Polémique Sarkozy/Berlin: Retrouverons jamais notre pleine confiance en l’Internet? (Information Age dealt another stunning blow after new factual error discovered on the Internet)

13 novembre, 2009
Sarko was there, too

 

Heureusement que Nicolas Sarkozyl n’a pas prétendu être là le jour de la prise de la Bastille, parce que je ne sais pas comment il s’en serait sorti! Ségolène Royal
Retrouverons jamais notre pleine confiance en l’Internet? Il est bien possible que nous assistions à l’aube d’une nouvelle ère de scepticisme dans laquelle nous ne prendrons plus pour argent comptant tout que nous lisons en ligne. Mais indépendamment de ce que l’avenir nous réserve, une chose est claire: le statut de l’Internet comme dépôt mondial ultime des faits incontestables a été compromis. Paul Boutin (rédacteur en chef de Wired)

Retrouverons jamais notre pleine confiance en l’Internet?

Alors que le monde assistait aux cérémonies du 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin et prélude à la fin du communisme en Europe …

En l’absence du président censé être le chef de fil du Monde libre et représentant du principal pays à l’origine de l’événement …

Mais en présence du représentant d’un pays dont l’actuel premier ministre et ancien président (et accessoirement ex-kagébiste) qualifiait il y a quelques années l’événement de “plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle” et qui avouait tout récemment sa nostalgie pour la RDA …

Pendant que résistait héroïquement encore la dernière rue Lénine de nos banlieues sur fond de signature d’accords entre le parti de notre grand Timonier et son parti frère de Pékin …

Et que notre presse hexagonale s’écharpait, avant l’affaire Marie Diaye, sur la présence ou non du jeune Nicolas Sarkozy dès le premier jour, comme il le prétendait sur sa page Facebook, audit événement …

Et que les sites internet du Post et de Libération nous gratifiaient d’une réjouissante série de photos bidonnées où, à la “Zelig”, notre Timonier national se retrouvait participant ou témoin, du 11/9 à l’assassinat de Kennedy à Yalta et de la crucifixion à la Création du monde, des plus grands moments de l’histoire mondiale …

Retour, comme le rappelle le blog du NYT, sur l’un des grands moments de l’histoire du Net.

A savoir, ce jour fatidique de 2002 où le journal en ligne américain The Onion révélait à un monde atterré la première erreur factuelle confirmée de l’Internet, susceptible de miner à jamais la confiance de chacun de nous en ce merveilleux outil de l’Age de l’Information:

Un site de fans de la sitcom culte du Brady Bunch show avait incorrectement avancé la date de création de la série de (tenez-vous bien!)… une année entière!

Factual Error Found On Internet
The Onion
May 22, 2002

LONGMONT, CO—The Information Age was dealt a stunning blow Monday, when a factual error was discovered on the Internet. The error was found on TedsUltimateBradyBunch.com, a Brady Bunch fan site that incorrectly listed the show’s debut year as 1968, not 1969.

The shocking error.

Caryn Wisniewski, a Pueblo, CO, legal secretary and diehard Brady Bunch fan, came across the mistake while searching for information about the show’s first-season cast.

“When I first saw 1968 on the web page, I thought, ‘Wow, apparently, all those Brady Bunch books I’ve read listing 1969 as the show’s first year were wrong,’” Wisniewski told reporters at a press conference. “But even though I obviously trusted the Internet, I was still kind of puzzled. So I checked other Brady Bunch fan sites, and all of them said 1969. After a while, it slowly began to sink in that the World Wide Web might be tainted with unreliable information.”

Following up on her suspicion, Wisniewski phoned her public library, the ABC television network, and the office of Brady Bunch producer Sherwood Schwartz—all of whom confirmed that “Ted’s Ultimate Brady Bunch Site” was in error.

Attempts to contact the webmaster of “Ted’s Ultimate Brady Bunch Site,” identified as Ted Crewes of Naugatuck, CT, were unsuccessful. The page has been taken offline by its host, Cheaphost.net, which released a statement Tuesday.

“We at Cheaphost were deeply saddened and disturbed to learn that one of the millions of pages we host contained a factual discrepancy,” the web-posted statement read. “Please be assured that we are doing everything within our power to ensure that nothing of the sort happens again. We will not rest until the Internet’s once-sterling reputation as the world’s leading source for 100 percent reliable information is restored.”

Paul Boutin, senior editor of Wired, said the error is likely to have a profound effect on how the Internet is perceived.

“Will we ever fully trust the Web again?” Boutin asked. “We may well be witnessing the dawn of a new era of skepticism in which we no longer accept everything we read online at face value. But regardless of what the future holds, one thing is clear: The Internet’s status as the world’s definitive repository of incontrovertible fact has been jeopardized.”

Peter Luyck, 30, a Dallas-area graphic designer and frequent Internet user, was crestfallen.

“If it happens once, it can happen again,” Luyck said. “I shudder to think that, one dark day in the future, misinformation could again make its way online. In fact, it may already have. How do we know that trusted sites like the Drudge Report and Fucked Company are as accurate as we instinctively trust them to be? Can we blindly trust that SpideyRulez.com is correct in its reportage that the upcoming Spider-Man sequel will feature Christopher Walken as Dr. Octopus? Pandora is out of the box.”

Though the Brady Bunch error is the first confirmed instance of false information on the Internet, scares have occurred in the past. In 1998, an e-mail sent to a woman in Warner Robins, GA, made an unverifiable claim that she could earn thousands of dollars from an initial $5 investment. The claim was never conclusively proven false, and no charges were filed.


Identité nationale: Je trouve cette France-là monstrueuse (With elections looming Sarkozy finally gets back to national identity debate)

11 novembre, 2009
Niqab FranceLa seule façon dont un musulman peut justifier auprès de l’islam de servir dans l’armée américaine est si ses intentions suivent celles d’hommes comme Nidal. Imam Aulaqui
D’ailleurs, à propos de l’exode rural, les Aveyronnais qui ont conquis les cafés de Paris continuaient à vivre en symbiose avec leurs terres d’origine, sur lesquelles ils ont construit des maisons pour leur retraite. Il en est de même aujourd’hui à l’aune de la globalisation. On sait aussi que les phénomènes d’appartenance ne sont pas nécessairement exclusifs les uns par rapport aux autres. On peut se sentir parfaitement Français et en symbiose avec son terroir d’origine. N’oublions pas qu’hier c’étaient les Juifs que l’on accusait d’être apatrides ou d’avoir d’autres allégeances que celle de la nation. (…) si 500 femmes menacent la République, c’est qu’elle est décidément bien malade! (…) Ce danger est d’autant plus grand qu’une nation repose souvent sur l’oubli, voire le mensonge, comme le disait Renan. En France, nous n’avons jamais vraiment voulu voir que notre République est ethno-confessionnelle. Même à l’époque de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les Français catholiques étaient un peu plus français que les autres, pourvu qu’ils ne fussent pas ultramontains. La République n’a pas eu de peine à coopter ses protestants. La République française a eu beaucoup de peine à admettre sa part juive, au point qu’elle l’a livrée à l’Holocauste lors de la seconde guerre mondiale. Et aujourd’hui nous entendons le ministre de l’intérieur parler de “prototype” de l’Arabe, pardon de l’Auvergnat! Il y a des démons d’exclusion dans l’histoire française. Jean-François Bayart (CNRS)
Il nous appartient tous ensemble de veiller à ce que cette société reste une société dont nous pouvons être fiers, c’est à dire pas une société où on expulse les sans-papiers … Stéphane Hessel (ancien ambassadeur, membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine)
Toutes nos bonnes soeurs portent le voile! Et n’oublions pas que, jusque dans les années 60, on ne mettait pas un pied dans une église sans se couvrir! Cinquantenaire catholique
Il y a tellement de façons d’être français qu’il serait triste que le gouvernement nous dicte ce qu’est être français. Pap Ndiaye (Ecole des hautes études en sciences sociales)
Je trouve cette France-là monstrueuse. Le fait que nous ayons choisi de vivre à Berlin depuis deux ans est loin d’être étranger à ça. Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy, même si j’ai bien conscience que dire ça peut paraître snob. Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité… Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux. Je me souviens d’une phrase de Marguerite Duras, qui est au fond un peu bête, mais que j’aime même si je ne la reprendrais pas à mon compte, elle avait dit : “La droite, c’est la mort”. Pour moi, ces gens-là, ils représentent une forme de mort, d’abêtissement de la réflexion, un refus d’une différence possible. Et même si Angela Merkel est une femme de droite, elle n’a rien à voir avec la droite de Sarkozy: elle a une morale que la droite française n’a plus. Marie Ndiaye (prix Goncourt 2009, soeur du chercheur Pap NDiaye)
La seule chose qui ne me convienne pas, c’est le modèle de l’école publique. C’est incompatible avec nombre de mes principes religieux. Pour ma fille, j’ai déjà commencé l’école à la maison quelques heures par jour et l’apprentissage des quelques sourates de base. Plus tard, elle ira dans une école privée musulmane. Jeune mère de famille malienne voilée intégrale
Je ne tiens à vous dire qu’une chose. Nous sommes dirigés dans ce pays par des gens qui travaillent pour Satan. Jeune français de souche converti au salafisme
Nous sommes de plus en plus nombreux et bientôt nous vous laverons le cerveau! Musulman (“sortant” d’une mosquée en plein air, Paris XVIIIe)
Depuis trois ans, tout a basculé ici. L’atmosphère devient très pesante pour les riverains et les passants. Tous les vendredis, la rue est fermée pour permettre aux fidèles de prier jusque sur le trottoir à cause du manque de place à l’intérieur. Je n’ai rien contre l’islam et les croyants, mais là, il s’agit d’autre chose, les comportements sont excessifs. Certains vont même jusqu’à empêcher les femmes de circuler dans la rue parce qu’il y a une mosquée et que l’espace doit être réservé à la seule gent masculine. Habitante du quartier parisien du XVIIIe
L’identité nationale n’est pas en définitive un état de chose biologique – qui d’entre nous a pour ançêtre un Gaulois? – mais culturel : on est français par le fait qu’on s’exprime dans une certaine langue, qu’on intériorise une certaine culture, et qu’on participe à une vie politique et économique. Dominique Schnapper
Nous sommes dans une période de transition où le visage de la France change. D’importants transferts démographiques vont se produire avec l’arrivée de nouveaux immigrés extra-européens. Le problème est de savoir si nous pourrons, avec eux, faire évoluer la nation française, en conservant un certain nombre d’éléments décisifs pour son identité. Max Gallo

10 personnes en trois semaines à l’automne 2002 à Washington par un ancien tireur d’élite musulman converti, 12 morts et 42 blessés par un psychiatre de l’armée d’origine palestinienne de la base militaire de Fort Hood aujourd’hui …

Alors que l’Amérique bien-pensante d’un président qui n’a même pas daigné se déplacer pour fêter la victoire du monde libre sur le totalitarisme se réveille avec le pire attentat islamiste sur son propre territoire depuis le 11/9

Retour, en cette fête patriotique du 11 novembre où l’on va encore entonner le “Qu’un sang impur” et où on a faillir entendre le “Deutschland über alles”, sur la dernière lauréate de la principale récompense littéraire de France (franco-sénégalaise actuellement “exilée” en Allemagne et donc multiculturelle à souhait en cette nouvelle ère Obama) qui, du haut de ses privilèges et sous prétexte de débat sur l’identité nationale chez nous laisse éclater sa rage contre la société qui vient de la récompenser …

Et, dans certains de nos quartiers, sur d’autres qui, entre voile intégral et imprécations salafistes mais aussi “cités de la drogue”, bus sous escorte policière et agressions de médecins, s’emmurent chaque jour un peu plus …

L’écrivain Marie Ndiaye aux prises avec le monde
Nelly Kaprielian
Les Inrockuptibles
Le 30 août 2009

Dans Trois femmes puissantes, Marie NDiaye raconte des vies déchirées entre l’Afrique et la France. Une interrogation sur la condition humaine la plus contemporaine : les migrations et les questions d’appartenance. Le livre le plus dérangeant et obsédant de cette rentrée. Decryptage et interview.

Pourquoi vous intéressez-vous autant à la cruauté ?

La cruauté est souvent source de souffrance, de difficultés… J’aime bien l’idée de faire dire à certains personnages tout ce qu’ils ont en tête, les personnages qui n’ont aucune sorte d’inhibition, qui disent leurs pensées, leurs arrière pensées, bref tout ce qui est normalement indicible car cruel et qui relèverait du trop profondément enfoui ou impoli pour qu’on puisse oser le dire. Ça déstabilise les autres autour d’eux et c’est cette déstabilisation qui est intéressante littérairement.

Pour chaque récit, c’est comme si vous posiez les bases de la complexité d’une situation. Développer ne vous intéresse plus ?

Il y a sans doute de ça, même si j’ai conscience que si on peut un peu frustrer le lecteur, on ne peut pas le frustrer indéfiniment. Il y a des limites, il y a une sorte de jeu que l’on doit jouer avec lui car il risque de laisser tomber le livre, et ce n’est pas ce que je souhaite. J’essaie davantage aujourd’hui de ne pas être radicalement et systématiquement déceptive : c’est trop cruel et facile pour un écrivain de tenir le lecteur puis de le laisser tomber sans apporter de réponse à une question. J’essaie de me tenir sur cette frange-là, c’est-à-dire de lancer toutes sortes de questions et de répondre peut-être pas à toutes mais à quelques-unes quand même, tout en ménageant un espace suffisamment narratif pour que demeure un plaisir très basique de lecture. Ce qui fait qu’on lâche un livre ou pas… L’idée, bien sûr, n’est pas de répondre à des attentes précises du lecteur, d’une part parce que je les ignore, d’autre part parce que sinon on fait du Marc Levy. Disons que j’essaie de produire un bel objet, littérairement esthétique, harmonieux, mais aussi accessible. C’est accessible, mais rien n’est donné. On doit se débrouiller avec ces trois histoires.

Vous avez cette volonté, quand vous écrivez, de ne pas trop en dire ?

En tant que lectrice, il me semble qu’on revient d’autant plus souvent vers un livre, soit réellement, soit en pensée, lorsqu’il reste après lecture une certaine incompréhension… Sinon ce serait trop simple. Et puis en écrivant j’ai moi aussi l’impression de ne pas avoir toutes les réponses. Je ne prémédite pas tout. Les personnages et même l’histoire se font un peu à mesure que je les écris, donc à la fin je suis moi-même surprise de ce qui est arrivé. Même si je n’aime pas trop les écrivains qui disent que les personnages les ont entraînés, surpris, etc. Il ne faut quand même pas exagérer, il y a un travail intellectuel dans l’écriture. Mais parfois, d’une certaine façon, c’est un peu vrai.

Dans les trois histoires, la seule que vous menez à une résolution c’est la dernière, et c’est une résolution radicale : la mort.

Je n’avais pas envie que chaque fin soit lugubre. Cela peut vous paraître curieux mais pour moi c’est un livre gai, joyeux. Si à la fin de la troisième histoire il y a la mort, cela ne jette pas un voile de tristesse sur l’histoire. Elle meurt certes, mais elle meurt dans la “gloire” – même si je me méfie de ce mot, trop empreint de catholicisme, et je ne suis pas du tout mystique. L’histoire malheureuse de cette femme n’est pas désespérée car c’est quelqu’un qui ne s’oublie jamais, qui n’oublie jamais qui elle est même si c’est un être assez simple, et même si cela ne tient qu’à un nom, son nom propre, Kadhy Demba, qu’elle se répète, mais un nom c’est beaucoup. Dans la situation que je décris – et qui est assez douce par rapport à la réalité que subissent ces gens –, le nom est ce qui la personnifie encore : ces gens sont considérés comme une grosse masse même plus humaine, même pas une masse de bétail car le bétail on en prend soin car il rapporte… Ils sont traités comme des êtres qui n’ont plus leur unicité, leur valeur, leurs sentiments, leur vie, tout ce qui fait qu’un être humain est unique. Et ici, on a le plus grand mal à voir ces gens comme nos semblables…

Pourquoi votre héroïne n’abandonne-telle jamais, ne décide-t-elle pas de rester finalement en Afrique ?

D’après ce que je sais maintenant, une fois qu’on est parti, il est quasiment impossible de revenir en arrière. On serait dans une position d’échec absolu, on rentre chez soi en ayant honte et pour beaucoup de gens mieux vaut prendre le risque de mourir que de rentrer honteux, misérable et rejeté. Le seul intérêt de revenir serait certes de rester en vie, mais pour beaucoup de ces gens ça n’est pas le plus important. Donc une fois que le grand départ a eu lieu avec ce que cela implique de frais engagés, le retour est impossible… J’ai lu beaucoup de choses, d’articles, de récits de gens enfermés dans les centres de détention en Italie ou à Malte, dont le livre du journaliste italien Fabrizio Gatti, qui a fait un périple en suivant le trajet de réfugiés du Sénégal jusqu’en Italie (Bilal sur la route des clandestins – ndlr). Ce n’était pas extrêmement important de lire tout ça, mais je l’ai fait pour ne pas risquer d’introduire des détails absurdes ou incongrus…

Qu’est-ce que la littérature apporte par rapport aux reportages de presse ?

Précisément la personnification. Si la matière littéraire est assez intéressante ou prenante, ces trajectoires restent mieux en mémoire que ce qu’on peut lire dans les articles ou voir en images. Les articles peuvent dépersonnifier, on lit vite – un article, ça passe, ça reste comme anonyme. Pas la littérature.

Vos personnages sont africains. Votre père est sénégalais. Vous revendiquez-vous d’une culture africaine ?

Je m’en revendiquerais, m’en sentirais proche, si j’avais effectivement eu une culture double. Je me sentirais différente, mais aussi différente que si j’avais eu un père allemand et une mère italienne. La seule chose qui change quand on a une origine africaine, c’est qu’on est noir, c’est visible. Mais c’est tout. J’ai été élevé uniquement par ma mère, avec mon frère, en France. Pas par mon père, avec qui je n’ai jamais vécu, et que je ne suis pas allée voir en Afrique avant l’âge de 22 ans. J’ai été élevée dans un univers 100 % français. Dans ma vie, l’origine africaine n’a pas vraiment de sens – sinon qu’on le sait à cause de mon nom et de la couleur de ma peau. Bien sûr, le fait d’avoir écrit des histoires où l’Afrique est présente peut paraître contradictoire. Je suis allée deux ou trois fois en Afrique, c’est un lieu qui m’intrigue, me fascine aussi, car je sens que j’y suis radicalement étrangère. Quand j’y suis et que les gens voient mon nom et la couleur de ma peau, ils pensent que je suis des leurs. Or, par mon histoire, c’est faux. J’ai souvent rencontré des Français qui ont été élevés en Afrique et qui sont plus africains que moi. Alors qu’eux, en Afrique, dans le regard des autres, ils restent étrangers… Ironiquement, c’est en France que je peux paraître étrangère.

Le fait de vous sentir étrangère en Afrique et française en France où vous pouvez être perçue comme étrangère, est-ce que cela a apporté quelque chose à votre écriture ?

Oui, ça apporte le sentiment d’être en décalage. C’est propice à l’écriture, cette impression d’être toujours légèrement à côté. On a l’impression alors de mieux voir les choses, de les voir sous un autre angle.

Vous souvenez-vous de votre premier voyage en Afrique ?

Je ne reconnaissais rien, vraiment rien. Il n’y a strictement aucune transmission dans les gènes qui fait que quand on se retrouve dans le pays d’où vient son père, on se dise “ah, oui, bien sûr, c’est chez moi !”. C’était au contraire profondément étrange, très autre, mais autre dans le sens attirant, pas déplaisant.

Vous êtes la soeur du chercheur Pap NDiaye. Vous sentez-vous proche de ses travaux comme La Condition noire, de 2008, et de la question de la place des Noirs dans la société française ?

Je ne m’étais jamais posée cette question avant de le lire et qu’il m’en parle. Oui, je m’y intéresse de plus en plus et en même temps je me sens un peu étrangère à cette problématique car je suis dans une situation tellement originale que je ne peux absolument pas me plaindre de quoi que ce soit. Jamais je n’ai eu à faire une demande d’emploi ou une recherche d’appartement à louer seule, donc jamais je n’ai pu ressentir la moindre méfiance. Je ne me sens pas du tout visée par les problèmes que de nombreux Noirs rencontrent, même si ces problèmes sont réels. Ce que je trouve intéressant dans cette question, c’est que c’est une communauté visible qui réclame l’invisibilité. Du coup, je me suis rendu compte que beaucoup de Noirs, antillais donc français, ou étrangers, ont l’impression d’être exclus, surtout à Paris où ils sont sans cesse contrôlés. Ils sentent que dès qu’ils vont dans un endroit où il n’y a pas forcément que des Noirs on les voit comme Noirs avec tout ce que ça peut impliquer dans l’esprit de certains comme méfiance…

Vous en parlez avec votre frère ?

Oui. Lui aussi a pris conscience de tout ça récemment. Quand il avait 20 ou 30 ans – il a deux ans de plus que moi –, c’était une question qui ne lui était pas proche, exactement comme pour moi. La couleur de la peau n’importait pas, ce qui comptait c’était l’école, les diplômes, une égalité entre tous les citoyens dès lors qu’ils sont à un même niveau d’études… En fait, ça ne marche pas tout à fait comme ça. Il a fini par s’en apercevoir. Il habite depuis quelque temps porte de la Chapelle et prend tous les jours le RER gare du Nord, et même s’il est toujours absolument correct dans sa mise, avec costume, etc., il est sans arrêt contrôlé par la police, qui le tutoie d’emblée. Ce qui n’arriverait jamais avec le même genre d’homme s’il était blanc. Lui il est agrégé, peut réfléchir à ça, prendre de la distance, mais qu’est-ce que ça doit être dans la tête d’un jeune de 20 ans ? Quelle violence cela doit être, quelle haine ça doit développer… C’est très troublant.

Vous sentez-vous bien dans la France de Sarkozy ?

Je trouve cette France-là monstrueuse. Le fait que nous (avec son compagnon, l’écrivain Jean-Yves Cendrey, et leurs trois enfants – ndlr) ayons choisi de vivre à Berlin depuis deux ans est loin d’être étranger à ça. Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy, même si j’ai bien conscience que dire ça peut paraître snob. Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité… Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux. Je me souviens d’une phrase de Marguerite Duras, qui est au fond un peu bête, mais que j’aime même si je ne la reprendrais pas à mon compte, elle avait dit : “La droite, c’est la mort.” Pour moi, ces gens-là, ils représentent une forme de mort, d’abêtissement de la réflexion, un refus d’une différence possible. Et même si Angela Merkel est une femme de droite, elle n’a rien à voir avec la droite de Sarkozy : elle a une morale que la droite française n’a plus.

Vous avez publié votre premier roman à l’âge de 18 ans. En vingt-quatre ans d’écriture, qu’avez-vous appris ?

Quand on est jeune, c’est plus facile d’écrire des histoires systématiquement horribles pour dramatiser. Maintenant je me sens suffisamment mûre pour ne pas être systématiquement décourageante. C’est ce que j’ai appris en plus de vingt ans d’écriture, qui sont indissociables de vingt ans de vie. Tout naturellement, la façon dont je ressens les choses a changé. Heureusement ! Je suis contente de ne plus être jeune. Les choses me semblent moins terribles dans la manière que j’ai de les transcrire : je peux le faire de façon plus joyeuse. Avant, il n’y avait qu’une seule facette qui m’apparaissait, la terrible. Maintenant je vois qu’il y en a d’autres, et je me sens davantage capable de les décrire. Le champ s’est ouvert. D’ailleurs, ce que je montre dans le livre n’est pas forcément la façon dont je vois les choses. Je suis d’une nature plutôt optimiste… malgré les apparences (rires).

Enfant, vous avez longtemps bégayé. Est-ce qu’il y a une connexion avec l’écriture ?

Je pense qu’il y a un lien. C’est plus facile à l’écrit. En même temps, enfant, j’étais très bavarde, pas du tout renfermée. Ce qui est curieux c’est que d’une façon il y a un lien avec l’Afrique. Ce qui m’a frappée au Sénégal, c’est que plein d’hommes sont bègues… Je ne sais pas à quoi c’est dû. Du reste, je crois que mon père est plus ou moins bègue. Et chez les filles c’est rare. Peut-être le fait d’avoir vécu un an avec mon père m’a laissé ça. Quand on parle, il faut être lent, sinon la nervosité empêche de parler. Dans le récit, on a d’ailleurs l’impression d’un ralentissement comme si vous preniez plaisir à faire durer l’écriture. Mon maître en la matière est William Faulkner. Surtout dans Lumière d’août, qui est un très gros livre qu’on peut résumer en trois phrases puisqu’il s’y passe très peu de choses. On est dans l’intériorité assez brute de gens frustres dans une région écrasée de chaleur. Ou aussi Au-dessous du volcan, de Malcom Lowry, l’histoire d’un homme qu’on suit sur moins d’une journée, et sur ce temps bref on a l’idée de son existence entière.

Dans votre livre, chaque histoire est problématique. Est-ce dû à la mixité entre Africains et Français, ou tout simplement à la famille ?

Dans la vie des gens en général, ce qui pose le plus gravement problème, ce sont les gens qui nous sont le plus proches, enfants, parents, maris ou femmes. Ce sont nécessairement des histoires de famille, mais pas seulement parce que ces familles ou ces couples seraient franco-africains. Je ne fais pas d’histoires vraiment liées à la société, je n’en ai pas la puissance. J’aime l’idée de fresques, qui donne l’idée d’une société, mais malheureusement je n’ai pas ce sens de l’histoire. J’aimerais, mais ce n’est pas ma main. Après vingt ans d’écriture, on connaît ses limites. Il y a des renoncements. Souvent, un écrivain fait ce qu’il fait parce qu’il ne peut pas faire autre chose. C’est difficile d’avoir à la fois le sens de l’intime et le sens de l’histoire. Tolstoï l’avait.

Vous venez d’écrire un scénario pour le film de Claire Denis, White Material, qui se déroule en Afrique. Comment avez-vous travaillé ?

Claire ne me l’a pas demandé du fait de mes origines africaines, elle n’a pas besoin de cela et elle est bien plus africaine que je ne le serai jamais car c’est elle qui a passé sa jeunesse en Afrique et pas moi. Elle avait une idée assez précise de l’histoire (une plantation de café, une guerre civile) et je me suis donc coulée dans cette idée. Nous avons fait un voyage de repérage ensemble au Ghana, il y a trois ans. Cette rencontre avec Claire et tout ce qu’elle m’a appris de l’Afrique ont eu une importance considérable pour moi, elle m’a apporté, entre autres, ce que je n’ai pas : peut-être une culture africaine, mais surtout un mode de penser.

On a l’impression que vous menez une vie paisible, que vous vivez une situation familiale heureuse contrairement à celles que vous décrivez dans vos textes, que certaines choses que vous auriez pu voir comme difficiles dans votre vie ont glissé sur vous. Où puisez-vous la monstruosité de vos livres ?

