Guerre civile américaine/150e: La double solitude du pasteur March (How Chaplain March lost his religion: after 140 years French writer finally gives famous Little women’s father his due)

29 avril, 2011
Hetzel's French edition of Little women (1872)2010 French translation of Little women (Ferdjoukh)I think it was so splendid in Father to go as chaplain. Meg (Little women 2)
Comme c’est beau à papa d’être parti pour l’armée comme médecin. Adaptation de Pierre-Jules Hezel
Il y eut un livre où je crus reconnaître mon visage et mon destin : Little Women, de Louisa Alcott. Je m’identifiai passionnément à Jo, l’intellectuelle. (…) elle était bien plus garçonnière et plus hardie que moi ; mais je partageais son horreur de la couture et du ménage, son amour des livres. Simone de Beauvoir (Mémoires d’une jeune fille rangée)
Une bonne partie du roman est consacrée à illustrer les défauts des quatre sœurs et à montrer leurs efforts sincères pour s’en corriger, avec comme guide le Pilgrim’s Progress, le roman allégorique de John Bunyan, lecture pieuse obligée des dimanches victoriens. Le Pilgrim’s Progress structure de ce fait tout le roman. Les sœurs sont au début dans le Slough of Despond (le Bourbier du Découragement dans la traduction de Bunyan par S. Maerky-Richard). Beth visite le Palace Beautiful (palais Plein-de-Beauté), Amy la Valley of Humiliation (Vallée de l’Humiliation). Jo rencontre et vainc Apollyon, résident de la même vallée (et qui symbolise son mauvais caractère). Meg va à Vanity Fair (la Foire aux Vanités), etc. Les sœurs font aussi de fréquentes lectures des petits évangiles qui constituent leur seul cadeau pour le Noël qui ouvre le roman. (…) Le « texte intégral » de la version du Livre de poche jeunesse représente un peu moins de la moitié du roman, les coupes allants d’une demi-phrase à des pages entières. Trois chapitres sautent dans leur totalité, celui où Amy fait des bêtises à l’école et est sévèrement punie, celui où Meg, la coquette, est invitée chez des gens riches qui la snobent et la ridiculisent, enfin, un chapitre « littéraire » consacré au petit journal manuscrit que publient les sœurs March et Laurie, sous les auspices du Pickwick Club. (…) Dans la traduction, les March n’ont plus de religion particulière. Toute allusion à une quelconque lecture pieuse ou une quelconque pratique religieuse est supprimée (Amy ne se fait plus installer un oratoire chez la tante March par la gouvernante française et catholique). Le Pilgrim’s Progress disparaît en entier et le roman n’est plus structuré par rien. On ne comprend d’ailleurs plus, dans la version française, que les quatre petits livres reliés de quatre couleurs différentes que reçoivent les filles March pour le premier Noël sont quatre petits évangiles. Toujours dans le souci de déchristianiser le roman, la traductrice supprime fréquemment les fins de chapitres, souvent si émouvantes, parce que les personnages y tirent une leçon morale. (…) Quant à la bibliophobie de la traductrice, elle entraîne que les filles March ne lisent rien de particulier, alors que l’un des intérêts de Little Women est de montrer les lectures de petites Américaines de la classe moyenne au 19e siècle. Jo n’a donc plus droit à The Heir of Redclyffe (de Mrs Yonge), pas plus qu’à Undine et Sintram (de La Motte-Fouqué). Et la traductrice passe complètement sous silence le fait que Jo ne peut se faire offrir les deux contes de La Motte-Fouqué (réunis en un volume) pour le premier Noël et qu’elle passe donc tout le roman, c’est-à-dire une année entière, à désirer ardemment cet ouvrage. Sans doute un tel amour des livres a-t-il été jugé excessif et par conséquent peu édifiant ! (…) Des jeunes filles règlent leur conduite sur une norme religieuse qui constitue à la fois une morale pratique et une forme d’hygiène mentale ; l’une de ces jeunes filles ne vit que pour les livres, ceux qu’elle lit et ceux qu’elle écrit ; la même jeune fille est mal dans son sexe et panache les attitudes sociales des deux sexes. Si de pareilles énormités étaient publiables en 1868, elles ne le sont plus en 1980. (…) La suppression des allusions à la littérature modifie radicalement le personnage de Jo March. Dans le roman de Mrs Alcott, Jo est un écrivain en herbe, ce qui fait d’elle l’un des personnages les plus intéressants du roman, dont il nous donne par ailleurs la clé, puisque nous comprenons que Jo March est l’auteur elle-même. Dans ce qui reste du roman en français, Jo est une jeune fille douée qui place une nouvelle dans le quotidien local sans que cela ait de signification particulière, et qui aurait pu tout aussi bien chanter sur scène à la fête annuelle de l’école de musique ou gagner le cent mètre en dos crawlé à la piscine municipale. La description de Jo comme garçon manqué est elle aussi très édulcorée dans la traduction. Quand Mrs March retourne ses poches et va mendier chez la vieille tante March pour réunir l’argent qui lui permettra de se rendre à Washington au chevet de son mari, Jo vend sa chevelure ce qui lui permet de remettre 25 dollars à sa mère. Dans la traduction tronquée, la chose est présentée comme un sacrifice héroïque. La version originale est beaucoup plus riche, puisque nous comprenons qu’en réalité Jo avait envie d’être tondue (pour ressembler à un garçon), et qu’elle a saisi ce prétexte – ce qui ne l’empêchera d’ailleurs pas de pleurer ses beaux cheveux. Dans la suite du roman, Jo entretient le fantasme de s’enfuir avec Laurie, en se faisant passer pour un garçon grâce à ses cheveux ras, motif qui a été soigneusement gommé par la traductrice. On décèle donc, dans les interventions de la traductrice, le souci d’épargner à une jeune lectrice de la fin du 20e des détails scabreux qui étaient peut-être acceptables à l’époque victorienne mais qui ne le sont plus de nos jours : des jeunes filles fondamentalement bonnes et pieuses règlent leur conduite sur une norme religieuse qui constitue à la fois une morale pratique et une forme d’hygiène mentale ; l’une de ces jeunes filles ne vit que pour les livres, ceux qu’elle lit et ceux qu’elle écrit, et entraîne ses sœurs et le petit voisin dans son jeu préféré, celui du club littéraire ou de la conférence de rédaction ; la même jeune fille est mal dans son sexe et panache les attitudes sociales des deux sexes. Si de pareilles énormités étaient publiables en 1868, elles ne le sont plus en 1980. Notons pour finir que la deuxième partie des Quatre filles du Dr. March (Little Women part II, ou Good Wives en Angleterre) n’est pas disponible pour les petites lectrices françaises, ce qui signifie que, ici encore, le sens du roman est profondément altéré (les petites lectrices ne sauront pas que Beth meurt finalement, ou encore que Jo n’épousera pas Laurie, son grand ami). Cette absence, dans la collection Le Livre de poche jeunesse, de la moitié du roman de Mrs Alcott est heureusement largement compensée par la présence dans ladite collection de romans tels que Parvana la petite Afghane ou Paloma la petite disparue latino-américaine. L’Adamantine
Lorsqu’il traduit ainsi (…) Pierre-Jules Hetzel a visiblement à coeur de ne heurter personne dans une France qui s’affronte sur la question de la séparation de l’Eglise et de l’Etat depuis, au moins, la Loi Falloux, en 1850. D’éviter aussi les questions d’enfants qui fâchent ou embarassent à propos des ministres de Dieu qui se marient (et qui font des enfants). Il ignore que son titre fera le tour du monde francophone et demeurera "la" référence en 1872, dans sa "Bibliothèque d’éducation et de récréation", de son adaptation très personnelle de "Little women", titre original de l’oeuvre de Louisa May Alcott. (…) Autre aspect important (que l’adaptation de Hetzel n’est pas seule à omettre), la référence au "Pilgrim’s Progress"( Le Voyage du pèlerin"), de John Bunyan. Ce livre, qui est l’un des fondements d’une morale pratique du protestantisme anglo-saxon , est omniprésent tout au long de "Little women". Il génère certains titres de chapitres et de phrase de clôture, Alcott, qui est écrivain avant tout s’amuse avec ses "petits pèlerins" et les symboles religieux. Là où elle traite avec poésie et tendresse du thème de la religion (cf. le perroquet de tante March qui demande à Dieu de bénir les boutons de bottines des visiteurs), Hetzel, lui, remplace cet aspect ludique, poétique  (et qui sructure la narration), par une morale familiale, scolaire et pédagogique qui a contribué, hélas, à l’image un peu didactique et ennuyeuse du roman. Par ailleurs, le personnage de Jo , alter ego de l’auteur et diffuseur de ses idées sur la condition féminine, dévore des livres dont les titres ont le plus souvent disparu des traductions. Or, même si ce sont des livres oubliés, leur choix en (…) en dit long sur le caractère de Jo et/ou sur son humeur du moment. Malika Ferdjoukh
Il y a juste une chose que je regrette. C’est le passage du Pickwick Club. J’avais quasiment tout laissé. Juste allégé des répétitions et des lourdeurs. Mais la directrice de collection, soucieuse de son jeune lectorat trouvait, et sans-doute a-t-elle raison, qu’expliquer par de multiples et fastidieuses notules la fonction de tel personnage du roman de Dickens appliquée aux filles March, c’était décourager et « larguer » par avance les non-initiés. Pour des collégiens, on peut le comrpendre. Exit, donc, les petits textes qu’écrivent Jo et ses sœurs dans la gazette Pickwick. Je le regrette un peu car disparaît ainsi une dimension « cocoon » et de « comment se réchauffer l’imagination » importante à mon avis pour Alcott. En outre, c’est un passage fréquemment zappé dans les adaptations et traductions. Ça m’ennuyait beaucoup de rejoindre la cohorte de ceux que mon texte était censé combattre. Mais, il fallait choisir. Un livre, une collection c’est aussi du calibrage, un nombre donné de signes… Or, il était vraiment essentiel de conserver le caractère de Jo au plus près du texte original, les scènes choc, le bal avec Meg ou l’école d’Amy qui sont des scènes d’une extrême cruauté, etc. J’ai donc privilégié ces scènes à celles du Pickwick Club. Malika Ferdjoukh
Les quatre filles du pasteur March L’histoire de Meg, Jo, Beth et Amy a traversé le siècle sous des titres divers, Les Quatre Filles du docteur March étant le plus célèbre et sans doute le moins exact, puisque leur père n’est pas médecin, mais pasteur… Cette chronique d’une année dans la vie d’une famille américaine pendant la guerre de Sécession est certes autobiographique, mais, à l’image de la famille de l’auteur, celle des March n’est ni aussi conventionnelle ni aussi ordinaire qu’on a bien voulu le faire croire au lecteur. Car, de ce livre, ressort la figure forte de Joséphine, dite Jo : alter ego affiché de Louisa May Alcott, elle est la rebelle en conflit avec le modèle féminin en vigueur dans la société puritaine de l’Amérique du XIXe siècle. Elle dit qu’on peut être mal dans la peau d’une fille dans le Boston des années 1860, avoir envie de prendre des airs de garçon et nourrir de farouches ambitions littéraires, être pieuse sans être soumise – bref, qu’on peut vivre en 1868 et être progressiste. Alors, ces Quatre Filles, roman mièvre, féminin et bien-pensant ? Rien n’est moins sûr. C’est ce que cette nouvelle traduction, abrégée par l’auteur d’un roman qui raconte l’histoire d’autres soeurs inoubliables, s’efforce de montrer. Quatrième de couverture
C’est Hetzel (l’éditeur de Jules Verne) qui lorsqu’il voulut diffuser le roman fit du "chaplain March", un "docteur March". Il s’agissait pour lui d’éviter les questions religieuses, dans une France qui se laïcisait, processus qui n’allait pas sans engendre de nombreux conflits idéologiques. Il voulait aussi éviter que les enfants aient à se poser d’embarrassantes questions sur ce prêtre (sic), père d’une famille nombreuse, qui ne pouvait manquer de paraître exotique en France. Il y aura bien d’autres traductions : Les soeurs March, Petites bonnes femmes, Petites femmes. Mais aucune ne parviendra à s’imposer et le roman de Louisa May Alott reste, pour le monde francophone, Les quatre filles du Docteur March, au mépris de toute fidélité au texte original! C’est peut-être Malika Ferdjoukh qui a trouvé la solution, dans la nouvelle adaptation (sic) qu’elle propose : Les quatre filles du pasteur March. A une syllabe près, le lecteur français retrouve la familiarité d’un titre qui suggère tout un univers et la fidélité à l’univers original d’Alcott est restaurée. (…) L’adaptatrice a imprimé, de son style dynamique, cette nouvelle adaptation du roman. Ce qui, somme-toute, convient à une histoire dont la figure centrale est une jeune fille de la bonne société américaine du milieu du XIXe siècle qui revendique indépendance et liberté. Jo March est, aux Etats-Unis, l’une des premières figures féministes, agissant librement tout en osant défier les conventions. Si le propos du roman peut aujourd’hui sembler anodin : il s’agit de raconter une année dans la vie de la famille March dont le père, pasteur, est parti servir l’armée abolitionniste, il transgresse néanmoins tous les codes du roman pour jeunnes filles de l’époque. Et nul doute qu’il faille attribuer son succès à la figure de Jo si contraire aux héroînes neurasthéniques qui peuplaient alors la littérature sentimentale. Si les bons sentiments y trouvent leur place, (Meg, Jo, Beth, Amy marquées par le Voyage du pèlerin de Bunyan se conduisent en parfaites chrétiennes), Jo qui souhaite vivre de sa plume et résiste aux chantage d’une vieille tante conventionnelle et tyranique apparaît comme une véritable femme moderne qui dut porter les aspirations secrètes de toute une génération. La plume alerte de Malika Ferdjoukh donne en outre à ce petit roman un coup de jeune bienvenu qui le dépoussière agréablement et fait ressentir avec bonheur le tonus du personnage principal. Stéphane Labbe

Cachez cette religion que je ne saurai voir!

Où l’on découvre comment, après la guerre civile américaine, l’aumônier nordiste perdit son titre d’origine… et sa religion!

Multiples adaptations (une cinquantaine d’éditions différentes et presque autant de traductions-adaptations), adoucissement, changements orhographiques de certains noms, rajeunissement des personnages, changement d’idées, transformattion de sens, passage à la trappe de la vraie violence de Jo, ses réparties cinglantes, sa gestuelle brusque voire brutale, suppression ou édulcoration de passages entiers (y compris vitaux comme celui où Jo veut clairement la mort de sa sœur Amy en la laissant filer sur la glace trop mince), suppression des fondements et du sous- texte religieux de l’oeuvre (tout le parallèle avec le voyage du pèlerin de Bunyan), réduction à la pure et ennuyeuse pédagogie …

Retour en ce 150e anniversaire du déclenchement d’une guerre civile américaine rebaptisée pour l’éternité, par une France pro-sudiste, "Guerre de Sécession" …

Sur, 140 ans après et grâce à l’acharnement de la romancière franco-algérienne Malika Ferdjoukh (béni soit son nom!), la longue et double solitude du bon pasteur March.

Abolitionniste de la première heure et engagé volontaire comme aumônier de l’Armée nordiste dès la première année de cette guerre qui déchira son pays,  le père nécessairement absent des célèbres filles March  du classique semi-autobiographique de Louisa May Alcott se verra en effet, guerre laïcarde et respect des bonnes moeurs enfantines obligent et par un auteur français pressé de s’approprier cet immédiat bestseller de la littérature enfantine américaine (rien de moins que l’éditeur de Jules Verne Pierre-Jules Hetzel, alias PJ Stahl), affublé du titre complètement gratuit et apparemment éternel de "docteur".

Même l’excellente fiction biographique de l’ex-journaliste australo-américaine du WSJ et prix Pulitzer 2006 Geraldine Brooks ("March") qui fera redécouvrir un humaniste ami voire inspirateur de grandes figures nationales américaines comme Emerson ou Thoreau mais aussi un peu exalté et prêt à s’engager dans la première cause venue quitte, entre école d’avant-garde et communauté végétarienne, à y perdre sa fortune et les moyens de subsistence de sa propre famille, se verra affublée elle aussi dans sa version française de "Solitude du docteur March".

Du moins jusqu’à l’an dernier et la nouvelle traduction (hélas, format de la collection majoritairement adressée aux scolaires oblige, abrégée –  et non "adaptée" même s’ il n’existe toujours pas, plus de 140 ans après, de traduction intégrale de la célèbre oeuvre de Louisa May Alcott!) de Malika Ferdjoukh pour l’Ecole des loisirs.

Qui, comme on le rappelle dans sa préface et l’entretien ci-dessous, a enfin dépoussiéré et redonné vie à 140 ans de multiples adaptations et réduction à la pure miévrerie d’une oeuvre qui, par sa liberté de ton et ses positions que l’on qualifierait aujourd’hui de féministes, avait révolutionné à l’époque la tradition des romans pour jeunes filles … 

Entretien

Un grand merci à Malika Ferdjoukh pour avoir accepté de répondre à mes nombreuses questions sur sa formidable traduction de Little Women parue à L’école des loisirs le 4 février 2010.

Présentation de l’éditeur :

L’histoire de Meg, Jo, Beth et Amy a traversé le siècle sous des titres divers, Les Quatre Filles du docteur March étant le plus célèbre et sans doute le moins exact, puisque leur père n’est pas médecin, mais bien pasteur. Cette chronique d’une année dans la vie d’une famille américaine pendant la guerre de Sécession est bien autobiographique, mais, à l’image de la famille de l’auteur, celle des March n’est ni aussi conventionnelle ni aussi ordinaire qu’on a bien voulu le faire croire au lecteur. Car, de ce livre, ressort la figure forte de Josephine, dite Jo : alter ego affiché de Louisa May Alcott, elle est la rebelle en conflit avec le modèle féminin en vigueur dans la société puritaine de l’Amérique du XIXe siècle. Elle dit qu’on peut être mal dans la peau d’une fille dans le Boston des années 1860, avoir envie de prendre des airs de garçon et nourrir de farouches ambitions littéraires, être pieuse sans être soumise – bref, qu’on peut vivre en 1868 et être progressiste. Alors, ces Quatre Filles, roman mièvre, féminin et bien pensant ? Rien n’est moins sûr. C’est ce que cette nouvelle traduction, abrégée par l’auteur d’autres soeurs inoubliables, s’efforce de montrer.

Je propose depuis 2003 à la directrice de la collection « Classiques abrégés » à l’Ecole des Loisirs de m’atteler à « Orgueil et préjugés» de Jane Austen. Pardon, Jane, mais tant qu’à faire, il vaut mieux que « l’abrégement » soit fait par une admiratrice fervente que par le hasard dont on sait bien qu’on ne sait pas de quoi il peut être fait !

Bref, Jane Austen n’étant toujours pas au programme scolaire, la directrice de collection me propose Jane Eyre, puis les Hauts de Hurlevent. Mais non. C’était les sœurs Bennet ou rien. Les années passent. Je reviens à la charge.

De guerre lasse, la directrice de collection me dit : « Tu veux des sœurs… Pourquoi pas les March ? » Le roman cadrait apparemment avec les instructions officielles pour les collèges. Il faut préciser que le programme de cette collection est majoritairement adressé aux scolaires.

Les sœurs March… L’idée me séduit. D’autant plus que, depuis des années, je collectionne les éditions françaises des « Quatre filles du Dr March », sous leurs titres divers et variés, ainsi que leurs sequels. Je m’y replonge et je trouve quasiment tout de suite mon nouveau titre : « Les 4 filles du pasteur March ». ce qui semble logique, car nous avons toutes, un jour, cherché en vain ce fichu docteur !

Viennent ensuite toutes les questions que peut se poser un « abrégeur ». Je dois préciser que la consigne de cette collection c’est de ne jamais adapter, de rester fidèle au texte original. N’est autorisée que la gomme. Or, la plupart des éditions françaises sont pratiquement toutes adaptées, on adoucit un mot par-ci, une expression par-là, on rajeunit les âges, on change une idée, on transforme un sens, etc.

J’étais bien placée pour m’en rendre compte, au vu de ma cinquantaine d’éditions différentes et presque autant de traductions-adaptations de nos « 4 filles ». Aucune ne me satisfaisait.

Alors j’accepte et je me lance. Tout d’abord, j’ai tout traduit. C’était quand même là le motif essentiel de cette nouvelle édition. Jusque-là je n’avais trouvé que 2 ou 3 traductions de valeur. Pourtant, à chaque fois, passaient à la trappe la vraie violence de Jo, ses réparties cinglantes, sa gestuelle brusque voire brutale. En fait, je la voyais comme si elle avait porté un pantalon de toile rude sous ses robes. Elle devait marcher comme si la route devant elle était pleine de cailloux à dégager. Du coup, sa relation avec Laurie s’en trouve changée. A la fin, cette fille ne peut absolument pas épouser ce garçon-là. C’est écrit entre les lignes, mais très clairement, sans ambiguïté.

Encore faut-il avoir, en français, les bonnes lignes en question. Il y avait des passages, toujours les mêmes, qui étaient supprimés ou édulcorés alors qu’ils étaient d’une importance extrême. Par exemple celui où Jo veut clairement la mort de sa sœur Amy en la laissant filer sur la glace trop mince. Je crois que ce passage, que j’adore et que je comprenais fort bien même alors que je n’écrivais pas encore de livres, a toujours fichu la trouille aux éditeurs jeunesse.

Il me fallait donc « abréger », alléger la forme mais ne surtout pas « supprimer » les fondements et le sous- texte de ce texte. C’est ce que j’ai essayé de faire. Il y a juste une chose que je regrette. C’est le passage du Pickwick Club. J’avais quasiment tout laissé. Juste allégé des répétitions et des lourdeurs. Mais la directrice de collection, soucieuse de son jeune lectorat trouvait, et sans-doute a-t-elle raison, qu’expliquer par de multiples et fastidieuses notules la fonction de tel personnage du roman de Dickens appliquée aux filles March, c’était décourager et « larguer » par avance les non-initiés. Pour des collégiens, on peut le comrpendre. Exit, donc, les petits textes qu’écrivent Jo et ses sœurs dans la gazette Pickwick. Je le regrette un peu car disparaît ainsi une dimension « cocoon » et de « comment se réchauffer l’imagination » importante à mon avis pour Alcott. En outre, c’est un passage fréquemment zappé dans les adaptations et traductions. Ça m’ennuyait beaucoup de rejoindre la cohorte de ceux que mon texte était censé combattre.

Mais, il fallait choisir. Un livre, une collection c’est aussi du calibrage, un nombre donné de signes… Or, il était vraiment essentiel de conserver le caractère de Jo au plus près du texte original, les scènes choc, le bal avec Meg ou l’école d’Amy qui sont des scènes d’une extrême cruauté, etc. J’ai donc privilégié ces scènes à celles du Pickwick Club.

Si cette version abrégée et, je l’espère, moins mièvre, ouvre la porte de l’œuvre de Louisa May Alcott à de jeunes lecteurs qui n’y auraient jamais mis le nez, j’en serai ravie. C’est d’abord pour cela que cette collection d’abrégés existe.

Ensuite, s’ils y découvrent que Louisa May Alcot est une femme étonnamment moderne, sans une once de cette tiédeur dont on l’affuble depuis un siècle. Car elle est tout sauf tiède. Il n’est qu’à lire ses portraits de femmes sulfureux (« Derrière le masque ») ou extrêmes (« Pour le meilleur et le pire ») pour en être persuadé. J’aimerais assez faire le tome 2 de Little Women, mais il nous faut d’abord savoir si l’abrégement du tome 1 va intéresser et trouver un public. C’est drôle, ça me rappelle ce qu’écrit Alcott à la dernière ligne du roman…

Wait and see, donc.

Bien sûr, la cinéphile que je suis a vu les quelques versions du roman qui existent. Celle de Cukor vaut surtout par l’interprétation de Katharine Hepburn qui était, dans la vie, une authentique Jo. Garçonne, osseuse, frondeuse, indépendante. Sauf qu’elle doit y avoir plus de 20 ans. Je reproche aussi à cette version d’être en noir et blanc (Le livre est si plein de couleurs ! De fleurs, d’arbres, de robes, de chapeaux, d’éléments de décor, etc) et aussi d’être un peu « mélo-pathos ». Le violon trop présent de la musique doit y être pour quelque chose. Et puis, je n’y aime pas Mme March. En revanche, j’aime beaucoup la jolie Frances Dee en Meg, qu’on retrouvera plus tard dans « Vaudou » de Jacques Tourneur. Mais son rôle y est un peu raccourci.

La version de Mervyn Le Roy, quant à elle, est très stupidement adaptée mais je l’ai longtemps préférée néanmoins parce que je pense que, à part les scénaristes, tout le monde avait pigé l’univers d’Alcot : le chef opérateur (la photo en technicolor y est sublissime), le décorateur, le costumier, etc. Et j’aime beaucoup Mary Astor en Mme March même si le scénario idiot gâche tout en ne lui offrant que de rares répliques. Ah, et Margaret O’Brien y est une Beth poignante. Elle réussit là un vrai tour de force, vu son peu de temps de présence à l’écran. C’est elle la petite sœur de Judy Garland dans « Meet me in St Louis » de Minnelli. J’adore sa voix. Elle peut vous faire pleurer et rire rien qu’en lisant le bottin. Et là, les répliques indigentes et stéréotypées de cette version ne sont, hélas, pas très éloignées des lignes de l’annuaire…

Bref, c’est un très beau livres d’images mais il faut malheureusement couper le son. Et puis, comme dans la première version, les filles sont toutes trop âgées. June Allyson, qui joue Jo, n’a pas loin de trente ans… Une pure hérésie.

Evidemment, celle avec Wynona Rider des années 90 est assez fidèle mais… elle manque terriblement de poésie. La neige y semble sale, les intérieurs uniformément marron, et sombres… Et Wynona y fait trop la « gentille mignonne ». Or, Jo est tout sauf une gentille mignonne ! Dites-lui ça, elle se sentirait insultée! Susan Sarandon qui fait la mère, aurait été une superbe Jo si elle avait eu 30 ans de moins ! Alors… Eh bien, non. Il n’existe pas encore, à mon avis, de bonne version cinéma des « 4 filles ».

Je ne peux que conseiller aux lecteurs de Little Women de se plonger dans les romans de Malika Ferdjoukh et de faire la connaissance des quatre soeurs.

Voir aussi:

Alors, ces Quatre Filles, roman mièvre, féminin et bien-pensant ?

Clarabel

Paperblog

14 avril 2010

Non ! non ! non ! Je n’avais jamais lu le roman de Louisa May Alcott, son plus célèbre roman, Little Women, mais j’avais vu l’adaptation cinématographique de Gillian Armstrong (1995), que j’avais adorée. La nouvelle édition traduite et abrégée par Malika Ferdjoukh s’est donc efforcée de rattraper cet oubli et de corriger un sentiment erroné, à savoir que Little Women était un roman mièvre, féminin et bien-pensant. Cela n’est finalement pas du tout le cas !

Tout est de la faute de Pierre-Jules Hetzel, le traducteur, qui en 1872 a livré une adaptation très personnelle du roman de Louisa May Alcott (chaplain a été traduit par docteur, un terme qui demeurera ancré à jamais pour désigner l’oeuvre à travers le monde francophone). Il ira même jusqu’à se l’approprier sous le pseudonyme de P-J Stahl. Tout ceci est expliqué en détails dans l’introduction de Malika Ferdjoukh. Bénie soit-elle. Elle a dépoussiéré ce classique en livrant une version joyeuse, enfantine et pleine de bons sentiments. Cela a toujours été ainsi, certes. Mais j’ai trouvé en plus une fraîcheur dans l’histoire, que je connaissais pourtant par coeur, un souffle de légèreté, un air enlevé et pétillant. Jamais niais, bien au contraire. C’est pur, charmant et gracieux.

Et la vieille tante March qui serine que dans une masure, l’amour fait toujours faillite. Taratata. Les filles March nous prouvent le contraire. Elle sont pauvres, le père est à la guerre, son absence pèse mais les ressources ne manquent pas. Et puis, Laurie et son grand-père se révèlent des voisins attentionnés. Ah ! Laurie… j’avais oublié mon béguin. Triple soupirs. Je ne pardonnerai jamais Louisa May Alcott d’avoir osé briser le coeur de milliers de lectrices, heureusement ce roman (une suite n’était pas encore envisagée) nous ôte toutes nos pertes d’illusions. Et c’est sur de doux espoirs que nous refermons les dernières pages…

Jo alla s’installer dans son fauteuil préféré, avec un air grave et serein qui lui allait plutôt bien ; Laurie vint s’appuyer derrière elle, le menton touchant presque ses boucles ; il hocha la tête et lui adressa un sourire plein d’affection à travers le grand miroir qui les réfléchissait tous deux.

Cette délicieuse parenthèse (j’assume être une midinette) n’enlève pas la part de sérieux qu’offre le roman. Il est bien évident que c’est une dénonciation de la condition féminine dans la société puritaine de l’Amérique du XIX° siècle. Et Jo March, à travers laquelle s’exprimait l’auteur, est une formidable rebelle, une passionnée qui agit en garçon manqué en rêvant d’indépendance.

Jo rêvait d’un grand accomplissement. Lequel ? Elle l’ignorait encore, mais fulminait de ne jamais pouvoir lire, courir, ou monter à cheval autant qu’elle l’aurait voulu. Son caractère emporté, sa langue bien pendue, son esprit qui moulinait sans repos lui valaient souvent des ennuis, et sa vie était une succession de hauts et de bas cocasses ou pathétiques.

A lire ou relire. Il n’est jamais trop tard.

Les quatre filles du pasteur March ~ Louisa May Alcott

édition traduite et abrégée par Malika Ferdjoukh

Classiques abrégés de l’école des loisirs (2010) – 235 pages – 6,00€

Cette collection se propose de rendre accessibles aux jeunes lecteurs de grandes oeuvres littéraires. Il ne s’agit jamais de résumés, ni de morceaux choisis, mais du texte même, abrégé de manière à laisser intacts le fil du récit, le ton, le style et le rythme de l’auteur.

Voir également:

Les quatre vies du docteur March

Françoise Dargent

Le Figaro

04/11/2010

La Solitude du docteur March de Geraldine Brooks

- Où l’on découvre ce que l’aumônier nordiste faisait lorsque ses quatre filles l’attendaient à la maison.

Aucune erreur possible: il est bien le père de ses filles. Charitable, humaniste et parfois exalté. Question caractère, il se rapproche davantage de l’intrépide Jo que de la raisonnable Meg. Tel est le docteur March imaginé par Geraldine Brooks. L’auteure américaine a ainsi prolongé le célèbre classique de Louisa May Alcott, mettant en scène quatre sœurs et leur mère vivant dans l’attente du retour du père emporté dans la tourmente de la guerre de Sécession. Le docteur est le grand absent du roman originel, mystérieux récipiendaire des lettres affectueuses que lui envoie sa tribu. Geraldine Brooks a choisi de déboulonner la statue du héros en s’inscrivant dans les blancs du texte laissé par sa prestigieuse aînée. Si l’hommage est évident, le procédé lui permet de brosser un pan de l’histoire douloureuse des États-Unis sur un mode ultra­romanesque. Le tout en conviant quelques figures nationales comme Emerson ou Thoreau et même un Nathaniel Hawthorne peu amène envers les Noirs.

Kidnapping romanesque

Il n’est donc pas étonnant que cet ouvrage ait reçu en 2006 le prix Pulitzer, même si sa résonance peut paraître moindre aux non-Américains. La romancière use d’aller-retour dans le temps pour brosser le portrait d’un idéaliste du XIXe siècle. Au début du roman, March est un jeune colporteur du Massachusetts découvrant lors de sa tournée dans le Sud la dure réalité de l’esclava­gisme. On le retrouve ensuite à ­quarante ans, engagé aux côtés des Nordistes comme aumônier, viscéralement pacifiste dans un univers où la violence se déchaîne. Un autre flash-back relate sa rencontre et les premières années avec Marmee, la mère de leurs filles, une militante de la cause abolitionniste qui cache chez eux les esclaves en fuite. Ainsi se dessine la figure paternelle, emplie d’idéalisme mais pétrie de contradictions jusqu’à en devenir trouble. Geraldine Brooks tient le fil d’une intrigue dont on connaît l’issue d’avance le père prodigue reviendra et réussit un kidnapping romanesque, plus habile qu’une simple suite à un roman culte.

La Solitude du docteur March de Geraldine Brooks, traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle D. Philippe, Belfond, 340 p., 20,50 €.

Voir enfin: 

LITTERATURE DE JEUNESSE

Annales de la littérature pour la jeunesse – Département des chefs-d’œuvre en péril

Les Quatre filles du Dr. March de Louisa May Alcott

traduction d’Anne Joba (1980), Le Livre de poche jeunesse, texte intégral (sic)

Les Quatre filles du Dr. March est la trahison de Little Women (1868) de Louisa May Alcott. Nous parlerons d’abord du roman, puis de la traduction.

Le roman de Mrs Alcott raconte une année (de Noël à Noël) dans la vie de Meg, Jo, Beth et Amy, les quatre filles de Mrs March (Marmee), incarnation de toutes les vertus maternelles, dont le mari est engagé dans l’armée du nord avec le grade de médecin-major. Sans être réduites à la misère, les March vivent pauvrement et les aînées travaillent, Meg comme gouvernante d’horribles enfants, Jo comme dame de compagnie d’une vieille tante acariâtre.

Meg, l’aînée, est coquette, Jo, l’écrivain en herbe, est un garçon manqué, Beth, la pianiste, est d’une timidité maladive et n’est heureuse qu’en compagnie de ses chats et de ses poupées, Amy, la plus jeune, est un peu pimbêche, ce dont témoigne sa tendance à employer des mots qu’elle ne comprend pas et qu’elle estropie. Une bonne partie du roman est consacrée à illustrer les défauts des quatre sœurs et à montrer leurs efforts sincères pour s’en corriger, avec comme guide le Pilgrim’s Progress, le roman allégorique de John Bunyan, lecture pieuse obligée des dimanches victoriens. Le Pilgrim’s Progress structure de ce fait tout le roman. Les sœurs sont au début dans le Slough of Despond (le Bourbier du Découragement dans la traduction de Bunyan par S. Maerky-Richard). Beth visite le Palace Beautiful (palais Plein-de-Beauté), Amy la Valley of Humiliation (Vallée de l’Humiliation). Jo rencontre et vainc Apollyon, résident de la même vallée (et qui symbolise son mauvais caractère). Meg va à Vanity Fair (la Foire aux Vanités), etc. Les sœurs font aussi de fréquentes lectures des petits évangiles qui constituent leur seul cadeau pour le Noël qui ouvre le roman.

