Education: C’est l’immigration non choisie, imbécile ! (It’s the non-selective immigration, stupid !)

31 décembre, 2010

Foreign born/native student's performance (PISA, 2006) Foreign born labor forceImmigrant/native students gap (PISA, 2009)

L’école gagnerait à s’appuyer sur une autre logique que celle de la compétition. (…) D’autres modèles éducatifs ont prouvé leur efficacité. En Finlande – pays en tête des classements internationaux en matière d’éducation –, les élèves sont évalués pour la première fois à 9 ans de façon non chiffrée et commencent à être notés seulement à partir de 11 ans. (…) Nous appelons à supprimer la notation à l’école élémentaire, qui doit devenir l’école de la coopération et non de la compétition. Appel à la suppression des notes en primaire
Comme lors de la précédente enquête de 2006, la France se situe dans la moyenne de l’OCDE pour les trois compétences étudiées (21ème en compréhension de l’écrit, 22ème en mathématiques et 27ème en sciences), loin derrière la tête du classement 2009 composée de Shanghai, la Corée du Sud et la FinlandeL’Express
La Corée et la Finlande sont les pays les plus performants de l’OCDE : leur score moyen s’établit à 539 et 536 points respectivement. (…) Les pays ou économies les plus performants en compréhension de l’écrit sont Hong-Kong (Chine) (score moyen de 533 points), Singapour (526 points), le Canada (524 points), la Nouvelle-Zélande (521 points), le Japon (520 points) et l’Australie (515 points). Les Pays-Bas (508 points), la Belgique (506 points), la Norvège (503 points), l’Estonie (501 points), la Suisse (501 points), la Pologne (500 points), l’Islande (500 points) et le Liechtenstein (499 points) affichent également des scores supérieurs à la moyenne de l’OCDE (493 points). Les États-Unis, la Suède, l’Allemagne, l’Irlande, la France, le Danemark, le Royaume-Uni, la Hongrie, le Portugal et, dans les pays et économies partenaires, le Taipei chinois, ont obtenu des scores proches de la moyenne de l’OCDE. (…) . Parmi les pays de l’OCDE, l’écart entre le pays le plus performant et le pays le moins performant s’établit donc à 114 points, soit l’équivalent de plus de 2 années d’études. Rapport PISA
Le taux d’immigration ne joue aucun rôle dans le résultat global d’un pays, dans son taux d’échec scolaire, dans la quantité de ses élites et dans l’écart entre les immigrés et les autres ». En outre « dans tous les pays les élèves issus de l’immigration obtiennent toujours des résultats plus faibles que les autochtones. Mais les performances des uns et des autres sont fortement corrélées : meilleure est, dans un pays donné, la réussite des autochtones, meilleure est aussi la réussite des immigrés ». Deux enseignements importants : (1) il existe une marginalisation globale des immigrés dans l’ensemble des systèmes scolaires de l’OCDE et (2) les systèmes qui font mieux que les autres pour minimiser cette marginalisation ont un plus grand volume d’élites et un meilleur niveau d’ensemble. L’effort à fournir pour améliorer le niveau des immigrés n’est pas simplement une question de justice : l’efficacité d’ensemble du système en dépend. Baudelot et Establet
•lorsque les migrants modifient le niveau de qualification moyen de la force de travail, ceci influe sur les primes de qualification. Ainsi, l’immigration non qualifiée contribue à augmenter les inégalités salariales entre travailleurs diplômés et non diplômés, ou à augmenter le taux de chômage des non-qualifiés (…) Dans le cas des États-Unis, Borjas et al. (1997) ont estimé qu’un tiers de l’augmentation des inégalités salariales depuis 1970 est attribuable à la faiblesse relative de la qualification des immigrants ;
•s’ils sont plus jeunes, en âge de payer impôts et cotisations sociales, les migrants contribuent à augmenter les recettes publiques. Toutefois, ils bénéficient aussi de transferts sociaux, pour eux-mêmes ou leur famille. Ces transferts sont d’autant plus importants que leur qualification est faible ou que leur intégration sur le marché du travail et plus généralement à la société du pays d’accueil est difficile ;
•enfin, s’ils obtiennent le droit de vote, les migrants peuvent modifier les équilibres politiques et entraîner des choix plus éloignés des préférences des natifs.
(…)
Plusieurs nations se sont déjà engagées dans un processus de sélection accrue des immigrés. Le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande mènent depuis longtemps des politiques d’immigration sélectives fondées sur des systèmes par points donnant la priorité aux diplômes élevés. Les États-Unis délivrent un nombre croissant de visas sélectifs (principalement les visas H1B) qui drainent quelque 200 000 travailleurs qualifiés par an.
(…)
Le bilan avec les grandes nations d’immigration (États-Unis, Canada et Australie) est largement déficitaire. Par rapport à ces trois nations, la perte nette pour l’UE15 est évaluée à 2,4 millions de personnes qualifiées en 2000. Les États-Unis contribuent pour 49 % à cette perte et le Canada pour 31 %. Les deux pays les plus touchés sont l’Allemagne et le Royaume-Uni. Le solde global avec les autres pays est largement positif, avec au total 2,7 millions d’entrées d’immigrés qualifiés en provenance du reste du monde (hors États-Unis, Canada, et Australie) contre seulement 420 000 sorties vers le reste de l’OCDE
 (…)
Au total, une perte nette de 150 000 diplômés supérieurs est observée en 2000 pour l’UE dans son ensemble, soit 0,1 % de sa population âgée de 25 ans et plus. Dans ce processus d’échange, les principaux gagnants sont la Suède (1,5 %), le Luxembourg (1,2 %), la France (0,6 %) ou la Belgique (0,5 %). Les perdants nets sont l’Irlande (–3,1 %), la Grèce (–1,1 %), le Portugal et le Royaume-Uni (–0,7 %).
En résumé, si l’Europe enregistre une large perte nette de capital humain dans ses échanges avec les grandes nations d’immigration (États-Unis, Canada et Australie), elle compense ce déficit en attirant suffisamment de diplômés en provenance des pays en développement et, dans une moindre mesure, des autres pays de l’OCDE. Toutefois, la substitution de qualifiés natifs par des qualifiés immigrés n’est probablement pas neutre. L’immigration pose des problèmes complexes d’intégration, d’assimilation, de comparabilité des diplômes et de « transférabilité » des compétences acquises dans les pays d’origine. Une étude récente menée au Canada montre qu’à diplôme donné, les immigrants ont un niveau de compétence et d’alphabétisation moins élevé que les natifs (Coulombe et Tremblay, 2006). Pour chaque pays d’origine, les auteurs ont calculé un écart « compétence-scolarité » mesurant le supplément d’années de scolarité nécessaire aux diplômés étrangers pour atteindre le niveau de compétence des natifs. L’écart de compétence moyen par rapport aux natifs correspond à 3 années de scolarité (2,1 années pour les immigrants dont la langue maternelle est celle du pays receveur). Cet écart varie considérablement selon les pays : une corrélation négative très forte est observée entre l’écart « compétence-scolarité » et le revenu par habitant du pays d’origine. Il est hasardeux de généraliser cette étude au cas européen. Toutefois, il est plus que probable que le bilan qualitatif des échanges européens soit largement plus déficitaire que ce que le bilan purement quantitatif présenté ci-dessus peut laisser supposer. En tout état de cause, le bilan négatif européen contraste fortement avec le bilan positif des États-Unis, du Canada ou de l’Australie.
(…)
Cet exode des cerveaux pour les qualifications très élevées et/ou dans des secteurs de pointe met en péril les performances européennes en matière de recherche et développement dans des secteurs clés tels que la biotechnologie, la recherche médicale, la chimie, la nanotechnologie, les technologies de l’information et des communications. Tout cela conditionne fortement la position européenne sur l’échiquier mondial. Plusieurs causes expliquent cet exode des élites : meilleures possibilités d’embauche, perspectives de salaires plus élevés, environnement scientifique stimulant, moyens plus importants accordés aux chercheurs, etc. Ce dernier élément est important dans la mesure où la recherche dans les secteurs de pointe nécessite un appareillage coûteux. Il est donc impossible de dissocier l’exode des chercheurs européens de la politique générale de R&D européenne. Cause et conséquence de cet exode des chercheurs, le retard européen en matière d’investissements et de performance du secteur de la R&D est devenu béant. En termes relatifs, le budget total consacré à la recherche et développement au sein de l’Union européenne (UE15) reste de loin inférieur au budget observé aux États-Unis ou au Japon. Bien que masquant des disparités importantes entre pays, les dépenses européennes de R&D en pourcentage du PIB s’élevaient en Europe à 1,93 % en 2000, contre 2,69 % aux États-Unis et 2,98 % au Japon. Ce déficit s’est creusé au cours du temps. En 1991, l’UE investissait 164 milliards d’euros (en parité de pouvoir d’achat), soit 46 milliards de moins que les États-Unis. Entre 1991 et 2000, les dépenses de R&D ont progressé de 38 % aux États-Unis, de 20 % au Japon contre 19 % au sein de l’UE15. Au total, le déficit d’investissement en R&D de l’UE15 s’est amplifié de façon continue à partir de 1995 ; il a quasiment doublé en l’espace d’une décennie, comme le montre la figure 1.
(…)
L’analyse révèle que les principaux déterminants des choix de localisation des migrants sont la distance entre pays de départ et de destination, les liens coloniaux et linguistiques, ainsi que les caractéristiques des pays d’accueil : le PIB par habitant, le taux de chômage, la taille démographique et la générosité de la protection sociale. Les migrants qualifiés sont plus sensibles aux distances géographiques et aux perspectives de revenu (PIB par habitant). Les non-qualifiés sont plus sensibles aux liens coloniaux et aux programmes sociaux.
(…)
Étant donné nos liens historiques privilégiés avec les pays très pauvres, la faiblesse des primes de qualification en Europe, et le caractère redistributif de notre fiscalité et de notre protection sociale, qu’est-ce qui peut bien inciter les individus hautement qualifiés à choisir l’Europe comme destination ? Le bilan mitigé de la politique de green cards allemande nous montre à quel point il est difficile de rivaliser avec d’autres nations plus compétitives sur le « marché » international des talents. A contrario, étant donné les liens historiques, linguistiques, géographiques, la générosité de la protection sociale et la taille des réseaux déjà installés, les candidats à la migration en provenance des pays les plus pauvres (et donc moins dotés en qualification) ont des incitations fortes à rechercher les moyens légaux ou illégaux de rallier le vieux continent. Frédéric Docquier et Hillel Rapoport

Cherchez l’erreur!

