Mort de Jean Lartéguy: Attention, un déni peut en cacher un autre (How the French became the world’s counter-insurgency masters)

Alain Juppé dans la quête de moyens humains lui apparaissant nécessaires pour l’action du RPR a délibérément fait le choix d’une certaine efficacité en recourant à des arrangements illégaux […] Que la nature des faits commis est insupportable au corps social comme contraire à la volonté générale exprimée par la loi ; qu’agissant ainsi, Alain Juppé a, alors qu’il était investi d’un mandat électif public, trompé la confiance du peuple souverain. Tribunal correctionnel de Nanterre (30/01/2004)
Il est regrettable qu’au moment où le législateur prenait conscience de la nécessité de mettre fin à des pratiques délictueuses qui existaient à l’occasion du financement des partis politiques, M. Juppé n’ait pas appliqué à son propre parti les règles qu’il avait votées au parlement. Il est également regrettable que M. Juppé, dont les qualités intellectuelles sont unanimement reconnues, n’ait pas cru devoir assumer devant la justice l’ensemble de ses responsabilités pénales et ait maintenu la négation de faits avérés. Cour d’appel de Versailles (01/12/2004)
On nous dit qu’au Rwanda, la France aurait commis une “faute politique”. C’est trop ou trop peu. De quelle faute s’agit-il? Il faut l’expliquer! Aurions-nous, par exemple, pris systématiquement le parti d’un camp contre l’autre, des Hutus contre les Tutsis? C’est une contre-vérité. Pendant la période où j’ai conduit la diplomatie française (d’avril 1993 à mai 1995), nous avons fait tous les efforts possibles pour aider à la réconciliation des Rwandais. (…)  l’opération Turquoise (…) a parfaitement accompli la mission qui lui avait été assignée, dans les conditions de temps et de lieu prévues. La présence de l’armée française a permis de sauver des dizaines de milliers de vie et d’arrêter le flux de plusieurs millions de personnes qui fuyaient vers le Zaïre voisin (devenu République Démocratique du Congo). Son intervention est à l’honneur de la France. Dès lors, de quelle faute nous parle-t-on? (…) La diplomatie française ne devrait pas s’écarter de la voie de la vérité et de la dignité.  Alain Juppé (27.04.08)
Nous n’avons absolument rien à faire en Afghanistan, le plus tôt nous sortirons de là-bas, le mieux ce sera. Laurent Fabius (27.02.11, FR2)
On pourra dans ces circonstances, préférer une ronéo à une mitrailleuse, un médecin spécialiste en pédiatrie à un spécialiste des mortiers, du ciment à des barbelés et des employés de bureau à des fantassins.David Galula
On peut dire de l’ouvrage de Galula qu’il est à la fois le plus grand et le seul grand livre jamais écrit sur la guerre non conventionnelle…Car il s’agit vraiment d’une pépite : tout comme De la guerre de Clausewitz, cet ouvrage est à la fois une réflexion philosophique sur la nature de la guerre et un précis de doctrine. Général David Petraeus (préface de la réédition française du livre de Galula, janvier 2008)
Au sein du JSOC [commandement intégré des opérations spéciales, ndlr], nous avions ce sens… de la mission, de la passion… appelez ça comme vous voulez. Les insurgés avaient une cause à défendre et nous l’inverse. Nous avions un haut degré de cohésion au sein des unités, comme dans Les Centurions. General McChrystal (ancien commandant des troupes américaines en Afghanistan, avril, 2010)
Pourquoi Les Centurions atteignent-ils des prix pareils et pourquoi ce livre plaît-il au stratège le plus influent de sa génération? (…) tandis que je relisais cet épais roman historique, son intérêt m’est apparu de manière assez limpide. Le roman suit les aventures du lieutenant-colonel Pierre Raspéguy, qui doit transformer une unité militaire accoutumée à la guerre conventionnelle en une unité capable de remplir les missions plus complexes et plus délicates de la guerre de contre-insurrection. Les «centurions» auxquels le titre fait référence sont les soldats français de Raspéguy, un terme faisant naturellement référence aux officiers romains de l’Antiquité, qui, sur la fin de l’Empire, combattaient à sa périphérie tandis que l’empire s’effondrait de l’intérieur. Ça vous rappelle quelque chose? Comme le général Marcel Bigeard, dont son personnage s’inspire clairement, Raspéguy se retrouve un temps dans un camp de prisonniers en Indochine où lui et ses soldats (…) prennent conscience que le Viet-Minh ne suit pas les règles conventionnelles de la guerre et motive ses partisans en s’appuyant surtout sur l’idéologie et son dogme. Il s’agit donc d’une force aussi politique que militaire, et vaincre un tel ennemi nécessite une nouvelle pensée, de nouveaux chefs et de nouvelles tactiques. «Pour cette sorte de guerre», songe Raspéguy, «il faut des hommes rusés et astucieux, capables de combattre loin du troupeau et qui font preuve d’esprit d’initiative… qui peuvent effectuer toutes les tâches, braconniers et missionnaires.» (…) en Algérie (…) Raspéguy et ses hommes réalisent qu’ils doivent «couper les rebelles de la population, qui leur fournit des informations et les nourrit. Alors seulement, nous pourrons combattre à armes égales». Sophia Raday
On prêche (…) au sein même d’une armée qui a déjà vaincu le terrorisme le plus féroce, « qu’il n’y a pas de solution militaire face au terrorisme ». Il en est ainsi aux États-Unis et en Europe qui comptent des victoires tout à fait documentées sur de nombreuses insurrections (en Grèce, aux Philippines, en Malaisie, au Moyen-Orient (…). En un mot, dans de nombreux milieux proches des instances de décision, sans parler des média trop souvent pitoyables, la guerre contre le terrorisme est perdue avant même d’avoir été engagée. (…) L’asymétrie, ce n’est pas tant le rapport des forces initial que le désir de l’adversaire d’échapper aux lois de la guerre, et l’attitude vis-à-vis des pertes humaines et des souffrances auxquelles le belligérant expose sa propre population civile. Yaakov Amidror
Alors les soldats français leur disaient ’vous devez ouvrir les ventres de ces Tutsis que vous tuez afin qu’ils coulent et que les satellites ne les voient pas’. Andrew Wallis
Si vous n’arrêtez pas le combat, si vous vous emparez du pays, vous ne retrouverez pas vos frères et vos familles, parce que tous auront été massacrés.
Paul Dijoud (directeur des Affaires africaines au Quai d’Orsay, à Paul Kagamé, chef des « rebelles » tutsis, septembre 1991)
Tuer un million de gens et être capable d’en déplacer trois à quatre millions en l’espace de trois mois et demi, sans toute la technologie que l’on a vue dans d’autres pays, c’est tout de même une mission significative. Il fallait qu’il y ait une méthodologie. Cela suppose des données, des ordres ou au moins une coordination. Les Belges et les Français avaient des instructeurs et des conseillers techniques au sein même du quartier général des forces gouvernementales, ainsi que dans les unités d’élite qui sont devenues les unités les plus extrémistes. [.] Des officiers français étaient intégrés au sein de la garde présidentielle, qui, depuis des mois, semait la zizanie et empêchait que les modérés puissent former un gouvernement de réconciliation nationale. Général canadien Roméo Dallaire (commandant des forces de l’ONU au Rwanda, janvier 2004)
Nous n’avons tenu ni machettes, ni fusils, ni massues. Nous ne sommes pas des assassins. Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre « théorie ». Nous leur avons fourni la méthodologie : notre « doctrine ». Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d’empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent « révolutionnaires » à l’épreuve de l’Indochine. Puis se firent « psychologiques » en Algérie. Des « guerres totales ». Avec des dégâts totaux. Les « guerres sales ». » (…) Cette doctrine fut le ressort du piège [.] qui permit de transformer une intention de génocide en génocide. [.] Sans lui, sans ce ressort que nous avons fourni, il y aurait eu massacres, pas génocide. Patrick de Saint-Exupéry
Je n’ai eu aucun problème éthique, j’étais devant un tortionnaire, un violeur des droits humains. Preuve en est ce qu’ils ont fait et ce qu’ils veulent occulter. Le général Ramon Diaz Bessone doit être furieux à cause de ce que j’ai enregistré. Lorsqu’il a pensé que j’avais cessé de filmer, il a totalement changé, il s’est transformé et détendu, et c’est alors qu’il dévoile cet autre personnage, et il dit ce qu’il pense réellement : « Comment veux-tu tirer des renseignements, si tu ne tortures pas, si tu ne serres pas » ? Marie-Monique Robin
Après la lecture de l’interview réalisée par ma consoeur du Mercurio, j’ai eu envie de prendre ma plume pour écrire à Dominique de Villepin. Finalement, je ne l’ai pas fait, mais j’ai lu, depuis, le long essai que lui a adressé Patrick de Saint-Exupéry, journaliste au Figaro, qui lui reproche un autre déni : celui du génocide perpétré au Rwanda par les Hutus contre les Tutsis, d’avril à juin 1994. Un déni, qui, en réalité, en cache un autre : celui du rôle joué par la France dans la genèse du troisième génocide du xxe siècle, où plus de 800 000 innocents furent massacrés en cent jours. Marie-Monique Robin
Après la danse, la restauration, la mode et l’art de vivre ou l’exercice, les Français seraient-ils devenus les maitres à torturer du monde?

Au lendemain de la mort, largement passée inaperçue, du soldat (ancien volontaire de la Guerre de Corée), grand reporter et auteur de récits de guerre devenus aujourd’hui introuvables en France (Les Centurions, Les Mercenaires, Les Prétoriens) Jean Lartéguy (de son vrai nom Lucien Osty, neveu du célèbre chanoine traducteur de la Bible)…

Et à l’heure où une diplomatie française en plein désarroi se prend pour sauveur l’un des artisans, doublé d’un ancien condamné pour abus de biens sociaux, de la politique qui a conduit au dernier génocide en date de l’histoire …

Pendant que la probable future équipe à la tête du pays autoproclamé des droits de l’homme a déjà annoncé sur le front afghan sa capitulation préventive  …

Quelle meilleure illustration de cette guerre d’Algérie qui ne passe pas que ce  déni gêné ou cette violente détestation réservés en leur pays natal aux auteurs des classiques des écoles de guerre américaines ou d’ailleurs tels que Lartéguy,  Galula ou Trinquier?

Comme notamment, il y a quelques années, les particulièrement typiques documentaire et livre de la journaliste Marie-Monique Robin (« Escadrons de la mort, l’école française », 2003), déjà auteure de films controversés sur les prétendus « vols d’yeux » en Colombie ou les OGM.

Qui d’un côté a le mérite de rappeler contre le déni ambiant l’incroyable succès, pour le meilleur et certes hélas aussi pour le pire (Amérique latine, Vietnam, Irlande du nord, Tchéchénie, ex-Yougoslavie, Algérie, Irak et Rwanda) des techniques françaises de contre-insurrection.

Mais de l’autre fait totalement l’impasse sur tout le volet positif de l’approche française (ie. la prise en compte de la dimension politique et idéologique des conflits) face à la menace proprement totalitaire et les méthodes proprement barbares que faisaient peser sur les pays en question de véritables groupes terroristes que leur obédience soit communiste ou plus tard islamiste.

