Langue française: Je n’aime pas le show off (Pardon my English)

L‘anglais ? Ce n’est jamais que du français mal prononcé. Clémenceau
Le ministère de l’Éducation nationale est passionnant mais difficile. J’avais à conduire un certain nombre de chantiers. J’ai travaillé. Je n’aime pas le show off. J’avance step by step. On entre dans une séquence politique intéressante. Ma seule préoccupation est la réélection du président de la République. Luc Chatel
 Français, pour exister, parlez English!  Frédéricic Martel
Le français a fini par devenir une langue africaine à part entière. Achille Mbembe
Qu’est-ce qu’une université? Selon les critères du classement international des institutions d’enseignement supérieur, la bonne université est celle qui, à défaut d’être anglo-saxonne, est composée de professeurs qui se font un point d’honneur d’être publiés dans des revues de langue anglaise et qui, pour faire une impression favorable aux directeurs de ces revues, n’hésiteront pas à s’exprimer en anglais dans les congrès, même s’ils maîtrisent mal cette langue. Jacques Dufresne
Il y a plus de mots anglais sur les murs de Paris qu’il n’y avait de mots allemands sous l’Occupation. Michel Serres

A l’heure où, l’Europe et la France en particulier s’apprêtent à payer comptant le refus pendant des décennies de s’occuper de sa dette et où les bons vieux réflexes d’antiaméricanisme reprennent du service …

Et où, après une énième affaire de plagiat et un remarquable petit numéro de snobisme culturel, nos ministres  ou anciens ministres multiplient les gaffes juste pour exister …

Retour, avec une intéressante tribune du professeur québecois Marc Chevrier, sur la « fatigue linguistique de la France » …

La fatigue linguistique de la France

Marc Chevrier

Professeur au département de science politique, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Texte mis à jour le 20 juillet 2010.

Présentation

Quand la France s’anglicise avec enthousiasme et désinvolture, bien au-delà de ce qu’exigent ses intérêts, quand elle donne l’exemple du zèle dans la soumission au nouvel empire, elle trahit ceux et celles qui depuis Léopold Senghor ont cru à une universalité de la culture française qui survivrait au déclin du pouvoir politique de la France. Le prestige de la culture grecque n’avait-il pas survécu à l’affaiblissement de la Grèce? Marc Chevrier s’interroge ici sur les manifestations et les causes de cette fatigue linguistique de la France, dont il craint qu’elle ne soit le signe d’une fatigue culturelle plus inquiétante encore.

Extrait

« La fin du pouvoir politique français a précipité la fin de la langue française. Même les élites françaises ont jeté la serviette. Elles s’en contrefichent. Elles se sont toutes mises à l’anglais. Et même la classe ouvrière, je ne parle pas que des immigrants, ne se soucie guère non plus de préserver l’intégrité de la langue. » Le New-York Times citant Éric Zemmour.

Texte

Si l’on en croit le médiateur de la République française, Jean-Paul Delavoye, la société française est « fatiguée psychiquement » i. Il semble, toutefois, que la langue française souffre aussi de langueur. Dans son édition du 25 avril 2010, le New York Times a fait écho à la polémique suscitée par le dernier livre du journaliste Éric Zemmour, Mélancolie française, qui raconte comment la France a renoncé à son rêve impérial pour se soumettre à d’autres ambitions non moins impériales, allemande, anglaise ou américaine. Interrogé par le quotidien new-yorkais sur l’avenir du français, l’auteur ne mâche pas ses mots (traduction libre): « La fin du pouvoir politique français a précipité la fin de la langue française. Même les élites françaises ont jeté la serviette. Elles s’en contrefichent. Elles se sont toutes mises à l’anglais. Et même la classe ouvrière, je ne parle pas que des immigrants, ne se soucie guère non plus de préserver l’intégrité de la langue. » ii Partant de cette mélancolique déploration, le journaliste américain fait pourtant sonner deux notes positives en faveur du français. Malgré tous les sombres pronostics sur l’avenir de la langue, plus de la moitié des francophones vivent hors de l’Hexagone, principalement en Afrique. La France n’est plus qu’une grosse île de 65 millions d’habitants parmi une communauté de 200 millions de locuteurs francophones. Et ce renversement démographique explique aussi sans doute pourquoi les meilleurs défenseurs actuels de la langue française proviennent aujourd’hui de l’extérieur de la francophonie hexagonale, pensons au russe Andreï Makine, à la canadienne Nancy Huston ou à l’algérien Mohammed Moulessehoul (alias Yasmina Khadra).

Il est quand même curieux qu’il faille attendre la paternelle sollicitude d’un grand quotidien américain pour rappeler aux Français l’étrange relation qu’ils entretiennent à l’égard de leur langue. Or la grande question soulevée par l’article du New York Times, que le journaliste évoque sans trop insister, est bien sûr ce phénomène d’anglomanie qui semble se généraliser dans toute la France et dont les illustrations ne laissent pas d’étonner. La langue de tous les jours en est affectée ; dans les commerces, les médias, les publicités, en politique, on emprunte directement à l’anglais pour faire moderne, tendance, à la page, pour se distinguer de la « plèbe » restée franchouillarde, pour marquer son appartenance à un monde unifié, globalisé, interconnecté, électrostatique, sans frontières. Les emprunts à l’anglais sont de plus en plus délibérés, choisis à la manière d’une signature, d’un logo, d’une image de marketique qu’on lance à la volée pour épater le Gaulois ; plus l’emprunt est fracassant, grossier, tonitruant, meilleure est la réclameiii. Ainsi à la télévision française organise-t-on des « Talk », comme si la langue française était sans ressource pour nommer une émission de variété. Même le monde de la littérature se place sous le patronage de l’anglo-américain. Ainsi, s’inspirant du Courrier International, pourtant fondé comme une entreprise d’ouverture à la diversité linguistique, un magazine de recensions de livres a pris le nom de Books iv, façon désinvolte d’annexer une publication française au modèle anglo-saxon de revue littéraire (comme le New York Review of Books). Sur la scène parisienne, se faire jouer les trésors de la littérature française en anglais semble être du plus grand chic : ainsi le renommé théâtre du Châtelet a-t-il mis à l’affiche du 28 mai au 4 juillet 2010 une production anglaise de la comédie musicale Les Misérables d’Alain Boublil et de Claude-Michel Schönberg originalement conçue en français d’après le célèbre roman de Victor Hugo. (Quand verra-t-on sur les scènes londoniennes une comédie musicale Hamlet ou King Lear en français?) Dans les grandes entreprises françaises, l’anglais a supplanté le français dans les rouages névralgiques; mêmes les entreprises à vocation strictement nationale voient arriver à leur tête des armées de jeunes managers formés à l’anglo-saxonne, pressés d’appliquer les recettes apprises en anglais à la lecture de manuels américains. Les universitaires français se convertissent aussi frénétiquement à l’anglais. Le prestige des publications dans les grandes revues et maisons d’éditions françaises a faibli ; les embauches dans les universités, les promotions, les honneurs se jouent de plus en plus sur la capacité à publier en anglais dans les forums mondialement cotés, à s’insérer dans les réseaux de recherche « européens » où tout se décline en anglais. Les grandes écoles et les universités françaises, au nom d’une autonomie fraîchement accrue, multiplient les programmes et les formations bilingues ou donnés strictement en anglais, dans l’espoir de toucher une part du marché lucratif des étudiants étrangers qui rêvent de vivre « a french experience » sans dépaysement linguistique. Il n’est pas rare que des professeurs français se vantent de donner leur cours en anglais, sans protestation des bacheliers français, au grand dam des étudiants…. étrangers que la France séduit encore par la langue et la culture. Même le vocabulaire de la politique française se ressent de cette anglomanie. Le secrétaire du Parti socialiste, Martine Aubry, a proposé en avril 2010 de renouveler les politiques sociales françaises en s’inspirant du « care » britannique v. La diplomatie française s’est mise aussi à l’english, en publiant, sous l’impulsion de Bernard Kouchner, ses cahiers (Mondes) en version bilingue. On applaud it même en France à « l’impérialisme cool de l’anglais », ainsi que l’a fait le thuriféraire de la culture américaine Frédéric Martel, dans un texte publié dans Le Point du 28 juillet 2010, « Français, pour exister, parlez English », où il clame sans ambages sa conviction que le français est incapable d’être autre chose qu’une langue de Gaulois rétifs à la modernité, sans dimension internationale ni même européenne.

Si le français fut l’une des langues fondatrices de la construction européenne, il se recroqueville aujourd’hui dans l’arrière-cour de l’Union européenne, détrôné par un « euroglish » triomphant. En 1997, 41% des textes traduits par la Commission européenne étaient des originaux français, contre 12% en 2008, alors que la proportion des textes anglais originaux, de 45% qu’elle était en 1997, est montée à 72% en 2008vi. L’effacement ou la disparition du français dans les institutions de l’Union sont ainsi généralisés. Des services entiers de la Commission européenne ne fonctionnent qu’en anglais, de nombreuses agences de l’Union n’affichent que des pages en anglais dans leurs sites officiels; l’Eurocorps, embryon de corps armé européen qui regroupe des forces de l’Espagne, de l’Allemagne, de la Belgique, de la France et du Luxembourg, planifie ses opérations en anglais à son siège de Strasbourg. Même le Parlement européen a éliminé la signalétique en français de son hémicycle également sis à Strasbourg. Comme l’a noté le journaliste Jean Quatremer de Libération, cet « unilinguisme se traduit par un privilège exorbitant accordé aux anglophones de naissance » qui accaparent ainsi plus de 22% des postes de chef de cabinet de commissaire européen et 38% des postes de porte-parole de la Commission – l’Irlande et le Royaume-Uni ne formant pourtant que 13,3% de la population de l’Unionvii. « Le recul de l’usage du français comme de l’allemand, écrivent Thierry Chopin et Marek Kubišta de la Fondation Robert Schuman, est réel au sein des institutions européennesviii. » Les Français sauvent les apparences en jetant leur dévolu sur des dirigeants européens connaissant la langue française, tel le président de la Commission européenne, le portugais José Manuel Durão Barroso. Mais lorsque ce sont des Français qui prennent les rênes du pouvoir européen, ils escamotent volontiers leur propre langue, ainsi que le fit Jean-Claude Trichet, lors de sa prise de fonction à la Banque centrale européenne, en déclarant : « I am not a Frenchman ». Pas étonnant que l’anglais soit devenu sous la houlette de M. Trichet la seule langue de travail de la Banque centrale sise à Francfort, alors que suprême ironie, le Royaume-Uni ne fait pas partie de la zone euro. Par ailleurs, chez nombre de diplomates et ministres français, parader, in english s’il-vous-plaît, dans les rencontres et les salons internationaux est presque devenu une seconde nature.

