Guerre civile américaine/150e: La double solitude du pasteur March (How Chaplain March lost his religion: after 140 years French writer finally gives famous Little women’s father his due)

29 avril, 2011
Hetzel's French edition of Little women (1872)2010 French translation of Little women (Ferdjoukh)I think it was so splendid in Father to go as chaplain. Meg (Little women 2)
Comme c’est beau à papa d’être parti pour l’armée comme médecin. Adaptation de Pierre-Jules Hezel
Il y eut un livre où je crus reconnaître mon visage et mon destin : Little Women, de Louisa Alcott. Je m’identifiai passionnément à Jo, l’intellectuelle. (…) elle était bien plus garçonnière et plus hardie que moi ; mais je partageais son horreur de la couture et du ménage, son amour des livres. Simone de Beauvoir (Mémoires d’une jeune fille rangée)
Une bonne partie du roman est consacrée à illustrer les défauts des quatre sœurs et à montrer leurs efforts sincères pour s’en corriger, avec comme guide le Pilgrim’s Progress, le roman allégorique de John Bunyan, lecture pieuse obligée des dimanches victoriens. Le Pilgrim’s Progress structure de ce fait tout le roman. Les sœurs sont au début dans le Slough of Despond (le Bourbier du Découragement dans la traduction de Bunyan par S. Maerky-Richard). Beth visite le Palace Beautiful (palais Plein-de-Beauté), Amy la Valley of Humiliation (Vallée de l’Humiliation). Jo rencontre et vainc Apollyon, résident de la même vallée (et qui symbolise son mauvais caractère). Meg va à Vanity Fair (la Foire aux Vanités), etc. Les sœurs font aussi de fréquentes lectures des petits évangiles qui constituent leur seul cadeau pour le Noël qui ouvre le roman. (…) Le « texte intégral » de la version du Livre de poche jeunesse représente un peu moins de la moitié du roman, les coupes allants d’une demi-phrase à des pages entières. Trois chapitres sautent dans leur totalité, celui où Amy fait des bêtises à l’école et est sévèrement punie, celui où Meg, la coquette, est invitée chez des gens riches qui la snobent et la ridiculisent, enfin, un chapitre « littéraire » consacré au petit journal manuscrit que publient les sœurs March et Laurie, sous les auspices du Pickwick Club. (…) Dans la traduction, les March n’ont plus de religion particulière. Toute allusion à une quelconque lecture pieuse ou une quelconque pratique religieuse est supprimée (Amy ne se fait plus installer un oratoire chez la tante March par la gouvernante française et catholique). Le Pilgrim’s Progress disparaît en entier et le roman n’est plus structuré par rien. On ne comprend d’ailleurs plus, dans la version française, que les quatre petits livres reliés de quatre couleurs différentes que reçoivent les filles March pour le premier Noël sont quatre petits évangiles. Toujours dans le souci de déchristianiser le roman, la traductrice supprime fréquemment les fins de chapitres, souvent si émouvantes, parce que les personnages y tirent une leçon morale. (…) Quant à la bibliophobie de la traductrice, elle entraîne que les filles March ne lisent rien de particulier, alors que l’un des intérêts de Little Women est de montrer les lectures de petites Américaines de la classe moyenne au 19e siècle. Jo n’a donc plus droit à The Heir of Redclyffe (de Mrs Yonge), pas plus qu’à Undine et Sintram (de La Motte-Fouqué). Et la traductrice passe complètement sous silence le fait que Jo ne peut se faire offrir les deux contes de La Motte-Fouqué (réunis en un volume) pour le premier Noël et qu’elle passe donc tout le roman, c’est-à-dire une année entière, à désirer ardemment cet ouvrage. Sans doute un tel amour des livres a-t-il été jugé excessif et par conséquent peu édifiant ! (…) Des jeunes filles règlent leur conduite sur une norme religieuse qui constitue à la fois une morale pratique et une forme d’hygiène mentale ; l’une de ces jeunes filles ne vit que pour les livres, ceux qu’elle lit et ceux qu’elle écrit ; la même jeune fille est mal dans son sexe et panache les attitudes sociales des deux sexes. Si de pareilles énormités étaient publiables en 1868, elles ne le sont plus en 1980. (…) La suppression des allusions à la littérature modifie radicalement le personnage de Jo March. Dans le roman de Mrs Alcott, Jo est un écrivain en herbe, ce qui fait d’elle l’un des personnages les plus intéressants du roman, dont il nous donne par ailleurs la clé, puisque nous comprenons que Jo March est l’auteur elle-même. Dans ce qui reste du roman en français, Jo est une jeune fille douée qui place une nouvelle dans le quotidien local sans que cela ait de signification particulière, et qui aurait pu tout aussi bien chanter sur scène à la fête annuelle de l’école de musique ou gagner le cent mètre en dos crawlé à la piscine municipale. La description de Jo comme garçon manqué est elle aussi très édulcorée dans la traduction. Quand Mrs March retourne ses poches et va mendier chez la vieille tante March pour réunir l’argent qui lui permettra de se rendre à Washington au chevet de son mari, Jo vend sa chevelure ce qui lui permet de remettre 25 dollars à sa mère. Dans la traduction tronquée, la chose est présentée comme un sacrifice héroïque. La version originale est beaucoup plus riche, puisque nous comprenons qu’en réalité Jo avait envie d’être tondue (pour ressembler à un garçon), et qu’elle a saisi ce prétexte – ce qui ne l’empêchera d’ailleurs pas de pleurer ses beaux cheveux. Dans la suite du roman, Jo entretient le fantasme de s’enfuir avec Laurie, en se faisant passer pour un garçon grâce à ses cheveux ras, motif qui a été soigneusement gommé par la traductrice. On décèle donc, dans les interventions de la traductrice, le souci d’épargner à une jeune lectrice de la fin du 20e des détails scabreux qui étaient peut-être acceptables à l’époque victorienne mais qui ne le sont plus de nos jours : des jeunes filles fondamentalement bonnes et pieuses règlent leur conduite sur une norme religieuse qui constitue à la fois une morale pratique et une forme d’hygiène mentale ; l’une de ces jeunes filles ne vit que pour les livres, ceux qu’elle lit et ceux qu’elle écrit, et entraîne ses sœurs et le petit voisin dans son jeu préféré, celui du club littéraire ou de la conférence de rédaction ; la même jeune fille est mal dans son sexe et panache les attitudes sociales des deux sexes. Si de pareilles énormités étaient publiables en 1868, elles ne le sont plus en 1980. Notons pour finir que la deuxième partie des Quatre filles du Dr. March (Little Women part II, ou Good Wives en Angleterre) n’est pas disponible pour les petites lectrices françaises, ce qui signifie que, ici encore, le sens du roman est profondément altéré (les petites lectrices ne sauront pas que Beth meurt finalement, ou encore que Jo n’épousera pas Laurie, son grand ami). Cette absence, dans la collection Le Livre de poche jeunesse, de la moitié du roman de Mrs Alcott est heureusement largement compensée par la présence dans ladite collection de romans tels que Parvana la petite Afghane ou Paloma la petite disparue latino-américaine. L’Adamantine
Lorsqu’il traduit ainsi (…) Pierre-Jules Hetzel a visiblement à coeur de ne heurter personne dans une France qui s’affronte sur la question de la séparation de l’Eglise et de l’Etat depuis, au moins, la Loi Falloux, en 1850. D’éviter aussi les questions d’enfants qui fâchent ou embarassent à propos des ministres de Dieu qui se marient (et qui font des enfants). Il ignore que son titre fera le tour du monde francophone et demeurera "la" référence en 1872, dans sa "Bibliothèque d’éducation et de récréation", de son adaptation très personnelle de "Little women", titre original de l’oeuvre de Louisa May Alcott. (…) Autre aspect important (que l’adaptation de Hetzel n’est pas seule à omettre), la référence au "Pilgrim’s Progress"( Le Voyage du pèlerin"), de John Bunyan. Ce livre, qui est l’un des fondements d’une morale pratique du protestantisme anglo-saxon , est omniprésent tout au long de "Little women". Il génère certains titres de chapitres et de phrase de clôture, Alcott, qui est écrivain avant tout s’amuse avec ses "petits pèlerins" et les symboles religieux. Là où elle traite avec poésie et tendresse du thème de la religion (cf. le perroquet de tante March qui demande à Dieu de bénir les boutons de bottines des visiteurs), Hetzel, lui, remplace cet aspect ludique, poétique  (et qui sructure la narration), par une morale familiale, scolaire et pédagogique qui a contribué, hélas, à l’image un peu didactique et ennuyeuse du roman. Par ailleurs, le personnage de Jo , alter ego de l’auteur et diffuseur de ses idées sur la condition féminine, dévore des livres dont les titres ont le plus souvent disparu des traductions. Or, même si ce sont des livres oubliés, leur choix en (…) en dit long sur le caractère de Jo et/ou sur son humeur du moment. Malika Ferdjoukh
Il y a juste une chose que je regrette. C’est le passage du Pickwick Club. J’avais quasiment tout laissé. Juste allégé des répétitions et des lourdeurs. Mais la directrice de collection, soucieuse de son jeune lectorat trouvait, et sans-doute a-t-elle raison, qu’expliquer par de multiples et fastidieuses notules la fonction de tel personnage du roman de Dickens appliquée aux filles March, c’était décourager et « larguer » par avance les non-initiés. Pour des collégiens, on peut le comrpendre. Exit, donc, les petits textes qu’écrivent Jo et ses sœurs dans la gazette Pickwick. Je le regrette un peu car disparaît ainsi une dimension « cocoon » et de « comment se réchauffer l’imagination » importante à mon avis pour Alcott. En outre, c’est un passage fréquemment zappé dans les adaptations et traductions. Ça m’ennuyait beaucoup de rejoindre la cohorte de ceux que mon texte était censé combattre. Mais, il fallait choisir. Un livre, une collection c’est aussi du calibrage, un nombre donné de signes… Or, il était vraiment essentiel de conserver le caractère de Jo au plus près du texte original, les scènes choc, le bal avec Meg ou l’école d’Amy qui sont des scènes d’une extrême cruauté, etc. J’ai donc privilégié ces scènes à celles du Pickwick Club. Malika Ferdjoukh
Les quatre filles du pasteur March L’histoire de Meg, Jo, Beth et Amy a traversé le siècle sous des titres divers, Les Quatre Filles du docteur March étant le plus célèbre et sans doute le moins exact, puisque leur père n’est pas médecin, mais pasteur… Cette chronique d’une année dans la vie d’une famille américaine pendant la guerre de Sécession est certes autobiographique, mais, à l’image de la famille de l’auteur, celle des March n’est ni aussi conventionnelle ni aussi ordinaire qu’on a bien voulu le faire croire au lecteur. Car, de ce livre, ressort la figure forte de Joséphine, dite Jo : alter ego affiché de Louisa May Alcott, elle est la rebelle en conflit avec le modèle féminin en vigueur dans la société puritaine de l’Amérique du XIXe siècle. Elle dit qu’on peut être mal dans la peau d’une fille dans le Boston des années 1860, avoir envie de prendre des airs de garçon et nourrir de farouches ambitions littéraires, être pieuse sans être soumise – bref, qu’on peut vivre en 1868 et être progressiste. Alors, ces Quatre Filles, roman mièvre, féminin et bien-pensant ? Rien n’est moins sûr. C’est ce que cette nouvelle traduction, abrégée par l’auteur d’un roman qui raconte l’histoire d’autres soeurs inoubliables, s’efforce de montrer. Quatrième de couverture
C’est Hetzel (l’éditeur de Jules Verne) qui lorsqu’il voulut diffuser le roman fit du "chaplain March", un "docteur March". Il s’agissait pour lui d’éviter les questions religieuses, dans une France qui se laïcisait, processus qui n’allait pas sans engendre de nombreux conflits idéologiques. Il voulait aussi éviter que les enfants aient à se poser d’embarrassantes questions sur ce prêtre (sic), père d’une famille nombreuse, qui ne pouvait manquer de paraître exotique en France. Il y aura bien d’autres traductions : Les soeurs March, Petites bonnes femmes, Petites femmes. Mais aucune ne parviendra à s’imposer et le roman de Louisa May Alott reste, pour le monde francophone, Les quatre filles du Docteur March, au mépris de toute fidélité au texte original! C’est peut-être Malika Ferdjoukh qui a trouvé la solution, dans la nouvelle adaptation (sic) qu’elle propose : Les quatre filles du pasteur March. A une syllabe près, le lecteur français retrouve la familiarité d’un titre qui suggère tout un univers et la fidélité à l’univers original d’Alcott est restaurée. (…) L’adaptatrice a imprimé, de son style dynamique, cette nouvelle adaptation du roman. Ce qui, somme-toute, convient à une histoire dont la figure centrale est une jeune fille de la bonne société américaine du milieu du XIXe siècle qui revendique indépendance et liberté. Jo March est, aux Etats-Unis, l’une des premières figures féministes, agissant librement tout en osant défier les conventions. Si le propos du roman peut aujourd’hui sembler anodin : il s’agit de raconter une année dans la vie de la famille March dont le père, pasteur, est parti servir l’armée abolitionniste, il transgresse néanmoins tous les codes du roman pour jeunnes filles de l’époque. Et nul doute qu’il faille attribuer son succès à la figure de Jo si contraire aux héroînes neurasthéniques qui peuplaient alors la littérature sentimentale. Si les bons sentiments y trouvent leur place, (Meg, Jo, Beth, Amy marquées par le Voyage du pèlerin de Bunyan se conduisent en parfaites chrétiennes), Jo qui souhaite vivre de sa plume et résiste aux chantage d’une vieille tante conventionnelle et tyranique apparaît comme une véritable femme moderne qui dut porter les aspirations secrètes de toute une génération. La plume alerte de Malika Ferdjoukh donne en outre à ce petit roman un coup de jeune bienvenu qui le dépoussière agréablement et fait ressentir avec bonheur le tonus du personnage principal. Stéphane Labbe

Cachez cette religion que je ne saurai voir!

Où l’on découvre comment, après la guerre civile américaine, l’aumônier nordiste perdit son titre d’origine… et sa religion!

Multiples adaptations (une cinquantaine d’éditions différentes et presque autant de traductions-adaptations), adoucissement, changements orhographiques de certains noms, rajeunissement des personnages, changement d’idées, transformattion de sens, passage à la trappe de la vraie violence de Jo, ses réparties cinglantes, sa gestuelle brusque voire brutale, suppression ou édulcoration de passages entiers (y compris vitaux comme celui où Jo veut clairement la mort de sa sœur Amy en la laissant filer sur la glace trop mince), suppression des fondements et du sous- texte religieux de l’oeuvre (tout le parallèle avec le voyage du pèlerin de Bunyan), réduction à la pure et ennuyeuse pédagogie …

Retour en ce 150e anniversaire du déclenchement d’une guerre civile américaine rebaptisée pour l’éternité, par une France pro-sudiste, "Guerre de Sécession" …

Sur, 140 ans après et grâce à l’acharnement de la romancière franco-algérienne Malika Ferdjoukh (béni soit son nom!), la longue et double solitude du bon pasteur March.

Abolitionniste de la première heure et engagé volontaire comme aumônier de l’Armée nordiste dès la première année de cette guerre qui déchira son pays,  le père nécessairement absent des célèbres filles March  du classique semi-autobiographique de Louisa May Alcott se verra en effet, guerre laïcarde et respect des bonnes moeurs enfantines obligent et par un auteur français pressé de s’approprier cet immédiat bestseller de la littérature enfantine américaine (rien de moins que l’éditeur de Jules Verne Pierre-Jules Hetzel, alias PJ Stahl), affublé du titre complètement gratuit et apparemment éternel de "docteur".

Même l’excellente fiction biographique de l’ex-journaliste australo-américaine du WSJ et prix Pulitzer 2006 Geraldine Brooks ("March") qui fera redécouvrir un humaniste ami voire inspirateur de grandes figures nationales américaines comme Emerson ou Thoreau mais aussi un peu exalté et prêt à s’engager dans la première cause venue quitte, entre école d’avant-garde et communauté végétarienne, à y perdre sa fortune et les moyens de subsistence de sa propre famille, se verra affublée elle aussi dans sa version française de "Solitude du docteur March".

Du moins jusqu’à l’an dernier et la nouvelle traduction (hélas, format de la collection majoritairement adressée aux scolaires oblige, abrégée –  et non "adaptée" même s’ il n’existe toujours pas, plus de 140 ans après, de traduction intégrale de la célèbre oeuvre de Louisa May Alcott!) de Malika Ferdjoukh pour l’Ecole des loisirs.

Qui, comme on le rappelle dans sa préface et l’entretien ci-dessous, a enfin dépoussiéré et redonné vie à 140 ans de multiples adaptations et réduction à la pure miévrerie d’une oeuvre qui, par sa liberté de ton et ses positions que l’on qualifierait aujourd’hui de féministes, avait révolutionné à l’époque la tradition des romans pour jeunes filles … 

Entretien

Un grand merci à Malika Ferdjoukh pour avoir accepté de répondre à mes nombreuses questions sur sa formidable traduction de Little Women parue à L’école des loisirs le 4 février 2010.

Présentation de l’éditeur :

L’histoire de Meg, Jo, Beth et Amy a traversé le siècle sous des titres divers, Les Quatre Filles du docteur March étant le plus célèbre et sans doute le moins exact, puisque leur père n’est pas médecin, mais bien pasteur. Cette chronique d’une année dans la vie d’une famille américaine pendant la guerre de Sécession est bien autobiographique, mais, à l’image de la famille de l’auteur, celle des March n’est ni aussi conventionnelle ni aussi ordinaire qu’on a bien voulu le faire croire au lecteur. Car, de ce livre, ressort la figure forte de Josephine, dite Jo : alter ego affiché de Louisa May Alcott, elle est la rebelle en conflit avec le modèle féminin en vigueur dans la société puritaine de l’Amérique du XIXe siècle. Elle dit qu’on peut être mal dans la peau d’une fille dans le Boston des années 1860, avoir envie de prendre des airs de garçon et nourrir de farouches ambitions littéraires, être pieuse sans être soumise – bref, qu’on peut vivre en 1868 et être progressiste. Alors, ces Quatre Filles, roman mièvre, féminin et bien pensant ? Rien n’est moins sûr. C’est ce que cette nouvelle traduction, abrégée par l’auteur d’autres soeurs inoubliables, s’efforce de montrer.

Je propose depuis 2003 à la directrice de la collection « Classiques abrégés » à l’Ecole des Loisirs de m’atteler à « Orgueil et préjugés» de Jane Austen. Pardon, Jane, mais tant qu’à faire, il vaut mieux que « l’abrégement » soit fait par une admiratrice fervente que par le hasard dont on sait bien qu’on ne sait pas de quoi il peut être fait !

Bref, Jane Austen n’étant toujours pas au programme scolaire, la directrice de collection me propose Jane Eyre, puis les Hauts de Hurlevent. Mais non. C’était les sœurs Bennet ou rien. Les années passent. Je reviens à la charge.

De guerre lasse, la directrice de collection me dit : « Tu veux des sœurs… Pourquoi pas les March ? » Le roman cadrait apparemment avec les instructions officielles pour les collèges. Il faut préciser que le programme de cette collection est majoritairement adressé aux scolaires.

Les sœurs March… L’idée me séduit. D’autant plus que, depuis des années, je collectionne les éditions françaises des « Quatre filles du Dr March », sous leurs titres divers et variés, ainsi que leurs sequels. Je m’y replonge et je trouve quasiment tout de suite mon nouveau titre : « Les 4 filles du pasteur March ». ce qui semble logique, car nous avons toutes, un jour, cherché en vain ce fichu docteur !

Viennent ensuite toutes les questions que peut se poser un « abrégeur ». Je dois préciser que la consigne de cette collection c’est de ne jamais adapter, de rester fidèle au texte original. N’est autorisée que la gomme. Or, la plupart des éditions françaises sont pratiquement toutes adaptées, on adoucit un mot par-ci, une expression par-là, on rajeunit les âges, on change une idée, on transforme un sens, etc.

J’étais bien placée pour m’en rendre compte, au vu de ma cinquantaine d’éditions différentes et presque autant de traductions-adaptations de nos « 4 filles ». Aucune ne me satisfaisait.

Alors j’accepte et je me lance. Tout d’abord, j’ai tout traduit. C’était quand même là le motif essentiel de cette nouvelle édition. Jusque-là je n’avais trouvé que 2 ou 3 traductions de valeur. Pourtant, à chaque fois, passaient à la trappe la vraie violence de Jo, ses réparties cinglantes, sa gestuelle brusque voire brutale. En fait, je la voyais comme si elle avait porté un pantalon de toile rude sous ses robes. Elle devait marcher comme si la route devant elle était pleine de cailloux à dégager. Du coup, sa relation avec Laurie s’en trouve changée. A la fin, cette fille ne peut absolument pas épouser ce garçon-là. C’est écrit entre les lignes, mais très clairement, sans ambiguïté.

Encore faut-il avoir, en français, les bonnes lignes en question. Il y avait des passages, toujours les mêmes, qui étaient supprimés ou édulcorés alors qu’ils étaient d’une importance extrême. Par exemple celui où Jo veut clairement la mort de sa sœur Amy en la laissant filer sur la glace trop mince. Je crois que ce passage, que j’adore et que je comprenais fort bien même alors que je n’écrivais pas encore de livres, a toujours fichu la trouille aux éditeurs jeunesse.

Il me fallait donc « abréger », alléger la forme mais ne surtout pas « supprimer » les fondements et le sous- texte de ce texte. C’est ce que j’ai essayé de faire. Il y a juste une chose que je regrette. C’est le passage du Pickwick Club. J’avais quasiment tout laissé. Juste allégé des répétitions et des lourdeurs. Mais la directrice de collection, soucieuse de son jeune lectorat trouvait, et sans-doute a-t-elle raison, qu’expliquer par de multiples et fastidieuses notules la fonction de tel personnage du roman de Dickens appliquée aux filles March, c’était décourager et « larguer » par avance les non-initiés. Pour des collégiens, on peut le comrpendre. Exit, donc, les petits textes qu’écrivent Jo et ses sœurs dans la gazette Pickwick. Je le regrette un peu car disparaît ainsi une dimension « cocoon » et de « comment se réchauffer l’imagination » importante à mon avis pour Alcott. En outre, c’est un passage fréquemment zappé dans les adaptations et traductions. Ça m’ennuyait beaucoup de rejoindre la cohorte de ceux que mon texte était censé combattre.

Mais, il fallait choisir. Un livre, une collection c’est aussi du calibrage, un nombre donné de signes… Or, il était vraiment essentiel de conserver le caractère de Jo au plus près du texte original, les scènes choc, le bal avec Meg ou l’école d’Amy qui sont des scènes d’une extrême cruauté, etc. J’ai donc privilégié ces scènes à celles du Pickwick Club.

Si cette version abrégée et, je l’espère, moins mièvre, ouvre la porte de l’œuvre de Louisa May Alcott à de jeunes lecteurs qui n’y auraient jamais mis le nez, j’en serai ravie. C’est d’abord pour cela que cette collection d’abrégés existe.

Ensuite, s’ils y découvrent que Louisa May Alcot est une femme étonnamment moderne, sans une once de cette tiédeur dont on l’affuble depuis un siècle. Car elle est tout sauf tiède. Il n’est qu’à lire ses portraits de femmes sulfureux (« Derrière le masque ») ou extrêmes (« Pour le meilleur et le pire ») pour en être persuadé. J’aimerais assez faire le tome 2 de Little Women, mais il nous faut d’abord savoir si l’abrégement du tome 1 va intéresser et trouver un public. C’est drôle, ça me rappelle ce qu’écrit Alcott à la dernière ligne du roman…

Wait and see, donc.

Bien sûr, la cinéphile que je suis a vu les quelques versions du roman qui existent. Celle de Cukor vaut surtout par l’interprétation de Katharine Hepburn qui était, dans la vie, une authentique Jo. Garçonne, osseuse, frondeuse, indépendante. Sauf qu’elle doit y avoir plus de 20 ans. Je reproche aussi à cette version d’être en noir et blanc (Le livre est si plein de couleurs ! De fleurs, d’arbres, de robes, de chapeaux, d’éléments de décor, etc) et aussi d’être un peu « mélo-pathos ». Le violon trop présent de la musique doit y être pour quelque chose. Et puis, je n’y aime pas Mme March. En revanche, j’aime beaucoup la jolie Frances Dee en Meg, qu’on retrouvera plus tard dans « Vaudou » de Jacques Tourneur. Mais son rôle y est un peu raccourci.

La version de Mervyn Le Roy, quant à elle, est très stupidement adaptée mais je l’ai longtemps préférée néanmoins parce que je pense que, à part les scénaristes, tout le monde avait pigé l’univers d’Alcot : le chef opérateur (la photo en technicolor y est sublissime), le décorateur, le costumier, etc. Et j’aime beaucoup Mary Astor en Mme March même si le scénario idiot gâche tout en ne lui offrant que de rares répliques. Ah, et Margaret O’Brien y est une Beth poignante. Elle réussit là un vrai tour de force, vu son peu de temps de présence à l’écran. C’est elle la petite sœur de Judy Garland dans « Meet me in St Louis » de Minnelli. J’adore sa voix. Elle peut vous faire pleurer et rire rien qu’en lisant le bottin. Et là, les répliques indigentes et stéréotypées de cette version ne sont, hélas, pas très éloignées des lignes de l’annuaire…

Bref, c’est un très beau livres d’images mais il faut malheureusement couper le son. Et puis, comme dans la première version, les filles sont toutes trop âgées. June Allyson, qui joue Jo, n’a pas loin de trente ans… Une pure hérésie.

Evidemment, celle avec Wynona Rider des années 90 est assez fidèle mais… elle manque terriblement de poésie. La neige y semble sale, les intérieurs uniformément marron, et sombres… Et Wynona y fait trop la « gentille mignonne ». Or, Jo est tout sauf une gentille mignonne ! Dites-lui ça, elle se sentirait insultée! Susan Sarandon qui fait la mère, aurait été une superbe Jo si elle avait eu 30 ans de moins ! Alors… Eh bien, non. Il n’existe pas encore, à mon avis, de bonne version cinéma des « 4 filles ».

Je ne peux que conseiller aux lecteurs de Little Women de se plonger dans les romans de Malika Ferdjoukh et de faire la connaissance des quatre soeurs.

Voir aussi:

Alors, ces Quatre Filles, roman mièvre, féminin et bien-pensant ?

Clarabel

Paperblog

14 avril 2010

Non ! non ! non ! Je n’avais jamais lu le roman de Louisa May Alcott, son plus célèbre roman, Little Women, mais j’avais vu l’adaptation cinématographique de Gillian Armstrong (1995), que j’avais adorée. La nouvelle édition traduite et abrégée par Malika Ferdjoukh s’est donc efforcée de rattraper cet oubli et de corriger un sentiment erroné, à savoir que Little Women était un roman mièvre, féminin et bien-pensant. Cela n’est finalement pas du tout le cas !

Tout est de la faute de Pierre-Jules Hetzel, le traducteur, qui en 1872 a livré une adaptation très personnelle du roman de Louisa May Alcott (chaplain a été traduit par docteur, un terme qui demeurera ancré à jamais pour désigner l’oeuvre à travers le monde francophone). Il ira même jusqu’à se l’approprier sous le pseudonyme de P-J Stahl. Tout ceci est expliqué en détails dans l’introduction de Malika Ferdjoukh. Bénie soit-elle. Elle a dépoussiéré ce classique en livrant une version joyeuse, enfantine et pleine de bons sentiments. Cela a toujours été ainsi, certes. Mais j’ai trouvé en plus une fraîcheur dans l’histoire, que je connaissais pourtant par coeur, un souffle de légèreté, un air enlevé et pétillant. Jamais niais, bien au contraire. C’est pur, charmant et gracieux.

Et la vieille tante March qui serine que dans une masure, l’amour fait toujours faillite. Taratata. Les filles March nous prouvent le contraire. Elle sont pauvres, le père est à la guerre, son absence pèse mais les ressources ne manquent pas. Et puis, Laurie et son grand-père se révèlent des voisins attentionnés. Ah ! Laurie… j’avais oublié mon béguin. Triple soupirs. Je ne pardonnerai jamais Louisa May Alcott d’avoir osé briser le coeur de milliers de lectrices, heureusement ce roman (une suite n’était pas encore envisagée) nous ôte toutes nos pertes d’illusions. Et c’est sur de doux espoirs que nous refermons les dernières pages…

Jo alla s’installer dans son fauteuil préféré, avec un air grave et serein qui lui allait plutôt bien ; Laurie vint s’appuyer derrière elle, le menton touchant presque ses boucles ; il hocha la tête et lui adressa un sourire plein d’affection à travers le grand miroir qui les réfléchissait tous deux.

Cette délicieuse parenthèse (j’assume être une midinette) n’enlève pas la part de sérieux qu’offre le roman. Il est bien évident que c’est une dénonciation de la condition féminine dans la société puritaine de l’Amérique du XIX° siècle. Et Jo March, à travers laquelle s’exprimait l’auteur, est une formidable rebelle, une passionnée qui agit en garçon manqué en rêvant d’indépendance.

Jo rêvait d’un grand accomplissement. Lequel ? Elle l’ignorait encore, mais fulminait de ne jamais pouvoir lire, courir, ou monter à cheval autant qu’elle l’aurait voulu. Son caractère emporté, sa langue bien pendue, son esprit qui moulinait sans repos lui valaient souvent des ennuis, et sa vie était une succession de hauts et de bas cocasses ou pathétiques.

A lire ou relire. Il n’est jamais trop tard.

Les quatre filles du pasteur March ~ Louisa May Alcott

édition traduite et abrégée par Malika Ferdjoukh

Classiques abrégés de l’école des loisirs (2010) – 235 pages – 6,00€

Cette collection se propose de rendre accessibles aux jeunes lecteurs de grandes oeuvres littéraires. Il ne s’agit jamais de résumés, ni de morceaux choisis, mais du texte même, abrégé de manière à laisser intacts le fil du récit, le ton, le style et le rythme de l’auteur.

Voir également:

Les quatre vies du docteur March

Françoise Dargent

Le Figaro

04/11/2010

La Solitude du docteur March de Geraldine Brooks

- Où l’on découvre ce que l’aumônier nordiste faisait lorsque ses quatre filles l’attendaient à la maison.

Aucune erreur possible: il est bien le père de ses filles. Charitable, humaniste et parfois exalté. Question caractère, il se rapproche davantage de l’intrépide Jo que de la raisonnable Meg. Tel est le docteur March imaginé par Geraldine Brooks. L’auteure américaine a ainsi prolongé le célèbre classique de Louisa May Alcott, mettant en scène quatre sœurs et leur mère vivant dans l’attente du retour du père emporté dans la tourmente de la guerre de Sécession. Le docteur est le grand absent du roman originel, mystérieux récipiendaire des lettres affectueuses que lui envoie sa tribu. Geraldine Brooks a choisi de déboulonner la statue du héros en s’inscrivant dans les blancs du texte laissé par sa prestigieuse aînée. Si l’hommage est évident, le procédé lui permet de brosser un pan de l’histoire douloureuse des États-Unis sur un mode ultra­romanesque. Le tout en conviant quelques figures nationales comme Emerson ou Thoreau et même un Nathaniel Hawthorne peu amène envers les Noirs.

Kidnapping romanesque

Il n’est donc pas étonnant que cet ouvrage ait reçu en 2006 le prix Pulitzer, même si sa résonance peut paraître moindre aux non-Américains. La romancière use d’aller-retour dans le temps pour brosser le portrait d’un idéaliste du XIXe siècle. Au début du roman, March est un jeune colporteur du Massachusetts découvrant lors de sa tournée dans le Sud la dure réalité de l’esclava­gisme. On le retrouve ensuite à ­quarante ans, engagé aux côtés des Nordistes comme aumônier, viscéralement pacifiste dans un univers où la violence se déchaîne. Un autre flash-back relate sa rencontre et les premières années avec Marmee, la mère de leurs filles, une militante de la cause abolitionniste qui cache chez eux les esclaves en fuite. Ainsi se dessine la figure paternelle, emplie d’idéalisme mais pétrie de contradictions jusqu’à en devenir trouble. Geraldine Brooks tient le fil d’une intrigue dont on connaît l’issue d’avance le père prodigue reviendra et réussit un kidnapping romanesque, plus habile qu’une simple suite à un roman culte.

La Solitude du docteur March de Geraldine Brooks, traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle D. Philippe, Belfond, 340 p., 20,50 €.

Voir enfin: 

LITTERATURE DE JEUNESSE

Annales de la littérature pour la jeunesse – Département des chefs-d’œuvre en péril

Les Quatre filles du Dr. March de Louisa May Alcott

traduction d’Anne Joba (1980), Le Livre de poche jeunesse, texte intégral (sic)

Les Quatre filles du Dr. March est la trahison de Little Women (1868) de Louisa May Alcott. Nous parlerons d’abord du roman, puis de la traduction.

Le roman de Mrs Alcott raconte une année (de Noël à Noël) dans la vie de Meg, Jo, Beth et Amy, les quatre filles de Mrs March (Marmee), incarnation de toutes les vertus maternelles, dont le mari est engagé dans l’armée du nord avec le grade de médecin-major. Sans être réduites à la misère, les March vivent pauvrement et les aînées travaillent, Meg comme gouvernante d’horribles enfants, Jo comme dame de compagnie d’une vieille tante acariâtre.

Meg, l’aînée, est coquette, Jo, l’écrivain en herbe, est un garçon manqué, Beth, la pianiste, est d’une timidité maladive et n’est heureuse qu’en compagnie de ses chats et de ses poupées, Amy, la plus jeune, est un peu pimbêche, ce dont témoigne sa tendance à employer des mots qu’elle ne comprend pas et qu’elle estropie. Une bonne partie du roman est consacrée à illustrer les défauts des quatre sœurs et à montrer leurs efforts sincères pour s’en corriger, avec comme guide le Pilgrim’s Progress, le roman allégorique de John Bunyan, lecture pieuse obligée des dimanches victoriens. Le Pilgrim’s Progress structure de ce fait tout le roman. Les sœurs sont au début dans le Slough of Despond (le Bourbier du Découragement dans la traduction de Bunyan par S. Maerky-Richard). Beth visite le Palace Beautiful (palais Plein-de-Beauté), Amy la Valley of Humiliation (Vallée de l’Humiliation). Jo rencontre et vainc Apollyon, résident de la même vallée (et qui symbolise son mauvais caractère). Meg va à Vanity Fair (la Foire aux Vanités), etc. Les sœurs font aussi de fréquentes lectures des petits évangiles qui constituent leur seul cadeau pour le Noël qui ouvre le roman.

Le début du roman est centré sur les relations de voisinage avec le jeune Laurie, qui vit chez son sévère grand père, Mr Laurence, et qui devient rapidement une sorte d’appendice à la famille March et le meilleur ami de Jo. Les chapitres 15 à 23 adoptent un ton plus grave. Le père March a pris une pneumonie au front et Mrs March part pour le soigner dans un hôpital militaire de Washington. Simultanément, Beth a attrapé la scarlatine en soignant le bébé d’une indigente et reste longtemps entre la vie et la mort. Beth guérit (elle mourra dans la deuxième partie du roman, Little Women part II, qui s’appelle en Angleterre Good Wives), le père March guérit aussi et revient pour constater les progrès accomplis par ses filles. Cette année, en apparence si difficile, a finalement profité à tout le monde. La fin du roman est consacrée aux fiançailles entre Meg et le précepteur de Laurie, Mr Brooke, qui a accompagné Mrs March à Washington et a soigné le père March avec dévouement.

Little Women est une autobiographie à peine transposée de Louisa M. Alcott, Jo dans le roman. (Au moment où elle publie le livre, l’auteur écrit de la littérature populaire pour des pulps et des journaux, exactement comme son personnage, et elle vit toujours avec Marmee et ses sœurs survivantes, Anna (Meg dans le roman) et May (Amy dans le roman) – Elizabeth, la troisième sœur, étant morte, comme Beth dans la deuxième partie du roman).

Arrivons à la traduction.

Toutes ces coupes s’expliquent par un double souci pédagogique. La traductrice a fait de son mieux pour ôter ce qui, selon elle, n’était plus compréhensible pour des fillettes de la fin du 20e siècle et, à ce titre, elle a supprimé premièrement toute référence à la religion, en second lieu toute référence à la littérature.

Le « texte intégral » de la version du Livre de poche jeunesse représente un peu moins de la moitié du roman, les coupes allants d’une demi-phrase à des pages entières. Trois chapitres sautent dans leur totalité, celui où Amy fait des bêtises à l’école et est sévèrement punie, celui où Meg, la coquette, est invitée chez des gens riches qui la snobent et la ridiculisent, enfin, un chapitre « littéraire » consacré au petit journal manuscrit que publient les sœurs March et Laurie, sous les auspices du Pickwick Club.

Toutes ces coupes s’expliquent par un double souci pédagogique. La traductrice a fait de son mieux pour ôter ce qui, selon elle, n’était plus compréhensible pour des fillettes de la fin du 20e siècle et, à ce titre, elle a supprimé premièrement toute référence à la religion, en second lieu toute référence à la littérature. Dans la traduction, les March n’ont plus de religion particulière. Toute allusion à une quelconque lecture pieuse ou une quelconque pratique religieuse est supprimée (Amy ne se fait plus installer un oratoire chez la tante March par la gouvernante française et catholique). Le Pilgrim’s Progress disparaît en entier et le roman n’est plus structuré par rien. On ne comprend d’ailleurs plus, dans la version française, que les quatre petits livres reliés de quatre couleurs différentes que reçoivent les filles March pour le premier Noël sont quatre petits évangiles. Toujours dans le souci de déchristianiser le roman, la traductrice supprime fréquemment les fins de chapitres, souvent si émouvantes, parce que les personnages y tirent une leçon morale.

Quant à la bibliophobie de la traductrice, elle entraîne que les filles March ne lisent rien de particulier, alors que l’un des intérêts de Little Women est de montrer les lectures de petites Américaines de la classe moyenne au 19e siècle. Jo n’a donc plus droit à The Heir of Redclyffe (de Mrs Yonge), pas plus qu’à Undine et Sintram (de La Motte-Fouqué). Et la traductrice passe complètement sous silence le fait que Jo ne peut se faire offrir les deux contes de La Motte-Fouqué (réunis en un volume) pour le premier Noël et qu’elle passe donc tout le roman, c’est-à-dire une année entière, à désirer ardemment cet ouvrage. Sans doute un tel amour des livres a-t-il été jugé excessif et par conséquent peu édifiant ! Enfin, la détestation des livres entraîne la destruction d’une bibliothèque entière, celle de Mr Laurence. Certes, ce saint des saints figure toujours dans le roman, mais il ne contient plus un seul livre qui soit cité par son titre ! Même le volume que rend Jo au vieux monsieur n’est plus identifiable, ce qui prive la jeune lectrice française d’un passage humoristique particulièrement bien venu. Jo rend à Mr Laurence « le vieux Sam » et la traductrice oublie de nous dire qu’il s’agit du premier tome de la vie de Johnson par Boswell, qui est naturellement un livre de chevet pour le vieux Mr Laurence, mais qui fait une lecture aussi peu folichonne que possible pour une jeune fille, et que Jo n’a donc à l’évidence emprunté que pour flatter le vieux monsieur.

Des jeunes filles règlent leur conduite sur une norme religieuse qui constitue à la fois une morale pratique et une forme d’hygiène mentale ; l’une de ces jeunes filles ne vit que pour les livres, ceux qu’elle lit et ceux qu’elle écrit ; la même jeune fille est mal dans son sexe et panache les attitudes sociales des deux sexes. Si de pareilles énormités étaient publiables en 1868, elles ne le sont plus en 1980.

La suppression des allusions à la littérature modifie radicalement le personnage de Jo March. Dans le roman de Mrs Alcott, Jo est un écrivain en herbe, ce qui fait d’elle l’un des personnages les plus intéressants du roman, dont il nous donne par ailleurs la clé, puisque nous comprenons que Jo March est l’auteur elle-même. Dans ce qui reste du roman en français, Jo est une jeune fille douée qui place une nouvelle dans le quotidien local sans que cela ait de signification particulière, et qui aurait pu tout aussi bien chanter sur scène à la fête annuelle de l’école de musique ou gagner le cent mètre en dos crawlé à la piscine municipale.

La description de Jo comme garçon manqué est elle aussi très édulcorée dans la traduction. Quand Mrs March retourne ses poches et va mendier chez la vieille tante March pour réunir l’argent qui lui permettra de se rendre à Washington au chevet de son mari, Jo vend sa chevelure ce qui lui permet de remettre 25 dollars à sa mère. Dans la traduction tronquée, la chose est présentée comme un sacrifice héroïque. La version originale est beaucoup plus riche, puisque nous comprenons qu’en réalité Jo avait envie d’être tondue (pour ressembler à un garçon), et qu’elle a saisi ce prétexte – ce qui ne l’empêchera d’ailleurs pas de pleurer ses beaux cheveux. Dans la suite du roman, Jo entretient le fantasme de s’enfuir avec Laurie, en se faisant passer pour un garçon grâce à ses cheveux ras, motif qui a été soigneusement gommé par la traductrice.

On décèle donc, dans les interventions de la traductrice, le souci d’épargner à une jeune lectrice de la fin du 20e des détails scabreux qui étaient peut-être acceptables à l’époque victorienne mais qui ne le sont plus de nos jours : des jeunes filles fondamentalement bonnes et pieuses règlent leur conduite sur une norme religieuse qui constitue à la fois une morale pratique et une forme d’hygiène mentale ; l’une de ces jeunes filles ne vit que pour les livres, ceux qu’elle lit et ceux qu’elle écrit, et entraîne ses sœurs et le petit voisin dans son jeu préféré, celui du club littéraire ou de la conférence de rédaction ; la même jeune fille est mal dans son sexe et panache les attitudes sociales des deux sexes. Si de pareilles énormités étaient publiables en 1868, elles ne le sont plus en 1980.

Notons pour finir que la deuxième partie des Quatre filles du Dr. March (Little Women part II, ou Good Wives en Angleterre) n’est pas disponible pour les petites lectrices françaises, ce qui signifie que, ici encore, le sens du roman est profondément altéré (les petites lectrices ne sauront pas que Beth meurt finalement, ou encore que Jo n’épousera pas Laurie, son grand ami). Cette absence, dans la collection Le Livre de poche jeunesse, de la moitié du roman de Mrs Alcott est heureusement largement compensée par la présence dans ladite collection de romans tels que Parvana la petite Afghane ou Paloma la petite disparue latino-américaine.


Printemps arabe: Cachez ce judéo-christianisme que je ne saurai voir! (No judeo-christianity please, we’re French!)

25 avril, 2011
White House Easter eggroll (2007)Vous entendrez parler de guerres et de bruits de guerres: gardez-vous d’être troublés, car il faut que ces choses arrivent. (…) Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume, et il y aura, en divers lieux, des famines et des tremblements de terre. Tout cela ne sera que le commencement des douleurs. (…) Cette bonne nouvelle du royaume sera prêchée dans le monde entier, pour servir de témoignage à toutes les nations. Jésus (Matthieu 24 : 6-8)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Jésus (Matthieu 10 : 34-36)
Je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Jésus (Jean 14: 27)
Quand les hommes se diront: Paix et sécurité! c’est alors que tout d’un coup fondra sur eux la perdition. Paul (lettre aux Thessaloniciens 5: 2)
Approchez-vous de lui, pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu; et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle, un saint sacerdoce, afin d’offrir des victimes spirituelles, agréables à Dieu par Jésus Christ. 1 Pierre 2 : 4-5)
Les hommes d’aujourd’hui renient leurs familles de chair, et ils renient jusqu’à leur chair, ayant souffert à cause d’elle. Ils se cherchent des frères d’esprit par-dessus les frontières terrestres, et ne se reconnaissent plus eux-mêmes dans ceux qui les entourent. Ils se veulent des frères d’idées et mettent leurs espoirs dans des parentés d’abstraction. Ils se sont réfugiés dans les régions de la pensée par crainte et dégoût de la réalité. Ils méconnaissent toute espèce de sol et toute espèce d’attache charnelle comme si leur pensée tirait sa substance d’elle-même et se nourrissait de son propre fonds. Charles-Ferdinand Ramuzllah
Allah n’y est pour rien (…) mais (…) Jésus et la Sainte Vierge non plus dans la révolution polonaise des années 1980 ! Daniel Schneidermann
Le « Choc des civilisations » n’aura pas lieu. C’est au contraire un puissant mouvement de convergence qui se profile à présent à l’échelle planétaire. Le monde musulman n’échappe pas à la règle. Du Maroc à l’Indonésie, de la Bosnie à l’Arabie Saoudite, sa démographie en témoigne : hausse du niveau d’alphabétisation des hommes et des femmes, baisse de la fécondité, érosion de l’endogamie… Des bouleversements qui sont à la fois le signe et le levier d’une mutation en profondeur des structures familiales, des rapports d’autorité, des références idéologiques. Ce processus ne va pas sans générer crispations et résistances. Mais ces réactions sont moins des obstacles à la modernisation que les symptômes de son accélération. La République des idées
Le taux d’alphabétisation peut décrire à lui tout seul une histoire générale de l’humanité ; c’est l’idée d’unification, l’idée que ce qui s’est passé dans le monde musulman ou arabe est normal parce que ça s’est passé de la même manière ailleurs. Derrière tout ça, il y a cet axe central de l’histoire humaine qui est la montée du niveau éducatif. (…) La Révolution française s’est passée quand 50% des des hommes du Bassin parisien savaient écrire. La révolution anglaise, un peu plus d’un siècle plus tôt, c’était du même ordre. La révolution russe, même chose. La révolution en Iran, même chose dans les années 60-70. Tous les pays arabes, c’est clair, même en retard sur le plan du développement éducatif, ont fait un rattrapage extrêmement rapide après la guerre, et ils atteignent dans les tranches d’âges jeunes, des taux d’alphabétisation tout à fait substantiels. Emmanuel Todd
Le phénomène touche toutes les sociétés humaines, et ce à des époques différentes. En France, la Révolution de 1789 ponctue le Siècle des Lumières, mais le taux de fécondité commence à baisser une vingtaine d’années avant les » évènements » . En Russie, le taux d’alphabétisation des hommes franchit le seuil des 50% aux alentours de 1900, soit dix-sept ans avant la Révolution. Il faudra attendre 1942 pour atteindre un tel taux en Chine (victoire de l’Armée populaire de libération maoïste en 1949). En Iran, l’alphabétisation des hommes (au moins 50% des effectifs) intervient en 1964, celle des femmes en 1981, avec une chute de la fécondité dès 1985 (arrivée au pouvoir de Khomeyni en 1979). On note que les révolutions ne sont pas uniquement libératoires ! Les phénomènes de transition induits par la modernisation que constitue la hausse de l’alphabétisation, entraînent bien souvent des réactions de rejet par un corps social malmené dans ses traditions. Rue 89
A l’appui de leur thèse, Todd et Courbage font valoir que le nombre d’enfants par femme a fortement décru dans le monde musulman en trente ans : de 6,8 en 1975 à 3,7 en 2005. Fait complémentaire à prendre en compte : on observe une grande amplitude dans la situation actuelle des pays musulmans, de 7,6 enfants par femme au Niger à 1,7 en Azerbaïdjan. L’indice de fécondité de pays comme la Tunisie et l’Iran est égal à celui de la France, tandis que la zone sahélienne, qui n’a pas entamé sa transition démographique, reste « scotchée » sur des taux très élevés. (…) Le monde musulman expérimente aujourd’hui les mêmes mécanismes que le monde occidental et la Russie, il y a dix à quatre décennies. En ce qui concerne le « cœur » du monde musulman (Maghreb et Moyen-Orient), la plupart des grands pays marquent à peu près 40 ans de retard sur le monde russe, 80 ans sur le monde latin et un siècle sur l’Europe du Nord, tant pour la courbe de l’alphabétisation que pour celle de la natalité : c’est ce qu’on observe en Algérie, au Maroc, en Turquie. Des pays musulmans comme l’Iran, la Tunisie sont légèrement en avance sur ce « cœur ». D’autres sont légèrement en retard, comme l’Egypte ou la Syrie. Bien sûr, les évolutions sont complexes, et un pays légèrement en avance sur l’alphabétisation peut être légèrement en retard dans la stabilisation démographique : exactement comme ce fut, 80 ans plus tôt, le cas en Europe. Mais globalement, l’histoire démographique de l’Occident de la fin du XIX° siècle est reproduite par le « cœur » du monde musulman, aujourd’hui. (…) C’est si l’on s’éloigne de ce « cœur » du monde musulman que l’on peut effectivement trouver des « bombes démographiques » encore à désamorcer. On en trouvera une, très médiatisée, dans la péninsule arabique – mais, si la démographie de la zone wahhabite reste explosive, les effectifs concernés sont en réalité assez faibles : « cœur » spirituel du monde musulman, la péninsule arabique est, sur le plan démographique, une périphérie secondaire. Plus significatif, on trouvera des « bombes démographiques » surtout dans deux zones significatives démographiquement : le Pakistan et l’Afrique subsaharienne musulmane. Ce qui fait ici barrage à la transition n’est pas l’application de la Charia (laquelle, soit dit en passant, n’est appliquée quasiment nulle part en Dar-el-Islam), mais des donnes largement extérieures à l’islam, parfois solidifiées par lui – au Pakistan, une très forte endogamie ; en Afrique Noire, un très fort retard d’alphabétisation. Scriptoblog

Cachez ce judéo-christianisme que je ne saurai voir!

"Populations dites occidentales", ère commune (avant Jésus-Christ comme on dit en occident), marxistes retournés …

En cette journée-vestige des octaves de Pâques médiévales que continuent à préserver fidèlement dans leur totalité ses seuls  inventeurs juifs …

Où un pays européen ayant souffert la barbarie communiste pendant des décennies se voit voué aux gémonies pour avoir voulu, dans sa nouvelle constitution et au-delà d’une menace certes préoccupante sur le droit à l’avortement, reconnaitre ses racines chrétiennes et refuser l’abberration du "mariage homosexuel" …

Alors qu’avec le "Printemps arabe" et reprenant avec Daniel Schneidermann les résultats d’un petit essai de démographie appliquée écrit il y a quatre ans avec le démographe des mondes turc et arabe Youssef Courbage ("Allah n’y est pour rien" après "Le Rendez-vous des civilisations", 2007), notre Emmanuel Todd national et penseur de chevet de Ben Laden lui-même s’apprête à nous rejouer le coup de la fin de l’URSS …

A savoir s’approprier à lui tout seul et prétendument contre tous l’annonce d’une chute ou d’une révolution que bien d’autres avaient annoncées avant lui …

Comment ne pas voir dans ce contre-pied délibéré aux propositions effectivement très probablement vouées à l’échec de séparation ou de non-contact inter-civilisationnels d’un Huntington comme de nombre d’Occidentaux effrayés par la barbarie islamique qui a pris le relais des précédentes (fallait-il, sous prétexte qu’elles étaient à terme vouées à l’échec, ne pas s’inquiéter des menaces nazie ou communiste?), le refus politiquement correct des avertissements justifiés auxquels, en période de quasi-implosion démographique européeen, ils tentent de répondre ?

Comment ne pas voir, derrière la débauche de chiffres et le nouveau fétichisme de l’alphabétisation et de la rationalité, ce même refus de la nécessité proprement religieuse (les "Sola scriptura" et "sacerdoce universel" du protestantisme comme le combat d’un Walensa ou d’un Führer) qui les ont à l’origine motivées avec les révolutions anglaise puis américaine qu’elles ont à leur tour, avant de s’étendre au reste du monde occidental puis de la planète entière, inspirées ?

Mais aussi une autre forme de naïveté comme si, à l’instar de la convergence sur un même objet du désir mimétique repéré par Girard, l’évidente convergence à laquelle nous assistons à l’échelle de la planète entière n’était pas nécessairement aussi facteur de conflit?

Et un nouvel aveuglement comme si la singularité de cette religion si particulière du judéo-christianisme qui reste à la base de l’Occident que tous les peuples du monde sont si pressés d’imiter n’était pas justement (la principale accusation contre les juifs ou les premiers chrétiens n’était-elle pas leur athéisme?) son effet dissolvant et son caractère "destructeur" sur toutes les religions y compris elle-même avec bien évidemment toutes les réactions qu’elle ne peut que provoquer de rejet et, du nazisme au communisme après en son temps mais également à nouveau l’islam lui-même, de "croyances de substitution" ?

Et comme si ces convergence et conflit et dissolution ne se trouvaient pas avoir été annoncés et initiés, bien avant eux, par le même texte biblique dont, tout en en en restant dans une dépendance non dite, nos bien oublieux postmodernes se montrent aujourd’hui si critiques ?

Le rendez-vous des civilisations

Des chiffres contre les préjugés

André Larané

Hérodote

 

L’historien Emmanuel Todd et le démographe Youssef Courbage nous livrent une vision iconoclaste du monde musulman avec Le rendez-vous des civilisations (Seuil, septembre 2007, 178 pages, 12,5 euros).

En croisant les indices de fécondité, le taux d’alphabétisation, les structures familiales et l’histoire, Emmanuel Todd et Youssef Courbage nous montrent dans Le rendez-vous des civilisations que les pays à risques ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit.

Pour répondre à l’Américain Samuel Huntington qui a prédit une inéluctable confrontation entre l’islam et l’Occident (Le choc des civilisations, 2000), ils se sont penchés sur les caractéristiques humaines des différents pays musulmans. Non sans parti-pris, ils en concluent que ces pays évoluent comme les autres et sont, pour la plupart, voués à s’aligner sur les standards occidentaux.

Un islam, des islams

Les auteurs soulignent en premier lieu l’extraordinaire diversité des sociétés musulmanes, en dépit du poids de la religion. Tout sépare par exemple le Yémen, encore très peu alphabétisé, avec une fécondité supérieure à 6 enfants par femme, de l’Iran ou de la Tunisie, où l’alphabétisation est massive, y compris chez les femmes, et l’indice de fécondité à peine égal à 2 enfants par femme comme en France.

La diversité s’exprime aussi dans le statut social des femmes, qui semblerait bien davantage lié aux modèles familiaux préislamiques qu’à la religion elle-même. Dans le monde arabe (du Maghreb à l’Irak), l’endogamie prédomine (on se marie de préférence entre cousins) ainsi que la lignée paternelle. Avec pour conséquence, selon les auteurs, une structure familiale stable (pas de conflit entre belles-mères et brus, pas d’infanticide des filles). La polygamie concerne dans le monde arabe quelques pourcents des femmes.

En Afrique noire, rien de tel. Un quart à la moitié des femmes vivent en ménage polygame mais d’une façon souvent très autonome, chaque coépouse disposant de sa propre case. Cette polygamie traditionnelle concerne aussi bien les populations musulmanes qu’animistes ou chrétiennes ! La fécondité reste élevée (5 à 8 enfants par femme) même si les démographes croient discerner les premiers signes de reflux.

En Malaisie et en Indonésie, c’est encore un autre monde. La prépondérance revient à la lignée maternelle. Les filles sont autant désirées que les garçons (on ne note pas d’infanticides ou d’avortements sélectifs comme en Chine ou en Inde). Les femmes tiennent leur rang dans la société et sont par exemple plus nombreuses que les hommes dans l’enseignement supérieur.

L’école, contraceptif efficace

Youssef Courbage et Emmanuel Todd insistent plus particulièrement sur l’alphabétisation : «La variable explicative la mieux identifiée par les démographes n’est pas le PIB par tête, mais le taux d’alphabétisation des femmes. Le coefficient de corrélation associant l’indice de fécondité au taux d’alphabétisation féminin est toujours très élevé…»

Les auteurs montrent que la contraception et la baisse de la fécondité interviennent le plus souvent après que la moitié des hommes aient accédé à la lecture et au moment où la moitié des femmes y accèdent à leur tour. Ensuite, la décrue peut être brutale (Iran, Algérie….). Mais elle peut aussi se ralentir, s’interrompre et parfois même amorcer une légère remontée (Syrie, Malaisie….).

Incontournable, la laïcité ?

«L’effacement du religieux serait-il une pré-condition de la modernisation démographique ?» s’interrogent les auteurs du Rendez-vous des civilisations. Leur question dérive de ce que le déclin de la ferveur religieuse aurait peu ou prou coïncidé en Europe occidentale ainsi qu’au Japon avec la poussée de l’alphabétisation et la chute de la fécondité.

Au vu du précédent européen et japonais, Youssef Courbage et Emmanuel Todd supputent que la chute de la fécondité et l’alphabétisation en Iran, en Tunisie, au Maroc et ailleurs dissimulent un troisième larron : l’indifférence religieuse, voire l’athéisme.

Mais la concomitance de ces trois facteurs reste à vérifier. Du moins, on peut penser que la fécondité résiste tant que le facteur religieux résiste également. Par exemple, les États-Unis (ce n’est pas rien) cumulent ferveur religieuse, alphabétisation de masse et fécondité modérée (environ deux enfants par femme, soit tout de même 50% de plus qu’en Europe ou au Japon). Même chose dans l’État indien du Kérala, fortement alphabétisé et à majorité hindoue et catholique, où la fécondité moyenne est tombée à un peu moins de deux enfants par femme sans que la ferveur religieuse des habitants soit en cause…

Youssef Courbage et Emmanuel Todd notent d’ailleurs que la baisse de la fécondité tend dans de nombreux pays à s’interrompre ou se ralentir en dépit des progrès économiques et éducatifs, peut-être en liaison avec le regain religieux. C’est le cas dans des pays émergents comme la Malaisie et l’Indonésie.

Au demeurant, le stade européen, avec à peine plus d’un enfant par femme, peut-il être considéré comme «moderne» et inéluctable, sachant que, sauf retournement, il mène mathématiquement à la disparition des sociétés en question ?

La «guerre des berceaux»

Les auteurs reconnaissent beaucoup d’exceptions à leur modèle d’évolution démographique, exceptions qui s’expliquent le plus souvent par le contexte géopolitique fait de rivalités entre communautés historiques, ethniques et/ou religieuses.

Par exemple, si les Kossovars musulmans conservent une fécondité nettement plus élevée que leurs cousins albanais, cela pourrait être dû à leur souci de s’imposer face aux Serbes qui partagent avec eux le territoire. Le même phénomène s’est observé d’ailleurs en Irlande du nord, avec les Irlandais catholiques et les colons d’origine écossaise.

Mais l’exception la plus notable concerne le sous-continent indien qui, l’air de rien, abrite près de la moitié des musulmans de la planète : environ 450 millions dont 160 au Pakistan, 140 au Bangladesh et 140 en Inde.

Le Pakistan, qui accumule tous les retards (sauf en matière nucléaire), conserve une fécondité de 4,6 enfants par femme. On retrouve le même taux chez les musulmanes de l’Inde du Nord. État par État, on voit dans l’Union indienne que les musulmanes ont à peu près partout un enfant de plus que les hindoues. À ce rythme-là, le sous-continent pourrait compter autant de musulmans que d’hindous en 2050.

Faut-il voir dans ce genre de déséquilibre un nouveau risque de conflit ? Ou vaut-il mieux conclure comme Youssef Courbage et Emmanuel Todd : « La convergence des indices de fécondité permet de se projeter dans un futur, proche, dans lequel la diversité des traditions culturelles ne sera plus perçue comme génératrice de conflit, mais témoignera simplement de la richesse de l’histoire humaine » ?

Qui a peur du grand méchant loup ?

Au terme de leur décapante analyse, Youssef Courbage et Emmanuel Todd s’autorisent un conseil à l’adresse des gens qui nous dirigent, à l’Élysée ou à la Maison Blanche :

- S’il y a un État à surveiller, ce n’est sans doute pas l’Iran qui s’est considérablement rapproché des standards européens ! Ce pays apparaît plus «moderne» par exemple que son voisin turc dont la fécondité se maintient à 2,3 enfants par femme, qui conserve une démocratie sous tutelle militaire et reste tenté de régler par la force la question kurde.

- Mieux vaut avoir l’oeil sur le Pakistan, qui tarde à faire sa révolution démographique et cultive sa rivalité avec l’Union indienne : « Les convulsions que nous voyons se produire aujourd’hui dans le monde musulman peuvent être comprises, non comme les manifestations d’une altérité radicale, mais au contraire comme les symptômes classiques d’une désorientation propre aux périodes de transition. Dans les pays où cette transition arrive dans sa phase terminale, la zone de danger est en général passée. Mais dans les pays où la transition n’en est encore qu’à ses débuts, le potentiel de perturbation est élevé et il convient de garder la plus grande vigilance. C’est le cas, par exemple, du Pakistan aujourd’hui ».