A  l’heure où, entre un énième appel à la suppression des notes, une dénonciation de l’élitisme républicain ou une fumisterie sur nos chères têtes blondes qui « lisent beaucoup », un nouveau rapport de l’OCDE épingle la France pour son école injuste et félicite à nouveau la Corée et la Finlande pour leurs premières places …

Et six ans après un autre rapport qui avait le mérite d’expliciter ces mauvais résultats français en  dénonçant ces pays de l’OCDE qui « servent mal les enfants issus de l’immigration » …

Comment ne pas se poser la question de la part de l’immigration justement dans ces médiocres résultats ?

Et, contre les dénégations de nos Baudelot-Establet nationaux, ne pas être frappé de cette évidence ?

N’est-ce pas les pays les plus ethniquement homogènes (Corée, Japon, Finlande) ou les pays à immigration délibérément choisie (Canada, Australie, Nouvelle Zélande) qui ont les meilleurs résultats et les plus faibles écarts entre leurs élèves autochtones et allochtones ?

Laissant alors en bonne logique les pays ayant à la fois le plus d’immigrés et, par refus de la sélection, les moins diplômés et qualifiés les moins bonnes places ?    

Les systèmes éducatifs dans de nombreux pays de l’OCDE servent mal les enfants issus de l’immigration, selon un rapport de l’OCDE

15/05/2006 – De nombreux pays développés ne parviennent pas à aider les enfants issus de l’immigration à s’intégrer dans la société par l’instruction. Selon une nouvelle étude de l’OCDE, dans certains pays de l’OCDE, ces enfants accusent un retard scolaire de plus de deux ans par rapport à leurs camarades autochtones, même si l’on tient compte des facteurs socioéconomiques.

Where immigrant students succeed met à profit les données recueillies dans le cadre du Programme international de l’OCDE sur le suivi des acquis des élèves (PISA), au cours duquel des élèves de 15 ans dans 41 pays ont passé des épreuves en mathématiques, en compréhension de l’écrit, en sciences et en résolution de problèmes. Ce rapport examine la situation de 17 pays ou territoires comptant une large population d’immigrants : l’Allemagne, l’Australie, l’Autriche, la Belgique, le Canada, le Danemark, les Etats-Unis, la France, le Luxembourg, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas, la Suède et la Suisse parmi les pays de l’OCDE et trois participants au PISA non membres de l’OCDE, la Fédération de Russie, Hong Kong Chine et Macao Chine.

Le rapport met en lumière les enjeux auxquels les systèmes d’éducation doivent faire face pour aider les populations immigrées à s’intégrer dans leurs sociétés d’accueil. Dans la mesure où les flux migratoires vont probablement demeurer élevés, voire s’accroître, les pays européens, en particulier, doivent mieux s’adapter à la diversité socioéconomique et culturelle de leurs populations.

Pour que les enfants immigrés puissent accéder dans de bonnes conditions au marché du travail, ils doivent être dotés de solides compétences de base et avoir la capacité et la motivation à continuer d’apprendre tout au long de leur vie. Ne rien faire n’est pas une option : vu les taux de chômage qui dans de nombreux pays sont deux à trois fois supérieurs parmi les populations immigrées que parmi les nationaux, il peut être infiniment plus coûteux de ne rien faire que d’agir.

En Allemagne, en Autriche, en Belgique, au Danemark, aux Etats-Unis et en Norvège, parmi les enfants immigrés de la deuxième génération qui ont effectué toute leur scolarité dans le pays d’accueil, plus d’un tiers affiche des performances inférieures au niveau d’aptitude de base auquel les élèves commencent à être en mesure d’utiliser sérieusement les mathématiques. Dans tous les autres pays de l’OCDE, sauf en Australie et au Canada, au moins 20 % des élèves issus de la deuxième génération d’immigration obtiennent des scores inférieurs à ce niveau.

Dans le même temps, pourtant, les enfants immigrés font preuve d’une motivation à apprendre les mathématiques égale, voire même supérieure, à celle de leurs camarades autochtones et d’une attitude généralement très positive à l’égard de l’école. Ceci montre la vigueur de leur potentiel, dont le système scolaire peut tirer parti avec plus d’efficacité.

Le rapport met clairement en évidence que les systèmes scolaires se différencient considérablement du point de vue du devenir qu’ils assurent aux enfants immigrés. Dans des pays comme le Canada et l’Australie, les performances de ces enfants sont aussi bonnes que celles de leurs camarades autochtones. Mais dans d’autres, notamment ceux où les élèves sont répartis par niveaux, les résultats des enfants immigrés sont sensiblement inférieurs.

De fait, dans bien des pays, les enfants issus de familles immigrées sont désavantagés dès le départ. Ils sont en général affectés à des établissements scolaires moins performants qui ont souvent pour caractéristique d’accueillir des enfants issus des milieux défavorisés et où, dans certains pays, les conditions de vie en classe sont conflictuelles. Dans tous les pays examinés sauf quatre, au moins 25 % des enfants issus de la deuxième génération d’immigrés fréquentent des établissements scolaires où les populations immigrées représentent plus de 50 % des effectifs. En comparaison, moins de 5 % des enfants autochtones se trouvent dans cette situation dans tous les pays sauf deux.

Si l’on en croit le rapport, bien que la langue et l’origine géographique des enfants immigrés puissent aussi être des facteurs à considérer, elles ne suffisent pas pour expliquer les variations de performances entre les pays. Les élèves immigrés dont les familles viennent de Turquie ont en général de mauvais résultats dans de nombreux pays. Mais leurs résultats sont bien pires en Allemagne qu’en Suisse.

Par ailleurs, dans un certain nombre de pays, les enfants immigrés de la deuxième génération continuent d’obtenir des résultats aussi mauvais que ceux de leurs camarades de la première génération. En revanche, dans certains pays, où les niveaux d’immigration sont élevés, les performances des enfants immigrés de la deuxième génération sont beaucoup plus proches de ceux des enfants autochtones et de la moyenne nationale, ce qui tend à montrer que la politique des pouvoirs publics peut faire une différence. Parmi les pays qui sont en bonne position au regard de ce critère, beaucoup ont en commun de s’être dotés de solides programmes d’aide à l’apprentissage de la langue dans le préscolaire et dans le primaire et d’avoir clairement défini leurs objectifs, leurs normes et leurs systèmes d’évaluation.

Pour des informations complémentaires, les journalistes sont invités à contacter Andreas Schleicher, Direction de l’éducation de l’OCDE (tél. 33 1 45 24 93 66).

Where immigrant students succeed – A comparative review of performance and engagement in PISA 2003 est disponible pour les journalistes auprès de la Division des relations avec les médias (tel. + 33 1 45 24 97 00) ou via la bibliothèque en ligne, SourceOCDE, accessible à partir du site protégé des journalistes.

 

Informations complémentaires sur le rapport

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Where immigrant students succeed – A comparative review of performance and engagement in PISA 2003

Voir aussi:

Education: La Corée et la Finlande obtiennent les meilleurs résultats lors de la dernière enquête PISA de l’OCDE sur les performances éducatives

Envoyer  Imprimer  07/12/2010 – Les élèves de 15 ans de Corée et de Finlande sont les plus performants en compréhension de l’écrit selon la dernière enquête PISA de l’OCDE. Pour la première fois, elle mesure leur capacité à gérer des informations numériques.

L’enquête, qui consiste à soumettre à des tests de deux heures un demi-million d’élèves dans plus de 70 pays, évalue également les acquis en mathématiques et en sciences.Les résultats pour 65 économies vont être publiés aujourd’hui.

Les très bonnes performances suivantes correspondent à Hong Kong-Chine, Singapour, le Canada, la Nouvelle-Zélande et le Japon.

Resultats complets

La province de Shanghai, Chine, qui a pris part pour la première fois à l’évaluation, a obtenu des résultats supérieurs à ceux de tous les autres pays en compréhension de l’écrit. Plus d’un quart des jeunes de 15 ans de Shanghai ont fait preuve d’une capacité de réflexion mathématique poussée pour résoudre des problèmes complexes, contre 3 % en moyenne en ce qui concerne l’ensemble de la zone OCDE.

Iinterview avec Andreas Schleicher,

Chef de la division des indicateurs de l’Education et de la division des analyses

     « De bons résultats de l’enseignement ont une influence déterminante sur l’avenir de la croissance économique », a déclaré le Secrétaire général de l’OCDE, M. Angel Gurria. « Il existe certes toujours un lien entre le revenu national et les résultats scolaires, mais le Programme PISA nous apprend que deux pays ayant des niveaux de prospérité comparables peuvent afficher des performances très différentes. Ce qui montre bien que l’image d’un monde nettement divisé entre pays riches ayant un bon niveau d’éducation et pays pauvres se caractérisant par un faible niveau d’éducation est désormais dépassée ».

Certains pays de l’OCDE ont enregistré des progrès importants en compréhension de l’écrit, plus particulièrement le Chili, Israël et la Pologne, mais aussi le Portugal, la Corée, la Hongrie et l’Allemagne. En mathématiques, le Mexique, la Turquie, la Grèce, le Portugal, l’Italie et l’Allemagne ont connu de rapides améliorations. En sciences, c’est en Turquie, au Portugal, en Corée, en Italie, en Norvège, aux États-Unis et en Pologne que les résultats ont le plus progressé.

L’OCDE a étudié les différences de résultats entre filles et garçons, ainsi que l’influence de la taille de la classe, de la rémunération des enseignants et du degré d’autonomie des établissements scolaires dans l’affectation des ressources. Elle est parvenue aux conclusions suivantes :

Les filles lisent mieux que les garçons dans tous les pays, l’écart moyen entre les deux étant de 39 points, soit l’équivalent d’une année d’études. L’écart entre les deux sexes n’a diminué dans aucun pays depuis 2000, et s’est même creusé en Corée, en France, en Israël, au Portugal et en Suède. Cela reflète un désir de lecture décroissant chez les garçons et de la part consacrée à la lecture dans leur temps de loisir.

Les meilleurs systèmes scolaires sont les plus équitables – les élèves obtiennent de bons résultats quel que soit leur milieu socioéconomique d’origine. Les établissements qui sélectionnent les élèves à un âge précoce selon leurs capacités affichent des écarts de performance les plus importants en fonction du milieu socioéconomique.

Les systèmes les plus performants ont tendance à privilégier le salaire des enseignants avant de réduire la taille des classes.

Les pays dans lesquels les élèves sont plus nombreux à redoubler tendent à enregistrer globalement de plus mauvais résultats, avec un écart particulièrement marqué entre les enfants de familles défavorisées et de familles aisées. C’est en Belgique, en France, au Luxembourg, au Portugal et en Espagne que le redoublement est le plus courant.