Pour les géographes Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot, « le complexe d’infériorité des dirigeants français » met en danger la langue française. « Le géographe, écrivent-ils, doit souligner qu’un système qui oblige ses élites à écrire et à enseigner dans une autre langue que la sienne est un système en danger de mortix. » Par contre, le secrétaire perpétuel de l’Académie française, Mme Hélène Carrère d’Encausse, se semble pas s’inquiéter outre mesure de ces apparences d’affaiblissement et redisait sa foi, en décembre 2009, en la capacité de la France de maintenir son identité linguistique : « Que l’anglais fasse concurrence au français partout dans le monde, qu’il s’y mêle ou le supplante en France, dans certaines entreprises ou dans les universités est fâcheux, mais aussi longtemps que la langue française préserve son intégrité, elle peut résister aux assauts de l’anglaisx. » Il n’empêche que devant l’indifférence avec laquelle une bonne partie de la classe médiatique et politique française considère l’avenir du français sur son propre territoire, qu’à l’écoute des sarcasmes et des railleries qu’y suscite la défense du français associée encore à la ringardise, au passéisme, au repli sur soi alors que la possession ostentatoire de l’anglais parait une marque de promotion sociale, de participation à un monde ouvert et décontracté, qu’à l’écoute de cette jeunesse française délaissant la langue de Brassens et de Piaf pour chanter à tue-tête dans un insipide anglo-américain, qu’à la lecture de ces intellectuels et écrivains français se déclarant à l’étroit dans les jardins de la civilisation française, on ne peut qu’y pressentir les signes d’un pays et d’une culture fatigués, en train de perdre l’art d’exceller par les ressources qui ont fait pendant des siècles le génie du français.

Il est vrai que la situation du français en France n’est pas unique. Tous les pays d’Europe, à part le Royaume-Uni et l’Irlande, connaissent maintenant la concurrence de l’anglais avec leur langue nationale. La belle Italie se désole des anglicismes devenus monnaie courante dans le parler quotidien, y compris celui des politiciens. Un Milanais indigné par l’anglomanie des Piémontais écrivait en 2005 : « Hélas, la perte de toute fierté linguistique est une maladie nationale qui nous a tous contaminésxi. » En Allemagne, la langue de tous les jours s’est imprégnée de nombreux anglicismes. Des commerces et des publicitaires ne s’embêtent plus avec l’allemand et utilisent directement l’anglais dans leurs annonces ; les pourfendeurs de ce mélange d’anglais et d’allemand le nomment le « denglisch »xii. En 2000, le groupe parlementaire des sociaux-démocrates à la chambre basse allemande publiait un document de travail sur l’avenir de la langue allemande, sous la pression des « Anglizismen » et du « globisch »xiii. Bien que l’allemand soit la langue maternelle la plus parlée en Europe et que trois États lui confèrent un caractère officiel, il est moins utilisé que le français dans les institutions européennes et les partis politiques allemands sont divisés sur la politique à prendre sur la langue des communications en Europe. Les Verts allemands n’hésitent plus à user de l’anglais dans leur publicité aux élections européennes, comme s’ils avaient abandonné tout espoir de faire de l’allemand la langue des communications en Europe centralexiv. Toutefois, le gouvernement d’Angela Merkel, issu d’une coalition entre chrétiens-démocrates et libéraux, semble prendre au sérieux l’avenir de l’allemand au sein de l’Union. Ainsi, le chef de la diplomatie allemande, le libéral Guido Westerwelle, a demandé en avril 2010 à la représentante de l’Union européenne pour les Affaires extérieures, Catherine Ashton, d’assurer à l’allemand un rôle important dans le nouveau service extérieur européen, qui pourra compter jusqu’à 8000 employésxv. Du reste, dans la société civile germanophone apparaissent des associations de défense de la diversité linguistique et d’un allemand débarrassé de ces anglicismesxvi. Ainsi s’est créée en 2007 en Allemagne une société de défense de la langue allemande, la Neue Fruchtbringende Gesellschaft, qui compte aujourd’hui 31 000 membres et propose un répertoire de 7200 anglicismes de mauvais aloi. Cette société s’est donnée comme but de promouvoir l’allemand comme langue officielle, de culture et de la science, ainsi que de la soigner et de la protégerxvii.En Suisse, Marco Baschera s’est fait le défenseur d’une pensée authentiquement multilingue et conteste l’idée reçue suivant laquelle l’anglais serait devenu la seule langue universelle, notamment pour la communication des savoirs. Pour le professeur Karl-Heinz Göttert, si l’allemand doit survivre à cet anglais « ratatiné » qu’est aujourd’hui le « globalesisch » envahissant, c’est à la faveur d’une Europe réellement multilinguexviii.

Mais à quel multilinguisme se prépare l’Europe ? Le 14 avril 2010, le président Nicolas Sarkozy a dit vouloir que « tous nos lycéens doivent devenir bilingues et pour certains, trilingues » et « replacer la culture française au lycée »xix. Une étude publiée en 2008 sur l’enseignement des langues dans les écoles des 27 pays de l’Union européenne nous brosse un tableau saisissant des nouvelles « plaques tectoniques » linguistiques qui se dessinentxx. Sans surprise, on apprend qu’en 2005-2006, l’anglais est la première langue étrangère la plus enseignée, soit dans 25 pays de l’Union. Le français est enseigné en priorité dans seulement 2 pays, soit au Royaume-Uni et en Irlande (il est sur un pied d’égalité avec l’allemand au Luxembourg). Lorsqu’une deuxième langue étrangère est enseignée après l’anglais, le français et l’allemand sont à égalité, enseignés chacun dans neuf états. Quoique dépassé par l’anglais, le français est encore très appris en Roumanie, au Portugal, en Italie et à Chypre. En tout et partout, un peu moins de 90% des élèves du secondaire de l’Union européenne apprennent l’anglais, contre 22 à 25% pour le français (distinction étant faite des niveaux inférieur et supérieur du secondaire). Au primaire, l’anglais est appris par 59,0% des élèves en 2006, un taux en constante progression depuis 2002, contre un maigre 6,1% pour le français. En dehors de l’anglais, du français, de l’espagnol, du russe et de l’allemand, très peu d’autres langues sont enseignées comme langue étrangère; l’italien, quatrième langue parlée en Europe, est presque disparu des écoles du continent, sauf à Malte. Autrement dit, sauf exception, les Européens ont peu d’égards, sinon aucun, pour les petites et moyennes langues d’Europe. Si on regarde les langues apprises au secondaire français, l’anglais emporte la palme avec 97,5% des élèves, suivi de l’espagnol avec 43,5%, de l’allemand avec 17,1% et de l’italien, qui attire un triste 4,9%. Bref, lorsque le président Sarkozy proclame vouloir former les lycéens au bilinguisme, on voit ce qu’il veut dire. Cette évolution consacre aussi le déclassement de l’allemand dans les écoles françaises, au profit de l’espagnol, jugé plus facile.

Tous ces chiffres nous montrent que la construction européenne est allée de pair avec un processus d’anglo-massification, en ce sens que les systèmes éducatifs européens ont programmé l’apprentissage prioritaire de l’anglais comme langue seconde, réservant au français et à l’allemand le statut de langue tierce souvent optionnelle. Selon Karl-Heinz Göttert, l’anglais serait aujourd’hui parlé par 51% des Européens, si l’on additionne le pourcentage à la fois de ceux dont l’anglais est la langue maternelle et de ceux dont il est la langue étrangère apprise. On faisant le même calcul pour l’allemand et le français, on arrive respectivement à 32 et 28% de la population de l’Union. Les Européens se dirigent en quelque sorte vers la pratique d’un trilinguisme mou, qui a pour noyau central l’anglais, sucré d’un peu de français ou d’allemand.