Lectures

Le rendez-vous des civilisations

Un ouvrage de Youssef Courbage et Emmanuel Todd (Seuil, « La République des idées », septembre 2007, 160 p., 12,5 €)

8 février 2008

 

Le rendez-vous des civilisations

Un ouvrage de Youssef Courbage et Emmanuel Todd (Seuil, « La République des idées », septembre 2007, 160 p., 12,5 €)

Igor Martinache

Liens sociaux

08.02.08

 

Certains seront peut-être déçus, mais il ne s’agit pas ici d’une réponse à la « politique de civilisation » prônée par le chef de l’Etat français. Quoique… Non, les deux auteurs, respectivement démographe à l’INED (Institut National des Etudes Démographiques) et historien-anthropologue touche-à-tout [1] répondent ici surtout à la thèse du choc des civilisations portée notamment par le politologue étasunien Samuel Huntington dans son livre du même nom [2]. Celui-ci met en avant une reconfiguration profonde des relations internationales après la Guerre Froide sous la forme d’un monde multipolaire -fait inédit-, organisé autour de huit blocs civilisationnels, correspondant chacun à l’aire d’influence d’une grande religion. Il préconisait ainsi dans son ouvrage à chaque puissance dominante de se cantonner à son bloc pour éviter des affrontements majeurs.

Face à cette vision bien peu matérialiste, Youssef Courbage et Emmanuel Todd mettent en avant les évolutions démographiques. Et là, surprise : loin de constater une opposition fondée sur les différences religieuses, ils constatent au contraire une convergence accélérée des pays en matière de fécondité, quoiqu’elle-même étroitement liée aux progrès de l’alphabétisation – surtout féminine- dans les pays concernés. Autrement dit, la transition démographique apparaît partout à l’oeuvre et s’avère être une force explicative bien plus convaincante que les arguments culturalistes.

Climat politique oblige, les deux auteurs s’intéressent surtout dans leur ouvrage aux soi-disant incompatibilités culturelles entre islam et christianisme (que l’on associe souvent a contrario un peu rapidement à la modernité [3]). Ainsi, d’une part, entre 1975 et 2005, l’indice de fécondité des pays musulmans a chuté de 6,8 à 3,7 enfants par femme. Et, d’autre part, il s’agit de reconnaître la diversité du monde musulman, y compris en matière démographique, puisque cette même fécondité s’échelonne de 7,6 enfants par femme au Niger à 1,7 en Azerbaïdjan.

La variable explicative d’une telle évolution n’est donc pas ni purement culturelle (avec la religion), ni purement économique (qu’incarnerait le PIB par tête), mais au croisement des deux puisqu’il s’agit de l’alphabétisation, et plus particulièrement l’alphabétisation des femmes – même si quelques pays font exception en la matière. Les auteurs rappellent ainsi que l’alphabétisation d’un pays se définit conventionnellement en démographie comme le moment où plus de 50% de sa population âgée de 20 à 24 ans est alphabétisé – sachant que l’on peut distinguer alphabétisations masculine et féminine, les deux étant parfois très éloignées…. La religion joue cependant bien un rôle dans cette transition démographique, mais celui-ci est indirect, dans la mesure où elle exerce une influence sur la morphologie familiale, encore que l’on surestime parfois ladite influence au détriment de traditions plus anciennes.

Dans le premier chapitre, Youssef Courbage et Emmanuel Todd montrent ainsi comment les pays musulmans s’intègrent bien dans leur ensemble au « mouvement de l’histoire », constitué par le progrès de l’alphabétisation, la baisse de la natalité, mais aussi la sécularisation de la société – le « désenchantement du monde » pointé par Weber. Cette dernière est certes encore formulée au titre d’hypothèse, mais n’est pas nécessairement incompatible avec la résurgence de certaines pratiques religieuses, notamment au sein des jeunes générations. Comme le suggèrent en effet les précédents chrétiens ou bouddhistes, « l’intégrisme n’est qu’un aspect de l’ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation » (p.28).

C’est cette hypothèse d’une « crise de transition » que les auteurs examinent donc dans le deuxième chapitre. Ils pointent ainsi les ambivalences du « progrès » culturel, remarquant par exemple avec Christian Baudelot et Roger Establet [4] la hausse importante des taux de suicide qui accompagne le décollage économique en Inde ou en Chine, ou les épisodes révolutionnaires qui ont suivi de près l’alphabétisation, aussi bien en Angleterre, en France, en Russie qu’en Chine. De même, de manière concommitante avec le renversement du Shah en Iran en 1979, l’alphabétisation féminine s’est elle réalisée en 1981, suivie de peu par la baisse de la fécondité (en 1985). Ces deux derniers événements se sont produits exactement au même moment en Algérie, mais, comme pour désammorcer toute lecture trop déterministe, la crise de transition s’est là traduite par l’essor d’un terrorisme islamiste à partir de 1992. Bref, les mêmes causes ne donnent pas exactement les mêmes effets, ce qui tient largement aux valeurs dominantes dans la société concernée au moment où cette « révolution » démographique intervient : égalité ou hiérarchie, libéralisme ou conservatisme,…

Cette idéologie dominante est elle-même, selon les auteurs, étroitement liée aux formes familiales les plus répandues dans la société en question, alors largement paysanne au moment d’amorcer la transition démographique. Ainsi, les valeurs qui sont inculquées dans la pratique de la vie familiale sont elles « activées » sur le plan politique au moment de l’alphabétisation. C’est ce qui s’est par exemple passé en France où la dissociation des générations adultes impliquait une conception libérale, tandis que les règles d’héritage ont permis de cultiver un penchant égalitariste. En Russie au contraire, communautarisme familial et patriarcat fort ont favorisé les valeurs d’autorité et d’égalité, qui ont donné sa forme à la révolution bolchévique. Un cas à rapprocher de la Chine, où le statut de la femme était cependant encore plus dévalorisé. A l’inverse en Angleterre, l’idéologie familiale valorisait libéralisme et inégalitarisme relatif.

Si le Coran semble valoriser une famille patrilinéaire -et même patrilocale [5] – ainsi qu’endogame [6] avec une règle d’héritage égalitaire [7], les auteurs remarquent cependant que les pays musulmans se distinguent en pratique par une forte diversité d’application de ces principes familiaux, l’endogamie concernant par exemple 57% des mariages au Soudan et seulement 10% au Bangladesh. Trois zones peuvent ainsi être distinguées : une large zone centrée sur la péninsule arabique et qui se caractérise par un système familial fondé sur les hommes et replié sur lui-même [8] ; une frange extrême-orientale principalement représentée par l’Indonésie et la Malaisie où les femmes jouissent d’un statut plus élevé et où la matrilinéarité voire la matrilocalité est davantage la règle ; et enfin l’Afrique subsaharienne où la polygamie confère une certaine autonomie aux femmes mariées, contrairement à certaines idées reçues. Quoiqu’il en soit, dans tous les cas, la famille apparaît bel et bien aux premières loges du « choc de la modernisation », et les auteurs soulignent bien à quel point l’alphabétisation déstabilise l’autorité non seulement à l’échelle de la société dans son ensemble, mais aussi au sein même des familles.

Au fil des chapitres suivants, les auteurs passent ensuite en détail ces différentes zones pour mettre en évidence non seulement la grande hétérogénéité du « monde musulman » – y compris à l’intérieur même des zones considérées-, mais aussi le poids d’autres facteurs pour expliquer l’évolution démographique -et donc- sociale spécifique des pays concernés. Ainsi pointent-ils le rôle crucial de la rente pétrolière dans la plupart des pays arabes, les rivalités inter-confessionnelles qui se sont traduites par une « fécondité patriotique » dans des pays comme le Liban, la Syrie ou la Palestine, la pénurie d’espace, particulièrement sensible au Bangladesh, ou l’héritage du régime communiste dans les républiques anciennement membres de l’Union Soviétique, dans lesquelles l’avortement et la mortalité infantile continuent de jouer un rôle essentiel dans le « contrôle » des naissances.

Force est au terme de ce parcours de reconnaître qu’il n’existe pas de spécificité démographique musulmane. Si la variable religieuse joue bien un rôle sur les comportements démographiques, elle ne constitue qu’un facteur parmi bien d’autres, souvent bien plus déterminants, comme l’alphabétisation, la morphologie familiale, la réaction de groupes minoritaires, la rente du sous-sol, voire l’influence culturelle des pays du Nord, notamment d’émigration. Ainsi, le clivage démographique est plus marqué entre sunnites et chiites qu’entre chrétiens et musulmans, mais est appelé selon les auteurs à être dépassé, de même qu’un fossé analogue, aujourd’hui résorbé, en termes de fécondité put être observé en son temps entre catholiques et protestants européens. Comme le soulignent eux-mêmes les auteurs, l’adhésion à leur thèse implique d’accorder une importance certaine aux variables démographiques, et serait-on tenté d’ajouter, à l’influence idéologique majeure des modèles familiaux. Mais que l’on admette ou conteste ces hypothèses, comme celle également d’une certaine incompatibilité entre le natalisme inhérents aux grandes religions et la basse fécondité des sociétés développéees, la lecture de cet ouvrage est incontestablement stimulante. Non seulement parce qu’il offre donc prise au débat à travers les multiples interprétations spéculatives [9] dont il est émaillé, mais aussi par l’érudition de son propos – on y apprend quantité d’informations aussi importantes que méconnues sur les pays musulmans dont il est question, et enfin parce qu’au-delà de sa thèse, cet essai peut également se lire comme une initiation très pédagogique aux principaux outils du démographe. Remarquons au passage avec les auteurs que ce n’est sans doute pas par hasard si la démographie accorde une attention aussi importante à la religion. L’une comme l’autre se ramènent finalement au même thème : les questions de vie et de mort…

NOTES

[1] Auteur entre autres du stimulant Destin des immigrés, Seuil, 1994

[2] Initialement paru sous forme d’article en 1993 dans la revue Foreign Affairs, "The Clash of Civilizations" est ensuite devenue un ouvrage, publié en France par les éditions Odile Jacob en 1997

[3] Pour ne prendre qu’un exemple, comme le rappellent à plusieurs reprises les auteurs, la religion musulmane est par exemple plus tolérant en matière de contraception que son homologue chrétienne

[4] Voir Suicide, l’envers de notre monde, Seuil, 2006, p.44-51

[5] C’est-à-dire respectivement où la filiation est axée sur la lignée du père, et où les couples mariés tendent à résider avec le couple des parents du mari avant la naissance de leurs enfants

[6] Le mariage « idéal » pour un garçon étant avec sa cousine parallèle patrilatérale, autrement dit la fille du frère du père…

[7] Enfin, du point de vue masculin…

[8] Quoique de manière plus atténuée à mesure que l’on s’éloigne vers la périphérie

[9] Et bien assumées comme telles – une honnêteté intellectuelle qui mérite d’être soulignée

Voir également:

Le rendez-vous des civilisations (Y. Courbage et E. Todd)

L’équipe Scripto |

25 Août 2010

 

Le propos d’Emmanuel Todd et Youssef Courbage est d’examiner l’islam dans son rapport à la modernité, plus particulièrement sous l’angle démographique. Leur conclusion est que le discours aujourd’hui largement véhiculé par les médias institutionnels correspond à une analyse superficielle, simple habillage d’un propos propagandiste : non, l’islam n’est pas réfractaire à la modernité. Et bien loin d’assister à un « choc des civilisations », nous assistons, selon Todd et Courbage, à leur convergence – le « rendez-vous des civilisations ».

 

A l’appui de leur thèse, Todd et Courbage font valoir que le nombre d’enfants par femme a fortement décru dans le monde musulman en trente ans : de 6,8 en 1975 à 3,7 en 2005. Fait complémentaire à prendre en compte : on observe une grande amplitude dans la situation actuelle des pays musulmans, de 7,6 enfants par femme au Niger à 1,7 en Azerbaïdjan. L’indice de fécondité de pays comme la Tunisie et l’Iran est égal à celui de la France, tandis que la zone sahélienne, qui n’a pas entamé sa transition démographique, reste « scotchée » sur des taux très élevés.

Ce qu’en déduisent en premier lieu Todd et Courbage, c’est qu’il ne faut pas prendre les prêches natalistes des théologiens wahhabites comme référence des attitudes musulmanes : le monde musulman est divers, et cette diversité ne doit pas être masquée par quelques cas extrêmes, souvent mis en avant dans les médias pour décrire « les musulmans », artificiellement amalgamés dans un tout réputé homogène.

L’analyse que propose Todd et Courbage, au rebours de la vision d’amalgame et d’essentialisme promu par le discours dominant, consiste fondamentalement à décortiquer cette diversité du monde musulman comme la traduction d’une période de transition – transition plus ou moins avancée selon les pays. Et jusque dans sa diversité, cette transition, ajoutent-ils, se déroule selon des modalités finalement comparables à celles expérimentées, avec quelques décennies d’avance, par des pays aujourd’hui entrée en stabilisation, voire en implosion démographique. Il y a eu historiquement, soulignent-ils, une grande hétérogénéité en la matière : l’alphabétisation a toujours provoqué, partout, une baisse des naissances – mais pas partout au même rythme. En Europe du Nord, par exemple, l’alphabétisation a été plus rapide que dans l’Europe latine, mais sa traduction en termes de natalité a été plus lente.

L’analyse des évolutions historiques des pays extérieurs au monde musulman indique que le délai de latence entre alphabétisation et révolution démographique peut avoir deux causes : d’une part le retard relatif de l’alphabétisation féminine, d’autre part l’interaction de l’alphabétisation avec d’autres variables – on observe, par exemple, que les populations minoritaires sur leur habitat, ou menacées d’invasion, ont tendance à « se défendre », dans un réflexe collectif, en différant leur transition démographique.

Le monde musulman expérimente aujourd’hui les mêmes mécanismes que le monde occidental et la Russie, il y a dix à quatre décennies. En ce qui concerne le « cœur » du monde musulman (Maghreb et Moyen-Orient), la plupart des grands pays marquent à peu près 40 ans de retard sur le monde russe, 80 ans sur le monde latin et un siècle sur l’Europe du Nord, tant pour la courbe de l’alphabétisation que pour celle de la natalité : c’est ce qu’on observe en Algérie, au Maroc, en Turquie. Des pays musulmans comme l’Iran, la Tunisie sont légèrement en avance sur ce « cœur ». D’autres sont légèrement en retard, comme l’Egypte ou la Syrie. Bien sûr, les évolutions sont complexes, et un pays légèrement en avance sur l’alphabétisation peut être légèrement en retard dans la stabilisation démographique : exactement comme ce fut, 80 ans plus tôt, le cas en Europe. Mais globalement, l’histoire démographique de l’Occident de la fin du XIX° siècle est reproduite par le « cœur » du monde musulman, aujourd’hui. La « conquête musulmane par les ventres » et le « Califat mondial » redouté par certains ne sont, pour ce qui concerne l’essentiel du monde arabe proprement dit, plus d’actualité.

C’est si l’on s’éloigne de ce « cœur » du monde musulman que l’on peut effectivement trouver des « bombes démographiques » encore à désamorcer. On en trouvera une, très médiatisée, dans la péninsule arabique – mais, si la démographie de la zone wahhabite reste explosive, les effectifs concernés sont en réalité assez faibles : « cœur » spirituel du monde musulman, la péninsule arabique est, sur le plan démographique, une périphérie secondaire.

Plus significatif, on trouvera des « bombes démographiques » surtout dans deux zones significatives démographiquement : le Pakistan et l’Afrique subsaharienne musulmane.

Ici, Todd et Courbage sont plus réservés sur la vitesse à laquelle les transitions démographiques vont se produire. Ils supposent qu’elles finiront par advenir, mais ils admettent que la transition, à peine entamée au mieux, sera beaucoup plus difficile que dans le « cœur » du monde musulman – et ils s’interrogent sur l’existence possible, dans ces zones, d’un « plancher » de natalité, aux environs de 4 enfants par femme.

Pourquoi ce retard ? Pourquoi ces incertitudes ?

Ce qui fait ici barrage à la transition n’est pas l’application de la Charia (laquelle, soit dit en passant, n’est appliquée quasiment nulle part en Dar-el-Islam), mais des donnes largement extérieures à l’islam, parfois solidifiées par lui – au Pakistan, une très forte endogamie ; en Afrique Noire, un très fort retard d’alphabétisation.

L’endogamie n’est pas en soi un obstacle à la transition démographique. Très forte historiquement en Tunisie, elle n’a dans ce pays nullement été un frein au recul de la natalité. Mais au Pakistan, expliquent Todd et Courbage, on a affaire à un cas particulier : une forme de « paranoïa démographique » contre le monde indien, au sein de laquelle l’endogamie fonctionne comme un marqueur identitaire. Dans ce monde-là, le modèle familial endogame est vu comme la clef de voûte d’un système très sécurisant pour les individus, assurant une forte armature sociale et une grande stabilité de la coutume. Ici, Todd et Courbage soulignent qu’il existe donc un véritable phénomène de retard dans la transition démographique, mais que ce retard n’a absolument pas les causes que les « islamophobes » de tous poils mettent généralement en avant : en réalité, le Pakistan, du fait de son système d’endogamie coutumière, est dominé majoritairement par un système faussement patriarcal, où l’autorité des oncles est souvent plus réelle que celle des pères (marqueur immanquable des systèmes matriarcaux). Le patriarcat islamique n’est donc pas la véritable cause du retard de transition de ce pays – au contraire, c’est l’existence d’un système finalement peu patriarcal, de type tribolinéaire, qui explique le retard.

L’autre bombe démographique est l’Afrique Noire. Bien sûr, une première spécificité de l’Afrique Noire est la réalité de la polygamie. Fait exceptionnel dans le reste du monde musulman (moins de 5 % des familles sont concernées), elle est une norme alternative au sud du Sahara (taux de polygamie : environ 35 %). Cependant, Todd et Courbage ne pensent pas que ce soit la cause première de la forte natalité africaine ; la cause principale est selon eux à rechercher dans le retard d’alphabétisation. Ils font remarquer, à ce propos, que toute l’Afrique est caractérisée par une forte natalité, indépendamment du poids de la polygamie et de celui de l’islam : l’Afrique centrale non-musulmane présente des indices de fécondité équivalents à ceux de l’Afrique musulmane. Dans les pays où cohabitent musulmans et chrétiens, il n’y a pas de règle générale : au Nigéria, les musulmans sont plus prolifiques, mais au Tchad, les chrétiens font plus d’enfants qu’eux.

Et, concernant l’Afrique Noire, Todd et Courbage de conclure par une sentence ambiguë, qu’il est amusant de reporter ici en toutes lettres : « La forte inertie des mouvements démographiques garantit qu’il surviendra, au cours du XXI° siècle, un déplacement du centre de gravité de l’islam vers le sud. Il n’est pas impossible qu’un jour la problématique fondamentale associée à l’islam ne concerne plus ses rapports avec le nord « chrétien » ou « post-chrétien », mais le basculement de ses équilibres internes. »

Jeu-test bonus : sur cette carte des indices de fécondité par pays, sauras-tu repérer la véritable ligne de fracture, porteuse des mouvements migratoires les plus incontrôlables ?

Voir enfin :

Pour Todd, pas de « choc » mais un « rendez-vous des civilisations »

Le Yéti

yetiblog.org |

19/09/2007

 

En 1976, alors âgé de 25 ans, il avait prédit la décomposition de l’Union soviétique ( » La Chute finale » ). On lui avait, avant qu’il ne s’en défende, attribué la paternité de la trouvaille » fracture sociale » en 1994, suite à une étude menée pour la Fondation Saint-Simon.

En 2002, il réglait le sort des Etats-Unis ( » Après l’empire » ) et en 2006 il guerroyait contre les » candidats du vide » que réprésentaient à ses yeux Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal. En cette rentrée, le démographe/anthropologue Emmanuel Todd, petit-fils de l’écrivain Paul Nizan, signe avec son comparse Youssef Courbage, également démographe, un essai qui tord le cou au fameux » choc des civilisations » si souvent annoncé. Et démontre que nous pourrions nous acheminer vers une convergence d’icelles. Avec quelques ratés cuisants à l’allumage, il est vrai.

Les auteurs établissent une corrélation entre deux facteurs essentiels du développement humain qui précèdent bien souvent les révolutions.

D’abord, l’alphabétisation, presque immanquablement accompagnée d’un reflux du religieux. Celle des hommes devance généralement celle des femmes, avec des laps de temps différents selon les communautés. Ensuite, la baisse du taux de fécondité, qui découle presque naturellement du phénomène d’alphabétisation, et précipite le déclin de religions natalistes par essence. Ces facteurs ne sont évidemment pas les seuls.

Nombre d’autres paramètres sont à considérer : le type d’organisation familiale, l’emprise du fait religieux, la pression démographique… Quant au décollage économique, sempiternellement mis en avant par nos sociétés occidentales pour expliquer les progrès de l’humanité, il est bien plus une conséquence de l’alphabétisation que sa cause principale.

Le phénomène touche toutes les sociétés humaines, et ce à des époques différentes. En France, la Révolution de 1789 ponctue le Siècle des Lumières, mais le taux de fécondité commence à baisser une vingtaine d’années avant les » évènements » . En Russie, le taux d’alphabétisation des hommes franchit le seuil des 50% aux alentours de 1900, soit dix-sept ans avant la Révolution. Il faudra attendre 1942 pour atteindre un tel taux en Chine (victoire de l’Armée populaire de libération maoïste en 1949). En Iran, l’alphabétisation des hommes (au moins 50% des effectifs) intervient en 1964, celle des femmes en 1981, avec une chute de la fécondité dès 1985 (arrivée au pouvoir de Khomeyni en 1979).

On note que les révolutions ne sont pas uniquement libératoires ! Les phénomènes de transition induits par la modernisation que constitue la hausse de l’alphabétisation, entraînent bien souvent des réactions de rejet par un corps social malmené dans ses traditions.

L’histoire de notre vieille Europe est jalonnée de violences, depuis la Réforme protestante jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Le communisme, » croyance de substitution » , prospéra sur les décombres des croyances religieuses en Russie (foi orthodoxe) ou en Chine (bouddhisme). Dans les pays musulmans, la remise en cause de l’autorité du père, figure centrale et considérablement protectrice de la famille musulmane après Dieu, exacerbe et radicalise les tensions. » L’intégrisme n’est qu’un aspect transitoire de l’ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation » , notent Courbage et Todd.

Ce besoin de réaffirmation religieuse frappe même ceux qui ont le plus de raisons d’être assaillis par le doute : les scientifiques, les savants, les philosophes… Descartes et Pascal en leur temps, l’ingénieur Ben Laden aujourd’hui.

On voudrait bien sûr penser que l’alphabétisation croissante des populations conduit inévitablement à une convergence heureuse, à terme, des civilisations. Le prétendu et inévitable » choc des civilisations » que d’aucuns mettent en avant tient surtout du leurre pour dissimuler l’impitoyable guerre économique, sur fond de maîtrise des ressources énergétiques, que se mènent le bloc occidental et les nations du Sud. Car c’est à ce niveau que le bât de l’optimisme blesse. Et un Kouchner peut, encore tout récemment, annoncer qu » il faut se préparer au pire » , même à une » guerre » contre l’Iran, sans déclencher autre chose que quelques indignations isolées et fatiguées.

On ne peut faire fi de l’incroyable et hypnotique capacité auto-destructrice des sociétés humaines, de leur appétit insatiable et aveugle de pouvoir. De leur incapacité, aussi, à admettre leur humaine condition d’êtres éphémères et imparfaits, à vaincre leurs démons, à enrayer les engrenages des catastrophes qu’ils ont eux-mêmes provoquées.

Comment expliquer que, parvenus comme nous le sommes à un sommet inégalé de confort matériel et de modernité technique, le taux de suicide de nos si riches sociétés soit si élevé ? Avec plus de 10000 morts en France, le suicide tue plus que les accidents de la route. Courbage et Todd citent le sociologue Émile Durkheim qui, dans » Le Suicide » , pointait déjà la » propension des hommes à s’autodétruire, en attendant de s’entretuer à l’échelle continentale durant la Première Guerre mondiale » .

Rendez-vous heureux ou malheureux ? Ou entre les deux ? Et quand ? Nous le saurons sans doute très prochainement.

Emmanuel Todd et Youssef Courbage,

Le rendez-vous des civilisations

 

On ne présente plus Emmanuel Todd, démographe, fameux depuis que, dans les années 70, il a pronostiqué la fin de l’URSS en étudiant les données démographiques de " l’empire du mal ".

Coécrit avec un autre démographe, Youssef Courbage, Le rendez-vous des civilisations est une réponse argumentée au concept belliciste de " choc des civilisations ". Pour ceux que l’on appelle aujourd’hui les néo-conservateurs, le monde musulman, surtout les Arabes, sont de par leur religion intolérants et archaïques, donc violents et inévitablement islamistes.

Todd et Courbage ne nient pas le phénomène islamiste, ni les violences terroristes, mais refusant de s’enfermer dans l’actualité et l’émotionnel, ils puisent auprès des données démographiques les raisons d’une approche innovante et rationnelle.

Ainsi est-on agréablement surpris de découvrir que nombre de pays musulmans présentent une fécondité qui se rapproche de celle de l’Europe. Nous parlons de la Tunisie, de la Turquie et surtout de l’Iran où l’on compte une moyenne de deux enfants par femme. Ailleurs, quand la fécondité dépassait parfois les six enfants par femme dans les années 60, elle s’est tassée en même temps que progressait l’alphabétisation des deux sexes.

Les auteurs en tirent la conclusion, qu’après l’Europe et nombre de pays d’Asie, bien des Etats musulmans sont sur la voie de la modernité. Ce processus, estiment-ils, est même arrivé à son terme en Indonésie et en Asie centrale.

En outre, pour eux, l’étude de la société et des structures familiales révèle que l’islam n’engendrerait pas plus de ségrégation sexuelle et de violence que les autres religions. Le Hezbollah, chiite, et le Hamas, sunnite, sont en effet avant tout des organisations politiques qui instrumentalisent la religion et non l’inverse.

Pour Todd et Courbage, certains pays musulmans sont pourtant en danger. C’est le cas du Pakistan, où la fécondité baisse, mais reste encore très élevée. A cela, s’ajoute dans ce pays des tensions internes et de très lourds problèmes sociaux qui expliquent la poussée islamiste actuelle. D’autre part, les auteurs critiquent la sévérité de l’Occident vis-à-vis de l’Iran, qu’ils jugent à la fois plus stable et plus moderne que le Pakistan, malgré les propos irresponsables tenus par le Président Ahmadinejad.

Ils notent aussi que le chiisme, en Iran et ailleurs, est plus à même de se réformer et de se moderniser que l’islam sunnite. Enfin, ils constatent que, dans les zones chiites, on assiste à une baisse de la fécondité bien plus vite qu’ailleurs, et cela en dépit des l’insistante propagande nataliste des pouvoirs publics.

Allant plus loin encore, pour nos deux auteurs, le monde musulman serait en voie de " désislamisation ". Ils observent qu’en Europe, au XIXème siècle, et au Japon, au XXème siècle, la propagation de l’alphabétisation et la baisse de la fécondité ont rapidement entraîné un déclin de la religion. Aussi, compte tenu de la modernisation avancée de certains pays musulmans, ils pensent que l’islam va bientôt perdre du terrain en tant que religion.

Dès lors quid de l’islamisme ? Ils soutiennent l’idée que l’islamisme serait une réaction passagère et désespérée face à l’absence de Dieu. Ils rappellent que le jansénisme, en France au XVIIIème siècle, fut dans une certaine mesure une réaction comparable à la perte d’influence, en cours, du christiansime. Le but était le même qu’aujourd’hui pour l’islamisme à l’égard de l’islam : refonder la religion. L’issue sera comparable, hier une déchristianisation, aujourd’hui une " désislamisation ".

Bien sûr ces thèses peuvent paraître osées, mais leurs auteurs n’en ont pas moins le mérite de sortir des sentiers battus et de refuser l’asservissement de la pensée dominante. Leurs propos devraient au moins servir de base de réflexion.

Denis Gorteau

Le rendez-vous des civilisations

 

Paris, Éd. du Seuil, coll. « La république des idées », 2007. – 160 p., 12,50 €.

 

P. Jean-Claude D’Arcier

Esprit & Vie

Revue catholique de formation permanente

Éditions du Cerf

Février 2008

 

Avec un art consommé de la controverse, E. Todd [1] jette un nouveau pavé dans la mare des idées politiques en revisitant les rapports entre l’Islam et la modernité. Avec Y. Courbage [2], spécialistes des sociétés méditerranéennes, il soutient que les violences religieuses, que l’on peut constater aujourd’hui dans les pays musulmans, ne sont pas des obstacles à la modernisation mais au contraire les symptômes de son évolution inéluctable.

Le « choc des civilisations » n’aura pas lieu. S’en prenant, dès le titre, à la thèse mondialement connue et controversée du politologue américain Samuel Huntington, dans son livre Le choc des civilisations, pour qui les peuples se regroupent par affinités culturelles – les frontières politiques ou idéologiques comptant moins que les barrières culturelles -, les auteurs entreprennent l’analyse des sociétés musulmanes, à travers l’étude de leurs comportements démographiques. Ils démontent ainsi les analyses « socio-théologiques » de ceux qui brossent le tableau d’un antagonisme irréductible, quasiment ontologique, entre l’Orient et l’Occident. L’examen attentif d’indicateurs sociaux et historiques impose, au contraire, l’idée d’un « rendez-vous des civilisations ». « Les convulsions que nous voyons se produire aujourd’hui dans le monde musulman peuvent être comprises, non comme les manifestations d’une altérité radicale, mais au contraire, comme les symptômes classiques d’une désorientation propre aux périodes de transition. » (p. 9.)

Pour le démontrer, ils mobilisent les instruments de l’analyse démographique à grande échelle. Ceux-ci révèlent, non pas une divergence, mais une ample et rapide convergence des modèles. Le monde musulman est entré dans la révolution démographique, culturelle et mentale, qui a permis autrefois le développement des régions qui sont aujourd’hui les plus avancées. Il s’achemine, à sa manière, vers le point de rendez-vous d’une histoire beaucoup plus universelle qu’on ne veut bien l’admettre.

Ainsi, les démographes voient s’effondrer, depuis une trentaine d’années, la fécondité des femmes dans le monde musulman : de 6, 8 enfants par femme en 1975, la moyenne est tombée à 3, 7 en 2005. Les indices des divers pays de cet ensemble s’étagent désormais de 7, 6 enfants au Niger à 1, 7 en Azerbaïdjan. L’indice de fécondité est le même en Iran et en Tunisie qu’en France. Un tel retournement a des ressorts culturels profonds : il est le signe d’un bouleversement des équilibres traditionnels. Un bouleversement qui touche les rapports d’autorité, les structures familiales, les références idéologiques, le système politique. Le contrôle des naissances est à la fois le symptôme et le levier d’une très profonde mutation anthropologique.

L’école est aussi un contraceptif puissant ! Les auteurs insistent particulièrement sur le rôle de l’alphabétisation : la variable explicative la mieux identifiée par les démographes n’est pas le PIB par tête, mais le taux d’alphabétisation des femmes. Celui-ci toutefois n’est pas le seul facteur d’évolution des mentalités : l’alphabétisation des hommes en est un aussi. Les auteurs montrent que la contraception et la baisse de la fécondité interviennent le plus souvent après que la majorité des hommes ont accédé à la lecture et au moment où la moitié des femmes y accèdent à leur tour.

Y. Courbage et E. Todd insistent enfin sur le rôle de la religion dans ces mutations. Aucune religion ne semble en mesure d’empêcher cette révolution démographique, pas plus l’islam que le christianisme ou le bouddhisme. Mais l’histoire des mutations démographiques met en évidence le rôle des crises religieuses qui précèdent, le plus souvent, la baisse de la fécondité. Dans le cas de l’islam, la rupture entre le chiisme et le sunnisme a eu un rôle déterminant, analogue toutes proportions gardées, à celui qui a traversé l’Europe avec la rupture entre le catholicisme et le protestantisme. Pour eux, il y a une « désislamisation » en cours, comme il y a eu une « sécularisation », malgré la manifestation de signes religieux forts comme le développement de l’intégrisme, la fréquentation croissante des lieux de culte, le voilement des femmes ou l’augmentation du nombre des pèlerins à La Mecque.

« L’intégrisme n’est qu’un aspect transitoire de l’ébranlement de la croyance religieuse dont la fragilité nouvelle induit des comportements de réaffirmation. La coïncidence dans le temps d’un reflux religieux et d’une poussée fondamentaliste est un phénomène classique. » (p. 28.)

À la vision américaine d’un choc des civilisations, c’est-à-dire d’un « occident chrétien, moderne et démocrate » se heurtant inexorablement à un « monde musulman, livré à la régression et aux archaïsmes d’un islam fanatisé », les deux auteurs opposent une enquête minutieuse, nourrie d’éléments démographiques objectifs (taux de natalité, de fécondité, d’alphabétisation, etc.), trop souvent absents des débats idéologiques qui sont ouverts sur ce sujet. Ils ouvrent ainsi une perspective tout autre : celle d’un monde composé de sociétés en marche vers une modernité qui prépare un rendez-vous pacifique et solidaire des civilisations.

Provocantes et souvent pertinentes, les analyses de Y. Courbage et E. Todd ne parviennent pourtant pas toujours à dissiper un sentiment de gène qui me semble naître du caractère trop déterministe (les structures familiales semblent dominer l’essentiel des évolutions politiques) et trop ethnocentriste (le monde occidental est implicitement présenté comme le lieu du « rendez-vous des civilisations ») de leurs propos. Si la diversité des sociétés musulmanes est affirmée (de l’Indonésie à l’Afrique, en passant par l’Asie centrale et les Balkans), l’examen des mutations qui les ont traversées est quelques fois simplifié au point que la complexité des sociétés humaines n’est pas toujours suffisamment honorée. C’est d’ailleurs une critique qu’on peut adresser aussi à Samuel Huntington.

[1] Historien et anthropologue. Il a notamment publié Après l’empire (Gallimard, 2002), L’illusion économique (Gallimard, 1998) et Le destin des immigrés (Le Seuil, 1994). Il est l’inventeur du fameux concept de « fracture sociale », si utile à Jacques Chirac en 1995. Il est aussi l’analyste bien connu du « déclin » des empires soviétique et américain.

[2] Démographe à l’Institut national des études démographiques. Il a publié : La Syrie au présent (avec P. Dupret et Z. Gazzal, Actes Sud, 2007), Chrétiens et Juifs dans l’Islam arabe et turc (avec Ph. Fargues, Fayard, 1992) et Nouveaux horizons démographiques en Méditerranée (PUF, 1999).


Pâque/1978e: Les tabous les plus forts sont toujours invisibles (The stone which the builders rejected is become the head of the corner)

22 avril, 2011
Passover bloodhttp://realiteit.files.wordpress.com/2012/06/wpid-photo-14-jun-2012-2018.jpg?w=450&h=336Le Pharaon (…)  dit à son peuple: Voilà les enfants d’Israël qui forment un peuple plus nombreux et plus puissant que nous. (…) Alors Pharaon donna cet ordre à tout son peuple: Vous jetterez dans le fleuve tout garçon qui naîtra  et vous laisserez vivre toutes les filles. (…) Un homme de la maison de Lévi avait pris pour femme une fille de Lévi. Cette femme devint enceinte et enfanta un fils. Elle vit qu’il était beau, et elle le cacha pendant trois mois. Ne pouvant plus le cacher, elle prit une caisse de jonc, qu’elle enduisit de bitume et de poix; elle y mit l’enfant, et le déposa parmi les roseaux, sur le bord du fleuve. (…) La fille de Pharaon (…) aperçut la caisse au milieu des roseaux, et elle envoya sa servante pour la prendre. (…) Elle lui donna le nom de Moïse, car, dit-elle, je l’ai retiré des eaux. Exode 1 : 9 et 2: 1-10
L’Éternel dit à Moïse et à Aaron dans le pays d’Égypte: (…) Parlez à toute l’assemblée d’Israël, et dites: Le dixième jour de ce mois, on prendra un agneau pour chaque famille, un agneau pour chaque maison. (…) Ce sera un agneau sans défaut, mâle, âgé d’un an; vous pourrez prendre un agneau ou un chevreau. Vous le garderez jusqu’au quatorzième jour de ce mois; et toute l’assemblée d’Israël l’immolera entre les deux soirs. On prendra de son sang, et on en mettra sur les deux poteaux et sur le linteau de la porte des maisons où on le mangera. (…) C’est la Pâque de l’Éternel. Cette nuit-là, je passerai dans le pays d’Égypte, et je frapperai tous les premiers-nés du pays d’Égypte, depuis les hommes jusqu’aux animaux, et j’exercerai des jugements contre tous les dieux de l’Égypte. Je suis l’Éternel. Le sang vous servira de signe sur les maisons où vous serez; je verrai le sang, et je passerai par-dessus vous, et il n’y aura point de plaie qui vous détruise, quand je frapperai le pays d’Égypte. Vous conserverez le souvenir de ce jour, et vous le célébrerez par une fête en l’honneur de l’Éternel; vous le célébrerez comme une loi perpétuelle pour vos descendants. Exode 12 : 1-14
Voici, un ange du Seigneur apparut en songe à Joseph, et dit: Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte, et restes-y jusqu’à ce que je te parle; car Hérode cherchera le petit enfant pour le faire périr. Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Égypte. Il y resta jusqu’à la mort d’Hérode, afin que s’accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète: J’ai appelé mon fils hors d’Égypte. Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléhem et dans tout son territoire, selon la date dont il s’était soigneusement enquis auprès des mages. Mathieu 2: 13-16
Les principaux sacrificateurs et les scribes étaient là, et l’accusaient avec violence. Hérode, avec ses gardes, le traita avec mépris; et, après s’être moqué de lui et l’avoir revêtu d’un habit éclatant, il le renvoya à Pilate. Ce jour même, Pilate et Hérode devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant. Luc 23 : 10-12
Voici l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde. Jean le Baptiste (Jean 1:29)
Le roi dit: Coupez en deux l’enfant qui vit, et donnez-en la moitié à l’une et la moitié à l’autre. Alors la femme dont le fils était vivant sentit ses entrailles s’émouvoir pour son fils, et elle dit au roi: Ah! mon seigneur, donnez-lui l’enfant qui vit, et ne le faites point mourir. Jugement de Salomon (I Rois 3: 25-26)
Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Matthieu 10 : 34-36
La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la principale de l’angle. Psaumes 118: 22
Que signifie donc ce qui est écrit: La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la principale de l’angle? Jésus (Luc 20: 17)
"Dionysos contre le "crucifié" : la voici bien l’opposition. Ce n’est pas une différence quant au martyr – mais celui-ci a un sens différent. La vie même, son éternelle fécondité, son éternel retour, détermine le tourment, la destruction, la volonté d’anéantir pour Dionysos. Dans l’autre cas, la souffrance, le "crucifié" en tant qu’il est "innocent", sert d’argument contre cette vie, de formulation de sa condamnation.  (…) L’individu a été si bien pris au sérieux, si bien posé comme un absolu par le christianisme, qu’on ne pouvait plus le sacrifier : mais l’espèce ne survit que grâce aux sacrifices humains… La véritable philanthropie exige le sacrifice pour le bien de l’espèce – elle est dure, elle oblige à se dominer soi-même, parce qu’elle a besoin du sacrifice humain. Et cette pseudo-humanité qui s’institue christianisme, veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié. Nietzsche
Certains scientifiques avancent l’explication suivante: les dix plaies d’Égypte seraient liées à une éruption volcanique du Santorin. Les ténèbres auraient été provoquées par les cendres volcaniques transportées par le vent. En se dispersant dans le Nil, elles l’auraient contaminé, provoquant la mort des hommes et des troupeaux. Les cendres en suspension dans l’air auraient aussi déclenché la grêle (les particules en suspension contiennent de l’électricité statique), un phénomène que l’on rencontre aussi lors des tempêtes de sable. La détérioration des conditions sanitaires (manque d’eau, cadavres en décomposition…) amènerait les autres plaies d’Égypte (poux, ulcères). L’eau changée en sang serait aussi expliquée par la couleur rougeâtre des cendres. Wikipedia
L’accusation de crime rituel à l’encontre des Juifs est l’une des plus anciennes allégations antijuives et antisémites de l’Histoire. En effet, bien que l’accusation de crime de sang ait touché d’autres groupes que les Juifs, dont les premiers chrétiens, certains détails, parmi lesquels l’allégation que les Juifs utilisaient du sang humain pour certains de leurs rituels religieux, principalement la confection de pains azymes (matza) lors de la Pâque, leur furent spécifiques. (…) Le premier exemple connu d’accusation de ce type précède le christianisme, puisqu’il est fourni, selon Flavius Josèphe, par Apion, un écrivain sophiste égyptien hellénisé ayant vécu au Ier siècle. (…) Après la première affaire à Norwich (Angleterre) en 1144, les accusations se multiplient dans l’Europe catholique. De nombreuses disparitions inexpliquées d’enfants et de nombreux meurtres sont expliqués par ce biais. Wikipedia
Les Egyptiens faisaient face à une crise importante précipitée par une population souffrant de diverses maladies. Par crainte de voir la maladie se répandre ou que quelque chose de plus grave encore ne se produise, cette bande a été rassemblée et expulsée du pays. Sous la conduite d’un certain Moïse, ces personnes ont été renvoyées; puis elles se sont constituées en unité religieuse et nationale. Et elles se sont finalement établies à Jérusalem et sont devenues les ancêtres des juifs. James G. Williams
Aujourd’hui on repère les boucs émissaires dans l’Angleterre victorienne et on ne les repère plus dans les sociétés archaïques. C’est défendu. René Girard
Si la Bible parait plus violente que les mythes, c’est parce qu’elle rend explicite la violence que les mythes dissimulent. René Girard
Ceux qui considèrent l’hébraïsme et le christianisme comme des religions du bouc émissaire parce qu’elles le rendent visible font comme s’ils punissaient l’ambassadeur en raison du message qu’il apporte. René Girard
Il y a deux grandes attitudes à mon avis dans l’histoire humaine, il y a celle de la mythologie qui s’efforce de dissimuler la violence, car, en dernière analyse, c’est sur la violence injuste que les communautés humaines reposent. (…) Cette attitude est trop universelle pour être condamnée. C’est l’attitude d’ailleurs des plus grands philosophes grecs et en particulier de Platon, qui condamne Homère et tous les poètes parce qu’ils se permettent de décrire dans leurs oeuvres les violences attribuées par les mythes aux dieux de la cité. Le grand philosophe voit dans cette audacieuse révélation une source de désordre, un péril majeur pour toute la société. Cette attitude est certainement l’attitude religieuse la plus répandue, la plus normale, la plus naturelle à l’homme et, de nos jours, elle est plus universelle que jamais, car les croyants modernisés, aussi bien les chrétiens que les juifs, l’ont au moins partiellement adoptée. L’autre attitude est beaucoup plus rare et elle est même unique au monde. Elle est réservée tout entière aux grands moments de l’inspiration biblique et chrétienne. Elle consiste non pas à pudiquement dissimuler mais, au contraire, à révéler la violence dans toute son injustice et son mensonge, partout où il est possible de la repérer. C’est l’attitude du Livre de Job et c’est l’attitude des Evangiles. C’est la plus audacieuse des deux et, à mon avis, c’est la plus grande. C’est l’attitude qui nous a permis de découvrir l’innocence de la plupart des victimes que même les hommes les plus religieux, au cours de leur histoire, n’ont jamais cessé de massacrer et de persécuter. C’est là qu’est l’inspiration commune au judaïsme et au christianisme, et c’est la clef, il faut l’espérer, de leur réconciliation future. C’est la tendance héroïque à mettre la vérité au-dessus même de l’ordre social. René Girard
La vérité biblique sur le penchant universel à la violence a été tenue à l’écart par un puissant processus de refoulement. (…) La vérité fut reportée sur les juifs, sur Adam et la génération de la fin du monde. (…) La représentation théologique de l’adoucissement de la colère de Dieu par l’acte d’expiation du Fils constituait un compromis entre les assertions du Nouveau Testament sur l’amour divin sans limites et celles sur les fantasmes présents en chacun. (…) Même si la vérité biblique a été de nouveau  obscurcie sur de nombreux points, (…) dénaturée en partie, elle n’a jamais été totalement falsifiée par les Églises. Elle a traversé l’histoire et agit comme un levain. Même l’Aufklärung critique contre le christianisme qui a pris ses armes et les prend toujours en grande partie dans le sombre arsenal de l’histoire de l’Eglise, n’a jamais pu se détacher entièrement de l’inspiration chrétienne véritable, et par des détours embrouillés et compliqués, elle a porté la critique originelle des prophètes dans les domaines sans cesse nouveaux de l’existence humaine. Les critiques d’un Kant, d’un Feuerbach, d’un Marx, d’un Nietzsche et d’un Freud – pour ne prendre que quelques uns parmi les plus importants – se situent dans une dépendance non dite par rapport à l’impulsion prophétique. Raymund Schwager
Il me semblait que la définition traditionnelle de la Passion en termes de sacrifice fournissait des arguments supplémentaires à ceux qui voulaient assimiler le christianisme à une religion archaïque , et je l’ai longtemps rejetée. (…) Je voulais seulement dissiper chez les non-chrétiens et, de nos jours, chez les chrétiens eux-mêmes, l’équivoque entretenue par l’ambivalence du terme de "sacrifice". Ce souci reste légitime à mes yeux mais il ne faut pas l’absolutiser. (…) le recours au même mot pour les deux types de sacrifice, si trompeur qu’il soit à un premier niveau, suggère, il me semble, quelque chose d’essentiel, à savoir l’unité paradoxale du religieux d’un bout à l’autre de l’histoire humaine. (…) Plus les extrêmes sont éloignés l’un de l’autre et plus leur union en un même mot, paradoxalement, suggère un au-delà de l’opposition. Le jugement de Salomon suggère cet au-delà. (…) Nous disons très bien nous-mêmes que la seconde femme sacrifie la rivalité à son enfant, alors que la première acceptait de sacrifier l’enfant à sa rivalité. Ce que dit le texte, c’est qu’on ne peut renoncer au sacrifice première manière, qui est sacrifice d’autrui, violence contre l’autre, qu’en assumant le risque du sacrifice deuxième manière, le sacrifice du Christ qui meurt pour ses amis. Le recours au même mot coupe court à l’illusion d’un terrain neutre complètement étranger à la violence. 
Il convient de voir dans les Ecritures judéo-chrétiennes la première révélation complète du pouvoir structurant de la victimisation dans les religions païennes ; quant au problème de la valeur anthropologique de ces Ecritures, il peut et doit être étudié comme un problème purement scientifique, la question étant de savoir si, oui ou non, les mythes deviennent intelligibles, comme je le crois, dès lors qu’on les interprète comme les traces plus ou moins lointaines d’épisodes de persécution mal compris. (…) Ma conclusion est que, dans notre monde, la démythification tire sa force de la Bible. Réponse inacceptable pour ceux qui pensent que tout ce qui risque de placer la Bible sous un jour favorable ne saurait être pris au sérieux par les vrais chercheurs, car il ne peut s’agir que d’une approche religieuse – et donc irrationnelle – qui n’a strictement aucune valeur du point de vue de l’anthropologie. (…) Et pourtant, y a-t-il quelque chose qui soit plus naturel aux chercheurs que de traiter des textes similaires de façon similaire, ne serait-ce que pour voir ce que cela donne ? Un tabou inaperçu pèse sur ce type d’étude comparative. Les tabous les plus forts sont toujours invisibles. Comme tous les tabous puissants, celui-ci est antireligieux, c’est-à-dire, au fond, de nature religieuse. A partir de la Renaissance, les intellectuels modernes ont remplacé les Ecritures judéo-chrétiennes par les cultures anciennes. Puis, l’humanisme de Rousseau et de ses successeurs a glorifié à l’excès les cultures primitives et s’est également détourné de la Bible. Si la lecture que je propose est acceptée, notre vieux système de valeurs universitaires, fondé sur l’élévation des cultures non bibliques aux dépens de la Bible, va devenir indéfendable. Il deviendra clair que le véritable travail de démythification marche avec la mythologie, mais pas avec la Bible, car la Bible elle-même fait déjà ce travail. La Bible en est même l’inventeur : elle a été la première à remplacer la structure victimaire de la mythologie par un thème de victimisation qui révèle le mensonge de la mythologie. René Girard

Cachez ce judéo-christianisme que je ne saurai voir!

En ce weekend où pour une rare fois toutes les pâques coïncident pour se remémorer le sacrifice de l’agneau mosaïque comme christique …

Où la fondation d’un premier peuple élu dans une violence (un premier "Massacre des innocents" via un sauveur rescapé lui-même d’un précédent massacre) attribuée à la divinité elle-même (contre laquelle on doit se protéger avec le sang d’un agneau) …

Devient  fondation d’un deuxième peuple élu mais universalisé cette fois à la planète entière …

Commençant elle aussi dans la violence (un deuxième "Massacre des innocents" et via un sauveur rescapé lui aussi dudit massacre) mais cette fois dévoilé comme volonté humaine visant la divinité incarnée (le roi Hérode) …

Et se terminant dans la violence à nouveau et pleinement dévoilée comme humaine (contre la divinité elle-même, la croix romaine réconciliant autour du même bouc émissaire occupants comme occupés  par conviction ou peur unanimes) …

En un sacrifice pour la première fois pleinement subi et assumé comme don de soi

A lire pour ceux qui ne l’auraient pas encore fait …

Deux traductions d’ouvrages de plus de 25 ans ("Sanglantes origines" et "Avons-nous besoin d’un bouc émissaire?") témoignant des échanges et débats, à la fois du côté  des ethnologues américains et  des théologiens avec le père suisse-allemand Raymond Schwager, provoqués par les théories de René Girard sur la violence et le sacrifice …

Ce dernier surtout, montrant, à travers les textes bibliques (des psaumes et prophètes aux évangiles), l’unité  fondamentale de la révélation judéo-chrétienne et retraçant le dévoilement progressif d’une logique de violence.

Jusqu’au coeur, tabou des tabous, de la critique moderne la plus anti-chrétienne

Et même jusqu’à convaincre un René Girard un temps sceptique de l’importance du terme de sacrifice y compris pour désigner l’acte qui en démonte le plus radicalement le mécanisme, à savoir la mort du Christ …

René Girard "Une part de notre pensée peut encore être reliée au sacrifice rituel"

Patrice De Méritens

Le Figaro

10/01/2011

Qu’est-ce qui fait courir Girard depuis plus d’un demi-siècle ? L’exploration des structures des s ociétés humaines. « Sanglantes origines » présente les concepts clés de sa théorie et, particulièrement, le mécanisme victimaire. Comparant un mythe indien d’Amazonie, la légende d’Oedipe, la Bible et les textes de persécut ions du Moyen Age, René Girard éclaire d’un jour nouveau les origines sacrificielles de l’humanité. En avant-première, « Le Figaro Magazine » vous présente quelques extraits de son ouvrage. Premier exemple cité par René Girard : le mythe indien yahuna retraçant l’histoire tragique de Milomaki, jeune garçon qui chantait si magnifiquement que les gens, fascinés, venaient en nombre pour l’entendre. Mais de retour chez eux, sitôt qu’ils mangeaient du poisson, tous mouraient. On condamna alors Milomaki à être brûlé vif. Deuxième exemple : le mythe d’Oedipe. Après avoir été convaincu d’inceste et de parricide, Oedipe est accusé du malheur qui s’abat sur Thèbes…

"Oedipe, à l’instar de Milomaki, est « responsable » d’une épidémie de peste. Et ce que l’on observe dans les deux mythes, c’est l’existence d’un contraste identique entre la première et très favorable impression que le héros fait auprès de la population, et la découverte ultérieure de l’influence nocive qu’il exerce. Milomaki charmait les Yahuna au moyen de sa musique ; son homologue grec se montre plus futé que le Sphinx et libère Thèbes de ce monstre. Les Thébains sont tout d’abord si impressionnés par Oedipe qu’ils le mettent sur le trône, mais voilà que l’épidémie se déclenche et que le nouveau roi se révèle incapable de la juguler. Après avoir été synonyme de chance, sa seule présence signifie le désastre. Nos deux mythes ressemblent bien au souvenir déformé qu’une foule conserverait de la violence hâtive qui a été la sienne, dès lors qu’elle a l’absolue conviction d’avoir agi avec justice. C’est naturellement le propre des foules que d’avoir ce type de certitude. (…) Le mécanisme du bouc émissaire permet aux persécuteurs d’esquiver des problèmes qui paraissent insolubles. Mais il ne faut pas croire qu’il s’agit là d’une activité consciente qui résulterait d’un choix conscient. Le fait même que ce mécanisme puisse être manipulé par des gens qui en comprennent le fonctionnement – des hommes politiques, par exemple – suppose une méconnaissance fondamentale du phénomène chez ceux qui subissent passivement de telles manipulations. Le mécanisme ne peut opérer sans un élément d’illusion. La preuve que nous sommes tous sujets à ce genre d’illusion apparaît de façon indirecte dans le paradoxe suivant : si chacun d’entre nous voit très bien les boucs émissaires des autres et s’en indigne, en revanche aucun d’entre nous n’a le sentiment d’avoir eu lui-même dans le passé ni surtout d’avoir encore présentement des boucs émissaires.

(…) Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un mythe engendré par le phénomène du bouc émissaire évoque de façon explicite le caractère arbitraire du choix de la victime. Mais il peut y avoir des éléments indirects d’information, et plus il y en a, plus la genèse de la victimisation devient plausible. S’agissant de l’innocence de la victime, on ne peut compter que sur des indications indirectes. Dans le mythe de Milomaki comme dans celui d’Oedipe, l’identification du héros comme visiteur étranger peut fournir l’une de ces clés ; le contraste entre la popularité initiale du visiteur et la soudaine volte-face illustrée par la violence collective qui s’ensuit peut en fournir une autre. Ces deux indices vont dans le même sens. En période de crise, les groupes humains ont tendance à transformer à peu près n’importe qui en sauveur potentiel, surtout s’il s’agit d’une personne totalement inconnue et de ce fait aisément porteuse d’un certain prestige exotique. Mais, si les choses ne s’améliorent pas rapidement, la popularité première de l’homme nouveau a toutes les chances de s’inverser, l’idole d’hier devenant le bouc émissaire d’aujourd’hui. Des revers de fortune qui paraissent étonnants du point de vue de l’individu sont dus en réalité à l’instabilité du groupe et à la très forte contagiosité des sentiments qui l’accompagnent. La vie politique contemporaine ne cesse de nous abreuver de ce type de revers, mais rares sont les gens qui se rendent compte que chaque épisode n’est qu’un exemple de plus du même phénomène de base. Les crimes abominables du héros viennent immédiatement à l’esprit dès qu’on fait allusion au mythe d’Oedipe.

(…) Le lien causal entre crimes familiaux et « peste » appartient à la logique des foules déchaînées. Chaque fois qu’un de ces crimes est mentionné au sein d’une foule – et certains ont toutes les chances d’être mentionnés dès lors qu’une foule se rassemble -, la rage collective se renforce et tend à se porter sur le premier objet disponible ou sur le plus visible (ou peut-être également sur tel objet habituel). L’impulsion violente devient si intense qu’elle réduit au silence toute autre considération, et la logique folle qu’on voit ici à l’œuvre, le logos des groupes humains en pleine confusion, prend le dessus. Les innombrables crimes de sexe et de violence présents dans les mythes du monde entier donnent à penser que la foule et sa logique jouent un rôle dans la genèse de la mythologie, et les mythes eux-mêmes semblent confirmer cette impression lorsqu’ils nous montrent, et ils le font souvent, l’expulsion ou la mort collective de ceux qui sont censés avoir commis les crimes en question.

(…) A l’époque de la peste noire, on tua des étrangers, on massacra des Juifs et, deux siècles plus tard, on fit brûler des sorcières, et cela pour des raisons parfaitement identiques à celles qu’on a rencontrées dans nos mythes. Tous ces malheureux se retrouvèrent indirectement victimes des tensions internes engendrées par les épidémies de peste et autres catastrophes collectives dont ils étaient tenus responsables par leurs persécuteurs. Les crimes imaginaires et les châtiments réels de ces victimes ne sont autres que les crimes et châtiments qu’on trouve dans la mythologie. Pourquoi donc, dans le cas de la seule mythologie, faudrait-il croire que, si les crimes sont imaginaires, les punitions et les victimes ne sauraient elles-mêmes être réelles ?

Tout indique que le contraire est vrai. Les textes qui témoignent d’atrocités historiques, les archives judiciaires relatives à la chasse aux sorcières, par exemple, comportent les mêmes accusations extravagantes que les mythes, la même indifférence aux preuves matérielles et le même sentiment massif et irréfléchi que tout est exact, sentiment souvent exprimé, même s’il n’est pas effectivement partagé, par les boucs émissaires eux-mêmes. Tous les indices trahissant la victimisation d’individus imparfaitement assimilés – étrangers, handicapés physiques ou mentaux – sont présents dans ces documents, tout comme ils le sont dans la mythologie, pour autant qu’on puisse le vérifier ; à nous, observateurs d’aujourd’hui, ils livrent la vraie nature de ce qui s’est passé.

(…) Croire au bouc émissaire signifie d’abord une seule chose, c’est croire à sa responsabilité de fauteur de troubles. En effet, dès l’instant où un processus non conscient de suggestion mimétique fait converger sur lui toutes les accusa ions, il apparaît manifestement comme la cause toute-puissante de tous les troubles perturbant une communauté, qui n’est plus elle-même que la somme de ces troubles. Les rôles sont alors inversés. Les persécuteurs se perçoivent comme les victimes passives de leur propre victime et ils voient dans leur victime une créature formidablement active et éminemment capable de les détruire. Le bouc émissaire donne toujours l’impression d’être un acteur plus puissant, ou une cause plus puissante, que ce qu’il est vraiment.

Ce n’est pas tout. A l’agitation et à la peur qui ont précédé le choix du bouc émissaire, puis à la violence exercée contre lui, succède, après sa mort, un climat nouveau d’harmonie et de paix. A quoi, ou plutôt à qui, le changement est-il attribué ? Evidemment, à la toute-puissante cause qui domine l’ensemble de la communauté : au bouc émissaire lui-même. Celui-ci se retrouve donc crédité de la réconciliation et de la paix après avoir, précédemment, été crédité de leur perturbation. En endossant ainsi toutes les formes de causalité, la victime devient tout à la fois un symbole dynamique de suprême bienveillance et de suprême malveillance, d’ordre social et de désordre social. Ainsi se présente le paradoxe étrange de la mythologie, paradoxe si étrange que la mythologie elle-même s’en émerveille et ne manque jamais de postuler une intervention surnaturelle en guise d’explication.

Mensonge mythique et véracité biblique

Je suis convaincu que la plupart des données d’ordre culturel sont pertinentes pour l’étude du sacrifice, y compris dans une société comme la nôtre qui ne pratique pas d’immolations sacrificielles. Le premier exemple qui me vient à l’esprit est notre propre interrogation du sacrifice ici même. Il y a forcément un rapport entre cette interrogation et le fait que les sacrifices sanglants sont de nos jours perçus comme odieux, non seulement par une petite élite, mais par l’ensemble de notre société, laquelle est désormais en voie de mondialisation rapide.

Malgré ce sentiment d’horreur, une grande part de nos coutumes et pratiques et une bonne part de notre pensée peuvent encore être reliées au sacrifice d’une façon que nous ne soupçonnons pas. J’estime que notre histoire fourmille de phénomènes si clairs de ce point de vue qu’on ne saurait les exclure d’une enquête sur le sujet. C’est le cas, par exemple, de notre attitude envers certaines formes de persécution collective, de la façon dont nous comprenons et condamnons les préjugés collectifs et toutes les pratiques d’exclusion. Je crois également à la pertinence de nombreux textes littéraires, comme la tragédie grecque ou le théâtre de Shakespeare. Je pense aussi que la Bible et surtout le Nouveau Testament ont joué un rôle important dans tous les progrès que nous avons déjà faits, et que nous ferons demain, dans la recherche d’une meilleure compréhension du sacrifice.