Le début du roman est centré sur les relations de voisinage avec le jeune Laurie, qui vit chez son sévère grand père, Mr Laurence, et qui devient rapidement une sorte d’appendice à la famille March et le meilleur ami de Jo. Les chapitres 15 à 23 adoptent un ton plus grave. Le père March a pris une pneumonie au front et Mrs March part pour le soigner dans un hôpital militaire de Washington. Simultanément, Beth a attrapé la scarlatine en soignant le bébé d’une indigente et reste longtemps entre la vie et la mort. Beth guérit (elle mourra dans la deuxième partie du roman, Little Women part II, qui s’appelle en Angleterre Good Wives), le père March guérit aussi et revient pour constater les progrès accomplis par ses filles. Cette année, en apparence si difficile, a finalement profité à tout le monde. La fin du roman est consacrée aux fiançailles entre Meg et le précepteur de Laurie, Mr Brooke, qui a accompagné Mrs March à Washington et a soigné le père March avec dévouement.

Little Women est une autobiographie à peine transposée de Louisa M. Alcott, Jo dans le roman. (Au moment où elle publie le livre, l’auteur écrit de la littérature populaire pour des pulps et des journaux, exactement comme son personnage, et elle vit toujours avec Marmee et ses sœurs survivantes, Anna (Meg dans le roman) et May (Amy dans le roman) – Elizabeth, la troisième sœur, étant morte, comme Beth dans la deuxième partie du roman).

Arrivons à la traduction.

Toutes ces coupes s’expliquent par un double souci pédagogique. La traductrice a fait de son mieux pour ôter ce qui, selon elle, n’était plus compréhensible pour des fillettes de la fin du 20e siècle et, à ce titre, elle a supprimé premièrement toute référence à la religion, en second lieu toute référence à la littérature.

Le « texte intégral » de la version du Livre de poche jeunesse représente un peu moins de la moitié du roman, les coupes allants d’une demi-phrase à des pages entières. Trois chapitres sautent dans leur totalité, celui où Amy fait des bêtises à l’école et est sévèrement punie, celui où Meg, la coquette, est invitée chez des gens riches qui la snobent et la ridiculisent, enfin, un chapitre « littéraire » consacré au petit journal manuscrit que publient les sœurs March et Laurie, sous les auspices du Pickwick Club.

Toutes ces coupes s’expliquent par un double souci pédagogique. La traductrice a fait de son mieux pour ôter ce qui, selon elle, n’était plus compréhensible pour des fillettes de la fin du 20e siècle et, à ce titre, elle a supprimé premièrement toute référence à la religion, en second lieu toute référence à la littérature. Dans la traduction, les March n’ont plus de religion particulière. Toute allusion à une quelconque lecture pieuse ou une quelconque pratique religieuse est supprimée (Amy ne se fait plus installer un oratoire chez la tante March par la gouvernante française et catholique). Le Pilgrim’s Progress disparaît en entier et le roman n’est plus structuré par rien. On ne comprend d’ailleurs plus, dans la version française, que les quatre petits livres reliés de quatre couleurs différentes que reçoivent les filles March pour le premier Noël sont quatre petits évangiles. Toujours dans le souci de déchristianiser le roman, la traductrice supprime fréquemment les fins de chapitres, souvent si émouvantes, parce que les personnages y tirent une leçon morale.

Quant à la bibliophobie de la traductrice, elle entraîne que les filles March ne lisent rien de particulier, alors que l’un des intérêts de Little Women est de montrer les lectures de petites Américaines de la classe moyenne au 19e siècle. Jo n’a donc plus droit à The Heir of Redclyffe (de Mrs Yonge), pas plus qu’à Undine et Sintram (de La Motte-Fouqué). Et la traductrice passe complètement sous silence le fait que Jo ne peut se faire offrir les deux contes de La Motte-Fouqué (réunis en un volume) pour le premier Noël et qu’elle passe donc tout le roman, c’est-à-dire une année entière, à désirer ardemment cet ouvrage. Sans doute un tel amour des livres a-t-il été jugé excessif et par conséquent peu édifiant ! Enfin, la détestation des livres entraîne la destruction d’une bibliothèque entière, celle de Mr Laurence. Certes, ce saint des saints figure toujours dans le roman, mais il ne contient plus un seul livre qui soit cité par son titre ! Même le volume que rend Jo au vieux monsieur n’est plus identifiable, ce qui prive la jeune lectrice française d’un passage humoristique particulièrement bien venu. Jo rend à Mr Laurence « le vieux Sam » et la traductrice oublie de nous dire qu’il s’agit du premier tome de la vie de Johnson par Boswell, qui est naturellement un livre de chevet pour le vieux Mr Laurence, mais qui fait une lecture aussi peu folichonne que possible pour une jeune fille, et que Jo n’a donc à l’évidence emprunté que pour flatter le vieux monsieur.

Des jeunes filles règlent leur conduite sur une norme religieuse qui constitue à la fois une morale pratique et une forme d’hygiène mentale ; l’une de ces jeunes filles ne vit que pour les livres, ceux qu’elle lit et ceux qu’elle écrit ; la même jeune fille est mal dans son sexe et panache les attitudes sociales des deux sexes. Si de pareilles énormités étaient publiables en 1868, elles ne le sont plus en 1980.

La suppression des allusions à la littérature modifie radicalement le personnage de Jo March. Dans le roman de Mrs Alcott, Jo est un écrivain en herbe, ce qui fait d’elle l’un des personnages les plus intéressants du roman, dont il nous donne par ailleurs la clé, puisque nous comprenons que Jo March est l’auteur elle-même. Dans ce qui reste du roman en français, Jo est une jeune fille douée qui place une nouvelle dans le quotidien local sans que cela ait de signification particulière, et qui aurait pu tout aussi bien chanter sur scène à la fête annuelle de l’école de musique ou gagner le cent mètre en dos crawlé à la piscine municipale.

La description de Jo comme garçon manqué est elle aussi très édulcorée dans la traduction. Quand Mrs March retourne ses poches et va mendier chez la vieille tante March pour réunir l’argent qui lui permettra de se rendre à Washington au chevet de son mari, Jo vend sa chevelure ce qui lui permet de remettre 25 dollars à sa mère. Dans la traduction tronquée, la chose est présentée comme un sacrifice héroïque. La version originale est beaucoup plus riche, puisque nous comprenons qu’en réalité Jo avait envie d’être tondue (pour ressembler à un garçon), et qu’elle a saisi ce prétexte – ce qui ne l’empêchera d’ailleurs pas de pleurer ses beaux cheveux. Dans la suite du roman, Jo entretient le fantasme de s’enfuir avec Laurie, en se faisant passer pour un garçon grâce à ses cheveux ras, motif qui a été soigneusement gommé par la traductrice.

On décèle donc, dans les interventions de la traductrice, le souci d’épargner à une jeune lectrice de la fin du 20e des détails scabreux qui étaient peut-être acceptables à l’époque victorienne mais qui ne le sont plus de nos jours : des jeunes filles fondamentalement bonnes et pieuses règlent leur conduite sur une norme religieuse qui constitue à la fois une morale pratique et une forme d’hygiène mentale ; l’une de ces jeunes filles ne vit que pour les livres, ceux qu’elle lit et ceux qu’elle écrit, et entraîne ses sœurs et le petit voisin dans son jeu préféré, celui du club littéraire ou de la conférence de rédaction ; la même jeune fille est mal dans son sexe et panache les attitudes sociales des deux sexes. Si de pareilles énormités étaient publiables en 1868, elles ne le sont plus en 1980.

Notons pour finir que la deuxième partie des Quatre filles du Dr. March (Little Women part II, ou Good Wives en Angleterre) n’est pas disponible pour les petites lectrices françaises, ce qui signifie que, ici encore, le sens du roman est profondément altéré (les petites lectrices ne sauront pas que Beth meurt finalement, ou encore que Jo n’épousera pas Laurie, son grand ami). Cette absence, dans la collection Le Livre de poche jeunesse, de la moitié du roman de Mrs Alcott est heureusement largement compensée par la présence dans ladite collection de romans tels que Parvana la petite Afghane ou Paloma la petite disparue latino-américaine.


Printemps arabe: Cachez ce judéo-christianisme que je ne saurai voir! (No judeo-christianity please, we’re French!)

25 avril, 2011
White House Easter eggroll (2007)Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres: gardez-vous d’être troublés, car il faut que ces choses arrivent. (…) Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume, et il y aura, en divers lieux, des famines et des tremblements de terre. Tout cela ne sera que le commencement des douleurs. (…) Cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans le monde entier, pour servir de témoignage à toutes les nations. Jésus (Matthieu 24 : 6-8)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
Je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Jésus (Jean 14: 27)
Quand les hommes se diront: Paix et sécurité! c’est alors que tout d’un coup fondra sur eux la perdition. Paul (lettre aux Thessaloniciens 5: 2)
Approchez-vous de lui, pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu; et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle, un saint sacerdoce, afin d’offrir des victimes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus Christ. 1 Pierre 2 : 4-5)
Les hommes d’aujourd’hui renient leurs familles de chair, et ils renient jusqu’à leur chair, ayant souffert à cause d’elle. Ils se cherchent des frères d’esprit par-dessus les frontières terrestres, et ne se reconnaissent plus eux-mêmes dans ceux qui les entourent. Ils se veulent des frères d’idées et mettent leurs espoirs dans des parentés d’abstraction. Ils se sont réfugiés dans les régions de la pensée par crainte et dégoût de la réalité. Ils méconnaissent toute espèce de sol et toute espèce d’attache charnelle comme si leur pensée tirait sa substance d’elle-même et se nourrissait de son propre fonds. Charles-Ferdinand Ramuzllah
Allah n’y est pour rien (…) mais (…) Jésus et la Sainte Vierge non plus dans la révolution polonaise des années 1980 ! Daniel Schneidermann
Le « Choc des civilisations » n’aura pas lieu. C’est au contraire un puissant mouvement de convergence qui se profile à présent à l’échelle planétaire. Le monde musulman n’échappe pas à la règle. Du Maroc à l’Indonésie, de la Bosnie à l’Arabie Saoudite, sa démographie en témoigne : hausse du niveau d’alphabétisation des hommes et des femmes, baisse de la fécondité, érosion de l’endogamie… Des bouleversements qui sont à la fois le signe et le levier d’une mutation en profondeur des structures familiales, des rapports d’autorité, des références idéologiques. Ce processus ne va pas sans générer crispations et résistances. Mais ces réactions sont moins des obstacles à la modernisation que les symptômes de son accélération. La République des idées
Le taux d’alphabétisation peut décrire à lui tout seul une histoire générale de l’humanité ; c’est l’idée d’unification, l’idée que ce qui s’est passé dans le monde musulman ou arabe est normal parce que ça s’est passé de la même manière ailleurs. Derrière tout ça, il y a cet axe central de l’histoire humaine qui est la montée du niveau éducatif. (…) La Révolution française s’est passée quand 50% des des hommes du Bassin parisien savaient écrire. La révolution anglaise, un peu plus d’un siècle plus tôt, c’était du même ordre. La révolution russe, même chose. La révolution en Iran, même chose dans les années 60-70. Tous les pays arabes, c’est clair, même en retard sur le plan du développement éducatif, ont fait un rattrapage extrêmement rapide après la guerre, et ils atteignent dans les tranches d’âges jeunes, des taux d’alphabétisation tout à fait substantiels. Emmanuel Todd
Le phénomène touche toutes les sociétés humaines, et ce à des époques différentes. En France, la Révolution de 1789 ponctue le Siècle des Lumières, mais le taux de fécondité commence à baisser une vingtaine d’années avant les » évènements » . En Russie, le taux d’alphabétisation des hommes franchit le seuil des 50% aux alentours de 1900, soit dix-sept ans avant la Révolution. Il faudra attendre 1942 pour atteindre un tel taux en Chine (victoire de l’Armée populaire de libération maoïste en 1949). En Iran, l’alphabétisation des hommes (au moins 50% des effectifs) intervient en 1964, celle des femmes en 1981, avec une chute de la fécondité dès 1985 (arrivée au pouvoir de Khomeyni en 1979). On note que les révolutions ne sont pas uniquement libératoires ! Les phénomènes de transition induits par la modernisation que constitue la hausse de l’alphabétisation, entraînent bien souvent des réactions de rejet par un corps social malmené dans ses traditions. Rue 89
A l’appui de leur thèse, Todd et Courbage font valoir que le nombre d’enfants par femme a fortement décru dans le monde musulman en trente ans : de 6,8 en 1975 à 3,7 en 2005. Fait complémentaire à prendre en compte : on observe une grande amplitude dans la situation actuelle des pays musulmans, de 7,6 enfants par femme au Niger à 1,7 en Azerbaïdjan. L’indice de fécondité de pays comme la Tunisie et l’Iran est égal à celui de la France, tandis que la zone sahélienne, qui n’a pas entamé sa transition démographique, reste « scotchée » sur des taux très élevés. (…) Le monde musulman expérimente aujourd’hui les mêmes mécanismes que le monde occidental et la Russie, il y a dix à quatre décennies. En ce qui concerne le « cœur » du monde musulman (Maghreb et Moyen-Orient), la plupart des grands pays marquent à peu près 40 ans de retard sur le monde russe, 80 ans sur le monde latin et un siècle sur l’Europe du Nord, tant pour la courbe de l’alphabétisation que pour celle de la natalité : c’est ce qu’on observe en Algérie, au Maroc, en Turquie. Des pays musulmans comme l’Iran, la Tunisie sont légèrement en avance sur ce « cœur ». D’autres sont légèrement en retard, comme l’Egypte ou la Syrie. Bien sûr, les évolutions sont complexes, et un pays légèrement en avance sur l’alphabétisation peut être légèrement en retard dans la stabilisation démographique : exactement comme ce fut, 80 ans plus tôt, le cas en Europe. Mais globalement, l’histoire démographique de l’Occident de la fin du XIX° siècle est reproduite par le « cœur » du monde musulman, aujourd’hui. (…) C’est si l’on s’éloigne de ce « cœur » du monde musulman que l’on peut effectivement trouver des « bombes démographiques » encore à désamorcer. On en trouvera une, très médiatisée, dans la péninsule arabique – mais, si la démographie de la zone wahhabite reste explosive, les effectifs concernés sont en réalité assez faibles : « cœur » spirituel du monde musulman, la péninsule arabique est, sur le plan démographique, une périphérie secondaire. Plus significatif, on trouvera des « bombes démographiques » surtout dans deux zones significatives démographiquement : le Pakistan et l’Afrique subsaharienne musulmane. Ce qui fait ici barrage à la transition n’est pas l’application de la Charia (laquelle, soit dit en passant, n’est appliquée quasiment nulle part en Dar-el-Islam), mais des donnes largement extérieures à l’islam, parfois solidifiées par lui – au Pakistan, une très forte endogamie ; en Afrique Noire, un très fort retard d’alphabétisation. Scriptoblog

Cachez ce judéo-christianisme que je ne saurai voir!

"Populations dites occidentales", ère commune (avant Jésus-Christ comme on dit en occident), marxistes retournés …

En cette journée-vestige des octaves de Pâques médiévales que continuent à préserver fidèlement dans leur totalité ses seuls  inventeurs juifs …

Où un pays européen ayant souffert la barbarie communiste pendant des décennies se voit voué aux gémonies pour avoir voulu, dans sa nouvelle constitution et au-delà d’une menace certes préoccupante sur le droit à l’avortement, reconnaitre ses racines chrétiennes et refuser l’abberration du "mariage homosexuel" …

Alors qu’avec le "Printemps arabe" et reprenant avec Daniel Schneidermann les résultats d’un petit essai de démographie appliquée écrit il y a quatre ans avec le démographe des mondes turc et arabe Youssef Courbage ("Allah n’y est pour rien" après "Le Rendez-vous des civilisations", 2007), notre Emmanuel Todd national et penseur de chevet de Ben Laden lui-même s’apprête à nous rejouer le coup de la fin de l’URSS …

A savoir s’approprier à lui tout seul et prétendument contre tous l’annonce d’une chute ou d’une révolution que bien d’autres avaient annoncées avant lui …

Comment ne pas voir dans ce contre-pied délibéré aux propositions effectivement très probablement vouées à l’échec de séparation ou de non-contact inter-civilisationnels d’un Huntington comme de nombre d’Occidentaux effrayés par la barbarie islamique qui a pris le relais des précédentes (fallait-il, sous prétexte qu’elles étaient à terme vouées à l’échec, ne pas s’inquiéter des menaces nazie ou communiste?), le refus politiquement correct des avertissements justifiés auxquels, en période de quasi-implosion démographique européeen, ils tentent de répondre ?

Comment ne pas voir, derrière la débauche de chiffres et le nouveau fétichisme de l’alphabétisation et de la rationalité, ce même refus de la nécessité proprement religieuse (les "Sola scriptura" et "sacerdoce universel" du protestantisme comme le combat d’un Walensa ou d’un Führer) qui les ont à l’origine motivées avec les révolutions anglaise puis américaine qu’elles ont à leur tour, avant de s’étendre au reste du monde occidental puis de la planète entière, inspirées ?

Mais aussi une autre forme de naïveté comme si, à l’instar de la convergence sur un même objet du désir mimétique repéré par Girard, l’évidente convergence à laquelle nous assistons à l’échelle de la planète entière n’était pas nécessairement aussi facteur de conflit?

Et un nouvel aveuglement comme si la singularité de cette religion si particulière du judéo-christianisme qui reste à la base de l’Occident que tous les peuples du monde sont si pressés d’imiter n’était pas justement (la principale accusation contre les juifs ou les premiers chrétiens n’était-elle pas leur athéisme?) son effet dissolvant et son caractère "destructeur" sur toutes les religions y compris elle-même avec bien évidemment toutes les réactions qu’elle ne peut que provoquer de rejet et, du nazisme au communisme après en son temps mais également à nouveau l’islam lui-même, de "croyances de substitution" ?

Et comme si ces convergence et conflit et dissolution ne se trouvaient pas avoir été annoncés et initiés, bien avant eux, par le même texte biblique dont, tout en en en restant dans une dépendance non dite, nos bien oublieux postmodernes se montrent aujourd’hui si critiques ?

Le rendez-vous des civilisations

Des chiffres contre les préjugés

André Larané

Hérodote

 

L’historien Emmanuel Todd et le démographe Youssef Courbage nous livrent une vision iconoclaste du monde musulman avec Le rendez-vous des civilisations (Seuil, septembre 2007, 178 pages, 12,5 euros).

En croisant les indices de fécondité, le taux d’alphabétisation, les structures familiales et l’histoire, Emmanuel Todd et Youssef Courbage nous montrent dans Le rendez-vous des civilisations que les pays à risques ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit.

Pour répondre à l’Américain Samuel Huntington qui a prédit une inéluctable confrontation entre l’islam et l’Occident (Le choc des civilisations, 2000), ils se sont penchés sur les caractéristiques humaines des différents pays musulmans. Non sans parti-pris, ils en concluent que ces pays évoluent comme les autres et sont, pour la plupart, voués à s’aligner sur les standards occidentaux.

Un islam, des islams

Les auteurs soulignent en premier lieu l’extraordinaire diversité des sociétés musulmanes, en dépit du poids de la religion. Tout sépare par exemple le Yémen, encore très peu alphabétisé, avec une fécondité supérieure à 6 enfants par femme, de l’Iran ou de la Tunisie, où l’alphabétisation est massive, y compris chez les femmes, et l’indice de fécondité à peine égal à 2 enfants par femme comme en France.

La diversité s’exprime aussi dans le statut social des femmes, qui semblerait bien davantage lié aux modèles familiaux préislamiques qu’à la religion elle-même. Dans le monde arabe (du Maghreb à l’Irak), l’endogamie prédomine (on se marie de préférence entre cousins) ainsi que la lignée paternelle. Avec pour conséquence, selon les auteurs, une structure familiale stable (pas de conflit entre belles-mères et brus, pas d’infanticide des filles). La polygamie concerne dans le monde arabe quelques pourcents des femmes.

En Afrique noire, rien de tel. Un quart à la moitié des femmes vivent en ménage polygame mais d’une façon souvent très autonome, chaque coépouse disposant de sa propre case. Cette polygamie traditionnelle concerne aussi bien les populations musulmanes qu’animistes ou chrétiennes ! La fécondité reste élevée (5 à 8 enfants par femme) même si les démographes croient discerner les premiers signes de reflux.

En Malaisie et en Indonésie, c’est encore un autre monde. La prépondérance revient à la lignée maternelle. Les filles sont autant désirées que les garçons (on ne note pas d’infanticides ou d’avortements sélectifs comme en Chine ou en Inde). Les femmes tiennent leur rang dans la société et sont par exemple plus nombreuses que les hommes dans l’enseignement supérieur.

L’école, contraceptif efficace

Youssef Courbage et Emmanuel Todd insistent plus particulièrement sur l’alphabétisation : «La variable explicative la mieux identifiée par les démographes n’est pas le PIB par tête, mais le taux d’alphabétisation des femmes. Le coefficient de corrélation associant l’indice de fécondité au taux d’alphabétisation féminin est toujours très élevé…»

Les auteurs montrent que la contraception et la baisse de la fécondité interviennent le plus souvent après que la moitié des hommes aient accédé à la lecture et au moment où la moitié des femmes y accèdent à leur tour. Ensuite, la décrue peut être brutale (Iran, Algérie….). Mais elle peut aussi se ralentir, s’interrompre et parfois même amorcer une légère remontée (Syrie, Malaisie….).

Incontournable, la laïcité ?

«L’effacement du religieux serait-il une pré-condition de la modernisation démographique ?» s’interrogent les auteurs du Rendez-vous des civilisations. Leur question dérive de ce que le déclin de la ferveur religieuse aurait peu ou prou coïncidé en Europe occidentale ainsi qu’au Japon avec la poussée de l’alphabétisation et la chute de la fécondité.

Au vu du précédent européen et japonais, Youssef Courbage et Emmanuel Todd supputent que la chute de la fécondité et l’alphabétisation en Iran, en Tunisie, au Maroc et ailleurs dissimulent un troisième larron : l’indifférence religieuse, voire l’athéisme.

Mais la concomitance de ces trois facteurs reste à vérifier. Du moins, on peut penser que la fécondité résiste tant que le facteur religieux résiste également. Par exemple, les États-Unis (ce n’est pas rien) cumulent ferveur religieuse, alphabétisation de masse et fécondité modérée (environ deux enfants par femme, soit tout de même 50% de plus qu’en Europe ou au Japon). Même chose dans l’État indien du Kérala, fortement alphabétisé et à majorité hindoue et catholique, où la fécondité moyenne est tombée à un peu moins de deux enfants par femme sans que la ferveur religieuse des habitants soit en cause…

Youssef Courbage et Emmanuel Todd notent d’ailleurs que la baisse de la fécondité tend dans de nombreux pays à s’interrompre ou se ralentir en dépit des progrès économiques et éducatifs, peut-être en liaison avec le regain religieux. C’est le cas dans des pays émergents comme la Malaisie et l’Indonésie.

Au demeurant, le stade européen, avec à peine plus d’un enfant par femme, peut-il être considéré comme «moderne» et inéluctable, sachant que, sauf retournement, il mène mathématiquement à la disparition des sociétés en question ?

La «guerre des berceaux»

Les auteurs reconnaissent beaucoup d’exceptions à leur modèle d’évolution démographique, exceptions qui s’expliquent le plus souvent par le contexte géopolitique fait de rivalités entre communautés historiques, ethniques et/ou religieuses.

Par exemple, si les Kossovars musulmans conservent une fécondité nettement plus élevée que leurs cousins albanais, cela pourrait être dû à leur souci de s’imposer face aux Serbes qui partagent avec eux le territoire. Le même phénomène s’est observé d’ailleurs en Irlande du nord, avec les Irlandais catholiques et les colons d’origine écossaise.

Mais l’exception la plus notable concerne le sous-continent indien qui, l’air de rien, abrite près de la moitié des musulmans de la planète : environ 450 millions dont 160 au Pakistan, 140 au Bangladesh et 140 en Inde.

Le Pakistan, qui accumule tous les retards (sauf en matière nucléaire), conserve une fécondité de 4,6 enfants par femme. On retrouve le même taux chez les musulmanes de l’Inde du Nord. État par État, on voit dans l’Union indienne que les musulmanes ont à peu près partout un enfant de plus que les hindoues. À ce rythme-là, le sous-continent pourrait compter autant de musulmans que d’hindous en 2050.

Faut-il voir dans ce genre de déséquilibre un nouveau risque de conflit ? Ou vaut-il mieux conclure comme Youssef Courbage et Emmanuel Todd : « La convergence des indices de fécondité permet de se projeter dans un futur, proche, dans lequel la diversité des traditions culturelles ne sera plus perçue comme génératrice de conflit, mais témoignera simplement de la richesse de l’histoire humaine » ?

Qui a peur du grand méchant loup ?

Au terme de leur décapante analyse, Youssef Courbage et Emmanuel Todd s’autorisent un conseil à l’adresse des gens qui nous dirigent, à l’Élysée ou à la Maison Blanche :

- S’il y a un État à surveiller, ce n’est sans doute pas l’Iran qui s’est considérablement rapproché des standards européens ! Ce pays apparaît plus «moderne» par exemple que son voisin turc dont la fécondité se maintient à 2,3 enfants par femme, qui conserve une démocratie sous tutelle militaire et reste tenté de régler par la force la question kurde.

- Mieux vaut avoir l’oeil sur le Pakistan, qui tarde à faire sa révolution démographique et cultive sa rivalité avec l’Union indienne : « Les convulsions que nous voyons se produire aujourd’hui dans le monde musulman peuvent être comprises, non comme les manifestations d’une altérité radicale, mais au contraire comme les symptômes classiques d’une désorientation propre aux périodes de transition. Dans les pays où cette transition arrive dans sa phase terminale, la zone de danger est en général passée. Mais dans les pays où la transition n’en est encore qu’à ses débuts, le potentiel de perturbation est élevé et il convient de garder la plus grande vigilance. C’est le cas, par exemple, du Pakistan aujourd’hui ».

Lectures

Le rendez-vous des civilisations

Un ouvrage de Youssef Courbage et Emmanuel Todd (Seuil, « La République des idées », septembre 2007, 160 p., 12,5 €)

8 février 2008

 

Le rendez-vous des civilisations

Un ouvrage de Youssef Courbage et Emmanuel Todd (Seuil, « La République des idées », septembre 2007, 160 p., 12,5 €)

Igor Martinache

Liens sociaux

08.02.08

 

Certains seront peut-être déçus, mais il ne s’agit pas ici d’une réponse à la « politique de civilisation » prônée par le chef de l’Etat français. Quoique… Non, les deux auteurs, respectivement démographe à l’INED (Institut National des Etudes Démographiques) et historien-anthropologue touche-à-tout [1] répondent ici surtout à la thèse du choc des civilisations portée notamment par le politologue étasunien Samuel Huntington dans son livre du même nom [2]. Celui-ci met en avant une reconfiguration profonde des relations internationales après la Guerre Froide sous la forme d’un monde multipolaire -fait inédit-, organisé autour de huit blocs civilisationnels, correspondant chacun à l’aire d’influence d’une grande religion. Il préconisait ainsi dans son ouvrage à chaque puissance dominante de se cantonner à son bloc pour éviter des affrontements majeurs.

Face à cette vision bien peu matérialiste, Youssef Courbage et Emmanuel Todd mettent en avant les évolutions démographiques. Et là, surprise : loin de constater une opposition fondée sur les différences religieuses, ils constatent au contraire une convergence accélérée des pays en matière de fécondité, quoiqu’elle-même étroitement liée aux progrès de l’alphabétisation – surtout féminine- dans les pays concernés. Autrement dit, la transition démographique apparaît partout à l’oeuvre et s’avère être une force explicative bien plus convaincante que les arguments culturalistes.

Climat politique oblige, les deux auteurs s’intéressent surtout dans leur ouvrage aux soi-disant incompatibilités culturelles entre islam et christianisme (que l’on associe souvent a contrario un peu rapidement à la modernité [3]). Ainsi, d’une part, entre 1975 et 2005, l’indice de fécondité des pays musulmans a chuté de 6,8 à 3,7 enfants par femme. Et, d’autre part, il s’agit de reconnaître la diversité du monde musulman, y compris en matière démographique, puisque cette même fécondité s’échelonne de 7,6 enfants par femme au Niger à 1,7 en Azerbaïdjan.

La variable explicative d’une telle évolution n’est donc pas ni purement culturelle (avec la religion), ni purement économique (qu’incarnerait le PIB par tête), mais au croisement des deux puisqu’il s’agit de l’alphabétisation, et plus particulièrement l’alphabétisation des femmes – même si quelques pays font exception en la matière. Les auteurs rappellent ainsi que l’alphabétisation d’un pays se définit conventionnellement en démographie comme le moment où plus de 50% de sa population âgée de 20 à 24 ans est alphabétisé – sachant que l’on peut distinguer alphabétisations masculine et féminine, les deux étant parfois très éloignées…. La religion joue cependant bien un rôle dans cette transition démographique, mais celui-ci est indirect, dans la mesure où elle exerce une influence sur la morphologie familiale, encore que l’on surestime parfois ladite influence au détriment de traditions plus anciennes.

Dans le premier chapitre, Youssef Courbage et Emmanuel Todd montrent ainsi comment les pays musulmans s’intègrent bien dans leur ensemble au « mouvement de l’histoire », constitué par le progrès de l’alphabétisation, la baisse de la natalité, mais aussi la sécularisation de la société – le « désenchantement du monde » pointé par Weber. Cette dernière est certes encore formulée au titre d’hypothèse, mais n’est pas nécessairement incompatible avec la résurgence de certaines pratiques religieuses, notamment au sein des jeunes générations. Comme le suggèrent en effet les précédents chrétiens ou bouddhistes, « l’intégrisme n’est qu’un aspect de l’ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation » (p.28).

C’est cette hypothèse d’une « crise de transition » que les auteurs examinent donc dans le deuxième chapitre. Ils pointent ainsi les ambivalences du « progrès » culturel, remarquant par exemple avec Christian Baudelot et Roger Establet [4] la hausse importante des taux de suicide qui accompagne le décollage économique en Inde ou en Chine, ou les épisodes révolutionnaires qui ont suivi de près l’alphabétisation, aussi bien en Angleterre, en France, en Russie qu’en Chine. De même, de manière concommitante avec le renversement du Shah en Iran en 1979, l’alphabétisation féminine s’est elle réalisée en 1981, suivie de peu par la baisse de la fécondité (en 1985). Ces deux derniers événements se sont produits exactement au même moment en Algérie, mais, comme pour désammorcer toute lecture trop déterministe, la crise de transition s’est là traduite par l’essor d’un terrorisme islamiste à partir de 1992. Bref, les mêmes causes ne donnent pas exactement les mêmes effets, ce qui tient largement aux valeurs dominantes dans la société concernée au moment où cette « révolution » démographique intervient : égalité ou hiérarchie, libéralisme ou conservatisme,…

Cette idéologie dominante est elle-même, selon les auteurs, étroitement liée aux formes familiales les plus répandues dans la société en question, alors largement paysanne au moment d’amorcer la transition démographique. Ainsi, les valeurs qui sont inculquées dans la pratique de la vie familiale sont elles « activées » sur le plan politique au moment de l’alphabétisation. C’est ce qui s’est par exemple passé en France où la dissociation des générations adultes impliquait une conception libérale, tandis que les règles d’héritage ont permis de cultiver un penchant égalitariste. En Russie au contraire, communautarisme familial et patriarcat fort ont favorisé les valeurs d’autorité et d’égalité, qui ont donné sa forme à la révolution bolchévique. Un cas à rapprocher de la Chine, où le statut de la femme était cependant encore plus dévalorisé. A l’inverse en Angleterre, l’idéologie familiale valorisait libéralisme et inégalitarisme relatif.

Si le Coran semble valoriser une famille patrilinéaire -et même patrilocale [5] – ainsi qu’endogame [6] avec une règle d’héritage égalitaire [7], les auteurs remarquent cependant que les pays musulmans se distinguent en pratique par une forte diversité d’application de ces principes familiaux, l’endogamie concernant par exemple 57% des mariages au Soudan et seulement 10% au Bangladesh. Trois zones peuvent ainsi être distinguées : une large zone centrée sur la péninsule arabique et qui se caractérise par un système familial fondé sur les hommes et replié sur lui-même [8] ; une frange extrême-orientale principalement représentée par l’Indonésie et la Malaisie où les femmes jouissent d’un statut plus élevé et où la matrilinéarité voire la matrilocalité est davantage la règle ; et enfin l’Afrique subsaharienne où la polygamie confère une certaine autonomie aux femmes mariées, contrairement à certaines idées reçues. Quoiqu’il en soit, dans tous les cas, la famille apparaît bel et bien aux premières loges du « choc de la modernisation », et les auteurs soulignent bien à quel point l’alphabétisation déstabilise l’autorité non seulement à l’échelle de la société dans son ensemble, mais aussi au sein même des familles.

Au fil des chapitres suivants, les auteurs passent ensuite en détail ces différentes zones pour mettre en évidence non seulement la grande hétérogénéité du « monde musulman » – y compris à l’intérieur même des zones considérées-, mais aussi le poids d’autres facteurs pour expliquer l’évolution démographique -et donc- sociale spécifique des pays concernés. Ainsi pointent-ils le rôle crucial de la rente pétrolière dans la plupart des pays arabes, les rivalités inter-confessionnelles qui se sont traduites par une « fécondité patriotique » dans des pays comme le Liban, la Syrie ou la Palestine, la pénurie d’espace, particulièrement sensible au Bangladesh, ou l’héritage du régime communiste dans les républiques anciennement membres de l’Union Soviétique, dans lesquelles l’avortement et la mortalité infantile continuent de jouer un rôle essentiel dans le « contrôle » des naissances.

