Impostures littéraires: Ces sornettes qui n’attendrissent que les toubabs (Looking back at France’s fake minority misery lit: Have a lie, will travel)

4 mars, 2013
J’ai arrangé ma biographie parce que je pensais que cela aurait plus d’impact. Mon témoignage ne repose pas uniquement sur des événements que j’ai vécus personnellement mais aussi sur des drames vécus par d’autres, des anonymes dont la voix est trop souvent tue. Omar Ba
Pourquoi ne dit-il pas que c’est un roman qu’il imaginé en s’inspirant des récits des aventuriers au lieu de vouloir nous faire gober ces sornettes qui n’attendrissent que les Tubaab (Occidentaux) à qui il peut raconter qu’il dormait dans les arbres, avec tous les membres de sa famille, pendant que des lions affamés rôdaient autour ? En tout cas, il ne manque pas d’imagination. J’aime bien le passage où il écrit que sa mère lui avait donné un grigri qu’il avait attaché autour de sa taille avec un fil en peau de léopard. Ça fait très exotique en effet. Signalons qu’il avait auparavant publié deux livres sans succès. Cette fois-ci, il a mis le paquet. Bravo ! La littérature sénégalaise a de beaux jours devant elle. Bathie Ngoye Thiam
Nous restons cependant solidaires de la cause et de l’analyse qu’Omar Ba défend dans son essai, parce qu’il n’y a pas de doute possible sur la tragédie de l’immigration clandestine. Son histoire personnelle est un canevas complexe, comme celle de beaucoup d’immigrés venus d’Afrique portés par l’espoir violent d’atteindre l’eldorado. Ils vivent dans la peur et sont probablement obligés de mentir pour survivre en Europe. Max Milo (éditeur)
Pendant près de vingt ans, Elissa Rhaïs ne cessera de publier avec un succès grandissant. Kerkeb, danseuse berbère, La Fille des pachas, L’Andalouse, Les Juifs ou la Fille d’Eléazar.. Truffés d’épices, d’eau de rose et de proverbes locaux, sa douzaine de romans, ses nouvelles et ses pièces de théâtre ressuscitaient les coutumes, les couleurs, les saveurs d’un Proche-Orient de légende. Traversés par la passion, muselés par les tabous, ensanglantés par la fatalité, ce n’était que contes merveilleux et tragiques; mirages situés à mi-chemin des Mille et une Nuits et des ouvrages de Pierre Loti ou des frères Tharaud. Conférences, chroniques dans les journaux, voyages, réceptions : Elissa Rhaïs, qui jamais ne se déplaçait sans celui qu’elle présentait comme son fils aîné, Raoul, de dix-huit ans son cadet, fut reçue partout et partout honorée. Dans son appartement luxueux du boulevard Saint-Jacques, les admirateurs qui lui faisaient fête s’appelaient Gide, Mauriac, Colette, Morand ou Sarah Bernhardt. Sa gloire était telle, et son talent – que seul le critique Billy, à l’époque, osa mettre en doute -, et ses mérites, que plus d’une personnalité la soutint lorsqu’elle s’avisa d’aspirer à la Légion d’honneur. Barthou et Poincaré furent de ceux-là, qui en 1938 lui accordaient leur appui. En vue de lui décerner la rosette, on procède donc à l’enquête d’usage… En 1939, le scandale éclate : Leila Bou Mendil (également connue. sous le nom de Rosine Boumendil), alias Elissa Rhaïs, est illettrée, presque analphabète! Elle n’a fait que signer les livres écrits par son prétendu fils, en fait un parent pauvre, Raoul Dahan, qu’elle tient sous sa coupe financière et amoureuse depuis plus de vingt ans. (…) Le scandale est étouffé. Le monde de l’édition, victime de la géniale imposture, opte pour la conspiration du silence. La France en guerre a d’autres. drames à pleurer. Toute trace s’apprête à disparaître de la naguère célèbre Elissa Rhaïs… Toute trace? Pas forcément. Car Raoul Dahan, plus anonyme que jamais, mais marié et père de famille, va, sur son lit de mort, confier à son fils son secret et tous ses manuscrits précieusement conservés. Quatorze ans plus tard, en 1982, ce fils prendra la plume. Sous le nom de Paul Tabet, il clamera à la face du monde la fabuleuse histoire d’un jeune homme pauvre, juif d’Alger pétri de culture française, qui, tombé sous la coupe d’une énergique cousine, la laissera signer les milliers de pages qu’il écrira au fil de vingt années. Le Figaro

Suite à notre dernier billlet des impostures littéraires

Retour sur le cas particulier, de nos Beyala à nos Ba ou à nos Smaïl ou à nos Rhaïs, des histoires pour toubabs …

L’écrivain Calixthe Beyala est de nouveau soupçonnée de plagiat

Jean-Luc Douin

Le Monde

26.11.96

ALIXTHE BEYALA, récente lauréate du Grand Prix du roman de l’Académie française pour Les Honneurs perdus (Albin Michel), est-elle victime de « persécution » et de « haine raciale » des « journalistes de gauche » ? C’est ce qu’elle a prétendu après avoir pris connaissance des accusations portées, dimanche soir 24 novembre, par Pierre Assouline lors du rendez-vous hebdomadaire « RTL-Lire ». Le journaliste, biographe de Georges Simenon, a affirmé en direct sur l’antenne que Calixthe Beyala, déjà condamnée en mai pour contrefaçon partielle du roman d’Howard Buten, Quand j’avais cinq ans je m’ai tué, dans son livre Le Petit Prince de Belleville, avait récidivé en faisant « des emprunts flagrants à deux reprises à l’écrivain nigérian Ben Okri ».

Pierre Assouline a cité les deux passages plagiés de La Route de la faim (Julliard), que Calixthe Beyala a sans doute « beaucoup aimé ». L’un, aux pages 27-29 du roman de la Camerounaise, ressemble étrangement à la page 56 du roman du Nigérian lauréat du Booker Prize (l’équivalent britannique du Goncourt). Tous deux décrivent une scène où une femme attrape un homme par les parties. « Tout le déroulement est exactement le même, les mots et les expressions reviennent », explique Pierre Assouline. Chez Beyala, il est écrit : « Sa femme ne l’écouta pas. Elle l’attrapa par le pantalon et le traîna. Il tenta de se libérer de cette poigne de fer qui, en plus du pantalon, agrippait ses testicules. » Chez Ben Okri, « sa femme cessa de l’écouter. Quand nous passames devant la foule, nous vimes qu’elle avait entrepris de le trainer en le tirant par son pantalon. Il essayait de se libérer de sa poigne de fer qui, sous le pantalon, avait même agrippé ses parties génitales. »

COINCIDENCES ÉTRANGES

Autres exemples : des coïncidences étranges entre les pages 117 à 122 chez Calixthe Beyala et l’épilogue de Ben Okri, ainsi qu’entre les pages 136 et 147 chez Beyala et les pages 161 à 166 et 171 à 174 chez Ben Okri. Tous deux évoquent « un village africain où deux partis politiques promettent de la nourriture en échange de votes, mais la nourriture est avariée et provoque une épidémie. La seule différence, note Pierre Assouline, est que chez Ben Okri il s’agit de lait en poudre et chez Beyala de maïs. »

Le commentaire du directeur de la rédaction de « Lire » est ironique : la condamnation de Calixthe Beyala « aurait dû inciter les académiciens français à être plus circonspects. Ils ont plongé comme un seul homme. Quelque chose me dit qu’ils vont bientôt le regretter. » Ce ne fut pas le cas au moment de l’attribution du prix. Plusieurs académiciens avaient volé au secours de leur lauréate en déclarant qu’il y avait des gens très bien qui s’étaient livrés au plagiat, sans conséquences. Il semble néanmoins que l’Académie française ait cautionné des pratiques douteuses en accordant son label à un « contrefacteur et récidiviste ». Calixthe Beyala, elle, ne désarme pas et accuse ses accusateurs de « malveillance et de méchanceté. Je gêne parce que je suis femme, et noire ». Elle ajoute qu’elle en a « assez ! », et envisage de poursuivre Pierre Assouline pour diffamation.

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Paul Smaïl est… Jack-Alain Léger

26/02/2009

Un ovni littéraire sort en librairie en 1997 : un certain Paul Smaïl publie Vivre me tue (Balland) qui se présente comme un récit autobiographique. L’auteur serait un jeune Beur, titulaire d’un DEA de littérature comparée, qui cite Genet, Melville ou Conrad. Pour survivre, il travaille la nuit dans un hôtel fréquenté par les prostituées. Il veut s’en sortir. Smaïl décrit une banlieue comme on l’a rarement fait.

C’est sûr, ça sent le vécu. Le livre est plébiscité. Smaïl continue d’écrire. En 2001, il publie aux Éditions Denoël un autre livre dont on parle beaucoup, Ali le magnifique.

On finit par apprendre que derrière Paul Smaïl se cache l’écrivain Jack-Alain Léger, auteur d’une œuvre qui compte une vingtaine de récits et romans. D’ailleurs, l’année de la parution de Vivre me tue était sorti également Ma vie (titre provisoire), signé Jack-Alain Léger…

Ce dernier n’a qu’une obsession : qu’on lise une œuvre pour elle-même, sans préjugés sur l’auteur. Comme il l’a dit lui-même, Jack-Alain Léger – c’est son nom de plume «officiel» – aime porter des masques et varier les pseudonymes : il s’est appelé au fil des ans Melmoth, Dashiell Hedayat, Eve Saint-Roche…

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Mais qui est donc Chimo?

Olivier Le Naire

L’Express

25/04/1996

Lila dit ça est arrivé chez Plon sous forme de deux cahiers d’écolier. Roman sur le sexe, la banlieue et le mystère, ce texte signé Chimo ne peut être l’oeuvre que d’un écrivain confirmé. A L’Express, nous penchons pour Ravalec. Et vous?

Lila dit ça est arrivé chez Plon sous forme de deux cahiers d’écolier. Roman sur le sexe, la banlieue et le mystère, ce texte signé Chimo ne peut être l’oeuvre que d’un écrivain confirmé. A L’Express, nous penchons pour Ravalec. Et vous?

Rédigés à la main, d’une écriture maladroite, les deux cahiers Clairefontaine ont atterri sur le bureau d’Olivier Orban, le directeur des éditions Plon, un jour de décembre 1995. Le début du texte donnait le ton, déconcertant: "Elle s’arrête, elle commence par me dire ça: ??Tu vois que j’ai le visage de l’ange, que tout le monde me le dit. Tu vois mes yeux qui sont clairs et bleus que tu leur donnerais jusqu’au fond de ta poche."" S’il n’avait été remis à l’éditeur par un cabinet d’avocats, s’il n’était signé d’un certain Chimo – manifestement un pseudo – le manuscrit aurait été écarté. Seulement, voilà, il y avait cette énigme et le précédent célèbre de Romain Gary, qui, sous le masque d’Emile Ajar, remporta le Goncourt 1975. Orban poursuit donc sa lecture.

Maladroite de prime abord, l’oeuvre prend vite son envol. Elle raconte l’histoire de Lila, jeune fille de banlieue à l’imagination et à la sensualité exacerbées. "Pas une meuf ni une gonzesse ou une mousmée ni une fendue ni une nana", simplement une fleur troublante qui bouleverse Chimo, ado timide et plutôt romantique. Quand elle lui propose, dès la page 3, de lui "montrer sa chatte", Chimo admire sans voix le spectacle de Lila, jupe au vent, exhibant son irréfutable blondeur le temps d’une glissade en toboggan. On la retrouve bientôt en amazone sur la barre du vélo de notre narrateur: "Tu veux la revoir?" La longue scène qui s’ensuit restera à coup sûr dans les annales de la littérature érotique (et de l’acrobatie), tant elle révolutionne le genre. On salue l’exploit. Mais Lila dit ça – joli titre – est bien plus qu’un simple ouvrage à ne tenir que d’une main. Si Lila nous émeut, c’est d’abord pour son charme déconcertant. Cette fragile ingénuité qui tranche si poétiquement avec la cochonne brutalité de ses propos. Le portrait de cet ange pervers, la minutie avec laquelle est recréé l’univers de la banlieue, la construction du récit sont à l’évidence d’un écrivain confirmé. Mais qui?

Bien des noms circulent déjà. On évoque les connaisseurs de la banlieue: Tournier, Picouly; les accros de l’érotisme littéraire, comme Ravalec et le jeune Yann Moix; on parle aussi de Pennac, Queffélec, Serguine. L’analyse graphologique trahirait, paraît-il, un homme, ordonné, intelligent, d’une affectivité pathologique et masochiste. Une chose est sûre, celui qui se cache derrière Chimo (mioche en verlan?) est d’abord un gros malin. Non seulement il a su capter l’attention de l’éditeur, mais encore il a éveillé la curiosité de la critique. Mieux, Lila dit ça, au carrefour de ces dernières terres d’aventures que sont le sexe, la banlieue et le mystère, s’arrache à l’étranger (Plon a déjà vendu pour 1,4 million de francs de droits en Europe, et les enchères montent aux Etats-Unis et au Japon). On négocie même l’adaptation au cinéma. Qui touchera ce pactole?

A L’Express, nous parions sur Vincent Ravalec, qui se fit connaître par la fausse recommandation adressée à Françoise Verny pour se faire éditer chez Flammarion. On retrouve dans Lila dit ça – en meilleur – l’univers riche, poétique et en partie mystique de son dernier roman, Wendy. On retrouve aussi cette sensibilité touchante mais parfois fleur bleue d’un écrivain qui ne maîtrise pas encore parfaitement son écriture, a fortiori lorsqu’il cherche à la contrefaire sur un ton prétendument populaire. Lila dit ça, comme Wendy, pèche par la faiblesse de certaines métaphores ("[ses seins] beaux comme la beauté", "Je me mets du courage à la bouche"…), ses lieux communs ("[dans la banlieue] il fait très chaud, étouffant mais jamais beau") et ses tournures aussi loufoques que gratuites. Et pourtant, le talent est là, indéniable. Comme dirait Jacques Pradel: "Vincent, si vous vous reconnaissez, appelez-nous!"

Lila dit ça, par Chimo. Plon, 172 p., 89 F.

Voir encore:

Vu & commenté

Le récit de l’unique survivant

Dominique Dhombres

Le Monde

27.05.08

Omar Ba était monté avec une cinquantaine d’autres malheureux dans une pirogue qui devait les emmener aux Canaries. C’était en septembre 2000. Tous les autres sont morts, il a survécu. Ce jeune Sénégalais a fini par arriver en France, où il étudie la sociologie. Il racontait sa traversée de l’enfer à Thierry Demaizière, dimanche 25 mai, dans le « Sept à huit » de TF 1. C’est un témoignage bouleversant sur le calvaire enduré par les clandestins qui, chaque jour ou presque, tentent d’atteindre l’Europe de cette façon.

Ils partent des côtes sénégalaises sur des embarcations de fortune et mettent le cap sur les Canaries, province espagnole, et donc terre européenne. Beaucoup périssent en mer. Ce que décrit Omar Ba, c’est ce qui se passe à bord d’une de ces pirogues lorsqu’il n’y a plus rien à manger ni à boire. Il avait 21 ans lorsqu’il est parti, attiré par l’Europe telle qu’il la voyait à la télé, jolies filles et châteaux. Il a payé son passeur 2 000 euros. Les passagers quittent les côtes africaines avec environ 200 litres d’eau, 100 litres de gazole, 4 grands sacs de riz et deux réchauds pour le cuire. « Dès le troisième jour, il n’y a pratiquement plus de riz ni d’eau, et la pirogue commence à couler parce qu’il y a trop de personnes à bord », explique-t-il. C’est alors que le passager le plus costaud, Mourad, décide de jeter les plus faibles par-dessus bord. « Il commence par Abdou, qui souffrait de douleurs pulmonaires, et le balance à la mer. » Sept seront éliminés ainsi.

Dès lors, plus personne ne dort. « On se dit : il ne faut pas dormir ! » Dès qu’on somnole, on a peur d’être jeté par-dessus bord. Certains préfèrent se suicider.

Pour couronner le tout, la pirogue essuie une tempête et d’autres passagers tombent encore à l’eau sous l’effet des vagues. Il ne reste qu’une dizaine de clandestins, sous un soleil de plomb, dans une pirogue qui dérive depuis longtemps, moteur éteint. « Le plus terrible, c’est la nuit et l’odeur des cadavres. A bord, il y en a qui sont morts. Le soleil accélère la décomposition des corps. Une odeur insupportable. » Mourad se suicide, apparemment en buvant ce qui reste de gazole dans le moteur. Omar survit, mais ne parle plus. « Dans ces conditions-là, on cesse de penser. On devient animal. On ne dit plus rien.

Tous les mots deviennent tabous. Le mot «mort», par exemple, alors qu’on est entouré de cadavres. »

Il a le réflexe de crier avec ce qui lui reste de forces lorsqu’il aperçoit un navire espagnol qui se dirige vers la pirogue. Il s’évanouit. Lorsqu’il revient à lui, on lui donne le choix entre un verre de Coca et de l’eau fraîche. Il raconte son aventure dans Soif d’Europe, un livre qui vient de paraître aux éditions du Cygne.

Voir aussi:

Contre-enquête sur un affabulateur

Benoît Hopquin

Le Monde

08.07.09

Le Sénégalais Omar Ba raconte dans deux livres largement promus dans les médias son odyssée de clandestin. Problème : tout ou presque est faux

Depuis un an, Omar Ba est un clandestin très visible. Le Sénégalais écume les plateaux de télévision et les radios, publie tribunes et entretiens, multiplie les conférences. Abord avenant, visage éminemment sympathique, discours convaincu et convaincant, il raconte au bord des larmes son odyssée de Dakar à Paris, via les Canaries, Lampedusa, Ceuta et Melilla. Entre 2000 et 2002, affirme-t-il, il a ainsi frappé à toutes les portes dérobées de l’Europe, traversé les mers et les déserts. Un périple poignant, jonché des cadavres de ses frères d’infortune.

Aujourd’hui nanti d’un titre de séjour, le jeune homme a fait paraître Je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus (Ed. Max-Milo, 256 p., 18 €). Un chant d’amour déçu sur l’Europe, ce continent magnifié en eldorado par l’Afrique. L’auteur adresse une supplique aux candidats à l’exil : « Ne venez pas ! » Sous la plume d’un homme qui a bravé la mort pour atteindre ce paradis rêvé, le message n’en a que plus de force.

Las ! Cette épopée est largement inventée. Omar Ba a décrit son parcours dans un précédent livre : Soif d’Europe. Témoignage d’un clandestin (Editions du Cygne, 2008). Un récit à la première personne, truffé d’incohérences et d’anachronismes. Les descriptions des lieux, les noms des rues, les situations, en Libye, sur l’île italienne de Lampedusa, autour de l’enclave espagnole de Melilla, à Madrid, aux Canaries ou à Paris ne collent pas. Certains centres de rétention administrative n’existaient même pas au moment où il est censé les avoir fréquentés. La présentation des procédures espagnoles ou italiennes est fausse.

Omar Ba assure être arrivé en France à l’automne 2002, puis avoir été expulsé en novembre. Il aurait dormi dans les rues de Paris, le 1er novembre, fouillant les poubelles recouvertes de neige : il faisait 10 degrés cette nuit-là dans la capitale. La description de son expulsion est également truffée d’invraisemblances procédurales : le ministère de l’immigration et le service juridique de la Cimade, l’association qui défend les sans-papiers, arrivent à cette même conclusion. Son avocat, un certain Patrice Clément, est inconnu au barreau. Le tribunal de Bobigny, où est censé avoir été jugé le clandestin, n’a gardé nulle trace de son passage.

Plus probant encore, un compatriote d’Omar Ba, Abdoul Aziz Sow, a expliqué au Monde que l’auteur était étudiant en sociologie à l’université Gaston-Berger, à Saint-Louis du Sénégal, durant la période supposée de son voyage. Photo d’époque à l’appui, cet assistant en droit, qui vit toujours à Saint-Louis, assure qu’ils occupaient des chambres mitoyennes sur le campus. « Il est libre d’écrire ce qu’il veut, de faire gober des histoires aux Toubabs [Blancs], mais il n’a pas le droit de raconter des choses qu’il n’a pas vécues », estime l’ami déçu.

Rencontré longuement à trois reprises par Le Monde, mis en face de ces contradictions, Omar Ba a longtemps hurlé à la cabale. « Ce que je dis, je l’ai vu et je l’ai vécu », maintenait-il. Acculé, il est finalement revenu sur son histoire, au moins partiellement. Non, il n’a jamais été en Libye ni sur l’île italienne de Lampedusa. Non, il n’a jamais dormi dans les rues de Paris, n’a jamais été arrêté ni expulsé. Oui, il était bien étudiant à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, de 2001 à 2003. Oui, il est bien arrivé en France en 2003 avec un banal visa d’étudiant et a suivi pendant deux ans des cours de sociologie à l’université de Saint-Etienne. En 2005, il est ensuite venu à Paris afin de s’inscrire à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), section sociologie des médias.

Mais le récit reste en partie vrai, persiste l’intéressé. Il se serait, en fait, déroulé durant huit mois et non trois ans, entre avril et décembre 2006. L’auteur aurait antidaté les faits pour éviter d’éventuelles poursuites des services de l’immigration. A la fin de 2005, ne parvenant pas à faire renouveler son titre de séjour en France et donc à s’inscrire à l’EHESS, le Sénégalais serait retourné à Dakar pour obtenir un nouveau visa. Il se serait retrouvé coincé sur place et aurait donc pris des chemins clandestins pour revenir en Europe.

Mais même ainsi remanié, son périple comporte toujours des incohérences. A l’aller, il aurait convoyé une voiture, embarqué à Marseille et débarqué au Maroc. Cette liaison maritime n’existe pas, assure-t-on au Port autonome de Marseille. Au retour, les conditions de la traversée jusqu’aux îles Canaries, telles que présentées, diffèrent notablement des témoignages des clandestins que Le Monde avait pu recueillir sur place, en 2006 justement. Mêmes erreurs dans la description de l’assaut de Melilla : les protections décrites ne correspondent pas aux nouvelles défenses installées autour de l’enclave en 2006.

Le dossier d’Omar Ba à l’EHESS contredit sa nouvelle histoire. L’étudiant était bien inscrit en 2005, avec des papiers parfaitement en règle. Il s’y est surtout fait remarquer par ses absences, conduisant sa directrice d’études à interrompre la collaboration. A l’automne 2006, alors qu’il était censé crapahuter comme clandestin loin de la France, il faisait le siège de l’EHESS, à Paris, pour obtenir sa réinscription. Il a alors fourni de fausses attestations et l’école l’a radié. Une restauratrice francilienne, qui a employé l’étudiant comme extra, assure également que son employé avait des papiers en bonne et due forme à cette époque.

L’homme a déjà un lourd passif. Le parquet d’Evry recense huit dossiers au nom d’Omar Ba, « né en 1982, à Thiès (Sénégal) », les date et lieu de naissance officiels du personnage. Le parquet de Créteil a également son nom dans ses fichiers, pour une affaire de faux et usage de faux en écriture privée qui attend d’être jugée. Interrogé à ce sujet, Omar Ba assure n’avoir « aucun commentaire à faire ».

L’éditeur Max Milo se dit « surpris et troublé » par ces faits. « Nous restons cependant solidaires de la cause et de l’analyse qu’Omar Ba défend dans son essai, parce qu’il n’y a pas de doute possible sur la tragédie de l’immigration clandestine, poursuit l’éditeur. Son histoire personnelle est un canevas complexe, comme celle de beaucoup d’immigrés venus d’Afrique portés par l’espoir violent d’atteindre l’eldorado. Ils vivent dans la peur et sont probablement obligés de mentir pour survivre en Europe. »

Modeste maison animée par des hommes de bonne volonté, les Editions du Cygne, qui ont publié Soif d’Europe, avouent leur embarras. Youssef Jebri, le directeur de collection qui a aidé Omar Ba, affirme qu’il n’avait pas les moyens de vérifier l’exactitude des descriptions. « S’il a menti, explique-t-il, cela fera du mal à la cause des clandestins qu’il prétend défendre. »

"Soif d’Europe" : L’imposture d’un immigré

Bathie Ngoye Thiam

16 juillet 2008

Nombreux sont ceux qui, comme moi, ont été affligés en voyant sur TF1, dans le magazine « 7 à 8 » du 25 mai 2008, un immigré raconter son « odyssée infernale » pour arriver en Europe, son « voyage au bout l’enfer ». Mon Dieu ! Quelle aventure ! Mais, à la fin de l’émission, il déclare que s’il a une haine, c’est envers son pays qui n’a pas su lui donner les raisons de rester chez lui. Ce pays est … le Sénégal.

Alors là, je n’ai pu m’empêcher de regarder encore l’émission sur le Net et de lire quelques unes de ses interviews, car beaucoup de journaux français ont consacré des pages entières à l’histoire de ce garçon qui hait son pays. Il s’appelle Omar Ba et était étudiant à l’université Gaston Berger de Saint-Louis.

L’immigration est un sujet d’actualité. Il y a plein de discours là-dessus, de débats, de livres, de films. Depuis quelques années, les clandestins ont commencé à parler, racontant leur vécu et leur traversée du désert. L’un des plus médiatisés est Kinsley, un jeune Camerounais qui avait quitté son pays en 2004 pour rejoindre la France en passant par le Maroc. Son périple fut un cauchemar.

« Au Maroc, ils sont 18 à voyager à l’arrière d’un camion avec moins de deux litres d’eau par jour à se partager, sous la chaleur du désert. »

« Deux personnes perdront la vie lors du voyage, suite à un premier naufrage. Mais ne pouvant pas faire marche arrière, Kingsley ne se décourage pas et décide de retenter sa chance, et réussi à arriver sur les côtes espagnoles. »

Son histoire, émouvante, est plausible, vraie, et il y a des témoins, comme le montre un reportage d’« Envoyé Spécial », sur France 2 .

Le réalisateur Cédric Klapish s’en est inspiré pour faire un film « Paris ». Kinsley y joue son propre rôle. Après les dures épreuves, enfin le succès.

Omar Ba, notre cher compatriote, s’est sans doute dit : « Voilà un bon créneau… » Il raconte alors « son » aventure tirée par les cheveux, tellement il en rajoute et s’y perd.

Des Africains ont marché dans le désert pour se rendre en Europe, ont pris des pirogues, se sont cachés dans des bateaux, etc. Nous avons souvent entendu leurs terribles péripéties. Omar, lui, les aurait vécues toutes ou presque.

Il dit qu’ils étaient 50 dans une pirogue pour se rendre clandestinement en Europe. Tous les autres seraient morts, donc il n’y a personne pour le contredire. Mais tout le monde n’est pas dupe. Dans un discours ponctué de « c’était affreux », « c’était atroce », « c’était l’horreur », il tente de toucher les âmes sensibles et crédules.

Il quitte le Sénégal, dit-il, le 5 septembre 2000. Des navires heurtent des pirogues, des passagers se noient, leur pirogue prend l’eau, il est arrête au Tchad et jeté en prison, on le largue avec d’autres prisonniers en plein désert sans eau ni nourriture, l’un d’eux, épuisé, s’affale et le sable, poussé par le vent, l’ensevelit aussitôt, des soldats tirent sur eux, il est arrêté et tabassé par la gendarmerie royale marocaine, il se retrouve en Lybie où il prend une pirogue dans la quelle se trouve, entre autres passagers, une jeune Somalienne qui va mourir, laissant son bébé, son corps est jeté à la mer, la pirogue chavire à cause d’une tempête, beaucoup meurent noyés, il est repêché par des policiers italiens, etc. Il a survécu à tout cela. Superman n’aurait pas fait mieux. Le revoilà au Maroc. Septembre 2001. Un an déjà.

L’aventure, la « vraie » commence. Ils sont 50 dans une pirogue de 30 places.

« Survivre, dit-il au début de l’émission, pour moi, c’était partir. »

Seulement, en 2000, quand il « partait », l’alternance politique venait d’avoir lieu au Sénégal. L’espoir se lisait partout. Les jeunes étaient les plus enthousiastes. Personne ne pensait à aller risquer sa vie dans l’Atlantique. Omar dit qu’il avait 20 ans (parfois c’est 21) et qu’il était parti pour soulager sa famille. Il dit qu’il ne mangeait pas tous les jours, pourtant il était étudiant. Or, il est bien connu que dans les familles très pauvres, on retire les enfants de l’école pour qu’ils aillent travailler. Et il me semble aussi que ces pirogues dont il parle n’ont commencé à transporter des clandestins qu’en 2003. Les aventuriers d’avant cette date voyageaient autrement. Mais bon…

Dans l’émission « 7 à 8 » de TF1 , il dit qu’il avait payé deux millions de francs CFA au passeur, et dans le livre qu’il a écrit pour raconter son histoire et qui a comme titre « Soif d’Europe : Témoignage d’un clandestin », on lit : « À présent celui qui entend son nom (lu par le passeur, la nuit, au bord de la mer) verse les cinq cent mille francs CFA du billet, environ sept cent soixante euros. » Il devait relire son livre avant d’aller à la télé. Et le plus drôle est que le passeur leur demande de montrer leurs passeports. Il ne manquait plus que ça.

Ils avaient quatre sacs de riz. Il écrit : « On est obligé de se serrer la ceinture pour ne pas manquer de nourriture. Au lieu de deux repas quotidiens nous n’en prenons qu’un. » Le troisième jour, il n’y avait plus de riz. Est-ce que 50 personnes, ne mangeant qu’une fois par jour, peuvent finir quatre sacs de riz en moins de trois jours ? Ils devaient être bien petits, ces sacs.

(3ème jour toujours) La pirogue, raconte-il, commence à couler parce qu’il y avait trop de personnes à bord. Cela veut-t-il dire que pendant trois jours la pirogue n’avait pas senti qu’elle était surchargée ?

Un Gambien nommé Mourad (prénom pas très commun en Gambie) décide alors d’alléger la pirogue. Il prend des gens et les jette à la mer. Voyons ! Même des enfants de cinq ans auraient du mal à y croire. Les aventuriers de l’époque étaient des « guerriers », des durs à cuire. Et même s’ils étaient des poltrons, ils n’allaient pas se laisser faire. La logique dicte que les autres (ils étaient 50 dans la pirogue) se jettent sur Mourad. Même si Mourad était aussi herculéen que nos lutteurs, seul avec 49 femmes, ces dernières se seraient ruées sur lui pour le livrer aux requins au lieu de le regarder les jeter une par une par-dessus bord. Dans le récit d’Omar, Mourad en a jeté sept qui hurlaient, se débattaient, gémissaient. « C’était atroce, dit-il, on les entendait respirer sous l’eau. » Pendant ce temps, les autres, attendant tranquillement leur tour, se disaient : « Je ne dois pas dormir sinon il va me surprendre et me jeter. » Qui peut croire cela ? Omar continue : « Y en a qui se sont suicidés parce qu’il y avait plus à boire, y avait plus à manger. » Depuis que les pirogues partent vers l’Europe, c’est la première fois que j’entends parler de gens qui se sont donné la mort parce qu’ils avaient faim et soif. Ces gens sont coriaces et ont toujours l’espoir de s’en sortir, jusqu’à leur dernier souffle. Regardez à la télé les pirogues qui arrivent en Espagne. Il y a souvent des morts et des gens déshydratés ou dans un état lamentable, mais on ne parle pas de suicidés.

Après, il nous dit qu’ils n’étaient plus qu’une dizaine parce que la pirogue qui tanguait en avait jeté quelques uns. Ici, un petit calcul s’impose. Ils étaient 50. Mourad en jette 7. Il reste donc 43. Maintenant, il n’en reste plus que 10. Et 43-10 = 33. Veut-il nous faire croire que 33 se sont suicidés ou sont tombés accidentellement dans l’océan ? Ça fait quand même beaucoup et ce n’est pas du tout facile à avaler. L’instinct de survie est plus tenace que ça. Aussi, pense-t-on à se compter quand on est dans une telle situation pour savoir si on est neuf ou dix ?

Il pousse le bouchon plus loin en disant que l’odeur des cadavres dans la pirogue les importunait. Mais voyons ! Pourquoi ces 10 survivants sont-ils restés avec des cadavres en putréfaction dans la pirogue pendant une semaine ? Omar dit que l’odeur était insupportable. Dans ce cas, mon cher, on prie pour eux et on les balance dans la mer. Ou bien ?

Mourad se suicide, selon Omar, en buvant du gasoil. Tiens ! Comment ce monstre, comme il l’appelle, qui tue pour sauver sa peau, peut-il avoir des problèmes avec sa conscience au point de se suicider ? Le comble, Omar dit que dans ces conditions-là, on cesse de penser, on devient animal. Comment donc imaginer que Mourad, un monstre dès le départ, se mette, lui, à penser ?

Brusquement, Omar s’endort ou s’évanouit après avoir utilisé sa dernière énergie pour lancer un cri de détresse en voyant un navire se diriger vers leur pirogue. Ça me rappelle le film « Titanic » et le radeau de la Méduse, mais ici, une partie du film est « volé ». On ne saura pas comment sont morts les neuf autres. Il se réveille, récupéré par un cargo espagnol qui l’a « débarqué à Fuerteventura, aux Canaries, au milieu des gens qui bronzaient sur la plage. » Oh ! Que c’est émouvant ! J’en pleure presque… de honte, oui. Les journalistes devraient faire des recherches pour retrouver ce cargo. Omar doit quand même se souvenir de la date.

Il dit, parlant de son arrivée en Europe : « Pour la première fois de ma vie, j’ai eu le choix entre le Coca et l’eau, une eau fraîche en plus. » Alors là, c’est vraiment trop. S’il avait deux millions de francs CFA à payer au passeur, il avait donc de quoi s’acheter une bouteille de Coca et de l’eau fraîche dans n’importe quelle ville du Sénégal.

Il va encore plus loin, déclarant que nos familles préfèrent que leurs fils soient au fond de l’océan plutôt que de les voir revenir d’Europe les mains vides. Ah Bon ? J’en apprends des choses.

Il raconte : « Aux Canaries, les autorités m’ont mis dans un avion pour Barcelone. Et j’ai rejoint Paris dans un camion de fruits de mer. J’ai failli mourir gelé dans la chambre froide. » Ndeysaan ! Passez-moi un mouchoir, waay, pour que j’essuie mes larmes. Rester vivant dans la chambre froide, de Barcelone à Paris, même un esquimau aurait du mal à le faire. Ce garçon est vraiment très fort. Il poursuit : « À Paris, je me suis fait expulser. Retour au Sénégal… Finalement, j’ai eu une bourse pour aller étudier en France. »

Ah bon ? Pour avoir une bourse, je croyais qu’il faut soit avoir le bras long, c’est-à-dire connaître des gens très influents, ce qui signifie riches, ou être un excellent étudiant. Quelqu’un qui ne mange pas tous les jours n’a pas dans son entourage des riches qui veulent l’aider. Et un brillant étudiant, sachant qu’il a un bel avenir devant lui, ne laisse pas tomber ses études pour aller risquer sa vie dans la mer. Et puis, comment peut-il abandonner ses études pendant plus de trois ans à essayer de se rendre en France, puis retourner au Sénégal et obtenir une bourse ?

Supposons que son histoire est vraie. Dans ce cas, comment ose-t-il, maintenant qu’il est bien installé à Paris, dire qu’il hait son pays (le Sénégal) alors qu’après toutes ses terribles aventures infructueuses, c’est ce pays qui lui a donné une bourse d’étudiant, donc un billet d’avion pour voyager confortablement et un séjour en toute légalité en France ? Si ce n’est pas de l’ingratitude, dites-moi ce que c’est.

Il y a dans ses paroles et écrits un manque criant de crédibilité. La partie la plus hilarante de l’interview est quand il fait semblant d’être sur le point de pleurer et dit « excusez-moi » Ha ! Ha ! Pourquoi ne dit-il pas que c’est un roman qu’il imaginé en s’inspirant des récits des aventuriers au lieu de vouloir nous faire gober ces sornettes qui n’attendrissent que les Tubaab (Occidentaux) à qui il peut raconter qu’il dormait dans les arbres, avec tous les membres de sa famille, pendant que des lions affamés rôdaient autour ? En tout cas, il ne manque pas d’imagination. J’aime bien le passage où il écrit que sa mère lui avait donné un grigri qu’il avait attaché autour de sa taille avec un fil en peau de léopard. Ça fait très exotique en effet. Signalons qu’il avait auparavant publié deux livres sans succès. Cette fois-ci, il a mis le paquet. Bravo ! La littérature sénégalaise a de beaux jours devant elle.

Mais on peut gagner de l’argent sans mentir et sans cracher sur son pays d’origine.

Bathie Ngoye Thiam, Un Sénégalais choqué par cette histoire à dormir debout.

Voir encore:

La rocambolesque imposture d’Elissa Rhaïs

Laurence Vidal

Le Figaro

28/03/1996

L’empire français brillait de tous ses feux. Dans la capitale, la mode était à l’exotisme, à l’orientalisme et au paternalisme colonial. En cet automne 1919, une musulmane anonyme débarquait à Paris avec ses trois enfants. Riche de deux manuscrits et d’une lettre de recommandation, celle qui se faisait appeler Elissa Rhaïs partait à la conquête des lettres. Bientôt, son nom serait sur toutes les lèvres.. Tandis que les éditions Plon publiaient Saada la Marocaine, un roman, la nouvelle Le Café chantant trouvait place dans les colonnes de La Revue des Deux-Mondes, alors antichambre de l’Académie française.

Aussitôt la critique s’émouvait qu’une «petite musulmane d’Algérie» eût «toute jeune exprimé le désir de fréquenter l’école française de Blida et d’apprendre notre langue». Ici, on saluait «ce talent naturel si franc, cet art de pousser le récit à sa fin, ce don d’évoquer les choses et les gens, de les faire vivre dans leur milieu et parler avec leur accent». Ailleurs, on s’extasiait sur ce «bavardage oriental tempéré par la mesure française». Partout, de La Revue bleue au Journal des débats ou aux Nouvelles Littéraires, on accueillait à bras ouverts cette petite musulmane courageuse et géniale, dont «la plume magique» et «la rare puissance d’évocation» n’avaient pas fini d’épater.

Pendant près de vingt ans, Elissa Rhaïs ne cessera de publier avec un succès grandissant. Kerkeb, danseuse berbère, La Fille des pachas, L’Andalouse, Les Juifs ou la Fille d’Eléazar.. Truffés d’épices, d’eau de rose et de proverbes locaux, sa douzaine de romans, ses nouvelles et ses pièces de théâtre ressuscitaient les coutumes, les couleurs, les saveurs d’un Proche-Orient de légende. Traversés par la passion, muselés par les tabous, ensanglantés par la fatalité, ce n’était que contes merveilleux et tragiques; mirages situés à mi-chemin des Mille et une Nuits et des ouvrages de Pierre Loti ou des frères Tharaud. Conférences, chroniques dans les journaux, voyages, réceptions : Elissa Rhaïs, qui jamais ne se déplaçait sans celui qu’elle présentait comme son fils aîné, Raoul, de dix-huit ans son cadet, fut reçue partout et partout honorée. Dans son appartement luxueux du boulevard Saint-Jacques, les admirateurs qui lui faisaient fête s’appelaient Gide, Mauriac, Colette, Morand ou Sarah Bernhardt. Sa gloire était telle, et son talent – que seul le critique Billy, à l’époque, osa mettre en doute -, et ses mérites, que plus d’une personnalité la soutint lorsqu’elle s’avisa d’aspirer à la Légion d’honneur. Barthou et Poincaré furent de ceux-là, qui en 1938 lui accordaient leur appui.

En vue de lui décerner la rosette, on procède donc à l’enquête d’usage… En 1939, le scandale éclate : Leila Bou Mendil (également connue. sous le nom de Rosine Boumendil), alias Elissa Rhaïs, est illettrée, presque analphabète! Elle n’a fait que signer les livres écrits par son prétendu fils, en fait un parent pauvre, Raoul Dahan, qu’elle tient sous sa coupe financière et amoureuse depuis plus de vingt ans. Lorsque, en décembre, reçue au ministère de l’Instruction publique, où elle espère l’annonce officieuse de sa décoration, Elissa Rhaïs se voit démasquée, elle s’évanouit. De ce coma, elle ne se relèvera pas. Et mourra quelques mois plus tard, oubliée de tous.

Le scandale est étouffé. Le monde de l’édition, victime de la géniale imposture, opte pour la conspiration du silence. La France en guerre a d’autres. drames à pleurer. Toute trace s’apprête à disparaître de la naguère célèbre Elissa Rhaïs… Toute trace? Pas forcément. Car Raoul Dahan, plus anonyme que jamais, mais marié et père de famille, va, sur son lit de mort, confier à son fils son secret et tous ses manuscrits précieusement conservés. Quatorze ans plus tard, en 1982, ce fils prendra la plume (1). Sous le nom de Paul Tabet, il clamera à la face du monde la fabuleuse histoire d’un jeune homme pauvre, juif d’Alger pétri de culture française, qui, tombé sous la coupe d’une énergique cousine, la laissera signer les milliers de pages qu’il écrira au fil de vingt années. Dans ce récit romanesque en diable, où certains noms sont maquillés, et qu’il présente, précisément, comme un «roman», Paul Tabet racontera au passage le personnage extrême de Leïla Bou Mendil, née en 1882 à Blida, de père musulman et de mère juive, mariée à l’âge de 17 ans, recluse quinze ans durant dans un harem, où elle frôle la folie. De cette même Leïla/Rosine, rendue à la liberté par la mort de son mari, bientôt riche héritière, et qui s’entiche du timide cousin dont elle fait son secrétaire et son amant. D’elle, toujours, immonde et fascinante, ancienne captive devenue geôlière, qui conte à son «protégé» les récits merveilleux entendus au harem, histoires qui nourriront les premiers textes de Raoul. D’elle, enfin, splendide comédienne qui, se joue du Tout-Paris avec un panache qui force l’admiration…

Après la mort d’Elissa Rhaïs, Raoul n’écrira plus. De toute façon, les portes de l’édition lui sont fermées. Et lorsque, au nom du père, Paul Tabet exhume le passé, et la mystification, il est violemment contesté par les parents d’Elissa, qui, à leur tour, l’accusent… d’imposture. La réédition, cette année, du roman Le Sein blanc ressemble à une réhabilitation. On y découvre l’atmosphère hautement sentimentale, faite d’amours impossibles, de violences cachées et d’interdits vengeurs, qui fit le succès d’Elissa Rhaïs.

Mais si le charme désuet est indéniable, de cet Orient d’Epinal plus conforme aux goûts des années 20 qu’aux nôtres, le plus romanesque est ailleurs : dans la maléfique emprise qu’exerça autrefois une femme blessée sur un très jeune homme, histoire d’une fabuleuse fusion d’identités, contée par Paul Tabet avec une grande sensibilité.

(1) Elissa Rhaïs, par Paul Tabet, Grasset, 1982.

LE SEIN BLANCD’ELISSA RHAÏS.L’Archipel, 98 F.

Voir enfin:

FRANCE 2 20.50

ELISSA RHAIS, une imposture littéraire

Paul De Brem

La Vie

9 septembre 1993

Dans les années 30, en Algérie, une riche et magnifique jeune femme, mi-juive mi-arabe, et qui vit seule avec ses domestiques, accueille chez elle Raoul, le fils d’une parente. Leïla et Raoul tombent amoureux. Lui, fasciné par ses talents de conteuse, écrit la vie de Leïla dans un roman qui connaît un grand succès. Elle, pourtant analphabète, s’en prétend l’auteur sous le pseudonyme d’Elissa Rhaïs, afin de pénétrer les milieux littéraires parisiens, d’en devenir la coqueluche et d’obtenir la revanche sur la vie qu’elle attend depuis toujours.

Elissa Rhaïs est l’histoire vraie d’une imposture littéraire, révélée au grand public en 1982 par le propre fils de Raoul, lequel lui a tout raconté avant de mourir, et confirmée par des études graphologiques. Le téléfilm tiré de cette rocambolesque histoire, admirablement interprétée par Anne Canovas et Emmanuel Salinger, explore aussi les complexes relations amoureuses entre une très séduisante dissimulatrice un rien mythomane et son "nègre", tenu par son amour de cacher la vérité et de jouer le rôle que sa maîtresse lui impose.

Elle, particulièrement, paraît mystérieuse: d’où lui vient ce désir de mystification ? Sensuel et somptueux, le Maghreb évoqué ici par des images très soignées est celui des fontaines, des mosaïques et de la lumière. Ce téléfilm français décidément très riche se veut aussi une réflexion sur la vérité en littérature: à quel moment une histoire vraie, mais romancée, devient-elle mensonge ?


Classes moyennes: L’addition des tares de la société américaine et de notre vieux socialisme continental (Back in ’55 we were makin’ thunderbirds)

11 février, 2012
We were makin’ thunderbirds They were long and low and sleek and fast They were all you ever heard Back in ’55 We were makin’ thunderbirds Now the years have flown and the plants have changed And you’re lucky if you work … Bob Seger
La pièce de Patrick Süskind, La Contrebasse, fournit une image particulièrement réussie de l’expérience douloureuse que peuvent avoir tous ceux qui, comme le contrebassiste au sein de l’orchestre, occupent une position inférieure et obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux et privilégié, expérience d’autant plus douloureuse sans doute que cet univers, auquel ils participent juste assez pour éprouver leur abaissement relatif, est situé plus haut dans l’espace social. Cette misère de position, relative au point de vue de celui qui l’éprouve en s’enfermant dans les limites du microcosme, est vouée à paraître "toute relative", comme on dit, c’est-à-dire tout à fait irréelle, si, prenant le point de vue du macrocosme, on la compare à la grande misère de condition ; référence quotidiennement utilisée à des fins de condamnation ("tu n’as pas à te plaindre") ou de consolation ("il y a bien pire, tu sais"). Pierre Bourdieu
La difficulté est de vivre avec un revenu égalitaire de pays socialiste dans un pays qui ne l’est pas. Louis Chauvel
Ce qui frappe Caroline Ibos, c’est la « confiance fondée sur rien ». Des femmes diplômées censées être rationnelles confient « ce qu’elles ont de plus cher » (et les clés de l’appartement) à une quasi inconnue, dont elles vérifient rarement les références, le titre de séjour si elles sont étrangères ou le niveau d’études. Le fait qu’elles soient mères compte davantage : c’est sur une capacité d’amour intuitivement perçue qu’elles recrutent. Sur l’intérêt porté à l’enfant, sur une gaieté, une douceur, un corps de nourrice… Autant de stéréotypes attachés aux mères dont ces femmes actives tentent justement de s’affranchir pour elles-mêmes ! Autre surprise, pour la chercheuse : des personnes éduquées, non racistes, s’approprient à cette occasion une vulgate raciste qui circule oralement au sujet des nounous. « Les Africaines sont maternelles mais peu portées sur les tâches ménagères », « Les Asiatiques sont propres mais froides »… (…) Or il s’avère bien compliqué d’être employeuse à l’intérieur de sa propre maison. D’avoir une domestique, sans forcément disposer des codes de la grande bourgeoisie. Les employeuses ressentent un certain inconfort : elles se rendent compte de leur pouvoir quasiment sans limites, si ce n’est celles que leur impose leur propre sens moral. « Elles savent qu’elles en demandent trop, résume Mme Ibos, mais la nounou leur permet de réaliser leur rêve de réussite familiale et sociale." (…)   Elles disent souvent : «Une bonne nounou, c’est une nounou qui ne fait pas ce travail que pour l’argent.» Malentendu fondamental ! Elle est là pour gagner sa vie, même si elle fait preuve de sollicitude et d’affection envers les enfants. » (…) Aux yeux des nourrices, le couple et la famille française ne fonctionnent pas très bien. Elles n’envient guère ces femmes qui les emploient. « Ma patronne, elle a une belle maison mais elle est malheureuse. » Leur vie est dure, elles travaillent tout le temps, sont stressées, ne savent pas se détendre. « La figure de la nounou éclaire les relations restées inégales entre sexe autour des questions domestique et familiale. Les femmes fuient l’humiliation en humiliant une tierce personne », pose l’universitaire. Au lieu d’affronter d’épuisants et humiliants conflits avec leur compagnon, les employeuses se déchargent sur elles. Les chemises ne sont pas repassées ? « La nounou ne fait plus rien… »
Femmes noires au service de familles blanches, effectuant des tâches dévaluées, la situation de ces employées parle aussi du fossé entre les « races », à en croire Mme Ibos. L’une voit sa patronne comme toute-puissante et riche, l’autre demeure sous l’influence de préjugés. Ce que les parents n’imaginent pas, c’est la rancoeur, profonde et douloureuse, vis-à-vis de la colonisation, chez ces migrantes qui arrivent d’une ancienne colonie française. Elles disent : « Je fais l’Antillaise », avec ce sentiment que se perpétue la domination coloniale.
Mais ce que le livre de Caroline Ibos raconte peut-être le mieux, c’est la confrontation, en appartement, de classes sociales distinctes. Situation exceptionnelle dans la société française, où ces deux bouts de l’échelle sociale se croisent parfois mais ne se côtoient pas. « Pour les employeuses, être confrontées à la faiblesse de l’autre est une souffrance. Les signes de pauvreté gênent – le manteau moche dans l’entrée, les sandales portées pieds nus l’hiver… Ils sont le rappel de ce qu’elles ont envie d’oublier, de tout ce dont elles ne peuvent se sentir totalement irresponsables. » De ce contre quoi est construit l’appartement familial, havre de paix dans un monde violent.
Avec la nounou, la bulle protectrice éclate. Arrivent le politique, la misère du monde. Au final, cette proximité des classes ne les rapproche pas, constate, pessimiste, Mme Ibos. « L’employeuse fait bien de petits cadeaux compassionnels, mais réserve sa pitié à des causes ou des victimes bien plus éloignées d’elle. Entre les deux femmes, aucune vraie relation ne se tisse. » Paradoxalement, comprend-on, cette confrontation de classes est moins douloureuse côté nounous. Elles ne la vivent pas entièrement comme une humiliation parce qu’elles ne sont pas réduites à leur condition de domestique. Elles sont aussi autre chose. En Afrique, elles ont un lieu de réussite. Elles pourront se faire construire une maison. Le Monde
Chantal, nounou, 33 ans est ivoirienne. Cela fait dix ans qu’elle garde des enfants dans des familles françaises. Elle a une fille de 16 ans au pays, rêve de devenir caissière pour ne plus avoir affaire aux parents. Pascale Kremer
Quand on embauche quelqu’un à domicile, dans son intimité, qu’on n’a jamais employé personne auparavant, on est mal à l’aise. Quelle est la bonne distance ? C’est une relation compliquée. On est dans la dépendance. Le lundi matin, j’attends la nounou comme la Madone, le bébé dans les bras, devant la porte. Elle le sait… Ma première nounou était ivoirienne, je l’ai recrutée alors qu’elle n’avait pas l’air organisée, pour sa chaleur humaine avec l’enfant. Au début, c’est toujours très bien. Puis, au bout d’une année, il y a comme une fatigue réciproque. Elle rentrait tard en plein hiver avec mon fils, il a attrapé une pneumonie, j’ai perdu confiance. J’ai embauché une nounou algérienne très professionnelle. C’était une femme intelligente, on prenait un café ensemble le matin, une proximité s’est installée. Je lui rendais des services mais elle, elle râlait quand j’avais un quart d’heure de retard. Là, j’ai compris que j’avais un problème de positionnement, qu’on peut être gentille, intellectuelle de gauche, mais qu’il faut rester dans une relation professionnelle où tout est contractualisé. Ma nounou actuelle est tibétaine. L’avantage, c’est que je ne ressens pas de ressentiment envers la France, comme avec les nounous d’origine africaine pour qui, quoi qu’on fasse, la relation est décryptée à travers le filtre exploiteur-exploité. Charlotte (chercheuse et employeuse d’une nounou tibétaine)
En caricaturant, à l’ouest, la référence serait la nurse anglaise, stricte et froide. Avoir une nounou qui garde les enfants, leur apprend l’anglais et fait le ménage: c’est un rêve de parent! Dans les quartiers nord et est, les familles disent par contre plus souvent privilégier la tendresse dans l’éducation et emploient plus souvent des nounous africaines. Caroline Ibos
Le recours à ces nurses anglaises version XXIe siècle n’est plus l’apanage des seuls Parisiens ou des plus fortunés. Avec les aides de la CAF (Caisse d’allocations familiales) pour la garde d’enfant et après déduction d’impôts, ce service coûte en moyenne 4 ou 5 euros l’heure. "Embaucher une étudiante anglophone anglaise le mercredi ou pour la sortie des classes revient moins cher que de payer une garde et des cours d’anglais en plus", souligne Catherine Leroy, créatrice de l’agence Le Répertoire de Gaspard. Quant aux traditionnelles jeunes filles au pair anglaises, logées par les familles, elles se font rares. «Confrontées à une demande forte, elles n’acceptent plus que des offres dans le centre de Paris et demandent parfois 150 euros par semaine», commente Linda Bergonzi, créatrice de la plate-forme d’annonces ABC Families. "Nous sommes sollicités par des familles franco-françaises plutôt aisées mais aux profils très variés qui estiment que leurs enfants doivent travailler leur accent dès le plus jeune âge", décrit Antoine Gentil, fondateur et directeur de Babyspeaking. Les autres demandes émanent d’expatriés de retour en France et désireux d’entretenir les acquis de leurs petits dans une autre langue. «Certains cherchent des baby-sitters qui parlent allemand, espagnol, chinois ou russe», précise Antoine Gentil. Après quatre ans passés à Madrid, Mathilde mise par exemple sur une jeune fille hispanophone pour éviter que ses filles de 6 et 9 ans «perdent» leur espagnol. Le Figaro
En France, nous avons tendance à ne traiter des problèmes qu’avec retard (…) parvenus aujourd’hui au troisième stade que constitue la découverte des « classes moyennes à la dérive », je crains qu’il ne nous faille bientôt aider des dizaines de millions de nos concitoyens. Avec l’argent de qui ? C’est là qu’est la clé du paradoxe français. D’un côté, les inégalités de rémunération ont explosé avec une polarisation des revenus salariaux aussi forte qu’aux Etats-Unis  (…) D’un autre côté, la France fait partie des très rares pays développés où les inégalités de revenu disponible après impôt n’ont quasiment pas évolué en trente ans – si l’on oublie le patrimoine, bien sûr. (…) Mais, du point de vue des classes moyennes au travail aujourd’hui – fonctionnaires, salariés du secteur privé ou chefs d’entreprise de taille intermédiaire –, ce très haut niveau de protection va de pair avec le sentiment de tenir la société à bout de bras (par les cotisations sociales, les impôts et les contributions de tous ordres) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système. (…) Beaucoup ont l’impression de payer à fonds perdus pour un système de santé dont on ne bénéficie jamais (…) dans un pays qui redistribue 56% de son PIB (…) Il règne, au cœur même de la société française, le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement. (…) dans un pays où la dépense publique est si forte (…) C’est pourquoi, sans dédouaner de ses responsabilités le capitalisme conservateur qui caractérise notre pays, où il est plus facile d’être rentier qu’entrepreneur, nous devons nous interroger sur le rôle ou la responsabilité qu’ont pu avoir certains gouvernements socialistes dans leur action vis-à-vis du salariat, voire à l’égard de l’idée même de travail, en particulier vis-à-vis de la notion de « travail fier » que nous devons à Victor Hugo. (…) Dès lors, coincées entre un faux libéralisme qui ne fait de place qu’à l’initiative des héritiers et un faux socialisme qui a remplacé l’idée de justice sociale par une pensée rigide d’ayants-droit, les catégories moyennes risquent bien de subir l’addition des tares de la société américaine et des tares de notre vieux socialisme continental : société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées… Louis Chauvel

"Société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées", "deuil de ce qui faisait son identité : le travail fier" …

"Coincées entre un faux libéralisme (…) d’héritiers et un faux socialisme (…) d’ayants-droit" et  exposées à "l’addition des tares de la société américaine et de notre vieux socialisme continental"  …

Avec le "sentiment de tenir la société à bout de bras (…) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système (…) et le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement" (…)

A l’heure où, fidèle à son habitude, la France ne s’est toujours pas résolue à faire les réformes que les pays nordiques comme la Nouvelle Zélande ou le Canada ont faites depuis au moins deux  décennies

Se prépare à remettre au pouvoir un parti qui, toujours pas  revenu de ses illusions socialisantes, a largement contribué à l’anomie actuelle …

Comment ne pas reconnaitre, dans le portrait ô combien ressemblant qu’en fait le spécialiste des classes moyennes Louis Chauvel dans le magazine Books, le sort particulièrement difficile de nombre d’entre nous?