(…) Cela se vérifie immédiatement si l’on compare l’histoire de Joseph au mythe d’Oedipe. Oedipe est chassé de Thèbes à deux reprises, et chaque fois pour une raison que le mythe tient pour valable. Dès sa naissance, il représente un danger réel pour sa famille et pour la ville tout entière. La seconde fois, il a bel et bien tué son père, couché avec sa mère et provoqué l’épidémie de peste. Joseph est, lui aussi, chassé deux fois : la première fois par sa famille alors qu’il est enfant, puis, en tant qu’adulte, par l’ensemble de la communauté égyptienne qui le croit coupable d’avoir couché avec l’épouse de son protecteur. Ce crime équivaut à l’inceste commis par Oedipe, mais, à l’inverse des Egyptiens et des Grecs qui croient sans preuves à ce type d’accusation, la Bible y voit, elle, un mensonge.

A chaque reprise, Joseph est accusé à tort et injustement puni. Contrairement aux mythes d’Oedipe ou de Milomaki qui tiennent leurs héros respectifs pour responsables de quelque redoutable désastre social, la Bible affirme que, loin d’être responsable de la sécheresse dévastatrice qui a eu lieu alors qu’il dirigeait l’économie égyptienne, Joseph a pris des mesures sages et a sauvé non seulement les membres affamés de sa propre famille, mais le pays tout entier. Au lieu de chercher à se venger, il a assuré le salut de ses propres persécuteurs.

L’histoire de Joseph, comme les autres textes bibliques, prend systématiquement position dans un sens contraire au point de vue mythologique classique. Même lorsque l’inspiration biblique utilise un cadre narratif semblable à celui du mythe d’Oedipe, elle prend systématiquement le contre-pied de la mythologie, dans la mesure où elle détruit l’illusion antérieurement produite par le mécanisme victimaire. Elle ne cesse de réinterpréter les thèmes mythiques du point de vue de la victime réhabilitée.

(…) Au XIXe siècle, les spécialistes de religion comparée insistaient beaucoup sur les similitudes spectaculaires entre la Bible et les mythes du monde entier. Et ils conclurent trop vite que la Bible était un recueil de mythes identiques à tous les autres. Etant des "positivistes" et percevant un peu partout une plus ou moins grande ressemblance entre les données qu’ils étudiaient, ils ne notèrent aucune différence réelle entre la Bible et le reste. Un seul penseur a perçu cette différence cruciale : il s’agit de Friedrich Nietzsche.

Dans la pensée de Nietzsche, du moins dans sa phase tardive, la dichotomie entre maîtres et esclaves doit d’abord se comprendre comme une opposition entre, d’un côté, les religions mythiques, qui expriment le point de vue des persécuteurs et considèrent toutes les victimes comme sacrifiables, et d’autre part la Bible et surtout les Evangiles, qui « calomnient » et sapent à la base les religions du premier groupe – et, en réalité, toutes les autres religions, car les Evangiles dénoncent l’injustice qu’il y a, dans tous les cas de figure, à sacrifier une victime innocente. Je pense que Nietzsche a perdu la raison à cause du choix fou qu’il a fait de se ranger délibérément dans le camp de la violence et du mensonge mythologiques, contre celui de la non-violence et de la véracité bibliques.

Il convient de voir dans les Ecritures judéo-chrétiennes la première révélation complète du pouvoir structurant de la victimisation dans les religions païennes ; quant au problème de la valeur anthropologique de ces Ecritures, il peut et doit être étudié comme un problème purement scienti fique, la question étant de savoir si, oui ou non, les mythes deviennent intelligibles, comme je le crois, dès lors qu’on les interprète comme les traces plus ou moins lointaines d’épisodes de persécution mal compris.

Ma conclusion est que, dans notre monde, la démythification tire sa force de la Bible. Réponse inacceptable pour ceux qui pensent que tout ce qui risque de placer la Bible sous un jour favorable ne saurait être pris au sérieux par les vrais chercheurs, car il ne peut s’agir que d’une approche religieuse – et donc irrationnelle – qui n’a strictement aucune valeur du point de vue de l’anthropologie.

(…) Et pourtant, y a-t-il quelque chose qui soit plus naturel aux chercheurs que de traiter des textes similaires de façon similaire, ne serait-ce que pour voir ce que cela donne ? Un tabou inaperçu pèse sur ce type d’étude comparative. Les tabous les plus forts sont toujours invisibles.

Comme tous les tabous puissants, celui-ci est antireligieux, c’est-à-dire, au fond, de nature religieuse. A partir de la Renaissance, les intellectuels modernes ont remplacé les Ecritures judéo-chrétiennes par les cultures anciennes. Puis, l’humanisme de Rousseau et de ses successeurs a glorifié à l’excès les cultures primitives et s’est également détourné de la Bible.

Si la lecture que je propose est acceptée, notre vieux système de valeurs universitaires, fondé sur l’élévation des cultures non bibliques aux dépens de la Bible, va devenir indéfendable. Il deviendra clair que le véritable travail de démythification marche avec la mythologie, mais pas avec la Bible, car la Bible elle-même fait déjà ce travail. La Bible en est même l’inventeur : elle a été la première à remplacer la structure victimaire de la mythologie par un thème de victimisation qui révèle le mensonge de la mythologie."

René Girard, de l’Académie française, est professeur émérite à l’université Stanford. Philosophe et écrivain se définissant lui-même comme un «anthropologue de la violence et du religieux», il est l’auteur d’essais traduits dans le monde entier. Notamment: «Mensonge romantique et vérité romanesque» (1961); «La Violence et le Sacré» (1972); «Des choses cachées depuis la fondation du monde» (1978); «Je vois Satan tomber comme l’éclair» (1999); «Les Origines de la culture» (2004); «Achever Clausewitz» (2007).

René Girard publie «Sanglantes origines»,version française revue et augmentée de «Violent Origins. Ritual Killing and Cultural Formation».

Voir aussi :

Réné Girard en débat

Élodie Maurot

La Croix

Deux ouvrages témoignent des échanges et débats provoqués par les théories de René Girard sur la violence et le sacrifice

Jusqu’à aujourd’hui, les théories de René Girard sur la violence et le phénomène du bouc émissaire ont fait débat. Les uns louant une œuvre quasi prophétique, dévoilant les mécanismes inconscients à l’œuvre dans la société. Les autres dénonçant une vision trop générale, voire idéologique, donnant au judéo-christianisme un rôle majeur, celui d’avoir révélé le mécanisme du sacrifice et d’en avoir détruit l’efficacité.

Les deux ouvrages qui viennent d’être publiés offrent l’occasion de prendre le pouls de ce débat qui se joua essentiellement à l’extérieur de nos frontières. Les échanges dont ils témoignent faisaient suite à la publication de La Violence et le Sacré, en 1972, dans lequel René Girard exposait les grandes lignes de sa thèse : l’universalité du « désir mimétique » qui pousse les hommes à désirer les mêmes objets et à entrer en rivalité, la violence engendrée par cette concurrence, le choix de boucs émissaires permettant de reconstituer le groupe.

Sanglantes origines montre que le monde universitaire américain fut loin d’acquiescer univoquement à ces propositions. Aux États-Unis comme en France, beaucoup d’universitaires restèrent méfiants vis-à-vis d’une œuvre se jouant des frontières entre disciplines, mêlant anthropologie, psychologie, philosophie, voire théologie. Les entretiens qui eurent lieu en Californie à l’automne 1983, entre René Girard et divers confrères (Walter Burkert, historien du rite ; Jonathan Smith, historien des religions ; Renato Rosaldo, ethnologue) témoignent de ces débats contradictoires, toutefois régulés par une éthique de la discussion exemplaire.

Le nœud du désaccord apparaît essentiellement lié au statut de la théorie girardienne. Sans faire mystère de ses convictions chrétiennes, Girard a toujours revendiqué un point de vue strictement scientifique, regardant les phénomènes religieux comme une classe particulière de phénomènes naturels. Cette lecture générale, quasi darwinienne, viendra heurter l’empirisme de ces adversaires, qui lui reprochent d’ignorer le terrain et d’accorder trop d’importance aux représentations et aux textes.

La discussion devait aussi se tenir sur un autre versant, avec les théologiens. La publication en français de l’ouvrage du jésuite suisse Raymund Schwager (1935-2004) offre un bel exemple de la réception des travaux de Girard dans le milieu théologique. De manière précoce, Schwager accepta son hypothèse clé?: la vérité du christianisme est reliée à la question de la violence. Depuis la figure du serviteur souffrant chez Isaïe jusqu’à la mise à mort du Christ, le théologien trace le dévoilement progressif d’une logique de violence.

Pourquoi cette démystification ne fut-elle pas prise en compte plus tôt par les Églises ? Pourquoi celles-ci eurent-elles recours à la violence contre l’enseignement de leurs Écritures, notamment envers les juifs ? Telle est la question qui taraude Schwager. « La vérité biblique sur le penchant universel à la violence a été tenue à l’écart par un puissant processus de refoulement », constate-t-il.

La vérité biblique sur la violence, « obscurcie sur de nombreux points, (…) dénaturée en partie », n’a pourtant « jamais été totalement falsifiée par les Églises », juge-t-il. « Elle a traversé l’histoire et agi comme un levain », puis fut indirectement reprise par les Lumières. D’où cet hommage de Schwager à la modernité et aux « maîtres du soupçon » : « Les critiques d’un Kant, d’un Feuerbach, d’un Marx, d’un Nietzsche et d’un Freud se situent dans une dépendance non dite par rapport à l’impulsion prophétique. »

 Selon lui, c’est donc dans un dialogue avec les philosophes de la modernité que le christianisme peut retrouver son cœur ardent, la non-violence.

Lire aussi "Avons-nous besoin d’un bouc émissaire ?" de Raymond Schwager.


Economie: Attention, un complot peut en cacher un autre! (Beijing Consensus vs. Washington Consensus: What double standards?)

22 avril, 2011
http://www.911review.com/denial/imgs/left_gatekeepers.gifCe n’est pas que les peuples aristocratiques refusent absolument à l’homme la faculté de se perfectionner. Ils ne la jugent point indéfinie; ils conçoivent l’amélioration, non le changement; ils imaginent la condition des sociétés à venir meilleure, mais non point autre ; et, tout en admettant que l’humanité a fait de grands progrès et qu’elle peut en faire quelques-uns encore, ils la renferment d’avance dans de certaines limites infranchissables. (…) C’est alors que le législateur prétend promulguer des lois éternelles, que les peuples et les rois ne veulent élever que des monuments séculaires et que la génération présente se charge d’épargner aux générations futures le soin de régler leurs destinées. (…) Je rencontre un matelot américain, et je lui demande pourquoi les vaisseaux de son pays sont construits de manière à durer peu, et il me répond sans hésiter que l’art de la navigation fait chaque jour des progrès si rapides, que le plus beau navire deviendrait bientôt presque inutile s’il prolongeait son existence au-delà de quelques années. Dans ces mots prononcés au hasard par un homme grossier et à propos d’un fait particulier, j’aperçois l’idée générale et systématique suivant laquelle un grand peuple conduit toutes choses. Les nations aristocratiques sont naturellement portées à trop resserrer les limites de la perfectibilité humaine, et les nations démocratiques les étendent quelquefois outre mesure. Tocqueville (Comment l’égalité suggère aux Américains l’idée de la perfectibilité indéfinie de l’homme, De la démocratie en Amérique, tome 2, première partie, chapitre VIII)
Le Consensus de Pékin (ou Consensus de Beijing) est un terme décrivant la diplomatie et le modèle de développement proposé par la République populaire de Chine, en particulier auprès des pays en voie de développement, notamment en Afrique. L’Occident et la Chine ont ici des positions très différentes sur les besoins et méthodes pour soutenir le développement de ces pays. La position occidentale est contenue dans le Consensus de Washington, avec pour axes principaux le libre-échange, la lutte contre la corruption, la transparence, les droits civiques et la démocratisation, ainsi que la défense des droits de l’homme. De son côté, l’approche diplomatique chinoise prête une grande estime à la non ingérence (indépendance pour les affaires internes) de tout pays, ainsi qu’un développement « à la chinoise » : structurel (chemins de fer, ports, barrages, etc) et économique d’abord (industrie, mines, pétrole), puis éventuellement civique. Wikipedia
En fait, les structures sociales n’ont besoin pour fonctionner ni d’une providentielle harmonie préétablie, ni d’une concertation de tous les instants entre les agents d’un même groupe ou d’une même classe. Il suffit de laisser faire l’habitus pour voir s’instaurer une véritable orchestration des pratiques sans chef d’orchestre, ou si l’on préfère avec un chef d’orchestre invisible qui s’appelle l’habitus. Celui-ci est le principe générateur de pratiques concertantes bien réglées sous une apparence d’improvisation spontanée. Portés par un même habitus de classe, les agents agissent comme des musiciens qui improvisent sur un même thème, chacun jouant quelque chose de différent qui s’accorde pourtant harmonieusement avec ce que joue chacun des autres. Alain Accardo
Un véritable gouvernement mondial invisible, inaperçu et inconnu en tout cas du plus grand nombre, dont le pouvoir s’exerce sur les gouvernements nationaux eux-mêmes. Cette sorte de Big Brother, qui s’est doté de fichiers interconnectés sur toutes les institutions économiques et culturelles, est déjà là, agissant, efficient, décidant de ce que nous pourrons manger ou ne pas manger, lire ou ne pas lire, voir ou ne pas voir à la télévision ou au cinéma, et ainsi de suite. (…) A travers le pouvoir presque absolu qu’ils détiennent sur les grands groupes de communication, c’est-à-dire l’ensemble des instruments de production et de diffusion des biens culturels, les nouveaux maîtres du monde tendent à concentrer tous les pouvoirs, économiques, culturels et symboliques qui, dans la plupart des sociétés, étaient restés distincts, voire opposés, et ils sont ainsi en mesure d’imposer très largement une vision du monde conforme à leurs intérêts. Pierre Bourdieu ("La culture est en danger", 2000)
Bourdieu s’y efforce de pointer une "orchestration sans chefs d’orchestre" dans la contre-révolution néolibérale des années 1980-1990, mais s’adressant à des publics plus larges, non nécessairement dotés d’une culture sociologique minimale, il est conduit à simplifier, à trouver des images plus parlantes (comme "gouvernement mondial invisible", "Big Brother" ou "les nouveaux maîtres du monde"), qui tirent alors vers l’intentionnalisme et le "chef d’orchestre" pourtant sociologiquement récusé. Philippe Corcuff
Depuis une dizaine d’années, pratiquement tous les docus économiques qui « marchent bien » (c’est à dire qui recueillent de bonnes critiques et font de l’écoute) sont à base idéologique « complotiste » et « horreur économique ». (…) Il y a mon avis plusieurs raisons qui convergent toutes. Certaines relèvent de la sociologie des organisations, d’autres des phénomènes d’idéologie dominante, d’autres enfin des règles de la dramaturgie. Du côté des responsables de chaînes commanditant les programmes, on notera qu’aucun n’a la moindre formation économique. Pour ceux qui ont des formations supérieures, presque tous sont des littéraires purs et durs (sociologie, lettres, psychologie, journalisme, droit, histoire, science politique au mieux). Il en est de même des journalistes qui écriront les critiques. Pas le moindre économiste, commercial ou spécialiste du marketing en vue… Politiquement, surtout sur les chaînes publics, Arte compris, la plupart des commanditaires ont un passé et même un présent de militant d’extrême gauche. (…) Par ailleurs, il faut bien reconnaître que le complotisme fait de la bonne dramaturgie. Il y a des bons et des méchants. Le réalisateur (et donc avec lui le spectateur) étant bien évidemment du côté des bons, on attend avec impatience la dénonciation et la défaite du « dark side of the force ». (…) Autre grand avantage du complot : c’est une valorisation par essence du spectateur. En effet, il est, comme le réalisateur, par définition toujours du côté des grands initiés, ceux qui ont su dessiller les yeux et voir le réel qu’on voulait leur cacher (…) Il faut bien reconnaître qu’il y a du plaisir et de l’exaltation à se convaincre qu’on est intelligent et qu’on fait partie de ceux qui ont su y voir clair. A l’inverse, l’économie ne fait pas le poids en termes d’affect et de dramaturgie car c’est un univers de la nuance et de la complexité. On y examine avec raison et froideur les moult effets pervers prêt à surgir au coin du bois. Trop compliqué et abstrait et donc au final peu bandant ! Comme disait le grand Alexis (de Tocquevlle) : « Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe ».
Si vous travaillez pour la BBC ou National Geographic, vous aurez la surprise quelques semaines avant la diffusion de recevoir un coup fil d’un jeune assistant « fact checker » auquel vous devrez justifier vos sources. Par exemple, si votre commentaire assène que les biberons au bisphénol donnent le cancer aux nourrissons , il vous demandera de lui faxer les études vous permettant de dire ça. Rien de tel sur les chaines de télévision française. Là, le seul contrôle est celui de conformité aux idées générales c’est-à-dire la communion avec les opinions du commanditaire ou l’évitement des chausses trappes du politiquement correct. Sur le reste (par exemple les chiffres bruts) vous pouvez raconter absolument n’importe quoi sans que quiconque ne cille. Liberty Valance
Dans certains cas, il s’agit d’une omerta, dans d’autres, d’une ignorance crasse, et parfois cela relève de la pure naïveté. Lorsqu’on parle de la Chine, en Occident, c’est essentiellement en termes économiques, alors qu’il s’agit d’économie politique. Nombre de nos économistes ne l’ont pas compris. Ils savent manier les chiffres, mais ils ne sont pas formés pour penser politiquement. Or il faut penser l’économie chinoise en termes politiques, sinon il est impossible de comprendre ce qui s’y passe. Certains ont aussi intérêt à ne pas trop comprendre. Les règles du jeu que les Chinois voudraient imposer aux experts étrangers sont très claires : en aucun cas ils ne doivent exposer le vrai rôle du parti. Ceux qui acceptent de se plier à ces règles ne cherchent évidemment pas la transparence. Il est significatif qu’en Occident on présente Hu Jintao comme le "président chinois" alors que son titre le plus important est celui de secrétaire général du PC. Richard McGregor
Il va sans dire que nombre de pays en développement envient le succès de la Chine. Quel pays pauvre refuserait trois décennies de croissance à 10%? Et quel despote ne voudrait pas d’une croissance à 10%, tout en ayant l’assurance de rester au pouvoir pour longtemps? (…) Par ailleurs, la Chine est parvenue à ce résultat en ignorant délibérément les conseils de l’Occident; elle a su tirer parti des avantages du marché, sans pour autant succomber à l’ensemble de ses charmes. Pendant des années, les banquiers du monde entier se sont rendus à Pékin pour prêcher la bonne parole de la libéralisation financière, conseillant aux dirigeants chinois de laisser flotter leur monnaie et d’ouvrir leur compte de capital. Comment reprocher aux Chinois d’avoir compris que cette recommandation était évidemment motivée par des intérêts personnels? Une théorie à la mode veut que le succès de la Chine ait donné naissance à un nouveau «consensus de Pékin», qui remettrait en cause l’importance de l’économie de marché et de la démocratie —les deux marques de fabrique du «consensus de Washington». Le consensus de Pékin proposerait ainsi un système économique pragmatique et une politique autoritariste prête à l’emploi. Mais observez le modèle chinois de plus près, et vous verrez qu’il n’est pas si simple de le l’imiter. La plupart des pays en développement n’ont pas la tradition et la complexité bureaucratique de la Chine; la structure du parti lui donne une capacité à mobiliser des ressources et à diriger ses fonctionnaires qu’ils ne peuvent égaler. La République démocratique du Congo pourrait-elle établir et administrer un département de l’organisation? En Chine, l’autoritarisme ne pourrait fonctionner sans les ressources du parti. Richard McGregor

Complotisme et horreur économique pour les multinationales occidentales et notamment américaines, véritable omerta, simple ignorance ou naïveté plus ou moins intéressée pour les régimes non-occidentaux …

Vous avez dit deux poids deux mesures?

A l’heure où, du côté de l’actuel "printemps arabe", on s’apprête à décharger ses frustrations sur le bouc émissaire commode de ceux qui ont permis son émergence

Pendant qu’à l’approche de la présidentielle française, on assiste, du plus pur protectionnisme au blocage des prix, salaires ou loyers ou revenus minimum et du FN au NPA en passant par le PS, au grand retour d’un incroyable "grand concours des idées farfelues" …

Et que 30  ans après la Chine ou le Vietnam, la gérontocratie cubaine redécouvre la roue de l’entreprise privée …

Retour avec le spécialiste de la Chine britannique Richard McGregor …

Sur l’étrange aveuglement de nombre de nos analystes si habiles à débusquer voire à inventer de toutes pièces le moindre prétendu complot de nos propres multinationales occidentales et notamment américaines …

Quand il s’agit de décrypter le fonctionnement caché, mais réel celui-là,  de certains pays qui comme celui des bouchers toujours impunis 22 ans après de Tienanmen ont en commun de prétendre remettre en cause le système occidental

Richard McGregor: "Le PC chinois est encore équipé d’un logiciel soviétique"

 Propos recueillis par Bernard Poulet et Yveas-Michel Riols

L’Expansion

07/03/2011

Ce spécialiste de la Chine décortique la façon dont le plus puissant parti politique du monde s’est adapté à l’ouverture économique pour continuer à contrôler la société chinoise.

La Chine est de moins en moins communiste, a-t-on pris l’habitude de répéter. En réalité, le Parti communiste contrôle toujours les rouages essentiels de la société chinoise. S’il s’est fait beaucoup plus discret dans la vie quotidienne des Chinois, il garde la haute main sur les secteurs clefs – la politique, bien sûr, mais également l’économie. Ce que les investisseurs occidentaux ignorent trop souvent, explique le journaliste australien Richard McGregor. Au risque de bien mauvaises surprises.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire un livre sur le Parti communiste chinois?

Si vous jetez un coup d’oeil sous le capot du modèle chinois, la Chine apparaît beaucoup plus communiste qu’elle n’en a l’air de prime abord. Le Parti communiste fonctionne toujours avec un logiciel soviétique qui consiste en un ensemble de structures et d’appareils permettant à un parti politique de contrôler le gouvernement, au sens large du terme, ainsi que la société civile. Il réplique presque entièrement le système conçu par Lénine. Cette machine politique est impressionnante et unique par sa taille. A la mi-2009, le PC comptait 75 millions de membres, soit un adulte chinois sur douze. Il est aussi puissant que secret. C’est l’instance de décision principale, mais la manière dont il exerce son pouvoir est généralement négligée parce qu’il sait opérer discrètement.

Est-il possible d’avoir une activité en Chine en dehors du regard du Parti communiste?

Vous vous heurtez souvent au parti, mais, la plupart du temps, c’est comme avec l’homme invisible, vous ne vous en rendez pas compte. Le PC s’est retiré de nombreuses sphères de la vie privée – ce qui donne cette impression de libéralisation de la société – pour se concentrer sur quelques domaines stratégiques : les cadres du régime et de l’économie, les forces armées, la police et la propagande. Il a conservé sa vie politique secrète, dirigeant l’Etat à l’arrière de la scène. La plupart des gens en Chine ne se heurtent donc plus directement au parti, sauf s’ils ont une fonction publique importante ou s’ils deviennent puissants et riches. "Le parti est comme Dieu, me disait un universitaire chinois, il est partout, mais vous ne pouvez pas le voir."

Comment fonctionne le département de l’organisation centrale, qui est, dites-vous, le pilier de la nomenklatura chinoise?

C’est une sorte d’ENA géante dopée aux stéroïdes, ou encore la plus grande organisation de ressources humaines du monde, conçue pour s’assurer que toute personne qui occupe une position de responsabilité, au sein et hors du gouvernement, y compris dans l’économie, relève du parti. Celui-ci a toute latitude pour embaucher et licencier.

 Beaucoup de gens qui observent la Chine aujourd’hui peuvent penser que le Parti communiste contrôle uniquement le gouvernement. Mais son influence va bien au-delà : les médias, les associations, les organismes de régulation, etc. Il met son nez dans toutes ces organisations, à tous les échelons. D’une certaine manière, le système chinois diffère du soviétique dans la mesure où il est encore plus intrusif : il pénètre plus profondément les rouages de l’administration et des institutions d’Etat. C’est comme si, chez vous, tous les ministres, tous les directeurs de journaux – de L’Expansion à Libération -, tous les présidents des chaînes de télévision, tous les responsables des grandes organisations – qu’il s’agisse d’universités ou de cabinets d’avocats -, tous les PDG des grandes entreprises, publiques comme privées, étaient nommés par un parti. Une fois que vous avez compris cela, vous mesurez le pouvoir du département de l’organisation centrale.

Vous semblez dire qu’il existe une omerta, une loi du silence, parmi nombre d’experts de la Chine, sur l’influence réelle du parti, notamment dans l’économie?

Dans certains cas, il s’agit d’une omerta, dans d’autres, d’une ignorance crasse, et parfois cela relève de la pure naïveté. Lorsqu’on parle de la Chine, en Occident, c’est essentiellement en termes économiques, alors qu’il s’agit d’économie politique. Nombre de nos économistes ne l’ont pas compris. Ils savent manier les chiffres, mais ils ne sont pas formés pour penser politiquement. Or il faut penser l’économie chinoise en termes politiques, sinon il est impossible de comprendre ce qui s’y passe. Certains ont aussi intérêt à ne pas trop comprendre. Les règles du jeu que les Chinois voudraient imposer aux experts étrangers sont très claires : en aucun cas ils ne doivent exposer le vrai rôle du parti. Ceux qui acceptent de se plier à ces règles ne cherchent évidemment pas la transparence. Il est significatif qu’en Occident on présente Hu Jintao comme le "président chinois" alors que son titre le plus important est celui de secrétaire général duC.

Comment cela fonctionne-t-il en réalité?

Pour décrypter la politique chinoise, il faut s’intéresser au fonctionnement des institutions, c’est-à-dire des bureaucraties de l’Etat et de l’économie, en essayant de démêler leurs influences respectives. Derrière les responsables officiels des entreprises ou des banques, il y a les comités du Parti communiste. Pour saisir les luttes d’influence, il faut analyser la façon dont le PC organise la rotation des cadres au sein des grandes bureaucraties – la banque centrale, par exemple – ainsi que dans les grandes entreprises. Il est donc très difficile de comprendre comment la Chine fonctionne si l’on n’essaie pas d’abord de deviner le rôle et l’activité du Parti communiste.

Comment définissez-vous son rôle dans la gestion de l’économie et des grandes entreprises?

Le parti contrôle directement les grandes entreprises dans les secteurs qu’il juge stratégiques, tels que le transport, l’énergie et les télécommunications. En dehors de ces secteurs, tous ceux qui se rendent en Chine peuvent constater qu’il existe un secteur privé vigoureux. Le parti a tenté de séduire les entrepreneurs, mais il est décidé à garder le contrôle sur ce qu’il appelle les "hauteurs déterminantes de l’économie", en s’assurant qu’aucun mécanisme ne permet au secteur privé de jouer un rôle autre que purement économique. Le Parti communiste a appris à laisser suffisamment d’autonomie aux entrepreneurs privés pour leur permettre de réussir, tout en prenant toutes les garanties pour qu’ils n’aient aucune possibilité de devenir un centre de pouvoir rival.

A quel point le parti est-il impliqué dans la gestion des grandes entreprises, y compris celles qui sont cotées dans les Bourses étrangères?

Cela varie d’un secteur à l’autre. Prenons un exemple. Le PC a très clairement exercé son contrôle sur les grandes entreprises de télécommunications telles que China Mobile, le plus grand opérateur de téléphonie mobile du monde. Ainsi, à trois ou quatre reprises au cours de la décennie écoulée, il a permuté les cadres dirigeants des principales entreprises de ce secteur, du jour au lendemain, sans même en informer les PDG. Du coup, ces cadres se sont trouvés parachutés à la tête d’entreprises qui jusque-là avaient été leurs concurrents ! Pourquoi a-t-il fait cela ? Parce qu’il s’agit d’une nouvelle industrie, et qu’il ne veut pas qu’elle échappe à son contrôle.

 Pour le parti, le premier principe est le suivant : il a toute latitude d’embauche et de licenciement dans les entreprises, même si la façon dont il exerce cette prérogative varie d’un secteur à un autre. Deuxième principe : il existe un comité du parti qui agit comme un conseil d’administration parallèle au sein de chacune de ces grandes entreprises. Le parti n’est pas forcément impliqué dans la gestion quotidienne, mais il demeure un pouvoir de réserve, autorisé à intervenir quand il le juge nécessaire.

 Ce qui est certain, c’est que plus vous devenez gros, en Chine, plus vous devez avoir de liens avec le parti. Au fil du temps, celui-ci a colonisé les entreprises privées, au point qu’il y a maintenant une convergence d’intérêts entre le PC et le secteur privé. Le PC veille à ce que le secteur privé ne devienne jamais un concurrent politique.

Pourquoi arrive-t-on si mal à mesurer la taille réelle du secteur privé?

Il y a une vraie difficulté à démêler le public du privé, car beaucoup d’entreprises rechignent à s’afficher comme des sociétés entièrement privées et préfèrent rechercher la protection d’actionnaires publics. Les entreprises chinoises se sentent plus vulnérables si elles sont privées. Il leur est conseillé d’avoir un "chapeau rouge" pour bien se développer.

Je cite deux rapports dans mon livre. Le premier, du courtier CLSA, de Hongkong, estime que le secteur privé génère 70 % du produit intérieur brut. Le second, de Yasheng Huang, du Massachusetts Institute of Technology, juge que le secteur purement privé équivalait, à la fin du XXe siècle, à 20 % de la production industrielle. Je pense que l’on peut estimer sérieusement que le secteur public génère 50 % ou plus du PIB, même si le secteur privé crée davantage d’emplois que le public.

Comment voyez-vous l’évolution de ce système ?

Le système communiste chinois est certes corrompu, pourri, coûteux et souvent inefficace. La corruption joue le rôle d’un impôt qui permet une redistribution au sein de la classe dirigeante. De cette manière, elle est une espèce de ciment du système. Mais si la crise financière en Occident a exacerbé l’orgueil national, elle a aussi démontré la flexibilité du système. Et il est indéniable que, depuis la mort de Mao, les deux piliers du pouvoir du parti – la croissance économique et le nationalisme renaissant – se sont renforcés.

Lénine reconnaîtrait-il l’organisation du PC chinois?

Il reconnaîtrait la structure. La bureaucratie léniniste a survécu, même si les dirigeants chinois y ont ajouté une touche de McKinsey pour la rendre plus performante. D’un autre côté, Lénine serait peut-être horrifié de se rendre dans un restaurant élégant avec d’autres cadres et de devoir payer 500 dollars pour dîner… Une partie de Lénine adorerait le parti d’aujourd’hui, une autre le détesterait!

Profil

Richard McGregor, 52 ans, journaliste au Financial Times, a passé dix ans en Chine et a aussi été en poste au Japon, à Taïwan et à Hongkong. De son expérience en Chine, il a tiré un récit inédit sur les rouages, le pouvoir et la stratégie du Parti communiste chinois (The Party. The Secret World of China’s Communist Party, HarperCollins, 2010). Il vient de rejoindre le bureau du FT à Washington.

Voir également:

Cinq idées reçues sur le Parti communiste chinois

Le léninisme de marché est toujours d’actualité.

Décryptage des clichés qui circulent au sujet de l’Empire du Milieu…

Foreign policy

Repris par Slate

30 janvier 2011

«La Chine n’a plus de communiste que le nom»

Faux. Imaginons que Lénine revienne à la vie dans le Pékin de 2011; imaginons qu’il parvienne à fermer les yeux sur les gratte-ciels étincelants et sur l’ostensible consumérisme de leurs habitants. Il percevrait certainement le Parti communiste chinois comme une copie du système qu’il avait élaboré, près d’un siècle plus tôt, pour les vainqueurs de la révolution bolchevique. Il suffit en effet d’étudier la structure du parti pour comprendre à quel point le système politique chinois demeure communiste —et léniniste.

Cela fait certes bien longtemps que la Chine a tiré un trait sur les fondements du système économique communiste. Elle les a progressivement remplacés par des entreprises d’Etat ayant le sens des affaires, qui coexistent avec un secteur privé des plus dynamiques. Mais malgré cette libéralisation de l’économie, les dirigeants chinois ont bien pris soin de conserver leur mainmise sur le pouvoir; et ce à travers trois éléments contrôlés par le parti: les fonctionnaires, la propagande et l’Armée populaire de libération (APL).

L’APL n’est pas l’armée du pays; c’est celle du parti. En Occident, la politisation potentielle des militaires est souvent matière à controverse. En Chine, c’est tout le contraire: le parti est constamment sur ses gardes, de peur de voir l’armée se dépolitiser. Il n’a peur que d’une chose: perdre le contrôle des généraux et de leurs troupes. En 1989, un général avait refusé d’ordonner à ses soldats de marcher sur la capitale pour y déloger les étudiants de la place Tian’anmen; l’incident a marqué au fer rouge la mémoire collective de la classe dirigeante. Car au final, c’est la répression des manifestants par l’armée qui a permis au parti de conserver le pouvoir en 1989; depuis, ses dirigeants font de leur mieux pour conserver le soutien des généraux, au cas où il faudrait étouffer de nouvelles révoltes dans l’œuf.

Le parti contrôle les médias par l’intermédiaire du département de la propagande, tout comme le faisait l’Union soviétique. Ce département transmet des directives quotidiennes aux organes de presse, par écrit, par email ou par sms, et —plus officieusement— par téléphone. Les directives expliquent, souvent en détail, comment traiter (ou ne pas traiter du tout) les informations considérées comme sensibles par le parti; l’attribution du prix Nobel de la paix à Lu Xiaobo, par exemple.

Enfin (et c’est peut-être le plus important), c’est le parti qui alloue tous les postes de premier plan dans les ministères, dans les entreprises, dans les universités et dans les médias, par l’intermédiaire d’un organisme mystérieux et peu connu: le département de l’organisation. A travers ce département, le parti gère la quasi-totalité des nominations d’importance, quelle que soit la région et le champ d’activité. Les Chinois se souviennent manifestement de la politique de Staline, qui voulait que les cadres décident de tout.

De fait, lorsqu’on compare la liste des caractéristiques du Parti communiste chinois à celle de l’Union soviétique (telle qu’établie par Robert Service, grand historien de l’URSS), on se rend vite compte que les ressemblances sont incroyablement nombreuses. Le parti a agi comme tous les dirigeants communistes au temps de leur âge d’or: il a éradiqué ou affaibli ses opposants politiques, a éliminé l’indépendance de la justice et des médias, a limité les libertés civiles et religieuses, a dénigré les partisans d’une autre vision de la nation, et a envoyé les dissidents en camp de travail. Si le système chinois est souvent qualifié de «léninisme de marché», ce n’est pas par hasard.

«Le Parti contrôle tous les aspects de la vie des citoyens»

Plus maintenant. Sous Mao Zedong (de 1949 à sa mort, en 1976), la Chine était, de fait, un Etat totalitaire. En ces temps obscurs, les employés ordinaires ne pouvaient se marier (et emménager avec leur conjoint) sans l’autorisation de leur supérieur hiérarchique. Il leur fallait également attendre l’aval de l’administration pour commencer à fonder une famille.

Depuis, le Parti communiste a compris qu’une telle ingérence dans la vie des Chinois pouvait desservir son principal projet: la création d’une économie moderne. Durant la période des grandes réformes initiées par Den Xiaoping (à la fin des années 1970), le Parti a peu à peu relâché son emprise sur la vie privée des citoyens, à l’exception des dissidents les plus récalcitrants. Dans les années 1980 et 1990, la disparition progressive de l’ancien système de prise en charge complète des citoyens (entreprises d’Etat, services médicaux et autres aides sociales) a également mis fin à un dispositif de contrôle particulièrement complexe, construit autour des comités de quartier, et dont l’un des objectifs étaient d’espionner la population.

Cette réforme a grandement profité au Parti. Certes, de nombreux jeunes ne savent plus vraiment à quoi sert ce dernier, estimant qu’il ne joue plus aujourd’hui de rôle notable dans leurs vies. Mais les dirigeants s’en réjouissent: les citoyens ordinaires ne sont pas sensés s’intéresser aux rouages internes du parti. Ses organes les plus puissants (comme les départements de la propagande et de l’organisation) ne veulent pas se faire remarquer; on ne trouve aucune plaque à leurs noms devant leurs bureaux, et leurs numéros de téléphone ne figurent pas dans les annuaires. La stratégie de la discrétion s’est avérée payante: elle leur permet de cacher leurs opérations à la population tout en permettant au parti de récolter tous les lauriers d’une croissance économique éclair. C’est ainsi que fonctionne aujourd’hui le contrat social de la Chine: le parti permet au citoyens d’améliorer leur niveau de vie comme bon leur semble, à condition que ces derniers ne se mêlent pas de politique.

«Internet aura raison du parti»

Impossible. On se souvient de la formule prononcée il y a dix ans par Bill Clinton; il affirmait que les dirigeants chinois ne parviendraient jamais à contrôler Internet, tâche revenant, selon lui, à essayer de «clouer de la gelée à un mur». Le président avait raison —mais il ne s’attendait certainement pas à cela. En Chine, Internet n’est pas le relais des valeurs démocratiques occidentales; et à bien des égards, il est même devenu l’inverse. La «grande muraille numérique» est chargée de filtrer les idées venues de l’Occident, et elle remplit parfaitement son office. A l’intérieur des murs, en revanche, les cyber-citoyens ultranationalistes jouissent d’une liberté de parole beaucoup plus étendue.

Le Parti communiste chinois s’est toujours drapé dans le nationalisme pour s’assurer le soutien du peuple, et il a toujours su exploiter l’émotion de la population quant aux humiliations historiques infligées par l’Occident. Les propositions d’investissements étrangers les plus banales qui soient ont ainsi parfois été comparées à l’Alliance des huit nations, qui avait envahi et occupé Pékin en 1900. Mais lorsque de tels propos se propagent sur Internet, le gouvernement chinois parvient souvent à canaliser cette colère avec finesse pour servir ses propres intérêts. Pékin avait par exemple utilisé un mouvement de colère anti-japonaise pour faire pression sur Tokyo lorsque le capitaine d’un bateau de pêche avait été arrêté dans les eaux du Japon. Ces tactiques pour le moins brutales ne font rien pour améliorer l’image de la Chine à l’étranger, mais elles ont renforcé la popularité du parti dans la population; dans les médias nationaux, les Chinois entendent que leurs dirigeants tiennent tête aux puissances étrangères.

A travers son département de la propagande, le parti emploie toute une gamme de tactiques —souvent inventives— pour conserver sa mainmise sur Internet. Chaque région dispose d’une police numérique spécialement entraînée, chargée de contenir tout mouvement d’humeur local, et le département de s’arrête pas là: il a mis sur pied un système permettant d’allouer de petites sommes d’argent à tout citoyen disposé à poster des messages progouvernementaux sur divers forums et groupes de discussion. De plus, les principaux portails Internet savent que leur —très profitable— modèle économique dépend de leur capacité à éliminer tout contenu subversif de leurs sites. Et s’ils défient ces règles à maintes reprises, le gouvernement peut tout simplement les faire disparaître du web.

«Plusieurs pays souhaitent reproduire le modèle chinois»

Bon courage. Il va sans dire que nombre de pays en développement envient le succès de la Chine. Quel pays pauvre refuserait trois décennies de croissance à 10%? Et quel despote ne voudrait pas d’une croissance à 10%, tout en ayant l’assurance de rester au pouvoir pour longtemps? De fait, nombre de pays auraient beaucoup à apprendre de la Chine quant à l’administration du développement (comment affiner ses réformes en les implémentant dans différentes régions du pays; comment gérer l’urbanisation de manière à ce que les métropoles ne soient pas submergées par les quartiers pauvres et les bidonvilles…).

Par ailleurs, la Chine est parvenue à ce résultat en ignorant délibérément les conseils de l’Occident; elle a su tirer parti des avantages du marché, sans pour autant succomber à l’ensemble de ses charmes. Pendant des années, les banquiers du monde entier se sont rendus à Pékin pour prêcher la bonne parole de la libéralisation financière, conseillant aux dirigeants chinois de laisser flotter leur monnaie et d’ouvrir leur compte de capital. Comment reprocher aux Chinois d’avoir compris que cette recommandation était évidemment motivée par des intérêts personnels? Une théorie à la mode veut que le succès de la Chine ait donné naissance à un nouveau «consensus de Pékin», qui remettrait en cause l’importance de l’économie de marché et de la démocratie —les deux marques de fabrique du «consensus de Washington». Le consensus de Pékin proposerait ainsi un système économique pragmatique et une politique autoritariste prête à l’emploi.

Mais observez le modèle chinois de plus près, et vous verrez qu’il n’est pas si simple de le l’imiter. La plupart des pays en développement n’ont pas la tradition et la complexité bureaucratique de la Chine; la structure du parti lui donne une capacité à mobiliser des ressources et à diriger ses fonctionnaires qu’ils ne peuvent égaler. La République démocratique du Congo pourrait-elle établir et administrer un département de l’organisation? En Chine, l’autoritarisme ne pourrait fonctionner sans les ressources du parti.

«Le parti ne peut pas rester au pouvoir éternellement»

Faux. Du moins pas dans un avenir prévisible. Contrairement à ce que l’on a pu voir à Taiwan et en Corée du Sud, l’émergence de la classe moyenne chinoise n’a pas coïncidé avec une exigence de démocratie à l’occidentale. Et ce pour d’évidentes raisons. Ses trois plus proches voisins asiatiques, Japon y compris, sont devenus des démocraties à des moments —et dans des circonstances— différents. Mais ils étaient tous des protectorats des Etats-Unis, et Washington a joué un rôle central dans la mise en place (ou dans l’institutionnalisation) de leur démocratie. L’Amérique a ainsi fait pression sur la Corée du Sud pour qu’elle annonce la tenue d’élections avant les Jeux olympiques de Séoul de 1988. Par ailleurs, les sociétés japonaises et sud-coréennes sont plus réduites et plus homogènes; elles n’ont pas la vaste portée continentale de la Chine, et sa multitude de conflits nationaux et ethniques. Inutile d’ajouter qu’aucun de ces pays n’a connu de révolution communiste ayant pour but principal de bouter les impérialistes étrangers hors de leurs frontières.

Il est fort possible que la classe moyenne urbaine chinoise désire avoir plus de liberté politique, mais elle n’a jamais osé se soulever de concert contre l’Etat —et ce pour une simple raison: elle a bien trop à perdre. Ces trente dernières années, le parti a sévèrement réprimé toute forme d’opposition; mais il a aussi lancé une série de vastes réformes économiques. La liberté de consommer (voitures, immobilier, supermarchés bien fournis) est beaucoup plus séduisante que la vague idée de démocratie, surtout lorsque ceux qui réclament des réformes politiques peuvent perdre leur métier ou se faire emprisonner. S’opposer au parti peut coûter cher; bien trop cher. Voilà pourquoi les régions rurales ont constitué les principaux foyers d’agitation de ces dernières années; on y trouve les habitants les plus pauvres, et donc les moins touchés par les bienfaits du miracle économique national. «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! Vous n’avez rien à perdre que vos crédits immobiliers!» n’est pas le plus engageant des slogans révolutionnaires.

Voilà pourquoi certains analystes estiment que des divisions internes au parti seraient un vecteur de changement politique plus probable. Comme toutes les organisations politiques de grande ampleur, le Parti communiste chinois est divisé en factions diverses, qui vont des fiefs locaux (dont l’influence a été illustrée par la «clique de Shanghai», sous le président Jiang Zemin) aux réseaux internes au parti (les cadres supérieurs furent par exemple liés à la Ligue de la jeunesse communiste par Hu Jintao, le successeur de Jiang). Les cadres du parti sont clairement en désaccord sur nombre de sujets, que ce soit le rythme à donner à la libéralisation politique ou l’ampleur du rôle que doit jouer le secteur privé dans l’économie du pays.

Mais ces divergences sont souvent l’arbre qui cache la forêt. Depuis 1989, lorsque les instances dirigeantes du parti s’étaient divisées et que ce dernier avait failli s’effondrer, il existe une règle suprême: aucun conflit interne au Politburo ne doit être rendu public. Aujourd’hui, la coopération des cadres dirigeants du parti est aussi naturelle que la compétition de ses factions internes, qui ne cesse de l’affaiblir. Xi Jinping, l’héritier présomptif de Hu Jintao, prendra certainement les rênes du pouvoir en 2012, lors du prochain congrès du parti. Son vice-président sera sans doute Li Keqiang; si l’on part du principe que ce dernier lui succédera pour l’habituel mandat de cinq ans, il semble que la Chine soi fixée sur l’identité de ses dirigeants jusqu’en 2022. Lorsque les Chinois comparent leur pays à l’Amérique, ils se disent que cette dernière ressemble de plus en plus à une république bananière.

 L’idée selon laquelle la Chine était destinée à devenir une démocratie a toujours été une hypothèse occidentale; hypothèse née de nos théories sur l’évolution des systèmes politiques. Et pour l’heure, tout pousse à croire que ces théories sont fausses. Le parti pense ce qu’il dit: il ne veut pas voir la Chine devenir une démocratie à l’occidentale —et il semble disposer de tous les outils nécessaires pour s’assurer que cela n’arrive jamais.

Richard McGregor

McGregor est l’ancien chef de bureau à Pékin pour the Financial Times et l’auteur de The Party: The Secret World of China’s Communist Rulers.

Traduit par Jean-Clément Nau

Voir de plus:

The permanent party

An entertaining and insightful portrait of China’s secretive rulers

The Economist

Jun 17th 2010

The Party: The Secret World of China’s Communist Rulers. By Richard McGregor. Harper; 302 pages; $27.99. Allen Lane; £25. Buy from Amazon.com, Amazon.co.uk

ANY study of the Chinese Communist Party today will soon confront two jarring questions. The first is how a party responsible for such horrors—the Cultural Revolution of the 1960s, the death of some 35m-40m people in the worst-ever man-made famine from 1958-1960—has stayed in power without facing any serious threat, the 1989 Tiananmen protests aside. The second is why it still calls itself “communist”, when China today seems closer to the cut-throat capitalism of Victorian England than to any egalitarian dream.

The second question is easier. In 1979 Deng Xiaoping, the pragmatic founder of the new China, answered it in “four basic principles”, the most important being “the leading role of the Communist Party”. Richard McGregor’s masterful depiction of the party today cites a less pompous tautology, from Chen Yuan, the son of a Long March veteran and hero of central planning, who is himself a leading state-banker: “We are the Communist Party and we will decide what communism means.”

This willingness to jettison ideological baggage while clinging to Leninist first principles also helps answer the first question, about the party’s surprising durability. Flexibility has been essential as the party has both led and adapted to wrenching change since 1978. It has had, as Mao Zedong, a less pragmatic communist, might have put it, to “manage contradictions”. In the process, Chinese people have learnt to enjoy freedoms and prosperity unimaginable under Mao. The system, Mr McGregor rightly points out, still relies, ultimately, on terror. But no longer are party rule and terror absolutely synonymous.

Through anecdote and example, Mr McGregor, a longtime correspondent in China for the Financial Times, illuminates the most important of the contradictions and paradoxes. There is the obvious one, for example, between the demands of the market and party control. Mr McGregor describes one almost comical battlefield—the overseas stockmarket listings of Chinese state-controlled companies.

Wall Street bankers scratched their heads over how to describe the role of a firm’s party committee. John Thornton, a former boss of Goldman Sachs, describes an “eye-opening” lecture he received as a member of a Chinese board: the committee was responsible for six functions “and they were the ones that mattered.” Prospectuses tend to solve the conundrum by avoiding mention of the party’s role.

A more stomach-churning example of this contradiction was the discovery in 2008 by Sanlu, a dairy firm, that some of its products had been contaminated and were harming and killing children. Commercial logic, not to mention basic humanity, demanded an instant recall. But the boss’s first loyalty was to the party, which had demanded that bad news be suppressed so as not to spoil the atmosphere at that year’s Beijing Olympics.

Then there is the tension arising from the party’s dependence—shown most graphically in Beijing in 1989—on the army to keep it in power. This has led to booming army budgets, as the generals acquire high-tech kit. But this in turn leads them to think of themselves as professional soldiers defending China when their job is to serve the Communist Party. Tensions surface in the mysterious occasional harangues in the press against those calling (though not in public) for the “depoliticisation” and “nationalisation” of the armed forces.

Third, there is the paradox that China’s leaders recognise that the main threat to their authority is corruption, yet their power rests on a system that makes it almost inevitable. Indeed, as Mr McGregor puts it, corruption has become a sort of “transaction tax that distributes ill-gotten gains among the ruling class…It becomes the glue that keeps the system together.” No outside body is allowed to have authority over the party. An independent anti-corruption campaign, as Mr McGregor notes, “could bring the whole edifice tumbling down”.

This is part of what the author calls the “fundamental paradox”: “That a strong, all-powerful party makes for a weak government and compromised institutions.” This leaves it ill-equipped to cope with the next change, as China “rebalances” its economy to stimulate domestic consumption, provide a decent social-security net and “take on the vested interests now profiting from the distortions”.

Mr McGregor seems to think that the party’s record suggests it will find a way to manage this next transition, too. But he also notes that the triumphalism of China’s leaders in recent months seems “brittle”. Party rule has always made it hard to picture the future as very different from the present. But in China it usually is.

Voir encore:

Excellent article qui n’est à côté de la plaque qu’au final : vous attribuez le penchant complotiste et l’aveuglement économique du docu à une sorte de « faute professionnelle ».

Liberty Valance

Econoclaste

mardi 8 mars 2011

Ce faisant vous êtes dans l’erreur : là comme ailleurs, c’est une pure question de demande suscitant l’offre. Autrement dit , les commanditaires c’est-à-dire les chaines de télévision, font fabriquer ce qu’ils veulent voir à l’attente.

En écrivant cela je défends bien évidemment ma boutique puisque j’exerce cette coupable de profession de documentariste plus ou moins spécialisé dans l’économie…

Depuis une dizaine d’années, pratiquement tous les docus économiques qui « marchent bien » (c’est à dire qui recueillent de bonnes critiques et font de l’écoute) sont à base idéologique « complotiste » et « horreur économique ». C’est devenu comme une norme du genre.

Si vous regardez de près les cases documentaires des programmes de télévision vous serez frappés de ce qu’on navigue aujourd’hui au rythme d’enfer : « un documentaire, un scandale ». L’impératif est tellement fort que les professionnels de la profession ont aujourd’hui un problème : on est à court de scandales. Du coup, on se retrouve à en débusquer là où il n’y en a pas vraiment…

Par exemple, vous avez sans doute remarqué le nombre incroyable de documentaires nous expliquant qu’on mange de la merde et que l’agroalimentaire nous empoisonne au sens strict du mot.

Tous ces films font d’excellents taux d’écoute sans doute parce qu’ils excellent à maintenir la cohérence de leur discours économique par exemple en évitant tous soigneusement de se demander par quel miracle l’espérance de vie peut-être en constante augmentation alors même qu’à les en croire notre environnement nutritif est en pleine dégradation…

En posant cette question je fais évidemment l’imbécile car je n’ignore pas que quand l’idéologie est en contradiction avec les faits, ce sont les faits qui ont tort.

Plus sérieusement, il est très intéressant de s’interroger quant aux raisons pour lesquelles les approches « complotistes » et « horreur économique » sont aussi en vogue aussi bien auprès du public que des responsables de chaînes.

Il y a mon avis plusieurs raisons qui convergent toutes. Certaines relèvent de la sociologie des organisations, d’autres des phénomènes d’idéologie dominante, d’autres enfin des règles de la dramaturgie.

Du côté des responsables de chaînes commanditant les programmes, on notera qu’aucun n’a la moindre formation économique. Pour ceux qui ont des formations supérieures, presque tous sont des littéraires purs et durs (sociologie, lettres, psychologie, journalisme, droit, histoire, science politique au mieux ). Il en est de même des journalistes qui écriront les critiques. Pas le moindre économiste, commercial ou spécialiste du marketing en vue…

Politiquement, surtout sur les chaînes publics, Arte compris, la plupart des commanditaires ont un passé et même un présent de militant d’extrême gauche. Les plus droitiers sont à l’aile gauche du PS version Hamon. Autrement dit, presque tous sont en rupture morale fondamentale avec le principe même de l’économie de marché. Il en résulte que l’approche « horreur économique » de l’économie est largement dominante. Il est très difficile aux voix dissonantes d’émerger pour les raisons classiques de sociologie des organisations qui font qu’on a tendance à coopter ceux qui partagent vos idées.

Mieux encore, la génération des responsables « méndéso-rocardo-jospinistes » c’est-à-dire ceux qui quoi que de gauche pensaient qu’il convenait malgré tout de produire les richesses avant que les distribuer est en train de passer la main. Elle est remplacée par des gens qui ont intellectuellement tendance à faire de la morale plutôt que de la politique ce qui les éloigne par essence d’un vrai rapport aux faits.

Dans les chaines idéologiquement de droite (TF1, M6 , W8, C+ , etc….) les responsables sont sociologiquement et intellectuellement de droite mais depuis quelques années la force des idées écologiques plus ou moins décroissantes leur fait envisager l’économie comme une forme de nuisance plutôt que la contrepartie d’un bien-être. Autrement dit, on peut aussi bien arriver par la droite que par la gauche au schéma « l’horreur économique ».

Dans cet environnement, il est extrêmement difficile de défendre une approche simplement factuelle et pédagogique des choses. Notre société est tellement « de défiance » qu’on est perpétuellement sommé de débusquer l’entourloupe des classes dirigeantes. Difficile dans cette atmosphère de garder la tête froide et de maintenir le curseur du récit là ou il doit être.

Par ailleurs, il faut bien reconnaître que le complotisme fait de la bonne dramaturgie. Il y a des bons et des méchants. Le réalisateur (et donc avec lui le spectateur) étant bien évidemment du côté des bons, on attend avec impatience la dénonciation et la défaite du « dark side of the force ». On bat des mains à voir les méchants se faire démasquer. Il y a de la passion et donc du plaisir à regarder…

Autre grand avantage du complot : c’est une valorisation par essence du spectateur. En effet, il est, comme le réalisateur, par définition toujours du côté des grands initiés, ceux qui ont su dessiller les yeux et voir le réel qu’on voulait leur cacher (car je n’ai jamais vu un récit à mécanique complotiste raconté du point de vue des gens abusés c’est-à-dire des imbéciles…. ) Il faut bien reconnaître qu’il y a du plaisir et de l’exaltation à se convaincre qu’on est intelligent et qu’on fait partie de ceux qui ont su y voir clair.

A l’inverse, l’économie ne fait pas le poids en termes d’affect et de dramaturgie car c’est un univers de la nuance et de la complexité. On y examine avec raison et froideur les moult effets pervers prêt à surgir au coin du bois. Trop compliqué et abstrait et donc au final peu bandant ! Comme disait le grand Alexis (de Tocquevlle) : « Une idée fausse, mais claire et précise, aura toujours plus de puissance dans le monde qu’une idée vraie, mais complexe ». Là est le drame absolu de l’économie à la télé.

Dernier point, c’est une banalité de constater que la France est le pays des idées générales et de la croyance dans le pouvoir créateur du politique. Si l’assemblée nationale vote que l’herbe est bleue et le ciel vert et bien qu’il en soit ainsi…

Autrement dit, dans la hiérarchie de ce qui fait l’intelligence du monde, les faits occupent le bas de l’échelle.

Si vous travaillez pour la BBC ou National Geographic, vous aurez la surprise quelques semaines avant la diffusion de recevoir un coup fil d’un jeune assistant « fact checker » auquel vous devrez justifier vos sources.

Par exemple, si votre commentaire assène que les biberons au bisphénol donnent le cancer aux nourrissons , il vous demandera de lui faxer les études vous permettant de dire ça.

Rien de tel sur les chaines de télévision française. Là, le seul contrôle est celui de conformité aux idées générales c’est-à-dire la communion avec les opinions du commanditaire ou l’évitement des chausses trappes du politiquement correct. Sur le reste (par exemple les chiffres bruts) vous pouvez raconter absolument n’importe quoi sans que quiconque ne cille.

Par exemple, récemment, une phrase de commentaire d’une émission magazine, indiquant que 1% des américains les plus riches possédaient 90% de la richesse nationale. La phrase a passé sans encombre une bonne dizaine de filtres et n’a été intercepté que juste avant l’antenne (par moi….).

Pourtant, il ne suffit que d’une culture économique très basique pour relever qu’a contrario il résulterait de cette affirmation que 99%¨de la population américaine vit avec 10% de la richesse nationale ce qui serait proprement stupéfiant dans un pays massivement de classe moyenne comme il suffit de se promener dans les banlieues pour s’en convaincre (en fait, le premier centile mobilise aux environs de 27 % de la richesse nationale ce qui est déjà proprement colossal en terme d’inégalité).

Bref, l’économie, la vraie, celle de la réalité et de la complexité, n’a vraiment pas de beaux jours devant elle sur les étranges lucarnes….

Voir également :

Le mythe de l’obsolescence programmée

Alexandre Delaigue

Econoclate

7 mars 2011

Arte a récemment diffusé un documentaire intitulé "prêt à jeter", consacré à l’obsolescence programmée. Le documentaire a apparemment eu un grand succès public, et la critique l’a unanimement recommandé (Telerama-Le Monde-Le Figaro). Vous pouvez visionner le documentaire en vod en suivant ce lien, et pouvez (pour l’instant) le trouver sur youtube.

Comme il m’avait été recommandé par diverses personnes, je l’ai visionné. Ce documentaire est hélas d’une nullité intégrale. Parfois hilarant de bêtise, parfois nauséabond de complotisme, en tout cas, jamais informatif.

"L’obsolescence programmée" est l’idée selon laquelle si les produits que vous achetez se dégradent rapidement (contrairement aux bons vieux produits inusables de nos grands-parents), ce n’est pas un hasard : c’est une machination ourdie par les entreprises industrielles, qui ont trouvé là un moyen de nous obliger à racheter régulièrement leurs produits. C’est une de ces idées qui tient une bonne place dans la conscience populaire, mais qui ne convainc guère les économistes, pour plusieurs raisons.

La première, c’est que l’idée du "c’était mieux avant, tout était solide, maintenant on ne fait plus que des produits de mauvaise qualité qui s’usent vite" est tellement intemporelle qu’on se demande bien quel a été cet âge d’or durant lequel on faisait des produits durables. (à l’époque de ma grand-mère bien entendu : sauf qu’à son époque, elle disait aussi que les produits de sa grand-mère étaient plus solides). Il y a là un biais de perception, le "biais de survie" : vous avez peut-être déjà vu un frigo des années 50 en état de fonctionnement (j’en connais un, pour ma part); vous n’avez certainement jamais vu les dizaines de milliers de frigos des années 50 qui sont tombés en panne et ont terminé à la décharge. Nous avons par ailleurs tendance à idéaliser le passé : je suis par exemple toujours très étonné par les fanatiques qui me racontent, des trémolos dans la voix, à quel point la 2CV Citroen était une voiture "increvable". Dans celle de mes parents, il fallait changer les plaquettes de frein tous les 10 000 km, le pot d’échappement tous les 20 000, et elle était tellement attaquée par la corrosion (au bout de deux ans) que dès qu’il pleuvait, on avait le pantalon inondé par une eau noirâtre et gluante. Je préfère de très loin les voitures actuelles et leurs pannes d’électronique récurrentes.

Mais il n’y a pas que ces biais de survie et d’idéalisation du passé. Si les économistes sont sceptiques vis à vis de l’obsolescence programmée, c’est que cette stratégie apparemment subtile n’a en réalité aucun sens. Prenons un exemple utilisé dans le documentaire, celui des collants féminins qui filent très vite, au point qu’il faut les changer toutes les deux semaines. Si un collant coûte 4€ et dure deux semaines, à l’issue desquelles les clientes en rachètent un, elles montrent à l’entreprise qu’elles sont disposées à dépenser 104€ par an en collants. Or, fabriquer un collant très solide coûte peut-être un peu plus cher à l’entreprise, mais certainement pas autant que de fabriquer 26 collants vendus 104 euros. Elle pourrait donc réaliser un profit largement supérieur, en vendant par exemple un collant garanti un an (avec remplacement gratuit s’il se file entretemps, pour rassurer les clientes) pour une centaine d’euros.

Bien sûr les choses ne sont pas si simples, et en pratique, beaucoup des produits que nous achetons ne sont pas particulièrement durables. Il peut y avoir deux raisons à cela. La première tient aux contraintes de la production. La durabilité est une qualité désirable; mais il y a d’autres, nombreuses qualités désirables, comme un faible coût de production, ou des caractéristiques spécifiques. Pour rester sur l’exemple des collants, on a supposé au dessus que faire un collant de durée de vie d’un an ne coûte pas cher. Ce n’est pas certain : si faire 26 collants durant deux semaines coûte au total moins cher qu’un seul collant durant un an, alors, il est préférable de fabriquer les produits moins durables – et les consommatrices soucieuses de leur pouvoir d’achat pourront préférer ceux-ci. Si pour que les collants soient durables, il faut qu’ils aient l’apparence de bas de contention, je connais beaucoup de femmes qui préféreront d’autres modèles moins solides.