C’est vrai que je n’ai pas du tout une vie romanesque… J’ai lu récemment le journal de Joyce Carol Oates, et elle a la vie la plus régulière, régulière, simple, normale, bourgeoise qui soit, et elle écrit des livres de monstre. Il y a cette chose qu’on appelle l’imagination, et ce n’est pas rien. Une imagination qui se construit aussi sur le réel de faits ou de rencontres, d’histoires que j’ai lues dans la presse ou qu’on m’a racontées. Le lieu où je vis m’influence aussi. Il y aura Berlin dans mon prochain livre, car c’est mon nouveau lieu géographique, donc mon nouvel univers mental. En Angleterre ou aux Etats-Unis, beaucoup d’écrivains sont issus d’origines ethniques différentes comme Zadie Smith, Monica Ali, Hari Kunzru, etc.

En France, nous n’avons pas ce type d’écrivains. Comment l’expliquez-vous ?

Je crois que c’est une question d’éducation. En général, les écrivains sont des gens qui ont fait des études, savent manier la langue et peut-être que ça n’est pas encore le cas pour nos minorités, qui se sentent peut-être exclues d’un certain savoir. Lorsqu’on voit d’où viennent les écrivains en France, pour une grande majorité d’entre eux, ils viennent de milieux bourgeois et/ou intellectuels, alors qu’aux Etats-Unis, par exemple, c’est moins le cas, Russell Banks ou Joyce Carol Oates n’ont pas été élevés au milieu de livres. Les parents d’Oates étaient fermiers, le père de Banks était plombier. Bref, il semblerait que les écrivains français viennent tous d’une bourgeoisie éclairée, cultivée, qui est un milieu assez restreint. Ce n’est pas complètement mon milieu : ma mère était prof de sciences naturelles dans un collège, ma famille n’était pas un lieu de livres. Jusqu’à l’âge de 13 ans, j’ai vécu à Fresnes et ensuite ma mère a déménagé à Bourg-la-Reine. C’était une banlieue très modeste, je vivais dans une barre HLM et les HLM dans les années 70 c’était autre chose qu’aujourd’hui. C’était plutôt pas mal, on a eu une enfance dans la rue, d’une liberté totale, sans crainte, ce que les enfants d’aujourd’hui n’ont pas. Quant à mon père, je crois que c’est un homme qui n’a jamais lu un roman de sa vie. Il a fait des études mais il venait d’un milieu misérable au Sénégal. Ma mère lit mes livres. Mon père, je n’en ai aucune idée. J’ai arrêté mes études très jeune pour écrire. Parfois, en interviews, je sens que je n’ai pas les outils pour parler de littérature, n’ayant pas fait Normale sup ou de longues études. Alors je réponds le plus simplement possible.

Trois femmes puissantes (Gallimard), 316 pages, 19 €, parution le 20 août

Voir aussi:

Le débat sur l’identité nationale au miroir de la presse étrangère
Le Monde
03.11.09

Qu’est-ce qu’être français ? C’est la question posée par le site Internet dédié au “grand débat sur l’identité nationale” voulu par le gouvernement. Un sujet qui intéresse les médias étrangers, qui n’hésitent pas à donner leur propre définition de l’identité française. Prensa latina, agence d’information latino-américaine, ébauche ainsi un portrait des Français : “Fiers de leur nationalité, ils portent aux nues les apports de leur pays à l’humanité et se disent inégalables en matière d’art culinaire, de vins, de mode et de parfums. Mais ils sont pleins de contradictions, enclins à la grève, aiment le verbe polémique. L’intégration des immigrés a radicalement changé leurs goûts ; l’insatisfaction les caractérise.”

NOSTALGIE

Le Times ironise sur la vision passéiste proposée par le gouvernement, qui veut remettre au goût du jour la “douce France”. La référence à cette chanson de Charles Trenet vient du porte-parole de l’UMP, Frédéric Lefebvre (“La défense de notre modèle culturel et de la “douce France” chantée par Charles Trenet passe par la redéfinition de notre identité nationale”). The Times constate qu’”il n’y a clairement aucune place dans cette vision du pays pour les banlieues violentes, pour les conflits raciaux et pour les manifestations virulentes devant des usines décrépies”.

Mais c’est surtout la manœuvre électoraliste du gouvernement, à quelques mois d’un scrutin régional, que retiennent les médias étrangers, notamment le Guardian et La Vanguardia. “Les élections riment, selon le sarkozisme, avec identité nationale”, souligne cette dernière. Le quotidien catalan rappelle qu’à la veille des municipales de 2008, le ministre de l’éducation avait annoncé l’introduction dans les programmes scolaires de la connaissance de l’hymne national. “Ce thème était réapparu peu avant les européennes de 2009, lorsque Nicolas Sarkozy avait envoyé sa feuille de route au ministre de l’immigration et de l’identité nationale, dans laquelle figurait clairement le lancement d’un tel débat. Cette mission se traduit dans les faits aujourd’hui, à quatre mois des régionales…”, constate le quotidien.

LES RISQUES D’UNE DÉFINITION

Plusieurs journaux dénoncent l’objectif même d’un tel questionnement sur l’identité nationale. Le Christian Science Monitor cite ainsi le chercheur Pap NDiaye, de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, qui craint une dérive “autoritariste” du débat : “Il y a tellement de façons d’être français qu’il serait triste que le gouvernement nous dicte ce qu’est être français.” Coïncidence relevée par le CSM : le jour même où était lancé le débat, la sœur de l’historien, la romancière Marie NDiaye, symbole de l’identité multiple française, obtenait le prix Goncourt, principale récompense littéraire en France. Un pied de nez aux tentatives de figer l’identité nationale dans une définition.

L’Observateur paalga (Ouagadougou) se demande s’il ne vaudrait pas mieux “laisser dormir” le débat car “il va être difficile de prouver qu’il n’y a pas de soupçon d’exclusion derrière cette [tentative de définition de la] ‘francité’”. Et le quotidien burkinabé de rappeler les dérives d’un autre débat sur l’identité nationale, en Côte d’Ivoire cette fois, où le concept d’”ivoirité” avait conduit à écarter le candidat musulman du nord du pays, Alassane Ouattara, de la présidentielle de 1995. La France “a mieux à faire que d’emprunter cette voie”, conclut L’Observateur.

Le débat dépasse en tout cas les clivages droite-gauche, note Charles Bremner, le correspondant à Paris du Times, sur son blog. Il divise particulièrement le Parti socialiste, tiraillé entre la “gauche traditionnelle”, qui invoque un argument moral et dénonce un retour au “pétainisme”, et la “gauche populiste, incarnée par Ségolène Royal, qui demande que les politiques s’adressent aux peurs publiques”. Autre élément de trouble pour la gauche française, relevé par Charles Bremner : l’initiateur de ce débat n’est autre que l’ancien socialiste Eric Besson.

Mathilde Gérard

Voir enfin:

Enquête sur l’islam radical en France
Dossier coordonné par Cyril Drouhet – Reportage Nadjet Cherigui (texte) et Axelle de Russé
Le Figaro Magazine
06/11/2009

La vision de ces silhouettes fantomatiques dans les rues dérange, surprend et effraie parfois. En France, le voile intégral est objet de polémiques. Pourtant, ces femmes ne sont que la partie la plus visible et la plus frappante de l’iceberg d’une mouvance appelée salafiste. Nous avons rencontré ces «puristes» de l’islam, pour qui les règles du quotidien ne peuvent se calquer que sur celles du prophète Mahomet. Quitte à faire fi des lois de la République…

Ce reportage est un document. Un témoignage exceptionnel. Pour la première fois, en plein débat sur l’identité française, au moment même où le port du voile divise l’ensemble de la communauté musulmane, des femmes salafistes ont accepté de s’expliquer. De se livrer comme jamais et d’ouvrir leurs portes à des journalistes. Pour aller aussi loin, pour plonger ainsi au cœur de l’islam radical de France et gagner la confiance de ces femmes qui ne sortent que très rarement de chez elles, Nadjet Cherigui et Axelle de Russé ont négocié des semaines. Pas à pas. Puis, elles se sont immergées en profondeur, enquêtant comme personne n’avait réussi à le faire avant elles, en se plongeant dans un monde, semble-t-il, irrationnel, mais totalement codifié. Si certains salafistes ont accepté de jouer le jeu de la transparence, les accueillant chez eux, d’autres, notamment à proximité des mosquées les plus dures, les ont reçues avec des injures et parfois des menaces, leur interdisant même de prendre des photos dans des rues où la liberté de mouvement se restreint lentement. Pour approfondir ce voyage en terre inconnue, Le Figaro Magazine s’est aussi adressé au journaliste et écrivain Mohamed Sifaoui, spécialiste des mouvements intégristes. L’occasion de comprendre la nature réelle du salafisme, ce mouvement en plein essor qui attire à lui chaque année toujours plus de «convertis».

Tout commence simplement par un rendez- vous à quelques kilomètres de Paris, dans une petite ville de banlieue de l’Essonne. La cité, certes, est populaire, mais proprette. Aucun pitbull ni rottweiller à l’horizon. Ceux qui «tiennent» les halls sont de gentils retraités discutant pétanque bien au chaud. Fatima * nous reçoit chez elle. La jeune femme a fait le choix du minhaj (le chemin) salafi. Elle porte le jilbab (voir encadré p. 53), mais se voile intégralement lorsqu’elle est maquillée ou pour ne pas laisser apparaître son visage en photo. Derrière la porte, point de voile ni d’austérité, mais un accueil chaleureux et le sourire d’une beauté d’ébène au corps de liane. Elégante et féminine, la jeune femme a pris le soin d’accorder la couleur de ses boucles d’oreilles au bleu de son piercing au nez. Fatima, 23 ans, mère d’un bébé de six mois, nous invite gentiment à nous déchausser avant d’entrer. L’intérieur est impeccablement tenu, la décoration, ultraminimaliste. Pas de photo ni de tableau, aucune référence à l’islam si ce n’est quelques livres religieux reliés de dorures et soigneusement rangés dans un meuble du salon. Un épais rideau beige sépare la pièce principale du reste de l’appartement. « Cela nous permet de diviser l’espace lorsque je reçois mes amies. La mixité nous est interdite. Quand mes copines viennent prendre le thé ici, je baisse les rideaux et mon mari s’éclipse toujours dans une autre pièce.»

«L’école publique est incompatible avec mes principes religieux»

Fatima, d’origine malienne, est née et a grandi en France dans une famille musulmane de huit enfants. Son cheminement vers plus de religion s’est fait naturellement, explique-t-elle. «Je suis la seule de la famille à avoir fait le choix du voile. J’ai lu le Coran, étudié la vie du Prophète et de ses femmes, qui sont pour moi des modèles à suivre. C’est ainsi qu’elles se couvraient, je fais de même. J’ai trouvé en l’islam les réponses à mes questions, le din (la religion) est simple et les interdictions sont claires. Il n’y a qu’à suivre ce que disent les textes.» Pour le reste, Fatima raconte une vie de jeune femme comme les autres. Elle surfe sur le net, apprécie le shopping et les sorties au resto avec les copines. « Mes amies sont de toutes origines et confessions. On parle de tout et n’importe quoi, même de sexe ! Tant que cela se passe entre filles, il n’y a pas de tabou », précise-t-elle. Convaincue de son choix, Fatima n’émet aucun doute. Sa voie est certaine, c’est celle des salafis et de la sunna (la tradition du Prophète). Elle n’osera exprimer qu’un regret : l’exclusion du monde du travail. Mais aussi une douleur : les regards pesants, les sarcasmes cruels et les insultes blessantes. « Je ne comprends pas un tel déferlement de haine, je ne suis en aucun cas en dehors des lois de la République, se persuade-t- elle. Chaque fois que je suis sortie en sitar (voir encadré), j’ai accepté de me dévoiler pour les contrôles. La seule chose qui ne me convienne pas, c’est le modèle de l’école publique. C’est incompatible avec nombre de mes principes religieux. Pour ma fille, j’ai déjà commencé l’école à la maison quelques heures par jour et l’apprentissage des quelques sourates de base. Plus tard, elle ira dans une école privée musulmane. » Dans la République, point de salut !

La règle est claire : on baisse les yeux quand on s’adresse à son mari

Un bruit de serrure. Sur le pas de la porte, Yvon (son époux), accompagné de Bertrand, son frère jumeau, rentrent du travail. Aujourd’hui, Yvon a consenti une entorse à l’interdiction de la mixité afin d’échanger avec nous. Son épouse accepte également, mais rappelle que si la parole est libre, les règles, elles, sont claires : on doit baisser les yeux lorsque l’on s’adresse à son mari.

Rapidement, Yvon, en tenue de boulanger (c’est son métier), se retire pour réapparaître en kamis. Ce grand gaillard athlétique porte le cheveu court, la barbe longue et fournie comme il est de rigueur chez les « salafs ». Les deux frères «Français de souche, avec quelques origines juives», tiennent- ils à préciser se sont tous deux convertis à l’islam il y a huit ans. Une enfance difficile, le chômage, l’alcoolisme des parents, et puis très vite la délinquance. Vulnérables économiquement autant que socialement et psychologiquement, les jumeaux ont trouvé refuge dans les écrits salafs. Si eux s’en défendent, nombre de nouveaux convertis peuvent être la proie de ceux qui cherchent à attirer les plus égarés. «Nous étions des cas sociaux, l’islam nous a sauvés. Aujourd’hui, je ne me dégoûte plus. Si Dieu accueille le repenti et pardonne, je peux aussi me pardonner à moi-même.»

Yvon et Fatima sont mariés depuis quatre ans, après une seule et unique rencontre bien codifiée et surveillée. La moukabala, «un genre de speed dating à la musulmane », confie Fatima en souriant. Dans le milieu, pas question de se fréquenter hors mariage. Ceux qui sont désireux de convoler en justes noces le font savoir à l’entourage. Le réseau s’active et les propositions arrivent. «Il s’agit d’être précis quant aux critères physiques, d’âge, de couleur de peau, etc., explique Fatima. Ensuite on se rencontre, toujours en présence d’un tuteur pour la femme (un père, un oncle, un frère…).»

Loin d’être un rendez-vous galant romantique, la moukabala est un moment important. Pas de place au coup de foudre ! La priorité : partager les mêmes valeurs. On parle donc éducation des futurs enfants, vie de couple, pratique de la religion. Chacun prend alors «librement» nous dit-on la décision de poursuivre ou non et peut renouveler l’expérience tant que l’âme soeur n’est pas trouvée. Beaucoup plus au sud, à quelques centaines de kilomètres, dans les rues d’un quartier populaire d’Avignon, Kenza, 29 ans, s’avance entièrement couverte de noir. Son niqab ne laisse apparaître que des yeux que l’on devine rieurs. Babouches aux pieds, la jeune femme marche d’un pas énergique. Drapée de noir, elle surprend par son enthousiasme et sa spontanéité. «Je n’ai aucun problème avec mon niqab dans la rue, s’exclame- t-elle. Moi, j’ai le voile dans la peau !» Kenza presse le pas, elle est attendue chez sa meilleure amie, Marie-France, pour une leçon culinaire autour du couscous. Marie-France est une quinqua coquette, dynamique et enjouée, mais aussi une très fervente catholique. «C’est notre amour de Dieu qui nous a réunies. La seule différence, c’est que je mange du porc contrairement à Kenza. Pour le reste nous avons les mêmes valeurs et la même façon de pratiquer : ils ont le ramadan, nous avons le carême… Quarante jours, en plus ! J’ai un bon coup de fourchette et je peux vous dire que j’en souffre !» s’exclame-t-elle avec l’accent parfumé de la Provence. Dans le salon, Sainte-Thérèse, la Vierge Marie, Jésus, les flacons d’eau bénite et autres crucifix partagent très naturellement l’espace avec le poster d’une bimbo à moitié nue. «Cela ne vous choque pas tout de même… ? se moque Marie-France. Je la trouve belle tout simplement…»

La polémique autour du voile intégral, elle la refuse et défend son amie. «Toutes nos bonnes soeurs portent le voile ! Et n’oublions pas que, jusque dans les années 60, on ne mettait pas un pied dans une église sans se couvrir !» Etrange alliance de ces deux religions que bien des points opposent.

Le temps passe. Kenza doit aller chercher ses enfants à la sortie de l’école. Puis c’est la prière en famille avec Allal, le père, sur le tapis du salon. Sereinement, Allal et Kenza racontent leur choix de vie. « Je n’ai jamais forcé ma femme à porter le voile. C’est en lisant les textes qu’elle a pris seule sa décision.» La jeune femme acquiesce : «D’ailleurs, quand on s’est connus je ne portais rien… ; ah si, une culotte ! lâche-t-elle dans un éclat de rire. En tant que musulmans, nous sommes tous salafs. Notre devoir est de suivre les pratiques du Prophète à la lettre et c’est ce que je fais.» L’heure tourne et les enfants se pressent autour de leur mère pour le jeu du soir. Près d’une heure de questions-réponses autour de l’islam, du Coran et du prophète Mahomet. « Il n’y a pas pire péché que d’obéir par obligation, explique Allal. Il est essentiel pour nous d’éduquer nos enfants à la religion et cela peut être aussi ludique, la preuve !»

Quelques semaines plus tard en banlieue parisienne, à Gennevilliers. Le ton change. C’est jour de fête pour la communauté musulmane. La sublime mosquée tant attendue est enfin inaugurée. Dans la foule, Nadia, 40 ans. Cette mère de quatre enfants ne cache pas son émotion. « Cela fait près de dix ans que l’on attendait une mosquée plutôt que ces salles de prière aussi obscures que douteuses qui sont devenus des nids à salafs. Mes enfants viendront y suivre les cours de Coran donnés par l’association El Nour (La Lumière). Les éduquer, c’est le seul moyen de les protéger de toute manipulation idéologique.» Derrière l’inquiétude de cette mère de famille, il y a la colère d’une femme blessée. Mariée pendant près de quinze ans, Nadia a vu l’homme qu’elle aimait se transformer au point de ne plus le reconnaître. «Mon mari aimait la vie et sa famille jusqu’à ce qu’il commence à fréquenter des groupes de prière suspects et des forums de discussions salafistes. Très vite, il m’a reproché de travailler et d’être en contact avec d’autres hommes à l’extérieur. J’étais devenue sheitan (le diable). Il m’a quittée pour épouser le salafisme.»

Sur ses conseils, nous nous rendons dans l’une de ces mosquées qu’elle qualifie d’obscures. Au rez-de-chaussée, l’accueil des hommes est tout juste poli. L’étage réservé aux femmes est un espace exigu. L’atmosphère âpre, presque irrespirable, n’a rien à envier à l’ambiance. Au fond de la pièce, une femme voilée de noir fait les cent pas, récitant frénétiquement des versets du Coran. Trois jeunes filles, respectivement en niqab, sitar et jilbab (voir encadré) étudient à voix haute des passages du livre saint. Elles expriment des doutes quant à notre identité : «Vous pourriez être envoyées par les renseignements généraux», explique très sérieusement Salima du haut de ses 20 ans. Avec le même sérieux et un sourire glacial, elle dit ses certitudes quant à notre destinée de mécréants ou de catholiques (peu importe). L’issue sera forcément cruelle, douloureuse et inéluctable. «Vous brûlerez en enfer… à moins de vous convertir.» La jeune fille se ferme. L’échange s’arrête net. En sortant, quelques jeunes de la cité voisine nous interpellent, nous provoquent mais se ravisent très vite lorsque l’un d’entre eux lâche : «Laisse-les tranquilles, elles sortent de la mosquée !»

Un petit peu plus loin, aux abords de cette même mosquée, un très jeune couple s’avance. Lui est français et converti. Quant à son épouse, nous ne verrons d’elle que des mains délicates et soigneusement manucurées. Les échanges sont vifs, il n’est pas question «d’avoir à se justifier», «nous ne sommes pas des animaux», «laissez-nous vivre en paix». Bien plus virulente que son mari, la jeune femme n’a de cesse de répéter «excuse-moi, chéri», chaque fois qu’elle hausse le ton (les femmes n’ont pas le droit d’élever la voix). L’homme insiste sur un point : «Je ne tiens à vous dire qu’une chose. Nous sommes dirigés dans ce pays par des gens qui travaillent pour Satan.» Là encore, impossible de poursuivre, ils se sont déjà éloignés. Quand la doctrine est extrême, le dialogue devient impossible. Dans une librairie accolée à la mosquée, Thomas, derrière son comptoir, ne lève les yeux de son Coran que pour répondre à une cliente en quête d’un jilbab à sa taille. «J’ai un gros arrivage en provenance d’Arabie saoudite prévu la semaine prochaine, il y aura plus de choix.» Tenues islamiques et onguents au parfum d’Orient côtoient nombre de livres. Beaucoup de Coran de toutes les couleurs et de toutes les tailles. Pour le reste, l’essentiel des ouvrages proposés sont signés par les références de la pensée salafiste. Dans les rayons, des jeunes hommes barbus s’installent, plus pour lire qu’acheter. Thomas, le gérant, 26 ans, est né et a grandi dans un presbytère. Elevé dans une famille aux valeurs très catholiques (son frère a fait le séminaire), il a lu la Bible, la Torah, puis le Coran. Aucun doute pour lui : la vérité ne se trouve que dans ce dernier. Un choix et une conversion qu’il a payés le prix fort. Sa famille n’accepte pas et a rompu tout lien avec lui. «Je ne suis pas en colère, mon coeur ne leur sera jamais fermé s’ils veulent m’accepter comme je suis. Mais jamais je ne renoncerai à ma foi.» Thomas s’arrête, fait évacuer le magasin et baisse les rideaux pour quelques minutes. C’est l’heure de la prière.

Après la banlieue, retour à Paris dans une mosquée du XVIIIe arrondissement. Le lieu est un fief ostensiblement salafiste. Notre seule présence et nos questions provoquent une réaction en chaîne. D’abord quelques protestations, des invectives, et très vite viennent les menaces. L’argument ? La rue appartient aux fidèles et la loi, c’est eux. Francine n’est pas musulmane. Habitante du quartier, elle ne cache pas son exaspération et son inquiétude. «Depuis trois ans, tout a basculé ici. L’atmosphère devient très pesante pour les riverains et les passants. Tous les vendredis, la rue est fermée pour permettre aux fidèles de prier jusque sur le trottoir à cause du manque de place à l’intérieur. Je n’ai rien contre l’islam et les croyants, mais là, il s’agit d’autre chose, les comportements sont excessifs. Certains vont même jusqu’à empêcher les femmes de circuler dans la rue parce qu’il y a une mosquée et que l’espace doit être réservé à la seule gent masculine.» Dehors, l’ambiance est électrique. Sortant de la salle de prière, un homme nous interpelle. Complètement exalté, il confirme. «Nous sommes de plus en plus nombreux et bientôt nous vous laverons le cerveau !»

Le salafisme en dix questions
Mohamed Sifaoui *
Le Figaro magazine
06/11/2009

Dans Paris et dans toute la France, de nombreuses échoppes communautaires fleurissent et offrent la possibilité de se fournir en vêtements islamiques autant qu’en produits de beauté orientaux et livres saints. Crédits photo : (Axelle de Russé/Le Figaro Magazine)
Au moment où l’on parle du voile intégral, du salafisme, des religions et de l’identité nationale, faut-il s’inquiéter de la présence en France d’un mouvement fondamentaliste musulman que beaucoup qualifient d’extrémiste ? Décryptage…

1. Qui sont les salafistes ?

Le salafisme puise sa racine dans le mot arabe salaf, qui veut littéralement dire « les prédécesseurs ». On parle d’essalaf essalah, ou des « pieux prédécesseurs », pour désigner les premiers compagnons du prophète Mahomet. Aujourd’hui, les salafistes les prennent pour exemple et appellent à un retour à « l’islam des origines », expurgé de la bidaa ou des « innovations blâmables » qui, de leur point de vue, pervertissent la religion. Ainsi, toutes les influences occidentales, toutes les idées humanistes et les principes philosophiques, comme la démocratie ou la laïcité, sont-ils rejetés. C’est l’école de pensée hanbalite, fondée par l’imam Ahmed ibn Hanbal (780-855) au IXe siècle, qui a forgé les racines de l’idéologie salafiste. Deux disciples de cette doctrine, l’imam ibn Taymiya (1263-1328) et Mohamed ibn Abdelwahab (1703-1792), en deviendront ensuite les deux principales références idéologiques. Abdelwahab, fondateur du dogme wahhabite et néanmoins cofondateur de la monarchie saoudienne, donnera naissance à ce « salafisme missionnaire » (sujet de notre enquête) véhiculé de nos jours : inégalité entre les hommes et les femmes ; droit pénal reposant sur les châtiments corporels ; rigorisme dans les rapports sociaux ; rejet des droits de l’homme. Dopé à coups de pétrodollars, ce salafisme s’est progressivement propagé à travers le monde.

Au XXe siècle, cette pensée salafiste se politise également en se « réformant » sous l’impulsion des Frères musulmans, une confrérie intégriste fondée en Egypte, en 1928, par Hasan al-Banna (1906-1949). Les Frères n’hésitent pas à créer des partis et à s’engager dans la vie politique et associative. Néanmoins, leurs divergences doctrinales avec les tenants du wahhabisme ne font pas d’eux pour autant des « progressistes » : eux aussi prônent l’application de la charia (la loi coranique) et l’instauration de républiques islamistes. Les Frères musulmans, qu’on affuble parfois du qualificatif de « salafistes en costard-cravate », sont représentés en France par l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Partisans d’une réislamisation « en douceur », ils sont en apparence plus « ouverts » que les « salafistes en barbe et djellaba ».

D’autres salafistes, dits djihadistes, préfèrent la confrontation. Leur doctrine est suivie aujourd’hui par une nébuleuse comme al-Qaida. Qualifiés également de takfiris (ceux qui pratiquent l’excommunication), ces adeptes de la guerre sainte ont les mêmes références idéologiques que les autres.

2. Que veulent-ils ?

Bien que minoritaires dans le monde musulman, les salafistes occupent le devant de la scène grâce à l’activisme effréné de leurs militants et autres idéologues. La pensée salafiste contrôle aujourd’hui plusieurs mosquées et une grande partie de la littérature musulmane. S’agissant de l’Occident, ils appellent aussi au communautarisme, espérant réislamiser les membres de la communauté musulmane et convertir autant que faire se peut des personnes séduites par une idéologie politico-religieuse incompatible avec les valeurs universelles. Pour autant, contrairement à certains fantasmes entretenus par des milieux d’extrême droite, l’objectif principal des salafistes n’est pas l’islamisation de l’Europe, mais la mise en place de conditions qui leur permettraient de pratiquer leur vision de l’islam comme ils l’entendent, même si celle-ci est contradictoire avec l’esprit des Lumières. De leur côté, les Frères musulmans souhaitent ériger un groupe de pression à même de peser sur les débats nationaux et internationaux, et veulent constituer une force lobbyiste susceptible de faire naître un « vote musulman ».

3. Combien sont-ils en France ?

Il est difficile de connaître avec exactitude le nombre de salafistes présents en France (et en Europe). Il serait possible néanmoins d’avoir une estimation quand on sait que seuls 10 % des 5 millions de musulmans de France sont des pratiquants réguliers qui fréquentent les 1 900 mosquées et salles de prière avec assiduité. Ayant centré leur vie autour du lieu de culte et de la pratique, ils représentent une forte minorité de ces pratiquants. Mais ils donnent l’impression d’être majoritaires grâce à leur activisme, leur excitation militante, leur présence sur le net, leur accoutrement ostensiblement prosélyte, et à travers leur engagement dans l’action sociale au sein des quartiers. Les salafistes ont ainsi montré leur poids réel lors des manifestations contre la loi interdisant les signes religieux à l’école. A analyser également, les rencontres annuelles du Bourget qu’organise l’UOIF, cette filiale française de la pensée des Frères musulmans, qui peine à rassembler plus de 20 000 personnes, même si elle prétend le contraire.

