Chute du Mur/20e: Ces chrétiens sans lesquels le Mur serait peut-être encore debout (And the walls came tumbling down)

6 novembre, 2009
Leipzig Christian demonstrations (Oct. 1989)C’était l’envol de notre révolution pacifique, un véritable miracle. Ce jour-là, j’ai compris que tout allait changer, parce que le courage s’était installé de notre côté. Christian Führer (pasteur de Leipzig)
Ouvrez, ouvrez les frontières des Etats! Jean-Paul II (juin 1979)
Bien entendu nous n’allons rien faire. Claude Cheysson (décembre 1981)
Faites tomber ce mur, M. Gorbatchev! Ronald Reagan (Berlin, juin 1987)
Si le pape élu en 1978 avait été italien, français ou brésilien, le mur de Berlin serait peut-être encore debout… Bernard Lecomte
Tout ce qu’ils demandaient, c’était un gouvernement propre – est-ce un péché? Et ce qu’ils souhaitaient, c’était une nation forte – est-ce un péché ? Tout ce que nous faisons, c’est poursuivre leurs aspirations. oui, l’économie s’est améliorée et il y en a qui ont gagné plein d’argent, mais la corruption est partout, les écarts de revenus sont énormes, les mines continuent à avaler des ouvriers et le faux lait en poudre et les faux médicaments inondent le marché – c’est ça, le progrès? S’ils avaient écouté le conseil des étudiants et des ouvriers, le pays ne serait-il pas aujourd’hui un meilleur pays ? Le cardinal Joseph Zen de Honkong (le 4 juin 2006)
Ce protocole veut dire une meilleure compréhension, une meilleure connaissance et beaucoup plus d’échanges entre le parti communiste au pouvoir en Chine et le parti de droite au pouvoir en France. Xavier Bertrand
Le secrétaire général de l’UMP a expliqué (…) que l’UMP avait également passé un accord avec le parti conservateur britannique. Le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, a volé à son secours en qualifiant le PC chinois de «super-ENA», dont sont issues toutes les élites. Le Figaro
Vingt ans après la chute du mur de Berlin, des jeunes Palestiniens ont ouvert une brèche dans le mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie. Le Monde

Pour ceux qui, dans l’actuel flot de belles paroles et d’auto-congratulations, auraient oublié les véritables acteurs de la Chute du Mur …

A l’heure où, en ce 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin le tout récent prix Nobel de la paix s’est, comme avant lui notre propre Sarkozy national, défilé devant le passage du dalaï lama à Washington …

Et où, pendant que nos médias se prêtent allégrement aux pires récupérations palestiniennes et que le nouveau Rideau de fer du totalitarisme islamique asphixie peu à peu les derniers chétiens du Monde dit musulman, le parti de notre Grand Timonier alias l’UMP signe des accords avec le parti frère du PC de Pékin …

Retour sur la part souvent méconnue de l’église protestante est-allemande dans l’affaire, notamment les manifestations pacifiques du pasteur Führer de Leipzig qui, lancées dès 1982 et de lundi en lundi, culminèrent à l’automne 1989 en manifestations de masse débouchant finalement sur l’effondrement dudit mur …

Comme celle du Pape Jean-Paul II qui, dès juin 1979 au lendemain de son élection (alors que trois ans plus tard la France assurait les autorités communistes que “naturellement nous n’allons rien faire”), fit de la tournée pastorale de son pays natal la première brèche opérée dans le rideau de fer .…

Leipzig, un prélude à la chute du Mur
Patrick Saint-Paul, envoyé spécial à Leipzig
Le Figaro magazine
09/10/2009

C’est dans cette ville qu’eurent lieu, il y a vingt ans, les premières manifestations.

Le mur de Berlin tombera un mois plus tard, mais dès le 9 octobre 1989, le régime communiste de RDA commence à vaciller. Leipzig commémore vendredi avec la «Fête des lumières» le vingtième anniversaire de la première manifestation de masse contre le SED, le Parti communiste est-allemand, qui rassembla quelque 70 000 personnes autour de la Nikolaïkirche, l’église Saint-Nicolas. Un tournant dans la contestation qui libéra la vague démocratique à travers toute la RDA. «La Stasi (la police secrète est-allemande) avait tout prévu, se souvient Christian Führer, pasteur de l’église Saint-Nicolas. Sauf les bougies et les prières.»

L’Église protestante (BEK) a joué un rôle majeur dans la «révolution pacifique» de 1989. Depuis 1982, le pasteur Führer accueillait dans sa paroisse des services de prière pour la paix, tous les lundis. Au milieu des années 1980, ils étaient six ou sept à participer. «Au début, les gens venaient me voir parce qu’ils voulaient voyager librement. Cette privation les rendait malades, raconte le pasteur. Puis ils venaient parler librement de tous les problèmes que l’on ne pouvait évoquer en public : visas, logements vétustes, aspiration à la liberté. Les espions de la Stasi nous surveillaient de très près. Les gens avaient peur de nous. Mais ça ne changeait rien. Renoncer, c’était perdre tout espoir.»

Ce n’est pas un hasard si la révolte débute à Leipzig. Sous la dictature communiste, l’ancienne cité commerçante de Saxe continuait d’accueillir de nombreuses foires, notamment le Salon du livre : une fenêtre sur le monde occidental. «Deux fois par an, nous avions droit à une bouffée d’oxygène, se souvient Sabine Gugutschkow, l’une des pionnières du mouvement démocratique. Nous allions recopier les titres et les références des ouvrages spécialisés, pour les commander en Allemagne de l’Ouest. Il fallait attendre deux ou trois ans avant de les recevoir. Nous allions lire quelques pages des derniers livres de Christa Wolf, qui paraissaient à l’Ouest bien avant d’arriver ici.»

Le 7 mai 1989, lors des élections communales, les habitants de Leipzig votent pour la première fois contre le Parti communiste en barrant les noms des candidats sur les bulletins de vote. Le lendemain, ils sont abasourdis à l’annonce des résultats : 89,9 % pour le SED. Sabine Gugutschkow et plusieurs centaines de personnes manifestent pour réclamer des élections libres. Les forces de l’ordre ont fermé tous les accès à l’église Saint-Nicolas. Mais les protestataires osent passer entre les mailles pour converger vers ce qui était devenu le centre naturel de la contestation. «Dès lors nous étions de plus en plus nombreux chaque lundi», se souvient le pasteur Führer.

Invité d’honneur au 40e anniversaire de la RDA, le père de la perestroïka, Mikhaïl Gorbatchev, est accueilli en héros par les Allemands de l’Est le 7 octobre. À Leipzig, comme à Berlin, on descend dans les rues pour scander «Gorbi, Gorbi». Certains osent un «Gorbi aide nous» à l’adresse du réformateur soviétique. Inquiet, le patron de la RDA, Erich Honecker, s’irrite de la popularité de son hôte et rejette toute idée de réforme. «Ceux qui arrivent trop tard sont punis par l’Histoire», lui lâche un Gorbatchev visiblement lassé par l’interminable défilé militaire.

» Le reportage du journal Soir 3 sur la visite de Gorbatchev à Berlin :
Les menaces d’Egon Krenz

Les autorités multiplient les menaces pour empêcher la manifestation du lundi suivant à Leipzig. Huit mille policiers et soldats sont mobilisés. Egon Krenz, le numéro deux du régime en charge des affaires intérieures, qui s’était félicité de la façon dont les communistes chinois avaient réprimé dans le sang les manifestations sur la place Tiananmen, brandit la menace d’une «solution à la chinoise» en jurant de faire «ravaler leur salive» aux manifestants. Dès le matin du 9 octobre, des cadres du SED et de la Stasi occupent les bancs de l’église Saint-Nicolas pour empêcher les manifestants de s’y rassembler. «Je tremblais de peur, mais j’ai réussi à décrocher quelques sourires, raconte le pasteur Führer. Je leur ai dit que l’église était ouverte à tous et que j’étais ravi de les accueillir pour leur première prière. Ils ont découvert que nos préoccupations étaient très terre à terre et que nous n’étions pas téléguidés par les médias occidentaux, comme le prétendait le régime.»

Aux milliers de manifestants, qui bravent l’interdiction de se rassembler et affluent vers l’église, le pasteur ne cesse de répéter de ne pas céder à la moindre provocation : ni violence, ni jets de pierres, ni insultes, martèle-t-il. «Puis nous sommes sortis de l’église avec des bougies en priant pour la paix et pour que les policiers ne tirent pas sur les citoyens», ajoute le pasteur. Les forces de l’ordre sont rapidement débordées par la foule, qui scande «wir sind das Volk» (nous sommes le peuple) ou encore «liberté de voyager avec visas jusqu’à Hawaï». Les autorités locales ne cessent de téléphoner à Berlin pour réclamer des ordres.

Egon Krenz hésite. Il promet de rappeler plus tard. L’immense cortège ose même défiler devant le siège de la Stasi, véritable camp retranché transformé en dépôt de munitions. Mais l’ordre d’ouvrir le feu ne viendra jamais de Berlin. «Un cousin de province était venu me rendre visite, raconte Sabine Gugutschkow. Il est resté la bouche ouverte pendant toute la journée et n’a pas été capable de dire un seul mot. Ce jour-là, nous savions que nous avions gagné la liberté.»

Diffusées par la télévision ouest-allemande, les images des 70 000 manifestants font le tour de la RDA. «C’était la première fois que Krenz avait fait quelque chose de bien, parce qu’il n’avait rien fait, se réjouit Führer. C’était l’envol de notre révolution pacifique, un véritable miracle. Ce jour-là, j’ai compris que tout allait changer, parce que le courage s’était installé de notre côté et que nous avions gagné la sympathie des forces de l’ordre. C’était le tournant.» Le lundi suivant, ils seront 120 000 dans les rues de Leipzig. Deux semaines plus tard 320 000… Ils seront de plus en plus nombreux, chaque lundi, partout en RDA jusqu’à la chute du Mur le 9 novembre suivant.

Voir aussi:

http://www.lefigaro.fr/international/2009/10/31/01003-20091031ARTFIG00223–le-prophte-venu-de-l-est-.php

Jean-Paul II, le prophète venu de l’Est
Bernard Lecomte *
Le Figaro magazine
30/10/2009

Si le pape élu en 1978 avait été italien, français ou brésilien, le mur de Berlin serait peut-être encore debout…

Nous sommes le 17 août 1980. A Castel Gandolfo, dans sa résidence d’été, le pape Jean-Paul II a allumé la télévision : il a l’habitude de regarder le journal de la RAI. Ce soir-là, c’est la Pologne qui fait l’actualité. A Gdansk, au bord de la Baltique, des milliers d’ouvriers en grève occupent les chantiers Lénine. La tension, au cœur du bloc communiste, est à son comble. Soudain, le visage de Jean-Paul II se fige. Sur l’écran, le pape voit distinctement que les ouvriers de Gdansk ont accroché, sur les grilles de leur usine, son propre portrait…

L’histoire innove. De la révolte ouvrière de Berlin-Est (1953) au Printemps de Prague (1968) en passant par l’insurrection de Budapest (1956), jamais aucune révolte populaire en Europe de l’Est n’avait eu de connotation religieuse. Cette fois, les représentants de la classe ouvrière – les vrais, pas les fonctionnaires du parti qui prétendent en être l’avant-garde – assistent à la messe chaque matin, prient la Sainte Vierge sans complexe, et en appellent ostensiblement au souverain pontife, à ce pape polonais qui les a visités un an plus tôt, sitôt élu par le conclave. Tous ont en mémoire l’extraordinaire tournée pastorale de l’ancien archevêque de Cracovie à travers son pays natal, en juin 1979 – un voyage qui restera, pour tous les historiens, la première brèche opérée dans le rideau de fer.

Jamais un pape italien, français ou brésilien n’aurait entrepris pareil périple. A l’heure de la « détente » entre l’Est et l’Ouest, et alors que le communisme continue de progresser dans le reste du monde (de l’Angola au Laos, du Mozambique à l’Afghanistan), seul un pape venu de l’Est pouvait oser affirmer, au mépris de toutes les censures, que le pouvoir communiste était une «parenthèse» dans la vie de ces pays, et que la coupure de l’Europe en deux était un «accident» de l’histoire !

«N’ayez pas peur !» avait lancé le pape slave le jour de son intronisation, en octobre 1978. En Tchécoslovaquie, en Hongrie, mais aussi dans les régions catholiques de l’URSS (Lituanie, Ukraine occidentale), on a vite compris le message. «Ouvrez, ouvrez les frontières des Etats !» a-t-il clamé lors de son premier voyage à l’Est, en ce fameux mois de juin 1979, avant d’en appeler avec obstination, de discours en homélie, à la réunification de l’Europe.

Jean-Paul II a multiplié les signes en direction des chrétiens de ces pays, qu’on appelait collectivement « l’Eglise du silence ». Il avait lui-même assuré à Assise, quelques mois après son élection : «Il n’y a plus d’Eglise du silence, puisqu’elle parle par ma voix!» Message reçu par tous les dissidents de l’Est, les Vaclav Havel, Jan Patocka et autres Adam Michnik. Quelques semaines plus tard, au micro de la BBC, Alexandre Soljenitsyne s’enthousiasme : «Ce pape est un don du ciel !»

«Le pape, combien de divisions ? » avait demandé Staline, un jour, avec ironie. Jean-Paul II n’est pas un chef de guerre. Pas même un homme politique. Les « divisions » du pape slave, ce sont les chrétiens de l’Est, apparus partout aux premiers rangs de la contestation : Lech Walesa et l’abbé Popieluszko en Pologne, Mgr Tomasek et Vaclav Maly en Tchécoslovaquie, Doina Cornea et le pasteur Tökes en Roumanie, etc. Ses armes, ce sont ses paroles : à toute occasion, ce pape humaniste et polyglotte prône les droits de l’homme, la liberté religieuse, la dignité humaine, le droit à la vérité. Autant de valeurs particulièrement subversives dans les pays du « socialisme réel ». Au point que dans toute l’Europe centrale, en mai 1981, l’attentat qui manque de coûter la vie au pape est attribué, évidemment, au KGB ! En décembre 1981, si Jean-Paul II s’engage, contre l’avis de ses cardinaux, à ne pas laisser tomber la Pologne écrasée sous la botte du général Jaruzelski, c’est parce qu’il en fait un combat emblématique, universel, contre le mensonge et l’oppression.

Lorsque Mikhaïl Gorbatchev arrive au pouvoir en URSS, en mars 1985, les Occidentaux sont sceptiques sur sa capacité à réformer le système soviétique. Le pape slave, lui, sent très vite qu’il se passe quelque chose, que la glasnost et la perestroïka vont lui permettre de pousser son avantage. Notamment de contraindre le général Jaruzelski, en 1988, au dialogue avec Solidarnosc, le syndicat interdit qu’il est venu spectaculairement conforter à deux reprises, en 1983 et en 1987. A Moscou, à l’occasion du millénaire de l’Eglise russe en juin 1988, Jean-Paul II envoie son « Premier ministre », le cardinal Casaroli, entamer un vrai dialogue avec Gorbatchev : celui-ci, pris au piège de sa propre stratégie réformatrice, assure que le temps de la lutte antireligieuse est terminé, et accepte le principe d’une rencontre avec le pape.

Gorbatchev au Vatican ! Le 1er décembre 1989, quand le chef du communisme mondial vient rencontrer le chef de l’Eglise catholique à Rome, les jeux sont faits : le Mur est tombé, son régime entre en agonie. Il faudra moins de deux ans pour que le président de l’URSS soit obligé de céder la place aux nouveaux dirigeants de la Russie, de l’Ukraine, de la Lituanie, du Kazakhstan, etc. L’empire des « soviets » a explosé. Dans un article fameux qu’il publie deux mois plus tard, Mikhaïl Gorbatchev revient sur cette suite d’événements extraordinaires : «Rien de ce qui s’est passé en Europe de l’Est n’aurait pu se produire sans ce pape-là…»

* Journaliste et écrivain. Auteur du livre Les Secrets du Vatican (Perrin, 2009).

Voir enfin:

http://www.lefigaro.fr/politique/2009/10/29/01002-20091029ARTFIG00013-l-accord-avec-le-pc-chinois-passe-mal-a-l-ump-.php

L’accord avec le PC chinois passe mal à l’UMP
Sophie Huet
Le Figaro
29/10/2009

Le «mémorandum» signé à Pékin par Xavier Bertrand est critiqué dans le parti majoritaire.

Le «mémorandum d’entente» signé le 22 octobre entre le Parti communiste chinois et l’UMP, à l’initiative de Xavier Bertrand, fait des remous chez les députés UMP. Lionnel Luca, le président du groupe d’études sur le Tibet à l’Assemblée, ne décolère pas contre «le numéro de contorsionniste assez compliqué» du secrétaire général de l’UMP. «Même s’il souhaite donner une dimension internationale à l’UMP, ce mémorandum a une portée symbolique désastreuse», estime le député des Alpes-Maritimes, qui s’est mis en congé des instances de son parti en guise de protestation. Luca dénonce «cet affichage politique avec l’un des derniers partis totalitaires». Mercredi, Xavier Bertrand est venu s’expliquer devant une dizaine de députés UMP du groupe d’études, sans réussir à convaincre les plus récalcitrants. Henri Plagnol a jugé cette initiative «en contradiction avec la charte de l’UMP sur les valeurs», et Dominique Tian a jugé que cette affaire «créait un précédent fâcheux» vis-à-vis d’autres partis, comme le FLN algérien.

«Tout est dans le symbole»

En soi, ce «mémorandum d’entente», dont Le Figaro a eu une copie, est de portée très générale. Il précise que les deux partis se sont mis d’accord sur des principes, en particulier celui de «non-ingérence dans les affaires intérieures d’autrui» (ce qui déplaît fortement aux défenseurs de la cause tibétaine comme Luca), qu’ils «organiseront un dialogue une fois tous les deux ans, alternativement dans leur pays respectif», ainsi que «des échanges de délégations»… Interpellé mardi en réunion du groupe UMP, Xavier Bertrand a d’ailleurs précisé qu’il avait «parlé du dalaï-lama et abordé la question religieuse avec les dirigeants chinois». Le secrétaire général de l’UMP a expliqué que les partis politiques «doivent jouer un rôle dans les relations internationales», et que l’UMP avait également passé un accord avec le parti conservateur britannique. Le président de l’Assemblée nationale, Bernard Accoyer, a volé à son secours en qualifiant le PC chinois de «super-ENA», dont sont issues toutes les élites. D’autres UMP comme Jean-Paul Anciaux et Damien Meslot ont aussi soutenu Bertrand, rappelant que le général de Gaulle avait reconnu la République populaire de Chine il y a près de cinquante ans.

À l’inverse, les libéraux ont vivement attaqué Bertrand. Yves Nicolin a estimé que les relations doivent se traiter d’État à État, «sinon, pourquoi ne pas aller à Cuba ?» Jugeant cet accord «inapproprié», Hervé Mariton a estimé que «tout est dans le symbole, ce qui rend l’affaire plus grave». Amusé par la polémique, Jean-François Copé a commis un lapsus révélateur en qualifiant son rival de «premier secrétaire» de l’UMP – qui est en fait le titre du patron du Parti socialiste -, avant de se raviser.


Calvin/500e: Grandeurs et misères de la tolérance – les Protestants aussi! (Calvin’s mixed political legacy)

10 juillet, 2009
Michel Servet monument (Geneva, 1909)Michel Servet counter-monument (Annemasse, 1908/1960)Tuer un homme, ce n’est pas défendre une idée. C’est tuer un homme. Sébastien Castellion
Fils respectueux et reconnaissants de Calvin notre grand réformateur mais condamnant une erreur qui fut celle de son siècle et fermement attachés à la liberté de conscience selon les vrais principes de la Réformation et de l’Évangile nous avons élevé ce monument expiatoire le XXVII octobre MCMIII (27 octobre 1903) Emile Doumergue
Le XXVII octobre MDLIII (27 octobre 1553) mourut sur le bûcher à Champel Michel Servet de Villeneuve d’Aragon né le XXIX septembre MDXI (29 septembre 1511) Inscriptions sur le monument de Servet de Genève
Michel Servet a eu la singulière infortune d’être brûlé deux fois: en effigie par les catholiques, et par les protestants en chair et en os. Roland Bainton
Cette sentence tombe alors que Calvin est en plein conflit avec le Conseil de la Ville sur les rapports entre l’Eglise et l’Etat.(…) Dans ce contexte, la mise à mort de Servet permet au Réformateur de raffermir son autorité. C’est aussi l’occasion, pour les protestants genevois, de montrer qu’ils sont d’aussi bons chrétiens que leurs adversaires catholiques. En se montrant capables d’orthodoxie et de fermeté sur les dogmes centraux, les réformés cherchent à prouver la légitimité et la crédibilité de leur Eglise. Sarah Scholl

A quand une rue Servet à… Noyon?

En ce 500e anniversaire de la naissance du réformateur français Jean Cauvin dit Calvin (de son nom latinisé Calvinus) né le 10 juillet 1509 dans la petite ville picarde de Noyon …

Retour, en ces temps de capitulation préventive et de dhimmisation avancée, sur l’un de ces premiers esprits libres …

Qui, avec la traduction de la Bible en langue vulgaire et en s’élevant contre la confiscation et la marchandisation de la religion par les élites ecclésiastiques et au prix de la mort et de l’exil, contribuèrent tant à la démocratisation de nos sociétés.

Mais retour également, contre l’étrange amnésie de Noyon, sur la longue et difficile marche que fut aussi, pour les Protestants et notamment les calvinistes, l’accès à la tolérance.

Comme en témoigne encore aujourd’hui non pas tant le bannissement des objets ornementaux auquel on doit indirectement (via le recyclage forcé des orfèvres et joailliers) l’hégémonie actuelle de l’industrie horlogère suisse.

Que la singulière multiplication, des rues et des places au menhir expiatoire ou au vénérable club de foot, des références genevoises à l’hérétique espagnol Miguel Serveto dit Michel Servet qui y fut en ce funeste jour d’octobre 1553, condamné à être “bruslé tout vif”…

Pourquoi Genève a-t-elle brûlé Michel Servet?
Sarah Scholl
Le Courrier
25 Octobre 2003

- Le 27 octobre 1553, il y a 450 ans, Michel Servet mourait sur un bûcher dressé à Champel, près de Genève, condamné pour ses idées trop radicales.

«Michel Servet a eu la singulière infortune d’être brûlé deux fois: en effigie par les catholiques, et par les protestants en chair et en os.»[1] Michel Servet, déclaré hérétique, mourait il y a 450 ans – le 27 octobre 1553 – sur un bûcher dressé à Champel, non loin du centre historique de Genève. Au même endroit, il y a un siècle, des protestants érigeaient une stèle à sa mémoire. Si le destin tragique de ce médecin et théologien d’origine espagnole est largement connu, les raisons de sa condamnation à mort ne sont guère explicitées. Et ce n’est que rarement que l’on mentionne la discussion que son martyr suscite, mettant et remettant à l’ordre du jour la question de la tolérance au coeur du christianisme. Petit parcours historique à la veille d’un anniversaire quelque peu oublié.
Né entre 1509 et 1511 à Villanueva, en Espagne, Michel Servet (ou plutôt Miguel Serveto) se trouve rapidement engagé au sein des polémiques confessionnelles qui secouent l’Europe. Il sillonne le Vieux-Continent, apprenant le droit à Toulouse, la médecine à Paris, vivant en Allemagne, en Suisse et en Italie. Il se passionne pour les questions religieuses et se trouve une âme de Réformateur. Mais ses idées vont le mener à être considéré en ennemi autant par les catholiques que par les protestants. Qu’écrit donc Michel Servet?

TRAITE CONTRE LA TRINITE

Il publie son premier traité en juin 1531, De Trinitaris erroribus (Des Erreurs de la Trinité). Le titre révèle son contenu. Le théologien va s’attaquer à ce qui constitue le pilier de la foi chrétienne: le concept de Trinité. Servet – dans la foulée des Réformateurs – relit les Ecritures. Il s’attache à montrer qu’on ne trouve pas dans la Bible les fondements du dogme trinitaire. Pour lui, Dieu est unique. Fort de cette constatation, le théologien rêve d’une Réforme radicale, dépassant celle de Luther et Calvin. Son livre est interdit et l’auteur menacé d’un procès.
Il va désormais vivre sous un faux nom: Michel de Villeneuve, du nom de sa ville natale. Pendant vingt ans, il continue ses travaux scientifiques et publie des traités de médecine, d’astrologie et de géographie. En 1553, alors qu’il est réfugié à Vienne, près de Lyon, il fait imprimer clandestinement un nouvel ouvrage: Le Christianisme restitué, dans lequel il nie formellement la divinité du Christ.

UN FACE-A-FACE GENEVOIS

C’est à cette époque que commence le face-à-face bien connu entre Michel Servet et Jean Calvin. Les deux théologiens avaient auparavant entretenu une correspondance dont il nous reste une trentaine de lettres. A la publication du Christianisme restitué, un proche de Calvin dénonce Michel Servet auprès de l’Inquisition (catholique) de Vienne et lui fournit des preuves. Michel Servet est arrêté. Il réussit à s’enfuir mais est condamné par contumace au bûcher et brûlé en effigie avec son livre. En août 1553, il passe par Genève, en route vers l’Italie. Il est reconnu et arrêté alors qu’il se rend à un prêche au temple de la Madeleine. Son crime? La «propagation d’hérésies» liées au rejet de la Trinité, de la divinité de Jésus et du baptême des enfants. Le Conseil (le gouvernement civil de Genève) lui intente un procès sur une plainte de Calvin. Sa condamnation à mort sera approuvée par la majorité des Eglises protestantes de Suisse.
Cette sentence tombe alors que Calvin est en plein conflit avec le Conseil de la Ville sur les rapports entre l’Eglise et l’Etat. Luttant pour une réforme en profondeur des moeurs et des croyances, Calvin et la Compagnie des pasteurs interviennent régulièrement auprès du Conseil, créant de nombreuses tensions. Dans ce contexte, la mise à mort de Servet permet au Réformateur de raffermir son autorité. C’est aussi l’occasion, pour les protestants genevois, de montrer qu’ils sont d’aussi bons chrétiens que leurs adversaires catholiques. En se montrant capables d’orthodoxie et de fermeté sur les dogmes centraux, les réformés cherchent à prouver la légitimité et la crédibilité de leur Eglise.

ELOGE DE LA TOLERANCE

La mort de Servet ne fut toutefois pas saluée par tous. La polémique enfla au lendemain du supplice, «les cendres de ce malheureux étaient à peine refroidies qu’on se mit à discuter du châtiment des hérétiques»[2], écrit Théodore de Bèze. Sébastien Castillon, par exemple, s’élève contre l’exécution: «Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme.» Reste que l’idée de tolérance est combattue par Calvin et par son successeur, Théodore de Bèze, qui réaffirme la nécessité de punir les hérétiques.

REPENTANCE PROTESTANTE

Les débats se poursuivront tout au long des siècles suivants. Valentine Zuber, chercheuse française et organisatrice d’un colloque sur Michel Servet[3], a analysé ce phénomène dans un article[4]. Pour elle, le théologien devient un symbole, «la victime» du protestantisme. Sa figure cristallise les tensions entre adversaires et partisans de l’Eglise. Voltaire y fera référence, tout comme ceux qui remettent en cause le lien – si cher aux protestants – entre leur religion et la liberté de conscience. Le débat fait rage jusqu’au début du XXe siècle. En 1903, les autorités protestantes genevoises tenteront de le désamorcer, en manifestant leur repentance. Un monument expiatoire est alors érigé.
Note : [1]Roland Bainton, Michel Servet, hérétique et martyr.
[2]Cité par Vincent Schmid dans Le Protestant, octobre 2003.
[3]Ce colloque a lieu à Paris du 11 au 13 décembre prochain. Pour tous renseignement: % 0033 (0) 1 34 84 15 41 ou
valentine.zuber@ephe.sorbonne.fr. Il est ouvert au public sur inscription.
[4]Valentine Zuber, «Pour en finir avec Michel Servet», Bulletin de la Société d’Histoire du protestantisme français, 1995.

Voir aussi:

De Noyon à Genève, itinéraire d’un dissident
LE MONDE DES LIVRES
14.05.09

Jean Calvin, né à Noyon le 10 juillet 1509, étudie la théologie à Paris, le droit aux universités de Bourges et Orléans, puis bascule de l’humanisme chrétien à la dissidence religieuse entre 1533 et 1535. Réfugié à Bâle en 1535, il y publie une première version (latine) de l’Institution de la religion chrétienne en mars 1536. Après un premier séjour à Genève (1536-1537), il y est rappelé en 1541 pour promouvoir une discipline, un culte et une ecclésiologie réformés.

Il fait, par sa correspondance, par la diffusion imprimée de ses écrits dogmatiques, polémiques, catéchétiques, par la création d’une académie destinée à la formation de ministres missionnaires, de la petite cité du Léman une capitale du protestantisme. Il meurt le 27 mai 1564.

Denis Crouzet

Voir enfin:

John Calvin at 500
Reflections on a mixed political legacy.
by Joseph Loconte
07/10/2009

Today marks the 500th anniversary of the birth of John Calvin, the French theologian who helped carry the Protestant Reformation into the heart of Europe and shatter the spiritual hegemony of the Catholic Church. Though Calvin was never the theocratic thug of popular imagination, neither was he a champion of individual freedom. If his system of thought inspired later democratic reformers–especially the Puritan ministers who backed the American Revolution–it was largely because they sought to overcome Calvinism’s internal contradictions.

Calvin was born on July 10, 1509, into a religious world already in crisis–a cacophony of superstitions, inquisitions, clerical concubines, and souls for sale. After coming under the influence of Martin Luther, he converted to Protestantism. A severe crackdown on the “new heresy” in Catholic France forced him to seek refuge in Switzerland, where he settled in Geneva. Over the next 25 years Calvin would combine his powerful intellect and elegant prose to become the Reformation’s leading theologian.

His most important work, The Institutes of the Christian Religion, helped revolutionize the meaning of divine mercy. Against a religious culture of rituals, indulgences, and pilgrimages to earn God’s favor, Calvin preached a message of grace. Salvation, he taught, could neither be bought nor earned: It was a gift from God through faith in Jesus. “We could not lay hold of his mercy, if he did not offer it,” he wrote. “Christ is the only pledge of love, for without him, everything speaks of hatred and anger.” Calvin’s doctrine of predestination, however, went beyond Luther in delineating God’s “elect,” those chosen for eternal life, from those destined for eternal damnation. Many would find the doctrine repugnant, since it seemed to make God the author of evil and nullify human choice in matters of faith.

Against a political system that threatened to subjugate and enfeeble the church, Calvin elevated the concept of God’s sovereign rule over every earthly power. Although he taught obedience to civil magistrates, every ruler was accountable to God. All political authority was therefore provisional, derivative–and limited. The king should defend and promote Christian teachings, Calvin wrote, but keep his nose out of the spiritual affairs of the church. If the magistrate commanded anything contrary to the will of God, “it must be as nothing to us.”

Unlike previous reformers, Calvin did not expect the rapid arrival of the Second Coming of Christ. His aim was to establish a holy commonwealth, a “new Israel,” where God’s elect–functioning as a democratic polity–would glorify him through their earthly vocations. No Protestant reformer did more to help dignify secular work and inspire Christian engagement in culture. Calvinism would spread to Holland, France, England, Scotland, and New England, where it would shape America’s colonial experiments in self-government. “Calvin came out with a resolute summons to action within the sphere of society,” writes historian Roland Bainton. “Calvinism therefore bred a race of heroes.”

Something less than heroic, however, emerged in Calvin’s Geneva. His view of the church, guiding God’s people with “motherly care,” took a repressive turn once his Reformed vision gained political power in the city council. Although he vigorously attacked Catholicism for its theology of persecution, he soon formulated his own: Faith could not be compelled, but neither could civil or religious authorities tolerate false teachings. Dissent–viewed as both a political and spiritual threat–was criminalized. A denial of predestination meant banishment. “When God is blasphemed in a most loathsome manner, when souls are led to perdition by godless and destructive teachings, then it is necessary to find the remedy which will prevent the deadly poison from spreading.”

When it came to the poison of heresy, the safest remedy was execution. Calvin’s infamous role in the trial and death of Michael Servetus, condemned and burned as a heretic in Geneva in 1553, shocked the conscience of the Protestant community. Many accused the Protestant leaders in Geneva of adopting the “popish” ways of the Catholic Church. Sebastian Castellio, a linguist and colleague, broke with Calvin over the principle of religious toleration: “I do not see how we can retain the name of Christian,” Castellio said, “if we do not imitate His clemency and mercy.”

Calvin did not yield an inch. Invoking Old Testament passages condemning the worship of false gods, he defended the use of violence against those who challenged orthodoxy and threatened the purity of the elect. Detractors were presumed to be insincere, morally debased–or worse. Despite their dark view of human nature, Calvin and his followers seemed to invite a new form of hubris into the church. “They did not usually act as if they believed what their own theology said about the huge gap between divine omniscience and human finitude,” writes Notre Dame historian Mark Noll, “nor did they seem to really believe their own claim that even believers continued to abuse the gifts of God for idolatrous, selfish ends.”

Thus, John Calvin and the Reformed tradition he launched were simultaneously medieval and modern. Much like his Catholic antagonists, Calvin viewed the political and religious realms as part of an unbroken spiritual unity. For all his theological innovation, he never imagined that the church could maintain its fidelity to the truth without the assistance of the state.

Nevertheless, Calvin anticipated the modern, liberal world by demanding that church authority yield to individual judgment when its traditions seemed to contradict conscience and the word of God. He insisted on the functional independence of the church from the state. He emphasized the spiritual freedom and equality of all believers, regardless of their station in life. In this way, Calvin helped sanctify a doctrine of liberty that democratic reformers–from John Locke to James Madison–would put to good use.

Joseph Loconte is a senior research fellow at The King’s College in New York City and a frequent contributor to THE WEEKLY STANDARD. He is working on a book on the history of religious freedom in the West.


