Rwanda/20e: Levons le secret défense sur le rôle de la France (Will France ever come clean about its role in the Rwandan genocide ?)

6 avril, 2014
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Dans ces pays là, un génocide, ce n’est pas trop important. François Mitterrand
Un dramatique cortège de négligences, d’insouciances, d’incompétences, d’hésitations et d’erreurs, a créé les conditions d’une tragédie sans nom. Et donc j’assume ici devant vous la responsabilité de mon pays, des autorités politiques et militaires belges, et au nom de mon pays, au nom de mon peuple, je vous demande pardon pour ça. Guy Verhofstadt (premier ministre belge, 7 janvier 2000)
Ce qu’il s’est passé ici est une défaite pour l’humanité. Ce qu’il s’est passé ici a laissé une trace indélébile. (…) Ce qu’il s’est passé ici oblige la communauté internationale, dont la France, à réfléchir à ses erreurs qui l’ont empêchée de prévenir et d’arrêter ce crime épouvantable. Nicolas Sarkozy  (25 février 2010)
Il faut ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez pour qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas. Soldats français au Rwanda lors du génocide (cité par Andrew Wallis)
Nous livrons des munitions aux FAR en passant par Goma. Mais bien sûr nous le démentirons si vous me citez dans la presse. Philippe Jehanne (correspondant de la DGSE, à l’historien Gérard Prunier, en plein génocide rwandais, le 19 mai 1994)
On avait ordre de ne pas bouger, de ne rien faire, surtout pas bouger, rien faire. (…) Les gens nous parlaient d’une vallée, Bisesero, où il y aurait des Tutsis armés jusqu’aux dents. Un jour, on a désobéi (…) aux ordres de notre propre chef (…) le commandant Marin Gillier. Il nous avait interdit d’aller là-bas.» En allant à Bisesero, «on a découvert le pot aux roses : c’est une vallée où 10 000 victimes avaient été tuées. Il en restait 800 dans un état lamentable. Là on s’est rendu compte que c’était pas du tout les Tutsis qui tuaient les Hutus, c’étaient les Hutus qui tuaient les Tutsis, qui les massacraient carrément, tous les jours. Adjudant Thierry Prungnaud (ancien gendarme du GIGN, France Culture, le 22 avril 2005)
Monsieur,… la situation dans mon pays devient de plus en plus critique… Vu l’évolution actuelle du conflit, je vous confirme mon accord pour recruter, pour le gouvernement rwandais, 1000 hommes devant combattre aux côtés des Forces Armées Rwandaises. Augustin Bizimana (ministre de la Défense rwandais, lettre "au Capitaine Paul Barril", 27 avril 1994)
Ce que je sais, c’est qu’à l’époque, loin de prendre parti pour un camp contre l’autre, le gouvernement français a tout fait pour réconcilier le gouvernement du Président Habyarimana, légalement élu, et le leader du Front Patriotique Rwandais (FPR) , le colonel Kagamé qui, de l’Ouganda où il se trouvait en exil, se lançait dans la reconquête du territoire de son pays. C’est ce qu’on a appelé le processus d’Arusha, du nom de la ville de Tanzanie où se déroulaient les négociations. Ce processus, lancé dès 1992 , a abouti en août 1993 à une série d’accords qui actaient la réconciliation nationale, le départ des troupes françaises présentes au Rwanda, la mise en place d’une force des Nations Unies, la MINUAR, pour surveiller la bonne application de l’accord, et la création d’un gouvernement de transition consacrant la réintégration des exilés tutsis. Nous avons presque réussi à convaincre les parties de respecter cet accord. Nous avons retiré les forces françaises de l’opération Noroît qui étaient présentes sur le sol rwandais depuis octobre 1990 pour protéger les 600 ressortissants français du Rwanda (à l’exception de 24 coopérants militaires dans le cadre d’un détachement d’assistance technique). Une Assemblée nationale de transition s’est installée en mars 1994. Bref le processus de paix semblait bien engagé… jusqu’à l’attentat du 6 avril 1994 qui a évidemment ruiné les efforts de la diplomatie française. Ce que je sais aussi, c’est que loin de se taire sur ce qui s’est alors passé au Rwanda, le gouvernement français a, par ma voix, solennellement dénoncé le génocide dont des centaines de milliers de Tutsis étaient les victimes. Je l’ai dit le 15 mai 1994 à l’issue de la réunion du Conseil des Ministres de l’Union Européenne à Bruxelles, et de nouveau le 18 mai à l’Assemblée Nationale au cours de la séance des questions d’actualité. Ce que je sais, c’est que la communauté internationale a fait preuve d’une passivité, voire d’un « aveuglement » scandaleux. Malgré ce qui se passait sur le terrain et que l’on savait, malgré les appels de son Secrétaire général en exercice, Boutros Boutros-Ghali, qui réclamait l’envoi rapide de 5 000 Casques bleus, le Conseil de Sécurité a été incapable de prendre la moindre décision… sauf celle de ramener les effectifs de la MINUAR de 2548 à 270 hommes (21 avril 1994). Devant la carence de la communauté internationale et les obstacles mis par certaines grandes puissances aux demandes du Secrétaire général de l’ONU, la France a été la seule à avoir un sursaut de courage. J’ai longuement expliqué, à l’époque, l’initiative qui a abouti à l’opération Turquoise, c’est-à-dire à l’envoi d’une force internationale, principalement constituée de militaires français. Le gouvernement français a obtenu le feu vert du Conseil de Sécurité par la résolution  n°929 en date du 22 juin 1994. Le Secrétaire d’Etat américain, Warren Christopher, m’a fait personnellement part de son admiration pour cette initiative de la France. Ce que je sais enfin, c’est que l’opération Turquoise s’est exactement déroulée dans les conditions fixées par la résolution des Nations Unies. Elle a permis de sauver des centaines de milliers de vies. Je me souviens de l’accueil que réservaient à nos soldats les réfugiés qui fuyaient les combats opposant le FPR (Front Patriotique Rwandais du colonel Kagamé) et les FAR (Forces Armées Rwandaises). Turquoise a également protégé des dizaines de sites de regroupement de civils tutsis et permis  aux ONG d’accéder en toute sécurité à ces populations. Son mandat n’était en aucune manière de faire la guerre, mais de mener une opération humanitaire, nettement définie dans le temps et dans l’espace. Elle l’a remplie dans des conditions qui font honneur à l’armée française et à notre pays. Jusqu’à ce qu’enfin arrivent sur place les Casques bleus de la MINUAR II, fin août 1994. Tout cela, je l’ai déclaré en détail devant la mission parlementaire sur le génocide du Rwanda qu’a présidée en 1998 M. Paul Quilès. On peut se référer à ses conclusions,  ou , si l’on cherche un texte plus synthétique, à l’article que Paul Quilès a publié le 28 mars 2009 dans le Figaro, sous le titre « Rwanda: cessons de diaboliser la France ». Aujourd’hui, il est utile que la France et le Rwanda dissipent les malentendus et se réconcilient. Il reste nécessaire que les coupables de cet abominable génocide soient poursuivis, traduits en justice et châtiés, où qu’ils se trouvent. Mais il ne serait pas acceptable de ré-écrire une autre Histoire. Alain Juppé (2010)
Procéder à des opérations d’instruction, réaliser une assistance technique militaire en temps de paix ne pose pas de problèmes particuliers en termes de principes. Intervenir sur la base d’un accord de défense ou en vertu d’un engagement politique aux côtés d’un Etat auquel un autre Etat souhaite apporter son soutien dans le cas d’une agression extérieure, ne soulève pas non plus de questions d’ordre éthique. Il s’agit là d’un jeu classique d’alliances exprimant tel ou tel équilibre politique. Que l’agression ne puisse être véritablement caractérisée comme une agression extérieure, que le pays qui la subit soit lui-même auteur ou complice d’exactions graves sur ses propres populations en représailles aux offensives qui le menacent et la situation devient dès lors beaucoup plus complexe. Comment peut-on alors concevoir une aide et un engagement extérieurs qui ne soient pas perçus comme un engagement direct ? Autrement dit, la seule présence militaire française sur le terrain, prolongée après les dernières évacuations des ressortissants français à Ruhengeri fin janvier 1991, ne signifie-t-elle pas, lorsqu’elle devient aussi déterminante sur l’issue des combats, que la France s’est trouvée à la limite de l’engagement direct, même si elle n’a pas participé aux combats aux côtés des FAR, comme le firent pendant quelques jours, en octobre 1990, les forces armées zaïroises ? Paul Quilès (Rapport d’information, 1998)
Dès lors, deux questions se posent : quels sont les moyens de poursuivre le travail de vérité historique, qui ne saurait être la préoccupation de la seule France? Pourquoi la recherche de la vérité est-elle si difficile face à la manipulation? 1)- Depuis 1994, de nombreux travaux ont analysé par le détail le génocide du Rwanda : enquêtes, commissions parlementaires, rapports d’institutions internationales, travaux menés par des ONG et des chercheurs. Il devrait être possible –pourquoi pas sous l’égide de l’ONU- de soumettre l’ensemble de ces documents à l’examen d’une commission constituée de personnalités indépendantes à l’expertise reconnue. Ainsi pourrait être établie, à l’intention des gouvernements et des opinions, une analyse impartiale et incontestable, qui apporterait une contribution essentielle à la réconciliation et à la reconstruction dans la région des Grands Lacs. 2)- Tant qu’un tel travail n’aura pas été réalisé, la manipulation risque de se poursuivre, dans la mesure où elle prend sa source dans la convergence des intérêts : intérêts de ceux qui veulent écrire une histoire du génocide légitimant leur pouvoir ; intérêts de ceux qui aimeraient que leurs responsabilités soient oubliées ou édulcorées. – Parmi les premiers, se trouve le gouvernement rwandais, qui souhaite que soit minorée sa responsabilité dans la déstabilisation de la Région des Grands Lacs depuis son avènement au pouvoir, que ne soit jamais établie son éventuelle implication dans l’attentat contre l’avion d’Habyarimana -élément déclenchant du génocide-, que soit occultée la part de cynisme qui conduisit le FPR à privilégier parfois la logique de l’affrontement à celle de la paix. De ce point de vue, la diabolisation d’une puissance comme la France, dont la présence en Afrique est suffisamment entachée d’erreurs pour que sa condamnation apparaisse vraisemblable, constitue une aubaine dont le gouvernement rwandais use et abuse, sans aucune retenue. – Parmi les seconds, figurent ceux qui n’ont pas pris la mesure des évènements qui se produisaient au Rwanda en 1994 et qui par indifférence, par cynisme ou par intérêt, ont accepté que les Nations Unies retirent une grande partie de leurs forces présentes sur place (la MINUAR) au moment où se déclenchait le génocide, en prenant bien soin de ne jamais qualifier les massacres. Les Etats-Unis sont ici en première ligne, ce qui ne les empêche pas de bénéficier de l’amitié et de la compréhension du gouvernement rwandais. Il est vrai que l’un comme l’autre ne voient que des avantages à ce que la culpabilité de la communauté internationale soit incarnée par la seule France. Paul Quilès
Il est rigoureusement faux que la France ait aidé en quelque manière les auteurs du génocide à préparer leur forfait. Bien au contraire avant mars 1993 (date de prise de fonction du gouvernement Balladur) comme après cette date, notre pays a tout fait pour pousser à la réconciliation des deux camps. Il a efficacement oeuvré à la conclusion des accords d’Arusha qui posaient les bases de cette réconciliation et qui ont été salués positivement par M. Kagamé lui-même. Il est rigoureusement faux que la France n’ait pas dénoncé le déclenchement du génocide en le qualifiant en ces termes même. Mes déclarations publiques en font foi, en mai 1994, au conseil des ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne comme à l’Assemblée Nationale. Quand aux accusations portées contre notre Armée, elles sont tout simplement honteuses. Nos soldats ont exécuté strictement la mission qui leur avait été assignée par le gouvernement, en application d’une résolution très précise du Conseil de sécurité des Nations Unies. Ils l’ont fait avec le courage et la discipline qui les caractérisent. Je me souviens de l’accueil enthousiaste que leur ont réservé les centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qu’ils ont protégés. Sans doute subsiste-t-il encore des zones d’ombre sur cette période tragique. Malgré les investigations de l’ONU, de la justice française, de la justice espagnole, on ne sait toujours pas qui sont les auteurs de l’attentat contre l’avion qui transportait le Président Habyarimana et le Président du Burundi le 6 avril 1994 . C ‘est le lendemain de cet attentat qu’ont commencé les massacres de 800 000 Tutsi (et Hutu modérés). En connaître les auteurs serait de première importance pour comprendre l’enchaînement des faits. On peut espérer, comme la mission Quilès, que « la vérité fera peu à peu son chemin. C’est ainsi que le souvenir des victimes du génocide ne se confondra pas avec les intérêts de ceux qui prétendent parler en leur nom ». En attendant que vienne la vérité, on ne peut tolérer la véritable entreprise de falsification historique qui veut faire porter à la France la culpabilité du génocide. La communauté internationale a failli, c’est un fait. Elle a été incapable de prévenir et d’arrêter le génocide. Mais la communauté internationale, ce n’est pas la France seule. C’est le Conseil de sécurité des Nations Unies dont Kofi Annan qui dirigeait alors le Département des Opérations de Maintien de la Paix a décrit plus tard la paralysie. Il écrit: « Les Français ont poussé dès le début des négociations d’Arusha pour qu’une force de l’ONU soit déployée au Rwanda en soutien de l’accord de paix. Hormis côté français, il y avait au début peu d’appétence chez les membres permanents du Conseil de sécurité pour mandater une nouvelle force de maintien de la paix… » Plus loin, il ajoute: « Nous devons reconnaître que le monde a échoué face au mal. La communauté internationale et les Nations Unies n’ont pu mobiliser la volonté politique de l’affronter. » La « communauté internationale » , ce sont aussi les Etats-Unis, très influents dans la région et dont le Président Clinton lui-même a reconnu l’inaction. Ce sont aussi les pays européens dont certains avaient des responsabilités historiques dans la région. La France a été la seule puissance à agir. Il serait aujourd’hui intolérable que nous soyons désignés comme les principaux coupables. J’appelle le Président de la République et le gouvernement français à défendre sans ambiguïté l’honneur de la France, l’honneur de son Armée, l’honneur de ses diplomates. Alain Juppé (2013)
L’implication française est beaucoup plus terrible encore puisqu’elle a été un soutien logistique à l’armée d’Habyarimana. Il semble que même après le début du génocide, l’armée française – ou au moins une partie parce que ce n’est pas sûr que cela ait été décidé en haut lieu – ait continué à fournir des armes aux tueurs. (…) L’armée française a également installé la "zone turquoise". C’était une décision politique prise dans les bureaux de François Mitterrand. Cette zone a été instaurée dans la région ouest du pays pour permettre pendant deux mois, mi-juin jusqu’à mi-août, à la communauté hutue de s’échapper et donc de protéger en son sein – toute la communauté n’était pas meurtrière – des génocidaires qui s’y cachaient. Jean Hatzfeld
Les puissances occidentales aimeraient que le Rwanda soit un pays ordinaire, comme si rien ne s’était passé, ce qui présenterait l’avantage de faire oublier leurs propres responsabilités, mais c’est impossible. Prenez le cas de la France. Vingt ans après, le seul reproche admissible à ses yeux est celui de ne pas en avoir fait assez pour sauver des vies pendant le génocide. C’est un fait, mais cela masque l’essentiel : le rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même. Interrogez les rescapés du massacre de Bisesero en juin 1994 et ils vous diront ce que les soldats français de l’opération Turquoise y ont fait. Complices certes, à Bisesero comme dans toute la zone dite “humanitaire sûre”, mais aussi acteurs.  (…) Nous verrons ce qu’il adviendra de cette condamnation en appel. Pour le reste, je ne pense pas qu’il s’agisse là d?une évolution particulièrement positive. Pour un criminel condamné après vingt ans, combien la justice française en a-t-elle escamoté ? Nous ne sommes pas dupes de ce petit jeu. On nous présente cette sentence comme un geste, presque comme une faveur de la France à l?égard du Rwanda, alors que c?est le rôle de la France dans le génocide qu?il conviendrait d’examiner. Paul Kagamé
Si l’opération Turquoise a permis par endroits de sauver des vies, elle a ailleurs, comme à Bisesero, du 27 au 30 juin, laissé les tueurs finir librement leur besogne. Elle a créé un véritable sanctuaire, défendu militairement, dans lequel les responsables du génocide ne pouvaient être inquiétés, puis elle a organisé leur fuite vers le Zaïre. Continuez-vous à prétendre, M. Juppé, contre l’évidence des faits, que l’État français s’est opposé à la passivité de l’ONU devant le génocide des Tutsi ? Et que l’opération Turquoise n’était qu’une opération humanitaire, dont le but était de lutter contre ce génocide ? (…) Vingt ans après, alors que notre justice vient pour la première fois de juger, et de déclarer coupable de génocide, un Rwandais séjournant en France, n’est-il pas grandement temps d’oser regarder le passé en face ? Nous souhaitons que l’État qui nous représente ait la dignité de reconnaître ses erreurs. C’est la seule attitude qui puisse nous paraître respectable, aujourd’hui, devant la souffrance immense générée par le génocide des Tutsi. Le mandat que vous aviez à l’époque, les décisions que vous avez prises, la manière dont vous les avez défendues jusqu’à présent, font de vous un acteur majeur de la politique française au Rwanda. Les mensonges de ceux qui nous gouvernaient en 1994, concernant l’aide fournie à la réalisation du génocide des Tutsi, nous concernent au plus haut point. Votre discours, qui entre en contradiction avec les faits avérés, pourrait être qualifié de révisionniste. Il nous paraît inacceptable qu’un homme tenant des propos sur un génocide visant à tromper ses concitoyens puisse représenter la population bordelaise. C’est également notre dignité qui est en jeu ! Nous vous invitons donc, encore une fois, à répondre avec clarté et honnêteté aux questions que nous vous posons. Lettre ouverte à M. Juppé
La classe politique française n’est pas particulièrement connue pour sa capacité à admettre ses erreurs. Nos politiciens se sentent au dessus de toute repentance. La particularité réside aussi dans le fait que le génocide s’est produit en période de cohabitation entre le gouvernement d’Edouard Balladur et le président François Mitterrand. C’est donc un cas spécial où il n’existe pas de clivage gauche-droite. Pourtant sans le soutien de Paris au régime du président Juvénal Habyarimana, le génocide n’aurait jamais pu avoir lieu. La France a fourni un parapluie militaire en repoussant les offensives du Front Patriotique Rwandais. Sans cet appui, le régime de l’époque n’aurait jamais eu le temps de préparer la tentative d’extermination de la population Tutsi. D’un autre coté, les militaires français présents au Rwanda étaient hautement qualifiés, je ne vois pas comment ils n’auraient pas été au courant de ce qui se tramait. Pour moi la connivence est évidente, les Français savaient qu’il y avait un génocide en préparation. Jean-François Dupaquier (journaliste, écrivain et témoin expert au Tribunal Pénal International pour le Rwanda)
Je crois que l’aide militaire de la France est progressivement devenue plus active sous forme de conseils, d’assistance, d’instructions aux Forces armées rwandaises (FAR). Il y a eu, en effet, une sorte de cobelligérance. Quand l’armée française a participé à l’élaboration de plans de bataille. Elle a même envoyé des conseillers pour instruire les FAR au maniement de matériels sophistiqués. Est-ce qu’il y a eu même des engagements directs ? Un journaliste, correspondant de guerre d’un journal de l’est-africain, m’a dit avoir vu aux jumelles des blancs avec les FAR aux combats. Les militaires du FPR lui ont dit que c’étaient des Français, mais il n’a pas pu les approcher. L’imbrication de l’armée française avec l’armée rwandaise est incontestable. (…) Selon moi, un pays se grandit quand il reconnait ses erreurs et ses fautes. Je n’ai pas changé. Le rapport fait état de "fautes d’appréciations". Il y a des erreurs telles qu’il n’est pas impensable de les qualifier de fautes. C’était la première fois dans l’Histoire de la Ve république que le législatif contrôlait l’exécutif dans le domaine réservé de la défense ! Pierre Brana (co-rapporteur de la Mission d’information parlementaire sur le Rwanda)
Depuis 20 ans, les travaux de nombreux chercheurs, journalistes, juristes, organisations de la société civile et des rescapés et de leurs familles, ont démontré l’implication française dans le dernier génocide du XXe siècle. Des procédures judiciaires sont en cours, mettant potentiellement en cause des Français (enquête sur l’attentat contre l’avion du président rwandais, plaintes de rescapé-e-s tutsi contre des militaires français, plainte contre Paul Barril ex-gendarme de l’Elysée). Mais l’Etat français continue de nier son rôle et met un frein à la justice, en dissimulant un grand nombre de documents officiels, tels que les archives sur les opérations militaires françaises au Rwanda, ou les archives de l’Elysée non expurgées. Si les autorités politiques et militaires françaises n’avaient rien à se reprocher, comme elles ne cessent de l’affirmer, pourquoi refuseraient-elles de rendre publics ces documents ? Survie

En ce triste 20e anniversaire du début du dernier génocide du XXe siècle …

Dont, par l’indélicatesse du président rwandais, la France va se voir priver

Comment ne pas s’étonner du refus continué dudit gouvernement français …

D’ouvrir les archives qui pourraient enfin démontrer à la face du monde …

Qu’aucun de ses dirigeants politiques et militaires de l’époque n’ont aidé en quelque manière les génocidaires ?

Génocide des Tutsi au Rwanda : levons le secret défense sur le rôle de la France

2,739 signatures. Atteignons 3,000
Pourquoi c’est important

C’est maintenant ou jamais : avec le triste anniversaire approchant, François Hollande et Jean-Yves le Drian doivent briser la loi du silence et nous devons nous mobiliser pour obtenir la vérité.

En 1994, le génocide des Tutsi au Rwanda a fait entre 800 000 et 1 million de victimes, massacrées pour la seule raison qu’elles étaient tutsi ou opposées au génocide. Des dirigeants politiques et militaires français ont apporté leur soutien aux génocidaires avant, pendant et après le génocide.

20 ans après, toute la lumière doit être faite sur la politique de la France au Rwanda.

Depuis 20 ans, les travaux de nombreux chercheurs, journalistes, juristes, organisations de la société civile et des rescapés et de leurs familles, ont démontré l’implication française dans le dernier génocide du XXe siècle. Des procédures judiciaires sont en cours, mettant potentiellement en cause des Français (enquête sur l’attentat contre l’avion du président rwandais, plaintes de rescapé-e-s tutsi contre des militaires français, plainte contre Paul Barril ex-gendarme de l’Elysée).

Mais l’Etat français continue de nier son rôle et met un frein à la justice, en dissimulant un grand nombre de documents officiels, tels que les archives sur les opérations militaires françaises au Rwanda, ou les archives de l’Elysée non expurgées. Si les autorités politiques et militaires françaises n’avaient rien à se reprocher, comme elles ne cessent de l’affirmer, pourquoi refuseraient-elles de rendre publics ces documents ?

Considérant qu’il est urgent et indispensable de faire avancer la justice, et que les citoyen-ne-s français-e-s, les rescapé-e-s et les familles des victimes ont le droit de connaître toute la vérité, nous demandons pour le 20e anniversaire du génocide la déclassification et la publication de tous les documents se rapportant à l’action de la France au Rwanda de 1990 à 1994 dans ses volets diplomatiques, militaires, politiques, et financiers.

En savoir plus :

Le Monde

http://www.lemonde.fr/international/article/2010/07/30/des-documents-francais-sur-le-genocide-rwandais-ne-seront-pas-declassifies_1394124_3210.html

Le Nouvel Observateur

http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140207.OBS5581/rwanda-une-barbouze-francaise-au-c-ur-du-genocide.html

Survie

http://survie.org/genocide

Voir aussi:

Rwanda : respect de la mémoire] Lettre ouverte à Alain Juppé

Communiqué de presse
avril 2014

Monsieur Alain Juppé,

Nous, habitants de Bordeaux, et citoyens attentifs au respect de la mémoire des victimes du génocide des Tutsi au Rwanda, constatons que depuis 20 ans vous tenez, concernant ce crime, un discours qui entre en contradiction avec la réalité des faits. Il suscite de graves interrogations sur votre rôle à l’époque, ainsi que sur celui de notre État, auxquelles nous vous invitons à répondre.

Vous étiez ministre des affaires étrangères d’avril 1993 à avril 1995. Au cours de cette période, au Rwanda, se mettait en place et se réalisait un génocide : en 1994, il y a 20 ans, plus de 800 000 personnes furent assassinées pour la seule raison que la mention Tutsi figurait sur leurs cartes d’identité. Les forces armées rwandaises (FAR) et les milices civiles réalisèrent les massacres. Ce crime, organisé et rapide, dura 3 mois !

L’État français, jusqu’en 1994, était particulièrement proche des autorités rwandaises. La présence militaire sur place est un des aspects les plus visibles de cette proximité : de 1990 à la fin du génocide, 3 opérations françaises se déployèrent au Rwanda, et il n’y eut que quelques mois au cours desquels notre armée ne fut pas présente en nombre sur le territoire de ce petit pays. Depuis 20 ans, des historiens, des écrivains, des journalistes, des associations, ainsi que des organisations internationales (1), accusent les autorités françaises d’avoir une responsabilité coupable dans la réalisation du génocide, ou d’avoir été complices de celui-ci.

Environ 10 ans après les faits, des responsables politiques français commencèrent à parler "d’erreur criminelle" (B. Kouchner), puis "d’aveuglement" (N. Sarkozy), pour qualifier les décisions prises par notre État à cette époque (2). Mais votre position est toute autre. Selon vous, la France n’a rien à se reprocher, bien au contraire. Vos arguments sont clairs, vous les développez par exemple sur votre blog, dans un article mis en ligne le 1er mars 2010.

Concernant les accusations dirigées contre vous, vous vous contentez de les balayer d’un revers de la main, au seul motif qu’elles ne seraient "évidemment qu’un tissu d’allégations mensongères". Mais lorsque vous exposez votre vision des événements, force est de constater que vous omettez et contredisez des faits avérés, afin de produire un discours dédouanant les dirigeants français de toute responsabilité.

Selon vous, M. Juppé, "le gouvernement français a tout fait pour réconcilier le gouvernement du président Habyarimana, légalement élu, et le leader du front patriotique rwandais (FPR)", "bref le processus de paix semblait bien engagé… jusqu’à l’attentat du 6 avril 1994 qui a évidemment ruiné les efforts de la diplomatie française.".

Vous offrez, en quelques phrases, un vernis démocratique au régime de Juvénal Habyarimana, arrivé en pouvoir en 1973 par un coup d’état, et vous légitimez ainsi l’aide que lui offraient les autorités françaises. Mais vous fermez les yeux sur tous les éléments qui montraient la préparation du génocide : le massacre des Bagogwe en 1991 ; celui des Tutsi dans le Bugesera, dans la région de Kibuye et dans le nord-ouest en 1992 et 1993 ; ainsi que les nombreux rapports, français (3) et internationaux, qui en attestent. Les plus notables, publiés en 1993, sont celui de 4 ONG (4), dont la FIDH, et celui de la commission des droits de l’Homme de l’ONU (5). Ils interrogent déjà sur la possibilité de qualifier ces massacres de génocide. Ils démontrent également qu’ils sont encadrés par les autorités administratives et l’armée rwandaise, à une époque où les forces militaires françaises collaborent étroitement avec celles-ci.

Devant la multitude de ces voyants rouges (6), n’aurait-il pas été de votre devoir de dénoncer les crimes du régime et d’appeler à suspendre notre coopération, plutôt que de les camoufler derrière le paravent des accords d’Arusha ?

Ce processus de paix, bien engagé selon vous, était pourtant qualifié par le président Habyarimana de "chiffon de papier" (7). Pouviez-vous réellement ignorer que l’État français enfreignait ses clauses, notamment en poursuivant les fournitures d’armes au régime raciste de Kigali bien après sa signature définitive (le 04 août 1993) : la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR) intercepta, sur l’aéroport de la capitale, une livraison en janvier 1994 (8) ; selon Edouard Balladur, la dernière autorisation d’exportation de matériel de guerre date du 6 avril (9) ? Enfin, et c’est beaucoup plus grave, Human Rights Watch révèle, après une enquête menée en 1995, qu’au moins 5 livraisons d’armes en provenance de la France et à destination des forces génocidaires ont eu lieu via l’aéroport de Goma, à la frontière zaïroise (10). Elles s’effectuèrent après le 17 mai, alors que plus personne ne pouvait ignorer qu’un génocide était en cours, et que l’ONU venait de décréter un embargo sur les armes.

Les témoignages qui étayent ces conclusions sont-ils tous, eux aussi, mensongers ? Vous admettiez pourtant, durant le génocide, ne pas connaître les décisions de l’Élysée concernant les ventes d’armes (11). N’est-ce pas plutôt ces dernières qui ruinèrent les efforts de la diplomatie française, si ces efforts ont existé ? Et l’État français ne doit-il pas se reprocher cette aide aux génocidaires ? Par ailleurs, vous écrivez : "loin de se taire sur tout ce qui s’est alors passé au Rwanda, le gouvernement français a, par ma voix, solennellement dénoncé le génocide dont des centaines de milliers de Tutsis étaient les victimes.". C’est vrai, vous avez dénoncé le génocide, et vous étiez le premier responsable politique français à le faire, à un moment où il devenait impossible de nier son existence, et où l’État devait corriger sa position. C’était le 16 mai 1994, cinq semaines après le début des massacres, alors que certains médias français employèrent le mot de génocide dès le 11 avril (12), et que l’ordre d’opération d’Amaryllis (13), daté du 8 avril, mentionnait que "les membres de la garde présidentielle ont mené […] l’arrestation et l’élimination des opposants et des Tutsis". Les autorités françaises savaient. Elles étaient les mieux placées pour connaître exactement ce qui se passait au Rwanda, bien avant le 16 mai.

Mais quand, devant l’évidence des faits, vous dénoncez les responsables des massacres, c’est pour mieux mentir sur leur chronologie en prétendant, le 18 mai à l’assemblée nationale, qu’ils sont la conséquence d’une nouvelle attaque du FPR (14). Or le FPR, en 1994, n’est intervenu qu’après le début du génocide (15), et il était la seule force sur place à mettre fin à celui-ci. Présenter les choses comme vous le faisiez, n’était-ce pas une manière de détourner les accusations qui visaient ses véritables auteurs ?

De plus, le 16 juin, dans une tribune accordée au journal Libération (16), vous parlez des "responsables de ces génocides" au Rwanda, au pluriel, laissant entendre qu’il y aurait eu un second génocide, commis par une autre partie que vous ne nommez pas. Cette thèse, que plus personne n’ose sérieusement soutenir aujourd’hui, permettait de dédouaner les responsables des tueries, en prétendant qu’ils ne faisaient que se défendre… Vous repreniez ainsi l’argument qu’employaient les génocidaires pour exterminer la population civile Tutsi. Quels éléments pouvaient être suffisants pour vous permettre d’évoquer un second génocide, alors que le rapport de l’ONU d’août 1993 (17) ne vous avait, lui, pas alerté ? Oseriez-vous encore, M. Juppé, laisser entendre qu’en 1994 plusieurs génocides étaient commis au Rwanda ?

Nous l’avons vu, les autorités françaises connaissaient la nature et l’ampleur des massacres, dès le commencement de ceux-ci (18). Pouviez-vous ignorer qu’un génocide était en cours lorsque vous receviez à Paris, le 27 avril, le ministre des affaires étrangères du gouvernement intérimaire rwandais, ainsi que l’idéologue extrémiste Jean-Bosco Barayagwiza ? Ce dernier est l’un des fondateurs de la RTLM, la radio appelant aux tueries, qui fut un outil fondamental du génocide (19). Il a été condamné à 32 ans de prison par le Tribunal Pénal International pour le Rwanda. La réception de ces personnes au Quai d’Orsay, mais aussi à l’Élysée et à Matignon, "rendait le génocide respectable", pour employer les mots de l’historienne Alison Des Forges (20). La Belgique et les USA leur avaient fermé leurs portes, la France fut le seul pays occidental à traiter avec eux.

Cette réception, M. Juppé, vous la taisez. Vous ne pouvez pas même la justifier par une condamnation verbale des responsabilités portées par vos hôtes. Celle-ci n’a pas existé… Vous écrivez enfin "Ce que je sais, c’est que la communauté internationale a fait preuve d’une passivité, voire d’un "aveuglement" scandaleux. […] le conseil de sécurité a été incapable de prendre la moindre décision… sauf celle de ramener les effectifs de la MINUAR de 2548 à 270 hommes (21 avril 1994)" ; "Devant la carence de la communauté internationale […], la France a été la seule à avoir un sursaut de courage. J’ai longuement expliqué, à l’époque, l’initiative qui a abouti à l’opération Turquoise".

Là encore, vous contredisez les faits. La France ne s’est nullement opposée à la passivité de la communauté internationale que vous dénoncez. Elle y a participé, en votant la résolution 912 du conseil de sécurité de l’ONU, réduisant l’effectif de la MINUAR à 270 hommes, le 21 avril 1994, 14 jours après le début du génocide. Vous avez vous même déclaré, lors du conseil des ministres restreint du 13 avril 1994, être favorable à la suspension de la MINUAR (21), à un moment où le pire pouvait encore être évité. Ce n’est que dans un second temps, au mois de juin, alors que le génocide touche à sa fin, que l’État français prend la décision d’intervenir. Ce n’est pas un moment anodin : Kigali menace de tomber aux mains du FPR, qui s’oppose militairement aux forces armées rwandaises et stoppe l’extermination des Tutsi.

Faut-il rappeler que l’opération Turquoise, qualifiée d'"humanitaire", était lourdement armée (22) et composée en grande partie de l’élite des forces spéciales (23) ? Et que la France a imposé unilatéralement, sans l’accord du conseil de sécurité, une "zone humanitaire sûre" dans laquelle les tueurs ne seront pas désarmés, les responsables ne seront pas arrêtés, et depuis laquelle la RTLM, qui appelait aux massacres, pourra continuer à émettre sans souffrir de tentative de brouillage ni de neutralisation (24) ?

Les forces françaises avaient pourtant le devoir d’interrompre le génocide et d’arrêter les coupables, notamment à partir du 28 juin, date de sa reconnaissance par l’ONU : la France est signataire de la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, et l’opération "humanitaire", placée dans le cadre du chapitre VII (25) de la charte de l’ONU, pouvait recourir à "tous les moyens nécessaires pour atteindre les objectifs humanitaires énoncés" (26). Mais les objectifs militaires sur place étaient tout autre, comme en témoignent des propos d’officiers (27), ainsi que l’ordre d’opération de Turquoise appelant à inciter les autorités locales à rétablir leur autorité (28). Il s’agit bien ici des autorités qui ordonnaient et organisaient le génocide !

Si l’opération Turquoise a permis par endroits de sauver des vies, elle a ailleurs, comme à Bisesero, du 27 au 30 juin, laissé les tueurs finir librement leur besogne (29). Elle a créé un véritable sanctuaire, défendu militairement, dans lequel les responsables du génocide ne pouvaient être inquiétés, puis elle a organisé leur fuite vers le Zaïre (30).

Continuez-vous à prétendre, M. Juppé, contre l’évidence des faits, que l’État français s’est opposé à la passivité de l’ONU devant le génocide des Tutsi ? Et que l’opération Turquoise n’était qu’une opération humanitaire, dont le but était de lutter contre ce génocide ?

Aux premiers jours du génocide, les extrémistes hutu se retrouvaient à l’ambassade de France. Les discussions devant aboutir à la formation du gouvernement génocidaire s’y tinrent en partie, avec la participation de l’ambassadeur J.-M. Marlaud, donc sous votre responsabilité directe (31). Durant la même période, tout près de l’ambassade, Madame Agathe Uwilingiyimana, première ministre dite hutu modérée, favorable aux accords de paix, se faisait assassiner, comme beaucoup des responsables politiques partageant ses opinions. Vous n’avez jamais eu un mot pour dénoncer ces assassinats ! Mais vous avez traité, comme nous l’avons vu, avec le gouvernement génocidaire, le reconnaissant de fait et lui offrant la caution de la France.

En 1998, lors de votre audition par la mission d’information parlementaire, vous avez évoqué ces faits par un euphémisme particulièrement surprenant, parlant du "départ des hutus modérés" (32). Plus qu’une maladresse, n’était-ce pas là, encore une fois, une manière de dédouaner les criminels avec qui vous traitiez, et de refaire le passé ?

Vingt ans après, alors que notre justice vient pour la première fois de juger, et de déclarer coupable de génocide, un Rwandais séjournant en France, n’est-il pas grandement temps d’oser regarder le passé en face ? Nous souhaitons que l’État qui nous représente ait la dignité de reconnaître ses erreurs. C’est la seule attitude qui puisse nous paraître respectable, aujourd’hui, devant la souffrance immense générée par le génocide des Tutsi.

Le mandat que vous aviez à l’époque, les décisions que vous avez prises, la manière dont vous les avez défendues jusqu’à présent, font de vous un acteur majeur de la politique française au Rwanda. Les mensonges de ceux qui nous gouvernaient en 1994, concernant l’aide fournie à la réalisation du génocide des Tutsi, nous concernent au plus haut point. Votre discours, qui entre en contradiction avec les faits avérés, pourrait être qualifié de révisionniste. Il nous paraît inacceptable qu’un homme tenant des propos sur un génocide visant à tromper ses concitoyens puisse représenter la population bordelaise. C’est également notre dignité qui est en jeu ! Nous vous invitons donc, encore une fois, à répondre avec clarté et honnêteté aux questions que nous vous posons.

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Signataires :

AUBRY Patrick, réalisateur, Pessac
BOURREAU Pierre, chercheur en informatique, Bordeaux
CATTIER Emmanuel, Commission d’Enquête Citoyenne pour la vérité sur l’implication française dans le génocide des Tutsi
CLARKE Bruce, plasticien
COURTOUX Sharon, membre fondateur de l’association Survie
DELTOMBE Thomas, éditeur et journaliste
DIA Thierno I., analyste de l’image, Bordeaux
DIOP Boubacar Boris, écrivain
FANON MENDES FRANCE Mireille, membre de la Fondation Frantz Fanon
GALABERT Jean-Luc, psychologue
GAUTHIER Alain, président du CPCR
GODARD Marie Odile, maître de conférences en psychologie à Amiens
GOUTEUX Bruno, journaliste et webmaster
GRANDCHAMP Simon, ingénieur, Bordeaux
GRENIER Etienne, avocat, Bordeaux
HANNA Gilbert, syndicaliste et journaliste à la clé des ondes, Bordeaux
KAYIMAHE Vénuste (rwandais et rescapé, écrivain, employé au Centre d’échanges culturels franco-rwandais à Kigali de 1975 à 2000)
LAINÉ Anne, cinéaste, présidente d’Appui Rwanda
DE LA PRADELLE Géraud, professeur émérite
LE COUR GRANDMAISON Olivier, universitaire
LEMOINE Benoît, président de Survie Gironde, Bordeaux
MABON Armelle, historienne
MESTRE Claire, médecin et anthropologue, Bordeaux
MOREL Jacques, auteur de La France au cœur du génocide des Tutsi
MUGICA Romain, psychologue, Gradignan
MUKANTABANA Adélaïde, Rwandaise et rescapée, Bègles
NDIAYE Abdourahmane, économiste, Bordeaux
NONORGUES Marie-Paule, avocate, Bordeaux
LES OGRES DE BARBACK, artistes
OUEDRAOGO Dragoss, anthropologue, cinéaste, réalisateur, Bordeaux
PETITDEMANGE Cécile, étudiante à Sciences Po Bordeaux
ROBERT Nicolas, infirmier, Bordeaux
DE SAINT-EXUPÉRY Patrick, auteur de L’inavouable, la France au Rwanda (Ed. des Arènes, 2004), Complices de l’inavouable, la France au Rwanda (Ed. des Arènes, 2009), La fantaisie des Dieux, Rwanda 94 (Récit graphique en bd, avec Hippolyte, Ed. des Arenes, 2014)
SITBON Michel, éditeur et journaliste
SOW Cheikh, militant d’éducation populaire et artiste, Bègles
TARRIT Fabrice, président de Survie
TOBNER Odile, ancienne présidente de Survie
TOULABOR Comi, directeur de recherche à Sciences Po Bordeaux
TRYO, artistes

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Notes :

1. Parmis lesquels : Marcel Kabanda, Jean-Pierre Chrétien, Alison Des Forges, Gérard Prunier, Catherine Coquery-Vidrovitch (historiens), Colette Braeckman, Patrick de Saint-Exupéry, Jean-François Dupaquier, Laure de Vulpian (journalistes), Boubacar Boris Diop, Jacques Morel (écrivains), FIDH, Human Rights Watch, Survie, etc.

2. Auparavant les USA, par les voix de B. Clinton et M. Albright, ont reconnu leurs erreurs et présenté des excuses, le secrétaire général de l’ONU Kofi Annan a exprimé ses regrets, le Premier ministre belge G. Verhofstadt a déclaré "au nom de mon pays et de mon peuple, je demande pardon".

3. Par exemple l’ambassadeur français à Kigali Georges Martres adresse, le 15 octobre 1990, au Quai d’Orsay un télégramme où il utilise les termes de "génocide" et d'"élimination totale des Tutsi" : " [la population rwandaise d'origine tutsi] compte encore sur une victoire militaire, grâce à l’appui en hommes et en moyens venus de la diaspora. Cette victoire militaire, même partielle, lui permettrait, d’échapper au génocide." En 1998, G. Martres déclare à la Mission d’Information Parlementaire : "Le génocide était prévisible dès cette époque [fin 1990]". L’attaché de défense à Kigali, le colonel R. Galinié, écrit dans un message envoyé à Paris le 24 octobre 1990 l’éventualité de "l’élimination physique à l’intérieur du pays des Tutsis, 500 000 à 700 000 personnes, par les Hutus, 7 millions d’individus…"

4. Rapport de la Commission internationale d’enquête sur les violations des Droits de l’homme au Rwanda depuis le 1er octobre 1990 ; (7-21 janvier 1993) réalisé par la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (Paris), Africa Watch (une division de Human Rights Watch, New York), l’Union Inter-Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples, (Ouagadougou), le Centre International des Droits de la Personne et du Développement Démocratique (Montréal). Mars 1993. Dans ses conclusions, la Commission aborde directement la question du génocide : "Les témoignages prouvent que l’on a tué un grand nombre de personnes pour la seule raison qu’elles étaient Tutsi. La question reste de savoir si la désignation du groupe ethnique "Tutsi" comme cible à détruire relève d’une véritable intention, au sens de la Convention, de détruire ce groupe ou une part de celui-ci "comme tel. [...] La Commission estime que, quoi qu’il en soit des qualifications juridiques, la réalité est tragiquement identique : de nombreux Tutsis, pour la seule raison qu’ils appartiennent à ce groupe, sont morts, disparus ou gravement blessés et mutilés ; ont été privés de leurs biens ; ont dû fuir leur lieu de vie et sont contraints de se cacher ; les survivants vivent dans la terreur." http://cec.rwanda.free.fr/documents/doc/RapportMars93/ComIntMars93.pdf J. Carbonare, l’un des membres de cette commission déclare le 28 janvier 1993 au journal de 20h de France 2 : "Ce qui nous a beaucoup frappé au Rwanda, c’est à la fois l’ampleur, la systématisation, l’organisation même, de ces massacres. […] Il y a un mécanisme qui se met en route […] On a parlé de purification ethnique, de génocide, de crimes contre l’humanité […] nous insistons beaucoup sur ces mots". Vidéo visible ici :

http://survie.org/genocide/il-y-a-vingt-ans/article/il-y-a-20-ans-le-genocide-des

5. Rapport présenté par M. Waly Bacre Ndiaye, rapporteur spécial, sur la mission qu’il a effectué au Rwanda du 8 au 17 avril 1993. Août 1993. Le Rapporteur Spécial de l’ONU soulève explicitement la question de savoir si les massacres peuvent être qualifiés de génocide : "Il ressort très clairement des cas de violences intercommunautaires portés à l’attention du Rapporteur spécial que les victimes des attaques, des Tutsi dans l’écrasante majorité des cas, ont été désignés comme cible uniquement à cause de leur appartenance ethnique, et pour aucune autre raison objective. On pourrait donc considérer que les alinéas a) et b) de l’article II [qui porte définition du génocide dans la convention de 1948] sont susceptibles de s’appliquer […]" http://survie.org/IMG/pdf/rapport-Bacre-Ndiaye-Rwanda-1993.pdf

6. Auxquels s’ajoutent : l’article de l’historien J.-P. Chrétien dénonçant en mars 1993 dans la revue Esprit "un dévoiement tragique vers un génocide", le fax du général R. Dallaire (MINUAR) du 11 janvier 1994, transmis le lendemain à l’ambassade de France, et démontrant la préparation des massacres.

7. Alison Des Forges, Aucun témoin ne doit survivre. Le génocide au Rwanda. Karthala, Human Rights Watch, Fédération internationale des Droits de l’homme, avril 1999.

8. La France a livré des armes dans la nuit du 21 au 22 janvier 1994 : "Un DC-8 français transportant un chargement d’armes comprenant 90 caisses de mortiers de 60 mm, fabriqués en Belgique mais provenant de France, atterrit en secret dans la nuit. La MINUAR découvrit ce chargement qui violait les termes des accords d’Arusha, et plaça les armes sous la garde conjointe de la MINUAR et de l’armée rwandaise." (Alison Des Forges, cf. note 7). La mission d’information parlementaire relève que "le dernier agrément délivré par la CIEEMG [Commission interministérielle d'étude des exportations de matériel de guerre, à laquelle participe le ministère des affaires étrangères] concernant des ventes de matériels de guerre au Rwanda remonte au 20 janvier 1994". Elle relève également 6 Autorisations d’Exportation de Matériels de Guerre en 1994, dont une de 50 mitrailleuses en date du 22 avril ! Ce sont 6 livraisons d’armes officielles en violation des accords de paix.

9. Edouard Balladur, L’opération Turquoise : courage et dignité, Le Figaro, 23 août 2004.

10. Rapport HRW, Rwanda/Zaire, Réarmement dans l’impunité. Le soutien international aux perpétrateurs du génocide rwandais, mai 1995 : "Certaines livraisons d’armes à Goma parmi les premières après le 17 mai étaient des envois du gouvernement français pour les FAR. " et plus loin : " le consul français [en réalité officiellement pro-consul] a signalé d’autres livraisons d’armes à l’aéroport de Goma pour les FAR de mai à juillet, provenant d’autres sources que le gouvernement français. ([...] Il a ajouté [...] qu’elles pourraient provenir de marchands d’armes français opérant à titre privé. Les ventes d’armes, même par des sociétés privées, doivent être autorisées par le gouvernement français.)"

11. Le 12 juin 1994, le président et la directrice des opérations de MSF, P. Biberson et B. Vasset, rencontrent A. Juppé et lui demandent : "On dit qu’il y a des livraisons d’armes au gouvernement rwandais ou au gouvernement intérimaire ou au gouvernement en fuite, est-ce qu’il est exact que la France continue des livraisons d’armes à Goma ?" A. Juppé répond : "Écoutez, tout ça c’est très confus, il y avait effectivement des accords de coopération ou de défense avec le gouvernement, il y a peut-être eu des reliquats, mais en ce qui concerne mes services, je peux vous dire que depuis fin mai il n’y a certainement plus aucune livraison d’armes au régime Habyarimana"" Mais en même temps, il dit en regardant de l’autre côté de la Seine, donc vers l’Élysée : "Mais ce qui peut se passer là-bas, moi je n’en sais rien." L. Binet, Génocide des Rwandais Tutsis, Médecins sans Frontières, 2003

12. Le 11 avril 1994 J.-P. Ceppi parle dans Libération du "génocide des Tutsis de Kigali" et M. Mukabamano, journaliste à RFI, déclare au Parisien : "C’est un véritable génocide" ; le 19 avril Human Rights Watch informe le président du Conseil de sécurité que les massacres en cours au Rwanda constituent "un génocide" ; le 24 avril L’ONG Oxfam parle de "génocide", etc.

13. Lors de l’opération Amaryllis du 9 au 14 avril, 1 464 militaires français du 1er, 3e, 8e RPIMa et du COS, évacuent exclusivement les ressortissants européens et des extrémistes Hutus. Les militaires ont reçu l’ordre de ne pas réagir aux massacres. L’historien Gérard Prunier écrit : "quelques Tutsi réussissent à embarquer à bord de camions en route pour l’aéroport : ils doivent descendre des véhicules au premier barrage de la milice et ils sont massacrés sous les yeux de soldats français ou belges qui, conformément aux ordres, ne réagissent pas.". Le rapport de la Mission d’information parlementaire française de 1998 conclus : "Il semble donc [...] que le traitement accordé à l’entourage de la famille Habyarimana ait été beaucoup plus favorable que celui réservé aux employés tutsis dans les postes de la représentation française – ambassade, centre culturel, Mission de coopération"

14. "Face à l’offensive du front patriotique rwandais, les troupes gouvernementales rwandaises se sont livrées à l’élimination systématique de la population tutsie, ce qui a entraîné la généralisation des massacres.". SECONDE SESSION ORDINAIRE DE 1993-1994 (4e SÉANCE) COMPTE RENDU INTÉGRAL, 2° séance du mercredi 18 mai 1994. JO de la République Française, débats parlementaires, assemblée nationale, 19 mai 1994.

15. Audition du Colonel Balis (MINUAR) : "Le 7 avril, vers 9 h 30 m et 11 h 30 m, j’ai pu convaincre le FPR de rester dans son cantonnement, mais une colonne du FPR est malgré tout sortie vers 16 h 30 m. Ils ont alors créé une zone de sécurité." Sénat de Belgique – commission des affaires étrangères : Commission d’enquête parlementaire concernant les événements du Rwanda 1-611/(7-15) 1997/1998. Sénat belge, 6 décembre 1997.

16. A. Juppé, "Point de vue" Intervenir au Rwanda, Libération, 16 juin 1994 : "La France n’aura aucune complaisance à l’égard des assassins ou de leurs commanditaires. La France, seul pays occidental représenté au niveau ministériel à la session extraordinaire de la Commission des droits de l’homme à Genève, exige que les responsables de ces génocides soient jugés".

17. Voir note 5.

18. Voir notes 6 et 13.

19. On pouvait y entendre, entre autres appels aux massacres : "bonjour, je suis un petit garçon de huit ans. Est-ce que je suis assez grand pour tuer un tutsi ? Réponse de l’animateur : comme c’est mignon ! Tout le monde peut le faire, tu sais." J.-P. Chrétien, Rwanda, les médias du génocide. Ed. Karthala, 2002.

20. Voir note 7.

21. A. Juppé : "Aux Nations-Unies, le Secrétaire général doit rendre demain son rapport. Trois solutions sont envisageables : le maintien de la MINUAR, sa suspension avec le maintien éventuel d’un contingent symbolique ou un retrait total. Les Belges sont favorables à une suspension et c’est aussi mon avis." Conseil restreint du 13 avril 1994. Document disponible ici :

http://www.francerwandagenocide.org/documents/ConseilRestreint13avril1994.pdf

22. Figurent sur la liste officielle déclarée à l’ONU : 8 avions Mirage, 12 automitrailleuses, 6 mortiers lourds. Auxquels s’ajoutent des avions Mirage IV-P, des hélicoptères de combat Gazelle, etc. G. Prunier, conseiller au ministère de la Défense en 1994, écrit : "la puissance de feu prévue par les forces françaises semble disproportionnée pour une mission humanitaire", Rwanda : le génocide. Dagorno, 1997.

23. Turquoise est composée notamment d’officiers et soldats : du Commandement des Opérations Spéciales (qui réunit des spécialistes de l’action et du renseignement sous l’autorité directe du chef d’état-major des armées), du 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (forces spéciales), du GIGN et de L’EPIGN (Escadron parachutiste de la gendarmerie nationale), du 3e Régiment d’infanterie et de chars de marine (RICM), du 11e Régiment d’artillerie de marine), de la Légion étrangère, du 2e Régiment étranger d’infanterie, du commando de marine, de spécialistes des opérations en "zone hostile" du 13e Régiment de Dragons Parachutistes.

24. La résolution 925 du 8 juin du Conseil de sécurité exige : "que toutes les parties mettent fin immédiatement à toute incitation à la violence ou à la haine ethnique, en particulier par le biais des moyens d’information". On peut lire le 28 juin dans le rapport de la Commission des Droits de l’homme de l’ONU que "l’intention claire et non équivoque" de commettre le génocide "se trouve bien contenue dans les appels incessants au meurtre lancés par les médias, en particulier la RTLM". Le 1er Juillet, le représentant de la France à l’ONU parle de faire cesser ces émissions : "Je voudrais insister avant de conclure sur la responsabilité particulière des médias qui incitent à la haine ethnique et à la violence. La France demande instamment aux responsables des radios concernées, et en premier lieu à la Radio Mille Collines, de mettre fin à cette propagande criminelle. La France fera tout son possible pour obtenir la cessation de ces émissions." Mais selon le général R. Dallaire, la RTLM émet encore le 1er août en direction des camps.

25. Il est important de noter que le 20 juin le représentant de la France à l’ONU fait la demande explicite d’une intervention sous chapitre VII autorisant, contrairement à la MINUAR, l’usage de la force : "nos gouvernements souhaitent disposer, comme cadre juridique de leur intervention, d’une résolution placée sous le Chapitre VII de la Charte des Nations Unies". Lettre datée du 20 juin 1994, adressée au secrétaire général par le représentant permanent de la France auprès de l’organisation des nations unies. http://www.francerwandagenocide.org/documents/S1994-734.pdf

26. ONU, S/RES/929 (1994). http://www.francerwandagenocide.org/documents/94s929.pdf On peut lire également dans l’ordre d’opérations de Turquoise (voir note 28) "mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force" ; "tout en étant en mesure d’intervenir à tout moment, éventuellement par la force, au profit de la population menacée" ; "marquer si nécessaire par l’usage de la force la volonté française de faire cesser les massacres et de protéger les populations" ; "la légitime défense élargie comporte l’emploi de la force dans les situations suivantes : – menaces sur nos forces, – menaces dans la mission de protection des personnes, soit contre nos forces, soit contre les populations protégées, – obstruction dans l’exécution de la mission de nos forces"

27. L’adjudant-chef du GIGN T. Prungnaud explique que "la mission, au départ, c’était d’intervenir sur des massacres soi-disant de Hutu qui seraient massacrés par des Tutsi" (voir note 29) ; le colonel D. Tauzin déclare dans The Guardian du 01 juillet 1994 : "Nous ne sommes pas en guerre avec le gouvernement du Rwanda ou ses forces armées. Ce sont des organisations légitimes." ; Le général R. Dallaire (MINUAR) déjeune le 30 juin avec des officiers français et rapporte ce qu’il a entendu : "Ils refusaient d’accepter l’existence d’un génocide et le fait que les dirigeants extrémistes, les responsables et certains de leurs anciens collègues fassent partie d’une même clique. Ils ne cachaient pas leur désir de combattre le FPR" R. Dallaire, J’ai serré la main du diable – La faillite de l’humanité au Rwanda. Libre expression, 2003.

28. "Affirmer auprès des autorités locales rwandaises, civiles et militaires, notre neutralité et notre détermination à faire cesser les massacres sur l’ensemble de la zone contrôlée par les forces armées rwandaises en les incitant à rétablir leur autorité". On peut y lire également que "plusieurs centaines de milliers de personnes d’ethnies hutue et tutsie ont été exterminées". Ordre d’opérations de Turquoise, 22 juin 1994. Document consultable à l’adresse :

http://jacques.morel67.pagesperso-orange.fr/a/turquoise-ordreop.pdf

29. P. de Saint-Exupéry, L’inavouable – La France au Rwanda. Les Arènes, 2004. L. de Vulpian et T. Prungnaud, Silence Turquoise. Don Quichotte, 2012.

30. Le mensuel de la Légion étrangère, Képi Blanc, d’octobre 1994 confirme que : "Battue sur le terrain, l’armée ruandaise se replie, en désordre, vers la "zone humanitaire sûre". L’E.M.T. [l'état-major tactique de l'opération Turquoise] provoque et organise l’évacuation du gouvernement de transition ruandais vers le
Zaïre. Le 17 juillet, le gouvernement ruandais passe au Zaïre.".

31. Auditions de l’ambassadeur Jean-Michel Marlaud par la Mission d’Information Parlementaire, Enquête sur la tragédie rwandaise 1990-1994 [140, Tome III, Auditions, Vol. 1, pp. 296-297].

32. Auditions d’Alain Juppé par la Mission d’Information Parlementaire, 21 avril 1998, Enquête sur la tragédie rwandaise 1990-1994 [140, Tome III, Auditions, vol. 1, p.91].

Voir également:

Génocide au Rwanda: Kagame accuse une nouvelle fois la France
AFP/Jeune Afrique
05/04/2014

Le président rwandais Paul Kagame accuse une nouvelle fois la France de "participation" à l'"exécution" du génocide de 1994, dans une interview à paraître dimanche dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, à la veille des cérémonies marquant le 20e anniversaire des massacres.

Evoquant la question des responsabilités, le président rwandais dénonce le "rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même". Il accuse les soldats français de l’opération militaro-humanitaire Turquoise, déployée en juin 1994 sous mandat de l’ONU dans le sud du pays, d’avoir été "complices certes" mais aussi "acteurs" des massacres.

Ces accusations, maintes fois démenties par Paris, reprennent celles déjà formulées par Kigali à plusieurs reprises et notamment en août 2008 à l’occasion de la publication du rapport de la commission d’enquête rwandaise sur le rôle supposé de la France dans le génocide qui a fait, selon l’ONU, quelque 800. 000 morts, essentiellement tutsi, entre avril et juillet 1994.

Revenant dans Jeune Afrique sur "le cas de la France", Paul Kagame constate que "vingt ans après, le seul reproche admissible (aux) yeux (de la France) est celui de ne pas en avoir fait assez pour sauver des vies pendant le génocide". "C?est un fait, mais cela masque l?essentiel: le rôle direct de la Belgique (ancienne puissance coloniale) et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même".

"Interrogez les rescapés du massacre de Bisesero en juin 1994 et ils vous diront ce que les soldats français de l?opération Turquoise y ont fait. Complices certes, à Bisesero comme dans toute la zone dite +humanitaire sûre+, mais aussi acteurs", accuse Paul Kagame.

En 2008, la commission d’enquête avait déjà évoqué l’affaire du village de Bisesero (ouest), où jusqu’à 50. 000 Tutsis avaient trouvé refuge, accusant l’armée française "d’avoir retardé sciemment de trois jours le sauvetage de près de 2. 000 survivants afin de laisser le temps aux tueurs de les achever".

Les déclarations de Paul Kagame, ancien chef de la rébellion tutsi à la tête du Rwanda depuis 1994, surviennent alors que les relations franco-rwandaises, rompues entre 2006 et 2009, semblaient s’être apaisées, surtout depuis la condamnation en mars dernier à 25 ans de prison du premier Rwandais jugé en France pour le génocide des Tutsi.

Condamné pour génocide et complicité de crimes contre l’humanité, Pascal Simbikangwa, ex-officier de la garde présidentielle, a nié toutes les charges pesant contre lui et a fait appel.

"Nous verrons ce qu?il adviendra de cette condamnation en appel", commente Paul Kagame dans Jeune Afrique. "Pour le reste, je ne pense pas qu?il s?agisse là d?une évolution particulièrement positive", déclare-t-il, alors que le Rwanda a pendant des années fustigé la France pour sa lenteur à poursuivre les génocidaires présumés.

"Pour un criminel condamné après vingt ans, combien la justice française en a-t-elle escamoté ?", s’interroge M. Kagamé. "Nous ne sommes pas dupes de ce petit jeu. On nous présente cette sentence comme un geste, presque comme une faveur de la France à l?égard du Rwanda, alors que c?est le rôle de la France dans le génocide qu?il conviendrait d?examiner", insiste-t-il.

La France doit être représentée lundi à Kigali aux commémorations marquant le 20ème anniversaire du génocide au Rwanda par la ministre de la Justice Christiane Taubira.

Voir encore:

RWANDA. "Un pays se grandit quand il reconnaît ses erreurs"
Christophe Boltanski
Le Nouvel Observateur
04-04-2014

Le rôle de la France dans le génocide rwandais reste à éclaircir. Interview de Pierre Brana, co-rapporteur de la Mission d’information parlementaire qui a travaillé sur le sujet

En 1998, le député socialiste Pierre Brana était co-rapporteur, avec Bernard Cazeneuve, de la Mission d’information parlementaire chargée d’examiner le rôle de la France au Rwanda. 20 ans après le génocide, il revient sur les zones d’ombres des relations entre les deux pays

Une commission d’enquête parlementaire aurait-elle permis d’aller plus loin dans la recherche de la vérité ?

- J’aurais préféré une commission d’enquête, car les auditions ayant lieu sous serment, elles sont plus solennelles, à la hauteur de la gravité d’un événement pareil. Des députés firent valoir que des personnes étrangères risquaient de refuser de venir s’exprimer si c’était le cas. D’autres soulignèrent qu’une commission d’enquête est limitée à six mois alors que nos travaux ont duré neuf mois. Je ne suis pas sûr qu’une commission d’enquête, même si elle avait ma préférence, aurait permis d’aller plus loin.

Avez-vous pu interroger toutes les personnes souhaitées ?

- Oui, à une exception que je regrette : Paul Barril. Parce qu’au début, plusieurs membres de la mission estimaient que son audition n’apporterait pas grand-chose. Quand il a été finalement décidé de l’interroger, c’était trop tard.

En octobre 1990, la France intervient militairement au Rwanda. Cette opération baptisée Noroît a-t-elle une base légale ?

- Non. L’opération Noroît, du moins lors de son lancement, n’a pas de base juridique. Il existait bien le 1er octobre 1990, un accord d’assistance militaire qui datait de 1975, mais il recouvrait que l’organisation et l’instruction de la gendarmerie. Ce n’est que vingt-trois mois après que, se rendant compte de l’illégalité de la situation, les autorités françaises signent le 26 août 1992 un avenant remplaçant les termes de "gendarmerie rwandaise" par "Forces armées rwandaises". Parler d’opération "secrète" n’est pas excessif. Michel Rocard (alors premier ministre Ndlr) dit qu’elle n’a été discutée qu’en deux, trois minutes en conseil des ministres.

En allant combattre les rebelles tutsi du FPR (Front patriotique rwandais), les militaires français viennent défendre un régime contre une agression extérieure ou participer à une guerre civile ?

- Lors de la Mission, on nous avait présenté l’attaque du FPR comme une offensive "ougando-tutsi". Pour en savoir plus, je suis allé sur le terrain. En Ouganda, en septembre1998. J’ai rencontré différentes personnalités en activité lors de Noroît. Toutes m’ont dit que les descendants des réfugiés tutsis qui avaient fui le Rwanda, lors de la Révolution de 1959, voulaient revenir dans leur pays. D’autant qu’à partir de 1986, l’opposition ougandaise faisait campagne contre cette présence rwandaise et trouvait un incontestable écho auprès de la population locale. Des demandes ont été faites par les autorités ougandaises auprès du président rwandais, Juvénal Habyarimana, pour qu’il accepte leur retour. Il a répondu qu’il n’y avait "pas de place dans (son) pays pour les accueillir". C’est alors que les militaires tutsis quittent l’armée ougandaise, en emportant armes et matériel, et passent à l’attaque pour obtenir par la force ce qu’ils n’avaient pas pu obtenir par la négociation. C’est donc bien davantage d’une guerre civile qu’il s’agit que d’une agression extérieure.

Dans sa lutte contre le FPR, l’armée française a-t-elle, à certain moment, basculé dans la cobelligérance aux côtés des Forces armées rwandaises ? Sommes-nous certains qu’il n’y a pas eu, de sa part, d’engagement direct ?

- Je crois que l’aide militaire de la France est progressivement devenue plus active sous forme de conseils, d’assistance, d’instructions aux Forces armées rwandaises (FAR). Il y a eu, en effet, une sorte de cobelligérance. Quand l’armée française a participé à l’élaboration de plans de bataille. Elle a même envoyé des conseillers pour instruire les FAR au maniement de matériels sophistiqués. Est-ce qu’il y a eu même des engagements directs ? Un journaliste, correspondant de guerre d’un journal de l’est-africain, m’a dit avoir vu aux jumelles des blancs avec les FAR aux combats. Les militaires du FPR lui ont dit que c’étaient des Français, mais il n’a pas pu les approcher. L’imbrication de l’armée française avec l’armée rwandaise est incontestable.

Que savait la Mission d’information parlementaire sur l’opération Chimère de février-mars 1993 ? Son chef, le général Didier Tauzin, a expliqué dans un livre ("Je demande justice pour la France et ses soldats") qu’il a pris, de facto, la tête de l’état-major rwandais.

- Nous lui répondons indirectement dans notre rapport lorsque nous écrivons : "Comment la France a-t-elle pu en février-mars 93 en arriver à ce point d’engagement qui conduit certains militaires français à considérer qu’à travers la mission d’assistance opérationnelle qu’ils mènent, ils dirigent et commandent indirectement une armée, en l’occurrence celle d’un Etat étranger". C’est très clair !

Quelle part a joué dans l’engagement militaire français au Rwanda le complexe dit "de Fachoda", cette peur de perdre du terrain face à l’Afrique anglophone ?

- Le complexe de Fachoda a joué une part non négligeable si j’en crois la réaction des députés membres de la mission et celle de l’exécutif de l’époque. Il est vrai que le FPR parlait l’anglais suite à son long séjour en Ouganda anglophone. Et les Forces armées rwandaises parlaient le français. Ça a joué incontestablement. Les députés mettaient en avant la volonté des Américains d’étendre leur influence en Afrique. Mes entretiens au Pentagone m’ont fait relativiser cette théorie. Le Rwanda était un petit pays, dénué de toutes richesses, sans importance stratégique. Je ne crois pas que les Etats-Unis s’intéressaient au Rwanda. Mais ce complexe a joué sur le Président et sur beaucoup de militaires, de politiques aussi, tous imprégnés de l’Histoire de la France et de la Grande Bretagne en Afrique. Ce fil rouge était très fort.

Officiellement, la France s’engage militairement pour faciliter un accord de paix. En pratique, a-t-elle pesé de tout son poids pour permettre la conclusion puis l’application des accords dits d’Arusha ?

- Il y a eu plusieurs accords d’Arusha qui étaient des chiffons de papier pour Habyarimana. L’établissement de la paix nécessitait une acceptation en retour des réfugiés, la fin de la discrimination ethnique et la démocratisation. Le multipartisme n’a été instauré qu’en juin 1991, sous la pression. Les quotas ethniques (pas plus de 9% de Tutsi) existaient pour l’institution scolaire et l’accès aux emplois publics. Et le pouvoir réagissait peu aux massacres ethniques quand il ne les encourageait pas. Conformément aux principes énoncés par François Mitterrand dans son discours de La Baule, la France demandait la démocratisation du régime mais sans jamais y subordonner son aide militaire. Faute d’une telle mise en demeure, le pouvoir rwandais a louvoyé en laissant traîner les choses. Un exemple : la carte d’identité qui mentionnait l’appartenance ethnique de son possesseur. Un outil très dangereux dans un pays où des massacres ethniques ont été nombreux. On sait bien le rôle joué pendant le génocide par ces mentions, qui équivalaient à des sentences de mort. La France avait demandé la suppression de toute mention ethnique. Elle a même envisagé de financer l’opération. Habyarimana a d’abord semblé d’accord mais il n’a rien fait. Il n’y a eu aucun commencement d’application. Et la France n’a pas lancé d’ultimatum alors qu’on assistait à une dérive raciste et à la multiplication des appels aux meurtres. La France n’a pas pesé de tout son poids pour faciliter l’établissement de la paix. Pourquoi ? Cela fait partie des interrogations qui continuent de se poser.

Un génocide ou du moins des massacres de très grande ampleur étaient-ils prévisibles ?