Refusant ainsi de poser la question et délégitmant à l’avance les réponses qu’une démocratie est bien obligée de trouver face à des groupes de combattants sans uniformes pratiquant la transgression délibérée de toute loi de la guerre.

Quand elle ne donne pas l’impression, emportée par son zèle dénonciateur, d’attribuer directement à « l’école française » ce qu’elle décrit elle-même pourtant par ailleurs, dans le cas notamment des Chiliens, Algériens, Russes ou Rwandais, comme d’évidentes dérives (ie. le viol des femmes à la serbe ou rwandaise n’ était pas, que l’on sache, prévu par ladite « doctrine française »).

Reste, comme l’a démontré un bien solitaire Patrick de Saint-Exupéry pour le dernier génocide du XXe siècle, le fait que forces comme autorités françaises semblent avoir, exfiltration des génocidaires comprise, fermé les yeux jusqu’au bout

Escadrons de la mort, l’école française

LDH Toulon

31 décembre 2004

Une présentation de l’ouvrage de Marie-Monique Robin [1] suivie d’extraits du dernier chapitre du livre.

Dans les années 1970 et 1980, les dictatures militaires du Cône sud de l’Amérique latine ont férocement réprimé leurs opposants, utilisant à une échelle sans précédent les techniques de la « guerre sale » : rafles indiscriminées, torture systématique, exécutions extrajudiciaires et « disparitions », escadrons de la mort… C’est en enquêtant sur l’organisation transnationale dont s’étaient dotées ces dictatures – le fameux « Plan Condor » – que Marie-Monique Robin a découvert le rôle majeur joué secrètement par des militaires français dans la formation à ces méthodes de leurs homologues latino-américains (et en particulier argentins). Des méthodes expérimentées en Indochine, puis généralisées au cours de la guerre d’Algérie, pendant laquelle des officiers théoriseront le concept de « guerre révolutionnaire ».

Dès la fin des années 1950, les méthodes de la « Bataille d’Alger » sont enseignées à l’École supérieure de guerre de Paris, puis en Argentine, où s’installe une « mission militaire permanente française » constituée d’anciens d’Algérie (elle siègera dans les bureaux de l’état-major argentin jusqu’à la dictature du général Videla). De même, en 1960, des experts français en lutte antisubversive, dont le général Paul Aussaresses, formeront les officiers américains aux techniques de la « guerre moderne », qu’ils appliqueront au Sud-Viêtnam.

Fruit d’une enquête de deux ans, menée en Amérique latine et en Europe, ce livre apporte d’étonnantes révélations, appuyées sur des archives inédites et sur les déclarations exclusives de nombreux anciens généraux – français, américains, argentins, chiliens… Des dessous encore méconnus des guerres françaises en Indochine et en Algérie, jusqu’à la collaboration politique secrète établie par le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing avec les dictatures de Pinochet et de Videla, ce livre dévoile une page occulte de l’histoire de France, où se croisent aussi des anciens de l’OAS, des fascistes européens ou des « moines soldats » agissant pour le compte de l’organisation intégriste la Cité catholique…

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Voir aussi:

Monique Robin: escadrons de la mort, l’Ecole française

27 février 2009

Dans le cadre de mon opération : Français regarde-toi dans un miroir avant de donner des leçons de droits de l’hommisme à la planète… Et dis-toi surtout que c’est de cette manière que les autres te voient… Enfin étonnez-vous de la montée des idées d’extrême-droite en France puisque le passé est caché, les crimes accomplis, les coupables tout est resté en place… pour demain peut-être..

Conclusion

L’histoire continue.

Au Parlement français : de la reconnaissance au déni de la réalité

L’histoire continue…

Au Parlement français : de la reconnaissance au déni de la réalité [2]

« J’ai été bouleversé par ce documentaire et je dois dire que j’ai honte pour la France… J’espère que nous aurons le courage de faire toute la lumière sur cette face cachée de notre histoire pour que nous ayons enfin le droit de nous revendiquer comme la patrie des droits de l’homme… » C’était le 10 mars 2004 sous les lambris du Palais du Luxembourg. Ancien ministre et actuel médiateur de la République, Bernard Stasi a été désigné par les organisateurs de la neuvième édition des « Lauriers de la radio et de la télévision au Sénat » pour me remettre le prix du « meilleur documentaire politique de l’année ». À dire vrai, quand un mois plus tôt, j’avais été informée du choix du jury, présidé par Marcel Jullian, j’avais d’abord cru à une erreur. Un prix au Sénat pour « Escadrons de la mort : l’école française » : la nouvelle paraissait incroyable ! Ma surprise est à son comble quand j’entends les mots courageux de Bernard Stasi, premier homme politique français – à ma connaissance – à assumer ainsi publiquement la « face cachée de notre histoire ».

Car, il faut bien le reconnaître, après la diffusion de mon documentaire sur Canal Plus, le lundi 1er septembre 2003, la classe politique et la presse françaises ont fait preuve d’une belle unanimité : silence radio, ou, pour reprendre l’expression de Marie Colmant, « apathie générale ». « On guette la presse du lendemain, écrit l’éditorialiste de l’hebdomadaire Télérama, on regarde les infos, en se disant que ça va faire un fameux barouf, que quelques députés un peu plus réveillés que les autres vont demander une enquête parlementaire, que la presse va prendre le relais… Mardi, rien vu, à l’exception d’un billet en bas de page dans la rubrique télé d’un grand quotidien du soir. Mercredi rien vu. Jeudi rien vu. Vendredi, toujours rien vu. Je ne comprends pas. C’est quoi ce monde « mou du genou » dans lequel on vit [3] ? »

C’est vrai qu’il y a de quoi s’offusquer de cette bonne vieille spécificité française : tandis qu’aux États-Unis, la publication de photos, par la chaîne CBS, montrant l’usage de la torture en Irak par des militaires américains déclenchera en avril 2004 une crise légitime outre-Atlantique et fera la une des journaux français pendant une quinzaine de jours, les déclarations, documents à l’appui, d’une palanquée de généraux français, nord et sud-américains et d’un ancien ministre des Armées sur le rôle joué par le « pays des droits de l’homme » dans la genèse des dictatures du Cône sud ne provoquent en France que… l’indifférence générale.

Ou presque : le 10 septembre 2003, le jour où paraît le numéro précité de Télérama, les députés Verts Noël Mamère, Martine Billard et Yves Cochet déposent une demande de commission d’enquête parlementaire sur le « rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires d’Amérique latine de 1973 à 1984 [4] », auprès de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, présidée par Édouard Balladur. Pas un journal, à l’exception du Monde [5], ne se fait l’écho de cette demande. Qu’importe : on se dit, à l’instar de Marie Colmant, qu’il existe bien, en France, « quelques députés plus réveillés que les autres » et que quelque chose va, enfin, se passer. Nenni ! Nommé rapporteur, le député Roland Blum, qui, malgré ma demande écrite, n’a même pas daigné m’auditionner, publie, en décembre 2003, son « rapport » : douze pages où la langue de bois rivalise avec la mauvaise foi [6].

On peut notamment y lire : « La proposition de résolution est fondée, sur un point, sur des faits inexacts. En effet, elle émet le souhait qu’une éventuelle commission d’enquête puisse étudier le « rôle du ministère des Armées et en particulier l’application des accords de coopération entre la France, le Chili, le Brésil et l’Argentine entre 1973 et 1984″. Or, aucun accord de coopération militaire entre la France et l’un de ces trois pays d’Amérique latine n’était applicable lors de la période considérée. […] Aucun accord de ce type ne figure au recueil des accords et traités publié par le ministère des Affaires étrangères. » Roland Blum – c’est un comble ! – n’a manifestement pas vu mon documentaire, où je montre une copie de l’accord, signé en 1959, entre la France et l’Argentine, pour la création d’une « mission permanente militaire française » à Buenos Aires, laquelle perdurera jusqu’à la fin des années 1970, ainsi que le prouvent les documents que je produis également à l’antenne (voir supra, chapitres 14 et 20). D’ailleurs, si le rapporteur avait fait l’effort de me contacter, j’aurais pu lui indiquer où retrouver ledit accord dans les archives du Quai d’Orsay [7]…

La « doctrine française » au cours du génocide rwandais

Après la lecture de l’interview réalisée par ma consour du Mercurio, j’ai eu envie de prendre ma plume pour écrire à Dominique de Villepin. Finalement, je ne l’ai pas fait, mais j’ai lu, depuis, le long essai que lui a adressé Patrick de Saint-Exupéry, journaliste au Figaro, qui lui reproche un autre déni : celui du génocide perpétré au Rwanda par les Hutus contre les Tutsis, d’avril à juin 1994[8]. Un déni, qui, en réalité, en cache un autre : celui du rôle joué par la France dans la genèse du troisième génocide du xxe siècle, où plus de 800 000 innocents furent massacrés en cent jours.

Appelé à témoigner en janvier 2004 devant le tribunal pénal international d’Arusha (Tanzanie), dont la mission est de juger les responsables du génocide rwandais, le général canadien Roméo Dallaire, commandant des forces de l’ONU au Rwanda, expliquera : « Tuer un million de gens et être capable d’en déplacer trois à quatre millions en l’espace de trois mois et demi, sans toute la technologie que l’on a vue dans d’autres pays, c’est tout de même une mission significative. Il fallait qu’il y ait une méthodologie. Cela suppose des données, des ordres ou au moins une coordination[9]. » Celui qui commandait alors les 2 500 casques bleus de la Mission des Nations unies d’assistance au Rwanda (Minuar) et qui, après une longue dépression, a fini par écrire ses mémoires[10], s’est fait plus explicite dans une interview à Libération : « Les Belges et les Français avaient des instructeurs et des conseillers techniques au sein même du quartier général des forces gouvernementales, ainsi que dans les unités d’élite qui sont devenues les unités les plus extrémistes. [.] Des officiers français étaient intégrés au sein de la garde présidentielle, qui, depuis des mois, semait la zizanie et empêchait que les modérés puissent former un gouvernement de réconciliation nationale[11]. »

Qui étaient ces Français et quelle était leur mission ? C’est précisément le cour de l’enquête de Patrick de Saint-Exupéry, qui rappelle qu’en 1990, le président François Mitterrand décida de s’engager résolument aux côtés de son homologue Juvénal Habyarimana, arrivé au pouvoir au Rwanda après un coup d’État sanglant. Représentant la majorité hutue du pays, le dictateur se dit alors menacé par les rebelles tutsis du Front patriotique rwandais de Paul Kagamé, soutenus par l’Ouganda anglophone. Et c’est là que resurgirent les vieux démons coloniaux de la « patrie des droits de l’homme » : obsédé par le « complexe de Fachoda[12] », le président Mitterrand craignait de voir tomber le Rwanda dans le giron anglo-saxon, en l’occurrence américain. Or, le « pays des mille collines », c’est bien connu, fait partie du pré-carré français.