Discriminations: Nous ne sommes pas des sorciers (Albinos under threat as Africa struggles with its long witchcraft heritage)

15 mai, 2009
Brazilian albino pride
Nous ne sommes pas des sorciers. (…) C’est prouvé par la science… Association pour la protection et le développement de la personne albinos (Kisangani, RD Congo)
On apprend aux enfants qu’on a cessé de chasser les sorcières parce que la science s’est imposée aux hommes. Alors que c’est le contraire: la science s’est imposée aux hommes parce que, pour des raisons morales, religieuses, on a cessé de chasser les sorcières.
Notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital. L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la “victime inconnue”, comme on dirait aujourd’hui le “soldat inconnu”. Le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent. René Girard
La même force culturelle et spirituelle qui a joué un rôle si décisif dans la disparition du sacrifice humain est aujoud’hui en train de provoquer la disparition des rituels de sacrifice humain qui l’ont jadis remplacé. Tout cela semble être une bonne nouvelle, mais à condition que ceux qui comptaient sur ces ressources rituelles soient en mesure de les remplacer par des ressourcs religieuses durables d’un autre genre. Priver une société des ressources sacrificielles rudimentaires dont elle dépend sans lui proposer d’alternatives, c’est la plonger dans une crise qui la conduira presque certainement à la violence. Gil Bailie
Le massacre de sorcières dans la région remonte à des siècles, depuis au moins la colonisation néerlandaise des îles qui sont par la suite devenues l’Indonésie. Bien que légalement injustifiable, le massacre de sorcières a longtemps servi de mécanisme aux villages ruraux pour expulser les comportements antisociaux. TU Bagus Ronny Nitibaskara (anthropologue, université d’Indonésie)
C’est un phénomène très profond, qui ne pourra être résolu que par une lutte plus efficace contre les discriminations et les hiérarchies sociales et “mélaniques”, héritées de la colonisation. Pap Ndiaye
Tout ce qui est beau dans nos vies nous vient de la civilisation occidentale. (…) Le retard horrible dans lequel vivent certaines nations est le résultat inévitable de leur refus de [l'apport occidental] et de leur attitude consistant à se réfugier dans le déni et l’arrogance.(…) La civilisation occidentale a accordé la priorité à l’individu et subordonné ses institutions, lois et procédures à ce principe, tandis que dans la civilisation ancienne, l’individu [n'] était [qu'] une dent dans l’engrenage. (…) La seule civilisation qui reconnaît et respecte l’homme en tant qu’individu est la société occidentale (…) La civilisation occidentale est son propre produit et ne doit rien à aucune autre civilisation, hormis la civilisation grecque. Ibrahim Al-Buleihi (membre du Conseil saoudien de la Shura)

Salif KeitaYellowman (Jamaica)Johnny Winter (Texas)Connie Chiu (Chinese top model)Shauna Ross (African male model)The Albino codePowderSpidermanVictimes d’une affection qui sous des dizaines de formes plus ou moins visibles touche la planète entière animaux compris (1 cas pour 20.000 naissances, 0,005 % mais jusqu’à 1/1000 sous le cruel soleil africain) …

Soupçonnés de contaminer les gens à distance et cibles des crachats et de toutes les insultes (“sorcier blanc”, “enfants de djins” ou “de petit Blanc café au lait”, “fantômes” – sans compter les stéréotypes des films nigérians ou occidentaux à la “Matrix” ou “Da Vinci code”!) …

Privés d’accès à l’éducation à l’emploi et au mariage (et donc condamnés à une consanguinité ne pouvant que perpétuer leur handicap) …

Exclus du berceau à la tombe comprise de la compagnie des autres (infanticide, tombes cachées et scellées hors village) …

Accusés de sorcellerie et de pratiques magiques (jusqu’au soupçon d’immortalité) …

Mais aussi – ambivalence typique envers les groupes exclus – en même temps recherchés (selon le principe de la pensée magique qui veut que celui qui fait du mal est aussi le mieux placé pour guérir) pour leur pouvoirs bénéfiques

Au point de devenir la proie, jusqu’à l’assassinat et notamment à la veille de compétitions électorales ou sportives, d’un trafic lucratif d’organes destiné à des sorciers …

A l’heure où, de Durban au Vatican ou à la Maison Blanche, notre Occident n’a de cesse de battre sa coulpe …

Et que, poussant la lucidité jusqu’à reconnaître les limites de l’islam et les apports de la civilisation occidentale, quelques rares musulmans se sentent obligés de la réduire à sa seule dimension grecque, faisant ainsi l’impasse sur ses fondements judéo-chrétiens …

Pendant que certains trop pâles s’efforcent de se brunir et d’autres trop foncés tentent de se blanchir …

Retour sur le dernier chantier en date inspiré par ce singulier “souci des autres et des victimes” d’un Occident pourtant si vilipendé

A savoir cette longue lutte contre les superstitions et les pratiques magiques dans laquelle est à son tour engagée le Tiers-Monde et dont ces sortes de nouveaux (ou derniers) cagots que sont aujourd’hui les albinos pour l’Afrique sont les plus récentes victimes …

Extraits:

“Ces parties du corps sont vendues en Tanzanie. Ces gens disent qu’ils vont gagner 600 millions de shillings (380.000 euros) pour chaque corps d’albinos.

Procureur burundais

“Un groupe de bandits armés de fusils a attaqué hier à 21h00 la maison d’une albinos de six ans du nom de Cizanye à Bugongo. Ces malfaiteurs l’ont décapitée avant de couper ses jambes et ses bras, qu’ils ont emportés avec eux.”

Rémi Sengiyumva (administrateur de la commune de Kinyinya)

“Personne n’achète l’albinisme au marché. C’est un fait de Dieu et toutes les femmes peuvent mettre au monde des albinos.”

Mme Bouaré (mère d’un enfant albinos, Mali)

“C’est la première fois que je vois la dépouille d’un albinos car on m’a toujours appris que les albinos ne meurent pas.”

Jean-Pierre Obambi (ingénieur des travaux publics)

“Nos ancêtres nous ont toujours appris à tirer un cheveu après être entré en contact avec un albinos. Même si on le voit de loin, il faut toujours le faire. Cette couleur est contagieuse et peut généralement se transmettre par la simple vue et quand on ne le fait pas, on peut être frappé d’un mauvais sort”.

Jean-Pierre Obambi

“Les albinos sont des personnes comme vous. Nous ne sommes pas des sorciers. Nous ne manquons que de la mélanine qui rend la peau noire. C’est prouvé par la science…”

Association pour la protection et le développement de la personne albinos (Kisangani, RD Congo)

“Ils auraient des forces surnaturelles, ils pourraient prédire l’avenir, jeter des mauvais sorts et apporter la richesse. (…) Au moment des compétitions électorales, les albinos sont convoités par les candidats. Pendant cette période nous devons rester chez nous. Les albinos ne sont plus perçus comme des êtres humains mais comme des objets sacrificiels convoités pour leurs têtes ou pour leurs appareils génitaux, les parties du corps les plus puissantes. (…) Les superstitutions tendent à diminuer en Afrique car les gens sont moins ignorants et commencent à considérer l’albinisme comme une maladie. (…) Les associations ont très peu de moyens pourtant le continent est l’un des plus touchés par cette infection.”

Fédéré Sanon (président de l’association pour les personnes albinos ANIPA basée au Burkina Faso)

“Les personnes me suivaient pour me donner des cadeaux pour que je leur porte chance, j’ai toujours refusé. (…) Je ne suis presque jamais sortie de chez moi, par peur que l’on me fasse du mal. (…) Les Africains me regardent bizarrement, ils me toisent. Ils ont peur de moi. Je suis partie du Burkina Faso pour échapper aux croyances mais elles me poursuivent jusqu’en France.”

Korotomi Traoré (jeune femme burkinabé membre de l’association française pour les albinos Genespoir)

“Quand je suis né, mon père ne voulait pas de moi, heureusement le reste de ma famille l’a convaincu de me garder pensant que j’étais une bénédiction.”

Anguy Bajikila Mudimba (président d’Albinos sans frontières (ASF) en République démocratique du Congo)

Les albinos, victimes de sacrifices humains
Les croyances autour de l’albinisme persistent en Afrique
Stéphanie Plasse
Afrik
3 mai 2008

Génie des eaux, devin, mi-homme mi-dieu, tels sont les attributs que l’ont prête, dans certains pays d’Afrique, aux albinos. Recherchés pour leurs soi-disant pouvoirs bénéfiques ou maléfiques, ils sont souvent victimes de sacrifices humains. Pour mettre un terme aux croyances et aux pratiques occultes qui en découlent, des associations se battent au quotidien pour que les albinos ne soient plus marginalisés. Reportage.

Ils sont nombreux en Afrique à être atteints de cette maladie, l’albinisme, qui se caractérise par une absence de pigmentation. Outre les problèmes de vue et les risques de cancers de la peau directement liés à cette infection, les albinos font l’objet de croyances persistantes en Afrique. Malgré des campagnes de sensibilisation, les sacrifices humains ont toujours cours sur le continent [1]. Ainsi, il n’est pas rare de voir dans les journaux africains, à la rubrique des faits divers, le meurtre d’un albinos.

La persistance des sacrifices humains

L’ambivalence et l’ambiguïté que représente un être blanc né de deux parents noirs alimentent les croyances et les pratiques occultes autour des albinos. Dans la plupart des cas, c’est la femme qui est tenue responsable de cette maladie. « On l’accuse d’avoir dormi enceinte à la belle étoile dans un endroit interdit ou d’avoir été infidèle à son mari pendant la grossesse » explique à Afrik.com Fabéré Sanon, le président de l’association pour les personnes albinos (ANIPA) basée au Burkina Faso. On attribue souvent des pouvoirs maléfiques ou bénéfiques aux albinos. « Ils auraient des forces surnaturelles, ils pourraient prédire l’avenir, jeter des mauvais sorts et apporter la richesse », poursuit M. Sanon. Dans le meilleur des cas, les albinos se font offrir des présents. « Les personnes me suivaient pour me donner des cadeaux pour que je leur porte chance, j’ai toujours refusé » confie Korotomi Traoré, une jeune femme burkinabé arrivée depuis quatre ans en France et membre de l’association française pour les albinos baptisée Genespoir.

Malheureusement, les albinos sont recherchés pour les sacrifices humains, prometteurs en termes d’enrichissement ou d’élévation sociale. « Au moment des compétitions électorales, les albinos sont convoités par les candidats. Pendant cette période nous devons rester chez nous », indique Fédéré Sanon. « Les albinos ne sont plus perçus comme des êtres humains mais comme des objets sacrificiels convoités pour leurs têtes ou pour leurs appareils génitaux, les parties du corps les plus puissantes », ajoute-t-il.

C’est au niveau du corps social que les répercussions sont les plus influentes et les plus fréquentes. Même si cette pratique a tendance à devenir de moins en moins courante, les albinos peuvent être rejetés à leur naissance. « Quand je suis né, mon père ne voulait pas de moi, heureusement le reste de ma famille l’a convaincu de me garder pensant que j’étais une bénédiction », explique Anguy Bajikila Mudimba, le président d’Albinos sans frontières (ASF) en République démocratique du Congo. Souvent, perçus comme un mauvais présage, ils vivent reclus. « Je ne suis presque jamais sortie de chez moi, par peur que l’on me fasse du mal », affirme la burkinabé Korotimi Traoré. Les croyances mènent la vie dure aux albinos. Même en France, ils sont encore victimes de rejet. « Les Africains me regardent bizarrement, ils me toisent. Ils ont peur de moi », confie Mme Traoré. Je suis partie du Burkina Faso pour échapper aux croyances mais elles me poursuivent jusqu’en France », confie-t-elle.

Le rôle des associations en Afrique

« Les superstitutions tendent à diminuer en Afrique car les gens sont moins ignorants et commencent à considérer l’albinisme comme une maladie », explique Fabéré Sabon, le responsable d’ANIPA. « Les associations ont très peu de moyens pourtant le continent est l’un des plus touchés par cette infection », ajoute-t-il. Grâce à des campagnes de sensibilisation dans les villages, les albinos sont de moins en moins perçus comme des êtres à part. Un bon espoir pour les malades qui souhaitent à présent que les gouvernements soient plus attentifs aux problèmes de santé liés à l’albinisme.

[1] les pays les plus touchés en Afrique sont le Mali et le Cameroun

Voir aussi:

Kisangani: le dur combat des albinos pour se faire accepter
Pépé Mikwa
Syfia Grands Lacs /RD Congo
21-02-2008

Depuis que les albinos se sont regroupés en association pour lutter contre les préjugés trop répandus sur la couleur de leur peau, et défendre leurs droits, le regard que posent sur eux les habitants de Kisangani change. Même s’il reste encore du chemin à parcourir.

“As-tu déjà vu le cadavre d’un albinos ?”, interroge-t-on souvent dans les rues de Kisangani, quand on parle des personnes albinos. Selon une croyance très répandue dans le chef-lieu de la Province Orientale et dans presque toute la République démocratique du Congo, le corps d’un albinos disparaîtrait en effet après la mort. De nombreux autres préjugés circulent à leur sujet : ils sont sorciers, porte-malheur, inaptes au travail, ils disparaissent la nuit… La naissance dans une famille d’un bébé albinos est dès lors souvent source de conflit. “C’était à chaque fois un choc, une honte et une humiliation pour moi”, raconte Nafi Kifuku, une mère qui a deux enfants de cette couleur de peau.
Pourtant, l’un de rares préjugés “positifs” répandus dans cette région raconte qu’une mèche de cheveu d’un albinos accrochée à un filet de pêche apporte plus de poissons, ou plus d’intelligence à l’élève qui le noue à son stylo…

Pour combattre toutes ces croyances bien ancrées dans la société, les albinos de Kisangani se sont regroupés en Association pour la protection et le développement de la personne albinos (Aprodepa). A 162 membres, ils font désormais cause commune pour, disent-ils, “changer la perception négative que les gens ont de nous…” Dans les médias, les églises, lors des conférences-débats ou en faisant le porte-à-porte dans des familles, ils font passer des messages forts : “Les albinos sont des personnes comme vous. Nous ne sommes pas des sorciers. Nous ne manquons que de la mélanine qui rend la peau noire. C’est prouvé par la science…”

Briser l’isolement et les préjugés

Partout où ils peuvent se faire entendre, ils expliquent qu’ils ont les mêmes aptitudes physiques et intellectuelles que tout le monde, plaident pour leur accès à l’éducation, à l’emploi et au mariage. Leur président, Jean Janvier Ndumba, est parmi eux un exemple de courage, un homme débarrassé de tout complexe. “Quand j’avais 5 ans, ma mère me mettait du cirage sur mes cheveux pour les noircir”, rappelle-t-il avec humour. Agé aujourd’hui de 40 ans, directeur d’une école de personnes vivant avec un handicap, il a posé sa candidature aux législatives de 2006. “J’ai échoué mais j’ai beaucoup appris de cette expérience”, dit-il.

Pour espérer changer la perception du reste de la société à leur égard, les albinos ont d’abord commencé par briser les barrières qui existaient entre eux. Ils se réunissent, marchent ensemble dans la rue, ce qu’ils ne faisaient pas avant pour ne pas s’attirer le regard des gens. Lors des réunions, ils apprennent des leçons d’hygiène et de “réarmement moral” : toujours porter le chapeau et une chemise manche longue pour se protéger conte le soleil, se laver chaque jour, fréquenter l’école, ne pas se sous-estimer…Ils reçoivent en plus des crèmes solaires, des lunettes et apprennent à coudre ou à tricoter, ce qui leur permet de mieux se valoriser.

Beaucoup reste à faire

Nafi, la mère de deux albinos, reconnaît que la perception des membres de sa famille à l’égard de ses enfants a changé, depuis qu’ils suivent les conseils d’hygiène corporelle à l’Aprodepa. Dans les écoles, le regard n’est pas non plus aussi méfiant envers les élèves albinos. “Mes amis m’acceptent, je joue avec eux”, affirme John Motohato, 6 ans, qui partage son banc d’école avec d’autres petits.

Chargé des relations publiques à l’association, le frère de Jean Janvier, Servain Ndumba ne crie pas encore victoire. “Les gens nous approchent de plus en plus, car ils apprennent des choses qu’ils ignoraient sur l’albinisme, dit-il. Mais il y a encore beaucoup à faire surtout dans les milieux et familles peu lettrés”, où les préjugés ont encore la dent dure.

ENCADRE

L’albinisme, l’absence de pigmentation de la peau, ne frappe pas que les humains. La proportion chez l’homme, qu’il soit noir, blanc ou jaune, est d’un cas sur 20 000 mais les risques sont accrus en cas de mariage consanguin. La coloration de la peau est due à la présence dans l’épiderme de cellules capables de synthétiser un pigment brun : la mélanine. Mais la rencontre, lors de la fécondation, de deux gènes dits mutés entraîne un blocage de cette production. La peau et les cheveux de l’enfant seront blancs comme le lait, ses yeux très pâles avec parfois un reflet rouge au fond.

Voir également:

Les albinos s’insurgent contre leur marginalisation
Lyne Mikangou
Genespoir

Face aux brimades et à la marginalisation dont sont victimes les albinos au Congo, s’est créée la Fédération pour la Défense des Albinos du Congo. Témoignages.

Joséphine Ibouna, 48 ans, considérée comme la première albinos intellectuelle et qui a contribué à la création de la Fédération pour la Défense des Albinos du Congo, témoigne : “Nous albinos, pourtant Congolais au même titre que les autres, sommes marginalisés par la société entière qui nous rend responsables de tous les maux. Nous sommes accusés de sorcellerie, de pratiques magiques”. Une légende mystico-religieuse indique les albinos ne meurent jamais, mais disparaissent plutôt, qu’ils ne voient pas la nuit, ont les yeux rouges, une intelligence médiocre et un développement anormal.
L’histoire de J. Ibouna épouse depuis son enfance tous ces contours faits de malédictions et de superstitions. Elle est mère de 5 enfants, parfaitement noirs et donc “normaux”, selon les critères d’appréciation des Congolais. Elle est licenciée en santé publique et est responsable des questions liées à l’Information, l’Education et la Communication et est ainsi en contact régulier avec de nombreux interlocuteurs. Elle explique que lorsqu’elle animait des émissions radiophoniques en français et en langues locales, l’amplitude et le timbre de sa voix avaient charmé un inconditionnel à Libreville au Gabon”. Ce correspondant a insisté pour obtenir une photo dédicacée. Et ce qui devait ressembler à une relation suivie a laissé place à de l’amertume car recevant la photo, le correspondant a définitivement rompu les amarres.
En dépit du regard des autres, de sa différence, des humiliations, des moqueries, de l’étonnement, du désintéressement, J. Ibouna a pu se faire une place dans la société congolaise. Elle délivre un message fort et fait preuve d’une véritable introspection lorsqu’elle expose les difficultés rencontrées avec sa fille de 6 ans. “En me promenant un jour avec ma fille cadette, celle-ci a refusé que le lui prenne la main, certainement gênée devant ses petits camarades par mes cheveux et la couleur de ma peau”.
Religieuse de confession catholique, J. Ibouna, fervente croyante a puisé dans la religion et dans la foi en Dieu, le ressort nécessaire pour aller de l’avant dans son parcours scolaire et professionnel, ainsi que le réconfort dans ses moments de détresse, de doute et de chagrin dus à son handicap biologique.
“Pour que cessent les affronts subis au quotidien, il n’y a pas d’autres remèdes que de retrousser les manches. Tant qu’on ne fait rien, tout le reste ne sera que coup d’épée dans l’eau”, suggère-t-elle, toute confiante. Si J. Ibouna a pu dominer les affront de la vie, pour beaucoup d’albinos la situation est difficile. La plupart sont victimes de discrimination dans le système scolaire et la vie active. Au plan scolaire, par exemple, mal adaptés à leur environnement, les albinos souffrent des tares physiques et sont très peu scolarisés. Leur effectif est donc moins considérable du fait du complexe d’infériorité qui les hante. En revanche, ceux qui résistent n’arrivent souvent pas au terme de leurs études. Il suffit de considérer la représentativité de cette catégorie sur le marché du travail. “Les fréquentes tortures psychologiques et morales ne permettent pas aux albinos d’avoir accès à l’école. Ceux qui y vont ne terminent pas leurs études à cause de ces tortures. Alors, ils se renferment sur eux-mêmes”, déclare Symphorien Yara, président de la fédération pour la défense des albinos du Congo, faisant remarquer que le nombre très insignifiant des albinos sur le marché du travail s’explique par l’arrêt des études. Des propos que ne partagent Victorine Oniongo, étudiante en histoire à l’université Marien Ngouabi. Apparemment épanouie, cette étudiante née de parents normaux, a un albinisme partiel, localisé à l’œil et aux cheveux à mèches blanches. Elle ne veut pas se contenter de raler dans un coin, où très souvent, face aux curiosités humaines, les albinos opposent un silence mouillé de larmes. “Nous traînons derrière nous une longue tradition de maltraitance”, raconte-t-elle. “S’acharner à vouloir changer les autres est peine perdue. Se plaindre, geindre, gémir, accuser les autres de nos malheurs est pure perte de temps. Et croire que les choses s’arrangent d’elles-mêmes est veine illusion. Aussi, V. Oniongo propose-t-elle comme remède d’adopter un comportement conséquent qui éviterait bien des désagréments. Sur une centaine d’albinos établis à Brazzaville, deux seulement travaillent. Il s’agit de J. Ibouna et d’un homme enseignant dans un lycée. Ce dernier étant, hélas, décédé. Même la mort de cet enseignant a fait ressurgir le mythe de l’immortalité des albinos. C’est pourquoi à Ouenze, quartier nord de Brazzaville où étaient organisées les obsèques, des centaines de personnes s’empressaient de voir, même de toucher la dépouille, car pour nombre d’entre elles, les albinos ne meurent jamais, mais disparaissent sans laisser de traces. “C’est la première fois que je vois la dépouille d’un albinos car on m’a toujours appris que les albinos ne meurent pas”, s’étonne Jean-Pierre Obambi, ingénieur des travaux publics. “Cela témoigne des préjugés dont nous sommes victimes”, tente d’expliquer M. Yara. “Et cela se passe ainsi dans tous les domaines”, souligne-t-il. Claire Sita, restauratrice, témoigne : “il y a des hommes vicieux qui continuent de penser que la femme n’est qu’une objet dont on peut se servir comme on veut, juste pour voir si la femme albinos a les mêmes vibrations que les autres qu’ils considèrent normales. Mais on ne les laisse pas faire”. Il est fréquent de voir les parents s’opposer au mariage de leur fille avec un albinos, fait qu’ils jugent inimaginable. “Moi, j’ai du mal à faire comprendre aux parents de ma fiancée que je sui un homme comme tous les autres, mais ils s’opposent à notre union, parce qu’il est inimaginable que leur fille épouse un albinos”, se lamente Yara qui estime que seule l’instruction permettra aux albinos de s’imposer dans la société.
Leur “couleur”, particulière fait d’eux des êtres vulnérables. De même, on surprend un homme en train de tirer un cheveu de sa tête après avoir salué un albinos, parce que craignant d’être contaminé par la couleur de ce dernier. Jean-Pierre Obambi explique : “nos ancêtres nous ont toujours appris à tirer un cheveu après être entré en contact avec un albinos. Même si on le voit de loin, il faut toujours le faire. Cette couleur est contagieuse et peut généralement se transmettre par la simple vue et quand on ne le fait pas, on peut être frappé d’un mauvais sort”. Ces injustices ont conduit à créer la fédération pour la défense des albinos du Congo. Et ce dans le but de promouvoir leurs intérêts, de lutter pour leur insertion, leur acceptation et leur intégration. “Nous voulons promouvoir nos droits et convaincre nos semblables que les albinos sont des personnes à part entière et qu’il n’y a pas de raison de profiter de notre couleur pour nous brimer”, a déclaré M. Yara qui a lancé un appel à la communauté internationale et aux organisations sœurs dans le monde, afin d’aider les albinos du Congo à se faire accepter dans la société. Au plan officiel, les pouvoirs publics traînent les pieds à aider cette association à réaliser ses objectifs. Pour donner de l’espoir aux nombreux albinos du monde, M. Yara, qui est également auteur, a écrit quelques poèmes sur la situation des albinos. Parmi ces poèmes, figure “ne vous en faites pas”, qui dit entre autre “qu’être albinos n’est pas vœu”, et que “personne au monde ne choisit sa couleur, son sexe ni sa race”. Il termine par une phrase d’espoir “ne vous en faites pas”, comme pour dire “l’union des albinos du monde” aura raison des préjugés et l’albinos retrouvera sa place dans la société.

Voir enfin:

Enquête sur l’albinisme
Les Echos
Propos recueillis par Idrissa Sacko
22 juillet 2005

THIERNO DIALLO, UN ALBINOS DIRECTEUR GENERAL

« Tout couple peut avoir un albinos si l’anomalie génétique existe en eux »

Thierno Diallo, le directeur général de la Pyramide du souvenir, est un albinos. Dans l’entretien ci-dessous, il nous parle de l’albinisme, des préjugés à l’égard des albinos et de leurs conditions de vie.

Les Echos : Pouvez-vous nous dire ce que c’est que l’albinisme et comment le devient-on ?

T. D. : Je dois d’abord remercier « Les Echos » pour cette initiative, qui va certainement contribuer à éclairer la lanterne de plus d’un sur un sujet aussi vieux que le monde. Cela étant, l’albinisme est tout simplement l’absence de mélanine dans la peau. C’est une anomalie génétique héréditaire. Donc, tout couple peut avoir un albinos si cette anomalie génétique existe en eux.

Les Echos : Les causes étant connues, est-ce qu’il y a des mesures correctives pour qu’un enfant ne naisse pas albinos ?

T. D. : C’est vrai que la science a évolué, mais actuellement elle peut seulement détecter un albinos chez une femme enceinte de 3 mois. Peut-être bien que dans l’avenir ce sera possible d’éviter que l’enfant albinos très vite détecté naisse avec l’anomalie.

Les Echos : Comment, selon vous, l’albinos est accueilli dans sa famille d’abord, dans la société en général ?

T. D. : Ça dépend des concepts que les sociétés ont de ce phénomène.

L’albinos est bien accueilli par les spirituels parce que pour eux les écrits bibliques et autres disent que le prophète Noé était albinos. Certains musulmans trouvent que c’est la manifestation du prophète Mohamed dans les rêves. Par contre, il est mal accueilli par ceux-là qui pensent qu’il est le fruit des esprits, de la souillure (enfant conçu lors des périodes des règles de la femme), ce qui est scientifiquement faux tout comme des affirmations qui soutiennent qu’il y a albinos lorsque la femme fait l’amour à la belle étoile ou en plein jour. C’est pourquoi, certains l’appellent « enfant de la lune ».

Les Echos : Cela veut dire qu’il y a beaucoup de préjugés sur l’albinos ?

T. D. : Ah oui ! Quels que soient les concepts, l’albinos est victime de préjugés. Il servira de sacrifice parce que, pour certains, il porte en lui des pouvoirs magiques. Ou souvent, il est victime d’infanticide…

Les Echos : Comment se sent un albinos dans la communauté, un homme extraordinaire ou normal comme les autres ?

T. D. : C’est une question très difficile. Mais, personnellement, je ne sens pas de différence entre les autres et moi parce que éduqué dans un amour total de parents intellectuels. Souvent, il m’arrive de me demander est-ce que si je n’étais pas albinos, je serai ce que je suis. Cependant, certains albinos souffrent d’exclusion, de marginalisation compte tenu des préjugés évoqués tantôt.

Les Echos : Autres difficultés ?

T. D. : Il y a la fragilité pigmentaire et la faiblesse de la vue d’où le terme « yé-fégué », qui n’a rien de péjoratif. Ça signifie simplement quelqu’un qui n’a pas une bonne vue.

Les Echos : Existe-t-il au Mali, une association des albinos ?

T. D. : Il y a effectivement l’Association pour la promotion et l’insertion sociale des enfants albinos (SOS-Albinos) créée en 1992 par d’autres pour les albinos.

Les Echos : Comment doit-on se comporter à l’égard d’un albinos ?

T. D : On doit le traiter comme un homme tout court. Pour moi, il n’y a pas de demi-homme. On doit le traiter en homme normal sans tenir compter des préjugés. Certains des jeunes diplômés albinos n’arrivent pas à accéder à l’emploi du fait des préjugés. C’est dommage. Je saisis cette opportunité que vous m’offrez pour dire que l’albinisme n’est qu’une anomalie qui peut être uniquement oculaire, qu’il existe partout dans le monde, c’est-à-dire dans toutes les sociétés humaines et même animales. Ayons cela à l’esprit ! Toute personne bien portante est un handicapé potentiel.

LES ALBINOS Des victimes potentielles de cancers de la peau

L’albinisme est une anomalie génétique touchant la synthèse d’un pigment responsable de la coloration de la peau et des poils et donnant une coloration rouge aux yeux.

L’albinisme vient du latin « albus », qui signifie blanc. Il désigne la diminution ou l’absence totale de la matière colorante des téguments (la peau et les poils), suite à une anomalie génétique. Lorsque l’absence est double, la peau et les poils sont de couleur blanche, tandis que les yeux sont rougeâtres.

Parfois, la coloration des téguments est normale et seuls les yeux sont touchés. Cette matière colorante qui fait défaut s’appelle la mélanine, explique Dr. Minaba Traoré.

Un individu portant un albinis est appelé albinos. Aux dires de Dr. Traoré, contrairement à ce que pensent beaucoup de personnes, l’albinisme n’est pas une maladie dans le sens « altération de la santé », mais une « tare », une défectuosité dans la synthèse de mélanine.

Selon lui, il existe plus d’une dizaine de formes d’albinisme, dont certaines sont de transmissions récessives, d’autres dominantes et liées au sexe.

La forme la plus connue est l’albinisme oculo-cutané de type 1 ou plus simplement AOC type 1. Elle correspond aux dires de Dr. Minaba Traoré à une anomalie génétique touchant le gène codant pour une enzyme, la tyrosinase.

Ce qui explique la couleur rougeâtre de l’albinos, selon le spécialiste, c’est que l’iris et les autres structures de l’œil ne sont pas colorés du fait de l’absence de mélanine.

Consultations gratuites

On voit alors, par transparence, la rétine. Celle-ci est riche en vaisseau sanguin. L’albinisme peut exposer l’individu à certains problèmes, notamment au niveau de la peau et des yeux.

Les albinos à en croire, M. Traoré ont essentiellement des problèmes : sensibilité voire douleur des yeux à la luminosité, mouvements anormaux du globe oculaire, strabisme, problèmes relatifs et une mauvaise acuité visuelle de loin.

L’autre problème des albinos est leur sensibilité forte à la lumière du soleil, mais aussi un risque plus important de cancer de peau (défaut de protection contre les UV).

Il semble que les albinos soient plus nombreux dans le cercle de San que partout ailleurs au Mali.

Les dermatologues proposent à ceux qui sont en état précancéreux de se faire consulter le plus tôt possible pour éviter le cancer de peau qui, à un certain moment, s’avère irréversible.

Selon Dr. Pierre Traoré de l’Institut Marchoux, deux modes de protection s’imposent à ces patients.

Ils doivent, conseille-t-il, se protéger des rayons ultra violets (UV) en portant des chapeaux et en utilisant des substances chimiques anti-solaire (crèmes).

De façon systématique, ajoute-t-il, les albinos doivent se faire régulièrement consulter pour détecter à temps les lésions. Pour leur prise en charge, l’Institut Marchoux, affirme-t-il, procède depuis un certain temps à des consultations trimestrielles gratuites.

Il existe plusieurs types d’albinismes. Mais pour faire la différence entre eux, il faut au préalable faire des tests.

-Amadou Sidibé
Mohamed Daou

MOHAMED BOUARE DE FALADIE

La dure vie d’un enfant albinos

Le témoignage poignant de Mme Bouaré, mère d’un garçon de 9 ans, prouve à suffisance les difficultés que les enfants albinos rencontrent dans la vie quotidienne.

Les albinos sont des êtres comme tout le monde. Mais, au regard de la couleur de leur peau, ils suscitent souvent certaines interrogations et font objet de divers préjugés. Le petit Mohamed, albinos de 9 ans et élève en 3e année fondamentale à l’école de Faladié n’échappe pas à la règle.

Selon sa mère, Mohamed vit un calvaire dans son établissement à cause de ses camarades qui le rejettent. « Chaque jour que Dieu fait, si Mohamed ne vient pas les larmes aux yeux, il retourne avant l’heure tellement qu’il est embêté par ses petits camarades. C’est toujours le même langage. S’ils ne l’accusent pas d’être un sorcier blanc, ils le traitent d’enfant de djins ou de petit Blanc café au lait ».

Les rares camarades qui l’approchent sont vite dissuadés par d’autres qui prétextent que Mohamed va les contaminer avec sa peau tachetée.

Pis, dira Mohamed lui-même, ses voisins de classe refusent de partager ses goûters et l’excluent de tous les jeux dans la cour de récréation. Ne supportant pas ce traitement injuste, il préfère plier ses bagages et retourner à la maison alors qu’il est l’un des meilleurs élèves de la classe.

Face au mauvais comportement de ces élèves, la mère de Mohamed dit avoir interpellé le directeur de l’établissement.

« Malgré les menaces de ce dernier à l’endroit des élèves, mon fils reste ». C’est pourquoi, elle envisage de l’inscrire dans une école où il pourra étudier en toute quiétude.

Dans le quartier aussi, le petit albinos est souvent confronté au même problème. « Personne n’achète l’albinisme au marché. C’est un fait de Dieu et toutes les femmes peuvent mettre au monde des albinos.

Donc, soyons ouverts avec ces enfants qui sont des personnes comme nous tous », conseille Mme Bouaré. Elle appelle la société malienne à plus de tolérance envers les enfants albinos qui méritent, selon elle, respect et considération.

Sidiki Y. Dembélé

NIAMA KONE, CONTROLEUR DES POSTES

Albinos et fière de l’être

Agée d’une trentaine d’années, Melle Niama Koné est contrôleur des postes en service à la direction générale de la poste. Elle dit n’avoir aucun complexe quant à sa situation d’albinos et ne souffre pas plus de discrimination dans sa carrière qui a débuté en 1991.

Joviale et courtoise, Niama Koné est née d’un père médecin et d’une mère ménagère. Elle est le troisième enfant d’une famille qui en compte 10. Son frère cadet, infirmier de santé à Sikasso, est albinos comme elle.

C’est en 1991 qu’elle a été recrutée à la poste en qualité de contrôleur. Elle a effectué ses premiers pas dans le métier de postier à Sikasso. Après une mutation à Koulikoro, elle regagne Bamako.

« Je n’ai rencontré aucune difficulté jusqu’à ce jour, aucune frustration liée à la couleur de ma peau dans mes différents postes. Dans ma vie de tous les jours, c’est la même chose », indique Melle Koné.

Seul constat, qui ne la gêne d’ailleurs outre mesure, ce sont les quelques hostilités des enfants qui crachent au passage des albinos.

En toute humilité, Niama Koné, dont le cœur n’a pas encore rencontré l’âme sœur pense, que « tout part de Dieu et tout revient à Lui ».

Elle n’a pas honte de sa situation de célibataire même si elle souhaite, comme toute femme normale, mener une existence d’épouse et de mère.

Parlant de son frère albinos, elle juge ses relations satisfaisantes avec ses collègues, qui apprécient bien ses prestations. Le seul problème vécu par son jeune frère, Niama Koné le met au compte de l’Etat.

A ses dires, son frère, recruté dans la fonction publique en 1999, a été affecté à Diré au nord du pays où le mercure atteint souvent les 45°C.

Un climat défavorable à la santé des albinos. Toujours, selon elle, la famille a remué ciel et terre pour le ramener dans une région plus clémente pour lui éviter des maladies cutanées dues à l’effet du soleil.

« Malgré mes propres efforts, il a été retenu à Diré sous peine d’être radié de la fonction publique. La conséquence : il a souffert de problèmes dermatologiques. « Son ministère a été injuste », explique-t-elle.

C’est grâce à l’implication d’un cadre du Centre national des immunisations, qui a été sensible à son état de santé dégradant lors d’une mission à Diré, il fut alors muté à Sikasso.

Mlle Koné se réjouit d’avoir échappé à la formation militaire pour intégrer la fonction publique. Elle a pratiqué plutôt la forme civique.

Abdrahamane Dicko

TIBOU TELLY, SG ADJOINT DE L’UNTM

« Pas de discrimination contre les albinos »

Tibou Telly est l’un des monuments du syndicalisme malien. Enseignant de profession et secrétaire général du Syndicat national de l’éducation et de la culture (Snec), il occupe le poste de secrétaire général adjoint de l’Union nationale des travailleurs du Mali (UNTM). M. Telly a près de 30 ans de vie syndicale bien remplie.

Fort de sa riche expérience, il affirme que son syndicat mère, l’UNTM, n’a été saisi d’aucune plainte émanant d’un albinos travailleur faisant état de discrimination ou brimade dans son service.

« De mémoire de syndicaliste, nous n’avons aucune information de ce genre », tranche-t-il.