- En 1992-93, il apparaissait nettement que le génocide était prévisible. Lors de son audition, Georges Martres, qui était ambassadeur de France à Kigali de 1989 à 1993, a déclaré que le génocide était "prévisible dès octobre 1993, sans pour autant qu’on puisse en imaginer l’ampleur". Il a, du reste, ajouté que le génocide constituait une hantise quotidienne pour les Tutsis. Ça nous a amené à écrire qu’avec "une telle clairvoyance qui n’apparait pas tout le temps dans les dépêches diplomatiques, on peut s’étonner de l’inaction des autorités françaises". Les médias qui prônaient des positions extrêmement racistes n’étaient pas empêchés par le pouvoir en place. Au contraire, ils étaient encouragés. Radio des Mille Collines appelait à l’extermination des Tutsis, des "cancrelats", comme elle disait, à une solution radicale, finale. Il y avait un climat extrêmement lourd, signe d’un orage que l’on voyait monter.

Comment expliquez-vous la différence d’appréciation de la situation entre la Direction des renseignements militaires (DRM) et la DGSE ?

- Je me souviens surtout du peu d’informations apportées par les services de renseignement. Tous les documents que nous leur avons demandés ont été déclassifiés. Nous n’avons pas essuyé de refus. Mais nous ont-ils tout donné ? Je l’ignore. La DRM s’est occupée du Rwanda de juin 1992 à décembre 1993, surtout. La DRM et la DGSE ont même indiqué que le 6 avril 1994, ils ne disposaient de personne sur place. Ce qui est curieux. Elles ont reconnu que si la coopération entre leurs services était bonne, la coordination faisait défaut. Et j’ai retrouvé dans le rapport le passage suivant que je cite : "S’agissant du renseignement qui n’a pas permis d’alerter à temps les responsables politiques des risques de dérive du régime rwandais, une politique adaptée aux nouvelles données du monde de l’après-guerre froide notamment en Afrique doit être défini. L’enjeu ne peut plus être d’appuyer des régimes favorables à nos intérêts quelques soient leurs pratiques intérieures. La pratique du renseignement doit évoluer en conséquence".

Après le début du génocide, 394 Rwandais ont été évacués de Kigali par les soldats français dans le cadre de l’opération Amaryllis. Qui étaient-ils ? Qui a pris la décision de les évacuer ?

- En pareil cas, la règle veut que l’ambassadeur de France établisse les listes et l’ordre de priorité des personnalités françaises et étrangères à évacuer. Bien entendu, en pratique, les choses sont beaucoup plus compliquées. Des décisions ponctuelles peuvent être prises sur le terrain. On en a cité certaines. Globalement, 1238 personnes ont été évacuées par la France dont 454 Français et 784 étrangers parmi lesquels 612 Africains dont 394 Rwandais. Pour ces Rwandais, il semble bien qu’il y ait eu deux poids deux mesures. Le traitement accordé à l’entourage de la famille Habyarimana est bien plus favorable qu’aux employés tutsis de la représentation française. Au fond, qu’on le veuille ou non, la France était alliée au pouvoir rwandais. Or les Tutsis de la représentation française, par le fait même de leur carte d’identité, étaient plus menacés que les autres. Ça fait partie des interrogations lourdes. Le général Christian Quesnot qui était le chef d’Etat-major du Président Mitterrand, d’avril 1991 à septembre 1995, a estimé lors de son audition que l’union des forces d’évacuation avec celles de la Mission des Nations unies, la Minuar, aurait permis d’arrêter le génocide dès son commencement. Pourquoi la France n’a-t-elle pas pesé immédiatement auprès de l’ONU pour réagir dans les plus brefs délais ? Pourquoi a-t-elle voté, le 21 avril 1994, en plein génocide, la résolution 912 qui décide de réduire drastiquement les effectifs de la Minuar ? On a fait comme les autres. Mais ce n’est pas une excuse. L’Onu va attendre deux mois avant d’admettre qu’un génocide est en train de se produire alors qu’il est connu dès ses débuts. Reconnaître des actes de génocide, comme le fait le conseil de sécurité dans sa résolution, le 8 juin 1994, entraîne l’obligation d’intervenir, d’après la chartre de l’ONU. Or on n’avait pas très envie d’intervenir.

La France a-t-elle livré des armes aux forces rwandaises durant le génocide en dépit de l’embargo onusien ?

- Cette question fait partie incontestablement des zones d’ombres. Sur ces accusations, on a eu des informations contradictoires sans pouvoir démêler le vrai du faux.

L’opération Turquoise lancée le 22 juin 1994 par la France répond-elle à une logique purement humanitaire ?

- Cette opération a eu des aspects incontestablement humanitaires : des civils ont été soignés, des secours ont été apportés, des vies sauvées. Mais pourquoi envoie-t-on des Français qui ont été précédemment en poste au Rwanda ? Certes, il peut être répondu qu’ils connaissent le terrain. Mais on mettait ces militaires dans une situation impossible : de compagnons d’arme des FAR, ils passent à un statut d’impartialité. Cela les amenait à traiter de la même manière leurs amis et leurs ennemis d’hier. On peut regretter que l’armée française dans cette zone ne procède pas au désarmement systématique des milices et des FAR alors que la résolution du conseil de sécurité avait autorisé la France à recourir "à tous les moyens". Pourquoi n’a-t-on pas, également, procédé à l’arrestation des membres du gouvernement génocidaire pour les garder et les remettre à la justice internationale en cours de création ? C’est plus que regrettable. Je sais bien que ces arrestations ne figuraient pas dans le mandat, mais on aurait pu le faire de façon conservatoire.

Le Premier ministre Edouard Balladur et le Président Mitterrand divergeaient-ils sur les objectifs de Turquoise ?

- Effectivement, il y avait deux options envisagées, comme l’a reconnu le Premier ministre : celle d’une interposition entre le FPR et les FAR. Ce qui impliquait une action de guerre. Et celle d’une intervention strictement humanitaire. On sait que c’est cette deuxième option qui a été choisie. En annexe du rapport, nous publions une lettre d’Edouard Balladur dans laquelle il précise : "Il n’était pas question (aux) yeux (du président Mitterrand) d’arrêter les auteurs du génocide et il n’était pas question aux miens de permettre à ceux-ci de se réfugier au Zaïre".

En 2010, Nicolas Sarkozy a admis que la France avait commis des "erreurs" au Rwanda. Faut-il aller plus loin à l’occasion de ce vingtième anniversaire ?

- J’ai une position bien connue qui m’a valu d’âpres accrochages avec mes collègues. Selon moi, un pays se grandit quand il reconnait ses erreurs et ses fautes. Je n’ai pas changé. Le rapport fait état de "fautes d’appréciations". Il y a des erreurs telles qu’il n’est pas impensable de les qualifier de fautes. C’était la première fois dans l’Histoire de la Ve république que le législatif contrôlait l’exécutif dans le domaine réservé de la défense ! Aller plus loin ? Bien sûr, les moyens parlementaires sont bien moindres que ceux d’un simple juge d’instruction. Je considère notre rapport comme une plateforme de données à partir desquelles les chercheurs et les journalistes d’investigation, et pourquoi pas les juges, pourront s’appuyer pour aller plus loin. Pour moi, c’est une base de départ, pas une base d’arrivée.

Propos recueillis par Christophe Boltanski – Le Nouvel Observateur

Voir également:

Rwanda: "Sans le soutien de Paris au Régime Habyarimana, le génocide n’aurait pas eu lieu"

Karim Ben Said
L’Express
05/04/2014

A l’occasion du 20ème anniversaire du génocide rwandais, Jean-François Dupaquier, journaliste, écrivain et témoin expert au Tribunal Pénal International pour le Rwanda revient sur l’éventuelle responsabilité de la France dans le drame. Un jugement sévère.

Pourquoi l’éventuelle responsabilité de la France avant le génocide reste-t-elle un sujet tabou dans la classe politique?

La classe politique française n’est pas particulièrement connue pour sa capacité à admettre ses erreurs. Nos politiciens se sentent au dessus de toute repentance. La particularité réside aussi dans le fait que le génocide s’est produit en période de cohabitation entre le gouvernement d’Edouard Balladur et le président François Mitterrand. C’est donc un cas spécial où il n’existe pas de clivage gauche-droite.

Pourtant sans le soutien de Paris au régime du président Juvénal Habyarimana, le génocide n’aurait jamais pu avoir lieu. La France a fourni un parapluie militaire en repoussant les offensives du Front Patriotique Rwandais. Sans cet appui, le régime de l’époque n’aurait jamais eu le temps de préparer la tentative d’extermination de la population Tutsi.

D’un autre coté, les militaires français présents au Rwanda étaient hautement qualifiés, je ne vois pas comment ils n’auraient pas été au courant de ce qui se tramait. Pour moi la connivence est évidente, les Français savaient qu’il y avait un génocide en préparation.

En accablant la France, Kigali ne cherche-t-il pas à se dédouaner d’une tragédie qui fut avant tout Rwandaise?

Aujourd’hui, Kigali ne cherche plus à accabler la France. Du coté rwandais, on cherche au contraire à tendre la main à la France. L’an dernier l’état-major de l’armée rwandaise a proposé à l’état-major de l’armée française de se rencontrer pour tourner définitivement la page au nom la fraternité d’armes, mais les Français ont refusé.

A Paris, les militaires considèrent toujours qu’ils ont subi une défaite au Rwanda et gardent une volonté de revanche, dommageable pour les relations franco-rwandaises.

La France refuse toujours de déclassifier les documents relatifs au Rwanda. Faut-il y voir un aveu de culpabilité?

Absolument. D’autant plus que les archives que la France refuse de dévoiler, portent sur la période charnière de l’histoire de la présence française au Rwanda.

Pour le peu qu’on en sache, ces documents sont absolument accablants. Les protagonistes cherchent à ce que ces archives ne soient pas dévoilées de leur vivant.

Que peuvent contenir ces documents?

Ce ne sont bien évidemment que des supputations, mais ces documents pourraient contenir la preuve que la France connaissait parfaitement la réalité de la guerre civile et a choisi d’y participer sérieusement, en comprenant que cela pouvait passer par l’extermination. Il faut comprendre qu’il n’y a pas de prescription lorsqu’il s’agit de génocide. De fait, plusieurs hauts responsables pourraient être condamnés.

L’association Survie accuse des dirigeants politiques et militaires français d’avoir apporté un soutien actif aux génocidaires. Ce jugement est-il excessif?

Je ne peux pas parler au nom de cette association à laquelle je n’appartiens pas, mais il existe des indices graves et concordants laissant supposer que des haut gradés, des politiciens et des mercenaires français, sont impliqués à un degré qu’il faudra déterminer, dans l’attentat du 6 avril 1994 contre le président Juvénal Habyarimana.

Le verdict du récent procès Pascal Simbikangwa est-il de nature à pacifier les relations franco-rwandaises?

C’est certainement un pas important, Pascal Simbikangwa faisait partie du cercle intermédiaire responsable du génocide. Cette condamnation intervient après 19 ans et rompt avec les anciens dysfonctionnements de la justice. La création du pôle génocide permet aux Rwandais d’entrevoir une lueur d’espoir. Toujours est-il que les principaux coupables du génocide sont toujours dans la nature.

Peut-on parler, s’agissant du pouvoir de Paul Kagamé, de dérive autocratique?

Qu’aurait-il pu faire en prenant en charge le pays en 1994 ? Un pays traumatisé, détruit ? C’est vrai qu’il tient le pays d’une main de fer, mais s’il ne l’avait pas fait, il y aurait eu une vengeance massive de la part des Tutsis vainqueurs. C’est un homme d’Etat exceptionnel mais certainement autoritaire.

Les Rwandais pourront-ils un jour tourner la page de la décennie 1990? Si oui, à quel prix?

L’idéologie de haine, qualifiée injustement d’ethnique, qui a conduit au génocide remonte aux années 1950. Depuis les années 1930 déjà, les cartes d’identités ethniques ont été imposées. Le génocide a profondément bouleversé les Rwandais. Aujourd’hui encore, les survivants vivent aux côtés de leurs voisins génocidaires, et cela rend les choses difficiles. Même si le régime actuel a pris plusieurs dispositions "anti-divisionnisme", il faudra probablement plusieurs générations pour passer d’une mémoire vive à une mémoire apaisée. Les Gacacas, tribunaux communautaires mis en place dans les provinces, ont été insuffisants. Les peines qui y ont été prononcées sont modestes et symboliques. Les Rwandais sont obligés de cohabiter mais la réconciliation véritable ne peut se faire que s’il y a des excuses sincères.

 Voir encore:

Les documents sur le génocide au Rwanda toujours classés "Secret défense"
Karim Ben Said
L’Express
28/03/2014

A quelques jours du vingtième anniversaire du déclenchement génocide rwandais dans lequel plus de 800000 Tutsi et Hutus modérés ont péri entre avril et juillet 1991, l’association Survie demande la levée du " secret défense " sur le rôle la France.

L’association Survie demande à Jean Yves le Drian tous les documents se rapportant à l’action de la France au Rwanda de 1990 à 1994.

L’association Survie demande à François Hollande et à Jean Yves le Drian, ministre de la Défense, de "déclassifier et de publier tous les documents se rapportant à l’action de la France au Rwanda de 1990 à 1994 dans ses volets diplomatiques, militaires, politiques et financiers".

Mathieu Lopes, vice-président de l’association, estime que ces documents sont cruciaux pour déterminer les responsabilités et faire avancer les dossiers juridiques en cours: "A titre d’exemple, les militaires français ont été les premiers à s’être rendus sur les lieux de l’attentat contre le président Juvénal Habyarimana et disposent d’un rapport, qui, jusqu’à ce jour n’a jamais été dévoilé", explique-t-il.
"Complicité de génocide"

L’association, qui affirme militer en particulier contre la "Françafrique" est partie civile dans une plainte contre X déposée pour "complicité de génocide et complicité de crime contre l’humanité". Elle est également à l’origine de l’ouverture, en juin 2013, d’une instruction à l’encontre du capitaine Paul Barril, ex-super gendarme de l’Elysée, soupçonné d’avoir joué un rôle trouble au Rwanda.

La Commission consultative du secret de la défense, saisie en juillet 2010 par le ministre de la Défense d’alors, Hervé Morin, suite à la demande de la juge d’instruction Florence Michon, a déjà donné un avis défavorable à une demande similaire.

Le 6 avril 1994, le président rwandais Juvénal Habyarimana est assassiné. S’en suit alors un massacre visant à exterminer la population Tutsi et perpétré par les fanatiques du "Hutu Power" par les Hutus. Depuis vingt ans, la France est accusée d’avoir soutenu le régime rwandais "avant, pendant et après" le génocide.

 Voir de même:

Juppé à nouveau questionné sur son rôle pendant le génocide rwandais

L’Express

04/04/2014
Un collectif de citoyens a demandé à l’ancien ministre des Affaires étrangères d’expliquer sa position sur le massacre de 1994 et l’opération Turquoise lancée à l’époque.

Quel était le "rôle politique" d’Alain Juppé pendant le génocide au Rwanda? Dans une lettre ouverte, un collectif de citoyens a interpellé le maire de Bordeaux sur cette question, à l’approche du 20e anniversaire du massacre.

Alain Juppé était ministre des Affaires étrangères à l’époque du génocide de 1994, stoppé par le Front patriotique rwandais (FPR aujourd’hui au pouvoir) de Paul Kagame. Les massacres avaient fait en 100 jours quelque 800 000 victimes selon l’ONU, principalement dans la minorité tutsi.

En reprenant le portefeuille en 2011, Alain Juppé avait dit n’avoir aucune intention "ni de serrer la main" de Paul Kagame ni de se rendre au Rwanda, tant qu’y circulerait un rapport accusant la France de complicité avec les génocidaires.

L’opération Turquoise mise en cause

"Oseriez-vous encore, M. Juppé, laisser entendre qu’en 1994 plusieurs génocides étaient commis au Rwanda? (…) Continuez-vous à prétendre contre l’évidence des faits, que l’État français s’est opposé à la passivité de l’ONU devant le génocide des Tutsi? Et que l’opération Turquoise n’était qu’une opération humanitaire, dont le but était de lutter contre ce génocide?", interrogent les signataires.

"J’ai été le premier responsable politique français à (dénoncer le génocide, ndlr) devant le Conseil des ministres de l’Union européenne d’abord puis à l’Assemblée nationale le 18 mai 1994", a déclaré ce vendredi Alain Juppé dans une réponse à cette lettre. Il a également souligné que la France avait de son côté lancé l’opération Turquoise "face à l’inaction internationale" et dénoncé "l’opération de falsification historique dont la France est régulièrement la cible depuis 20 ans".

 Voir aussi:

Rwanda, boulet moral pour Juppé
6 octobre 2011

Billets d’Afrique et d’ailleurs…
ThèmesRwandaComplicité de la France dans le génocide des Tutsi au RwandaAlain Juppé

Alain Juppé reprochant à Bernard-Henri Lévy, dans l’avion pré­ sidentiel de retour du voyage officiel en Libye : « Vous avez dit que j’étais complice des génocidaires du Rwanda. Alors, que sortant d’une réunion des ministres européens en 1994, j’avais déclaré que c’était un génocide » L’argument est court, très court pour sa défense.

Un argument déjà utilisé lors de son audition devant la mission d’information parlementaire de 1998, devant laquelle il avait expliqué avoir utilisé le mot de « génocide », le 15 mai 1994, à l’issue de la réunion à Bruxelles du Conseil des ministres de l’Union européenne.

Une déclaration qui intervenait dix jours après celle du Secrétaire général de l’Onu, Boutros Boutros Ghali et alors, qu’à cette date, la majeure partie du génocide avait déjà eu lieu. Prise de conscience tardive ? Bien que sûr que non puisque le gouvernement français avait été alerté de longue date sur le génocide qui se préparait et qu’il n’ignorait rien des massacres en cours depuis le 7 avril.

Pis, en plein génocide, le 27 avril 1994, Jérô­me Bicamumpaka, ministre des Affaires étrangères du gouvernement intérimaire qui est en train de commettre le génocide, et Jean-Bosco Barayagwiza, extrémiste de la Coalition pour la défense de la République (CDR), étaient reçus à Paris, et par l’Élysée et par Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères du gouvernement Balladur.

Le gouvernement français, par la voix de Juppé, attend donc le 15 mai pour qualifier l’extermination des Tutsi rwandais de génocide. Jusque-là, Paris feignait de ne voir au Rwanda, qu’une banale guerre civile. Mais il faut sûrement comprendre ce réveil tardif par les succès militaires de l’offensive du FPR de Paul Kagamé. Car parler enfin de « génocide » sur le plan diplomatique ouvrait la voie légale d’une intervention militaire de l’Onu.

Devant les difficultés à mettre sur pied une Minuar 2, c’est l’opération Tur­quoise menée par l’armée française qui la remplaça et débarqua au Rwanda, le 22 juin. Officiellement neutre, Turquoise a permis officieusement de couvrir la fuite de centaines de génocidaires vers le Zaïre dont le président Théodore Sindikubwabo et… Jérôme Bicamumpaka, reçu deux mois plus tôt par Juppé.

Et, alors que Kagamé était en visite officielle à Paris, Juppé, depuis Pékin, déclarait qu’il ne changerait pas ses « convictions » au sujet du génodice. « Je suis très décontracté (…) » ajoutait-il. Au regard de l’Histoire, il n’y pourtant pas de quoi.

Voir de même:

Rwanda: Paris boycotte les 20 ans du génocide
Le Figaro
05/04/2014

La France a décidé samedi d’annuler sa participation aux commémorations du 20e anniversaire du génocide rwandais, après une nouvelle charge du président Paul Kagame l’accusant d’avoir "participé" aux massacres qui ont fait 800.000 morts en 1994.

Cette décision marque un nouveau coup d’arrêt à la normalisation des relations entre les deux pays, empoisonnées par le soupçon malgré une réconciliation officielle en 2010. Au coeur du contentieux, la question du soutien de la France et de son armée au régime hutu rwandais, coupable du génocide contre la minorité tutsi.

Dans une interview à paraître dans l’hebdomadaire Jeune Afrique dimanche, veille des commémorations du 20e anniversaire, le président Kagame a dénoncé le "rôle direct" de la Belgique, ancienne puissance coloniale, et de la France "dans la préparation politique du génocide" et "la participation de cette dernière à son exécution même".

Il a également accusé les soldats français de l’opération militaro-humanitaire Turquoise, déployée en juin 1994 sous mandat de l’ONU dans le sud du pays, d’avoir été "complices certes" mais aussi "acteurs" des massacres qui se sont déroulés entre avril et juin 1994.

Pour Paris, qui a annulé le déplacement prévu lundi à Kigali de la ministre de la Justice Christiane Taubira, les déclarations du président Kagame "sont en contradiction avec le processus de dialogue et de réconciliation engagé depuis plusieurs années".
"La France regrette de ne pouvoir prendre part aux commémorations du 20e anniversaire du génocide car elle tient à s’incliner devant la mémoire des victimes et à s’associer au deuil des familles et du peuple rwandais", a souligné le porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, Romain Nadal.

Maintes fois démenties par Paris, les accusations du président Kagame, ancien chef de la rébellion tutsi à la tête du Rwanda depuis 1994, reprennent celles déjà formulées par Kigali à plusieurs reprises et notamment en août 2008 à l’occasion de la publication du rapport de la commission d’enquête rwandaise sur le rôle supposé de la France dans le génocide.

En janvier dernier, les militaires français nommément cités par Kigali, et notamment le général Jean-Claude Lafourcade, patron de l’opération Turquoise, avaient jugé que "leur honneur était sauf", considérant que le gouvernement rwandais avait été "incapable d’apporter la moindre preuve" de ses accusations "infondées, indignes et inacceptables".

Paris et Bruxelles comme "exutoires"

Les nouvelles déclarations de Paul Kagame surviennent alors que les relations franco-rwandaises, rompues entre 2006 et 2009, semblaient s’être apaisées, surtout depuis la condamnation en mars à 25 ans de prison de Pascal Simbikangwa, premier Rwandais jugé en France pour génocide.

Un procès dont Paul Kagame a également minimisé l’enjeu: "On nous présente cette sentence comme un geste, presque comme une faveur de la France à l’égard du Rwanda, alors que c’est le rôle de la France dans le génocide qu’il conviendrait d’examiner", a-t-il insisté.

Pour le sociologue André Guichaoua, spécialiste du Rwanda et témoin-expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), le président Kagame, par ses propos, "se moque des avancées comme des usages diplomatiques".

M. Guichaoua relève par ailleurs que "les derniers mois ont été marqués par d’importants revers diplomatiques et politiques rwandais". "On peut se demander si la France et la Belgique, étonnamment associée à ces graves accusations en tant qu’ex-puissance tutélaire, ne servent pas d’exutoires à l’expression d’une animosité plus profonde du chef de l’État rwandais vis-à-vis de bien d’autres pays et institutions internationales qui n’hésitent plus à mettre en cause sa gouvernance autoritaire personnelle et ses interventions à l’extérieur du pays".

Cette nouvelle "sortie" de Paul Kagame survient en effet alors qu'"il est actuellement en position délicate vis-à-vis de ses alliés traditionnels (Etats-Unis, Afrique du sud…) en raison du +traitement+ de ses opposants", abonde Antoine Glaser, expert des relations franco-africaines et auteur de "AfricaFrance – Quand les dirigeants africains deviennent maîtres du jeu" (Fayard).

Après avoir bénéficié depuis le génocide d’une forme de "diplomatie dérogatoire en matière de démocratie et de droits de l’homme", selon les termes de M. Guichaoua, le président Kagame a été sévèrement critiqué ces derniers mois pour son rôle jugé déstabilisateur dans l’est de la République démocratique du Congo, et plus récemment pour son implication supposée dans l’élimination d’opposants en exil.

Par ailleurs, estime M. Glaser, Paul Kagame, qui avait adressé une invitation personnelle à son homologue français François Hollande, n’était "sans doute pas très heureux que le chef de l’Etat français se fasse représenter par sa ministre de la Justice".

Voir enfin:

L’honneur de la France
Alain Juppé
5 avril 2014

Je connais trop les exigences de la « realpolitik » pour ne pas comprendre la prudence de la ligne diplomatique que suit la France depuis plusieurs années dans sa relation avec le Rwanda. Ce pays joue un rôle économique et politique important dans la région des Grands Lacs et en Afrique en général. Nous avons eu raison de choisir la voie de la réconciliation avec ses dirigeants.

Mais pas à n’importe quel prix! Pas au prix de la falsification de l’histoire qui ne cesse de se propager à l’encontre de la France, de ses dirigeants politiques, de ses diplomates et de son Armée.

En écrivant cela je ne pense pas au récent libelle publié à Bordeaux et dont je suis la cible unique, comme si, à la date des faits, il n’y avait pas eu un Président de la République, et , successivement, deux Premiers Ministres, deux Ministres des Affaires Etrangères et deux Ministres de la Défense. Je m’attendais à ce que la « Juppémania » ambiante déclenche les coups bas.

Mais ce n’est plus de cela qu’il s’agit désormais. C’est d’une inacceptable mise en cause de la France par le Président du Rwanda, qui dans un article à paraître dimanche dans Jeune Afrique accuse notre pays d’avoir organisé et encouragé le génocide, d’en avoir été complice et même acteur.

Ces accusations, on le sait, sont totalement infondées. La mission parlementaire présidée en 1998 par Paul Quilès et dont le rapporteur était Bernard Cazeneuve, actuel ministre de l’Intérieur, a apporté un éclairage rigoureux sur les événements. M.Quilès en résumait ainsi le contenu dans un article publié le 11 septembre 2009 dans « International et défense »: « Cessons de diaboliser la France ».

Il est rigoureusement faux que la France ait aidé en quelque manière les auteurs du génocide à préparer leur forfait. Bien au contraire avant mars 1993 (date de prise de fonction du gouvernement Balladur) comme après cette date, notre pays a tout fait pour pousser à la réconciliation des deux camps. Il a efficacement oeuvré à la conclusion des accords d’Arusha qui posaient les bases de cette réconciliation et qui ont été salués positivement par M. Kagamé lui-même.

Il est rigoureusement faux que la France n’ait pas dénoncé le déclenchement du génocide en le qualifiant en ces termes même. Mes déclarations publiques en font foi, en mai 1994, au conseil des ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne comme à l’Assemblée Nationale.

Quand aux accusations portées contre notre Armée, elles sont tout simplement honteuses. Nos soldats ont exécuté strictement la mission qui leur avait été assignée par le gouvernement, en application d’une résolution très précise du Conseil de sécurité des Nations Unies. Ils l’ont fait avec le courage et la discipline qui les caractérisent. Je me souviens de l’accueil enthousiaste que leur ont réservé les centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qu’ils ont protégés.

Sans doute subsiste-t-il encore des zones d’ombre sur cette période tragique. Malgré les investigations de l’ONU, de la justice française, de la justice espagnole, on ne sait toujours pas qui sont les auteurs de l’attentat contre l’avion qui transportait le Président Habyarimana et le Président du Burundi le 6 avril 1994 . C ‘est le lendemain de cet attentat qu’ont commencé les massacres de 800 000 Tutsi (et Hutu modérés). En connaître les auteurs serait de première importance pour comprendre l’enchaînement des faits. On peut espérer, comme la mission Quilès, que « la vérité fera peu à peu son chemin. C’est ainsi que le souvenir des victimes du génocide ne se confondra pas avec les intérêts de ceux qui prétendent parler en leur nom ».

En attendant que vienne la vérité, on ne peut tolérer la véritable entreprise de falsification historique qui veut faire porter à la France la culpabilité du génocide.

La communauté internationale a failli, c’est un fait. Elle a été incapable de prévenir et d’arrêter le génocide. Mais la communauté internationale, ce n’est pas la France seule. C’est le Conseil de sécurité des Nations Unies dont Kofi Annan qui dirigeait alors le Département des Opérations de Maintien de la Paix a décrit plus tard la paralysie. Il écrit: « Les Français ont poussé dès le début des négociations d’Arusha pour qu’une force de l’ONU soit déployée au Rwanda en soutien de l’accord de paix. Hormis côté français, il y avait au début peu d’appétence chez les membres permanents du Conseil de sécurité pour mandater une nouvelle force de maintien de la paix… » Plus loin, il ajoute: « Nous devons reconnaître que le monde a échoué face au mal. La communauté internationale et les Nations Unies n’ont pu mobiliser la volonté politique de l’affronter. » La « communauté internationale » , ce sont aussi les Etats-Unis, très influents dans la région et dont le Président Clinton lui-même a reconnu l’inaction. Ce sont aussi les pays européens dont certains avaient des responsabilités historiques dans la région. La France a été la seule puissance à agir.

Il serait aujourd’hui intolérable que nous soyons désignés comme les principaux coupables. J’appelle le Président de la République et le gouvernement français à défendre sans ambiguïté l’honneur de la France, l’honneur de son Armée, l’honneur de ses diplomates.

Voir enfin:

1. La présence française à la limite de l’engagement direct

RAPPORT D’INFORMATION
MISSION D’INFORMATION(1) DE LA COMMISSION DE LA DÉFENSE NATIONALE ET DES FORCES ARMÉES ET DE LA COMMISSION DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, sur les opérations militaires menées par la France, d’autres pays et l’ONU au Rwanda entre 1990 et 1994.

Président
M. Paul QUILÈS,
Rapporteurs
MM. Pierre BRANA et Bernard CAZENEUVE
Députés

a) L’engagement sur le terrain

Procéder à des opérations d’instruction, réaliser une assistance technique militaire en temps de paix ne pose pas de problèmes particuliers en termes de principes. Intervenir sur la base d’un accord de défense ou en vertu d’un engagement politique aux côtés d’un Etat auquel un autre Etat souhaite apporter son soutien dans le cas d’une agression extérieure, ne soulève pas non plus de questions d’ordre éthique. Il s’agit là d’un jeu classique d’alliances exprimant tel ou tel équilibre politique.

Que l’agression ne puisse être véritablement caractérisée comme une agression extérieure, que le pays qui la subit soit lui-même auteur ou complice d’exactions graves sur ses propres populations en représailles aux offensives qui le menacent et la situation devient dès lors beaucoup plus complexe. Comment peut-on alors concevoir une aide et un engagement extérieurs qui ne soient pas perçus comme un engagement direct ? Autrement dit, la seule présence militaire française sur le terrain, prolongée après les dernières évacuations des ressortissants français à Ruhengeri fin janvier 1991, ne signifie-t-elle pas, lorsqu’elle devient aussi déterminante sur l’issue des combats, que la France s’est trouvée à la limite de l’engagement direct, même si elle n’a pas participé aux combats aux côtés des FAR, comme le firent pendant quelques jours, en octobre 1990, les forces armées zaïroises ?

L’activité des instructeurs et formateurs du DAMI Panda a constitué une source de polémique portant principalement sur le degré d’engagement personnel des instructeurs aux côtés des personnels rwandais en formation. Le Général Jean Varret, ancien chef de la MMC, a fait état devant la Mission des possibles divergences d’interprétation des consignes par les personnels du DAMI Panda.

Il a précisé à la Mission qu’il s’était déplacé en mai 1992 au Rwanda et que des rumeurs existaient en France sur le comportement du DAMI Panda. Il a fait remarquer que “ sur place, il se trouvera toujours des hommes pour se vanter d’actions qu’ils auraient aimé réaliser mais qu’ils n’ont en réalité pas faites ”. La Mission a par ailleurs reçu des informations selon lesquelles les militaires français étaient très fortement impliqués sur le terrain, qu’ils se disaient que l’ennemi, venu d’Ouganda, menaçait les ressortissants français et que, dans un tel contexte, étant donné la faible compétence de l’armée rwandaise, il n’est pas absurde de penser que certains aient pu aider à régler les tirs de certaines armes d’artillerie comme les mortiers.

Le Général Jean Varret a confirmé à la Mission que “ des instructeurs-pilotes se trouvaient à bord d’hélicoptères Gazelle envoyés sur place aux côtés des Rwandais et qu’ils n’avaient pas été engagés. Ils n’étaient présents que pour faire de l’instruction de pilotage et de tir. ” Il a également affirmé que “ les troupes françaises n’avaient pas arrêté l’offensive du FPR en octobre 1990 ”.

En réponse aux nombreuses questions des membres de la Mission portant sur un éventuel engagement des personnels du DAMI Panda auprès des FAR dans la guerre que celles-ci menaient contre le FPR, les responsables du DAMI, interrogés par la Mission, ont précisé qu’il n’entrait pas dans les missions du DAMI Panda de participer à des actions armées.

Le Lieutenant-Colonel Jean-Jacques Maurin a fait remarquer qu’en près de trois ans et demi de présence française au Rwanda, entre 3 500 et 4 000 soldats français s’y sont succédé et que pas une seule perte n’a été enregistrée à l’exception des personnels français de l’avion présidentiel, des deux coopérants assassinés le 8 avril et d’un adjudant-chef du 8ème RPIMA qui, à l’issue d’un cross de cohésion de sa compagnie autour de l’hôtel Méridien à Kigali, a été victime d’une crise cardiaque.

Les propos du Colonel Didier Tauzin, qui a lui aussi commandé le DAMI Panda, permettent de mieux comprendre la confusion possible sur le rôle des hommes du détachement. Il a précisé que, dans la mesure où l’armée rwandaise était, au départ, dans une position défensive, la situation sur le théâtre imposait une proximité des instructeurs. Il a ainsi indiqué que, très souvent, en offensive, les troupes se répartissent dans la profondeur, c’est-à-dire qu’un bataillon motorisé de 800 hommes se répartit éventuellement sur une quinzaine de kilomètres, mais qu’en défensive, l’armée se doit d’être soudée et la profondeur du dispositif est forcément réduite. Il a analysé que, si la logistique est assez loin derrière, à un ou deux kilomètres maximum selon le terrain, les troupes elles-mêmes opèrent sur cinq cents mètres. En conséquence, selon lui, même si l’instruction se déroule à l’arrière, elle se situe inévitablement à proximité du front.

Il a souligné que sur le terrain, il n’y avait jamais plus de cinquante hommes, éparpillés dans les montagnes, avec une forte végétation sur 250 kilomètres de front et que, quand les artilleurs faisaient de l’instruction, ils n’étaient pas au pied de la pièce en train de tirer, mais se trouvaient à l’arrière. Il a également indiqué qu’éventuellement, si l’artilleur local était “ perdu dans ses comptes ”, ceux-ci l’aidaient, mais pour se retirer ensuite à l’arrière, et fait valoir qu’il était hors de question de procéder autrement, compte tenu des consignes données par le chef d’état-major des armées.

Enfin, s’agissant d’une éventuelle acquisition du renseignement par des commandos de recherche et d’action en profondeur français (CRAP), le Général Jean Rannou, ancien Chef du Cabinet militaire du ministère de la Défense, a regretté que l’on assimile en permanence ce que font les gens à l’idée que l’on a de ce qu’ils font et a précisé que si les DAMI se trouvaient effectivement près de la frontière nord, aucun ordre d’intervention n’y a jamais été donné, car cela ne correspondait pas au rôle des troupes françaises.

Si les missions du DAMI Panda sont clairement délimitées par les directives de l’état-major, force est de constater qu’un doute peut peser sur leurs modalités d’exécution. Certes, l’absence de victime dans les rangs du DAMI conforte le principe du non-engagement des militaires français aux côtés des FAR. En effet, alors que le conflit entre les FAR et le FPR a fait de très nombreuses victimes dans l’armée rwandaise, un engagement physique des éléments français aux côtés du FAR se serait inévitablement traduit par quelques pertes ou blessures dans les rangs du personnel du DAMI.

Par ailleurs, l’une des missions du DAMI était l’acquisition du renseignement et l’on constate que parmi l’ensemble des messages militaires envoyés par l’attaché de Défense à l’état-major des armées dressant un panorama de la situation militaire sur le terrain, aucun ne porte trace de renseignements ayant une qualification d’origine et de degré de certitude permettant de l’attribuer à une observation directe de militaires français dans la zone de combat.

Toutefois, la Mission ne peut totalement écarter l’idée qu’un instructeur français aurait pu, pour des raisons diverses, apporter ponctuellement un concours plus effectif lors de l’aide au maniement d’une pièce de mortier ou dans une autre situation, malgré les consignes diffusées par l’état-major des armées, tant il paraît difficile, en situation critique, de déterminer la limite exacte au delà de laquelle l’instruction et la formation pourraient être assimilées à un engagement réel. Cette ambiguïté apparaît consubstantielle à la notion d’assistance opérationnelle en temps de crise ou de guerre.

Si la France n’est pas allée aux combats, elle est toutefois intervenue sur le terrain de façon extrêmement proche des FAR. Elle a, de façon continue, participé à l’élaboration des plans de bataille, dispensé des conseils à l’état-major et aux commandements de secteurs, proposant des restructurations et des nouvelles tactiques. Elle a envoyé sur place des conseillers pour instruire les FAR aux maniement d’armes perfectionnées. Elle a enseigné les techniques de piégeage et de minage, suggérant pour cela les emplacements les plus appropriés.

Cette présence auprès des FAR s’est-elle doublée d’une participation des militaires français à des opérations de police et de maintien de l’ordre ? Les militaires français ont-il procédé à des vérifications d’identité ?

b) Les contrôles d’identité

La présence de militaires français du détachement Noroît devait satisfaire au double objectif contradictoire d’être à la fois discrète et visible. D’après les ordres d’opération, il convient d’adopter une attitude discrète, de limiter les déplacements au strict nécessaire, de n’accorder aucun entretien à la presse sans autorisation du Chef d’état-major des Armées.

Mais, en même temps, la simple présence des soldats de Noroît s’est révélée dissuasive et sécurisante. De la vient que les autorités rwandaises aient souhaité leur maintien, parce que les militaires français, en tenue française à la différence des personnels coopérants de la MAM, étaient visibles à Kigali et dans un rayon d’une dizaine de kilomètres autour de la capitale. Les entrées et les sorties de la ville étaient soumises à des contrôles effectués à des “ barrières ” par la Gendarmerie rwandaise. Les militaires français ont-ils procédé à de telles opérations ? De nombreuses critiques ont été faites à ce sujet. Devant la Mission, M. Jean-Hervé Bradol s’est déclaré “ particulièrement choqué par la part que prenaient les militaires français à certaines fonctions de police dans le pays, notamment le contrôle routier à la sortie nord de Kigali ” précisant que, soit les militaires français restaient postés dans leur guérite en observant les militaires rwandais, soit ils examinaient eux-mêmes les papiers, comme il en fut témoin en juin-juillet 1993.

Sur le contrôle direct opéré par les militaires français, le Général Dominique Delort s’est exprimé devant la Mission. Il a indiqué que les deux axes principaux Byumba-Kigali au nord et Ruhengeri-Kigali à l’ouest étaient particulièrement fréquentés et qu’il était difficile de positionner des unités au nord de la ville sans avoir des renseignements sur ces grands axes menant à la capitale.

Il a précisé qu’il avait alors décidé d’installer sur chacun de ces axes, à quelques kilomètres de l’entrée de la ville, deux points de contrôle, tenus par des soldats français les trente-six premières heures, avant que soient obtenus du Chef d’état-major des FAR les gendarmes rwandais pour assurer eux-mêmes le contrôle.

Sur la réalité du contrôle, les dires de M. Jean-Hervé Bradol sont bien confirmés ; en revanche, il semble qu’il ait commis une erreur de date, puisque le Général Dominique Delort, alors Colonel, a été désigné commandant des opérations en février-mars 1993, soit quelques mois plus tôt. Sous son commandement, plusieurs ordres d’opérations ont été établis. L’ordre de conduite n° 5, daté du 12 février 1993 prévoit, en cas de rupture du cessez-le-feu, de “ jeter un dispositif d’observation sur les axes nord… et de reconnaître les positions d’arrêt dans cette zone, dans un rayon de 5 km, en vue d’une éventuelle action d’arrêt ultérieure ”. La 4ème compagnie Noroît doit notamment à cet effet surveiller les débouchés des axes : Ruhengeri/Kigali et Gitarama/Kigali à l’ouest ; Byumba/Kigali au nord ; les points de passage obligé sur l’axe Muhazi/Kigali, et se trouver en mesure d’interdire ces débouchés sur préavis d’une heure.

La mise en place du dispositif de surveillance prévu par l’ordre de conduite est extrêmement précise :

— position d’observation du volume du groupe :

— point OSCAR – secteur ouest : à hauteur virage piste Murehe ;

— point CHARLIE – secteur centre : mouvement de terrain ;

— point ECHO – secteur est : carrefour pistes :

— de nuit, resserrement du dispositif au plus près des axes (volume : 1 binôme en sonnette) ;

— relève des postes toutes les 72 heures.

· Quant à l’ordre de conduite n° 7 du 20 février 1993, il prévoit, pour parer à toute tentative d’infiltration du FPR ou tout risque d’arrivée en masse de populations sur la capitale, qui menacent de compromettre la sécurité dans Kigali, donc la sécurité des ressortissants français, la mise en place, le 20 février à 16 heures, d’un dispositif de contrôle, destiné à :

“ — empêcher tout élément FPR de franchir :

- à l’ouest, le débouché des axes Ruhengeri/Kigali et Gitarama/Kigali,

- au nord, le débouché de l’axe Byumba/Kigali à hauteur de la sucrerie ;

— Pour cela, renseigner en avant et à l’est du dispositif par le DAMI, en liaison avec FAR,

- premier temps : mettre en place immédiatement un dispositif d’arrêt de compagnie sur les débouchés cités,

- deuxième temps : renforcer la défense de l’aéroport et du dispositif de protection des ressortissants ”.

· L’ordre d’opération n° 3 du 2 mars 1993 indique que le renseignement s’étend jusqu’à 10 km de la capitale et qu’il convient de surveiller les accès nord et ouest en faisant un effort du nord-ouest au nord-est, et d’être en mesure de les interdire temporairement.

Puis il est précisé : “ pour conserver toute liberté d’action dans la ville :

— en permanence maintenir un dispositif de contrôle dans la zone d’intérêt, sous forme de patrouille et de check-points en liaison avec la Gendarmerie rwandaise ;

— sur ordre, être en mesure de basculer sur un dispositif d’arrêt temporaire, tout en déclenchant le plan d’évacuation ”.

Ces instructions sont ensuite explicitées à l’attention de chacune des compagnies présentes sur le terrain, qui doit être en mesure :
pour le 2/8 RPIMA – de surveiller dans un rayon de 10 km entre Gihogwe et pont de la briqueterie inclus ;
– d’interdire les axes Ruhengeri/Kigali et axe Gitarama/Kigali.
pour le CEA/21 RIMA – de surveiller dans un rayon de 10 km entre Gihogwe exclu et la ligne Kabubu et Nouba inclus ;
– d’interdire l’axe Byumba à la hauteur de la sucrerie.
pour la SML 2/68e RA

(section de mortiers lourds)
– de surveiller sous forme de patrouilles la zone d’intérêt entre Nouba exclus et Rusoro inclus – effort à l’est ;
– sur ordre, d’appuyer l’action d’arrêt des unités à l’extérieur.

· Les règles de comportement sur les “ check-points ” prévoient :

— un dispositif limité au volume d’une équipe ;

— une action limitée au soutien de la Gendarmerie rwandaise chargée des opérations de contrôle ;

— la remise de tout suspect, armement ou document saisis à la disposition de la Gendarmerie rwandaise.

Vis-à-vis de la presse et du GOMN, il est précisé :

— aucune interview – accès des positions interdit ;

— laisser effectuer des prises de vues sans les faciliter ;

— orienter tout journaliste vers l’ambassade de France.

Il ressort de l’ensemble de ces éléments que les forces françaises ont, entre février et mars 1993, mis en place, sur ordre de l’état-major des armées, un dispositif de surveillance des accès de Kigali très développé, prêt à se transformer éventuellement en interdiction d’accès dans de très brefs délais, afin d’assurer l’évacuation des ressortissants français, mais aussi de prévenir les infiltration du FPR.

Cette surveillance active, sous forme de patrouille et de “ check-points ”, même si elle s’effectue en liaison avec la Gendarmerie rwandaise, conduit incontestablement à pratiquer des contrôles sur les personnes. Si les règles de comportement aux “ check-points ” font référence à la “ remise de tout suspect, armement ou documents saisis à la disposition de la Gendarmerie rwandaise ”, on voit mal comment une telle procédure peut avoir lieu si préalablement il n’y a pas eu une opération de contrôle d’identité ou de fouille.

Comment, dans ces conditions, définir “ l’action limitée au soutien de la Gendarmerie rwandaise chargée des opérations de contrôle ” si ce n’est sous la forme d’une coopération ? Comment expliquer enfin les consignes interdisant l’accès des positions à la presse et au GOMN, sinon par l’existence d’un engagement des forces françaises dans des opérations de police qui sont, par principe, du ressort des autorités nationales et qu’il était préférable de ne pas mettre en évidence ?

c) L’interrogation des prisonniers

De nombreuses affirmations et rumeurs ont circulé à ce sujet, notamment dans la presse.

Au cours de son audition, le Colonel Bernard Cussac a souhaité faire le point sur cette question et a déclaré qu’il avait été le seul et unique militaire français à avoir rencontré des prisonniers militaires. Il a indiqué qu’il avait voulu ainsi, en les rencontrant, non seulement montrer aux militaires rwandais que les prisonniers militaires étaient susceptibles de fournir des renseignements intéressants pour mieux conduire les opérations militaires futures, mais surtout faire œuvre humanitaire en offrant à ces derniers un sauf-conduit pour la vie.

Dans un message qu’il adresse le 31 juillet 1991 (n° 202) à ses supérieurs hiérarchiques ainsi qu’au cabinet du Ministre de la Défense et au ministère de la Coopération, le Colonel Bernard Cussac précise qu’il était accompagné du Lieutenant-Colonel Gilles Chollet, commandant le DAMI, ce qui contredit légèrement sa déclaration devant la Mission. Il fait ensuite état, dans ce message, du déroulement de l’entretien par les officiers rwandais et indique qu’il demande au commandant rwandais de faire soigner le prisonnier, le Lieutenant Aroni Bagambana.

La Mission a par ailleurs eu communication d’une liste d’une vingtaine de prisonniers entendus par les FAR établie à la date du 12 août 1991.

Ce document montre à la fois la jeunesse des soldats du FPR, certains d’entre eux ayant seulement 14 ou 16 ans, la plupart autour d’une vingtaine d’années, mais aussi le manque d’expérience de ces combattants qui, pour la moitié d’entre eux, à peine engagés au FPR se retrouvent quelques jours plus tard capturés par les FAR, alors que l’autre moitié faisait partie de la NRA.

A propos d’interrogatoires musclés de prisonniers du FPR, auxquels les militaires français auraient assisté, Mme Alison Des Forges a, lors de son audition, indiqué que M. James Gasana avait fait état de la présence d’agents français au centre de documentation, endroit bien connu pour être le lieu de torture de la Gendarmerie et de la police rwandaise. Surpris par une telle affirmation, le Président de la Mission a demandé des vérifications à la suite desquelles Mme Alison Des Forges a reconnu dans un courrier adressé à la Mission qu’elle s’était trompée.

2. Les livraisons d’armes

Cette question a fait l’objet de nombreuses affirmations, souvent imprécises, parfois inexactes. La Mission n’entend pas sur ce problème épuiser la réalité du sujet et notamment elle ne prétend pas, s’agissant du trafic d’armes, élucider tous les cas évoqués à travers différents articles ou ouvrages, de marchés parallèles ou de livraisons effectuées au moment des massacres, en avril 1994, ou après la déclaration d’embargo des Nations Unies le 17 mai 1994.

Sur la base des informations qu’elle a pu obtenir, la Mission a cherché d’abord à faire précisément le point sur les livraisons d’armes de la France au Rwanda réalisées dans un cadre légal entre 1990 et le 8 avril 1994, date à laquelle toute exportation a été suspendue. Ce travail qui n’avait pu être entrepris jusqu’à présent, faute d’éléments disponibles, lui a paru nécessaire, car il permet, en complément des différents développements qui viennent d’être présentés, de mieux comprendre la dimension de l’engagement de la France au Rwanda.

a) Les procédures applicables à l’exportation de matériels de guerre

L’exportation des matériels de guerre s’effectue en deux étapes. Il est tout d’abord nécessaire d’obtenir de la commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériel de guerre (CIEEMG) un agrément préalable qui peut être délivré, soit pour les prospections de marchés, soit pour les négociations de contrats, soit pour les ventes d’armement. L’obtention de l’agrément “ vente ” de la CIEEMG ne vaut pas pour autant autorisation d’exportation. L’industriel qui a signé un contrat de vente d’équipements, d’armes ou de munitions doit ensuite obtenir, pour les exporter, une autorisation d’exportation des matériels de guerre (AEMG) auprès de la délégation générale pour l’armement du ministère de la Défense.

Après avis favorable du ministère de la Défense et du ministère des Affaires étrangères, l’AEMG est accordée par le SGDN, service directement rattaché au Premier Ministre. L’autorisation est valable un an ; elle est revêtue d’un numéro de douane. L’AEMG est exigée à l’appui de la déclaration d’exportation, lors du passage en douane ; elle est ensuite imputée en quantité et en valeur lors de chaque opération, car un contrat bénéficiaire d’une AEMG peut être exécuté en plusieurs livraisons.

Une attestation de passage en douane (APD), transmise par les services des douanes à la direction de la protection et de la sécurité du ministère de la Défense, permet de contrôler l’utilisation des AEMG et de s’assurer des livraisons effectives.

Cette procédure à deux niveaux s’applique aussi bien pour les contrats de vente commerciaux que pour les cessions directes de matériels de guerre.

Les cessions directes peuvent être réalisées à titre onéreux ou à titre gratuit. Elles consistent, à partir d’une demande d’un Etat étranger, à prélever sur les stocks des armées les matériels souhaités. A la différence des contrats commerciaux, il ne s’agit pas d’armes neuves. Les cessions à titre gratuit doivent être autorisées expressément par le Ministre de la Défense, les cessions à titre onéreux ne nécessitent pas une telle autorisation. En cas de cession directe, la procédure est plus rapide, puisque les deux étapes de l’obtention de l’agrément de la CIEEMG et de la délivrance de l’AEMG se confondent. Dans les faits, bien souvent les cessions directes s’effectuent sans qu’il y ait une AEMG ni même délivrance d’une régularisation postérieure de la procédure. Le Rwanda n’a pas échappé à cette pratique.

b) La livraison d’armes au Rwanda par la France
de 1990 à 1994

LES AGRÉMENTS DÉLIVRÉS PAR LA CIEEMG

Valeur en millions de francs
50 19 116 191 48 122 44 1
Source : ministère de la Défense

L’année 1994 n’est pas significative, puisque le dernier agrément délivré par la CIEEMG concernant des ventes de matériels de guerre au Rwanda remonte au 20 janvier 1994.

(1) Les autorisations d’exportation de matériels de guerre (AEMG)

· Les AEMG au Rwanda, de 1990 à 1994, ont porté principalement sur les matériels suivants :
Armes

· Exprimées en valeur, les AEMG représentent sur la période du 1er janvier 1990 au 6 avril 1994, date de la dernière AEMG, un total d’environ 137 millions de francs ainsi répartis :

(2) Les cessions directes

· Les cessions directes de matériels de guerre au Rwanda, de 1990 à 1994, ont concerné principalement les matériels suivants :

Les cessions directes onéreuses ont porté essentiellement sur l’achat de munitions -cartouches de 90mm à obus explosif, obus explosifs de mortiers de 120mm- de matériels et vêtements -tentes, parkas, parachutes…- et de pièces de rechange pour hélicoptères Alouette II. Les cessions directes à titre gratuit ont concerné, outre des matériels similaires à ceux décrits ci-dessus, des radars Rasura, des mitrailleuses, des canons de 105mm, c’est-à-dire des matériels plus importants et plus coûteux.

Dans l’ensemble, ces cessions directes, à titre gratuit comme à titre onéreux, n’ont que très rarement fait l’objet d’une AEMG et ont été réalisées directement.

Parmi les opérations de cessions directes bénéficiant d’une AEMG, on trouve l’exportation de 6 radars Rasura, de 50 mitrailleuses de 12,7 mm, de pièces de rechange pour Alouette II, de cartouches à obus explosifs de 90 mm. Soit 5 opérations sur 36 au total.

31 cessions directes d’armes et munitions au Rwanda ont donc été réalisées sans respect des procédures, mais cette situation, qui n’est pas propre au Rwanda, ne peut donc être retenue comme illustrative d’une quelconque spécificité. Il y a cependant là une question de principe, qui méritait d’être soulignée.

· En valeur, les cessions directes représentent un total d’environ 42 millions de francs ainsi répartis.

Les pics que constituent les années 1992 et 1993 montrent que les cessions directes d’armements prélevés sur les stocks de l’armée se sont réalisées à une période où se déroulaient sur le terrain des affrontements violents (offensives de Byumba en 1992 et de Ruhengeri en 1993) et où se tenaient en parallèle les négociations d’Arusha.

c) La politique de la France de 1990 à 1994

La France a livré des armes au Rwanda mais elle n’a pas répondu systématiquement à ses demandes. Quelques heures après l’offensive du 1er octobre 1990, le Président Juvénal Habyarimana demande assistance à la France et souhaite notamment que lui soit fourni un appui aérien. Le Général Jean Varret, entendu par la Mission, a déclaré que cette demande du Président rwandais d’un appui-feu Jaguar “ lui était apparue hors de propos ” et a indiqué lui avoir répondu que “ ce n’était pas là le but de l’action de la France ”, mais que “ cette demande avait néanmoins été transmise à Paris ”.

Cet appui-feu ne sera pas accordé au Rwanda, au grand regret du Président Juvénal Habyarimana, qui a insisté à plusieurs reprises, n’hésitant pas à forcer le trait en allant jusqu’à dire, le 6 octobre, que son armée devait faire face à “ des masses d’assaillants … dont beaucoup sont drogués ”, puis le 7 octobre “ que la phase diplomatique est dépassée et que si les avions français n’interviennent pas sous 24 ou 36 heures, Kigali ne pourra pas tenir ”.

La transformation des graves incidents survenus dans Kigali dans la nuit du 4 au 5 octobre à l’instigation de Tutsis ou de sympathisants de la cause FPR, en attaque de la capitale par des éléments du FPR venus de l’extérieur, participe incontestablement du même désir d’obtenir de la France cet appui-feu aérien “ aussi rapide que discret et efficace ”.

Il apparaît également que la France, tout en procédant à des livraisons d’armes ou de munitions, en aurait conditionné l’utilisation à des moments stratégiques dans l’évolution du conflit. Telle est notamment l’analyse faite par M. James Gasana, ancien Ministre rwandais de la Défense, devant la Mission. Selon lui, la France considérait que le Gouvernement rwandais ne pourrait concevoir la nécessité d’une négociation politique avec le FPR que si ce dernier prenait possession d’une partie du territoire.

M. James Gasana a déclaré que la France avait pour cela permis au FPR en mai 1992 de conquérir une partie de la commune de Muyumba, les commandes passées à la France n’ayant pas été livrées à temps. Sur cette affaire, un télégramme diplomatique, daté du 12 mars 1992, de l’ambassade de France à Kigali indique que le Général Jean Varret, lors de son audience avec le Président Juvénal Habyarimana, a rappelé les efforts faits par la France pour répondre à des demandes de munitions dont la fourniture avait été retardée pour des raisons strictement administratives et techniques. M. James Gasana a également précisé “ qu’en juin 1992, alors que les forces rwandaises venaient d’acquérir des obusiers français de 105 mm, la France leur en a refusé l’utilisation alors que les FAR étaient en mesure de reprendre le contrôle des hauteurs des communes du Kiyombe et Kivuye. La perte de ces hauteurs dont le FPR conservera le contrôle sera un des facteurs déterminants de la suite de la guerre. L’autorisation d’agir ne sera donnée que lorsque, après avoir décidé d’acheter des obusiers 125 mm à l’Egypte, les instructeurs égyptiens arriveront à Kigali ”.

M. James Gasana a par ailleurs souligné que les prix des armes légères françaises étaient supérieurs à ceux pratiqués par la concurrence. La législation rwandaise sur les marchés publics adoptée en 1992 exigeant au moins trois offres par lot de commande, la France ne figurait pas parmi les plus gros fournisseurs.

Compte tenu des informations dont la Mission a disposé, il est certain que l’Afrique du Sud figure en bonne place parmi les fournisseurs du Rwanda en armement et met par la même occasion le Rwanda en situation de violation de la convention 558 du 13 décembre 1984 qui déclare l’embargo à l’encontre de l’Afrique du Sud, avec laquelle théoriquement il est interdit de commercer.

En revanche, il paraît plus difficile de souscrire à l’analyse de M. James Gasana, estimant qu’en 1992, la France aurait volontairement et indirectement laissé le FPR progresser territorialement dans la mesure où la France a apporté régulièrement au Rwanda de 1990 à 1994 un soutien en matériel, armements et munitions. Le fait que certaines demandes comme l’appui-feu aérien aient été refusées ne contredit pas cet état de fait mais signifie simplement que, compte tenu du dimensionnement de l’armée rwandaise, une telle demande a semblé inappropriée.

L’étude des AEMG de 1990 à 1994, confrontée aux informations fournies par la Direction générale des douanes sur la même période, permet de dire que l’ensemble des matériels de guerre dont l’exportation a été autorisée ont été effectivement livrés au Rwanda.

Ainsi, deux postes de tir pour missile Milan fournis par Euromissile ont bénéficié d’une AEMG le 29 mai 1990 et sont passés en douane le 4 juillet 1990.

En 1991, l’Office général de l’air reçoit pour des rechanges d’hélicoptères Gazelle, Alouette et Ecureuil une autorisation d’exportation le 18 décembre 1991 qui seront exportés le 8 avril 1992, d’après les statistiques douanières.

En 1992, Eurocopter reçoit une autorisation d’exportation datée du 27 janvier portant sur trois hélicoptères Gazelle SA 342 avec des capabilités d’armement (parties fixes et mobiles pour canon-lance roquettes et canon axial) et des pièces de rechanges. Le marché représentant environ 42 millions de francs s’effectuera en plusieurs fois entre le 22 avril et le 6 novembre 1992. Les trois hélicoptères Gazelle ont été exportés aux dates suivantes : 22 avril 1992, 1er juillet 1992, 9 octobre 1992.

Ce marché correspond à une commande passée par le Gouvernement rwandais le 20 avril 1991 qui à l’époque souhaitait donner la priorité en matière d’armement aux hélicoptères de combat. Il faut rappeler à ce sujet qu’un hélicoptère Gazelle avait été abattu en octobre 1990 par le FPR.

La France a d’autre part assuré le suivi de cette livraison puisque plusieurs AEMG ultérieures concernent des pièces de rechange de ces hélicoptères Gazelle qui seront notamment exportées en 1993 par l’Office général de l’air ou la société Eurocopter.

Outre les matériels conventionnels classiques, la France a également livré au Rwanda via la société Thomson-CSF de nombreux équipements de cryptophonie avec accessoire et maintenance, plusieurs centaines d’émetteurs-récepteurs, dont certains portatifs, ainsi que quatre postes téléphoniques numériques de haute sécurité TRC 7700 exportés le 4 mai 1992 d’après les statistiques douanières.

Les livraisons d’armes et de matériel vont se poursuivre après l’offensive sur Byumba menée en juin 1992 et la conclusion d’un accord de cessez-le -feu signé en juillet 1992 à Arusha, constituant le point de départ des négociations du même nom. L’ouverture des négociations d’Arusha que la France soutient activement sur un plan diplomatique, ne constitue pas aux yeux du ministère des Affaires étrangères un élément nouveau susceptible de modifier l’environnement contractuel des commandes d’armes et de munitions passées par le Rwanda.

Ainsi le 12 août 1992, le Quai d’Orsay considère-t-il que les termes de l’accord d’Arusha ne sont pas de nature à remettre en cause la cession de 2 000 obus de 105 mm, de 20 mitrailleuses de 12,7 mm et de 32 400 cartouches.

Les autorités françaises ont par ailleurs tenu à ce que les forces armées rwandaises soient toujours régulièrement approvisionnées en munitions lors des différentes offensives sérieuses menées par le FPR.

Ainsi en février 1993, alors que le détachement Noroît vient d’être renforcé d’une compagnie des EFAO en raison de l’aggravation de la situation sur le terrain, l’état-major des armées rappelle à l’attaché de défense qu’il lui revient de “ faire en sorte que l’armée rwandaise ne se trouve pas en rupture de stocks de munitions sensibles… et que les livraisons aux FAR de matériels militaires s’effectuent dans la plus grande discrétion ”.

De fait, dans la chronologie qu’il établit dans son rapport de fin de mission, le Colonel Philippe Tracqui, commandant le détachement Noroît pour la période allant du 8 février 1993 au 21 mars 1993, note “ vendredi 12 février 1993 : poser d’un DC8 avec 50 mitrailleuses 12,7 mm plus 100 000 cartouches pour les FAR. Mercredi 17 février 1993 : poser d’un Boeing 747 avec déchargement discret par les FAR d’obus de 105 mm et de roquettes de 68 mm (Alat) ”.

Les livraisons d’armes et de munitions, jointes à l’opération d’assistance opérationnelle menée quelques jours plus tard à partir du 23 février par le Lieutenant-Colonel Didier Tauzin, permettront aux FAR de redresser spectaculairement la situation en une quinzaine de jours face au FPR.

La France n’est pas la seule à fournir des armes aux FAR. L’Afrique du Sud, l’Egypte, la Russie ou Israël comptent aussi parmi les fournisseurs du Rwanda. D’après les relevés établis par les militaires français présents au Rwanda -commandant des opérations ou attaché de défense- des livraisons de matériels de guerre ont été régulièrement effectuées par ces pays dès l’offensive d’octobre 1990.

Le 4 décembre 1990, le Ministre de la Défense rwandais commande à l’Egypte trois Gazelle roquettes ainsi que des munitions et à l’URSS du matériel d’artillerie sol-sol et sol-air.

Le 15 juillet 1991, le chargé d’affaires russe indique à l’attaché de défense français que le Rwanda a passé commande à titre onéreux à son pays de 50 mortiers, 6 obusiers, 30 mitrailleuses et de missiles SA 16 dont le nombre n’est pas précisé, ainsi que des munitions correspondant à ces armements. Le chargé d’affaires russe indique que la commande est prête à livrer sous réserve de la confirmation du Rwanda qui devra alors verser une provision.

En avril et mai 1992, plusieurs rotations d’appareils en provenance d’Afrique du Sud ou d’Egypte livrent aux FAR des munitions, essentiellement des cartouches et des obus.

Début novembre 1992, l’attaché de défense recense l’arrivée de 7 avions cargo sud-africains qui livrent à nouveau des mortiers, des mitrailleurs, des fusils, grenades… et indique que c’est dans un cadre défensif que ces achats ont été réalisés, car dans l’hypothèse d’une reprise du conflit sur l’ensemble du front, les stocks permettent aux FAR de tenir au mieux quinze jours. Il relève également des livraisons de munitions par Israël à cette même période.

La presse a par ailleurs fait état d’une violation par la France de l’embargo posé par elle le 8 avril et par l’ONU le 17 mai. Il est ainsi reproché à la SOFREMAS, société française d’exploitation de matériels et systèmes d’armement contrôlé par l’Etat d’avoir rompu l’embargo en procédant à des livraisons via Goma au Zaïre. De même, la société Luchaire, dépendant à 100 % de Giat Industries, aurait également procédé par ce biais à des livraisons.

Dans son rapport de mai 1995, Human Rights Watch indique avoir appris du personnel de l’aéroport et d’un homme d’affaires local que cinq convois étaient arrivés à Goma en mai et juin 1994 contenant de l’armement et des munitions venant de France et destinés aux FAR.

Sur ces différents points, la Mission n’a pas pu recueillir à ce jour d’éléments probants, en dépit des demandes qu’elle a formulées pour obtenir, notamment de l’association Human Rights Watch, copie des documents ou bordereaux relatifs à la SOFREMAS et trouvés au Zaïre dans un bus abandonné près de Goma.

En revanche, sur la livraison d’armes effectuée par l’Egypte en 1992 et qui aurait reçu la caution bancaire du Crédit Lyonnais, son Président Jean Peyrelevade a adressé au Président de la Mission les précisions suivantes “ les recherches auxquelles nous nous sommes livrés font apparaître que l’ambassade d’Egypte auprès du Royaume-Uni disposait d’un compte à notre agence de Londres, de même que les forces armées égyptiennes auprès de notre agence du Caire. Mais ni dans une agence, ni dans l’autre, il n’a été identifié aucune implication par voie de garantie ou de crédit documentaire dans l’exécution du contrat sur lequel vous m’interrogez ”.

L’élément de preuve sur lequel s’appuie l’association Human Rights Watch pour déceler la présence de la France derrière l’Egypte n’est que la reproduction d’un contrat sans en-tête et non signé qui vise effectivement trois parties, le Gouvernement rwandais dit “ l’acheteur ”, le Gouvernement égyptien dit “ le fournisseur ” et la caution bancaire dite “ la banque ” qui reste non identifiée, puisque la version anglaise laisse même apparaître un blanc à côté du nom de la banque. Dans ces conditions, il est apparu difficile à la Mission de tirer de ces quelques éléments des conclusions définitives.

De façon générale, qu’il y ait eu du trafic d’armes incontrôlé, cela est plus que probable si l’on se réfère par exemple aux transactions menées par la société Dyl-Invest. Comme l’a fait remarquer M. Ahmedou Ould-Abdallah à la Mission, l’Afrique est aujourd’hui remplie d’armes venues du trafic et, selon lui, il est illusoire de prétendre pouvoir un jour arriver à contrôler et sanctionner ces flux illicites.

En revanche, la violation de l’embargo et les exportations illégales d’armements, qui auraient été connues des autorités françaises et qu’elles auraient laissé se produire n’ont pas été démontrées.

On sait au contraire que les fournisseurs ayant “ pignon sur rue ” se sont, pour certains, posé des questions quant à la nécessité, avant même le prononcé de l’embargo par la France, de poursuivre certaines livraisons. Ainsi la Mission a-t-elle eu connaissance du fait que la société Thomson-Brandt s’est interrogée sur le bien fondé de la livraison de 2 000 obus supplémentaires au Rwanda en février 1994.

La question a enfin été soulevée de la livraison éventuelle, après la décision d’embargo, de pièces de rechange pour des hélicoptères Alouette II.

D’après les documents actuellement en sa possession, la Mission juge que cette exportation s’est faite avant l’embargo, même si cette cession onéreuse a connu une procédure compliquée.