Dans l’entourage présidentiel, on susurre que les États-Unis ont décidé de parrainer une « guerre révolutionnaire » contre la France, menée par le FPR, dont le chef Paul Kagamé, rappelle-t-on opportunément, a été formé à Cuba et à. Fort Bragg. C’est ainsi que, le 4 octobre 1990, après une « manipulation[13] » simulant une fausse attaque des « rebelles » à Kigali, Paris vole au secours de Habyarimana en envoyant des « renforts ». « De 1990 à 1993, nous avons eu cent cinquante hommes au Rwanda, dont le boulot était de former des officiers et sous-officiers rwandais, écrit Patrick de Saint-Exupéry. Ces hommes étaient issus du 8e régiment parachutiste d’infanterie de marine (RPIMa) et du 2e REP, deux régiments de la 11e division parachutiste (DP), le creuset du service Action, le bras armé de la DGSE[14]. » La DGSE, qui, on l’a vu, s’appelait SDECE du temps où un certain général Aussaresses officiait précisément au service Action.

Un extrait du rapport établi par la mission d’enquête parlementaire qui, à la fin de 1998, essaya de faire la lumière sur le rôle de la France au Rwanda, donne une idée précise du « boulot » effectué par les « renforts » français : « Dans le rapport qu’il établit le 30 avril 1991, au terme de sa deuxième mission de conseil, le colonel Gilbert Canovas rappelle les aménagements intervenus dans l’armée rwandaise depuis le 1er octobre 1990, notamment:

- la mise en place de secteurs opérationnels afin de faire face à l’adversaire ; [.]

- le recrutement en grand nombre de militaires de rang et la mobilisation des réservistes, qui a permis un quasi-doublement des effectifs ; [.]

- la réduction du temps de formation initiale des soldats, limitée à l’utilisation de l’arme individuelle en dotation ; [.]

- une offensive médiatique menée par les Rwandais[15]. »

Et Patrick de Saint-Exupéry de décoder le langage militaire, en appliquant le jargon caractéristique de la « doctrine française » : « Ces mots nous décrivent un type précis de guerre, écrit-il :

« Secteurs opérationnels », cela signifie « quadrillage ».

« Recrutement en grand nombre », cela signifie « mobilisation populaire ».

« Réduction du temps de formation », cela signifie « milices ».

« Offensive médiatique », cela signifie « guerre psychologique »[16]. »

De fait, ainsi qu’il ressort des documents d’archives consultés par mon confrère du Figaro, « la France prend les rênes de l’armée rwandaise », deux ans avant le génocide. Le 3 février 1992, une note du Quai d’Orsay à l’ambassade de France à Kigali met celle-ci devant le fait accompli : « À compter du 1er janvier 1992, le lieutenant-colonel Chollet, chef du détachement d’assistance militaire et d’instruction (DAMI), exercera simultanément les fonctions de conseiller du président de la République, chef suprême des Forces armées rwandaises (FAR), et les fonctions de conseiller du chef d’état-major de l’armée rwandaise. » La note précise que les pouvoirs de l’officier français auprès du chef d’état-major consistent à « le conseiller sur l’organisation de l’armée rwandaise, l’instruction et l’entraînement des unités, l’emploi des forces[17] ».

Tandis que les instructeurs français du DAMI forment dans les camps militaires rwandais des unités, qui seront, plus tard, le fer de lance du génocide, Paris reste sourd aux dénonciations de massacres qui émaillent le début des années 1990, et continue d’armer massivement le Rwanda[18]. « Nous n’avons tenu ni machettes, ni fusils, ni massues. Nous ne sommes pas des assassins, commente, meurtri, Patrick de Saint-Exupéry. Nous avons instruit les tueurs. Nous leur avons fourni la technologie : notre « théorie ». Nous leur avons fourni la méthodologie : notre « doctrine ». Nous avons appliqué au Rwanda un vieux concept tiré de notre histoire d’empire. De nos guerres coloniales. Des guerres qui devinrent « révolutionnaires » à l’épreuve de l’Indochine. Puis se firent « psychologiques » en Algérie. Des « guerres totales ». Avec des dégâts totaux. Les « guerres sales »[19]. » Et d’ajouter : « Cette doctrine fut le ressort du piège [.] qui permit de transformer une intention de génocide en génocide. [.] Sans lui, sans ce ressort que nous avons fourni, il y aurait eu massacres, pas génocide[20]. »

À ceux qui voudraient se raccrocher aux branches de la bonne conscience en se disant qu’après tout le « pays des droits de l’homme » ne pouvait pas prévoir quelle serait l’ampleur du drame en gestation, le journaliste du Figaro apporte de nouveaux éléments qui terrasse leurs dernières illusions : du 17 au 27 septembre 1991, Paul Kagamé, le chef des « rebelles » tutsis a effectué une « visite en France au cours de laquelle il a pu rencontrer MM. Jean-Christophe Mitterrand et Paul Dijoud », note un télégramme diplomatique, cité dans le rapport de la mission d’enquête parlementaire[21]. C’est lors d’un rendez-vous avec Paul Dijoud, le directeur des Affaires africaines au Quai d’Orsay, que le futur président rwandais aurait entendu celui-ci proférer de sombres menaces : « Si vous n’arrêtez pas le combat, si vous vous emparez du pays, vous ne retrouverez pas vos frères et vos familles, parce que tous auront été massacrés[22] », aurait dit celui qui occupera plus tard le poste d’ambassadeur de France en Argentine, au moment où j’enquête pour mon film Escadrons de la mort : l’école française.

En lisant ces lignes, j’ai frémi : la veille de mon départ pour Buenos Aires, j’avais failli informer l’ambassade de France de mes projets, estimant que mon tournage comportait quelques risques et qu’il convenait peut-être d’aviser le représentant des autorités françaises. « Je te le déconseille, m’avait dit Horacio Verbitsky. Dijoud est comme cul et chemise avec les militaires argentins, et il vaut mieux que tu restes le plus discrète possible, si tu ne veux pas faire capoter tes interviews avec les anciens généraux de la junte. »

En attendant, une chose est sûre : fin avril 1994, alors que le génocide rwandais bat son plein, une délégation du « gouvernement intérimaire » de Kigali est reçue à l’Élysée, à Matignon et au Quai d’Orsay. Parmi les dignitaires criminels en visite à Paris, il y a notamment Jean-Bosco Barayagwiza, le chef politique des extrémistes hutus et actionnaire de Radio Mille Collines, qui sera condamné en décembre 2003 par le Tribunal pénal international d’Arusha à trente-cinq ans de prison.

Les guerres sales d’Irlande, de Bosnie et de Tchétchénie

Cela est dur à admettre, mais c’est ainsi : la référence à la « doctrine française » est systématique dès qu’un pouvoir politique vire dans une « guerre sale » au nom, notamment, de la « lutte contre le terrorisme ». Ce fut le cas en Irlande du Nord, où dans les années 1970 et 1980 l’armée britannique a appliqué au pied de la lettre les techniques contre-insurrectionnelles françaises, pour venir à bout des nationalistes de l’IRA. À cette époque, les exécutants de la sale guerre irlandaise disposent d’une bible : intitulée Low Intensity Operations. Subversion, Insurgency and Peacekeeping[23], elle a été rédigée par le général Frank Kitson, qui a inauguré sa carrière comme officier de renseignements militaires au Kenya, avant de commander une compagnie en Malaisie en 1957. Après un court séjour en Irlande du Nord, il est nommé au centre de recherche pour la défense à l’université d’Oxford, où il rédige son opus contre-insurrectionnel. Puis, du printemps 1970 à avril 1972, il reçoit le commandement de la 39e brigade d’infanterie, en Irlande du Nord, qui couvre notamment Belfast.

« Le colonel Roger Trinquier est le seul officier français que Kitson cite abondamment, notait en 1980 Roger Faligot, l’un des meilleurs spécialistes français de la guerre d’Irlande. À juste titre. Trinquier est remarquablement apprécié dans les pays anglo-saxons[24]. » Dans son livre, Roger Faligot analyse les techniques militaires développées par les officiers de Sa Majesté en terre irlandaise : « Contrôle des populations, guerre psychologique, usage d’unités spéciales et hypertrophie d’une communauté de renseignements. [.] Infiltration et manipulation des formations politiques, des mouvements syndicaux ; [.] et neutralisation des dissidents ou des opposants en puissance[25]. » Une application concrète des enseignements du théoricien phare de la « guerre moderne », dans laquelle les services de renseignements britanniques n’hésitèrent pas à chapeauter en sous-main des escadrons de la mort à qui ils désignaient les cibles à exécuter.

Si l’on reprend, une à une, les guerres sales qui ont ensanglanté le Vieux Continent au cours des vingt dernières années du xxe siècle – dont certaines jusqu’à ce jour -, on est surpris de la continuité des méthodes utilisées. À commencer, bien sûr, par l’ex-Yougoslavie, où la vieille amitié franco-serbe explique très certainement le mutisme longtemps observé par les dirigeants français face aux exactions commises par l’ex-président Slobodan Milosevic. Ou par son acolyte le général Ratko Madic, chef des milices serbes de Bosnie, responsables notamment du massacre de 7 000 musulmans à Srebenica, en juillet 1995[26].

Le programme d’épuration ethnique mené par les idéologues et militaires serbes contre les populations croates et musulmanes de Bosnie-Herzégovine s’appuyait sur l’usage systématique de méthodes, développées à grande échelle, qui découlent en droite ligne des enseignements dispensés par les théoriciens de la « guerre psychologique » : « snipers » – tireurs isolés – juchés sur le toit des maisons, comme pendant le siège de Sarajevo, dont la mission n’était pas seulement de tuer à l’aveugle, mais aussi de terroriser les populations, pour, finalement, les contraindre à fuir ; expéditions punitives, tournant généralement aux massacres, menées par les milices serbes, qui se comportaient comme des escadrons de la mort institutionnalisés ; pratique planifiée du viol des femmes comme une arme de la guerre, au point que le Tribunal pénal international de la Haye pour l’ex-Yougoslavie a estimé qu’il s’agissait d’une nouvelle forme de « crime contre l’humanité »[27]. Sans oublier les enlèvements suivis de disparitions, pratique caractéristique de la sale guerre menée par les Serbes : « Près de 17 000 personnes sont toujours portées disparues en Bosnie-Herzégovine, notait Amnesty International dans un rapport du 30 août 2003. Avant de « disparaître », précisait l’organisation humanitaire, nombre d’entre elles ont été aperçues pour la dernière fois aux mains des forces armées, de la police ou de groupes paramilitaires. »

Escadrons de la mort, torture, disparitions, supplétifs et mercenaires : ce sont aussi les techniques utilisées de manière systématique par l’armée russe en Tchétchénie, lors de la première guerre conduite de 1994 à 1996, puis lors de la seconde engagée depuis 1999 et toujours en cours en 2004. Des guerres à huis clos, atroces, qui ont fait sans doute plus de 200 000 morts (sur une population estimée de 734 000 personnes en 1989)[28]. Dans la capitale Grozny (400 000 habitants avant la guerre, moins de 100 000 aujourd’hui), « rasée en l’hiver 1999-2000 au nom de la lutte antiterroriste[29] », la guerre sale menée par les soldats de Vladimir Poutine a atteint un sommet de démence meurtrière, par la multiplication à un niveau inimaginable des méthodes utilisées, en leur temps, par les paras de Massu à Alger. On retrouve dans ces guerres la même justification théorique, si bien développée par le colonel Trinquier (voir supra chapitre 9), qui réduit les combattants tchétchènes à des « terroristes hors la loi ».

