Polémique: Il s’agit d’un zoo humain cadavérique (Questions About Bodies Exhibitions)

1 mars, 2009
Ecorché de Fragonard (Ecole vétérinaire, Maisons-Alfort)Le caractère colonial de l’exposition devrait n’échapper à personne : il s’agit d’un zoo humain cadavérique. Pétition
Une expo pédagogique ? C’est un argument publicitaire de la part de l’organisateur. C’est uniquement du voyeurisme. Cette mise en scène macabre a un côté spectaculaire qui ne correspond pas aux idéaux de notre enseignement. Si une demande de visite m’était présentée dans le cadre de mon établissement, j’emettrais un avis défavorable. (…) D’ailleurs, l’anatomie est très peu présente dans les programmes de secondaire, je ne pense pas que cette exposition soit d’un intérêt quelconque. Pierre-Louis Klein (proviseur et syndicaliste)
Des écorchés, tous les étudiants en médecine en voient dans leur formation. Et les tableaux de la Renaissance en représentaient déjà. De façon très générale, je ne peux que me féliciter de la diffusion des connaissances auprès du grand public. (…) Le fait que les gens puissent retrouver des cadavres dans une exposition me parait bénéfique. Ça permet de se faire l’idée d’un mort. Beaucoup de gens ne savent pas ce que c’est. Pour quelqu’un de 50 ans, dont les parents meurent, voir leurs corps peut être une source de grande angoisse… Alors que finalement, un cadavre n’a pas de raison d’être angoissant en soi. (…) Elle ne se déroule presque plus à domicile, alors qu’autrefois beaucoup d’enfants, d’adultes voyaient des gens mourir, ou allaient visiter des gens sur leur lit de mort. C’est quelque chose qui a totalement disparu. Denis Vital-Durand, (ancien doyen de la fac de médecine et président de la commission pédagogique nationale des études médicales)
Rien ne me fait peur, mais malgré tout, je ne sais pas honnêtement quel est l’intérêt de cette exposition. On peut très bien faire des reconstructions fantastiques avec des matériaux performants. Pourquoi exposer des cadavres ? Et dans un pays très marqué par ce qui s’est passé lors de la Seconde Guerre mondiale, je trouve ça choquant. Ça fait barbare… Pour ceux que ça intéresse, il y a d’excellents livres d’anatomie, ou les tableaux de la Renaissance. (…) Quand on aura fait le tour de tous les moyens de tuer quelqu’un, ça va devenir fade. Sur les 15-16 ans, il y a depuis ces séries un engouement pour les stages en médecine. Daniel Malicier (médecin légiste)
Cette exposition destinée au grand public n’est expressément interdite par aucun texte. Elle contredit certainement l’esprit du droit français, qui n’admet d’intervention sur le corps de la personne décédée que dans un but purement scientifique. En effet, selon la loi, si le cadavre n’est plus une personne, il reste protégé sur le fondement de la dignité de la personne qu’il a incarnée. L’article 16-1-1 du code civil prévoit ainsi que “le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort. Valérie Sebag (juriste et maître de conférence à Paris XII)
Je crois qu’on ne peut pas la présenter sans contextualiser et prévenir le public à l’entrée. Elle a été présentée à Montréal l’année dernière. Le centre des sciences avaient demandé l’avis d’un comité d’éthique, qui a conseillé de la présenter, mais en incluant à l’entrée une salle explicative, pour poser le débat à l’intérieur de l’exposition. C’est la même chose lorsque l’on présente des momies égyptiennes, ou des têtes aborigènes, on ne peut pas le faire n’importe comment. En résumé, je pense que c’est jouable. Tout est question de présentation. Michel Côté (directeur de musée québecois)

Après le scandale du printemps dernier de l’exposition photo “Paris sous l’Occupation“, voici celui du “zoo humain cadavérique”!

A l’heure où, après Lyon et Marseille mais aussi de nombreux pays (Etats-Unis, Australie, Canada), la polémique fait à nouveau rage dans certains milieux sur l’exposition de véritables corps humains écorchés et plastifiés “Our body/À corps ouvert” actuellement à Paris …

Et où nos scientifiques sont à nouveau montés sur leurs grands chevaux, concernant notamment les côtés mercantiles et l’origine des corps qui, elle, pose effectivement problème …

Témoignage d’un directeur de musée québécois qui, beaucoup plus nuancé, montre l’importance du contexte.

Qui, si l’on en croit la manière dont le public reçoit l’exposition (un silence et un recueillement presque religieux favorisés par la relative exiguité et pénombre des salles comme le certain bon goût esthétique des présentations), n’a rien du morbide spectacle de foire ou de zoo humain dénoncé par nos belles âmes.

Même si, et c’est probablement là que le bât blesse, nombre de visiteurs se retrouvent bien seuls en ces temps d’esthétisation de la mort dans l’art ou la littérature, devant le manque d’explications, non seulement sur l’origine des corps mais même sur les organisateurs.

Et ce n’est qu’en regardant un peu les articles en anglais sur la question que l’on comprend qu’il y a au moins trois groupes faisant circuler ces expositions dans le monde (souvent avec la collaboration de musées ou sous l’obligation de moraliser l’origine de leurs corps) et pour celle de France, qu’il s’agit vraisemblablement d’un groupe chinois, apparemment en concurrence et en rupture avec leur initiateur allemand, le fameux Gunther von Hagens .

D’où le contresens de nos belles âmes y dénonçant le caractère colonial mais effectivement aussi les doutes sur l’origine des corps quand on sait les normes chinoises et le fait que le fameux Hagens s’était déjà vu contraint de mettre un terme à ses activités dans d’autres pays comme la Russie ou le Kyrgistan pour les mêmes soupçons de trafic de cadavres et d’organes.

Où l’on se prend enfin à rêver d’une communauté scientifique qui, au lieu de se contenter de refuser dédaigneusement leurs sites et leur collaboration sans parler de leurs avis (musée de l’Homme, Villette), accepteraient de rendre accessible au grand public et dans le contexte et les conditions appropriés (corps obtenus après dues autorisation des personnes ou familles concernées, salle explicative pour poser, notamment, dès l’entrée le débat à l’intérieur de l’exposition comme cela avait été fait à Montréal ou après de longues polémiques pour celle de Paris sous l’occupation l’an dernier), ce qui est pour l’instant réservé, outre les quelques spécimens de la collection fragonard de l’Ecole vétérinaire de Maisons-Alfort, aux seuls privilégiés de nos écoles de médecine …

ENTRETIEN
Michel Côté : “Montréal a demandé l’avis d’un comité d’éthique”
Lyon Capitale
27/05/2008

Entretien. Directeur du futur musée des Confluences, qui sera un peu la Villette des sciences sociales, le québécois Michel Côté n’est pas choqué a priori par l’exposition Our Body, qu’il a déjà vue à Montréal. Mais il met en garde sur le “respect” dû aux morts.

Lyon Capitale : Auriez-vous accueilli cette exposition dans le futur Musée des Confluences ?

Michel Côté : C’est une belle question. Il ne peut pas y avoir de réponse tranchée. Je crois qu’on ne peut pas la présenter sans contextualiser et prévenir le public à l’entrée. Elle a été présentée à Montréal l’année dernière. Le centre des sciences avaient demandé l’avis d’un comité d’éthique, qui a conseillé de la présenter, mais en incluant à l’entrée une salle explicative, pour poser le débat à l’intérieur de l’exposition. C’est la même chose lorsque l’on présente des momies égyptiennes, ou des têtes aborigènes, on ne peut pas le faire n’importe comment. En résumé, je pense que c’est jouable. Tout est question de présentation.

Est-ce que cette exposition présente bien les corps ?

C’est bien de se poser la question. Les corps sont mis dans des mouvements sportifs… Ils deviennent des outils qu’on met en scène. Il y a un code d’éthique pour les muséologues, qui précise qu’on peut présenter des corps humains dans le respect des personnes. À quel moment cela devient irrespectueux ? À Montréal, d’après ce que j’en sais, l’exposition a été bien accueillie par le public. Les gens ont su garder le respect.

Comment garder ce respect ?

C’est difficile à définir. Dans le musées des Confluences, on présentera le tombeau Koban en faisant en sorte que le visiteur ait le sentiment d’entrer dans un lieu de recueillement. Le problème de la tête Maori par exemple est d’une autre nature : vous vous adressez à des contemporains qui veulent enterrer leurs morts. Je suis favorables à rendre aux Maoris les têtes qu’ils réclament, pour qu’on puisse les enterrer correctement.

L’exposition ne joue-t-elle pas sur le ressort de la fascination pour le morbide?

Pour moi ce n’est pas morbide, puisque c’est présenté de manière assez esthétique. Il n’y a donc pas de répulsion. La question qu’on doit se poser : est-ce que la fascination nous fait oublier que ce sont des corps, et non des objets ? Mais nous sommes aussi des corps. Si on met en valeur cette réalité, ce n’est pas forcément négatif. Je ne suis pas contre ce principe, tout est dans la manière de le faire.

Voir aussi:

POLEMIQUE
Our Body : Les opposants s’organisent
Lyon-Capitae
(10/06/2008 )

Polémique. Depuis la semaine dernière une pétition contre l’exposition Our body circule sur internet. Emmenés par François Rastier, linguiste reconnu, les universitaires signataires s’inquiètent de l’origine des corps.

Lyon Capitale : Vous êtes directeur de recherche au CNRS, en linguistique. Pourquoi avez-vous pris l’initiative d’une pétition demandant la suspension de l’exposition Our Body à Lyon ?

François Rastier : Tout citoyen est en droit de demander qui lui montre quoi. Comme la plupart des premiers signataires, j’enseigne : que transmet-on comme image de la science ? L’argument de vente de l’exposition est scientifique, enfants des écoles et éducation aux merveilles de notre corps, gratuité pour les moins de trois ans. L’organisateur déclare : “J’aime bien faire partager aux gens l’envie et l’excitation d’un spectacle vivant (sic) […]. Cette exposition vous apporte une énorme adrénaline, beaucoup d’émotion.” Si c’est ça la science, ça doit être sexy !

Lecteur des témoignages de l’extermination (il se trouve que j’ai écrit un livre sur Primo Levi*), je suis membre du conseil scientifique de la Fondation Auschwitz. Or actuellement, dans beaucoup d’ouvrages douteux, romans historiques et faux témoignages, on pratique une esthétisation à outrance de la mort. Ici il s’agit des cadavres eux-mêmes : et la fascination de masse va beaucoup plus loin que tout négationnisme. Elle en demande toujours plus : dans l’exposition de Berlin, on pouvait voir une femme enceinte écorchée. L’esthétisation kitsch est évidente ; pourquoi mettre les corps dans des poses athlétiques genre “dieux du stade” (cyclisme, basket, etc) ? Je serais ambassadeur de Chine, je protesterais contre cette allusion perfide aux jeux olympiques. La mise en scène “vivante” brouille les cartes, elle joue sur la souffrance et l’insensibilité. Une société qui ne respecte pas les morts ne respecte pas non plus les vivants. C’est une question anthropologique au fondement des cultures humaines.

Que souhaitez vous ?

On ne peut pas se contenter de dire que cette exposition est dérangeante, ce qui constitue un argument de vente pour ses promoteurs ! Si on laisse ce type d’industrie devenir un secteur économique, il y a des gens en bout de chaîne qui peuvent être tués pour ça, si ce n’est pas déjà le cas.

Souhaitez vous la fermeture de l’exposition ?

Nous demandons sa suspension, tant que les garanties légales propres à la loi française ne sont pas fournies. Un préfet peut tout à fait prononcer une suspension. Un maire a aussi des pouvoirs de police. On sait que le Comité National Consultatif d’Éthique a émis un avis défavorable et évoqué à ce propos des précédents nazis.

Ne craignez vous pas de passer pour des censeurs ?

L’argument qu’il faut faire sauter les tabous tourne à vide, il est lui-même devenu tabou. Nous nous adressons à la société civile. Est-ce que n’importe qui peut montrer n’importe quoi à qui voudra bien payer ? Après le procès de Nuremberg, en réponse aux pratiques nazies, on s’est posé la question du consentement pour tout acte médical. Pour toute utilisation d’un corps, la loi française exige un consentement écrit exprimé du vivant de la personne.

L’organisateur répond qu’il n’a pas de dossiers individuels: en devenant anonymes les corps sont encore mieux déshumanisés. Andrew Cuomo, le procureur de l’Etat de New York qui enquête sur l’exposition sœur aux USA, et demande attestation de l’origine des corps, a déclaré le 29 mai : “La sombre réalité est que (la société productrice) tire profit d’individus qui pourraient avoir été torturés et exécutés en Chine”. Un procureur français ne pourrait-il faire preuve de la même lucidité ?

* Ulysse à Auschwitz, 2005, Paris, coll. Passages.

Voir également:

POLEMIQUE
Our Body – L’avis du Comité d’éthique : “Une atteinte à la dignité humaine” (10/06/2008 )

Verbatim. Suite à la polémique, le comité national d’éthique a finalement rendu public son avis sur l’exposition Our body. Il est cinglant. Extraits.

“Les contradictions avec la loi française sont évidentes : la commercialisation du corps fait l’objet d’une interdiction majeure ; or cette mise en scène comporte un aspect commercial non équivoque. Le consentement antérieur des sujets ne paraît pas établi de façon irréfutable. Mais, si l’on s’en tient au plan strictement éthique, nous émettons clairement des réserves.

1. Tout d’abord des réserves de principe sur le corps humain “marchandise de spectacle” et sur le mélange des fonctions.

La première ambiguïté tient au fait que le “contrat” n’est pas très clair : s’agit-il d’une exposition artistique ? Scientifique ? Pédagogique ? Spectaculaire et visant au sensationnel ? Un peu comme dans les documentaires publicitaires, il y a un mélange de plusieurs fonctions qu’il faudrait au minimum expliciter ; le non dit majeur est la prime au voyeurisme sous couvert de science et de pédagogie qui permet le camouflage de la transgression.

Dans ce contexte de confusion des genres, il nous semble que la prétention pédagogique et scientifique de l’exposition ne correspond pas à sa réalité. (…)

2. Ensuite elle introduit un regard techniciste sur les corps.

Bien que l’origine des corps soit dite “certifiée”, ces corps sont volontairement désingularisés, anonymes, et le processus de plastination est présenté sous un jour technique et industriel. On est dans une approche qui n’est pas sans rappeler le traitement des cadavres dans les camps d’extermination lors de la dernière guerre. Il nous semblerait important de rappeler que chacun de ces corps a été une vie singulière, qu’il faudrait pouvoir sinon raconter du moins nommer – et que la donation du corps ne saurait effacer. (…)

3. Enfin la représentation de la mort (…)

“L’idée que l’on peut approcher la mort de l’autre sans risque suppose que cet autre soit tellement anonymisé qu’il n’y ait plus de référence à quelque dignité humaine que ce soit. Or, bien qu’anonymes, les corps représentés n’en ont pas moins été des individus ; leur exhibition (et leur réification) constituent une atteinte à leur identité, et donc à leur dignité. La plupart des civilisations ont cherché à éviter de telles formes de manque de respect pour une dépouille réelle. (…)”

POLEMIQUE
Antis Our Body : la pétition (10/06/2008)

“Un lucratif trafic de cadavres spectacularisé”

“Le caractère colonial de l’exposition devrait n’échapper à personne : il s’agit d’un zoo humain cadavérique. (…) Les corps exposés sont plastifiés selon la méthode d’un anatomiste allemand, Gunther von Hagens, dont l’entreprise vend dans le monde entier de tels spécimens humains. Fournis par une obscure fondation de Hongkong (Le Monde, 29 mai 2008), leur provenance reste toutefois indéterminée : on sait simplement qu’ils viennent de Chine. (…) La société de Hagens a un siège à Dalian qui emploie 250 personnes (selon son site officiel). Dalian est situé entre trois camps de travail forcé.

Le fait qu’il s’agisse de dépouilles d’hommes dans la force de l’âge suscite d’autant plus d’interrogations sur la cause des décès que Hagens a admis que certains des corps qu’il avait exposés en Allemagne avaient une balle dans la tête.

On dispose de nombreux témoignages sur le trafic d’organes de détenus chinois. Des corps de détenus du Falungong ont été rendus à leur famille partiellement voire complètement éviscérés (cas de Ren Pengwu, 33 ans, arrêté le 16 février 2001, mort sans motif officiel cinq jours après). Un trafic de corps est d’autant moins exclu qu’en janvier 2007, Hagens a reconnu que des corps de condamnés chinois avaient pu lui avoir été fournis, sans qu’il s’en rende compte… (…)

Un consultant scientifique de l’exposition, Walter I. Hofman, déclare n’avoir relevé “aucune trace de torture”. Un autre, Hervé Laurent, déclare : “Il n’y a aucun problème éthique”. Ces dénégations multiples ne font qu’ajouter aux doutes sur ce lucratif trafic de cadavres spectacularisés. (…)

Nous demandons la fermeture de cette exposition jusqu’à ce que les garanties élémentaires soient publiées et contrôlées.”

Voir de plus:

D’où viennent les corps humains de l’exposition “Our body” ?
Sophie Verney-Caillat
Rue89
20/02/2009

Des scientifiques demandent la suspension de l’exposition en cours à Paris, dénonçant une opération plus lucrative que pédagogique.

Dans l’exposition ‘Our body A corps ouvert’, dans l’Espace Madeleine à Paris (Sophie Verney-Caillat/Rue89)

L’expo avait fait grand bruit lors de son arrivée à Lyon, comme l’avait relevé notre partenaire Lyon Capitale. Et puis la polémique s’est tassée.

Pourtant, “Our body A corps ouvert, l’expo anatomique” qui se vante de présenter “de vrais corps humains”, n’a toujours pas précisé leur provenance, et le doute éthique demeure.

A l’Espace Madeleine où elle est présentée, pas un mot sur l’origine des “vrais corps” présentés et transformés selon la méthode de la mise au point par l’Allemand Gunther von Hagens.

“On dirait des Mongols”, murmurent quelques visiteurs. Renseignement pris auprès de l’importateur en France de l’événement, Pascal Bernardin, ce sont bien des corps asiatiques, chinois plus précisément. Le dossier de presse n’en dit pas plus, l’exposition non plus. Mais les visiteurs, fascinés, ne se posent pas plus de questions que ça sur le sujet. (Voir la vidéo)

Producteur de spectacles (des concerts de rock principalement), Pascal Bernardin ne cache pas ses intentions lucratives:

“Cette expo a coûté 2 millions d’euros à ma société, Encore Productions, il faudra beaucoup de monde avant de dégager des bénéfices. A Lyon, elle a fait 110 000 entrées, à Marseille 35 000, et à Paris nous atteignons 10 000 visiteurs la première semaine.

Nous visons 300 000 visiteurs minimum sur les deux lieux (elle ira au Parc floral après la Madeleine fin août). Mais nous comptons bien ne pas en rester là si nous voulons être rentables.”

L’homme reste en revanche très flou sur la manière dont il s’est procuré les corps:

“J’avais vu la même exposition à Orlando aux Etats-Unis, et je me suis dit, c’est fantastique! J’ai alors pris contact avec l’Anatomical Sciences and Technologies Fundation basée Hongkong qui fournit les corps.

Ils m’ont montré comment ils obtiennent leurs corps, ce sont les même conditions en Chine qu’en France, des gens qui ont donné leur corps à la science. Bien sûr, le lien est coupé entre le donneur et le corps exposé, par respect pour celui qui a fait ce geste.”

Pour le comité d’éthique, la visée scientifique de l’exposition n’est pas suffisante

Contraire à l’”esprit du droit français”

Valérie Sebag, juriste et maître de conférence à Paris XII, estime que “cette exposition destinée au grand public n’est expressément interdite par aucun texte”:

“Elle contredit certainement l’esprit du droit français, qui n’admet d’intervention sur le corps de la personne décédée que dans un but purement scientifique.”

En effet, selon la loi, si le cadavre n’est plus une personne, il reste protégé sur le fondement de la dignité de la personne qu’il a incarnée. L’article 16-1-1 du code civil prévoit ainsi que “le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort”.

Des justifications bien insuffisantes pour certains scientifiques.

D’abord au sein du Comité consultatif national d’éthique, qui a émis un avis défavorable sur l’exposition, que son initiateur aurait aimé installé à la Cité des sciences de la Villette ou au musée de l’Homme.

Pierre Le Coz, vice-président du Comité consultatif national d’éthique, explique:

“Sur 39 membres du comité d’éthique, seuls deux ont estimé qu’il n’y avait rien de répréhensible, les autres ont jugé que la visée scientifique de l’exposition n’était pas suffisante, qu’il n’y avait pas d’autre sens que de flatter le voyeurisme.

C’est abject! Un corps peut être utilisé après sa mort seulement à des visées scientifiques, même si les personnes sont consentantes. Qu’est-ce que ça veut dire le consentement d’un Chinois quand on connaît le respect des droits de l’homme dans ce pays? On n’aurait jamais fait cela avec des Français.”

“Je déconseille cette expo aux enfants”

Aujourd’hui, ce prof de philosophie à la faculté de Marseille appelle au boycott de cette exposition. Il ajoute:

“En tous cas, je la déconseille aux enfants, chez qui elle peut générer des troubles du sommeil. On accepte de faire à des cadavres chinois ce qu’on accepterait pas de faire pour des animaux domestiques.”

François Rastier, directeur de recherche au CNRS en linguistique, a ravivé la pétition collective qu’il avait lancé il y a quelques mois à Lyon et qui a rassemblé 785 signatures selon lui, dont le directeur de la fondation Auschwitz, le président de Paris IV, et Marie Darrieussecq.

Ce texte appelle à la suspension de l’expositon dans l’attente de garanties légales sur l’origine des corps.
Le scientifique invoque “le doute méthodique”:

“On ne sait pas si ces gens ont consenti de donner leur corps à la science et rien ne prouve qu’ils n’ont pas été tués pour ça. On utilise des cadavres pour faire du spectacle, à quand cadavres sans frontière?

On peut entrer dans le jeu de la fascination morbide, c’est une spectacularisation de la mort à des fins commerciales, d’ailleurs le fait que ce soient de vrais cadavres est mis en avant pour attirer les visiteurs.”

“Ce n’est pas parce que ça vient de Chine qu’il devrait y avoir des doutes”

Les pétitionnaires sont d’autant plus suspicieux que la “plastination” a été inventée par Gunther von Hagens, un personnage plus que douteux. Son institut, situé à Heidelberg en Allemagne, est à l’origine de plusieurs expositions dans le monde, en Europe et en Amérique du Nord:

“Le fait qu’il s’agisse de dépouilles d’hommes dans la force de l’âge suscite d’autant plus d’interrogations que von Hagens a admis que certains des corps qu’il avait exposés en Allemagne avaient une balle dans la tête.”

Pascal Bernardin s’estime victime d’une confusion avec von Hagens:

“Ce n’est pas parce que ça vient de Chine qu’il devrait y avoir des doutes, tout est correct là-bas. D’ailleurs le musée Fragonard de Maison-Alfort expose des corps écorchés transformés avec une technique similaire et ce depuis 250 ans.”

Et pour défendre la portée pédagogique de son projet, il met en avant la présentation en libre accès sur un comptoir en fin d’exposition d’ouvrages d’anatomie, ainsi que le soutien de Marie Berry, qui fait la promotion du don d’organe depuis qu’elle a elle-même été sauvée par la greffe d’un rein.

Voir enfin:

Health & Science

Origins of Exhibited Cadavers Questioned
Neda Ulaby
NPR
August 10, 2006

I attended the Body Worlds show at Philadelphia’s Franklin Institute last February on the advice of a doctor friend. “They’re the most incredible dissections I’ve ever seen,” she said. Body Worlds is one example of a new exhibition phenomenon: shows of actual human corpses preserved through a process called “plastination” with tickets selling for around $25. The shows — and the process — were originally created by Dr. Gunther von Hagens, a German anatomist, who caused a sensation with the exhibitions in Europe and Asia before bringing them to the United States.

What amazed me were not the plastinates alone, incredible though they were. I was astonished that a good four months after the opening, I was unable to buy tickets. The show was sold out for nearly the entire weekend. I had to stay until late Sunday to attend the show. And although the museum made a point of staggering visitors’ entries, putatively to ensure a quiet atmosphere, I found myself in a mob scene. I couldn’t even get close to many of the plastic cases displaying human organs. Some of the plastinates were impossible to see, thanks to the tight knots of grown-ups, kids and baby carriages around them.

I emerged from the exhibition, ears ringing from the noise of the crowd. Signs at the exhibition’s entrance stated that the bodies had been voluntarily donated under the auspices of the Institute for Plastination. Well, what was that? Looking into the shows, I learned the IFP was another arm of Dr. von Hagens’ buisness empire. In other words, Dr. von Hagens was basically tasked with ensuring that Dr. von Hagens’ exhibition was ethical and legitimate.

That’s how this NPR series began. I learned that the Franklin Institute and similar science centers around North America that have hosted Body Worlds relied on research commissioned by the California Science Center when it first brought the show to the United States in 2004. (This was done by Hans-Martin Sass, who appears in my story.) That research verified that there is a pool of some two hundred death certificates that matched donor forms. But as I looked into the story, I found that no independent observer has matched those documents to the bodies on display. That means there is no clear paper trail from a deceased donor to a finished plastinate.

Dr. von Hagens also plastinates and sells many hundreds of unclaimed bodies obtained from Chinese medical schools for educational purposes. He says that he obtains them all only through trusted sources, but no outsider has verified that they might not be, in a worst-case scenario, dissidents killed in a Chinese prison, then sold through a body broker to a medical school, and then displayed to the public. Nor has an independent observer ensured that the unclaimed Chinese bodies von Hagens uses in his medical-school-supply business are not turning up on display in the Body Worlds shows. Again, von Hagens categorically declares that he obtains his cadavers ethically; the point here is that the U.S. science centers who have put the bodies on display have conveyed the impression that an independent verification of this has been made.

Besides the original ethical review, the science centers involved have also reassured patrons that they’ve turned to “ethics panels” or “advisory boards” of local clerics and academics to ensure that the bodies displayed have spotless ethical pedigrees. But after I interviewed scores of people at various science musuems, it became clear those boards hadn’t been asked to seriously engage with the shows’ ethical pitfalls. Instead, the board members were more or less charged with marketing the shows to their respective communities.

Body Worlds has been shown at science centers in Chicago, Cleveland, Los Angeles and Denver — and it’s showing now in Boston, St. Paul and Houston. Science museums are not research institutions, so in general they aren’t accountable to what are known as Institutional Review Boards, which govern ethics at universities and hospitals. Mostly, science centers serve to educate and entertain. I interviewed about 25 people who work at science museums or who served on the advisory boards. (Certain museums, like Chicago’s Museum of Science and Industry, refused to tell me who served on those boards.)