Les systèmes très performants permettent aux établissements de concevoir des programmes d’enseignement et de définir des politiques d’évaluation mais n’autorisent pas nécessairement le recours à la sélection.

Les établissements appliquant une discipline stricte et se caractérisant par de bonnes relations élèves-enseignants obtiennent de meilleurs résultats en compréhension de l’écrit.

Les établissements publics et privés obtiennent des résultats comparables, si l’on tient compte du milieu familial.

L’association d’une autonomie au plan local et d’une responsabilisation effective semble produire les meilleurs résultats.

Le pourcentage d’élèves ayant déclaré lire pour le plaisir est passé de 69 % en 2000 à 64 % en 2009.

Le programme PISA de l’OCDE vise à aider les pays à voir comment leurs systèmes scolaires s’ajustent globalement au regard de leur qualité, de leur équité et de leur efficacité. Les meilleurs systèmes éducatifs en terme de performance montrent ce à quoi les autres peuvent aspirer. Cela peut également inspirer des efforts nationaux pour aider les élèves à mieux apprendre, les enseignants à mieux enseigner, et les systèmes scolaires à devenir plus efficaces.

En 2011, dans le cadre du 50e anniversaire de l’OCDE, l’organisation va lancer deux nouveaux programmes pour aider les pays à construire, maintenir et améliorer les compétences de leurs citoyens et préparer le meilleur des futurs. Les premiers résultats du Programme pour l’Évaluation Internationale des Compétences des Adultes (PIAAC) ainsi que la stratégie de compétences de l’OCDE sera publié en 2013.

Pour de plus amples informations, les journalistes sont invités à se mettre en rapport avec Andreas Schleicher, de la Direction de l’éducation de l’OCDE

Voir aussi :

http://www.fabula.org/actualites/article29944.php

C. Baudelot, R. Establet, Elitisme républicain. L’Ecole française à l’épreuve des comparaisons internationales

Présentation de l’éditeur

Les dégâts de l’élitisme scolaire à la française, à la lumière des comparaisons internationales.

De quoi souffre l’école en France ? D’abord et avant tout de son élitisme : une culture du classement et de l’élimination précoce, doublée d’une grande tolérance aux inégalités et à leur reproduction. Tel est l’enseignement qui ressort des comparaisons internationales développées dans ce livre. L’école française demeure au XXIe siècle otage des idées qui l’ont vu naître à la fin du XIXe : distinguer une petite élite sans se soucier d’élever suffisamment le niveau des autres. Pour certains, peu nombreux, la méritocratie scolaire est une course aux meilleures positions ; pour d’autres, très nombreux, elle se traduit par une relégation rapide et désormais particulièrement coûteuse sur le marché du travail. Au total, la France qui a longtemps cru disposer de la meilleure école du monde fait figure de mauvaise élève dans sa catégorie, celle des pays riches et développés.

Christian Baudelot et Roger Establet sont sociologues. Ils travaillent ensemble depuis plus de quarante ans. Leur intérêt pour l’école en tant que facteur d’égalité et d’inégalités sociales comme de développement économique ne s’est jamais démenti. On leur doit notamment L’École capitaliste en France (Maspero, 1971), L’École primaire divise (Maspero, 1975), Le niveau monte (Seuil, 1989), Allez les filles ! (Seuil, 1992, 2006), Quoi de neuf chez les filles ? (Nathan, 2007).

Voir enfin :

L’élitisme scolaire en question

jservois

29 septembre 2009

L’élitisme scolaire en question

Compte-rendu du livre de Christian Baudelot et Roger Establet : L’élitisme républicain, l’école française à l’épreuve des comparaisons internationales, Paris, Seuil, collection « La République des Idées », 2009.

C. Baudelot et R. Establet, sociologues, travaillent ensemble depuis plus de quarante ans sur les rapports complexes entre l’école et les inégalités sociales. On leur doit des ouvrages aussi rigoureux que provocateurs comme Le niveau monte en 1989 ou Allez les filles ! en 1992. A la différence de Marcel Gauchet (cf. notre article « crise de l’école ou métamorphose sociale » sur ce blog), ils pratiquent une sociologie quantitative s’appuyant sur la mise en évidence de corrélations statistiques. Dans L’élitisme républicain, ils confrontent les performances du système scolaire français à celles d’autres nations grâce aux fameux tests PISA financés par l’OCDE. Leurs conclusions bouleversent bon nombre d’idées reçues sur l’opposition entre élitisme et démocratisation de l’enseignement ; c’est pourquoi nous vous en faisons part.

Qu’est-ce que le PISA ?

Le PISA est le « Programme international pour le suivi des élèves » (en anglais, Programme for International Student Assessment) dont le but est de mesurer les acquis des élèves dans 57 pays. L’OCDE publie le résultat de ces enquêtes tous les trois ans (nous possédons les résultats pour 2000, 2003 et 2006 et attendons ceux de 2009).

Julien Grenet, dans le blog La vie des idées, définit ainsi la spécificité des enquêtes PISA (nous soulignons les caractéristiques importantes) :

« La principale originalité de l’enquête PISA tient à la nature des acquis des élèves qu’elle cherche à mesurer : contrairement aux enquêtes antérieures, il ne s’agit pas d’évaluer l’acquisition de connaissances fixées par les programmes scolaires, mais les compétences ou aptitudes jugées nécessaires pour mener une vie d’adulte autonome. L’évaluation des acquis des élèves ne s’effectue donc plus en référence à un hypothétique dénominateur commun des programmes scolaires nationaux, mais par rapport (…) un ensemble de compétences génériques identifiées comme nécessaires pour pouvoir comprendre le monde, assurer son développement personnel et participer pleinement à la vie collective. Pour les besoins de l’enquête, l’OCDE a isolé trois grands domaines de compétence : la « compréhension de l’écrit », la « culture mathématique » et la « culture scientifique ».

La seconde nouveauté de l’enquête PISA réside dans la définition de la population testée : contrairement aux études précédentes, l’évaluation ne porte pas sur l’ensemble des élèves d’un niveau scolaire donné (les élèves de 5e, par exemple), mais sur l’ensemble des élèves de 15 ans indépendamment de leur classe (l’enquête 2006 porte par exemple sur les individus nés en 1990). Le choix de ce groupe d’âge présente deux avantages : d’une part, il permet de mesurer les compétences des élèves arrivant en fin de scolarité obligatoire, l’obligation scolaire dans la plupart des pays de l’OCDE étant fixée à 15 ou 16 ans ; d’autre part, il autorise une comparaison des acquis des élèves plus fiable qu’une comparaison par niveau d’enseignement, dont la composition par âge est très sensible à la pratique du redoublement.

Une dernière spécificité de PISA tient à sa périodicité : réalisée tous les trois ans, l’enquête a pour objectif d’assurer un suivi régulier des performances des élèves de 15 ans de l’ensemble des pays de l’OCDE afin d’effectuer des comparaisons dans le temps. Le programme d’évaluation est établi de telle manière que chaque enquête met l’accent sur l’une des trois compétences évoquées précédemment, en y consacrant les deux tiers des questions environ : la compréhension de l’écrit fut le domaine principal testé en 2000 ; en 2003, ce fut la culture mathématique, en 2006, la culture scientifique et en 2009, ce sera à nouveau au tour de la compréhension de l’écrit.

Le nombre de pays participants n’a cessé de croître depuis le lancement du programme PISA : de 32 pays membre de l’OCDE en 2000, on est passé à 42 pays (dont 12 pays partenaires) en 2003 pour arriver à 57 pays (dont 27 pays partenaires) en 2006, représentant près de 90 % de l’économie mondiale. Lors de la dernière vague d’enquête, ce sont au total près de 400 000 élèves, représentatifs des 20 millions de jeunes de 15 ans scolarisés dans les pays participants, qui ont été sélectionnés de manière aléatoire pour participer au cycle PISA 2006 » (en ligne : PISA).

Bref, les tests PISA s’effectuent sur des périodes longues ; ils portent sur des jeunes de 15 ans, quel que soit leur place dans le système scolaire du pays ; ils n’évaluent pas des compétences définies par un programme scolaire particulier mais des compétences génériques, communes à chaque pays. Par exemple, dans « la compréhension de l’écrit », il ne s’agit pas d’évaluer la connaissance de la littérature nationale ou internationale mais la capacité de restituer la teneur d’un texte, de l’interpréter (perception de plusieurs niveaux de sens) et de réagir à la lecture du texte, c’est-à-dire d’estimer ce qui est dit. De même, les tests de « culture mathématique » ne consistent pas à vérifier si certains axiomes et théorèmes sont acquis mais à observer la capacité de résoudre certains problèmes sans préjuger de la méthode employée. Voici un exemple de test mathématique PISA :

Que faire de PISA ?

Bien entendu, les différents gouvernements ont surtout pris en considération les classements nationaux, pour s’en réjouir ou le déplorer : les Etats-Unis n’en reviennent pas de n’être que 27e, la Finlande, le Danemark et les dragons asiatiques caracolent en tête. Les résultats de la France sont moyens et à la baisse.

Pour C. Baudelot et R. Establet, les comparaisons internationales que permettent PISA ne se limitent pas à l’établissement d’un palmarès des nations (c’est l’aspect le plus médiatique et le moins intéressant) : elles offrent surtout un outil fiable pour tester l’efficacité de notre élitisme républicain. Voilà les grands traits de leur enquête.

Les résultats de l’enquête de C. Baudelot et R. Establet

Les inégalités scolaires et le problème de l’élite.

Les enquêtes PISA permettent de révoquer en doute certaines opinions communément admises concernant « la démocratisation scolaire ». La forme la plus répandue d’élitisme reproche à ce mouvement de démocratisation de sacrifier la formation de l’élite au profit du plus grand nombre. Inversement, on condamne l’élitisme comme une forme d’aristocratisme sacrifiant l’intérêt d’une majorité d’élèves au profit d’un petit nombre de « méritants ». Or, les enquêtes chiffrées de PISA montrent avec évidence que l’opposition « école de masse contre école de l’excellence » ne repose sur aucune base réelle et est purement idéologique.

Les comparaisons internationales que permet PISA montrent que dans les trois domaines (compréhension de l’écrit, culture mathématique, culture scientifique) :

-Plus l’écart entre le haut et le bas est faible, plus la moyenne générale est bonne. Bref, les pays où les écarts de résultat entre les très bons élèves et les très mauvais sont importants, le niveau moyen du pays est relativement bas. Le resserrement des inégalités scolaires est un facteur de réussite moyenne.