Faisant écho aux généraux argentins, le gouvernement russe viole ainsi en permanence les conventions de Genève, puisqu’il estime fort opportunément que les « terroristes tchétchènes » se placent d’eux-mêmes hors des lois de la guerre et qu’ils doivent donc être traités avec un « statut à part ». De surcroît, et par un glissement qui caractérisait aussi les praticiens français de la guerre antisubversive en Algérie, le tour de passe-passe théorique s’applique également aux populations civiles tchétchènes, soupçonnées d’apporter un soutien logistique aux « terroristes ». Au nom de la lutte contre le terrorisme, Vladimir Poutine a créé en Tchétchénie un système hors de l’État de droit, ouvrant la porte à toutes les exactions.

De Guantanamo à la guerre d’Irak

Ce raisonnement vaut aussi pour l’administration Bush qui, dès la fin 2001, est confrontée au problème des prisonniers de la « guerre contre le terrorisme », à savoir les présumés combattants de Al-Qaida, arrêtés en Afghanistan. Sensible, l’affaire oppose alors le secrétaire d’État Colin Powell, partisan d’une stricte application des lois de la guerre, au chef du Pentagone Donald Rumsfeld et au vice-président Richard Cheney. Finalement, ces derniers emporteront le morceau en déclarant les prisonniers « combattants irréguliers » (unlawful combatants) et non pas prisonniers de guerre, ce qui permet de ne pas leur appliquer les conventions de Genève.

Consciente de violer le droit international, qui est censé s’appliquer sur le territoire américain, la Maison-Blanche ouvrira donc un camp spécial, à Guantanamo, sur l’île de Cuba, hors des frontières des États-Unis. « En fait, écrira Le Monde dans un excellent dossier, les arguties du Pentagone et de la Maison-Blanche avaient pour finalité de soumettre les détenus à des interrogatoires[30]. » Or, comme nous l’avons vu tout au long de ce livre, dans la « guerre antiterroriste », qui dit « interrogatoire » dit « torture ». Dès que l’on choisit exclusivement la solution militaire pour répondre aux défis lancés par le terrorisme, la torture devient incontournable et même « logique ». Dès le lendemain du 11 septembre, éditorialistes et « experts » n’avaient d’ailleurs pas manqué de multiplier les interventions médiatiques pour légitimer la torture (voir supra, chapitre 16), comme l’a rappelé l’étonnant – et effroyable – florilège de citations de la presse américaine, écrite et audiovisuelle, établi en 2003 par mon confrère Jean Guisnel[31].

En écrivant ces lignes, je ne peux m’empêcher de repenser au colonel Carl Bernard et au général John Johns, qui avaient prévu dès avril 2003 l’enfer dans lequel le président Georges W. Bush entraînait son pays en attaquant l’Irak. Car, bien sûr, ainsi que le souligne Thomas Malinowski, qui dirige le bureau de Washington de l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch, les problèmes apparus en Irak ont leurs racines à Guantanamo Bay : « On a créé un système de détention qui se situe hors de l’État de droit[32] » et qui, par capillarité, au nom de la lutte contre le terrorisme, contamine les forces armées du « premier gendarme du monde ».

Celui-ci, pourtant, était bien informé des « risques » qu’il courait en ressortant les vieilles recettes de la bataille d’Alger. C’est d’ailleurs, officiellement en tout cas, pour éviter de tomber dans le piège qui conduisit à la défaite des Français en Algérie, que la direction des « Opérations spéciales et des conflits de basse intensité » du Pentagone avait organisé, le 27 août 2003, une projection du film de Gillo Pontecorvo, à laquelle furent conviés des officiers d’état-major et des civils[33]. « Des enfants tirent sur des soldats à bout portant. Des femmes mettent des bombes dans les cafés. Bientôt toute la population arabe communie dans une ferveur folle. Cela vous rappelle quelque chose ? », interrogeait l’invitation à la séance, qui ajoutait : « Les Français ont un plan. Ils obtiennent un succès tactique, mais subissent un échec stratégique. Pour comprendre pourquoi, venez à cette projection rare. »

Je me souviens, qu’à l’époque, je m’étais interrogée sur les véritables raisons qui avaient poussé le Pentagone à présenter La Bataille d’Alger à ses officiers[34]. Aujourd’hui, au regard des révélations qui ont suivi l’affaire des photos publiées en avril et mai 2004 sur la torture en Irak, je suis convaincue qu’il s’agissait de préparer – fût-ce de manière subliminale – les militaires américains, voire l’opinion publique des États-Unis, aux affres incontournables qu’entraîne la « recherche du renseignement », l’immuable pilier de la « guerre contre le terrorisme ». De fait, après l’émotion qu’a provoquée la publication des photos de torture par des soldats américains à la prison irakienne d’Abou Ghraib, on a fini par apprendre que ladite torture avait été secrètement autorisée par le secrétaire à la Défense en personne : « Le scandale de la prison d’Abou Ghraib ne plonge pas ses racines dans les penchants criminels de quelques réservistes, mais dans une décision approuvée l’an dernier par le secrétaire à la défense Donald Rumsfeld, d’étendre aux interrogatoires des prisonniers en Irak un programme secret conçu pour la traque d’Al-Qaida », écrit Seymour Hersh, un vétéran américain du journalisme d’investigation[35]. Mis en place après les attentats du 11 septembre pour faciliter la collecte du renseignement, ce programme autorisait la « contrainte physique et les humiliations sexuelles » sur les membres d’Al-Qaida[36].

À dire vrai, cette affaire est doublement révélatrice : d’abord, elle en dit long sur l’extraordinaire hypocrisie dont font finalement preuve la plupart des médias américains, qui, depuis septembre 2001, n’ont cessé de débattre ouvertement, et avec une belle complaisance, des mérites et méfaits de la torture dans la guerre contre le terrorisme ; ensuite, elle confirme que le dispositif de « guerre contre-révolutionnaire » à la française ne peut fonctionner que dans le secret, le mensonge et la désinformation – et on peut parier que, dorénavant, appareils photos et caméscopes seront strictement interdits aux soldats des troupes d’intervention américaines. Sur ce plan, les généraux algériens d’aujourd’hui, on va le voir, ont parfaitement tiré la leçon de leurs maîtres.

La « sale guerre » des généraux algériens des années 1990

Car il est impossible, en tirant ce bilan de l’application de la « doctrine française » de ne pas évoquer longuement la guerre sale qui ensanglante l’Algérie contemporaine depuis plus d’une décennie. De l’Algérie à l’Argentine, puis de l’Argentine à l’Algérie : la boucle est bouclée, qui se referme sur une montagne de cadavres, innocents jetés à la mer, ou égorgés au nom de « la guerre contre le terrorisme ». De la « guerre sale » des généraux argentins des années 1970 à la « sale guerre » des généraux algériens des années 1990, la continuité est impressionnante.

Certes, de prime abord, les situations n’ont rien à voir. En Argentine, on l’a vu, c’est au nom de la doctrine de la Sécurité nationale que des généraux habités des « valeurs » de l’anticommunisme et de l’intégrisme catholique ont mobilisé et adapté les méthodes de la guerre révolutionnaire « à la française ». En Algérie, ce serait au nom de la défense de la démocratie que l’armée a interrompu le 11 janvier 1992 le processus électoral qui allait donner le pouvoir aux islamistes et déclenché contre ces derniers une guerre sans pitié pour « éradiquer » l’« intégrisme » musulman[37].

Mais en vérité, à ce stade de la violence d’État, ces justifications perverses importent peu. Car, dans les deux cas, la logique est la même : celle de l’« éradication ». En 1975, on l’a vu (voir supra, chapitre 20), le général Videla, futur chef de la dictature argentine, avait déclaré : « S’il le faut, en Argentine devront mourir toutes les personnes nécessaires pour que revienne la paix. » Il est très impressionnant de constater que le général Smaïl Lamari, numéro deux de la police politique algérienne (le DRS, Département de renseignement et de sécurité, anciennement Sécurité militaire), aura pratiquement les mêmes mots en s’adressant à ses hommes en mai 1992 : « Je suis prêt et décidé à éliminer trois millions d’Algériens s’il le faut pour maintenir l’ordre que les islamistes menacent[38]. » Dès lors, il n’est pas surprenant que, dans les deux cas, les « moyens » mis en ouvre l’emportent largement sur les fins officiellement affichées (ramener la paix ou maintenir l’ordre). Et ces moyens, ce sont ceux préconisés par les théoriciens français de la « guerre moderne ». En la matière, les généraux algériens d’aujourd’hui sont allés beaucoup plus loin que les émules latino-américains des officiers français qui avaient forgé leur théorie lors de. la bataille d’Alger.

C’est ce qu’a relevé fin 2003 un remarquable rapport de l’association de défense des droits de l’homme Algeria-Watch, intitulé Algérie, la machine de mort : « Pour conserver leur pouvoir et leurs fortunes nourries par la corruption, ceux que l’on a appelés les généraux « janviéristes » – les généraux Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Mohamed Lamari, Mohamed Médiène, Smaïl Lamari, Kamel Abderrahmane et quelques autres – n’ont pas hésité à déchaîner contre leur peuple une répression sauvage, utilisant, à une échelle sans précédent dans l’histoire des guerres civiles de la seconde moitié du xxe siècle, les techniques de « guerre secrète » théorisées par certains officiers français au cours de la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962 : escadrons de la mort, torture systématique, enlèvements et disparitions, manipulation de la violence des opposants, désinformation et « action psychologique », etc.[39] »

Bilan de ces douze années de guerre, pour une population (32 millions d’habitants en 2003) équivalente à celle de l’Argentine : plus de 150 000 morts, de 15 000 à 20 000 disparus, de 1 à 1,5 million de personnes déplacées, une société brisée pour des générations, des millions de gens vivant en dessous du seuil de pauvreté. Bien sûr, les islamistes en guerre contre le pouvoir ont largement leur part de responsabilité dans cette tragédie. Mais les nombreux témoignages de victimes et de dissidents des forces de sécurité ne laissent aucune place au doute : cette guerre civile n’aurait jamais pris une telle ampleur sans l’effroyable violence et les manipulations déployées par les généraux « éradicateurs », nourris des enseignements de leurs prédécesseurs de la bataille d’Alger et de leurs disciples latino-américains[40]. Toutes leurs méthodes ont été répétées, jusqu’à la nausée, dans l’Algérie des années 1990.