Columbus Day/521e: Au commencement le Monde entier était Amérique (There was no "Europe" before 1492: How Columbus discovered Europe)

15 octobre, 2013
http://libcom.org/files/images/history/Indians.jpghttp://jcdurbant.files.wordpress.com/2013/10/9d7d3-columbus.gif?w=450&h=553Ainsi au commencement le Monde entier était Amérique, et plus que ce ne l’est maintenant; car nulle part on ne connaissait de chose telle que l’Argent. Trouvez quelque chose ayant son Usage et sa Valeur parmi ses Voisins, et vous verrez le même Homme commencer rapidement à agrandir ses Possessions. John Locke
Hey Americans! Feeling uncomfortable with Columbus Day? You are cordially invited to celebrate Canadian Thanksgiving. Stephanie Carvin (University of Ottawa)
America, as it appears in these famous words from the Two Treatises of Government, is John Locke’s political Genesis. For Locke, America is the beginning of civilization, to the extent that it reveals civil society’s natural origins. But Locke’s vision of the new world is a ‘beginning’ for the old world, in a different, although equally profound, sense. Steeped in the colonial zeal of his patron, the Earl of Shaftesbury, John Locke saw America as the second Garden of Eden; a new beginning for England should she manage to defend her claims In the American continent against those of the Indians and other European powers. America, like the world described in the original Genesis, is England’s second chance at paradise, providing the colonial masters of the old world, with a land full of all the promise known in that first Idyllic state. America thus represents for Locke and his readers a two-sided Genesis, a place to find both the origins of their past and the promise of their future. It is the role of America and Its native inhabitants In Locke’s political theory which has been previously overlooked in scholarship on the Two Treatises. Given the number of specific references In this work to America, and Locke’s lifelong Involvement In the colonization of the new world, it Is Indeed surprising that so little has been written on the subject. The oversight is Important for without considering Locke’s use of  America and its inhabitants in light of the collection of American ‘travelogues’ within his own personal library and the political needs of Shaftesbury’s colonial enterprise in Carolina, an important aspect of the Two Treaties will be missed. This thesis will argue that Locke’s Two treatises of Government were a defense of England’s colonial policy in the new world against the counterclaims of the Indians and other European powers to the continent. In particular, it will be shown that the famous chapter on property, which contains most of the references to to American Indians in the Two treatises, was written to justify the dispossession of the American Indians of their land, through a vigorous defense of England’s ‘superior’ claims to proprietorship. Morag Barbara Arneil
Columbus’s voyages caused almost as much change in Europe as in the Americas. This is the other half of the vast process historians now call the Columbian exchange. Crops, animals, ideas, and diseases began to cross the oceans regularly. Perhaps the most far-reaching impact of Columbus’s findings was on European Christianity. In 1492 all of Europe was in the grip of the Catholic Church. As Larousse puts it, before America, "Europe was virtually incapable of self-criticism." After America, Europe’s religious uniformity was ruptured. For how were these new peoples to be explained? They were not mentioned in the Bible. The Indians simply did not fit within orthodox Christianity’s explanation of the moral universe. Moreover, unlike the Muslims, who might be written off as "damned infidels," Indians had not rejected Christianity, they had just never encountered it. Were they doomed to hell? Even the animals of America posed a religious challenge. According to the Bible, at the dawn of creation all animals lived in the Garden of Eden. Later, two of each species entered Noah’s ark and ended up on Mt. Ararat. Since Eden and Mt. Ararat were both in the Middle East, where could these new American species have come from? Such questions shook orthodox Catholicism and contributed to the Protestant Reformation, which began in 1517. Politically, nations like the Arawaks-without monarchs, without much hierarchy-stunned Europeans. In 1516 Thomas More’s Utopia, based on an account of the Incan empire in Peru, challenged European social organization by suggesting a radically different and superior alternative. Other social philosophers seized upon the Indians as living examples of Europe’s primordial past, which is what John Locke meant by the phrase "In the beginning, all the world was America." Depending upon their political persuasion, some Europeans glorified Indian nations as examples of simpler, better societies, from which European civilization had devolved, while others maligned the Indian societies as primitive and underdeveloped. In either case, from Montaigne, Montesquieu, and Rousseau down to Marx and Engels, European philosophers’ concepts of the good society were transformed by ideas from America. America fascinated the masses as well as the elite. In The Tempest, Shakespeare noted this universal curiosity: "They will not give a doit to relieve a lambe beggar, they will lay out ten to see a dead Indian." Europe’s fascination with the Americas was directly responsible, in fact, for a rise in European self-consciousness. From the beginning America was perceived as an "opposite" to Europe in ways that even Africa never had been. In a sense, there was no "Europe" before 1492. People were simply Tuscan, French, and the like. Now Europeans began to see similarities among themselves, at least as contrasted with Native Americans. For that matter, there were no "white" people in Europe before 1492. With the transatlantic slave trade, first Indian, then African, Europeans increasingly saw "white" as a race and race as an important human characteristic. James W. Loewen

Attention: une découverte peut en cacher une autre !

En ce 521e anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb

Qui, politiquement correct oblige, se voit accuser de tous les maux de la terre …

Et où nos amis canadiens en profitent discrètement pour fêter leur Thanksgiving

Retour sur l’autre découverte que rendit possible celle de Colomb avec ses inexplicables "Indiens" et ce nouveau jardin d’Eden extra-biblique …

Mais aussi l’immensité des nouveaux espaces ouverts qui inspirera à Locke sa fameuse définition de la propriété

A savoir au-delà naturellement de la justification des visées coloniales de son employeur le comte de Shaftesbury

L’autodécouverte, par l’Europe elle-même, de sa propre identité …

Essai sur la véritable Origine, l’Étendue et la Fin du Gouvernement Civil.

John Locke

Chapitre V

De la Propriété.

25. Que nous considérions la Raison naturelle, qui nous dit que les Hommes, à la naissance, ont droit à la Conservation de soi, et donc au Boire et au Manger, et à ces autres choses que la Nature procure pour leur Subsistance; ou la Révélation, qui nous représente ces Concessions que Dieu a faites du Monde à Adam, et Noé, et ses Fils, il est très clair, que Dieu, comme le dit le Roi David, Ps. CXV. xvi. a donné la Terre aux Enfants des Hommes, l’a donnée à l’Humanité en commun. Mais ceci étant supposé, il subsiste pour certains une très grande difficulté, comment quiconque pourrait-il jamais devenir Propriétaire de quoi que ce soit: je ne me bornerai pas à répondre que s’il est difficile de comprendre la Propriété, dans l’hypothèse que Dieu donna le Monde à Adam et à sa Postérité en commun; il est impossible que qui que ce soit, sauf un Monarque universel, devienne Propriétaire, dans l’hypothèse que Dieu donna le Monde à Adam et à ses Héritiers dans l’ordre de Succession. Mais je tâcherai de montrer comment les Hommes ont pu devenir Propriétaires de parties différentes de ce que Dieu donna à l’Humanité en commun, et ceci sans Contrat exprès de tous les Usagers.

26. Dieu, qui a donné le Monde aux Hommes en commun, leur a aussi raison donnée pour l’utiliser au mieux et à la commodité de la Vie. La Terre, et tout ce qui s’y trouve, est donnée aux Hommes pour le Soutien et le Confort de leur existence. Et bien que tous les Fruits qu’elle produit naturellement, et toutes les Bêtes qu’elle nourrit, appartiennent à l’Humanité en commun, en tant qu’ils sont produits par la main spontanée de la Nature; et bien que personne n’ait à l’origine de Domination privée, à l’exclusion du reste de l’Humanité, sur n’importe lequel d’entre eux, en tant qu’ils sont dans leur état naturel: cependant, donnés pour être utilisés par les Hommes, il doit nécessairement y avoir un moyen ou un autre de les approprier avant qu’ils ne puissent servir ou bénéficier à qui que ce soit. Les Fruits, ou le Gibier, qui nourrissent l’Indien sauvage, ne connaissant point la Clôture et encore Tenancier en commun, doivent être à lui et tellement à lui, c’est-à-dire partie de lui-même, que personne ne peut plus y avoir droit, avant de pouvoir lui être d’aucun bien pour le Soutien de sa Vie.

27. Bien que la Terre, et toutes les Créatures inférieures soient communes à tous les Hommes, cependant chacun d’eux est Propriétaire de sa propre Personne. Sur elle nul n’a de Droit sauf lui-même. On peut dire que le Labeur de son Corps, et l’Ouvrage de ses mains sont proprement à lui. A tout objet, donc, qu’il tire de l’État où la Nature l’a procuré et laissé, il a mêlé son Travail, et joint quelque chose qui est son bien, et le fait par là sa Propriété. En le retirant de l’état commun où la Nature l’a placé, ce Travail lui a annexé quelque chose, qui exclut les autres Hommes du droit d’usage. Car, Propriété incontestable de celui qui le fournit, personne d’autre ne peut avoir droit à ce à quoi il est désormais joint, du moins là où il en reste assez, et d’aussi bonne qualité, en commun pour d’autres.

28. Celui qui se nourrit de Glands ramassés sous un Chêne, ou de Pommes cueillies sur l’Arbre dans les Bois, se les est certainement appropriés. On ne peut nier qu’ils ne soient à lui. Je demande alors, à partir de quand? Au moment où il les a digérés? mangés? fait bouillir? ramenés chez lui? ou ramassés? Il est évident que rien ne le pourrait, si les cueillir d’abord ne le faisait. Ce travail les a mis à part de ceux qui sont en commun. Il leur a ajouté quelque chose de plus que ce qu’avait fait la Nature, la commune Mère de tout; et ainsi ils sont devenus son droit privé. Et dira-t-on qu’il n’avait point droit aux Glands ou aux Pommes qu’il s’est ainsi appropriés, parce qu’il n’avait pas le consentement de toute l’Humanité pour les faire siens? Était-ce donc un Vol que de supposer à lui ce qui appartenait à tous en Commun? S’il fallait un tel consentement, l’Homme serait mort de faim, nonobstant l’Abondance que Dieu lui a donnée. On voit dans les Communaux, qui le restent par Contrat, que c’est le fait de prendre une partie de ce qui est commun et de la retirer de l’état où la Nature la laisse, qui fait naître la Propriété; sans laquelle le Communal n’ait d’aucune utilité. Et prendre telle ou telle partie ne dépend pas du consentement exprès de tous les Usagers. Ainsi l’Herbe que mon Cheval a broutée; la Tourbe que mon Serviteur a découpée; et le Minerai que j’ai extrait n’importe où je partage avec d’autres un droit d’usage, deviennent ma Propriété, sans assignation ni consentement de quiconque. Le travail qui était mien, en les retirant de cet état commun où ils étaient, y a fixé ma Propriété.

29. S’il fallait un consentement explicite de tous les Usagers à tous ceux qui s’approprient une partie de ce qui est donné en commun, Enfants ou Serviteurs ne pourraient pas couper la Viande que leur Père ou leur Maître leur a fourni en commun, sans leur assigner de part en particulier. Bien que l’Eau à la Fontaine soit à tout le monde, qui peut douter que dans le Pichet elle ne soit qu’à celui qui l’a tirée? Son travail l’a retirée des mains de la Nature, où elle était en commun et appartenait également à tous ses Enfants, et l’a par là appropriée à lui-même.

30. Ainsi cette Loi de la raison fait du Cerf le bien de l’Indien qui l’a tué; il est permis que les biens auxquels il a appliqué son travail soient à lui, bien qu’auparavant chacun en eût le droit d’usage. Et parmi ceux qui passent pour la partie Policée de l’Humanité, qui ont fait et multiplié les Lois positives pour déterminer la Propriété, ce Droit de la Nature originel pour faire naître la Propriété, dans ce qui était auparavant en commun, a encore cours; c’est en vertu de lui que le Poisson capturé dans l’Océan, ce grand Communal encore subsistant de l’Humanité; ou l’Ambre gris qui y est pris, deviennent par le Travail, qui les retire de l’état commun où la Nature les laissait, la Propriété de celui qui s’en donne la peine. Et même parmi nous, la Hase, que l’on court, est pensée comme lui appartenant par son poursuivant au cours de la Chasse. Puisqu’étant une Bête qui passe encore pour commune, et n’est Possession privée de Personne; quiconque a employé autant de travail à quoi que ce soit, que la débusquer et la poursuivre, l’a retirée par là de l’état de Nature où elle était commune, et a fait naître une Propriété.

31. On objectera peut-être à ceci, Que si cueillir des Glands, ou d’autres Fruits de la Terre, &c. donne droit à eux, alors n’importe qui peut accaparer autant qu’il veut. A quoi je Réponds, Non. Le même Droit de la Nature, qui nous donne par ce moyen la Propriété, limite également cette Propriété aussi. Dieu nous a donné toutes choses richement, 1 Tim. vi. 17. est la Voix de Raison confirmée par l’Inspiration. Mais jusqu’où nous l’a-t-il donné? Pour jouir. Autant que quelqu’un peut en utiliser en faveur de la vie avant qu’il ne se gâte; autant il peut y fixer une Propriété par son travail. Tout ce qui est au-delà, est plus que sa part, et appartient à autrui. Dieu n’a rien créé pour que l’Homme le gâte ou le détruise. Et ainsi vu l’abondance des Vivres naturels qu’il y avait longtemps dans le Monde, le peu de consommateurs, et la petitesse de la fraction des vivres sur lesquels l’industrie d’un Individu pouvait s’étendre et qu’elle pouvait accaparer au détriment d’autrui; surtout s’il restait dans les limites mises par la raison à ce qui pouvait lui servir; Querelles ou Litiges sur la Propriété ainsi établie n’avaient donc guère de place.

32. Mais l’objet principal de Propriété n’étant pas maintenant les Fruits de la Terre, ni les Bêtes qui y subsistent, mais la Terre elle-même; comme ce qui englobe et comporte tout le reste: je pense qu’il est évident, que la Propriété en ce qui la concerne s’acquière aussi comme la précédente. Autant de Terres qu’un Homme Laboure, Plante, Améliore, Cultive, et dont il peut utiliser le Produit, autant est sa Propriété. Par son Travail il les enclôt, pour ainsi dire, du Communal. Et cela n’invalidera pas son droit de dire que Tout autre y a un Titre égal, et qu’il ne peut donc approprier, enclore, sans le Consentement de tous ses Co-Usagers, de toute l’Humanité. Dieu, quand il donna le Monde en commun à toute l’Humanité, commanda aussi à l’Homme de travailler, et l’Indigence de son État le lui imposa. Dieu et sa Raison lui commandaient de soumettre la Terre, c’est-à-dire de l’améliorer en faveur de la Vie, et ce faisant d’y dépenser quelque chose qui était son bien, son travail. Celui qui, Obéissant à ce Commandement de Dieu, en soumettait, labourait et ensemençait une partie, lui annexait ainsi quelque chose qui était sa Propriété, à laquelle autrui n’avait point de Titre, ni ne pouvait lui prendre sans lui léser.

33. Et cette appropriation d’une parcelle de Terre, moyennant son amélioration, ne nuisait à personne, puisqu’il y en avait encore assez, et d’aussi bonne; et plus que ne pouvait utiliser celui qui était encore dépourvu. Si bien qu’en effet, il ne restait jamais moins aux autres de la clôture pour soi. Car celui qui laisse autant qu’un autre peut utiliser, fait comme s’il ne prenait rien. Personne ne pouvait s’estimer lésé par ce qu’un autre buvait, même s’il s’agissait d’une bonne Gorgée, si toute une Rivière de la même Eau lui restait pour étancher sa Soif. Et il en est exactement de même pour la Terre, là où, comme de l’Eau, il y en a assez.

34. Dieu donna le Monde aux Hommes en Commun; mais puisqu’il le leur donna pour leur bien, et pour les plus grandes Commodités de la Vie qu’ils étaient capables d’en tirer, on ne peut supposer que ce fût pour qu’il restât toujours en commun et non cultivé. Il le donna à l’usage de l’Industrieux et du Rationnel (et le Travail devait être son Titre); non à la Fantaisie ou à la Cupidité du Querelleur et du Chicaneur. Celui qui en avait d’aussi bon pour l’améliorer que ce qui était déjà pris, n’avait pas à se plaindre, ne devait pas se mêler de ce qui était déjà amélioré par le Travail d’un autre: S’il le faisait, il est évident qu’il voulait profiter de la Peine d’autrui, à laquelle il n’avait point droit, et non du Sol que Dieu lui avait donné à travailler en commun avec les autres, et dont il restait d’aussi bonne qualité que ce qui était déjà possédé, et plus qu’il ne savait en faire, ou que son Industrie pouvait attraper.

35. Il est vrai, dans la Terre qui est commune en Angleterre, ou ailleurs, où il y a une Abondance de Gens sous Gouvernement, qui ont Monnaie et Commerce, personne ne peut enclore ou approprier quelque partie que ce soit, sans le consentement de tous ses Co-Usagers: parce qu’elle est laissée en commun par Contrat, c’est-à-dire par le Droit foncier, qui ne doit pas être violé. Et, si elle est Commune, relativement à certains, elle ne l’est pas à toute l’Humanité; mais elle est la co-propriété de telle Contrée, ou de telle Paroisse. En outre, le restant, après une telle clôture, ne serait pas aussi bon au reste des Usagers que ne l’était le tout, quand ils pouvaient tous l’utiliser: alors qu’au commencement et au premier peuplement du grand Communal du Monde, il en était tout autrement. La Loi sous laquelle était l’Homme, était plutôt pour l’appropriation. Dieu Commandait, et ses Besoins le forçaient au travail. C’était sa Propriété qu’on ne pouvait lui prendre partout où il l’avait fixée. Et de là nous voyons que soumettre ou cultiver la Terre, et avoir la Domination, vont ensemble. L’un donnait Titre à l’autre. Si bien que Dieu, en commandant de soumettre, donnait Pouvoir d’approprier. Et la Condition de la Vie Humaine, qui nécessite Labeur et Matières à travailler, introduit nécessairement les Possessions privées.

36. La Nature a bien établi la mesure de la Propriété, par l’étendue du Travail humain, et la Commodité de la Vie humaine: il n’y avait personne dont Travail pût soumettre ou approprier tout: ni la Jouissance consommer plus qu’une petite partie; si bien que personne ne pouvait, par ce moyen, empiéter sur le droit d’autrui, ou acquérir, pour lui, une Propriété aux dépens de son Voisin, qui trouverait encore place pour une Possession aussi bonne, et aussi grande (après que l’autre a pris la sienne) qu’avant son appropriation. Cette mesure limitait la Possession de chacun à une Proportion très modérée, et telle qu’il pouvait s’approprier, sans Léser qui que ce soit aux Premiers Ages du Monde, quand les Hommes risquaient plus de se perdre, en s’écartant de leur Compagnie, dans les alors vastes Déserts de la Terre, que d’être empêchés de s’établir par manque de place. Et la même mesure vaut encore, sans nuire à qui que ce soit, aussi plein que le Monde paraisse. Car, si un Homme, ou une Famille, dans l’état où ils étaient au premier peuplement du Monde par les Enfants d’Adam, ou de Noé, s’établissait dans quelque endroit vacant d’Amérique situé à l’intérieur des terres, nous verrions que les Possessions qu’il pourrait se constituer, en fonction des mesures que nous avons données, ne seraient pas très grandes, et que, même aujourd’hui, elles ne nuiraient pas au reste de l’Humanité, ou ne lui donnerait pas de raison de se plaindre, ou de s’estimer lésé par l’Usurpation de cet Homme, quoique la Race humaine se soit maintenant disséminée aux quatre coins du Monde, et surpasse infiniment le petit nombre qu’elle était au commencement. Bien plus, l’étendue du Sol vaut si peu, sans travail, que j’ai entendu dire qu’en Espagne même, on peut être autorisé à labourer, semer et moissonner, sans être inquiété, sur une Terre à laquelle l’on n’a d’autre Titre que l’usage qu’on en fait. Mais qu’au contraire les Habitants s’estiment obligés par celui dont l’Industrie sur une Terre négligée, et donc vaine, a accru le fonds de Grains, dont ils avaient besoin. Mais quoi qu’il en soit de ceci, je ne m’y appuierai point; Voici ce que j’ose affirmer hardiment, la même Règle de Propriété, (à savoir) que chacun devait avoir autant qu’il pouvait utiliser, subsisterait encore dans le Monde, sans gêner personne, puisqu’il y a assez de Terres dans le Monde pour suffire au double d’Habitants, si l’Invention de l’Argent, et la Convention tacite des Hommes pour lui mettre une valeur, n’avaient introduit (par Consentement) des Possessions plus grandes, et Droit à celles-ci; je vais bientôt montrer plus en détail comment cela s’est fait.

37. Il est certain, Qu’au commencement, avant que le désir d’avoir plus que les Hommes n’avaient besoin, n’eût modifié la valeur intrinsèque des choses, qui ne dépend que de leur utilité pour la Vie humaine; ou n’eût convenu qu’un petit morceau de Métal jaune, qui se conserverait sans s’user ni s’altérer, vaudrait un grand morceau de Viande ou tout un tas de Grains; quoique les Hommes eussent chacun Droit de s’approprier, par leur Travail, autant de choses de la Nature qu’ils pouvaient utiliser: ce ne pouvait cependant pas être beaucoup, ni nuire à autrui, là où ceux qui utiliseraient la même Industrie en trouvaient encore tout aussi abondamment. J’ajoute, que celui qui s’approprie de la Terre par son travail, ne diminue pas mais accroît le fonds commun de l’humanité. Car les vivres servant au soutien de la vie humaine, qui sont produits par acre de terre enclose et cultivée, représentent (sans exagération) dix fois plus que ceux rendus par acre de Terre, d’une égale richesse, restant vaine en commun. Et donc on peut vraiment dire de celui qui enclôt la Terre et obtient de dix acres une plus grande abondance de commodités de la vie que celle qu’il pourrait avoir de cent laissées à la Nature, qu’il donne quatre-vingt-dix acres à l’Humanité. Car son travail le pourvoit maintenant de vivres tirés de dix acres, qui n’étaient le produit que de cent restant en commun. J’ai évalué ici très bas la terre amélioration en n’envisageant son produit que dans le rapport de dix à un, alors qu’il est beaucoup plus près de cent à un. Car franchement, mille acres dans les bois sauvages et dans les terres vaines incultes d’Amérique laissées à la Nature, sans aucune amélioration, labour ou culture, rendraient-ils aux habitants nécessiteux et miséreux autant de commodités de la vie que ne le font dix acres de terres d’égale fertilité dans le Devonshire où elles sont bien cultivées?

Avant l’appropriation des Terres, quiconque cueillait autant de Fruits sauvages, tuait, capturait ou domestiquait autant de Bêtes qu’il pouvait; quiconque employait sa Peine sur n’importe lequel des Produits spontanés de la Nature, à le modifier d’une façon ou d’une autre, à partir de l’état que lui donne la Nature, en y plaçant quoi que ce soit de son Travail, en devenait Propriétaire: Mais s’il périssait, en sa Possession, sans leur bonne et due utilisation; si les Fruits pourrissaient, ou le Gibier se putréfiait avant qu’il n’ait pu les consommer, il enfreignait le Droit coutumier de la Nature, et s’exposait à châtiment; il envahissait la part de son Voisin, car il n’avait point Droit, au-delà de ce que son Usage en demandait, et ils pouvaient servir à le pourvoir des Commodités de la Vie.

38. Les mêmes mesures gouvernaient également la Possession de la Terre: Tout ce qu’il labourait et moissonnait, mettait en réserve et employait avant que cela ne se perdît, lui appartenait en propre; tout ce qu’il clôturait, pouvait nourrir, et employer, Bétail et Produit, était aussi à lui. Mais si l’Herbe de son Enclos pourrissait sur le Sol, ou si les Fruits de son plantage s’abîmaient sans être cueillis, et mis en réserve, cette partie de la Terre, nonobstant sa clôture, devait encore être tenue pour Terre Vaine, et pouvait être Possession de n’importe qui d’autre. Ainsi, au commencement, Caïn pouvait prendre autant de Sol qu’il pouvait en labourer, et dont il pouvait faire sa propre Terre, et cependant en laisser assez aux moutons d’Abel pour y paître; un petit nombre d’Acres servait à leurs deux Possessions. Mais à mesure que les Familles s’accroissaient, et que l’Industrie augmentait leur Fonds, leurs Possessions s’étendaient avec leur besoin; mais c’était communément sans aucune propriété permanente du sol qu’elles utilisaient, jusqu’à ce qu’elles se fussent unies, établies ensemble, et qu’elles eussent construit des Cités, et donc que, par consentement, elles en vinrent à fixer les limites de leurs Territoires distincts, à convenir de leurs frontières avec leurs Voisins, et par des Lois internes, à établir les Propriétés des membres de la même Société. Car l’on voit, dans cette partie du Monde habitée en premier, et donc susceptible d’être la mieux peuplée, même en des temps aussi éloignés que celui d’Abraham, qu’elles erraient avec leur petit et gros Bétail, qui était leur substance, librement partout; et qu’il en était ainsi d’Abraham, dans un Pays où il était Étranger. D’où il ressort, qu’au moins une grande partie de la Terre restait en commun; que les Habitants ni ne l’évaluaient, ni n’en revendiquaient la Propriété sur plus qu’ils ne pouvaient utiliser. Mais quand il n’y avait pas au même endroit assez de place pour que leurs Troupeaux paissent ensemble, par consentement, comme le firent Abraham et Lot, Genèse xiii. 5. ils séparaient et étendaient leur pâture, où cela leur convenait le mieux. Et c’est ce qui fit qu’Esaü quitta son Père et son Frère, et s’établit dans la Montagne de Séïr, Gen. xxxvi. 6.

39. Et ainsi, sans prêter de Domination et de propriété privées à Adam, sur le Monde entier, à l’exclusion de tous les autres Hommes, ce qui ne peut être prouvé, ni être à l’origine de la propriété de qui que ce soit; mais en supposant le Monde donné comme ce le fut aux Enfants des Hommes en commun, on voit comment le travail pouvait faire des Hommes des titres distincts à des parcelles différentes, pour leurs usages privés; où il ne pouvait y avoir d’incertitude juridique, ni de place pour les différends.

40. Et il n’est pas aussi étrange que peut-être a priori il paraît, que la Propriété du travail puisse l’emporter sur la Communauté de la Terre. Car c’est en effet le Travail qui met la différence de valeur sur toute chose; et, quiconque s’interroge sur la différence entre un Acre de Terre plantée en Tabac ou en Sucre, ensemencée en Blé ou en Orge; et un Acre de la même Terre restant en commun, sans Culture, trouvera que l’amélioration du travail fait de loin la plus grande partie de la valeur. Je pense que ce ne sera en faire une Évaluer très modeste que de dire, que 9/10 des Produits de la Terre utiles à la Vie humaine sont les effets du Travail: bien plus, si l’on veut correctement estimer les choses à leur stade final, et calculer les différentes Dépenses qu’elles nécessitent, ce qui en elles est dû purement à la Nature, et ce qui l’est au travail, on trouvera que dans la plupart d’entre elles 99/100 sont à mettre intégralement au compte du travail.

41. Il n’y en a pas démonstration plus claire, que les diverses Nations Américaines, riches en Terre, et pauvres dans tous les Conforts de la Vie; qui, quoique la Nature les ait pourvues aussi libéralement que n’importe quel autre peuple des matières de l’Abondance, c’est-à-dire d’un Sol fécond, apte à produire copieusement, ce qui pourrait servir de nourriture, vêtement, et contentement; n’ont pas, faute de l’améliorer par le travail, la centième partie des Commodités dont nous jouissons: Et le Roi d’un vaste Territoire fécond là-bas se nourrit, se loge et s’habille plus mal qu’un Journalier en Angleterre.

42. Pour rendre ceci un peu plus clair, il suffit de suivre quelques uns des Vivres ordinaires, dans leurs différentes étapes, avant leur stade final, et de voir combien ils reçoivent de leur valeur de l’Industrie Humaine. Pain, Vin et Drap sont d’un usage quotidien, et de grande abondance, cependant nonobstant, Glands, Eau et Feuilles, ou Peaux constitueraient notre Pain, notre Boisson et notre Vêtement, si le travail ne nous fournissait pas de ces Denrées plus utiles. Car tout ce que le Pain vaut de plus que les Glands, le Vin que l’Eau, et le Drap ou la Soie que les Feuilles, les Peaux ou la Mousse, est intégralement dû au travail et à l’industrie. Les uns étant la Nourriture et le Vêtement dont la Nature inassistée nous pourvoit; les autres les vivres que notre industrie et nos peines nous préparent, quiconque calculera de combien la valeur de ceux-ci excède la valeur de ceux-là, verra alors combien le travail fait de loin la plus grande partie de la valeur des choses, dont nous jouissons en ce Monde: Et le sol qui produit les matières, doit à peine y être compté, comme toute autre partie, ou au plus que comme une infime partie; Si infime que, même parmi nous, la Terre totalement laissée à la Nature, que n’améliorent pas les Pâture, Labours, ou Plantage est appelée, comme elle l’est en effet, vaine; et l’on trouvera que son profit se monte à presque rien. Ceci montre, combien le nombre des hommes doit être préféré à la grandeur des dominations, et que l’accroissement des terres et leur bon emploi sont le grand art de gouvernement. Et le Prince qui sera assez sage et divin pour établir des lois libérales pour assurer protection et donner encouragement à l’honnête industrie humaine contre l’oppression du pouvoir et l’étroitesse partisane deviendra vite trop fort pour ses Voisins. Mais c’est là une parenthèse. Revenons à notre propos.

43. Un Acre de Terre qui rend ici Vingt Boisseaux de Blé, et un autre en Amérique, qui, identiquement Cultivé, en rendrait autant, ont sans doute la même Valeur naturelle, intrinsèque. Mais cependant le Bienfait que l’Humanité retire de l’un, en un an, vaut 5 l. et de l’autre probablement pas un Penny, si tout le Rapport qu’un Indien en tire était évalué, et vendu ici; du moins, à vrai dire, pas 1/1000. C’est donc le Travail qui met la plus grande partie de la Valeur sur la Terre, sans lequel elle vaudrait à peine quelque chose: c’est à lui que l’on doit la plus grande partie de tous ses Produits utiles: car tout ce que la Paille, le Son, le Pain, de cet Acre de Blé, valent de plus que le Produit d’un Acre d’aussi bonne Terre, qui reste vaine, est intégralement l’Effet du Travail. Car ce ne sont pas simplement la Peine du Laboureur, le Labeur du Moissonneur et du Batteur, et la Sueur du Boulanger, qui doivent être comptés dans le Pain que nous mangeons; le Travail de ceux qui ont dressé les Boeufs, qui ont extrait et travaillé le Fer et les Pierres, qui ont abattu et façonné le Bois employé pour la Charrue, le Moulin, le Four, ou n’importe lequel des innombrables Ustensiles requis pour ce Blé, depuis son existence de semence à semer jusqu’à celle sous forme de Pain, tous doivent être imputés au Travail et reçus comme un effet de celui-ci: La Nature et la Terre n’ont fourni que les Matières en elles-mêmes presque sans valeur. Combien étrange serait le Catalogue des choses fournies et utilisées par l’Industrie pour chaque Miche de Pain avant son stade final, si nous pouvions en suivre la trace: Fer, Arbres, Cuir, Écorce, Bois, Pierre, Briques, Charbons, Glu, Drap, Teintures, Poix, Goudron, Mâts, Cordes, et toutes les Matières utilisées dans le Navire qui a apporté n’importe laquelle des Denrées employées par n’importe lequel des Ouvriers, à n’importe quel stade de l’Ouvrage, toutes Matières dont il serait presque impossible, du moins trop long, de faire le compte.

44. D’après tout ceci il est évident que, quoique les choses de la Nature soient données en commun, cependant l’Homme (en étant Maître de lui-même, et Propriétaire de sa propre Personne, ainsi que des actions ou du Travail de celle-ci) avait en soi le grand Fondement de la Propriété; et ce qui formait la plus grande partie de ce qu’il appliquait au Soutien ou au Confort de son existence, quand l’Invention et les Arts eurent amélioré les commodités de la Vie, était parfaitement son bien propre, et n’appartenait pas en commun à autrui.

45. Ainsi le Travail, au Commencement, donnait-il un Droit de Propriété, partout où quiconque se plaisait à l’employer, sur ce qui était en commun, qui resta, longtemps, la partie de loin la plus grande, et est encore plus que l’Humanité n’en utilise. Au début, les Hommes, pour la plupart, se contentaient de ce que la Nature inassistée Offrait à leurs Nécessités: et bien que par la suite, dans les parties du Monde (où l’accroissement des Gens et du Fonds, avec l’Usage de l’Argent) avait rendu la Terre rare et ce faisant de quelque Valeur, les diverses Communautés eussent établi les Frontières de leurs Territoires distincts, et par des Lois internes réglementé les Propriétés des Individus de leur Société, et qu’ainsi, par Contrat et Convention, elles eussent établi la Propriété engendrée par le Travail et l’Industrie; et par des Alliances, conclues entre plusieurs États et Royaumes, niant expressément ou tacitement toute Revendication et Droit sur la Terre en Possession d’autrui, elles eussent, par Consentement commun, renoncé à prétendre au Droit d’usage naturel, qu’elles avaient à l’origine sur ces Pays, et qu’ainsi, par convention positive, elles eussent établi une Propriété parmi elles, sur des Parties et Parcelles distinctes de la Terre: néanmoins il subsiste encore de vastes Étendues de Terre à découvrir, (dont les Habitants n’ont pas rejoints le reste de l’Humanité, dans le consentement à l’Usage de son Argent commun) qui restent vaines, et surpassent ce qu’en font les Gens qui y habitent, ou ce qu’ils peuvent en utiliser, et donc qui restent encore en commun. Quoique ceci puisse à peine exister dans la partie de l’Humanité qui a consenti à l’usage de l’Argent.

46. La plus grande partie des choses réellement utiles à la Vie humaine, et dont la nécessité de subsister fit s’occuper les premiers Usagers du Monde, comme elle le fait maintenant aux Américains, sont généralement des choses de brève durée; qui, si elles ne sont pas utilisées, s’altéreront et périront d’elles-mêmes: L’Or, l’Argent, et les Diamants sont choses, auxquelles la Fantaisie ou la Convention ont mis de la Valeur, plus que l’Usage réel, et le Soutien nécessaire de la Vie. Maintenant de toutes ces choses que la Nature a fournies en commun, chacun avait Droit (comme il a été dit) à autant qu’il pouvait utiliser, et était Propriétaire de tout ce qu’il pouvait effectuer avec son Travail: tout ce à quoi son Industrie pouvait s’appliquer, dont elle pouvait modifier l’État dans lequel la Nature l’avait mis, était à lui. Quiconque cueillait Cent Boisseaux de Glands ou de Pommes, en avait donc la Propriété; ils étaient ses Biens dès qu’il les avait cueillis. Il devait seulement veiller à les utiliser avant qu’ils ne se perdissent; sinon il prenait plus que sa part et volait autrui. Et c’était d’ailleurs aussi stupide que malhonnête que d’amasser plus qu’il n’en pouvait en utiliser. S’il en donnait une fraction à n’importe qui d’autre, de sorte qu’elle ne pérît point inutilement en sa Possession, c’était aussi en faire usage. Et si aussi il troquait des Prunes qui auraient pourri en une Semaine, contre des Noix qui pouvaient rester bonnes à manger pendant toute une Année, il ne lésait point; il ne gaspillait pas le Fonds commun; ne détruisait aucune part de la portion de Biens appartenant à autrui, tant que rien ne périssait dans ses mains inutilement. Derechef, s’il voulait donner ses Noix contre un morceau de Métal dont la couleur plaisait; ou échanger son Mouton contre des Coquillages, ou de la Laine contre un Caillou brillant ou un Diamant, et les conserver toute sa Vie, il n’usurpait pas le Droit d’autrui, il pouvait entasser autant de ces choses durables qu’il voulait; le dépassement des limites de sa juste Propriété ne résidant pas dans la grandeur de sa Possession, mais dans ce que quelque chose y périsse inutilement.

47. Et ainsi vint l’usage de l’Argent, quelque chose durable que les Hommes pouvaient conserver sans qu’il se perdît, et que par mutuel consentement ils pouvaient accepter en échange des Choses nécessaires à la Vie vraiment utiles, mais périssables.

48. Et comme les degrés différents d’Industrie tendaient à donner aux Hommes des Possessions en Proportions différentes, cette Invention de l’Argent leur donna l’occasion de continuer à les agrandir. Car soit une Ile, coupée de tout Commerce avec le reste du Monde, où ne vivraient qu’une centaine de Familles, mais où il y aurait Moutons, Chevaux et Vaches, et d’autres Animaux utiles, des Fruits sains, et assez de Terres à Blé pour cent mille fois autant, mais rien qui soit, du fait de sa Généralité ou de sa Périssabilité, propre à occuper la place de l’Argent: Quelle raison quelqu’un pourrait-il y avoir d’agrandir ses Possessions au-delà de l’usage de sa Famille, et d’un approvisionnement abondant pour sa Consommation soit en produits sa propre Industrie, soit en produits qu’il pourrait troquer contre des Denrées pareillement utiles et périssables avec d’autres? Là où il n’y a rien à la fois de durable et de rare, et d’une valeur qui fasse qu’on l’amasse, on ne tendra pas à agrandir ses Possessions de Terre, si riche et si libre qu’elle fût. Car je vous le demande, Que vaudraient pour quelqu’un Dix Mille ou Cent Mille Acres d’excellente Terre, déjà cultivée, et également bien pourvue en Bétail, au milieu des Parties de l’Amérique à l’intérieur des terres, sans l’espoir de Commercer avec d’autres Parties du Monde, de tirer de l’Argent de la Vente du Produit? Enclore ne vaudrait pas la peine, et nous le verrions restituer au Communal sauvage de la Nature, tout ce qui dépasserait les Commodités de la Vie qu’il en pourrait tirer pour lui et sa Famille.

49. Ainsi au commencement le Monde entier était Amérique, et plus que ce ne l’est maintenant; car nulle part on ne connaissait de chose telle que l’Argent. Trouvez quelque chose ayant son Usage et sa Valeur parmi ses Voisins, et vous verrez le même Homme commencer rapidement à agrandir ses Possessions.

50. Mais puisque l’Or et l’Argent, peu utiles à la Vie humaine proportionnellement à la Nourriture, au Vêtement et au Transport, ne tiennent leur valeur que du consentement des Hommes dont le Travail fait cependant, en grande partie, la mesure, il est évident que les Hommes ont convenu d’une Possession disproportionnée et inégale de la Terre, quand ils ont par un consentement tacite et volontaire inventé la façon, dont un homme peut honnêtement posséder plus de terres qu’il ne peut lui-même en utiliser de produit, en recevant en échange du surplus, de l’Or et de l’Argent, ces métaux qui, ne se perdant ni ne s’altérant dans les mains du possesseur, peuvent être amassés sans léser qui que ce soit. Ce partage des choses, dans une inégalité des possessions privées, les hommes l’ont rendu réalisable hors des limites de la Société, et sans contrat, uniquement en mettant une valeur à l’or et sur l’argent et en convenant tacitement d’utiliser l’Argent. Car dans les Gouvernements les Lois règlent le droit de propriété, et des constitutions positives déterminent la possession de la Terre.

51. Et ainsi je pense qu’il est très facile de concevoir, sans aucune difficulté, comment le Travail a pu d’abord faire naître un titre de Propriété sur les choses communes de la Nature, et comment le dépenser pour notre usage le limitait. Si bien qu’il ne pouvait y avoir de sujet de différend sur le Titre, ni d’incertitude sur la grandeur de la Possession qu’il donnait. Droit et Commodité allaient de pair; car comme un Homme avait Droit à tout ce sur quoi il pouvait employer son Travail, il n’avait point la tentation de travailler pour plus qu’il pouvait utiliser. Il n’y avait pas place pour Controverse sur le Titre, ni pour Empiétement sur le Droit d’autrui; la Portion qu’un Homme se taillait se voyait aisément; et il lui était aussi inutile que malhonnête de s’en tailler une trop grande, ou de prendre plus qu’il n’avait besoin.

Columbus, the Indians and the ‘discovery’ of America

Howard Zinn on the "discovery" of America, the treatment of the native population and how it was justified as "progress".

Arawak men and women, naked, tawny, and full of wonder, emerged from their villages onto the island’s beaches and swam out to get a closer look at the strange big boat. When Columbus and his sailors came ashore, carrying swords, speaking oddly, the Arawaks ran to greet them, brought them food, water, gifts. He later wrote of this in his log:

They … brought us parrots and balls of cotton and spears and many other things, which they exchanged for the glass beads and hawks’ bells. They willingly traded everything they owned… . They were well-built, with good bodies and handsome features…. They do not bear arms, and do not know them, for I showed them a sword, they took it by the edge and cut themselves out of ignorance. They have no iron. Their spears are made of cane… . They would make fine servants…. With fifty men we could subjugate them all and make them do whatever we want.

These Arawaks of the Bahama Islands were much like Indians on the mainland, who were remarkable (European observers were to say again and again) for their hospitality, their belief in sharing. These traits did not stand out in the Europe of the Renaissance, dominated as it was by the religion of popes, the government of kings, the frenzy for money that marked Western civilization and its first messenger to the Americas, Christopher Columbus.

Columbus wrote:

As soon as I arrived in the Indies, on the first Island which I found, I took some of the natives by force in order that they might learn and might give me information of whatever there is in these parts.

The information that Columbus wanted most was: Where is the gold? He had persuaded the king and queen of Spain to finance an expedition to the lands, the wealth, he expected would be on the other side of the Atlantic-the Indies and Asia, gold and spices. For, like other informed people of his time, he knew the world was round and he could sail west in order to get to the Far East.

Spain was recently unified, one of the new modern nation-states, like France, England, and Portugal. Its population, mostly poor peasants, worked for the nobility, who were 2 percent of the population and owned 95 percent of the land. Spain had tied itself to the Catholic Church, expelled all the Jews, driven out the Moors. Like other states of the modern world, Spain sought gold, which was becoming the new mark of wealth, more useful than land because it could buy anything.

There was gold in Asia, it was thought, and certainly silks and spices, for Marco Polo and others had brought back marvelous things from their overland expeditions centuries before. Now that the Turks had conquered Constantinople and the eastern Mediterranean, and controlled the land routes to Asia, a sea route was needed. Portuguese sailors were working their way around the southern tip of Africa. Spain decided to gamble on a long sail across an unknown ocean.

In return for bringing back gold and spices, they promised Columbus 10 percent of the profits, governorship over new-found lands, and the fame that would go with a new tide: Admiral of the Ocean Sea. He was a merchant’s clerk from the Italian city of Genoa, part-time weaver (the son of a skilled weaver), and expert sailor. He set out with three sailing ships, the largest of which was the Santa Maria, perhaps 100 feet long, and thirty-nine crew members.

Columbus would never have made it to Asia, which was thousands of miles farther away than he had calculated, imagining a smaller world. He would have been doomed by that great expanse of sea. But he was lucky. One-fourth of the way there he came upon an unknown, uncharted land that lay between Europe and Asia-the Americas. It was early October 1492, and thirty-three days since he and his crew had left the Canary Islands, off the Atlantic coast of Africa. Now they saw branches and sticks floating in the water. They saw flocks of birds.

These were signs of land. Then, on October 12, a sailor called Rodrigo saw the early morning moon shining on white sands, and cried out. It was an island in the Bahamas, the Caribbean sea. The first man to sight land was supposed to get a yearly pension of 10,000 maravedis for life, but Rodrigo never got it. Columbus claimed he had seen a light the evening before. He got the reward.

So, approaching land, they were met by the Arawak Indians, who swam out to greet them. The Arawaks lived in village communes, had a developed agriculture of corn, yams, cassava. They could spin and weave, but they had no horses or work animals. They had no iron, but they wore tiny gold ornaments in their ears.

This was to have enormous consequences: it led Columbus to take some of them aboard ship as prisoners because he insisted that they guide him to the source of the gold. He then sailed to what is now Cuba, then to Hispaniola (the island which today consists of Haiti and the Dominican Republic). There, bits of visible gold in the rivers, and a gold mask presented to Columbus by a local Indian chief, led to wild visions of gold fields.

On Hispaniola, out of timbers from the Santa Maria, which had run aground, Columbus built a fort, the first European military base in the Western Hemisphere. He called it Navidad (Christmas) and left thirty-nine crewmembers there, with instructions to find and store the gold. He took more Indian prisoners and put them aboard his two remaining ships. At one part of the island he got into a fight with Indians who refused to trade as many bows and arrows as he and his men wanted. Two were run through with swords and bled to death. Then the Nina and the Pinta set sail for the Azores and Spain. When the weather turned cold, the Indian prisoners began to die.

Columbus’s report to the Court in Madrid was extravagant. He insisted he had reached Asia (it was Cuba) and an island off the coast of China (Hispaniola). His descriptions were part fact, part fiction:

Hispaniola is a miracle. Mountains and hills, plains and pastures, are both fertile and beautiful … the harbors are unbelievably good and there are many wide rivers of which the majority contain gold. . . . There are many spices, and great mines of gold and other metals….

The Indians, Columbus reported, "are so naive and so free with their possessions that no one who has not witnessed them would believe it. When you ask for something they have, they never say no. To the contrary, they offer to share with anyone…." He concluded his report by asking for a little help from their Majesties, and in return he would bring them from his next voyage "as much gold as they need … and as many slaves as they ask." He was full of religious talk: "Thus the eternal God, our Lord, gives victory to those who follow His way over apparent impossibilities."

Because of Columbus’s exaggerated report and promises, his second expedition was given seventeen ships and more than twelve hundred men. The aim was clear: slaves and gold. They went from island to island in the Caribbean, taking Indians as captives. But as word spread of the Europeans’ intent they found more and more empty villages. On Haiti, they found that the sailors left behind at Fort Navidad had been killed in a battle with the Indians, after they had roamed the island in gangs looking for gold, taking women and children as slaves for sex and labor.

Now, from his base on Haiti, Columbus sent expedition after expedition into the interior. They found no gold fields, but had to fill up the ships returning to Spain with some kind of dividend. In the year 1495, they went on a great slave raid, rounded up fifteen hundred Arawak men, women, and children, put them in pens guarded by Spaniards and dogs, then picked the five hundred best specimens to load onto ships. Of those five hundred, two hundred died en route. The rest arrived alive in Spain and were put up for sale by the archdeacon of the town, who reported that, although the slaves were "naked as the day they were born," they showed "no more embarrassment than animals." Columbus later wrote: "Let us in the name of the Holy Trinity go on sending all the slaves that can be sold."

But too many of the slaves died in captivity. And so Columbus, desperate to pay back dividends to those who had invested, had to make good his promise to fill the ships with gold. In the province of Cicao on Haiti, where he and his men imagined huge gold fields to exist, they ordered all persons fourteen years or older to collect a certain quantity of gold every three months. When they brought it, they were given copper tokens to hang around their necks. Indians found without a copper token had their hands cut off and bled to death.

The Indians had been given an impossible task. The only gold around was bits of dust garnered from the streams. So they fled, were hunted down with dogs, and were killed.

Trying to put together an army of resistance, the Arawaks faced Spaniards who had armor, muskets, swords, horses. When the Spaniards took prisoners they hanged them or burned them to death. Among the Arawaks, mass suicides began, with cassava poison. Infants were killed to save them from the Spaniards. In two years, through murder, mutilation, or suicide, half of the 250,000 Indians on Haiti were dead.

When it became clear that there was no gold left, the Indians were taken as slave labor on huge estates, known later as encomiendas. They were worked at a ferocious pace, and died by the thousands. By the year 1515, there were perhaps fifty thousand Indians left. By 1550, there were five hundred. A report of the year 1650 shows none of the original Arawaks or their descendants left on the island.

The chief source-and, on many matters the only source-of information about what happened on the islands after Columbus came is Bartolome de las Casas, who, as a young priest, participated in the conquest of Cuba. For a time he owned a plantation on which Indian slaves worked, but he gave that up and became a vehement critic of Spanish cruelty. Las Casas transcribed Columbus’s journal and, in his fifties, began a multivolume History of the Indies. In it, he describes the Indians. They are agile, he says, and can swim long distances, especially the women. They are not completely peaceful, because they do battle from time to time with other tribes, but their casualties seem small, and they fight when they are individually moved to do so because of some grievance, not on the orders of captains or kings.

Women in Indian society were treated so well as to startle the Spaniards. Las Casas describes sex relations:

Marriage laws are non-existent men and women alike choose their mates and leave them as they please, without offense, jealousy or anger. They multiply in great abundance; pregnant women work to the last minute and give birth almost painlessly; up the next day, they bathe in the river and are as clean and healthy as before giving birth. If they tire of their men, they give themselves abortions with herbs that force stillbirths, covering their shameful parts with leaves or cotton cloth; although on the whole, Indian men and women look upon total nakedness with as much casualness as we look upon a man’s head or at his hands.

The Indians, Las Casas says, have no religion, at least no temples. They live in

large communal bell-shaped buildings, housing up to 600 people at one time … made of very strong wood and roofed with palm leaves…. They prize bird feathers of various colors, beads made of fishbones, and green and white stones with which they adorn their ears and lips, but they put no value on gold and other precious things. They lack all manner of commerce, neither buying nor selling, and rely exclusively on their natural environment for maintenance. They are extremely generous with their possessions and by the same token covet the possessions of then; friends and expect the same degree of liberality. …

In Book Two of his History of the Indies, Las Casas (who at first urged replacing Indians by black slaves, thinking they were stronger and would survive, but later relented when he saw the effects on blacks) tells about the treatment of the Indians by the Spaniards. It is a unique account and deserves to be quoted at length:

Endless testimonies . .. prove the mild and pacific temperament of the natives…. But our work was to exasperate, ravage, kill, mangle and destroy; small wonder, then, if they tried to kill one of us now and then…. The admiral, it is true, was blind as those who came after him, and he was so anxious to please the King that he committed irreparable crimes against the Indians….

Las Casas tells how the Spaniards "grew more conceited every day" and after a while refused to walk any distance. They "rode the backs of Indians if they were in a hurry" or were carried on hammocks by Indians running in relays. "In this case they also had Indians carry large leaves to shade them from the sun and others to fan them with goose wings."

Total control led to total cruelty. The Spaniards "thought nothing of knifing Indians by tens and twenties and of cutting slices off them to test the sharpness of their blades." Las Casas tells how "two of these so-called Christians met two Indian boys one day, each carrying a parrot; they took the parrots and for fun beheaded the boys."

The Indians’ attempts to defend themselves failed. And when they ran off into the hills they were found and killed. So, Las Casas reports, "they suffered and died in the mines and other labors in desperate silence, knowing not a soul in the world to whom they could turn for help." He describes their work in the mines:

… mountains are stripped from top to bottom and bottom to top a thousand times; they dig, split rocks, move stones, and carry dirt on then: backs to wash it in the rivers, while those who wash gold stay in the water all the time with their backs bent so constantly it breaks them; and when water invades the mines, the most arduous task of all is to dry the mines by scooping up pansful of water and throwing it up outside….

After each six or eight months’ work in the mines, which was the time required of each crew to dig enough gold for melting, up to a third of the men died.

While the men were sent many miles away to the mines, the wives remained to work the soil, forced into the excruciating job of digging and making thousands of hills for cassava plants.

Thus husbands and wives were together only once every eight or ten months and when they met they were so exhausted and depressed on both sides … they ceased to procreate. As for the newly born, they died early because their mothers, overworked and famished, had no milk to nurse them, and for this reason, while I was in Cuba, 7000 children died in three months. Some mothers even drowned their babies from sheer desperation…. hi this way, husbands died in the mines, wives died at work, and children died from lack of milk . .. and in a short time this land which was so great, so powerful and fertile … was depopulated. … My eyes have seen these acts so foreign to human nature, and now I tremble as I write. …

When he arrived on Hispaniola in 1508, Las Casas says, "there were 60,000 people living on this island, including the Indians; so that from 1494 to 1508, over three million people had perished from war, slavery, and the mines. Who in future generations will believe this? I myself writing it as a knowledgeable eyewitness can hardly believe it…."

Thus began the history, five hundred years ago, of the European invasion of the Indian settlements in the Americas. That beginning, when you read Las Casas-even if his figures are exaggerations (were there 3 million Indians to begin with, as he says, or less than a million, as some historians have calculated, or 8 million as others now believe?)-is conquest, slavery, death. When we read the history books given to children in the United States, it all starts with heroic adventure-there is no bloodshed-and Columbus Day is a celebration.

Past the elementary and high schools, there are only occasional hints of something else. Samuel Eliot Morison, the Harvard historian, was the most distinguished writer on Columbus, the author of a multivolume biography, and was himself a sailor who retraced Columbus’s route across the Atlantic. In his popular book Christopher Columbus, Mariner, written in 1954, he tells about the enslavement and the killing: "The cruel policy initiated by Columbus and pursued by his successors resulted in complete genocide."

That is on one page, buried halfway into the telling of a grand romance. In the book’s last paragraph, Morison sums up his view of Columbus:

He had his faults and his defects, but they were largely the defects of the qualities that made him great-his indomitable will, his superb faith in God and in his own mission as the Christ-bearer to lands beyond the seas, his stubborn persistence despite neglect, poverty and discouragement. But there was no flaw, no dark side to the most outstanding and essential of all his qualities-his seamanship.

One can lie outright about the past. Or one can omit facts which might lead to unacceptable conclusions. Morison does neither. He refuses to lie about Columbus. He does not omit the story of mass murder; indeed he describes it with the harshest word one can use: genocide.

But he does something else-he mentions the truth quickly and goes on to other things more important to him. Outright lying or quiet omission takes the risk of discovery which, when made, might arouse the reader to rebel against the writer. To state the facts, however, and then to bury them in a mass of other information is to say to the reader with a certain infectious calm: yes, mass murder took place, but it’s not that important-it should weigh very little in our final judgments; it should affect very little what we do in the world.

It is not that the historian can avoid emphasis of some facts and not of others. This is as natural to him as to the mapmaker, who, in order to produce a usable drawing for practical purposes, must first flatten and distort the shape of the earth, then choose out of the bewildering mass of geographic information those things needed for the purpose of this or that particular map.

My argument cannot be against selection, simplification, emphasis, which are inevitable for both cartographers and historians. But the map-maker’s distortion is a technical necessity for a common purpose shared by all people who need maps. The historian’s distortion is more than technical, it is ideological; it is released into a world of contending interests, where any chosen emphasis supports (whether the historian means to or not) some kind of interest, whether economic or political or racial or national or sexual.

Furthermore, this ideological interest is not openly expressed in the way a mapmaker’s technical interest is obvious ("This is a Mercator projection for long-range navigation-for short-range, you’d better use a different projection"). No, it is presented as if all readers of history had a common interest which historians serve to the best of their ability. This is not intentional deception; the historian has been trained in a society in which education and knowledge are put forward as technical problems of excellence and not as tools for contending social classes, races, nations.

To emphasize the heroism of Columbus and his successors as navigators and discoverers, and to de-emphasize their genocide, is not a technical necessity but an ideological choice. It serves- unwittingly-to justify what was done. My point is not that we must, in telling history, accuse, judge, condemn Columbus in absentia. It is too late for that; it would be a useless scholarly exercise in morality. But the easy acceptance of atrocities as a deplorable but necessary price to pay for progress (Hiroshima and Vietnam, to save Western civilization; Kronstadt and Hungary, to save socialism; nuclear proliferation, to save us all)-that is still with us. One reason these atrocities are still with us is that we have learned to bury them in a mass of other facts, as radioactive wastes are buried in containers in the earth. We have learned to give them exactly the same proportion of attention that teachers and writers often give them in the most respectable of classrooms and textbooks. This learned sense of moral proportion, coming from the apparent objectivity of the scholar, is accepted more easily than when it comes from politicians at press conferences. It is therefore more deadly.

The treatment of heroes (Columbus) and their victims (the Arawaks)-the quiet acceptance of conquest and murder in the name of progress-is only one aspect of a certain approach to history, in which the past is told from the point of view of governments, conquerors, diplomats, leaders. It is as if they, like Columbus, deserve universal acceptance, as if they-the Founding Fathers, Jackson, Lincoln, Wilson, Roosevelt, Kennedy, the leading members of Congress, the famous Justices of the Supreme Court-represent the nation as a whole. The pretense is that there really is such a thing as "the United States," subject to occasional conflicts and quarrels, but fundamentally a community of people with common interests. It is as if there really is a "national interest" represented in the Constitution, in territorial expansion, in the laws passed by Congress, the decisions of the courts, the development of capitalism, the culture of education and the mass media.

"History is the memory of states," wrote Henry Kissinger in his first book, A World Restored, in which he proceeded to tell the history of nineteenth-century Europe from the viewpoint of the leaders of Austria and England, ignoring the millions who suffered from those statesmen’s policies. From his standpoint, the "peace" that Europe had before the French Revolution was "restored" by the diplomacy of a few national leaders. But for factory workers in England, farmers in France, colored people in Asia and Africa, women and children everywhere except in the upper classes, it was a world of conquest, violence, hunger, exploitation-a world not restored but disintegrated.

My viewpoint, in telling the history of the United States, is different: that we must not accept the memory of states as our own. Nations are not communities and never have been, The history of any country, presented as the history of a family, conceals fierce conflicts of interest (sometimes exploding, most often repressed) between conquerors and conquered, masters and slaves, capitalists and workers, dominators and dominated in race and sex. And in such a world of conflict, a world of victims and executioners, it is the job of thinking people, as Albert Camus suggested, not to be on the side of the executioners.

Thus, in that inevitable taking of sides which comes from selection and emphasis in history, I prefer to try to tell the story of the discovery of America from the viewpoint of the Arawaks, of the Constitution from the standpoint of the slaves, of Andrew Jackson as seen by the Cherokees, of the Civil War as seen by the New York Irish, of the Mexican war as seen by the deserting soldiers of Scott’s army, of the rise of industrialism as seen by the young women in the Lowell textile mills, of the Spanish-American war as seen by the Cubans, the conquest of the Philippines as seen by black soldiers on Luzon, the Gilded Age as seen by southern farmers, the First World War as seen by socialists, the Second World War as seen by pacifists, the New Deal as seen by blacks in Harlem, the postwar American empire as seen by peons in Latin America. And so on, to the limited extent that any one person, however he or she strains, can "see" history from the standpoint of others.

My point is not to grieve for the victims and denounce the executioners. Those tears, that anger, cast into the past, deplete our moral energy for the present. And the lines are not always clear. In the long run, the oppressor is also a victim. In the short run (and so far, human history has consisted only of short runs), the victims, themselves desperate and tainted with the culture that oppresses them, turn on other victims.

Still, understanding the complexities, this book will be skeptical of governments and their attempts, through politics and culture, to ensnare ordinary people in a giant web of nationhood pretending to a common interest. I will try not to overlook the cruelties that victims inflict on one another as they are jammed together in the boxcars of the system. I don’t want to romanticize them. But I do remember (in rough paraphrase) a statement I once read: "The cry of the poor is not always just, but if you don’t listen to it, you will never know what justice is."

I don’t want to invent victories for people’s movements. But to think that history-writing must aim simply to recapitulate the failures that dominate the past is to make historians collaborators in an endless cycle of defeat. If history is to be creative, to anticipate a possible future without denying the past, it should, I believe, emphasize new possibilities by disclosing those hidden episodes of the past when, even if in brief flashes, people showed their ability to resist, to join together, occasionally to win. I am supposing, or perhaps only hoping, that our future may be found in the past’s fugitive moments of compassion rather than in its solid centuries of warfare.

That, being as blunt as I can, is my approach to the history of the United States. The reader may as well know that before going on.

What Columbus did to the Arawaks of the Bahamas, Cortes did to the Aztecs of Mexico, Pizarro to the Incas of Peru, and the English settlers of Virginia and Massachusetts to the Powhatans and the Pequots.

The Aztec civilization of Mexico came out of the heritage of Mayan, Zapotec, and Toltec cultures. It built enormous constructions from stone tools and human labor, developed a writing system and a priesthood. It also engaged in (let us not overlook this) the ritual killing of thousands of people as sacrifices to the gods. The cruelty of the Aztecs, however, did not erase a certain innocence, and when a Spanish armada appeared at Vera Cruz, and a bearded white man came ashore, with strange beasts (horses), clad in iron, it was thought that he was the legendary Aztec man-god who had died three hundred years before, with the promise to return-the mysterious Quetzalcoatl. And so they welcomed him, with munificent hospitality.

That was Hernando Cortes, come from Spain with an expedition financed by merchants and landowners and blessed by the deputies of God, with one obsessive goal: to find gold. In the mind of Montezuma, the king of the Aztecs, there must have been a certain doubt about whether Cortes was indeed Quetzalcoatl, because he sent a hundred runners to Cortes, bearing enormous treasures, gold and silver wrought into objects of fantastic beauty, but at the same time begging him to go back. (The painter Durer a few years later described what he saw just arrived in Spain from that expedition-a sun of gold, a moon of silver, worth a fortune.)

Cortes then began his march of death from town to town, using deception, turning Aztec against Aztec, killing with the kind of deliberateness that accompanies a strategy-to paralyze the will of the population by a sudden frightful deed. And so, in Cholulu, he invited the headmen of the Cholula nation to the square. And when they came, with thousands of unarmed retainers, Cortes’s small army of Spaniards, posted around the square with cannon, armed with crossbows, mounted on horses, massacred them, down to the last man. Then they looted the city and moved on. When their cavalcade of murder was over they were in Mexico City, Montezuma was dead, and the Aztec civilization, shattered, was in the hands of the Spaniards.

All this is told in the Spaniards’ own accounts.

In Peru, that other Spanish conquistador Pizarro, used the same tactics, and for the same reasons- the frenzy in the early capitalist states of Europe for gold, for slaves, for products of the soil, to pay the bondholders and stockholders of the expeditions, to finance the monarchical bureaucracies rising in Western Europe, to spur the growth of the new money economy rising out of feudalism, to participate in what Karl Marx would later call "the primitive accumulation of capital." These were the violent beginnings of an intricate system of technology, business, politics, and culture that would dominate the world for the next five centuries.

In the North American English colonies, the pattern was set early, as Columbus had set it in the islands of the Bahamas. In 1585, before there was any permanent English settlement in Virginia, Richard Grenville landed there with seven ships. The Indians he met were hospitable, but when one of them stole a small silver cup, Grenville sacked and burned the whole Indian village.

Jamestown itself was set up inside the territory of an Indian confederacy, led by the chief, Powhatan. Powhatan watched the English settle on his people’s land, but did not attack, maintaining a posture of coolness. When the English were going through their "starving time" in the winter of 1610, some of them ran off to join the Indians, where they would at least be fed. When the summer came, the governor of the colony sent a messenger to ask Powhatan to return the runaways, whereupon Powhatan, according to the English account, replied with "noe other than prowde and disdaynefull Answers." Some soldiers were therefore sent out "to take Revenge." They fell upon an Indian settlement, killed fifteen or sixteen Indians, burned the houses, cut down the corn growing around the village, took the queen of the tribe and her children into boats, then ended up throwing the children overboard "and shoteinge owit their Braynes in the water." The queen was later taken off and stabbed to death.

Twelve years later, the Indians, alarmed as the English settlements kept growing in numbers, apparently decided to try to wipe them out for good. They went on a rampage and massacred 347 men, women, and children. From then on it was total war.

Not able to enslave the Indians, and not able to live with them, the English decided to exterminate them. Edmund Morgan writes, in his history of early Virginia, American Slavery, American Freedom:

Since the Indians were better woodsmen than the English and virtually impossible to track down, the method was to feign peaceful intentions, let them settle down and plant their com wherever they chose, and then, just before harvest, fall upon them, killing as many as possible and burning the corn… . Within two or three years of the massacre the English had avenged the deaths of that day many times over.

In that first year of the white man in Virginia, 1607, Powhatan had addressed a plea to John Smith that turned out prophetic. How authentic it is may be in doubt, but it is so much like so many Indian statements that it may be taken as, if not the rough letter of that first plea, the exact spirit of it:

I have seen two generations of my people the…. I know the difference between peace and war better than any man in my country. I am now grown old, and must the soon; my authority must descend to my brothers, Opitehapan, Opechancanough and Catatough-then to my two sisters, and then to my two daughters-I wish them to know as much as I do, and that your love to them may be like mine to you. Why will you take by force what you may have quietly by love? Why will you destroy us who supply you with food? What can you get by war? We can hide our provisions and run into the woods; then you will starve for wronging your friends. Why are you jealous of us? We are unarmed, and willing to give you what you ask, if you come in a friendly manner, and not so simple as not to know that it is much better to eat good meat, sleep comfortably, live quietly with my wives and children, laugh and be merry with the English, and trade for their copper and hatchets, than to run away from them, and to lie cold in the woods, feed on acorns, roots and such trash, and be so hunted that I can neither eat nor sleep. In these wars, my men must sit up watching, and if a twig break, they all cry out "Here comes Captain Smith!" So I must end my miserable life. Take away your guns and swords, the cause of all our jealousy, or you may all die in the same manner.

When the Pilgrims came to New England they too were coming not to vacant land but to territory inhabited by tribes of Indians. The governor of the Massachusetts Bay Colony, John Winthrop, created the excuse to take Indian land by declaring the area legally a "vacuum." The Indians, he said, had not "subdued" the land, and therefore had only a "natural" right to it, but not a "civil right." A "natural right" did not have legal standing.

The Puritans also appealed to the Bible, Psalms 2:8: "Ask of me, and I shall give thee, the heathen for thine inheritance, and the uttermost parts of the earth for thy possession." And to justify their use of force to take the land, they cited Romans 13:2: "Whosoever therefore resisteth the power, resisteth the ordinance of God: and they that resist shall receive to themselves damnation."

The Puritans lived in uneasy truce with the Pequot Indians, who occupied what is now southern Connecticut and Rhode Island. But they wanted them out of the way; they wanted their land. And they seemed to want also to establish their rule firmly over Connecticut settlers in that area. The murder of a white trader, Indian-kidnaper, and troublemaker became an excuse to make war on the Pequots in 1636.

A punitive expedition left Boston to attack the NarraganseIt Indians on Block Island, who were lumped with the Pequots. As Governor Winthrop wrote:

They had commission to pat to death the men of Block Island, but to spare the women and children, and to bring them away, and to take possession of the island; and from thence to go to the Pequods to demand the murderers of Captain Stone and other English, and one thousand fathom of wampum for damages, etc. and some of their children as hostages, which if they should refuse, they were to obtain it by force.

The English landed and killed some Indians, but the rest hid in the thick forests of the island and the English went from one deserted village to the next, destroying crops. Then they sailed back to the mainland and raided Pequot villages along the coast, destroying crops again. One of the officers of that expedition, in his account, gives some insight into the Pequots they encountered: "The Indians spying of us came running in multitudes along the water side, crying, What cheer, Englishmen, what cheer, what do you come for? They not thinking we intended war, went on cheerfully… -"

So, the war with the Pequots began. Massacres took place on both sides. The English developed a tactic of warfare used earlier by Cortes and later, in the twentieth century, even more systematically: deliberate attacks on noncombatants for the purpose of terrorizing the enemy. This is ethno historian Francis Jennings’s interpretation of Captain John Mason’s attack on a Pequot village on the Mystic River near Long Island Sound: "Mason proposed to avoid attacking Pequot warriors, which would have overtaxed his unseasoned, unreliable troops. Battle, as such, was not his purpose. Battle is only one of the ways to destroy an enemy’s will to fight. Massacre can accomplish the same end with less risk, and Mason had determined that massacre would be his objective."

So the English set fire to the wigwams of the village. By their own account: "The Captain also said, We must Burn Them; and immediately stepping into the Wigwam … brought out a Fire Brand, and putting it into the Matts with which they were covered, set the Wigwams on Fire." William Bradford, in his History of the Plymouth Plantation written at the time, describes John Mason’s raid on the Pequot village:

Those that scaped the fire were slaine with the sword; some hewed to peeces, others rune throw with their rapiers, so as they were quickly dispatchte, and very few escaped. It was conceived they thus destroyed about 400 at this time. It was a fearful sight to see them thus frying in the fyer, and the streams of blood quenching the same, and horrible was the stincke and sente there of, but the victory seemed a sweete sacrifice, and they gave the prayers thereof to God, who had wrought so wonderfully for them, thus to inclose their enemise in their hands, and give them so speedy a victory over so proud and insulting an enimie.

As Dr. Cotton Mather, Puritan theologian, put it: "It was supposed that no less than 600 Pequot souls were brought down to hell that day."

The war continued. Indian tribes were used against one another, and never seemed able to join together in fighting the English. Jennings sums up:

The terror was very real among the Indians, but in rime they came to meditate upon its foundations. They drew three lessons from the Pequot War: (1) that the Englishmen’s most solemn pledge would be broken whenever obligation conflicted with advantage; (2) that the English way of war had no limit of scruple or mercy; and (3) that weapons of Indian making were almost useless against weapons of European manufacture. These lessons the Indians took to heart.

A footnote in Virgil Vogel’s book This Land Was Ours (1972) says: "The official figure on the number of Pequots now in Connecticut is twenty-one persons."

Forty years after the Pequot War, Puritans and Indians fought again. This time it was the Wampanoags, occupying the south shore of Massachusetts Bay, who were in the way and also beginning to trade some of their land to people outside the Massachusetts Bay Colony. Their chief, Massasoit, was dead. His son Wamsutta had been killed by Englishmen, and Wamsuttas brother Metacom (later to be called King Philip by the English) became chief. The English found their excuse, a murder which they attributed to Metacom, and they began a war of conquest against the Wampanoags, a war to take their land. They were clearly the aggressors, but claimed they attacked for preventive purposes. As Roger Williams, more friendly to the Indians than most, put it: "All men of conscience or prudence ply to windward, to maintain their wars to be defensive."

Jennings says the elite of the Puritans wanted the war; the ordinary white Englishman did not want it and often refused to fight. The Indians certainly did not want war, but they matched atrocity with atrocity. When it was over, in 1676, the English had won, but their resources were drained; they had lost six hundred men. Three thousand Indians were dead, including Metacom himself. Yet the Indian raids did not stop.

For a while, the English tried softer tactics. But ultimately, it was back to annihilation. The Indian population of 10 million that lived north of Mexico when Columbus came would ultimately be reduced to less than a million. Huge numbers of Indians would the from diseases introduced by the whites. A Dutch traveler in New Netherland wrote in 1656 that "the Indians … affirm, that before the arrival of the Christians, and before the smallpox broke out amongst them, they were ten times as numerous as they now are, and that their population had been melted down by this disease, whereof nine-tenths of them have died." When the English first settled Martha’s Vineyard in 1642, the Wampanoags there numbered perhaps three thousand. There were no wars on that island, but by 1764, only 313 Indians were left there. Similarly, Block Island Indians numbered perhaps 1,200 to 1,500 in 1662, and by 1774 were reduced to fifty-one.