Pour M. Telly, les albinos ne sont pas généralement rejetés dans notre société. Il fait allusion à un jeune releveur de l’EDM, qui a l’habitude de venir à la Bourse du travail et qui est choyé par le personnel syndical.

Cependant, ajoute-il, certains à cause des saignements de peau donnant des odeurs nauséabondes ou des taches noirâtres, peuvent penser qu’ils sont marginalisés ou répugnants.

A. D.

Le syndrome de l’albinisme

Dans notre société, on ne connaît pas d’anomalie biologique plus redoutée que l’hydrocéphalie et l’albinisme et le plus grand malheur qu’on puisse souhaiter à un homme ou à une femme est d’être le père ou la mère soit d’un albinos, soit d’un hydrocéphale. L’un ressemble au jinè, l’autre au bilisi, ce qui revient à la même chose, ces deux créatures étant de la même famille.

Quoique de compréhension scientifique facile, l’albinisme, surtout, est pris pour une calamité pour toutes les femmes en âge de procréer. Pour le citoyen ordinaire chez lequel dominent plus la superstition et l’animisme que le rationalisme cartésien, il n’est pas normal que deux individus de teint noir avéré puissent avoir comme rejeton une créature blanche avec les cheveux blond paille et des yeux étrangement immobiles de chatte enceinte.

Même pour l’élite dont beaucoup d’éléments croient plus aux puissances surnaturelles qu’au « Manifeste du Parti communiste » ou du « Discours de la méthode », l’accident biologique à l’origine de l’albinisme n’est pas tout à fait naturel. C’est pourquoi, quel que soit le milieu choisi, toute une littérature des plus mauvais goûts entoure cette malformation. La femme, de façon générale, en est tenue pour la principale responsable.

Lorsqu’elle se produit, elle est accusée soit d’avoir dormi enceinte à la belle étoile à un endroit où il ne le fallait pas, soit de s’être lavée au crépuscule à un lieu de passage des djins, permettant ainsi à l’un de ceux-ci de lui voler son bébé et de lui substituer un autre à mi-chemin entre le jinè et l’être humain.

Pourtant, des albinos, cela existe partout : même en Europe, même en Amérique et en Asie. Dans les pays scandinaves d’Europe du Nord, ils sont plus nombreux que dans le reste de l’Europe, mais, simplement appelés rouquins sous ces cieux, ils sont noyés dans la grande masse laiteuse de la multitude en mouvement et passe sans attirer l’attention.

Par contre, chez nous, l’albinos ne passe jamais inaperçu, tellement son image est négative. Sa peau excessivement blanche fait qu’on lui attribue des pouvoirs qu’il est loin de posséder. Sa nature particulière fait qu’il est tout à fait indiqué pour les sacrifices humains difficiles mais prometteurs en termes d’enrichissement ou d’élévation sociale.

Au moment des compétitions électorales, il est particulièrement recherché par les candidats comme d’autres recherchent les poulets et les moutons pour leurs sacrifices conformément aux sentences des oracles, des devins et autres marabouts.

Ils sont légion les albinos qui ont mystérieusement disparu dans la foulée des campagnes électorales et qu’on n’a pas retrouvés mais cela n’émeut personne, même pas leurs propres parents.

Dans les villes comme dans les campagnes, la condition d’albinos est un lourd fardeau. Dans certains coins de brousse, le garçon albinos n’est pas circoncis avec ses semblables, on se débrouille pour lui faire subir cette opération à part et presque en cachette.

Pour un père ou une mère, le mariage d’un albinos représente la chose la plus ardue au monde. S’il n’est pas de parents aisés, ayant quelque situation dans son milieu, à moins de tomber sur une fille de mêmes conditions et de même pigmentation que lui, le garçon albinos risque le célibat à vie.

Quant à la fille, sa situation est encore plus dure, surtout si elle sort d’un milieu pauvre. Les garçons la fuient comme la peste et invoquent des raisons tout à fait ridicules comme ses yeux qui font peur, son odeur suffocante, sa peau qui colle, etc, pour ne pas la fréquenter. En un mot, tout est prétexte pour lui trouver des poux sur la tête.

Dans les temps anciens, l’albinos n’était pas enterré au village. Son corps était conduit nuitamment en brousse et déposé dans une grotte qu’on refermait sommairement avec des branchages. Dans certaines zones, il était transporté loin du village et jeté en pâture aux hyènes, aux vautours et aux charognards.

L’introduction de l’islam a un peu modifié le comportement des gens avec les cadavres d’albinos qui ne sont plus jetés mais enterrés, même si cet enterrement est encore entouré du plus grand secret et du plus grand mystère.

Rares sont d’ailleurs les gens qui en ville pensent se targuer d’avoir assister à un enterrement d’albinos et dans le plus grand cimetière de Bamako on chercherait en vain le tombeau d’un albinos.

Et en réalité, hormis les parents biologiques, personne ne sait ce qui peut advenir des corps d’un albinos, même aujourd’hui.


Antichristianisme: Cachez cette croix que je ne saurai voir (I like their symbol because it doesn’t have anybody nailed to it)

11 avril, 2009
Electric chair pieta (Paul Fryer, 2006) Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation… Donc j’ai dit: Voici, je viens. Psaume 40: 7-8
Ils ne l’ont ni tué ni crucifié (…) ce n’était qu’un faux semblant ! (…) mais Dieu l’a élevé vers Lui. Le Coran (4 : 157-158)
Pour l’islam (…) j’aime bien leur symbole, le croissant de lune, je le trouve beaucoup plus beau que la croix, peut-être parce qu’il n’a pas quelqu’un de cloué dessus. Pat Condell
L’islam m’est apparu beaucoup plus direct, simple et cohérent que le catholicisme. Sophie Guillemin
Je voulais que le choc provoqué nous fasse reprendre conscience du scandale de quelqu’un cloué sur une croix. Par habitude on n’éprouve plus de réelles émotions face à quelque chose de véritablement scandaleux, la crucifixion. Mgr Jean-Michel di Falco (évêque de Gap)
Mais, à bien y réfléchir, cette représentation est-elle pire que le symbole habituel du Christ sanguinolent sur une croix, les poignées transpercés par des clous, et le torse tranché par une lance ? Le Post
Mahomet s’est établi en tuant ; Jésus-Christ en faisant tuer les siens. Mahomet en défendant de lire ;Jésus-Christ en ordonnant de lire. Enfin cela est si contraire, que si Mahomet a pis la voie de réussir humainement, Jésus-Christ a pris celle de périr humainement. Et au lieu de conclure, que puisque Mahomet a réussi, Jésus-Christ a bien pu réussir ; il faut dire, que puisque Mahomet a réussi, le Christianisme devait périr, s’il n’eût été soutenu par une force toute divine. Pascal
L’Europe (l’Occident) n’est qu’un ensemble de dictatures pleines d’injustices ; l’humanité entière doit frapper d’une poigne de fer ces fauteurs de troubles si elle veut retrouver sa tranquillité. Si la civilisation islamique avait dirigé l’Occident, on ne serait plus contraint d’assister à ces agissements sauvages indignes même des animaux féroces.
La foi et la justice islamique exigent de ne pas laisser survivre, dans le monde musulman, les gouvernements anti-islamiques ou ceux qui ne se conforment pas entièrement aux lois islamiques. L’instauration d’un ordre politique laïque revient à entraver la progression de l’ordre islamique. Tout pouvoir laïque, quelle que soit la forme sous laquelle il se manifeste, est forcément un pouvoir athée, oeuvre de Satan ; il est de notre devoir de l’enrayer et de combattre ses effets. Le pouvoir “satanique” ne peut engendrer que la “corruption sur la terre”, le mal suprême qui doit être impitoyablement combattu et déraciné. Pour ce faire nous n’avons d’autre solution que de renverser tous les gouvernements qui ne reposent pas sur les purs principes islamiques, et sont donc corrompus et corrupteurs ; de démanteler les systèmes administratifs traîtres, pourris, tyranniques et injustes qui les servent. C’est non seulement notre devoir en Iran, mais c’est aussi le devoir de tous les musulmans du monde, dans tous les pays musulmans, de mener la Révolution Politique Islamique à la victoire finale.
La guerre sainte signifie la conquête des territoires non musulmans. Il se peut qu’elle soit déclarée après la formation d’un gouvernement islamique digne de ce nom, sous la direction de l’Imam ou sur son ordre. Il sera alors du devoir de tout homme majeur et valide de se porter volontaire dans cette guerre de conquête dont le but final est de faire régner la loi coranique d’un bout à l’autre de la Terre. Mais que le monde entier sache bien que la suprématie universelle de l’Islam diffère considérablement de l’hégémonie des autres conquérants. Il faut donc que le gouvernement islamique soit d’abord créé sous l’autorité de l’Imam afin qu’il puisse entreprendre cette conquête qui se distinguera des autres guerres de conquête injustes et tyranniques faisant abstraction des principes moraux et civilisateurs de l’Islam. Ayatollah Khomeiny
Dans la foi musulmane, il y a un aspect simple, brut, pratique qui a facilité sa diffusion et transformé la vie d’un grand nombre de peuples à l’état tribal en les ouvrant au monothéisme juif modifié par le christianisme. Mais il lui manque l’essentiel du christianisme : la croix. Comme le christianisme, l’islam réhabilite la victime innocente, mais il le fait de manière guerrière. La croix, c’est le contraire, c’est la fin des mythes violents et archaïques. René Girard
Pour restituer à la crucifixion sa puissance de scandale, il suffit de la filmer telle quelle, sans rien y ajouter, sans rien en retrancher. Mel Gibson a-t-il réalisé ce programme jusqu’au bout ? Pas complètement sans doute, mais il en a fait suffisamment pour épouvanter tous les conformismes. René Girard

Peut-on imaginer plus grand scandale que celui triple d’une religion dont la divinité non seulement s’incarne sous forme humaine mais se sacrifie elle-même?

En ces temps où l’athéisme et la critique bien-pensante du christianisme semblent retrouver une toute nouvelle vigueur…

Où tant de nos contemporains se tournent vers d’autres religions plus respectables comme la (littéralement) légendaire non-violence du boudhisme ou, pourcertains de nos sportifs ou actrices, l’islam lui-même qui a la décence de refuser la croix et la mort réelle du Christ (remplacé, selon le Coran on le sait, par une autre victime) …

Et où, comme l’avait montré il y a quelques années la polémique soulevée par le film de Mel Gibson ou cette semaine même le Christ sur chaise électrique du Britannique Paul Fryer exposé dans la cathédrale de Gap, certains chrétiens mêmes sont tentés de transformer leur églises en “sortes de clubs humanitaires” où “parler de Dieu paraît un peu impoli”…

Retour, en ce weekend pascal où les juifs célèbrent leur libération de l’esclavage égyptien …

Sur cette bien affreuse religion dont la notoire et maladive obsession pour la violence lui fait prendre pour emblème un instrument d’exécution et de torture

Et qui, comme le rappelle René Girard, s’obstine à révéler, derrière la “magnifique fourrure” extérieure de toute religion qui se respecte, la “peau sanglante” qui en est l’inévitable envers

Révélant ainsi l’inévitable violence qui est partie inhérente de notre condition humaine (la “pessah” ou “passover”, comme le dit bien l’anglais n’est-ce pas aussi l’ange de la mort qui épargne les maisons badigeonnées de sang et l’exode d’Egypte n’est-il pas en fait une expulsion?).

Mais aussi par conséquent l’inévitabilité du choix, pour la juguler, du sacrifice de l’autre (humain puis animal ou, via le système mosaïque puis judiciaire, l’humain hors la loi comme la femme adultère ou tout particulièrement pour l’islam, la guerre sainte contre les infidèles) ou de soi (comme la très christique bonne prostituée du jugement de Salomon prête à sacrifier son désir de mère pour sauver la vie de son enfant) …

Extraits:

Les Psaumes sont comme une fourrure magnifique de l’extérieur, mais qui, une fois retournée, laisse découvrir une peau sanglante. Ils sont typiques de la violence qui pèse sur l’homme et du recours que celui-ci trouve dans son Dieu.

” Nos modes intellectuelles ne veulent voir de la violence que dans les textes, mais d’où vient réellement la menace ? Aujourd’hui, nous vivons dans un monde dangereux où tous les mouvements de foule sont violents. Cette foule était déjà violente dans les Psaumes. Elle l’est dans le récit de Job. Elle demande à Job de se reconnaître coupable : c’est un vrai procès de Moscou qu’on lui fait. Procès prophétique. N’est-ce pas celui du Christ adulé par les foules, puis rejeté au moment de la Passion ? Ces récits annoncent la croix, la mort de la victime innocente, la victoire sur tous les mythes sacrificiels de l’Antiquité.

Ce qui me frappe dans l’histoire de l’islam, c’est la rapidité de sa diffusion. Il s’agit de la conquête militaire la plus extraordinaire de tous les temps. Les barbares s’étaient fondus dans les sociétés qu’ils avaient conquises, mais l’islam est resté tel qu’il était et a converti les populations des deux tiers de la Méditerranée. Ce n’est donc pas un mythe archaïque comme on aurait tendance à le croire. J’irais même jusqu’à dire que c’est une reprise – rationaliste à certains points de vue – de ce qui fait le christianisme, une sorte de protestantisme avant l’heure. Dans la foi musulmane, il y a un aspect simple, brut, pratique qui a facilité sa diffusion et transformé la vie d’un grand nombre de peuples à l’état tribal en les ouvrant au monothéisme juif modifié par le christianisme. Mais il lui manque l’essentiel du christianisme : la croix. Comme le christianisme, l’islam réhabilite la victime innocente, mais il le fait de manière guerrière. La croix, c’est le contraire, c’est la fin des mythes violents et archaïques.

” Est-ce si différent dans l’islam ? Ils contiennent aussi de formidables intuitions prophétiques sur le rapport entre la foule, les mythes, les victimes et le sacrifice. Dans la tradition musulmane, le bélier sacrifié à Abel est le même que celui qui a été envoyé par Dieu à Abraham pour qu’il épargne son fils. Parce qu’Abel sacrifie des béliers, il ne tue pas son frère. Parce que Caïn ne sacrifie pas d’animaux, il tue son frère. Autrement dit, l’animal sacrificiel évite le meurtre du frère et du fils. C’est-à-dire qu’il fournit un exutoire à la violence. Ainsi y a-t-il, chez Mahomet, des intuitions qui sont au niveau de certains des plus grands prophètes juifs, mais en même temps un souci d’antagonisme et de séparation du judaïsme et du christianisme qui peut rendre notre interprétation

« Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation…Donc j’ai dit : Voici, je viens ». Que signifie ce « donc » ? Il veut dire : « Tu n’a voulu ni sacrifice ni oblation » donc il n’y a plus de sacrifice et donc les hommes sont exposés à la violence et il n’y a plus que deux choix : soit on préfère subir la violence soit on cherche à l’infliger à autrui. Le Christ veut nous dire entre autres choses : il vaut mieux subir la violence (c’est le sacrifice de soi) que de l’infliger à autrui.

Oui, un sacrifice intérieur ou sacrifice de soi : « Voici que Je viens pour faire sa volonté ». Il faut faire référence à la bonne prostituée, dans le Jugement de Salomon que j’évoquais trop rapidement tout à l’heure : elle préfère lâcher l’enfant, elle donc est la vraie mère.

Je crois que le moment décisif en Occident est l’invention de l’hôpital. Les primitifs s’occupent de leurs propres morts. Ce qu’il y a de caractéristique dans l’hôpital c’est bien le fait de s’occuper de tout le monde. C’est l’hôtel-Dieu donc c’est la charité. Et c’est visiblement une invention du Moyen-Age.

Le vrai problème est celui de la vérité scientifique. Popper m’oppose toujours la « vérifiabilité ». Il m’assure que ma thèse n’est pas vérifiable. Je lui réponds que la thèse de l’évolution ne l’est pas non plus indubitablement. D’autre part, il y a toutes sortes de choses dont nous sommes certains. C’est la direction que je prends maintenant. C’est ce que l’on nomme en anglais le « common knowledge », le savoir commun. Aujourd’hui vous n’avez pas besoin d’expliquer que les sorcières ne sont pas coupables, malgré la chasse aux sorcières du 15ème siècle. Il s’agit là de « common knowledge » dans la mesure où personne ne vous réfutera car cela va de soi, cela est évident. La question est de savoir si ce « common knowledge » fait partie de la science. Je réponds : oui mais c’est une science tellement certaine qu’elle n’a pas à se démontrer, une science qui a trop de vérifications qui sont là possibles pour qu’il soit nécessaire d’en épuiser la liste.

L’idée selon laquelle on ne peut arriver au « certum » à partir des textes est une idée constamment démentie par l’existence du système judiciaire, du système de la preuve. La question est de savoir à partir de quel moment on est vraiment dans le « certum ». Dans l’anthropologie il n’y a pas de vérification immédiate puisque tout est indirect. Tout est lié à la multiplication des indices donc c’est bien une attitude scientifique. Le travail de l’ethnologue nécessite cette multiplication d’indices indirects.

Abel n’a pas envie de tuer son frère peut-être parce qu’il sacrifie des animaux et Caïn, c’est l’agriculteur. Et là, il n’y a pas de sacrifices d’animaux. Caïn n’a pas d’autre moyen d’expulser la violence que de tuer son frère. Il y a des textes tout à fait extraordinaires dans le Coran qui disent que l’animal envoyé par Dieu à Abraham pour épargner Isaac est le même animal qui est tué par Abel pour l’empêcher de tuer son frère.

Il y a deux grandes attitudes à mon avis dans l’histoire humaine, il y a celle de la mythologie qui s’efforce de dissimuler la violence, car, en dernière analyse, c’est sur la violence injuste que les communautés humaines reposent. (…) Cette attitude est trop universelle pour être condamnée. C’est l’attitude d’ailleurs des plus grands philosophes grecs et en particulier de Platon, qui condamne Homère et tous les poètes parce qu’ils se permettent de décrire dans leurs oeuvres les violences attribuées par les mythes aux dieux de la cité. Le grand philosophe voit dans cette audacieuse révélation une source de désordre, un péril majeur pour toute la société. Cette attitude est certainement l’attitude religieuse la plus répandue, la plus normale, la plus naturelle à l’homme et, de nos jours, elle est plus universelle que jamais, car les croyants modernisés, aussi bien les chrétiens que les juifs, l’ont au moins partiellement adoptée.

L’autre attitude est beaucoup plus rare et elle est même unique au monde. Elle est réservée tout entière aux grands moments de l’inspiration biblique et chrétienne. Elle consiste non pas à pudiquement dissimuler mais, au contraire, à révéler la violence dans toute son injustice et son mensonge, partout où il est possible de la repérer. C’est l’attitude du Livre de Job et c’est l’attitude des Evangiles. C’est la plus audacieuse des deux et, à mon avis, c’est la plus grande. C’est l’attitude qui nous a permis de découvrir l’innocence de la plupart des victimes que même les hommes les plus religieux, au cours de leur histoire, n’ont jamais cessé de massacrer et de persécuter. C’est là qu’est l’inspiration commune au judaïsme et au christianisme, et c’est la clef, il faut l’espérer, de leur réconciliation future. C’est la tendance héroïque à mettre la vérité au-dessus même de l’ordre social. C’est à cette aventure-là, il me semble, que le film de Mel Gibson s’efforce d’être fidèle.

Entretien avec René Girard
Laurent Linneuil – Abbé de Tanoüarn
Nouvelle revue CERTITUDES – n°16

On ne présente plus René Girard aux lecteurs de Certitudes. Cet anthropologue français vivant aux Etats-unis propose une extraordinaire grille de lecture des mythes archaïques, dont, selon lui, nous dépendons encore aujourd’hui et dont seul l’Evangile nous délivre efficacement. D’après lui, toute la culture humaine provient d’un meurtre primitif, dont il attribue le processus au diable. Nous avons eu la chance, Laurent Linneuil et moi, de pouvoir discuter à bâtons rompus durant deux heures, avec ce penseur original et profond… dont l’apport risque de révolutionner non seulement les sciences humaines mais la philosophie et même, vous le verrez, la théologie. Il s’est plié, avec une extraordinaire bonne grâce au feu roulant de nos questions… (GT)

Certitudes : René Girard, le fait d’avoir intitulé votre livre Les origines de la culture était-ce un souhait de réorienter le commentaire de votre œuvre vers un aspect méconnu, l’aspect fondateur de la violence ?

René Girard : Oui, l’aspect fondateur de la violence est mal compris, mal perçu. En anglais, on parle de titre programmatique c’est-à-dire un titre qui sert le public. Mais auparavant, j’ai toujours eu des titres plutôt « sensationnels », mais cela ne marche plus du tout…

C : Et donc pour ce livre, vous avez pris un titre moins scandaleux et plus classique qui symbolise l’ensemble de votre recherche. N’est-ce pas aussi une façon de répondre à l’une des accusations qui est souvent faite à votre pensée d’être exagérément pessimiste ?

R.G : Il s’agit ici d’un titre programmatique qui d’une certaine manière apparaît plus explicatif que les autres. Pour le fait qu’il symbolise l’ensemble de mon œuvre, on a déjà dit cela de mon dernier livre Je vois Satan tomber comme l’éclair … Mais « Je vois Satan tomber comme l’éclair » est une parole très ambiguë parce qu’où tombe-t-il ? Sur la terre…Et c’est le moment où justement il fait le plus de mal en tombant sur la terre. Il devient libre de faire ce qu’il veut ; c’est donc une parole souvent interprétée dans un sens apocalyptique. C’est l’annonce de la fin de Satan bien sûr mais non pas sa fin immédiate dans la mesure où il est libéré. Il y a aussi le symbolisme de la ligature – si j’ose dire – de Satan et de sa libération.

« Il cria : Mort ! – les poings tendus vers l’ombre vide. Ce mot plus tard fut homme et s’appela Caïn. Il tombait. » ( Victor Hugo) La Fin de Satan

C : Alors Satan est libéré quand il est dans les liens de la culture…

R.G : En effet. Est-ce que cela signifie que Satan n’est plus tenu ? Souvenez-vous du texte où il est dit que « c’est par Belzébuth que tu expulses le démon » et Jésus répond : « Si ce n’est pas par Belzébuth mais par Dieu que j’expulse le démon, etc. ». L’idée que « c’est par Belzébuth que tu expulses le démon » est très profonde : bien des interlocuteurs de Jésus affirment qu’il y a une expulsion du démon qui se fait par Satan. Il s’agit ici de l’expulsion de la culture. Mais dans le judaïsme de l’époque il se pratique des sacrifices ; comment celui-ci interprète-il ces sacrifices ? Je suis sûr qu’il y a des prophètes, très soupçonneux à l’égard de ces sacrifices, qui demandent à ce qu’ils cessent et disent que Dieu est contre tout cela. Et je pense que cet aspect a été minimisé.

C : Et c’est la raison pour laquelle vous dites dans Quand ces choses commenceront que Satan c’est l’ordre…

R.G : Satan, jusqu’à un certain point, c’est l’ordre culturel dans ce qu’il a de violent. Mais il faut se méfier : cela ne signifie pas que l’on peut condamner cet ordre parce que de toute façon le mouvement sacrificiel va vers toujours moins de violence. Et il est bien évident, s’il est vrai comme je le dis que la violence est en quelque sorte fatale dans l’humanité qui ne pourrait pas s’organiser s’il n’y avait pas de sacrifice, que les sacrifices sont nécessaires et acceptés par Dieu. On peut se référer à des paroles évangéliques telles que : « Si Dieu vous a permis de répudier votre femme… ». Dieu a fait des concessions dans le judaïsme classique qui ne sont plus là dans le christianisme dans la mesure où le principe sacrificiel est révélé.

C : A partir du moment où le meurtre fondateur débouche sur le sacrifice et que l’on s’éloigne du meurtre original le sacrifice tend à se transformer en rite, en institution de moins en moins violente ?

R.G : Le sacrifice s’institutionnalise par le changement de la victime – j’admire ce que dit Kierkegaard du sacrifice d’Abraham. Le sens principal est donc historique : c’est le passage du sacrifice humain au sacrifice animal qui représente un progrès immense et que le judaïsme est le seul à interpréter dans le sacrifice d’Isaac. Le seul à le symboliser dans une grande scène qui est une des premières scènes de l’Ancien Testament. Il ne faut pas oublier ce dont ce texte tient compte et dont la tradition n’a pas assez tenu compte : tout l’Ancien Testament se situe dans le contexte du sacrifice du premier né. Rattacher le christianisme au sacrifice du premier né est absurde, mais derrière le judaïsme se trouve ce qu’il y a dans toutes les civilisations moyen-orientales, en particulier chez les Phéniciens : le sacrifice des enfants. Lorsque Flaubert le représente dans Salambo, Sainte-Beuve avait bien tort de se moquer de lui parce que ce dont parle Flaubert est très réel. Les chercheurs ont découvert dans les cimetières de Carthage des tombes qui étaient des mélanges d’animaux à demi-brulés et d’enfants à la naissance à demi-brulés. Il a beaucoup été reproché à Flaubert la scène du dieu Moloch où les parents carthaginois jettent leurs enfants dans la fournaise. Or, les dernières recherches lui donnent raison contre Sainte-Beuve. En définitive, c’est le romancier qui a raison : cette scène est l’un des éléments les plus terrifiants et magnifiques de Salambo. La mode intellectuelle de ces dernières années selon laquelle la violence a été inventée par le monde occidental à l’époque du colonialisme est une véritable absurdité et les archéologues n’en ont pas tenu compte. Aux Etats-Unis, des programmes de recherche se mettent en place notamment sur les Mayas. Ces derniers ont souvent été considérés comme des « anti-Aztèques » : ils n’auraient pas pratiqué de sacrifices humains. Pourtant, dès que l’on fait la moindre fouille, on découvre des choses extraordinaires : chez les Mayas, il y a des kilomètres carrés de villes enfouies. C’est une population formidable avec de nombreux temples et les traces du sacrifice humain y sont partout : des crânes de petits-enfants mêlés à des crânes d’animaux.

C : Ce qui est assez surprenant dans votre relecture de la Bible c’est qu’en plaçant la violence au cœur des rapports humains comme vous le faites, on vous sent presque tentés de déplacer le péché originel d’Adam et Eve à Caïn et Abel…

R.G : C’est une très bonne observation. Les scènes d’Adam et Eve renvoient précisément au désir mimétique : Eve reçoit le désir du serpent et Adam le reçoit d’Eve et lorsque Dieu pose la question par la suite, on refait la même chaîne à l’envers. Adam dit « c’est elle » et Eve dit « C’est le serpent ». D’ailleurs, le serpent est vraiment le premier responsable puisqu’il est plus puni par Dieu que n’importe qui. Mais la première conséquence de cet acte c’est Caïn et Abel. Et le fait que l’un soit la cause de l’autre n’est pas très développé. Adam et Eve, c’est la rivalité mimétique, c’est le désir mimétique qui se communique de l’un à l’autre et par la suite, la guerre des frères ennemis et la fondation de la communauté. Ce qu’il y a de plus frappant dans l’histoire de Caïn et Abel c’est que le texte nous dit : la première société fut fondée par Caïn mais il n’est pas dit comment. En réalité, l’acte fondateur c’est le meurtre d’Abel. Est-ce clair pour les exégètes ? Je ne le crois pas.

C : Vous montrez en effet que c’est le meurtre qui fonde l’interdiction du meurtre…

R.G : Bien sûr. Il y a d’ailleurs un article de Josep Fornari qui porte sur ce que l’on appelait au XIX° siècle, le caïnisme. Des écrivains comme Nerval, de tradition ésotérique, se sont beaucoup intéressés à ce sujet dans lequel ils voyaient souvent un « diabolisme littéraire » mais en même temps quelque chose de très fécond. On ne sait jamais ce que c’est précisément parce que les critiques littéraires qui en parlent n’approfondissent jamais. Il y a des textes de Nerval qui font allusion au caïnisme, c’est-à-dire aux aspects ésotériques et noirs du romantisme dans le religieux. Des écrivains comme Joseph de Maistre y ont été sensibles. Ils ont influencé ensuite des penseurs comme René Guénon. Je n’appartiens pas, bien sûr, à ce courant, mais le terme de « caïnisme » m’intéresse parce que c’est l’idée d’insister sur le caractère meurtrier de l’homme. Nerval adorait l’ésotérisme, mais en même temps il ne menait pas trop loin ses recherches. Le caïnisme était chez lui plus poétique qu’érudit. Mais je m’interroge pour savoir à quoi cela correspond vraiment sur le plan de la pensée : quelle définition claire donner du caïnisme ?

C : L’exégèse classique, dans la lecture d’Adam et Eve, insiste sur le péché d’orgueil et vous déplacez cette lecture sur le plan du désir mimétique…

R.G : Il est facile de trouver les textes évangéliques sur le fait que Satan est meurtrier depuis le commencement : « Vous êtes du diable, votre père. Il était homicide dès le commencement » (St Jean, 8, 44). Dans ce chapitre 8 de Saint Jean qui donne à voir le début de la culture, il est donc dit : « Vous vous croyez les fils de Dieu, mais vous êtes très évidemment les fils de Satan puisque vous ne savez même pas de quoi il retourne. Vous vous croyez fils de Dieu dans une suite naturelle sans vous douter que vous restez dans le sacrifice. » Mais ces textes ne sont jamais vraiment lus. Que reproche saint Jean aux Juifs ? En quoi se distingue-t-il du judaïsme orthodoxe dans ce reproche… ? Voilà de vraies questions…

C : Il reproche aux Juifs de valoriser leur filiation établie…

R.G : Oui, sans voir leur propre violence, sans voir le péché originel d’une certaine façon. « Notre père, c’est Abraham. » Jésus leur dit : « Si vous étiez enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham ». (St Jean, 8, 39). Or, c’est la vérité qui rend libre. Cela amène à montrer comment le péché originel, même s’il n’est pas question de le définir, est lié à la violence et au religieux tel qu’il est dans les religions archaïques ou dans le christianisme déformé par l’archaïsme dont il ne parvient pas à triompher totalement dans l’Histoire. Je me garderais bien de définir le péché originel.

C : Mais ce qui paraît très étonnant c’est le fait que dans la Bible on ne connaisse pas la raison pour laquelle Abel est préféré à Caïn…

R.G : Il y a peut-être, paradoxalement, une raison qui est visible dans l’islam. Abel est celui qui sacrifie des animaux et nous sommes au stade : Abel n’a pas envie de tuer son frère peut-être parce qu’il sacrifie des animaux et Caïn, c’est l’agriculteur. Et là, il n’y a pas de sacrifices d’animaux. Caïn n’a pas d’autre moyen d’expulser la violence que de tuer son frère. Il y a des textes tout à fait extraordinaires dans le Coran qui disent que l’animal envoyé par Dieu à Abraham pour épargner Isaac est le même animal qui est tué par Abel pour l’empêcher de tuer son frère. Cela est fascinant et montre que le Coran n’est pas insignifiant sur le plan biblique. C’est très métaphorique mais d’une puissance incomparable. Cela me frappe profondément. Vous avez des scènes très comparables dans l’Odyssée, ce qui est extraordinaire. Celles du Cyclope. Comment échappe-t-on au Cyclope ? En se mettant sous la bête. Et de la même manière qu’Isaac tâte la peau de son fils pour reconnaître, croit-il, Jacob alors qu’il y a une peau d’animal, le Cyclope tâte l’animal et voit qu’il n’y a pas l’homme qu’il cherche et qu’il voudrait tuer. Il apparaît donc que dans l’Odyssée l’animal sauve l’homme. D’une certaine manière, le troupeau de bêtes du Cyclope est ce qui sauve. On retrouve la même chose dans les Mille et une nuits, beaucoup plus tard, dans le monde de l’islam et cette partie de l’histoire du Cyclope disparaît, elle n’est plus nécessaire, elle ne joue plus un rôle. Mais dans l’Odyssée il y a une intuition sacrificielle tout-à-fait remarquable.

C : Vous avez dit que cet aspect dénonciateur du meurtre fondateur dans le discours de Jésus avait été assez mal compris – on y voit souvent de l’antisémitisme. Pour quelle raison l’avènement du christianisme, s’il a été si mal compris, n’a-t-il pas provoqué un déchaînement de la rivalité mimétique ?

R.G : On peut dire que cela aboutit à des déchaînements de rivalité mimétique, d’opposition de frères ennemis. La principale opposition de frères ennemis dans l’Histoire, c’est bien les juifs et les chrétiens. Mais le premier christianisme est dominé par l’Epître aux Romains qui dit : la faute des juifs est très réelle, mais elle est votre salut. N’allez surtout pas vous vanter vous chrétiens. Vous avez été greffés grâce à la faute des juifs. On voit l’idée que les chrétiens pourraient se révéler tout aussi indignes de la Révélation chrétienne que les juifs se sont révélés indignes de leur révélation. Je crois profondément que c’est là qu’il faut chercher le fondement de la théologie contemporaine. Le livre de Mgr Lustiger, La Promesse, est admirable notamment ce qu’il dit sur le massacre des Innocents et la Shoah. Il faut reconnaître que le christianisme n’a pas à se vanter. Les chrétiens héritent de Saint Paul et des Evangiles de la même façon que les Juifs héritaient de la Genèse et du Lévitique et de toute la Loi. Mais ils n’ont pas compris cela puisqu’ils ont continué à se battre et à mépriser les Juifs.

C : Ils ont continué à être dans l’ordre sacrificiel. Mais la Chrétienté n’est-elle pas alors une contradiction dans les termes ? Une société chrétienne est-elle possible ? Les chrétiens ne sont-ils pas toujours des contestataires de l’ordre et de Satan et donc des marginaux ?

R.G : Oui, ils ont recréé de l’ordre sacrificiel. Ce qui est historiquement fatal et je dirais même nécessaire. Un passage trop brusque aurait été impossible et impensable. Nous avons eu deux mille ans d’histoire et cela est fondamental. Mon travail a un rapport avec la théologie, mais il a aussi un rapport avec la science moderne en ceci qu’il historicise tout. Il montre que la religion doit être historicisée : elle fait des hommes des êtres qui restent toujours violents mais qui deviennent plus subtils, moins spectaculaires, moins proches de la bête et des formes sacrificielles comme le sacrifice humain. Il se pourrait qu’il y ait un christianisme historique qui soit une nécessité historique. Après deux mille ans de christianisme historique, il semble que nous soyons aujourd’hui à une période charnière – soit qui ouvre sur l’Apocalypse directement, soit qui nous prépare une période de compréhension plus grande et de trahison plus subtile du christianisme. Nous ne pouvons pas fermer l’histoire et nous n’en avons pas le droit.

C : L’Apocalypse pour vous, c’est la fin de l’histoire…

R.G : Oui, pour moi l’Apocalypse c’est la fin de l’histoire. J’ai une vision aussi traditionnelle que possible. L’Apocalypse, c’est l’arrivée du royaume de Dieu. Mais on peut penser qu’il y a des « petites ou des demi-apocalypses » ou des crises c’est-à-dire des périodes intermédiaires…

C : Et vous ne croyez pas à la post-histoire de Philippe Murray ?

R.G : Je l’apprécie beaucoup. Mais je suis sans doute un chrétien plus classique malgré mon historicisme. Il faut prendre très au sérieux les textes apocalyptiques. Nous ne savons pas si nous sommes à la fin du monde, mais nous sommes dans une période-charnière. Je pense que toutes les grandes expériences chrétiennes des époques-charnières sont inévitablement apocalyptiques dans la mesure où elles rencontrent l’incompréhension des hommes et le fait que cette incompréhension d’une certaine manière est toujours fatale. Je dis qu’elle est toujours fatale, mais en même temps elle ne l’est jamais parce que Dieu reprend toujours les choses et toujours pardonne.