-Surtout, « qu’il s’agisse de mathématiques, de sciences ou de compréhension de l’écrit, dans chaque pays de l’OCDE, le volume de l’élite scolaire est inversement proportionnel au volume de l’échec scolaire. Moins il y a de cancres, plus il y a d’excellents élèves » (p.39). Moins il y a de mauvais, plus il y a de bons et de très bons.

Le constat est clair : la constitution de l’élite ne peut s’établir au détriment de la masse. Un élitisme méprisant le plus grand nombre est fondamentalement inefficace.

L’effet des systèmes scolaires sur les inégalités sociales.

Le principe méritocratique consiste à distinguer les élèves les plus méritants en neutralisant le plus possible « les privilèges liés à la naissance, au rang ou à la fortune ». Cependant, l’influence de la situation sociale et culturelle de l’élève sur ses résultats n’a jamais été, dans aucune société, totalement évincée.

Or, les enquêtes PISA permettent de mesurer l’influence de l’origine sociale et du capital culturel sur le niveau des élèves. Notons au préalable l’importance de la notion de capital culturel qui raffine les études simplement fixées sur le seul critère du revenu. Les statisticiens de PISA prennent en compte dans le capital culturel : le niveau d’instruction des parents, leurs diplôme, leur profession, un critère indiquant si l’enfant dispose d’une chambre individuelle, d’un ordinateur personnel, d’une connexion internet, d’un ou plusieurs dictionnaires etc. Ils ont ajouté une autre dimension, le patrimoine culturel familial : présence dans la maison d’ouvrages classiques, de recueils de poésie, de reproductions d’œuvres d’art etc. Le revenu et l’ensemble du capital culturel sont englobés dans un indice unique, le SESC (statut économique, social et culturel).

Première remarque résultant des études PISA : « la France se distingue des autres pays par une incidence très forte du milieu social sur les scores obtenus aux épreuves PISA, et cela aussi bien en compréhension de l’écrit, en mathématique qu’en culture scientifique. La France est donc l’un des pays où l’enseignement dispensé à l’école implique, pour être valorisé ou assimilé, la plus grande part de ressources extrascolaires privées. Autrement dit, une partie importante du travail scolaire se passe à la maison » (p. 67).

Deuxième résultat. Nommons « efficace », le système scolaire d’un pays qui produit des élèves de bon niveau et nommons « juste », un système scolaire qui minimise l’influence de l’origine sociale et du capital culturel sur le niveau des élèves. Les tests PISA permettent d’établir une corrélation intéressante : plus un système est juste, plus il est efficace. « Les systèmes scolaires qui atténuent les inégalités possèdent une efficacité globale plus forte. Les pays de l’OCDE qui limitent les effets de l’héritage social et culturel ont une haute performance moyenne » (p. 71) : c’est le cas de la Finlande, de la Corée du Sud, de Hong Kong, du Japon, de l’Estonie. En 2006, la France cumule un certain retard dans la limitation des inégalités sociales et dans le niveau de sa performance moyenne, moins cependant que d’autres pays, très « injustes » et très peu « efficaces » (Etats-Unis, Roumanie, Chili, Mexique…)

Les effets des inégalités sociales sur la qualité de l’école.

Nous avons pris en compte pour l’instant la capacité de l’école à minimiser ou à reproduire les inégalités sociales. Intéressons-nous maintenant à la relation inverse : l’école n’est pas un sanctuaire à l’abri du monde extérieur : celui-ci « y pénètre chaque matin sous la forme très concrète de flux d’élèves qu’elle accueille et dont les origines sociales, les trajectoires familiales et les difficultés représentent un condensé vivant des contradictions qui travaillent le corps social tout entier » (p. 74). Quels sont donc les effets mesurables du taux d’inégalité sociale caractérisant une société donnée sur l’efficacité de son système éducatif ?

Il faut distinguer quatre structures sociales :

Soit le salaire moyen de l’OCDE,

(I) une société peut-être caractérisée par des écarts faibles autour de ce salaire moyen.

(II) une société peut-être caractérisée par des écarts forts autour de ce salaire moyen (beaucoup de très riches et de très pauvres)

(III) une société peut-être caractérisée par des écarts forts au-dessous de ce salaire moyen et par des écarts faibles au-dessus de ce salaire moyen (beaucoup de très pauvres, peu de très riches)

(IV) une société peut-être caractérisée par des écarts faibles au-dessous de ce salaire moyen et par des écarts forts au-dessus de ce salaire moyen (beaucoup de très riches, peu de très pauvres).

Les pays de type (I) obtiennent les meilleurs résultats aux tests PISA (Norvège, Danemark, Canada…). De bons résultats se trouvent aussi dans les pays de type (IV) : Suède, Finlande, Corée du Sud, Japon, Australie. Les plus mauvais résultats se trouvent dans les cas (II) (Italie, Espagne…) et (III) (France, Pologne, Grèce, Turquie etc.).

Conclusion : « Les résultats sont d’autant meilleurs que les inégalités sociales sont faibles, et surtout que les écarts entre les moins bien lotis et la moyenne de la population sont resserrés » (p. 83).

Les immigrés et les filles.

Deux derniers résultats peuvent être établis grâce aux comparaisons internationales des enquêtes PISA :

Premièrement, le taux d’immigration « ne joue aucun rôle dans le résultat global d’un pays, dans son taux d’échec scolaire, dans la quantité de ses élites et dans l’écart entre les immigrés et les autres ». En outre « dans tous les pays les élèves issus de l’immigration obtiennent toujours des résultats plus faibles que les autochtones. Mais les performances des uns et des autres sont fortement corrélées : meilleure est, dans un pays donné, la réussite des autochtones, meilleure est aussi la réussite des immigrés ». Deux enseignements importants : (1) il existe une marginalisation globale des immigrés dans l’ensemble des systèmes scolaires de l’OCDE et (2) les systèmes qui font mieux que les autres pour minimiser cette marginalisation ont un plus grand volume d’élites et un meilleur niveau d’ensemble. L’effort à fournir pour améliorer le niveau des immigrés n’est pas simplement une question de justice : l’efficacité d’ensemble du système en dépend.

Deuxièmement, « meilleures sont les performances d’ensemble du système, meilleurs sont les résultats obtenus par les filles » (p. 100) – à nouveau justice et efficacité vont de pair. En outre, le test PISA met en évidence une tendance que l’on remarque depuis longtemps : les bons résultats des filles par rapport au garçon ne se répercutent ni dans leur orientation ni dans leur carrière. Il s’agit là d’un sexisme objectif (frappant particulièrement les sciences dures) qu’il est temps de prendre au sérieux.

Conclusion.

Bien entendu, on peut toujours remettre en question la validité de tests internationaux comme ceux du PISA : il n’y a pas de critère d’évaluation absolument objectif, c’est-à-dire neutralisant toute spécificité culturelle. Néanmoins peut-on faire un usage relatif de ces tests : non pas établir des classements mais des rapports et des tendances. C’est précisément l’optique de C. Baudelot et R. Establet et leurs conclusions convergent vers une thèse forte : dans tous les cas envisagés, justice et performance ne s’opposent pas mais sont étroitement corrélées. Cette bonne nouvelle suscite une interrogation : pourquoi sommes-nous si enclins en France à croire que la promotion du plus grand nombre nuit à la qualité globale de l’école, alors que tout nous montre le contraire ? En outre, cette bonne nouvelle rend d’autant plus scandaleux les effets de reproduction sociale de notre système scolaire. Un système scolaire incapable d’amortir les inégalités sociales n’est pas simplement injuste : il est peu performant. Il est donc tout aussi vain de justifier l’injustice par la nécessité de la performance (position réaliste) que d’en appeler à l’esprit de justice contre la performance (idéalisme). Face à l’impuissance du système scolaire à réduire les inégalités, nous sommes donc sans excuse.

Voir enfin:

L’immigration qualifiée, remède miracle aux problèmes économiques européens ?

AuteursFrédéric Docquier[*] [*] Chercheur qualifié au FNRS et professeur d’économie…

Chercheur Qualifié auprès du FNRS, IRES, Université catholique de Louvain

Hillel Rapoport[**] [**] EQUIPPE, Universités de Lille, Department of Economics,…

Université de Lille 2

Introduction

Le processus de globalisation de l’économie mondiale s’accompagne de flux migratoires de plus en plus importants. Selon les Nations unies, le nombre de migrants internationaux est passé de 154,8 à 190,6 millions entre 1990 et 2005, soit une augmentation moyenne de 1,4 % par an. Les migrants internationaux se concentrent de plus en plus dans les pays développés : entre 1990 et 2000, le stock d’immigrés en âge de travailler dans les pays de l’OCDE a augmenté en moyenne de 3,5 % par an. Sur la même période, la croissance du stock de migrants qualifiés a été largement supérieure, environ 5,3 % par an. Quels sont les avantages et les coûts de l’immigration qualifiée pour les pays d’accueil ? Peut-elle permettre aux pays européens de résoudre certains de leurs problèmes structurels majeurs, notamment les déficits des comptes sociaux induits par la hausse des ratios de dépendance entre actifs et inactifs ou les contraintes que fait peser sur les perspectives européennes de croissance l’exode massif de cerveaux européens vers les États-Unis ?

2 Dans cette contribution, nous mettons en avant le potentiel mais aussi les limites d’une politique d’immigration sélective dans le contexte européen. Nous présentons d’abord brièvement les coûts et avantages de l’immigration qualifiée tels qu’ils ressortent d’analyses économiques récentes, en adoptant pour ce faire un point de vue « nationaliste », c’est-à-dire centré sur les effets sur le bien-être du point de vue des nationaux du pays d’accueil. Nous nous interrogeons ensuite sur la place de l’Europe dans la compétition internationale pour attirer les talents, notamment par rapport aux autres grands pays traditionnels d’immigration, ainsi que sur les effets de l’immigration qualifiée sur les inégalités Nord-Sud. Enfin, nous évaluons la capacité des politiques d’immigration sélective à répondre aux défis que constituent pour les pays européens le vieillissement de leur population et l’exode d’une partie de leurs cerveaux vers les autres grandes nations industrialisées.

1 – Une approche « nationaliste » de l’immigration

3 Comme admirablement argumenté dans Borjas (1999), évaluer les bienfaits et les coûts de l’immigration requiert une définition préalable des objectifs poursuivis. Adopter un objectif « internationaliste » mettant la priorité sur les inégalités entre nations débouche sur des conclusions et recommandations fort différentes, parfois opposées à celles découlant d’une fonction d’objectif centrée sur les pays d’accueil ou sur les migrants eux-mêmes. Évaluer les politiques d’immigration à l’aune de leur contribution à la résolution de problèmes économiques internes revient à adopter une approche nationaliste. Cette première section justifie en quoi une telle approche plaide en faveur d’une sélection accrue des migrants.