Force est au terme de ce parcours de reconnaître qu’il n’existe pas de spécificité démographique musulmane. Si la variable religieuse joue bien un rôle sur les comportements démographiques, elle ne constitue qu’un facteur parmi bien d’autres, souvent bien plus déterminants, comme l’alphabétisation, la morphologie familiale, la réaction de groupes minoritaires, la rente du sous-sol, voire l’influence culturelle des pays du Nord, notamment d’émigration. Ainsi, le clivage démographique est plus marqué entre sunnites et chiites qu’entre chrétiens et musulmans, mais est appelé selon les auteurs à être dépassé, de même qu’un fossé analogue, aujourd’hui résorbé, en termes de fécondité put être observé en son temps entre catholiques et protestants européens. Comme le soulignent eux-mêmes les auteurs, l’adhésion à leur thèse implique d’accorder une importance certaine aux variables démographiques, et serait-on tenté d’ajouter, à l’influence idéologique majeure des modèles familiaux. Mais que l’on admette ou conteste ces hypothèses, comme celle également d’une certaine incompatibilité entre le natalisme inhérents aux grandes religions et la basse fécondité des sociétés développéees, la lecture de cet ouvrage est incontestablement stimulante. Non seulement parce qu’il offre donc prise au débat à travers les multiples interprétations spéculatives [9] dont il est émaillé, mais aussi par l’érudition de son propos – on y apprend quantité d’informations aussi importantes que méconnues sur les pays musulmans dont il est question, et enfin parce qu’au-delà de sa thèse, cet essai peut également se lire comme une initiation très pédagogique aux principaux outils du démographe. Remarquons au passage avec les auteurs que ce n’est sans doute pas par hasard si la démographie accorde une attention aussi importante à la religion. L’une comme l’autre se ramènent finalement au même thème : les questions de vie et de mort…

NOTES

[1] Auteur entre autres du stimulant Destin des immigrés, Seuil, 1994

[2] Initialement paru sous forme d’article en 1993 dans la revue Foreign Affairs, "The Clash of Civilizations" est ensuite devenue un ouvrage, publié en France par les éditions Odile Jacob en 1997

[3] Pour ne prendre qu’un exemple, comme le rappellent à plusieurs reprises les auteurs, la religion musulmane est par exemple plus tolérant en matière de contraception que son homologue chrétienne

[4] Voir Suicide, l’envers de notre monde, Seuil, 2006, p.44-51

[5] C’est-à-dire respectivement où la filiation est axée sur la lignée du père, et où les couples mariés tendent à résider avec le couple des parents du mari avant la naissance de leurs enfants

[6] Le mariage « idéal » pour un garçon étant avec sa cousine parallèle patrilatérale, autrement dit la fille du frère du père…

[7] Enfin, du point de vue masculin…

[8] Quoique de manière plus atténuée à mesure que l’on s’éloigne vers la périphérie

[9] Et bien assumées comme telles – une honnêteté intellectuelle qui mérite d’être soulignée

Voir également:

Le rendez-vous des civilisations (Y. Courbage et E. Todd)

L’équipe Scripto |

25 Août 2010

 

Le propos d’Emmanuel Todd et Youssef Courbage est d’examiner l’islam dans son rapport à la modernité, plus particulièrement sous l’angle démographique. Leur conclusion est que le discours aujourd’hui largement véhiculé par les médias institutionnels correspond à une analyse superficielle, simple habillage d’un propos propagandiste : non, l’islam n’est pas réfractaire à la modernité. Et bien loin d’assister à un « choc des civilisations », nous assistons, selon Todd et Courbage, à leur convergence – le « rendez-vous des civilisations ».

 

A l’appui de leur thèse, Todd et Courbage font valoir que le nombre d’enfants par femme a fortement décru dans le monde musulman en trente ans : de 6,8 en 1975 à 3,7 en 2005. Fait complémentaire à prendre en compte : on observe une grande amplitude dans la situation actuelle des pays musulmans, de 7,6 enfants par femme au Niger à 1,7 en Azerbaïdjan. L’indice de fécondité de pays comme la Tunisie et l’Iran est égal à celui de la France, tandis que la zone sahélienne, qui n’a pas entamé sa transition démographique, reste « scotchée » sur des taux très élevés.

Ce qu’en déduisent en premier lieu Todd et Courbage, c’est qu’il ne faut pas prendre les prêches natalistes des théologiens wahhabites comme référence des attitudes musulmanes : le monde musulman est divers, et cette diversité ne doit pas être masquée par quelques cas extrêmes, souvent mis en avant dans les médias pour décrire « les musulmans », artificiellement amalgamés dans un tout réputé homogène.

L’analyse que propose Todd et Courbage, au rebours de la vision d’amalgame et d’essentialisme promu par le discours dominant, consiste fondamentalement à décortiquer cette diversité du monde musulman comme la traduction d’une période de transition – transition plus ou moins avancée selon les pays. Et jusque dans sa diversité, cette transition, ajoutent-ils, se déroule selon des modalités finalement comparables à celles expérimentées, avec quelques décennies d’avance, par des pays aujourd’hui entrée en stabilisation, voire en implosion démographique. Il y a eu historiquement, soulignent-ils, une grande hétérogénéité en la matière : l’alphabétisation a toujours provoqué, partout, une baisse des naissances – mais pas partout au même rythme. En Europe du Nord, par exemple, l’alphabétisation a été plus rapide que dans l’Europe latine, mais sa traduction en termes de natalité a été plus lente.

L’analyse des évolutions historiques des pays extérieurs au monde musulman indique que le délai de latence entre alphabétisation et révolution démographique peut avoir deux causes : d’une part le retard relatif de l’alphabétisation féminine, d’autre part l’interaction de l’alphabétisation avec d’autres variables – on observe, par exemple, que les populations minoritaires sur leur habitat, ou menacées d’invasion, ont tendance à « se défendre », dans un réflexe collectif, en différant leur transition démographique.

Le monde musulman expérimente aujourd’hui les mêmes mécanismes que le monde occidental et la Russie, il y a dix à quatre décennies. En ce qui concerne le « cœur » du monde musulman (Maghreb et Moyen-Orient), la plupart des grands pays marquent à peu près 40 ans de retard sur le monde russe, 80 ans sur le monde latin et un siècle sur l’Europe du Nord, tant pour la courbe de l’alphabétisation que pour celle de la natalité : c’est ce qu’on observe en Algérie, au Maroc, en Turquie. Des pays musulmans comme l’Iran, la Tunisie sont légèrement en avance sur ce « cœur ». D’autres sont légèrement en retard, comme l’Egypte ou la Syrie. Bien sûr, les évolutions sont complexes, et un pays légèrement en avance sur l’alphabétisation peut être légèrement en retard dans la stabilisation démographique : exactement comme ce fut, 80 ans plus tôt, le cas en Europe. Mais globalement, l’histoire démographique de l’Occident de la fin du XIX° siècle est reproduite par le « cœur » du monde musulman, aujourd’hui. La « conquête musulmane par les ventres » et le « Califat mondial » redouté par certains ne sont, pour ce qui concerne l’essentiel du monde arabe proprement dit, plus d’actualité.

C’est si l’on s’éloigne de ce « cœur » du monde musulman que l’on peut effectivement trouver des « bombes démographiques » encore à désamorcer. On en trouvera une, très médiatisée, dans la péninsule arabique – mais, si la démographie de la zone wahhabite reste explosive, les effectifs concernés sont en réalité assez faibles : « cœur » spirituel du monde musulman, la péninsule arabique est, sur le plan démographique, une périphérie secondaire.

Plus significatif, on trouvera des « bombes démographiques » surtout dans deux zones significatives démographiquement : le Pakistan et l’Afrique subsaharienne musulmane.

Ici, Todd et Courbage sont plus réservés sur la vitesse à laquelle les transitions démographiques vont se produire. Ils supposent qu’elles finiront par advenir, mais ils admettent que la transition, à peine entamée au mieux, sera beaucoup plus difficile que dans le « cœur » du monde musulman – et ils s’interrogent sur l’existence possible, dans ces zones, d’un « plancher » de natalité, aux environs de 4 enfants par femme.

Pourquoi ce retard ? Pourquoi ces incertitudes ?

Ce qui fait ici barrage à la transition n’est pas l’application de la Charia (laquelle, soit dit en passant, n’est appliquée quasiment nulle part en Dar-el-Islam), mais des donnes largement extérieures à l’islam, parfois solidifiées par lui – au Pakistan, une très forte endogamie ; en Afrique Noire, un très fort retard d’alphabétisation.

L’endogamie n’est pas en soi un obstacle à la transition démographique. Très forte historiquement en Tunisie, elle n’a dans ce pays nullement été un frein au recul de la natalité. Mais au Pakistan, expliquent Todd et Courbage, on a affaire à un cas particulier : une forme de « paranoïa démographique » contre le monde indien, au sein de laquelle l’endogamie fonctionne comme un marqueur identitaire. Dans ce monde-là, le modèle familial endogame est vu comme la clef de voûte d’un système très sécurisant pour les individus, assurant une forte armature sociale et une grande stabilité de la coutume. Ici, Todd et Courbage soulignent qu’il existe donc un véritable phénomène de retard dans la transition démographique, mais que ce retard n’a absolument pas les causes que les « islamophobes » de tous poils mettent généralement en avant : en réalité, le Pakistan, du fait de son système d’endogamie coutumière, est dominé majoritairement par un système faussement patriarcal, où l’autorité des oncles est souvent plus réelle que celle des pères (marqueur immanquable des systèmes matriarcaux). Le patriarcat islamique n’est donc pas la véritable cause du retard de transition de ce pays – au contraire, c’est l’existence d’un système finalement peu patriarcal, de type tribolinéaire, qui explique le retard.

L’autre bombe démographique est l’Afrique Noire. Bien sûr, une première spécificité de l’Afrique Noire est la réalité de la polygamie. Fait exceptionnel dans le reste du monde musulman (moins de 5 % des familles sont concernées), elle est une norme alternative au sud du Sahara (taux de polygamie : environ 35 %). Cependant, Todd et Courbage ne pensent pas que ce soit la cause première de la forte natalité africaine ; la cause principale est selon eux à rechercher dans le retard d’alphabétisation. Ils font remarquer, à ce propos, que toute l’Afrique est caractérisée par une forte natalité, indépendamment du poids de la polygamie et de celui de l’islam : l’Afrique centrale non-musulmane présente des indices de fécondité équivalents à ceux de l’Afrique musulmane. Dans les pays où cohabitent musulmans et chrétiens, il n’y a pas de règle générale : au Nigéria, les musulmans sont plus prolifiques, mais au Tchad, les chrétiens font plus d’enfants qu’eux.

Et, concernant l’Afrique Noire, Todd et Courbage de conclure par une sentence ambiguë, qu’il est amusant de reporter ici en toutes lettres : « La forte inertie des mouvements démographiques garantit qu’il surviendra, au cours du XXI° siècle, un déplacement du centre de gravité de l’islam vers le sud. Il n’est pas impossible qu’un jour la problématique fondamentale associée à l’islam ne concerne plus ses rapports avec le nord « chrétien » ou « post-chrétien », mais le basculement de ses équilibres internes. »

Jeu-test bonus : sur cette carte des indices de fécondité par pays, sauras-tu repérer la véritable ligne de fracture, porteuse des mouvements migratoires les plus incontrôlables ?

Voir enfin :

Pour Todd, pas de « choc » mais un « rendez-vous des civilisations »

Le Yéti

yetiblog.org |

19/09/2007

 

En 1976, alors âgé de 25 ans, il avait prédit la décomposition de l’Union soviétique ( » La Chute finale » ). On lui avait, avant qu’il ne s’en défende, attribué la paternité de la trouvaille » fracture sociale » en 1994, suite à une étude menée pour la Fondation Saint-Simon.

En 2002, il réglait le sort des Etats-Unis ( » Après l’empire » ) et en 2006 il guerroyait contre les » candidats du vide » que réprésentaient à ses yeux Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. En cette rentrée, le démographe/anthropologue Emmanuel Todd, petit-fils de l’écrivain Paul Nizan, signe avec son comparse Youssef Courbage, également démographe, un essai qui tord le cou au fameux » choc des civilisations » si souvent annoncé. Et démontre que nous pourrions nous acheminer vers une convergence d’icelles. Avec quelques ratés cuisants à l’allumage, il est vrai.

Les auteurs établissent une corrélation entre deux facteurs essentiels du développement humain qui précèdent bien souvent les révolutions.

D’abord, l’alphabétisation, presque immanquablement accompagnée d’un reflux du religieux. Celle des hommes devance généralement celle des femmes, avec des laps de temps différents selon les communautés. Ensuite, la baisse du taux de fécondité, qui découle presque naturellement du phénomène d’alphabétisation, et précipite le déclin de religions natalistes par essence. Ces facteurs ne sont évidemment pas les seuls.

Nombre d’autres paramètres sont à considérer : le type d’organisation familiale, l’emprise du fait religieux, la pression démographique… Quant au décollage économique, sempiternellement mis en avant par nos sociétés occidentales pour expliquer les progrès de l’humanité, il est bien plus une conséquence de l’alphabétisation que sa cause principale.

Le phénomène touche toutes les sociétés humaines, et ce à des époques différentes. En France, la Révolution de 1789 ponctue le Siècle des Lumières, mais le taux de fécondité commence à baisser une vingtaine d’années avant les » évènements » . En Russie, le taux d’alphabétisation des hommes franchit le seuil des 50% aux alentours de 1900, soit dix-sept ans avant la Révolution. Il faudra attendre 1942 pour atteindre un tel taux en Chine (victoire de l’Armée populaire de libération maoïste en 1949). En Iran, l’alphabétisation des hommes (au moins 50% des effectifs) intervient en 1964, celle des femmes en 1981, avec une chute de la fécondité dès 1985 (arrivée au pouvoir de Khomeyni en 1979).

On note que les révolutions ne sont pas uniquement libératoires ! Les phénomènes de transition induits par la modernisation que constitue la hausse de l’alphabétisation, entraînent bien souvent des réactions de rejet par un corps social malmené dans ses traditions.

L’histoire de notre vieille Europe est jalonnée de violences, depuis la Réforme protestante jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Le communisme, » croyance de substitution » , prospéra sur les décombres des croyances religieuses en Russie (foi orthodoxe) ou en Chine (bouddhisme). Dans les pays musulmans, la remise en cause de l’autorité du père, figure centrale et considérablement protectrice de la famille musulmane après Dieu, exacerbe et radicalise les tensions. » L’intégrisme n’est qu’un aspect transitoire de l’ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation » , notent Courbage et Todd.

Ce besoin de réaffirmation religieuse frappe même ceux qui ont le plus de raisons d’être assaillis par le doute : les scientifiques, les savants, les philosophes… Descartes et Pascal en leur temps, l’ingénieur Ben Laden aujourd’hui.

On voudrait bien sûr penser que l’alphabétisation croissante des populations conduit inévitablement à une convergence heureuse, à terme, des civilisations. Le prétendu et inévitable » choc des civilisations » que d’aucuns mettent en avant tient surtout du leurre pour dissimuler l’impitoyable guerre économique, sur fond de maîtrise des ressources énergétiques, que se mènent le bloc occidental et les nations du Sud. Car c’est à ce niveau que le bât de l’optimisme blesse. Et un Kouchner peut, encore tout récemment, annoncer qu » il faut se préparer au pire » , même à une » guerre » contre l’Iran, sans déclencher autre chose que quelques indignations isolées et fatiguées.

On ne peut faire fi de l’incroyable et hypnotique capacité auto-destructrice des sociétés humaines, de leur appétit insatiable et aveugle de pouvoir. De leur incapacité, aussi, à admettre leur humaine condition d’êtres éphémères et imparfaits, à vaincre leurs démons, à enrayer les engrenages des catastrophes qu’ils ont eux-mêmes provoquées.

Comment expliquer que, parvenus comme nous le sommes à un sommet inégalé de confort matériel et de modernité technique, le taux de suicide de nos si riches sociétés soit si élevé ? Avec plus de 10000 morts en France, le suicide tue plus que les accidents de la route. Courbage et Todd citent le sociologue Émile Durkheim qui, dans » Le Suicide » , pointait déjà la » propension des hommes à s’autodétruire, en attendant de s’entretuer à l’échelle continentale durant la Première Guerre mondiale » .

Rendez-vous heureux ou malheureux ? Ou entre les deux ? Et quand ? Nous le saurons sans doute très prochainement.

Emmanuel Todd et Youssef Courbage,

Le rendez-vous des civilisations

 

On ne présente plus Emmanuel Todd, démographe, fameux depuis que, dans les années 70, il a pronostiqué la fin de l’URSS en étudiant les données démographiques de " l’empire du mal ".

Coécrit avec un autre démographe, Youssef Courbage, Le rendez-vous des civilisations est une réponse argumentée au concept belliciste de " choc des civilisations ". Pour ceux que l’on appelle aujourd’hui les néo-conservateurs, le monde musulman, surtout les Arabes, sont de par leur religion intolérants et archaïques, donc violents et inévitablement islamistes.

Todd et Courbage ne nient pas le phénomène islamiste, ni les violences terroristes, mais refusant de s’enfermer dans l’actualité et l’émotionnel, ils puisent auprès des données démographiques les raisons d’une approche innovante et rationnelle.

Ainsi est-on agréablement surpris de découvrir que nombre de pays musulmans présentent une fécondité qui se rapproche de celle de l’Europe. Nous parlons de la Tunisie, de la Turquie et surtout de l’Iran où l’on compte une moyenne de deux enfants par femme. Ailleurs, quand la fécondité dépassait parfois les six enfants par femme dans les années 60, elle s’est tassée en même temps que progressait l’alphabétisation des deux sexes.

Les auteurs en tirent la conclusion, qu’après l’Europe et nombre de pays d’Asie, bien des Etats musulmans sont sur la voie de la modernité. Ce processus, estiment-ils, est même arrivé à son terme en Indonésie et en Asie centrale.

En outre, pour eux, l’étude de la société et des structures familiales révèle que l’islam n’engendrerait pas plus de ségrégation sexuelle et de violence que les autres religions. Le Hezbollah, chiite, et le Hamas, sunnite, sont en effet avant tout des organisations politiques qui instrumentalisent la religion et non l’inverse.

Pour Todd et Courbage, certains pays musulmans sont pourtant en danger. C’est le cas du Pakistan, où la fécondité baisse, mais reste encore très élevée. A cela, s’ajoute dans ce pays des tensions internes et de très lourds problèmes sociaux qui expliquent la poussée islamiste actuelle. D’autre part, les auteurs critiquent la sévérité de l’Occident vis-à-vis de l’Iran, qu’ils jugent à la fois plus stable et plus moderne que le Pakistan, malgré les propos irresponsables tenus par le Président Ahmadinejad.

Ils notent aussi que le chiisme, en Iran et ailleurs, est plus à même de se réformer et de se moderniser que l’islam sunnite. Enfin, ils constatent que, dans les zones chiites, on assiste à une baisse de la fécondité bien plus vite qu’ailleurs, et cela en dépit des l’insistante propagande nataliste des pouvoirs publics.

Allant plus loin encore, pour nos deux auteurs, le monde musulman serait en voie de " désislamisation ". Ils observent qu’en Europe, au XIXème siècle, et au Japon, au XXème siècle, la propagation de l’alphabétisation et la baisse de la fécondité ont rapidement entraîné un déclin de la religion. Aussi, compte tenu de la modernisation avancée de certains pays musulmans, ils pensent que l’islam va bientôt perdre du terrain en tant que religion.

Dès lors quid de l’islamisme ? Ils soutiennent l’idée que l’islamisme serait une réaction passagère et désespérée face à l’absence de Dieu. Ils rappellent que le jansénisme, en France au XVIIIème siècle, fut dans une certaine mesure une réaction comparable à la perte d’influence, en cours, du christiansime. Le but était le même qu’aujourd’hui pour l’islamisme à l’égard de l’islam : refonder la religion. L’issue sera comparable, hier une déchristianisation, aujourd’hui une " désislamisation ".

Bien sûr ces thèses peuvent paraître osées, mais leurs auteurs n’en ont pas moins le mérite de sortir des sentiers battus et de refuser l’asservissement de la pensée dominante. Leurs propos devraient au moins servir de base de réflexion.

Denis Gorteau

Le rendez-vous des civilisations

 

Paris, Éd. du Seuil, coll. « La république des idées », 2007. – 160 p., 12,50 €.

 

P. Jean-Claude D’Arcier

Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

Éditions du Cerf

Février 2008

 

Avec un art consommé de la controverse, E. Todd [1] jette un nouveau pavé dans la mare des idées politiques en revisitant les rapports entre l’Islam et la modernité. Avec Y. Courbage [2], spécialistes des sociétés méditerranéennes, il soutient que les violences religieuses, que l’on peut constater aujourd’hui dans les pays musulmans, ne sont pas des obstacles à la modernisation mais au contraire les symptômes de son évolution inéluctable.

Le « choc des civilisations » n’aura pas lieu. S’en prenant, dès le titre, à la thèse mondialement connue et controversée du politologue américain Samuel Huntington, dans son livre Le choc des civilisations, pour qui les peuples se regroupent par affinités culturelles – les frontières politiques ou idéologiques comptant moins que les barrières culturelles -, les auteurs entreprennent l’analyse des sociétés musulmanes, à travers l’étude de leurs comportements démographiques. Ils démontent ainsi les analyses « socio-théologiques » de ceux qui brossent le tableau d’un antagonisme irréductible, quasiment ontologique, entre l’Orient et l’Occident. L’examen attentif d’indicateurs sociaux et historiques impose, au contraire, l’idée d’un « rendez-vous des civilisations ». « Les convulsions que nous voyons se produire aujourd’hui dans le monde musulman peuvent être comprises, non comme les manifestations d’une altérité radicale, mais au contraire, comme les symptômes classiques d’une désorientation propre aux périodes de transition. » (p. 9.)

Pour le démontrer, ils mobilisent les instruments de l’analyse démographique à grande échelle. Ceux-ci révèlent, non pas une divergence, mais une ample et rapide convergence des modèles. Le monde musulman est entré dans la révolution démographique, culturelle et mentale, qui a permis autrefois le développement des régions qui sont aujourd’hui les plus avancées. Il s’achemine, à sa manière, vers le point de rendez-vous d’une histoire beaucoup plus universelle qu’on ne veut bien l’admettre.

Ainsi, les démographes voient s’effondrer, depuis une trentaine d’années, la fécondité des femmes dans le monde musulman : de 6, 8 enfants par femme en 1975, la moyenne est tombée à 3, 7 en 2005. Les indices des divers pays de cet ensemble s’étagent désormais de 7, 6 enfants au Niger à 1, 7 en Azerbaïdjan. L’indice de fécondité est le même en Iran et en Tunisie qu’en France. Un tel retournement a des ressorts culturels profonds : il est le signe d’un bouleversement des équilibres traditionnels. Un bouleversement qui touche les rapports d’autorité, les structures familiales, les références idéologiques, le système politique. Le contrôle des naissances est à la fois le symptôme et le levier d’une très profonde mutation anthropologique.

L’école est aussi un contraceptif puissant ! Les auteurs insistent particulièrement sur le rôle de l’alphabétisation : la variable explicative la mieux identifiée par les démographes n’est pas le PIB par tête, mais le taux d’alphabétisation des femmes. Celui-ci toutefois n’est pas le seul facteur d’évolution des mentalités : l’alphabétisation des hommes en est un aussi. Les auteurs montrent que la contraception et la baisse de la fécondité interviennent le plus souvent après que la majorité des hommes ont accédé à la lecture et au moment où la moitié des femmes y accèdent à leur tour.

Y. Courbage et E. Todd insistent enfin sur le rôle de la religion dans ces mutations. Aucune religion ne semble en mesure d’empêcher cette révolution démographique, pas plus l’islam que le christianisme ou le bouddhisme. Mais l’histoire des mutations démographiques met en évidence le rôle des crises religieuses qui précèdent, le plus souvent, la baisse de la fécondité. Dans le cas de l’islam, la rupture entre le chiisme et le sunnisme a eu un rôle déterminant, analogue toutes proportions gardées, à celui qui a traversé l’Europe avec la rupture entre le catholicisme et le protestantisme. Pour eux, il y a une « désislamisation » en cours, comme il y a eu une « sécularisation », malgré la manifestation de signes religieux forts comme le développement de l’intégrisme, la fréquentation croissante des lieux de culte, le voilement des femmes ou l’augmentation du nombre des pèlerins à La Mecque.

« L’intégrisme n’est qu’un aspect transitoire de l’ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation. La coïncidence dans le temps d’un reflux religieux et d’une poussée fondamentaliste est un phénomène classique. » (p. 28.)

À la vision américaine d’un choc des civilisations, c’est-à-dire d’un « occident chrétien, moderne et démocrate » se heurtant inexorablement à un « monde musulman, livré à la régression et aux archaïsmes d’un islam fanatisé », les deux auteurs opposent une enquête minutieuse, nourrie d’éléments démographiques objectifs (taux de natalité, de fécondité, d’alphabétisation, etc.), trop souvent absents des débats idéologiques qui sont ouverts sur ce sujet. Ils ouvrent ainsi une perspective tout autre : celle d’un monde composé de sociétés en marche vers une modernité qui prépare un rendez-vous pacifique et solidaire des civilisations.

Provocantes et souvent pertinentes, les analyses de Y. Courbage et E. Todd ne parviennent pourtant pas toujours à dissiper un sentiment de gène qui me semble naître du caractère trop déterministe (les structures familiales semblent dominer l’essentiel des évolutions politiques) et trop ethnocentriste (le monde occidental est implicitement présenté comme le lieu du « rendez-vous des civilisations ») de leurs propos. Si la diversité des sociétés musulmanes est affirmée (de l’Indonésie à l’Afrique, en passant par l’Asie centrale et les Balkans), l’examen des mutations qui les ont traversées est quelques fois simplifié au point que la complexité des sociétés humaines n’est pas toujours suffisamment honorée. C’est d’ailleurs une critique qu’on peut adresser aussi à Samuel Huntington.

[1] Historien et anthropologue. Il a notamment publié Après l’empire (Gallimard, 2002), L’illusion économique (Gallimard, 1998) et Le destin des immigrés (Le Seuil, 1994). Il est l’inventeur du fameux concept de « fracture sociale », si utile à Jacques Chirac en 1995. Il est aussi l’analyste bien connu du « déclin » des empires soviétique et américain.

[2] Démographe à l’Institut national des études démographiques. Il a publié : La Syrie au présent (avec P. Dupret et Z. Gazzal, Actes Sud, 2007), Chrétiens et Juifs dans l’Islam arabe et turc (avec Ph. Fargues, Fayard, 1992) et Nouveaux horizons démographiques en Méditerranée (PUF, 1999).


Pâque/1978e: Les tabous les plus forts sont toujours invisibles (The stone which the builders rejected is become the head of the corner)

22 avril, 2011
Passover bloodhttp://realiteit.files.wordpress.com/2012/06/wpid-photo-14-jun-2012-2018.jpg?w=450&h=336Le Pharaon (…)  dit à son peuple: Voilà les enfants d’Israël qui forment un peuple plus nombreux et plus puissant que nous. (…) Alors Pharaon donna cet ordre à tout son peuple: Vous jetterez dans le fleuve tout garçon qui naîtra  et vous laisserez vivre toutes les filles. (…) Un homme de la maison de Lévi avait pris pour femme une fille de Lévi. Cette femme devint enceinte et enfanta un fils. Elle vit qu’il était beau, et elle le cacha pendant trois mois. Ne pouvant plus le cacher, elle prit une caisse de jonc, qu’elle enduisit de bitume et de poix; elle y mit l’enfant, et le déposa parmi les roseaux, sur le bord du fleuve. (…) La fille de Pharaon (…) aperçut la caisse au milieu des roseaux, et elle envoya sa servante pour la prendre. (…) Elle lui donna le nom de Moïse, car, dit-elle, je l’ai retiré des eaux. Exode 1 : 9 et 2: 1-10
L’Éternel dit à Moïse et à Aaron dans le pays d’Égypte: (…) Parlez à toute l’assemblée d’Israël, et dites: Le dixième jour de ce mois, on prendra un agneau pour chaque famille, un agneau pour chaque maison. (…) Ce sera un agneau sans défaut, mâle, âgé d’un an; vous pourrez prendre un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour de ce mois; et toute l’assemblée d’Israël l’immolera entre les deux soirs. On prendra de son sang, et on en mettra sur les deux poteaux et sur le linteau de la porte des maisons où on le mangera. (…) C’est la Pâque de l’Éternel. Cette nuit-là, je passerai dans le pays d’Égypte, et je frapperai tous les premiers-nés du pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’aux animaux, et j’exercerai des jugements contre tous les dieux de l’Égypte. Je suis l’Éternel. Le sang vous servira de signe sur les maisons où vous serez; je verrai le sang, et je passerai par-dessus vous, et il n’y aura point de plaie qui vous détruise, quand je frapperai le pays d’Égypte. Vous conserverez le souvenir de ce jour, et vous le célébrerez par une fête en l’honneur de l’Éternel; vous le célébrerez comme une loi perpétuelle pour vos descendants. Exode 12 : 1-14
Voici, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et dit: Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte, et restes-y jusqu’à ce que je te parle; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire périr. Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Égypte. Il y resta jusqu’à la mort d’Hérode, afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète: J’ai appelé mon fils hors d’Égypte. Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléhem et dans tout son territoire, selon la date dont il s’était soigneusement enquis auprès des mages. Mathieu 2: 13-16
Les principaux sacrificateurs et les scribes étaient là, et l’accusaient avec violence. Hérode, avec ses gardes, le traita avec mépris; et, après s’être moqué de lui et l’avoir revêtu d’un habit éclatant, il le renvoya à Pilate. Ce jour même, Pilate et Hérode devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant. Luc 23 : 10-12
Voici l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde. Jean le Baptiste (Jean 1:29)
Le roi dit: Coupez en deux l’enfant qui vit, et donnez-en la moitié à l’une et la moitié à l’autre. Alors la femme dont le fils était vivant sentit ses entrailles s’émouvoir pour son fils, et elle dit au roi: Ah! mon seigneur, donnez-lui l’enfant qui vit, et ne le faites point mourir. Jugement de Salomon (I Rois 3: 25-26)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Matthieu 10 : 34-36
La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la principale de l’angle. Psaumes 118: 22
Que signifie donc ce qui est écrit: La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la principale de l’angle? Jésus (Luc 20: 17)
"Dionysos contre le "crucifié" : la voici bien l’opposition. Ce n’est pas une différence quant au martyr – mais celui-ci a un sens différent. La vie même, son éternelle fécondité, son éternel retour, détermine le tourment, la destruction, la volonté d’anéantir pour Dionysos. Dans l’autre cas, la souffrance, le "crucifié" en tant qu’il est "innocent", sert d’argument contre cette vie, de formulation de sa condamnation.  (…) L’individu a été si bien pris au sérieux, si bien posé comme un absolu par le christianisme, qu’on ne pouvait plus le sacrifier : mais l’espèce ne survit que grâce aux sacrifices humains… La véritable philanthropie exige le sacrifice pour le bien de l’espèce – elle est dure, elle oblige à se dominer soi-même, parce qu’elle a besoin du sacrifice humain. Et cette pseudo-humanité qui s’institue christianisme, veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié. Nietzsche
Certains scientifiques avancent l’explication suivante: les dix plaies d’Égypte seraient liées à une éruption volcanique du Santorin. Les ténèbres auraient été provoquées par les cendres volcaniques transportées par le vent. En se dispersant dans le Nil, elles l’auraient contaminé, provoquant la mort des hommes et des troupeaux. Les cendres en suspension dans l’air auraient aussi déclenché la grêle (les particules en suspension contiennent de l’électricité statique), un phénomène que l’on rencontre aussi lors des tempêtes de sable. La détérioration des conditions sanitaires (manque d’eau, cadavres en décomposition…) amènerait les autres plaies d’Égypte (poux, ulcères). L’eau changée en sang serait aussi expliquée par la couleur rougeâtre des cendres. Wikipedia
L’accusation de crime rituel à l’encontre des Juifs est l’une des plus anciennes allégations antijuives et antisémites de l’Histoire. En effet, bien que l’accusation de crime de sang ait touché d’autres groupes que les Juifs, dont les premiers chrétiens, certains détails, parmi lesquels l’allégation que les Juifs utilisaient du sang humain pour certains de leurs rituels religieux, principalement la confection de pains azymes (matza) lors de la Pâque, leur furent spécifiques. (…) Le premier exemple connu d’accusation de ce type précède le christianisme, puisqu’il est fourni, selon Flavius Josèphe, par Apion, un écrivain sophiste égyptien hellénisé ayant vécu au Ier siècle. (…) Après la première affaire à Norwich (Angleterre) en 1144, les accusations se multiplient dans l’Europe catholique. De nombreuses disparitions inexpliquées d’enfants et de nombreux meurtres sont expliqués par ce biais. Wikipedia
Les Egyptiens faisaient face à une crise importante précipitée par une population souffrant de diverses maladies. Par crainte de voir la maladie se répandre ou que quelque chose de plus grave encore ne se produise, cette bande a été rassemblée et expulsée du pays. Sous la conduite d’un certain Moïse, ces personnes ont été renvoyées; puis elles se sont constituées en unité religieuse et nationale. Et elles se sont finalement établies à Jérusalem et sont devenues les ancêtres des juifs. James G. Williams
Aujourd’hui on repère les boucs émissaires dans l’Angleterre victorienne et on ne les repère plus dans les sociétés archaïques. C’est défendu. René Girard
Si la Bible parait plus violente que les mythes, c’est parce qu’elle rend explicite la violence que les mythes dissimulent. René Girard
Ceux qui considèrent l’hébraïsme et le christianisme comme des religions du bouc émissaire parce qu’elles le rendent visible font comme s’ils punissaient l’ambassadeur en raison du message qu’il apporte. René Girard
Il y a deux grandes attitudes à mon avis dans l’histoire humaine, il y a celle de la mythologie qui s’efforce de dissimuler la violence, car, en dernière analyse, c’est sur la violence injuste que les communautés humaines reposent. (…) Cette attitude est trop universelle pour être condamnée. C’est l’attitude d’ailleurs des plus grands philosophes grecs et en particulier de Platon, qui condamne Homère et tous les poètes parce qu’ils se permettent de décrire dans leurs oeuvres les violences attribuées par les mythes aux dieux de la cité. Le grand philosophe voit dans cette audacieuse révélation une source de désordre, un péril majeur pour toute la société. Cette attitude est certainement l’attitude religieuse la plus répandue, la plus normale, la plus naturelle à l’homme et, de nos jours, elle est plus universelle que jamais, car les croyants modernisés, aussi bien les chrétiens que les juifs, l’ont au moins partiellement adoptée. L’autre attitude est beaucoup plus rare et elle est même unique au monde. Elle est réservée tout entière aux grands moments de l’inspiration biblique et chrétienne. Elle consiste non pas à pudiquement dissimuler mais, au contraire, à révéler la violence dans toute son injustice et son mensonge, partout où il est possible de la repérer. C’est l’attitude du Livre de Job et c’est l’attitude des Evangiles. C’est la plus audacieuse des deux et, à mon avis, c’est la plus grande. C’est l’attitude qui nous a permis de découvrir l’innocence de la plupart des victimes que même les hommes les plus religieux, au cours de leur histoire, n’ont jamais cessé de massacrer et de persécuter. C’est là qu’est l’inspiration commune au judaïsme et au christianisme, et c’est la clef, il faut l’espérer, de leur réconciliation future. C’est la tendance héroïque à mettre la vérité au-dessus même de l’ordre social. René Girard
La vérité biblique sur le penchant universel à la violence a été tenue à l’écart par un puissant processus de refoulement. (…) La vérité fut reportée sur les juifs, sur Adam et la génération de la fin du monde. (…) La représentation théologique de l’adoucissement de la colère de Dieu par l’acte d’expiation du Fils constituait un compromis entre les assertions du Nouveau Testament sur l’amour divin sans limites et celles sur les fantasmes présents en chacun. (…) Même si la vérité biblique a été de nouveau  obscurcie sur de nombreux points, (…) dénaturée en partie, elle n’a jamais été totalement falsifiée par les Églises. Elle a traversé l’histoire et agit comme un levain. Même l’Aufklärung critique contre le christianisme qui a pris ses armes et les prend toujours en grande partie dans le sombre arsenal de l’histoire de l’Eglise, n’a jamais pu se détacher entièrement de l’inspiration chrétienne véritable, et par des détours embrouillés et compliqués, elle a porté la critique originelle des prophètes dans les domaines sans cesse nouveaux de l’existence humaine. Les critiques d’un Kant, d’un Feuerbach, d’un Marx, d’un Nietzsche et d’un Freud – pour ne prendre que quelques uns parmi les plus importants – se situent dans une dépendance non dite par rapport à l’impulsion prophétique. Raymund Schwager
Il me semblait que la définition traditionnelle de la Passion en termes de sacrifice fournissait des arguments supplémentaires à ceux qui voulaient assimiler le christianisme à une religion archaïque , et je l’ai longtemps rejetée. (…) Je voulais seulement dissiper chez les non-chrétiens et, de nos jours, chez les chrétiens eux-mêmes, l’équivoque entretenue par l’ambivalence du terme de "sacrifice". Ce souci reste légitime à mes yeux mais il ne faut pas l’absolutiser. (…) le recours au même mot pour les deux types de sacrifice, si trompeur qu’il soit à un premier niveau, suggère, il me semble, quelque chose d’essentiel, à savoir l’unité paradoxale du religieux d’un bout à l’autre de l’histoire humaine. (…) Plus les extrêmes sont éloignés l’un de l’autre et plus leur union en un même mot, paradoxalement, suggère un au-delà de l’opposition. Le jugement de Salomon suggère cet au-delà. (…) Nous disons très bien nous-mêmes que la seconde femme sacrifie la rivalité à son enfant, alors que la première acceptait de sacrifier l’enfant à sa rivalité. Ce que dit le texte, c’est qu’on ne peut renoncer au sacrifice première manière, qui est sacrifice d’autrui, violence contre l’autre, qu’en assumant le risque du sacrifice deuxième manière, le sacrifice du Christ qui meurt pour ses amis. Le recours au même mot coupe court à l’illusion d’un terrain neutre complètement étranger à la violence. 
Il convient de voir dans les Ecritures judéo-chrétiennes la première révélation complète du pouvoir structurant de la victimisation dans les religions païennes ; quant au problème de la valeur anthropologique de ces Ecritures, il peut et doit être étudié comme un problème purement scientifique, la question étant de savoir si, oui ou non, les mythes deviennent intelligibles, comme je le crois, dès lors qu’on les interprète comme les traces plus ou moins lointaines d’épisodes de persécution mal compris. (…) Ma conclusion est que, dans notre monde, la démythification tire sa force de la Bible. Réponse inacceptable pour ceux qui pensent que tout ce qui risque de placer la Bible sous un jour favorable ne saurait être pris au sérieux par les vrais chercheurs, car il ne peut s’agir que d’une approche religieuse – et donc irrationnelle – qui n’a strictement aucune valeur du point de vue de l’anthropologie. (…) Et pourtant, y a-t-il quelque chose qui soit plus naturel aux chercheurs que de traiter des textes similaires de façon similaire, ne serait-ce que pour voir ce que cela donne ? Un tabou inaperçu pèse sur ce type d’étude comparative. Les tabous les plus forts sont toujours invisibles. Comme tous les tabous puissants, celui-ci est antireligieux, c’est-à-dire, au fond, de nature religieuse. A partir de la Renaissance, les intellectuels modernes ont remplacé les Ecritures judéo-chrétiennes par les cultures anciennes. Puis, l’humanisme de Rousseau et de ses successeurs a glorifié à l’excès les cultures primitives et s’est également détourné de la Bible. Si la lecture que je propose est acceptée, notre vieux système de valeurs universitaires, fondé sur l’élévation des cultures non bibliques aux dépens de la Bible, va devenir indéfendable. Il deviendra clair que le véritable travail de démythification marche avec la mythologie, mais pas avec la Bible, car la Bible elle-même fait déjà ce travail. La Bible en est même l’inventeur : elle a été la première à remplacer la structure victimaire de la mythologie par un thème de victimisation qui révèle le mensonge de la mythologie. René Girard