Comme, dans le recours aux nounous africaines épinglé par la sociologue Caroline Ibos,  les tentatives de plus en plus désespérées des derniers rescapés qui (s’ils n’ont été – nos deux chercheurs se gardent bien d’en parler! –  définitivement rétamés par le divorce) peuvent encore se payer nos centre-villes  (ou en tout cas, à défaut de l’ouest, leurs quartiers nord ou est) pour "réaliser leur rêve de réussite familiale et sociale"?

Louis Chauvel : "Les classes moyennes françaises sont écartelées"

Malgré une polarisation des revenus aussi forte qu’aux États-Unis, les inégalités ne se sont pas creusées en France ces trente dernières années. Notre modèle, fondé sur la redistribution, est-il tenable ? Le sociologue Louis Chauvel fait le point sur la question.

Faites-vous pour l’avenir des classes moyennes françaises un diagnostic aussi lugubre que Don Peck, dans son enquête parue dans The Atlantic et traduite dans le numéro de février de Books, pour les classes moyennes américaines ?

Le problème, en France, est que les classes moyennes tombent de plus haut. Dans les années 1990 encore, aussi bien chez les sociologues Henri Mendras et Alain Touraine que dans la vision d’un Jacques Delors, la question sociale était marquée par l’opposition suivante. D’un côté, les classes moyennes – deux Français sur trois, disait Giscard D’Estaing en 1977 – incarnaient le bel équilibre d’un confort intermédiaire, modeste et harmonieux. De l’autre, les extrêmes, à l’écart de ce monde parfait : les « nouveaux pauvres », qui en étaient exclus par le bas, et les privilégiés, qui en étaient exclus par le haut. Ce beau rêve des classes moyennes stables et équilibrées, qui frise l’idéal social d’Aristote ou de Confucius, se délite et laisse place à une réalité plus inquiétante : aujourd’hui, c’est au centre même de la société que nous mesurons des tensions nouvelles, qui ne sont pas fantasmées et psychologiques, mais bien réelles.

Dans Les classes moyennes à la dérive, en 2006, j’ai utilisé la métaphore du morceau de sucre au fond de la tasse à café pour caractériser la dynamique sociale française : dans la partie haute du sucre, rien ne se passe, en apparence, alors que la déliquescence qui ronge les parties inférieures remonte progressivement par capillarité, et que tout l’édifice finira par s’écrouler si rien n’est fait.

En France, nous avons tendance à ne traiter des problèmes qu’avec retard. Il nous a fallu dix années de chômage de masse pour détecter enfin, au milieu des années 1980, la « nouvelle pauvreté », et nous avons inventé le RMI en 1989 ; il couvre aujourd’hui un million de personnes. Il a fallu attendre le milieu des années 1990, et Emmanuel Todd, pour prendre conscience de la nouvelle fracture sociale – la rupture entre les classes populaires et les classes moyennes ; pour colmater la brèche, nous avons inventé la CMU (4 millions de bénéficiaires) et la Prime pour l’emploi (9 millions). Si nous allons au bout de cette logique, parvenus aujourd’hui au troisième stade que constitue la découverte des « classes moyennes à la dérive », je crains qu’il ne nous faille bientôt aider des dizaines de millions de nos concitoyens. Avec l’argent de qui ?

C’est là qu’est la clé du paradoxe français. D’un côté, les inégalités de rémunération ont explosé avec une polarisation des revenus salariaux aussi forte qu’aux Etats-Unis, comme le montre David Autor, du MIT. Il en résulte l’apparition d’un large sous-prolétariat exclu de l’« emploi décent », si l’on veut bien désigner ainsi le travail stable de niveau intermédiaire caractéristique de la société salariale des années 1970. D’un autre côté, la France fait partie des très rares pays développés où les inégalités de revenu disponible après impôt n’ont quasiment pas évolué en trente ans – si l’on oublie le patrimoine, bien sûr. Cette stabilité serait une très bonne chose s’il s’agissait d’éviter les dégradations humaines et sociales liées à la pauvreté de masse telle qu’on peut l’observer dans des régions entières des Etats-Unis : Detroit, Baltimore ou Pittsburgh sont autant de noms qui évoquent l’horreur postindustrielle américaine. Mais, du point de vue des classes moyennes au travail aujourd’hui – fonctionnaires, salariés du secteur privé ou chefs d’entreprise de taille intermédiaire –, ce très haut niveau de protection va de pair avec le sentiment de tenir la société à bout de bras (par les cotisations sociales, les impôts et les contributions de tous ordres) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système. Pour ne rien dire des affres d’un monde du travail qui, dans le public comme dans le privé, apparaît comme un lieu de maltraitance systémique, où le management semble parfois vouloir dégoûter les salariés.

Beaucoup ont l’impression de payer à fonds perdus pour un système de santé dont on ne bénéficie jamais (en ville, où sont les généralistes à 23 euros disponibles hors des heures de bureau et que la mutuelle remboursera intégralement ?), pour une retraite lointaine dont l’horizon s’éloigne à mesure que l’on s’en approche, pour un parc de logements sociaux où abondent les situations d’injustice flagrante. Si les mannes célestes de l’Etat pourvoyeur de bien-être allaient réellement, en France, dans le sens de la justice sociale, dans un pays qui redistribue 56% de son PIB, il n’y aurait pas de problème. Mais les classes moyennes n’y croient plus.

Il règne, au cœur même de la société française, le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement. Pour le salarié de niveau intermédiaire, le travail régulier, qualifié, inscrit dans le long terme, ne rapporte plus : en 1970, la seule possession d’un diplôme permettait de se loger sans l’aide de personne ; en 2012, quel que soit le milieu social, le soutien des parents reste essentiel pour les moins de 50 ans. En définitive, beaucoup peinent à comprendre comment, dans un pays où la dépense publique est si forte, les difficultés sociales peuvent être aussi prégnantes. C’est pourquoi, sans dédouaner de ses responsabilités le capitalisme conservateur qui caractérise notre pays, où il est plus facile d’être rentier qu’entrepreneur, nous devons nous interroger sur le rôle ou la responsabilité qu’ont pu avoir certains gouvernements socialistes dans leur action vis-à-vis du salariat, voire à l’égard de l’idée même de travail, en particulier vis-à-vis de la notion de « travail fier » que nous devons à Victor Hugo. Entre la retraite à 60 ans, les 35 heures, le décrochement du salaire net par rapport au vrai coût de la vie, et notamment du logement, l’explosion du coût des mutuelles, la difficulté croissante à se soigner ou accéder au logement social lorsqu’on n’a pas toute sa semaine pour soi, la figure du travailleur se rapproche de celle du martyr pour les membres concernés des classes moyennes.

Dès lors, coincées entre un faux libéralisme qui ne fait de place qu’à l’initiative des héritiers et un faux socialisme qui a remplacé l’idée de justice sociale par une pensée rigide d’ayants-droit, les catégories moyennes risquent bien de subir l’addition des tares de la société américaine et des tares de notre vieux socialisme continental : société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées… Tels sont les reproches que les classes moyennes en souffrance adressent au système social contemporain (1). La décennie sera marquée par cette prise de conscience. Les Français ne deviendront jamais des Américains, mais les membres d’une société à statut (ce que les Etats-Unis ne seront jamais) privés de protection sociale.

La désindustrialisation touche-t-elle également la France de manière redoublée ?

Depuis trente ans, face à la révolution des transports maritimes et aériens qui a mis en concurrence directe des ouvriers à 2 000 dollars par mois avec des ouvriers à 100 dollars, les pays développés ont réagi très diversement. La stratégie implicite des Etats-Unis est très simple : ce défi n’est pas si grave tant que le travail reste au centre de tout, chose possible à condition de laisser filer les inégalités ; résultat, les Etats-Unis deviennent à la fois un pays hyper développé et un pays en développement. Et l’on voit des communautés urbaines opulentes jouir d’un bien-être de niveau helvétique alors qu’à quelques kilomètres de là, il est des quartiers où l’espérance de vie peut-être comparable à celle de certains pays africains. Les meilleures universités peuvent être des ilôts géographiques cotoyant les pires difficultés sociales. Surtout, pour les classes moyennes inférieures, le travail industriel, riche et qualifiant, parti au loin, est remplacé par un travail de service pauvre. Cette équation, intenable en France, fonctionne aux Etats-Unis parce la population est convaincue qu’il n’existe pas de sot métier pour qui sait en saisir les opportunités. Pour renouveler chaque fois le rêve américain, l’exemple du balayeur devenu manager ou P-DG est sans cesse rappelé. Evidemment, cet exemple n’a pas de réalité statistique très différente de celle qu’elle a en Europe, mais chaque nouvelle génération d’immigrant (des fondateurs aux Irlandais, puis des Italiens aux Hispaniques, et maintenant des Chinois aux Indiens) a eu plus que l’espoir de se faire une place au soleil.

Cela étant, bien sûr, une partie des Américains entretient le souvenir de l’âge d’or des classes moyennes dans les années 1950, une période qui a réellement existé, quand l’ouvrier presque analphabète pouvait devenir technicien et avait la quasi-certitude de pouvoir envoyer ses enfants à l’Université. Cette mémoire d’un âge d’or perdu se transmet, en Amérique, sur plusieurs générations. Depuis les années 1970 et la mise en concurrence de l’ouvrier américain avec celui des pays à bas salaire, les Etats-Unis ont maintenu l’hypothèse que le marché permettrait spontanément la conversion du mécanicien automobile en mécanicien d’aviation ou en spécialiste de la logistique. En réalité, autour de Detroit, Flint, Cleveland, Philadelphie et tant d’autres villes industrielles, des banlieues de toutes appartenances ethniques sont devenues des déserts économiques peuplés d’une humanité en deuil de ce qui faisait son identité : le travail fier. L’anthropologue Katherine Newman, dans son livre Falling from Grace (« déchoir »), paru en 1999, décrivait ainsi fort bien l’expérience d’individus confrontés à la déchéance sociale. Une moitié de la population parvient à sortir grandie de l’épreuve, mais pas l’autre.

Voir aussi:

Les mères et leurs nounous, je t’aime moi non plus

Pascale Kremer

Le Monde

01.02.12

Pour la première fois, une sociologue décrypte les relations complexes entre les parents et leurs employées à domicile d’origine africaine

Une poignée de femmes noires, dans un square, serrées à trois ou quatre par banc, surveillent des enfants blancs. Personne ne les remarque, la scène est, à Paris, d’une absolue banalité. Caroline Ibos, elle, a pris le temps de les voir. Cette enseignante en sociologie politique à l’université Rennes-II a mené une enquête inédite sur les nounous africaines qui viennent garder à domicile les enfants des couples bi-actifs parisiens. Durant trois ans, fréquentant jour après jour le même square, elle a gagné la confiance d’une douzaine de femmes ivoiriennes qui se sont confiées, puis elle est passée de l’autre côté du miroir, rencontrant quelques dizaines d’employeurs français.

Son livre, Qui gardera nos enfants ? (Flammarion), sort le 8 février. Passionnant. Révélateur d’un état de la société française – inégalité des sexes dans la sphère domestique, étanchéité des classes sociales, persistances de préjugés raciaux… Et sans doute un rien perturbant pour les parents puisque ces nounous introduites dans l’intimité des foyers se sont transformées à cette occasion en ethnologues des familles françaises.

Tout commence par un recrutement qui tient du cérémonial. C’est en général un samedi après-midi, l’appartement est bien rangé, le ou les enfant(s) à garder et leurs parents sont installés au salon, dans une mise en scène de la famille idéale. La postulante est d’abord jugée sur sa ponctualité et sa capacité à trouver le domicile. Puis la future employeuse dirige l’entretien, le père allant et venant le plus souvent.

Ce qui frappe Caroline Ibos, c’est la « confiance fondée sur rien ». Des femmes diplômées censées être rationnelles confient « ce qu’elles ont de plus cher » (et les clés de l’appartement) à une quasi inconnue, dont elles vérifient rarement les références, le titre de séjour si elles sont étrangères ou le niveau d’études. Le fait qu’elles soient mères compte davantage : c’est sur une capacité d’amour intuitivement perçue qu’elles recrutent. Sur l’intérêt porté à l’enfant, sur une gaieté, une douceur, un corps de nourrice…

Autant de stéréotypes attachés aux mères dont ces femmes actives tentent justement de s’affranchir pour elles-mêmes ! Autre surprise, pour la chercheuse : des personnes éduquées, non racistes, s’approprient à cette occasion une vulgate raciste qui circule oralement au sujet des nounous. « Les Africaines sont maternelles mais peu portées sur les tâches ménagères », « Les Asiatiques sont propres mais froides »… Il est vrai que saisir une personne à partir de stéréotypes « permet implicitement de justifier sa subordination sociale », analyse Caroline Ibos.

Dans les faits, nous explique-t-elle, la relation employeur/domestique se résume à une relation asymétrique et difficile entre deux femmes. Très vite, le père s’éclipse, pour ne réapparaître le cas échéant qu’au moment du licenciement. Or il s’avère bien compliqué d’être employeuse à l’intérieur de sa propre maison. D’avoir une domestique, sans forcément disposer des codes de la grande bourgeoisie. Les employeuses ressentent un certain inconfort : elles se rendent compte de leur pouvoir quasiment sans limites, si ce n’est celles que leur impose leur propre sens moral. « Elles savent qu’elles en demandent trop, résume Mme Ibos, mais la nounou leur permet de réaliser leur rêve de réussite familiale et sociale. »

Corvéables à merci, les nounous ont le sentiment de n’avoir jamais de répit, de recommencer éternellement les mêmes tâches fastidieuses. Avec le temps, se rajoutent tout un tas de petites missions (« Vous passerez au pressing ? », « Vous rapporterez le pain ? »). Elles ont été embauchées pour s’occuper des enfants, mais, peu à peu, l’ordre des priorités s’inverse. Ce qui compte, c’est que l’appartement soit bien rangé le soir. D’où leur impression d’être femmes de ménage avec enfants à charge, un brin méprisées. Pas de discussion, par exemple, sur l’éducation des enfants, elles se contenteront d’appliquer les consignes.

D’où aussi une fréquente dégradation des relations employeur-employé. Tant que l’enfant est bébé, la nounou a du temps pour nettoyer et ranger. Mais quand il commence à marcher, elle joue avec lui. La mère comprend, bien sûr, mais une insatisfaction s’installe. Et quand la relation s’envenime, les nounous mettent la pédale douce sur le ménage. Elles l’ont avoué à Caroline Ibos, c’est là leur vengeance politique. Pourquoi, d’ailleurs, se donner tant de mal pour un travail qui n’est « pas reconnu comme un vrai travail » ? « Pour la patronne, disent-elles, c’est comme si c’était un plaisir de s’occuper de ses enfants… »

Il y a du vrai dans leurs propos. Les employeuses entendues par Caroline Ibos estiment souvent que cette mission, certes mal payée, précaire, ingrate, relève de la vocation naturelle pour une mère. « Ce qui apaise leur conscience. Elles disent souvent : «Une bonne nounou, c’est une nounou qui ne fait pas ce travail que pour l’argent.» Malentendu fondamental ! Elle est là pour gagner sa vie, même si elle fait preuve de sollicitude et d’affection envers les enfants. » Au parc, les nounous lui ont confié qu’elles aimaient les enfants dont elles s’occupaient, mais aussi qu’elles les oubliaient très vite une fois parties.

Le regard qu’elles portent sur eux, empreint lui aussi de stéréotypes, n’est pas toujours tendre. Elles les voient trop gâtés, mal élevés. Avec des parents qui seraient soumis aux caprices, craignant sans cesse de les voir perdre leur temps, ne leur transmettant pas de valeurs morales, les incitant à être dans l’égoïsme et la domination, trop précocement attachés à l’argent. « La patronne a tellement peur de ses enfants que quand elle fait une chose qui ne plaît pas, elle dit que c’est moi ! Elle dit : «Les enfants, Aurore veut que vous mangiez des carottes !» », lit-on dans l’enquête. Mais Caroline Ibos souligne aussi que les nounous s’inspirent finalement beaucoup de cette éducation pour leurs propres enfants, comme si elles intériorisaient un modèle de réussite à la française.

Aux yeux des nourrices, le couple et la famille française ne fonctionnent pas très bien. Elles n’envient guère ces femmes qui les emploient. « Ma patronne, elle a une belle maison mais elle est malheureuse. » Leur vie est dure, elles travaillent tout le temps, sont stressées, ne savent pas se détendre. « La figure de la nounou éclaire les relations restées inégales entre sexe autour des questions domestique et familiale. Les femmes fuient l’humiliation en humiliant une tierce personne », pose l’universitaire. Au lieu d’affronter d’épuisants et humiliants conflits avec leur compagnon, les employeuses se déchargent sur elles. Les chemises ne sont pas repassées ? « La nounou ne fait plus rien… »

Femmes noires au service de familles blanches, effectuant des tâches dévaluées, la situation de ces employées parle aussi du fossé entre les « races », à en croire Mme Ibos. L’une voit sa patronne comme toute-puissante et riche, l’autre demeure sous l’influence de préjugés. Ce que les parents n’imaginent pas, c’est la rancoeur, profonde et douloureuse, vis-à-vis de la colonisation, chez ces migrantes qui arrivent d’une ancienne colonie française. Elles disent : « Je fais l’Antillaise », avec ce sentiment que se perpétue la domination coloniale.

Mais ce que le livre de Caroline Ibos raconte peut-être le mieux, c’est la confrontation, en appartement, de classes sociales distinctes. Situation exceptionnelle dans la société française, où ces deux bouts de l’échelle sociale se croisent parfois mais ne se côtoient pas. « Pour les employeuses, être confrontées à la faiblesse de l’autre est une souffrance. Les signes de pauvreté gênent – le manteau moche dans l’entrée, les sandales portées pieds nus l’hiver… Ils sont le rappel de ce qu’elles ont envie d’oublier, de tout ce dont elles ne peuvent se sentir totalement irresponsables. » De ce contre quoi est construit l’appartement familial, havre de paix dans un monde violent.

Avec la nounou, la bulle protectrice éclate. Arrivent le politique, la misère du monde. Au final, cette proximité des classes ne les rapproche pas, constate, pessimiste, Mme Ibos. « L’employeuse fait bien de petits cadeaux compassionnels, mais réserve sa pitié à des causes ou des victimes bien plus éloignées d’elle. Entre les deux femmes, aucune vraie relation ne se tisse. » Paradoxalement, comprend-on, cette confrontation de classes est moins douloureuse côté nounous. Elles ne la vivent pas entièrement comme une humiliation parce qu’elles ne sont pas réduites à leur condition de domestique. Elles sont aussi autre chose. En Afrique, elles ont un lieu de réussite. Elles pourront se faire construire une maison

Voir également:

Les mères et leurs nounous, je t’aime moi non plus

« Les patrons sont égoïstes. Ils en veulent toujours plus »

Le Monde

01.02.12

Du côté de la patronne comme de la nounou, difficile d’échapper à la relation exploiteur-exploité

Chantal, nounou, 33 ans est Ivoirienne. Cela fait dix ans qu’elle garde des enfants dans des familles françaises. Elle a une fille de 16 ans au pays, rêve de devenir caissière pour ne plus avoir affaire aux parents.

Mes premiers employeurs, ils me faisaient travailler plus de douze heures par jour et ils ne payaient pas les heures supplémentaires. Je me sentais exploitée, on s’est très bien engueulés, ils m’ont licenciée en disant que je ne faisais pas le travail… Ensuite il y a eu deux familles, je suis restée quatre ans à chaque fois. Il y a toujours des hauts et des bas. On rend des services, on est là plus tôt, plus tard, quand ils ont besoin, mais quand nous on a besoin d’un jour de récupération pour faire un papier ou aller chez le docteur, ce n’est jamais possible. Pourtant, c’est prévu dans la convention collective [des employés de maison]. J’ai une amie qui l’a, je l’ai lue. Les patrons, ils pensent qu’on ne connaît pas nos droits, ils nous prennent pour des naïfs qui viennent d’Afrique. Une fois, j’ai demandé à arriver une demi-heure plus tard, j’avais un rendez-vous à la mairie pour un HLM, la patronne n’a pas voulu, j’étais écoeurée.

Les patrons sont égoïstes. Ils rentrent le soir, les enfants sont heureux, propres, la maison est bien rangée, ils ne font pas un compliment et ils demandent aux enfants comment ça s’est passé, pas à moi. Ça, ça m’énerve ! Ils ne vous disent jamais qu’ils sont satisfaits de votre travail, que grâce à vous, leurs enfants vont bien, qu’ils commencent à respecter, à écouter. Il n’y a pas de reconnaissance. Ils en veulent toujours plus. C’est un travail très ingrat, je suis gravement épuisée. Toutes mes copines au square en ont marre. »

Charlotte, employeuse, est chercheuse, mère de deux enfants de 2 et 11 ans gardés par une nounou tibétaine.

Quand on embauche quelqu’un à domicile, dans son intimité, qu’on n’a jamais employé personne auparavant, on est mal à l’aise. Quelle est la bonne distance ? C’est une relation compliquée. On est dans la dépendance. Le lundi matin, j’attends la nounou comme la Madone, le bébé dans les bras, devant la porte. Elle le sait… Ma première nounou était ivoirienne, je l’ai recrutée alors qu’elle n’avait pas l’air organisée, pour sa chaleur humaine avec l’enfant. Au début, c’est toujours très bien. Puis, au bout d’une année, il y a comme une fatigue réciproque. Elle rentrait tard en plein hiver avec mon fils, il a attrapé une pneumonie, j’ai perdu confiance. J’ai embauché une nounou algérienne très professionnelle. C’était une femme intelligente, on prenait un café ensemble le matin, une proximité s’est installée. Je lui rendais des services mais elle, elle râlait quand j’avais un quart d’heure de retard. Là, j’ai compris que j’avais un problème de positionnement, qu’on peut être gentille, intellectuelle de gauche, mais qu’il faut rester dans une relation professionnelle où tout est contractualisé. Ma nounou actuelle est tibétaine. L’avantage, c’est que je ne ressens pas de ressentiment envers la France, comme avec les nounous d’origine africaine pour qui, quoi qu’on fasse, la relation est décryptée à travers le filtre exploiteur-exploité. »

Propos recueillis par P. Kr.

Voir de même:

Les "nounous" dont rêvent les parents exigeants

Agnès Leclair

Le Figaro

08/02/2012

Une enquête décrypte les liens complexes qui se tissent entre les mères et les femmes qui gardent leurs enfants. (Avec une vidéo BFMTV)

De Mary Poppins à Bécassine, la figure de la «nounou» a toujours nourri l’imaginaire populaire et culturel. A l’heure de la mondialisation et des couples bi-actifs, comment sont perçues ces nounous souvent venues des pays du sud et quels liens tissent-elles avec les familles issues de la bourgeoisie des grandes capitales occidentales qui leurs confient leurs enfants?

Pour la première fois, ces rapports employeurs/employés qui se tissent au sein de l’intimité familiale sont décrits et analysés par la sociologue Caroline Ibos, professeur à l’université Rennes-II. Après trois ans d’enquête et des entretiens avec des employées ivoiriennes et leurs employeurs parisiens, elle publie aujourd’hui un essai intitulé Qui gardera nos enfants? (1).

«Les Asiatiques seraient minutieuses mais froides avec les enfants»

«Le recrutement des nounous, estime-t-elle, est encore largement influencé par des stéréotypes culturels». Une sorte de «théorie des races spontanée et orale» sur les nounous présiderait au choix des parents.

Selon ces clichés, «les Asiatiques seraient propres et minutieuses mais froides avec les enfants: les Maghrébines sévères à en être dures, susceptibles mais responsables ; les Colombiennes dociles mais sournoises ; les Africaines nonchalantes, maternelles mais peu portées sur les activités ménagères», rapporte Caroline Ibos.

La fidèle gouvernante noire du film culte Autant en emporte le vent a apparemment marqué durablement les esprits. Elle est encore citée comme référence par certains parents comme cette mère de famille qui vante les mérites des Africaines qui «s’attachent aux mômes comme la nounou de Scarlett o’Hara», raconte le sociologue.

«Les parents sont souvent perdus, démunis quand ils cherchent une garde d’enfant car il y a beaucoup d’affect qui rentre en jeu. Nounou, ce n’est pas un métier comme un autre», explique Cécile Altherr de Family Sphere, réseau d’agences spécialisées dans la garde d’enfants à domicile.

«S’ils évoquent la couleur de peau, nous leur rappelons qu’il s’agit de discrimination»

«Ceux qui s’adressent à nous ne demandent généralement pas une nationalité précise, constate la responsable du Répertoire de Gaspard, une association spécialisée dans le recrutement sur mesure de nounous. Ils veulent avant tout être rassurés. S’ils évoquent la couleur de peau, nous leur rappelons qu’il s’agit de discrimination, que c’est interdit, et qu’une nounou doit être choisie pour ses diplômes ou ses compétences».

À Paris, une typologie des familles peut être esquissée en fonction de leur préjugés et de leurs choix en matière de garde d’enfant, s’amuse cependant Caroline Ibos. «En caricaturant, à l’ouest, la référence serait la nurse anglaise, stricte et froide. Avoir une nounou qui garde les enfants, leur apprend l’anglais et fait le ménage: c’est un rêve de parent!, décrit-elle. Dans les quartiers nord et est, les familles disent par contre plus souvent privilégier la tendresse dans l’éducation et emploient plus souvent des nounous africaines».

Voir aussi:

Garde d’enfants : la mode des baby-sitters anglophones

Agnès Leclair

Le Figaro

31/08/2011

De plus en plus de parents cherchent à initier leurs petits à l’anglais à la maison, dès 12 mois.

Apprendre une seconde langue dès le berceau: beaucoup de parents en rêvent pour leur enfant. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus nombreux à passer à l’acte en faisant appel à une baby-sitter étrangère pour s’occuper de leurs petits.

La perle rare convoitée en cette période de rentrée est une «nounou» anglophone. Anglaise, australienne ou américaine, elle étudie dans une université française pour un ou deux ans et s’est déjà occupée de bambins. À l’aise pour les surveiller au parc ou leur donner un bain, elle leur apprendra également à décliner les couleurs de l’arc-en-ciel dans la langue de Shakespeare et leur inculquera le nom des aliments en cuisinant des «chocolate chip cookies».

Jeunes filles au pair plus rares

Les sites d’annonces spécialisés regorgent de demandes: «French family looking for a native English-speaking baby sitter.» Plusieurs agences se sont lancées dans le recrutement de gardes d’enfants en langue étrangère. Créée en 2009 à Paris, la société Babyspeaking a déployé cette année une antenne à Lyon et une autre à Lille. Le recours à ces nurses anglaises version XXIe siècle n’est plus l’apanage des seuls Parisiens ou des plus fortunés. Avec les aides de la CAF (Caisse d’allocations familiales) pour la garde d’enfant et après déduction d’impôts, ce service coûte en moyenne 4 ou 5 euros l’heure.

«Embaucher une étudiante anglophone anglaise le mercredi ou pour la sortie des classes revient moins cher que de payer une garde et des cours d’anglais en plus», souligne Catherine Leroy, créatrice de l’agence Le Répertoire de Gaspard. Quant aux traditionnelles jeunes filles au pair anglaises, logées par les familles, elles se font rares. «Confrontées à une demande forte, elles n’acceptent plus que des offres dans le centre de Paris et demandent parfois 150 euros par semaine», commente Linda Bergonzi, créatrice de la plate-forme d’annonces ABC Families.

«Nous sommes sollicités par des familles franco-françaises plutôt aisées mais aux profils très variés qui estiment que leurs enfants doivent travailler leur accent dès le plus jeune âge», décrit Antoine Gentil, fondateur et directeur de Babyspeaking. Les autres demandes émanent d’expatriés de retour en France et désireux d’entretenir les acquis de leurs petits dans une autre langue. «Certains cherchent des baby-sitters qui parlent allemand, espagnol, chinois ou russe», précise Antoine Gentil. Après quatre ans passés à Madrid, Mathilde mise par exemple sur une jeune fille hispanophone pour éviter que ses filles de 6 et 9 ans «perdent» leur espagnol.

Ouverture sur le monde

Dans d’autres familles, l’initiation peut démarrer très jeune. Dès douze mois. «Certains parents cherchent des nounous qui puissent aller chercher des enfants à la crèche et former leur oreille très tôt à l’anglais. Il y a peut-être eu un effet “Chatel” car la demande est plus importante cette année», souligne Catherine Leroy. En janvier, le ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, avait en effet plaidé en faveur de l’apprentissage de l’anglais en maternelle.

Soizic, maman d’une petite Morgane de deux ans et demi, ne s’attend cependant pas à des miracles. La fillette, gardée depuis l’année dernière par une Australienne quelques heures par semaine, se familiarise doucement à ces nouvelles sonorités mais ne disserte pas dans deux langues. «Elle dit des petits mots mais on ne fait pas de décompte! Tout passe par le jeu, les chansons. Nous voulons avant tout qu’elle s’amuse et lui offrir une ouverture sur le monde», décrit Soizic.

«Les parents ne s’attendent pas à ce que leur enfant devienne bilingue en quelques mois, renchérit Antoine Gentil. Il y aura cependant des résultats au bout de plusieurs mois si la garde est régulière.» Nombre de parents ayant appris une seconde langue au collège et sans beaucoup la pratiquer à l’oral espèrent avant tout que leur progéniture sera plus à l’aise qu’eux à l’étranger et moins stressés par des questions d’accents. «Ceux qui sont très ambitieux doivent faire attention de ne pas bloquer leur enfant. Après la crèche ou l’école, ils sont fatigués et la qualité du contact avec la baby-sitter doit passer avant le cours de langue» , prévient Catherine Leroy.

  Voir enfin:

L’espace des points de vue

Pierre Bourdieu, In La misère du monde, dir., Seuil, 1993, pp. 9,10 & 11.

Pour comprendre ce qui se passe dans des lieux qui, comme les « cités »ou les « grands ensembles », et aussi nombre d’établissements scolaires, rapprochent des gens que tout sépare, les obligeant à cohabiter, soit dans l’ignorance ou dans l’incompréhension mutuelle, soit dans le conflit, latent ou déclaré, avec toutes les souffrances qui en résultent, il ne suffit pas de rendre raison de chacun des points de vue saisi à l’état séparé. Il faut aussi les confronter comme ils le sont dans la réalité, non pour les relativiser, en laissant jouer à l’infini le jeu des images croisées, mais, tout au contraire, pour faire apparaître, par le simple effet de la juxtaposition, ce qui résulte de l’affrontement des visions du monde différentes ou antagonistes : c’est-à-dire, en certains cas, le tragique qui naît de l’affrontement sans concession ni compromis possible de points de vue incompatibles, parce que également fondés en raison sociale.

Si les entretiens ont été conçus et construits comme des ensembles autosuffisants, susceptibles d’être lus isolément (et dans un ordre quelconque), ils ont été distribués de manière à ce que les gens appartenant à des catégories qui ont des chances d’être rapprochées, voire confrontées, dans l’espace physique (comme les gardiens de HLM et les habitants, adultes ou adolescents, ouvriers, artisans ou commerçants, de ce genre de résidence) se trouvent aussi rapprochés dans la lecture. On espère ainsi produire deux effets : faire apparaître que les lieux dits « difficiles »(comme aujourd’hui la « cité »ou l’école) sont d’abord difficiles à décrire et à penser et qu’il faut substituer aux images simplistes, et unilatérales (celles que véhicule la presse notamment), une représentation complexe et multiple, fondée sur l’expression des mêmes réalités dans des discours différents, parfois inconciliables ; et, à la manière de romanciers tels que Faulkner, Joyce ou Virginia Woolf, abandonner le point de vue unique, central, dominant, bref quasi divin, auquel se situe volontiers l’observateur, et aussi son lecteur (aussi longtemps au moins qu’il ne se sent pas concerné), au profit de la pluralité des perspectives correspondant à la pluralité des points de vue coexistants et parfois directement concurrents. note1(1)

Ce perspectivisme n’a rien d’un relativisme subjectiviste, qui conduirait à une forme de cynisme ou de nihilisme. Il est en effet fondé dans la réalité même du monde social et il contribue à expliquer une grande part de ce qui advient dans ce monde, et, en particulier, nombre des souffrances nées de la collision des intérêts, des dispositions et des styles de vie différents que favorise la cohabitation, notamment au lieu de résidence ou au lieu de travail, de gens différant sous tous ces rapports. C’est à l’intérieur de chacun des groupes permanents (voisins de quartier ou d’immeuble, collègues de bureau, etc.), horizon vécu de toutes les expériences, que sont perçues et vécues, avec toutes les erreurs (de cible notamment) résultant de l’effet d’écran, les oppositions, en matière de style de vie surtout, qui séparent des classes, des ethnies ou des générations différentes. Même si l’on rencontre parfois des personnes que leur trajectoire, autant que leur position, incline à une vision déchirée et divisée contre elle-même (je pense à cette marchande d’articles de sport d’une cité « difficile »qui se sent fondée à se défendre avec vigueur contre les agressions des jeunes, tout en portant sur eux un regard compréhensif), la confrontation directe des différences a pour effet de favoriser la lucidité intéressée et partielle de la polémique (c’est le cas, par exemple, lorsque telle immigrée espagnole invoque la différence entre les structures des familles européennes, qui combinent un taux de fécondité faible et, souvent, une forte discipline de vie, et les familles maghrébines, très prolifiques et souvent vouées à l’anomie par la crise de l’autorité paternelle résultant de la condition de l’exilé, mal adapté et parfois placé sous la dépendance de ses propres enfants).

Il n’est pas jusqu’à l’expérience de la position occupée dans le macrocosme social qui ne soit déterminée ou, au moins, altérée par l’effet directement éprouvé des interactions sociales à l’intérieur de ces microcosmes sociaux, bureau, atelier, petite entreprise, voisinage et aussi famille étendue. La pièce de Patrick Süskind, La contrebasse, fournit une image particulièrement réussie de l’expérience douloureuse que peuvent avoir du monde social tous ceux qui, comme le contrebassiste au sein de l’orchestre, occupent une position inférieure et obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux et privilégié, expérience d’autant plus douloureuse sans doute que cet univers, auquel ils participent juste assez pour éprouver leur abaissement relatif, est situé plus haut dans l’espace global. Cette misère de position, relative au point de vue de celui qui l’éprouve en s’enfermant dans les limites du microcosme, est vouée à paraître « toute relative », comme on dit, c’est-à-dire tout à fait irréelle, si, prenant le point de vue du macrocosme, on la compare à la grande misère de condition ; référence quotidiennement utilisée à des fins de condamnation (« tu n’as pas à te plaindre ») ou de consolation (« il y a bien pire, tu sais »). Mais, constituer la grande misère en mesure exclusive de toutes les misères, c’est s’interdire d’apercevoir et de comprendre toute une part des souffrances caractéristiques d’un ordre social qui a sans doute fait reculer la grande misère (moins toutefois qu’on ne le dit souvent) mais qui, en se différenciant, a aussi multiplié les espaces sociaux (champs et sous-champs spécialisés), qui ont offert les conditions favorables à un développement sans précédent de toutes les formes de la petite misère. Et l’on n’aurait pas donné une représentation juste d’un monde qui, comme le cosmos social, a la particularité de produire d’innombrables représentations de lui-même, si l’on n’avait pas fait leur place dans l’espace des points de vue à ces catégories particulièrement exposées à la petite misère que sont toutes les professions qui ont pour mission de traiter la grande misère ou d’en parler, avec toutes les distorsions liées à la particularité de leur point de vue.

On pourrait aussi invoquer le modèle du Don Quichotte qui, notamment en donnant des noms différents, expliqués par des justifications étymologiques diverses, aux mêmes personnages, ou en jouant sur les niveaux de langue, tente de restituer la « multivalence que les mots possèdent pour les différents esprits »et, du même coup, la pluralité des perspectives qui font la complexité et l’ambiguïté de l’existence humaine (cf. L. Spitzer, Linguistic Perspectivism in the « Don Quijote », Linguistics and Literary History : Essays in Linguistics, Princeton University Press, Princeton, 1948, p. 41-85).


Déportation des Acadiens/253e: Vous avez dit génocide? (They signed a treaty and our homes were taken)

13 décembre, 2011
Like to a gypsy camp, or a leaguer after a battle All escape cut off by sea, and the sentinels near them Lay encamped for the night the houseless Acadian farmers (…)But on the shores meanwhile the evening fires had been kindled Built of the drift-wood thrown on the sands from wrecks in the tempest (…) Many a weary year had passed since the burning of Grand-Pré When on the falling tide the freighted vessels departed Bearing a nation, with all its household goods, into exile Exile without an end, and without an example in story Far asunder, on separate coasts the Acadians landed Scattered were they, like flakes of snow, when the wind from the north-east Strikes aslant through the fogs that darken the banks of Newfoundland Friendless, homeless, they wandered from city to city From the cold lakes of the north to the sultry Southern savannas … Longfellow  ("Evangeline")
The war was over And the spirit was broken (…) They signed a treaty And our homes were taken. Robbie Robertson ("Acadian driftwood", 1975)
La FAFA a choisi de souligner ce jour avec une cérémonie annuelle pour commémorer la perte de vies des Acadiens et Acadienens lors de la Déportation. Cette date a été choisie parce qu’elle représente la journée de la plus grande perte de vie acadienne pendant la Déportation (1755-1763). Ce jour-là, le Duke William a sombré avec 362 Acadiens à bord. C’était le pire de trois naufrages (plus de 850 noyés) survenus en cinq jours. Ceci s’ajoute aux mille autres décès constatés pendant le transport des familles acadiennes à partir des îles Royale (Cap-Breton) et Saint-Jean (Prince-Édouard) vers l’Europe en 1758. Un autre point important à souligner c’est que la plupart de ceux-ci étaient des enfants car l’âge moyen était d’environ 15 ans. Fédération des Associations de Familles Acadiennes

A l’heure où le politiquement correct ambiant nous vaut l’installation, au siège parisien de l’UNESCO, du drapeau d’un peuple dont l’invention est non seulement non terminée

Mais fondée sur rien de moins que la négation d’une des nations les plus anciennes du Moyen-Orient …

Et en cette  Journée du Souvenir acadien

Qui, depuis 2004, marque l’anniversaire de l’évènement le plus tragique de la Déportation des Acadiens par les troupes britanniques vers leurs colonies américaines mais aussi l’Angleterre et la France, certains réussissant à terme à rejoindre la Louisiane pour former ce qui devait devenir les  Cajuns  (le Grand Dérangement ou expulsion étant commémoré lui-même le 28 juillet).

A savoir le naufrage, au large des côtes françaises le 13 décembre 1758, du Duke William transportant en France une partie des expulsés et qui fera quelque 360 victimes.

Retour, avec un blog trouvé sur le net, sur l’une des dérives les plus typiques de notre époque qui veut qu’au moindre massacre venu l’on crie tout de suite au génocide …

Et qui, derrière le sort effectivement tragique d’une population (que dénoncera aussi en son temps le grand poète américain Longfellow dans sa célèbre épopée Evangéline), oublie un peu vite les complexités de l’histoire.

Comme le fait qu’en pleine Guerre de Sept ans,  ces populations avaient largement été oubliées par leur patrie d’origine, à savoir la France.

Ou qu’une partie d’entre eux avaient non seulement refusé le serment d’allégeance qu’exigeaient d’eux, en temps de guerre,  les troupes britanniques mais pris part au soulèvement contre ces dernières, via notamment la contrebande d’armes avec les indiens Micmac …

Acadian Rememberance day- remembering the genocide of the 1st French settlers in NA

This post is in memory of the 9,000 French settlers who were starved, murdered, and died of disease as the Brits shipped them from the land they had inhabited for 150 yrs simply bc they wanted the land, the land the Acadians had developed into viable and productive farmland, for themselves. Please, today, spare a thought for the 9,000 French women, children, and men, the pioneers who first settled North America, who were dispossessed of their land and were starved to death or died of disease or exposure.

THE ACADIAN GENOCIDE

With Acadian Remembrance Day today, I thought it might be interesting for all to know what the the acadians– a White, Christian ppl living in North America peacefully for over 150 yrs–suffered through.

In 1603, a group of French settlers was granted permission by Cardinal Richelieu to travel to North America and establish a settlement in what is today Nova Scotia, Prince Edward Isle, and parts of Northern Maine. The Acadians were were excellent damn builders, and reclaimed a good deal of what had been salt water marshes for use in farming. They were also a seafaring people, renowned sailors and fishermen.

As England and France fought over various territories, the Acadians managed to keep out of such matters by remaining neutral. They lived what was by all accounts a very idyllic existence, and even managed to maintain peaceful relations with the injuns. Over 150 years, Acadians developed their own culture, music, cooking, artwork, etc..(consider how uniquely a culture can evolve in 150 yrs!) they were, essentially, an independent, White European people who predated the English arrival at plymouth rock by at least 15 yrs.

At some point during the 150 yr Acadian existence, the territory on which they lived was ceded to England. The Acadians agreed to take an oath of loyalty to England, with the stipulation that they would never have to take up arm against their French countrymen. As we see in this quote from The Brit gvner Charles alwerence , the situation was a trap anyway. The brits wanted their land, and the acadians would have bee genocided even if they had signed the oath:

Charles Lawrence, wrote to London about the Acadians: "As they possess the best and largest tracts of land in this Province, it cannot be settled with any effect while they remain in this situation … “It would be much better … that they were away". General Lawrence who seemed to have their plans prepared carefully wrote to the British Secretary of State revealing his intentions: "I will propose to them the Oath of Allegiance a last time, if they refuse we will have a pretext for their expulsion: If they accept I will refuse them the Oath … In both cases I shall deposit them."

In 1754, with the outbreak of tensions with France once again, the British government reneged on their treaty and demanded that the Acadians take an absolute oath of allegiance to the British monarch, which would require their taking up arms. Not wanting to take up arms against family members in French territory, the Acadians refused. Colonel Charles Lawrence ordered the mass deportation of the Acadians.

Thus one Autumn night, Acadians were summoned to their Churches and read an order of expulsion. The Brits had already made preparations and the expulsion would take place the following day. The people were allowed to take only what they could carry. All lands were forfeit to the crown. All homes, Churches, barns, and other buildings were burned as 18,000 Acadians were herded at bayonet point to the shores. Less than 9,000 would survive the journey.

The Acadians were herded onto ships without regard to family relation, and all ships were bound for different destinations in the colonies. Most of the US colonies refused them entry– catholic maryland being a notable exception, where they were both accepted and well treated. Some colonies refused to allow the ships to deck and left the acadians on their ships in the harbor for month, such that by the time they disembarked, 80% were dead. But some ships refused entry were forced to make the 3 month voyage back to France. Even those those colonies who did accept the ships put the Acadians in indentured servitude to work alongside negroes. Both men and women were subjected to public floggings. Children were taken from their parents to work as servants in protestant households. Most were forced to change their surnames to "English-sounding" names. Their catholic religion was forbidden.

Out of the 18,000 who were deported, about 8,000 or 9,000 survived. The other 10,000, mostly women and children, succumbing to disease and starvation due to the wretched conditions. A diary was recently uncovered from a British captain of one of the deportation ships boasting about the number that had died along the way!

Bear in mind, this was a Christian people who had never taken up arms against the brits, who made their own way in the world–they were farmers, fishermen, and craftsmen.

the great irony is that most of the Acadians were from Normandy, thus the very officers supervising their extermination may have been related to them by way of the Norman conquest.

In time, a few thousand Acadians made it to Louisiana, then under Spanish control. The word "Cajun" was originally a slur for "Acadian," and what was salvaged of Acadian Culture became Cajun culture.

The Great Expulsion of 1755 is still a very touchy subject among acadians, most of whom refuse to celebrate Victoria Day and hate the British with a passion like no other. Several thousand acadians managed to either flee into the woods when the expulsion order came down or they returned after the war of 1812, thus a few small communities remain in Acadia itself.

I will never understand the british propensity (back then) for genociding fellow White Christians who were farming the land and minding their business. These were not jews were talking about, money lenders or purveyors of gambling and vice. Just decent, hard working White people. Since so few possessions survived the journey, all Acadian literature, artwork, etc. has been lost. But their story is immortalized in the 19th Longfellow poem "Evangeline."

The Queen of England, to this day, REFUSES to apologize for the Acadian genocide, though last time the Acadians took the crown to court they were given a letter "recognizing" it.

This video tells the story of "Evangeline" briefly, a legendary Acadian girl separated from her fiance by the brits on her wedding day and herded onto different ships. She searched the states for him for 25 yrrs,, not knowing if he was alive or dead or back in France. The song is a bit maudlin, but then most French music has that tendency.

Voir aussi:

Il y a 250 ans – 1758 : la déportation des Acadiens

Guy Laperrière – Département d’histoire Université de Sherbrooke

Le Devoir

15 décembre 2008

Je vous vois d’ici protester: encore un qui ne connaît pas son histoire, tout le monde sait que la déportation des Acadiens date de 1755. Vrai, et j’étais aussi dans la même ignorance jusqu’à cette année. C’est qu’après la déportation de la Nouvelle-Écosse, en 1755, il y a eu une deuxième vague de déportation en 1758, à la suite de la chute de Louisbourg, qui a touché ce qui restait des possessions françaises en Acadie: l’île Royale (ou du Cap Breton) et l’île Saint-Jean, devenue en 1799 l’île du Prince-Édouard.

Le monument de l’Odyssée acadienne

J’étais à Port-la-Joye, à l’entrée de la baie qui donne sur Charlottetown, le 15 août dernier, fête nationale des Acadiens, et on y commémorait le 250e anniversaire de la déportation des Acadiens de l’île Saint-Jean. C’est là qu’on m’a abondamment instruit sur cette page d’histoire et qu’on y a marqué l’emplacement d’un monument rappelant l’odyssée des Acadiens qui furent déportés en France. Deux des bateaux qui les y transportaient ont fait naufrage près des côtes de l’Angleterre, faisant plus de 500 victimes, les 12 et 13 décembre 1758. C’est pourquoi la Fédération des associations de familles acadiennes a choisi il y a quelques années le 13 décembre comme Jour du souvenir acadien. En ce 13 décembre 2008, la Société Saint-Thomas d’Aquin, porte-parole des Acadiens de l’Île depuis 1919, a inauguré au Lieu historique national de Port-la-Joye-Fort Amherst le monument de l’Odyssée acadienne. Rappelons en deux mots ce que fut cette déportation.

3000 déportés de Port-la-Joye à Saint-Malo

Depuis 1713, par le traité d’Utrecht, la France avait cédé Terre-Neuve et l’Acadie à l’Angleterre, mais avait conservé l’île Royale et l’île Saint-Jean. Cette dernière, habitée par les Micmacs et peuplée par les Français à partir de 1720, comptait en 1758 quelque 4700 habitants. La forteresse de Louisbourg, construite à partir de 1719 sur l’île Royale, est assiégée en 1745, prise puis rendue aux Français et assiégée de nouveau en 1758: elle tombe le 26 juillet 1758. Les Britanniques décident alors de déporter tous les habitants des deux îles Royale et Saint-Jean en France. Un livre d’Earle Lockerby, Deportation of the Prince Edward Island Acadians, paru cette année, fait le point de manière précise sur ce qui est arrivé dans le cas de l’île Saint-Jean. Celle-ci comptait alors cinq paroisses. Les militaires et les administrateurs de l’île, soit une centaine de personnes, sont envoyés en Angleterre comme prisonniers, tout comme les 3000 militaires de l’île Royale.

C’est le lieutenant-colonel Andrew Rollo qui est chargé de rassembler les habitants sur les navires, ce qu’il s’active à faire de la fin d’août au début de novembre. Plusieurs réussiront à fuir, avec leur bétail, notamment vers la baie des Chaleurs, à Ristigouche. En tout, 3000 personnes sont embarquées sur les navires. Le plus gros des navires quitte Port-la-Joye le 4 novembre et, finalement, ce sont 11 bateaux qui partent ensemble à destination de Saint-Malo le 25 novembre. La tempête les disperse cependant et seulement huit atteindront la France. Deux navires sont particulièrement affectés et prennent l’eau. Le Violet coule le 12 décembre, faisant 229 victimes. Le 13 décembre, le capitaine du Duke William, voyant que son navire va aussi couler, met deux embarcations à la mer, se sauvant ainsi que l’équipage, le curé Jacques Girard et quatre Acadiens; les 286 autres déportés périssent noyés dans le naufrage. Un autre de ces navires, le Ruby, s’est échoué aux Açores: 143 de ses 310 passagers ont pu être rescapés.

Plusieurs autres passagers, dont de nombreux enfants, sont morts de maladies au cours du voyage: à partir de données partielles, on estime leur nombre au tiers des déportés. Au total, les meilleures estimations donnent les chiffres suivants: déportés, 3000; morts de maladie, 891; noyés, 627, soit un total de 1518 décès, un peu plus de la moitié des passagers. On a conservé à Saint-Malo les noms de tous les passagers des navires qui y sont arrivés, y compris de ceux qui sont morts en route.

Voilà donc l’Odyssée des Acadiens de l’Île: il convient bien qu’un monument commémore leur mémoire.

Voir également:

Cérémonie du jour du Souvenir acadien 2011

SUMMERSIDE, Î.-P.-É. – Le 2 décembre 2011 – La Société Saint-Thomas-d’Aquin (SSTA) en association avec Parcs Canada, organise la quatrième cérémonie du jour du Souvenir acadien, le dimanche 11 décembre prochain de 14 h à 16 h, au lieu historique national Port-la-Joye-Fort-Amherst.

Le jour du Souvenir acadien est une commémoration de la désastreuse déportation de 1758 des Acadiens de l’Île et de ses nombreuses victimes.

C’est en fait le 13 décembre de cette année-là, que le navire Duke William a fait naufrage avec 360 Acadiens à son bord. Quelques heures auparavant, le navire Violet, avec environ 300 personnes, fait également naufrage. La déportation a été la plus grande tragédie humaine dans toute l’histoire de l’ile et la communauté acadienne et francophone de l’Île-du-Prince-Édouard commémore annuellement ce souvenir, au lieu historique national Port-la-Joye–Fort Amherst. Ce lieu étant le port d’entrée pour l’établissement des Français et également le lieu de départ, lors de la déportation.

Le président de la Société Saint-Thomas-d’Aquin, M. Gabriel Arsenault, souligne l’importance de cette journée : « Cette cérémonie donne l’opportunité à toute la communauté de rendre hommage aux Acadiennes et Acadiens de l’Île face à la douleur et la souffrance qu’ils ont endurées durant la Déportation. C’est aussi une occasion de célébrer un peuple qui est rempli de persévérance et de courage. »

L’historien, M. Georges Arsenault, agira à titre de maître de cérémonie lors de la commémoration. Des représentants de plusieurs groupes tels qu’Actions Femmes Î.-P.-É., Jeunesse Acadienne, les Francophones de l’âge d’or de l’Île-du-Prince-Édouard et de Parcs Canada participeront à la cérémonie. Le mot de bienvenue et les discours seront suivis de la procession, au Monument de l’Odyssée acadienne, en présence des personnages traditionnels acadiens, Évangéline et Gabriel. Le tout se terminera avec un léger goûter.

*En cas de tempête, nous vous prions de bien vouloir vous rendre au site Web de la SSTA (www.ssta.org) ou de téléphoner au 902-439-2759 le dimanche matin afin de vérifier si la cérémonie aura toujours lieu.

La Société Saint-Thomas-d’Aquin est le porte-parole officiel des Acadiens, Acadiennes et francophones de l’Île-du-Prince-Édouard. Son mandat est de travailler pour que tout Acadien, toute Acadienne et francophone puissent vivre et s’épanouir individuellement et collectivement en français à l’Île-du-Prince-Édouard.

Acadian Remembrance Day Dec. 13

Published on December 9th, 2009

Published on June 21st, 2010

Staff ~ The Journal Pioneer Topics : Islanders , Parks Canada , Summerside , Atlantic Ocean , Amherst National Historic Park Summerside -

SUMMERSIDE – It was back in December 1758, during the deportation of French pioneers from Isle-Saint Jean (now P.E.I.), that nearly 2,000 Acadians trying to cross the Atlantic Ocean perished from hunger, disease and drowning.

The SociÉtÉ Saint-Thomas-d’Aquin (SSTA) resolved to identify Dec. 13 as the Acadian Remembrance Day of this tragic event.

The SSTA is inviting Islanders to gather at Port-la-Joye – Fort Amherst National Historic Park on Route 19, near Rocky Point, Sunday at 1 p.m. to commemorate this event. Following speeches and a procession to the OdyssÉe Monument, the SSTA will lay a wreath of flowers in memory of all those who lost their lives as a result of the Deportation. Those wishing to do the same are welcome to do so. Following the hour-long ceremony, snacks and hot beverages will be served inside the Parks Canada visitor reception centre.

The SSTA will mark this day every year to commemorate the heavy loss of life that resulted from the Deportation.

Port-la-Joye- Fort Amherst has been chosen because of its historic significance and because it is where the OdyssÉe Monument is located, a permanent reminder of the Deportation.

Each year during the ceremony, an official declaration recalling this somber episode in Acadian life on P.E.I., will be read.

Voir par ailleurs:

28 juillet 1755

Le Grand Dérangement des Acadiens

Le 28 juillet 1755, les Anglais commencent à déporter plusieurs milliers de paysans français qui vivaient depuis le siècle précédent à la pointe orientale du Canada, sur une péninsule baptisée Acadie, en référence à une terre mythique de l’Antiquité.

Camille Vignolle.

Hérodote

Un peuple courageux

Ces colons attachés à leur terre, leur langue et leur religion descendent de paysans originaires du Poitou, et plus particulièrement des villages de La Chaussée et Saint-Jean-de-Sauves. Ils peuplèrent la colonie française d’Acadie au XVIIe siècle, avant qu’elle ne soit cédée à l’Angleterre par le roi Louis XIV en 1713, dans le cadre des traités d’Utrecht et rebaptisée Nova Scotia ou Nouvelle-Écosse.

Pendant la première moitié du XVIIIe siècle, les Acadiens se voient dispenser du serment d’allégeance à la couronne britannique qui les obligerait notamment à combattre contre les Français.

Mais leur situation se gâte après la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748). En 1749, les Anglais donnent à leur colonie du bout du monde une nouvelle capitale, Halifax, et font venir 2.000 colons anglais ainsi qu’une troupe militaire.

Le serment d’allégeance

Un rude militaire du nom de Charles Lawrence vient prêter main forte au gouverneur avec le titre de lieutenant-gouverneur. Comme l’Angleterre se prépare à une nouvelle guerre contre la France (ce sera la guerre de Sept Ans qui débouchera sur la prise de Québec par les Anglais), il estime indispensable que les Acadiens prêtent enfin le serment d’allégeance à la couronne.

Il convoque en juillet 1755 une délégation d’Acadiens et leur déclare «qu’ils devaient maintenant se résoudre soit à prêter le serment sans réserve ou autrement de quitter leurs terres, parce que les affaires en Amérique étaient dans un tel état de crise, qu’aucun délai ne pouvait être toléré».

Mais les délégués veulent au prélable être assurés de bénéficier de la plénitude de leurs droits de citoyens. Devant leur refus de prêter serment, le conseil d’Halifax ordonne le 28 juillet leur arrestation et décide de «répartir» dans les diverses colonies anglaises du continent les Acadiens qui persisteraient dans leur refus.

Des miliciens anglais se présentent dans les mois qui suivent dans les villages acadiens, rassemblent la population et la mettent en demeure de prêter serment ou de quitter le pays.

«Ainsi, sans plus tarder, je vais vous faire connaître les ordres de sa Majesté. Vos terres, vos maisons, votre bétail et vos troupeaux de toutes sortes sont confisqués au profit de la Couronne avec tous vos autres effets, excepté votre argent et vos meubles, et vous-mêmes devez être transportés hors de cette province», déclare le lieutenant-colonel John Winslow aux habitants de la Grand-Prée rassemblés dans leur église…

Sur les 13.000 Acadiens, quelques milliers prennent les devants et se refugient dans les colonies voisines encore françaises, comme l’île Saint-Jean, future île du Prince-Édouard. Ils lancent de là des attaques contre les Anglais.