Il existerait une cinquantaine de mosquées ou de lieux de prière tenus par les partisans du wahhabisme saoudien et de la pensée salafiste prosélyte, et beaucoup plus dirigés par l’UOIF, qui ne représente cependant qu’un tiers des musulmans pratiquants dans les instances du Conseil français du culte musulman (CFCM).

Les mosquées salafistes wahhabites sont souvent implantées au cœur des cités populaires. Il en existe en région parisienne – à Sartrouville, Argenteuil ou Gennevilliers notamment -, dans la région lyonnaise, dans le Nord, ainsi qu’à Marseille ou Besançon. Mais on en trouve aussi dans Paris intra-muros, au cœur des quartiers de Belleville et de Barbès.

4. Qui finance la propagation du salafisme ?

Outre l’Etat saoudien qui, au travers de la Ligue islamique mondiale, a longtemps financé cette idéologie, de nombreux mécènes arabes du golfe Persique accordent des millions d’euros par an pour faire rayonner à travers le monde le « vrai islam », comme ils aiment qualifier le salafisme. En France, plusieurs mosquées ont été construites grâce à des fonds provenant des monarchies arabes et de la Ligue islamique mondiale : les mosquées d’Evry et de Mantes-la-Jolie, par exemple. L’Arabie saoudite propage le salafisme en formant dans ses universités de Riyad, de La Mecque et de Médine des milliers d’étudiants saoudiens ou étrangers. Ce salafisme « missionnaire » a été véhiculé aussi par les écoles coraniques pakistanaises, notamment celle de Karachi, qui enseigne la pensée dite deobandie, une version indo-pakistanaise du salafisme ayant donné naissance aux fameux talibans. Les Frères musulmans ont, quant à eux, longtemps bénéficié de l’aide des Saoudiens, qui ont permis l’ouverture en Europe du Centre islamique de Genève, fondé par Saïd Ramadan (père de Tariq Ramadan et gendre de Hasan al-Banna). Et, lorsque l’UOIF est créée, au début des années 80, par des islamistes tunisiens et par l’activiste libanais Fayçal Mawlawi, l’organisation profitera de nombreux soutiens émanant des Emirats arabes unis. Aujourd’hui, l’UOIF recevrait, selon les différentes estimations, entre 30 et 60 % de son financement de pays ou de personnalités arabes. Les associations qui sont liées à l’UOIF tirent également une partie de leur argent de la certification halal, un commerce communautaire qu’ils ne cessent de promouvoir tant il est lucratif.

5. Qui sont leurs idéologues ?

Parmi les contemporains, on peut compter des Egyptiens issus des Frères musulmans comme Sayyid Qutb (1906-1966) ou Youssouf al-Qaradawi, qui ne cesse de justifier les attentats suicides et l’instauration de la charia. Bien qu’il s’en défende, Tariq Ramadan, qui se laisse complaisamment affubler parfois du titre de théologien, est en réalité un idéologue de la pensée salafiste des Frères musulmans. Il n’hésite pas à fustiger le wahhabisme saoudien, mais cela ne fait pas de lui un progressiste ou un libéral ni un réformateur. Ses références idéologiques demeurent les fondateurs de la pensée des Frères et les théoriciens qui l’ont sophistiquée pour en faire un instrument de lutte politico-idéologique, en l’occurrence son propre grand-père Hasan al-Banna, auquel il voue une admiration sans pareille, ou encore le Pakistanais Abu al-Ala al-Mawdoudi (1903-1979). Tariq Ramadan s’est singularisé en utilisant des codes de langage et d’écriture occidentaux pour propager une pensée frériste qui a su adapter son discours aux opinions publiques européennes. Il ne propose qu’une version d’un salafisme en apparence plus « doux ».

D’autres « penseurs », des Saoudiens, ont assuré le rayonnement du salafisme wahhabite à travers le monde. C’est le cas du cheikh Ibn Baz (1909-1999), qui a toujours prêché un islam pur et dur. Salih bin Fawzan al-Fawzan, un Saoudien, est « apprécié » par les salafistes européens : il recommande à ses adeptes de ne pas «ressembler aux mécréants dans ce qui leur est spécifique». Il est de ceux qui incitent les femmes à porter le voile intégral, refusant même le voile classique qui permet de laisser le visage des femmes visible. Autre gourou très écouté par les salafistes : le cheikh Mohamed ibn Saleh al-Otheimine. Il interdit, entre autres, de «féliciter les mécréants [juifs et chrétiens notamment] durant leurs fêtes religieuses». Enfin le cheikh Nacereddine al-Albani (1914-1999), un idéologue albano-syrien, a produit une floraison de fatwas (édits religieux) tout aussi intégristes les unes que les autres et a notamment prohibé l’usage de la télévision et de la radio.

6. Quels sont leurs relais médiatiques ?

Bien que certains idéologues interdisent la télévision, d’autres appellent à ce que l’utilisation de ce média soit exclusivement réservée à la propagation de l’islam. C’est le cas par exemple de plusieurs chaînes satellitaires arabes, qui accordent une large place à ces salafiste prêchant « la bonne parole » tant en direction des sociétés musulmanes que de l’Occident. Les prêcheurs se succèdent sur des chaînes qui, du Qatar à l’Egypte en passant par les Emirats, font de la surenchère en jouant sur les notions du licite et de l’illicite très chères à Youssouf al-Qaradawi. Une fois par semaine, celui-ci anime l’émission phare « Al-Sharia oua Al-Hayat » (la charia et la vie) sur les plateaux de la chaîne al-Jezira, au cours de laquelle il traite de toutes les questions d’actualité, parfois avec une violence inouïe. Cela dit, internet est devenu le moyen principal pour véhiculer les idées salafistes, que ce soient celles des Frères musulmans ou celles des wahhabites et même celles des djihadistes. Les sites et les forums se comptent par centaines et, là aussi, tous les sujets sont abordés. Actuellement, plusieurs salafistes tentent de se mobiliser sur le net contre une éventuelle loi sur le voile intégral. Mobilisation qui voit son prolongement sur le web 2.0 et notamment sur des réseaux sociaux tels que Facebook, qui recèle des dizaines de profils se revendiquant clairement de cette idéologie. Enfin, les nombreuses librairies dites musulmanes propagent en réalité l’idéologie salafiste. C’est le cas d’al-Tawhid à Lyon, qui diffuse la littérature des frères Ramadan et celle des penseurs fréristes, ou d’autres échoppes qui proposent, quant à elles, les ouvrages des idéologues saoudiens.

7. Le salafisme est-il compatible avec la République ?

Les salafistes sont contre la mixité, ils rejettent les minorités religieuses et sexuelles, encouragent le communautarisme, ne reconnaissent pas les valeurs de fraternité en dehors de l’oumma (la nation islamique) et refusent toutes les notions de liberté qui contredisent leur vision de l’islam. Les textes salafistes montrent l’étendue qui sépare cette idéologie totalitaire des principes républicains. Ainsi, le cheikh Otheimine, par exemple, appelle-t-il les femmes musulmanes à ne quitter leur domicile qu’en cas de nécessité et qu’avec «l’autorisation du mari ou du tuteur». Il précise : «La femme est libre chez elle, elle se rend dans toutes les pièces de la maison et travaille en accomplissant les tâches ménagères.» Et d’ajouter à leur intention : «Que ces femmes craignent Allah et délaissent les propagandes occidentales corruptrices!» Un autre cheikh, Salih bin Fawzan al-Fawzan, défenseur du voile intégral, affirmait dans l’une de ses fatwas que «le visage de la femme est une awrah (partie à dissimuler) et qu’il est obligatoire de le couvrir». Pour lui, «c’est la partie la plus forte en tentation». Et il en va de même pour d’autres principes fondamentaux qui forgent l’identité républicaine et laïque de la France. Le salafisme, par exemple, n’accepte pas la liberté de conscience. S’il cherche à endoctriner et à convertir des non-musulmans, il refuse catégoriquement qu’un musulman puisse renier l’islam pour une autre religion. L’auteur d’une telle apostasie doit être, selon eux, condamné à mort. De même que la liberté d’expression et d’opinion, la critique des dogmes et des religions est prohibée.

8. Le salafisme est-il violent ?

Les multiples courants salafistes représentent différents niveaux de dangerosité. Les djihadistes ou les takfiris prônent le djihad et donc les actions terroristes. Durant ces dernières années, plusieurs d’entre eux ont été arrêtés et condamnés dans des affaires «d’associations de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste».

Le courant objet de notre enquête se veut, lui, beaucoup plus réservé sur la question de la violence. Ces fondamentalistes missionnaires préfèrent généralement raffermir leur foi et considèrent parfois qu’étant donné les divergences qui existent entre les « théologiens » au sujet du djihad, il n’est pas permis de s’engager dans cette voie. Néanmoins, ils représentent un danger pour le vivre ensemble, et leur vision de l’islam est incompatible avec les règles d’une société laïque et démocratique. En effet, tous les salafistes, y compris ceux qui prétendent le contraire, rejettent la laïcité. Il ne peut y avoir, selon leurs idéologues, de séparation entre les Eglises et l’Etat puisque, pour eux, «l’islam est un englobant qui doit régir toute la vie du musulman». Idem pour la démocratie, qu’ils considèrent comme une mécréance dans la mesure où celle-ci consacre le principe de la souveraineté du peuple alors qu’ils estiment que «la souveraineté ne doit revenir qu’à Dieu et à Dieu seul».

Les Frères musulmans prétendent officiellement accepter ces deux valeurs. Le salafisme dit réformiste qu’ils incarnent prend part, en effet, au jeu démocratique lorsqu’il s’agit d’élections. C’est le cas des Frères musulmans égyptiens ou du Hamas palestinien. Cela étant dit, ils instrumentalisent la démocratie dans l’espoir de s’approprier le pouvoir et ne la considèrent certainement pas comme un système consacrant toutes les égalités et toutes les libertés.

9. Le voile est-il une obligation de l’islam ?

Au lendemain de la révolution iranienne en 1979, le voile est devenu, dans l’imaginaire collectif, le signe de l’oppression de la femme et notamment du militantisme politique. D’un point de vue théologique, les salafistes en font une véritable obsession, bien qu’il n’existe que deux versets coraniques qui évoquent, de manière peu explicite, le voile sans en déterminer sa forme exacte : «Ô Prophète ! Dis à tes épouses, à tes filles, et aux femmes des croyants, de ramener sur elles leurs grands voiles : elles en seront plus vite reconnues et éviteront d’être offensées. Dieu est Pardonneur et Miséricordieux.» (sourate 33, verset 59) ; et «Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté, et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît et qu’elles rabattent leur voile sur leurs poitrines; et qu’elles ne montrent leurs atours qu’à leurs maris, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs maris, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs maris, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou aux femmes musulmanes, ou aux esclaves qu’elles possèdent, ou aux domestiques mâles impuissants, ou aux garçons impubères qui ignorent tout des parties cachées des femmes. Et qu’elles ne frappent pas avec leurs pieds de façon que l’on sache ce qu’elles cachent de leurs parures. Et repentez-vous tous devant Dieu, ô croyants, afin que vous récoltiez le succès.» (sourate 24, verset 31).

Pour les littéralistes, ces versets seraient « clairs » et exigeraient le port du voile voire du niqab, mais pour beaucoup de penseurs et de rationalistes musulmans, le port du voile n’est pas une obligation. Gamal al-Banna, frère du fondateur des Frères musulmans, pense, lui, que le voile n’est plus valable de nos jours étant donné que ces versets s’adressaient à des femmes qui vivaient à une période précise où, de Médine à Athènes, toutes les femmes étaient voilées. D’ailleurs, nombre de musulmanes, en Tunisie ou en Turquie, y compris de ferventes pratiquantes, ne le mettent que lors de l’accomplissement des prières ; d’autres, plus âgées, le portent par tradition ou par pudeur. Récemment, le cheikh d’al-Azhar, le grand institut de théologie du Caire, a déclaré que le port du voile intégral relevait d’une «tradition et non pas du culte». Le cheikh Khaled Bentounès, guide spirituel du soufisme maghrébin, a affirmé pour sa part qu’«on a fait du voile un instrument idéologique pour avoir un stéréotype de femme modèle», dénonçant ainsi cet uniforme de l’idéologie salafiste. En tout état de cause, le retour du voile, sous ses différents aspects, coïncide avec l’avènement du salafisme contemporain.

10. Une loi contre le voile intégral est-elle applicable?

La question est actuellement en débat. La commission d’enquête parlementaire rendra son avis en janvier 2010. Pour l’heure, de nombreuses associations et des personnalités de la société civile sont auditionnées par les députés. Il aurait sans doute été préférable de créer une véritable commission d’enquête pour mieux connaître l’idéologie salafiste et son ancrage dans la société française.

Dans le cas de la mise en place d’une loi, il faudrait réfléchir dès à présent à son application. Nous sommes là devant une situation sensiblement différente de celle qui avait prévalu durant la polémique sur le voile à l’école, puisque l’interdiction de cet autre « signe » de l’islamisme fut appliquée par les responsables des établissements scolaires. Le respect d’une mesure visant à interdire le voile intégral devra cette fois être assuré par la force publique, qui devra verbaliser ou emmener au poste les éventuelles récalcitrantes. Et il y en aura ! Il faudrait en outre avoir l’assurance que cette loi, si elle venait à être promulguée, s’appliquera également l’été, lorsque les femmes et les filles ainsi que les servantes des riches princes saoudiens ou qataris déambuleront sur les Champs-Elysées.

* Journaliste, Mohamed Sifaoui est le coauteur avec Philippe Bercovici de «Ben Laden
dévoilé, la BD-attentat contre Al-Qaïda», Editions 12 Bis. Il est aussi l’auteur de «Pourquoi l’islamisme séduit-il ?», Editions Armand Colin, à paraître le 27 janvier 2010.


Chute du mur/20e: Attention, un mur peut en cacher d’autres (What about Vietnam?)

9 novembre, 2009
Vietnamese dissidents arrestedRappelons que tous les murs ne sont pas abattus! Les Chinois, les Nord-Coréens, les Cubains, les Vietnamiens ne sont toujours pas libres de sortir comme ils l’entendent de leur paradis communiste. Ces murs-là ne sont plus en béton : le contrôle des frontières, la censure d’internet sont des alternatives plus sophistiquées que ne fut le Mur primitif de Berlin. Mais le principe est le même : l’enfermement reste indissociable de tout régime communiste, tandis qu’aucun pays capitaliste ne s’est jamais emmuré. On m’objectera les murs qui séparent Israël et la Cisjordanie et celui qui coupe le Mexique des Etats-Unis. On peut, on doit regretter leur existence mais leur fonction est sécuritaire, pas idéologique: le Mur de Berlin et ceux qui lui ressemblent encore, sont uniques et sont seuls à symboliser une idéologie. Guy Sorman
De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer s’est abattu à travers le continent. Winston Churchill (Westminster College, Fulton, Missouri, le 5 mars 1946)
Faites tomber ce mur, M. Gorbatchev! Ronald Reagan (Berlin, juin 1987)
Un président américain ratera les événements qui souligneront la fin d’un combat auquel nous avons, en tant que nation et sous des présidents des deux partis – consacré sang et argent pendant 50 années. Pour Barack Obama, 1989 est juste une autre année lointaine – et le Parti démocrate d’hommes comme Harry Truman et JFK n’a jamais été aussi lointain. Rich Lowry
La torture est maintenant une pratique répandue dans les prisons palestiniennes. Les techniques ont évolué. Les différents services de sécurité de l’Autorité palestinienne utilisent à présent des méthodes qui laissent moins de traces. Ils s’inspirent souvent des Israéliens, mais aussi des Américains, qui les entraînent en Jordanie. Shawan Jabarin (directeur de l’organisation de défense des droits de l’homme al-Haq)
Les membres du Fatah ont beaucoup appris dans les prisons israéliennes. Abou Ali (ministre de l’Intérieur de l’Autorité palestinienne)
D’ailleurs, l’immense majorité des dissidents de l’Est ne manifestaient pas pour le capitalisme. Slavoj Zizek
Pour tous ceux qui ont regardé le discours d’investiture de Barack Obama la semaine dernière depuis un pays non libre, assurément l’une des phrases les plus remarquable a été : « Eh oui, à tous les autres peuples et gouvernements qui nous regardent aujourd’hui, [...] sachez que l’Amérique est l’amie de chaque nation, de chaque homme, femme ou enfant qui cherche un avenir de paix et de dignité. Et nous sommes prêts à mener le mouvement une fois de plus. Le Vietnam serait l’endroit parfait pour commencer. Duy Hoang (membre du parti réformiste interdit Viet tan)
Le Vietnam est gouverné par une dictature corrompue et responsable de l’un des pires bilans sur les droits de l’homme dans le monde. Le pays a une population dynamique, jeune dont la vie et les aspirations sont réprimées par un appareil de sécurité et des “lois” arbitraires destinées à protéger le Parti communiste des points de vue dissidents et d’une opposition organisée. Do Hoang Diem (Viet Tan)

Attention: un mur peu en cacher d’autres!

En ce 20e anniversaire de la Chute du mur de Berlin (qui est aussi le 71e de la Nuit de cristal) et Journée mondiale de la liberté institué en novembre 2001 par George Bush (à quand, à défaut d’un nouveau Nuremberg, une Journée commémorative pour les quelque 70millions de victimes?) …

Snobés par un nouveau chef de file du Monde libre trop occupé à dénigrer son propre pays (y compris pour ses… victoires!) et courtiser les tyrans de la planète, comme en témoigne l’annonce de sa rencontre avec les dictateurs birmans en fin de semaine …

Pendant que, dans les Etats policiers du Moyen-Orient et sous couvert d’une véritable orgie de critiques contre le seul “mur israélien”, continuent plus que jamais tortures et exécutions extra-judiciaires comme purification religieuse contre les non-musulmans ou censure de toute référence au bouc émissaire sioniste jusqu’au Journal d’Anne Frank

Corruption généralisée, arrestations et détentions arbitraires (3 journalistes et 17 blogueurs), non-respect de la liberté de parole et d’expression, intimidation des militants pour la démocratie, restrictions sur l’indépendance des organisations religieuses et politiques, confiscations des biens de l’Eglise catholique, surveillance policière et harcèlement de l’église mennonite dans les zones des minorités ethniques, interdiction de créer un syndicat des travailleurs indépendant, mauvaises conditions de travail, bas salaires et traitements dégradants …

Retour sur ces autres murs qui, comme le rappelait tout récemment Guy Sorman, n’ont “plus besoin, avec les alternatives plus sophistiquées du contrôle des frontières et de la censure d’internet, d’être en béton” mais restent appuyés sur la force militaire et policière.

Et notamment, derrière les cas notoires des Chine, Corée du nord et Cuba, celui, “glissé sous le radar” après un début de libéralisation pendant que d’autres conflits occupaient les unes des médias, du Vietnam.

Que, malgré les efforts du Parti réformiste Viet Tan et après avoir payé pourtant de la vie de près de 60 000 de ses soldats, le Monde libre semble apparemment avoir décidé d’abandonner à son triste sort …

M. Obama, rendez le Vietnam libre!
Duy Hoang
Wall Street Journal
30 janvier 2009

La “douce” puissance Américaine peut inciter au changement démocratique.

Pour tous ceux qui ont regardé le discours d’investiture de Barack Obama la semaine dernière depuis un pays non libre, assurément l’une des phrases les plus remarquable a été : « Eh oui, à tous les autres peuples et gouvernements qui nous regardent aujourd’hui, [...] sachez que l’Amérique est l’amie de chaque nation, de chaque homme, femme ou enfant qui cherche un avenir de paix et de dignité. Et nous sommes prêts à mener le mouvement une fois de plus. »

Le Vietnam serait l’endroit parfait pour commencer.

D’un point de vue purement stratégique, le Vietnam se trouve en plein milieu de l’Asie du Sud-Est, à côté de la Chine et de la Thaïlande, et en parallèle avec les importantes lignes maritimes de la mer de Chine méridionale. L’Amérique ne pourrait que se réjouir de voir s’instaurer là-bas un régime pacifique et démocratique. Dans une perspective plus large, l’un des plus importants faux pas de la politique étrangère de l’Amérique au 20e siècle a été l’abandon du Vietnam au Parti communiste. Les temps ont changé, mais pas le Vietnam qui dispose pourtant d’un potentiel d’ancrage économique dynamique et libéral en Asie du Sud-Est. En utilisant la puissance douce, les États-Unis disposent des moyens diplomatiques permettant d’aider le peuple vietnamien, et les intérêts américains.

Le Vietnam est prêt pour le changement. Le Vietnam n’est pas la Malaisie ou l’Indonésie, en proie à des conflits sectaires. Il n’est pas non plus comme la Chine, malgré les ressemblances superficielles des gouvernements communistes dans des pays de culture confucéenne, gouvernements qui ont essayé d’offrir à leur peuple la croissance économique en échange d’une allégeance politique.

Alors que les dirigeants chinois aspirent au statut de grande puissance, les communistes du Vietnam maintiennent une position de subordonné avec la Chine, en s’appuyant sur le soutien politique de Pékin. En conséquence, alors que le Parti communiste chinois peut manipuler les sentiments nationalistes pour asseoir son contrôle, le Parti communiste vietnamien doit tempérer le nationalisme de peur de voir son pouvoir menacé. Hanoi est déjà confronté à une facture élevée pour ses mauvaises politiques et ses échecs de la réforme. Les compagnies multinationales ne peuvent pas ignorer l’énorme marché chinois, mais elles peuvent se permettre de faire l’impasse sur le Vietnam si l’environnement devient trop difficile ou le système politique trop répressif.

Un autre facteur décisif est la relative homogénéité des attitudes et de la diaspora vietnamienne. Estimée à 1,5 millions de personnes aux États-Unis et à trois millions dans le monde, les Vietnamiens de l’étranger sont pour la plupart des boat people qui ont fui en tant que réfugiés politiques à partir de 1975. Avec un passé commun, nombreux sont ceux qui partagent l’espoir d’un Vietnam libre et démocratique pour l’avenir. Pendant ce temps, le Vietnam possède l’une des populations les plus pro-américaines dans le monde. Au Vietnam, le régime n’apprécie pas les États-Unis, mais « la rue » aime l’Amérique. Tant que la politique américaine reste concentrée sur la mobilisation de la population vietnamienne, elle peut s’appuyer sur un énorme réservoir de bonne volonté.

Ce qui ne veut pas dire que Washington doive enfreindre la loi pour renverser le régime de Hanoi. Les changements politiques, lorsqu’ils arrivent, devront être l’œuvre du peuple vietnamien. Mais si M. Obama veut encourager l’évolution politique au Vietnam, il a des outils à sa disposition qui pourraient avoir un impact important. L’outil le plus important est tout simplement le ton que Washington donne à ses relations avec Hanoi. Les responsables américains doivent clairement faire savoir que les États-Unis travailleront avec le régime dans la mesure où c’est le gouvernement actuel, mais que l’Amérique est d’abord et avant tout un partenaire du peuple vietnamien.

Les États-Unis pourraient commencer en se prononçant contre les arrestations arbitraires, l’intimidation des militants pour la démocratie et les restrictions sur l’indépendance des organisations religieuses et politiques. Pour que les États-Unis parlent d’une seule voix, toutes les administrations impliquées au Vietnam, comme le Département d’État, du Commerce et de la Défense doivent avoir des priorités cohérentes. Une politique plus forte des droits de l’homme exige aussi que l’administration se conforme à la lettre et à l’esprit de la Loi sur la Liberté Religieuse Internationale. L’administration Bush a fait une erreur lorsqu’elle a retiré le Vietnam de la liste des pays particulièrement préoccupants pour les violations de la liberté religieuse afin de faire avancer d’autres objectifs diplomatiques.

Les États-Unis devraient s’impliquer dans toutes les facettes de la société vietnamienne. L’éducation est un domaine clé. Les programmes pour que les jeunes vietnamiens puissent étudier dans les universités américaines devraient recevoir un financement accru. Dans le même temps, les opportunités doivent être créés pour des universitaires et des experts basés aux USA d’échanger des idées avec le public, au Vietnam, par exemple par le biais de forums organisés par l’ambassade américaine à Hanoi. Les discussions politico-militaires des USA avec le gouvernement vietnamien et le Programme International d’Entrainement et de Formation Militaire du Pentagone encourageront l’Armée populaire du Vietnam, non seulement à moderniser ses capacités opérationnelles, mais aussi à modifier sa manière de penser en termes d’équilibre des relations civiles et militaires pour se concentrer sur la mission fondamentale de l’armée – qui est de défendre le pays contre des menaces extérieures.

Les États-Unis peuvent également aider pour que le peuple vietnamien ait son mot à dire sur son propre avenir en soutenant la société civile. Les programmes dirigés par le gouvernement vietnamien et d’autres canaux officiels sur la santé, l’éducation, la micro finance ne constituent pas une solution à long terme. Les États-Unis peuvent soutenir des capacités locales en explorant toutes les possibilités de coopérer directement avec le secteur privé vietnamien, avec des individus et des organisations communautaires. Les États-Unis doivent établir le dialogue avec les organisations vietnamiennes pro-démocratie ainsi qu’avec des éléments favorables aux réformes au sein du régime. Le message des États-Unis devrait être : « Il appartient au peuple vietnamien de choisir son propre gouvernement. En tant qu’ami du Vietnam, nous sommes prêts à écouter tous ceux qui ont des vues constructives. »

En effet, la politique américaine doit répondre à l’enthousiasme pour le changement sur le terrain. S’appuyant sur l’expérience de l’Europe de l’Est et d’ailleurs, les États-Unis peuvent également contribuer à rassurer ceux qui sont au pouvoir que le changement ne doit pas être destructeur ni mener au chaos.

Les principales décisions de la politique des États-Unis envers le Vietnam depuis la normalisation des relations en 1995 – comme l’accord de commerce bilatéral et les relations commerciales normales permanentes – ont souvent été justifiées par leur effet à long terme favorisant une plus grande ouverture. Mais le long terme peut se situer très loin. Le choix de la politique de l’administration Obama n’est pas de savoir si le Vietnam libre est simplement un résultat souhaitable à long terme, mais s’il devrait être un objectif réel à plus court terme. En se tenant du côté du peuple vietnamien, les États-Unis ont la possibilité de transformer le Vietnam et, en définitive, une large région de l’Asie.

