un professeur français n’est plus que de 95. Alors même que, dans la moyenne des pays de l’OCDE, il est parti de 93 et monté à 107. « En France, le salaire statutaire des enseignants du primaire ou du secondaire est inférieur à la moyenne de l’OCDE, aussi bien pour les enseignants débutants que pour ceux qui ont dix ou quinze ans d’expérience professionnelle. Seuls les salaires en fin de carrière sont légèrement au-dessus de lamoyenne des pays », rappelle l’analyste de l’OCDE Eric Charbonnier.

Les données s’arrêtent en 2009, mais ce qui s’est passé depuis n’a pas inversé la tendance. Le ministre de l’éducation nationale, Luc Chatel, a bien augmenté les jeunes enseignants à la rentrée 2010. Mais sa revalorisation ne concerne que ceux qui ont moins de huit ans d’expérience et est très vite dégressive. Le nouvel entrant dans le métier gagne, certes, 157 euros de plus par mois qu’en 2008, mais dès les premiers échelons, l’augmentation se réduit à un bonus de 55 euros.

Un autre changement n’est pas pris en compte par l’OCDE. Avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir en 2007, et l’instauration du « travailler plus pour gagner plus », les enseignants se partagent 1,5 milliard d’euros en heures supplémentaires. Ce partage est très inégal. L’enseignant du premier degré n’y a pas vraiment accès. Quant à celui du second degré, tout dépend de la discipline qu’il enseigne et où il travaille.

Les dernières évolutions du métier ne viennent donc pas vraiment contredire les données OCDE. Pas plus que les témoignages d’enseignants. Témoin, ce professeur d’histoire-géographie d’un collège ZEP de Seine-Saint-Denis, qui, au bout de dix ans d’activité, a des fins de mois de plus en plus difficiles. « 1 900 euros de salaire net, une prime ZEP de 88 euros et une heure supplémentaire à 120 euros. Des heures sup’, je ne peux pas en faire plus. Ce ne serait pas raisonnable compte tenu de la fatigue. 2 100 euros après dix ans, avec un bac +5 ; jugez vous-même. Je le savais en passant le concours, mais quand même. »

En 2007, trois chercheurs avaient déjà mis au jour cette baisse. Intitulé « Traitement des enseignants français, 1960-2004 : la voie de la démoralisation », signé des économistes de Paris-I Robert Gary-Bobo, Touria Jaaidane et Btissam Bouzidi, ce travail a été publié dans la Revue d’économie politique. Dérangeante, leur étude avait été critiquée pour sa méthode. Avec d’autres modes de calcul, l’OCDE arrive aux mêmes résultats.

Les trois chercheurs avaient aussi agacé parce qu’ils y expliquaient cette situation comme la conséquence d’un troc entre syndicats et administration. Les enseignants auraient obtenu des augmentations de postes contre une stagnation des salaires.

Or l’analyse que le politologue Luc Rouban fait aujourd’hui des priorités de la profession montre qu’en effet, « dans le service public, l’autonomie, la possibilité d’être créatif et le fait de bien s’entendre avec ses collègues arrivent avant le salaire dans la liste des éléments de motivation au travail ». Mais en 2011, la situation a changé. Quelque 66 000 postes ont été supprimés depuis 2007 et le pouvoir d’achat des enseignants continue de baisser. Comme si la profession avait perdu sur les deux tableaux.

Difficile de prévoir l’après-2012. Si la gauche retrouve le chemin du pouvoir, l’attente sera immense envers celle qui a traditionnellement choyé les profs. Et l’équation sera difficile entre la tenue rigoureuse des finances publiques et les espoirs réveillés. Comme le rappelle Luc Rouban, « 1 000 euros de plus par an et par enseignant, ce n’est pas grand-chose mais cela coûte 1 milliard ».

La droite, elle, manie l’arme de l’individualisation des carrières, qui a le mérite de coûter moins cher, même si la profession a beaucoup de mal avec cette notion qui brise le mythe, presque fondateur dans ce métier, de l’égalité de traitement. Bruno Le Maire, chargé du programme pour l’UMP, a déjà précisé, le 4 septembre, lors de l’université d’été du parti, que « les enseignants seront davantage présents devant les élèves contre une meilleure rémunération ».

La question du salaire des enseignants s’inscrit dans une problématique plus globale qu’aborde l’enquête OCDE. L’école reste-t-elle toujours une priorité de la nation, tandis que la part du produit intérieur brut (PIB) qui y est consacrée a diminué d’au moins 0,3 point de pourcentage entre 2000 et 2008 ?

Voir enfin:

Les profs et leur salaire : un siècle d’histoire

Le Monde

13.09.11

Luc Rouban est directeur de recherche au CNRS et chercheur au Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po). Il s’est beaucoup intéressé aux transformations du secteur public en Europe et plus particulièrement aux mutations de la fonction publique. Ses travaux actuels portent sur une étude comparative des cadres de la fonction publique et du secteur privé. Elles veulent expliquer les nouvelles relations entre les institutions et leur histoire.

Des fonctionnaires mal payés… C’est un fort risque de démotivation ?

Un bon salaire est toujours motivant. C’est vrai partout, dans toutes les professions. Mais dans le service public, l’autonomie, la possibilité d’être créatif et le fait de bien s’entendre avec ses collègues arrivent avant le salaire dans la liste des éléments de motivation au travail.

Les enseignants entretiennent-ils une relation particulière à leur salaire ?

Pour comprendre le rapport du fonctionnaire français à son salaire, il faut remonter au XIXe siècle. A cette époque, la rémunération des fonctionnaires n’est pas considérée comme la contrepartie d’un travail mais comme des émoluments qui permettent de tenir un certain rang dans la société. Chez les fonctionnaires bien plus que dans le privé, le salaire est un marqueur de la place hiérarchique au sein de la fonction publique, d’abord et dans la société ensuite. Dans la fonction publique, vous appartenez à une catégorie. Et vous vous inscrivez par cette appartenance dans une hiérarchie des professions. On accepte les inégalités entre catégories (séparées par des concours, etc.), mais pas à l’intérieur d’une même catégorie. Et la notion d’enrichissement personnel est rejetée, surtout par les enseignants.

Ce rapport au traitement est donc un phénomène très français ?

Cette structure de motivation est effectivement très franco-française. Au Royaume-Uni, on trouve bien plus d’intérêt pour l’individualisation des carrières mais aussi désormais… pour la sécurité de l’emploi. L’enrichissement est une valeur surtout cultivée dans les pays d’Europe du sud ou d’Europe orientale.

On comprend qu’avec l’idée qui traîne de "salaire au mérite", ils aient plutôt le moral en berne ! Depuis quelques années on a effectivement ressorti quelques vieux fantômes des placards et remis sur le devant de la scène quelques sujets qui étaient endormis depuis 1945.

Vous pensez à quoi ?

A partir du moment où on veut introduire du management dans le système, on va vers une individualisation des carrières. En cela, on oublie volontairement que les enseignants se pensent dans un travail collectif, même s’ils sont seuls dans la classe. On réveille aussi l’angoisse de favoritisme qui est une peur très profondément ancrée chez les fonctionnaires. Presque constitutive de leur identité professionnelle.

En amorçant ces changements, on touche aussi à un équilibre de la société française où les fonctionnaires occupaient une place spécifique à côté des salariés du privé et des hommes politiques. La mise en place de la République à partir de 1877 a reposé sur un ordre social dans lequel les fonctionnaires échappaient à la loi du marché autant qu’à la loi du politique. Le fonctionnaire n’était pas un travailleur comme les autres puisqu’il était au service de l’État et que son travail individuel disparaissait derrière la hiérarchie. D’un autre côté, les associations de fonctionnaires bataillaient pour faire reconnaître leur professionnalité et cherchait à constituer de véritables carrières pour échapper à l’emprise des élus (népotisme, politisation des recrutements…).

L’apparition des fonctionnaires a dérangé autant la classe politique républicaine qui entendait monopoliser la représentation de l’intérêt général que la critique de la gauche marxiste qui les voyait non pas comme des travailleurs mais comme des valets au service d’un État répressif. Les choses ont changé seulement après 1918.

Aujourd’hui à travers la Révision générale des politiques publiques (RGPP), il y a cette idée d’assimiler les fonctionnaires aux salariés du privé mais aussi de redonner au politique un contrôle plus étroit sur le monde professionnel des fonctionnaires. C’est d’ailleurs toute la logique du New Public Management développé depuis les années 1980 dans les pays anglo-saxons.

La vraie question pour les enseignants reste de savoir s’ils sont cadres ou non ?

En termes de sociologie du travail, ils ne sont pas des cadres, au sens où ils n’assurent pas un encadrement hiérarchique, mais peuvent être considérés comme des cadres experts. Dans la grille des salaires, ils sont catégorie A, et donc des cadres sur le plan juridique mais ils ne sont pas reconnus comme des cadres sur le plan social. Rien à voir avec les fonctionnaires qui sortent de l’ENA. Il ne faut pas oublier qu’historiquement les fonctionnaires ont été les premiers gros bataillons à incarner la notion de classe moyenne. Le déclassement des fonctionnaires et des enseignants est avéré. Mais la "privatisation" des fonctionnaires, c’est aussi le signe d’une remise en cause des classes moyennes au profit d’une dualisation sociale avec, en haut, des dirigeants et des états-majors et, en bas, une foule de salariés contractuels plus ou moins précarisés.

C’est la cause principale du malaise ?

Il y a aussi d’autres causes. Au fil des années on a surchargé les enseignants de multiples fonctions. Un peu comme les préfets. Et puis c’est vrai que sur le long terme ils ont perdu en pouvoir d’achat quand d’autres fonctionnaires comme les magistrats gagnaient.

Pourquoi a vos yeux y-a-t-il eu ce décrochage financier entre les enseignants et d’autres catégories de fonctionnaires ?

Une première réponse serait de dire qu’ils sont nombreux et que le poids budgétaire des augmentations est insupportable. Mille euros de plus par an et par enseignant, ce n’est pas grand-chose mais cela coûte 1 milliard.

Ensuite, et peut-être surtout, les enseignants ne constituent pas un groupe corporatisé et fortement intégré. Et ils sont répartis sur tout le territoire. Seuls les corps, petits, bien charpentés et ayant leurs entrées dans les cabinets ministériels ont pu se faire entendre pour obtenir des avantages financiers sectoriels (indices sommitaux, etc.) alors que l’on bloquait le point d’indice.

Propos reccueillis par Maryline Baumard


Philosophie: Les métaphysiciennes sont-elles des blondes parfumées qui séduisent les extra-terrestres? (Barbarella at College de France: First woman at France’s top philosophy position faces her country’s usual parochialism and sexism)