There’s a lot of interesting information about Dr. von Hagens I wasn’t able to put in the piece. For example, he’d been a political prisoner himself in the former East Germany. Or that there’s a German horror movie, Anatomie, inspired by his plastinates. Or that von Hagens once danced while costumed as a plastinate in Berlin’s famous Love Parade. In Europe some of von Hagens’ publicity stunts reveled in sexuality, but his strategy in the United States. has been considerably more subdued.

There’s a second major company that competes with von Hagens. Its shows, called BODIES… The Exhibition, are open now in New York, Tampa Bay, Atlanta, and Las Vegas. The corpses this operation displays in the U.S. all come from unclaimed Chinese bodies. Critics say that at best those bodies probably belonged to people too poor to have been buried properly. Most science museums have shied away from these exhibitions, as have other venues. The mayor of Ft. Lauderdale recently rejected the show for the city’s War Memorial Auditorium, citing serious ethical concerns.

BODIES… The Exhibition has a fascinating story. Its bodies are plastinated by a Dr. Sui Hongjin, once a protege of Dr. von Hagens. After splitting from his mentor, Sui struck out on his own and partnered with Premier Exhibitions, best known for its traveling exhibitions of HMS Titanic artifacts. Sui and von Hagens are now bitter rivals, and Body Worlds and BODIES… The Exhibition have been involved in multiple lawsuits.

Dr. Todd R. Olson, who chairs the Anatomical Committee of the Associated Medical Schools of New York, told me that it’s easier to get a cadaver in and out of the United States than a head of lettuce. Regulations differ on a state-by-state, even municipal, basis. (Officials in San Francisco began contemplating banning body exhibitions from the city after the cadavers in a show called The Universe Within started to leak fluids.) Shows of dead human beings are something few governmental bodies have gotten around to regulating. But given their continuing popularity — upcoming shows are planned for Arizona, Baltimore and Vancouver — it’s something that more and more state and municipal officials will have to consider.

In the meantime, the shows continue to spark fierce debate. Some argue that even if the bodies were obtained improperly, they’re now serving a noble function — it’s better to educate than to rot. Others see them as a sort of gruesome Brechtian parody of capitalist excess. Thinking about attending? Dr. Howard Markel of the University of Michigan, whose voice you’ll hear in the first piece, says every person has an internal Geiger counter of ethics as good as anyone else’s. “If you feel in the pit of your stomach that gurgling noise, or if you feel goosebumps on the back of your neck, you probably ought to listen to it. And you ought to think about it.”

Body Worlds” has spawned sequels and copy-cat exhibits, such as “Our Body: The Universe Within,” which is currently at science centers in Detroit, Orlando, Fla., and Rochester, N.Y., and “The Amazing Human Body,” now on display in Melbourne, Australia.

‘Bodies’: Education exhibit or just a freak show?
Brad Hundt,
Observer

PITTSBURGH – A brain can seem surprisingly small and unexceptional when it’s cut loose from the cranium and you can hold it in your hands.

All of the folds and creases that we see in illustrations and models are all there. But there’s no way of knowing what thoughts once bounced around in that collection of gray and white matter, just as there’s no way of knowing if the cadaver nearby that’s been bent and twisted so it looks like a soccer player ever kicked a soccer ball when blood was coursing through its legs.

Both the preserved brain and the athlete-in-the-after-life are part of “Bodies … The Exhibition,” the traveling exhibit that’s brought hordes of people through the turnstiles and generated contentious debate and controversy. Proponents of the exhibit, which uses chemically-treated and dissected corpses to show how bodily systems function, say it’s a unique opportunity to peer into the human body and see how the wheels turn in it; detractors contend it’s a vulgar freak show that exploits the dead and quite possibly profits from Chinese human rights abuses.

In recent days, both sides have been sharpening their talking points and preparing for battle as “Bodies…The Exhibition” begins a seven-month run at the Carnegie Science Center. Fifteen preserved bodies and an array of organs, fetuses and body parts will be displayed in a specially-designed section of the Science Center’s SportsWorks complex. Today and Saturday, the exhibit is open exclusively to members of the Carnegie Museums of Pittsburgh and opens to the general public on Monday.

A separate, timed-ticket is required to see the exhibit, which will be open from 10 a.m. to 9 p.m. daily. They went on sale Sept. 6 and Science Center spokesman Mike Marcus said last week that tickets were still available for the exhibit’s opening days.

At a press launch for “Bodies” last month, Science Center director Joanna Haas insisted it will “intellectually and emotionally engage” audiences about the human body and spark interest in anatomy and biotechnology. Haas also said the exhibit stirred up what she described as “hyperbole and speculation” and “emotional and exaggerated responses to its content.” She noted that the Science Center had been working with an advisory committee which included medical professionals, regional science instructors and ethicists to explore the moral, legal and ethical issues surrounding “Bodies,” and they gave it a passing grade.

Roy Glover, chief medical advisor for “Bodies” and an emeritus professor of anatomy and cell biology at the University of Michigan, described “Bodies” as “an educationally rich, museum-quality exhibit” and it provides “a look at yourself that you never thought imaginable.”

“You’ll be amazed at how you look beneath your skin,” he added.

The bodies – or “specimens” as they are called by the exhibit’s creators — have been preserved through a process called plastination developed in Germany in the 1970s by Dr. Gunther von Hagens. Initially, von Hagens devised the process so medical schools could preserve bodies indefinitely for research.

Through plastination, all the water is drained from the body and replaced with the chemical acetone, which is used in nail polish removers and automotive fuel additives. The body is then bathed in a liquid silicone mixture and placed in a vacuum chamber. Under these conditions, acetone becomes gas. The gas is replaced by a polymer mix and is hardened. Decomposition stops and each body should last indefinitely.

Von Hagens, who has carried out televised autopsies and is always seen publicly wearing a black fedora, patented plastination and decided to use it to develop the “Body Worlds” exhibit in 1995. At first, it was billed as an art show and featured bodies in an assortment of lifelike poses – one cadaver was praying, with his heart in his hands, and another was “riding” the plastinated remains of a horse. An erotic version staged in Hamburg, Germany in 2003 contained a cadaver with an erection.

“Body Worlds” has spawned sequels and copy-cat exhibits, such as “Our Body: The Universe Within,” which is currently at science centers in Detroit, Orlando, Fla., and Rochester, N.Y., and “The Amazing Human Body,” now on display in Melbourne, Australia.

The cadavers in “Bodies … The Exhibition” were prepared by Dr. Sui Hongjin, a former associate of von Hagens, and is being presented by Premier Exhibitions, an Atlanta-based, publicly-traded company that also has staged a blockbuster traveling exhibit of Titanic artifacts which stopped at the Science Center in 2004 and 2005.

Premier has launched several touring versions of “Bodies,” and also handles another cadaver exhibit, “Bodies Revealed.” All of them, along with the Titanic exhibit, could accurately be described as “edutainment,” which combines learning with showmanship. Glover has stressed that seeing “Bodies” will help people make healthy lifestyle choices, once they get an up-close look at, say, a cancer-scarred lung or a liver damaged by excessive alcohol use.

“People are undereducated when it comes to their own bodies,” Glover said. “Explain to me why people continue to put cigarette smoke in their lungs? Why do they eat the diet they do? You’ll be amazed at how complex and beautiful your body really is.”

The Carnegie Science Center is only the second science center in the nation to host “Bodies … The Exhibition”; the Museum of Science and Industry in Tampa, Fla., put on the exhibit from August 2005 to September 2006. Elaine Catz, who was education coordinator at the Carnegie Science Center for 11 years, resigned in protest in June over the “Bodies” exhibit.

She objected to the exhibit on religious grounds – Catz is Jewish, and, she explained, Jewish custom forbids the display or embalming of corpses, or making a profit from them.

Beyond that, however, Catz believes there is not enough documentation about the origin of the cadavers, and they could be political prisoners executed by the Chinese government.

“I couldn’t stay quiet about that,” Catz said. “There are many, many questionable things going on.”

Premier Exhibitions reportedly paid $25 million to the Dalian Medical University in Dalian, China, for use of the bodies, and they maintain the bodies will be returned to China when the exhibits end and be cremated. An investigation by The New York Times in 2006 found there was little documentation regarding the origin of the cadavers used by exhibitors, and the suppliers were operating with little government oversight.

Catz went on to decry the “carnival atmosphere” that surrounds “Bodies,” and is skeptical about its educational value.

“Roadkill is educational too,” she said. “(Premier Exhibitions’) goal is not helping people make healthy lifestyle choices. Their goal is to make as much profit as possible.”

And it’s the provenance of the bodies that raises the most troubling ethical questions about “Bodies” according to Alan Meisel, a professor of bioethics and law at the University of Pittsburgh.

“I think the burden is on the Science Center to establish that those requirements have been met,” he said. “And I don’t think they’ve been met. I think they’ve been a little glib about it.”

Glover has stressed that all the bodies were unclaimed, they died of natural causes and “we have taken every possible precaution to make sure the bodies are exhibited in a dignified and respectful way.”

“It would be wonderful if we had documents for all of these bodies indicating that they gave their permission for an exhibition like this … We wanted to be very, very thorough that we obeyed all of the laws that govern how the bodies were obtained.”

The exhibit also has received the blessing of the Catholic Diocese of Pittsburgh, who said in a statement that it’s “an extraordinary visual presentation of the dignity and miracle of human creation,” and Bruce Dixon, the director of the Allegheny County Health Department. He called it “a learning laboratory for healthy living” and “a must for everyone.”

Peter Frischmann, a Peters Township resident and science teacher at Winchester Thurston School in Shadyside, was on the “Bodies” advisory committee and saw the exhibit in Tampa in May 2006. “The more you see of it, the more amazing it becomes,” he explained.

“It’s an amazing educational opportunity.”

As for the origin of the bodies, Frischmann pointed out that “you can’t check everything out personally.”

“They came from a university, and it is a World Health Organization facility.”

An exhibit like “Bodies” is not without historical precedent – most 19th century medical schools would operate anatomical museums and, in the years after the Civil War, popular anatomical museums flourished in the entertainment districts of most major U.S. cities, mixing the educational and the sensational. Brains would float in formaldehyde jars, displays focused on venereal disease and other maladies, and, sometimes, a preserved body would be shown.

“Bodies” is expected to attract 300,000 visitors to the Science Center during its run, Marcus said. An assortment of related events and lectures also will be happening in conjunction with “Bodies.”

“When we leave the city,” Glover explained, “We want it to be a healthier place than when we arrived.”


DOMTOM: On a brûlé Vaval (Were the Guadeloupe riots a kind of latter-day Carnaval de Romans?)

25 février, 2009
Carnaval de Romans (Le Roy Ladurie, 1979)Vaval ka kité nou (Martinique carnaval)Le Mardi gras (…) marque l’apogée du carnaval; un mannequin de paille, incarnant Carnaval, est jugé puis condamné à mort, généralement brûlé dans un grand brasier, parfois noyé ou décapité. Bouc émissaire de tous les maux de l’année passée, sa destruction marque le renouveau de l’année. Encyclopédie Encarta
Carnaval est (…) l’occasion d’expulser ses ennemis: pour les pauvres ce sont les riches; pour les dirigeants, les séditieux. L’arme utilisée est la satire, le monde à l’envers; le jugement du mannequin, puis sa destruction par le feu, est le mal que l’on détruit. (…) Sur les deux rives du Rhône, flambent alors les révoltes de paysans frappés par la misère, dépossédés de leurs terres. Le commerce est déstabilisé par les Guerres de Religion, les artisans romanais du cuir et du drap sont ruinés par la hausse des prix des peaux et de la laine. A ce tableau inquiétant, s’ajoutent les souvenirs de la Saint Barthélémy 1572 : les Protestants (Huguenots) recrutent encore chez ces artisans opposés à une bourgeoisie catholique; les autorités locales dénonçant l’influence des protestants. (…) En 1579, l’explosion paysanne est relayée par les citadins. De la simple diminution des impôts, les révoltés en exigent bientôt la disparition, alors que la noblesse est exemptée et que les riches trouvent des accommodements. Romans patrimoine
L’exemple de Romans fait apparaître le carnaval comme un “outil social” dont disposent les différents groupes au sein d’une collectivité pour exprimer les tensions et les antagonismes qui les dressent les uns contre les autres. Le carnaval n’est pas rite d’intégration ou rite de subversion; il est par essence ambivalent et présente simultanément les deux aspects; seul le contexte dans lequel il se déroule détermine le pôle qui l’emporte. Suzanne Chappaz-Wirthner
La violence le long de la ligne de tramway bordée de chênes Uptown a troublé ce qui avait été jusque là une journée de festivités plutôt paisible dans laquelle des centaines de milliers de personnes avaient fait la fête dans les rues en ce dernier jour du carnaval. Le NYT (sur les six victimes du Mardi gras de la Nouvelle–Orléans hier soir)
Souvenons-nous de la Révolution Française! Ségolène Royal
Le peuple de Guadeloupe nous a montré la voie à ce que pourrait être une grève générale ici pour imposer la répartition des richesses dont on a besoin. Olivier Besancenot
Les békés sont les mêmes là-bas et ici. Jean-Luc Mélenchon

1579-2009, même combat?

Comment ne pas repenser, en ce premier jour de Carême dit Mercredi des cendres et en ce lendemain de Mardi Gras et du véritable carnaval que vient d’offrir, avec dûs déguisements, mascarades et fêtes des fous, la Guadeloupe à sa chère Métropole …

A ces incroyable dérapages auxquels pouvait donner lieu au Moyen-Age (ou plus près de nous encore à Rio ou à La Nouvelle-Orléans) ces archaïques vestiges de fête sacrificielle …

Et notamment au tristement fameux Carnaval de Romans (magistralement décrit par l’historien Le Roy Ladurie) qui, il y a exactement 430 ans cette année, se transforma en véritable guerre des paysans et fit, dans la répression qui le suivit un an plus tard, plus de 1500 victimes?

Même contexte de grande insatisfaction populaire, mêmes profonds clivages au sein de la population, mêmes véritables et écrasantes “tailles et redevances” sur la consommation levés pour cause de monopole et pesant principalement sur les moins protégés, mêmes rancœurs toujours présentes des guerres qui ont marqué la fin de l’esclavage et scindent la population entre gros commerçants/propriétaires fonciers “Békés” et “Fonctionnaires” (équivalent moderne des artisans rassemblés en confréries), mêmes rivalités inter-corporations ou intersyndicales avec leurs “diables” et drapeaux rouges, noirs et blancs ou autres combats de coq, mêmes rituels de jeunes hommes traversant la ville en courant avec leurs brandons censés purifier la ville par le feu, même contagion aux “villages” alentour …

Les similitudes n’ont, on le voit (bilan sanglant heureusement mis à part), pas manqué.

Jusqu’à la réalité du différend où, derrière la vieille image de lutte des classes que voulaient nous imposer les excités de Métropole à la Royal ou Besancenot, le véritable règlement de compte en fait entre “patriciens” monopolistes et une prétendue classe de “plébéiens”.

Caste en réalité de fonctionnaires titulaires à la Domonta (directeur-adjoint de l’ANPE de son état) bien déterminés à défendre leurs privilèges sur le dos des véritables démunis, fonctionnaires non-titulaires, petits employés du privé et surtout, tout en bas de la chaine, chômeurs que leurs irresponsables revendications (les fameux 200 euros) vont enfermer un peu plus dans la misère …

Voir aussi:

“LE CARNAVAL DE ROMANS”, CARNAVAL SANGLANT DE 1580

En 1979, l’historien Emmanuel Leroy Ladurie publiait un ouvrage consacré au carnaval de 1580 qui fit connaître à un large public un événement tragique de l’histoire romanaise.

Dans le calendrier du christianisme, la période de Carnaval ne peut être dissociée du «Temps du Carême », période de transition pour les futurs chrétiens qui sont tenus au jeûne avant de recevoir le baptême : 40 jours de jeûne et d’abstinence entre Mardi Gras et Pâques, marqués notamment par la privation de viande. Le Carnaval doit son nom à cet adieu à la bonne chère (carne vale). Carnaval est donc la période où les futurs chrétiens enterrent leur vie de païen : lors du Carême qui suit, les chrétiens renouvellent leur foi. A Romans, en 1580, la période carnavalesque commence par la Chandeleur (2 février) et la St Blaise (3 février), Mardi Gras tombant le 16 février ( Carême-Entrant, «Carmentrant » en patois romanais ).

Mais Carnaval est aussi l’héritier des fêtes des fous ou de l’âne, des fêtes païennes et égalitaires de la Rome antique dont il garde la violence et les excès. Carnaval s’inscrit également dans le folklore agraire car il marque la fin de l’hiver : à Romans, les danseurs imitent les gestes agricoles du battage aux fléaux. Ici apparaît le personnage important de « l’Ours de la Chandeleur » ; le 2 février, il sort de sa caverne où il hibernait : à Romans pour la Chandeleur 1580, le meneur de la révolte se déguise en ours.

Carnaval est enfin l’occasion d’expulser ses ennemis : pour les pauvres ce sont les riches; pour les dirigeants, les séditieux. L’arme utilisée est la satire, le monde à l’envers; le jugement du mannequin, puis sa destruction par le feu, est le mal que l’on détruit.

Au XVIe, Carnaval est l’occasion des reynages (confréries de métiers) où l’on désigne, dans les chants et l’ivresse, un roi de la fête qui dynamise les foules. Ces confréries, plus d’une dizaine à Romans, correspondent à différents métiers ou groupes sociaux : Saint Mathieu est celle de l’élite dirigeante, Maugouvert est « l’abbaye joyeuse » de la jeunesse dorée qui organise des danses et contrôle les mariages, la confrérie Saint Blaise est celle des cardeurs et drapiers.

En 1579, Romans est une ville d’environ 7500 habitants, isolée et protégée du monde rural extérieur par son rempart. Sur les deux rives du Rhône, flambent alors les révoltes de paysans frappés par la misère, dépossédés de leurs terres. Le commerce est déstabilisé par les Guerres de Religion, les artisans romanais du cuir et du drap sont ruinés par la hausse des prix des peaux et de la laine. A ce tableau inquiétant, s’ajoutent les souvenirs de la Saint Barthélémy 1572 : les Protestants (Huguenots) recrutent encore chez ces artisans opposés à une bourgeoisie catholique; les autorités locales dénonçant l’influence des protestants.

En 1579, l’explosion paysanne est relayée par les citadins. De la simple diminution des impôts, les révoltés en exigent bientôt la disparition, alors que la noblesse est exemptée et que les riches trouvent des accommodements. Le 3 février, à Romans, les artisans drapiers, de la confrérie de Saint Blaise, et les paysans élisent à leur tête Jean Serve dit Paumier. En juillet, la reine-mère Catherine de Médicis est à Romans, espérant que la présence de son armée rétablira l’ordre. C’est un échec. Les exactions reprennent après le départ des autorités royales, et se poursuivent dans les mois qui suivent.

Le Carnaval de 1580 approche bientôt. Déçus par une année de combat contre la noblesse et la bourgeoisie qui ne leur a rien apporté, les artisans et paysans manifestent leur révolte dans les rues de la ville en brandissant épées nues, robes mortuaires en menaçant : « avant trois jours, la chair du chrétien se vendra 6 deniers la livre », sous chrétien il faut lire « le riche, le puissant ». Fin janvier, Paumier s’assied d’autorité sur le siège consulaire (maire) dont il expulse les représentants, en particulier le juge Guérin, un des responsables des massacres de la St Barthélémy à Romans : c’est le monde à l’envers, thème essentiel de toutes les manifestations du folklore carnavalesque.

Les notables choisissent de répondre en jouant le jeu du Carnaval. Pour intimider les révoltés, ils se déguisent en roi, archevêque, « soldat suisse ». Bientôt, ils prêtent à la foule artisanale et paysanne, le dessein de les tuer tous pour « épouser leur femme et se partager leurs biens ». Justifiée ou non, cette peur suscite chez eux une réaction punitive préventive. La ville se divise en partis, ou royaumes (reynages), hostiles qui correspondent aux divers quartiers riches ou pauvres, et aux confessions religieuses. Chaque royaume choisit un animal-totem : le principal parti des artisans, avec Paumier, choisit d’être le « chapon »; les classes dirigeantes, avec Guérin, choisissent la «perdrix ». De part et d’autre, on organise joutes, bals, festins d’où partent des défis.

L’occasion du massacre est fournie, dans la nuit du lundi 15 au Mardi Gras, par l’ultime défilé des partisans de la perdrix qui se termine par un bal masqué. L’arrivée à ce bal de partisans du chapon, et les menaces qu’ils lancent à l’encontre des femmes des « gens de biens », apparaissent comme la dernière provocation que peuvent supporter ceux de la perdrix. Ces derniers s’arment et abattent Paumier « d’un coup d’épieu au visage, de deux coups de pistolet et de quelques coups d’épées ».Les autres chefs du parti populaire s’échappent en sautant les remparts, ou fuient à la nage dans l’Isère glacée. Les hommes de Guérin ayant, la veille, pris possession des portes des remparts, la ville est bouclée : une trentaine d’artisans sont massacrés ; les 1500 paysans des alentours, alertés par le tocsin, ne peuvent les sauver. Pendant trois mois, Guérin instruira les procès des survivants.

Ainsi s’achève le Carnaval de 1580 : tout est remis à l’endroit ; les classes dominantes retombent sur leurs pieds. Et, pour mieux affirmer cette remise en ordre, Guérin fait suspendre l’effigie de Paumier, « à l’envers, pieds en l’air, tête en bas ».

Voir aussi:

Le Carnaval de Romans
Danielle Montariol
professeur d’Histoire-Géographie

A plusieurs reprises, les carnavals donnèrent lieu à des affrontements entre le peuple et les classes dirigeantes.
Retrouver le quotidien, la hiérarchie sociale, les interdits, la misère, tournent parfois à la rébellion, voire à l’émeute.
Le mieux connu de ces carnavals tragiques est celui de Romans, dans le Dauphiné (actuel département de la Drôme), étudié par Emmanuel Le Roy Ladurie.

Le lundi 15 février 1580, veille du Mardi gras, dans cette ville de 7000 habitants, des émeutes sanglantes vont éclater puis dégénérer en un véritable bain de sang quand les villages des alentours entreront en scène.

Le cadre : les clivages au sein de la population urbaine sont très importants
- les impôts royaux, tailles et redevances levés pour frais de guerre sont énormes et ne pèsent, bien sûr, que sur les roturiers.
- les rancœurs des guerres de religion sont toujours présentes et scindent la population entre Huguenots, Ligueurs et Catholiques.
- les gens sont regroupés dans des associations, des corporations : les rivalités sont très importantes, et ont parfois des connotations sexuelles.
Par exemple, les groupes sont représentés par des animaux symboliques :
- ceux des riches sont sexués, aériens ( aigle, coq)
- ceux des pauvres, châtrés ( chapon ou mouton)…..

Les circonstances
Les esprits étaient échauffés depuis pas mal de temps et beaucoup souhaitaient « en découdre ».
De jeunes hommes traversent la ville en courant avec des flambeaux, les brandons : leur fonction de purification et de fécondation vise à tuer symboliquement les insectes parasites des arbres fruitiers, les rats, les mulots, et à protéger les récoltes et les couvées.
Il y avait donc effervescence dans la ville.
La présence d’une reine de Carnaval chez les riches, d’une femme, que les pauvres sont venus voir, alors qu’ils n’y étaient pas conviés va mettre le feu aux poudres.
Le combat va commencer vers 21/22 heures, entre bandes de riches et bandes de pauvres.
Les mouvements de panique qui vont se propager dans toute la ville, vont faire le reste.
On note 20 à 30 morts, ce qui est peu par rapport à ce qui va se passer les jours suivants. En effet, les villages alentour se révoltent à leur tour, la répression est effroyable : 1500 à 1800 hommes sont passés au fil de l’épée les 26 et 28 mars 1580. Il s’agit d’une véritable « guerre des paysans ».

Interprétation
S’agit-il vraiment d’une lutte, classe contre classe ? Riches contre pauvres ? Il semblerait que parmi les « acteurs », il n’y ait pas eu de véritables indigents. C’est plutôt un règlement de comptes « patriciens » contre « plébéiens ». L’élite contre le « peuple »..

Voir enfin:

Mardi gras
Encyclopédie Encarta

Mardi gras, fête précédant le Carême dans les pays et les communautés de religion catholique. En France, le Mardi Gras a lieu le dernier des trois jours gras précédant le Carême et il annonce l’approche du mercredi des Cendres et le début du jeûne. Il marque les dernières réjouissances et les derniers plaisirs de la bonne chère. En pratique, Mardi Gras est célébré pendant la semaine entière qui précède le Carême. On y voit des défilés spectaculaires de chars, des spectacles somptueux, des costumes raffinés, des bals masqués et des danses de rue.

À l’origine, Mardi Gras faisait partie des journées de carnaval qui avaient lieu dans tous les pays de religion catholique entre l’Épiphanie et le mercredi des Cendres. L’origine des carnavals remonte aux rites de fertilité du printemps de la période précédant l’ère chrétienne. Les fêtes de Mardi gras les plus célèbres se déroulent à La Nouvelle-Orléans (Louisiane), à Rio de Janeiro (Brésil), à Cologne (Allemagne) et à Nice.

Carnaval

1. Présentation

carnaval, période de festivités ayant lieu chaque année durant la période qui précède le Carême dans les pays de culture catholique.

2. Origines païennes

Le carnaval plonge ses racines dans de très anciennes coutumes païennes. Présentes dans les civilisations latine, germanique et nordique, les célébrations profanes marquent le sortir de l’hiver et le réveil de la nature, dans des sociétés où l’agriculture est le moyen essentiel de subsistance. Ainsi, bon nombre de fêtes profanes antiques donnent lieu à des sacrifices destinés à inciter les divinités à chasser le froid, à favoriser les cultures, à encourager la fécondité, etc.

Les célébrations liées au renouveau utilisent le symbole de l’inversion, qui s’incarne dans le passage de l’hiver au printemps, de la stérilité à la fécondité. La transition vers l’année nouvelle nécessite un passage par le chaos, synonyme de destruction, d’annihilation (de l’année précédente, des mauvais esprits, etc.), qui permet ensuite le renouveau. Les cultes d’Isis, pratiqués dans l’Égypte ancienne, mais également dans le monde antique jusqu’au ve siècle, portent cette idée de renouveau de la terre. Le carnaval dérive aussi de certaines fêtes de l’Antiquité romaine, comme la fête des Lupercales, qui avait lieu le 15 février de chaque année, et marquait le début d’une nouvelle année (jusqu’à l’instauration du calendrier julien par Jules César, en 46 av. J.-C., le début de l’année était le 1er mars) ; les Saturnales, qui avaient lieu autour du solstice d’hiver, étaient une période de renversement total, où les maîtres servaient leurs esclaves, et les esclaves se coiffaient du pileus (emblème de liberté) ; les institutions restaient fermées pendant trois jours, pendant lesquels la fête battait son plein au gré de cavalcades dans les rues et de banquets paillards.