Cachez ce judéo-christianisme que je ne saurai voir!

En ce weekend où pour une rare fois toutes les pâques coïncident pour se remémorer le sacrifice de l’agneau mosaïque comme christique …

Où la fondation d’un premier peuple élu dans une violence (un premier "Massacre des innocents" via un sauveur rescapé lui-même d’un précédent massacre) attribuée à la divinité elle-même (contre laquelle on doit se protéger avec le sang d’un agneau) …

Devient  fondation d’un deuxième peuple élu mais universalisé cette fois à la planète entière …

Commençant elle aussi dans la violence (un deuxième "Massacre des innocents" et via un sauveur rescapé lui aussi dudit massacre) mais cette fois dévoilé comme volonté humaine visant la divinité incarnée (le roi Hérode) …

Et se terminant dans la violence à nouveau et pleinement dévoilée comme humaine (contre la divinité elle-même, la croix romaine réconciliant autour du même bouc émissaire occupants comme occupés  par conviction ou peur unanimes) …

En un sacrifice pour la première fois pleinement subi et assumé comme don de soi

A lire pour ceux qui ne l’auraient pas encore fait …

Deux traductions d’ouvrages de plus de 25 ans ("Sanglantes origines" et "Avons-nous besoin d’un bouc émissaire?") témoignant des échanges et débats, à la fois du côté  des ethnologues américains et  des théologiens avec le père suisse-allemand Raymond Schwager, provoqués par les théories de René Girard sur la violence et le sacrifice …

Ce dernier surtout, montrant, à travers les textes bibliques (des psaumes et prophètes aux évangiles), l’unité  fondamentale de la révélation judéo-chrétienne et retraçant le dévoilement progressif d’une logique de violence.

Jusqu’au coeur, tabou des tabous, de la critique moderne la plus anti-chrétienne

Et même jusqu’à convaincre un René Girard un temps sceptique de l’importance du terme de sacrifice y compris pour désigner l’acte qui en démonte le plus radicalement le mécanisme, à savoir la mort du Christ …

René Girard "Une part de notre pensée peut encore être reliée au sacrifice rituel"

Patrice De Méritens

Le Figaro

10/01/2011

Qu’est-ce qui fait courir Girard depuis plus d’un demi-siècle ? L’exploration des structures des s ociétés humaines. « Sanglantes origines » présente les concepts clés de sa théorie et, particulièrement, le mécanisme victimaire. Comparant un mythe indien d’Amazonie, la légende d’Oedipe, la Bible et les textes de persécut ions du Moyen Age, René Girard éclaire d’un jour nouveau les origines sacrificielles de l’humanité. En avant-première, « Le Figaro Magazine » vous présente quelques extraits de son ouvrage. Premier exemple cité par René Girard : le mythe indien yahuna retraçant l’histoire tragique de Milomaki, jeune garçon qui chantait si magnifiquement que les gens, fascinés, venaient en nombre pour l’entendre. Mais de retour chez eux, sitôt qu’ils mangeaient du poisson, tous mouraient. On condamna alors Milomaki à être brûlé vif. Deuxième exemple : le mythe d’Oedipe. Après avoir été convaincu d’inceste et de parricide, Oedipe est accusé du malheur qui s’abat sur Thèbes…

"Oedipe, à l’instar de Milomaki, est « responsable » d’une épidémie de peste. Et ce que l’on observe dans les deux mythes, c’est l’existence d’un contraste identique entre la première et très favorable impression que le héros fait auprès de la population, et la découverte ultérieure de l’influence nocive qu’il exerce. Milomaki charmait les Yahuna au moyen de sa musique ; son homologue grec se montre plus futé que le Sphinx et libère Thèbes de ce monstre. Les Thébains sont tout d’abord si impressionnés par Oedipe qu’ils le mettent sur le trône, mais voilà que l’épidémie se déclenche et que le nouveau roi se révèle incapable de la juguler. Après avoir été synonyme de chance, sa seule présence signifie le désastre. Nos deux mythes ressemblent bien au souvenir déformé qu’une foule conserverait de la violence hâtive qui a été la sienne, dès lors qu’elle a l’absolue conviction d’avoir agi avec justice. C’est naturellement le propre des foules que d’avoir ce type de certitude. (…) Le mécanisme du bouc émissaire permet aux persécuteurs d’esquiver des problèmes qui paraissent insolubles. Mais il ne faut pas croire qu’il s’agit là d’une activité consciente qui résulterait d’un choix conscient. Le fait même que ce mécanisme puisse être manipulé par des gens qui en comprennent le fonctionnement – des hommes politiques, par exemple – suppose une méconnaissance fondamentale du phénomène chez ceux qui subissent passivement de telles manipulations. Le mécanisme ne peut opérer sans un élément d’illusion. La preuve que nous sommes tous sujets à ce genre d’illusion apparaît de façon indirecte dans le paradoxe suivant : si chacun d’entre nous voit très bien les boucs émissaires des autres et s’en indigne, en revanche aucun d’entre nous n’a le sentiment d’avoir eu lui-même dans le passé ni surtout d’avoir encore présentement des boucs émissaires.

(…) Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un mythe engendré par le phénomène du bouc émissaire évoque de façon explicite le caractère arbitraire du choix de la victime. Mais il peut y avoir des éléments indirects d’information, et plus il y en a, plus la genèse de la victimisation devient plausible. S’agissant de l’innocence de la victime, on ne peut compter que sur des indications indirectes. Dans le mythe de Milomaki comme dans celui d’Oedipe, l’identification du héros comme visiteur étranger peut fournir l’une de ces clés ; le contraste entre la popularité initiale du visiteur et la soudaine volte-face illustrée par la violence collective qui s’ensuit peut en fournir une autre. Ces deux indices vont dans le même sens. En période de crise, les groupes humains ont tendance à transformer à peu près n’importe qui en sauveur potentiel, surtout s’il s’agit d’une personne totalement inconnue et de ce fait aisément porteuse d’un certain prestige exotique. Mais, si les choses ne s’améliorent pas rapidement, la popularité première de l’homme nouveau a toutes les chances de s’inverser, l’idole d’hier devenant le bouc émissaire d’aujourd’hui. Des revers de fortune qui paraissent étonnants du point de vue de l’individu sont dus en réalité à l’instabilité du groupe et à la très forte contagiosité des sentiments qui l’accompagnent. La vie politique contemporaine ne cesse de nous abreuver de ce type de revers, mais rares sont les gens qui se rendent compte que chaque épisode n’est qu’un exemple de plus du même phénomène de base. Les crimes abominables du héros viennent immédiatement à l’esprit dès qu’on fait allusion au mythe d’Oedipe.

(…) Le lien causal entre crimes familiaux et « peste » appartient à la logique des foules déchaînées. Chaque fois qu’un de ces crimes est mentionné au sein d’une foule – et certains ont toutes les chances d’être mentionnés dès lors qu’une foule se rassemble -, la rage collective se renforce et tend à se porter sur le premier objet disponible ou sur le plus visible (ou peut-être également sur tel objet habituel). L’impulsion violente devient si intense qu’elle réduit au silence toute autre considération, et la logique folle qu’on voit ici à l’œuvre, le logos des groupes humains en pleine confusion, prend le dessus. Les innombrables crimes de sexe et de violence présents dans les mythes du monde entier donnent à penser que la foule et sa logique jouent un rôle dans la genèse de la mythologie, et les mythes eux-mêmes semblent confirmer cette impression lorsqu’ils nous montrent, et ils le font souvent, l’expulsion ou la mort collective de ceux qui sont censés avoir commis les crimes en question.

(…) A l’époque de la peste noire, on tua des étrangers, on massacra des Juifs et, deux siècles plus tard, on fit brûler des sorcières, et cela pour des raisons parfaitement identiques à celles qu’on a rencontrées dans nos mythes. Tous ces malheureux se retrouvèrent indirectement victimes des tensions internes engendrées par les épidémies de peste et autres catastrophes collectives dont ils étaient tenus responsables par leurs persécuteurs. Les crimes imaginaires et les châtiments réels de ces victimes ne sont autres que les crimes et châtiments qu’on trouve dans la mythologie. Pourquoi donc, dans le cas de la seule mythologie, faudrait-il croire que, si les crimes sont imaginaires, les punitions et les victimes ne sauraient elles-mêmes être réelles ?

Tout indique que le contraire est vrai. Les textes qui témoignent d’atrocités historiques, les archives judiciaires relatives à la chasse aux sorcières, par exemple, comportent les mêmes accusations extravagantes que les mythes, la même indifférence aux preuves matérielles et le même sentiment massif et irréfléchi que tout est exact, sentiment souvent exprimé, même s’il n’est pas effectivement partagé, par les boucs émissaires eux-mêmes. Tous les indices trahissant la victimisation d’individus imparfaitement assimilés – étrangers, handicapés physiques ou mentaux – sont présents dans ces documents, tout comme ils le sont dans la mythologie, pour autant qu’on puisse le vérifier ; à nous, observateurs d’aujourd’hui, ils livrent la vraie nature de ce qui s’est passé.

(…) Croire au bouc émissaire signifie d’abord une seule chose, c’est croire à sa responsabilité de fauteur de troubles. En effet, dès l’instant où un processus non conscient de suggestion mimétique fait converger sur lui toutes les accusa ions, il apparaît manifestement comme la cause toute-puissante de tous les troubles perturbant une communauté, qui n’est plus elle-même que la somme de ces troubles. Les rôles sont alors inversés. Les persécuteurs se perçoivent comme les victimes passives de leur propre victime et ils voient dans leur victime une créature formidablement active et éminemment capable de les détruire. Le bouc émissaire donne toujours l’impression d’être un acteur plus puissant, ou une cause plus puissante, que ce qu’il est vraiment.

Ce n’est pas tout. A l’agitation et à la peur qui ont précédé le choix du bouc émissaire, puis à la violence exercée contre lui, succède, après sa mort, un climat nouveau d’harmonie et de paix. A quoi, ou plutôt à qui, le changement est-il attribué ? Evidemment, à la toute-puissante cause qui domine l’ensemble de la communauté : au bouc émissaire lui-même. Celui-ci se retrouve donc crédité de la réconciliation et de la paix après avoir, précédemment, été crédité de leur perturbation. En endossant ainsi toutes les formes de causalité, la victime devient tout à la fois un symbole dynamique de suprême bienveillance et de suprême malveillance, d’ordre social et de désordre social. Ainsi se présente le paradoxe étrange de la mythologie, paradoxe si étrange que la mythologie elle-même s’en émerveille et ne manque jamais de postuler une intervention surnaturelle en guise d’explication.

Mensonge mythique et véracité biblique

Je suis convaincu que la plupart des données d’ordre culturel sont pertinentes pour l’étude du sacrifice, y compris dans une société comme la nôtre qui ne pratique pas d’immolations sacrificielles. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est notre propre interrogation du sacrifice ici même. Il y a forcément un rapport entre cette interrogation et le fait que les sacrifices sanglants sont de nos jours perçus comme odieux, non seulement par une petite élite, mais par l’ensemble de notre société, laquelle est désormais en voie de mondialisation rapide.

Malgré ce sentiment d’horreur, une grande part de nos coutumes et pratiques et une bonne part de notre pensée peuvent encore être reliées au sacrifice d’une façon que nous ne soupçonnons pas. J’estime que notre histoire fourmille de phénomènes si clairs de ce point de vue qu’on ne saurait les exclure d’une enquête sur le sujet. C’est le cas, par exemple, de notre attitude envers certaines formes de persécution collective, de la façon dont nous comprenons et condamnons les préjugés collectifs et toutes les pratiques d’exclusion. Je crois également à la pertinence de nombreux textes littéraires, comme la tragédie grecque ou le théâtre de Shakespeare. Je pense aussi que la Bible et surtout le Nouveau Testament ont joué un rôle important dans tous les progrès que nous avons déjà faits, et que nous ferons demain, dans la recherche d’une meilleure compréhension du sacrifice.

(…) Cela se vérifie immédiatement si l’on compare l’histoire de Joseph au mythe d’Oedipe. Oedipe est chassé de Thèbes à deux reprises, et chaque fois pour une raison que le mythe tient pour valable. Dès sa naissance, il représente un danger réel pour sa famille et pour la ville tout entière. La seconde fois, il a bel et bien tué son père, couché avec sa mère et provoqué l’épidémie de peste. Joseph est, lui aussi, chassé deux fois : la première fois par sa famille alors qu’il est enfant, puis, en tant qu’adulte, par l’ensemble de la communauté égyptienne qui le croit coupable d’avoir couché avec l’épouse de son protecteur. Ce crime équivaut à l’inceste commis par Oedipe, mais, à l’inverse des Egyptiens et des Grecs qui croient sans preuves à ce type d’accusation, la Bible y voit, elle, un mensonge.

A chaque reprise, Joseph est accusé à tort et injustement puni. Contrairement aux mythes d’Oedipe ou de Milomaki qui tiennent leurs héros respectifs pour responsables de quelque redoutable désastre social, la Bible affirme que, loin d’être responsable de la sécheresse dévastatrice qui a eu lieu alors qu’il dirigeait l’économie égyptienne, Joseph a pris des mesures sages et a sauvé non seulement les membres affamés de sa propre famille, mais le pays tout entier. Au lieu de chercher à se venger, il a assuré le salut de ses propres persécuteurs.

L’histoire de Joseph, comme les autres textes bibliques, prend systématiquement position dans un sens contraire au point de vue mythologique classique. Même lorsque l’inspiration biblique utilise un cadre narratif semblable à celui du mythe d’Oedipe, elle prend systématiquement le contre-pied de la mythologie, dans la mesure où elle détruit l’illusion antérieurement produite par le mécanisme victimaire. Elle ne cesse de réinterpréter les thèmes mythiques du point de vue de la victime réhabilitée.

(…) Au XIXe siècle, les spécialistes de religion comparée insistaient beaucoup sur les similitudes spectaculaires entre la Bible et les mythes du monde entier. Et ils conclurent trop vite que la Bible était un recueil de mythes identiques à tous les autres. Etant des "positivistes" et percevant un peu partout une plus ou moins grande ressemblance entre les données qu’ils étudiaient, ils ne notèrent aucune différence réelle entre la Bible et le reste. Un seul penseur a perçu cette différence cruciale : il s’agit de Friedrich Nietzsche.

Dans la pensée de Nietzsche, du moins dans sa phase tardive, la dichotomie entre maîtres et esclaves doit d’abord se comprendre comme une opposition entre, d’un côté, les religions mythiques, qui expriment le point de vue des persécuteurs et considèrent toutes les victimes comme sacrifiables, et d’autre part la Bible et surtout les Evangiles, qui « calomnient » et sapent à la base les religions du premier groupe – et, en réalité, toutes les autres religions, car les Evangiles dénoncent l’injustice qu’il y a, dans tous les cas de figure, à sacrifier une victime innocente. Je pense que Nietzsche a perdu la raison à cause du choix fou qu’il a fait de se ranger délibérément dans le camp de la violence et du mensonge mythologiques, contre celui de la non-violence et de la véracité bibliques.

Il convient de voir dans les Ecritures judéo-chrétiennes la première révélation complète du pouvoir structurant de la victimisation dans les religions païennes ; quant au problème de la valeur anthropologique de ces Ecritures, il peut et doit être étudié comme un problème purement scienti fique, la question étant de savoir si, oui ou non, les mythes deviennent intelligibles, comme je le crois, dès lors qu’on les interprète comme les traces plus ou moins lointaines d’épisodes de persécution mal compris.

Ma conclusion est que, dans notre monde, la démythification tire sa force de la Bible. Réponse inacceptable pour ceux qui pensent que tout ce qui risque de placer la Bible sous un jour favorable ne saurait être pris au sérieux par les vrais chercheurs, car il ne peut s’agir que d’une approche religieuse – et donc irrationnelle – qui n’a strictement aucune valeur du point de vue de l’anthropologie.

(…) Et pourtant, y a-t-il quelque chose qui soit plus naturel aux chercheurs que de traiter des textes similaires de façon similaire, ne serait-ce que pour voir ce que cela donne ? Un tabou inaperçu pèse sur ce type d’étude comparative. Les tabous les plus forts sont toujours invisibles.

Comme tous les tabous puissants, celui-ci est antireligieux, c’est-à-dire, au fond, de nature religieuse. A partir de la Renaissance, les intellectuels modernes ont remplacé les Ecritures judéo-chrétiennes par les cultures anciennes. Puis, l’humanisme de Rousseau et de ses successeurs a glorifié à l’excès les cultures primitives et s’est également détourné de la Bible.

Si la lecture que je propose est acceptée, notre vieux système de valeurs universitaires, fondé sur l’élévation des cultures non bibliques aux dépens de la Bible, va devenir indéfendable. Il deviendra clair que le véritable travail de démythification marche avec la mythologie, mais pas avec la Bible, car la Bible elle-même fait déjà ce travail. La Bible en est même l’inventeur : elle a été la première à remplacer la structure victimaire de la mythologie par un thème de victimisation qui révèle le mensonge de la mythologie."

René Girard, de l’Académie française, est professeur émérite à l’université Stanford. Philosophe et écrivain se définissant lui-même comme un «anthropologue de la violence et du religieux», il est l’auteur d’essais traduits dans le monde entier. Notamment: «Mensonge romantique et vérité romanesque» (1961); «La Violence et le Sacré» (1972); «Des choses cachées depuis la fondation du monde» (1978); «Je vois Satan tomber comme l’éclair» (1999); «Les Origines de la culture» (2004); «Achever Clausewitz» (2007).

René Girard publie «Sanglantes origines»,version française revue et augmentée de «Violent Origins. Ritual Killing and Cultural Formation».

Voir aussi :

Réné Girard en débat

Élodie Maurot

La Croix

Deux ouvrages témoignent des échanges et débats provoqués par les théories de René Girard sur la violence et le sacrifice

Jusqu’à aujourd’hui, les théories de René Girard sur la violence et le phénomène du bouc émissaire ont fait débat. Les uns louant une œuvre quasi prophétique, dévoilant les mécanismes inconscients à l’œuvre dans la société. Les autres dénonçant une vision trop générale, voire idéologique, donnant au judéo-christianisme un rôle majeur, celui d’avoir révélé le mécanisme du sacrifice et d’en avoir détruit l’efficacité.

Les deux ouvrages qui viennent d’être publiés offrent l’occasion de prendre le pouls de ce débat qui se joua essentiellement à l’extérieur de nos frontières. Les échanges dont ils témoignent faisaient suite à la publication de La Violence et le Sacré, en 1972, dans lequel René Girard exposait les grandes lignes de sa thèse : l’universalité du « désir mimétique » qui pousse les hommes à désirer les mêmes objets et à entrer en rivalité, la violence engendrée par cette concurrence, le choix de boucs émissaires permettant de reconstituer le groupe.

Sanglantes origines montre que le monde universitaire américain fut loin d’acquiescer univoquement à ces propositions. Aux États-Unis comme en France, beaucoup d’universitaires restèrent méfiants vis-à-vis d’une œuvre se jouant des frontières entre disciplines, mêlant anthropologie, psychologie, philosophie, voire théologie. Les entretiens qui eurent lieu en Californie à l’automne 1983, entre René Girard et divers confrères (Walter Burkert, historien du rite ; Jonathan Smith, historien des religions ; Renato Rosaldo, ethnologue) témoignent de ces débats contradictoires, toutefois régulés par une éthique de la discussion exemplaire.

Le nœud du désaccord apparaît essentiellement lié au statut de la théorie girardienne. Sans faire mystère de ses convictions chrétiennes, Girard a toujours revendiqué un point de vue strictement scientifique, regardant les phénomènes religieux comme une classe particulière de phénomènes naturels. Cette lecture générale, quasi darwinienne, viendra heurter l’empirisme de ces adversaires, qui lui reprochent d’ignorer le terrain et d’accorder trop d’importance aux représentations et aux textes.

La discussion devait aussi se tenir sur un autre versant, avec les théologiens. La publication en français de l’ouvrage du jésuite suisse Raymund Schwager (1935-2004) offre un bel exemple de la réception des travaux de Girard dans le milieu théologique. De manière précoce, Schwager accepta son hypothèse clé?: la vérité du christianisme est reliée à la question de la violence. Depuis la figure du serviteur souffrant chez Isaïe jusqu’à la mise à mort du Christ, le théologien trace le dévoilement progressif d’une logique de violence.

Pourquoi cette démystification ne fut-elle pas prise en compte plus tôt par les Églises ? Pourquoi celles-ci eurent-elles recours à la violence contre l’enseignement de leurs Écritures, notamment envers les juifs ? Telle est la question qui taraude Schwager. « La vérité biblique sur le penchant universel à la violence a été tenue à l’écart par un puissant processus de refoulement », constate-t-il.

La vérité biblique sur la violence, « obscurcie sur de nombreux points, (…) dénaturée en partie », n’a pourtant « jamais été totalement falsifiée par les Églises », juge-t-il. « Elle a traversé l’histoire et agi comme un levain », puis fut indirectement reprise par les Lumières. D’où cet hommage de Schwager à la modernité et aux « maîtres du soupçon » : « Les critiques d’un Kant, d’un Feuerbach, d’un Marx, d’un Nietzsche et d’un Freud se situent dans une dépendance non dite par rapport à l’impulsion prophétique. »

 Selon lui, c’est donc dans un dialogue avec les philosophes de la modernité que le christianisme peut retrouver son cœur ardent, la non-violence.

Lire aussi "Avons-nous besoin d’un bouc émissaire ?" de Raymond Schwager.


Economie: Attention, un complot peut en cacher un autre! (Beijing Consensus vs. Washington Consensus: What double standards?)

22 avril, 2011
http://www.911review.com/denial/imgs/left_gatekeepers.gifCe n’est pas que les peuples aristocratiques refusent absolument à l’homme la faculté de se perfectionner. Ils ne la jugent point indéfinie; ils conçoivent l’amélioration, non le changement; ils imaginent la condition des sociétés à venir meilleure, mais non point autre ; et, tout en admettant que l’humanité a fait de grands progrès et qu’elle peut en faire quelques-uns encore, ils la renferment d’avance dans de certaines limites infranchissables. (…) C’est alors que le législateur prétend promulguer des lois éternelles, que les peuples et les rois ne veulent élever que des monuments séculaires et que la génération présente se charge d’épargner aux générations futures le soin de régler leurs destinées. (…) Je rencontre un matelot américain, et je lui demande pourquoi les vaisseaux de son pays sont construits de manière à durer peu, et il me répond sans hésiter que l’art de la navigation fait chaque jour des progrès si rapides, que le plus beau navire deviendrait bientôt presque inutile s’il prolongeait son existence au-delà de quelques années. Dans ces mots prononcés au hasard par un homme grossier et à propos d’un fait particulier, j’aperçois l’idée générale et systématique suivant laquelle un grand peuple conduit toutes choses. Les nations aristocratiques sont naturellement portées à trop resserrer les limites de la perfectibilité humaine, et les nations démocratiques les étendent quelquefois outre mesure. Tocqueville (Comment l’égalité suggère aux Américains l’idée de la perfectibilité indéfinie de l’homme, De la démocratie en Amérique, tome 2, première partie, chapitre VIII)
Le Consensus de Pékin (ou Consensus de Beijing) est un terme décrivant la diplomatie et le modèle de développement proposé par la République populaire de Chine, en particulier auprès des pays en voie de développement, notamment en Afrique. L’Occident et la Chine ont ici des positions très différentes sur les besoins et méthodes pour soutenir le développement de ces pays. La position occidentale est contenue dans le Consensus de Washington, avec pour axes principaux le libre-échange, la lutte contre la corruption, la transparence, les droits civiques et la démocratisation, ainsi que la défense des droits de l’homme. De son côté, l’approche diplomatique chinoise prête une grande estime à la non ingérence (indépendance pour les affaires internes) de tout pays, ainsi qu’un développement « à la chinoise » : structurel (chemins de fer, ports, barrages, etc) et économique d’abord (industrie, mines, pétrole), puis éventuellement civique. Wikipedia
En fait, les structures sociales n’ont besoin pour fonctionner ni d’une providentielle harmonie préétablie, ni d’une concertation de tous les instants entre les agents d’un même groupe ou d’une même classe. Il suffit de laisser faire l’habitus pour voir s’instaurer une véritable orchestration des pratiques sans chef d’orchestre, ou si l’on préfère avec un chef d’orchestre invisible qui s’appelle l’habitus. Celui-ci est le principe générateur de pratiques concertantes bien réglées sous une apparence d’improvisation spontanée. Portés par un même habitus de classe, les agents agissent comme des musiciens qui improvisent sur un même thème, chacun jouant quelque chose de différent qui s’accorde pourtant harmonieusement avec ce que joue chacun des autres. Alain Accardo
Un véritable gouvernement mondial invisible, inaperçu et inconnu en tout cas du plus grand nombre, dont le pouvoir s’exerce sur les gouvernements nationaux eux-mêmes. Cette sorte de Big Brother, qui s’est doté de fichiers interconnectés sur toutes les institutions économiques et culturelles, est déjà là, agissant, efficient, décidant de ce que nous pourrons manger ou ne pas manger, lire ou ne pas lire, voir ou ne pas voir à la télévision ou au cinéma, et ainsi de suite. (…) A travers le pouvoir presque absolu qu’ils détiennent sur les grands groupes de communication, c’est-à-dire l’ensemble des instruments de production et de diffusion des biens culturels, les nouveaux maîtres du monde tendent à concentrer tous les pouvoirs, économiques, culturels et symboliques qui, dans la plupart des sociétés, étaient restés distincts, voire opposés, et ils sont ainsi en mesure d’imposer très largement une vision du monde conforme à leurs intérêts. Pierre Bourdieu ("La culture est en danger", 2000)
Bourdieu s’y efforce de pointer une "orchestration sans chefs d’orchestre" dans la contre-révolution néolibérale des années 1980-1990, mais s’adressant à des publics plus larges, non nécessairement dotés d’une culture sociologique minimale, il est conduit à simplifier, à trouver des images plus parlantes (comme "gouvernement mondial invisible", "Big Brother" ou "les nouveaux maîtres du monde"), qui tirent alors vers l’intentionnalisme et le "chef d’orchestre" pourtant sociologiquement récusé. Philippe Corcuff
Depuis une dizaine d’années, pratiquement tous les docus économiques qui « marchent bien » (c’est à dire qui recueillent de bonnes critiques et font de l’écoute) sont à base idéologique « complotiste » et « horreur économique ». (…) Il y a mon avis plusieurs raisons qui convergent toutes. Certaines relèvent de la sociologie des organisations, d’autres des phénomènes d’idéologie dominante, d’autres enfin des règles de la dramaturgie. Du côté des responsables de chaînes commanditant les programmes, on notera qu’aucun n’a la moindre formation économique. Pour ceux qui ont des formations supérieures, presque tous sont des littéraires purs et durs (sociologie, lettres, psychologie, journalisme, droit, histoire, science politique au mieux). Il en est de même des journalistes qui écriront les critiques. Pas le moindre économiste, commercial ou spécialiste du marketing en vue… Politiquement, surtout sur les chaînes publics, Arte compris, la plupart des commanditaires ont un passé et même un présent de militant d’extrême gauche. (…) Par ailleurs, il faut bien reconnaître que le complotisme fait de la bonne dramaturgie. Il y a des bons et des méchants. Le réalisateur (et donc avec lui le spectateur) étant bien évidemment du côté des bons, on attend avec impatience la dénonciation et la défaite du « dark side of the force ». (…) Autre grand avantage du complot : c’est une valorisation par essence du spectateur. En effet, il est, comme le réalisateur, par définition toujours du côté des grands initiés, ceux qui ont su dessiller les yeux et voir le réel qu’on voulait leur cacher (…) Il faut bien reconnaître qu’il y a du plaisir et de l’exaltation à se convaincre qu’on est intelligent et qu’on fait partie de ceux qui ont su y voir clair. A l’inverse, l’économie ne fait pas le poids en termes d’affect et de dramaturgie car c’est un univers de la nuance et de la complexité. On y examine avec raison et froideur les moult effets pervers prêt à surgir au coin du bois. Trop compliqué et abstrait et donc au final peu bandant ! Comme disait le grand Alexis (de Tocquevlle) : « Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe ».
Si vous travaillez pour la BBC ou National Geographic, vous aurez la surprise quelques semaines avant la diffusion de recevoir un coup fil d’un jeune assistant « fact checker » auquel vous devrez justifier vos sources. Par exemple, si votre commentaire assène que les biberons au bisphénol donnent le cancer aux nourrissons , il vous demandera de lui faxer les études vous permettant de dire ça. Rien de tel sur les chaines de télévision française. Là, le seul contrôle est celui de conformité aux idées générales c’est-à-dire la communion avec les opinions du commanditaire ou l’évitement des chausses trappes du politiquement correct. Sur le reste (par exemple les chiffres bruts) vous pouvez raconter absolument n’importe quoi sans que quiconque ne cille. Liberty Valance
Dans certains cas, il s’agit d’une omerta, dans d’autres, d’une ignorance crasse, et parfois cela relève de la pure naïveté. Lorsqu’on parle de la Chine, en Occident, c’est essentiellement en termes économiques, alors qu’il s’agit d’économie politique. Nombre de nos économistes ne l’ont pas compris. Ils savent manier les chiffres, mais ils ne sont pas formés pour penser politiquement. Or il faut penser l’économie chinoise en termes politiques, sinon il est impossible de comprendre ce qui s’y passe. Certains ont aussi intérêt à ne pas trop comprendre. Les règles du jeu que les Chinois voudraient imposer aux experts étrangers sont très claires : en aucun cas ils ne doivent exposer le vrai rôle du parti. Ceux qui acceptent de se plier à ces règles ne cherchent évidemment pas la transparence. Il est significatif qu’en Occident on présente Hu Jintao comme le "président chinois" alors que son titre le plus important est celui de secrétaire général du PC. Richard McGregor
Il va sans dire que nombre de pays en développement envient le succès de la Chine. Quel pays pauvre refuserait trois décennies de croissance à 10%? Et quel despote ne voudrait pas d’une croissance à 10%, tout en ayant l’assurance de rester au pouvoir pour longtemps? (…) Par ailleurs, la Chine est parvenue à ce résultat en ignorant délibérément les conseils de l’Occident; elle a su tirer parti des avantages du marché, sans pour autant succomber à l’ensemble de ses charmes. Pendant des années, les banquiers du monde entier se sont rendus à Pékin pour prêcher la bonne parole de la libéralisation financière, conseillant aux dirigeants chinois de laisser flotter leur monnaie et d’ouvrir leur compte de capital. Comment reprocher aux Chinois d’avoir compris que cette recommandation était évidemment motivée par des intérêts personnels? Une théorie à la mode veut que le succès de la Chine ait donné naissance à un nouveau «consensus de Pékin», qui remettrait en cause l’importance de l’économie de marché et de la démocratie —les deux marques de fabrique du «consensus de Washington». Le consensus de Pékin proposerait ainsi un système économique pragmatique et une politique autoritariste prête à l’emploi. Mais observez le modèle chinois de plus près, et vous verrez qu’il n’est pas si simple de le l’imiter. La plupart des pays en développement n’ont pas la tradition et la complexité bureaucratique de la Chine; la structure du parti lui donne une capacité à mobiliser des ressources et à diriger ses fonctionnaires qu’ils ne peuvent égaler. La République démocratique du Congo pourrait-elle établir et administrer un département de l’organisation? En Chine, l’autoritarisme ne pourrait fonctionner sans les ressources du parti. Richard McGregor

Complotisme et horreur économique pour les multinationales occidentales et notamment américaines, véritable omerta, simple ignorance ou naïveté plus ou moins intéressée pour les régimes non-occidentaux …

Vous avez dit deux poids deux mesures?