1.1 – Bénéfices et coûts de l’immigration

4 L’entrée d’immigrants a de nombreux avantages économiques pour le pays d’accueil :

 

l’immigration permet de faire face à certaines pénuries de main-d’œuvre dans des secteurs clés à qualification élevée (tels que l’informatique, les professions de santé, etc.) ou à qualification faible (tels le secteur minier, la construction, etc.) ;

elle rajeunit la population et modifie le ratio entre actifs et inactifs ;

à travers leurs activités de production et de consommation, les migrants concourent à la diversification des biens et services disponibles dans l’économie ;

dans le même esprit, ils apportent une diversité culturelle et contribuent à réduire les coûts de transaction dans les échanges entre pays (effets de réseaux) ; par exemple, il a été montré que l’immigration favorise le développement des échanges commerciaux entre pays d’accueil et d’origine (Gould, 1994) ainsi que les investissements directs étrangers du pays d’accueil vers le pays d’origine (Kugler et Rapoport, 2006).

Parallèlement, l’immigration engendre aussi certains coûts et effets redistributifs :

en économie fermée, l’augmentation de l’offre de travail sans afflux de capital compensatoire crée une pression à la baisse sur les salaires et une pression à la hausse sur le rendement du capital, ce qui entraîne une redistribution des salariés vers les détenteurs de capitaux. En économie ouverte aux mouvements de capitaux, cet effet s’estompe ou disparaît. Les études empiriques n’ont pas permis d’apporter des conclusions définitives quant à l’effet de l’immigration sur les salaires ; cependant, la majorité d’entre elles concluent à un effet très faible (pour un survol de cette littérature, voir par exemple Friedberg et Hunt, 1995 ; Jayet et al., 2001) ;

lorsque les migrants modifient le niveau de qualification moyen de la force de travail, ceci influe sur les primes de qualification. Ainsi, l’immigration non qualifiée contribue à augmenter les inégalités salariales entre travailleurs diplômés et non diplômés, ou à augmenter le taux de chômage des non-qualifiés[1] [1] Ce qui, à plus long terme, peut être compensé par une…

Dans le cas des États-Unis, Borjas et al. (1997) ont estimé qu’un tiers de l’augmentation des inégalités salariales depuis 1970 est attribuable à la faiblesse relative de la qualification des immigrants ;

s’ils sont plus jeunes, en âge de payer impôts et cotisations sociales, les migrants contribuent à augmenter les recettes publiques. Toutefois, ils bénéficient aussi de transferts sociaux, pour eux-mêmes ou leur famille. Ces transferts sont d’autant plus importants que leur qualification est faible ou que leur intégration sur le marché du travail et plus généralement à la société du pays d’accueil est difficile ;

enfin, s’ils obtiennent le droit de vote, les migrants peuvent modifier les équilibres politiques et entraîner des choix plus éloignés des préférences des natifs. 

1.2 – Sélectionner pour maximiser les gains et minimiser les coûts

5 De nombreux pays européens sont confrontés à deux problèmes majeurs : des pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs, et la perspective du vieillissement démographique. L’immigration est souvent perçue comme un remède au moins partiel à ces deux problèmes. Comme nous allons le voir, cette perception n’est justifiée que si les immigrants sont sélectionnés sur base de leur niveau de qualification.

6 Naturellement, répondre à des pénuries sectorielles de main-d’œuvre nécessite des programmes de sélection spécifique. Ces dernières années, certains pays européens ont ainsi progressivement introduit des mécanismes visant à attirer des professions particulières : l’Irlande et le Royaume-Uni ont constitué des listes de pénuries de qualification ; des programmes d’immigration temporaire (green cards) ont été mis sur pied en Allemagne ou en Italie pour attirer des spécialistes en technologies de l’information[2] [2] Dans ce domaine, le Bureau International du Travail estime…

; enfin, la France vient de créer un statut particulier pour les scientifiques et les étudiants étrangers.

7 De façon moins naturelle, utiliser l’immigration de remplacement pour lutter contre le coût du vieillissement requiert également de choisir ses immigrants. En moyenne, les migrants non qualifiés apportent moins à l’État que les natifs et engendrent plus de transferts. Leur contribution aux finances publiques s’avère négative (sur l’ensemble de leur vie, ils apportent moins de recettes que ce qu’ils coûtent en transferts). C’est ce que montrent les travaux d’Auerbach et Oreopoulos (2000) et de Storesletten (2000) sur les États-Unis, de Bonin et al. (2000) sur l’Allemagne, de Collado et al. (2001) sur l’Espagne, ou de Chojnicki (2004) sur la France, travaux fondés sur les techniques de comptabilité générationnelle.

8 Plusieurs nations se sont déjà engagées dans un processus de sélection accrue des immigrés. Le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande mènent depuis longtemps des politiques d’immigration sélectives fondées sur des systèmes par points donnant la priorité aux diplômes élevés. Les États-Unis délivrent un nombre croissant de visas sélectifs (principalement les visas H1B) qui drainent quelque 200 000 travailleurs qualifiés par an. Au printemps 2006, le Royaume-Uni a officiellement adopté le système par points comme nouvelle base de sa politique d’immigration ; dans le même temps, la France optait pour une politique d’« immigration choisie ». Au niveau européen, la question est donc désormais clairement posée : l’Europe doit-elle renforcer la sélection de ses immigrants ? Nous examinons ci-dessous trois difficultés afférentes à ce type de politique.

2 – L’Europe a-t-elle les moyens d’attirer les cerveaux ?

9 Si l’Europe (entendue ici comme les 15 membres de l’UE15) attire près d’un tiers des immigrants adultes vivant dans les pays de l’OCDE, elle se caractérise toutefois par une structure d’immigration beaucoup moins qualifiée que celles des autres grandes nations industrialisées. De plus, elle souffre elle-même d’un exode des cerveaux non négligeable vers les États-Unis, le Canada ou l’Australie. Compte tenu de ce déficit important dans les échanges de main-d’œuvre qualifiée avec ses concurrents, l’Europe a-t-elle les moyens – et peut-elle raisonnablement – développer une politique d’immigration sélective ?

2.1 – Bilan général

10 En l’absence de données comparatives fiables sur l’émigration et d’harmonisation internationale des statistiques d’immigration, la fuite des cerveaux est un phénomène complexe à mesurer. Dans une étude réalisée en partenariat avec la Banque mondiale, Docquier et Marfouk (2005) ont calculé les pertes de main-d’œuvre encourues par tous les pays du monde par niveau de qualification, distinguant les individus faiblement qualifiés, les diplômés du secondaire, et les titulaires de diplômes universitaires ou professionnels au-delà du secondaire. S’appuyant sur des statistiques d’immigration récoltées dans la totalité des pays de l’OCDE, leur étude a permis de cerner pour la première fois l’ampleur, la localisation et la structure par qualification et par pays d’origine de l’immigration en Europe. L’analyse porte sur des stocks d’immigrants, mesurés à un moment donné, plutôt que sur des flux.

11 Faisant abstraction, dans un premier temps, des problèmes de comparabilité des diplômes entre immigrants et natifs, des questions d’assimilation, de discrimination et de performances relatives, le tableau 1 fournit un bilan des gains nets de travailleurs ayant un diplôme supérieur pour chaque pays européen et pour l’UE15 dans son ensemble. Chaque colonne reprend les sorties et les entrées de migrants internationaux pour chaque pays européen. La dernière colonne livre les chiffres pour l’UE15 dans son ensemble.

Tableau 1 – Gain net de main-d’œuvre qualifiée dans les pays de l’UE15 en 2000, en milliers Source : Docquier et Marfouk (2005)

12 La partie supérieure du tableau synthétise le bilan intra-européen. En comparant les entrées et sorties, on dégage le gain net des échanges intra-européens. Ceux-ci occupent une place importante dans le bilan de chaque pays. On constate que six pays reçoivent davantage que ce qu’ils perdent. En 2000, les gains nets les plus élevés sont observés en Allemagne (87 700), au Royaume-Uni (81 100), en France (64 800) et en Belgique (50 700), mais deux autres pays, le Luxembourg et la Suède, affichent également un solde positif dans leurs échanges de travailleurs qualifiés avec les autres pays de l’UE. Les autres pays européens – Espagne, Grèce, Irlande, Portugal et Italie – enregistrent un déficit net, particulièrement important pour ce dernier pays (–110 500).

13 Dans la partie inférieure du tableau, on analyse les échanges des pays européens avec le reste du monde. Le bilan avec les grandes nations d’immigration (États-Unis, Canada et Australie) est largement déficitaire. Par rapport à ces trois nations, la perte nette pour l’UE15 est évaluée à 2,4 millions de personnes qualifiées en 2000. Les États-Unis contribuent pour 49 % à cette perte et le Canada pour 31 %. Les deux pays les plus touchés sont l’Allemagne et le Royaume-Uni. Le solde global avec les autres pays est largement positif, avec au total 2,7 millions d’entrées d’immigrés qualifiés en provenance du reste du monde (hors États-Unis, Canada, et Australie) contre seulement 420 000 sorties vers le reste de l’OCDE[3] [3] L’émigration vers les pays non-membres de l’OCDE n’est…

 Au total, une perte nette de 150 000 diplômés supérieurs est observée en 2000 pour l’UE dans son ensemble, soit 0,1 % de sa population âgée de 25 ans et plus. Dans ce processus d’échange, les principaux gagnants sont la Suède (1,5 %), le Luxembourg (1,2 %), la France (0,6 %) ou la Belgique (0,5 %). Les perdants nets sont l’Irlande (–3,1 %), la Grèce (–1,1 %), le Portugal et le Royaume-Uni (–0,7 %).

 

14 En résumé, si l’Europe enregistre une large perte nette de capital humain dans ses échanges avec les grandes nations d’immigration (États-Unis, Canada et Australie), elle compense ce déficit en attirant suffisamment de diplômés en provenance des pays en développement et, dans une moindre mesure, des autres pays de l’OCDE. Toutefois, la substitution de qualifiés natifs par des qualifiés immigrés n’est probablement pas neutre. L’immigration pose des problèmes complexes d’intégration, d’assimilation, de comparabilité des diplômes et de « transférabilité » des compétences acquises dans les pays d’origine. Une étude récente menée au Canada montre qu’à diplôme donné, les immigrants ont un niveau de compétence et d’alphabétisation moins élevé que les natifs (Coulombe et Tremblay, 2006). Pour chaque pays d’origine, les auteurs ont calculé un écart « compétence-scolarité » mesurant le supplément d’années de scolarité nécessaire aux diplômés étrangers pour atteindre le niveau de compétence des natifs. L’écart de compétence moyen par rapport aux natifs correspond à 3 années de scolarité (2,1 années pour les immigrants dont la langue maternelle est celle du pays receveur). Cet écart varie considérablement selon les pays : une corrélation négative très forte est observée entre l’écart « compétence-scolarité » et le revenu par habitant du pays d’origine. Il est hasardeux de généraliser cette étude au cas européen. Toutefois, il est plus que probable que le bilan qualitatif des échanges européens soit largement plus déficitaire que ce que le bilan purement quantitatif présenté ci-dessus peut laisser supposer. En tout état de cause, le bilan négatif européen contraste fortement avec le bilan positif des États-Unis, du Canada ou de l’Australie.