3. La fête chrétienne

La chrétienté réglemente le carême au ive siècle, lors du premier concile de Nicée (325), et en fixe les règles de jeûne et les dates. La christianisation du calendrier, pour l’Église, est le moyen de lutter contre les rites païens en les intégrant à l’année liturgique, ce qui lui permet par la suite de les contrôler et de les orienter. L’origine du terme carnaval n’est pas certaine : une première hypothèse renvoie le terme à l’expression latine carnem levare, soit « ôter la viande », faisant référence à la privation de viande durant les quarante jours du carême ; la seconde hypothèse au contraire renvoie à l’expression carnis levamen, « soulagement de la chair », marquant plutôt la satisfaction du corps dans cette période d’abondance avant la privation — en portugais et en espagnol, cette célébration est nommée entrudo (« entrée »). Au Moyen Âge, une longue période de festivités s’étendait de Noël au mercredi des Cendres : fête des fous, fêtes de l’âne, fête des innocents, processions… La période de carnaval prend place dans cette période, et s’échelonne entre l’Épiphanie et le mercredi des Cendres ; elle permet à la population à la fois de célébrer les antiques fêtes marquant la fin de l’hiver, tout en se préparant au carême, mêlant ainsi étroitement le sacré et le profane. C’est également un moment de « décompression sociale », d’évacuation dans l’outrance des souffrances de l’année, et une revanche sur l’ordre social, notamment par l’inversion des rôles et la possibilité de se dissimuler derrière un déguisement ou un masque pour devenir, l’espace de quelques jours, une autre personne.

Au Moyen Âge, les célébrations de carnaval consistent en des mascarades et déguisements, de joyeux défilés dans les rues des villes et des banquets offerts au petit peuple ; tous les débordements sont permis, tant pour l’alcool, la viande, les épices, que pour la sexualité, contenue dans la sphère privée en temps normal. Farces licencieuses et comportements outrés sont de règle. L’Église et la noblesse sont moquées et ridiculisées par des saynètes parodiques. Les manifestations les plus importantes du carnaval se déroulent durant les « trois jours gras », c’est-à-dire pendant les trois jours précédant le mercredi des Cendres. Le Mardi gras, la veille, marque l’apogée du carnaval ; un mannequin de paille, incarnant Carnaval, est jugé puis condamné à mort, généralement brûlé dans un grand brasier, parfois noyé ou décapité. Bouc émissaire de tous les maux de l’année passée, sa destruction marque le renouveau de l’année.

De plus en plus policé, jugé comme un désordre à l’ordre public, puis attaqué par les philosophes du siècle des Lumières qui y voient une coutume barbare, le carnaval perdure tant bien que mal jusqu’à la fin du xixe siècle, mais perd au fil des siècles sa charge subversive pour ne survivre que sous une forme conventionnelle, plutôt réservée aux enfants (déguisements). Certaines villes conservent sous une forme ritualisée des formes du carnaval d’autrefois, comme, en Europe, le carnaval de Binche, de Zürich, de Dunkerque, ou de Bâle (qui est par ailleurs l’unique carnaval protestant à avoir survécu), et en Amérique du Sud les carnavals de Baranquilla (Colombie) ou de Oruro (Bolivie).

4. Une fête protéiforme et universelle

1. Diversité des carnavals

Le carnaval, fête populaire par excellence, s’est répandu sur toute la planète grâce à l’expansion du christianisme, bien que les significations religieuses se soient évanouies ou diluées. Chaque région, et même chaque ville a développé des coutumes particulières ; ainsi en Amérique latine, comme au Brésil ou au Mexique, le carnaval intègre des éléments religieux préexistants, et constitue une fête syncrétique (ainsi la procession de la Diablada, au Mexique, qui réunit de veilles légendes andines à une célébration catholique). D’un pays à l’autre, la saison du carnaval ne commence pas le même jour. Ainsi, en Bavière et en Autriche, ainsi qu’au Brésil, ou dans le nord de la France, il commence le 6 janvier, jour de l’Épiphanie. À Cologne et dans d’autres régions d’Allemagne, la saison débute le matin du 11 novembre, à 11 h 11. Les carnavals les plus célèbres sont le carnaval de La Nouvelle-Orléans aux États-Unis, le Carnaval de Venise en Italie, celui de Rio de Janeiro au Brésil et celui de Nice en France. Le carnaval de Notting Hill, dans l’ouest de Londres, attire chaque année près de deux millions de personnes.

2. Fonctions symboliques et sociales du carnaval

La célébration du carnaval, traditionnellement marquée par des bals masqués, des défilés de chars bariolés dans les rues et des cortèges costumés, remplit plusieurs fonctions sociales et symboliques. Le masque, et plus largement le déguisement, a un rôle crucial dans la célébration : selon l’analyse de Roger Caillois, « au Carnaval, le masque ne cherche pas à faire croire qu’il est un vrai marquis, un vrai toréador, un vrai Peau-Rouge, il cherche à faire peur et à mettre à profit la licence ambiante, elle-même le résultat du fait que le masque dissimule le personnage social et libère la personnalité véritable » (les Jeux et les Hommes, 1958). Si « l’homme masqué n’a aucune responsabilité » (ibidem), cette liberté ne dure que le temps de carnaval, et ne peut en aucun cas sortir de ce cadre. Le retour à une réalité normale, au poids de la hiérarchie sociale, aux interdits, à la misère, sont parfois douloureux et ont pu donner lieu à de violents affrontements dans des contextes difficiles, dont le mieux connu est le carnaval de Romans de 1580, étudié par Emmanuel Le Roy Ladurie (le Carnaval de Romans, 1979) : dans un contexte de grande insatisfaction populaire (impôts écrasants, rancœurs des guerres de Religion, rivalités inter-corporations), les émeutes entre « patriciens » et « plébéiens » font près de 1 500 morts.


DOMTOM: Le spectre de mai 67 (Reaping what was sown on the old plantation)

19 février, 2009
Guadeloupe's 1967 riotsManifestement, on veut impliquer l’UPLG dans des actions terroristes et la faire passer pour une organisation terroriste, a-t-il déclaré. Nous serons amenés, dans ces conditions, à déclencher une série d’actions et une mobilisation de masse pour obliger le gouvernement de libérer Marie-Georges Michel sans condition. Cela pourra aller beaucoup plus loin que les barrages”, a conclu M. Makouke, en faisant allusion aux journées d’émeute de juillet 1985. Le Monde du 06.02.87
Si quelqu’un blesse un membre du LKP ou un manifestant guadeloupéen, je ne réponds plus de rien. Elie Domota (porte-parole du LKP, directeur général adjoint de l’ANPE et secrétaire général de l’UGTG, premier syndicat de l’archipel, VO)
Ici, tout le monde est armé. La Guadeloupe a un taux d’homicides quatre fois plus élevé qu’une autre région française avec sa taille de population. Jean-Michel Prêtre (procureur local)
Il faut quand même voir que cette crise s’installe dans une situation sociale de familles antillaises dont le taux de monoparentalité est de 30 à 40% [contre 12% dans l'Hexagone]. Serge Romana (généticien)
Il est choquant de voir une force de police près de 100 pour cent blanche, face à une population noire. La jeunesse de Guadeloupe, c’est la jeunesse des banlieues. Il n’y a pas de constructions en béton, il y a des palmiers, mais c’est la même impasse, le même sentiment de pas d’avenir pour les jeunes, avec le chômage et le sentiment d’isolement. Malikh Boutih (leader de l’opposition socialiste)
Voitures incendiées, magasins pillés, rues désertes, routes barrées, barricades enflammées, touristes terrorisés, homicide …
.
A l’heure où les DOMTOM commencent à récolter, dans la violence, les fruits de décennies du clientélisme et de l’assistanat (20% de foyers fiscaux!) dont le délinquant multi-récidiviste qui a pendant 10 ans squatté l’Elysée s’était fait une spécialité …

Pendant que les uns soufflent sur les braises (les trotskos à la Besancenot ou Mélanchon ou même au PS toujours en quête, après Gaza, de leurs damnés de la terre) et d’autres, du côté des bonnes âmes, prônent la continuation de l’apaisement à tout prix et la culture de l’excuse

Laissant, dans les deux cas, la rue aux plus jeunes qui, manipulés par les enragés locaux, nous rejouent les scènes de guérilla urbaines apprises, depuis novembre 2005, sur les écrans de nos télés …

Retour (avec le notoirement très militant et donc nécessairement peu fiable site Bakchich) sur les tristement fameuses émeutes de mai 67 que tout le monde garde à l’esprit, certains comme menace à éviter, d’autres, les faits étant toujours plus de 40 ans après sujets à controverse, comme arme supplémentaire de chantage.

Qui avaient d’ailleurs probablement déjà servi de modèle à celles de juillet 1985 après l’évasion de quatre terroristes indépendantistes et la condamnation d’un militant indépendantiste qui avait blessé à coup de sabre un enseignant “métropolitain” qui avait donné un coup de pied à un lycéen guadeloupéen …

La Guadeloupe n’a pas oublié les événements de mai 67
Flash Back
Jean-Moïse Braitberg
Bakchich
17 février 2009

La crise qui secoue les Antilles ravive des plaies toujours pas cicatrisées. En mai 1967, 80 à 200 manifestants furent tués par la police française dans les rues de Pointe-à-Pitre. Souvenirs, souvenirs.

De 80 à 200 morts dans les rues de Pointe-à-Pitre. La Guadeloupe n’a pas oublié les événements de mai 67. L’une des revendications actuelles des grévistes de Guadeloupe est de demander une commission d’enquête indépendante sur les événements des 26 et 27 mai 1967 au cours desquels, en plein pouvoir gaulliste, de 80 à 200 manifestants furent tués par la police française dans les rues de Pointe-à-Pître. « Les gens ont encore peur quarante ans après. Ils voudraient être sûr qu’ils ne risquent rien à témoigner » explique le Dr Michel Numa, 76 ans, ancien militant indépendantiste qui était en prison à Paris au moment du massacre.

Tout avait débuté deux mois plus tôt. Le 20 mars 1967, à Basse-Terre, préfecture de l’île, un riche marchand « blanc pays », lance son chien sur un artisan noir. Révolté par cet acte digne de l’apartheid, le peuple de Basse-Terre laisse libre cours à la colère accumulée depuis longtemps. Durant trois jours, les 20, 21 et 22 mars 1967, Basse-Terre est en émeute. Dans un appel au calme, le préfet déclare comprendre la colère populaire et jure que cet acte raciste sera puni. Mais contrairement aux promesses, les émeutiers seront condamnés à de fortes peines de prison. Fin du 1er acte.

« Quand les nègres auront faim, ils reprendront leur travail »

Deux mois plus tard, à Pointe à Pitre, le 26 mai 1967, jour de commémoration de l’abolition de l’esclavage, 5000 ouvriers du bâtiment sont en grève pour une augmentation de salaire de 2%. Le délégué patronal, un certain Brizard aurait lancé aux grévistes : « Quand les nègres auront faim, ils reprendront leur travail ». Une manifestation s’organise. Face aux CRS rassemblés devant la chambre de commerce, les manifestants lancent des pierres et des bouteilles. La police tire immédiatement tuant Jacques Nestor, Militant du Groupe d’Organisation Nationale de la Guadeloupe (GONG). Selon Michel Numa, les ordres du préfet Bolotte, captés sur la fréquence de la préfecture disent aux officiers CRS : « Faites usage de toutes vos armes ».

Les deux jeunes ouvriers Taret et Tidas sont tués ainsi qu’un promeneur. La population et notamment les jeunes du lycée Baimbridge, révoltée, afflue le lendemain vers le centre de Pointe-à-Pitre. Des véhicules sont brûlés, les boutiques de la rue Frébault, principale rue commerçante de Pointe-à-pitre, sont incendiées et pillées. Plusieurs policiers sont blessés à coup de pierres et de sabre. Le bruit court qu’une armurerie a été dévalisée. Le préfet désarme les policiers noirs et fait appel à des gendarmes mobiles de Martinique et de France. Sous la direction du commissaire de police Canales et du capitaine CRS Rupin, policiers et « képis rouges » se livrent à la « chasse au nègre ». Arrêtés au hasard, des personnes sont exécutées dans les locaux de la gendarmerie de Morne Niquel. Des dizaines de personnes sont blessées, dont certaines mutilées à vie comme Solange Coudrieux. « On enjambait les cadavres dans la sous-préfecture », assure un témoin qui craint encore de donner son nom.

Le bilan de ces deux journées de répression n’est toujours pas connu car de nombreuses familles ont inhumé secrètement leurs défunts et caché leurs blessés de peur des représailles. La presse de métropole a parlé de « sept morts et certainement plus ». Le nombre exact s’approcherait vraisemblablement de 85 victimes. C’est le chiffre reconnu voici une vingtaine d’années par l’ancien ministre socialiste des DOM-TOM Georges Lemoine. Chez les Guadeloupéens on parle de 200 morts.

Vers une commission d’enquête ?

Le gouvernement français profita des événements pour liquider le mouvement nationaliste guadeloupéen incarné alors par le G.O.N.G. et l’Association générale des Etudiants guadeloupéens (A.G.E.G). De nombreux militants furent arrêtés. Certains, pris en flagrant délit, furent condamnés à de lourdes peines de prison ferme. Vingt-cinq autres, accusés d’avoir participé aux manifestations, furent incarcérés à Basse-Terre et seront jugés en avril 68. Enfin, Vingt-cinq militants Guadeloupéens, dont Michel Numa furent enfermés à la prison de la Santé, accusés d’atteinte à l’intégrité du territoire.

Pour les Guadeloupéens, le travail de mémoire n’a pas été fait. Chaque année, les 26 et 27 mai, les militants qui se souviennent se rendent à la préfecture pour demander la création d’une commission d’enquête, pendant que les élus guadeloupéens observent un silence remarqué. Il est vrai qu’à l’époque, ils avaient signé un texte rendant les manifestants responsables du massacre.

Il a fallu trente ans pour que l’on reconnaisse le massacre des Algériens jetés à la Seine par la police de Maurice Papon le 17 octobre 1961. Le préfet Bolotte, comme par un fait du sort, est mort le 27 mai 2008. Combien de temps faudra-t-il encore pour que justice soit rendue, même symboliquement aux victimes noires des événements de mai 67 ?

http://www.atout-guadeloupe.com/Emeutes-du-25-26-27-mai-1967-en-Guadeloupe_a776.html

Emeutes du 25-26-27 mai 1967 en Guadeloupe
Une page blanche de l’histoire Guadeloupéenne tente d’être écrit par son peuple

1997, la Guadeloupe se rappelle de ce qui s’est passé 30 ans plus tôt dans ses rues et dans son coeur.
2007, 40 ans aprés les faits, la mémoire se ravive, les historiens sont médiatisés, le voile se lève petit à petit sur ce qui serra un

mai 2007

C’est avec la manifestation du 1er mai dernier que s’est ouvert un mois de commémoration des évènements qui se sont déroulés en amont et tout au long du mois de mai 1967 en Guadeloupe. Les neuf organisations syndicales alors réunies à Capesterre Belle-Eau (sud Basse-Terre) demandent, 40 ans après, « la vérité sur le massacre de mai 1967 ». Une série de débats et de réflexions est par ailleurs prévue tout au long de ce mois de mai 2007.

Plus que la fête du travail, le 1er mai dernier lançait un mois de commémoration des évènements qui se produit en mai 67 en Guadeloupe. L’UGTG, l’union générale des travailleurs guadeloupéens, soutenue par la CGTG, FO et cinq autres organisations syndicales, décidait, de demander la vérité sur les évènements de Pointe-à-Pitre. Tandis que quelques semaines auparavant, le mouvement culturel Voukoum, plus connu pour son activité carnavalesque organisait un moment de réflexion sur les évènements de Basse-Terre. An tout sòs concept a proposé, samedi 5 mai, Mé, mwa pou sav’ – Mémwa pou sav’ (Mai, mois pour savoir, Mémoire pour savoir ). Une soirée en hommage aux évènements « qui marquèrent cette période de notre histoire il y a tout juste 40 ans ». La jeunesse locale en quête de son histoire ? « «Mé, mwa pou sav’, Mémwa pou sav’» est un concept visant à promouvoir et à diffuser l’histoire de la Caraïbe à travers la création de supports et la mise en place de manifestations à destination du grand public. Mé mwa pou sav’, Mémwa pou sav’ 2007 sera l’occasion d’ouvrir une page de notre histoire avec les rencontres Lékòl òbò kaz fondées sur le principe de l’université de la rue, l’institution du savoir populaire: «La cour (Lakou)» » expliquent les organisatrices, Kareen Fleming et Myriam Badia.

Retour se les évenements de mai 1967
En mai 67, en Guadeloupe, les revendications syndicales se sont mêlées aux revendications politiques pour entraîner une série d’évènements souvent sanglants.

Quelques années après l’indépendance de l’Algérie (1962), un peu plus de dix ans après l’indépendances des anciennes colonies françaises d’Afrique noires ( fin des années cinquante-début des années 60) , une vingtaine d’années après la départementalisation de la Guadeloupe jusque là colonie française, plusieurs années avant la fin des guerre de décolonisations de l’Afrique noire portugaise ( Mozambique, Angola) et en pleine mouvance indépendantiste, les ouvriers guadeloupéens demandent une augmentation salariale de 2,5%.
Les négociations échouent et débouchent sur un mouvement de révolte qui entraîne les mêmes devant les portes de la chambre du commerce et de l’industrie de Pointe-à-Pitre les 26 et 27 mai.
Les forces de l’ordre appelées sur les lieux tirent. L’une des premières victimes fut Jacques Nestor, militant du GONG (groupement d’organisations nationalistes de la Guadeloupe), très populaire à Pointe-à-Pitre. Rapidement, les affrontements s’étendent à toute la ville. Les jours qui suivirent donnent lieu à une vague d’arrestations, notamment parmi les militants du GONG qui sont emprisonnés, inculpés, et envoyés en métropole pour atteinte à l’intégrité du territoire national.

Le nombres de victimes reste, jusqu’à nos jours, sujet à caution. On parle en effet dans les jours qui suivent de cinq morts. En 1985, suite aux nombreuses interpellations du gouvernement, les chiffres officiels font état de 87 morts. Le 1er mai de la même année, plusieurs jeunes et travailleurs venus manifester à Capesterre Belle-Eau sont interpellés.

Le 22 mars, une émeute raciale éclatait dans les rues de Basse-Terre. Le procès qui s’ensuivit, du 19 février au 1er mars 1968, mettant en accusation dix-huit personnes. Un ouvrage intitulé « Le procès des Guadeloupéens » paru en 2003, retranscrit l’ensemble de l’affaire.

Les guadeloupéens n’ont pas accés aux documents de l’époque classés secret défense pendant encore 10 ans (1967-2017), pourquoi ?
Parce que des politiciens qui ont permit ce massacre sont encore vivants ! (rechercher par exemple dans les conseillers du gouvernement français de l’époque, un guadeloupéen connu apparaitra, entre autre ! )

On ne connait pas le nombre de morts de cette émeutes, pourquoi ?
Parce qu’il s’agissait d’un massacre, un carton de légionnaires furieux de ne pas prendre l’avion à 18 heures puisque réquisitionnés à 17 h 00 aprés l’annonce de la mort de Nestor. Parce que, comme en algérie, la politique a protégé ce massacre !

Refusons l’oubli, écrivons sur cette période ce que nous savons, les vérités historiques doivent être sus non pour renforcer une révolte trans-atlantique pour pour faire un travail de mémoire, casser la machine de l’oubli en place en Guadeloupe et en Métropole et pour se souvenir des morts.

Voir aussi:

La Guadeloupe sur un volcan
Pierre-Yves Lautrou, avec Hervé Pédurand (à Pointe-à-Pitre)
le 18/02/2009

La crise que traverse l’archipel se teinte de violence. Aux inégalités s’ajoute le malaise hérité d’une histoire, celle de l’esclavage, et d’un rapport de dépendance avec la métropole.

Les nuits tropicales sont toujours douces. Même en Guadeloupe, après un mois de grève générale. Mais celle-ci s’annonce plus chaude que les autres. Ce lundi 16 février au soir, après une journée marquée par quelques escarmouches et l’arrestation de plusieurs militants -relâchés dans l’après-midi- du Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP), le “collectif contre l’exploitation outrancière” de 49 organisations qui mène le mouvement, les rues de Pointe-à-Pitre et des environs se couvrent de dizaines de barrages, auxquels de jeunes casseurs mettent le feu. Plusieurs voitures et camionnettes subissent le même sort. Impossible de sortir de Gosier, où les gendarmes mobiles, lourdement équipés, tentent de dégager le passage. A Carénage, le hangar de Captain Nautic brûle dans la nuit, et les bateaux qui y étaient stockés, avec… Après cinq semaines de grève relativement paisible, la Guadeloupe semble reprise par ses vieux démons.

Trois jours plus tôt, l’ambiance était bien différente au Moule, une petite ville de 18 000 habitants, au nord-est de la Guadeloupe. Ce jour-là, le LKP célèbre le souvenir des quatre victimes du 14 février 1952, où une manifestation avait été sévèrement réprimée. Plusieurs milliers de personnes défilent en famille, dans une ambiance festive. Le soir venu, dans la douceur d’un alizé finissant, au pied de la scène du meeting où se succèdent les leaders du LKP, un vieil homme enchaîne les interviews. Assis sur un petit banc de pierre, ses deux béquilles posées contre lui, Solange Coudrieux, 72 ans, raconte son histoire en boucle aux journalistes.

Celle d’un jeune prof de gym promis à l’Insep, qui, un jour de la fin mai 1967, alors qu’il manifeste à Pointe-à-Pitre, est fauché par une balle. “Dans la jambe droite, comme plusieurs autres victimes, explique-t-il, le visage éclairé dans la nuit par les projecteurs des caméras. Celle qu’on coupait aux esclaves qui avaient cherché à s’échapper.” Ce jour-là, la police avait reçu l’ordre de tirer. On relèvera, selon les organisateurs, 85 victimes. Quarante ans après, Solange est apaisé. A ceux qui viennent respectueusement le saluer, le vieil homme répète: “J’ai le coeur arraché.” Et l’on comprend qu’il évoque son émotion de voir la Guadeloupe vivre des événements que tous, du syndicaliste du LKP au fonctionnaire haut placé venu de métropole, qualifient “d’historiques”.

Depuis le 20 janvier, donc, la Guadeloupe vit au ralenti. Dans les rues désertes et défoncées de Pointe-à-Pitre, les ordures et les restes calcinés des barrages s’accumulent. Au Gosier, les rares hôtels encore ouverts accueillent les derniers touristes que les agences de voyages n’ont pas découragés. Ceux qui ont réussi à franchir les obstacles jetés sur la chaussée pour venir à l’aéroport et logent au luxueux Creole Beach se rendent à peine compte que des gendarmes mobiles envoyés en renfort de l’Hexagone dînent discrètement dans une salle à l’écart.

A de rares exceptions près, grandes surfaces et boutiques gardent leurs rideaux baissés; écoles et université n’accueillent plus d’élèves depuis un mois. Chaque jour, ou presque, le LKP organise des “déboulés”, durant lesquels les manifestants réclament, dans une ambiance festive, les désormais fameux 200 euros d’augmentation pour les bas salaires, dernière des 132 revendications du collectif encore insatisfaite.

Mais, dans cet archipel à la tradition rebelle, où le dialogue social s’est longtemps résumé à la castagne, ce mouvement-là va bien plus loin que d’habitude. “Ça n’est pas qu’un simple conflit opposant salariés et patron, précise Vincent Tacita, jeune entrepreneur insulaire à la tête d’une société de sondages. C’est une révolution sociétale.” Voilà, c’est dit: la Guadeloupe vit une crise d’identité profonde, où, dans une sorte de catharsis générale, tout est mis sur la table.

A commencer par les frustrations du présent. Les inégalités d’une société à deux vitesses, qui compte 23% de chômeurs et 30 000 RMIstes (pour 460 000 habitants), cohabitant avec des fonctionnaires payés 40% de plus qu’en métropole. Un équilibre fragile, jusqu’ici sauvé par le travail au noir, qui permettait aux “jobeurs” de survivre au jour le jour. “Mais le secteur du BTP, principal pourvoyeur de l’économie informelle, a commencé à souffrir dès l’été dernier”, analyse un expert économique local. Ajoutez-y un regain de l’inflation, qui touche surtout le carburant et les produits de première nécessité, et l’exaspération des plus pauvres est arrivée à son paroxysme cet hiver.

Les “métros” trustent les postes de cadres

Une exaspération qui vise, au premier chef, les “profiteurs”, identifiés aux descendants des colons blancs des Antilles -békés martiniquais, qui contrôlent une partie de l’économie de l’île, ou “blancs-pays” guadeloupéens, un peu moins influents -mais aussi l’Etat français, incapable d’assurer la concurrence et le contrôle des prix dans ce marché clos, dépendant des importations de la métropole.

Martinique, même combat?

Depuis le 5 février, les Martiniquais -un peu piqués au vif par le coup d’éclat des voisins de l’île soeur- se sont lancés à leur tour dans la grève générale. Comme à la Guadeloupe, la popularité du mouvement a surpris. Les revendications sont identiques -voire plus radicales. Et l’île tourne au ralenti. Pourtant, les similitudes s’arrêtent là: le collectif qui mène la grève se révèle beaucoup moins organisé et uni que le LKP. Surtout, l’arrière-plan historique est différent: alors qu’à la Guadeloupe nombre de colons blancs ont été guillotinés à la Révolution, ceux de Martinique, à l’époque sous domination anglaise, ont échappé à cette fin et sont parvenus à conserver leurs propriétés. On retrouve aujourd’hui ces békés -brutalement apparus dans la lumière à l’occasion du documentaire choc, Les Derniers Maîtres de la Martinique, que leur a consacré Canal + -à la tête des plus vastes exploitations agricoles, des groupes agroalimentaires, dans la grande distribution, la concession automobile ou encore le tourisme. Une puissance qui leur a permis de largement s’implanter à la Guadeloupe.

Blancs contre Noirs: même au sein de la bourgeoisie intellectuelle noire ou métisse, on vous raconte l’éternelle histoire du neveu ou du cousin parti conquérir un bac +5 en métropole et qui, revenu au pays, doit se contenter de petits boulots, parce que les “métros” trustent les postes de cadres. “A diplômes et compétences égales, nous ne sommes jamais recrutés, affirme Mélina Seymour Gradel, 26 ans, présentatrice sur la chaîne de télévision locale A1, étudiante et présidente de l’association Initiatives Jeunes. Nous ne pouvons même pas intégrer nos propres entreprises!”