La fatigue linguistique française peut s’expliquer par la conjonction d’un triple phénomène de décentrement qui relativise l’importance de la langue française dans les sphères culturelle et géopolitique. Tout d’abord, sur son propre territoire, la France connaît une diversification grandissante de son paysage linguistique en raison de l’immigration. De facto, l’arabe, toutes variantes confondues, est devenu la première langue immigrante de France. Le mouvement de décentralisation engagé depuis les années 1980 a redonné un élan, encore timide, à l’enseignement des langues régionales que le creuset de l’école républicaine avait presque poussées au bord de l’extinction. Un nouvel article adopté lors de la réforme constitutionnelle de juillet 2008 reconnaît que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la Francexxi. » Sur le territoire hexagonal, on dénombre jusqu’à 24 langues régionales encore vivantes. Ensuite, la Francophonie a probablement contribué quelque peu à situer dans l’esprit des Français leur langue et leur culture dans un espace plus vaste que l’Hexagone, encore que pour une bonne part d’entre eux, il s’agisse là d’une donnée abstraite, sans impact sur leur vie nationale. C’est encore un sentiment partagé à l’extérieur de l’Hexagone que les Français observent Acadiens, Québécois, Wallons, Suisses, Antillais, Maghrébins, Africains et tous les francophones d’adoption comme de charmants et inoffensifs locataires d’une langue sur laquelle la France, depuis Paris où tout converge comme jadis à Versailles, exerce des prérogatives régaliennes. La francophonie hors Hexagone est et restera sans doute longtemps trop faible, divisée, dispersée, pour opposer quelque contrepoids conséquent au francocentrisme. Enfin, la France entre dans un monde où elle n’est plus la grande puissance qu’elle avait cru pouvoir être grâce à la grande mais illusoire restauration de sa place dans l’échiquier mondial sous la présidence de Charles de Gaulle. Cruellement vaincue en 1940, la France a réussi en 1945 à se faufiler dans le club des vainqueurs, à retrouver ses droits de puissance coloniale et à acquérir des prérogatives qu’exigeait son rang, tel un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU. Mais depuis son spectaculaire redressement post-1945, la France subit une décote constante dans un monde où elle disparaît, pour reprendre la formule de Nicolas Tenzerxxii. De son empire, il ne reste plus que des miettes dans les caraïbes et dans les océans indien et pacifique. Elle peut difficilement aujourd’hui prétendre au titre de grande puissance, concurrencée d’un côté par des nations émergentes – Chine, Inde, Brésil, Indonésie, etc – et de l’autre engagée dans un processus d’intégration avec une Europe qui ressemble de plus en plus à un empire sans armes unifié par le marché et l’anglais. En somme, une puissance moyenne, de moins en moins exceptionnelle, toujours à la traîne des États-Unis, englobée par l’anglosphère et des blocs plus forts qu’elle, voilà ce que devient la France, pourtant plus populeuse que jamais.

Dans un article publié le 29 mai 2010 (Signs of the Zeitgeist, p. 52), le magazine britannique The Economist se riait des vains efforts déployés par les Français et les Allemands pour défendre leur langue respective face à l’anglais. Il se réjouissait de ce que l’Allemagne n’ait pas, au contraire de la France, fait de sa langue nationale la langue officielle et de ce que la première envisage d’admettre l’anglais comme langue de la justice. Et de conclure l’article (traduction libre) : « Si les mots étrangers pouvaient tuer, l’Angleterre n’eût pas survécu à la conquête normande. » Subtile façon de suggérer que la France et l’Allemagne subissent aujourd’hui une forme de conquête annonçant un nouvel âge féodal… En décembre 2009, dans un article publié dans l’Humanité, le penseur Michel Serres affirmait sans ambages : « Il y a plus de mots anglais sur les murs de Paris qu’il n’y avait de mots allemands sous l’Occupation. »xxiii

En 1962, l’écrivain Hubert Aquin publiait un article retentissant sur la condition du Canada français, qui a marqué les débats intellectuels au Québecxxiv. Il soutenait que le Canada français connaissait une « fatigue culturelle » permanente, en raison d’une tension irrésolue entre son désir d’être une culture globale exprimant toutes les dimensions de l’existence, et sa domination historique par un pouvoir qui tend à dépolitiser toute expression de sa culture et à l’exorbiter par rapport à elle-même, sans cesse tenue de se définir en relation avec un « Autre » jugé supérieur et universel. Il y a loin de la situation présente de la France avec celle du Québec de 1962 ou de 2010. Cependant, à relire Aquin aujourd’hui, on se demande si les Français ont encore le désir et les moyens d’être la culture globale qui avait fait rêver l’écrivain en 1962.

Notes

i. Jean-Paul Delavoye, « La société française est fatiguée psychiquement », Le Monde, 21 février 2010.

ii. Michael Kimmelmal, « Pardon my french », The New York Times, 25 avril 2010.

iii. De retour d’un voyage en France, une journaliste de La Presse dit sa consternation devant la profusion d’anglicismes tape-à-l’œil encombrant la presse féminine française. Voir Anabelle Nicoud, « Les anglicismes à la mode ? », Cyberpresse, 26 avril 2010, voir http://www.cyberpresse.ca .

iv.Voir http://www.booksmag.fr/.

v. Olivier, Schmitt, « Martine Aubry cherche à redynamiser la pensée sociale progressiste », Le Monde, 14 avril 2010. Voir aussi Luc Binet, « Le « care » nécessaire à l’autonomie des personnes », Le Monde, 24 mai 2010; « Martine Aubry : Le « care » c’est une société d’émancipation », Le Monde, 6 juin 2010.

vi. Direction générale de la traduction, Commission européenne, La traduction à la Commission : 1958-2010. Étude, 2009, p. 104. Voir http://ec.europa.eu/dgs/translation/publications/studies/translation_european_commission_fr.pdf .

vii. Jean Quatremer, « L’anglais devient l’espéranto de l’UE », Libération, 17 mars 2010.

viii. Thierry Chopin et Marek Kubišta, « La présence des Français au sein des institutions communautaires : du mythe à la réalité, Questions d’Europe no 159, Les « policy papers » (sic) de la Fondation Robert Schuman, 22 février 2010, voir : http://www.robert-schuman.eu/question_europe.php?num=qe-159 .

ix. Jean-Claude Barreau et Guillaume Bigot, Toute la géographie du monde, Paris, Fayard, 2007, collection Le livre de Poche, p. 142.

x. Hélène Carrère d’Encausse, « Ma patrie, c’est la langue française (Albert Camus) », Séance publique annuelle, 3 décembre 2009, Paris, Palais de l’institut. Voir http://www.academie-francaise.fr/immortels/discours_SPA/carrere_2009.html .

xi. Schiavi Giangiacomo, « Troppi inglesismi in città Aiutateci a salvare l’italiano », Corriere della Sera, 26 juillet, 2005.

xii. Ekkehard König, « Das Deutsche : Von der Weltsprache zu einer europaïcher Sprache unter vielen », Germanistische Mitteillungen, 59, 2004.

xiii. « Die Zukunft der deutschen Sprache », Themenabend der SPD-Bundestagsfraktion, Documente, 24 octobre 2000. Voir http://www.vds-ev.de/literatur/parteien/spd-zukunft.pdf .

xiv. Dossier Deutsche Sprache, Goethe-Institut, « Die Sprache im Kontext einer Sprachpolitik », http://www.goethe.de/kue/lit/dos/dds/de137712.htm.

xv. Voir : http://www.guido-westerwelle.de/Europaeischer-Auswaertiger-Dienst-Deutsch-prominent-vertreten/29627c1i1p/index.html.

xvi.Voir notamment ce groupe Suisse, le « Sprachkreis Deutsch Bubenberg » de Berne. Voir http://www.sprachkreis-deutsch.ch.

xvii. Voir : http://www.fruchtbringende-gesellschaft.de/ .

xviii. Karl-Heinz Göttert, « Englisch als neues Latein. Warum die deutsche Sprache überleben wird », Die Welt, 10 mars 2010, http://www.welt.de/debatte/kommentare/article6719247/Warum-die-deutsche-Sprache-ueberleben-wird.html .

xix. Flore Dalaud, « Sarkozy veut remettre les langues au coeur du lycée », Le Figaro, 14 octobre 2009.

xx. Agence exécutive éducation, audiovisuel et culture, Chiffres clés de l’enseignement des langues en Europe, 2008, 136 p., voir http://www.eurydice.org .

xxi. Nouvel article 75.1 de la Constitution de la Ve République française.

xxii. Nicolas Tenzer, Quand la France disparaît du monde, Paris, Grasset, 2008.

xxiii. « L’anglais, langue unique? », publié sur Humanité (http://www.humanite.fr), 23 décembre 2009.

xxiv. Hubert Aquin, « La fatigue culturelle du Canada français », Liberté, no 23, mai 1962, reproduit dans Jean-Christian Pleau, La Révolution québécoise, Montréal, Fides, 2002, 270 p.

Voir aussi:

Les anglicismes à la mode?

26 avril 2010

Heureusement que le ridicule ne tue pas, me disais-je en dévorant une pile de magazines fraîchement rapportés de Roissy.

J’étais curieuse de découvrir Be Magazine, un jeune titre féminin, ressemblant à Grazia et mâtiné de Voici. J’ai quelque peu déchanté.

“What’s Up sur la planète Be?”, demande-t-on en page 9. Ben je vous retourne la question! me suis-je dit en découvrant les titres aussi exotiques que “Who’s that Girl?”, “Style Wars”, “Happy Culture” et autres sujets “Back to the 90s” et papiers sur les “It-girls”.

La tendance se maintient chez le très branché Jalouse, ce sont les néologismes anglais qui irritent la rétine. Comme ce papier sur les working-girls pas loseuses (sic) usées par trop de workover (sic) qui quittent leur job pour pratiquer la “slow life” (sic). La tendance a même son nom: “l’escapism” (sans le e, s’il vous plaît).

Certes, les Français ont toujours aimé les emprunts (ah! ce fameux shopping qui m’a valu sur ce blogue tant de courriels énervés) mais là je crois qu’on glisse vers une autre étpe: le copié-collé intégral ou le néologisme fantaisiste.

On se souvient que les néologismes à consonnance anglaise n’ont parfois pas cours en dehors des frontières de l’hexagone (c’est le cas je crois de “workover” mais aussi des multiples déclinaisons autour des “it-bags”, “it-girls” qui sont en France des “it-tables” ou des “it-adresses”…) mais j’avoue que là, mes récentes lectures m’ont quand même inspiré d’abord un bon fou rire et ensuite, une vague gêne pour ces précieux et précieuses ridicules d’aujourd’hui.

Est-ce un dommage collatéral du monde de la mode? Une tendance durable dans le paysage médiatique français qui quitte la presse haut-de-gamme pour s’installer dans la presse populaire?

Je vous soumets la question mais j’avoue que de mon côté cela refroidit mes ardeurs magazine puisque finalement, je peux tout aussi bien lire la presse anglophone, tant qu’à faire.