Un fer à vapeur sous pression est moins durable que le vénérable fer en fonte qui ornait la cuisinière de mon arrière-grand mère; faire passer de la vapeur sous pression dans des pièces métalliques provoque une usure bien plus rapide. Il est aussi nettement plus pratique à utiliser. Une poele recouverte de téflon est moins durable qu’une casserole en cuivre massif; elle est aussi moins coûteuse, et bien plus commode. Comme nous sommes des enfants gâtés par la société de consommation, nous voudrions que tout soit à la fois durable, esthétique, pratique, et peu cher. A la fin du 19ième siècle, les marines européennes avaient cherché à produire des bâtiments de guerre à la fois rapides, dotés d’une énorme puissance de feu, et d’un gros blindage. Mais qui dit blindage et armements dit poids élevé, ce qui nuit à la manoeuvrabilité et à la vitesse. Tout problème d’ingéniérie nécessite d’optimiser entre différentes qualités incompatibles. Bien souvent, la réparabilité ou la durabilité passent au second plan, derrière d’autres qualités, comme le prix. Produire en grande série standardisée permet de réduire considérablement les coûts; réparer est un artisanat qui coûte très cher, parce que dans nos pays développés le travail coûte cher.

A côté de produits peu durables, il est également possible de trouver des produits très durables, mais chers. Un costume sur mesure fait chez un tailleur sera plus beau, conçu avec des tissus de bien meilleure qualité que le bas de gamme que vous trouverez dans le premier magasin venu: il sera aussi beaucoup plus cher. Certaines marques ont fait de la durée de vie élevée leur principal argument commercial (briquets Zippo garantis à vie, piles Duracell et leur lapin qui dure longtemps, voitures japonaises ou coréennes garanties 5 ans, chaussures Church qui durent toute une vie…) ce qui montre que faire des produits à longue durée de vie n’est certainement pas rédhibitoire pour les profits, bien au contraire. Simplement, la durée de vie n’est pas l’unique qualité désirable dans un produit.

Et cette optimisation entre des qualités concurrentes rencontre les aspirations, elles-mêmes variées, des consommateurs. Une observation modérée de mes semblables de sexe féminin m’a ainsi permis de constater que nombre d’entre elles changent très régulièrement de tenue vestimentaire, et qu’elles semblent y attacher beaucoup d’importance. Dès lors, il ne me semble pas absurde d’envisager qu’elles préfèrent acheter 26 paires de collants dans l’année – ce qui permet d’en avoir des différentes – plutôt que de porter toujours les mêmes à longueur d’année. Ce sont peut-être des dindes écervelées qui ont le cerveau lavé par la presse féminine et les diktats de la mode; plus probablement, elles font de leur tenue vestimentaire une façon de manifester leur goût et leur charme.

Et c’est la seconde raison qui explique pourquoi les produits ne sont pas toujours très durables; soumis au choix entre des produits durables et des produits rapidement obsolètes, nous avons souvent tendance à préférer les seconds. Nous aimons la variété et la nouveauté. Consommer n’est pas seulement satisfaire un besoin utilitaire; c’est aussi une source de satisfaction, de démonstration de diverses qualités personnelles à notre entourage. On peut qualifier ces sentiments de frivoles, se moquer de ces gens qui vont se ruer sur un Ipad 2 dont ils n’ont rien à faire; mais constater aussi que les sociétés qui ont voulu substituer à ces caractéristiques humaines la stricte austérité (ha, le col Mao pour tout le monde) n’étaient pas particulièrement respectueuses des libertés, ou de la vie humaine. Et noter que jamais personne ne vous a obligé à acheter quoi que ce soit. Il y a évidemment une pression sociale; et parce que le marché ne peut pas toujours satisfaire tout le monde, nous sommes obligés parfois de nous conformer aux modes de consommation de la majorité, à contrecœur.

Comme vous le voyez, il y aurait largement de quoi nourrir un excellent documentaire, instructif, autour de la question de la durée de vie des produits. Hélas, vous ne trouverez strictement rien de tout cela dans le documentaire d’Arte.

Le documentaire commence par un vieux canard qui ressort à intervalles réguliers : les ampoules électriques. Dans les années 20, un cartel entre producteurs d’ampoules aurait cyniquement établi une entente pour réduire la durée de vie des ampoules électriques à 1000 heures de fonctionnement, alors qu’auparavant, il n’était pas rare de fabriquer des ampoules de durée de vie largement supérieure. Un cartel, voilà qui éveille tout de suite l’attention de l’économiste. Comment fonctionnait-il? Comment empêchait-ils ses membres d’adopter un comportement opportuniste (par exemple, en vendant des ampoules de plus longue durée que les autres, ou des ampoules moins chères)? Le documentaire est muet sur cette question. Tout au plus est-il question d’amendes pour les membres fautifs et de "partage de technologies". Et d’interminables minutes sur un bâtiment public au fin fond des USA dans lequel une ampoule brille sans discontinuer depuis un siècle, d’une lueur un peu pâlotte, mais qui fait l’admiration des habitants qui organisent des fêtes anniversaire de l’ampoule (on se distrait comme on peut).

Un commentateur chez Aliocha permet de trouver la clé du mystère. Concevoir une ampoule électrique est un problème d’optimisation entre diverses qualités : la luminosité, la consommation, la durée de vie, la couleur. On pourrait ajouter qu’il y a de nombreux problèmes de standardisation : les culots d’ampoule doivent être identiques pour pouvoir passer d’une marque à l’autre; les couleurs doivent être identiques (un lustre avec des ampoules de luminosité différente est très laid et inconfortable, comme chacun peut le constater depuis que le Grenelle de l’environnement nous impose des ampoules à basse consommation qui n’éclairent pas), etc. Il n’est donc pas absurde que les entreprises du secteur aient coopéré pour établir des normes.

Mais comme on le sait depuis Adam Smith, des gens du même métier se rencontrent rarement sans que cela ne se termine par une conversation sur les moyens d’augmenter les prix; et le cartel en question, en plus d’établir des normes, a aussi réparti les zones géographiques entre producteurs, afin de s’assurer à chacun de confortables rentes de monopoles. Le cartel en question a donc fait l’objet de sanctions des autorités antitrust; on peut noter que si le rapport sanctionne les accords sur les prix, il montre que la durée de vie de 1000 heures est un compromis technique entre diverses qualités, et pas une tentative pour escroquer les consommateurs. Une information que bien entendu, le documentaire n’évoque pas.

Poussant vers les années 30, le documentaire nous fait le portrait d’un américain, Bernard London, présenté comme le "père spirituel" de l’obsolescence programmée, pour avoir écrit un pamphlet en 1932 intitulé "sortir de la crise par l’obsolescence programmée". La lecture de ce document, en fait, n’indique rien sur l’opportunité d’une stratégie des entreprises pour inciter les consommateurs à remplacer leurs produits; la préconisation de l’auteur est celle d’une vaste prime à la casse obligatoire, portant sur tous les produits manufacturés, l’Etat rachetant de façon obligatoire tous les produits à partir d’une certaine durée prévue à l’avance. Une idée économique stupide, mais dans le désarroi provoqué par la déflation et 25% de chômeurs en 1932, celles-ci étaient légion. Alors qu’un quart de la population américaine ne parvenait pas à se nourrir, le gouvernement américain payait les fermiers pour qu’ils abattent leurs troupeaux de vaches, afin de faire remonter le prix du lait. Nous savons aujourd’hui qu’il suffisait de sortir de l’étalon-or et d’appliquer une politique monétaire non-suicidaire pour se sortir de la crise; à l’époque, on ne le savait pas, et on assistait au grand concours des idées farfelues. Nous n’avons pas tellement changé, mais nous avons moins d’excuses.

Surtout, après de longues minutes à interviewer la fille de l’associé du Bernard London en question, le documentaire nous explique que ses brillantes idées n’ont jamais été appliquées, ce qui conduit à se demander pourquoi diable on nous en a parlé. Surtout, pourquoi le documentaire insiste aussi lourdement sur le fait que Bernard London était juif, pour conclure mystérieusement sur "nous ne saurons jamais s’il voulait aider les gens ou simplement faire du profit". C’est vrai, quoi, les juifs, ils ont toujours des arrière-pensées; Et puis, une bonne théorie du complot qui n’a pas son juif de service ne sera jamais totalement satisfaisante. (22ème à la 25ème minute).

Poursuivant dans les années 50, le documentaire nous montre les débuts de la société de consommation, plaçant l’obsolescence programmée au coeur du système. Il montre une école de design dans laquelle on explique aux étudiants que les produits n’ont pas forcément vocation à être durables (ce qui, si vous avez lu ce qui précède, tombe sous le sens : c’est le métier de designer que de concevoir des produits qui optimisent les différentes caractéristiques) pour s’indigner de ce comportement "non éthique". Les designers sont opposés aux ingénieurs, que l’on présente comme scandalisés parce qu’on les obligeait à concevoir des produits moins durables que ce qu’ils auraient pu faire.

Ce passage m’a irrésistiblement rappelé cette phrase de J.M. Folz, ancien PDG de Peugeot, qui a déclaré un jour "qu’il y a trois façons de se ruiner : le jeu, les femmes et les ingénieurs. Les deux premières sont les plus agréables, la troisième est la plus sûre". Il entendait par là que ce que les ingénieurs aiment concevoir n’est pas toujours ce que les clients désirent, et qu’à trop suivre les ingénieurs, on finit par faire des produits hors de prix et qui n’intéressent pas les clients (ayant dirigé Citroen, il savait de quoi il parlait). Etant donnée la mentalité des ingénieurs dans les années 50, il est fort probable qu’ils n’ont pas apprécié de perdre une partie de leur pouvoir dans les grandes entreprises industrielles au profit des services de design et de marketing, et regretté de ne plus pouvoir fabriquer ce qui leur plaisait. Il est certain que tout le monde, consommateurs et entreprises, y a gagné.

C’est vers la 45ème minute que le reportage nous offre son plus beau moment surréaliste. C’est qu’il y avait une alternative à la consommation jetable caractéristique de nos sociétés modernes; elle se trouvait derrière le rideau de fer. Là bas, on trouvait des ingénieurs soucieux de produire de la qualité, des produits éternels. Une entreprise d’électricité est-allemande avait même conçu une ampoule électrique de bien plus longue durée que ce que l’on trouvait à l’Ouest; dans le bloc communiste, on produisait pour durer. J’ai eu du mal à réprimer mon hilarité, me souvenant des multiples blagues de la RDA, dont les habitants ne manquaient pas de moquer la piètre qualité de leur production nationale (vous savez comment doubler la valeur de revente d’une trabant? En faisant le plein). Je me souviens aussi que la meilleure façon de faire pleurer un habitant des pays de l’Est, à l’époque, était de lui faire visiter un supermarché occidental (expérience vécue). Etrangement d’ailleurs, lorsque le rideau de fer est tombé, la première chose que les allemands de l’Est ont faite a été de se ruer sur les biens de consommation fabriqués à l’Ouest; l’horrible société consumériste leur semblait manifestement plus attrayante que leurs propres produits. Quant aux usines Est-Allemandes, elles étaient tellement efficaces qu’elles ont toutes dû fermer. Le documentaire suggère à demi-mot que les industriels de l’Ouest ont voulu se débarrasser de ces compétiteurs redoutables, peu au fait du grand complot pour obliger les consommateurs à acheter sans cesse.

A ce stade, on se demande s’il faut rire ou pleurer face à ce spectacle lamentable. Le reportage se termine sur les problèmes de durée de vie des premiers Ipods, dont la batterie (impossible à changer) avait fâcheusement tendance à tomber en rade au bout de 18 mois de fonctionnement. Là encore, aucune autre explication qu’un sinistre complot pour exploiter le consommateur n’est fournie. Il est fort possible qu’Apple ait négligé la durée de vie au profit du design et de contraintes de fabrication; ils sont coutumiers du fait, mais les acheteurs de produits Apple semblent vouloir obstinément acheter leurs produits hors de prix, mais tellement jolis. Le principal plaignant, après qu’une avocate lui ait fait bénéficier d’un système judiciaire américain toujours prêt à faire payer des indemnités par les grandes entreprises pour tout et n’importe quoi, ne s’est d’ailleurs pas privé de se racheter un Macbook à 2000 dollars par la suite (son cerveau ayant été probablement lavé pour qu’il ne voie pas les ordinateurs portables concurrents, vendus deux fois moins cher et avec des batteries amovibles).

Le fil rouge du reportage se termine – un espagnol ayant essayé, très difficilement, de réparer son imprimante à jet d’encre parce qu’il ne voulait pas en changer, suivant les conseils des vendeurs lui suggérant plutôt d’en acheter une neuve pour une trentaine d’euros. Sa situation est mise en abîme avec celle du Ghana, qui reçoit par containers entiers du matériel informatique jeté dans les pays développés. Le documentaire insiste lourdement sur le parallèle entre ces africains sages qui ne gaspillent pas, par opposition à ces occidentaux gaspilleurs qui mettent leur matériel à la poubelle à la moindre occasion. Là encore, l’explication économique est simple. Comme le montre l’exemple de l’espagnol essayant de réparer son imprimante, réparer certains matériels consomme énormément de temps; au Ghana, récupérer des choses utilisables dans le matériel informatique jeté prend aussi énormément de temps de travail, occupant des familles entières sur des décharges. cela ne représente aucune sagesse africaine particulière; dans nos pays développés, les produits fabriqués en grande série ne coûtent pas cher, parce que nous disposons d’un immense capital productif; par contre, le travail est très cher. La situation est inverse dans les pays en développement. Résultat? Chez nous il est bien moins coûteux de racheter du matériel neuf que de consacrer du temps de travail à le réparer. Au Ghana, le travail est abondant et ne coûte (et ne rapporte) presque rien. Le documentaire se garde bien de demander à ces gens qui passent leurs journées à farfouiller dans des ordures quelle existence ils préféreraient : la réponse n’aurait pas cadré avec le ton général.

A la fin de ce document manipulateur, complotiste, qui n’explique rien, on se demande comment on en arrive à réaliser une chose pareille. L’explication est en filigrane dans le document, qui nous montre avec des trémolos dans la voix off des conférences sur la décroissance, et qui donne la part belle à Serge Latouche, le grand prêtre du mouvement. On comprend alors que nous ne sommes pas face à une entreprise d’information, mais à une entreprise de morale, selon le concept défini par le sociologue Howard Becker. Le but du documentaire n’est pas d’informer, mais de convertir les mécréants. C’est ce qui conduit la réalisatrice à nous vanter les collants indestructibles, sans une seconde confronter son propre comportement de consommatrice à son discours.

Ce qui est plus étonnant, c’est de voir l’unanimité de la critique journalistique et des responsables d’Arte, qui ont gobé sans sourciller et applaudi à un documentaire qui est une énorme faute professionnelle. De journalistes, de documentaristes, on attend qu’ils nous informent de la façon la plus intègre possible. Que l’objectivité absolue soit impossible à atteindre, soit; mais elle est le standard d’éthique professionnelle qui devrait guider ceux qui nous informent. A préférer les entreprises de morale aux entreprises d’information, il est à craindre que la profession journalistique soit en bonne voie d’obsolescence programmée.

Voir enfin:

Searching for Hayek in Cairo

To make democracy stick, the Arab Spring now needs an economic revolution..Article Comments

Matthew Kaminski

April 21, 2011.

Cairo

The downsides of Mideast unrest are civil wars, Islamist takeovers and terrorism, and gasoline prices approaching $5 a gallon. Add to the list backlash against the open economy. If this persists, the grand upside of this tumultuous Arab spring—democracy—will be harder to achieve.

Egypt is the bellwether. Two months since the overthrow of the Mubarak regime, interim military rulers run the Arab world’s largest state and promise a return to civilian rule following free elections later this year. Economic populism comes naturally to its suddenly rambunctious politics. On the streets, anger over low wages and corruption extends to capitalism and business elites who worked hand-in-glove with the hated regime.

If anything unites Egyptians in this bewildering period, it’s the conviction that ousted President Hosni Mubarak, sons Gamal and Alaa, and their friends fleeced the country. Thousands have come back to Cairo’s Tahrir Square in recent weeks to demand justice.

In response, prosecutors last week put the three Mubaraks in 15-day custody for questioning. Steel oligarch Ahmed Ezz and other confidants were already in jail. Corruption indictments came down Sunday against former Prime Minister Ahmed Nazif and his finance minister, Youssef Boutros-Ghali.

All these men claimed to champion economic reform. So, not surprisingly, people are now hostile to it. Every party, from the Muslim Brotherhood to self-described liberals, puts the need for "social justice" atop its list of economic priorities. Privatization and liberalization are dirty words. A series of strikes since the regime fell demanded not just better pay, but the nationalization of industry.

Any new elected government will likely be pushed to provide jobless benefits and boost fuel, food and other subsidies—what passes for welfare in a developing country. With privatization off the table probably for years, there’s talk of building up "national champions," large, usually state-owned companies that demand monopolies, tariff protections and other perks. There’s also talk of dropping the recently adopted 20% corporate and income flat tax and bringing back a progressive system.

Crony capitalists deserve to be rebuked, yet the backlash carries a price. It keeps investors and capital away. And it poisons the political atmosphere, pushing off already overdue changes necessary to meet the great expectations of better jobs and wages. What’s too often overlooked is that the foundations of capitalism are those of democracy as well: rule of law and an independent judiciary, a private sector able to thrive free of state favor or caprice, competition and open borders for goods, people and capital.

Reform and its advocates were early victims of Egypt’s revolution. Yet paradoxically, thanks to them, the economy was a lone not-so-dark spot of the late Mubarak years. Before 2005, Egypt was a stagnant and state-dominated economy. But after the opening that year—including the introduction of a flat tax that increased revenues four-fold—average annual growth above 6% beat similar Arab countries like Jordan or Syria. Economic activity started to come out of the shadows. The banking system was cleaned up. Red tape, while still notoriously bad, improved enough for Egypt to make a dramatic jump up to the 18th spot on the World Bank’s rankings of easiest countries in which to do business.

Four days into the January protests, President Mubarak fired the government of Mr. Nazif, who now sits in prison. Aside from appeasing public anger, he hoped to secure the military’s support. The brass didn’t like reforms or Gamal Mubarak, a banker who had his eye on daddy’s job. The privatization of state companies—often to benefit Mubarak cronies—and pledges of transparency and competition threatened the military’s opaque hold on, it is said, up to a third of Egypt’s economy. Two weeks later, after protests swelled, the generals pushed the Mubaraks out.

To the public at large, Gamal Mubarak symbolizes obscene wealth for the elites, while roughly half of Egypt lives on less than $2 a day and can’t read or write. "Egypt did very well—just for 100 people," says protest organizer Abdullah Helmy. As Russia showed in the 1990s, privatization without proper domestic competition and rule of law enriches insiders, enrages the rest, and yields limited economic benefits.

But however flawed and limited, the reforms have helped Egypt stomach the economic blows of revolution. Tourism plummeted and Cairo’s stock market stayed shut for over a month, until late March. Gross domestic product this year is expected to grow 2.5%, less than half the pre-revolutionary forecast. The interim government is looking for funding from the International Monetary Fund and others to cover a budget hole, but there’s little sense of desperation or shortages of food or other staples. Egypt built up reserves to $36 billion; the central bank has used at least $6 billion of it to prop up the Egyptian pound since February.

"The economic developments that Egypt saw in the last five years did not filter to the masses," says Yasser El Mallawany, the chief executive of EFG Hermes, the biggest investment bank in the Middle East. "It was not people friendly. But if the growth [in 2005-10] had not been achieved, I don’t know from where you’d feed 80 million people today."

Mr. El Mallawany, whose bank operates in 10 countries, made the right connections in the old days. He served on the policies committee of the once-ruling National Democratic Party, which was dissolved the other day in another notch for the demonstrators of Tahrir Square. Gamal Mubarak owns an 18% stake in a small subsidiary of EFG Hermes.

Mr. El Mallawany says he worries that arrests of allegedly dirty insiders will turn into a "witch hunt" against business and destroy the economy. You might say his fear is self-interested. But the line between justice and political retribution is thin in places with weak rule of law. Corruption charges can easily become tools of illiberal regimes. (See Putin’s Russia, 2000-present.)

Egypt would be better served by focusing on modernization. The barrier isn’t Islam, the tired excuse for Arab economic malaise, but political will. The Muslim Brotherhood, the powerful Islamist group, may send mixed messages about its commitment to liberal democracy, but it isn’t averse to business. Though few in absolute numbers, the young liberals who made this revolution say they want Egypt to join the wider world economy. A new dose of state planning won’t get it there.

The U.S. and other donors can help by providing incentives for Egypt’s future rulers to liberalize—say, with preferential trade access or direct financial aid to cover the short-term pain of cutting subsidies. Elected politicians are reluctant to pursue such policies because their fruits take time to ripen.

There’s a democratic imperative to market reform. The military, secular elites, the Islamists and now Peron-style populists are no friends of political pluralism. Growing economic opportunities and middle classes can help guard against reversal. South Africa and Turkey are good examples of imperfect democracies bucked up by strong, competitive economies. As scholar Valerie Bunce noted in the context of postcommunist Eastern Europe, liberalization helps to "disentangle political power from economic resources and thereby constrain the state, empower society and create competitive political and economic hierarchies."

Mr. El Mallawany’s apartment along the Nile looks out onto shabby office towers and a sports stadium. "They’ve made this city so ugly," he says, shaking his salt-and-pepper head. He lights a cigar. "It should be beautiful," he continues. "With the right policies, Egypt in 10 years can be Malaysia."

Mr. Kaminski is a member of the Journal’s editorial board.


Moyen-Orient: Derrière le printemps arabe et l’automne américain, l’hiver iranien (Iranian winter could chill the Arab spring while Washington dithers)

20 avril, 2011
Empty suited ObamaSi l’administration américaine rejette désormais clairement toute idée de maintien du colonel Kadhafi au pouvoir à Tripoli, il n’en n’était pas ainsi début février, c’est-à-dire dix jours seulement avant le début de la fronde contre le régime. « A cette époque, les Américains jouaient encore les fils Kadhafi pour succéder au père », nous affirme un diplomate au fait de la situation à Tripoli. Pour preuve : le 1er février dernier, Khamis, un des fils Kadhafi en pointe aujourd’hui dans la répression des rebelles, partait pour Washington à l’invitation du Pentagone. Khamis est resté plus d’une semaine aux Etats-Unis lors d’une visite préparée par l’attaché de défense américain à Tripoli. Les manifestations contre le régime Kadhafi ont commencé alors que Khamis venait de rentrer en Libye. Il a dirigé ensuite un bataillon d’élite, la 32ème Brigade, plutôt bien équipée, et considéré comme la plus performante des trois « unités de protection du régime », constituées de 10 000 hommes, selon des sources américaines. En mars, les Etats-Unis se sont d’abord opposés à l’adoption par l’ONU de la résolution autorisant le recours à la force en Libye, avant finalement d’accepter de voter un texte, qui a permis à la coalition de protéger les populations civiles contre les exactions perpétrées par le régime libyen. Georges Malbrunot
Of all the current global conflicts where innocents are being massacred, couldn’t the administration at least narrow it down to helping one of the many groups that does not have al-Qaeda ties and was not fighting Americans in Iraq? How about "doing what’s right" in Darfur, where countless non-Muslims have been butchered by the Islamist regime in Khartoum for these many years? How about "doing what’s right" regarding the persecuted, indigenous Christians of the Islamic world? (…) In sum, as he explained it, not only does Obama’s decision to intervene militarily in Libya not serve any tangible American interests; it may directly serve the interests of the Islamist enemy. Raymond Ibrahim
Au Maghreb et au Machrek, les élites prédatrices et meurtrières qui gouvernent depuis cinq décennies les "républiques de la Peur" ou les "États de barbarie" sont désormais taraudées par le doute. Pour qu’elles ne subissent pas le sort des présidents Ben Ali et Moubarak, leurs appareils de sécurité redoublent déjà d’efforts pour étouffer toute velléité de manifestation. C’est ce qu’illustre les vagues d’arrestations opérées dans les rangs de l’opposition et au sein des quelques ilots de société civile en Syrie, en Algérie et également en Iran, État non arabe, mais acteur central dans le système régional du Moyen-Orient. (…) Les nuages ne manquent pas sur le "Printemps arabe", mais, pour la première fois depuis des dizaines d’années, ils se dissipent et ne bouchent plus l’horizon des sociétés du Maghreb et du Moyen-Orient. Mieux, s’émancipant des grands récits et comme éreintées par des décennies de répression et de violences « laïques » et « islamistes », ce sont les sociétés arabes elles-mêmes qui, pacifiquement et quasiment sans encadrement politique, ont tenté de dissiper ces nuages. À ce propos, si l’on n’a pas assisté en 2011 à une réédition des carnages algériens, irakiens et syriens évoqués ci-dessus, c’est peut-être parce que ces régimes brutaux, mais vieillissants et immobiles, ont éprouvé quelque difficulté à appliquer ces modus operandi expéditifs face à des sociétés plus multiformes et mobiles que jadis, notamment via les secteurs mondialisés et « digitaux » de leurs jeunesses. Les mois et les années à venir diront si les mouvements conservateurs les plus importants se réclamant de l’islam politique ont, comme l’assurent de nombreux experts, opéré leur conversion aux principes du pluralisme et de la démocratie parlementaire, sur le modèle désormais prisé de l’AKP turc. L’on saura également si les lourds, prébendiers et pléthoriques appareils sécuritaires se laisseront bousculer et accepteront de rendre des comptes. L’on saura enfin si les plus prêtes à tout parmi les élites militaro-policières contestées et les organisations islamistes armées seront parvenues à torpiller ces processus fragiles par lesquels les sociétés révoltées tentent littéralement de "se constituer" politiquement. Pascal Fenaux (février 2011)
Il pourrait s’avérer que le printemps arabe tourne en un hiver iranien. Ce que nous espérons voir, c’est le printemps européen de 1989. Mais (…) en période de chaos, un groupe islamiste organisé peut s’emparer de l’Etat. C’est arrivé en Iran et cela peut aussi arriver ailleurs. (…) Si on retire son venin à l’Iran ou si son régime est soumis à la même pression que les autres régimes dans la région, alors il y aura une chance de paix et de progrès. (…) L’Iran s’est déjà emparé de la moitié de la société palestinienne par le biais de son intermédiaire, le Hamas. Et si le régime iranien tombe, il ne faudra pas longtemps avant que le Hamas ne tombe à son tour. Netanyahu

Après le printemps arabe et l’automne américain,… l’hiver iranien!

Subversion tous azimuths, renversement au Liban du premier régime démocratique depuis le départ des Syriens, fourniture continue et flagrante d’armes (par bateaux entiers!) à des mouvements terroristes tels que le Hezbollah ou le Hamas, frères musulmans qui se frottent les mains  …

Après, avec l’actuel prétendu « printemps arabe », la magistrale démonstration de la totale absence de responsabilité d’Israël dans un Monde arabe qui apparaît de plus en plus clairement comme un véritable accident industriel …

Et, avec l’actuel fiasco libyen et la chute historique du crédit américain, la confirmation, chaque jour un peu plus convaincante, du bien-fondé comme de la  remarquable qualité d’exécution du renversement de Saddam …

Retour, avec l’ancien représentant américain à l’ONU John Bolton, sur les vrais gagnants derrière les actuelles gesticulations, à savoir les mollahs de Téhéran …

Que la pusillanimité du monde libre derrière son prétendu leader rapproche chaque jour un peu plus de la capacité nucléaire qui, sans compter les risques d’une course aux armements régionale, les rendra alors intouchables …

Iranian Winter Could Chill the Arab Spring

From nukes to terrorist proxies, Tehran’s power grows—and Washington dithers.

John Bolton

The WSJ

April 15, 2011

Since the "Arab Spring" began four months ago in Tunisia, U.S. media have focused constantly and generally optimistically on the turmoil in the Middle East. Unfortunately, the rising threat of an Iranian Winter—nuclear or otherwise—is likely to outlast and overshadow any Arab Spring.

Iran’s hegemonic ambitions are embodied in its rapidly progressing nuclear-weapons program and its continued subversion across the region. In a case that emphasizes the fragility of aspiring democracies, Iranian Winter has already descended upon Lebanon, where Iran’s influence has helped replace a pro-Western government with a coalition dominated by Tehran’s allies, including Hezbollah. Last week, departing Lebanese Prime Minister Saad Hariri condemned Iran’s "flagrant intervention" in his country. 

In Syria, despite substantial opposition to the Assad dictatorship, regime change is highly unlikely. Iran will not easily allow its quasi-satellite to be pried from its grasp, and is reportedly helping the Assad regime quell this week’s protests.

Then there’s the Victoria, a ship containing tons of weaponry bound for Hamas that the Israeli navy seized last month. The episode recalls the Karine A, a weapons shipment from Iran to the Palestine Liberation Organization seized by Israel in 2002. Clearly Iran has a penchant for arming Sunni and Shiite terrorists alike.

Iran’s support for Hamas is even more important now that Egypt’s blockade of the Gaza Strip, porous as it sometimes was, has now effectively ended with the fall of Hosni Mubarak. Hamas, a wholly owned subsidiary of the Muslim Brotherhood, is now free to transfer arms and operatives between Gaza and Egypt, sowing trouble in both places.

The real tip of the spear in the Middle East may be Bahrain, home of the U.S. Fifth Fleet. No longer oil-rich, the tiny monarchy is separated from Saudi Arabia only by a causeway. Popular protests in Bahrain, a Sunni monarchy ruling a 70% Shiite population, pose the starkest potential conflict between U.S. principles and strategic interests. Iran would happily welcome a "free" election in Bahrain, which would likely bring to power a pro-Tehran leadership.

Arab states, led by the Saudis, have assisted Bahrain in harshly suppressing Shiite protests. These pro-U.S. monarchies, shaken by Washington’s casual dismissal of longtime ally Hosni Mubarak, also worry about President Obama’s withdrawal from Iraq and planned reductions in forces in Afghanistan. And there is no evidence that the president has a strategy to deal with Iran’s continuing threat in the Gulf region—which extends to Yemen, where Iran could use Shiite tribes to gain influence, even as al Qaeda in the Arabian Peninsula also strengthens.

Inside Iran, we now have confirmation—thanks to disclosures this month by an Iranian opposition group, which have been confirmed by Iranian officials—that the regime has the capability to mass-produce critical components for centrifuges used to enrich uranium to weapons-grade levels. That news proves again the inefficacy of U.N. Security Council resolutions and sanctions against a determined adversary.

Thus Iran’s weapons program proceeds full steam ahead, which only emphasizes to would-be proliferators that persistence pays. Moammar Gadhafi surrendered his nuclear weapons program in 2003-04 because he feared becoming the next Saddam Hussein, but he is now undoubtedly cursing his timidity. Had he made seven years of progress toward deliverable nuclear weapons, there would surely be no NATO bombing of his military today.

An Iranian nuclear capability would undoubtedly cause Saudi Arabia, Egypt, Turkey and perhaps others to seek their own deliverable nuclear weapons. We would therefore see a region substantially more in Iran’s thrall and far more unstable and dangerous for Washington and its allies.

Moreover, America’s failure to stop Iran’s nuclear ambitions—which is certainly how it would be perceived worldwide—would be a substantial blow to U.S. influence in general. Terrorists and their state sponsors would see Iran’s unchallenged role as terrorism’s leading state sponsor and central banker, and would wonder what they have to lose.

The Arab Spring may be fascinating, and may or may not endure. Sadly, Iran’s hegemonic threat looks far more sustainable.

Mr. Bolton, a senior fellow at the American Enterprise Institute, is the author of "Surrender Is Not an Option: Defending America at the United Nations" (Simon & Schuster, 2007).

Voir aussi :

Libya Is Not Iraq

Victor Davis Hanson

National Review Online

April 18, 2011

 

The Left is terribly embarrassed about the US intervention in Libya. We have preemptively attacked an Arab Muslim nation that posed little threat to the national-security interests of the United States. President Obama did not have majority support among the American people. Nor did he even attempt to gain approval from Congress — especially egregious because he seems to be the first president since Harry Truman who sought and obtained sanction for military action from the United Nations without gaining formal authorization from his own Congress.

The administration offered no rationale for judging, on humanitarian grounds, that Qaddafi was more egregiously murderous than, say, the killers in the Congo or Ivory Coast. Nor, in terms of national security, did the relatively sparsely populated and isolated Libya pose a threat comparable to those posed by either Iran or Syria — concerning which we carefully steered clear when similar domestic unrest threatened both regimes.

Stranger still, the Qaddafi regime of over four decades’ duration had since 2003 courted Western nations, after promising to give up its sizable WMD arsenal in the light of Saddam Hussein’s fate. The Western response, if sometimes cynical and oil-driven, nevertheless was increasingly institutionalized, at least if we can gauge by the number of Western intellectuals who wrote encomia on behalf of Qaddafi, and by the institutions that, perhaps in return for sizable donations, gave degrees to his Westernized son and sponsored exhibitions of his artwork. The nadir of the Western outreach effort was the British release of the Lockerbie bomber, Abdelbaset al-Megrahi, in apparent exchange for future oil concessions and intelligence cooperation.

Why, then, did we begin bombing? Apparently, the Obama administration had been stung by criticism of its confused reactions to the protests against the two pro-American authoritarian regimes that quite abruptly crashed in Egypt and Tunisia. After days of calibrating the chances of success of the Libyan rebellion — and weighing the growing criticism of such tardy opportunism — it jumped in, convinced that in a matter of days Tripoli would be the third autocratic Arab regime to fall — now all the better with an eleventh-hour helpful push from high-profile American bombers and cruise missiles. Our landmark adventure in Libya would subordinate US military power to international humanitarian concerns as adjudicated by the UN and the Arab League, prevent the embarrassment of being shown up by the interventionist French and British, and prove a cakewalk, given that Qaddafi was isolated, on the verge of being overthrown, and ruling over a weak country of less than seven million. So the Nobel Peace laureate Obama gave the go-ahead, on the prompting of Samantha Power, Hillary Clinton, and Susan Rice, turned to the NCAA basketball tournament, golf, and vacationing in Rio — and outsourced the messy details to a reluctant Pentagon.

The Left, as I said, was humiliated, since its former criticism of Iraq had lived on the principle that George Bush had precipitously taken us to war against a Middle East oil-producing nation and now died with the principle that Barack Obama far more precipitously took us to war against a Middle East oil-producing nation. Worse still, Libya occurred amid a series of Obama flip-flops that cemented the notion of a partisan rather than principled Left: as vociferous in its criticism of President Bush’s Guantanamo, renditions, tribunals, Predators, Patriot Act, intercepts, wiretaps, Iraq presence, and preventive detention as it was abruptly silent once President Obama embraced, or indeed trumped, all these policies and protocols.

Now, in exasperation, many on the left have suggested that they are no more hypocritical than those on the right, who supported the removal of the dictator Saddam Hussein, but now oppose bombing the dictator Qaddafi, supposedly because a liberal Obama, not a conservative Bush, is commander-in-chief. But here are some reasons why Iraq in 2003 made sense, and Libya in 2011 makes no sense.

1. There was no ambiguity about our mission in Iraq: remove Saddam, and stay on to foster a consensual government. In Libya we have no mission, since we want Qaddafi gone in theory, but apparently can neither synchronize that aim with international sanctions nor pursue it openly by military means.

2. In Iraq, we were taking the lead in setting up a consensual government; in Libya to this day we have no idea who the rebels are, except that a few spoke good English in their impassioned interviews on CNN.

3. Qaddafi had viciously killed perhaps a few thousand rebels to prompt our humanitarian outrage; Saddam had killed perhaps a million at home and abroad before we intervened. Perhaps we were properly anticipatory with Qaddafi and unduly reactive with Saddam — but nevertheless, Qaddafi’s record of genocides simply was not comparable to Saddam’s.

4. The Bush administration made it clear, despite a growing insurgency and Democratic criticism, that it would not leave Iraq in defeat, but was intent on finishing the mission by removing Saddam’s Baath party from power, stabilizing the country, and ensuring an elected government. In Libya, the Obama administration intervened and then in less than two weeks abruptly quit military operations, outsourcing them to Britain and France. The administration apparently was not worried that Qaddafi is still in power and killing his opponents — to prevent which we intervened in the first place. Success in Iraq sent a signal; so did quitting in Libya. Now we can anticipate an endless cycle of horse-trading with a resilient Qaddafi, much as Saddam once made a mockery of UN resolutions.

5. When we went into Iraq, Saddam was in a virtual war with the United States, which was enforcing a twelve-year-long no-fly zone after the full-fledged 1991 Gulf War, and he was still sponsoring terrorism in the post-9/11 climate. Qaddafi was a similar nefarious dictator but, unlike Saddam, the subject of intense and ongoing Western outreach. And there had been no direct American hostilities against him in over 20 years.

6. Libya is a tiny country of less than 7 million people, of far less geostrategic interest to the United States than Iraq. Iraq, a country of 26 million, was central to the stability of the Gulf region, from which 40 percent of the world’s oil was shipped. While Saddam Hussein’s desire, past and present, to sponsor terrorism was arguably matched by Qaddafi’s prior to 2003, his ability to do so, given his more ample resources, larger population, and central location, was far greater.

7. Bush was careful to obtain authorization (on 23 grounds) from both houses of Congress in October 2002, more than five months before he went in. Yet Obama has still not even attempted anything similar.

8. Bush attempted to go to the UN and was rebuffed, and then fell back to the (dubious) position that he was at least enforcing UN resolutions. Obama indeed got UN and Arab League approval for a no-fly zone and for unspecified action to help the rebels, but then de facto exceeded it by bombing ground targets and apparently inserting operatives among the rebels to coordinate air assaults — far in excess of the UN’s notion of no-fly zones or efforts to prevent a humanitarian disaster. The US was immediately put in a box of bragging about having obtained international sanctions, and then discovering that it could not remove Qaddafi without violating the spirit and letter of just those international authorizations.

9. When we went into Iraq, we were already involved in one war, in Afghanistan, but a war that at that point had cost less than 100 American lives in over 18 months of fighting. The United States’ annual deficit was less than $400 billion. When we went into Libya we had nearly 150,000 troops stationed in Afghanistan and Iraq, and the government, facing an imminent shutdown, was running a $1.6 trillion deficit — four times as large in dollars as in 2003, and almost three times in terms of GDP.

10. When Islamists inevitably tried to hijack the US removal of Saddam, we moved to prevent that; in Libya, if and when the removal of Qaddafi happens, we have no ability to govern events and are far more likely to foster than to prevent Islamic radicalism.

11. In Iraq, we were faulted for being unilateral despite having far more allies than we do at present in Libya, when we are praised for being multilateral.

12. Stabilizing Afghanistan proved far more difficult than the brilliant six-week removal of the Taliban, stabilizing Iraq far more difficult than the brilliant three-week removal of Saddam. Such lessons teach us that Libya would probably follow the same course, or conceivably worse, given that we have not yet brilliantly removed Qaddafi. The United States might be able to stabilize two post-war constitutional governments, but probably not three — and the third attempt could very well endanger the earlier two.

To be fair, in Obama’s defense, it perhaps soon may be said that we suffered greatly in victory in Iraq and, by comparison, far less in defeat in Libya.

Voir également:

Ideals Trump Interests in Obama’s Libya Policy

Raymond Ibrahim

April 15, 2011

Hudson New York

President Obama’s recent explanation for militarily engaging Libya is yet another example of how US leaders increasingly rationalize their policies via sentimental and idealistic platitudes, rather than reality or the long view — or just plain common sense.

In a speech replete with moralizing intonations, Obama did manage to evoke US "interests" — six times — though he never explained what these are. Instead, we were admonished about "our responsibilities to our fellow human beings" and how not assisting them "would have been a betrayal of who we are." Further, by juxtaposing America’s "interests" with its "values" — Obama did so twice in his Libya speech — indicates that he may see the two as near synonymous, though they certainly are not.

The closest thing to a fuzzy "interest" that Obama posited is the need to contain Libyan rebels from fleeing to and disrupting nearby nations, such as Egypt, a country of "democratic impulses" where "change will inspire us and raise hopes" — so an overly optimistic Obama observed. While there certainly are liberal, secular elements in Egypt’s revolution, increasing evidence — from an Islamist-inclined military that opens fire on its Christian minority, to the recent referendum which serves the Muslim Brotherhood — indicates that, left to itself, Egypt is poised to look more like Iran than America.

Of course, the Obama administration is not against Islamists rising to power — so long as it is through the "will" of the people. As the Los Angeles Times put it, the administration "supports a role for groups such as the Muslim Brotherhood, a banned Islamist organization, in a reformed Egyptian government." Even in his speech, Obama said the US must support "the freedom for people to express themselves and choose their leaders"; must support "governments that are ultimately responsive to the aspirations of the people." The underlying assumption is that people always choose liberal forms of governments — a demonstrably false notion: Nazis, Hamas, the mullahs — all came to power through the "aspirations of the people."

As for Libya’s nebulous opposition, even before Obama decided to support them, the Washington Post had reported that "the administration knows little about Libya’s well-armed rebels, [and] cannot predict the political system that might replace Qaddafi’s bizarre rule." More recent evidence indicates that the US is arming the same jihadists who four years earlier were trying to kill Americans in Iraq.

Yet Obama bypasses all these obstacles by engaging in moral posturing, asserting, for example, that a massacre in eastern Libya’s Benghazi "would have reverberated across the region and stained the conscience of the world. It was not in our national interest to let that happen. I refused to let that happen." Again, no clarification exactly how an intertribal massacre — regular occurrences the world over — is "not in our national interest." Moreover, as Jihad Watch director Robert Spencer soberly puts it:

Eastern Libya [Benghazi], where the anti-Qaddafi forces are based, is a hotbed of anti-Americanism and jihadist sentiment. A report by West Point’s Combating Terrorism Center reveals that during the last few years, more jihadists per capita entered Iraq from Libya than from any other Muslim country — and most of them came from the region that is now spearheading the revolt against Qaddafi.

Perhaps Obama simply sees the rebels as "freedom-fighters" — as a recent Examiner headline phrases it: "U.S. supports Al Qaeda ‘freedom fighters’ against Qaddafi in Libyan civil war." If so, it is well to reflect that the US has been down this road before, when it supported Afghanistan’s "freedom-fighting" mujahidin against the Soviet Union in the 1980s, only for Afghanistan to become a terrorist haven and al Qaeda’s headquarters, where the strikes of 9/11 were devised.

As opposed to today, however, it was less evident during the Reagan era that Islamists would become a global headache; plus, the reason for supporting the mujahidin was less idealistic and more to do with actual US interests — containing Soviet expansion and influence.

Conversely, in Obama’s Libyan adventure, we know for a fact that Islamist forces are involved; we know for a fact what happens when Islamists assume power — whether the mullahs in Iran, Hamas in the Palestinian Authority, or the Taliban in Afghanistan: they become anti-American, terrorist breeding grounds. Finally, as Obama explained it, no US interests are being served either way.

Indeed, even Obama’s humanitarian argument for Libyan intervention is full of holes: if the opposition overthrows Qaddafi, it will likely be they, the opposition, who inflict a bloodbath on their countrymen — the usual denouement of intertribal warfare. In this context, whereas US intervention will have saved the lives of eastern Libyans, it will be seen as complicit in the killing of western Libyans — and, as usual, used as fodder to incite further anti-Americanism in the region.

Further, Obama’s point that, though many people around the world are being oppressed by their governments, "that cannot be an argument for never acting on behalf of what’s right," also raises questions: Of all the current global conflicts where innocents are being massacred, couldn’t the administration at least narrow it down to helping one of the many groups that does not have al-Qaeda ties and was not fighting Americans in Iraq?

How about "doing what’s right" in Darfur, where countless non-Muslims have been butchered by the Islamist regime in Khartoum for these many years? How about "doing what’s right" regarding the persecuted, indigenous Christians of the Islamic world? (Whereas one of Obama’s reasons for intervening in Libya was that mosques were unintentionally being destroyed — he has been silent in word and deed regarding the numerous churches intentionally being destroyed in the Muslim world.)

In sum, as he explained it, not only does Obama’s decision to intervene militarily in Libya not serve any tangible American interests; it may directly serve the interests of the Islamist enemy. More ironic, the humanitarian argument is full of holes. One is left hoping that, for strategic purposes, Obama is not being fully transparent, but does have concrete US interests in mind — which, of course, is exactly how practically every Arab interprets US intervention.

Hence, the final irony: While Obama’s fine platitudes to justify war may satisfy some Americans, they are far from achieving their objective: winning over the much coveted Arab "hearts-and-minds," two quantities that — as evinced from the Arabic media to the Arab street — are thoroughly cynical, and thus reject the notion that nations ever militarily intervene out of sheer altruism.

Voir enfin:

Du "Printemps arabe" à son automne ?

Pascal Fenaux

CETRI

18 février 2011

Les manifestations tunisiennes, déclenchées après la tentative de suicide par immolation de Mohammed Bouazizi [1], et l’incapacité des BOP (Brigades de l’ordre public ou Kataëb) à les étouffer ont abouti à la fuite sans gloire du président Zine el-Abidine Ben Ali en Arabie saoudite, le 14 janvier 2011. L’insurrection tunisienne et le renversement de Ben Ali semblaient devoir s’étendre d’abord et avant tout au reste du Maghreb et en particulier à l’Algérie, voire au Maroc.

Contre toute attente, c’est en Égypte que la « Révolution tunisienne » a eu un impact immédiat. En invitant la population à se rassembler le 25 janvier 2011 sur la place de la Libération pour participer à une « Journée de la Colère » (Yôm al-Ghadab), les cyberactivistes ont vu leurs espoirs les plus fous se concrétiser. Le précédent tunisien a, semble-t-il, permis à un nombre croissant et impressionnant d’Égyptiens de surmonter la peur de l’arbitraire brutal des services de sécurité pour exprimer le malaise et les aspirations démocratiques d’une société confrontée à des problèmes sociaux majeurs.

Sommes-nous en train d’assister à un « Printemps des peuples arabes » ? La réponse est positive. Ce « printemps » va-t-il s’installer dans la durée en Égypte et essaimer ailleurs au Maghreb et au Moyen-Orient ? Ou va-t-il céder rapidement la place à un automne précoce et sombre ? Il est bien trop tôt pour le savoir, d’autant qu’à l’heure où ces lignes sont écrites, la transition tunisienne reste chaotique, tandis que nul ne sait quelle tournure va prendre en Égypte la transition promise par le Conseil suprême des forces armées qui exerce désormais directement le pouvoir depuis la démission forcée du président Hosni Moubarak, le 11 février dernier.

Par contre, il existe une certitude. Au Maghreb et au Machrek, les élites prédatrices et meurtrières qui gouvernent depuis cinq décennies les « républiques de la Peur » ou les « États de barbarie [2] » sont désormais taraudées par le doute. Pour qu’elles ne subissent pas le sort des présidents Ben Ali et Moubarak, leurs appareils de sécurité redoublent déjà d’efforts pour étouffer toute velléité de manifestation. C’est ce qu’illustre les vagues d’arrestations opérées dans les rangs de l’opposition et au sein des quelques ilots de société civile en Syrie, en Algérie et également en Iran, État non arabe, mais acteur central dans le système régional du Moyen-Orient.

La première onde de choc de la « révolution tunisienne » a donc touché le plus peuplé des États arabes et, surtout, un rouage essentiel dans le dispositif stratégique et diplomatique des États-Unis [3], notamment depuis le traité de paix conclu avec Israël en 1978 et l’implication des Renseignements égyptiens dans les affaires intérieures palestiniennes. À ce propos, l’Autorité palestinienne est profondément déstabilisée par la crise politique que traverse son allié stratégique égyptien. De son côté, l’État d’Israël, engagé dans un lent processus de pétrification de son espace sociopolitique et persuadé de l’imminence de l’ouverture d’un nouveau front « islamiste » à ses frontières, se montre désorienté par un « Printemps arabe » qui risque de le contraindre à de sérieuses révisions de sa stratégie militaire, voire de le soumettre à de nouvelles pressions américaines.

C’est dire que le choc est violent pour des Occidentaux qui, obnubilés par la Révolution iranienne de 1979 et l’instauration consécutive de la République islamique, se sont laissés convaincre par les « républiques de la Peur » que seules ces dernières pourraient « nous » prémunir contre la « menace islamiste ». Comme le regrettait Antoine Basbous dans les colonnes du Figaro, en intégrant le Partenariat euro-méditerranéen, « la principale préoccupation de ces dirigeants [arabes] n’est pas d’intégrer un club de démocraties méditerranéennes, mais de sanctuariser leurs régimes et de maintenir leurs clans au pouvoir. [...] Donner la liberté à leur peuple, instaurer un État de droit ou offrir à leur jeunesse une véritable perspective, cela n’est pas à l’ordre du jour [4] ».

C’est au nom de cette « menace islamiste » que des régimes dictatoriaux « laïques » ont pu se maintenir si longtemps au pouvoir, détruire leurs espaces politiques et écraser leurs sociétés civiles en Algérie, en Syrie, en Égypte et en Irak (jusqu’en mars 2003), le tout dans l’indifférence ou avec le soutien des États occidentaux (et le soulagement d’Israël) et avec l’assentiment enthousiaste de certains de leurs plus éminents intellectuels et faiseurs d’opinion.

En Syrie, confrontée à une agitation politique (islamiste, nationaliste et gauchiste) en 1981-1982, la dictature militaire baasiste avait ainsi pu profiter de ce que l’Occident avait l’attention détournée par la guerre civile libanaise et était déstabilisé par la Révolution iranienne pour réprimer dans le sang toute contestation, au prix de plusieurs dizaines de milliers de morts [5]. Le comble de l’horreur avait été atteint à Hama, où au moins vingt-mille civils furent assassinés. En Algérie, après avoir écrasé dans le sang les émeutes d’octobre 1988, l’armée avait, en janvier 1992, procédé à un putsch pour mettre fin à un processus électoral qui risquait de la renvoyer dans ses casernes. La conséquence en avait été une répression impitoyable, le déclenchement et le pourrissement d’une guerre civile de dix ans qui allait causer la mort d’au moins cent-mille Algériens au terme d’une « sale guerre » opposant armée, paramilitaires, maquis islamistes et groupes jihadistes [6]. En Irak, après avoir délogé du Koweït l’armée de Saddam Hussein en février 1991, les Occidentaux, encouragés par les régimes égyptien et saoudien, avaient laissé les troupes d’élite du Baas irakien commettre un bain de sang sans précédent pour mater les insurrections anti-baasistes [7]. On estime à cent-mille le nombre de civils irakiens assassinés en mars 1991.

Les nuages ne manquent pas sur le « Printemps arabe », mais, pour la première fois depuis des dizaines d’années, ils se dissipent et ne bouchent plus l’horizon des sociétés du Maghreb et du Moyen-Orient. Mieux, s’émancipant des grands récits et comme éreintées par des décennies de répression et de violences « laïques » et « islamistes », ce sont les sociétés arabes elles-mêmes qui, pacifiquement et quasiment sans encadrement politique, ont tenté de dissiper ces nuages. À ce propos, si l’on n’a pas assisté en 2011 à une réédition des carnages algériens, irakiens et syriens évoqués ci-dessus, c’est peut-être parce que ces régimes brutaux, mais vieillissants et immobiles, ont éprouvé quelque difficulté à appliquer ces modus operandi expéditifs face à des sociétés plus multiformes et mobiles que jadis, notamment via les secteurs mondialisés et « digitaux » de leurs jeunesses.

Les mois et les années à venir diront si les mouvements conservateurs les plus importants se réclamant de l’islam politique ont, comme l’assurent de nombreux experts, opéré leur conversion aux principes du pluralisme et de la démocratie parlementaire, sur le modèle désormais prisé de l’AKP turc. L’on saura également si les lourds, prébendiers et pléthoriques appareils sécuritaires se laisseront bousculer et accepteront de rendre des comptes. L’on saura enfin si les plus prêtes à tout parmi les élites militaro-policières contestées et les organisations islamistes armées seront parvenues à torpiller ces processus fragiles par lesquels les sociétés révoltées tentent littéralement de « se constituer » politiquement [8].

En guise de conclusion provisoire, il n’est pas question ici de céder à la tentation de l’angélisme, ni de la diabolisation. Ce serait être angélique que d’ignorer les défis prométhéens auxquels sont confrontées des sociétés arabes profondément violentées et travaillées à leurs marges par des mouvements extrémistes et violents. Mais il serait insensé d’accepter le chantage faussement moral auxquels certains voudraient soumettre les Européens : la démocratisation arabe est impossible, elle ne peut être que la porte ouverte aux « islamistes » et, plus spécieux encore, « nous » ne pouvons faire courir aux démocrates arabes le risque d’un tel « pari ».

D’une part, la diplomatie européenne semble se satisfaire de la nature ultraconservatrice d’un régime saoudien qui arrose financièrement les mouvements islamistes extrémistes, à l’exception des… Frères musulmans. D’autre part, les Occidentaux seraient autrement plus crédibles dans les préoccupations « démocratiques » qu’ils expriment quant au risque futur (et par définition, hypothétique) de dictatures islamistes, s’ils n’avaient jusqu’ici imposé aux sociétés arabes la certitude présente (et bientôt dépassée ?) de totalitarismes « laïques ».

Ce chantage, La Revue nouvelle s’y est, articles après articles, opposée depuis vingt ans et elle continuera de s’y opposer. Le dossier du numéro d’avril sera d’ailleurs consacré au « printemps arabe ».

Pascal Fenaux (15 février 2011)

[1] Immolé par le feu le 17 décembre 2010, il a succombé à ses blessures le 4 janvier 2011.

[2] Samir al-Khalil, Republic of Fear. The politics of Irak, University of California Press, 1989. Michel Seurat, L’État de barbarie, Seuil, 1989.

[3] Et de l’Union européenne… L’Union pour la Méditerranée (UPM) qui refonde depuis 2008 le processus de Lisbonne est en effet coprésidée par la l’Égypte et la France.

[4] Le Figaro, 17 avril 2008.

[5] Pascal Fenaux, « La Terreur promise », La Revue nouvelle, octobre 2002.

[6] Pascal Fenaux, « Barbarismes algériens », La Revue nouvelle, mars 1998.

[7] Pascal Fenaux, « La Terreur promise », La Revue nouvelle, octobre 2002.

[8] Olivier Mongin, « Pour la Tunisie », Esprit, février 2011.


Présidentielle 2012: Au secours la droite enterre la culture! (Let them eat culture!)

17 avril, 2011
Césaire's pantheonization (April 2011) On me parle de progrès, de "réalisations", de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées. On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer. Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. Aimé Césaire
Et aujourd’hui nous ne savons pas encore si la vie culturelle peut survivre à la disparition des domestiques. Alain Besançon
Personne n’aspirerait à la culture si l’on savait à quel point le nombre des hommes vraiment cultivés est finalement et ne peut être qu’incroyablement petit; et que cependant ce petit nombre d’hommes vraiment cultivés n’était possible que si une grande masse, déterminée au fond contre sa nature et uniquement par des illusions séduisantes, s’adonnait à la culture; (…) on ne devait donc rien trahir publiquement de cette ridicule disproportion entre le nombre des hommes vraiment cultivés et l’énorme appareil de la culture; que le vrai secret de la culture était là: des hommes innombrables luttent pour acquérir la culture, travaillent pour la culture, apparemment dans leur propre intérêt, mais au fond seulement pour permettre l’existence d’un petit nombre. Nietzsche
On sait qu’un objet culturel est d’autant plus "scolaire" qu’il est enseigné et exigé à un niveau plus bas du cursus scolaire (…) et que l’institution scolaire accorde un prix d’autant plus élevé à la culture "libre" et refuse de plus en plus les mesures les plus "scolaires" de la culture (comme l’interrogation directe et fermée sur des auteurs, des dates et des évènements) à mesure que l’on va vers les ordres d’enseignement les plus élevés. Pierre Bourdieu
Exprimer ses regrets pour l’esclavage, le colonialisme, la Shoah, manifester son respect pour les gens — pour leur culture, leur histoire, leur sexualité, leurs goûts vestimentaires, et ainsi de suite —, tout cela revient bien moins cher que de leur verser un salaire décent. (…) la première chose à faire lorsqu’on décide de mettre en place une politique de discrimination positive, c’est de le faire par classes et non par races. La seconde — mais de loin la plus importante — chose à faire serait de commencer à réduire les inégalités du système éducatif américain dès le primaire. Tant que ça ne sera pas fait, les meilleures universités américaines continueront à être réservées aux enfants de l’élite comme le sont, pour l’essentiel, les meilleures grandes écoles françaises. Même si, bien sûr, vos grandes écoles ainsi que vos universités les plus sélectives, puisqu’elles sont gratuites ou bien moins chères que leurs homologues américaines, apportent un avantage supplémentaire aux riches — c’est une redistribution des richesses, mais à l’envers. Walter Benn Michaels
Les concours administratifs vont être débarrassés des questions qui pénalisent les couches populaires au sein desquelles les minorités sont très nombreuses. Quoi de plus républicain que de garantir l’égalité en évitant de détourner ces concours de leurs objectifs réels : l’évaluation de la capacité à remplir efficacement une fonction ? Patrick Lozès (président du CRAN)
Le CRAN milite pour qu’on supprime la culture générale aux concours de la fonction publique. L’idée c’est : pour que les Noirs aient une promotion, il ne leur faut pas de culture. Autrement dit on rejoint là les pires préjugés racistes : pas de culture pour les Noirs. Pierre Jourde
J’imagine mes arrière-grands-parents, paysans auvergnats illettrés, chiffonniers miséreux, militer au nom des Auvergnats de France pour qu’il n’y ait surtout pas de littérature dans les concours de postier, d’assistante sociale ou de gendarme. Ils n’en ont rien fait. Peut-être comprenaient-ils qu’un homme n’est pas seulement sa profession. Qu’il a à devenir homme et citoyen avant tout, à exercer son métier non pas comme un esprit étroit qui ne connaît que les problèmes de la gendarmerie et de la poste, mais comme un homme et un citoyen. Peut-être comprenaient-ils que la littérature, ce n’est pas un luxe, un accessoire de brio social, sauf pour les imbéciles, mais ce condensé d’expérience humaine dont la fréquentation nous permet de devenir nous-mêmes, et des hommes. Peut-être comprenaient-ils qu’on est d’autant plus un bon professionnel, et qu’on est d’autant plus heureux dans sa vie qu’on a eu accès à cette culture-là. Peut-être aspiraient-ils obscurément, avec respect, à la culture, au lieu de la considérer comme un obstacle. La culture n’est pas l’ennemi de l’ascension sociale : elle en est la substance, et la signification. Sinon, pourquoi vouloir de l’ascension sociale? Pour s’acheter un écran plasma et regarder le feuilleton? Pierre Jourde
Est-il normal que tant de gens (chauffeurs de taxi, gardiens de la paix, fonctionnaires de la Ratp etc) soient handicapés lorsqu’ils cherchent une rue sur un plan parce ce qu’ils n’ont aucune idée de la manière dont s’écrit un nom historique pour n’en avoir jamais entendu parler ? Pierre Assouline
L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur “La Princesse de Clèves”. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de “La Princesse de Clèves”… Imaginez un peu le spectacle ! Nicolas Sarkozy (février 2006)
Avoir fait du bénévolat devrait être une expérience reconnue par les concours administratifs, car après tout, ça vaut autant que de savoir par cœur “La Princesse de Clèves”. Enfin… j’ai rien contre, mais enfin, mais enfin… parce que j’avais beaucoup souffert sur elle. Nicolas Sarkozy
Ces épreuves ont été dévoyées et servent maintenant à coller les candidats, par ailleurs bien trop nombreux. On leur pose des questions trop académiques et ridiculement difficiles qui n’indiquent rien de leurs réelles aptitudes à remplir un poste. (…) Elles éliminent tous ceux qui n’ont pas ces codes, souvent hérités du milieu familial. C’est une forme de discrimination invisible. Or la fonction publique doit jouer son rôle d’ascenseur social, d’intégration et se montrer à l’image de la population. Nous tenons à conserver les concours, qui sont le moins pire des systèmes de sélection. Mais, pour les améliorer, nous signons la charte de l’égalité, qui est un engagement moral et concret, pour que tous les publics soient informés de leur contenu. Ensuite, nous veillons à mieux valoriser l’expérience, la compétence et moins les connaissances théoriques. (…) La question reste celle de l’efficacité. À quoi nous sert d’avoir une épreuve d’histoire pour les pompiers. Ou des gardiens de la paix à bac + 4. Nous avons atteint les limites d’un élitisme stérile. J’espère au contraire que l’on trouvera des candidats aux compétences ajustées au poste et non des surdiplômés qui ne sont pas forcément à leur place. André Santini

Attention: un enterrement peut en cacher un autre!