Fin janvier, le premier round de négociations a donné lieu à une éclatante démonstration. Diffusées en direct à la télévision pendant trois jours, les discussions au World Trade Center de Jarry, l’immense zone d’activités aux portes de Pointe-à-Pitre, ont dévoilé un face-à-face révélateur: celui des principaux hauts fonctionnaires de l’île, tous blancs, et d’une délégation du LKP, beaucoup plus colorée. “L’Histoire nous remonte à la figure”, admet quelques jours plus tard Yves Jégo, sur Canal+. Le secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer n’aura pas multiplié les allers-retours aux Antilles pour rien: il aura au moins compris qu’à la Guadeloupe le passé a encore du mal à passer.

Cette Histoire qui pèse si lourd, c’est évidemment celle de l’esclavage. Définitivement supprimé en 1848, il est quasi ignoré jusqu’à la célébration des 150 ans de l’abolition, en 1998. “Mais le mot d’ordre était ‘Tous nés en 1848′, rappelle l’historien René Bélénus, directeur du collège de Versailles, à Basse-Terre. Autrement dit: ‘Oublions les deux siècles précédents!’” Ils sont pourtant indispensables pour comprendre les lignes de fracture qui traversent encore la société guadeloupéenne. “L’économie a gardé ses structures héritées du xixe siècle, avec ses défauts et ses injustices”, constate ainsi Nelly Schmidt, chercheuse au CNRS et auteure de La France a-t-elle aboli l’esclavage? (Perrin). Qui rappelle, au passage, que notre pays est l’un des rares à ne pas disposer d’une chaire d’enseignement de l’histoire de la Caraïbe et de l’esclavage.

Le passé comme justification du présent: trop facile pour certains Guadeloupéens. “Je refuse qu’on instrumentalise le devoir de mémoire, plaide Christophe Louis, le jeune patron métis de la CGPME, spécialiste de la défiscalisation et membre de l’équipe de négociation patronale. La commémoration devient un prétexte à notre faible développement.” Une position partagée par nombre de socioprofessionnels, désormais très pessimistes. “Quelle entreprise peut résister à un mois de grève? interroge Christian Deumié, restaurateur à Anse-Bertrand. Nous allons nous réveiller comme après un cyclone.” Selon Willy Angèle, patron du Medef local, 1 emploi sur 8 ne devrait pas survivre à cette crise.

Et maintenant? “Personne n’a pris la mesure de ce qui se passe en Guadeloupe”, martèle Pierre-Yves Chicot, maître de conférences en droit public à l’université des Antilles et de la Guyane. Et le jeune universitaire de souligner la décrédibilisation des élus, l’impuissance de l’Etat et, durant les premières semaines, le sens politique et l’organisation du LKP, emmené par le très charismatique Elie Domota, à la tête, depuis le printemps, de l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG, indépendantiste), le principal syndicat de l’île, jusqu’ici plus réputé pour ses actions coups de poing que pour sa maîtrise des dossiers. “L’UGTG a su rassembler très largement, analyse Alain Plaisir, secrétaire général de la Centrale des travailleurs unis (CTU) et l’un des 10 porte-parole du LKP. Seule, elle n’aurait pas réussi à mobiliser autant de monde.”

Mais d’autres, comme ce responsable d’un grand établissement public, s’inquiètent de la “stratégie de guérilla” du LKP -dont certains commandos débarquent dans les entreprises et les magasins pour les obliger à fermer- et du “climat préinsurrectionnel”. Et si les chaudes nuits de Pointe-à-Pitre lui donnaient raison? Déjà, de nombreuses familles de cadres métro ont bouclé leurs valises. Cette fois encore, la Guadeloupe semble jouer son avenir sur la corde raide.


Impérialisme occidental: Les analystes demeurent perplexes (When anthropology runs amok)

17 février, 2009
Amok headhunterAlors que la pression de la communauté internationale se faisait de plus en plus forte en Indonésie afin de mettre fin à la montée des violences au Timor oriental, les analystes demeuraient perplexes face à deux questions fondamentales: qui est en train d’orchestrer ce carnage et pourquoi. Seth Mydals (NYT, le 8 septembre 1999)
On apprend aux enfants qu’on a cessé de chasser les sorcières parce que la science s’est imposée aux hommes. Alors que c’est le contraire: la science s’est imposée aux hommes parce que, pour des raisons morales, religieuses, on a cessé de chasser les sorcières. René Girard
Le rejet de cet animal et tous les interdits qui l’accompagnent ne seraient-ils pas nés le jour où l’homme a découvert que la chair du cochon avait la même saveur que la chair humaine? Michel Pastourea
Le massacre de sorcières dans la région remonte à des siècles, depuis au moins la colonisation néerlandaise des îles qui sont par la suite devenues l’Indonésie. Bien que légalement injustifiable, le massacre de sorcières a longtemps servi de mécanisme aux villages ruraux pour expulser les comportements antisociaux. TU Bagus Ronny Nitibaskara (anthropologue, université d’Indonésie)
Il existe peu de sources historiques sur les massacres et une controverse autour de l’idée répandue selon laquelle ils ont supplanté les rituels de sacrifice humain qu’on y célébrait avant que les Espagnols n’apportent leurs chèvres et leurs guildes de gardiens de bestiaux dans le Nouveau Monde. Cependant, regarder les massacres comme une façon d’obtenir de la viande de chèvre serait méconnaitre l’intensité et le symbolisme de ce qui a lieu. Tim Golden (NYT)
C’est un travail dur de tuer une sorcière, il faut se répéter sans cesse qu’elles sont méchantes et que tu es en train de protéger des gens innocents contre leurs malédictions et leurs sorts. Chasseur de sorcières indonésien
L’éthique de la victime innocente remporte un succès si triomphal aujourd’hui dans les cultures qui sont tombées sous l’influence chrétienne que les actes de persécution ne peuvent être justifiés que par cette éthique, et même les chasseurs de sorcières indonésiens y ont aujourd’hui recours.
La même force culturelle et spirituelle qui a joué un rôle si décisif dans la disparition du sacrifice humain est aujoud’hui en train de provoquer la disparition des rituels de sacrifice humain qui l’ont jadis remplacé. Tout cela semble être une bonne nouvelle, mais à condition que ceux qui comptaient sur ces ressources rituelles soient en mesure de les remplacer par des ressources religieuses durables d’un autre genre. Priver une société des ressources sacrificielles rudimentaires dont elle dépend sans lui proposer d’alternatives, c’est la plonger dans une crise qui la conduira presque certainement à la violence. Gil Bailie

A l’heure où nos athées de service n’ont pas de mots assez durs pour fustiger l’unique source de tous nos maux …

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Où, fascinés par le “regard lointain” et “la pensée sauvage”, nos bons apôtres du multiculturalisme n’ont de cesse de dénoncer l’ethnocentrisme occidental …

Où de courageuses féministes islamiques montre au monde les évidentes limites des valeurs occidentales …

Et où de pauvres Indiens se font arrêter en plein Brésil pour avoir simplement voulu pratiquer l’une de leurs coutumes ancestrales …

Retour sur d’autres exemples récents de l’impérialisme culturel occidental tentant d’imposer ses valeurs à la planète entière.

Comme ces bons musulmans de Java qui se voient progressivement privés d’une longue tradition (en fait un simple “mécanisme servant à expulser les comportements antisociaux”) remontant à plusieurs siècles (“depuis au moins la colonisation néerlandaise”, précise l’anthropologue TU Bagus Ronny Nitibaskara) et contraints à une longue préparation psychologique …

Ou ces pauvres villageois de Tehuacan qui, ployant sous les inspections, les frais de transport et les taxes, en oublient leurs pas de danse et se voient à présent contraints d’immoler leurs chèvres à coup de pistolets pour bétail …

Amazon Indians accused of cannibalizing farmer
Helena de Moura
CNN
February 9, 2009

(CNN) — A city official in the remote Brazilian Amazon village of Envira told CNN that five members of the Kulina tribe are on the run after being accused of murdering, butchering and eating a farmer in a ritual act of cannibalism.

The village’s chief of staff, Maronilton da Silva Clementino, said Kulina tribesmen took the life of Ocelio Alves de Carvalho, 19, last week on the outskirts of Envira, which is in the far western part of Brazil that bumps up against Peru.

Portal Amazonia newspaper reported that the Indians escaped after being held for a few hours in the city’s police station.

No arrest warrants were issued. Brazilian law does not allow the military or civil police to enter Indian lands, Portal Amazonia reported.

It is still unknown how many people took part in the alleged cannibalistic ritual, although several Indians have fled into the jungle fearing prosecution, the newspaper Diario do Amazonas reported.

Clementino said the victim was herding cattle when he met with a group of Indians who invited him back to their village.

“They knew each other and they sometimes helped one another. They invited him to their reservation three days ago and he was never seen again,” Clementino said.

“The family decided to go into the reservation and that’s when they saw his body quartered and his skull hanging on a tree. It was very tragic for the family,” he said.

The news of the incident came from the Indians themselves, who apparently bragged about eating the man’s organs, Clementino said.

Members of the tribe told residents of Envira — where 190 Kulina families brush shoulders with non-tribal Brazilians — that they held a cannibalistic ritual in which they cooked the victim’s organs, Clementino said.

He said Kulina Indians began surrounding the police station where the suspects were briefly interrogated.

Villagers told authorities they are incensed by the lack of response from FUNAI, Brazil’s National Indian Foundation.

“The family is very frustrated with the law here, which protects the Indians and doesn’t help protect us,” he said. “They start drinking and local farmers here are afraid who could be next.”

Clementino said groups Indians — often outnumbering police — pose a security threat to locals.

He said the man’s family are upset that authorities did not arrive until three days later. But a FUNAI official told the newspaper Voz do Acre that access to Envira is very difficult, requiring long boat or helicopter rides.

According to FUNAI, about 2,500 Kulina live in Brazil’s Acre state, which borders with Peru, where 450 Kulina live. This remote jungle corridor is known for its isolated tribes.

The Kulina are classified as an “isolated” tribe but some have contact with the non-indian population.

The Kulina are also known for their complex language. FUNAI studies show that Kulina women speak a completely different language from the men.

According to FUNAI, there are 460,000 Indians in Brazil and 1,300 indian languages. There are 55 groups considered to live in isolation.

Voir aussi:

Witch Hunts in Java Called a Cover for Murders
Calvin Sims
The NYT
January 2, 2001

In this verdant farm belt of West Java, where sorcery and superstition have deep roots, few were surprised last September when an angry mob decapitated a 70-year-old woman accused of casting spells that made people ill. Before lopping off her head, witnesses said, the crowd gouged out her eyes and severed some of her limbs, which they tossed into the street.

Beheadings of suspected witches are not uncommon in rural towns and villages of Java, Indonesia’s most populous and perhaps most mystical island. The local police estimate that there were at least 100 witch killings in Java last year. Still, few people seemed upset by the killings, which typically occur in Indonesia’s backwaters and are committed under the guise of wiping out evil.

But indifference to the killings may now be changing after 21 people accused of practicing black magic were beheaded or chopped to death between July and October in one district alone — Cianjur, about 60 miles south of Jakarta, Indonesia’s capital. Because of the high concentration of witch murders in one area, the police suspected that there was more to the killings than just fear of sorcery.

This month, the police announced the arrest of 28 suspects linked to the killings, which they said were driven less by fear of evil forces than by personal gain. In most cases, the police said, the suspects had falsely accused the victims of practicing witchcraft and then either killed them or incited or paid others to do so. Their motives were mainly revenge, rivalry and extortion, although some of the suspects may have indeed been driven by genuine terror, the police said.

So far, there is no direct evidence linking the victims — who were mainly farmers, Muslim teachers and elderly women — to the practice of witchcraft, which is not illegal in Indonesia.

While some of those arrested were bit players caught in the hysteria of a bloodthirsty crowd, the police said that many suspects were connected to a well-organized syndicate that for a fee cleverly engineered murders to look like witch hunts.

”Many of these were premeditated murders arranged by a network of experienced witch hunters who preyed on the fears of ordinary citizens and convinced them to kill,” said Agus Nugroho, Cianjur’s senior police inspector. ”This case shows just how real black magic is in the minds of the people of this region.”

Mr. Agus said that for about $100 syndicate gangs would persuade someone in a village to accuse the targeted person of being a witch. Once the village became convinced that there was a witch in its midst, the gang carried out the killing, usually with the help of townspeople who had been whipped into a frenzy.

Typically, the witch-hunting syndicate found clients in local businessmen seeking to get rid of competitors and candidates for village offices who sought to eliminate political opponents, the police said.

People with grudges or seeking an early inheritance also contracted with the syndicate.

At least 2 of the 21 victims were casualties of a highly competitive local election. In September, two men who were candidates for administrative chief of the local mosque in Hegar Sari in southern Cianjur were suddenly branded as witches and killed, the police said.

Of the 24 suspects now in custody, the police said, a pivotal role in the witch hunts was played by Apih Barma, a 53-year-old farmer and part-time healer. He was the man who judged whether or not a person was in fact a witch.

For 50,000 rupiah, or about 50 cents, Mr. Barma administered what the police called a ”medical” test to determine if a person was a black magic practitioner. They said Mr. Barma had effectively condemned to death many of the people brought before him by declaring them witches. He has been charged with practicing medicine without a license.

In an interview at the Cianjur jail where is being held, Mr. Barma said that he was innocent and that he knew nothing of a network to frame people as witches.

Mr. Barma, who has spiky hair and a fixed, piercing stare, at first admitted to administering the witch test to dozens of people brought to him by local community leaders. He said the test consisted of reading from the Koran and observing how the accused reacted. Later in the interview, Mr. Barma denied that there was any witch testing and said that he simply read scriptures to try to free people under the sway of the devil.

”I didn’t give any instructions or permission for anyone to be killed,” Mr. Barma said. ”Those people who were killed died because they were witches and deserved it.”

In these poor and undeveloped areas of Indonesia, where education and medical care are scarce, people are prone to believe in the power of supernatural forces to influence sickness and health.

A person can be branded a witch by being the last to have contact with someone who fell ill or suddenly died. Even common ailments like rashes, allergies and the flu are attributed to black magic. In some instances, healers are accused of being witches if they fail to rid clients of disease.

Cianjur residents recount, with evident belief, stories of people vomiting nails, snakes and paper clips, and of bloated stomachs the size of giant balloons that cause people to float around a room.

In the case of Jumsih Canak, her problems began in early September when she tried to do a good deed by feeding her sick neighbor a piece of fish. The neighbor’s condition worsened and she eventually died.

Other villagers recalled becoming ill after contact with Mrs. Jumsih, and she was labeled a witch. Five men stormed her house and severed her head with machetes, the police said.

Witch hunters are considered heroic in most villages because they rid the community of evil forces. When the police first began detaining and questioning suspects in the killings, local residents staged huge protests demanding that the suspects be freed.

In one case, villagers overpowered several police officers and held them hostage until the suspects were released.

Hiday, a 36-year-old farmer who is also being held at the Cianjur prison, said in an interview that he had taken part in the killing of three witches in southern Cianjur, which he said was overrun with witches who had cast ”evil spells” on many people there.

”The only way to get rid of witches is to kill them,” he said. Before going on a witch hunt, Mr. Hiday said, he and his colleagues would prepare themselves psychologically.

”It’s hard work killing a witch, but you just have to keep telling yourself over and over again that they are evil and that you are helping to save innocent people from their curses and spells,” he said.

Tu Bagus Ronny Nitibaskara, a University of Indonesia anthropologist, said witch killing in the region dates back centuries, at least as far back as the Dutch colonization of the islands that eventually became Indonesia. Although legally unjustifiable, the witch killing has long served as a mechanism for rural villages to expunge antisocial behavior.

Asked why witch killings are so sadistic, Mr. Nitibaskara said: ”They are killed in such a savage way because people believe that they are witches and that they can come back to life. That is why they separate the head from the body or chop the body into pieces.”

Abdul Halim, chief of Cianjur’s Council of Islamic Teachers, said that although Islam forbids the belief in and practice of black magic, many pre-Islamic traditions and superstitions are widely followed in Indonesia, which has the world’s largest Muslim population.

Mr. Halim said that while a lack of education led many people to believe in witchcraft, many well-educated people also dabbled in the spiritual world.

According to persistent reports he has never denied, President Abdurrahman Wahid regularly consults spiritualists, as do many prominent Indonesian political and social figures.

Even among the educated class in Indonesia, black magic is often a convenient explanation for one’s own shortcomings.

A senior government official whose house was recently ransacked and robbed by his domestic help said that his workers had been hypnotized and ordered to steal by a witch hired by the political opposition. Close friends of the official said the workers had robbed his house because he had refused to pay them the customary year-end bonus.

”My greatest fear is that this trend will spread to other regions of Indonesia,” Mr. Halim said of the use of witch hunts as a cover for murder or threatening to identify people as witches to squeeze money from them. ”You must understand that rural villagers who are not very educated are very easily provoked and moved by rumors so we must combat people using witchcraft for extortion.”

The police said they have some leads as to who is behind the syndicate but are still searching for the organizers.

Voir également:

Tehuacan Journal; Back of the New Mall, Age-Old Ritual of Slaughter
Tim Golden
The NYT
November 1, 1993

Past the Nissan dealership and Tehuacan Ford, just beyond the pastel-colored tract homes going up on the edge of town, the Slaughter of the Goats has begun again.

As they have at every harvest, the goatherds have brought their animals over the Oaxaca mountains to this market town, and the matanceros, the butchers, have come from the nearby village of San Gabriel Chilac. Each day for two weeks, or as long as the herd might last, they will fill the courtyard of an old hacienda here with an ancient ritual of blood and death.

On the first and last mornings of the slaughter, there is still a dance — dancing the goat, the Indians call it. And each afternoon, as the intestines hang from clotheslines and boys with wheelbarrows cart away the severed heads, the goat killers rise up on their knees as their fathers did, to pray at their chopping blocks for the Lord’s protection.

But almost four centuries after it took root in what were then still known as “the lands of the chieftains,” the Matanza, as the ritual is called in Spanish, has taken on an air of uncertainty. Some of the dancers have begun to forget their steps, and no one seems to remember why one of them holds a flaming chalice toward the sky. Some in the courtyard say that this might be the last Matanza, or that at most there might be a few more.

Guns Are Now Used

It has been six or seven years since the matanceros could slash the necks of a thousand goats each day and let them stagger about the patio bleeding until they died. Because of the protests of animal-rights campaigners in Mexico City, 158 miles to the northwest, the killing is now done with guns, thick black livestock pistols that leave neat holes in the goats’ heads.

Bloody as it remains, the business seems less violent to the men than that of the rustlers who come out from the poppy and marijuana fields not far from where the goats are pastured. The rustlers carry assault rifles now; in a raid this spring, they shot two of the goatherds and left one of them dead.

“We just do this to keep from giving up,” says Inigo Garcia Peralta, a Huajuapan rancher who has brought his goats to Tehuacan (pronounced tay-wah-KAHN) for the last 44 of his 70 years. “We don’t make money any more. And what is it worth if they kill you?”

No one asks directly whether the ritual ought to continue right behind the new domed shopping mall, in a town that is trying to change its image, in a country that wants a free-trade agreement with Canada and the United States.

The challenge is more complicated than that.

There is the transport tax that the ranchers must pay because there is no longer enough open land to herd the goats from Oaxaca to Tehuacan, so they come by truck. There is sales tax on the meat and skins, income tax on any profits and bribes to pay some of the health inspectors and highway police.

The Only One Left

More important, goat-loin mole now costs about $10 a plate, more than poor people can afford for the spicy dish they have always eaten after the Matanza. Years ago, almost 100,000 goats were killed in a half a dozen slaughters in Tehuacan and the Oaxacan town of Huajuapan de Leon. Now, Mr. Garcia’s slaughter is the only one left, and he will be lucky to kill and sell 6,000 goats.

There is little record of the history of the slaughter, and some dispute over the prevalent notion that it supplanted rituals of human sacrifice that existed here before the Spaniards brought their goats and stockmen’s guilds to the New World. But to view the slaughter as a way to butcher goat meat would seem to ignore the intensity and seeming symbolism of what takes place.

At the beginning, hooves scrape across the cement patio as young men drag the goats from their pens in twos, a horn in either fist. They swarm around the captains, men in coarse aprons and cowboy hats, and the captains drop their arms quickly, firing between the goats’ eyes.

Older men wearing only shorts and T-shirts reach down and drive their knives into the goats’ chests. Women with plastic buckets rush up to catch the blood, and the old men help them, holding the goats over their pails. Frenzy Yields to Order

The younger men carry the animals away, dumping them across the patio in twitching piles of horns and legs and stained fur. For a while, the only sounds are the clacking and popping of the black guns and the thud of the goats being dropped on straw mats.

After a while, the frenzy gives way to an almost mechanical order. The least experienced men move across a first row of mats, carving off tails and ears. Behind them, the more expert butchers set to the harder work, scoring the bellies of the goats and then digging their bare heels beneath the skin to pull it off whole. For a long time, they say almost nothing to one another. When they do, it is in Nahuatl, the language of the Aztecs and other Indian peoples of central Mexico.

‘This Is Nothing’

On the patio’s edge, a 69-year-old woman named Fermina Romero de Rojas watched the carnage the other day and was unimpressed.

“This is nothing,” said the woman, who had come from nearby San Gabriel Chilac. “Each of us used to do 100, 150 heads every day. You did not have time to eat or sleep.”

Beside Mrs. Rojas, her husband, Eusebio Rojas, 71, watched quietly.

“Before, they did not clean anything,” he said after a while. “There wasn’t any cement. It was the earth, and the earth consumed the blood.”

Voir enfin:

The Timor Enigma
Seth Mydans
The NYT
September 8, 1999

As international pressure mounted on Indonesia today to halt a continuing surge of violence in East Timor, analysts here were stumped by two fundamental questions: who is orchestrating the carnage and why?

The crisis in East Timor comes against the backdrop of a broader crisis of leadership in Indonesia. The central Government is weak and fragmented as politicians fight over the presidential succession, and the once-powerful military has become hesitant, angry and divided. All around the country feuds and fiefs are creating local policy.

What is clear in East Timor is that irregular militias backed by the Indonesian military are carrying out an organized campaign of terror that involves widespread killings, arson and the forced evacuation of tens of thousands from the remote territory of 800,000 people.

Less clear is what the campaign is meant to achieve and what degree of control the Government in Jakarta has over the people waging it. Those are key questions as the United Nations and a number of foreign countries seek to put pressure on Indonesia to bring the violence to an end.

Last week, the people of East Timor voted by 78.5 percent for independence from Indonesia, which invaded the former Portuguese colony in 1975 and has fought against separatist guerrillas there ever since.

That vote, organized by the United Nations, is now, as one diplomat put it, ”part of history.” It is unclear whether the current violence is an attempt somehow to turn back history, to seek some sort of bargaining power in a new East Timor, to send a warning to other separatist movements or simply to wreak vengeance. Several of these elements may be involved, but none seem to explain fully what is going on.

It is also unclear whether the policy, whatever it is, was ordered by the armed forces chief, Gen. Wiranto, or whether it was the work of military elements in East Timor that have rampaged beyond his control.

General Wiranto is in a tenuous position as he seeks to lead the military toward reforms that reduce its power and privileges at a time of dangerous instability in Indonesia. Some analysts say he may find it difficult to bring to heel the entrenched units that have had their way in East Timor for 24 years.

If General Wiranto is in fact commanding the campaign of violence, he would be undermining the policy of President B. J. Habibie, who offered the East Timorese their freedom early this year. That sudden shift in policy was deeply unpopular among many in the military.

With an electoral assembly scheduled to choose the next President later this fall, Mr. Habibie’s East Timor policy could cost him the potentially decisive political backing of the armed forces for a new term in office.

Convinced that Jakarta does have the power to halt the violence if it is pressed hard enough, Australia announced on Tuesday that it had dispatched two warships with 500 troops to the waters off East Timor with the intention of leading a peacekeeping force if Indonesia agrees to its presence.

On the diplomatic front, a five-member delegation from the Security Council arrived here today to press for quick action. In New York, the United Nations Secretary General, Kofi Annan, said on Tuesday that Indonesia had 48 hours to show that it could control the situation. If not, he said, ”the international community will have to consider what other measures it can take to assist the Indonesian Government in meeting its obligations.”

Realistically, though, the options of the international community are extremely limited. It is most unlikely that any military action will be taken without Jakarta’s consent — and that consent is also most unlikely.

And any economic sanctions would jeopardize hopes for the recovery here that foreign nations have worked so desperately to foster.

Though the carnage in East Timor arouses moral outrage, the territory is a tiny one with little international importance. Any intervention on its behalf must be weighed against the costs to relations with Indonesia, the world’s fourth most populous nation, with more than 200 million people.

In his warning, Mr. Annan was referring to Indonesia’s announcement on Tuesday that it was imposing martial law on East Timor, which has descended into chaos since it voted for independence. Foreign Minister Ali Alatas said the decree included ”the shooting on sight of people who go against the curfew,”

If the military cracks down now on the violence, it will be cracking down on a campaign that it instigated and that is being controlled now by at least some of its own elements.

The militias that are carrying out the carnage were created by the military early this year in an evident attempt to skew or derail the vote through violence and intimidation. Until election day, that plan seemed straightforward enough.

But suddenly and inexplicably the militias backed off. On the day of the vote, East Timor became an island of peace, with virtually no attempt made to disrupt the vote. Once the voting was complete, no one tried to steal the ballot boxes. And during five days of vote counting in an unguarded building, no attempt was made to spoil the process.

If this was a real attempt to derail the vote, one diplomat said, it seemed a rather halfhearted one.

But as soon as the result was announced last Saturday, the militias took heart again, initiating a rampage of terror that has continued for four days. They have intimidated most foreign journalists, aid workers and election observers into fleeing the territory and on Tuesday even the Roman Catholic Bishop, Carlos Belo, whose residence was burned on Monday, fled to Australia.

They have been rounding up tens of thousands of residents and trucking them across the border into West Timor, which is part of Indonesia. The International Committee for the Red Cross said refugees were pouring across the border on Tuesday at the rate of 3,000 an hour.

But why? This is not ethnic cleansing; ethnic conflicts are not a key part of the East Timorese dynamic. And with four out of five East Timorese voting for independence, it seemed futile to try to expel all independence supporters.

There is speculation here that the anti-independence forces could be hoping to create an Indonesian enclave within a new East Timorese nation, but this theory too seemed inadequate to explain the tactics of the militias.

Despite the declaration of martial law, residents of the capital, Dili, reported that the violence and terror were continuing.

”The situation here in the United Nations compound is deteriorating very rapidly,” said Tjitske Lingsma, a Dutch journalist who has remained in Dili, speaking by telephone on Tuesday evening. ”The whole city is being destroyed and houses are being looted. The situation is getting worse and worse.”