La torture : gégène, « chevalet », « chiffon », ces pratiques élaborées par l’armée française lors de la guerre de libération sont devenues celles de la police et de l’armée algérienne dès 1962. Il n’est donc pas surprenant qu’elles aient été développées à une échelle industrielle lors de la répression sauvage des émeutes d’octobre 1988[41], et plus encore depuis le coup d’État de janvier 1992[42], la torture étant de surcroît souvent pratiquée dans des centres de détention utilisés aux mêmes fins par l’armée française pendant la guerre d’indépendance. Pour ne citer qu’un témoignage, parmi des milliers, rapporté en janvier 1998 à un quotidien britannique par « Robert », un policier dissident qui s’était réfugié en Grande-Bretagne un mois plus tôt : « Robert témoigne de tortures l’année dernière dans l’infâme centre de police de Châteauneuf : « Nous avions amené le prisonnier dans les baraques, en bas par une trappe dans le sous-sol. Il y avait là environ quinze prisonniers dans la salle de torture. Ils avaient tous les yeux bandés. Un homme était en train de pratiquer la torture avec un chalumeau et une paire de pinces. Je l’ai vu de mes propres yeux. Celui que nous avions amené était ligoté à une échelle. Quand il ne voulait pas donner de noms, la police jetait l’échelle et il tombait sur son visage. Puis ils utilisèrent une bouteille cassée. Il y avait aussi une machine pour étirer les torturés. » Il a décrit environ quatre-vingt-dix façons de torturer, dont l’électricité avec l’eau pour augmenter la douleur[43]. »

Les escadrons de la mort : en la matière, les généraux algériens ont incontestablement innové. À l’instar de la « Main rouge » française ou de la « Triple A » argentine, ils ont certes créé, fin 1993, l’Organisation des jeunes Algériens libres (OJAL) et l’OSSRA (Organisation secrète de sauvegarde de la République algérienne) : il s’agissait, purement et simplement, de commandos constitués d’hommes de la police politique du régime, le sinistre DRS[44]. Après avoir liquidé des dizaines d’opposants, en se faisant passer pour des civils anti-islamistes, ces pseudo-organisations disparaîtront à la mi-1994. Car au même moment, les chefs du DRS ont préféré généraliser le déploiement et l’action d’escadrons de la mort également composés de leurs hommes, mais se faisant passer pour des terroristes islamistes[45].

Les rafles et les disparitions forcées : dès janvier 1992, les forces de sécurité ont multiplié les rafles de civils, arrêtés illégalement, systématiquement torturés et déportés par milliers dans des camps de concentration ouverts à cette fin dans le Sahara. Par la suite, principalement du printemps 1994 à 1998, les enlèvements seront presque toujours suivis d’exécutions sommaires (attribuées aux islamistes quand les cadavres sont rejetés en pleine rue) ou de « disparitions » : selon plusieurs témoignages de militaires dissidents, la plupart des « disparus » – dont le nombre est évalué à au moins 20 000 par les organisations de défense des droits de l’homme – ont été liquidés, les forces de sécurité se débarrassant de leurs corps selon les mêmes méthodes qu’en Argentine ou qu’en Algérie quarante ans plus tôt (enterrement dans des tombes anonymes ou des fosses communes, cadavres jetés dans la mer à partir d’hélicoptères.).

La centralisation de la répression et le quadrillage du territoire : sur ce plan, les généraux algériens ont suivi scrupuleusement les méthodes de l’« école française ». Dès l’été 1992, a été constitué un « Centre de commandement de la lutte anti-subversive » (CCLAS), dirigé par le général Mohamed Lamari et réunissant les régiments de para-commandos des « forces spéciales » de l’armée (ANP) et les unités du DRS[46]. Et en mars 1993, les différentes unités du CCLAS ont été déployées dans tout l’Algérois – région la plus peuplée du pays, où s’est concentrée, tout au long de la guerre, la plus féroce répression des populations civiles -, découpé en six « secteurs opérationnels », eux-mêmes divisés en sous-secteurs[47]. Dans la pratique, la coordination de la « sale guerre » a été secrètement assurée, pour l’essentiel, par la police politique, le DRS, qui avait de fait autorité sur l’ensemble des forces de répression : forces spéciales de l’armée et unités du DRS, mais aussi de la police et de la gendarmerie, et milices civiles créées à partir de mars 1994 sur le modèle des « supplétifs » de l’armée française (harkis, mokhzanis, etc.) pendant la guerre d’indépendance. L’épine dorsale de cette organisation était constituée des fameux CTRI (centres territoriaux de recherche et d’investigation), antennes de la direction du contre-espionnage du DRS, dirigée par le général Smaïl Lamari, dans chacune des six régions militaires, fédérant autour d’eux des dizaines de centres secrets de détention et de torture[48] – l’équivalent exact des « détachements opérationnels de protection » (DOP) de l’armée française pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie (voir supra, chapitre 9).

Mais, bien plus encore que dans le cas du « modèle français » de la première guerre d’Algérie et des dictatures latino-américaines des années 1970, ce dispositif de « guerre révolutionnaire » est resté soigneusement caché derrière la façade civile du pouvoir, contrôlé en sous-main par les généraux, comme l’a bien vu Algeria-Watch : « Il est essentiel de souligner que les organigrammes de ce « noyau dur » du dispositif de répression sont restés, tout au long de ces années, très largement secrets (ce n’est que par le recoupement de témoignages de militaires et policiers dissidents que les informations précédentes ont pu être synthétisées). Par ailleurs, les opérations de répression elles-mêmes ont été le plus souvent menées de façon quasi clandestine, avec des moyens sophistiqués pour tenter d’effacer toute trace des violations systématiques des droits humains. Cette organisation de l’opacité explique que, souvent, les chaînes de commandement officielles ne correspondent pas à la réalité du terrain (au point qu’il n’est pas rare, par exemple que des officiers du DRS puissent donner des ordres à des officiers de l’ANP de grade supérieur). Seuls les quelques généraux au cour du pouvoir sans discontinuer depuis 1992 (essentiellement les généraux Larbi Belkheir, Mohamed Lamari, Mohamed Médiène, Smaïn Lamari, Kamel Abderrahmane, Brahim Fodhil Chérif) ont une vision d’ensemble des méthodes illégales (en particulier la manipulation des groupes armés islamistes) employées par les différentes composantes de la « machine de mort » qu’ils ont déployée contre la population[49]. »

L’action psychologique : c’est sans conteste dans ce domaine que les généraux algériens ont le plus nettement dépassé les enseignements du colonel Lacheroy, du capitaine Léger et des 5e bureaux (voir supra, chapitre 8). Forts de l’expérience accumulée depuis 1962 par la Sécurité militaire – dont nombre des cadres ont été formés dans les écoles du KGB et de la Stasi -, ils ont conduit à partir de 1992 une action de désinformation particulièrement élaborée, reposant notamment sur l’infiltration et la manipulation des groupes armés islamistes, à la fois pour contrôler et diviser leurs adversaires et pour intoxiquer l’opinion publique internationale. À l’image de la « Force K », ce contre-maquis prétendument anti-français créé par la DST en 1956 pour lutter contre le FLN[50], les chefs du DRS ont créé des faux maquis islamistes – dirigés par des officiers transformés en « émirs » – et infiltré les vrais, au point d’éliminer ces derniers et de s’assurer, à partir du début de 1996, l’entier contrôle du GIA (Groupe islamiste armé), fédérant les groupes armés islamistes[51].

Habileté suprême, en 1996 et 1997, c’est à ces groupes, connus de tous avec terreur comme les « égorgeurs », que sera dévolue par les généraux la tâche classique de la « guerre révolutionnaire » de déplacer les populations civiles pour mieux les contrôler : à coup de massacres aveugles, dont les plus atroces surviendront à l’automne 1997[52], près d’un million et demi de personnes seront contraintes à quitter leurs villages et à s’entasser dans des bidonvilles à la périphérie des grandes villes – où elles vivent toujours, dans une misère atroce, en 2004[53].

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Le pays des droits de l’homme [10]

Et la France aujourd’hui ? Cette question revient avec constance dès qu’est organisé un débat à la suite de la projection de mon film Escadrons de la mort, l’école française. Que le lecteur se « rassure » : fort heureusement, il y a belle lurette que l’armée française a banni de ses enseignements – à l’École militaire ou dans tout autre institut de formation dépendant du ministère de la Défense – toute référence à la théorie et aux techniques de la « guerre révolutionnaire ». Dès le début des années 1960, et sur ordre, comme on l’a vu, du général de Gaulle cette « matière » si prisée du temps des guerres coloniales a disparu des programmes militaires, pour ainsi dire du jour au lendemain.

Il n’en reste pas moins vrai que ce sont bien des officiers français, venus pour beaucoup des rangs de la résistance au nazisme, qui, au nom d’une idéologie – l’anticommunisme et la défense des valeurs de l’Occident chrétien -, ont mis au point lors des guerres coloniales en Indochine et en Algérie des « méthodes de guerre » qui ont légitimé les pires sauvageries contre les populations civiles. Et ces méthodes, grâce à leur efficacité, sont devenues des modèles, voire des fins en soi, pour des chefs politiques, dictateurs et despotes (dans le tiers monde et en Russie) ou démocrates (aux États-Unis). Il s’agit là d’une vérité historique que la France officielle ne peut continuer à occulter, en invoquant encore et toujours la « raison d’État ».

Or, dans ce domaine, le travail de mémoire et, surtout, de reconnaissance publique des responsabilités politiques, a tout juste commencé. Il a fallu attendre quarante ans pour que l’on parle enfin ouvertement des atrocités commises par l’armée française en Algérie. Mais dès qu’un Aussaresses ouvre la bouche, les loups se mettent à hurler – sur le thème qu’il faut taire ce qui pourrait salir l’honneur de la France -, entraînant de tragiques conséquences : combien de vieux militaires ai-je rencontré, qui échaudés par l’expérience de leur « ancien camarade », ont finalement décidé d’emporter leurs « secrets » dans la tombe ? Les déboires en justice du général Aussaresses sont révélateurs de cette incapacité qui caractérise la classe politique et intellectuelle française de se pencher sereinement sur ce que Bernard Stasi appelle la « face cachée de l’histoire de la France ». Tout aussi révélateur est le fait qu’aujourd’hui encore, il ne soit pas possible de consulter librement l’ensemble des archives disponibles sur la guerre d’Algérie : théoriquement « déclassifiées » après le délai de quarante ans de rigueur, bon nombre d’entre elles sont, en fait, soumises à des dérogations spéciales que n’octroie jamais le ministre de la Défense.

Cette « omerta légale », pour reprendre l’expression de mon confrère Paul Moreira, et cet « excès de secret » [11] ne sont pas dignes d’un grand pays démocratique comme la France, si prompte, par ailleurs, à donner des leçons de morale humanitaire, dès qu’il s’agit, par exemple, de réclamer l’extradition d’un tortionnaire argentin comme Alfredo Astiz… Or, telle la lune du poète allemand Rainer Maria Rilke, les deux faces de la France sont intimement liées : pour que sa face lumineuse brille pleinement – à l’intérieur comme à l’extérieur -, il faut que soit reconnue, et donc enfin assumée publiquement, sa face cachée et sombre. Il y va tout simplement de la crédibilité, et donc de la respectabilité, du « pays des droits de l’homme »…

P.-S.