C : Comment envisagez-vous la mondialisation du point de vue de votre système ? La mondialisation ne serait-elle pas une répétition de l’Apocalypse ou de la post-histoire ? La mondialisation n’est-ce pas d’abord Babel puisque l’on revient au début de la Genèse et puis l’Apocalypse du fait de la disparition des nations ?

R.G : Oui, il n’y a plus que des forces contraires qui transcendent toute distinction tribale, nationale…

C : Avec une sorte de mondialisation de l’ordre sans possibilité de nouveau recours à la béquille sacrificielle…

R.G : Le principe apocalyptique définit ce que vous avez dit. Dès qu’il y a non possibilité de recours ou même moindre recours, celui qui vit le christianisme d’une façon intense sent ceci. Donc, même s’il se trompe, il considère toujours la fin toute proche et l’expérience devient apocalyptique.

C : Et en même temps nous sommes dans une situation historique inédite où d’une part la béquille sacrificielle serait tombée, et d’autre part, on a supprimé toutes les barrières à la rivalité mimétique…

R.G : Je suis entièrement d’accord avec vous. Je me souviens d’un journal dans lequel il y avait deux articles juxtaposés. Le premier se moquait de l’Apocalypse d’une certaine façon ; le second était aussi apocalyptique que possible. Le contact de ces deux textes qui se faisaient face et qui dans le même temps se donnaient comme n’ayant aucun rapport l’un avec l’autre avait quelque chose de fascinant.

C : Dans votre essai Celui par qui le scandale arrive, on a l’impression que vous envisagez l’idée d’une société non sacrificielle qui pourrait être la plus violente possible dans une sorte d’égalitarisme qui produit le conflit plutôt qu’il ne l’alimente.

R.G : Nous sommes encore proches de cette période des grandes expositions internationales qui regardait de façon utopique la mondialisation comme l’Exposition de Londres – la « Fameuse » dont parle Dostoievski, les expositions de Paris… Plus on s’approche de la vraie mondialisation plus on s’aperçoit que la non-différence ce n’est pas du tout la paix parmi les hommes mais ce peut être la rivalité mimétique la plus extravagante. On était encore dans cette idée selon laquelle on vivait dans le même monde :o n n’est plus séparé par rien de ce qui séparait les hommes auparavant donc c’est forcément le paradis. Ce que voulait la Révolution française. Après la nuit du 4 août, plus de problème ! (rires).

C : Cela est vrai sur le plan mondial comme sur le plan interne des sociétés puisqu’il y existe pour les deux de l’égalitarisme qui masque les différences nécessaires.

R.G : L’Amérique connaît bien cela. Il est évident que la non-différence de classe ne tarit pas les rivalités mais les excite à mort avec tout ce qu’il y a de bon et de mortel dans ce phénomène.

« Mahomet s’est établi en tuant ; JÉSUS-CHRIST en faisant tuer les siens. Mahomet en défendant de lire ; JÉSUS-CHRIST en ordonnant de lire. Enfin cela est si contraire, que si Mahomet a pis la voie de réussir humainement, JÉSUS-CHRIST a pris celle de périr humainement. Et au lieu de conclure, que puisque Mahomet a réussi, JÉSUS-CHRIST a bien pu réussir ; il faut dire, que puisque Mahomet a réussi, le Christianisme devait périr, s’il n’eût été soutenu par une force toute divine » Pascal Pensées

C : On remarque un facteur inédit qui est celui de la confrontation de notre société avec une religion qui, elle, n’éprouve aucune répulsion pour la violence. Cette religion, c’est l’islam. Vous réfléchissez en outre beaucoup sur les Veda pour marquer ainsi le caractère universel de votre pensée et l’islam finalement y reste encore un peu marginal…

R.G : Ce sont là des circonstances tout à fait accidentelles. J’ai essayé de lire certaines traductions du Coran, mais elles sont assez rébarbatives. Le livre d’André Chouraqui, Le Coran, m’est un peu tombé des mains ! (rires). Sans le contact avec la langue arabe, la tache est difficile. Il y a deux importantes traductions du Coran : celle de Denise Masson et une plus ancienne rééditée récemment chez Payot : celle d’Edouard Montet. Les différences entre ces traductions sont énormes et l’on n’a pas les moyens d’arbitrer.

C : Les traductions de différentes sourates que donne Anne-Marie Delcambre dans son ouvrage L’islam des interdits montrent clairement comment il y a une légitimité de la violence dans l’Islam principalement dans l’affrontement avec les « Infidèles ». Il se pose ici un défi dont on ne voit pas très bien comment l’Occident peut y répondre…Mais on peut penser à l’idée d’une réforme de l’Islam, idée soutenue par des penseurs comme René Guénon et aujourd’hui par de nombreux musulmans comme Dalil Boubakeur …

R.G : L’Occident peut-il encore y répondre sur le plan spirituel ? Il y a une interprétation de ce qui se passe actuellement selon laquelle nous vivons les avatars de la modernisation de l’Islam. Cette thèse est peut-être vraie, mais quand est-ce que se réalisera cette réforme ? Combien d’années faudra-t-il attendre ?

C : Le problème est que cet Islam se détacherait probablement de ses sources idéologiques. Or le Coran semble difficilement transposable dans une autre perspective.

R.G : C’est toute la difficulté de l’interprétation. La question de la vocalisation est ici essentielle. L’arabe est une langue consonantique comme l’hébreu et si l’on vocalise en araméen, on trouve des traductions différentes. Je ne sais pas comment les spécialistes réagissent à cela. Mais il y a quelque chose d’intéressant dans le fait que la critique historique devienne d’un coup une espèce d’arme. Elle s’en ait pris au christianisme. Il y a donc un bon usage de la critique historique.

Le sens du sacrifice chrétien

C : Pouvez-vous développer les raisons profondes qui ont fait qu’après avoir récusé au terme de « sacrifice » tout usage chrétien, vous disiez dans votre dernier livre ne pas pouvoir vous en passer ? Il est donc important de conserver le terme « sacrifice » dans son usage chrétien en ayant conscience que c’est le contraire du sacrifice archaïque.

R.G : Il y a une histoire à ceci. C’est un théologien allemand, le Père Schweiger, qui m’a conduit à accepter le terme de sacrifice dans son sens chrétien. Je lui ai rendu service pour la rivalité mimétique mais l’utilisation chrétienne de cette notion et de l’idée d’une violence fondatrice nous sont venues ensembles et son ouvrage est paru au même moment que le mien. Donc sur certains points, il devrait être considéré comme le fondateur de la théorie au même titre que moi. Il a essayé pendant plusieurs années de convaincre les théologiens allemands. Les théologiens allemands sont fondamentalement divisés en deux groupes : l’un protestant, l’autre plus bavarois et catholique. Il a réussi à les intéresser à cette thèse et je me suis rendu à leur rassemblement cet été. C’est la première fois que ce groupe de théologiens m’invite à parler de mes thèses. Mais ils ne sont plus ce qu’ils étaient.

C : Vous voulez dire qu’ils n’ont plus la même puissance de travail ?

R.G : Les théologiens allemands dominaient la réflexion dans ce domaine. Et maintenant ce sont les théologiens américains qui dominent. Ils ont de grandes personnalités mais aussi des « farceurs » dont certains alimentent Prieur et Mordillat. Ce que je pense, – dans Des choses cachées depuis la fondation du monde j’essaye de créer une plage non sacrificielle – c’est qu’il y a deux types de sacrifice. Si l’on se fonde, par exemple, sur le jugement de Salomon, on distingue : le sacrifice de soi et le sacrifice de l’autre. Eprouver le désir de parler sans « sacrifice » c’est dire qu’il y a un lieu où l’on peut se situer qui est purement scientifique et qui est étranger à toutes les formes de sacrifice. Donc il y a une objectivité scientifique au sens traditionnel. Nier cette objectivité, c’est dire : « non pas du tout, on est toujours dans une forme de religieux ou dans une autre : il faut se sacrifier soi-même ». D’ailleurs, c’est le Père Schweiger qui énonce cette thèse selon laquelle il faut une conversion personnelle pour comprendre le désir mimétique. Une conversion qui n’est pas nécessairement chrétienne… En tout cas, il faut être capable de se reconnaître coupable de désir mimétique. Et cela, je crois, est essentiel.

C : Vous voulez dire que le sacrifice c’est la conversion, quelle qu’elle soit, chrétienne ou non…

R.G : Le passage du sacrifice de l’autre au sacrifice de soi, c’est la conversion. La preuve, dans les Evangiles, c’est le rapport extrêmement proche qui n’est pas souvent perçu entre la première conversion chrétienne qui est la reconversion de Pierre après son reniement et puis la conversion de Paul, marquée par la parole de Jésus « Pourquoi me persécutes-tu ? ». Quel que soit celui que l’on persécute c’est toujours Jésus que l’on persécute. L’absence de lieu non sacrificiel où l’on pourrait s’installer pour rédiger une science du religieux, qui n’aurait aucun rapport avec lui, est une utopie rationaliste. Autrement dit il n’y a que le religieux chrétien qui lise vraiment de façon scientifique le religieux non chrétien.

C : En défendant le sacrifice chrétien vous défendez le religieux chrétien contre l’idée d’un christianisme qui serait pure foi, sans religion ?

R.G : Oui, d’un christianisme sans religion, ce christianisme irréligieux que l’on voit très bien apparaître dans les attaques contre Mel Gibson qui sont en réalité des attaques contre la Passion elle-même. Des journalistes étaient présents à la sortie des premières séances du film à New-York. Et certains spectateurs disaient : « Mais nous avons changé tout cela, la Passion n’a plus la même importance qu’avant… ». C’était un révélateur prodigieux d’un certain courant dans le christianisme aujourd’hui. Il me semble que le débat sur Mel Gibson – en mettant entre parenthèses les mérites ou les démérites du film – était un débat sur l’importance de la Passion, sur la centralité de la Passion ou non.

C : Et en même temps ce film montrait bien ( par les reproches qui lui étaient faits d’être trop violent) à quel point vous avez raison en disant que le discours dénonciateur de la violence du Christ n’a pas été compris. Depuis le moment où vous avez commencé à écrire Des choses cachées depuis la fondation du monde, n’étiez-vous pas gênés par la crainte d’apparaître comme un apologiste de la religion chrétienne ?

R.G : Les personnes qui reprochent à Gibson cette violence sont celles qui d’habitude ne s’inquiètent absolument pas de la violence au cinéma ou bien en font quelque chose de bon : une victoire pour la liberté, pour la modernité. Le livre accepte un peu d’apparaître comme une apologie de la religion chrétienne. Il cherche ce lieu sacrificiel dont je n’avais pas conscience à l’époque. Cela c’est le Père Schweiger qui me l’a montré. Il y a des erreurs grossières comme l’attaque contre l’Epître aux Hébreux qui est ridicule. Il y a des éléments sur la Passion notamment dans l’Epître aux Hébreux qui me paraissent absolument essentiels par exemple l’usage qui est fait du psaume 40 : « Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation…Donc j’ai dit : Voici, je viens ». Que signifie ce « donc » ? Il veut dire : « Tu n’a voulu ni sacrifice ni oblation » donc il n’y a plus de sacrifice et donc les hommes sont exposés à la violence et il n’y a plus que deux choix : soit on préfère subir la violence soit on cherche à l’infliger à autrui. Le Christ veut nous dire entre autres choses : il vaut mieux subir la violence (c’est le sacrifice de soi) que de l’infliger à autrui. Si Dieu refuse le sacrifice, il est évident qu’il nous demande la non-violence qui empêchera l’Apocalypse.

C : Le Christ nous demande alors un sacrifice intérieur…

R.G : Oui, un sacrifice intérieur ou sacrifice de soi : « Voici que Je viens pour faire sa volonté ». Il faut faire référence à la bonne prostituée, dans le Jugement de Salomon que j’évoquais trop rapidement tout à l’heure : elle préfère lâcher l’enfant, elle donc est la vraie mère.

C : Vous allez jusqu’au bout d’une défense d’un christianisme augustinien finalement… L’amour don contre l’amour passion…

R.G : Augustin voit vraiment le christianisme et la mort du Christ comme l’essentiel de toute la culture. D’une certaine façon il associe Caïn et Abel et tous ces meurtres à la Passion ; il voit qu’il y a un rapport. A la fin de la Cité de Dieu, il y a des textes extraordinaires sur ce thème, mais qui me paraissent pourtant incomplets. Il y a à la fois le penseur chrétien très puissant et aussi un homme qui considère la civilisation antique de façon très inhabituelle aujourd’hui.

C : Dans Quand ces choses commenceront, livre d’entretien mené par Michel Tréguer, vous allez très loin et vous parlez de Saint Augustin en affirmant : « Tout ce que j’ai dit est dans Saint Augustin… ».

R.G : C’était une boutade de ma part mais j’y crois d’une certaine façon. On découvre dans son œuvre des éléments extraordinaires pour la définition du désir mimétique. Il y a cette formule – que je cite dans ce livre – des deux nourrissons lesquels sont déjà en pleine rivalité parce qu’ils rivalisent pour le sein de la nourrice. Cela est un peu mythique : ces deux nourrissons ne sont pas capables de comprendre que le sein de la nourrice peut s’épuiser. Mais il s’agit d’une image formidable du désir de toute l’humanité et du fait que la rivalité est présente dès l’origine. C’est ce que découvre aujourd’hui la science expérimentale : elle découvre qu’il y a imitation dès l’origine de l’humanité, dans son existence et son organisation. L’imitation est fondamentale dans les premiers mouvements réflexes de l’être humain.

C : A partir du moment où vous placez la violence au cœur de l’homme, vous n’êtes pas dans un univers irénique et hellénique.

R.G : On peut dire que cet univers irénique n’est là que partiellement chez Platon. Il a une inquiétude, une angoisse devant le mimétique. Derrida dit très justement que l’on ne peut pas systématiser le mimétique chez Platon. Il y a chez lui des contradictions qui sont insolubles. Il a ses inquiétudes devant le mimétique ou devant le fait que les hommes doivent l’éviter comme la peste. Ce qui est passionnant et absolument incompréhensible. Mais si vous regardez les interdits primitifs, les interdits mimétiques, ils sont là. Je crois que Platon est encore en contact avec des éléments du passé, qui sont présents chez les présocratiques mais qui ne le sont plus chez Aristote. Aristote est imitateur de Platon mais on a totalement changé de monde sur le plan culturel : l’alexandrin est ce qui est moderne par rapport à l’univers de la démocratie athénienne.

C : Par delà la violence des rapports humains et la rivalité mimétique n’y-a-t’il pas un désir naturel chez l’homme de vivre en société, paisiblement, en pantouflard ? Cela ne vous semble-t-il pas contradictoire avec votre thèse ?

R.G : Absolument pas. La théorie mimétique ne veut pas se présenter comme une philosophie qui ferait le tour de l’homme. Elle tend simplement à dire qu’il y a toujours assez de rivalité mimétique dans une société pour tout troubler et pour obliger à procéder à un sacrifice. Mais cela ne veut pas dire que tout le monde est coupable au même titre. Il est bien évident que dans notre société les gens sont très forts pour éviter la rivalité mimétique non seulement instinctivement mais très délibérément : il y a tout un art d’éviter la rivalité mimétique qui au fond est l’art de vivre ensemble. Et cela est absolument indispensable.

C : Dans votre dernier livre Les origines de la culture vous insistez beaucoup sur le darwinisme et volontairement vous proposez un épigraphe darwinien à chaque chapitre. Vous semblez en tirer l’idée d’un progrès fatal de l’homme…

R.G : C’est Pierpaolo Antonello qui a fait cela. Personnellement je voulais les enlever. Quant à la question du progrès, ce dernier n’est pas forcément fatal parce que les hommes y contribuent eux-mêmes. Je reconnais qu’il peut y avoir une régression. On peut penser que l’Islam est soutenu par le Coran mais quant aux islamistes « frénétiques » il est bien évident que le Coran n’a guère été interprété dans cette voie si ce n’est peut-être par la fameuse secte des assassins. Oui, il peut y avoir une régression.

C : Ce qui est très frappant, notamment dans Quand ces choses commenceront, au sein même de cette ambiance augustinienne pessimiste c’est votre optimisme foncier, votre idée qu’il y aura toujours un chemin vers le mieux. C’est sans doute la rivalité mimétique qui a pu égarer Augustin dans ses polémiques…

R.G : Mais c’est vrai aussi chez Augustin… Henri Marrou disait qu’il faudrait toujours renoncer à choisir le moment le plus polémique d’Augustin pour le définir en entier. Et si l’on regarde les textes sur la grâce qui ne sont pas dans la querelle avec Pélage, on peut se constituer un Augustin beaucoup plus modéré. La rivalité mimétique est une chose sans quoi il serait très difficile d’écrire. C’est elle qui soutient l’écrivain dans ses efforts. (rires)

La violence est au cœur de l’homme

C : Le christianisme continue à imprégner à contrecœur la société moderne. Vous êtes finalement proche de Chesterton qui parlait de « l’idée chrétienne devenue folle ». Vous affirmez que le message victimaire du christianisme imprègne la vie contemporaine et en même temps on a l’impression d’une perte complète de toute conscience de la violence. C’est très paradoxal.

R.G : Je crois qu’il y a un double mouvement. Il ne faut pas oublier qu’il y a aussi une société de la peur. Beaucoup de gens considèrent que la violence augmente dans notre univers. Les deux mouvements se chevauchent. Le catholicisme en France ou le « para-catholicisme » anglais de la première moitié du XX°siècle connaissent une espèce d’explosions de talents dans la période de l’entre-deux-guerres, que l’on ne retrouve plus aujourd’hui. Je sais que vous n’êtes pas tendres avec Maritain. Il y a des choses un peu plates dans son œuvre, mais il y a aussi des éléments absolument admirables. Des ouvrages comme Le songe de Descartes ou Les trois réformateurs sont marqués par une veine polémique qui disparaît par la suite parce qu’il est devenu presque trop officiel.

C : On constate un phénomène d’inconscience contemporaine vis-à-vis de la violence. Nos contemporains ont certes peur de la violence, mais ils en ont conscience comme une force extérieure notamment sous la forme du terrorisme. Il semble que nos contemporains aient totalement perdu le message chrétien qui enseigne que la violence est au cœur de l’homme, une violence qui nous menace et que l’on ne peut pas expulser de nous-mêmes.

R.G : Oui, on se sent toujours victime d’une violence autre. Il faudrait étudier le mimétisme sur le plan le plus fondamental qui est la réciprocité entre les hommes. Entre les animaux, il n’y a pas de réciprocité : même lorsqu’ils se battent, ils ne se regardent pas. Dans la première histoire du Livre de la jungle, les animaux ne peuvent pas soutenir le regard de Mowgli, l’enfant-loup. L’animal ne voit rien dans ses yeux qui ne retienne son regard. Ce n’est pas du tout le triomphe de l’homme sur l’animal malgré ce qu’en fait Kipling, conformément à une vision dix-neuvièmiste de l’humanisme triomphant. Dans ce livre toutes les histoires se terminent par des meurtres collectifs, derrière lesquels se cachent des mythes indiens très anciens. Ce qui m’interroge c’est cette réciprocité qui subsiste chez l’homme. Si vous avez un bon rapport avec quelqu’un, vous êtes dans la réciprocité, mais très vite la violence peut s’élever entre vous. Lorsque je vous tends la main et que vous ne la prenez pas, s’il n’y a pas réciprocité, immédiatement la main qui s’est offerte se retirera. C’est-à-dire qu’elle imitera la violence de l’autre. Le rapport de violence est un rapport de réciprocité tout comme le rapport donnant-donnant. Mais c’est un rapport de réciprocité très difficile à modifier dans le sens du retour à une bonne réciprocité. En revanche, rien n’est plus facile de passer de la bonne à la mauvaise réciprocité. Dès que les hommes ne se traitent pas bien mutuellement, ils ont l’impression que la violence vient de l’autre et, dans leur idée, eux ne font jamais que rendre à l’autre la même chose. C’est dire à l’autre : j’ai compris ce que tu veux me dire et je me conduis avec toi de semblable manière. Et pour être bien sûr que l’autre comprendra on surenchérit. L’autre va donc interpréter cela comme une agression. On peut très bien montrer ici qu’au niveau le plus élémentaire il y a toujours incompréhension de l’un par l’autre. L’escalade peut grimper sans que personne n’ait jamais conscience d’y contribuer lui-même.

C : Cependant on a vécu pendant cinquante ans sous une doctrine stratégique nucléaire qui prévoyait justement une escalade de violence…

R.G : Certainement. Mais dans ce cas précis il y a eu des gestes de prudence extraordinaires, puisque Kroutchev n’a pas maintenu à Cuba les bombes atomiques. Il y a, dans ce geste, quelque chose de décisif. Ce fut le seul moment effrayant pour les hommes d’Etat eux-mêmes. Aujourd’hui nous savons qu’il y a des pays qui essaient par tous les moyens de se procurer ces armes et nous savons aussi qu’ils sont bien décidés à les utiliser. On a donc encore franchi un pallier.

C : Une autre traduction de cette perversion des idées chrétiennes c’est le concept de victime. Dans notre société les victimes sont partout et cette surenchère victimaire est finalement devenue le moyen d’agresser l’autre. On se sert de ce que l’on sait de la personne pour dire : « je suis ta victime donc tu es un bourreau ».

R.G : Oui mais il faut aussi reconnaître que derrière cet abus du victimaire il y a un usage légitime. Nous sommes la seule société qui s’intéresse aux victimes en tranquillité. Et ça c’est une supériorité extraordinaire.

C : Vous le développiez bien dans Quand ces choses commenceront : la victimisation comme arme, comme violence…

R.G : Je crois que le moment décisif en Occident est l’invention de l’hôpital. Les primitifs s’occupent de leurs propres morts. Ce qu’il y a de caractéristique dans l’hôpital c’est bien le fait de s’occuper de tout le monde. C’est l’hôtel-Dieu donc c’est la charité. Et c’est visiblement une invention du Moyen-Age. Tout ce qu’il y a de bon dans notre société peut faire l’objet d’abus. Lorsque Voltaire a écrit Candide, il cherchait un contre-exemple, une société supérieure à l’Occident, mais il ne l’a pas trouvée. C’est la raison pour laquelle il s’est tourné vers cet Eldorado qui, en fait, n’existe pas. Il avait lui-même écrit des poèmes comme le Mondain – « Ah quel bon temps que ce siècle de fers ! ». Son idée principale est que la société moderne était la meilleure de toutes. C’était pour embêter les dames de son salon qui parlaient de Leibniz au lieu de parler de lui comme elles auraient dû le faire…(rires) Voltaire a une conscience de la rivalité mimétique tout à fait extraordinaire. Dans Candide, il y a ce personnage, Pococuranté, qui possède tout. Noble vénitien, il reçoit Candide et son serviteur Martin et méprise toutes ses richesses (chap. 25). Il a de nombreux tableaux, mais il ne les regarde plus. Par ailleurs, il affirme que les sots admirent tout dans l’œuvre d’un grand auteur ; lui, il n’aime que ce qui est à son usage. Lorsqu’ils prennent congé de ce Vénitien, Candide dit à son serviteur Martin : « voilà le plus heureux des hommes car il est au-dessus de tout ce qu’il possède ». Il veut paraître supérieur à toutes ses possessions et, au fond, il cultive une forme de désir.

C : Il y a un dernier thème que vous abordez, celui de la vérité, de la vérificabilité. Derrière ce thème de la vérité se cache celui de la figuralité : tout est figure du vrai…. Dans La voix méconnue du réel, vous proposez l’idée d’une vérité à laquelle on n’échappe pas, celle de la théorie mimétique, qui d’une certaine façon est au-dessus des preuves que l’on peut donner pour ou contre…

R.G : Le vrai problème est celui de la vérité scientifique. Popper m’oppose toujours la « vérifiabilité ». Il m’assure que ma thèse n’est pas vérifiable. Je lui réponds que la thèse de l’évolution ne l’est pas non plus indubitablement. D’autre part, il y a toutes sortes de choses dont nous sommes certains. C’est la direction que je prends maintenant. C’est ce que l’on nomme en anglais le « common knowledge », le savoir commun. Aujourd’hui vous n’avez pas besoin d’expliquer que les sorcières ne sont pas coupables, malgré la chasse aux sorcières du 15ème siècle. Il s’agit là de « common knowledge » dans la mesure où personne ne vous réfutera car cela va de soi, cela est évident. La question est de savoir si ce « common knowledge » fait partie de la science. Je réponds : oui mais c’est une science tellement certaine qu’elle n’a pas à se démontrer, une science qui a trop de vérifications qui sont là possibles pour qu’il soit nécessaire d’en épuiser la liste.

C : Notre revue s’appelle Certitudes : c’est un clin d’œil au penseur italien Vico, qui développe la théorie du « certum ». Le certum n’est pas le « verum ». Vico est d’une certaine manière, un anthropologue, il est passionné par la latinité dans toutes ses manifestations historiques. Votre éloquence fait penser à Vico. Le propos de Vico n’est pas philosophique. Sa théorie de la « science nouvelle » décrit une science qui est en opposition à celle de Descartes et en cela elle est nouvelle. Descartes, lui, prétendait au« verum » donc à une science de l’objet. Et vous dites : « Nous sommes toujours inclus dans la science fondamentale que nous développons donc ce n’est pas une vérité objective mais une vérité totale qui nous enveloppe… ».

R.G : L’idée selon laquelle on ne peut arriver au « certum » à partir des textes est une idée constamment démentie par l’existence du système judiciaire, du système de la preuve. La question est de savoir à partir de quel moment on est vraiment dans le « certum ». Dans l’anthropologie il n’y a pas de vérification immédiate puisque tout est indirect. Tout est lié à la multiplication des indices donc c’est bien une attitude scientifique. Le travail de l’ethnologue nécessite cette multiplication d’indices indirects.

C : Vous avez osé intituler l’un de vos livres : la voix méconnue du réel. Comment ce texte sur le réel et sur la vérité a-t-il été reçu ?

R.G : La voix méconnue du réel c’est le titre choisi par la traductrice. Je trouve cette traduction très bonne, mais certains la contestent. C’est tout le problème des traductions de l’anglais au français. C’est sur le mot « réel » que l’on conteste la traduction. La traduction devient impossible à cause des ressemblances entre les deux langues. C’est la question des « faux-amis ». Des termes traduits en apparence parfaitement n’ont pas de sens dans une langue, mais sont très compréhensibles dans l’autre.

C : Le fait d’avoir enseigné et publié aux Etats-Unis vous a-t-il donné une liberté de recherche et de pensée supplémentaire par rapport à ce qui se serait passé si vous étiez restés en France ? Le préjugé antireligieux était-il moins fort là-bas ?

R.G : C’est ma seule expérience anthropologique ! ( rires ). Non, le préjugé est exactement le même. Mais les proportions en chiffres sont différentes. Par exemple, l’Eglise « modernisée » a réussi à « décatholiciser » nombre de gens. Les catholiques rassemblent soixante-dix millions de personnes aux Etats-Unis. J’y suis arrivé avant le Concile et il y avait alors 75 % de pratiquants. Cela représentait beaucoup plus que toute l’Europe. Aujourd’hui on compte 30 % de pratiquants ce qui reste encore très supérieur à l’Europe. Les fondamentalistes ne sont pas les fous-furieux tels que les médias les montrent ici. Les traiter de « fondamentalistes » est d’ailleurs excessif. Ils sont attachés à l’éducation des enfants. Ils se méfient des cours de « sex education » qui ont lieu dans certaines écoles, ce qui est parfaitement légitime. Certes, les milieux les plus nationalistes récupèrent leurs votes, mais d’une certaine manière tous les partis ont une part de responsabilité. Les églises protestantes sont d’ailleurs dans un état de décomposition plus grand que l’Eglise catholique.

C : Justement, quelle est la situation des églises protestantes, des baptistes par exemple ?

R.G : Ce problème est assez complexe. Les baptistes ont toujours été un peu fondamentalistes. Il y a de nombreux pratiquants dans cette branche du protestantisme. Il y a ce qu’on appelle les « grandes dénominations » qui comprennent les épiscopaliens ( anglicans version internationale), les presbytériens d’origine écossaise et les méthodistes ainsi que les quakers. Beaucoup de ces Eglises notamment presbytériennes, souvent très rigoureuses ont connu une certaine évolution vers un relâchement de la Foi. Ainsi parler de Dieu aujourd’hui dans ces Eglises cela paraît un peu impoli…! ( rires ) Elles sont devenues des sortes de clubs humanitaires.

C : Vous dites avec une force extraordinaire que la religion est mère de tout…

R.G : Je pense qu’elle l’est. Ce qui fait la force du catholicisme américain ce sont les protestants qui se convertissent au catholicisme. Si vous leur dites que le catholicisme est en train lui aussi de se décomposer, ils vous répondent : « Oui, mais le catholicisme est la seule Eglise qui a une chance de survivre et de vivre. »

« Le débat sur le film de Mel Gibson est en réalité un débat sur la Passion elle-même »

C : Ils doivent être d’autant plus désolés de l’affadissement du catholicisme…Quelle a été, par exemple, la réaction de la hiérarchie catholique devant la Passion du Christ ?

R.G : De nombreux protestants ont affirmé sur plusieurs chaînes de télévision : « ce film montre à quel point nous avons supprimé toute imagerie ». Il y a donc eu parfois de très heureuses réactions de la part de protestants. Pour ce qui est de la hiérarchie catholique, une déclaration des évêques disait : « Nous n’avons pas d’avis ». Ils ont affirmé qu’ils ne jugeaient pas Mel Gibson, que son engagement était plutôt bon en soi mais que le film pouvait être très mal compris, comme un film justifiant la violence. Cela est vraiment faux. Le film ne justifie pas la violence. Aux Etats-Unis, nous avons une chaîne de télévision catholique qui s’appelle « The Eternal Word Television Network » (EWTN) : le réseau de télévision de la Parole éternelle. C’est magnifique ! (rires). C’est Mother Angelica qui en est la directrice. Ils disent la Messe, ils récitent le chapelet plusieurs fois par jour et les émissions culturelles sont souvent de qualité et ne sont pas la répétition interminable de celles diffusées par les autres médias.

C : En France, il y a la chaîne KTO lancée depuis trois ans. Elle s’apprêtait à défendre le film, mais, très liée à l’épiscopat, ce dernier lui a demandé de mettre un bémol dans ses analyses…

R.G : Une journaliste de KTO m’a interrogé. Je revenais à ce moment-là des Etats-Unis et j’étais donc un peu fatigué. J’ai compris tout de suite qu’elle souhaitait me lancer contre le film de Mel Gibson. Alors cela m’a réveillé ! (rires).

Voir aussi:

“Ce qui se joue aujourd’hui est une rivalité mimétique à l’échelle planétaire” René Girard
Propos recueillis par Henri Tincq
Le Monde
05.11.01.

René Girard , né le 25 décembre 1923 à Avignon, vit depuis 1947 aux Etats-Unis, où il a enseigné à l’université Stanford (Californie). Les attentats du 11 septembre l’ont laissé, d’abord, “engourdi”.Dans cet entretien au Monde, l’anthropologue essaie pour la première fois d’analyser un événement où il reconnaît ses propres thèses sur la rivalité mimétique et le sacrifice du bouc émissaire comme instrument de résolution des cycles de violence. Depuis trente ans, ses ouvrages ont été traduits dans le monde entier : La Violence et le Sacré (Grasset, 1972) ; Des choses cachées depuis la fondation du monde (Grasset, 1978) ; Je vois Satan tomber comme l’éclair (Grasset, 1999). Sa conviction chrétienne s’affermit au fil d’une œuvre dense qui peut se révéler une clé de lecture de la menace terroriste actuelle. Pour lui, la violence n’est pas d’abord politique ou biologique, mais mimétique. Dans un ouvrage qui vient de sortir en France chez Desclée de Brouwer – Celui par qui le scandale arrive (194 p., 19 euros , 124,63 F) –, René Girard revient sur sa conviction que la croix – la mort du Christ – annonce la victoire sur les mythes et régressions les plus archaïques.

http://www.homme-moderne.org/societe/anthropo/rgirard/011105.html

Le terrorisme est suscité par un désir exacerbé de convergence et de ressemblance avec l’Occident. L’islam fournit le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme. Son rapport mystique avec la mort nous le rend plus mystérieux encore.

“Votre théorie de la “rivalité mimétique” peut-elle s’appliquer à l’actuelle situation de crise internationale ?

– L’erreur est toujours de raisonner dans les catégories de la “différence”, alors que la racine de tous les conflits, c’est plutôt la “concurrence”, la rivalité mimétique entre des êtres, des pays, des cultures. La concurrence, c’est-à-dire le désir d’imiter l’autre pour obtenir la même chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il lié à un monde “différent” du nôtre, mais ce qui suscite le terrorisme n’est pas dans cette “différence” qui l’éloigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un désir exacerbé de convergence et de ressemblance. Les rapports humains sont essentiellement des rapports d’imitation, de concurrence.

“Ce qui se vit aujourd’hui est une forme de rivalité mimétique à l’échelle planétaire. Lorsque j’ai lu les premiers documents de Ben Laden, constaté ses allusions aux bombes américaines tombées sur le Japon, je me suis senti d’emblée à un niveau qui est au-delà de l’islam, celui de la planète entière. Sous l’étiquette de l’islam, on trouve une volonté de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustrés et de victimes dans leurs rapports de rivalité mimétique avec l’Occident. Mais les tours détruites occupaient autant d’étrangers que d’Américains. Et par leur efficacité, par la sophistication des moyens employés, par la connaissance qu’ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d’entraînement, les auteurs des attentats n’étaient-ils pas un peu américains ? On est en plein mimétisme.

– “Loin de se détourner de l’Occident, écrivez-vous dans votre dernier livre, ils ne peuvent pas s’empêcher de l’imiter, d’adopter ses valeurs sans se l’avouer et sont tout aussi dévorés que nous le sommes de la réussite individuelle et collective.” Faut-il comprendre que les “ennemis” de l’Occident font des Etats-Unis le modèle mimétique de leurs aspirations, au besoin en le tuant ?

– Ce sentiment n’est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu’un homme comme Ben Laden n’a rien à envier à personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation intermédiaire, identique à la sienne. Regardez un Mirabeau au début de la Révolution française : il a un pied dans un camp et un pied dans l’autre, et il n’en vit que de manière plus aiguë son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigrés s’intègrent avec facilité, alors que d’autres, même si leur réussite est éclatante, vivent aussi dans un déchirement et un ressentiment permanents. Parce qu’ils sont ramenés à leur enfance, à des frustrations et des humiliations héritées du passé. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fierté et un style de rapports individuels encore proche de la féodalité.

– Mais les Américains auraient dû être les moins étonnés de ce qui s’est passé, puisqu’ils vivent en permanence ces rapports de concurrence.

– L’Amérique incarne en effet ces rapports mimétiques de concurrence. L’idéologie de la libre entreprise en fait la solution absolue. Efficace, mais explosive. Ces rapports de concurrence sont excellents si on en sort vainqueurs, mais si les vainqueurs sont toujours les mêmes, alors, un jour ou l’autre, les vaincus renversent la table du jeu. Cette concurrence mimétique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, à un moment donné, sous une forme violente. A cet égard, c’est l’islam qui fournit aujourd’hui le ciment qu’on trouvait autrefois dans le marxisme. “Nous vous enterrerons”, disait Khrouchtchev aux Américains. Cela avait un côté bon enfant… Ben Laden, c’est plus inquiétant que le marxisme, où nous reconnaissions une conception du bonheur matériel, de la prospérité et un idéal de réussite pas si éloigné de ce qui se vit en Occident.