DOMTOM: Vous avez dit paradis? (The Trouble with paradise)

15 février, 2009
The Trouble with paradise)Il faut absolument supprimer les compléments de rémunération pour donner de l’air aux communes comme au secteur privé et leur permettre de créer de l’emploi. Quand il faut ajouter 40 % à des salaires, on ne peut plus recruter. On est arrivé à un blocage: le personnel titularisé vieillit et les jeunes en sont réduits à chercher des emplois aidés ou précaires. Guy Lordinot (maire PS)
Nous ne sommes plus une colonie lointaine et inhospitalière qui doit faire des efforts pour attirer des gens. Pourquoi les fonctionnaires percevraient-ils ici 40 % de plus que dans l’Hexagone? Dès qu’on évoque ce sujet, on soulève un tollé. Mais notre société doit se décomplexer. Elle a pris l’habitude de se croire et de s’afficher malheureuse pour susciter un regard culpabilisé et paternaliste de la métropole. Ce discours misérabiliste, encore très prégnant, est aujourd’hui dépassé. Marcel Osenat (patron de la Librairie antillaise, sorte de Fnac locale)
Il n’y a pas seulement des Français. Il y a aussi des juifs. Jean-Luc Médouze (Journaliste, France-Antilles)

Bienvenue au paradis des salaires gonflés, retraites majorées et impôts minorés!

Chômage endémique, record de Rmistes, PIB par habitant de moitié inférieur à celui de l’Hexagone, sous-titularisation (jusqu’à 60 % de contractuels) qui creuse les écarts …

Etat premier employeur (37 % de la population active contre 25% dans l’Hexagone), salaires de fonctionnaires supérieurs à ceux des métropolitains (prime dite de “vie chère” de 40 à plus de 100 % – 53 % à la Réunion et 108 % en Polynésie !), salaire moyen public 80 % plus élevé que le privé (à l’exact inverse de l’Hexagone), salaires de la fonction publique territoriale alignés sur ceux des agents de l’Etat, impôt sur le revenu réduit de 30 % (Martinique et Guadeloupe), de 40 % (Guyane) ou inexistant (Polynésie française) soit 20% de foyers fiscaux (contre quelque  54% de moyenne nationale)…

Retraites bonifiées d’une année tous les quatre ans (soit une retraite à taux plein après seulement 30 contre 40 années de travail en métropole), pensions majorées de 35 % (Réunion) à 75 % (Polynésie), fraude notoire à l’adresse fictive (du fait des contrôles quasi inexistants), congés bonifiés (30 jours de congés supplémentaires tous les trois ans, billets d’avion pour toute la famille – coût moyen par agent: 8 150 euros), salaire net annuel moyen d’un fonctionnaire réévalué de 10 000 euros (Martinique) à 12 600 (Réunion) et 21 000 (Nouvelle-Calédonie) pour un coût global de 2,22 milliards d’euros et proche de 7 milliards toutes subventions comprises …

Abattements fiscaux et exonérations de charges sociales des entreprises, investissements défiscalisés (hôtellerie, bateaux de plaisance) …

A l’heure où, devant les évidents problèmes causés par les effets pervers d’une politique publique totalement aberrante (pour le plus grand bonheur d’importateurs et distributeurs en position de quasi-monopole), certains nous la jouent “génocide par substitution“, “kalachnikovs” ou sus aux juifs

Et d’autres (ou les mêmes?) viennent encore réclamer, en prenant la population en otage (depuis près d’un mois avec risque de contagion à l’ensemble des DOMTOM), les subsides de l’Etat …

Retour sur un article de L’Expansion d’il y a deux ans recensant une série d’avantages (au coût quand même de plusieurs milliards d’euros annuels) à faire verdir d’envie les contribuables-payeurs que nous sommes …

L’outre-mer étouffe d’être le paradis des fonctionnaires
Yves-Michel Riols, envoyé spécial aux Antilles
L’Expansion
01/05/2006

Primes variées, impôts réduits… Dans les DOM-COM, la fonction publique, d’Etat ou locale, soigne ses agents. Un statut doré qui pèse lourd sur le secteur privé et les autres salariés.

La plainte est récurrente : « L’outre-mer est aujourd’hui vécu comme un handicap par la métropole. » Patrick Lecurieux-Durival, président du Medef martiniquais, résume ainsi un malaise qui revient dans toutes les conversations. A la Martinique, comme dans les autres départements et territoires ultramarins, on se sent mal aimé et oublié.

Pourtant, à en croire les chiffres, rien ne justifie ce spleen. Même si l’heure est aux restrictions pour combler les déficits abyssaux de la nation, l’effort budgétaire envers l’outre-mer, lui, est plutôt stable et important : 11 milliards d’euros par an sont alloués aux presque 2,5 millions d’habitants des départements (DOM) et des collectivités d’outre-mer (COM).

Le problème, c’est que les résultats laissent à désirer. En dépit de décennies d’investissements publics, l’outre-mer continue d’afficher un chômage endémique, un nombre record de RMistes et un PIB par habitant de moitié inférieur à celui de l’Hexagone. Inutile d’être grand clerc pour en apercevoir les symptômes. Il suffit de lever le nez quand on circule sur la rocade qui serpente à travers Fort-de-France, le chef-lieu de la Martinique. Sur les collines, des bidonvilles s’étendent dans un fouillis anarchique.

Ce retard de développement s’explique en partie par le poids des salaires des fonctionnaires et leur effet de distorsion sur l’économie locale. Partout, dans ces territoires, l’Etat est le premier employeur. Même à la Martinique, le plus petit et le plus riche des DOM, la fonction publique absorbe 37 % de la population active. En soi, ce n’est pas forcément inquiétant. Ce qui l’est, en revanche, c’est que les fonctionnaires de l’outre-mer bénéficient d’une ribambelle d’avantages qui renchérissent le coût du travail et pèsent sur le développement de l’île. Leurs salaires sont nettement supérieurs (de 40 à plus de 100 %) à ceux des métropolitains. Le secteur privé peut difficilement échapper à la spirale des rémunérations, d’autant plus que l’écrasante majorité des entreprises sont des PME de moins de dix salariés. Du coup, face aux pays voisins, la compétitivité des deux principales activités de la Martinique, le tourisme et la banane, est fortement compromise. Dans ce département, comme dans le reste de l’outre-mer, la situation est exactement l’inverse de celle de l’Hexagone : le salaire moyen dans le public est d’environ 80 % plus élevé que dans le privé !

« Le système est à bout de souffle », constate Fernand Odonnat, patron d’une vingtaine de salariés et responsable local de la CGPME. « Les PME peuvent à la rigueur se permettre d’embaucher un employé qui a un bac + 5, mais sûrement pas deux. La concurrence du secteur public, qui fait sans cesse des appels du pied aux jeunes diplômés, est trop forte. »

Autre conséquence, les salaires de la fonction publique territoriale, alignés sur ceux des agents de l’Etat, grèvent les budgets des collectivités locales, qui n’ont plus de marge pour investir. Un dilemme auquel est confronté chaque jour Alfred Almont, député UMP et maire de Schoelcher, une commune voisine de Fort-de-France. Il a la poignée de main ferme et le regard chaleureux, mais son visage se crispe dès qu’il évoque le coût des fonctionnaires. « 78 % de mon budget de fonctionnement sont absorbés par les dépenses de personnel. Les maires du département sont étranglés ! »

Poser la question de la rémunération dans la fonction publique, c’est déjà se heurter à un mur du refus. Guy Lordinot en sait quelque chose. Le maire de Sainte-Marie, une commune de la côte est, n’est pourtant pas un libéral à tous crins. Il a été député PS à l’Assemblée nationale dans les années 80 et a présidé le comité de soutien martiniquais à Jean-Pierre Chevènement en 2002. L’année dernière, il a organisé un colloque sur la prime de 40 %, dite de « vie chère », que touchent tous les fonctionnaires (d’Etat et territoriaux) martiniquais. Seul un autre maire de l’île a osé y participer. « Tous les élus, y compris les parlementaires, se sont désistés. Chaque fois que la question des 40 % est posée, les syndicats montent sur leurs grands chevaux, les élus tremblent et la question est enterrée. » On comprend pourquoi. Les fonctionnaires de l’outre-mer n’ont pas forcément envie de faire de la publicité au traitement particulier dont ils bénéficient : des salaires gonflés, des retraites majorées et des impôts minorés.

La plupart de ces dispositifs ont été mis en place après la Seconde Guerre mondiale, pour inciter les agents de l’Etat de la métropole à s’installer dans l’outre-mer. A l’époque, il s’agissait de compenser l’éloignement et des conditions de vie moins confortables. Peu à peu, ils ont été étendus à l’ensemble des fonctionnaires de l’outre-mer.

Aujourd’hui, la différence des prix avec la métropole est toujours invoquée pour justifier le principal avantage : la « prime de la vie chère » (40 % à la Martinique, 53 % à la Réunion et 108 % en Polynésie). Il existe évidemment un surcoût dans des territoires où presque tous les biens consommés sont importés. Mais la prime consentie est-elle proportionnelle ? Les élus locaux, toujours prompts à brandir des kilomètres de statistiques, sont curieusement muets sur cette question. Marc Laffineur, député UMP du Maine-et-Loire, auteur d’un rapport féroce sur la rémunération des fonctionnaires de l’outre-mer, évalue ce différentiel de prix entre 10 et 15 %. On est donc loin du compte. D’autant plus que ce surcoût est déjà atténué par l’application d’une fiscalité plus faible. Un point sur lequel les fonctionnaires et les élus locaux sont également peu bavards. L’impôt sur le revenu est en effet réduit de 30 % à la Martinique et à la Guadeloupe, de 40 % en Guyane et il est inexistant en Polynésie française.

A cela s’ajoutent d’autres avantages. Tous les quatre ans, les retraites sont bonifiées d’une année. Autrement dit, relève l’association Sauvegarde retraites, à la Martinique, un agent de l’Etat peut bénéficier d’une retraite à taux plein après seulement trente années de travail, au lieu des quarante exigées (à compter de 2008) des fonctionnaires de la métropole. De plus, le montant des pensions outre-mer est majoré (de 35 % à la Réunion à 75 % en Polynésie), y compris pour les fonctionnaires de l’Hexagone qui choisissent une domiciliation sous les tropiques. Une pratique qui donne lieu à une fraude notoire, puisqu’il suffit de disposer d’une adresse fictive sur place, les contrôles étant quasi inexistants. Ces majorations font bouillir Jean Arthuis. Elles sont « une offense à la République », s’indigne le président (UDF) de la commission des Finances du Sénat. Cela fait trois ans qu’il propose, avec Pierre Méhaignerie, son homologue à l’Assemblée nationale, des amendements pour supprimer ces privilèges. Ils sont toujours approuvés en commission… mais rejetés en séance plénière.

Autre dérogation : les congés bonifiés. Tous les trois ans, les fonctionnaires originaires de métropole travaillant dans les DOM – et inversement – ont droit à trente jours de congés supplémentaires. Les billets d’avion sont payés pour toute la famille. Coût moyen par agent : 8 150 euros.

Mis bout à bout, ces compléments de rémunération, dont le coût global est estimé à 2,22 milliards d’euros, constituent des revenus juteux. Selon les données de l’Insee citées dans un rapport du sénateur Henri Torre (UMP), le salaire net annuel moyen d’un fonctionnaire à la Martinique est de 34 976 euros, contre 24 935 euros en métropole. Il atteint 37 575 euros à la Réunion et 46 256 en Nouvelle-Calédonie.

Le vrai problème, c’est que ce dispositif initialement destiné à réduire les disparités produit aujourd’hui des effets pervers : il mine la compétitivité des DOM et des COM par rapport à leurs voisins immédiats (île Maurice, Saint-Domingue…) et aggrave les inégalités dans l’outre-mer. Le coût de ces traitements est tellement lourd que l’Etat et les collectivités locales rechignent désormais à titulariser leurs employés. Du coup, à la Martinique, 60 % des agents sont des contractuels, moins protégés et nettement moins bien payés que leurs collègues titularisés. Le statut doré des uns entraîne la précarité de la majorité.

Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter Annette Fortuné. Aide-soignante dans un foyer de l’enfance à Fort-de-France, elle est, à 43 ans, vacataire depuis des lustres. Son agenda posé sur la table de cuisine, elle décrit son emploi du temps : « Hier, c’était 21 heures-7 heures, aujourd’hui je suis de repos, demain c’est 12 h 30-21 h 15. Après-demain… je ne me souviens plus. » Et c’est comme ça toutes les semaines. Son salaire varie d’un mois sur l’autre, elle n’a jamais deux jours de repos consécutifs. En moyenne, elle récolte 1 500 euros par mois. Titularisée, elle en gagnerait le double. « Les vacances ? Cela fait cinq ans que je n’en ai pas pris. »

Pour mettre fin à cette situation, Guy Lordinot ne voit qu’une solution : « Il faut absolument supprimer les compléments de rémunération pour donner de l’air aux communes comme au secteur privé et leur permettre de créer de l’emploi. Quand il faut ajouter 40 % à des salaires, on ne peut plus recruter. On est arrivé à un blocage : le personnel titularisé vieillit et les jeunes en sont réduits à chercher des emplois aidés ou précaires. »

Toutes ces exceptions irritent aussi Marcel Osenat, une des figures du patronat martiniquais qui dirige notamment la Librairie antillaise, sorte de Fnac locale avec huit points de vente dans l’île. « Nous ne sommes plus une colonie lointaine et inhospitalière qui doit faire des efforts pour attirer des gens, insiste-t-il. Pourquoi les fonctionnaires percevraient-ils ici 40 % de plus que dans l’Hexagone ? Dès qu’on évoque ce sujet, on soulève un tollé. Mais notre société doit se décomplexer. Elle a pris l’habitude de se croire et de s’afficher malheureuse pour susciter un regard culpabilisé et paternaliste de la métropole. Ce discours misérabiliste, encore très prégnant, est aujourd’hui dépassé. »

Fiscalité des entreprises

Pour tenter de compenser les décalages entre les salaires du public et du privé, l’Etat a mis en place de nombreux dispositifs favorables aux entreprises. Dans les DOM, elles profitent d’un abattement fiscal d’un tiers de leurs bénéfices. Cette mesure s’applique à tous les secteurs sauf au commerce, aux banques et à l’immobilier. Les PME de moins de onze salariés bénéficient d’une exonération totale de charges sociales.

Dans le bâtiment et les travaux publics, les entreprises d’au moins 50 salariés jouissent d’une exonération totale de cotisations sociales patronales pour les rémunérations allant jusqu’à 1,3 fois le smic. Dans l’hôtellerie et le tourisme, l’exonération est de 100 % jusqu’à 1,5 fois le smic.

Investissements défiscalisés

La loi Pons de 1986 a institué une défiscalisation pour les investissements dans les DOM. Ces réductions d’impôts vont jusqu’à 70 % pour les travaux de rénovation et de réhabilitation hôtelière ou pour l’achat de bateaux de plaisance. Cette mesure, que certains apparentent à une niche fiscale pour les métropolitains les plus fortunés, coûtera 400 millions d’euros à l’Etat en 2006 au profit de 6 400 personnes. En 2004, la défiscalisation a permis de créer 1 897 emplois pour un coût moyen de 248 000 euros par emploi…

Une myriade de statuts

Depuis la révision constitutionnelle de mars 2003, il n’existe plus de territoires d’outre-mer (TOM). Les quatre départements d’outre-mer (DOM) – Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion – ont des statuts similaires à ceux de leurs homologues métropolitains. Les collectivités d’outre-mer (COM) jouissent, elles, d’une certaine autonomie au sein de la République. La Nouvelle-Calédonie est un pays d’outre-mer (POM) depuis 1999. Son statut prévoit l’organisation d’un référendum d’autodétermination entre 2014 et 2018.


Piraterie: Vers la recolonisation de la Somalie? (How long can we again put off the recolonization of Somalia?)

23 novembre, 2008

Somali pirates in actionPirates somaliens en discussion pour l’acquisition de Citigroup (The Globe and mail)

C’est précisément en raison de la mort de l’impérialisme que nous voyons l’apparition du monde pré-moderne. Aujourd’hui, il n’y a aucune puissance coloniale qui accepte de s’atteler à cette tâche, cependant les occasions, peut-être même le besoin de colonisation, sont aussi grands qu’ils ne l’ont jamais été au XIXe siècle. Robert Cooper

Pourra-t-on encore longtemps reporter la recolonisation ou du moins la mise sous tutelle d’Etats défaillants comme la Somalie?

Alors qu’en pleine crise financière mondiale issue pour une bonne part des pratiques financières démagogiques de la présidence Clinton, une nouvelle équipe démocrate s’apprête à renflouer à coups de milliards du contribuable le “système de sécurité sociale qui accessoirement fabrique des automobiles”

Et qu’un autre membre de la famille Clinton se prépare à reprendre les rênes de la diplomatie américaine 15 ans après le lamentable ordre de retrait militaire de Mogadiscio donné par l’Administration de son propre mari …

Y a-t-il une industrie qui résiste mieux à la crise que celle, comme le suggère le dernier titre parodique du quotidien canadien Globe and mail, de la piraterie et prise d’otages des côtes somaliennes?

94 attaques dont 38 réussies depuis janvier, 16 navires et plus de 250 membres d’équipage toujours retenus, un superpétrolier saoudien chargé de brut (de la taille d’un porte-avions américain, 2 millions de barils de brut), un cargo ukrainien chargé de 33 chars, 150 lance-roquettes, 2 missiles air-sol, des milliers d’obus et de munitions, chiffres d’affaires en rançons estimé à quelque 30 millions de dollars l’année …

Alors que s’assemblent, à la veille de l’opération de l’Union européenne “Atalanta” le 8 décembre prochain, une véritable armada de bâtiments issus aussi bien de la Task Force 150 américaine que de l’OTAN, la France, la Russie, l’Espagne, l’Inde ou la Corée du Sud …

C’est à une véritable course de vitesse que se livrent les pirates qui, profitant du vide juridique de la législation actuelle (où juger les pirates capturés qui sont le plus souvent relâchés faute de structures judiciaires dans les états en faillite dont ils sont issus?) et du refus des navires marchands de s’armer (mis à part quelques dérisoires canons à son non létaux), sont passés du pillage des chargements d’aide alimentaire de l’ONU dont dépendent quelque 40% de la population somalienne à celui des 20 à 30 000 navires qui transitent chaque année sur ces routes maritimes stratégiques.

Sans compter les myriades de jeunes désoeuvrés attirés par cette nouvelle manne, dont toutes sortes de milices et de factions islamistes avides, comme les talibans afghans avec l’opium et leur inévitable claque médiatique en mal de sensations fortes et d’audimat, de prendre leur part de ce fabuleux gâteau pour financer le jihad mondial.

Avant peut-être que, comme avec la mise au pas des pirates barbaresques à la fin du XIXe qui avait nécessité la création des Marines américains et la colonisation française de l’Algérie,… l’Occident se décide un jour à reprendre les choses en main?

Reportage exclusif en Somalie chez ces bandits des mers qui défient le monde

Manon Querouil et Véronique De Vigueri
Le Figaro magazine
21/11/2008

Le détournement d’un superpétrolier saoudien chargé de brut au large de la Somalie illustre l’incroyable audace dont font désormais preuve les pirates de la région. Nos reporters sont allés à la rencontre de ces pillards des mers qui contrôlent l’une des routes maritimes les plus stratégiques au monde.
Au terme de dix heures de route, sur une piste défoncée qui traverse un désert de pierres, se découpent au loin les silhouettes massives des bateaux grec, japonais et ukrainien retenus depuis plus de deux mois à proximité du village de Hobyo, sur la côte est de la Somalie. Un no man’s land pelé au décor invariable : des buissons d’épines, quelques troupeaux de chèvres efflanquées et des groupes d’hommes en armes. Le rendez-vous est fixé plus au nord, aux confins d’une plage déserte, où ne tarde pas à débarquer un pick-up rempli de miliciens, mitraillette au poing et munitions en bandoulière. La section de terre, venue en repérage… En contrebas, sur une mer calme, une petite embarcation blanche apparaît avec à son bord sept hommes cagoulés. Un bref échange d’instructions par téléphone satellite avec ses hommes à terre, et le chef des pirates se dirige prestement vers le rivage, un vieux pull enroulé autour de la tête en guise de turban, un lance- roquettes rouillé calé contre son épaule osseuse.

Abdullah Hassan, surnommé « celui qui ne dort jamais », a 39 ans et dirige depuis trois ans un gang de 350 hommes, mélange hétéroclite d’anciens pêcheurs et de miliciens désœuvrés ironiquement baptisés les « gardes-côtes ». A son actif : une trentaine de prises depuis le début de l’année, dont le cargo ukrainien Faina, menées en collaboration avec une autre bande. « Avant, j’étais un honnête pêcheur, déclare-t-il en remontant son pagne élimé pour s’accroupir sur le sable brûlant, mais depuis que les chalutiers étrangers ont vidé nos mers, il faut bien sur vivre… » Et Abdullah, en dépit des apparences, s’en sort plutôt bien : 10 millions de dollars de recette depuis le début de l’année, de quoi payer grassement ses troupes, réinvestir dans des armes plus sophistiquées et des bateaux plus puissants, importés du Kenya ou de Dubaï, et mettre sa famille à l’abri du besoin. « Aujourd’hui, l’argent n’est plus un problème », confirme-t-il en hochant la tête, content.

Le capitaine se montre plus crispé quand on l’interroge sur ses techniques de guerre, qu’il se refuse d’emblée à divulguer : secret défense. Mais avec plus d’une soixantaine d’attaques répertoriées depuis le début de l’année par le Bureau maritime international, parfois réalisées à plus de 300 milles des côtes somaliennes, le modus operandi des forbans des mers n’est plus vraiment un mystère. C’est depuis un « bateau mère » – souvent un imposant chalutier de confection russe – que sont lancés à l’abordage des hors-bord surpuissants qui, en quelques minutes, viennent se coller au flanc du navire repéré. Une rafale de tirs dissuasive, un grappin arrimé à la passerelle, et les pirates sont maîtres à bord. « Le secret d’une attaque réussie, c’est la vitesse d’exécution », consent à révéler Abdullah Hassan, qui souligne que ses troupes, bien entraînées, peuvent mener un abordage en moins d’un quart d’heure. « Et sans effusion de sang », précise-t-il.

Car les pirates somaliens mettent un point d’honneur à mener des attaques « propres » et bien encadrées, où chaque homme obéit à un strict règlement et où la sécurité des otages est préservée. « Bien nourri, confiné dans un espace du bateau qui lui est réservé, l’équipage retenu à bord n’a de contact qu’avec l’interprète pour éviter d’éventuels dérapages, notamment avec le personnel féminin », explique Abdullah Hassan, qui se pique d’être un « bon musulman ».

Depuis les techniques de repérage des navires arraisonnés à l’aide de GPS dernier cri jusqu’aux négociations rondement menées par un porte-parole pour le versement des rançons (entre 1 et 2 millions de dollars en moyenne aujourd’hui), l’industrie de la piraterie est actuellement un système bien rodé en Somalie. Même s’il s’est trouvé un peu bousculé par l’intervention musclée de l’armée française en septembre dernier pour libérer le voilier Carré d’As. Car en dépit des fanfaronnades du chef des pirates, qui soutient que « les Français ne font peur à personne », ses troupes dorment désormais en mer par crainte d’un coup de filet sur le sol somalien.

La médiatisation croissante autour du village côtier d’Eyl, au cœur de la région autonome du Puntland et identifié comme l’épicentre de la piraterie, les a également poussés à se déplacer plus au sud, à In Dawa, situé à 30 kilomètres de Hobyo, dans l’Etat autoproclamé de Galmudug. Sa capitale, Galcayo, théâtre de fréquents affrontements entre clans rivaux pour le contrôle des points d’eau et de la route principale vers Bosasso, est devenue la nouvelle base arrière des flibustiers qui viennent s’y approvisionner en nourriture et en khat, une plante euphorisante mâchonnée dans toute la région et dont ils font une grosse consommation. Plusieurs fois par semaine, des camions bringuebalants acheminent également les fameux speed-boats depuis la gare routière de Galcayo vers Hobyo, Eyl ou Harardere.

Derrière son vaste bureau immaculé, le président de l’Etat de Galmudug, Mohamed Warsame, hausse les épaules avec fatalisme : c’est un fait établi, les pirates sont aujourd’hui intouchables. Car avec une quarantaine de policiers payés une centaine de dollars par mois pour sécuriser les environs de Hobyo, le combat est perdu d’avance.

« Il suffit de bombarder le “Faina” et son précieux chargement… »

Aux Etats-Unis depuis la création, en 2006, de ce nouvel Etat issu de la partition de la région centrale de Somalie, l’homme, récemment rentré au pays, semble plus préoccupé par le renouvellement de sa carte verte que par l’établissement d’un semblant de sécurité dans la région. Ce qui ne l’empêche pas d’épingler tour à tour les autorités de l’Etat rival du Puntland, « forcément de mèche avec les pirates », et les puissances occidentales, une « bande de touristes amateurs » qui, en cédant systématiquement au chantage des flibustiers, entretiennent leur industrie florissante.

La solution est pourtant simple, s’agace le Président : il suffit de bombarder le Faina et son précieux chargement. Quant à l’équipage retenu à bord ? Un « inévitable dommage collatéral » inhérent à chaque guerre…

La méthode ne semble cependant guère faire recette auprès des « touristes occidentaux » qui encerclent le Faina et continuent, microphone en main et au gré des humeurs du porte-parole des pirates, Sugule Ali, à mener les négociations en vue d’éviter le scénario catastrophe qui fait se dresser les cheveux sur la tête de tous les experts en sécurité : le débarquement sur le sol somalien du lourd arsenal contenu dans le ventre du cargo ukrainien. Quelque 33 chars d’assaut, 150 lance-roquettes, 2 missiles air-sol et des milliers d’obus et de munitions… De quoi mener une sale guerre dans un pays déjà ravagé par les conflits internes. Car cette prise de premier choix, dont la rançon atteindrait aux dernières nouvelles le chiffre record de 5 millions de dollars, attise les convoitises et ne va pas sans créer des tensions entre les pirates et les miliciens de l’Union des tribunaux islamiques (UTI), qui veulent aussi leur part du gâteau.

Loin de constituer un joint-venture politico-religieux sur lequel flotterait l’ombre d’al-Qaida, chaque groupe poursuit au contraire des objectifs diamétralement opposés. « Eux veulent récupérer les armes pour combattre les troupes du gouvernement, nous, nous voulons simplement l’argent pour faire vivre nos familles », résume le chef des pirates que nous avons rencontré et qui s’offusque de la rumeur selon laquelle des membres d’al-Shabab, la milice religieuse de l’UTI, encadreraient l’entraînement des pirates. « Si quelqu’un a des leçons de guerre à recevoir, ce n’est certainement pas nous », lance-t-il, vexé. Des relations houleuses qui ne datent pas d’hier, puisque, en 2006, l’UTI alors au pouvoir avait pendu haut et court le chef des pirates de Hobyo…

Point d’alliance explosive, donc, entre fous d’Allah et brigands des mers. Pas plus que d’hommes d’affaires en costume-cravate, de bureaux de change, de maisons luxueuses ou de restaurants destinés à nourrir les otages dans les villages côtiers de Somalie, contrairement à ce que l’on a souvent pu lire. De tout temps, les histoires de pirates ont inspiré les conteurs, mais en termes romanesques, leurs contemporains somaliens sont plutôt décevants. « Il n’y a que des kalachnikovs, des chèvres et du khat ici », rapporte, dépité, un journaliste local qui s’est récemment rendu à Eyl.