***

AJOUT: Les lecteurs d’Elle M la Mode se souviendront peut-être du billet que Misaa a écrit sur une fausse-blogueuse française complètement follasse qui sévit entres autres sur son blogue La Malveillante. Parmi les perles de Vaness’ se trouvent des traductions complètement incroyables de son blogue qui est aussi en VA: vraiment hilarant.

Voir également:

L’anglais, langue unique ?

L’Humanité

23 Décembre, 2009

« Il y a plus de mots anglais sur les murs de Paris qu’il n’y avait de mots allemands sous l’Occupation » a dit Michel Serres : contre un anglais, langue unique, des associations s’insurgent et lancent un appel.

« Conscientes de la grave menace qui pèse sur l’avenir de la langue française, non seulement dans tous les pays francophones et partout où elle était traditionnellement enseignée et pratiquée, mais aussi et avant tout en France même, plusieurs associations de défense et de promotion de la langue française (liste ci-dessous) lancent cet appel au sursaut et à la lutte commune contre un déclin évitable.

Issus de toutes les courants politiques démocratiques, nous faisons tous ce constat : langue de la République (art. 2 de la Constitution) et de la population, support de notre culture et base évidente de notre « vivre ensemble », premier socle de notre « identité nationale » pour 80 % des personnes récemment sondées, le français est méthodiquement évincé au profit de cet anglais simplifié que promeut avec zèle l’oligarchie internationale des affaires.

Le fait ne doit rien à l’air du temps, ni ne procède d’on ne sait quel darwinisme linguistique comme d’aucuns voudraient le faire accroire pour occulter sa vraie cause dont la nature est politique. Politique, comme en témoigne, par exemple, la récente ratification du protocole de Londres qui donne valeur juridique en France aux brevets rédigés en anglais, ou l’abandon de nos prérogatives linguistiques dans les organismes européens et internationaux. Conçue en premier lieu par de puissants groupes internationaux, cette politique est complaisamment relayée par des élus hexagonaux, plus sensibles aux aspirations des financiers qu’à celles de notre société.

Voici longtemps, en effet, qu’est dépassé le stade de l’emprunt naturel d’une langue à une autre. Au-delà de la liste interminable des « coach », « manager », « discount », « trekking , « yes ! » et autres anglicismes … qui hachent notre vocabulaire quotidien, chacun peut aussi constater l’acharnement de maintes grandes entreprises à nous angliciser de manière insidieuse ou brutale. Empruntant d’abord quelques mots « techniques » à l’anglais, elles basculent désormais leurs produits et leurs enseignes commerciales du français au tout-anglais (« Carrefour Market », « Simply Market », « TGV Family » …) ; puis, en phrases entières, celles de leurs slogans publicitaires, de leurs serveurs téléphoniques, de leurs devises managériales qui rythment ironiquement la souffrance de leurs salariés (France Telecom, dorénavant sans accent, n’a-t-il pas inventé le « time to move !» au risque de susciter la « mood » des suicides ?), suivant en cela le MEDEF qui donne le ton par sa devise « Ready for the future !» ; celles aussi des conseils d’administration et des réunions de travail, y compris dans certains ministères de la République « française »; et, finalement, celles de l’annonce de leur licenciement aux ouvriers de Continental-Clairoix, auxquels on a quand même concédé un traducteur : quel privilège !

Ce n’est pas tout : nos chercheurs, après avoir été à l’origine de tant d’avancées majeures et bien que prenant toute leur part aux avancées de la technologie actuelle, sont systématiquement sommés de publier en anglais. L’actuel gouvernement projette de faire enseigner certaines matières en anglais au lycées et à l’université. Histoire sans doute de se rapprocher du peuple qu’elles sont censées représenter, nos élites politiques se forment désormais en anglais, voire en « tout-anglais » à Sciences-Po (notamment dans la nouvelle antenne rémoise de l’École) ; quant à Mme Pecresse, est-il exact qu’elle souhaite exempter l’Université des très humbles exigences de la loi Toubon ?

Pis : le refus de tout débat public accompagne cette politique linguistique inavouée portée par une élite dé-territorialisée qui, à droite comme à « gauche », méprise ouvertement ses origines et rêve d’un monde uniformisé dans lequel elle pourra enfin ressembler parfaitement à ses maîtres.

La première victime de ce rêve indécent sera la « France d’en bas », celle qui ne fera pas ses classes à Oxford ni ne passera ses vacances à Los Angeles, et qui devra éternellement s’adapter, dans sa vie privée et professionnelle, aux exigences d’une autre langue. Ont également tout à perdre à ce basculement linguistique les Francophones d’Afrique et d’ailleurs, que l’on discrimine honteusement pour tenter d’assimiler la défense du français à un purisme aux relents d’exclusion ; sans oublier le cadre moyen, dont les efforts prenants pour changer de langue et de mode de pensée ne feront jamais le poids face aux « English mother tongue » d’ores et déjà recrutés, de manière discriminatoire, pour certains postes clés.

Le débat citoyen que nous exigeons sur la place de la langue dans notre société est d’autant plus pressant que la construction européenne bruxelloise, au mépris de ses textes officiels, impose un libéralisme linguistique agressif : pour accompagner l’ultra-libéralisme économique, pour détruire ce bien commun par excellence et ce service public gratuit que constituent les langues nationales, les protections juridiques nationales faisant obstacle aux campagnes d’anglophonisation unilatérales qui sévissent partout en Europe, sont froidement démantelées.

Ce déracinement linguistique ne doit plus pouvoir s’accomplir dans l’ombre et le silence : le peuple doit prendre conscience de l’ampleur de l’agression dont il est l’objet, et faire entendre sa voix encore souveraine.

Cet appel s’adresse donc à tout citoyen soucieux de défendre sa culture et, à travers elle, toutes les cultures du monde dont la diversité est indispensable à un véritable internationalisme et au respect mutuel et multilatéral des cultures, à l’opposé d’un nivellement mondialiste insidieusement pré-totalitaire.

Cet appel dénonce aussi la glose « identitaire » de gouvernants qui accompagnent la destruction de notre langue commune ; il revient aux citoyens d’exiger une politique claire en faveur de notre langue maternelle et nationale, et plus généralement en faveur du multilinguisme : au collège et au lycée, renforcer l’enseignement du français, apprendre les bases communes des langues européennes, puis apprendre deux langues étrangères, dont la première serait autre que l’anglais ; défendre l’usage de la langue française dans les institutions internationales et européennes, réaffirmer clairement le français comme langue de l’enseignement et de la Recherche, mettre fin à l’invasion des enseignes et des publicités en anglais.

Cet appel s’adresse aux espérantistes ; aux défenseurs des langues régionales – car lorsque le français n’aura plus qu’un statut domestique (à tous les sens de ce terme !), de quelle place pourront-ils se prévaloir ? – , aux citoyens des DOM, aux travailleurs immigrés qui pensent que l’on peut vivre sereinement en français sans renier ses origines.

Il s’adresse aussi aux amoureux de l’anglais, qui ne doit pas se laisser réduire à cette « langue des affaires et de l’entreprise » dont E.-A. Seillères, alors président du syndicat patronal européen, entendait promouvoir l’usage quasi-exclusif.

Il s’adresse enfin aux chercheurs, aux écrivains, aux poètes, philosophes, enseignants, traducteurs, à tous ceux, ici et ailleurs, dont le français est la langue de création et de réflexion, l’outil de formalisation ou d’expression d’une sensibilité. Tous ceux qui savent ce que l’Histoire, ou leur histoire personnelle, doit à la langue française, à tous ceux qui sentent qu’une langue est plus qu’un simple code de communication parce qu’elle porte des valeurs et une vision du monde autant que des données et des informations.

À tous ceux qui ont compris qu’une langue unique c’est une pensée unique, et que si l’on soumet les hommes d’abord par le verbe et par la pensée, c’est aussi par eux, que les hommes résistent et se relèvent.

* [Alliance Champlain –->www.alliance-champlain.asso.nc] [Association francophonie et avenir (AFRAV)->www.francophonie-avenir.com]

– [Association pour la sauvegarde et l’expansion de la langue française (ASSELAF)->www.asselaf.fr]

– [Avenir de la langue française->www.avenir-langue-francaise.fr] (ALF)

– [Cercle littéraire des écrivains cheminots->http://clec.uaicf.asso.fr%5D (CLEC)

– [CO.U.R.R.I.E.L.->www.courriel-languefrancaise.org] (Collectif Unitaire Républicain pour la Résistance, l’Initiative et l’Emancipation Linguisitique)

– Défense de la langue française – Paris-Île-de-France (DLF Paris-IdF) – http://www.langue-francaise.org [1]

Forum francophone international – France (F.F.I.-France)

Le Droit de comprendre (DDC)

Se portent garants de la signature de leur association :

Pour l’Alliance Champlain, Daniel Miroux Pour l’AFRAV, M. Régis Ravat Pour l’ASSELAF, MM. Philippe de Saint Robert et Philippe Loubière Pour A.L.F. et F.F.I.-France, M. Albert Salon Pour le C.L.E.C., M. Raymond Besson Pour le COURRIEL, M. Georges Gastaud Pour D.L.F.-Paris-Î.d.F., M. Marc Favre d’Échallens Pour D.D.C., M. Thierry Priestley

Voir de plus:

L’anglais devient l’espéranto de l’UE

Jean Quatremer

Bruxelles (UE), de notre correspondant

Libération

Le Monde

17 mars 2010

En quelques années, la retraite ordonnée du français dans les institutions européennes s’est transformée en sauve-qui-peut et l’anglais règne en maître presque incontesté à Bruxelles. On note bien ici ou là quelques îlots de résistance (comme à la Cour de justice de l’UE). Pour combien de temps ?