30 juin, 2011
Pourquoi est-ce toujours le romantisme, et jamais le rationalisme, qui donne l’impression d’être plus profond et de se rapprocher davantage de l’essentiel ? Il n’est tout de même pas exclu que ce que Derrida appelle « une philosophie assurée dans son humanisme libéral et démocratique de gauche » puisse être néanmoins une grande philosophie, ni même que notre siècle en ait donné certains exemples. Il ne va pas de soi que la profondeur doive toujours être située du côté de l’inquiétant et du diabolique et que la pensée rationaliste, libérale, démocratique et humaniste soit nécessairement condamnée à en rester à une analyse superficielle des choses. L’analyse de la situation du monde contemporain qui est proposée par un rationaliste comme Musil me paraît bien supérieure, pour ce qui est de la perspicacité, de la subtilité et du sens de la complexité, à celle de Heidegger. Jacques Bouveresse
Il y a des formes de nationalisme philosophique que je ne peux considérer autrement que comme puériles et déshonorantes, en particulier celle dont la rue d’Ulm semble être devenue depuis quelque temps la représentante par excellence dans sa façon de militer pour le retour à la seule philosophie digne de ce nom – autrement dit, la philosophie française, et plus précisément la « French Theory ». Verra-t-on un jour arriver enfin une époque où on trouvera normal, pour ceux qui estiment avoir des raisons de le faire, de pouvoir critiquer certaines des gloires de la philosophie française contemporaine, comme Derrida, Deleuze, Foucault et d’autres, sans risquer d’être soupçonné immédiatement d’appartenir à une sorte de « parti de l’étranger » en philosophie ? Si la philosophie, au moins quand il s’agit de penseurs de cette sorte, est en train de se transformer en une sorte de religion dont les dogmes et les ministres sont à peu près intouchables, je préfère renoncer tout simplement, pour ma part, à la qualité de philosophe. (…) Dans les années 1960-1970, j’ai entendu moi-même à plusieurs reprises des philosophes comme Althusser, Derrida, Foucault et d’autres déplorer le provincialisme de la philosophie française et son manque d’ouverture sur l’étranger, en particulier sur le monde anglo-saxon. Même s’ils n’ont pas fait eux-mêmes grand-chose de concret pour essayer de mettre en pratique ce qu’ils prêchaient, ils trouvaient néanmoins normal d’encourager ceux qui essayaient de le faire. C’est à la demande d’Althusser – qui, s’il n’était sûrement pas un libéral en matière théorique, l’était néanmoins à coup sûr en matière d’organisation de l’enseignement -, que j’ai donné à la rue d’Ulm pendant les années 1966-1969 des cours sur la philosophie analytique. C’est bien la dernière chose qu’il pourrait me venir à l’esprit d’essayer de faire aujourd’hui. Jacques Bouveresse
La philosophie jouit en France d’un prestige singulier. Elle est enseignée en classe de terminale, ce qui est presque unique au monde. Elle fait des triomphes en librairie. Nombre de nos grands intellectuels (Sartre en étant l’archétype) sont philosophes de formation, et de vastes campagnes commémoratives confortent le public dans l’idée que la France produit un génie philosophique tous les dix ou quinze ans. Ce qui est un très bon rythme au regard de la moyenne historique mondiale. La philosophie est chez nous une véritable institution, et de celles que l’on songe le moins à suspecter. Que cette situation ne soit pas, à tout prendre, très heureuse et qu’elle repose sans doute sur un grave malentendu quant à ce que la philosophie peut offrir et ce que l’on doit attendre d’elle : voilà une idée qui a donc peu de chances de susciter l’enthousiasme au pays de Descartes. (…) Comme le signale Jean-Jacques Rosat dans son excellente préface, le ton adopté par Bouveresse est aux antipodes du « style héroïque » prisé par les tenants d’une vision légendaire de la philosophie. C’est en moraliste ironique que Bouveresse scrute les dernières décennies de notre vie intellectuelle. (…) La légende raconte une histoire tourmentée, pleine d’innovations fracassantes : nos philosophes, à la force du concept, terrassent des géants (tour à tour la morale, le pouvoir, le sujet, la métaphysique, l’objectivité, ou la « pensée 68 ») ; le public, qui n’a rien vu venir, est averti qu’une nouvelle ère vient de s’ouvrir, celle de la structure, de la déconstruction, ou plus récemment de la morale et du droit qui avaient été bannis quelques années plus tôt. Le moraliste est plutôt frappé par la morne constance des mœurs de la tribu. Elle est d’un nationalisme invétéré : pour elle, rien de vraiment sérieux, encore moins de profond, n’est à attendre, par exemple, de la philosophie de langue anglaise. Elle ignore d’ailleurs les philosophes de langue allemande dont l’unique défaut, semble-t-il, est de ne pouvoir être comptés ni parmi les précurseurs de Heidegger ni parmi ses épigones. Changeant plus facilement de dieux que de vice, elle méprise volontiers la logique. Quand on ne soupçonne pas celle-ci d’être le masque d’une autorité répressive (Bouveresse rappelle à ce propos d’accablantes déclarations de Foucault et Deleuze), on tient du moins ses exigences pour de mesquines chicanes. Un argument peut être à la fois un pur sophisme, et délivrer une vérité profonde, et d’autant plus utile qu’elle s’affranchit justement de la rationalité ordinaire (« Visiblement, même dans le monde intellectuel, les fautes contre la raison et la logique scandalisent beaucoup moins que le manque d’égard pour l’affectivité »). L’épisode des « nouveaux philosophes » ou celui des réactions françaises face à la « révélation » des sympathies durables de Heidegger pour le régime nazi inspirent à Bouveresse de salutaires réflexions sur les rapports entre nos grands philosophes et la politique. Comme on le sait, il n’est guère en ce siècle de mauvaise cause qui n’ait été soutenue avec ferveur par les intellectuels les plus adulés. Le philosophe, pourtant, ne se trompe jamais, car les raisons de ses erreurs sont encore préférables aux vérités que les autres ont atteintes au même moment par des moyens plus ordinaires. Certains en voudront peut-être à Bouveresse de revenir sur ces mésaventures passées : mais le fait que certaines options soient aujourd’hui démodées ne signifie aucunement que les dispositions qui les ont produites ont disparu, ni que l’on a tiré toutes les conséquences des égarements du passé. La satire est pour Bouveresse la façon de soulever un problème de fond, celui de la spécificité française de la philosophie. Comparant les penseurs continentaux à leurs homologues anglo-saxons, il discerne chez les premiers une tendance à penser que la philosophie doit inventer « de nouvelles façons de parler » plutôt que formuler « des propositions à propos desquelles la question de la vérité et de la justification pourrait réellement se poser ». De là, sans doute, la tendance de nos philosophes à l’obscurité, au style poétique ou grandiloquent, et le fait qu’ils « ne croient généralement pas qu’il puisse exister en philosophie quelque chose comme une erreur (ou a fortiori un non-sens)». Ce dernier trait, qui devrait être rédhibitoire, est au contraire à la source des espérances que nourrit aujourd’hui la philosophie. Vincent Aubin (Le Figaro littéraire)
Parfois, quand je les entends, j’ai l’impression d’assister à un conseil d’administration où un nouveau manager vous bombarderait de termes anglais. Russell, Popper, on pensait que c’était ça la philosophie analytique. Ce que représente quelqu’un comme Mme Tiercelin, c’est encore autre chose : des problèmes hyper pointus, exprimés dans un jargon très intérieur. C’est une philosophie qui se veut argumentative mais avec laquelle il est très difficile d’argumenter. Philosophe (ENS)
Deux ou trois livres sur le pragmatisme de Charles Peirce… et même pas de fiche Wikipédia. Consoeur philosophe
Quelles que soient les qualités de sa nouvelle collègue, sa vivacité et son intelligence, qu’il salue, le linguiste Claude Hagège, professeur honoraire du Collège, résume un sentiment assez général en voyant dans cette mise à l’honneur d’une disciple de Searle et Peirce «un symptôme certain de notre américanisation». Répétiteur à l’ENS, le philosophe Quentin Meillassoux se déclare lui aussi troublé de voir que, par une inversion spectaculaire, c’est désormais aux Etats-Unis que la French Theory est obligée de se réfugier. Plus sévère encore, Alain Badiou, star de la Rue d’Ulm, voit dans cette élection le résultat de vingt-cinq années d’abaissement qui auront abouti à faire de l’institution où enseignèrent Barthes et Foucault «une sous-préfecture attardée de la philosophie analytique américaine, favorisant le consensus conservateur au détriment du contemporain novateur». Le Nouvel Observateur
Songez qu’Alain Corbin n’y est pas ! Ni Michelle Perrot, ni Jacques Rancière, ni Badiou, ni Jean-Claude Milner… Elisabeth Roudinesco (psychanalyste)
Foucault ne serait plus élu aujourd’hui, ni Bourdieu. Disciple de Bourdieu
Vous voulez savoir qui gagnera à la fin? C’est nous qui allons gagner. Ils peuvent se faire élire où ils veulent, ils peuvent pérorer à Oxford ou Acapulco, mais ils n’ont pas d’oeuvres dignes de ce nom. Or vous savez quoi ? A la fin, c’est l’oeuvre qui gagne. Disciple de Derrida
Pour dire les choses crûment, la philosophie analytique, c’est celle qui se pratique dans le monde entier, de Taïwan jusqu’en Australie. S’ils ne veulent rien y entendre, tant pis pour eux. (…) Moi aussi j’ai dévoré Nietzsche, Deleuze, «De la grammatologie», tout ça… Mais c’est vrai qu’à un moment donné cette pensée «profonde», métaphorique, ne m’a pas suffi. J’ai commencé à suivre les cours de Bouveresse et Vuillemin [NDLR : philosophe des sciences au Collège de France, de 1962 à 1990], et je suis partie aux Etats-Unis. Claudine Tiercelin
Peirce est le fondateur du pragmatisme, souvent présenté de façon caricaturale. On lui fait dire que le vrai se réduit à l’utile, la connaissance à l’action, la réalité à ce qu’on en fait. C’est tout le contraire ! Peirce était un philosophe scientifique, un évolutionniste qui se demandait comment peuvent émerger des normes et des valeurs dans un univers soumis au hasard. Pour lui, la vérité est le but idéal de l’enquête scientifique ; la connaissance porte sur un monde réel, fait de possibles et de propriétés stables, sous forme de capacités ou de dispositions naturelles et mentales. Sa métaphysique est celle d’un logicien et d’un savant. Pour Peirce, il y a des propriétés universelles réelles, thèse qu’il emprunte à Duns Scot. Cela m’a conduite à m’intéresser à la métaphysique médiévale. J’y ai découvert un type de philosophie où l’ontologie tutoyait la logique, la théorie de la connaissance et la théorie des signes. On dira : et la théologie ? Certes, elle y est, sans cesse, mais je n’ai jamais conçu la philosophie comme une "servante de la théologie", selon la formule célèbre. Les servantes, de nos jours, se rebiffent ! (…) On tend à considérer la métaphysique comme une sorte de nacelle pour nous élever vers le ciel avec des crochets célestes. Je la vois plutôt comme un véhicule lent, roulant au ras du sol, enregistrant les propriétés réelles des choses et la manière dont elles tiennent ensemble (…) La philosophie (…) n’est pas une sagesse, elle ne protège et ne console de rien, et c’est fort bien ainsi. Elle ne doit surtout pas être oraculaire : un philosophe est un animal social, pas un animal grégaire, et il ne saurait servir de mouton de tête. Comme toute entreprise rationaliste dont le but est la connaissance, la philosophie se pratique sur le mode de l’enquête, non pas dans le silence du cabinet, mais dans un esprit de laboratoire, en testant ses hypothèses. Elle doit donc se tenir prête à jeter par-dessus bord toutes ses croyances, si des chocs avec le réel la forcent à en douter. Claudine Tercelin
Il y a quelques semaines, La pensée du discours s’est penchée sur la question de la description des intellectuelles dans la presse à travers deux articles de Libération, l’un sur la philosophe Cynthia Fleury, qui était décrite comme une « jolie blonde cheveux sagement tirés en arrière en une longue queue de cheval », l’autre sur l’écrivaine Silvia Avallone, dont on mentionnait les « gros seins, son sourire, ses cheveux bouclés en cascade, son imposant tatouage tribal sur l’épaule gauche qui date de ses 15 ans ». C’était une « réflexion sur la question potiche ». Je poursuis aujourd’hui cette enquête en proposant quelques pistes pour l’analyse d’une question autrement plus importante : les métaphysiciennes sont-elles des blondes parfumées qui séduisent les extra-terrestres ? Aude Lancelin a signé le 14 juin dans le Nouvel observateur un papier titré L’inconnue du collège de France, portrait de la philosophe Claudine Tiercelin, récemment nommée sur une chaire intitulée « Métaphysique et philosophie de la connaissance » (…). Elle cède elle aussi à cette bizarre habitude que semblent avoir les journalistes d’agrémenter leurs portraits de marqueurs physiques et de comparaisons qui, sur le plan de l’information, n’apportent rien à leur travail. Claudine Tiercelin y est en effet décrite comme un « petit personnage blond perdu derrière trois vastes tableaux noirs », porteuse d’un « parfum poudré », et, clou de la technique descriptive néo-balzacienne de la journaliste, comme une éventuelle « Barbarella du concept yankee ». Alors évidemment, l’idée même d’associer Claudine Tiercelin à quoi que ce soit de « petit » est déjà désopilante et le coup du parfum est assez bête. Mais alors, la « Barbarella du concept yankee », on en redemande… On sait bien quel est le trait dominant du personnage de Barbarella : la séduction féminine sexualisée, emblématisée par le célèbre orgasmotron. Donc on n’en sort pas : la femme philosophe ou écrivaine ne peut être décrite hors de sa composante sexuelle dont on se demande un peu ce qu’elle vient faire dans l’enseignement de la métaphysique et la recherche en philosophie de la connaissance.  Marie-Anne Paveau

"Inconnue du Collège de France", "petit personnage blond perdu derrière trois vastes tableaux noirs", "parfum poudré", "Barbarella du concept yankee", ex-shampouineuse chez L’Oréal , "encore inconnue il y a un mois, même chez les libraires les plus pointus", "même pas de fiche Wikipédia", "courant anglo-saxon épris de formalisme logique et notoirement arrogant à l’égard d’une tradition continentale plus volontiers littéraire", "nuée de patronymes anglo-saxons inconnus", "Dame de fer» du Collège", "petite Bretonne débarquée à Paris, fille de militaire brestois", "tropisme pour les concepts anglo-saxons", "symptôme certain de notre américanisation", "résultat de vingt-cinq années d’abaissement", "sous-préfecture attardée de la philosophie analytique américaine" …

En cette semaine de premières pour les femmes …

Après la nomination de la première femme (et non-économiste) à la tête du FMI (remplacée à Bercy par un ancien journaliste chiraquien) et la condamnation de la première femme pour génocide

Retour, avec la linguiste Marie-Anne Paveau, sur le petit joyau de nationalisme et de sexisme ordinaire avec lequel le Nouvel Observateur a salué l’élection le mois dernier au plus haut rang de l’enseignement supérieur français et dans la reine jusque-là exclusivement masculine des disciplines, de la première femme à la chaire de métaphysique et philosophie de la connaissance du Collège de France, Claudine Tiercelin

Et dans lequel, reprenant largement les dires de ses adversaires et multipliant à l’envi marqueurs physiques comme comparaisons les plus futiles, Aude Lancelin nous présente cettte disciple de Bouveresse et Bourdieu passé par Berkeley non seulement comme une "inconnue", incarnation de l’irrémédiable noyautage scientiste de ce dernier temple des sciences humaines qui avait déjà refusé refus d’élire Derrida (traité d’«astrologue» par les neurobiologistes!).

Mais aussi, à l’instar de son mentor pour qui "le rôle de la philosophie n’est pas d’avancer des thèses mais de dissoudre des faux problèmes", un inquiétant symbole de l’américanisation rampante de la patrie de notre Badiou national.