Aucun signe visible d’opulence non plus à Hobyo, semblable à tous les petits hameaux poussiéreux qui s’égrènent le long de la côte somalienne. Ce qui ne veut pas dire que l’industrie de la piraterie ne soit pas rentable, loin s’en faut. Les estimations établies par l’institut d’études britannique Chatham House, qui évalue son revenu annuel autour de 30 millions de dollars, semblent même en deçà de la réalité, compte tenu des sommes exorbitantes versées par les armateurs ces derniers mois. En réalité, comme l’analyse justement un responsable d’une ONG locale qui travaille au contact des familles de pêcheurs, les pirates investissent de préférence dans leurs villages d’origine, souvent à plusieurs centaines de kilomètres des principaux repaires de la piraterie.

Avec l’argent touché grâce à la rançon du voilier français Le Ponant en avril dernier, Ali Ahmad, 27 ans, s’est ainsi fait construire une vaste demeure à Galcayo où vit sa famille, et qui détonne au milieu des bicoques de fortune environnantes. Sur les 2 millions perçus par son groupe, lui a touché 100 000 dollars avec lesquels il s’est également offert un 4 x 4, une deuxième femme et des kilos de khat. Lubies de nouveau riche auxquelles cèdent souvent les pirates… Mais l’homme a aussi investi dans l’achat d’armes et d’un hors-bord, qu’il a ensuite loués à un groupe pour mener l’abordage d’un navire japonais le mois dernier. Marge dégagée ? Trente mille dollars. Une « bonne opération », se félicite le jeune pirate, qui, sans doute échaudé par l’arrestation de six de ses collègues à la suite de la prise du Ponant, préfère désormais se consacrer au financement des opérations et sous-traiter les attaques. D’autant que les sous-fifres prêts à faire le sale boulot ne manquent pas.

Mohamad, 40 ans et six enfants à charge, vit depuis plus de vingt ans dans une ruine ouverte aux quatre vents du centre de Galcayo. La semaine dernière, il a reçu de l’argent « d’amis d’amis » pour financer son voyage jusqu’à Hobyo, où il est attendu pour participer à une prochaine attaque. La rude sécheresse de cette année a eu raison de ses dernières réticences : « Mes enfants crèvent de faim, je n’ai plus le choix », confie-t-il, adossé à un mur lépreux, avant d’ajouter : « Tout le monde le sait, la piraterie est la seule activité qui rapporte ici. » Surtout qu’elle est socialement bien acceptée en Somalie et que les pirates, auréolés d’un certain prestige, jouissent de nombreux avantages.

Se revendiquer de la grande famille des « gardes-côtes » permet d’obtenir des crédits auprès des commerçants ou un laissez-passer aux check-points, rapporte, halluciné, un employé du Croissant rouge somalien. Les pirates sont même devenus les héros d’une bande dessinée satirique très populaire dans le pays, dans laquelle on voit de jolies femmes snober les miliciens au profit des nouveaux seigneurs de la mer…

Mais le détournement de plusieurs cargos contenant de l’aide alimentaire, dans un pays où près de 40 % de la population en dépend, commence à entamer la cote de popularité des flibustiers, tout comme l’inflation générée par l’afflux massif de dollars déversés dans la région. Les pirates sont également dans le collimateur des autorités du Puntland, particulièrement vigilantes ces derniers temps à se poser en acteurs farouches de la lutte contre la piraterie – certains officiels étant accusés de s’en mettre plein les poches. Témoin de la bonne volonté du gouvernement : la prison surchargée de Bosasso, où les journalistes sont encouragés à se rendre afin de constater qu’une centaine de pirates y croupissent actuellement. Parmi eux, neuf hommes appréhendés le mois dernier par l’armée française lors d’une patrouille dans les eaux somaliennes et qui risquent « de quinze ans d’emprisonnement à la peine capitale », affirme Bile Qabowsade, le porte-parole des autorités du Puntland.

Ce zèle affiché ne semble pas inquiéter outre mesure les pirates, qui continuent à enchaîner les attaques à une cadence infernale : pas moins de 26 répertoriées ces quatre derniers mois. Outre les problèmes évidents que pose l’absence de sécurité sur une des routes maritimes les plus stratégiques au monde, où transitent chaque année de 20 000 à 30 000 navires – dont les pétroliers venus du golfe Persique -, plusieurs observateurs s’inquiètent d’une possible récupération politique du business de la piraterie dans un pays déjà à feu et à sang. Et les Cassandre de prédire que la piraterie sera bientôt aux nombreuses milices somaliennes ce que l’opium est aux talibans d’Afghanistan : le nerf de la guerre.

Voir aussi:

How to Deal With Pirates
The rise of piracy is threatening international trade and raising complex questions. The only way to end the scourge is to respond aggressively, says Michael B. Oren.
Michael B. Oren
The WSJ
November 22, 2008

The attack began when an unidentified vessel drew alongside a merchant ship in the open sea and heavily armed brigands stormed aboard. “They made signs for us all to go forward,” one of the frightened crewmen remembered, “assuring us in several languages that if we did not obey their commands they would massacre us all.” The sailors were then stripped of all valuables and most of their clothing and locked in the hull of their own captured ship. They would be held in unspeakable conditions, subsisting on eight ounces of bread a day and threatened with beating and even beheading should they resist. “Death would be a great relief and more welcome than the continuance of our present situation,” one of the prisoners lamented.

The attack on the merchant ship, an American brig, occurred over 200 years ago in the Mediterranean during the scourge of the Barbary pirates. Sponsored by Morocco and the city-states of Tunis, Algiers and Tripoli, the pirates preyed on civilian vessels, plundering their cargoes and kidnapping their crews. “It was written in the Koran…that it was their [the pirates'] right and duty to make war upon whoever they could find and to make Slaves of all they could take as prisoners,” the emissary of Tripoli’s pasha told a startled John Adams and Thomas Jefferson in London in 1785. The emissary demanded $1 million from the United States — one-tenth of the national budget — to suspend the assaults or face losing the valuable Mediterranean trade, representing one-fifth of all American exports.

The choice was excruciating. No longer protected by the British navy and lacking any gunboats of its own, the U.S. had no ready military option. Nor did it have international support. Jefferson’s attempt to create an international coalition together with European states was summarily rejected. Defenseless and internationally isolated, most Americans were opposed to devoting their scarce resources to building a navy and instead favored following the age-old European custom of bribing the pirates — the euphemism was “tribute” — in exchange for safe passage. “Would to Heaven we had a navy to reform these enemies to mankind or crush them into non-existence,” an exasperated George Washington confided to his old comrade-in-arms, the Marquis de Lafayette.

Washington’s frustration could well be echoed today in the face of escalating assaults by pirates from Somalia. Over 90 such attacks have occurred this year alone — a three-fold increase since 2007 — resulting in the capture of 14 ships and 250 of their crew members. Among their prizes, the pirates have seized a Ukrainian freighter crammed with Soviet-made battle tanks and, most recently, the tanker Sirius Star with $100 million worth of Saudi crude in its holds. These shipments are now being held off the Somali coast where the pirates are bargaining for their return.

Superficially, at least, there are many differences between the Somali pirates and their Barbary predecessors. The Somali bandits have no declared state sponsors and no avowed religious pretext. Their targets are no longer principally American ships but flags of all nations, including those of Arab states. And they are more interested in ransoming cargoes of arms and oil than hapless sailors. Yet, no less than in the 18th century, 21st-century piracy threatens international trade and confronts the U.S. with complex questions.

Should the U.S. Navy, for example, actively combat the pirates, emulating the Indian warship that destroyed a Somali speedboat earlier this week? Can the U.S., which is already overstretched militarily in two conflicts, afford to assume responsibility for another open-ended operation in the same area? Or should America follow the example now being set by Saudi Arabia and various Asian states which, according to United Nations statistics, have paid $25 million to $30 million in ransoms to the pirates this year alone?

The answers to these questions can be gleaned from America’s experience with Barbary. Lacking a navy and unwilling to bear the financial burden of building one, early American leaders opted to pay tribute to the pirates. By the 1790s, the U.S. was depositing an astonishing 20% of its federal income into North African coffers — this in addition to costly naval stores and even cannons and gunpowder. In return for this tribute, America only received more piracy. Foreign corporations refused to ship their goods in American hulls and U.S. diplomats were forced to sail overseas on European-flagged ships for fear of seizure. Dozens of American sailors languished in captivity.

Humiliated by these depredations, the American public grew critical of its feckless government and began to demand action. “Steer the hostile prow to Barb’ry’s shores,” wrote an anonymous poet, a veteran of the Battle of Bunker Hill, “release thy sons, and humble Africa’s power.” In response, in 1794, Congress passed a bill authorizing $688,888.82 for the construction of six frigates “adequate for the protection of the commerce of the U.S. against Algerian corsairs.” By 1801, America possessed a navy capable of striking back at the pirates and a president willing to do so. In reply to Tripoli’s declaration of war against the U.S., Thomas Jefferson ordered those frigates into battle.

Many setbacks would be suffered by U.S. Naval forces in what was later called the Barbary Wars, not the least of which was the capture of the USS Philadelphia and its 307-man crew by Tripoli. Nevertheless, an intrepid trek by U.S. Marines and a mercenary force 500 miles across the Libyan desert — to the shores of Tripoli — in 1805 compelled the pirates to yield. Ten years later, President James Madison dispatched a fleet under Commodore Stephen Decatur to vanquish the remaining Barbary States. Shamed by these initiatives, the Europeans followed suit and sent their own warships to subdue the pirates, but the U.S. remained vigilant. A U.S. Mediterranean squadron — the forebear of today’s Sixth Fleet — was kept on permanent patrol to ensure that Middle Eastern pirates never again threatened American commerce.

Of course, the world is a vastly more complicated place than it was two centuries ago and America’s role in it, once peripheral, is now preeminent. Still, in the post-9/11 period, America would be ill-advised to act unilaterally against the pirates. The good news is: It does not have to. In contrast to the refusal to unite with America during the Barbary Wars, or more recently the Iraq War, the European states today share America’s interest in restoring peace to the seas. Moreover, they have expressed a willingness to cooperate with American military measures against the Somali bandits. Unlike Washington and Jefferson, George W. Bush and Barack Obama need not stand alone.

Such a campaign will not be risk-free. The danger exists that America and its allies will become bogged down indefinitely in seeking to locate and destroy an elusive foe. The operations may also prove costly at a time when America can least afford them. Finally, there is the constant headache of maintaining an international coalition which may contain members who, like many early Americans, prefer to bribe the pirates rather than fight them.

In spite of the potential pitfalls, an America-led campaign against the pirates is warranted. Though the Somali pirates do not yet endanger American trade, they will be emboldened by a lack of forceful response. Any attempt to bargain with them and to pay the modern equivalent of tribute will beget more piracy. Now, as then, the only effective response to piracy is a coercive one. “We shall offer them liberal and enlightened terms,” declared Commodore Decatur, “dictated at the mouths of our cannons.” Or, as William Eaton, commander of the Marines’ march to Tripoli, more poignantly put it: “There is but one language that can be held to these people, and this is terror.”

The U.S. is no longer the fragile and isolated country it was in the 1780s. It today possesses unrivaled naval power that it projects globally and enjoys far-reaching international support for unleashing that power against pirates. And while it is true that U.S. forces are deeply committed elsewhere in the region, addressing the threat of Somali pirates must be made a national priority while there is still time. Much like terrorism, piracy, unless uprooted, will mushroom.

George Washington wished that America had a navy capable of crushing the “enemies to mankind” — that is, not only the enemies of the U.S. His vision is now a reality. We have only to recognize it.

Michael B. Oren, a professor at Georgetown and distinguished fellow at the Shalem Center, is the author of “Power, Faith, and Fantasy: America in the Middle East, 1776 to the Present.”


Bourdieu: Au temps où la sociologie servait aussi à faire la guerre (Back when sociology was literally a martial art)

13 septembre, 2008
Photo d'Algérie (Bourdieu)Comment ne pas être exaspéré d’entendre ces bons apôtres vanter les conditions de félicité rustique, d’équilibre et de sagesse simple que garantit l’analphabétisme ? Éveillées à des ambitions neuves, les générations qui étudient et qui naguère étaient étudiées, n’écoutent pas sans sarcasme ces discours flatteurs où ils croient reconnaître l’accent attendri des riches, quand ils expliquent aux pauvres que l’argent ne fait pas le bonheur … Roger Caillois (Réponse à Claude Lévi-Strauss, 1974)
Il faut rappeler, pour la soumettre à l’examen, l’idéologie selon laquelle toute recherche menéee dans la situation coloniale serait affectée d’une impuerté essentielle. (…) Mais cette complicité originelle est-elle d’une autre nature que celle qu lie à sa classe le sociologue étudiant sa propre société? (…) derrière la dénonciation des compromissions dl’ethnologie se cache souvent la conviction qu’il n’est pas de science pure d’un objet impur, comme si la science et le savant “participaient” de leur objet. Mais faut-il rappeler la leçon que donnait Parménide à Socrate? il n’est pas, pour la science, de sujets nobles et de sujets indignes. (1963)
Je voulais être utile pour surmonter mon sentiment de culpabilité d’être simplement un observateur particiapant dans cette guerre consternante. (…) Je ne pouvais me contenter de lire des journaux de gauche ou de signer des pétitions, il fallai que je fasse quelque chose en tant que scientifique. (1986)
Aller voir de près les travailleurs d’Algérie, et les non-travailleurs, chômeurs, sous-prolétaires, paysans sans terre, etc., c’était rompre avec le discours à majuscule – qui refera surface un peu plus tard avec Althusser et ses normaliens – sur les Travailleurs, ou le Prolétariat et le Parti; et rompre aussi avec le rite intellectuel, politiquement nécessaire et parfois humainement admirable (je pense aux 121), de la pétition. (1993)
Parmi les effets funestes de la colonisation, on peut citer la complicité de certains intellectuels français de gauche à l’égard des intellectuels algériens, complicité qui les incitait à fermer les yeux sur l’ignorance dans laquelle se trouvaient ces derniers vis-à-vis de leur propres société. Je pense en particulir à Sartre, à Fanon … Cette complicité a eu des effets très graves quand ces intellectuels sont arrivés au pouvoir après l’indépendance de leur pays, et ont manifesté leur incompétence. Pierre Bourdieu (1997)
Retour, à l’occasion de la sortie d’un recueil des premiers articles du sociologue Pierre Bourdieu sur l’Algérie, sur ces expériences-clé et si déterminantes pour sa carrière et sa reconversion de la philosophie à la sociologie.

Notamment sa madeleine proustienne, le souvenir d’un geste de son enfance paysanne (le fait de venir à l’épicerie avec le montant exact de l’achat) retrouvé chez des paysans kabyles.

Mais aussi le refus (très forte tête) d’intégrer l’école des officiers de réserve suivi de l’acceptation (très bourgeoise) du piston familial pour obtenir un poste de bureau au cabinet militaire du Gouvernement général dans la capitale.

Où, pour le compte du gouverneur général Robert Lacoste, il “aurait rédigé le rapport déposé par la France au conseil de sécurité de l’ONU pour répondre aux critiques des pays arabes sur sa politique algérienne”.

Mais aussi, pendant que nombre de ses condisciples de Normale sup jouaient à “porter les valises” des plastiqueurs et égorgeurs du FLN, rapports et enquêtes pour assurer la gestion des villages de regroupement stratégiques et contre-insurrectionnels.

Tout en profitant de ses contacts avec l’armée, l’administration et l’évêché, pour accumuler les données et forger, face aux questions du jour sur les origines du capitalisme ou le choix entre la voie chinoise ou soviétique de développement (avec la paysannerie ou le prolétariat comme classe révolutionnaire), les concepts (théorie de la pratique, habitus) qui lanceront sa carrière.

Et ce à partir de l’analyse de ce qui était aussi la modernisation, certes forcée, de la société traditionnelle algérienne (avec, comme avant elle son Béarn natal, individualisation et décollectivisation, avant la catastrophe économique des futurs gouvernements du FLN) que, comme de bien entendu, le journaliste de Libération choisit de qualifier… d’ “archéologie de la pauvreté mondiale”!

Livres
Bourdieu la guerre et l’appelé
Algérie. De 1955 à 1960, le sociologue vit une expérience déterminante pour son œuvre.
É.Aeschiman

Libération
11 septembre 2008
Pierre Bourdieu Esquisses algériennes Edité et présenté par Tassadit Yacine. Seuil, «Liber», 411 pp., 20 euros.

En octobre 1955, un jeune homme, normalien, agrégé de philosophie, préparant une thèse sur la phénoménologie de Husserl, débarque en Algérie. Il ne connaît rien de la colonie française et bien peu de choses de la sociologie. En 1958, il publie son premier livre, un «Que sais-je ?» : Sociologie de l’Algérie. Trois ans ont suffi à faire naître un ethnologue avide d’enquêtes, un analyste des pratiques sociales, un fouilleur de statistiques. Bourdieu est devenu Bourdieu : adieu Husserl, adieu la phénoménologie ! «Une conversion de toute la personne», écrira-t-il dans un article de 2003. Oui, mais pourquoi la sociologie ? Et pourquoi l’Algérie ?

«Somme».

Esquisses algériennes réunit dix-sept articles publiés par Pierre Bourdieu dans diverses revues à différents moments de sa vie et devenus presque tous introuvables. Leur réunion permet de comprendre ce que la pensée du sociologue doit à cette période déterminante. Dans sa préface, Tassadit Yacine rappelle que le conflit fut pour une génération d’intellectuels le premier face-à-face avec l’exigence – et aussi les risques – de l’engagement politique. Mais la réaction de Bourdieu fut différente. Lui n’a pas de passé militant, ne devient pas «porteur de valises» (ainsi appelait-on les activistes qui aidèrent le FLN en France). Lorsqu’il est libéré des drapeaux, il reste à Alger. Prend des notes, sillonne le pays dans sa vieille Dauphine. A la rentrée 58, le voilà assistant en sociologie à l’université.

Dans un autre article de 2003 présenté ici, Bourdieu se souvient des observations qu’il réalisait quarante ans plus tôt, en Kabylie. Les habitants, note-t-il, «lorsqu’ils se rendent chez le commerçant, y vont avec, dans la main, la somme minutieusement décomptée correspondant au prix de l’objet qu’on vient acheter». L’exemple est cité comme preuve du caractère arbitraire des réflexes économiques à l’œuvre dans une société. Là est le fil conducteur de l’ouvrage : la description d’un pays déchiré entre une économie de marché développée par le colonisateur et la persistance de réflexes issus de la société traditionnelle. Et, découlant de ce contraste, l’affirmation, qui annonce le déterminisme sociologique des Héritiers ou de la Distinction, que «l’accès aux conduites économiques les plus élémentaires (travail, salaire, épargne, crédit, régulation des naissances, etc.) ne va nullement de soi et que l’agent économique dit “rationnel” est le produit de conditions historiques tout à fait particulières».

A rebours.

Quelques pages plus loin, il explique pourquoi une conduite aussi typiquement «précapitaliste» que le fait de venir avec le montant exact de l’achat l’avait marqué à ce point. Ces éléments d’enquête avaient réveillé, «par une sorte d’anamnèse, méthodiquement provoquée, des souvenirs profondément enfouis de mon enfance campagnarde». S’ouvre alors une parenthèse singulière : «J’avais ainsi été envoyé, plus d’une fois, avec la monnaie exactement comptée dans la main, chez l’épicier, qu’il fallait faire venir en criant “houhou” à l’entrée de la maison.» Cette campagne, c’est le Béarn, qui apparaît à plusieurs reprises dans ce recueil, en miroir de l’Algérie paysanne, éclairé par elle et l’éclairant en retour, l’un renvoyant à l’autre, comme un contre-chant, une harmonique qu’on redécouvre. Ici, le phrasé complexe de Bourdieu, tout en incises et en longues remarques adjacentes, se découvre une parenté inattendue avec le rythme proustien.

Bourdieu a refusé d’intégrer l’école des officiers de réserve. Il est deuxième classe, affecté à la garde d’une réserve d’explosifs, près d’Orléansville, quand il obtient, grâce à un piston (un colonel béarnais sollicité par ses parents), d’être muté à Alger, «détaché au cabinet militaire du Gouvernement général». «J’étais soumis aux obligations et aux horaires d’un deuxième classe employé aux écritures (rédaction de courrier, contribution à des rapports, etc.).» (1). Dans ses écrits, il passe rapidement sur l’épisode. Entre autres travaux d’écriture pour le gouverneur général Robert Lacoste, il y aurait rédigé le rapport déposé par la France au conseil de sécurité de l’ONU pour répondre aux critiques des pays arabes sur sa politique algérienne. Dans ses Mémoires, l’historien Pierre Vidal-Naquet, très engagé auprès du FLN, affirmera qu’en 1960 Bourdieu «ne croyait plus à l’Algérie française». Ambiguë, la formule laisse ouverte la question de savoir jusqu’où l’appelé d’Alger partageait les convictions du pouvoir politique auquel il prêta sa plume autour de 1957.

Une chose est sûre : s’il a tardé à prendre position, il a observé la réalité algérienne avec avidité depuis le premier jour. En 1958, c’est un Bourdieu convaincu des torts de la France qui se lie avec une poignée d’étudiants indépendantistes, parmi lesquels Alain Accardo et Abdelmalek Sayad. Très vite, il les associe à ses enquêtes. Car il veut comprendre. La philosophie ne lui étant d’aucun secours, il plonge dans les manuels de sociologie, les études ethnologiques, les données historiques. Profitant de ses contacts avec l’armée, en nouant d’autres avec l’administration et l’évêché, il obtient autorisations et financements et file en Kabylie, dans le Constantinois… A rebours des visions d’une société traditionnelle incapable de résister à la modernité, il insiste sur les effets délibérément destructeurs de la politique coloniale. Dans un article de 1963, il décrit les lois de 1873 et 1897 destinées à briser la propriété collective des terres agricoles en les distribuant par petits lots aux paysans. Lesquels, soudain livrés à eux-mêmes, ne tardèrent pas à les revendre aux Français, avant de se faire embaucher comme ouvriers agricoles – de quoi donner le sentiment au lecteur contemporain de lire une sorte d’archéologie de la pauvreté mondiale.

D’article en article, Bourdieu analyse les effets du colonialisme, précarité sociale, sous-emploi, dépendance, perte de l’estime de soi. L’article sur les «regroupements» – cités d’urgence bâties à la hâte où les autorités françaises déplacèrent jusqu’au quart de la population autochtone pour mieux la surveiller – dresse le tableau d’une société renouvelée de fond en comble, où l’on va au café, où l’on se serre la main, où l’on mange à la gargote, où les maisons n’ont plus de cour, où les femmes se mettent à porter le voile pour se protéger des regards extérieurs au clan. «Maintenant, tout le monde est semblable. Il n’y a plus de gens de ceci et de gens de cela ; il n’y a plus les fils de telle famille et les fils de telle autre. Nous sommes tous dans la même situation, nous vivons tous la même chose», témoigne un «regroupé». Bourdieu résume le chamboulement en une formule : «La communauté d’expérience remplace l’expérience de la communauté.»

Photos.Passionné, exalté, suractif, Bourdieu se lance dans une enquête démesurée sur les dépenses des ménages dans un regroupement kabyle. S’intéresse aux stratégies matrimoniales. Dresse des cartes. Prend des photos. Met les bouchées doubles. Avec la paysannerie déracinée de l’Algérie française, il va à la rencontre de ses propres origines, cet habitus rural auquel sa réussite scolaire lui permit de s’arracher mais dont le souvenir ne cessa de le hanter, en contrepoint de cet élitisme universitaire qui l’irritait et le fascinait. Il l’a dit dans son Auto-analyse : «Le passage de la philosophie à l’ethnologie et à la sociologie, et, à l’intérieur de celle-ci, à la sociologie rurale, située au plus bas de la hiérarchie sociale des spécialités», ne fut possible que parce qu’accompagné «du rêve confus d’une réintégration dans le monde rural».

Plusieurs livres majeurs sont nés de ce bouillonnement (2). C’est à propos de l’Algérie, dans un article datant de 1964, qu’apparaît le terme d’habitus, concept clé par lequel Bourdieu désignera l’ensemble des dispositions acquises par un individu pour agir dans une société donnée. De façon plus étonnante, émerge à cette période une virulente critique de l’économisme qui ressurgira vers la fin de sa vie, avec la dénonciation du libéralisme. Prétendre que tout homme désire naturellement consacrer sa vie à engranger des profits monétaires est, montre-t-il dès 1959, une façon pour le colonialisme d’asseoir son emprise et de disqualifier les autres formes de rapport à l’économie. Car, dans «cette sorte de situation de laboratoire» de l’Algérie française finissante, Pierre Bourdieu toucha du doigt ce que d’autres n’admettront jamais : un discours dominant, même conceptuel, ne peut se tenir pour étranger à la souffrance de ceux dont il accompagne la domination. Cela vaut aussi pour aujourd’hui.

(1) Esquisse pour une auto-analyse, Raisons d’agir, 2004. (2) Travail et travailleurs en Algérie, avec Alain Darbel, Jean-Paul Rivet et Claude Seibel (EHESS-Mouton, 1963) ; les Déracinés, avec Abdelmalek Sayad (Minuit, 1964) ; Esquisse d’une théorie de la pratique, précédé de Trois Etudes d’ethnologie kabyle (Droz, 1972) ; Algérie 60 (Minuit, 1977) ; Images d’Algérie (Actes Sud, 2003).

Lire aussi les Algéries de Pierre Bourdieu, d’Enrique Martín-Criado, à paraître en octobre (Editions du Croquant).


Piraterie: Vers une renégociation du texte de 1982? (Towards a new liberal imperialism?)