Behind the English invasion of North America, behind their massacre of Indians, their deception, their brutality, was that special powerful drive born in civilizations based on private property. It was a morally ambiguous drive; the need for space, for land, was a real human need. But in conditions of scarcity, in a barbarous epoch of history ruled by competition, this human need was transformed into the murder of whole peoples. Roger Williams said it was

a depraved appetite after the great vanities, dreams and shadows of this vanishing life, great portions of land, land in this wilderness, as if men were in as great necessity and danger for want of great portions of land, as poor, hungry, thirsty seamen have, after a sick and stormy, a long and starving passage. This is one of the gods of New England, which the living and most high Eternal will destroy and famish.

Was all this bloodshed and deceit-from Columbus to Cortes, Pizarro, the Puritans-a necessity for the human race to progress from savagery to civilization? Was Morison right in burying the story of genocide inside a more important story of human progress? Perhaps a persuasive argument can be made-as it was made by Stalin when he killed peasants for industrial progress in the Soviet Union, as it was made by Churchill explaining the bombings of Dresden and Hamburg, and Truman explaining Hiroshima. But how can the judgment be made if the benefits and losses cannot be balanced because the losses are either unmentioned or mentioned quickly?

That quick disposal might be acceptable ("Unfortunate, yes, but it had to be done") to the middle and upper classes of the conquering and "advanced" countries. But is it acceptable to the poor of Asia, Africa, Latin America, or to the prisoners in Soviet labor camps, or the blacks in urban ghettos, or the Indians on reservations-to the victims of that progress which benefits a privileged minority in the world? Was it acceptable (or just inescapable?) to the miners and railroaders of America, the factory hands, the men and women who died by the hundreds of thousands from accidents or sickness, where they worked or where they lived-casualties of progress? And even the privileged minority-must it not reconsider, with that practicality which even privilege cannot abolish, the value of its privileges, when they become threatened by the anger of the sacrificed, whether in organized rebellion, unorganized riot, or simply those brutal individual acts of desperation labeled crimes by law and the state?

If there are necessary sacrifices to be made for human progress, is it not essential to hold to the principle that those to be sacrificed must make the decision themselves? We can all decide to give up something of ours, but do we have the right to throw into the pyre the children of others, or even our own children, for a progress which is not nearly as clear or present as sickness or health, life or death?

What did people in Spain get out of all that death and brutality visited on the Indians of the Americas? For a brief period in history, there was the glory of a Spanish Empire in the Western Hemisphere. As Hans Koning sums it up in his book Columbus: His Enterprise:

For all the gold and silver stolen and shipped to Spain did not make the Spanish people richer. It gave their kings an edge in the balance of power for a time, a chance to hire more mercenary soldiers for their wars. They ended up losing those wars anyway, and all that was left was a deadly inflation, a starving population, the rich richer, the poor poorer, and a ruined peasant class.

Beyond all that, how certain are we that what was destroyed was inferior? Who were these people who came out on the beach and swam to bring presents to Columbus and his crew, who watched Cortes and Pizarro ride through their countryside, who peered out of the forests at the first white settlers of Virginia and Massachusetts?

Columbus called them Indians, because he miscalculated the size of the earth. In this book we too call them Indians, with some reluctance, because it happens too often that people are saddled with names given them by their conquerors.

And yet, there is some reason to call them Indians, because they did come, perhaps 25,000 years ago, from Asia, across the land bridge of the Bering Straits (later to disappear under water) to Alaska. Then they moved southward, seeking warmth and land, in a trek lasting thousands of years that took them into North America, then Central and South America. In Nicaragua, Brazil, and Ecuador their petrified footprints can still be seen, along with the print of bison, who disappeared about five thousand years ago, so they must have reached South America at least that far back

Widely dispersed over the great land mass of the Americas, they numbered approximately 75 million people by the rime Columbus came, perhaps 25 million in North America. Responding to the different environments of soil and climate, they developed hundreds of different tribal cultures, perhaps two thousand different languages. They perfected the art of agriculture, and figured out how to grow maize (corn), which cannot grow by itself and must be planted, cultivated, fertilized, harvested, husked, shelled. They ingeniously developed a variety of other vegetables and fruits, as well as peanuts and chocolate and tobacco and rubber.

On their own, the Indians were engaged in the great agricultural revolution that other peoples in Asia, Europe, Africa were going through about the same time.

While many of the tribes remained nomadic hunters and food gatherers in wandering, egalitarian communes, others began to live in more settled communities where there was more food, larger populations, more divisions of labor among men and women, more surplus to feed chiefs and priests, more leisure time for artistic and social work, for building houses. About a thousand years before Christ, while comparable constructions were going on in Egypt and Mesopotamia, the Zuni and Hopi Indians of what is now New Mexico had begun to build villages consisting of large terraced buildings, nestled in among cliffs and mountains for protection from enemies, with hundreds of rooms in each village. Before the arrival of the European explorers, they were using irrigation canals, dams, were doing ceramics, weaving baskets, making cloth out of cotton.

By the time of Christ and Julius Caesar, there had developed in the Ohio River Valley a culture of so-called Moundbuilders, Indians who constructed thousands of enormous sculptures out of earth, sometimes in the shapes of huge humans, birds, or serpents, sometimes as burial sites, sometimes as fortifications. One of them was 3 1/2 miles long, enclosing 100 acres. These Moundbuilders seem to have been part of a complex trading system of ornaments and weapons from as far off as the Great Lakes, the Far West, and the Gulf of Mexico.

About A.D. 500, as this Moundbuilder culture of the Ohio Valley was beginning to decline, another culture was developing westward, in the valley of the Mississippi, centered on what is now St. Louis. It had an advanced agriculture, included thousands of villages, and also built huge earthen mounds as burial and ceremonial places near a vast Indian metropolis that may have had thirty thousand people. The largest mound was 100 feet high, with a rectangular base larger than that of the Great Pyramid of Egypt. In the city, known as Cahokia, were toolmakers, hide dressers, potters, jewelry makers, weavers, salt makers, copper engravers, and magnificent ceramists. One funeral blanket was made of twelve thousand shell beads.

From the Adirondacks to the Great Lakes, in what is now Pennsylvania and upper New York, lived the most powerful of the northeastern tribes, the League of the Iroquois, which included the Mohawks (People of the Flint), Oneidas (People of the Stone), Onondagas (People of the Mountain), Cayugas (People at the Landing), and Senecas (Great Hill People), thousands of people bound together by a common Iroquois language.

In the vision of the Mohawk chief Iliawatha, the legendary Dekaniwidah spoke to the Iroquois: "We bind ourselves together by taking hold of each other’s hands so firmly and forming a circle so strong that if a tree should fall upon it, it could not shake nor break it, so that our people and grandchildren shall remain in the circle in security, peace and happiness."

In the villages of the Iroquois, land was owned in common and worked in common. Hunting was done together, and the catch was divided among the members of the village. Houses were considered common property and were shared by several families. The concept of private ownership of land and homes was foreign to the Iroquois. A French Jesuit priest who encountered them in the 1650s wrote: "No poorhouses are needed among them, because they are neither mendicants nor paupers.. . . Their kindness, humanity and courtesy not only makes them liberal with what they have, but causes them to possess hardly anything except in common."

Women were important and respected in Iroquois society. Families were matrilineal. That is, the family line went down through the female members, whose husbands joined the family, while sons who married then joined their wives’ families. Each extended family lived in a "long house." When a woman wanted a divorce, she set her husband’s things outside the door.

Families were grouped in clans, and a dozen or more clans might make up a village. The senior women in the village named the men who represented the clans at village and tribal councils. They also named the forty-nine chiefs who were the ruling council for the Five Nation confederacy of the Iroquois. The women attended clan meetings, stood behind the circle of men who spoke and voted, and removed the men from office if they strayed too far from the wishes of the women.

The women tended the crops and took general charge of village affairs while the men were always hunting or fishing. And since they supplied the moccasins and food for warring expeditions, they had some control over military matters. As Gary B. Nash notes in his fascinating study of early America, Red, White, and Black: "Thus power was shared between the sexes and the European idea of male dominancy and female subordination in all things was conspicuously absent in Iroquois society."

Children in Iroquois society, while taught the cultural heritage of their people and solidarity with the tribe, were also taught to be independent, not to submit to overbearing authority. They were taught equality in status and the sharing of possessions. The Iroquois did not use harsh punishment on children; they did not insist on early weaning or early toilet training, hut gradually allowed the child to learn self-care.

All of this was in sharp contrast to European values as brought over by the first colonists, a society of rich and poor, controlled by priests, by governors, by male heads of families. For example, the pastor of the Pilgrim colony, John Robinson, thus advised his parishioners how to deal with their children: "And surely there is in all children … a stubbornness, and stoutness of mind arising from natural pride, which must, in the first place, be broken and beaten down; that so the foundation of their education being laid in humility and tractableness, other virtues may, in their time, be built thereon."

Gary Nash describes Iroquois culture:

No laws and ordinances, sheriffs and constables, judges and juries, or courts or jails-the apparatus of authority in European societies-were to be found in the northeast woodlands prior to European arrival. Yet boundaries of acceptable behavior were firmly set. Though priding themselves on the autonomous individual, the Iroquois maintained a strict sense of right and wrong…. He who stole another’s food or acted invalourously in war was "shamed" by his people and ostracized from their company until he had atoned for his actions and demonstrated to their satisfaction that he had morally purified himself.

Not only the Iroquois but other Indian tribes behaved the same way. In 1635, Maryland Indians responded to the governor’s demand that if any of them lolled an Englishman, the guilty one should be delivered up for punishment according to English law. The Indians said:

It is the manner amongst us Indians, that if any such accident happen, wee doe redeeme the life of a man that is so slaine, with a 100 armes length of Beades and since that you are heere strangers, and come into our Countrey, you should rather conform yourselves to the Customes of our Countrey, than impose yours upon us….

So, Columbus and his successors were not coming into an empty wilderness, but into a world which in some places was as densely populated as Europe itself, where the culture was complex, where human relations were more egalitarian than in Europe, and where the relations among men, women, children, and nature were more beautifully worked out than perhaps any place in the world.

They were people without a written language, but with their own laws, their poetry, their history kept in memory and passed on, in an oral vocabulary more complex than Europe’s, accompanied by song, dance, and ceremonial drama. They paid careful attention to the development of personality, intensity of will, independence and flexibility, passion and potency, to their partnership with one another and with nature.

John Collier, an American scholar who lived among Indians in the 1920s and 1930s in the American Southwest, said of their spirit: "Could we make it our own, there would be an eternally inexhaustible earth and a forever lasting peace."

Perhaps there is some romantic mythology in that. But the evidence from European travelers in the sixteenth, seventeenth, and eighteenth centuries, put together recently by an American specialist on Indian life, William Brandon, is overwhelmingly supportive of much of that "myth." Even allowing for the imperfection of myths, it is enough to make us question, for that time and ours, the excuse of progress in the annihilation of races, and the telling of history from the standpoint of the conquerors and leaders of Western civilization.


Impostures littéraires: Ces sornettes qui n’attendrissent que les toubabs (Looking back at France’s fake minority misery lit: Have a lie, will travel)

4 mars, 2013
J’ai arrangé ma biographie parce que je pensais que cela aurait plus d’impact. Mon témoignage ne repose pas uniquement sur des événements que j’ai vécus personnellement mais aussi sur des drames vécus par d’autres, des anonymes dont la voix est trop souvent tue. Omar Ba
Pourquoi ne dit-il pas que c’est un roman qu’il imaginé en s’inspirant des récits des aventuriers au lieu de vouloir nous faire gober ces sornettes qui n’attendrissent que les Tubaab (Occidentaux) à qui il peut raconter qu’il dormait dans les arbres, avec tous les membres de sa famille, pendant que des lions affamés rôdaient autour ? En tout cas, il ne manque pas d’imagination. J’aime bien le passage où il écrit que sa mère lui avait donné un grigri qu’il avait attaché autour de sa taille avec un fil en peau de léopard. Ça fait très exotique en effet. Signalons qu’il avait auparavant publié deux livres sans succès. Cette fois-ci, il a mis le paquet. Bravo ! La littérature sénégalaise a de beaux jours devant elle. Bathie Ngoye Thiam
Nous restons cependant solidaires de la cause et de l’analyse qu’Omar Ba défend dans son essai, parce qu’il n’y a pas de doute possible sur la tragédie de l’immigration clandestine. Son histoire personnelle est un canevas complexe, comme celle de beaucoup d’immigrés venus d’Afrique portés par l’espoir violent d’atteindre l’eldorado. Ils vivent dans la peur et sont probablement obligés de mentir pour survivre en Europe. Max Milo (éditeur)
Pendant près de vingt ans, Elissa Rhaïs ne cessera de publier avec un succès grandissant. Kerkeb, danseuse berbère, La Fille des pachas, L’Andalouse, Les Juifs ou la Fille d’Eléazar.. Truffés d’épices, d’eau de rose et de proverbes locaux, sa douzaine de romans, ses nouvelles et ses pièces de théâtre ressuscitaient les coutumes, les couleurs, les saveurs d’un Proche-Orient de légende. Traversés par la passion, muselés par les tabous, ensanglantés par la fatalité, ce n’était que contes merveilleux et tragiques; mirages situés à mi-chemin des Mille et une Nuits et des ouvrages de Pierre Loti ou des frères Tharaud. Conférences, chroniques dans les journaux, voyages, réceptions : Elissa Rhaïs, qui jamais ne se déplaçait sans celui qu’elle présentait comme son fils aîné, Raoul, de dix-huit ans son cadet, fut reçue partout et partout honorée. Dans son appartement luxueux du boulevard Saint-Jacques, les admirateurs qui lui faisaient fête s’appelaient Gide, Mauriac, Colette, Morand ou Sarah Bernhardt. Sa gloire était telle, et son talent – que seul le critique Billy, à l’époque, osa mettre en doute -, et ses mérites, que plus d’une personnalité la soutint lorsqu’elle s’avisa d’aspirer à la Légion d’honneur. Barthou et Poincaré furent de ceux-là, qui en 1938 lui accordaient leur appui. En vue de lui décerner la rosette, on procède donc à l’enquête d’usage… En 1939, le scandale éclate : Leila Bou Mendil (également connue. sous le nom de Rosine Boumendil), alias Elissa Rhaïs, est illettrée, presque analphabète! Elle n’a fait que signer les livres écrits par son prétendu fils, en fait un parent pauvre, Raoul Dahan, qu’elle tient sous sa coupe financière et amoureuse depuis plus de vingt ans. (…) Le scandale est étouffé. Le monde de l’édition, victime de la géniale imposture, opte pour la conspiration du silence. La France en guerre a d’autres. drames à pleurer. Toute trace s’apprête à disparaître de la naguère célèbre Elissa Rhaïs… Toute trace? Pas forcément. Car Raoul Dahan, plus anonyme que jamais, mais marié et père de famille, va, sur son lit de mort, confier à son fils son secret et tous ses manuscrits précieusement conservés. Quatorze ans plus tard, en 1982, ce fils prendra la plume. Sous le nom de Paul Tabet, il clamera à la face du monde la fabuleuse histoire d’un jeune homme pauvre, juif d’Alger pétri de culture française, qui, tombé sous la coupe d’une énergique cousine, la laissera signer les milliers de pages qu’il écrira au fil de vingt années. Le Figaro

Suite à notre dernier billlet des impostures littéraires

Retour sur le cas particulier, de nos Beyala à nos Ba ou à nos Smaïl ou à nos Rhaïs, des histoires pour toubabs …

L’écrivain Calixthe Beyala est de nouveau soupçonnée de plagiat

Jean-Luc Douin

Le Monde

26.11.96

ALIXTHE BEYALA, récente lauréate du Grand Prix du roman de l’Académie française pour Les Honneurs perdus (Albin Michel), est-elle victime de « persécution » et de « haine raciale » des « journalistes de gauche » ? C’est ce qu’elle a prétendu après avoir pris connaissance des accusations portées, dimanche soir 24 novembre, par Pierre Assouline lors du rendez-vous hebdomadaire « RTL-Lire ». Le journaliste, biographe de Georges Simenon, a affirmé en direct sur l’antenne que Calixthe Beyala, déjà condamnée en mai pour contrefaçon partielle du roman d’Howard Buten, Quand j’avais cinq ans je m’ai tué, dans son livre Le Petit Prince de Belleville, avait récidivé en faisant « des emprunts flagrants à deux reprises à l’écrivain nigérian Ben Okri ».

Pierre Assouline a cité les deux passages plagiés de La Route de la faim (Julliard), que Calixthe Beyala a sans doute « beaucoup aimé ». L’un, aux pages 27-29 du roman de la Camerounaise, ressemble étrangement à la page 56 du roman du Nigérian lauréat du Booker Prize (l’équivalent britannique du Goncourt). Tous deux décrivent une scène où une femme attrape un homme par les parties. « Tout le déroulement est exactement le même, les mots et les expressions reviennent », explique Pierre Assouline. Chez Beyala, il est écrit : « Sa femme ne l’écouta pas. Elle l’attrapa par le pantalon et le traîna. Il tenta de se libérer de cette poigne de fer qui, en plus du pantalon, agrippait ses testicules. » Chez Ben Okri, « sa femme cessa de l’écouter. Quand nous passames devant la foule, nous vimes qu’elle avait entrepris de le trainer en le tirant par son pantalon. Il essayait de se libérer de sa poigne de fer qui, sous le pantalon, avait même agrippé ses parties génitales. »

COINCIDENCES ÉTRANGES

Autres exemples : des coïncidences étranges entre les pages 117 à 122 chez Calixthe Beyala et l’épilogue de Ben Okri, ainsi qu’entre les pages 136 et 147 chez Beyala et les pages 161 à 166 et 171 à 174 chez Ben Okri. Tous deux évoquent « un village africain où deux partis politiques promettent de la nourriture en échange de votes, mais la nourriture est avariée et provoque une épidémie. La seule différence, note Pierre Assouline, est que chez Ben Okri il s’agit de lait en poudre et chez Beyala de maïs. »

Le commentaire du directeur de la rédaction de « Lire » est ironique : la condamnation de Calixthe Beyala « aurait dû inciter les académiciens français à être plus circonspects. Ils ont plongé comme un seul homme. Quelque chose me dit qu’ils vont bientôt le regretter. » Ce ne fut pas le cas au moment de l’attribution du prix. Plusieurs académiciens avaient volé au secours de leur lauréate en déclarant qu’il y avait des gens très bien qui s’étaient livrés au plagiat, sans conséquences. Il semble néanmoins que l’Académie française ait cautionné des pratiques douteuses en accordant son label à un « contrefacteur et récidiviste ». Calixthe Beyala, elle, ne désarme pas et accuse ses accusateurs de « malveillance et de méchanceté. Je gêne parce que je suis femme, et noire ». Elle ajoute qu’elle en a « assez ! », et envisage de poursuivre Pierre Assouline pour diffamation.

Voir également:

Paul Smaïl est… Jack-Alain Léger

26/02/2009

Un ovni littéraire sort en librairie en 1997 : un certain Paul Smaïl publie Vivre me tue (Balland) qui se présente comme un récit autobiographique. L’auteur serait un jeune Beur, titulaire d’un DEA de littérature comparée, qui cite Genet, Melville ou Conrad. Pour survivre, il travaille la nuit dans un hôtel fréquenté par les prostituées. Il veut s’en sortir. Smaïl décrit une banlieue comme on l’a rarement fait.

C’est sûr, ça sent le vécu. Le livre est plébiscité. Smaïl continue d’écrire. En 2001, il publie aux Éditions Denoël un autre livre dont on parle beaucoup, Ali le magnifique.

On finit par apprendre que derrière Paul Smaïl se cache l’écrivain Jack-Alain Léger, auteur d’une œuvre qui compte une vingtaine de récits et romans. D’ailleurs, l’année de la parution de Vivre me tue était sorti également Ma vie (titre provisoire), signé Jack-Alain Léger…

Ce dernier n’a qu’une obsession : qu’on lise une œuvre pour elle-même, sans préjugés sur l’auteur. Comme il l’a dit lui-même, Jack-Alain Léger – c’est son nom de plume «officiel» – aime porter des masques et varier les pseudonymes : il s’est appelé au fil des ans Melmoth, Dashiell Hedayat, Eve Saint-Roche…

Voir de plus:

Mais qui est donc Chimo?

Olivier Le Naire

L’Express

25/04/1996

Lila dit ça est arrivé chez Plon sous forme de deux cahiers d’écolier. Roman sur le sexe, la banlieue et le mystère, ce texte signé Chimo ne peut être l’oeuvre que d’un écrivain confirmé. A L’Express, nous penchons pour Ravalec. Et vous?

Lila dit ça est arrivé chez Plon sous forme de deux cahiers d’écolier. Roman sur le sexe, la banlieue et le mystère, ce texte signé Chimo ne peut être l’oeuvre que d’un écrivain confirmé. A L’Express, nous penchons pour Ravalec. Et vous?

Rédigés à la main, d’une écriture maladroite, les deux cahiers Clairefontaine ont atterri sur le bureau d’Olivier Orban, le directeur des éditions Plon, un jour de décembre 1995. Le début du texte donnait le ton, déconcertant: "Elle s’arrête, elle commence par me dire ça: ??Tu vois que j’ai le visage de l’ange, que tout le monde me le dit. Tu vois mes yeux qui sont clairs et bleus que tu leur donnerais jusqu’au fond de ta poche."" S’il n’avait été remis à l’éditeur par un cabinet d’avocats, s’il n’était signé d’un certain Chimo – manifestement un pseudo – le manuscrit aurait été écarté. Seulement, voilà, il y avait cette énigme et le précédent célèbre de Romain Gary, qui, sous le masque d’Emile Ajar, remporta le Goncourt 1975. Orban poursuit donc sa lecture.

Maladroite de prime abord, l’oeuvre prend vite son envol. Elle raconte l’histoire de Lila, jeune fille de banlieue à l’imagination et à la sensualité exacerbées. "Pas une meuf ni une gonzesse ou une mousmée ni une fendue ni une nana", simplement une fleur troublante qui bouleverse Chimo, ado timide et plutôt romantique. Quand elle lui propose, dès la page 3, de lui "montrer sa chatte", Chimo admire sans voix le spectacle de Lila, jupe au vent, exhibant son irréfutable blondeur le temps d’une glissade en toboggan. On la retrouve bientôt en amazone sur la barre du vélo de notre narrateur: "Tu veux la revoir?" La longue scène qui s’ensuit restera à coup sûr dans les annales de la littérature érotique (et de l’acrobatie), tant elle révolutionne le genre. On salue l’exploit. Mais Lila dit ça – joli titre – est bien plus qu’un simple ouvrage à ne tenir que d’une main. Si Lila nous émeut, c’est d’abord pour son charme déconcertant. Cette fragile ingénuité qui tranche si poétiquement avec la cochonne brutalité de ses propos. Le portrait de cet ange pervers, la minutie avec laquelle est recréé l’univers de la banlieue, la construction du récit sont à l’évidence d’un écrivain confirmé. Mais qui?

Bien des noms circulent déjà. On évoque les connaisseurs de la banlieue: Tournier, Picouly; les accros de l’érotisme littéraire, comme Ravalec et le jeune Yann Moix; on parle aussi de Pennac, Queffélec, Serguine. L’analyse graphologique trahirait, paraît-il, un homme, ordonné, intelligent, d’une affectivité pathologique et masochiste. Une chose est sûre, celui qui se cache derrière Chimo (mioche en verlan?) est d’abord un gros malin. Non seulement il a su capter l’attention de l’éditeur, mais encore il a éveillé la curiosité de la critique. Mieux, Lila dit ça, au carrefour de ces dernières terres d’aventures que sont le sexe, la banlieue et le mystère, s’arrache à l’étranger (Plon a déjà vendu pour 1,4 million de francs de droits en Europe, et les enchères montent aux Etats-Unis et au Japon). On négocie même l’adaptation au cinéma. Qui touchera ce pactole?

A L’Express, nous parions sur Vincent Ravalec, qui se fit connaître par la fausse recommandation adressée à Françoise Verny pour se faire éditer chez Flammarion. On retrouve dans Lila dit ça – en meilleur – l’univers riche, poétique et en partie mystique de son dernier roman, Wendy. On retrouve aussi cette sensibilité touchante mais parfois fleur bleue d’un écrivain qui ne maîtrise pas encore parfaitement son écriture, a fortiori lorsqu’il cherche à la contrefaire sur un ton prétendument populaire. Lila dit ça, comme Wendy, pèche par la faiblesse de certaines métaphores ("[ses seins] beaux comme la beauté", "Je me mets du courage à la bouche"…), ses lieux communs ("[dans la banlieue] il fait très chaud, étouffant mais jamais beau") et ses tournures aussi loufoques que gratuites. Et pourtant, le talent est là, indéniable. Comme dirait Jacques Pradel: "Vincent, si vous vous reconnaissez, appelez-nous!"

Lila dit ça, par Chimo. Plon, 172 p., 89 F.

Voir encore:

Vu & commenté

Le récit de l’unique survivant

Dominique Dhombres

Le Monde

27.05.08

Omar Ba était monté avec une cinquantaine d’autres malheureux dans une pirogue qui devait les emmener aux Canaries. C’était en septembre 2000. Tous les autres sont morts, il a survécu. Ce jeune Sénégalais a fini par arriver en France, où il étudie la sociologie. Il racontait sa traversée de l’enfer à Thierry Demaizière, dimanche 25 mai, dans le « Sept à huit » de TF 1. C’est un témoignage bouleversant sur le calvaire enduré par les clandestins qui, chaque jour ou presque, tentent d’atteindre l’Europe de cette façon.

Ils partent des côtes sénégalaises sur des embarcations de fortune et mettent le cap sur les Canaries, province espagnole, et donc terre européenne. Beaucoup périssent en mer. Ce que décrit Omar Ba, c’est ce qui se passe à bord d’une de ces pirogues lorsqu’il n’y a plus rien à manger ni à boire. Il avait 21 ans lorsqu’il est parti, attiré par l’Europe telle qu’il la voyait à la télé, jolies filles et châteaux. Il a payé son passeur 2 000 euros. Les passagers quittent les côtes africaines avec environ 200 litres d’eau, 100 litres de gazole, 4 grands sacs de riz et deux réchauds pour le cuire. « Dès le troisième jour, il n’y a pratiquement plus de riz ni d’eau, et la pirogue commence à couler parce qu’il y a trop de personnes à bord », explique-t-il. C’est alors que le passager le plus costaud, Mourad, décide de jeter les plus faibles par-dessus bord. « Il commence par Abdou, qui souffrait de douleurs pulmonaires, et le balance à la mer. » Sept seront éliminés ainsi.

Dès lors, plus personne ne dort. « On se dit : il ne faut pas dormir ! » Dès qu’on somnole, on a peur d’être jeté par-dessus bord. Certains préfèrent se suicider.

Pour couronner le tout, la pirogue essuie une tempête et d’autres passagers tombent encore à l’eau sous l’effet des vagues. Il ne reste qu’une dizaine de clandestins, sous un soleil de plomb, dans une pirogue qui dérive depuis longtemps, moteur éteint. « Le plus terrible, c’est la nuit et l’odeur des cadavres. A bord, il y en a qui sont morts. Le soleil accélère la décomposition des corps. Une odeur insupportable. » Mourad se suicide, apparemment en buvant ce qui reste de gazole dans le moteur. Omar survit, mais ne parle plus. « Dans ces conditions-là, on cesse de penser. On devient animal. On ne dit plus rien.

Tous les mots deviennent tabous. Le mot «mort», par exemple, alors qu’on est entouré de cadavres. »

Il a le réflexe de crier avec ce qui lui reste de forces lorsqu’il aperçoit un navire espagnol qui se dirige vers la pirogue. Il s’évanouit. Lorsqu’il revient à lui, on lui donne le choix entre un verre de Coca et de l’eau fraîche. Il raconte son aventure dans Soif d’Europe, un livre qui vient de paraître aux éditions du Cygne.

Voir aussi:

Contre-enquête sur un affabulateur

Benoît Hopquin

Le Monde

08.07.09

Le Sénégalais Omar Ba raconte dans deux livres largement promus dans les médias son odyssée de clandestin. Problème : tout ou presque est faux

Depuis un an, Omar Ba est un clandestin très visible. Le Sénégalais écume les plateaux de télévision et les radios, publie tribunes et entretiens, multiplie les conférences. Abord avenant, visage éminemment sympathique, discours convaincu et convaincant, il raconte au bord des larmes son odyssée de Dakar à Paris, via les Canaries, Lampedusa, Ceuta et Melilla. Entre 2000 et 2002, affirme-t-il, il a ainsi frappé à toutes les portes dérobées de l’Europe, traversé les mers et les déserts. Un périple poignant, jonché des cadavres de ses frères d’infortune.

Aujourd’hui nanti d’un titre de séjour, le jeune homme a fait paraître Je suis venu, j’ai vu, je n’y crois plus (Ed. Max-Milo, 256 p., 18 €). Un chant d’amour déçu sur l’Europe, ce continent magnifié en eldorado par l’Afrique. L’auteur adresse une supplique aux candidats à l’exil : « Ne venez pas ! » Sous la plume d’un homme qui a bravé la mort pour atteindre ce paradis rêvé, le message n’en a que plus de force.

Las ! Cette épopée est largement inventée. Omar Ba a décrit son parcours dans un précédent livre : Soif d’Europe. Témoignage d’un clandestin (Editions du Cygne, 2008). Un récit à la première personne, truffé d’incohérences et d’anachronismes. Les descriptions des lieux, les noms des rues, les situations, en Libye, sur l’île italienne de Lampedusa, autour de l’enclave espagnole de Melilla, à Madrid, aux Canaries ou à Paris ne collent pas. Certains centres de rétention administrative n’existaient même pas au moment où il est censé les avoir fréquentés. La présentation des procédures espagnoles ou italiennes est fausse.

Omar Ba assure être arrivé en France à l’automne 2002, puis avoir été expulsé en novembre. Il aurait dormi dans les rues de Paris, le 1er novembre, fouillant les poubelles recouvertes de neige : il faisait 10 degrés cette nuit-là dans la capitale. La description de son expulsion est également truffée d’invraisemblances procédurales : le ministère de l’immigration et le service juridique de la Cimade, l’association qui défend les sans-papiers, arrivent à cette même conclusion. Son avocat, un certain Patrice Clément, est inconnu au barreau. Le tribunal de Bobigny, où est censé avoir été jugé le clandestin, n’a gardé nulle trace de son passage.

Plus probant encore, un compatriote d’Omar Ba, Abdoul Aziz Sow, a expliqué au Monde que l’auteur était étudiant en sociologie à l’université Gaston-Berger, à Saint-Louis du Sénégal, durant la période supposée de son voyage. Photo d’époque à l’appui, cet assistant en droit, qui vit toujours à Saint-Louis, assure qu’ils occupaient des chambres mitoyennes sur le campus. « Il est libre d’écrire ce qu’il veut, de faire gober des histoires aux Toubabs [Blancs], mais il n’a pas le droit de raconter des choses qu’il n’a pas vécues », estime l’ami déçu.

Rencontré longuement à trois reprises par Le Monde, mis en face de ces contradictions, Omar Ba a longtemps hurlé à la cabale. « Ce que je dis, je l’ai vu et je l’ai vécu », maintenait-il. Acculé, il est finalement revenu sur son histoire, au moins partiellement. Non, il n’a jamais été en Libye ni sur l’île italienne de Lampedusa. Non, il n’a jamais dormi dans les rues de Paris, n’a jamais été arrêté ni expulsé. Oui, il était bien étudiant à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, de 2001 à 2003. Oui, il est bien arrivé en France en 2003 avec un banal visa d’étudiant et a suivi pendant deux ans des cours de sociologie à l’université de Saint-Etienne. En 2005, il est ensuite venu à Paris afin de s’inscrire à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), section sociologie des médias.

Mais le récit reste en partie vrai, persiste l’intéressé. Il se serait, en fait, déroulé durant huit mois et non trois ans, entre avril et décembre 2006. L’auteur aurait antidaté les faits pour éviter d’éventuelles poursuites des services de l’immigration. A la fin de 2005, ne parvenant pas à faire renouveler son titre de séjour en France et donc à s’inscrire à l’EHESS, le Sénégalais serait retourné à Dakar pour obtenir un nouveau visa. Il se serait retrouvé coincé sur place et aurait donc pris des chemins clandestins pour revenir en Europe.

Mais même ainsi remanié, son périple comporte toujours des incohérences. A l’aller, il aurait convoyé une voiture, embarqué à Marseille et débarqué au Maroc. Cette liaison maritime n’existe pas, assure-t-on au Port autonome de Marseille. Au retour, les conditions de la traversée jusqu’aux îles Canaries, telles que présentées, diffèrent notablement des témoignages des clandestins que Le Monde avait pu recueillir sur place, en 2006 justement. Mêmes erreurs dans la description de l’assaut de Melilla : les protections décrites ne correspondent pas aux nouvelles défenses installées autour de l’enclave en 2006.

Le dossier d’Omar Ba à l’EHESS contredit sa nouvelle histoire. L’étudiant était bien inscrit en 2005, avec des papiers parfaitement en règle. Il s’y est surtout fait remarquer par ses absences, conduisant sa directrice d’études à interrompre la collaboration. A l’automne 2006, alors qu’il était censé crapahuter comme clandestin loin de la France, il faisait le siège de l’EHESS, à Paris, pour obtenir sa réinscription. Il a alors fourni de fausses attestations et l’école l’a radié. Une restauratrice francilienne, qui a employé l’étudiant comme extra, assure également que son employé avait des papiers en bonne et due forme à cette époque.

L’homme a déjà un lourd passif. Le parquet d’Evry recense huit dossiers au nom d’Omar Ba, « né en 1982, à Thiès (Sénégal) », les date et lieu de naissance officiels du personnage. Le parquet de Créteil a également son nom dans ses fichiers, pour une affaire de faux et usage de faux en écriture privée qui attend d’être jugée. Interrogé à ce sujet, Omar Ba assure n’avoir « aucun commentaire à faire ».

L’éditeur Max Milo se dit « surpris et troublé » par ces faits. « Nous restons cependant solidaires de la cause et de l’analyse qu’Omar Ba défend dans son essai, parce qu’il n’y a pas de doute possible sur la tragédie de l’immigration clandestine, poursuit l’éditeur. Son histoire personnelle est un canevas complexe, comme celle de beaucoup d’immigrés venus d’Afrique portés par l’espoir violent d’atteindre l’eldorado. Ils vivent dans la peur et sont probablement obligés de mentir pour survivre en Europe. »

Modeste maison animée par des hommes de bonne volonté, les Editions du Cygne, qui ont publié Soif d’Europe, avouent leur embarras. Youssef Jebri, le directeur de collection qui a aidé Omar Ba, affirme qu’il n’avait pas les moyens de vérifier l’exactitude des descriptions. « S’il a menti, explique-t-il, cela fera du mal à la cause des clandestins qu’il prétend défendre. »

"Soif d’Europe" : L’imposture d’un immigré

Bathie Ngoye Thiam

16 juillet 2008

Nombreux sont ceux qui, comme moi, ont été affligés en voyant sur TF1, dans le magazine « 7 à 8 » du 25 mai 2008, un immigré raconter son « odyssée infernale » pour arriver en Europe, son « voyage au bout l’enfer ». Mon Dieu ! Quelle aventure ! Mais, à la fin de l’émission, il déclare que s’il a une haine, c’est envers son pays qui n’a pas su lui donner les raisons de rester chez lui. Ce pays est … le Sénégal.

Alors là, je n’ai pu m’empêcher de regarder encore l’émission sur le Net et de lire quelques unes de ses interviews, car beaucoup de journaux français ont consacré des pages entières à l’histoire de ce garçon qui hait son pays. Il s’appelle Omar Ba et était étudiant à l’université Gaston Berger de Saint-Louis.

L’immigration est un sujet d’actualité. Il y a plein de discours là-dessus, de débats, de livres, de films. Depuis quelques années, les clandestins ont commencé à parler, racontant leur vécu et leur traversée du désert. L’un des plus médiatisés est Kinsley, un jeune Camerounais qui avait quitté son pays en 2004 pour rejoindre la France en passant par le Maroc. Son périple fut un cauchemar.

« Au Maroc, ils sont 18 à voyager à l’arrière d’un camion avec moins de deux litres d’eau par jour à se partager, sous la chaleur du désert. »

« Deux personnes perdront la vie lors du voyage, suite à un premier naufrage. Mais ne pouvant pas faire marche arrière, Kingsley ne se décourage pas et décide de retenter sa chance, et réussi à arriver sur les côtes espagnoles. »

Son histoire, émouvante, est plausible, vraie, et il y a des témoins, comme le montre un reportage d’« Envoyé Spécial », sur France 2 .

Le réalisateur Cédric Klapish s’en est inspiré pour faire un film « Paris ». Kinsley y joue son propre rôle. Après les dures épreuves, enfin le succès.

Omar Ba, notre cher compatriote, s’est sans doute dit : « Voilà un bon créneau… » Il raconte alors « son » aventure tirée par les cheveux, tellement il en rajoute et s’y perd.

Des Africains ont marché dans le désert pour se rendre en Europe, ont pris des pirogues, se sont cachés dans des bateaux, etc. Nous avons souvent entendu leurs terribles péripéties. Omar, lui, les aurait vécues toutes ou presque.

Il dit qu’ils étaient 50 dans une pirogue pour se rendre clandestinement en Europe. Tous les autres seraient morts, donc il n’y a personne pour le contredire. Mais tout le monde n’est pas dupe. Dans un discours ponctué de « c’était affreux », « c’était atroce », « c’était l’horreur », il tente de toucher les âmes sensibles et crédules.

Il quitte le Sénégal, dit-il, le 5 septembre 2000. Des navires heurtent des pirogues, des passagers se noient, leur pirogue prend l’eau, il est arrête au Tchad et jeté en prison, on le largue avec d’autres prisonniers en plein désert sans eau ni nourriture, l’un d’eux, épuisé, s’affale et le sable, poussé par le vent, l’ensevelit aussitôt, des soldats tirent sur eux, il est arrêté et tabassé par la gendarmerie royale marocaine, il se retrouve en Lybie où il prend une pirogue dans la quelle se trouve, entre autres passagers, une jeune Somalienne qui va mourir, laissant son bébé, son corps est jeté à la mer, la pirogue chavire à cause d’une tempête, beaucoup meurent noyés, il est repêché par des policiers italiens, etc. Il a survécu à tout cela. Superman n’aurait pas fait mieux. Le revoilà au Maroc. Septembre 2001. Un an déjà.

L’aventure, la « vraie » commence. Ils sont 50 dans une pirogue de 30 places.

« Survivre, dit-il au début de l’émission, pour moi, c’était partir. »

Seulement, en 2000, quand il « partait », l’alternance politique venait d’avoir lieu au Sénégal. L’espoir se lisait partout. Les jeunes étaient les plus enthousiastes. Personne ne pensait à aller risquer sa vie dans l’Atlantique. Omar dit qu’il avait 20 ans (parfois c’est 21) et qu’il était parti pour soulager sa famille. Il dit qu’il ne mangeait pas tous les jours, pourtant il était étudiant. Or, il est bien connu que dans les familles très pauvres, on retire les enfants de l’école pour qu’ils aillent travailler. Et il me semble aussi que ces pirogues dont il parle n’ont commencé à transporter des clandestins qu’en 2003. Les aventuriers d’avant cette date voyageaient autrement. Mais bon…

Dans l’émission « 7 à 8 » de TF1 , il dit qu’il avait payé deux millions de francs CFA au passeur, et dans le livre qu’il a écrit pour raconter son histoire et qui a comme titre « Soif d’Europe : Témoignage d’un clandestin », on lit : « À présent celui qui entend son nom (lu par le passeur, la nuit, au bord de la mer) verse les cinq cent mille francs CFA du billet, environ sept cent soixante euros. » Il devait relire son livre avant d’aller à la télé. Et le plus drôle est que le passeur leur demande de montrer leurs passeports. Il ne manquait plus que ça.

Ils avaient quatre sacs de riz. Il écrit : « On est obligé de se serrer la ceinture pour ne pas manquer de nourriture. Au lieu de deux repas quotidiens nous n’en prenons qu’un. » Le troisième jour, il n’y avait plus de riz. Est-ce que 50 personnes, ne mangeant qu’une fois par jour, peuvent finir quatre sacs de riz en moins de trois jours ? Ils devaient être bien petits, ces sacs.

(3ème jour toujours) La pirogue, raconte-il, commence à couler parce qu’il y avait trop de personnes à bord. Cela veut-t-il dire que pendant trois jours la pirogue n’avait pas senti qu’elle était surchargée ?

Un Gambien nommé Mourad (prénom pas très commun en Gambie) décide alors d’alléger la pirogue. Il prend des gens et les jette à la mer. Voyons ! Même des enfants de cinq ans auraient du mal à y croire. Les aventuriers de l’époque étaient des « guerriers », des durs à cuire. Et même s’ils étaient des poltrons, ils n’allaient pas se laisser faire. La logique dicte que les autres (ils étaient 50 dans la pirogue) se jettent sur Mourad. Même si Mourad était aussi herculéen que nos lutteurs, seul avec 49 femmes, ces dernières se seraient ruées sur lui pour le livrer aux requins au lieu de le regarder les jeter une par une par-dessus bord. Dans le récit d’Omar, Mourad en a jeté sept qui hurlaient, se débattaient, gémissaient. « C’était atroce, dit-il, on les entendait respirer sous l’eau. » Pendant ce temps, les autres, attendant tranquillement leur tour, se disaient : « Je ne dois pas dormir sinon il va me surprendre et me jeter. » Qui peut croire cela ? Omar continue : « Y en a qui se sont suicidés parce qu’il y avait plus à boire, y avait plus à manger. » Depuis que les pirogues partent vers l’Europe, c’est la première fois que j’entends parler de gens qui se sont donné la mort parce qu’ils avaient faim et soif. Ces gens sont coriaces et ont toujours l’espoir de s’en sortir, jusqu’à leur dernier souffle. Regardez à la télé les pirogues qui arrivent en Espagne. Il y a souvent des morts et des gens déshydratés ou dans un état lamentable, mais on ne parle pas de suicidés.

Après, il nous dit qu’ils n’étaient plus qu’une dizaine parce que la pirogue qui tanguait en avait jeté quelques uns. Ici, un petit calcul s’impose. Ils étaient 50. Mourad en jette 7. Il reste donc 43. Maintenant, il n’en reste plus que 10. Et 43-10 = 33. Veut-il nous faire croire que 33 se sont suicidés ou sont tombés accidentellement dans l’océan ? Ça fait quand même beaucoup et ce n’est pas du tout facile à avaler. L’instinct de survie est plus tenace que ça. Aussi, pense-t-on à se compter quand on est dans une telle situation pour savoir si on est neuf ou dix ?

Il pousse le bouchon plus loin en disant que l’odeur des cadavres dans la pirogue les importunait. Mais voyons ! Pourquoi ces 10 survivants sont-ils restés avec des cadavres en putréfaction dans la pirogue pendant une semaine ? Omar dit que l’odeur était insupportable. Dans ce cas, mon cher, on prie pour eux et on les balance dans la mer. Ou bien ?

Mourad se suicide, selon Omar, en buvant du gasoil. Tiens ! Comment ce monstre, comme il l’appelle, qui tue pour sauver sa peau, peut-il avoir des problèmes avec sa conscience au point de se suicider ? Le comble, Omar dit que dans ces conditions-là, on cesse de penser, on devient animal. Comment donc imaginer que Mourad, un monstre dès le départ, se mette, lui, à penser ?

Brusquement, Omar s’endort ou s’évanouit après avoir utilisé sa dernière énergie pour lancer un cri de détresse en voyant un navire se diriger vers leur pirogue. Ça me rappelle le film « Titanic » et le radeau de la Méduse, mais ici, une partie du film est « volé ». On ne saura pas comment sont morts les neuf autres. Il se réveille, récupéré par un cargo espagnol qui l’a « débarqué à Fuerteventura, aux Canaries, au milieu des gens qui bronzaient sur la plage. » Oh ! Que c’est émouvant ! J’en pleure presque… de honte, oui. Les journalistes devraient faire des recherches pour retrouver ce cargo. Omar doit quand même se souvenir de la date.

Il dit, parlant de son arrivée en Europe : « Pour la première fois de ma vie, j’ai eu le choix entre le Coca et l’eau, une eau fraîche en plus. » Alors là, c’est vraiment trop. S’il avait deux millions de francs CFA à payer au passeur, il avait donc de quoi s’acheter une bouteille de Coca et de l’eau fraîche dans n’importe quelle ville du Sénégal.

Il va encore plus loin, déclarant que nos familles préfèrent que leurs fils soient au fond de l’océan plutôt que de les voir revenir d’Europe les mains vides. Ah Bon ? J’en apprends des choses.

Il raconte : « Aux Canaries, les autorités m’ont mis dans un avion pour Barcelone. Et j’ai rejoint Paris dans un camion de fruits de mer. J’ai failli mourir gelé dans la chambre froide. » Ndeysaan ! Passez-moi un mouchoir, waay, pour que j’essuie mes larmes. Rester vivant dans la chambre froide, de Barcelone à Paris, même un esquimau aurait du mal à le faire. Ce garçon est vraiment très fort. Il poursuit : « À Paris, je me suis fait expulser. Retour au Sénégal… Finalement, j’ai eu une bourse pour aller étudier en France. »

Ah bon ? Pour avoir une bourse, je croyais qu’il faut soit avoir le bras long, c’est-à-dire connaître des gens très influents, ce qui signifie riches, ou être un excellent étudiant. Quelqu’un qui ne mange pas tous les jours n’a pas dans son entourage des riches qui veulent l’aider. Et un brillant étudiant, sachant qu’il a un bel avenir devant lui, ne laisse pas tomber ses études pour aller risquer sa vie dans la mer. Et puis, comment peut-il abandonner ses études pendant plus de trois ans à essayer de se rendre en France, puis retourner au Sénégal et obtenir une bourse ?

Supposons que son histoire est vraie. Dans ce cas, comment ose-t-il, maintenant qu’il est bien installé à Paris, dire qu’il hait son pays (le Sénégal) alors qu’après toutes ses terribles aventures infructueuses, c’est ce pays qui lui a donné une bourse d’étudiant, donc un billet d’avion pour voyager confortablement et un séjour en toute légalité en France ? Si ce n’est pas de l’ingratitude, dites-moi ce que c’est.

Il y a dans ses paroles et écrits un manque criant de crédibilité. La partie la plus hilarante de l’interview est quand il fait semblant d’être sur le point de pleurer et dit « excusez-moi » Ha ! Ha ! Pourquoi ne dit-il pas que c’est un roman qu’il imaginé en s’inspirant des récits des aventuriers au lieu de vouloir nous faire gober ces sornettes qui n’attendrissent que les Tubaab (Occidentaux) à qui il peut raconter qu’il dormait dans les arbres, avec tous les membres de sa famille, pendant que des lions affamés rôdaient autour ? En tout cas, il ne manque pas d’imagination. J’aime bien le passage où il écrit que sa mère lui avait donné un grigri qu’il avait attaché autour de sa taille avec un fil en peau de léopard. Ça fait très exotique en effet. Signalons qu’il avait auparavant publié deux livres sans succès. Cette fois-ci, il a mis le paquet. Bravo ! La littérature sénégalaise a de beaux jours devant elle.

Mais on peut gagner de l’argent sans mentir et sans cracher sur son pays d’origine.

Bathie Ngoye Thiam, Un Sénégalais choqué par cette histoire à dormir debout.

Voir encore:

La rocambolesque imposture d’Elissa Rhaïs

Laurence Vidal

Le Figaro

28/03/1996

L’empire français brillait de tous ses feux. Dans la capitale, la mode était à l’exotisme, à l’orientalisme et au paternalisme colonial. En cet automne 1919, une musulmane anonyme débarquait à Paris avec ses trois enfants. Riche de deux manuscrits et d’une lettre de recommandation, celle qui se faisait appeler Elissa Rhaïs partait à la conquête des lettres. Bientôt, son nom serait sur toutes les lèvres.. Tandis que les éditions Plon publiaient Saada la Marocaine, un roman, la nouvelle Le Café chantant trouvait place dans les colonnes de La Revue des Deux-Mondes, alors antichambre de l’Académie française.

Aussitôt la critique s’émouvait qu’une «petite musulmane d’Algérie» eût «toute jeune exprimé le désir de fréquenter l’école française de Blida et d’apprendre notre langue». Ici, on saluait «ce talent naturel si franc, cet art de pousser le récit à sa fin, ce don d’évoquer les choses et les gens, de les faire vivre dans leur milieu et parler avec leur accent». Ailleurs, on s’extasiait sur ce «bavardage oriental tempéré par la mesure française». Partout, de La Revue bleue au Journal des débats ou aux Nouvelles Littéraires, on accueillait à bras ouverts cette petite musulmane courageuse et géniale, dont «la plume magique» et «la rare puissance d’évocation» n’avaient pas fini d’épater.

Pendant près de vingt ans, Elissa Rhaïs ne cessera de publier avec un succès grandissant. Kerkeb, danseuse berbère, La Fille des pachas, L’Andalouse, Les Juifs ou la Fille d’Eléazar.. Truffés d’épices, d’eau de rose et de proverbes locaux, sa douzaine de romans, ses nouvelles et ses pièces de théâtre ressuscitaient les coutumes, les couleurs, les saveurs d’un Proche-Orient de légende. Traversés par la passion, muselés par les tabous, ensanglantés par la fatalité, ce n’était que contes merveilleux et tragiques; mirages situés à mi-chemin des Mille et une Nuits et des ouvrages de Pierre Loti ou des frères Tharaud. Conférences, chroniques dans les journaux, voyages, réceptions : Elissa Rhaïs, qui jamais ne se déplaçait sans celui qu’elle présentait comme son fils aîné, Raoul, de dix-huit ans son cadet, fut reçue partout et partout honorée. Dans son appartement luxueux du boulevard Saint-Jacques, les admirateurs qui lui faisaient fête s’appelaient Gide, Mauriac, Colette, Morand ou Sarah Bernhardt. Sa gloire était telle, et son talent – que seul le critique Billy, à l’époque, osa mettre en doute -, et ses mérites, que plus d’une personnalité la soutint lorsqu’elle s’avisa d’aspirer à la Légion d’honneur. Barthou et Poincaré furent de ceux-là, qui en 1938 lui accordaient leur appui.

En vue de lui décerner la rosette, on procède donc à l’enquête d’usage… En 1939, le scandale éclate : Leila Bou Mendil (également connue. sous le nom de Rosine Boumendil), alias Elissa Rhaïs, est illettrée, presque analphabète! Elle n’a fait que signer les livres écrits par son prétendu fils, en fait un parent pauvre, Raoul Dahan, qu’elle tient sous sa coupe financière et amoureuse depuis plus de vingt ans. Lorsque, en décembre, reçue au ministère de l’Instruction publique, où elle espère l’annonce officieuse de sa décoration, Elissa Rhaïs se voit démasquée, elle s’évanouit. De ce coma, elle ne se relèvera pas. Et mourra quelques mois plus tard, oubliée de tous.

Le scandale est étouffé. Le monde de l’édition, victime de la géniale imposture, opte pour la conspiration du silence. La France en guerre a d’autres. drames à pleurer. Toute trace s’apprête à disparaître de la naguère célèbre Elissa Rhaïs… Toute trace? Pas forcément. Car Raoul Dahan, plus anonyme que jamais, mais marié et père de famille, va, sur son lit de mort, confier à son fils son secret et tous ses manuscrits précieusement conservés. Quatorze ans plus tard, en 1982, ce fils prendra la plume (1). Sous le nom de Paul Tabet, il clamera à la face du monde la fabuleuse histoire d’un jeune homme pauvre, juif d’Alger pétri de culture française, qui, tombé sous la coupe d’une énergique cousine, la laissera signer les milliers de pages qu’il écrira au fil de vingt années. Dans ce récit romanesque en diable, où certains noms sont maquillés, et qu’il présente, précisément, comme un «roman», Paul Tabet racontera au passage le personnage extrême de Leïla Bou Mendil, née en 1882 à Blida, de père musulman et de mère juive, mariée à l’âge de 17 ans, recluse quinze ans durant dans un harem, où elle frôle la folie. De cette même Leïla/Rosine, rendue à la liberté par la mort de son mari, bientôt riche héritière, et qui s’entiche du timide cousin dont elle fait son secrétaire et son amant. D’elle, toujours, immonde et fascinante, ancienne captive devenue geôlière, qui conte à son «protégé» les récits merveilleux entendus au harem, histoires qui nourriront les premiers textes de Raoul. D’elle, enfin, splendide comédienne qui, se joue du Tout-Paris avec un panache qui force l’admiration…

Après la mort d’Elissa Rhaïs, Raoul n’écrira plus. De toute façon, les portes de l’édition lui sont fermées. Et lorsque, au nom du père, Paul Tabet exhume le passé, et la mystification, il est violemment contesté par les parents d’Elissa, qui, à leur tour, l’accusent… d’imposture. La réédition, cette année, du roman Le Sein blanc ressemble à une réhabilitation. On y découvre l’atmosphère hautement sentimentale, faite d’amours impossibles, de violences cachées et d’interdits vengeurs, qui fit le succès d’Elissa Rhaïs.

Mais si le charme désuet est indéniable, de cet Orient d’Epinal plus conforme aux goûts des années 20 qu’aux nôtres, le plus romanesque est ailleurs : dans la maléfique emprise qu’exerça autrefois une femme blessée sur un très jeune homme, histoire d’une fabuleuse fusion d’identités, contée par Paul Tabet avec une grande sensibilité.

(1) Elissa Rhaïs, par Paul Tabet, Grasset, 1982.

LE SEIN BLANCD’ELISSA RHAÏS.L’Archipel, 98 F.

Voir enfin:

FRANCE 2 20.50

ELISSA RHAIS, une imposture littéraire

Paul De Brem

La Vie

9 septembre 1993

Dans les années 30, en Algérie, une riche et magnifique jeune femme, mi-juive mi-arabe, et qui vit seule avec ses domestiques, accueille chez elle Raoul, le fils d’une parente. Leïla et Raoul tombent amoureux. Lui, fasciné par ses talents de conteuse, écrit la vie de Leïla dans un roman qui connaît un grand succès. Elle, pourtant analphabète, s’en prétend l’auteur sous le pseudonyme d’Elissa Rhaïs, afin de pénétrer les milieux littéraires parisiens, d’en devenir la coqueluche et d’obtenir la revanche sur la vie qu’elle attend depuis toujours.

Elissa Rhaïs est l’histoire vraie d’une imposture littéraire, révélée au grand public en 1982 par le propre fils de Raoul, lequel lui a tout raconté avant de mourir, et confirmée par des études graphologiques. Le téléfilm tiré de cette rocambolesque histoire, admirablement interprétée par Anne Canovas et Emmanuel Salinger, explore aussi les complexes relations amoureuses entre une très séduisante dissimulatrice un rien mythomane et son "nègre", tenu par son amour de cacher la vérité et de jouer le rôle que sa maîtresse lui impose.

Elle, particulièrement, paraît mystérieuse: d’où lui vient ce désir de mystification ? Sensuel et somptueux, le Maghreb évoqué ici par des images très soignées est celui des fontaines, des mosaïques et de la lumière. Ce téléfilm français décidément très riche se veut aussi une réflexion sur la vérité en littérature: à quel moment une histoire vraie, mais romancée, devient-elle mensonge ?


Classes moyennes: L’addition des tares de la société américaine et de notre vieux socialisme continental (Back in ’55 we were makin’ thunderbirds)

11 février, 2012
We were makin’ thunderbirds They were long and low and sleek and fast They were all you ever heard Back in ’55 We were makin’ thunderbirds Now the years have flown and the plants have changed And you’re lucky if you work … Bob Seger
La pièce de Patrick Süskind, La Contrebasse, fournit une image particulièrement réussie de l’expérience douloureuse que peuvent avoir tous ceux qui, comme le contrebassiste au sein de l’orchestre, occupent une position inférieure et obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux et privilégié, expérience d’autant plus douloureuse sans doute que cet univers, auquel ils participent juste assez pour éprouver leur abaissement relatif, est situé plus haut dans l’espace social. Cette misère de position, relative au point de vue de celui qui l’éprouve en s’enfermant dans les limites du microcosme, est vouée à paraître "toute relative", comme on dit, c’est-à-dire tout à fait irréelle, si, prenant le point de vue du macrocosme, on la compare à la grande misère de condition ; référence quotidiennement utilisée à des fins de condamnation ("tu n’as pas à te plaindre") ou de consolation ("il y a bien pire, tu sais"). Pierre Bourdieu
La difficulté est de vivre avec un revenu égalitaire de pays socialiste dans un pays qui ne l’est pas. Louis Chauvel
Ce qui frappe Caroline Ibos, c’est la « confiance fondée sur rien ». Des femmes diplômées censées être rationnelles confient « ce qu’elles ont de plus cher » (et les clés de l’appartement) à une quasi inconnue, dont elles vérifient rarement les références, le titre de séjour si elles sont étrangères ou le niveau d’études. Le fait qu’elles soient mères compte davantage : c’est sur une capacité d’amour intuitivement perçue qu’elles recrutent. Sur l’intérêt porté à l’enfant, sur une gaieté, une douceur, un corps de nourrice… Autant de stéréotypes attachés aux mères dont ces femmes actives tentent justement de s’affranchir pour elles-mêmes ! Autre surprise, pour la chercheuse : des personnes éduquées, non racistes, s’approprient à cette occasion une vulgate raciste qui circule oralement au sujet des nounous. « Les Africaines sont maternelles mais peu portées sur les tâches ménagères », « Les Asiatiques sont propres mais froides »… (…) Or il s’avère bien compliqué d’être employeuse à l’intérieur de sa propre maison. D’avoir une domestique, sans forcément disposer des codes de la grande bourgeoisie. Les employeuses ressentent un certain inconfort : elles se rendent compte de leur pouvoir quasiment sans limites, si ce n’est celles que leur impose leur propre sens moral. « Elles savent qu’elles en demandent trop, résume Mme Ibos, mais la nounou leur permet de réaliser leur rêve de réussite familiale et sociale." (…)   Elles disent souvent : «Une bonne nounou, c’est une nounou qui ne fait pas ce travail que pour l’argent.» Malentendu fondamental ! Elle est là pour gagner sa vie, même si elle fait preuve de sollicitude et d’affection envers les enfants. » (…) Aux yeux des nourrices, le couple et la famille française ne fonctionnent pas très bien. Elles n’envient guère ces femmes qui les emploient. « Ma patronne, elle a une belle maison mais elle est malheureuse. » Leur vie est dure, elles travaillent tout le temps, sont stressées, ne savent pas se détendre. « La figure de la nounou éclaire les relations restées inégales entre sexe autour des questions domestique et familiale. Les femmes fuient l’humiliation en humiliant une tierce personne », pose l’universitaire. Au lieu d’affronter d’épuisants et humiliants conflits avec leur compagnon, les employeuses se déchargent sur elles. Les chemises ne sont pas repassées ? « La nounou ne fait plus rien… »
Femmes noires au service de familles blanches, effectuant des tâches dévaluées, la situation de ces employées parle aussi du fossé entre les « races », à en croire Mme Ibos. L’une voit sa patronne comme toute-puissante et riche, l’autre demeure sous l’influence de préjugés. Ce que les parents n’imaginent pas, c’est la rancoeur, profonde et douloureuse, vis-à-vis de la colonisation, chez ces migrantes qui arrivent d’une ancienne colonie française. Elles disent : « Je fais l’Antillaise », avec ce sentiment que se perpétue la domination coloniale.
Mais ce que le livre de Caroline Ibos raconte peut-être le mieux, c’est la confrontation, en appartement, de classes sociales distinctes. Situation exceptionnelle dans la société française, où ces deux bouts de l’échelle sociale se croisent parfois mais ne se côtoient pas. « Pour les employeuses, être confrontées à la faiblesse de l’autre est une souffrance. Les signes de pauvreté gênent – le manteau moche dans l’entrée, les sandales portées pieds nus l’hiver… Ils sont le rappel de ce qu’elles ont envie d’oublier, de tout ce dont elles ne peuvent se sentir totalement irresponsables. » De ce contre quoi est construit l’appartement familial, havre de paix dans un monde violent.
Avec la nounou, la bulle protectrice éclate. Arrivent le politique, la misère du monde. Au final, cette proximité des classes ne les rapproche pas, constate, pessimiste, Mme Ibos. « L’employeuse fait bien de petits cadeaux compassionnels, mais réserve sa pitié à des causes ou des victimes bien plus éloignées d’elle. Entre les deux femmes, aucune vraie relation ne se tisse. » Paradoxalement, comprend-on, cette confrontation de classes est moins douloureuse côté nounous. Elles ne la vivent pas entièrement comme une humiliation parce qu’elles ne sont pas réduites à leur condition de domestique. Elles sont aussi autre chose. En Afrique, elles ont un lieu de réussite. Elles pourront se faire construire une maison. Le Monde
Chantal, nounou, 33 ans est ivoirienne. Cela fait dix ans qu’elle garde des enfants dans des familles françaises. Elle a une fille de 16 ans au pays, rêve de devenir caissière pour ne plus avoir affaire aux parents. Pascale Kremer
Quand on embauche quelqu’un à domicile, dans son intimité, qu’on n’a jamais employé personne auparavant, on est mal à l’aise. Quelle est la bonne distance ? C’est une relation compliquée. On est dans la dépendance. Le lundi matin, j’attends la nounou comme la Madone, le bébé dans les bras, devant la porte. Elle le sait… Ma première nounou était ivoirienne, je l’ai recrutée alors qu’elle n’avait pas l’air organisée, pour sa chaleur humaine avec l’enfant. Au début, c’est toujours très bien. Puis, au bout d’une année, il y a comme une fatigue réciproque. Elle rentrait tard en plein hiver avec mon fils, il a attrapé une pneumonie, j’ai perdu confiance. J’ai embauché une nounou algérienne très professionnelle. C’était une femme intelligente, on prenait un café ensemble le matin, une proximité s’est installée. Je lui rendais des services mais elle, elle râlait quand j’avais un quart d’heure de retard. Là, j’ai compris que j’avais un problème de positionnement, qu’on peut être gentille, intellectuelle de gauche, mais qu’il faut rester dans une relation professionnelle où tout est contractualisé. Ma nounou actuelle est tibétaine. L’avantage, c’est que je ne ressens pas de ressentiment envers la France, comme avec les nounous d’origine africaine pour qui, quoi qu’on fasse, la relation est décryptée à travers le filtre exploiteur-exploité. Charlotte (chercheuse et employeuse d’une nounou tibétaine)
En caricaturant, à l’ouest, la référence serait la nurse anglaise, stricte et froide. Avoir une nounou qui garde les enfants, leur apprend l’anglais et fait le ménage: c’est un rêve de parent! Dans les quartiers nord et est, les familles disent par contre plus souvent privilégier la tendresse dans l’éducation et emploient plus souvent des nounous africaines. Caroline Ibos
Le recours à ces nurses anglaises version XXIe siècle n’est plus l’apanage des seuls Parisiens ou des plus fortunés. Avec les aides de la CAF (Caisse d’allocations familiales) pour la garde d’enfant et après déduction d’impôts, ce service coûte en moyenne 4 ou 5 euros l’heure. "Embaucher une étudiante anglophone anglaise le mercredi ou pour la sortie des classes revient moins cher que de payer une garde et des cours d’anglais en plus", souligne Catherine Leroy, créatrice de l’agence Le Répertoire de Gaspard. Quant aux traditionnelles jeunes filles au pair anglaises, logées par les familles, elles se font rares. «Confrontées à une demande forte, elles n’acceptent plus que des offres dans le centre de Paris et demandent parfois 150 euros par semaine», commente Linda Bergonzi, créatrice de la plate-forme d’annonces ABC Families. "Nous sommes sollicités par des familles franco-françaises plutôt aisées mais aux profils très variés qui estiment que leurs enfants doivent travailler leur accent dès le plus jeune âge", décrit Antoine Gentil, fondateur et directeur de Babyspeaking. Les autres demandes émanent d’expatriés de retour en France et désireux d’entretenir les acquis de leurs petits dans une autre langue. «Certains cherchent des baby-sitters qui parlent allemand, espagnol, chinois ou russe», précise Antoine Gentil. Après quatre ans passés à Madrid, Mathilde mise par exemple sur une jeune fille hispanophone pour éviter que ses filles de 6 et 9 ans «perdent» leur espagnol. Le Figaro
En France, nous avons tendance à ne traiter des problèmes qu’avec retard (…) parvenus aujourd’hui au troisième stade que constitue la découverte des « classes moyennes à la dérive », je crains qu’il ne nous faille bientôt aider des dizaines de millions de nos concitoyens. Avec l’argent de qui ? C’est là qu’est la clé du paradoxe français. D’un côté, les inégalités de rémunération ont explosé avec une polarisation des revenus salariaux aussi forte qu’aux Etats-Unis  (…) D’un autre côté, la France fait partie des très rares pays développés où les inégalités de revenu disponible après impôt n’ont quasiment pas évolué en trente ans – si l’on oublie le patrimoine, bien sûr. (…) Mais, du point de vue des classes moyennes au travail aujourd’hui – fonctionnaires, salariés du secteur privé ou chefs d’entreprise de taille intermédiaire –, ce très haut niveau de protection va de pair avec le sentiment de tenir la société à bout de bras (par les cotisations sociales, les impôts et les contributions de tous ordres) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système. (…) Beaucoup ont l’impression de payer à fonds perdus pour un système de santé dont on ne bénéficie jamais (…) dans un pays qui redistribue 56% de son PIB (…) Il règne, au cœur même de la société française, le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement. (…) dans un pays où la dépense publique est si forte (…) C’est pourquoi, sans dédouaner de ses responsabilités le capitalisme conservateur qui caractérise notre pays, où il est plus facile d’être rentier qu’entrepreneur, nous devons nous interroger sur le rôle ou la responsabilité qu’ont pu avoir certains gouvernements socialistes dans leur action vis-à-vis du salariat, voire à l’égard de l’idée même de travail, en particulier vis-à-vis de la notion de « travail fier » que nous devons à Victor Hugo. (…) Dès lors, coincées entre un faux libéralisme qui ne fait de place qu’à l’initiative des héritiers et un faux socialisme qui a remplacé l’idée de justice sociale par une pensée rigide d’ayants-droit, les catégories moyennes risquent bien de subir l’addition des tares de la société américaine et des tares de notre vieux socialisme continental : société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées… Louis Chauvel

"Société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées", "deuil de ce qui faisait son identité : le travail fier" …

"Coincées entre un faux libéralisme (…) d’héritiers et un faux socialisme (…) d’ayants-droit" et  exposées à "l’addition des tares de la société américaine et de notre vieux socialisme continental"  …

Avec le "sentiment de tenir la société à bout de bras (…) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système (…) et le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement" (…)

A l’heure où, fidèle à son habitude, la France ne s’est toujours pas résolue à faire les réformes que les pays nordiques comme la Nouvelle Zélande ou le Canada ont faites depuis au moins deux  décennies

Se prépare à remettre au pouvoir un parti qui, toujours pas  revenu de ses illusions socialisantes, a largement contribué à l’anomie actuelle …

Comment ne pas reconnaitre, dans le portrait ô combien ressemblant qu’en fait le spécialiste des classes moyennes Louis Chauvel dans le magazine Books, le sort particulièrement difficile de nombre d’entre nous?

Comme, dans le recours aux nounous africaines épinglé par la sociologue Caroline Ibos,  les tentatives de plus en plus désespérées des derniers rescapés qui (s’ils n’ont été – nos deux chercheurs se gardent bien d’en parler! –  définitivement rétamés par le divorce) peuvent encore se payer nos centre-villes  (ou en tout cas, à défaut de l’ouest, leurs quartiers nord ou est) pour "réaliser leur rêve de réussite familiale et sociale"?

Louis Chauvel : "Les classes moyennes françaises sont écartelées"

Malgré une polarisation des revenus aussi forte qu’aux États-Unis, les inégalités ne se sont pas creusées en France ces trente dernières années. Notre modèle, fondé sur la redistribution, est-il tenable ? Le sociologue Louis Chauvel fait le point sur la question.