Les autres Acadiens sont conduits par vagues successives vers des bateaux qui vont les transporter vers l’une ou l’autre des colonies anglaises (les futurs États-Unis).

Cet exode appelé «Grand Dérangement» concerne 7.000 à 8.000 personnes dont une grande partie qui n’arriveront pas au bout de leur voyage, victimes de la faim ou de la maladie.

Les Cajuns, du Maryland à la Louisiane

Dans la colonie anglaise du Maryland, une poignée de déportés ne se résignent pas à la tutelle anglaise et s’enfuient au péril de leur vie vers la Louisiane… juste avant que cette colonie française ne passe sous souveraineté espagnole !

Établis dans les mangroves du delta du Mississipi, ils donneront naissance à la communauté des «Cajuns» (une déformation du mot Acadien). On en recense environ 800.000 aujourd’hui. Très peu parlent encore l’ancien dialecte français. La Canadienne Antonine Maillet a remis à l’honneur cette culture avec son célèbre roman : Pélagie-la-Charrette (1979).

Voir aussi:

Evangeline: A Tale of Acadie

Henry Wadsworth Longfellow’s first epic poem, Evangeline: A Tale of Acadie, published in 1847, is a story of loss and devotion set against the deportation of the Acadian people in 1755. The poem elevated Longfellow to be the most famous writer in America and has had a lasting cultural impact, especially in Nova Scotia and Louisiana, where most of the poem is set.

On April 5, 1840, Longfellow invited a few friends to dine at his rented rooms in Cambridge at the Craigie House. Nathaniel Hawthorne brought the Reverend Horace Conolly with him. At dinner, Conolly related a tale he had heard from a French-Canadian woman about an Acadian couple separated on their wedding day by the British expulsion of the French-speaking inhabitants of Nova Scotia. The bride-to-be wandered for years, trying to find her fiancé. Conolly had hoped Hawthorne would take the story and turn it into a novel, but he was not interested. Longfellow, however, was intrigued, and reportedly called the story, "the best illustration of faithfulness and the constancy of woman that I have ever heard of or read." He asked for Hawthorne’s blessing to turn it into a poem.

Seven years after Longfellow first heard the story, Evangeline was published. During that time, he continued his Harvard professorship and published several books, including volumes of his own poetry, translations, and a novel, Hyperion. He also married Frances (Fanny) Appleton, became the owner of Craigie House when her father gave it to the newlyweds as a wedding gift, and had three children, the third christened two days before the official publication of Evangeline.

By 1845 when Longfellow began working on the poem, the fate of the Acadians had largely been forgotten. Longfellow researched the basic history of the expulsion at the Harvard library and the Massachusetts Historical Society. He learned that the French began to settle Acadie, modern-day Nova Scotia, in 1604. For the next 150 years, they cultivated the land, maintained a friendly relationship with the native Micmac Indians, and remained neutral in the ongoing conflicts between the French and the English. By the mid-18th century, there were 12,000 to 18,000 Acadians. In 1755 when these British subjects refused to take up arms against the French, they were exiled from their lands, in what the Acadians call "Le Grand Dérangement." The Acadians were scattered far and wide. Many eventually ended up in Louisiana where they formed the basis of the Cajun culture.

According to Longfellow biographer Charles Calhoun, "As was his poetic practice, once Longfellow had briefed himself on the factual background, he used his material with a very free hand. He was a bard, not a historian; what mattered was the basic human truth of his story, not its particulars." Evangeline is a work of fiction; Longfellow devised its heroine and her quest, as well as the scenery that she moves through. The poem even starts on a fictional note: "This was the forest primeval" is a better description of the coast of Maine, where Longfellow grew up, than the low-lying marshlands of Acadia, which he had never visited.

Factual or not, Longfellow’s Evangeline became a huge success. The poem went through six printings in the first six months after being published, and within ten years had been translated into a dozen languages. The poem has been made into two films, one in 1922 and the second, starring popular silent film actress Dolores Del Rio, in 1929. Generations of American children read, memorized, and recited the poem as part of their schooling. Schools, churches, inns, and many other businesses and social groups were named for the poem’s heroine.

Other authors capitalized on the success of the poem by writing alternate versions of the story. Louisiana Judge Felix Voorhies published Acadian Reminiscences: The True Story of Evangeline, in 1907. In his telling, the lovers are reunited under an oak tree in the Louisiana town of St. Martinville, but when Evangeline discovers that Gabriel has fallen in love with another woman, she goes mad and dies. This version became very popular in Voorhies’ home state, where his novel was often taken as historical fact.

Longfellow’s Evangeline created a tourist industry in the lands of the Acadians. Visitors are still drawn to sites such as the Longfellow-Evangeline State Historic Site in Louisiana, which interprets the lifestyle of the Acadian settlers. Once there, it is just a short ride to St. Martinville to see the "Evangeline Oak" which features so prominently in Voorhies’ version of the story. In Nova Scotia, the Evangeline Trail stretches along the Bay of Fundy coast from Yarmouth to Grand Pré and beyond.

Evangeline’s most lasting impact has been on Acadians themselves, both in Nova Scotia and in Louisiana. According to Yale historian John Mack Farragher, author of A Great and Noble Scheme: The Tragic Story of the Expulsion of the French Acadians from their American Homeland, "[T]he poem struck a spark igniting a cultural and political renaissance among the small Acadian middle class that began to emerge in the second half of the nineteenth century." The poem became a creation myth, and its heroine’s hometown of Grand Pré remains a pilgrimage site. In 2004, to commemorate the four hundredth anniversary of the arrival of the French in North America, a two-week reunion was held there. Thousands of Acadians from around the world gathered to celebrate their shared history.

Evangeline was Henry Wadsworth Longfellow’s first epic poem. Hiawatha (1855), "Miles Standish" (1858), and Tales of a Wayside Inn (1863-1873) followed, cementing Longfellow’s reputation as the preeminent mythmaker of his country’s young history.

Voir enfin:

Acadian driftwood

Robbie Robertson

The Band

1975

The war was over

And the spirit was broken

The hills were smokin’

As the men withdrew

We stood on the cliffs,

Oh and watched the ships,

Slowly sinking to their rendezvous

They signed a treaty

And our homes were taken

Loved-ones forsaken,

They didn’t give a damn.

Try to raise a family

End up an enemy

Over what went down on the Plains of Abraham.

Acadian Driftwood,

Gypsy Tailwind

They call my home,

The Land of Snow

Canadian cold front,

Movin’ in

What a way to ride,

Oh what a way to go

Then some returned,

To the Motherland

The high command,

Had them cast away

Some stayed on,

To finish what they started

They never parted,

They’re just built that way

We had kin livin’,

South of the border

They’re a little older,

And they been around

They wrote in a letter

Life is a whole lot better

So pull up your stakes, children,

And come on down

[Chorus]

50 under zero when the day came a threat

My clothes were wet

And I was drenched to the bone

Then out ice fishin’,mmm,

Too much repetition

Make a man want to leave

The only home he’s known

Sailed out of the Gulf,

Headed for St. Pierre

Nothing to declare,

All we had was gone

Broke down along the coast

What hurt the most

When the people there said

“You better keep movin’ on”

[Chorus]

Everlastin’ summer

Filled with ill-contempt

This government

Had us walkin’ in chains

This isn’t my turn

This isn’t my season

Can’t think of 1 good reason

To remain oh

We worked in the Sugar Fields

Up from New Orleans

It was ever-green

Up until the flood

You could call it an omen

Point ya where ya goin’

Set my compass North

I got winter in my blood

[Chorus]

Sais tu, Acadie j’ai le mal du pays

Ta neige, Acadie, fait des larmes au soleil

J’arrive Acadie, teedle um, teedle um, teedle oh


Ouvéa: Que feraient les Israéliens? (What double standard?)

13 novembre, 2011
Jacques Chirac : "Que pensez-vous de l’idée d’intervenir ? "
Le général Vidal : "C’est possible, mais difficile et risqué. "
Chirac : "Que feraient les Israéliens et Margaret Thatcher dans un pareil cas ?"
Vidal : "Ils le feraient."
Chirac : "Alors, nous allons le faire."
Ce que je savais moi -et que j’étais seul à savoir, je ne pouvais pas le dire aux autres délégations parce qu’il ne fallait pas que le secret sorte- c’est qu’il y avait aussi des officiers français… enfin, au moins un et peut-être un sous-officier, on ne sait pas très bien… A la fin de l’épisode de la grotte d’Ouvea, il y a eu des blessés kanaks et deux de ces blessés ont été achevés à coups de bottes par des militaires français, dont un officier. Michel Rocard
Si François Mitterrand, président de la République et chef des armées, a ordonné l’assaut c’est qu’il avait la conviction que toutes les négociations avaient échoué et que la survie des otages était en jeu. (…) Les politiques, aidés par les militaires ont tout fait pour négocier une sortie honorable avec les ravisseurs. (…) Alphonse Dianou (le chef du commando, ndlr) a constamment refusé de discuter et déclaré jusqu’à la fin qu’il mourrait dans la grotte. (…) S’il y avait eu des exécutions sommaires, Legorjus aurait dû lui-même les empêcher puisqu’il prétendait avoir dirigé le retrait des forces après l’opération. Général Jacques Vidal (ancien commandant des forces armées en Nouvelle-Calédonie en 1988)
A Ouvéa, c’est le pays tout entier qui nous observait. Avec, à sa tête, un président de la République et un Premier ministre, engagés, l’un contre l’autre, dans une féroce bataille électorale. Le tout, dans une île de 20 km de longueur sur moins de 1 km de largeur, perdue à 22 000 km de Paris. Avouez qu’il y avait plus confortable comme situation! Philippe Legorjus
La place centrale de la nature, le rapport au temps, la structure sociale m’ont séduit, écrit Legorjus (…) C’est un monde de consensus qui garantit, à chacun, la sécurité économique et morale. Ni misère ni exclusion (…) C’est une société sans classe. Philippe Legorjus
 Je suis curieux de voir ce film, car je pense que le capitaine Legorjus n’a pas assumé son rôle sur le terrain d’être à la tête de ses hommes. Il aurait dû obéir au général Vidal qui était son patron. Il n’a pas voulu en assumer les risques et les responsabilités. Les officiers du 11e Choc et du commando Hubert étaient bien là, eux, et je les en remercie encore. Suite à cette affaire, Legorjus a d’ailleurs perdu sa crédibilité au GIGN, qu’il a quitté peu après. Dans ce film, je pense qu’en se mettant en vedette, il cherchera à rattraper la mauvaise image qu’il a pu laisser lors de cette prise d’otages. La politique, j’en étais bien loin. Moi je voyais surtout mes camarades souffrir et comme l’assaut était décidé, il fallait y aller. La négociation ne nous a amenés qu’à avoir des otages en plus…Michel Lefèvre (ancien sous- officier au GIGN qui commandait l’assaut sur l’entrée de la grotte d’Ouvéa)
Dans ces pays là, un génocide, ce n’est pas trop important. François Mitterrand
Les soldats français leur disaient ’vous devez ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez afin qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas’ . Andrew Wallis
Nous n’avons tenu ni machettes, ni fusils, ni massues. Nous ne sommes pas des assassins. Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre « théorie ». Nous leur avons fourni la méthodologie : notre « doctrine ». Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d’empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent « révolutionnaires » à l’épreuve de l’Indochine. Puis se firent « psychologiques » en Algérie. Des « guerres totales ». Avec des dégâts totaux. Les « guerres sales ». » (…) Cette doctrine fut le ressort du piège [.] qui permit de transformer une intention de génocide en génocide. [.] Sans lui, sans ce ressort que nous avons fourni, il y aurait eu massacres, pas génocide. Patrick de Saint-Exupéry
Malgré plusieurs affaires graves impliquant ses soldats, l’armée française ne donne pas l’image d’une force qui frappe n’importe comment, contrairement aux Américains en Irak. Sa puissance est maîtrisée, et son action permet, à mes yeux, de contenir le déchaînement de la violence en Côte-d’Ivoire. (…) En Côte-d’Ivoire, les officiers disent : «A partir du moment où on s’interpose, on s’expose.» (…) A la différence du Rwanda, l’armée n’a pas pris parti pour un camp. Charles Maisonneuve
Les Israéliens se sont surarmés et en faisant cela, ils font la même faute que les Américains, celle de ne pas avoir compris les leçons de la deuxième guerre mondiale, car il n’y a jamais rien de bon à attendre d’une guerre. Et la force peut détruire, elle ne peut jamais rien construire, surtout pas la paix. Le fait d’être ivre de puissance et d’être seul à l’avoir, si vous n’êtes pas très cultivé, enfant d’une longue histoire et grande pratique, vous allez toujours croire que vous pouvez imposer votre vision. Israël vit encore cette illusion, les Israéliens sont probablement dans la période où ils sont en train de comprendre leurs limites. C’était Sharon le premier général qui s’est retiré de la bande de Gaza car il ne pouvait plus la tenir. Nous défendons absolument le droit à l’existence d’Israël et à sa sécurité, mais nous ne défendons pas son droit à se conduire en puissance occupante, cynique et brutale … Michel Rocard (Al Ahram, 2006)
Le Président de la République exprime sa profonde émotion devant les conséquences tragiques de l’opération militaire israélienne contre la « flottille de la liberté » à destination de Gaza. Il condamne l’usage disproportionné de la force et adresse ses condoléances aux familles des victimes.  Communiqué de l’Elysée (31.05.10)

Pourquoi le dernier Kassovitz, que je n’ai  pas encore  vu, promet d’être sportif

Réalisateur aussi doué que roué et prêt à tous les manichéismes et  toutes les démagogies (La Haine) s’attribuant en plus le principal et beau rôle, titre choc (Ordre et Morale avec Majuscules, svp !), sujet choc politico-historique (attaque d’une gendarmerie et prise d’otages par des militants indépendantistes kanaks  en pleine présidentielle), histoire récente (il y a à peine 23 ans – à quand un film sur les bavures françaises en Côte d’ivoire ou en Afghanistan ou sur le Rwanda ?), nombreuses zones d’ombre et morts d’hommes (2 militaires, 19 militants dont, comme l’a confirmé Rocard négociateur 2 mois plus tard des accords de Nouméa, deux achevés à coups de bottes par des gendarmes et le responsable, selon un journaliste de Nouméa proche apparemment des forces françaises, aurait été sanctionné après enquête), équipe au pouvoir alors dirigée – en tandem avec un Mitterrand "cohabité" - par Supermenteur lui-même, chef du commando du GIGN ancien gauchiste deux fois repenti et auteur d’un livre avec un ancien journaliste de Libération (La Morale et l’Action – toujours les Majuscules! – d’un Philippe Legorjus "fasciné par la révolution de 1968 et la théologie de la libération", reconverti dans l’intelligence économique), amnistie négociée pour les forces françaises, moment critique de l’action relatée (entre les deux tours d’une élection présidentielle mais aussi après un référendum local perdu à une majorité écrasante par les indépendantistes), situation « coloniale » de type « algérienne » avec bons sauvages de service fleurant bon les douces mœurs tropicales …

Mais aussi peut-être l’occasion de revenir …

Sur cet étrange deux poids deux mesures

Qui, dans des conditions autrement plus difficiles (hormis peut-être le soutien, imposé en haut lieu aux troupes françaises dans le cas rwandais, de véritables génocidaires), vaut régulièrement aux forces israéliennes les pires dénonciations ?

Droit de suite

Nouvelle-Calédonie : l’aveu de Rocard sur l’affaire d’Ouvéa

David Servenay

Rue 89

19/08/2008

Vingt ans après l’affaire de la grotte d’Ouvea qui fit vingt-cinq morts en Nouvelle-Calédonie, l’ancien Premier ministre avoue qu’il savait que les militaires français ont achevé des prisonniers kanaks « à coups de bottes ». « Au moins un officier et peut-être un sous-officier », précise Michel Rocard dans une émission diffusée lundi sur France Culture.

Mediapart a été le premier à relever l’aveu, passé complètement inaperçu, dans la série d’émissions fleuves que France Culture consacre cette semaine à la Nouvelle-Calédonie. Pendant une heure, l’artisan des accords d’Ouvea qui vont rétablir la paix après des années de lutte raconte la difficile gestion de cette crise.

Des morts dont les circonstances restent troubles

Ce n’est pas la première fois qu’elle est disséquée : plusieurs documentaires télé l’ont fait au printemps. Rue89 avait en particulier relevé celui d’Elizabeth Drévillon, car ce film posait les bonnes questions sur une affaire dont les circonstances restent troubles. A la 47e minute de l’émission de France Culture, voici ce que dit Michel Rocard à propos de l’amnistie conclue entre Kanaks et Caldoches :

« Ce que je savais moi -et que j’étais seul à savoir, je ne pouvais pas le dire aux autres délégations parce qu’il ne fallait pas que le secret sorte- c’est qu’il y avait aussi des officiers français… enfin, au moins un et peut-être un sous-officier, on ne sait pas très bien… A la fin de l’épisode de la grotte d’Ouvea, il y a eu des blessés kanaks et deux de ces blessés ont été achevés à coups de bottes par des militaires français, dont un officier. »

Même si l’information n’est pas nouvelle en soi, elle était longuement analysée par Elizabeth Drévillon, c’est la première fois qu’elle est publiquement reconnue par un responsable politique de premier plan. Michel Rocard poursuit :

« Il fallait prévoir que cela finisse par se savoir et il fallait donc prévoir que cela aussi soit garanti par l’amnistie. »

Ce qui sera fait, après le vote de cette loi d’amnistie par le Parlement. « La France a tenu sa parole », conclut Michel Rocard. Sur dix-neuf cadavres décomptés le 5 mai 1988 autour de la grotte d’Ouvéa, douze ont une balle dans la tête.

Quand Jacques Chirac parlera-t-il de son rôle dans cette affaire ?

On le sait : les politiques français n’ont pas l’habitude de se justifier de leurs actes. Ni devant le Parlement, encore moins face à l’opinion, surtout lorsque cela concerne des affaires où l’usage de la violence est en jeu. Car alors, la frontière entre le légitime et l’illégitime est parfois ténue. En témoigne cet échange, relaté par le général Vidal, l’un des officiers qui eut à gérer sur place cette crise d’Ouvea. Voici comment il présente l’échange qu’il eut alors avec Jacques Chirac, Premier ministre :

Jacques Chirac : « Que pensez-vous de l’idée d’intervenir ? »

Le général Vidal : « C’est possible, mais difficile et risqué. »

Chirac : « Que feraient les Israéliens et Margaret Thatcher dans un pareil cas ? »

Vidal : « Ils le feraient. »

Chirac : « Alors, nous allons le faire. »

Détail incroyable, le Premier ministre demande alors à l’officier de s’engager par écrit sur les pertes envisageables : « Un à deux tués, six à huit blessés, minimum », écrit-il. A ce jour, Jacques Chirac ne s’est toujours pas expliqué sur l’affaire d’Ouvea qui fut au cœur de la bataille présidentielle de 1988. L’aveu de Michel Rocard entrainera-t-il d’autres confessions ?

Voir aussi:

L’affaire de la grotte d’Ouvea, vraiment du passé ?

David Servenay

Rue89

Retour sur une affaire néo-calédonienne qui fit vingt-cinq morts et dont les assassins n’ont jamais été jugés.

Lorsque la droite et la gauche couvrent à tour de rôle les institutions, l’affaire d’Etat n’est jamais loin. Dans un remarquable documentaire, diffusé jeudi soir sur France 2, Elizabeth Drévillon déconstruit les petits et gros mensonges d’une affaire qui fit vingt-cinq morts et dont les assassins n’ont jamais été jugés. Pour couvrir qui ? Une banale occupation qui dérape, vingt-sept gendarmes pris en otages

Le contexte historique est connu : printemps 1988, sur fond de tensions entre kanaks revendiquant leur indépendance et caldoches cherchant à maintenir leurs positions en Nouvelle-Calédonie, un groupe d’indépendantistes de l’île d’Ouvea veut occuper la gendarmerie locale. Face à ces gens armés et menaçants, un officier qui vient tout juste d’arriver, sort son pistolet… le drame commence.

Des coups de feu claquent : quatre gendarmes tombent. Affolé, le commando des Mélanésiens prend peur et s’enfuit en deux groupes, avec le reste des gendarmes comme otages. Nous sommes le vendredi 22 avril, deux jours avant le premier tour de l’élection présidentielle où s’opposent François Mitterrand et Jacques Chirac.

Bernard Pons pris en flagrant délit de mensonge

Dès le départ, montre le documentaire, la gestion de crise est assurée par le gouvernement qui ne veut laisser aucune chance aux ravisseurs. L’armée est envoyée sur place : sept cents hommes des unités d’élite (11e Choc, GIGN) quadrillent l’île. Les Kanaks se sont séparés en deux groupes, l’un vers le Sud, l’autre vers le Nord, avec seize otages, près du village de Gossanah.

Toute l’île est interdite à la presse. Les soldats se mettent au travail, en interrogeant la population du village, par les « méthodes qui nous répugnent » aurait dit le général Massu. Les témoins racontent comment les enfants sont enchaînés aux poteaux des cases et maltraités par les militaires, sous le regard de leur famille.

Bernard Pons, alors ministre des DOM-TOM, a été chargé par le Premier ministre Jacques Chirac de gérer l’affaire. Face caméra, il prétend n’avoir jamais mis les pieds à Gossanah. Faux, répond le général Vidal, patron de l’opération militaire :

-« Il est venu deux à trois reprises. »

-« Il était au courant de ce qui se passait ? “

Sourire de l’officier : ‘Oui, bien sûr. Il était là pour ça, non ?

Premier mensonge, véniel au regard de la suite.

Récit d’une négociation impossible, pour cause d’élection…

Dès le début de l’affaire, Jacques Chirac insiste sur la barbarie, la sauvagerie’ des ravisseurs qui ont tué ‘à l’arme blanche’. Un second mensonge, puisque l’autopsie des corps des quatre gendarmes tués à Fayaoué dit le contraire. Les témoignages des gendarmes capturés sont tout aussi explicites. Une fois dans la grotte, au fin fond de la forêt, ils sont bien traités par leurs ravisseurs qui sont visiblement dépassés par l’ampleur de l’affaire. ‘Il n’y a pas de scène de violence gratuite’, explique le gendarme mobile Alberto Addari.

La négociation commence avec d’un côté le capitaine du GIGN, Philippe Legorjus et le substitut du procureur Jean Bianconi et de l’autre, le chef du commando, Alphonse Dianou. Pour Legorjus, les premiers contacts confirment le flottement des ravisseurs :

‘Dianou ne demande rien. Il réclame l’indépendance de la Kanakie libre socialiste. Comme les autres.’

En fait, les preneurs d’otage sont isolés. Maki Wea, indépendantiste de Gossanah, raconte comment ils ont été abandonnés par le FLNKS, qui ne veut pas assumer politiquement et publiquement la mort des quatre gendarmes. Impression partagée par l’un des ravisseurs, Benoît Tangopi : ‘On s’est senti lâché’.

A Paris, l’attitude du pouvoir est identique, mais pour d’autres raisons. Les candidats à la présidentielle veulent surtout éviter la sortie de route. Ainsi, les kanaks demandent le 28 avril, par le biais d’Edgar Pisani, conseiller à l’Elysée, la nomination d’un médiateur. ‘Personne ne m’a saisi de cette question’, affirme avec aplomb François Mitterrand le soir même dans un débat électoral à la télévision. Encore un mensonge, pour éviter de trébucher.

Parallèlement, l’exécutif prépare le coup de force

Simultanément, les militaires préparent un coup de force. Alors même que les visites du capitaine Legorjus se poursuivent pour tenter de trouver un accord. Le gendarme en est convaincu : les kanaks veulent une sortie de crise honorable :

‘Alphonse Dianou voulait sortir vivant de cette affaire, avec ses camarades. J’expliquai à Bernard Pons que l’idée d’une reddition était possible. Après le second tour de la présidentielle.’

A Nouméa, une réunion rassemble tous les protagonistes pour mettre au point les techniques d’interventions. Un ‘brain-storming’ dit le général Vidal, où il est question de bombe laser, d’hélicoptère avec un canon de vingt millimètres. ‘On a surdosé la réaction’, dit l’un des participants.

Le 1er mai, dans une lettre toute tactique, François Mitterrand propose à son Premier ministre une mission de ‘conciliation’ avec deux médiateurs. Comme s’il s’agissait de ne pas endosser la responsabilité d’un échec toujours possible. Refus de Jacques Chirac.

Sur le terrain, Bernard Pons répercute ce qu’il appelle l’analyse de Legorjus : la situation empire. Faux, répond l’officier : ‘En déconnectant le temps présidentiel et le temps de la négociation, on aurait sorti tout le monde vivant’. Puis le Premier ministre appelle au téléphone le responsable militaire de l’opération Victor. Récit du général Vidal :

Jacques Chirac : ‘Que pensez-vous de l’idée d’intervenir ?

Le général Vidal : C’est possible, mais difficile et risquée.’

Chirac : ‘Que ferait les Israéliens et Margaret Thatcher dans un pareil cas ?

Vidal : Ils la feraient.’

Chirac : ‘Alors, nous allons la faire.’

Détail incroyable, Jacques Chirac demande alors à l’officier de s’engager par écrit sur les pertes envisageables : ‘Un à deux tués, six à huit blessés, minimum’, écrit-il.

Un assaut qui se termine par des éliminations de sang-froid

Initialement, prévu le 4 mai au matin, l’assaut est reporté de vingt-quatre heures, parce qu’au même moment les otages du Liban sont libérés. Pour le déclencher, il est nécessaire d’obtenir l’accord du président de la République. L’ordre est lancé le 5 mai 1988. L’opération Victor va durer huit heures.

Soixante-quinze hommes sont engagés pour délivrer les otages, rassemblés au fond de la grotte, avec les clefs de leurs menottes et un revolver. Le premier assaut dure soixante minutes, un déluge de feu s’abat sur les ravisseurs. Profitant de la mêlée, les otages se libèrent et se réfugient au fond de la cavité. Les kanaks ne les exécutent pas.

A partir de 12h30, c’est le deuxième assaut mené par le GIGN. A 13 heures, tout le monde est libre : les otages qui sont sortis par une cheminée à l’autre extrémité de la grotte et les ravisseurs qui se rendent un à un. Deux soldats du 11e Choc sont morts pendant l’assaut.

Sur dix-neuf cadavres, douze ont une balle dans la tête

La polémique démarre à cet instant. La version officielle est simple : sur dix-neuf cadavres, dix-huit ont été tués au cours du combat. Problème : douze d’entre eux ont, en plus de blessures diverses, ‘une balle dans la tête’. Pour Michel Tubiana, avocat du FLNKS, la responsabilité des assaillants ne fait aucun doute :

‘Il y a eu des exécution sommaires. Par qui ? Des militaires ? Des gendarmes ? Je ne sais pas…’

En tout cas, il y a des témoins de ces scènes. Xavier Tangopi, l’un des ravisseurs :

‘Bianconi était là. Il a été témoin de tout cela. Je ne comprendrais jamais comment un homme de justice peut faire ça.’

Jean Bianconi, aujourd’hui procureur de la République à Tahiti, n’apparaît pas le film. Parmi les victimes, certains ne font même pas partie du commando. Waïna Amossa, 18 ans, apportait le thé aux otages le matin. Il était vivant à la sortie de la grotte à la fin de l’assaut. On le retrouve mort, une balle dans la tête. D’autres sont littéralement passés à tabac, y compris le chef du groupe, Alphonse Dianou.

Les cadavres sont alors ficelés, une corde à chaque pied, puis ils sont traînés à terre et emportés vers l’aéroport de Nouméa, où pendant deux jours ils sont entassés dans un hangar par trente degrés. A ce stade, que penser de la dénégation de Bernard Pons ?

‘Je ne peux pas croire une seconde que des militaires aient pu commettre des exactions.’

Alphonse Dianou est laissé quatre heures sans soins avec une balle dans le genou, la perfusion arrachée par un militaire. Après son transfert, il meurt. Les résultats de l’autopsie sont formels : le chef indépendantiste a été passé à tabac.

Après la réélection de François Mitterrand, les accords de Matignon effacent toute trace judiciaire

Si tous les détails de l’affaire d’Ouvea ne sont pas encore publics, en particulier les archives du gouvernement et de la présidence de la République, les faits rapportés par les protagonites sont suffisamment accablants pour valoir des poursuites judiciaires. Le procureur de Nouméa, Jean-Pierre Belloli, n’hésite pas puisqu’il ouvre deux enquêtes.

La première information judiciaire, pour ‘non assistance à personne en danger’, concerne le cas Dianou. La seconde, pour ‘exécution sommaire’, s’intéresse au sort de deux des ravisseurs. Le nouveau gouvernement de Michel Rocard entame des discussions rapidement et boucle le dossier politique le 26 juin 1988, par la signature des accords de Matignon. Lesquels contiennent une loi d’amnistie qui s’applique à tous les faits de cette affaire. Fin de l’enquête.

Tortures, exécutions sommaires, non-assistance à personne en danger… en ce printemps 1988, la République a perdu beaucoup de ses repères en Nouvelle-Calédonie. Pour quoi ? La réponse tient sans doute dans cette réflexion de l’ancien preneur d’otages, Benoît Tangopi :

‘Dans cette affaire, on est tous victimes, eux aussi les autres… on est tous victimes des politiques.’

A cet instant, le silence des petits mensonges pèsent lourd, très lourd.

Voir enfin:

Ouvéa : les mensonges de Kassovitz

Thierry Deransart

Le Figaro

le 12.11..11

L’Ordre et la Morale, le film de Mathieu Kassovitz sur la prise d’otages d’Ouvéa, en avril-mai 1988, sort mercredi sur les écrans. En choisissant jusqu’à l’exaltation le point de vue unique de Philippe Legorjus, ex-patron du GIGN, il tourne résolument le dos à la réalité historique. La preuve en six contre-vérités criantes.

«Si la vérité blesse, alors le mensonge tue.» Telle est la chute de L’Ordre et la Morale, signé Mathieu Kassovitz, l’homme qui filme gourdin à l’épaule (La Haine, Gothika, Babylon AD…) pour asséner sa vision du monde. A cette aune, c’est peu dire que son dernier opus «tue»: non que ce film manichéen ne puisse se regarder avec plaisir, mais parce qu’il prend délibérément le parti d’assassiner la vérité des faits qu’il prétend restituer.

Certes, du côté du chef d’état-major des armées, l’amiral Edouard Guillaud, on préfère pour l’instant observer un prudent silence radio. Mais les principaux protagonistes, de l’affaire, eux, ne s’y sont pas trompés: dès le 3 novembre, Bernard Pons, ministre des Dom-Tom au moment des faits, le général Jacques Vidal, qui commandait l’opération «Victor» , le colonel de gendarmerie Alain Benson, chargé des opérations de police judiciaire après l’assaut, et le magistrat otage Jean Bianconi ont publié un communiqué commun. Ils y affirment qu’«ils n’ont eu ni les comportements, ni tenu les propos qui leur sont respectivement prêtés, lesquels relèvent d’une déformation de la réalité, voire de la pure désinformation». Bref, l’honnêteté intellectuelle et l’objectivité factuelle ne semblent guère compatibles avec la conception de la «morale» affichée par Mathieu Kassovitz et Philippe Legorjus. Revue de paquetage.

1 – La démocratie bafouée

Premier rappel historique : pour s’afficher (très) à gauche, Kassovitz et Legorjus ont visiblement un problème avec le suffrage universel et la démocratie. On ne comprend rien, en effet, au drame d’Ouvéa, du 22 avril au 5 mai 1988, entre les deux tours de l’élection présidentielle, si on ne le resitue pas dans son contexte politique local de l’époque, que le film se garde bien d’évoquer: sept mois plus tôt, le 13 septembre 1987, a eu lieu en Nouvelle-Calédonie le «référendum Pons» d’autodétermination, Jacques Chirac étant Premier ministre de la première cohabitation mitterrandienne. La question posée aux 150.000 habitants de la Grande Terre et des Iles Loyauté (Lifou, Maré et Ouvéa) est limpide comme les eaux du lagon: «Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à l’indépendance ou demeure au sein de la République française?» En dépit de l’appel au boycott du scrutin par le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), la réponse des urnes est dure comme un coco-fesse: 59 % de participation et 98,3 % en faveur de la France. Une large majorité absolue (58 % des inscrits !) s’est prononcée contre l’indépendance, faisant au passage voler en éclats le mythe d’une communauté mélanésienne entièrement acquise à la cause de « Kanaky ».

C’est à partir de cette formidable claque électorale que les «comités de lutte» – l’aile militaire du FLNKS – vont basculer dans les actions terroristes du type Ouvéa, ayant compris que leur succès ne sortirait jamais des urnes – ces urnes que fracassait à coups de tamioc, fin 1984, leur héros et martyr Eloi Machoro, avant d’être abattu à La Foa par un tir de précision au FR F1 du capitaine Jean-Pierre Picon (GIGN). De quoi relativiser, pour le moins, l’image idyllique des gentils Kanaks un peu paumés, à la culture coutumière pleine de courtoisie et cherchant à se libérer de «l’aliénation coloniale», telle qu’elle est présentée jusqu’au ridicule par Kassovitz et Legorjus.

2 – Gentils gendarmes contre militaires sadiques

Dans le film, dès l’arrivée du GIGN à Ouvéa, la cause est entendue : le fait que Philippe Legorjus soit placé sous l’autorité du général Jacques Vidal, commandant sur place le Régiment d’Infanterie de Marine du Pacifique (RIMaP), aboutit inéluctablement à une «algérisation» de la situation, avec tous les dérapages inhérents en termes de respect des droits de l’homme, dans une île coupée du monde et interdite à la presse. C’est ce que montrent à l’envi les scènes d’interrogatoires hypermusclées avec matraques électriques, assimilables à des scènes de torture, des populations locales pressées de dire où se sont réfugiés les preneurs d’otages. Là encore, le mensonge est patent: dans la réalité, seul le GIGN avait en dotation de telles matraques électriques, contrairement à l’armée de terre. La preuve: dans la grotte, quelques jours plus tard, deux vieux coutumiers accompagnant les « porteurs de thé » reconnurent deux otages fraîchement attrapés qui avaient utilisé ces instruments contre leurs familles. Il s’agissait de deux GIGN accompagnant Legorjus.

3 La schizophrénie de Legorjus

Comme il le revendique dans son dernier livre, Legorjus éprouve dans sa jeunesse «une fascination pour la révolution de 1968 et pour la "théologie de la libération"», cette dérive marxisante de l’Eglise catholique venue d’Amérique latine, qui a fait tant de mal à la foi chrétienne. Il est donc une proie facile pour ce que l’on nomme, sur le « Caillou », le «bouton canaque»: une séduction pour la culture mélanésienne qui s’empare souvent des petits Français de métropole fraîchement débarqués (les «zoreilles», dont Kassovitz est l’exemple parfait), impressionnés par ces langues où le verbe avoir n’existe pas, ces tribus où l’on est possédé collectivement par la terre nourricière, où le respect des anciens est sacré et dicte une vie collective qui fleure bon le communisme originel. «La place centrale de la nature, le rapport au temps, la structure sociale m’ont séduit, écrit Legorjus (…) C’est un monde de consensus qui garantit, à chacun, la sécurité économique et morale. Ni misère ni exclusion (…) C’est une société sans classe». Avec ce degré de sympathie objective pour les preneurs d’otages emmenés par Alphonse Dianou, on mesure le dilemme qu’a vécu l’ex-patron du GIGN, soixante-huitard dans l’âme. Mais alors, pourquoi ne s’est-il pas lui-même démis de son commandement ?

4 – Incapable de diriger l’assaut

Dans un entretien réalisé fin mai dernier avec le «Chef» Michel Lefèvre, ancien sous- officier au GIGN de 1981 à 1993, qui commandait l’assaut sur l’entrée de la grotte d’Ouvéa, celui-ci déclare à propos de son patron de l’époque: «Je suis curieux de voir ce film, car je pense que le capitaine Legorjus n’a pas assumé son rôle sur le terrain d’être à la tête de ses hommes. Il aurait dû obéir au général Vidal qui était son patron. Il n’a pas voulu en assumer les risques et les responsabilités. Les officiers du 11e Choc et du commando Hubert étaient bien là, eux, et je les en remercie encore. Suite à cette affaire, Legorjus a d’ailleurs perdu sa crédibilité au GIGN, qu’il a quitté peu après. Dans ce film, je pense qu’en se mettant en vedette, il cherchera à rattraper la mauvaise image qu’il a pu laisser lors de cette prise d’otages. La politique, j’en étais bien loin. Moi je voyais surtout mes camarades souffrir et comme l’assaut était décidé, il fallait y aller. La négociation ne nous a amenés qu’à avoir des otages en plus…» Le même Michel Lefèvre raconte en privé que dans l’avion du retour qui ramenait le GIGN a Paris, après le dénouement, tous les hommes «faisaient la gueule à Legorjus», isolé dans un coin de l’appareil. Etant le plus ancien du groupe, il est allé le voir et s’est entendu dire par l’intéressé : «Ne t’en fais pas, vous serez tous récompensés par des médailles!» Est-il besoin d’en rajouter?

5 – La multiplication des «corvées de bois»

À voir le film qui sort mercredi, l’armée s’est déshonorée : sur les dix-neuf preneurs d’otages indépendantistes tués à Ouvéa, cinq auraient été froidement exécutés à l’issue des combats, au mépris de toute éthique militaire. Si ces «corvées de bois» étaient avérées, elles seraient d’autant plus choquantes qu’elles émaneraient d’unités d’élite de l’armé française (11e Choc de la DGSE, commando Hubert de la marine, GIGN…). Or tous les participants de l’opération «Victor» que nous avons pu rencontrer et interviewer depuis, quelle que soit leur arme d’appartenance, sont formels sur un point : aucun coup de feu n’a été entendu sur zone après la fin de l’assaut et la libération des derniers otages. Il est en revanche établi que le décès d’Alphonse Dianou, blessé au genou puis victime de sévices, ainsi qu’un autre cas suspect ont été dénoncés par l’enquête de commandement qui a suivi. Et que l’officier de gendarmerie responsable a été durement sanctionné.

6 – Le baiser de Judas

Au générique du film, au chapitre des remerciements, on appréciera le soutien apporté – même symbolique financièrement – par la Province Nord et la Province des Iles, à majorité pro-indépendantiste. On ne peut s’empêcher de rappeler que début avril 1988, deux semaines avant l’attaque de la gendarmerie de Fayaoué, où quatre gendarmes sont froidement assassinés et un cinquième grièvement blessé par le commando, le numéro 2 du FLNKS Yeiwéné Yeiwéné, bras droit de Jean-Marie Tjibaou chargé d’animer les « comités de lutte », accompagné de Franck Wahuzue et d’Alphonse Dianou, le chef des preneurs d’otages, étaient venus à Ouvéa, depuis Nouméa, effectuer une reconnaissance de cette action coup de poing. Ils avaient voyagé sur un vol de la compagnie domestique Air Calédonie avec des billets d’avion aimablement réglés par la même Province Nord. Une vraie garantie d’objectivité et… d’indépendance.

* Rédacteur en chef des Nouvelles Calédoniennes Hebdo à Nouméa, au moment des faits, l’auteur de ces lignes était présent dans la grotte d’Ouvéa au lendemain de l’assaut, après avoir «dîné» la veille au soir côte à côte avec les capitaines Legorjus et Picon.


Religion/France: Attention, un indigène peut en cacher un autre (Reverse Fidei Donum : After the Polish plumber, will the African priest save France from impending doom ?)

22 juin, 2011
Mais, quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre? Jésus
Cette affaire est très grave, car la directive Bolkestein permet à un plombier polonais ou à un architecte estonien de proposer ses services en France, au salaire et avec les règles de protection sociale de leur pays d’origine. Sur les 11 millions de personnes actives dans les services, un million d’emplois sont menacés par cette directive. Il s’agit d’un démantèlement de notre modèle économique et social. Philippe De Villiers
Ces dernières années, la reproduction de villes européennes est devenue un sport national en Chine, avec l’inauguration, entre autres en 2005, de Chengdu British Town, calquée sur la ville anglaise de Dorchester. Direct matin
Pour des touristes, ce sont peut-être des œuvres d’art. Pour nous, ce sont des monuments à la gloire de Dieu, et ils doivent le rester. Richard Czurylo (prêtre d’un petit village autrichien)
Si dans les enquêtes PISA, dans tous les pays concernés, on enlève finalement les enfants issus de l’immigration, on n’a pas du tout les mêmes résultats. Marie Reynier (rectrice de l’académie d’Orléans-Tours)
Certains ont raconté à la police qu’ils sont pourchassés dans leur pays. Ils ont si bien préparé leur histoire qu’elle est entrée dans leur ventre – même un détecteur de mensonges ne peut découvrir la vérité. Amidou (patron de cybercafé camerounais, Hong Kong)
Terre de tradition anticléricale, le Limousin (Corrèze, Creuse, Haute-Vienne) est un quasi-désert religieux. Aujourd’hui, la présence cléricale y est maintenue par des prêtres venus d’ailleurs : Europe de l’Est, Vietnam et, surtout, Afrique. Le père Auguste Coly, sénégalais, exerce dans les paroisses des beaux quartiers de Limoges. La paroisse Saint-Jean-Baptiste, que dessert le père Barthélemy Binia depuis Pierre-Buffière (1 200 habitants, chef-lieu de canton), englobe quinze «clochers». D’autres sont venus du Congo-Brazzaville, du Bénin ou du Burkina Faso. Entre planification des messes quotidiennes, baptêmes, obsèques, organisation de la catéchèse, ces prêtres sillonnent leur territoire à raison de plusieurs centaines de kilomètres par mois. Le Monde magazine
En Afrique, les églises débordent, ici elles sont presque vides ; en Afrique, leur fréquentation est jeune, ici elle est âgée. Là-bas, les messes sont joyeuses et débordantes de mouvement; ici, elles sont silencieuses, les gens ne les chantent pas et pour nous elles sont tristes. (…) Ici, vous ouvrez la messe par la contrition et l’imploration. En Afrique, on l’ouvre par la joie et la jubilation devant la beauté du monde. (…) C’est vrai que le pays et la famille me manquent ; mais j’ai des amitiés ici. Et puis, il y a du boulot. Barthélemy Binia (prêtre centrafricain)
Le statut de prêtre «Fidei Donum» (don de la foi) a été créé par une encyclique du pape Pie XII, le 21 avril 1957, pour ouvrir aux prêtres diocésains les «appels de la mission», jusqu’alors confiés à des ordres missionnaires spécialisés, aujourd’hui en manque d’effectifs. Les départs sont conclus pour trois ans renouvelables, par accords entre l’évêché d’origine et l’évêché de destination. A la promulgation de l’encyclique, 950 prêtres français sont partis en Afrique et en Amérique latine. Depuis, l’effondrement du nombre des ordinations a inversé la situation. Pour 165 prêtres français qui officient à l’étranger, 1 472 prêtres étrangers officient en France (avril 2010), soit 13 % de l’effectif national du clergé paroissial. Ils sont venus d’Afrique (793), d’Europe de l’Est (316), d’Asie (222), d’Amérique latine (104), du Moyen-Orient (37). Parfois, ces prêtres d’ailleurs emportent avec eux leurs habitudes, leurs rites. Le «rite congolais», par exemple, est né de «l’inculturation » de la liturgie catholique en Afrique, c’est-à-dire de l’adaptation de l’Evangile dans les cultures populaires. Il se caractérise par l’importance de la musique, des danses et par la transformation de l’homélie en échanges de paroles – les «palabres » – entre le prêtre officiant et les fidèles. Il modifie aussi le déroulement de la messe et célèbre les ancêtres au même titre que les saints. Un office peut durer jusqu’à trois heures et plus. Ce rituel est apparu spontanément et progressivement à partir de l’indépendance du Congo belge, en 1960. Il a été peu à peu formalisé, sous l’influence du cardinal Joseph-Albert Malula (1917- 12989), évêque de Kinshasa, et reconnu licite par le Vatican en 1998. (…) Barthélemy Binia, originaire de RDC, réfute le terme d’«animisme » et préfère parler de «religion traditionnelle». Et puis, il s’amuse : «Le Limousin a lui aussi ses pratiques animistes. Quand je suis arrivé ici, j’ai été stupéfait de voir des gens qui ne mettent jamais les pieds à l’église venir me demander d’aller bénir leurs fontaines», sourit-il. Les «bonnes f o n t a i n e s » – près de 300 recensées en Limousin – sont réputées guérisseuses, chacune pour une pathologie identifiée, et visibles dans le paysage par l’accumulation de vêtements accrochés en ex-voto dans les branchages alentour. Le père Barthélémy Binia s’est étonné, aussi, le jour où un paroissien lui a offert un couteau, de l’entendre lui réclamer en échange une pièce de monnaie parce que le don d’un couteau, «ça coupe l’amitié !». Le Monde magazine

Après le plombier polonais … le curé congolais ? Et après la cuisine et la tauromachie, va-t-il falloir, pour la sauver, inscrire la religion chrétienne en France au Patrimoine de l’UNESCO?

A l’heure où certaines de nos chères têtes blondes accourent de la planète entière pour accéder au rare privilège de passer leur bac en voile

Et où une rectrice d’Académie se voit contrainte d’abjurer pour avoir dit la vérité sur le lien évident entre la part d’enfants issus de l’immigration et la baisse du système éducatif français dans les enquêtes internationales …

Pendant que, dépopulation oblige, nos amis et maitres es contrefaçons chinois se démènent pour sauver de l’extinction nos villages pittoresques   …

Retour, avec Le Monde magazine, sur, déchristinaisation oblige, ces Africains qui après le bâtiment, l’enlèvement des ordures et le gardiennage, tentent de ressusciter un nouveau secteur en perdition de l’économie de la Fille ainée de l’Eglise … les paroisses de nos villes et villages !

Clocher. Dans le coeur rural de la France, des prêtres congolais, sénégalais ou burkinabés assurent les offices des paroisses désertées par leurs pairs français et souvent par leurs ouailles. Rencontre avec ces nouveaux propagateurs de la foi.

Missionnaires africains chez les indigènes limousins

Georges Châtain

Le Monde Magazine

Le père Barthélemy Binia, curé à Pierre- Buffière (87), s’amuse en relisant Tintin au Congo. «C’est avec les aventures de Tintin que j’ai appris le français. C’est vrai que nous autres, Congolais, n’y sommes pas gâtés, mais il n’y a pas de quoi en faire un plat. C’était le regard de l’Europe coloniale, l’histoire est comme ça.» Terre de tradition anticléricale, le Limousin (Corrèze, Creuse, Haute-Vienne) est un quasi-désert religieux. Aujourd’hui, la présence cléricale y est maintenue par des prêtres venus d’ailleurs : Europe de l’Est, Vietnam et, surtout, Afrique. Le père Auguste Coly, sénégalais, exerce dans les paroisses des beaux quartiers de Limoges. La paroisse Saint-Jean-Baptiste, que dessert le père Barthélemy Binia depuis Pierre-Buffière (1 200 habitants, chef-lieu de canton), englobe quinze «clochers». D’autres sont venus du Congo-Brazzaville, du Bénin ou du Burkina Faso. Entre planification des messes quotidiennes, baptêmes, obsèques, organisation de la catéchèse, ces prêtres sillonnent leur territoire à raison de plusieurs centaines de kilomètres par mois. Ils sont des personnages familiers de la vie sociale rurale et villageoise. «Il m’arrive même d’être invité aux repas de chasse», confesse Barthélemy Binia.

«Je suis arrivé en septembre 1997, raconte Auguste Coly. Je m’étais rendu en France dans le cadre d’échanges intercatholiques et j’avais appris que l’épiscopat français peinait à trouver des renforts saisonniers pendant les vacances. Je suis venu pour un ou deux mois, et puis, vous voyez, je suis toujours là.» Il a commencé dans une commune rurale du Quercy avant d’être nommé à Limoges en 2007. Barthélemy Binia, ordonné prêtre en 1971, a lui d’abord été secrétaire de l’évêque de Kinshasa, avant de choisir la vie missionnaire en 1989. D’abord au Cameroun. Puis «en 2005, j’ai pris une année sabbatique en France. J’étais en contact avec l’évêque de Limoges, très en prise avec l’Eglise africaine. J’ai effectué plusieurs remplacements et j’ai décidé de rester. C’est comme ça qu’en 2006 je suis devenu limousin». Barthélémy Binia ne se souvient que d’un jeune couple qui a refusé d’être marié par un Noir. «Il n’était pas question de les forcer, mais pas question non plus de céder devant ce genre de refus. Ils n’ont donc pas été mariés par un prêtre, mais par un diacre », explique-t-il. Les souvenirs d’Auguste Coly sont plus sympathiques : «Pour ma première célébration, l’église était pleine. Plusieurs villageois m’avaient apporté des champignons et des fromages, deux produits inconnus et plutôt repoussants pour un Sénégalais. Et puis cela s’est renouvelé, et je ne pouvais pas refuser des dons aussi gentiment offerts. Alors j’ai appris à aimer les champignons et le fromage.» L’effet de surprise, aux dires de Barthélemy Binia, a plutôt concerné les arrivants : «En Afrique, les églises débordent, ici elles sont presque vides ; en Afrique, leur fréquentation est jeune, ici elle est âgée. Là-bas, les messes sont joyeuses et débordantes de mouvement; ici, elles sont silencieuses, les gens ne les chantent pas et pour nous elles sont tristes.» Alors, il a décidé d’inoculer à ses célébrations un peu de l’esprit des pratiques de chez lui qui bouscule l’ordonnance et la componction de la messe. «Ici, vous ouvrez la messe par la contrition et l’imploration. En Afrique, on l’ouvre par la joie et la jubilation devant la beauté du monde.» Musicien, il chante, fait chanter et met dans ses offices une verve qui a d’abord surpris, puis séduit. A Limoges, Auguste Coly a lui aussi donné une coloration nouvelle à ses célébrations: «Je l’ai fait naturellement, sans bien m’en rendre compte. En Afrique, nous aimons animer la messe.»

N’y a-t-il pas pour autant des coups de nostalgie et des envies de retour au pays ? «C’est la famille qui manque, bien sûr, répond Auguste Coly. Je téléphone tous les dimanches.» Mais il aimerait rester encore au moins trois ou quatre ans, pour terminer, parallèlement à son ministère, un doctorat sur «le rôle des associations de parents dans la politique éducative». Barthélemy Binia, lui, est partagé : «C’est vrai que le pays et la famille me manquent ; mais j’ai des amitiés ici. Et puis, il y a du boulot.»

Voir aussi:

«Fidei Donum», la carrière des prêtres en CDD

Georges Châtain

Le Monde Magazine

Le statut de prêtre «Fidei Donum» (don de la foi) a été créé par une encyclique du pape Pie XII, le 21 avril 1957, pour ouvrir aux prêtres diocésains les «appels de la mission», jusqu’alors confiés à des ordres missionnaires spécialisés, aujourd’hui en manque d’effectifs. Les départs sont conclus pour trois ans renouvelables, par accords entre l’évêché d’origine et l’évêché de destination. A la promulgation de l’encyclique, 950 prêtres français sont partis en Afrique et en Amérique latine.

Depuis, l’effondrement du nombre des ordinations a inversé la situation. Pour 165 prêtres français qui officient à l’étranger, 1 472 prêtres étrangers officient en France (avril 2010), soit 13 % de l’effectif national du clergé paroissial. Ils sont venus d’Afrique (793), d’Europe de l’Est (316), d’Asie (222), d’Amérique latine (104), du Moyen-Orient (37). Parfois, ces prêtres d’ailleurs emportent avec eux leurs habitudes, leurs rites. Le «rite congolais», par exemple, est né de «l’inculturation » de la liturgie catholique en Afrique, c’est-à-dire de l’adaptation de l’Evangile dans les cultures populaires. Il se caractérise par l’importance de la musique, des danses et par la transformation de l’homélie en échan ges de paroles – les «palabres » – entre le prêtre officiant et les fidèles. Il modifie aussi le déroulement de la messe et célèbre les ancêtres au même titre que les saints. Un office peut durer jusqu’à trois heures et plus. Ce rituel est apparu spontanément et progressivement à partir de l’indépendance du Congo belge, en 1960. Il a été peu à peu formalisé, sous l’influence du cardinal Joseph-Albert Malula (1917- 12989), évêque de Kinshasa, et reconnu licite par le Vatican en 1998.

Barthélemy Binia, originaire de RDC, réfute le terme d’«animisme » et préfère parler de «religion traditionnelle». Et puis, il s’amuse : «Le Limousin a lui aussi ses pratiques animistes. Quand je suis arrivé ici, j’ai été stupéfait de voir des gens qui ne mettent jamais les pieds à l’église venir me demander d’aller bénir leurs fontaines», sourit-il. Les «bonnes f o n t a i n e s » – près de 300 recensées en Limousin – sont réputées guérisseuses, chacune pour une pathologie identifiée, et visibles dans le paysage par l’accumulation de vêtements accrochés en ex-voto dans les branchages alentour. Le père Barthélémy Binia s’est étonné, aussi, le jour où un paroissien lui a offert un couteau, de l’entendre lui réclamer en échange une pièce de monnaie parce que le don d’un couteau, «ça coupe l’amitié !».

Les candidates voilées peuvent passer le bac

Pierre Teiller

Le Figaro

18/06/2010

Une enseignante agacée par une consigne qui rappelle que des candidates voilées ont le droit de passer l’examen.

Coup de colère d’une professeure de lettres dans un établissement public. Elle s’apprêtait comme chaque année à faire passer les épreuves de français du bac dans un lycée de l’Oise.

En milieu de semaine, elle assiste à une réunion technique préalable aux examens du baccalauréat. Comme elle, les examinateurs sont convoqués pour connaître les modalités, s’accorder sur des barèmes de notation. Du classique. Mais, lors de cette rencontre, le représentant de l’académie d’Amiens croit bon cette année de préciser le comportement à adopter si une candidate arrive voilée. «Elle sera acceptée, dit-il, mais devra soulever son voile pour que vous puissiez vérifier son identité. Ensuite, elle sera autorisée à remettre son voile pour toute la durée de l’examen.»

De quoi agacer l’enseignante qui estime que «cette directive de l’académie d’Amiens va à l’encontre de l’oral de français pour lequel l’expression et l’engagement physique du candidat sont très importants». Si le cas se présentait, l’enseignante l’assure, elle refuserait d’entendre le candidat : «On ne peut pas refuser le voile dans le cadre de l’enseignement tout au long de l’année scolaire et l’autoriser lors du passage du baccalauréat. Pour moi, c’est hypocrite», s’insurge-t-elle.

Pourtant, si la loi interdit bel et bien le voile dans les établissements scolaires, c’est uniquement durant le temps scolaire, dans le cadre strict de l’école. Pas durant les examens.

Un porte-parole de l’académie d’Amiens justifie les conseils donnés aux correcteurs. «Nous adoptons les consignes aux populations qui sont susceptibles de se présenter. Par ailleurs, il faut faire la différence, souligne-t-elle, entre une candidate libre et une candidate scolarisée de façon classique durant l’année. Ces dernières connaissent les règles et ne décident pas de revêtir leur voile le jour de l’examen. En revanche, le cas peut se produire avec une jeune fille suivant les cours à distance du Cned.» Même son de cloche dans les Vosges où quelques cas ont été recensés sans qu’ils ne posent problème. Comme ailleurs dans l’Hexagone, les candidates qui se sont présentées voilées aux épreuves du baccalauréat suivaient généralement leur scolarité par correspondance.

Une façon pour elles d’étudier tout en restant chez elles et de ne pas avoir à retirer leur voile comme elles y seraient contraintes durant des cours dispensés dans les établissements scolaires.

Au ministère de l’Éducation nationale, on affirme d’ailleurs ne pas avoir connaissance de l’ampleur du phénomène et de conflits qui seraient nés à ce sujet. «Nous ne comptabilisons pas les cas qui, de toute façon, sont rares et conformes à la loi.»