Au lendemain de la panthéonisation (virtuelle?) du chantre de la dénonciation systématique de la culture occidentale tueuse des cultures et religions des autres et inculcatrice de larbinisme à laquelle il devait accessoirement sa propre célébrité …

Comme de la promesse PS, en ces temps où Cuba en est elle-même à annoncer la suppression de plus d’un million de postes de fonctionnaires et où la médecine redécouvre les vertus des belles lettres, de 300 000 emplois jeunes pour 2012 …

Quelle meilleure illustration de ces guerres picrocholines dont va être faite la campagne présidentielle qui commence que ces empoignades éternellement renouvelées sur la culture et notamment les concours administratifs

Surtout lorsque l’on redécouvre …

Derrière les revendications des descendants autoproclamés du pourfendeur du larbinisme (un certain CRAN) pour les postes subalternes pour les minorités qu’ils disent représenter…

Comme derrière les sauts au plafond un peu rapides de certains défenseurs de la culture française ("On assassine la culture", Pierre Jourde) …

… des concours, dans un pays où l’Etat reste le premier employeur, de secrétaires administratifs à 1 000 postes pour 65 000 candidats!

… une inflation du niveau d’instruction des candidats parallèle à celle de leur nombre (diplômés en pagaille, titulaires de master, doctorants là où le texte prévoit un niveau bac) !

Et répondant à ladite inflation.. une sélection plus stricte et plus absurde chaque année!

Dont ni notre CRAN ni nos Jourde ni même notre ministre ne semblent vouloir rappeler la principale cause, à savoir tout simplement le chômage massif de tous et notamment des jeunes …

Contre lequel on ne voit d’ailleurs pas trop ce que peuvent faire, après les succès que l’on sait du gouvernement actuel certes sérieusement plombé par une crise qu’il n’avait pas comme les autres vu venir…

Ni les emplois jeunes,  retour à la retraite à 60 ans ou autres formes de protectionnisme qu’ils soient labélisées socialistes, mélenchonistes, besançonistes ou même marinistes!

La culture générale chassée des concours administratifs

Cécilia Gabizon

Le Figaro

02/12/2008

Trop «discriminantes», les épreuves vont être remplacées dès 2009 par des questions censées mieux détecter les aptitudes des candidats.

L’année dernière, près de 800 000 Français se sont présentés aux grilles de la fonction publique. Beaucoup voulaient devenir enseignants. Mais ils étaient aussi 65 000 inscrits au concours de secrétaires administratifs. Pour 1 000 postes. Des diplômés en pagaille, des titulaires de master, là où le texte prévoit un niveau bac. Des doctorants se sont même présentés pour être agent d’accueil au Sénat.

À cette inflation de candidats répond une sélection plus stricte et plus absurde chaque année. Un candidat garde champêtre s’est vu demander la différence entre le crétacé et le jurassique. Or l’élimination se fait sur épreuve écrite. La fonction publique recrute «des copies», «sans jamais s’interroger sur les aptitudes et les besoins réels», tranche le décapant rapport de révision des concours qu’ont rédigé cette année deux inspecteurs. La réforme en cours vise donc à diminuer le poids de la culture générale dans ces épreuves.

En effet, les exigences théoriques croissantes ont peu à peu dévoyé les concours de leurs objectifs concrets et éliminé des publics particulièrement sensibles à ces marqueurs culturels. À commencer par les classes populaires et parmi elles les enfants d’immigrés. Autrefois garants de l’égalité, les concours participent maintenant à la reproduction de l’administration.

Pour rouvrir la fonction publique sur la société et assurer la diversité des recrues, la présence de handicapés et d’agents de toutes les couleurs et de tous les âges, le secrétaire d’État André Santini signe demain une charte de l’égalité avec son ministre de tutelle, Éric Woerth, et le président de la Halde, Louis Schweitzer. Cette fois, l’administration entend se donner les moyens de révolutionner son recrutement en s’attaquant aux contenus des concours d’accès. Un enjeu de taille puisque l’État reste le premier employeur de France.

Les filières techniques de la fonction publique ont déjà fait leur mue et sélectionnent largement sur épreuves pratiques. En revanche, les concours plus administratifs, et notamment les catégories B (intermédiaires) et C, vont voir les épreuves de culture générale, si hexagonales, évoluer vers «des questions de bon sens, en rapport avec la matière, plutôt qu’un académisme ridicule», assume André Santini, ajoutant : «C’est la volonté du président.» Et de rappeler comment la secrétaire de Nicolas Sarkozy, fonctionnaire de catégorie C (la moins qualifiée), a échoué à un concours interne parce qu’elle ne savait qui avait écrit La Princesse de Clèves,«un sujet qui divise jusqu’aux spécialistes», selon André Santini.

Gabegie de moyens

La révolution culturelle est donc lancée. En janvier, la liste des concours réformés, ceux de la filière administrative, de l’inspection du travail, de l’École de la magistrature sera diffusée.

«Il s’agit de remettre le service public au service du public», assure André Santini. Rendre le maquis des concours, avec près de 3 000 voies d’accès, plus rationnel et plus transparent. Aujourd’hui, chaque ministère fourbit ses propres questionnaires. Policiers, gendarmes, douaniers, tous séparés. Une gabegie de moyens pour des postes qui se ressemblent souvent. Des milliers de jurys concoctent donc des épreuves, sans trop de directives. «J’ai finalement demandé au candidat au poste d’accueil qui avait gagné Roland-Garros, histoire de voir s’il suivait un peu l’actualité», explique un ancien membre du jury du Sénat. Désormais, «nous allons former les jurys pour qu’ils recrutent en fonction de compétences et pas seulement de connaissances», dit-on à la direction des ressources humaines de la Fonction publique.

Plus que la culture générale, c’est son dévoiement, notamment au travers de QCM aux allures de questions pour un champion, qui froisse aujourd’hui. «Il faut éliminer les aberrations et stopper l’inflation des connaissances demandées, comme du droit public pour des concours de catégorie B ouverts aux bacheliers», estiment les inspecteurs. Car les lauréats, les trois quarts surdiplômés, ne s’épanouissent pas toujours dans les tâches d’exécution qui leur incombent. Des rapports de l’administration dénoncent depuis des années ce système d’autant plus périlleux qu’un mauvais recrutement dans la fonction publique se paie pendant quarante ans.

Voir aussi:

"Nous avons atteint les limites d’un élitisme stérile"

Propos recueillis par C. G.

01/12/2008

INTERVIEW – Le secrétaire d’État à la Fonction publique André Santini entend réformer les concours pour gagner en compétence.

LE FIGARO. – Pourquoi réduire l’importance de la culture générale pour les concours d’accès ?

André SANTINI. – Ces épreuves ont été dévoyées et servent maintenant à coller les candidats, par ailleurs bien trop nombreux. On leur pose des questions trop académiques et ridiculement difficiles qui n’indiquent rien de leurs réelles aptitudes à remplir un poste.

Ces épreuves handicapent-elles spécialement les enfants d’immigrés ?

Elles éliminent tous ceux qui n’ont pas ces codes, souvent hérités du milieu familial. C’est une forme de discrimination invisible. Or la fonction publique doit jouer son rôle d’ascenseur social, d’intégration et se montrer à l’image de la population. Nous tenons à conserver les concours, qui sont le moins pire des systèmes de sélection. Mais, pour les améliorer, nous signons la charte de l’égalité, qui est un engagement moral et concret, pour que tous les publics soient informés de leur contenu. Ensuite, nous veillons à mieux valoriser l’expérience, la compétence et moins les connaissances théoriques.

Ne craignez-vous pas que le niveau baisse ?

La question reste celle de l’efficacité. À quoi nous sert d’avoir une épreuve d’histoire pour les pompiers. Ou des gardiens de la paix à bac + 4. Nous avons atteint les limites d’un élitisme stérile. J’espère au contraire que l’on trouvera des candidats aux compétences ajustées au poste et non des surdiplômés qui ne sont pas forcément à leur place.

Souhaitez-vous également rendre l’ENA plus accessible ?

Nous souhaitons la fin d’un système qui récompense les meilleurs élèves, parfois au détriment des besoins de l’administration. Nous avons annoncé la fin du classement de sortie de l’ENA, car c’était finalement les candidats qui choisissaient leur administration et non l’inverse. C’est absurde. Nous examinons également l’actuelle pratique, qui consiste à nommer dans des grands corps des gens sans expérience.

Êtes-vous favorable à un concours commun aux différentes administrations ?

L’année dernière, on a loué le Zénith juste pour un concours de Bercy ! Il est évident qu’il faut mutualiser un certain nombre de concours.

Voir enfin:

Doctor and PatientStories in the Service of Making a Better Doctor

Pauline W. Chen, M.D.

The NYT

October 24, 2008

 

The white-coated crowd with stethoscopes slung casually around their necks would have looked familiar to anyone who has attended morning hospital rounds. Resident physicians and medical students milled about, chatting animatedly, and at the appointed hour, the attending physician signaled to begin.

But instead of filing toward a patient’s room, the group at Saint Barnabas Medical Center in Livingston, N.J., settled into a conference room at the end of the hall, not to recite details of patient cases but to read “Empty Pockets,” a personal essay by Dr. Kevan Pickrel from The Annals of Internal Medicine. In the piece, Dr. Pickrel describes being unable to save a 36-year-old woman, then going to the waiting room to inform the woman’s family of her death:

“The youngest daughter sat on Dad’s lap looking at pictures in an outdoors magazine. The older sat watching her hands rest in her lap. [The] husband’s eyes lifted to me and met mine. I didn’t, couldn’t, say a word…. He turned back toward his daughters, a single father, and they lifted their eyes to his. As he drew a breath to begin, his eldest daughter knew.”

After the reading, the attending physician, Dr. Sunil Sapru, looked up at the group assembled. “Do you identify with any of these situations?” he asked.

“Yes, it happens all the time,” a resident responded immediately. Others nodded in agreement, and one resident flicked a tear away.

The next morning, in a similar room at New York-Presbyterian Hospital in upper Manhattan, a group of obstetrics and gynecology residents gathered to read E.B. White’s short story “The Second Tree From the Corner.” Told from the perspective of an anxiety-ridden patient, the story ends with the main character finding meaning in his life and suddenly feeling liberated:

“He felt content to be sick, unembarrassed at being afraid; and in the jungle of his fear he glimpsed (as he had so often glimpsed them before) the flashy tail feathers of the bird courage.”

As the reading ended, one of the young doctors commented on how personally fulfilling it was to help her patients and how those feelings invigorated her, even after many hours of work. Other doctors in the room nodded in agreement.

While it has long been understood that clinical practice influenced the youthful writing of doctor-authors like Chekhov and William Carlos Williams, there is now emerging evidence that exposure to literature and writing during residency training can influence how young doctors approach their clinical work. By bringing short stories, poems and essays into hospital wards and medical schools, educators hope to encourage fresh thinking and help break down the wall between doctors and patients.

“We’re teaching the humanities to our residents, and it’s making them better doctors,” said Dr. Richard Panush, a rheumatologist and chairman of the department of medicine at Saint Barnabas.

The idea of combining literature and medicine — or narrative medicine as it is sometimes called — has played a part in medical education for over 40 years. Studies have repeatedly shown that such literary training can strengthen and support the compassionate instincts of doctors.

Dr. Rita Charon and her colleagues at the program in narrative medicine at Columbia University’s College of Physicians and Surgeons found, for example, that narrative medicine training offered doctors opportunities to practice skills in empathy. Doctors exposed to literary works were more willing to adopt another person’s perspective, even after as few as three or four one-hour workshops.

“You want people to be able to leave their own individual place,” Dr. Charon said, “and ask what this might be like for the child dying of leukemia, the mother of that child, the family, the hospital roommate.”

Over the last 15 years, an ever-increasing number of medical schools have begun offering narrative medicine to medical students. These courses often involve writing, reading and discussing works by authors as diverse as Leo Tolstoy, Virginia Woolf, Lori Moore and various doctor-authors. Students then explore the relevance of these texts, and their own writing, to their clinical work.

But until recently, few educators have attempted to bring such literary training into residency programs.

Residency is the most intense period of a young doctor’s life. The years spent squirreled away in hospitals and clinics are rich in clinical learning, but the wealth of that experience comes at the cost of free time.

And with time at a premium, residency program directors and clinical educators have been hesitant to add narrative medicine to their curricula, particularly since it has never been clear that such an addition would have any effect other than further overworking the trainees.

That could be changing.

For over a year now, Dr. Panush, a tall, bespectacled, soft-spoken man with the lean physique of a runner, has been systematically incorporating literature into the daily rounds of every one of the internal medicine residents at Saint Barnabas Medical Center.

As part of the Accreditation Council for Graduate Medical Education’s Education Innovations Project, Dr. Panush and his faculty colleagues bring poetry, short stories and essays to rounds each day and discuss them in the context of the patients they see. These daily discussions, supplemented by offsite weekly conferences, form the core of the residents’ narrative medicine experience.

One year into the program, Dr. Panush and his colleagues looked at the effect of these daily discussions on the residents and their patients. What they found were significant improvements in patient evaluations of residents and patients’ health and quality of life, from hospital admission to discharge.

A handful of other residency programs across the country have taken steps toward establishing narrative medicine training for their residents, including Vanderbilt University’s Department of Surgery and New York/Presbyterian Hospital-Columbia’s Department of Obstetrics and Gynecology. As with the program at Saint Barnabas, it has been the doctors within these departments who have initiated the workshops, sessions and lectures.

“As we improve the technology of medicine, we also need to remember the patient’s story,” said Dr. A. Scott Pearson, an associate professor of surgery at Vanderbilt University Medical Center.

To that end, Dr. Pearson has completed a pilot study examining the feasibility of incorporating narrative medicine into Vanderbilt’s surgical residency and has plans to make such training available eventually to all surgical residents at his medical center. Dr. Pearson believes that narrative medicine will not only help residents reflect on what they are doing and how they might do better, but may also aid surgical educators in teaching professionalism and communication skills.

“Narrative medicine changed my entire approach to medicine,” said Dr. Abigail Ford, a senior resident in obstetrics and gynecology at New York-Presbyterian Hospital/Columbia who studied under Dr. Charon as a medical student. “As a doctor you are really a co-author of patients’ experiences and need to hear their story and take it on.

With her former professor’s guidance, as well as the support of Dr. Rini Ratan, the residency program director, Dr. Ford has initiated a narrative medicine program for her fellow obstetrics and gynecology residents. While the program is still in its first year, “we’ve always run over,” said Dr. Ford. “People have to be dragged away.”

“Our hope is to look at it in terms of physician empathy,” added Dr. Ratan, “Does it add anything? Does it prevent natural jadedness over the course of the busy training process? Does it prevent burnout?”

In the near future, Dr. Ratan and Dr. Ford also hope to begin doing the kind of patient outcome evaluations that Dr. Panush and his colleagues have begun.

“To do what we’re doing is pretty simple,” said Dr. Panush. “But the measurement stuff is harder. The program needs to be supported institutionally and internally.”

Despite such challenges, the effects of these programs are striking. Dr. Benjamin Kaplan, a second-year resident at Saint Barnabas, remarked on the transformation he saw in fellow resident physicians during the first year of the humanities program.

“Their management of patients changed,” Dr. Kaplan said. “They remembered to do things that I don’t think they would have otherwise done, like always talking to the family, gently touching patients, and continually explaining the course of treatment and what the doctors are thinking so patients know.”

And the time commitment? “It does get pretty busy,” Dr. Kaplan conceded. “But if you want to make time for it, you can. Spending a half hour a day to remember that we are all human, not just doctors or pharmacists or nurses or patients, is important enough that I think you should do it.”

Although it is still too early to determine the long-term effects of narrative medicine on doctors in training, residents were quick to note that certain essays, short stories and poems they have read on rounds continue to influence their work.

Dr. Ramesh Guthikonda, a second-year resident at Saint Barnabas, spoke about a poem called “When You Come Into My Room,” by Stephen A. Schmidt. In the poem, published in The Journal of the American Medical Association, a man struggling with chronic illness lists all that he believes a doctor meeting him should know:

“When you come into my hospital room, you need to know the facts of my life

that there is information not contained in my hospital chart

that I am 40 years married, with four children and four grandchildren….

that I love earthy sensuous life, beauty, travel, eating, drinking J&B scotch, the theater, opera, the Chicago Symphony, movies, all kinds, water skiing, tennis, running, walking, camping…

that I am chronically ill, and am seeking healing, not cure.”

The poem so affected Dr. Guthikonda that he began regularly asking his patients about their hobbies and families, and he enrolled in a Spanish class so he could learn to better pronounce their names. “My rapport with patients, especially with my Hispanic patients, was not up to the mark,” he said. “I never asked about the patients’ lives, about who they are. I am much more sensitive to those issues now.”

Reflecting on the changes in Dr. Guthikonda, Dr. Panush said, “We changed the way he thinks and does medicine. You can’t put a p-value on that.”

Have literary works made you a better caregiver or patient? Click here and join the discussion on the Well blog, “Combining Literature and Medicine.”


Laïcité: Pas de Pâque cette année pour ses inventeurs! (French media denounce alleged double standard for Jewish exam takers)

15 avril, 2011
Gezer calendar (10 BC)Et s’ils avaient été musulmans ? (…) On entend d’ici le concert… Quoi ! L’Etat cède devant l’Islam, la République recule devant l’intégrisme, l’Elysée se fait complice du communautarisme, vade retro, mahometas ! Avec Marine Le Pen au créneau, ligues laïques en bataille, Guéant au parapet d’une laïcité intransigeante, Copé avec son débat en bandoulière, Zemmour déchaîné, Ménard éructant, bref tout le toutim des grandes orgues anti-musulmanes sonnant à plein jeu. Ainsi ces examens nocturnes apparaissent pour ce qu’ils sont : une boulette supplémentaire qui laisse à penser qu’il y a deux poids deux mesures dans la République, que les juifs sont favorisés, que la laïcité est à géométrie variable, que l’Elysée hiérarchise les religions. Laurent Joffrin
Fêtes catholiques et protestantes Les principales fêtes sont prises en compte au titre du calendrier des fêtes légales.
Fêtes orthodoxes – Théophanie :- calendrier grégorien : jeudi 6 janvier 2011- ou calendrier julien : mercredi 19 janvier 2011.- Grand Vendredi Saint : vendredi 22 avril 2011.- Ascension : jeudi 2 juin 2011
Fêtes arméniennes- Fête de la Nativité : jeudi 6 janvier 2011.- Fête des Saints Vartanants : jeudi 3 mars 2011.- Commémoration du 24 avril : dimanche 24 avril 2011.
Fêtes musulmanes- Al Mawlid Ennabi : mardi 15 février 2011.- Aïd El Fitr : mardi 30 août 2011.- Aïd El Adha : dimanche 6 novembre 2011.Les dates de ces fêtes étant fixées à un jour près, les autorisations d’absence pourront être accordées, surdemande de l’agent, avec un décalage en plus ou en moins. Ces fêtes commencent la veille au soir.
Fêtes juives : Chavouot (Pentecôte) : mercredi 8 juin et jeudi 9 juin 2011.- Roch Hachana (Jour de l’an) : jeudi 29 septembre et vendredi 30 septembre 2011.- Yom Kippour (Jour du Grand pardon) : samedi 8 octobre 2011.Ces fêtes commencent la veille au soir.
Fête bouddhiste : Fête du Vesak (« jour du Bouddha ») : mardi 17 mai 2011.La date de cette fête étant fixée à un jour près, les autorisations d’absence pourront être accordées, sur demandede l’agent, avec un décalage de plus ou moins un jour. Fêtes protégées

Tous les coups seraient-ils décidément à nouveau permis, à l’approche des échéances présidentielles de l’an prochain, pour se débarrasser de notre Sarkozy national?

Sessions ultra-secrètes de nuit, confinement préalable des candidats, passe-droit, deux poids deux mesures, absence d’équité flagrante, juifs favorisés, laïcité à géométrie variable, Elysée qui hiérarchise les religions….

Ou l’on découvre …

A l’heure où "la bien-pensance médiatique commence déjà à dresser ses listes de suspects" …

Et où nos maitres censeurs n’hésitent pas à monter au créneau pour un prétendu passe-droit pour une dizaine de candidats de religion juive à des concours des grandes écoles …

Une "pratique banale et ancienne de composition en horaires décalés" (mise au secret pendant quelques heures comprise) pour un nombre infime de candidats, en particulier dans les centres d’examen situés dans les DOM-TOM du fait du décalage horaire …

Comme, outre la possibilité d’aménagements pour les candidats membres de certains groupes religieux, l’existence de fêtes protégées pour les principales religions représentées dans notre pays (soit, outre les religions catholique et protestante dont les fêtes sont déjà pour la plupart fêtes légales, les dénominations orthodoxes, arméniennes, musulmanes, juives et bouddhistes) …

Mais aussi, question qui ne paraît même pas effleurer nosdits censeurs, que la principale fête religieuse juive – à la fois fondatrice et de leur peuple mais aussi de notre propre fête chrétienne de Pâques – ne semble pas, cette année ou certaines années, être incluse dans lesdites fêtes protégées, d’où ledit projet de procédure particulière …

"Les juifs, les concours et la République"

Laurent Joffrin

Le Nouvel Observeur

14 avril 2011

Et s’ils avaient été musulmans ? A priori l’organisation d’une séance d’examen spéciale pour les grandes écoles à l’intention de candidats juifs très pratiquants est une peccadille. La loi prévoit déjà qu’on puisse adapter les dates d’examen à certaines contraintes des différents cultes. En intervenant, l’Elysée aurait seulement apporté un assouplissement supplémentaire en faveur d’une poignée d’étudiants. Mais imaginons que les bénéficiaires de ce petit passe-droit aient été, non des fondamentalistes juifs, mais des fondamentalistes musulmans.

On entend d’ici le concert… Quoi ! L’Etat cède devant l’Islam, la République recule devant l’intégrisme, l’Elysée se fait complice du communautarisme, vade retro, mahometas ! Avec Marine Le Pen au créneau, ligues laïques en bataille, Guéant au parapet d’une laïcité intransigeante, Copé avec son débat en bandoulière, Zemmour déchaîné, Ménard éructant, bref tout le toutim des grandes orgues anti-musulmanes sonnant à plein jeu. Ainsi ces examens nocturnes apparaissent pour ce qu’ils sont : une boulette supplémentaire qui laisse à penser qu’il y a deux poids deux mesures dans la République, que les juifs sont favorisés, que la laïcité est à géométrie variable, que l’Elysée hiérarchise les religions. On voudrait embarrasser la communauté juive et favoriser en même temps, à force de désignation publique depuis un an, un communautarisme musulman qui n’existe pas encore, qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Voir aussi:

Grandes Ecoles : l’Elysée accusé d’avoir fait un concours spécial pour des juifs

Selon Mediapart, l’Elysée aurait organisé dans le plus grand secret des sessions privées pour des étudiants juifs aux concours de quatre écoles. Une démarche périlleuse dans un temps où la majorité se targue de défendre la laïcité.

Une dizaine d’étudiants juifs devraient bénéficier de sessions nocturnes aux concours des grandes écoles (AFP)

Des sessions ultra-secrètes au concours commun (Mines et Ponts), et au concours de Centrale et Supélec pour une dizaine d’étudiants juifs ? C’est l’idée qui serait née dans l’esprit du chef de l’Etat, au moment même où il organisait le débat sur la laïcité, apprend-on, mardi 12 avril, sur Mediapart.

 

D’après le site d’information, c’est ce qui devrait se passer les 20 et 26 avril prochains, jours de la Pâque juive. La première date correspond au premier jour du concours commun (du 20 au 22 avril) et la seconde au premier jour des concours de Centrale et Supélec (du 26 au 29 avril).

Alors que 13.000 autres candidats au concours plancheront le 20 avril dès 8 heures du matin, une dizaine d’étudiants juifs, en ayant fait la demande, seront confinés jusqu’au soir sous étroite surveillance afin qu’aucune information concernant le concours de la journée ne leur parvienne.

Ils débuteront leur épreuve à 22 heures et la termineront à 2 heures du matin. Ils assisteront au deuxième jour d’examen le lendemain, à 8 heures du matin. Le système est censé être identique le 26 avril.

Arielle Schwab, présidente de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), affirme à Nouvelobs.com que "c’est un problème qui concerne quatre à sept élèves juifs très pratiquants qui se trouvaient dans une situation compliquée avec d’un côté la volonté de suivre la Pâque juive et de l’autre leur désir très présent de réussir leurs études".

Elle ajoute que ces quelques étudiants étaient animés par une volonté d’équité "d’où la composition décalée sur le même sujet et la quarantaine pendant que les autres étudiants seront en examen". Ils pourront ainsi suivre la pratique, très contraignante, de leur culte qui leur interdit de travailler, donc d’écrire, ces deux jours de la Pâque juive.

Contraire à la loi ?

La loi et la jurisprudence française encadrent strictement le déroulement et l’organisation des concours aux grandes écoles.

Les dates des concours sont fixées en fonction des jours fériés officiels (fêtes catholiques) mais aussi des "dates religieuses protégées". Chaque année, une circulaire définit ces jours durant lesquels des "autorisations d’absence peuvent être accordées à l’occasion des principales fêtes religieuses des différentes confessions"

Ainsi, la circulaire du 2 décembre 2010 signée par François Baroin, ministre du Budget, et Georges Tron, secrétaire d’Etat chargé de la Fonction publique, signale les "dates religieuses protégées" pour 2011. Les 20 et 26 avril ne sont pas mentionnés en tant que fêtes religieuses juives "protégées". Elles correspondent à la Pâque juive (Pessah) qui se déroule du 18 au 26 avril.

Voir enfin:

Grandes écoles : des organisations juives dénoncent un "procès en laïcité"

Le grand rabbin de France et le président du consistoire central assurent que le "confinement" au moment de la Pâque juive de quelques étudiants juifs "ne met pas en cause les principes de laïcité républicaine".

Une dizaine d’étudiants juifs devraient bénéficier de sessions nocturnes aux concours des grandes écoles (AFP)

Le grand rabbin de France Gilles Bernheim et le président du consistoire central Joël Mergui ont dénoncé jeudi 14 avril un "procès en laïcité instruit" à propos d’une demande d’aménagement d’épreuves de concours à certaines grandes écoles d’ingénieur pendant la Pâque juive.

Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Richard Prasquier, avait assuré auparavant que "le confinement" au moment de Pessah (la Pâque juive) de quelques étudiants juifs "ne mettait pas en cause les principes de laïcité républicaine".

D’après le site d’informations Mediapart, l’Elysée a suggéré aux responsables des concours des grandes écoles Mines-Pont et Centrale-Supelec un aménagement des épreuves prévues pendant deux jours au moment de la Pâque juive, du 18 au 26 avril, pour des étudiants juifs très pratiquants, ce que démentent les intéressés.

"Pratique apaisée de la laïcité"

Dans un communiqué, le grand rabbin et le président du consistoire central s’élèvent contre un "procès en laïcité" et rappellent que "les autorités religieuses de tous les cultes ont transmis, comme chaque année, les dates des principales fêtes de leurs calendriers respectifs au ministère de la Fonction publique"

"Les dates transmises sont des dates protégées où la tenue d’examens et de concours nationaux doit être évitée. Cette protection s’inscrit dans une pratique apaisée de la laïcité. Elle prend en compte le fait que les principales fêtes catholiques et protestantes correspondent dans notre pays à des jours fériés", selon le communiqué.

Concernant le judaïsme, les dates protégées, soumises à de nombreuses règles, incluent les fêtes de Pessah les 19, 20, 25 et 26 avril. Il est notamment interdit d’écrire et de se déplacer autrement qu’à pied, ces jours-là.

Un oubli ?

Au ministère de l’Enseignement supérieur, on explique que c’est une erreur au moment de la fixation des "dates religieuses protégées" où la Pâque juive aurait été oubliée. Le ministère aurait ainsi décidé d’organiser des compositions décalées comme c’est le cas pour les étudiants ultra-marins, le report des concours étant trop compliqué. Pourtant Nouvelobs.com expliquait mercredi que les circulaires transmises aux directeurs des Grandes écoles chaque année où indiquées les dates religieuses protégées, n’évoquait pas la Pâque juive, ni en 2010, ni en 2007, ni en 2006

Une pratique banale et ancienne

Comme les organisations juives (Crif et l’Union des étudiants juifs de France, UEJF), MM. Bernheim et Mergui relèvent que la pratique de la composition en horaires décalés pour un nombre infime de candidats est une pratique banale et ancienne, en particulier dans les centres d’examen situés dans les Départements et Territoires d’Outre-mer du fait du décalage horaire.

"Elle permet à tous les enfants de la République, quel que soit leur lieu de résidence et quelle que soit leur religion, de prétendre accéder aux grandes écoles", font-ils valoir, ajoutant qu'"il est anormal que les étudiants juifs soient pénalisés alors qu’ils ont préparé pendant deux à quatre ans les concours aux grandes écoles".

Le grand rabbin et le président du consistoire central "vont demander qu’une réflexion soit menée pour que cette fête soit prise en compte comme c’était le cas pendant de longues années".

Arielle Schwab explique que cette circulaire n’est pas contraignante. "Si les organisateurs des concours ne veulent pas respecter les dates protégées, ils peuvent programmer les concours comme cela les arrange".

Quid de la laïcité et de l’égalité ?

Mediapart pointe toutes les incohérences d’un tel système. Une absence d’équité flagrante: comment choisir les étudiants qui pourront bénéficier de ces sessions ? Comment proposer aux étudiants juifs d’y participer puisqu’aucun fichier d’étudiants juifs n’existe.

Mais surtout, ce "système contrevient aux principes de laïcité et d’égalité entre candidats". Alors que le chef de l’Etat s’est toujours défendu de viser une quelconque communauté à travers sa politique, cet argument risque d’être sérieusement ébranlé par cette révélation

Un rabbin à l’origine de la demande ?

Les sources du site Internet justifient cette démarche par une demande officielle d’une "organisation représentative juive". Le site du Point, qui a également enquêté sur cette affaire, affirme que la demande émanait du rabbin Haïm Korsia, aumônier général de l’armée de l’air et proche de Nicolas Sarkozy, qui "a utilisé son entregent pour faire avancer sa cause".

Au ministère de l’Enseignement supérieur, on explique que c’est une erreur au moment de la fixation des "dates religieuses protégées" où la Pâque juive aurait été oubliée. Le ministère aurait ainsi décidé d’organiser des compositions décalées comme c’est le cas pour les étudiants ultra-marins (le report des concours étant trop compliqué).

Or, lorsqu’on lit les circulaires des années précédentes, que ce soit pour l’année 2010, en 2007, ou en 2006, la Pâque juive n’apparaît pas dans les "dates religieuses protégées". L’argument du ministère tomberait donc à l’eau. La personne contactée au ministère affirme n’avoir aucune indication sur l’organisation des sessions secrètes.

Plus étonnant encore, Richard Milis, secrétaire général du concours commun, organisateur des concours de l’école des Mines et Ponts affirme : "Il n’y a aucune session décalée, aucun arrangement. Nous sommes dans un pays laïc".

"Trouver un compromis entre la religion et les études"

Pourtant Arielle Schwab, présidente de l"UEJF, confirme que ces compositions décalées existent bien". Elle s’inquiète "de la déduction qui pourrait être faite dans l’esprit des gens entre d’un côté une communauté musulmane stigmatisée, et une communauté juive passe droit. Ce n’est pas le cas, il s’agissait d’aider des étudiants dans une situation inextricable". Et d’ajouter : "Ce n’est pas un privilège. La République française est laïque, elle impose donc une neutralité vis à vis des religions, mais aussi le respect des pratiques. Ce n’est ni un passe-droit, ni du clientélisme".

Sophie Noachovitch – Nouvelobs.com

http://www.scribd.com/doc/52790581/Les-dates-religieuses-protegees

 

 

 

 

 


Guerre civile américaine/150e: Quand la France pariait sur la désunion américaine (In Lafayette’s footsteps?: France’s ambivalent involvement in US civil war)

14 avril, 2011
 The Battle of the Kearsarge and the Alabama (Manet, 1864)Si le Nord est victorieux, j’en serai heureux, mais si le Sud l’emporte, j’en serai enchanté! Napoléon III
La destruction de l’Alabama au sortir du port de Cherbourg devient chez Manet un moment de vérité (…) [le] naufrage d’une politique: celle de la France impériale. Avec l’Alabama, c’est la discrète espérance d’un démembrement durable des Etats-Unis qui a sombré. Phillippe Roger
Déplorée par quelques humanistes chagrins et une poignée de républicains inconsolables, la "Civil War" apparait comme une aubaine aux calculateurs « réalistes » ou qui se croient tels. Aussi reçoit-elle en français un nom qui sonne comme une promesse : non pas "guerre civile américaine " mais "guerre de Sécession". Ce grand dessein a priori n’était pas à clamer sur la place publique. Son succès même requérait plutôt le silence, la prudence et la patience. Rêve de Chancellerie, songe doré de Bourse et de Chambre de commerce, ce pari sur la désunion américaine n’avait pas vocation à susciter le débat. Et la mobilisation de la presse et de l’opinion en effet viendra d’ailleurs : d’une opposition qui saisit là une chance d’exister. Phillippe Roger

Quand la France pariait sur la désunion américaine…

En ce 150e anniversaire du début de la Guerre civile américaine

Avec, avant la première vraie bataille de Bull Run trois mois plus tard, la canonnade sudiste à partir du 12 avril 1861 de la garnison unioniste du fort Sumter à l’entrée du port de Charleston qui,  contrairement à un conflit qui en quatre ans tua plus que toues les guerres américaines réunies – 620 000 dont les deux tiers dans les hôpitaux ou les prisons des suites de blessures ou de maladie –, ne fera que quelques victimes… accidentelles (lors des salves de capitulation!) …

Retour sur la position particulièrement ambiguë ou en tout cas très partagée de la France (comme certes aussi de l’Angleterre) d’alors …

Qui, derrière une neutralité affichée et au-delà d’une condamnation quasi-unanime de l’esclavage, restera (le terme même en français de "guerre de sécession" en témoigne encore aujourd’hui) largement favorable aux Confédérés.

A la fois par proximité idéologique, sociologique et culturelle et l’espoir caché d’un coup d’arrêt à la puissance américaine alors en plein essor dont Napoléon III s’empressera d’ailleurs de profiter avec son équipée mexicaine (la 2e en 20 ans en fait après le pillage d’une pâtisserie  française) pour remettre pied sur le continent américain et tenter d’y imposer un empire "catholique et latin" face à la domination "anglo-saxonne" et protestante …

Sans compter pour certains gros intérêts, la perspective alléchante d’échapper, via un Sud libre-échangiste et principal producteur mondial de coton, au protectionnisme devenu plus tard blocus imposé par le Nord qui risquait de priver commerçants et industriels français d’une partie importante de débouchés pour leurs vins ou soieries voire,  pour le coton, de l’essentiel de leur matière première …

Mais qui, à l’image du dernier "forceur de blocus" sudiste (l’Alabama) coulé au large de Cherbourg devant une foule de curieux venus pour l’occasion de Paris et immortalisé par un célèbre tableau de Manet, fera long feu et dont se souviendra d’ailleurs plus tard un Grant refusant non seulement de reconnaître le souverain fantoche des Français au Mexique mais allant jusquà féliciter Guillaume Ier au lendemain de la défaite française de Sedan en 1870 …

D’où, outre les migrants français notamment en Louisiane enrôlés plus ou moins contre leur gré, l’engagement très partagé, un siècle après Lafayette, de toute une génération de jeunes aristocrates français (mais aussi allemands) entre le camp sudiste pour les proches de l’Empereur et le côté nordiste pour ses opposants …

Des Français dans la Guerre de Sécession : l’exemple de la French brigade de la Nouvelle-Orléans (24 avril/2 mai 1862)

Philippe de Ladebat

Hosttoire-généalogie

15 octobre 2009

Dimanche 19 juin 1864 midi : deux navires américains sont en train de se canonner à 4 miles au large de Cherbourg. Nuages de fumées blanches et noires, claquements des canons, voiles en flammes : plusieurs centaines de badauds, spectateurs, journalistes attroupés sur la côte assistent ébahis au spectacle. On est même venu de Paris pour assister au duel naval annoncé. Quelques-uns ont même loué des petites barques de pêcheurs pour voir l’affrontement de plus près ; plus près encore on distingue un yacht anglais et le bateau pilote qui suivent le combat.

À 12h50 l’un des navires coule par l’arrière : c’est la corvette CSS Alabama de la marine Confédérée (Sudiste) vaincue par la frégate USS Kearsarge de la marine de l’Union (Nordiste). Sur la falaise un homme regarde le naufrage ignorant qu’il a un de ses fils sur chacun des navires. Outre de nombreux peintres Américains et Anglais, Édouard Manet et Louis Le Breton (voir ci-dessous) vont immortaliser quelque temps plus tard en France la victoire du Kearsarge en représentant l’Alabama en train de sombrer.

L’intérêt des Français pour cette lointaine guerre civile américaine se borna-t-il à cette position d’observateurs curieux ? Avaient-ils choisi leur camp ? Fallut-il que cette guerre s’étale ainsi sous leurs yeux pour que les Français s’intéressent enfin à l’« Américain Civil War » qu’ils baptisèrent « Guerre de Sécession » ?

La participation des Français à la guerre de sécession n’a pas eu, beaucoup s’en faut, la notoriété de leur participation à la guerre d’indépendance américaine symbolisée par notre La Fayette national. Si cette dernière fut une affaire d’État avec un engagement volontaire, officiel bien que tardif de Louis XVI, concrétisé par une aide en hommes (Plus de 10 000 hommes) et en moyens importants, la guerre civile américaine ne reçut au contraire aucune aide, engagement ou participation officiels de la France et l’opinion française ne la considéra guère que comme un lointain ouragan qui ne la concernait pas.

Si notre pays, et la Grande-Bretagne, ne cachèrent pas toujours leurs sympathies pour les confédérés, ils ne prirent jamais de position officielle en faveur de l’un ou l’autre camp. Dès lors, sur le terrain même des opérations, c’est sans l’appui de leur pays, et souvent individuellement, que des citoyens français résidents ou non se sont engagés, de gré ou de force, dans les combats.

Une histoire de la participation des Français à la guerre de sécession américaine reste à écrire. Pour notre part après un rappel du contexte politique et diplomatique, nous limitons ici notre ambition à présenter l’exemple de résidents français de la Nouvelle-Orléans, volontaires de la « French Brigade », lors du siège et de la prise de cette ville par les Nordistes. Comme eux plusieurs milliers d’autres citoyens français ont choisi de défendre ainsi leur patrie d’adoption malgré l’imbroglio politico-diplomatique du moment. À cette occasion on pourra trouver ici quelques pistes d’investigations généalogiques pour les lecteurs qui désireraient rechercher si leurs ancêtres ont participé d’une manière ou d’un autre à la guerre de sécession. On conseille aussi dans cette intention la consultation sur internet des numéros de l’époque du journal local en français « L’Abeille de la Nouvelle-Orléans »

Le contexte politique

On rappelle qu’à la suite de l’élection présidentielle du candidat républicain Abraham Lincoln en novembre 1860, onze états du sud firent sécession et formèrent une confédération en élisant leur propre président, Jefferson Davis. La Confédération sudiste ouvrit bientôt les hostilités en envoyant les troupes du général Beauregard bombarder le fort Sumter, le 12 avril 1861. Ce n’est qu’un an plus tard que les Nordistes parvinrent à la Nouvelle-Orléans.

Dès le 28 septembre 1861, Napoléon III faisait paraître un décret stipulant que tout officier qui s’enrôlerait dans un camp ou dans un autre des troupes américaines serait radié définitivement des cadres de l’armée. Plus généralement l’article 21 du Code Napoléon stipulait déjà que tout Français qui, sans autorisation de l’Empereur, prendrait du service chez l’étranger ou s’affilierait à une corporation militaire étrangère perdrait sa « qualité de français ». Ainsi, Édouard Thouvenel, ministre français des affaires étrangères, recommanda-t’il aux ressortissants français, via ses ambassades ou consulats en Amérique, de « ne prendre aucune part aux événements qui se préparent ou s’accomplissent dans le sud de l’Union ».

En novembre 1861, la Confédération avait dépêché deux délégués en Europe pour solliciter une aide officielle de la France et de l’Angleterre, mais le paquebot sur lequel ils étaient embarqués fut arraisonné par un navire de l’Union et les deux délégués furent emmenés prisonniers. Une autre tentative de pression par un embargo sur les envois de coton en Europe n’eut pas non plus d’effet, pas plus qu’une promesse de l’Union d’aider si besoin la France dans son aventure guerrière mexicaine.

En fait les sympathies de l’Empereur allaient plutôt à la Confédération, sans doute pour des motifs très divers : stratégies politiques intérieures et extérieures, proximités sociologiques et culturelles, enjeux économiques, etc. Ainsi voyait-il d’un bon œil une Amérique en guerre civile peu encline à se préoccuper de ses projets d’intervention au Mexique ou de ses problèmes avec la Prusse. De même l’attitude française à l’égard de cette guerre lointaine fut aussi dictée par la politique intérieure : tandis que l’Empereur et ses partisans penchaient pour les Confédérés par leurs affinités culturelles et politiques, l’opposition libérale à l’Empire, muselée en France, trouvait son expression de l’autre côté de l’Atlantique dans une attitude favorable au Nord : l’enthousiasme des bourgeois républicains comme du parti orléaniste pour l’abolitionnisme, était une manière d’exprimer leur opposition aux intérêts économiques et politiques de Napoléon III. Au plan économique enfin le blocus naval des ports du sud par l’U.S. Navy et l’embargo à destination de l’Europe provoquaient, notamment, une crise logistique sur les envois de coton : la « famine du coton » entraînait l’effondrement des manufactures cotonnières en France, comme en Angleterre et en Belgique, avec des milliers de chômeurs.

Les opposants à la politique de Napoléon III offrirent rapidement leurs services aux Nordistes, tandis que beaucoup de résidents français dans les états du sud se trouvèrent bon gré mal gré enrôlés dans les armées sudistes. On va donc trouver des Français dans les deux camps, du général au simple soldat, dans les armées régulières comme dans les milices urbaines.

À défaut de position officielle de leur pays et compte tenu du devoir de neutralité qu’imposait le gouvernement français, les engagements de nos compatriotes d’Amérique dans la guerre résultèrent donc de démarches individuelles ou d’obligations imposées par les autorités locales. On verra combien cette situation confuse entraîna de tergiversations pour les milliers de résidents français de la Nouvelle-Orléans qui s’illustrèrent pourtant au moment de la chute de la villeLes opposants à la politique de Napoléon III offrirent rapidement leurs services aux Nordistes, tandis que beaucoup de résidents français dans les états du sud se trouvèrent bon gré mal gré enrôlés dans les armées sudistes. On va donc trouver des Français dans les deux camps, du général au simple soldat, dans les armées régulières comme dans les milices urbaines.

À défaut de position officielle de leur pays et compte tenu du devoir de neutralité qu’imposait le gouvernement français, les engagements de nos compatriotes d’Amérique dans la guerre résultèrent donc de démarches individuelles ou d’obligations imposées par les autorités locales. On verra combien cette situation confuse entraîna de tergiversations pour les milliers de résidents français de la Nouvelle-Orléans qui s’illustrèrent pourtant au moment de la chute de la ville.

La Nouvelle Orléans dans la guerre de sécession

En 1860 la Nouvelle-Orléans était la sixième ville par importance des États-Unis. Avec 169 000 habitants, elle était la seule ville du Sud de plus de 100 000 habitants et son plus grand centre commercial pour les exportations de coton, de tabac et de sucre. Plus de la moitié du coton produit aux États-Unis transitait par son port.

En février 1860, un planteur citoyen français de la Nouvelle-Orléans, Charles Laffon de Ladebat [1] raconte : « C’est un spectacle unique que cette ville industrieuse dont on embrasse toute l’activité d’un seul regard. Sur près de 10 km le long du fleuve on voit s’activer en permanence une foule de gens absorbés par leurs besognes. Amarrés aux quais les bateaux à coton avec leurs cales profondes qui débordent sur les ponts ; à côté d’eux les vapeurs, bord à bord, par dizaines, qui crachent leurs bouffées de fumées et annoncent leurs départs à coup de cloches ou de sifflets ; se faufilant entre les gros bateaux une flottille de barges, de barques de marchands, de radeaux en bois ; derrière, au milieu du fleuve, la forêt de mâts des bateaux au mouillage, dense comme une forêt tropicale. Sur la levée, à perte de vue, des montagnes de balles de coton, des hectares couverts de barriques de sucre, et les groupes de nègres qui s’activent partout en chantant leurs refrains en chœur. Et puis courants dans tous les sens, des employés de commerce, des marchands, des marins et, assises sur des ballots, des femmes nègres avec leurs bandanas de couleur qui vendent café, gâteaux et fruits. »

Le 26 janvier 1861, la Louisiane vote la sécession et ratifie la Constitution de la Confédération lors de la Convention de Montgomery. Elle rejoint ainsi les six premiers états sécessionnistes auxquels se joindront bientôt quatre autres états du sud, formant tous ensemble les États Confédérés d’Amérique.

Au Nord, protectionniste, tourné vers le marché intérieur, plus industrialisé et animé par l’égalitarisme et des principes antiesclavagistes, s’opposait dès lors le Sud, libre-échangiste, orienté vers l’Europe pour ses exportations de produits agricoles et recourant largement à une main-d’œuvre esclave.

L’importance commerciale et politique de la Nouvelle Orléans, ses ressources susceptibles d’approvisionner les armées du Nord aussi bien que sa situation stratégique en fit donc l’une des premières cibles stratégiques des attaques l’Union. Dès les premières semaines du conflit l’Union voulut étouffer économiquement la Confédération par un blocus naval de tous les ports du sud ; ensuite il s’agissait de s’emparer de ces ports pour prendre les Sudistes à revers dans la perspective d’une jonction avec les troupes terrestres de Grant qui descendaient du nord : la Nouvelle-Orléans constituait donc l’objectif majeur de ce plan.

L’effet du blocus se fit rapidement sentir ; Charles Laffon de Ladebat, qui s’émerveillait un an plus tôt de la vie trépidante qui régnait sur des quais de la ville et la levée le long du Mississippi, note : « Depuis le blocus, les bateaux à coton ont disparu ; les vapeurs sont cachés dans les bayous ou ont remonté le fleuve pour ne plus revenir. Disparues aussi les montagnes de coton et les barriques de sucre. On entend plus les chants des nègres et les mauvaises herbes poussent sur la levée abandonnée. Le commerce de la ville est mort. On a tenté d’équiper des corsaires pour forcer le blocus, mais seul un bateau sur trois y parvient parfois et le profit qu’il rapporte ne parvient pas à couvrir la perte des deux autres. Plus de 1 500 familles n’ont plus les moyens de se nourrir et on a du leur ouvrir un « marché gratuit ».

Les Nordistes parvinrent à la Nouvelle-Orléans.

Dès le 28 septembre 1861, Napoléon III faisait paraître un décret stipulant que tout officier qui s’enrôlerait dans un camp ou dans un autre des troupes américaines serait radié définitivement des cadres de l’armée. Plus généralement l’article 21 du Code Napoléon stipulait déjà que tout Français qui, sans autorisation de l’Empereur, prendrait du service chez l’étranger ou s’affilierait à une corporation militaire étrangère perdrait sa « qualité de français ». Ainsi, Édouard Thouvenel, ministre français des affaires étrangères, recommanda-t’il aux ressortissants français, via ses ambassades ou consulats en Amérique, de « ne prendre aucune part aux événements qui se préparent ou s’accomplissent dans le sud de l’Union ».

En novembre 1861, la Confédération avait dépêché deux délégués en Europe pour solliciter une aide officielle de la France et de l’Angleterre, mais le paquebot sur lequel ils étaient embarqués fut arraisonné par un navire de l’Union et les deux délégués furent emmenés prisonniers. Une autre tentative de pression par un embargo sur les envois de coton en Europe n’eut pas non plus d’effet, pas plus qu’une promesse de l’Union d’aider si besoin la France dans son aventure guerrière mexicaine.

En fait les sympathies de l’Empereur allaient plutôt à la Confédération, sans doute pour des motifs très divers : stratégies politiques intérieures et extérieures, proximités sociologiques et culturelles, enjeux économiques, etc. Ainsi voyait-il d’un bon œil une Amérique en guerre civile peu encline à se préoccuper de ses projets d’intervention au Mexique ou de ses problèmes avec la Prusse. De même l’attitude française à l’égard de cette guerre lointaine fut aussi dictée par la politique intérieure : tandis que l’Empereur et ses partisans penchaient pour les Confédérés par leurs affinités culturelles et politiques, l’opposition libérale à l’Empire, muselée en France, trouvait son expression de l’autre côté de l’Atlantique dans une attitude favorable au Nord : l’enthousiasme des bourgeois républicains comme du parti orléaniste pour l’abolitionnisme, était une manière d’exprimer leur opposition aux intérêts économiques et politiques de Napoléon III. Au plan économique enfin le blocus naval des ports du sud par l’U.S. Navy et l’embargo à destination de l’Europe provoquaient, notamment, une crise logistique sur les envois de coton : la « famine du coton » entraînait l’effondrement des manufactures cotonnières en France, comme en Angleterre et en Belgique, avec des milliers de chômeurs.

Les opposants à la politique de Napoléon III offrirent rapidement leurs services aux Nordistes, tandis que beaucoup de résidents français dans les états du sud se trouvèrent bon gré mal gré enrôlés dans les armées sudistes. On va donc trouver des Français dans les deux camps, du général au simple soldat, dans les armées régulières comme dans les milices urbaines.

À défaut de position officielle de leur pays et compte tenu du devoir de neutralité qu’imposait le gouvernement français, les engagements de nos compatriotes d’Amérique dans la guerre résultèrent donc de démarches individuelles ou d’obligations imposées par les autorités locales. On verra combien cette situation confuse entraîna de tergiversations pour les milliers de résidents français de la Nouvelle-Orléans qui s’illustrèrent pourtant au moment de la chute de la ville.

La Nouvelle Orléans dans la guerre de sécession

En 1860 la Nouvelle-Orléans était la sixième ville par importance des États-Unis. Avec 169 000 habitants, elle était la seule ville du Sud de plus de 100 000 habitants et son plus grand centre commercial pour les exportations de coton, de tabac et de sucre. Plus de la moitié du coton produit aux États-Unis transitait par son port.

En février 1860, un planteur citoyen français de la Nouvelle-Orléans, Charles Laffon de Ladebat [1] raconte : « C’est un spectacle unique que cette ville industrieuse dont on embrasse toute l’activité d’un seul regard. Sur près de 10 km le long du fleuve on voit s’activer en permanence une foule de gens absorbés par leurs besognes. Amarrés aux quais les bateaux à coton avec leurs cales profondes qui débordent sur les ponts ; à côté d’eux les vapeurs, bord à bord, par dizaines, qui crachent leurs bouffées de fumées et annoncent leurs départs à coup de cloches ou de sifflets ; se faufilant entre les gros bateaux une flottille de barges, de barques de marchands, de radeaux en bois ; derrière, au milieu du fleuve, la forêt de mâts des bateaux au mouillage, dense comme une forêt tropicale. Sur la levée, à perte de vue, des montagnes de balles de coton, des hectares couverts de barriques de sucre, et les groupes de nègres qui s’activent partout en chantant leurs refrains en chœur. Et puis courants dans tous les sens, des employés de commerce, des marchands, des marins et, assises sur des ballots, des femmes nègres avec leurs bandanas de couleur qui vendent café, gâteaux et fruits. »

Le 26 janvier 1861, la Louisiane vote la sécession et ratifie la Constitution de la Confédération lors de la Convention de Montgomery. Elle rejoint ainsi les six premiers états sécessionnistes auxquels se joindront bientôt quatre autres états du sud, formant tous ensemble les États Confédérés d’Amérique.

Au Nord, protectionniste, tourné vers le marché intérieur, plus industrialisé et animé par l’égalitarisme et des principes antiesclavagistes, s’opposait dès lors le Sud, libre-échangiste, orienté vers l’Europe pour ses exportations de produits agricoles et recourant largement à une main-d’œuvre esclave.

L’importance commerciale et politique de la Nouvelle Orléans, ses ressources susceptibles d’approvisionner les armées du Nord aussi bien que sa situation stratégique en fit donc l’une des premières cibles stratégiques des attaques l’Union. Dès les premières semaines du conflit l’Union voulut étouffer économiquement la Confédération par un blocus naval de tous les ports du sud ; ensuite il s’agissait de s’emparer de ces ports pour prendre les Sudistes à revers dans la perspective d’une jonction avec les troupes terrestres de Grant qui descendaient du nord : la Nouvelle-Orléans constituait donc l’objectif majeur de ce plan.

L’effet du blocus se fit rapidement sentir ; Charles Laffon de Ladebat, qui s’émerveillait un an plus tôt de la vie trépidante qui régnait sur des quais de la ville et la levée le long du Mississippi, note : « Depuis le blocus, les bateaux à coton ont disparu ; les vapeurs sont cachés dans les bayous ou ont remonté le fleuve pour ne plus revenir. Disparues aussi les montagnes de coton et les barriques de sucre. On entend plus les chants des nègres et les mauvaises herbes poussent sur la levée abandonnée. Le commerce de la ville est mort. On a tenté d’équiper des corsaires pour forcer le blocus, mais seul un bateau sur trois y parvient parfois et le profit qu’il rapporte ne parvient pas à couvrir la perte des deux autres. Plus de 1 500 familles n’ont plus les moyens de se nourrir et on a du leur ouvrir un « marché gratuit ».

Dès le début des hostilités, la Nouvelle-Orléans fut la principale pourvoyeuse de troupes, d’armement et de ressources pour les armées confédérées. À côté des compagnies d’Américains blancs, la communauté des Noirs libres constitua un régiment dénommé « Louisiana Native Guards » ; de même les résidents étrangers formèrent des brigades particulières. Ce fut le cas des résidents français dont il va être spécialement question dans cet article.

C’est le général Mansfield Lovell qui commandait les troupes terrestres confédérées de la Nouvelle-Orléans, fortes de seulement 500 hommes et défendant la ville et les forts Jackson et Saint Philip bâtis de part et d’autre du Mississippi, à 110 km en aval de la ville. On rappelle en effet que la ville de la Nouvelle-Orléans est bâtie sur un « flottant » de terrains marécageux entre le lac Ponchartrain au nord et le Mississipi au sud. Le fleuve est large et bien navigable et donne accès au golfe du Mexique situé à environ 180 kilomètres. Une dizaine de vaisseaux en arme commandés par l’amiral Holling, protégeaient en outre la ville devant la levée le long du fleuve. De fait, les seules réelles défenses de la ville étaient constituées par les deux forts avec leurs batteries de canons et par les chaînes qui barraient le fleuve à leur niveau [2].

Dans le camp de l’Union, c’est le capitaine David G. Farragut [3] » qui fut désigné en janvier 1862 par le gouvernement pour commander la flotte du West Gulf constituées par dix-neuf navires armés de canons et par une flottille de bateaux portant des mortiers sous le commandement de David Dixon Porter. Quatre gros vaisseaux non armés transportaient en outre les 12 000 hommes du général Benjamin Franklin Butler devant être débarquées sur Ship Island (Fort Massachusetts), une petite île à une centaine de km à l’est de la Nouvelle-Orléans.

À la mi avril le plan se déroulait comme prévu avec Farragut et sa flotte qui cinglaient dans le golf du Mexique vers les bouches du Mississipi, Grant qui descendait vers le sud le long du même fleuve et Butler qui stationnait sur Ship Island en attendant l’attaque finale.

Les milices européennes et la French Brigade

La population française de la ville, constituée en grande partie de colons réfugiés de Saint-Domingue à la suite de la révolte des Noirs d’août 1791, s’était accrue pendant la Restauration. Malgré ses promesses de clémence, Louis XVIII avait laissé faire ou suscité une certaine épuration en France contre ceux qui avaient servi « l’usurpateur ». Condamnés à mort en fuite, proscrits, adversaires politiques et rétifs au régime des Bourbons, des milliers de Français avaient ainsi pris la route de l’exil, notamment vers l’Amérique et la Nouvelle-Orléans où ils furent bien accueillis par les réfugiés de Saint-Domingue qui parlaient français et chez qui subsistait souvent le culte de Napoléon. Au moment de l’attaque de la ville la colonie française comptait plus de 15 000 personnes.

Dès le début de la mobilisation à la Nouvelle-Orléans on trouve de nombreux Français parmi les volontaires qui affluent dans les bureaux de recrutement. Outre toute considération plus désintéressée, il est clair que le blocus des ports du sud et notamment de la Nouvelle-Orléans par les flottes yankees suscitait une crise économique qui ruinait les planteurs ne pouvant plus expédier leurs marchandises, notamment leur coton, vers l’Europe. En outre la révolte de Saint-Domingue en 1791 qui vit un demi million d’esclaves révoltés massacrer 2 000 blancs en deux semaines, avait laissé par les récits de ceux qui l’avaient fuie en se réfugiant à la Nouvelle-Orléans des traces dans les esprits louisianais et renforcé la volonté des propriétaires de plantations de se défendre contre toute éventualité de soulèvement provoquée par l’arrivée des Yankees.

Devant l’enthousiasme croissant de ses compatriotes pour les fédérés, le comte Eugène Méjean, consul de France à la Nouvelle-Orléans va devoir leur rappeler leur devoir de neutralité. À l’inverse le gouverneur de l’État, Thomas Moore, entendait mobiliser les résidents français. Pour concilier obligations de neutralité et devoirs à l’égard de la Louisiane, il fut convenu que les citoyens français ne seraient pas astreints à la lutte armée et n’effectueraient qu’un service de maintien de l’ordre pour veiller à la sécurité des personnes et des propriétés.

C’est ainsi que se constituèrent plusieurs milices qui affichaient clairement leurs sympathies pour les confédérés ; on a estimé à plus de 3 000 hommes le nombre total de résidents citoyens français qui servirent dans les milices de la ville. Il s’agissait principalement des quatre groupes suivants :

•la « Légion française », forte de 1200 hommes, composée de six compagnies et placée sous les ordres du colonel Albin Rochereau,

•les « Volontaires français » d’environ 800 hommes, sous les ordres du colonel Ferrier

•les « Volontaires indépendants » du colonel Brogniet,

•la « Garde d’Orléans » du colonel Charles Janvier.

Tous ces hommes, équipées aux frais des notables et des engagés eux-mêmes, furent surnommés « les jambes rouges » car ils portaient un uniforme directement inspiré de la tenue du fantassin français de l’époque : képi bleu, veste bleu horizon et pantalon garance.

On trouve souvent dans les recensements des différentes milices, les noms de plusieurs membres de la même famille. Un exemple parmi d’autres : les Laffon de Ladebat. Dans le Règlement de la Légion Française au moment de la constitution de cette milice on trouve le colonel Charles Laffon de Ladebat, 55 ans dans l’état major d’Albin Rochereau et son fils René, 23 ans comme lieutenant dans la troisième compagnie. Comme tous les autres membres de la Légion française ils ont prêté le serment pro-confédéré au moment de leur enrôlement ce qui ne laisse guère de doute sur leur conception particulière de la neutralité théoriquement imposée aux résidents citoyens français par leur Consul et les lois de leur pays.

Rapidement au sein de la « Légion française » vont se constituer des clans ; en particulier le capitaine Paul Juge qui dirige la compagnie des « Voltigeurs de La Fayette » s’oppose au colonel Laffon de Ladebat. Les dissensions portent notamment sur l’incorporation dans la Légion française de citoyens belges et suisses ou naturalisés, comme Juge, ce que refuse Laffon de Ladebat en raison des dispositions particulières accordées aux seuls citoyens français.

Son argumentation tenait au fait que les résidents citoyens français non naturalisés et eux seuls avaient obtenu du Gouverneur de la Louisiane par l’entremise de leur Consul, de ne pas violer la neutralité imposée par la France en ne participant pas directement aux combats et en se bornant à protéger la sécurité des personnes et de leurs biens dans la ville. Cette dispense s’appliquant exclusivement aux résidents citoyens français non naturalisés ceux-ci devaient obligatoirement constituer une brigade séparée à laquelle des naturalisés ou des citoyens d’autres pays ne pouvaient être intégrés.