– Que pensez-vous de la fascination pour le sacrifice chez les kamikazes de l’islam ? Si le christianisme, c’est le sacrifice de la victime innocente, iriez-vous jusqu’à dire que l’islamisme est la permission du sacrifice et l’islam une religion sacrificielle, dans laquelle on retrouve aussi cette notion de “modèle” qui est au cœur de votre théorie mimétique ?

– L’islam entretient un rapport avec la mort qui me convainc davantage que cette religion n’a rien à voir avec les mythes archaïques. Un rapport avec la mort qui, d’un certain point de vue, est plus positif que celui que nous observons dans le christianisme. Je pense à l’agonie du Christ : “Mon Père, pourquoi m’as-tu abandonné ! (…) Que cette coupe s’éloigne de moi.” Le rapport mystique de l’islam avec la mort nous le rend plus mystérieux encore. Au début, les Américains prenaient ces islamistes kamikazes pour des “cowards” (poltrons), mais, très vite, ils ont changé d’appréciation. Le mystère de leur suicide épaississait le mystère de leur action terroriste.

” Oui, l’islam est une religion du sacrifice dans laquelle on retrouve aussi la théorie du mimétisme et du modèle. Les candidats au suicide ne manquaient déjà pas lorsque le terrorisme semblait échouer. Alors imaginez ce qui se passe aujourd’hui quand il a, si j’ose dire, réussi. Il est évident que dans le monde musulman, ces terroristes kamikazes incarnent des modèles de sainteté.

– Les martyrs de la foi au Christ sont aussi, disaient les Pères de l’Eglise, de la “semence” de chrétiens…

– Oui, mais dans le christianisme, le martyr ne meurt pas pour se faire copier. Le chrétien peut s’apitoyer sur lui, mais il n’envie pas sa mort. Il la redoute, même. Le martyr sera pour lui un modèle d’accompagnement, mais pas un modèle pour se jeter dans le feu avec lui. Dans l’islam, c’est différent. On meurt martyr pour se faire copier et manifester ainsi un projet de transformation politique du monde. Appliqué au début du XXIe siècle, un tel modèle me laisse pantois. Est-il propre à l’islam ? On fait souvent référence à la secte des hachachins au Moyen Age qui se tuaient après avoir donné la mort aux infidèles, mais je ne suis pas capable de comprendre ce geste, encore moins de l’analyser. Il faut seulement le constater.

– Iriez-vous jusqu’à dire que la figure dominante de l’islam est celle du combattant guerrier et que dans le christianisme c’est celle de la victime innocente, et que cette différence irréductible condamne toute tentative de compréhension entre ces deux monothéismes ?

– Ce qui me frappe dans l’histoire de l’islam, c’est la rapidité de sa diffusion. Il s’agit de la conquête militaire la plus extraordinaire de tous les temps. Les barbares s’étaient fondus dans les sociétés qu’ils avaient conquises, mais l’islam est resté tel qu’il était et a converti les populations des deux tiers de la Méditerranée. Ce n’est donc pas un mythe archaïque comme on aurait tendance à le croire. J’irais même jusqu’à dire que c’est une reprise – rationaliste à certains points de vue – de ce qui fait le christianisme, une sorte de protestantisme avant l’heure. Dans la foi musulmane, il y a un aspect simple, brut, pratique qui a facilité sa diffusion et transformé la vie d’un grand nombre de peuples à l’état tribal en les ouvrant au monothéisme juif modifié par le christianisme. Mais il lui manque l’essentiel du christianisme : la croix. Comme le christianisme, l’islam réhabilite la victime innocente, mais il le fait de manière guerrière. La croix, c’est le contraire, c’est la fin des mythes violents et archaïques.

– Mais les monothéismes ne sont-ils pas porteurs d’une violence structurelle, parce qu’ils ont fait naître une notion de Vérité unique, exclusive de toute articulation concurrente ?

– On peut toujours interpréter les monothéismes comme des archaïsmes sacrificiels, mais les textes ne prouvent pas qu’ils le sont. On dit que les Psaumes de la Bible sont violents, mais qui s’exprime dans les psaumes, sinon les victimes des violences des mythes : “Les taureaux de Balaam m’encerclent et vont me lyncher” ? Les Psaumes sont comme une fourrure magnifique de l’extérieur, mais qui, une fois retournée, laisse découvrir une peau sanglante. Ils sont typiques de la violence qui pèse sur l’homme et du recours que celui-ci trouve dans son Dieu.

” Nos modes intellectuelles ne veulent voir de la violence que dans les textes, mais d’où vient réellement la menace ? Aujourd’hui, nous vivons dans un monde dangereux où tous les mouvements de foule sont violents. Cette foule était déjà violente dans les Psaumes. Elle l’est dans le récit de Job. Elle demande à Job de se reconnaître coupable : c’est un vrai procès de Moscou qu’on lui fait. Procès prophétique. N’est-ce pas celui du Christ adulé par les foules, puis rejeté au moment de la Passion ? Ces récits annoncent la croix, la mort de la victime innocente, la victoire sur tous les mythes sacrificiels de l’Antiquité.

” Est-ce si différent dans l’islam ? Ils contiennent aussi de formidables intuitions prophétiques sur le rapport entre la foule, les mythes, les victimes et le sacrifice. Dans la tradition musulmane, le bélier sacrifié à Abel est le même que celui qui a été envoyé par Dieu à Abraham pour qu’il épargne son fils. Parce qu’Abel sacrifie des béliers, il ne tue pas son frère. Parce que Caïn ne sacrifie pas d’animaux, il tue son frère. Autrement dit, l’animal sacrificiel évite le meurtre du frère et du fils. C’est-à-dire qu’il fournit un exutoire à la violence. Ainsi y a-t-il, chez Mahomet, des intuitions qui sont au niveau de certains des plus grands prophètes juifs, mais en même temps un souci d’antagonisme et de séparation du judaïsme et du christianisme qui peut rendre notre interprétation négative.

– Vous insistez dans votre dernier livre sur l’autocritique occidentale, toujours présente à côté de l’ethnocentrisme. “Nous autres Occidentaux, écrivez-vous, sommes toujours simultanément nous-mêmes et notre propre ennemi.” Cette autocritique subsiste-t-elle après la destruction des tours ?

– Elle subsiste et elle est légitime pour repenser l’avenir, pour corriger par exemple cette idée d’un Locke ou d’un Adam Smith selon laquelle la libre concurrence serait toujours bonne et généreuse. C’est une idée absurde, et nous le savons depuis longtemps. Il est étonnant qu’après un échec aussi flagrant que celui du marxisme l’idéologie de la libre entreprise ne se montre pas davantage capable de mieux se défendre. Affirmer que “l’histoire est finie” parce que cette idéologie l’a emporté sur le collectivisme, c’est évidemment mensonger. Dans les pays occidentaux, l’écart des salaires s’accroît d’une manière considérable et on va vers des réactions explosives. Et je ne parle pas du tiers-monde. Ce qu’on attend de l’après-attentats, c’est bien sûr une idéologie renouvelée, plus raisonnable, du libéralisme et du progrès.”

Voir enfin:

Mel Gibson : une violence au service de la foi
Philosophe français enseignant aux Etats-Unis, René Girard a vu le
film de Mel Gibson pour “Le Figaro Magazine”. Il salue le travail du
cinéaste pour inscrire “la Passion du Christ” dans une tradition
esthétique et théologique.
Par René Girard, Jean-François Mongibeaux et Etienne de Montety
Le Figaro Magazine
27 mars 2004

Bien avant la sortie de son film aux Etats-Unis, Mel Gibson avait organisé pour les sommités journalistiques et religieuses des projections privées. S’il comptait s’assurer ainsi la bienveillance des gens en place, il a mal calculé son coup, ou peut-être a-t-il fait preuve, au contraire, d’un machiavélisme supérieur.

Les commentaires ont tout de suite suivi et, loin de louer le film ou même de rassurer le public, ce ne furent partout que vitupérations affolées et cris d’alarme angoissés au sujet des violences antisémites qui risquaient de se produire à la sortie des cinémas. Même le New Yorker, si fier de l’humour serein dont, en principe, il ne se départ jamais, a complètement perdu son sang-froid et très sérieusement accusé le film d’être plus semblable à la propagande nazie que toute autre production cinématographique depuis la Seconde Guerre mondiale.

Rien ne justifie ces accusations. Pour Mel Gibson, la mort du Christ est l’oeuvre de tous les hommes, à commencer par Gibson lui-même. Lorsque son film s’écarte un peu des sources évangéliques, ce qui arrive rarement, ce n’est pas pour noircir les Juifs mais pour souligner la pitié que Jésus inspire à certains d’entre eux, à un Simon de Cyrène par exemple, dont le rôle est augmenté, ou à une Véronique, la femme qui, selon une tradition ancienne, a offert à Jésus, pendant la montée au Golgotha, un linge sur lequel se sont imprimés les traits de son visage.

Plus les choses se calment, plus il devient clair, rétrospectivement, que ce film a déclenché dans les médias les plus influents du monde une véritable crise de nerfs qui a plus ou moins contaminé par la suite l’univers entier. Le public n’avait rien à voir à l’affaire puisqu’il n’avait pas vu le film. Il se demandait avec curiosité, forcément, ce qu’il pouvait bien y avoir dans cette Passion pour semer la panique dans un milieu pas facile en principe à effaroucher. La suite était facile à prévoir : au lieu des deux mille six cents écrans initialement prévus, ils furent plus de quatre mille à projeter The Passion of the Christ à partir du mercredi des Cendres, jour choisi, de toute évidence, pour son symbolisme pénitentiel.

Dès la sortie du film, la thèse de l’antisémitisme a perdu du terrain mais les adversaires du film se sont regroupés autour d’un second grief, la violence excessive qui, à les en croire, caractériserait ce film. Cette violence est grande, indubitablement, mais elle n’excède pas, il me semble, celle de bien d’autres films que les adversaires de Mel Gibson ne songent pas à dénoncer. Cette Passion a bouleversé, très provisoirement sans doute, l’échiquier des réactions médiatiques au sujet de la violence dans les spectacles. Tous ceux qui, d’habitude, s’accommodent très bien de celle-ci ou voient même dans ses progrès constants autant de victoires de la liberté sur la tyrannie, voilà qu’ils la dénoncent dans le film de Gibson avec une véhémence extraordinaire.

Tous ceux qui, au contraire, se font d’habitude un devoir de dénoncer la violence, sans obtenir jamais le moindre résultat, non seulement tolèrent ce même film mais fréquemment ils le vénèrent. Jamais on n’avait filmé avec un tel réalisme. Pour justifier leur attitude, les opposants empruntent à leurs adversaires habituels tous les arguments qui leur paraissent excessifs et même ridicules dans la bouche de ces derniers. Ils redoutent que cette Passion ne «désensibilise» les jeunes, ne fasse d’eux de véritables drogués de la violence, incapables d’apprécier les vrais raffinements de notre culture. On traite Mel Gibson de «pornographe» de la violence, alors qu’en réalité il est un des très rares metteurs en scène à ne pas systématiquement mêler de l’érotisme à la violence.

Certains critiques poussent l’imitation de leurs adversaires si loin qu’ils mêlent le religieux à leurs diatribes. Ils reprochent à ce film son «impiété», ils vont jusqu’à l’accuser, tenez-vous bien, d’être «blasphématoire». Cette Passion a provoqué, en somme, entre des adversaires qui se renvoient depuis toujours les mêmes arguments, un étonnant chassé-croisé. Cette double palinodie se déroule avec un naturel si parfait que l’ensemble a toute l’apparence d’un ballet classique, d’autant plus élégant qu’il n’a pas la moindre conscience de lui-même.

Quelle est la force invisible mais souveraine qui manipule tous ces critiques sans qu’ils s’en aperçoivent ? A mon avis, c’est la Passion elle-même. Si vous m’objectez qu’on a filmé celle-ci bien des fois dans le passé sans jamais provoquer ni l’indignation formidable ni l’admiration, aussi formidable sans doute mais plus secrète, qui déferlent aujourd’hui sur nous, je vous répondrai que jamais encore on n’avait filmé la Passion avec le réalisme implacable de Gibson.

C’est la saccharine hollywoodienne d’abord qui a dominé le cinéma religieux, avec des Jésus aux cheveux si blonds et aux yeux si bleus qu’il n’était pas question de les livrer aux outrages de la soldatesque romaine. Ces dernières années, il y a eu des Passions plus réalistes, mais moins efficaces encore, car agrémentées de fausses audaces postmodernistes, sexuelles de préférence, sur lesquelles les metteurs en scène comptaient pour pimenter un peu les Evangiles jugés par eux insuffisamment scandaleux. Ils ne voyaient pas qu’en sacrifiant à l’académisme de «la révolte» ils affadissaient la Passion, ils la banalisaient.

Pour restituer à la crucifixion sa puissance de scandale, il suffit de la filmer telle quelle, sans rien y ajouter, sans rien en retrancher. Mel Gibson a-t-il réalisé ce programme jusqu’au bout ? Pas complètement sans doute, mais il en a fait suffisamment pour épouvanter tous les conformismes. Le principal argument contre ce que je viens de dire consiste à accuser le film d’infidélité à l’esprit des Evangiles. Il est vrai que les Evangiles se contentent d’énumérer toutes les violences que subit le Christ, sans jamais les décrire de façon détaillée, sans jamais
faire voir la Passion «comme si on y était».

C’est parfaitement exact, mais tirer de la nudité et de la rapidité du texte évangélique un argument contre le réalisme de Mel Gibson, c’est escamoter l’histoire. C’est ne pas voir que, au premier siècle de notre ère, la description réaliste au sens moderne ne pouvait pas être pratiquée, car elle n’était pas encore inventée. L’impulsion première dans le développement du réalisme occidental vient très probablement de la Passion. Les Evangiles n’ont pas délibérément rejeté une possibilité qui n’existait pas à leur époque. Il est clair que, loin de fuir le réalisme, ils le recherchent, mais les ressources font défaut. Les récits de la Passion contiennent plus de détails concrets que toutes les oeuvres savantes de l’époque. Ils représentent un premier pas en avant vers le toujours plus de réalisme qui définit le dynamisme essentiel de notre culture dans ses époques de grande vitalité. Le premier moteur du réalisme, c’est le désir de nourrir la méditation religieuse qui est essentiellement une méditation sur la Passion du Christ.

En enseignant le mépris du réalisme et du réel lui-même, l’esthétique moderne a complètement faussé l’interprétation de l’art occidental. Elle a inventé, entre l’esthétique d’un côté, le technique et le scientifique de l’autre, une séparation qui n’a commencé à exister qu’avec le modernisme, lequel n’est peut-être qu’une appellation flatteuse de notre décadence. La volonté de faire vrai, de peindre les choses comme si on y était a toujours triomphé auparavant et, pendant des siècles, elle a produit des chefs-d’oeuvre dont Gibson dit qu’il s’est inspiré. Il mentionne lui-même, me dit-on, le Caravage. Il faut songer aussi à certains Christ romans, aux crucifixions espagnoles, à un Jérôme Bosch, à tous les Christ aux outrages…

Loin de mépriser la science et la technique, la grande peinture de la Renaissance et des siècles modernes met toutes les inventions nouvelles au service de sa volonté de réalisme. Loin de rejeter la perspective, le trompe-l’oeil, on accueille tout cela avec passion. Qu’on songe au Christ mort de Mantegna…

Pour comprendre ce qu’a voulu faire Mel Gibson, il me semble qu’il faut se libérer de tout les snobismes modernistes et postmodernistes et envisager le cinéma comme un prolongement et un dépassement du grand réalisme littéraire et pictural. Si les techniques contemporaines passent souvent pour incapables de transmettre l’émotion religieuse, c’est parce que jamais encore de grands artistes ne les ont transfigurées. Leur invention a coïncidé avec le premier effondrement de la spiritualité chrétienne depuis le début du christianisme.

Si les artistes de la Renaissance avaient disposé du cinéma, croit-on vraiment qu’ils l’auraient dédaigné ? C’est avec la tradition réaliste que Mel Gibson s’efforce de renouer. L’aventure tentée par lui consiste à utiliser à fond les ressources incomparables de la technique la plus réaliste qui fût jamais, le cinéma. Les risques sont à la mesure de l’ambition qui caractérise cette entreprise, inhabituelle aujourd’hui, mais fréquente dans le passé.

Si l’on entend réellement filmer la Passion et la crucifixion, il est bien évident qu’on ne peut pas se contenter de mentionner en quelques phrases les supplices subis par le Christ. Il faut les représenter. Dans la tragédie grecque, il était interdit de représenter la mort du héros directement, on écoutait un messager qui racontait ce qui venait de se passer. Au cinéma, il n’est plus possible d’éluder l’essentiel. Court-circuiter la flagellation ou la mise en croix, par exemple, ce serait reculer devant l’épreuve décisive. Il faut représenter ces choses épouvantables «comme si on y était». Faut-il s’indigner si le résultat ne ressemble guère à un tableau préraphaélite ?

Au-delà d’un certain nombre de coups, la flagellation romaine, c’était la mort certaine, un mode d’exécution comme les autres, en somme, au même titre que la crucifixion. Mel Gibson rappelle cela dans son film. La violence de sa flagellation est d’autant plus insoutenable qu’elle est admirablement filmée, ainsi que tout le reste de l’oeuvre d’ailleurs.

Mel Gibson se situe dans une certaine tradition mystique face à la Passion : «Quelle goutte de sang as-tu versée pour moi ?», etc. Il se fait un devoir de se représenter les souffrances du Christ aussi précisément que possible, pas du tout pour cultiver l’esprit de vengeance contre les Juifs ou les Romains, mais pour méditer sur notre propre culpabilité.

Cette attitude n’est pas la seule possible, bien sûr, face à la Passion. Et il y aura certainement un mauvais autant qu’un bon usage de son film, mais on ne peut pas condamner l’entreprise a priori, on ne peut pas l’accuser les yeux fermés de faire de la Passion autre chose qu’elle n’est. Jamais personne, dans l’histoire du christianisme, n’avait encore essayé de représenter la Passion telle que réellement elle a dû se dérouler.

Dans la salle où j’ai vu ce film, sa projection était précédée de trois ou quatre coming attractions remplies d’une violence littéralement imbécile, ricanante, pétrie d’insinuations sado-masochistes, dépourvue de tout intérêt non seulement religieux mais aussi narratif, esthétique ou simplement humain. Comment ceux qui consomment quotidiennement ces abominations, qui les commentent, qui en parlent à leurs amis, peuvent-ils s’indigner du film de Mel Gibson ? Voilà qui dépasse mon entendement.

Il faut donc commencer par absoudre le film du reproche absurde «d’aller trop loin», «d’exagérer à plaisir les souffrances du Christ». Comment pourrait-on exagérer les souffrances d’un homme qui doit subir, l’un après l’autre, les deux supplices les plus terribles inventés par la cruauté romaine?

Une fois reconnue la légitimité globale de l’entreprise, il est permis de regretter que Mel Gibson soit allé plus loin dans la violence que le texte évangélique ne l’exige. Il fait commencer les brutalités contre Jésus tout de suite après son arrestation, ce que les Evangiles ne suggèrent pas. Ne serait-ce que pour priver ses critiques d’un argument spécieux, le metteur en scène aurait mieux fait, je pense, de s’en tenir à l’indispensable. L’effet global serait tout aussi puissant et le film ne prêterait pas le flanc au reproche assez hypocrite de flatter le goût contemporain pour la violence.

D’où vient ce formidable pouvoir évocateur qu’a sur la plupart des hommes toute représentation de la Passion fidèle au texte évangélique ? Il y a tout un versant anthropologique de la description évangélique, je pense, qui n’est ni spécifiquement juif, ni spécifiquement romain, ni même spécifiquement chrétien et c’est la dimension collective de l’événement, c’est ce qui fait de lui, essentiellement, un phénomène de foule.

Une des choses que le Pilate de Mel Gibson dit à la foule ne figure pas dans les Evangiles mais me paraît fidèle à leur esprit : «Il y a cinq jours, vous désiriez faire de cet homme votre roi et maintenant vous voulez le tuer.» C’est une allusion à l’accueil triomphal fait à Jésus le dimanche précédent, le dimanche dit des Rameaux dans le calendrier liturgique. La foule qui fait un triomphe à Jésus ce dimanche-là est celle-là même qui hurlera à la mort cinq jours plus tard. Mel Gibson a raison, je pense, de souligner le revirement de cette foule, l’inconstance cruelle des foules, leur étrange versatilité. Toutes les foules du monde passent aisément d’un extrême à l’autre, de l’adulation passionnée à la détestation, à la destruction frénétique d’un seul et même individu. Il y a d’ailleurs un grand texte de la Bible qui ressemble beaucoup plus à la Passion évangélique qu’on ne le perçoit d’habitude, et c’est le Livre de Job. Après avoir été le chef de son peuple pendant de nombreuses années, Job est brutalement rejeté par ce même peuple qui le menace de mort par l’intermédiaire de trois porte-parole toujours désignés, assez cocassement, comme «les amis de Job».

Le propre d’une foule agitée, affolée, c’est de ne pas se calmer avant d’avoir assouvi son appétit de violence sur une victime dont l’identité le plus souvent ne lui importe guère. C’est ce que sait fort bien Pilate qui, en sa qualité d’administrateur, a de l’expérience en la matière. Le procurateur propose à la foule, pour commencer, de faire crucifier Barrabas à la place de Jésus. Devant l’échec de cette première manoeuvre très classique, à laquelle il recourt visiblement trop tard, Pilate fait flageller Jésus dans l’espoir de satisfaire aux moindres frais, si l’on peut dire, l’appétit de violence qui caractérise essentiellement ce type de foule.

Si Pilate procède ainsi, ce n’est pas parce qu’il est plus humain que les Juifs, ce n’est pas forcément non plus à cause de son épouse. L’explication la plus vraisemblable, c’est que, pour être bien noté à Rome qui se flatte de faire régner partout la pax romana, un fonctionnaire romain préférera toujours une exécution légale à une exécution imposée par la multitude.
D’un point de vue anthropologique, la Passion n’a rien de spécifiquement juif. C’est un phénomène de foule qui obéit aux mêmes lois que tous les phénomènes de foule. Une observation attentive en repère l’équivalent un peu partout dans les nombreux mythes fondateurs qui racontent la naissance des religions archaïques et antiques. Presque toutes les religions, je pense, s’enracinent dans des violences collectives analogues à celles que décrivent ou suggèrent non seulement les Evangiles et le Livre de Job mais aussi les chants du Serviteur souffrant dans le deuxième Isaïe, ainsi que de nombreux psaumes. Les chrétiens et les juifs pieux, bien à tort, ont toujours refusé de réfléchir à ces ressemblances entre leurs livres sacrés et les mythes. Une comparaison attentive révèle que, au-delà de ces ressemblances et grâce à elles on peut repérer entre le mythique d’un côté et, de l’autre, le judaïque et le chrétien une différence à la fois ténue et gigantesque qui rend le judéo-chrétien incomparable sous le rapport de la vérité la plus objective.

A la différence des mythes qui adoptent systématiquement le point de vue de la foule contre la victime, parce qu’ils sont conçus et racontés par les lyncheurs, et ils tiennent toujours, par conséquent, la victime pour coupable (l’incroyable combinaison de parricide et d’inceste dont OEdipe est accusé, par exemple), nos Ecritures à nous tous, les grands textes bibliques et chrétiens innocentent les victimes des mouvements de foules, et c’est bien ce que font les Evangiles dans le cas de Jésus.

C’est ce que montre Mel Gibson. Tandis que mythes répètent sans fin l’illusion meurtrière des foules persécutrices, toujours analogues à celles de la Passion, parce que cette illusion apaise la communauté et lui fournit l’idole autour de laquelle elle se rassemble, les plus grands textes bibliques, et finalement les Evangiles, révèlent le caractère essentiellement trompeur et criminel des phénomènes de foule sur lesquels reposent les mythologies du monde entier.

Il y a deux grandes attitudes à mon avis dans l’histoire humaine, il y a celle de la mythologie qui s’efforce de dissimuler la violence, car, en dernière analyse, c’est sur la violence injuste que les communautés humaines reposent. Et c’est ce que nous faisons tous si nous nous abandonnons à notre instinct. Nous essayons de recouvrir du manteau de Noé la nudité de la violence humaine. Et nous marchons à reculons s’il le faut, pour ne pas nous exposer, en regardant de trop près la violence, à sa puissance contagieuse.

Cette attitude est trop universelle pour être condamnée. C’est l’attitude d’ailleurs des plus grands philosophes grecs et en particulier de Platon, qui condamne Homère et tous les poètes parce qu’ils se permettent de décrire dans leurs oeuvres les violences attribuées par les mythes aux dieux de la cité. Le grand philosophe voit dans cette audacieuse révélation une source de désordre, un péril majeur pour toute la société.

Cette attitude est certainement l’attitude religieuse la plus répandue, la plus normale, la plus naturelle à l’homme et, de nos jours, elle est plus universelle que jamais, car les croyants modernisés, aussi bien les chrétiens que les juifs, l’ont au moins partiellement adoptée.

L’autre attitude est beaucoup plus rare et elle est même unique au monde. Elle est réservée tout entière aux grands moments de l’inspiration biblique et chrétienne. Elle consiste non pas à pudiquement dissimuler mais, au contraire, à révéler la violence dans toute son injustice et son mensonge, partout où il est possible de la repérer. C’est l’attitude du Livre de Job et c’est l’attitude des Evangiles. C’est la plus audacieuse des deux et, à mon avis, c’est la plus grande. C’est l’attitude qui nous a permis de découvrir l’innocence de la plupart des victimes que même les hommes les plus religieux, au cours de leur histoire, n’ont jamais cessé de massacrer et de persécuter. C’est là qu’est l’inspiration commune au judaïsme et au christianisme, et c’est la clef, il faut l’espérer, de leur réconciliation future. C’est la tendance héroïque à mettre la vérité au-dessus même de l’ordre social. C’est à cette aventure-là, il me semble, que le film de Mel Gibson s’efforce d’être fidèle.


Année Darwin: Un obscurantisme religieux qui continue à défier la sélection naturelle (The civilized races will almost certainly exterminate and replace the savage races)

12 février, 2009
Darwin quoteIl est un athéisme qui est purification de l’idée de Dieu. Simone Weil
La théorie mimétique pense l’achèvement de l’hominisation et la découvre catastrophique. René Girard
Dans un futur relativement proche, dans quelques siècles, les races civilisées extermineront et remplaceront certainement les races sauvages à travers le monde. Charles Darwin
J’en étais progressivement venu, à cette époque, à voir que l’Ancien Testament, de par son histoire du monde manifestement fausse, avec la tour de Babel, l’arc-en-ciel comme signe, etc., et son attribution à Dieu des sentiments d’un tyran assoiffé de vengeance, n’était pas plus digne de foi que les livres sacrés des hindous, ou les croyances de n’importe quel barbare. Une question s’imposait alors continuellement à mon esprit, et refusait d’en être bannie : est-il croyable que si Dieu avait dans l’instant, à révéler aux hindous, il permettrait que cela soit lié à la croyance de Vishnou, Shiva, etc., comme le christianisme est lié à l’Ancien Testament ? Cela me paraissait tout à fait incroyable.
Je n’avais aucune intention d’écrire en faveur de l’athéisme mais, où que je regarde autour de nous, j’avoue qu’il m’est impossible de voir aussi clairement que d’autres, et comme je le voudrais bien, la preuve d’un dessein et d’une bienveillance. Il me semble qu’il y a trop de misère dans le monde. Je ne peux pas me persuader qu’un dieu bienveillant et tout-puissant aurait créé exprès les ichneumonidés dans l’intention qu’ils se nourrissent du corps vivant de chenilles ou le chat pour qu’il jouât avec les souris… D’un autre côté, en revanche, je ne peux pas me contenter de voir cet univers magnifique et surtout la nature de l’homme et conclure que tout cela n’est que le résultat de forces brutes. Je suis disposé à regarder toute chose comme provenant de lois faites à dessein, mais dont les détails, soit bons soit mauvais, auraient été abandonnés à ce que nous pouvons appeler le hasard.
La croyance en Dieu a été souvent présentée comme non seulement la plus grande, mais la plus fondamentale de toutes les différences entre l’homme et les animaux inférieurs. Il est pourtant impossible, comme nous l’avons vu, de continuer à prétendre que cette croyance serait innée ou instinctive chez l’homme. Il est vrai cependant qu’une croyance en des forces spirituelles qui agiraient sur tout semble être universelle ; et elle semble le résultat d’un progrès considérable dans la raison humaine et d’un progrès incessant dans sa capacité d’imaginer, de s’interroger et de s’émerveiller. Je suis conscient que supposer qu’il existe une croyance instinctive en Dieu a servi à bien des gens comme un argument en faveur de son existence. Mais c’est un argument irréfléchi, puisqu’il nous obligerait à croire à l’existence d’un grand nombre d’esprits cruels, malfaisants et qui ne seraient qu’un peu plus puissants que l’homme ; en effet, la croyance en eux est bien plus générale qu’en une divinité bienveillante. L’idée d’un Créateur universel et bienveillant ne semble pas avoir surgi dans l’esprit de l’homme, jusqu’à ce qu’il y eût été élevé par une longue tradition de culture.
J’ai peine à croire comment quelqu’un pourrait souhaiter que le Christianisme fût vrai ; car en pareil cas la langue simple de ce texte semble montrer que les hommes qui ne croient pas – et parmi eux mon père, mon frère et presque tous mes meilleurs amis – seront punis éternellement. Et c’est une doctrine abominable. Charles Darwin

A la maternelle, la croyance au Père Noël est utile, mais les adultes n’en tirent pas pour autant la preuve de l’existence du Père Noël. Bertrand Russell
La religion organisée mérite la plus vive hostilité car, contrairement à la croyance en la théière de Russell, la religion organisée est puissante, influente, exemptée de taxes et systématiquement transmise à des enfants trop jeunes pour pouvoir s’en défendre. On ne force pas les enfants à passer leurs années de formation en mémorisant des livres farfelus sur les théières. Les écoles publiques n’excluent pas les enfants dont les parents préfèrent la mauvaise forme de théière. Les fidèles de la théière ne lapident pas les non-croyants en la théière, les apostats de la théière, les hérétiques de la théière ou les blasphémateurs de la théière. Les mères n’empêchent pas leurs fils d’épouser des shiksas de la théière sous prétexte que leurs parents croient en trois théières plutôt qu’une seule. Ceux qui versent le lait en premier ne mutilent pas ceux qui préfèrent commencer par verser le thé. Richard Dawkins (A Devil’s Chaplain, 2003)

Qui eût cru que 150 ans après Darwin l’obscurantisme religieux continuerait à défier les lois de la sélection naturelle?

En ce bicentenaire de la naissance de Darwin (né le même jour que Lincoln et l’année de la publication de la Philosophie Zoologique de Lamarck) et 150e anniversaire de son “Origine des Espèces” (“par les moyens de la sélection naturelle ou la Préservation des Races favorisées dans la lutte pour la survie”) …

Qui vit, avec le père du transformisme Jean Baptiste Lamarck, la décisive remise en cause de la théologie naturelle de William Paley (la montre abandonnée sur la plage par un horloger céleste, 1802) …

Et dont, malgré les dérives du darwinisme social, les concepts clés de sélection naturelle, adaptation et spéciation se sont vus depuis largement confirmés et vérifiés par tant les données paléontologiques que la dérive des continents ou la génétique …

Retour sur la théière céleste, le célèbre texte jamais publié de 1952 du philosophe britannique Bertand Russell (récemment repris par des parodies du type “Monstre en spaghettis volant” ou “pastafarisme“) qui, comparé aux actuelles imprécations d’un Richard Dawkins mais aussi aux divagations des négationnistes antidarwiniens, montre bien la radicalisation de nombre de nos contemporains devant cet obscurantisme religieux qui, contre toute attente, continue à défier les lois de la sélection naturelle.

Et qui sait, comme le suggère le NYT aujourd’hui même, peut-être verra-t-on, “un jour où on n’appellera plus l’évolution darwinisme de même qu’on n’appelle plus newtonisme la mécanique classique, un nouvel Einstein de la biologie” (ou, comme René Girard, de la religion ou de l’anthropologie) “démontrer que la théorie de Darwin n’était qu’un cas limité d’une plus large théorie”?

Extrait :

Si je suggérais qu’entre la Terre et Mars se trouve une théière de porcelaine en orbite elliptique autour du Soleil, personne ne serait capable de prouver le contraire pour peu que j’aie pris la précaution de préciser que la théière est trop petite pour être détectée par nos plus puissants télescopes. Mais si j’affirmais que, comme ma proposition ne peut être réfutée, il n’est pas tolérable pour la raison humaine d’en douter, on me considérerait aussitôt comme un illuminé. Cependant, si l’existence de cette théière était décrite dans d’anciens livres, enseignée comme une vérité sacrée tous les dimanches et inculquée aux enfants à l’école, alors toute hésitation à croire en son existence deviendrait un signe d’excentricité et vaudrait au sceptique les soins d’un psychiatre à une époque éclairée ou de l’Inquisition en des temps plus anciens.

The Campaign for Philosophical Freedom
Is There a God?
Bertrand Russell

(commissioned-but not published-by Illustrated Magazine in 1952)

The question whether there is a God is one which is decided on very different grounds by different communities and different individuals. The immense majority of mankind accept the prevailing opinion of their own community. In the earliest times of which we have definite history everybody believed in many gods. It was the Jews who first believed in only one. The first commandment, when it was new, was very difficult to obey because the Jews had believed that Baal and Ashtaroth and Dagon and Moloch and the rest were real gods but were wicked because they helped the enemies of the Jews. The step from a belief that these gods were wicked to the belief that they did not exist was a difficult one. There was a time, namely that of Antiochus IV, when a vigorous attempt was made to Hellenize the Jews. Antiochus decreed that they should eat pork, abandon circumcision, and take baths. Most of the Jews in Jerusalem submitted, but in country places resistance was more stubborn and under the leadership of the Maccabees the Jews at last established their right to their peculiar tenets and customs. Monotheism, which at the beginning of the Antiochan persecution had been the creed of only part of one very small nation, was adopted by Christianity and later by Islam, and so became dominant throughout the whole of the world west of India. From India eastward, it had no success: Hinduism had many gods; Buddhism in its primitive form had none; and Confucianism had none from the eleventh century onward. But, if the truth of a religion is to be judged by its worldly success, the argument in favor of monotheism is a very strong one, since it possessed the largest armies, the largest navies, and the greatest accumulation of wealth. In our own day this argument is growing less decisive. It is true that the un-Christian menace of Japan was defeated. But the Christian is now faced with the menace of atheistic Muscovite hordes, and it is not so certain as one could wish that atomic bombs will provide a conclusive argument on the side of theism.