Censé apporter la dernière touche, à l’heure où "par une spectaculaire inversion c’est aux Etats-Unis que la French Theory est obligée de se réfugier", à la transformation de notre dernier haut "lieu de sacralisation des hérétiques" en vulgaire"sous-préfecture attardée de la philosophie analytique américaine" …

Barbarella au collège de France. Du traitement médiatique de la métaphysique et des métaphysiciennes

Marie-Anne Paveau

La pensée du discours

15/06/2011

Il y a quelques semaines, La pensée du discours s’est penchée sur la question de la description des intellectuelles [1] dans la presse à travers deux articles de Libération, l’un sur la philosophe Cynthia Fleury, qui était décrite comme une « jolie blonde cheveux sagement tirés en arrière en une longue queue de cheval », l’autre sur l’écrivaine Silvia Avallone, dont on mentionnait les « gros seins, son sourire, ses cheveux bouclés en cascade, son imposant tatouage tribal sur l’épaule gauche qui date de ses 15 ans ». C’était une « réflexion sur la question potiche ». Je poursuis aujourd’hui cette enquête en proposant quelques pistes pour l’analyse d’une question autrement plus importante : les métaphysiciennes sont-elles des blondes parfumées qui séduisent les extra-terrestres ?

Aude Lancelin a signé le 14 juin dans le Nouvel observateur un papier titré L’inconnue du collège de France [2], portrait de la philosophe Claudine Tiercelin [3], récemment nommée sur une chaire intitulée « Métaphysique et philosophie de la connaissance » (merci à Xavier Molénat @SH_lelabo [4] d’avoir twitté l’info). Elle cède elle aussi à cette bizarre habitude que semblent avoir les journalistes d’agrémenter leurs portraits de marqueurs physiques et de comparaisons qui, sur le plan de l’information, n’apportent rien à leur travail. Claudine Tiercelin y est en effet décrite comme un « petit personnage blond perdu derrière trois vastes tableaux noirs », porteuse d’un « parfum poudré », et, clou de la technique descriptive néo-balzacienne de la journaliste, comme une éventuelle « Barbarella du concept yankee ».

[5]Alors évidemment, l’idée même d’associer Claudine Tiercelin à quoi que ce soit de « petit » est déjà désopilante et le coup du parfum est assez bête. Mais alors, la « Barbarella du concept yankee », on en redemande… On sait bien quel est le trait dominant du personnage de Barbarella : la séduction féminine sexualisée, emblématisée par le célèbre orgasmotron [6]. Donc on n’en sort pas : la femme philosophe ou écrivaine ne peut être décrite hors de sa composante sexuelle dont on se demande un peu ce qu’elle vient faire dans l’enseignement de la métaphysique et la recherche en philosophie de la connaissance.

Et puis, en lisant attentivement l’article, on comprend peut-être : bien qu’elle soit elle-même agrégée de philosophie (me dit Wikipedia), Aude Lancelin (que d’aucuns surnomment la « Zaza du Nouvel Obs » [7]) semble avoir des connaissances un peu fragiles sur la philosophie analytique. Elle écorche d’ailleurs Quine en Quayle, ce que remarque un commentaire. Ne sont citées dans son article que de rares références de Claudine Tiercelin dont est curieusement absent Le doute en question [8], qui est l’un des livres importants de ces dernières années en philosophie de la connaissance (2005, Éditions de l’Éclat). Elle ignore également beaucoup du système relationnel complexe que constitue le champ philosophique en France, qu’elle réduit au triangle rue d’Ulm-Sorbonne-Collège de France, et surtout des pratiques et rituels discursifs en milieu universitaire… Du coup, elle rapporte, à tous les sens du terme, et l’article est parcouru de ces discours malveillants que l’on appelle des médisances. En ce sens il constitue presque un bon corpus d’étude pour l’hétérogénéité énonciative [9], que l’on définit comme une multiplicité des voix et des points de vue qui traversent un texte. Elle rapporte, comme elle la qualifie elle-même, la « perfidie d’une consœur » qui considère Claudine Tiercelin comme une « inconnue » (Claudine Tiercelin, la Jane Doe de la rue des Écoles ?), les commentaires très négatifs d’un « philosophe trentenaire déjà renommé » rue d’Ulm (mais qui ne se nomme pas), le sentiment protectionniste de Claude Hagège qui fait de cette nomination « un symptôme certain de notre américanisation », et les diatribes d’Alain Badiou considérant que cette élection contribue à faire du Collège de France « une sous-préfecture attardée de la philosophie analytique américaine ». Mais la journaliste rapporte aussi, sans guillemets, dans les interdiscours non questionnés qui forment la toile de fond de son propre discours, des points de vue et des jugements de valeur, en particulier issus de la fameuse querelle philosophie continentale vs philosophie analytique qui parcourt la communauté. À partir de quoi choisit-elle le camp des continentaux en attribuant autant de points négatifs à la métaphysicienne, comme le montre sa conclusion prédisant la victoire des disciples de Derrida, si ce n’est les on-dits et mé-dits qu’elle recueille, en lieu et place d’une enquête sérieuse ? Un bon corpus, cet article, également, pour l’étude des méthodes d’enquête et les pratiques journalistiques…

Claudine Tiercelin a terminé sa leçon inaugurale du 5 mai dernier par une phrase qui m’a beaucoup frappée : la moindre des choses pour un philosophe est de ne pas s’avancer masqué, a-t-elle dit en substance. Je ne sais pas s’il existe beaucoup de philosophes, hommes ou femmes, blondes ou brunes, Barbarella ou Minnie Mouse, qui assumeraient un discours de ce type. J’ai écrit il y a quelques mois [10] quels étaient pour moi les « marqueurs » de Claudine Tiercelin et j’avoue que la couleur de cheveux ou le type de parfum de la « fille de militaire brestois » (ah là là, ces filles de militaires !), m’indiffèrent. Ce qui m’intéresse, c’est sa pensée. Elle l’a magistralement, méthodiquement, pédagogiquement et fermement exposée dans Le ciment des choses [11]. Elle y est sévèrement critique avec certaines postures nécessairement constructivistes de la linguistique, et je suis parfois en profond désaccord avec elle. Mais son propos sur la réalité des choses me semble extrêmement précieux pour penser la théorie du discours et retravailler l’épistémologie des sciences du langage. La linguiste brune essaiera de rendre tout cela explicite dans un très prochain billet.

Crédits : « Barbarella poster », Michael Heilemann, 2003, galerie de l’auteur sur Flickr, CC.

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Billet imprimé depuis La pensée du discours: http://penseedudiscours.hypotheses.org

URL du billet: http://penseedudiscours.hypotheses.org/5674

URLs dans ce billet :

[1] intellectuelles: http://penseedudiscours.hypotheses.org/4698

[2] L’inconnue du collège de France: http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20110608.OBS4766/l-inconnue-du-college-de-france.html

[3] Claudine Tiercelin: http://sites.google.com/site/claudinetiercelin/

[4] @SH_lelabo: https://twitter.com/#!/SH_lelabo

[5] Image: http://penseedudiscours.hypotheses.org/5674/27277634_4fd37fb730

[6] orgasmotron: http://www.youtube.com/watch?v=p82DoH96yAY

[7] la « Zaza du Nouvel Obs »: http://vipere-litteraire.over-blog.com/article-28756039.html

[8] Le doute en question: http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/Le-doute-en-question.html

[9] l’hétérogénéité énonciative: http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lgge_0458-726x_1984_num_19_73_1167

[10] il y a quelques mois: http://penseedudiscours.hypotheses.org/2713

[11] Le ciment des choses: http://www.ithaque-editions.fr/livre/20/Le+Ciment+des+choses+-+Petit+traite+de+metaphysique+scientifique+realiste

Voir aussi :

http://blog.agone.org/post/2011/06/27/Poussee-de-nationalisme-philosophique-a-la-rue-d-Ulm#rev-pnote-616524-4

Poussée de nationalisme philosophique à la rue d’Ulm

Agone

27 juin 2011

Lettre ouverte de Jacques Bouveresse au Nouvel Observateur

Élue professeure au Collège de France, la philosophe Claudine Tiercelin y a présenté le 5 mai dernier sa leçon inaugurale, La Connaissance métaphysique. Son projet s’inscrit dans un large courant international récent, qui développe une approche rationaliste, scientifique et réaliste des questions métaphysiques. Elle s’appuie résolument sur une certaine tradition du rationalisme en France, largement ouverte aux philosophies de langue allemande et anglaise et au style de pensée analytique – tradition incarnée au Collège de France notamment par Jules Vuillemin (1962-1992) et par Jacques Bouveresse (1995-2010).

Sous la plume d’Aude Lancelin, Le Nouvel Observateur – arbitre autoproclamé des valeurs philosophiques en France – a discrédité la nouvelle élue, ironisant dans un article de quatre pages sur « L’inconnue du Collège de France ».

« Stupéfaction rue d’Ulm. Émoi place de la Sorbonne… » Le trait le plus remarquable de cet article est que les seuls cités ne sont pas seulement des adversaires de la philosophie en question : tous crient haut et fort que celle-ci n’a aucune valeur, qu’elle n’est d’ailleurs pas française, et qu’elle ne devrait donc pas avoir droit de cité dans un haut-lieu de la recherche et de la pensée comme le Collège de France.

Jacques Bouveresse n’a cessé depuis les années 1970 de dénoncer la mainmise d’un certain journalisme sur le monde philosophique français et l’utilisation des médias par certains courants philosophiques à la recherche de pouvoir. Voici la lettre qu’il vient d’adresser au Nouvel Observateur.

Puisque vous m’aviez fait l’honneur de me demander, dans un mail daté du 23 mai dernier, ma réaction à propos de l’élection de Claudine Tiercelin au Collège de France (je vous ai expliqué, je crois de façon suffisamment claire, pourquoi j’étais dans une position qui aurait rendu pour le moins étrange une intervention de ma part dans la presse sur ce point [1]), je me permets de vous faire part de l’étonnement et de l’indignation que suscite en moi l’article que vous venez de publier dans Le Nouvel Observateur. Il n’est pas seulement méprisant, mais même à bien des égards insultant, pour Claudine Tiercelin et pour tous les philosophes qui, en France, se rattachent de près ou de loin à la tradition analytique. Le titre lui-même, « L’inconnue du Collège de France », me semble déjà pour le moins contestable. Je ne suis pas surpris que Claudine Tiercelin soit inconnue du Nouvel Observateur et des médias en général, mais la présenter comme une inconnue tout court n’a pas de sens. Elle est tout à fait connue dans les milieux philosophiques et intellectuels qui ont des raisons de s’intéresser à ce qu’elle fait, et elle a même une réputation internationale que beaucoup de philosophes pourraient lui envier.

D’autre part, je trouve particulièrement inquiétante la tendance que l’on a aujourd’hui de plus en plus à oublier que la célébrité médiatique et la célébrité tout court ne constituent pas une preuve suffisante de la qualité et de l’importance, et n’en sont pas non plus une condition nécessaire. Le fait d’être inconnu ou peu connu n’a jamais constitué et ne constituera jamais par lui-même un argument sérieux à utiliser contre un intellectuel. Enfin, je remarque que votre journal se contentait jusqu’à présent d’ignorer ostensiblement à peu près tout ce qu’écrivent les philosophes qui, en France, se rattachent de près ou de loin à la tradition analytique en philosophie. Je ne pensais pas, je vous l’avoue, en être réduit à penser un jour, comme cela a été le cas lorsque j’ai lu votre article, que c’était peut-être, tout compte fait, encore ce qui pouvait leur arriver de plus supportable.

Quand j’ai reçu votre mail, je me suis imaginé naïvement qu’il s’agissait pour l’essentiel de donner à vos lecteurs une idée un peu plus précise de ce que fait Claudine Tiercelin, de l’importance de la contribution qu’elle apporte à la philosophie d’aujourd’hui et des raisons qui ont pu motiver le choix de quelqu’un comme elle pour une chaire au Collège de France. Je ne me doutais pas qu’il s’agissait en réalité avant tout de permettre à un certain nombre de gens qui sont mécontents de cette élection de régler leurs comptes à travers la presse. Votre article n’apporte malheureusement aucun des éclaircissements que l’on était en droit d’attendre sur ce que fait exactement Claudine Tiercelin, sur les raisons pour lesquelles on peut parler depuis quelque temps d’un véritable renouveau de la métaphysique, dont il était important qu’il soit représenté au Collège de France, et qui a la particularité de s’effectuer pour le moment davantage dans des pays comme l’Australie ou les États-Unis qu’en France. Les seules personnes à qui vous avez donné la parole, à peu près comme s’il n’y avait pas également des philosophes qui ont trouvé pleinement justifié le choix de Claudine Tiercelin et s’en sont réjoui, se trouvent être des gens hostiles a priori et qui, si j’en juge d’après les propos qu’ils tiennent, n’ont aucune connaissance réelle de son œuvre. Je pense que, dans les cas de cette sorte, il faudrait peut-être faire l’effort d’aller chercher des informations également dans d’autres endroits que les librairies du Quartier latin et la rue d’Ulm – dont les philosophes les plus représentatifs, ou en tout cas les plus en vue, semblent convaincus plus que jamais qu’il ne se fait rien d’intéressant en philosophie en dehors de la France [2].