Désormais, les documents en français de la Commission représentent moins de 20% des textes, le reste étant en anglais. Des services entiers, comme la Direction générale économie et finance ou celle de la concurrence, ne travaillent plus qu’en anglais. Alors que la salle de presse de la Commission est censée être bilingue français-anglais, seuls les communiqués de presse d’une page sont encore traduits, souvent avec retard. La direction générale «transport» est devenue «move» et le Parlement européen a supprimé la signalétique en français de son hémicycle strasbourgeois.

Le site internet de l’UE comporte de plus en plus de pages uniquement anglophones et les sites des agences sont, pour la plupart, en anglais only (Europol, Eurojust, Agence européenne de l’armement, Agence de sécurité alimentaire, etc.). La Banque centrale européenne, pourtant sise à Francfort et dotée d’un président français, ne travaille qu’en anglais, alors que le Royaume-Uni n’est pas membre de la zone euro. L’Eurocorps, qui ne compte pourtant aucun soldat anglophone de naissance, a choisi de ne plus parler qu’anglais… Cet unilinguisme se traduit par un privilège exorbitant accordé aux anglophones de naissance. Ainsi, sur 27 chefs de cabinet de commissaires, six sont native English speakers (contre deux francophones) et sur 34 porte-parole de la Commission, 13 anglophones (contre trois francophones). Pour la première fois, la Commission a même recruté un porte-parole américain…

La victoire de l’anglais s’est faite au nom du pragmatisme : dans une Union à 27, impossible de parler au quotidien les 23 langues officielles, dit-on. Il n’en a jamais été question : il n’y a jamais eu que trois langues de travail (français, anglais, allemand) dans les institutions et deux (français, anglais) en salle de presse. En réalité, l’anglais est perçu comme une langue «neutre» et beaucoup, notamment à l’Est, veulent en terminer avec le français, qu’ils maîtrisent mal.

Voir de même:

Ma patrie, c’est la langue française (Albert Camus)

Mme Hélène Carrère d’Encausse, Secrétaire perpétuel.

SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE

3 décembre 2009

PARIS PALAIS DE L’INSTITUT

Mesdames,

Messieurs de l’Académie,

Le général de Gaulle se plaisait à caractériser la France comme le pays des trois cent soixante-cinq fromages, c’est-à-dire comme le pays d’une prodigieuse diversité, diversité des opinions, des aspirations, des goûts et des comportements. Il rejoignait par là l’analyse de Fernand Braudel démontrant dans sa magistrale étude de l’identité de la France que l’histoire de notre pays était celle de divisions anciennes et puissantes, assemblage hétéroclite de peuples et de civilisations, de parlers, de coutumes et de modes de vie. De cette diversité, le démographe Hervé Le Bras concluait que « la France ne devrait pas exister » ou, mieux encore, qu’il aurait fallu l’inventer et ajouterons-nous, la réinventer toujours. Car, et c’est encore Braudel qui parle, « le passé, ce passé de diversité agresse le présent ». Quelle actualité dans ce propos !

De là l’interrogation constante sur l’identité de la France que Michelet appelait une personne, ce qui est déjà une réponse, l’affirmation d’un lien affectif, quasi charnel avec son pays. Cette identité est aujourd’hui le sujet d’un débat ouvert par l’État, invitant tout Français à dire comment il la conçoit. Curieusement ce débat venu d’en haut coïncide avec un autre débat, récurrent celui-ci, venu des profondeurs de la société, sur un thème qui passionne tout autant, l’orthographe. Qu’un peuple que l’on dit avant tout attentif à ses difficultés matérielles, aux problèmes du quotidien, puisse se mobiliser autour de sujets immatériels, voilà qui est certes réconfortant pour la vie de l’esprit. On peut cependant s’interroger sur la coïncidence de ces deux débats. Quel rapport y a-t-il entre la conscience d’être Français et l’avenir de l’orthographe ? Aucun, serait-on tenté de répondre spontanément. Pourtant, à y regarder de plus près, c’est le constat inverse qui s’impose ; le statut de l’orthographe est lié à l’identité française, particulièrement dans le temps présent. C’est pourquoi je commencerai mon propos par la querelle de l’orthographe.

L’automne qui voit paraître des brassées de nouveaux livres, a été marqué cette année par le succès imprévisible mais considérable d’un réquisitoire contre « la dictature de l’orthographe », qualifiée de mal français dans un ouvrage intitulé Zéro faute et portant la signature d’un talentueux journaliste, François de Closets. Les acheteurs ont plébiscité le livre, radios et télévisions ont convié et loué l’auteur, ouvert leurs micros aux commentaires des lecteurs, et sur la toile les internautes se sont joints au chœur des amoureux de l’orthographe. Ce succès peut à la réflexion trouver une explication dans le constat que les termes du procès sont conformes aux idées caractéristiques de l’air du temps. Le respect, le purisme en ce domaine constitueraient un mode caché mais puissant de discrimination sociale. Certes, écrit l’auteur, ce n’est ni la naissance, ni la fortune qui assurent à l’individu un sens inné de l’orthographe, mais ne pas le posséder condamne à l’exclusion. Et les défavorisés de l’existence ont moins de chances que les autres de surmonter ce handicap. L’expression « discrimination sociale » qui est au cœur de cette analyse suffirait à justifier l’anathème lancé contre l’orthographe. Mais d’autres arguments viennent encore renforcer son discrédit. En faire un critère d’éducation ou de savoir serait absurde à l’ère de l’informatique et des correcteurs d’orthographe. De même que les calculettes ont remplacé la connaissance des tables de multiplication et l’aptitude au calcul mental, les correcteurs d’orthographe suppléent désormais à l’ignorance des règles grammaticales ou lexicales. Haro sur l’effort superflu, notamment sur celui qui sollicite la mémoire. Au surplus le français serait, nous assure-t-on, une langue simple si la nécessité de l’écrire de manière correcte ne créait de fait une seconde langue, différente de celle que tout un chacun parle. Et si l’on tient à respecter cette seconde langue, toujours plus étrangère au français que l’on entend, comment espérer que nos compatriotes trouvent le temps d’en apprendre une troisième, c’est-à-dire l’anglais ou l’allemand, dont la connaissance est indispensable dans notre univers mondialisé ? Ne vaudrait-il donc pas mieux se débarrasser de l’orthographe et opter comme la Zazie de Queneau pour une langue phonétique ? Cette charge contre l’orthographe a trouvé un puissant renfort dans la publication récente d’une enquête conduite en 2005 par l’Éducation nationale et dont on avait d’abord pris grand soin de ne pas ébruiter les conclusions. Cette enquête a comparé le niveau de connaissances orthographiques de trente mille écoliers en 1987 et 2005. Les conclusions en sont atterrantes. L’augmentation spectaculaire du nombre de fautes commises signale une régression des connaissances de deux ans ! En 2005 les élèves de cinquième se retrouvent au niveau des élèves de CM2 de 1987. Et – ici la notion de discrimination sociale est confirmée – les élèves des écoles situées dans des zones défavorisées sont nettement plus en retard que ceux qui fréquentent de bons établissements bien situés socialement. Ce constat déplorable a renforcé tout naturellement le camp de ceux qui veulent sinon en finir avec l’orthographe, du moins entendent la modifier radicalement.

La dictature de l’orthographe, qu’il est désormais de bon ton de dénoncer, est pourtant un phénomène relativement récent, remontant à la seconde moitié du XIXe siècle et qui a joué un rôle décisif dans l’extension de la langue française à toute la société et, en dernier ressort, dans le progrès de la conscience collective.

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le territoire français est resté le domaine de cohabitation de langues différentes, chacune dessinant les contours et les fidélités de communautés distinctes. Bien que François Ier ait décrété en 1539, par l’ordonnance de Villers-Cotterêts, que le français serait la langue du royaume, elle sera longtemps encore celle dont on n’use qu’à la Cour, dans les tribunaux et dans l’administration. Mais ailleurs, le français tarde tant à pénétrer que d’une province à l’autre on ne se comprend guère. Le grand Racine, voyageant en pays d’oc, écrit à La Fontaine : « Je vous jure que j’ai ici autant besoin d’un interprète qu’un Moscovite en aurait besoin à Paris. Je n’entends pas le français de ce pays et on n’entend pas le mien. » Et les auteurs de l’Encyclopédie confirmeront un siècle plus tard cette difficile pénétration du français dans un pays dominé par les patois. « On ne parle la langue [c’est-à-dire le français] que dans la capitale. » Le propos est certes exagéré, car au XVIIIe siècle le progrès du commerce, les grands travaux de construction de routes facilitent déjà la communication à l’intérieur de l’espace français, permettant à la langue de pénétrer quelque peu dans les villes et plus encore à des locutions françaises d’imprégner les patois. Mais ce mouvement n’atteint guère les campagnes, or la France du XVIIIe siècle est un pays essentiellement rural et elle le restera longtemps encore.

C’est l’abbé Grégoire qui sera le maître d’œuvre du rassemblement linguistique. La France diverse n’était guère compatible avec les idéaux universalistes de la Révolution, seule la langue française pouvait, pensait-il, libérer les individus et forger une communauté d’hommes libres. L’abbé Grégoire, qui avait étudié attentivement les pratiques linguistiques de ses compatriotes, était convaincu qu’à peine un Français sur cinq tenait le français pour sa langue maternelle et pouvait en user aisément. Du coup, en accord avec la Convention, il déclara la guerre à tous les parlers en usage dans le pays. L’unité nationale se ferait à partir de la langue commune, et pour y atteindre il faudrait non seulement la parler, mais la lire et l’écrire. Le lien entre le destin de la nation, son identité et la langue commune était ainsi défini. Pour transformer une pluralité de groupes géographiques, sociaux et culturels en un seul peuple conscient de ce qui l’unit, il faudra apprendre la langue à tous ceux qui l’ignorent, c’est-à-dire à la grande majorité des Français. L’école apparaît ainsi comme un des moyens essentiels du projet révolutionnaire. Mais l’histoire n’ira pas aussi vite que l’avait rêvé l’abbé Grégoire. Il faudra attendre la monarchie de Juillet et la création des écoles primaires par Guizot, puis la IIIe République et le projet éducatif de Jules Ferry pour qu’un véritable système scolaire unifié soit créé.