Faites-vous pour l’avenir des classes moyennes françaises un diagnostic aussi lugubre que Don Peck, dans son enquête parue dans The Atlantic et traduite dans le numéro de février de Books, pour les classes moyennes américaines ?

Le problème, en France, est que les classes moyennes tombent de plus haut. Dans les années 1990 encore, aussi bien chez les sociologues Henri Mendras et Alain Touraine que dans la vision d’un Jacques Delors, la question sociale était marquée par l’opposition suivante. D’un côté, les classes moyennes – deux Français sur trois, disait Giscard D’Estaing en 1977 – incarnaient le bel équilibre d’un confort intermédiaire, modeste et harmonieux. De l’autre, les extrêmes, à l’écart de ce monde parfait : les « nouveaux pauvres », qui en étaient exclus par le bas, et les privilégiés, qui en étaient exclus par le haut. Ce beau rêve des classes moyennes stables et équilibrées, qui frise l’idéal social d’Aristote ou de Confucius, se délite et laisse place à une réalité plus inquiétante : aujourd’hui, c’est au centre même de la société que nous mesurons des tensions nouvelles, qui ne sont pas fantasmées et psychologiques, mais bien réelles.

Dans Les classes moyennes à la dérive, en 2006, j’ai utilisé la métaphore du morceau de sucre au fond de la tasse à café pour caractériser la dynamique sociale française : dans la partie haute du sucre, rien ne se passe, en apparence, alors que la déliquescence qui ronge les parties inférieures remonte progressivement par capillarité, et que tout l’édifice finira par s’écrouler si rien n’est fait.

En France, nous avons tendance à ne traiter des problèmes qu’avec retard. Il nous a fallu dix années de chômage de masse pour détecter enfin, au milieu des années 1980, la « nouvelle pauvreté », et nous avons inventé le RMI en 1989 ; il couvre aujourd’hui un million de personnes. Il a fallu attendre le milieu des années 1990, et Emmanuel Todd, pour prendre conscience de la nouvelle fracture sociale – la rupture entre les classes populaires et les classes moyennes ; pour colmater la brèche, nous avons inventé la CMU (4 millions de bénéficiaires) et la Prime pour l’emploi (9 millions). Si nous allons au bout de cette logique, parvenus aujourd’hui au troisième stade que constitue la découverte des « classes moyennes à la dérive », je crains qu’il ne nous faille bientôt aider des dizaines de millions de nos concitoyens. Avec l’argent de qui ?

C’est là qu’est la clé du paradoxe français. D’un côté, les inégalités de rémunération ont explosé avec une polarisation des revenus salariaux aussi forte qu’aux Etats-Unis, comme le montre David Autor, du MIT. Il en résulte l’apparition d’un large sous-prolétariat exclu de l’« emploi décent », si l’on veut bien désigner ainsi le travail stable de niveau intermédiaire caractéristique de la société salariale des années 1970. D’un autre côté, la France fait partie des très rares pays développés où les inégalités de revenu disponible après impôt n’ont quasiment pas évolué en trente ans – si l’on oublie le patrimoine, bien sûr. Cette stabilité serait une très bonne chose s’il s’agissait d’éviter les dégradations humaines et sociales liées à la pauvreté de masse telle qu’on peut l’observer dans des régions entières des Etats-Unis : Detroit, Baltimore ou Pittsburgh sont autant de noms qui évoquent l’horreur postindustrielle américaine. Mais, du point de vue des classes moyennes au travail aujourd’hui – fonctionnaires, salariés du secteur privé ou chefs d’entreprise de taille intermédiaire –, ce très haut niveau de protection va de pair avec le sentiment de tenir la société à bout de bras (par les cotisations sociales, les impôts et les contributions de tous ordres) pour ne jamais, au bout du compte, jouir vraiment du système. Pour ne rien dire des affres d’un monde du travail qui, dans le public comme dans le privé, apparaît comme un lieu de maltraitance systémique, où le management semble parfois vouloir dégoûter les salariés.

Beaucoup ont l’impression de payer à fonds perdus pour un système de santé dont on ne bénéficie jamais (en ville, où sont les généralistes à 23 euros disponibles hors des heures de bureau et que la mutuelle remboursera intégralement ?), pour une retraite lointaine dont l’horizon s’éloigne à mesure que l’on s’en approche, pour un parc de logements sociaux où abondent les situations d’injustice flagrante. Si les mannes célestes de l’Etat pourvoyeur de bien-être allaient réellement, en France, dans le sens de la justice sociale, dans un pays qui redistribue 56% de son PIB, il n’y aurait pas de problème. Mais les classes moyennes n’y croient plus.

Il règne, au cœur même de la société française, le sentiment obscur que personne ne bénéficie positivement du système alors que quelques-uns en abusent véritablement. Pour le salarié de niveau intermédiaire, le travail régulier, qualifié, inscrit dans le long terme, ne rapporte plus : en 1970, la seule possession d’un diplôme permettait de se loger sans l’aide de personne ; en 2012, quel que soit le milieu social, le soutien des parents reste essentiel pour les moins de 50 ans. En définitive, beaucoup peinent à comprendre comment, dans un pays où la dépense publique est si forte, les difficultés sociales peuvent être aussi prégnantes. C’est pourquoi, sans dédouaner de ses responsabilités le capitalisme conservateur qui caractérise notre pays, où il est plus facile d’être rentier qu’entrepreneur, nous devons nous interroger sur le rôle ou la responsabilité qu’ont pu avoir certains gouvernements socialistes dans leur action vis-à-vis du salariat, voire à l’égard de l’idée même de travail, en particulier vis-à-vis de la notion de « travail fier » que nous devons à Victor Hugo. Entre la retraite à 60 ans, les 35 heures, le décrochement du salaire net par rapport au vrai coût de la vie, et notamment du logement, l’explosion du coût des mutuelles, la difficulté croissante à se soigner ou accéder au logement social lorsqu’on n’a pas toute sa semaine pour soi, la figure du travailleur se rapproche de celle du martyr pour les membres concernés des classes moyennes.

Dès lors, coincées entre un faux libéralisme qui ne fait de place qu’à l’initiative des héritiers et un faux socialisme qui a remplacé l’idée de justice sociale par une pensée rigide d’ayants-droit, les catégories moyennes risquent bien de subir l’addition des tares de la société américaine et des tares de notre vieux socialisme continental : société statutaire calcifiée, égalitarisme de privilégiés hypocrites, absence de professionnalisme frisant la désinvolture, identification de la pensée 1968 à l’idée d’avenir, clientélisme voire système de resquille et de fraude généralisées… Tels sont les reproches que les classes moyennes en souffrance adressent au système social contemporain (1). La décennie sera marquée par cette prise de conscience. Les Français ne deviendront jamais des Américains, mais les membres d’une société à statut (ce que les Etats-Unis ne seront jamais) privés de protection sociale.

La désindustrialisation touche-t-elle également la France de manière redoublée ?

Depuis trente ans, face à la révolution des transports maritimes et aériens qui a mis en concurrence directe des ouvriers à 2 000 dollars par mois avec des ouvriers à 100 dollars, les pays développés ont réagi très diversement. La stratégie implicite des Etats-Unis est très simple : ce défi n’est pas si grave tant que le travail reste au centre de tout, chose possible à condition de laisser filer les inégalités ; résultat, les Etats-Unis deviennent à la fois un pays hyper développé et un pays en développement. Et l’on voit des communautés urbaines opulentes jouir d’un bien-être de niveau helvétique alors qu’à quelques kilomètres de là, il est des quartiers où l’espérance de vie peut-être comparable à celle de certains pays africains. Les meilleures universités peuvent être des ilôts géographiques cotoyant les pires difficultés sociales. Surtout, pour les classes moyennes inférieures, le travail industriel, riche et qualifiant, parti au loin, est remplacé par un travail de service pauvre. Cette équation, intenable en France, fonctionne aux Etats-Unis parce la population est convaincue qu’il n’existe pas de sot métier pour qui sait en saisir les opportunités. Pour renouveler chaque fois le rêve américain, l’exemple du balayeur devenu manager ou P-DG est sans cesse rappelé. Evidemment, cet exemple n’a pas de réalité statistique très différente de celle qu’elle a en Europe, mais chaque nouvelle génération d’immigrant (des fondateurs aux Irlandais, puis des Italiens aux Hispaniques, et maintenant des Chinois aux Indiens) a eu plus que l’espoir de se faire une place au soleil.

Cela étant, bien sûr, une partie des Américains entretient le souvenir de l’âge d’or des classes moyennes dans les années 1950, une période qui a réellement existé, quand l’ouvrier presque analphabète pouvait devenir technicien et avait la quasi-certitude de pouvoir envoyer ses enfants à l’Université. Cette mémoire d’un âge d’or perdu se transmet, en Amérique, sur plusieurs générations. Depuis les années 1970 et la mise en concurrence de l’ouvrier américain avec celui des pays à bas salaire, les Etats-Unis ont maintenu l’hypothèse que le marché permettrait spontanément la conversion du mécanicien automobile en mécanicien d’aviation ou en spécialiste de la logistique. En réalité, autour de Detroit, Flint, Cleveland, Philadelphie et tant d’autres villes industrielles, des banlieues de toutes appartenances ethniques sont devenues des déserts économiques peuplés d’une humanité en deuil de ce qui faisait son identité : le travail fier. L’anthropologue Katherine Newman, dans son livre Falling from Grace (« déchoir »), paru en 1999, décrivait ainsi fort bien l’expérience d’individus confrontés à la déchéance sociale. Une moitié de la population parvient à sortir grandie de l’épreuve, mais pas l’autre.

Voir aussi:

Les mères et leurs nounous, je t’aime moi non plus

Pascale Kremer

Le Monde

01.02.12

Pour la première fois, une sociologue décrypte les relations complexes entre les parents et leurs employées à domicile d’origine africaine

Une poignée de femmes noires, dans un square, serrées à trois ou quatre par banc, surveillent des enfants blancs. Personne ne les remarque, la scène est, à Paris, d’une absolue banalité. Caroline Ibos, elle, a pris le temps de les voir. Cette enseignante en sociologie politique à l’université Rennes-II a mené une enquête inédite sur les nounous africaines qui viennent garder à domicile les enfants des couples bi-actifs parisiens. Durant trois ans, fréquentant jour après jour le même square, elle a gagné la confiance d’une douzaine de femmes ivoiriennes qui se sont confiées, puis elle est passée de l’autre côté du miroir, rencontrant quelques dizaines d’employeurs français.

Son livre, Qui gardera nos enfants ? (Flammarion), sort le 8 février. Passionnant. Révélateur d’un état de la société française – inégalité des sexes dans la sphère domestique, étanchéité des classes sociales, persistances de préjugés raciaux… Et sans doute un rien perturbant pour les parents puisque ces nounous introduites dans l’intimité des foyers se sont transformées à cette occasion en ethnologues des familles françaises.

Tout commence par un recrutement qui tient du cérémonial. C’est en général un samedi après-midi, l’appartement est bien rangé, le ou les enfant(s) à garder et leurs parents sont installés au salon, dans une mise en scène de la famille idéale. La postulante est d’abord jugée sur sa ponctualité et sa capacité à trouver le domicile. Puis la future employeuse dirige l’entretien, le père allant et venant le plus souvent.

Ce qui frappe Caroline Ibos, c’est la « confiance fondée sur rien ». Des femmes diplômées censées être rationnelles confient « ce qu’elles ont de plus cher » (et les clés de l’appartement) à une quasi inconnue, dont elles vérifient rarement les références, le titre de séjour si elles sont étrangères ou le niveau d’études. Le fait qu’elles soient mères compte davantage : c’est sur une capacité d’amour intuitivement perçue qu’elles recrutent. Sur l’intérêt porté à l’enfant, sur une gaieté, une douceur, un corps de nourrice…

Autant de stéréotypes attachés aux mères dont ces femmes actives tentent justement de s’affranchir pour elles-mêmes ! Autre surprise, pour la chercheuse : des personnes éduquées, non racistes, s’approprient à cette occasion une vulgate raciste qui circule oralement au sujet des nounous. « Les Africaines sont maternelles mais peu portées sur les tâches ménagères », « Les Asiatiques sont propres mais froides »… Il est vrai que saisir une personne à partir de stéréotypes « permet implicitement de justifier sa subordination sociale », analyse Caroline Ibos.

Dans les faits, nous explique-t-elle, la relation employeur/domestique se résume à une relation asymétrique et difficile entre deux femmes. Très vite, le père s’éclipse, pour ne réapparaître le cas échéant qu’au moment du licenciement. Or il s’avère bien compliqué d’être employeuse à l’intérieur de sa propre maison. D’avoir une domestique, sans forcément disposer des codes de la grande bourgeoisie. Les employeuses ressentent un certain inconfort : elles se rendent compte de leur pouvoir quasiment sans limites, si ce n’est celles que leur impose leur propre sens moral. « Elles savent qu’elles en demandent trop, résume Mme Ibos, mais la nounou leur permet de réaliser leur rêve de réussite familiale et sociale. »

Corvéables à merci, les nounous ont le sentiment de n’avoir jamais de répit, de recommencer éternellement les mêmes tâches fastidieuses. Avec le temps, se rajoutent tout un tas de petites missions (« Vous passerez au pressing ? », « Vous rapporterez le pain ? »). Elles ont été embauchées pour s’occuper des enfants, mais, peu à peu, l’ordre des priorités s’inverse. Ce qui compte, c’est que l’appartement soit bien rangé le soir. D’où leur impression d’être femmes de ménage avec enfants à charge, un brin méprisées. Pas de discussion, par exemple, sur l’éducation des enfants, elles se contenteront d’appliquer les consignes.

D’où aussi une fréquente dégradation des relations employeur-employé. Tant que l’enfant est bébé, la nounou a du temps pour nettoyer et ranger. Mais quand il commence à marcher, elle joue avec lui. La mère comprend, bien sûr, mais une insatisfaction s’installe. Et quand la relation s’envenime, les nounous mettent la pédale douce sur le ménage. Elles l’ont avoué à Caroline Ibos, c’est là leur vengeance politique. Pourquoi, d’ailleurs, se donner tant de mal pour un travail qui n’est « pas reconnu comme un vrai travail » ? « Pour la patronne, disent-elles, c’est comme si c’était un plaisir de s’occuper de ses enfants… »

Il y a du vrai dans leurs propos. Les employeuses entendues par Caroline Ibos estiment souvent que cette mission, certes mal payée, précaire, ingrate, relève de la vocation naturelle pour une mère. « Ce qui apaise leur conscience. Elles disent souvent : «Une bonne nounou, c’est une nounou qui ne fait pas ce travail que pour l’argent.» Malentendu fondamental ! Elle est là pour gagner sa vie, même si elle fait preuve de sollicitude et d’affection envers les enfants. » Au parc, les nounous lui ont confié qu’elles aimaient les enfants dont elles s’occupaient, mais aussi qu’elles les oubliaient très vite une fois parties.

Le regard qu’elles portent sur eux, empreint lui aussi de stéréotypes, n’est pas toujours tendre. Elles les voient trop gâtés, mal élevés. Avec des parents qui seraient soumis aux caprices, craignant sans cesse de les voir perdre leur temps, ne leur transmettant pas de valeurs morales, les incitant à être dans l’égoïsme et la domination, trop précocement attachés à l’argent. « La patronne a tellement peur de ses enfants que quand elle fait une chose qui ne plaît pas, elle dit que c’est moi ! Elle dit : «Les enfants, Aurore veut que vous mangiez des carottes !» », lit-on dans l’enquête. Mais Caroline Ibos souligne aussi que les nounous s’inspirent finalement beaucoup de cette éducation pour leurs propres enfants, comme si elles intériorisaient un modèle de réussite à la française.

Aux yeux des nourrices, le couple et la famille française ne fonctionnent pas très bien. Elles n’envient guère ces femmes qui les emploient. « Ma patronne, elle a une belle maison mais elle est malheureuse. » Leur vie est dure, elles travaillent tout le temps, sont stressées, ne savent pas se détendre. « La figure de la nounou éclaire les relations restées inégales entre sexe autour des questions domestique et familiale. Les femmes fuient l’humiliation en humiliant une tierce personne », pose l’universitaire. Au lieu d’affronter d’épuisants et humiliants conflits avec leur compagnon, les employeuses se déchargent sur elles. Les chemises ne sont pas repassées ? « La nounou ne fait plus rien… »

Femmes noires au service de familles blanches, effectuant des tâches dévaluées, la situation de ces employées parle aussi du fossé entre les « races », à en croire Mme Ibos. L’une voit sa patronne comme toute-puissante et riche, l’autre demeure sous l’influence de préjugés. Ce que les parents n’imaginent pas, c’est la rancoeur, profonde et douloureuse, vis-à-vis de la colonisation, chez ces migrantes qui arrivent d’une ancienne colonie française. Elles disent : « Je fais l’Antillaise », avec ce sentiment que se perpétue la domination coloniale.

Mais ce que le livre de Caroline Ibos raconte peut-être le mieux, c’est la confrontation, en appartement, de classes sociales distinctes. Situation exceptionnelle dans la société française, où ces deux bouts de l’échelle sociale se croisent parfois mais ne se côtoient pas. « Pour les employeuses, être confrontées à la faiblesse de l’autre est une souffrance. Les signes de pauvreté gênent – le manteau moche dans l’entrée, les sandales portées pieds nus l’hiver… Ils sont le rappel de ce qu’elles ont envie d’oublier, de tout ce dont elles ne peuvent se sentir totalement irresponsables. » De ce contre quoi est construit l’appartement familial, havre de paix dans un monde violent.

Avec la nounou, la bulle protectrice éclate. Arrivent le politique, la misère du monde. Au final, cette proximité des classes ne les rapproche pas, constate, pessimiste, Mme Ibos. « L’employeuse fait bien de petits cadeaux compassionnels, mais réserve sa pitié à des causes ou des victimes bien plus éloignées d’elle. Entre les deux femmes, aucune vraie relation ne se tisse. » Paradoxalement, comprend-on, cette confrontation de classes est moins douloureuse côté nounous. Elles ne la vivent pas entièrement comme une humiliation parce qu’elles ne sont pas réduites à leur condition de domestique. Elles sont aussi autre chose. En Afrique, elles ont un lieu de réussite. Elles pourront se faire construire une maison

Voir également:

Les mères et leurs nounous, je t’aime moi non plus

« Les patrons sont égoïstes. Ils en veulent toujours plus »

Le Monde

01.02.12

Du côté de la patronne comme de la nounou, difficile d’échapper à la relation exploiteur-exploité

Chantal, nounou, 33 ans est Ivoirienne. Cela fait dix ans qu’elle garde des enfants dans des familles françaises. Elle a une fille de 16 ans au pays, rêve de devenir caissière pour ne plus avoir affaire aux parents.

Mes premiers employeurs, ils me faisaient travailler plus de douze heures par jour et ils ne payaient pas les heures supplémentaires. Je me sentais exploitée, on s’est très bien engueulés, ils m’ont licenciée en disant que je ne faisais pas le travail… Ensuite il y a eu deux familles, je suis restée quatre ans à chaque fois. Il y a toujours des hauts et des bas. On rend des services, on est là plus tôt, plus tard, quand ils ont besoin, mais quand nous on a besoin d’un jour de récupération pour faire un papier ou aller chez le docteur, ce n’est jamais possible. Pourtant, c’est prévu dans la convention collective [des employés de maison]. J’ai une amie qui l’a, je l’ai lue. Les patrons, ils pensent qu’on ne connaît pas nos droits, ils nous prennent pour des naïfs qui viennent d’Afrique. Une fois, j’ai demandé à arriver une demi-heure plus tard, j’avais un rendez-vous à la mairie pour un HLM, la patronne n’a pas voulu, j’étais écoeurée.

Les patrons sont égoïstes. Ils rentrent le soir, les enfants sont heureux, propres, la maison est bien rangée, ils ne font pas un compliment et ils demandent aux enfants comment ça s’est passé, pas à moi. Ça, ça m’énerve ! Ils ne vous disent jamais qu’ils sont satisfaits de votre travail, que grâce à vous, leurs enfants vont bien, qu’ils commencent à respecter, à écouter. Il n’y a pas de reconnaissance. Ils en veulent toujours plus. C’est un travail très ingrat, je suis gravement épuisée. Toutes mes copines au square en ont marre. »

Charlotte, employeuse, est chercheuse, mère de deux enfants de 2 et 11 ans gardés par une nounou tibétaine.

Quand on embauche quelqu’un à domicile, dans son intimité, qu’on n’a jamais employé personne auparavant, on est mal à l’aise. Quelle est la bonne distance ? C’est une relation compliquée. On est dans la dépendance. Le lundi matin, j’attends la nounou comme la Madone, le bébé dans les bras, devant la porte. Elle le sait… Ma première nounou était ivoirienne, je l’ai recrutée alors qu’elle n’avait pas l’air organisée, pour sa chaleur humaine avec l’enfant. Au début, c’est toujours très bien. Puis, au bout d’une année, il y a comme une fatigue réciproque. Elle rentrait tard en plein hiver avec mon fils, il a attrapé une pneumonie, j’ai perdu confiance. J’ai embauché une nounou algérienne très professionnelle. C’était une femme intelligente, on prenait un café ensemble le matin, une proximité s’est installée. Je lui rendais des services mais elle, elle râlait quand j’avais un quart d’heure de retard. Là, j’ai compris que j’avais un problème de positionnement, qu’on peut être gentille, intellectuelle de gauche, mais qu’il faut rester dans une relation professionnelle où tout est contractualisé. Ma nounou actuelle est tibétaine. L’avantage, c’est que je ne ressens pas de ressentiment envers la France, comme avec les nounous d’origine africaine pour qui, quoi qu’on fasse, la relation est décryptée à travers le filtre exploiteur-exploité. »

Propos recueillis par P. Kr.

Voir de même:

Les "nounous" dont rêvent les parents exigeants

Agnès Leclair

Le Figaro

08/02/2012

Une enquête décrypte les liens complexes qui se tissent entre les mères et les femmes qui gardent leurs enfants. (Avec une vidéo BFMTV)

De Mary Poppins à Bécassine, la figure de la «nounou» a toujours nourri l’imaginaire populaire et culturel. A l’heure de la mondialisation et des couples bi-actifs, comment sont perçues ces nounous souvent venues des pays du sud et quels liens tissent-elles avec les familles issues de la bourgeoisie des grandes capitales occidentales qui leurs confient leurs enfants?

Pour la première fois, ces rapports employeurs/employés qui se tissent au sein de l’intimité familiale sont décrits et analysés par la sociologue Caroline Ibos, professeur à l’université Rennes-II. Après trois ans d’enquête et des entretiens avec des employées ivoiriennes et leurs employeurs parisiens, elle publie aujourd’hui un essai intitulé Qui gardera nos enfants? (1).

«Les Asiatiques seraient minutieuses mais froides avec les enfants»

«Le recrutement des nounous, estime-t-elle, est encore largement influencé par des stéréotypes culturels». Une sorte de «théorie des races spontanée et orale» sur les nounous présiderait au choix des parents.

Selon ces clichés, «les Asiatiques seraient propres et minutieuses mais froides avec les enfants: les Maghrébines sévères à en être dures, susceptibles mais responsables ; les Colombiennes dociles mais sournoises ; les Africaines nonchalantes, maternelles mais peu portées sur les activités ménagères», rapporte Caroline Ibos.

La fidèle gouvernante noire du film culte Autant en emporte le vent a apparemment marqué durablement les esprits. Elle est encore citée comme référence par certains parents comme cette mère de famille qui vante les mérites des Africaines qui «s’attachent aux mômes comme la nounou de Scarlett o’Hara», raconte le sociologue.

«Les parents sont souvent perdus, démunis quand ils cherchent une garde d’enfant car il y a beaucoup d’affect qui rentre en jeu. Nounou, ce n’est pas un métier comme un autre», explique Cécile Altherr de Family Sphere, réseau d’agences spécialisées dans la garde d’enfants à domicile.

«S’ils évoquent la couleur de peau, nous leur rappelons qu’il s’agit de discrimination»

«Ceux qui s’adressent à nous ne demandent généralement pas une nationalité précise, constate la responsable du Répertoire de Gaspard, une association spécialisée dans le recrutement sur mesure de nounous. Ils veulent avant tout être rassurés. S’ils évoquent la couleur de peau, nous leur rappelons qu’il s’agit de discrimination, que c’est interdit, et qu’une nounou doit être choisie pour ses diplômes ou ses compétences».

À Paris, une typologie des familles peut être esquissée en fonction de leur préjugés et de leurs choix en matière de garde d’enfant, s’amuse cependant Caroline Ibos. «En caricaturant, à l’ouest, la référence serait la nurse anglaise, stricte et froide. Avoir une nounou qui garde les enfants, leur apprend l’anglais et fait le ménage: c’est un rêve de parent!, décrit-elle. Dans les quartiers nord et est, les familles disent par contre plus souvent privilégier la tendresse dans l’éducation et emploient plus souvent des nounous africaines».

Voir aussi:

Garde d’enfants : la mode des baby-sitters anglophones

Agnès Leclair

Le Figaro

31/08/2011

De plus en plus de parents cherchent à initier leurs petits à l’anglais à la maison, dès 12 mois.

Apprendre une seconde langue dès le berceau: beaucoup de parents en rêvent pour leur enfant. Aujourd’hui, ils sont de plus en plus nombreux à passer à l’acte en faisant appel à une baby-sitter étrangère pour s’occuper de leurs petits.

La perle rare convoitée en cette période de rentrée est une «nounou» anglophone. Anglaise, australienne ou américaine, elle étudie dans une université française pour un ou deux ans et s’est déjà occupée de bambins. À l’aise pour les surveiller au parc ou leur donner un bain, elle leur apprendra également à décliner les couleurs de l’arc-en-ciel dans la langue de Shakespeare et leur inculquera le nom des aliments en cuisinant des «chocolate chip cookies».

Jeunes filles au pair plus rares

Les sites d’annonces spécialisés regorgent de demandes: «French family looking for a native English-speaking baby sitter.» Plusieurs agences se sont lancées dans le recrutement de gardes d’enfants en langue étrangère. Créée en 2009 à Paris, la société Babyspeaking a déployé cette année une antenne à Lyon et une autre à Lille. Le recours à ces nurses anglaises version XXIe siècle n’est plus l’apanage des seuls Parisiens ou des plus fortunés. Avec les aides de la CAF (Caisse d’allocations familiales) pour la garde d’enfant et après déduction d’impôts, ce service coûte en moyenne 4 ou 5 euros l’heure.

«Embaucher une étudiante anglophone anglaise le mercredi ou pour la sortie des classes revient moins cher que de payer une garde et des cours d’anglais en plus», souligne Catherine Leroy, créatrice de l’agence Le Répertoire de Gaspard. Quant aux traditionnelles jeunes filles au pair anglaises, logées par les familles, elles se font rares. «Confrontées à une demande forte, elles n’acceptent plus que des offres dans le centre de Paris et demandent parfois 150 euros par semaine», commente Linda Bergonzi, créatrice de la plate-forme d’annonces ABC Families.

«Nous sommes sollicités par des familles franco-françaises plutôt aisées mais aux profils très variés qui estiment que leurs enfants doivent travailler leur accent dès le plus jeune âge», décrit Antoine Gentil, fondateur et directeur de Babyspeaking. Les autres demandes émanent d’expatriés de retour en France et désireux d’entretenir les acquis de leurs petits dans une autre langue. «Certains cherchent des baby-sitters qui parlent allemand, espagnol, chinois ou russe», précise Antoine Gentil. Après quatre ans passés à Madrid, Mathilde mise par exemple sur une jeune fille hispanophone pour éviter que ses filles de 6 et 9 ans «perdent» leur espagnol.

Ouverture sur le monde

Dans d’autres familles, l’initiation peut démarrer très jeune. Dès douze mois. «Certains parents cherchent des nounous qui puissent aller chercher des enfants à la crèche et former leur oreille très tôt à l’anglais. Il y a peut-être eu un effet “Chatel” car la demande est plus importante cette année», souligne Catherine Leroy. En janvier, le ministre de l’Éducation nationale, Luc Chatel, avait en effet plaidé en faveur de l’apprentissage de l’anglais en maternelle.

Soizic, maman d’une petite Morgane de deux ans et demi, ne s’attend cependant pas à des miracles. La fillette, gardée depuis l’année dernière par une Australienne quelques heures par semaine, se familiarise doucement à ces nouvelles sonorités mais ne disserte pas dans deux langues. «Elle dit des petits mots mais on ne fait pas de décompte! Tout passe par le jeu, les chansons. Nous voulons avant tout qu’elle s’amuse et lui offrir une ouverture sur le monde», décrit Soizic.

«Les parents ne s’attendent pas à ce que leur enfant devienne bilingue en quelques mois, renchérit Antoine Gentil. Il y aura cependant des résultats au bout de plusieurs mois si la garde est régulière.» Nombre de parents ayant appris une seconde langue au collège et sans beaucoup la pratiquer à l’oral espèrent avant tout que leur progéniture sera plus à l’aise qu’eux à l’étranger et moins stressés par des questions d’accents. «Ceux qui sont très ambitieux doivent faire attention de ne pas bloquer leur enfant. Après la crèche ou l’école, ils sont fatigués et la qualité du contact avec la baby-sitter doit passer avant le cours de langue» , prévient Catherine Leroy.

  Voir enfin:

L’espace des points de vue

Pierre Bourdieu, In La misère du monde, dir., Seuil, 1993, pp. 9,10 & 11.

Pour comprendre ce qui se passe dans des lieux qui, comme les « cités »ou les « grands ensembles », et aussi nombre d’établissements scolaires, rapprochent des gens que tout sépare, les obligeant à cohabiter, soit dans l’ignorance ou dans l’incompréhension mutuelle, soit dans le conflit, latent ou déclaré, avec toutes les souffrances qui en résultent, il ne suffit pas de rendre raison de chacun des points de vue saisi à l’état séparé. Il faut aussi les confronter comme ils le sont dans la réalité, non pour les relativiser, en laissant jouer à l’infini le jeu des images croisées, mais, tout au contraire, pour faire apparaître, par le simple effet de la juxtaposition, ce qui résulte de l’affrontement des visions du monde différentes ou antagonistes : c’est-à-dire, en certains cas, le tragique qui naît de l’affrontement sans concession ni compromis possible de points de vue incompatibles, parce que également fondés en raison sociale.

Si les entretiens ont été conçus et construits comme des ensembles autosuffisants, susceptibles d’être lus isolément (et dans un ordre quelconque), ils ont été distribués de manière à ce que les gens appartenant à des catégories qui ont des chances d’être rapprochées, voire confrontées, dans l’espace physique (comme les gardiens de HLM et les habitants, adultes ou adolescents, ouvriers, artisans ou commerçants, de ce genre de résidence) se trouvent aussi rapprochés dans la lecture. On espère ainsi produire deux effets : faire apparaître que les lieux dits « difficiles »(comme aujourd’hui la « cité »ou l’école) sont d’abord difficiles à décrire et à penser et qu’il faut substituer aux images simplistes, et unilatérales (celles que véhicule la presse notamment), une représentation complexe et multiple, fondée sur l’expression des mêmes réalités dans des discours différents, parfois inconciliables ; et, à la manière de romanciers tels que Faulkner, Joyce ou Virginia Woolf, abandonner le point de vue unique, central, dominant, bref quasi divin, auquel se situe volontiers l’observateur, et aussi son lecteur (aussi longtemps au moins qu’il ne se sent pas concerné), au profit de la pluralité des perspectives correspondant à la pluralité des points de vue coexistants et parfois directement concurrents. note1(1)

Ce perspectivisme n’a rien d’un relativisme subjectiviste, qui conduirait à une forme de cynisme ou de nihilisme. Il est en effet fondé dans la réalité même du monde social et il contribue à expliquer une grande part de ce qui advient dans ce monde, et, en particulier, nombre des souffrances nées de la collision des intérêts, des dispositions et des styles de vie différents que favorise la cohabitation, notamment au lieu de résidence ou au lieu de travail, de gens différant sous tous ces rapports. C’est à l’intérieur de chacun des groupes permanents (voisins de quartier ou d’immeuble, collègues de bureau, etc.), horizon vécu de toutes les expériences, que sont perçues et vécues, avec toutes les erreurs (de cible notamment) résultant de l’effet d’écran, les oppositions, en matière de style de vie surtout, qui séparent des classes, des ethnies ou des générations différentes. Même si l’on rencontre parfois des personnes que leur trajectoire, autant que leur position, incline à une vision déchirée et divisée contre elle-même (je pense à cette marchande d’articles de sport d’une cité « difficile »qui se sent fondée à se défendre avec vigueur contre les agressions des jeunes, tout en portant sur eux un regard compréhensif), la confrontation directe des différences a pour effet de favoriser la lucidité intéressée et partielle de la polémique (c’est le cas, par exemple, lorsque telle immigrée espagnole invoque la différence entre les structures des familles européennes, qui combinent un taux de fécondité faible et, souvent, une forte discipline de vie, et les familles maghrébines, très prolifiques et souvent vouées à l’anomie par la crise de l’autorité paternelle résultant de la condition de l’exilé, mal adapté et parfois placé sous la dépendance de ses propres enfants).

Il n’est pas jusqu’à l’expérience de la position occupée dans le macrocosme social qui ne soit déterminée ou, au moins, altérée par l’effet directement éprouvé des interactions sociales à l’intérieur de ces microcosmes sociaux, bureau, atelier, petite entreprise, voisinage et aussi famille étendue. La pièce de Patrick Süskind, La contrebasse, fournit une image particulièrement réussie de l’expérience douloureuse que peuvent avoir du monde social tous ceux qui, comme le contrebassiste au sein de l’orchestre, occupent une position inférieure et obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux et privilégié, expérience d’autant plus douloureuse sans doute que cet univers, auquel ils participent juste assez pour éprouver leur abaissement relatif, est situé plus haut dans l’espace global. Cette misère de position, relative au point de vue de celui qui l’éprouve en s’enfermant dans les limites du microcosme, est vouée à paraître « toute relative », comme on dit, c’est-à-dire tout à fait irréelle, si, prenant le point de vue du macrocosme, on la compare à la grande misère de condition ; référence quotidiennement utilisée à des fins de condamnation (« tu n’as pas à te plaindre ») ou de consolation (« il y a bien pire, tu sais »). Mais, constituer la grande misère en mesure exclusive de toutes les misères, c’est s’interdire d’apercevoir et de comprendre toute une part des souffrances caractéristiques d’un ordre social qui a sans doute fait reculer la grande misère (moins toutefois qu’on ne le dit souvent) mais qui, en se différenciant, a aussi multiplié les espaces sociaux (champs et sous-champs spécialisés), qui ont offert les conditions favorables à un développement sans précédent de toutes les formes de la petite misère. Et l’on n’aurait pas donné une représentation juste d’un monde qui, comme le cosmos social, a la particularité de produire d’innombrables représentations de lui-même, si l’on n’avait pas fait leur place dans l’espace des points de vue à ces catégories particulièrement exposées à la petite misère que sont toutes les professions qui ont pour mission de traiter la grande misère ou d’en parler, avec toutes les distorsions liées à la particularité de leur point de vue.

On pourrait aussi invoquer le modèle du Don Quichotte qui, notamment en donnant des noms différents, expliqués par des justifications étymologiques diverses, aux mêmes personnages, ou en jouant sur les niveaux de langue, tente de restituer la « multivalence que les mots possèdent pour les différents esprits »et, du même coup, la pluralité des perspectives qui font la complexité et l’ambiguïté de l’existence humaine (cf. L. Spitzer, Linguistic Perspectivism in the « Don Quijote », Linguistics and Literary History : Essays in Linguistics, Princeton University Press, Princeton, 1948, p. 41-85).


Déportation des Acadiens/253e: Vous avez dit génocide? (They signed a treaty and our homes were taken)

13 décembre, 2011
Like to a gypsy camp, or a leaguer after a battle All escape cut off by sea, and the sentinels near them Lay encamped for the night the houseless Acadian farmers (…)But on the shores meanwhile the evening fires had been kindled Built of the drift-wood thrown on the sands from wrecks in the tempest (…) Many a weary year had passed since the burning of Grand-Pré When on the falling tide the freighted vessels departed Bearing a nation, with all its household goods, into exile Exile without an end, and without an example in story Far asunder, on separate coasts the Acadians landed Scattered were they, like flakes of snow, when the wind from the north-east Strikes aslant through the fogs that darken the banks of Newfoundland Friendless, homeless, they wandered from city to city From the cold lakes of the north to the sultry Southern savannas … Longfellow  ("Evangeline")
The war was over And the spirit was broken (…) They signed a treaty And our homes were taken. Robbie Robertson ("Acadian driftwood", 1975)
La FAFA a choisi de souligner ce jour avec une cérémonie annuelle pour commémorer la perte de vies des Acadiens et Acadienens lors de la Déportation. Cette date a été choisie parce qu’elle représente la journée de la plus grande perte de vie acadienne pendant la Déportation (1755-1763). Ce jour-là, le Duke William a sombré avec 362 Acadiens à bord. C’était le pire de trois naufrages (plus de 850 noyés) survenus en cinq jours. Ceci s’ajoute aux mille autres décès constatés pendant le transport des familles acadiennes à partir des îles Royale (Cap-Breton) et Saint-Jean (Prince-Édouard) vers l’Europe en 1758. Un autre point important à souligner c’est que la plupart de ceux-ci étaient des enfants car l’âge moyen était d’environ 15 ans. Fédération des Associations de Familles Acadiennes

A l’heure où le politiquement correct ambiant nous vaut l’installation, au siège parisien de l’UNESCO, du drapeau d’un peuple dont l’invention est non seulement non terminée

Mais fondée sur rien de moins que la négation d’une des nations les plus anciennes du Moyen-Orient …

Et en cette  Journée du Souvenir acadien

Qui, depuis 2004, marque l’anniversaire de l’évènement le plus tragique de la Déportation des Acadiens par les troupes britanniques vers leurs colonies américaines mais aussi l’Angleterre et la France, certains réussissant à terme à rejoindre la Louisiane pour former ce qui devait devenir les  Cajuns  (le Grand Dérangement ou expulsion étant commémoré lui-même le 28 juillet).

A savoir le naufrage, au large des côtes françaises le 13 décembre 1758, du Duke William transportant en France une partie des expulsés et qui fera quelque 360 victimes.

Retour, avec un blog trouvé sur le net, sur l’une des dérives les plus typiques de notre époque qui veut qu’au moindre massacre venu l’on crie tout de suite au génocide …

Et qui, derrière le sort effectivement tragique d’une population (que dénoncera aussi en son temps le grand poète américain Longfellow dans sa célèbre épopée Evangéline), oublie un peu vite les complexités de l’histoire.

Comme le fait qu’en pleine Guerre de Sept ans,  ces populations avaient largement été oubliées par leur patrie d’origine, à savoir la France.

Ou qu’une partie d’entre eux avaient non seulement refusé le serment d’allégeance qu’exigeaient d’eux, en temps de guerre,  les troupes britanniques mais pris part au soulèvement contre ces dernières, via notamment la contrebande d’armes avec les indiens Micmac …

Acadian Rememberance day- remembering the genocide of the 1st French settlers in NA

This post is in memory of the 9,000 French settlers who were starved, murdered, and died of disease as the Brits shipped them from the land they had inhabited for 150 yrs simply bc they wanted the land, the land the Acadians had developed into viable and productive farmland, for themselves. Please, today, spare a thought for the 9,000 French women, children, and men, the pioneers who first settled North America, who were dispossessed of their land and were starved to death or died of disease or exposure.

THE ACADIAN GENOCIDE

With Acadian Remembrance Day today, I thought it might be interesting for all to know what the the acadians– a White, Christian ppl living in North America peacefully for over 150 yrs–suffered through.

In 1603, a group of French settlers was granted permission by Cardinal Richelieu to travel to North America and establish a settlement in what is today Nova Scotia, Prince Edward Isle, and parts of Northern Maine. The Acadians were were excellent damn builders, and reclaimed a good deal of what had been salt water marshes for use in farming. They were also a seafaring people, renowned sailors and fishermen.

As England and France fought over various territories, the Acadians managed to keep out of such matters by remaining neutral. They lived what was by all accounts a very idyllic existence, and even managed to maintain peaceful relations with the injuns. Over 150 years, Acadians developed their own culture, music, cooking, artwork, etc..(consider how uniquely a culture can evolve in 150 yrs!) they were, essentially, an independent, White European people who predated the English arrival at plymouth rock by at least 15 yrs.

At some point during the 150 yr Acadian existence, the territory on which they lived was ceded to England. The Acadians agreed to take an oath of loyalty to England, with the stipulation that they would never have to take up arm against their French countrymen. As we see in this quote from The Brit gvner Charles alwerence , the situation was a trap anyway. The brits wanted their land, and the acadians would have bee genocided even if they had signed the oath:

Charles Lawrence, wrote to London about the Acadians: "As they possess the best and largest tracts of land in this Province, it cannot be settled with any effect while they remain in this situation … “It would be much better … that they were away". General Lawrence who seemed to have their plans prepared carefully wrote to the British Secretary of State revealing his intentions: "I will propose to them the Oath of Allegiance a last time, if they refuse we will have a pretext for their expulsion: If they accept I will refuse them the Oath … In both cases I shall deposit them."

In 1754, with the outbreak of tensions with France once again, the British government reneged on their treaty and demanded that the Acadians take an absolute oath of allegiance to the British monarch, which would require their taking up arms. Not wanting to take up arms against family members in French territory, the Acadians refused. Colonel Charles Lawrence ordered the mass deportation of the Acadians.

Thus one Autumn night, Acadians were summoned to their Churches and read an order of expulsion. The Brits had already made preparations and the expulsion would take place the following day. The people were allowed to take only what they could carry. All lands were forfeit to the crown. All homes, Churches, barns, and other buildings were burned as 18,000 Acadians were herded at bayonet point to the shores. Less than 9,000 would survive the journey.

The Acadians were herded onto ships without regard to family relation, and all ships were bound for different destinations in the colonies. Most of the US colonies refused them entry– catholic maryland being a notable exception, where they were both accepted and well treated. Some colonies refused to allow the ships to deck and left the acadians on their ships in the harbor for month, such that by the time they disembarked, 80% were dead. But some ships refused entry were forced to make the 3 month voyage back to France. Even those those colonies who did accept the ships put the Acadians in indentured servitude to work alongside negroes. Both men and women were subjected to public floggings. Children were taken from their parents to work as servants in protestant households. Most were forced to change their surnames to "English-sounding" names. Their catholic religion was forbidden.

Out of the 18,000 who were deported, about 8,000 or 9,000 survived. The other 10,000, mostly women and children, succumbing to disease and starvation due to the wretched conditions. A diary was recently uncovered from a British captain of one of the deportation ships boasting about the number that had died along the way!

Bear in mind, this was a Christian people who had never taken up arms against the brits, who made their own way in the world–they were farmers, fishermen, and craftsmen.

the great irony is that most of the Acadians were from Normandy, thus the very officers supervising their extermination may have been related to them by way of the Norman conquest.

In time, a few thousand Acadians made it to Louisiana, then under Spanish control. The word "Cajun" was originally a slur for "Acadian," and what was salvaged of Acadian Culture became Cajun culture.

The Great Expulsion of 1755 is still a very touchy subject among acadians, most of whom refuse to celebrate Victoria Day and hate the British with a passion like no other. Several thousand acadians managed to either flee into the woods when the expulsion order came down or they returned after the war of 1812, thus a few small communities remain in Acadia itself.

I will never understand the british propensity (back then) for genociding fellow White Christians who were farming the land and minding their business. These were not jews were talking about, money lenders or purveyors of gambling and vice. Just decent, hard working White people. Since so few possessions survived the journey, all Acadian literature, artwork, etc. has been lost. But their story is immortalized in the 19th Longfellow poem "Evangeline."

The Queen of England, to this day, REFUSES to apologize for the Acadian genocide, though last time the Acadians took the crown to court they were given a letter "recognizing" it.

This video tells the story of "Evangeline" briefly, a legendary Acadian girl separated from her fiance by the brits on her wedding day and herded onto different ships. She searched the states for him for 25 yrrs,, not knowing if he was alive or dead or back in France. The song is a bit maudlin, but then most French music has that tendency.

Voir aussi:

Il y a 250 ans – 1758 : la déportation des Acadiens

Guy Laperrière – Département d’histoire Université de Sherbrooke

Le Devoir

15 décembre 2008

Je vous vois d’ici protester: encore un qui ne connaît pas son histoire, tout le monde sait que la déportation des Acadiens date de 1755. Vrai, et j’étais aussi dans la même ignorance jusqu’à cette année. C’est qu’après la déportation de la Nouvelle-Écosse, en 1755, il y a eu une deuxième vague de déportation en 1758, à la suite de la chute de Louisbourg, qui a touché ce qui restait des possessions françaises en Acadie: l’île Royale (ou du Cap Breton) et l’île Saint-Jean, devenue en 1799 l’île du Prince-Édouard.

Le monument de l’Odyssée acadienne

J’étais à Port-la-Joye, à l’entrée de la baie qui donne sur Charlottetown, le 15 août dernier, fête nationale des Acadiens, et on y commémorait le 250e anniversaire de la déportation des Acadiens de l’île Saint-Jean. C’est là qu’on m’a abondamment instruit sur cette page d’histoire et qu’on y a marqué l’emplacement d’un monument rappelant l’odyssée des Acadiens qui furent déportés en France. Deux des bateaux qui les y transportaient ont fait naufrage près des côtes de l’Angleterre, faisant plus de 500 victimes, les 12 et 13 décembre 1758. C’est pourquoi la Fédération des associations de familles acadiennes a choisi il y a quelques années le 13 décembre comme Jour du souvenir acadien. En ce 13 décembre 2008, la Société Saint-Thomas d’Aquin, porte-parole des Acadiens de l’Île depuis 1919, a inauguré au Lieu historique national de Port-la-Joye-Fort Amherst le monument de l’Odyssée acadienne. Rappelons en deux mots ce que fut cette déportation.

3000 déportés de Port-la-Joye à Saint-Malo

Depuis 1713, par le traité d’Utrecht, la France avait cédé Terre-Neuve et l’Acadie à l’Angleterre, mais avait conservé l’île Royale et l’île Saint-Jean. Cette dernière, habitée par les Micmacs et peuplée par les Français à partir de 1720, comptait en 1758 quelque 4700 habitants. La forteresse de Louisbourg, construite à partir de 1719 sur l’île Royale, est assiégée en 1745, prise puis rendue aux Français et assiégée de nouveau en 1758: elle tombe le 26 juillet 1758. Les Britanniques décident alors de déporter tous les habitants des deux îles Royale et Saint-Jean en France. Un livre d’Earle Lockerby, Deportation of the Prince Edward Island Acadians, paru cette année, fait le point de manière précise sur ce qui est arrivé dans le cas de l’île Saint-Jean. Celle-ci comptait alors cinq paroisses. Les militaires et les administrateurs de l’île, soit une centaine de personnes, sont envoyés en Angleterre comme prisonniers, tout comme les 3000 militaires de l’île Royale.

C’est le lieutenant-colonel Andrew Rollo qui est chargé de rassembler les habitants sur les navires, ce qu’il s’active à faire de la fin d’août au début de novembre. Plusieurs réussiront à fuir, avec leur bétail, notamment vers la baie des Chaleurs, à Ristigouche. En tout, 3000 personnes sont embarquées sur les navires. Le plus gros des navires quitte Port-la-Joye le 4 novembre et, finalement, ce sont 11 bateaux qui partent ensemble à destination de Saint-Malo le 25 novembre. La tempête les disperse cependant et seulement huit atteindront la France. Deux navires sont particulièrement affectés et prennent l’eau. Le Violet coule le 12 décembre, faisant 229 victimes. Le 13 décembre, le capitaine du Duke William, voyant que son navire va aussi couler, met deux embarcations à la mer, se sauvant ainsi que l’équipage, le curé Jacques Girard et quatre Acadiens; les 286 autres déportés périssent noyés dans le naufrage. Un autre de ces navires, le Ruby, s’est échoué aux Açores: 143 de ses 310 passagers ont pu être rescapés.

Plusieurs autres passagers, dont de nombreux enfants, sont morts de maladies au cours du voyage: à partir de données partielles, on estime leur nombre au tiers des déportés. Au total, les meilleures estimations donnent les chiffres suivants: déportés, 3000; morts de maladie, 891; noyés, 627, soit un total de 1518 décès, un peu plus de la moitié des passagers. On a conservé à Saint-Malo les noms de tous les passagers des navires qui y sont arrivés, y compris de ceux qui sont morts en route.

Voilà donc l’Odyssée des Acadiens de l’Île: il convient bien qu’un monument commémore leur mémoire.

Voir également:

Cérémonie du jour du Souvenir acadien 2011

SUMMERSIDE, Î.-P.-É. – Le 2 décembre 2011 – La Société Saint-Thomas-d’Aquin (SSTA) en association avec Parcs Canada, organise la quatrième cérémonie du jour du Souvenir acadien, le dimanche 11 décembre prochain de 14 h à 16 h, au lieu historique national Port-la-Joye-Fort-Amherst.

Le jour du Souvenir acadien est une commémoration de la désastreuse déportation de 1758 des Acadiens de l’Île et de ses nombreuses victimes.

C’est en fait le 13 décembre de cette année-là, que le navire Duke William a fait naufrage avec 360 Acadiens à son bord. Quelques heures auparavant, le navire Violet, avec environ 300 personnes, fait également naufrage. La déportation a été la plus grande tragédie humaine dans toute l’histoire de l’ile et la communauté acadienne et francophone de l’Île-du-Prince-Édouard commémore annuellement ce souvenir, au lieu historique national Port-la-Joye–Fort Amherst. Ce lieu étant le port d’entrée pour l’établissement des Français et également le lieu de départ, lors de la déportation.

Le président de la Société Saint-Thomas-d’Aquin, M. Gabriel Arsenault, souligne l’importance de cette journée : « Cette cérémonie donne l’opportunité à toute la communauté de rendre hommage aux Acadiennes et Acadiens de l’Île face à la douleur et la souffrance qu’ils ont endurées durant la Déportation. C’est aussi une occasion de célébrer un peuple qui est rempli de persévérance et de courage. »

L’historien, M. Georges Arsenault, agira à titre de maître de cérémonie lors de la commémoration. Des représentants de plusieurs groupes tels qu’Actions Femmes Î.-P.-É., Jeunesse Acadienne, les Francophones de l’âge d’or de l’Île-du-Prince-Édouard et de Parcs Canada participeront à la cérémonie. Le mot de bienvenue et les discours seront suivis de la procession, au Monument de l’Odyssée acadienne, en présence des personnages traditionnels acadiens, Évangéline et Gabriel. Le tout se terminera avec un léger goûter.

*En cas de tempête, nous vous prions de bien vouloir vous rendre au site Web de la SSTA (www.ssta.org) ou de téléphoner au 902-439-2759 le dimanche matin afin de vérifier si la cérémonie aura toujours lieu.

La Société Saint-Thomas-d’Aquin est le porte-parole officiel des Acadiens, Acadiennes et francophones de l’Île-du-Prince-Édouard. Son mandat est de travailler pour que tout Acadien, toute Acadienne et francophone puissent vivre et s’épanouir individuellement et collectivement en français à l’Île-du-Prince-Édouard.

Acadian Remembrance Day Dec. 13

Published on December 9th, 2009

Published on June 21st, 2010

Staff ~ The Journal Pioneer Topics : Islanders , Parks Canada , Summerside , Atlantic Ocean , Amherst National Historic Park Summerside -

SUMMERSIDE – It was back in December 1758, during the deportation of French pioneers from Isle-Saint Jean (now P.E.I.), that nearly 2,000 Acadians trying to cross the Atlantic Ocean perished from hunger, disease and drowning.

The SociÉtÉ Saint-Thomas-d’Aquin (SSTA) resolved to identify Dec. 13 as the Acadian Remembrance Day of this tragic event.

The SSTA is inviting Islanders to gather at Port-la-Joye – Fort Amherst National Historic Park on Route 19, near Rocky Point, Sunday at 1 p.m. to commemorate this event. Following speeches and a procession to the OdyssÉe Monument, the SSTA will lay a wreath of flowers in memory of all those who lost their lives as a result of the Deportation. Those wishing to do the same are welcome to do so. Following the hour-long ceremony, snacks and hot beverages will be served inside the Parks Canada visitor reception centre.

The SSTA will mark this day every year to commemorate the heavy loss of life that resulted from the Deportation.

Port-la-Joye- Fort Amherst has been chosen because of its historic significance and because it is where the OdyssÉe Monument is located, a permanent reminder of the Deportation.

Each year during the ceremony, an official declaration recalling this somber episode in Acadian life on P.E.I., will be read.

Voir par ailleurs:

28 juillet 1755

Le Grand Dérangement des Acadiens

Le 28 juillet 1755, les Anglais commencent à déporter plusieurs milliers de paysans français qui vivaient depuis le siècle précédent à la pointe orientale du Canada, sur une péninsule baptisée Acadie, en référence à une terre mythique de l’Antiquité.

Camille Vignolle.

Hérodote

Un peuple courageux

Ces colons attachés à leur terre, leur langue et leur religion descendent de paysans originaires du Poitou, et plus particulièrement des villages de La Chaussée et Saint-Jean-de-Sauves. Ils peuplèrent la colonie française d’Acadie au XVIIe siècle, avant qu’elle ne soit cédée à l’Angleterre par le roi Louis XIV en 1713, dans le cadre des traités d’Utrecht et rebaptisée Nova Scotia ou Nouvelle-Écosse.

Pendant la première moitié du XVIIIe siècle, les Acadiens se voient dispenser du serment d’allégeance à la couronne britannique qui les obligerait notamment à combattre contre les Français.

Mais leur situation se gâte après la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748). En 1749, les Anglais donnent à leur colonie du bout du monde une nouvelle capitale, Halifax, et font venir 2.000 colons anglais ainsi qu’une troupe militaire.

Le serment d’allégeance

Un rude militaire du nom de Charles Lawrence vient prêter main forte au gouverneur avec le titre de lieutenant-gouverneur. Comme l’Angleterre se prépare à une nouvelle guerre contre la France (ce sera la guerre de Sept Ans qui débouchera sur la prise de Québec par les Anglais), il estime indispensable que les Acadiens prêtent enfin le serment d’allégeance à la couronne.

Il convoque en juillet 1755 une délégation d’Acadiens et leur déclare «qu’ils devaient maintenant se résoudre soit à prêter le serment sans réserve ou autrement de quitter leurs terres, parce que les affaires en Amérique étaient dans un tel état de crise, qu’aucun délai ne pouvait être toléré».

Mais les délégués veulent au prélable être assurés de bénéficier de la plénitude de leurs droits de citoyens. Devant leur refus de prêter serment, le conseil d’Halifax ordonne le 28 juillet leur arrestation et décide de «répartir» dans les diverses colonies anglaises du continent les Acadiens qui persisteraient dans leur refus.

Des miliciens anglais se présentent dans les mois qui suivent dans les villages acadiens, rassemblent la population et la mettent en demeure de prêter serment ou de quitter le pays.

«Ainsi, sans plus tarder, je vais vous faire connaître les ordres de sa Majesté. Vos terres, vos maisons, votre bétail et vos troupeaux de toutes sortes sont confisqués au profit de la Couronne avec tous vos autres effets, excepté votre argent et vos meubles, et vous-mêmes devez être transportés hors de cette province», déclare le lieutenant-colonel John Winslow aux habitants de la Grand-Prée rassemblés dans leur église…

Sur les 13.000 Acadiens, quelques milliers prennent les devants et se refugient dans les colonies voisines encore françaises, comme l’île Saint-Jean, future île du Prince-Édouard. Ils lancent de là des attaques contre les Anglais.

Les autres Acadiens sont conduits par vagues successives vers des bateaux qui vont les transporter vers l’une ou l’autre des colonies anglaises (les futurs États-Unis).

Cet exode appelé «Grand Dérangement» concerne 7.000 à 8.000 personnes dont une grande partie qui n’arriveront pas au bout de leur voyage, victimes de la faim ou de la maladie.

Les Cajuns, du Maryland à la Louisiane

Dans la colonie anglaise du Maryland, une poignée de déportés ne se résignent pas à la tutelle anglaise et s’enfuient au péril de leur vie vers la Louisiane… juste avant que cette colonie française ne passe sous souveraineté espagnole !

Établis dans les mangroves du delta du Mississipi, ils donneront naissance à la communauté des «Cajuns» (une déformation du mot Acadien). On en recense environ 800.000 aujourd’hui. Très peu parlent encore l’ancien dialecte français. La Canadienne Antonine Maillet a remis à l’honneur cette culture avec son célèbre roman : Pélagie-la-Charrette (1979).

Voir aussi:

Evangeline: A Tale of Acadie

Henry Wadsworth Longfellow’s first epic poem, Evangeline: A Tale of Acadie, published in 1847, is a story of loss and devotion set against the deportation of the Acadian people in 1755. The poem elevated Longfellow to be the most famous writer in America and has had a lasting cultural impact, especially in Nova Scotia and Louisiana, where most of the poem is set.

On April 5, 1840, Longfellow invited a few friends to dine at his rented rooms in Cambridge at the Craigie House. Nathaniel Hawthorne brought the Reverend Horace Conolly with him. At dinner, Conolly related a tale he had heard from a French-Canadian woman about an Acadian couple separated on their wedding day by the British expulsion of the French-speaking inhabitants of Nova Scotia. The bride-to-be wandered for years, trying to find her fiancé. Conolly had hoped Hawthorne would take the story and turn it into a novel, but he was not interested. Longfellow, however, was intrigued, and reportedly called the story, "the best illustration of faithfulness and the constancy of woman that I have ever heard of or read." He asked for Hawthorne’s blessing to turn it into a poem.

Seven years after Longfellow first heard the story, Evangeline was published. During that time, he continued his Harvard professorship and published several books, including volumes of his own poetry, translations, and a novel, Hyperion. He also married Frances (Fanny) Appleton, became the owner of Craigie House when her father gave it to the newlyweds as a wedding gift, and had three children, the third christened two days before the official publication of Evangeline.

By 1845 when Longfellow began working on the poem, the fate of the Acadians had largely been forgotten. Longfellow researched the basic history of the expulsion at the Harvard library and the Massachusetts Historical Society. He learned that the French began to settle Acadie, modern-day Nova Scotia, in 1604. For the next 150 years, they cultivated the land, maintained a friendly relationship with the native Micmac Indians, and remained neutral in the ongoing conflicts between the French and the English. By the mid-18th century, there were 12,000 to 18,000 Acadians. In 1755 when these British subjects refused to take up arms against the French, they were exiled from their lands, in what the Acadians call "Le Grand Dérangement." The Acadians were scattered far and wide. Many eventually ended up in Louisiana where they formed the basis of the Cajun culture.

According to Longfellow biographer Charles Calhoun, "As was his poetic practice, once Longfellow had briefed himself on the factual background, he used his material with a very free hand. He was a bard, not a historian; what mattered was the basic human truth of his story, not its particulars." Evangeline is a work of fiction; Longfellow devised its heroine and her quest, as well as the scenery that she moves through. The poem even starts on a fictional note: "This was the forest primeval" is a better description of the coast of Maine, where Longfellow grew up, than the low-lying marshlands of Acadia, which he had never visited.

Factual or not, Longfellow’s Evangeline became a huge success. The poem went through six printings in the first six months after being published, and within ten years had been translated into a dozen languages. The poem has been made into two films, one in 1922 and the second, starring popular silent film actress Dolores Del Rio, in 1929. Generations of American children read, memorized, and recited the poem as part of their schooling. Schools, churches, inns, and many other businesses and social groups were named for the poem’s heroine.

Other authors capitalized on the success of the poem by writing alternate versions of the story. Louisiana Judge Felix Voorhies published Acadian Reminiscences: The True Story of Evangeline, in 1907. In his telling, the lovers are reunited under an oak tree in the Louisiana town of St. Martinville, but when Evangeline discovers that Gabriel has fallen in love with another woman, she goes mad and dies. This version became very popular in Voorhies’ home state, where his novel was often taken as historical fact.

Longfellow’s Evangeline created a tourist industry in the lands of the Acadians. Visitors are still drawn to sites such as the Longfellow-Evangeline State Historic Site in Louisiana, which interprets the lifestyle of the Acadian settlers. Once there, it is just a short ride to St. Martinville to see the "Evangeline Oak" which features so prominently in Voorhies’ version of the story. In Nova Scotia, the Evangeline Trail stretches along the Bay of Fundy coast from Yarmouth to Grand Pré and beyond.

Evangeline’s most lasting impact has been on Acadians themselves, both in Nova Scotia and in Louisiana. According to Yale historian John Mack Farragher, author of A Great and Noble Scheme: The Tragic Story of the Expulsion of the French Acadians from their American Homeland, "[T]he poem struck a spark igniting a cultural and political renaissance among the small Acadian middle class that began to emerge in the second half of the nineteenth century." The poem became a creation myth, and its heroine’s hometown of Grand Pré remains a pilgrimage site. In 2004, to commemorate the four hundredth anniversary of the arrival of the French in North America, a two-week reunion was held there. Thousands of Acadians from around the world gathered to celebrate their shared history.

Evangeline was Henry Wadsworth Longfellow’s first epic poem. Hiawatha (1855), "Miles Standish" (1858), and Tales of a Wayside Inn (1863-1873) followed, cementing Longfellow’s reputation as the preeminent mythmaker of his country’s young history.

Voir enfin:

Acadian driftwood

Robbie Robertson

The Band

1975

The war was over

And the spirit was broken

The hills were smokin’

As the men withdrew

We stood on the cliffs,

Oh and watched the ships,

Slowly sinking to their rendezvous

They signed a treaty

And our homes were taken

Loved-ones forsaken,

They didn’t give a damn.

Try to raise a family

End up an enemy

Over what went down on the Plains of Abraham.

Acadian Driftwood,

Gypsy Tailwind

They call my home,

The Land of Snow

Canadian cold front,

Movin’ in

What a way to ride,

Oh what a way to go

Then some returned,

To the Motherland

The high command,

Had them cast away

Some stayed on,

To finish what they started

They never parted,

They’re just built that way

We had kin livin’,

South of the border

They’re a little older,

And they been around

They wrote in a letter

Life is a whole lot better

So pull up your stakes, children,

And come on down

[Chorus]

50 under zero when the day came a threat

My clothes were wet

And I was drenched to the bone

Then out ice fishin’,mmm,

Too much repetition

Make a man want to leave

The only home he’s known

Sailed out of the Gulf,

Headed for St. Pierre

Nothing to declare,

All we had was gone

Broke down along the coast

What hurt the most

When the people there said

“You better keep movin’ on”

[Chorus]

Everlastin’ summer

Filled with ill-contempt

This government

Had us walkin’ in chains

This isn’t my turn

This isn’t my season

Can’t think of 1 good reason

To remain oh

We worked in the Sugar Fields

Up from New Orleans

It was ever-green

Up until the flood

You could call it an omen

Point ya where ya goin’

Set my compass North

I got winter in my blood

[Chorus]

Sais tu, Acadie j’ai le mal du pays

Ta neige, Acadie, fait des larmes au soleil

J’arrive Acadie, teedle um, teedle um, teedle oh


Ouvéa: Que feraient les Israéliens? (What double standard?)

13 novembre, 2011
Jacques Chirac : "Que pensez-vous de l’idée d’intervenir ? "
Le général Vidal : "C’est possible, mais difficile et risqué. "
Chirac : "Que feraient les Israéliens et Margaret Thatcher dans un pareil cas ?"
Vidal : "Ils le feraient."
Chirac : "Alors, nous allons le faire."
Ce que je savais moi -et que j’étais seul à savoir, je ne pouvais pas le dire aux autres délégations parce qu’il ne fallait pas que le secret sorte- c’est qu’il y avait aussi des officiers français… enfin, au moins un et peut-être un sous-officier, on ne sait pas très bien… A la fin de l’épisode de la grotte d’Ouvea, il y a eu des blessés kanaks et deux de ces blessés ont été achevés à coups de bottes par des militaires français, dont un officier. Michel Rocard
Si François Mitterrand, président de la République et chef des armées, a ordonné l’assaut c’est qu’il avait la conviction que toutes les négociations avaient échoué et que la survie des otages était en jeu. (…) Les politiques, aidés par les militaires ont tout fait pour négocier une sortie honorable avec les ravisseurs. (…) Alphonse Dianou (le chef du commando, ndlr) a constamment refusé de discuter et déclaré jusqu’à la fin qu’il mourrait dans la grotte. (…) S’il y avait eu des exécutions sommaires, Legorjus aurait dû lui-même les empêcher puisqu’il prétendait avoir dirigé le retrait des forces après l’opération. Général Jacques Vidal (ancien commandant des forces armées en Nouvelle-Calédonie en 1988)
A Ouvéa, c’est le pays tout entier qui nous observait. Avec, à sa tête, un président de la République et un Premier ministre, engagés, l’un contre l’autre, dans une féroce bataille électorale. Le tout, dans une île de 20 km de longueur sur moins de 1 km de largeur, perdue à 22 000 km de Paris. Avouez qu’il y avait plus confortable comme situation! Philippe Legorjus
La place centrale de la nature, le rapport au temps, la structure sociale m’ont séduit, écrit Legorjus (…) C’est un monde de consensus qui garantit, à chacun, la sécurité économique et morale. Ni misère ni exclusion (…) C’est une société sans classe. Philippe Legorjus
 Je suis curieux de voir ce film, car je pense que le capitaine Legorjus n’a pas assumé son rôle sur le terrain d’être à la tête de ses hommes. Il aurait dû obéir au général Vidal qui était son patron. Il n’a pas voulu en assumer les risques et les responsabilités. Les officiers du 11e Choc et du commando Hubert étaient bien là, eux, et je les en remercie encore. Suite à cette affaire, Legorjus a d’ailleurs perdu sa crédibilité au GIGN, qu’il a quitté peu après. Dans ce film, je pense qu’en se mettant en vedette, il cherchera à rattraper la mauvaise image qu’il a pu laisser lors de cette prise d’otages. La politique, j’en étais bien loin. Moi je voyais surtout mes camarades souffrir et comme l’assaut était décidé, il fallait y aller. La négociation ne nous a amenés qu’à avoir des otages en plus…Michel Lefèvre (ancien sous- officier au GIGN qui commandait l’assaut sur l’entrée de la grotte d’Ouvéa)
Dans ces pays là, un génocide, ce n’est pas trop important. François Mitterrand
Les soldats français leur disaient ’vous devez ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez afin qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas’ . Andrew Wallis
Nous n’avons tenu ni machettes, ni fusils, ni massues. Nous ne sommes pas des assassins. Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre « théorie ». Nous leur avons fourni la méthodologie : notre « doctrine ». Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d’empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent « révolutionnaires » à l’épreuve de l’Indochine. Puis se firent « psychologiques » en Algérie. Des « guerres totales ». Avec des dégâts totaux. Les « guerres sales ». » (…) Cette doctrine fut le ressort du piège [.] qui permit de transformer une intention de génocide en génocide. [.] Sans lui, sans ce ressort que nous avons fourni, il y aurait eu massacres, pas génocide. Patrick de Saint-Exupéry
Malgré plusieurs affaires graves impliquant ses soldats, l’armée française ne donne pas l’image d’une force qui frappe n’importe comment, contrairement aux Américains en Irak. Sa puissance est maîtrisée, et son action permet, à mes yeux, de contenir le déchaînement de la violence en Côte-d’Ivoire. (…) En Côte-d’Ivoire, les officiers disent : «A partir du moment où on s’interpose, on s’expose.» (…) A la différence du Rwanda, l’armée n’a pas pris parti pour un camp. Charles Maisonneuve
Les Israéliens se sont surarmés et en faisant cela, ils font la même faute que les Américains, celle de ne pas avoir compris les leçons de la deuxième guerre mondiale, car il n’y a jamais rien de bon à attendre d’une guerre. Et la force peut détruire, elle ne peut jamais rien construire, surtout pas la paix. Le fait d’être ivre de puissance et d’être seul à l’avoir, si vous n’êtes pas très cultivé, enfant d’une longue histoire et grande pratique, vous allez toujours croire que vous pouvez imposer votre vision. Israël vit encore cette illusion, les Israéliens sont probablement dans la période où ils sont en train de comprendre leurs limites. C’était Sharon le premier général qui s’est retiré de la bande de Gaza car il ne pouvait plus la tenir. Nous défendons absolument le droit à l’existence d’Israël et à sa sécurité, mais nous ne défendons pas son droit à se conduire en puissance occupante, cynique et brutale … Michel Rocard (Al Ahram, 2006)
Le Président de la République exprime sa profonde émotion devant les conséquences tragiques de l’opération militaire israélienne contre la « flottille de la liberté » à destination de Gaza. Il condamne l’usage disproportionné de la force et adresse ses condoléances aux familles des victimes.  Communiqué de l’Elysée (31.05.10)

Pourquoi le dernier Kassovitz, que je n’ai  pas encore  vu, promet d’être sportif

Réalisateur aussi doué que roué et prêt à tous les manichéismes et  toutes les démagogies (La Haine) s’attribuant en plus le principal et beau rôle, titre choc (Ordre et Morale avec Majuscules, svp !), sujet choc politico-historique (attaque d’une gendarmerie et prise d’otages par des militants indépendantistes kanaks  en pleine présidentielle), histoire récente (il y a à peine 23 ans – à quand un film sur les bavures françaises en Côte d’ivoire ou en Afghanistan ou sur le Rwanda ?), nombreuses zones d’ombre et morts d’hommes (2 militaires, 19 militants dont, comme l’a confirmé Rocard négociateur 2 mois plus tard des accords de Nouméa, deux achevés à coups de bottes par des gendarmes et le responsable, selon un journaliste de Nouméa proche apparemment des forces françaises, aurait été sanctionné après enquête), équipe au pouvoir alors dirigée – en tandem avec un Mitterrand "cohabité" – par Supermenteur lui-même, chef du commando du GIGN ancien gauchiste deux fois repenti et auteur d’un livre avec un ancien journaliste de Libération (La Morale et l’Action – toujours les Majuscules! – d’un Philippe Legorjus "fasciné par la révolution de 1968 et la théologie de la libération", reconverti dans l’intelligence économique), amnistie négociée pour les forces françaises, moment critique de l’action relatée (entre les deux tours d’une élection présidentielle mais aussi après un référendum local perdu à une majorité écrasante par les indépendantistes), situation « coloniale » de type « algérienne » avec bons sauvages de service fleurant bon les douces mœurs tropicales …

Mais aussi peut-être l’occasion de revenir …

Sur cet étrange deux poids deux mesures

Qui, dans des conditions autrement plus difficiles (hormis peut-être le soutien, imposé en haut lieu aux troupes françaises dans le cas rwandais, de véritables génocidaires), vaut régulièrement aux forces israéliennes les pires dénonciations ?