Lire également la sale guerre des généraux algériens des années 1990, par Marie-Monique Robin.

Notes

[1] Escadrons de la mort,l’école française, Éd. La Découverte, septembre 2004, 22 €.

Née en 1960, Marie-Monique Robin est lauréate du Prix Albert Londres (1995). Journaliste et réalisatrice, elle a réalisé de nombreux documentaires, couronnés par une dizaine de prix internationaux, et reportages tournés en Amérique latine, Afrique, Europe et Asie. Elle est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages, dont Voleurs d’organes, enquête sur un trafic (Bayard), Les 100 photos du siècle (Le Chêne/Taschen), et Le sixième sens, science et paranormal (Le Chêne).

[2] Le début du dernier chapitre du livre Escadrons …

[3] Télérama, 10 septembre 2003.

[4] Dans la proposition de résolution n° 1060, les députés Verts, qui seront finalement relayés par le groupe socialiste, écrivent notamment : « Pour la première fois, le film de Mme Marie-Monique Robin apporte une démonstration éclatante des conditions dans lesquelles les militaires français ont livré à leurs homologues argentins le savoir-faire qu’ils avaient acquis pendant la bataille d’Alger. »

[5] Le Monde, 25 septembre 2003.

[6] Rapport 1295, décembre 2003. On peut le consulter sur le site de l’Assemblée nationale :

[7] Pour les curieux, l’accord est à chercher dans le « carton » intitulé « Série B. Amérique 1952-1963. Sous-série : Argentine, n° 74. Cotes : 18.6.1. mars 52-août 63 ».

[8] Lire notamment Siete +7, 5 septembre 2003.

[9] El Mercurio, 2 février 2004 ; Le Monde, 5 février 2004.

[10] La fin du dernier chapitre

[11] « Crever l’excès de secret en France » : c’est le titre d’un appel pour un « accès plus libre à l’information », publié dans Libération le 16 avril 2004, et signé dix jours plus tard par deux cents journalistes et hommes politiques. Cet appel demande que soit votée une loi permettant la déclassification des dossiers d’État gardés secrets, à l’instar de la procédure américaine du Freedom of Information Act, qui « oblige toute administration, même la plus sensible, à fournir au public l’accès aux documents classés, sous réserve de neuf exceptions qui devront être correctement motivées ».

Voir également:

Entretien avec Marie-Monique Robin

Argentine – Escadrons de la mort : l’école française

par Ana Bianco

22 octobre 2004

Le film documentaire Escadrons de la Mort : l’école française, réalisé par la journaliste et historienne française Marie-Monique Robin décrit la participation et la collaboration des militaires français avec les dictatures sud-américaines durant les années 1970 et 1980, en particulier avec la junte militaire argentine [1976 – 1983, ndlr].

Dans un entretien avec le quotidien argentin Pagina 12, Marie-Monique Robin rappelle : « L’Etat Major argentin a proposé en 1959 un accord pour que des experts français donnent des cours et agissent en tant que conseillers payés par l’Armée argentine dans le domaine de la « guerre anti-subversive ». La mission militaire française permanente à Buenos Aires, composée essentiellement de vétérans de la guerre coloniale en Algérie (1954-1962), est restée en place jusqu’en 1981, avec l’appui des gouvernements argentin et français. Les méthodes utilisées dans la « Bataille d’Alger » [le 7 janvier 1957, les pleins pouvoirs de police sur le Grand Alger – 800.000 habitants – sont attribués au général Jacques Massu, qui commande quelque 6000 parachutistes, ndlr] ont été exportées à l’Ecole de Guerre de Buenos-Aires. Cela a été le cas notamment en ce qui concerne la conception de l’ennemi intérieur, qui était à la base de la doctrine française, issue de leur expérience dans la lutte contre un ennemi en milieu urbain. En effet, pour les militaires argentins, jusqu’à l’arrivée des Français, l’ennemi venait de l’extérieur, du Chili, du Paraguay. Mais avec cette nouvelle conception, l’ennemi pouvait être un voisin, un enseignant, un péroniste ou un militant de gauche qui mettait en péril les valeurs occidentales. Et pour vaincre cet ennemi caché, entremêlé à la population, dépourvu d’uniforme, il fallait mettre en oeuvre les méthodes de la « doctrine française » ou « école française ». Le renseignement est fondamental : et qui dit renseignement dit interrogatoire, et donc torture (pour prétendument tirer les informations). Et ensuite, pour se débarrasser des torturés, on les fait disparaître. »

Escadrons de la mort : l’école française commence par la voix de quelques ex-combattants français en Indochine et en Algérie qu’on entre dans le sujet. Il y a également des témoignages de quelques élèves exemplaires comme, entre autres, l’ex-ministre de l’Intérieur pendant la dictature, Albano Harguindeguy, l’ex-président, de fait, Reynaldo Bignone, et Manuel Contreras, chef de la DINA, la police secrète chilienne.

Ces témoignages historiques sont complétés par les récits de deux ex-cadets de la Marine, emprisonnés et renvoyés parce qu’ils ont dénoncé l’utilisation de la torture, et par les histoires de quelques survivants et de Horacio Mendez Carrera, avocat des disparus français en Argentine, et de Maria del Rosario Cerruti, une mère de la Plaza de Mayo [ces femmes qui ont, avec une volonté et un courage sans faille, réclamé dès avril 1977 que la vérité soit faite sur les crimes de la dictature au pouvoir].

En quoi a consisté la participation des militaires français durant la dernière dictature en Argentine ?

Marie-Monique Robin (Source : Página 12) C’est en 1957 que les premiers officiers argentins, dont Alcides Lopez Aufranc, sont arrivés à Paris pour suivre durant deux ans des cours de l’Ecole de Guerre. A cette époque, Fidel Castro n’était pas au pouvoir à Cuba, la guérilla argentine n’existait pas en tant que telle, et le poids du Parti communiste n’était pas important. A l’époque où Lopez Aufranc se formait à Paris, il y avait la Guerre froide ; il n’y avait pas d’ennemi, mais ils étaient convaincus que la Troisième Guerre mondiale menaçait.

Dans le film, le général Balza explique cela très clairement lorsqu’il dit – en parlant des militaires argentins à la fin des années 1950 – qu’ils se préparaient pour une guerre virtuelle, fictive. Dans la pratique, l’arrivée des Français en Argentine a entraîné une extension massive des services de renseignements et l’utilisation de la torture en tant que principale arme de la guerre anti-subversive dans le concept de guerre moderne. Comme la population civile est méfiante, il fallait quadriller le territoire : on attribuait à chaque général une zone, et des sous-zones étaient confiées à un capitaine ou à un lieutenant.

Quelles sont les différences dans l’utilisation de la technique militaire en Algérie et en Argentine ?

Bignone l’exprime très bien dans le film lorsqu’il dit textuellement : « L’ordre de bataille de mars 1976 est une copie de la bataille d’Algérie ». Les décrets signés, en 1975, durant le gouvernement d’Isabel Perón pour exterminer la guérilla et les décrets militaires qui ont instauré la dictature [en 1976, ndlr], ont tous les deux été inspirés de textes français. La célèbre Bataille d’Alger était caractérisée par le fait que les pouvoirs de la Police ont été délégués à l’Armée, et en particulier aux parachutistes. La police était sous le contrôle de l’Armée, et ce sont les militaires eux-mêmes qui menaient les interrogatoires. On y a également pratiqué les disparitions forcées, avec un bilan de 30.000 personnes disparues.

Le film affirme que les militaires argentins ont été les meilleurs élèves de l’école française. Pourquoi ?

L’Argentine est le seul pays où il y a eu une mission militaire permanente pendant 20 ans. Aux Etats-Unis, les militaires français ne sont restés que deux ou trois ans. Au Brésil, ils ont donné des cours ponctuellement à Manaus [capital de l’Etat Amazonas, ndlr]. Ce n’est pas un pur hasard si les militaires français sont restés en Argentine pendant 20 ans sans discontinuer. Il y a eu des liens entre l’extrême droite française et l’Argentine depuis les années 1930. L’intégrisme catholique français a joué un rôle très important dans l’exportation de la doctrine française, en lui fournissant une base idéologique, notamment par le biais de l’ainsi dénommée « Cité catholique ». Celle-ci fut créée par Jean Ousset, un ex-secrétaire de Charles Maurras, qui a été l’un des leaders de l’extrême droite en France. La Cité éditait une revue, Le Verbe, qui a eu beaucoup d’influence sur les militaires durant la guerre d’Algérie, notamment pour justifier l’utilisation de la torture.

A la fin des années 1950, la Cité catholique [courant catholique intégriste, ndlr] s’est installée en Argentine sous le même nom, et avec la même revue. Elle organise des cellules à l’intérieur de l’armée et connaît un développement important pendant le gouvernement du général Onganía [en 1969, ndlr].

Le personnage clé de cette organisation est le père Georges Grasset, qui a été le confesseur personnel de Videla [un des chefs de la junte militaire argentine, ndlr], et qui vit encore en Argentine. Guide spirituel de l’OAS (l’organisation de l’armée secrète) qui, avec ses commandos Delta (escadrons de la mort) a essayé d’empêcher par les armes l’indépendance de l’Algérie. Dans l’Armée argentine, il existait un courant ultra-catholique intégriste, qui explique pourquoi l’influence des Français a été si importante. Lorsqu’il vient à Buenos Aires – Grasset vit à la Rue Tucuman n°1561, 4e étage, appartement 37 – il entretient des liens avec la congrégation de Monseigneur Lefebvre, un évêque intégriste français qui a depuis été excommunié par le Vatican [Il est décédé en 1991 – né en 1905 ; la Congrégation a toujours son centre à Ecône, en Valais-Suisse, sous le nom de Fraternité sacerdotale Saint Pie X, ndlr]. Cette congrégation possède quatre monastères en Argentine, la principale à La Reja. Lorsque je suis allée à La Reja, j’ai parlé avec un curé français qui m’a dit : « Pour sauver l’âme d’un curé communiste, il faut le tuer ». C’est là que j’ai rencontré Luis Roldan, ex-sous secrétaire du Culte sous Menem [président de l’Argentine entre 1989 et 1999, ndlr]. Il m’a été présenté par Dominique Lagneau, le curé directeur du monastère, comme étant « Monsieur Cité catholique en Argentine ».

L’influence française a été théorique, technique et idéologique. Bruno Genta et Juan Carlos Goyeneche représentent cette idéologie, partagée par les officiers qui allaient prendre le pouvoir en Argentine 20 ans plus tard. Le coup militaire de 76 est le fruit d’une lente préparation qui a débuté dans les années 1950.

Est-ce que vous avez dû utiliser une caméra cachée pour certaines séquences ?

Je l’ai notamment utilisée pour la rencontre avec Bignone [le général Reynaldo Bignogne est nommé Président par la Junte en juillet 1982 ; alors que la crise du pouvoir est à son sommet suite à la guerre des Malvinas de 1982 contre la Grande-Bretagne de Thatcher, ndlr]. Bignogne m’a reçu à cause du livre – qui sera édité par les éditions Sudamericana l’année prochaine, et qui portera le même titre que le film – et je me suis présentée comme historienne de l’extrême droite.