15 avril, 2008
Piracy attacks mapC’est précisément en raison de la mort de l’impérialisme que nous voyons l’apparition du monde pré-moderne. Aujourd’hui, il n’y a aucune puissance coloniale qui accepte de s’atteler à cette tâche, cependant les occasions, peut-être même le besoin de colonisation, sont aussi grands qu’ils ne l’ont jamais été au XIXe siècle. (…) le cas d’Ossama Ben Laden a maintenant démontré, pour ceux qui ne l’avait pas déjà réalisé, qu’aujourd’hui le monde entier est, potentiellement au moins, notre voisin. Robert Cooper
Les Etats qui bordent le détroit de Malacca, c’est-à-dire l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, sont des Etats relativement développés» qui ont pris «des initiatives» contre les pirates. Mais les Etats africains, notamment dans le golfe de Guinée, ou dans l’est de l’Afrique, «n’ont pas les mêmes moyens». C’est pourquoi, il n’a pas exclu que certains Etats, sans moyens d’intervention contre les pirates, «renoncent à la barrière symbolique des eaux territoriales», la surface maritime où un Etat exerce sa souveraineté: soit une largeur ne dépassant pas 12 milles marins nautiques, selon la convention des Nations unies sur le droit de la mer. Jean-David Levitte (conseiller de Sarkozy, Libération, le 12 avril 2008)

263 actes déclarés en 2007 (contre 249 en 2006 et jusqu’à 2000 avec les non-déclarés?), sur au moins quatre continents (Afrique: notamment côtes somaliennes et nigérianes) Somalie; Amérique du Sud (Colombie, Equateur, Brésil), Moyen-Orient (Irak, Iran), Asie (Indonésie), explosion des trafics (drogue, immigration clandestine, rançonnages), multiplication insensée, pour cause de piraterie, des coûts de transport pour l’aide alimentaire (par voie terrestre) …

85% du commerce et des échanges mondiaux par voie maritime, augmentation de quelque 460% en 30 ans, quelque 50 000 navires circulant en permanence autour du globe, une cinquantaine de navires militaires croisant en continu dans le seul détroit d’Ormuz …

A l’heure où, comme leurs dirigeants les vertus de la fermeté et de la discrétion, les Français (re)découvrent l’importance de la piraterie internationale mais aussi de notre dépendance des grandes voies maritimes …

Allons-nous, comme vient de le démontrer la toute récente libération des marins du “Ponant” et la capture d’une partie des pirates, vers la création, comme à l’époque des pirates barbaresques, d’un nouveau corps de “marines” internationaux?

Ou, comme avec le terrorisme pour le droit de la guerre, être contraints à la redéfinition de ce que constitue un acte de piraterie (ie. en haute mer) ?

A savoir contraindre les Etats défaillants à renoncer à leur juridiction sur leurs eaux territoriales (notamment pour des raisons de corruption mais aussi de temps perdu), soit à 12 mille marins de leurs côtes?

Et au-delà… au retour à un néo-impérialisme ou néo-colonialisme humanitaires enfin assumés ?

Paris pousse pour une loi antipiraterie
L’Elysée souhaite une résolution de l’ONU permettant d’intervenir dans les eaux territoriales.
ARNAUD VAULERIN
Libération
Le 12 avril 2008

Que faire pour enrayer l’escalade des actes de piraterie ? L’Elysée, par la voix de Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique du Président, a annoncé vendredi le lancement d’«une action internationale concertée contre la piraterie». «Cette initiative sera lancée sous la forme d’un premier contact informel avec les 14 partenaires de la France au Conseil de sécurité» des Nations unies. Le sherpa de Nicolas Sarkozy a précisé qu’un «premier texte commencera à circuler pour son adoption, dès que les partenaires seront prêts, sans doute dans le courant de la semaine prochaine». La Grande-Bretagne et les Etats-Unis auraient indiqué, dès vendredi, qu’ils soutiendront l’initiative. Mardi, Bernard Kouchner avait déjà évoqué l’hypothèse d’une «surveillance internationale régulière» des eaux au large de la Somalie. Le Quai d’Orsay a d’ailleurs transmis à l’Elysée un plan d’action comportant «au moins trois axes d’intervention» dont Jean-David Levitte semble s’être inspiré lors de la conférence de presse de vendredi.

«Barrière symbolique»

Se félicitant du «bilan très positif» de l’opération de sécurisation des convois humanitaires (Alcyon), les services du ministère des Affaires étrangères suggèrent d’abord de «pérenniser Alcyon». Ensuite, le plan français propose «une nouvelle résolution du Conseil de sécurité des Nations unies pour renforcer la capacité à intervenir contre des pirates […] en ouvrant un droit de suite dans les eaux territoriales de la Somalie en cas de flagrance». Le document précise que, «le cas échéant, une extension du dispositif à l’ensemble des zones concernées par la piraterie» peut être envisagée. Enfin, dernier axe d’intervention : la formation. Celle-ci pourrait être renforcée, notamment pour les «garde-côtes yéménites».

Vendredi, le conseiller de Sarkozy, Jean-David Levitte, a donc esquissé les grandes lignes d’un plan visant à sécuriser l’ensemble des mers à risques. «Les Etats qui bordent le détroit de Malacca, c’est-à-dire l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, sont des Etats relativement développés» qui ont pris «des initiatives» contre les pirates, a-t-il indiqué. Mais les Etats africains, notamment dans le golfe de Guinée, ou dans l’est de l’Afrique, «n’ont pas les mêmes moyens». C’est pourquoi, il n’a pas exclu que certains Etats, sans moyens d’intervention contre les pirates, «renoncent à la barrière symbolique des eaux territoriales», la surface maritime où un Etat exerce sa souveraineté : soit une largeur ne dépassant pas 12 milles marins nautiques, selon la convention des Nations unies sur le droit de la mer. Ce texte, signé en 1982, risque donc de connaître des chamboulements si l’initiative française présentée vendredi est adoptée par l’ONU. Et nécessitera des éclaircissements : la définition de la piraterie explicitée à l’article 101 de la convention établit que cet acte, pour être qualifié tel, doit avoir lieu «en haute mer», «dans un lieu ne relevant de la juridiction d’aucun Etat».

Droit du pirate.

«Ce n’est pas simple, fait remarquer un amiral français. Le cadre juridique devra être très bien défini, notamment pour parer à toute éventuelle poursuite d’un Etat par un pirate s’estimant bafoué dans ses droits.»

Sans compter que les moyens à déployer devront être à la hauteur des «zones immenses à couvrir», rappelait, mercredi dans nos colonnes, l’ancien préfet maritime Laurent Merer. Il a également précisé qu’une opération de surveillance maritime, la Task Force 150 à «laquelle participent une dizaine de pays», est déjà déployée dans le nord de l’Océan indien, depuis les attentats du 11 septembre 2001. En ces temps de disette budgétaire, les engagements français paraissent durs à tenir.

Voir aussi:

Piraterie : le fléau somalien
Les côtes somaliennes livrées aux pirates

Les eaux somaliennes sont devenues, en quelques années, très inamicales pour les navires du monde entier. Pourquoi ? A cause des pirates qui profitent du vide qui règne à la tête de l’Etat depuis 1991.

Falila Gbadamassi
Afrik
Le 12 décembre 2005

L’absence d’un Etat de droit en Somalie depuis 1991, date à laquelle a débuté la guerre civile dans le pays, fait de ses côtes un nouvel eldorado pour les pirates des temps modernes. Pour le Capitaine Pottengal Mukundan, le directeur général du Bureau Maritime International (BMI), organisation qui lutte contre la piraterie maritime dans le monde, la recrudescence des actes de piraterie tient à ce vide politique. Le détournement des cargaisons du Programme Alimentaire Mondial (Pam), ces derniers mois, a mis un coup de projecteur sur le phénomène. Aussi, depuis le 5 décembre dernier, le Pam, pour la première fois en cinq ans, a décidé de recommencer à acheminer l’aide alimentaire par voie terrestre. Une modalité de transport plus onéreuse que la mer, mais beaucoup plus sécurisante.

L’absence d’un Etat de droit : un aubaine pour les pirates somaliens

« Depuis le 15 mars, ce sont 32 attaques qui ont été perpétrées dans les eaux somaliennes, dont 13 avec succès. Dix navires ont été libérés contre des rançons et les 3 derniers sont encore dans les eaux somaliennes », indique le Capitaine Mukundan. Ce dernier n’a pas souhaité donner de chiffres quant au montant des rançons, mais assure que les sommes réclamées sont « substantielles ». Le modus operandi des pirates somaliens est simple. « Les pirates arrivent dans des petits bateaux très rapides armés d’armes automatiques et de lance-grenades portables. Ils ouvrent alors le feu sur le navire et l’oblige à ralentir, puis en profitent pour monter rapidement à bord. L’équipage est pris en otage et les pirates obligent le navire à quitter les eaux internationales pour les eaux somaliennes », explique le patron du BMI. Là, seules les autorités du pays sont habilitées à intervenir. Le BMI conseille aux navires de se tenir éloigner des côtes somaliennes.

L’organisation, qui dépend de la Chambre Internationale du Commerce, a mis en place depuis 1992 un centre de notification des actes de piraterie qui fonctionne en permanence. « Grâce à notre centre, nous avons la meilleure cartographie du phénomène. Les navires sont informés des différentes attaques qui sont perpétrées et de l’endroit où elles ont eu lieu. Leurs capitaines sont alors conscients des risques encourus quand ils sont à proximité des zones concernées ». En Afrique, outre la Somalie, les côtes de l’Afrique de l’Ouest, celles de la Guinée Equatoriale et du Nigeria en particulier, sont dangereuses. L’Amérique du Sud, notamment la Colombie, l’Equateur et le Brésil, l’Irak mais surtout l’Indonésie sont, quant à elles, les zones les plus risquées au monde. Vingt-cinq pour cent des 205 actes de piraterie menés, entre janvier et septembre 2005, s’y sont déroulés. De plus, les pirates ont une prédilection pour les pétroliers : 30% d’entre eux font l’objet d’actes de piraterie. Ce qui fait du détroit de Malacca, situé aux abords des côtes indonésiennes et où transitent de nombreux tankers, une zone très sensible.

Les patrouilles internationales appelées à l’aide

Si la piraterie n’a pas encore atteint un niveau qui fait d’elle une menace pour l’économie mondiale, elle l’est déjà pour la sécurité maritime et plus spécifiquement pour celle des gens de mer qui sont les premières victimes des pirates. Le BMI a enregistré, sur la même période que précédemment, 259 actes de violence contre ces derniers dont 12 sont portés disparus ou morts. Comment donc lutter contre ce fléau notamment en Somalie ? « La solution réside dans la mise en place d’un cadre répressif et législatif », répond le Capitaine Mukundan. Ce qui n’est pas encore à l’ordre du jour dans ce pays d’Afrique de l’Est, pourtant doté d’un gouvernement de transition. Car, selon le responsable du BMI, la sordide activité des pirates est connue de tous – ils ne s’en cachent pas et coulent pour certains des jours très heureux – dans tous les petits villages qui longent la côte somalienne. Une côte que sont incapables de contrôler les chefs de guerre somaliens, dont le pouvoir se limite à des petites portions de territoire, faisant ainsi d’elle le royaume des pirates. Aussi pour pallier aux défaillances des autorités somaliennes, ce sont les patrouilles navales des pays développés, présents dans la zone, qui sont appelées à la rescousse pour faire la police dans les mers de Somalie.

http://www.lesnouvelles.org/P10_magazine/16_analyse03/16141_somalis_karieh1.html

Esquisse d’une sociologie des clans somalis
(1/3) Les termes, la situation, la structure

Dans le premier volet de cette importante contribution adressée aux « Nouvelles d’Addis », Youssouf Karieh, universitaire djiboutien spécialiste de la corne de l’Afrique, s’interroge sur l’existence même d’un pays nommé « Somalie ». L’auteur insiste sur l’absence historique et sociologique d’une « autorité centrale » dans l’organisation des clans somalis. De son point de vue : « Il existe tout juste des aires ou zones d’habitation, plus ou moins délimitées à leurs extrêmes par les rapports de force établis avec les ethnies de proximité. »

YOUSSOUF KARIEH

Septembre-octobre 2001

1. Introduction

Le terme « clan » n’englobe pas la même réalité et les mêmes structures socio-claniques partout dans les aires d’habitation des peuples désignés par le terme. Il existe des différences notables selon la localisation du clan – à proximité des côtes, continentales ou périphériques – et selon les rapports entretenus par les clans autour de la femme (mariage).
Selon nous, ces deux variables constituent un axe à partir duquel une sociologie des clans somalis pourrait être entreprise. La réalité du clan n’est pas une donnée intrinsèque, immuable et uniforme. Elle n’est ni une réalité vécue de la même manière partout, ni une structure imposée à tous les Somalis de façon univoque.

Dans cet article, nous étudions les clans somalis à partir des matériaux obtenus empiriquement sur les terrains pendant une période de dix années. Les matériaux s’appuient également sur des études généalogiques des “échantillons” somalis.
Les observations retenues dans ces travaux sont rassemblées dans cette période (1987-1997) où l’auteur de l’article a été un observateur de terrain. En d’autres termes, l’auteur a séjourné des fins fonds de l’Éthiopie à la Somalie, en passant par Djibouti.
Les travaux d’observation empiriques, issus de l’esquisse de cette sociologie des clans seront affinés par des postulats théoriques.

2. Situation contextuelle

Les nostalgiques d’un État-unifié-somalien essaient de reconstituer l’histoire de façon erronée. Tout d’abord, il n’y a pas d’histoire de la Somalie pour la simple raison qu’il n’y a jamais eu de Somalie. Il existe tout juste des aires ou zones d’habitation, plus ou moins délimitées à leurs extrêmes par les rapports de force établis avec les ethnies de proximité : Oromos, Hararis, Afars, etc. ; zones à l’intérieur desquelles cohabitent des clans somalis, juxtaposés les uns à côté des autres, chacun ayant un périmètre de pâturage et d’influence.

Ensuite dans ce contexte, il n’y a jamais eu d’autorité supra clanique ou d’institution commune pouvant réunir les Somalis sous une même bannière. L’on avait tout au plus du temps précolonial, comme aujourd’hui – ou il n’y a pas d’État –, des terroirs ou fiefs des clans, ave le périmètre de chacun, sur lequel s’établissent des règles soit conflictuelles, soit de coexistence pacifique, selon les circonstances du moment, avec les clans voisins.

Même dans le vocabulaire, les Somalis ne disposent pas de concept commun pour designer l’autorité suprême de l’ordre culturel clanique. Nous en avons recensé neuf appellations différentes : Sultan, Garad, Ugas, Malaq, Boqor, Baqow, Webber, Imam, Isim.

Enfin, tout marche aujourd’hui comme si les Somalis, depuis la disparition de cette éphémère autorité centrale (l’État somalien n’a duré que trente ans) étaient projetés d’un seul coup dans une réalité à tous points de vue identique à celle d’avant la colonisation. La situation décrite en 1854 par Richard Burton dans son fameux livre (1) est la même que connaissent les Somalis d’aujourd’hui : absence d’autorité centrale, prééminence de la logique clanique… insertion des individus dans le périmètre de protection clanique. Les pratiques de razzia,
de conquêtes de nouvels espaces de pâturage, de points d’eau… sont des phénomènes qui jalonnent l’histoire des Somalis.

Les tenants d’un État unitaire somalien, et qui pleurent aujourd’hui sur la disparition de l’autorité centrale, ont beau argumenter sur les agrégats constitutifs de la nation somalienne, unique en son genre en Afrique. Certes, les Somalis partagent la même langue, religion, culture, etc. Mais ceux-ci occultent souvent l’essentiel : l’absence chez les Somalis d’avoir à partager le même vécu, de disposer de la même histoire, de projeter sur l’avenir des espérances similaires… bref d’avoir des rêves identiques. La volonté de vivre ensemble fait toujours défaut chez ces peuples. Et il en a été ainsi depuis les calendes grecques.

À part quelques Cités-États, qui ont émergées a des périodes différentes (entre les Xème et XVème siècles), l’absence d’institution supra clanique reste le fondement de l’organisation sociale chez les Somalis.
Aujourd’hui comme hier, est pris en otage ou comme cible tout ce qui relève du droit régalien de puissance publique : équipements publics, aide alimentaire internationale… sont l’objet de razzia car cela n’appartient à aucun clan, donc par définition à personne. Par contre, la propriété privée semble elle respectée puisqu’elle s’apparente à un individu, par conséquent au clan.
Ceci démontre combien la notion de puissance publique ou d’intérêt général reste réfractaire à l’entendement mental des Somalis.

Pourtant la situation vécue par les Somalis est contrastée et n’est pas si dramatique. Comme l’a bien souligné Gérard Prunier dans son article “La recomposition de la nation somalienne” (2), les choses ne vont pas si mal et le chaos n’est pas partout en règle comme certains le décrivent.
Au contraire, une tentative de regroupement des clans et l’établissement d’un minimum d’ordre sont perceptibles ici et là. Les clans opèrent des processus de pacification – comme ils le faisaient depuis des lustres – et de réconciliation selon les affinités culturelles, d’alliance, de liens de sang et de voisinage.

Par-delà les vicissitudes et les schémas chaotiques véhiculés par les médias, les Somalis offrent une capacité d’adaptation extraordinaire à l’absence d’État et un dynamisme assez inégal de survie.
L’on constate sur le plan économique une augmentation même de la richesse nationale : la production de banane, de peaux, l’exportation de cheptel (ovin, bovin) – principale richesse des Somalis… – ont presque doublé et le score demeure meilleur qu’au temps de l’existence de l’État.
Le secteur de télécommunication est en pleine effervescence : des fiefs les plus reculés sont desservis et reliés au monde, à travers l’aménagement des petits aérodromes et grâce aux téléphones cellulaires.

La différenciation contrastée des situations en Somalie s’accompagne d’une différenciation d’organisation sociale chez les clans que nous allons analyser dans cet article.

3. Structure sociale : le clan

La société somalienne est une société stratifiée avec une juxtaposition de clans. À l’intérieur de chaque clan, l’on assiste à une trame de sous-clan, tribu, sous-tribu, fraction et sous-fraction.
La logique de cette trame fonctionne de la façon suivante : chaque niveau est assujetti à celui qui lui est supérieur. À titre d’exemple, l’individu appartient d’abord à une famille, à une sous-fraction, puis à une fraction et sous-tribu, ensuite à une tribu et ainsi de suite jusqu’au clan, entité de souveraineté par excellence.
L’individu se trouve confronté à des relations de type horizontal et vertical, hiérarchisées différemment à chaque niveau. Ce labyrinthe de niveaux décisionnels gère et régule sa vie pastorale devant lesquels il doit constamment négocier pour juguler ses atteintes à leurs exigences. La vie pastorale devient ainsi une véritable survie.

3.1 Catégories des clans. – L’hégémonie considérable des clans, chez les Somalis, demeure réfractaire aux exigences de l’intérêt collectif de l’ensemble des entités. Le passage d’une réalité clanique à un ensemble de ce qui peut être appelé « le national » demeure difficile dans le contexte somalien.
À partir des matériaux des lignées généalogiques, nous pensons qu’il existe quatre types de clans chez les peuples appelées Somalis :

3.1.1 – Clan à filiation ou descendance unique.

3.1.2 – Clan à filiation mais doublée d’une certaine adhésion. Apparaît ici un facteur de différenciation : le xeer, ébauche d’une forme de consensus social.

3.1.3 – Clan non-filiatif mais à pure adhésion.
Émerge à ce niveau un contrat social plus affirmé qui s’apparente à la structure clanique plus relâchée.

3.1.4 – Clan sab. Bien qu’ayant une lignée généalogique qui lui soit propre, ce clan dispose d’un statut différencié et infériorisé par rapport aux autres catégories de clans. C’est un clan marginalisé vivant seulement dans les zones de deux premières catégories. Tout indique qu’il est réellement intégré dans le troisième groupe.

3.2 Localisation des clans. – L’analyse de la localisation – éloignement ou proximité des côtes – nous amène à de nouvelles perspectives de recherche sur la nature des clans. Les structures de ceux-cióles uns a l’égard des autres – sont d’abord liées à leur emplacement spatial.

3.2.1 – Clans Périphériques. Il s’agit des clans éloignés des côtes. Nous regroupons sous le vocable de “périphérique” la 3ème catégorie de clans, à savoir les clans non-filiatifs mais opérant par simple adhésion. Ils sont généralement cantonés à la limite de “l’espace” des Somalis.

3.2.2 – Clans du Centre. Ce sont essentiellement les clans côtiers qui se trouvent assez éloignés des hauts plateaux de l’Abyssinie. Les clans du centre correspondent parfaitement aux clans à descendance unique opérant par la filiation de sang.

3.2.3 – Clans tampons. La localisation de ces clans est à mi-chemin entre la périphérie et le centre. Ils opèrent par système généalogique à filiation d’une part et par contrat social et adhésion d’autre part.

Les Somalis appartiennent à ces quatre catégories de clans et, selon leur localisation à trois groupes de clans ou la forme et l’organisation de structures claniques différentes d’un clan a l’autre, ou d’un espace donne à un autre. Ça varie d’une structure rigide à un relâchement fonctionnel entre les liens au sein des membres du clan. – YK

(1) « The fast foot steps in Horn of Africa », Richard Burton, 1854.
(2) « Recomposition de la nation somalienne », Gérard Prunier, le Monde diplomatique, avril 2000.

(*) Universitaire djiboutien, spécialiste des pays de la corne de l’Afrique, Youssouf Kariye est diplômé en Sciences politiques de l’IEP de Grenoble (1980), et titulaire d’un DESS en économie auprès de l’université de Paris-I Panthéon-Sorbonne (décembre 1981). Il vit actuellement à Seattle, États-Unis.


Histoire coloniale: Le plus intéressant dans le passé, c’est souvent… le présent! (Revisiting French colonial history)

17 septembre, 2006

German_colonialismBrit_colonialism_1

French_colonialism_1

Belgian_colonialismFalsifier l’histoire, c’est tromper les citoyens, c’est fausser leur jugement.
Daniel Lefeuvre
De toutes les entreprises de l’État, la colonisation est celle qui coûte le plus cher et qui rapporte le moins.
Gustave de Molinari (économiste belge du XIXe siècle)

Comme pour les scandales, le plus intéressant dans le passé, c’est souvent finalement ce qu’il nous apprend ou révèle sur l’actuelle normalité, c’est-à-dire sur le présent, l’actualité.

Car finalement les récents “scandales” sur l’histoire coloniale française relancés par les Lois mémorielles (loi Gayssot sur le négationnisme, loi Taubira sur l’esclavage, loi Vanneste sur la colonisation) ainsi que par quelques démagogues à la mode de l’apprenti-Farrakhan français Dieudonné assoiffés de publicité ou leurs versions étrangères comme un certain président Bouteflika assimilant la conquête de l’Algérie à une sorte de prélude des chambres à gaz (sans parler des “anticolonialistes de salon” qu’un historien appelle les “Repentants”) auront au moins eu le mérite de faire sortir ou ressortir des faits jusque-là connus des seuls spécialistes (la prise de quelque 3000 femmes, enfants et serviteurs de la smala d’Abd el-Kader est quand même assimilée par Bugeaud lui-même à une … “Vendée musulmane” !).

Notamment par l’intermédiaire d’ouvrages d’historiens, comme ce dernier Pour en finir avec la repentance coloniale de Daniel Lefeuvre que je n’ai pas encore lu mais qui, si l’on en croit la critique qu’en fait Les Amis d’Hérodote, remet pas mal de pendules à l’heure et apporte une sérieuse contribution à la nécessairement incessante lutte contre le “lyssenkisme” historique et la tentation récurrente de l’anachronisme, c’est-à-dire l’oubli systématique du contexte historique et le manque de distance critique (même si je me permettrai de ne pas être tout à fait d’accord avec la vision apparemment “amoralisée” ou “aseptisée” d’un de ses collègues : “Il n’est pas bon que l’Histoire soit ainsi polluée par des questions morales”).

Où l’on apprend par exemple que les choses n’ont peut-être pas tant changé puisque déjà au moment de la colonisation de l’Algérie, (comme d’ailleurs pour certaines “guerres du pétrole” chères à nos munichois d’aujoud’hui !) “les colonies se révèlent un gouffre financier et il n’y a guère que quelques affairistes liés aux lobbies coloniaux pour en tirer profit” ou “le bilan économique de la colonisation ? Une perte nette pour la métropole et un transfert de richesses au profit des colonies (ou de leurs classes dirigeantes) très supérieur à l’actuelle aide au développement”. Remplacer “colonisation” par “coopération” ou “aide au développement” justement et vous avez quelque chose qui ressemble furieusement à… la situation actuelle!

Car, ce qu’on dit moins au bon peuple et qui échappe même à l’ordinairement redoutable sagacité de nos critiques “indigénistes” mais aussi de nos doux (du moins entre deux antiforums) antimondialistes trop occcupés par les méfaits réels et supposés (et plus “intéressants et
mobilisants parce qu’américains) des Halliburton & co, c’est que c’était pas non plus perdu pour tout le monde …

Comme pour les “affairistes liés aux lobbies coloniaux” d’aujourd’hui, à savoir les quelques grosses entreprises ou “amis” de la Françafrique, les Elf/Total, les Bouygues, Bolloré et autres Pasqua (casinos, PMU) qui, derrière les beaux discours, font leur beurre sur les contrats de l’aide publique, c’est-à-dire sur le dos des contribuables que nous sommes …

En août 1893, à Aigues-Mortes, la population s’en prend aux «Christos» (les chrétiens ! autrement dit les immigrants italiens). Ceux-ci sont roués de coups. On relève huit morts.

Le passé colonial revisité
Les Amis d’Hérodote

Nous avons lu pour vous
Pour en finir avec la repentance coloniale
par Daniel Lefeuvre (Flammarion, septembre 2006, 230 pages, 18 €)

Pour en finir avec la repentance coloniale est le cri du coeur d’un spécialiste de l’Algérie coloniale, Daniel Lefeuvre.

Il répond avec de solides arguments d’historien à tous ceux qui dénoncent sans nuances le passé colonial de la France et le sort fait aux descendants des «indigènes».

En se reportant simplement aux sources et en parlant clair, Daniel Lefeuvre bouscule les idées reçues. Il dévoile les mystifications, les erreurs et les mensonges qui polluent notre réflexion.

La France malade de son Histoire :

Voilà plusieurs mois que monte en France un débat autour du passé colonial avec une question très actuelle : les jeunes Français issus des anciennes colonies (Antilles, Afrique du nord, Afrique noire) doivent-ils se considérer comme des victimes de ce passé ?

Daniel Lefeuvre y répond avec un essai court et cinglant, mais solidement argumenté : Pour en finir avec la repentance coloniale.

Spécialiste de l’Algérie coloniale, professeur à l’Université Paris-8 (Saint-Denis), il ne s’embarrasse pas de considérations morales mais démonte avec les bons vieux outils de l’historien (analyse critique des sources et des chiffres, contexte, comparaisons historiques,…), les contrevérités, les trucages et les billevesées des anticolonialistes de salon qu’il appelle les «Repentants».

Le résultat a de quoi surprendre :
– La conquête de l’Algérie et des autres colonies ? Des guerres ni plus ni moins cruelles que les guerres européennes,
– Le bilan économique de la colonisation ? Une perte nette pour la métropole et un transfert de richesses au profit des colonies (ou de leurs classes dirigeantes) très supérieur à l’actuelle aide au développement,
– Les immigrants des colonies dans la société française ? Un rôle marginal dans la reconstruction du pays après la Libération mais une intégration beaucoup plus aisée que ne le fut celle des immigrants d’origine européenne (Italiens, Polonais,…) !