Droit de suite

Nouvelle-Calédonie : l’aveu de Rocard sur l’affaire d’Ouvéa

David Servenay

Rue 89

19/08/2008

Vingt ans après l’affaire de la grotte d’Ouvea qui fit vingt-cinq morts en Nouvelle-Calédonie, l’ancien Premier ministre avoue qu’il savait que les militaires français ont achevé des prisonniers kanaks « à coups de bottes ». « Au moins un officier et peut-être un sous-officier », précise Michel Rocard dans une émission diffusée lundi sur France Culture.

Mediapart a été le premier à relever l’aveu, passé complètement inaperçu, dans la série d’émissions fleuves que France Culture consacre cette semaine à la Nouvelle-Calédonie. Pendant une heure, l’artisan des accords d’Ouvea qui vont rétablir la paix après des années de lutte raconte la difficile gestion de cette crise.

Des morts dont les circonstances restent troubles

Ce n’est pas la première fois qu’elle est disséquée : plusieurs documentaires télé l’ont fait au printemps. Rue89 avait en particulier relevé celui d’Elizabeth Drévillon, car ce film posait les bonnes questions sur une affaire dont les circonstances restent troubles. A la 47e minute de l’émission de France Culture, voici ce que dit Michel Rocard à propos de l’amnistie conclue entre Kanaks et Caldoches :

« Ce que je savais moi -et que j’étais seul à savoir, je ne pouvais pas le dire aux autres délégations parce qu’il ne fallait pas que le secret sorte- c’est qu’il y avait aussi des officiers français… enfin, au moins un et peut-être un sous-officier, on ne sait pas très bien… A la fin de l’épisode de la grotte d’Ouvea, il y a eu des blessés kanaks et deux de ces blessés ont été achevés à coups de bottes par des militaires français, dont un officier. »

Même si l’information n’est pas nouvelle en soi, elle était longuement analysée par Elizabeth Drévillon, c’est la première fois qu’elle est publiquement reconnue par un responsable politique de premier plan. Michel Rocard poursuit :

« Il fallait prévoir que cela finisse par se savoir et il fallait donc prévoir que cela aussi soit garanti par l’amnistie. »

Ce qui sera fait, après le vote de cette loi d’amnistie par le Parlement. « La France a tenu sa parole », conclut Michel Rocard. Sur dix-neuf cadavres décomptés le 5 mai 1988 autour de la grotte d’Ouvéa, douze ont une balle dans la tête.

Quand Jacques Chirac parlera-t-il de son rôle dans cette affaire ?

On le sait : les politiques français n’ont pas l’habitude de se justifier de leurs actes. Ni devant le Parlement, encore moins face à l’opinion, surtout lorsque cela concerne des affaires où l’usage de la violence est en jeu. Car alors, la frontière entre le légitime et l’illégitime est parfois ténue. En témoigne cet échange, relaté par le général Vidal, l’un des officiers qui eut à gérer sur place cette crise d’Ouvea. Voici comment il présente l’échange qu’il eut alors avec Jacques Chirac, Premier ministre :

Jacques Chirac : « Que pensez-vous de l’idée d’intervenir ? »

Le général Vidal : « C’est possible, mais difficile et risqué. »

Chirac : « Que feraient les Israéliens et Margaret Thatcher dans un pareil cas ? »

Vidal : « Ils le feraient. »

Chirac : « Alors, nous allons le faire. »

Détail incroyable, le Premier ministre demande alors à l’officier de s’engager par écrit sur les pertes envisageables : « Un à deux tués, six à huit blessés, minimum », écrit-il. A ce jour, Jacques Chirac ne s’est toujours pas expliqué sur l’affaire d’Ouvea qui fut au cœur de la bataille présidentielle de 1988. L’aveu de Michel Rocard entrainera-t-il d’autres confessions ?

Voir aussi:

L’affaire de la grotte d’Ouvea, vraiment du passé ?

David Servenay

Rue89

Retour sur une affaire néo-calédonienne qui fit vingt-cinq morts et dont les assassins n’ont jamais été jugés.

Lorsque la droite et la gauche couvrent à tour de rôle les institutions, l’affaire d’Etat n’est jamais loin. Dans un remarquable documentaire, diffusé jeudi soir sur France 2, Elizabeth Drévillon déconstruit les petits et gros mensonges d’une affaire qui fit vingt-cinq morts et dont les assassins n’ont jamais été jugés. Pour couvrir qui ? Une banale occupation qui dérape, vingt-sept gendarmes pris en otages

Le contexte historique est connu : printemps 1988, sur fond de tensions entre kanaks revendiquant leur indépendance et caldoches cherchant à maintenir leurs positions en Nouvelle-Calédonie, un groupe d’indépendantistes de l’île d’Ouvea veut occuper la gendarmerie locale. Face à ces gens armés et menaçants, un officier qui vient tout juste d’arriver, sort son pistolet… le drame commence.

Des coups de feu claquent : quatre gendarmes tombent. Affolé, le commando des Mélanésiens prend peur et s’enfuit en deux groupes, avec le reste des gendarmes comme otages. Nous sommes le vendredi 22 avril, deux jours avant le premier tour de l’élection présidentielle où s’opposent François Mitterrand et Jacques Chirac.

Bernard Pons pris en flagrant délit de mensonge

Dès le départ, montre le documentaire, la gestion de crise est assurée par le gouvernement qui ne veut laisser aucune chance aux ravisseurs. L’armée est envoyée sur place : sept cents hommes des unités d’élite (11e Choc, GIGN) quadrillent l’île. Les Kanaks se sont séparés en deux groupes, l’un vers le Sud, l’autre vers le Nord, avec seize otages, près du village de Gossanah.

Toute l’île est interdite à la presse. Les soldats se mettent au travail, en interrogeant la population du village, par les « méthodes qui nous répugnent » aurait dit le général Massu. Les témoins racontent comment les enfants sont enchaînés aux poteaux des cases et maltraités par les militaires, sous le regard de leur famille.

Bernard Pons, alors ministre des DOM-TOM, a été chargé par le Premier ministre Jacques Chirac de gérer l’affaire. Face caméra, il prétend n’avoir jamais mis les pieds à Gossanah. Faux, répond le général Vidal, patron de l’opération militaire :

-« Il est venu deux à trois reprises. »

-« Il était au courant de ce qui se passait ? “

Sourire de l’officier : ‘Oui, bien sûr. Il était là pour ça, non ?

Premier mensonge, véniel au regard de la suite.

Récit d’une négociation impossible, pour cause d’élection…

Dès le début de l’affaire, Jacques Chirac insiste sur la barbarie, la sauvagerie’ des ravisseurs qui ont tué ‘à l’arme blanche’. Un second mensonge, puisque l’autopsie des corps des quatre gendarmes tués à Fayaoué dit le contraire. Les témoignages des gendarmes capturés sont tout aussi explicites. Une fois dans la grotte, au fin fond de la forêt, ils sont bien traités par leurs ravisseurs qui sont visiblement dépassés par l’ampleur de l’affaire. ‘Il n’y a pas de scène de violence gratuite’, explique le gendarme mobile Alberto Addari.

La négociation commence avec d’un côté le capitaine du GIGN, Philippe Legorjus et le substitut du procureur Jean Bianconi et de l’autre, le chef du commando, Alphonse Dianou. Pour Legorjus, les premiers contacts confirment le flottement des ravisseurs :

‘Dianou ne demande rien. Il réclame l’indépendance de la Kanakie libre socialiste. Comme les autres.’

En fait, les preneurs d’otage sont isolés. Maki Wea, indépendantiste de Gossanah, raconte comment ils ont été abandonnés par le FLNKS, qui ne veut pas assumer politiquement et publiquement la mort des quatre gendarmes. Impression partagée par l’un des ravisseurs, Benoît Tangopi : ‘On s’est senti lâché’.

A Paris, l’attitude du pouvoir est identique, mais pour d’autres raisons. Les candidats à la présidentielle veulent surtout éviter la sortie de route. Ainsi, les kanaks demandent le 28 avril, par le biais d’Edgar Pisani, conseiller à l’Elysée, la nomination d’un médiateur. ‘Personne ne m’a saisi de cette question’, affirme avec aplomb François Mitterrand le soir même dans un débat électoral à la télévision. Encore un mensonge, pour éviter de trébucher.

Parallèlement, l’exécutif prépare le coup de force

Simultanément, les militaires préparent un coup de force. Alors même que les visites du capitaine Legorjus se poursuivent pour tenter de trouver un accord. Le gendarme en est convaincu : les kanaks veulent une sortie de crise honorable :

‘Alphonse Dianou voulait sortir vivant de cette affaire, avec ses camarades. J’expliquai à Bernard Pons que l’idée d’une reddition était possible. Après le second tour de la présidentielle.’

A Nouméa, une réunion rassemble tous les protagonistes pour mettre au point les techniques d’interventions. Un ‘brain-storming’ dit le général Vidal, où il est question de bombe laser, d’hélicoptère avec un canon de vingt millimètres. ‘On a surdosé la réaction’, dit l’un des participants.

Le 1er mai, dans une lettre toute tactique, François Mitterrand propose à son Premier ministre une mission de ‘conciliation’ avec deux médiateurs. Comme s’il s’agissait de ne pas endosser la responsabilité d’un échec toujours possible. Refus de Jacques Chirac.

Sur le terrain, Bernard Pons répercute ce qu’il appelle l’analyse de Legorjus : la situation empire. Faux, répond l’officier : ‘En déconnectant le temps présidentiel et le temps de la négociation, on aurait sorti tout le monde vivant’. Puis le Premier ministre appelle au téléphone le responsable militaire de l’opération Victor. Récit du général Vidal :

Jacques Chirac : ‘Que pensez-vous de l’idée d’intervenir ?

Le général Vidal : C’est possible, mais difficile et risquée.’

Chirac : ‘Que ferait les Israéliens et Margaret Thatcher dans un pareil cas ?

Vidal : Ils la feraient.’

Chirac : ‘Alors, nous allons la faire.’

Détail incroyable, Jacques Chirac demande alors à l’officier de s’engager par écrit sur les pertes envisageables : ‘Un à deux tués, six à huit blessés, minimum’, écrit-il.

Un assaut qui se termine par des éliminations de sang-froid

Initialement, prévu le 4 mai au matin, l’assaut est reporté de vingt-quatre heures, parce qu’au même moment les otages du Liban sont libérés. Pour le déclencher, il est nécessaire d’obtenir l’accord du président de la République. L’ordre est lancé le 5 mai 1988. L’opération Victor va durer huit heures.

Soixante-quinze hommes sont engagés pour délivrer les otages, rassemblés au fond de la grotte, avec les clefs de leurs menottes et un revolver. Le premier assaut dure soixante minutes, un déluge de feu s’abat sur les ravisseurs. Profitant de la mêlée, les otages se libèrent et se réfugient au fond de la cavité. Les kanaks ne les exécutent pas.

A partir de 12h30, c’est le deuxième assaut mené par le GIGN. A 13 heures, tout le monde est libre : les otages qui sont sortis par une cheminée à l’autre extrémité de la grotte et les ravisseurs qui se rendent un à un. Deux soldats du 11e Choc sont morts pendant l’assaut.

Sur dix-neuf cadavres, douze ont une balle dans la tête

La polémique démarre à cet instant. La version officielle est simple : sur dix-neuf cadavres, dix-huit ont été tués au cours du combat. Problème : douze d’entre eux ont, en plus de blessures diverses, ‘une balle dans la tête’. Pour Michel Tubiana, avocat du FLNKS, la responsabilité des assaillants ne fait aucun doute :

‘Il y a eu des exécution sommaires. Par qui ? Des militaires ? Des gendarmes ? Je ne sais pas…’

En tout cas, il y a des témoins de ces scènes. Xavier Tangopi, l’un des ravisseurs :

‘Bianconi était là. Il a été témoin de tout cela. Je ne comprendrais jamais comment un homme de justice peut faire ça.’

Jean Bianconi, aujourd’hui procureur de la République à Tahiti, n’apparaît pas le film. Parmi les victimes, certains ne font même pas partie du commando. Waïna Amossa, 18 ans, apportait le thé aux otages le matin. Il était vivant à la sortie de la grotte à la fin de l’assaut. On le retrouve mort, une balle dans la tête. D’autres sont littéralement passés à tabac, y compris le chef du groupe, Alphonse Dianou.

Les cadavres sont alors ficelés, une corde à chaque pied, puis ils sont traînés à terre et emportés vers l’aéroport de Nouméa, où pendant deux jours ils sont entassés dans un hangar par trente degrés. A ce stade, que penser de la dénégation de Bernard Pons ?

‘Je ne peux pas croire une seconde que des militaires aient pu commettre des exactions.’

Alphonse Dianou est laissé quatre heures sans soins avec une balle dans le genou, la perfusion arrachée par un militaire. Après son transfert, il meurt. Les résultats de l’autopsie sont formels : le chef indépendantiste a été passé à tabac.

Après la réélection de François Mitterrand, les accords de Matignon effacent toute trace judiciaire

Si tous les détails de l’affaire d’Ouvea ne sont pas encore publics, en particulier les archives du gouvernement et de la présidence de la République, les faits rapportés par les protagonites sont suffisamment accablants pour valoir des poursuites judiciaires. Le procureur de Nouméa, Jean-Pierre Belloli, n’hésite pas puisqu’il ouvre deux enquêtes.

La première information judiciaire, pour ‘non assistance à personne en danger’, concerne le cas Dianou. La seconde, pour ‘exécution sommaire’, s’intéresse au sort de deux des ravisseurs. Le nouveau gouvernement de Michel Rocard entame des discussions rapidement et boucle le dossier politique le 26 juin 1988, par la signature des accords de Matignon. Lesquels contiennent une loi d’amnistie qui s’applique à tous les faits de cette affaire. Fin de l’enquête.

Tortures, exécutions sommaires, non-assistance à personne en danger… en ce printemps 1988, la République a perdu beaucoup de ses repères en Nouvelle-Calédonie. Pour quoi ? La réponse tient sans doute dans cette réflexion de l’ancien preneur d’otages, Benoît Tangopi :

‘Dans cette affaire, on est tous victimes, eux aussi les autres… on est tous victimes des politiques.’

A cet instant, le silence des petits mensonges pèsent lourd, très lourd.

Voir enfin:

Ouvéa : les mensonges de Kassovitz

Thierry Deransart

Le Figaro

le 12.11..11

L’Ordre et la Morale, le film de Mathieu Kassovitz sur la prise d’otages d’Ouvéa, en avril-mai 1988, sort mercredi sur les écrans. En choisissant jusqu’à l’exaltation le point de vue unique de Philippe Legorjus, ex-patron du GIGN, il tourne résolument le dos à la réalité historique. La preuve en six contre-vérités criantes.

«Si la vérité blesse, alors le mensonge tue.» Telle est la chute de L’Ordre et la Morale, signé Mathieu Kassovitz, l’homme qui filme gourdin à l’épaule (La Haine, Gothika, Babylon AD…) pour asséner sa vision du monde. A cette aune, c’est peu dire que son dernier opus «tue»: non que ce film manichéen ne puisse se regarder avec plaisir, mais parce qu’il prend délibérément le parti d’assassiner la vérité des faits qu’il prétend restituer.

Certes, du côté du chef d’état-major des armées, l’amiral Edouard Guillaud, on préfère pour l’instant observer un prudent silence radio. Mais les principaux protagonistes, de l’affaire, eux, ne s’y sont pas trompés: dès le 3 novembre, Bernard Pons, ministre des Dom-Tom au moment des faits, le général Jacques Vidal, qui commandait l’opération «Victor» , le colonel de gendarmerie Alain Benson, chargé des opérations de police judiciaire après l’assaut, et le magistrat otage Jean Bianconi ont publié un communiqué commun. Ils y affirment qu’«ils n’ont eu ni les comportements, ni tenu les propos qui leur sont respectivement prêtés, lesquels relèvent d’une déformation de la réalité, voire de la pure désinformation». Bref, l’honnêteté intellectuelle et l’objectivité factuelle ne semblent guère compatibles avec la conception de la «morale» affichée par Mathieu Kassovitz et Philippe Legorjus. Revue de paquetage.

1 – La démocratie bafouée

Premier rappel historique : pour s’afficher (très) à gauche, Kassovitz et Legorjus ont visiblement un problème avec le suffrage universel et la démocratie. On ne comprend rien, en effet, au drame d’Ouvéa, du 22 avril au 5 mai 1988, entre les deux tours de l’élection présidentielle, si on ne le resitue pas dans son contexte politique local de l’époque, que le film se garde bien d’évoquer: sept mois plus tôt, le 13 septembre 1987, a eu lieu en Nouvelle-Calédonie le «référendum Pons» d’autodétermination, Jacques Chirac étant Premier ministre de la première cohabitation mitterrandienne. La question posée aux 150.000 habitants de la Grande Terre et des Iles Loyauté (Lifou, Maré et Ouvéa) est limpide comme les eaux du lagon: «Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à l’indépendance ou demeure au sein de la République française?» En dépit de l’appel au boycott du scrutin par le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), la réponse des urnes est dure comme un coco-fesse: 59 % de participation et 98,3 % en faveur de la France. Une large majorité absolue (58 % des inscrits !) s’est prononcée contre l’indépendance, faisant au passage voler en éclats le mythe d’une communauté mélanésienne entièrement acquise à la cause de « Kanaky ».

C’est à partir de cette formidable claque électorale que les «comités de lutte» – l’aile militaire du FLNKS – vont basculer dans les actions terroristes du type Ouvéa, ayant compris que leur succès ne sortirait jamais des urnes – ces urnes que fracassait à coups de tamioc, fin 1984, leur héros et martyr Eloi Machoro, avant d’être abattu à La Foa par un tir de précision au FR F1 du capitaine Jean-Pierre Picon (GIGN). De quoi relativiser, pour le moins, l’image idyllique des gentils Kanaks un peu paumés, à la culture coutumière pleine de courtoisie et cherchant à se libérer de «l’aliénation coloniale», telle qu’elle est présentée jusqu’au ridicule par Kassovitz et Legorjus.

2 – Gentils gendarmes contre militaires sadiques

Dans le film, dès l’arrivée du GIGN à Ouvéa, la cause est entendue : le fait que Philippe Legorjus soit placé sous l’autorité du général Jacques Vidal, commandant sur place le Régiment d’Infanterie de Marine du Pacifique (RIMaP), aboutit inéluctablement à une «algérisation» de la situation, avec tous les dérapages inhérents en termes de respect des droits de l’homme, dans une île coupée du monde et interdite à la presse. C’est ce que montrent à l’envi les scènes d’interrogatoires hypermusclées avec matraques électriques, assimilables à des scènes de torture, des populations locales pressées de dire où se sont réfugiés les preneurs d’otages. Là encore, le mensonge est patent: dans la réalité, seul le GIGN avait en dotation de telles matraques électriques, contrairement à l’armée de terre. La preuve: dans la grotte, quelques jours plus tard, deux vieux coutumiers accompagnant les « porteurs de thé » reconnurent deux otages fraîchement attrapés qui avaient utilisé ces instruments contre leurs familles. Il s’agissait de deux GIGN accompagnant Legorjus.

3 La schizophrénie de Legorjus

Comme il le revendique dans son dernier livre, Legorjus éprouve dans sa jeunesse «une fascination pour la révolution de 1968 et pour la "théologie de la libération"», cette dérive marxisante de l’Eglise catholique venue d’Amérique latine, qui a fait tant de mal à la foi chrétienne. Il est donc une proie facile pour ce que l’on nomme, sur le « Caillou », le «bouton canaque»: une séduction pour la culture mélanésienne qui s’empare souvent des petits Français de métropole fraîchement débarqués (les «zoreilles», dont Kassovitz est l’exemple parfait), impressionnés par ces langues où le verbe avoir n’existe pas, ces tribus où l’on est possédé collectivement par la terre nourricière, où le respect des anciens est sacré et dicte une vie collective qui fleure bon le communisme originel. «La place centrale de la nature, le rapport au temps, la structure sociale m’ont séduit, écrit Legorjus (…) C’est un monde de consensus qui garantit, à chacun, la sécurité économique et morale. Ni misère ni exclusion (…) C’est une société sans classe». Avec ce degré de sympathie objective pour les preneurs d’otages emmenés par Alphonse Dianou, on mesure le dilemme qu’a vécu l’ex-patron du GIGN, soixante-huitard dans l’âme. Mais alors, pourquoi ne s’est-il pas lui-même démis de son commandement ?

4 – Incapable de diriger l’assaut

Dans un entretien réalisé fin mai dernier avec le «Chef» Michel Lefèvre, ancien sous- officier au GIGN de 1981 à 1993, qui commandait l’assaut sur l’entrée de la grotte d’Ouvéa, celui-ci déclare à propos de son patron de l’époque: «Je suis curieux de voir ce film, car je pense que le capitaine Legorjus n’a pas assumé son rôle sur le terrain d’être à la tête de ses hommes. Il aurait dû obéir au général Vidal qui était son patron. Il n’a pas voulu en assumer les risques et les responsabilités. Les officiers du 11e Choc et du commando Hubert étaient bien là, eux, et je les en remercie encore. Suite à cette affaire, Legorjus a d’ailleurs perdu sa crédibilité au GIGN, qu’il a quitté peu après. Dans ce film, je pense qu’en se mettant en vedette, il cherchera à rattraper la mauvaise image qu’il a pu laisser lors de cette prise d’otages. La politique, j’en étais bien loin. Moi je voyais surtout mes camarades souffrir et comme l’assaut était décidé, il fallait y aller. La négociation ne nous a amenés qu’à avoir des otages en plus…» Le même Michel Lefèvre raconte en privé que dans l’avion du retour qui ramenait le GIGN a Paris, après le dénouement, tous les hommes «faisaient la gueule à Legorjus», isolé dans un coin de l’appareil. Etant le plus ancien du groupe, il est allé le voir et s’est entendu dire par l’intéressé : «Ne t’en fais pas, vous serez tous récompensés par des médailles!» Est-il besoin d’en rajouter?

5 – La multiplication des «corvées de bois»

À voir le film qui sort mercredi, l’armée s’est déshonorée : sur les dix-neuf preneurs d’otages indépendantistes tués à Ouvéa, cinq auraient été froidement exécutés à l’issue des combats, au mépris de toute éthique militaire. Si ces «corvées de bois» étaient avérées, elles seraient d’autant plus choquantes qu’elles émaneraient d’unités d’élite de l’armé française (11e Choc de la DGSE, commando Hubert de la marine, GIGN…). Or tous les participants de l’opération «Victor» que nous avons pu rencontrer et interviewer depuis, quelle que soit leur arme d’appartenance, sont formels sur un point : aucun coup de feu n’a été entendu sur zone après la fin de l’assaut et la libération des derniers otages. Il est en revanche établi que le décès d’Alphonse Dianou, blessé au genou puis victime de sévices, ainsi qu’un autre cas suspect ont été dénoncés par l’enquête de commandement qui a suivi. Et que l’officier de gendarmerie responsable a été durement sanctionné.

6 – Le baiser de Judas

Au générique du film, au chapitre des remerciements, on appréciera le soutien apporté – même symbolique financièrement – par la Province Nord et la Province des Iles, à majorité pro-indépendantiste. On ne peut s’empêcher de rappeler que début avril 1988, deux semaines avant l’attaque de la gendarmerie de Fayaoué, où quatre gendarmes sont froidement assassinés et un cinquième grièvement blessé par le commando, le numéro 2 du FLNKS Yeiwéné Yeiwéné, bras droit de Jean-Marie Tjibaou chargé d’animer les « comités de lutte », accompagné de Franck Wahuzue et d’Alphonse Dianou, le chef des preneurs d’otages, étaient venus à Ouvéa, depuis Nouméa, effectuer une reconnaissance de cette action coup de poing. Ils avaient voyagé sur un vol de la compagnie domestique Air Calédonie avec des billets d’avion aimablement réglés par la même Province Nord. Une vraie garantie d’objectivité et… d’indépendance.

* Rédacteur en chef des Nouvelles Calédoniennes Hebdo à Nouméa, au moment des faits, l’auteur de ces lignes était présent dans la grotte d’Ouvéa au lendemain de l’assaut, après avoir «dîné» la veille au soir côte à côte avec les capitaines Legorjus et Picon.


Religion/France: Attention, un indigène peut en cacher un autre (Reverse Fidei Donum : After the Polish plumber, will the African priest save France from impending doom ?)

22 juin, 2011
Mais, quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre? Jésus
Cette affaire est très grave, car la directive Bolkestein permet à un plombier polonais ou à un architecte estonien de proposer ses services en France, au salaire et avec les règles de protection sociale de leur pays d’origine. Sur les 11 millions de personnes actives dans les services, un million d’emplois sont menacés par cette directive. Il s’agit d’un démantèlement de notre modèle économique et social. Philippe De Villiers
Ces dernières années, la reproduction de villes européennes est devenue un sport national en Chine, avec l’inauguration, entre autres en 2005, de Chengdu British Town, calquée sur la ville anglaise de Dorchester. Direct matin
Pour des touristes, ce sont peut-être des œuvres d’art. Pour nous, ce sont des monuments à la gloire de Dieu, et ils doivent le rester. Richard Czurylo (prêtre d’un petit village autrichien)
Si dans les enquêtes PISA, dans tous les pays concernés, on enlève finalement les enfants issus de l’immigration, on n’a pas du tout les mêmes résultats. Marie Reynier (rectrice de l’académie d’Orléans-Tours)
Certains ont raconté à la police qu’ils sont pourchassés dans leur pays. Ils ont si bien préparé leur histoire qu’elle est entrée dans leur ventre – même un détecteur de mensonges ne peut découvrir la vérité. Amidou (patron de cybercafé camerounais, Hong Kong)
Terre de tradition anticléricale, le Limousin (Corrèze, Creuse, Haute-Vienne) est un quasi-désert religieux. Aujourd’hui, la présence cléricale y est maintenue par des prêtres venus d’ailleurs : Europe de l’Est, Vietnam et, surtout, Afrique. Le père Auguste Coly, sénégalais, exerce dans les paroisses des beaux quartiers de Limoges. La paroisse Saint-Jean-Baptiste, que dessert le père Barthélemy Binia depuis Pierre-Buffière (1 200 habitants, chef-lieu de canton), englobe quinze «clochers». D’autres sont venus du Congo-Brazzaville, du Bénin ou du Burkina Faso. Entre planification des messes quotidiennes, baptêmes, obsèques, organisation de la catéchèse, ces prêtres sillonnent leur territoire à raison de plusieurs centaines de kilomètres par mois. Le Monde magazine
En Afrique, les églises débordent, ici elles sont presque vides ; en Afrique, leur fréquentation est jeune, ici elle est âgée. Là-bas, les messes sont joyeuses et débordantes de mouvement; ici, elles sont silencieuses, les gens ne les chantent pas et pour nous elles sont tristes. (…) Ici, vous ouvrez la messe par la contrition et l’imploration. En Afrique, on l’ouvre par la joie et la jubilation devant la beauté du monde. (…) C’est vrai que le pays et la famille me manquent ; mais j’ai des amitiés ici. Et puis, il y a du boulot. Barthélemy Binia (prêtre centrafricain)
Le statut de prêtre «Fidei Donum» (don de la foi) a été créé par une encyclique du pape Pie XII, le 21 avril 1957, pour ouvrir aux prêtres diocésains les «appels de la mission», jusqu’alors confiés à des ordres missionnaires spécialisés, aujourd’hui en manque d’effectifs. Les départs sont conclus pour trois ans renouvelables, par accords entre l’évêché d’origine et l’évêché de destination. A la promulgation de l’encyclique, 950 prêtres français sont partis en Afrique et en Amérique latine. Depuis, l’effondrement du nombre des ordinations a inversé la situation. Pour 165 prêtres français qui officient à l’étranger, 1 472 prêtres étrangers officient en France (avril 2010), soit 13 % de l’effectif national du clergé paroissial. Ils sont venus d’Afrique (793), d’Europe de l’Est (316), d’Asie (222), d’Amérique latine (104), du Moyen-Orient (37). Parfois, ces prêtres d’ailleurs emportent avec eux leurs habitudes, leurs rites. Le «rite congolais», par exemple, est né de «l’inculturation » de la liturgie catholique en Afrique, c’est-à-dire de l’adaptation de l’Evangile dans les cultures populaires. Il se caractérise par l’importance de la musique, des danses et par la transformation de l’homélie en échanges de paroles – les «palabres » – entre le prêtre officiant et les fidèles. Il modifie aussi le déroulement de la messe et célèbre les ancêtres au même titre que les saints. Un office peut durer jusqu’à trois heures et plus. Ce rituel est apparu spontanément et progressivement à partir de l’indépendance du Congo belge, en 1960. Il a été peu à peu formalisé, sous l’influence du cardinal Joseph-Albert Malula (1917- 12989), évêque de Kinshasa, et reconnu licite par le Vatican en 1998. (…) Barthélemy Binia, originaire de RDC, réfute le terme d’«animisme » et préfère parler de «religion traditionnelle». Et puis, il s’amuse : «Le Limousin a lui aussi ses pratiques animistes. Quand je suis arrivé ici, j’ai été stupéfait de voir des gens qui ne mettent jamais les pieds à l’église venir me demander d’aller bénir leurs fontaines», sourit-il. Les «bonnes f o n t a i n e s » – près de 300 recensées en Limousin – sont réputées guérisseuses, chacune pour une pathologie identifiée, et visibles dans le paysage par l’accumulation de vêtements accrochés en ex-voto dans les branchages alentour. Le père Barthélémy Binia s’est étonné, aussi, le jour où un paroissien lui a offert un couteau, de l’entendre lui réclamer en échange une pièce de monnaie parce que le don d’un couteau, «ça coupe l’amitié !». Le Monde magazine

Après le plombier polonais … le curé congolais ? Et après la cuisine et la tauromachie, va-t-il falloir, pour la sauver, inscrire la religion chrétienne en France au Patrimoine de l’UNESCO?

A l’heure où certaines de nos chères têtes blondes accourent de la planète entière pour accéder au rare privilège de passer leur bac en voile

Et où une rectrice d’Académie se voit contrainte d’abjurer pour avoir dit la vérité sur le lien évident entre la part d’enfants issus de l’immigration et la baisse du système éducatif français dans les enquêtes internationales …

Pendant que, dépopulation oblige, nos amis et maitres es contrefaçons chinois se démènent pour sauver de l’extinction nos villages pittoresques   …

Retour, avec Le Monde magazine, sur, déchristinaisation oblige, ces Africains qui après le bâtiment, l’enlèvement des ordures et le gardiennage, tentent de ressusciter un nouveau secteur en perdition de l’économie de la Fille ainée de l’Eglise … les paroisses de nos villes et villages !

Clocher. Dans le coeur rural de la France, des prêtres congolais, sénégalais ou burkinabés assurent les offices des paroisses désertées par leurs pairs français et souvent par leurs ouailles. Rencontre avec ces nouveaux propagateurs de la foi.

Missionnaires africains chez les indigènes limousins

Georges Châtain

Le Monde Magazine

Le père Barthélemy Binia, curé à Pierre- Buffière (87), s’amuse en relisant Tintin au Congo. «C’est avec les aventures de Tintin que j’ai appris le français. C’est vrai que nous autres, Congolais, n’y sommes pas gâtés, mais il n’y a pas de quoi en faire un plat. C’était le regard de l’Europe coloniale, l’histoire est comme ça.» Terre de tradition anticléricale, le Limousin (Corrèze, Creuse, Haute-Vienne) est un quasi-désert religieux. Aujourd’hui, la présence cléricale y est maintenue par des prêtres venus d’ailleurs : Europe de l’Est, Vietnam et, surtout, Afrique. Le père Auguste Coly, sénégalais, exerce dans les paroisses des beaux quartiers de Limoges. La paroisse Saint-Jean-Baptiste, que dessert le père Barthélemy Binia depuis Pierre-Buffière (1 200 habitants, chef-lieu de canton), englobe quinze «clochers». D’autres sont venus du Congo-Brazzaville, du Bénin ou du Burkina Faso. Entre planification des messes quotidiennes, baptêmes, obsèques, organisation de la catéchèse, ces prêtres sillonnent leur territoire à raison de plusieurs centaines de kilomètres par mois. Ils sont des personnages familiers de la vie sociale rurale et villageoise. «Il m’arrive même d’être invité aux repas de chasse», confesse Barthélemy Binia.

«Je suis arrivé en septembre 1997, raconte Auguste Coly. Je m’étais rendu en France dans le cadre d’échanges intercatholiques et j’avais appris que l’épiscopat français peinait à trouver des renforts saisonniers pendant les vacances. Je suis venu pour un ou deux mois, et puis, vous voyez, je suis toujours là.» Il a commencé dans une commune rurale du Quercy avant d’être nommé à Limoges en 2007. Barthélemy Binia, ordonné prêtre en 1971, a lui d’abord été secrétaire de l’évêque de Kinshasa, avant de choisir la vie missionnaire en 1989. D’abord au Cameroun. Puis «en 2005, j’ai pris une année sabbatique en France. J’étais en contact avec l’évêque de Limoges, très en prise avec l’Eglise africaine. J’ai effectué plusieurs remplacements et j’ai décidé de rester. C’est comme ça qu’en 2006 je suis devenu limousin». Barthélémy Binia ne se souvient que d’un jeune couple qui a refusé d’être marié par un Noir. «Il n’était pas question de les forcer, mais pas question non plus de céder devant ce genre de refus. Ils n’ont donc pas été mariés par un prêtre, mais par un diacre », explique-t-il. Les souvenirs d’Auguste Coly sont plus sympathiques : «Pour ma première célébration, l’église était pleine. Plusieurs villageois m’avaient apporté des champignons et des fromages, deux produits inconnus et plutôt repoussants pour un Sénégalais. Et puis cela s’est renouvelé, et je ne pouvais pas refuser des dons aussi gentiment offerts. Alors j’ai appris à aimer les champignons et le fromage.» L’effet de surprise, aux dires de Barthélemy Binia, a plutôt concerné les arrivants : «En Afrique, les églises débordent, ici elles sont presque vides ; en Afrique, leur fréquentation est jeune, ici elle est âgée. Là-bas, les messes sont joyeuses et débordantes de mouvement; ici, elles sont silencieuses, les gens ne les chantent pas et pour nous elles sont tristes.» Alors, il a décidé d’inoculer à ses célébrations un peu de l’esprit des pratiques de chez lui qui bouscule l’ordonnance et la componction de la messe. «Ici, vous ouvrez la messe par la contrition et l’imploration. En Afrique, on l’ouvre par la joie et la jubilation devant la beauté du monde.» Musicien, il chante, fait chanter et met dans ses offices une verve qui a d’abord surpris, puis séduit. A Limoges, Auguste Coly a lui aussi donné une coloration nouvelle à ses célébrations: «Je l’ai fait naturellement, sans bien m’en rendre compte. En Afrique, nous aimons animer la messe.»

N’y a-t-il pas pour autant des coups de nostalgie et des envies de retour au pays ? «C’est la famille qui manque, bien sûr, répond Auguste Coly. Je téléphone tous les dimanches.» Mais il aimerait rester encore au moins trois ou quatre ans, pour terminer, parallèlement à son ministère, un doctorat sur «le rôle des associations de parents dans la politique éducative». Barthélemy Binia, lui, est partagé : «C’est vrai que le pays et la famille me manquent ; mais j’ai des amitiés ici. Et puis, il y a du boulot.»

Voir aussi:

«Fidei Donum», la carrière des prêtres en CDD

Georges Châtain

Le Monde Magazine

Le statut de prêtre «Fidei Donum» (don de la foi) a été créé par une encyclique du pape Pie XII, le 21 avril 1957, pour ouvrir aux prêtres diocésains les «appels de la mission», jusqu’alors confiés à des ordres missionnaires spécialisés, aujourd’hui en manque d’effectifs. Les départs sont conclus pour trois ans renouvelables, par accords entre l’évêché d’origine et l’évêché de destination. A la promulgation de l’encyclique, 950 prêtres français sont partis en Afrique et en Amérique latine.

Depuis, l’effondrement du nombre des ordinations a inversé la situation. Pour 165 prêtres français qui officient à l’étranger, 1 472 prêtres étrangers officient en France (avril 2010), soit 13 % de l’effectif national du clergé paroissial. Ils sont venus d’Afrique (793), d’Europe de l’Est (316), d’Asie (222), d’Amérique latine (104), du Moyen-Orient (37). Parfois, ces prêtres d’ailleurs emportent avec eux leurs habitudes, leurs rites. Le «rite congolais», par exemple, est né de «l’inculturation » de la liturgie catholique en Afrique, c’est-à-dire de l’adaptation de l’Evangile dans les cultures populaires. Il se caractérise par l’importance de la musique, des danses et par la transformation de l’homélie en échan ges de paroles – les «palabres » – entre le prêtre officiant et les fidèles. Il modifie aussi le déroulement de la messe et célèbre les ancêtres au même titre que les saints. Un office peut durer jusqu’à trois heures et plus. Ce rituel est apparu spontanément et progressivement à partir de l’indépendance du Congo belge, en 1960. Il a été peu à peu formalisé, sous l’influence du cardinal Joseph-Albert Malula (1917- 12989), évêque de Kinshasa, et reconnu licite par le Vatican en 1998.

Barthélemy Binia, originaire de RDC, réfute le terme d’«animisme » et préfère parler de «religion traditionnelle». Et puis, il s’amuse : «Le Limousin a lui aussi ses pratiques animistes. Quand je suis arrivé ici, j’ai été stupéfait de voir des gens qui ne mettent jamais les pieds à l’église venir me demander d’aller bénir leurs fontaines», sourit-il. Les «bonnes f o n t a i n e s » – près de 300 recensées en Limousin – sont réputées guérisseuses, chacune pour une pathologie identifiée, et visibles dans le paysage par l’accumulation de vêtements accrochés en ex-voto dans les branchages alentour. Le père Barthélémy Binia s’est étonné, aussi, le jour où un paroissien lui a offert un couteau, de l’entendre lui réclamer en échange une pièce de monnaie parce que le don d’un couteau, «ça coupe l’amitié !».

Les candidates voilées peuvent passer le bac

Pierre Teiller

Le Figaro

18/06/2010

Une enseignante agacée par une consigne qui rappelle que des candidates voilées ont le droit de passer l’examen.

Coup de colère d’une professeure de lettres dans un établissement public. Elle s’apprêtait comme chaque année à faire passer les épreuves de français du bac dans un lycée de l’Oise.

En milieu de semaine, elle assiste à une réunion technique préalable aux examens du baccalauréat. Comme elle, les examinateurs sont convoqués pour connaître les modalités, s’accorder sur des barèmes de notation. Du classique. Mais, lors de cette rencontre, le représentant de l’académie d’Amiens croit bon cette année de préciser le comportement à adopter si une candidate arrive voilée. «Elle sera acceptée, dit-il, mais devra soulever son voile pour que vous puissiez vérifier son identité. Ensuite, elle sera autorisée à remettre son voile pour toute la durée de l’examen.»

De quoi agacer l’enseignante qui estime que «cette directive de l’académie d’Amiens va à l’encontre de l’oral de français pour lequel l’expression et l’engagement physique du candidat sont très importants». Si le cas se présentait, l’enseignante l’assure, elle refuserait d’entendre le candidat : «On ne peut pas refuser le voile dans le cadre de l’enseignement tout au long de l’année scolaire et l’autoriser lors du passage du baccalauréat. Pour moi, c’est hypocrite», s’insurge-t-elle.

Pourtant, si la loi interdit bel et bien le voile dans les établissements scolaires, c’est uniquement durant le temps scolaire, dans le cadre strict de l’école. Pas durant les examens.

Un porte-parole de l’académie d’Amiens justifie les conseils donnés aux correcteurs. «Nous adoptons les consignes aux populations qui sont susceptibles de se présenter. Par ailleurs, il faut faire la différence, souligne-t-elle, entre une candidate libre et une candidate scolarisée de façon classique durant l’année. Ces dernières connaissent les règles et ne décident pas de revêtir leur voile le jour de l’examen. En revanche, le cas peut se produire avec une jeune fille suivant les cours à distance du Cned.» Même son de cloche dans les Vosges où quelques cas ont été recensés sans qu’ils ne posent problème. Comme ailleurs dans l’Hexagone, les candidates qui se sont présentées voilées aux épreuves du baccalauréat suivaient généralement leur scolarité par correspondance.

Une façon pour elles d’étudier tout en restant chez elles et de ne pas avoir à retirer leur voile comme elles y seraient contraintes durant des cours dispensés dans les établissements scolaires.

Au ministère de l’Éducation nationale, on affirme d’ailleurs ne pas avoir connaissance de l’ampleur du phénomène et de conflits qui seraient nés à ce sujet. «Nous ne comptabilisons pas les cas qui, de toute façon, sont rares et conformes à la loi.»


Football français: Plus antiraciste que moi, tu meurs! (French football: Caught up by the hell of its own good intentions)

1 mai, 2011
Etre musulman, pour moi, c’est choisir mon camp. Vincent Mansour Monteil (orientaliste français)
 La noble idée de "la guerre contre le racisme" se transforme graduellement en une idéologie hideusement mensongère. Et cet antiracisme sera, pour le XXIe siècle, ce qu’a été le communisme pour le XXe. Alain Finkielkraut
Mais si cette équipe ne représente pas la France, hélas, elle la reflète: avec ses clans, ses divisions ethniques, sa persécution du premier de la classe, Yoann Gourcuff. Elle nous tend un miroir terrible. Ce qui est arrivé à Domenech est le lot quotidien de nombreux éducateurs et de professeurs dans les cités dites sensibles. Cette équipe renvoie à la France le spectacle de sa désunion et de son implacable déliquescence. (…) On a voulu confier l’équipe de France à des voyous opulents et pour certains inintelligents, il faudra maintenant sélectionner des gentlemen. Alain Finkielkraut (juin 2010)
Voyant que 25 % des médailles gagnées par les Etats-Unis [aux JO de Berlin de 1936] l’avaient été par des Afro-Américains, les autorités sportives françaises de l’époque et L’Auto [ancêtre de L'Equipe] se sont dit qu’il serait stupide de ne pas faire la même chose. Une mission en Afrique occidentale française a été organisée, des milliers de gamins ont été réunis torse nu dans des stades. Cela n’a rien rapporté sur le coup, mais cela a semé une idée. Des clubs pro ont vite compris l’intérêt de regarder en direction de ce potentiel composé de joueurs coûtant peu cher. Une dynamique s’est installée. Dont l’équipe de France a ensuite profité. Pascal Blanchard
Le public russe avait conspué les Bleus parce que cinq Noirs figuraient dans leurs rangs (Gérard Janvion, Marius Trésor, Jean Tigana, Jacques Zimako et Alain Couriol). Pascal Blanchard (en référence à un match de l’équipe de France contre l’URSS à Moscou en 1980)
Les spectateurs étaient surpris. Ils imaginaient l’équipe de France… différente. Lilian Thuram (après un match de l’équipe de France en Afrique du Sud,  2000)
Foot français: les dirigeants veulent moins de noirs et d’arabes Moins de noirs et moins d’arabes sur les terrains de foot ! Plusieurs dirigeants de la Direction technique nationale de la Fédération française de football, dont le sélectionneur des Bleus, Laurent Blanc, ont approuvé dans le plus grand secret, fin 2010, le principe de quotas discriminatoires officieux dans les centres de formation et les écoles de foot du pays. Objectif: limiter le nombre de joueurs français de type africains et nord-africains. Pour les plus hautes instances du football français, l’affaire est entendue: il y a trop de noirs, trop d’arabes et pas assez de blancs sur les terrains. Plusieurs dirigeants de la Direction technique nationale (DTN) de la Fédération française de football (FFF), dont le sélectionneur des Bleus en personne, Laurent Blanc, ont approuvé dans le plus grand secret, fin 2010, le principe de quotas discriminatoires officieux dans les centres de formation de la fédération, les écoles de foot du pays, selon une enquête de Mediapart. L’objectif avoué au sein de la DTN, mais inavouable au grand public, est de limiter, en les triant dès l’âge de 12-13 ans, le nombre de joueurs français de type africains et nord-africains. Une authentique ségrégation appliquée au football. Mediapart (accès payant)
Même fermement démenties, les intentions prêtées par Mediapart aux instances dirigeantes du football français n’auront malheureusement pas surpris les amateurs de cuir, témoins traumatisés de la crise traversée par les Bleus lors du Mondial sud-africain. Pire que le fond de jeu, fadasse, offert par l’équipe nationale, c’est le fond de sauce, nauséabond, dans lequel elle aura été contrainte d’évoluer qui aura, de fait, durablement marqué les esprits. Le sociologue Stéphane Beaud l’a brillamment déglacé dans un essai récent, réhabilitant du même coup ces «traîtres à la nation» qui avaient osé se mettre en grève. Ce fond de l’air moisi ne date pas d’hier, et dépasse de loin les lignes blanches des rectangles engazonnés. Il est le produit d’une série de dérapages et de tacles, de hors-jeu malsains menés au nom de l’anti-politiquement correct par tous ceux qui voudraient nous faire croire que l’antiracisme est devenu un problème plus grave que le racisme, ou que le racisme anti-Blanc serait désormais autrement préoccupant que celui qui vise les Noirs et les Arabes. Loin d’être l’apanage des classes populaires, le racisme est sans doute l’une des choses les mieux partagées dans ce pays. Et, de ce point de vue, la responsabilité de certains segments des élites politiques, intellectuelles et télévisuelles apparaissait déjà décisive. Si ces révélations se confirment, il faudra se rendre à l’évidence : le football, autrefois creuset efficace et visible de l’intégration à la française, sera devenu une marmite peu ragoûtante. Libération
Je ne retire rien aux propos que j’ai tenus hier. Que certains termes employés au cours d’une réunion de travail, sur un sujet sensible et à bâtons rompus, puissent prêter à équivoque, sortis de leur contexte, je l’admets et si, pour ce qui me concerne, j’ai heurté certaines sensibilités, je m’en excuse. Mais être soupçonné de racisme ou de xénophobie, moi qui suis contre toute forme de discrimination, je ne le supporte pas. Il faut être de mauvaise foi pour ne pas voir que le débat auquel j’ai participé n’avait évidemment pas pour objectif de "diminuer le nombre de noirs et d’arabes dans le football français" comme voulait le laisser entendre le titre outrancier de l’article, mais uniquement d’envisager le futur du football français et donc d’aborder, par voie de conséquence, le lourd et délicat problème des joueurs à double nationalité ainsi que les modalités de détection/sélection pour un nouveau projet de jeu. Que cela ait des incidences, à moyen ou long terme, sur les différents profils de joueurs en préformation ou en formation, c’est l’évidence, mais il n’y a là aucun lien, strictement aucun, avec une préférence ou un rejet de telle ou telle nationalité. Mon seul souci est d’avoir de bons joueurs pour une bonne équipe de France, qu’ils soient petits ou grands, quels que soient leur lieu de naissance ou leurs ascendances. C’est assez facile à comprendre sauf, apparemment, pour ceux qui, pour des motifs qui m’échappent, mais avec des procédés douteux, mélangent tout et font un mal considérable, et pas seulement au football français. Laurent Blanc 
C’est le problème des sélections avec des joueurs à double ou triple nationalité: ce sont des nombres qui augmentent et qui font qu’on ne peut plus assurer le fonctionnement des sélections. C’est bien pour eux de pouvoir choisir, mais ça pose un problème de gestion des effectifs. Quand on voit sur une génération entre 10 et 30% de joueurs de 18 à 21 ans nous quitter, c’est un problème. On a 45% de joueurs dans les sélections qui ont la possibilité de nous quitter, on pense que c’est beaucoup. On veut essayer de le réduire. C’est un problème dans la gestion de l’effectif. (…) L’idée était de dire: ‘Faites attention à ne pas avoir trop de joueurs binationaux’. On s’est aperçu que ce n’était pas une bonne solution: cette histoire nous aurait amenés à éliminer des joueurs d’avenir. On a envisagé de limiter cette situation pour ne pas nous mettre en danger, mais à partir du moment où ce n’est pas une bonne solution, on l’a éliminée. On va travailler sur l’accompagnement relationnel pour évaluer la motivation des joueurs à jouer pour l’équipe de France et les accompagner éventuellement pour faire leur choix. Nous avons abandonné cette idée de pourcentage, mais nous avons demandé d’être vigilants sur la motivation des joueurs. François Blaquart
La FIFA s’est copieusement vendue aux nations africaines. Ce sont des enjeux électoraux. Ces pays se sont débrouillés pour qu’il y ait beaucoup plus de souplesse et d’ouverture au niveau de la réglementation. (…) Actuellement, en moyenne, 50 % des jeunes des sélections nationales sont des binationaux. (…) En France, on reproche aux joueurs de ne pas chanter la Marseillaise. Mais là, ils ne connaissent même pas l’hymne. (…) Ce qui me choque, c’est que nous faisons un gros travail, et ils viennent prendre ce travail tel qu’il est fait. C’est un rôle facile. (…) Un joueur de 20 ans comme Boudebouz qui joue dans un club pro en France va devoir attendre cinq ans pour gagner sa place en équipe de France. Là, le pays l’appelle et lui propose de jouer une Coupe du monde tout de suite. Derrière, il y a aussi l’agent et la famille qui peuvent mettre une pression. (…) Jusque-là, on avait pas trop bougé, parce que les cas étaient particuliers et rares. Aujourd’hui, le système s’amplifie, donc ça nous pose des problèmes. (…) Il faut que l’on travaille avec ceux dont on est sûr. Il s’agit pour nous de réguler l’approche, mais sans être discriminant. (…) C’est très prononcé en France [car le pays] a été une terre d’immigration, à une époque où d’autres grandes nations du foot ne l’étaient pas. (…) Ces dernières années, l’Espagne a accueilli massivement des immigrés marocains et roumains. Et la sélection allemande des moins de 17 ans, par exemple, compte 7-8 joueurs d’origine turque. François Blaquart (directeur technique national)
De plus en plus de joueurs sont sollicités par des équipes de leurs pays d’origine. Toutes les fédérations qui ont un peu de moyens s’organisent. Aujourd’hui, avec Internet, c’est assez facile de voir les effectifs de jeunes dans les clubs et de les repérer. (…) Certains jeunes sont perturbés par les agents et les recruteurs, qui les harcèlent. Vous avez des jeunes qui se cherchent et forcément, ce ne sont pas des moments propices à réaliser des performances collectives et à s’améliorer d’un point de vue individuel. (…) Ce sont des mercenaires, pour la grande majorité. Certains garçons se sentent certainement rattachés à un pays, mais quand on est soi-même né en France, et que subitement on se trouve des origines étrangères, j’ai du mal à comprendre. Luc Bruder (directeur du centre de formation du Toulouse Football Club)
Pour ces joueurs-là, le premier choix, c’est d’abord l’équipe de France. Ensuite, s’ils n’ont pas la possibilité, ils se rabattent. Ahmed Chouari
Depuis juin 2009, le règlement de la Fédération internationale de football (FIFA) autorise un joueur à changer une fois d’équipe nationale, sans limite d’âge, à condition de n’avoir pas joué de compétition en "A" avec sa précédente sélection. C’est pourquoi il est possible de jouer avec l’équipe de France espoirs par exemple, et d’être sélectionné en équipe nationale d’Algérie l’année suivante. Ce changement de réglementation s’est appliqué sur proposition de l’Algérie. (…) en l’état actuel des choses, un joueur qui fait le choix d’une autre sélection continue de bénéficier, de fait, de son statut de joueur français pour évoluer en Europe. Or, dans les clubs européens, le nombre de joueurs hors UE est limité – la limite est de trois en France. Le statut de joueur français, qui est indépendant de la nationalité civile, accroît ses chances d’être recruté dans un club européen. Le DTN souhaite donc que le fait de jouer pour une autre équipe nationale ne donne plus droit au statut de joueur français. En d’autres termes, il demande à ce que chaque joueur n’ait le droit qu’à une seule "nationalité footballistique". Le Monde
Vendredi, c’est le nouveau DTN, François Blaquart, qui est venu expliquer une idée qui aurait été mal interprétée. Pour lui, la fameuse formation à la française, encensée du temps où ça rigolait pour les Bleus, se serait en fait fourvoyée, en privilégiant chez les gamins les capacités physiques aux facilités techniques. Dans les centres de formation des clubs, il est de fait interdit de dribbler. D’où la volonté de revenir sur cette doxa. D’autant que les succès de l’Espagne et du FC Barcelone, avec des joueurs de poche, prouvent que l’on peut gagner au foot sans aligner des équipes de Golgoths. En France, les Barcelonais Xavi (1,70 m) et Iniesta (1,69 m) se seraient sans doute vus claquer au nez la porte des centres de formation, a reconnu Laurent Blanc. «Nos critères de sélection doivent désormais être liés au potentiel des joueurs, défend Blaquart. Nous estimons qu’il y a des joueurs qui passent à côté, trop souvent à cause du gabarit et d’une maturité physique moins précoce. Ce retard dans leur formation physique les pénalise. Je rappelle qu’avant l’âge de 16 ou 17 ans, on ne sait rien d’un joueur. Alors imaginez à 12 ou 13 ans… c’est un moment où on leur dit surtout d’être patients…" Libération
Vouloir changer le type de joueur qui sort des centres de formation, très bonne initiative, parce que tout le foot français en a marre des grands bourrins (…) à cause des centres de formations français qui ont pendant des années, après la coupe du monde 98, privilégié ce type de joueur "noir costaud" (la couleur de peau faisant parti du profil (…) suite aux succès des Desailly, Thuram, Viera, Henry, etc) Le petit noir technique il passait à la trappe autant que le petit blanc technique. Ali (forum arrêt sur images)
L’Espagne est fougueuse, l’Espagne joue remarquablement au football (61% de possession du ballon, selon la Fifa), mais l’Espagne ne bat jamais l’équipe de France dans les compétitions qui comptent. L’Equipe (juin 2006)
En France, on s’est aperçu que les clubs s’étaient trop attachés à former des athlètes pour les transformer en footballeurs privilégiant ainsi le physique sur la technique, contrairement à ce que fait le Brésil ou l’Espagne. En se privant de joueurs très techniques qui n’avaient pas un gabarit assez imposant, on a mis à la trappe d’excellents jeunes. En France, Messi ne serait peut-être pas devenu professionnel. (…) On a remarqué, après avoir décortiqué les images à la vidéo, que certains buts de l’Espagne pendant la Coupe du monde en Afrique du Sud étaient clairement d’inspiration futsal de par le jeu de passes rapides, les mouvements et les centres en retrait notamment. Franck Ferrier (FFF)
Depuis vingt ans, une des caractéristiques principales de l’équipe de France est la puissance physique et athlétique de ses joueurs, développée de manière consciente et volontaire dès le plus jeune âge. Un atout unanimement souligné par les observateurs après la victoire contre l’Espagne et ses petits gabarits techniques en huitième de finale de la Coupe du monde 2006. Mais cinq ans plus tard, deux fiascos consécutifs des Français et deux victoires indiscutables de l’Espagne en 2008 et 2010 ont bouleversé les certitudes. Les responsables du football français se demandent désormais si des joueurs comme Xavi ou Iniesta, grands artisans des succès espagnols, auraient eu leur chance dans le système de formation français où le physique est le critère de sélection numéro un. Pour remédier à cette situation, François Blaquart cherche à rendre obligatoire des séances de futsal, discipline très pratiquée chez les jeunes en Espagne et au Brésil et qui fait travailler la technique, au programme des clubs formateurs. Slate.fr
"Islamistes", "gris", "sarrasins": selon Mediapart, il ne serait pas rare d’entendre ainsi désigner les joueurs maghrébins dans les couloirs de la Fédération. Où, toujours selon le site, nombreux sont ceux qui imputent le fiasco du Mondial aux Blacks et/ou aux musulmans : les Evra, Abidal, Anelka, Ribéry, supposés être les meneurs de la mutinerie. Les problèmes de la FFF avec les Bleus ne sont pas récents. En 2008, après un Euro piteux, la fédé reprochait aux internationaux qui snobaient la Marseillaise, d’être «peu attachés à leur identité française». A tel point qu’on avait même imaginé leur faire signer une charte rappelant «les devoirs qu’impose l’appartenance à une équipe de France et cela dès les premières sélections de jeunes : respect du maillot, de l’arbitre, de l’adversaire, du public, et de l’hymne national." Libération
Tant qu’on y est, il ne serait pas idiot de poser des questions plus en amont sur le problème de fond qui ronge le football français. Il est clair qu’en tant que sport populaire, miroir aux alouettes pour un grand nombre de jeunes issus de classes populaires défavorisées, il attire des gamins qui avant de penser à jouer aspirent à devenir riches et célèbres sans passer par la case « éducation ». Les premiers effets désastreux de cet héritage social ne datent pas d’hier et voilà la FFF rattrapée par les effets pervers d’une formation qui se veut juste « rentable » avant d’être éducative. Si procès il y avait à instruire, on pourrait commencer par dénoncer les camps d’entraînement européens – et pas seulement français – qui ont fleuri un peu partout en Afrique, lesquels ont participé largement à l’exploitation de jeunes joueurs sans bagage intellectuel à garnir à moindre coût les grands clubs de notre continent. Avec le temps, on s’est rendu compte que ces flux migratoires organisés par les agents, les clubs eux-mêmes, s’ils ont permis de révéler des talents n’ont pas laissé le temps à ces garçons de devenir des hommes. Il serait bien aisé de les montrer du doigt aujourd’hui alors que nous les avons « fabriqués ». Autre effet dommageable, ces mêmes joueurs dont la carrière ressemble de plus en plus à une succession de transferts marchands, toute une jeunesse française issue de l’immigration s’y identifie. Elle rejette l’école, le savoir, qu’elle perçoit comme élitiste et inutile pour réussir dans la vie et croit que le football est une sorte de bulle euphorisante, tapissée de billets de banque et habité de filles faciles, dans laquelle on peut être adulé des foules sans savoir lire un livre. Dans les clubs cela se traduit par une compétition acharnée entre élèves footballeurs pour intégrer un centre de formation. L’ambiance dans ces petits clubs (généralement pauvres) a souvent été décrite comme délétère parce qu’on y joue pas avec les autres mais pour soi. La violence et la bêtise peuvent s’y répandre plus facilement qu’ailleurs puisque le niveau culturel y est très faible. Cela est d’autant plus dangereux que l’on sait qu’à ce petit niveau, coaches, dirigeants et joueurs poursuivent souvent tout en s’en défendant le seul objectif de sortir « une pépite » dont la couleur importe peu et le sens de « l’équipe » encore moins. Enfin, conséquence de tout cela, les gamins qui en parallèle du football poursuivent une scolarité « normale », ou montrent d’autres dispositions que cette basique envie de faire du football leur quotidien ont également souvent des parents qui s’inquiètent pour leur avenir. Et quel que soit le niveau de leur gosse, il le retire le plus souvent de ce qu’ils considèrent rapidement aujourd’hui comme un ghetto ne favorisant aucunement la mixité, l’échange. Ainsi, nombre de « petits blancs » mais pas seulement quittent le football pour d’autres sports qui offrent un peu plus que du pognon ou des rêves. Pour faire revenir ces joueurs (pas parce qu’ils sont blancs ou plus intelligents mais pour cultiver leur différence au contact des autres), c’est effectivement tout un système qu’il faut repenser. Un système d’éducation sportive et sociale qui n’a rien à voir avec la couleur de la peau mais avec une éthique du sport dont le football s’éloigne dramatiquement chaque jour un peu plus. Olivier Villepreux
Mediapart mêle deux sujets : la question de la discrimination selon des critères ethniques et celle de la binationalité des joueurs et du choix du pays d’origine de leurs parents comme équipe nationale. Ils n’ont, à mon avis, rien à voir. Le fait que la FFF, conformément au vœu tôt formulé par Laurent Blanc, s’empare de ce problème posé par le départ en nombre croissant de jeunes joueurs français très doués, formés dans les meilleurs clubs formateurs français, qui ont joué pour les équipes françaises de jeunes, ne me paraît pas illégitime : ce n’est pas faire preuve de nationalisme étroit que de clarifier cette question, d’encadrer le choix de cette nationalité sportive et de les inciter à jouer pour leur pays de naissance (la France). (…) Cette grève des Bleus a provoqué un séisme non seulement dans le football professionnel, mais pour l’ensemble du football amateur. En 2010-2011, il y aurait 8% de licenciés en moins. C’est considérable. La DTN a dû se demander à la hâte comment, à l’avenir, éviter un tel fiasco. Le vrai problème que doivent aujourd’hui affronter à tous les niveaux (amateur comme professionnel) les dirigeants et éducateurs de foot, ce n’est pas la couleur de la peau des joueurs, mais la difficulté croissante d’adapter ces joueurs, venus pour beaucoup de cités, aux contraintes du football en club. Et c’est un travail de tous les jours, ingrat, difficile, qui renvoie aux conditions de socialisation des jeunes de milieux populaires. (…) J’ai du mal à imaginer que ces personnes qui ont consacré leur vie professionnelle au foot, qui ont passé des heures et des heures avec ces différentes générations de joueurs plus ou moins «colorés» puissent tenir des discours, au sens propre du terme, «racistes». Qu’ils puissent être exaspérés par certains comportements, qu’ils reprennent parfois des expressions discutables («sarrasins», dans quel contexte est-ce dit ?….), certes ! Mais de là à les accuser de racisme, c’est un pas que je ne franchirai certainement pas. (…) si on pouvait cesser d’instrumentaliser le football et surtout de «projeter» à ce point sur cette équipe de France de foot les graves problèmes sociaux et politiques de notre nation en crise… Stéphane Beau
Le triste paradoxe est que le foot amplifie les discours de ségrégation alors que c’est un endroit où il ne semble pas y avoir discrimination raciale dans le recrutement des joueurs. Stépane Beaud

Attention: un racisme peut en cacher un autre!

Après, avec la main du déshonneur de Thierry Henry, la honte de la sélection pour le Mondial puis, avec insultes et grêve sans parler des histoires de prostitution, la véritable catastrophe dudit Mondial d’Afrique du sud …

Mais aussi, du côté supporters, les sifflets d’hymnes nationaux et les saccages urbains suite à des rencontres des équipes des pays d’origine …

Voici, dans probablement le sport le plus "intégré" qui soit et par un site d’information prêt apparemment (sans compter la sortie dument distillée en petits bouts à la WikiLeaks d’informations à destination purement interne et l‘emballement un peu rapide des confrères) à tous les amalgames pour exister, la prétendue affaire des "quotas ethniques"!

Sur-représentation de jeunes d’origine africaine issus des quartiers défavorisés (jusqu’à 60 %) produits de conditions d’existence difficiles et d’une contre-culture (rap, difficultés avec la discipline, pour certains retour à l‘islam) de plus en plus difficiles à gérer, fuite et évitement complémentaires des jeunes des classes moyennes et notamment d’origine franco-française vers d’autres sports, brimades systématiques, comme pour Gourcuff, des Français de souche qui restent, véritable braconnage, facilité par l’assouplissement récent de la législation européenne, de la part des équipes nationales africaines pour recruter (tout en leur reprochant leur non-adaptation à leur prétendu pays d’origine!) des jeunes formés à grand frais par les centres de formation français, comportement complémentaire de jeunes binationaux "mercenaires" prêts à se vendre au plus offrant …

En ces temps étranges de tribalisme à l’envers (respect pour toutes les cultures à l’exception de la sienne propre) où l’on s’extasiait il y a peu de la première victoire d’un sprinter blanc en 100 m sous les 10 s …

Et où, politiquement correct oblige, les cadres et dirigeants sportifs se voient cloués au pilori pour avoir  réfléchi en petit comité pour tenter de redresser la barre, en ces nouveaux temps de "joueurs de poche" à l’espagnole ou à la Messi (respectivement, s’il vous plait, doubles champions du monde et d’Europe et double ballon d’or!),  après la triple impasse technique, administrative et culturelle mise au jour lors de la "mutinerie" sud-africaine de l’été dernier où quand ils ne finissent pas par opter pour leurs pays d’origine de "grands gabarits" mercenaires  ne sont pas loin de la sécession contre-culturelle via notamment le rap ou les conversions à l’islam …

Petite remise des pendules à l’heure avec le sociologue Stéphane Beaud.

Qui, s’il ne résiste pas lui aussi à l’occasion à l’accusation facile contre la sélection des cadres, a le mérite de pointer justement les quasi-insolubles contradictions que tout le beau monde de nos censeurs s’efforce depuis des décennies de balayer sous le tapis.

Et notamment l’incroyable paradoxe de dirigeants accusés de racisme dans un sport où, du racisme à l’envers aux résultats catastrophiques que l’on sait,  les dérives de l’antiracisme auront justement été… le plus loin!

Stéphane Beaud : "Un endroit où il n’y a pas de discrimination raciale"

Le Monde

30.04.11

Auteur de " Traîtres à la nation ? " (éd. La Découverte), un ouvrage où il récuse la stigmatisation racialiste de l’équipe de France pendant la déroute du Mondial 2010, Stéphane Beaud, sociologue et enseignant à l’Ecole normale supérieure, réagit à l’ " affaire des quotas " de joueurs.

Après la Une de L’Equipe sur Anelka, c’est encore par un article de presse que le scandale arrive. Y-a-t-il un lien entre ces deux polémiques ?

Oui, car la réaction de la Direction technique nationale est une conséquence de l’épisode du bus à Knysna. L’opinion publique a été fortement choquée par le comportement de ces Bleus trop payés, " grévistes ", accusés d’un manque de loyauté nationale. Il y a une pression sur l’équipe de France depuis la déclaration de Le Pen en 1996 sur les noirs dans l’équipe de France et la polémique absurde sur La Marseillaise. Les gens de la DTN ont dû, sous cette pression, intérioriser l’idée qu’il fallait reconquérir le cœur des supporters.