Je ne reproche pas, bien entendu, aux gens auxquels vous vous êtes adressée de ne savoir manifestement pas grand-chose de philosophes aussi importants que Peirce (je parle ici de Peirce métaphysicien), Bradley, McTaggart, David Lewis, David Armstrong et d’autres, dont ils n’ont même peut-être jamais entendu parler ; mais la moindre des choses, en pareil cas, est de se montrer un peu plus prudent et un peu moins catégorique dans ses jugements ; et, pour un journal, de ne pas reproduire ceux-ci sans prendre au moins un minimum de distance par rapport à eux.

Je ne veux pas entrer dans les détails d’une discussion qui m’entraînerait beaucoup trop loin et ne servirait manifestement pas à grand-chose. Mais je me permettrai néanmoins de faire quelques remarques sur des points particuliers :

1. Dire que des gens comme Foucault ou Bourdieu ne seraient pas élus aujourd’hui au Collège de France est une affirmation gratuite et parfaitement absurde, formulée par quelqu’un qui ignore manifestement tout de la situation réelle.

2. Le comble de l’inexactitude est atteint par la déclaration de Badiou [3]. Sur les quatre philosophes qui ont enseigné au Collège de France depuis le départ à la retraite, en 1990, de Jules Vuillemin et Gilles-Gaston Granger et avant l’élection de Claudine Tiercelin, aucun ne peut être considéré, même de loin, comme un représentant de la philosophie analytique américaine. Ce n’est sûrement pas le cas d’Anne Fagot-Largeault, ni de Jon Elster, dont la formation philosophique a, du reste, été pour une part essentielle française (Jean Hyppolite, Raymond Aron, etc.), et même pas non plus de Ian Hacking, qui est un admirateur et un disciple de Foucault. Quant à moi, que Badiou a qualifié autrefois de « héraut de l’hégémonie anglo-saxonne », j’ai travaillé en fait essentiellement, comme il est facile de s’en rendre compte en regardant simplement une bibliographie, sur des philosophes et des écrivains qui sont autrichiens ou allemands ; et si j’ai effectivement une certaine proximité avec la philosophie analytique, ce n’est sûrement pas en priorité avec la philosophie analytique américaine. En dépit de tout ce que certains d’entre nous ont essayé de dire sur ce point, Badiou, depuis les années 1960, continue à répéter à peu près les mêmes clichés et les mêmes contre-vérités à propos de la philosophie analytique en général et également de Wittgenstein.

3. Il y a des formes de nationalisme philosophique que je ne peux considérer autrement que comme puériles et déshonorantes, en particulier celle dont la rue d’Ulm semble être devenue depuis quelque temps la représentante par excellence dans sa façon de militer pour le retour à la seule philosophie digne de ce nom – autrement dit, la philosophie française, et plus précisément la « French Theory ». Verra-t-on un jour arriver enfin une époque où on trouvera normal, pour ceux qui estiment avoir des raisons de le faire, de pouvoir critiquer certaines des gloires de la philosophie française contemporaine, comme Derrida, Deleuze, Foucault et d’autres, sans risquer d’être soupçonné immédiatement d’appartenir à une sorte de « parti de l’étranger » en philosophie ? Si la philosophie, au moins quand il s’agit de penseurs de cette sorte, est en train de se transformer en une sorte de religion dont les dogmes et les ministres sont à peu près intouchables, je préfère renoncer tout simplement, pour ma part, à la qualité de philosophe. Et s’il y a une régression qui est en train de s’effectuer, je crains malheureusement que ce ne soit pas dans le sens qui est suggéré par les gens que vous avez interrogés, mais plutôt dans l’autre [4]. J’ai, en effet, bien peur que ce ne soient d’abord ceux qui, comme moi, depuis le milieu des années 1960 ont essayé, dans des conditions particulièrement défavorables, d’ouvrir la philosophie française sur l’étranger et de l’internationaliser un peu plus, qui ont des raisons de s’inquiéter. Mais c’est, me semble-t-il, plutôt de leur côté que de celui des défenseurs de la philosophie essentiellement et même parfois uniquement « française » que devrait se situer un journal ayant des ambitions intellectuelles comme le vôtre.

Quand je parle de « régression », je ne compare pas simplement, bien entendu, la situation actuelle à ce que les choses étaient encore il y a une dizaine d’années. Dans les années 1960-1970, j’ai entendu moi-même à plusieurs reprises des philosophes comme Althusser, Derrida, Foucault et d’autres déplorer le provincialisme de la philosophie française et son manque d’ouverture sur l’étranger, en particulier sur le monde anglo-saxon. Même s’ils n’ont pas fait eux-mêmes grand-chose de concret pour essayer de mettre en pratique ce qu’ils prêchaient, ils trouvaient néanmoins normal d’encourager ceux qui essayaient de le faire. C’est à la demande d’Althusser – qui, s’il n’était sûrement pas un libéral en matière théorique, l’était néanmoins à coup sûr en matière d’organisation de l’enseignement -, que j’ai donné à la rue d’Ulm pendant les années 1966-1969 des cours sur la philosophie analytique. C’est bien la dernière chose qu’il pourrait me venir à l’esprit d’essayer de faire aujourd’hui. Et si j’avais eu encore des hésitations sur ce point, ce que j’ai lu dans Le Nouvel Observateur me les aurait sûrement enlevées.

4. Le nom de l’auteur du livre intitulé Ontological Relativity (1969) n’est pas « Quayle », mais « Quine » (prénom : « Willard van Orman ») (1908-2000). Il est probablement le philosophe américain le plus célèbre et le plus important du XXe siècle ; et il aurait droit, me semble-t-il, au moins à ce que son nom soit cité correctement.

5. Bien que cela puisse sembler un détail insignifiant, je tiens à vous signaler que Jules Vuillemin n’était pas, en tout cas sûrement pas uniquement ni même d’abord, un « philosophe des sciences », mais un philosophe tout court, au sens le plus classique et le plus plein du terme, et un historien de la philosophie de premier ordre (c’était un élève et un héritier de Martial Gueroult). Si je vous dis cela, c’est parce que qualifier quelqu’un de « philosophe des sciences » revient toujours à suggérer implicitement qu’il ne s’attaque pas aux « grands » problèmes philosophiques et ne peut intéresser qu’un nombre tout à fait restreint de spécialistes, ce qui, dans le cas de Vuillemin, ne correspond en aucun cas à la réalité. Je ne vois d’ailleurs pas ce qui autorise à parler, comme vous le faites dans l’article, d’un « effet de terreur garanti [5] » quand des gens qui sont de vrais savants s’efforcent de communiquer au moins une partie de leur savoir à des auditeurs qui sont venus là pour apprendre et n’ont aucune raison de se sentir terrorisés. C’est une sensation que je n’ai en tout cas jamais eue quand je me suis trouvé ou me trouve encore aujourd’hui dans une situation de cette sorte.

Après vous avoir envoyé, dans un premier temps, une version de ce message à titre personnel, j’ai décidé de le diffuser publiquement, avec quelques corrections et adjonctions : je me suis senti obligé de le faire tellement les choses sont en train de prendre une tournure désagréable (pour ne pas dire plus).

Bien cordialement à vous,

Jacques Bouveresse

——

Pour une analyse complémentaire de l’article en question, lire Marie-Anne Paveau, « Barbarella au Collège de France. Du traitement médiatique de la métaphysique et des métaphysiciennes », La Pensée du discours, 15 juin 2011. [ndlr]

Notes

[1] « En ce qui concerne l’élection de Claudine Tiercelin au Collège de France, je n’ai pas à exprimer une réaction, puisque c’est moi qui ai proposé et défendu sa candidature (toute proposition de création d’une chaire nouvelle au Collège de France doit être présentée devant l’assemblée des professeurs par l’un d’entre eux). Il serait même, je crois, assez incongru que je m’exprime dans la presse pour dire tout le bien que je pense de ce qu’elle fait (sans cela, je n’aurais évidemment pas pensé à elle pour occuper une chaire au Collège de France). De toute façon, il me semble que ce qui compte dans cette affaire et ce à quoi Le Nouvel Observateur devrait s’intéresser est essentiellement la qualité, la nouveauté et l’importance de son travail, et non l’opinion que je peux avoir sur lui. » (25 mai 2011).

[2] Dans sa réponse à Jacques Bouveresse, avec la simplicité et la bonne foi caractéristique des grands médias en général et du Nouvel Observateur en particulier, la journaliste explique avoir « recherché activement des défenseurs pour l’élection de Mme Tiercelin » et que « cette mission est quasi impossible aujourd’hui à Paris ». Il est intéressant de remarquer qu’en plus du refus de Jacques Bouveresse Le Nouvel Observateur n’aurait parfois même pas eu de réponse à ses demandes. Ce qui est une bonne nouvelle : on commencerait à se défier de l’usage que la presse officielle peut faire des propos cités ? [ndlr]

[3] « Alain Badiou, écrit la journaliste, voit dans cette élection le résultat de vingt-cinq années d’abaissement qui auront abouti à faire de l’institution où enseignèrent Barthes et Foucault “une sous-préfecture attardée de la philosophie analytique américaine, favorisant le consensus conservateur au détriment du contemporain novateur” », "Le Nouvel observateur", 14 juin 2011.

[4] Le Nouvel Observateur rapporte, par exemple, que « la psychanalyste Elisabeth Roudinesco évoque une grande période de déclin pour l’institution [le Collège de France] » et que « Quentin Meillassoux, répétiteur à l’ENS, se déclare troublé de voir que, par une inversion spectaculaire, c’est désormais aux États-unis que la French Theory est obligée de se réfugier ». (Ibid.)

[5] Le Nouvel Observateur écrit que le cours de Claudine Tiercelin produirait « un effet de terreur garanti pour quiconque est plutôt coutumier de l’établissement d’en face [la Sorbonne]. » (Ibid.)

Voir enfin:

L’inconnue du Collège de France

Aude Lancelin

le Nouvel Observateur

9 juin 2011.

Mais qui est donc Claudine Tiercelin? Depuis le 5 mai, elle incarne la philosophie dans la prestigieuse institution où enseignèrent Bergson et Foucault. Une élection qui déchaîne les passions. Aude Lancelin a enquêté.

«Claudine, qui ?» Stupéfaction Rue-d’Ulm. Emoi place de la Sorbonne, où la nouvelle élue au Collège de France, Claudine Tiercelin, était encore inconnue il y a un mois, même chez les libraires les plus pointus. «Deux ou trois livres sur le pragmatisme de Charles Peirce… et même pas de fiche Wikipédia», souligne perfidement une consoeur. A 58 ans, c’est pourtant elle qui vient de décrocher une chaire de métaphysique et philosophie de la connaissance dans le prestigieux établissement fondé en 1530 par François Ier, soit le plus haut rang de l’enseignement supérieur français.

Elle qui est appelée à y prendre la relève de Bergson, Merleau-Ponty, Aron ou Foucault, entre autres figures mythiques à avoir professé dans ces murs. Une seule femme l’y avait jusqu’ici précédée en philosophie : Anne Fagot-Largeault, aujourd’hui professeur honoraire. Mais il s’agissait d’une chaire de philosophie des sciences biologiques et médicales, domaine plus technique, bien moins symbolique que ce champ métaphysique au lustre notoirement masculin.

A cette première bizarrerie, forcément sympathique, viennent toutefois s’en ajouter d’autres. C’est à une mouvance montante mais très contestée en France qu’appartient en effet Claudine Tiercelin. La philosophie analytique, courant anglo-saxon épris de formalisme logique et notoirement arrogant à l’égard d’une tradition continentale plus volontiers littéraire. Une querelle à couteaux tirés, notamment illustrée en France par l’hostilité de Jacques Bouveresse, héritier de la philosophie du langage de Wittgenstein et proche des «analytiques», à l’égard des maîtres-penseurs des années 1970 comme Derrida ou Deleuze.

On se souvient d’ailleurs que celui-ci avait épaulé Sokal et Bricmont lors de la parution d’«Impostures intellectuelles», en 1997, livre qui raillait l’incompétence scientifique de certaines gloires philosophiques françaises. C’est justement à Bouveresse, son ancien directeur de thèse, désormais retraité du Collège de France, que la nouvelle recrue doit en grande partie son élection. C’est lui qui l’a proposée au suffrage des 57 autres professeurs du Collège, au détriment d’autres figures légitimes, comme Christiane Chauviré, aujourd’hui dévastées par ce choix.

Petit personnage blond perdu derrière trois vastes tableaux noirs, Claudine Tiercelin ne laisse pas d’impressionner par la fermeté de son ton. Lorsqu’on pénètre ce mercredi dans l’immense amphithéâtre Marguerit-de-Navarre, c’est le troisième cours que la philosophe dispense depuis sa leçon inaugurale, le 5 mai. Un public épars d’étudiants, de geeks et de retraités, deux cents personnes peut-être, écoute dans un silence religieux ses considérations sur «l’irréalisme pluraliste» de Goodman ou la «relativité ontologique» chez Quayle  (sic).

Effet de terreur garanti pour quiconque est plutôt coutumier de l’établissement d’en face, la Sorbonne. Renforcée par une nuée de patronymes anglo-saxons inconnus, la stupeur se dissipe à peine quand résonne une citation de Wittgenstein, nom familier : «Si un lion parlait, nous ne le comprendrions pas.» Et si c’était un philosophe analytique qui parlait?