But let us abandon this political and geographical way of considering religions, which has been increasingly rejected by thinking people ever since the time of the ancient Greeks. Ever since that time there have been men who were not content to accept passively the religious opinions of their neighbors, but endeavoured to consider what reason and philosophy might have to say about the matter. In the commercial cities of Ionia, where philosophy was invented, there were free-thinkers in the sixth century B.C. Compared to modern free-thinkers they had an easy task, because the Olympian gods, however charming to poetic fancy, were hardly such as could be defended by the metaphysical use of the unaided reason. They were met popularly by Orphism (to which Christianity owes much) and, philosophically, by Plato, from whom the Greeks derived a philosophical monotheism very different from the political and nationalistic monotheism of the Jews. When the Greek world became converted to Christianity it combined the new creed with Platonic metaphysics and so gave birth to theology. Catholic theologians, from the time of Saint Augustine to the present day, have believed that the existence of one God could be proved by the unaided reason. Their arguments were put into final form by Saint Thomas Aquinas in the thirteenth century. When modern philosophy began in the seventeenth century, Descartes and Leibniz took over the old arguments somewhat polished up, and, owing largely to their efforts, piety remained intellectually respectable. But Locke, although himself a completely convinced Christian, undermined the theoretical basis of the old arguments, and many of his followers, especially in France, became Atheists. I will not attempt to set forth in all their subtlety the philosophical arguments for the existence of God. There is, I think, only one of them which still has weight with philosophers, that is the argument of the First Cause. This argument maintains that, since everything that happens has a cause, there must be a First Cause from which the whole series starts. The argument suffers, however, from the same defect as that of the elephant and the tortoise. It is said (I do not know with what truth) that a certain Hindu thinker believed the earth to rest upon an elephant. When asked what the elephant rested upon, he replied that it rested upon a tortoise. When asked what the tortoise rested upon, he said, “I am tired of this. Suppose we change the subject.” This illustrates the unsatisfactory character of the First-Cause argument. Nevertheless, you will find it in some ultra-modern treatises on physics, which contend that physical processes, traced backward in time, show that there must have been a sudden beginning and infer that this was due to divine Creation. They carefully abstain from attempts to show that this hypothesis makes matters more intelligible.

The scholastic arguments for the existence of a Supreme Being are now rejected by most Protestant theologians in favor of new arguments which to my mind are by no means an improvement. The scholastic arguments were genuine efforts of thought and, if their reasoning had been sound, they would have demonstrated the truth of their conclusion. The new arguments, which Modernists prefer, are vague, and the Modernists reject with contempt every effort to make them precise. There is an appeal to the heart as opposed to the intellect. It is not maintained that those who reject the new arguments are illogical, but that they are destitute of deep feeling or of moral sense. Let us nevertheless examine the modern arguments and see whether there is anything that they really prove.

One of the favourite arguments is from evolution. The world was once lifeless, and when life began it was a poor sort of life consisting of green slime and other uninteresting things. Gradually by the course of evolution, it developed into animals and plants and at last into MAN. Man, so the theologians assure us, is so splendid a Being that he may well be regarded as the culmination to which the long ages of nebula and slime were a prelude. I think the theologians must have been fortunate in their human contacts. They do not seem to me to have given due weight to Hitler or the Beast of Belsen. If Omnipotence, with all time at its disposal, thought it worth while to lead up to these men through the many millions of years of evolution, I can only say that the moral and aesthetic taste involved is peculiar. However, the theologians no doubt hope that the future course of evolution will produce more men like themselves and fewer men like Hitler. Let us hope so. But, in cherishing this hope, we are abandoning the ground of experience and taking refuge in an optimism which history so far does not support.

There are other objections to this evolutionary optimism. There is every reason to believe that life on our planet will not continue forever so that any optimism based upon the course of terrestrial history must be temporary and limited in its purview. There may, of course, be life elsewhere but, if there is, we know nothing about it and have no reason to suppose that it bears more resemblance to the virtuous theologians than to Hitler. The earth is a very tiny corner of the universe. It is a little fragment of the solar system. The solar system is a little fragment of the Milky Way. And the Milky Way is a little fragment of the many millions of galaxies revealed by modern telescopes. In this little insignificant corner of the cosmos there is a brief interlude between two long lifeless epochs. In this brief interlude, there is a much briefer one containing man. If really man is the purpose of the universe the preface seems a little long. One is reminded of some prosy old gentleman who tells an interminable anecdote all quite uninteresting until the rather small point in which it ends. I do not think theologians show a suitable piety in making such a comparison possible.

It has been one of the defects of theologians at all times to over-estimate the importance of our planet. No doubt this was natural enough in the days before Copernicus when it was thought that the heavens revolve about the earth. But since Copernicus and still more since the modern exploration of distant regions, this pre-occupation with the earth has become rather parochial. If the universe had a Creator, it is hardly reasonable to suppose that He was specially interested in our little corner. And, if He was not, His values must have been different from ours, since in the immense majority of regions life is impossible.

There is a moralistic argument for belief in God, which was popularized by William James. According to this argument, we ought to believe in God because, if we do not, we shall not behave well. The first and greatest objection to this argument is that, at its best, it cannot prove that there is a God but only that politicians and educators ought to try to make people think there is one. Whether this ought to be done or not is not a theological question but a political one. The arguments are of the same sort as those which urge that children should be taught respect for the flag. A man with any genuine religious feeling will not be content with the view that the belief in God is useful, because he will wish to know whether, in fact, there is a God. It is absurd to contend that the two questions are the same. In the nursery, belief in Father Christmas is useful, but grown-up people do not think that this proves Father Christmas to be real.

Since we are not concerned with politics we might consider this sufficient refutation of the moralistic argument, but it is perhaps worthwhile to pursue this a little further. It is, in the first place, very doubtful whether belief in God has all the beneficial moral effects that are attributed to it. Many of the best men known to history have been unbelievers. John Stuart Mill may serve as an instance. And many of the worst men known to history have been believers. Of this there are innumerable instances. Perhaps Henry VIII may serve as typical.

However that may be, it is always disastrous when governments set to work to uphold opinions for their utility rather than for their truth. As soon as this is done it becomes necessary to have a censorship to suppress adverse arguments, and it is thought wise to discourage thinking among the young for fear of encouraging “dangerous thoughts.” When such mal-practices are employed against religion as they are in Soviet Russia, the theologians can see that they are bad, but they are still bad when employed in defence of what the theologians think good. Freedom of thought and the habit of giving weight to evidence are matters of far greater moral import than the belief in this or that theological dogma. On all these grounds it cannot be maintained that theological beliefs should be upheld for their usefulness without regard to their truth.

There is a simpler and more naive form of the same argument, which appeals to many individuals. People will tell us that without the consolations of religion they would be intolerably unhappy. So far as this is true, it is a coward’s argument. Nobody but a coward would consciously choose to live in a fool’s paradise. When a man suspects his wife of infidelity, he is not thought the better of for shutting his eyes to the evidence. And I cannot see why ignoring evidence should be contemptible in one case and admirable in the other. Apart from this argument the importance of religion in contributing to individual happiness is very much exaggerated. Whether you are happy or unhappy depends upon a number of factors. Most people need good health and enough to eat. They need the good opinion of their social milieu and the affection of their intimates. They need not only physical health but mental health. Given all these things, most people will be happy whatever their theology. Without them, most people will be unhappy, whatever their theology. In thinking over the people I have known, I do not find that on the average those who had religious beliefs were happier than those who had not.

When I come to my own beliefs, I find myself quite unable to discern any purpose in the universe, and still more unable to wish to discern one. Those who imagine that the course of cosmic evolution is slowly leading up to some consummation pleasing to the Creator, are logically committed (though they usually fail to realize this) to the view that the Creator is not omnipotent or, if He were omnipotent, He could decree the end without troubling about means. I do not myself perceive any consummation toward which the universe is tending. According to the physicists, energy will be gradually more evenly distributed and as it becomes more evenly distributed it will become more useless. Gradually everything that we find interesting or pleasant, such as life and light, will disappear — so, at least, they assure us. The cosmos is like a theatre in which just once a play is performed, but, after the curtain falls, the theatre is left cold and empty until it sinks in ruins. I do not mean to assert with any positiveness that this is the case. That would be to assume more knowledge than we possess. I say only that it is what is probable on present evidence. I will not assert dogmatically that there is no cosmic purpose, but I will say that there is no shred of evidence in favor of there being one.

I will say further that, if there be a purpose and if this purpose is that of an Omnipotent Creator, then that Creator, so far from being loving and kind, as we are told, must be of a degree of wickedness scarcely conceivable. A man who commits a murder is considered to be a bad man. An Omnipotent Deity, if there be one, murders everybody. A man who willingly afflicted another with cancer would be considered a fiend. But the Creator, if He exists, afflicts many thousands every year with this dreadful disease. A man who, having the knowledge and power required to make his children good, chose instead to make them bad, would be viewed with execration. But God, if He exists, makes this choice in the case of very many of His children. The whole conception of an omnipotent God whom it is impious to criticize, could only have arisen under oriental despotisms where sovereigns, in spite of capricious cruelties, continued to enjoy the adulation of their slaves. It is the psychology appropriate to this outmoded political system which belatedly survives in orthodox theology.

There is, it is true, a Modernist form of theism, according to which God is not omnipotent, but is doing His best, in spite of great difficulties. This view, although it is new among Christians, is not new in the history of thought. It is, in fact, to be found in Plato. I do not think this view can be proved to be false. I think all that can be said is that there is no positive reason in its favour.

Many orthodox people speak as though it were the business of sceptics to disprove received dogmas rather than of dogmatists to prove them. This is, of course, a mistake. If I were to suggest that between the Earth and Mars there is a china teapot revolving about the sun in an elliptical orbit, nobody would be able to disprove my assertion provided I were careful to add that the teapot is too small to be revealed even by our most powerful telescopes. But if I were to go on to say that, since my assertion cannot be disproved, it is intolerable presumption on the part of human reason to doubt it, I should rightly be thought to be talking nonsense. If, however, the existence of such a teapot were affirmed in ancient books, taught as the sacred truth every Sunday, and instilled into the minds of children at school, hesitation to believe in its existence would become a mark of eccentricity and entitle the doubter to the attentions of the psychiatrist in an enlightened age or of the Inquisitor in an earlier time. It is customary to suppose that, if a belief is widespread, there must be something reasonable about it. I do not think this view can be held by anyone who has studied history. Practically all the beliefs of savages are absurd. In early civilizations there may be as much as one percent for which there is something to be said. In our own day…. But at this point I must be careful. We all know that there are absurd beliefs in Soviet Russia. If we are Protestants, we know that there are absurd beliefs among Catholics. If we are Catholics, we know that there are absurd beliefs among Protestants. If we are Conservatives, we are amazed by the superstitions to be found in the Labour Party. If we are Socialists, we are aghast at the credulity of Conservatives. I do not know, dear reader, what your beliefs may be, but whatever they may be, you must concede that nine-tenths of the beliefs of nine-tenths of mankind are totally irrational. The beliefs in question are, of course, those which you do not hold. I cannot, therefore, think it presumptuous to doubt something which has long been held to be true, especially when this opinion has only prevailed in certain geographical regions, as is the case with all theological opinions.

My conclusion is that there is no reason to believe any of the dogmas of traditional theology and, further, that there is no reason to wish that they were true. Man, in so far as he is not subject to natural forces, is free to work out his own destiny. The responsibility is his, and so is the opportunity.


Histoire: Faut-il brûler l’Ancien Testament? (Shall we burn the Old Testament?)

11 février, 2009
Dieu obscur (Thomas Römer)Une femme oublie-t-elle son nourrisson? De montrer sa tendresse au fils de son ventre? Même si celles-là oubliaient, moi je ne t’oublierai pas. (Esdras 49,15).
La paix véritable, globale et durable viendra le jour où les voisins d’Israël reconnaîtront que le peuple juif se trouve sur cette terre de droit, et non de facto. (…) Tout lie Israël à cette région: la géographie, l’histoire, la culture mais aussi la religion et la langue. La religion juive est la référence théologique première et le fondement même de l’islam et de la chrétienté orientale. L’hébreu et l’arabe sont aussi proches que le sont en Europe deux langues d’origine latine. L’apport de la civilisation hébraïque sur les peuples de cette région est indéniable. Masri Feki
Dieu est mort! (…) Et c’est nous qui l’avons tué ! (…) Quelles solennités expiatoires, quels jeux sacrés nous faudra-t-il inventer? Nietzsche
Tout ce que nous appelons progrès – l’affranchissement de l’homme, du travail, la substitution de l’emprisonnement pour la peine de mort, et des amendes pour l’emprisonnement, la destruction de la polygamie, l’établissement de la liberté de parole, l’objection de conscience ; en bref tout ce qui tend au développement et à la civilisation de l’homme; tous les résultats des recherches, observations, expériences, et la liberté d’esprit ; tout ce qui fut bénéfique à l’homme depuis la fin des Ages Sombres – a été fait à l’encontre de l’Ancien Testament. Robert Ingersoll (1894)
Peut-on imaginer personnage littéraire plus désagréable que le Dieu de l’Ancien Testament? Jaloux et en étant fier; obsédé de l’autorité, mesquin, injuste et impitoyable; vengeur et sanguinaire tenant de l’épuration ethnique; tyrannique, misogyne, homophobe, raciste, infanticide, génocidaire, fillicide, pestilentiel, mégalomane, sadomasochiste et capricieusement diabolique. Richard Dawkins (2006)
Quant aux droits de l’homme d’abord proclamés en Europe, ils proviennent de la théorie du droit naturel, elle-même inspirée de l’humanisme de la philosophie antique et notamment de l’universalisme stoïcien, et non du christianisme. Si on veut à tout prix évoquer les racines, il faut les citer toutes, et de façon équitable. Henri Pena-Ruiz
On apprend aux enfants qu’on a cessé de chasser les sorcières parce que la science s’est imposée aux hommes. Alors que c’est le contraire: la science s’est imposée aux hommes parce que, pour des raisons morales, religieuses, on a cessé de chasser les sorcières.
René Girard

La condition préalable à tout dialogue est que chacun soit honnête avec sa tradition. (…) les chrétiens ont repris tel quel le corpus de la Bible hébraïque. Saint Paul parle de ” greffe” du christianisme sur le judaïsme, ce qui est une façon de ne pas nier celui-ci . (…) Dans l’islam, le corpus biblique est, au contraire, totalement remanié pour lui faire dire tout autre chose que son sens initial (…) La récupération sous forme de torsion ne respecte pas le texte originel sur lequel, malgré tout, le Coran s’appuie. René Girard

Ceux qui considèrent l’hébraïsme et le christianisme comme des religions du bouc émissaire parce qu’elles le rendent visible font comme s’ils punissaient l’ambassadeur en raison du message qu’il apporte. René Girard (“Christianisme et modernité”, 2009)

La réhabilitation des textes passe par une totale lucidité historique quant à leur production. Thomas Römer

Faut-il brûler l’Ancien Testament?

Etrange dérive, si souvent soulignée par René Girard, qui, au nom même du souci des victimes dont ils sont à l’origine, nous porte à la plus grande sévérité face aux écrits fondateurs de notre propre modernité alors que les moindres récits des peuplades les plus reculées ont droit à tous les égards et toutes les indulgences!

D’où, en ces curieux temps de négationnisme et de nihilisme postmoderne comme de l’ignorance médiatique qui les favorise, le mérite de théologiens tels que le professeur allemand de l’Université de Lausanne Thomas Römer (qui après sa leçon inaugurale de la semaine dernière, débute aujourd’hui même – grande première pour une telle institution en France – son cours au prestigieux Collège de France), de se tenir à “la totale lucidité historique quant à la production” des textes bibliques.

Et de rappeler, contre toutes les récupérations mais aussi la tentation de “spiritualiser ou psychologiser les passages difficiles ou dérangeants”, que “la Bible n’est pas tombée du ciel” mais le produit, à partir d’une ensemble de matériaux à dimension indéniablement mythique, d’un long effort théologique et éditorial d’un peuple déterminé à montrer que Dieu intervient dans leur histoire et dans celle du monde qui les entoure.

Ainsi, comme il le rappelle dans son ouvrage de 1996 (“Dieu obscur; Le sexe, la cruauté et la violence dans l’Ancien Testament”), l’insistance sur un Dieu mâle, jaloux et vengeur pouvant s’expliquer par la nécessité de contrer la croyance, dans l’ancien Israël, à des déesses (Yaveh n’ayant pas toujours été célibataire) comme bien sûr le polythéisme (Yaveh lui-même ayant apparement eu lui aussi sa statue dans le temple de Jérusalem) ou les sacrifices humains.

Ou les appels à la vengeance et les probables exagérations dans les massacres rapportés se comprenant comme une sorte de “contre-histoire” dans un contexte d’oppression et de résistance face à la domination des peuples et des grands empires voisins.

D’où la reprise et surtout la subversion des textes de leurs puissants voisins mais aussi à l’occasion l’auto-ironie contre par exemple la déception d’un Jonas déçu de la non-destruction pourtant dûment annoncée de ses pires ennemis …

Enquête sur le “Dieu obscur”:
Faut-il brûler l’Ancien Testament?
Alexandra Rihs
Allez savoir
Janvier 1998

Un Dieu cruel, guerrier, macho, jaloux, totalitaire, incompréhensible: tel qu’il apparaît dans certains textes de l’Ancien Testament, ce Dieu-là ne peut que choquer le néophyte, croyant ou incroyant. Alors que les discours intégristes reprennent une vigueur alarmante, pourquoi ne pas se débarrasser de ce modèle archaïque pour ne garder que le Dieu tout amour et pardon du Nouveau Testament? Pas si vite: les discours de l’ancêtre n’ont pas fini de nous étonner.

Les difficultés d’approche de l’Ancien Testament

Même les plus réfractaires à l’enseignement religieux en ont retenu quelques scènes. Et pour cause: dès la Genèse, non content d’avoir expulsé Adam et Eve du jardin, le Dieu de l’Ancien Testament joue les Terminator avec sa création: il noie l’humanité sous le déluge, demande à Abraham de sacrifier son fils, veut tuer Moïse après l’avoir appelé à son service, élimine les premiers-nés des Egyptiens la nuit précédant l’Exode, supprime les Israélites s’adonnant au culte du veau d’or… et semble même faire l’apologie de la purification ethnique. Depuis les balbutiements de l’histoire du christianisme, la révolte gronde contre cette figure ténébreuse qui sert encore de légitimation aux pires exactions.

C’est sur ce Dieu-là que Thomas Römer, professeur d’Ancien Testament à la Faculté de théologie de l’Université de Lausanne, mène une enquête historique. Parce que l’air du temps est au retour du sacré mais aussi des discours intégristes, parce qu’une confrontation lucide aux textes litigieux vaut mieux que leur rejet sommaire, leur interprétation psychologisante ou leur utilisation «à la sauvette», parce qu’il se soucie d’une vulgarisation intelligente de l’exégèse, il a rassemblé dans un ouvrage : «Dieu obscur; Le sexe, la cruauté et la violence dans l’Ancien Testament» (1996, Ed. Labor et Fides), les éléments d’un cours public intitulé «Quelques questions sur le Dieu de l’Ancien Testament». Celles que tout un chacun est en droit de se poser. Par exemple: Dieu est-il mâle?

Patriarche barbu et machiste, père, roi, époux ou amant de son peuple, les surabondantes évocations masculines de Dieu ne pouvaient échapper aux critiques des théologiennes issues du mouvement féministe, certaines y voyant une mauvaise interprétation de l’Ancien Testament, d’autres une légitimation du pouvoir patriarcal par l’ensemble de la Bible. Sans vouloir intervenir dans ce débat, Thomas Römer s’est interrogé sur l’existence de déesses dans l’ancien Israël et sur l’interdiction possible d’évocations de la féminité dans le discours théologique. Il s’est trouvé confronté à plusieurs conceptions du «sexe» de Dieu : «Si les images humaines s’avèrent forcément insuffisantes pour exprimer l’indicible, il est vrai que le 1er chapitre de la Genèse, où il est dit que Dieu créa l’homme à son image, a souvent été pris au premier degré. Dans les textes des voisins égyptiens d’Israël, on s’aperçoit que lorsque Pharaon, le roi, est désigné comme l’image de Dieu sur terre, ce n’est pas dans l’idée d’une ressemblance physique mais parce qu’il joue un rôle de médiateur entre le peuple et le divin. L’Ancien Testament est le théâtre d’un phénomène de démocratisation de l’idéologie royale: l’humanité tout entière devient ce lien médiateur, ce qui est une manière de la prévenir de sa responsabilité envers la création.

Consciemment ou non, et bien qu’il soit écrit «mâle et femelle il les créa», les textes évoquant Dieu le présentent presque toujours au masculin. Il existe pourtant une imagerie féminine et maternelle associée à Dieu, par exemple lorsqu’il répond à la peur qu’il aurait oublié son peuple : «Une femme oublie-t-elle son nourrisson? De montrer sa tendresse au fils de son ventre? Même si celles-là oubliaient, moi je ne t’oublierai pas» (Es. 49,15). S’il me semble important de valoriser cette imagerie jusqu’ici laissée dans l’ombre, l’exégèse féministe qui suppose tel ou tel livre écrit par une femme ne me convainc pas pour autant, car la réhabilitation des textes passe par une totale lucidité historique quant à leur production.»

Respecter le sens des textes, pour Thomas Römer, c’est aussi éviter la tentation de «spiritualiser» les passages difficiles ou dérangeants, notamment face à cette autre question :

Dieu est-il cruel?

La célèbre mise à l’épreuve d’Abraham (Genèse 22, 1-19), lequel accepte sans broncher que Dieu lui ordonne de sacrifier Isaac, son fils longtemps espéré, avant de changer d’avis in extremis, n’a pas fini de faire scandale ni d’agiter l’esprit des exégètes. Récemment, une psychanalyste française, Marie Balmary, s’appuyait sur la traduction littérale de l’ordre de Dieu : «Fais-le monter en montée», pour interpréter la scène comme une projection inconsciente d’Abraham, qui aurait mal compris cette demande et se serait vu guéri de sa mauvaise compréhension du divin. Et pourquoi pas? «Une lecture allégorique ou psychologique est une façon d’échapper à ce qui nous fait peur dans de tels écrits. L’idée que Dieu ne peut pas exiger un sacrifice sanglant, mais veut simplement qu’Isaac monte sur une montagne est séduisante, car elle adoucit l’ordre insupportable, mais ne respecte ni le plan du récit ni la philologie. Dans toute la Bible hébraïque, «faire monter une montée» est un terme technique désignant le plus important des sacrifices, l’holocauste, lors duquel tout doit être brûlé pour monter vers Dieu.

«Maintenant, pourquoi avoir raconté ce récit? Plusieurs pistes sont possibles, qui n’enlèvent rien à son aspect dramatique. Jusqu’au VIe siècle av. J.-C., en cas de danger exceptionnel, les sacrifices d’enfants étaient pratiqués en Israël et dans les pays voisins. L’expérience d’Abraham peut donc être vue comme une façon pédagogique de montrer que ce temps est révolu, que Dieu ne veut plus de sacrifices mais l’obéissance et la foi. Une autre clé de lecture réside dans la situation d’exil d’une partie des Judéens, après la destruction de Jérusalem (587 av. J.-C.), au moment où se pose la question de l’avenir du peuple d’Israël : pour l’Antiquité, la résurrection n’est pas encore envisagée et l’unique façon de perdurer passe par la descendance. Sachant le temps qu’il fallut à Abraham pour obtenir la sienne, le fait que Dieu lui demande de la mettre en jeu peut aussi refléter les angoisses d’un peuple dominé par les Babyloniens, peut-être en perte d’identité, auquel Dieu répond que sa mise à l’épreuve vise un autre but que la destruction. Ce texte, qui a été mis en rapport avec la Shoah par plusieurs penseurs juifs contemporains, contient toutes les interrogations religieuses de l’homme face à un Dieu qu’il ne comprend pas toujours.»

Incompréhension plus flagrante encore: des croisades jusqu’au conflit bosniaque, l’histoire du christianisme est jonchée d’atrocités qui ont pu trouver une légitimation dans les écrits de l’Ancien Testament.

Dieu est-il despote et guerrier?

Il serait malhonnête de banaliser en les «spiritualisant» les nombreux textes vétéro-testamentaires où agit un Dieu guerrier et suzerain absolu, mais aussi théologiquement douteux de l’opposer au Dieu d’amour du Nouveau Testament, prévient Thomas Römer dans «Dieu obscur». Les livres du Deutéronome et de Josué, qui contiennent l’essentiel de ces conceptions guerrières et tyranniques, font partie d’une fresque historiographique dont les origines se situent dans le royaume de Juda, au VIIe siècle av. J.-C. Une époque caractérisée par l’écrasante domination idéologique et culturelle de l’empire assyrien sur les petits royaumes vassalisés du Proche-Orient ancien que sont Israël, Juda et ses voisins, desquels est exigée une soumission absolue. Repris et détournés de façon subversive, le serment d’allégeance absolue au seul Dieu d’Israël (dans le livre du Deutéronome, qui ressemble dans sa structure à un traité de vassalité assyrien), de même que la figure d’un Dieu de la conquête se sont ainsi établis en s’inspirant très largement des modèles et des textes assyriens, leur terrible écho s’amplifiant du langage suggestif d’une époque où, selon Thomas Römer, déclarer faire passer l’ennemi «par le fil de l’épée» n’avait rien d’offusquant. «Ce sont des écrits de résistance, élaborés dans un climat d’insécurité, alors que l’identité du peuple d’Israël menaçait de se fondre dans l’empire assyrien, puis babylonien. On sait qu’un peuple menacé dans son identité recourt souvent à des discours beaucoup plus durs pour s’affirmer que s’il est en position dominante; le danger est grand d’utiliser ensuite ce modèle guerrier pour justifier les pires massacres, ce qui est malheureusement le cas tout au long de l’histoire chrétienne… N’oublions pas, toutefois, que c’est sur l’image d’un Dieu antimilitariste et universel que s’ouvre l’épopée du peuple hébreu dans le livre de la Genèse, et que la Bible hébraïque se clôt sur ce même Dieu universel, promettant un avenir de paix, dans les livres des Chroniques.»

Fille de Descartes, notre civilisation n’entend plus se satisfaire du «mystère de la foi», mais cherche à comprendre la logique du comportement divin.

Dieu est-il compréhensible?

A entendre les questions familières du genre : «Qu’ai-je fait au bon Dieu pour mériter ça?» ou «Si Dieu existe, pourquoi les guerres, les famines, les catastrophes?», à en juger par certaines conceptions du Sida comme une conséquence fatale de la «débauche», les notions de sanction divine et de châtiment mérité censées expliquer l’irruption du mal perdurent chez nos contemporains. Les textes sacrés savent pourtant opposer une ironie rafraîchissante à la logique de la sanction et de la rétribution : «Certains d’entre eux insistent sur le côté imprévisible de Dieu. Ainsi, dans le livre de Jonas, ce dernier est contraint par Dieu d’annoncer la destruction de la ville assyrienne de Ninive, symbole même de toutes les oppressions subies par Israël; pourtant, Dieu ne détruit pas la ville, cassant ainsi la logique des collections d’oracles des livres prophétiques, construits sur l’idée fondamentale que le salut d’Israël passe par le jugement des nations. Jonas se fâche et Dieu va lui faire comprendre qu’il est libre et peut changer d’avis quand il lui plaît. En fait, le livre de Jonas se comprend très bien comme une réponse ironique à certaines tendances «intégristes» de l’époque perse, où la volonté de se séparer totalement des nations signifiait : Dieu s’occupe de nous, les autres sont de toute façon des païens qui n’ont pas droit au salut. Il y a là une mise en garde tout à fait d’actualité contre les théories nombrilistes et la tentation de créer des systèmes trop parfaits, avec une Vérité et des exclus.»

Finalement plus proche qu’il n’y paraît du Dieu du Nouveau Testament, le Dieu obscur mis en lumière par Thomas Römer occupe dans les textes un rôle ingrat mais essentiel : prévenir des risques liés à une conception trop humaine du divin, montrer les limites des discours théologiques. Il n’a pas fini de nous interroger. Mais à enquêter ainsi sur Dieu, à confronter les faits historiques et l’interprétation de l’histoire, les récentes découvertes archéologiques et les mythes originels, Thomas Römer ne craint-il pas que la foi et le sens même de Dieu ne se perdent en route? «La vraie question n’est pas de savoir comment les choses se sont réellement passées, mais sur quoi repose l’identité de quelqu’un qui se dit croyant. Imaginons que l’Exode n’ait pas rassemblé 600′000 Hébreux qui ont quitté l’Egypte et franchi la mer Rouge sous la conduite de Moïse, mais qu’une dizaine de personnes ont peut-être simplement traversé un marais : cela enlève-t-il toute signification à ce récit? Non, car les réalités historiques ne changeront rien au fond du message, à ce formidable appel à l’espoir qui laisse entrevoir, contre toute attente, que le renouveau, et non pas la mort, aura le dernier mot. A contrario, le pire danger pour la foi réside dans l’aveuglement qui consiste à se persuader qu’il faut croire, «puisque c’est écrit». S’interdire de faire appel à l’intelligence et au bon sens mène au fanatisme et à l’intégrisme, les risques majeurs auxquels s’exposent les religions monothéistes en prétendant à l’universalité.»

Voir aussi:

Lectures “modernes” par le christianisme
L’exégèse historico-critique et la question de la vérité historique
Thomas RŒMER

2 février 2008

L’Ancien Testament, c’est, entre autres, le récit d’une longue histoire, depuis la Création. Mais faut-il vraiment accepter ce récit comme histoire ? Si, jusqu’au 15e siècle, on y a vu des faits rééls, les premiers doutes survinrent avec les découvertes de Copernic et Galilée, qui montraient une image du monde toute différente. Et à partir du 19e siècle, avec la naissance de l’exégèse historico-critique, puis les développements de l’archéologie, les interrogations se sont multipliées. Aujourd’hui la compréhension du récit biblique n’est plus ce qu’elle fut longtemps. Quelques exemples le montrent.

L’histoire des Patriarches.

Selon les récits eux-mêmes, le parcours d’Abraham s’inscrit dans le Croissant fertile, dont toutes les régions, environ 500 avt notre ère, connaissaient des communautés juives. Le voyage d’Abraham traduirait donc en réalité la volonté d’unir toutes ces communautés, faisant d’Abraham leur ancêtre œcuménique. D’autre part, pendant longtemps, on a cru pouvoir parler de “ l’époque des Patriarches ” que l’on situait au deuxième millénaire avant notre ère, en gros au temps du Nouvel Empire égyptien. En réalité, le texte biblique ne donne aucune date et l’étude détaillée de la société et des coutumes des Patriarches les montre beaucoup plus proches de ce que l’on connaît aujourd’hui des sociétés du Moyen-Orient au premier millénaire. Abraham et Jacob ont-ils donc existé ? Peut -être, mais sans doute pas comme nous les décrivent les récits bibliques. Ils apparaissent plutôt comme des figures légendaires aux fonctions identitaires. Il s’agit d’une histoire généalogique tendant à montrer que la plupart des peuples de Syro-Palestine sont liés entre eux par une parenté.

L’Exode et la question de l’historicité de Moïse.

Ici, plus de perspective généalogique, mais l’histoire d’une vocation : celle de Moïse, et surtout celle du Peuple d’Israël dans son Alliance avec Dieu. Pour autant, l’Exode est-il contemporain de Ramsès II ? Rien ne le prouve. Moïse est ignoré des documents égyptiens, bien que son nom soit égyptien. En réalité, vu l’ancienneté des rapports de voisinage entre l’Egypte et la Syrie-Palestine, de multiples échanges ou conflits auraient laissé des traces dans la mémoire des populations et auraient constitué les matériaux du récit de l’Exode, sans que l’on puisse être assuré de l’historicité de ce dernier. Il y a peu, on a compris qu’avec d’un côté l’histoire des Patriarches et de l’autre celle de l’Exode et de Moïse, on a en fait deux récits des origines sans lien au départ (on fait partie d’Israël parce qu’on descend de tel ancêtre ou parce qu’on accepte l’Alliance) mais que le Pentateuque aurait combinés.

Le livre de Josué et la “ conquête ” de la Palestine.

Y eut-il conquête ? On sait maintenant qu’il est impossible que les choses se soient passées comme le décrit le Livre de Josué. Les traces archéologiques le démentent. L’opposition avec Canaan apparaît plus religieuse qu’ethnique. Canaan, ce sont ceux qui refusent d’adhérer au Dieu d’Israël. Très vraisemblablement, les origines d’Israël sont largement autochtones. Que signifie alors ce récit d’une violente guerre de conquête ? Il y a tout lieu d’y voir un récit tardif inspiré des modèles de la propagande assyrienne, que connaissaient les Hébreux. Israël, aux prises avec l’Assyrie, voulait montrer que le Dieu d’Israël est aussi fort que le dieu de l’Assyrie. D’où l’idée, après coup (nous sommes au 6e siècle), de raconter une conquête. Le Livre de Josué semble bien une contre-histoire contre les Assyriens.

La question de la Royauté.

Saül, David et Salomon sont-ils des rois historiques ? La question est de nos jours en plein débat. Ces trois rois sont des rois-type : le guerrier, le fondateur, le bâtisseur. Pendant longtemps on n’en avait d’autre preuve que le récit biblique. Depuis quelques décennies, une trouvaille archéologique a montré que les peuples de la région connaissaient une “ maison de David ”. Pour autant, on peut penser que la réalité historique fut différente de ce que la Bible nous raconte. Selon Finkelstein et Silberman, il s’agirait vraisemblablement de roitelets locaux. Les récits, écrits après coup et faisant ressortir la splendeur du Royaume d’Israël, auraient eu pour but de mettre les rois d’Israël sur le même pied que les autres souverains orientaux.

Finalement, de tout cela, il ressort que le récit biblique est une sorte de “ réécriture ” de l’histoire. C’est un récit identitaire, qui fait remonter aux temps mythiques des origines les rites qui seront les caractéristiques propres du Judaïsme : le shabbat, les interdits alimentaires, la circoncision, la Pâque. Tout est donné dès les origines, dans le Pentateuque. En ce sens, les récits bibliques constituent une interprétation théologique de l’histoire. Pour les auteurs bibliques, il est clair que Dieu intervient dans l’histoire. Il est aux origines, il a donné la Loi, il a puni le peuple de ses désobéissances ; c’est le retour aux prescriptions divines qui assurera le salut d’Israël.