A l’heure où, du côté de l’actuel "printemps arabe", on s’apprête à décharger ses frustrations sur le bouc émissaire commode de ceux qui ont permis son émergence

Pendant qu’à l’approche de la présidentielle française, on assiste, du plus pur protectionnisme au blocage des prix, salaires ou loyers ou revenus minimum et du FN au NPA en passant par le PS, au grand retour d’un incroyable "grand concours des idées farfelues" …

Et que 30  ans après la Chine ou le Vietnam, la gérontocratie cubaine redécouvre la roue de l’entreprise privée …

Retour avec le spécialiste de la Chine britannique Richard McGregor …

Sur l’étrange aveuglement de nombre de nos analystes si habiles à débusquer voire à inventer de toutes pièces le moindre prétendu complot de nos propres multinationales occidentales et notamment américaines …

Quand il s’agit de décrypter le fonctionnement caché, mais réel celui-là,  de certains pays qui comme celui des bouchers toujours impunis 22 ans après de Tienanmen ont en commun de prétendre remettre en cause le système occidental

Richard McGregor: "Le PC chinois est encore équipé d’un logiciel soviétique"

 Propos recueillis par Bernard Poulet et Yveas-Michel Riols

L’Expansion

07/03/2011

Ce spécialiste de la Chine décortique la façon dont le plus puissant parti politique du monde s’est adapté à l’ouverture économique pour continuer à contrôler la société chinoise.

La Chine est de moins en moins communiste, a-t-on pris l’habitude de répéter. En réalité, le Parti communiste contrôle toujours les rouages essentiels de la société chinoise. S’il s’est fait beaucoup plus discret dans la vie quotidienne des Chinois, il garde la haute main sur les secteurs clefs – la politique, bien sûr, mais également l’économie. Ce que les investisseurs occidentaux ignorent trop souvent, explique le journaliste australien Richard McGregor. Au risque de bien mauvaises surprises.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire un livre sur le Parti communiste chinois?

Si vous jetez un coup d’oeil sous le capot du modèle chinois, la Chine apparaît beaucoup plus communiste qu’elle n’en a l’air de prime abord. Le Parti communiste fonctionne toujours avec un logiciel soviétique qui consiste en un ensemble de structures et d’appareils permettant à un parti politique de contrôler le gouvernement, au sens large du terme, ainsi que la société civile. Il réplique presque entièrement le système conçu par Lénine. Cette machine politique est impressionnante et unique par sa taille. A la mi-2009, le PC comptait 75 millions de membres, soit un adulte chinois sur douze. Il est aussi puissant que secret. C’est l’instance de décision principale, mais la manière dont il exerce son pouvoir est généralement négligée parce qu’il sait opérer discrètement.

Est-il possible d’avoir une activité en Chine en dehors du regard du Parti communiste?

Vous vous heurtez souvent au parti, mais, la plupart du temps, c’est comme avec l’homme invisible, vous ne vous en rendez pas compte. Le PC s’est retiré de nombreuses sphères de la vie privée – ce qui donne cette impression de libéralisation de la société – pour se concentrer sur quelques domaines stratégiques : les cadres du régime et de l’économie, les forces armées, la police et la propagande. Il a conservé sa vie politique secrète, dirigeant l’Etat à l’arrière de la scène. La plupart des gens en Chine ne se heurtent donc plus directement au parti, sauf s’ils ont une fonction publique importante ou s’ils deviennent puissants et riches. "Le parti est comme Dieu, me disait un universitaire chinois, il est partout, mais vous ne pouvez pas le voir."

Comment fonctionne le département de l’organisation centrale, qui est, dites-vous, le pilier de la nomenklatura chinoise?

C’est une sorte d’ENA géante dopée aux stéroïdes, ou encore la plus grande organisation de ressources humaines du monde, conçue pour s’assurer que toute personne qui occupe une position de responsabilité, au sein et hors du gouvernement, y compris dans l’économie, relève du parti. Celui-ci a toute latitude pour embaucher et licencier.

 Beaucoup de gens qui observent la Chine aujourd’hui peuvent penser que le Parti communiste contrôle uniquement le gouvernement. Mais son influence va bien au-delà : les médias, les associations, les organismes de régulation, etc. Il met son nez dans toutes ces organisations, à tous les échelons. D’une certaine manière, le système chinois diffère du soviétique dans la mesure où il est encore plus intrusif : il pénètre plus profondément les rouages de l’administration et des institutions d’Etat. C’est comme si, chez vous, tous les ministres, tous les directeurs de journaux – de L’Expansion à Libération -, tous les présidents des chaînes de télévision, tous les responsables des grandes organisations – qu’il s’agisse d’universités ou de cabinets d’avocats -, tous les PDG des grandes entreprises, publiques comme privées, étaient nommés par un parti. Une fois que vous avez compris cela, vous mesurez le pouvoir du département de l’organisation centrale.

Vous semblez dire qu’il existe une omerta, une loi du silence, parmi nombre d’experts de la Chine, sur l’influence réelle du parti, notamment dans l’économie?

Dans certains cas, il s’agit d’une omerta, dans d’autres, d’une ignorance crasse, et parfois cela relève de la pure naïveté. Lorsqu’on parle de la Chine, en Occident, c’est essentiellement en termes économiques, alors qu’il s’agit d’économie politique. Nombre de nos économistes ne l’ont pas compris. Ils savent manier les chiffres, mais ils ne sont pas formés pour penser politiquement. Or il faut penser l’économie chinoise en termes politiques, sinon il est impossible de comprendre ce qui s’y passe. Certains ont aussi intérêt à ne pas trop comprendre. Les règles du jeu que les Chinois voudraient imposer aux experts étrangers sont très claires : en aucun cas ils ne doivent exposer le vrai rôle du parti. Ceux qui acceptent de se plier à ces règles ne cherchent évidemment pas la transparence. Il est significatif qu’en Occident on présente Hu Jintao comme le "président chinois" alors que son titre le plus important est celui de secrétaire général duC.

Comment cela fonctionne-t-il en réalité?

Pour décrypter la politique chinoise, il faut s’intéresser au fonctionnement des institutions, c’est-à-dire des bureaucraties de l’Etat et de l’économie, en essayant de démêler leurs influences respectives. Derrière les responsables officiels des entreprises ou des banques, il y a les comités du Parti communiste. Pour saisir les luttes d’influence, il faut analyser la façon dont le PC organise la rotation des cadres au sein des grandes bureaucraties – la banque centrale, par exemple – ainsi que dans les grandes entreprises. Il est donc très difficile de comprendre comment la Chine fonctionne si l’on n’essaie pas d’abord de deviner le rôle et l’activité du Parti communiste.

Comment définissez-vous son rôle dans la gestion de l’économie et des grandes entreprises?

Le parti contrôle directement les grandes entreprises dans les secteurs qu’il juge stratégiques, tels que le transport, l’énergie et les télécommunications. En dehors de ces secteurs, tous ceux qui se rendent en Chine peuvent constater qu’il existe un secteur privé vigoureux. Le parti a tenté de séduire les entrepreneurs, mais il est décidé à garder le contrôle sur ce qu’il appelle les "hauteurs déterminantes de l’économie", en s’assurant qu’aucun mécanisme ne permet au secteur privé de jouer un rôle autre que purement économique. Le Parti communiste a appris à laisser suffisamment d’autonomie aux entrepreneurs privés pour leur permettre de réussir, tout en prenant toutes les garanties pour qu’ils n’aient aucune possibilité de devenir un centre de pouvoir rival.

A quel point le parti est-il impliqué dans la gestion des grandes entreprises, y compris celles qui sont cotées dans les Bourses étrangères?

Cela varie d’un secteur à l’autre. Prenons un exemple. Le PC a très clairement exercé son contrôle sur les grandes entreprises de télécommunications telles que China Mobile, le plus grand opérateur de téléphonie mobile du monde. Ainsi, à trois ou quatre reprises au cours de la décennie écoulée, il a permuté les cadres dirigeants des principales entreprises de ce secteur, du jour au lendemain, sans même en informer les PDG. Du coup, ces cadres se sont trouvés parachutés à la tête d’entreprises qui jusque-là avaient été leurs concurrents ! Pourquoi a-t-il fait cela ? Parce qu’il s’agit d’une nouvelle industrie, et qu’il ne veut pas qu’elle échappe à son contrôle.

 Pour le parti, le premier principe est le suivant : il a toute latitude d’embauche et de licenciement dans les entreprises, même si la façon dont il exerce cette prérogative varie d’un secteur à un autre. Deuxième principe : il existe un comité du parti qui agit comme un conseil d’administration parallèle au sein de chacune de ces grandes entreprises. Le parti n’est pas forcément impliqué dans la gestion quotidienne, mais il demeure un pouvoir de réserve, autorisé à intervenir quand il le juge nécessaire.

 Ce qui est certain, c’est que plus vous devenez gros, en Chine, plus vous devez avoir de liens avec le parti. Au fil du temps, celui-ci a colonisé les entreprises privées, au point qu’il y a maintenant une convergence d’intérêts entre le PC et le secteur privé. Le PC veille à ce que le secteur privé ne devienne jamais un concurrent politique.

Pourquoi arrive-t-on si mal à mesurer la taille réelle du secteur privé?

Il y a une vraie difficulté à démêler le public du privé, car beaucoup d’entreprises rechignent à s’afficher comme des sociétés entièrement privées et préfèrent rechercher la protection d’actionnaires publics. Les entreprises chinoises se sentent plus vulnérables si elles sont privées. Il leur est conseillé d’avoir un "chapeau rouge" pour bien se développer.

Je cite deux rapports dans mon livre. Le premier, du courtier CLSA, de Hongkong, estime que le secteur privé génère 70 % du produit intérieur brut. Le second, de Yasheng Huang, du Massachusetts Institute of Technology, juge que le secteur purement privé équivalait, à la fin du XXe siècle, à 20 % de la production industrielle. Je pense que l’on peut estimer sérieusement que le secteur public génère 50 % ou plus du PIB, même si le secteur privé crée davantage d’emplois que le public.

Comment voyez-vous l’évolution de ce système ?

Le système communiste chinois est certes corrompu, pourri, coûteux et souvent inefficace. La corruption joue le rôle d’un impôt qui permet une redistribution au sein de la classe dirigeante. De cette manière, elle est une espèce de ciment du système. Mais si la crise financière en Occident a exacerbé l’orgueil national, elle a aussi démontré la flexibilité du système. Et il est indéniable que, depuis la mort de Mao, les deux piliers du pouvoir du parti – la croissance économique et le nationalisme renaissant – se sont renforcés.

Lénine reconnaîtrait-il l’organisation du PC chinois?

Il reconnaîtrait la structure. La bureaucratie léniniste a survécu, même si les dirigeants chinois y ont ajouté une touche de McKinsey pour la rendre plus performante. D’un autre côté, Lénine serait peut-être horrifié de se rendre dans un restaurant élégant avec d’autres cadres et de devoir payer 500 dollars pour dîner… Une partie de Lénine adorerait le parti d’aujourd’hui, une autre le détesterait!

Profil

Richard McGregor, 52 ans, journaliste au Financial Times, a passé dix ans en Chine et a aussi été en poste au Japon, à Taïwan et à Hongkong. De son expérience en Chine, il a tiré un récit inédit sur les rouages, le pouvoir et la stratégie du Parti communiste chinois (The Party. The Secret World of China’s Communist Party, HarperCollins, 2010). Il vient de rejoindre le bureau du FT à Washington.

Voir également:

Cinq idées reçues sur le Parti communiste chinois

Le léninisme de marché est toujours d’actualité.

Décryptage des clichés qui circulent au sujet de l’Empire du Milieu…

Foreign policy

Repris par Slate

30 janvier 2011

«La Chine n’a plus de communiste que le nom»

Faux. Imaginons que Lénine revienne à la vie dans le Pékin de 2011; imaginons qu’il parvienne à fermer les yeux sur les gratte-ciels étincelants et sur l’ostensible consumérisme de leurs habitants. Il percevrait certainement le Parti communiste chinois comme une copie du système qu’il avait élaboré, près d’un siècle plus tôt, pour les vainqueurs de la révolution bolchevique. Il suffit en effet d’étudier la structure du parti pour comprendre à quel point le système politique chinois demeure communiste —et léniniste.

Cela fait certes bien longtemps que la Chine a tiré un trait sur les fondements du système économique communiste. Elle les a progressivement remplacés par des entreprises d’Etat ayant le sens des affaires, qui coexistent avec un secteur privé des plus dynamiques. Mais malgré cette libéralisation de l’économie, les dirigeants chinois ont bien pris soin de conserver leur mainmise sur le pouvoir; et ce à travers trois éléments contrôlés par le parti: les fonctionnaires, la propagande et l’Armée populaire de libération (APL).

L’APL n’est pas l’armée du pays; c’est celle du parti. En Occident, la politisation potentielle des militaires est souvent matière à controverse. En Chine, c’est tout le contraire: le parti est constamment sur ses gardes, de peur de voir l’armée se dépolitiser. Il n’a peur que d’une chose: perdre le contrôle des généraux et de leurs troupes. En 1989, un général avait refusé d’ordonner à ses soldats de marcher sur la capitale pour y déloger les étudiants de la place Tian’anmen; l’incident a marqué au fer rouge la mémoire collective de la classe dirigeante. Car au final, c’est la répression des manifestants par l’armée qui a permis au parti de conserver le pouvoir en 1989; depuis, ses dirigeants font de leur mieux pour conserver le soutien des généraux, au cas où il faudrait étouffer de nouvelles révoltes dans l’œuf.

Le parti contrôle les médias par l’intermédiaire du département de la propagande, tout comme le faisait l’Union soviétique. Ce département transmet des directives quotidiennes aux organes de presse, par écrit, par email ou par sms, et —plus officieusement— par téléphone. Les directives expliquent, souvent en détail, comment traiter (ou ne pas traiter du tout) les informations considérées comme sensibles par le parti; l’attribution du prix Nobel de la paix à Lu Xiaobo, par exemple.

Enfin (et c’est peut-être le plus important), c’est le parti qui alloue tous les postes de premier plan dans les ministères, dans les entreprises, dans les universités et dans les médias, par l’intermédiaire d’un organisme mystérieux et peu connu: le département de l’organisation. A travers ce département, le parti gère la quasi-totalité des nominations d’importance, quelle que soit la région et le champ d’activité. Les Chinois se souviennent manifestement de la politique de Staline, qui voulait que les cadres décident de tout.

De fait, lorsqu’on compare la liste des caractéristiques du Parti communiste chinois à celle de l’Union soviétique (telle qu’établie par Robert Service, grand historien de l’URSS), on se rend vite compte que les ressemblances sont incroyablement nombreuses. Le parti a agi comme tous les dirigeants communistes au temps de leur âge d’or: il a éradiqué ou affaibli ses opposants politiques, a éliminé l’indépendance de la justice et des médias, a limité les libertés civiles et religieuses, a dénigré les partisans d’une autre vision de la nation, et a envoyé les dissidents en camp de travail. Si le système chinois est souvent qualifié de «léninisme de marché», ce n’est pas par hasard.

«Le Parti contrôle tous les aspects de la vie des citoyens»

Plus maintenant. Sous Mao Zedong (de 1949 à sa mort, en 1976), la Chine était, de fait, un Etat totalitaire. En ces temps obscurs, les employés ordinaires ne pouvaient se marier (et emménager avec leur conjoint) sans l’autorisation de leur supérieur hiérarchique. Il leur fallait également attendre l’aval de l’administration pour commencer à fonder une famille.

Depuis, le Parti communiste a compris qu’une telle ingérence dans la vie des Chinois pouvait desservir son principal projet: la création d’une économie moderne. Durant la période des grandes réformes initiées par Den Xiaoping (à la fin des années 1970), le Parti a peu à peu relâché son emprise sur la vie privée des citoyens, à l’exception des dissidents les plus récalcitrants. Dans les années 1980 et 1990, la disparition progressive de l’ancien système de prise en charge complète des citoyens (entreprises d’Etat, services médicaux et autres aides sociales) a également mis fin à un dispositif de contrôle particulièrement complexe, construit autour des comités de quartier, et dont l’un des objectifs étaient d’espionner la population.

Cette réforme a grandement profité au Parti. Certes, de nombreux jeunes ne savent plus vraiment à quoi sert ce dernier, estimant qu’il ne joue plus aujourd’hui de rôle notable dans leurs vies. Mais les dirigeants s’en réjouissent: les citoyens ordinaires ne sont pas sensés s’intéresser aux rouages internes du parti. Ses organes les plus puissants (comme les départements de la propagande et de l’organisation) ne veulent pas se faire remarquer; on ne trouve aucune plaque à leurs noms devant leurs bureaux, et leurs numéros de téléphone ne figurent pas dans les annuaires. La stratégie de la discrétion s’est avérée payante: elle leur permet de cacher leurs opérations à la population tout en permettant au parti de récolter tous les lauriers d’une croissance économique éclair. C’est ainsi que fonctionne aujourd’hui le contrat social de la Chine: le parti permet au citoyens d’améliorer leur niveau de vie comme bon leur semble, à condition que ces derniers ne se mêlent pas de politique.

«Internet aura raison du parti»

Impossible. On se souvient de la formule prononcée il y a dix ans par Bill Clinton; il affirmait que les dirigeants chinois ne parviendraient jamais à contrôler Internet, tâche revenant, selon lui, à essayer de «clouer de la gelée à un mur». Le président avait raison —mais il ne s’attendait certainement pas à cela. En Chine, Internet n’est pas le relais des valeurs démocratiques occidentales; et à bien des égards, il est même devenu l’inverse. La «grande muraille numérique» est chargée de filtrer les idées venues de l’Occident, et elle remplit parfaitement son office. A l’intérieur des murs, en revanche, les cyber-citoyens ultranationalistes jouissent d’une liberté de parole beaucoup plus étendue.

Le Parti communiste chinois s’est toujours drapé dans le nationalisme pour s’assurer le soutien du peuple, et il a toujours su exploiter l’émotion de la population quant aux humiliations historiques infligées par l’Occident. Les propositions d’investissements étrangers les plus banales qui soient ont ainsi parfois été comparées à l’Alliance des huit nations, qui avait envahi et occupé Pékin en 1900. Mais lorsque de tels propos se propagent sur Internet, le gouvernement chinois parvient souvent à canaliser cette colère avec finesse pour servir ses propres intérêts. Pékin avait par exemple utilisé un mouvement de colère anti-japonaise pour faire pression sur Tokyo lorsque le capitaine d’un bateau de pêche avait été arrêté dans les eaux du Japon. Ces tactiques pour le moins brutales ne font rien pour améliorer l’image de la Chine à l’étranger, mais elles ont renforcé la popularité du parti dans la population; dans les médias nationaux, les Chinois entendent que leurs dirigeants tiennent tête aux puissances étrangères.

A travers son département de la propagande, le parti emploie toute une gamme de tactiques —souvent inventives— pour conserver sa mainmise sur Internet. Chaque région dispose d’une police numérique spécialement entraînée, chargée de contenir tout mouvement d’humeur local, et le département de s’arrête pas là: il a mis sur pied un système permettant d’allouer de petites sommes d’argent à tout citoyen disposé à poster des messages progouvernementaux sur divers forums et groupes de discussion. De plus, les principaux portails Internet savent que leur —très profitable— modèle économique dépend de leur capacité à éliminer tout contenu subversif de leurs sites. Et s’ils défient ces règles à maintes reprises, le gouvernement peut tout simplement les faire disparaître du web.

«Plusieurs pays souhaitent reproduire le modèle chinois»

Bon courage. Il va sans dire que nombre de pays en développement envient le succès de la Chine. Quel pays pauvre refuserait trois décennies de croissance à 10%? Et quel despote ne voudrait pas d’une croissance à 10%, tout en ayant l’assurance de rester au pouvoir pour longtemps? De fait, nombre de pays auraient beaucoup à apprendre de la Chine quant à l’administration du développement (comment affiner ses réformes en les implémentant dans différentes régions du pays; comment gérer l’urbanisation de manière à ce que les métropoles ne soient pas submergées par les quartiers pauvres et les bidonvilles…).

Par ailleurs, la Chine est parvenue à ce résultat en ignorant délibérément les conseils de l’Occident; elle a su tirer parti des avantages du marché, sans pour autant succomber à l’ensemble de ses charmes. Pendant des années, les banquiers du monde entier se sont rendus à Pékin pour prêcher la bonne parole de la libéralisation financière, conseillant aux dirigeants chinois de laisser flotter leur monnaie et d’ouvrir leur compte de capital. Comment reprocher aux Chinois d’avoir compris que cette recommandation était évidemment motivée par des intérêts personnels? Une théorie à la mode veut que le succès de la Chine ait donné naissance à un nouveau «consensus de Pékin», qui remettrait en cause l’importance de l’économie de marché et de la démocratie —les deux marques de fabrique du «consensus de Washington». Le consensus de Pékin proposerait ainsi un système économique pragmatique et une politique autoritariste prête à l’emploi.

Mais observez le modèle chinois de plus près, et vous verrez qu’il n’est pas si simple de le l’imiter. La plupart des pays en développement n’ont pas la tradition et la complexité bureaucratique de la Chine; la structure du parti lui donne une capacité à mobiliser des ressources et à diriger ses fonctionnaires qu’ils ne peuvent égaler. La République démocratique du Congo pourrait-elle établir et administrer un département de l’organisation? En Chine, l’autoritarisme ne pourrait fonctionner sans les ressources du parti.

«Le parti ne peut pas rester au pouvoir éternellement»

Faux. Du moins pas dans un avenir prévisible. Contrairement à ce que l’on a pu voir à Taiwan et en Corée du Sud, l’émergence de la classe moyenne chinoise n’a pas coïncidé avec une exigence de démocratie à l’occidentale. Et ce pour d’évidentes raisons. Ses trois plus proches voisins asiatiques, Japon y compris, sont devenus des démocraties à des moments —et dans des circonstances— différents. Mais ils étaient tous des protectorats des Etats-Unis, et Washington a joué un rôle central dans la mise en place (ou dans l’institutionnalisation) de leur démocratie. L’Amérique a ainsi fait pression sur la Corée du Sud pour qu’elle annonce la tenue d’élections avant les Jeux olympiques de Séoul de 1988. Par ailleurs, les sociétés japonaises et sud-coréennes sont plus réduites et plus homogènes; elles n’ont pas la vaste portée continentale de la Chine, et sa multitude de conflits nationaux et ethniques. Inutile d’ajouter qu’aucun de ces pays n’a connu de révolution communiste ayant pour but principal de bouter les impérialistes étrangers hors de leurs frontières.

Il est fort possible que la classe moyenne urbaine chinoise désire avoir plus de liberté politique, mais elle n’a jamais osé se soulever de concert contre l’Etat —et ce pour une simple raison: elle a bien trop à perdre. Ces trente dernières années, le parti a sévèrement réprimé toute forme d’opposition; mais il a aussi lancé une série de vastes réformes économiques. La liberté de consommer (voitures, immobilier, supermarchés bien fournis) est beaucoup plus séduisante que la vague idée de démocratie, surtout lorsque ceux qui réclament des réformes politiques peuvent perdre leur métier ou se faire emprisonner. S’opposer au parti peut coûter cher; bien trop cher. Voilà pourquoi les régions rurales ont constitué les principaux foyers d’agitation de ces dernières années; on y trouve les habitants les plus pauvres, et donc les moins touchés par les bienfaits du miracle économique national. «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! Vous n’avez rien à perdre que vos crédits immobiliers!» n’est pas le plus engageant des slogans révolutionnaires.

Voilà pourquoi certains analystes estiment que des divisions internes au parti seraient un vecteur de changement politique plus probable. Comme toutes les organisations politiques de grande ampleur, le Parti communiste chinois est divisé en factions diverses, qui vont des fiefs locaux (dont l’influence a été illustrée par la «clique de Shanghai», sous le président Jiang Zemin) aux réseaux internes au parti (les cadres supérieurs furent par exemple liés à la Ligue de la jeunesse communiste par Hu Jintao, le successeur de Jiang). Les cadres du parti sont clairement en désaccord sur nombre de sujets, que ce soit le rythme à donner à la libéralisation politique ou l’ampleur du rôle que doit jouer le secteur privé dans l’économie du pays.

Mais ces divergences sont souvent l’arbre qui cache la forêt. Depuis 1989, lorsque les instances dirigeantes du parti s’étaient divisées et que ce dernier avait failli s’effondrer, il existe une règle suprême: aucun conflit interne au Politburo ne doit être rendu public. Aujourd’hui, la coopération des cadres dirigeants du parti est aussi naturelle que la compétition de ses factions internes, qui ne cesse de l’affaiblir. Xi Jinping, l’héritier présomptif de Hu Jintao, prendra certainement les rênes du pouvoir en 2012, lors du prochain congrès du parti. Son vice-président sera sans doute Li Keqiang; si l’on part du principe que ce dernier lui succédera pour l’habituel mandat de cinq ans, il semble que la Chine soi fixée sur l’identité de ses dirigeants jusqu’en 2022. Lorsque les Chinois comparent leur pays à l’Amérique, ils se disent que cette dernière ressemble de plus en plus à une république bananière.

 L’idée selon laquelle la Chine était destinée à devenir une démocratie a toujours été une hypothèse occidentale; hypothèse née de nos théories sur l’évolution des systèmes politiques. Et pour l’heure, tout pousse à croire que ces théories sont fausses. Le parti pense ce qu’il dit: il ne veut pas voir la Chine devenir une démocratie à l’occidentale —et il semble disposer de tous les outils nécessaires pour s’assurer que cela n’arrive jamais.

Richard McGregor

McGregor est l’ancien chef de bureau à Pékin pour the Financial Times et l’auteur de The Party: The Secret World of China’s Communist Rulers.

Traduit par Jean-Clément Nau

Voir de plus:

The permanent party

An entertaining and insightful portrait of China’s secretive rulers

The Economist

Jun 17th 2010

The Party: The Secret World of China’s Communist Rulers. By Richard McGregor. Harper; 302 pages; $27.99. Allen Lane; £25. Buy from Amazon.com, Amazon.co.uk

ANY study of the Chinese Communist Party today will soon confront two jarring questions. The first is how a party responsible for such horrors—the Cultural Revolution of the 1960s, the death of some 35m-40m people in the worst-ever man-made famine from 1958-1960—has stayed in power without facing any serious threat, the 1989 Tiananmen protests aside. The second is why it still calls itself “communist”, when China today seems closer to the cut-throat capitalism of Victorian England than to any egalitarian dream.

The second question is easier. In 1979 Deng Xiaoping, the pragmatic founder of the new China, answered it in “four basic principles”, the most important being “the leading role of the Communist Party”. Richard McGregor’s masterful depiction of the party today cites a less pompous tautology, from Chen Yuan, the son of a Long March veteran and hero of central planning, who is himself a leading state-banker: “We are the Communist Party and we will decide what communism means.”

This willingness to jettison ideological baggage while clinging to Leninist first principles also helps answer the first question, about the party’s surprising durability. Flexibility has been essential as the party has both led and adapted to wrenching change since 1978. It has had, as Mao Zedong, a less pragmatic communist, might have put it, to “manage contradictions”. In the process, Chinese people have learnt to enjoy freedoms and prosperity unimaginable under Mao. The system, Mr McGregor rightly points out, still relies, ultimately, on terror. But no longer are party rule and terror absolutely synonymous.

Through anecdote and example, Mr McGregor, a longtime correspondent in China for the Financial Times, illuminates the most important of the contradictions and paradoxes. There is the obvious one, for example, between the demands of the market and party control. Mr McGregor describes one almost comical battlefield—the overseas stockmarket listings of Chinese state-controlled companies.

Wall Street bankers scratched their heads over how to describe the role of a firm’s party committee. John Thornton, a former boss of Goldman Sachs, describes an “eye-opening” lecture he received as a member of a Chinese board: the committee was responsible for six functions “and they were the ones that mattered.” Prospectuses tend to solve the conundrum by avoiding mention of the party’s role.

A more stomach-churning example of this contradiction was the discovery in 2008 by Sanlu, a dairy firm, that some of its products had been contaminated and were harming and killing children. Commercial logic, not to mention basic humanity, demanded an instant recall. But the boss’s first loyalty was to the party, which had demanded that bad news be suppressed so as not to spoil the atmosphere at that year’s Beijing Olympics.

Then there is the tension arising from the party’s dependence—shown most graphically in Beijing in 1989—on the army to keep it in power. This has led to booming army budgets, as the generals acquire high-tech kit. But this in turn leads them to think of themselves as professional soldiers defending China when their job is to serve the Communist Party. Tensions surface in the mysterious occasional harangues in the press against those calling (though not in public) for the “depoliticisation” and “nationalisation” of the armed forces.

Third, there is the paradox that China’s leaders recognise that the main threat to their authority is corruption, yet their power rests on a system that makes it almost inevitable. Indeed, as Mr McGregor puts it, corruption has become a sort of “transaction tax that distributes ill-gotten gains among the ruling class…It becomes the glue that keeps the system together.” No outside body is allowed to have authority over the party. An independent anti-corruption campaign, as Mr McGregor notes, “could bring the whole edifice tumbling down”.

This is part of what the author calls the “fundamental paradox”: “That a strong, all-powerful party makes for a weak government and compromised institutions.” This leaves it ill-equipped to cope with the next change, as China “rebalances” its economy to stimulate domestic consumption, provide a decent social-security net and “take on the vested interests now profiting from the distortions”.

Mr McGregor seems to think that the party’s record suggests it will find a way to manage this next transition, too. But he also notes that the triumphalism of China’s leaders in recent months seems “brittle”. Party rule has always made it hard to picture the future as very different from the present. But in China it usually is.

Voir encore:

Excellent article qui n’est à côté de la plaque qu’au final : vous attribuez le penchant complotiste et l’aveuglement économique du docu à une sorte de « faute professionnelle ».

Liberty Valance

Econoclaste

mardi 8 mars 2011

Ce faisant vous êtes dans l’erreur : là comme ailleurs, c’est une pure question de demande suscitant l’offre. Autrement dit , les commanditaires c’est-à-dire les chaines de télévision, font fabriquer ce qu’ils veulent voir à l’attente.

En écrivant cela je défends bien évidemment ma boutique puisque j’exerce cette coupable de profession de documentariste plus ou moins spécialisé dans l’économie…

Depuis une dizaine d’années, pratiquement tous les docus économiques qui « marchent bien » (c’est à dire qui recueillent de bonnes critiques et font de l’écoute) sont à base idéologique « complotiste » et « horreur économique ». C’est devenu comme une norme du genre.

Si vous regardez de près les cases documentaires des programmes de télévision vous serez frappés de ce qu’on navigue aujourd’hui au rythme d’enfer : « un documentaire, un scandale ». L’impératif est tellement fort que les professionnels de la profession ont aujourd’hui un problème : on est à court de scandales. Du coup, on se retrouve à en débusquer là où il n’y en a pas vraiment…

Par exemple, vous avez sans doute remarqué le nombre incroyable de documentaires nous expliquant qu’on mange de la merde et que l’agroalimentaire nous empoisonne au sens strict du mot.