«Parfois, quand je les entends, j’ai l’impression d’assister à un conseil d’administration où un nouveau manager vous bombarderait de termes anglais, témoigne rue d’Ulm un philosophe trentenaire déjà renommé. Russell, Popper, on pensait que c’était ça la philosophie analytique. Ce que représente quelqu’un comme Mme Tiercelin, c’est encore autre chose : des problèmes hyper pointus, exprimés dans un jargon très intérieur. C’est une philosophie qui se veut argumentative mais avec laquelle il est très difficile d’argumenter.»

Ce procès-là, Claudine Tiercelin l’écarte d’un revers de main. «Pour dire les choses crûment, la philosophie analytique, c’est celle qui se pratique dans le monde entier, de Taïwan jusqu’en Australie. S’ils ne veulent rien y entendre, tant pis pour eux.» Rire cordial et fréquent, parfum poudré, la nouvelle «Dame de fer» du Collège vous reçoit dans une splendide crypte restaurée à neuf, sous la cour d’honneur. Les polémiques, elle en a vu d’autres. Au début des années 2000 surtout, lorsque Claude Allègre en fit la première femme présidente d’un jury d’agrégation de philosophie.

Bronca, appel au boycott, déjà la fulgurante ascension de celle qui se décrit comme une «petite Bretonne débarquée à Paris» révulse le milieu. Fille de militaire brestois, Claudine Tiercelin a 9 ans quand son père meurt durant la guerre d’Indochine. Pupille de la nation, elle obtient une bourse pour le lycée français de Londres. Son tropisme pour les concepts anglo-saxons daterait-il de là ? Pas du tout.

Le premier texte de philosophie à l’avoir littéralement empoignée, à 16 ans, c’est «le Traité de la réforme de l’entendement» de Spinoza. «J’ai compris qu’il me faudrait une vie pour démêler tout ça. C’est ce qui est fascinant avec la philosophie. Vous reprenez un livre vingt ans plus tard et, subitement, les écailles vous tombent des yeux. C’est comme le vin, la philosophie, il faut la laisser mûrir, il faut y consacrer du temps, beaucoup de temps.»

Après avoir intégré l’Ecole normale supérieure de filles, elle vient souvent écouter Althusser et Derrida à Ulm. «Moi aussi j’ai dévoré Nietzsche, Deleuze, «De la grammatologie», tout ça… Mais c’est vrai qu’à un moment donné cette pensée «profonde», métaphorique, ne m’a pas suffi. J’ai commencé suivre les cours de Bouveresse et Vuillemin [NDLR : philosophe des sciences au Collège de France, de 1962 à 1990], et je suis partie aux Etats-Unis.»

Avant de rejoindre Berkeley aux côtés du philosophe Pascal Engel, aujourd’hui encore son mari, elle connaîtra une parenthèse inattendue et non dénuée de sel. Fraîchement agrégée, elle décide de s’inscrire en DEA avec Pierre Bourdieu pour tester d’autres possibles. Titre du mémoire: «les Usages sociaux des sciences sociales dans l’entreprise». Sur le conseil de l’auteur des «Héritiers», elle postule pour un stage en entreprise. Ce sera shampouineuse chez L’Oréal, où là aussi sa discipline fait merveille. Rapidement on lui propose un poste de marketing à Orléans. «Ca devenait gênant… à un moment, il a bien fallu que je me dévoile.»

Il y a deux ans, Claudine Tiercelin a failli quitter l’Hexagone. Appelée par l’université de Fordham à New York, elle a passé avec succès une redoutable batterie de tests pour y devenir professeur. Au dernier moment, la Française a renoncé à s’expatrier. Quelles que soient les qualités de sa nouvelle collègue, sa vivacité et son intelligence, qu’il salue, le linguiste Claude Hagège, professeur honoraire du Collège, résume un sentiment assez général en voyant dans cette mise à l’honneur d’une disciple de Searle et Peirce «un symptôme certain de notre américanisation».

Répétiteur à l’ENS, le philosophe Quentin Meillassoux se déclare lui aussi troublé de voir que, par une inversion spectaculaire, c’est désormais aux Etats-Unis que la French Theory est obligée de se réfugier. Plus sévère encore, Alain Badiou, star de la Rue d’Ulm, voit dans cette élection le résultat de vingt-cinq années d’abaissement qui auront abouti à faire de l’institution où enseignèrent Barthes et Foucault «une sous-préfecture attardée de la philosophie analytique américaine, favorisant le consensus conservateur au détriment du contemporain novateur».

Une Barbarella du concept yankee, elle? Claudine Tiercelin assure tout simplement qu’on ne l’a pas lue. «Mon travail se situe pleinement dans la tradition du rationalisme français. Celui d’un Etienne Gilson ou d’un Martial Guéroult, qui jusqu’à preuve du contraire furent aussi professeurs au Collège…» Son intérêt pour la spéculation métaphysique n’en fait certes pas une philosophe analytique ordinaire.

Paru en avril, son nouveau livre, «le Ciment des choses» (Editions Ithaque), montre aussi un véritable refus du jargon et un dialogue serré avec le kantisme et l’ontologie grecque, que ses pairs anglo-saxons, comme Putnam, tiennent, eux, pour un «cadavre puant». Pas davantage elle n’accepte bien sûr d’être dépeinte en continuatrice servile. «Bouveresse ne tardera pas à trouver mes audaces coupables. La métaphysique, voilà ce qui nous sépare. En grand wittgensteinien, il considère que le rôle de la philosophie n’est pas d’avancer des thèses mais de dissoudre des faux problèmes.»

Mais, bien au-delà du cas Tiercelin et des aigreurs qu’il suscite fatalement, c’est l’évolution du Collège de France qui se voit aujourd’hui impitoyablement jugée. Les élections, noyautées par les scientifiques, en effet surreprésentés au Collège, ne seraient plus capables d’y promouvoir un seul grand nom des sciences humaines. «Foucault ne serait plus élu aujourd’hui, ni Bourdieu», jure un disciple de ce dernier.

Le refus d’élire Derrida, barré par les neurobiologistes et traité d’«astrologue», était déjà un signal désastreux. Chacun ne cesse depuis lors d’égrener les oublis du Collège de France, ses injustices honteuses, ses frilosités coupables. «Songez qu’Alain Corbin n’y est pas ! Ni Michelle Perrot, ni Jacques Rancière, ni Badiou, ni Jean-Claude Milner…», s’indigne la psychanalyste Elisabeth Roudinesco, qui évoque une grande période de déclin pour l’institution, à l’exception de quelques individualités brillantes.

Passionnée par la philosophie américaine, Sandra Laugier, professeur à Paris-I, se félicite, elle, que ce courant soit honoré mais déplore également la cooptation qui prévaut au Collège de France, barrant le passage aux gens plus originaux. «Lieu de sacralisation des hérétiques», selon le mot de Bourdieu, l’institution a souvent fonctionné comme un recours pour esprits iconoclastes et grands blacklistés de la Sorbonne, à commencer par Bergson et Lévi-Strauss. Serait-elle aujourd’hui devenue le temple du conformisme?

Le problème, c’est que chacun des camps en présence se perçoit comme celui des persécutés. L’aura de la pensée française des années 1970 en Californie angoisse les amis de Claudine Tiercelin, tandis que leurs adversaires croient au contraire voir surgir des hordes de vandales scientistes dans tous les lieux de pouvoir universitaire français.

«Vous voulez savoir qui gagnera à la fin?», demande une disciple de Derrida dans un sourire féroce. «C’est nous qui allons gagner. Ils peuvent se faire élire où ils veulent, ils peuvent pérorer à Oxford ou Acapulco, mais ils n’ont pas d’oeuvres dignes de ce nom. Or vous savez quoi ? A la fin, c’est l’oeuvre qui gagne.» Le Collège de France, un western pour vrais durs.

Voir par ailleurs:

Rencontre

Claudine Tiercelin : "La philosophie ne protège et ne console de rien"

Roger-Pol Droit

LE MONDE DES LIVRES

| 30.06.11

Des femmes philosophes, il y en a un bon nombre. Celles qui se proclament ouvertement métaphysiciennes ne sont pas légion. Mais pour se réclamer à la fois des sciences contemporaines et de la métaphysique classique, de la philosophie analytique et de la tradition rationaliste française, il n’y a que Claudine Tiercelin. Elle vient d’inaugurer, au Collège de France, sa "chaire de métaphysique et de philosophie de la connaissance" et résume une partie de ses analyses actuelles dans un livre qui vient de paraître, Le Ciment des choses (voir ci-dessous).

Les collectionneurs d’anecdotes seront déçus, les amateurs d’esclandres, frustrés : le parcours de Claudine Tiercelin se confond avec son travail – solide, charpenté, plus soucieux d’arguments, de concepts et de vérité que de réseaux mondains. Née à Brest en 1952, elle entre à 20 ans à Normale Sup et à 25 se retrouve déjà à Berkeley (Etats-Unis), agrégation de philosophie en poche, diplôme de sociologie avec Bourdieu en prime. Tout en enseignant successivement à Rouen, Tours, Paris, Berkeley, New York – sans oublier quelques pérégrinations au Danemark, en Australie, en Finlande -, en présidant aussi le jury de l’agrégation, elle a commencé par explorer et faire découvrir aux autres l’oeuvre de Charles Sanders Peirce (1839- 1914). Ce "Leibniz américain" – mathématicien, logicien, philosophe – a laissé… 80 000 pages de notes manuscrites sur des sujets aussi divers que la théorie du signe, pour laquelle il est célèbre, et les vins de Bordeaux, où il est moins connu.

En s’immergeant dans cette oeuvre-fleuve, en cours d’édition en France comme aux Etats-Unis, Claudine Tiercelin a d’abord été conduite à rectifier un grand malentendu à son propos. "Peirce est le fondateur du pragmatisme, souvent présenté de façon caricaturale, souligne-t-elle. On lui fait dire que le vrai se réduit à l’utile, la connaissance à l’action, la réalité à ce qu’on en fait. C’est tout le contraire ! Peirce était un philosophe scientifique, un évolutionniste qui se demandait comment peuvent émerger des normes et des valeurs dans un univers soumis au hasard. Pour lui, la vérité est le but idéal de l’enquête scientifique ; la connaissance porte sur un monde réel, fait de possibles et de propriétés stables, sous forme de capacités ou de dispositions naturelles et mentales. Sa métaphysique est celle d’un logicien et d’un savant."

Relisez les lignes qui précèdent, vous aurez, à peu de choses près, le cadre de la recherche poursuivie aujourd’hui par Claudine Tiercelin. Ce qu’elle a trouvé chez Peirce, ce n’est pas simplement un grand ancêtre mais un programme de travail autant qu’une armature conceptuelle. "Pour Peirce, ajoute-t-elle, il y a des propriétés universelles réelles, thèse qu’il emprunte à Duns Scot. Cela m’a conduite à m’intéresser à la métaphysique médiévale. J’y ai découvert un type de philosophie où l’ontologie tutoyait la logique, la théorie de la connaissance et la théorie des signes. On dira : et la théologie ? Certes, elle y est, sans cesse, mais je n’ai jamais conçu la philosophie comme une "servante de la théologie", selon la formule célèbre. Les servantes, de nos jours, se rebiffent !"

Apparemment, les métaphysiciennes aussi. Car Claudine Tiercelin n’ignore pas que son programme de métaphysique scientifique peut susciter malentendus ou scepticisme. "On tend à considérer la métaphysique comme une sorte de nacelle pour nous élever vers le ciel avec des crochets célestes. Je la vois plutôt comme un véhicule lent, roulant au ras du sol, enregistrant les propriétés réelles des choses et la manière dont elles tiennent ensemble." Son projet, en une phrase ? "Reformuler les problèmes de la métaphysique classique en tenant compte des acquis de la science." Mais la philosophe se hâte de préciser aussitôt : "Tenir compte de la science ne signifie pas s’en laisser conter par elle. La philosophie ne doit pas devenir "silencieuse", comme si ses questions s’effaçaient derrière celles des sciences."

Le prochain livre de Claudine Tiercelin, à paraître chez Gallimard, doit s’intituler L’Identité de la philosophie. En attendant, quelle serait une définition provisoire de la philosophie ? "Ce n’est pas une sagesse, elle ne protège et ne console de rien, et c’est fort bien ainsi. Elle ne doit surtout pas être oraculaire : un philosophe est un animal social, pas un animal grégaire, et il ne saurait servir de mouton de tête. Comme toute entreprise rationaliste dont le but est la connaissance, la philosophie se pratique sur le mode de l’enquête, non pas dans le silence du cabinet, mais dans un esprit de laboratoire, en testant ses hypothèses. Elle doit donc se tenir prête à jeter par-dessus bord toutes ses croyances, si des chocs avec le réel la forcent à en douter."

Peut-être entrevoit-on un peu mieux, alors, ce que veut dire "métaphysique scientifique réaliste". Pour en savoir plus, il faudra découvrir cette oeuvre exigeante. Dont on peut parier sans crainte qu’on n’a pas fini d’entendre parler.