Comment ? En " blanchissant " les bleus ?

Il y a deux points amalgamés dans l’article de Mediapart : celui des quotas dits ethniques et la fuite des joueurs binationaux. Sur le premier, l’argument de la DTN n’est pas à rejeter : la précocité et la carrure des joueurs noirs les amènent à être rapidement recrutés. A un jeune âge, ce sont souvent des joueurs souples avec des capacités physiques exceptionnelles : Marius Trésor, Marcel Desailly, Lilian Thuram, Mamadou Sakho aujourd’hui. En même temps, point de déterminisme par morphotype : Jean Tigana a été exclu de la Ligue 1 pendant des années parce qu’il était petit et chétif… Mais il y a une réalité sociologique plus prégnante, celle de joueurs qui ont grandi dans les quartiers d’aujourd’hui, ségrégués, paupérisés.

Il faudrait regarder de près comment on sélectionne les joueurs dans les centres de formation. Le sélectionneur des Espoirs, Erick Mombaerts, avait donné une statistique : 60 % d’entre eux seraient issus des cités de la banlieue parisienne. Ils sont d’abord le produit des conditions d’existence difficiles et d’une contre-culture – rap, difficultés avec la discipline, pour certains retour à la religion.

Pour les cadres/éducateurs du foot, ils peuvent apparaître dans un premier temps comme des sortes d’ovnis sociaux. Le risque dans le contexte sociopolitique actuel est de tout réduire à question de la couleur de peau. Les facteurs sociaux et proprement sportifs importent certainement plus. Peut-être que pour Laurent Blanc, né d’un père ouvrier de la région d’Alès, CGT et communiste, le terme " black " renvoie à la réalité de joueurs difficiles à gérer.

Certains misent tout dans le foot et, une fois arrivés, peuvent se comporter de manière incompréhensible pour ces " anciens ", voir la violente réaction de Thuram à la grève des Bleus. Alors, " blanchir " l’équipe de France ? D’abord l’expression est odieuse, ensuite cela n’a pas vraiment de sens au niveau sportif : d’une part, le foot continuera de recruter dans les cités que la société française a fabriquées, d’autre part les enfants des classes moyennes se dirigent moins vers le foot.

Quelle est votre position s’agissant des " binationaux " ?

Le problème c’est qu’on est pour eux dans une sorte de concurrence de sollicitations. Le décret de la Fifa les place dans une situation impossible, soit être fidèle à l’équipe de France, soit choisir l’autre sélection nationale. Je reviens d’Oran, où on s’interroge sur la sélection algérienne avec des joueurs " qui ne sont pas d’ici "… Le triste paradoxe est que le foot amplifie les discours de ségrégation alors que c’est un endroit où il ne semble pas y avoir discrimination raciale dans le recrutement des joueurs. Si problème il y a, il se situerait peut-être dans la sélection des cadres du football. C’est là que la FFF peut agir.

Propos recueillis par Bruno Lesprit

Voir aussi:

Les "binationaux", enquête sur ces footballeurs français qui ne jouent pas en bleu

Thomas Baïetto, Noé Gandillot et Camille Maestracci

Le Monde

29.04.11

Lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, neuf footballeurs français ont joué la compétition avec une autre équipe que les Bleus, alors qu’ils avaient porté le maillot de l’équipe de France en sélection de jeunes. Ces "binationaux" sont nés et ont grandi dans l’Hexagone, mais ont choisi de jouer pour le pays d’origine de leurs parents. Un mouvement qui inquiète la Fédération française de football (FFF), laquelle aurait, selon Mediapart, acté le principe de "quotas discriminatoires officieux" pour limiter le nombre de jeunes d’origine étrangère dans les écoles de football du pays. Une information vivement démentie par les intéressés et par Laurent Blanc, qui admet toutefois que la question des "binationaux" pose problème. Retour sur un phénomène qui secoue le football français.

Ryad Boudebouz est né à Colmar et joue depuis ses 12 ans au FC Sochaux. Natif de Poitiers, Yassine Jebbour évolue, lui, au Stade rennais depuis juin 2007. Sébastien Bassong, enfin, est parisien d’origine et joue actuellement pour le club londonien de Tottenham. Tous ont connu des sélections au sein des équipes de France de jeunes. Pourtant, aucun de ces trois joueurs ne porte aujourd’hui les couleurs de l’équipe de France. Boudebouz, Jebbour et Bassong ne sont pas des cas à part. Lors du Mondial sud-africain, dix-huit des vingt-trois joueurs de la sélection algérienne étaient nés en France, mais ont choisi de porter les couleurs du pays de leurs parents. Et l’Algérie est loin d’être la seule nation africaine à compter un certain nombre de "binationaux" dans sa sélection. Le Maroc, la Tunisie, le Cameroun, le Sénégal, la République démocratique du Congo ou encore la Côte d’Ivoire font partie des nations qui allouent des moyens spécifiques pour aller chercher des joueurs dans les clubs européens. Pour ces pays, l’avantage est évident : la France est l’une des meilleures nations formatrices de football au monde, et ces joueurs arrivent "tout faits" dans leur sélection, avec une bonne expérience du haut niveau.

Pour l’équipe de France, en revanche, la situation pose problème : les Bleus se voient privés de joueurs de classe internationale et la FFF forme de facto des joueurs pour d’autres sélections nationales. Le sélectionneur de l’équipe de France, Laurent Blanc, avait lui aussi vigoureusement regretté cette tendance sur le plateau de l’émission "Canal Football Club", le 27 février : "C’est un grave problème, on ne peut pas continuer comme ça. Il y a des joueurs qui font l’équipe de France des moins de 16, 17, 18, 19, 20 ou 21 ans, qui font même parfois l’équipe de France A, puisque quand on fait un match non officiel ça ne compte pas, et qui au dernier moment choisissent leur pays d’origine." Pour illustrer son propos, Blanc prenait l’exemple de Moussa Sow. Actuel meilleur buteur du championnat de France, ce natif de Mantes-la-Jolie (Yvelines) a remporté l’Euro 2005 avec l’équipe de France des moins de 19 ans, et joué en équipe de France espoirs, avant de se laisser convaincre d’opter pour la sélection sénégalaise en 2009, à un moment où ses performances sportives étaient moyennes.

"Il n’y a rien à faire, les lois sont contre nous !", s’insurgeait Laurent Blanc. Moussa Sow et la Fédération sénégalaise de football ont en effet profité d’une évolution de la réglementation internationale. Depuis juin 2009, le règlement de la Fédération internationale de football (FIFA) autorise un joueur à changer une fois d’équipe nationale, sans limite d’âge, à condition de n’avoir pas joué de compétition en "A" avec sa précédente sélection. C’est pourquoi il est possible de jouer avec l’équipe de France espoirs par exemple, et d’être sélectionné en équipe nationale d’Algérie l’année suivante. Ce changement de réglementation s’est appliqué sur proposition de l’Algérie. Interrogé le 4 avril sur le sujet, François Blaquart, le directeur technique national du football français, ne mâche pas ses mots : "La FIFA s’est copieusement vendue aux nations africaines. Ce sont des enjeux électoraux. Ces pays se sont débrouillés pour qu’il y ait beaucoup plus de souplesse et d’ouverture au niveau de la réglementation."

UN PHÉNOMÈNE QUI PREND DE L’AMPLEUR

L’histoire du football compte des précédents célèbres de joueurs qui ont porté les maillots de deux sélections nationales. Rachid Mekhloufi, grand buteur de l’AS Saint-Etienne dans les années 1950 et 1960, a joué pour l’équipe de France en 1956 et 1957, avant de rejoindre la sélection du Front de libération nationale (FLN) entre 1958 et 1962, puis de jouer pour l’Algérie jusqu’en 1968. De même, le légendaire attaquant Ferenc Puskas a joué plus de dix ans pour la Hongrie avant de connaître quatre sélections avec l’Espagne en 1961 et 1962. Cependant, ces précédents font figure de cas isolés liés à des contextes politiques très particuliers. L’inflation galopante du nombre de joueurs binationaux qui choisissent le pays de leurs parents témoigne d’un changement d’échelle.

François Blaquart livre à cet égard une statistique révélatrice : "Actuellement, en moyenne, 50 % des jeunes des sélections nationales sont des binationaux." Luc Bruder, directeur du centre de formation du Toulouse Football Club (TFC), s’accorde également à dire que le phénomène s’amplifie : "De plus en plus de joueurs sont sollicités par des équipes de leurs pays d’origine. Toutes les fédérations qui ont un peu de moyens s’organisent. Aujourd’hui, avec Internet, c’est assez facile de voir les effectifs de jeunes dans les clubs et de les repérer."

Pour convaincre les joueurs de porter les couleurs du pays d’origine de leurs parents, certaines fédérations mettent en place des moyens spécifiques : des recruteurs salariés sont chargés de sillonner la France et les clubs de football, à la recherche de joueurs potentiels pour leur sélection. Ahmed Chouari, ancien entraîneur des jeunes gardiens du TFC, est superviseur en France pour la fédération marocaine depuis octobre 2010. Il cible les joueurs d’origine marocaine qui ont un "bon niveau et qui ne jouent pas en équipe de France" et va les voir jouer. Ensuite, il prend contact avec le footballeur, et lui expose un projet de carrière internationale. Il explique avoir recours à des "arguments personnels" pour convaincre les joueurs, mais refuse d’entrer dans les détails. Un travail très proche de celui d’un recruteur de club. Dans un deuxième temps, Chouari contacte le club, afin de glaner des informations supplémentaires sur le joueur. En six mois, il assure avoir approché une dizaine de joueurs (dont Yassine Jebbour, qui a joué en équipe de France jeune) et n’avoir essuyé qu’un seul refus.

Luc Bruder a une position assez critique vis-à-vis de ces méthodes de recrutement : "Certains jeunes sont perturbés par les agents et les recruteurs, qui les harcèlent. Vous avez des jeunes qui se cherchent et forcément, ce ne sont pas des moments propices à réaliser des performances collectives et à s’améliorer d’un point de vue individuel." François Blaquart regrette aussi le "manque de scrupule" de certains pays, qui n’hésitent pas à aller chercher des joueurs qui n’ont "aucune identification au pays". "En France, on reproche aux joueurs de ne pas chanter la Marseillaise. Mais là, ils ne connaissent même pas l’hymne", s’amuse le directeur technique national. Il poursuit : "Ce qui me choque, c’est que nous faisons un gros travail, et ils viennent prendre ce travail tel qu’il est fait. C’est un rôle facile."

En septembre 2010, l’attaquant d’Arsenal Marouane Chamakh, confiait à l’UEFA qu’il avait pris la décision de jouer pour le Maroc "peut-être un peu à la hâte", avant d’ajouter : "Mais je savais combien cela serait important pour mes parents et je suis fier d’avoir déjà disputé cinquante rencontres pour le Maroc. Je voulais garder ce lien avec mes origines." Une déclaration paradoxale qui met en lumière la complexité du problème et la multiplicité des facteurs qui entrent en ligne de compte au moment du choix.

"DES MERCENAIRES"

Pour une large majorité de joueurs, il s’agit avant tout d’un calcul stratégique. D’un strict point de vue économique, un joueur a tout intérêt à jouer pour une équipe nationale : le fait d’être international lui permet d’augmenter sa valeur sur le marché des transferts. "Pour ces joueurs-là, le premier choix, c’est d’abord l’équipe de France, explique Ahmed Chouari. Ensuite, s’ils n’ont pas la possibilité, ils se rabattent." Luc Bruder va plus loin : "Ce sont des mercenaires, pour la grande majorité", précisant : "Certains garçons se sentent certainement rattachés à un pays, mais quand on est soi-même né en France, et que subitement on se trouve des origines étrangères, j’ai du mal à comprendre…"

A ce titre, l’exemple de Ludovic Obraniak est symptomatique. En 2004, il connaît une sélection en équipe de France espoirs, mais ne sera ensuite plus jamais appelé pour jouer en bleu. En 2009, il a 25 ans et décide de prendre les devants : il demande la nationalité polonaise, à laquelle ses origines lui donnent droit. En effet, son grand-père est originaire de Pologne, Etat où le droit du sang est en vigueur. Le 12 août 2009, pour son premier match avec sa nouvelle sélection, le Lillois pose pour la première fois de sa vie un pied dans le pays de ses ancêtres.

Pour beaucoup de joueurs, donc, la sélection en équipe nationale est une aubaine. Walid Mesloub, par exemple, n’a pas été confronté à un choix cornélien. Ce milieu offensif, qui n’a pas fait de centre de formation, a éclos tard. Jusqu’à 24 ans, il joue en championnat de France National pour le FC Istres, avant de rejoindre la Ligue 2 et Le Havre AC début 2010. Il y réalise de bonnes prestations. Lorsqu’il est contacté par un recruteur de la fédération algérienne, juste après la Coupe du monde, il n’hésite pas une seconde : "J’ai dit oui immédiatement. Je ne vais pas me voiler la face. J’ai 25 ans et je ne joue pas dans un grand club. Je n’ai aucune raison de postuler pour une place en équipe de France. J’aurais pu marquer 30 buts en Ligue 2, je n’aurais jamais été sélectionné."

Rémy Loret, chargé de la direction administrative et organisationnelle du centre de formation du TFC, reconnaît que pour beaucoup de joueurs, le choix entre sélection française et sélection étrangère ne se pose pas vraiment. Mais il nuance : "Cela peut aussi être quelqu’un qui redécouvre sa culture, ses origines." Ainsi pour Ryad Boudebouz, la décision de jouer pour l’Algérie n’est pas du tout un choix par défaut. A 21 ans, il aurait pu légitimement postuler, à terme, à une place en équipe de France A. Son choix de porter les couleurs de l’Algérie est délibéré : "Je suis encore très jeune. Si j’avais voulu jouer en équipe de France, j’aurais pu patienter. J’ai choisi l’Algérie plutôt que l’équipe de France. A 14 ans déjà, je disais à mon père que je souhaitais jouer pour l’Algérie, c’est depuis toujours un choix du coeur." François Blaquart ne nie pas que cet attachement culturel puisse jouer, mais montre que d’autres facteurs entrent en compte : "Un joueur de 20 ans comme Boudebouz qui joue dans un club pro en France va devoir attendre cinq ans pour gagner sa place en équipe de France. Là, le pays l’appelle et lui propose de jouer une Coupe du monde tout de suite. Derrière, il y a aussi l’agent et la famille qui peuvent mettre une pression." Ryad Boudebouz ne se sent pas plus algérien que français : "Je suis né et j’ai fait toute ma formation en France, mais mes parents sont algériens. C’est impossible pour moi de choisir entre la France et l’Algérie, les deux sont mes pays." Comme un symbole, son joueur préféré est Zinédine Zidane.

UNE SITUATION QUI INQUIÈTE LA FFF

La Fédération française de football est déterminée à trouver des solutions à ce mouvement qui prend de l’ampleur. "Jusque-là, on avait pas trop bougé, parce que les cas étaient particuliers et rares. Aujourd’hui, le système s’amplifie, donc ça nous pose des problèmes", explique le DTN. Autrement dit : tant que le phénomène ne concernait que des joueurs de second plan, la FFF ne s’en est pas préoccupée. La plupart des joueurs concernés jusqu’ici (dont Drogba et Chamakh) ont éclos tard. Aussi n’ont-ils pas bénéficié du système de formation français. François Blaquart comprend même que des joueurs qui pensent n’avoir plus d’espoir de jouer en bleu choisissent de jouer pour le pays d’origine de leur parents. "Ce sont les règles du jeu", estime le DTN. Ce qui pose problème à la fédération, ce sont les joueurs, comme Boudebouz, qui ont fait leurs classes dans les structures de formation nationales (pôles espoirs, équipes de jeunes) et qui, ensuite, sont allés voir ailleurs. Pour la Fédération, le retour sur investissement sur ces jeunes est nul.

Les moyens d’agir pour la FFF sont peu nombreux et complexes à mettre en oeuvre. L’un d’eux consiste à fidéliser les jeunes joueurs au maillot tricolore dès les premières sélections, en leur proposant un projet sportif sur le long terme. Pour François Blaquart, il est également important de repérer les footballeurs qui montrent le plus d’attachement à l’équipe de France. "Il faut que l’on travaille avec ceux dont on est sûr", explique le DTN. Mais le problème est délicat. Pour "créer un noyau dur de joueurs motivés", faut-il privilégier les Franco-Français et écarter les binationaux, dont on ne sait pour quel pays ils pencheront ? A la limite de la discrimination, la question pose des difficultés éthiques. "Il s’agit pour nous de réguler l’approche, mais sans être discriminant", répond avec prudence le directeur technique national.

Autre piste : faire pression sur la FIFA pour changer la réglementation. Si François Blaquart estime irréaliste un retour en arrière pur et simple, il pense qu’il est possible de limiter le phénomène en modifiant légèrement le règlement. Par exemple, en l’état actuel des choses, un joueur qui fait le choix d’une autre sélection continue de bénéficier, de fait, de son statut de joueur français pour évoluer en Europe. Or, dans les clubs européens, le nombre de joueurs hors UE est limité – la limite est de trois en France. Le statut de joueur français, qui est indépendant de la nationalité civile, accroît ses chances d’être recruté dans un club européen. Le DTN souhaite donc que le fait de jouer pour une autre équipe nationale ne donne plus droit au statut de joueur français. En d’autres termes, il demande à ce que chaque joueur n’ait le droit qu’à une seule "nationalité footballistique".

Mais pour faire évoluer la réglementation, il faut convaincre d’autres pays de soutenir le projet. Or, pour l’instant, la France est isolée, car elle est la seule vraiment concernée par la question. "C’est très prononcé en France [car le pays] a été une terre d’immigration, à une époque où d’autres grandes nations du foot ne l’étaient pas", résume François Blaquart (lire à ce sujet la contre-enquête du Monde, "Le bleu et le noir"). La situation pourrait toutefois évoluer rapidement. "Ces dernières années, l’Espagne a accueilli massivement des immigrés marocains et roumains. Et la sélection allemande des moins de 17 ans, par exemple, compte 7-8 joueurs d’origine turque", constate le DTN. Pour ces pays, la question risque aussi de se poser dans les prochaines années. Si la France, l’Espagne et l’Allemagne venaient à perdre leurs meilleurs joueurs, la hiérarchie du football mondial pourrait s’en trouver bouleversée.

Voir de même:

Quotas dans le football, une absurdité française

Olivier Villepreux

Contre-pied

30 avril 2011

Selon le journal en ligne Mediapart, une discussion informelle – sinon secrète – réunissant les membres les plus influents de la DTN de la Fédération française de football aurait eu pour sujet la possible instauration de quotas visant à protéger les joueurs « franco-français » au détriment des dits « bi-nationaux ». L’argument général serait sportif. Par exemple, tout en récusant les accusations de « ségrégation » institutionnalisée qu’avance l’article, Laurent Blanc et François Blaquart constatent qu’un certain nombre de joueurs formés en France ne correspondent pas au type de jeu (lequel d’ailleurs ?) que veulent mettre en place les cadres techniques pour « in fine » en faire des footballeurs de l’équipe de France. Cela impliquerait de réfléchir à de nouveaux critères de sélection des jeunes talents. En gros, les centres de formation français auraient privilégié les gabarits athlétiques précoces (on doit comprendre alors que l’on parle de joueurs d’origine africaine) ce qui irait à l’encontre d’un enseignement du football à plus long terme avec des joueurs blancs, plus stratèges, plus vifs, plus à même de s’insérer dans un collectif correspondant à un style identifié mais ne s’épanouissant que dans le temps. Pour faire bref et en caricaturant, ce qu’il ressort de ce débat au sein de la FFF relaté par Mediapart est que l’élite du football français gagnerait à former des joueurs plus intelligents (des blancs) que de simples jeunes gens doués mais dont la progression et l’intégration au système de jeu français seraient plus difficiles (les autres), voire nulles, puisque les bi-nationaux ont l’avantage d’être formés en France et de pouvoir choisir une autre sélection nationale que les Bleus.

Qu’il y ait un débat sur le jeu et ses composantes technico-tactiques n’a rien de scandaleux. C’est même le boulot de la DTN. Aucune équipe nationale n’en fait l’économie, on le voit dans le hand ou le rugby où « l’intelligence » du joueur, hors critères physiques objectifs, est souvent valorisée. La redéfinition des critères de sélection des jeunes talents est aussi une partie du travail qui incombe à la DTN dans l’idée de mieux servir les intérêts de l’équipe nationale. L’Allemagne notamment en a fait la démonstration lors de la dernière Coupe du monde, où toute une génération « mixte » de joueurs a explosé en pratiquant un jeu éminemment collectif, intelligent, puisqu’arrimé à un référentiel commun réclamant un investissement intellectuel et personnel au service d’un style de jeu. Parallèlement, l’Italie, équipe composée de blancs, s’est ramassée.

Il paraît curieux que Laurent Blanc, ou des cadres de la DTN pensent pouvoir (ou vouloir) écarter de leur choix des joueurs uniquement sur des critères de couleur de peau ou d’origine étrangère, et même de religion comme le suggère l’article, pour s’assurer d’un « état d’esprit ». Mediapart affirme détenir les preuves de propos racistes qui augureraient de la mise en place de quotas pour favoriser l’éclosion de joueurs français blancs. Si cela était le cas, il va sans dire qu’il faudrait répudier ces gens. Il est permis d’en douter car il semble que la seule question qui se pose et qui n’est pas nouvelle est de savoir si la formation française bénéficie pleinement à l’équipe de France. Il n’y a pas là de racisme mais un souci de retour sur investissement pour les dirigeants et les entraîneurs. Poser une telle question aujourd’hui dans le contexte politique français du moment est évidemment plus que piégeux. La DTN et la FFF ont donc le devoir de faire attention à ce qu’elles disent.

Le problème ou plutôt la tentation de voir le mal partout est qu’après le fiasco du dernier Mondial, la FFF a déjà montré combien il était facile de jeter le discrédit sans preuve, sans argument, sans transparence, sur quelques joueurs sans se remettre en question. Depuis Laurent Blanc a heureusement déjà démontré qu’il pouvait rappeler des joueurs sans grande envergure morale pour des raisons purement sportives, (Evra ou Ribéry), sans poser la condition de l’appartenance religieuse, de la couleur de peau, de leur passé, voire de leur casier. Laurent Blanc n’est pas dingue, encore moins raciste, il se peut qu’il ait conscience toutefois des insuffisances du système de formation français. 

Tant qu’on y est, il ne serait pas idiot de poser des questions plus en amont sur le problème de fond qui ronge le football français. Il est clair qu’en tant que sport populaire, miroir aux alouettes pour un grand nombre de jeunes issus de classes populaires défavorisées, il attire des gamins qui avant de penser à jouer aspirent à devenir riches et célèbres sans passer par la case « éducation ». Les premiers effets désastreux de cet héritage social ne datent pas d’hier et voilà la FFF rattrapée par les effets pervers d’une formation qui se veut juste « rentable » avant d’être éducative. Si procès il y avait à instruire, on pourrait commencer par dénoncer les camps d’entraînement européens – et pas seulement français – qui ont fleuri un peu partout en Afrique, lesquels ont participé largement à l’exploitation de jeunes joueurs sans bagage intellectuel à garnir à moindre coût les grands clubs de notre continent. Avec le temps, on s’est rendu compte que ces flux migratoires organisés par les agents, les clubs eux-mêmes, s’ils ont permis de révéler des talents n’ont pas laissé le temps à ces garçons de devenir des hommes. Il serait bien aisé de les montrer du doigt aujourd’hui alors que nous les avons « fabriqués ». Autre effet dommageable, ces mêmes joueurs dont la carrière ressemble de plus en plus à une succession de transferts marchands, toute une jeunesse française issue de l’immigration s’y identifie. Elle rejette l’école, le savoir, qu’elle perçoit comme élitiste et inutile pour réussir dans la vie et croit que le football est une sorte de bulle euphorisante, tapissée de billets de banque et habité de filles faciles, dans laquelle on peut être adulé des foules sans savoir lire un livre. Dans les clubs cela se traduit par une compétition acharnée entre élèves footballeurs pour intégrer un centre de formation. L’ambiance dans ces petits clubs (généralement pauvres) a souvent été décrite comme délétère parce qu’on y joue pas avec les autres mais pour soi. La violence et la bêtise peuvent s’y répandre plus facilement qu’ailleurs puisque le niveau culturel y est très faible. Cela est d’autant plus dangereux que l’on sait qu’à ce petit niveau, coaches, dirigeants et joueurs poursuivent souvent tout en s’en défendant le seul objectif de sortir « une pépite » dont la couleur importe peu et le sens de « l’équipe » encore moins. Enfin, conséquence de tout cela, les gamins qui en parallèle du football poursuivent une scolarité « normale », ou montrent d’autres dispositions que cette basique envie de faire du football leur quotidien ont également souvent des parents qui s’inquiètent pour leur avenir. Et quel que soit le niveau de leur gosse, il le retire le plus souvent de ce qu’ils considèrent rapidement aujourd’hui comme un ghetto ne favorisant aucunement la mixité, l’échange. Ainsi, nombre de « petits blancs » mais pas seulement quittent le football pour d’autres sports qui offrent un peu plus que du pognon ou des rêves. Pour faire revenir ces joueurs (pas parce qu’ils sont blancs ou plus intelligents mais pour cultiver leur différence au contact des autres), c’est effectivement tout un système qu’il faut repenser. Un système d’éducation sportive et sociale qui n’a rien à voir avec la couleur de la peau mais avec une éthique du sport dont le football s’éloigne dramatiquement chaque jour un peu plus.

Voir enfin:

Football : des quotas qui feraient tache

Libération

30/04/2011

Tout en démentant les informations de Mediapart sur des quotas de joueurs blancs chez les Bleus, la fédération a longuement expliqué vendredi pourquoi il lui fallait changer sa politique de détection.

Après la pathétique mutinerie des Bleus lors Mondial sud-africain en juin 2010, la fédération française de football (FFF) se retrouve face à une autre sale affaire. Jeudi, le site Mediapart publiait un article l’accusant formellement de vouloir mettre en place des quotas de Blancs afin de diminuer le nombre de Noirs et d’Arabes en équipe de France. Vendredi, réactions offusquées et démentis cinglants ont rythmé la journée. Profitant d’un conseil fédéral prévu de longue date, le président de la FFF, Fernand Duchaussoy, et le directeur technique national, François Blaquart – directement mis en cause par Mediapart -, ont été contraints de convoquer une conférence de presse de clarification, doublée d’une autre à distance, tenue à Bordeaux par le sélectionneur tricolore, Laurent Blanc, qui aurait également appelé de ses vœux une politique de quotas en termes très crus, selon le site.

Y a-t-il eu dérapage ? La réunion à la direction technique nationale de la FFF où aurait été prise la décision a-t-elle vraiment eu lieu ? A Mediapart on affirme détenir des preuves ; le site entend les dégainer petit à petit, selon une stratégie éprouvée lors de l’affaire Bettencourt. A la FFF, on nie fermement et en bloc, promettant enquête et transparence.

Vendredi, Duchaussoy est arrivé devant les journalistes en disant: «J’essaie de prendre de la hauteur.» Puis il s’est fâché, se déclarant «meurtri et indigné à titre personnel». «J’ai fait toute ma carrière en tant que bénévole, qu’on me démontre les différentes accusations. Je suis garant de tous les bénévoles et dirigeants qui m’entourent, a-t-il insisté. Le football est un sport populaire et nous tenons à le rester.» Les propos rapportés par Mediapart relèvent-ils de la conversation de bistrot, ou constituent-ils la version trash d’une position officielle de la FFF ? «Je ne peux pas être présent partout», se défend Duchaussoy. Qui promet toute la transparence sur l’enquête ordonnée vendredi par Chantal Jouanno, ministre des Sports, et affirme être prêt à prendre toutes les dispositions nécessaires, y compris judiciaires, dans une affaire à trois volets.

Le volet technique : l’Impasse du Tout physique

Vendredi, c’est le nouveau DTN, François Blaquart, qui est venu expliquer une idée qui aurait été mal interprétée. Pour lui, la fameuse formation à la française, encensée du temps où ça rigolait pour les Bleus, se serait en fait fourvoyée, en privilégiant chez les gamins les capacités physiques aux facilités techniques. Dans les centres de formation des clubs, il est de fait interdit de dribbler. D’où la volonté de revenir sur cette doxa. D’autant que les succès de l’Espagne et du FC Barcelone, avec des joueurs de poche, prouvent que l’on peut gagner au foot sans aligner des équipes de Golgoths. En France, les Barcelonais Xavi (1,70 m) et Iniesta (1,69 m) se seraient sans doute vus claquer au nez la porte des centres de formation, a reconnu Laurent Blanc. «Nos critères de sélection doivent désormais être liés au potentiel des joueurs, défend Blaquart. Nous estimons qu’il y a des joueurs qui passent à côté, trop souvent à cause du gabarit et d’une maturité physique moins précoce. Ce retard dans leur formation physique les pénalise. Je rappelle qu’avant l’âge de 16 ou 17 ans, on ne sait rien d’un joueur. Alors imaginez à 12 ou 13 ans… c’est un moment où on leur dit surtout d’être patients…»

Dans les annexes du papier de Mediapart, Blaquart évoque un quota de 30 %. Il concernerait un ratio de joueurs nés après le 1er juillet à respecter : à 12-13 ans, la différence de taille entre un gosse né en janvier et un autre né en décembre de la même année peut être pénalisante pour le plus jeune. La FFF, qui n’a aucune prise sur les centres de formation des clubs, ne pourrait appliquer d’éventuels quotas que dans les 14 pôles espoirs qu’elle gère directement. François Blaquart entend révolutionner la formation française, notamment «en revalorisant le jeu par rapport à la compétition», dans lequel les jeunes seraient trop précocement plongés.

Le volet administratif : la question des binationaux

Ils ont été formés en France, ils ont porté le maillot bleu dans les sélections de jeunes, mais, à leur majorité, ils ont opté pour l’équipe nationale de leur pays d’origine. Ceux-là posent problème, reconnaissent les responsables de la fédération. L’été dernier, au Mondial, neuf types qui avaient porté le maillot bleu chez les jeunes, jouaient pour un autre pays que la France, comme Ryad Boudebouz (Algérie), ou Benoît Assou-Ekotto (Cameroun). Dix-huit des vingt-trois Algériens étaient nés en France. Laurent Blanc : «C’est un grave problème. Il y a des joueurs qui font partie de l’équipe de France des moins de 16, 17, 18, 19, 20 ou 21 ans, où même parfois de l’équipe de France A et qui, au dernier moment, choisissent leur pays d’origine.» La question a également été longuement évoquée vendredi par François Blaquart, le DTN. «Il faut tout remettre dans le contexte, a-t-il expliqué. Ce sujet avait été abordé lors de la réunion fédérale du 8 novembre dernier [celle au cours de laquelle aurait été décidé la politique des quotas, ndlr] qui faisait l’état des lieux des sélections. Chez nous, 45% des jeunes bénéficient de la double nationalité. C’est unique en Europe. Sur dix ans, les pôles Espoirs ont formé 12 internationaux A pour la France et une vingtaine pour d’autres nations. Ça nous pose des interrogations.»

Le volet culturel : La FFF contre les Bleus

«Islamistes», «gris», «sarrasins»: selon Mediapart, il ne serait pas rare d’entendre ainsi désigner les joueurs maghrébins dans les couloirs de la Fédération. Où, toujours selon le site, nombreux sont ceux qui imputent le fiasco du Mondial aux Blacks et/ou aux musulmans : les Evra, Abidal, Anelka, Ribéry, supposés être les meneurs de la mutinerie.

Les problèmes de la FFF avec les Bleus ne sont pas récents. En 2008, après un Euro piteux, la fédé reprochait aux internationaux qui snobaient la Marseillaise, d’être «peu attachés à leur identité française». A tel point qu’on avait même imaginé leur faire signer une charte rappelant «les devoirs qu’impose l’appartenance à une équipe de France et cela dès les premières sélections de jeunes : respect du maillot, de l’arbitre, de l’adversaire, du public, et de l’hymne national.»

Les dirigeants, issus du foot amateur et qui ont grimpé un à un les échelons du pouvoir – président de club, de district, départemental, puis de ligue régionale, viennent en général «d’un milieu sans trop de diversité»,loin des cités d’où sortent les joueurs (lire ci-contre), note le président d’un club amateur. «Au bord des terrains, il peut y avoir des relents de racisme.» La diversité, elle n’augmente pas avec le niveau. En France, sur 20 clubs de L1, aucun n’est dirigé par un Noir ou par un Maghrébin, seuls deux ont un coach de couleur (Tigana à Bordeaux et Kombouaré au PSG). Arbitres et présidents de club sont tous blancs depuis que Pape Diouf ne dirige plus l’OM.


Mort de Jean Lartéguy: Attention, un déni peut en cacher un autre (How the French became the world’s counter-insurgency masters)

4 mars, 2011
Alain Juppé dans la quête de moyens humains lui apparaissant nécessaires pour l’action du RPR a délibérément fait le choix d’une certaine efficacité en recourant à des arrangements illégaux […] Que la nature des faits commis est insupportable au corps social comme contraire à la volonté générale exprimée par la loi ; qu’agissant ainsi, Alain Juppé a, alors qu’il était investi d’un mandat électif public, trompé la confiance du peuple souverain. Tribunal correctionnel de Nanterre (30/01/2004)
Il est regrettable qu’au moment où le législateur prenait conscience de la nécessité de mettre fin à des pratiques délictueuses qui existaient à l’occasion du financement des partis politiques, M. Juppé n’ait pas appliqué à son propre parti les règles qu’il avait votées au parlement. Il est également regrettable que M. Juppé, dont les qualités intellectuelles sont unanimement reconnues, n’ait pas cru devoir assumer devant la justice l’ensemble de ses responsabilités pénales et ait maintenu la négation de faits avérés. Cour d’appel de Versailles (01/12/2004)
On nous dit qu’au Rwanda, la France aurait commis une “faute politique”. C’est trop ou trop peu. De quelle faute s’agit-il? Il faut l’expliquer! Aurions-nous, par exemple, pris systématiquement le parti d’un camp contre l’autre, des Hutus contre les Tutsis? C’est une contre-vérité. Pendant la période où j’ai conduit la diplomatie française (d’avril 1993 à mai 1995), nous avons fait tous les efforts possibles pour aider à la réconciliation des Rwandais. (…)  l’opération Turquoise (…) a parfaitement accompli la mission qui lui avait été assignée, dans les conditions de temps et de lieu prévues. La présence de l’armée française a permis de sauver des dizaines de milliers de vie et d’arrêter le flux de plusieurs millions de personnes qui fuyaient vers le Zaïre voisin (devenu République Démocratique du Congo). Son intervention est à l’honneur de la France. Dès lors, de quelle faute nous parle-t-on? (…) La diplomatie française ne devrait pas s’écarter de la voie de la vérité et de la dignité.  Alain Juppé (27.04.08)
Nous n’avons absolument rien à faire en Afghanistan, le plus tôt nous sortirons de là-bas, le mieux ce sera. Laurent Fabius (27.02.11, FR2)
On pourra dans ces circonstances, préférer une ronéo à une mitrailleuse, un médecin spécialiste en pédiatrie à un spécialiste des mortiers, du ciment à des barbelés et des employés de bureau à des fantassins.David Galula
On peut dire de l’ouvrage de Galula qu’il est à la fois le plus grand et le seul grand livre jamais écrit sur la guerre non conventionnelle…Car il s’agit vraiment d’une pépite : tout comme De la guerre de Clausewitz, cet ouvrage est à la fois une réflexion philosophique sur la nature de la guerre et un précis de doctrine. Général David Petraeus (préface de la réédition française du livre de Galula, janvier 2008)
Au sein du JSOC [commandement intégré des opérations spéciales, ndlr], nous avions ce sens… de la mission, de la passion… appelez ça comme vous voulez. Les insurgés avaient une cause à défendre et nous l’inverse. Nous avions un haut degré de cohésion au sein des unités, comme dans Les Centurions. General McChrystal (ancien commandant des troupes américaines en Afghanistan, avril, 2010)
Pourquoi Les Centurions atteignent-ils des prix pareils et pourquoi ce livre plaît-il au stratège le plus influent de sa génération? (…) tandis que je relisais cet épais roman historique, son intérêt m’est apparu de manière assez limpide. Le roman suit les aventures du lieutenant-colonel Pierre Raspéguy, qui doit transformer une unité militaire accoutumée à la guerre conventionnelle en une unité capable de remplir les missions plus complexes et plus délicates de la guerre de contre-insurrection. Les «centurions» auxquels le titre fait référence sont les soldats français de Raspéguy, un terme faisant naturellement référence aux officiers romains de l’Antiquité, qui, sur la fin de l’Empire, combattaient à sa périphérie tandis que l’empire s’effondrait de l’intérieur. Ça vous rappelle quelque chose? Comme le général Marcel Bigeard, dont son personnage s’inspire clairement, Raspéguy se retrouve un temps dans un camp de prisonniers en Indochine où lui et ses soldats (…) prennent conscience que le Viet-Minh ne suit pas les règles conventionnelles de la guerre et motive ses partisans en s’appuyant surtout sur l’idéologie et son dogme. Il s’agit donc d’une force aussi politique que militaire, et vaincre un tel ennemi nécessite une nouvelle pensée, de nouveaux chefs et de nouvelles tactiques. «Pour cette sorte de guerre», songe Raspéguy, «il faut des hommes rusés et astucieux, capables de combattre loin du troupeau et qui font preuve d’esprit d’initiative… qui peuvent effectuer toutes les tâches, braconniers et missionnaires.» (…) en Algérie (…) Raspéguy et ses hommes réalisent qu’ils doivent «couper les rebelles de la population, qui leur fournit des informations et les nourrit. Alors seulement, nous pourrons combattre à armes égales». Sophia Raday
On prêche (…) au sein même d’une armée qui a déjà vaincu le terrorisme le plus féroce, « qu’il n’y a pas de solution militaire face au terrorisme ». Il en est ainsi aux États-Unis et en Europe qui comptent des victoires tout à fait documentées sur de nombreuses insurrections (en Grèce, aux Philippines, en Malaisie, au Moyen-Orient (…). En un mot, dans de nombreux milieux proches des instances de décision, sans parler des média trop souvent pitoyables, la guerre contre le terrorisme est perdue avant même d’avoir été engagée. (…) L’asymétrie, ce n’est pas tant le rapport des forces initial que le désir de l’adversaire d’échapper aux lois de la guerre, et l’attitude vis-à-vis des pertes humaines et des souffrances auxquelles le belligérant expose sa propre population civile. Yaakov Amidror
Alors les soldats français leur disaient ’vous devez ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez afin qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas’. Andrew Wallis
Si vous n’arrêtez pas le combat, si vous vous emparez du pays, vous ne retrouverez pas vos frères et vos familles, parce que tous auront été massacrés.
Paul Dijoud (directeur des Affaires africaines au Quai d’Orsay, à Paul Kagamé, chef des « rebelles » tutsis, septembre 1991)
Tuer un million de gens et être capable d’en déplacer trois à quatre millions en l’espace de trois mois et demi, sans toute la technologie que l’on a vue dans d’autres pays, c’est tout de même une mission significative. Il fallait qu’il y ait une méthodologie. Cela suppose des données, des ordres ou au moins une coordination. Les Belges et les Français avaient des instructeurs et des conseillers techniques au sein même du quartier général des forces gouvernementales, ainsi que dans les unités d’élite qui sont devenues les unités les plus extrémistes. [.] Des officiers français étaient intégrés au sein de la garde présidentielle, qui, depuis des mois, semait la zizanie et empêchait que les modérés puissent former un gouvernement de réconciliation nationale. Général canadien Roméo Dallaire (commandant des forces de l’ONU au Rwanda, janvier 2004)
Nous n’avons tenu ni machettes, ni fusils, ni massues. Nous ne sommes pas des assassins. Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre « théorie ». Nous leur avons fourni la méthodologie : notre « doctrine ». Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d’empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent « révolutionnaires » à l’épreuve de l’Indochine. Puis se firent « psychologiques » en Algérie. Des « guerres totales ». Avec des dégâts totaux. Les « guerres sales ». » (…) Cette doctrine fut le ressort du piège [.] qui permit de transformer une intention de génocide en génocide. [.] Sans lui, sans ce ressort que nous avons fourni, il y aurait eu massacres, pas génocide. Patrick de Saint-Exupéry
Je n’ai eu aucun problème éthique, j’étais devant un tortionnaire, un violeur des droits humains. Preuve en est ce qu’ils ont fait et ce qu’ils veulent occulter. Le général Ramon Diaz Bessone doit être furieux à cause de ce que j’ai enregistré. Lorsqu’il a pensé que j’avais cessé de filmer, il a totalement changé, il s’est transformé et détendu, et c’est alors qu’il dévoile cet autre personnage, et il dit ce qu’il pense réellement : « Comment veux-tu tirer des renseignements, si tu ne tortures pas, si tu ne serres pas » ? Marie-Monique Robin
Après la lecture de l’interview réalisée par ma consoeur du Mercurio, j’ai eu envie de prendre ma plume pour écrire à Dominique de Villepin. Finalement, je ne l’ai pas fait, mais j’ai lu, depuis, le long essai que lui a adressé Patrick de Saint-Exupéry, journaliste au Figaro, qui lui reproche un autre déni : celui du génocide perpétré au Rwanda par les Hutus contre les Tutsis, d’avril à juin 1994. Un déni, qui, en réalité, en cache un autre : celui du rôle joué par la France dans la genèse du troisième génocide du xxe siècle, où plus de 800 000 innocents furent massacrés en cent jours. Marie-Monique Robin
Après la danse, la restauration, la mode et l’art de vivre ou l’exercice, les Français seraient-ils devenus les maitres à torturer du monde?

Au lendemain de la mort, largement passée inaperçue, du soldat (ancien volontaire de la Guerre de Corée), grand reporter et auteur de récits de guerre devenus aujourd’hui introuvables en France (Les Centurions, Les Mercenaires, Les Prétoriens) Jean Lartéguy (de son vrai nom Lucien Osty, neveu du célèbre chanoine traducteur de la Bible)…

Et à l’heure où une diplomatie française en plein désarroi se prend pour sauveur l’un des artisans, doublé d’un ancien condamné pour abus de biens sociaux, de la politique qui a conduit au dernier génocide en date de l’histoire …

Pendant que la probable future équipe à la tête du pays autoproclamé des droits de l’homme a déjà annoncé sur le front afghan sa capitulation préventive  …

Quelle meilleure illustration de cette guerre d’Algérie qui ne passe pas que ce  déni gêné ou cette violente détestation réservés en leur pays natal aux auteurs des classiques des écoles de guerre américaines ou d’ailleurs tels que Lartéguy,  Galula ou Trinquier?

Comme notamment, il y a quelques années, les particulièrement typiques documentaire et livre de la journaliste Marie-Monique Robin ("Escadrons de la mort, l’école française", 2003), déjà auteure de films controversés sur les prétendus "vols d’yeux" en Colombie ou les OGM.

Qui d’un côté a le mérite de rappeler contre le déni ambiant l’incroyable succès, pour le meilleur et certes hélas aussi pour le pire (Amérique latine, Vietnam, Irlande du nord, Tchéchénie, ex-Yougoslavie, Algérie, Irak et Rwanda) des techniques françaises de contre-insurrection.

Mais de l’autre fait totalement l’impasse sur tout le volet positif de l’approche française (ie. la prise en compte de la dimension politique et idéologique des conflits) face à la menace proprement totalitaire et les méthodes proprement barbares que faisaient peser sur les pays en question de véritables groupes terroristes que leur obédience soit communiste ou plus tard islamiste.

Refusant ainsi de poser la question et délégitmant à l’avance les réponses qu’une démocratie est bien obligée de trouver face à des groupes de combattants sans uniformes pratiquant la transgression délibérée de toute loi de la guerre.

Quand elle ne donne pas l’impression, emportée par son zèle dénonciateur, d’attribuer directement à "l’école française" ce qu’elle décrit elle-même pourtant par ailleurs, dans le cas notamment des Chiliens, Algériens, Russes ou Rwandais, comme d’évidentes dérives (ie. le viol des femmes à la serbe ou rwandaise n’ était pas, que l’on sache, prévu par ladite "doctrine française").

Reste, comme l’a démontré un bien solitaire Patrick de Saint-Exupéry pour le dernier génocide du XXe siècle, le fait que forces comme autorités françaises semblent avoir, exfiltration des génocidaires comprise, fermé les yeux jusqu’au bout

Escadrons de la mort, l’école française

LDH Toulon

31 décembre 2004

Une présentation de l’ouvrage de Marie-Monique Robin [1] suivie d’extraits du dernier chapitre du livre.

Dans les années 1970 et 1980, les dictatures militaires du Cône sud de l’Amérique latine ont férocement réprimé leurs opposants, utilisant à une échelle sans précédent les techniques de la « guerre sale » : rafles indiscriminées, torture systématique, exécutions extrajudiciaires et « disparitions », escadrons de la mort… C’est en enquêtant sur l’organisation transnationale dont s’étaient dotées ces dictatures – le fameux « Plan Condor » – que Marie-Monique Robin a découvert le rôle majeur joué secrètement par des militaires français dans la formation à ces méthodes de leurs homologues latino-américains (et en particulier argentins). Des méthodes expérimentées en Indochine, puis généralisées au cours de la guerre d’Algérie, pendant laquelle des officiers théoriseront le concept de « guerre révolutionnaire ».

Dès la fin des années 1950, les méthodes de la « Bataille d’Alger » sont enseignées à l’École supérieure de guerre de Paris, puis en Argentine, où s’installe une « mission militaire permanente française » constituée d’anciens d’Algérie (elle siègera dans les bureaux de l’état-major argentin jusqu’à la dictature du général Videla). De même, en 1960, des experts français en lutte antisubversive, dont le général Paul Aussaresses, formeront les officiers américains aux techniques de la « guerre moderne », qu’ils appliqueront au Sud-Viêtnam.

Fruit d’une enquête de deux ans, menée en Amérique latine et en Europe, ce livre apporte d’étonnantes révélations, appuyées sur des archives inédites et sur les déclarations exclusives de nombreux anciens généraux – français, américains, argentins, chiliens… Des dessous encore méconnus des guerres françaises en Indochine et en Algérie, jusqu’à la collaboration politique secrète établie par le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing avec les dictatures de Pinochet et de Videla, ce livre dévoile une page occulte de l’histoire de France, où se croisent aussi des anciens de l’OAS, des fascistes européens ou des « moines soldats » agissant pour le compte de l’organisation intégriste la Cité catholique…

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Voir aussi:

Monique Robin: escadrons de la mort, l’Ecole française

27 février 2009

Dans le cadre de mon opération : Français regarde-toi dans un miroir avant de donner des leçons de droits de l’hommisme à la planète… Et dis-toi surtout que c’est de cette manière que les autres te voient… Enfin étonnez-vous de la montée des idées d’extrême-droite en France puisque le passé est caché, les crimes accomplis, les coupables tout est resté en place… pour demain peut-être..

Conclusion

L’histoire continue.

Au Parlement français : de la reconnaissance au déni de la réalité

L’histoire continue…

Au Parlement français : de la reconnaissance au déni de la réalité [2]

« J’ai été bouleversé par ce documentaire et je dois dire que j’ai honte pour la France… J’espère que nous aurons le courage de faire toute la lumière sur cette face cachée de notre histoire pour que nous ayons enfin le droit de nous revendiquer comme la patrie des droits de l’homme… » C’était le 10 mars 2004 sous les lambris du Palais du Luxembourg. Ancien ministre et actuel médiateur de la République, Bernard Stasi a été désigné par les organisateurs de la neuvième édition des « Lauriers de la radio et de la télévision au Sénat » pour me remettre le prix du « meilleur documentaire politique de l’année ». À dire vrai, quand un mois plus tôt, j’avais été informée du choix du jury, présidé par Marcel Jullian, j’avais d’abord cru à une erreur. Un prix au Sénat pour « Escadrons de la mort : l’école française » : la nouvelle paraissait incroyable ! Ma surprise est à son comble quand j’entends les mots courageux de Bernard Stasi, premier homme politique français – à ma connaissance – à assumer ainsi publiquement la « face cachée de notre histoire ».

Car, il faut bien le reconnaître, après la diffusion de mon documentaire sur Canal Plus, le lundi 1er septembre 2003, la classe politique et la presse françaises ont fait preuve d’une belle unanimité : silence radio, ou, pour reprendre l’expression de Marie Colmant, « apathie générale ». « On guette la presse du lendemain, écrit l’éditorialiste de l’hebdomadaire Télérama, on regarde les infos, en se disant que ça va faire un fameux barouf, que quelques députés un peu plus réveillés que les autres vont demander une enquête parlementaire, que la presse va prendre le relais… Mardi, rien vu, à l’exception d’un billet en bas de page dans la rubrique télé d’un grand quotidien du soir. Mercredi rien vu. Jeudi rien vu. Vendredi, toujours rien vu. Je ne comprends pas. C’est quoi ce monde "mou du genou" dans lequel on vit [3] ? »

C’est vrai qu’il y a de quoi s’offusquer de cette bonne vieille spécificité française : tandis qu’aux États-Unis, la publication de photos, par la chaîne CBS, montrant l’usage de la torture en Irak par des militaires américains déclenchera en avril 2004 une crise légitime outre-Atlantique et fera la une des journaux français pendant une quinzaine de jours, les déclarations, documents à l’appui, d’une palanquée de généraux français, nord et sud-américains et d’un ancien ministre des Armées sur le rôle joué par le « pays des droits de l’homme » dans la genèse des dictatures du Cône sud ne provoquent en France que… l’indifférence générale.

Ou presque : le 10 septembre 2003, le jour où paraît le numéro précité de Télérama, les députés Verts Noël Mamère, Martine Billard et Yves Cochet déposent une demande de commission d’enquête parlementaire sur le « rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires d’Amérique latine de 1973 à 1984 [4] », auprès de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, présidée par Édouard Balladur. Pas un journal, à l’exception du Monde [5], ne se fait l’écho de cette demande. Qu’importe : on se dit, à l’instar de Marie Colmant, qu’il existe bien, en France, « quelques députés plus réveillés que les autres » et que quelque chose va, enfin, se passer. Nenni ! Nommé rapporteur, le député Roland Blum, qui, malgré ma demande écrite, n’a même pas daigné m’auditionner, publie, en décembre 2003, son « rapport » : douze pages où la langue de bois rivalise avec la mauvaise foi [6].

On peut notamment y lire : « La proposition de résolution est fondée, sur un point, sur des faits inexacts. En effet, elle émet le souhait qu’une éventuelle commission d’enquête puisse étudier le "rôle du ministère des Armées et en particulier l’application des accords de coopération entre la France, le Chili, le Brésil et l’Argentine entre 1973 et 1984". Or, aucun accord de coopération militaire entre la France et l’un de ces trois pays d’Amérique latine n’était applicable lors de la période considérée. [...] Aucun accord de ce type ne figure au recueil des accords et traités publié par le ministère des Affaires étrangères. » Roland Blum – c’est un comble ! – n’a manifestement pas vu mon documentaire, où je montre une copie de l’accord, signé en 1959, entre la France et l’Argentine, pour la création d’une « mission permanente militaire française » à Buenos Aires, laquelle perdurera jusqu’à la fin des années 1970, ainsi que le prouvent les documents que je produis également à l’antenne (voir supra, chapitres 14 et 20). D’ailleurs, si le rapporteur avait fait l’effort de me contacter, j’aurais pu lui indiquer où retrouver ledit accord dans les archives du Quai d’Orsay [7]…

La « doctrine française » au cours du génocide rwandais

Après la lecture de l’interview réalisée par ma consour du Mercurio, j’ai eu envie de prendre ma plume pour écrire à Dominique de Villepin. Finalement, je ne l’ai pas fait, mais j’ai lu, depuis, le long essai que lui a adressé Patrick de Saint-Exupéry, journaliste au Figaro, qui lui reproche un autre déni : celui du génocide perpétré au Rwanda par les Hutus contre les Tutsis, d’avril à juin 1994[8]. Un déni, qui, en réalité, en cache un autre : celui du rôle joué par la France dans la genèse du troisième génocide du xxe siècle, où plus de 800 000 innocents furent massacrés en cent jours.

Appelé à témoigner en janvier 2004 devant le tribunal pénal international d’Arusha (Tanzanie), dont la mission est de juger les responsables du génocide rwandais, le général canadien Roméo Dallaire, commandant des forces de l’ONU au Rwanda, expliquera : « Tuer un million de gens et être capable d’en déplacer trois à quatre millions en l’espace de trois mois et demi, sans toute la technologie que l’on a vue dans d’autres pays, c’est tout de même une mission significative. Il fallait qu’il y ait une méthodologie. Cela suppose des données, des ordres ou au moins une coordination[9]. » Celui qui commandait alors les 2 500 casques bleus de la Mission des Nations unies d’assistance au Rwanda (Minuar) et qui, après une longue dépression, a fini par écrire ses mémoires[10], s’est fait plus explicite dans une interview à Libération : « Les Belges et les Français avaient des instructeurs et des conseillers techniques au sein même du quartier général des forces gouvernementales, ainsi que dans les unités d’élite qui sont devenues les unités les plus extrémistes. [.] Des officiers français étaient intégrés au sein de la garde présidentielle, qui, depuis des mois, semait la zizanie et empêchait que les modérés puissent former un gouvernement de réconciliation nationale[11]. »

Qui étaient ces Français et quelle était leur mission ? C’est précisément le cour de l’enquête de Patrick de Saint-Exupéry, qui rappelle qu’en 1990, le président François Mitterrand décida de s’engager résolument aux côtés de son homologue Juvénal Habyarimana, arrivé au pouvoir au Rwanda après un coup d’État sanglant. Représentant la majorité hutue du pays, le dictateur se dit alors menacé par les rebelles tutsis du Front patriotique rwandais de Paul Kagamé, soutenus par l’Ouganda anglophone. Et c’est là que resurgirent les vieux démons coloniaux de la « patrie des droits de l’homme » : obsédé par le « complexe de Fachoda[12] », le président Mitterrand craignait de voir tomber le Rwanda dans le giron anglo-saxon, en l’occurrence américain. Or, le « pays des mille collines », c’est bien connu, fait partie du pré-carré français.

Dans l’entourage présidentiel, on susurre que les États-Unis ont décidé de parrainer une « guerre révolutionnaire » contre la France, menée par le FPR, dont le chef Paul Kagamé, rappelle-t-on opportunément, a été formé à Cuba et à. Fort Bragg. C’est ainsi que, le 4 octobre 1990, après une « manipulation[13] » simulant une fausse attaque des « rebelles » à Kigali, Paris vole au secours de Habyarimana en envoyant des « renforts ». « De 1990 à 1993, nous avons eu cent cinquante hommes au Rwanda, dont le boulot était de former des officiers et sous-officiers rwandais, écrit Patrick de Saint-Exupéry. Ces hommes étaient issus du 8e régiment parachutiste d’infanterie de marine (RPIMa) et du 2e REP, deux régiments de la 11e division parachutiste (DP), le creuset du service Action, le bras armé de la DGSE[14]. » La DGSE, qui, on l’a vu, s’appelait SDECE du temps où un certain général Aussaresses officiait précisément au service Action.

Un extrait du rapport établi par la mission d’enquête parlementaire qui, à la fin de 1998, essaya de faire la lumière sur le rôle de la France au Rwanda, donne une idée précise du « boulot » effectué par les « renforts » français : « Dans le rapport qu’il établit le 30 avril 1991, au terme de sa deuxième mission de conseil, le colonel Gilbert Canovas rappelle les aménagements intervenus dans l’armée rwandaise depuis le 1er octobre 1990, notamment:

- la mise en place de secteurs opérationnels afin de faire face à l’adversaire ; [.]

- le recrutement en grand nombre de militaires de rang et la mobilisation des réservistes, qui a permis un quasi-doublement des effectifs ; [.]

- la réduction du temps de formation initiale des soldats, limitée à l’utilisation de l’arme individuelle en dotation ; [.]

- une offensive médiatique menée par les Rwandais[15]. »

Et Patrick de Saint-Exupéry de décoder le langage militaire, en appliquant le jargon caractéristique de la « doctrine française » : « Ces mots nous décrivent un type précis de guerre, écrit-il :

« Secteurs opérationnels », cela signifie « quadrillage ».

« Recrutement en grand nombre », cela signifie « mobilisation populaire ».

« Réduction du temps de formation », cela signifie « milices ».

« Offensive médiatique », cela signifie « guerre psychologique »[16]. »

De fait, ainsi qu’il ressort des documents d’archives consultés par mon confrère du Figaro, « la France prend les rênes de l’armée rwandaise », deux ans avant le génocide. Le 3 février 1992, une note du Quai d’Orsay à l’ambassade de France à Kigali met celle-ci devant le fait accompli : « À compter du 1er janvier 1992, le lieutenant-colonel Chollet, chef du détachement d’assistance militaire et d’instruction (DAMI), exercera simultanément les fonctions de conseiller du président de la République, chef suprême des Forces armées rwandaises (FAR), et les fonctions de conseiller du chef d’état-major de l’armée rwandaise. » La note précise que les pouvoirs de l’officier français auprès du chef d’état-major consistent à « le conseiller sur l’organisation de l’armée rwandaise, l’instruction et l’entraînement des unités, l’emploi des forces[17] ».

Tandis que les instructeurs français du DAMI forment dans les camps militaires rwandais des unités, qui seront, plus tard, le fer de lance du génocide, Paris reste sourd aux dénonciations de massacres qui émaillent le début des années 1990, et continue d’armer massivement le Rwanda[18]. « Nous n’avons tenu ni machettes, ni fusils, ni massues. Nous ne sommes pas des assassins, commente, meurtri, Patrick de Saint-Exupéry. Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre « théorie ». Nous leur avons fourni la méthodologie : notre « doctrine ». Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d’empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent « révolutionnaires » à l’épreuve de l’Indochine. Puis se firent « psychologiques » en Algérie. Des « guerres totales ». Avec des dégâts totaux. Les « guerres sales »[19]. » Et d’ajouter : « Cette doctrine fut le ressort du piège [.] qui permit de transformer une intention de génocide en génocide. [.] Sans lui, sans ce ressort que nous avons fourni, il y aurait eu massacres, pas génocide[20]. »

À ceux qui voudraient se raccrocher aux branches de la bonne conscience en se disant qu’après tout le « pays des droits de l’homme » ne pouvait pas prévoir quelle serait l’ampleur du drame en gestation, le journaliste du Figaro apporte de nouveaux éléments qui terrasse leurs dernières illusions : du 17 au 27 septembre 1991, Paul Kagamé, le chef des « rebelles » tutsis a effectué une « visite en France au cours de laquelle il a pu rencontrer MM. Jean-Christophe Mitterrand et Paul Dijoud », note un télégramme diplomatique, cité dans le rapport de la mission d’enquête parlementaire[21]. C’est lors d’un rendez-vous avec Paul Dijoud, le directeur des Affaires africaines au Quai d’Orsay, que le futur président rwandais aurait entendu celui-ci proférer de sombres menaces : « Si vous n’arrêtez pas le combat, si vous vous emparez du pays, vous ne retrouverez pas vos frères et vos familles, parce que tous auront été massacrés[22] », aurait dit celui qui occupera plus tard le poste d’ambassadeur de France en Argentine, au moment où j’enquête pour mon film Escadrons de la mort : l’école française.

En lisant ces lignes, j’ai frémi : la veille de mon départ pour Buenos Aires, j’avais failli informer l’ambassade de France de mes projets, estimant que mon tournage comportait quelques risques et qu’il convenait peut-être d’aviser le représentant des autorités françaises. « Je te le déconseille, m’avait dit Horacio Verbitsky. Dijoud est comme cul et chemise avec les militaires argentins, et il vaut mieux que tu restes le plus discrète possible, si tu ne veux pas faire capoter tes interviews avec les anciens généraux de la junte. »

En attendant, une chose est sûre : fin avril 1994, alors que le génocide rwandais bat son plein, une délégation du « gouvernement intérimaire » de Kigali est reçue à l’Élysée, à Matignon et au Quai d’Orsay. Parmi les dignitaires criminels en visite à Paris, il y a notamment Jean-Bosco Barayagwiza, le chef politique des extrémistes hutus et actionnaire de Radio Mille Collines, qui sera condamné en décembre 2003 par le Tribunal pénal international d’Arusha à trente-cinq ans de prison.

Les guerres sales d’Irlande, de Bosnie et de Tchétchénie

Cela est dur à admettre, mais c’est ainsi : la référence à la « doctrine française » est systématique dès qu’un pouvoir politique vire dans une « guerre sale » au nom, notamment, de la « lutte contre le terrorisme ». Ce fut le cas en Irlande du Nord, où dans les années 1970 et 1980 l’armée britannique a appliqué au pied de la lettre les techniques contre-insurrectionnelles françaises, pour venir à bout des nationalistes de l’IRA. À cette époque, les exécutants de la sale guerre irlandaise disposent d’une bible : intitulée Low Intensity Operations. Subversion, Insurgency and Peacekeeping[23], elle a été rédigée par le général Frank Kitson, qui a inauguré sa carrière comme officier de renseignements militaires au Kenya, avant de commander une compagnie en Malaisie en 1957. Après un court séjour en Irlande du Nord, il est nommé au centre de recherche pour la défense à l’université d’Oxford, où il rédige son opus contre-insurrectionnel. Puis, du printemps 1970 à avril 1972, il reçoit le commandement de la 39e brigade d’infanterie, en Irlande du Nord, qui couvre notamment Belfast.

« Le colonel Roger Trinquier est le seul officier français que Kitson cite abondamment, notait en 1980 Roger Faligot, l’un des meilleurs spécialistes français de la guerre d’Irlande. À juste titre. Trinquier est remarquablement apprécié dans les pays anglo-saxons[24]. » Dans son livre, Roger Faligot analyse les techniques militaires développées par les officiers de Sa Majesté en terre irlandaise : « Contrôle des populations, guerre psychologique, usage d’unités spéciales et hypertrophie d’une communauté de renseignements. [.] Infiltration et manipulation des formations politiques, des mouvements syndicaux ; [.] et neutralisation des dissidents ou des opposants en puissance[25]. » Une application concrète des enseignements du théoricien phare de la « guerre moderne », dans laquelle les services de renseignements britanniques n’hésitèrent pas à chapeauter en sous-main des escadrons de la mort à qui ils désignaient les cibles à exécuter.

Si l’on reprend, une à une, les guerres sales qui ont ensanglanté le Vieux Continent au cours des vingt dernières années du xxe siècle – dont certaines jusqu’à ce jour -, on est surpris de la continuité des méthodes utilisées. À commencer, bien sûr, par l’ex-Yougoslavie, où la vieille amitié franco-serbe explique très certainement le mutisme longtemps observé par les dirigeants français face aux exactions commises par l’ex-président Slobodan Milosevic. Ou par son acolyte le général Ratko Madic, chef des milices serbes de Bosnie, responsables notamment du massacre de 7 000 musulmans à Srebenica, en juillet 1995[26].

Le programme d’épuration ethnique mené par les idéologues et militaires serbes contre les populations croates et musulmanes de Bosnie-Herzégovine s’appuyait sur l’usage systématique de méthodes, développées à grande échelle, qui découlent en droite ligne des enseignements dispensés par les théoriciens de la « guerre psychologique » : « snipers » – tireurs isolés – juchés sur le toit des maisons, comme pendant le siège de Sarajevo, dont la mission n’était pas seulement de tuer à l’aveugle, mais aussi de terroriser les populations, pour, finalement, les contraindre à fuir ; expéditions punitives, tournant généralement aux massacres, menées par les milices serbes, qui se comportaient comme des escadrons de la mort institutionnalisés ; pratique planifiée du viol des femmes comme une arme de la guerre, au point que le Tribunal pénal international de la Haye pour l’ex-Yougoslavie a estimé qu’il s’agissait d’une nouvelle forme de « crime contre l’humanité »[27]. Sans oublier les enlèvements suivis de disparitions, pratique caractéristique de la sale guerre menée par les Serbes : « Près de 17 000 personnes sont toujours portées disparues en Bosnie-Herzégovine, notait Amnesty International dans un rapport du 30 août 2003. Avant de « disparaître », précisait l’organisation humanitaire, nombre d’entre elles ont été aperçues pour la dernière fois aux mains des forces armées, de la police ou de groupes paramilitaires. »

Escadrons de la mort, torture, disparitions, supplétifs et mercenaires : ce sont aussi les techniques utilisées de manière systématique par l’armée russe en Tchétchénie, lors de la première guerre conduite de 1994 à 1996, puis lors de la seconde engagée depuis 1999 et toujours en cours en 2004. Des guerres à huis clos, atroces, qui ont fait sans doute plus de 200 000 morts (sur une population estimée de 734 000 personnes en 1989)[28]. Dans la capitale Grozny (400 000 habitants avant la guerre, moins de 100 000 aujourd’hui), « rasée en l’hiver 1999-2000 au nom de la lutte antiterroriste[29] », la guerre sale menée par les soldats de Vladimir Poutine a atteint un sommet de démence meurtrière, par la multiplication à un niveau inimaginable des méthodes utilisées, en leur temps, par les paras de Massu à Alger. On retrouve dans ces guerres la même justification théorique, si bien développée par le colonel Trinquier (voir supra chapitre 9), qui réduit les combattants tchétchènes à des « terroristes hors la loi ».

Faisant écho aux généraux argentins, le gouvernement russe viole ainsi en permanence les conventions de Genève, puisqu’il estime fort opportunément que les « terroristes tchétchènes » se placent d’eux-mêmes hors des lois de la guerre et qu’ils doivent donc être traités avec un « statut à part ». De surcroît, et par un glissement qui caractérisait aussi les praticiens français de la guerre antisubversive en Algérie, le tour de passe-passe théorique s’applique également aux populations civiles tchétchènes, soupçonnées d’apporter un soutien logistique aux « terroristes ». Au nom de la lutte contre le terrorisme, Vladimir Poutine a créé en Tchétchénie un système hors de l’État de droit, ouvrant la porte à toutes les exactions.

De Guantanamo à la guerre d’Irak

Ce raisonnement vaut aussi pour l’administration Bush qui, dès la fin 2001, est confrontée au problème des prisonniers de la « guerre contre le terrorisme », à savoir les présumés combattants de Al-Qaida, arrêtés en Afghanistan. Sensible, l’affaire oppose alors le secrétaire d’État Colin Powell, partisan d’une stricte application des lois de la guerre, au chef du Pentagone Donald Rumsfeld et au vice-président Richard Cheney. Finalement, ces derniers emporteront le morceau en déclarant les prisonniers « combattants irréguliers » (unlawful combatants) et non pas prisonniers de guerre, ce qui permet de ne pas leur appliquer les conventions de Genève.

Consciente de violer le droit international, qui est censé s’appliquer sur le territoire américain, la Maison-Blanche ouvrira donc un camp spécial, à Guantanamo, sur l’île de Cuba, hors des frontières des États-Unis. « En fait, écrira Le Monde dans un excellent dossier, les arguties du Pentagone et de la Maison-Blanche avaient pour finalité de soumettre les détenus à des interrogatoires[30]. » Or, comme nous l’avons vu tout au long de ce livre, dans la « guerre antiterroriste », qui dit « interrogatoire » dit « torture ». Dès que l’on choisit exclusivement la solution militaire pour répondre aux défis lancés par le terrorisme, la torture devient incontournable et même « logique ». Dès le lendemain du 11 septembre, éditorialistes et « experts » n’avaient d’ailleurs pas manqué de multiplier les interventions médiatiques pour légitimer la torture (voir supra, chapitre 16), comme l’a rappelé l’étonnant – et effroyable – florilège de citations de la presse américaine, écrite et audiovisuelle, établi en 2003 par mon confrère Jean Guisnel[31].

En écrivant ces lignes, je ne peux m’empêcher de repenser au colonel Carl Bernard et au général John Johns, qui avaient prévu dès avril 2003 l’enfer dans lequel le président Georges W. Bush entraînait son pays en attaquant l’Irak. Car, bien sûr, ainsi que le souligne Thomas Malinowski, qui dirige le bureau de Washington de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, les problèmes apparus en Irak ont leurs racines à Guantanamo Bay : « On a créé un système de détention qui se situe hors de l’État de droit[32] » et qui, par capillarité, au nom de la lutte contre le terrorisme, contamine les forces armées du « premier gendarme du monde ».