En pleine confusion, l’affaire se termine par une scission : le capitaine Juge forme une unité séparée sous le nom de « Garde française » qui incorpore les bataillons belges et suisses et les étrangers naturalisés.

Quand on va annoncer que l’escadre fédérale de Farragut s’engage dans les bouches du Mississippi, le gouverneur Moore va demander aux miliciens européens de se rassembler dans une unique « European Brigade » dont il entend confier le commandement à Paul Juge. Aussitôt la « Légion française » rémanente refuse de se soumettre et se constitue en « French Brigade » exclusivement constituée de seuls français ; après avoir incorporé les « Volontaires indépendants », la French Brigade élit comme général Victor Maignan.

Bientôt la flotte de Farragut commence à remonter le Mississippi, tandis que les troupes de Butler débarquées sur la côte marchent vers le fleuve. Le 24 avril 1862 les forts Jackson et Saint-Philippe, pris entre les troupes terrestres de Butler et les tirs des navires de Farragut, sont débordés et se rendent ou se mutinent. Le 25, les dernières batteries fluviales sont détruites et tandis que la ville est menacée par les canons de la flotte de l’Union, les troupes Confédérés de Lovell battent en retraite et vont rejoindre au Nord les troupes de Beauregard. Farragut attend maintenant l’appui des troupes terrestres du général Butler pour porter l’attaque finale [4]

Dans la ville assiégée c’est maintenant la panique : la « French Brigade » et les autres milices vont entrer en scène.

La French Brigade et les milices en action

Il faut maintenant imaginer toute une ville soudainement abandonnée à l’ennemi alors qu’elle se croyait imprenable avec ses forts bien armés, désormais passés à l’ennemi et ses troupes entraînées, désormais en déroute. Menacés d’un bombardement par le fleuve et d’un assaut des cavaliers et des fantassins de Butler par la terre, les habitants se terrent dans leurs maisons. Alors que les vapeurs fédéraux remontent le fleuve arrivent devant la ville à la lueur des navires incendiés entrain de couler, la levée est envahie par une foule en désordre. Des centaines de femmes en haillons et d’enfants sans chaussures ayant appris que les produits entassés sur la levée étaient abandonnés à qui voulaient les prendre, courent avec de grands paniers pour faire provision de sucre, de bœuf, de porc et de poisson séchés. Déjà à côté d’eux des bandes d’émeutiers et de pillards emportent ou incendient des balles de coton, des boucaux de sucre et des barils de mélasse puis enfoncent les portes des dépôts de sucre et de tabac. Bientôt ce sont des brigands, armés de barres de fer, de couteaux de chasse et de revolvers ou de fusils, qui parcourent les rues brisant les vitrines, forçant les portes des maisons particulières, terrorisant leurs occupants et en ressortant chargés de butin. Des bâtiments publics sont incendiés. Le bruit court que des Noirs ont agressé et dépouillé de riches notables. Des familles de résidents étrangers se réfugient dans les locaux des consulats.

Dans sa ville désormais sans défense militaire, le maire John T. Monroe refuse pourtant de livrer sa ville aux fédérés : des officiers fédéraux venus négocier la reddition manquent d’être lynchés par la foule. Dans la confusion la plus totale, il n’a plus désormais d’autres ressources que de faire appel aux milices étrangères : il demande en urgence aux officiers français Maignan et Juge de mobiliser tous les hommes de la milice pour empêcher le saccage, l’incendie et la destruction de la ville.

Le vendredi 25 avril les miliciens entrent en action : en rangs serrés, baïonnettes au canon, menaçant d’ouvrir le feu sur les émeutiers, ils les chassent de la levée et des quais, puis peu à peu, des principales rues avoisinantes. Par endroits on les voit sur plusieurs rangs protéger des familles des jets de projectiles ; ailleurs ils tentent de maîtriser un incendie ; partout ils s’efforcent de rétablir l’ordre. Charles Laffon de Ladebat observe que ses hommes de la « French Brigade » ont formé des cordons, échelonnés le long de la levée et des rues de Chartres, Toulouse, St Louis, Conti, Bienville et Camel. Ils parviennent ainsi à arrêter au passage tous ceux qui remontaient du fleuve avec leurs butins. Le soir les trottoirs de ces rues sont jonchés du sucre et du maïs abandonnés de force, et le sirop ruisselle sous les pieds des curieux qui regardent couler, à travers une fumée noire, les navires enflammés de leur flotte. Le ratissage de la ville se poursuivra jusqu’au petit matin. Mais l’accalmie sera de courte durée.

Au lever du jour, le 26 avril, les navires de Farragut mouillent, menaçants, devant la ville. Au prétexte de ne rien laisser sur place qui puisse servir aux fédérés, les émeutiers recommencent leurs pillages avec des chariots pour emporter leurs butins et mettent le feu à ce qu’ils ne peuvent prendre. Les brigades reprennent leurs patrouilles dans la ville. Capturant et retenant prisonniers les émeutiers armés, montant la garde devant les entrepôts et les magasins, ils font des barrages devant les édifices publics. Le quadrillage du sud de la ville et sa reprise en mains se poursuivra les jours suivants.

La ville aura été sauvée de la destruction et tous ses habitants protégés des exactions des émeutiers. Le maire et le conseil municipal félicitent publiquement les milices, et la presse telle « L’Abeille de la Nouvelle-Orléans » fait leur louange.

Le 30 avril les troupes de Butler entrent dans la ville et en prennent possession. Le 1er mai et les jours suivants le général yankee va demander avec insistance que les brigades européennes demeurent en activité et continuent à maintenir l’ordre mais sous l’autorité fédérale. Au nom de la neutralité de leur pays – décidément interprétée en fonction des circonstances – les généraux Juge et Maignan refuseront catégoriquement et donneront l’ordre de démobilisation des milices européennes et de la French Brigade. En représailles Butler exigera le désarmement total des brigades étrangères.

Ainsi se termine le rôle des français dans les brigades de la Nouvelle-Orléans ; partout on s’accordera pour dire que ces brigades ont certainement évité la destruction de la ville. Plusieurs journaux dithyrambiques, évoquant même la campagne de Russie de Napoléon Ier, iront jusqu’à écrire qu’elles ont évité à la ville d’être un nouveau Moscou…

Ensuite les premières semaines d’occupation de la ville par les Nordistes passent pour avoir été très difficiles à vivre sous la dictature de Butler, surnommé « la brute » (beaty). On trouve dans les correspondances entre le général nordiste et notre Consul ou les ex-officiers français des brigades, une série d’anecdotes qui illustrent les brimades et vexations du vainqueur et les susceptibilités des vaincus. Par exemple comme les soldats de Butler trouvent que les femmes de la ville ne sont guère aimables à leur égard, Butler décrète que les femmes qui afficheraient du dédain à l’égard d’officiers ou soldats de l’Union seraient désormais considérées et traitées comme des prostituées… Le reste à l’avenant. Cet Ordre N° 28 du 15 mai 1862 souleva un tel tollé aux États-Unis et en Europe que Butler, par ailleurs accusé de malversations, fut rappelé à New-York.

Comment retrouver la trace d’ancêtres ayant participé à la guerre de sécession ?

On trouve facilement quelques noms de français connus qui se sont illustrés dans les états-majors au cours de la guerre de sécession. Ainsi par exemple, côté confédérés, Pierre Gustave Toutant Beauregard et Camille Armand de Polignac ; côté Union, outre le prince Jérôme Bonaparte, on trouve le prince de Joinville (troisième fils de Louis-Philippe) et ses deux neveux le comte de Paris et le duc de Chartres ainsi que son fils le duc de Penthièvre.

Quelques sites web américains permettent de faire des recherches dans ce domaine :

> http://www.militaryindexes.com/civilwar/

> http://www.footnote.com/documents/6…

> http://www.itd.nps.gov/cwss/

> http://www.civil-war.net/

>http://faculty.marianopolis.edu/c.b…

> http://freeriders2.over-blog.com/ar…

>http://en.wikipedia.org/wiki/Louisi…

> http://www.ancestry.fr

On a dénombré près de trois millions de soldats engagés dans la guerre de sécession, deux millions avec le Nord et un million avec le Sud. Sur les 620 000 victimes, 360 000 étaient des Yankees et 260 000 des Sudistes. La très grande majorité des soldats étaient des « natifs » des États-Unis ; concernant la participation non américaine on a avancé le nombre de 500 000 étrangers, principalement européens, qui servirent au Nord et 100 000 avec le Sud. S’agissant des 54 000 citoyens français recensés en 1860, on aurait recensé environ 26 000 combattants dont environ 40% combattirent avec le Nord, et 70% environ avec le Sud. Les données étant très imprécises on ne sait si ces chiffres comprennent ou non les 3 000 citoyens français de la Nouvelle-Orléans qui servirent dans les milices.

Aucune autre Nation occidentale, si ce n’est la France avec sa Révolution de 1789, ne possède un sujet historique aussi inépuisable que l’histoire des États-Unis avec sa guerre de sécession. Le sujet a occupé et continue d’occuper l’esprit, la plume et les claviers de dizaines de milliers d’historiens, érudits, journalistes, cinéastes et romanciers et aucun aspect du sujet ne paraît avoir été négligé ; il reviendra peut-être un jour à un auteur français de s’intéresser au rôle particulier de ses concitoyens dans cette guerre lointaine et meurtrière.

Sources

Manuscrits de la division Eugene Mejan papers (Library of Congress) et notamment correspondances de Charles Laffon de Ladebat avec le général Butler.

Règlements de la Légion française / Ordre du jour (Library of Congress).

Correspondances diplomatiques : CADN de Nantes.

Archives familiales privées Laffon de Ladebat.

Bulletin N° 28 du 14/10/2008 de l’Institut Pierre Renouvin. Article : « Au nom de la France, restons unis » signé Farid Ameur.

« Beauty and Booty », Marion Southwood, The Confederate Reprint Company, 1997.

Journal « L’Abeille de la Nouvelle-Orléans » 1827/1925. Consultable sur le site web : « Jefferson Parisch Library : The New-Orleans Bee » Vol. 55, june1861 – june 1862.

« Les colons de Saint-Domingue réfugiés à la Louisiane » – Louisiana Review Codophil 10.2.1981 p. 104.

« Foreigners in the Confederacy », Ella Lonn, Unic Press, 1940.

« La guerre civile en Amérique. Prise de la Nouvelle-Orléans », Comte de Paris, revue des deux Mondes, Paris, 1875.

« La France et les états confédérés », John Welsford Cowel, édition Dantu, 1865.

« From Saint-Domingue to New Orleans : Migration ans Influences », Nathalie Dessens, University Press of Florida.

Iconographie : Wikipedia, images référencées sous licence libre « Wikimedia » et Library of Congress « public domain notice » (May be reproduced or copied without permission from Federal Goverment).

Notes

[1] Charles Laffon de Ladebat était le fils de Philippe Auguste Laffon de Ladebat (frère cadet d’André-Daniel Laffon de Ladebat (voir l’article sur ce personnage). Colon de Saint-Domingue jusqu’en 1791, il guerroya contre Toussaint Louverture avant de se réfugier avec sa famille à la Jamaïque puis à Baltimore. Les Laffon de Ladebat acquièrent finalement trois plantations de canne à sucre et une de coton dans l’ouest de la Nouvelle-Orléans où ils s’installent et ouvrent une maison de négoce.

[2] Quelques semaines plus tôt c’est le capitaine Raphael Semmes qui avait organisé la défense du fleuve. Après le désastre de la Nouvelle-Orléans ce célèbre marin sur le Sumter puis sur l’Alabama coula, captura ou détruisit 83 navires fédéraux dans l’Atlantique : c’est lui qu’on retrouvera commandant ce même CSS Alabama coulé devant Cherbourg par l’USS Kearsarge le 19 juin 1864.

[3] David Glasgow Farragut est une sorte d’Horatio Nelson pour les Américains : héros naval il a 60 ans quand il commande la flotte de l’Union devant La Nouvelle-Orléans. On lui prête quelques mots célèbres comme : « La meilleure protection contre le feu de l’ennemi c’est de bien viser avec nos canons » ou encore, à Mobile Bay, alors qu’il s’était fait ficeler au grand mât de son navire : « Au diable les boulets, en avant toute vapeur !

[4] On trouvera le déroulement détaillé de la bataille navale de la Nouvelle-Orléans sur Wikipedia English sous la référence : « Battle of forts Jackson and St Philip ».

1862)

Voir aussi:

En bleu et en gris : les Français et les Allemands dans les armées de la guerre de Sécession

En avril 1861, la guerre civile éclate aux États-Unis. Dans un pays en ébullition, où chaque camp s’attend à une guerre courte et glorieuse, la mobilisation bat son plein.

Farid Ameur

02/03/09

Les milices françaises de la Nouvelle-Orléans pendant la guerre de Sécession", article de Farid Ameur

À l’instar des autres groupes ethniques, les immigrants français et allemands sont nombreux à répondre à l’appel sous les drapeaux. Cédant à la pression populaire, des milliers d’entre eux accourent dans les bureaux de recrutement pour s’inscrire sur les registres régimentaires et endosser l’uniforme bleu de l’Union ou gris de la Confédération. À l’heure où se nouent les destinées de la jeune république américaine, certains de leurs compatriotes, épris d’aventures ou séduits par une cause idéologique à défendre, n’hésitent pas à traverser l’Atlantique pour aller offrir leur épée à l’un des deux belligérants comme au temps de la guerre d’Indépendance. Quatre années durant, leur participation au plus grand affrontement jamais mené sur le sol du Nouveau Monde ouvre un chapitre inédit de l’histoire militaire des États-Unis, aujourd’hui complètement tombé dans l’oubli

L’appel aux armes

En 1860, le recensement fédéral dénombre plus de quatre millions d’individus nés à l’étranger, soit 13 % de la population nationale. Après les Irlandais, les ressortissants des États allemands sont les plus représentés avec 1.276.075 âmes. Loin derrière, les Français occupent le cinquième rang avec un total de 109.870 expatriés. Malgré cet écart considérable, les deux groupes présentent des caractéristiques communes. D’immigration récente, ils forment une population relativement jeune, plutôt masculine et d’origine rurale, venue chercher aux États-Unis les moyens d’améliorer son niveau de vie. Dans leur immense majorité, ces immigrants se sont fixés dans les États du Nord, fer de lance de l’industrie et du progrès, délaissant le Sud, terre d’élection d’une société agrarienne fondée sur l’esclavage. Ils se sont établis pour la plupart dans les grandes villes de la Nouvelle-Angleterre, surtout à New York, Philadelphie et Boston, et dans le Midwest, où nombre de cultivateurs ont acquis des terres à bon marché. Au sein de la Confédération, en revanche, seuls la Louisiane et le Texas ont accueilli des foyers de peuplement étranger.

Géographiquement dispersés, idéologiquement divisés entre réfugiés des diverses révolutions et en quête de repères, Français et Allemands offrent l’image d’une population qui tente de se fondre dans la société américaine.

La guerre ne tarde pas à éveiller les instincts guerriers. L’enrôlement pour l’un ou pour l’autre camp répond à des motivations diverses. Les plus enthousiastes y voient l’occasion de démontrer l’attachement sincère qu’ils portent envers leur patrie d’adoption et de gagner à la pointe de leur épée une reconnaissance sociale. D’autres choisissent de défendre par les armes leurs convictions. Farouchement opposés à l’esclavage, les Allemands du Missouri s’engagent ainsi massivement dans les rangs de l’Union. Les Français de La Nouvelle-Orléans, de leur côté, se prennent de passion pour la cause du Sud. D’autres volontaires, jetés sur le pavé par le ralentissement des activités économiques, cherchent dans l’armée les moyens de se mettre temporairement à l’abri du besoin. Ceux-ci sont bientôt rejoints par une foule de jeunes gens, en quête d’aventures et de divertissements, engagés sans se faire la moindre idée des fatigues, des dangers et des privations de la vie militaire.

Sans les Allemands, nous battrions facilement les Yankees ! (Robert E. Lee)

Les recrues n’oublient pas pour autant leur pays d’origine. Dans les deux camps, les immigrants souhaitent faire belle figure et se couvrir de gloire en rendant hommage à leurs traditions guerrières. Aussi l’idée est-elle retenue de former des régiments ethniques capables d’imposer une identité nationale. À New York, après une active campagne de recrutement, trois unités françaises sont fondées : les « Gardes La Fayette » (55e New York), les « Zouaves d’Epineuil » (53e régiment) et les « Enfants Perdus » (Independent Corps). En Louisiane, à la Nouvelle-Orléans, les Français forment une « Légion française » et une « Brigade française » pour assurer un service de garde civique. Les Allemands ne sont pas en reste. Ils sont environ 200.000 à servir dans les armées du Nord. On comprend ainsi le mot fameux du général Lee : "Sans les Allemands, nous battrions facilement les Yankees !"

Près de soixante régiments à prédominance allemande étoffent les rangs de l’Union, la plupart étant formés dans les États de New York, de l’Ohio, du Missouri, de Pennsylvanie et du Wisconsin. Des brigades, voire des divisions entières sont ainsi constituées. Le XIe corps de l’armée du Potomac est composé en grande partie de ressortissants des pays allemands. Inversement, dans le Sud, où l’apport étranger est beaucoup plus réduit, seul le 20e régiment d’infanterie de Louisiane en compte un nombre appréciable.

Sur les champs de bataille du Nouveau Monde

Plusieurs de ces immigrants gravissent les échelons de la hiérarchie militaire eu égard à leurs états de service. Originaire de Bretagne, l’aristocrate Régis de Trobriand, que rien ne prédisposait au métier des armes avant d’être élu colonel des « Gardes La Fayette », gagnera au feu ses étoiles de général et commandera une brigade à la bataille de Gettysburg. L’un de ses compatriotes, Alfred Napoléon Duffié, ancien officier de cavalerie de l’armée française, bénéficiera de la même promotion. Né en Alsace, Victor Girardey, qui a épousé avec ardeur la cause des Confédérés, atteindra lui aussi le grade de général de brigade avant d’être tué lors du siège de Petersburg en 1864. La liste des officiers allemands est plus longue. Dans les deux camps, près de soixante-dix d’entre eux sont placés à la tête d’un régiment avec le grade de colonel. Mieux encore, Carl Schurz, Franz Sigel et Peter Osterhaus, commandent des corps d’armée nordistes, tandis que Ludwig Blenker et le baron Adolf von Steinwehr exercent les fonctions de général de brigade. Pour le compte des États confédérés, John Wagener assume les mêmes responsabilités lors du siège de Charleston, en Caroline du Sud.

Fait peu connu, certains volontaires se hâtent de traverser l’Atlantique pour offrir leurs services aux belligérants. Comme au temps de la guerre d’Indépendance, l’ouverture des hostilités attire en effet les soldats de fortune et les chevaliers errants du Vieux Continent sur les rivages du Nouveau Monde. Désireux de marcher sur les pas du marquis de La Fayette et du baron von Steuben, de se couvrir de gloire, de faire le coup de feu ou simplement de tromper l’ennui, de jeunes aristocrates demandent à prendre rang dans les deux armées, où l’on a besoin d’officiers compétents et expérimentés pour encadrer les troupes.

Les plus célèbres sont les princes de la famille d’Orléans. Opposants au Second Empire et exilés en Angleterre, le comte de Paris et son frère le duc de Chartres, petit-fils de Louis-Philippe, servent pendant neuf mois dans l’état-major du général McClellan, commandant de l’armée du Potomac, avec le grade de capitaine. Ils y retrouvent Paul von Radowitz, rejeton d’une illustre famille prussienne et ancien officier de cavalerie qui s’illustrera durant la bataille d’Antietam en septembre 1862. Côté sudiste, le prince Camille de Polignac, fils de l’ancien ministre de Charles X, rejoint le camp rebelle et se hisse peu à peu au rang de général. À Richmond, capitale de la Confédération, il croise la route de Heros von Borcke, un noble de Poméranie qui a quitté l’état-major prussien pour servir dans les troupes sécessionnistes, au sein desquelles il gagne l’estime du général Lee.

Pour ces immigrants, l’expérience macabre de la guerre de Sécession ouvre la voie à l’américanisation.

Les soldats français et allemands payent cher leur participation au conflit. Lors de la bataille de Chancellorsville, en mai 1863, les unités allemandes du XIe corps de l’armée du Potomac sont surprises et décimées par les Sudistes. Pendant le combat de Fair Oaks, en juin 1862, le régiment français des « Gardes La Fayette » perd le quart de ses forces en défendant une batterie d’artillerie. Dans le Missouri, les francs-tireurs rebelles s’acharnent contre les Allemands, auxquels ils vouent une haine tenace. Dans six comtés du Texas, où les autorités confédérées ont décrété la loi martiale, les « insoumis » allemands sont traqués sans relâche par des détachements de cavalerie, obligeant des centaines d’immigrants à fuir en direction du Mexique. Deux contributions essentielles sont néanmoins à relever. En leur qualité de garde urbaine, les milices françaises de La Nouvelle-Orléans empêchent la destruction de la ville au moment de sa prise par les forces fédérales en avril 1862. Enfin, la rapide mobilisation de la communauté allemande dans le Missouri et le Kentucky permet à ces deux États frontaliers de rester dans le giron de l’Union au début du conflit.

Pour ces immigrants, l’expérience macabre de la guerre de Sécession ouvre la voie à l’américanisation. Le passage dans les armées a noué des liens nouveaux, ouvert des barrières et gommé certains préjugés. Les étrangers qui ont servi dans les troupes unionistes acquièrent de plein droit la citoyenneté et touchent désormais une pension du gouvernement fédéral. Et dans le Sud, le mythe de la « cause perdue » donne aux anciens combattants une aura qui durera plusieurs générations. En un mot, qu’ils aient été dans le camp des vainqueurs ou dans celui des vaincus, en bleu ou en gris, ils ont gagné une place nouvelle dans le grand corps national américain.

Voir également:

Les milices françaises de la Nouvelle-Orléans pendant la guerre de Sécession

Farid Ameur

Institut Pierre Renouvin

04-02-09

« Au nom de la France, restons unis ! » Les milices françaises de la Nouvelle-Orléans pendant la guerre de Sécession

Farid Ameur

14 octobre 2008 |

Les corps français de la milice louisianaise restent peu connus dans l’histoire de la guerre de Sécession [1]. Nés d’un compromis entre les autorités de l’État sudiste et le consul de France pour concilier la législation locale avec les devoirs de neutralité imposés aux sujets neutres, ils ont pourtant compté des milliers de sujets de Napoléon III dans leurs rangs. Nulle part autant d’étrangers n’auront réussi à s’assembler sous un commandement unifié au cours du conflit. Au terme d’une histoire mouvementée – émaillée de frictions avec les dirigeants confédérés et de dissensions internes, ils ont fini par s’illustrer au moment de la chute de La Nouvelle-Orléans.

Un service de garde civique

Le 26 janvier 1861, l’État de Louisiane fait sécession. Quelques jours plus tard, il s’associe à la Confédération lors de la convention de Montgomery. À La Nouvelle-Orléans, la mobilisation bat son plein. Au milieu de la liesse populaire, les volontaires affluent dans les bureaux de recrutement. De nombreux Français se joignent avec entrain aux corps en voie de formation. Un plus grand nombre encore s’apprête à en faire autant. Pour tempérer l’ardeur belliqueuse de certains de ses compatriotes, le comte Eugène Méjan, qui exerce les fonctions de consul depuis 1856, doit ainsi lancer une mise en garde. Les premières instructions de Thouvenel sont claires. En attendant que le cabinet des Tuileries se prononce officiellement sur la question américaine, il faut adopter une « ligne de prudence » et recommander aux Français de « ne prendre aucune part aux événements qui se préparent ou s’accomplissent dans le sud de l’Union » [2].

Dans la première quinzaine de février, le comte Méjan dépose un avis dans les bureaux du consulat, aussitôt reproduit dans les journaux francophones de la ville. Très concis, le texte se borne à rappeler les dispositions de la loi ainsi que les sanctions auxquelles les contrevenants s’exposent. En vertu de l’article 21 du Code Napoléon, tout Français qui, sans autorisation de l’Empereur, prendrait du service chez l’étranger ou s’affilierait à une corporation militaire étrangère perdra sa « qualité de Français ». D’après le consul, l’avertissement a été pris au sérieux. Il aurait produit « un certain effet » au sein de la colonie. Pour les jours à venir, prévoit-il, « il retiendra sans doute chez eux beaucoup de Français qui, par manque d’ouvrage, auraient été disposés à s’engager au service de la Louisiane, et sur l’aide desquels on paraît avoir beaucoup compté » [3].

Or, les choses ne tardent pas à se compliquer. La rébellion entend mobiliser toutes les ressources humaines disponibles. À Shreveport, capitale de l’État, le gouverneur Thomas Moore remet ainsi en vigueur une ancienne loi incorporant dans la milice pour une durée de cinq ans tous les hommes valides entre 18 et 45 ans, quelle que soit leur nationalité, pourvu qu’ils résident dans l’État depuis au moins soixante jours. Seuls les consuls, vice-consuls et agents consulaires sont exemptés de ce service militaire [4]. Sitôt rendue publique, cette mesure met en émoi la population étrangère. À l’instar de ses collègues européens, le comte Méjan tente d’abord de dissiper les appréhensions de ses nationaux. Mais après s’être entretenu avec une pléiade de généraux, de politiciens et de jurisconsultes, il doit bientôt se rendre à l’évidence. Fort embarrassé, il renonce à écrire une lettre de protestation à Moore et à recourir aux tribunaux. Comme il l’expliquera plus tard, la bataille juridique était « perdue d’avance ». Avec ne serait-ce qu’un « brin de bonne foi », il était impossible de contester « la légalité et la force de la loi » [5]. Bien qu’elles soient tombées en désuétude depuis longtemps, les prescriptions de la législation sur la milice sont formelles. D’ailleurs, l’une des clauses du traité consulaire de 1853 entre la France et les États-Unis en reconnaît la légitimité en revenant sur la question des immunités. En outre, la loi du Second Empire stipule que les résidents étrangers peuvent être astreints au service de la garde nationale. Au nom de la réciprocité, comment imaginer un seul instant que les Français vivant à l’ombre du drapeau américain puissent en être dispensés ? [6]

Plutôt que de chercher à éluder la loi, le comte Méjan se rend à Shreveport, où il espère trouver un terrain d’entente avec le gouverneur. Le temps presse. Nombre de Français ont déjà reçu leurs convocations pour la milice. Résignés, des négociants expriment le vœu d’être « engagés le moins possible » pour continuer à veiller sur leurs affaires. Qui plus est, les consuls européens sont déconcertés par le mouvement d’opinion réclamant le service militaire des étrangers. Pour plaider la cause des sujets neutres, Méjan reçoit le soutien du colonel Louis Hébert, un officier créole avec lequel il entretient d’excellents rapports. Après des négociations serrées, les deux hommes obtiennent gain de cause. Moore consent à tourner la loi. Il est finalement convenu que les étrangers pourraient former des compagnies destinées au service de sûreté et à la garde des villes ou des zones rurales qu’ils habitent. Les miliciens seraient armés, équipés et habillés à leurs frais. En aucun cas, toutefois, les Foreign-Born qui auraient acquis la nationalité américaine ne pourraient se joindre à eux [7].

De retour à La Nouvelle-Orléans, Méjan se félicite du résultat de sa mission. Il répète qu’il a « obtenu beaucoup » et que le gouverneur s’est montré « raisonnable » [8]. Pour concilier le respect des droits des neutres et les devoirs incombant aux résidents de la Louisiane, le consul de France a reçu l’assurance que les milices composées d’étrangers n’effectueraient qu’un service de garnison et de maintien de l’ordre. Exemptées de service régulier, elles ne seraient vraisemblablement jamais opposées aux troupes fédérales. Gardiennes de la paix publique, leur mission consiste à veiller à la sécurité des personnes et des propriétés [9]. L’éminent avocat Pierre Soulé, auquel Méjan a demandé conseil, approuve le compromis. Ce service, lui écrit-il de surcroît, est « une obligation naturelle péremptoire », « un devoir sacré dont l’étranger ne peut s’exonérer qu’en quittant le pays » [10].

Sous les auspices des consuls, les résidents étrangers s’organisent alors en bataillons et régiments ethniques. À La Nouvelle-Orléans, les Français sont les plus actifs. Dès le 26 avril, une « Légion française » est constituée pour la défense exclusive de la cité créole. Composée de six compagnies d’infanterie, elle est placée sous les ordres du colonel Albin Rochereau, un riche entrepreneur. Les espoirs de fusion s’étant rapidement envolés, trois autres organisations voient le jour : la « Garde d’Orléans », les « Volontaires français » et les « Volontaires indépendants ». Si l’on en croit les registres, les miliciens sont des hommes plutôt jeunes, célibataires et d’immigration récente. La plupart sont des ouvriers, des petits commerçants et des artisans du « Vieux Carré » [11].

Un très net esprit sécessionniste préside à la création de ces corps. Les règlements de la Légion française sont à ce titre évocateurs. Après avoir rappelé les divers extraits du Code Napoléon interdisant les enrôlements dans les armées étrangères, le préambule affirme que « la dissolution de l’Union est un fait accompli » et qu’elle est imputable à « l’attitude hostile du Nord envers le Sud ». L’état de guerre civile ? Il a été provoqué par « les proclamations d’Abraham Lincoln », le « président des États du Nord ». Le texte lance également un appel à l’Empereur, « soutien des nationalités » et champion militant du « droit de chaque peuple de se gouverner comme il l’entend ». Mieux encore, les membres de la Légion française font état de leurs « sympathies pour la cause du Sud » et de leur désir de « défendre contre d’iniques agresseurs leurs familles, leurs foyers et la ville qui leur donne l’hospitalité ». Ils jurent de « soutenir, de maintenir et de défendre la Constitution de l’État de Louisiane et celle des États confédérés » [12].

Ce n’est pas tout. Les unités françaises organisent des manifestations fastueuses pour témoigner leur attachement à la Confédération. Fières de leur allure martiale, elles défilent en grande pompe dans les rues de La Nouvelle-Orléans, où elles attirent naturellement tous les regards [13]. Le 28 juillet, la Légion française parade à Jackson Square, l’ancienne Place d’Armes du Vieux Carré. Au son des fifres et du tambour, elle rassemble près d’un millier de miliciens vêtus d’une capote bleu horizon et d’un pantalon garance, copie parfaite de l’uniforme des troupes impériales. Sous les acclamations de la foule, les orateurs se succèdent à la tribune pour rappeler les liens anciens et indissolubles existant entre la France et la Louisiane. Afin d’encenser cette « union fraternelle », on brandit pêle-mêle les drapeaux français, louisianais et confédéré. Prenant la parole, des officiers se font une gloire de payer « une dette de reconnaissance et de sympathie » envers leur État d’adoption. D’autres conçoivent leur unité comme une avant-garde de la prochaine alliance française. Les autorités catholiques sont également de la partie. Au pied de la cathédrale Saint-Louis, l’étendard de la Légion, surmonté d’un aigle en cuivre doré, est béni par l’archevêque Jean-Marie Odin, qui n’a jamais fait mystère de son parti pris pour la cause du Sud. Connu pour ses positions esclavagistes, l’abbé Perché prononce quant à lui un « discours enflammé » dans lequel il salue l’enrôlement de ses compatriotes aux côtés des sécessionnistes [14].

Naturellement, les Français sont nombreux à s’insurger contre ces atteintes répétées aux règles de la neutralité. Un officier prétend n’avoir prêté le serment d’allégeance que « sous protêt ». Enrôlé malgré lui, un autre milicien se plaindra de la pression exercée par les autorités :

« Nous avons protesté contre l’injuste prétention de nous faire forcément participer à la guerre et malgré notre grand désir de nous rendre utiles au pays, ce ne fut surtout que pour nous soustraire aux violences et à l’emprisonnement que nous jurâmes de défendre la ville contre l’agression » [15].

Certains de ses camarades avouent sans vergogne s’être engagés « à contrecœur ». « Il fallait ou obéir ou quitter le pays » reconnaîtra le colonel de la Légion française [16]. D’autres mettent en cause l’attitude suspecte du comte Méjan, qu’ils accusent de manquer à ses premiers devoirs de représentant d’une puissance neutre [17]. Au début de l’été, la publication de la déclaration de neutralité de Napoléon III cristallise les tensions. Le 21 juillet, des résidents français adressent une pétition au baron Mercier, ministre de France à Washington. Le consul de France, disent-ils, a démontré, sinon une coupable connivence avec les dirigeants louisianais, du moins un manque de fermeté et une inaptitude à représenter les intérêts d’une colonie de plus de dix mille âmes. Peu désireux de rejoindre les rangs de la milice, les pétitionnaires sollicitent en conséquence « l’appui moral de leur gouvernement » [18].

À Paris, la nouvelle déclenche la colère de Thouvenel, d’autant que l’information lui a été d’abord transmise par William L. Dayton, ministre plénipotentiaire des États-Unis en France. Furieux, il expédie aussitôt une dépêche pour réprimander son agent et lui demander des explications. La conduite de Méjan lui paraît d’autant plus inadmissible et désinvolte que des instructions précises ont été données aux consuls pour faire observer la plus stricte neutralité aux sujets de Napoléon III. Les résidents français, lui rappelle-t-il, doivent s’abstenir de « toute immixtion dans les affaires du pays » et « ne participer en rien à ce qui pourrait être considéré comme un acte d’intervention ». Malgré ses excellents états de service, le prévient-il, le gouvernement impérial n’hésiterait pas à le congédier s’il s’était effectivement laissé aller à des excès de complaisance envers la cause rebelle [19].

Sommé de s’expliquer, le comte Méjan se défend tant bien que mal, n’hésitant pas à se donner le beau rôle. La question du service de la milice, avoue-t-il à Thouvenel, « m’a donné beaucoup d’embarras, et m’en promet encore » [20]. Fait certain, les prescriptions de la loi de Louisiane sont catégoriques. Bon gré mal gré, les Français doivent s’armer pour défendre leur foyer d’adoption. Aussi, l’exemption de service militaire régulier qu’il a si difficilement obtenu doit être considéré comme un moindre mal. « Entre deux maux, répète-t-il, j’ai choisi celui qui m’a paru le moindre ». Jamais, promet le consul de France, ses nationaux ne sortiront des limites de leurs attributions spécifiques. Pour qu’on ne se méprenne pas sur son rôle, Méjan prétend avoir condamné des « manifestations de sympathie », « quelques fautes commises » et des « paroles imprudentes prononcées sous l’empire de certaines surexcitations momentanées ». Il assure s’être tenu en dehors de la rédaction du règlement et de l’administration des corps français, allant jusqu’à refuser d’assister à la moindre de leurs réunions [21]. En outre, rappelle-t-il, l’issue de la guerre ne fait aucun doute. Les Nordistes vont bientôt lâcher prise sur le front de Virginie, où se déroule l’essentiel des combats. Pour rompre le blocus, les puissances européennes vont intervenir, serait-ce à coups de canon. La Louisiane ne devrait vraisemblablement pas être le théâtre d’affrontements. En un mot, les corps français n’auront jamais l’occasion de tirer le moindre coup de feu.

Les explications du comte Méjan ne rassurent pas totalement sa hiérarchie. Si Thouvenel reconnaît qu’il était « difficile et peut-être dangereux de chercher à obtenir plus dans les circonstances présentes », il fait remarquer à son consul qu’il ne s’agit pas, pour les sujets français, de la « ligne d’abstention absolue » que le gouvernement impérial avait appelée de ses vœux [22]. À Washington, le baron Mercier adopte la même position. Il n’approuve pas l’initiative de Méjan, mais ne la désavoue pas non plus. En aucun cas, concède-t-il, leurs compatriotes ne doivent « s’aliéner les sentiments d’une population au milieu de laquelle ils sont appelés à vivre » [23].

Le temps des discordes

Devançant toutes les craintes, les principales difficultés surgissent du sein même de la colonie française. À l’instar de ses collègues européens, le comte Méjan doit affronter le courroux d’une partie de ses nationaux, qui lui reprochent de vouloir s’attirer les faveurs des autorités rebelles à des fins personnelles. Au début du mois de mai, déjà, le consul de France avait tenté de dissiper les inquiétudes de ses compatriotes mécontents en tenant une réunion d’information dans la salle de la Société de bienfaisance française. Sans succès. Durant des mois, ses bureaux sont encombrés d’individus lui demandant conseil ou lui faisant des remontrances. La presse francophone alimente la polémique [24]. Dans une dépêche qu’il adresse à Thouvenel, le comte Méjan fait part de ses appréhensions : « J’ai peur qu’à un moment donné, on ne force les récalcitrants soit à s’enrôler, soit à quitter le pays » [25]. Face à l’inflexibilité des autorités confédérées, ceux-ci tournent à nouveau leurs regards vers la mère patrie. Le 10 octobre, les réfractaires sont à l’origine d’une nouvelle pétition adressée au gouvernement impérial [26].

Pendant ce temps, les « Jambes rouges », comme on surnomme les miliciens français, se disputent les faveurs du public. En septembre 1861, la Légion française compte près de 1 200 fantassins équipés aux frais des notables de la colonie. Moins connu, le corps des Volontaires français est placé sous les ordres du colonel Ferrier. De taille équivalente, il comprend neuf compagnies d’infanterie et une de cavalerie [27]. De passage à La Nouvelle-Orléans, un officier de la marine impériale, le capitaine Ribourt, rapporte que ses compatriotes « s’exercent fréquemment », qu’ils sont « bien armés » et qu’ils ont « une tenue régulière » [28]. La presse orléanaise est unanime : les corps français sont les meilleures unités de la milice locale. Les manœuvres de la Légion française, s’accorde-t-on, ont atteint « l’état de perfection ». « Splendide ! » écrit un journaliste créole enthousiasmé par la revue des Volontaires français. « Si l’occasion se présente, se réjouit l’un de ses confrères, nous pourrons ainsi compter sur ces braves représentants de la France pour la défense de notre ville ! » [29]

Or, après seulement quelques mois d’existence, la Légion française est en proie à de graves dissensions internes. Les délibérations de son Conseil d’administration portent le témoignage de frictions de toutes sortes et de luttes d’influence. Dès le début, les élections des officiers ont constitué une pierre d’achoppement, de fortes pressions ayant abouti à l’élévation de personnalités fortunées et influentes aux plus hautes responsabilités. Les ressentiments et jalousies qu’elles ont entraînés ont favorisé l’éclosion de clans. Le principal est conduit par le capitaine Paul Juge, officier commandant des « Voltigeurs de La Fayette », la sixième compagnie de la Légion. Cet importateur de vins au caractère pugnace, qui a en fait été naturalisé en 1853, s’oppose d’emblée à l’autorité du colonel Rochereau, dont il a sans aucun doute convoité la place. Frustré dans son ambition, il a juré de provoquer la perte de son supérieur, auquel il voue une haine inextinguible. Chacun des deux hommes ayant ses partisans, le Conseil d’administration devient le premier champ de bataille de la milice. La moindre question y est débattue avec âpreté. À coups de savants compromis, on amende le règlement en fonction des derniers incidents signalés. Pour rééquilibrer le budget, on remet en question les plus menues dépenses et on réévalue le montant des cotisations. On se dispute pour déterminer les jours d’exercice (deux à trois par semaine selon la saison). On se déchire sur les détails de l’uniforme et de l’équipement. Chaque décision est soumise à un vote serré. En clair, l’esprit de faction règne sans partage [30].

Le pire reste à venir. L’admission de deux corps étrangers met le feu aux poudres. En août, malgré de violentes oppositions, une compagnie suisse est incorporée à la Légion, alors que ses fondateurs s’étaient engagés à ne compter dans leurs rangs que des citoyens français non naturalisés. Pour rassurer les mécontents, toutefois, il est convenu qu’aucune autre unité étrangère ne serait désormais admise. Or, deux mois plus tard, un bataillon belge, sous les ordres du capitaine Max Le Roy, demande à bénéficier de la même faveur. La motion provoque de vives contestations. Rochereau, qui s’y oppose fermement au nom des principes fondateurs du corps, doit cependant s’incliner lorsque la question est mise aux voix.

Le 19 octobre, alors que le Conseil d’administration s’apprête à élire de nouveaux officiers supérieurs, dont certains sont destinés à servir dans l’état-major, le problème posé par la présence des miliciens suisses et belges revient à l’ordre du jour. Le droit de vote des officiers étrangers n’étant pas reconnu, le capitaine Juge demande que l’on reconsidère la question en vue d’établir une « plus grande harmonie » au sein du corps. Après des débats orageux, il obtient que la question soit réglée devant les urnes. Mais deux tours de scrutin donnent une égalité parfaite aux deux opinions. Au final, le droit de prendre part aux élections est refusé aux officiers étrangers par autorité du colonel [31].

La décision est suivie de démissions en cascade d’officiers appartenant aux deux factions. Le mécontentement grandit dans les rangs. À l’instigation de Juge, des compagnies envoient des délégués pour contester les pouvoirs conférés au Conseil. Trois cent soixante-huit hommes apposent leur signature au bas d’une pétition accusant le colonel d’outrepasser ses droits. Les minutes des délibérations montrent bien l’atmosphère tendue qui règne alors au sein de la Légion. Après de longues palabres, les démissions offertes sont refusées. Cinq bataillons ayant menacé de se débander, les élections prévues sont annulées. Mais la situation se détériore rapidement. En vain Rochereau lance-t-il des appels à la concorde [32]. Groupée autour du capitaine Juge, la faction des mécontents supporte de plus en plus mal l’autoritarisme grandissant du commandant de la Légion. Alors que deux nouvelles compagnies françaises renforcent les effectifs durant l’automne, la scission se profile à l’horizon. Excédé par « l’action incessante d’une minorité », Rochereau décide d’en finir avec les « perturbateurs ». Des considérations d’ordre politique lui en fournissent le prétexte. Le pas décisif est franchi le 2 décembre. Pour conserver à la Légion son caractère de garde locale neutre, il exige l’exclusion des Français qui ont été jadis naturalisés, dont la présence avait été jusqu’à présent tolérée, sachant pertinemment qu’il se débarrasserait par la même occasion des éléments indésirables, à commencer par le capitaine Juge. Les naturalisés, déclare-t-il, sont « des Américains du Nord et du Sud » ; ils ne peuvent reconnaître « ni la France, ni l’Empereur ». Leur présence dans les rangs pourrait conduire le gouverneur Moore à dissoudre « la belle Légion », formée avec « tant de peines », et à remettre en cause les privilèges accordés aux ressortissants étrangers [33].

Paul Juge s’insurge contre son exclusion. S’il reconnaît avoir été naturalisé huit ans auparavant, il prétend avoir repris la nationalité française au début du conflit. Aucune source, malheureusement, n’apporte de réponse définitive à la question. Seule certitude, le choix du colonel Rochereau provoque l’éclatement de la Légion. Vexé, le capitaine Juge forme aussitôt une unité concurrente sous le nom de « Garde-française », dont il obtient le commandement. Avant la fin de l’année, cinq compagnies de la Légion, dont les bataillons belge et suisse, se rallient à lui [34].

La situation des unités françaises est alors extrêmement confuse. Outre la Légion et la Garde-française, il existe toujours les corps des Volontaires indépendants et des Volontaires français, dont les effectifs ont atteint la taille régimentaire. Cette diversité surprend plus d’un voyageur. De retour à La Nouvelle-Orléans au début de février 1862, moins de cinq mois après l’avoir quittée, le capitaine Ribourt tire un constat d’échec. C’est le signe, écrit-il dans son rapport, que la colonie française est désunie et qu’elle n’a pas su ni voulu réaliser l’union sacrée que Méjan avait demandée au commencement des hostilités [35].

Des privilèges souvent contestés

Il y a plus grave encore. Au fil des mois, une violente campagne de presse dénonce les avantages concédés aux étrangers, que l’on accuse d’être des « planqués ». Admirés pour leur belle tenue, les miliciens sont pointés du doigt lorsque les premiers régiments louisianais prennent le chemin de la Virginie. Leur allure martiale ne fait pas longtemps illusion. Au fil du temps, les « Jambes rouges » épuisent leur crédit. Pendant presque un an, leur rôle se révèle quasiment nul. Certes, malgré les différends qui les opposent, elles manœuvrent avec ensemble et précision. Elles s’exercent avec régularité et sérieux. On les voit patrouiller de temps à autre le long de la rue du Canal. Mais elles n’ont jamais l’occasion de se mettre en évidence. Ni émeutes ni révoltes d’esclaves à réprimer. Tout juste quelques bagarres d’ivrognes à séparer le long des quais de La Nouvelle-Orléans. Tout porte à croire, disent les mauvaises langues, qu’elles déposeront les armes à la première occasion et qu’elles préfèreraient livrer la ville à l’ennemi plutôt que de sortir des limites de la neutralité [36].

Le tournant intervient au cours de l’hiver suivant, lorsqu’une escadre fédérale sous les ordres de l’amiral Farragut resserre son étau le long du golfe du Mexique, et notamment près des bouches du Mississippi. L’alerte qui s’ensuit surexcite les esprits. Comme le nouvel appel aux armes ne rencontre pas le succès escompté, les étrangers subissent les foudres de l’opinion. Les sujets de Napoléon III ne font pas exception, d’autant que les espoirs d’une intervention européenne semblent s’éloigner. En février 1862, les effets du blocus et les défaites enregistrées dans le Tennessee accroissent le malaise de la population louisianaise [37]. Face à un danger aussi pressant, estiment certains, les « troupes de parade » qu’ils ont formées n’ont plus lieu d’être. Malgré les conventions internationales qui régissent les droits des neutres, il leur faut maintenant s’engager plus directement dans la guerre contre les envahisseurs du Nord. L’État de Louisiane ne saurait se passer plus longtemps des services de milliers de ses résidents en armes [38].

Confrontées à la pression populaire et aux nécessités militaires, les autorités louisianaises remettent alors en cause les accords précédemment conclus [39]. Au début du mois d’octobre 1861, déjà, le consul de France avait dû se rendre à nouveau à Shreveport pour obtenir le maintien des immunités dont bénéficient les sujets neutres [40]. Et pourtant, la situation se complique dès l’hiver suivant. Le gouverneur Moore, qui ne cesse de demander des renforts au cabinet de Richmond, en appelle à l’union sacrée pour faire face à la menace que représentent les mouvements de l’escadre de l’amiral Farragut dans le golfe du Mexique et la marche du général Grant dans le Tennessee. Pour protéger le front intérieur, les autorités promulguent le 23 janvier une nouvelle loi sur la milice. Désormais, tous les miliciens doivent se tenir sur le pied de guerre et se préparer à combattre sur n’importe quel point de l’État pour une durée allant de trois à six mois. Cette fois, la législation s’applique aussi aux sujets neutres. Moore, d’ailleurs, souhaite remédier à la trop grande diversité des unités étrangères. Usant de ses pouvoirs de commandant en chef de la milice, il ordonne la création de brigades de Defense Guards à compter du 15 février.

Dès que la nouvelle est rendue publique, le comte Méjan se joint à une démarche collective de ses collègues pour réclamer le maintien du statut privilégié des corps étrangers. Les agents consulaires craignent de voir leurs ressortissants assimilés aux troupes de l’État et comme tels opposés aux forces fédérales, ou du moins forcés à quitter le centre de leurs affaires. Or, le gouverneur Moore leur oppose d’emblée une fin de non-recevoir. Nul doute que la présence avérée d’un nombre indéterminé de naturalisés dans les rangs de la milice ait conforté son opinion. À La Nouvelle-Orléans, le maire John Monroe est aussi inflexible. En conséquence, les représentants des puissances neutres en poste à Richmond sont instruits du dossier [41].

Dans l’immédiat, toutefois, les miliciens français sont contraints de s’organiser en brigades. La tâche n’est pas aisée. Le 4 février, une tentative faite pour réunir tous les corps français sous le commandement d’un seul général de brigade échoue [42]. Le temps pressant, Monroe préside à la création de l’European Brigade, vaste rassemblement d’unités européennes dont il confie le commandement à Paul Juge [43]. La promotion éclair de ce dernier mécontente bien évidemment le colonel Rochereau, dont la Légion passe pour être le corps d’élite des milices étrangères. À l’issue d’une assemblée générale, ses membres refusent de se placer sous les ordres de leur ancien capitaine, qu’ils accusent d’arrivisme. Le 13 février, A. de la Motte, président de l’Union française de La Nouvelle-Orléans, demande en conséquence aux autorités de Shreveport la création d’une French Brigade composée exclusivement de citoyens français pouvant élire leur propre général. Le 4 mars, le projet de fusion ayant reçu l’approbation des légionnaires du colonel Rochereau et des Volontaires indépendants du colonel Brogniet, le gouverneur Moore donne son accord. Sitôt constituée, la brigade élit comme général Victor Maignan, ex-capitaine de la Légion [44].

Pendant ce temps, Méjan est en proie à de vives inquiétudes. Sans nouvelles de Richmond, il a appris de source certaine que la loi martiale serait proclamée dans les prochaines semaines. Le 14 février, les consuls étrangers adressent une énième protestation collective à Shreveport.

« Les étrangers de La Nouvelle-Orléans, déclarent-ils, ont prouvé par l’empressement qu’ils ont mis à se former en corps séparés combien ils étaient disposés au maintien de l’ordre et de la police au moment suprême où les citoyens seraient peut-être forcés à quitter la ville, leurs foyers et leurs familles ».

Il serait injuste, poursuivent-ils, qu’ils soient soumis à un service qui pourrait les entraîner « en dehors des limites de la neutralité » que leur imposent « la loi des nations et les ordres de leurs gouvernements respectifs » [45]. Le gouverneur Moore reste inflexible. Dans sa réponse, il fait appel à la « galanterie nationale » des étrangers pour les faire coopérer à une défense active [46]. Désabusé, Méjan fait part de son désarroi à sa hiérarchie :

« Sur l’affaire de la milice, je ne puis malheureusement être certain de rien. […] Croyez bien que je ne négligerai rien pour que mes nationaux soient le moins compromis. Vous savez du reste combien la constitution politique de ce pays et l’indépendance relative des États rendent notre intervention auprès des autorités difficile et presque toujours inutile… » [47]

L’affaire est finalement réglée à Richmond. Le consul Alfred Paul, qui a été instruit du dossier, a ses entrées dans les cercles politico-militaires de la capitale de la Confédération. Il entretient notamment de bonnes relations avec le secrétaire à la Guerre Judah Benjamin, un bourgeois de La Nouvelle-Orléans francophile. Grâce à ses bons offices, les pièces du dossier sont portées à la connaissance du président Jefferson Davis. Le 27 février, il rétablit de sa propre autorité les privilèges des corps étrangers. Benjamin explique ainsi à Moore la position du premier magistrat de la Confédération : « Les résidents étrangers doivent effectivement être mis à contribution pour défendre la ville où ils ont élu domicile, mais le président craint qu’il ne soit pas de bonne politique de les obliger à servir au dehors » [48]. À Richmond, à vrai dire, on ne veut pas courir les risques de complications diplomatiques avec la France impériale, qui reste une alliée possible. L’épée de Napoléon III peut encore montrer sa pointe pour protéger le Sud.

Une contribution significative

Pourtant, contre toute attente, les opérations militaires précipitent les corps français sur le devant de la scène. Le 24 avril, après avoir essuyé le feu de l’artillerie confédérée, l’amiral Farragut franchit la passe et remonte le delta du Mississippi en direction de la ville. Démoralisées, les garnisons des forts Jackson et Saint-Philippe, qui barrent l’entrée de la cité créole, se mutinent. Le 25, au matin, l’escadre fédérale réduit au silence les dernières batteries fluviales en activité. En début d’après-midi, alors que La Nouvelle-Orléans est sous la menace des canons de l’Union, les forces régulières du général Lovell battent en retraite. Si Farragut n’ose pas débarquer sans avoir reçu l’appui des 15 000 fantassins du général Butler, toujours retenus au-delà de la passe, la partie n’en reste pas moins jouée. Indéfendable, la « reine des villes » est en passe de tomber entre les mains des Fédéraux [49].

Le coup de force de l’amiral Farragut prend totalement au dépourvu les habitants de la cité créole, la veille encore rassurés par la solidité des forts et les autres moyens de défense accumulés en travers du fleuve. Aussi, la présence inopinée de la flotte adverse donne lieu à d’importantes scènes de panique. La retraite désordonnée de Lovell accentue la confusion des esprits. La ville paraît promise au pillage et à l’incendie. Amassées sur la levée, des bandes d’émeutiers profitent du désordre ambiant pour accomplir leur sinistre besogne. En l’espace de quelques heures, des milliers de balles de coton, de boucaux de sucre et de barils de mélasse disparaissent en fumée. Les pillards s’en prennent ensuite aux magasins particuliers et aux bâtiments publics. Des dizaines de vitrines volent en éclats. On rapporte quelques cas d’agression de Noirs et de riches bourgeois. Bien que protégés par le drapeau parlementaire, les officiers fédéraux venus négocier la reddition de la ville avec le maire Monroe sont tout près d’être lynchés par la foule. Entre la menace d’un bombardement et la surexcitation de la population civile, l’anarchie est totale [50].

Le 25, vers onze heures du matin, alors que le pillage menace de prendre une plus grande ampleur et que les derniers soldats sudistes s’apprêtent à quitter La Nouvelle-Orléans, les généraux Maignan et Juge sont convoqués d’urgence à la mairie. Ils y trouvent une cellule de crise. Monroe refuse obstinément de livrer la ville à l’amiral Farragut. Aussi, pour contenir le mouvement populaire, Monroe n’a d’autre choix que de faire appel aux brigades étrangères. Après avoir brièvement exposé la gravité de la situation aux deux officiers français, il leur demande de battre le rappel de toutes leurs forces et de sauver la ville de l’incendie et du pillage. Avant de prendre congé d’eux, il attribue à chacune des deux brigades un secteur d’intervention. Dans la précipitation, Monroe rédige à la hâte un ordre confiant au général Paul Juge, eu égard de l’antériorité de son grade (senior officer), le commandement en chef des milices étrangères. Outré, Maignan élève aussitôt quelques protestations. Les circonstances présentes, s’entend-il répondre, appellent à davantage de désintéressement. L’heure n’est plus aux luttes d’influence. Il faut prendre les armes pour réprimer l’insurrection [51].

Au milieu de ces graves événements, le comte Méjan entend garder un droit de regard sur les services des brigades étrangères. « Il est essentiel, écrit-il à Monroe, que la position de nos miliciens soit bien comprise par les autres autorités avec lesquelles ils pourraient se trouver en contact ». En vertu des précédents accords, leurs devoirs sont « purement civiques et ne peuvent en aucun cas causer de conflit avec l’ennemi » [52]. La mise au point est d’une grande clarté. Méjan a d’ores et déjà anticipé l’entrée des forces fédérales dans la « reine des villes ». Astreints à un service de police, les étrangers n’ont pas reçu le mandat de refouler les Nordistes à la pointe de leurs baïonnettes. Leur mission consiste à faire régner l’ordre, à assurer la protection des biens et des personnes jusqu’à la prise en main des Fédéraux. Ni plus ni moins. Quoi qu’il advienne, ils ne sauraient donc être tenus responsables de la chute de La Nouvelle-Orléans.

La situation reste explosive. Agacé par la lenteur des négociations, l’amiral Farragut menace de bombarder la ville. Au même moment, dans les rues de La Nouvelle-Orléans, l’effervescence populaire atteint son paroxysme. « On aurait dit Paris aux pires heures de la Révolution » écrira un témoin horrifié [53]. Décidés à faire de la cité « une nouvelle Moscou », les pillards et les incendiaires poursuivent leur œuvre de destruction dans la confusion la plus totale. Armés de revolvers, de barres de fer et de couteaux de chasse, ils mettent à sac les établissements situés le long de la levée. Certains s’introduisent dans les maisons, terrorisent leurs occupants et en ressortent chargés de butin. Le tournant intervient au milieu de l’après-midi du 25 avril. Alors que les émeutiers cherchent à étendre leurs déprédations aux quartiers avoisinants, les « Jambes rouges » entrent en action. Répondant aux ordres de leurs officiers, leurs manœuvres au pas cadencé, en rangs serrés et baïonnettes au canon, dispersent bientôt la foule. Un face-à-face avec une poignée de têtes brûlées ne dure que quelques instants. Les miliciens, qui ont menacé d’ouvrir le feu sur les insurgés, se rendent maîtres des lieux. Leur intervention prompte et salutaire ne rétablit pourtant qu’un semblant d’ordre. Les heurts se poursuivent jusque tard dans la nuit. Les « Jambes rouges », dont le nombre croît au fil des heures, sont la cible de jets de projectiles. Plusieurs départs d’incendie sont maîtrisés à temps. Des familles éplorées se mettent sous la protection des nouveaux représentants de l’ordre. Au prix de grandes difficultés, l’essentiel est néanmoins préservé. Pour l’heure, les milices étrangères sauvent la ville d’une destruction quasi certaine [54].

Le lendemain, après une courte accalmie, l’émeute reprend de plus belle. L’escadre de l’amiral Farragut ayant jeté l’ancre devant la ville, les trublions ont juré de ne rien laisser qui puisse servir à l’ennemi. À pied d’œuvre tout au long de la journée, les miliciens peinent d’autant plus à contenir le mouvement populaire qu’un grave différend oppose les généraux Juge et Maignan. Bien que l’état d’urgence ait été décrété, les officiers de la French Brigade refusent de se plier plus longtemps à la chaîne de commandement conçue par le maire. Estimant ses intérêts lésés et blessé dans son amour-propre, Maignan demande à Monroe de reconsidérer son choix [55]. Après un rapide échange de billets, les deux états-majors rivaux se retrouvent à l’Hôtel de Ville. D’après le témoignage que nous en a laissé un greffier, la scène est surréaliste. Alors que La Nouvelle-Orléans menace d’être livrée aux flammes et au pillage, que la flotte fédérale a pointé ses canons et que les vivres manquent, une quinzaine d’officiers français, sanglés dans des uniformes resplendissants, leurs sabres cliquetant sur le sol marbré, se toisent du regard dans les bureaux de la mairie, décidés à régler une affaire d’honneur ! Aussi le Conseil municipal improvise-t-il une cour militaire. Au final, les délibérations confortent le premier choix de Monroe. Paul Juge conserve le commandement en chef des corps étrangers.

« Je me rappellerai toujours, écrira le même témoin, le visage ému du vainqueur quittant la salle du tribunal, agitant son képi en triomphe, suivi de près par les membres de son état-major en tenue d’apparat » [56].

De retour à son quartier général, Victor Maignan réunit ses officiers. La résolution est prise à l’unanimité de déposer les armes et de licencier la brigade en guise de protestation. Cette attitude dangereuse laisse l’European Brigade assumer seule le maintien de l’ordre public dans une ville en pleine fermentation. Le consul de France joue alors un rôle décisif. Avec beaucoup d’insistance, il prie Maignan d’écarter toute considération personnelle et de se rallier au nouvel ordre des choses pour le bien commun et l’honneur du nom français en Amérique. Au regard des circonstances, l’officier accepte de faire ce « douloureux sacrifice » et de revenir sur sa décision [57]. Telle n’est pourtant pas la volonté de la majorité de ses hommes, notamment des membres de la Légion. Si l’on en croit le rapport de Joseph Deynoodt, consul de Belgique, le comte Méjan passe vingt-quatre heures « en pourparlers et scènes fort désagréables » dans les casernes de la French Brigade à persuader ses nationaux de suivre les conseils de leur chef et d’accomplir leur devoir civique au nom de l’intérêt général. Soutenu par ses collègues européens, le consul de France parvient finalement à lever les dernières hésitations [58].

Si les rapports entre Juge et Maignan restent tendus, les deux corps ont bien mérité de la ville. Pendant plus d’une semaine, ils assurent de façon efficace le maintien de l’ordre et la protection d’une population désarmée contre les bandes de pillards et d’incendiaires. De jour comme de nuit, les « Jambes rouges » patrouillent dans les rues, éteignent les foyers d’incendie, procèdent à des interpellations et montent la garde devant les entrepôts, les édifices publics et les consulats. S’ils évitent tout contact avec les soldats fédéraux venus parlementer ou planter symboliquement la bannière étoilée, ils s’efforcent de dissiper les inquiétudes des Orléanais. Pour inciter les négociants à rouvrir leurs commerces, le général Juge place des piquets à proximité des magasins. Si l’indécision du maire reste problématique, la ville semble peu à peu à l’abri désormais d’un coup de force de ses ennemis de l’intérieur. La presse orléanaise est unanime pour saluer la performance des corps étrangers. Le 29 avril, d’ailleurs, ceux-ci reçoivent les félicitations publiques du Conseil municipal [59].