Voir aussi:

Critique

Avoir accès à ce qui est

R.-P. D

LE MONDE DES LIVRES

30.06.11

Débutants s’abstenir. Si ce "petit traité" de plus de 400 pages est rédigé dans une langue volontairement limpide, sa lecture est souvent technique, malgré tout, réservée à des esprits aguerris, disposés à arpenter des contrées nouvelles. Ou plutôt de vieux territoires, mais dans de nouveaux équipages. Objectif final : discerner des propriétés fondamentales de la nature, connaître la structure même de la réalité, discerner les relations des choses et les lois qui les gouvernent. Bref, avoir accès à ce qui est. Par la connaissance, non par l’intuition. Rien de moins. En amont, trois étapes. D’abord, une analyse des outils logiques dont nous disposons et de leur évolution contemporaine vers la primauté des relations sur les substances. Ensuite, une mise à l’écart des pièges du scientisme comme des pièges de l’apriorisme. Enfin, une défense et illustration du réalisme en métaphysique.

L’originalité n’est pas seulement dans les références. Certes, David Lewis, David Armstrong, Saul Kripke, D. H. Mellor ou Kit Fine ne sont pas les auteurs de chevet habituels des philosophes hexagonaux. La vraie singularité de Claudine Tiercelin est de réunir ces métaphysiciens du courant analytique à des médiévaux comme Duns Scot, pour tenter de transformer la métaphysique en connaissance effective de la réalité. Les philosophes, mais aussi les scientifiques, auraient tort de s’abstenir.

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Le Ciment des choses. Petit traité de métaphysique scientifique réaliste, de Claudine Tiercelin, Les éditions d’Ithaque, "Science et métaphysique", 416 p., 25 €.


Présidentielle 2012: Au secours la droite enterre la culture! (Let them eat culture!)

17 avril, 2011
Césaire's pantheonization (April 2011) On me parle de progrès, de "réalisations", de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées. On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer. Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. Aimé Césaire
Et aujourd’hui nous ne savons pas encore si la vie culturelle peut survivre à la disparition des domestiques. Alain Besançon
Personne n’aspirerait à la culture si l’on savait à quel point le nombre des hommes vraiment cultivés est finalement et ne peut être qu’incroyablement petit; et que cependant ce petit nombre d’hommes vraiment cultivés n’était possible que si une grande masse, déterminée au fond contre sa nature et uniquement par des illusions séduisantes, s’adonnait à la culture; (…) on ne devait donc rien trahir publiquement de cette ridicule disproportion entre le nombre des hommes vraiment cultivés et l’énorme appareil de la culture; que le vrai secret de la culture était là: des hommes innombrables luttent pour acquérir la culture, travaillent pour la culture, apparemment dans leur propre intérêt, mais au fond seulement pour permettre l’existence d’un petit nombre. Nietzsche
On sait qu’un objet culturel est d’autant plus "scolaire" qu’il est enseigné et exigé à un niveau plus bas du cursus scolaire (…) et que l’institution scolaire accorde un prix d’autant plus élevé à la culture "libre" et refuse de plus en plus les mesures les plus "scolaires" de la culture (comme l’interrogation directe et fermée sur des auteurs, des dates et des évènements) à mesure que l’on va vers les ordres d’enseignement les plus élevés. Pierre Bourdieu
Exprimer ses regrets pour l’esclavage, le colonialisme, la Shoah, manifester son respect pour les gens — pour leur culture, leur histoire, leur sexualité, leurs goûts vestimentaires, et ainsi de suite —, tout cela revient bien moins cher que de leur verser un salaire décent. (…) la première chose à faire lorsqu’on décide de mettre en place une politique de discrimination positive, c’est de le faire par classes et non par races. La seconde — mais de loin la plus importante — chose à faire serait de commencer à réduire les inégalités du système éducatif américain dès le primaire. Tant que ça ne sera pas fait, les meilleures universités américaines continueront à être réservées aux enfants de l’élite comme le sont, pour l’essentiel, les meilleures grandes écoles françaises. Même si, bien sûr, vos grandes écoles ainsi que vos universités les plus sélectives, puisqu’elles sont gratuites ou bien moins chères que leurs homologues américaines, apportent un avantage supplémentaire aux riches — c’est une redistribution des richesses, mais à l’envers. Walter Benn Michaels
Les concours administratifs vont être débarrassés des questions qui pénalisent les couches populaires au sein desquelles les minorités sont très nombreuses. Quoi de plus républicain que de garantir l’égalité en évitant de détourner ces concours de leurs objectifs réels : l’évaluation de la capacité à remplir efficacement une fonction ? Patrick Lozès (président du CRAN)
Le CRAN milite pour qu’on supprime la culture générale aux concours de la fonction publique. L’idée c’est : pour que les Noirs aient une promotion, il ne leur faut pas de culture. Autrement dit on rejoint là les pires préjugés racistes : pas de culture pour les Noirs. Pierre Jourde
J’imagine mes arrière-grands-parents, paysans auvergnats illettrés, chiffonniers miséreux, militer au nom des Auvergnats de France pour qu’il n’y ait surtout pas de littérature dans les concours de postier, d’assistante sociale ou de gendarme. Ils n’en ont rien fait. Peut-être comprenaient-ils qu’un homme n’est pas seulement sa profession. Qu’il a à devenir homme et citoyen avant tout, à exercer son métier non pas comme un esprit étroit qui ne connaît que les problèmes de la gendarmerie et de la poste, mais comme un homme et un citoyen. Peut-être comprenaient-ils que la littérature, ce n’est pas un luxe, un accessoire de brio social, sauf pour les imbéciles, mais ce condensé d’expérience humaine dont la fréquentation nous permet de devenir nous-mêmes, et des hommes. Peut-être comprenaient-ils qu’on est d’autant plus un bon professionnel, et qu’on est d’autant plus heureux dans sa vie qu’on a eu accès à cette culture-là. Peut-être aspiraient-ils obscurément, avec respect, à la culture, au lieu de la considérer comme un obstacle. La culture n’est pas l’ennemi de l’ascension sociale : elle en est la substance, et la signification. Sinon, pourquoi vouloir de l’ascension sociale? Pour s’acheter un écran plasma et regarder le feuilleton? Pierre Jourde
Est-il normal que tant de gens (chauffeurs de taxi, gardiens de la paix, fonctionnaires de la Ratp etc) soient handicapés lorsqu’ils cherchent une rue sur un plan parce ce qu’ils n’ont aucune idée de la manière dont s’écrit un nom historique pour n’en avoir jamais entendu parler ? Pierre Assouline
L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur “La Princesse de Clèves”. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de “La Princesse de Clèves”… Imaginez un peu le spectacle ! Nicolas Sarkozy (février 2006)
Avoir fait du bénévolat devrait être une expérience reconnue par les concours administratifs, car après tout, ça vaut autant que de savoir par cœur “La Princesse de Clèves”. Enfin… j’ai rien contre, mais enfin, mais enfin… parce que j’avais beaucoup souffert sur elle. Nicolas Sarkozy
Ces épreuves ont été dévoyées et servent maintenant à coller les candidats, par ailleurs bien trop nombreux. On leur pose des questions trop académiques et ridiculement difficiles qui n’indiquent rien de leurs réelles aptitudes à remplir un poste. (…) Elles éliminent tous ceux qui n’ont pas ces codes, souvent hérités du milieu familial. C’est une forme de discrimination invisible. Or la fonction publique doit jouer son rôle d’ascenseur social, d’intégration et se montrer à l’image de la population. Nous tenons à conserver les concours, qui sont le moins pire des systèmes de sélection. Mais, pour les améliorer, nous signons la charte de l’égalité, qui est un engagement moral et concret, pour que tous les publics soient informés de leur contenu. Ensuite, nous veillons à mieux valoriser l’expérience, la compétence et moins les connaissances théoriques. (…) La question reste celle de l’efficacité. À quoi nous sert d’avoir une épreuve d’histoire pour les pompiers. Ou des gardiens de la paix à bac + 4. Nous avons atteint les limites d’un élitisme stérile. J’espère au contraire que l’on trouvera des candidats aux compétences ajustées au poste et non des surdiplômés qui ne sont pas forcément à leur place. André Santini

Attention: un enterrement peut en cacher un autre!

Au lendemain de la panthéonisation (virtuelle?) du chantre de la dénonciation systématique de la culture occidentale tueuse des cultures et religions des autres et inculcatrice de larbinisme à laquelle il devait accessoirement sa propre célébrité …

Comme de la promesse PS, en ces temps où Cuba en est elle-même à annoncer la suppression de plus d’un million de postes de fonctionnaires et où la médecine redécouvre les vertus des belles lettres, de 300 000 emplois jeunes pour 2012 …

Quelle meilleure illustration de ces guerres picrocholines dont va être faite la campagne présidentielle qui commence que ces empoignades éternellement renouvelées sur la culture et notamment les concours administratifs

Surtout lorsque l’on redécouvre …

Derrière les revendications des descendants autoproclamés du pourfendeur du larbinisme (un certain CRAN) pour les postes subalternes pour les minorités qu’ils disent représenter…

Comme derrière les sauts au plafond un peu rapides de certains défenseurs de la culture française ("On assassine la culture", Pierre Jourde) …

… des concours, dans un pays où l’Etat reste le premier employeur, de secrétaires administratifs à 1 000 postes pour 65 000 candidats!

… une inflation du niveau d’instruction des candidats parallèle à celle de leur nombre (diplômés en pagaille, titulaires de master, doctorants là où le texte prévoit un niveau bac) !

Et répondant à ladite inflation.. une sélection plus stricte et plus absurde chaque année!

Dont ni notre CRAN ni nos Jourde ni même notre ministre ne semblent vouloir rappeler la principale cause, à savoir tout simplement le chômage massif de tous et notamment des jeunes …

Contre lequel on ne voit d’ailleurs pas trop ce que peuvent faire, après les succès que l’on sait du gouvernement actuel certes sérieusement plombé par une crise qu’il n’avait pas comme les autres vu venir…

Ni les emplois jeunes,  retour à la retraite à 60 ans ou autres formes de protectionnisme qu’ils soient labélisées socialistes, mélenchonistes, besançonistes ou même marinistes!

La culture générale chassée des concours administratifs

Cécilia Gabizon

Le Figaro

02/12/2008

Trop «discriminantes», les épreuves vont être remplacées dès 2009 par des questions censées mieux détecter les aptitudes des candidats.

L’année dernière, près de 800 000 Français se sont présentés aux grilles de la fonction publique. Beaucoup voulaient devenir enseignants. Mais ils étaient aussi 65 000 inscrits au concours de secrétaires administratifs. Pour 1 000 postes. Des diplômés en pagaille, des titulaires de master, là où le texte prévoit un niveau bac. Des doctorants se sont même présentés pour être agent d’accueil au Sénat.

À cette inflation de candidats répond une sélection plus stricte et plus absurde chaque année. Un candidat garde champêtre s’est vu demander la différence entre le crétacé et le jurassique. Or l’élimination se fait sur épreuve écrite. La fonction publique recrute «des copies», «sans jamais s’interroger sur les aptitudes et les besoins réels», tranche le décapant rapport de révision des concours qu’ont rédigé cette année deux inspecteurs. La réforme en cours vise donc à diminuer le poids de la culture générale dans ces épreuves.

En effet, les exigences théoriques croissantes ont peu à peu dévoyé les concours de leurs objectifs concrets et éliminé des publics particulièrement sensibles à ces marqueurs culturels. À commencer par les classes populaires et parmi elles les enfants d’immigrés. Autrefois garants de l’égalité, les concours participent maintenant à la reproduction de l’administration.

Pour rouvrir la fonction publique sur la société et assurer la diversité des recrues, la présence de handicapés et d’agents de toutes les couleurs et de tous les âges, le secrétaire d’État André Santini signe demain une charte de l’égalité avec son ministre de tutelle, Éric Woerth, et le président de la Halde, Louis Schweitzer. Cette fois, l’administration entend se donner les moyens de révolutionner son recrutement en s’attaquant aux contenus des concours d’accès. Un enjeu de taille puisque l’État reste le premier employeur de France.

Les filières techniques de la fonction publique ont déjà fait leur mue et sélectionnent largement sur épreuves pratiques. En revanche, les concours plus administratifs, et notamment les catégories B (intermédiaires) et C, vont voir les épreuves de culture générale, si hexagonales, évoluer vers «des questions de bon sens, en rapport avec la matière, plutôt qu’un académisme ridicule», assume André Santini, ajoutant : «C’est la volonté du président.» Et de rappeler comment la secrétaire de Nicolas Sarkozy, fonctionnaire de catégorie C (la moins qualifiée), a échoué à un concours interne parce qu’elle ne savait qui avait écrit La Princesse de Clèves,«un sujet qui divise jusqu’aux spécialistes», selon André Santini.

Gabegie de moyens

La révolution culturelle est donc lancée. En janvier, la liste des concours réformés, ceux de la filière administrative, de l’inspection du travail, de l’École de la magistrature sera diffusée.

«Il s’agit de remettre le service public au service du public», assure André Santini. Rendre le maquis des concours, avec près de 3 000 voies d’accès, plus rationnel et plus transparent. Aujourd’hui, chaque ministère fourbit ses propres questionnaires. Policiers, gendarmes, douaniers, tous séparés. Une gabegie de moyens pour des postes qui se ressemblent souvent. Des milliers de jurys concoctent donc des épreuves, sans trop de directives. «J’ai finalement demandé au candidat au poste d’accueil qui avait gagné Roland-Garros, histoire de voir s’il suivait un peu l’actualité», explique un ancien membre du jury du Sénat. Désormais, «nous allons former les jurys pour qu’ils recrutent en fonction de compétences et pas seulement de connaissances», dit-on à la direction des ressources humaines de la Fonction publique.