Si les affirmations ci-dessus n’étaient que pures allégations, nul doute que leur auteur subirait sans tarder les foudres de la censure morale. Mais elles sont le fruit d’une enquête de professionnel et, à ce titre, nous invitent à réfléchir sur notre passé et sur… les motivations plus ou moins conscientes des «Repentants» dans leur volonté de victimiser les enfants de l’immigration.

Anachronisme

Le premier péché des Repentants, pour Daniel Lefeuvre, est l’anachronisme : il consiste à juger les événements du passé selon notre propre grille de valeurs, indépendamment du contexte. «Comment ne pas s’inquiéter des dangers dont cette conception de l’Histoire est porteuse ?» note Daniel Lefeuvre.

«Falsifier l’histoire, c’est tromper les citoyens, c’est fausser leur jugement», dit-il en prenant pour exemple la conquête de l’Algérie, dans laquelle certains, dont le président algérien Bouteflika, voient rien moins que le prélude des chambres à gaz ?

Daniel Lefeuvre rappelle la triviale réalité : après la prise d’Alger en 1830, les Français se cantonnent sur le littoral et concluent des traités avec les chefs de l’intérieur. Mais la guerre sainte lancée par leur ancien allié Abd el-Kader en 1839 les entraîne dans une longue et difficile conquête.

L’historien en évoque les aspects sombres. Il rappelle ce que furent très précisément les «enfumades». Il réévalue aussi les pertes des deux côtés en écornant au passage les évaluations fantaisistes qui ont cours aujourd’hui dans la presse repentante.

Plus important encore, il rappelle, preuves à l’appui, que les horreurs de la guerre d’Algérie (comme des autres guerres coloniales) n’avaient hélas rien d’exceptionnel et que le mépris de l’ennemi était au moins aussi grand chez les troupes républicaines qui combattaient les Vendéens en 1793… Les guerres coloniales n’anticipent en rien la Shoah. Elles reflètent les moeurs de leur époque et c’est déjà bien assez.

Exploitation

Je ne m’attarderai pas ici sur les chapitres que Daniel Lefeuvre consacre à l’économie coloniale. Malgré la propagande distillée par les partis colonistes de la fin du XIXe siècle à l’Exposition coloniale de 1931, les colonies se révèlent un gouffre financier et il n’y a guère que quelques affairistes liés aux lobbies coloniaux pour en tirer profit.

Retenons avec Daniel Lefeuvre le mot d’un économiste belge du XIXe siècle, Gustave de Molinari : «De toutes les entreprises de l’État, la colonisation est celle qui coûte le plus cher et qui rapporte le moins».

Stigmatisation

Daniel Lefeuvre réévalue la perception des indigènes par les colons. Que n’a-t-on écrit là-dessus ces dernières années, en redécouvrant les «zoos humains» d’il y a 100 ans : ces cirques où l’on venait se repaître de la vue des «sauvages» !

«Sauvages ?» Parlons-en. Ce qualificatif revient fréquemment au XIXe siècle (et avant) dans la bouche et sous la plume des bourgeois qui évoquent les paysans de notre douce France. Les poncifs que l’on appliquait à l’époque coloniale aux habitants des colonies s’appliquaient aussi aux plus pauvres des Français.

Daniel Lefeuvre cite à ce propos l’oeuvre magistrale d’Eugen Weber : La fin des terroirs (1976). On peut y lire : «Un spécialiste de folklore musical, parcourant le pays de l’ouest de la Vendée jusqu’aux Pyrénées, compare la population locale à des enfants et des sauvages qui, heureusement, comme tous les peuples primitifs, montrent un goût prononcé du rythme»… Après cette lecture, il ne reste plus aux Vendéens et aux Pyrénéens (dont votre serviteur) qu’à rallier le clan des «indigènes de la République» !

A ceux qui aujourd’hui stigmatisent le comportement discriminatoire de la République à l’égard des immigrés et enfants d’immigrés, Daniel Lefeuvre offre un aperçu de l’accueil reçu en d’autres temps par les immigrants européens (Belges, Polonais, Italiens).

En août 1893, à Aigues-Mortes, la population s’en prend aux «Christos» (les chrétiens ! autrement dit les immigrants italiens). Ceux-ci sont roués de coups. On relève huit morts. La chronique rapporte ça et là d’autres incidents violents et souvent mortels…

Si l’on voit ceux des immigrants européens qui se sont magnifiquement intégrés à la société française, on ne voit pas, et pour cause, ceux, en nombre équivalent, qui n’y ont pas réussi, par le simple fait que, découragés par l’hostilité ambiante, ils sont rentrés au bercail.

Félicitons-nous que la situation actuelle n’ait rien de comparable à celle-là. A rebours des idées convenues, Daniel Lefeuvre ose affirmer que les immigrés originaires des anciennes colonies sont somme toute mieux accueillis et mieux intégrés que ne le furent les immigrés européens, prétendûment si proches des Français de souche.

L’historien dénonce chez les Repentants le «refus de voir que l’intégration des Arabes et des Noirs est en marche. La nier ou en minimiser l’importance conduit à freiner cette évolution plus qu’à l’accélérer, car cela persuade ces populations que la République s’est définitivement fermée à elles et qu’il leur faut donc chercher ailleurs les voies de leur réussite».

André Larané

Voir aussi, toujours sur les Amis d’Hérodote, le double entretien d’historiens:

Si l’on s’en tient aux chiffres et aux faits, il apparaît que la colonisation menée par la France en Afrique du Nord et en Afrique noire n’a guère profité à l’économie de la métropole dans son ensemble. Le charbon et le coton, principales importations de l’époque, ne devaient rien aux colonies. Le phosphate marocain, pour l’exportation duquel fut construit le port de Casablanca, était subventionné et revenait plus cher à la France que le phosphate d’autres provenances…

Prenons le mot «racisme» : je suis stupéfait que l’on utilise ce concept comme s’il n’avait pas de contenu historique. Quand un historien dit : «la colonisation repose sur le racisme», sans préciser le sens qu’il donne à ce concept (hiérarchisation des races comme au XIXe siècle ou simple constat de l’existence de différentes typologies humaines comme auparavant), il introduit une confusion prétexte à tous les dérapages.

Les concepts n’ont pas le même sens selon l’époque et le contexte. Je me souviens de la surprise de mes élèves du collège, dans mes premières années d’enseignement, quand je leur expliquais qu’en Grèce, il n’y avait pas de «démocratie» sans impérialisme ni esclavage. On était alors loin de la démocratie comme nous l’entendons aujourd’hui.

Ce qui me met mal à l’aise aujourd’hui, c’est que l’on sollicite les historiens dans des débats qui relèvent de la morale. Il n’est pas bon que l’Histoire soit ainsi polluée par des questions morales. Est-il franchement opportun de se demander si la colonisation a servi ou non les intérêts de la métropole ? Fut-elle bonne ou mauvaise ? Là n’est pas la question. Elle a existé. C’est tout.

Deux historiens face à la mémoire et à l’idéologie
Les Amis d’Hérodote
Avril 2006

Lois mémorielles (loi Gayssot sur le négationnisme, loi Taubira sur l’esclavage, loi Vanneste sur la colonisation)… L’Histoire a fait irruption dans l’actualité avec un pamphlet sur Napoléon, la non-commémoration d’Austerlitz, la mise en accusation d’un historien auquel on a reproché de contester certains postulats de la loi Taubira sur l’esclavage, le vote d’une loi prescrivant la manière d’enseigner l’histoire de la colonisation ! Et bientôt peut-être une loi pénalisant la négation du génocide arménien.

Les historiens face aux enjeux de la mémoire

Autour de ces lois mémorielles, l’Association des Journalistes Scientifiques de la Presse d’Information (AJSPI), Sophie Laurant (Le Monde de la Bible) et André Larané (Les Amis d’Hérodote) ont organisé le 27 avril 2006, à Paris, une rencontre avec deux historiens :

– Daniel Lefeuvre, professeur à Paris 8 – Saint-Denis, spécialiste de la colonisation et de l’Algérie (il est l’auteur d’un essai décapant : Pour en finir avec la repentance coloniale),
– François Villeneuve, professeur à Paris 1, spécialiste de l’archéologie du Proche-Orient.

Histoire : le discours de la méthode

Question : Commençons par un thème polémique entre tous, la colonisation. Positive ? Négative ?
Daniel Lefeuvre : Si l’on s’en tient aux chiffres et aux faits, il apparaît que la colonisation menée par la France en Afrique du Nord et en Afrique noire n’a guère profité à l’économie de la métropole dans son ensemble. Le charbon et le coton, principales importations de l’époque, ne devaient rien aux colonies. Le phosphate marocain, pour l’exportation duquel fut construit le port de Casablanca, était subventionné et revenait plus cher à la France que le phosphate d’autres provenances…
François Villeneuve : On voit par ces exemples que le travail de l’historien est avant tout de faire connaître les faits et les chiffres à partir de matériaux disponibles. L’historien étudie ces matériaux à la manière de n’importe quel ingénieur ou scientifique et il s’efforce d’en tirer des résultats vérifiables. A chacun ensuite de se faire son opinion.

Question : Peut-on distinguer dans ces matériaux le vrai du faux ou de l’incertain ?
Daniel Lefeuvre : Là est toute la difficulté de notre métier. Prenons le cas de la tragique manifestation du 17 octobre 1961. Les historiens évaluent le nombre de victimes entre 50 et 300. Mais le premier chiffre m’apparaît comme le plus proche de la réalité parce qu’il repose sur un décompte précis. La différence vient de l’imprécision des témoignages après coup, des exagérations (on surévalue le nombre de corps qui ont pu dériver sur la Seine jusqu’aux écluses), des insuffisances des enquêtes (on assimile à des victimes des personnes qui ont préféré disparaître dans la nature),…

Question : Comment ressentez-vous les interpellations actuelles des historiens par l’opinion publique ?
François Villeneuve : Ce qui me met mal à l’aise aujourd’hui, c’est que l’on sollicite les historiens dans des débats qui relèvent de la morale. Il n’est pas bon que l’Histoire soit ainsi polluée par des questions morales. Est-il franchement opportun de se demander si la colonisation a servi ou non les intérêts de la métropole ? Fut-elle bonne ou mauvaise ? Là n’est pas la question. Elle a existé. C’est tout.

Question : L’historien peut-il s’exonérer de la sensibilité de son époque ?
Daniel Lefeuvre : L’historien travaille toujours sur les domaines qui intéressent la société de son temps. Et il peut difficilement échapper à la construction de la mémoire collective, comme l’a montré Georges Duby dans son remarquable ouvrage sur Le dimanche de Bouvines.
Mais tout en étant en phase avec son époque, il se doit d’être aussi objectif que possible… A ce propos, on peut s’interroger sur la compétence de certains auteurs qui se qualifient d’historiens et se servent de concepts de notre époque, comme le «crime contre l’humanité», pour porter une appréciation morale sur des faits passés…
Prenons le mot «racisme» : je suis stupéfait que l’on utilise ce concept comme s’il n’avait pas de contenu historique. Quand un historien dit : «la colonisation repose sur le racisme», sans préciser le sens qu’il donne à ce concept (hiérarchisation des races comme au XIXe siècle ou simple constat de l’existence de différentes typologies humaines comme auparavant), il introduit une confusion prétexte à tous les dérapages.

Question : Cela vaut-il aussi pour l’antijudaïsme ?
François Villenveuve : Sans aucun doute. Les historiens continuent de s’interroger sur l’apparition de ce phénomène et en discernent les prémices dans l’Antiquité païenne. Aussi est-il pour le moins hasardeux de l’associer à la naissance du christianisme.
Daniel Lefeuvre : J’insiste. Les concepts n’ont pas le même sens selon l’époque et le contexte. Je me souviens de la surprise de mes élèves du collège, dans mes premières années d’enseignement, quand je leur expliquais qu’en Grèce, il n’y avait pas de «démocratie» sans impérialisme ni esclavage. On était alors loin de la démocratie comme nous l’entendons aujourd’hui.

Question : Les historiens nous mentent-ils ou nous cachent-ils des choses ?
François Villeneuve : Ah, la théorie du complot ! Le problème avec les faits du passé, c’est que le public a régulièrement l’impression de les découvrir alors qu’on n’a jamais cessé d’en parler dans les milieux concernés (enseignement, recherche,…). Cela vient de ce qu’à un moment donné, la connaissance de ces faits se banalise et cesse de faire l’actualité… jusqu’au jour où ils ressurgissent pour une raison ou une autre. Il en va ainsi de la gnose et de l’«Évangile de Marie-Madeleine», relancés par la publication de Da Vinci Code.

Question : L’État a-t-il le droit d’intervenir en matière d’Histoire ?
Daniel Lefeuvre : Certes. Dans certaines limites. Je lui reconnais parfaitement le droit de définir la place de l’Histoire dans l’enseignement ainsi que de fixer les dates commémoratives. Ce qui me pose problème, c’est que le législateur dise aux historiens (comme à toute autre catégorie de chercheurs) ce qu’ils doivent enseigner, chercher et trouver. On tombe là dans le «lyssenkisme», en référence à un savant soviétique de l’époque stalinienne qui considérait que la génétique était en contradiction avec les fondements du marxisme-léninisme et donc forcément fausse… Cela dit, on admet volontiers que des sujets comme la traite négrière n’ont pas tout le temps eu la place qu’ils méritaient dans nos manuels d’Histoire mais les auteurs et les enseignants ont réagi dans les dernières décennies sans qu’il soit besoin d’une loi.

Propos recueillis par André Larané

- Source illustration: quadriptyque de 1904-1905 du dessinateur allemand Th. Heine dans la revue satirique Simplicissimus présentant les différents styles de colonisation allemand (l’ordre), anglais (l’or), français (l’amour) et belge (la pure dévoration).


Histoire: Le bilan positif de la colonisation

7 mai, 2006

Fr_empire_3Après la récente abrogation de la fameuse loi sur le “rôle positif” de la colonisation* et à la veille de la nouvelle commémoration que vient de nous imposer la saint-sulpicerie chirakienne (le 10 mai, nous devrions dorénavant, parait-il, nous souvenir du crime contre l’humanité de la seule traite atlantique ou serait-ce du… jour d’adoption de la loi Taubira ?) et qui, après avoir trainé un malheureux historien devant les tribunaux (pour avoir osé nier le “caractère génocidaire” de l’esclavage, sous prétexte que le but des esclavagistes était de préserver la main-d’oeuvre servile, non de la tuer**), déchire déjà les organisations afro-caribéennes (carnaval de Rio ou… deuil national ?), quel bonheur de découvrir le blog d’un chercheur, Lucien Oulahbib, aussi érudit que libérateur par son irrespect à peu près complet de la bien-pensance tant universitaire que politique.

Quant au “bilan positif du colonialisme” dont il est sujet ici, quelle meilleure confirmation que le fameux mot de Soljenitsine: “Le seul vote qui compte, c’est celui qu’on fait avec ses pieds” ou… ses versions vietnamiennes (“Yankee go home and… take me with you !”) ou indienne (“I really want to live in a country where the poor people are fat.”) ?

D’ailleurs, il n’y a qu’à regarder les bousculades devant les consulats iraniens ou saoudiens (sans parler des… cubains, nord-coréens ou chinois) ! Mais c’est pour les pays musulmans qu’on a le plus de mal à comprendre: après tout, c’est quand même à eux qu’on doit, dans le paradis sur terre de l’Andalousie et en plus de la traite africaine, la triple invention, décisive pour l’humanité, de… la rouelle, l’étoile jaune et du ghetto !

Le bilan positif du colonialisme

Par LSA Oulahbib

Prenons l’Algérie comme cas de figure. La laïcité, la constitution de l’Etat de Droit dépassant le stade tribal (que connût la France jusqu’à Louis XIII avec la Fronde des Grands, n’oublions pas que l’Algérie, en tant qu’Etat, par exemple, est une invention “colonialiste”), l’instruction pour tous, et surtout pour toutes, l’amélioration du système de santé, tout ceci permit l’explosion démographique de la population autochtone et sa sortie de l’état de survie dans lequel les colonisations arabo-islamiques et turques l’avaient maintenu.

Certes, il y eut spoliation des terres, surtout après l’insurrection kabyle de 1871 (dont l’origine est bien moins nationaliste que liée à des questions d’honneur) mais dès 1927 “les achats de terres par les indigènes dépasseront ceux des européens : 500 000 hectares au total en 1954″.

(In Pierre Goinard, Algérie, l’oeuvre française, prix Maréchal Lyautey de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, éditions Jacques Gandini, 2001, p.142; sur l’insurrection kabyle, voir p. 119 et mon écrit Les Berbères ou l’auto-étouffement in A l’ombre de l’Islam, minorités et minorités, Bruxelles, Filipson, 2005.).

Il y eut également la possibilité, en Algérie, (sénatus-consulte du 14 juillet 1865) que les natifs aient le choix “entre continuer d’être régis par la loi musulmane ou jouir des droits des citoyens français en étant régis par les lois civiles et politiques de la France” ( Pierre Goinard, idem, p. 110).

Cette intégration fut refusée par les arabo-islamisés (imprégnant également les kabyles, jusqu’à leur perte), jugeant incompatibles les avancées civilisationnelles citées plus haut (dont la laïcité, l’instruction pour les femmes, le droit individuel de propriété également) et les fondements de l’araboislamité, cette ancienne (et féroce) colonisation qui prétendait encore régir la destinée algérienne.

Elle était aidée en ce sens par le renouveau du nationalisme arabe et de l’islamisme (avec l’arrivée des Saoud). D’où l’organisation par la suite des bains de sang -Sétif, la Toussaint- pour empêcher un tel rapprochement.

Ce processus ne fut évidemment pas freiné par l’illusion des deux Collèges (indigène et européen), un communautarisme avant l’heure.

Pourquoi ?

D’une part parce qu’il n’y avait précisément pas, parmi les natifs de souche (à part Ferhat Abbas), une volonté réelle d’admettre ce que les Gaulois avaient réussi à concevoir : l’apport positif de la colonisation romaine avec un droit unifié, un désir d’union politique malgré la diversité, une conception de plus en plus démocratique des relations sociales, une organisation urbaine distincte des propriétés féodales et ecclésiatiques.

D’autre part, le refus arabo-islamique à évoluer identitairement en prenant en compte les acquis indéniables du point de vue de la civilisation humaine, (celle qui pose l’émancipation, l’ouverture, comme conditions de tout affinement singulier),s’alimentait du refus opposé, celui du tout ou rien, ne comprenant pas qu’il fallait appuyer ces autochtones qui cherchaient à la fois à s’écarter de l’arabo-islamité et de l’assimilation pure et simple (à la façon de ce qui s’est passé en France, avec les dégâts que l’on sait).

Sauf que cet intéressant débat, cette mise en perspective, est aujourd’hui noyé par les relativistes d’extrême gauche et de gauche, les communautaristes de droite et d’extrême droite, qui refusent le socle universel, mettent sur un même pied la sharia et les droits démocratiques fondant de plus en plus la citoyenneté de par le monde.

Il est incroyable, dans ces conditions, que d’aucuns au gouvernement, veulent remettre en cause la loi du 5 février 2005, pour “apaiser les tensions” alors que ce faisant ils leur ouvriraient encore plus la porte puisqu’elles sont fomentées par tous ceux qui refusent l’intégration dans le “Système” (dit “néo-liberal” pour faire mode) pour les uns (résidus gauchistes ayant aujourd’hui pignon sur rue dans les médias et les universités), système “occidental” pour les autres, remettant en cause les “valeurs” et “l’identité” “arabe”, “islamique”, “noir”, autant de crispations en réalité, de nostalgie, refusant de concevoir que les traditions culturelles spécifiques évoluent, se nourrissent les unes les autres, se transforment.

Il est en fin de compte risible d’observer les mêmes individus s’étant battus contre l’immobilité, le fixisme, des “valeurs bourgeoises”, soutenir aujourd’hui mordicus les revendications identitaires visant à figer une fois pour toutes la condition humaine et ses singularités sexuelles et individuelles dans un moule culturaliste refusant toute autre innovation que celles inscrites dans un livre écrit il y a treize siècles, ou dans les coutumes ancestrales.

Cette réaction, là, n’est pas dénoncée, sinon par quelques vagues critiques sur “la tentation obscurantiste” mais qui ne vont pas au fond, parce qu’elles ne voient pas que ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est l’avenir de la liberté. C’est-à-dire le devenir de la civilisation démocratique techno-urbanisée, avec ses différences culturelles, nécessaires, mais non suffisantes à elles seules pour penser l’interaction actuelle du devenir mondial et ce dans toutes ses dimensions.

Il est dommage que le débat en France et dans le monde, en soit réduit à cela, au degré zéro de l’analyse, diabolisant sans cesse l’autre, au lieu de percevoir aussi en l’autre, un même que soi. Un sentiment de dégoût ne peut que surnager désormais devant tant de manipulations.

__________________________

* il s’agit en fait de deux articles de ladite loi qui, on s’en souvient, ne suscitèrent guère sur le moment de contestation (la gauche se contentant de s’abstenir) et qui apparaissent justement comme une sorte de réponse au fâcheux précédent… Taubira. Les articles polémiques déclarant que:

«La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française.» (Article 1).
«les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit» (Article 4).

Loi française n° 2005-158 du 23 février 2005

La «loi Taubira» sur l’esclavage stipule, elle, que la République française reconnaît (à quand les… “réparations” ?) la traite négrière comme un crime contre l’humanité (article 1) et que :

«Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l’esclavage sera encouragée et favorisée.»(article 2)

Loi du 21 mai 2001 (mais adoptée en fait le 10 mai)

D’où la réaction d’un certain nombre d’historiens réclamant l’abrogation, pour cause de restriction du travail de l’historien, de toutes les lois “historiques” ou mémorielles (y compris donc les lois sur le racisme – dite “loi Gayssot” – et sur la reconnaissance du “génocide” arménien).

** Petit florilège des accusations portées contrre Pétré-Grenouilleau:

« A-t-on bien lu le livre de cet universitaire de second choix [sic] qui, à point nommé, sort de sa basse Bretagne [sic] pour falsifier les chiffres, relativiser la traite atlantique et oser comparer l’esclavage en Orient du VIIe siècle au crime raciste organisé des Lumières ? » « Aujourd’hui, donc, Monsieur Pétré-Grenouilleau ment, bidonne, falsifie et insulte les Africains et les Antillais sous un tonnerre d’applaudissements hexagonaux. »

Claude Ribbe auteur par ailleurs auteur d’un livre (Le Crime de Napoléon) suggérant que l’empereur aurait soufflé à Hitler… l’idée du gazage et et de l’extermination !

« Cent quarante ans avant la Shoah, Napoléon a utilisé les gaz pour exterminer la population civile des Antilles. Il a livré vivants des milliers d’Antillais en pâture à des chiens. Napoléon a créé des camps de concentration en Corse et à l’île d’Elbe où son[t] morts des milliers de Français d’Outre-mer. Il a fait vendre d’anciens soldats de la République enchaînés au fond des cales. Il a rétabli la traite négrière que la Révolution avait abolie, provoquant la mise en esclavage dans les colonies françaises d’au moins deux cent mille Africains et la mort d’un million d’autres. »

Claude Ribbe

Le collectif reproche quatre points au professeur Olivier
Pétré-Grenouilleau. Celui-ci se poserait en « censeur de la
représentation nationale » en déclarant que la loi Taubira, de 2001, «
pose problème ». Olivier Pétré-Grenouilleau bafouerait « la mémoire de
tous les descendants d’esclave[s] », en réduisant la traite atlantique
à un « simple système d’exploitation de l’homme, un banal expédient
économique ». Le professeur d’histoire aurait insinué que la loi
Taubira est « responsable de l’antisémitisme » et suggéré que « la
souffrance des Noirs [soit] moins importante que celle reconnue, à
raison, pour les Juifs. » Enfin, Olivier Pétré-Grenouilleau est accusé
de « nier la réalité de l’existence de descendants d’esclaves ». Au
terme de l’exposé, Patrick Karam déclare que le prix décerné par le
Sénat « résonne comme une gifle infligée à ceux, les descendants
d’esclaves, qui ont contribué à l’édification de la nation française et
à l’histoire de France »

Le site www.africamaat.com lui stigmatise « ce nouveau ‘David
Copperfield universitaire’ spécialisé dans la falsification de
l’historiographie de la Traite Négrière et son nouvel ami l’Harry
Potter des amphi, Pap Ndiaye [maître de conférences à l’École des
hautes études en sciences sociales] », qui aurait pour « stratégie » de
ternir l’image de l’Afrique coloniale par le recours à la « thèse
fantasmagorique de la traite interne africaine de 14 millions d’âmes
orchestrée par des rois sanguinaires dont les nouveaux amis, remplis de
‘bonnes intentions’, seraient venus d’Europe, à bord de leurs petits
vaisseaux, chargés de pacotilles » et dénonce les « fourberies de
‘Scapin Grenouilleau’ »

« C’est ainsi que l’historien à qui on s’empresse de tendre papier,
micros et caméras peut réussir cette merveille de raconter la traite
négrière de signe chrétien sans aucunement évoquer ni le tragiquement
exemplaire Code Noir ni les avatars juridiques européens de ce chef
d’oeuvre juridique, voulu par l’immense Colbert et le Roi Soleil,
célébré et remis en honneur dans un torrent de sang par Napoléon. »
Louis Sala-Molins, professeur émérite de philosophie politique à Paris
I et à Toulouse II, auteur de Le Code noir ou le Calvaire de Canaan

Réponses de l’historien:

« On sait que l’Afrique noire a été victime et acteur de la traite. Les historiens, quelles que soient leurs convictions politiques, sont d’accord là dessus. »« Cette accusation contre les juifs est née dans la communauté noire américaine des années 1970. Elle rebondit aujourd’hui en France. Cela dépasse le cas Dieudonné. C’est aussi le problème de la loi Taubira qui considère la traite des Noirs par les Européens comme un ‘crime contre l’humanité’, incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les traites négrières ne sont pas des génocides. La traite n’avait pas pour but d’exterminer un peuple. L’esclave était un bien qui avait une valeur marchande qu’on voulait faire travailler le plus possible. Le génocide juif et la traite négrière sont des processus différents. Il n’y a pas d’échelle de Richter des souffrances. » « se dire descendant d’esclave renvoie à un choix identitaire, pas à la réalité [...] c’est choisir parmi ses ancêtres. »

« le caractère abominable de la traite n’est pas corrélé aux chiffres » “Il me semble également qu’il n’appartient pas à l’Etat, par l’intermédiaire de la loi, de dire l’histoire, au risque de confondre histoire, mémoire et morale. Plus que d’un ‘devoir de mémoire’, trop souvent convoqué à la barre, on a besoin d’un souci de vérité et d’analyse critique »