Football français: Plus antiraciste que moi, tu meurs! (French football: Caught up by the hell of its own good intentions)

1 mai, 2011
Etre musulman, pour moi, c’est choisir mon camp. Vincent Mansour Monteil (orientaliste français)
 La noble idée de "la guerre contre le racisme" se transforme graduellement en une idéologie hideusement mensongère. Et cet antiracisme sera, pour le XXIe siècle, ce qu’a été le communisme pour le XXe. Alain Finkielkraut
Mais si cette équipe ne représente pas la France, hélas, elle la reflète: avec ses clans, ses divisions ethniques, sa persécution du premier de la classe, Yoann Gourcuff. Elle nous tend un miroir terrible. Ce qui est arrivé à Domenech est le lot quotidien de nombreux éducateurs et de professeurs dans les cités dites sensibles. Cette équipe renvoie à la France le spectacle de sa désunion et de son implacable déliquescence. (…) On a voulu confier l’équipe de France à des voyous opulents et pour certains inintelligents, il faudra maintenant sélectionner des gentlemen. Alain Finkielkraut (juin 2010)
Voyant que 25 % des médailles gagnées par les Etats-Unis [aux JO de Berlin de 1936] l’avaient été par des Afro-Américains, les autorités sportives françaises de l’époque et L’Auto [ancêtre de L'Equipe] se sont dit qu’il serait stupide de ne pas faire la même chose. Une mission en Afrique occidentale française a été organisée, des milliers de gamins ont été réunis torse nu dans des stades. Cela n’a rien rapporté sur le coup, mais cela a semé une idée. Des clubs pro ont vite compris l’intérêt de regarder en direction de ce potentiel composé de joueurs coûtant peu cher. Une dynamique s’est installée. Dont l’équipe de France a ensuite profité. Pascal Blanchard
Le public russe avait conspué les Bleus parce que cinq Noirs figuraient dans leurs rangs (Gérard Janvion, Marius Trésor, Jean Tigana, Jacques Zimako et Alain Couriol). Pascal Blanchard (en référence à un match de l’équipe de France contre l’URSS à Moscou en 1980)
Les spectateurs étaient surpris. Ils imaginaient l’équipe de France… différente. Lilian Thuram (après un match de l’équipe de France en Afrique du Sud,  2000)
Foot français: les dirigeants veulent moins de noirs et d’arabes Moins de noirs et moins d’arabes sur les terrains de foot ! Plusieurs dirigeants de la Direction technique nationale de la Fédération française de football, dont le sélectionneur des Bleus, Laurent Blanc, ont approuvé dans le plus grand secret, fin 2010, le principe de quotas discriminatoires officieux dans les centres de formation et les écoles de foot du pays. Objectif: limiter le nombre de joueurs français de type africains et nord-africains. Pour les plus hautes instances du football français, l’affaire est entendue: il y a trop de noirs, trop d’arabes et pas assez de blancs sur les terrains. Plusieurs dirigeants de la Direction technique nationale (DTN) de la Fédération française de football (FFF), dont le sélectionneur des Bleus en personne, Laurent Blanc, ont approuvé dans le plus grand secret, fin 2010, le principe de quotas discriminatoires officieux dans les centres de formation de la fédération, les écoles de foot du pays, selon une enquête de Mediapart. L’objectif avoué au sein de la DTN, mais inavouable au grand public, est de limiter, en les triant dès l’âge de 12-13 ans, le nombre de joueurs français de type africains et nord-africains. Une authentique ségrégation appliquée au football. Mediapart (accès payant)
Même fermement démenties, les intentions prêtées par Mediapart aux instances dirigeantes du football français n’auront malheureusement pas surpris les amateurs de cuir, témoins traumatisés de la crise traversée par les Bleus lors du Mondial sud-africain. Pire que le fond de jeu, fadasse, offert par l’équipe nationale, c’est le fond de sauce, nauséabond, dans lequel elle aura été contrainte d’évoluer qui aura, de fait, durablement marqué les esprits. Le sociologue Stéphane Beaud l’a brillamment déglacé dans un essai récent, réhabilitant du même coup ces «traîtres à la nation» qui avaient osé se mettre en grève. Ce fond de l’air moisi ne date pas d’hier, et dépasse de loin les lignes blanches des rectangles engazonnés. Il est le produit d’une série de dérapages et de tacles, de hors-jeu malsains menés au nom de l’anti-politiquement correct par tous ceux qui voudraient nous faire croire que l’antiracisme est devenu un problème plus grave que le racisme, ou que le racisme anti-Blanc serait désormais autrement préoccupant que celui qui vise les Noirs et les Arabes. Loin d’être l’apanage des classes populaires, le racisme est sans doute l’une des choses les mieux partagées dans ce pays. Et, de ce point de vue, la responsabilité de certains segments des élites politiques, intellectuelles et télévisuelles apparaissait déjà décisive. Si ces révélations se confirment, il faudra se rendre à l’évidence : le football, autrefois creuset efficace et visible de l’intégration à la française, sera devenu une marmite peu ragoûtante. Libération
Je ne retire rien aux propos que j’ai tenus hier. Que certains termes employés au cours d’une réunion de travail, sur un sujet sensible et à bâtons rompus, puissent prêter à équivoque, sortis de leur contexte, je l’admets et si, pour ce qui me concerne, j’ai heurté certaines sensibilités, je m’en excuse. Mais être soupçonné de racisme ou de xénophobie, moi qui suis contre toute forme de discrimination, je ne le supporte pas. Il faut être de mauvaise foi pour ne pas voir que le débat auquel j’ai participé n’avait évidemment pas pour objectif de "diminuer le nombre de noirs et d’arabes dans le football français" comme voulait le laisser entendre le titre outrancier de l’article, mais uniquement d’envisager le futur du football français et donc d’aborder, par voie de conséquence, le lourd et délicat problème des joueurs à double nationalité ainsi que les modalités de détection/sélection pour un nouveau projet de jeu. Que cela ait des incidences, à moyen ou long terme, sur les différents profils de joueurs en préformation ou en formation, c’est l’évidence, mais il n’y a là aucun lien, strictement aucun, avec une préférence ou un rejet de telle ou telle nationalité. Mon seul souci est d’avoir de bons joueurs pour une bonne équipe de France, qu’ils soient petits ou grands, quels que soient leur lieu de naissance ou leurs ascendances. C’est assez facile à comprendre sauf, apparemment, pour ceux qui, pour des motifs qui m’échappent, mais avec des procédés douteux, mélangent tout et font un mal considérable, et pas seulement au football français. Laurent Blanc 
C’est le problème des sélections avec des joueurs à double ou triple nationalité: ce sont des nombres qui augmentent et qui font qu’on ne peut plus assurer le fonctionnement des sélections. C’est bien pour eux de pouvoir choisir, mais ça pose un problème de gestion des effectifs. Quand on voit sur une génération entre 10 et 30% de joueurs de 18 à 21 ans nous quitter, c’est un problème. On a 45% de joueurs dans les sélections qui ont la possibilité de nous quitter, on pense que c’est beaucoup. On veut essayer de le réduire. C’est un problème dans la gestion de l’effectif. (…) L’idée était de dire: ‘Faites attention à ne pas avoir trop de joueurs binationaux’. On s’est aperçu que ce n’était pas une bonne solution: cette histoire nous aurait amenés à éliminer des joueurs d’avenir. On a envisagé de limiter cette situation pour ne pas nous mettre en danger, mais à partir du moment où ce n’est pas une bonne solution, on l’a éliminée. On va travailler sur l’accompagnement relationnel pour évaluer la motivation des joueurs à jouer pour l’équipe de France et les accompagner éventuellement pour faire leur choix. Nous avons abandonné cette idée de pourcentage, mais nous avons demandé d’être vigilants sur la motivation des joueurs. François Blaquart
La FIFA s’est copieusement vendue aux nations africaines. Ce sont des enjeux électoraux. Ces pays se sont débrouillés pour qu’il y ait beaucoup plus de souplesse et d’ouverture au niveau de la réglementation. (…) Actuellement, en moyenne, 50 % des jeunes des sélections nationales sont des binationaux. (…) En France, on reproche aux joueurs de ne pas chanter la Marseillaise. Mais là, ils ne connaissent même pas l’hymne. (…) Ce qui me choque, c’est que nous faisons un gros travail, et ils viennent prendre ce travail tel qu’il est fait. C’est un rôle facile. (…) Un joueur de 20 ans comme Boudebouz qui joue dans un club pro en France va devoir attendre cinq ans pour gagner sa place en équipe de France. Là, le pays l’appelle et lui propose de jouer une Coupe du monde tout de suite. Derrière, il y a aussi l’agent et la famille qui peuvent mettre une pression. (…) Jusque-là, on avait pas trop bougé, parce que les cas étaient particuliers et rares. Aujourd’hui, le système s’amplifie, donc ça nous pose des problèmes. (…) Il faut que l’on travaille avec ceux dont on est sûr. Il s’agit pour nous de réguler l’approche, mais sans être discriminant. (…) C’est très prononcé en France [car le pays] a été une terre d’immigration, à une époque où d’autres grandes nations du foot ne l’étaient pas. (…) Ces dernières années, l’Espagne a accueilli massivement des immigrés marocains et roumains. Et la sélection allemande des moins de 17 ans, par exemple, compte 7-8 joueurs d’origine turque. François Blaquart (directeur technique national)
De plus en plus de joueurs sont sollicités par des équipes de leurs pays d’origine. Toutes les fédérations qui ont un peu de moyens s’organisent. Aujourd’hui, avec Internet, c’est assez facile de voir les effectifs de jeunes dans les clubs et de les repérer. (…) Certains jeunes sont perturbés par les agents et les recruteurs, qui les harcèlent. Vous avez des jeunes qui se cherchent et forcément, ce ne sont pas des moments propices à réaliser des performances collectives et à s’améliorer d’un point de vue individuel. (…) Ce sont des mercenaires, pour la grande majorité. Certains garçons se sentent certainement rattachés à un pays, mais quand on est soi-même né en France, et que subitement on se trouve des origines étrangères, j’ai du mal à comprendre. Luc Bruder (directeur du centre de formation du Toulouse Football Club)
Pour ces joueurs-là, le premier choix, c’est d’abord l’équipe de France. Ensuite, s’ils n’ont pas la possibilité, ils se rabattent. Ahmed Chouari
Depuis juin 2009, le règlement de la Fédération internationale de football (FIFA) autorise un joueur à changer une fois d’équipe nationale, sans limite d’âge, à condition de n’avoir pas joué de compétition en "A" avec sa précédente sélection. C’est pourquoi il est possible de jouer avec l’équipe de France espoirs par exemple, et d’être sélectionné en équipe nationale d’Algérie l’année suivante. Ce changement de réglementation s’est appliqué sur proposition de l’Algérie. (…) en l’état actuel des choses, un joueur qui fait le choix d’une autre sélection continue de bénéficier, de fait, de son statut de joueur français pour évoluer en Europe. Or, dans les clubs européens, le nombre de joueurs hors UE est limité – la limite est de trois en France. Le statut de joueur français, qui est indépendant de la nationalité civile, accroît ses chances d’être recruté dans un club européen. Le DTN souhaite donc que le fait de jouer pour une autre équipe nationale ne donne plus droit au statut de joueur français. En d’autres termes, il demande à ce que chaque joueur n’ait le droit qu’à une seule "nationalité footballistique". Le Monde
Vendredi, c’est le nouveau DTN, François Blaquart, qui est venu expliquer une idée qui aurait été mal interprétée. Pour lui, la fameuse formation à la française, encensée du temps où ça rigolait pour les Bleus, se serait en fait fourvoyée, en privilégiant chez les gamins les capacités physiques aux facilités techniques. Dans les centres de formation des clubs, il est de fait interdit de dribbler. D’où la volonté de revenir sur cette doxa. D’autant que les succès de l’Espagne et du FC Barcelone, avec des joueurs de poche, prouvent que l’on peut gagner au foot sans aligner des équipes de Golgoths. En France, les Barcelonais Xavi (1,70 m) et Iniesta (1,69 m) se seraient sans doute vus claquer au nez la porte des centres de formation, a reconnu Laurent Blanc. «Nos critères de sélection doivent désormais être liés au potentiel des joueurs, défend Blaquart. Nous estimons qu’il y a des joueurs qui passent à côté, trop souvent à cause du gabarit et d’une maturité physique moins précoce. Ce retard dans leur formation physique les pénalise. Je rappelle qu’avant l’âge de 16 ou 17 ans, on ne sait rien d’un joueur. Alors imaginez à 12 ou 13 ans… c’est un moment où on leur dit surtout d’être patients…" Libération
Vouloir changer le type de joueur qui sort des centres de formation, très bonne initiative, parce que tout le foot français en a marre des grands bourrins (…) à cause des centres de formations français qui ont pendant des années, après la coupe du monde 98, privilégié ce type de joueur "noir costaud" (la couleur de peau faisant parti du profil (…) suite aux succès des Desailly, Thuram, Viera, Henry, etc) Le petit noir technique il passait à la trappe autant que le petit blanc technique. Ali (forum arrêt sur images)
L’Espagne est fougueuse, l’Espagne joue remarquablement au football (61% de possession du ballon, selon la Fifa), mais l’Espagne ne bat jamais l’équipe de France dans les compétitions qui comptent. L’Equipe (juin 2006)
En France, on s’est aperçu que les clubs s’étaient trop attachés à former des athlètes pour les transformer en footballeurs privilégiant ainsi le physique sur la technique, contrairement à ce que fait le Brésil ou l’Espagne. En se privant de joueurs très techniques qui n’avaient pas un gabarit assez imposant, on a mis à la trappe d’excellents jeunes. En France, Messi ne serait peut-être pas devenu professionnel. (…) On a remarqué, après avoir décortiqué les images à la vidéo, que certains buts de l’Espagne pendant la Coupe du monde en Afrique du Sud étaient clairement d’inspiration futsal de par le jeu de passes rapides, les mouvements et les centres en retrait notamment. Franck Ferrier (FFF)
Depuis vingt ans, une des caractéristiques principales de l’équipe de France est la puissance physique et athlétique de ses joueurs, développée de manière consciente et volontaire dès le plus jeune âge. Un atout unanimement souligné par les observateurs après la victoire contre l’Espagne et ses petits gabarits techniques en huitième de finale de la Coupe du monde 2006. Mais cinq ans plus tard, deux fiascos consécutifs des Français et deux victoires indiscutables de l’Espagne en 2008 et 2010 ont bouleversé les certitudes. Les responsables du football français se demandent désormais si des joueurs comme Xavi ou Iniesta, grands artisans des succès espagnols, auraient eu leur chance dans le système de formation français où le physique est le critère de sélection numéro un. Pour remédier à cette situation, François Blaquart cherche à rendre obligatoire des séances de futsal, discipline très pratiquée chez les jeunes en Espagne et au Brésil et qui fait travailler la technique, au programme des clubs formateurs. Slate.fr
"Islamistes", "gris", "sarrasins": selon Mediapart, il ne serait pas rare d’entendre ainsi désigner les joueurs maghrébins dans les couloirs de la Fédération. Où, toujours selon le site, nombreux sont ceux qui imputent le fiasco du Mondial aux Blacks et/ou aux musulmans : les Evra, Abidal, Anelka, Ribéry, supposés être les meneurs de la mutinerie. Les problèmes de la FFF avec les Bleus ne sont pas récents. En 2008, après un Euro piteux, la fédé reprochait aux internationaux qui snobaient la Marseillaise, d’être «peu attachés à leur identité française». A tel point qu’on avait même imaginé leur faire signer une charte rappelant «les devoirs qu’impose l’appartenance à une équipe de France et cela dès les premières sélections de jeunes : respect du maillot, de l’arbitre, de l’adversaire, du public, et de l’hymne national." Libération
Tant qu’on y est, il ne serait pas idiot de poser des questions plus en amont sur le problème de fond qui ronge le football français. Il est clair qu’en tant que sport populaire, miroir aux alouettes pour un grand nombre de jeunes issus de classes populaires défavorisées, il attire des gamins qui avant de penser à jouer aspirent à devenir riches et célèbres sans passer par la case « éducation ». Les premiers effets désastreux de cet héritage social ne datent pas d’hier et voilà la FFF rattrapée par les effets pervers d’une formation qui se veut juste « rentable » avant d’être éducative. Si procès il y avait à instruire, on pourrait commencer par dénoncer les camps d’entraînement européens – et pas seulement français – qui ont fleuri un peu partout en Afrique, lesquels ont participé largement à l’exploitation de jeunes joueurs sans bagage intellectuel à garnir à moindre coût les grands clubs de notre continent. Avec le temps, on s’est rendu compte que ces flux migratoires organisés par les agents, les clubs eux-mêmes, s’ils ont permis de révéler des talents n’ont pas laissé le temps à ces garçons de devenir des hommes. Il serait bien aisé de les montrer du doigt aujourd’hui alors que nous les avons « fabriqués ». Autre effet dommageable, ces mêmes joueurs dont la carrière ressemble de plus en plus à une succession de transferts marchands, toute une jeunesse française issue de l’immigration s’y identifie. Elle rejette l’école, le savoir, qu’elle perçoit comme élitiste et inutile pour réussir dans la vie et croit que le football est une sorte de bulle euphorisante, tapissée de billets de banque et habité de filles faciles, dans laquelle on peut être adulé des foules sans savoir lire un livre. Dans les clubs cela se traduit par une compétition acharnée entre élèves footballeurs pour intégrer un centre de formation. L’ambiance dans ces petits clubs (généralement pauvres) a souvent été décrite comme délétère parce qu’on y joue pas avec les autres mais pour soi. La violence et la bêtise peuvent s’y répandre plus facilement qu’ailleurs puisque le niveau culturel y est très faible. Cela est d’autant plus dangereux que l’on sait qu’à ce petit niveau, coaches, dirigeants et joueurs poursuivent souvent tout en s’en défendant le seul objectif de sortir « une pépite » dont la couleur importe peu et le sens de « l’équipe » encore moins. Enfin, conséquence de tout cela, les gamins qui en parallèle du football poursuivent une scolarité « normale », ou montrent d’autres dispositions que cette basique envie de faire du football leur quotidien ont également souvent des parents qui s’inquiètent pour leur avenir. Et quel que soit le niveau de leur gosse, il le retire le plus souvent de ce qu’ils considèrent rapidement aujourd’hui comme un ghetto ne favorisant aucunement la mixité, l’échange. Ainsi, nombre de « petits blancs » mais pas seulement quittent le football pour d’autres sports qui offrent un peu plus que du pognon ou des rêves. Pour faire revenir ces joueurs (pas parce qu’ils sont blancs ou plus intelligents mais pour cultiver leur différence au contact des autres), c’est effectivement tout un système qu’il faut repenser. Un système d’éducation sportive et sociale qui n’a rien à voir avec la couleur de la peau mais avec une éthique du sport dont le football s’éloigne dramatiquement chaque jour un peu plus. Olivier Villepreux
Mediapart mêle deux sujets : la question de la discrimination selon des critères ethniques et celle de la binationalité des joueurs et du choix du pays d’origine de leurs parents comme équipe nationale. Ils n’ont, à mon avis, rien à voir. Le fait que la FFF, conformément au vœu tôt formulé par Laurent Blanc, s’empare de ce problème posé par le départ en nombre croissant de jeunes joueurs français très doués, formés dans les meilleurs clubs formateurs français, qui ont joué pour les équipes françaises de jeunes, ne me paraît pas illégitime : ce n’est pas faire preuve de nationalisme étroit que de clarifier cette question, d’encadrer le choix de cette nationalité sportive et de les inciter à jouer pour leur pays de naissance (la France). (…) Cette grève des Bleus a provoqué un séisme non seulement dans le football professionnel, mais pour l’ensemble du football amateur. En 2010-2011, il y aurait 8% de licenciés en moins. C’est considérable. La DTN a dû se demander à la hâte comment, à l’avenir, éviter un tel fiasco. Le vrai problème que doivent aujourd’hui affronter à tous les niveaux (amateur comme professionnel) les dirigeants et éducateurs de foot, ce n’est pas la couleur de la peau des joueurs, mais la difficulté croissante d’adapter ces joueurs, venus pour beaucoup de cités, aux contraintes du football en club. Et c’est un travail de tous les jours, ingrat, difficile, qui renvoie aux conditions de socialisation des jeunes de milieux populaires. (…) J’ai du mal à imaginer que ces personnes qui ont consacré leur vie professionnelle au foot, qui ont passé des heures et des heures avec ces différentes générations de joueurs plus ou moins «colorés» puissent tenir des discours, au sens propre du terme, «racistes». Qu’ils puissent être exaspérés par certains comportements, qu’ils reprennent parfois des expressions discutables («sarrasins», dans quel contexte est-ce dit ?….), certes ! Mais de là à les accuser de racisme, c’est un pas que je ne franchirai certainement pas. (…) si on pouvait cesser d’instrumentaliser le football et surtout de «projeter» à ce point sur cette équipe de France de foot les graves problèmes sociaux et politiques de notre nation en crise… Stéphane Beau
Le triste paradoxe est que le foot amplifie les discours de ségrégation alors que c’est un endroit où il ne semble pas y avoir discrimination raciale dans le recrutement des joueurs. Stépane Beaud

Attention: un racisme peut en cacher un autre!

Après, avec la main du déshonneur de Thierry Henry, la honte de la sélection pour le Mondial puis, avec insultes et grêve sans parler des histoires de prostitution, la véritable catastrophe dudit Mondial d’Afrique du sud …

Mais aussi, du côté supporters, les sifflets d’hymnes nationaux et les saccages urbains suite à des rencontres des équipes des pays d’origine …

Voici, dans probablement le sport le plus "intégré" qui soit et par un site d’information prêt apparemment (sans compter la sortie dument distillée en petits bouts à la WikiLeaks d’informations à destination purement interne et l‘emballement un peu rapide des confrères) à tous les amalgames pour exister, la prétendue affaire des "quotas ethniques"!

Sur-représentation de jeunes d’origine africaine issus des quartiers défavorisés (jusqu’à 60 %) produits de conditions d’existence difficiles et d’une contre-culture (rap, difficultés avec la discipline, pour certains retour à l‘islam) de plus en plus difficiles à gérer, fuite et évitement complémentaires des jeunes des classes moyennes et notamment d’origine franco-française vers d’autres sports, brimades systématiques, comme pour Gourcuff, des Français de souche qui restent, véritable braconnage, facilité par l’assouplissement récent de la législation européenne, de la part des équipes nationales africaines pour recruter (tout en leur reprochant leur non-adaptation à leur prétendu pays d’origine!) des jeunes formés à grand frais par les centres de formation français, comportement complémentaire de jeunes binationaux "mercenaires" prêts à se vendre au plus offrant …

En ces temps étranges de tribalisme à l’envers (respect pour toutes les cultures à l’exception de la sienne propre) où l’on s’extasiait il y a peu de la première victoire d’un sprinter blanc en 100 m sous les 10 s …

Et où, politiquement correct oblige, les cadres et dirigeants sportifs se voient cloués au pilori pour avoir  réfléchi en petit comité pour tenter de redresser la barre, en ces nouveaux temps de "joueurs de poche" à l’espagnole ou à la Messi (respectivement, s’il vous plait, doubles champions du monde et d’Europe et double ballon d’or!),  après la triple impasse technique, administrative et culturelle mise au jour lors de la "mutinerie" sud-africaine de l’été dernier où quand ils ne finissent pas par opter pour leurs pays d’origine de "grands gabarits" mercenaires  ne sont pas loin de la sécession contre-culturelle via notamment le rap ou les conversions à l’islam …

Petite remise des pendules à l’heure avec le sociologue Stéphane Beaud.

Qui, s’il ne résiste pas lui aussi à l’occasion à l’accusation facile contre la sélection des cadres, a le mérite de pointer justement les quasi-insolubles contradictions que tout le beau monde de nos censeurs s’efforce depuis des décennies de balayer sous le tapis.

Et notamment l’incroyable paradoxe de dirigeants accusés de racisme dans un sport où, du racisme à l’envers aux résultats catastrophiques que l’on sait,  les dérives de l’antiracisme auront justement été… le plus loin!

Stéphane Beaud : "Un endroit où il n’y a pas de discrimination raciale"

Le Monde

30.04.11

Auteur de " Traîtres à la nation ? " (éd. La Découverte), un ouvrage où il récuse la stigmatisation racialiste de l’équipe de France pendant la déroute du Mondial 2010, Stéphane Beaud, sociologue et enseignant à l’Ecole normale supérieure, réagit à l’ " affaire des quotas " de joueurs.

Après la Une de L’Equipe sur Anelka, c’est encore par un article de presse que le scandale arrive. Y-a-t-il un lien entre ces deux polémiques ?

Oui, car la réaction de la Direction technique nationale est une conséquence de l’épisode du bus à Knysna. L’opinion publique a été fortement choquée par le comportement de ces Bleus trop payés, " grévistes ", accusés d’un manque de loyauté nationale. Il y a une pression sur l’équipe de France depuis la déclaration de Le Pen en 1996 sur les noirs dans l’équipe de France et la polémique absurde sur La Marseillaise. Les gens de la DTN ont dû, sous cette pression, intérioriser l’idée qu’il fallait reconquérir le cœur des supporters.

Comment ? En " blanchissant " les bleus ?

Il y a deux points amalgamés dans l’article de Mediapart : celui des quotas dits ethniques et la fuite des joueurs binationaux. Sur le premier, l’argument de la DTN n’est pas à rejeter : la précocité et la carrure des joueurs noirs les amènent à être rapidement recrutés. A un jeune âge, ce sont souvent des joueurs souples avec des capacités physiques exceptionnelles : Marius Trésor, Marcel Desailly, Lilian Thuram, Mamadou Sakho aujourd’hui. En même temps, point de déterminisme par morphotype : Jean Tigana a été exclu de la Ligue 1 pendant des années parce qu’il était petit et chétif… Mais il y a une réalité sociologique plus prégnante, celle de joueurs qui ont grandi dans les quartiers d’aujourd’hui, ségrégués, paupérisés.

Il faudrait regarder de près comment on sélectionne les joueurs dans les centres de formation. Le sélectionneur des Espoirs, Erick Mombaerts, avait donné une statistique : 60 % d’entre eux seraient issus des cités de la banlieue parisienne. Ils sont d’abord le produit des conditions d’existence difficiles et d’une contre-culture – rap, difficultés avec la discipline, pour certains retour à la religion.

Pour les cadres/éducateurs du foot, ils peuvent apparaître dans un premier temps comme des sortes d’ovnis sociaux. Le risque dans le contexte sociopolitique actuel est de tout réduire à question de la couleur de peau. Les facteurs sociaux et proprement sportifs importent certainement plus. Peut-être que pour Laurent Blanc, né d’un père ouvrier de la région d’Alès, CGT et communiste, le terme " black " renvoie à la réalité de joueurs difficiles à gérer.

Certains misent tout dans le foot et, une fois arrivés, peuvent se comporter de manière incompréhensible pour ces " anciens ", voir la violente réaction de Thuram à la grève des Bleus. Alors, " blanchir " l’équipe de France ? D’abord l’expression est odieuse, ensuite cela n’a pas vraiment de sens au niveau sportif : d’une part, le foot continuera de recruter dans les cités que la société française a fabriquées, d’autre part les enfants des classes moyennes se dirigent moins vers le foot.

Quelle est votre position s’agissant des " binationaux " ?

Le problème c’est qu’on est pour eux dans une sorte de concurrence de sollicitations. Le décret de la Fifa les place dans une situation impossible, soit être fidèle à l’équipe de France, soit choisir l’autre sélection nationale. Je reviens d’Oran, où on s’interroge sur la sélection algérienne avec des joueurs " qui ne sont pas d’ici "… Le triste paradoxe est que le foot amplifie les discours de ségrégation alors que c’est un endroit où il ne semble pas y avoir discrimination raciale dans le recrutement des joueurs. Si problème il y a, il se situerait peut-être dans la sélection des cadres du football. C’est là que la FFF peut agir.

Propos recueillis par Bruno Lesprit

Voir aussi:

Les "binationaux", enquête sur ces footballeurs français qui ne jouent pas en bleu

Thomas Baïetto, Noé Gandillot et Camille Maestracci

Le Monde

29.04.11

Lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, neuf footballeurs français ont joué la compétition avec une autre équipe que les Bleus, alors qu’ils avaient porté le maillot de l’équipe de France en sélection de jeunes. Ces "binationaux" sont nés et ont grandi dans l’Hexagone, mais ont choisi de jouer pour le pays d’origine de leurs parents. Un mouvement qui inquiète la Fédération française de football (FFF), laquelle aurait, selon Mediapart, acté le principe de "quotas discriminatoires officieux" pour limiter le nombre de jeunes d’origine étrangère dans les écoles de football du pays. Une information vivement démentie par les intéressés et par Laurent Blanc, qui admet toutefois que la question des "binationaux" pose problème. Retour sur un phénomène qui secoue le football français.

Ryad Boudebouz est né à Colmar et joue depuis ses 12 ans au FC Sochaux. Natif de Poitiers, Yassine Jebbour évolue, lui, au Stade rennais depuis juin 2007. Sébastien Bassong, enfin, est parisien d’origine et joue actuellement pour le club londonien de Tottenham. Tous ont connu des sélections au sein des équipes de France de jeunes. Pourtant, aucun de ces trois joueurs ne porte aujourd’hui les couleurs de l’équipe de France. Boudebouz, Jebbour et Bassong ne sont pas des cas à part. Lors du Mondial sud-africain, dix-huit des vingt-trois joueurs de la sélection algérienne étaient nés en France, mais ont choisi de porter les couleurs du pays de leurs parents. Et l’Algérie est loin d’être la seule nation africaine à compter un certain nombre de "binationaux" dans sa sélection. Le Maroc, la Tunisie, le Cameroun, le Sénégal, la République démocratique du Congo ou encore la Côte d’Ivoire font partie des nations qui allouent des moyens spécifiques pour aller chercher des joueurs dans les clubs européens. Pour ces pays, l’avantage est évident : la France est l’une des meilleures nations formatrices de football au monde, et ces joueurs arrivent "tout faits" dans leur sélection, avec une bonne expérience du haut niveau.

Pour l’équipe de France, en revanche, la situation pose problème : les Bleus se voient privés de joueurs de classe internationale et la FFF forme de facto des joueurs pour d’autres sélections nationales. Le sélectionneur de l’équipe de France, Laurent Blanc, avait lui aussi vigoureusement regretté cette tendance sur le plateau de l’émission "Canal Football Club", le 27 février : "C’est un grave problème, on ne peut pas continuer comme ça. Il y a des joueurs qui font l’équipe de France des moins de 16, 17, 18, 19, 20 ou 21 ans, qui font même parfois l’équipe de France A, puisque quand on fait un match non officiel ça ne compte pas, et qui au dernier moment choisissent leur pays d’origine." Pour illustrer son propos, Blanc prenait l’exemple de Moussa Sow. Actuel meilleur buteur du championnat de France, ce natif de Mantes-la-Jolie (Yvelines) a remporté l’Euro 2005 avec l’équipe de France des moins de 19 ans, et joué en équipe de France espoirs, avant de se laisser convaincre d’opter pour la sélection sénégalaise en 2009, à un moment où ses performances sportives étaient moyennes.

"Il n’y a rien à faire, les lois sont contre nous !", s’insurgeait Laurent Blanc. Moussa Sow et la Fédération sénégalaise de football ont en effet profité d’une évolution de la réglementation internationale. Depuis juin 2009, le règlement de la Fédération internationale de football (FIFA) autorise un joueur à changer une fois d’équipe nationale, sans limite d’âge, à condition de n’avoir pas joué de compétition en "A" avec sa précédente sélection. C’est pourquoi il est possible de jouer avec l’équipe de France espoirs par exemple, et d’être sélectionné en équipe nationale d’Algérie l’année suivante. Ce changement de réglementation s’est appliqué sur proposition de l’Algérie. Interrogé le 4 avril sur le sujet, François Blaquart, le directeur technique national du football français, ne mâche pas ses mots : "La FIFA s’est copieusement vendue aux nations africaines. Ce sont des enjeux électoraux. Ces pays se sont débrouillés pour qu’il y ait beaucoup plus de souplesse et d’ouverture au niveau de la réglementation."

UN PHÉNOMÈNE QUI PREND DE L’AMPLEUR

L’histoire du football compte des précédents célèbres de joueurs qui ont porté les maillots de deux sélections nationales. Rachid Mekhloufi, grand buteur de l’AS Saint-Etienne dans les années 1950 et 1960, a joué pour l’équipe de France en 1956 et 1957, avant de rejoindre la sélection du Front de libération nationale (FLN) entre 1958 et 1962, puis de jouer pour l’Algérie jusqu’en 1968. De même, le légendaire attaquant Ferenc Puskas a joué plus de dix ans pour la Hongrie avant de connaître quatre sélections avec l’Espagne en 1961 et 1962. Cependant, ces précédents font figure de cas isolés liés à des contextes politiques très particuliers. L’inflation galopante du nombre de joueurs binationaux qui choisissent le pays de leurs parents témoigne d’un changement d’échelle.

François Blaquart livre à cet égard une statistique révélatrice : "Actuellement, en moyenne, 50 % des jeunes des sélections nationales sont des binationaux." Luc Bruder, directeur du centre de formation du Toulouse Football Club (TFC), s’accorde également à dire que le phénomène s’amplifie : "De plus en plus de joueurs sont sollicités par des équipes de leurs pays d’origine. Toutes les fédérations qui ont un peu de moyens s’organisent. Aujourd’hui, avec Internet, c’est assez facile de voir les effectifs de jeunes dans les clubs et de les repérer."

Pour convaincre les joueurs de porter les couleurs du pays d’origine de leurs parents, certaines fédérations mettent en place des moyens spécifiques : des recruteurs salariés sont chargés de sillonner la France et les clubs de football, à la recherche de joueurs potentiels pour leur sélection. Ahmed Chouari, ancien entraîneur des jeunes gardiens du TFC, est superviseur en France pour la fédération marocaine depuis octobre 2010. Il cible les joueurs d’origine marocaine qui ont un "bon niveau et qui ne jouent pas en équipe de France" et va les voir jouer. Ensuite, il prend contact avec le footballeur, et lui expose un projet de carrière internationale. Il explique avoir recours à des "arguments personnels" pour convaincre les joueurs, mais refuse d’entrer dans les détails. Un travail très proche de celui d’un recruteur de club. Dans un deuxième temps, Chouari contacte le club, afin de glaner des informations supplémentaires sur le joueur. En six mois, il assure avoir approché une dizaine de joueurs (dont Yassine Jebbour, qui a joué en équipe de France jeune) et n’avoir essuyé qu’un seul refus.

Luc Bruder a une position assez critique vis-à-vis de ces méthodes de recrutement : "Certains jeunes sont perturbés par les agents et les recruteurs, qui les harcèlent. Vous avez des jeunes qui se cherchent et forcément, ce ne sont pas des moments propices à réaliser des performances collectives et à s’améliorer d’un point de vue individuel." François Blaquart regrette aussi le "manque de scrupule" de certains pays, qui n’hésitent pas à aller chercher des joueurs qui n’ont "aucune identification au pays". "En France, on reproche aux joueurs de ne pas chanter la Marseillaise. Mais là, ils ne connaissent même pas l’hymne", s’amuse le directeur technique national. Il poursuit : "Ce qui me choque, c’est que nous faisons un gros travail, et ils viennent prendre ce travail tel qu’il est fait. C’est un rôle facile."

En septembre 2010, l’attaquant d’Arsenal Marouane Chamakh, confiait à l’UEFA qu’il avait pris la décision de jouer pour le Maroc "peut-être un peu à la hâte", avant d’ajouter : "Mais je savais combien cela serait important pour mes parents et je suis fier d’avoir déjà disputé cinquante rencontres pour le Maroc. Je voulais garder ce lien avec mes origines." Une déclaration paradoxale qui met en lumière la complexité du problème et la multiplicité des facteurs qui entrent en ligne de compte au moment du choix.

"DES MERCENAIRES"

Pour une large majorité de joueurs, il s’agit avant tout d’un calcul stratégique. D’un strict point de vue économique, un joueur a tout intérêt à jouer pour une équipe nationale : le fait d’être international lui permet d’augmenter sa valeur sur le marché des transferts. "Pour ces joueurs-là, le premier choix, c’est d’abord l’équipe de France, explique Ahmed Chouari. Ensuite, s’ils n’ont pas la possibilité, ils se rabattent." Luc Bruder va plus loin : "Ce sont des mercenaires, pour la grande majorité", précisant : "Certains garçons se sentent certainement rattachés à un pays, mais quand on est soi-même né en France, et que subitement on se trouve des origines étrangères, j’ai du mal à comprendre…"

A ce titre, l’exemple de Ludovic Obraniak est symptomatique. En 2004, il connaît une sélection en équipe de France espoirs, mais ne sera ensuite plus jamais appelé pour jouer en bleu. En 2009, il a 25 ans et décide de prendre les devants : il demande la nationalité polonaise, à laquelle ses origines lui donnent droit. En effet, son grand-père est originaire de Pologne, Etat où le droit du sang est en vigueur. Le 12 août 2009, pour son premier match avec sa nouvelle sélection, le Lillois pose pour la première fois de sa vie un pied dans le pays de ses ancêtres.

Pour beaucoup de joueurs, donc, la sélection en équipe nationale est une aubaine. Walid Mesloub, par exemple, n’a pas été confronté à un choix cornélien. Ce milieu offensif, qui n’a pas fait de centre de formation, a éclos tard. Jusqu’à 24 ans, il joue en championnat de France National pour le FC Istres, avant de rejoindre la Ligue 2 et Le Havre AC début 2010. Il y réalise de bonnes prestations. Lorsqu’il est contacté par un recruteur de la fédération algérienne, juste après la Coupe du monde, il n’hésite pas une seconde : "J’ai dit oui immédiatement. Je ne vais pas me voiler la face. J’ai 25 ans et je ne joue pas dans un grand club. Je n’ai aucune raison de postuler pour une place en équipe de France. J’aurais pu marquer 30 buts en Ligue 2, je n’aurais jamais été sélectionné."

Rémy Loret, chargé de la direction administrative et organisationnelle du centre de formation du TFC, reconnaît que pour beaucoup de joueurs, le choix entre sélection française et sélection étrangère ne se pose pas vraiment. Mais il nuance : "Cela peut aussi être quelqu’un qui redécouvre sa culture, ses origines." Ainsi pour Ryad Boudebouz, la décision de jouer pour l’Algérie n’est pas du tout un choix par défaut. A 21 ans, il aurait pu légitimement postuler, à terme, à une place en équipe de France A. Son choix de porter les couleurs de l’Algérie est délibéré : "Je suis encore très jeune. Si j’avais voulu jouer en équipe de France, j’aurais pu patienter. J’ai choisi l’Algérie plutôt que l’équipe de France. A 14 ans déjà, je disais à mon père que je souhaitais jouer pour l’Algérie, c’est depuis toujours un choix du coeur." François Blaquart ne nie pas que cet attachement culturel puisse jouer, mais montre que d’autres facteurs entrent en compte : "Un joueur de 20 ans comme Boudebouz qui joue dans un club pro en France va devoir attendre cinq ans pour gagner sa place en équipe de France. Là, le pays l’appelle et lui propose de jouer une Coupe du monde tout de suite. Derrière, il y a aussi l’agent et la famille qui peuvent mettre une pression." Ryad Boudebouz ne se sent pas plus algérien que français : "Je suis né et j’ai fait toute ma formation en France, mais mes parents sont algériens. C’est impossible pour moi de choisir entre la France et l’Algérie, les deux sont mes pays." Comme un symbole, son joueur préféré est Zinédine Zidane.

UNE SITUATION QUI INQUIÈTE LA FFF

La Fédération française de football est déterminée à trouver des solutions à ce mouvement qui prend de l’ampleur. "Jusque-là, on avait pas trop bougé, parce que les cas étaient particuliers et rares. Aujourd’hui, le système s’amplifie, donc ça nous pose des problèmes", explique le DTN. Autrement dit : tant que le phénomène ne concernait que des joueurs de second plan, la FFF ne s’en est pas préoccupée. La plupart des joueurs concernés jusqu’ici (dont Drogba et Chamakh) ont éclos tard. Aussi n’ont-ils pas bénéficié du système de formation français. François Blaquart comprend même que des joueurs qui pensent n’avoir plus d’espoir de jouer en bleu choisissent de jouer pour le pays d’origine de leur parents. "Ce sont les règles du jeu", estime le DTN. Ce qui pose problème à la fédération, ce sont les joueurs, comme Boudebouz, qui ont fait leurs classes dans les structures de formation nationales (pôles espoirs, équipes de jeunes) et qui, ensuite, sont allés voir ailleurs. Pour la Fédération, le retour sur investissement sur ces jeunes est nul.

Les moyens d’agir pour la FFF sont peu nombreux et complexes à mettre en oeuvre. L’un d’eux consiste à fidéliser les jeunes joueurs au maillot tricolore dès les premières sélections, en leur proposant un projet sportif sur le long terme. Pour François Blaquart, il est également important de repérer les footballeurs qui montrent le plus d’attachement à l’équipe de France. "Il faut que l’on travaille avec ceux dont on est sûr", explique le DTN. Mais le problème est délicat. Pour "créer un noyau dur de joueurs motivés", faut-il privilégier les Franco-Français et écarter les binationaux, dont on ne sait pour quel pays ils pencheront ? A la limite de la discrimination, la question pose des difficultés éthiques. "Il s’agit pour nous de réguler l’approche, mais sans être discriminant", répond avec prudence le directeur technique national.

Autre piste : faire pression sur la FIFA pour changer la réglementation. Si François Blaquart estime irréaliste un retour en arrière pur et simple, il pense qu’il est possible de limiter le phénomène en modifiant légèrement le règlement. Par exemple, en l’état actuel des choses, un joueur qui fait le choix d’une autre sélection continue de bénéficier, de fait, de son statut de joueur français pour évoluer en Europe. Or, dans les clubs européens, le nombre de joueurs hors UE est limité – la limite est de trois en France. Le statut de joueur français, qui est indépendant de la nationalité civile, accroît ses chances d’être recruté dans un club européen. Le DTN souhaite donc que le fait de jouer pour une autre équipe nationale ne donne plus droit au statut de joueur français. En d’autres termes, il demande à ce que chaque joueur n’ait le droit qu’à une seule "nationalité footballistique".

Mais pour faire évoluer la réglementation, il faut convaincre d’autres pays de soutenir le projet. Or, pour l’instant, la France est isolée, car elle est la seule vraiment concernée par la question. "C’est très prononcé en France [car le pays] a été une terre d’immigration, à une époque où d’autres grandes nations du foot ne l’étaient pas", résume François Blaquart (lire à ce sujet la contre-enquête du Monde, "Le bleu et le noir"). La situation pourrait toutefois évoluer rapidement. "Ces dernières années, l’Espagne a accueilli massivement des immigrés marocains et roumains. Et la sélection allemande des moins de 17 ans, par exemple, compte 7-8 joueurs d’origine turque", constate le DTN. Pour ces pays, la question risque aussi de se poser dans les prochaines années. Si la France, l’Espagne et l’Allemagne venaient à perdre leurs meilleurs joueurs, la hiérarchie du football mondial pourrait s’en trouver bouleversée.

Voir de même:

Quotas dans le football, une absurdité française

Olivier Villepreux

Contre-pied

30 avril 2011

Selon le journal en ligne Mediapart, une discussion informelle – sinon secrète – réunissant les membres les plus influents de la DTN de la Fédération française de football aurait eu pour sujet la possible instauration de quotas visant à protéger les joueurs « franco-français » au détriment des dits « bi-nationaux ». L’argument général serait sportif. Par exemple, tout en récusant les accusations de « ségrégation » institutionnalisée qu’avance l’article, Laurent Blanc et François Blaquart constatent qu’un certain nombre de joueurs formés en France ne correspondent pas au type de jeu (lequel d’ailleurs ?) que veulent mettre en place les cadres techniques pour « in fine » en faire des footballeurs de l’équipe de France. Cela impliquerait de réfléchir à de nouveaux critères de sélection des jeunes talents. En gros, les centres de formation français auraient privilégié les gabarits athlétiques précoces (on doit comprendre alors que l’on parle de joueurs d’origine africaine) ce qui irait à l’encontre d’un enseignement du football à plus long terme avec des joueurs blancs, plus stratèges, plus vifs, plus à même de s’insérer dans un collectif correspondant à un style identifié mais ne s’épanouissant que dans le temps. Pour faire bref et en caricaturant, ce qu’il ressort de ce débat au sein de la FFF relaté par Mediapart est que l’élite du football français gagnerait à former des joueurs plus intelligents (des blancs) que de simples jeunes gens doués mais dont la progression et l’intégration au système de jeu français seraient plus difficiles (les autres), voire nulles, puisque les bi-nationaux ont l’avantage d’être formés en France et de pouvoir choisir une autre sélection nationale que les Bleus.

Qu’il y ait un débat sur le jeu et ses composantes technico-tactiques n’a rien de scandaleux. C’est même le boulot de la DTN. Aucune équipe nationale n’en fait l’économie, on le voit dans le hand ou le rugby où « l’intelligence » du joueur, hors critères physiques objectifs, est souvent valorisée. La redéfinition des critères de sélection des jeunes talents est aussi une partie du travail qui incombe à la DTN dans l’idée de mieux servir les intérêts de l’équipe nationale. L’Allemagne notamment en a fait la démonstration lors de la dernière Coupe du monde, où toute une génération « mixte » de joueurs a explosé en pratiquant un jeu éminemment collectif, intelligent, puisqu’arrimé à un référentiel commun réclamant un investissement intellectuel et personnel au service d’un style de jeu. Parallèlement, l’Italie, équipe composée de blancs, s’est ramassée.

Il paraît curieux que Laurent Blanc, ou des cadres de la DTN pensent pouvoir (ou vouloir) écarter de leur choix des joueurs uniquement sur des critères de couleur de peau ou d’origine étrangère, et même de religion comme le suggère l’article, pour s’assurer d’un « état d’esprit ». Mediapart affirme détenir les preuves de propos racistes qui augureraient de la mise en place de quotas pour favoriser l’éclosion de joueurs français blancs. Si cela était le cas, il va sans dire qu’il faudrait répudier ces gens. Il est permis d’en douter car il semble que la seule question qui se pose et qui n’est pas nouvelle est de savoir si la formation française bénéficie pleinement à l’équipe de France. Il n’y a pas là de racisme mais un souci de retour sur investissement pour les dirigeants et les entraîneurs. Poser une telle question aujourd’hui dans le contexte politique français du moment est évidemment plus que piégeux. La DTN et la FFF ont donc le devoir de faire attention à ce qu’elles disent.

Le problème ou plutôt la tentation de voir le mal partout est qu’après le fiasco du dernier Mondial, la FFF a déjà montré combien il était facile de jeter le discrédit sans preuve, sans argument, sans transparence, sur quelques joueurs sans se remettre en question. Depuis Laurent Blanc a heureusement déjà démontré qu’il pouvait rappeler des joueurs sans grande envergure morale pour des raisons purement sportives, (Evra ou Ribéry), sans poser la condition de l’appartenance religieuse, de la couleur de peau, de leur passé, voire de leur casier. Laurent Blanc n’est pas dingue, encore moins raciste, il se peut qu’il ait conscience toutefois des insuffisances du système de formation français. 

Tant qu’on y est, il ne serait pas idiot de poser des questions plus en amont sur le problème de fond qui ronge le football français. Il est clair qu’en tant que sport populaire, miroir aux alouettes pour un grand nombre de jeunes issus de classes populaires défavorisées, il attire des gamins qui avant de penser à jouer aspirent à devenir riches et célèbres sans passer par la case « éducation ». Les premiers effets désastreux de cet héritage social ne datent pas d’hier et voilà la FFF rattrapée par les effets pervers d’une formation qui se veut juste « rentable » avant d’être éducative. Si procès il y avait à instruire, on pourrait commencer par dénoncer les camps d’entraînement européens – et pas seulement français – qui ont fleuri un peu partout en Afrique, lesquels ont participé largement à l’exploitation de jeunes joueurs sans bagage intellectuel à garnir à moindre coût les grands clubs de notre continent. Avec le temps, on s’est rendu compte que ces flux migratoires organisés par les agents, les clubs eux-mêmes, s’ils ont permis de révéler des talents n’ont pas laissé le temps à ces garçons de devenir des hommes. Il serait bien aisé de les montrer du doigt aujourd’hui alors que nous les avons « fabriqués ». Autre effet dommageable, ces mêmes joueurs dont la carrière ressemble de plus en plus à une succession de transferts marchands, toute une jeunesse française issue de l’immigration s’y identifie. Elle rejette l’école, le savoir, qu’elle perçoit comme élitiste et inutile pour réussir dans la vie et croit que le football est une sorte de bulle euphorisante, tapissée de billets de banque et habité de filles faciles, dans laquelle on peut être adulé des foules sans savoir lire un livre. Dans les clubs cela se traduit par une compétition acharnée entre élèves footballeurs pour intégrer un centre de formation. L’ambiance dans ces petits clubs (généralement pauvres) a souvent été décrite comme délétère parce qu’on y joue pas avec les autres mais pour soi. La violence et la bêtise peuvent s’y répandre plus facilement qu’ailleurs puisque le niveau culturel y est très faible. Cela est d’autant plus dangereux que l’on sait qu’à ce petit niveau, coaches, dirigeants et joueurs poursuivent souvent tout en s’en défendant le seul objectif de sortir « une pépite » dont la couleur importe peu et le sens de « l’équipe » encore moins. Enfin, conséquence de tout cela, les gamins qui en parallèle du football poursuivent une scolarité « normale », ou montrent d’autres dispositions que cette basique envie de faire du football leur quotidien ont également souvent des parents qui s’inquiètent pour leur avenir. Et quel que soit le niveau de leur gosse, il le retire le plus souvent de ce qu’ils considèrent rapidement aujourd’hui comme un ghetto ne favorisant aucunement la mixité, l’échange. Ainsi, nombre de « petits blancs » mais pas seulement quittent le football pour d’autres sports qui offrent un peu plus que du pognon ou des rêves. Pour faire revenir ces joueurs (pas parce qu’ils sont blancs ou plus intelligents mais pour cultiver leur différence au contact des autres), c’est effectivement tout un système qu’il faut repenser. Un système d’éducation sportive et sociale qui n’a rien à voir avec la couleur de la peau mais avec une éthique du sport dont le football s’éloigne dramatiquement chaque jour un peu plus.

Voir enfin:

Football : des quotas qui feraient tache

Libération

30/04/2011

Tout en démentant les informations de Mediapart sur des quotas de joueurs blancs chez les Bleus, la fédération a longuement expliqué vendredi pourquoi il lui fallait changer sa politique de détection.

Après la pathétique mutinerie des Bleus lors Mondial sud-africain en juin 2010, la fédération française de football (FFF) se retrouve face à une autre sale affaire. Jeudi, le site Mediapart publiait un article l’accusant formellement de vouloir mettre en place des quotas de Blancs afin de diminuer le nombre de Noirs et d’Arabes en équipe de France. Vendredi, réactions offusquées et démentis cinglants ont rythmé la journée. Profitant d’un conseil fédéral prévu de longue date, le président de la FFF, Fernand Duchaussoy, et le directeur technique national, François Blaquart – directement mis en cause par Mediapart -, ont été contraints de convoquer une conférence de presse de clarification, doublée d’une autre à distance, tenue à Bordeaux par le sélectionneur tricolore, Laurent Blanc, qui aurait également appelé de ses vœux une politique de quotas en termes très crus, selon le site.

Y a-t-il eu dérapage ? La réunion à la direction technique nationale de la FFF où aurait été prise la décision a-t-elle vraiment eu lieu ? A Mediapart on affirme détenir des preuves ; le site entend les dégainer petit à petit, selon une stratégie éprouvée lors de l’affaire Bettencourt. A la FFF, on nie fermement et en bloc, promettant enquête et transparence.

Vendredi, Duchaussoy est arrivé devant les journalistes en disant: «J’essaie de prendre de la hauteur.» Puis il s’est fâché, se déclarant «meurtri et indigné à titre personnel». «J’ai fait toute ma carrière en tant que bénévole, qu’on me démontre les différentes accusations. Je suis garant de tous les bénévoles et dirigeants qui m’entourent, a-t-il insisté. Le football est un sport populaire et nous tenons à le rester.» Les propos rapportés par Mediapart relèvent-ils de la conversation de bistrot, ou constituent-ils la version trash d’une position officielle de la FFF ? «Je ne peux pas être présent partout», se défend Duchaussoy. Qui promet toute la transparence sur l’enquête ordonnée vendredi par Chantal Jouanno, ministre des Sports, et affirme être prêt à prendre toutes les dispositions nécessaires, y compris judiciaires, dans une affaire à trois volets.

Le volet technique : l’Impasse du Tout physique

Vendredi, c’est le nouveau DTN, François Blaquart, qui est venu expliquer une idée qui aurait été mal interprétée. Pour lui, la fameuse formation à la française, encensée du temps où ça rigolait pour les Bleus, se serait en fait fourvoyée, en privilégiant chez les gamins les capacités physiques aux facilités techniques. Dans les centres de formation des clubs, il est de fait interdit de dribbler. D’où la volonté de revenir sur cette doxa. D’autant que les succès de l’Espagne et du FC Barcelone, avec des joueurs de poche, prouvent que l’on peut gagner au foot sans aligner des équipes de Golgoths. En France, les Barcelonais Xavi (1,70 m) et Iniesta (1,69 m) se seraient sans doute vus claquer au nez la porte des centres de formation, a reconnu Laurent Blanc. «Nos critères de sélection doivent désormais être liés au potentiel des joueurs, défend Blaquart. Nous estimons qu’il y a des joueurs qui passent à côté, trop souvent à cause du gabarit et d’une maturité physique moins précoce. Ce retard dans leur formation physique les pénalise. Je rappelle qu’avant l’âge de 16 ou 17 ans, on ne sait rien d’un joueur. Alors imaginez à 12 ou 13 ans… c’est un moment où on leur dit surtout d’être patients…»

Dans les annexes du papier de Mediapart, Blaquart évoque un quota de 30 %. Il concernerait un ratio de joueurs nés après le 1er juillet à respecter : à 12-13 ans, la différence de taille entre un gosse né en janvier et un autre né en décembre de la même année peut être pénalisante pour le plus jeune. La FFF, qui n’a aucune prise sur les centres de formation des clubs, ne pourrait appliquer d’éventuels quotas que dans les 14 pôles espoirs qu’elle gère directement. François Blaquart entend révolutionner la formation française, notamment «en revalorisant le jeu par rapport à la compétition», dans lequel les jeunes seraient trop précocement plongés.

Le volet administratif : la question des binationaux

Ils ont été formés en France, ils ont porté le maillot bleu dans les sélections de jeunes, mais, à leur majorité, ils ont opté pour l’équipe nationale de leur pays d’origine. Ceux-là posent problème, reconnaissent les responsables de la fédération. L’été dernier, au Mondial, neuf types qui avaient porté le maillot bleu chez les jeunes, jouaient pour un autre pays que la France, comme Ryad Boudebouz (Algérie), ou Benoît Assou-Ekotto (Cameroun). Dix-huit des vingt-trois Algériens étaient nés en France. Laurent Blanc : «C’est un grave problème. Il y a des joueurs qui font partie de l’équipe de France des moins de 16, 17, 18, 19, 20 ou 21 ans, où même parfois de l’équipe de France A et qui, au dernier moment, choisissent leur pays d’origine.» La question a également été longuement évoquée vendredi par François Blaquart, le DTN. «Il faut tout remettre dans le contexte, a-t-il expliqué. Ce sujet avait été abordé lors de la réunion fédérale du 8 novembre dernier [celle au cours de laquelle aurait été décidé la politique des quotas, ndlr] qui faisait l’état des lieux des sélections. Chez nous, 45% des jeunes bénéficient de la double nationalité. C’est unique en Europe. Sur dix ans, les pôles Espoirs ont formé 12 internationaux A pour la France et une vingtaine pour d’autres nations. Ça nous pose des interrogations.»

Le volet culturel : La FFF contre les Bleus

«Islamistes», «gris», «sarrasins»: selon Mediapart, il ne serait pas rare d’entendre ainsi désigner les joueurs maghrébins dans les couloirs de la Fédération. Où, toujours selon le site, nombreux sont ceux qui imputent le fiasco du Mondial aux Blacks et/ou aux musulmans : les Evra, Abidal, Anelka, Ribéry, supposés être les meneurs de la mutinerie.

Les problèmes de la FFF avec les Bleus ne sont pas récents. En 2008, après un Euro piteux, la fédé reprochait aux internationaux qui snobaient la Marseillaise, d’être «peu attachés à leur identité française». A tel point qu’on avait même imaginé leur faire signer une charte rappelant «les devoirs qu’impose l’appartenance à une équipe de France et cela dès les premières sélections de jeunes : respect du maillot, de l’arbitre, de l’adversaire, du public, et de l’hymne national.»