M. Hoang est un des dirigeants de Viet Tan aux États-Unis, un parti politique pro-démocratie et non autorisé au Vietnam.

Voir aussi:

Témoignage de Viet Tan sur la situation des droits de l’homme devant le Parlement australien
Do Hoang Diem
Viet Tan
19/03/2009

Exposé de M. Do Hoang Diem
Président de Viet Tan

Témoignage devant la Sous-Commmission des Droits de l’Homme,
la Commission permanente mixte des Affaires étrangères, de la Défense et du Commerce,

le Parlement d’Australie

Enquête sur les Mécanismes des Droits de l’Homme en Asie-Pacifique
19 mars 2009

***

Mesdames et messieurs,

Je vous remercie d’avoir invité Viet Tan (Parti pour la Réforme du Vietnam) à témoigner lors de cette audience publique d’aujourd’hui, dans le cadre de l’enquête sur les mécanismes des droits de l’homme en Asie-Pacifique. Viet Tan est un parti défenseur de la démocratie, actif au Vietnam bien qu’il y soit officiellement interdit. Notre objectif est d’améliorer la situation actuelle des droits de l’homme et de susciter un changement politique pacifique à travers le pouvoir du peuple vietnamien. Nous croyons qu’une société libre, non seulement est le meilleur moyen d’exploiter le vaste potentiel du pays et de son peuple, mais aussi constitue les fondations des mécanismes des droits de l’homme. En outre, un Vietnam démocratique peut être un pilier de prospérité et de stabilité dans la zone Asie-Pacifique.

Situation actuelle au Vietnam

Le Vietnam est gouverné par une dictature corrompue et responsable de l’un des pires bilans sur les droits de l’homme dans le monde. Le pays a une population dynamique, jeune dont la vie et les aspirations sont réprimées par un appareil de sécurité et des « lois » arbitraires destinées à protéger le Parti communiste des points de vue dissidents et d’une opposition organisée.

Je voudrais illustrer plusieurs sujets de préoccupation

1. Arrestation et détention arbitraires

Le gouvernement utilise des décrets ambiguës et des dispositions juridiques visant à criminaliser l’expression politique et à considérer une opposition légitime et pacifique comme attentant à la sécurité nationale. Usant de lois aussi puissantes, le gouvernement vietnamien a lancé une série de répressions que Human Rights Watch a qualifié de pire en 20 ans. Plus récemment, en septembre 2008, de nombreux militants pour la démocratie (dont Nguyen Xuan Nghia, Pham Thanh Nghien, Ngo Quynh, Vu Hung, Tran Duc Thach, Nguyen Van Tuc et Pham Van Troi) ont été arrêtés pour avoir distribué des tracts en faveur de la démocratie et pour avoir diffusé des slogans critiquant le gouvernement. Ils sont toujours détenus sans aucune accusation formelle. Dans le cas de Pham Thanh Nghien, bien qu’elle soit détenue depuis déjà six mois, sa famille n’a pas encore été autorisée à lui rendre visite. Sa santé serait en train de se détériorer.

2. Liberté de parole et d’expression

La constitution du Vietnam garantit la liberté d’expression et de la presse ; pourtant le gouvernement continue d’étouffer les journalistes indépendants d’esprit et Internet. Les autorités persécutent notamment ceux qui discutent de pluralisme politique ou qui s’interrogent sur les politiques concernant des questions sensibles comme la corruption impliquant des fonctionnaires du gouvernement ou des différends frontaliers avec la Chine. Par exemple deux journalistes, Nguyen Viet Chien et Nguyen Van Hai, respectivement des quotidiens Thanh Nien et Tuoi Tre, ont été arrêtés pour avoir exposé le scandale de corruption politique portant sur plusieurs millions de dollars et impliquant le détournement de fonds, les jeux de hasard et la prostitution au ministère des Transports (PMU-18) [1]. Ces hommes ont ensuite été jugés, condamnés et accusés d’avoir « abusé des libertés démocratiques ».

De même, ces derniers mois, les autorités ont lancé une campagne pour faire taire les militants sur Internet. Un blogueur bien connu, Dieu Cay, a été arrêté après avoir critiqué la politique du gouvernement sur les litiges territoriaux avec la Chine. Il a été condamné à 30 mois de prison pour « fraude fiscale » dans un procès qui a été condamné par la communauté internationale. Sa famille et ses collègues blogueurs ont été constamment harcelés et menacés.

Le gouvernement est même allé jusqu’à promulguer un nouveau décret en décembre 2008 interdisant aux blogueurs de publier des articles susceptibles d’être considérés comme « attentant à la sécurité nationale ». Ce nouveau décret impose aux fournisseurs internationaux de services Internet de fournir aux autorités des informations sur les utilisateurs privés.

3. Liberté religieuse

Toutes les organisations et pratiques religieuses au Vietnam doivent être officiellement enregistrées et reconnues par le gouvernement. L’Église Bouddhique Unifiée du Vietnam (EBUV) est toujours hors-la-loi et son plus haut dirigeant, le Vénérable Thich Quang Do, a été soumis arbitrairement à la détention à domicile et au harcèlement depuis plus de trente ans.

L’Église catholique souffre encore de grandes restrictions. Toute nomination ou affectation de son clergé exige l’approbation du gouvernement. En septembre 2008, plusieurs grandes veillées de masse ont été effectuées par l’archevêque de Hanoï et la paroisse de Thaï Ha, avec parfois la présence de plus de 15 000 fidèles, veillées demandant la restitution des propriétés confisquées de l’Église. Huit de ces paroissiens ont été arrêtés puis condamnés.

Mais plus opprimée encore est l’Église mennonite, là où ses adeptes appartiennent principalement à des minorités ethniques vivant dans les Hauts Plateaux du centre du Vietnam. Un des dirigeants de l’Église, le pasteur Nguyen Hong Quang a été maintes fois arrêté et emprisonné pour avoir exercé sans autorisation officielle. Lui et ses collègues font actuellement l’objet d’une surveillance policière et de harcèlement.

4. Droits des travailleurs

Il n’y a pas de syndicat des travailleurs indépendant reconnu au Vietnam. Il est interdit aux travailleurs de former un tel syndicat ou d’y adhérer.

Le seul syndicat qui existe est un organe de l’État appelé Confédération Générale du Travail du Vietnam, qui répond directement au Parti communiste vietnamien. En raison de cette antinomie, les droits des travailleurs sont souvent violés et négligés. Ces dernières années, des grèves à grande échelle ont eu lieu dans tout le pays en raison de mauvaises conditions de travail, de bas salaires et de traitements dégradants. Des milliers de travailleurs ont participé à ces grèves et de nombreux chefs de file de ces grèves ont été arrêtés et emprisonnés. Selon la loi vietnamienne, les grèves sans autorisation du gouvernement sont considérées comme illicites ; par conséquent, les travailleurs eux-mêmes prennent souvent un risque important d’être persécutés par les autorités et licenciés par leur employeur. L’agitation dans le monde du travail reflète les difficultés économiques et le mécontentement social. Le contrôle étroit des travailleurs exercé par le gouvernement et les restrictions au droit de grève enfreignent gravement le Code du travail.

Recommandations

1. Dialogue sur les droits de l’homme

Le dialogue Australie-Vietnam sur les droits de l’homme peut être un mécanisme efficace pour encourager une plus grande liberté politique au Vietnam. Pour accroître son efficacité, nous suggérons un renforcement des programmes concrets. Les programmes devraient en particulier se concentrer sur la promotion de la liberté des médias, de la libre utilisation d’Internet et de la liberté d’association. Toute aide financière pour ces projets doit avoir des repères clairs ; Il faut que soient documentés clairement des objectifs précis ainsi que les progrès effectués. Les résultats doivent être communiqués à la Commission permanente mixte et être transparents de telle sorte que le public puisse les étudier.

2. Soutien parlementaire pour le changement démocratique

Alors qu’est nécessaire l’institution de mécanismes de prévention et de réparation des violations des droits de l’homme, il importe également de promouvoir la démocratie car elle contribue à garantir ces mécanismes dans le long terme. Un système autoritaire à parti unique est un terrain fertile pour les violations des droits de l’homme. Nous pensons que la solution aux droits de l’homme est une société démocratique où les citoyens ont le droit de faire des choix politiques et de tenir le gouvernement pour responsable de ses actions. Le parlement australien peut soutenir le peuple du Vietnam et d’autres peuples réprimés en critiquant les persécutions, en discutant avec la société civile et les groupes démocratiques, en continuant à pousser au changement le régime actuel.

3. Commission des droits de l’homme de l’ ASEAN [2]

Nous appuyons fermement l’initiative du Groupe de Travail pour un Mécanisme des Droits de l’Homme de l’ASEAN de former une commission intergouvernementale des droits de l’homme. Nous recommandons que tous les États membres de l’ ASEAN soient automatiquement membres de cette commission et soient ainsi tenus de respecter les normes internationales des droits de l’homme. La Commission agira comme un organe de contrôle veillant à ce que les plaintes puissent être entendues et que ses recommandations soient mises en œuvre. Nous préconisons aussi que la Commission des droits de l’ASEAN puisse recommander une Cour qui, dans certaines circonstances pourrait prendre une décision collective à valeur contraignante. Bien que l’Australie ne soit pas membre de l’ASEAN, avec sa longue histoire d’une étroite relation de travail et d’un engagement dans la région, nous pensons que l’Australie peut engager un dialogue avec l’ASEAN et le Forum Asie-Pacifique afin de faire progresser la protection des droits de l’homme dans la région.

Voir également:

Appel pour faire cesser les pratiques arbitraires au Vietnam
Appel à l’Organisation des Nations Unies et aux pays concernés pour mettre fin aux pratiques arbitraires du gouvernement du Vietnam
Viet Tan
16/10/2009

À l’attention de :

* Le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, Ban Ki-moon
* Les dirigeants des nations démocratiques
* Les organisations internationales de défense des droits de l’homme

Nous, soussignés, familles des patriotes vietnamiens suivants :

* L’écrivain Nguyen Xuan Nghia
* L’enseignant Vu Hung
* L’ingénieur Pham Van Troi
* L’étudiant Ngo Quynh
* M. Nguyen Van Tinh
* M. Nguyen Van Tuc
* M. Nguyen Kim Nhan

Nos proches ont été arrêtés en septembre 2008 simplement pour avoir parlé de la souveraineté territoriale du Vietnam, de la lutte contre la corruption, de la démocratie et des droits de l’homme. Pendant quatre jours, du 6 au 10 octobre 2009, ils ont été jugés et condamnés pour « propagande contre l’État socialiste » au sens de l’article 88 du code pénal vietnamien et condamnés à de sévères peines d’emprisonnement.

Par cette lettre, nous tenons à remercier sincèrement les pays et les organisations qui ont manifesté leurs préoccupations pour nos proches, cherché des informations sur leur situation, et envoyé des représentants pour assister et de comprendre de visu comment les tribunaux fonctionnent actuellement au Vietnam. Par cette lettre, nous dénonçons également l’arbitraire dans les mécanismes juridiques et les conditions de détention inhumaines au Vietnam.

1. La nature inhumaine de la détention et les procédures juridiques au Vietnam.

Tout au long de la période de détention provisoire de nos proches, les autorités ont créé toutes sortes de difficultés pour qu’ils ne puissent pas bénéficier de visites ni de soins. Dans le cas de l’enseignant Vu Hung, sa famille n’a été autorisée à lui rendre visite durant une année entière. Concernant M. Nguyen Van Tinh, les autorités ont interdit à sa famille de lui rendre visite, même en sachant qu’il était gravement malade.

Les autorités ont déclaré que les procès seraient ouverts au public. Cependant, aux procès de Vu Hung et Pham Van Troi à Hanoi, seuls deux membres de leurs familles respectives ont été autorisés à être présents. Lors du procès des six autres personnes à Hai Phong, chaque prévenu n’avait le droit d’avoir un seul membre de la famille dans la salle d’audience. Pourtant, les salles d’audience étaient pleines de gens dont nous croyons fermement qu’ils étaient des policiers en civil se faisant passer pour des citoyens lambda. Entre-temps, à l’extérieur du tribunal, une centaine de sympathisants et amis n’est pas seulement privée du procès, mais a également été intimidée et dispersée par les forces de la Sécurité Publique.

2. Les raisons arbitraires données par le tribunal pour condamner nos proches sont écrites nulle part dans la loi vietnamienne.

Lors des procès, le parquet a fourni les pièces à convictions suivantes :

* Des banderoles disant que Hoang Sa (Paracel) et Truong Sa (Spratly) sont des îles vietnamiennes, appelant à tous les citoyens de combattre la corruption, demandant la démocratie et des droits de l’homme pour le Vietnam.
* Les articles diffusés sur Internet critiquant la corruption et réclamant la justice pour les victimes d’agressions physiques dont la Sécurité Publique a non seulement échoué à prévenir, mais qui ont sciemment dissimulé.

Sur la base des éléments ci-dessus, nous demandons sincèrement votre soutien et vous demandons de prendre contact avec le gouvernement et les tribunaux du Vietnam afin de clarifier les questions suivantes :

* Est-ce que le patriotisme et l’affirmation de la souveraineté territoriale sont des crimes et, si oui, en vertu de quels articles de la constitution vietnamienne et du code pénal ?
* Est-ce que protester contre la corruption et parler au nom des personnes défavorisées sont des crimes et, si oui, en vertu de quels articles de la constitution vietnamienne et du code pénal ?
* Est-ce qu’utiliser Internet pour diffuser et recevoir des informations est un crime et, si oui, en vertu de quels articles de la constitution vietnamienne et du code pénal ?

En devenant volontairement membre de l’Organisation des Nations Unies et de l’Organisation Mondiale du Commerce, le Vietnam doit respecter les lois relatives aux droits de l’homme. En particulier, l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme déclare que les citoyens de tous les pays ont le « droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières » et l’article 9 de la Déclaration stipule que : « Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ou exilé ».

Nous condamnons les sentences injustes rendues par les tribunaux vietnamiens sur nos proches. Nous prions instamment le Secrétaire général de l’ONU et les chefs d’Etat d’intervenir directement auprès de Nguyen Minh Triet, Président de la République Socialiste du Vietnam, et demandons au gouvernement vietnamien de respecter les droits de l’homme, mettre fin aux pratiques judiciaires arbitraires, et de libérer immédiatement notre proches.

Nous vous remercions pour votre attention.

Signés conjointement,

1. Nguyen Thi Nga, épouse de Nguyen Xuan Nghia, Hai Phong, Viet Nam
2. Ly Thi Tuyet Mai, épouse de Vu Hung, Ha Tay, Viet Nam
3. Nguyen Thi Huyen Trang, épouse de Pham Van Troi, Ha Tay, Viet Nam
4. Ngo Quyen, frère de Ngo Quynh, Bac Giang, Viet Nam
5. Duong Thi Hai, épouse de Nguyen Van Tinh, Hai Phong, Viet Nam
6. Bui Thi Re, épouse de Nguyen Van Tuc, Thai Binh, Viet Nam
7. Ngo Thi Loc, épouse de Nguyen Kim Nhan, Bac Giang, Viet Nam

Voir par ailleurs:

Viêt-nam
RSF
le 7 février 2008

Les élections législatives de mai 2007 ont été l’occasion pour le parti unique de rappeler que l’opposition n’avait pas le droit d’exister. Dans certains quartiers d’Hô Chi Minh-Ville, le taux de participation s’est élevé à 100%, et aucun candidat indépendant n’a été élu. La presse a été contrainte de s’enthousiasmer pour ces élections jouées d’avance.

Répondant à une question d’un journaliste européen sur la situation des droits de l’homme, le président Nguyen Minh Triet a déclaré en mai : “Peut-être qu’il est difficile pour vous de comprendre l’amour que nous avons pour les gens, et l’amour que nous avons pour les droits de l’homme. Mais les gens qui violent la loi doivent être poursuivis.” Quelques semaines auparavant, le père Nguyen Van Ly, responsable de la revue dissidente Tu do Ngôn luan, et quatre de ses collaborateurs, avaient été condamnés à de lourdes peines de prison à l’issue d’un procès expéditif. Ils avaient été reconnus coupables de “propagande contre la République socialiste du Viêt-nam”.

Des procès staliniens contre les dissidents

Le procès du père Nguyen Van Ly et ses quatre coaccusés n’a duré qu’un peu plus de trois heures. Affaibli par une grève de la faim, le prêtre a refusé de se lever pour énoncer son nom devant le juge du tribunal populaire de Hué (Centre). Après avoir entendu sa condamnation à huit ans de prison, il a crié : “A bas le Parti communiste du Viêt-nam !” Condamné à six ans de prison, son collègue Nguyen Phong a déclaré face au juge : “Pour la nation vietnamienne, je continuerai à me battre pour les valeurs de liberté et de démocratie.” Nguyen Binh Thanh, condamné à cinq ans de prison, s’est défendu en affirmant qu’il n’avait fait qu’agir dans le respect des “lois internationales”. Hoang Thi Anh Dao et Le Thi Le Hang ont été condamnées à un an et demi de prison avec sursis.

Arrêté en février, le père Nguyen Van Ly est l’un des responsables du magazine clandestin Tu do Ngôn luan (Liberté d’expression), publié à Hué. En 2007, deux autres animateurs de la revue, le père Chan Tin et le père Phan Van Loi, ont été placés en résidence surveillée. Le magazine a continué à être diffusé à l’étranger et, sous le manteau, au Viêt-nam.

Le retour des “tribunaux populaires”

Les autorités ont de nouveau mobilisé les “tribunaux populaires” pour intimider les dissidents. Les habitants des quartiers sont alors invités à s’exprimer devant la cour pour dénoncer et condamner un accusé. En août, Nguyen Khac Toan, rédacteur en chef adjoint de la publication dissidente en ligne Tu Do Dân Chu (Liberté et démocratie), a été jugé devant l’un de ces tribunaux à Hanoi. Une dizaine de cadres du Parti et des policiers l’ont accusé d’avoir incité des paysans à manifester dans la capitale, avant de recommander de l’envoyer dans un camp de rééducation pour l’”écarter de la société”. Ce procès s’est fait en parallèle d’une campagne de presse contre lui, l’accusant d’être un “opportuniste politique démasqué”.

En février déjà, l’avocat de plusieurs dissidents emprisonnés, Nguyen Van Dai, avait dû affronter une “tribunal populaire” du district de Bach Khoa, accusé d’avoir “trahi son pays”. Les “juges” avaient exigé que son droit d’exercer son métier d’avocat lui soit retiré et que son cabinet soit fermé.

Les autorités sont allées bien au-delà des recommandations du peuple, puisqu’en mars, Nguyen Van Dai, également animateur du blog nguyenvandai.rsfblog.org, et une autre avocate, Le Thi Cong Nhan, ont été arrêtés à Hanoi. Leur détention ayant été critiquée à l’étranger, les forces de sécurité ont ordonné à leurs familles de ne plus s’exprimer publiquement par l’intermédiaire des médias étrangers. En mai, les deux avocats ont été condamnés respectivement à cinq et quatre ans de prison en vertu de l’article 88 du code pénal.

Les dissidents Le Nguyen Sang, médecin, Huynh Nguyen Dao, journaliste, et Nguyen Bac Truyen, tous membres du Parti populaire démocratique (interdit) ont également été condamnés à des peines de prison par un tribunal de Hô Chi Minh-ville. Ils étaient accusés d’avoir publié des documents hostiles au régime par le biais d’Internet. Tran Quoc Hien, porte-parole de l’Union des ouvriers et des paysans (United Workers-Farmers Organization, illégale), a quant à lui été arrêté en janvier pour “propagande contre le régime”. Il avait diffusé sur Internet de nombreuses informations sur la situation des travailleurs vietnamiens.

Une journaliste française détenue pour “terrorisme”

“Entre quatre murs, j’étais angoissée car je n’arrivais pas à imaginer une issue à cette situation. Il n’y a jamais eu de violence contre moi, mais j’étais interrogée tous les jours, sauf le dimanche, pendant une ou deux heures, par des policiers. Ils essayaient de me déstabiliser. C’était une forme de terreur morale”, a raconté la journaliste d’opposition Nguyen Thi Thanh Van, détenue du 17 novembre au 12 décembre à Hô Chi Minh-Ville. Munie de son passeport français, elle était entrée au Viêt-nam afin de faire la promotion de la radio Chan Troi Moi (Nouvel Horizon), proche du parti d’opposition Viet Tan, et réaliser des interviews de dissidents.

Cette affaire a illustré l’hostilité affichée des autorités vis-à-vis des radios internationales qui émettent en vietnamien. En décembre, quatre syndicalistes ont été jetés en prison pour avoir communiqué des informations à Radio Free Asia. Tandis que l’ambassade du Viêt-nam a menacé à plusieurs reprises des journalistes de Radio France Internationale, privant certains de visas.

Les journaux libéraux, notamment Tuoi Tre (La Jeunesse), ont tenté de repousser les limites de la censure officielle. Mais le gouvernement s’est appuyé sur une législation répressive pour rappeler à l’ordre les plus téméraires. Une loi adoptée en 2006 prévoit des amendes et des suspensions de licence pour les médias et les journalistes qui diffament et mettent en cause le “prestige de l’Etat”.

La presse officielle, qui compte plus d’une centaine de radios et de télévisions, autant de sites Internet et près de 600 publications, n’a pas profité en 2007 des espaces de débat ouverts en 2006 pendant la préparation du Congrès du Parti communiste. Au contraire, les médias, notamment les journaux du Parti, Nhân Dân (Le Peuple), et de la police, An Ninh Thu Do (La sécurité de la capitale), ont été mobilisés pour dénoncer les “agitateurs et les terroristes” de l’intérieur et de l’extérieur. Certains gouvernements étrangers et des organisations internationales, comme Reporters sans frontières, ont été accusés de soutenir les ennemis du régime.

Internet a fêté ses dix ans d’existence au Viêt-nam

En 2007, le pays a connu sa vague de répression la plus forte depuis 2002. En une semaine, six cyberdissidents ont été condamnés à des peines de prison allant de trois à cinq ans. Depuis qu’il est devenu le 150e membre de l’Organisation mondiale du commerce, le Viêt-nam a adopté un comportement contraire à celui qu’il avait montré à la communauté internationale avant son intégration. Il est l’un des pays les plus autoritaires de la planète et suit scrupuleusement le modèle chinois en matière d’atteinte à la liberté d’expression sur Internet. Au 1er janvier 2008, huit cyberdissidents étaient derrière les barreaux pour avoir usé de leur droit d’expression sur le Web.

En septembre, la police et le ministère de la Culture ont ordonné au site Intellasia.com de “fermer”. Animée par un Australien et spécialisée dans l’information économique, Intellasia.com diffusait des articles politiques sur le Viêt-nam.

Voir enfin:

Viêt-nam
166 sur 175 dans le dernier classement mondial

A l’exception des publications dissidentes qui circulent sous le manteau et sur le Web, il n’existe pas de médias indépendants dans le pays. La presse écrite, la télévision et les radios sont toutes contrôlées par les autorités de Hanoi. Pour autant, la presse poursuit sa modernisation et tente de repousser les limites de la censure. Une dizaine de journalistes et cyberdissidents sont actuellement emprisonnés.

En 2008, le gouvernement a donné un coup d’arrêt à l’émancipation progressive de la presse réformiste. Deux journalistes d’investigation des journaux Thanh Niên et Tuoi Tré ont été jugés pour avoir révélé une affaire de corruption retentissante. L’un d’eux a été condamné à deux ans de prison pour “abus des libertés démocratiques pour enfreindre les intérêts de l’Etat”. Il n’a été libéré début 2009 qu’en raison de fortes protestations internationales.

Ce procès s’est accompagné d’une purge au sein des médias les plus ouverts. Résultat : “Ces médias ont perdu leur ton mordant. Nous sommes revenus dix ans en arrière”, estime un journaliste vietnamien.

La concurrence s’accentue entre les principales rédactions, bien que les médias restent placés sous l’autorité de leur institution de tutelle : le Parti communiste, l’armée, l’agence de presse officielle ou les municipalités, selon le cas. Mais les journalistes, notamment ceux issus de la jeune génération, de mieux en mieux formée, s’écartent de temps en temps des directives éditoriales du parti unique. Le média le plus libre est sans conteste le site VietnamNet qui ose encore soulever des questions embarrassantes.

Les radios nationales, contrôlées par le cabinet du Premier ministre et par le comité central du Parti communiste, sont très écoutées, tout comme les programmes en vietnamien des radios internationales (BBC, RFI). Ces dernières ne peuvent malheureusement être captées qu’en ondes moyennes ou courtes, car le gouvernement refuse de leur accorder des licences en modulation de fréquence, sans aucun doute afin de limiter leur audience.

Par ailleurs, la police politique mène une lutte implacable contre les mouvements d’opposition et les publications dissidentes. Début 2009, deux journalistes et sept cyberdissidents étaient emprisonnés. Ainsi, le père Nguyen Van Ly, responsable de la revue dissidente Tu do Ngôn luan, a été condamné à huit ans de prison pour “propagande contre la République socialiste du Viêt-nam”.

La police utilise également les “tribunaux populaires” pour intimider les dissidents. Les habitants des quartiers sont alors invités à s’exprimer devant la cour pour dénoncer et condamner un accusé. Une justice d’un autre âge, qui fait fi du droit à la défense, sans parler d’équité.

Les autorités surveillent le Web, très populaire dans le pays. L’accès aux sites jugés « réactionnaires », particulièrement ceux des dissidents réfugiés à l’étranger, est bloqué. Depuis 2002, une trentaine de cyberdissidents ont été arrêtés. L’un d’entre eux a été condamné à 12 ans de prison. En janvier 2009, le gouvernement a adopté la “Circulaire n°7” qui interdit les contenus politiques sur les blogs. Et la cyberpolice est chargée de renforcer la surveillance. Le défenseur des droits de l’homme Nguyen Hoaong Hai, surnommé Dieu Cay, en fait les frais. Il a été condamné à deux ans et demi de prison, après avoir notamment créé le Free Vietnamese Journalists Club, regroupant des blogueurs indépendants.

En plus des “organes d’Etat”, notamment Le Peuple, quotidien du Parti communiste, on compte plus de 600 titres. Mais ils sont tous susceptibles d’être sanctionnés pour “violation grave de la loi sur la presse”. C’est le cas du magazine Du Lich, un organe de la direction du tourisme, suspendu pendant trois mois pour avoir publié des articles traitant des îles Paracels et Spratleys, objet d’un important contentieux territorial avec la Chine.

Répondant à une question d’un journaliste européen sur la situation des droits de l’homme, le président Nguyen Minh Triet a déclaré en mai 2008 : “Peut-être qu’il est difficile pour vous de comprendre l’amour que nous avons pour les gens, et l’amour que nous avons pour les droits de l’homme. Mais les gens qui violent la loi doivent être poursuivis.”


Chute du mur/20e: Aucun pays capitaliste ne s’est jamais emmuré (No capitalist country has ever walled its people in)

8 novembre, 2009
Michael Moore
Vous ne pouvez pas vous dire capitaliste et chrétien, parce que vous ne pouvez pas aimer votre argent et aimer votre voisin. Michael Moore
Peut-être le communisme n’a-t-il jamais existé que dans l’imagination, les désirs et l’esthétisme de ceux qui ne vivaient pas dans un régime communiste? Le communisme comme illusion lyrique, mais à l’Ouest, pas à l’Est! Guy Sorman
Le roi était nu et nous ne le savions pas.
.
En ces temps étranges où, 20 ans après la chute du communisme, l’on nous annonce tous les jours la fin d’un capitalisme supposé vivre ses derniers instants …

Et où le premier documenteur venu peut remplir les salles et rafler les récompenses dans les festivals en alignant les pires inepties sur le système dont il vit grassement depuis 20 ans …

Pendant que nos dirigeants comme nos partis politiques signent des accords avec les partis frères des dernières dictatures de la planète …

Que ferions-nous sans les piqûres de rappel régulières de nos Guy Sorman pour nous remettre en mémoire certaines évidences?