Dès lors la langue française va être portée par l’enseignement obligatoire et gratuit ; et elle sera imposée à tous au détriment des langues régionales et des patois. Les instituteurs, « hussards noirs de la République », vont être les grands artisans de l’unité recherchée. L’école va dispenser un savoir rigoureux permettant à tous de pouvoir lire, écrire, compter et connaître l’essentiel d’une histoire commune. Les tables de multiplication, les listes des départements et leurs subdivisions, une histoire qui commence avec « nos ancêtres les Gaulois », tels sont les composants du patrimoine commun donné à tous les Français. Et la langue française, qui permet de comprendre ce qu’on lit et ce qu’on apprend tient dans cet ensemble une place royale, elle en est le ciment. Et c’est à ce point qu’arrive l’orthographe, qui jusqu’alors avait peu préoccupé les Français.

Dans l’idéal de la IIIe République, la langue enseignée doit être rigoureuse, libérée de la contrainte des divers accents et usages qui marquent les origines géographiques, sociales et caractérisent les manières de parler. Ce que l’on doit enseigner n’est pas le français tel qu’on le parle et tel qu’on l’entend, mais le français écrit. Et pour l’écrire, il faut des règles qui s’imposent à tous, ce qui entraîne le triomphe de la grammaire et de la dictée. Ce pari d’une langue fondée sur l’orthographe n’était pourtant pas si simple à réaliser, car l’orthographe avait été jusqu’alors imprécise, fluctuante et n’avait cessé d’évoluer. Comment écrire ? Comme on parle, en calquant la graphie sur les sons ? Ou bien en conservant aux mots les traces de leur origine latine ou grecque, c’est-à-dire en ignorant la langue parlée ? Le débat s’était ouvert dès le XVe siècle avec l’invention de l’imprimerie et la vogue croissante des ouvrages publiés en français au détriment du latin. Les imprimeurs, confrontés à l’anarchie des écritures, plaident pour une unification de la langue écrite autour d’une norme orthographique. Le grammairien Louis Meigret répondit à leur inquiétude en recommandant l’adoption d’une orthographe phonétique et un maître d’école marseillais, Honorat Rambaud, inventa à cette fin un alphabet de cinquante-deux lettres, invention étrange et fort compliquée qui tomba aussitôt dans l’oubli. Mais Calvin, dont on célèbre cette année le cinq centième anniversaire de la naissance, en écrivant et en traduisant en français les textes sacrés, apportera une grande contribution au progrès de la langue écrite. Ayant ainsi démontré, contre l’Église catholique et la Sorbonne, que le français pouvait tout autant que le latin porter la langue de Dieu, il posait par là même la question de la manière de l’écrire. Son lieutenant, Théodore de Bèze, soutiendra contre Meigret que le français écrit était langue de la lecture silencieuse, du contact de l’esprit avec le texte, avait une identité propre, ce qui impliquait une graphie détachée de tous les parlers.

L’institution de l’Académie française en 1634 va apporter au débat sur la langue une réponse politique. En confiant à l’Académie, et à elle seule, la mission de travailler à l’unité de la langue, Richelieu voulait aussi faire avancer l’unité de la France si diverse. Forte du magistère qui lui était conféré par son fondateur, puis par le roi, son protecteur, l’Académie va au fil des siècles préciser, modifier, simplifier tantôt à grands coups, tantôt par petites touches, selon les circonstances, les mots qu’elle recueille dans son Dictionnaire.

Lors de sa création, Vaugelas avait défini le bon usage : « C’est la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps. »

Si parler comme on le fait à la Cour était chose aisée, suivre l’usage des auteurs, c’est-à-dire des écrits, l’était moins, car l’unité en ce domaine n’existait pas. Nul ne songe alors, à l’Académie, à opter pour une orthographe phonétique, dont Bossuet dénoncera vigoureusement l’absurdité. En revanche, une querelle s’éleva aussitôt, opposant ceux qui défendent l’orthographe ancienne, aussi désordonnée fût-elle, et ceux qui la condamnent. L’historien Mézeray défend la première position, affirmant qu’elle seule permet de suivre les gens de lettres et de se distinguer « des ignorants et des simples femmes ». Mais tous les auteurs du Grand Siècle, Corneille, Racine, La Fontaine, s’élèvent avec force contre cette conception conservatrice et imposent de nombreuses améliorations en supprimant notamment les lettres superflues héritées du latin, qui entravent le rythme des mots.

À leur suite, et de manière constante, les écrivains de l’Académie, Voltaire, Marivaux, d’Alembert, Buffon au siècle des Lumières, puis Victor Hugo, Sainte-Beuve, Anatole France un siècle plus tard, prôneront tous la modernisation de l’orthographe. C’est à leur volonté de réforme que l’on doit les changements spectaculaires dont témoignent les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie. Ainsi en 1740, la graphie de plus d’un quart des mots de la IIIe édition est allégée et, en 1762, la réforme atteint encore près de la moitié des mots. Cet effort de simplification va se poursuivre sans interruption jusqu’à la fin du XIXe siècle. L’Académie, que l’on taxe souvent de conservatisme, aura depuis sa fondation été acharnée à adapter la langue, son lexique, sa graphie aux évolutions de la société, aux progrès techniques et à l’usage. Ce n’est qu’au tournant du siècle, que son zèle réformateur s’est relâché, comme si la langue avait atteint un certain degré de perfection. Mais la question va rebondir, en 1990, dans des conditions inédites, que nul n’avait encore imaginées.

Jusqu’alors l’Académie était reconnue comme l’autorité légitime en matière de langue et ses arrêts étaient considérés comme tables de la loi. En 1990, c’est un premier ministre qui décide de réformer l’orthographe et convoque une commission de spécialistes à cet effet. Sans doute l’Académie sut-elle reprendre l’initiative puisque son Secrétaire perpétuel, Maurice Druon, dont la disparition est pour toute notre Compagnie infiniment cruelle, présida remarquablement aux travaux de la commission. La vérité oblige à reconnaître que l’instance convoquée en grande fanfare aboutit à des conclusions fort modestes. Moins de mille mots modifiés, principalement par la suppression de lettres doubles et de traits d’union, et il fut simplement recommandé d’adopter ces innovations dès lors que l’usage les légitimerait. Ajoutons à cela qu’en 1905, déjà, un avis de l’Académie, qui resta sans effet, proposait les mêmes transformations. Ce qui mérite surtout d’être retenu de cette modeste réforme, c’est la tempête qu’elle déclencha. Au sein de l’Académie d’abord où, contrairement à toutes les réformes passées, les écrivains qui avaient toujours défendu les simplifications y furent dans leur grande majorité opposés. Est-ce parce que l’initiative venait du pouvoir politique et non de l’Académie ? Ou bien plutôt parce que, sensibles à la dégradation rapide de la langue, les académiciens ont pensé que troubler davantage ceux qui en usaient déjà fort mal n’était pas opportun. Mais il est remarquable que la tempête s’étendit à toute la société. Les médias y firent une place considérable et pendant des mois les Français, qui tendent à oublier l’orthographe, débattirent passionnément du sort de l’accent circonflexe. Pouvait-on admettre de ne pas en coiffer le mot voûte ?

C’est à l’école, à ce qu’elle fut depuis le XIXe siècle, que l’on doit sans aucun doute ce phénomène. Si dire le bon usage relevait du magistère de l’Académie, si user d’une langue étincelante a toujours été le privilège des écrivains, c’est à l’école qu’il incomba alors de répandre la langue française dans la société et d’asseoir cette connaissance sur l’orthographe, c’est-à-dire sur la grammaire, et sur les textes. Notre confrère disparu, Léopold Sédar Senghor, disait : « Je pensais dans mon enfance qu’être Français, c’est dans une école du Sénégal comme dans une école de la Beauce apprendre à réciter sans hésiter la litanie des noms en ou – bijou, caillou, chou, genou, hibou, joujou, pou – dont le pluriel exige un [x] et non un [s]. » Ainsi, ce que certains auteurs méprisants ont qualifié de dictature orthographique des instituteurs crispés sur une discipline dépassée était en fait un effort continu pour forger l’unité culturelle de la France. Cette vision de la langue dont la forme écrite devait s’imposer à tous répondait à une longue ambition politique, celle de François Ier, de l’abbé Grégoire et de Jules Ferry, doter le peuple de France de l’unité qui lui avait si durablement manqué.

Qu’y a-t-il de neuf au XXIe siècle qui fasse rebondir le débat ? Et s’agit-il d’une simple querelle sur la manière d’écrire ? Ou bien la question de l’orthographe recouvre-t-elle une réalité plus importante ? Et en quoi touche-t-elle à l’identité de la France ?

Revenons encore à Fernand Braudel, observateur passionné de cette Personne France qui, si diverse, a constamment cherché sa voie vers l’unité. Pendant près d’un siècle, les Français ont été convaincus que la question de leur unité était réglée. Un système politique centralisateur, les chemins de fer, l’industrialisation, l’école et la langue française avaient eu raison, croyaient-ils, de la diversité. Pourtant c’est à une rébellion de la diversité que l’on assiste aujourd’hui.