Les dirigeants, issus du foot amateur et qui ont grimpé un à un les échelons du pouvoir – président de club, de district, départemental, puis de ligue régionale, viennent en général «d’un milieu sans trop de diversité»,loin des cités d’où sortent les joueurs (lire ci-contre), note le président d’un club amateur. «Au bord des terrains, il peut y avoir des relents de racisme.» La diversité, elle n’augmente pas avec le niveau. En France, sur 20 clubs de L1, aucun n’est dirigé par un Noir ou par un Maghrébin, seuls deux ont un coach de couleur (Tigana à Bordeaux et Kombouaré au PSG). Arbitres et présidents de club sont tous blancs depuis que Pape Diouf ne dirige plus l’OM.


Mort de Jean Lartéguy: Attention, un déni peut en cacher un autre (How the French became the world’s counter-insurgency masters)

4 mars, 2011
Alain Juppé dans la quête de moyens humains lui apparaissant nécessaires pour l’action du RPR a délibérément fait le choix d’une certaine efficacité en recourant à des arrangements illégaux […] Que la nature des faits commis est insupportable au corps social comme contraire à la volonté générale exprimée par la loi ; qu’agissant ainsi, Alain Juppé a, alors qu’il était investi d’un mandat électif public, trompé la confiance du peuple souverain. Tribunal correctionnel de Nanterre (30/01/2004)
Il est regrettable qu’au moment où le législateur prenait conscience de la nécessité de mettre fin à des pratiques délictueuses qui existaient à l’occasion du financement des partis politiques, M. Juppé n’ait pas appliqué à son propre parti les règles qu’il avait votées au parlement. Il est également regrettable que M. Juppé, dont les qualités intellectuelles sont unanimement reconnues, n’ait pas cru devoir assumer devant la justice l’ensemble de ses responsabilités pénales et ait maintenu la négation de faits avérés. Cour d’appel de Versailles (01/12/2004)
On nous dit qu’au Rwanda, la France aurait commis une “faute politique”. C’est trop ou trop peu. De quelle faute s’agit-il? Il faut l’expliquer! Aurions-nous, par exemple, pris systématiquement le parti d’un camp contre l’autre, des Hutus contre les Tutsis? C’est une contre-vérité. Pendant la période où j’ai conduit la diplomatie française (d’avril 1993 à mai 1995), nous avons fait tous les efforts possibles pour aider à la réconciliation des Rwandais. (…)  l’opération Turquoise (…) a parfaitement accompli la mission qui lui avait été assignée, dans les conditions de temps et de lieu prévues. La présence de l’armée française a permis de sauver des dizaines de milliers de vie et d’arrêter le flux de plusieurs millions de personnes qui fuyaient vers le Zaïre voisin (devenu République Démocratique du Congo). Son intervention est à l’honneur de la France. Dès lors, de quelle faute nous parle-t-on? (…) La diplomatie française ne devrait pas s’écarter de la voie de la vérité et de la dignité.  Alain Juppé (27.04.08)
Nous n’avons absolument rien à faire en Afghanistan, le plus tôt nous sortirons de là-bas, le mieux ce sera. Laurent Fabius (27.02.11, FR2)
On pourra dans ces circonstances, préférer une ronéo à une mitrailleuse, un médecin spécialiste en pédiatrie à un spécialiste des mortiers, du ciment à des barbelés et des employés de bureau à des fantassins.David Galula
On peut dire de l’ouvrage de Galula qu’il est à la fois le plus grand et le seul grand livre jamais écrit sur la guerre non conventionnelle…Car il s’agit vraiment d’une pépite : tout comme De la guerre de Clausewitz, cet ouvrage est à la fois une réflexion philosophique sur la nature de la guerre et un précis de doctrine. Général David Petraeus (préface de la réédition française du livre de Galula, janvier 2008)
Au sein du JSOC [commandement intégré des opérations spéciales, ndlr], nous avions ce sens… de la mission, de la passion… appelez ça comme vous voulez. Les insurgés avaient une cause à défendre et nous l’inverse. Nous avions un haut degré de cohésion au sein des unités, comme dans Les Centurions. General McChrystal (ancien commandant des troupes américaines en Afghanistan, avril, 2010)
Pourquoi Les Centurions atteignent-ils des prix pareils et pourquoi ce livre plaît-il au stratège le plus influent de sa génération? (…) tandis que je relisais cet épais roman historique, son intérêt m’est apparu de manière assez limpide. Le roman suit les aventures du lieutenant-colonel Pierre Raspéguy, qui doit transformer une unité militaire accoutumée à la guerre conventionnelle en une unité capable de remplir les missions plus complexes et plus délicates de la guerre de contre-insurrection. Les «centurions» auxquels le titre fait référence sont les soldats français de Raspéguy, un terme faisant naturellement référence aux officiers romains de l’Antiquité, qui, sur la fin de l’Empire, combattaient à sa périphérie tandis que l’empire s’effondrait de l’intérieur. Ça vous rappelle quelque chose? Comme le général Marcel Bigeard, dont son personnage s’inspire clairement, Raspéguy se retrouve un temps dans un camp de prisonniers en Indochine où lui et ses soldats (…) prennent conscience que le Viet-Minh ne suit pas les règles conventionnelles de la guerre et motive ses partisans en s’appuyant surtout sur l’idéologie et son dogme. Il s’agit donc d’une force aussi politique que militaire, et vaincre un tel ennemi nécessite une nouvelle pensée, de nouveaux chefs et de nouvelles tactiques. «Pour cette sorte de guerre», songe Raspéguy, «il faut des hommes rusés et astucieux, capables de combattre loin du troupeau et qui font preuve d’esprit d’initiative… qui peuvent effectuer toutes les tâches, braconniers et missionnaires.» (…) en Algérie (…) Raspéguy et ses hommes réalisent qu’ils doivent «couper les rebelles de la population, qui leur fournit des informations et les nourrit. Alors seulement, nous pourrons combattre à armes égales». Sophia Raday
On prêche (…) au sein même d’une armée qui a déjà vaincu le terrorisme le plus féroce, « qu’il n’y a pas de solution militaire face au terrorisme ». Il en est ainsi aux États-Unis et en Europe qui comptent des victoires tout à fait documentées sur de nombreuses insurrections (en Grèce, aux Philippines, en Malaisie, au Moyen-Orient (…). En un mot, dans de nombreux milieux proches des instances de décision, sans parler des média trop souvent pitoyables, la guerre contre le terrorisme est perdue avant même d’avoir été engagée. (…) L’asymétrie, ce n’est pas tant le rapport des forces initial que le désir de l’adversaire d’échapper aux lois de la guerre, et l’attitude vis-à-vis des pertes humaines et des souffrances auxquelles le belligérant expose sa propre population civile.Yaakov Amidror
Alors les soldats français leur disaient ’vous devez ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez afin qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas’. Andrew Wallis
Si vous n’arrêtez pas le combat, si vous vous emparez du pays, vous ne retrouverez pas vos frères et vos familles, parce que tous auront été massacrés. Paul Dijoud (directeur des Affaires africaines au Quai d’Orsay, à Paul Kagamé, chef des « rebelles » tutsis, septembre 1991)Tuer un million de gens et être capable d’en déplacer trois à quatre millions en l’espace de trois mois et demi, sans toute la technologie que l’on a vue dans d’autres pays, c’est tout de même une mission significative. Il fallait qu’il y ait une méthodologie. Cela suppose des données, des ordres ou au moins une coordination. Les Belges et les Français avaient des instructeurs et des conseillers techniques au sein même du quartier général des forces gouvernementales, ainsi que dans les unités d’élite qui sont devenues les unités les plus extrémistes. [.] Des officiers français étaient intégrés au sein de la garde présidentielle, qui, depuis des mois, semait la zizanie et empêchait que les modérés puissent former un gouvernement de réconciliation nationale. Général canadien Roméo Dallaire (commandant des forces de l’ONU au Rwanda, janvier 2004)
Nous n’avons tenu ni machettes, ni fusils, ni massues. Nous ne sommes pas des assassins. Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre « théorie ». Nous leur avons fourni la méthodologie : notre « doctrine ». Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d’empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent « révolutionnaires » à l’épreuve de l’Indochine. Puis se firent « psychologiques » en Algérie. Des « guerres totales ». Avec des dégâts totaux. Les « guerres sales ». » (…) Cette doctrine fut le ressort du piège [.] qui permit de transformer une intention de génocide en génocide. [.] Sans lui, sans ce ressort que nous avons fourni, il y aurait eu massacres, pas génocide. Patrick de Saint-Exupéry
Je n’ai eu aucun problème éthique, j’étais devant un tortionnaire, un violeur des droits humains. Preuve en est ce qu’ils ont fait et ce qu’ils veulent occulter. Le général Ramon Diaz Bessone doit être furieux à cause de ce que j’ai enregistré. Lorsqu’il a pensé que j’avais cessé de filmer, il a totalement changé, il s’est transformé et détendu, et c’est alors qu’il dévoile cet autre personnage, et il dit ce qu’il pense réellement : « Comment veux-tu tirer des renseignements, si tu ne tortures pas, si tu ne serres pas » ? Marie-Monique Robin
Après la lecture de l’interview réalisée par ma consour du Mercurio, j’ai eu envie de prendre ma plume pour écrire à Dominique de Villepin. Finalement, je ne l’ai pas fait, mais j’ai lu, depuis, le long essai que lui a adressé Patrick de Saint-Exupéry, journaliste au Figaro, qui lui reproche un autre déni : celui du génocide perpétré au Rwanda par les Hutus contre les Tutsis, d’avril à juin 1994. Un déni, qui, en réalité, en cache un autre : celui du rôle joué par la France dans la genèse du troisième génocide du xxe siècle, où plus de 800 000 innocents furent massacrés en cent jours. Marie-Monique Robin
Après la danse, la restauration, la mode et l’art de vivre ou l’exercice, les Français seraient-ils devenus les maitres à torturer du monde?

Au lendemain de la mort, largement passée inaperçue, du soldat (ancien volontaire de la Guerre de Corée), grand reporter et auteur de récits de guerre devenus aujourd’hui introuvables en France (Les Centurions, Les Mercenaires, Les Prétoriens) Jean Lartéguy (de son vrai nom Lucien Osty, neveu du célèbre chanoine traducteur de la Bible)…

Et à l’heure où une diplomatie française en plein désarroi se prend pour sauveur l’un des artisans, doublé d’un ancien condamné pour abus de biens sociaux, de la politique qui a conduit au dernier génocide en date de l’histoire …

Pendant que la probable future équipe à la tête du pays autoproclamé des droits de l’homme a déjà annoncé sur le front afghan sa capitulation préventive  …

Quelle meilleure illustration de cette guerre d’Algérie qui ne passe pas que ce  déni gêné ou cette violente détestation réservés en leur pays natal aux auteurs des classiques des écoles de guerre américaines ou d’ailleurs tels que Lartéguy,  Galula ou Trinquier?

Comme notamment, il y a quelques années, les particulièrement typiques documentaire et livre de la journaliste Marie-Monique Robin ("Escadrons de la mort, l’école française", 2003), déjà auteure de films controversés sur les prétendus "vols d’yeux" en Colombie ou les OGM.

Qui d’un côté a le mérite de rappeler contre le déni ambiant l’incroyable succès, pour le meilleur et certes hélas aussi pour le pire (Amérique latine, Vietnam, Irlande du nord, Tchéchénie, ex-Yougoslavie, Algérie, Irak et Rwanda) des techniques françaises de contre-insurrection.

Mais de l’autre fait totalement l’impasse sur tout le volet positif de l’approche française (ie. la prise en compte de la dimension politique et idéologique des conflits) face à la menace proprement totalitaire et les méthodes proprement barbares que faisaient peser sur les pays en question de véritables groupes terroristes que leur obédience soit communiste ou plus tard islamiste.

Refusant ainsi de poser la question et délégitmant à l’avance les réponses qu’une démocratie est bien obligée de trouver face à des groupes de combattants sans uniformes pratiquant la transgression délibérée de toute loi de la guerre.

Quand elle ne donne pas l’impression, emportée par son zèle dénonciateur, d’attribuer directement à "l’école française" ce qu’elle décrit elle-même pourtant par ailleurs, dans le cas notamment des Chiliens, Algériens, Russes ou Rwandais, comme d’évidentes dérives (ie. le viol des femmes à la serbe ou rwandaise n’ était pas, que l’on sache, prévu par ladite "doctrine française").

Reste, comme l’a démontré un bien solitaire Patrick de Saint-Exupéry pour le dernier génocide du XXe siècle, le fait que forces comme autorités françaises semblent avoir, exfiltration des génocidaires comprise, fermé les yeux jusqu’au bout

Escadrons de la mort, l’école française

LDH Toulon

31 décembre 2004

Une présentation de l’ouvrage de Marie-Monique Robin [1] suivie d’extraits du dernier chapitre du livre.

Dans les années 1970 et 1980, les dictatures militaires du Cône sud de l’Amérique latine ont férocement réprimé leurs opposants, utilisant à une échelle sans précédent les techniques de la « guerre sale » : rafles indiscriminées, torture systématique, exécutions extrajudiciaires et « disparitions », escadrons de la mort… C’est en enquêtant sur l’organisation transnationale dont s’étaient dotées ces dictatures – le fameux « Plan Condor » – que Marie-Monique Robin a découvert le rôle majeur joué secrètement par des militaires français dans la formation à ces méthodes de leurs homologues latino-américains (et en particulier argentins). Des méthodes expérimentées en Indochine, puis généralisées au cours de la guerre d’Algérie, pendant laquelle des officiers théoriseront le concept de « guerre révolutionnaire ».

Dès la fin des années 1950, les méthodes de la « Bataille d’Alger » sont enseignées à l’École supérieure de guerre de Paris, puis en Argentine, où s’installe une « mission militaire permanente française » constituée d’anciens d’Algérie (elle siègera dans les bureaux de l’état-major argentin jusqu’à la dictature du général Videla). De même, en 1960, des experts français en lutte antisubversive, dont le général Paul Aussaresses, formeront les officiers américains aux techniques de la « guerre moderne », qu’ils appliqueront au Sud-Viêtnam.

Fruit d’une enquête de deux ans, menée en Amérique latine et en Europe, ce livre apporte d’étonnantes révélations, appuyées sur des archives inédites et sur les déclarations exclusives de nombreux anciens généraux – français, américains, argentins, chiliens… Des dessous encore méconnus des guerres françaises en Indochine et en Algérie, jusqu’à la collaboration politique secrète établie par le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing avec les dictatures de Pinochet et de Videla, ce livre dévoile une page occulte de l’histoire de France, où se croisent aussi des anciens de l’OAS, des fascistes européens ou des « moines soldats » agissant pour le compte de l’organisation intégriste la Cité catholique…

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Voir aussi:

Monique Robin: escadrons de la mort, l’Ecole française

27 février 2009

Dans le cadre de mon opération : Français regarde-toi dans un miroir avant de donner des leçons de droits de l’hommisme à la planète… Et dis-toi surtout que c’est de cette manière que les autres te voient… Enfin étonnez-vous de la montée des idées d’extrême-droite en France puisque le passé est caché, les crimes accomplis, les coupables tout est resté en place… pour demain peut-être..

Conclusion

L’histoire continue.

Au Parlement français : de la reconnaissance au déni de la réalité

L’histoire continue…

Au Parlement français : de la reconnaissance au déni de la réalité [2]

« J’ai été bouleversé par ce documentaire et je dois dire que j’ai honte pour la France… J’espère que nous aurons le courage de faire toute la lumière sur cette face cachée de notre histoire pour que nous ayons enfin le droit de nous revendiquer comme la patrie des droits de l’homme… » C’était le 10 mars 2004 sous les lambris du Palais du Luxembourg. Ancien ministre et actuel médiateur de la République, Bernard Stasi a été désigné par les organisateurs de la neuvième édition des « Lauriers de la radio et de la télévision au Sénat » pour me remettre le prix du « meilleur documentaire politique de l’année ». À dire vrai, quand un mois plus tôt, j’avais été informée du choix du jury, présidé par Marcel Jullian, j’avais d’abord cru à une erreur. Un prix au Sénat pour « Escadrons de la mort : l’école française » : la nouvelle paraissait incroyable ! Ma surprise est à son comble quand j’entends les mots courageux de Bernard Stasi, premier homme politique français – à ma connaissance – à assumer ainsi publiquement la « face cachée de notre histoire ».

Car, il faut bien le reconnaître, après la diffusion de mon documentaire sur Canal Plus, le lundi 1er septembre 2003, la classe politique et la presse françaises ont fait preuve d’une belle unanimité : silence radio, ou, pour reprendre l’expression de Marie Colmant, « apathie générale ». « On guette la presse du lendemain, écrit l’éditorialiste de l’hebdomadaire Télérama, on regarde les infos, en se disant que ça va faire un fameux barouf, que quelques députés un peu plus réveillés que les autres vont demander une enquête parlementaire, que la presse va prendre le relais… Mardi, rien vu, à l’exception d’un billet en bas de page dans la rubrique télé d’un grand quotidien du soir. Mercredi rien vu. Jeudi rien vu. Vendredi, toujours rien vu. Je ne comprends pas. C’est quoi ce monde "mou du genou" dans lequel on vit [3] ? »

C’est vrai qu’il y a de quoi s’offusquer de cette bonne vieille spécificité française : tandis qu’aux États-Unis, la publication de photos, par la chaîne CBS, montrant l’usage de la torture en Irak par des militaires américains déclenchera en avril 2004 une crise légitime outre-Atlantique et fera la une des journaux français pendant une quinzaine de jours, les déclarations, documents à l’appui, d’une palanquée de généraux français, nord et sud-américains et d’un ancien ministre des Armées sur le rôle joué par le « pays des droits de l’homme » dans la genèse des dictatures du Cône sud ne provoquent en France que… l’indifférence générale.

Ou presque : le 10 septembre 2003, le jour où paraît le numéro précité de Télérama, les députés Verts Noël Mamère, Martine Billard et Yves Cochet déposent une demande de commission d’enquête parlementaire sur le « rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires d’Amérique latine de 1973 à 1984 [4] », auprès de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, présidée par Édouard Balladur. Pas un journal, à l’exception du Monde [5], ne se fait l’écho de cette demande. Qu’importe : on se dit, à l’instar de Marie Colmant, qu’il existe bien, en France, « quelques députés plus réveillés que les autres » et que quelque chose va, enfin, se passer. Nenni ! Nommé rapporteur, le député Roland Blum, qui, malgré ma demande écrite, n’a même pas daigné m’auditionner, publie, en décembre 2003, son « rapport » : douze pages où la langue de bois rivalise avec la mauvaise foi [6].

On peut notamment y lire : « La proposition de résolution est fondée, sur un point, sur des faits inexacts. En effet, elle émet le souhait qu’une éventuelle commission d’enquête puisse étudier le "rôle du ministère des Armées et en particulier l’application des accords de coopération entre la France, le Chili, le Brésil et l’Argentine entre 1973 et 1984". Or, aucun accord de coopération militaire entre la France et l’un de ces trois pays d’Amérique latine n’était applicable lors de la période considérée. [...] Aucun accord de ce type ne figure au recueil des accords et traités publié par le ministère des Affaires étrangères. » Roland Blum – c’est un comble ! – n’a manifestement pas vu mon documentaire, où je montre une copie de l’accord, signé en 1959, entre la France et l’Argentine, pour la création d’une « mission permanente militaire française » à Buenos Aires, laquelle perdurera jusqu’à la fin des années 1970, ainsi que le prouvent les documents que je produis également à l’antenne (voir supra, chapitres 14 et 20). D’ailleurs, si le rapporteur avait fait l’effort de me contacter, j’aurais pu lui indiquer où retrouver ledit accord dans les archives du Quai d’Orsay [7]…

La « doctrine française » au cours du génocide rwandais

Après la lecture de l’interview réalisée par ma consour du Mercurio, j’ai eu envie de prendre ma plume pour écrire à Dominique de Villepin. Finalement, je ne l’ai pas fait, mais j’ai lu, depuis, le long essai que lui a adressé Patrick de Saint-Exupéry, journaliste au Figaro, qui lui reproche un autre déni : celui du génocide perpétré au Rwanda par les Hutus contre les Tutsis, d’avril à juin 1994[8]. Un déni, qui, en réalité, en cache un autre : celui du rôle joué par la France dans la genèse du troisième génocide du xxe siècle, où plus de 800 000 innocents furent massacrés en cent jours.

Appelé à témoigner en janvier 2004 devant le tribunal pénal international d’Arusha (Tanzanie), dont la mission est de juger les responsables du génocide rwandais, le général canadien Roméo Dallaire, commandant des forces de l’ONU au Rwanda, expliquera : « Tuer un million de gens et être capable d’en déplacer trois à quatre millions en l’espace de trois mois et demi, sans toute la technologie que l’on a vue dans d’autres pays, c’est tout de même une mission significative. Il fallait qu’il y ait une méthodologie. Cela suppose des données, des ordres ou au moins une coordination[9]. » Celui qui commandait alors les 2 500 casques bleus de la Mission des Nations unies d’assistance au Rwanda (Minuar) et qui, après une longue dépression, a fini par écrire ses mémoires[10], s’est fait plus explicite dans une interview à Libération : « Les Belges et les Français avaient des instructeurs et des conseillers techniques au sein même du quartier général des forces gouvernementales, ainsi que dans les unités d’élite qui sont devenues les unités les plus extrémistes. [.] Des officiers français étaient intégrés au sein de la garde présidentielle, qui, depuis des mois, semait la zizanie et empêchait que les modérés puissent former un gouvernement de réconciliation nationale[11]. »

Qui étaient ces Français et quelle était leur mission ? C’est précisément le cour de l’enquête de Patrick de Saint-Exupéry, qui rappelle qu’en 1990, le président François Mitterrand décida de s’engager résolument aux côtés de son homologue Juvénal Habyarimana, arrivé au pouvoir au Rwanda après un coup d’État sanglant. Représentant la majorité hutue du pays, le dictateur se dit alors menacé par les rebelles tutsis du Front patriotique rwandais de Paul Kagamé, soutenus par l’Ouganda anglophone. Et c’est là que resurgirent les vieux démons coloniaux de la « patrie des droits de l’homme » : obsédé par le « complexe de Fachoda[12] », le président Mitterrand craignait de voir tomber le Rwanda dans le giron anglo-saxon, en l’occurrence américain. Or, le « pays des mille collines », c’est bien connu, fait partie du pré-carré français.

Dans l’entourage présidentiel, on susurre que les États-Unis ont décidé de parrainer une « guerre révolutionnaire » contre la France, menée par le FPR, dont le chef Paul Kagamé, rappelle-t-on opportunément, a été formé à Cuba et à. Fort Bragg. C’est ainsi que, le 4 octobre 1990, après une « manipulation[13] » simulant une fausse attaque des « rebelles » à Kigali, Paris vole au secours de Habyarimana en envoyant des « renforts ». « De 1990 à 1993, nous avons eu cent cinquante hommes au Rwanda, dont le boulot était de former des officiers et sous-officiers rwandais, écrit Patrick de Saint-Exupéry. Ces hommes étaient issus du 8e régiment parachutiste d’infanterie de marine (RPIMa) et du 2e REP, deux régiments de la 11e division parachutiste (DP), le creuset du service Action, le bras armé de la DGSE[14]. » La DGSE, qui, on l’a vu, s’appelait SDECE du temps où un certain général Aussaresses officiait précisément au service Action.

Un extrait du rapport établi par la mission d’enquête parlementaire qui, à la fin de 1998, essaya de faire la lumière sur le rôle de la France au Rwanda, donne une idée précise du « boulot » effectué par les « renforts » français : « Dans le rapport qu’il établit le 30 avril 1991, au terme de sa deuxième mission de conseil, le colonel Gilbert Canovas rappelle les aménagements intervenus dans l’armée rwandaise depuis le 1er octobre 1990, notamment:

- la mise en place de secteurs opérationnels afin de faire face à l’adversaire ; [.]

- le recrutement en grand nombre de militaires de rang et la mobilisation des réservistes, qui a permis un quasi-doublement des effectifs ; [.]

- la réduction du temps de formation initiale des soldats, limitée à l’utilisation de l’arme individuelle en dotation ; [.]

- une offensive médiatique menée par les Rwandais[15]. »

Et Patrick de Saint-Exupéry de décoder le langage militaire, en appliquant le jargon caractéristique de la « doctrine française » : « Ces mots nous décrivent un type précis de guerre, écrit-il :

« Secteurs opérationnels », cela signifie « quadrillage ».

« Recrutement en grand nombre », cela signifie « mobilisation populaire ».

« Réduction du temps de formation », cela signifie « milices ».

« Offensive médiatique », cela signifie « guerre psychologique »[16]. »

De fait, ainsi qu’il ressort des documents d’archives consultés par mon confrère du Figaro, « la France prend les rênes de l’armée rwandaise », deux ans avant le génocide. Le 3 février 1992, une note du Quai d’Orsay à l’ambassade de France à Kigali met celle-ci devant le fait accompli : « À compter du 1er janvier 1992, le lieutenant-colonel Chollet, chef du détachement d’assistance militaire et d’instruction (DAMI), exercera simultanément les fonctions de conseiller du président de la République, chef suprême des Forces armées rwandaises (FAR), et les fonctions de conseiller du chef d’état-major de l’armée rwandaise. » La note précise que les pouvoirs de l’officier français auprès du chef d’état-major consistent à « le conseiller sur l’organisation de l’armée rwandaise, l’instruction et l’entraînement des unités, l’emploi des forces[17] ».

Tandis que les instructeurs français du DAMI forment dans les camps militaires rwandais des unités, qui seront, plus tard, le fer de lance du génocide, Paris reste sourd aux dénonciations de massacres qui émaillent le début des années 1990, et continue d’armer massivement le Rwanda[18]. « Nous n’avons tenu ni machettes, ni fusils, ni massues. Nous ne sommes pas des assassins, commente, meurtri, Patrick de Saint-Exupéry. Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre « théorie ». Nous leur avons fourni la méthodologie : notre « doctrine ». Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d’empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent « révolutionnaires » à l’épreuve de l’Indochine. Puis se firent « psychologiques » en Algérie. Des « guerres totales ». Avec des dégâts totaux. Les « guerres sales »[19]. » Et d’ajouter : « Cette doctrine fut le ressort du piège [.] qui permit de transformer une intention de génocide en génocide. [.] Sans lui, sans ce ressort que nous avons fourni, il y aurait eu massacres, pas génocide[20]. »

À ceux qui voudraient se raccrocher aux branches de la bonne conscience en se disant qu’après tout le « pays des droits de l’homme » ne pouvait pas prévoir quelle serait l’ampleur du drame en gestation, le journaliste du Figaro apporte de nouveaux éléments qui terrasse leurs dernières illusions : du 17 au 27 septembre 1991, Paul Kagamé, le chef des « rebelles » tutsis a effectué une « visite en France au cours de laquelle il a pu rencontrer MM. Jean-Christophe Mitterrand et Paul Dijoud », note un télégramme diplomatique, cité dans le rapport de la mission d’enquête parlementaire[21]. C’est lors d’un rendez-vous avec Paul Dijoud, le directeur des Affaires africaines au Quai d’Orsay, que le futur président rwandais aurait entendu celui-ci proférer de sombres menaces : « Si vous n’arrêtez pas le combat, si vous vous emparez du pays, vous ne retrouverez pas vos frères et vos familles, parce que tous auront été massacrés[22] », aurait dit celui qui occupera plus tard le poste d’ambassadeur de France en Argentine, au moment où j’enquête pour mon film Escadrons de la mort : l’école française.

En lisant ces lignes, j’ai frémi : la veille de mon départ pour Buenos Aires, j’avais failli informer l’ambassade de France de mes projets, estimant que mon tournage comportait quelques risques et qu’il convenait peut-être d’aviser le représentant des autorités françaises. « Je te le déconseille, m’avait dit Horacio Verbitsky. Dijoud est comme cul et chemise avec les militaires argentins, et il vaut mieux que tu restes le plus discrète possible, si tu ne veux pas faire capoter tes interviews avec les anciens généraux de la junte. »

En attendant, une chose est sûre : fin avril 1994, alors que le génocide rwandais bat son plein, une délégation du « gouvernement intérimaire » de Kigali est reçue à l’Élysée, à Matignon et au Quai d’Orsay. Parmi les dignitaires criminels en visite à Paris, il y a notamment Jean-Bosco Barayagwiza, le chef politique des extrémistes hutus et actionnaire de Radio Mille Collines, qui sera condamné en décembre 2003 par le Tribunal pénal international d’Arusha à trente-cinq ans de prison.

Les guerres sales d’Irlande, de Bosnie et de Tchétchénie

Cela est dur à admettre, mais c’est ainsi : la référence à la « doctrine française » est systématique dès qu’un pouvoir politique vire dans une « guerre sale » au nom, notamment, de la « lutte contre le terrorisme ». Ce fut le cas en Irlande du Nord, où dans les années 1970 et 1980 l’armée britannique a appliqué au pied de la lettre les techniques contre-insurrectionnelles françaises, pour venir à bout des nationalistes de l’IRA. À cette époque, les exécutants de la sale guerre irlandaise disposent d’une bible : intitulée Low Intensity Operations. Subversion, Insurgency and Peacekeeping[23], elle a été rédigée par le général Frank Kitson, qui a inauguré sa carrière comme officier de renseignements militaires au Kenya, avant de commander une compagnie en Malaisie en 1957. Après un court séjour en Irlande du Nord, il est nommé au centre de recherche pour la défense à l’université d’Oxford, où il rédige son opus contre-insurrectionnel. Puis, du printemps 1970 à avril 1972, il reçoit le commandement de la 39e brigade d’infanterie, en Irlande du Nord, qui couvre notamment Belfast.

« Le colonel Roger Trinquier est le seul officier français que Kitson cite abondamment, notait en 1980 Roger Faligot, l’un des meilleurs spécialistes français de la guerre d’Irlande. À juste titre. Trinquier est remarquablement apprécié dans les pays anglo-saxons[24]. » Dans son livre, Roger Faligot analyse les techniques militaires développées par les officiers de Sa Majesté en terre irlandaise : « Contrôle des populations, guerre psychologique, usage d’unités spéciales et hypertrophie d’une communauté de renseignements. [.] Infiltration et manipulation des formations politiques, des mouvements syndicaux ; [.] et neutralisation des dissidents ou des opposants en puissance[25]. » Une application concrète des enseignements du théoricien phare de la « guerre moderne », dans laquelle les services de renseignements britanniques n’hésitèrent pas à chapeauter en sous-main des escadrons de la mort à qui ils désignaient les cibles à exécuter.

Si l’on reprend, une à une, les guerres sales qui ont ensanglanté le Vieux Continent au cours des vingt dernières années du xxe siècle – dont certaines jusqu’à ce jour -, on est surpris de la continuité des méthodes utilisées. À commencer, bien sûr, par l’ex-Yougoslavie, où la vieille amitié franco-serbe explique très certainement le mutisme longtemps observé par les dirigeants français face aux exactions commises par l’ex-président Slobodan Milosevic. Ou par son acolyte le général Ratko Madic, chef des milices serbes de Bosnie, responsables notamment du massacre de 7 000 musulmans à Srebenica, en juillet 1995[26].

Le programme d’épuration ethnique mené par les idéologues et militaires serbes contre les populations croates et musulmanes de Bosnie-Herzégovine s’appuyait sur l’usage systématique de méthodes, développées à grande échelle, qui découlent en droite ligne des enseignements dispensés par les théoriciens de la « guerre psychologique » : « snipers » – tireurs isolés – juchés sur le toit des maisons, comme pendant le siège de Sarajevo, dont la mission n’était pas seulement de tuer à l’aveugle, mais aussi de terroriser les populations, pour, finalement, les contraindre à fuir ; expéditions punitives, tournant généralement aux massacres, menées par les milices serbes, qui se comportaient comme des escadrons de la mort institutionnalisés ; pratique planifiée du viol des femmes comme une arme de la guerre, au point que le Tribunal pénal international de la Haye pour l’ex-Yougoslavie a estimé qu’il s’agissait d’une nouvelle forme de « crime contre l’humanité »[27]. Sans oublier les enlèvements suivis de disparitions, pratique caractéristique de la sale guerre menée par les Serbes : « Près de 17 000 personnes sont toujours portées disparues en Bosnie-Herzégovine, notait Amnesty International dans un rapport du 30 août 2003. Avant de « disparaître », précisait l’organisation humanitaire, nombre d’entre elles ont été aperçues pour la dernière fois aux mains des forces armées, de la police ou de groupes paramilitaires. »

Escadrons de la mort, torture, disparitions, supplétifs et mercenaires : ce sont aussi les techniques utilisées de manière systématique par l’armée russe en Tchétchénie, lors de la première guerre conduite de 1994 à 1996, puis lors de la seconde engagée depuis 1999 et toujours en cours en 2004. Des guerres à huis clos, atroces, qui ont fait sans doute plus de 200 000 morts (sur une population estimée de 734 000 personnes en 1989)[28]. Dans la capitale Grozny (400 000 habitants avant la guerre, moins de 100 000 aujourd’hui), « rasée en l’hiver 1999-2000 au nom de la lutte antiterroriste[29] », la guerre sale menée par les soldats de Vladimir Poutine a atteint un sommet de démence meurtrière, par la multiplication à un niveau inimaginable des méthodes utilisées, en leur temps, par les paras de Massu à Alger. On retrouve dans ces guerres la même justification théorique, si bien développée par le colonel Trinquier (voir supra chapitre 9), qui réduit les combattants tchétchènes à des « terroristes hors la loi ».

Faisant écho aux généraux argentins, le gouvernement russe viole ainsi en permanence les conventions de Genève, puisqu’il estime fort opportunément que les « terroristes tchétchènes » se placent d’eux-mêmes hors des lois de la guerre et qu’ils doivent donc être traités avec un « statut à part ». De surcroît, et par un glissement qui caractérisait aussi les praticiens français de la guerre antisubversive en Algérie, le tour de passe-passe théorique s’applique également aux populations civiles tchétchènes, soupçonnées d’apporter un soutien logistique aux « terroristes ». Au nom de la lutte contre le terrorisme, Vladimir Poutine a créé en Tchétchénie un système hors de l’État de droit, ouvrant la porte à toutes les exactions.

De Guantanamo à la guerre d’Irak

Ce raisonnement vaut aussi pour l’administration Bush qui, dès la fin 2001, est confrontée au problème des prisonniers de la « guerre contre le terrorisme », à savoir les présumés combattants de Al-Qaida, arrêtés en Afghanistan. Sensible, l’affaire oppose alors le secrétaire d’État Colin Powell, partisan d’une stricte application des lois de la guerre, au chef du Pentagone Donald Rumsfeld et au vice-président Richard Cheney. Finalement, ces derniers emporteront le morceau en déclarant les prisonniers « combattants irréguliers » (unlawful combatants) et non pas prisonniers de guerre, ce qui permet de ne pas leur appliquer les conventions de Genève.

Consciente de violer le droit international, qui est censé s’appliquer sur le territoire américain, la Maison-Blanche ouvrira donc un camp spécial, à Guantanamo, sur l’île de Cuba, hors des frontières des États-Unis. « En fait, écrira Le Monde dans un excellent dossier, les arguties du Pentagone et de la Maison-Blanche avaient pour finalité de soumettre les détenus à des interrogatoires[30]. » Or, comme nous l’avons vu tout au long de ce livre, dans la « guerre antiterroriste », qui dit « interrogatoire » dit « torture ». Dès que l’on choisit exclusivement la solution militaire pour répondre aux défis lancés par le terrorisme, la torture devient incontournable et même « logique ». Dès le lendemain du 11 septembre, éditorialistes et « experts » n’avaient d’ailleurs pas manqué de multiplier les interventions médiatiques pour légitimer la torture (voir supra, chapitre 16), comme l’a rappelé l’étonnant – et effroyable – florilège de citations de la presse américaine, écrite et audiovisuelle, établi en 2003 par mon confrère Jean Guisnel[31].

En écrivant ces lignes, je ne peux m’empêcher de repenser au colonel Carl Bernard et au général John Johns, qui avaient prévu dès avril 2003 l’enfer dans lequel le président Georges W. Bush entraînait son pays en attaquant l’Irak. Car, bien sûr, ainsi que le souligne Thomas Malinowski, qui dirige le bureau de Washington de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, les problèmes apparus en Irak ont leurs racines à Guantanamo Bay : « On a créé un système de détention qui se situe hors de l’État de droit[32] » et qui, par capillarité, au nom de la lutte contre le terrorisme, contamine les forces armées du « premier gendarme du monde ».

Celui-ci, pourtant, était bien informé des « risques » qu’il courait en ressortant les vieilles recettes de la bataille d’Alger. C’est d’ailleurs, officiellement en tout cas, pour éviter de tomber dans le piège qui conduisit à la défaite des Français en Algérie, que la direction des « Opérations spéciales et des conflits de basse intensité » du Pentagone avait organisé, le 27 août 2003, une projection du film de Gillo Pontecorvo, à laquelle furent conviés des officiers d’état-major et des civils[33]. « Des enfants tirent sur des soldats à bout portant. Des femmes mettent des bombes dans les cafés. Bientôt toute la population arabe communie dans une ferveur folle. Cela vous rappelle quelque chose ? », interrogeait l’invitation à la séance, qui ajoutait : « Les Français ont un plan. Ils obtiennent un succès tactique, mais subissent un échec stratégique. Pour comprendre pourquoi, venez à cette projection rare. »

Je me souviens, qu’à l’époque, je m’étais interrogée sur les véritables raisons qui avaient poussé le Pentagone à présenter La Bataille d’Alger à ses officiers[34]. Aujourd’hui, au regard des révélations qui ont suivi l’affaire des photos publiées en avril et mai 2004 sur la torture en Irak, je suis convaincue qu’il s’agissait de préparer – fût-ce de manière subliminale – les militaires américains, voire l’opinion publique des États-Unis, aux affres incontournables qu’entraîne la « recherche du renseignement », l’immuable pilier de la « guerre contre le terrorisme ». De fait, après l’émotion qu’a provoquée la publication des photos de torture par des soldats américains à la prison irakienne d’Abou Ghraib, on a fini par apprendre que ladite torture avait été secrètement autorisée par le secrétaire à la Défense en personne : « Le scandale de la prison d’Abou Ghraib ne plonge pas ses racines dans les penchants criminels de quelques réservistes, mais dans une décision approuvée l’an dernier par le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, d’étendre aux interrogatoires des prisonniers en Irak un programme secret conçu pour la traque d’Al-Qaida », écrit Seymour Hersh, un vétéran américain du journalisme d’investigation[35]. Mis en place après les attentats du 11 septembre pour faciliter la collecte du renseignement, ce programme autorisait la « contrainte physique et les humiliations sexuelles » sur les membres d’Al-Qaida[36].

À dire vrai, cette affaire est doublement révélatrice : d’abord, elle en dit long sur l’extraordinaire hypocrisie dont font finalement preuve la plupart des médias américains, qui, depuis septembre 2001, n’ont cessé de débattre ouvertement, et avec une belle complaisance, des mérites et méfaits de la torture dans la guerre contre le terrorisme ; ensuite, elle confirme que le dispositif de « guerre contre-révolutionnaire » à la française ne peut fonctionner que dans le secret, le mensonge et la désinformation – et on peut parier que, dorénavant, appareils photos et caméscopes seront strictement interdits aux soldats des troupes d’intervention américaines. Sur ce plan, les généraux algériens d’aujourd’hui, on va le voir, ont parfaitement tiré la leçon de leurs maîtres.

La « sale guerre » des généraux algériens des années 1990

Car il est impossible, en tirant ce bilan de l’application de la « doctrine française » de ne pas évoquer longuement la guerre sale qui ensanglante l’Algérie contemporaine depuis plus d’une décennie. De l’Algérie à l’Argentine, puis de l’Argentine à l’Algérie : la boucle est bouclée, qui se referme sur une montagne de cadavres, innocents jetés à la mer, ou égorgés au nom de « la guerre contre le terrorisme ». De la « guerre sale » des généraux argentins des années 1970 à la « sale guerre » des généraux algériens des années 1990, la continuité est impressionnante.

Certes, de prime abord, les situations n’ont rien à voir. En Argentine, on l’a vu, c’est au nom de la doctrine de la Sécurité nationale que des généraux habités des « valeurs » de l’anticommunisme et de l’intégrisme catholique ont mobilisé et adapté les méthodes de la guerre révolutionnaire « à la française ». En Algérie, ce serait au nom de la défense de la démocratie que l’armée a interrompu le 11 janvier 1992 le processus électoral qui allait donner le pouvoir aux islamistes et déclenché contre ces derniers une guerre sans pitié pour « éradiquer » l’« intégrisme » musulman[37].

Mais en vérité, à ce stade de la violence d’État, ces justifications perverses importent peu. Car, dans les deux cas, la logique est la même : celle de l’« éradication ». En 1975, on l’a vu (voir supra, chapitre 20), le général Videla, futur chef de la dictature argentine, avait déclaré : « S’il le faut, en Argentine devront mourir toutes les personnes nécessaires pour que revienne la paix. » Il est très impressionnant de constater que le général Smaïl Lamari, numéro deux de la police politique algérienne (le DRS, Département de renseignement et de sécurité, anciennement Sécurité militaire), aura pratiquement les mêmes mots en s’adressant à ses hommes en mai 1992 : « Je suis prêt et décidé à éliminer trois millions d’Algériens s’il le faut pour maintenir l’ordre que les islamistes menacent[38]. » Dès lors, il n’est pas surprenant que, dans les deux cas, les « moyens » mis en ouvre l’emportent largement sur les fins officiellement affichées (ramener la paix ou maintenir l’ordre). Et ces moyens, ce sont ceux préconisés par les théoriciens français de la « guerre moderne ». En la matière, les généraux algériens d’aujourd’hui sont allés beaucoup plus loin que les émules latino-américains des officiers français qui avaient forgé leur théorie lors de. la bataille d’Alger.

C’est ce qu’a relevé fin 2003 un remarquable rapport de l’association de défense des droits de l’homme Algeria-Watch, intitulé Algérie, la machine de mort : « Pour conserver leur pouvoir et leurs fortunes nourries par la corruption, ceux que l’on a appelés les généraux « janviéristes » – les généraux Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Mohamed Lamari, Mohamed Médiène, Smaïl Lamari, Kamel Abderrahmane et quelques autres – n’ont pas hésité à déchaîner contre leur peuple une répression sauvage, utilisant, à une échelle sans précédent dans l’histoire des guerres civiles de la seconde moitié du xxe siècle, les techniques de « guerre secrète » théorisées par certains officiers français au cours de la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962 : escadrons de la mort, torture systématique, enlèvements et disparitions, manipulation de la violence des opposants, désinformation et « action psychologique », etc.[39] »

Bilan de ces douze années de guerre, pour une population (32 millions d’habitants en 2003) équivalente à celle de l’Argentine : plus de 150 000 morts, de 15 000 à 20 000 disparus, de 1 à 1,5 million de personnes déplacées, une société brisée pour des générations, des millions de gens vivant en dessous du seuil de pauvreté. Bien sûr, les islamistes en guerre contre le pouvoir ont largement leur part de responsabilité dans cette tragédie. Mais les nombreux témoignages de victimes et de dissidents des forces de sécurité ne laissent aucune place au doute : cette guerre civile n’aurait jamais pris une telle ampleur sans l’effroyable violence et les manipulations déployées par les généraux « éradicateurs », nourris des enseignements de leurs prédécesseurs de la bataille d’Alger et de leurs disciples latino-américains[40]. Toutes leurs méthodes ont été répétées, jusqu’à la nausée, dans l’Algérie des années 1990.

La torture : gégène, « chevalet », « chiffon », ces pratiques élaborées par l’armée française lors de la guerre de libération sont devenues celles de la police et de l’armée algérienne dès 1962. Il n’est donc pas surprenant qu’elles aient été développées à une échelle industrielle lors de la répression sauvage des émeutes d’octobre 1988[41], et plus encore depuis le coup d’État de janvier 1992[42], la torture étant de surcroît souvent pratiquée dans des centres de détention utilisés aux mêmes fins par l’armée française pendant la guerre d’indépendance. Pour ne citer qu’un témoignage, parmi des milliers, rapporté en janvier 1998 à un quotidien britannique par « Robert », un policier dissident qui s’était réfugié en Grande-Bretagne un mois plus tôt : « Robert témoigne de tortures l’année dernière dans l’infâme centre de police de Châteauneuf : « Nous avions amené le prisonnier dans les baraques, en bas par une trappe dans le sous-sol. Il y avait là environ quinze prisonniers dans la salle de torture. Ils avaient tous les yeux bandés. Un homme était en train de pratiquer la torture avec un chalumeau et une paire de pinces. Je l’ai vu de mes propres yeux. Celui que nous avions amené était ligoté à une échelle. Quand il ne voulait pas donner de noms, la police jetait l’échelle et il tombait sur son visage. Puis ils utilisèrent une bouteille cassée. Il y avait aussi une machine pour étirer les torturés. » Il a décrit environ quatre-vingt-dix façons de torturer, dont l’électricité avec l’eau pour augmenter la douleur[43]. »

Les escadrons de la mort : en la matière, les généraux algériens ont incontestablement innové. À l’instar de la « Main rouge » française ou de la « Triple A » argentine, ils ont certes créé, fin 1993, l’Organisation des jeunes Algériens libres (OJAL) et l’OSSRA (Organisation secrète de sauvegarde de la République algérienne) : il s’agissait, purement et simplement, de commandos constitués d’hommes de la police politique du régime, le sinistre DRS[44]. Après avoir liquidé des dizaines d’opposants, en se faisant passer pour des civils anti-islamistes, ces pseudo-organisations disparaîtront à la mi-1994. Car au même moment, les chefs du DRS ont préféré généraliser le déploiement et l’action d’escadrons de la mort également composés de leurs hommes, mais se faisant passer pour des terroristes islamistes[45].

Les rafles et les disparitions forcées : dès janvier 1992, les forces de sécurité ont multiplié les rafles de civils, arrêtés illégalement, systématiquement torturés et déportés par milliers dans des camps de concentration ouverts à cette fin dans le Sahara. Par la suite, principalement du printemps 1994 à 1998, les enlèvements seront presque toujours suivis d’exécutions sommaires (attribuées aux islamistes quand les cadavres sont rejetés en pleine rue) ou de « disparitions » : selon plusieurs témoignages de militaires dissidents, la plupart des « disparus » – dont le nombre est évalué à au moins 20 000 par les organisations de défense des droits de l’homme – ont été liquidés, les forces de sécurité se débarrassant de leurs corps selon les mêmes méthodes qu’en Argentine ou qu’en Algérie quarante ans plus tôt (enterrement dans des tombes anonymes ou des fosses communes, cadavres jetés dans la mer à partir d’hélicoptères.).

La centralisation de la répression et le quadrillage du territoire : sur ce plan, les généraux algériens ont suivi scrupuleusement les méthodes de l’« école française ». Dès l’été 1992, a été constitué un « Centre de commandement de la lutte anti-subversive » (CCLAS), dirigé par le général Mohamed Lamari et réunissant les régiments de para-commandos des « forces spéciales » de l’armée (ANP) et les unités du DRS[46]. Et en mars 1993, les différentes unités du CCLAS ont été déployées dans tout l’Algérois – région la plus peuplée du pays, où s’est concentrée, tout au long de la guerre, la plus féroce répression des populations civiles -, découpé en six « secteurs opérationnels », eux-mêmes divisés en sous-secteurs[47]. Dans la pratique, la coordination de la « sale guerre » a été secrètement assurée, pour l’essentiel, par la police politique, le DRS, qui avait de fait autorité sur l’ensemble des forces de répression : forces spéciales de l’armée et unités du DRS, mais aussi de la police et de la gendarmerie, et milices civiles créées à partir de mars 1994 sur le modèle des « supplétifs » de l’armée française (harkis, mokhzanis, etc.) pendant la guerre d’indépendance. L’épine dorsale de cette organisation était constituée des fameux CTRI (centres territoriaux de recherche et d’investigation), antennes de la direction du contre-espionnage du DRS, dirigée par le général Smaïl Lamari, dans chacune des six régions militaires, fédérant autour d’eux des dizaines de centres secrets de détention et de torture[48] – l’équivalent exact des « détachements opérationnels de protection » (DOP) de l’armée française pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie (voir supra, chapitre 9).

Mais, bien plus encore que dans le cas du « modèle français » de la première guerre d’Algérie et des dictatures latino-américaines des années 1970, ce dispositif de « guerre révolutionnaire » est resté soigneusement caché derrière la façade civile du pouvoir, contrôlé en sous-main par les généraux, comme l’a bien vu Algeria-Watch : « Il est essentiel de souligner que les organigrammes de ce « noyau dur » du dispositif de répression sont restés, tout au long de ces années, très largement secrets (ce n’est que par le recoupement de témoignages de militaires et policiers dissidents que les informations précédentes ont pu être synthétisées). Par ailleurs, les opérations de répression elles-mêmes ont été le plus souvent menées de façon quasi clandestine, avec des moyens sophistiqués pour tenter d’effacer toute trace des violations systématiques des droits humains. Cette organisation de l’opacité explique que, souvent, les chaînes de commandement officielles ne correspondent pas à la réalité du terrain (au point qu’il n’est pas rare, par exemple que des officiers du DRS puissent donner des ordres à des officiers de l’ANP de grade supérieur). Seuls les quelques généraux au cour du pouvoir sans discontinuer depuis 1992 (essentiellement les généraux Larbi Belkheir, Mohamed Lamari, Mohamed Médiène, Smaïn Lamari, Kamel Abderrahmane, Brahim Fodhil Chérif) ont une vision d’ensemble des méthodes illégales (en particulier la manipulation des groupes armés islamistes) employées par les différentes composantes de la « machine de mort » qu’ils ont déployée contre la population[49]. »

L’action psychologique : c’est sans conteste dans ce domaine que les généraux algériens ont le plus nettement dépassé les enseignements du colonel Lacheroy, du capitaine Léger et des 5e bureaux (voir supra, chapitre 8). Forts de l’expérience accumulée depuis 1962 par la Sécurité militaire – dont nombre des cadres ont été formés dans les écoles du KGB et de la Stasi -, ils ont conduit à partir de 1992 une action de désinformation particulièrement élaborée, reposant notamment sur l’infiltration et la manipulation des groupes armés islamistes, à la fois pour contrôler et diviser leurs adversaires et pour intoxiquer l’opinion publique internationale. À l’image de la « Force K », ce contre-maquis prétendument anti-français créé par la DST en 1956 pour lutter contre le FLN[50], les chefs du DRS ont créé des faux maquis islamistes – dirigés par des officiers transformés en « émirs » – et infiltré les vrais, au point d’éliminer ces derniers et de s’assurer, à partir du début de 1996, l’entier contrôle du GIA (Groupe islamiste armé), fédérant les groupes armés islamistes[51].

Habileté suprême, en 1996 et 1997, c’est à ces groupes, connus de tous avec terreur comme les « égorgeurs », que sera dévolue par les généraux la tâche classique de la « guerre révolutionnaire » de déplacer les populations civiles pour mieux les contrôler : à coup de massacres aveugles, dont les plus atroces surviendront à l’automne 1997[52], près d’un million et demi de personnes seront contraintes à quitter leurs villages et à s’entasser dans des bidonvilles à la périphérie des grandes villes – où elles vivent toujours, dans une misère atroce, en 2004[53].

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Le pays des droits de l’homme [10]

Et la France aujourd’hui ? Cette question revient avec constance dès qu’est organisé un débat à la suite de la projection de mon film Escadrons de la mort, l’école française. Que le lecteur se « rassure » : fort heureusement, il y a belle lurette que l’armée française a banni de ses enseignements – à l’École militaire ou dans tout autre institut de formation dépendant du ministère de la Défense – toute référence à la théorie et aux techniques de la « guerre révolutionnaire ». Dès le début des années 1960, et sur ordre, comme on l’a vu, du général de Gaulle cette « matière » si prisée du temps des guerres coloniales a disparu des programmes militaires, pour ainsi dire du jour au lendemain.

Il n’en reste pas moins vrai que ce sont bien des officiers français, venus pour beaucoup des rangs de la résistance au nazisme, qui, au nom d’une idéologie – l’anticommunisme et la défense des valeurs de l’Occident chrétien -, ont mis au point lors des guerres coloniales en Indochine et en Algérie des « méthodes de guerre » qui ont légitimé les pires sauvageries contre les populations civiles. Et ces méthodes, grâce à leur efficacité, sont devenues des modèles, voire des fins en soi, pour des chefs politiques, dictateurs et despotes (dans le tiers monde et en Russie) ou démocrates (aux États-Unis). Il s’agit là d’une vérité historique que la France officielle ne peut continuer à occulter, en invoquant encore et toujours la « raison d’État ».

Or, dans ce domaine, le travail de mémoire et, surtout, de reconnaissance publique des responsabilités politiques, a tout juste commencé. Il a fallu attendre quarante ans pour que l’on parle enfin ouvertement des atrocités commises par l’armée française en Algérie. Mais dès qu’un Aussaresses ouvre la bouche, les loups se mettent à hurler – sur le thème qu’il faut taire ce qui pourrait salir l’honneur de la France -, entraînant de tragiques conséquences : combien de vieux militaires ai-je rencontré, qui échaudés par l’expérience de leur « ancien camarade », ont finalement décidé d’emporter leurs « secrets » dans la tombe ? Les déboires en justice du général Aussaresses sont révélateurs de cette incapacité qui caractérise la classe politique et intellectuelle française de se pencher sereinement sur ce que Bernard Stasi appelle la « face cachée de l’histoire de la France ». Tout aussi révélateur est le fait qu’aujourd’hui encore, il ne soit pas possible de consulter librement l’ensemble des archives disponibles sur la guerre d’Algérie : théoriquement « déclassifiées » après le délai de quarante ans de rigueur, bon nombre d’entre elles sont, en fait, soumises à des dérogations spéciales que n’octroie jamais le ministre de la Défense.

Cette « omerta légale », pour reprendre l’expression de mon confrère Paul Moreira, et cet « excès de secret » [11] ne sont pas dignes d’un grand pays démocratique comme la France, si prompte, par ailleurs, à donner des leçons de morale humanitaire, dès qu’il s’agit, par exemple, de réclamer l’extradition d’un tortionnaire argentin comme Alfredo Astiz… Or, telle la lune du poète allemand Rainer Maria Rilke, les deux faces de la France sont intimement liées : pour que sa face lumineuse brille pleinement – à l’intérieur comme à l’extérieur -, il faut que soit reconnue, et donc enfin assumée publiquement, sa face cachée et sombre. Il y va tout simplement de la crédibilité, et donc de la respectabilité, du « pays des droits de l’homme »…

P.-S.

Lire également la sale guerre des généraux algériens des années 1990, par Marie-Monique Robin.

Notes

[1] Escadrons de la mort,l’école française, Éd. La Découverte, septembre 2004, 22 €.

Née en 1960, Marie-Monique Robin est lauréate du Prix Albert Londres (1995). Journaliste et réalisatrice, elle a réalisé de nombreux documentaires, couronnés par une dizaine de prix internationaux, et reportages tournés en Amérique latine, Afrique, Europe et Asie. Elle est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Voleurs d’organes, enquête sur un trafic (Bayard), Les 100 photos du siècle (Le Chêne/Taschen), et Le sixième sens, science et paranormal (Le Chêne).

[2] Le début du dernier chapitre du livre Escadrons …

[3] Télérama, 10 septembre 2003.

[4] Dans la proposition de résolution n° 1060, les députés Verts, qui seront finalement relayés par le groupe socialiste, écrivent notamment : « Pour la première fois, le film de Mme Marie-Monique Robin apporte une démonstration éclatante des conditions dans lesquelles les militaires français ont livré à leurs homologues argentins le savoir-faire qu’ils avaient acquis pendant la bataille d’Alger. »

[5] Le Monde, 25 septembre 2003.

[6] Rapport 1295, décembre 2003. On peut le consulter sur le site de l’Assemblée nationale :

[7] Pour les curieux, l’accord est à chercher dans le « carton » intitulé « Série B. Amérique 1952-1963. Sous-série : Argentine, n° 74. Cotes : 18.6.1. mars 52-août 63 ».

[8] Lire notamment Siete +7, 5 septembre 2003.