Comme le fait, en ce 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin, qu’il ait fallu si longtemps, de notre côté occidental, pour finalement comprendre que “partout où il a semé la terreur, le communisme n’a jamais été que le plus ou moins habile ou frustre maquillage d’une occupation militaire” (le tristement fameux bout du fusil de Mao).

Ou, contrairement à tous les murs de l’Histoire censés empêcher l’entrée des barbares (ou, contre la mauvaise foi de nos médias, des terroristes comme aujourd’hui la barrière de sécurité israélienne ou des immigrants illégaux entre les Etats-Unis et le Mexique ou… celle de Ceuta aux portes de notre propre Europe?), l’incroyable incongruité d’un mur censé “interdire de quitter une société présumée idéale vers un capitalisme supposé haïssable”.

Ou enfin, que “tous les murs ne sont pas abattus” et que nombre de peuples (en Chine, Corée du nord, Cuba, Vietnam) rest”ent emmurés dans leur paradis communiste”.

Bref, que “le capitalisme n’a jamais emmuré personne”.

Sauf, ajouterions-nous, quand il envoie ses dirigeants signer des accords avec les geoliers des autres peuples ou ses entreprises pour leur fournir la technologie nécessaire

Extraits:

Le communisme n’avait jamais été qu’une occupation militaire: sans fusil, pas de communisme. Nul n’accepte, sauf s’il est apparatchik, de vivre dans un régime communiste, à moins d’y être forcé. Pour preuve, la destruction du Mur fut possible seulement parce que la police de l’Est n’avait pas tiré. Elle s’abstint, non par humanisme, mais parce que Gorbatchev avait décidé que la police et l’armée ne tireraient plus sur le peuple. Ce retournement du régime avait commencé au printemps 1989, en Lettonie, quand Gorbatchev ordonna à ses troupes de ne pas combattre les indépendantistes de Riga. Gorbatchev agit-il ainsi parce que pacifiste, humaniste ou faible ? Plus probablement, il n’avait pas compris le fondement de son propre pouvoir. Contrairement à Eltsine, et contrairement aux « durs » de son Parti, Gorbatchev vivait dans l’illusion d’un communisme, humain, légitime et efficace.

(…)

Avoir attendu la destruction du Mur, pour conclure que l’idéologie communiste n’avait jamais été autre chose qu’un maquillage de l’occupation militaire, aura témoigné d’une certaine bêtise à l’Est et à l’Ouest. Cette vraie nature du communisme aurait dû s’imposer comme évidence universelle, non pas à la destruction du Mur, mais dès son édification, en août 1961. Car l’Histoire est parsemée de murs, enceintes et murailles : tous n’ont jamais eu pour objet que d’interdire aux barbares l’entrée dans la Cité. Un Mur pour empêcher d’en sortir, cela ne s’était jamais vu. Le Mur de Berlin, de surcroît, devait interdire de quitter une société présumée idéale vers un capitalisme supposé haïssable. L’objet était aussi incongru que les arguments pour le justifier : les dirigeants communistes, en 1961, avaient emprunté au vocabulaire de la prophylaxie, pour protéger la pureté communiste des « miasmes » capitalistes. Comment put-on croire à l’Ouest, après 1961, que le communisme sans l’Armée rouge fut jamais une alternative au capitalisme ?

(…)

Rappelons que tous les murs ne sont pas abattus ! Les Chinois, les Nord-Coréens, les Cubains, les Vietnamiens ne sont toujours pas libres de sortir comme ils l’entendent de leur paradis communiste. Ces murs-là ne sont plus en béton : le contrôle des frontières, la censure d’internet sont des alternatives plus sophistiquées que ne fut le Mur primitif de Berlin. Mais le principe est le même : l’enfermement reste indissociable de tout régime communiste, tandis qu’aucun pays capitaliste ne s’est jamais emmuré. On m’objectera les murs qui séparent Israël et la Cisjordanie et celui qui coupe le Mexique des Etats-Unis. On peut, on doit regretter leur existence mais leur fonction est sécuritaire, pas idéologique : le Mur de Berlin et ceux qui lui ressemblent encore, sont uniques et sont seuls à symboliser une idéologie.

Il y a vingt ans, disparaissait l’illusion communiste
Guy Sorman
Le futur c’est tout de suite
30 octobre 2009

La chute du Mur ? Mais le Mur de Berlin n’est pas « tombé » le 9 novembre 1989 : il a été détruit. Comment s’est imposée l’expression « Chute du Mur » ? Comme s’il s’était effondré de lui-même ? La destruction fut volontaire et laborieuse : les Allemands de l’Est, acteurs et non pas spectateurs de cette « Chute », ne disposaient que d’outils rudimentaires : c’est à coups de marteau qu’ils vinrent à bout de la muraille en béton. Je fus sur place, témoin que, le Mur à peine franchi, les Allemands de l’Est, libérés, se précipitèrent vers les supermarchés de l’Ouest et s’en retournaient chez eux, chargés de ce que l’on ne trouvait pas à l’Est, en particulier des couches pour bébés et des bananes. Comme l’avait écrit Bertold Brecht dans son Opéra de quatre sous « La révolution, c’est bien ; mais il faut d’abord bouffer ». La destruction du Mur ne fut donc pas instantanée, ce qu’aussi laisserait croire l’expression Chute du Mur : Berlin ne fut pas Jéricho. De même, il ne fut pas clair d’emblée que l’Allemagne de l’Est avait disparu, ni que l’Europe était réunifiée, ni l’Union soviétique effacée de la carte, ni l’idéologie communiste hors jeu. L’élimination de la dictature soviétique chemina lentement et n’aboutit que grâce au talent visionnaire de Helmut Kohl en Allemagne, de George Bush aux Etats-Unis, de Boris Eltsine en Russie : grâce à eux, qui surent s’engouffrer dans le brèche, l’Europe finit réunifiée et l’URSS disparut.

Cette Fin de l’histoire communiste n’obéissait, en 1989, à aucune nécessité. Dans le camp soviétique, en Europe de l’Est, chez certains dirigeants occidentaux comme François Mitterrand, on espéra que la destruction du Mur ouvrait la voie à un nouveau socialisme, à visage humain : le Mur en moins, le communisme ne pourrait-il devenir légitime et démocratique ? En décembre 1989, un mois après la destruction du Mur, François Mitterrand se rendit en visite officielle en Allemagne de l’Est et déclara : « Nous avons encore beaucoup à faire ensemble ». Ce n’est qu’en octobre 1990, que l’Allemagne – au regret de Mitterrand – fut réunifiée. La destruction du Mur, loin de sonner, d’emblée, la victoire du capitalisme libéral, à l’époque et à gauche, fut interprétée et espérée comme l’inauguration d’une Troisième voie, ni capitaliste, ni communiste. Rappelons que Gorbatchev se berça de ce mythe de substitution jusqu’à ce que Boris Eltsine, qui lui était un démocrate, en 1991, y mette un terme. En Pologne, les apparatchiks communistes tentèrent aussi de se reconvertir à une Troisième voie : une partie des Eglises catholiques polonaise et tchèque, protestantes en Allemagne, s’y rallièrent avant que Jean-Paul II, sans enthousiasme mais lucide, admette que l’économie de marché seule pouvait sortir l’Europe de l’Est de la pauvreté.

Deux ans de controverses intellectuelles, de manipulations diplomatiques et de reconversions hâtives furent donc nécessaires pour enfouir, sous les décombres du Mur, à la fois le communisme dur, le communisme à visage humain et l’Union soviétique. Au terme de ces deux années d’hésitation, il fut enfin admis par les peuples directement concernés et leurs dirigeants que n’avait jamais existé qu’un seul communisme, le communisme réel. Et qu’il ne pouvait pas en exister un autre qui serait idéal et distinct de son expérience historique.

La destruction du Mur et le débat qui s’en suivit révélèrent, enfin, sans conteste, par KO, la véritable nature du communisme. Non, ce n’était pas une idéologie alternative à la démocratie libérale ; ce n’était pas une autre voie vers le développement économique ; ce n’était pas une autre forme de démocratie populaire par opposition à la démocratie bourgeoise. Le communisme n’avait jamais été qu’une occupation militaire : sans fusil, pas de communisme. Nul n’accepte, sauf s’il est apparatchik, de vivre dans un régime communiste, à moins d’y être forcé. Pour preuve, la destruction du Mur fut possible seulement parce que la police de l’Est n’avait pas tiré. Elle s’abstint, non par humanisme, mais parce que Gorbatchev avait décidé que la police et l’armée ne tireraient plus sur le peuple. Ce retournement du régime avait commencé au printemps 1989, en Lettonie, quand Gorbatchev ordonna à ses troupes de ne pas combattre les indépendantistes de Riga. Gorbatchev agit-il ainsi parce que pacifiste, humaniste ou faible ? Plus probablement, il n’avait pas compris le fondement de son propre pouvoir. Contrairement à Eltsine, et contrairement aux « durs » de son Parti, Gorbatchev vivait dans l’illusion d’un communisme, humain, légitime et efficace.

Mais on rappellera à la décharge de Gorbatchev et bien d’autres que l’Histoire ne fait sens qu’après les événements. La Destruction du Mur et la chute du communisme soviétique, qui aujourd’hui ont des allures d’inéluctabilité, étaient en vérité imprévisibles, n’obéissaient pas à une nécessité historique. La preuve en est, bien sûr, que nul ne l’avait prévu et que ceux qui s’aventuraient dans la prophétie la lisaient à l’envers : le Président de l’Allemagne de l’Est, en juin 1989, avait déclaré que le Mur était là pour cent ans, immédiatement rejoint par le leader social démocrate Ouest allemand, Gerhard Schroeder. Sans doute fallait-il, pour prévoir juste, une inspiration quasi mystique chez des hommes d’Etat qui, comme Ronald Reagan à Berlin, en 1987, s’adressant à Gorbatchev, avait osé dire « Démolissez ce Mur ». Reagan avait la conviction qu’il serait entendu par la Providence sinon par le Parti communiste soviétique.

La prophétie est un genre aléatoire, mais il n’empêche que, depuis vingt ans, les faits ont donné raison à ce qui fut, à l’époque, dès la Destruction du Mur, l’hypothèse de Francis Fukuyama sur la Fin de l’Histoire. Il n’avait pas écrit qu’il n’y aurait plus d’Histoire du tout, mais que celle-ci se définirait par rapport à un unique modèle de référence : le capitalisme démocratique. Depuis vingt ans, tel est bien le cas : de bon ou de mauvais gré, en temps de croissance, comme en temps de crise, la réflexion politique, la science économique et les choix démocratiques opèrent tous, partout, à l’intérieur du paradigme unique du capitalisme démocratique. Que certains cherchent à s’en échapper et que, peut-être, certains parviendront à inventer des idéologies de substitution, est dans l’ordre des choses : Fukuyama avait envisagé que la quête d’absolu, fut-elle déraisonnable, ne céderait jamais devant le principe de réalité. En Allemagne aujourd’hui, dans le reste de l’Europe de l’Est, en Russie, une intelligentsia insatisfaite par le capitalisme libéral rumine non pas dans le regret du Mur, mais dans la quête insatiable d’une société plus parfaite, sans Mur

Le regret du Mur affecte aussi, de manière non dite, les nostalgiques d’une Europe essentiellement franco-allemande qui paraissait avant 1989, à ses dirigeants, comme une alternative à la puissance américaine, une troisième force entre l’URSS et les Etats-Unis. Mais la réunification de toute l’Europe, inéluctablement générée par la Destruction du Mur, devait aussi mettre un terme à cette Europe-là. La nouvelle Europe se révèle beaucoup plus libérale en économie et pro-américaine que ne le fut jamais le couple franco-allemand. Loin de devenir la nouvelle puissance tierce, dont rêvèrent De Gaulle et Mitterrand, l’Union européenne est devenue une vaste zone de libre échange, et une configuration culturelle à l’identité floue qui ressemble plus à ce que fut l’Empire ottoman qu’à une troisième force neutraliste. La Destruction du Mur a pu fait perdre en puissance et en cohérence à l’ancienne Europe ; mais elle aura fait progresser l’aire de la paix et de la prospérité commune. Les Européens, dans leur ensemble, y auront gagné

Avoir attendu la destruction du Mur, pour conclure que l’idéologie communiste n’avait jamais été autre chose qu’un maquillage de l’occupation militaire, aura témoigné d’une certaine bêtise à l’Est et à l’Ouest. Cette vraie nature du communisme aurait dû s’imposer comme évidence universelle, non pas à la destruction du Mur, mais dès son édification, en août 1961. Car l’Histoire est parsemée de murs, enceintes et murailles : tous n’ont jamais eu pour objet que d’interdire aux barbares l’entrée dans la Cité. Un Mur pour empêcher d’en sortir, cela ne s’était jamais vu. Le Mur de Berlin, de surcroît, devait interdire de quitter une société présumée idéale vers un capitalisme supposé haïssable. L’objet était aussi incongru que les arguments pour le justifier : les dirigeants communistes, en 1961, avaient emprunté au vocabulaire de la prophylaxie, pour protéger la pureté communiste des « miasmes » capitalistes. Comment put-on croire à l’Ouest, après 1961, que le communisme sans l’Armée rouge fut jamais une alternative au capitalisme ? Cette illusion n’avait pas confondu que la Gauche : Raymond Aron, philosophe libéral mais pessimiste par tempérament, dans les années 1960, envisageait une « convergence » entre les systèmes économiques communistes et libéraux. Il est désormais accepté de comparer l’illusion communiste à l’Ouest avec une sorte de foi religieuse qui rendait imperméable à la réalité. Certes. Mais ce serait sous estimer l’efficacité de la propagande soviétique, les complicités politiques et intellectuelles et le rôle de la corruption financière dans cet amour excessif de l’intelligentsia de gauche européenne pour l’URSS. Ce serait sous estimer, aussi, que la passion pour l’URSS fut indissociable de l’autre passion, négative celle-là, qui infecte en permanence l’intelligentsia européenne, je veux parler de l’anti-américanisme.

Peut-être le communisme n’a-t-il jamais existé que dans l’imagination, les désirs et l’esthétisme de ceux qui ne vivaient pas dans un régime communiste ? Le communisme comme illusion lyrique , mais à l’Ouest, pas à l’Est ! En 1990, lors d’une conversation avec Lech Walesa, alors leader du syndicat Solidarité à Gdansk, il m’assura n’avoir jamais rencontré un seul communiste polonais : « des opportunistes oui, des apparatchiks aussi, mais un communiste jamais ! ». L’observation ironique et profonde de Walesa valait pour l’ensemble du monde soviétique comme elle s’applique encore aux peuples emmurés de la Chine et de la Corée du Nord. Rappelons que tous les murs ne sont pas abattus ! Les Chinois, les Nord-Coréens, les Cubains, les Vietnamiens ne sont toujours pas libres de sortir comme ils l’entendent de leur paradis communiste. Ces murs-là ne sont plus en béton : le contrôle des frontières, la censure d’internet sont des alternatives plus sophistiquées que ne fut le Mur primitif de Berlin. Mais le principe est le même : l’enfermement reste indissociable de tout régime communiste, tandis qu’aucun pays capitaliste ne s’est jamais emmuré. On m’objectera les murs qui séparent Israël et la Cisjordanie et celui qui coupe le Mexique des Etats-Unis. On peut, on doit regretter leur existence mais leur fonction est sécuritaire, pas idéologique : le Mur de Berlin et ceux qui lui ressemblent encore, sont uniques et sont seuls à symboliser une idéologie. Le choix ultime pour l’humanité est donc le suivant : vivre dans « l’enfer » capitaliste mais avec le droit d’en sortir ou dans le « paradis » communiste, avec l’obligation d’y rester. Dante n’avait pas imaginé cette Comédie-là.

Voir aussi:

For those of you on the way to church this morning …
Michael Moore
The Huffington Post November 8, 2009
October 4, 2009

Friends,

I’d like to have a word with those of you who call yourselves Christians (Muslims, Jews, Buddhists, Bill Maherists, etc. can read along, too, as much of what I have to say, I’m sure, can be applied to your own spiritual/ethical values).

In my new film I speak for the first time in one of my movies about my own spiritual beliefs. I have always believed that one’s religious leanings are deeply personal and should be kept private. After all, we’ve heard enough yammerin’ in the past three decades about how one should “behave,” and I have to say I’m pretty burned out on pieties and platitudes considering we are a violent nation that invades other countries and punishes our own for having the audacity to fall on hard times.

I’m also against any proselytizing; I certainly don’t want you to join anything I belong to. Also, as a Catholic, I have much to say about the Church as an institution, but I’ll leave that for another day (or movie).

Amidst all the Wall Street bad guys and corrupt members of Congress exposed in Capitalism: A Love Story, I pose a simple question in the movie: “Is capitalism a sin?” I go on to ask, “Would Jesus be a capitalist?” Would he belong to a hedge fund? Would he sell short? Would he approve of a system that has allowed the richest 1 percent to have more financial wealth than the 95 percent under them combined?

I have come to believe that there is no getting around the fact that capitalism is opposite everything that Jesus (and Moses and Mohammed and Buddha) taught. All the great religions are clear about one thing: It is evil to take the majority of the pie and leave what’s left for everyone to fight over. Jesus said that the rich man would have a very hard time getting into heaven. He told us that we had to be our brother’s and sister’s keepers and that the riches that did exist were to be divided fairly. He said that if you failed to house the homeless and feed the hungry, you’d have a hard time finding the pin code to the pearly gates.

I guess that’s bad news for us Americans. Here’s how we define “Blessed Are the Poor”: We now have the highest unemployment rate since 1983. There’s a foreclosure filing once every 7.5 seconds. 14,000 people every day lose their health insurance.

At the same time, Wall Street bankers (“Blessed Are the Wealthy”?) are amassing more and more loot — and they do their best to pay little or no income tax (last year Goldman Sachs’ tax rate was a mere 1 percent!). Would Jesus approve of this? If not, why do we let such an evil system continue? It doesn’t seem you can call yourself a Capitalist and a Christian — because you cannot love your money and love your neighbor when you are denying your neighbor the ability to see a doctor just so you can have a better bottom line. That’s called “immoral” — and you are committing a sin when you benefit at the expense of others.

When you are in church this morning, please think about this. I am asking you to allow your “better angels” to come forward. And if you are among the millions of Americans who are struggling to make it from week to week, please know that I promise to do what I can to stop this evil — and I hope you’ll join me in not giving up until everyone has a seat at the table.

Thanks for listening. I’m off to Mass in a few hours. I’ll be sure to ask the priest if he thinks J.C. deals in derivatives or credit default swaps. I mean, after all, he must’ve been good at math. How else did he divide up two loaves of bread and five pieces of fish equally amongst 5,000 people? Either he was the first socialist or his disciples were really bad at packing lunch. Or both.

Yours,
Michael Moore


Nobel 2009: La mise en cause de George Bush ne divise plus le Comité Nobel (Nobel Committee Honors Obama, Disses Bush)

30 octobre, 2009
Just for changing the bumper stickerJe pense que nous ne pouvons pas nous soustraire à l’obligation de travailler au Conseil de sécurité des Nations unies, d’attendre que nous y obtenions la condamnation de Saddam Hussein, de le forcer, à travers les Nations unies, à se plier à des inspections illimitées et de nous assurer qu’il détruise toutes ses armes de destruction massive, ainsi que ses capacités de production d’armes nucléaires, dans l’avenir. Carter (CNN)
Il est clair que, compte tenu de la position prise par M. Carter sur cette question, cela peut aussi être pris comme une critique de la ligne adoptée par l’administration américaine actuelle vis-à-vis de l’Irak. Gunnar Berge (président du Comité Nobel, octobre 2002)
Faut-il voir dans le choix du Comité Nobel norvégien d’attribuer le prix Nobel de la paix à l’ancien président américain Jimmy Carter une critique explicite de la politique de son successeur, George W. Bush, en ces temps de préparation de guerre contre l’Irak ? La question agite le Tout Oslo après les propos controversés tenus vendredi 11 septembre par le président du Comité, Gunnar Berge. Le Monde (octobre 2002)
L’homme que le jury d’Oslo a choisi pour le Nobel de la paix 2002 incarne autant l’Amérique que George W. Bush. Il symbolise à merveille l’une des facettes de l’Amérique: l’engagement militant, la générosité, l’optimisme humaniste, l’ouverture à l’Autre – le contraire d’un hyper-patriotisme un tantinet paranoïaque, dont certains des tenants disent leur fierté de ne pas posséder de passeport et ignorent superbement une scène internationale à laquelle, jurent-ils, les Etats-Unis n’auraient pas à rendre de comptes. (…) Jimmy Carter incarne une autre Amérique que l’officielle. Et cette Amérique-là méritait le Nobel de la paix. Le Monde (éditorial, octobre 2002)

Pour ceux qui n’ont toujours compris qu’Obama était le nouveau Carter

Faut-il voir dans le choix du Comité Nobel norvégien d’attribuer le prix Nobel de la paix à l’actuel président américain une critique explicite de la politique de son prédécesseur, George W. Bush?
.
Nouvelle confirmation, à la relecture de ces articles du Monde de 2002 (dont on apprécié au passage la leçon d’antiaméricanisme à la Frédo sur “l’autre Amérique”), que l’attribution du prix à l’actuelle “incarnation même de la naïveté et de l’impuissance sur la scène internationale” est bien à nouveau le contre-prix destiné en fait à l’ancien président américain Bush qu’il avait déjà été il y a sept ans face à Carter (qui lui aussi, autre redécouverte, semblait croire à la présence d’ADM en Irak).

Sauf bien sûr que cette année la question ne semble plus agiter grand monde à Oslo ou ailleurs

La mise en cause de George Bush divise le Comité Nobel
Antoine Jacob
Le Monde
13.10.02

Faut-il voir dans le choix du Comité Nobel norvégien d’attribuer le prix Nobel de la paix à l’ancien président américain Jimmy Carter une critique explicite de la politique de son successeur, George W. Bush, en ces temps de préparation de guerre contre l’Irak ? La question agite le Tout Oslo après les propos controversés tenus vendredi 11 septembre par le président du Comité, Gunnar Berge.

Comme le veut la tradition, celui-ci a lu devant la presse les attendus motivant le choix de l’institution qu’il préside, avant de répondre aux questions des journalistes. Interrogé sur le fait de savoir si le choix de Jimmy Carter pouvait être interprété comme une critique de la politique irakienne de l’actuel président américain, l’ancien ministre et député travailliste a répondu par l’affirmative : « Il est clair que, compte tenu de la position prise par M. Carter sur cette question, cela peut aussi être pris comme une critique de la ligne adoptée par l’administration américaine actuelle vis-à-vis de l’Irak. »

Dans ses attendus, le Comité Nobel s’est bien gardé de donner une telle dimension polémique à son choix. Seul le dernier paragraphe évoque la tension à propos de l’Irak : « Dans une situation actuellement marquée par des menaces d’utilisation de la force, peut-on lire, M. Carter s’en est tenu aux principes selon lesquels les conflits doivent, autant que possible, être résolus par la médiation et la coopération internationale, fondées sur le droit international, le respect des droits de l’homme et le développement économique. »

Les propos de M. Berge ont surpris deux des quatre autres membres du Comité Nobel, avec lesquels il avait pourtant longuement discuté, ces dernières semaines, de la désignation du lauréat du prix 2002. Une critique de la politique américaine « n’était pas un thème de discussion lors des réunions du Comité, a assuré Inger Marie Ytterhorn. Nous sommes tous unis derrière l’attribution du prix et sa justification, mais M. Berge n’avait pas pour mandat d’aller plus loin que cela ». Mme Ytterhorn, qui est conseillère auprès du Parti du progrès, une formation populiste et xénophobe représentée au parlement norvégien, a été épaulée dans ses critiques par un autre membre du Comité, Hanna Kvanmo, du bord politique opposé puisqu’elle est une ancienne députée des Socialistes de gauche. M. Berge a toutefois reçu le soutien public d’un autre membre, l’évêque Gunnar Johan Staalsett, et du secrétaire du Comité Nobel.

Divergences internes

Les cinq membres de cette institution sont élus par le Parlement norvégien pour une période de six ans renouvelable. Durant leur mandat, ils sont censés mettre leurs opinions politiques de côté, ce qu’ils parviennent généralement à faire. Les divergences internes, s’il y en a, ne sont que rarement étalées en public, ce qui rend plus étonnant encore la polémique suscitée par les déclarations de M. Berge. Ce n’est toutefois pas la première fois que le Comité Nobel prend des risques dans le choix des lauréats. La décision de récompenser Yasser Arafat, Yitzhak Rabin et Shimon Pérès, en 1994, avait été considérée comme prématurée et lourde de sens politique. Un des membres du Comité avait d’ailleurs démissionné pour protester contre l’attribution du prix au dirigeant palestinien – l’un des rares autres éclats à avoir entaché le choix du Comité.

La Norvège, qui siège actuellement parmi les membres non permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, y appuie Washington et Londres à propos de l’Irak. Le ministre norvégien des affaires étrangères, le conservateur Jan Petersen, s’est dit « un peu surpris » par les propos de M. Berge. Mais la plupart des autres responsables norvégiens, ainsi que de nombreuses capitales de par le monde, de Tel Aviv à La Havane, ont choisi de ne pas évoquer la controverse, préférant se féliciter du choix de M. Carter et rappeler ses initiatives multiples en faveur de la paix.

Voir aussi:

L’attribution du prix Nobel de la paix à Jimmy Carter irrite Washington
Patrick Jarreau
Le Monde
13.10.02

Selon l’ancien président, il appartient à l’ONU de gérer la crise avec l’Irak

Commençant sa journée, comme d’habitude, à 7 heures du matin, George W. Bush a téléphoné à Jimmy Carter pour le féliciter de s’être vu attribuer le prix Nobel de la paix. « Il m’a dit que ç’aurait dû être fait depuis longtemps », a raconté M. Carter, quelques heures plus tard, sur CNN.

M. Bush a profité de l’occasion pour remercier l’ancien président démocrate du travail qu’il avait fait, avec le républicain Gerald Ford, à la tête d’une commission chargée de proposer une réforme des opérations électorales après le long contentieux de l’élection présidentielle de 2000 en Floride. M. Carter a fait observer à M. Bush que la réforme avait certes progressé au Congrès, mais qu’elle n’était toujours pas financée. « Il m’a assuré qu’il allait faire en sorte qu’elle le soit. Ce fut donc une conversation très agréable », a résumé M. Carter avec son insoupçonnable sourire.

Le ton était moins amène à la Maison Blanche. Interrogé sur les propos du président du comité Nobel, qui avait opposé les accords de Camp David entre l’Egypte et Israël, patronnés par M. Carter, à la politique de l’administration Bush au Proche-Orient, le porte-parole de la présidence, Ari Fleischer, a répété plusieurs fois : « Le président pense que c’est un grand jour pour Jimmy Carter. Il s’est concentré là-dessus. » « N’est-ce pas un grand jour pour le peuple américain ? », a lancé Helen Thomas, la très impulsive doyenne des journalistes de la Maison Blanche, qu’elle suit depuis Kennedy. « La conversation a été amicale. Elle a aussi été courte », a répondu M. Fleischer.