Notre pays fut toujours terre d’immigration et il sut assimiler de manière incomparable des flux de migrants venus de toute l’Europe et de son empire. S’il y a réussi, c’est parce que ceux qui venaient en France souhaitaient ardemment effacer leurs différences sans pour autant se sentir contraints d’oublier leurs racines. Ils devenaient Français, mais conservaient le souvenir de leurs origines. L’Académie en offre de magnifiques exemples. Joseph Kessel, Eugène Ionesco, Henri Troyat hier ; et maintenant Hector Bianciotti et François Cheng. Tous Français par leur adhésion à une langue et à une culture dont l’esprit universaliste leur a permis de transcender leur patrimoine originel. Léopold Sedar Senghor, encore lui, l’a exprimé magnifiquement. À la question « Pourquoi écrivez-vous en français ? », il a répondu dans Éthiopiques : « Parce que nous sommes des métis culturels. Parce que si nous sentons en nègre, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle, la langue de la civilisation de l’universel. » Mais aujourd’hui pouvons-nous ignorer que la société tend à se fragmenter en communautés, certaines d’origine culturelle, voire religieuse, d’autres sociales ou géographiques. L’assimilation n’est plus un idéal si répandu et la volonté de conserver une identité propre, de se rapprocher de ceux qui partagent cette identité s’affirme. Les notions de société multiculturelle, métissée, miroir de la diversité, ont fait une apparition fracassante dans le vocabulaire politique et médiatique, légitimant l’aspiration à une différence reconnue. La bataille des mémoires particulières, et parfois antagonistes, tend à remplacer la mémoire collective à laquelle des générations d’immigrés adhéraient spontanément. Depuis la fin du XVIIIe siècle, la certitude que tout citoyen appartenait à la nation française n’avait cessé de croître. Désormais la citoyenneté est surtout entendue au sens des droits civiques et sociaux dont on dispose, et n’implique plus automatiquement que l’on participe à un idéal commun. Les raisons de cette dissociation croissante entre citoyenneté et identité sont multiples et l’école tient une grande place dans cette évolution, ou plus exactement les interrogations qui entourent désormais sa mission. L’enseignement, tel qu’il était conçu, enserrait l’élève dans les mailles serrées d’un même savoir lui offrant la maîtrise de la langue, la connaissance de l’histoire nationale, d’une géographie remarquable par sa variété. Ce savoir commun à des générations de toutes origines les avait unifiées dans la certitude de partager un même passé, une même culture, un même patrimoine et par là même d’être unies dans un même destin et une même vision de l’avenir. Mais depuis presque un demi-siècle, des théoriciens de la pédagogie ont imposé au système éducatif français une idée que naïvement ils croyaient neuve, c’est que l’école avait pour mission d’écouter l’enfant au lieu de lui apporter les connaissances qui formeraient son raisonnement. L’école tend ainsi à devenir une auberge espagnole où chacun, qui n’est plus un élève face à un maître, car ces deux termes sont prohibés, l’élève étant devenu un apprenant, apporte ses propres bribes de connaissance, celles de son environnement, de sa sensibilité, au lieu d’y venir chercher un savoir commun. De plus, au siècle des grandes révolutions technologiques où la télévision et l’ordinateur mobilisent l’attention des adolescents pendant plusieurs heures par jour, les informations qu’ils acquièrent sur les écrans ou sur la toile mettent aussi en cause la mission de l’école et de ceux qui y enseignent. Que peut-elle encore leur apprendre, dès lors qu’ils ont des lueurs sur un nombre considérable de sujets ? Que l’école ait pour mission d’apporter des connaissances de base, des outils pour appréhender le monde et surtout former le jugement, nul n’ose plus le dire. Et du coup, les nouvelles générations n’ont plus en commun le patrimoine acquis à l’école, qui leur permettait de ressentir leur appartenance à une même communauté de culture. C’est cette progressive dislocation de la communauté qui déroute nos compatriotes habitués à penser en termes d’unité. Déjà désemparés par un monde ouvert, où l’instant a remplacé le temps, où la culture et la langue française n’occupent plus une place prééminente, ils s’interrogent sur l’évolution en cours et tendent à demander de manière toujours plus inquiète : que signifie être Français ? Et plus encore, qui est Français ?

La langue française telle qu’elle est parlée désormais, traduit cet éclatement progressif de la société. Que les langues régionales revendiquent une place à ses côtés n’est en rien tragique. Elles sont une part de notre histoire et cohabitent pacifiquement avec le français. Nous ne sommes plus au temps de l’abbé Grégoire qui voulait les supprimer. Aujourd’hui, le breton, le basque, le corse sont enseignés dans les écoles et les universités. Et à l’entrée de chaque ville ou village, les plaques indicatrices portent le nom du lieu dans la langue régionale.

Que l’anglais fasse concurrence au français partout dans le monde, qu’il s’y mêle ou le supplante en France, dans certaines entreprises ou dans les universités est fâcheux, mais aussi longtemps que la langue française préserve son intégrité, elle peut résister aux assauts de l’anglais.

La nouveauté est qu’à l’image de la société la langue tend à se fragmenter, des codes, des formes de français à la mode, des usages multiples – ceux des quartiers, des cités, de classes d’âge issues de divers milieux – prolifèrent fondés sur l’idée d’une appartenance identitaire valorisante. Ces usages sont souvent caractérisés par un lexique spécifique et une phonétique particulière. Ils commencent à fasciner certains linguistes et à trouver place dans certains dictionnaires au nom de l’inventivité langagière. On parle désormais de langue et de culture des banlieues, du hip-hop, du rap, de la langue texto… Et plus que d’usages divers de la langue, on use, pour qualifier ces nouvelles pratiques langagières, du terme langue, les situant ainsi au même niveau que la langue française. Mais au-delà de la prolifération des usages langagiers, c’est la séparation entre langue parlée et langue écrite qui pose le plus grave problème. Le français tel qu’on le parle, tel qu’on l’entend ignore les normes élémentaires de la grammaire et de la syntaxe. Ce n’est pas seulement l’imparfait du subjonctif qui a disparu, mais à peu près tous les temps de la conjugaison. Le présent, reflet d’une civilisation de l’immédiat, sert le plus souvent à dire le passé et le futur. Et le mode affirmatif a éclipsé les interrogations et les négations. Enfin les mots employés perdent souvent tout lien avec leur sens réel. En définitive, chacun tend à considérer qu’il peut user de la langue à sa manière. La conséquence en est qu’à l’instar de la situation d’incompréhension qui prévalait au temps de Racine, la communication est malaisée dans la France d’aujourd’hui. L’école en offre un bon exemple. Les professeurs se plaignent d’être injuriés par des élèves, simplement inconscients du sens des mots qu’ils emploient. Inversement les mêmes élèves ressentent les invites professorales à respecter la discipline comme des atteintes verbales à leur dignité. Quel malentendu sur le sens même des mots. Et lorsque les mots n’ont pas la même signification pour deux interlocuteurs, le recours à la violence peut paraître tout naturel.

Il est temps de dire les choses en vrai français et non dans la « novlangue » de la pensée conformiste. La France n’est pas le lieu de cohabitation de tribus qui ne disposeraient que d’un idiome restreint propre à chacune d’entre elles. Nous avons au contraire en commun une langue claire, précise, admirablement construite à partir de règles connues, compliquées parfois, mais que l’on peut maîtriser, comme l’ont prouvé des générations d’écoliers venus de tous milieux et de toutes origines culturelles et dont souvent les parents ne parlaient pas français. « La grammaire est une chanson douce », a écrit un membre de notre Compagnie, et se l’approprier peut être un jeu. Et que dire de la précision des mots de notre langue, du mot juste, cher aux écrivains, qui fait partie de ce que Valéry nommait « les délices de la langue française ». Au demeurant, le respect du mot juste est le propre de toutes les grandes civilisations. Interrogé sur la qualité première exigée d’un ministre, Confucius répondait : « bien connaître le sens des mots », et pour Isocrate « nous faisons de la parole précise le témoignage le plus sûr de la pensée juste ».

Dans la France d’aujourd’hui, où des lignes de fracture culturelles, sociales, de générations troublent une société qui se crut longtemps harmonieuse, la langue doit être une fois encore le lieu et le moyen du rassemblement. C’est elle qui porte notre immense patrimoine culturel, une longue histoire dont nous devons avoir la fierté et des valeurs qui sont celles de la civilisation de l’universel. Mais cette langue doit être la même pour tous, c’est-à-dire que notre référence commune est la langue écrite dont les dictionnaires et les grammaires disent l’usage.

La nécessité du recours à cette langue écrite, socle de notre unité, s’impose au demeurant à chacun à un moment ou l’autre de son existence. Un bon témoignage en est la réapparition d’un métier depuis longtemps oublié, celui d’écrivain public. Ces revenants pullulent désormais, au service des défavorisés de la langue, incapables de remplir des questionnaires ou d’écrire une lettre ; et on les trouve non seulement dans de lointaines banlieues mais au cœur même de la capitale. Peut-on imaginer symbole plus éclatant de la régression du savoir de notre langue ? Il y a un siècle, et les lettres de simples soldats écrites durant la Première Guerre mondiale le montrent bien, tout citoyen de notre pays pouvait écrire une lettre en bon français avec un vocabulaire précis et une orthographe dominée. Les « hussards de la République » avaient bien rempli leur rôle. Il revient aujourd’hui à leurs successeurs de reprendre le flambeau, d’oublier les théories fumeuses vantant le spontanéisme et le savoir inné de l’enfant-roi, pour enfin accomplir leur mission et transmettre la connaissance de la langue française.

Je veux pour conclure en appeler à un poète libanais qui n’a cessé de proclamer les vertus universelles de la langue française, Salah Stetié.