Je n’ai eu aucun problème éthique, j’étais devant un tortionnaire, un violeur des droits humains. Preuve en est ce qu’ils ont fait et ce qu’ils veulent occulter. Le général Ramon Diaz Bessone doit être furieux à cause de ce que j’ai enregistré. Lorsqu’il a pensé que j’avais cessé de filmer, il a totalement changé, il s’est transformé et détendu, et c’est alors qu’il dévoile cet autre personnage, et il dit ce qu’il pense réellement : « Comment veux-tu tirer des renseignements, si tu ne tortures pas, si tu ne serres pas » ?

Source : Página 12 (http://www.pagina12web.com.ar), Argentine, 13 octobre 2004.

Traduction : revue A l’encontre (http://www.alencontre.org).

Voir de même:

Ces docs qui ont changé le monde (1/5) : « Escadrons de la mort, l’école française »

Hélène Marzolf

Télérama n° 3178

- Oui, il arrive que la télévision fasse bouger les choses. A condition que les enquêtes soient percutantes et trouvent un écho dans les médias et chez les politiques. Durant cinq jours, nous vous donnons à voir ou revoir ces films exceptionnels qui ont provoqué des remous considérables lors de leur diffusion. On commence par « Escadrons de la mort, l’école française », un documentaire de Marie-Monique Robin qui a fait trembler l’Argentine, diffusé en septembre 2003 sur Canal+. A revoir ici jusqu’à15h.

Avec ce film, la réalisatrice Marie-Monique Robin a réussi un tour de force : secouer la mémoire d’un pays – l’Argentine – et déclencher une réaction en chaîne dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. Dans son enquête, elle révèle la manière dont la France exporta, dans les années 1960 et 1970, les techniques de lutte antisubversive apprises en Algérie, et forma les militaires sud-américains à la torture et au renseignement. A l’appui de sa démonstration, le film exploite, entre autres, le témoignage de hauts responsables argentins comme Ramon Diaz Bessone (responsable de nombreux camps de torture), Benito Bignone (dernier chef de la junte) ou Albano Harguindeguy (ex-ministre de l’Intérieur du dictateur Jorge Videla).

Lorsqu’elle boucle les entretiens avec ces généraux, au printemps 2003, la journaliste ne mesure pas encore ce qu’elle va déclencher. « Avant de quitter l’Argentine, j’ai montré mes rushs à Horacio Verbit sky, un journaliste très engagé dans la défense des droits de l’homme. Et il m’a dit : « C’est une bombe ! C’est la première fois que les généraux reconnaissent avoir exploité ces techniques de torture et de disparition de manière méthodique. Il faut absolument que tu me laisses utiliser les rushs. » » Le jour même de la diffusion du film sur Canal+, le 1er septembre 2003, le journal Pagina 12 publie une retranscription des témoignages dans ses colonnes, et des extraits des entretiens sont diffusés sur Telefe, une grande chaîne privée. « Et là, l’effet a été dément, s’étonne encore Robin. Les médias ont repris les extraits en boucle, tout le monde s’est passé mon portable, et m’a appelée jour et nuit. C’était l’enfer pendant une semaine. J’ai dû faire quarante ou cinquante interviews. On a parlé de « commotion nationale ! » » L’affaire remonte jusqu’au sommet de l’Etat. Une réunion de crise est organisée par l’état-major argentin, et le ministère de la Défense dégrade les généraux, dans l’attente de poursuites judiciaires. De son côté, la hiérarchie catholique – incriminée dans le film pour sa complaisance envers la junte – organise, dans la panique, une conférence de presse.

Si l’impact du documentaire est aussi fort, c’est parce que sa diffusion intervient dans un contexte où, pour la première fois depuis la dictature, l’Argentine semble prête à affronter son passé. Depuis son élection, en mai, le président Nestor Kirschner, en quête de légitimité, n’a cessé de marteler sa volonté de mettre fin au régime d’impunité dont bénéficiaient les militaires depuis un quart de siècle. Votée par le parlement dès août 2003, l’abolition des lois d’amnistie est entérinée deux ans plus tard par la Cour suprême. Des centaines de poursuites sont alors relancées, certaines grâce aux révélations du film. La boîte de Pandore est ouverte : les rushs de Marie-Monique Robin sont aujourd’hui exploités comme pièces à conviction devant les tribunaux, et elle-même est régulièrement citée à comparaître. En 2008, elle s’est rendue à Corrientès, pour témoigner contre les hommes de Bessone, et retournera en début d’année prochaine en Argentine pour les procès de deux autres membres de la junte.

Ironie de l’histoire, cet exercice de remue-mémoire cathartique n’a pas eu lieu en France. En 2003, une poignée de députés verts (Noël Mamère, Yves Cochet et Martine Billard) a demandé la constitution d’une commission d’enquête parlementaire sur le sujet. Peine perdue. La commission des Affaires étrangères, alors présidée par Edouard Balladur, a rejeté la demande, arguant du fait que « les allégations portées sur le rôle de la France en Amérique latine dans les années 1970 sont sans fondement sérieux. » Réaction aberrante, au vu des révélations et des preuves apportées par le film sur l’implication du gouvernement sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing. Seul signe de reconnaissance octroyé par la République, la journaliste a décroché un prix, les lauriers du Sénat, et reçu, à cette occasion, un hommage appuyé du médiateur de la République, Bernard Stasi : « J’ai honte pour la France. J’espère que nous aurons le courage de faire toute la lumière sur cette face cachée de notre histoire pour que nous ayons enfin le droit de nous revendiquer patrie des droits de l’homme ».

Voir aussi: 

Voir enfin:

Jean Lartéguy, maître à penser de l’armée américaine

Pierre Assouline

Le Monde des livres

03.03.11

S’il arrive que les funérailles d’un écrivain populaire précèdent de peu celles de son oeuvre, il est plus rare qu’elles lui succèdent. Nul doute que les personnes présentes ce mercredi à la messe célébrée en la cathédrale Saint-Louis-des-Invalides, à la mémoire de Jean Lartéguy, disparu le 23 février à 90 ans, possédaient tous ses livres dans leur bibliothèque. Ce qui n’était pas le cas des journalistes chargés de rédiger la nécrologie du soldat-grand reporter qui fut un écrivain de guerre à succès. Ses ouvrages demeurant introuvables dans les librairies en dur quel que soit le format, ils durent se rabattre sur les librairies en ligne quel que soit le prix.

Ses récits de guerre (Les Centurions, Les Mercenaires, Les Prétoriens, Le Mal jaune, Les Tambours de bronze), les seuls disponibles en principe, ont bien été réunis en un volume par Omnibus ; mais comme il s’en est vendu moins de 2 000 exemplaires depuis 2004, on ne les trouve plus guère. Il ne s’agit pourtant pas d’un écrivain maudit nationalement célébré avec perte et fracas, ni d’un auteur d’avant-garde que l’air du temps aurait relégué dans l’arrière-garde, mais bien d’un authentique romancier populaire. Il est vrai qu’il exalta des valeurs – honneur, patrie, sacrifice, fraternité – qui semblent avoir été emportées par le vent de l’Histoire avec les guerres coloniales dont il avait peint la geste.

Or, par un étrange paradoxe, cet auteur jouit d’une plus forte notoriété en langue anglaise que dans sa propre langue. Les Centurions (1963), son grand roman sur les parachutistes de Bigeard en Algérie, porté à l’écran avec Alain Delon, Anthony Quinn, Michèle Morgan, Maurice Ronet, Jean Servais et Claudia Cardinale, atteint 2 000 dollars sur Amazon. Aussi a-t-il été réédité en février par Amereon, petit éditeur de Mattituck, dans l’Etat de New York, qui ne le vend « que » 60 dollars.

Il faut dire que Lartéguy peut compter sur de fidèles lecteurs outre-Atlantique. Beaucoup sont galonnés. L’un d’eux, qui l’est particulièrement, s’est fait l’attaché de presse bénévole du livre : le général David Petraeus, commandant de la coalition militaire en Irak avant de prendre le commandement des troupes de l’OTAN en Afghanistan à la suite du général Stanley McChrystal, lui-même inconditionnel des Centurions, viré par le président Obama pour avoir trop parlé au reporter de Rolling Stone. Petraeus en a réactivé le culte dans l’armée américaine en encourageant fortement l’éditeur à le publier de nouveau.

Torture et guérilla

C’est peu dire que son propre manuel de contre-insurrection est inspiré d’un chapitre des Centurions ; celui-là même où Bigeard, alias Raspeguy, tirant les leçons de sa détention dans les geôles du Vietminh, décide d’adapter ses paras en Algérie à une guerre non conventionnelle où il faut d’abord couper son adversaire de la population dès lors qu’elle lui fournit ravitaillement et informations. C’est un traité vivant et vécu de guerre contre-insurrectionnelle, dans lequel la dimension politique et psychologique, basée sur la primauté du renseignement, l’emporte sur l’aspect purement militaire des opérations.

Sophia Raday, épouse d’un officier qui a servi sous les ordres du général Petraeus en Irak, a raconté sur le site Slate qu’à Bagdad ce dernier ne cessait de relire le livre de Jean Lartéguy et de s’en faire le propagandiste, tant les situations sur le terrain lui paraissaient semblables. Jusqu’à la « manière » de faire parler à temps des combattants ayant disséminé en ville des bombes réglées pour exploser dans les vingt-quatre heures – ce qu’il appellera le « ticking time bomb scenario », justifiant le recours dans l’urgence à la torture afin de sauver les vies de civils (et en ce sens, on peut dire que la série « 24 heures chrono » paie aussi sa dette aux Centurions).

Il n’y a pas que Jean Lartéguy : le colonel Trinquier aussi. Son livre La Guerre moderne (La Table ronde, 1961), qui théorise la guerre subversive, est un classique des écoles de guerre américaines, les mêmes où, pour enseigner la guérilla urbaine, l’on projette aux futurs officiers La Bataille d’Alger (1966). Coproduit pour l’Algérie par Yacef Saadi, ancien responsable de l’Armée de libération nationale, le film était signé du réalisateur italien Gillo Pontecorvo, qui se réclamait du marxisme.

Mais Les Centurions, à l’origine de tant de vocations militaires, a une particularité qui le distingue de tous les autres : c’est un roman ; et pourtant, la vérité qui y est rapportée par un écrivain au coeur même de l’Histoire en marche, ce n’est pas du roman. Jean Lartéguy était son nom, inconnu des jeunes générations et déjà méconnu des précédentes. Un nom de plume, qui le distinguait de celui qu’il partageait avec son oncle, le chanoine Osty, traducteur d’un livre encore plus répandu et plus influent (même dans l’armée américaine !) que Les Centurions, et auquel est accolé son patronyme : la Bible.

Ce roman français que le général Petraeus a fait rééditer

Sophia Raday

Traduction Antoine Bourguilleau

Slate

2 février 2011

Le commandant des forces alliées en Afghanistan a trouvé des leçons de stratégie dans «Les Centurions», livre de Jean Lartéguy sur les guerres d’Indochine et d’Algérie.