En dehors de l’importance qu’a pour eux la religion, tout oppose M. Bush et M. Carter. Celui-ci a déclaré que s’il avait siégé au Congrès il aurait voté contre la résolution soutenant la politique du président au sujet de l’Irak. « Je pense, a-t-il dit sur CNN, que nous ne pouvons pas nous soustraire à l’obligation de travailler au Conseil de sécurité des Nations unies, d’attendre que nous y obtenions la condamnation de Saddam Hussein, de le forcer, à travers les Nations unies, à se plier à des inspections illimitées et de nous assurer qu’il détruise toutes ses armes de destruction massive, ainsi que ses capacités de production d’armes nucléaires, dans l’avenir. »

Le voyage à la havane

Pour M. Carter, « tout cela doit être fait à travers les Nations unies et non pas, unilatéralement, par les Etats-Unis ». Il s’est félicité des choix que M. Bush a faits contre « le secrétaire à la défense et le vice-président », Donald Rumsfeld et Richard Cheney, « qui appelaient à agir unilatéralement et à contourner les Nations unies » d’emblée.

Le président a décidé d’aller devant les Nations unies, le 12 septembre, mais la résolution qu’il a obtenue du Congrès l’autorise à agir hors du cadre de l’ONU s’il le juge nécessaire.

M. Bush ne pouvait manquer de féliciter M. Carter, mais il avait certainement présente à l’esprit l’initiative récente de l’ancien président démocrate de se rendre à La Havane, en mai, pour appuyer ceux qui plaident en faveur de l’abandon de l’embargo américain sur les échanges avec Cuba. M. Bush a décidé, au contraire, de maintenir cet embargo, toute autre attitude ne pouvant que profiter, selon lui, à Fidel Castro. Le gouvernement cubain a d’ailleurs exprimé sa « grande satisfaction » de l’attribution du prix Nobel à M. Carter.

L’ancien président Bill Clinton a salué le prix Nobel de M. Carter avec une chaleur très politique. « Personne n’en est plus digne », a-t-il déclaré, voyant dans cette distinction « un hommage à l’Amérique, à la cause de la paix dans le monde et, spécialement, au président Carter pour une vie au service de l’intérêt commun ».

L’exécutif s’est gardé de polémiquer avec le comité Nobel et de répondre aux propos de M. Carter sur l’Irak, mais l’honneur fait à l’ancien président démocrate ne peut qu’irriter une administration républicaine aux yeux de laquelle il est l’incarnation même de la naïveté et de l’impuissance sur la scène internationale.

Voir enfin:

EDITORIAL

L’autre Amérique
Le Monde
13.10.02

LA LEÇON S’ADRESSE, peut-être involontairement, aux antiAméricains. Elle vise ceux d’entre eux qui « démonisent » en réduisant, en simplifiant, en gommant la pluralité et la diversité d’un pays comme les Etats-Unis. Car, en distinguant Jimmy Carter, vendredi 11 octobre, ce sont bien les Etats-Unis que le comité Nobel a décidé d’honorer. L’homme que le jury d’Oslo a choisi pour le Nobel de la paix 2002 incarne autant l’Amérique que George W. Bush. Il symbolise à merveille l’une des facettes de l’Amérique : l’engagement militant, la générosité, l’optimisme humaniste, l’ouverture à l’Autre – le contraire d’un hyper-patriotisme un tantinet paranoïaque, dont certains des tenants disent leur fierté de ne pas posséder de passeport et ignorent superbement une scène internationale à laquelle, jurent-ils, les Etats-Unis n’auraient pas à rendre de comptes.

Le jugement que l’Histoire portera sur le mandat de Jimmy Carter à la Maison Blanche (1976-1980) peut être divers. Pour certains, il est l’homme dont les hésitations ont conduit à l’humiliation de l’Amérique en Iran ; celui dont la préoccupation pour les droits de l’homme a laissé le champ libre à l’expansionnisme soviétique ; le président qui a donné du pays une image de faiblesse, qu’il reviendra au flamboyant Ronald Reagan de corriger. Pour d’autres, il restera le bâtisseur de la paix israélo-égyptienne – qui a changé la face du Proche-Orient ; celui qui, réglant l’épineuse question du canal de Panama, a contribué à des relations plus confiantes avec le sud du continent. Ce n’est pas rien ; c’est même beaucoup.

Mais son action politique ne s’est pas arrêtée à sa sortie de la Maison Blanche. L’homme ne sera pas l’un de ses ex-présidents courant le cachet sur les circuits des conférences (façon George Bush père et Bill Clinton). Il va se battre pour la paix et le développement ; il va montrer l’importance que peut prendre une ONG dans la vie publique ; il va tenter de promouvoir une éthique du règlement des conflits par la négociation. Exaspérant d’angélisme et de bonne conscience ? Peut-être. Mais l’Amérique est bien là, aussi, dans cette part de rêve d’un monde moins cruel, dans la conviction que les problèmes ont des solutions, dans l’utopie entretenue que le meilleur de l’homme peut, parfois, prendre le dessus. Jimmy Carter ou le progressisme version baptiste.

Il n’est pas indifférent que l’attribution du Nobel attire l’attention sur son opposition à la politique irakienne de George W. Bush. Mais elle manifeste aussi la pluralité d’une Amérique trop souvent caricaturée en Europe, et particulièrement en France. Parce que Jimmy Carter est très « américain », ce Nobel brouille l’image d’une Amérique en proie à une crise aiguë d’unilatéralisme belliqueux. Les Etats-Unis sont un lieu de pouvoirs – et de contre-pouvoirs ; un pays qui cultive institutionnellement la contradiction ; une nation qui hésite, débat et doute, irréductible à une administration ou à une politique.

Jimmy Carter incarne une autre Amérique que l’officielle. Et cette Amérique-là méritait le Nobel de la paix.


Documenteurs: En mettre plein les yeux, c’est le contraire exactement de donner à voir (Two truths can make a lie)

29 octobre, 2009
Apocalypse (France 2)
En mettre plein les yeux: c’est le contraire exactement de donner à voir. (…) Les documentalistes d’Apocalypse n’ont choisi que des images authentiques, mais le montage de deux authenticités qui n’ont rien à voir – par exemple tel visage et tel nom propre – n’est que pur mensonge au regard de l’histoire. Georges Didi-Huberman
Post-war filmmakers gave us the documentary, Rob Reiner gave us the mockumentary and Moore initiated a third genre, the crockumentary. Jean-Luc Godard
William Karel est aussi l’auteur d’Opération Lune (2002), faux documentaire sur la conquête spatiale, qui mêle images d’archives et faux témoignages – un « documenteur ». Il se plaît à rappeler les mots de François Truffaut, selon lequel un documentaire est mille fois plus menteur et manipulateur qu’une fiction, où les cartes sont mises sur table dès le départ. Wikipedia
En octobre 1929, alors que la croissance grise l’Amérique, Wall Street s’effondre. Avec son talent coutumier, William Karel (Le Monde selon Bush, Opération Lune) dissèque le grand krach boursier et tord le cou à quelques mythes. Un documentaire de référence sur le sujet. Télérama (“Un krach, ce Karel”)

Au lendemain d’un énième documentaire à charge de notre documenteur national Willam Karel sur sa chaine favorite (“1929“)…

Qui, sans avoir besoin de recoloriser les images d’archives choisies pour illustrer son montage de commentaires d’historiens triés sur le volet (pour leur discours critiques du capitalisme à la Howard Zinn), nous a concocté à nouveau un véritable petit joyau de propagande anti-américaine.

Remplaçant un mythe (le New Deal) par un autre (tout est venu de ou a mené à la guerre, la sortie américaine de la crise de l’effort de guerre comme l’arrivée d’Hitler au pouvoir du retrait des capitaux américains).

Avec la bonne vieille technique du montage, par un commentaire envahissant, de morceaux de réponses-monologues d’experts systématiquement coupées des questions qui les motivaient ou des éventuelles corrections ou atténuations de leurs propres auteurs comme de toute discussion entre eux …

Retour, avec le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman, sur la critique d’une autre récente série documentaire (“Apocalypse” de France 2 sur la deuxième guerre mondiale) qui a le mérite, en ces temps de MichaelMoorisation et de phototshopisation triomphantes, de rappeler quelques principes élémentaires de la présentation des images de l’histoire.

Notamment que tout traitement de l’image historique n’est nécessairement pas neutre et ce d’autant plus pour un film qui se faisait un véritable point d’honneur de cumuler au plus haut niveau des techniques actuelles montage, colorisation et sonorisation dans l’objectif naïvement explicite de bluffer et d’en mettre plein la vue aux jeunes.

Confondant ainsi “rendre visible quelque chose du réel” et “nous en mettre plein les yeux” …

Extraits:

Au même moment, le film s’autoproclame en voix de la vérité, débutant sur ces mots qui vont faire date dans l’histoire de l’immodestie : «Ceci est la véritable histoire de la Seconde Guerre mondiale”.

(…)

toute image – dès sa prise de vue – est le résultat d’une opération technique, d’une médiation, donc d’une manipulation. La question est de savoir ce qu’on veut faire de nos mains qui manipulent : étouffer les images ou bien les traiter avec tact. Il s’agit aussi d’avoir l’honnêteté minimale de reconnaître les limites de ce qu’on fait. Pourquoi prétendre restituer la «vérité en histoire» tout en reconnaissant vouloir nous «séduire» et nous «bluffer» ? Bluffer, cela veut dire impressionner – la guerre est impressionnante, de toute façon -, mais cela veut aussi dire mentir.

(…)

Coloriser, technique vieille comme le monde, n’est rien d’autre que maquiller : plaquer une certaine couleur sur un support qui en était dépourvu. C’est ajouter du visible sur du visible. C’est, donc, cacher quelque chose, comme tout produit de beauté, de la surface désormais modifiée. Ainsi rend-on invisibles les réels signes du temps sur le visage – ou les images – de l’histoire. Le mensonge ne consiste pas à avoir traité les images mais à prétendre qu’on nous offrait là un visage nu, véritable, de la guerre, quand c’est un visage maquillé, «bluffant», que l’on nous a servis.

François Montpellier, le technicien de colorisation d’Apocalypse, admet lui-même que son traitement des images consiste, je le cite, à «unifier, dans une même continuité visuelle, des documents provenant parfois de sources différentes». Mais la continuité visuelle n’est qu’un choix esthétique et narratif parfaitement arbitraire, tous les monteurs le savent bien. La véritable histoire, quant à elle, n’est faite que de discontinuités, ne serait-ce que parce qu’elle a été regardée, vécue, enregistrée selon des points différents. Apocalypse, au contraire, veut nous faire croire qu’un seul cinéaste, avec le même sens des couleurs, aurait tout vu à la fois en tous les points du globe. Pourquoi voit-on partout ce même ciel bleu pâle des cartes postales rétros ? Pourquoi l’Ange bleu devient-il tout jaune ? Pourquoi le cadavre flottant dans la mer, à Omaha Beach, se découpe-t-il sur un beau fond outremer (la mer était peut-être verte et Samuel Fuller, qui était sur place, raconte que l’eau près du rivage était toute rougie du sang des morts) ? Pourquoi coloriser Dachau et pas Auschwitz ? Pourquoi diviser Buchenwald en noir pour certains plans, en couleurs pour d’autres ? Pourquoi l’enfer atomique est-il vert et mauve comme dans un film de science-fiction ? En justifiant le renoncement à coloriser les images de la Shoah pour «ne laisser aucun doute sur leur authenticité» et pour que «personne ne puisse y trouver matière à supercherie», les auteurs d’Apocalypse admettent que tout le reste de leur film peut se voir comme une véritable matière à supercherie.

Ce qui peut être dit de la colorisation des images vaut également pour leur sonorisation et leur commentaire. Gilbert Courtois connaît la différence de bruit entre un moteur Yakovlev et un moteur Stuka, fort bien. Moyennant quoi il se targue de n’avoir donné que des sons authentiques. Quant à Daniel Costelle, il émaille également son récit de noms authentiques : August Von Kageneck, Gaston Cirech, Armand (l’Alsacien enrôlé dans les «malgré-nous»), etc. Mais les gros plans associés à ces noms forment-ils un montage authentique ? Même le chien berger qui passe dans une rue de Berlin se voit associé au nom de Blondie, le chien de Hitler. Les documentalistes d’Apocalypse n’ont choisi que des images authentiques, mais le montage de deux authenticités qui n’ont rien à voir – par exemple tel visage et tel nom propre – n’est que pur mensonge au regard de l’histoire.

La série Apocalypse n’a restauré ces images que pour leur rendre une fausse unité, un faux présent de reportage et de mondiovision. Elle a pensé que nous étions trop stupides pour accepter de voir des bribes blêmes, des lacunes, des bouts de pellicule rayés à mort. Elle s’est tout approprié et ne nous a rien restitué. Elle a voulu nous en mettre plein les yeux et, pour rendre les images bluffantes, elle les a surexposées. Façon de les rendre irregardables.

En mettre plein les yeux et rendre «Apocalypse» irregardable
Georges Didi-Huberman
philosophe et historien de l’art
Libération
21/09/2009

Les images nous rendent l’histoire visible. Elles assument un rôle crucial dans notre façon de comprendre ce qui s’est passé, ce qui se passe autour de nous. Un rôle crucial, cela veut dire : à la croisée des chemins, donc pour le meilleur ou pour le pire. C’est en cela que les images – y compris les images du passé – sont toujours des objets politiques et, même, des actes politiques : des prises de position. Tant il est vrai qu’une image ne vaut que par la position qu’elle occupe dans un montage où interviennent, bien sûr, d’autres images choisies à propos, mais aussi des mots, des pensées, des prises de position devant l’histoire.

La série télévisée Apocalypse nous rend «visibles» un certain nombre de documents relatifs à la Seconde Guerre mondiale. Nous les rend-elle regardables, «lisibles», pensables, compréhensibles pour autant ? Quelle est donc sa position ? Les réalisateurs, les producteurs et les directeurs de programme se sont contentés d’adopter une posture typique du monde commercial, l’autocélébration : projet «pharaonique», émission «miracle», «révélation» de l’histoire… On a remonté des archives visuelles en leur restituant, dit-on, «une qualité d’image tout simplement époustouflante ! De quoi convaincre tout le monde !» (dixit Daniel Costelle, l’auteur du commentaire). La chaîne de télévision, de son côté, a réussi la prouesse de transformer une «commémoration» – le soixante-dixième anniversaire du déclenchement de la guerre – en cet «événement» nommé prime time.

Mais de quel événement parlons-nous ? Et de quoi veut-on nous convaincre ? Avant tout de la puissance même dont se targue la machine télévisuelle. Les réalisateurs nous disent avoir fabriqué un objet capable de «carrément séduire un jeune public», de «bluffer» les spectateurs par leurs techniques de traitement de l’image, en sorte que, devant les archives remontées, colorisées, sonorisées, «les jeunes vont s’éclater» (redixit Daniel Costelle). Au même moment, le film s’autoproclame en voix de la vérité, débutant sur ces mots qui vont faire date dans l’histoire de l’immodestie : «Ceci est la véritable histoire de la Seconde Guerre mondiale.» On comprend qu’il n’y ait pas, au générique, un seul nom d’historien de premier plan (comme Raul Hilberg avait pu assumer son rôle de chercheur dans Shoah de Claude Lanzmann). Les historiens sont en général bien trop modestes – et respectueux – devant leur objet pour oser croire «bluffer» qui que ce soit ou prétendre «convaincre tout le monde» avec leurs hypothèses.

Les trois premières minutes d’Apocalypse forment un cocktail parfaitement stéréotypé de mort (pour «bluffer» ?), de haine (dont Mathieu Kassowitz, l’auteur du film du même nom, nous ressassera le motif à longueur d’épisodes) et de sexe (pour «s’éclater» ?) : cadavres dans la rue, sang, flammes, plus le récit du viol d’une femme allemande qui se termine par le dicton «mieux vaut avoir un Russe sur le ventre qu’un Américain au-dessus de la tête». Les trois dernières minutes, quant à elles, débitent un montage qui fera se succéder les ruines d’Hiroshima, une vision de camp, l’héroïsation des cameramen, le retour de Rose – petite fée de toute la série, comme le «petit chaperon colorisé», rouge comme il se doit, de la Liste de Schindler – et enfin un vrai baiser sur la bouche digne du meilleur cinéma américain. C’est sans doute ainsi que l’on veut «carrément séduire un jeune public». C’est ainsi que le «jeune» spectateur en aura plein les yeux.

En mettre plein les yeux : c’est le contraire exactement de donner à voir. Mais l’appareil télévisuel, nous en faisons l’expérience chaque jour, fonctionne à la surenchère et à l’autosatisfaction : nous avons réussi à placer huit cents plans par épisode, nous avons reconstitué les couleurs, nous avons ajouté les sons absents des images originales… Autant dire que les documents de l’histoire deviennent des confettis dans un montage qui veut ressembler à un feu d’artifice d’images. Les réalisateurs ont bien anticipé la possible polémique avec les puristes du document. Mais il ne s’agit pas de purisme, justement : rien n’est pur en ce domaine, et toute image – dès sa prise de vue – est le résultat d’une opération technique, d’une médiation, donc d’une manipulation. La question est de savoir ce qu’on veut faire de nos mains qui manipulent : étouffer les images ou bien les traiter avec tact. Il s’agit aussi d’avoir l’honnêteté minimale de reconnaître les limites de ce qu’on fait. Pourquoi prétendre restituer la «vérité en histoire» tout en reconnaissant vouloir nous «séduire» et nous «bluffer» ? Bluffer, cela veut dire impressionner – la guerre est impressionnante, de toute façon -, mais cela veut aussi dire mentir.

Que la colorisation d’Apocalypse ait été obtenue par des procédés nouveaux et performants n’entre pas en ligne de compte dans ce débat. Ce qui compte est l’acte, et son résultat. Coloriser, technique vieille comme le monde, n’est rien d’autre que maquiller : plaquer une certaine couleur sur un support qui en était dépourvu. C’est ajouter du visible sur du visible. C’est, donc, cacher quelque chose, comme tout produit de beauté, de la surface désormais modifiée. Ainsi rend-on invisibles les réels signes du temps sur le visage – ou les images – de l’histoire. Le mensonge ne consiste pas à avoir traité les images mais à prétendre qu’on nous offrait là un visage nu, véritable, de la guerre, quand c’est un visage maquillé, «bluffant», que l’on nous a servis.

François Montpellier, le technicien de colorisation d’Apocalypse, admet lui-même que son traitement des images consiste, je le cite, à «unifier, dans une même continuité visuelle, des documents provenant parfois de sources différentes». Mais la continuité visuelle n’est qu’un choix esthétique et narratif parfaitement arbitraire, tous les monteurs le savent bien. La véritable histoire, quant à elle, n’est faite que de discontinuités, ne serait-ce que parce qu’elle a été regardée, vécue, enregistrée selon des points différents. Apocalypse, au contraire, veut nous faire croire qu’un seul cinéaste, avec le même sens des couleurs, aurait tout vu à la fois en tous les points du globe. Pourquoi voit-on partout ce même ciel bleu pâle des cartes postales rétros ? Pourquoi l’Ange bleu devient-il tout jaune ? Pourquoi le cadavre flottant dans la mer, à Omaha Beach, se découpe-t-il sur un beau fond outremer (la mer était peut-être verte et Samuel Fuller, qui était sur place, raconte que l’eau près du rivage était toute rougie du sang des morts) ? Pourquoi coloriser Dachau et pas Auschwitz ? Pourquoi diviser Buchenwald en noir pour certains plans, en couleurs pour d’autres ? Pourquoi l’enfer atomique est-il vert et mauve comme dans un film de science-fiction ? En justifiant le renoncement à coloriser les images de la Shoah pour «ne laisser aucun doute sur leur authenticité» et pour que «personne ne puisse y trouver matière à supercherie», les auteurs d’Apocalypse admettent que tout le reste de leur film peut se voir comme une véritable matière à supercherie.

Ce qui peut être dit de la colorisation des images vaut également pour leur sonorisation et leur commentaire. Gilbert Courtois connaît la différence de bruit entre un moteur Yakovlev et un moteur Stuka, fort bien. Moyennant quoi il se targue de n’avoir donné que des sons authentiques. Quant à Daniel Costelle, il émaille également son récit de noms authentiques : August Von Kageneck, Gaston Cirech, Armand (l’Alsacien enrôlé dans les «malgré-nous»), etc. Mais les gros plans associés à ces noms forment-ils un montage authentique ? Même le chien berger qui passe dans une rue de Berlin se voit associé au nom de Blondie, le chien de Hitler. Les documentalistes d’Apocalypse n’ont choisi que des images authentiques, mais le montage de deux authenticités qui n’ont rien à voir – par exemple tel visage et tel nom propre – n’est que pur mensonge au regard de l’histoire.

Notre langue elle-même nous prévient à chaque fois de toutes ces ambiguïtés lorsqu’elle distribue des sens opposés pour des mots tels que histoire (veut-on nous rendre l’histoire visible, ou bien veut-on juste nous raconter des histoires ?), légende (veut-on nous expliquer ce qu’une image dénote, ou bien veut-on juste construire un récit légendaire ?) et, bien sûr, image (veut-on nous rendre visible quelque chose du réel, ou bien veut-on juste nous en mettre plein les yeux ?). Les images d’Apocalypse ne constituent en rien notre patrimoine historique. Elles forment juste un montage et un traitement contestables de ce patrimoine. En ce sens, elles ne nous appartiennent pas. Elles n’appartiennent qu’au monde de la télévision qui les commercialise habilement.

La série Apocalypse n’a restauré ces images que pour leur rendre une fausse unité, un faux présent de reportage et de mondiovision. Elle a pensé que nous étions trop stupides pour accepter de voir des bribes blêmes, des lacunes, des bouts de pellicule rayés à mort. Elle s’est tout approprié et ne nous a rien restitué. Elle a voulu nous en mettre plein les yeux et, pour rendre les images bluffantes, elle les a surexposées. Façon de les rendre irregardables.

Dernier ouvrage paru : «Quand les images prennent position», aux éditions de Minuit, 2009.

Voir aussi:

Entretien avec William Karel
Arte

William Karel (CIA, guerres secrètes, Les hommes de la Maison-Blanche) dissèque la grande crise de 1929, quatre-vingts ans après. De Roosevelt à Kennedy père, il terrasse quelques mythes au passage et tend un reflet troublant à notre époque. Entretien.
zoom

Qu’avez-vous découvert en préparant ce film ?

William Karel : Tout, ou presque. J’ai appris que le New Deal de Roosevelt n’a été qu’un mythe, destiné à empêcher une révolte de devenir une révolution: seuls l’effort de guerre et la relance de l’industrie militaire ont permis au pays de sortir de la crise. Que la Seconde Guerre mondiale s’enracine dans ce krach, car le rapatriement des capitaux américains placés en Allemagne a mené Hitler au pouvoir. Qu’en Amérique même, l’antisémitisme et le racisme ont connu des poussées sans précédent – Joseph Kennedy, père du futur président, trafiquant d’alcool et antisémite virulent, fut l’un des responsables de l’effondrement de Wall Street. Mais pour avoir financé la campagne du parti démocrate, il sera nommé contrôleur de la Bourse, puis ambassadeur… Ce n’est pas un film d’économie, mais « d’histoires », grâce notamment à Howard Zinn, auteur d’Une histoire populaire des États-Unis, mais aussi témoin direct. À 10 ans, il a vu sa mère mendier pour le nourrir. C’est lui qui se montre le plus critique envers Roosevelt.

D’où viennent ces images très marquantes, films et photos ?

Des agences spécialisées (British Pathé, Gaumont, Getty Images, le Nara, les archives nationales américaines), qui m’avaient envoyé par erreur, pour les besoins d’un autre film*, plusieurs heures de documents sur la Grande Dépression, tous magnifiques, et souvent inédits – dont les premières actualités sonores, puisqu’en octobre 1929, le cinéma venait d’apprendre à parler. Le projet est parti de là. Puis nous avons eu accès aux photos exceptionnelles de Dorothea Lange et de Walker Evans, qui ont largement amplifié dans l’opinion l’impact du New Deal. Malheureusement, la misère est toujours photogénique. Pour la photographie, les actualités, le cinéma, la littérature, ça a été une période d’une richesse inouïe.

Peut-on décrypter 2009 dans le miroir de 1929 ?

Chaque mot de ce film nous ramène à aujourd’hui. Le système qui a entraîné le krach et la Dépression, il y a quatre-vingts ans, est toujours debout, toujours le même. Les deux événements n’en sont pas pour autant similaires, ne serait-ce que par l’ampleur de la crise de 1929. Après le krach, plus de cinq mille banques ont fermé en trois jours, la production industrielle a chuté de 50 %, et la population américaine comptait 25 % de chômeurs… Autre différence fondamentale : à l’époque, les hommes politiques, qui ignoraient tout de l’économie, n’avaient aucune idée des mesures à prendre.

ARTE Magazine n° 44 – Semaine du 24 au 30 octobre 2009
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* « Meurtres à l’Empire State building», qui sera diffusé par ARTE le 24 décembre 2009.


Guantanamo: Vous avez dit goulag? (Anyone for vastly more draconian conditions than Gitmo?)

28 octobre, 2009
Gitmo Breakfast Club Sinn Fein ne voulait pas que la grève de la faim s’arrête. C’est terrible. On est bien obligés de se demander pourquoi toutes ces personnes sont mortes après Bobby Sands. (…) Je ne pense pas que cela aura un effet sur la jeune génération parce que les grèves de la faim sont portées aux nues comme élément fondateur du mythe de Sinn Fein et des choses merveilleuses qu’ils ont faites. Brid Rogers (ancienne ministre de l’Agriculture irlandaise, 22.10.09)
Devenu un goulag moderne, Guantánamo confirme l’idée qu’une personne peut être détenue sans bénéficier d’aucune voie de recours. Rapport Amnesty international (mai 2005)
Ce n’est pas tous les jours qu’une belle âme est à la tête de la première puissance militaire mondiale. François Miclo
Il sera difficile de fermer le centre de détention le 22 janvier 2010. Robert Gates (ministre de la Défense, le 27 septembre)
Le gouvernement ne fait pas une fixation en ce qui concerne la date de l’échéance. Robert Gibbs (porte-parole de la Maison-Blanche, le 28 septembre)
Il va être difficile de respecter la date butoir. Eric Holder (ministre de la Justice, le 6 octobre)
Guantanamo présente aujourd’hui les standards les plus élevés en matière de sécurité et d’humanité des conditions de détention des terroristes. A moins que le gouvernement n’ait l’intention de dépenser des millions de dollars pour améliorer les conditions de détention dans les établissements de sécurité maximale, transférer les détenus de Guantanamo aux Etats-Unis signifiera automatiquement des conditions moins humaines pour les détenus et une sécurité amoindrie pour les Américains. Kirk S. Lippold (ancien commandant du destroyer USS Cole, militant d’un groupe de défense des droits des familles de militaires)

A l’heure où, contre la légende dorée de nos belles âmes, se confirme pour la énième fois que l’IRA avait bien, pour susciter l’indignation du monde contre l’épouvantail du moment Mme Thatcher il y a près de 30 ans, délibérément sacrifié ses grévistes de la faim de la prison de Maze

Et au moment où, devant la mauvaise volonté tant du Congrès et du peuple américain que de ses alliés européens, une Administration Obama de plus en plus embarrassée commence à discrètement préparer son public pour une énième promesse non tenue, à savoir (sans parler de Bagram et des éliminations ciblées: plus en 9 mois que Bush en 3 ans!) celle de la fermeture de Guantanamo avant janvier 2010 …

Voici qu’on apprend que, contrairement à ce que nous rabâchent les mêmes belles âmes depuis huit ans, le président Bush avait non seulement parlé de fermer Guantanamo 18 fois mais libéré plus de ses prisonniers pendant les derniers mois de son mandat que son successeur en une année …

Et que, si d’aventure ils y étaient transférés, la prétendue barbarie du goulag tropical de Guantanamo ne serait rien, … face aux terriblement plus draconiennes conditions des prisons fédérales à sécurité maximale qui les attendent (isolement strict jusqu’à 23h par jour)!