Le débarquement de Butler change la donne. Le 1er mai, lorsque les Nordistes prennent enfin possession de la ville, la question du licenciement des brigades étrangères est débattue. D’emblée, les consuls font savoir aux deux unités que leur rôle cesse et qu’elles doivent se dissoudre dans les plus brefs délais. Maignan et Juge expriment eux aussi leur volonté de laisser la responsabilité de l’ordre public aux Fédéraux [60]. Mais à la demande du Conseil municipal et de citoyens influents, qui craignent des heurts sanglants avec les Fédéraux, les unités de la milice continuent leurs services durant les premières heures de l’occupation [61].

Le vendredi 2 mai, les troupes fédérales sont en nombre suffisant pour quadriller la ville. Après une nuit d’angoisse, le calme est revenu à La Nouvelle-Orléans. À onze heures du matin, le général Juge est convoqué à la mairie, où il rencontre le chef d’état-major de Butler. Au nom de la neutralité, l’officier français refuse l’offre qui lui est faite de maintenir son corps en activité sous l’égide des autorités fédérales et rédige l’acte de licenciement de ses troupes [62]. La démobilisation s’opère avant la tombée de la nuit [63].

En vain Butler insiste-t-il à plusieurs reprises dans les jours suivants pour s’assurer le concours des deux brigades étrangères. En militaire avisé, il sait que ses fantassins sont mal préparés à lutter contre une éventuelle guérilla urbaine. Le 4 mai, il convoque ainsi les consuls à l’Hôtel Saint Charles, où il a établi ses quartiers. Son offre est rejetée en termes catégoriques [64]. Deux jours plus tard, il réitère sa demande auprès de Paul Juge, qu’il essaie maladroitement de séduire en lui promettant des avantages en nature. Conseillé par Méjan, ce dernier s’y refuse en s’abritant derrière la neutralité du gouvernement impérial. Le général Butler, toutefois, n’est pas dupe. Il sait où vont les préférences des « Jambes rouges ». À ses yeux, les étrangers se livrent à un abject double jeu. Les consulats et les brigades, écrit-il, sont des « nids de rebelles ». Ils ont aidé la Confédération en sous-main depuis un an. De surcroît, les espions fédéraux recueillent bientôt des informations qui ne laissent plus aucun doute sur les manquements aux règles de la neutralité dont se sont rendus coupables les miliciens. Ivre de colère, Butler apprend que la compagnie des British Guards, soit une soixantaine d’hommes appartenant à l’European Brigade, a envoyé clandestinement ses armes et ses uniformes à l’armée du général Beauregard au moment de sa démobilisation [65]. Le commandant fédéral met également la main sur le serment pro-confédéré imposé aux membres de la Légion française et accuse ses officiers d’avoir transporté en connaissance de cause des valeurs confédérées à l’abri du consulat de France [66]. En représailles, Butler exige le désarmement complet des corps. Celui-ci n’intervient qu’au début du mois de juillet, lorsque les services secrets de l’Union apprennent que des sympathisants rebelles ourdissent un complot au sein de la cité créole. Les consuls contestent d’abord cet ordre sous le prétexte que les armes sont en majorité des propriétés individuelles et que leurs nationaux en ont besoin pour se défendre contre les bandes de pillards et d’éventuels soulèvements d’esclaves. Mais rien n’y fait. Durant l’été, l’administration fédérale se durcit. En butte à l’hostilité du général nordiste, le comte Méjan doit s’occuper de dossiers autrement plus préoccupants [67].

Reste encore aux Orléanais à féliciter les brigades étrangères pour les services rendus durant ces jours d’effroi. Les compliments fusent de toutes parts. Le maire n’a pas attendu le débarquement des forces fédérales pour leur adresser des félicitations publiques. La presse est unanime pour saluer la performance des « valeureux gardiens de la cité » [68]. Pour le comte Méjan, leur rôle a été « magnifique » et a fait « l’admiration de la ville entière ». Dans des circonstances dramatiques, rappelle-t-il, les corps ont su « maintenir la paix publique sans froisser les passions » et « prévenir les désordres pour n’avoir pas à les réprimer par la force ouverte » [69]. Arrivé le 28 avril, le capitaine Cloué souligne lui aussi la contribution essentielle des milices étrangères, « surtout les nôtres » [70]. Dans leurs mémoires, des civils et des officiers nordistes tiendront également à leur rendre hommage [71].

Les services rendus par les unités étrangères de la milice orléanaise restent peu connus dans l’histoire de la guerre de Sécession. À La Nouvelle-Orléans, le souvenir des « Jambes rouges » s’est perdu dans le premier tiers du XXe siècle avec la disparition des derniers témoins. Plus que n’importe quel autre groupe d’immigrants, les Français y ont tenu un rôle important. Sous les auspices du consul Méjan, ils ont fourni les plus grands contingents et se sont hissés à la hauteur de leur tâche. Au milieu d’un imbroglio politico-diplomatique, des luttes d’influence et de la fermentation populaire, ils ont sauvé la cité créole d’une destruction certaine. C’est dire à quel point cette page pittoresque de la guerre civile américaine mérite d’être exhumée de la poussière de l’oubli.

[1] Farid Ameur termine actuellement une thèse de doctorat sur la participation des Français à la guerre de Sécession (1861-1865), à l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’ André Kaspi.

Voir enfin:

"La France n’en voudrait pas en cadeau…"

Le Texas, enjeu de la diplomatie franco-américaine pendant la guerre de Sécession

Farid Ameur

Les visées françaises sur le Texas au cours de la guerre de Sécession restent fort peu connues dans l’histoire des relations transatlantiques. Réelles ou supposées, elles n’en ont pas moins altéré les rapports déjà tendus qu’entretiennent, alors, la France et les États-Unis suite à l’affaire du Mexique et aux velléités d’intervention de Napoléon III en faveur du Sud. D’un simple malentendu, l’affaire a pris les proportions d’un scandale diplomatique et entraîné d’importants réajustements stratégiques dans les deux dernières années du conflit. À Washington, surtout, comme à Richmond, elle a alimenté la polémique, éveillé les susceptibilités et divisé les partis. Et si l’idée d’un « coup français au Texas », que l’accession de Maximilien à la couronne impériale paraît un moment conforter[1] n’était au fond qu’une étape de plus pour accomplir le « grand dessein » du Second Empire ? Dans cette éventualité, l’intervention des forces impériales au nord du Rio Grande n’est-elle pas, comme l’écrivit un dignitaire texan, le « dernier espoir de la Confédération » ?[2]

Une démarche inconsidérée

2 Les origines du scandale remontent à l’été 1862. Pour obscures qu’elles soient, elles découlent de l’étrange initiative d’un agent consulaire français dénommé Benjamin Théron. Âgé de 56 ans, ce négociant excentrique, qui a connu d’importants revers de fortune depuis son arrivée aux États-Unis, représente les intérêts de la France et de l’Espagne dans la cité portuaire de Galveston, dans le sud-est du Texas. Farouche esclavagiste, il n’a pas caché ses sympathies pour la Confédération lorsqu’a éclaté la guerre civile. D’emblée, tout en défendant avec ardeur le principe de la sécession, il a prédit la victoire du Sud, condamné la politique du président Lincoln et fait l’apologie des principaux dirigeants rebelles. Ses opinions, toutefois, ne l’ont jamais empêché d’exercer consciencieusement ses fonctions. À partir du printemps 1862, il s’est opposé au service militaire obligatoire que les autorités texanes ont prétendu imposer aux ressortissants étrangers. Lorsqu’une flottille de l’Union a commencé à bloquer le port de Galveston, il a mis un point d’honneur à protéger les intérêts des neutres, n’hésitant jamais à brandir la menace de représailles. En conformité avec la déclaration impériale du 10 juin 1861, Théron s’est solennellement engagé à veiller à ce que ses compatriotes observent « la plus stricte neutralité dans le conflit existant entre les deux partis du Nord et du Sud de l’Amérique »[3]

3 Or, la tournure des événements lui fait bientôt perdre son optimisme. Au printemps 1862, les graves revers qu’enregistrent les armées du Sud sur le front de l’Ouest détruisent ses illusions. À ses yeux, les percées notables des forces fédérales dans le Tennessee, la Louisiane et l’Arkansas portent dans leur germe la défaite future de la Confédération. Les coups d’éclat du général Lee en Virginie ne font que retarder l’échéance. Depuis la chute de La Nouvelle-Orléans, en avril 1862, Théron prévoit une guerre de dévastation d’autant plus effroyable que les effets du blocus commencent à se faire sentir et que la pression qu’exercent les troupes de l’Union le long du Mississippi menace de couper le Sud en deux dès l’été suivant. Seul agent consulaire français en poste dans les États confédérés à l’ouest du grand fleuve, lui-même éprouve les pires difficultés à correspondre avec sa hiérarchie. En sa qualité de marchand il se trouve, en outre, ruiné par le ralentissement des activités commerciales. Aussi, au milieu de l’effervescence populaire, il se convainc de l’aubaine que représente la présence du corps expéditionnaire français sur le proche territoire mexicain. Comme nombre de résidents du Lone Star State, Théron est un nostalgique de la république du Texas (1836-1845), où il a fait autrefois ses premiers pas dans le Nouveau Monde. Il n’ignore pas qu’en 1845, l’annexion de ce vaste territoire par les États-Unis s’était faite au grand mécontentement de la France et de l’Espagne. Aussi livre-t-il ses impressions dans une lettre confidentielle adressée à Édouard Thouvenel, ministre des Affaires étrangères, insistant bien sur le parti que l’Empereur pourrait prendre de la scission quasi effective de la Confédération. Le Texas, écrit-il, est « une terre riche qui ne doit pas risquer son avenir et être ruinée par la guerre ». Cette immense contrée, ajoute-t-il, doit « rétablir ses droits à figurer au nombre des nations indépendantes » et, de là, œuvrer à « la résurgence de la race latine » que Napoléon III appelle de ses voeux en Amérique du Nord[4]

En somme, voilà les conditions réunies pour accomplir l’inimaginable : l’affaiblissement de la Confédération, l’incapacité du gouvernement fédéral à appliquer la doctrine Monroe – qui interdit théoriquement aux puissances européennes de prendre pied dans les Amériques –, et le déploiement massif de troupes impériales à proximité du Rio Grande représentent l’occasion rêvée de conquérir une position stratégique et commerciale de premier ordre sur ce continent.

4 Naturellement, la proposition de Théron n’engage que lui et aurait dû rester lettre morte. Or, de son propre chef, sans avoir consulté personne, il prend la liberté de s’adresser aux plus hautes autorités texanes. Le 18 août 1862, il écrit une lettre pleine de sous-entendus à Francis Lubbock, gouverneur de l’État, et à son prédécesseur Sam Houston, ancien président de la république du Texas et figure emblématique de la révolution de 1836. Dans celle-ci, il pose une série de trois questions, dont les réponses, déclare-t-il maladroitement, auront « un titre purement confidentiel » et lui serviront de « guide dans sa correspondance politique ». Le document se présente sous cette forme :

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1°/ L’annexion de la république du Texas aux États-Unis a-t-elle été ou non une bonne mesure politique ?

2°/ L’acte de désunion et le rattachement de l’État du Texas aux États confédérés a-t-il été ou non une autre bonne mesure politique ?

3°/ Le rétablissement de l’ancienne république du Texas serait-elle bénéfique ou non à notre cher État d’adoption[5]

6 Si Sam Houston se garde de répondre, les questions ambiguës de l’agent français, en revanche, attirent rapidement l’attention du gouverneur Lubbock, ne serait-ce que parce qu’elles dérogent à la déontologie diplomatique. Le 9 septembre 1862, il répond sèchement à chacune des trois interrogations. Le Texas, conclut-il fièrement, a choisi de lier son destin à celui de ses « sœurs du Sud » ; la politique du Lone Star State dans la présente lutte, assure-t-il, sera « fidèle, loyale et victorieuse »[6]

L’affaire n’en reste pas là. Courroucé par la prétention d’un agent consulaire étranger de s’immiscer dans les affaires du pays en dehors de ses attributions, le gouverneur Lubbock envoie aussitôt des copies de la lettre de Théron au président de la Confédération, Jefferson Davis, à qui il fait part de ses soupçons. La démarche, lui confie-t-il sans ambages, porte le cachet d’une « intrigue naissante »[7] À Richmond, le document est immédiatement porté à la connaissance de Judah Benjamin, secrétaire d’État de la Confédération, ainsi qu’aux sénateurs texans Williamson S. Oldham et Louis T. Wigfall.

7 Une démarche toute personnelle ? Voilà la première conclusion à laquelle aboutit le cabinet du président Davis[8]

La France, répètent les dirigeants confédérés, est une puissance « amie » vers laquelle tous les espoirs se tournent. Personne n’ignore que Napoléon III, par inclination personnelle et calcul politique, aimerait voir le Sud l’emporter et qu’il tente de convaincre le gouvernement britannique de s’associer à lui pour admettre la Confédération dans le concert des nations. Et pourtant, l’affaire rebondit quelques semaines plus tard à la suite d’une fâcheuse coïncidence survenue à Richmond. Cette complication intervient le 13 octobre 1862 à la suite d’un échange entre René Tabouelle, chancelier du consulat de France, et le sénateur Oldham. Faisant quelques relevés statistiques pour évaluer les ressources respectives des États confédérés, l’agent français aurait émis un certain nombre de remarques de nature à confirmer les premiers soupçons du gouverneur Lubbock. Dans une lettre adressée à Davis, Oldham rapporte les propos de l’agent français, à qui il a transmis des renseignements sur « le territoire, la population, la dette, les taxes et les capacités de production agricole du Texas ». Tabouelle, s’indigne-t-il, a non seulement affirmé que « les ressources de l’État [le Texas] étaient formidables et tout à fait capables de soutenir un peuple puissant et indépendant », mais s’est, en outre, hasardé à demander s’il ne serait pas « dans son intérêt de s’attribuer une nationalité indépendante »[9]

8 Cette fois-ci, la réaction du cabinet confédéré est immédiate. Pour Benjamin, le doute n’est pas permis. La France impériale ourdit un complot en vue de prendre pied de ce côté du Rio Grande. Les représentants du corps diplomatique et consulaire français sont tous dans la confidence des desseins de Napoléon III. Ce projet explique la politique équivoque du cabinet des Tuileries. Le Sud, se persuade Benjamin, n’aurait pas dû fermer les yeux sur les menées françaises au Mexique. Bien qu’elle entretienne le rêve d’une alliance militaire, la présence des troupes impériales près de la frontière du Rio Grande n’est qu’un leurre. En politicien avisé, le secrétaire d’État redoute le démembrement de la Confédération, processus qui serait fatal à la rébellion[10]

Une incursion française ? Rien de plus crédible à ses yeux. L’Empereur a tout intérêt à créer un État tampon, une barrière supplémentaire entre le Mexique et les deux confédérations rivales anglo-saxonnes, voire d’établir une sorte de protectorat sur les riches terres à coton du Texas. Après tout, Alphonse Dubois de Saligny – qui occupe les fonctions de ministre plénipotentiaire à Mexico –, n’avait-il pas publiquement désavoué, en 1844, le principe même d’une annexion par les États-Unis alors qu’il dirigeait la légation française à Austin ? N’avait-il pas été à l’origine d’un audacieux plan de colonisation française au Texas en 1841 ? Sous la Monarchie de Juillet, François Guizot n’avait-il pas répété que le Texas pouvait être une formidable zone d’expansion au commerce ?[11]

[11] US Navy Department, Official Records of the Union and Confederate…

suite

Le 17 octobre 1862, Benjamin Théron et René Tabouelle sont expulsés du territoire de la Confédération pour avoir « abusé des règles de l’hospitalité » et entamé des « manœuvres hostiles » contre le gouvernement et le peuple du Sud[12]

Le lendemain, le second est mis hors de cause après s’être expliqué devant le cabinet confédéré et avoir présenté ses excuses pour cette « coïncidence regrettable »[13]

En revanche, l’ordre d’expulsion est maintenu pour Théron comme en témoignent les instructions données au général John B. Magruder, commandant en chef du district du Texas, du Nouveau-Mexique et de l’Arizona[14]

Sur place, l’agent consulaire français bénéficie cependant d’un sursis en raison de circonstances particulières. Le 8 octobre 1862, le port de Galveston est tombé aux mains des Nordistes. En février 1863, les Sudistes ayant repris le contrôle de la ville, Judah Benjamin renouvelle son ordre d’expulsion[15]

Encore une fois, Théron parvient à gagner du temps. Apprécié des autorités locales, il se confond en excuses, invoque des problèmes de santé, se retranche derrière sa hiérarchie, bien qu’il ait été rayé des cadres du corps consulaire, et insiste sur les difficultés que provoquerait son départ pour la sécurité des citoyens français et espagnols, aucun successeur n’ayant été désigné. Sa missive pour Lubbock, se défend-il, était « de nature confidentielle » et devait servir à « la préparation d’un ouvrage » qu’il se proposait de publier sur le Texas. Ses questions n’avaient qu’un « intérêt historique » pour objet[16]

Persona non grata, il continue ainsi à exercer ses fonctions, se payant le luxe d’étendre sa protection aux sujets portugais et italiens menacés par la conscription.

Le général Magruder, convaincu de ses sympathies pour la cause du Sud, lui accorde de sa propre autorité un nouveau sursis, qu’un certificat médical, prouvant qu’il souffre bien d’une maladie cardiaque, prolonge au printemps 1863. À Galveston, d’ailleurs, il acquiert peu à peu une certaine popularité en menaçant de représailles les officiers de la marine fédérale qui bombarderaient la ville. « Je serai bien content lorsque ce lieu sera enfin débarrassé de cette peste ! » écrit le commandant Bell à son sujet[17]

Ce vœu ne sera exaucé que le 13 mai 1864, lorsque Théron succombe à une attaque cardiaque, mettant ainsi fin à une carrière brève et contestée au sein des services consulaires français.

Dans l’intervalle, l’affaire prend une ampleur nationale. Au début de janvier 1863, des documents confédérés sont capturés à bord d’un forceur de blocus au large de Charleston. Parmi ceux-ci, les autorités fédérales découvrent des lettres de Judah Benjamin destinées à John Slidell, commissaire des États du Sud à Paris. Dans plusieurs d’entre elles, le secrétaire d’État, qui avait ordonné une enquête auprès de la cour des Tuileries, relate tous les détails de l’affaire et fait allusion aux possibles visées expansionnistes de Napoléon III au Texas :

« L’Empereur des Français a résolu de conquérir le Mexique et de s’y établir à terme. Son intérêt, à la vérité, est d’interposer un pouvoir faible entre sa colonie et la Confédération. […] Comme le gouvernement français entend s’assurer une source d’approvisionnements en coton, il prendrait bien volontiers le Texas sous sa protection après l’avoir reconnu comme république indépendante. L’indépendance du Texas intéresse au plus haut point la France. […] En somme, la France impériale semble encline à profiter de notre crise pour promouvoir ses intérêts particuliers… »[18]

Dès le 17 janvier 1863, ces lettres sont publiées par la presse nordiste avec l’assentiment du gouvernement fédéral, dont le but était de jeter un brandon de discorde entre le cabinet de Richmond et celui des Tuileries[19]

Les journaux du Sud les reproduisent à leur tour, mais en doutant de leur authenticité[20] Il faut tout le tact de Slidell pour obtenir un démenti formel des intentions françaises au Texas[21] [21] Library of Congress, Pickett Papers, LV, Slidell à Benjamin,…

suite. Le mal est pourtant fait. Car si le président Lincoln se tient pour l’instant sur la réserve, l’idée d’un « complot texan » finit par germer dans les esprits des dirigeants sudistes, interloqués au même moment par la publication des instructions données au général Forey pour justifier l’expédition du Mexique. En Europe, où la nouvelle s’est répandue, les diplomates américains sont divisés. Parmi ceux qui accordent foi à la rumeur, les uns accusent Napoléon III de vouloir rétablir le Mexique dans ses limites territoriales d’avant 1848, les autres de vouloir récupérer la Louisiane, ou simplement de vouloir sécuriser la frontière du Rio Grande[22]

Toujours est-il que la suspicion est désormais à l’ordre du jour. « Dans les circonstances exceptionnelles où nous vivons depuis près de deux années, résume le chancelier du consulat de La Nouvelle-Orléans en parlant de Théron, ces sortes d’agents ont été généralement plutôt un embarras qu’une aide… »[23]

La mission secrète de M. Supervièle

9 L’affaire aurait pu être enterrée si l’hypothèse d’un « coup français » au Texas n’avait pas reçu une autre publicité au printemps 1863. Cette fois-ci, le scandale arrive par un certain A. Supervièle, un notable français d’Austin qui réside dans le Lone Star State depuis 1846. En décembre 1862, le général Hamilton Bee, avec l’assentiment de Magruder, le charge d’entrer en contact avec des officiers supérieurs français au Mexique. Il arrive à Tampico peu de temps après le départ d’une escadre impériale. Plutôt que de s’aventurer sur les zones côtières contrôlées par les forces juaristes, il s’embarque pour Cuba. Le 3 février 1863, Supervièle obtient une entrevue avec le consul de France à La Havane. Muni d’une précieuse lettre de recommandation, il se met ensuite en route pour les côtes mexicaines et gagne Veracruz le 28 février. Sur place, il est reçu par le contre-amiral Jurien de la Gravière, commandant en chef de la flotte française au Mexique, auquel il détaille l’objet de sa mission. Celle-ci consiste à faire savoir au gouvernement impérial que le Texas serait prêt à fournir un soutien logistique à son contingent engagé au Mexique et à lui expédier, en métropole, 300 000 balles de coton à bas prix pour approvisionner ses filatures. Le Texas, lui déclare-t-il, est un « allié naturel » de la France. Les Texans n’ont pas oublié que la France de Louis-Philippe avait été la première puissance européenne à reconnaître leur indépendance. En échange, il suffirait aux Français d’occuper Matamoros, ville frontière sur la rive sud du Rio Grande faisant directement face à la ville américaine de Brownsville, afin d’y faciliter le transit du matériel de guerre destiné à la Confédération que gênent le flibustier juariste Juan Cortina et ses hommes. Au besoin, l’offensive pourrait bénéficier de l’appui de l’artillerie sudiste, qui serait mise à la disposition du corps expéditionnaire[24]

10 D’après le rapport qu’en a fait Supervièle, Jurien de la Gravière, « grand sympathisant de la Confédération », aurait accueilli très favorablement cette proposition, mais aurait dû décliner cette offre sous prétexte que seul le général Forey avait l’autorité nécessaire pour déclencher une telle opération. Confronté à cette fin de non-recevoir, Supervièle ne désarme pas pour autant. En avril, il se déplace dans la région de Puebla pour défendre son plan devant Dubois de Saligny, le ministre plénipotentiaire au Mexique. Tout en reconnaissant l’intérêt de la proposition, le diplomate français, qui se serait déclaré « zélé sécessionniste » et « à fond pour la cause du Sud », refuse de s’engager et demande le temps d’en référer à de plus hautes autorités. Sur le chemin du retour, A. Supervièle est capturé près de Matamoros par la police mexicaine, qui l’inculpe d’espionnage. Bien que relaxé, le Français commet l’imprudence de faire une publicité abusive de la mission qui lui a été confiée, si bien que la nouvelle ne tarde pas à parvenir à la connaissance du gouvernement fédéral. Depuis son passage à Cuba, à vrai dire, des espions fédéraux avaient suivi de près ses pérégrinations et rendu compte du contenu de sa mission[25] [25] US War Department, The War of the Rebellion…, ibid. …

suite.

Ses aventures ne devaient pas s’arrêter là. Depuis la chute de Vicksburg, le 4 juillet 1863, le Sud est coupé en deux. Pour organiser la défense du territoire, les Texans ne peuvent plus compter que sur leurs propres ressources. L’autorité centrale de Richmond n’existe plus que virtuellement. Aussi, en octobre 1863, le général Edmund Kirby Smith, commandant en chef des forces confédérées à l’ouest du Mississippi, fait appel à Supervièle pour aplanir un malentendu avec l’escadre impériale stationnée à Veracruz, qui a arraisonné au large du port de Bagdad The Love Bird, un navire britannique transportant des cargaisons d’armes destinées aux armées du Sud[26] [26] US War Department, The War of the Rebellion…, ibid. , p. …

suite. Les officiers français refusent cependant d’accéder à sa requête, l’identité des commanditaires de la marchandise ne pouvant être déterminée avec exactitude. Cortina, à cette date, tient toujours Matamoros, où il se livre lui aussi à un intense trafic de contrebande. Débouté, Supervièle passe à la seconde phase de sa mission. Il s’agit de s’embarquer pour la France et d’y remettre une dépêche confidentielle à Slidell. La teneur de la missive témoigne du désastre qui guette les forces texanes. Le moment est venu pour les Français, écrit Kirby Smith, de faire une démonstration de force le long du Rio Grande et d’en occuper « les deux berges » à la lisière du golfe du Mexique[27] [27] Official Records…, op. cit. , ser. I, vol. 22, p. 992-994. …

suite. En y chassant les forces de Juarez, notamment à Matamoros, ils rétabliraient le passage de la contrebande de guerre en faveur de la rébellion et donneraient à réfléchir aux troupes de l’Union dont le but avoué, déclare-t-il, est de fondre sur le corps expéditionnaire français à Mexico. En janvier 1864, Supervièle arrive à Paris et s’acquitte de sa mission, dont il fait encore la publicité. Plus jamais, toutefois, on n’entendra parler de lui[28] [28] Daily Richmond Examiner, 12 janvier 1864. …

Un « coup français » au Texas ?

11 La question ne manque pas d’intérêt. Napoléon III a-t-il réellement eu des visées sur le Texas au risque d’encourir de graves complications diplomatiques ? Son rêve inextinguible de créer au Mexique une monarchie catholique sous influence française qui serait autant une zone d’expansion à son commerce et à son industrie qu’un contrepoids à la domination anglo-saxonne sur le continent nord-américain l’a-t-il amené à s’intéresser au Texas ou à un autre territoire situé de ce côté du Rio Grande ? Le cabinet des Tuileries a-t-il échafaudé un plan d’action pour que la France recouvre des points d’appui au Texas, en Louisiane ou en Floride, serait-ce à coups de canon ?[29] [29] Kathryn Hannah, « The Role of the South in the French Intervention…

12 À l’examen des sources, force est de constater que la rumeur n’est pas dénuée de fondement. Il est possible que Napoléon III ait conçu son expédition mexicaine dans un cadre politique plus global et que, bercé par un excès d’optimisme, il ait songé un moment à étendre sa sphère d’influence par-delà le Rio Grande. La scission effective des États-Unis en deux puissances rivales et indépendantes sert ses intérêts dans la mesure où il n’a plus à redouter, du moins à titre provisoire, l’application de la doctrine Monroe qui lui interdit théoriquement toute intervention dans le Nouveau Monde. Pour Napoléon III, d’ailleurs, la sécession arrive à point nommé pour circonscrire le redoutable expansionnisme américain. Au début de l’année 1862, le Sud opposant une résistance énergique au Nord, la France profite de l’affaiblissement du pays pour prendre pied au Mexique. Aussi, bien que sa politique étrangère reste fondée sur l’entente avec le Royaume-Uni, elle voit naturellement d’un œil complaisant le Sud libre-échangiste, grand exportateur de coton et importateur de produits manufacturés. À deux reprises, les espoirs de la Confédération en fait de reconnaissance diplomatique s’incarnent en la personne de l’Empereur. En novembre 1862, ce dernier tente de convaincre l’Angleterre et la Russie que le moment est venu de recommander aux parties belligérantes un armistice qu’il conçoit sur la base de la séparation, c’est-à-dire favorable aux Sudistes. Sa démarche ayant avorté, il se contente, en janvier 1863, d’une dernière tentative de médiation unilatérale. Encore une fois, les bons offices du gouvernement impérial sont repoussés par le cabinet de Washington. Malgré quelques velléités d’intervention, Napoléon III, empêtré dans son affaire mexicaine – et la fortune des armes changeant de camp à compter de l’été suivant –, choisit désormais de s’éloigner d’une cause perdue pour jouer sa propre carte[30] [30] Farid Ameur, La Guerre de Sécession, Paris, PUF, « Que…

13 Le Texas ? Voilà une terre riche et fertile à laquelle la France n’avait jamais cessé de s’intéresser depuis deux siècles. En 1685, suite à une erreur de navigation, l’explorateur René Cavelier de la Salle y avait planté le drapeau à fleur de lys du Roi Soleil. L’objectif avait été de poser des jalons autour du golfe du Mexique. Pendant quatre ans, cette terra incognita avait ainsi été une propriété française avant de revenir dans le giron de la Nouvelle-Espagne. À la vérité, il avait fallu attendre la fin de la guerre de Sept Ans pour que cesse cette lutte d’influence entre Français et Espagnols. Le traité de Paris de 1763 avait dépouillé la France de la quasi-totalité de ses possessions américaines. En vertu d’un accord secret, la couronne d’Espagne avait hérité du territoire de la Louisiane, qui couvrait en fait toute l’étendue des Grandes Plaines. Récupérées entre-temps par la France de Bonaparte, qui n’avait guère les moyens de les administrer, ces immenses terres avaient finalement été vendues en avril 1803 au gouvernement des États-Unis, ce qui avait mis un terme à l’aventure coloniale française en Amérique du Nord.

14 Napoléon III souhaitait-il redonner à la France une position stratégique au nord du Rio Grande ? Sans doute, mais encore faut-il rappeler que le Texas ne faisait pas partie du vaste territoire que son oncle avait vendu à Jefferson. En 1821, il avait été rattaché à la fédération mexicaine à la suite d’une guerre d’indépendance qui avait consacré la rupture avec l’Espagne. En 1836, les colons anglo-américains qui s’y étaient installés en masse avaient défié l’autorité centrale de Mexico et proclamé la république indépendante du Texas. La France de Louis-Philippe, on l’a vu, n’était pas restée insensible à la fondation d’un État tampon entre les États-Unis et le Mexique. Sous l’impulsion du diplomate Dubois de Saligny, placé à la tête de sa légation à Austin, elle avait nourri l’intention de s’associer durablement au Texas sous la forme d’un partenariat commercial et politique de grande envergure. En 1842, elle avait ainsi conçu un audacieux projet de colonisation (Franco-Texian Bill) pour permettre à la France d’investir le terrain. Échec. Trois ans plus tard, nous l’avons déjà dit, la nouvelle de l’annexion du Texas aux États-Unis avait été accueillie à la cour des Tuileries avec beaucoup de déception, certains dirigeants n’hésitant pas à déclarer publiquement que la France avait « raté le coche »[31] [31] Se reporter à Nancy Nichols Barker (ed. ), The French Legation…

suite. Plus inquiétants pour les milieux conservateurs avaient été les progrès de la « destinée manifeste » en 1848. En vertu du traité de Guadalupe Hidalgo, qui met fin à une guerre de deux ans, le Mexique avait dû, en effet, céder aux États-Unis leurs territoires situés au nord du Rio Grande. La république outre-Atlantique avait atteint une dimension continentale au moment de la sécession.

15 D’après maints témoignages, Napoléon III s’est intéressé de près au conflit américain. Bien qu’absorbé par les conséquences de la guerre d’Italie et la résolution de la difficile crise syrienne, il avait étonné plusieurs de ses interlocuteurs par l’étendue de ses connaissances. À la veille de la sécession, le professeur W. F. Maury, de l’université de Virginie, en avait été stupéfait à l’occasion d’un entretien que lui avait accordé le souverain à Biarritz :

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« Après avoir tiré de moi le peu d’informations que je pouvais lui fournir, me laissant à la fin sous l’impression qu’il en savait davantage que moi-même, il est passé avec une avidité particulière sur la question mexicaine… Il connaissait même le nombre des canons dans le Morro, les sommes dépensées par les États-Unis en fortifications en Floride, les exportations et les importations de Galveston et de Matamoros, en bref, tout ce que les agents locaux bien informés pouvaient avoir rapporté à un homme d’État expérimenté et avide d’information. Il m’interrogea aussi sur le Texas et sa population, les dispositions des résidents français, les tendances des émigrants allemands, l’atmosphère à la frontière du Texas. Deux fois, je m’en souviens bien, il répéta : “La Louisiane, n’est-ce pas qu’elle est française au fond ?” Il insista sur l’idée que la France devrait, tôt ou tard, avoir un pied à terre sur la côte de la Floride afin de protéger son commerce dans le golfe du Mexique, car, ajouta-t-il, “nous ne voulons pas un autre Gibraltar de ce côté-là”. Au fond, je crois, il retournait dans son esprit la possibilité de recouvrer un point d’appui en Louisiane »[32] [32] John Bigelow, Retrospections of An Active Life, New York,…

17 Son intérêt pour la question américaine ne fait que croître au fil des événements. Sa connaissance de la langue anglaise lui permet de se tenir lui-même informé du développement de la crise séparatiste à la lecture des journaux ; des exemplaires du Boston Transcript, du New Orleans Delta ainsi que du Courrier des États-Unis sont souvent remarqués à sa table, certains passages annotés de sa main. Si l’on ajoute la correspondance diplomatique et consulaire, les entretiens qu’il accorde, et les récits des voyageurs anglais et français aux États-Unis qu’il dévore dès leur publication, l’Empereur dispose d’informations suffisamment précises pour satisfaire sa curiosité[33] [33] Thomas Evans, Le Second Empire. Mémoires, Paris, Plon-Nourrit,…

18 Pourquoi la France se hasarderait-elle à envoyer un corps expéditionnaire au Texas ? Aucune source française, convient-il de souligner, ne vient étayer l’idée d’un tel déploiement de forces. Aucune dépêche officielle ne fait mention d’un quelconque plan d’action visant à démembrer la Confédération et à établir une sorte de protectorat sur le Texas. Il n’empêche que l’idée est probablement venue à l’esprit de Napoléon III et de son cabinet[34] [34] Lilian Friedman, Belle Sideman (eds), Europe Looks at the…

 N’écrit-il pas au maréchal Forey que la France n’a « aucun intérêt » à ce que la république des États-Unis s’empare de « tout le golfe du Mexique » et soit, en fin de compte, la « seule dispensatrice des produits du Nouveau Monde » ? Ne lui dit-il pas qu’il s’agit de rendre « à la race latine » de ce côté de l’océan « sa force et son prestige », d’y rétablir « notre influence bienfaisante » et de « créer des débouchés immenses à notre commerce » pour se procurer « les matières indispensables à notre industrie » ?[35] [35] Émile-Félix Fleury, Souvenirs du général comte Fleury,…

19 Aussi le Texas suscite-t-il des convoitises. Est-ce un hasard si Édouard Drouyn de Lhuys, le ministre des Affaires étrangères, demande à son corps diplomatique et consulaire en poste aux États-Unis de lui adresser autant d’informations que possible sur le Lone Star State ? N’insiste-il pas sur le besoin de renseignements du département sur les dispositions de ses habitants et ses capacités de production agricole ?[36] [36] Voir notamment AMAE, Mémoires et documents, États-Unis,…

Chose certaine, les riches terres à coton du Texas ont attiré l’attention du cabinet des Tuileries. À partir du printemps 1862, la France et l’Angleterre souffrent d’une grave pénurie de cette matière première à la suite de la rupture des approvisionnements américains consécutifs au blocus du Sud. La « famine du coton » provoque des difficultés dans les industries textiles du Lancashire, de Normandie et d’Alsace. La diversification des sources de ravitaillement, aux Indes, en Égypte et en Algérie, n’a pas donné entièrement satisfaction, la qualité supérieure du coton américain à fibres courtes étant bien reconnue[37] [37] Frank Owsley, King Cotton Diplomacy: Foreign Relations of…

Le Texas a pu faire figure de remède à ce mal. D’autant que la frontière du Rio Grande est connue pour être poreuse et que l’armée impériale, qui a reçu d’importants renforts au Mexique, est au faîte de sa gloire. Les Texans, qui plus est, semblent disposés à accueillir les Français comme des libérateurs et à leur faire des concessions en échange d’une alliance politique et militaire[38] [38] Galveston Tri-Weekly News, 31 mars 1863 ; Francis Lubbock,…

 Il resterait cependant à la France de créer le fait accompli avant la fin de la guerre civile américaine.

20 Voilà évidemment un rêve chimérique qui parie sur une résolution rapide de l’affaire mexicaine, laquelle, contre toute attente, s’enlise dans une impasse sanglante. Et pourtant, en mai 1863, les Français finissent par s’emparer de Puebla et à s’ouvrir la route de Mexico. Durant l’été, une assemblée de notables offre la couronne impériale à l’archiduc Maximilien, frère cadet de François-Joseph, l’Empereur d’Autriche. Sans considérer les alliés mexicains, le corps expéditionnaire compte près de trente mille soldats. Suite à ce succès, les Français concentrent leurs efforts dans le nord du pays, près de la frontière du Rio Grande, où les forces juaristes se sont repliées. La réaction du président Lincoln ne se fait pas attendre. Déjà, lorsque Juarez avait été renversé, l’administration fédérale avait rappelé son ambassadeur au Mexique et refusé ensuite de reconnaître le gouvernement provisoire mis en place par les Français. La colère de Lincoln n’a d’égale que son inquiétude. Et si le bruit qui court au sujet du Texas depuis l’affaire Théron avait un fond de vérité ?[39] [39] James M. McPherson, La Guerre de Sécession, Paris, Robert…

À Washington, le cabinet fédéral croit à l’imminence d’un « coup français » au Texas. Lincoln reste sur ses gardes. À la fin du mois de juillet 1863, le sujet est à l’ordre du jour dans une cellule de crise tenue à la Maison Blanche. « On dirait que Louis-Napoléon a la ferme intention de s’approprier le Texas » lance le secrétaire d’État Seward à ses collègues[40] [40] Gideon Welles, Diary of Gideon Welles, Boston, Houghton…

« On répète ici, écrit-il à l’ambassadeur américain à Paris pour tâcher d’en savoir davantage, que la France aurait l’intention de passer la frontière et d’enlever le Texas aux États-Unis. On nous annonce également qu’elle serait sur le point de conclure à une alliance entre le gouvernement provisoire du Mexique et les insurgés de Richmond »[41] [41] George D. Baker (ed. ), The Diplomatic History of the War…

La rumeur enfle pendant l’été. Pour s’assurer du soutien militaire de la France, répète-t-on dans la capitale fédérale, le Sud serait prêt à brader le Texas. L’alarme est vive auprès des cercles dirigeants de l’Union. Malgré les assurances du gouvernement impérial, Lincoln propose de procéder à des réajustements stratégiques et de lancer une vaste expédition au Texas, histoire de faire réfléchir les Français dans le cas où ils nourriraient effectivement le désir de franchir le Rio Grande. John Hay, son secrétaire, se rappellera que le chef de l’État désirait ardemment que des troupes fédérales occupent le Texas « au nez et à la barbe des Français »[42] [42] Tyler Dennett (ed. ), Lincoln and the Civil War in the Diaries…

La correspondance de Lincoln témoigne de son inquiétude tout au long de l’été 1863. Le 29 juillet, il écrit d’abord au ministre de la Guerre pour lui demander s’il serait possible de faire converger des troupes en direction du Texas[43] [43] Roy Basler (ed. ), The Collected Works of Abraham Lincoln,…

Le 5 août 1863, il s’ouvre du sujet au général Banks, qui occupe une partie de la Louisiane : « Les événements récents qui sont survenus au Mexique rendent une expédition militaire au Texas plus désirable que jamais… »[44] [44] Ibid. , p. 364. …

Quatre jours plus tard, Lincoln explique au général Grant, qui vient de prendre Vicksburg dans le Mississippi et se prépare à s’enfoncer dans le Vieux Sud, que la priorité doit désormais être de faire une démonstration de force dans le Lone Star State : « Au vu des derniers événements du Mexique, il me semble extrêmement urgent de rétablir l’autorité nationale dans l’ouest du Texas »[45] [45] John Nicolay, John Hay (eds), Abraham Lincoln: A History,…

 Le général Halleck, son principal conseiller militaire, partage largement son avis si l’on en croit les directives qu’il donne au commandant en chef des troupes fédérales sur le front de l’Ouest : « Dans le cadre de notre politique étrangère, et plus précisément dans le contexte de nos relations avec la France et le Mexique, nos troupes doivent de toute urgence occuper et tenir au moins une partie du Texas… ». En somme, Lincoln conçoit une opération préventive pour préserver l’intégrité du territoire national contre toute agression extérieure. Comme le résume à juste titre Seward, la priorité est « que la bannière étoilée flotte au moins quelque part au Texas… »[46] [46] Official Records…, op. cit. , series 1, XXVI, p. 673. …

Au total, le gouvernement de l’Union met au point quatre opérations militaires pour atteindre cet objectif. Ce sont les seules expéditions montées pour des mobiles de politique étrangère pendant le conflit. En septembre 1863, la première tentative nordiste se solde par un fiasco au col de Sabine, aux confins du Texas et de la Louisiane. Deux mois plus tard, Banks obtient de meilleurs résultats en s’emparant de Brownsville, près de la frontière mexicaine, même s’il ne parviendra jamais à mettre fin au trafic de contrebande de la Confédération. À la fin de l’année, les Fédéraux essuient un cuisant échec en tentant de reprendre Galveston. Il y a plus grave encore. Au printemps 1864, la campagne de la Red River s’achève dans un bain de sang pour les forces du général Banks, obligées de battre en retraite dans le plus grand désordre après la bataille de Mansfield. Les Français ne sont pas en reste, loin s’en faut. En septembre, la flotte du contre-amiral Bosse débarque à l’embouchure du Rio Grande et contraint les juaristes à évacuer Matamoros. Suite à ce coup de force, le général Castagny entre sans coup férir dans la ville. Du côté fédéral, le pire est alors à craindre. Au même moment, la cavalerie texane, sous les ordres du colonel Rip Ford, reprend le contrôle de Brownsville. Seul le grand fleuve sépare désormais les Français des Confédérés[47] [47] Jean Avenel, La campagne du Mexique (1862-1867). La fin…

Paradoxalement, c’est à partir de cette date que les rumeurs d’une intervention des troupes françaises en Louisiane cessent de courir. La France et les États-Unis sont décidés à éviter tout malentendu. Les revers du maréchal Bazaine au Mexique inquiètent Napoléon III. En Europe, les agissements de la Prusse ébranlent ses certitudes. Après les campagnes de Gettysburg et de Vicksburg, la victoire finale du Sud paraît improbable. En conséquence, Drouyn de Lhuys apporte un démenti qui paraît plus convaincant que les précédents : « La France ne voudrait pas recevoir le Texas en cadeau, même s’il s’accompagnait d’avantages pécuniaires. Elle n’en veut pas et ne pourrait pas l’avoir »[48] [48] AMAE, CP, États-Unis, 130, Drouyn de Lhuys à Mercier,…

suite. Le cabinet fédéral calme aussi le jeu. À Washington, Lincoln est préoccupé par la résistance opiniâtre que lui oppose le général Lee en Virginie et qui pourrait lui coûter sa réélection. Aussi Seward émet-il le vœu que les contingents fédéraux en garnison au Texas, si faibles soient-ils en nombre, observent la plus grande prudence et s’abstiennent de la moindre provocation[49] [49] Cité par Dean Mahin, One War at a Time…, op. cit. , p. …

Il faut cependant attendre la tragédie de Querétaro et le retrait des dernières troupes françaises en 1867 pour que les appréhensions du gouvernement américain se dissipent. Un mouvement offensif au nord du Rio Grande ? Après la reddition de Lee à Appomattox, en avril 1865, le cabinet de l’Union n’y croit pas mais entend néanmoins sécuriser sa frontière du Rio Grande en y envoyant une colonne de cavalerie sous les ordres du général Sheridan. Une démonstration de force qui intervient au moment où la garnison du colonel Jeanningros a dû évacuer Matamoros et où le cabinet des Tuileries accuse les Américains de soutenir Juarez en lui délivrant des armes et l’autorisation tacite de passer la frontière, chaque fois que les besoins de la guérilla l’exigent[50] [50] Cf. Alain Gouttman, La Guerre du Mexique…, op. cit. , p. …

En novembre 1865, alors que les Français entament leur retraite, le maréchal Bazaine n’hésite pas à transmettre un ordre que l’amiral Cloué n’osera pas exécuter : « Si de la rive du Texas l’on tire encore sur nos troupes, répondez, en rendant au moins coup pour coup… ». Ainsi fut évité un fâcheux incident diplomatique entre la France et les États-Unis[51] [51] Henri Buchard, L’amiral Cloué, sa vie, récits maritimes…

Les visées françaises sur le Texas au cours de la guerre de Sécession n’ont pas été que le fruit de l’imagination des autorités fédérales. À l’instar de ses prédécesseurs, Napoléon III s’est intéressé de près aux riches terres à coton du Lone Star State. Son rêve mexicain l’a certainement amené à nourrir de plus hautes ambitions sur le continent américain, à plus forte raison lorsqu’il a cru y avoir instauré un régime monarchique viable. La sécession lui a laissé les mains libres pour violer la doctrine Monroe. Sans doute a-t-il alors imaginé, dans un excès d’optimisme, qu’il pourrait trouver un arrangement avec les Confédérés, en échange d’une alliance défensive, pour que la France recouvre des points d’appui sur le pourtour du golfe du Mexique. Dans cette optique, on peut supposer que, malgré leur échec final, les opérations militaires lancées au Texas par Lincoln à partir de l’été 1863 ont considérablement refroidi ses ardeurs, au même titre que les difficultés croissantes du corps expéditionnaire français et la défaite annoncée du Sud. Bien qu’elle ait prêté une oreille complaisante aux appels à l’aide des dirigeants texans, la France du Second Empire n’a pu contempler les terres du Texas que de la berge opposée du Rio Grande.


Israël: Attention, un tsunami peut en cacher un autre (In a world turned upside down will the body formed to help foster peace throughout the world directly bring the next great Arab-Israeli war to the Middle East?)

13 avril, 2011
Cairo anti Israel rally (Ap. 2011)Nous ne sommes plus une petite minorité faible au sein de l’Europe. Nous sommes au moins 45 à 50 millions de musulmans : la communauté au plus fort taux de croissance de tout l’Occident. (…) Mes chers frères, et même les non-musulmans, sachez qu’un grand tsunami de musulmans arrive aujourd’hui sur l’Europe et que nous sommes en train de nous éveiller, de revenir à nos racines. Andy Choudary
C’est un problème européen (…) On ne peut pas penser à jouer un rôle sur la scène internationale si on ne s’engage pas à résoudre ce grand problème qu’est un tsunami humain qui arrive du sud (…) on parle de milliers, peut-être de dizaines, de centaines de milliers qui pourront arriver. Franco Frattini (ministre italien des affaires étrangères, 11.04.11)
Je pense bien évidemment que le terrorisme est inacceptable mais lorsque l’on est occupé avec des moyens militaires infiniment supérieurs aux vôtres, la réaction populaire ne peut pas être que non-violente. Stéphane Hessel
Selon toute vraisemblance, les "Palestiniens" déclareront unilatéralement un Etat arabe sur les terres de Judée et Samarie cette année. (…) Ces derniers n’ont rien à perdre car même si le Conseil de sécurité rejette leur candidature, ce qui est loin d’être certain, elle sera certainement approuvée par l’Assemblée générale des Nations-Unies. Bien que l’adoption par l’Assemblée Générale ait moins d’influence que l’approbation par le Conseil de Sécurité, elle peut s’avérer nuisible. Particulièrement, comme de nombreux commentateurs l’on souligné récemment, il existe dans les textes de l’Assemblée Générale une résolution, la 377 qui lui permet de demander des sanctions voire une intervention militaire contre un pays pour non respect ou mise en place des recommandations décidées par l’Assemblée. (…) Si le "monde civilisé" permet la réalisation du plan des "palestiniens", alors le probable résultat sera le déclenchement de la guerre. Dans un monde comme on le voit aujourd’hui bouleversé, l’Organisation des Nations-Unies, organisme crée pour promouvoir la paix comme indiqué pas moins de 6 fois dans son article 1, sera l’organisme responsable d’intenter la prochaine guerre israélo-arabe au Moyen-Orient. (…) Si Israël ne se plie pas aux sanctions alors votées, et aux attaques arabes sans réagir, l’Onu pourrait demander alors une intervention militaire pour faire respecter la volonté de la Communauté internationale. En conséquence ce que la Communauté internationale n’oserait faire pour l’Iran, elle le ferait pour Israël. Il en sera comme aujourd’hui, la cause principale du manque de paix dans la région sera mis sur le dos d’Israël et de la présence des juifs sur leur terre ancestrale, et non comme c’est le cas due à la violence arabe, au terrorisme, à la haine, à l’intransigeance, à l’antisémitisme. Yoel Metze

Attention: un tsunami peut en cacher un autre!

Retour et préparation d’attentats et d’attaques de roquettes, rapports systématiquement biaisés mais maintenus, premières manifestations de masse anti-israéliennes, appels à une nouvelle intifada ou flotille turque pour Gaza … 

A l’heure où, avec le prétendu "printemps arabe", arrivent sur nos plages les prémices d’un potentiel "tsunami humain" s’ajoutant à un possible "tsunami musulman" démographique intérieur …

Comme en Egypte, après l’autorisation par les nouvelles autorités de l’entrée en Méditerrannée des premiers navires de guerre iraniens, les premières manifestations de masse et les appels à une 3e intifada contre Israël …

Mais aussi, après celle de plus de cent pays pour la plupart des pays du tiers-monde, le véritable "tsunami diplomatique" qui s’annonce avec la reconnaissance unilatérale d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967 par la communauté internationale lors de la prochaine assemblée générale des Nations-Unies en septembre …

Comment ne pas voir, avec le blogueur israélien Yoel Meltzer sur fond de boycott et délégitimation d’Israël, la nouvelle guerre arabo-israélienne qui s’annonce  à l’instigation justement de l’organisation censée assurer la paix mondiale ?

Et, en ces temps étranges de la plus perverse des équivalence morales, avec le soutien de nos propres armées qui, en ce moment même et au nom de la liberté des peuples, appuient les crieurs d’allah akbar libyens ?
 

The Next War

Yoel Meltzer

April 7, 2011

5 April 2011

In all likelihood, the Palestinians are going to unilaterally declare a state in Judea and Samaria within the coming year. This is not a ploy or a desperate attempt on their part but rather a clear, rational decision. By correctly gauging the stark contrast between the massive international support for their cause as opposed to the steadily increasing de-legitimization of Israel the “apartheid state”, the Palestinians have wisely decided to bypass direct negotiations since there is no point in paying for something when you can get if for free. Thus, with country after country pledging its support for such a measure, the Palestinians are simply going to take their case to the United Nations.

There, the Palestinians have nothing to lose for even if the Security Council rejects their bid for statehood, something that is far from certain, it will most likely be approved by the General Assembly. Although this is less influential than an endorsement by the Security Council, an approval by the General Assembly does nonetheless have some teeth. Most notably, as many commentators have recently pointed out, there is something known as UNGA Resolution 377 that allows the General Assembly to call for sanctions or even military force against a country that fails to implement its recommendations. This appears to be the direction the Palestinians are heading.

If the “civilized world” helps bring the Palestinian plan to fruition then a very likely result of such actions will be the outbreak of war. Thus, in a world turned upside down it will be the United Nations, a body formed to help foster peace throughout the world and whose Charter right up front in Article 1 mentions the word “peace” no less than six times, that will be directly responsible for bringing the next great Arab-Israeli war to the Middle East.

It’s worth noting that more than sixty years ago the Palestinians rejected a similar state that had been allotted to them by the UN. Then a few months later when Israel had the chutzpah to declare a state, rather than reject one, in the portion they were granted by the UN, several Arab countries attacked the new Jewish state. That was the first war of independence, a result of Arab refusal to receive anything less than 100%.

During the course of the years nothing has fundamentally changed in this aspect, the only difference being that the Arabs have finally learned how to achieve their goal. Thus they’re ready to accept what they formally rejected as a means for eventually getting it all.

This brings us to today and the quickly approaching second war of independence. Of course unlike sixty years ago, this time around nearly the entire international community will be aligned with the Palestinians against Israel. In this war it will be clear; there is only one villain and its name is Israel.

The war will not break out immediately but rather it will slowly escalate. First there will be calls for sanctions against Israel for failing to immediately remove its military and citizens from the new Arab state in Judea and Samaria. Then there will be the predictable eruption of terrorist attacks in Judea and Samaria, making life hell for the Jews living there. The attacks will then spill over into the rest of Israel, bringing back memories of the horror days a decade ago. Next up will be rocket attacks from Hamas in the south and Hezbollah in the north. Thanks to a porous border with Egypt as well as other regional changes, Iran will have no problem constantly rearming its proxies.

As the attacks intensify, Israel will be routinely chastised for retaliating and not showing proper restraint since such Arab attacks will be viewed as somewhat understandable in light of continued Israeli noncompliance. Moreover, Israeli reprisals will probably draw some neighboring countries into the fray as they all begin to sense Israel’s imminent downfall.

If Israel is still obstinate following the sanctions and Arab attacks, then the UN will call for military intervention in order to enforce the will of the international community. Consequently, what they would never do to Iran, they will surely do to Israel. After all, Israel’s continued presence in Judea and Samaria – and not Arab violence, terrorism, hatred, anti-Semitism and intransigence – will be considered, like it is today, as being the main reason that peace and harmony is lacking in the region.

Following the isolating effect of sanctions and de-legitimization together with incessant terrorist attacks and missile showers, the threat of military intervention will probably do the trick. Having been cowered by the cumulative effect of all the actions, Israel will be sufficiently pliable to give in on everything – the removal of all Jewish presence from Judea and Samaria, the acceptance of the return of Palestinian refugees to Israel, the division and internationalization of Jerusalem. Thus the Palestinian War of Independence, the first stage in the total elimination of the State of Israel, will come to a conclusion.

Is this scenario an exaggeration? Perhaps, although one should keep in mind that before the Gaza Disengagement there were those who warned that the Israeli pullout from Gaza would result in missiles landing in nearby Ashkelon. As expected, such voices were ridiculed and ultimately ignored. History of course showed that these “right-wing hawks” erred. They were far too conservative with their predictions as missiles not only exploded in nearby Ashkelon but even reached Beersheva nearly 50 kilometers to the east.

Israel, the tsunami is coming. Wake up!


Jean Raspail: Etre blanc, ce n’est pas une couleur de peau mais un état d’esprit (How many more Golden ventures before Raspail’s warning is finally heard?)