2.2 – Exode des chercheurs européens et déficit de R&D

15 En nombres absolus, le solde des échanges de diplômes supérieurs entre l’UE15 et le reste du monde est donc faiblement déficitaire. Toutefois, cette neutralité observée au niveau des diplômes supérieurs n’est pas vérifiée au niveau des qualifications très élevées, et tout particulièrement dans les disciplines génératrices d’innovations et de croissance.

16 Concentrons-nous tout d’abord sur le cas des diplômés en sciences et technologies (ST). L’UE15 « produit » davantage de licenciés et de docteurs en ST que les États-Unis. En 2000, l’UE15 a produit 2,14 millions de nouveaux diplômés en ST (0,56 diplômés pour 1000 individus âgés de 20 à 34 ans), contre respectivement 2,07 aux États-Unis (0,41 pour 1000) et 1,1 million au Japon (0,25 pour 1000). Paradoxalement, l’UE15 emploie moins de chercheurs que ses concurrents. Durant l’année 1999, le nombre total des chercheurs employés en ST était estimé à 919 796 personnes dans l’UE15 (5,36 pour 1000 actifs), contre 1 219 407 aux États-Unis (8,66 pour 1000 actifs) et 658 910 au Japon (9,72 pour 1000 actifs). Contrairement aux échanges de diplômes supérieurs, l’exode massif des chercheurs européens vers les États-Unis n’est pas compensé par des entrées significatives. La Commission européenne (2003) a longuement souligné le déficit de l’Europe dans ce domaine. Elle a évalué à 550 000 le nombre de chercheurs supplémentaires qu’il faudrait engager pour rattraper les États-Unis d’ici à 2010.

17 Plus généralement, si l’on se concentre sur les visas accordés par les États-Unis aux travailleurs spécialisés (visas H1B) et aux travailleurs à capacité exceptionnelle (visas O1), les pertes apparaissent également très importantes. Selon le tableau 3 qui livre les données de l’Office of Immigration américain, 29 760 « travailleurs spécialisés » originaires de l’UE15 ont émigré vers les États-Unis en 2002, soit 8 % de cette composante de l’immigration qualifiée américaine. Ce chiffre est en croissance élevée (+3.500 entre 2001 et 2002). Durant la même année, 7 460 « travailleurs à capacité exceptionnelle » ont émigré vers les États-Unis, représentant 29,8 % des immigrés de cette catégorie. 

18 Cet exode des cerveaux pour les qualifications très élevées et/ou dans des secteurs de pointe met en péril les performances européennes en matière de recherche et développement dans des secteurs clés tels que la biotechnologie, la recherche médicale, la chimie, la nanotechnologie, les technologies de l’information et des communications. Tout cela conditionne fortement la position européenne sur l’échiquier mondial.

19 Plusieurs causes expliquent cet exode des élites : meilleures possibilités d’embauche, perspectives de salaires plus élevés, environnement scientifique stimulant, moyens plus importants accordés aux chercheurs, etc. Ce dernier élément est important dans la mesure où la recherche dans les secteurs de pointe nécessite un appareillage coûteux. Il est donc impossible de dissocier l’exode des chercheurs européens de la politique générale de R&D européenne. Cause et conséquence de cet exode des chercheurs, le retard européen en matière d’investissements et de performance du secteur de la R&D est devenu béant. En termes relatifs, le budget total consacré à la recherche et développement au sein de l’Union européenne (UE15) reste de loin inférieur au budget observé aux États-Unis ou au Japon. Bien que masquant des disparités importantes entre pays, les dépenses européennes de R&D en pourcentage du PIB s’élevaient en Europe à 1,93 % en 2000, contre 2,69 % aux États-Unis et 2,98 % au Japon. Ce déficit s’est creusé au cours du temps. En 1991, l’UE investissait 164 milliards d’euros (en parité de pouvoir d’achat), soit 46 milliards de moins que les États-Unis. Entre 1991 et 2000, les dépenses de R&D ont progressé de 38 % aux États-Unis, de 20 % au Japon contre 19 % au sein de l’UE15. Au total, le déficit d’investissement en R&D de l’UE15 s’est amplifié de façon continue à partir de 1995 ; il a quasiment doublé en l’espace d’une décennie, comme le montre la figure 1.

Investissements en R&D : déficit de l’Union européenne (UE15) par rapport aux États-Unis, en milliards d’euros (parité de pouvoir d’achat – prix de 1995)

2.3 – L’autosélection des immigrants

20 Que se passerait-il si l’Europe modifiait sa politique d’immigration de manière à attirer davantage de travailleurs qualifiés ? En utilisant la base de données synthétisée dans le tableau 1, Docquier, Lohest et Marfouk (2006) ont analysé économétriquement les déterminants des choix de destination des migrants, et ce par niveau de qualification[4] [4] Le modèle utilisé est un modèle Tobit appliqué aux taux…

21 L’analyse révèle que les principaux déterminants des choix de localisation des migrants sont la distance entre pays de départ et de destination, les liens coloniaux et linguistiques, ainsi que les caractéristiques des pays d’accueil : le PIB par habitant, le taux de chômage, la taille démographique et la générosité de la protection sociale. Les migrants qualifiés sont plus sensibles aux distances géographiques et aux perspectives de revenu (PIB par habitant). Les non-qualifiés sont plus sensibles aux liens coloniaux et aux programmes sociaux. L’introduction de variables binaires pour chaque pays d’accueil capture en partie les différences de politiques d’immigration. Ces variables sont significatives mais n’expliquent qu’une partie seulement des choix de destination. Ainsi, sauf à envisager des mesures drastiques et donc peu réalistes, un changement de politique d’immigration dans le sens d’une sélection accrue n’aura qu’un effet modéré sur la composition et le volume de l’immigration. L’environnement économique, institutionnel et les liens historiques entre pays restent les composantes majeures.

22 Ceci démontre à quel point il est difficile d’infléchir le processus d’autosélection des migrants. Étant donné nos liens historiques privilégiés avec les pays très pauvres, la faiblesse des primes de qualification en Europe, et le caractère redistributif de notre fiscalité et de notre protection sociale, qu’est-ce qui peut bien inciter les individus hautement qualifiés à choisir l’Europe comme destination ? Le bilan mitigé de la politique de green cards allemande nous montre à quel point il est difficile de rivaliser avec d’autres nations plus compétitives sur le « marché » international des talents. A contrario, étant donné les liens historiques, linguistiques, géographiques, la générosité de la protection sociale et la taille des réseaux déjà installés, les candidats à la migration en provenance des pays les plus pauvres (et donc moins dotés en qualification) ont des incitations fortes à rechercher les moyens légaux ou illégaux de rallier le vieux continent.

3 – Quels effets sur les pays d’origine ?

23 En compensant ses pertes de diplômés vers les autres nations industrialisées par une entrée de main-d’œuvre qualifiée en provenance des pays en développement, l’UE15 se caractérise par un solde net proche de zéro. Comme indiqué plus haut, ce solde contraste avec l’important gain net observé dans les autres nations d’immigration (5,4 % de la population de 25 ans et plus pour les États-Unis, 10,7 % pour le Canada et 11,3 % pour l’Australie).

24 Néanmoins, si l’UE15 sélectionne peu ses immigrés, elle joue un rôle important dans la fuite des cerveaux en provenance des pays les moins avancés. Étant donné ses liens historiques et culturels avec l’Afrique, l’UE15 attire un grand nombre de travailleurs qualifiés en provenance des nations moins développées. Ainsi, la figure 2 met en perspective, sur l’axe des abscisses, le taux de migration des individus qualifiés de tous pays du monde et, sur l’axe des ordonnées, la contribution de l’UE15 dans cette fuite des cerveaux (part européenne dans le stock d’immigrés qualifiés). Par exemple, le Mozambique se caractérise par un taux d’émigration global de ses qualifiés d’environ 47 % ; la contribution européenne à cette fuite des cerveaux est supérieure à 80 %. Nous considérons que la contribution européenne est importante (respectivement très importante) lorsque la part des émigrés qualifiés vivant en Europe est supérieure à la part de l’UE15 dans la population de l’OCDE (respectivement deux fois la part). Ces deux bornes sont représentées par les traits horizontaux en pointillés.

Contribution de l’UE15 dans la fuite des cerveaux internationale

25 On constate que la contribution européenne est importante dans 75 cas, voire très importante dans 22 cas. Ainsi, l’UE15 joue un rôle majeur dans l’exode des cerveaux de pays tels que la Gambie, le Cap Vert, l’Île Maurice, les Seychelles, Malte, le Ghana ou le Kenya. Plus encore, l’UE15 est de loin la principale destination des cerveaux en provenance de Somalie, du Surinam, du Mozambique, de l’Angola, de la République du Congo, de la Guinée-Bissau et d’autres pays africains. En proportion de leur main-d’œuvre qualifiée, certains de ces pays sont parmi les plus sévèrement touchés par la fuite des cerveaux internationale.

26 La littérature récente sur la fuite des cerveaux met en évidence des effets potentiellement favorables de l’émigration qualifiée pour les pays d’origine : envois de fonds, migrations retour, effets de réseaux favorisant les transactions internationales ; par ailleurs, les perspectives de migration, en augmentant le rendement espéré du capital humain, peuvent induire un accroissement de l’investissement éducatif domestique[5] [5] Pour une synthèse de cette littérature, voir Rapoport…

Il existe donc un effet d’incitation qui joue en sens opposé de l’effet de fuite traditionnellement mis en avant. Cependant, un effet net positif a plus de chances de se matérialiser si le taux d’émigration des qualifiés n’est pas trop élevé, ce que l’on observe surtout dans les grands pays tels que la Chine ou l’Inde, et que les contraintes de liquidité qui pèsent sur l’investissement éducatif ne sont pas trop importantes, ce qui exclut les pays les plus pauvres (Beine, Docquier et Rapoport, 2001, 2006). Or les pays qui exportent leurs cerveaux vers l’UE, et plus particulièrement les pays d’Afrique, sont de taille petite ou moyenne et font partie des pays les moins avancés ; ils forment en fait l’essentiel du contingent des pays les plus négativement affectés par la fuite des cerveaux. Accentuer la sélection des immigrés reviendrait probablement à mettre encore davantage de pression sur ces pays d’origine. Ceci revient à « faire payer » le déficit naturel de l’Europe dans ses échanges de cerveaux avec les grands pays anglo-saxons non-européens par les nations plus pauvres, déjà victimes d’un lourd déficit de qualification. Cette option est susceptible d’aggraver les inégalités entre nations et les pénuries de main-d’œuvre qualifiée dans les pays moins avancés, en particulier dans les pays africains, ce qui pose un problème de cohérence avec notre politique de développement et de coopération.