Tous ces films font d’excellents taux d’écoute sans doute parce qu’ils excellent à maintenir la cohérence de leur discours économique par exemple en évitant tous soigneusement de se demander par quel miracle l’espérance de vie peut-être en constante augmentation alors même qu’à les en croire notre environnement nutritif est en pleine dégradation…

En posant cette question je fais évidemment l’imbécile car je n’ignore pas que quand l’idéologie est en contradiction avec les faits, ce sont les faits qui ont tort.

Plus sérieusement, il est très intéressant de s’interroger quant aux raisons pour lesquelles les approches « complotistes » et « horreur économique » sont aussi en vogue aussi bien auprès du public que des responsables de chaînes.

Il y a mon avis plusieurs raisons qui convergent toutes. Certaines relèvent de la sociologie des organisations, d’autres des phénomènes d’idéologie dominante, d’autres enfin des règles de la dramaturgie.

Du côté des responsables de chaînes commanditant les programmes, on notera qu’aucun n’a la moindre formation économique. Pour ceux qui ont des formations supérieures, presque tous sont des littéraires purs et durs (sociologie, lettres, psychologie, journalisme, droit, histoire, science politique au mieux ). Il en est de même des journalistes qui écriront les critiques. Pas le moindre économiste, commercial ou spécialiste du marketing en vue…

Politiquement, surtout sur les chaînes publics, Arte compris, la plupart des commanditaires ont un passé et même un présent de militant d’extrême gauche. Les plus droitiers sont à l’aile gauche du PS version Hamon. Autrement dit, presque tous sont en rupture morale fondamentale avec le principe même de l’économie de marché. Il en résulte que l’approche « horreur économique » de l’économie est largement dominante. Il est très difficile aux voix dissonantes d’émerger pour les raisons classiques de sociologie des organisations qui font qu’on a tendance à coopter ceux qui partagent vos idées.

Mieux encore, la génération des responsables « méndéso-rocardo-jospinistes » c’est-à-dire ceux qui quoi que de gauche pensaient qu’il convenait malgré tout de produire les richesses avant que les distribuer est en train de passer la main. Elle est remplacée par des gens qui ont intellectuellement tendance à faire de la morale plutôt que de la politique ce qui les éloigne par essence d’un vrai rapport aux faits.

Dans les chaines idéologiquement de droite (TF1, M6 , W8, C+ , etc….) les responsables sont sociologiquement et intellectuellement de droite mais depuis quelques années la force des idées écologiques plus ou moins décroissantes leur fait envisager l’économie comme une forme de nuisance plutôt que la contrepartie d’un bien-être. Autrement dit, on peut aussi bien arriver par la droite que par la gauche au schéma « l’horreur économique ».

Dans cet environnement, il est extrêmement difficile de défendre une approche simplement factuelle et pédagogique des choses. Notre société est tellement « de défiance » qu’on est perpétuellement sommé de débusquer l’entourloupe des classes dirigeantes. Difficile dans cette atmosphère de garder la tête froide et de maintenir le curseur du récit là ou il doit être.

Par ailleurs, il faut bien reconnaître que le complotisme fait de la bonne dramaturgie. Il y a des bons et des méchants. Le réalisateur (et donc avec lui le spectateur) étant bien évidemment du côté des bons, on attend avec impatience la dénonciation et la défaite du « dark side of the force ». On bat des mains à voir les méchants se faire démasquer. Il y a de la passion et donc du plaisir à regarder…

Autre grand avantage du complot : c’est une valorisation par essence du spectateur. En effet, il est, comme le réalisateur, par définition toujours du côté des grands initiés, ceux qui ont su dessiller les yeux et voir le réel qu’on voulait leur cacher (car je n’ai jamais vu un récit à mécanique complotiste raconté du point de vue des gens abusés c’est-à-dire des imbéciles…. ) Il faut bien reconnaître qu’il y a du plaisir et de l’exaltation à se convaincre qu’on est intelligent et qu’on fait partie de ceux qui ont su y voir clair.

A l’inverse, l’économie ne fait pas le poids en termes d’affect et de dramaturgie car c’est un univers de la nuance et de la complexité. On y examine avec raison et froideur les moult effets pervers prêt à surgir au coin du bois. Trop compliqué et abstrait et donc au final peu bandant ! Comme disait le grand Alexis (de Tocquevlle) : « Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe ». Là est le drame absolu de l’économie à la télé.

Dernier point, c’est une banalité de constater que la France est le pays des idées générales et de la croyance dans le pouvoir créateur du politique. Si l’assemblée nationale vote que l’herbe est bleue et le ciel vert et bien qu’il en soit ainsi…

Autrement dit, dans la hiérarchie de ce qui fait l’intelligence du monde, les faits occupent le bas de l’échelle.

Si vous travaillez pour la BBC ou National Geographic, vous aurez la surprise quelques semaines avant la diffusion de recevoir un coup fil d’un jeune assistant « fact checker » auquel vous devrez justifier vos sources.

Par exemple, si votre commentaire assène que les biberons au bisphénol donnent le cancer aux nourrissons , il vous demandera de lui faxer les études vous permettant de dire ça.

Rien de tel sur les chaines de télévision française. Là, le seul contrôle est celui de conformité aux idées générales c’est-à-dire la communion avec les opinions du commanditaire ou l’évitement des chausses trappes du politiquement correct. Sur le reste (par exemple les chiffres bruts) vous pouvez raconter absolument n’importe quoi sans que quiconque ne cille.

Par exemple, récemment, une phrase de commentaire d’une émission magazine, indiquant que 1% des américains les plus riches possédaient 90% de la richesse nationale. La phrase a passé sans encombre une bonne dizaine de filtres et n’a été intercepté que juste avant l’antenne (par moi….).

Pourtant, il ne suffit que d’une culture économique très basique pour relever qu’a contrario il résulterait de cette affirmation que 99%¨de la population américaine vit avec 10% de la richesse nationale ce qui serait proprement stupéfiant dans un pays massivement de classe moyenne comme il suffit de se promener dans les banlieues pour s’en convaincre (en fait, le premier centile mobilise aux environs de 27 % de la richesse nationale ce qui est déjà proprement colossal en terme d’inégalité).

Bref, l’économie, la vraie, celle de la réalité et de la complexité, n’a vraiment pas de beaux jours devant elle sur les étranges lucarnes….

Voir également :

Le mythe de l’obsolescence programmée

Alexandre Delaigue

Econoclate

7 mars 2011

Arte a récemment diffusé un documentaire intitulé "prêt à jeter", consacré à l’obsolescence programmée. Le documentaire a apparemment eu un grand succès public, et la critique l’a unanimement recommandé (Telerama-Le Monde-Le Figaro). Vous pouvez visionner le documentaire en vod en suivant ce lien, et pouvez (pour l’instant) le trouver sur youtube.

Comme il m’avait été recommandé par diverses personnes, je l’ai visionné. Ce documentaire est hélas d’une nullité intégrale. Parfois hilarant de bêtise, parfois nauséabond de complotisme, en tout cas, jamais informatif.

"L’obsolescence programmée" est l’idée selon laquelle si les produits que vous achetez se dégradent rapidement (contrairement aux bons vieux produits inusables de nos grands-parents), ce n’est pas un hasard : c’est une machination ourdie par les entreprises industrielles, qui ont trouvé là un moyen de nous obliger à racheter régulièrement leurs produits. C’est une de ces idées qui tient une bonne place dans la conscience populaire, mais qui ne convainc guère les économistes, pour plusieurs raisons.

La première, c’est que l’idée du "c’était mieux avant, tout était solide, maintenant on ne fait plus que des produits de mauvaise qualité qui s’usent vite" est tellement intemporelle qu’on se demande bien quel a été cet âge d’or durant lequel on faisait des produits durables. (à l’époque de ma grand-mère bien entendu : sauf qu’à son époque, elle disait aussi que les produits de sa grand-mère étaient plus solides). Il y a là un biais de perception, le "biais de survie" : vous avez peut-être déjà vu un frigo des années 50 en état de fonctionnement (j’en connais un, pour ma part); vous n’avez certainement jamais vu les dizaines de milliers de frigos des années 50 qui sont tombés en panne et ont terminé à la décharge. Nous avons par ailleurs tendance à idéaliser le passé : je suis par exemple toujours très étonné par les fanatiques qui me racontent, des trémolos dans la voix, à quel point la 2CV Citroen était une voiture "increvable". Dans celle de mes parents, il fallait changer les plaquettes de frein tous les 10 000 km, le pot d’échappement tous les 20 000, et elle était tellement attaquée par la corrosion (au bout de deux ans) que dès qu’il pleuvait, on avait le pantalon inondé par une eau noirâtre et gluante. Je préfère de très loin les voitures actuelles et leurs pannes d’électronique récurrentes.

Mais il n’y a pas que ces biais de survie et d’idéalisation du passé. Si les économistes sont sceptiques vis à vis de l’obsolescence programmée, c’est que cette stratégie apparemment subtile n’a en réalité aucun sens. Prenons un exemple utilisé dans le documentaire, celui des collants féminins qui filent très vite, au point qu’il faut les changer toutes les deux semaines. Si un collant coûte 4€ et dure deux semaines, à l’issue desquelles les clientes en rachètent un, elles montrent à l’entreprise qu’elles sont disposées à dépenser 104€ par an en collants. Or, fabriquer un collant très solide coûte peut-être un peu plus cher à l’entreprise, mais certainement pas autant que de fabriquer 26 collants vendus 104 euros. Elle pourrait donc réaliser un profit largement supérieur, en vendant par exemple un collant garanti un an (avec remplacement gratuit s’il se file entretemps, pour rassurer les clientes) pour une centaine d’euros.

Bien sûr les choses ne sont pas si simples, et en pratique, beaucoup des produits que nous achetons ne sont pas particulièrement durables. Il peut y avoir deux raisons à cela. La première tient aux contraintes de la production. La durabilité est une qualité désirable; mais il y a d’autres, nombreuses qualités désirables, comme un faible coût de production, ou des caractéristiques spécifiques. Pour rester sur l’exemple des collants, on a supposé au dessus que faire un collant de durée de vie d’un an ne coûte pas cher. Ce n’est pas certain : si faire 26 collants durant deux semaines coûte au total moins cher qu’un seul collant durant un an, alors, il est préférable de fabriquer les produits moins durables – et les consommatrices soucieuses de leur pouvoir d’achat pourront préférer ceux-ci. Si pour que les collants soient durables, il faut qu’ils aient l’apparence de bas de contention, je connais beaucoup de femmes qui préféreront d’autres modèles moins solides.

Un fer à vapeur sous pression est moins durable que le vénérable fer en fonte qui ornait la cuisinière de mon arrière-grand mère; faire passer de la vapeur sous pression dans des pièces métalliques provoque une usure bien plus rapide. Il est aussi nettement plus pratique à utiliser. Une poele recouverte de téflon est moins durable qu’une casserole en cuivre massif; elle est aussi moins coûteuse, et bien plus commode. Comme nous sommes des enfants gâtés par la société de consommation, nous voudrions que tout soit à la fois durable, esthétique, pratique, et peu cher. A la fin du 19ième siècle, les marines européennes avaient cherché à produire des bâtiments de guerre à la fois rapides, dotés d’une énorme puissance de feu, et d’un gros blindage. Mais qui dit blindage et armements dit poids élevé, ce qui nuit à la manoeuvrabilité et à la vitesse. Tout problème d’ingéniérie nécessite d’optimiser entre différentes qualités incompatibles. Bien souvent, la réparabilité ou la durabilité passent au second plan, derrière d’autres qualités, comme le prix. Produire en grande série standardisée permet de réduire considérablement les coûts; réparer est un artisanat qui coûte très cher, parce que dans nos pays développés le travail coûte cher.

A côté de produits peu durables, il est également possible de trouver des produits très durables, mais chers. Un costume sur mesure fait chez un tailleur sera plus beau, conçu avec des tissus de bien meilleure qualité que le bas de gamme que vous trouverez dans le premier magasin venu: il sera aussi beaucoup plus cher. Certaines marques ont fait de la durée de vie élevée leur principal argument commercial (briquets Zippo garantis à vie, piles Duracell et leur lapin qui dure longtemps, voitures japonaises ou coréennes garanties 5 ans, chaussures Church qui durent toute une vie…) ce qui montre que faire des produits à longue durée de vie n’est certainement pas rédhibitoire pour les profits, bien au contraire. Simplement, la durée de vie n’est pas l’unique qualité désirable dans un produit.

Et cette optimisation entre des qualités concurrentes rencontre les aspirations, elles-mêmes variées, des consommateurs. Une observation modérée de mes semblables de sexe féminin m’a ainsi permis de constater que nombre d’entre elles changent très régulièrement de tenue vestimentaire, et qu’elles semblent y attacher beaucoup d’importance. Dès lors, il ne me semble pas absurde d’envisager qu’elles préfèrent acheter 26 paires de collants dans l’année – ce qui permet d’en avoir des différentes – plutôt que de porter toujours les mêmes à longueur d’année. Ce sont peut-être des dindes écervelées qui ont le cerveau lavé par la presse féminine et les diktats de la mode; plus probablement, elles font de leur tenue vestimentaire une façon de manifester leur goût et leur charme.

Et c’est la seconde raison qui explique pourquoi les produits ne sont pas toujours très durables; soumis au choix entre des produits durables et des produits rapidement obsolètes, nous avons souvent tendance à préférer les seconds. Nous aimons la variété et la nouveauté. Consommer n’est pas seulement satisfaire un besoin utilitaire; c’est aussi une source de satisfaction, de démonstration de diverses qualités personnelles à notre entourage. On peut qualifier ces sentiments de frivoles, se moquer de ces gens qui vont se ruer sur un Ipad 2 dont ils n’ont rien à faire; mais constater aussi que les sociétés qui ont voulu substituer à ces caractéristiques humaines la stricte austérité (ha, le col Mao pour tout le monde) n’étaient pas particulièrement respectueuses des libertés, ou de la vie humaine. Et noter que jamais personne ne vous a obligé à acheter quoi que ce soit. Il y a évidemment une pression sociale; et parce que le marché ne peut pas toujours satisfaire tout le monde, nous sommes obligés parfois de nous conformer aux modes de consommation de la majorité, à contrecœur.

Comme vous le voyez, il y aurait largement de quoi nourrir un excellent documentaire, instructif, autour de la question de la durée de vie des produits. Hélas, vous ne trouverez strictement rien de tout cela dans le documentaire d’Arte.

Le documentaire commence par un vieux canard qui ressort à intervalles réguliers : les ampoules électriques. Dans les années 20, un cartel entre producteurs d’ampoules aurait cyniquement établi une entente pour réduire la durée de vie des ampoules électriques à 1000 heures de fonctionnement, alors qu’auparavant, il n’était pas rare de fabriquer des ampoules de durée de vie largement supérieure. Un cartel, voilà qui éveille tout de suite l’attention de l’économiste. Comment fonctionnait-il? Comment empêchait-ils ses membres d’adopter un comportement opportuniste (par exemple, en vendant des ampoules de plus longue durée que les autres, ou des ampoules moins chères)? Le documentaire est muet sur cette question. Tout au plus est-il question d’amendes pour les membres fautifs et de "partage de technologies". Et d’interminables minutes sur un bâtiment public au fin fond des USA dans lequel une ampoule brille sans discontinuer depuis un siècle, d’une lueur un peu pâlotte, mais qui fait l’admiration des habitants qui organisent des fêtes anniversaire de l’ampoule (on se distrait comme on peut).

Un commentateur chez Aliocha permet de trouver la clé du mystère. Concevoir une ampoule électrique est un problème d’optimisation entre diverses qualités : la luminosité, la consommation, la durée de vie, la couleur. On pourrait ajouter qu’il y a de nombreux problèmes de standardisation : les culots d’ampoule doivent être identiques pour pouvoir passer d’une marque à l’autre; les couleurs doivent être identiques (un lustre avec des ampoules de luminosité différente est très laid et inconfortable, comme chacun peut le constater depuis que le Grenelle de l’environnement nous impose des ampoules à basse consommation qui n’éclairent pas), etc. Il n’est donc pas absurde que les entreprises du secteur aient coopéré pour établir des normes.

Mais comme on le sait depuis Adam Smith, des gens du même métier se rencontrent rarement sans que cela ne se termine par une conversation sur les moyens d’augmenter les prix; et le cartel en question, en plus d’établir des normes, a aussi réparti les zones géographiques entre producteurs, afin de s’assurer à chacun de confortables rentes de monopoles. Le cartel en question a donc fait l’objet de sanctions des autorités antitrust; on peut noter que si le rapport sanctionne les accords sur les prix, il montre que la durée de vie de 1000 heures est un compromis technique entre diverses qualités, et pas une tentative pour escroquer les consommateurs. Une information que bien entendu, le documentaire n’évoque pas.

Poussant vers les années 30, le documentaire nous fait le portrait d’un américain, Bernard London, présenté comme le "père spirituel" de l’obsolescence programmée, pour avoir écrit un pamphlet en 1932 intitulé "sortir de la crise par l’obsolescence programmée". La lecture de ce document, en fait, n’indique rien sur l’opportunité d’une stratégie des entreprises pour inciter les consommateurs à remplacer leurs produits; la préconisation de l’auteur est celle d’une vaste prime à la casse obligatoire, portant sur tous les produits manufacturés, l’Etat rachetant de façon obligatoire tous les produits à partir d’une certaine durée prévue à l’avance. Une idée économique stupide, mais dans le désarroi provoqué par la déflation et 25% de chômeurs en 1932, celles-ci étaient légion. Alors qu’un quart de la population américaine ne parvenait pas à se nourrir, le gouvernement américain payait les fermiers pour qu’ils abattent leurs troupeaux de vaches, afin de faire remonter le prix du lait. Nous savons aujourd’hui qu’il suffisait de sortir de l’étalon-or et d’appliquer une politique monétaire non-suicidaire pour se sortir de la crise; à l’époque, on ne le savait pas, et on assistait au grand concours des idées farfelues. Nous n’avons pas tellement changé, mais nous avons moins d’excuses.

Surtout, après de longues minutes à interviewer la fille de l’associé du Bernard London en question, le documentaire nous explique que ses brillantes idées n’ont jamais été appliquées, ce qui conduit à se demander pourquoi diable on nous en a parlé. Surtout, pourquoi le documentaire insiste aussi lourdement sur le fait que Bernard London était juif, pour conclure mystérieusement sur "nous ne saurons jamais s’il voulait aider les gens ou simplement faire du profit". C’est vrai, quoi, les juifs, ils ont toujours des arrière-pensées; Et puis, une bonne théorie du complot qui n’a pas son juif de service ne sera jamais totalement satisfaisante. (22ème à la 25ème minute).

Poursuivant dans les années 50, le documentaire nous montre les débuts de la société de consommation, plaçant l’obsolescence programmée au coeur du système. Il montre une école de design dans laquelle on explique aux étudiants que les produits n’ont pas forcément vocation à être durables (ce qui, si vous avez lu ce qui précède, tombe sous le sens : c’est le métier de designer que de concevoir des produits qui optimisent les différentes caractéristiques) pour s’indigner de ce comportement "non éthique". Les designers sont opposés aux ingénieurs, que l’on présente comme scandalisés parce qu’on les obligeait à concevoir des produits moins durables que ce qu’ils auraient pu faire.

Ce passage m’a irrésistiblement rappelé cette phrase de J.M. Folz, ancien PDG de Peugeot, qui a déclaré un jour "qu’il y a trois façons de se ruiner : le jeu, les femmes et les ingénieurs. Les deux premières sont les plus agréables, la troisième est la plus sûre". Il entendait par là que ce que les ingénieurs aiment concevoir n’est pas toujours ce que les clients désirent, et qu’à trop suivre les ingénieurs, on finit par faire des produits hors de prix et qui n’intéressent pas les clients (ayant dirigé Citroen, il savait de quoi il parlait). Etant donnée la mentalité des ingénieurs dans les années 50, il est fort probable qu’ils n’ont pas apprécié de perdre une partie de leur pouvoir dans les grandes entreprises industrielles au profit des services de design et de marketing, et regretté de ne plus pouvoir fabriquer ce qui leur plaisait. Il est certain que tout le monde, consommateurs et entreprises, y a gagné.

C’est vers la 45ème minute que le reportage nous offre son plus beau moment surréaliste. C’est qu’il y avait une alternative à la consommation jetable caractéristique de nos sociétés modernes; elle se trouvait derrière le rideau de fer. Là bas, on trouvait des ingénieurs soucieux de produire de la qualité, des produits éternels. Une entreprise d’électricité est-allemande avait même conçu une ampoule électrique de bien plus longue durée que ce que l’on trouvait à l’Ouest; dans le bloc communiste, on produisait pour durer. J’ai eu du mal à réprimer mon hilarité, me souvenant des multiples blagues de la RDA, dont les habitants ne manquaient pas de moquer la piètre qualité de leur production nationale (vous savez comment doubler la valeur de revente d’une trabant? En faisant le plein). Je me souviens aussi que la meilleure façon de faire pleurer un habitant des pays de l’Est, à l’époque, était de lui faire visiter un supermarché occidental (expérience vécue). Etrangement d’ailleurs, lorsque le rideau de fer est tombé, la première chose que les allemands de l’Est ont faite a été de se ruer sur les biens de consommation fabriqués à l’Ouest; l’horrible société consumériste leur semblait manifestement plus attrayante que leurs propres produits. Quant aux usines Est-Allemandes, elles étaient tellement efficaces qu’elles ont toutes dû fermer. Le documentaire suggère à demi-mot que les industriels de l’Ouest ont voulu se débarrasser de ces compétiteurs redoutables, peu au fait du grand complot pour obliger les consommateurs à acheter sans cesse.

A ce stade, on se demande s’il faut rire ou pleurer face à ce spectacle lamentable. Le reportage se termine sur les problèmes de durée de vie des premiers Ipods, dont la batterie (impossible à changer) avait fâcheusement tendance à tomber en rade au bout de 18 mois de fonctionnement. Là encore, aucune autre explication qu’un sinistre complot pour exploiter le consommateur n’est fournie. Il est fort possible qu’Apple ait négligé la durée de vie au profit du design et de contraintes de fabrication; ils sont coutumiers du fait, mais les acheteurs de produits Apple semblent vouloir obstinément acheter leurs produits hors de prix, mais tellement jolis. Le principal plaignant, après qu’une avocate lui ait fait bénéficier d’un système judiciaire américain toujours prêt à faire payer des indemnités par les grandes entreprises pour tout et n’importe quoi, ne s’est d’ailleurs pas privé de se racheter un Macbook à 2000 dollars par la suite (son cerveau ayant été probablement lavé pour qu’il ne voie pas les ordinateurs portables concurrents, vendus deux fois moins cher et avec des batteries amovibles).

Le fil rouge du reportage se termine – un espagnol ayant essayé, très difficilement, de réparer son imprimante à jet d’encre parce qu’il ne voulait pas en changer, suivant les conseils des vendeurs lui suggérant plutôt d’en acheter une neuve pour une trentaine d’euros. Sa situation est mise en abîme avec celle du Ghana, qui reçoit par containers entiers du matériel informatique jeté dans les pays développés. Le documentaire insiste lourdement sur le parallèle entre ces africains sages qui ne gaspillent pas, par opposition à ces occidentaux gaspilleurs qui mettent leur matériel à la poubelle à la moindre occasion. Là encore, l’explication économique est simple. Comme le montre l’exemple de l’espagnol essayant de réparer son imprimante, réparer certains matériels consomme énormément de temps; au Ghana, récupérer des choses utilisables dans le matériel informatique jeté prend aussi énormément de temps de travail, occupant des familles entières sur des décharges. cela ne représente aucune sagesse africaine particulière; dans nos pays développés, les produits fabriqués en grande série ne coûtent pas cher, parce que nous disposons d’un immense capital productif; par contre, le travail est très cher. La situation est inverse dans les pays en développement. Résultat? Chez nous il est bien moins coûteux de racheter du matériel neuf que de consacrer du temps de travail à le réparer. Au Ghana, le travail est abondant et ne coûte (et ne rapporte) presque rien. Le documentaire se garde bien de demander à ces gens qui passent leurs journées à farfouiller dans des ordures quelle existence ils préféreraient : la réponse n’aurait pas cadré avec le ton général.

A la fin de ce document manipulateur, complotiste, qui n’explique rien, on se demande comment on en arrive à réaliser une chose pareille. L’explication est en filigrane dans le document, qui nous montre avec des trémolos dans la voix off des conférences sur la décroissance, et qui donne la part belle à Serge Latouche, le grand prêtre du mouvement. On comprend alors que nous ne sommes pas face à une entreprise d’information, mais à une entreprise de morale, selon le concept défini par le sociologue Howard Becker. Le but du documentaire n’est pas d’informer, mais de convertir les mécréants. C’est ce qui conduit la réalisatrice à nous vanter les collants indestructibles, sans une seconde confronter son propre comportement de consommatrice à son discours.

Ce qui est plus étonnant, c’est de voir l’unanimité de la critique journalistique et des responsables d’Arte, qui ont gobé sans sourciller et applaudi à un documentaire qui est une énorme faute professionnelle. De journalistes, de documentaristes, on attend qu’ils nous informent de la façon la plus intègre possible. Que l’objectivité absolue soit impossible à atteindre, soit; mais elle est le standard d’éthique professionnelle qui devrait guider ceux qui nous informent. A préférer les entreprises de morale aux entreprises d’information, il est à craindre que la profession journalistique soit en bonne voie d’obsolescence programmée.

Voir enfin:

Searching for Hayek in Cairo

To make democracy stick, the Arab Spring now needs an economic revolution..Article Comments

Matthew Kaminski

April 21, 2011.

Cairo

The downsides of Mideast unrest are civil wars, Islamist takeovers and terrorism, and gasoline prices approaching $5 a gallon. Add to the list backlash against the open economy. If this persists, the grand upside of this tumultuous Arab spring—democracy—will be harder to achieve.

Egypt is the bellwether. Two months since the overthrow of the Mubarak regime, interim military rulers run the Arab world’s largest state and promise a return to civilian rule following free elections later this year. Economic populism comes naturally to its suddenly rambunctious politics. On the streets, anger over low wages and corruption extends to capitalism and business elites who worked hand-in-glove with the hated regime.

If anything unites Egyptians in this bewildering period, it’s the conviction that ousted President Hosni Mubarak, sons Gamal and Alaa, and their friends fleeced the country. Thousands have come back to Cairo’s Tahrir Square in recent weeks to demand justice.

In response, prosecutors last week put the three Mubaraks in 15-day custody for questioning. Steel oligarch Ahmed Ezz and other confidants were already in jail. Corruption indictments came down Sunday against former Prime Minister Ahmed Nazif and his finance minister, Youssef Boutros-Ghali.

All these men claimed to champion economic reform. So, not surprisingly, people are now hostile to it. Every party, from the Muslim Brotherhood to self-described liberals, puts the need for "social justice" atop its list of economic priorities. Privatization and liberalization are dirty words. A series of strikes since the regime fell demanded not just better pay, but the nationalization of industry.

Any new elected government will likely be pushed to provide jobless benefits and boost fuel, food and other subsidies—what passes for welfare in a developing country. With privatization off the table probably for years, there’s talk of building up "national champions," large, usually state-owned companies that demand monopolies, tariff protections and other perks. There’s also talk of dropping the recently adopted 20% corporate and income flat tax and bringing back a progressive system.

Crony capitalists deserve to be rebuked, yet the backlash carries a price. It keeps investors and capital away. And it poisons the political atmosphere, pushing off already overdue changes necessary to meet the great expectations of better jobs and wages. What’s too often overlooked is that the foundations of capitalism are those of democracy as well: rule of law and an independent judiciary, a private sector able to thrive free of state favor or caprice, competition and open borders for goods, people and capital.

Reform and its advocates were early victims of Egypt’s revolution. Yet paradoxically, thanks to them, the economy was a lone not-so-dark spot of the late Mubarak years. Before 2005, Egypt was a stagnant and state-dominated economy. But after the opening that year—including the introduction of a flat tax that increased revenues four-fold—average annual growth above 6% beat similar Arab countries like Jordan or Syria. Economic activity started to come out of the shadows. The banking system was cleaned up. Red tape, while still notoriously bad, improved enough for Egypt to make a dramatic jump up to the 18th spot on the World Bank’s rankings of easiest countries in which to do business.

Four days into the January protests, President Mubarak fired the government of Mr. Nazif, who now sits in prison. Aside from appeasing public anger, he hoped to secure the military’s support. The brass didn’t like reforms or Gamal Mubarak, a banker who had his eye on daddy’s job. The privatization of state companies—often to benefit Mubarak cronies—and pledges of transparency and competition threatened the military’s opaque hold on, it is said, up to a third of Egypt’s economy. Two weeks later, after protests swelled, the generals pushed the Mubaraks out.

To the public at large, Gamal Mubarak symbolizes obscene wealth for the elites, while roughly half of Egypt lives on less than $2 a day and can’t read or write. "Egypt did very well—just for 100 people," says protest organizer Abdullah Helmy. As Russia showed in the 1990s, privatization without proper domestic competition and rule of law enriches insiders, enrages the rest, and yields limited economic benefits.

But however flawed and limited, the reforms have helped Egypt stomach the economic blows of revolution. Tourism plummeted and Cairo’s stock market stayed shut for over a month, until late March. Gross domestic product this year is expected to grow 2.5%, less than half the pre-revolutionary forecast. The interim government is looking for funding from the International Monetary Fund and others to cover a budget hole, but there’s little sense of desperation or shortages of food or other staples. Egypt built up reserves to $36 billion; the central bank has used at least $6 billion of it to prop up the Egyptian pound since February.

"The economic developments that Egypt saw in the last five years did not filter to the masses," says Yasser El Mallawany, the chief executive of EFG Hermes, the biggest investment bank in the Middle East. "It was not people friendly. But if the growth [in 2005-10] had not been achieved, I don’t know from where you’d feed 80 million people today."

Mr. El Mallawany, whose bank operates in 10 countries, made the right connections in the old days. He served on the policies committee of the once-ruling National Democratic Party, which was dissolved the other day in another notch for the demonstrators of Tahrir Square. Gamal Mubarak owns an 18% stake in a small subsidiary of EFG Hermes.

Mr. El Mallawany says he worries that arrests of allegedly dirty insiders will turn into a "witch hunt" against business and destroy the economy. You might say his fear is self-interested. But the line between justice and political retribution is thin in places with weak rule of law. Corruption charges can easily become tools of illiberal regimes. (See Putin’s Russia, 2000-present.)

Egypt would be better served by focusing on modernization. The barrier isn’t Islam, the tired excuse for Arab economic malaise, but political will. The Muslim Brotherhood, the powerful Islamist group, may send mixed messages about its commitment to liberal democracy, but it isn’t averse to business. Though few in absolute numbers, the young liberals who made this revolution say they want Egypt to join the wider world economy. A new dose of state planning won’t get it there.

The U.S. and other donors can help by providing incentives for Egypt’s future rulers to liberalize—say, with preferential trade access or direct financial aid to cover the short-term pain of cutting subsidies. Elected politicians are reluctant to pursue such policies because their fruits take time to ripen.

There’s a democratic imperative to market reform. The military, secular elites, the Islamists and now Peron-style populists are no friends of political pluralism. Growing economic opportunities and middle classes can help guard against reversal. South Africa and Turkey are good examples of imperfect democracies bucked up by strong, competitive economies. As scholar Valerie Bunce noted in the context of postcommunist Eastern Europe, liberalization helps to "disentangle political power from economic resources and thereby constrain the state, empower society and create competitive political and economic hierarchies."

Mr. El Mallawany’s apartment along the Nile looks out onto shabby office towers and a sports stadium. "They’ve made this city so ugly," he says, shaking his salt-and-pepper head. He lights a cigar. "It should be beautiful," he continues. "With the right policies, Egypt in 10 years can be Malaysia."

Mr. Kaminski is a member of the Journal’s editorial board.


Moyen-Orient: Derrière le printemps arabe et l’automne américain, l’hiver iranien (Iranian winter could chill the Arab spring while Washington dithers)

20 avril, 2011
Empty suited ObamaSi l’administration américaine rejette désormais clairement toute idée de maintien du colonel Kadhafi au pouvoir à Tripoli, il n’en n’était pas ainsi début février, c’est-à-dire dix jours seulement avant le début de la fronde contre le régime. « A cette époque, les Américains jouaient encore les fils Kadhafi pour succéder au père », nous affirme un diplomate au fait de la situation à Tripoli. Pour preuve : le 1er février dernier, Khamis, un des fils Kadhafi en pointe aujourd’hui dans la répression des rebelles, partait pour Washington à l’invitation du Pentagone. Khamis est resté plus d’une semaine aux Etats-Unis lors d’une visite préparée par l’attaché de défense américain à Tripoli. Les manifestations contre le régime Kadhafi ont commencé alors que Khamis venait de rentrer en Libye. Il a dirigé ensuite un bataillon d’élite, la 32ème Brigade, plutôt bien équipée, et considéré comme la plus performante des trois « unités de protection du régime », constituées de 10 000 hommes, selon des sources américaines. En mars, les Etats-Unis se sont d’abord opposés à l’adoption par l’ONU de la résolution autorisant le recours à la force en Libye, avant finalement d’accepter de voter un texte, qui a permis à la coalition de protéger les populations civiles contre les exactions perpétrées par le régime libyen. Georges Malbrunot
Of all the current global conflicts where innocents are being massacred, couldn’t the administration at least narrow it down to helping one of the many groups that does not have al-Qaeda ties and was not fighting Americans in Iraq? How about "doing what’s right" in Darfur, where countless non-Muslims have been butchered by the Islamist regime in Khartoum for these many years? How about "doing what’s right" regarding the persecuted, indigenous Christians of the Islamic world? (…) In sum, as he explained it, not only does Obama’s decision to intervene militarily in Libya not serve any tangible American interests; it may directly serve the interests of the Islamist enemy. Raymond Ibrahim
Au Maghreb et au Machrek, les élites prédatrices et meurtrières qui gouvernent depuis cinq décennies les "républiques de la Peur" ou les "États de barbarie" sont désormais taraudées par le doute. Pour qu’elles ne subissent pas le sort des présidents Ben Ali et Moubarak, leurs appareils de sécurité redoublent déjà d’efforts pour étouffer toute velléité de manifestation. C’est ce qu’illustre les vagues d’arrestations opérées dans les rangs de l’opposition et au sein des quelques ilots de société civile en Syrie, en Algérie et également en Iran, État non arabe, mais acteur central dans le système régional du Moyen-Orient. (…) Les nuages ne manquent pas sur le "Printemps arabe", mais, pour la première fois depuis des dizaines d’années, ils se dissipent et ne bouchent plus l’horizon des sociétés du Maghreb et du Moyen-Orient. Mieux, s’émancipant des grands récits et comme éreintées par des décennies de répression et de violences « laïques » et « islamistes », ce sont les sociétés arabes elles-mêmes qui, pacifiquement et quasiment sans encadrement politique, ont tenté de dissiper ces nuages. À ce propos, si l’on n’a pas assisté en 2011 à une réédition des carnages algériens, irakiens et syriens évoqués ci-dessus, c’est peut-être parce que ces régimes brutaux, mais vieillissants et immobiles, ont éprouvé quelque difficulté à appliquer ces modus operandi expéditifs face à des sociétés plus multiformes et mobiles que jadis, notamment via les secteurs mondialisés et « digitaux » de leurs jeunesses. Les mois et les années à venir diront si les mouvements conservateurs les plus importants se réclamant de l’islam politique ont, comme l’assurent de nombreux experts, opéré leur conversion aux principes du pluralisme et de la démocratie parlementaire, sur le modèle désormais prisé de l’AKP turc. L’on saura également si les lourds, prébendiers et pléthoriques appareils sécuritaires se laisseront bousculer et accepteront de rendre des comptes. L’on saura enfin si les plus prêtes à tout parmi les élites militaro-policières contestées et les organisations islamistes armées seront parvenues à torpiller ces processus fragiles par lesquels les sociétés révoltées tentent littéralement de "se constituer" politiquement. Pascal Fenaux (février 2011)
Il pourrait s’avérer que le printemps arabe tourne en un hiver iranien. Ce que nous espérons voir, c’est le printemps européen de 1989. Mais (…) en période de chaos, un groupe islamiste organisé peut s’emparer de l’Etat. C’est arrivé en Iran et cela peut aussi arriver ailleurs. (…) Si on retire son venin à l’Iran ou si son régime est soumis à la même pression que les autres régimes dans la région, alors il y aura une chance de paix et de progrès. (…) L’Iran s’est déjà emparé de la moitié de la société palestinienne par le biais de son intermédiaire, le Hamas. Et si le régime iranien tombe, il ne faudra pas longtemps avant que le Hamas ne tombe à son tour. Netanyahu

Après le printemps arabe et l’automne américain,… l’hiver iranien!