Des conditions de détention plus dures
Peter Finn
The Washington Post
22.10.2009

traduit par Courrier international

Dans le centre de détention de Guantanamo, celui qui se présente comme le cerveau des attentats du 11 septembre 2001, Khaled Cheikh Mohammed, peut rester assis jusqu’à quatre heures par jour au soleil des Caraïbes et bavarder à travers un grillage avec le détenu occupant la cour de promenade voisine. Il peut également profiter de ces quatre heures pour regarder un film, lire des journaux et des livres ou encore jouer à des jeux électroniques. Comme les autres détenus, il a également à sa disposition des tapis de course et des vélos d’appartement.

Selon un rapport du Pentagone sur les conditions de vie au Camp 7, qui abrite 16 détenus de haute valeur, ces activités rompent le rythme d’une existence par ailleurs monotone. Pourtant, ces prisonniers pourraient bientôt ne plus bénéficier de ces avantages. Le ministère de la Justice a en effet laissé entendre que plusieurs des accusés dans le dossier des attentats du 11 septembre, ainsi qu’un certain nombre d’autres suspects, pourraient être transférés dans des établissements pénitentiaires fédéraux aux Etats-Unis. Pendant que législateurs et associations se querellent sur l’opportunité d’un tel transfèrement, personne n’accorde d’attention aux conditions d’incarcération auxquelles Mohammed et les autres détenus seront confrontés une fois aux Etats-Unis. Or ces conditions seront beaucoup plus draconiennes que celles de Guantanamo.

D’après ce que l’on sait des restrictions imposées dans les prisons fédérales à sécurité maximale, Mohammed et les autres suspects y seraient soumis à un strict régime d’isolement. S’ils se retrouvaient, par exemple, à la prison fédérale de Florence, dans le Colorado, ils seraient enfermés vingt-trois heures par jour dans des cellules dotées pour tout mobilier d’un lit en béton. En cas de bonne conduite, on ne les autoriserait à se dégourdir les jambes qu’une heure par jour dans une cour minuscule. Ils n’auraient pas ou peu de contacts humains en dehors du personnel pénitentiaire. Et le Comité international de la Croix-Rouge, seul organisme disposant d’un droit d’accès au Camp 7, ne pourrait plus les rencontrer. La prison de Florence, dotée de 490 places, abrite quelques-uns des criminels les plus endurcis du pays, parmi lesquels le Français Zacarias Moussaoui, Ramzi Yousef, condamné après le premier attentat contre le World Trade Center en 1993, ou encore Theodore J. Kaczynski, dit “Unabomber”.

Partisans comme adversaires de la fermeture de Guantanamo soulignent que les conditions sévères qui attendent les détenus à Florence ou dans d’autres prisons fédérales ne représentent qu’un aspect mineur de tous les problèmes soulevés par la décision du président de fermer Guantanamo. Le centre de détention situé sur l’île de Cuba “présente aujourd’hui les standards les plus élevés en matière de sécurité et d’humanité des conditions de détention des terroristes”, souligne Kirk S. Lippold, ancien commandant du destroyer USS Cole, qui milite aujourd’hui dans les Military Families United, un groupe de défense des droits des familles de militaires. “A moins que le gouvernement n’ait l’intention de dépenser des millions de dollars pour améliorer les conditions de détention dans les établissements de sécurité maximale, transférer les détenus de Guantanamo aux Etats-Unis signifiera automatiquement des conditions moins humaines pour les détenus et une sécurité amoindrie pour les Américains.”

L’American Civil Liberties Union (ACLU), principale association américaine de défense des libertés civiles, déclare que son objectif prioritaire est d’obtenir que les détenus de Guantanamo soient jugés devant un tribunal fédéral. “Les protections sont bien plus grandes dans le système fédéral”, souligne Anthony D. Romero, directeur de l’ACLU. “L’absence de tout fondement juridique à Guantanamo en fait un trou plus noir encore que la prison de Florence.”

Voir aussi:

Obama’s Gitmo blame game
Josh Gerstein
Politico
October 6, 2009

Greg Craig, the top in-house lawyer for President Barack Obama, is getting the blame for botching the strategy to shut down Guantanamo Bay prison by January — so much so that he’s expected to leave the White House in short order.

But sources familiar with the process believe Craig is being set-up as the fall guy and say the blame for missing the deadline extends well beyond him.

Instead, it was a widespread breakdown on the political, legislative, policy and planning fronts that contributed to what is shaping up as one of Obama’s most high-profile setbacks, these people say.

The White House misread the congressional mood – as it found out abruptly in May, when the Senate voted 90-6 against funds for closing the base after Republicans stoked fears about bringing prisoners to the U.S. The House also went on record last week opposing bringing Gitmo detainees here.

The White House misread the public mood – as roughly half of Americans surveyed say they disagree with Obama’s approach. A strong element of NIMBY-ism permeates those results, as Americans say they don’t want the prisoners in their backyards.

But most of all Obama’s aides mistook that political consensus from the campaign trail for a deep commitment in Washington to do whatever it takes to close the prison.

“The administration came in reading there to be wide support for closing Guantanamo at home and abroad, and I think it misread that attitude,” said Matthew Waxman, a Columbia law professor who held Defense and State Department positions on detainee policy. “In general, they were right….but there was very little willingness to accept the costs and risks of getting it done.”

The White House declined to make Craig available for an interview, or discuss the Gitmo deliberations in detail, but several allies and even some critics scoffed at suggestions that Craig bears the main responsibility for the missteps.

“This clearly was a decision that had the full support of the entire national security team,” said Ken Gude, who tracks Guantanamo issues for the liberal Center for American Progress think tank. “It’s typical Washington that someone has their head on the chopping block, but it’s ridiculous that it’s Craig.”

“The implication that this was the brainchild of the White House counsel is not really credible,” said Elisa Massimino of Human Rights First.

When Obama signed a series of executive orders on Guantanamo during his second full day in office, what grabbed attention was not his promise to close the prison but his pledge to do it within one year.

During the presidential campaign, Obama talked almost daily about closing Guantanamo, but he rarely offered a timeline. His Republican rival, Sen. John McCain (R-Ariz.), spoke in a far greater specificity, proposing to move the Gitmo prisoners to Ft. Leavenworth in Kansas.

However, back in July 2007, Obama co-sponsored an amendment offered by Sen. Dianne Feinstein (D-Calif.) and Sen. Tom Harkin (D-Iowa) that called for Guantanamo to close within a year. Obama’s primary rival, Sen. Hillary Clinton (D-N.Y.) was also a co-sponsor.

Some Bush administration officials contend that the one-year timeline was driven by a naïveté on the part of Obama’s aides.

“To a certain extent, they had drunk a lot of the far-left Kool-aid: that everybody, or most people, at Guantanamo were innocent and shouldn’t be there, and the Bush administration was not working very hard to resolve these issues, and that the issues were fairly easy to resolve once adults who were really committed to doing something about it in charge,” said one Bush official who met with Obama’s aides during the transition on Gitmo. “It became clear to me they had not really done their homework on the details.”

But even back on Jan. 22, 2009, the same day Obama signed the orders, Craig acknowledged some of the difficulties involved – including that some of the detainees can never be tried, a problem Craig called “difficult” and “most controversial.”

Now Obama’s decision to set a one-year deadline is being widely second-guessed. Craig supported the idea – and Craig’s allies say that a deadline was needed to persuade foreign governments that Obama was serious. They note that President George W. Bush talked on at least eight occasions about his desire to close Guantanamo – and left office with 250 prisoners there.

“Simply reasserting the intention to close Guantanamo would not have been sufficient in the international community,” Gude said. “They had to have a firm date and they had to have a timeline.”

Gude had advocated an 18-month timeline to “build in a cushion” but he said the only real mistakes the White House made involved failing to anticipate the resistance in Congress – particularly surrounding the Senate’s sharp rejection of Obama’s $80 million request to close Gitmo.

“They made that request without much supporting information and opened the door for Republicans in Congress to make it a Congressional issue and they did it very successfully,” Gude said. “The White House didn’t have a plan to support Democrats who were willing to back up their proposal and it all fell apart.”

Craig’s backers contend that, if that was the White House’s key misjudgment, other top officials share responsibility for the breakdown.

“It seems very unlikely to me that Greg Craig, by himself, engineered a DOD appropriations request,” one lawyer close to Craig said.

In retrospect, there were early signs of possible trouble ahead. Within hours of Obama signing the orders, McCain warned of a backlash and said the time frame the president set out would be “very difficult” to achieve.

A McCain adviser said the Obama team should have known. “I don’t think they realized how much heat McCain took from conservatives” during the GOP primary, said the aide, who asked not to be named. “Had they been aware of that I don’t think they would have handled it this way…..It shouldn’t have surprised anybody.”

Today, the National Security Council and Obama senior adviser Pete Rouse are effectively in charge of closing Gitmo, though Press Secretary Robert Gibbs denied Craig had been stripped of his responsibilities on the prison. “There are number of people that are working on it, Greg being one of them,” Gibbs said.

A review of Guantanamo prisoners is also nearly complete, with about 80 detainees up for release and State Department envoy Dan Fried lining up places to receive them.

“Our friends and allies have accepted or agreed to accept more than 30 of the remaining detainees at Guantanamo who cannot be sent home due to humane treatment concerns, and are seriously considering taking others,” said a White House official who asked not to be named.

But it’s been slow. Obama’s administration has transferred 17 Guantanamo prisoners to other countries so far – compared to 19 by the Bush administration in the first nine months of 2008.

Obama aides have blamed the delays on disarray in government files about the detainees, but several former officials said that is not directly linked to the thorniest questions such as where to locate detainees in the U.S. “Those issues that have been kicked down the road are by far the hardest,” Waxman said.

Voir par ailleurs:

THE HUNGER STRIKE: Special Investigation
By Staff Reporters
Irish News
28/09/09

THE LIVES of six of the 10 1981 hunger strikers could have been saved in a deal which was acceptable to the prisoners, according to former taoiseach Garret FitzGerald, left.

In an interview in today’s Irish News, the architect of the Anglo-Irish Agreement also reveals for the first time that the Irish government had a mole within the Maze prison.

The then Fine Gael leader says he believes a deal proposed by the British after the death of the fourth hunger striker in 1981 was vetoed by the Sinn Fein leadership – a claim rejected by Martin McGuinness.

“[The prisoners] were keen to accept [the deal] – we had our sources within the prison,” Dr FitzGerald says.

However, he did not elaborate on the status of the mole and whether he/she was a prisoner or a member of staff.

In today’s special investigation, Mr McGuinness also reveals for the first time that he was the conduit for the offer from the British government which he says was passed to him from the intermediary Brendan Duddy.

Mr McGuinness, who has never previously confirmed if he played a role during the hunger Strike, reveals that the message was then passed to Gerry Adams in a phone call and on to Danny Morrison who took it to the prisoners.

However, Mr McGuinness disputes claims that there was a deal on the table that was acceptable to the prisoners and accuses Sinn Fein’s political opponents of attempting to portray Margaret Thatcher as being someone who was anxious to solve the dispute when she was “a ruthless, hypocritical enemy”.

A bitter divide has developed within republicanism since the publication of the book Blanketmen by former IRA prisoner Richard O’Rawe, in which he suggested that the Sinn Fein leadership blocked the deal for political reasons.

The strike resulted in not only the death of 10 IRA and INLA prisoners, but led to serious street violence which caused dozens of deaths.

Sourced from The Irish News

Voir enfin:

Deal with British government vetoed by IRA says FitzGerald
THE HUNGER STRIKE
Seamus McKinney
Longkesh.info
28/09/09

Dr Garrett FitzGerald is convinced that, if the IRA had allowed them, the 1981 hunger strikers would have accepted either of two deals on offer to them in the days and hours before Joe McDonnell became the fifth man to die.

The former taoiseach bases this belief on, among other things, intelligence supplied to him by a heretofore-undisclosed Irish government source in the Maze prison in 1981.

Now 83 years old, Dr FitzGerald admits the 1981 Hunger Strike changed his view of relations with Northern Ireland in a way that ultimately led to the Anglo-Irish Agreement of 1985.

Elected to the Dail in 1969, the future taoiseach was already the intellectual driver of Fine Gael when he first took his seat.

His two major areas of expertise were the Irish economy and foreign affairs through which he had a special interest in the north.

He served two periods as taoiseach, leading coalition governments from July 1981 to February 1982 and later from December 1982 until March 1987.

On his first day as taoiseach he was thrown into the maelstrom of northern politics and one of the defining periods in Irish republicanism.

After receiving his seal of office from President Patrick Hillary on June 30 1981 Dr Fitzgerald and his Labour tanaiste Michael O’Leary were faced with the prospect of further hunger strike deaths.

At the time the Catholic Church’s Irish Justice and Peace Commission was working towards a possible solution to the standoff between republican prisoners in the Maze and the British government.

“Despite an IRA statement [describing a British response to an Irish government statement as arrogant] the prisoners wanted the commission to continue its involvement,” Dr FitzGerald said.

While there was contact between the British government and the republican movement, Dr FitzGerald is adamant that his government never spoke to the IRA.

“The only contact ever with the IRA was at the Europa hotel when one of the IRA stopped one of our officials and talked to him, looking for us to let them run free – they were having some negotiations about a ceasefire – to let them do what they want and not arrest them to which we paid no attention,” he said.

Dr FitzGerald believed it was a mistake by the British government to maintain contacts with the IRA.

He believed that any contact with government encouraged the IRA to believe that its campaign of violence would eventually lead to negotiations.

“Unless they were willing to have a settlement they should not have been involved,” he said.

On taking up the position of taoiseach Dr FitzGerald was briefed about the situation in the north.

He believed the efforts by the Irish Justice and Peace Commission (IJPC) would lead to a solution before the next death – that of McDonnell.

At Dr FitzGerald’s request the IJPC was granted a meeting with NIO minister of state Michael Allison who gave the impression that he wished to be conciliatory.

Mr Allison cleared the way for the IJPC to visit the prisoners who afterwards issued a more conciliatory statement than the messages coming from Sinn Fein outside the prison.

The prisoners said they were not seeking special privileges over other inmates.

Dr FitzGerald said at this stage on July 3 he believed events were moving towards a solution to the Hunger Strike without any more loss of life.

Around this time Dr FitzGerald said Sinn Fein president Gerry Adams was contacted by Britain’s MI6 and a deal parallel to the IJPC was worked out.

“He was delighted the British were running to him and he did get an additional offer to the IJPC offer. It is my recollection that he got an offer on [access for prisoners to] the Open University which wasn’t in the IJPC offer,” he said.

Mr Adams contacted the IJPC to notify it of his talks and urge that it contact the NIO to cancel a planned meeting, clearing the way for him to continue negotiations. The commission refused to do this, believing they could achieve a protest-ending deal, Dr FitzGerald said.

“I felt that the deal which had been worked out [by the IJPC] we were talking about finishing – and which the prisoners accepted – that should go ahead and I kept on to the British about that,” he said.

“But [the British] had interfered with that and I didn’t trust the IRA about it.

“The fact was once the prisoners had a separate position from the IRA and were not pressing for the fulfilment of all five demands there was clearly a chance of moving.

“If the British had not intervened and brought the IRA back in again a deal could have been done.”

Even after the IJPC pulled out, the former taoiseach believed the prisoners were ready to accept the new deal if they had been allowed to do so by Sinn Fein.

“They were keen to accept that. We knew that. We had our sources within the prison,” he said.

“As well as from the commission, we knew something was happening in the prison from other sources.”

Dr FitzGeral added: “[Richard] O’Rawe’s account seems to me to be, within his framework of knowledge, honest and accurate.”

Dr FitzGerald said he would co-operate with any official inquiry although he felt it was pointless as he believed the leadership of the IRA would not provide an accurate account of what happened.

Following the death of McDonnell, Dr FitzGerald still believed a solution could be found because the prisoners had indicated a willingness to accept the ICJP deal.

For 10 days he pursued the ICJP deal with Britain but no agreement was reached. All negotiations over a possible solution ended and in total 10 men died before the Hunger Strike was ended.


Documenteurs: J’ai tourné les séquences à Rafah par téléphone (What about the other Rachels?)

21 octobre, 2009
Rachel (Simone Botton, 2008)Les Palestiniens sont en ce moment, pour autant que je sache, engagés dans une résistance non-violente gandhienne. Rachel Corrie
Un faux documentaire (ou encore le mot-valise documenteur) est un canular qui tout en ayant l’apparence d’un vrai documentaire présente une histoire fictive ou défend une thèse farfelue. En anglais, on a recours au néologisme mockumentary. À ne pas confondre avec le docu fiction qui est un documentaire relatant des événements réels mais utilisant des reconstitutions avec comédiens. pour illustrer ce genre cinématographique marginal. Wikipedia
Le correspondant de France 2 à Gaza, Talal, qui a filmé la scène (…) travaille en toute confiance pour notre chaîne depuis 1988. Charles Enderlin
J’ai tourné les séquences à Rafah, en donnant mes indications de mise en scène par téléphone. Simone Bitton
Ecrasée sciemment ou non? Le Canard enchainé
Ménageant ainsi la raison des uns et des autres, le film ne se prononce pas explicitement en faveur d’une version ou de l’autre, mais induit par leur juxtaposition l’hypothèse du mensonge israélien. Ce faisant, il privilégie un débat dont la pertinence est toute théorique, tant il est clair que ce bulldozer est la cause directe de la mort de la jeune femme, et tant il semble que la mort de civils, du moins palestiniens, n’est pas toujours un facteur discriminant dans les actions menées par Tsahal. Le Monde
Ces militaires sont serviables et efficaces, lorsque vous vous intéressez à quelque chose dont ils veulent parler, mais lorsque vous arrivez avec un sujet qui leur déplaît ils sont très forts pour vous mettre des bâtons dans les roues. Je les ai tellement harcelés que finalement, pour se débarrasser de moi, ils m’ont accordé trente minutes d’entretien avec le Major Avital Leibovitch, qui est la propagandiste en chef de l’armée israélienne pour la presse étrangère. (…) Aujourd’hui, il y a des caméras presque partout. Les manifestants et les militants dans les zones de conflit savent que l’image de leur cadavre sera médiatisée s’ils sont tués ; non seulement ils ne s’y opposent pas, mais cela fait partie de leur démarche. (…) C’est une enquête cinématographique sur la mort d’une jeune fille, écrasée par un engin militaire dans un pays malade. Cette jeune fille était américaine, l’engin était un bulldozer israélien, et le pays, c’est la Palestine et Israël. Un lieu dont je ne cesse, film après film, de documenter le malheur et parfois la beauté. Mon enquête est rigoureuse. Comme l’affaire n’a jamais été jugée, je joue un peu le rôle d’un juge d’instruction, je ” cuisine ” les témoins, je relis les dépositions, j’examine les pièces à conviction, etc. Je détricote une montagne de versions et je laisse la vérité affleurer d’elle-même, sans commentaire. Cette rigueur est essentielle, car elle me permet d’aller plus loin, de transcender le sujet. Au cinéma, le résultat de l’enquête compte moins que le fait même d’enquêter. Il s’agit de filmer et d’observer des lieux, des gens, des objets ; de recueillir des paroles, des gestes et des silences. De faire jaillir l’émotion des matières les plus froides et les plus dures, comme les images d’une caméra de surveillance ou le métal lisse d’une table d’autopsie. Simone Bitton
J’ai du mal à croire que des soldats israéliens aient tué délibérément des civils palestiniens (…) Nous savons tous comment l’armée palestinienne opère à Gaza. Nous savons bien que ce n’est pas le cas. (…) Demander à Israël un gel intégral de la colonisation, c’est certes conforme au droit international (…) mais est-ce vraiment réaliste? C’est la logique du tout ou rien (…) Si la colonisation était le principal problème, on n’aurait pas attendu 2009 pour le traiter. Christophe Bigot (ambassadeur de France en Israël, cité par Le Canard enchainé, 21.10.09)

Vous avez aimé Human Rights Watch, Goldstone, les soldats tueurs d’enfants, les soldats violeurs, les soldats dépeceurs?

Vous aimerez aussi… les soldats équarisseurs!

“Négligences de l’enquête officielle”, “mensonges de l’armée”, “déshumanisation galopante”, “soldats lobotomisés par la propagande”, “civils impuissants”, “élégante manière de retrouver sa propre jeunesse militante”, “jeune Américaine refusant qu’à l’autre bout de la terre on tue en son nom”, “inexpérience des soldats perchés sur les chars et contraints d’obéir aux ordres” …

Pour ceux qui se souviennent des fameuses images de la “mort en direct du petit Mohamed” tournées à portée de téléphone par notre Enderlin national …

Parmi les films recommandés par le Canard très enchainé cette semaine …

Qui fustige au passage le porte-voix de l’Elysée à Tel Aviv, le nouvel ambassadeur de France Christophe Bigot …

L’enquête poétique (“Rachel”), après le triomphe des scènes de Londres et de Broadway il y a quatre ans, de la documentariste franco-israélienne Simone Bitton, déjà auteure d’une dénonciation d’une barrière de sécurité israélienne qui empêche non seulement aux Palestiniens de s’éclater au soleil mais les contraint de lancer des roquettes par dessus (“Mur”, 2004) …

Adapté du journal intime de la jeune pacifiste américaine Rachel Corrie, écrasée en 2003 par un bulldozer de l’armée israélienne dans la bande de Gaza alors qu’elle tentait d’empêcher la destruction d’une maison palestinienne dans le cadre de la construction d’un mur de séparation dans la zone frontalière avec l’Egypte …

Télérama revient, sans jamais (véritable tour de force partagé apparemment par l’ensemble de ses confrères!) évoquer une seconde les tunnels de contrebande de terroristes et d’armes – sans parler des autres morts de Rachel – que ladite barrière était censée arrêter), sur les difficiles conditions de cette “minutieuse reconstitution” tournée à des moments par téléphone …

A l’assaut de Tsahal

Rachel
Film français de Simone Bitton
Mathilde Blottière
Télérama
Samedi 24 octobre 2009

“Juive arabe”, comme elle aime à se présenter, Simone Bitton n’en a pas fini avec Israël. Dans Mur, son précédent documentaire, la cinéaste démontait un à un les arguments des promoteurs de la « barrière de sécurité » qui, depuis 2002, sépare Israël des territoires palestiniens. Avec la même rigueur et une sensibilité toujours à vif, elle revient, cette fois, sur la mort d’une militante pacifiste américaine. Le 16 mars 2003, Rachel Corrie, 23 ans, membre de l’ISM (International Solidarity Movement), a été écrasée par un bulldozer de l’armée israélienne, alors qu’elle tentait de protéger la maison d’un Palestinien, à Rafah, dans la bande de Gaza.

Simone Bitton enquête. Elle passe au crible les multiples témoignages, les dépositions, les documents officiels et officieux. Elle reconstitue la chronologie des faits, repère les négligences de l’enquête officielle, pointe les mensonges de l’armée. Plus le film progresse, plus la réalisatrice révèle une déshumanisation galopante : dans ce pays, des soldats, lobotomisés par la propagande, détruisent des quartiers entiers sous les yeux de civils impuissants…

Filmer les amis de Rachel (« Bien plus courageux que moi au même âge », avoue-t-elle) est pour Simone Bitton une élégante manière de retrouver sa propre jeunesse militante. En eux, elle salue une nouvelle génération d’activistes prêts à défendre leurs convictions contre les idées de leur milieu. Et l’on devine l’admiration de la documentariste pour cette jeune Américaine, refusant qu’à l’autre bout de la terre on tue en son nom.

Lus par ses proches quatre ans après le drame, les mots de Rachel résonnent longtemps en nous. Des mots simples et bouleversants, extraits de mails ou de lettres, qui dévoilent une personnalité étonnamment mûre. Convaincue de la justesse de sa cause, mais émue par l’inexpérience des soldats perchés sur les chars et contraints d’obéir aux ordres.

Simone Bitton refuse l’émotion facile autant que le discours militant. Précis, dense, complexe, son film s’impose comme une réflexion passionnante sur la jeunesse et la résistance. Au-delà du conflit israélo-palestinien.

Voir aussi:

Critique
“Rachel” : autopsie d’une disparition à Gaza
Le Monde
20.10.09

Dans la bande de Gaza, le 16 mars 2003, Rachel Corrie, une Américaine de 23 ans, trouve la mort en s’interposant devant un bulldozer israélien affecté au déblaiement de la zone frontalière avec l’Egypte. La jeune femme faisait partie d’une organisation non violente, l’International Solidarity Movement (ISM), et était venue, comme d’autres jeunes gens de tous pays, pour s’opposer aux destructions menées par l’armée israélienne dans le cadre officiel de la lutte antiterroriste. Plus précisément, l’armée opérait dans la zone de Raffah pour y créer un no man’s land destiné à faciliter la construction d’un mur de séparation.

La réalisatrice Simone Bitton, qui tourne des films dans la région et sur ce conflit depuis une quinzaine d’années, s’empare de ce drame pour tenter de lever le voile sur les circonstances qui l’ont permis, voire en comprendre les raisons. Elle a retrouvé les principaux témoins de l’accident, s’est procuré les rapports de l’armée israélienne, le journal intime de la défunte, s’est entretenue avec un nombre considérable de gens, a retrouvé un reportage d’une télévision privée qui a recueilli anonymement le point de vue des deux conducteurs du bulldozer, a même mis la main sur une vidéo de surveillance de Tsahal, expurgée du moment fatal.

Le film est construit comme une enquête indépendante, qui entend aller plus loin que le classement de l’affaire par la commission d’enquête officielle israélienne, qui a conclu à un accident. Ce point de vue, repris dans le film par la porte-parole de Tsahal, qui se fonde sur le témoignage des conducteurs de l’engin et le rapport d’autopsie, fait état de la vision très réduite à bord du bulldozer, et de l’absence de contusions graves sur le corps de la victime, qui, selon le rapport d’autopsie, aurait péri par asphyxie.

Juxtaposition

Les compagnons de la jeune femme, comme les témoins palestiniens alentour, réfutent quant à eux cette thèse et prétendent avoir vu le bulldozer venir de loin et bel et bien renverser Rachel Corrie. Ils en concluent, d’une part, que les conducteurs de l’engin avaient eu tout loisir de voir la jeune femme, d’autre part et conséquemment qu’il y a donc eu volonté de tuer. Ménageant ainsi la raison des uns et des autres, le film ne se prononce pas explicitement en faveur d’une version ou de l’autre, mais induit par leur juxtaposition l’hypothèse du mensonge israélien.