[9] El Mercurio, 2 février 2004 ; Le Monde, 5 février 2004.

[10] La fin du dernier chapitre

[11] « Crever l’excès de secret en France » : c’est le titre d’un appel pour un « accès plus libre à l’information », publié dans Libération le 16 avril 2004, et signé dix jours plus tard par deux cents journalistes et hommes politiques. Cet appel demande que soit votée une loi permettant la déclassification des dossiers d’État gardés secrets, à l’instar de la procédure américaine du Freedom of Information Act, qui « oblige toute administration, même la plus sensible, à fournir au public l’accès aux documents classés, sous réserve de neuf exceptions qui devront être correctement motivées ».

Voir également:

Entretien avec Marie-Monique Robin

Argentine – Escadrons de la mort : l’école française

par Ana Bianco

22 octobre 2004

Le film documentaire Escadrons de la Mort : l’école française, réalisé par la journaliste et historienne française Marie-Monique Robin décrit la participation et la collaboration des militaires français avec les dictatures sud-américaines durant les années 1970 et 1980, en particulier avec la junte militaire argentine [1976 - 1983, ndlr].

Dans un entretien avec le quotidien argentin Pagina 12, Marie-Monique Robin rappelle : « L’Etat Major argentin a proposé en 1959 un accord pour que des experts français donnent des cours et agissent en tant que conseillers payés par l’Armée argentine dans le domaine de la "guerre anti-subversive". La mission militaire française permanente à Buenos Aires, composée essentiellement de vétérans de la guerre coloniale en Algérie (1954-1962), est restée en place jusqu’en 1981, avec l’appui des gouvernements argentin et français. Les méthodes utilisées dans la "Bataille d’Alger" [le 7 janvier 1957, les pleins pouvoirs de police sur le Grand Alger - 800.000 habitants - sont attribués au général Jacques Massu, qui commande quelque 6000 parachutistes, ndlr] ont été exportées à l’Ecole de Guerre de Buenos-Aires. Cela a été le cas notamment en ce qui concerne la conception de l’ennemi intérieur, qui était à la base de la doctrine française, issue de leur expérience dans la lutte contre un ennemi en milieu urbain. En effet, pour les militaires argentins, jusqu’à l’arrivée des Français, l’ennemi venait de l’extérieur, du Chili, du Paraguay. Mais avec cette nouvelle conception, l’ennemi pouvait être un voisin, un enseignant, un péroniste ou un militant de gauche qui mettait en péril les valeurs occidentales. Et pour vaincre cet ennemi caché, entremêlé à la population, dépourvu d’uniforme, il fallait mettre en oeuvre les méthodes de la "doctrine française" ou "école française". Le renseignement est fondamental : et qui dit renseignement dit interrogatoire, et donc torture (pour prétendument tirer les informations). Et ensuite, pour se débarrasser des torturés, on les fait disparaître. »

Escadrons de la mort : l’école française commence par la voix de quelques ex-combattants français en Indochine et en Algérie qu’on entre dans le sujet. Il y a également des témoignages de quelques élèves exemplaires comme, entre autres, l’ex-ministre de l’Intérieur pendant la dictature, Albano Harguindeguy, l’ex-président, de fait, Reynaldo Bignone, et Manuel Contreras, chef de la DINA, la police secrète chilienne.

Ces témoignages historiques sont complétés par les récits de deux ex-cadets de la Marine, emprisonnés et renvoyés parce qu’ils ont dénoncé l’utilisation de la torture, et par les histoires de quelques survivants et de Horacio Mendez Carrera, avocat des disparus français en Argentine, et de Maria del Rosario Cerruti, une mère de la Plaza de Mayo [ces femmes qui ont, avec une volonté et un courage sans faille, réclamé dès avril 1977 que la vérité soit faite sur les crimes de la dictature au pouvoir].

En quoi a consisté la participation des militaires français durant la dernière dictature en Argentine ?

Marie-Monique Robin (Source : Página 12) C’est en 1957 que les premiers officiers argentins, dont Alcides Lopez Aufranc, sont arrivés à Paris pour suivre durant deux ans des cours de l’Ecole de Guerre. A cette époque, Fidel Castro n’était pas au pouvoir à Cuba, la guérilla argentine n’existait pas en tant que telle, et le poids du Parti communiste n’était pas important. A l’époque où Lopez Aufranc se formait à Paris, il y avait la Guerre froide ; il n’y avait pas d’ennemi, mais ils étaient convaincus que la Troisième Guerre mondiale menaçait.

Dans le film, le général Balza explique cela très clairement lorsqu’il dit – en parlant des militaires argentins à la fin des années 1950 – qu’ils se préparaient pour une guerre virtuelle, fictive. Dans la pratique, l’arrivée des Français en Argentine a entraîné une extension massive des services de renseignements et l’utilisation de la torture en tant que principale arme de la guerre anti-subversive dans le concept de guerre moderne. Comme la population civile est méfiante, il fallait quadriller le territoire : on attribuait à chaque général une zone, et des sous-zones étaient confiées à un capitaine ou à un lieutenant.

Quelles sont les différences dans l’utilisation de la technique militaire en Algérie et en Argentine ?

Bignone l’exprime très bien dans le film lorsqu’il dit textuellement : "L’ordre de bataille de mars 1976 est une copie de la bataille d’Algérie". Les décrets signés, en 1975, durant le gouvernement d’Isabel Perón pour exterminer la guérilla et les décrets militaires qui ont instauré la dictature [en 1976, ndlr], ont tous les deux été inspirés de textes français. La célèbre Bataille d’Alger était caractérisée par le fait que les pouvoirs de la Police ont été délégués à l’Armée, et en particulier aux parachutistes. La police était sous le contrôle de l’Armée, et ce sont les militaires eux-mêmes qui menaient les interrogatoires. On y a également pratiqué les disparitions forcées, avec un bilan de 30.000 personnes disparues.

Le film affirme que les militaires argentins ont été les meilleurs élèves de l’école française. Pourquoi ?

L’Argentine est le seul pays où il y a eu une mission militaire permanente pendant 20 ans. Aux Etats-Unis, les militaires français ne sont restés que deux ou trois ans. Au Brésil, ils ont donné des cours ponctuellement à Manaus [capital de l’Etat Amazonas, ndlr]. Ce n’est pas un pur hasard si les militaires français sont restés en Argentine pendant 20 ans sans discontinuer. Il y a eu des liens entre l’extrême droite française et l’Argentine depuis les années 1930. L’intégrisme catholique français a joué un rôle très important dans l’exportation de la doctrine française, en lui fournissant une base idéologique, notamment par le biais de l’ainsi dénommée "Cité catholique". Celle-ci fut créée par Jean Ousset, un ex-secrétaire de Charles Maurras, qui a été l’un des leaders de l’extrême droite en France. La Cité éditait une revue, Le Verbe, qui a eu beaucoup d’influence sur les militaires durant la guerre d’Algérie, notamment pour justifier l’utilisation de la torture.

A la fin des années 1950, la Cité catholique [courant catholique intégriste, ndlr] s’est installée en Argentine sous le même nom, et avec la même revue. Elle organise des cellules à l’intérieur de l’armée et connaît un développement important pendant le gouvernement du général Onganía [en 1969, ndlr].

Le personnage clé de cette organisation est le père Georges Grasset, qui a été le confesseur personnel de Videla [un des chefs de la junte militaire argentine, ndlr], et qui vit encore en Argentine. Guide spirituel de l’OAS (l’organisation de l’armée secrète) qui, avec ses commandos Delta (escadrons de la mort) a essayé d’empêcher par les armes l’indépendance de l’Algérie. Dans l’Armée argentine, il existait un courant ultra-catholique intégriste, qui explique pourquoi l’influence des Français a été si importante. Lorsqu’il vient à Buenos Aires – Grasset vit à la Rue Tucuman n°1561, 4e étage, appartement 37 – il entretient des liens avec la congrégation de Monseigneur Lefebvre, un évêque intégriste français qui a depuis été excommunié par le Vatican [Il est décédé en 1991 - né en 1905 ; la Congrégation a toujours son centre à Ecône, en Valais-Suisse, sous le nom de Fraternité sacerdotale Saint Pie X, ndlr]. Cette congrégation possède quatre monastères en Argentine, la principale à La Reja. Lorsque je suis allée à La Reja, j’ai parlé avec un curé français qui m’a dit : « Pour sauver l’âme d’un curé communiste, il faut le tuer ». C’est là que j’ai rencontré Luis Roldan, ex-sous secrétaire du Culte sous Menem [président de l’Argentine entre 1989 et 1999, ndlr]. Il m’a été présenté par Dominique Lagneau, le curé directeur du monastère, comme étant « Monsieur Cité catholique en Argentine ».

L’influence française a été théorique, technique et idéologique. Bruno Genta et Juan Carlos Goyeneche représentent cette idéologie, partagée par les officiers qui allaient prendre le pouvoir en Argentine 20 ans plus tard. Le coup militaire de 76 est le fruit d’une lente préparation qui a débuté dans les années 1950.

Est-ce que vous avez dû utiliser une caméra cachée pour certaines séquences ?

Je l’ai notamment utilisée pour la rencontre avec Bignone [le général Reynaldo Bignogne est nommé Président par la Junte en juillet 1982 ; alors que la crise du pouvoir est à son sommet suite à la guerre des Malvinas de 1982 contre la Grande-Bretagne de Thatcher, ndlr]. Bignogne m’a reçu à cause du livre – qui sera édité par les éditions Sudamericana l’année prochaine, et qui portera le même titre que le film – et je me suis présentée comme historienne de l’extrême droite.

Je n’ai eu aucun problème éthique, j’étais devant un tortionnaire, un violeur des droits humains. Preuve en est ce qu’ils ont fait et ce qu’ils veulent occulter. Le général Ramon Diaz Bessone doit être furieux à cause de ce que j’ai enregistré. Lorsqu’il a pensé que j’avais cessé de filmer, il a totalement changé, il s’est transformé et détendu, et c’est alors qu’il dévoile cet autre personnage, et il dit ce qu’il pense réellement : « Comment veux-tu tirer des renseignements, si tu ne tortures pas, si tu ne serres pas » ?

Source : Página 12 (http://www.pagina12web.com.ar), Argentine, 13 octobre 2004.

Traduction : revue A l’encontre (http://www.alencontre.org).

Voir de même:

Ces docs qui ont changé le monde (1/5) : "Escadrons de la mort, l’école française"

Hélène Marzolf

Télérama n° 3178

- Oui, il arrive que la télévision fasse bouger les choses. A condition que les enquêtes soient percutantes et trouvent un écho dans les médias et chez les politiques. Durant cinq jours, nous vous donnons à voir ou revoir ces films exceptionnels qui ont provoqué des remous considérables lors de leur diffusion. On commence par "Escadrons de la mort, l’école française", un documentaire de Marie-Monique Robin qui a fait trembler l’Argentine, diffusé en septembre 2003 sur Canal+. A revoir ici jusqu’à15h.

Avec ce film, la réalisatrice Marie-Monique Robin a réussi un tour de force : secouer la mémoire d’un pays – l’Argentine – et déclencher une réaction en chaîne dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. Dans son enquête, elle révèle la manière dont la France exporta, dans les années 1960 et 1970, les techniques de lutte antisubversive apprises en Algérie, et forma les militaires sud-américains à la torture et au renseignement. A l’appui de sa démonstration, le film exploite, entre autres, le témoignage de hauts responsables argentins comme Ramon Diaz Bessone (responsable de nombreux camps de torture), Benito Bignone (dernier chef de la junte) ou Albano Harguindeguy (ex-ministre de l’Intérieur du dictateur Jorge Videla).

Lorsqu’elle boucle les entretiens avec ces généraux, au printemps 2003, la journaliste ne mesure pas encore ce qu’elle va déclencher. « Avant de quitter l’Argentine, j’ai montré mes rushs à Horacio Verbit sky, un journaliste très engagé dans la défense des droits de l’homme. Et il m’a dit : "C’est une bombe ! C’est la première fois que les généraux reconnaissent avoir exploité ces techniques de torture et de disparition de manière méthodique. Il faut absolument que tu me laisses utiliser les rushs." » Le jour même de la diffusion du film sur Canal+, le 1er septembre 2003, le journal Pagina 12 publie une retranscription des témoignages dans ses colonnes, et des extraits des entretiens sont diffusés sur Telefe, une grande chaîne privée. « Et là, l’effet a été dément, s’étonne encore Robin. Les médias ont repris les extraits en boucle, tout le monde s’est passé mon portable, et m’a appelée jour et nuit. C’était l’enfer pendant une semaine. J’ai dû faire quarante ou cinquante interviews. On a parlé de "commotion nationale !" » L’affaire remonte jusqu’au sommet de l’Etat. Une réunion de crise est organisée par l’état-major argentin, et le ministère de la Défense dégrade les généraux, dans l’attente de poursuites judiciaires. De son côté, la hiérarchie catholique – incriminée dans le film pour sa complaisance envers la junte – organise, dans la panique, une conférence de presse.

Si l’impact du documentaire est aussi fort, c’est parce que sa diffusion intervient dans un contexte où, pour la première fois depuis la dictature, l’Argentine semble prête à affronter son passé. Depuis son élection, en mai, le président Nestor Kirschner, en quête de légitimité, n’a cessé de marteler sa volonté de mettre fin au régime d’impunité dont bénéficiaient les militaires depuis un quart de siècle. Votée par le parlement dès août 2003, l’abolition des lois d’amnistie est entérinée deux ans plus tard par la Cour suprême. Des centaines de poursuites sont alors relancées, certaines grâce aux révélations du film. La boîte de Pandore est ouverte : les rushs de Marie-Monique Robin sont aujourd’hui exploités comme pièces à conviction devant les tribunaux, et elle-même est régulièrement citée à comparaître. En 2008, elle s’est rendue à Corrientès, pour témoigner contre les hommes de Bessone, et retournera en début d’année prochaine en Argentine pour les procès de deux autres membres de la junte.

Ironie de l’histoire, cet exercice de remue-mémoire cathartique n’a pas eu lieu en France. En 2003, une poignée de députés verts (Noël Mamère, Yves Cochet et Martine Billard) a demandé la constitution d’une commission d’enquête parlementaire sur le sujet. Peine perdue. La commission des Affaires étrangères, alors présidée par Edouard Balladur, a rejeté la demande, arguant du fait que « les allégations portées sur le rôle de la France en Amérique latine dans les années 1970 sont sans fondement sérieux. » Réaction aberrante, au vu des révélations et des preuves apportées par le film sur l’implication du gouvernement sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Seul signe de reconnaissance octroyé par la République, la journaliste a décroché un prix, les lauriers du Sénat, et reçu, à cette occasion, un hommage appuyé du médiateur de la République, Bernard Stasi : « J’ai honte pour la France. J’espère que nous aurons le courage de faire toute la lumière sur cette face cachée de notre histoire pour que nous ayons enfin le droit de nous revendiquer patrie des droits de l’homme ».

Voir aussi: 

Voir enfin:

Jean Lartéguy, maître à penser de l’armée américaine

Pierre Assouline

Le Monde des livres  

03.03.11

S’il arrive que les funérailles d’un écrivain populaire précèdent de peu celles de son oeuvre, il est plus rare qu’elles lui succèdent. Nul doute que les personnes présentes ce mercredi à la messe célébrée en la cathédrale Saint-Louis-des-Invalides, à la mémoire de Jean Lartéguy, disparu le 23 février à 90 ans, possédaient tous ses livres dans leur bibliothèque. Ce qui n’était pas le cas des journalistes chargés de rédiger la nécrologie du soldat-grand reporter qui fut un écrivain de guerre à succès. Ses ouvrages demeurant introuvables dans les librairies en dur quel que soit le format, ils durent se rabattre sur les librairies en ligne quel que soit le prix.

Ses récits de guerre (Les Centurions, Les Mercenaires, Les Prétoriens, Le Mal jaune, Les Tambours de bronze), les seuls disponibles en principe, ont bien été réunis en un volume par Omnibus ; mais comme il s’en est vendu moins de 2 000 exemplaires depuis 2004, on ne les trouve plus guère. Il ne s’agit pourtant pas d’un écrivain maudit nationalement célébré avec perte et fracas, ni d’un auteur d’avant-garde que l’air du temps aurait relégué dans l’arrière-garde, mais bien d’un authentique romancier populaire. Il est vrai qu’il exalta des valeurs – honneur, patrie, sacrifice, fraternité – qui semblent avoir été emportées par le vent de l’Histoire avec les guerres coloniales dont il avait peint la geste.

Or, par un étrange paradoxe, cet auteur jouit d’une plus forte notoriété en langue anglaise que dans sa propre langue. Les Centurions (1963), son grand roman sur les parachutistes de Bigeard en Algérie, porté à l’écran avec Alain Delon, Anthony Quinn, Michèle Morgan, Maurice Ronet, Jean Servais et Claudia Cardinale, atteint 2 000 dollars sur Amazon. Aussi a-t-il été réédité en février par Amereon, petit éditeur de Mattituck, dans l’Etat de New York, qui ne le vend "que" 60 dollars.

Il faut dire que Lartéguy peut compter sur de fidèles lecteurs outre-Atlantique. Beaucoup sont galonnés. L’un d’eux, qui l’est particulièrement, s’est fait l’attaché de presse bénévole du livre : le général David Petraeus, commandant de la coalition militaire en Irak avant de prendre le commandement des troupes de l’OTAN en Afghanistan à la suite du général Stanley McChrystal, lui-même inconditionnel des Centurions, viré par le président Obama pour avoir trop parlé au reporter de Rolling Stone. Petraeus en a réactivé le culte dans l’armée américaine en encourageant fortement l’éditeur à le publier de nouveau.

Torture et guérilla

C’est peu dire que son propre manuel de contre-insurrection est inspiré d’un chapitre des Centurions ; celui-là même où Bigeard, alias Raspeguy, tirant les leçons de sa détention dans les geôles du Vietminh, décide d’adapter ses paras en Algérie à une guerre non conventionnelle où il faut d’abord couper son adversaire de la population dès lors qu’elle lui fournit ravitaillement et informations. C’est un traité vivant et vécu de guerre contre-insurrectionnelle, dans lequel la dimension politique et psychologique, basée sur la primauté du renseignement, l’emporte sur l’aspect purement militaire des opérations.

Sophia Raday, épouse d’un officier qui a servi sous les ordres du général Petraeus en Irak, a raconté sur le site Slate qu’à Bagdad ce dernier ne cessait de relire le livre de Jean Lartéguy et de s’en faire le propagandiste, tant les situations sur le terrain lui paraissaient semblables. Jusqu’à la "manière" de faire parler à temps des combattants ayant disséminé en ville des bombes réglées pour exploser dans les vingt-quatre heures – ce qu’il appellera le "ticking time bomb scenario", justifiant le recours dans l’urgence à la torture afin de sauver les vies de civils (et en ce sens, on peut dire que la série "24 heures chrono" paie aussi sa dette aux Centurions).

Il n’y a pas que Jean Lartéguy : le colonel Trinquier aussi. Son livre La Guerre moderne (La Table ronde, 1961), qui théorise la guerre subversive, est un classique des écoles de guerre américaines, les mêmes où, pour enseigner la guérilla urbaine, l’on projette aux futurs officiers La Bataille d’Alger (1966). Coproduit pour l’Algérie par Yacef Saadi, ancien responsable de l’Armée de libération nationale, le film était signé du réalisateur italien Gillo Pontecorvo, qui se réclamait du marxisme.

Mais Les Centurions, à l’origine de tant de vocations militaires, a une particularité qui le distingue de tous les autres : c’est un roman ; et pourtant, la vérité qui y est rapportée par un écrivain au coeur même de l’Histoire en marche, ce n’est pas du roman. Jean Lartéguy était son nom, inconnu des jeunes générations et déjà méconnu des précédentes. Un nom de plume, qui le distinguait de celui qu’il partageait avec son oncle, le chanoine Osty, traducteur d’un livre encore plus répandu et plus influent (même dans l’armée américaine !) que Les Centurions, et auquel est accolé son patronyme : la Bible.

Ce roman français que le général Petraeus a fait rééditer

Sophia Raday

Traduction Antoine Bourguilleau

Slate

2 février 2011

Le commandant des forces alliées en Afghanistan a trouvé des leçons de stratégie dans «Les Centurions», livre de Jean Lartéguy sur les guerres d’Indochine et d’Algérie.

Un exemplaire du roman de Jean Lartéguy, Les Centurions, épuisé en langue anglaise et traitant des parachutistes en Algérie et en Indochine, peut atteindre les 1.700 dollars (un peu plus de 1.200 euros) sur Amazon.com. Ce simple fait pourrait expliquer sa réédition ce mois de janvier par Amereon LTD, pour un prix conseillé de 59,95 dollars. Mais lorsque j’ai passé un coup de fil à l’éditeur, Jed Clauss, il m’a fait savoir que l’argent n’était pas le motif principal: «Ecoutez, je suis un vieux monsieur», m’a-t-il dit. «Je suis à la fin de ma carrière d’éditeur. Je ne me lance plus que dans des projets qui m’amusent. Mais David Petraeus voulait que ce livre soit réédité. Alors je l’ai réédité.»

Il s’ agit bien du général David Petraeus, l’homme crédité du tournant de la guerre en Irak, aujourd’hui chef des troupes alliées en Afghanistan. J’ai lu la traduction de ce roman de 1960, qui bénéficiait, il y a encore peu, du statut de livre-culte au sein du personnel militaire –et je l’ai aimé. Mais après avoir discuté avec Clauss, je me suis posé cette question: «Pourquoi Les Centurions atteignent-ils des prix pareils et pourquoi ce livre plaît-il au stratège le plus influent de sa génération?».

Mon mari ayant servi sous les ordres de Petraeus en Irak, je suis parvenu à me procurer son adresse e-mail et je lui ai directement posé la question. Il m’a répondu, m’a demandé de féliciter mon mari puis a ajouté, de manière assez énigmatique: «Content de l’apprendre. Bons baisers de Kaboul –Dave Petraeus.» C’était tout. Avait-il délibérément ignoré la question? Ou, plutôt, avait-il lu mon mail en diagonale, et cru que je me contentais de l’informer de la reparution des Centurions? Quelle que soit la réponse, j’ai été ravi du «Dave».

Inspiré par le général Bigeard

Mais «Dave» ne m’avait pas répondu grand chose. J’ai donc tenté de répondre à cette question par moi-même. Et, tandis que je relisais cet épais roman historique, son intérêt m’est apparu de manière assez limpide. Le roman suit les aventures du lieutenant-colonel Pierre Raspéguy, qui doit transformer une unité militaire accoutumée à la guerre conventionnelle en une unité capable de remplir les missions plus complexes et plus délicates de la guerre de contre-insurrection. Les «centurions» auxquels le titre fait référence sont les soldats français de Raspéguy, un terme faisant naturellement référence aux officiers romains de l’Antiquité, qui, sur la fin de l’Empire, combattaient à sa périphérie tandis que l’empire s’effondrait de l’intérieur. Ça vous rappelle quelque chose?

Comme le général Marcel Bigeard, dont son personnage s’inspire clairement, Raspéguy se retrouve un temps dans un camp de prisonniers en Indochine où lui et ses soldats voient «leurs individualités trempées dans un bain de chaux vive» jusqu’à ce qu’il n’en subsiste plus que «le strict essentiel». Durant ce processus de «macération», Raspéguy et ses hommes en profitent pour étudier leur ennemi, le Viet-Minh. Ils prennent conscience que le Viet-Minh ne suit pas les règles conventionnelles de la guerre et motive ses partisans en s’appuyant surtout sur l’idéologie et son dogme. Il s’agit donc d’une force aussi politique que militaire, et vaincre un tel ennemi nécessite une nouvelle pensée, de nouveaux chefs et de nouvelles tactiques. «Pour cette sorte de guerre», songe Raspéguy, «il faut des hommes rusés et astucieux, capables de combattre loin du troupeau et qui font preuve d’esprit d’initiative… qui peuvent effectuer toutes les tâches, braconniers et missionnaires.»

Après un retour difficile en France, Raspéguy et sa compagnie sont envoyés en Algérie. Tandis que le reste de l’armée végète –confinée dans des garnisons, ne se souciant que du règlement et de l’opinion des hauts gradés–, Raspéguy et ses hommes réalisent qu’ils doivent «couper les rebelles de la population, qui leur fournit des informations et les nourrit. Alors seulement, nous pourrons combattre à armes égales».

Les chapitres qui se déroulent en Algérie sont assez similaires aux expériences de Petraeus en Irak. En 2005, alors qu’il devenait de plus en plus évident que les Etats-Unis étaient en train de perdre la guerre, Petraeus se fit l’avocat d’une nouvelle approche, celle de la contre-insurrection (ou COIN), qui diffère de la doctrine militaire traditionnelle en mettant l’accent sur le caractère plus politique que militaire de l’insurrection. En 2006, il supervisa la rédaction du nouveau Field Manual 3-24, la première mise à jour de la doctrine américaine de contre-insurrection depuis vingt ans et le seul manuel de l’armée à avoir fait l’objet d’une critique dans le New York Times. Le FM 3-24 donna à Petraeus le statut de «théoricien militaire», et fit basculer les priorités de la doctrine américaine de l’emploi bref, mais dévastateur, de la puissance de feu, à la patience et à l’adaptabilité, en insistant tout particulièrement sur l’adoption la plus rapide possible des leçons du terrain. Raspéguy aurait été enchanté.

Des raisons essentiellement émotionnelles

Les similitudes entre Les Centurions et la stratégie actuelle de COIN ne sont pas accidentelles. On sait que Petraeus relit régulièrement des passages du livre et qu’il est également un disciple de Marcel Bigeard. Comme Greg Jaffe et David Cloud le font remarquer dans The Fourth Star (un ouvrage traitant des généraux Petraeus, Peter Chiarelli, George Casey Jr. et John Abizaid), Petraeus a correspondu avec Bigeard durant près de trois décennies et conserve une photo dédicacée du général sur son bureau.

Mais malgré toutes les leçons stratégiques que l’on peut tirer des Centurions, je pense que les militaires apprécient le livre pour des raisons essentiellement émotionnelles. Lartéguy a le don pour mettre en scène des situations psychologiques tendues qui font à la fois la part belle aux idéaux militaires (loyauté, commandement en première ligne, courage) et aux angoisses de la guerre. On lui attribue d’ailleurs l’invention du ressort scénaristique de la «course contre la bombe»: Raspéguy et sa compagnie capturent un chef rebelle qui connaît l’emplacement de quinze bombes qui doivent exploser dans différents magasins européens d’Alger dans exactement 24 heures et ils doivent, naturellement, obtenir cette information avant l’heure dite. De nombreux détails de cette scène, dont une horloge égrénant le temps qui reste, furent utilisés à plusieurs reprises dans la série télévisée 24 heures chrono.

Mais dans 24 heures chrono, la «course contre la bombe» est utilisée pour faire monter la tension dramatique et, diraient certains, pour justifier l’utilisation de «tous les moyens nécessaires» pour faire parler les terroristes. Dans Les Centurions, cette part de l’intrigue est avant tout psychologique et l’officier chargé de l’interrogatoire tente sincèrement d’éviter tout usage de la violence. Il tente de briser la résolution de son prisonnier en lui racontant sa propre expérience de la torture: «Tu ne tiendras pas le coup; et tu sauras alors ce que cela fait d’être un lâche et de devoir vivre avec cette lâcheté le restant de tes jours» (ce qui est, disons-le, bien plus sophistiqué et réaliste que ce que l’on nous raconte dans 24 heures chrono. Le héros de la série, Jack Bauer, aurait enduré deux ans de torture sans prononcer un mot). Si le personnage de Raspéguy finit par utiliser la pression physique, il le fait parce qu’il se laisse totalement submerger par ses propres émotions, une décision qui va causer un véritable traumatisme.

McChrystal, un personnage de Lartéguy

L’acuité du propos de Lartéguy dépasse le champ purement militaire et s’étend également aux relations entre la société et ses guerriers. Les parachutistes haïssent tout particulièrement les généraux ronds-de-cuir qui critiquent leur conduite sans avoir fait l’expérience de leurs souffrances et de leur dilemme moral. Lorsque les centurions apprennent qu’une procédure judiciaire va être intentée contre eux pour «cruauté excessive», Raspéguy déclare: «Maintenant qu’ils ne se chient plus dessus de trouille, ils nous envoient leurs petits carrés de papier.» Dans Les Centurions, le destin du combattant est celui de la fraternité avec ses compagnons d’armes —au détriment de tous les autres. Cette aliénation devient naturellement des plus sévères quand ces hommes rentrent chez eux. Comme Larteguy l’écrit

«Le paradis dont ils avaient tant rêvé dans les camps de prisonniers se rapprochait lentement et avait déjà perdu de son attrait. Ils rêvaient d’un autre paradis: l’Indochine… ils n’étaient pas des fils accablés rentrant à la maison pour panser leurs plaies. Ils étaient des étrangers.»

Le général Petraeus semble avoir évité une déconvenue aussi extrême. Mais le général Stanley McChrystal, ancien commandant des troupes américaines en Afghanistan, semble sortir du moule de Larteguy. Il est manifeste que McChrystal a lu Les Centurions et qu’il a pu ressentir l’esprit de corps que Lartéguy décrit. Dans une de ses dernières grandes interviews, il a déclaré, dans les colonnes de The Atlantic:

«Au sein du JSOC [commandement intégré des opérations spéciales, ndlr], nous avions ce sens… de la mission, de la passion… appelez ça comme vous voulez. Les insurgés avaient une cause à défendre et nous l’inverse. Nous avions un haut degré de cohésion au sein des unités, comme dans Les Centurions.»

Il est également manifeste qu’il nourrit un profond ressentiment à l’encontre des étrangers à sa condition de militaire. Dans le portrait de Rolling Stone qui ruina sa carrière, il se moquait ouvertement des diplomates et des politiciens qui entendaient se mêler de cette guerre –râlant en recevant un e-mail de Richard Holbrooke (qu’il compare à un animal blessé) et racontant qu’il venait de se faire «baiser» et allait devoir assister à un dîner avec des ministres français.

Lors de sa parution en France en 1960, Les Centurions fut un succès de librairie avec plus de 450.000 exemplaires vendus, et permit à Jean Lartéguy de se tailler un nom dans l’ édition. Les avis sur ses mérites littéraires varièrent. Aux Etats-Unis, lorsqu’il fut publié en anglais peu après, les opinions furent clairement négatives. Le Harvard Crimson le décrivit comme «un très mauvais roman» et le New York Times écrivit qu’il «était impossible de suivre qui était qui et plus encore de s’y intéresser». Mais alors que nous entrons dans la dixième année du conflit en Afghanistan, que nous débattons des mérites de la COIN et que nous voyons s’accroître le fossé entre la société civile et ceux qui font la guerre en son nom, ce livre semble d’une troublante acuité. Les soldats utilisent une phrase toute faite pour décrire ceux qui n’ont jamais combattu en les désignant comme des gens n’ayant jamais «entendu un coup de feu tiré sous le coup de la colère». Il est impossible de comprendre l’impact émotionnel du combat sans l’avoir vécu, mais la lecture des Centurions en est un très bon substitut.


Recolonisation: La pire des solutions… (From Hereros to Haiti: Rediscovering both the risks and the necessity of imperium)

12 janvier, 2011
The Empire's burdensWe are tired of governing the country ourselves. Every dispute leads to war, and often to great loss of life, so we think it is the best thing to give up the country to you British men who no doubt will bring peace, civilization and Christianity in the country. Do for mercy’s sake please lay our request before the queen. . . . We are quite willing to abolish all our heathen customs. Kings Acqua and Bell (Letter to Gladstone, 1881)
Le drame herero reflète les horreurs dont a été entachée l’expansion coloniale européenne à la fin du XIXe siècle. Il donne aussi un avant-goût des génocides du XXe siècle. Est-il lui-même un génocide ? Non. Il ne relève pas du projet d’extermination d’un peuple, coupable du seul fait d’exister. Il se présente comme une riposte disproportionnée à un soulèvement armé. De ce genre de riposte, l’histoire européenne en est hélas tissée et les peuples africains n’ont pas été les seuls à en pâtir. Que l’on songe seulement à la répression du soulèvement vendéen par les Républicains français et au compte-rendu du général Westerman ! Si les colons allemands ont sévi contre les Hereros et laissé tranquilles les Ovambos et les Hottentots, autres peuples du Sud-Ouest africain, c’est que seuls les premiers les ont attaqués. Cela fait toute la différence entre ce massacre et les génocides ultérieurs d’Arméniens, de Juifs, de Tziganes ou encore de Tutsis. André Larané
C’est précisément en raison de la mort de l’impérialisme que nous voyons l’apparition du monde pré-moderne. Aujourd’hui, il n’y a aucune puissance coloniale qui accepte de s’atteler à cette tâche, cependant les occasions, peut-être même le besoin de colonisation, sont aussi grands qu’ils ne l’ont jamais été au XIXe siècle. (…) Le cas d’Ossama Ben Laden a maintenant démontré, pour ceux qui ne l’avait pas déjà réalisé, qu’aujourd’hui le monde entier est, potentiellement au moins, notre voisin. Robert Cooper
Haïti et la République dominicaine partagent la même île et le même environnement de base, pourtant la frontière entre les deux sociétés présente l’un des plus grands contrastes de la planète – avec des arbres et le progrès d’un côté et le déboisement, la pauvreté et la mort précoce de l’autre. David Brooks
Selon plusieurs estimations, entre 15 et 20% des habitants des camps de réfugiés sont des refugee warriors qui, entre un repas et un traitement médical repartent en guerre. (…) Grâce aux gains des négociations avec les organisations internationales, les groupes en lutte mangent et s’arment, en plus de payer leurs troupes. Linda Polman
L’avenir ne se fera pas sans nous, nous les peuples encore dominés, encore sans voix (…) La décolonisation d’ il y a cinquante ans était celle des fausses nations. Celle des vrais peuples va commencer. Son accélération ne tardera pas à dessiner de nouvelles cartes en Afrique et en Asie.Ferhat Mehenni (président en France du Gouvernement provisoire kabyle, Le siècle identitaire)
Le soutien public international détruit tout élan vers les réformes, le développement, la capacité de créer la richesse nationale et de l’exporter. Il alimente la corruption et les conflits internes et favorise le maintien de régimes pluriannuels. Dambiso Moyo
L’indépendance est un leurre, dans notre monde globalisé. L’Afrique, en particulier, souffre encore d’une dépendance au niveau mental, philosophique, économique. Nous cultivons un lien par la négative à l’Europe. Beaucoup d’Africains adoptent une posture victimaire vis-à-vis des anciens colons. On se lamente, on pleure. Nous ne sommes capables de voir en l’autre que le responsable de tous nos maux. Même ceux qui choisissent une attitude plus militante envers l’Europe, comme le président du Zimbabwe Robert Mugabe, élaborent un discours de faux courage. Ils restent profondément colonisés du point de vue politique. Nous nous construisons en fonction du Nord, pour lui montrer ce que nous sommes, pour nous affirmer face à lui. La véritable indépendance adviendra quand cet autre n’aura plus d’importance pour nous. Mia Couto
L’assistance est vraisemblablement la pire des catastrophes de la région, car elle rend possibles l’explosion démographique, les règlements de comptes interethniques, le financement de la guerre, la corruption et l’indifférence aux problèmes sociaux, notamment la précarité sanitaire. Denis-Clair Lambert 
Quel récit collectif sommes-nous capables de mettre en avant qui puisse donner un sens au sacrifice de ces jeunes ? Et l’absence d’un tel récit – qui va au-delà du sens subjectif que chacun d’eux pouvait donner à l’éventualité de mourir au combat et que chacun assumait en s’engageant dans l’armée – dépossède les jeunes soldats tombés du sens de leur mort. Danièle Hervieu-Léger
Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes… C’est un fait. Eric Zemmour

Et si, à l’instar de la démocratie selon Churchill, la recolonisation était la pire des solutions… à l’exception de toutes les autres?

Offre de sinécure grassement payée dans la bureaucratie onusienne pour se débarrasser d’un président africain refusant la sanction des urnes (Cameroun), Etats faillis sous perfusion permanente (12 000 casques bleus, 3000 ONG, 30% de ses revenus pour la seule Haïti), entretien de centaines de « camps » onusiens servant accessoirement de pépinières de terroristes pour toute la région (Palestiniens), financement d’opérations de guerre sous couvert d’aide humanitaire (Libéria), paiement de millions de dollars de rançon annuels pour les nouveaux pirates barbaresques de la Corne de l’Afrique …

En ce premier anniversaire du séisme haïtien qui est aussi, coïncidence du calendrier, le 106e du massacre des Hereros, triste et tragique première préfiguration des génocides du XXe siècle …

Et en  ces temps post-11 septembre d’Etats faillis, de pirates néo-barabaresques  et de brigades internationales de jihadistes comme d’interminables et sanglants conflits interethniques et de frontières annoncés …

Mais également, comme en font régulièrement l’expérience nos courageux Zemmour face aux soubresauts provoqués par l’arrivée massive dans nos métropoles des descendants de nos anciens colonisés ou nos propres soldats sacrifiant dans la plus grande indifférence leurs vies aux portes de l’Empire,  de paralysante tyrannie politiquement correcte

Où, 50 ans après les indépendances africaines (et ses quelque mille milliards de dollars d’aides engloutis comme ses on ne sait où) et deux millénaires après Rome (et pour de similaires raisons de sécurité: comment maintenir à distance les barbares qui risquent de réduire à néant votre propre civilisation), le monde développé redécouvre la nécessité impériale

Retour avec un article de Bret Stephens qui, revenant sur un épisode de l’histoire du Cameroun et même s’il oublie d’en rappeler les suites (les Allemands acceptèrent l’offre de colonisation volontaire des chefs africains en question), a le mérite de poser la question de plus en plus actuelle, pour le monde développé, de la recolonisation des Etats défaillants.

Ou plutôt celle en réalité de la reconnaissance et  de la pleine acceptation de la tutelle de fait que "la communauté internationale" exerce déjà sur toute une série, du Kosovo à Haïti ou des camps palestiniens à nombre de pays africains et sans compter leurs multiples ressortissants immigrés sur nos propres sols), de véritables pupilles des nations.

Et surtout, après l’amère leçon du 11 septembre et malgré tous les catastrophiques ratés (du quasi-génocide des Hereros d’il y a un siècle au véritable accident industriel de l’Haïti d’aujourd’hui), la question de la prise de conscience à la fois de l’étendue des risques et effets pervers qu’entraine inévitablement une telle entreprise et de l’absence pure et simple d’alternatives crédibles

Haiti, Sudan, Côte d’Ivoire: Who Cares?

Perhaps we need a new kind of colonialism.

Bret Stephens

The WSJ

January  11, 2011

Once upon a time in West Africa, two kings named Acqua and Bell made a memorable request of British Prime Minister William Gladstone.

"We are tired of governing the country ourselves," they wrote in a letter dated Nov. 6, 1881. "Every dispute leads to war, and often to great loss of life, so we think it is the best thing to give up the country to you British men who no doubt will bring peace, civilization and Christianity in the country. Do for mercy’s sake please lay our request before the queen. . . . We are quite willing to abolish all our heathen customs."

The kings’ offer (which Gladstone declined) makes for interesting reading as one postcolonial state—Sudan—votes this week to split in two, with uncertain consequences. Another state—Côte d’Ivoire—stands on a razor’s edge between outright dictatorship and civil war. And a third—Haiti, a de facto American colony from 1915 to 1934—has proved unable to pick itself even inches off the ground since last year’s devastating earthquake. What, if anything, does it all mean?

It means that we’ve come full circle. It means that colonialism, for which the West has spent the past five decades in nonstop atonement, was far from the worst thing to befall much of the colonized world. It means, also, that some new version of colonialism may be the best thing that could happen to at least some countries in the postcolonial world.

Take Haiti. Haiti is no longer a colony of the West, but it has long been a ward of it. Even before the earthquake, remittances and foreign aid accounted for nearly 30% of its GDP. The country is known as the "Republic of NGOs," since some 3,000 operate in it. What good they’ve done, considering the state the country has been in for decades, is an open question. Security, to the extent there is any, is provided by some 12,000 U.N. peacekeepers.

Should more responsibility be handed over to Haitians themselves? I used to think so, and debate on this subject rages among development experts. A new consensus holds that the long-term presence of foreign aid workers is ultimately ruinous to what’s known in the jargon as "local capacity." Probably true. Prosperity has never been built on a foundation of handouts.

But last year’s fraudulent elections are a reminder that Haitians have been as ill-served by their democracy as by their periodic dictatorships. When "Baby Doc" Duvalier was overthrown in 1986, per capita GDP was $768. In 2009, on the eve of the quake, it was $519. Nor do the troubles end there: Criminality is rampant, and Haiti ranked 177th out of 179 on Transparency International’s 2008 corruption index. These are not the depredations of greedy foreign interlopers. This is the depravity of the locals.

Put simply, Haiti has run out of excuses for its failures at the very moment the "international community" has run out of ideas about how to help.

Maybe the U.N. should be called in to take charge. But events in Côte d’Ivoire suggest otherwise.

Côte d’Ivoire used to be one of those promising African states bucking the usual trends of the continent. But then per capita GDP plummeted by about 40% in the past 40 years. More recently, the country has seen a civil war between north and south and military intervention by French troops. Now its president, Laurent Gbagbo, refuses to concede an election the U.N. insists he lost to challenger Alassane Ouattara, a former International Monetary Fund official.

Mr. Gbagbo seems in no mood to go anywhere. U.N. peacekeepers aren’t going to force him out. The State Department’s brainstorm is to entice the president to leave by offering him a high-paying job at an international organization, perhaps the U.N. itself. So here you have an administration that professes to believe in the U.N. prepared to see a senior job in that organization filled by a Third World would-be tyrant. There’s the U.N. and all its failures explained in a nutshell.

So if the U.N. can’t do the job, who will? In 1986, the Reagan administration effectively forced Baby Doc out and flew him to France, where he has lived ever since in the comfort of his ill-gotten gains. Perhaps something similar could be arranged for Mr. Gbagbo, and the people of Côte d’Ivoire will live happily ever after under governments of their own choosing.

That would be nice. But if history is any guide, it won’t happen. Postcolonial Africa has seen the future. As often as not, it looks like Zimbabwe.

The West professes to "care" about countries like Haiti, Côte d’Ivoire and—at least for as long as George Clooney is in the area—south Sudan. But "care" at the level of simple emotion is little more than a cheap vanity. The colonialists of yore may often have been bigots, but they were also, just as often, doers. Their colonies were better places than the shipwrecked countries we have today.

One day, some latter-day King Acqua will come to the West with a similar plea. If we aren’t prepared to shoulder the full burden entailed in the request, the least we can do is stop pretending we care.

 

Voir aussi:

12 janvier 1904

Les Hereros se révoltent… et meurent    

 Le 12 janvier 1904, les Hereros se révoltent contre les colons allemands qui occupent leur territoire, le Sud-Ouest africain (aujourd’hui la Namibie). Les Allemands réagissent avec une brutalité extrême et exterminent la presque totalité du peuple herero.

André Larané

Hérodote

10 janvier 2011

Un génocide ?

Le drame herero reflète les horreurs dont a été entachée l’expansion coloniale européenne à la fin du XIXe siècle. Il donne aussi un avant-goût des génocides du XXe siècle. Est-il lui-même un génocide ? Non. Il ne relève pas du projet d’extermination d’un peuple, coupable du seul fait d’exister.

Il se présente comme une risposte disproportionnée à un soulèvement armé. De ce genre de risposte, l’histoire européenne en est hélas tissée et les peuples africains n’ont pas été les seuls à en pâtir. Que l’on songe seulement à la répression du soulèvement vendéen par les Républicains français et au compte-rendu du général Westerman !

Si les colons allemands ont sévi contre les Hereros et laissé tranquilles les Ovambos et les Hottentots, autres peuples du Sud-Ouest africain, c’est que seuls les premiers les ont attaqués. Cela fait toute la différence entre ce massacre et les génocides ultérieurs d’Arméniens, de Juifs, de Tziganes ou encore de Tutsis.

Au bord de la guerre

Le Sud-Ouest africain est un territoire grand comme deux fois la France, semi-désertique et inhospitalier, bordé à l’ouest par l’océan Atlantique et au sud par le fleuve Orange. Avant l’arrivée des Européens, il est seulement habité par des groupes clairsemés.

Ce sont en premier lieu des Aborigènes à la peau cuivrée : les Hottentots et les Khoisans ou Bochimans (déformation de l’anglais Bushmen, hommes du bush). Ils comptent des tribus telles que les Sans, les Samaras ou les Namas. Ces pasteurs adaptés au climat semi-désertique descendent des populations qui habitaient le continent africain avant l’arrivée des Noirs.

Les Noirs, ou Bantous, sont également représentés dans le Sud-Ouest africain. Ils appartiennent à la tribu des Ovambos et à celle des Hereros. Dès le milieu du XIXe siècle, ils sont en relation avec des missionnaires britanniques.

Au printemps 1883, un jeune marchand allemand, Heinrich Vogelsang, aborde dans une crique du nom d’Angra Pequena. Il prend contact avec un chef local, Joseph Fredericks, et conclut avec lui l’achat des terres environnantes. C’est ainsi que le 12 mai 1883, il hisse le drapeau allemand au-dessus de la crique et télégraphie à son associé, un riche négociant du nom de Franz Lüderitz : «Territoire acheté au chef contre paiement unique».

À Berlin, l’empereur Guillaume 1er et son chancelier Otto von Bismarck suivent avec intérêt les tribulations africaines de leurs concitoyens. L’empire allemand n’a pas encore de colonies à la différence de la République française et du Royaume-Uni et ils commencent à s’en inquiéter, vu que les territoires disponibles en Afrique commencent à se faire rares.

Le 24 avril 1884, le gouvernement allemand du chancelier Bismarck informe officiellement Londres qu’il accorde sa protection à Lüderitz et Fredericks. De ce jour date la naissance de l’empire colonial allemand. Le premier gouverneur de la colonie du Sud-Ouest africain (Südwest-Afrika en allemand) est un certain Dr H. Goering, dont le fils Hermann s’illustrera d’une triste façon aux côtés d’Adolf Hitler.

Sous l’impulsion du gouverneur, les colons allemands fondent une capitale proprette, Windhoek, et développent de vastes plantations en employant les indigènes à des travaux forcés, en volant leur bétail et à l’occasion leurs femmes (d’où l’apparition, rapidement, d’une communauté métissée).

Les Hereros sont confinés dans des zones tribales et ne bénéficient pas des garanties du droit allemand.

Révolte

C’est dans ce contexte qu’éclate la révolte des Hereros. Un groupe de guerriers conduit par un certain Samuel Maharero attaque les colons du poste d’Okahandja. 123 Allemands sont massacrés en trois jours dans des conditions particulièrement horribles. Six mois plus tard, un nouveau gouverneur, le général major Lothar von Trotha, débarque dans la colonie avec un renfort de 3500 soldats. Il a mission de chasser les Hereros du territoire ou de les exterminer.

 Le 11 août 1904, les troupes allemandes conduites par Lothar von Trotha encerclent 7500 Hereros et leur chef Maharero sur le plateau de Waterberg. Leurs armes puissantes ont facilement raison des assiégés. Les survivants sont chassés avec leur bétail vers le désert du Kalahari.

Le 2 octobre, un ordre du jour de Von Trota enlève aux Hereros tout espoir de retour. Cet ordre d’extermination (Vernichtungsbefehl) est ainsi rédigé : «À l’intérieur de la frontière allemande, tout Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n’accepte plus ni femme ni enfant, je les renvoie à leur peuple ou fais tirer sur eux. Telles sont mes paroles au peuple herero. Le grand général du puissant empereur. Von Trotha».

À Berlin, le chef d’état-major allemand, le comte Alfred von Schlieffen, peut écrire : «L’aride désert Omeheke finira ce que l’armée allemande a commencé : l’extermination de la nation Herero».

Le 11 décembre de la même année, le chancelier allemand Bülow ordonne d’enfermer les Hereros survivants dans des camps de travail forcé et peu après, les dernières terres indigènes sont confisquées et mises à la disposition des colons allemands.

Dans les trois années qui suivent, des dizaines de milliers de Hereros succombent à la répression, aux combats, à la famine et aux camps. De près d’une centaine de milliers, leur population tombe à 15.000.

Du Sud-Ouest africain à la Namibie

Conséquence de cette tragédie, les Hereros sont aujourd’hui dépassés en nombre par les Ovambos dans la Namibie moderne (nouveau nom du Sud-Ouest africain).

Placé par l’ONU sous mandat sud-africain en 1945, le territoire est devenu indépendant en novembre 1989.


Exposition: Jean-Léon Gérôme, c’est le capitalisme appliqué aux beaux-arts (From poster boy to whipping boy of orientalism)

14 décembre, 2010
Grâce à la photographie, la Vérité a enfin quitté son puits. Jean-Léon Gérôme (1902)
Les restes de la république périssent avec Brutus et Cassius. Antoine et César, après avoir ruiné Lépide, se tournent l’un contre l’autre. Toute la puissance romaine se met sur la mer. César gagne la bataille actiaque : les forces de l’Égypte et de l’Orient qu’Antoine menait avec lui sont dissipées : tous ses amis l’abandonnent, et même sa Cléopâtre pour laquelle il s’était perdu. Hérode Iduméen qui lui devait tout, est contraint de se donner au vainqueur, et se maintient par ce moyen dans la possession du royaume de Judée, que la faiblesse du vieux Hyrcan avait fait perdre entièrement aux asmonéens. Tout cède à la fortune de César : Alexandrie lui ouvre ses portes : l’Égypte devient une province romaine : Cléopâtre qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine : Rome tend les bras à César, qui demeure sous le nom d’Auguste et sous le titre d’empereur seul maître de tout l’empire. Il dompte vers les Pyrénées, les Cantabres et les Asturiens révoltés : l’Éthiopie lui demande la paix : les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus avec tous les prisonniers Romains : les Indes recherchent son alliance : ses armes se font sentir aux Rhetes ou Grisons, que leurs montagnes ne peuvent défendre : la Pannonie le reconnaît : la Germanie le redoute, et le Veser reçoit ses lois. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus. Tout l’univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde. Jacques-Bénigne Bossuet ("Discours sur l’Histoire universelle")
A l’opposé de [la] vision moralisante de l’histoire se situe la démarche archéologique d’un Gérôme (1824-1904) qui fait de l’anecdote un moyen privilégié d’accès à la peinture historique. Son goût pour la reconstitution archéologique, allié à un sens de l’observation minutieuse, fait de lui le chantre de la peinture réaliste. Dans la tradition de la grande peinture d’histoire, l’Etat lui commande pour l’exposition universelle de 1855 la toile intitulée Siècle d’Auguste : naissance de N.S. Jésus-Christ. Inspirée d’un passage de Bossuet sur la Pax Romana sous Auguste, ainsi que de l’Apothéose d’Homère d’Ingres, l’un des maîtres de Gérôme, cette peinture donne au spectateur le sentiment d’être un témoin direct du passé, tant la reconstitution archéologique est minutieuse et le traitement des personnages réaliste. Le Siècle d’Auguste : naissance de N.S. Jésus-Christ rencontre un succès mitigé qui pousse par la suite Gérôme à privilégier plutôt la petite histoire, au détriment de la grande … Charlotte Denoël
On devine grâce aux rais de lumière la présence d’un velum tiré sur les gradins de l’amphithéâtre afin de protéger les spectateurs du soleil. Il est légitime, de ce fait, de se demander si nous n’assistons pas aux fameux jeux de midi, jeux les plus cruels, d’après les auteurs latins qui en ont été les témoins et qui avaient lieu à l’heure où le soleil, à son zénith, rendait nécessaire le déploiement du velum. Le goût du sensationnel de Gérome et des peintres pompiers en général, s’y prêterait assez bien. (…) Comme à son habitude, Gérome nous offre un tableau historique très bien documenté en ce qui concerne les types et équipements des gladiateurs, l’architecture et la disposition de l’amphithéâtre (velum, tribune impériale, vomitoria), les vêtements de l’époque, le nombre de Vestales et lesprérogatives qui étaient les leurs, etc. Mais à cette recherche de réalisme se mêle un goût prononcé pour le sensationnel et le spectaculaire. Ainsi, le choix du récit de Prudence, dont il s’est largement inspiré pour représenter des Vestales en furie, n’est pas anodin. De plus, Gérome réécrit l’Histoire en inventant le geste du pouce baissé (Pollice verso) qui connaîtra par la suite la fortune que l’on sait. R. Delord
Par son style illusionniste et spectaculaire et par le système de production qui en est inséparable, son oeuvre fait comprendre comment la peinture est devenue une industrie de l’image. Jean-Léon Gérôme, c’est le capitalisme appliqué aux beaux-arts. (…) En 1859, Gérôme s’associe avec un éditeur, Adolphe Goupil, spécialisé dans ces industries. En 1863, il épouse une de ses filles. Alliance féconde : deux enfants, mais surtout des centaines de milliers de cartes postales et clichés plus ou moins grands et plus ou moins joliment tirés. Il y en a à tous les prix. Tout le monde ne peut s’acheter un tableau, mais qui ne pourrait se payer une petite image ? Il ne reste plus à Gérôme qu’à alimenter les machines de Goupil avec des toiles destinées à être converties en clichés pour le monde entier. Ce système exige qu’il demeure fidèle à son illusionnisme minutieux – la clientèle veut du bien fait – et diversifie l’offre pour vendre mieux. Vous voulez de l’érotisme ? Achetez Phryné devant l’aréopage, les harems, les intérieurs d’atelier avec modèle sans voile – et sans un poil, car il ne faut pas aller trop loin. Vous cherchez du pathétique, du sanglant ? Voici les rétiaires que l’on achève et les martyrs que les lions décapitent et éventrent dans de grandes flaques de carmin. De l’exotique ? Choisissez entre caravaniers, muezzins et marchands d’esclaves (nues, bien sûr). Du patriotique bien français ? Nous avons du Louis XIV et du Napoléon en rayon. Vers 1870, Gérôme fait mieux encore. Il se met à convertir les personnages de ses tableaux en sculptures. Celles-ci sont fabriquées en plusieurs dimensions et différents matériaux, du petit bronze très onéreuse. Il invente ainsi ce qui se nomme aujourd’hui dans les musées «produits dérivés». Philippe Dagen (Le Monde)
Entrez dans l’univers de Gérôme : grand spectacle et fous rires assurés. Son kitsch involontaire, avec Antiquité de péplum et Orient d’Ali Baba, vous ravira. Jean-Léon Gérôme (1824-1904) est le plus pompeux des pompiers. Ses gladiateurs sont forcément sanguinaires, ses bachi-bouzouks des sauvages salaces, ses fauves ont des rondeurs de peluche et ses houris aguichent comme des pin-up pour camionneurs. Il force tellement le trait, cultive tellement la grandiloquence qu’il en devient presque dada. Enfant trop zélé d’Ingres et de Delaroche – auprès duquel il a acquis une technique virtuose, un sens maniaque du fini et des tics de mise en scène -, Gérôme maltraite la grande histoire en n’en sublimant que l’anecdote. Résultat : son assassinat de César, son ­Molière à la table de Louis XIV ou encore son Bonaparte devant le Sphinx possèdent une étonnante force illusionniste, mais aussi un charme aussi désuet que ridicule. Les fresques de Cecil B. de Mille, Griffith, Guitry, voire, plus proche de nous, Ridley Scott leur doivent beaucoup, ainsi que nombre de séries B. Le lien avec cette postérité inattendue est d’ailleurs établi à la fin du parcours. On réalise alors que cet artiste moqué par Baudelaire et Zola fut loin d’être inutile. Aux cimaises pétaradantes d’Orsay, sa redécouverte vaut quasiment pour une réhabilitation. Eric Bietry-Rivierre (Le Figaro)
As to the self-styled critics, their approbation and their raillery have always found me indifferent, for I have always had the most profound contempt for these ignorant vermin, who prey upon the bodies of artists.…These art critics, whose ignorance is often deplorable,—quite encyclopædic in fact,—who have not learned the a b c of our profession, consider themselves fully competent to criticize it. Jean-Léon Gérome (Century magazine, February, 1889)
As a teacher he is very dignified and apparently cold, but really most kind and soft-hearted, giving his foreign pupils every attention. In his teaching he avoids anything like recipes for painting; he constantly points out truths of nature and teaches that art can be attained only through increased perception and not by processes. But he pleads constantly with his pupils to understand that although absolute fidelity to nature must be ever in mind, yet if they do not at last make imitation serve expression, they will end as they began—only children. George de Forest Brush (“Open Letters: American Artists on Gerome,” Century magazine, February 1889)
Gérôme fut en général malmené par la presse. Son talent, d’exécution classique et d’esprit indépendant, déplaisait aux uns par son respect de la tradition, aux autres par son originalité. Comme la plupart des critiques s’en tiennent exclusivement à la forme facile du dénigrement, Gérôme ne récoltait que les restrictions des uns et des autres. ( …) Contrairement à nos jeunes contemporains qui ne pensent qu’à exposer et à produire après deux ou trois ans passés à l’École, il faut dire aussi qu’il visait plus haut et que son rêve ne tendait à rien moins qu’à embrasser la nature entière, qu’à se mesurer avec tous les sujets dans tous les pays et dans tous les temps. (…)Son esprit très éveillé avait (…) compris avec lucidité l’art du xix e siècle, art essentiellement historique. Sur les traces de son maître Delaroche, Gérôme pratiqua la peinture en chroniqueur et en voyageur scrupuleux. Son talent prépara la vision nouvelle, l’étude de la vie contemporaine, en rompant avec la solennité de David et la fantaisie des romantiques, en apportant dans ses tableaux le souci de l’exactitude et de la vérité. C. Moreau-Vauthier (1906)
Messieurs, il est plus facile d’être incendiaire que d’être pompier! Jean-Léon Gérôme
M. Gérôme excelle (…) dans les peintures ethnographiques ; nul ne saisit mieux que lui le caractère distinctif d’une race et ne le rend d’un trait plus sûr. Ici, il avait à représenter des nations pour la plupart disparues sans laisser de traces, ou ne vivant plus que sur quelques médailles ou quelques fragments de sculptures ; — quand la science archaïque lui a fait défaut, il a eu recours à son ingénieuse fantaisie, et il a inventé des barbares Rhètes, Pannoniens, Parthes, Indous, Germains, de la sauvagerie la plus vraisemblable… Théophile Gautier
Compared to him, Gérôme was a pleasant also-ran — a talented but provincial striver who might only got so far. What happened, though, was unexpected. Gérôme went around the establishment gate-keepers, taking another avenue that was newly opening. He went directly to the public, which was emerging as a force in bourgeois France. A picture such as "Thumbs Down," with its heroic Roman (and romantic) gladiator standing on the neck of a fallen competitor, even describes the situation. Think of the victorious gladiator as Gérôme’s veiled self-portrait — a powerful, prodigiously gifted fellow, but not a member of the establishment classes. He does his job to mighty effect, winning the fight. Finally, though, he must throw in his lot with the judgment of the crowd. The gladiator-cum-Gérôme submits to whatever the vocal audience might want. Christopher Knight
Can a painting still be considered racist if members of the race depicted apparently take pride in it? Jori Finkel
When Gérôme shows a row of semi-clad slave girls up for sale, is he perpetuating racist imagery? Or could he be condemning the scene as barbaric? Some commentators at the time read it that way. (…) The subject matter is quite disturbing, but as a painting it’s one of his most beautiful, extraordinary works. There’s an attraction-repulsion that happens with a lot of these paintings, and it’s hard to get a grip on. We’re not trying to communicate a single message with this show. Scott Allen

Vous avez dit pompier?