Celui-ci, pourtant, était bien informé des « risques » qu’il courait en ressortant les vieilles recettes de la bataille d’Alger. C’est d’ailleurs, officiellement en tout cas, pour éviter de tomber dans le piège qui conduisit à la défaite des Français en Algérie, que la direction des « Opérations spéciales et des conflits de basse intensité » du Pentagone avait organisé, le 27 août 2003, une projection du film de Gillo Pontecorvo, à laquelle furent conviés des officiers d’état-major et des civils[33]. « Des enfants tirent sur des soldats à bout portant. Des femmes mettent des bombes dans les cafés. Bientôt toute la population arabe communie dans une ferveur folle. Cela vous rappelle quelque chose ? », interrogeait l’invitation à la séance, qui ajoutait : « Les Français ont un plan. Ils obtiennent un succès tactique, mais subissent un échec stratégique. Pour comprendre pourquoi, venez à cette projection rare. »

Je me souviens, qu’à l’époque, je m’étais interrogée sur les véritables raisons qui avaient poussé le Pentagone à présenter La Bataille d’Alger à ses officiers[34]. Aujourd’hui, au regard des révélations qui ont suivi l’affaire des photos publiées en avril et mai 2004 sur la torture en Irak, je suis convaincue qu’il s’agissait de préparer – fût-ce de manière subliminale – les militaires américains, voire l’opinion publique des États-Unis, aux affres incontournables qu’entraîne la « recherche du renseignement », l’immuable pilier de la « guerre contre le terrorisme ». De fait, après l’émotion qu’a provoquée la publication des photos de torture par des soldats américains à la prison irakienne d’Abou Ghraib, on a fini par apprendre que ladite torture avait été secrètement autorisée par le secrétaire à la Défense en personne : « Le scandale de la prison d’Abou Ghraib ne plonge pas ses racines dans les penchants criminels de quelques réservistes, mais dans une décision approuvée l’an dernier par le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, d’étendre aux interrogatoires des prisonniers en Irak un programme secret conçu pour la traque d’Al-Qaida », écrit Seymour Hersh, un vétéran américain du journalisme d’investigation[35]. Mis en place après les attentats du 11 septembre pour faciliter la collecte du renseignement, ce programme autorisait la « contrainte physique et les humiliations sexuelles » sur les membres d’Al-Qaida[36].

À dire vrai, cette affaire est doublement révélatrice : d’abord, elle en dit long sur l’extraordinaire hypocrisie dont font finalement preuve la plupart des médias américains, qui, depuis septembre 2001, n’ont cessé de débattre ouvertement, et avec une belle complaisance, des mérites et méfaits de la torture dans la guerre contre le terrorisme ; ensuite, elle confirme que le dispositif de « guerre contre-révolutionnaire » à la française ne peut fonctionner que dans le secret, le mensonge et la désinformation – et on peut parier que, dorénavant, appareils photos et caméscopes seront strictement interdits aux soldats des troupes d’intervention américaines. Sur ce plan, les généraux algériens d’aujourd’hui, on va le voir, ont parfaitement tiré la leçon de leurs maîtres.

La « sale guerre » des généraux algériens des années 1990

Car il est impossible, en tirant ce bilan de l’application de la « doctrine française » de ne pas évoquer longuement la guerre sale qui ensanglante l’Algérie contemporaine depuis plus d’une décennie. De l’Algérie à l’Argentine, puis de l’Argentine à l’Algérie : la boucle est bouclée, qui se referme sur une montagne de cadavres, innocents jetés à la mer, ou égorgés au nom de « la guerre contre le terrorisme ». De la « guerre sale » des généraux argentins des années 1970 à la « sale guerre » des généraux algériens des années 1990, la continuité est impressionnante.

Certes, de prime abord, les situations n’ont rien à voir. En Argentine, on l’a vu, c’est au nom de la doctrine de la Sécurité nationale que des généraux habités des « valeurs » de l’anticommunisme et de l’intégrisme catholique ont mobilisé et adapté les méthodes de la guerre révolutionnaire « à la française ». En Algérie, ce serait au nom de la défense de la démocratie que l’armée a interrompu le 11 janvier 1992 le processus électoral qui allait donner le pouvoir aux islamistes et déclenché contre ces derniers une guerre sans pitié pour « éradiquer » l’« intégrisme » musulman[37].

Mais en vérité, à ce stade de la violence d’État, ces justifications perverses importent peu. Car, dans les deux cas, la logique est la même : celle de l’« éradication ». En 1975, on l’a vu (voir supra, chapitre 20), le général Videla, futur chef de la dictature argentine, avait déclaré : « S’il le faut, en Argentine devront mourir toutes les personnes nécessaires pour que revienne la paix. » Il est très impressionnant de constater que le général Smaïl Lamari, numéro deux de la police politique algérienne (le DRS, Département de renseignement et de sécurité, anciennement Sécurité militaire), aura pratiquement les mêmes mots en s’adressant à ses hommes en mai 1992 : « Je suis prêt et décidé à éliminer trois millions d’Algériens s’il le faut pour maintenir l’ordre que les islamistes menacent[38]. » Dès lors, il n’est pas surprenant que, dans les deux cas, les « moyens » mis en ouvre l’emportent largement sur les fins officiellement affichées (ramener la paix ou maintenir l’ordre). Et ces moyens, ce sont ceux préconisés par les théoriciens français de la « guerre moderne ». En la matière, les généraux algériens d’aujourd’hui sont allés beaucoup plus loin que les émules latino-américains des officiers français qui avaient forgé leur théorie lors de. la bataille d’Alger.

C’est ce qu’a relevé fin 2003 un remarquable rapport de l’association de défense des droits de l’homme Algeria-Watch, intitulé Algérie, la machine de mort : « Pour conserver leur pouvoir et leurs fortunes nourries par la corruption, ceux que l’on a appelés les généraux « janviéristes » – les généraux Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Mohamed Lamari, Mohamed Médiène, Smaïl Lamari, Kamel Abderrahmane et quelques autres – n’ont pas hésité à déchaîner contre leur peuple une répression sauvage, utilisant, à une échelle sans précédent dans l’histoire des guerres civiles de la seconde moitié du xxe siècle, les techniques de « guerre secrète » théorisées par certains officiers français au cours de la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962 : escadrons de la mort, torture systématique, enlèvements et disparitions, manipulation de la violence des opposants, désinformation et « action psychologique », etc.[39] »

Bilan de ces douze années de guerre, pour une population (32 millions d’habitants en 2003) équivalente à celle de l’Argentine : plus de 150 000 morts, de 15 000 à 20 000 disparus, de 1 à 1,5 million de personnes déplacées, une société brisée pour des générations, des millions de gens vivant en dessous du seuil de pauvreté. Bien sûr, les islamistes en guerre contre le pouvoir ont largement leur part de responsabilité dans cette tragédie. Mais les nombreux témoignages de victimes et de dissidents des forces de sécurité ne laissent aucune place au doute : cette guerre civile n’aurait jamais pris une telle ampleur sans l’effroyable violence et les manipulations déployées par les généraux « éradicateurs », nourris des enseignements de leurs prédécesseurs de la bataille d’Alger et de leurs disciples latino-américains[40]. Toutes leurs méthodes ont été répétées, jusqu’à la nausée, dans l’Algérie des années 1990.

La torture : gégène, « chevalet », « chiffon », ces pratiques élaborées par l’armée française lors de la guerre de libération sont devenues celles de la police et de l’armée algérienne dès 1962. Il n’est donc pas surprenant qu’elles aient été développées à une échelle industrielle lors de la répression sauvage des émeutes d’octobre 1988[41], et plus encore depuis le coup d’État de janvier 1992[42], la torture étant de surcroît souvent pratiquée dans des centres de détention utilisés aux mêmes fins par l’armée française pendant la guerre d’indépendance. Pour ne citer qu’un témoignage, parmi des milliers, rapporté en janvier 1998 à un quotidien britannique par « Robert », un policier dissident qui s’était réfugié en Grande-Bretagne un mois plus tôt : « Robert témoigne de tortures l’année dernière dans l’infâme centre de police de Châteauneuf : « Nous avions amené le prisonnier dans les baraques, en bas par une trappe dans le sous-sol. Il y avait là environ quinze prisonniers dans la salle de torture. Ils avaient tous les yeux bandés. Un homme était en train de pratiquer la torture avec un chalumeau et une paire de pinces. Je l’ai vu de mes propres yeux. Celui que nous avions amené était ligoté à une échelle. Quand il ne voulait pas donner de noms, la police jetait l’échelle et il tombait sur son visage. Puis ils utilisèrent une bouteille cassée. Il y avait aussi une machine pour étirer les torturés. » Il a décrit environ quatre-vingt-dix façons de torturer, dont l’électricité avec l’eau pour augmenter la douleur[43]. »

Les escadrons de la mort : en la matière, les généraux algériens ont incontestablement innové. À l’instar de la « Main rouge » française ou de la « Triple A » argentine, ils ont certes créé, fin 1993, l’Organisation des jeunes Algériens libres (OJAL) et l’OSSRA (Organisation secrète de sauvegarde de la République algérienne) : il s’agissait, purement et simplement, de commandos constitués d’hommes de la police politique du régime, le sinistre DRS[44]. Après avoir liquidé des dizaines d’opposants, en se faisant passer pour des civils anti-islamistes, ces pseudo-organisations disparaîtront à la mi-1994. Car au même moment, les chefs du DRS ont préféré généraliser le déploiement et l’action d’escadrons de la mort également composés de leurs hommes, mais se faisant passer pour des terroristes islamistes[45].

Les rafles et les disparitions forcées : dès janvier 1992, les forces de sécurité ont multiplié les rafles de civils, arrêtés illégalement, systématiquement torturés et déportés par milliers dans des camps de concentration ouverts à cette fin dans le Sahara. Par la suite, principalement du printemps 1994 à 1998, les enlèvements seront presque toujours suivis d’exécutions sommaires (attribuées aux islamistes quand les cadavres sont rejetés en pleine rue) ou de « disparitions » : selon plusieurs témoignages de militaires dissidents, la plupart des « disparus » – dont le nombre est évalué à au moins 20 000 par les organisations de défense des droits de l’homme – ont été liquidés, les forces de sécurité se débarrassant de leurs corps selon les mêmes méthodes qu’en Argentine ou qu’en Algérie quarante ans plus tôt (enterrement dans des tombes anonymes ou des fosses communes, cadavres jetés dans la mer à partir d’hélicoptères.).

La centralisation de la répression et le quadrillage du territoire : sur ce plan, les généraux algériens ont suivi scrupuleusement les méthodes de l’« école française ». Dès l’été 1992, a été constitué un « Centre de commandement de la lutte anti-subversive » (CCLAS), dirigé par le général Mohamed Lamari et réunissant les régiments de para-commandos des « forces spéciales » de l’armée (ANP) et les unités du DRS[46]. Et en mars 1993, les différentes unités du CCLAS ont été déployées dans tout l’Algérois – région la plus peuplée du pays, où s’est concentrée, tout au long de la guerre, la plus féroce répression des populations civiles -, découpé en six « secteurs opérationnels », eux-mêmes divisés en sous-secteurs[47]. Dans la pratique, la coordination de la « sale guerre » a été secrètement assurée, pour l’essentiel, par la police politique, le DRS, qui avait de fait autorité sur l’ensemble des forces de répression : forces spéciales de l’armée et unités du DRS, mais aussi de la police et de la gendarmerie, et milices civiles créées à partir de mars 1994 sur le modèle des « supplétifs » de l’armée française (harkis, mokhzanis, etc.) pendant la guerre d’indépendance. L’épine dorsale de cette organisation était constituée des fameux CTRI (centres territoriaux de recherche et d’investigation), antennes de la direction du contre-espionnage du DRS, dirigée par le général Smaïl Lamari, dans chacune des six régions militaires, fédérant autour d’eux des dizaines de centres secrets de détention et de torture[48] – l’équivalent exact des « détachements opérationnels de protection » (DOP) de l’armée française pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie (voir supra, chapitre 9).

Mais, bien plus encore que dans le cas du « modèle français » de la première guerre d’Algérie et des dictatures latino-américaines des années 1970, ce dispositif de « guerre révolutionnaire » est resté soigneusement caché derrière la façade civile du pouvoir, contrôlé en sous-main par les généraux, comme l’a bien vu Algeria-Watch : « Il est essentiel de souligner que les organigrammes de ce « noyau dur » du dispositif de répression sont restés, tout au long de ces années, très largement secrets (ce n’est que par le recoupement de témoignages de militaires et policiers dissidents que les informations précédentes ont pu être synthétisées). Par ailleurs, les opérations de répression elles-mêmes ont été le plus souvent menées de façon quasi clandestine, avec des moyens sophistiqués pour tenter d’effacer toute trace des violations systématiques des droits humains. Cette organisation de l’opacité explique que, souvent, les chaînes de commandement officielles ne correspondent pas à la réalité du terrain (au point qu’il n’est pas rare, par exemple que des officiers du DRS puissent donner des ordres à des officiers de l’ANP de grade supérieur). Seuls les quelques généraux au cour du pouvoir sans discontinuer depuis 1992 (essentiellement les généraux Larbi Belkheir, Mohamed Lamari, Mohamed Médiène, Smaïn Lamari, Kamel Abderrahmane, Brahim Fodhil Chérif) ont une vision d’ensemble des méthodes illégales (en particulier la manipulation des groupes armés islamistes) employées par les différentes composantes de la « machine de mort » qu’ils ont déployée contre la population[49]. »

L’action psychologique : c’est sans conteste dans ce domaine que les généraux algériens ont le plus nettement dépassé les enseignements du colonel Lacheroy, du capitaine Léger et des 5e bureaux (voir supra, chapitre 8). Forts de l’expérience accumulée depuis 1962 par la Sécurité militaire – dont nombre des cadres ont été formés dans les écoles du KGB et de la Stasi -, ils ont conduit à partir de 1992 une action de désinformation particulièrement élaborée, reposant notamment sur l’infiltration et la manipulation des groupes armés islamistes, à la fois pour contrôler et diviser leurs adversaires et pour intoxiquer l’opinion publique internationale. À l’image de la « Force K », ce contre-maquis prétendument anti-français créé par la DST en 1956 pour lutter contre le FLN[50], les chefs du DRS ont créé des faux maquis islamistes – dirigés par des officiers transformés en « émirs » – et infiltré les vrais, au point d’éliminer ces derniers et de s’assurer, à partir du début de 1996, l’entier contrôle du GIA (Groupe islamiste armé), fédérant les groupes armés islamistes[51].

Habileté suprême, en 1996 et 1997, c’est à ces groupes, connus de tous avec terreur comme les « égorgeurs », que sera dévolue par les généraux la tâche classique de la « guerre révolutionnaire » de déplacer les populations civiles pour mieux les contrôler : à coup de massacres aveugles, dont les plus atroces surviendront à l’automne 1997[52], près d’un million et demi de personnes seront contraintes à quitter leurs villages et à s’entasser dans des bidonvilles à la périphérie des grandes villes – où elles vivent toujours, dans une misère atroce, en 2004[53].

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Le pays des droits de l’homme [10]

Et la France aujourd’hui ? Cette question revient avec constance dès qu’est organisé un débat à la suite de la projection de mon film Escadrons de la mort, l’école française. Que le lecteur se « rassure » : fort heureusement, il y a belle lurette que l’armée française a banni de ses enseignements – à l’École militaire ou dans tout autre institut de formation dépendant du ministère de la Défense – toute référence à la théorie et aux techniques de la « guerre révolutionnaire ». Dès le début des années 1960, et sur ordre, comme on l’a vu, du général de Gaulle cette « matière » si prisée du temps des guerres coloniales a disparu des programmes militaires, pour ainsi dire du jour au lendemain.

Il n’en reste pas moins vrai que ce sont bien des officiers français, venus pour beaucoup des rangs de la résistance au nazisme, qui, au nom d’une idéologie – l’anticommunisme et la défense des valeurs de l’Occident chrétien -, ont mis au point lors des guerres coloniales en Indochine et en Algérie des « méthodes de guerre » qui ont légitimé les pires sauvageries contre les populations civiles. Et ces méthodes, grâce à leur efficacité, sont devenues des modèles, voire des fins en soi, pour des chefs politiques, dictateurs et despotes (dans le tiers monde et en Russie) ou démocrates (aux États-Unis). Il s’agit là d’une vérité historique que la France officielle ne peut continuer à occulter, en invoquant encore et toujours la « raison d’État ».

Or, dans ce domaine, le travail de mémoire et, surtout, de reconnaissance publique des responsabilités politiques, a tout juste commencé. Il a fallu attendre quarante ans pour que l’on parle enfin ouvertement des atrocités commises par l’armée française en Algérie. Mais dès qu’un Aussaresses ouvre la bouche, les loups se mettent à hurler – sur le thème qu’il faut taire ce qui pourrait salir l’honneur de la France -, entraînant de tragiques conséquences : combien de vieux militaires ai-je rencontré, qui échaudés par l’expérience de leur « ancien camarade », ont finalement décidé d’emporter leurs « secrets » dans la tombe ? Les déboires en justice du général Aussaresses sont révélateurs de cette incapacité qui caractérise la classe politique et intellectuelle française de se pencher sereinement sur ce que Bernard Stasi appelle la « face cachée de l’histoire de la France ». Tout aussi révélateur est le fait qu’aujourd’hui encore, il ne soit pas possible de consulter librement l’ensemble des archives disponibles sur la guerre d’Algérie : théoriquement « déclassifiées » après le délai de quarante ans de rigueur, bon nombre d’entre elles sont, en fait, soumises à des dérogations spéciales que n’octroie jamais le ministre de la Défense.

Cette « omerta légale », pour reprendre l’expression de mon confrère Paul Moreira, et cet « excès de secret » [11] ne sont pas dignes d’un grand pays démocratique comme la France, si prompte, par ailleurs, à donner des leçons de morale humanitaire, dès qu’il s’agit, par exemple, de réclamer l’extradition d’un tortionnaire argentin comme Alfredo Astiz… Or, telle la lune du poète allemand Rainer Maria Rilke, les deux faces de la France sont intimement liées : pour que sa face lumineuse brille pleinement – à l’intérieur comme à l’extérieur -, il faut que soit reconnue, et donc enfin assumée publiquement, sa face cachée et sombre. Il y va tout simplement de la crédibilité, et donc de la respectabilité, du « pays des droits de l’homme »…

P.-S.

Lire également la sale guerre des généraux algériens des années 1990, par Marie-Monique Robin.

Notes

[1] Escadrons de la mort,l’école française, Éd. La Découverte, septembre 2004, 22 €.

Née en 1960, Marie-Monique Robin est lauréate du Prix Albert Londres (1995). Journaliste et réalisatrice, elle a réalisé de nombreux documentaires, couronnés par une dizaine de prix internationaux, et reportages tournés en Amérique latine, Afrique, Europe et Asie. Elle est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Voleurs d’organes, enquête sur un trafic (Bayard), Les 100 photos du siècle (Le Chêne/Taschen), et Le sixième sens, science et paranormal (Le Chêne).

[2] Le début du dernier chapitre du livre Escadrons …

[3] Télérama, 10 septembre 2003.

[4] Dans la proposition de résolution n° 1060, les députés Verts, qui seront finalement relayés par le groupe socialiste, écrivent notamment : « Pour la première fois, le film de Mme Marie-Monique Robin apporte une démonstration éclatante des conditions dans lesquelles les militaires français ont livré à leurs homologues argentins le savoir-faire qu’ils avaient acquis pendant la bataille d’Alger. »

[5] Le Monde, 25 septembre 2003.

[6] Rapport 1295, décembre 2003. On peut le consulter sur le site de l’Assemblée nationale :

[7] Pour les curieux, l’accord est à chercher dans le « carton » intitulé « Série B. Amérique 1952-1963. Sous-série : Argentine, n° 74. Cotes : 18.6.1. mars 52-août 63 ».

[8] Lire notamment Siete +7, 5 septembre 2003.

[9] El Mercurio, 2 février 2004 ; Le Monde, 5 février 2004.

[10] La fin du dernier chapitre

[11] « Crever l’excès de secret en France » : c’est le titre d’un appel pour un « accès plus libre à l’information », publié dans Libération le 16 avril 2004, et signé dix jours plus tard par deux cents journalistes et hommes politiques. Cet appel demande que soit votée une loi permettant la déclassification des dossiers d’État gardés secrets, à l’instar de la procédure américaine du Freedom of Information Act, qui « oblige toute administration, même la plus sensible, à fournir au public l’accès aux documents classés, sous réserve de neuf exceptions qui devront être correctement motivées ».

Voir également:

Entretien avec Marie-Monique Robin

Argentine – Escadrons de la mort : l’école française

par Ana Bianco

22 octobre 2004

Le film documentaire Escadrons de la Mort : l’école française, réalisé par la journaliste et historienne française Marie-Monique Robin décrit la participation et la collaboration des militaires français avec les dictatures sud-américaines durant les années 1970 et 1980, en particulier avec la junte militaire argentine [1976 - 1983, ndlr].

Dans un entretien avec le quotidien argentin Pagina 12, Marie-Monique Robin rappelle : « L’Etat Major argentin a proposé en 1959 un accord pour que des experts français donnent des cours et agissent en tant que conseillers payés par l’Armée argentine dans le domaine de la "guerre anti-subversive". La mission militaire française permanente à Buenos Aires, composée essentiellement de vétérans de la guerre coloniale en Algérie (1954-1962), est restée en place jusqu’en 1981, avec l’appui des gouvernements argentin et français. Les méthodes utilisées dans la "Bataille d’Alger" [le 7 janvier 1957, les pleins pouvoirs de police sur le Grand Alger - 800.000 habitants - sont attribués au général Jacques Massu, qui commande quelque 6000 parachutistes, ndlr] ont été exportées à l’Ecole de Guerre de Buenos-Aires. Cela a été le cas notamment en ce qui concerne la conception de l’ennemi intérieur, qui était à la base de la doctrine française, issue de leur expérience dans la lutte contre un ennemi en milieu urbain. En effet, pour les militaires argentins, jusqu’à l’arrivée des Français, l’ennemi venait de l’extérieur, du Chili, du Paraguay. Mais avec cette nouvelle conception, l’ennemi pouvait être un voisin, un enseignant, un péroniste ou un militant de gauche qui mettait en péril les valeurs occidentales. Et pour vaincre cet ennemi caché, entremêlé à la population, dépourvu d’uniforme, il fallait mettre en oeuvre les méthodes de la "doctrine française" ou "école française". Le renseignement est fondamental : et qui dit renseignement dit interrogatoire, et donc torture (pour prétendument tirer les informations). Et ensuite, pour se débarrasser des torturés, on les fait disparaître. »

Escadrons de la mort : l’école française commence par la voix de quelques ex-combattants français en Indochine et en Algérie qu’on entre dans le sujet. Il y a également des témoignages de quelques élèves exemplaires comme, entre autres, l’ex-ministre de l’Intérieur pendant la dictature, Albano Harguindeguy, l’ex-président, de fait, Reynaldo Bignone, et Manuel Contreras, chef de la DINA, la police secrète chilienne.

Ces témoignages historiques sont complétés par les récits de deux ex-cadets de la Marine, emprisonnés et renvoyés parce qu’ils ont dénoncé l’utilisation de la torture, et par les histoires de quelques survivants et de Horacio Mendez Carrera, avocat des disparus français en Argentine, et de Maria del Rosario Cerruti, une mère de la Plaza de Mayo [ces femmes qui ont, avec une volonté et un courage sans faille, réclamé dès avril 1977 que la vérité soit faite sur les crimes de la dictature au pouvoir].

En quoi a consisté la participation des militaires français durant la dernière dictature en Argentine ?

Marie-Monique Robin (Source : Página 12) C’est en 1957 que les premiers officiers argentins, dont Alcides Lopez Aufranc, sont arrivés à Paris pour suivre durant deux ans des cours de l’Ecole de Guerre. A cette époque, Fidel Castro n’était pas au pouvoir à Cuba, la guérilla argentine n’existait pas en tant que telle, et le poids du Parti communiste n’était pas important. A l’époque où Lopez Aufranc se formait à Paris, il y avait la Guerre froide ; il n’y avait pas d’ennemi, mais ils étaient convaincus que la Troisième Guerre mondiale menaçait.

Dans le film, le général Balza explique cela très clairement lorsqu’il dit – en parlant des militaires argentins à la fin des années 1950 – qu’ils se préparaient pour une guerre virtuelle, fictive. Dans la pratique, l’arrivée des Français en Argentine a entraîné une extension massive des services de renseignements et l’utilisation de la torture en tant que principale arme de la guerre anti-subversive dans le concept de guerre moderne. Comme la population civile est méfiante, il fallait quadriller le territoire : on attribuait à chaque général une zone, et des sous-zones étaient confiées à un capitaine ou à un lieutenant.

Quelles sont les différences dans l’utilisation de la technique militaire en Algérie et en Argentine ?

Bignone l’exprime très bien dans le film lorsqu’il dit textuellement : "L’ordre de bataille de mars 1976 est une copie de la bataille d’Algérie". Les décrets signés, en 1975, durant le gouvernement d’Isabel Perón pour exterminer la guérilla et les décrets militaires qui ont instauré la dictature [en 1976, ndlr], ont tous les deux été inspirés de textes français. La célèbre Bataille d’Alger était caractérisée par le fait que les pouvoirs de la Police ont été délégués à l’Armée, et en particulier aux parachutistes. La police était sous le contrôle de l’Armée, et ce sont les militaires eux-mêmes qui menaient les interrogatoires. On y a également pratiqué les disparitions forcées, avec un bilan de 30.000 personnes disparues.

Le film affirme que les militaires argentins ont été les meilleurs élèves de l’école française. Pourquoi ?

L’Argentine est le seul pays où il y a eu une mission militaire permanente pendant 20 ans. Aux Etats-Unis, les militaires français ne sont restés que deux ou trois ans. Au Brésil, ils ont donné des cours ponctuellement à Manaus [capital de l’Etat Amazonas, ndlr]. Ce n’est pas un pur hasard si les militaires français sont restés en Argentine pendant 20 ans sans discontinuer. Il y a eu des liens entre l’extrême droite française et l’Argentine depuis les années 1930. L’intégrisme catholique français a joué un rôle très important dans l’exportation de la doctrine française, en lui fournissant une base idéologique, notamment par le biais de l’ainsi dénommée "Cité catholique". Celle-ci fut créée par Jean Ousset, un ex-secrétaire de Charles Maurras, qui a été l’un des leaders de l’extrême droite en France. La Cité éditait une revue, Le Verbe, qui a eu beaucoup d’influence sur les militaires durant la guerre d’Algérie, notamment pour justifier l’utilisation de la torture.

A la fin des années 1950, la Cité catholique [courant catholique intégriste, ndlr] s’est installée en Argentine sous le même nom, et avec la même revue. Elle organise des cellules à l’intérieur de l’armée et connaît un développement important pendant le gouvernement du général Onganía [en 1969, ndlr].

Le personnage clé de cette organisation est le père Georges Grasset, qui a été le confesseur personnel de Videla [un des chefs de la junte militaire argentine, ndlr], et qui vit encore en Argentine. Guide spirituel de l’OAS (l’organisation de l’armée secrète) qui, avec ses commandos Delta (escadrons de la mort) a essayé d’empêcher par les armes l’indépendance de l’Algérie. Dans l’Armée argentine, il existait un courant ultra-catholique intégriste, qui explique pourquoi l’influence des Français a été si importante. Lorsqu’il vient à Buenos Aires – Grasset vit à la Rue Tucuman n°1561, 4e étage, appartement 37 – il entretient des liens avec la congrégation de Monseigneur Lefebvre, un évêque intégriste français qui a depuis été excommunié par le Vatican [Il est décédé en 1991 - né en 1905 ; la Congrégation a toujours son centre à Ecône, en Valais-Suisse, sous le nom de Fraternité sacerdotale Saint Pie X, ndlr]. Cette congrégation possède quatre monastères en Argentine, la principale à La Reja. Lorsque je suis allée à La Reja, j’ai parlé avec un curé français qui m’a dit : « Pour sauver l’âme d’un curé communiste, il faut le tuer ». C’est là que j’ai rencontré Luis Roldan, ex-sous secrétaire du Culte sous Menem [président de l’Argentine entre 1989 et 1999, ndlr]. Il m’a été présenté par Dominique Lagneau, le curé directeur du monastère, comme étant « Monsieur Cité catholique en Argentine ».

L’influence française a été théorique, technique et idéologique. Bruno Genta et Juan Carlos Goyeneche représentent cette idéologie, partagée par les officiers qui allaient prendre le pouvoir en Argentine 20 ans plus tard. Le coup militaire de 76 est le fruit d’une lente préparation qui a débuté dans les années 1950.

Est-ce que vous avez dû utiliser une caméra cachée pour certaines séquences ?

Je l’ai notamment utilisée pour la rencontre avec Bignone [le général Reynaldo Bignogne est nommé Président par la Junte en juillet 1982 ; alors que la crise du pouvoir est à son sommet suite à la guerre des Malvinas de 1982 contre la Grande-Bretagne de Thatcher, ndlr]. Bignogne m’a reçu à cause du livre – qui sera édité par les éditions Sudamericana l’année prochaine, et qui portera le même titre que le film – et je me suis présentée comme historienne de l’extrême droite.

Je n’ai eu aucun problème éthique, j’étais devant un tortionnaire, un violeur des droits humains. Preuve en est ce qu’ils ont fait et ce qu’ils veulent occulter. Le général Ramon Diaz Bessone doit être furieux à cause de ce que j’ai enregistré. Lorsqu’il a pensé que j’avais cessé de filmer, il a totalement changé, il s’est transformé et détendu, et c’est alors qu’il dévoile cet autre personnage, et il dit ce qu’il pense réellement : « Comment veux-tu tirer des renseignements, si tu ne tortures pas, si tu ne serres pas » ?

Source : Página 12 (http://www.pagina12web.com.ar), Argentine, 13 octobre 2004.

Traduction : revue A l’encontre (http://www.alencontre.org).

Voir de même:

Ces docs qui ont changé le monde (1/5) : "Escadrons de la mort, l’école française"

Hélène Marzolf

Télérama n° 3178

- Oui, il arrive que la télévision fasse bouger les choses. A condition que les enquêtes soient percutantes et trouvent un écho dans les médias et chez les politiques. Durant cinq jours, nous vous donnons à voir ou revoir ces films exceptionnels qui ont provoqué des remous considérables lors de leur diffusion. On commence par "Escadrons de la mort, l’école française", un documentaire de Marie-Monique Robin qui a fait trembler l’Argentine, diffusé en septembre 2003 sur Canal+. A revoir ici jusqu’à15h.

Avec ce film, la réalisatrice Marie-Monique Robin a réussi un tour de force : secouer la mémoire d’un pays – l’Argentine – et déclencher une réaction en chaîne dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. Dans son enquête, elle révèle la manière dont la France exporta, dans les années 1960 et 1970, les techniques de lutte antisubversive apprises en Algérie, et forma les militaires sud-américains à la torture et au renseignement. A l’appui de sa démonstration, le film exploite, entre autres, le témoignage de hauts responsables argentins comme Ramon Diaz Bessone (responsable de nombreux camps de torture), Benito Bignone (dernier chef de la junte) ou Albano Harguindeguy (ex-ministre de l’Intérieur du dictateur Jorge Videla).

Lorsqu’elle boucle les entretiens avec ces généraux, au printemps 2003, la journaliste ne mesure pas encore ce qu’elle va déclencher. « Avant de quitter l’Argentine, j’ai montré mes rushs à Horacio Verbit sky, un journaliste très engagé dans la défense des droits de l’homme. Et il m’a dit : "C’est une bombe ! C’est la première fois que les généraux reconnaissent avoir exploité ces techniques de torture et de disparition de manière méthodique. Il faut absolument que tu me laisses utiliser les rushs." » Le jour même de la diffusion du film sur Canal+, le 1er septembre 2003, le journal Pagina 12 publie une retranscription des témoignages dans ses colonnes, et des extraits des entretiens sont diffusés sur Telefe, une grande chaîne privée. « Et là, l’effet a été dément, s’étonne encore Robin. Les médias ont repris les extraits en boucle, tout le monde s’est passé mon portable, et m’a appelée jour et nuit. C’était l’enfer pendant une semaine. J’ai dû faire quarante ou cinquante interviews. On a parlé de "commotion nationale !" » L’affaire remonte jusqu’au sommet de l’Etat. Une réunion de crise est organisée par l’état-major argentin, et le ministère de la Défense dégrade les généraux, dans l’attente de poursuites judiciaires. De son côté, la hiérarchie catholique – incriminée dans le film pour sa complaisance envers la junte – organise, dans la panique, une conférence de presse.

Si l’impact du documentaire est aussi fort, c’est parce que sa diffusion intervient dans un contexte où, pour la première fois depuis la dictature, l’Argentine semble prête à affronter son passé. Depuis son élection, en mai, le président Nestor Kirschner, en quête de légitimité, n’a cessé de marteler sa volonté de mettre fin au régime d’impunité dont bénéficiaient les militaires depuis un quart de siècle. Votée par le parlement dès août 2003, l’abolition des lois d’amnistie est entérinée deux ans plus tard par la Cour suprême. Des centaines de poursuites sont alors relancées, certaines grâce aux révélations du film. La boîte de Pandore est ouverte : les rushs de Marie-Monique Robin sont aujourd’hui exploités comme pièces à conviction devant les tribunaux, et elle-même est régulièrement citée à comparaître. En 2008, elle s’est rendue à Corrientès, pour témoigner contre les hommes de Bessone, et retournera en début d’année prochaine en Argentine pour les procès de deux autres membres de la junte.

Ironie de l’histoire, cet exercice de remue-mémoire cathartique n’a pas eu lieu en France. En 2003, une poignée de députés verts (Noël Mamère, Yves Cochet et Martine Billard) a demandé la constitution d’une commission d’enquête parlementaire sur le sujet. Peine perdue. La commission des Affaires étrangères, alors présidée par Edouard Balladur, a rejeté la demande, arguant du fait que « les allégations portées sur le rôle de la France en Amérique latine dans les années 1970 sont sans fondement sérieux. » Réaction aberrante, au vu des révélations et des preuves apportées par le film sur l’implication du gouvernement sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Seul signe de reconnaissance octroyé par la République, la journaliste a décroché un prix, les lauriers du Sénat, et reçu, à cette occasion, un hommage appuyé du médiateur de la République, Bernard Stasi : « J’ai honte pour la France. J’espère que nous aurons le courage de faire toute la lumière sur cette face cachée de notre histoire pour que nous ayons enfin le droit de nous revendiquer patrie des droits de l’homme ».

Voir aussi: 

Voir enfin:

Jean Lartéguy, maître à penser de l’armée américaine

Pierre Assouline

Le Monde des livres

03.03.11

S’il arrive que les funérailles d’un écrivain populaire précèdent de peu celles de son oeuvre, il est plus rare qu’elles lui succèdent. Nul doute que les personnes présentes ce mercredi à la messe célébrée en la cathédrale Saint-Louis-des-Invalides, à la mémoire de Jean Lartéguy, disparu le 23 février à 90 ans, possédaient tous ses livres dans leur bibliothèque. Ce qui n’était pas le cas des journalistes chargés de rédiger la nécrologie du soldat-grand reporter qui fut un écrivain de guerre à succès. Ses ouvrages demeurant introuvables dans les librairies en dur quel que soit le format, ils durent se rabattre sur les librairies en ligne quel que soit le prix.

Ses récits de guerre (Les Centurions, Les Mercenaires, Les Prétoriens, Le Mal jaune, Les Tambours de bronze), les seuls disponibles en principe, ont bien été réunis en un volume par Omnibus ; mais comme il s’en est vendu moins de 2 000 exemplaires depuis 2004, on ne les trouve plus guère. Il ne s’agit pourtant pas d’un écrivain maudit nationalement célébré avec perte et fracas, ni d’un auteur d’avant-garde que l’air du temps aurait relégué dans l’arrière-garde, mais bien d’un authentique romancier populaire. Il est vrai qu’il exalta des valeurs – honneur, patrie, sacrifice, fraternité – qui semblent avoir été emportées par le vent de l’Histoire avec les guerres coloniales dont il avait peint la geste.

Or, par un étrange paradoxe, cet auteur jouit d’une plus forte notoriété en langue anglaise que dans sa propre langue. Les Centurions (1963), son grand roman sur les parachutistes de Bigeard en Algérie, porté à l’écran avec Alain Delon, Anthony Quinn, Michèle Morgan, Maurice Ronet, Jean Servais et Claudia Cardinale, atteint 2 000 dollars sur Amazon. Aussi a-t-il été réédité en février par Amereon, petit éditeur de Mattituck, dans l’Etat de New York, qui ne le vend "que" 60 dollars.

Il faut dire que Lartéguy peut compter sur de fidèles lecteurs outre-Atlantique. Beaucoup sont galonnés. L’un d’eux, qui l’est particulièrement, s’est fait l’attaché de presse bénévole du livre : le général David Petraeus, commandant de la coalition militaire en Irak avant de prendre le commandement des troupes de l’OTAN en Afghanistan à la suite du général Stanley McChrystal, lui-même inconditionnel des Centurions, viré par le président Obama pour avoir trop parlé au reporter de Rolling Stone. Petraeus en a réactivé le culte dans l’armée américaine en encourageant fortement l’éditeur à le publier de nouveau.

Torture et guérilla

C’est peu dire que son propre manuel de contre-insurrection est inspiré d’un chapitre des Centurions ; celui-là même où Bigeard, alias Raspeguy, tirant les leçons de sa détention dans les geôles du Vietminh, décide d’adapter ses paras en Algérie à une guerre non conventionnelle où il faut d’abord couper son adversaire de la population dès lors qu’elle lui fournit ravitaillement et informations. C’est un traité vivant et vécu de guerre contre-insurrectionnelle, dans lequel la dimension politique et psychologique, basée sur la primauté du renseignement, l’emporte sur l’aspect purement militaire des opérations.

Sophia Raday, épouse d’un officier qui a servi sous les ordres du général Petraeus en Irak, a raconté sur le site Slate qu’à Bagdad ce dernier ne cessait de relire le livre de Jean Lartéguy et de s’en faire le propagandiste, tant les situations sur le terrain lui paraissaient semblables. Jusqu’à la "manière" de faire parler à temps des combattants ayant disséminé en ville des bombes réglées pour exploser dans les vingt-quatre heures – ce qu’il appellera le "ticking time bomb scenario", justifiant le recours dans l’urgence à la torture afin de sauver les vies de civils (et en ce sens, on peut dire que la série "24 heures chrono" paie aussi sa dette aux Centurions).

Il n’y a pas que Jean Lartéguy : le colonel Trinquier aussi. Son livre La Guerre moderne (La Table ronde, 1961), qui théorise la guerre subversive, est un classique des écoles de guerre américaines, les mêmes où, pour enseigner la guérilla urbaine, l’on projette aux futurs officiers La Bataille d’Alger (1966). Coproduit pour l’Algérie par Yacef Saadi, ancien responsable de l’Armée de libération nationale, le film était signé du réalisateur italien Gillo Pontecorvo, qui se réclamait du marxisme.

Mais Les Centurions, à l’origine de tant de vocations militaires, a une particularité qui le distingue de tous les autres : c’est un roman ; et pourtant, la vérité qui y est rapportée par un écrivain au coeur même de l’Histoire en marche, ce n’est pas du roman. Jean Lartéguy était son nom, inconnu des jeunes générations et déjà méconnu des précédentes. Un nom de plume, qui le distinguait de celui qu’il partageait avec son oncle, le chanoine Osty, traducteur d’un livre encore plus répandu et plus influent (même dans l’armée américaine !) que Les Centurions, et auquel est accolé son patronyme : la Bible.

Ce roman français que le général Petraeus a fait rééditer

Sophia Raday

Traduction Antoine Bourguilleau

Slate

2 février 2011

Le commandant des forces alliées en Afghanistan a trouvé des leçons de stratégie dans «Les Centurions», livre de Jean Lartéguy sur les guerres d’Indochine et d’Algérie.

Un exemplaire du roman de Jean Lartéguy, Les Centurions, épuisé en langue anglaise et traitant des parachutistes en Algérie et en Indochine, peut atteindre les 1.700 dollars (un peu plus de 1.200 euros) sur Amazon.com. Ce simple fait pourrait expliquer sa réédition ce mois de janvier par Amereon LTD, pour un prix conseillé de 59,95 dollars. Mais lorsque j’ai passé un coup de fil à l’éditeur, Jed Clauss, il m’a fait savoir que l’argent n’était pas le motif principal: «Ecoutez, je suis un vieux monsieur», m’a-t-il dit. «Je suis à la fin de ma carrière d’éditeur. Je ne me lance plus que dans des projets qui m’amusent. Mais David Petraeus voulait que ce livre soit réédité. Alors je l’ai réédité.»

Il s’ agit bien du général David Petraeus, l’homme crédité du tournant de la guerre en Irak, aujourd’hui chef des troupes alliées en Afghanistan. J’ai lu la traduction de ce roman de 1960, qui bénéficiait, il y a encore peu, du statut de livre-culte au sein du personnel militaire –et je l’ai aimé. Mais après avoir discuté avec Clauss, je me suis posé cette question: «Pourquoi Les Centurions atteignent-ils des prix pareils et pourquoi ce livre plaît-il au stratège le plus influent de sa génération?».

Mon mari ayant servi sous les ordres de Petraeus en Irak, je suis parvenu à me procurer son adresse e-mail et je lui ai directement posé la question. Il m’a répondu, m’a demandé de féliciter mon mari puis a ajouté, de manière assez énigmatique: «Content de l’apprendre. Bons baisers de Kaboul –Dave Petraeus.» C’était tout. Avait-il délibérément ignoré la question? Ou, plutôt, avait-il lu mon mail en diagonale, et cru que je me contentais de l’informer de la reparution des Centurions? Quelle que soit la réponse, j’ai été ravi du «Dave».

Inspiré par le général Bigeard

Mais «Dave» ne m’avait pas répondu grand chose. J’ai donc tenté de répondre à cette question par moi-même. Et, tandis que je relisais cet épais roman historique, son intérêt m’est apparu de manière assez limpide. Le roman suit les aventures du lieutenant-colonel Pierre Raspéguy, qui doit transformer une unité militaire accoutumée à la guerre conventionnelle en une unité capable de remplir les missions plus complexes et plus délicates de la guerre de contre-insurrection. Les «centurions» auxquels le titre fait référence sont les soldats français de Raspéguy, un terme faisant naturellement référence aux officiers romains de l’Antiquité, qui, sur la fin de l’Empire, combattaient à sa périphérie tandis que l’empire s’effondrait de l’intérieur. Ça vous rappelle quelque chose?

Comme le général Marcel Bigeard, dont son personnage s’inspire clairement, Raspéguy se retrouve un temps dans un camp de prisonniers en Indochine où lui et ses soldats voient «leurs individualités trempées dans un bain de chaux vive» jusqu’à ce qu’il n’en subsiste plus que «le strict essentiel». Durant ce processus de «macération», Raspéguy et ses hommes en profitent pour étudier leur ennemi, le Viet-Minh. Ils prennent conscience que le Viet-Minh ne suit pas les règles conventionnelles de la guerre et motive ses partisans en s’appuyant surtout sur l’idéologie et son dogme. Il s’agit donc d’une force aussi politique que militaire, et vaincre un tel ennemi nécessite une nouvelle pensée, de nouveaux chefs et de nouvelles tactiques. «Pour cette sorte de guerre», songe Raspéguy, «il faut des hommes rusés et astucieux, capables de combattre loin du troupeau et qui font preuve d’esprit d’initiative… qui peuvent effectuer toutes les tâches, braconniers et missionnaires.»

Après un retour difficile en France, Raspéguy et sa compagnie sont envoyés en Algérie. Tandis que le reste de l’armée végète –confinée dans des garnisons, ne se souciant que du règlement et de l’opinion des hauts gradés–, Raspéguy et ses hommes réalisent qu’ils doivent «couper les rebelles de la population, qui leur fournit des informations et les nourrit. Alors seulement, nous pourrons combattre à armes égales».

Les chapitres qui se déroulent en Algérie sont assez similaires aux expériences de Petraeus en Irak. En 2005, alors qu’il devenait de plus en plus évident que les Etats-Unis étaient en train de perdre la guerre, Petraeus se fit l’avocat d’une nouvelle approche, celle de la contre-insurrection (ou COIN), qui diffère de la doctrine militaire traditionnelle en mettant l’accent sur le caractère plus politique que militaire de l’insurrection. En 2006, il supervisa la rédaction du nouveau Field Manual 3-24, la première mise à jour de la doctrine américaine de contre-insurrection depuis vingt ans et le seul manuel de l’armée à avoir fait l’objet d’une critique dans le New York Times. Le FM 3-24 donna à Petraeus le statut de «théoricien militaire», et fit basculer les priorités de la doctrine américaine de l’emploi bref, mais dévastateur, de la puissance de feu, à la patience et à l’adaptabilité, en insistant tout particulièrement sur l’adoption la plus rapide possible des leçons du terrain. Raspéguy aurait été enchanté.

Des raisons essentiellement émotionnelles

Les similitudes entre Les Centurions et la stratégie actuelle de COIN ne sont pas accidentelles. On sait que Petraeus relit régulièrement des passages du livre et qu’il est également un disciple de Marcel Bigeard. Comme Greg Jaffe et David Cloud le font remarquer dans The Fourth Star (un ouvrage traitant des généraux Petraeus, Peter Chiarelli, George Casey Jr. et John Abizaid), Petraeus a correspondu avec Bigeard durant près de trois décennies et conserve une photo dédicacée du général sur son bureau.

Mais malgré toutes les leçons stratégiques que l’on peut tirer des Centurions, je pense que les militaires apprécient le livre pour des raisons essentiellement émotionnelles. Lartéguy a le don pour mettre en scène des situations psychologiques tendues qui font à la fois la part belle aux idéaux militaires (loyauté, commandement en première ligne, courage) et aux angoisses de la guerre. On lui attribue d’ailleurs l’invention du ressort scénaristique de la «course contre la bombe»: Raspéguy et sa compagnie capturent un chef rebelle qui connaît l’emplacement de quinze bombes qui doivent exploser dans différents magasins européens d’Alger dans exactement 24 heures et ils doivent, naturellement, obtenir cette information avant l’heure dite. De nombreux détails de cette scène, dont une horloge égrénant le temps qui reste, furent utilisés à plusieurs reprises dans la série télévisée 24 heures chrono.

Mais dans 24 heures chrono, la «course contre la bombe» est utilisée pour faire monter la tension dramatique et, diraient certains, pour justifier l’utilisation de «tous les moyens nécessaires» pour faire parler les terroristes. Dans Les Centurions, cette part de l’intrigue est avant tout psychologique et l’officier chargé de l’interrogatoire tente sincèrement d’éviter tout usage de la violence. Il tente de briser la résolution de son prisonnier en lui racontant sa propre expérience de la torture: «Tu ne tiendras pas le coup; et tu sauras alors ce que cela fait d’être un lâche et de devoir vivre avec cette lâcheté le restant de tes jours» (ce qui est, disons-le, bien plus sophistiqué et réaliste que ce que l’on nous raconte dans 24 heures chrono. Le héros de la série, Jack Bauer, aurait enduré deux ans de torture sans prononcer un mot). Si le personnage de Raspéguy finit par utiliser la pression physique, il le fait parce qu’il se laisse totalement submerger par ses propres émotions, une décision qui va causer un véritable traumatisme.

McChrystal, un personnage de Lartéguy

L’acuité du propos de Lartéguy dépasse le champ purement militaire et s’étend également aux relations entre la société et ses guerriers. Les parachutistes haïssent tout particulièrement les généraux ronds-de-cuir qui critiquent leur conduite sans avoir fait l’expérience de leurs souffrances et de leur dilemme moral. Lorsque les centurions apprennent qu’une procédure judiciaire va être intentée contre eux pour «cruauté excessive», Raspéguy déclare: «Maintenant qu’ils ne se chient plus dessus de trouille, ils nous envoient leurs petits carrés de papier.» Dans Les Centurions, le destin du combattant est celui de la fraternité avec ses compagnons d’armes —au détriment de tous les autres. Cette aliénation devient naturellement des plus sévères quand ces hommes rentrent chez eux. Comme Larteguy l’écrit

«Le paradis dont ils avaient tant rêvé dans les camps de prisonniers se rapprochait lentement et avait déjà perdu de son attrait. Ils rêvaient d’un autre paradis: l’Indochine… ils n’étaient pas des fils accablés rentrant à la maison pour panser leurs plaies. Ils étaient des étrangers.»

Le général Petraeus semble avoir évité une déconvenue aussi extrême. Mais le général Stanley McChrystal, ancien commandant des troupes américaines en Afghanistan, semble sortir du moule de Larteguy. Il est manifeste que McChrystal a lu Les Centurions et qu’il a pu ressentir l’esprit de corps que Lartéguy décrit. Dans une de ses dernières grandes interviews, il a déclaré, dans les colonnes de The Atlantic:

«Au sein du JSOC [commandement intégré des opérations spéciales, ndlr], nous avions ce sens… de la mission, de la passion… appelez ça comme vous voulez. Les insurgés avaient une cause à défendre et nous l’inverse. Nous avions un haut degré de cohésion au sein des unités, comme dans Les Centurions.»

Il est également manifeste qu’il nourrit un profond ressentiment à l’encontre des étrangers à sa condition de militaire. Dans le portrait de Rolling Stone qui ruina sa carrière, il se moquait ouvertement des diplomates et des politiciens qui entendaient se mêler de cette guerre –râlant en recevant un e-mail de Richard Holbrooke (qu’il compare à un animal blessé) et racontant qu’il venait de se faire «baiser» et allait devoir assister à un dîner avec des ministres français.

Lors de sa parution en France en 1960, Les Centurions fut un succès de librairie avec plus de 450.000 exemplaires vendus, et permit à Jean Lartéguy de se tailler un nom dans l’ édition. Les avis sur ses mérites littéraires varièrent. Aux Etats-Unis, lorsqu’il fut publié en anglais peu après, les opinions furent clairement négatives. Le Harvard Crimson le décrivit comme «un très mauvais roman» et le New York Times écrivit qu’il «était impossible de suivre qui était qui et plus encore de s’y intéresser». Mais alors que nous entrons dans la dixième année du conflit en Afghanistan, que nous débattons des mérites de la COIN et que nous voyons s’accroître le fossé entre la société civile et ceux qui font la guerre en son nom, ce livre semble d’une troublante acuité. Les soldats utilisent une phrase toute faite pour décrire ceux qui n’ont jamais combattu en les désignant comme des gens n’ayant jamais «entendu un coup de feu tiré sous le coup de la colère». Il est impossible de comprendre l’impact émotionnel du combat sans l’avoir vécu, mais la lecture des Centurions en est un très bon substitut.


Recolonisation: La pire des solutions… (From Hereros to Haiti: Rediscovering both the risks and the necessity of imperium)

12 janvier, 2011
The Empire's burdensWe are tired of governing the country ourselves. Every dispute leads to war, and often to great loss of life, so we think it is the best thing to give up the country to you British men who no doubt will bring peace, civilization and Christianity in the country. Do for mercy’s sake please lay our request before the queen. . . . We are quite willing to abolish all our heathen customs. Kings Acqua and Bell (Letter to Gladstone, 1881)
Le drame herero reflète les horreurs dont a été entachée l’expansion coloniale européenne à la fin du XIXe siècle. Il donne aussi un avant-goût des génocides du XXe siècle. Est-il lui-même un génocide ? Non. Il ne relève pas du projet d’extermination d’un peuple, coupable du seul fait d’exister. Il se présente comme une riposte disproportionnée à un soulèvement armé. De ce genre de riposte, l’histoire européenne en est hélas tissée et les peuples africains n’ont pas été les seuls à en pâtir. Que l’on songe seulement à la répression du soulèvement vendéen par les Républicains français et au compte-rendu du général Westerman ! Si les colons allemands ont sévi contre les Hereros et laissé tranquilles les Ovambos et les Hottentots, autres peuples du Sud-Ouest africain, c’est que seuls les premiers les ont attaqués. Cela fait toute la différence entre ce massacre et les génocides ultérieurs d’Arméniens, de Juifs, de Tziganes ou encore de Tutsis. André Larané
C’est précisément en raison de la mort de l’impérialisme que nous voyons l’apparition du monde pré-moderne. Aujourd’hui, il n’y a aucune puissance coloniale qui accepte de s’atteler à cette tâche, cependant les occasions, peut-être même le besoin de colonisation, sont aussi grands qu’ils ne l’ont jamais été au XIXe siècle. (…) Le cas d’Ossama Ben Laden a maintenant démontré, pour ceux qui ne l’avait pas déjà réalisé, qu’aujourd’hui le monde entier est, potentiellement au moins, notre voisin. Robert Cooper
Haïti et la République dominicaine partagent la même île et le même environnement de base, pourtant la frontière entre les deux sociétés présente l’un des plus grands contrastes de la planète – avec des arbres et le progrès d’un côté et le déboisement, la pauvreté et la mort précoce de l’autre. David Brooks
Selon plusieurs estimations, entre 15 et 20% des habitants des camps de réfugiés sont des refugee warriors qui, entre un repas et un traitement médical repartent en guerre. (…) Grâce aux gains des négociations avec les organisations internationales, les groupes en lutte mangent et s’arment, en plus de payer leurs troupes. Linda Polman
L’avenir ne se fera pas sans nous, nous les peuples encore dominés, encore sans voix (…) La décolonisation d’ il y a cinquante ans était celle des fausses nations. Celle des vrais peuples va commencer. Son accélération ne tardera pas à dessiner de nouvelles cartes en Afrique et en Asie.Ferhat Mehenni (président en France du Gouvernement provisoire kabyle, Le siècle identitaire)
Le soutien public international détruit tout élan vers les réformes, le développement, la capacité de créer la richesse nationale et de l’exporter. Il alimente la corruption et les conflits internes et favorise le maintien de régimes pluriannuels. Dambiso Moyo
L’indépendance est un leurre, dans notre monde globalisé. L’Afrique, en particulier, souffre encore d’une dépendance au niveau mental, philosophique, économique. Nous cultivons un lien par la négative à l’Europe. Beaucoup d’Africains adoptent une posture victimaire vis-à-vis des anciens colons. On se lamente, on pleure. Nous ne sommes capables de voir en l’autre que le responsable de tous nos maux. Même ceux qui choisissent une attitude plus militante envers l’Europe, comme le président du Zimbabwe Robert Mugabe, élaborent un discours de faux courage. Ils restent profondément colonisés du point de vue politique. Nous nous construisons en fonction du Nord, pour lui montrer ce que nous sommes, pour nous affirmer face à lui. La véritable indépendance adviendra quand cet autre n’aura plus d’importance pour nous. Mia Couto
L’assistance est vraisemblablement la pire des catastrophes de la région, car elle rend possibles l’explosion démographique, les règlements de comptes interethniques, le financement de la guerre, la corruption et l’indifférence aux problèmes sociaux, notamment la précarité sanitaire. Denis-Clair Lambert 
Quel récit collectif sommes-nous capables de mettre en avant qui puisse donner un sens au sacrifice de ces jeunes ? Et l’absence d’un tel récit – qui va au-delà du sens subjectif que chacun d’eux pouvait donner à l’éventualité de mourir au combat et que chacun assumait en s’engageant dans l’armée – dépossède les jeunes soldats tombés du sens de leur mort. Danièle Hervieu-Léger
Les Français issus de l’immigration sont plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes… C’est un fait. Eric Zemmour

Et si, à l’instar de la démocratie selon Churchill, la recolonisation était la pire des solutions… à l’exception de toutes les autres?

Offre de sinécure grassement payée dans la bureaucratie onusienne pour se débarrasser d’un président africain refusant la sanction des urnes (Cameroun), Etats faillis sous perfusion permanente (12 000 casques bleus, 3000 ONG, 30% de ses revenus pour la seule Haïti), entretien de centaines de « camps » onusiens servant accessoirement de pépinières de terroristes pour toute la région (Palestiniens), financement d’opérations de guerre sous couvert d’aide humanitaire (Libéria), paiement de millions de dollars de rançon annuels pour les nouveaux pirates barbaresques de la Corne de l’Afrique …

En ce premier anniversaire du séisme haïtien qui est aussi, coïncidence du calendrier, le 106e du massacre des Hereros, triste et tragique première préfiguration des génocides du XXe siècle …

Et en  ces temps post-11 septembre d’Etats faillis, de pirates néo-barabaresques  et de brigades internationales de jihadistes comme d’interminables et sanglants conflits interethniques et de frontières annoncés …

Mais également, comme en font régulièrement l’expérience nos courageux Zemmour face aux soubresauts provoqués par l’arrivée massive dans nos métropoles des descendants de nos anciens colonisés ou nos propres soldats sacrifiant dans la plus grande indifférence leurs vies aux portes de l’Empire,  de paralysante tyrannie politiquement correcte

Où, 50 ans après les indépendances africaines (et ses quelque mille milliards de dollars d’aides engloutis comme ses on ne sait où) et deux millénaires après Rome (et pour de similaires raisons de sécurité: comment maintenir à distance les barbares qui risquent de réduire à néant votre propre civilisation), le monde développé redécouvre la nécessité impériale

Retour avec un article de Bret Stephens qui, revenant sur un épisode de l’histoire du Cameroun et même s’il oublie d’en rappeler les suites (les Allemands acceptèrent l’offre de colonisation volontaire des chefs africains en question), a le mérite de poser la question de plus en plus actuelle, pour le monde développé, de la recolonisation des Etats défaillants.

Ou plutôt celle en réalité de la reconnaissance et  de la pleine acceptation de la tutelle de fait que "la communauté internationale" exerce déjà sur toute une série, du Kosovo à Haïti ou des camps palestiniens à nombre de pays africains et sans compter leurs multiples ressortissants immigrés sur nos propres sols), de véritables pupilles des nations.

Et surtout, après l’amère leçon du 11 septembre et malgré tous les catastrophiques ratés (du quasi-génocide des Hereros d’il y a un siècle au véritable accident industriel de l’Haïti d’aujourd’hui), la question de la prise de conscience à la fois de l’étendue des risques et effets pervers qu’entraine inévitablement une telle entreprise et de l’absence pure et simple d’alternatives crédibles

Haiti, Sudan, Côte d’Ivoire: Who Cares?

Perhaps we need a new kind of colonialism.

Bret Stephens

The WSJ

January  11, 2011

Once upon a time in West Africa, two kings named Acqua and Bell made a memorable request of British Prime Minister William Gladstone.

"We are tired of governing the country ourselves," they wrote in a letter dated Nov. 6, 1881. "Every dispute leads to war, and often to great loss of life, so we think it is the best thing to give up the country to you British men who no doubt will bring peace, civilization and Christianity in the country. Do for mercy’s sake please lay our request before the queen. . . . We are quite willing to abolish all our heathen customs."

The kings’ offer (which Gladstone declined) makes for interesting reading as one postcolonial state—Sudan—votes this week to split in two, with uncertain consequences. Another state—Côte d’Ivoire—stands on a razor’s edge between outright dictatorship and civil war. And a third—Haiti, a de facto American colony from 1915 to 1934—has proved unable to pick itself even inches off the ground since last year’s devastating earthquake. What, if anything, does it all mean?

It means that we’ve come full circle. It means that colonialism, for which the West has spent the past five decades in nonstop atonement, was far from the worst thing to befall much of the colonized world. It means, also, that some new version of colonialism may be the best thing that could happen to at least some countries in the postcolonial world.

Take Haiti. Haiti is no longer a colony of the West, but it has long been a ward of it. Even before the earthquake, remittances and foreign aid accounted for nearly 30% of its GDP. The country is known as the "Republic of NGOs," since some 3,000 operate in it. What good they’ve done, considering the state the country has been in for decades, is an open question. Security, to the extent there is any, is provided by some 12,000 U.N. peacekeepers.

Should more responsibility be handed over to Haitians themselves? I used to think so, and debate on this subject rages among development experts. A new consensus holds that the long-term presence of foreign aid workers is ultimately ruinous to what’s known in the jargon as "local capacity." Probably true. Prosperity has never been built on a foundation of handouts.

But last year’s fraudulent elections are a reminder that Haitians have been as ill-served by their democracy as by their periodic dictatorships. When "Baby Doc" Duvalier was overthrown in 1986, per capita GDP was $768. In 2009, on the eve of the quake, it was $519. Nor do the troubles end there: Criminality is rampant, and Haiti ranked 177th out of 179 on Transparency International’s 2008 corruption index. These are not the depredations of greedy foreign interlopers. This is the depravity of the locals.

Put simply, Haiti has run out of excuses for its failures at the very moment the "international community" has run out of ideas about how to help.

Maybe the U.N. should be called in to take charge. But events in Côte d’Ivoire suggest otherwise.

Côte d’Ivoire used to be one of those promising African states bucking the usual trends of the continent. But then per capita GDP plummeted by about 40% in the past 40 years. More recently, the country has seen a civil war between north and south and military intervention by French troops. Now its president, Laurent Gbagbo, refuses to concede an election the U.N. insists he lost to challenger Alassane Ouattara, a former International Monetary Fund official.

Mr. Gbagbo seems in no mood to go anywhere. U.N. peacekeepers aren’t going to force him out. The State Department’s brainstorm is to entice the president to leave by offering him a high-paying job at an international organization, perhaps the U.N. itself. So here you have an administration that professes to believe in the U.N. prepared to see a senior job in that organization filled by a Third World would-be tyrant. There’s the U.N. and all its failures explained in a nutshell.

So if the U.N. can’t do the job, who will? In 1986, the Reagan administration effectively forced Baby Doc out and flew him to France, where he has lived ever since in the comfort of his ill-gotten gains. Perhaps something similar could be arranged for Mr. Gbagbo, and the people of Côte d’Ivoire will live happily ever after under governments of their own choosing.

That would be nice. But if history is any guide, it won’t happen. Postcolonial Africa has seen the future. As often as not, it looks like Zimbabwe.

The West professes to "care" about countries like Haiti, Côte d’Ivoire and—at least for as long as George Clooney is in the area—south Sudan. But "care" at the level of simple emotion is little more than a cheap vanity. The colonialists of yore may often have been bigots, but they were also, just as often, doers. Their colonies were better places than the shipwrecked countries we have today.

One day, some latter-day King Acqua will come to the West with a similar plea. If we aren’t prepared to shoulder the full burden entailed in the request, the least we can do is stop pretending we care.

 

Voir aussi:

12 janvier 1904

Les Hereros se révoltent… et meurent    

 Le 12 janvier 1904, les Hereros se révoltent contre les colons allemands qui occupent leur territoire, le Sud-Ouest africain (aujourd’hui la Namibie). Les Allemands réagissent avec une brutalité extrême et exterminent la presque totalité du peuple herero.

André Larané

Hérodote

10 janvier 2011

Un génocide ?

Le drame herero reflète les horreurs dont a été entachée l’expansion coloniale européenne à la fin du XIXe siècle. Il donne aussi un avant-goût des génocides du XXe siècle. Est-il lui-même un génocide ? Non. Il ne relève pas du projet d’extermination d’un peuple, coupable du seul fait d’exister.

Il se présente comme une risposte disproportionnée à un soulèvement armé. De ce genre de risposte, l’histoire européenne en est hélas tissée et les peuples africains n’ont pas été les seuls à en pâtir. Que l’on songe seulement à la répression du soulèvement vendéen par les Républicains français et au compte-rendu du général Westerman !

Si les colons allemands ont sévi contre les Hereros et laissé tranquilles les Ovambos et les Hottentots, autres peuples du Sud-Ouest africain, c’est que seuls les premiers les ont attaqués. Cela fait toute la différence entre ce massacre et les génocides ultérieurs d’Arméniens, de Juifs, de Tziganes ou encore de Tutsis.

Au bord de la guerre

Le Sud-Ouest africain est un territoire grand comme deux fois la France, semi-désertique et inhospitalier, bordé à l’ouest par l’océan Atlantique et au sud par le fleuve Orange. Avant l’arrivée des Européens, il est seulement habité par des groupes clairsemés.

Ce sont en premier lieu des Aborigènes à la peau cuivrée : les Hottentots et les Khoisans ou Bochimans (déformation de l’anglais Bushmen, hommes du bush). Ils comptent des tribus telles que les Sans, les Samaras ou les Namas. Ces pasteurs adaptés au climat semi-désertique descendent des populations qui habitaient le continent africain avant l’arrivée des Noirs.

Les Noirs, ou Bantous, sont également représentés dans le Sud-Ouest africain. Ils appartiennent à la tribu des Ovambos et à celle des Hereros. Dès le milieu du XIXe siècle, ils sont en relation avec des missionnaires britanniques.

Au printemps 1883, un jeune marchand allemand, Heinrich Vogelsang, aborde dans une crique du nom d’Angra Pequena. Il prend contact avec un chef local, Joseph Fredericks, et conclut avec lui l’achat des terres environnantes. C’est ainsi que le 12 mai 1883, il hisse le drapeau allemand au-dessus de la crique et télégraphie à son associé, un riche négociant du nom de Franz Lüderitz : «Territoire acheté au chef contre paiement unique».

À Berlin, l’empereur Guillaume 1er et son chancelier Otto von Bismarck suivent avec intérêt les tribulations africaines de leurs concitoyens. L’empire allemand n’a pas encore de colonies à la différence de la République française et du Royaume-Uni et ils commencent à s’en inquiéter, vu que les territoires disponibles en Afrique commencent à se faire rares.

Le 24 avril 1884, le gouvernement allemand du chancelier Bismarck informe officiellement Londres qu’il accorde sa protection à Lüderitz et Fredericks. De ce jour date la naissance de l’empire colonial allemand. Le premier gouverneur de la colonie du Sud-Ouest africain (Südwest-Afrika en allemand) est un certain Dr H. Goering, dont le fils Hermann s’illustrera d’une triste façon aux côtés d’Adolf Hitler.

Sous l’impulsion du gouverneur, les colons allemands fondent une capitale proprette, Windhoek, et développent de vastes plantations en employant les indigènes à des travaux forcés, en volant leur bétail et à l’occasion leurs femmes (d’où l’apparition, rapidement, d’une communauté métissée).

Les Hereros sont confinés dans des zones tribales et ne bénéficient pas des garanties du droit allemand.

Révolte

C’est dans ce contexte qu’éclate la révolte des Hereros. Un groupe de guerriers conduit par un certain Samuel Maharero attaque les colons du poste d’Okahandja. 123 Allemands sont massacrés en trois jours dans des conditions particulièrement horribles. Six mois plus tard, un nouveau gouverneur, le général major Lothar von Trotha, débarque dans la colonie avec un renfort de 3500 soldats. Il a mission de chasser les Hereros du territoire ou de les exterminer.

 Le 11 août 1904, les troupes allemandes conduites par Lothar von Trotha encerclent 7500 Hereros et leur chef Maharero sur le plateau de Waterberg. Leurs armes puissantes ont facilement raison des assiégés. Les survivants sont chassés avec leur bétail vers le désert du Kalahari.

Le 2 octobre, un ordre du jour de Von Trota enlève aux Hereros tout espoir de retour. Cet ordre d’extermination (Vernichtungsbefehl) est ainsi rédigé : «À l’intérieur de la frontière allemande, tout Herero, avec ou sans fusil, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n’accepte plus ni femme ni enfant, je les renvoie à leur peuple ou fais tirer sur eux. Telles sont mes paroles au peuple herero. Le grand général du puissant empereur. Von Trotha».

À Berlin, le chef d’état-major allemand, le comte Alfred von Schlieffen, peut écrire : «L’aride désert Omeheke finira ce que l’armée allemande a commencé : l’extermination de la nation Herero».

Le 11 décembre de la même année, le chancelier allemand Bülow ordonne d’enfermer les Hereros survivants dans des camps de travail forcé et peu après, les dernières terres indigènes sont confisquées et mises à la disposition des colons allemands.

Dans les trois années qui suivent, des dizaines de milliers de Hereros succombent à la répression, aux combats, à la famine et aux camps. De près d’une centaine de milliers, leur population tombe à 15.000.

Du Sud-Ouest africain à la Namibie

Conséquence de cette tragédie, les Hereros sont aujourd’hui dépassés en nombre par les Ovambos dans la Namibie moderne (nouveau nom du Sud-Ouest africain).

Placé par l’ONU sous mandat sud-africain en 1945, le territoire est devenu indépendant en novembre 1989.


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