4 – UN EMPLÂTRE SUR UNE JAMBE DE BOIS ?

27 Enfin, utiliser l’immigration comme remède aux problèmes internes s’avère rarement la politique la plus efficace. Revenons sur deux des objectifs majeurs d’une politique sélective.

28 Sélectionner les immigrés hautement qualifiés permettrait de pallier l’exode de nos chercheurs et de stimuler le secteur de la recherche et développement.

29 Mais dès lors, pourquoi ne pas s’attaquer de front à la cause première de cette pénurie de chercheurs ? En d’autres termes, pourquoi ne pas inciter nos chercheurs et notre personnel hautement qualifié à exercer leur activité dans leur pays d’origine ? Bien entendu, l’écart technologique et scientifique qui nous sépare d’autres nations telles que les États-Unis ne peut être résorbé à court terme. Il est cependant possible de freiner l’exode des chercheurs européens en adoptant une politique de recherche davantage expansionniste (notamment dans le secteur de la recherche fondamentale), en offrant un environnement, des salaires et des perspectives de carrière incitatifs à nos chercheurs, et en réduisant les clivages entre le monde des affaires, le monde politique et le monde académique. Le retard en termes de perspectives d’emploi, de rémunération et de crédits alloués à la recherche engendre l’exode des élites et réduit la productivité des dépenses de R&D existantes. Des efforts ont été entrepris dans ce sens. Lors du sommet de Barcelone en 2002, la Commission européenne s’est fixé comme objectif d’amener les dépenses de R&D à 3 % du PIB européen en 2010. Des intentions pas encore traduites dans les faits.

 

30 Attirer des immigrés qualifiés permettrait de neutraliser le coût du vieillissement démographique, principalement en matière de finances publiques.

31 La plupart des projections existantes reposent exclusivement sur la démographie et négligent toute une série d’évolutions socioéconomiques en cours sur le marché du travail, que ce soit au niveau des taux d’activité des femmes et des personnes âgées, de la structure par qualification (qui affecte elle-même les taux de participation et de chômage) ou de la structure même des taux de chômage par niveau de qualification ou de primes de qualification. En tenant compte de ces éléments et en simulant des scénarios conformes au protocole de Lisbonne[6] [6] À savoir : convergence partielle vers les taux de participation…

Debuisson et al. (2004) établissent une projection des ratios de dépendance « économique » des régions belges et montrent ainsi qu’améliorer le taux d’emploi atténuerait ou résorberait totalement le coût du vieillissement dans un grand nombre de régions et pays. Par exemple, dans le cas des régions belges, les ratios de dépendance économique en 2050 seraient 10 % plus faibles en Wallonie, 20 % plus faibles à Bruxelles et 10 % plus élevés en Flandre par rapport à la situation observée en 2000. En conséquence, pour les régions belges, seule la Flandre exhibe réellement un besoin de main-d’œuvre étrangère ou en provenance des autres régions : un flux d’immigrants qualifiés compris entre 500 et 9 000 serait nécessaire pour stabiliser le ratio de dépendance flamand. Dans les autres régions, une amélioration du taux d’emploi en accord avec les objectifs de Lisbonne suffirait à maintenir le cap.

5 – Synthèse

32 Clairement, une sélection accrue permettrait de maximiser les gains et minimiser les coûts de l’immigration. Dans une optique « nationaliste », il est donc tout à fait légitime que les pays d’accueil prennent une série de dispositions pour limiter l’afflux de migrants non qualifiés et encourager celui de migrants qualifiés. De là à considérer l’immigration sélective comme un remède aux problèmes démo-économiques majeurs des pays européens, il y a un pas qu’il serait prématuré de franchir. Notre contribution démontre en fait que les effets de l’immigration sélective risquent de s’avérer limités.

33 En premier lieu, l’Europe souffre d’un important déficit dans ses échanges de main-d’œuvre qualifiée avec les autres grandes nations d’immigration. Ce déficit est structurel et lié à nos caractéristiques institutionnelles, économiques et historiques : une politique volontariste d’attraction des migrants qualifiés risque de s’opposer aux forces naturelles qui conduisent les « cerveaux » à opter pour d’autres destinations.

34 En second lieu, étant donné nos liens historiques avec l’Afrique, une politique de sélection européenne risquerait d’être dommageable en termes d’inégalités Nord-Sud.

35 Enfin, plutôt que d’attirer les migrants qualifiés pour combler nos déficits quantitatifs et qualitatifs d’emploi, il serait préférable de s’attaquer aux sources profondes de ces déficits : d’une part, un retard important en matière de dépenses de R&D et de politique de recherche et, d’autre part, la faiblesse des taux d’emploi. S’attaquer de front à ces problèmes structurels rendrait le recours à l’immigration sélective moins impératif dans beaucoup de pays et régions et permettrait, même en l’absence de mécanismes compensatoires[7] [7] On pense notamment à la proposition faite par Jagdish Bhagwati…

, de minimiser les risques d’accroissement des inégalités entre nations.

 

BibliographieRéférences

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 Notes[ *] Chercheur qualifié au FNRS et professeur d’économie à l’Université catholique de Louvain

 

[ **] EQUIPPE, Universités de Lille, Department of Economics, Bar-Ilan University, et Center for Research and Analysis of Migration (CReAM), University College London

 

[ 1] Ce qui, à plus long terme, peut être compensé par une incitation plus forte à s’éduquer chez les natifs.

 

[ 2] Dans ce domaine, le Bureau International du Travail estime qu’il manque actuellement environ 850 0000 techniciens aux États-Unis et près de 2 millions en Europe.

 

[ 3] L’émigration vers les pays non-membres de l’OCDE n’est pas intégrée par manque de données fiables. Il s’agit au demeurant la plupart du temps de travailleurs expatriés temporairement.

 

[ 4] Le modèle utilisé est un modèle Tobit appliqué aux taux de concentration des migrants internationaux (i.e., à la proportion d’émigrants du pays i dans la destination k rapportée à la capacité d’accueil du pays k, mesurée par sa part dans la population de l’OCDE). Un index propre est calculé pour les qualifiés et les non-qualifiés.

 

[ 5] Pour une synthèse de cette littérature, voir Rapoport (2002) et Docquier et Rapoport (2005).

 

[ 6] À savoir : convergence partielle vers les taux de participation scandinaves des hommes et des femmes, et diminution des taux de chômage par qualification vers les minima observés dans l’Union européenne des quinze

[ 7] On pense notamment à la proposition faite par Jagdish Bhagwati dans les années 1970 d’instaurer une taxe spécifique sur les revenus des immigrés qualifiés et de redistribuer tout ou partie du produit de la taxe (surnommée depuis « Taxe Bhagwati ») au profit des pays d’origine. Les différentes options envisageables, ainsi que les problèmes de faisabilité liés à l’instauration d’une telle taxe, sont étudiés dans McHale (2005).


Délinquance: Des cycles invariables, ascendants et descendants, un peu comme des cycles économiques (It’s again the economy, stupid!)

30 décembre, 2010
rand theft autoLe président de l’Observatoire de la délinquance, Alain Bauer, avance une explication: «Quand la police et la gendarmerie se spécialisent dans le traitement d’un problème, ils finissent toujours, selon lui, par obtenir des résultats.» Selon lui, les phénomènes de délinquance obéiraient à des cycles invariables, ascendants et descendants, un peu comme des cycles économiques. Le mécanisme est ainsi décrit: la police s’intéressant au problème, elle en révèle d’abord l’ampleur, d’où la phase d’augmentation. Puis en persévérant, elle finit par reprendre le dessus, enregistrant une baisse plus ou moins durable, jusqu’aux premiers relâchements… Le Figaro
Plus la misère est grave, plus la criminalité connue baisse : dans le comté de Los Angeles, où le chômage a bondi de 12,3% en un an, bien plus que la moyenne nationale, les homicides s’effondrent de 25 % et les vols de voiture de 20 %. Xavier Raufer
Enfin, cette comparaison (de 2004) révélatrice entre le taux de pauvreté en Seine-Saint- Denis,18%, et dans la Creuse, 19,5% ! Deuxième rapport, celui de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (2009-2010). On y lit que la crise a « une ampleur inédite en France. […] La récession actuelle en Europe est la plus forte et la plus longue depuis 1945 ». Ainsi, selon la “culture de l’excuse” pour laquelle misère égale crime, l’espace rural devrait être ravagé par un ouragan criminel – or c’est le contraire ! Lisons “Criminalité et délinquance enregistrées en 2009”, rapport de l’Observatoire national de la délinquance. Violences physiques crapuleuses : Seine-Saint-Denis, 8,3‰ ; Creuse : 0,1. Vols : Seine-Saint-Denis, 48,5‰; Creuse, 7,6. etc. Xavier Raufer

Boom des années 60 aux États-Unis (hausse d’homicides de 43 %),  crise économique de 2008 (plus fort effondrement de la criminalité  depuis les années 1964- 1965), stagnation des atteintes aux biens (dont trois quarts de vols sans violence) en France  entre 2008 et 2009 …

Campagnes qualifiées de « véritables territoires de relégation», taux de pauvreté rurale supérieur à celui des zones urbaines, surreprésentation des ménages et couples jeunes, pauvres avec enfants, surreprésentation des ouvriers (32 %) et des employés (27%), pauvreté moyenne (13,7 % jusqu’à 19% dans la Creuse ou le Cantal) supérieure à celle des espaces urbains (11,3 %), insuffisances des prestations sociales des ménages pauvres, habitat aux deux tiers « indigne », prévention et services de soins insuffisants, violences physiques crapuleuses tendant vers zéro (0,1‰ contre 8,3 en Seine-Saint-Denis), nombre de vols extrêmement réduit: 7,6‰ contre 48, 5 en Seine-Saint-Denis) …

Après notre immigration-chance pour la France, nos chères têtes blondes qui s’appellent toutes Mamadou, nos familles recomposées, le précieux mode vie de nos « gens du voyage », nos longues traditions nationales et les ratés de nos Bobolands

Où l’on redécouvre …

En cette trêve des confiseurs qui ne l’est pas pour tout le monde ..