Subversion tous azimuths, renversement au Liban du premier régime démocratique depuis le départ des Syriens, fourniture continue et flagrante d’armes (par bateaux entiers!) à des mouvements terroristes tels que le Hezbollah ou le Hamas, frères musulmans qui se frottent les mains  …

Après, avec l’actuel prétendu « printemps arabe », la magistrale démonstration de la totale absence de responsabilité d’Israël dans un Monde arabe qui apparaît de plus en plus clairement comme un véritable accident industriel …

Et, avec l’actuel fiasco libyen et la chute historique du crédit américain, la confirmation, chaque jour un peu plus convaincante, du bien-fondé comme de la  remarquable qualité d’exécution du renversement de Saddam …

Retour, avec l’ancien représentant américain à l’ONU John Bolton, sur les vrais gagnants derrière les actuelles gesticulations, à savoir les mollahs de Téhéran …

Que la pusillanimité du monde libre derrière son prétendu leader rapproche chaque jour un peu plus de la capacité nucléaire qui, sans compter les risques d’une course aux armements régionale, les rendra alors intouchables …

Iranian Winter Could Chill the Arab Spring

From nukes to terrorist proxies, Tehran’s power grows—and Washington dithers.

John Bolton

The WSJ

April 15, 2011

Since the "Arab Spring" began four months ago in Tunisia, U.S. media have focused constantly and generally optimistically on the turmoil in the Middle East. Unfortunately, the rising threat of an Iranian Winter—nuclear or otherwise—is likely to outlast and overshadow any Arab Spring.

Iran’s hegemonic ambitions are embodied in its rapidly progressing nuclear-weapons program and its continued subversion across the region. In a case that emphasizes the fragility of aspiring democracies, Iranian Winter has already descended upon Lebanon, where Iran’s influence has helped replace a pro-Western government with a coalition dominated by Tehran’s allies, including Hezbollah. Last week, departing Lebanese Prime Minister Saad Hariri condemned Iran’s "flagrant intervention" in his country. 

In Syria, despite substantial opposition to the Assad dictatorship, regime change is highly unlikely. Iran will not easily allow its quasi-satellite to be pried from its grasp, and is reportedly helping the Assad regime quell this week’s protests.

Then there’s the Victoria, a ship containing tons of weaponry bound for Hamas that the Israeli navy seized last month. The episode recalls the Karine A, a weapons shipment from Iran to the Palestine Liberation Organization seized by Israel in 2002. Clearly Iran has a penchant for arming Sunni and Shiite terrorists alike.

Iran’s support for Hamas is even more important now that Egypt’s blockade of the Gaza Strip, porous as it sometimes was, has now effectively ended with the fall of Hosni Mubarak. Hamas, a wholly owned subsidiary of the Muslim Brotherhood, is now free to transfer arms and operatives between Gaza and Egypt, sowing trouble in both places.

The real tip of the spear in the Middle East may be Bahrain, home of the U.S. Fifth Fleet. No longer oil-rich, the tiny monarchy is separated from Saudi Arabia only by a causeway. Popular protests in Bahrain, a Sunni monarchy ruling a 70% Shiite population, pose the starkest potential conflict between U.S. principles and strategic interests. Iran would happily welcome a "free" election in Bahrain, which would likely bring to power a pro-Tehran leadership.

Arab states, led by the Saudis, have assisted Bahrain in harshly suppressing Shiite protests. These pro-U.S. monarchies, shaken by Washington’s casual dismissal of longtime ally Hosni Mubarak, also worry about President Obama’s withdrawal from Iraq and planned reductions in forces in Afghanistan. And there is no evidence that the president has a strategy to deal with Iran’s continuing threat in the Gulf region—which extends to Yemen, where Iran could use Shiite tribes to gain influence, even as al Qaeda in the Arabian Peninsula also strengthens.

Inside Iran, we now have confirmation—thanks to disclosures this month by an Iranian opposition group, which have been confirmed by Iranian officials—that the regime has the capability to mass-produce critical components for centrifuges used to enrich uranium to weapons-grade levels. That news proves again the inefficacy of U.N. Security Council resolutions and sanctions against a determined adversary.

Thus Iran’s weapons program proceeds full steam ahead, which only emphasizes to would-be proliferators that persistence pays. Moammar Gadhafi surrendered his nuclear weapons program in 2003-04 because he feared becoming the next Saddam Hussein, but he is now undoubtedly cursing his timidity. Had he made seven years of progress toward deliverable nuclear weapons, there would surely be no NATO bombing of his military today.

An Iranian nuclear capability would undoubtedly cause Saudi Arabia, Egypt, Turkey and perhaps others to seek their own deliverable nuclear weapons. We would therefore see a region substantially more in Iran’s thrall and far more unstable and dangerous for Washington and its allies.

Moreover, America’s failure to stop Iran’s nuclear ambitions—which is certainly how it would be perceived worldwide—would be a substantial blow to U.S. influence in general. Terrorists and their state sponsors would see Iran’s unchallenged role as terrorism’s leading state sponsor and central banker, and would wonder what they have to lose.

The Arab Spring may be fascinating, and may or may not endure. Sadly, Iran’s hegemonic threat looks far more sustainable.

Mr. Bolton, a senior fellow at the American Enterprise Institute, is the author of "Surrender Is Not an Option: Defending America at the United Nations" (Simon & Schuster, 2007).

Voir aussi :

Libya Is Not Iraq

Victor Davis Hanson

National Review Online

April 18, 2011

 

The Left is terribly embarrassed about the US intervention in Libya. We have preemptively attacked an Arab Muslim nation that posed little threat to the national-security interests of the United States. President Obama did not have majority support among the American people. Nor did he even attempt to gain approval from Congress — especially egregious because he seems to be the first president since Harry Truman who sought and obtained sanction for military action from the United Nations without gaining formal authorization from his own Congress.

The administration offered no rationale for judging, on humanitarian grounds, that Qaddafi was more egregiously murderous than, say, the killers in the Congo or Ivory Coast. Nor, in terms of national security, did the relatively sparsely populated and isolated Libya pose a threat comparable to those posed by either Iran or Syria — concerning which we carefully steered clear when similar domestic unrest threatened both regimes.

Stranger still, the Qaddafi regime of over four decades’ duration had since 2003 courted Western nations, after promising to give up its sizable WMD arsenal in the light of Saddam Hussein’s fate. The Western response, if sometimes cynical and oil-driven, nevertheless was increasingly institutionalized, at least if we can gauge by the number of Western intellectuals who wrote encomia on behalf of Qaddafi, and by the institutions that, perhaps in return for sizable donations, gave degrees to his Westernized son and sponsored exhibitions of his artwork. The nadir of the Western outreach effort was the British release of the Lockerbie bomber, Abdelbaset al-Megrahi, in apparent exchange for future oil concessions and intelligence cooperation.

Why, then, did we begin bombing? Apparently, the Obama administration had been stung by criticism of its confused reactions to the protests against the two pro-American authoritarian regimes that quite abruptly crashed in Egypt and Tunisia. After days of calibrating the chances of success of the Libyan rebellion — and weighing the growing criticism of such tardy opportunism — it jumped in, convinced that in a matter of days Tripoli would be the third autocratic Arab regime to fall — now all the better with an eleventh-hour helpful push from high-profile American bombers and cruise missiles. Our landmark adventure in Libya would subordinate US military power to international humanitarian concerns as adjudicated by the UN and the Arab League, prevent the embarrassment of being shown up by the interventionist French and British, and prove a cakewalk, given that Qaddafi was isolated, on the verge of being overthrown, and ruling over a weak country of less than seven million. So the Nobel Peace laureate Obama gave the go-ahead, on the prompting of Samantha Power, Hillary Clinton, and Susan Rice, turned to the NCAA basketball tournament, golf, and vacationing in Rio — and outsourced the messy details to a reluctant Pentagon.

The Left, as I said, was humiliated, since its former criticism of Iraq had lived on the principle that George Bush had precipitously taken us to war against a Middle East oil-producing nation and now died with the principle that Barack Obama far more precipitously took us to war against a Middle East oil-producing nation. Worse still, Libya occurred amid a series of Obama flip-flops that cemented the notion of a partisan rather than principled Left: as vociferous in its criticism of President Bush’s Guantanamo, renditions, tribunals, Predators, Patriot Act, intercepts, wiretaps, Iraq presence, and preventive detention as it was abruptly silent once President Obama embraced, or indeed trumped, all these policies and protocols.

Now, in exasperation, many on the left have suggested that they are no more hypocritical than those on the right, who supported the removal of the dictator Saddam Hussein, but now oppose bombing the dictator Qaddafi, supposedly because a liberal Obama, not a conservative Bush, is commander-in-chief. But here are some reasons why Iraq in 2003 made sense, and Libya in 2011 makes no sense.

1. There was no ambiguity about our mission in Iraq: remove Saddam, and stay on to foster a consensual government. In Libya we have no mission, since we want Qaddafi gone in theory, but apparently can neither synchronize that aim with international sanctions nor pursue it openly by military means.

2. In Iraq, we were taking the lead in setting up a consensual government; in Libya to this day we have no idea who the rebels are, except that a few spoke good English in their impassioned interviews on CNN.

3. Qaddafi had viciously killed perhaps a few thousand rebels to prompt our humanitarian outrage; Saddam had killed perhaps a million at home and abroad before we intervened. Perhaps we were properly anticipatory with Qaddafi and unduly reactive with Saddam — but nevertheless, Qaddafi’s record of genocides simply was not comparable to Saddam’s.

4. The Bush administration made it clear, despite a growing insurgency and Democratic criticism, that it would not leave Iraq in defeat, but was intent on finishing the mission by removing Saddam’s Baath party from power, stabilizing the country, and ensuring an elected government. In Libya, the Obama administration intervened and then in less than two weeks abruptly quit military operations, outsourcing them to Britain and France. The administration apparently was not worried that Qaddafi is still in power and killing his opponents — to prevent which we intervened in the first place. Success in Iraq sent a signal; so did quitting in Libya. Now we can anticipate an endless cycle of horse-trading with a resilient Qaddafi, much as Saddam once made a mockery of UN resolutions.

5. When we went into Iraq, Saddam was in a virtual war with the United States, which was enforcing a twelve-year-long no-fly zone after the full-fledged 1991 Gulf War, and he was still sponsoring terrorism in the post-9/11 climate. Qaddafi was a similar nefarious dictator but, unlike Saddam, the subject of intense and ongoing Western outreach. And there had been no direct American hostilities against him in over 20 years.

6. Libya is a tiny country of less than 7 million people, of far less geostrategic interest to the United States than Iraq. Iraq, a country of 26 million, was central to the stability of the Gulf region, from which 40 percent of the world’s oil was shipped. While Saddam Hussein’s desire, past and present, to sponsor terrorism was arguably matched by Qaddafi’s prior to 2003, his ability to do so, given his more ample resources, larger population, and central location, was far greater.

7. Bush was careful to obtain authorization (on 23 grounds) from both houses of Congress in October 2002, more than five months before he went in. Yet Obama has still not even attempted anything similar.

8. Bush attempted to go to the UN and was rebuffed, and then fell back to the (dubious) position that he was at least enforcing UN resolutions. Obama indeed got UN and Arab League approval for a no-fly zone and for unspecified action to help the rebels, but then de facto exceeded it by bombing ground targets and apparently inserting operatives among the rebels to coordinate air assaults — far in excess of the UN’s notion of no-fly zones or efforts to prevent a humanitarian disaster. The US was immediately put in a box of bragging about having obtained international sanctions, and then discovering that it could not remove Qaddafi without violating the spirit and letter of just those international authorizations.

9. When we went into Iraq, we were already involved in one war, in Afghanistan, but a war that at that point had cost less than 100 American lives in over 18 months of fighting. The United States’ annual deficit was less than $400 billion. When we went into Libya we had nearly 150,000 troops stationed in Afghanistan and Iraq, and the government, facing an imminent shutdown, was running a $1.6 trillion deficit — four times as large in dollars as in 2003, and almost three times in terms of GDP.

10. When Islamists inevitably tried to hijack the US removal of Saddam, we moved to prevent that; in Libya, if and when the removal of Qaddafi happens, we have no ability to govern events and are far more likely to foster than to prevent Islamic radicalism.

11. In Iraq, we were faulted for being unilateral despite having far more allies than we do at present in Libya, when we are praised for being multilateral.

12. Stabilizing Afghanistan proved far more difficult than the brilliant six-week removal of the Taliban, stabilizing Iraq far more difficult than the brilliant three-week removal of Saddam. Such lessons teach us that Libya would probably follow the same course, or conceivably worse, given that we have not yet brilliantly removed Qaddafi. The United States might be able to stabilize two post-war constitutional governments, but probably not three — and the third attempt could very well endanger the earlier two.

To be fair, in Obama’s defense, it perhaps soon may be said that we suffered greatly in victory in Iraq and, by comparison, far less in defeat in Libya.

Voir également:

Ideals Trump Interests in Obama’s Libya Policy

Raymond Ibrahim

April 15, 2011

Hudson New York

President Obama’s recent explanation for militarily engaging Libya is yet another example of how US leaders increasingly rationalize their policies via sentimental and idealistic platitudes, rather than reality or the long view — or just plain common sense.

In a speech replete with moralizing intonations, Obama did manage to evoke US "interests" — six times — though he never explained what these are. Instead, we were admonished about "our responsibilities to our fellow human beings" and how not assisting them "would have been a betrayal of who we are." Further, by juxtaposing America’s "interests" with its "values" — Obama did so twice in his Libya speech — indicates that he may see the two as near synonymous, though they certainly are not.

The closest thing to a fuzzy "interest" that Obama posited is the need to contain Libyan rebels from fleeing to and disrupting nearby nations, such as Egypt, a country of "democratic impulses" where "change will inspire us and raise hopes" — so an overly optimistic Obama observed. While there certainly are liberal, secular elements in Egypt’s revolution, increasing evidence — from an Islamist-inclined military that opens fire on its Christian minority, to the recent referendum which serves the Muslim Brotherhood — indicates that, left to itself, Egypt is poised to look more like Iran than America.

Of course, the Obama administration is not against Islamists rising to power — so long as it is through the "will" of the people. As the Los Angeles Times put it, the administration "supports a role for groups such as the Muslim Brotherhood, a banned Islamist organization, in a reformed Egyptian government." Even in his speech, Obama said the US must support "the freedom for people to express themselves and choose their leaders"; must support "governments that are ultimately responsive to the aspirations of the people." The underlying assumption is that people always choose liberal forms of governments — a demonstrably false notion: Nazis, Hamas, the mullahs — all came to power through the "aspirations of the people."

As for Libya’s nebulous opposition, even before Obama decided to support them, the Washington Post had reported that "the administration knows little about Libya’s well-armed rebels, [and] cannot predict the political system that might replace Qaddafi’s bizarre rule." More recent evidence indicates that the US is arming the same jihadists who four years earlier were trying to kill Americans in Iraq.

Yet Obama bypasses all these obstacles by engaging in moral posturing, asserting, for example, that a massacre in eastern Libya’s Benghazi "would have reverberated across the region and stained the conscience of the world. It was not in our national interest to let that happen. I refused to let that happen." Again, no clarification exactly how an intertribal massacre — regular occurrences the world over — is "not in our national interest." Moreover, as Jihad Watch director Robert Spencer soberly puts it:

Eastern Libya [Benghazi], where the anti-Qaddafi forces are based, is a hotbed of anti-Americanism and jihadist sentiment. A report by West Point’s Combating Terrorism Center reveals that during the last few years, more jihadists per capita entered Iraq from Libya than from any other Muslim country — and most of them came from the region that is now spearheading the revolt against Qaddafi.

Perhaps Obama simply sees the rebels as "freedom-fighters" — as a recent Examiner headline phrases it: "U.S. supports Al Qaeda ‘freedom fighters’ against Qaddafi in Libyan civil war." If so, it is well to reflect that the US has been down this road before, when it supported Afghanistan’s "freedom-fighting" mujahidin against the Soviet Union in the 1980s, only for Afghanistan to become a terrorist haven and al Qaeda’s headquarters, where the strikes of 9/11 were devised.

As opposed to today, however, it was less evident during the Reagan era that Islamists would become a global headache; plus, the reason for supporting the mujahidin was less idealistic and more to do with actual US interests — containing Soviet expansion and influence.

Conversely, in Obama’s Libyan adventure, we know for a fact that Islamist forces are involved; we know for a fact what happens when Islamists assume power — whether the mullahs in Iran, Hamas in the Palestinian Authority, or the Taliban in Afghanistan: they become anti-American, terrorist breeding grounds. Finally, as Obama explained it, no US interests are being served either way.

Indeed, even Obama’s humanitarian argument for Libyan intervention is full of holes: if the opposition overthrows Qaddafi, it will likely be they, the opposition, who inflict a bloodbath on their countrymen — the usual denouement of intertribal warfare. In this context, whereas US intervention will have saved the lives of eastern Libyans, it will be seen as complicit in the killing of western Libyans — and, as usual, used as fodder to incite further anti-Americanism in the region.

Further, Obama’s point that, though many people around the world are being oppressed by their governments, "that cannot be an argument for never acting on behalf of what’s right," also raises questions: Of all the current global conflicts where innocents are being massacred, couldn’t the administration at least narrow it down to helping one of the many groups that does not have al-Qaeda ties and was not fighting Americans in Iraq?

How about "doing what’s right" in Darfur, where countless non-Muslims have been butchered by the Islamist regime in Khartoum for these many years? How about "doing what’s right" regarding the persecuted, indigenous Christians of the Islamic world? (Whereas one of Obama’s reasons for intervening in Libya was that mosques were unintentionally being destroyed — he has been silent in word and deed regarding the numerous churches intentionally being destroyed in the Muslim world.)

In sum, as he explained it, not only does Obama’s decision to intervene militarily in Libya not serve any tangible American interests; it may directly serve the interests of the Islamist enemy. More ironic, the humanitarian argument is full of holes. One is left hoping that, for strategic purposes, Obama is not being fully transparent, but does have concrete US interests in mind — which, of course, is exactly how practically every Arab interprets US intervention.

Hence, the final irony: While Obama’s fine platitudes to justify war may satisfy some Americans, they are far from achieving their objective: winning over the much coveted Arab "hearts-and-minds," two quantities that — as evinced from the Arabic media to the Arab street — are thoroughly cynical, and thus reject the notion that nations ever militarily intervene out of sheer altruism.

Voir enfin:

Du "Printemps arabe" à son automne ?

Pascal Fenaux

CETRI

18 février 2011

Les manifestations tunisiennes, déclenchées après la tentative de suicide par immolation de Mohammed Bouazizi [1], et l’incapacité des BOP (Brigades de l’ordre public ou Kataëb) à les étouffer ont abouti à la fuite sans gloire du président Zine el-Abidine Ben Ali en Arabie saoudite, le 14 janvier 2011. L’insurrection tunisienne et le renversement de Ben Ali semblaient devoir s’étendre d’abord et avant tout au reste du Maghreb et en particulier à l’Algérie, voire au Maroc.

Contre toute attente, c’est en Égypte que la « Révolution tunisienne » a eu un impact immédiat. En invitant la population à se rassembler le 25 janvier 2011 sur la place de la Libération pour participer à une « Journée de la Colère » (Yôm al-Ghadab), les cyberactivistes ont vu leurs espoirs les plus fous se concrétiser. Le précédent tunisien a, semble-t-il, permis à un nombre croissant et impressionnant d’Égyptiens de surmonter la peur de l’arbitraire brutal des services de sécurité pour exprimer le malaise et les aspirations démocratiques d’une société confrontée à des problèmes sociaux majeurs.

Sommes-nous en train d’assister à un « Printemps des peuples arabes » ? La réponse est positive. Ce « printemps » va-t-il s’installer dans la durée en Égypte et essaimer ailleurs au Maghreb et au Moyen-Orient ? Ou va-t-il céder rapidement la place à un automne précoce et sombre ? Il est bien trop tôt pour le savoir, d’autant qu’à l’heure où ces lignes sont écrites, la transition tunisienne reste chaotique, tandis que nul ne sait quelle tournure va prendre en Égypte la transition promise par le Conseil suprême des forces armées qui exerce désormais directement le pouvoir depuis la démission forcée du président Hosni Moubarak, le 11 février dernier.

Par contre, il existe une certitude. Au Maghreb et au Machrek, les élites prédatrices et meurtrières qui gouvernent depuis cinq décennies les « républiques de la Peur » ou les « États de barbarie [2] » sont désormais taraudées par le doute. Pour qu’elles ne subissent pas le sort des présidents Ben Ali et Moubarak, leurs appareils de sécurité redoublent déjà d’efforts pour étouffer toute velléité de manifestation. C’est ce qu’illustre les vagues d’arrestations opérées dans les rangs de l’opposition et au sein des quelques ilots de société civile en Syrie, en Algérie et également en Iran, État non arabe, mais acteur central dans le système régional du Moyen-Orient.

La première onde de choc de la « révolution tunisienne » a donc touché le plus peuplé des États arabes et, surtout, un rouage essentiel dans le dispositif stratégique et diplomatique des États-Unis [3], notamment depuis le traité de paix conclu avec Israël en 1978 et l’implication des Renseignements égyptiens dans les affaires intérieures palestiniennes. À ce propos, l’Autorité palestinienne est profondément déstabilisée par la crise politique que traverse son allié stratégique égyptien. De son côté, l’État d’Israël, engagé dans un lent processus de pétrification de son espace sociopolitique et persuadé de l’imminence de l’ouverture d’un nouveau front « islamiste » à ses frontières, se montre désorienté par un « Printemps arabe » qui risque de le contraindre à de sérieuses révisions de sa stratégie militaire, voire de le soumettre à de nouvelles pressions américaines.

C’est dire que le choc est violent pour des Occidentaux qui, obnubilés par la Révolution iranienne de 1979 et l’instauration consécutive de la République islamique, se sont laissés convaincre par les « républiques de la Peur » que seules ces dernières pourraient « nous » prémunir contre la « menace islamiste ». Comme le regrettait Antoine Basbous dans les colonnes du Figaro, en intégrant le Partenariat euro-méditerranéen, « la principale préoccupation de ces dirigeants [arabes] n’est pas d’intégrer un club de démocraties méditerranéennes, mais de sanctuariser leurs régimes et de maintenir leurs clans au pouvoir. [...] Donner la liberté à leur peuple, instaurer un État de droit ou offrir à leur jeunesse une véritable perspective, cela n’est pas à l’ordre du jour [4] ».

C’est au nom de cette « menace islamiste » que des régimes dictatoriaux « laïques » ont pu se maintenir si longtemps au pouvoir, détruire leurs espaces politiques et écraser leurs sociétés civiles en Algérie, en Syrie, en Égypte et en Irak (jusqu’en mars 2003), le tout dans l’indifférence ou avec le soutien des États occidentaux (et le soulagement d’Israël) et avec l’assentiment enthousiaste de certains de leurs plus éminents intellectuels et faiseurs d’opinion.

En Syrie, confrontée à une agitation politique (islamiste, nationaliste et gauchiste) en 1981-1982, la dictature militaire baasiste avait ainsi pu profiter de ce que l’Occident avait l’attention détournée par la guerre civile libanaise et était déstabilisé par la Révolution iranienne pour réprimer dans le sang toute contestation, au prix de plusieurs dizaines de milliers de morts [5]. Le comble de l’horreur avait été atteint à Hama, où au moins vingt-mille civils furent assassinés. En Algérie, après avoir écrasé dans le sang les émeutes d’octobre 1988, l’armée avait, en janvier 1992, procédé à un putsch pour mettre fin à un processus électoral qui risquait de la renvoyer dans ses casernes. La conséquence en avait été une répression impitoyable, le déclenchement et le pourrissement d’une guerre civile de dix ans qui allait causer la mort d’au moins cent-mille Algériens au terme d’une « sale guerre » opposant armée, paramilitaires, maquis islamistes et groupes jihadistes [6]. En Irak, après avoir délogé du Koweït l’armée de Saddam Hussein en février 1991, les Occidentaux, encouragés par les régimes égyptien et saoudien, avaient laissé les troupes d’élite du Baas irakien commettre un bain de sang sans précédent pour mater les insurrections anti-baasistes [7]. On estime à cent-mille le nombre de civils irakiens assassinés en mars 1991.

Les nuages ne manquent pas sur le « Printemps arabe », mais, pour la première fois depuis des dizaines d’années, ils se dissipent et ne bouchent plus l’horizon des sociétés du Maghreb et du Moyen-Orient. Mieux, s’émancipant des grands récits et comme éreintées par des décennies de répression et de violences « laïques » et « islamistes », ce sont les sociétés arabes elles-mêmes qui, pacifiquement et quasiment sans encadrement politique, ont tenté de dissiper ces nuages. À ce propos, si l’on n’a pas assisté en 2011 à une réédition des carnages algériens, irakiens et syriens évoqués ci-dessus, c’est peut-être parce que ces régimes brutaux, mais vieillissants et immobiles, ont éprouvé quelque difficulté à appliquer ces modus operandi expéditifs face à des sociétés plus multiformes et mobiles que jadis, notamment via les secteurs mondialisés et « digitaux » de leurs jeunesses.

Les mois et les années à venir diront si les mouvements conservateurs les plus importants se réclamant de l’islam politique ont, comme l’assurent de nombreux experts, opéré leur conversion aux principes du pluralisme et de la démocratie parlementaire, sur le modèle désormais prisé de l’AKP turc. L’on saura également si les lourds, prébendiers et pléthoriques appareils sécuritaires se laisseront bousculer et accepteront de rendre des comptes. L’on saura enfin si les plus prêtes à tout parmi les élites militaro-policières contestées et les organisations islamistes armées seront parvenues à torpiller ces processus fragiles par lesquels les sociétés révoltées tentent littéralement de « se constituer » politiquement [8].

En guise de conclusion provisoire, il n’est pas question ici de céder à la tentation de l’angélisme, ni de la diabolisation. Ce serait être angélique que d’ignorer les défis prométhéens auxquels sont confrontées des sociétés arabes profondément violentées et travaillées à leurs marges par des mouvements extrémistes et violents. Mais il serait insensé d’accepter le chantage faussement moral auxquels certains voudraient soumettre les Européens : la démocratisation arabe est impossible, elle ne peut être que la porte ouverte aux « islamistes » et, plus spécieux encore, « nous » ne pouvons faire courir aux démocrates arabes le risque d’un tel « pari ».

D’une part, la diplomatie européenne semble se satisfaire de la nature ultraconservatrice d’un régime saoudien qui arrose financièrement les mouvements islamistes extrémistes, à l’exception des… Frères musulmans. D’autre part, les Occidentaux seraient autrement plus crédibles dans les préoccupations « démocratiques » qu’ils expriment quant au risque futur (et par définition, hypothétique) de dictatures islamistes, s’ils n’avaient jusqu’ici imposé aux sociétés arabes la certitude présente (et bientôt dépassée ?) de totalitarismes « laïques ».

Ce chantage, La Revue nouvelle s’y est, articles après articles, opposée depuis vingt ans et elle continuera de s’y opposer. Le dossier du numéro d’avril sera d’ailleurs consacré au « printemps arabe ».

Pascal Fenaux (15 février 2011)

[1] Immolé par le feu le 17 décembre 2010, il a succombé à ses blessures le 4 janvier 2011.

[2] Samir al-Khalil, Republic of Fear. The politics of Irak, University of California Press, 1989. Michel Seurat, L’État de barbarie, Seuil, 1989.

[3] Et de l’Union européenne… L’Union pour la Méditerranée (UPM) qui refonde depuis 2008 le processus de Lisbonne est en effet coprésidée par la l’Égypte et la France.

[4] Le Figaro, 17 avril 2008.

[5] Pascal Fenaux, « La Terreur promise », La Revue nouvelle, octobre 2002.

[6] Pascal Fenaux, « Barbarismes algériens », La Revue nouvelle, mars 1998.

[7] Pascal Fenaux, « La Terreur promise », La Revue nouvelle, octobre 2002.

[8] Olivier Mongin, « Pour la Tunisie », Esprit, février 2011.


Présidentielle 2012: Au secours la droite enterre la culture! (Let them eat culture!)

17 avril, 2011
Césaire's pantheonization (April 2011) On me parle de progrès, de "réalisations", de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées. On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer. Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. Aimé Césaire
Et aujourd’hui nous ne savons pas encore si la vie culturelle peut survivre à la disparition des domestiques. Alain Besançon
Personne n’aspirerait à la culture si l’on savait à quel point le nombre des hommes vraiment cultivés est finalement et ne peut être qu’incroyablement petit; et que cependant ce petit nombre d’hommes vraiment cultivés n’était possible que si une grande masse, déterminée au fond contre sa nature et uniquement par des illusions séduisantes, s’adonnait à la culture; (…) on ne devait donc rien trahir publiquement de cette ridicule disproportion entre le nombre des hommes vraiment cultivés et l’énorme appareil de la culture; que le vrai secret de la culture était là: des hommes innombrables luttent pour acquérir la culture, travaillent pour la culture, apparemment dans leur propre intérêt, mais au fond seulement pour permettre l’existence d’un petit nombre. Nietzsche
On sait qu’un objet culturel est d’autant plus "scolaire" qu’il est enseigné et exigé à un niveau plus bas du cursus scolaire (…) et que l’institution scolaire accorde un prix d’autant plus élevé à la culture "libre" et refuse de plus en plus les mesures les plus "scolaires" de la culture (comme l’interrogation directe et fermée sur des auteurs, des dates et des évènements) à mesure que l’on va vers les ordres d’enseignement les plus élevés. Pierre Bourdieu
Exprimer ses regrets pour l’esclavage, le colonialisme, la Shoah, manifester son respect pour les gens — pour leur culture, leur histoire, leur sexualité, leurs goûts vestimentaires, et ainsi de suite —, tout cela revient bien moins cher que de leur verser un salaire décent. (…) la première chose à faire lorsqu’on décide de mettre en place une politique de discrimination positive, c’est de le faire par classes et non par races. La seconde — mais de loin la plus importante — chose à faire serait de commencer à réduire les inégalités du système éducatif américain dès le primaire. Tant que ça ne sera pas fait, les meilleures universités américaines continueront à être réservées aux enfants de l’élite comme le sont, pour l’essentiel, les meilleures grandes écoles françaises. Même si, bien sûr, vos grandes écoles ainsi que vos universités les plus sélectives, puisqu’elles sont gratuites ou bien moins chères que leurs homologues américaines, apportent un avantage supplémentaire aux riches — c’est une redistribution des richesses, mais à l’envers. Walter Benn Michaels
Les concours administratifs vont être débarrassés des questions qui pénalisent les couches populaires au sein desquelles les minorités sont très nombreuses. Quoi de plus républicain que de garantir l’égalité en évitant de détourner ces concours de leurs objectifs réels : l’évaluation de la capacité à remplir efficacement une fonction ? Patrick Lozès (président du CRAN)
Le CRAN milite pour qu’on supprime la culture générale aux concours de la fonction publique. L’idée c’est : pour que les Noirs aient une promotion, il ne leur faut pas de culture. Autrement dit on rejoint là les pires préjugés racistes : pas de culture pour les Noirs. Pierre Jourde
J’imagine mes arrière-grands-parents, paysans auvergnats illettrés, chiffonniers miséreux, militer au nom des Auvergnats de France pour qu’il n’y ait surtout pas de littérature dans les concours de postier, d’assistante sociale ou de gendarme. Ils n’en ont rien fait. Peut-être comprenaient-ils qu’un homme n’est pas seulement sa profession. Qu’il a à devenir homme et citoyen avant tout, à exercer son métier non pas comme un esprit étroit qui ne connaît que les problèmes de la gendarmerie et de la poste, mais comme un homme et un citoyen. Peut-être comprenaient-ils que la littérature, ce n’est pas un luxe, un accessoire de brio social, sauf pour les imbéciles, mais ce condensé d’expérience humaine dont la fréquentation nous permet de devenir nous-mêmes, et des hommes. Peut-être comprenaient-ils qu’on est d’autant plus un bon professionnel, et qu’on est d’autant plus heureux dans sa vie qu’on a eu accès à cette culture-là. Peut-être aspiraient-ils obscurément, avec respect, à la culture, au lieu de la considérer comme un obstacle. La culture n’est pas l’ennemi de l’ascension sociale : elle en est la substance, et la signification. Sinon, pourquoi vouloir de l’ascension sociale? Pour s’acheter un écran plasma et regarder le feuilleton? Pierre Jourde
Est-il normal que tant de gens (chauffeurs de taxi, gardiens de la paix, fonctionnaires de la Ratp etc) soient handicapés lorsqu’ils cherchent une rue sur un plan parce ce qu’ils n’ont aucune idée de la manière dont s’écrit un nom historique pour n’en avoir jamais entendu parler ? Pierre Assouline
L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur “La Princesse de Clèves”. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de “La Princesse de Clèves”… Imaginez un peu le spectacle ! Nicolas Sarkozy (février 2006)
Avoir fait du bénévolat devrait être une expérience reconnue par les concours administratifs, car après tout, ça vaut autant que de savoir par cœur “La Princesse de Clèves”. Enfin… j’ai rien contre, mais enfin, mais enfin… parce que j’avais beaucoup souffert sur elle. Nicolas Sarkozy
Ces épreuves ont été dévoyées et servent maintenant à coller les candidats, par ailleurs bien trop nombreux. On leur pose des questions trop académiques et ridiculement difficiles qui n’indiquent rien de leurs réelles aptitudes à remplir un poste. (…) Elles éliminent tous ceux qui n’ont pas ces codes, souvent hérités du milieu familial. C’est une forme de discrimination invisible. Or la fonction publique doit jouer son rôle d’ascenseur social, d’intégration et se montrer à l’image de la population. Nous tenons à conserver les concours, qui sont le moins pire des systèmes de sélection. Mais, pour les améliorer, nous signons la charte de l’égalité, qui est un engagement moral et concret, pour que tous les publics soient informés de leur contenu. Ensuite, nous veillons à mieux valoriser l’expérience, la compétence et moins les connaissances théoriques. (…) La question reste celle de l’efficacité. À quoi nous sert d’avoir une épreuve d’histoire pour les pompiers. Ou des gardiens de la paix à bac + 4. Nous avons atteint les limites d’un élitisme stérile. J’espère au contraire que l’on trouvera des candidats aux compétences ajustées au poste et non des surdiplômés qui ne sont pas forcément à leur place. André Santini

Attention: un enterrement peut en cacher un autre!