Plus que la culture générale, c’est son dévoiement, notamment au travers de QCM aux allures de questions pour un champion, qui froisse aujourd’hui. «Il faut éliminer les aberrations et stopper l’inflation des connaissances demandées, comme du droit public pour des concours de catégorie B ouverts aux bacheliers», estiment les inspecteurs. Car les lauréats, les trois quarts surdiplômés, ne s’épanouissent pas toujours dans les tâches d’exécution qui leur incombent. Des rapports de l’administration dénoncent depuis des années ce système d’autant plus périlleux qu’un mauvais recrutement dans la fonction publique se paie pendant quarante ans.

Voir aussi:

"Nous avons atteint les limites d’un élitisme stérile"

Propos recueillis par C. G.

01/12/2008

INTERVIEW – Le secrétaire d’État à la Fonction publique André Santini entend réformer les concours pour gagner en compétence.

LE FIGARO. – Pourquoi réduire l’importance de la culture générale pour les concours d’accès ?

André SANTINI. – Ces épreuves ont été dévoyées et servent maintenant à coller les candidats, par ailleurs bien trop nombreux. On leur pose des questions trop académiques et ridiculement difficiles qui n’indiquent rien de leurs réelles aptitudes à remplir un poste.

Ces épreuves handicapent-elles spécialement les enfants d’immigrés ?

Elles éliminent tous ceux qui n’ont pas ces codes, souvent hérités du milieu familial. C’est une forme de discrimination invisible. Or la fonction publique doit jouer son rôle d’ascenseur social, d’intégration et se montrer à l’image de la population. Nous tenons à conserver les concours, qui sont le moins pire des systèmes de sélection. Mais, pour les améliorer, nous signons la charte de l’égalité, qui est un engagement moral et concret, pour que tous les publics soient informés de leur contenu. Ensuite, nous veillons à mieux valoriser l’expérience, la compétence et moins les connaissances théoriques.

Ne craignez-vous pas que le niveau baisse ?

La question reste celle de l’efficacité. À quoi nous sert d’avoir une épreuve d’histoire pour les pompiers. Ou des gardiens de la paix à bac + 4. Nous avons atteint les limites d’un élitisme stérile. J’espère au contraire que l’on trouvera des candidats aux compétences ajustées au poste et non des surdiplômés qui ne sont pas forcément à leur place.

Souhaitez-vous également rendre l’ENA plus accessible ?

Nous souhaitons la fin d’un système qui récompense les meilleurs élèves, parfois au détriment des besoins de l’administration. Nous avons annoncé la fin du classement de sortie de l’ENA, car c’était finalement les candidats qui choisissaient leur administration et non l’inverse. C’est absurde. Nous examinons également l’actuelle pratique, qui consiste à nommer dans des grands corps des gens sans expérience.

Êtes-vous favorable à un concours commun aux différentes administrations ?

L’année dernière, on a loué le Zénith juste pour un concours de Bercy ! Il est évident qu’il faut mutualiser un certain nombre de concours.

Voir enfin:

Doctor and PatientStories in the Service of Making a Better Doctor

Pauline W. Chen, M.D.

The NYT

October 24, 2008

 

The white-coated crowd with stethoscopes slung casually around their necks would have looked familiar to anyone who has attended morning hospital rounds. Resident physicians and medical students milled about, chatting animatedly, and at the appointed hour, the attending physician signaled to begin.

But instead of filing toward a patient’s room, the group at Saint Barnabas Medical Center in Livingston, N.J., settled into a conference room at the end of the hall, not to recite details of patient cases but to read “Empty Pockets,” a personal essay by Dr. Kevan Pickrel from The Annals of Internal Medicine. In the piece, Dr. Pickrel describes being unable to save a 36-year-old woman, then going to the waiting room to inform the woman’s family of her death:

“The youngest daughter sat on Dad’s lap looking at pictures in an outdoors magazine. The older sat watching her hands rest in her lap. [The] husband’s eyes lifted to me and met mine. I didn’t, couldn’t, say a word…. He turned back toward his daughters, a single father, and they lifted their eyes to his. As he drew a breath to begin, his eldest daughter knew.”

After the reading, the attending physician, Dr. Sunil Sapru, looked up at the group assembled. “Do you identify with any of these situations?” he asked.

“Yes, it happens all the time,” a resident responded immediately. Others nodded in agreement, and one resident flicked a tear away.

The next morning, in a similar room at New York-Presbyterian Hospital in upper Manhattan, a group of obstetrics and gynecology residents gathered to read E.B. White’s short story “The Second Tree From the Corner.” Told from the perspective of an anxiety-ridden patient, the story ends with the main character finding meaning in his life and suddenly feeling liberated:

“He felt content to be sick, unembarrassed at being afraid; and in the jungle of his fear he glimpsed (as he had so often glimpsed them before) the flashy tail feathers of the bird courage.”

As the reading ended, one of the young doctors commented on how personally fulfilling it was to help her patients and how those feelings invigorated her, even after many hours of work. Other doctors in the room nodded in agreement.

While it has long been understood that clinical practice influenced the youthful writing of doctor-authors like Chekhov and William Carlos Williams, there is now emerging evidence that exposure to literature and writing during residency training can influence how young doctors approach their clinical work. By bringing short stories, poems and essays into hospital wards and medical schools, educators hope to encourage fresh thinking and help break down the wall between doctors and patients.

“We’re teaching the humanities to our residents, and it’s making them better doctors,” said Dr. Richard Panush, a rheumatologist and chairman of the department of medicine at Saint Barnabas.

The idea of combining literature and medicine — or narrative medicine as it is sometimes called — has played a part in medical education for over 40 years. Studies have repeatedly shown that such literary training can strengthen and support the compassionate instincts of doctors.

Dr. Rita Charon and her colleagues at the program in narrative medicine at Columbia University’s College of Physicians and Surgeons found, for example, that narrative medicine training offered doctors opportunities to practice skills in empathy. Doctors exposed to literary works were more willing to adopt another person’s perspective, even after as few as three or four one-hour workshops.

“You want people to be able to leave their own individual place,” Dr. Charon said, “and ask what this might be like for the child dying of leukemia, the mother of that child, the family, the hospital roommate.”

Over the last 15 years, an ever-increasing number of medical schools have begun offering narrative medicine to medical students. These courses often involve writing, reading and discussing works by authors as diverse as Leo Tolstoy, Virginia Woolf, Lori Moore and various doctor-authors. Students then explore the relevance of these texts, and their own writing, to their clinical work.

But until recently, few educators have attempted to bring such literary training into residency programs.

Residency is the most intense period of a young doctor’s life. The years spent squirreled away in hospitals and clinics are rich in clinical learning, but the wealth of that experience comes at the cost of free time.

And with time at a premium, residency program directors and clinical educators have been hesitant to add narrative medicine to their curricula, particularly since it has never been clear that such an addition would have any effect other than further overworking the trainees.

That could be changing.

For over a year now, Dr. Panush, a tall, bespectacled, soft-spoken man with the lean physique of a runner, has been systematically incorporating literature into the daily rounds of every one of the internal medicine residents at Saint Barnabas Medical Center.

As part of the Accreditation Council for Graduate Medical Education’s Education Innovations Project, Dr. Panush and his faculty colleagues bring poetry, short stories and essays to rounds each day and discuss them in the context of the patients they see. These daily discussions, supplemented by offsite weekly conferences, form the core of the residents’ narrative medicine experience.

One year into the program, Dr. Panush and his colleagues looked at the effect of these daily discussions on the residents and their patients. What they found were significant improvements in patient evaluations of residents and patients’ health and quality of life, from hospital admission to discharge.

A handful of other residency programs across the country have taken steps toward establishing narrative medicine training for their residents, including Vanderbilt University’s Department of Surgery and New York/Presbyterian Hospital-Columbia’s Department of Obstetrics and Gynecology. As with the program at Saint Barnabas, it has been the doctors within these departments who have initiated the workshops, sessions and lectures.

“As we improve the technology of medicine, we also need to remember the patient’s story,” said Dr. A. Scott Pearson, an associate professor of surgery at Vanderbilt University Medical Center.

To that end, Dr. Pearson has completed a pilot study examining the feasibility of incorporating narrative medicine into Vanderbilt’s surgical residency and has plans to make such training available eventually to all surgical residents at his medical center. Dr. Pearson believes that narrative medicine will not only help residents reflect on what they are doing and how they might do better, but may also aid surgical educators in teaching professionalism and communication skills.

“Narrative medicine changed my entire approach to medicine,” said Dr. Abigail Ford, a senior resident in obstetrics and gynecology at New York-Presbyterian Hospital/Columbia who studied under Dr. Charon as a medical student. “As a doctor you are really a co-author of patients’ experiences and need to hear their story and take it on.

With her former professor’s guidance, as well as the support of Dr. Rini Ratan, the residency program director, Dr. Ford has initiated a narrative medicine program for her fellow obstetrics and gynecology residents. While the program is still in its first year, “we’ve always run over,” said Dr. Ford. “People have to be dragged away.”

“Our hope is to look at it in terms of physician empathy,” added Dr. Ratan, “Does it add anything? Does it prevent natural jadedness over the course of the busy training process? Does it prevent burnout?”

In the near future, Dr. Ratan and Dr. Ford also hope to begin doing the kind of patient outcome evaluations that Dr. Panush and his colleagues have begun.

“To do what we’re doing is pretty simple,” said Dr. Panush. “But the measurement stuff is harder. The program needs to be supported institutionally and internally.”

Despite such challenges, the effects of these programs are striking. Dr. Benjamin Kaplan, a second-year resident at Saint Barnabas, remarked on the transformation he saw in fellow resident physicians during the first year of the humanities program.

“Their management of patients changed,” Dr. Kaplan said. “They remembered to do things that I don’t think they would have otherwise done, like always talking to the family, gently touching patients, and continually explaining the course of treatment and what the doctors are thinking so patients know.”

And the time commitment? “It does get pretty busy,” Dr. Kaplan conceded. “But if you want to make time for it, you can. Spending a half hour a day to remember that we are all human, not just doctors or pharmacists or nurses or patients, is important enough that I think you should do it.”

Although it is still too early to determine the long-term effects of narrative medicine on doctors in training, residents were quick to note that certain essays, short stories and poems they have read on rounds continue to influence their work.

Dr. Ramesh Guthikonda, a second-year resident at Saint Barnabas, spoke about a poem called “When You Come Into My Room,” by Stephen A. Schmidt. In the poem, published in The Journal of the American Medical Association, a man struggling with chronic illness lists all that he believes a doctor meeting him should know:

“When you come into my hospital room, you need to know the facts of my life

that there is information not contained in my hospital chart

that I am 40 years married, with four children and four grandchildren….

that I love earthy sensuous life, beauty, travel, eating, drinking J&B scotch, the theater, opera, the Chicago Symphony, movies, all kinds, water skiing, tennis, running, walking, camping…

that I am chronically ill, and am seeking healing, not cure.”

The poem so affected Dr. Guthikonda that he began regularly asking his patients about their hobbies and families, and he enrolled in a Spanish class so he could learn to better pronounce their names. “My rapport with patients, especially with my Hispanic patients, was not up to the mark,” he said. “I never asked about the patients’ lives, about who they are. I am much more sensitive to those issues now.”

Reflecting on the changes in Dr. Guthikonda, Dr. Panush said, “We changed the way he thinks and does medicine. You can’t put a p-value on that.”

Have literary works made you a better caregiver or patient? Click here and join the discussion on the Well blog, “Combining Literature and Medicine.”


Laïcité: Pas de Pâque cette année pour ses inventeurs! (French media denounce alleged double standard for Jewish exam takers)

15 avril, 2011
Gezer calendar (10 BC)Et s’ils avaient été musulmans ? (…) On entend d’ici le concert… Quoi ! L’Etat cède devant l’Islam, la République recule devant l’intégrisme, l’Elysée se fait complice du communautarisme, vade retro, mahometas ! Avec Marine Le Pen au créneau, ligues laïques en bataille, Guéant au parapet d’une laïcité intransigeante, Copé avec son débat en bandoulière, Zemmour déchaîné, Ménard éructant, bref tout le toutim des grandes orgues anti-musulmanes sonnant à plein jeu. Ainsi ces examens nocturnes apparaissent pour ce qu’ils sont : une boulette supplémentaire qui laisse à penser qu’il y a deux poids deux mesures dans la République, que les juifs sont favorisés, que la laïcité est à géométrie variable, que l’Elysée hiérarchise les religions. Laurent Joffrin
Fêtes catholiques et protestantes Les principales fêtes sont prises en compte au titre du calendrier des fêtes légales.
Fêtes orthodoxes – Théophanie :- calendrier grégorien : jeudi 6 janvier 2011- ou calendrier julien : mercredi 19 janvier 2011.- Grand Vendredi Saint : vendredi 22 avril 2011.- Ascension : jeudi 2 juin 2011
Fêtes arméniennes- Fête de la Nativité : jeudi 6 janvier 2011.- Fête des Saints Vartanants : jeudi 3 mars 2011.- Commémoration du 24 avril : dimanche 24 avril 2011.
Fêtes musulmanes- Al Mawlid Ennabi : mardi 15 février 2011.- Aïd El Fitr : mardi 30 août 2011.- Aïd El Adha : dimanche 6 novembre 2011.Les dates de ces fêtes étant fixées à un jour près, les autorisations d’absence pourront être accordées, surdemande de l’agent, avec un décalage en plus ou en moins. Ces fêtes commencent la veille au soir.
Fêtes juives : Chavouot (Pentecôte) : mercredi 8 juin et jeudi 9 juin 2011.- Roch Hachana (Jour de l’an) : jeudi 29 septembre et vendredi 30 septembre 2011.- Yom Kippour (Jour du Grand pardon) : samedi 8 octobre 2011.Ces fêtes commencent la veille au soir.
Fête bouddhiste : Fête du Vesak (« jour du Bouddha ») : mardi 17 mai 2011.La date de cette fête étant fixée à un jour près, les autorisations d’absence pourront être accordées, sur demandede l’agent, avec un décalage de plus ou moins un jour. Fêtes protégées

Tous les coups seraient-ils décidément à nouveau permis, à l’approche des échéances présidentielles de l’an prochain, pour se débarrasser de notre Sarkozy national?