Orientalisme, capitalisme, impérialisme, colonialisme, sensuel et scabreux, images industrielles,  illusionniste et spectaculaire, industrie de l’image, filles nues, poses lascives, allusion sexuelle flagrante, scandale dans les journaux, centaines de milliers de cartes postales et clichés ou conversion des personnages de tableaux en sculptures à tous les prix, romanesques pour les dames, grivois pour les messieurs, diversification de l’ofre pour vendre mieux, érotisme, harems, intérieurs d’atelier avec modèle sans voile  et sans un poil, pathétique, sanglant, grandes flaques de carmin, exotique, marchands d’esclaves (nues, bien sûr), patriotique bien français, du Louis XIV et du Napoléon en rayon, prix en plusieurs dimensions et différents matériaux, « produits dérivés», grand spectacle et fous rires assurés, kitsch involontaire, Antiquité de péplum et Orient d’Ali Baba,  plus pompeux des pompiers, gladiateurs forcément sanguinaires, bachi-bouzouks sauvages et salaces, fauves aux rondeurs de peluche, houris aguicheuses comme des pin-up pour camionneurs, grandiloquence, sens maniaque du fini, tics de mise en scène, aussi désuet que  ridicule, séries B …

A l’heure où flambent, 30 ans après le célèbre livre  d’Edward Said, le goût comme les prix de la peinture orientaliste dans des pays arabes à la recherche d’un art évoquant leur passé …

Et où, 40 ans après la suppression du Prix de Rome en France et pendant que triomphent à Washington ou à  Madrid tant les rafraichissants Norman Rockwell des maitres de Hollywood que le néo-pompiérisme bien-pensant du politiquement correct ou de la mode, la polémique contre les peintres "pompiers" ne semble avoir perdu ni de sa hargne ni de sa morgue …

C’est tout le mérite de l’actuelle rétrospective du Musée d’Orsay, avec les Américains (après le  Musée Getty et avant le Musée espagnol de Thyssen-Bornemisza) sans lesquels il n’aurait probablement jamais survécu, de tenter de faire sortir le dernier des grands pompiers français du long purgatoire des livres d’histoire ou de catéchisme.

 Et d’enfin mettre un terme au curieux paradoxe qui voit niée en France toute une génération qui, après un Ingres ou un Gleyre et avec les Baudry et Bouguerau ou les Roll et Debat-Ponsan (autrement plus intéressés par le social que nos rassurants impressionnistes et pas plus "exploiteurs" de chair fraiche indigéne que nos Cauguin!), avait largement renouvelé, avant l’arrivée de la photographie et du cinéma, le genre historique.

Mais aussi formé à l’époque (jusqu’à un Américain prénommé, excusez du peu, Jean Léon Gérome et qui donnera entre autres à son pays la fameuse image de Thanksgiving!) une très large part des peintres de la planète entière.

Pour un multi-recalé du Prix de Rome (comme avant ou après lui un David, Manet ou Degas) qui, emporté par sa passion pour la vérité (jusqu’aux fameux rais de lumière d’un Pollice verso que rejoint aujourd’hui l’archéologie expérimentale la plus pointue ou la sculpture colorée mais aussi le refus des facilités ouvertes par l’impressionnisme), avait eu l’outrecuidance de s’appuyer sur les connaissances comme les préjugés de l’époque et toute la puissance d’une industrie de l’image alors naissante pour dénoncer l’indéniable arriération et violence d’un islam encore esclavagiste  …

Gérôme, le peintre qui maudissait l’art moderne

Philippe Dagen

Le Monde

24.10.10

Une rétrospective au Musée d’Orsay d’un artiste qui a su transformer ses toiles en images industrielles

Le peintre Jean-Léon Gérôme (1824-1904) a longtemps été célèbre grâce aux dictionnaires et aux livres d’histoire qui reproduisaient largement ses reconstitutions historiques. Les professeurs de latin se servaient de ses combats de gladiateurs pour illustrer les moeurs dépravées de l’Empire romain, et les professeurs de catéchisme édifiaient les jeunes âmes en leur montrant ses martyrs chrétiens livrés aux fauves. En noir et blanc, ses peintures paraissaient des photographies du passé, d’une confondante exactitude.

Puis elles ont disparu des livres. Parce que leur auteur tient dans l’histoire de l’art moderne un sale rôle, celui de l’ennemi obtus et méchant. A juste titre au demeurant. En 1884, Gérôme veut s’opposer à l’hommage posthume rendu à Manet, mort un an plus tôt, et propose que l’on accroche Olympia aux Folies-Bergère.

Dix ans plus tard, Gérôme combat le legs de la collection Caillebotte, tant et si bien que la moitié des toiles sont refusées – Monet, Cézanne et les autres. Il est du reste savoureux que son contemporain Monet, qu’il déteste, triomphe au même moment au Grand Palais, pas très loin d’Orsay.

En 1900, il choisit l’inauguration de l’Exposition universelle pour maudire la peinture moderne. A cette date, il enseigne à l’Ecole des beaux-arts depuis trente-sept ans, il est membre de l’Institut depuis plus de trois décennies, y ayant été propulsé à 41 ans. Dans ces deux lieux, il défend sa conception de l’art, fondée sur la prolifération des détails vrais, un illusionnisme perfectionné au plus haut point, une facture picturale lisse et neutre et un dessin qui proscrit toute abréviation comme toute déformation. L’impressionnisme ne peut donc que lui être qu’insupportable – et réciproquement.

Pourquoi alors lui consacrer au Musée d’Orsay une exposition en plus de 200 peintures, sculptures et dessins ? Pour une excellente raison : par son style illusionniste et spectaculaire et par le système de production qui en est inséparable, son oeuvre fait comprendre comment la peinture est devenue une industrie de l’image. Jean-Léon Gérôme, c’est le capitalisme appliqué aux beaux-arts. Il comprend magnifiquement son époque, au point de vue social et économique. D’autres sont alors aussi lucides que lui – tel Gauguin. Mais Gauguin déteste la société qu’il voit naître, alors que Gérôme, par commodité ou cynisme, en tire avantage.

Sa tactique repose sur une évidence. Vers le milieu du XIXe siècle, le développement de la bourgeoisie fait de l’art une affaire de plus en plus générale : le Salon reçoit des dizaines de milliers de visiteurs, dont beaucoup sont des acheteurs potentiels. Il faut s’adresser à ce nouveau public et, pour attirer son attention, se servir d’une autre puissance montante, la presse. En 1850, Gérôme expose donc au Salon son Intérieur grec : quatre filles nues, dont trois dans des poses lascives, et, près d’elles, un peu dans l’ombre, deux hommes. L’allusion sexuelle est flagrante. La toile fait scandale dans les journaux. Un cousin de Napoléon III l’achète.

Ce lancement mondain vaut mieux que le prix de Rome, que Gérôme a manqué trois ans plus tôt. Désormais, il est connu – et encore plus après la Sortie du bal masqué, scène de duel tragique et neigeuse présentée au Salon de 1857. Cette fois, c’est le duc d’Aumale qui achète.

C’est à ce moment que Gérôme démontre toute l’étendue de son génie. Vendre une toile à un duc, c’est bien. Mais, des milliers d’admirateurs anonymes, il serait dommage de ne tirer aucun bénéfice. Par chance, les techniques de reproduction mécaniques se développent. Lithographie et photographie ne cessent de s’améliorer.

En 1859, Gérôme s’associe avec un éditeur, Adolphe Goupil, spécialisé dans ces industries. En 1863, il épouse une de ses filles. Alliance féconde : deux enfants, mais surtout des centaines de milliers de cartes postales et clichés plus ou moins grands et plus ou moins joliment tirés. Il y en a à tous les prix. Tout le monde ne peut s’acheter un tableau, mais qui ne pourrait se payer une petite image ? Il ne reste plus à Gérôme qu’à alimenter les machines de Goupil avec des toiles destinées à être converties en clichés pour le monde entier.

Ce système exige qu’il demeure fidèle à son illusionnisme minutieux – la clientèle veut du bien fait – et qu’il trouve des sujets qui plaisent, romanesques pour les dames, grivois pour les messieurs. Il diversifie l’offre pour vendre mieux. Vous voulez de l’érotisme ? Achetez Phryné devant l’aréopage, les harems, les intérieurs d’atelier avec modèle sans voile – et sans un poil, car il ne faut pas aller trop loin. Vous cherchez du pathétique, du sanglant ? Voici les rétiaires que l’on achève et les martyrs que les lions décapitent et éventrent dans de grandes flaques de carmin. De l’exotique ? Choisissez entre caravaniers, muezzins et marchands d’esclaves (nues, bien sûr). Du patriotique bien français ? Nous avons du Louis XIV et du Napoléon en rayon.

Vers 1870, Gérôme fait mieux encore. Il se met à convertir les personnages de ses tableaux en sculptures. Celles-ci sont fabriquées en plusieurs dimensions et différents matériaux, du petit bronze très onéreuse. Il invente ainsi ce qui se nomme aujourd’hui dans les musées « produits dérivés ». Le vrai précurseur du XXe siècle, en 1850, c’était donc lui.

Voir aussi:

Gérôme, un pompier en grande pompe 

  Eric Bietry-Rivierre
  Le Figaro

Le Musée d’Orsay redécouvre des charmes inattendus à ce peintre académique, honni par Zola et critiqué par Baudelaire Une belle revanche.

La rétrospective d’un académique estampillé XIXe vous paraît a priori ennuyeuse ? Encore un peintre sur les toiles duquel on peut compter chaque poil de nez du héros, maugréez-vous ? Vous n’y êtes pas, mais pas du tout. Entrez dans l’univers de Gérôme : grand spectacle et fous rires assurés. Son kitsch involontaire, avec Antiquité de péplum et Orient d’Ali Baba, vous ravira. Jean-Léon Gérôme (1824-1904) est le plus pompeux des pompiers. Ses gladiateurs sont forcément sanguinaires, ses bachi-bouzouks des sauvages salaces, ses fauves ont des rondeurs de peluche et ses houris aguichent comme des pin-up pour camionneurs. Il force tellement le trait, cultive tellement la grandiloquence qu’il en devient presque dada. Enfant trop zélé d’Ingres et de Delaroche – auprès duquel il a acquis une technique virtuose, un sens maniaque du fini et des tics de mise en scène -, Gérôme maltraite la grande histoire en n’en sublimant que l’anecdote. Résultat : son assassinat de César, son ­Molière à la table de Louis XIV ou encore son Bonaparte devant le Sphinx possèdent une étonnante force illusionniste, mais aussi un charme aussi désuet que ridicule. Les fresques de Cecil B. de Mille, Griffith, Guitry, voire, plus proche de nous, Ridley Scott leur doivent beaucoup, ainsi que nombre de séries B. Le lien avec cette postérité inattendue est d’ailleurs établi à la fin du parcours. On réalise alors que cet artiste moqué par Baudelaire et Zola fut loin d’être inutile. Aux cimaises pétaradantes d’Orsay, sa redécouverte vaut quasiment pour une réhabilitation.

Collections hollywoodiennes : l’enfant chéri de la côte Ouest

Les tableaux de l’exposition viennent massivement des États-Unis, où Gérôme a connu très tôt un grand succès. Parmi les prêteurs, signalons Mme Sean Connery ou encore Jack Nicholson (pour la sculpture d’une Corinthe nue digne d’un sybarite). Les stars du septième art semblent ainsi payer leur dû à ce grand ancêtre du cadrage cinémascopique et de l’image en Technicolor.

Jean-Léon Gerôme, Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur (VII e ). Tél. : 01 40 49 48 14. Horaires : tlj sauf lundi de 9 h 30 à 19 h, et jusqu’à 21 h 45 le jeudi jusqu’au 23 janvier. Cat. : Musée/ Skira-Flammarion, 384 p., 49 €.

Voir également:

http://latimesblogs.latimes.com/culturemonster/2010/06/art-review-the-spectacular-art-of-j-paul-getty-museum.html

Art review: ‘The Spectacular Art of Jean-Léon Gérôme’ @ J. Paul Getty Museum

Christopher Knight

LA Times

June 21, 2010

 If you liked "Prince of Persia: The Sands of Time" at the movie theater, you’ll love "The Spectacular Art of Jean-Léon Gérôme" at the J. Paul Getty Museum. More than a century ago, Gérôme helped to invent the genre of sword-and-sandal epic, later peddled in the movies by everyone from Steve Reeves to Jake Gyllenhaal. Paint and canvas were the French artist’s tools of choice, since the machinery of cinema did not yet exist in 1870s Paris.

I realize this may not be much of a recommendation for the Getty show, given the lackluster recent reception of "Prince of Persia" among critics and at the box office. But there are other reasons to see it. Not least is its rarity. There hasn’t been a sizable survey of the academic painter, who was hugely successful during his lifetime, since 1972 — the centennial, in fact, of his sword-and-sandal invention.

Nor is Gérôme an artist whose output dwelt exclusively, or even primarily, on gladiatorial combat in ancient lands. He also painted portraits, melodramas and life in Arab souks. His picture of a howling, toga- and tunic-clad mob happily shrieking for blood in the arena is certainly among his most famous works. (The 1872 painting’s title, "Pollice Verso," translates as "Thumbs Down.") But the subject was in fact somewhat unusual for him.

His painterly thrills are also in short supply. An artist striving for establishment success in 19th century Paris would get a big, sudden career boost if he (and always he) won the Prix de Rome, a fierce competition for a scholarship to Italy. There he could learn by copying the accumulated masterpieces of antiquity and the Renaissance. But Gérôme didn’t win it. He didn’t even get to the finals. In the eyes of the Simon Cowells and Paula Abduls of France’s Royal Academy, his figure drawing was inadequate.

 Still, Gérôme stands at a kind of crossroads in the modern world. He was there at the dawn of popular culture. His strange art records the conflicted emergence of an equally strange new world.

Born in a small town near the Swiss and German borders in 1824, Gérôme went to Paris at the impressionable age of 16 for apprenticeship in the studio of Paul Delaroche, a successful history painter. He worked with him for the next four years.

Delaroche was the epitome of establishment success. He came from wealth. He snagged an official  commission from the School of Fine Arts to paint a huge mural depicting history’s greatest artists. His father-in-law even ran the French Academy in Rome.

Compared to him, Gérôme was a pleasant also-ran — a talented but provincial striver who might only got so far. What happened, though, was unexpected. Gérôme went around the establishment gate-keepers, taking another avenue that was newly opening. He went directly to the public, which was emerging as a force in bourgeois France.

A picture such as "Thumbs Down," with its heroic Roman (and romantic) gladiator standing on the neck of a fallen competitor, even describes the situation. Think of the victorious gladiator as Gérôme’s veiled self-portrait — a powerful, prodigiously gifted fellow, but not a member of the establishment classes. He does his job to mighty effect, winning the fight.

Finally, though, he must throw in his lot with the judgment of the crowd. The gladiator-cum-Gérôme submits to whatever the vocal audience might want.

Some within the ranks of the French Academy might look at "Thumbs Down" and see the vanquished gladiator’s pose as borrowed from Caravaggio’s St. Paul, sprawled on the ground with arms thrown out as he’s blown back by the sudden revelation of truth. Gérôme even puts us down there in the ring with him, not up with the roaring crowd in the arena’s bleachers. Any distinction between "the people" and "the mob" is unclear, but we’re at their mercy.

Rather than being based on a video game, as "Prince of Persia" was, Gérôme’s scene of gladiatorial blood-letting may have been inspired by a hugely popular novel. Edward Bulwer-Lytton’s "The Last Days of Pompeii" is replete with scenes of savage mortal theater played out before the slobbering throng.

 A movie and a TV miniseries have also been based on the Pompeii book. And an earlier Bulwer-Lytton novel opened with the immortal line, "It was a dark and stormy night" — now often erroneously attributed to Snoopy. Gérôme wasn’t exactly the Jerry Bruckheimer of his day, but not by accident was the last big Gérôme exhibition organized in 1972 — in the immediate aftermath of Warhol, Ruscha and the Pop art juggernaut. Today we’re in the big-ticket wake of Shepard Fairey and Damien Hirst.

How else was Gérôme caught up in popular culture? Well, if Delaroche had a helpful father-in-law, so did he: Gérôme married the daughter of Adolphe Goupil, who wasn’t just an art dealer but a pioneer in mass-marketing art reproductions. That’s how "Thumbs Down" got so famous. In the process the painting developed an unprecedented aura: It became "the original," whence all those popular color reproductions came.

A wall text at the start of the Getty exhibition says that Gérôme’s reputation has been "tarnished by his alleged commercialism." (I’d quibble with the word "alleged.") What really tarnished it, though, is not an engagement with commerce but a disengagement with art’s possibilities.

Gérôme valued art only for its power as illusion. He saw the 1839 invention of the camera as a way to make art’s illusions more convincing. His painting "Pygmalion and Galatea" even shows an artist whose sculpture of a woman comes to life, engaging him in an embrace.

Or, take "The Cock Fight" (1847), smoothly finished in pale colors. Before a fountain decorated with a ruined Sphinx, a couple of nearly naked young Greeks watch an acutely observed pair of battling roosters. In this strange picture some cheesecake and some beefcake, duly derived from ancient sculpture, are set out to ponder the enigma of life’s struggle.

The critic Charles Baudelaire called out Gérôme on this populist merger of illusion and history. The raw materialism of paint was its own reward, Baudelaire insisted. From Manet to Cézanne, every artist we revere today was on the other side of Gérôme’s fight. By now the crowd’s thumbs are all pointing the other way, which tempts us to cast Gérôme as an underdog. But he didn’t have a clue. The Getty show helps us see why.

"The Spectacular Art of Jean-Léon Gérôme," J. Paul Getty Museum, 1200 Getty Center Drive, Brentwood, (310) 440-7300, through Sept. 12. Closed Mondays.

Photos: Jean-Léon Gérôme, "Pollice Verso (Thumbs Down)," 1872; "The Duel After the Masquerade,"1857-59; "Pygmalion and Galatea," about 1890. Credit: J. Paul Getty Museum

Voir enfin:

Beyond the surfaces of a glittering imperialist

Jean-Léon Gérôme’s lush paintings are widely pooh-poohed for their colonialist slant. An exhibition at the Getty looks a little deeper.

 Jori Finkel

 Los Angeles Times

June 13, 2010

During the second half of the 19th century, the French painter found critical and commercial success with his meticulously detailed, exquisitely decorated scenes of the near East, most notably Turkey and Egypt. He appealed to popular hunger for what was then typically called "ethnographic" images: scientific-seeming studies of a foreign culture’s lifestyle, costumes and more.

His works were not just exhibited widely but reproduced shamelessly, the form of collectible etchings, lithographs and photographs, large and small. And he shared his techniques with students. A longtime professor at the Ecole des Beaux-Arts in Paris, Gérôme paved the way for dozens of so-called Orientalist painters to follow.

So when the field of Orientalism came under attack, Gérôme was directly in the line of fire. The poster boy became the whipping boy.

This happened in art history circles most dramatically with the triumph of the first wave of Impressionists, who in their quest for formal innovation rejected Gérôme as academic, reactionary and hopelessly passé.

And his reputation sank even further in 1978, when Edward Said published the enormously influential book "Orientalism." The book makes a compelling case that Western representations of the East (so often cast as exotic, erotic and uncivilized) are complicit in a larger effort at political domination. In short, Said wrote, these images are a form of imperialism.

Even though Said did not discuss Gérôme in the book, he used the artist’s 1880 painting "The Snake Charmer" on its cover. And where Said left off, in 1983 art historian Linda Nochlin picked up, showing in brilliant detail how "The Snake Charmer" functions, in her words, as "a visual document of 19th-century colonialist ideology."

Together this approach has been so powerful and pervasive—required reading for so many college and graduate students—that it’s been difficult to see Gérôme through any other lens.

This makes the fact that the Getty is mounting a major survey of the artist, "The Spectacular Art of Jean-Léon Gérôme," June 15 to September 12, that much more remarkable. The Getty is the first stop for the show, co-organized with the Musée d’Orsay in Paris. After Paris, it goes to the Thyssen-Bornemisza in Madrid.

Scott Allan and Mary Morton, who curated the Getty’s version of the show, call it the first major survey of Gérôme’s work in over 30 years. The last was organized in the early 1970s by Gerald Ackerman, whom they credit with nearly single-handedly keeping Gérôme scholarship alive in the interim.

Both curators admit that that their initial conversations about bringing the show to the Getty raised eyebrows of colleagues and superiors.

"For many scholars Gérôme represented all that was abhorrent and insidious about Orientalism," says Allan. "And it’s all the more insidious because he was so talented a craftsman, so meticulous, not just recycling the stereotypes of other painters."

"His images are so powerful they slip into your memory. What people who hate him really hate about him is the way his images stick in the imagination," says Morton.

To encourage scholarship in the field, Morton and Allan commissioned a number of academic essays under the title "Reconsidering Gérôme," a book out this month.

The Getty curators also contributed to the Musée d’Orsay’s massive exhibition catalogue, published in an English and French edition. It addresses topics ranging from the artist’s travels to his relationship with photography and film. Some entries deal with the Orientalist pictures, others focus on his grand "history" paintings or even his sculptures, which are also part of the exhibition.

Between the two books, a new Gérôme just might rise from the dead. Or new Gérômes plural. For it takes many scholars with many strategies to complicate, if not fully counter, a critique as powerful as Said’s and Nochlin’s.

One technique–a classic strategy for re-evaluating an artist hopelessly out of fashion—involves putting lesser-known work in the spotlight to get us to see the artist anew. One example: Gérôme’s moody and perplexing 1849 painting "Michelangelo Showing a Student the Belvedere Torso." In "Groping the Antique," his essay in "Reconsidering Gérôme," Allan Doyle explores the work’s homoerotic dynamics and teacher-student relationship.

Another technique is to embrace or celebrate the shortcomings of the artist, as Guy Cogeval, head of the Musée d’Orsay, cleverly does in his catalogue essay. While admitting that "we are left aghast" at the artist’s "fatalism and sadistic voyeurism," he goes on to suggest that his "poor taste delights us," like the super-campy work of Pierre and Gilles or Jeff Koons.

But the new Gérôme scholarship also addresses the Orientalist attacks more directly, arguing that his paintings are more, in the words of independent curator Peter Benson Miller, than "agents in a vast European conspiracy to enslave, stereotype and exploit the Orient."

Several essays emphasize the breadth and depth of Gérôme’s travels, reminding us that his images are never pure fantasy. No armchair voyeur, he visited Egypt at least six times between 1856 and 1880, spending eight months there on his first trip.

Miller’s essay on "ethnographic realism" in "Reconsidering Gérôme" also attempts to show that Gérôme’s images were more than outdated "escapist fantasies." Yes, Miller acknowledged when reached by phone, the artist embodied some common prejudices of his own place and time.

"But he was also really interested in the places where he travelled," Miller says. "And his pencil studies done in Egypt in the mid 1850s are some of the most sensitive portraits we have by French painters in the Orient."

In her essay in the same book, Sydney-based art historian Mary Roberts focuses on the artist’s 1875 journey to Istanbul and his connection to the Ottoman sultan’s art collection. Through archival research, Roberts ascertained that that Gérôme played a role in placing 29 paintings from his French art dealer (and father-in-law) Adolphe Goupil in the Ottoman palace’s art collection, including at least two of his own works.

Today this sort of boomerang collecting continues, as museums in Turkey and some Persian Gulf countries are building their own Orientalist collections, and auctions of Orientalist pictures are now taking places in Dubai, not just the traditional market centers of Paris and London. (Most recently, on May 13, Bonhams sold some $1.6 million worth of Orientalist material at the Royal Mirage Hotel in Dubai.)

Such a byzantine history of collecting, Roberts says, makes the "West versus East divide seem too simple," raising "many complicated and nuanced questions about cultural exchange."

It also raises another, perhaps cruder, question: Can a painting still be considered racist if members of the race depicted apparently take pride in it?

The Getty curators hope that exhibition visitors are willing to entertain these kinds of questions: questions about the biases of artist and viewer both.

"The art’s that most worth looking at can accommodate radically different perspectives," says Allan. "To have the debate and discussion is more important than reaching conclusions."

Take for example an image in the show: the 1862 "A Turkish Butcher Boy." The painting shows a young man leaning against a wall, with a long pipe in one hand and a knife tucked into his waistband. The severed heads of goats and sheep are scattered at his feet.

Some of Gérôme’s earliest critics saw the boy as a study in the savage decadence of the East, with Earl Shinn pointing out "the drop of blood in the foreground dwelt on by Gérôme as if a jewel."

The way Morton sees it, "this little, pristinely gorgeous painting is not about the boy being barbaric–he’s just leaning up against the wall looking sort of stoned," she says. "The idea that he’s barbaric is people projecting their own responses."

Morton left the Getty recently to become curator of French paintings at the National Gallery of Art, where she is preparing a big Gauguin show, and says she finds "striking similarities" between these two artist-voyagers. "They are both obsessed with exotic cultures," although, she says, she finds Gérôme "much less exploitative."

Allan describes the artist’s work as something of a spectrum. On the one end are images—like his studies of mosques—that seem perfectly respectful. On the other end the there are racially charged, sexually questionable hot-button paintings like the 1871 "For Sale (The Slave Market)."

The painting shows six women sitting or standing along a shopkeeper’s wall, lined up like so many house wares for sale. The women, who range in skin color from very pale to very dark, share the same blank expression and lax or slumped posture.

Allan calls the painting "a spectacle of degradation and titillation—a hard image to take but good to show for that reason."

Still, he cautions against assuming that Gérôme would condone this scene. "When Gérôme shows a row of semi-clad slave girls up for sale, is he perpetuating racist imagery?" asks Allan. "Or could he be condemning the scene as barbaric? Some commentators at the time read it that way."

What makes these questions even more vexing, Allan says, is the sheer visual power of the painting. "The subject matter is quite disturbing, but as a painting it’s one of his most beautiful, extraordinary works."

"There’s an attraction-repulsion that happens with a lot of these paintings, and it’s hard to get a grip on," Allan adds. "We’re not trying to communicate a single message with this show."

Voir enfin:

 Jean-Léon GÉROME peintre français, né à Vesoul (Haute-Saône) le 11 mai 1824. 
 
  Après avoir commencé dans cette ville des études qui témoignaient déjà de son goût pour la peinture, il vint à Paris en 1841, entra presque aussitôt dans l’atelier de Paul Delaroche, sous la direction duquel il suivit un instant les cours de l’Ecole des beaux-arts, et l’accompagna en Italie.

De retour à Paris, il ne tarda pas a se faire connaître par son Combat de coqs, exposé au Salon de 1847, et qui lui valut une 3e médaille. Malgré ce premier succès, il changea de genre aussitôt et reparut l’année d’après avec deux sujets très différents l’un de l’autre : la Vierge, l’Enfant Jésus et saint Jean, et, comme pendant : Anachréon, Bacchus et l’Amour. M. Gérôme obtint cette année-là une 2e médaille (1848). Passant d’un sujet à un autre avec une mobilité singulière et presque toujours avec un égal succès, il a donné ensuite : Bacchus et l’Amour ivres, un Intérieur grec et un Souvenir d’Italie (185l); une Vue de Paestum (1852); une Idylle (1853). Ces premiers ouvrages intéressèrent vivement la critique par des intentions littéraires et archéologiques, exprimées avec une grande netteté de dessin et de composition, sinon avec une grande vérité historique.

M. Gérôme eut bien vite des imitateurs, qui se vouèrent à la peinture des scènes de mœurs antiques et reçurent le nom de pompéistes, ou néo-Grecs. M. Théophile Gautier le proclama "chef d’une école, ou plutôt d’un petit cénacle de raffinés, poussant la délicatesse parfois jusqu’à la mièvrerie et s’ingéniant en mille recherches charmantes "… Ecole peu scrupuleuse, d’ailleurs dans le choix de ses sujets, et tombant volontiers dans la pornographie, témoin l’Intérieur grec exposé par M. Gérôme lui-même en 1851, et qu’un critique qualifia de " peinture de mauvais lieu "

En 1854, M. Gérôme fit une excursion en Turquie et sur les bords du Danube, et visita trois ans plus tard la haute et la basse Egypte, y remplissant ses cartons de nombreux dessins, pour des tableaux de chevalet auxquels il doit peut-être la meilleure part de sa précoce célébrité. En 1855, il envoya à l’Exposition universelle un Gardien de troupeaux, un Concert russe et une grande toile historique représentant le Siècle d’Auguste et la naissance de Jésus-Christ, acquise aussitôt par le ministère d’Etat. En dépit de certaines violences inutiles dans la ligne, le peintre du Siècle d’Auguste a fait preuve d’une science incontestable en rendant très claire une allégorie quelque peu confuse au premier aspect, il a montré du même coup que les règles du grand art historique ne lui étaient point inconnues. Aussi les admirateurs de son talent voyaient-ils déjà en lui un chef d’école ; malheureusement, de la haute peinture historique où il s’était élevé, il est bien vite retombé aux tableaux de genre, puis aux tableaux anecdotiques, suivant en cela l’exemple de son maître, M. Paul Delaroche. Outre une 2e médaille, M. Gérôme obtint la décoration de la Légion d’honneur. Il avait exécuté cette même année, pour l’Exposition universelle de l’industrie, les figures (grandeur naturelle) des diverses nations qui entouraient le phare modèle élevé dans le transept du palais. Le Salon de 1857 vit grandir la réputation, sinon le mérite, de M. Gérôme. Sept tableaux formaient le lot du jeune artiste à cette exposition : la Sortie du bal masqué ou le Duel de Pierrot, mélodrame où le grotesque se mêle au terrible, obtint un succès extraordinaire ; les six autres compositions, non moins dignes d’être remarquées, représentent pour la plupart des scènes orientales : la Prière chez un chef arnaute, les Recrues égyptiennes traversant le désert, une Vue de la plaine de Thèhes, Memnon et Sesostris, des Chameaux à l’abreuvoir. A l’occasion de cette exposition, M. Edmond About fit les réflexions suivantes : " II serait absurde de demander à M. Gérôme les qualités qui lui manquent, comme, par exemple, la verve ; mais je crois être dans mon droit en l’adjurant de ne plus cacher les qualités qu’il a. Il a tort de profiter de l’entraînement et de la facilité du public pour escamoter, le dessin… S’il n’y prend garde, il est menacé de tourner au Gérard Dov, et cela (Dieu nous soit en aide!) avec la facilité de Rubens. […] Nous sommes loin du temps où M. Gérôme, par quelques velléités de désintéressement dans l’art, nous promettait un amant passionné de la nature. Le voilà qui met le poli à la place du fini, une sécheresse pétrifiée à la place du dessin. Il invente un procédé courant pour exploiter, son talent acquis et produire, bon an mal an, une pacotille de demi chefs-d’œuvre.."

M. Gérôme essaya de revenir au grand art dans une Mort de César exposée au Salon… Mais ce tableau, médiocrement composé et d’un coloris terne et cru, fit peu d’impression sur le public, même le public lettré et savant. En revanche, les archéologues prirent le plus vif intérêt à deux petites compositions toutes pleines de détails érudits, l’une retraçant un combat de gladiateurs et intitulée Ave, César… M. Gérôme poussa plus loin encore le dédain de la morale dans deux tableaux exposés en 1861 : Phryné devant l’aréopage et Sacrale venant chercher Alcibiade chez Aspasie. L’archéologie graveleuse et malsaine qui s’affiche dans ces toiles n’a pas même l’excuse de la vérité -historique ; l’artiste y a travesti l’antiquité grecque, comme, dans ses Deux augures exposés la même année, il a travesti l’antiquité romaine. Il se trouva "dans la presse impériale des gens pour vanter ces obscénités grotesques ; mais la critique honnête les blâma sévèrement. M. Paul de Saint-Victor s’exprima en ces termes : " M. Gérôme renonce décidément au dessin, au goût et au style ; il se voue à l’art d’amuser le public et de mettre l’antiquité en vignettes, comme Benserade mettait l’histoire romaine en rondeaux. " Un autre critique, M. Du Camp, engageait M. Gérôme à ne point céder au mauvais goût du public, à renoncer pour toujours aux sujets érotiques, aux peintures de boudoir secret. Il est juste de dire qu’outre les trois compositions soi-disant antiques dont nous avons donné les titres, l’artiste exposa au Salon de 1861 une scène orientale très finement observée et rendue, le Hache-paille égyptien et une merveille d’exécution minutieuse : Rembrandt faisant rnordre une planche à l’eau-forte. Depuis, à l’exception de l’Aimée du Salon de 1864 et de la Cléopâtre du Salon de 1866, qui ne sont pas tout à fait exemptes d’intentions pornographiques, les tableaux exposés par M. Gérôme n’ont rien qui puisse choquer la pudeur la plus ombrageuse. Les meilleurs ont été inspirés à l’artiste par l’Orient : le Prisonnier et le Boucher turc (1803) ; la Prière…, le Marché d’esclaves et le Marchand d’habits (1867); le Marchand ambulant au Caire et la Promenade du harem (18G9). Ces peintures ethnographiques suffiraient pour assigner à M. Gérôme un rang élevé parmi les artistes contemporains ; il y a déployé une finesse d’observation et une précision de dessin tout à t’ait remarquables. M. Gérôme a tout ce qu’il faut pour ce genre d’ouvrages, a dit M. Th. Gautier, " l’œil qui voit vite et bien, la main qui exécute savamment et sûrement, écrivant chaque détail avec une netteté aussi imperturbable que celle du daguerréotype, et surtout un sens que nous nommerons exotique, qui lui fait découvrir aussitôt les différences caractéristiques d’une race à une autre." M. Du Camp, qui a écrit sur l’Orient des livres justement estimés, a témoigné de l’exactitude des tableaux de M. Gérôme : "Quand cet artiste se mêle d’être précis, il est plus que personne ; mais, pour cela, il faut qu’il ait vu ; il imagine mal et se rappelle très bien. Il a saisi au passage, avec un grand bonheur, les différents types de l’Orient. L’Arabe, le Skipètar, le Turc, le Barabras, le Syrien se reconnaissent au premier coup d’œil, et, dans l’expression ethnographique de ses personnages, il reste toujours vrai. " M. Du Camp a fait toutefois les réserves suivantes : " M. Gérôme a beaucoup voyagé, mais il a évidemment porté dans ses longues pérégrinations les préoccupations de l’art rétréci, amoindri, auquel le goût public l’a condamné. […] Dans les scènes historiques comme dans les scènes orientales, M. Gérôme a cherché avant tout à frapper le public par la singularité du sujet, par les raffinements et les tours de force d’une exécution méticuleuse. Dans le Louis XIV et Molière du Salon de 1863, les costumes sont plus intéressants que les figures, et, suivant la remarque d’un critique, l’importance donnée à la nappe ornée qui couvre la table tend à en faire le personnage principal de la composition. […] Tout en reconnaissant qu’on peut reprocher à M. Gérôme d’avoir le trait un peu sec et la coloration souvent trop aigre, M. Du Camp estime que, lorsque le temps aura mis sa patine puissante sur les toiles de cet artiste, elles s’harmoniseront dans une teinte douce et profonde. Des différents jugements qui précèdent, nous pouvons conclure que M. Gérôme est un des peintres les plus instruits, les plus lettrés, les plus habiles et les plus raffinés de l’école contemporaine ; celui de tous, peut-être, qui a le talent le plus net, le plus conscient. Il ne connaît ni les emportements de l’imagination ni les emportements de la main; il a l’esprit alerte, léger et sceptique du Parisien ; il manque absolument d’idéal, dans le sens que l’Académie donne à ce mot ; il rend à merveille ce qu’il voit ce qu’il observe, mais il est incapable de conceptions élevées, et, quoi qu’en aient dit certains critiques, nous pensons que, si, au lieu de s’adonner à la petite peinture, il se fût obstiné à exécuter de grandes compositions historiques, comme le Siècle d’Auguste et la Mort de César, il ne serait pas sorti de la médiocrité. Les peintures religieuses qu’il a exécutées pour l’église Saint Séverin, à Paris, la Communion de saint Jérôme et la Peste de Marseille, nous confirment dans cette opinion ; le sens intime des sujets sacrés, comme le sens de l’art décoratif, fait absolument défaut à cet artiste.

M. Gérôme a été nommé membre de l’Institut eu 1865. A l’occasion de l’Exposition universelle de 1867, où reparurent les principaux tableaux qu’il avait exposés depuis 1855, il obtint une grande médaille et l’ut nommé officier de la Légion d’honneur. Ajoutons qu’en devenant le gendre, de M. Goupil, éditeur d’estampes et de photographies et marchand de tableaux, qui fait un commerce considérable, il a vu ses peintures popularisées par d’innombrables reproductions et vendues à des prix énormes aux collectionneurs des divers pays.

* Sources et extraits : Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle. 1875

COMPLEMENT:

Jean Léon Gérôme, Le Siècle d’Auguste et la naissance du Christ, 1855, Musée d’Amiens. L’échec de la « grande peinture d’histoire »

Camille Royer

24 février 2012

Jean Léon Gérôme, Le Siècle d’Auguste et la naissance du Christ, 1855, Amiens,

Musée des Beaux-Arts.

Jean Léon Gérôme, né le 11 mai 1824 à Vesoul, arrive à Paris à 16 ans et intègre l’atelier de Paul Delaroche. En 1843, il accompagne, avec plusieurs de ses condisciples, son maitre en Italie, où il exécute principalement des études architecture, de paysages, et de figures. Il rentre à paris en 1845 et commence à se faire connaitre au salon de 1847 avec son « combats de coqs ». Il y obtient une médaille de 3ème classe, ainsi que les éloges de Théophile Gautier, et se voit consacré chef de file, à 23 ans, des néo-grecs. Son « intérieur Grec, le Gynécée », présentée au salon de 1850 est acquise par Louis-Napoléon, encore président de la République. C’est donc à un artiste encore jeune, moins de trente ans, mais déjà confirmé que l’Etat, commande, en 1852, une toile monumentale pour l’exposition universelle de 1855. Il s’agit-là d’une démarche de propagande, avec une volonté de donner une meilleure image du Second Empire, qui, suite au coup d’état de Napoléon III, remplace la République. Le gouvernement du nouvel empereur alloue un budget assez colossal de 300 000 Francs au ministère de l’éducation publique. Gérôme en recevra 20 000. Le sujet est libre, et l’artiste choisira de représenter, en peinture, un passage du « Discours sur l’Histoire universelle », de Jacques-Bénigne Bossuet, datant de 1681. Le passage choisit évoque l’instauration de la Pax Romana par Auguste, et la naissance du Christ, et s’intitule : Le siècle d’Auguste et la naissance du Christ. Le tableau sera transféré au Musée d’Amiens dès 1864, il y est d’ailleurs toujours, après un bref passage au Musée d’Orsay, à Paris.

Le tableau reçoit un accueil critique mitigé. Au regard de ses ambitions, c’est un échec. Après avoir étudié l’oeuvre en elle-même, nous tenterons de discerner les raisons de cet échec, par rapport au contexte artistique du moment, mais également les répercussions qu’il aura sur la suite de la carrière de Gérôme, et comment, dans sa production artistique, la petite histoire supplantera la grande.

• L’oeuvre en question

La première moitié du XIXème voit l’apparition d’une nouvelle réflexion sur l’histoire, plus matérialiste. Il s’agit de l’envisager sous une perspective synthétique. C’est une tendance que l’on retrouve dans les encyclopédies, dans les ouvrages de synthèses de l’histoire de l’art, mais dont la volonté de « tout raconter » implique certains problèmes méthodologiques. Cette nouvelle vision de l’Histoire se retrouve dans la littérature et la peinture. On voit à l’époque de grands projets de peintures d’histoires, avec par exemple « l’Histoire du Christianisme » (1836-1838) de Jules-Claude Ziegler (1804-1856), qui met en scène la fondation et le développement de l’église catholique dans un même tableau, destiné à la coupole de l’Eglise de la Madeleine à Paris. Il s’agit ici d’une oeuvre de glorification du Christianisme, au discours fonctionnel reprenant le thème de la mission sacrée.

Paul Delaroche, pour l’hémicycle des Beaux-Arts, peint une fresque monumentale de 27 mètres de long mettant en scène les plus grands penseurs et artistes de l’antiquité, rassemblés autour d’un socle sur lequel trône les trois artistes ayant travaillé à l’édification du Parthénon : l’architecte Phidias, le peintre Apelle et le sculpteur Ictinus.

Paul Delaroche, Hémicycle des Beaux-Arts (détail), 1837-1841, Paris, École Nationale Supérieure des Beaux-Arts

L’apparition de la notion de « Grands Hommes », moteurs de l’histoire, développée par Hegel, contribuât également à l’apparition d’un nouveau genre de peinture d’histoire. Paul Chenavard s’inspire directement de la philosophie de l’Histoire d’Hegel dans son oeuvre de commande pour le décor intérieur du Panthéon, que l’on voulait alors transformé en temple de l’Humanité. Sa Palingénésie sociale, dans sa conception cyclique, cherche à représenter les principales étapes de la « marche du genre Humain dans son avenir à travers les épreuves et les alternatives de ruines et de renaissance.

Dans la littérature, cette tendance se retrouve appliquée par Victor Hugo dans la Légende des Siècles. Ce recueil de poèmes est conçu comme un immense tableau visant à exprimer l’Humanité, son éclosion et son épanouissement dans une sorte d’oeuvre cyclique. L’histoire est mise en perspective du passé, abordée avec distanciation, par une vision synthétique de l’histoire au travers de figures symboliques ou incarnant leur siècle. Comme V. Hugo le note dans la préface de la première série, « c’est de l’histoire écoutée aux portes de la légende ».

Jean Léon Gérôme est un passionné d’histoire. Lorsqu’on lui passe la commande d’une grande toile historique, il y voit l’opportunité de laisser cours à sa passion, et de se mesurer aux grands maîtres du genre qui l’ont précédé. L’élaboration de la toile se fera en trois ans. Une lettre, datant de février 1853, destinée au comte Nieuwerkerke, directeur des Musées depuis 1849, et qui deviendra Surintendant des Beaux-Arts à partir de 1863, Gérôme indique avoir « effectué une partie des dessins préparatoires ». Il lui demande également une avance de 5000 Francs, qui lui seront versés le 15 février. Cet argent servira à financer un voyage en Europe Orientale, durant lequel il effectuera des recherches d’ordre ethnographique.

Le 8 mai 1854, un rapport d’inspection indique que le carton est terminé, et que Gérôme en est au stade de l’étude finale. Au cours de ses 3 ans de travail, il recevra plusieurs acomptes, et le solde sera payé en juillet 1855, soit environ deux mois après l’exposition de la toile.

Gérôme a réalisé un grand nombre de dessins préparatoires pour son tableau. On peut en voir certains au Musée Rolin à Autun ou au Musée de Cambridge en Grande-Bretagne (pour Auguste, ainsi que d’autres groupes). Le catalogue de Vesoul de 1981 permet également de voir les esquisses de Marie et de l’enfant Jésus.

-L’oeuvre, description et analyse

Jean-Auguste-Dominique Ingres, Apothéose d’Homère, 1827,

Paris, Musée du Louvre

L’influence majeure de Gérôme dans la conception du tableau est « l’apothéose d’Homère », d’Ingres, peint en 1827. Le livret dans le catalogue de l’époque le décrit comme « Homère recevant l’hommage de tous les Arts, dont il est l’inventeur et le père ». Ingres y définit les règles d’un genre nouveau : le Panthéon. Il s’agit de la réunion artificielle et statique de personnages historiques, choisis comme emblématiques. La mise en scène des différents personnages s’apparente à une « photographie de groupe », ou chaque participant est pourvu de sa propre personnalité sans pour autant participer à une action de groupe. Ingres organise ses figures en petits groupes, dans un espace compact et peu aéré, en superposant les personnages en une masse invraisemblable, anachronique. L’accumulation de grandes figures de l’histoire artistique dans une procession sans réelle action, seulement animée par la variété des gestes et des postures des personnages, définie un nouveau genre d’allégorie. La toile, qui inspirera Paul Delaroche pour l’hémicycle des beaux-arts, et plus tard son élève Gérôme, s’inscrit dans la plus pure tradition classique, d’autant plus quand on la met en rapport avec « La mort de Sardanapale » de Delacroix, exposé au même salon. Ce type de composition sera progressivement rejeté dans une sorte d’archaïsme.

Jean Léon Gérôme choisit un sujet antiquisant, une illustration d’un passage du "Discours sur l’Histoire universelle », de Jacques-Bénigne Bossuet, que voici :

"Les restes de la république périssent avec Brutus et Cassius. Antoine et César, après avoir ruiné Lépide, se tournent l’un contre l’autre. Toute la puissance romaine se met sur la mer. César gagne la bataille actiaque : les forces de l’Égypte et de l’Orient qu’Antoine menait avec lui sont dissipées : tous ses amis l’abandonnent, et même sa Cléopâtre pour laquelle il s’était perdu. Hérode Iduméen qui lui devait tout, est contraint de se donner au vainqueur, et se maintient par ce moyen dans la possession du royaume de Judée, que la faiblesse du vieux Hyrcan avait fait perdre entièrement aux asmonéens. Tout cède à la fortune de César : Alexandrie lui ouvre ses portes : l’Égypte devient une province romaine : Cléopâtre qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine : Rome tend les bras à César, qui demeure sous le nom d’Auguste et sous le titre d’empereur seul maître de tout l’empire. Il dompte vers les Pyrénées, les Cantabres et les Asturiens révoltés : l’Éthiopie lui demande la paix : les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus avec tous les prisonniers Romains : les Indes recherchent son alliance : ses armes se font sentir aux Rhetes ou Grisons, que leurs montagnes ne peuvent défendre : la Pannonie le reconnaît : la Germanie le redoute, et le Veser reçoit ses lois. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus. Tout l’univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde."

Le sujet est parfaitement adapté aux visées impérialistes de Napoléon III, au contexte de fin de la république, remplacé par le second Empire, et, plus précisément, à l’exposition universelle organisée par l’empereur, ou la France accueille le monde entier. Dans son discours d’ouverture, Napoléon III dira : "j’ouvre avec bonheur ce temple de la Paix qui convie tous les peuple à la concorde".

La composition du tableau s’organise symétriquement autour d’un axe vertical articulé autour de la figure d’Auguste. Dans la partie haute du tableau, la façade du temple de Janus, divinité romaine du commencement et du passage, se détache sur un ciel sans nuage, exactement comme dans le tableau Ingres dont Gérôme s’inspire. Devant le temple, Auguste divinisé, dont la pose et le sceptre rappellent le Jupiter Capitolin qui avait déjà inspiré Ingres pour ses portraits de Napoléon, trône sur une estrade en marbre au côté d’une petite statue du même Jupiter. L’inscription sur le socle exalte la gloire d’Auguste, en énumérant les provinces conquises et pacifiées : "César Auguste, imperator victor canabrorum, astum, Pathorum, Raethonum et Indunum, germaniae, pannoniae, domitor pacificator orbis, pater patriae." On voit citer des peuples et des provinces évoqué par Bossuet.

Aux pieds d’Auguste sont placés, à droite, l’aigle impérial, et à gauche, debout et adossé à l’estrade, une femme personnifiant Rome, vêtue d’une chlamyde rouge, portant lance et bouclier.

A droite, en haut des marches, César, en bleu, est représenté mort, tandis que ses deux chefs de la conjuration, Brutus et Cassius, vêtus de toges blanches relevées sur leurs têtes, s’éloignent en descendant les marches. Ce sont les seuls personnages de la composition, à l’exception de la sainte famille en bas, à ne pas participer à la dynamique dirigée vers Auguste. Cassius, l’air sombre, porte la main à son front et semble regarder vers l’avenir, la défaite des partisans de la république et l’avènement de l’empire. Tandis que les deux conjurés s’éloignent de Rome, le monde entier se masse dans la partie inférieure du tableau, se rassemble pour payer le tribut au nouvel empereur, et se soumettre au nouvel ordre qu’il instaure : la Pax Romana. Gérôme représente une foule éclectique d’individus et d’animaux exotiques de toute "race", tout type, toute coutume. Dans la partie droite du tableau, il peint différents groupes, des indiens montés sur un éléphant, les Parthes rapportant à Auguste les enseignes romaines perdues par Crassus à la bataille de Carrhes et les soldats qui avaient été fait prisonniers (une des grandes victoires diplomatiques d’Auguste), tandis qu’un barbare Nordique couvert de peaux de bêtes est placé au côté d’une mère amenant ses enfants voir l’empereur.

A gauche, deux hommes amènent des captifs vers l’empereur, en les tirant par les cheveux. Il s’agit peut-être de personnifications de pays conquis. Un roi oriental, richement vêtu, est soutenu par deux esclaves, un jeune garçon noir tenant un bouclier et une femme presque nue. Il est tourné vers Auguste, et sa faiblesse symbolise peut être la supériorité écrasante de Rome sur les autres royaumes. Plus haut, juchés sur des dromadaires, de jeunes arabes et africains viennent faire pendant au indiens placé de l’autre côté.

Près du bord inférieur du tableau, mais légèrement décentré, Gérôme a représenté la naissance de Jésus. Le nouveau-né, baigné de lumière, Marie et Joseph agenouillé autour de lui en posture de prière, sont séparés de la foule par les ailes protectrices d’un ange. Par rapport à l’étude d’assez petite taille que Gérôme avait réalisé, on note quelque différences dans le traitement de la sainte famille. L’échelle est accrue, Marie et Joseph sont redressés et gagne en hauteur. L’ange était à l’origine représenté les mains levées, il a dans le tableau final les ailes déployées autour de la sainte famille, dans une attitude protectrice qui les isole et les différencie clairement de la foule. Le rayonnement jaune/orange assez intense autour du Christ, qui crée un second centre visuel, n’était pas prévue à l’origine, il s’agit là encore d’un ajout tardif.

Gérôme supprime les victoires ailées, initialement prévues en train de couronner Auguste. Il s’agit ici d’insister sur la prééminence d’Auguste, dont la figure domine toute la scène, mais également de ne pas créer de confusions entre les victoires, génies païens, et l’ange chrétien. Il procède à d’innombrables changements dans la procession fantasmagorique du registre inférieur, des changements de types, de poses, d’accessoires… Les rangs du bas gagnent en importance, l’opposition entre la composition pyramidale du registre supérieur et la partie inférieure dont les figures forment une sorte de croissant, dont les extrémités (arabes sur dromadaires à gauche et indiens sur éléphant à droite) remontent presque à la hauteur d’Auguste, donnant une profondeur supplémentaire à la composition.

Gérôme représente au sein du même tableau les deux êtres supérieurs qui marque le début d’un nouvel âge d’or: Auguste, bien sûr, qui instaure sous son règne la Paix Romaine, universelle, en établissant une cohabitation de tous les peuples autour de sa figure impériale, et le Christ, dont la venue est "prophétisée" par Virgule dans le quatrième poème des bucoliques, qui célèbre la naissance d’un enfant qui marquera le début d’un nouvel âge d’or, empli de paix et de prospérité.

Gérôme construit, au travers d’une peinture d’histoire, un discours de propagande du second empire. Napoléon III peut aisément se substituer à Auguste, et la foule rassemblée autour de l’empereur romain divinisé évoque directement l’exposition universelle organisée par le nouvel empereur des français, presque 2000 ans plus tard.

II-La réception de l’oeuvre

Le siècle d’Auguste et la naissance du Christ reçoit un accueil critique mitigé. Si elle n’est pas unanimement hostile à la grande composition de Gérôme, reste assez hermétique et froide à l’égard de ses ambitions. Quelques critiques font l’éloge du tableau, en particulier Théophile Gautier qui ne contient pas son admiration, considérant que Gérôme a réalisé un vrai tableau d’histoire, au sens élevé du terme, comme on l’entendait au XVIIème siècle dans la hiérarchie des genres proposée par André Félibien, pour qui la peinture d’allégorie et la peinture d’histoire sont les genres les plus nobles, qui contiennent tous les autres genres qui leur sont subordonnés. Mais Théophile Gautier était critique officiel (le seul) de l’état, et travaillait pour « le moniteur universel », journal de l’empire. Il devait donc diffuser le point de vue officiel sur l’exposition. Et même s’il exprime sans doute son propre goût, il reste tout de même subordonné au commanditaire. Sa critique est par conséquent biaisée.

Les critiques à l’égard du tableau de Gérôme se fondent aussi bien sur la forme que sur le fond. Sur le fond, il leur apparait que, malgré les efforts déployés pour structurer la composition en s’inspirant de ses maîtres (Ingres, Delaroche, Etc.), il n’en résulte de fait qu’une grande confusion. La volonté de synthèse d’un siècle et de contraste entre le monde païen des Romains et l’avènement dans le même temps du christianisme, que Bossuet établit en catapultant l’annonce de la naissance du Christ en fin de paragraphe, presque par surprise, se perd chez Gérôme dans la surabondance de détails visuels. Le sacrifice de l’unité du tableau au profit de deux registres distincts est assez mal perçu par les critiques. Le manque d’unité stylistique, avec le registre supérieur ingresque, statique et symétrique, et la sainte Famille qui va chercher ses influences du côté des nazaréens allemands, sans doute voulu pour établir un contraste rhétorique évident, est décrié par la plupart des critiques, qui réclame une plus grande homogénéité. L’un d’eux, à ce sujet, considérera que la toile présente un « tableau dans un autre tableau ».