Pour Salah Stetié, « l’identité est profondément liée à la langue et vice versa. C’est d’être énoncées et dites que les choses prennent corps… La langue n’est pas langue seulement, elle n’est pas exclusivement nominative, elle est aussi syntaxe, c’est-à-dire philosophie, ontologie et métaphysique… Là où le français se parle ou s’écrit, un projet unificateur s’esquisse, dont le socle est la culture française, c’est-à-dire l’essentiel. »

 Voir enfin:

Pardon My French

Michael Kimmelman

The NYT

April 21, 2010

Paris

ÉRIC ZEMMOUR, slight, dark, a live wire, fell over his own words, they were tumbling out so fast. He was fidgeting at the back of a half-empty cafe one recent evening near the offices of Le Figaro, the newspaper where he works, notwithstanding that detractors have lately tried to get him fired for his most recent inflammatory remarks about French blacks and Arabs on a television show. Mr. Zemmour, roughly speaking, is the Bill O’Reilly of French letters. He was describing his latest book, “French Melancholy,” which has shot up the best-seller list here.

“The end of French political power has brought the end of French,” Mr. Zemmour said. “Now even the French elite have given up. They don’t care anymore. They all speak English. And the working class, I’m not talking just about immigrants, they don’t care about preserving the integrity of the language either.”

Mr. Zemmour is a notorious rabble-rouser. In his view France, because of immigration and other outside influences, has lost touch with its heroic ancient Roman roots, its national “gloire,” its historic culture, at the heart of which is the French language. Plenty of people think he’s an extremist, but he’s not alone. The other day Nicolas Sarkozy, the French president, sounded a bit like Mr. Zemmour, complaining about the “snobisme” of French diplomats who “are happy to speak English,” rather than French, which is “under siege.”

“Defending our language, defending the values it represents — that is a battle for cultural diversity in the world,” Mr. Sarkozy argued. The occasion for his speech was the 40th anniversary of the International Organization of the Francophonie, which celebrates French around the world. Mr. Sarkozy said the problem is not English itself but “ready-to-wear culture, uniformity, monolingualism,” by which of course he meant English. The larger argument about a decline of traditional values has struck a chord with conservative French voters perennially worried about the loss of French mojo.

The issue is somewhat akin to Americans complaining about the rise of Spanish in classrooms and elsewhere, but more acute here because of France’s special, proprietary, albeit no longer entirely realistic relationship to French. French is now spoken mostly by people who aren’t French. More than 50 percent of them are African. French speakers are more likely to be Haitians and Canadians, Algerians and Senegalese, immigrants from Africa and Southeast Asia and the Caribbean who have settled in France, bringing their native cultures with them.

Which raises the question: So what does French culture signify these days when there are some 200 million French speakers in the world but only 65 million are actually French? Culture in general — and not just French culture — has become increasingly unfixed, unstable, fragmentary and elective. Globalization has hastened the desire of more people, both groups and individuals, to differentiate themselves from one another to claim a distinct place in the world, and language has long been an obvious means to do so. In Canada the Quebecers tried outlawing signs and other public expressions in anything but French. Basque separatists have been murdering Spaniards in the name of political, linguistic and cultural independence, just as Franco imprisoned anyone who spoke Basque or Catalan. In Belgium the split between French and Dutch speakers has divided the country for ages.

And in France some years ago Jacques Toubon, a former culture minister, proposed curbing the use of English words like “weekend,” although nobody paid much attention. The fact is, French isn’t declining. It’s thriving as never before if you ask Abdou Diouf, former president of Senegal, who is the secretary general of the francophone organization. Mr. Diouf’s organization has evolved since 1970 from a postcolonial conglomerate of mostly African states preserving the linguistic vestiges of French imperialism into a global entity whose shibboleth is cultural diversity. With dozens of member states and affiliates, the group reflects a polyglot reality in which French is today concentrated outside France, and to a large extent, flourishes despite it.

“The truth,” Mr. Diouf said the other morning, “is that the future of the French language is now in Africa.” There and elsewhere, from Belgium to Benin, Lebanon to St. Lucia, the Seychelles to Switzerland, Togo to Tunisia, French is just one among several languages, sometimes, as in Cameroon, one among hundreds of them. This means that for writers from these places French is a choice, not necessarily signifying fealty, political, cultural or otherwise, to France. Or as Mr. Diouf put it: “The more we have financial, military and economic globalization, the more we find common cultural references and common values, which include diversity. And diversity, not uniformity, is the real result of globalization.”

Didier Billion is a political scientist with an interest in francophone culture. He agreed. “A multipolar world has emerged,” he said when we met in his office recently. “It’s the major trend of our time, which for the first time is allowing every person on the planet to become, in a cultural sense, an actor on the world stage.

“I was in Iran two months ago. Young Iranians are very proud of their own culture, which is rich and profound. But at the same time they want a window onto the world through the Internet, to have some identity outside Iran, and the important point is that for them there is no contradiction between these two positions. I am very proud of being French, but 40 years ago the French language was a way to maintain influence in the former colonies, and now French people are going to have to learn to think about francophone culture differently, because having a common language doesn’t assure you a common political or cultural point of view.”

This may sound perfectly obvious to Americans, but it’s not necessarily so to France’s growing tea party contingent. The populist National Front party won some 20 percent of the vote in the south last month (less nationwide), despite Mr. Sarkozy’s monthslong campaign to seduce right-wing voters by stressing the preservation of French national identity. Part of that campaign has been affirming a policy of cultural exceptionalism.

A phrase born years ago, “l’exception culturelle,” refers to the legal exclusion of French cultural products, like movies, from international free trade agreements, so they won’t be treated as equivalent to Coca-Cola or the Gap. But if you ask French people, the term also implies something more philosophical. In a country where pop radio stations broadcast a percentage of songs in French, and a socialist mayor in the northern, largely Muslim town of Roubaix lately won kudos for protesting that outlets of the fast-food chain Quick turned halal, cultural exceptionalism reflects fears of the multicultural sort that Mr. Zemmour’s book touches on.

It happens that Mr. Zemmour traces his own roots to Sephardic Jews from Spain who became French citizens while living in Algeria in the 19th century, then moved to France before the Algerian war. He belongs to the melting pot, in other words, which for centuries, he said, absorbed immigrants into its republican culture.

“In America or Britain it is O.K. that people live in separate communities, black with black, white with white,” he said, reflecting a certain antique perspective. “But this is not French. France used to be about assimilation. But since the 1970s the French intelligentsia has called this neocolonialism. In fact it is globalization, and globalization in this respect really means Americanization.”

But of course colorblind French Jacobin republicanism has always been a fiction if you were black or Muslim, and what’s really happened lately, it seems, is that different racial and ethnic groups have begun to argue more loudly for their rights and assert their culture. The election of Barack Obama hastened the process, by pointing out how few blacks and Arabs here have gained political authority.

The French language is a small but emblematic indicator of this change. So to a contemporary writer like the Soviet-born Andreï Makine, who found political asylum here in 1987, French promises assimilation and a link to the great literary tradition of Zola and Proust. He recounted the story of how, 20-odd years ago, his first manuscripts, which he wrote in French, were rejected by French publishers because it was presumed that he couldn’t write French well enough as a foreigner.

Then he invented the name of a translator, resubmitted the same works as if they were translations from Russian, and they won awards. He added that when his novel “Dreams of My Russian Summers” became a runaway best seller and received the Prix Goncourt, publishing houses in Germany and Serbia wanted to translate the book from its “original” Russian manuscript, so Mr. Makine spent two “sleepless weeks,” he said, belatedly producing one.

“Why do I write in French?” he repeated the question I had posed. “It is the possibility to belong to a culture that is not mine, not my mother tongue.”

Nancy Huston, a Canadian-born novelist here, put it another way: “The world has changed.” She moved to Paris during the 1970s. “The French literary establishment, which still thinks of itself as more important than it is, complains about the decline of its prestige but treats francophone literature as second class,” she said, while “laying claim to the likes of Kundera, Beckett and Ionesco, who were all born outside France. That is because, like Makine, they made the necessary declaration of love for France. But if the French bothered actually to read what came out of Martinique or North Africa, they would see that their language is in fact not suffering.

“After the war French writers rejected the idea of narrative because Hitler and Stalin were storytellers, and it seemed naïve to believe in stories. So instead they turned more and more to theory, to the absurd. The French declined even to tell stories about their own history, including the war in Algeria, which like all history can’t really be digested until it is turned into great literature. Francophone literature doesn’t come out of that background. It still tells stories.”

Which may partly account for the popularity of francophone writers like Yasmina Khadra, the best-selling Algerian novelist, whose real name is Mohammed Moulessehoul. We sipped tea one gray day in the offices of the Algerian Cultural Center. A 55-year-old former Algerian Army officer who now lives in Paris heading the center, Mr. Moulessehoul writes novels critical of the Algerian government under his wife’s name, which he first borrowed while in Algeria because the military there had banned his literary work.

“I was born into a poet tribe in the Sahara desert, which ruled for 800 years,” he said, sitting erect and alert, still a soldier at heart. “I read poetry in Arabic. I read kids’ books in Arabic. But at 15, after I read Camus in French, I decided to become a novelist in French partly because I wanted to respond to Camus, who had written about an Algeria in which there were no Arabs. I wanted to write in his language to say, I am here, I exist, and also because I love French, although I remain Arab. Linguistically it is as if I have married a French woman, but my mother is still Arabic.”

He quoted Kateb Yacine, the Algerian writer, who chose to write in French “to tell the French that I am not French.” Yacine called French the treasure left behind in the ruins of colonialism.

“Paris is still fearful of a French writer who becomes known around the world without its blessing,” Mr. Moulessehoul said. “And at the same time in certain Arab-speaking circles I am considered a traitor because I write in French. I am caught between two cultures, two worlds.

“Culture is always about politics in the end. I am a French writer and an Algerian writer. But the larger truth is that I am both.”

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Une réponse à Langue française: Je n’aime pas le show off (Pardon my English)

  1. [...] avec une intéressante tribune du professeur québecois Marc Chevrier, sur la « fatigue linguistique de la France«  … jc durbant @ 15:24 Catégorie(s): Antiaméricanisme, toujours [...]

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