Dialogue judéo-chrétien: Retour sur l’Affaire Finaly (Another Dreyfus affair)

26 novembre, 2008
Solomon's judgement
L’enfant des infidèles est baptisé licitement, même contre le gré des parents lorsque son état de santé est tel qu’on peut raisonnablement prévoir qu’il mourra avant d’avoir atteint son âge de raison. Droit canon 750
C’est une nouvelle affaire Dreyfus que vous m’apportez-là! Cardinal Gerlier
Si l’affaire Dreyfus avait posé la question de savoir si l’armée est au-dessus des lois, cette fois, c’est l’Eglise qui pose problème : le droit civil doit-il s’incliner devant le droit canon ? Catherine Poujol
Je suis venu à Rome pour vous demander votre soutien afin que tous ces enfants soient rendus à leur peuple. Isaac Herzog (grand rabbin de Palestine, lettre au pape Pie XII, le 12 mars 1946)
On nous expliquait que les juifs voulaient nous prendre, nous emmener en Israël casser des cailloux sur le bord des routes. Nous, on ne voulait pas. Les juifs avaient tué Jésus et nos parents étaient morts, nous le savions. Ce que nous ne savions pas, c’est que notre famille nous réclamait (…) C’était l’époque qui était comme ça. (…) Elle nous a sauvés la vie, nous a soutenus. Elle a commis une faute en nous baptisant, c’est sûr. Mais elle a fait ce qu’elle croyait bien. Robert Finaly
Deux ans bientôt après la Libération de la France, des enfants israélites sont encore dans des institutions religieuses non juives qui se refusent à les rendre aux œuvres juives. Nous venons d’apprendre par une lettre envoyée par le Révérend père Devaux à la Commission de reconstruction culturelle juive en Europe, à New York, que le service des enfants de Notre-Dame de Sion a encore sous sa garde trente enfants israélites. (Lettre du Consistoire central au Nonce apostolique à Paris Mgr Roncalli, futur pape jean XXIII, le 19 juillet 1946)
Au sujet des enfants juifs, qui pendant l’occupation allemande ont été confiés aux institutions et aux familles catholiques et qui sont réclamés par des institutions juives pour leur être remis (…) Les enfants qui ont été baptisés ne pourraient être confiés aux institutions qui ne seraient pas à même d’assurer leur éducation chrétienne. (…) Il est à noter que cette décision de la Sainte Congrégation du Saint Office12 a été approuvée par le Saint Père. (Note confidentielle de la nonciature de Paris du 23 octobre 1946)
Les parents étaient israélites, mais ce n’était pas une raison pour que les enfants le deviennent. La religion n’est pas comme la nationalité, elle est librement consentie et quand les enfants seront en âge de raisonner, c’est eux seuls qui choisiront. Mgr. Alexandre Caillot (lettre à l’évêque d’Auckland, juillet 1948)

Au lendemain d’un énième prétendu dialogue avec l’islam

Et d’une nouvelle polémique sur  l’éventuelle béatification du pape Pie XII

Prélats, dizaines de religieux et religieuses arrêtés et emprisonnés, un archevêque, une Mère supérieure de couvent, résistants, théologiens, séparatistes basques, un pape (Pie XII), deux futurs papes dont le futur Paul VI (cardinal Montini, sous-secrétaire d’Etat au Vatican, 2e personnage du Vatican après le Pape) et le “bon pape Jean” (XXIII) futur initiateur du concile Vatican II mais aussi cheville ouvrière du sauvetage de nombre de criminels de guerre nazis (le nonce Roncalli), Franco lui-même avec lutte d’influence avec les nationalistes basques et tentative de marchandage avec les autorités françaises (pour l’extradition de républicains basques en exil contre le retour des deux petits “réfugiés religieux”) …

Enlèvement et séquestration d’enfants, cavale rocambolesque par et avec la complicité d’ecclésiastiques entre Grenoble, Milan, Lugano, Colmar, Le Mans, Marseille, Bayonne, l’Espagne …

Demande d’épuration d’évêques français accusés de collaborer avec Vichy, procès des responsables du massacre d’Oradour-sur-Glane, multiplication de procès pour récupérer des enfants juifs de familles chrétiennes de plus en plus réticentes dans toute l’Europe (30 en France depuis 1946, au moins 3 000 en Pologne) …

Recherche dans toute l’Europe, par les personnalités, institutions et agences juives, au lendemain de la quasi-annihilation de la communauté juive européenne et de la naissance de l’Etat juif, des enfants et orphelins juifs qui avaient survécu à l’extermination pour les envoyer en Israël …

France divisée, vives tensions avec la communauté juive, revendication de la propriété de l’âme d’enfants baptisés, dénonciation, par une certaine presse, de l’ingratitude juive et des ambitions sionistes (contre le risque de voir grossir les effectifs démographiques du nouvel État juif honni) …

France coupée en deux à la Dreyfus avec ténor du barreau et soutien de la presse de gauche et de l’opinion internationale, droite contre gauche, anticléricaux contre cléricaux, sionistes contre antisionistes, lois républicaines contre droit canon, franquistes contre anti-franquistes, déchainement des foules de France comme des Etats-Unis, d’Israël ou d’Espagne …

Redécouverte du temps des conversions et des baptêmes forcés ou subreptices (l’Affaire Mortara en Italie), du dogme de l’irréversibilité du baptême, refus de l’Eglise de se conformer au droit …

Retour, via la soirée spéciale de France 2 hier soir sur l’Affaire Finaly (téléfilm et documentaire sur les deux enfants juifs que leur nourrice catholique refusait, au lendemain de la guerre, de rendre à leur famille), sur un psychodrame politique et une époque (sur fond de guerre froide et d’anti-communisme: les Soviets, on s’en souvient,  avaient soutenu la création d’Israël) qu’on a du mal, quelque cinquante ans après, à imaginer.

Et où, avant Vatican II dix ans après, les relations avec les religions non chrétiennes et notamment le peuple “déicide” ou la “Synagogue” étaient loin d’être apaisées.

Mais surtout formidable occasion, comme le rappelle l’historienne Catherine Poujol qui est à l’origine du téléfilm de France 2, de “mesurer l’énorme chemin parcouru depuis Vatican II dans les rapports judéo-chrétiens dans lesquels l’affaire Finaly aura joué le rôle d’un déclencheur salutaire”

“L’ affaire Finaly”, retour en images sur une controverse
Anne-Bénédicte Hoffner
La Croix
le 21-11-2008

Une soirée spéciale est consacrée à l’histoire de Robert et Gérald Finaly sur France 2 : un téléfilm et un documentaire s’accordent à déplorer l’attitude de l’Église catholique

Prêtres, religieux et religieuses arrêtés, France divisée, vives tensions avec la communauté juive : les effets de « l’affaire Finaly » ont été ravageurs pour l’Église catholique. Ils l’ont été plus encore pour les deux frères Finaly, Robert et Gérard, malheureux protagonistes de ce triste feuilleton judiciaire que France 2 a décidé de retracer au cours d’une soirée spéciale (lire Repères ci-contre). Pendant huit ans, ils ont été ballottés d’un pensionnat à l’autre, dans la hantise d’être un jour « récupérés par les juifs », leur famille…

L’affaire démarre dans les environs de Grenoble en 1945 : ayant appris la mort de leurs parents à Auschwitz, la tante de Robert et Gérald exprime le désir d’accueillir auprès d’elle ses neveux. Car, quelques jours avant d’être arrêtés, fin 1943, son frère et sa belle-sœur, Autrichiens, ont eu le temps de confier leurs deux garçons à une voisine. De fil en aiguille, les deux petits sont passés entre les mains de mère Antonine, supérieure du couvent Notre-Dame-de-Sion à Grenoble, avant d’atterrir finalement chez Antoinette Brun, directrice de la crèche municipale de Grenoble.

Pour quelles raisons, un peu plus d’un an plus tard, « maman Brun » refuse-t-elle de les rendre ? Ni le téléfilm, ni moins encore le documentaire n’éclaircissent tout à fait ce point. S’est-elle, comme elle l’assure, « attachée à eux », après leur avoir sauvé la vie ? Ou bien faut-il ne voir dans son long combat judiciaire – qui durera jusqu’en 1953 et se soldera par un échec – la preuve d’un « fanatisme religieux », comme le plaide l’avocat de la famille Finaly ? La suite des événements ferait – hélas – pencher pour la deuxième hypothèse : de fait, non contente de monter les deux petits contre leur famille qui les réclame, elle les fait baptiser en 1948.

L’”arme” du sacrement
Le sacrement devient sa meilleure « arme », affirme le documentaire : car, désormais, « Robert et Gérald doivent recevoir une éducation catholique ». Avec ce seul argument, Antoinette Brun parvient – ce qui paraît incroyable aujourd’hui – à convaincre des prêtres et des religieuses (dont la fameuse mère Antonine) de couvrir la cavale des deux frères à travers la France et jusqu’en Espagne franquiste. Pie XII lui-même, consulté sur la conduite à tenir, déplore ce baptême « contraire au code » de droit canonique (en 1948, les enfants n’étaient plus en danger de mort) mais juge que la campagne médiatique qui ne manquera pas d’atteindre l’Église n’est pas un motif suffisant pour empêcher les chrétiens de « remplir leur devoir »…

Sur un point tout de même, le téléfilm et le documentaire divergent : alors que le premier reproche très durement aux juges leur complaisance à l’égard d’Antoinette Brun, auréolée d’un passé de résistante, le second n’évoque rien de tel, se bornant à constater la lenteur de la justice… Mais tous deux s’accordent à dénoncer l’attitude de l’Église, mettant particulièrement à mal la figure du cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, qui a cependant permis le dénouement de l’affaire.

Au final, rares sont les figures catholiques à surnager dans cet ensemble. L’avocat renommé auquel fait appel la famille Finaly, maître Maurice Garçon, membre de l’Académie et « catholique convaincu » est peut-être le seul, lui qui dénonce cette Église « bravant les lois civiles » et donnant une « image fausse » de sa religion. Bizarrement, le P. Pierre Chaillet, jésuite lyonnais, résistant et que les historiens créditent de l’accord final signé par la famille et l’archevêque de Lyon, n’apparaît ni dans le documentaire ni dans le téléfilm… Pas plus que l’intense mobilisation du réseau judéo-chrétien pendant cette affaire, et après. Il aurait peut-être aussi fallu signaler les pas gigantesques réalisés depuis par l’Église catholique, en matière de dialogue avec le judaïsme…

Voir aussi:

La mémoire vive des frères Finaly

Nathaniel Herzberg
Le Monde
21.11.08

A quoi ressemble un personnage historique ? Quelles marques laissent sur un être humain les flashes des reporters et les honneurs des manuels ? “Aucune”, jurent en choeur Robert et Gérald Finaly.

A 67 et 66 ans, crânes dégarnis et lunettes fumées, les deux frères mènent une existence tranquille. En Israël, où ils sont installés depuis cinquante-cinq ans, ils se bornent à témoigner de leur enfance mouvementée une fois par an dans une école. En France, où il leur arrive de se rendre, personne ne les importune. Pourtant, l’auditorium du Mémorial de la Shoah, à Paris, était bondé lorsqu’en octobre une journée de projections et de débats leur a été consacrée. Et mardi 25 novembre, France 2 leur accordera son créneau de première partie de soirée.

Après avoir donné matière à une dizaine de livres, de nombreux articles scientifiques et plusieurs documentaires, voilà les frères Finaly sujets d’un téléfilm, réalisé par Fabrice Genestal “Nous sommes un morceau de l’histoire juive… et de l’histoire française, admet Robert, l’aîné, ancien chirurgien pédiatrique à l’hôpital de Beer-Sheva. Les deux premiers enfants juifs rendus officiellement par l’Eglise après la guerre. Mais c’est tout. Il n’y a pas de drame, pas de conflit intérieur. C’est une histoire assez simple.”

Ce tableau semble pour le moins naïf. Il cache une réalité autrement complexe et tumultueuse. Celle d’une “affaire” qui empoisonna l’après-guerre, au point d’être comparée à l’affaire Dreyfus. Droite contre gauche, anticléricaux contre cléricaux, mais encore sionistes contre antisionistes et même franquistes contre anti-franquistes, l’affrontement autour du sort des deux garçons déchira la France et passionna les Etats-Unis, Israël ou encore l’Espagne. La presse se déchaîna. Les revues sortirent des numéros spéciaux. “Si l’affaire Dreyfus avait posé la question de savoir si l’armée est au-dessus des lois, cette fois, c’est l’Eglise qui pose problème : le droit civil doit-il s’incliner devant le droit canon ?”, résume l’historienne Catherine Poujol, dans Les Enfants cachés – l’affaire Finaly (Berg international, 2006).

Au centre de ce psychodrame politique, deux enfants. Le 10 février 1944, Anni et Fritz Finaly, réfugiés autrichiens arrivés en France six ans auparavant, les ont confiés à des Soeurs, près de Grenoble. Triste prémonition. Quatre jours plus tard, les parents sont arrêtés par la Gestapo. Déportés à Auschwitz, ils ne reviendront pas. Agés de 2 et 3 ans, les deux garçons aboutissent à la crèche municipale de Grenoble. Sa directrice se nomme Antoinette Brun. A 50 ans, cette antinazie résolue, catholique fervente, cache déjà neuf enfants juifs dans un château à quelques kilomètres de là. Robert et Gérald y passeront les derniers mois de la guerre.

Fritz Finaly, leur père, avait trois soeurs. Dès la Libération, elles tentent de retrouver les enfants. Pas difficile, du reste. Antoinette Brun ne se cache pas. En 1945, Margarete Fischl-Finaly écrit de Nouvelle-Zélande, où elle a immigré, pour dire à la nourrice sa reconnaissance et manifester son désir de récupérer les enfants. Après plusieurs mois, Mlle Brun lui répond que ce retour lui paraît prématuré. Mais elle la rassure : “Vos neveux sont juifs, c’est-à-dire qu’ils sont restés dans leur religion.”

Pendant trois ans, la tante multiplie les démarches, saisit le maire de La Tronche (Isère), où résident les enfants, le Quai d’Orsay, l’évêque d’Auckland, qui interroge son collègue de Grenoble. Tous constatent le refus de Mlle Brun de rendre les enfants. En septembre 1948, une autre tante, installée en Israël, mandate Moïse Keller, un entrepreneur grenoblois ami de la famille, pour la représenter. Il contacte directement celle qui vient de se faire nommer tutrice provisoire. Elle réitère son refus, qu’elle accompagne d’une information : “Je les ai fait baptiser catholiques, si ce renseignement peut vous être agréable.”

Pendant la guerre, le baptême a protégé de nombreux enfants juifs de la déportation, mais plus aucune urgence ne peut justifier une telle décision. Rien, si ce n’est la volonté de placer les enfants sous la “protection” définitive de l’Eglise. La famille porte plainte. Débute alors une longue phase juridique qui aboutit, le 11 juin 1952, à un arrêt de la cour d’appel de Grenoble : Mlle Brun doit rendre les enfants. Elle se pourvoit en cassation. Mais en attendant la décision, la loi doit être appliquée. Or, quand Moïse Keller, l’ami de la famille, vient récupérer les enfants, ceux-ci ont disparu.

Le scandale éclate. La France se coupe en deux. La famille, défendue par un ténor du barreau, catholique et membre de l’Institut, Maurice Garçon, reçoit le soutien de la presse de gauche et de l’opinion internationale. En ligne de mire : le baptême tardif et le refus de l’Eglise de se conformer au droit. Antoinette Brun devient l’égérie des journaux catholique (La Croix) ou conservateur (Le Figaro) : on y célèbre la force du baptême, on y dénonce l’ingratitude juive et les ambitions sionistes. Lorsque, début 1953, la résistante est incarcérée, celle que la justice soupçonne de “rapt” devient une martyre.

L’Eglise fait bloc. Le très rigoureux Saint-Office recommande au cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, de mettre les enfants à l’abri. Les Soeurs de Notre-Dame-de-Sion, dont Mère Antonine, supérieure du couvent de Grenoble et résistante médaillée, cachent les garçons dans différentes institutions. Plusieurs religieuses seront emprisonnées. Grenoble, Milan, Lugano, Colmar, Le Mans, Marseille, Bayonne : de 1949 à 1953, Robert et Gérald ne cessent de se déplacer. “On nous expliquait que les juifs voulaient nous prendre, nous emmener en Israël casser des cailloux sur le bord des routes, se souvient Robert. Nous, on ne voulait pas. Les juifs avaient tué Jésus et nos parents étaient morts, nous le savions. Ce que nous ne savions pas, c’est que notre famille nous réclamait.”

Devant le retentissement de l’affaire, les enfants sont envoyés en Espagne, où Franco se dit prêt à protéger ces “réfugiés religieux”. Mais le Caudillo ne mettra jamais la main sur eux. Le monastère où ils sont dissimulés est contrôlé par des Basques antifranquistes. Au terme d’un accord secret entre le cardinal Gerlier et le grand rabbinat, d’un intense ballet diplomatique et d’une intervention directe du gouvernement basque en exil, les enfants rentrent en France le 25 juin 1953. La Cour de cassation a confirmé la décision des juges de Grenoble. La famille retire ses plaintes. Les auteurs de l’enlèvement sont libérés. Le 25 juillet, les enfants, âgés de 11 et 12 ans, s’envolent vers Israël.

L’accueil est triomphal. Les héros sont salués par la presse. “Mais nous ne nous en sommes pas aperçus, assurent-ils. Nous avons tout de suite eu une vie normale. Des petits Israéliens comme les autres. L’épisode catholique n’a été qu’une parenthèse.” Une affirmation un peu rapide. Gérald, le cadet, s’est immédiatement adapté à sa nouvelle vie, et à son nouveau prénom, Gad. Mais “pour Robert, ce fut plus long, dit-il. Il envisageait d’être prêtre…” Lors d’une promenade familiale, il obtiendra d’ailleurs l’autorisation d’entrer dans une église. Dernier retour de flamme.

Quelques mois plus tard, Robert accomplit sa bar-mitsva, cérémonie religieuse qui marque l’entrée dans l’âge adulte. Il reçoit un télégramme du père de la nation, David Ben Gourion, un livre du premier ministre Moshe Sharet, et une Bible du président du Parlement, Yossef Spintzak. “Pas tout à fait ordinaire, je l’admets, sourit-il. Mais ensuite ça s’est calmé. En Israël, la mode n’était pas au culte du passé. Il fallait construire l’avenir.”

Les frères Finaly ont donc “enfermé leur histoire dans un sarcophage”, selon l’historienne Catherine Poujol. “Je n’en ai pratiquement pas parlé à mes enfants, souligne Gérald, retraité de l’armée et des télécoms. Il a fallu que mon petit-fils m’interroge pour que j’évoque tout ça.” Même sentiment de verrouillage chez Philippe Bernard, le scénariste du téléfilm. “Ils sont retranchés dans la personnalité qu’ils se sont construite pour survivre. Quand j’ai demandé à Robert si son choix de la chirurgie pédiatrique était lié à sa propre enfance éclatée, il m’a dit : rien à voir.”

Pas question de passer pour des victimes. Ni de faire état de quelconques souffrances. Les deux frères ont bien recommandé le retrait d’une scène du film où Mlle Brun les embrassait. “C’était l’époque qui était comme ça”, insiste Robert.

Ménager “Maman Brun”, corriger le portrait qui voudrait faire de cette femme, morte en 1988, un monstre : cette volonté n’a jamais quitté les frères Finaly. En juillet 1953, avant de monter dans l’avion, Robert confiait à un accompagnateur les quelques francs qu’il avait en poche : “C’est pour Maman Brun, elle en aura plus besoin que moi.” Cinquante-cinq ans plus tard et malgré tous les détails appris depuis, il la défend toujours : “Elle nous a sauvés la vie, nous a soutenus. Elle a commis une faute en nous baptisant, c’est sûr. Mais elle a fait ce qu’elle croyait bien.”

Pourtant, lors de la journée au Mémorial de la Shoah, le 19 octobre, Robert et Gérald ont reproché à Charlotte de Turckheim, qui interprète le rôle dans le téléfilm, d’avoir trop humanisé la nourrice. Ils n’ont accepté de poser avec elle pour les photographes qu’à la condition d’être séparés par le “Mur des noms” qui recense tous les déportés. Un mur sur lequel figure, pour l’année 1944 et à la lettre F, le nom de leurs parents. La comédienne confie n’avoir “toujours pas compris”. “C’est peut-être leur manière d’exprimer enfin leur colère…”

Voir également:

Lectures
Jean-Pierre Allali
CRIF
Les Enfants cachés. L’affaire Finaly
Par Catherine Poujol avec Chantal Thoinet (*)
26/05/06

L’affaire Finaly est encore dans toutes les mémoires. La destinée hors du commun des deux enfants juifs a fait en son temps la une des journaux et enfiévré le pays. Et bien que nombre d’ouvrages et articles aient été consacrés au sujet, Catherine Poujoul, estimant qu’à ce jour aucune étude scientifique n’a traité la question, s’est replongée dans une enquête minutieuse qui lui permet de mettre à jour quelques pistes nouvelles.

Rappelons les faits : en 1938, un jeune médecin juif autrichien, Fritz Finaly, qui vient d’épouser Annie Schwarz, juive, elle aussi, réalisant qu’après l’Anschluss, son avenir à Vienne est compromis, décide de quitter le pays. Après bien des détours, il se retrouve à La Tronche, près de Grenoble. Anni mettra au monde Robert Michaël Ruben le 14 avril 1941 puis Gérald Pierre Guédalia le 3 juillet 1942. Parce qu’ils sont profondément attachés à la foi de leurs pères, les Finaly décident, malgré les risques encourus, de faire pratiquer la circoncision sur leurs enfants. En février 1944, la Gestapo arrête les parents Finaly qui sont déportés et assassinés dans les camps de la mort. Les enfants, qu’ils avaient pris soin peu avant de placer discrètement dans une crèche sont finalement confiés à Antoinette Brun.

Après la Guerre, la famille des enfants Finaly, bien que vivant aux antipodes de l’Hexagone, se manifeste. Elle veut, très légitimement récupérer les petits. Antoinette Brun ne le voit pas de cet œil-là. L’affaire commence. De conseils de familles à répétition, de jugements des tribunaux en atermoiements et en manœuvres dilatoires, tout est fait pour contrer la famille naturelle. Jusqu’au jour où Mademoiselle Brun avoue avoir fait convertir les enfants au catholicisme. Pour la communauté juive, religieux et laïcs, rabbins et dirigeants communautaires, journalistes et écrivains, c’est le tollé. Le Rubicon de l’intolérance a été franchi. La gauche laïque et la presse anticléricale sont à ses côtés. Une véritable course d’obstacles commence. Avec la complicité d’ecclésiastiques, les enfants Finaly seront séquestrés en Espagne. Et, finalement, en 1953, ils rejoindront leur famille naturelle en Israël. Ruben deviendra médecin et Guédalia militaire de carrière, puis industriel.

Dans son volumineux travail de recherche effectué avec le concours de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, du Centre National du Livre et du Centre de Recherche Français de Jérusalem, l’auteur tient immédiatement à préciser qu’il convient de jeter un regard sur l’affaire en se plaçant dans les conditions et dans l’esprit de l’époque. Notamment en milieu chrétien. Car il fut un temps où le caractère irréversible du baptême était considéré comme un dogme. Plus tard, avec Vatican II, une tout autre vision du monde et des rapports entre les religions se dessinera.

Il n’est pas inintéressant de rappeler, comme le fait Catherine Poujol, qu’à l’époque, deux procès faisaient les manchettes de la presse : le procès des responsables du massacre d’Oradour-sur-Glane et l’affaire Finaly. Des commentateurs n’hésitaient pas à évoquer l’Affaire Dreyfus ou encore celle du jeune juif Edgardo Mortara converti subrepticement en Italie et qui deviendra curé.

L’auteur explore avec minutie la presse nationale : La Croix, Le Figaro, Le Populaire, Franc-Tireur, L’Observateur, Le Monde, la presse chrétienne, Témoignage Chrétien, Esprit, Réforme, la presse extrême, Rivarol, Aspects de la France et, bien entendu, la presse juive, La Terre Retrouvée, Le Journal des Communautés, Les Cahiers de l ‘Alliance, La Vie Juive….

Elle examine le rôle dans le déroulement de l’affaire des institutions et des congrégations chrétiennes comme celui des organisations juives : CRIF, Consistoire, Alliance Israélite Universelle, C.J.M., Joint, OSE, et donne des portraits très détaillés des principaux protagonistes : Jacob Kaplan, Wladimir Rabi, Moïse Keller, Antoinette Brun, le père Chaillet, Monseigneur Gerlier, Mère Antonine et bien d’autres.

Parmi les axes de réflexion auxquels nous conduit Catherine Poujol, on peut relever : le fait que bien d’autres affaires similaires, qu’il est difficile de quantifier, se sont nécessairement déroulées sur le territoire français, la dimension antisioniste qui a conduit bien des tenants de la non-restitution à arguer du fait qu’il y avait un risque de voir grossir les effectifs démographiques du nouvel État juif honni, pour refuser de rendre les enfants à leur famille, une certaine tendance à mettre en accusation toute l’Église catholique et, surtout, la dimension basque de ce rapt dans lequel il faut voir, ce qui n’était peut-être pas évident jusqu’ici, une lutte d’influence entre le caudillo espagnol Franco et les nationalistes basques.

S’il est incontestable, et Catherine Pujol le reconnaît, qu’il serait malvenu, d’initier un procès en béatification du pape de l’époque, Pie XII, comme cela a été envisagé, il convient aussi de mesurer l’énorme chemin parcouru depuis Vatican II dans les rapports judéo-chrétiens dans lesquels l’affaire Finaly aura joué le rôle d’un déclencheur salutaire.

Avec calme mais aussi avec honnêteté, il faudra, au fur et à mesure que les archives, notamment chrétiennes, sont mises à la disposition des historiens, déterminer avec de plus en plus de précision, les contours de toutes les questions qui ont opposé, par le passé, Chrétiens et Juifs.

(*) Éditions Berg International. Avril 2006. 320 pages. 24 €

Voir de même:

Croire

Avant d’être pape, Roncalli, nonce à Paris, fut porteur de « curieuses » instructions de Pie XII sur les enfants juifs…
Histoire. Roncalli contre Jean XXIII par Jérôme Anciberro

C’est une simple lettre de quelques lignes, au ton neutre et posé, datée du 23 octobre 1946. Mais elle a déclenché une véritable polémique en Italie depuis sa publication dans le “Corriere della Sera” du 28 décembre. Le nonce apostolique alors en place à Paris, un certain Angelo Giuseppe Roncalli, qui, en 1958, deviendra sous le nom de Jean XXIII le 259e pape, y instruit le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, primat des Gaules, d’une décision du Saint-Office, l’ancêtre de l’actuelle Congrégation pour la doctrine de la foi. Cette décision concerne les enfants juifs confiés pendant la guerre à des institutions catholiques pour échapper aux persécutions, dont les parents ou des institutions juives demandent qu’ils leur soient rendus. Après avoir précisé qu’il faut éviter de répondre par écrit aux demandes, le nonce explique que, si ces enfants ont été entre-temps baptisés, ils « ne pourront être confiés à des institutions qui ne sauraient en assurer l’éducation chrétienne ». Autant dire qu’on ne peut les remettre… à des juifs. Cette instruction reste valable même si la demande émane des parents en personne. La lettre se conclut par cette formule : « Notez que cette décision de la congrégation du Saint-Office a été approuvée par le Saint-père. »

« On a un peu de mal à reconnaître ici le futur Jean XXIII dans cette lettre du nonce Roncalli », estime l’historien Etienne Fouilloux (1). De fait, l’histoire retient surtout l’action de Jean XXIII comme initiateur du concile Vatican II, dont la déclaration Nostra Ætate sur les religions non chrétiennes a complètement redéfini la position de l’Eglise vis-à-vis des juifs, jusqu’alors considérés comme peuple « déicide ». Les biographes de Roncalli mentionnent aussi son action en Grèce et Turquie durant la Seconde Guerre mondiale où il aurait contribué à sauver de nombreux juifs en délivrant des visas de transit de la délégation apostolique. Ses bons contacts avec les juifs de France sont également attestés, notamment par une lettre du 19 juillet 1946 envoyée au nonce par deux responsables juifs. Ceux-ci évoquent l’autorisation qu’aurait donnée Roncalli au grand rabbin de Palestine, Isaac Herzog, en visite en France, pour se prévaloir de son autorité afin de régler avec les institutions catholiques la question des enfants juifs qui avaient été confiés à ces dernières. « Le nonce applique la politique du Vatican, il est là pour ça, explique l’historienne Annie Lacroix-Riz. Roncalli a fait son boulot. Il a aussi contribué à remettre sur pied l’Eglise de France, particulièrement compromise par son soutien au régime de Vichy. C’est d’ailleurs aussi durant sa nonciature qu’a été organisé le sauvetage d’un certain nombre de criminels de guerre par l’institution. Et on ne peut pas imaginer qu’il n’ait pas été au courant ». En d’autres termes : Angelo Giuseppe Roncalli, simple diplomate, avait encore bien du chemin à parcourir pour devenir « le bon pape Jean ».

Mais la découverte de cette lettre repose surtout la question de l’attitude générale du Vatican et de celui qui le dirigeait alors : Pie XII, déjà vivement critiqué par de nombreux historiens pour sa conduite durant la Seconde Guerre mondiale. Amos Luzzato, président de l’Union des communautés juives d’Italie, a d’ailleurs immédiatement évoqué les tensions que ne manquerait pas de produire une éventuelle béatification de Pie XII. Le père jésuite allemand Peter Gumpel, chargé au Vatican de la cause de Pie XII, explique, quant à lui, que le Saint-Office ne faisait que rappeler en 1946 la doctrine qui prévalait à l’époque, selon laquelle le baptême soumettait à l’Eglise celui qui le recevait, et que celle-ci était tenue de se soucier de l’éducation chrétienne de ses ouailles. Une mise en perspective sans doute utile, mais qui semble ici bien dérisoire.

1. Il vient d’éditer le premier tome des agendas du nonce lorsqu’il était en poste à Paris, Anni di Francia, Agende del nunzio Roncalli, 1945-1948, Institut des sciences religieuses de Bologne (Italie).

L’affaire des frères Finaly

La découverte de cette lettre du nonce porte un nouvel éclairage sur l’une des affaires qui a fait le plus couler d’encre dans l’après-guerre : l’affaire Finaly. En avril 1944, le docteur Finaly et sa femme confient leurs deux fils à une crèche municipale de Grenoble dirigée par une certaine Mlle Brun, catholique fervente. Les époux Finaly meurent en déportation. En 1945, une tante des deux enfants les réclame à Mlle Brun, qui refuse de les rendre. En 1948, elle explique les avoir fait baptiser. En 1952, quand une décision de justice est rendue, les enfants ont disparu. On les retrouve finalement en Espagne où ils ont été cachés avec l’aide d’institutions catholiques. Germaine Ribière, proche de Pierre Chaillet, fondateur de TC, sera chargée de ramener les enfants.

Entre-temps, le fait divers sera devenu une véritable affaire d’Etat qui divisera l’opinion publique, opposera juifs et catholiques, compromettra l’Eglise de France et remontera jusqu’au Vatican.

Voir enfin:

L’affaire Finaly
Véronique Chemla
Guysen International News
25 novembre 2008

France 2 consacre sa soirée du mardi 25 novembre 2008 à l’affaire Finaly en diffusant le téféfilm de Fabrice Génestal avec Charlotte de Turckheim et Pierre Cassignard Une enfance volée : l’affaire Finaly, puis le documentaire L’affaire Finaly de David Korn-Brzoza. L’histoire de Robert et Gérald Finaly, deux enfants juifs cachés sous l’Occupation par un réseau catholique dont est membre Mlle Antoinette Brun. A la Libération, et pendant des années, Mme Brun refusa de rendre à la famille Finaly ces enfants devenus orphelins et qu’elle fit baptiser. Une histoire médiatisée qui suscita une vive polémique notamment en France et se dénoua en 1953 par la remise des deux frères à leur famille vivant en Israël. Histoire.

« L’enfer est pavé de bon sentiments », résumait l’actrice Charlotte de Turckeim lors du déjeuner de presse organisé le 3 novembre au siège de France 2. Méconnaissable, elle campe une Mlle Brun manipulatrice qui, sanglée dans ses convictions, refusa continûment de respecter le droit et la famille des enfants orphelins. Et ainsi, elle provoqua une affaire qui divisa « la France entre cléricaux et anticléricaux, sionistes et antisionistes, tenants du respect des lois républicaines contre partisans du droit canon ».

Chronologie(1)
1938, 30 août : le Dr Fritz Finaly, chef de clinique à Vienne, épouse Anni Schwarz à Vienne (Autriche). Un de ses oncles est le fondateur de la banque de Paris et des Pays-Bas.
1939, avril : le couple, ayant fui l’Autriche après l’Anschluss, s’installe à Paris.
1941, 14 avril : naissance de Robert Finaly, déclaré comme Français et qui sera circoncis.
1942, 3 juillet : naissance de Gérald Finaly, Autrichien comme ses parents, et qui sera circoncis.
1944, 10 février : craignant d’être arrêtés par la Gestapo, les parents Finaly confient leurs deux fils, et leurs affaires (bijoux, reçu de la Creditanstalt à Zurich, appareil Leica) à la pouponnière Saint-Vincent à Grenoble.
14 février : Fritz et Anni Finaly sont arrêtés, déportés le 7 mars de Drancy à Auschwitz dans le convoi n° 69.
Leurs enfants sont cachés quelques jours au couvent Notre-Dame-de-Sion(2) , puis recueillis par Mlle Antoinette Brun, résistante et directrice de la crèche municipale de Grenoble, au château de Vif où ils restent jusqu’en 1952.
1945, 2 février : Mme Fischl, leur tante de Nouvelle-Zélande, tente d’obtenir leur retour dans leur famille. Elle se heurte au refus de Mlle Brun.
12 novembre: Mlle Brun se fait nommer tutrice provisoire lors du 1er conseil de famille.
1948 : En Israël, Edwige Rosner, une tante de Robert et Gérald Finaly, reprend l’action initiée par Mme Fischl. Elle sollicite l’aide de Moïse Keller, chef d’entreprise grenoblois et ancien résistant.
1948, 28 mars : Mlle Brun fait baptiser les deux enfants alors que nul danger ne les menace. Ce qui contrevient notamment à la volonté des parents et au code de droit canonique.
1949, janvier : la famille des enfants Finaly demande à Moïse Keller de la représenter en justice afin de les récupérer.
1952, 11 juin : une ordonnance du tribunal ordonne à Mlle Brun de rendre les enfants à leur famille. Mlle Brun interjette appel, et perd son procès. Elle se pourvoit en cassation le 15 juillet.
décembre : Moïse Keller sollicite l’aide de Wladimir Rabinovitch, dit « Rabi », juge et journaliste.
1952-1953 : Mlle Brun sollicite l’aide de la mère supérieure de Notre-Dame-de-Sion, Mère Antonine, qui contacte le cardinal Pierre-Marie Gerlier, Primat des Gaules, à l’archevêché de Lyon. Pendant ce temps, les enfants sont cachés dans plusieurs lieux en France et enlevés en février pour être emmenés dans le Pays basque espagnol. La campagne de presse et les actions des organisations juives s’intensifient.
1953, janvier : Me Maurice Garçon, avocat de Moïse Keller, stigmatise le “fanatisme religieux” de Mlle Brun.
8 janvier : Mgr Gerlier évoque l’affaire lors de son entrevue avec le pape Pie XII. Celui-ci déclare : « On n’aurait pas du baptiser ainsi ces enfants ! C’est contre les prescriptions du Code… Il peut se faire que, dans le cas présent, l’affaire se présente de façon spéciale qui permettrait une autre attitude ».
5 février : Mère Antonine est arrêtée, accusée de complicité d’enlèvement sur les deux enfants Finaly.
Le grand rabbin de France Jacob Kaplan(3) rencontre à Lyon Mgr Gerlier.
6 mars : Induit par l’accord secret entre le grand rabbin Kaplan et Mgr Gerlier, l’accord entre la famille des enfants Finaly et le père Chaillet, un jésuite représentant Mgr Gerlier et qui dirigeait sous l’Occupation un réseau L’amitié chrétienne protégé alors par le cardinal, est signé. Il contient quatre points, notamment la restitution des enfants Finaly à leur famille en Israël et le retrait des plaintes contre tous les religieux. Le père Chaillet dirigeait après guerre le COSOR qui accueillait 35 000 orphelins, dont la moitié était juifs.
Fin mars : ne parvenant pas à localiser les enfants Finaly, Mgr Gerlier demande à Germaine Ribière, résistante de l’Amitié chrétienne(4), de les retrouver au Pays basque.
Le Vatican décide de résoudre directement cette affaire en la confiant au cardinal Montini, sous-secrétaire d’Etat au Vatican (2e personnage du Vatican après le Pape) et futur pape Paul VI.
Juin : le général Francisco Franco, chef de l’Etat espagnol, propose à la France de rendre les enfants Finaly, dont il ignore la cache, contre l’extradition de quatre républicains basques en exil à Tarbes. Georges Bidault, ancien résistant et ministre français des Affaires étrangères, ne cède pas au coup de bluff du caudillo.
11 juin : à Lyon, Germaine Ribière informe Mgr Gerlier que les enfants Finaly sont détenus par des Basques, en particulier par des prêtres.
20 juin : l’abbé Emile Laxague écrit à Germaine Ribière que « le retour des enfants Finaly est la seule solution actuellement justifiable ».
23 juin : la Cour de cassation a rejeté le pourvoir de Mlle Brun et confirmé que les enfants Finaly doivent être confiés à leur tante et tutrice, Edwige Rosner.
25 juin : Robert et Gérald Finaly sont conduits au consulat de France à San Sebastian. De là, Germaine Ribière les ramène en France, dans la propriété d’André Weil, dans l’Oise, où ils rencontrent leur tante paternelle. André Weil était trésorier du COSOR.
Mlle Brun écrit à Vincent Auriol.
18 juillet : Mme Rosner retire sa plainte.
25 juillet : accompagnés de leur tante paternelle, les enfants Finaly prennent l’avion pour Israël(5).
1955, 7 juin : non-lieu général dans l’affaire Finaly.