Un exemplaire du roman de Jean Lartéguy, Les Centurions, épuisé en langue anglaise et traitant des parachutistes en Algérie et en Indochine, peut atteindre les 1.700 dollars (un peu plus de 1.200 euros) sur Amazon.com. Ce simple fait pourrait expliquer sa réédition ce mois de janvier par Amereon LTD, pour un prix conseillé de 59,95 dollars. Mais lorsque j’ai passé un coup de fil à l’éditeur, Jed Clauss, il m’a fait savoir que l’argent n’était pas le motif principal: «Ecoutez, je suis un vieux monsieur», m’a-t-il dit. «Je suis à la fin de ma carrière d’éditeur. Je ne me lance plus que dans des projets qui m’amusent. Mais David Petraeus voulait que ce livre soit réédité. Alors je l’ai réédité.»

Il s’ agit bien du général David Petraeus, l’homme crédité du tournant de la guerre en Irak, aujourd’hui chef des troupes alliées en Afghanistan. J’ai lu la traduction de ce roman de 1960, qui bénéficiait, il y a encore peu, du statut de livre-culte au sein du personnel militaire –et je l’ai aimé. Mais après avoir discuté avec Clauss, je me suis posé cette question: «Pourquoi Les Centurions atteignent-ils des prix pareils et pourquoi ce livre plaît-il au stratège le plus influent de sa génération?».

Mon mari ayant servi sous les ordres de Petraeus en Irak, je suis parvenu à me procurer son adresse e-mail et je lui ai directement posé la question. Il m’a répondu, m’a demandé de féliciter mon mari puis a ajouté, de manière assez énigmatique: «Content de l’apprendre. Bons baisers de Kaboul –Dave Petraeus.» C’était tout. Avait-il délibérément ignoré la question? Ou, plutôt, avait-il lu mon mail en diagonale, et cru que je me contentais de l’informer de la reparution des Centurions? Quelle que soit la réponse, j’ai été ravi du «Dave».

Inspiré par le général Bigeard

Mais «Dave» ne m’avait pas répondu grand chose. J’ai donc tenté de répondre à cette question par moi-même. Et, tandis que je relisais cet épais roman historique, son intérêt m’est apparu de manière assez limpide. Le roman suit les aventures du lieutenant-colonel Pierre Raspéguy, qui doit transformer une unité militaire accoutumée à la guerre conventionnelle en une unité capable de remplir les missions plus complexes et plus délicates de la guerre de contre-insurrection. Les «centurions» auxquels le titre fait référence sont les soldats français de Raspéguy, un terme faisant naturellement référence aux officiers romains de l’Antiquité, qui, sur la fin de l’Empire, combattaient à sa périphérie tandis que l’empire s’effondrait de l’intérieur. Ça vous rappelle quelque chose?

Comme le général Marcel Bigeard, dont son personnage s’inspire clairement, Raspéguy se retrouve un temps dans un camp de prisonniers en Indochine où lui et ses soldats voient «leurs individualités trempées dans un bain de chaux vive» jusqu’à ce qu’il n’en subsiste plus que «le strict essentiel». Durant ce processus de «macération», Raspéguy et ses hommes en profitent pour étudier leur ennemi, le Viet-Minh. Ils prennent conscience que le Viet-Minh ne suit pas les règles conventionnelles de la guerre et motive ses partisans en s’appuyant surtout sur l’idéologie et son dogme. Il s’agit donc d’une force aussi politique que militaire, et vaincre un tel ennemi nécessite une nouvelle pensée, de nouveaux chefs et de nouvelles tactiques. «Pour cette sorte de guerre», songe Raspéguy, «il faut des hommes rusés et astucieux, capables de combattre loin du troupeau et qui font preuve d’esprit d’initiative… qui peuvent effectuer toutes les tâches, braconniers et missionnaires.»

Après un retour difficile en France, Raspéguy et sa compagnie sont envoyés en Algérie. Tandis que le reste de l’armée végète –confinée dans des garnisons, ne se souciant que du règlement et de l’opinion des hauts gradés–, Raspéguy et ses hommes réalisent qu’ils doivent «couper les rebelles de la population, qui leur fournit des informations et les nourrit. Alors seulement, nous pourrons combattre à armes égales».

Les chapitres qui se déroulent en Algérie sont assez similaires aux expériences de Petraeus en Irak. En 2005, alors qu’il devenait de plus en plus évident que les Etats-Unis étaient en train de perdre la guerre, Petraeus se fit l’avocat d’une nouvelle approche, celle de la contre-insurrection (ou COIN), qui diffère de la doctrine militaire traditionnelle en mettant l’accent sur le caractère plus politique que militaire de l’insurrection. En 2006, il supervisa la rédaction du nouveau Field Manual 3-24, la première mise à jour de la doctrine américaine de contre-insurrection depuis vingt ans et le seul manuel de l’armée à avoir fait l’objet d’une critique dans le New York Times. Le FM 3-24 donna à Petraeus le statut de «théoricien militaire», et fit basculer les priorités de la doctrine américaine de l’emploi bref, mais dévastateur, de la puissance de feu, à la patience et à l’adaptabilité, en insistant tout particulièrement sur l’adoption la plus rapide possible des leçons du terrain. Raspéguy aurait été enchanté.

Des raisons essentiellement émotionnelles

Les similitudes entre Les Centurions et la stratégie actuelle de COIN ne sont pas accidentelles. On sait que Petraeus relit régulièrement des passages du livre et qu’il est également un disciple de Marcel Bigeard. Comme Greg Jaffe et David Cloud le font remarquer dans The Fourth Star (un ouvrage traitant des généraux Petraeus, Peter Chiarelli, George Casey Jr. et John Abizaid), Petraeus a correspondu avec Bigeard durant près de trois décennies et conserve une photo dédicacée du général sur son bureau.

Mais malgré toutes les leçons stratégiques que l’on peut tirer des Centurions, je pense que les militaires apprécient le livre pour des raisons essentiellement émotionnelles. Lartéguy a le don pour mettre en scène des situations psychologiques tendues qui font à la fois la part belle aux idéaux militaires (loyauté, commandement en première ligne, courage) et aux angoisses de la guerre. On lui attribue d’ailleurs l’invention du ressort scénaristique de la «course contre la bombe»: Raspéguy et sa compagnie capturent un chef rebelle qui connaît l’emplacement de quinze bombes qui doivent exploser dans différents magasins européens d’Alger dans exactement 24 heures et ils doivent, naturellement, obtenir cette information avant l’heure dite. De nombreux détails de cette scène, dont une horloge égrénant le temps qui reste, furent utilisés à plusieurs reprises dans la série télévisée 24 heures chrono.

Mais dans 24 heures chrono, la «course contre la bombe» est utilisée pour faire monter la tension dramatique et, diraient certains, pour justifier l’utilisation de «tous les moyens nécessaires» pour faire parler les terroristes. Dans Les Centurions, cette part de l’intrigue est avant tout psychologique et l’officier chargé de l’interrogatoire tente sincèrement d’éviter tout usage de la violence. Il tente de briser la résolution de son prisonnier en lui racontant sa propre expérience de la torture: «Tu ne tiendras pas le coup; et tu sauras alors ce que cela fait d’être un lâche et de devoir vivre avec cette lâcheté le restant de tes jours» (ce qui est, disons-le, bien plus sophistiqué et réaliste que ce que l’on nous raconte dans 24 heures chrono. Le héros de la série, Jack Bauer, aurait enduré deux ans de torture sans prononcer un mot). Si le personnage de Raspéguy finit par utiliser la pression physique, il le fait parce qu’il se laisse totalement submerger par ses propres émotions, une décision qui va causer un véritable traumatisme.

McChrystal, un personnage de Lartéguy

L’acuité du propos de Lartéguy dépasse le champ purement militaire et s’étend également aux relations entre la société et ses guerriers. Les parachutistes haïssent tout particulièrement les généraux ronds-de-cuir qui critiquent leur conduite sans avoir fait l’expérience de leurs souffrances et de leur dilemme moral. Lorsque les centurions apprennent qu’une procédure judiciaire va être intentée contre eux pour «cruauté excessive», Raspéguy déclare: «Maintenant qu’ils ne se chient plus dessus de trouille, ils nous envoient leurs petits carrés de papier.» Dans Les Centurions, le destin du combattant est celui de la fraternité avec ses compagnons d’armes —au détriment de tous les autres. Cette aliénation devient naturellement des plus sévères quand ces hommes rentrent chez eux. Comme Larteguy l’écrit

«Le paradis dont ils avaient tant rêvé dans les camps de prisonniers se rapprochait lentement et avait déjà perdu de son attrait. Ils rêvaient d’un autre paradis: l’Indochine… ils n’étaient pas des fils accablés rentrant à la maison pour panser leurs plaies. Ils étaient des étrangers.»

Le général Petraeus semble avoir évité une déconvenue aussi extrême. Mais le général Stanley McChrystal, ancien commandant des troupes américaines en Afghanistan, semble sortir du moule de Larteguy. Il est manifeste que McChrystal a lu Les Centurions et qu’il a pu ressentir l’esprit de corps que Lartéguy décrit. Dans une de ses dernières grandes interviews, il a déclaré, dans les colonnes de The Atlantic:

«Au sein du JSOC [commandement intégré des opérations spéciales, ndlr], nous avions ce sens… de la mission, de la passion… appelez ça comme vous voulez. Les insurgés avaient une cause à défendre et nous l’inverse. Nous avions un haut degré de cohésion au sein des unités, comme dans Les Centurions.»

Il est également manifeste qu’il nourrit un profond ressentiment à l’encontre des étrangers à sa condition de militaire. Dans le portrait de Rolling Stone qui ruina sa carrière, il se moquait ouvertement des diplomates et des politiciens qui entendaient se mêler de cette guerre –râlant en recevant un e-mail de Richard Holbrooke (qu’il compare à un animal blessé) et racontant qu’il venait de se faire «baiser» et allait devoir assister à un dîner avec des ministres français.

Lors de sa parution en France en 1960, Les Centurions fut un succès de librairie avec plus de 450.000 exemplaires vendus, et permit à Jean Lartéguy de se tailler un nom dans l’ édition. Les avis sur ses mérites littéraires varièrent. Aux Etats-Unis, lorsqu’il fut publié en anglais peu après, les opinions furent clairement négatives. Le Harvard Crimson le décrivit comme «un très mauvais roman» et le New York Times écrivit qu’il «était impossible de suivre qui était qui et plus encore de s’y intéresser». Mais alors que nous entrons dans la dixième année du conflit en Afghanistan, que nous débattons des mérites de la COIN et que nous voyons s’accroître le fossé entre la société civile et ceux qui font la guerre en son nom, ce livre semble d’une troublante acuité. Les soldats utilisent une phrase toute faite pour décrire ceux qui n’ont jamais combattu en les désignant comme des gens n’ayant jamais «entendu un coup de feu tiré sous le coup de la colère». Il est impossible de comprendre l’impact émotionnel du combat sans l’avoir vécu, mais la lecture des Centurions en est un très bon substitut.

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