Ce faisant, il privilégie un débat dont la pertinence est toute théorique, tant il est clair que ce bulldozer est la cause directe de la mort de la jeune femme, et tant il semble que la mort de civils, du moins palestiniens, n’est pas toujours un facteur discriminant dans les actions menées par Tsahal. Cette approche affaiblit en outre la puissance documentaire du film, en instrumentalisant ses personnages au profit du débat qu’il entend illustrer.

LA BANDE-ANNONCE (avec Preview Networks)
Bande-annonce fournie par Filmtrailer.com

Documentaire français de Simone Bitton. (1 h 40.)


ONG: Human Rights Watch fait le jeu de ceux qui veulent faire d’Israël un état paria (Founder condemns HRW’s use of indiscriminate fire)

21 octobre, 2009
HRW's indiscriminate fire
Je suis convaincu qu’il s’agissait d’un obus israélien. Marc Garlasco
Une des filles de la famille, Ilham Ghalia, qui a été hospitalisée à l’hôpital Ichilov de Tel Aviv a raconté une histoire bien différente de ce que la propagande palestinienne voudrait nous faire croire: son père avait causé l’explosion mortelle en manipulant une pièce d’artillerie non explosée abandonnée lors d’un incident précédent. Haaretz
Selon Human Rights Watch, les vingt années de règne de Saddam Hussein auraient coûté la vie de 250 000 à 290 000 civils irakiens, victimes des guerres non comprises. Le Monde (23.03.08 )
En Irak, le CRED a évalué le bilan, jusqu’en juin 2006, entre 120 000 et 130 000 morts (…) Le Monde (11.04.08 )
Une délégation d’Human Rights Watch était récemment en Arabie Saoudite. Pour étudier le traitement des femmes par la loi saoudienne ? Pour faire campagne pour les droits des homosexuels, passibles de peine de mort en Arabie Saoudite ? Pour protester contre le manque de liberté religieuse dans le royaume saoudien? Pour publier un rapport sur les prisonniers politiques saoudiens? Non, non, non et non. La délégation est venue solliciter des fonds auprès de riches Saoudiens en mettant en avant la diabolisation d’Israël par l’organisation [dans sa] (…) lutte avec les groupes de pression “pro-Israel aux Etats-Unis, dans l’Union européenne et aux Nations unies”. Robert Bernstein
Pour les inconditionnels des intermittents du spectacle à la Marc Garlasco qui ont donné au monde les mémorables bidonnages de Falloujah (2004), du Lancet (2005), de la plage de Gaza (2006), du Liban (2007) …
.
Au lendemain d’une nouvelle farce onusienne qui a vu l’approbation, par un Comité des droits de l’homme dirigé par des modèles de vertu démocratique tels que l’Iran ou Cuba, d’un rapport ouvertement biaisé contre Israël …

Nouvelle confirmation de la sérieuse dérive de nombre d’associations humanitaires (à l’image de leurs nouvelles recrues et sources de financement) avec, dans une tribune du NYT d’hier, la montée au créneau du propre fondateur de l’ONG Human Rights Watch, Robert Bernstein.

Dénonçant la perte de sens critique et des proportions de l’organisation qu’il a dirigée pendant 20 ans dans ses rapports sur les conflits d’Israël contre le Hamas et le Hezbollah, il rappelle comment celle-ci, en s’appuyant sur la pire sorte d’équivalence morale et “des témoins dont les récits ne peuvent être vérifiés”, finit par faire le jeu de “ceux qui veulent faire d’Israël un état paria” …

Rights Watchdog, Lost in the Mideast
Robert L. Bernstein
The New York Times
October 20, 2009

AS the founder of Human Rights Watch, its active chairman for 20 years and now founding chairman emeritus, I must do something that I never anticipated: I must publicly join the group’s critics. Human Rights Watch had as its original mission to pry open closed societies, advocate basic freedoms and support dissenters. But recently it has been issuing reports on the Israeli-Arab conflict that are helping those who wish to turn Israel into a pariah state.

At Human Rights Watch, we always recognized that open, democratic societies have faults and commit abuses. But we saw that they have the ability to correct them — through vigorous public debate, an adversarial press and many other mechanisms that encourage reform.

That is why we sought to draw a sharp line between the democratic and nondemocratic worlds, in an effort to create clarity in human rights. We wanted to prevent the Soviet Union and its followers from playing a moral equivalence game with the West and to encourage liberalization by drawing attention to dissidents like Andrei Sakharov, Natan Sharansky and those in the Soviet gulag — and the millions in China’s laogai, or labor camps.

When I stepped aside in 1998, Human Rights Watch was active in 70 countries, most of them closed societies. Now the organization, with increasing frequency, casts aside its important distinction between open and closed societies.

Nowhere is this more evident than in its work in the Middle East. The region is populated by authoritarian regimes with appalling human rights records. Yet in recent years Human Rights Watch has written far more condemnations of Israel for violations of international law than of any other country in the region.

Israel, with a population of 7.4 million, is home to at least 80 human rights organizations, a vibrant free press, a democratically elected government, a judiciary that frequently rules against the government, a politically active academia, multiple political parties and, judging by the amount of news coverage, probably more journalists per capita than any other country in the world — many of whom are there expressly to cover the Israeli-Palestinian conflict.

Meanwhile, the Arab and Iranian regimes rule over some 350 million people, and most remain brutal, closed and autocratic, permitting little or no internal dissent. The plight of their citizens who would most benefit from the kind of attention a large and well-financed international human rights organization can provide is being ignored as Human Rights Watch’s Middle East division prepares report after report on Israel.

Human Rights Watch has lost critical perspective on a conflict in which Israel has been repeatedly attacked by Hamas and Hezbollah, organizations that go after Israeli citizens and use their own people as human shields. These groups are supported by the government of Iran, which has openly declared its intention not just to destroy Israel but to murder Jews everywhere. This incitement to genocide is a violation of the Convention on the Prevention and Punishment of the Crime of Genocide.

Leaders of Human Rights Watch know that Hamas and Hezbollah chose to wage war from densely populated areas, deliberately transforming neighborhoods into battlefields. They know that more and better arms are flowing into both Gaza and Lebanon and are poised to strike again. And they know that this militancy continues to deprive Palestinians of any chance for the peaceful and productive life they deserve. Yet Israel, the repeated victim of aggression, faces the brunt of Human Rights Watch’s criticism.

The organization is expressly concerned mainly with how wars are fought, not with motivations. To be sure, even victims of aggression are bound by the laws of war and must do their utmost to minimize civilian casualties. Nevertheless, there is a difference between wrongs committed in self-defense and those perpetrated intentionally.

But how does Human Rights Watch know that these laws have been violated? In Gaza and elsewhere where there is no access to the battlefield or to the military and political leaders who make strategic decisions, it is extremely difficult to make definitive judgments about war crimes. Reporting often relies on witnesses whose stories cannot be verified and who may testify for political advantage or because they fear retaliation from their own rulers. Significantly, Col. Richard Kemp, the former commander of British forces in Afghanistan and an expert on warfare, has said that the Israel Defense Forces in Gaza “did more to safeguard the rights of civilians in a combat zone than any other army in the history of warfare.”

Only by returning to its founding mission and the spirit of humility that animated it can Human Rights Watch resurrect itself as a moral force in the Middle East and throughout the world. If it fails to do that, its credibility will be seriously undermined and its important role in the world significantly diminished.

Robert L. Bernstein, the former president and chief executive of Random House, was the chairman of Human Rights Watch from 1978 to 1998.

Voir aussi:

Human Rights Watch Goes to Saudi Arabia
Seeking Saudi Money to Counterbalance “Pro-Israel Pressure Groups”
David Bernstein
The Wall Street Journal
July 15, 2009

A delegation from Human Rights Watch was recently in Saudi Arabia. To investigate the mistreatment of women under Saudi Law? To campaign for the rights of homosexuals, subject to the death penalty in Saudi Arabia? To protest the lack of religious freedom in the Saudi Kingdom? To issue a report on Saudi political prisoners?

No, no, no, and no. The delegation arrived to raise money from wealthy Saudis by highlighting HRW’s demonization of Israel. An HRW spokesperson, Sarah Leah Whitson, highlighted HRW’s battles with “pro-Israel pressure groups in the US, the European Union and the United Nations.” (Was Ms. Whitson required to wear a burkha, or are exceptions made for visiting anti-Israel “human rights” activists”? Driving a car, no doubt, was out of the question.)

Apparently, Ms. Whitson found no time to criticize Saudi Arabia’s abysmal human rights record. But never fear, HRW “recently called on the Kingdom to do more to protect the human rights of domestic workers.

There is nothing wrong with a human rights organization worrying about maltreatment of domestic workers. But there is something wrong when a human rights organization goes to one of the worst countries in the world for human rights to raise money to wage lawfare against Israel, and says not a word during the trip about the status of human rights in that country. In fact, it’s a virtual certainty that everyone in Whitson’s audience employs domestic servants, giving her a perfect, untaken opportunity to boast about HRW’s work in improving the servants’ status. But Whitson wasn’t raising money for human rights, she was raising money for HRW’s propaganda campaign against Israel.

Someone who claims to have worked for HRW wrote to me, “I can tell you that the people on the research and policy side of the organization have little, if any, contacts with people on the donor side.” If that’s true, apparently this is yet another exception HRW makes for Israel: Ms. Whitson, who gave the presentation to potential Saudi donors, is director of HRW’s Middle East and North Africa Division.

Also, as a Nathan Wagner comments at Opinio Juris: “Surely there is a moral difference between raising funds in free nations through appeals to ideals of universal human rights and raising money in repressive nations through appeals highlighting pressure brought against their enemies. [Moreover], the former type of fundraising does not imperil the organization’s mission, but fundraising Bernstein highlights does, since any significant reliance on such funds will necessarily mute criticism of the repressive government.”

Finally, some would defend HRW by pointing it that it has criticized Saudi Arabia’s human rights record rather severely in the past. The point of my post, though, is not that HRW is pro-Saudi, but that it is maniacally anti-Israel. The most recent manifestation is that its officers see nothing unseemly about raising funds among the elite of one of the most totalitarian nations on earth, with a pitch about how the money is needed to fight “pro-Israel forces,” without the felt need to discuss any of the Saudis’ manifold human rights violations, and without apparent concern that becoming dependent on funds emanating from a brutal dictatorship leaves you vulnerable to that brutal dictatorship later cutting off the flow of funds, if you don’t “behave.”

Mr. Bernstein is a professor of law at George Mason University and the author of “You Can’t Say That! The Growing Threat to Civil Liberties from Anti-Discrimination Laws.” This article first appeared on the Volokh Conspiracy web site.


Statistiques: On se suicide plutôt moins à France Télécom (What suicide wave at France Telecom?)

20 octobre, 2009
World suicidesQuand on se met à observer quelque chose, on le voit apparaître. René Padieu
France Telecom indique que le taux de suicides n’est statistiquement pas inhabituel pour une compagnie de 100.000 employés. Selon l’OMS , la France a eu un taux annuel de suicides de 26.4 pour 100.000 hommes en 2008, le taux pour les femmes étant de 9.2 suicides par 100.000. BBC (12.09.09)
La France offre à ses citoyens des conforts peu communs, avec des soins de santé de premier ordre, de longues vacances et de vrais déjeuners, des emplois protégés et une protection sociale généreuse. Mais le vernis de la sécurité masque beaucoup d’incertitude. La protection du travail décourage la création d’emplois permanents, ainsi les jeunes dérivent-ils d’un contrat provisoire à un autre. Incapable de licencier leur personnel, les entreprises leur donnent à la place des tâches futiles pour essayer de les pousser dehors. Et les grandes sociétés françaises, souvent d’anciens fleurons du secteur public, ont été ouvertes à la concurrence du marché, apportant de nouvelles pressions à la performance au bureau ou à l’usine. D’après une enquête de l’institut de sondage de la TNS Sofres le mois dernier, les Français ont moins confiance en leurs employeurs (32%) que les Allemands (47%) ou les Américains (54%). The Economist
Dans un milieu comme l’école ou le travail, le suicide d’un proche peut avoir un effet d’entraînement sur les proches. Les émotions que l’on subit, l’état de choc, de consternation… doivent être évacués.

 

France Télécom, c’est 190 000 employés dans le monde, 106 000 en France. 23 suicides sur 18 mois, c’est une moyenne de 15 par année. 15 suicides pour 190 000 employés, cela donne un taux de suicide 7,9 suicides par 100 000 de population pour l’ensemble des employés de France Télécom. 14,1 suicides par 100 000 de population pour les seuls employés de la France (en supposant que les 23 suicides sont tous des employés français!). Pour la France, le taux de suicide, selon les différentes littératures et selon les années, varient entre 15 et 30 suicides par 100 000 de population. Dans tous les cas, des taux supérieurs à ceux de France Télécom! Au Québec, en 2001, le taux était de 19,1 suicides par 100 000 de population. Les taux de suicide chez France Télécom sont donc moindres que ceux de la France et du Québec.

Raymond Viger

 

Il faut bien comprendre que le suicide est une maladie épidémique. Très souvent un suicide appelle un autre suicide. Il y a eu un certain nombre de précédents dans le passé. (…) j’ai souvent vu dans ma carrière, notamment dans les lycées, que quand un enfant fait une grosse bêtise, il y en a deux ou trois qui suivent derrière. D’où la nécessité pour les médias de ne pas valoriser à l’excès, de ne pas trop monter en épingle, du fait de ce risque épidémique.

(…)

Une tentative de suicide, c’est la roulette russe. Soit je réussis mon suicide, auquel cas les « méchants » seront bien punis, en l’occurrence la direction. Soit je loupe mon suicide, et à ce moment là, ils seront bien obligés de changer. Donc, c’est presque toujours une hypothèse gagnante. Parce qu’une tentative de suicide qui atteint son but est une tentative de suicide qui fait que la famille, le milieu professionnel, les amis vont changer, vont enfin écouter la personne.

(…)

Il serait déjà nécessaire que l’on arrête de faire cette comptabilité médiatique à outrance qui fait qu’on a parfois l’impression qu’on cherche à atteindre un record, ce qui est absolument tragique.
(…)

Quand je parle d’épidémie suicidaire, l’exemple un peu “bateau” est celui des pilotes japonais à la fin de la guerre, tous devenus kamikazes, cette espèce d’effort de masse, avec l’idée de mourir pour une bonne cause. C’est ici très différent, mais on a le sentiment qu’on a trouvé ensemble un bouc émissaire, une raison à toute cette souffrance qui est professionnelle mais probablement pas uniquement, avec une compétition tragique dans cette douleur où l’on va presque faire de la surenchère pour punir les chefs, pour punir la vie, pour punir les injustices.

Patrick Lemoine (psychiatre, Lyon)

Après la fameuse “épidémie de suicides des vétérans américains des guerres d’Afghanistan et d’Irak”de nos amis du Monde …

Un peu moins de 20 suicides pour 100 000 pour la population d’âge actif (20 à 60 ans – soit globalement plus de deux fois plus qu’en Grande-Bretagne et 40% de plus qu’aux Etats-Unis), 15 par an pour France Telecom (la majorité des victimes étant d’ailleurs des hommes de plus de 50 ans) …

Implacable raisonnement et leçon de journalisme, dans La Croix d’aujourd’hui, du statisticien honoraire René Padieu (naturellement aussitôt désavoué par ses anciens collègues de l’INSEE).

Sur la prétendue vague de suicides à France Télécom dont nos médias nous rabattent les oreilles depuis des mois.

Et surtout sur l’étrange incapacité de nos mêmes médias à répercuter l’information des statisticiens et de l’entreprise elle-même (voir par exemple ci-dessous les articles de la BBC ou de l”Economist du mois dernier) montrant que le taux de suicides dans l’entreprise de 100 000 employés est en fait inférieur non seulement à la moyenne nationale mais apparemment en baisse par rapport à l’entreprise elle-même.

D’où la question de savoir à qui profite la supercherie et l’instrumentalisation dans l’affrontement entre une direction et ses salariés, qui consiste à non seulement taire ces chiffres mais à imputer systématiquement à la seule entreprise le problème réel mais complexe que posent ces suicides.

Sans compter que ladite instrumentalisation pourrait finir par jouer à force sur des personnes déjà fragilisées avec la campagne médiatique des syndicats et finir par produire, par effet de contagion et à la manière des prophéties auto-réalisantes (le côté “effort de masse”, “mort pour la bonne cause”, “punition du méchant capitaliste source de tous nos maux”), l’épidémie annoncée …

Sur une vague de suicides
René Padieu
La Croix
20/10/2009

“On se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs. Et, semble-il, moins qu’il y a quelques années. Il n’y a pas de ‘vague de suicides’”, estime René Padieu, inspecteur général honoraire de l’Insee, président de la commission de déontologie de la Société française de statistique

Depuis quelques semaines, les médias parlent d’une vague de suicides à France Télécom : 24 en dix-neuf mois. Télévision, journaux gratuits ou grands quotidiens nationaux, en passant par d’innombrables forums Internet. On dénombre chaque nouveau cas : le nombre est donc important ! Pourtant, personne ne semble penser à vérifier en quoi il est élevé. Un journaliste consciencieux recoupe son information. Tout citoyen trouve presque tout sur Internet.

En 2007 (cela varie peu d’une année à l’autre), on avait pour la population d’âge actif (20 à 60 ans) un taux de 19,6 suicides pour 100 000 (1). Vingt-quatre suicides en dix-neuf mois, cela fait 15 sur une année. L’entreprise compte à peu près 100 000 employés. Conclusion : on se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs. Et, semble-il, moins qu’il y a quelques années. Il n’y a pas de « vague de suicides »…

Le métier des télécommunications est particulièrement pénible ? La direction de France Télécom est particulièrement inhumaine ? Le stress au travail pousse au suicide ? Possible : mais comme, au final, les gens de France Télécom ne se suicident pas plus que les autres, de ces trois suppositions l’une au moins n’est pas exacte.

“On regrettera que les suicides soient instrumentalisés”
Pareillement, en 1996, les suicides dans la police défrayaient la chronique. On expliquait : les policiers font un métier éprouvant et ils ont leur arme de service sous la main. L’association Pénombre avait révélé qu’ils se suicidaient autant, pas plus, pas moins, que leurs compatriotes (2).

Donc : circulez, il n’y a rien à voir ? Eh bien, si ! Et ceci devient intéressant. Notons d’abord qu’un chiffre, qui n’a rien d’extraordinaire, est brandi pour argumenter un problème : quelle objectivité est-il censé apporter ? Ce qui fait sens ici n’est pas le chiffre lui-même, mais le fait de l’invoquer. Relevons que la révélation des suicides en cause suit la création, par un syndicat, d’un « observatoire du stress » : quand on se met à observer quelque chose, on le voit apparaître. Notons aussi que tous les cas sont imputés à l’entreprise.

Or, le suicide est une rupture (un « passage à l’acte ») dans une tension d’origines multiples. Le stress est un état – pour une cellule, un organisme entier, voire un groupe – où les ressources qui permettent de surmonter un besoin ou une agression séparément viennent à manquer pour en affronter trop à la fois : l’une n’est pas plus la cause qu’une autre. Seule émerge la dernière venue, celle qui, dans la conscience du sujet, a rendu la situation intenable. (Le climat social a même pu contribuer à l’en convaincre : à France Télécom, il est visiblement détestable.)

En fait, lui ont manqué, en lui ou par ailleurs, les soutiens qui ont permis aux autres d’affronter la même situation. On regrettera que les drames humains que sont ces suicides – peu nombreux, certes, mais bien réels – soient instrumentalisés dans l’affrontement entre une direction et ses salariés : c’est indigne.

“C’est le corps social qui délire”

On s’étonnera enfin de voir les jugements sommaires, les explications péremptoires, les propos haineux qui fleurissent sur les plateaux télé et forums Internet. Les responsables industriels ou politiques n’osent pas, ne peuvent pas dire les choses comme elles sont : car la clameur rend sourd et recouvre ce qu’on ne sait examiner sereinement.

Croire en l’existence de quelque chose qui n’est pas constitue ce qu’en psychiatrie on appelle un délire. Ici, ce n’est personne en particulier, mais le corps social qui délire : salariés, direction, ministre, syndicat, journalistes, commentateurs, vous et moi tous ensemble. Ce qui est dit dans ce délire n’est pas réel : c’est quand même un symptôme. Il signe quelque chose, un mal-être social.

Séparément, ergonomes, sociologues et psychiatres dissertent gravement des trois thèmes cités plus haut : mutation des métiers, management, effets du stress. Mais aucune discipline n’analyse – ni donc n’aide à contrôler – cette dynamique politique folle, ce maniement médiatique d’affirmations controuvées et de jugements abrupts à propos d’un problème réel.

René Padieu

(1) Statistique sur les causes médicales de décès, Inserm, CépiDc.
(2) Nicolas Bourgoin, « Le Suicide dans la police », Pénombre Lettre grise n° 3, printemps 1997. Consultable sur www.penombre.org

Voir aussi:

French unease at telecom suicides
BBC NEWS
2009/09/12

French Labour Minister Xavier Darcos is to meet the head of the country’s main telecommunications company to discuss a number of suicides among its staff.

Twenty-three employees of France Telecom have killed themselves since the beginning of 2008.

Unions blame tough management methods at the multinational, which was privatised in 1998.

But France Telecom says the rate of suicides is statistically not unusual for a company with a 100,000 workforce.

According to the World Health Organization, France had an annual suicide rate of 26.4 for 100,000 men in 2008. The rate for women was 9.2 suicides per 100,000.

The latest suicide occurred on Friday, when a 32-year-old woman leapt to her death at a France Telecom office in Paris.

On Wednesday, a 49-year-old man in Troyes, east of Paris, plunged a knife into his own stomach during a meeting in which he had been told he was being transferred.

He is being treated in hospital.

Counselling

Mr Darcos is to meet France Telecom chief executive Didier Lombard early next week, a spokesman for the labour ministry announced on Saturday.

The unions say a never-ending drive for efficiency is causing emotional havoc in the workforce – especially among older employees recruited when France Telecom was part of the public sector.

Since privatisation in 1998 some 40,000 jobs have gone, and unions say there is pressure on many employees either to leave or to accept new working conditions.

The management of France Telecom denies that there has been a sudden increase in the suicide rate.

It points out that in the year 2000 there were 28 suicides in the company – a figure which it says is statistically not unusual.

France Telecom says most suicides are prompted by personal, not professional, causes.

However, a BBC correspondent in Paris says the firm concedes that the cultural and organisational changes required by the move from French public monopoly to a competitive multinational were bound to cause stress.

After the latest cases it has promised to hire more counselling staff and to suspend internal job transfers pending new talks with the unions.

Voir également:

Suicide in France
Bonjour tristesse
The Economist
Oct 8th 2009
PARIS

 

Why are the French so prone to suicide?

IT IS the country that invented the 35-hour working week, prides itself on its joie de vivre and whose president extols the merits of measuring happiness, not just national income. That makes the string of 24 suicides at France Telecom all the more chilling (see article). Yet what is perhaps most striking is that the suicide rate at the company is about average for France.

The French suicide rate is 14.6 per 100,000 people, according to the OECD. Men are particularly prone: 22.8, against 7.5 for women. This puts the suicides over 20 months at France Telecom, which employs just over 100,000 people, in line with the national average. More people take their lives as a share of the population than anywhere in western Europe bar Finland and Belgium. The French suicide rate is over twice that in Britain and 40% higher than in Germany and America.

A recent mental-health survey suggested that two-fifths of French people suffer from serious depression at some point in their lives. The French swallow more anti-depressants per head than the Germans or British. One in ten French people claims anti-depressant medication on their public health-insurance.

How to explain this existential angst? France offers its citizens unusual comforts, with first-rate health care, long holidays and sit-down lunches, protected jobs and generous welfare. But the veneer of security masks much uncertainty. Job-protection rules discourage permanent job creation, so the young drift on temporary contracts. Unable to shed staff, firms give employees meaningless jobs instead, to try to nudge them out. And big French firms, many one-time branches of the civil service, have been opened up to market competition, bringing new pressures to perform in the office or factory floor. According to a survey last month by TNS Sofres, a polling agency, the French have less confidence in their employers (32%) than do either Germans (47%) or Americans (54%).

In a country that idealises the good life, the reality of drudgery and waiting for the monthly pay check, or of solitude in retirement, may be harder to accept. Such stresses may also explain why pent-up frustrations periodically erupt in France. In many ways, mass street protests are a useful way of letting off collective steam. This week, France Telecom employees took to the streets to denounce stress at work—too late, tragically, for those who had taken their lives

Voir enfin:

Des statisticiens s’écharpent sur le taux de suicides à France Télécom
Libération
20/10/2009

Un statisticien affirme dans «La Croix» qu’«on se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs». Une déclaration vivement contestée par d’autres experts.

Quatre syndicats de l’Insee se sont indignés mardi des propos d’un statisticien affirmant, dans une chronique parue dans La Croix, qu’il n’y avait «pas de +vague de suicides+» à France Télécom, tandis que la CFE-CGC de France Télécom a dénoncé une «comptabilité macabre».

En se basant sur le taux de suicides dans la population d’âge actif en 2007, René Padieu, inspecteur général honoraire de l’Insee et président de la commission de déontologie de la société française de statistique, a expliqué mardi dans une chronique qu’«on se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs» tout en jugeant que dans cette entreprise, «le climat social est visiblement détestable».

«En 2007, on avait pour la population d’âge d’actif (20 et 60 ans) un taux de suicide de 19,6 suicides pour 100.000», a-t-il expliqué. «24 suicides en 19 mois, cela fait 15 sur une année. L’entreprise compte à peu près 100.000 employés. Conclusion: on se suicide plutôt moins à France Télécom qu’ailleurs», a-t-il écrit.

Pour quatre syndicats de l’Insee (CGT, CFDT, FO et Sud), «les études statistiques et épidémiologiques qui visent à analyser le taux de suicide au sein du personnel d’une entreprise n’ont rien à voir avec une règle de trois aussi primaire et peu fondée», ont-ils déclaré dans un communiqué commun.

Selon eux, «tout statisticien connaît la complexité des comparaisons statistiques d’une population donnée à celle d’une population plus générale», et «chacun sait que les taux de suicide sont très dépendants de l’âge, du sexe, de l’activité professionnelle».

«Aucune comparaison n’a de pertinence sans que l’on étudie la situation +toutes choses égales par ailleurs+», affirment-ils, jugeant la polémique lancée par M. Padieu «indigne».

Même constat pour Pierre Morville (CFE-CGC-Unsa): il rappelle, citant le DRH de France Télécom Olivier Barberot interrogé le 12 septembre, que «pour la grande majorité des 23 suicides enregistrés sur 20 mois à cette époque, le profil-type des personnes qui avaient attenté à leur vie était constitué de +fonctionnaires hommes, de plus de 50 ans, techniciens+».

Mais les 100.000 salariés du groupe ne correspondent pas tous à ce profil type. «Il y a également beaucoup de femmes, de cadres, de commerciaux, de salariés de droit privé», insiste-t-il.

Pour expliquer «une telle concentration de suicides sur cette catégorie précise» il avoue avoir «l’impudence de créer un lien entre ces suicides et le départ forcé, dans ces quatre dernières années, de 30.000 de nos collègues qui pour l’essentiel étaient justement des fonctionnaires âgés».

(Source AFP)