11 avril, 2011
Golden venture (NY, 1993)C’est un problème européen (…) On ne peut pas penser à jouer un rôle sur la scène internationale si on ne s’engage pas à résoudre ce grand problème qui est un tsunami humain qui arrive du sud (…) On parle de milliers, peut-être de dizaines, de centaines de milliers qui pourront arriver. Franco Frattini (ministre italien des affaires étrangères, Europe 1, 11.04.11)
Nous ne sommes plus une petite minorité faible au sein de l’Europe. Nous sommes au moins 45 à 50 millions de musulmans : la communauté au plus fort taux de croissance de tout l’Occident. (…) Mes chers frères, et même les non-musulmans, sachez qu’un grand tsunami de musulmans arrive aujourd’hui sur l’Europe et que nous sommes en train de nous éveiller, de revenir à nos racines. Andy Choudary (06.04.11)
Vous ne connaissez pas mon peuple, sa crasse, son fatalisme, ses superstitions idiotes et son immobilisme atavique. Vous n’imaginez pas ce qui vous attend, si cette flotte de primitifs vous tombent sur le dos. Tout changera, dans ce pays qui est devenu le mien, en eux et avec eux vous vous perdrez. (…) A mon sens, être blanc, ce n’est pas une couleur de peau. Mais un état d’esprit. Dans les rangs des Sudistes, quels que soient l’époque et le pays, il y a toujours eu des Noirs qui n’éprouvaient aucune honte à combattre du mauvais côté. Si les blancs sont devenus noirs, pourquoi quelques "peau-noire" ne voudraient-ils pas rester blancs? J’ai opté et me voici. Hamadura (personnage du "Camp des saints natif de Pondichéry)
Sur les rives du Limpopo, à Paris, Londres, New York (…) Aux Philippines, à Jakarta, Karachi, Conakry, et encore Calcutta – tous ces ports étouffants du tires-monde, d’autres flottes immenses appareillaient pour l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Europe (…) D’autres civilisations, sagement étiquetées dans les vitrines de nos musées, avaient déjà subi le même sort. Le Camp des saints
Dans la nuit du 20 février 2001, un cargo non identifié chargé d’un millier d’émigrants kurdes  s’échoua volontairement de toute la vitesse de ses vieilles machines , sur un amas de rochers reliés à la terre ferme , et précisément à… Boulouris à une cinquantaine de mètres du Castelet! Cette pointe rocheuse, j’allais y nager par beau temps. Elle faisait partie de mon paysage. Certes, ils n’étaient pas un million, ainsi que je les avais imaginés, à bord d’une armada hors d’âge, mais ils n’en avaient pas moins débarqué chez moi, en plein décor du Camp des saints, pour y jouer l’acte I. Le rapport radio de l’hélicoptère de la gendarmerie diffusé par l’AFP semble extrait, mot pour mot, des trois premiers paragraphes du livre. La presse souligna la coïncidence, laquelle apparut, à certains, et à moi, comme ne relevant pas du seul hasard. Jean Raspail
Ne désespérons tout de même pas. Assurément, il subsistera ce qu’on appelle en ethnologie des isolats, de puissantes minorités, peut-être une quinzaine de millions de Français et pas nécessairement tous de race blanche qui parleront encore notre langue dans son intégrité à peu près sauvée et s’obstineront à rester imprégnés de notre culture et de notre histoire telles qu’elles nous ont été transmises de génération en génération. Cela ne leur sera pas facile.Face aux différentes « communautés » qu’on voit se former dès aujourd’hui sur les ruines de l’intégration (ou plutôt sur son inversion progressive : c’est nous qu’on intègre à « l’autre », à présent, et plus le contraire) et qui en 2050 seront définitivement et sans doute institutionnellement installées, il s’agira en quelque sorte je cherche un terme approprié d’une communauté de la pérennité française. Celle-ci s’appuiera sur ses familles, sa natalité, son endogamie de survie, ses écoles, ses réseaux parallèles de solidarité, peut-être même ses zones géographiques, ses portions de territoire, ses quartiers, voire ses places de sûreté et, pourquoi pas, sa foi chrétienne, et catholique avec un peu de chance si ce ciment-là tient encore. Jean Raspail
Un jour, des millions d’hommes quitteront le sud pour aller dans le nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire. Houari Boumediene (ONU, 10.04.74)
Nous avons 50 millions de musulmans en Europe. Il y a des signes qui attestent qu’Allah nous accordera une grande victoire en Europe, sans épée, sans conquête. Les 50 millions de musulmans d’Europe feront de cette dernière un continent musulman. Allah mobilise la Turquie, nation musulmane, et va permettre son entrée dans l’Union Européenne. Il y aura alors 100 millions de musulmans en Europe. L’Albanie est dans l’Union européenne, c’est un pays musulman. La Bosnie est dans l’Union européenne, c’est un pays musulman. 50% de ses citoyens sont musulmans. L’Europe est dans une fâcheuse posture. Et il en est de même de l’Amérique. Elles [les nations occidentales] devraient accepter de devenir musulmanes avec le temps ou bien de déclarer la guerre aux musulmans. Kadhafi (10.04.06) 
Les racines de l’Europe sont autant musulmanes que chrétiennes. Jacques Chirac
La France n’est ni un peuple, ni une langue, ni un territoire, ni une religion, c’est un conglomérat de peuples qui veulent vivre ensemble. Il n’y a pas de Français de souche, il n’y a qu’une France de métissage. Eric Besson
L’introduction clandestine de migrants est une activité fort lucrative et, précisément pour cette raison, en constante expansion. Ces opérations génèrent des revenus de 8 milliards US$ à l’échelle internationale, et certains passeurs exigent parfois jusqu’à 45 000 $ pour leurs services, une somme qu’ils perçevront à même le salaire des clandestins qui, une fois arrivés à bon port, seront embauchés sur le marché noir. Les passeurs puisent leur matière première à même les catastrophes humanitaires qui ponctuent l’actualité internationale. Comme celles-ci se multiplient, ce commerce illicite n’est pas en passe de s’effondrer dans les prochaines années. Au seul Sri Lanka, ravagé par une guerre civile qui perdure depuis plus de 15 ans, environ un millier d'"agences de voyage" offrent aux intéressés un séjour prolongé au Royaume-Uni ou au Canada pour la somme de 25 000 CAN$. Les individus moins fortunés, mais tout aussi déterminés, emprunteront quant à eux des chemins plus tortueux passant par l’Afrique, la Russie ou l’Asie centrale, pour finalement atteindre l’Amérique du Nord.
Si l’on cherche, par de nouveaux mécanismes rivalisant d’ingéniosité, à bloquer cette ultime voie d’échappement, comment les individus en quête de protection pourront-ils exercer leur droit de chercher asile? Il ne faut pas oublier que l’Histoire regorge de précédents qui démontrent que les passeurs, dont on s’emploie à ternir l’image dans les textes étudiés, ont de tout temps permis à de véritables réfugiés de fuir leurs bourreaux. Pour ne nommer que ceux-là, on se rappellera que les républicains espagnols et les juifs allemands ont dû recourir à des passeurs pour échapper à la terreur fasciste, tout comme les leaders étudiants qui gagnèrent Hong Kong suite au massacre de la place Tianamen. Philippe Tremblay
la plupart des étrangers en situation irrégulière sont entrés de façon légale et les entrées avec l’aide d’un passeur restent une toute petite minorité des flux migratoires y compris en Espagne et en Italie d’où les images des bateaux remplis de candidats à l’exil nous parviennent. D’ailleurs les institutions européennes travaillent sur un fichier visiteurs destinés à empêcher les visiteurs entrés avec des papiers en règle de rester plus longtemps que les trois mois prévus.
 Les études historiques montrent que les frontières ont toujours généré des contrebandes (…) les contrôles plus fréquents supposent des moyens plus importants pour les contourner, le trafic se professionnalise, les sommes allouées à la corruption des fonctionnaires augmentent, le prix du passage aussi. Au lieu de démilitariser la frontière pour la décriminaliser, les politiques et les fonctionnaires demandent plus de moyens pour lutter contre une contrebande plus sophistiquée (…). La dynamique est enclenchée. Ce que Peter Andreas décrit aux Etats-Unis s’est également passé en Europe où les études montrent l’augmentation de l’« industrie » des passeurs et de leur tarif dans les années 1990 une fois les mesures restrictives en place telles que la politique des visas, les contrôles par les compagnies de transport, l’augmentation des patrouilles maritimes (…). Intrinsèquement, la politique de contrôle aux frontières s’auto-entretient. Self-fulfilling prophecy, elle prédit la criminalité frontalière qu’elle a contribué à développer. (…)  Les études distinguent les opérations frontalières « artisanales » ou les stratégies individuelles de contournement des opérations de plus grande envergure mais aussi de celles menées par des organisations criminelles qui s’occupaient d’autres trafics auparavant. Les deux peuvent coexister mais la sophistication du système de contrôle et le prix du passage peuvent attirer des organisations criminelles. En effet, elles peuvent considérer que c’est un secteur lucratif alors que ce ne l’était pas du tout avant. En outre, les systèmes de contournement peuvent déjà être en place : les « passages protégés » utilisés par exemple par les trafiquants de cocaïne aux Etats-Unis sont apparemment utilisés désormais pour faire enter des migrants y compris en se servant d’eux comme « porte valises ». (…) Le prix du passage ne correspond pas au coût du voyage. Le cas le plus flagrant est celui des immigrés chinois qui se trouvent dans des situations de « servitude pour dette ». Aux Etats-Unis, les migrants de Fenzhou qui arrivaient illégalement à New York au début des années 1980 passaient par l’Amérique latine et avait le surnom de « eighteeen thousand-dollar man », cette somme était payée par leur famille. Les trafiquants ont fait miroiter à leurs compatriotes la possibilité d’une régularisation comme en 1986 ou d’une demande d’asile après le massacre de la place de Tiannamen de 1989, et ont augmenté les prix de $22000 en 1988 à 35 000 début 1990. Au bout de quelque temps, à la suite en particulier de l’arrivée du bateau Golden venture en 1993 qui comme Douvres a médiatisé l’arrivée clandestine de Chinois, les Chinois de Fenzhou sont plutôt arrivés par avion avec des faux visas et les prix ont alors augmenté, jusqu’à $42 000. Clairement, la communauté de Fenzhou n’avait pas de quoi payer ces sommes y compris sous la menace et il a fallu trouver des Chinois issus d’autres provinces mais surtout des « sponsors » locaux (traiteurs par exemple) qui engageaient les nouveaux arrivants pour les faire travailler afin qu’ils repaient leur dette aux « snakeheads » surnom des têtes de réseaux (…). Ce système chinois, qui s’est aussi développé en France, est complexe car il implique des intermédiaires dans le pays d’origine qui peuvent recruter des candidats au voyage et ensuite menacer sur les familles restés au pays et le suivi des migrants endettés pendant des années après leur arrivée (…). Il repose aussi sur une absence flagrante de contrôle par l’Inspection du travail et des syndicats qui longtemps n’ont pas soutenu les employés chinois même si à New York il y a finalement eu des grèves dans la restauration et des gros restaurateurs arrêtés pour ne pas avoir versé de salaires à leurs employés.  Virginie Guiraudon
Ici, il faut des relations. A l’étranger, je suis sûr de trouver un travail et de rembourser. Chinois émigré clandestin multirécidiviste
Vous avez trois catégories de gens au Fujian. Ceux qui font des affaires dans toute la Chine. Ceux qui font des études, et deviennent fonctionnaires. Et puis ceux qui s’en vont à l’étranger. Parce que quel que soit le travail, ils ne gagneront jamais plus que l’équivalent de 150 euros par mois en Chine. A l’étranger, on gagne jusqu’à dix fois plus. (…) Les hommes partent des années à l’étranger. Toutes ces villas où vivent leurs femmes, on appelle ça ici des guafucun, des «villages de veuves». Les épouses prennent des gigolos. Des copains m’ont raconté qu’ils les faisaient chanter. Robin Weng (jeune Chinois de la province du Fukien)
Certains candidats au départ s’endettent, c’est l’échec. Alors ils s’endettent de nouveau en pensant s’en sortir. C’est une spirale, comme le jeu. (…) Le shetou contrôlera son client jusqu’à la fin, pour être sûr d’obtenir l’argent. Si quelqu’un meurt en mer, ou dans la montagne, ils se débarrassent du corps, et réclament l’argent aux familles en prétendant que la personne a fui. (…) On nous contacte quand les gens ont un problème avec un shetou. Policier de Fuqing (spécialiste des shetou)
Il pense qu’il y aura deux fois moins d’appels cette année, à cause de la crise. Les officiels locaux veulent éviter de tuer la poule aux oeufs d’or. Le gouvernement chinois fait seulement mine d’agir quand un scandale émeut l’opinion publique occidentale. Ce fut le cas en 2004, lorsqu’une majorité de gens originaires de Fuqing ou Changle furent parmi les ramasseurs de coques de la baie de Morecambe, en Grande-Bretagne, piégés par la marée. En 1993, le naufrage, au large de New York, du cargo Golden Venture, permit au FBI de désigner Cheng Chui-ping, une commerçante fujianaise de Chinatown, comme le cerveau de l’émigration clandestine vers les Etats-Unis. Réfugiée dans son village de Shengmei, près de Changle, elle continua ses activités avant d’être arrêtée à Hongkong en 2000, puis extradée vers les Etats-Unis où elle purge une peine de trente-cinq ans. Le Monde
Nul ne s’inquiète de ce qui est légal ou non. Ici, telle banque clandestine a blanchi des millions en devises. Là, on rit encore de l’empire de la contrebande monté à la fin des années 1990 à Xiamen, dans le sud du Fujian, par Lai Changxing, qui avait corrompu une flopée d’officiels, et vit désormais exilé au Canada où il a obtenu un « permis de travail». Berceau des Triades, les sociétés secrètes, le Fujian a une longue tradition de piraterie et de contrebande. Et dans les communautés côtières, l’émigration clandestine est vue plus comme un service que comme un crime : « On commence par envoyer des gens de la famille, puis des amis d’amis. Les gens avaient confiance en moi », dit Wang (nom d’emprunt), 39 ans. (…) Le passeur est appelé « tête de serpent », car, derrière lui, les candidats au départ se déplacent furtivement en file indienne, évoquant un reptile. (…) A Shengmei, Ping Jie (grande soeur Ping) est célébrée comme une bienfaitrice : « Tout le monde la respecte ici. Ce qui lui est arrivé n’est pas juste. On est tous passés par elle », gesticule Cheng, 64 ans. Lui est parti pour les Etats-Unis en 1990, via la Belgique, puis Mexico. Coût : 20 000 dollars, remboursés en trois ans. Il fit pendant des années la vaisselle dans un restaurant de Chinatown. Il montre fièrement la grande tombe en demi-cercle qu’il a fait construire pour ses grands-parents et, à côté, celui qui accueillera ses cendres, dans un complexe de temples à la sortie du village.Tout a été financé, par l’argent d’outre-mer. « Grande soeur Ping y a participé, mais on ne pouvait pas mettre son nom », chuchote-t-il. Le Monde

Combien faudra-t-il encore de "Golden venture" avant que l’avertissement de Jean Raspail soit enfin entendu?

Dizaines de milliers d’Albanais s’échouant un beau matin de juin 1991 sur les plages italiennes (après en fait deux tentatives à l’hiver précédent), centaines de Chinois faisant de même dans la baie de New York à l’été 1993, centaines de migrants illégaux venus par le Détroit de Gilbratar en moins d’une année et issus, de la Corne éthiopo-somalienne à l’Afrique du sud, de la quasi-toalité de l’Afrique mais aussi des Philippines, de la Chine et même d’Europe de l’est …

Suite à notre dernier billet sur la toute récente réédition du "Camp des saints" de Jean Raspail …

Et en ces temps post-11/9 de tsunamis (y compris peut-être bientôt "humains"), catastrophes nucléaires et prétendus "printemps arabes" …

Retour, avec un long papier de 1994 de la revue américaine The Atlantic, sur quelques uns de ces débarquements spectaculaires de migrants illégaux en Occident  (au terme, tout en sachant que l’essentiel de l’immigration illégitime se fait suite à une entrée légale dans les pays en question, de périples encore plus longs et épiques souvent que celui de Raspail) ….

Qui, à l’instar de l’arrivée sur la plage même où celui-ci avait écrit son roman presque 30 ans plus tôt, d’un millier de Kurdes …

Permettent de mesurer toute l’actualité et la préscience de ce texte qualifié encore tout dernièrement par notre Schneidermann national de "raciste" et "toxique".

Mais aussi à l’exacte mesure en fait du manque total de scrupules tant des réseaux de "têtes de serpents" que de nombre des "victimes" qui recourent à leur services comme le confirme un reportage du Monde sur les Chinois du Golden venture de 1993 …

Toute la naïveté de nos belles âmes incapables de comprendre …

Comme le rappelait déjà ce personnage "peau-noire" issu de Pondichéry (et commodément oublié par nos censeurs)  qui se joint à la toute fin du roman au dernier carré du "Camp des saints"…

Qu'"être blanc n’est pas tant une couleur de peau qu’un état d’esprit"…

Must It Be the Rest Against the West?

Absent major changes in North-South relations, the wretched should inherit the earth by about 2025

Matthew Connelly and Paul Kennedy

The Atlantic review

December 1994

"Now, stretching over that empty sea, aground some fifty yards out, [lay] the incredible fleet from the other side of the globe, the rusty, creaking fleet that the old professor had been eyeing since morning. . . . He pressed his eye to the glass, and the first things he saw were arms. . . . Then he started to count. Calm and unhurried. But it was like trying to count all the trees in the forest, those arms raised high in the air, waving and shaking together, all outstretched toward the nearby shore. Scraggy branches, brown and black, quickened by a breath of hope. All bare, those fleshless Gandhi-arms. . . . thirty thousand creatures on a single ship!"

–The Camp of the Saints

Welcome to the 300-page narrative of Jean Raspail’s disturbing, chilling, futuristic novel The Camp of the Saints, first published in Paris twenty-one years ago and translated into English a short while later. Set at some vague time–perhaps fifteen or twenty years–in the future, the novel describes the pilgrimage of a million desperate Indians who, forsaking the ghastly conditions of downtown Calcutta and surrounding villages, commandeer an armada of decrepit ships and set off for the French Riviera. The catalyst for this irruption is simple enough. Moved by accounts of widespread famine across an Indian subcontinent collapsing under the sheer weight of its fast-growing population, the Belgian government has decided to admit and adopt a number of young children; but the policy is reversed when tens of thousands of mothers begin to push their babies against the Belgian consul general’s gates in Calcutta. After mobbing the building in disgust at Belgium’s change of mind, the crowd is further inflamed by a messianic speech from one of their number, an untouchable, a gaunt, eye-catching "turd eater," who calls for the poor and wretched of the world to advance upon the Western paradise: "The nations are rising from the four corners of the earth," Raspail has the man say, "and their number is like the sand of the sea. They will march up over the broad earth and surround the camp of the saints and the beloved city. . . ." Storming on board every ship within range, the crowds force the crews to take them on a lengthy, horrific voyage, around Africa and through the Strait of Gibraltar to the southern shores of France.

But it is not the huddled mass of Indians, with their "fleshless Gandhi-arms," that is the focus of Raspail’s attention so much as the varied responses of the French and the other privileged members of "the camp of the saints" as they debate how to deal with the inexorably advancing multitude. Raspail is particularly effective here in capturing the platitudes of official announcements, the voices of ordinary people, the tone of statements by concerned bishops, and so on. The book also seems realistic in its recounting of the crumbling away of resolve by French sailors and soldiers when they are given the order to repel physically–to shoot or torpedo–this armada of helpless yet menacing people. It would be much easier, clearly, to confront a military foe, such as a Warsaw Pact nation. The fifty-one (short) chapters are skillfully arranged so that the reader’s attention is switched back and forth, within a two-month time frame, between the anxious debates in Paris and events attending the slow and grisly voyage of the Calcutta masses. The denouement, with the French population fleeing their southern regions and army units deserting in droves, is especially dramatic.

The Voyage of the Golden Venture

Why revisit this controversial and nowadays hard-to-obtain novel? The recovery of this neglected work helps us to call attention to the key global problem of the final years of the twentieth century: unbalanced wealth and resources, unbalanced demographic trends, and the relationship between the two. Many members of the more prosperous economies are beginning to agree with Raspail’s vision: a world of two "camps," North and South, separate and unequal, in which the rich will have to fight and the poor will have to die if mass migration is not to overwhelm us all. Migration is the third part of the problem. If we do not act now to counteract tendencies toward global apartheid, they will only hurry the day when we may indeed see Raspail’s vision made real.

One of us (Kennedy) first heard The Camp of the Saints referred to at various times during discussions of illegal migration. One such occasion was in the summer of 1991, following media reports about the thousands of desperate Albanians who commandeered ships to take them to the Italian ports of Bari and Brindisi, where they were locked in soccer stadiums by the local police before being forcibly returned to a homeland so poor that it is one of the few parts of Europe sometimes categorized as "developing" countries. Apparently, one reason for this exodus was that the Albanians had been watching Italian television–including commercials for consumer goods, cat food shown being served on a silver platter, and the like. More than a few colleagues mentioned that the incident struck them as a small-scale version of Raspail’s grim scenario.

If a short trip across the Adriatic seems a far cry from a passage from Calcutta to Provence, the voyage of the Golden Venture was even more fantastic than anything imagined by Raspail. This 150-foot rust-streaked freighter left Bangkok, Thailand, in February of 1993 carrying ninety Chinese refugees, mostly from the impoverished Fujian province. Two hundred more Chinese boarded in Mombasa, Kenya. When they finally came ashore, on June 6, in the darkness and pounding surf off Rockaway, Queens, in New York City (eight drowned trying to swim to land), all had traveled a much greater distance than Raspail’s fictional refugees.

What was remarkable about the Golden Venture was not that Chinese refugees tried to smuggle themselves into the United States–some experts estimate that 10,000 to 30,000 manage to do so each year–but that in traveling west rather than east, they were taking a new route to America. In the past most Chinese illegal immigrants came ashore on the West Coast or crossed into California after landing in Mexico. But the Golden Venture rounded the Cape of Good Hope and thus crossed some of the same waters as Raspail’s imaginary armada.

The Camp of the Saints was also to some extent recalled in a special report of October 18, 1992, by the New York Times correspondent Alan Riding, about the remarkable increase in illegal immigration across the Strait of Gibraltar, the narrowest gap between Africa and Europe. The most startling fact in the report was not that ambitious, unemployed North Africans were heading to Europe to find jobs but that such traffic has now become pan-continental or even global. Of the 1,547 immigrants detained by the Spanish authorities in the first ten months of the year of Riding’s report, 258 were from Ethiopia, 193 from Liberia, seventy-two from South Africa, and sixty-four from Somalia. Seventy-two from South Africa! Did they walk, hitchhike, or take buses across the entire continent? Even a journey that long pales beside Riding’s further point that "word of the new route had spread far beyond Morocco, with not only Algerians and growing numbers of sub-Saharan Africans, but also Filipinos, Chinese and even the occasional Eastern Europeans among those detained." Take a look at an atlas and pose the question, Just how does a desperate citizen of, say, Bulgaria get to Morocco without going through western Europe?

The Doom of the White Race

Jean Raspail, born in 1925, has been writing works of travel and fiction since the 1950s. Many of his books recount his experiences in Alaska, the Caribbean, the Andes; he is not ignorant of foreign lands and cultures. Raspail won prizes from the Academie Francaise, and last year only narrowly failed to be elected to that august body. The Camp of the Saints is different from his other writings. In the preface, written a decade after the book, he states that one morning in 1972, at home by the shore of the Mediterranean, he had this vision: "A million poor wretches, armed only with their weakness and their numbers, overwhelmed by misery, encumbered with starving brown and black children, ready to disembark on our soil, the vanguard of the multitudes pressing hard against every part of the tired and overfed West. I literally saw them, saw the major problem they presented, a problem absolutely insoluble by our present moral standards. To let them in would destroy us. To reject them would destroy them."

"During the ten months I spent writing this book, the vision never left me. That is why The Camp of the Saints, with all its imperfections, was a kind of emotional outpouring."

Is this simply a work of imagination or, as Raspail’s critics charge, a racist tract dressed up as fiction? In some parts of the novel Raspail appears to be resigned, fatalistic, not taking sides: "The Good are at war with the Bad, true enough," he says at one point. "But one man’s ‘Bad’ is another man’s ‘Good,’ and vice versa. It’s a question of sides." And he has the President of France, puzzling over the question of inequality among races, attribute to the Grand Mufti of Paris the idea that it is "just a question of rotation," with "different ones on top at different times"–as if to imply that it is quite natural for Europe, having expanded outward for the past 500 years, to be overwhelmed in turn by non-Western peoples. Indeed, Raspail claims that in depicting the French armed forces fleeing from confrontation rather than bloodily repulsing the armada, he shows he is no racist, for "I denied to the white Occident, at least in my novel, its last chance for salvation."

Yet for much of the rest of the novel Raspail makes plain where his cultural and political preferences lie. Whereas the Europeans all have characters and identities, from the Belgian consul in Calcutta, trampled to death by the crowd, to the French politicians paralyzed by their impending fate, the peoples of the Third World, whether already laboring in the slums of Paris or advancing upon the high seas, are unrelentingly disparaged. "All the kinky-haired, swarthy-skinned, long-despised phantoms; all the teeming ants toiling for the white man’s comfort; all the swill men and sweepers, the troglodytes, the stinking drudges, the swivel-hipped menials, the womanless wretches, the lung-spewing hackers; all the numberless, nameless, tortured, tormented, indispensable mass. . . . They don’t say much. But they know their strength, and they’ll never forget it. If they have an objection, they simply growl, and it soon becomes clear that their growls run the show. After all, five billion growling human beings, rising over the length and breadth of the earth, can make a lot of noise!"

Meanwhile, along with Josiane and Marcel, seven hundred million whites sit shutting their eyes and plugging their ears.

If anything, Raspail’s contempt for sympathizers and fellow travelers in the West is even more extreme. The collection of churchmen who plead for tolerance of the approaching armada; the intellectuals and media stars who think this is a great event; the hippies, radicals, and counterculture people who swarm south to greet the Indians as the panic-stricken Provencois are rushing north–all these get their comeuppance in Raspail’s bitter, powerful prose. In one of the most dramatic events, close to the book’s end, the leader of the French radicals is portrayed as rushing forward to welcome the "surging mob" of Indians, only to find himself "swept up in turn, carried off by the horde. Struggling to breathe. All around him, the press of sweaty, clammy bodies, elbows nudging madly in a frantic push forward, every man for himself, in a scramble to reach the streams of milk and honey." The message is clear: race, not class or ideology, determines everything, and the wretched of the earth will see no distinction between unfriendly, fascistic Frenchmen on the one hand and liberal-minded bishops and yuppies on the other. All have enjoyed too large a share of the world’s wealth for too long, and their common fate is now at hand.

It is not just the people of France who suffer that fate. Near the end of Raspail’s novel the mayor of New York is made to share Gracie Mansion with three families from Harlem, the Queen of England must marry her son to a Pakistani, and just one drunken Russian general stands in the way of the Chinese as they swarm into Siberia. "In the Philippines, in all the stifling Third World ports–Jakarta, Karachi, Conakry, and again in Calcutta–other huge armadas were ready to weigh anchor, bound for Australia, New Zealand, Europe. . . . Many a civilization, victim of the selfsame fate, sits tucked in our museums, under glass, neatly labeled."

To describe The Camp of the Saints as an apocalyptic novel would be a truism. The very title of the book comes, of course, from Saint John’s Apocalypse, the lines of which are uttered almost exactly by the messianic untouchable early on in the book. The work is studded with references to much earlier clashes between "the West" and "the Rest": to Charles Martel, to the fall of Constantinople, to Don John of Austria, to Kitchener at Omdurman–all to fortify the suggestion that what is unfolding is just part of a millennium-old international Kulturkampf that is always resolved by power and numbers. When Europe dominated the globe, the Caucasian race’s relative share of world population achieved its high point; as the proportion shrinks, Raspail argues, so the race dooms itself. In his 1982 preface he spells it out again: "Our hypersensitive and totally blind West . . . has not yet understood that whites, in a world become too small for its inhabitants, are now a minority and that the proliferation of other races dooms our race, my race, irretrievably to extinction in the century to come, if we hold fast to our present moral principles."

"Not Since Genghis Khan"

When The Camp of the Saints first appeared, in 1973, it was, to put it mildly, not well received. Sixties radicalism still prevailed in Paris; a century of capitalist imperialism was blamed for the problems of the Third World, though the feeling was that Africans and Asians now at least had control of their own destinies; and French intellectuals and bureaucrats believed that they had a special rapport with non-European cultures, unlike the insensitive Anglo-Saxons. Besides being shocking in its contents, Raspail’s book was also offensive: it insulted almost everything that Sorbonne professors held dear. The Camp was swiftly dismissed as a racist tract. As for Raspail, he went off to write other novels and travel books. But in late 1985 he offended again, by joining forces with the demographer Gerard Dumont to write an article in Le Figaro Magazine claiming that the fast-growing non-European immigrant component of France’s population would endanger the survival of traditional French culture, values, and identity. By this time the immigration issue had become much more contentious in French politics, and only a year earlier Jacques Chirac, then the mayor of Paris, had publicly warned, "When you compare Europe with the other continents, it’s terrifying. In demographic terms, Europe is disappearing. Twenty or so years from now our countries will be empty, and no matter what our technological power, we shall be incapable of putting it to use." The Raspail-Dumont article was highly embarrassing to the French Socialist government, which, though pledged to crack down on illegal immigrants, was deeply disturbed by the potential political fallout from such a controversial piece. No fewer than three Cabinet Ministers, including Prime Minister Laurent Fabius, attacked it as "racist propaganda" and "reminiscent of the wildest Nazi theories." It was no consolation to them that Jean-Marie Le Pen, the head of the fast-growing National Front, was making immigration the leading issue as he campaigned among the discontented French electorate.

Despite attempts by centrist politicians to ignore this touchy topic, it refuses to go away. For example, although the early 1990s were supposed to mark the culmination of the decades-long drive toward the European Union’s integration, an increasing number of Europeans were looking over their shoulders, especially after the British Broadcasting Corporation raised the specter of a "march" on Europe in a 1990 made-for-TV movie of that name. In the program a band of Sudanese refugees decide to walk straight across the Sahara rather than slowly starve on the paltry rations of Western relief agencies. With timely assistance from the Libyan government, which calls them the "spirit of suffering Africa," a throng swollen to 250,000 finally arrives at the Strait of Gibraltar. "We’ve traveled almost as far as Columbus," says their leader, now called the Mahdi. "We have no power but this: to choose where we die," he proclaims before embarking for the European shore. "All we ask of you is, watch us die." On the advice of a media-savvy African-American congressman, the flotilla washes ashore in the glare of flashbulbs and prime-time TV broadcasts–and a large force of EU soldiers. The movie ends there, and what happens next is left to the viewer’s imagination. But its production was enough to provoke Raspail to complain. The producers insisted that when they began the project they had been unaware of the earlier work–an insistence that only confirmed that the themes of The Camp continue to resonate. The March has itself become something of a cult classic. Though rejected by the Public Broadcasting System as "not suitable to their programming" (nobody actually said it was too hot to handle), after four years it continues to be shown to audiences throughout Europe.

All of which brings us to the present day. Raspail may have written the most politically incorrect book in France in the second half of the twentieth century, but the national mood concerning immigration is nowadays much less liberal than it was two decades ago. In fact, France’s tough new Conservative government began this year by announcing a series of crackdowns on illegal immigrants, including mass deportation. "When we have sent home several planeloads, even boatloads and trainloads, the world will get the message," claimed Charles Pasqua, the hard-line Cabinet Minister in charge of security and immigration affairs. "We will close our frontiers." Last year he announced that France would become a "zero immigration" country, a stunning reversal of its 200-year-old policy of offering asylum to those in need. That Pasqua believed it was in fact possible to halt immigration was called into doubt when he later remarked, "The problems of immigration are ahead of us and not behind us." By the year 2000, he asserted, there will be 60 million people in Algeria, Morocco, and Tunisia under the age of twenty and "without a future." Where else to go but France, whose television programs they can view every evening, much as Albanians goggle at Italian cat-food commercials?

The Camp of the Saints is not well known in the United States, but it has attracted some attention in predictable circles. The only English-language edition we could find came from the American Immigration Control Foundation, which, as its name suggests, campaigns for stricter policies. That is an aim also expressed by the Federation for American Immigration Reform (FAIR) in its recent publication Crowding Out the Future: World Population Growth, U.S. Immigration, and Pressures on Natural Resources, which presents the following argument very early on: "A traditional moralist may object, asserting, "I am my brother’s keeper." We must ask him: "And what about your children? And your children’s children? What about the children of your neighbor next door? Must we subdivide and distribute our patrimony among the children of all the world?" Americans are already outnumbered twenty-to-one by the rest of the world. Our grandchildren will be outnumbered even more. Must we condemn them to the poverty of an absolutely equal distribution? How would that benefit them or the descendants of other people?"

"Total poverty can be avoided only if people agree that the ancient admonition "Charity begins at home" is still the best guide to philanthropic action."

The Washington Times is also strongly in the "let’s regain control of our borders" camp, and its staff writers and op-ed contributors find reference to Raspail particularly useful in attacking the United States’ liberal immigration policy. Illegal immigrants caught coming by boat–Chinese, Haitians –make for especially neat comparisons, and nowadays the language is as blunt as Raspail’s own. "Not since Genghis Khan rode out of the Asian steppes has the West–Europe as well as the United States–encountered such an alien invasion," the Washington Times columnist Samuel Francis has written. His fellow columnist Paul Craig Roberts predicts "a cataclysmic future." Roberts has written, "Not since the Roman Empire was overrun by illegal aliens in the fifth century has the world experienced the massive population movements of recent years." Both writers posit what others have called a growing "Third-World-ization" of America’s cities, with a privileged minority increasingly besieged by a disgruntled, polyglot lumpenproletariat. (Raspail had carefully built such a situation into The Camp of the Saints: the night came when the "black tide," learning what had happened in Provence, rose up and overwhelmed the elegant apartments around Central Park.)

Readers made uncomfortable by all this nativist and racist opinion will no doubt find it easy to counterattack. Migrants are not usually the poorest of the poor–instead they are the ones best informed about opportunities elsewhere and able to act on them. Paul Craig Roberts’s figure of an "estimated" three million illegal aliens who find their way into the United States each year is much higher than other guesses we’ve seen. And historically, the greatest population migrations of all consisted of the tens of millions of "illegal aliens" who sailed from Europe to the Americas, Africa, and Australasia during the past 250 years; in the face of them the aboriginal inhabitants could do little but submit or be annihilated. In pointing to the reversal of that flow, Raspail was at least willing to concede that "different ones [are] on top at different times." Moreover, many economists–Julian Simon, at the University of Maryland, is one–argue that immigration gives a net boost to the United States, a position also held by the free-market paper The Wall Street Journal. Those who predict that immigration will become one of the hottest political issues of the 1990s may be correct; what is less certain is that Fortress America attitudes will win the day. Yet if the United States maintains a liberal policy while every other rich nation decides, like France, to do the opposite, will that not simply increase the pressures on this country’s borders?

Cornucopian Hopes

Let us now get to the heart of the matter. Readers may well find Raspail’s vision uncomfortable and his language vicious and repulsive, but the central message is clear: we are heading into the twenty-first century in a world consisting for the most part of a relatively small number of rich, satiated, demographically stagnant societies and a large number of poverty-stricken, resource-depleted nations whose populations are doubling every twenty-five years or less. The demographic imbalances are exacerbated by grotesque disparities of wealth between rich and poor countries. Despite the easy references that are made to our common humanity, it is difficult to believe that Switzerland, with an annual average per capita income of about $35,000, and Mali, with an average per capita income of less than $300, are on the same planet–but Raspail’s point is that they are, and that a combination of push and pull factors will entice desperate, ambitious Third World peasants to approach the portals of the First World in ever-increasing numbers. The pressures are now much greater than they were when Raspail wrote, not only because we’ve added 1.5 billion people to our planet since the early 1970s, but also, ironically, because of the global communications revolution, which projects images of Western lifestyles, consumer goods, and youth culture across the globe. Ambitious peasants no longer need a messianic untouchable to urge them to leave by boat for Europe; they see the inducements every day on their small black-and-white television sets.

Is all this gloom and doom justified? What about rosier visions of the future? What about the good news? The apocalyptic literature appears to be at odds with an equally large array of writings, chiefly by free-market economists and consultants, that proclaim a brave new world of ever-greater production, trade, wealth, and standards of living for all. In these portrayals of "the coming global boom," a combination of market forces, diminished government interference, ingenious technologies, and the creation of a truly universal customer base will allow our planet to double or treble its income levels during the next few decades. In the view of those who believe that the global technological and communications revolution is making the world more integrated, rather than more envious, the constant modernization of the world economy is leading to a steady convergence of standards of production and living. As more and more countries open up to a borderless world, the prospects for humankind–or, at least, for those able to adapt–are steadily improving.

Yet a closer look at this cornucopian literature reveals that its focus is overwhelmingly upon the world’s winners–the well-educated lawyers, management consultants, software engineers, and other "symbolic analysts" analyzed by Secretary of Labor Robert Reich–who sell their expertise at handsome prices to clients in other rich societies. To the extent that they consider the situation in the Third World, the cornucopian writers typically point to the model minority of global politics–the East Asians. The techno-liberals pay hardly any attention to the mounting human distress in Calcutta or Nicaragua or Liberia, and no wonder: were they to consider the desperate plight of the poorest two billion beings on our planet, their upbeat messages would sound less plausible.

Our global optimists might consider Robert D. Kaplan’s horrific analysis, in the February, 1994, Atlantic Monthly, of the collapse of entire societies across West Africa. With governments losing control of any areas they cannot intimidate through their armies and police, groups of unemployed young men plundering travelers, AIDS and tuberculosis joining malaria to kill people in their prime, forests cut down and topsoil washed away, the region increasingly looks like strife-torn, plague-ridden medieval Europe. Even The Economist, claiming to detect "a flicker of light" in Africa amid the gloom, admits that if the sub-Saharan countries did grow at the (overoptimistic) rates recently predicted by the World Bank, "Africans would have to wait another 40 years to clamber back to the incomes they had in the mid-1970s. Exclude Nigeria, and the wait would last a century." What The Economist did not ask was whether the more than a billion and a half Africans likely to be living in 2035 will be content to watch the Northern Hemisphere grow and prosper while they themselves struggle to attain the same standard of living their great-grandparents had.

It is often argued that Africa is a special case (the Third World’s Third World, as the saying goes), although Kaplan’s more general point is that the same combination of rapid population growth, mass unemployment among youth, environmental devastation, and social collapse is to be seen, in a less acute form, everywhere from central China to the Euphrates Valley. Reportedly the State Department has sent copies of Kaplan’s article to many embassies and missions abroad; the Pentagon prefers Martin Van Creveld’s grim portrayal of future chaos and ethnic conflict, The Transformation of War (1991)–to which Kaplan’s article pays tribute–as recommended reading for its service officers. Perhaps the most significant thing about these writings is their assumption that the demographically driven breakdown of order will not be confined to one continent but will be global in its manifestations–precisely what Raspail sought to convey in his stark account of swarms of immigrants moving out of Jakarta, Karachi, and Conakry.

If the problem is global, it is not all of a piece. There is a world of difference between, say, Mexican immigrants searching for a better life and Rwandan refugees fleeing a grisly death. But the most relevant divide is not between migrants and refugees–we will be seeing a lot more of both–but rather between what they lack and what we have to offer. Regardless of whether it is in an increasingly resentful American labor market or an overcrowded relief camp, the West will be hard put to provide answers to this burgeoning problem.

The techno-liberals are right to draw attention to the fact that virtually all the factors of production–capital, assembly, knowledge, management–have become globalized, moving across national boundaries in the form of investments, consulting expertise, new plants, patents, and so on. What they ignore is that one factor of production has not been similarly liberated: labor. Even the most outre proponent of free-market principles shrinks from arguing that any number of people should be free to go anywhere they like on the planet. This irony–or, better, this double standard–is not unnoticed by the spokespeople of poorer countries, who charge that while the North presses for the unshackling of capital flows, assembly, goods, and services, it firmly resists the liberalization of the global labor market, and that behind the ostensible philanthropic concern about world demographic trends lies a deep fear that the white races of the world will be steadily overwhelmed by everyone else.

Numbers Count

It is impossible to isolate population growth from the economy, environment, politics, and culture of each country to prove that it causes external migration–though it is suggestive that Haiti and Rwanda have about the highest fertility rates in Latin America and Africa. What cannot be contested is that the sheer size of other countries that are "at risk" will make international migration a problem of ever greater magnitude. Similarly, in broad figures the future pattern of global population increases is not in dispute. At present the earth contains approximately 5.7 billion people and is adding to that total by approximately 93 million a year. It is possible to estimate the rough totals of world population as the next century unfolds: by 2025 the planet will contain approximately 8.5 billion people. The pace of growth is expected to taper off, so the total population may stabilize at around 10 or 11 billion people by perhaps 2050, although some estimates are much larger. By the second quarter of the coming century India may well rival China as the world’s most populous country–with 1.4 billion to China’s 1.5 billion inhabitants–and many other countries in the Third World are also expected to contain vastly expanded numbers of people: Indonesia 286 million, Nigeria 281 million, Pakistan 267 million, Brazil 246 million, Mexico 150 million, and so on.

Of the many implications of this global trend, four stand out–at least with respect to our inquiry. The first and most important is that 95 percent of the twofold increase in the world’s population expected before the middle of the next century will occur in poor countries, especially those least equipped to take the strain. Second, although globally the relative share of human beings in poverty is expected to shrink, in absolute numbers there will be far more poor people on earth in the early twenty-first century than ever before, unless serious intervention occurs. Third, within the Third World a greater and greater percentage of the population is drifting from the countryside into gigantic shanty-cities. Even by the end of this decade Sao Paulo is expected to contain 22.6 million people, Bombay 18.1 million, Shanghai 17.4 million, Mexico City 16.2 million, and Calcutta 12.7 million–all cities that run the risk of becoming centers of mass poverty and social collapse. (Right now there are 143,000 people per square mile in Lagos and 130,000 per square mile in Jakarta, as compared with 23,700 per square mile in the five boroughs of New York.) And fourth, these societies are increasingly adolescent in composition–in Kenya in 1985, to take an extreme case, 52 percent of the population was under fifteen–and the chances that their resource-poor governments will be able to provide education and jobs for hundreds of millions of teenagers are remote. In many North African cities unemployment rates among youth range from 40 to 70 percent, providing highly combustible levels of frustration among young men who turn with interest to the anti-Northern messages of fundamentalist mullahs or, equally significant, to tempting televised portrayals of European lifestyles.

Regardless of the rosy prospects for East Asia, the gaps between rich and poor countries–between Europe and Africa, between North America and Central America–are widening, not closing; and, as Raspail bluntly put it, numbers do count. The southern European states of Spain, Portugal, France, Italy, and Greece, whose combined populations, it is estimated, will increase by a mere 4.5 million between 1990 and 2025, lie close to North African countries–Morocco, Algeria, Tunisia, Libya, Egypt–whose populations are expected to grow by 107 million in the same period. The population of the United States is expected to rise by 29 percent by 2025, while its southern neighbors Mexico and Guatemala may grow by 63 percent and 135 percent respectively. Together Europe and North America, which contained more than 22 percent of the world’s population in 1950, will contain less than 10 percent by 2025.

In any case, even if tremendous economic progress were to be made over the next few decades in some of the poor regions of the globe, the result, ironically, would also challenge the West, as the economic and political balances of power swung toward countries that, on current evidence (the 1993 human-rights conference in Vienna, the Singapore caning), will actively resist cultural homogenization. Kishore Mahbubani, the deputy secretary of Singapore’s Foreign Ministry, recently suggested as much when he pointed to a "siege mentality" in the West, affirming that "power is shifting among civilizations." "Simple arithmetic demonstrates Western folly," he wrote. "The West has 800 million people; the rest make up almost 4.7 billion. . . . no Western society would accept a situation where 15 percent of its population legislated for the remaining 85 percent." Westerners’ "fatal flaw," according to Mahbubani, is "an inability to conceive that the West may have developed structural weaknesses in its core value systems and institutions." He added, "The West is bringing about its relative decline by its own hand." It is probably still premature to predict when China will overtake the United States as the world’s largest economy, but it is undeniable that a shift in material power toward Asia is under way. Raspail’s "seven hundred million whites" may well confront two very different challenges by early next century: Africa’s collapse and Asia’s rise.

Perhaps the global problem of the early twenty-first century is basically this: that across our planet a number of what might be termed demographic-technological fault lines are emerging, between fast-growing, adolescent, resource-poor, undercapitalized, and undereducated populations on one side and technologically inventive, demographically moribund, and increasingly nervous rich societies on the other. The fault line central to The Camp of the Saints lies along the Mediterranean, but it is easy to point to several others, from the Rio Grande to central Asia. One of the most interesting lines of all runs right through China, dividing most of the coastal provinces from the interior. How those on the two sides of these widening regional or intercontinental fissures are to relate to each other early in the next century dwarfs every other issue in global affairs.

If one accepts that this is our biggest long-term challenge, then the inadequacies of simplistic, knee-jerk responses assume great importance. The zero-immigration policies of France and Japan do nothing to affect tilting population balances and probably increase the resentment of these countries’ poorer neighbors, but denying that migration is an international problem, as some American liberals do, invites the possibility that a continuing (and growing) flow of immigrants will place even greater strains on this country’s social and cultural politics.

Yet what are the alternatives? Even if we wished to alter demographic balances, is there any acceptable prospect of doing so? When Raspail said, obliquely, that our "present moral principles" were dooming the West, was he really getting at the idea that rich societies could expect to preserve the status quo only if they were prepared to use any means necessary to cut global population? It is easy to see where that logic leads. To take but one of the more extreme examples, a Finnish philosopher has become a best-selling writer in his country by arguing that the world can continue to be habitable only if a few billion human beings are eliminated; another world war would therefore be "a happy occasion for the planet."

Some would argue that we must reverse the decline of Western populations, and that any people that falls below the replacement fertility rate (2.1 children per woman) is committing demographic suicide. This is a sensitive topic. Quite apart from environment-oriented objections to a rise in the birth rates of rich societies (the average American or European baby will consume in its lifetime hundreds of times as many resources as the average Chadian or Haitian baby), there are simply too many social and cultural obstacles to reversing a declining national birth rate. Japanese and American politicians who bemoan the failure of "bright, well-educated women" to bear enough children have been noticeably unsuccessful in their campaigns. Perhaps, then, we should just accept that the global demographic imbalances are so huge that nothing can be done to affect them, and, like the old professor in Raspail’s book, simply hunker down and survey the impending invasion through a spyglass.

The only serious alternative, it seems to us, is simultaneously to persuade our political leaders to recognize the colossal, interconnected nature of our global problem and to strain every element of our human ingenuity, resourcefulness, and energy to slow down, or if possible reverse, the buildup of worldwide demographic and environmental pressures. Such an effort cannot rest upon a single policy, such as urging Third World countries to reduce their population growth; it must instead be part of a major North-South package wherein all parties, in accepting changes to their present policies, are persuaded to see that a comprehensive and coordinated response is the only way forward. If political leaders and their advisers cannot come up with some sort of win-win solution, in which every country can see benefits for itself, serious reforms are unlikely and humankind’s prospects by 2025 may indeed be bleak.

A New (North-South) Deal

What elements should be included in such a package? In offering some answers to that question, it is important to stress that nothing that follows is either new or impossible. In theory, there are lots of things that the global community could do to improve its condition, and such ideas have been around for decades, if not longer. The real problem has been the lack of political commitment to change, or, to put it more charitably, the tendency of national leaders and delegates to see only the elements of the package that call for sacrifices on their part–the North to contribute more money, the South to accept environmental monitoring–and to ignore both the individual and the collective gains that could flow from a linked set of agreements between developed and developing countries. If that mind-set can be changed, so can everything else.

* What if, for example, the rich Organization for Economic Cooperation and Development countries actually fulfilled their quarter-century-old promise to allocate 0.7 percent of gross domestic product annually to development aid, instead of (for the most part) falling far short of that target? The United States, with one of the poorest records of all, now contributes less than 0.2 percent of GDP each year. What if the OECD countries were bold enough to contribute one percent of GDP each year? As a kind of global insurance premium–protecting not only poorer countries but also ourselves from the worst consequences of mismatched demographics and development–this is not very much. In fact, if viewed more positively, as an investment in the future of the people of our planet, it is a modest sum indeed.

* What if this money could actually be spent efficiently and appropriately, instead of falling into the wrong hands and being devoted to the wrong purposes? For the fact is that international-aid agencies have (again for the most part) acquired a reputation for investing in ambitious, technologically inappropriate schemes, channeling funds to highly paid consultants and local leaders and ignoring the ideas of indigenous inhabitants, while poor countries themselves have provided far too many examples of corrupt, oppressive, or simply inefficient regimes that have squandered their treasuries and their resources for years. Extra development aid has no chance of succeeding unless it is accompanied by vastly improved accounting and supervisory techniques. However, the failings of present regimes and of previous aid programs are no reason not to continue to try to assist development; if anything, these provide compelling reasons to redouble–and reform–our efforts.

* What if we were able to use some of this money to employ the tens of thousands of scientists and engineers now released from Cold War-related research to seek solutions to our global environmental problems? Such solutions might include a truly dramatic breakthrough in solar or photovoltaic energy production, achieving such a drop in the cost of sun-powered energy that it could be made available to the peoples of Asia and Africa, and could wean them from their reliance on wood, oil, coal, and other fossil fuels. The enhanced technology might also include the mass production of small solar ovens, sufficient to cook a village’s meals without a daily search for firewood. The results of breakthroughs in biotech agriculture (new disease-resistant and heat-resistant crop strains) might be shared without requiring large patent and user fees from poor nations.

* What if it were possible to respond to the desire of hundreds of millions of women in Third World countries for access to safe and inexpensive contraceptives, to allow them to stabilize family size and concentrate on nurturing their existing children? The costs involved are not enormous–a few billions of dollars rather than hundreds of billions–and when such programs are administered through women’s groups and supported by enlightened governments, they can have a dramatic effect on fertility rates, as has recently been demonstrated in Kenya and Egypt. (Such programs ought to be kept apart from the issue of abortion, which is much more problematic politically and which, in any case, is used disproportionately in many Third World countries to prevent the birth of girls.)

* Since order is the precondition of social betterment, what if, instead of the nations of the world having to respond to or rebuff the United Nations Secretary General’s pleas to send troops for peacekeeping purposes to one crisis spot after another, some of the more useful schemes to improve the UN’s capacities–from creating a military staff to establishing "ready-to-go" units–were agreed upon by the Security Council nations and implemented in the next year or two?

* And what if, as a separate yet parallel measure to reduce violence, a much more serious effort were made to stem the flow of arms (simple guns as well as sophisticated systems) into Third World countries–arms that are manufactured primarily by the five permanent members of the Security Council?

* What if, as a contribution to reducing the forecast clash of civilizations, the United Nations strove to promote agreement not just in the important sphere of human rights but also on the equally important issue of recognizing cultural diversity, both within countries and between technologically dominant cultures and the rest of the globe? This is not a call for a revival of the crude and ideologically inept UNESCO programs of the early 1980s. We would, however, argue that a genuine North-South entente is unlikely unless Third World countries grow less fearful that their cultures will be swallowed up by the technologies and material way of life of richer nations, especially the United States. Cultural arrogance bedevils our planet and gives rise to many conflicts and antagonisms, just as it suffuses The Camp of the Saints. If the relationship between North and South is to be improved significantly, a set of norms (and agreements to disagree) must be established that all or at least most nations can abide by.

Various other matters–from measures to enhance the status of women in Third World countries to improved coordination between UN agencies and the Bretton Woods institutions–might also be incorporated into a North-South package of linked agreements. As it is, any one of the aforementioned elements–more aid more efficiently allocated, appropriate and accessible technological advances, reduced fertility rates, enhanced peacekeeping powers, acceptance of cultural diversity–might by itself make all the difference, though we cannot know which one that might be.

Donne’s Island

How likely are any of these changes to come about during the next few years? This is the critical period if we hope to change the socio-economic condition of humankind in the early decades of the twenty-first century. A global idealist could point to some promising indicators even in the midst of our present woes. There is a growing awareness in at least a few rich societies (the Scandinavian countries, Germany, the Netherlands, Canada) that a serious effort has to be made to improve the lot of poorer countries and protect their environments. There are the impressive economic successes of most of the nations of East Asia, which are raising the quality of life of hundreds of millions of people and which, provided that further environmental damage can be avoided (a big proviso, admittedly), offer a possible model to Third World countries. The end of the Cold War, while certainly not signaling the start of any new world order, has at least permitted the UN Security Council to function as it was designed to. International agencies, especially those within the UN but also innumerable nongovernmental ones, are actively pursuing policies that not only are more realistic than those of previous decades (for example, no more World Bank loans for giant dam projects) but also reveal a greater awareness of the interconnectedness of agendas for real improvement: economic growth, environmental protection, population control, the status of women, migration, jobs, investment, education, human rights, and democracy are all related considerations in any serious effort to improve the condition of the poorer half of humanity. And at least some commentators are openly arguing that the need for concerted action ought to be presented no longer in humanitarian-response terms (because, for example, after the fifth or sixth Ethiopian famine "aid fatigue" sets in) but in terms of a global ethic that recognizes our common human destiny and the necessity for shared stewardship of our delicate global ecosystem.

But can these sporadic signs of promise really prevail against the lack of effective political leadership, the turning inward of so many rich societies, the problem of global structural unemployment in an age of intensified modernization, the resistance to many programs to encourage the limitation of family size (even when the thorny issue of abortion is excluded), and the widespread lassitude and even downright hostility that exist in many quarters toward the idea of helping the world’s two billion poorest? As Zaire, Rwanda, and Yemen follow Somalia, Sudan, Bosnia, Georgia, and Tajikistan into bloody chaos and ethnic wars, while Boutros Boutros-Ghali finds fewer and fewer nations willing to contribute peacekeeping forces, can one seriously expect significant reforms soon? With the political leadership of the world’s most powerful nation deeply divided over scandals and parochial issues, with its public evincing exhaustion in respect to international problems, and with irresponsible though powerful senators blaming the United Nations for every peacekeeping mishap (such as the deaths of U.S. Rangers in Somalia), is it not naive and unrealistic to hope for a North-South package of reforms along the lines suggested above?

Perhaps it is. Perhaps, as some observers fear, we shall have to observe truly awful and widespread societal destruction–the collapse of continents rather than single states; oceans of dead rather than mere rivers–with repercussions that significantly affect rich countries as well as poor before our public and our political leadership finally appreciate that an intelligent and far-reaching response is unavoidable, and that, tempting though it is to turn away from the world, too large a proportion of humankind is heading into the twenty-first century in too distressed a condition for any nation to imagine that it can avoid the larger consequences. We will have to convince a suspicious public and cynical politicians that a serious package of reform measures is not fuzzy liberal idealism but a truer form of realism. It is simply a matter of perspective–or of timing. Doing little or nothing at present seems the more practical course; yet given the pace and intensity of global change, the richer societies need to recognize that John Donne’s reasoning applies on an international scale. "No man is an island, entire of itself"–with massacres, social collapse, and migrations occurring across our planet on a weekly basis, do not ask "for whom the bell tolls; it tolls for thee."

These are, of course, idealistic arguments, and just how many Americans, Europeans, and citizens of other privileged countries will heed the tocsin is unclear. For the remainder of this century, we suspect, the debate will rage over what and how much should be done to improve the condition of humankind in the face of the mounting pressures described here and in other analyses. One thing seems to us fairly certain. However the debate unfolds, it is, alas, likely that a large part of it–on issues of population, migration, rich versus poor, race against race–will have advanced little beyond the considerations and themes that are at the heart of one of the most disturbing novels of the late twentieth century, Jean Raspail’s The Camp of the Saints. It will take more than talk to prove the prophet wrong.

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Matthew Connelly is a Ph.D. candidate in the Department of History at Yale University. He is now in Paris doing research for his dissertation, on the diplomatic history of the Algerian war of independence.

Paul Kennedy is the J. Richardson Dilworth Professor of History and the director of international security studies at Yale University. He is internationally known for his writings and commentary on global political, economic, and strategic issues. Kennedy is the author of The Rise and Fall of the Great Powers (1988), among many other books, the most recent being Preparing for the Twenty-first Century (1993).

Voir aussi:

Huit morts et une trentaine de disparus après l’échouage d’un cargo transportant des immigrés clandestins chinois

La fin tragique d’un "rêve américain"

Serge Marti

Le Monde

08.06.93

Le Golden Venture, un cargo transportant plus de trois cents immigrants illégaux chinois, s’est échoué, dimanche 6 juin, à l’entrée du port de New-York. Au moins huit d’entre eux sont morts noyés, et on compterait une trentaine de disparus. Ils avaient promis de payer jusqu’à 35 000 dollars (soit environ 200 000 francs) l’espoir de fouler le sol américain. Mais l’aventure, après cent jours de mer dans des conditions épouvantables, s’est achevée dans les centres de détention des services de l’immigration, avec la quasi-certitude d’être prochainement rapatriés vers la Chine qu’ils voulaient fuir.

Lorsque le cargo s’est échoué dans le Queens, l’un des districts de la ville de New-York, la plupart des passagers, originaires de la province du Fujian, se sont jetés à la mer et ont tenté de gagner la rive à la nage. D’après le commissaire de la ville, Raymond Kelly, 273 immigrants ont été arrêtés ainsi que le commandant et les onze membres d’équipage, de nationalité indonésienne. Plusieurs heures après l’accident, la police continuait à appréhender des passagers qui cherchaient à se cacher dans les bosquets ou à trouver refuge dans les habitations proches de la plage.

Selon les services de l’immigration, les hommes (on ne comptait qu’une vingtaine de femmes à bord) étaient destinés à des ateliers clandestins new-yorkais, où ils devaient travailler pendant plusieurs années contre un salaire de misère (80 à 100 dollars par mois) pour rembourser leurs " passeurs ". Pendant ce temps, ils auraient été réduits à un esclavage de fait, ainsi que l’atteste une récente descente de police dans l’Etat voisin du New-Jersey, au cours de laquelle une soixantaine de clandestins chinois ont été découverts enfermés dans un entrepôt. Le Golden Venture est le vingt-quatrième navire transportant des immigrés chinois saisi par les autorités américaines depuis août 1991. L’immigration new-yorkaise a enregistré 2 900 demandes d’asile politique de la part de Chinois pour les seuls mois d’avril et mai, soit autant que pour toute l’année 1992.

Les enquêteurs considèrent qu’un important réseau de main-d’oeuvre clandestine lié à la pègre chinoise de New-York mais disposant d’importantes ramifications de par le monde a été constitué. Jusqu’à présent, les navires interceptés avaient cherché à gagner les Etats-Unis en accostant à Hawaï, en Californie ou en Floride. A présent, il semble que New-York constitue un nouveau port de destination pour les candidats – malheureux – au " rêve américain ".

Voir enfin:

Les passeurs du Fujian, en Chine, ne connaissent pas la crise

Brice Pedroletti

Le Monde

24.04.09

Partir en clandestin à l’étranger est très couru. Les « têtes de serpent » se chargent de tout

Ce sont de vraies villes champignons, sorties de terre grâce à l’argent envoyé de l’étranger. Tout juste bâties ou encore en chantier, des maisons étroites et colorées, alignées à l’infini, ont transformé en une génération les anciennes zones rurales des petites villes qui s’étalent entre Fuzhou, la capitale de la province du Fujian, et la côte dentelée qui fait face à Taïwan. Crise ou pas, partir pour l’étranger est une option très courue dans le triangle formé en Chine par les villes de Fuqing, Changle et l’île de Pingtan.

A 38 ans, « Jake » – c’est son surnom -, est un récidiviste de l’émigration clandestine. « Je ne vais pas abandonner comme ça. La prochaine fois, je vais réussir », raconte-t-il, dans un estaminet de la banlieue de Fuqing. La première fois, en 2001, il pouvait apercevoir les côtes du Japon quand la police maritime nipponne est montée à bord du cargo. Fin du voyage. Les 180 000 yuans (20 000 euros) dus au passeur, le « shetou » (tête de serpent), auraient dû être payés à l’arrivée par sa famille. Le billet de retour fut, ironise-t-il, payé par le gouvernement chinois.

En 2004, deuxième tentative, Jake choisit le Royaume-Uni. Via la Russie, l’Ukraine… marches en montagne la nuit, trajet dans un coffre de voiture, et interception à la frontière allemande. Il se retrouve six mois en détention en République tchèque. Retour en Chine, toujours aux frais du gouvernement.

Autrefois musicien dans des cortèges funéraires, Jake, qui n’a pas fait d’études, a une fille de 12 ans. Sa femme tient un petit salon de coiffure et lui, désoeuvré, joue au mah-jong. Il a perdu deux ans de sa vie en détention, dont neuf mois au Japon. Mais il n’en démord pas : « Ici, il faut des relations. A l’étranger, je suis sûr de trouver un travail et de rembourser. »

«Vous avez trois catégories de gens au Fujian. Ceux qui font des affaires dans toute la Chine. Ceux qui font des études, et deviennent fonctionnaires. Et puis ceux qui s’en vont à l’étranger. Parce que quel que soit le travail, ils ne gagneront jamais plus que l’équivalent de 150 euros par mois en Chine. A l’étranger, on gagne jusqu’à dix fois plus », dit Robin Weng, 26 ans. Ses parents font partie des « commerçants », il a fait l’Institut du cinéma à Pékin et réalisé Fujian Blue, un film sur ses ex-camarades d’école qui vivent de petits trafics dans une économie gonflée par les rentrées de devises.

«Les hommes partent des années à l’étranger. Toutes ces villas où vivent leurs femmes, on appelle ça ici des guafucun, des «villages de veuves». Les épouses prennent des gigolos. Des copains m’ont raconté qu’ils les faisaient chanter », dit Robin. Il a écrit un scénario où de petits truands filment en cachette des épouses délaissées qui s’encanaillent. Un des personnages, qui tente sa chance à l’étranger, est calqué sur un camarade devenu riche en Irlande. Nul ne s’inquiète de ce qui est légal ou non. Ici, telle banque clandestine a blanchi des millions en devises. Là, on rit encore de l’empire de la contrebande monté à la fin des années 1990 à Xiamen, dans le sud du Fujian, par Lai Changxing, qui avait corrompu une flopée d’officiels, et vit désormais exilé au Canada où il a obtenu un « permis de travail ».

Berceau des Triades, les sociétés secrètes, le Fujian a une longue tradition de piraterie et de contrebande. Et dans les communautés côtières, l’émigration clandestine est vue plus comme un service que comme un crime : « On commence par envoyer des gens de la famille, puis des amis d’amis. Les gens avaient confiance en moi », dit Wang (nom d’emprunt), 39 ans. Ses « passagers » transitaient par deux types d’embarcations avant de rejoindre des cargos en partance pour le Japon, dissimulés dans des caches. Le passeur est appelé « tête de serpent », car, derrière lui, les candidats au départ se déplacent furtivement en file indienne, évoquant un reptile. Cette activité est plus artisanale, soutient-il, qu’organisée : « Tout le monde peut devenir shetou. On n’appartient pas à une Triade, on est indépendant, c’est comme un petit commerce. » Dénoncé par un subalterne, Wang écopa toutefois de huit ans de prison pour avoir transporté 390 personnes illégalement au Japon.

«Certains candidats au départ s’endettent, c’est l’échec. Alors ils s’endettent de nouveau en pensant s’en sortir. C’est une spirale, comme le jeu », prévient, sous couvert d’anonymat, un policier de Fuqing spécialiste des shetou. En 1997, tout juste sorti de l’académie de police, il fut envoyé comme « infiltré » dans une opération trop voyante, qu’il fit capoter.

Les plus crédules s’exposent aux plus gros risques. « Le shetou contrôlera son client jusqu’à la fin, pour être sûr d’obtenir l’argent. Si quelqu’un meurt en mer, ou dans la montagne, ils se débarrassent du corps, et réclament l’argent aux familles en prétendant que la personne a fui », dit-il.

En favorisant l’ascension sociale, les sources de revenus des expatriés ont modifié les pratiques familiales : on se rend légalement dans tel ou tel pays grâce à des parents sur place. Des intermédiaires arrangent des mariages internationaux.

Notre interlocuteur démantèle de sept à huit réseaux d’émigration par an, une infime fraction. « On nous contacte quand les gens ont un problème avec un shetou », dit-il. Il pense qu’il y aura deux fois moins d’appels cette année, à cause de la crise. Les officiels locaux veulent éviter de tuer la poule aux oeufs d’or. Le gouvernement chinois fait seulement mine d’agir quand un scandale émeut l’opinion publique occidentale. Ce fut le cas en 2004, lorsqu’une majorité de gens originaires de Fuqing ou Changle furent parmi les ramasseurs de coques de la baie de Morecambe, en Grande-Bretagne, piégés par la marée. En 1993, le naufrage, au large de New York, du cargo Golden Venture, permit au FBI de désigner Cheng Chui-ping, une commerçante fujianaise de Chinatown, comme le cerveau de l’émigration clandestine vers les Etats-Unis. Réfugiée dans son village de Shengmei, près de Changle, elle continua ses activités avant d’être arrêtée à Hongkong en 2000, puis extradée vers les Etats-Unis où elle purge une peine de trente-cinq ans.

A Shengmei, Ping Jie (grande soeur Ping) est célébrée comme une bienfaitrice : « Tout le monde la respecte ici. Ce qui lui est arrivé n’est pas juste. On est tous passés par elle », gesticule Cheng, 64 ans. Lui est parti pour les Etats-Unis en 1990, via la Belgique, puis Mexico. Coût : 20 000 dollars, remboursés en trois ans. Il fit pendant des années la vaisselle dans un restaurant de Chinatown. Il montre fièrement la grande tombe en demi-cercle qu’il a fait construire pour ses grands-parents et, à côté, celui qui accueillera ses cendres, dans un complexe de temples à la sortie du village.

Tout a été financé, par l’argent d’outre-mer. « Grande soeur Ping y a participé, mais on ne pouvait pas mettre son nom », chuchote-t-il.


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