Mais au-delà de ces considérations sur la forme, la plastique de l’oeuvre, Gérôme se heurte à des critiques plus profondes. La toile est exposée dans un contexte de réaction contre l’art philosophique. Ceux qui avaient apprécié l’enjouement presque naïf de ses toiles néo-grecques (dont « le combat de coqs »(1847) est le plus bel exemple) ne sont guère réceptifs à ses nouvelles visées intellectualistes. Ils tendent même à considérer son ambition comme déplacé, et ne donnant lieu qu’à une juxtaposition anachronique et confuse, un mélange maladroit de personnages historiques et d’allégories/personnifications. L’un d’eux écrira : « cette grande toile est-elle une page religieuse, historique, philosophique? Ni l’un, ni l’autre! »

Le tableau de Gérôme marque également les limites de la transcription picturale du littéraire. La peinture est bridée, ses limites visuelles et spatiales inaptes à restituer la profondeur et l’universalité d’un discours qu’elle entend égaler. Un critique écrira : »Ses forces [n’étaient pas] à la hauteur de son ambition ».

Les critiques ne sont pas tendres avec Gérôme, mais elles marquent, au-delà des opinions subjectives de chacun, un changement du goût et un besoin de renouvellement d’un genre à bout de souffle.

Dans ses notes autobiographiques, Gérôme évoque ce tableau avec une certaine frustration. Je cite :

« Cette toile qui m’avait couté deux années de travail et des efforts énormes (elle mesure 10 mètres de long sur sept de haut) n’obtint qu’un succès d’estime. C’était peut-être injuste. Pourtant, je dirais que ce tableau à un default capital : Il manque d’invention et d’originalité. Il rappelle, par son agencement, et malheureusement par ce seul côté, l’Apothéose d’Homère de M. Ingres, dont il est, pour ainsi dire, la paraphrase. Cette faute grave une fois constatée, disons qu’il y a dans cette composition des figures bien trouvées, des motifs de groupes heureusement combinés (tel que Brutus et Cassius, Cléopâtre et Antoine), des arrangements de costumes, des draperies d’un bon style, enfin, une somme de volonté parfois couronné de succès, dont le public aurait peut-être dû me tenir compte : ce qui n’a pas été fait. […] En même temps parut un petit tableau représentant « la musique d’un régiment russe ». J’avais, à ce qu’il parait, trouvé la note sensible, car il fut beaucoup plus remarqué que mon grand ouvrage sur lequel je comptais d’avantage. »

III- Un Echec ?

L’échec critique du « siècle d’Auguste, naissance du Christ n’a pas, si on se fie à ses notes, était entièrement compris par Gérôme. Mais, de notre point de vue, ce ne sont pas les qualités formelles (discutables) de l’oeuvre qui aurait causé sa disgrâce, mais une évolution des attentes critiques et publiques envers la grande peinture d’histoire. Si, dans la première partie du XIXe, les commandes abondantes de peintures historiques, par l’état en particulier, ont contribué à prolonger la suprématie de ce type de peinture, la seconde partie voit un net glissement de la peinture d’histoire vers la peinture de genre. Elle cherche à se rapprocher d’un public dont elle s’était depuis longtemps éloignée. Gérôme arrive en quelque sorte « en retard ». Eduqué dans la tradition de la grande peinture d’histoire, auprès de grand maîtres du genre, Ingres, Delaroche, l’oeuvre est produite dans un contexte qui ne lui est déjà plus favorable. Discrédité pour son caractère pompeux et idéalisant, la grande peinture d’histoire se devait d’évoluer, d’assouplir les frontières la séparant des autres genres.

A partir de là, Gérôme se tourne vers une peinture au sujets plus anecdotique, tout en conservant un goût certain pour la reconstitution archéologique et minutieuse du passé. Mais il délaisse l’emphase, la monumentalité, pour approcher l’histoire de façon plus intimiste, à échelle humaine. Sa « mort de César », en 1859, ne représente plus la fin de la république romaine, mais la mort d’un homme, avec un certain pathos. Gérôme explore ainsi de nouvelles pistes, de façon plus assumée, et raffermi par son échec. Il suit ainsi les traces de Paul Delaroche, qui le premier avait tenté de rendre le fait historique plus accessible, au travers d’une reconstitution archéologique réaliste qui n’oublie pas pour autant l’humain. Gérôme suit la même démarche que les grands historiens de la génération romantique (tel qu’Augustin Thierry et Jules Michelet), en proposant une étude critique et objective de l’histoire, en la hissant au rang de science à part entière, mais en adoptant une narration vivante, voir romancée. Gérôme, en effet, parait plus être un raconteur d’Histoire qu’un peintre.

La vision de l’histoire continue à se modifier et à évoluer avec l’apparition de l’école positiviste, dans le dernier tiers du XIXe. Elle propose une approche de l’histoire objective, centrée sur l’évènementiel, l’anecdote, basée sur des documents d’archives. Ces nouvelles manières d’appréhender l’histoire donnent un nouveau souffle au genre, qui reste évidemment décrié par certains critiques, comme Baudelaire, qui écrira :

"Ici l’érudition a pour but de déguiser l’absence d’imagination. La plupart du temps, il ne s’agit que de transposer la vie commune et vulgaire dans le cadre grec ou romain ».

De fait, nous serions tentés d’envisager Gérôme, non plus comme un peintre, mais comme un talentueux créateur d’images.

Le tableau « le siècle d’Auguste la naissance du Christ » est unique dans l’oeuvre de Gérôme. Elle marque la concrétisation manquée d’une ambition de jeunesse, qui n’était plus au gout du moment. L’évolution du traitement de l’histoire par Gérôme marque les derniers soubresauts du genre, qui tombera complètement en désuétude au siècle suivant. Malgré lui, Gérôme incarne la transition, entre le déclin de la Grande peinture d’Histoire, grandiose, et sa réinvention, l’histoire vue au travers du prisme du quotidien et de l’intime.

Bibliographie :

- Gerald M. Ackerman, Jean-Léon Gérôme. Monographie et catalogue raisonné, Courbevoie, ACR, 2000.

-Gerald M. Ackerman, Jean-Léon Gérôme, sa vie, son oeuvre, Courbevoie, ACR édition, 1997.

-Laurence des Cars, Gérôme. De la peinture à l’image, Paris, Gallimard, 2010.

-Hélène Lafont-Couturier, Gérôme, Paris, Herscher, 1998.

-Laurence des Cars, Dominique de Font-Réaulx et Edouard Papet (éd), Jean-Léon Gérôme (1824-1904). L’histoire en spectacle, Musée d’Orsay, Paris, Skira-Flammarion, 2010.


Poitiers/1278e: Le jour où la science, l’art et la civilisation reculèrent devant la barbarie (Who will stop the new Saracens’ razzia of historical truth?)

25 octobre, 2010
Dès le second siècle de l’Hégire, les Arabes deviennent les précepteurs de l’Europe. Voltaire
Sans Charles Martel (…), la France était une province mahométane. Voltaire
C’est un des plus grands événements de l’Histoire: les Sarrasins victorieux, le monde était mahométan. Chateaubriand
Il faut rendre justice au culte de Mahomet qui n’a imposé que deux grands devoirs à l’homme : la prière et la charité. (…) Les deux plus hautes vérités de toute religion. Lamartine (1833)
Cette bataille n’a pas l’importance qu’on lui attribue. Elle n’est pas comparable à la victoire remportée sur Attila. Elle marque la fin d’un raid, mais n’arrête rien en réalité. Si Charles avait été vaincu, il n’en serait résulté qu’un pillage plus considérable. (…) Sans l’Islam, l’Empire franc n’aurait sans doute jamais existé, et Charlemagne sans Mahomet serait inconcevable. Henri Pirenne (historien belge, 1922)
Monsieur Dubois demanda à Madame Nozière quel était le jour le plus funeste de l’Histoire de France. Madame Nozière ne le savait pas. C’est, lui dit Monsieur Dubois, le jour de la bataille de Poitiers, quand, en 732, la science, l’art et la civilisation arabes reculèrent devant la barbarie franque. Anatole France (1922)
Si à Poitiers Charles Martel avait été battu, le monde aurait changé de face. Puisque le monde était déjà condamné à l’influence judaïque (et son sous-produit le christianisme est une chose si insipide !), il aurait mieux valu que l’islam triomphe. Cette religion récompense l’héroïsme, promet au guerrier les joies du septième ciel… Animé d’un esprit semblable, les Germains auraient conquis le monde. Ils en ont été empêchés par le christianisme. Hitler (1942)
Bien des voix se sont élevées pour tenter de ramener la bataille à sa juste place. En vain, car, érigé en symbole, l’événement est passé à la postérité et avec lui son héros Charles Martel. Il appartient à ce fonds idéologique commun qui fonde la nation française, la civilisation chrétienne, l’identité européenne sur la mise en scène du choc des civilisations et l’exclusion de l’Autre. Françoise Micheau et Philippe Sénac (historiens medievistes)
Martel 732, Le Pen 2002 Affiche FN
La Bataille de Poitiers (732) n’a jamais eu lieu. Nas E Boutammina. (2006)
Recent scholars have suggested Poitiers, so poorly recorded in contemporary sources, was a mere raid and thus a construct of western mythmaking or that a Muslim victory might have been preferable to continued Frankish dominance. What is clear is that Poitiers marked a general continuance of the successful defense of Europe, (from the Muslims). Flush from the victory at Tours, Charles Martel went on to clear southern France from Islamic attackers for decades, unify the warring kingdoms into the foundations of the Carolingian Empire, and ensure ready and reliable troops from local estates. Victor Davis Hanson
Je n’ai jamais entendu un Arabe s’excuser d’être allé jusqu’à Poitiers. Stéphane Denis (2001)
Aujourd’hui les bicots ont dépassé Poitiers. Tunisiano (groupe Sniper, 2003)
Aux frères musulmans résidant dans les pays de la coalition des sionistes et des croisés (…) sachez que le jihad est un devoir. (…) Vous avez l’occasion d’attaquer les chefs des infidèles sur leur propre sol du moment qu’il n’y a pas d’alliance entre vous et eux. Azzam (porte-parole americain, message aux membres des “communautés d’immigrés comme celles vivant en marge de la société dans “les banlieues misérables de Paris, de Londres et de Detroit”, ou celles venues en Amérique et en Europe pour étudier ou pour y chercher leur pain quotidien”, oct. 2010)
Que comprend le spectateur à l’issue de ce spectacle glaçant ? L’armée française, c’est la Wehrmacht ; la police française, la Gestapo ; les policiers français sont des tueurs psychomaniaques ; les terroristes du FLN sont les frères des résistants français de 1940-1944 ; la scène d’ouverture – les massacres de Sétif en mai 1945 – est une transposition d’Oradour-sur-Glane. Cette trame est intentionnelle. Les images d’archives de l’indépendance algérienne (juillet 1962) qui concluent le film renvoient à celles de la libération de Paris qui l’ouvrent. Le devoir appliqué de Bouchareb sera très bien noté au prochain congrès du FLN.
Cette séquence des massacres du 8 mai 1945 à Sétif dure six minutes. Six minutes de désinformation historique absolue ! Bouchareb montre des civils algériens pacifiques, aveuglément mitraillés par les forces de l’ordre. Les soldats, les policiers et les civils tirent les musulmans comme des lapins dans les rues de Sétif. Des dizaines de cadavres sont alignés dans les rues. La répression fut en effet brutale mais elle n’interviendra que plus tard. On ne voit quasiment rien du massacre d’une centaine d’Européens, ni de la large politique d’amnistie qui suivra.
(A) Sétif, le 8 mai 1945. Quatre musulmans sont tués pendant le défilé de la Victoire (l’un voulut brandir le drapeau indépendantiste algérien) mais le premier massacre de masse concerne, ce jour-là, les Européens (109 tués et disparus, dont le maire socialiste de la ville). Il ne s’est pas agi d’une colère spontanée : les quelques émeutiers avaient préparé un plan d’insurrection prévoyant les assassinats d’Européens et l’installation d’un maquis dans le massif des Babors, au nord de Sétif. Il n’y a pas eu de tirs des colons par les fenêtres, ni de tirs de gendarmes à la mitrailleuse. La terrible répression (sur ordre du général De Gaulle) sera conduite dans les jours suivants. Elle fut d’une brutalité inexcusable (au moins 2 500 morts, mais loin des 40 000 victimes annoncées par la propagande du FLN), menée avec les méthodes impitoyables de l’époque mais suivie d’une large amnistie en 1946, totalement ignorée dans le film, et les suspects arrêtés en mai 1945 ne furent pas transférés à Paris.
Le FLN et le MNA sont nés en 1954 et pas en 1945 et De Gaulle n’était plus aux affaires en 1954. L’un des frères, Messaoud, affecté au 3e RTA, ne pouvait pas être parachutiste en Indochine (surtout largué à Diên Biên Phù par un C-130 américain !) ; après dix ans de service, il aurait dû être au moins sergent. Ce sont des harkis qui ont démantelé la plupart des commandos du FLN à Paris et la Main rouge, une organisation contre-terroriste montée par les services spéciaux, n’intervint jamais en métropole. C’est le FLN et le MNA qui ont pratiqué des noyades dans la Seine en 1961, pas la police (sauf un cas, jamais confirmé), qui n’a pas fait exploser de voiture en métropole. Le convoyage par le FLN d’autobus bourrés d’armes d’Allemagne vers la France est invraisemblable : il y avait assez de ports en Allemagne pour les embarquer. Valeurs actuelles

Qui arrêtera les nouveaux Sarrasins de la vérité historique ?

Multiplication des erreurs historiques, concentration en une seule journée d’émeutes musulmanes de 5 jours et d’une repression francaise de 15 jours, inflation hors de toute proportion du nombre de victimes de la seule répression francaise, passage sous silence d’une centaine de victimes européennes aux cris de À bas la France” et “À bas les juifs” sans compter les centaines de blessés et de musulmans assassinés pour leur francophilie …

Au lendemain de la mort du président de la région Languedoc-Roussillon Georges Frêche qui avait non seulement tenté en vain de redonner a sa région son ancien nom de Septimanie

Mais aussi, mis à part son goût plutôt douteux pour les statues et notamment celles des plus grands massacreurs de la planète, vaillamment résisté contre la nouvelle tryrannie du politiquement correct de son propre parti

(jusqu’a  faire mettre en berne tous les drapeaux de sa ville en 1982 lorsque le ministre des Relations extérieures de Mitterrand – le même Cheysson qui avait confirmé que la France ne ferait rien contre le coup d’Etat de Jaruzelski contre le syndicat Solidarnosc – était allé s’incliner en Algérie devant la tombe des soldats du FLN ou traité de sous-hommes des harkis un peu trop défaitistes!) …

Pendant qu’aux EU on licencie un commentateur de la radio publique pour avoir évoqué sa crainte des jihadistes comme on dénonce en France un politologue respecté qui s’est laisse piéger par Facebook alors qu’un porte-parole supposé d’Al Qaeda rappelle aux immigrés de l’Occident leur devoir de jihad

Et en ce 1278e anniversaire de la bataille de Poitiers (Pardon: de  "l’Allée des martyrs") voué comme les autres, sauf exceptions systématiquement disqualifiées comme droitistes (ou de vaines gesticulations contre les magnétoscopes japonais), à  l’indifférence du plus grand nombre voire au mépris quand ce n’est pas au négationnisme pur et simple de, historiens compris, nos dhimmis de service

Qui vit, un 1er jour de Ramadan,  le Maccabee franc (et bâtard pilleur occasionnel d’églises lui-même) Charles Martel s’allier au Duc d’Aquitaine Eudes pour empêcher non seulement la mise à sac du sanctuaire national des Francs de Saint-Martin de Tours par le "serviteur du Miséricordieux" de la douce Cordoue Abd al-Rahmān

Mais porter un premier coup d’arrêt aux incursions musulmanes au nord des Pyrénées avant, mis a part quelques dernières razzias sous Charlemagne et Guillaume de Provence (ou jusqu’au XIXe siècle sur nos côtes par les pirates barbaresques à l’origine, qui le sait encore, à la fois de la création des Marines américains et de la conquête de l’Algérie), de les chasser définitivement de leurs bases de Septimanie justement ….

Retour, avec Valeurs actuelles, sur la derniere razzia en date, contre la vérité historique cette fois, du cinéaste franco-algérien Rachid Bouchareb.

Qui, non content d’avoir fait sauver la France a ses Indigenes, justifie a l’avance leurs exactions dans son dernier film (Hors la loi) en présentant la tragédie de Sétif du 8 mai 1945 comme le produit de la seule barbarie francaise

8 mai 1945

Les mensonges de Sétif

François d Orcival

Valeurs actuelles

14/10/2010

Le général Henry Martin reçoit la reddition des populations du Constantinois.Pourquoi falsifier l’histoire ? Elle fut suffisamment dramatique. Mais il fallait la rendre épouvantable pour pouvoir justifier ensuite la terreur du FLN.

Rachid Bouchareb, le réalisateur du film Hors-la- loi (qui a fait un flop sur les écrans français), a vu des centaines de tués allongés et alignés sur les trottoirs de Sétif ; il a vu des hommes tirer des balcons, des soldats français procéder à des exécutions sommaires ; il a même vu des miliciens faire feu avec des fusils de chasse sur des manifestants musulmans pacifistes et désarmés.

Cette vision “cinématographique” de la tragédie de Sétif, le 8 mai 1945, a déclenché des passions justifiées contre son film. Est-il excusable ? Né à Paris de parents algériens, et non en Algérie, huit ans après les faits, Rachid Bouchareb ne fait qu’épouser la version algérienne de l’histoire. Celle qui a été forgée pour que la France plie le genou de la repentance et du remords. Ici, la vérité historique importe peu : c’est d’une “reconstruction” qu’il s’agit.

Roger Vétillard n’est pas algérien, mais il est né à Sétif et en 1945.

Il n’est ni journaliste ni historien mais médecin, un professionnel méticuleux et persévérant qui a voulu rassembler tout ce qui existait sur cette tragédie, laquelle l’a d’autant plus marqué qu’il devait y perdre deux cousins, avant que la guerre d’Algérie ne vienne bouleverser sa famille. Il a publié deux gros ouvrages sur le sujet et affirme, pièces à l’appui, que le « nombre de fausses informations qui circulent à propos des événements de mai 1945 est à peine imaginable». Il s’agit bien des « événements de mai 1945 » et non pas de la seule émeute de Sétif. Or on a lu tantôt que, “selon les autorités françaises”, ces événements auraient provoqué la mort de 15 000 Algériens, et tantôt de 45 000, selon les autorités algériennes… Les émeutes et la répression se sont déroulées du 8 au 22 mai 1945, soit durant quinze jours : l’armée, la police, la gendarmerie françaises, les milices armées ont-elles pu faire entre 1000 et 3000 tués par jour – c’est-à-dire dix ou vingt fois plus par jour que durant la guerre d’Algérie elle-même ?

Les archives existent, rapports de police, témoignages, comptes-rendus militaires, ordres échangés ; il y a même eu une thèse sur le sujet. Le service historique des armées a publié l’essentiel des pièces il y a déjà vingt ans. Roger Vétillard a repris dans son étude (parue en 2008) toute la matière disponible. L’historien Jean-Louis Planche a lui aussi cherché à reconstituer scrupuleusement la vérité.

Les drapeaux doivent être retirés, un policier tire…

Sétif est à l’époque une ville de 40 000 habitants située à 300 kilomètres à l’est d’Alger, dans le Constantinois. Le matin du 8 mai 1945, un cortège que l’on évaluera entre 4 000 et 8 000 manifestants, conduits par 200 scouts musulmans, se dirige vers le monument aux morts pour célébrer la victoire. C’est la raison pour laquelle, dans un pays qui est encore en état de siège, ce défilé est autorisé. Mais surgissent alors dans la foule des drapeaux algériens interdits, des banderoles nationalistes pour célébrer l’“Algérie indépendante”. Tout cela a été préparé. Le sous-préfet appelle la troupe pour dresser un barrage, mais ses hommes sont en petit nombre : les drapeaux doivent être retirés. Un policier tente de s’en emparer. « C’est le signal de la bagarre, écrit alors le général Henry Martin, qui commande le 19e corps d’armée à Alger. Des coups de feu éclatent ; les manifestants se répandent dans la ville, assaillant à coups de feu, de couteau ou de bâton, les Européens rencontrés. On entend : “Tuons les Européens”… »

Qui a tiré le premier ? Il semble bien que ce soit le policier, pour se dégager. En l’air ou à bout portant ? Un jeune manifestant tombe. Affolement. Des jeunes gens se mettent à attaquer le commissariat central. Puis c’est le déchaînement : jardiniers, commerçants, employés, colons, un directeur d’école, sont sauvagement agressés, atrocement mutilés. Le maire de la ville, socialiste nommé par les autorités de Vichy, est tué ; le chef de la section locale du parti communiste a les deux poignets tranchés. Le soir, on relève quatre morts parmi les émeutiers, mais vingt-huit parmi les Européens et quarante-sept blessés graves. À partir de ce moment, l’émeute s’étend dans tout le Constantinois.

Pour comprendre le déchaînement, ces événements doivent être situés dans le contexte du moment. L’Algérie compte alors trois départements français, soit six à sept millions d’“indigènes” musulmans et huit cent mille Européens. Alger a abrité le gouvernement provisoire du général de Gaulle, le pays a été bouleversé par les convulsions politiques qui ont déchiré les Français. Le 10 février 1943, influencé par le kémalisme, le panarabisme et la propagande allemande qui cherche à soulever les populations locales contre la tutelle française, Messali Hadj, créateur du Parti populaire algérien, lance un manifeste réclamant le pouvoir et l’indépendance. Un pharmacien de Sétif, précisément, Ferhat Abbas, se joint à lui. Pour calmer ces revendications, le général de Gaulle publie le 7 mars 1944 une ordonnance reconnaissant à tous les habitants d’Algérie l’égalité des droits, mais sans leur accorder la citoyenneté française et le droit de vote. « Trop tard », commente Ferhat Abbas.

L’agitation antifrançaise, alimentée par différentes sources, se développe. Quelques-uns des trente mille prisonniers allemands, internés – et oubliés – dans leurs prisons du Constantinois, parviennent à s’évader ; certains rejoignent les rangs des insurgés. Au moment où il le nomme en Algérie, au mois d’août 1944, le général de Gaulle donne au général Martin une consigne stricte : « Empêcher l’Afrique du Nord de glisser entre nos doigts pendant que nous libérons la France. »

Les événements étrangers précipitent les choses : le Japon humilie la France à Hanoi, le 9 mars 1945. La conférence des Nations unies qui s’ouvre le 25 avril à San Francisco fait miroiter leur indépendance aux peuples encore sous tutelle impériale. Une rébellion surgit en Syrie et au Liban, le Général doit y envoyer des renforts et bombarder Damas, avant de céder sous la pression britannique. « En Algérie, écrit-il dans ses Mémoires de guerre, un commencement d’insurrection, survenu dans le Constantinois et synchronisé avec les émeutes syriennes, a été étouffé par le gouverneur général Chataigneau. » Dès le 1er mai, des incidents ont en effet éclaté à Alger (la police a tiré), à Oran, à Mostaganem et ailleurs. On crie “À bas la France” et “À bas les juifs”. Les autorités redoutent la répétition de ces incidents au moment où l’Allemagne capitule ; la troupe est consignée.

Au lendemain de la terrible journée de Sétif, l’insurrection se répand. Elle éclate à Guelma, sous préfecture de 16 000 habitants dont 4 000 Européens. L’émeute dure cinq jours de suite. Au début, la police et la troupe ont tiré en l’air. Mais cela dégénère. “À bas de Gaulle ! À bas Churchill et les juifs !” Le jeune sous-préfet de Guelma, gaulliste musclé, héros de la Résistance, André Achiary, ne dispose pour maintenir l’ordre que d’un faible dispositif. Il décide de former des milices d’Européens armés. Et là se produisent des représailles et des exécutions sommaires.

Le 11 mai, les autorités d’Alger ont reçu un télégramme du général de Gaulle : « Veuillez affirmer publiquement la volonté de la France victorieuse de ne laisser porter aucune atteinte à la souveraineté française sur l’Algérie. Veuillez prendre toutes mesures nécessaires pour réprimer tous agissements antifrançais d’une minorité d’agitateurs. » Le commandement militaire estimera le nombre des insurgés à 40 000. « Dès l’annonce des premières révoltes, observe Roger Vétillard, les chars, l’aviation, dans une moindre mesure l’artillerie et, plus tard, la marine, participent à la remise en ordre du territoire. »

Conformément aux consignes reçues de Paris, la répression est sans pitié. Des villages situés autour de Sétif, Guelma et Kherrata, sont rasés. L’historien Jean Lacouture a également retenu que « des unités de troupes noires tuèrent et pillèrent pendant quarante-huit heures ». Ces différents faits nourrissent l’accusation des massacres. Ce qui ressort des archives militaires et des travaux de Vétillard en tempère non la réalité mais la dimension. Ainsi, de combien d’avions l’état-major dispose-t-il pour ses opérations ? De douze chasseurs et douze bombardiers légers. Combien effectuent-ils de missions d’assaut ? Vingt en quinze jours. La marine ? Un croiseur, le Duguay-Trouin, au large de Bougie. Le 10 mai, au plus fort de l’insurrection, il tire vingt-trois coups de 155 pour disperser des rassemblements des tribus insurgées.

Relevées en 1945, les pertes côté européen sont, selon les sources, de 102 à 113 victimes ; il y a deux fois plus de blessés. À cela s’ajoutent quelque 800 musulmans assassinés par les émeutiers pour leur francophilie. Côté musulman, le commandement militaire dénombre alors 2 628 tués ; le quotidien l’Humanité cite à l’époque le chiffre de 6 000. C’est la radio du Caire qui, la première, parlera de 45 000 victimes, bilan qui sera par la suite officialisé par le régime algérien. Plus on s’éloigne des événements, plus le chiffre gonfle : le 8 mai 2003, le quotidien officiel du parti gouvernemental, El Moudjahid, cite le chiffre de 100 000 ! Les corps ont-ils tous disparu dans la chaux vive ? Qui furent donc les responsables de cette répression ? Le gouverneur général de l’Algérie, Yves Chataigneau, était un gaulliste que les pieds-noirs avaient baptisé Mohammed en raison de ses sympathies musulmanes ; il agissait sous les ordres du ministre de l’Intérieur, le socialiste Adrien Tixier ; le ministre de l’Air, responsable des ordres donnés à l’armée de l’air, était le communiste Charles Tillon. « Le mouvement insurrectionnel, écrivit le gé néral Martin, n’a pas été l’oeuvre de fa méliques mais de fanatiques et de racistes. Le mouvement n’avait pas pour but initial la guerre sainte, mais cet argument fut employé par les meneurs pour décider la masse et la fanatiser…»

Était-il nécessaire de faire passer cette terrible répression pour de la barbarie, d’en gonfler jusqu’à l’absurde le nombre des victimes ? Sans doute le fallait-il pour excuser et justifier les massacres du FLN qui allaient commencer neuf années plus tard.  François d Orcival

À lire

Sétif, mai 1945, massacres en Algérie, de Roger Vétillard, Éditions de Paris, 588 pages, 39 €.

Sétif 1945, histoire d’un massacre annoncé, de Jean-Louis Planche, Perrin, 422 pages, 22,90 €.

La Guerre d’Algérie par les documents, tome 1, collectif. Service historique de l’armée de terre, 550 pages, 49 €.

Voir aussi:

Cinéma. De l’argent public devait-il financer cette œuvre de fiction qui dessert l’histoire?

Hors-la-loi : un mauvais film

Frédéric Pons

Valeurs actuelles

27/05/2010

Fiction manichéenne de facture médiocre, dévaluée par de nombreuses erreurs historiques, l’oeuvre de Rachid Bouchareb est bien une apologie caricaturale du FLN algérien. Notre envoyé spécial à Cannes a vu le film.

Des motards en grande tenue pour l’escorte, des limousines pour l’équipe du film, puis le tapis rouge du Palais des Festivals, foulé au rythme d’une danse arabe, les embrassades du petit monde du cinéma… Deux heures dix-huit minutes plus tard, la salle applaudit, debout. Des youyous de triomphe montent de quelques rangs. Je reste assis, comme quelques festivaliers. À côté de moi, deux Slaves applaudissent, surexcitées. Elles sont russes, me disent qu’elles ont “adoré”. Sans doute l’habitude des films de propagande, ce qu’est Hors-la-loi.

Représentant l’Algérie à ce 63e Festival du cinéma, ce film militant est le porte-voix d’une lecture univoque et haineuse de l’Histoire : celle du FLN, le pilier de la nomenklatura totalitaire qui contrôle l’Algérie depuis 1962, après l’avoir ruinée.

Ce film manichéen transpire la haine, quoi qu’en dise son réalisateur, Rachid Bouchareb, et quel que soit le talent de ses principaux acteurs, Jamel Debbouze, Roschdy Zem, Sami Bouajila.

« Il s’agit d’une œuvre de fiction », soutient Bouchareb. Ce qui peut, en effet, lui donner le droit de prendre des libertés avec l’Histoire, comme d’autres cinéastes l’ont fait avant lui. Mais – c’est lui qui le dit – Bouchareb, citoyen français d’origine algérienne, a voulu faire de son film un « rappel historique pour les jeunes générations qui ont le droit de connaître l’histoire. » L’intention est louable. Le résultat l’est nettement moins.

Indigènes, son précédent film, était plutôt sympathique par son sujet – l’hommage aux soldats africains de l’armée française –, par la revendication qu’il portait – accorder enfin les droits promis par l’État français à ces anciens combattants. Il l’était moins par l’intention cachée : la mise en accusation de l’ingratitude de la France et l’encouragement à sa repentance. Malgré son traitement un peu scolaire, Indigènes réussissait à susciter une certaine empathie à l’égard de ces combattants, si mal récompensés par notre pays.

Rien de tel pour Hors-la-loi. Le film surprend d’abord par la médiocrité de la mise en scène et le jeu laborieux de ses acteurs. À l’exception de Debbouze, ils déclament assez platement le manuel du parfait petit révolutionnaire tiers-mondiste. Bouchareb revendique l’esprit d’Elia Kazan dans Viva Zapata ou de Sergio Leone pour Il était une fois en Amérique. On en est très loin. Les critiques de cinéma du Figaro (« Un feuilleton lisse, raplapla, amidonné ») et de Libération (« Académisme vernissé… Saga sans souffle… Fiction bancale qui ne sait pas trop où elle va… ») ont vu juste. Le jury du Festival a lui-même complètement ignoré le film dans son palmarès.

Cette histoire de trois frères algériens, venus en France après les massacres de Sétif en mai 1945, se veut édifiante. L’un (Debbouze) devient souteneur à Pigalle et organise des matchs de boxe. Les deux autres (Zem et Bouajila) basculent dans la lutte clandestine armée au service du FLN. Ils massacrent des policiers français, étranglent des opposants ou rackettent des compatriotes rétifs à leur cause. Des séquences sur le sort de ceux qui fument ou qui rejettent la cause nationaliste annoncent les atrocités qui seront commises au nom de la révolution ou de l’islam rigoriste : combien de musulmans auront les lèvres et le nez coupés, pour l’exemple ! Combien de fils d’Algérie restés fidèles à la France seront assassinés par le FLN, avant comme après l’indépendance ! Mais le film ne montre rien de ces massacres de masse entre Algériens.

Hors-la-loi raconte une histoire à sens unique, dans une tonalité antifrançaise sous-jacente, niée par l’équipe du film que la polémique a visiblement agacée. À Cannes, chacun a cherché, à sa façon,à désamorcer la tension. Jamel Debbouze a joué sur son humour sautillant et Bouchareb a feint d’abord l’innocence : « Je fais juste du cinéma. Je voulais simplement procurer au spectateur de grandes émotions. » Il en a appelé à sa liberté d’artiste : « Tout le monde a le droit de s’exprimer, Français comme Algériens. Le spectateur verra bien que mon film n’a aucune animosité contre la France. » Plus tard, il livrait enfin la clé de sa démarche militante : « Le film est destiné à ouvrir un débat. Il serait grand temps de raconter l’histoire du colonialisme : dire que l’Algérie n’était quand même pas le paradis pour les indigènes. Maintenant, l’abcès est crevé avec le film. Il faut aller vers des choses positives. »

Le problème est là : Hors-la-loi est malhonnête parce qu’il ne retient que des “choses négatives”. Que comprend le spectateur à l’issue de ce spectacle glaçant ? L’armée française, c’est la Wehrmacht ; la police française, la Gestapo ; les policiers français sont des tueurs psychomaniaques ; les terroristes du FLN sont les frères des résistants français de 1940-1944 ; la scène d’ouverture – les massacres de Sétif en mai 1945 – est une transposition d’Oradour-sur-Glane. Cette trame est intentionnelle. Les images d’archives de l’indépendance algérienne (juillet 1962) qui concluent le film renvoient à celles de la libération de Paris qui l’ouvrent. Le devoir appliqué de Bouchareb sera très bien noté au prochain congrès du FLN.

Cette séquence des massacres du 8 mai 1945 à Sétif dure six minutes. Six minutes de désinformation historique absolue ! Bouchareb montre des civils algériens pacifiques, aveuglément mitraillés par les forces de l’ordre. Les soldats, les policiers et les civils tirent les musulmans comme des lapins dans les rues de Sétif. Des dizaines de cadavres sont alignés dans les rues. La répression fut en effet brutale mais elle n’interviendra que plus tard. On ne voit quasiment rien du massacre d’une centaine d’Européens, ni de la large politique d’amnistie qui suivra.

Malgré les travaux incontestables du Service historique de la Défense et de spécialistes de la guerre d’Algérie, cette lecture caricaturale de l’histoire n’a guère suscité de réactions au sommet de l’État : Frédéric Mitterrand, le ministre de la Culture, argue de la liberté de la création artistique ; Hubert Falco, le secrétaire d’État aux Anciens Combattants, n’ayant pas vu le film, a simplement rappelé que « la mémoire et l’Histoire n’ont besoin que de vérité ».

Alertées par Lionnel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes, les associations de rapatriés et de harkis se sont alors mobilisées pour dénoncer le « négationnisme » de ce film, accusé de gommer les souffrances des Européens et des musulmans fidèles à la France : « Mémoire amputée, mémoire bafouée », « Hors-la-loi : palme du mensonge », entendait-on à Cannes le 21 mai, au matin de la projection.

Près de 1 500 personnes avaient répondu à l’appel des associations pour un hommage calme et déterminé aux morts pour la France. Tous regrettaient le financement de ce film (20 millions d’euros, les deux tiers du budget) avec de l’argent public français, dont une contribution de France Télévisions et de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur présidée par le socialiste Michel Vauzelle. Fait exceptionnel, Bernard Brochand, le député et maire de Cannes, n’était pas en haut des marches ce 21 mai pour accueillir l’équipe du film, comme le veut la tradition. « Le Festival doit conserver sa liberté d’expression, expliquait David Lisnard, son premier adjoint et président du Palais des Festivals. Mais il n’est pas bon d’offenser la mémoire de certains. »

Coproducteur du film, Tarak ben Ammar a justifié Hors-la-loi : « Il faut donner à la jeunesse algérienne et française une mémoire. Ce film y contribuera. » Est-ce si sûr ? Le film sortira en salles le 22 septembre. Quel sera son impact auprès de ces Français toujours en quête d’identité, qui n’hésitent pas à brandir le drapeau algérien en signe de ralliement ? Quel effet de colère et de mimétisme pourrait provoquer Hors-la-loi dans une population mal intégrée que certains – politiques, trafiquants, religieux – voudraient manipuler. « Ce film orienté met du vinaigre sur la plaie », regrette André Mayet, responsable de la Maison des rapatriés de Cannes. Ou de l’huile sur le feu.

De Cannes, Frédéric Pons

Voir de meme:

Histoire. Quand le cinéma bafoue la vérité des faits.

"Hors-la-loi" : un catalogue d’erreurs grossières

Frédéric Pons

27/05/2010

Avec l’aide du Service historique de la Défense, le général Maurice Faivre, Jean Monneret ou le préfet Roger Benmebarek, né à Constantine (son père fut administrateur en Kabylie en 1945 et 1946), ont dressé la liste des erreurs ou des oublis falsificateurs du film de Bouchareb, à commencer par l’affaire de Sétif, le 8 mai 1945. Quatre musulmans sont tués pendant le défilé de la Victoire (l’un voulut brandir le drapeau indépendantiste algérien) mais le premier massacre de masse concerne, ce jour-là, les Européens (109 tués et disparus, dont le maire socialiste de la ville). Il ne s’est pas agi d’une colère spontanée : les quelques émeutiers avaient préparé un plan d’insurrection prévoyant les assassinats d’Européens et l’installation d’un maquis dans le massif des Babors, au nord de Sétif. Il n’y a pas eu de tirs des colons par les fenêtres, ni de tirs de gendarmes à la mitrailleuse. La terrible répression (sur ordre du général De Gaulle) sera conduite dans les jours suivants. Elle fut d’une brutalité inexcusable (au moins 2 500 morts, mais loin des 40 000 victimes annoncées par la propagande du FLN), menée avec les méthodes impitoyables de l’époque mais suivie d’une large amnistie en 1946, totalement ignorée dans le film, et les suspects arrêtés en mai 1945 ne furent pas transférés à Paris.

Le FLN et le MNA sont nés en 1954 et pas en 1945 et De Gaulle n’était plus aux affaires en 1954. L’un des frères, Messaoud, affecté au 3e RTA, ne pouvait pas être parachutiste en Indochine (surtout largué à Diên Biên Phù par un C-130 américain !) ; après dix ans de service, il aurait dû être au moins sergent. Ce sont des harkis qui ont démantelé la plupart des commandos du FLN à Paris et la Main rouge, une organisation contre-terroriste montée par les services spéciaux, n’intervint jamais en métropole. C’est le FLN et le MNA qui ont pratiqué des noyades dans la Seine en 1961, pas la police (sauf un cas, jamais confirmé), qui n’a pas fait exploser de voiture en métropole. Le convoyage par le FLN d’autobus bourrés d’armes d’Allemagne vers la France est invraisemblable : il y avait assez de ports en Allemagne pour les embarquer.

« On reste ébahi devant tant d’erreurs d’ordre historique, matériel, chronologique et même intellectuel, et tant d’amalgames, écrit le préfet Benmebarek. En fait c’est une provocation, très volontaire, qu’ont voulue les producteurs et les sélectionneurs, à la fois dans un but commercial pour les uns, politique pour les autres. » Frédéric Pons, notre envoyé spécial à Cannes.

Cahiers de la mémoire, www.rogerbk.com

Voir par ailleurs:

25 octobre 732

Charles Martel arrête une razzia arabe

Le 25 octobre 732, le chef des Francs, Charles Martel, arrête une armée arabe au nord de Poitiers. Les vaincus se retirent. C’en est fini des incursions musulmanes au nord des Pyrénées.

André Larané.

Hérodote

Menace sur l’Aquitaine

En moins d’un siècle, après la mort de Mahomet, les musulmans avaient atteint l’Espagne et le Languedoc (cette province s’appelle alors Septimanie, d’après ses sept villes principales). Ils sont arrêtés à Toulouse, en 721, par le duc Eudes d’Aquitaine.

Fort de ce succès décisif, le duc Eudes veut prévenir le retour des musulmans d’Espagne. Pour cela, il s’allie au gouverneur berbère de la Septimanie, un musulman du nom de Munuza, en révolte contre ses coreligionnaires du sud des Pyrénées.

Pour consolider l’alliance, Eudes lui donne sa fille en mariage (les préjugés religieux étaient moins virulents en cette lointaine époque qu’à la Renaissance et encore de nos jours).

Mais l’alliance tourne court car Munuza est tué en affrontant le gouverneur d’Espagne Abd el-Rahmann. Ce dernier, dans la foulée, lance une expédition punitive contre les Aquitains.

Les Francs au secours des Aquitains

À la tête de ses troupes, composées d’Arabes ainsi que de Berbères fraîchement convertis à l’islam, Abd el-Rahmann galope vers Tours. Il n’a aucune intention de conquête mais veut simplement mettre la main sur les richesses du sanctuaire de Saint-Martin.

Le duc d’Aquitaine appelle à son secours les Francs qui tiennent le nord de la Loire. Leur chef accourt. Celui-ci, Charles, est issu d’une puissante famille franque d’Austrasie (l’Est de la France), les Pippinides. Il exerce les fonctions de maire du palais (ou«majordome») à la cour du roi mérovingien, un lointain descendant de Clovis. Quelques années plus tôt, il a refait l’unité des Francs en battant ses rivaux de Neustrie à Néry.

Eudes craint avec raison que Charles ne tourne désormais ses ambitions vers le sud de la Loire. Dans l’urgence, il accepte malgré tout de rapprocher leurs deux armées pour faire face à la menace musulmane.

Bataille indécise

Devant l’avancée des armées de Charles et Eudes, Abd el-Rahmann arrête sa progression. C’est à Moussais, sur la commune de Vouneuil-sur-Vienne, entre Poitiers et Tours, que se font face les ennemis. Pendant six jours, les cavaliers musulmans et les fantassins chrétiens s’observent et se livrent à quelques escarmouches.

Le 25 octobre 732, qui est aussi le premier jour du mois de Ramadan, les musulmans se décident à engager la bataille. Mais leur cavalerie légère et désordonnée se heurte au rempart humain que forment les guerriers francs, disciplinés et bardés de fer. Abd el-Rahmann meurt au combat et la nuit suivante, découragés, ses hommes plient bagage et se retirent.

Simple coup d’arrêt à une razzia, l’affrontement n’est pas moins évoqué par les chroniqueurs de l’époque, tant chrétiens que musulmans.

Triomphe des Francs

Charles ne s’en tient pas à cette victoire somme toute facile. Profitant de l’affaiblissement du duc Eudes, il s’empare des évêchés de la Loire puis descend en Septimanie, dont il saccage consciencieusement les villes et d’où il chasse les chefs musulmans qui s’y étaient installés quelques années plus tôt.

C’est peut-être à cette occasion que le chef des Francs, père de Pépin le Bref et grand-père de Charlemagne, aurait gagné le surnom de Charles Martel («celui qui frappe comme un marteau»).

Voir enfin:

Des Sarrasins aux Beurs, une vieille méfiance

Alain Ruscio

Le Monde diplomatique

février 2004

Historien. Auteur de Histoire de la colonisation. Réhabilitations, falsifications et instrumentalisations (ouvrage collectif codirigé avec Sébastien Jahan), Les Indes savantes, Paris, 2008 ; de Dien Bien Phu, mythes et réalités. Les échos d’une bataille, 1954-2004 (en collaboration avec Serge Tignères), Les Indes savantes, Paris, 2005 ; du Credo de l’homme blanc, préface d’Albert Memmi, Complexe, Bruxelles, 2002.

Pourquoi cette méfiance tenace d’une partie non négligeable de la population française à l’encontre des Maghrébins qui vivent en France ? Ou, plus généralement, à l’égard des musulmans ? Les gens qui ont quelques connaissances historiques répondront : « Depuis les premières conquêtes coloniales, en 1830. » Les Français qui ont eu Vingt ans dans les Aurès  (1) dateront le phénomène de la guerre d’Algérie, à partir de 1954. Les jeunes Beurs des banlieues auront tendance à répondre : « C’est la faute à Le Pen ! » Chaque génération a, spontanément, la sensation que les débats d’idées commencent avec elle. Il lui faut faire un effort pour oublier l’immédiate actualité et remonter le passé afin de retrouver les lointaines racines des phénomènes contemporains.

On étonnerait beaucoup la masse des Français de cet an 2004 en répondant que le racisme antiarabe remonte… au Moyen Age, aux origines de la Reconquista  (2), aux croisades, ou peut-être même avant ! N’est-il pas remarquable que certains éléments constitutifs de la culture historique des Français soient intimement liés à des affrontements avec le monde arabo-musulman ? Dans l’ordre chronologique : Poitiers, Roncevaux, Saint Louis et les Croisades…

La bataille de Poitiers, en 732 (qui, par parenthèse, semble avoir eu lieu en 733 !). Fabuleux destin ! Le mot de Chateaubriand résume l’une des idées reçues les mieux ancrées de notre épopée nationale : « C’est un des plus grands événements de l’Histoire : les Sarrasins victorieux, le monde était mahométan. » Sous-entendu : ce jour-là, la civilisation a triomphé de la barbarie.

Et, de fait, la bataille de Poitiers a été présentée à des générations d’écoliers comme constitutive de la nation française. Elle figure, par exemple, parmi les « trente journées qui ont fait la France » de la célèbre collection de Gallimard (3). Charles Martel, qui avait pourtant quelques raids contre des églises sur la conscience, est devenu, dans la mémoire collective, le symbole du rempart de la chrétienté.

L’image des hordes déchaînées de barbares « mahométans » venant se briser, par vagues, sur les solides défenses franques reste imprégnée dans bien des esprits. Interrogez la plupart des Français qui ont encore quelques souvenirs scolaires : Poitiers en 732 arrive toujours dans le peloton de tête des grandes dates connues, avec le couronnement de Charlemagne en 800, la bataille de Marignan en 1515 ou la prise de la Bastille en 1789. Ce ne peut pas être une coïncidence.

Durant la guerre d’Algérie, les commandos d’irréductibles de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) prirent le nom de Charles Martel. Plus près de nous, au lendemain du 11 septembre 2001, un journaliste du Figaro, Stéphane Denis, expliquait tranquillement que l’Occident n’avait pas à avoir honte des croisades. Et argument suprême : « Je n’ai jamais entendu un Arabe s’excuser d’être allé jusqu’à Poitiers  (4)]. » Enfin, lors de la dernière élection présidentielle, chacun a pu voir sur les murs des villes « Martel 732, Le Pen 2002 ».

L’histoire manipulée

Pourtant, des études historiques qui font autorité s’accordent à réduire la portée de la bataille. La conquête arabe a été une réalité. Mais le raid sur Poitiers visait surtout à piller Tours et les richesses de l’abbaye Saint-Martin. Attaque puissante. Mais sans but de conquête territoriale, sans ambition de domination politique durable. L’historien Henri Pirenne écrit à ce propos : « Cette bataille n’a pas l’importance qu’on lui attribue. Elle n’est pas comparable à la victoire remportée sur Attila. Elle marque la fin d’un raid, mais n’arrête rien en réalité. Si Charles avait été vaincu, il n’en serait résulté qu’un pillage plus considérable (5). » Le reflux arabe fut sans doute plus lié aux problèmes internes d’un Empire très jeune mais déjà immense, une sorte de crise de croissance, qu’aux coups martelés par Charles.

Franchissons quelques décennies et quelques centaines de kilomètres et transportons-nous à Roncevaux, à l’été de 778. Deux ou trois générations de collégiens ont fait connaissance avec la littérature française, en 6e, par la Chanson de Roland, dans le célébrissime « Lagarde et Michard (6) » : les exploits des preux chevaliers carolingiens Roland et Olivier face aux Sarrasins fanatiques attaquant en nombre. Or, si nul ne conteste que la bataille de Roncevaux eût vraiment lieu, on sait depuis longtemps que Roland est tombé face à des guerriers (on dirait aujourd’hui des guérilleros)… basques.

La Chanson de Roland n’est que la plus connue des chansons de geste médiévales. Dans une remarquable thèse consacrée à l’image des musulmans dans cette littérature, Paul Bancourt, universitaire, dégage divers traits d’une diabolique actualité (7). Dans ces textes, écrits entre le XIe et le XIIe siècle, les poncifs fourmillent : les Sarrasins (terme au demeurant fort vague, désignant tous les musulmans de façon indifférenciée), « agents de l’esprit du mal, semblables aux démons », sont fourbes, sournois. L’attaque dans le dos, le viol des femmes sont monnaie courante. Si l’on en croit le texte intitulé La Destruction de Rome, « la sauvagerie des Sarrasins atteint un degré extrême. Leurs bandes mettent le feu aux châteaux, aux villes, aux fortifications, brûlent et violent les églises, incendient toute la campagne romaine, laissent un monceau de ruines sur leur passage. Ils pillent les biens (…). L’émir fait tuer tous les prisonniers, laïcs et religieux, femmes et jeunes filles. Les Sarrasins se livrent aux pires atrocités, coupant les nez et les lèvres, le poing et l’oreille de leurs victimes innocentes, violant les religieuses (…). Entrés dans Rome, ils décapitent tous ceux qu’ils rencontrent. Le pape lui-même est décapité dans la basilique de Saint-Pierre  (8) ».

Plus circonspect, Paul Bancourt assure que le pape est mort de la façon la plus naturelle qui soit. De violences sur les personnes, il n’y en eut guère. Tout au plus des pillages. Evidemment, les Sarrasins ne furent pas plus angéliques que la quasi-totalité des soldats de cette époque d’extrême violence. Ni plus, ni moins. En outre, Paul Bancourt se demande si tel ou tel acte de barbarie attribué aux Sarrasins n’a pas été, en réalité, commis par des Normands ou des Hongrois (9) ! On retrouve le même mensonge, sans doute inconscient, que celui de la Chanson de Roland.

Pourquoi une telle partialité ? L’explication est dans les dates. La Chanson de Roland fut écrite au début du XIIe siècle. Elle retrace des faits… de la fin du VIIIe ! La Destruction de Rome a été rédigée au XIIIe siècle et décrit des événements de… 846 ! Comme si nous lisions, dans un journal daté du matin, une description de la bataille de Marignan. Que pouvait-il y avoir dans l’esprit des écrivains et des lecteurs des XIe-XIIIe siècles ? L’actualité d’alors, qui avait deux faces : les croisades en Orient, les premières victoires de la Reconquista en Occident ! C’est-à-dire les chocs avec l’islam.

Auparavant, tous les peuples païens d’Europe ou venus d’Asie avaient été christianisés un à un. Seuls subsistaient, masses puissantes au sud-ouest et à l’est de l’Europe chrétienne, l’Espagne et l’Empire ottoman, qui menaçait Constantinople, l’« autre Rome » de la chrétienté. Ces musulmans étaient proprement inassimilables, contrairement aux autres. « Le Germain, écrit Henri Pirenne, se romanise dès qu’il entre dans la Romania. Le Romain, au contraire, s’arabise dès qu’il est conquis par l’islam. » Il y a là un danger mortel pour tout le christianisme. « Avec l’islam, poursuit Pirenne, un nouveau monde s’introduit sur ces rivages méditerranéens où Rome avait répandu le syncrétisme de sa civilisation. Une déchirure se fait qui durera jusqu’à nos jours. Aux bords du Mare Nostrum s’étendent désormais deux civilisations différentes et hostiles  (10). »

L’idée de la croisade, guerre sainte, naît précisément à ce moment de contact entre les deux mondes, lorsqu’il devient évident aux yeux des rois et papes de l’Occident chrétien que cet ennemi-là est inassimilable. N’est-il pas naturel, dans ces conditions, que les chroniqueurs du temps confondent allègrement tous les ennemis de cet Occident ? Par un phénomène mental fréquent dans l’histoire des hommes – l’auto-intoxication –, les Basques, les Normands ou les Hongrois sont devenus des Sarrasins…

L’esprit de croisade, dès lors, imprègne les mentalités. Les « infidèles », terme infamant en ces temps de foi profonde, sont forcément les musulmans. Et cela perdure. Chateaubriand cite la croisade comme l’un des seuls sujets épiques qui vaille (Génie du christianisme, 1816). Delacroix peint en 1841 une lyrique Entrée des croisés dans Constantinople. Victor Hugo écrit, dans La Légende des siècles  (11) : « Les Turcs, devant Constantinople / Virent un géant chevalier / A l’écu d’or et de sinople / Suivi d’un lion familier / Mahomet deux, sous les murailles / Lui cria : Qu’es-tu ? Le géant / Dit : Je m’appelle Funérailles / Et toi, tu t’appelles Néant. / Mon nom, sous le soleil, est France / Je reviendrai, dans la clarté / J’apporterai la délivrance / J’amènerai la liberté… »

Un affrontement incessant

Lorsque les Français, en 1830, entreprennent la conquête de l’Algérie, ils sont dans un état d’esprit prédisposant à une nouvelle guerre sainte. Non que la motivation religieuse ait été première. Mais l’hostilité à la « fausse religion » imprègne toute la société française. Les événements de la conquête, puis de la « pacification » de la colonie nord-africaine, ne vont pas l’amoindrir. Depuis, l’affrontement n’a jamais vraiment cessé. Toutes les générations de Français en ont eu des échos : guerre menée par Abd El-Kader (1832-1847), révolte de Kabylie (1871), lutte contre les Kroumirs et établissement du protectorat sur la Tunisie (1880-1881), conquête du Maroc et établissement du protectorat sur ce pays (1907-1912), révolte en Algérie (1916-1917), guerre du Rif (1924-1926), révolte et répression en Algérie (mai 1945), affrontements au Maroc avec le sultan et le parti de l’indépendance Istiqlal (1952-1956), avec le Néo-Destour en Tunisie (1952-1954). La guerre d’Algérie représente un élément supplémentaire – qui deviendra de plus en plus pesant – dans la longue série des affrontements entre les peuples de la région et le pouvoir colonial.

Alors, l’islamophobie (12) et le racisme antiarabe sont-ils consubstantiels à la culture française ? Oui et non ! Il ne faut nullement oublier que, face à cette hostilité affichée, une autre partie du pays s’est en permanence dressée. Il y eut toujours des Français pour saluer la majesté de la civilisation musulmane, la beauté de ses réalisations, pour observer sans a priori les populations arabes ou berbères. Il faut relire Eugène Fromentin (Un été dans le Sahara, Une année dans le Sahel). Ou cette phrase de Lamartine, écrite en 1833 : « Il faut rendre justice au culte de Mahomet qui n’a imposé que deux grands devoirs à l’homme : la prière et la charité. (…) Les deux plus hautes vérités de toute religion. » Plus loin, il loue l’islam « moral, patient, résigné, charitable et tolérant de sa nature ».

Des Français, plus nombreux qu’on ne croit généralement, se dressèrent contre le racisme ambiant de l’ère de l’apogée coloniale. A la résistance morale au racisme s’est toujours ajoutée une résistance politique à la colonisation, ou, pour le moins, aux « excès » de celle-ci. Qu’il suffise de rappeler la grande voix de Jaurès, protestant contre la conquête du Maroc, la grève lancée par le Parti communiste français et la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) contre la guerre du Rif en 1925, les protestations de Charles-André Julien contre les exactions et les injustices dans l’ensemble de l’Afrique du Nord, l’opposition française à la guerre d’Algérie…

Les jeunes musulmans de France tentés d’écouter les sirènes de l’intégrisme, pensant que le racisme a tendance à se généraliser, se trompent de combat. Il y a, au début du XXIe siècle comme au cœur du XIXe ou du XXe, deux France : celle de l’affrontement et celle de la compréhension, celle du racisme et celle de la fraternité. Quoi qu’ils en pensent, la tendance historique est au recul de la première – même si elle demeure importante et que des accès de fièvre ne sont pas à exclure – et à l’émergence de la seconde.

(1) Titre du film de René Vautier sur la guerre d’Algérie, tourné en 1972 et longtemps interdit en France.

(2) De petits Etats chrétiens de la péninsule Ibérique partent, dès 718, à la « reconquête » du territoire.

(3) Jean-Henri Roy et Jean Deviosse, La Bataille de Poitiers, Gallimard, Paris, 1966. Il est à noter que ces auteurs prennent nettement distance avec le mythe « Poitiers, rempart de la chrétienté ».

(4) Le Figaro, 24 septembre 2001

(5) Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, Alcan, Bruxelles, NSE, 1936.

(6) Manuel de littérature utilisé dans les années 1960-1970 par les élèves depuis la 6e jusqu’à la terminale.

(7) Les Musulmans dans les chansons de geste du Cycle du Roi, 2 volumes, Publications de l’Université de Provence, Aix-en-Provence, 1982.

(8) Cité par Henri Pirenne, op. cit.

(9) Les Musulmans dans les chansons de geste… op. cit.

(10) Mahomet et Charlemagne…, op. cit.

(11) Lire « 1453 », poème écrit en 1858.

(12) Ce terme, qui fait débat, est employé ici comme rejet de l’ensemble des pratiquants de l’islam (et non comme critique de la religion).


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