Sessions ultra-secrètes de nuit, confinement préalable des candidats, passe-droit, deux poids deux mesures, absence d’équité flagrante, juifs favorisés, laïcité à géométrie variable, Elysée qui hiérarchise les religions….

Ou l’on découvre …

A l’heure où "la bien-pensance médiatique commence déjà à dresser ses listes de suspects" …

Et où nos maitres censeurs n’hésitent pas à monter au créneau pour un prétendu passe-droit pour une dizaine de candidats de religion juive à des concours des grandes écoles …

Une "pratique banale et ancienne de composition en horaires décalés" (mise au secret pendant quelques heures comprise) pour un nombre infime de candidats, en particulier dans les centres d’examen situés dans les DOM-TOM du fait du décalage horaire …

Comme, outre la possibilité d’aménagements pour les candidats membres de certains groupes religieux, l’existence de fêtes protégées pour les principales religions représentées dans notre pays (soit, outre les religions catholique et protestante dont les fêtes sont déjà pour la plupart fêtes légales, les dénominations orthodoxes, arméniennes, musulmanes, juives et bouddhistes) …

Mais aussi, question qui ne paraît même pas effleurer nosdits censeurs, que la principale fête religieuse juive – à la fois fondatrice et de leur peuple mais aussi de notre propre fête chrétienne de Pâques – ne semble pas, cette année ou certaines années, être incluse dans lesdites fêtes protégées, d’où ledit projet de procédure particulière …

"Les juifs, les concours et la République"

Laurent Joffrin

Le Nouvel Observeur

14 avril 2011

Et s’ils avaient été musulmans ? A priori l’organisation d’une séance d’examen spéciale pour les grandes écoles à l’intention de candidats juifs très pratiquants est une peccadille. La loi prévoit déjà qu’on puisse adapter les dates d’examen à certaines contraintes des différents cultes. En intervenant, l’Elysée aurait seulement apporté un assouplissement supplémentaire en faveur d’une poignée d’étudiants. Mais imaginons que les bénéficiaires de ce petit passe-droit aient été, non des fondamentalistes juifs, mais des fondamentalistes musulmans.

On entend d’ici le concert… Quoi ! L’Etat cède devant l’Islam, la République recule devant l’intégrisme, l’Elysée se fait complice du communautarisme, vade retro, mahometas ! Avec Marine Le Pen au créneau, ligues laïques en bataille, Guéant au parapet d’une laïcité intransigeante, Copé avec son débat en bandoulière, Zemmour déchaîné, Ménard éructant, bref tout le toutim des grandes orgues anti-musulmanes sonnant à plein jeu. Ainsi ces examens nocturnes apparaissent pour ce qu’ils sont : une boulette supplémentaire qui laisse à penser qu’il y a deux poids deux mesures dans la République, que les juifs sont favorisés, que la laïcité est à géométrie variable, que l’Elysée hiérarchise les religions. On voudrait embarrasser la communauté juive et favoriser en même temps, à force de désignation publique depuis un an, un communautarisme musulman qui n’existe pas encore, qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Voir aussi:

Grandes Ecoles : l’Elysée accusé d’avoir fait un concours spécial pour des juifs

Selon Mediapart, l’Elysée aurait organisé dans le plus grand secret des sessions privées pour des étudiants juifs aux concours de quatre écoles. Une démarche périlleuse dans un temps où la majorité se targue de défendre la laïcité.

Une dizaine d’étudiants juifs devraient bénéficier de sessions nocturnes aux concours des grandes écoles (AFP)

Des sessions ultra-secrètes au concours commun (Mines et Ponts), et au concours de Centrale et Supélec pour une dizaine d’étudiants juifs ? C’est l’idée qui serait née dans l’esprit du chef de l’Etat, au moment même où il organisait le débat sur la laïcité, apprend-on, mardi 12 avril, sur Mediapart.

 

D’après le site d’information, c’est ce qui devrait se passer les 20 et 26 avril prochains, jours de la Pâque juive. La première date correspond au premier jour du concours commun (du 20 au 22 avril) et la seconde au premier jour des concours de Centrale et Supélec (du 26 au 29 avril).

Alors que 13.000 autres candidats au concours plancheront le 20 avril dès 8 heures du matin, une dizaine d’étudiants juifs, en ayant fait la demande, seront confinés jusqu’au soir sous étroite surveillance afin qu’aucune information concernant le concours de la journée ne leur parvienne.

Ils débuteront leur épreuve à 22 heures et la termineront à 2 heures du matin. Ils assisteront au deuxième jour d’examen le lendemain, à 8 heures du matin. Le système est censé être identique le 26 avril.

Arielle Schwab, présidente de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), affirme à Nouvelobs.com que "c’est un problème qui concerne quatre à sept élèves juifs très pratiquants qui se trouvaient dans une situation compliquée avec d’un côté la volonté de suivre la Pâque juive et de l’autre leur désir très présent de réussir leurs études".

Elle ajoute que ces quelques étudiants étaient animés par une volonté d’équité "d’où la composition décalée sur le même sujet et la quarantaine pendant que les autres étudiants seront en examen". Ils pourront ainsi suivre la pratique, très contraignante, de leur culte qui leur interdit de travailler, donc d’écrire, ces deux jours de la Pâque juive.

Contraire à la loi ?

La loi et la jurisprudence française encadrent strictement le déroulement et l’organisation des concours aux grandes écoles.

Les dates des concours sont fixées en fonction des jours fériés officiels (fêtes catholiques) mais aussi des "dates religieuses protégées". Chaque année, une circulaire définit ces jours durant lesquels des "autorisations d’absence peuvent être accordées à l’occasion des principales fêtes religieuses des différentes confessions"

Ainsi, la circulaire du 2 décembre 2010 signée par François Baroin, ministre du Budget, et Georges Tron, secrétaire d’Etat chargé de la Fonction publique, signale les "dates religieuses protégées" pour 2011. Les 20 et 26 avril ne sont pas mentionnés en tant que fêtes religieuses juives "protégées". Elles correspondent à la Pâque juive (Pessah) qui se déroule du 18 au 26 avril.

Voir enfin:

Grandes écoles : des organisations juives dénoncent un "procès en laïcité"

Le grand rabbin de France et le président du consistoire central assurent que le "confinement" au moment de la Pâque juive de quelques étudiants juifs "ne met pas en cause les principes de laïcité républicaine".

Une dizaine d’étudiants juifs devraient bénéficier de sessions nocturnes aux concours des grandes écoles (AFP)

Le grand rabbin de France Gilles Bernheim et le président du consistoire central Joël Mergui ont dénoncé jeudi 14 avril un "procès en laïcité instruit" à propos d’une demande d’aménagement d’épreuves de concours à certaines grandes écoles d’ingénieur pendant la Pâque juive.

Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Richard Prasquier, avait assuré auparavant que "le confinement" au moment de Pessah (la Pâque juive) de quelques étudiants juifs "ne mettait pas en cause les principes de laïcité républicaine".

D’après le site d’informations Mediapart, l’Elysée a suggéré aux responsables des concours des grandes écoles Mines-Pont et Centrale-Supelec un aménagement des épreuves prévues pendant deux jours au moment de la Pâque juive, du 18 au 26 avril, pour des étudiants juifs très pratiquants, ce que démentent les intéressés.

"Pratique apaisée de la laïcité"

Dans un communiqué, le grand rabbin et le président du consistoire central s’élèvent contre un "procès en laïcité" et rappellent que "les autorités religieuses de tous les cultes ont transmis, comme chaque année, les dates des principales fêtes de leurs calendriers respectifs au ministère de la Fonction publique"

"Les dates transmises sont des dates protégées où la tenue d’examens et de concours nationaux doit être évitée. Cette protection s’inscrit dans une pratique apaisée de la laïcité. Elle prend en compte le fait que les principales fêtes catholiques et protestantes correspondent dans notre pays à des jours fériés", selon le communiqué.

Concernant le judaïsme, les dates protégées, soumises à de nombreuses règles, incluent les fêtes de Pessah les 19, 20, 25 et 26 avril. Il est notamment interdit d’écrire et de se déplacer autrement qu’à pied, ces jours-là.

Un oubli ?

Au ministère de l’Enseignement supérieur, on explique que c’est une erreur au moment de la fixation des "dates religieuses protégées" où la Pâque juive aurait été oubliée. Le ministère aurait ainsi décidé d’organiser des compositions décalées comme c’est le cas pour les étudiants ultra-marins, le report des concours étant trop compliqué. Pourtant Nouvelobs.com expliquait mercredi que les circulaires transmises aux directeurs des Grandes écoles chaque année où indiquées les dates religieuses protégées, n’évoquait pas la Pâque juive, ni en 2010, ni en 2007, ni en 2006

Une pratique banale et ancienne

Comme les organisations juives (Crif et l’Union des étudiants juifs de France, UEJF), MM. Bernheim et Mergui relèvent que la pratique de la composition en horaires décalés pour un nombre infime de candidats est une pratique banale et ancienne, en particulier dans les centres d’examen situés dans les Départements et Territoires d’Outre-mer du fait du décalage horaire.

"Elle permet à tous les enfants de la République, quel que soit leur lieu de résidence et quelle que soit leur religion, de prétendre accéder aux grandes écoles", font-ils valoir, ajoutant qu’"il est anormal que les étudiants juifs soient pénalisés alors qu’ils ont préparé pendant deux à quatre ans les concours aux grandes écoles".

Le grand rabbin et le président du consistoire central "vont demander qu’une réflexion soit menée pour que cette fête soit prise en compte comme c’était le cas pendant de longues années".

Arielle Schwab explique que cette circulaire n’est pas contraignante. "Si les organisateurs des concours ne veulent pas respecter les dates protégées, ils peuvent programmer les concours comme cela les arrange".

Quid de la laïcité et de l’égalité ?

Mediapart pointe toutes les incohérences d’un tel système. Une absence d’équité flagrante: comment choisir les étudiants qui pourront bénéficier de ces sessions ? Comment proposer aux étudiants juifs d’y participer puisqu’aucun fichier d’étudiants juifs n’existe.

Mais surtout, ce "système contrevient aux principes de laïcité et d’égalité entre candidats". Alors que le chef de l’Etat s’est toujours défendu de viser une quelconque communauté à travers sa politique, cet argument risque d’être sérieusement ébranlé par cette révélation

Un rabbin à l’origine de la demande ?

Les sources du site Internet justifient cette démarche par une demande officielle d’une "organisation représentative juive". Le site du Point, qui a également enquêté sur cette affaire, affirme que la demande émanait du rabbin Haïm Korsia, aumônier général de l’armée de l’air et proche de Nicolas Sarkozy, qui "a utilisé son entregent pour faire avancer sa cause".

Au ministère de l’Enseignement supérieur, on explique que c’est une erreur au moment de la fixation des "dates religieuses protégées" où la Pâque juive aurait été oubliée. Le ministère aurait ainsi décidé d’organiser des compositions décalées comme c’est le cas pour les étudiants ultra-marins (le report des concours étant trop compliqué).

Or, lorsqu’on lit les circulaires des années précédentes, que ce soit pour l’année 2010, en 2007, ou en 2006, la Pâque juive n’apparaît pas dans les "dates religieuses protégées". L’argument du ministère tomberait donc à l’eau. La personne contactée au ministère affirme n’avoir aucune indication sur l’organisation des sessions secrètes.

Plus étonnant encore, Richard Milis, secrétaire général du concours commun, organisateur des concours de l’école des Mines et Ponts affirme : "Il n’y a aucune session décalée, aucun arrangement. Nous sommes dans un pays laïc".

"Trouver un compromis entre la religion et les études"

Pourtant Arielle Schwab, présidente de l"UEJF, confirme que ces compositions décalées existent bien". Elle s’inquiète "de la déduction qui pourrait être faite dans l’esprit des gens entre d’un côté une communauté musulmane stigmatisée, et une communauté juive passe droit. Ce n’est pas le cas, il s’agissait d’aider des étudiants dans une situation inextricable". Et d’ajouter : "Ce n’est pas un privilège. La République française est laïque, elle impose donc une neutralité vis à vis des religions, mais aussi le respect des pratiques. Ce n’est ni un passe-droit, ni du clientélisme".

Sophie Noachovitch – Nouvelobs.com

http://www.scribd.com/doc/52790581/Les-dates-religieuses-protegees

 

 

 

 

 


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