Au lendemain de la panthéonisation (virtuelle?) du chantre de la dénonciation systématique de la culture occidentale tueuse des cultures et religions des autres et inculcatrice de larbinisme à laquelle il devait accessoirement sa propre célébrité …

Comme de la promesse PS, en ces temps où Cuba en est elle-même à annoncer la suppression de plus d’un million de postes de fonctionnaires et où la médecine redécouvre les vertus des belles lettres, de 300 000 emplois jeunes pour 2012 …

Quelle meilleure illustration de ces guerres picrocholines dont va être faite la campagne présidentielle qui commence que ces empoignades éternellement renouvelées sur la culture et notamment les concours administratifs

Surtout lorsque l’on redécouvre …

Derrière les revendications des descendants autoproclamés du pourfendeur du larbinisme (un certain CRAN) pour les postes subalternes pour les minorités qu’ils disent représenter…

Comme derrière les sauts au plafond un peu rapides de certains défenseurs de la culture française ("On assassine la culture", Pierre Jourde) …

… des concours, dans un pays où l’Etat reste le premier employeur, de secrétaires administratifs à 1 000 postes pour 65 000 candidats!

… une inflation du niveau d’instruction des candidats parallèle à celle de leur nombre (diplômés en pagaille, titulaires de master, doctorants là où le texte prévoit un niveau bac) !

Et répondant à ladite inflation.. une sélection plus stricte et plus absurde chaque année!

Dont ni notre CRAN ni nos Jourde ni même notre ministre ne semblent vouloir rappeler la principale cause, à savoir tout simplement le chômage massif de tous et notamment des jeunes …

Contre lequel on ne voit d’ailleurs pas trop ce que peuvent faire, après les succès que l’on sait du gouvernement actuel certes sérieusement plombé par une crise qu’il n’avait pas comme les autres vu venir…

Ni les emplois jeunes,  retour à la retraite à 60 ans ou autres formes de protectionnisme qu’ils soient labélisées socialistes, mélenchonistes, besançonistes ou même marinistes!

La culture générale chassée des concours administratifs

Cécilia Gabizon

Le Figaro

02/12/2008

Trop «discriminantes», les épreuves vont être remplacées dès 2009 par des questions censées mieux détecter les aptitudes des candidats.

L’année dernière, près de 800 000 Français se sont présentés aux grilles de la fonction publique. Beaucoup voulaient devenir enseignants. Mais ils étaient aussi 65 000 inscrits au concours de secrétaires administratifs. Pour 1 000 postes. Des diplômés en pagaille, des titulaires de master, là où le texte prévoit un niveau bac. Des doctorants se sont même présentés pour être agent d’accueil au Sénat.

À cette inflation de candidats répond une sélection plus stricte et plus absurde chaque année. Un candidat garde champêtre s’est vu demander la différence entre le crétacé et le jurassique. Or l’élimination se fait sur épreuve écrite. La fonction publique recrute «des copies», «sans jamais s’interroger sur les aptitudes et les besoins réels», tranche le décapant rapport de révision des concours qu’ont rédigé cette année deux inspecteurs. La réforme en cours vise donc à diminuer le poids de la culture générale dans ces épreuves.

En effet, les exigences théoriques croissantes ont peu à peu dévoyé les concours de leurs objectifs concrets et éliminé des publics particulièrement sensibles à ces marqueurs culturels. À commencer par les classes populaires et parmi elles les enfants d’immigrés. Autrefois garants de l’égalité, les concours participent maintenant à la reproduction de l’administration.

Pour rouvrir la fonction publique sur la société et assurer la diversité des recrues, la présence de handicapés et d’agents de toutes les couleurs et de tous les âges, le secrétaire d’État André Santini signe demain une charte de l’égalité avec son ministre de tutelle, Éric Woerth, et le président de la Halde, Louis Schweitzer. Cette fois, l’administration entend se donner les moyens de révolutionner son recrutement en s’attaquant aux contenus des concours d’accès. Un enjeu de taille puisque l’État reste le premier employeur de France.

Les filières techniques de la fonction publique ont déjà fait leur mue et sélectionnent largement sur épreuves pratiques. En revanche, les concours plus administratifs, et notamment les catégories B (intermédiaires) et C, vont voir les épreuves de culture générale, si hexagonales, évoluer vers «des questions de bon sens, en rapport avec la matière, plutôt qu’un académisme ridicule», assume André Santini, ajoutant : «C’est la volonté du président.» Et de rappeler comment la secrétaire de Nicolas Sarkozy, fonctionnaire de catégorie C (la moins qualifiée), a échoué à un concours interne parce qu’elle ne savait qui avait écrit La Princesse de Clèves,«un sujet qui divise jusqu’aux spécialistes», selon André Santini.

Gabegie de moyens

La révolution culturelle est donc lancée. En janvier, la liste des concours réformés, ceux de la filière administrative, de l’inspection du travail, de l’École de la magistrature sera diffusée.

«Il s’agit de remettre le service public au service du public», assure André Santini. Rendre le maquis des concours, avec près de 3 000 voies d’accès, plus rationnel et plus transparent. Aujourd’hui, chaque ministère fourbit ses propres questionnaires. Policiers, gendarmes, douaniers, tous séparés. Une gabegie de moyens pour des postes qui se ressemblent souvent. Des milliers de jurys concoctent donc des épreuves, sans trop de directives. «J’ai finalement demandé au candidat au poste d’accueil qui avait gagné Roland-Garros, histoire de voir s’il suivait un peu l’actualité», explique un ancien membre du jury du Sénat. Désormais, «nous allons former les jurys pour qu’ils recrutent en fonction de compétences et pas seulement de connaissances», dit-on à la direction des ressources humaines de la Fonction publique.

Plus que la culture générale, c’est son dévoiement, notamment au travers de QCM aux allures de questions pour un champion, qui froisse aujourd’hui. «Il faut éliminer les aberrations et stopper l’inflation des connaissances demandées, comme du droit public pour des concours de catégorie B ouverts aux bacheliers», estiment les inspecteurs. Car les lauréats, les trois quarts surdiplômés, ne s’épanouissent pas toujours dans les tâches d’exécution qui leur incombent. Des rapports de l’administration dénoncent depuis des années ce système d’autant plus périlleux qu’un mauvais recrutement dans la fonction publique se paie pendant quarante ans.

Voir aussi:

"Nous avons atteint les limites d’un élitisme stérile"

Propos recueillis par C. G.

01/12/2008

INTERVIEW – Le secrétaire d’État à la Fonction publique André Santini entend réformer les concours pour gagner en compétence.

LE FIGARO. – Pourquoi réduire l’importance de la culture générale pour les concours d’accès ?

André SANTINI. – Ces épreuves ont été dévoyées et servent maintenant à coller les candidats, par ailleurs bien trop nombreux. On leur pose des questions trop académiques et ridiculement difficiles qui n’indiquent rien de leurs réelles aptitudes à remplir un poste.

Ces épreuves handicapent-elles spécialement les enfants d’immigrés ?

Elles éliminent tous ceux qui n’ont pas ces codes, souvent hérités du milieu familial. C’est une forme de discrimination invisible. Or la fonction publique doit jouer son rôle d’ascenseur social, d’intégration et se montrer à l’image de la population. Nous tenons à conserver les concours, qui sont le moins pire des systèmes de sélection. Mais, pour les améliorer, nous signons la charte de l’égalité, qui est un engagement moral et concret, pour que tous les publics soient informés de leur contenu. Ensuite, nous veillons à mieux valoriser l’expérience, la compétence et moins les connaissances théoriques.

Ne craignez-vous pas que le niveau baisse ?

La question reste celle de l’efficacité. À quoi nous sert d’avoir une épreuve d’histoire pour les pompiers. Ou des gardiens de la paix à bac + 4. Nous avons atteint les limites d’un élitisme stérile. J’espère au contraire que l’on trouvera des candidats aux compétences ajustées au poste et non des surdiplômés qui ne sont pas forcément à leur place.

Souhaitez-vous également rendre l’ENA plus accessible ?

Nous souhaitons la fin d’un système qui récompense les meilleurs élèves, parfois au détriment des besoins de l’administration. Nous avons annoncé la fin du classement de sortie de l’ENA, car c’était finalement les candidats qui choisissaient leur administration et non l’inverse. C’est absurde. Nous examinons également l’actuelle pratique, qui consiste à nommer dans des grands corps des gens sans expérience.

Êtes-vous favorable à un concours commun aux différentes administrations ?

L’année dernière, on a loué le Zénith juste pour un concours de Bercy ! Il est évident qu’il faut mutualiser un certain nombre de concours.

Voir enfin:

Doctor and PatientStories in the Service of Making a Better Doctor

Pauline W. Chen, M.D.

The NYT

October 24, 2008

 

The white-coated crowd with stethoscopes slung casually around their necks would have looked familiar to anyone who has attended morning hospital rounds. Resident physicians and medical students milled about, chatting animatedly, and at the appointed hour, the attending physician signaled to begin.

But instead of filing toward a patient’s room, the group at Saint Barnabas Medical Center in Livingston, N.J., settled into a conference room at the end of the hall, not to recite details of patient cases but to read “Empty Pockets,” a personal essay by Dr. Kevan Pickrel from The Annals of Internal Medicine. In the piece, Dr. Pickrel describes being unable to save a 36-year-old woman, then going to the waiting room to inform the woman’s family of her death:

“The youngest daughter sat on Dad’s lap looking at pictures in an outdoors magazine. The older sat watching her hands rest in her lap. [The] husband’s eyes lifted to me and met mine. I didn’t, couldn’t, say a word…. He turned back toward his daughters, a single father, and they lifted their eyes to his. As he drew a breath to begin, his eldest daughter knew.”

After the reading, the attending physician, Dr. Sunil Sapru, looked up at the group assembled. “Do you identify with any of these situations?” he asked.

“Yes, it happens all the time,” a resident responded immediately. Others nodded in agreement, and one resident flicked a tear away.

The next morning, in a similar room at New York-Presbyterian Hospital in upper Manhattan, a group of obstetrics and gynecology residents gathered to read E.B. White’s short story “The Second Tree From the Corner.” Told from the perspective of an anxiety-ridden patient, the story ends with the main character finding meaning in his life and suddenly feeling liberated:

“He felt content to be sick, unembarrassed at being afraid; and in the jungle of his fear he glimpsed (as he had so often glimpsed them before) the flashy tail feathers of the bird courage.”

As the reading ended, one of the young doctors commented on how personally fulfilling it was to help her patients and how those feelings invigorated her, even after many hours of work. Other doctors in the room nodded in agreement.

While it has long been understood that clinical practice influenced the youthful writing of doctor-authors like Chekhov and William Carlos Williams, there is now emerging evidence that exposure to literature and writing during residency training can influence how young doctors approach their clinical work. By bringing short stories, poems and essays into hospital wards and medical schools, educators hope to encourage fresh thinking and help break down the wall between doctors and patients.

“We’re teaching the humanities to our residents, and it’s making them better doctors,” said Dr. Richard Panush, a rheumatologist and chairman of the department of medicine at Saint Barnabas.

The idea of combining literature and medicine — or narrative medicine as it is sometimes called — has played a part in medical education for over 40 years. Studies have repeatedly shown that such literary training can strengthen and support the compassionate instincts of doctors.

Dr. Rita Charon and her colleagues at the program in narrative medicine at Columbia University’s College of Physicians and Surgeons found, for example, that narrative medicine training offered doctors opportunities to practice skills in empathy. Doctors exposed to literary works were more willing to adopt another person’s perspective, even after as few as three or four one-hour workshops.

“You want people to be able to leave their own individual place,” Dr. Charon said, “and ask what this might be like for the child dying of leukemia, the mother of that child, the family, the hospital roommate.”

Over the last 15 years, an ever-increasing number of medical schools have begun offering narrative medicine to medical students. These courses often involve writing, reading and discussing works by authors as diverse as Leo Tolstoy, Virginia Woolf, Lori Moore and various doctor-authors. Students then explore the relevance of these texts, and their own writing, to their clinical work.

But until recently, few educators have attempted to bring such literary training into residency programs.

Residency is the most intense period of a young doctor’s life. The years spent squirreled away in hospitals and clinics are rich in clinical learning, but the wealth of that experience comes at the cost of free time.

And with time at a premium, residency program directors and clinical educators have been hesitant to add narrative medicine to their curricula, particularly since it has never been clear that such an addition would have any effect other than further overworking the trainees.

That could be changing.

For over a year now, Dr. Panush, a tall, bespectacled, soft-spoken man with the lean physique of a runner, has been systematically incorporating literature into the daily rounds of every one of the internal medicine residents at Saint Barnabas Medical Center.

As part of the Accreditation Council for Graduate Medical Education’s Education Innovations Project, Dr. Panush and his faculty colleagues bring poetry, short stories and essays to rounds each day and discuss them in the context of the patients they see. These daily discussions, supplemented by offsite weekly conferences, form the core of the residents’ narrative medicine experience.

One year into the program, Dr. Panush and his colleagues looked at the effect of these daily discussions on the residents and their patients. What they found were significant improvements in patient evaluations of residents and patients’ health and quality of life, from hospital admission to discharge.

A handful of other residency programs across the country have taken steps toward establishing narrative medicine training for their residents, including Vanderbilt University’s Department of Surgery and New York/Presbyterian Hospital-Columbia’s Department of Obstetrics and Gynecology. As with the program at Saint Barnabas, it has been the doctors within these departments who have initiated the workshops, sessions and lectures.

“As we improve the technology of medicine, we also need to remember the patient’s story,” said Dr. A. Scott Pearson, an associate professor of surgery at Vanderbilt University Medical Center.

To that end, Dr. Pearson has completed a pilot study examining the feasibility of incorporating narrative medicine into Vanderbilt’s surgical residency and has plans to make such training available eventually to all surgical residents at his medical center. Dr. Pearson believes that narrative medicine will not only help residents reflect on what they are doing and how they might do better, but may also aid surgical educators in teaching professionalism and communication skills.

“Narrative medicine changed my entire approach to medicine,” said Dr. Abigail Ford, a senior resident in obstetrics and gynecology at New York-Presbyterian Hospital/Columbia who studied under Dr. Charon as a medical student. “As a doctor you are really a co-author of patients’ experiences and need to hear their story and take it on.

With her former professor’s guidance, as well as the support of Dr. Rini Ratan, the residency program director, Dr. Ford has initiated a narrative medicine program for her fellow obstetrics and gynecology residents. While the program is still in its first year, “we’ve always run over,” said Dr. Ford. “People have to be dragged away.”

“Our hope is to look at it in terms of physician empathy,” added Dr. Ratan, “Does it add anything? Does it prevent natural jadedness over the course of the busy training process? Does it prevent burnout?”

In the near future, Dr. Ratan and Dr. Ford also hope to begin doing the kind of patient outcome evaluations that Dr. Panush and his colleagues have begun.

“To do what we’re doing is pretty simple,” said Dr. Panush. “But the measurement stuff is harder. The program needs to be supported institutionally and internally.”

Despite such challenges, the effects of these programs are striking. Dr. Benjamin Kaplan, a second-year resident at Saint Barnabas, remarked on the transformation he saw in fellow resident physicians during the first year of the humanities program.

“Their management of patients changed,” Dr. Kaplan said. “They remembered to do things that I don’t think they would have otherwise done, like always talking to the family, gently touching patients, and continually explaining the course of treatment and what the doctors are thinking so patients know.”

And the time commitment? “It does get pretty busy,” Dr. Kaplan conceded. “But if you want to make time for it, you can. Spending a half hour a day to remember that we are all human, not just doctors or pharmacists or nurses or patients, is important enough that I think you should do it.”

Although it is still too early to determine the long-term effects of narrative medicine on doctors in training, residents were quick to note that certain essays, short stories and poems they have read on rounds continue to influence their work.

Dr. Ramesh Guthikonda, a second-year resident at Saint Barnabas, spoke about a poem called “When You Come Into My Room,” by Stephen A. Schmidt. In the poem, published in The Journal of the American Medical Association, a man struggling with chronic illness lists all that he believes a doctor meeting him should know:

“When you come into my hospital room, you need to know the facts of my life

that there is information not contained in my hospital chart

that I am 40 years married, with four children and four grandchildren….

that I love earthy sensuous life, beauty, travel, eating, drinking J&B scotch, the theater, opera, the Chicago Symphony, movies, all kinds, water skiing, tennis, running, walking, camping…

that I am chronically ill, and am seeking healing, not cure.”

The poem so affected Dr. Guthikonda that he began regularly asking his patients about their hobbies and families, and he enrolled in a Spanish class so he could learn to better pronounce their names. “My rapport with patients, especially with my Hispanic patients, was not up to the mark,” he said. “I never asked about the patients’ lives, about who they are. I am much more sensitive to those issues now.”

Reflecting on the changes in Dr. Guthikonda, Dr. Panush said, “We changed the way he thinks and does medicine. You can’t put a p-value on that.”

Have literary works made you a better caregiver or patient? Click here and join the discussion on the Well blog, “Combining Literature and Medicine.”


Laïcité: Pas de Pâque cette année pour ses inventeurs! (French media denounce alleged double standard for Jewish exam takers)

15 avril, 2011
Gezer calendar (10 BC)Et s’ils avaient été musulmans ? (…) On entend d’ici le concert… Quoi ! L’Etat cède devant l’Islam, la République recule devant l’intégrisme, l’Elysée se fait complice du communautarisme, vade retro, mahometas ! Avec Marine Le Pen au créneau, ligues laïques en bataille, Guéant au parapet d’une laïcité intransigeante, Copé avec son débat en bandoulière, Zemmour déchaîné, Ménard éructant, bref tout le toutim des grandes orgues anti-musulmanes sonnant à plein jeu. Ainsi ces examens nocturnes apparaissent pour ce qu’ils sont : une boulette supplémentaire qui laisse à penser qu’il y a deux poids deux mesures dans la République, que les juifs sont favorisés, que la laïcité est à géométrie variable, que l’Elysée hiérarchise les religions. Laurent Joffrin
Fêtes catholiques et protestantes Les principales fêtes sont prises en compte au titre du calendrier des fêtes légales.
Fêtes orthodoxes – Théophanie :- calendrier grégorien : jeudi 6 janvier 2011- ou calendrier julien : mercredi 19 janvier 2011.- Grand Vendredi Saint : vendredi 22 avril 2011.- Ascension : jeudi 2 juin 2011
Fêtes arméniennes- Fête de la Nativité : jeudi 6 janvier 2011.- Fête des Saints Vartanants : jeudi 3 mars 2011.- Commémoration du 24 avril : dimanche 24 avril 2011.
Fêtes musulmanes- Al Mawlid Ennabi : mardi 15 février 2011.- Aïd El Fitr : mardi 30 août 2011.- Aïd El Adha : dimanche 6 novembre 2011.Les dates de ces fêtes étant fixées à un jour près, les autorisations d’absence pourront être accordées, surdemande de l’agent, avec un décalage en plus ou en moins. Ces fêtes commencent la veille au soir.
Fêtes juives : Chavouot (Pentecôte) : mercredi 8 juin et jeudi 9 juin 2011.- Roch Hachana (Jour de l’an) : jeudi 29 septembre et vendredi 30 septembre 2011.- Yom Kippour (Jour du Grand pardon) : samedi 8 octobre 2011.Ces fêtes commencent la veille au soir.
Fête bouddhiste : Fête du Vesak (« jour du Bouddha ») : mardi 17 mai 2011.La date de cette fête étant fixée à un jour près, les autorisations d’absence pourront être accordées, sur demandede l’agent, avec un décalage de plus ou moins un jour. Fêtes protégées

Tous les coups seraient-ils décidément à nouveau permis, à l’approche des échéances présidentielles de l’an prochain, pour se débarrasser de notre Sarkozy national?

Sessions ultra-secrètes de nuit, confinement préalable des candidats, passe-droit, deux poids deux mesures, absence d’équité flagrante, juifs favorisés, laïcité à géométrie variable, Elysée qui hiérarchise les religions….

Ou l’on découvre …

A l’heure où "la bien-pensance médiatique commence déjà à dresser ses listes de suspects" …

Et où nos maitres censeurs n’hésitent pas à monter au créneau pour un prétendu passe-droit pour une dizaine de candidats de religion juive à des concours des grandes écoles …

Une "pratique banale et ancienne de composition en horaires décalés" (mise au secret pendant quelques heures comprise) pour un nombre infime de candidats, en particulier dans les centres d’examen situés dans les DOM-TOM du fait du décalage horaire …

Comme, outre la possibilité d’aménagements pour les candidats membres de certains groupes religieux, l’existence de fêtes protégées pour les principales religions représentées dans notre pays (soit, outre les religions catholique et protestante dont les fêtes sont déjà pour la plupart fêtes légales, les dénominations orthodoxes, arméniennes, musulmanes, juives et bouddhistes) …

Mais aussi, question qui ne paraît même pas effleurer nosdits censeurs, que la principale fête religieuse juive – à la fois fondatrice et de leur peuple mais aussi de notre propre fête chrétienne de Pâques – ne semble pas, cette année ou certaines années, être incluse dans lesdites fêtes protégées, d’où ledit projet de procédure particulière …

"Les juifs, les concours et la République"

Laurent Joffrin

Le Nouvel Observeur

14 avril 2011

Et s’ils avaient été musulmans ? A priori l’organisation d’une séance d’examen spéciale pour les grandes écoles à l’intention de candidats juifs très pratiquants est une peccadille. La loi prévoit déjà qu’on puisse adapter les dates d’examen à certaines contraintes des différents cultes. En intervenant, l’Elysée aurait seulement apporté un assouplissement supplémentaire en faveur d’une poignée d’étudiants. Mais imaginons que les bénéficiaires de ce petit passe-droit aient été, non des fondamentalistes juifs, mais des fondamentalistes musulmans.

On entend d’ici le concert… Quoi ! L’Etat cède devant l’Islam, la République recule devant l’intégrisme, l’Elysée se fait complice du communautarisme, vade retro, mahometas ! Avec Marine Le Pen au créneau, ligues laïques en bataille, Guéant au parapet d’une laïcité intransigeante, Copé avec son débat en bandoulière, Zemmour déchaîné, Ménard éructant, bref tout le toutim des grandes orgues anti-musulmanes sonnant à plein jeu. Ainsi ces examens nocturnes apparaissent pour ce qu’ils sont : une boulette supplémentaire qui laisse à penser qu’il y a deux poids deux mesures dans la République, que les juifs sont favorisés, que la laïcité est à géométrie variable, que l’Elysée hiérarchise les religions. On voudrait embarrasser la communauté juive et favoriser en même temps, à force de désignation publique depuis un an, un communautarisme musulman qui n’existe pas encore, qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Voir aussi:

Grandes Ecoles : l’Elysée accusé d’avoir fait un concours spécial pour des juifs

Selon Mediapart, l’Elysée aurait organisé dans le plus grand secret des sessions privées pour des étudiants juifs aux concours de quatre écoles. Une démarche périlleuse dans un temps où la majorité se targue de défendre la laïcité.

Une dizaine d’étudiants juifs devraient bénéficier de sessions nocturnes aux concours des grandes écoles (AFP)

Des sessions ultra-secrètes au concours commun (Mines et Ponts), et au concours de Centrale et Supélec pour une dizaine d’étudiants juifs ? C’est l’idée qui serait née dans l’esprit du chef de l’Etat, au moment même où il organisait le débat sur la laïcité, apprend-on, mardi 12 avril, sur Mediapart.

 

D’après le site d’information, c’est ce qui devrait se passer les 20 et 26 avril prochains, jours de la Pâque juive. La première date correspond au premier jour du concours commun (du 20 au 22 avril) et la seconde au premier jour des concours de Centrale et Supélec (du 26 au 29 avril).

Alors que 13.000 autres candidats au concours plancheront le 20 avril dès 8 heures du matin, une dizaine d’étudiants juifs, en ayant fait la demande, seront confinés jusqu’au soir sous étroite surveillance afin qu’aucune information concernant le concours de la journée ne leur parvienne.

Ils débuteront leur épreuve à 22 heures et la termineront à 2 heures du matin. Ils assisteront au deuxième jour d’examen le lendemain, à 8 heures du matin. Le système est censé être identique le 26 avril.

Arielle Schwab, présidente de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), affirme à Nouvelobs.com que "c’est un problème qui concerne quatre à sept élèves juifs très pratiquants qui se trouvaient dans une situation compliquée avec d’un côté la volonté de suivre la Pâque juive et de l’autre leur désir très présent de réussir leurs études".

Elle ajoute que ces quelques étudiants étaient animés par une volonté d’équité "d’où la composition décalée sur le même sujet et la quarantaine pendant que les autres étudiants seront en examen". Ils pourront ainsi suivre la pratique, très contraignante, de leur culte qui leur interdit de travailler, donc d’écrire, ces deux jours de la Pâque juive.

Contraire à la loi ?

La loi et la jurisprudence française encadrent strictement le déroulement et l’organisation des concours aux grandes écoles.

Les dates des concours sont fixées en fonction des jours fériés officiels (fêtes catholiques) mais aussi des "dates religieuses protégées". Chaque année, une circulaire définit ces jours durant lesquels des "autorisations d’absence peuvent être accordées à l’occasion des principales fêtes religieuses des différentes confessions"

Ainsi, la circulaire du 2 décembre 2010 signée par François Baroin, ministre du Budget, et Georges Tron, secrétaire d’Etat chargé de la Fonction publique, signale les "dates religieuses protégées" pour 2011. Les 20 et 26 avril ne sont pas mentionnés en tant que fêtes religieuses juives "protégées". Elles correspondent à la Pâque juive (Pessah) qui se déroule du 18 au 26 avril.

Voir enfin:

Grandes écoles : des organisations juives dénoncent un "procès en laïcité"

Le grand rabbin de France et le président du consistoire central assurent que le "confinement" au moment de la Pâque juive de quelques étudiants juifs "ne met pas en cause les principes de laïcité républicaine".

Une dizaine d’étudiants juifs devraient bénéficier de sessions nocturnes aux concours des grandes écoles (AFP)

Le grand rabbin de France Gilles Bernheim et le président du consistoire central Joël Mergui ont dénoncé jeudi 14 avril un "procès en laïcité instruit" à propos d’une demande d’aménagement d’épreuves de concours à certaines grandes écoles d’ingénieur pendant la Pâque juive.

Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Richard Prasquier, avait assuré auparavant que "le confinement" au moment de Pessah (la Pâque juive) de quelques étudiants juifs "ne mettait pas en cause les principes de laïcité républicaine".

D’après le site d’informations Mediapart, l’Elysée a suggéré aux responsables des concours des grandes écoles Mines-Pont et Centrale-Supelec un aménagement des épreuves prévues pendant deux jours au moment de la Pâque juive, du 18 au 26 avril, pour des étudiants juifs très pratiquants, ce que démentent les intéressés.

"Pratique apaisée de la laïcité"

Dans un communiqué, le grand rabbin et le président du consistoire central s’élèvent contre un "procès en laïcité" et rappellent que "les autorités religieuses de tous les cultes ont transmis, comme chaque année, les dates des principales fêtes de leurs calendriers respectifs au ministère de la Fonction publique"

"Les dates transmises sont des dates protégées où la tenue d’examens et de concours nationaux doit être évitée. Cette protection s’inscrit dans une pratique apaisée de la laïcité. Elle prend en compte le fait que les principales fêtes catholiques et protestantes correspondent dans notre pays à des jours fériés", selon le communiqué.

Concernant le judaïsme, les dates protégées, soumises à de nombreuses règles, incluent les fêtes de Pessah les 19, 20, 25 et 26 avril. Il est notamment interdit d’écrire et de se déplacer autrement qu’à pied, ces jours-là.

Un oubli ?

Au ministère de l’Enseignement supérieur, on explique que c’est une erreur au moment de la fixation des "dates religieuses protégées" où la Pâque juive aurait été oubliée. Le ministère aurait ainsi décidé d’organiser des compositions décalées comme c’est le cas pour les étudiants ultra-marins, le report des concours étant trop compliqué. Pourtant Nouvelobs.com expliquait mercredi que les circulaires transmises aux directeurs des Grandes écoles chaque année où indiquées les dates religieuses protégées, n’évoquait pas la Pâque juive, ni en 2010, ni en 2007, ni en 2006

Une pratique banale et ancienne

Comme les organisations juives (Crif et l’Union des étudiants juifs de France, UEJF), MM. Bernheim et Mergui relèvent que la pratique de la composition en horaires décalés pour un nombre infime de candidats est une pratique banale et ancienne, en particulier dans les centres d’examen situés dans les Départements et Territoires d’Outre-mer du fait du décalage horaire.

"Elle permet à tous les enfants de la République, quel que soit leur lieu de résidence et quelle que soit leur religion, de prétendre accéder aux grandes écoles", font-ils valoir, ajoutant qu'"il est anormal que les étudiants juifs soient pénalisés alors qu’ils ont préparé pendant deux à quatre ans les concours aux grandes écoles".

Le grand rabbin et le président du consistoire central "vont demander qu’une réflexion soit menée pour que cette fête soit prise en compte comme c’était le cas pendant de longues années".

Arielle Schwab explique que cette circulaire n’est pas contraignante. "Si les organisateurs des concours ne veulent pas respecter les dates protégées, ils peuvent programmer les concours comme cela les arrange".

Quid de la laïcité et de l’égalité ?

Mediapart pointe toutes les incohérences d’un tel système. Une absence d’équité flagrante: comment choisir les étudiants qui pourront bénéficier de ces sessions ? Comment proposer aux étudiants juifs d’y participer puisqu’aucun fichier d’étudiants juifs n’existe.

Mais surtout, ce "système contrevient aux principes de laïcité et d’égalité entre candidats". Alors que le chef de l’Etat s’est toujours défendu de viser une quelconque communauté à travers sa politique, cet argument risque d’être sérieusement ébranlé par cette révélation

Un rabbin à l’origine de la demande ?

Les sources du site Internet justifient cette démarche par une demande officielle d’une "organisation représentative juive". Le site du Point, qui a également enquêté sur cette affaire, affirme que la demande émanait du rabbin Haïm Korsia, aumônier général de l’armée de l’air et proche de Nicolas Sarkozy, qui "a utilisé son entregent pour faire avancer sa cause".

Au ministère de l’Enseignement supérieur, on explique que c’est une erreur au moment de la fixation des "dates religieuses protégées" où la Pâque juive aurait été oubliée. Le ministère aurait ainsi décidé d’organiser des compositions décalées comme c’est le cas pour les étudiants ultra-marins (le report des concours étant trop compliqué).

Or, lorsqu’on lit les circulaires des années précédentes, que ce soit pour l’année 2010, en 2007, ou en 2006, la Pâque juive n’apparaît pas dans les "dates religieuses protégées". L’argument du ministère tomberait donc à l’eau. La personne contactée au ministère affirme n’avoir aucune indication sur l’organisation des sessions secrètes.

Plus étonnant encore, Richard Milis, secrétaire général du concours commun, organisateur des concours de l’école des Mines et Ponts affirme : "Il n’y a aucune session décalée, aucun arrangement. Nous sommes dans un pays laïc".

"Trouver un compromis entre la religion et les études"

Pourtant Arielle Schwab, présidente de l"UEJF, confirme que ces compositions décalées existent bien". Elle s’inquiète "de la déduction qui pourrait être faite dans l’esprit des gens entre d’un côté une communauté musulmane stigmatisée, et une communauté juive passe droit. Ce n’est pas le cas, il s’agissait d’aider des étudiants dans une situation inextricable". Et d’ajouter : "Ce n’est pas un privilège. La République française est laïque, elle impose donc une neutralité vis à vis des religions, mais aussi le respect des pratiques. Ce n’est ni un passe-droit, ni du clientélisme".

Sophie Noachovitch – Nouvelobs.com

http://www.scribd.com/doc/52790581/Les-dates-religieuses-protegees

 

 

 

 

 


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