Des passions non apaisées
Servi par une interprétation remarquable et une reconstitution scrupuleuse(6), le film télévisuel ainsi que le documentaire sont inspirés des travaux de l’historienne Catherine Poujol qui a eu accès à des documents inédits.
Dans le téléfilm de Fabrice Génestal, par souci de simplification narrative, des personnages ont disparu, tel Guy Brun, enfant juif recueilli et adopté par Mlle Brun, des faits ont été passés sous silence ou minorés. Un souci partagé par les auteurs de la bande dessinée sur l’affaire Finaly. Une BD au graphisme en noir et blanc et au réalisme saisissant.

Ces œuvres mettent en relief le mystère et l’ambigüité de Mlle Brun.
Certes, Mlle Brun a pris des risques sous l’Occupation pour sauver des enfants juifs.
Engoncée dans sa vision du catholicisme, persuadée d’agir pour le bien des enfants Finaly – baptême, éloignement de leur famille et d’Israël -, elle s’obstine dans sa voie, au mépris de préceptes de sa religion et du droit, des mobilisations d’organisations juives et de personnalités dans le monde.
Rouée, non exempte de préjugés antisémites et peut-être dotée d’une certaine perversité, elle instrumentalise des dignitaires catholiques, attire l’église catholique qui se fourvoie dans son combat. Elle apitoie même un juge qui déroge au principe de neutralité indissociable de sa fonction !
Consciente du pouvoir des médias, elle mobilise l’opinion publique en posant en mère attentive de deux garçons qu’elle rencontre à quelques reprises annuelles.
Elle se révèle indifférente aux souffrances qu’elle inflige, par son comportement obtus, aux enfants Finaly, à Moïse Keller et à leur famille. Le 19 octobre 2008, lors des projections de films au Mémorial de la Shoah (Paris), Guy Brun et les enfants de Moïse Keller ont exprimé leurs souffrances. Guy Brun a évoqué, selon des témoins, une Mlle Brun non désintéressée. Quant à la famille de Moïse Keller, elle a subi les contrecoups de cette affaire – le courroux et la haine connotant les passions – dans laquelle leur père a assumé longtemps et seul un dur combat contre des institutions publiques et privées, laïques et catholiques, et a vu son entreprise péricliter. Moïse Keller et sa famille ont fait leur aliyah, puis sont retournés en France.

Si l’affaire a cristallisé autant de passions, c’est qu’elle conjuguait des facteurs sensibles et majeurs : la priorité particulière accordée par les juifs aux enfants et à la transmission de l’identité juive ; les difficultés de certaines familles juives à récupérer leurs enfants cachés chez des chrétiens; la prégnance de préjugés antisémites dans la France de l’après-guerre. Et les motivations du sauvetage des enfants juifs par des catholiques; la sincérité et les aléas du dialogue entre juifs et catholiques(7); la reconnaissance nécessaire par les catholiques de l’altérité juive, source d’interrogations essentielles. Last, not least, la faiblesse d’une communauté juive blessée dans son attachement à la France, persécutée sous le régime de Vichy et décimée, notamment ses plus jeunes membres(8), par la Shoah ; le sort des enfants cachés(9) et le destin des enfants juifs, que nul n’est venu rechercher – enfants orphelins, parentèles assassinées dans les camps nazis – et qui ont grandi dans l’ignorance de leur origine juive.

Une enfance volée : l’affaire Finaly, réalisé par Fabrice Génestal. Scénario, adaptation et dialogues de Philippe Bernard, en collaboration avec l’historienne Catherine Poujol. Produit par Elizabeth Arnac pour Lizland Films.

Catherine Poujol, avec la participation de Chantal Thoinet, Les enfants cachés, l’affaire Finaly (1945-1953). Berg International Editeurs, 2006. 319 pages. ISBN : 978-2911289866.

Fabien Lacaf, Catherine Poujol, Les enfants cachés, l’affaire Finaly. Berg International Editeurs, coll. IceBerg, 2007. 48 pages. ISBN : 978-2911289934.

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(1) http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/0/34/78/64/Documents-textes/affaire-Finaly-Chronologie.pdf
(2) Madeleine Comte :
Sauvetages et baptêmes, Les religieuses de Notre-Dame de Sion face à la persécution des Juifs en France
>(1940-1944). Préface d’Etienne Fouilloux. L’Harmattan, 2001. 224 pages. ISBN : 2-7475-1190-1
Texte de la conférence pour l’Amitié judéo-chrétienne de Lyon :
http://ajcf.lyon.over-blog.com/article-24813141-6.html -,
25 septembre 2008, à Lyon : http://ddata.over-blog.com/xxxyyy/0/34/78/64/Documents-textes/affaire-Finaly-Chronologie.pdf
(3) Jacob Kaplan, L’affaire Finaly. Préface par Maurice-Ruben Hayoun. Ed. du Cerf, 1993. ISBN : 2-204-04707 Haïm Korsia, Etre Juif et Français – Jacob Kaplan, le Rabbin de la République. 2006. ISBN : 9782350760230
(4) Germaine Ribière, L’affaire Finaly, « ce que j’ai vécu ». CDJC, 1998. 60 pages. ASIN : B000WSOH8Q Le titre de Juste parmi les Justes a été décerné à Mgr Gerlier et Germaine Ribière.
(5) Robert a été chirurgien pour enfants à l’hôpital de Beer-Sheva. Gérald est devenu officier de l’armée israélienne, puis entrepreneur.
(6) A noter que les institutions catholiques de la région lyonnaise n’ont pas répondu aux demandes de la société de production Lizland de tourner dans certains de leurs immeubles.
(7) Véronique Chemla, Un dialogue judéo-catholique en France remarquable, 25 décembre 2007,
http://www.guysen.com/articles.php?sid=6533
(8) Serge Klarsfeld, La Shoah en France, tome 3 : le mémorial des enfants juifs déportés de France. Fayard, 2001. ISBN-13 : 978-2213610528
http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/1/2/module_2622.php
(9) Paroles d’étoiles, mémoires d’enfants cachés, 1939-1945. D’après les ouvrages originaux de Jean-Pierre Guéno, scénario et adaptation de Serge Le Tendre, un album conçu et coordonné par Jean Wacquet.
Soleil Productions, 2008. 96 pages. ISBN : 9782302003569.
Michèle Rotman, Carnets de mémoire. Ramsay, 2005. ISBN : 9782841147328


Religion: Les fadaises du dialogue avec l’islam (Dialogue with the deaf)

24 novembre, 2008
Express issue banned by Tunisian authorities (Nov. 2008)Afin de ménager la sensibilité religieuse au Maghreb, nous avons changé la couverture de l’édition internationale qui porte un visage de Mahomet caché, conformément à l’usage islamique. Et malgré cette attention particulière nous sommes saisis. Je ne comprends pas. Christian Makarian (directeur délégué de la rédaction de l’Express)
Un dialogue qui veut dire s’entendre sur des formules chèvre-chou où les deux côtés prennent les mêmes mots dans des sens opposés, n’a pas d’avenir. (…) Si dialoguer signifie négocier pour qu’on vous tolère une place pas trop mauvaise, c’est-à-dire pour qu’on vous laisse disparaître en douceur, alors ce sont les chrétiens qui n’ont pas d’avenir. Rémy Brague
Il y a même un hadith qui dit ceci: tout enfant nait muslman, ce sont ses parents qui en font un juif ou un chrétien. Anne-Marie Delcambre
Au lendemain d’un énième prétendu dialogue avec l’islam qui s’est tenu au Vatican au début du mois …

Et de la saisie par le ministère marocain de la Communication, pour cause d’ “atteinte à l’islam”, d’un récent numéro de l’hebdomadaire français “L’Express” au visage de Mahomet de couverture pourtant dûment caché …

Retour sur un débat entre le philosophe arabisant Rémy Brague et l’islamologue Christian Jambet sur la possibilité et les difficultés que posent un tel dialogue.

Extraits :

L’Islam se concevant lui même comme un post-christianisme le dialogue théologique est problématique, voir impossible. La Torah et l’Evangile sont pour eux des livres virtuels: ce ne sont pas ceux que nous lisons et qui auraient été trafiqués. Ils utilisent des notions qui nous sont familières, Jésus ou l’Evangile, mais qui n’ont pas le même sens. (…) Pour le musulman le christianisme est plutôt une religion dépassée qui suscite tantôt le mépris sympathique que l’on a envers un vieil oncle un peu gâteux, tantôt quelque chose de plus acide: mais rarement la curiosité.

C’est à l’intérieur même du Coran que cela se passe, ou l’on peut y trouver une infinité d’éléments d’origine biblique remaniés. Or le dogme en islam c’est que la Coran n’a pas d’autre origine que Dieu. Il ne peut être l’expression d’un héritage. L’islam se pense sur le modèle du don qui englobe l’avenir. D’où des aspects caricaturaux. A chaque fois que la science découvre quelque chose, un livre paru au Caire ou à Beyrouth explique que la biologie moléculaire était déjà dans le Coran…

De fait il ne peut y avoir de rencontre avec l’autre que si nous savons qui nous sommes. Or qui sommes-nous nous que ne sommes même pas capables d”assumer les racines chrétiennes de l’Europe? Croire comme certains que c’est en disant que nous ne sommes plus chrétiens du tout que nous allons gagner la sympathie des fondamentalistes est une sottise.

Gouguenheim ne dit d’ailleurs pas que les Arabes ne nous ont rien apporté, il dit qu’ils nous ont apporté moins que ce que l’on croit. Il s’est mis en colère contre cette idée qui tient le haut du pavé d’un certain milieu médiatique selon laquelle nous “devons tout” aux Arabes. Cela va jusqu’à des légendes invraisemblables. Par exemple: le roi du Maroc a lors d’un discours au festival de musique sacrée de Fez affirmé que le pape Sylvestre II avait, au Xe siècle, appris les mathématiques à l’université de Fez! Rependue dans les guides touristiques et sur Internet cette affirmation est fausse.

Rémy Brague

L’auteur a mis les pieds dans le plat, en mettant en cause la thèse canonique d’Ernest Renan, qui l’a proposée vers 1860 dans son livre «Averroès et l’averroïsme” (…) veut que, jusqu’à une certaine époque, existe une pensée des « Arabes », qui se transmet à l’Occident et féconde les universités. Mais voici que ces gens-là cesseraient de penser après le 13e siècle! Cette thèse entrait dans un dispositif de lutte intellectuelle, en suggérant qu’une fois dit que les Musulmans avaient cessé de penser, on pourrait en dire autant des Juifs et des Chrétiens. En bénéfice, on leur accorde de nous avoir “tout apporté”!

Christian Jambet

Chrétiens et Musulmans: quel terrain de rencontre commun?
Le Figaro
5 novembre 2008.

Christianisme et Islam: le dialogue est-il possible ?

Rémi Brague est philosophe arabisant spécialiste de la pensée du Moyen Age.
Christian Jambet est un islamologue réputé. A l’occasion du séminaire théologique qui se tient actuellement au Vatican, réunissant chercheurs chrétiens et musulmans, et où le pape Benoit XVI prendra la parole, ils débattent de la possibilité du dialogue islamo chrétien et des difficultés qui se posent.

Depuis la polémique de Ratisbonne, le pape a multiplié les signes d’amitié à l’égard des musulmans. Jusqu’à ce séminaire de travail en commun. La controverse est-elle close?

Rémi Brague: Elle est sans doute en voie d’apaisement. Quant au problème soulevé par le petit extrait de ce discours qui a enflammé les esprits et concernait les relations entre la volonté divine et la raison dans l’islam, il reste posé et je crois que c’est une bonne chose.

Christian Jambet: Ce qui fait difficulté dans ce genre de débat c’est l’absence des intellectuels musulmans. Il est difficile de rencontrer des intellectuels musulmans croyants, qui entendent répondre à ce qui les concernait dans cette conférence qui rappelons le ne portait pas spécialement sur l’Islam. En France en particulier, les musulmans croyants parlant en terme théologiques n’apparaissent que trop rarement.

RB: Effectivement les interlocuteurs qui se reconnaissent comme musulmans et pas seulement comme intellectuels d’origine musulmane ne courent pas les rues. Ce qui manque aussi ce sont des musulmans qui aient une bonne connaissance du christianisme. Il y a eu des grands islamologues chrétiens comme Roger Arnaldez, ou des juifs savants en islamologie ou férus du christianisme. Du coté des musulmans français c’est plus rare.

Pourquoi cette carence?

CJ: Deux raisons. La première est que, pour des raisons politiques qui ne sont pas sans rapport avec la raréfaction des études musulmanes en France, on a privilégié la figure du juriste et même du prédicateur juriste, qui ne s’intéressent qu’au Fiqh, à la jurisprudence et qui discutent avec les autorités françaises et européennes de l’éventuel aménagement des législations laïques en faveur du prétendu droit musulman tel qui serait unifié, ce qui est d’ailleurs problématique. Quant aux autres ils sont invisibles et minoritaires. Ils ont des fonctions d’imam et ont une bonne connaissance du christianisme et ont pour lui de la sympathie parce qu’ils appartiennent à des courants spirituels de l’islam qui intègrent Jésus, Marie et les chrétiens dans leur vision eschatologue. Ils sont minoritaires. Ils sont aussi discrets et préfèrent l’étude à la manifestation médiatique.

RB: Nous avons parfois tendance à prendre l’islam pour le soufisme(1) qui reste quand même en dehors du courant principal de l’islam. Il y a là une équivoque. Le non musulman privilégie parfois à l’intérieur de la culture islamique ce qui pour la majorité de musulmans est marginal, voir suspect…

CJ: C’est un phénomène minoritaire mais qui n’en existe pas moins. Si on prend le mot soufisme au sens large, il y a aujourd’hui un regain spirituel en réaction à la vague des prédicateurs et des juristes, et cela, dans des pays majoritairement non musulmans, comme le nôtre. Cette évolution est intéressante parce que les tendances spiritualistes de l’islam sont plus favorables à une rencontre avec le christianisme. Je puis témoigner qu’il y eut, pendant le Ramadan, des prières publiques dirigées par certains imams psalmodiant la sourate La caverne, l’épisode des Sept Dormants, – qui évoque les chrétiens d’Ephèse, miraculeusement sauvés par Dieu de la persécution – et que ces prières furent faites à l’intention des chrétiens. Durant l’agonie du Pape Jean Paul, des musulmans qui le considéraient comme un saint homme ont prié pour lui.

La publication en France d’un livre de l’historien Sylvain Gouguenheim Aristote au mont St Michel, les racines grecques de l’Europe (2) a déclenché une violente polémique au sujet du rôle de l’Islam dans la culture européenne. Est ce une “suite” de la controverse de Ratisbonne?

RB: Je ne crois pas, même si on a mis en rapport les deux polémiques sur Internet. Quant au livre, il ne mérite pas un tel procès. Sa faiblesse consiste en la reprise non critique du stéréotype “la raison grecque” comme si la Grèce avait eu le monopole de la Raison. C’est d’ailleurs une expression dont Benoit XVI a tendance à abuser à mes yeux. Les Grecs n’ont pas eu le monopole de la Raison. Il y a du Logos en germe partout, et d’abord dans la Bible, même si la pensée biblique n’est pas conceptuelle. Ne “culturalisons” pas trop! Le Logos n’est pas une particularité de certains peuples: c’est une dimension fondamentale de l’humain dont les différentes cultures s’approchent par différents moyens.

CJ: Vous avez raison de dire que les deux affaires sont sans rapport. Quant à l’affaire Gouguenheim je l’ai prise au sérieux. Voilà un homme qui a été l’objet d’une campagne de persécution. Il ne s’agissait pas de critiquer ses thèses, mais de mettre en cause sa compétence professionnelle. Des pétitions ont réclamé, en mots à peine voilés, son départ de l’Ecole Normale Supérieure (Lyon), signées par des intellectuels ignorants du sujet, on a battu le rappel d’anciens élèves et d’anciens professeurs de l’E.N.S. retraités, sans oublier quelques collègues en activité. Ces pétitions déshonorent leurs signataires. Une telle campagne n’a rien à voir avec un débat, mais relève d’une entreprise de type totalitaire, et je suis surpris que les autorités de l’Université soient restées silencieuses.

Pourquoi ce livre a t-il déclenché de telles passions?

CJ: Parce que l’auteur a mis les pieds dans le plat, en mettant en cause la thèse canonique d’Ernest Renan, qui l’a proposée vers 1860 dans son livre «Averroès et l’averroïsme”. Cette thèse veut que, jusqu’à une certaine époque, existe une pensée des « Arabes », qui se transmet à l’Occident et féconde les universités. Mais voici que ces gens-là cesseraient de penser après le 13e siècle! Cette thèse entrait dans un dispositif de lutte intellectuelle, en suggérant qu’une fois dit que les Musulmans avaient cessé de penser, on pourrait en dire autant des Juifs et des Chrétiens. En bénéfice, on leur accorde de nous avoir “tout apporté”! Ce sont les mêmes qui veulent que les musulmans, nous aient “apporté” Aristote, qui ferment les yeux sur ce qu’est réellement un philosophe en Islam. Or les penseurs de l’islam sont philosophes, non pas malgré l’Islam, mais dans l’Islam. Qu’ils soient des sages, des philosophes, ou des théologiens, les penseurs du XVIIe siècle à Ispahan sont musulmans et seraient étonnés d’apprendre qu’ils valent quelque chose pour nous avoir apporté les Lumières grecques! En affirmant qu’ont existé des voies d’accès à la pensée grecque autre que la culture de l’islam, Gouguenheim laisse la voie ouverte pour qu’on s’intéresse aux Musulmans en tant que tels.

RB: Gouguenheim ne dit d’ailleurs pas que les Arabes ne nous ont rien apporté, il dit qu’ils nous ont apporté moins que ce que l’on croit. Il s’est mis en colère contre cette idée qui tient le haut du pavé d’un certain milieu médiatique selon laquelle nous “devons tout” aux Arabes. Cela va jusqu’à des légendes invraisemblables. Par exemple: le roi du Maroc a lors d’un discours au festival de musique sacrée de Fez affirmé que le pape Sylvestre II avait, au Xe siècle, appris les mathématiques à l’université de Fez! Rependue dans les guides touristiques et sur Internet cette affirmation est fausse.

CJ: Le point de vue traditionnel universitaire en France va de pair avec ce type de légende. Les Arabes nous auraient “tout apporté” pendant un laps de temps. Une manière de suggérer qu’ils sont des transmetteurs, pas des créateurs. Il faut sortir de ce malentendu et se demander ce qu’est un philosophe ou un mathématicien musulman. Pourquoi par exemple, durant le califat fatimide certains des plus grands mathématiciens musulmans étaient des chiites extrémistes. On ne peut dissocier leur foi messianique et leurs travaux scientifiques. Ce sont des configurations de savants étrangères aux nôtres et c’est cette étrangeté qui me parait devoir être assumée.

Rémi Brague vous affirmez que les musulmans récusent l’authenticité des textes bibliques et évangéliques? Comment dialoguer dans ces conditions?

RB: L’Islam se concevant lui même comme un post christianisme le dialogue théologique est problématique, voir impossible. La Torah et l’Evangile sont pour eux des livres virtuels: ce ne sont pas ceux que nous lisons et qui auraient été trafiqués. Ils utilisent des notions qui nous sont familières, Jésus ou l’Evangile, mais qui n’ont pas le même sens. Ce qu’il faut encourager c’est l’amitié entre les personnes sans ignorer l’affectif. L’affect typique du chrétien envers l’islam est la surprise: il se demande dans quel casier ranger les musulmans. Cela peut susciter, chez certains, la haine. Pour le musulman le christianisme est plutôt une religion dépassée qui suscite tantôt le mépris sympathique que l’on a envers un vieil oncle un peu gâteux, tantôt quelque chose de plus acide: mais rarement la curiosité.

CJ: Selon qu’un musulman conçoit le christianisme et le judaïsme comme des moments toujours vivants de la Révélation ou comme des moments dépassés, on a affaire à deux attitudes distinctes. Nombre de musulmans se demandent comment on peut encore être chrétien, étant donné que tout ce que les chrétiens vénèrent, ils prétendent le vénérer aussi. Ainsi en va-t-il de la personne de Jésus qui, selon le Coran, n’a été ni tué, ni crucifié. Ce déni doit être mis en relation avec une autre croyance : Il reviendra aux jours derniers. Jésus est le messie de L’Islam. Les malentendus naissent sur la base de certains dogmes très proches les uns des autres. Du point de vue chrétien les choses ne sont pas simples non plus. Comment concevoir que la providence divine ait permis l’Islam? Mahomet est-il l’Antéchrist, comme certains l’ont dit, ou un moment de l’économie du salut? C’est une question que s’est posé l’orientaliste chrétien Louis Massignon, qui reconnaissait l’authenticité de la foi islamique. Si nous nous entendons avec les Juifs pourquoi n’en serait t-il pas de même avec les musulmans? Car enfin certains textes talmudiques maudissent Marie comme une prostituée. D’autres considèrent Jésus comme un “bâtard”. C’est inacceptable pour un chrétien.

RB: C’est vrai mais le christianisme reconnait la légitimité de l’Ancien Testament, ce qui facilite le dialogue. Tandis que l’islam a tellement assimilé qu’il a oublié ce qu’il “digéré”. C’est à l’intérieur même du Coran que cela se passe, ou l’on peut y trouver une infinité d’éléments d’origine biblique remaniés. Or le dogme en islam c’est que la Coran n’a pas d’autre origine que Dieu. Il ne peut être l’expression d’un héritage. L’islam se pense sur le modèle du don qui englobe l’avenir. D’où des aspects caricaturaux. A chaque fois que la science découvre quelque chose, un livre paru au Caire ou à Beyrouth explique que la biologie moléculaire était déjà dans le Coran…

Nos relations avec les musulmans ne sont t-elles pas liées à l’idée que nous nous faisons de l’Europe ? Si les Européens reconnaissaient ce qu’ils doivent au christianisme, le dialogue avec l’Islam ne s’en trouverait t-il pas facilité?

CJ: Le dialogue entre chrétiens et musulmans suppose un point de vérité commune. Il y a en t-il un ou pas? Des Chiites m’ont demandé un jour: “Avez-vous un imam”? J’ai répondu oui. Est ce Aissa ibn Mariam, le Messie(Jésus)”? J’ai acquiescé et mon interlocuteur était heureux. Sans reconnaître la vérité du christianisme, sinon ils se convertiraient, mes amis musulmans m’accordent que j’ai, en tant que chrétien, l’équivalent dans mon cœur d’une autorité prophétique qu’ils reconnaissent aussi. Il ne s’agit pas de favoriser les confusions. L’islam est autre. Mais une reconnaissance est possible. Ce qui la rend d’autant plus précaire c’est la vision qu’ils se font de l’Occident. Ce qu’il leur arrive de détester de l’Occident n’a rien à voir avec la Chrétienté, c’est l’athéisme et le matérialisme. Souvenons nous qu’il y eut une époque récente où chrétiens et musulmans se comprenaient mieux qu’aujourd’hui, notamment durant l’époque coloniale où ils se côtoyaient. Il est faux de dire que la France de l’époque coloniale a systématiquement méprisé les Arabes. En témoigne l’aventure d’Ernest Psichari (3), le neveu de Renan converti au catholicisme et qui, en tant qu’officier de l’armée coloniale en Afrique a eu des relations authentiques avec eux. Autre exemple oublié : Maurice Barrès lisait Louis Massignon et connaissait la pensée du mystique soufi Halladj. Et comment oublier l’aventure de Charles de Foucauld qui disait: “je ne veux pas les convertir, je veux conquérir leur estime”. Je m’inscris en faux contre la détestable thèse développée par Edward Saïd dans son célèbre livre L’orientalisme(4) qui réduit notre intérêt pour l’Orient, au 19 e siècle et au début du XX e, à une forme d’ethnocentrisme.

RB: Il faut reconnaitre aux Musulmans des vertus que nous n’avons plus bien souvent: le courage, la fidélité, la droiture, le sens de l’honneur etc. C’est sur ce terrain là qu’il faut chercher une entente: les vertus naturelles comme l’hospitalité ou le respect des anciens. Ces vertus sont celles de l’aristotélisme et elles sont passées dans le corpus chrétien. De fait il ne peut y avoir de rencontre avec l’autre que si nous savons qui nous sommes. Or qui sommes nous nous que ne sommes même pas capables d”assumer les racines chrétiennes de l’Europe? Croire comme certains que c’est en disant que nous ne sommes plus chrétiens du tout que nous allons gagner la sympathie des fondamentalistes est une sottise. Mon expérience concrète du dialogue montre qu’ils respectent infiniment plus celui qui sait qui il est. Disons les choses simplement: oui si l’Europe était plus affirmative de ce point de vue de son identité culturelle profondément marquée par le christianisme, la relation à l’Islam y gagnerait.

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(1) Soufisme : courant mystique de l’Islam qui insiste plus sur la recherche intérieure que sur l’application littérale des préceptes coraniques.
(2) Aux éditions du Seuil.
(3) Auteur notamment du Voyage du centurion.
(4) Aux éditions du Seuil.

Voir aussi, sur le site de François Desouche, les très éclairants extraits d’entretiens de Rémy Brague et Anne-Marie Delcambre.


Violences anti-chrétiennes: Souvenons-nous que les tribus d’Arabie étaient chrétiennes (Let us remember that the tribes of Arabia were Christian)

19 novembre, 2008
Mecca's antichristian signsSouvenons-nous que les tribus d’Arabie étaient chrétiennes. Les meilleurs poètes et écrivains étaient chrétiens, tout comme nombre de guerriers et de philosophes (…) Ce sont eux qui portaient la bannière du panarabisme. La première université palestinienne a été créée par des chrétiens. Abd Al-Nasser Al-Najjar (quotidien palestinien Al-Ayyam, le 25 octobre 2008)
Dans le monde entier, le cycle des persécutions commence toujours de la même façon : une sourde pression sociale, des petites vexations administratives, suivies de menaces verbales, puis d’agressions physiques jusqu’aux attentats meurtriers. Annie Laurent
Suite à notre avant-dernier billet sur la véritable captation d’héritage du judéo-chrétien que constitue l’islam …

Retour sur une récente chronique du quotidien de l’Autorité palestinienne Al-Ayyam (traduite par l’excellent site MEMRI) qui a le mérite de rappeler les actuelles persécutions antichrétiennes (une véritable épuration religieuse en fait) dans une bonne partie du monde musulman.

Et aussi la multimillénaire présence, souvent oubliée ou ignorée, du christianisme sur la plupart des terres envahies par l’islam.

De la Palestine à… la Péninsule arabique!

Un chroniqueur palestinien : les musulmans persécutent les chrétiens et marginalisent leur culture
L’Institut de recherche des medias du Moyen-Orient
12 novembre, 2008

Dans une chronique du quotidien palestinien Al-Ayyam, Abd Al-Nasser Al-Najjar dénonce la persécution des chrétiens dans les pays arabes, notamment sous l’Autorité palestinienne. [1] Extraits:

“En Irak, on commet actuellement un crime – un de plus dans la série des injustices amenées par le vent de changement qui souffle depuis l’occupation [des Etats-Unis] dans le but d’ensemencer la démocratie en Irak. Mais le fœtus [de la démocratie] a vu le jour déformé et étrange. La pire conséquence de cette situation est probablement le carnage des communautés ethniques et des minorités qui balaie l’Irak. Ni les sunnites, ni les chiites, ni les chrétiens, ni les Kurdes, ni les Turkmènes, ni les autres [minorités] n’ont pu y échapper.

Toutefois, la série de meurtres et d’expulsions de chrétiens, qui dure depuis plusieurs mois, est de loin la plus douloureuse – et doit être considérée comme une mise en garde face à une éventuelle propagation de l’hostilité et des crimes commis à l’encontre des minorités dans les pays voisins.

Les chrétiens sont persécutés non seulement en Irak, mais dans la plupart des pays arabes, sans égard pour leur nombre dans ces pays. Ils sont victimes de tous les types possibles de discriminations, ainsi que d’expulsions. Le problème est que ce ne sont pas seulement les officiels arabes qui gardent le silence [vu que leur mentalité primitive est centrée sur le culte du dirigeant] mais, ce qui est plus inquiétant, les intellectuels arabes, les élites, les organisations non-gouvernementales et les dirigeants du secteur privé. Tous ces groupes observent cette folie sans précédent sans évaluer le danger représenté par ces crimes.

Les statistiques révèlent qu’en 2005, le nombre de chrétiens en Irak s’élevait à 800 000. Mais début 2008, il est tombé de moitié, ce qui signifie que 50% des chrétiens irakiens ont été expulsés de leurs habitations et de leurs terres.

Aujourd’hui, le problème est également répandu en Egypte, au Liban, en Algérie et en Palestine ; même si la situation est un peu différente en Palestine, la tendance est la même.

Soyons honnêtes avec nous-mêmes en reconnaissant courageusement que les chrétiens palestiniens se reçoivent de nombreux coups durs, et continuent de souffrir en silence pour ne pas attirer l’attention. Je ne pense pas ici aux souffrances causées par l’occupation… mais aux agissements de ces vingt dernières années au moins, [qui durent depuis peut-être déjà] le début de l’occupation en 1967, et qui incluent la confiscation des propriétés des chrétiens, notamment à Bethlehem, Ramallah et Al-Birah.

Pour ne rien arranger, ceux qui pillent les propriétés [des chrétiens] ont du pouvoir ou bénéficient de l’appui de divers éléments, dont des hauts gradés et des membres influents de clans importants.

Les efforts des dirigeants politiques pour remédier au problème se sont soldés d’un échec. Le système judiciaire n’a pas non plus su [résoudre] ces problèmes, qui existent encore aujourd’hui. Ces dernières années, plusieurs de mes amis chrétiens m’ont confié les souffrances endurées, les menaces, de mort parfois, proférées parce qu’ils avaient tenté de récupérer leurs terres usurpées par d’influents résidents de Bethléem.

En outre, il y a eu des tentatives de marginalisation de la culture chrétienne en Palestine, bien qu’elle y soit foisonnante et profondément ancrée. Cela a commencé par des accusations d’impiété [à l'encontre des chrétiens]. Cette tendance a fini par affecter la société palestinienne dans son ensemble (…)

Malgré toutes les injustices [commises contre les chrétiens], aucune action constructive n’a été prise pour enrayer le phénomène et défendre leurs droits – ni par les élites, ni par aucune des trois branches [exécutive, législative et judiciaire], ni par des ONG, ni même par des factions politiques. [Des mesures auraient du être prises] non par gentillesse ou compassion, mais parce que les chrétiens palestiniens sont des indigènes sur cette terre et se trouvent dans la même situation que nous [musulmans], ayant les mêmes droits et les mêmes devoirs.

Mais le problème de fond ici est peut-être lié à la culture. Nous continuons d’insuffler une culture horrible à nos enfants, culture qui présente les chrétiens comme des infidèles (…) comme étant ‘l’autre’. Nous avons besoin d’une injection d’humanisme et de patriotisme. Nous devons hausser le ton et nous lever pour rétablir les droits bafoués des chrétiens, ceci afin de préserver l’équilibre démographique qui permettra de sauvegarder l’unité de notre pays et [d'affirmer] la légitimité de la cause palestinienne.

Souvenons-nous que les tribus d’Arabie étaient chrétiennes. Les meilleurs poètes et écrivains étaient chrétiens, tout comme nombre de guerriers et de philosophes (…) Ce sont eux qui portaient la bannière du panarabisme. La première université palestinienne a été créée par des chrétiens.

Assez [d'exemples] ! Ce ne sont pas de mots dont nous avons besoin, mais d’attitudes progressistes, et de vérité, afin qu’elle puisse être présentée aux dirigeants tyranniques, que les clercs et les anciens ne soient pas les seuls chrétiens restants en Terre sainte et dans la ville de la naissance de [Jésus].”

[1] Al-Ayyam (Autorité palestinienne), le 25 octobre 2008


Pékin 2008: Attention, une dissidence peut en cacher une autre (Will China’s Christian Führers eventually bring down the regime?)

10 avril, 2008
Monday demos (Leipzig, 1989)Bush meets Chinese christian dissidents (May 2006)Nous sommes le peuple! Slogan des célèbres “manifestations du lundi” organisées en octobre 1989 par le pasteur Christian Führer qui débouchèrent un mois plus tard sur la chute du Mur de Berlin
Quels sont les mouvements porteurs d’exigence démocratique et/ou de modernisation (économique, sociale, politique) qui ne sont pas passés par la “case” chrétienne? Jean-François Sabouret (Université Paris V)
Une économie de marché a le grand avantage d’apprendre aux gens à ne pas être paresseux. Mais elle ne peut pas leur apprendre à ne pas mentir ou à ne pas se faire de mal les uns aux autres. Zhao Xiao (Economiste de l’Université de Pékin)
Bush (…) se soucie davantage des droits de l’homme en Chine que Bill Clinton, et bien plus encore que les Européens. (…) Le christianisme fait partie de l’histoire chinoise. Ce n’est pas la religion des Blancs; elle appartient à tous. Yu Jie

Yu Jie, Wang Yi, Li Baiguang, Gao Zhisheng, Zhao Xiao, Yuan Zhiming ou Jiao Guobiao….

Seront-ils un jour les Karol Wojtyla, Christian Führer, Kim Youngsam ou Kim Daejung de la Chine?

Le président Bush ne s’y est pas trompé, qui a déjà invité nombre d’entre eux à la Maison blanche.

Car, au-delà des falong gong ou des bouddhistes tibétains (et contrairement à un islam qui enferme les peuples dans le sous-développement et le terrorisme) dont sont pleins les médias, la principale menace pour les massacreurs de Tiananmen est peut-être la véritable explosion que connaît depuis une dizaine d’années le christianisme en Chine.

Ce même christianisme qui s’était montré tellement efficace dans la lutte pour la démocratie en Europe de l’est, à Taiwan ou en Corée du sud.

Et ce d’autant plus qu’il devient massivement urbain, jeune, instruit et, de plus en plus insaisissable.

Notamment avec les “églises à domicile” ou “souterraines” (plutôt protestantes et surtout évangéliques) et les chrétiens culturels ou non-institutionnels, c’est-à-dire rattachés à aucune église mais les plus nombreux et les plus influents car composés de nombre d’écrivains dissidents (souvent anciens activistes du Printemps chinois de 1989), intellectuels critiques, journalistes et avocats de plus en plus actifs dans la défense des droits de l’homme.

Et par conséquent d’autant plus inquiétants pour des autorités chinoises qui multiplient les arrestations et détentions.

Jusqu’à se méfier des moindres visiteurs étrangers dont elles ont tant besoin comme les experts ou professeurs d’anglais (et… potentiels “missionnaires déguisés”!).

Ou, à la veille même des JO, se priver, pour entrainer leur équipe féminine de tennis, des services de l’ancien N° 2 mondial, le Taiwano-américain et très fervent chrétien Michael Chang

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