Avant la pyrotechnie, désormais rituelle, du Nouvel An …

Et derrière ses « cycles invariables, ascendants et descendants » à l’instar des cycles économiques …

Que l’économie est effectivement responsable de la délinquance

Sauf que, comme le rappelle le criminologue Xavier Raufer, c’est la croissance qui la nourrit et la crise qui la réduit

Et que les plus  pauvres, qui ne sont pas toujours où l’on croit, ne sont pas nécessairement les plus délinquants

Les enjeux de la sécurité globale. Les chiffres démentent l’idéologie dominante…

La crise aussi pour les voyous

Xavier Raufer

Valeurs actuelles

21/01/2010

Depuis des décennies, une certaine sociologie soixante-huitarde,dominante dans les médias, assène sans relâche que les causes profondes de la criminalité sont le chômage et la pauvreté.Et que la délinquance juvénile n’est qu’une révolte sociale, une réponse rationnelle à l’injustice et à la misère. Cela, on ne l’entend pas qu’en France, puisqu’aux États- Unis la presse progressiste chante la même chanson. « La crise économique a clairement créé les conditions pour qu’il y ait plus de crimes et plus de gangs », écrivait ainsi fin 2008 le New York Times.

Or cette théorie est fausse de part en part. Elle l’était dès l’origine puisqu’aux États-Unis,où émergea dans les années 1960 cette “culture de l’excuse”, l’économie était alors en forte croissance, l’emploi, au beau fixe – et le nombre d’homicides y a bondi de 43 %.

Et cette théorie s’effondre aujourd’hui sous les coups du réel – mais la presse d’information nationale, sans doute gênée dans ses convictions et ses copinages, garde sur cette formidable révélation scientifique un silence de cathédrale.

Les faits maintenant. En 2008, éclate aux États-Unis la pire crise économique et sociale depuis 1929. En un an les chômeurs y sont 7 millions de plus. Or en Amérique la criminalité constatée s’écroule et retombe à ses taux les plus bas depuis les années 1964- 1965.

À New York, où elle a baissé de 77 % en seize ans, le nombre d’homicides (–19 % cette année) est au plus bas depuis que les statistiques existent (1962) !

Et plus la misère est grave, plus la criminalité connue baisse : dans le comté de Los Angeles, où le chômage a bondi de 12,3% en un an, bien plus que la moyenne nationale, les homicides s’effondrent de 25 % et les vols de voiture de 20 %.

Au premier semestre de 2009, et à l’échelle nationale américaine, le FBI signale une baisse de 4,4 % pour les crimes visant les personnes et de 6,1% pour ceux visant les biens. Pis encore pour les sociologues gauchistes, la criminalité baisse plus dans les zones urbaines (– 7%, justement là où sont les chômeurs) que dans les campagnes (– 3,8 %).

Une singularité américaine ? Non : en Europe, prenons la Grande-Bretagne et la France.

En Grande-Bretagne, en 2009,la criminalité progresse à la campagne, où chômage et misère sociale sont moindres, et stagne dans les centres urbains. Tandis qu’une infraction typique de la misère, le chapardage, le vol à l’étalage, diminue de 8%.

En France ? De novembre 2008 à novembre 2009, dernières données disponibles, les atteintes aux biens (dont trois quarts de vols sans violence) stagnent, de même que les infractions économiques et financières. Ce qui explose ? Les “braquages”, commis d’ordinaire par des gangsters chevronnés – non par des damnés de la terre.

A ne lire que les “grands quotidiens d’information”, vous ne saurez rien de tout cela. Une presse qui, toujours plus, fait dans le moralisme et récite un identique credo bienséant. Rien sur l’effondrement du crime en pleine crise sociale, phénomène social immense, mais ces temps-ci, deux quotidiens importants consacrant chacun une pleine page au fait qu’un dirigeant sportif a dit un gros mot.

Les médias sont-ils faits pour conformer ou pour informer ? Voici ce que les patrons des grands quotidiens d’information devraient sérieusement se demander, au lieu de gémir sur la crise de la presse. Car s’ils se bornent à diffuser le même catéchisme que la gauche caviar et à censurer les réalités pour eux gênantes, l’hésitation ne sera plus permise :mieux vaudra prendre le gratuit à l’entrée du métro – au moins, on ne financera pas sa propre “mise en conformité”.

Voir aussi:

Les enjeux de la sécurité globale. La misère ne crée pas systématiquement la délinquance !

Violences, la vérité des chiffres

Xavier Raufer

Valeurs actuelles

15/04/2010

L’UMP se demande ce qui l’a coupée de sa base ? Pour un criminologue, c’est clair : la sempiternelle culture de l’excuse selon laquelle les bandits sont d’abord les victimes de drames sociaux – précarité, misère, exclusion, racisme – que seuls le travail social et l’assistance résorberont.

Sur la sécurité, les dirigeants de l’UMP ont adhéré, comme la gauche, à un discours bourgeois bohème qui exaspère leur électorat, frappé par la crise et l’insécurité. Ce credo, qui consiste à vanter la “diversité” à des familles dont les enfants tremblent à l’école tout en expliquant aux mêmes qu’il n’existe pas de nation française, juste une sorte d’hospice où, à notre grande joie, accourent des errants venus de partout, n’est pas seulement choquant. Il est contredit par les faits, que mettent en lumière trois rapports récents.

Intitulé “Pauvreté, précarité, solidarité en milieu rural”, le premier rapport émane de l’Inspection générale des affaires sociales et du Conseil général de l’agriculture. Il révèle – ce que taisent volontiers les bien-pensants – qu’en France, la vraie misère se trouve à la campagne. Un “espace rural” (60% du territoire, 18% de la population, 11 millions d’habitants) que le rapport qualifie cruellement de « véritables territoires de relégation » : un « taux de pauvreté rurale supérieur à celui des zones urbaines », avec « surreprésentation des ménages et couples jeunes, pauvres avec enfants » ; une surreprésentation des ouvriers (32 %) et des employés (27%) ; une pauvreté moyenne (13,7 %) supérieure à celle des espaces urbains (11,3 %) – dans un tiers des départements ruraux, ce taux atteint 19% !

Les prestations sociales des ménages pauvres de l’espace rural ? « En dépit d’une pauvreté plus fréquente […], la part des prestations sociales dans leurs revenus est moins élevée [que pour les ménages pauvres urbains] ». Les logements ? Une honte : « Les deux tiers de l’habitat indigne sur lequel opère une mission spécifique du ministère du Logement se trouvent en milieu rural. » La santé ? Dans l’espace rural, « la prévention est difficile et les services de soins souvent insuffisants ».

Enfin, cette comparaison (de 2004) révélatrice entre le taux de pauvreté en Seine-Saint- Denis,18%, et dans la Creuse, 19,5% !

Deuxième rapport, celui de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (2009-2010). On y lit que la crise a « une ampleur inédite en France. […] La récession actuelle en Europe est la plus forte et la plus longue depuis 1945 ». Ainsi, selon la “culture de l’excuse” pour laquelle misère égale crime, l’espace rural devrait être ravagé par un ouragan criminel – or c’est le contraire !

Lisons “Criminalité et délinquance enregistrées en 2009”, rapport de l’Observatoire national de la délinquance. Violences physiques crapuleuses : Seine-Saint-Denis, 8,3‰ ; Creuse : 0,1. Vols : Seine-Saint-Denis, 48,5‰; Creuse, 7,6. Etc.

En outre, la misère rurale est digne : plus un département est pauvre et rural (Creuse, Cantal), plus il est honnête ! Ainsi donc, pourquoi cette exubérance criminelle dans des secteurs urbanisés, moins précarisés que les ruraux ? Pourquoi la misère sans policiers abattus, sans voitures brûlées, sans bandes armées, sans braquages ni pillages, de l’espace rural ?

Cette question cruciale de l’essence même de la criminalité violente en France est d’évidence celle à résoudre. Faute de quoi, à force de propos bienséants ou provocants, l’UMP verra l’actuelle froideur électorale virer au divorce.

Xavier Raufer est criminologue

Voir enfin:

Délinquance : les violences gratuites sont en baisse

Jean-Marc Leclerc

Le Figaro

15/09/2010

Selon l’Observatoire de la délinquance, ces actes non crapuleux n’avaient cessé d’augmenter depuis cinq ans.

Le maelström des affaires aurait presque balayé cette bonne nouvelle: pour la première fois depuis cinq ans, les violences non crapuleuses, c’est-à-dire commises sans intention de voler, comme les coups et blessures, par exemple, sont en diminution. Une baisse légère certes, d’un modeste demi-point, mais une baisse tout de même, calculée sur une année complète et non pas en s’appuyant sur la variation d’un mois isolé comparé au même mois de l’année précédente. Pour les criminologues, cette évolution prend du sens. À supposer, bien sûr, que tous les faits aient bien été enregistrés après plainte d’une victime ou constatation par la police.

«Lors des douze derniers mois, et ce pour la première fois depuis février 2005, le nombre de faits constatés de violences physiques non crapuleuses a été inférieur à celui des douze mois précédents», écrivent donc les analystes de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) dans leur dernier bulletin mensuel. «La baisse est limitée en proportion et en volume (-0,5 %, soit -1168 faits constatés), nuancent-ils, mais elle n’en constitue pas moins pour ces violences une rupture avec l’orientation à la hausse qui avait été constante lors des cinq dernières années.»

Le président de l’Observatoire de la délinquance, Alain Bauer, avance une explication: «Quand la police et la gendarmerie se spécialisent dans le traitement d’un problème, ils finissent toujours, selon lui, par obtenir des résultats.» Selon lui, les phénomènes de délinquance obéiraient à des cycles invariables, ascendants et descendants, un peu comme des cycles économiques. Le mécanisme est ainsi décrit: la police s’intéressant au problème, elle en révèle d’abord l’ampleur, d’où la phase d’augmentation. Puis en persévérant, elle finit par reprendre le dessus, enregistrant une baisse plus ou moins durable, jusqu’aux premiers relâchements…

De fait, cette mécanique s’est déjà vérifiée pour les violences sexuelles, qui ont d’abord connu une explosion, sous l’effet de l’action sociale et judiciaire visant à les détecter et les réprimer. On a incité les victimes à se déclarer aux autorités, à travers des campagnes de prévention, avec mise en place de numéros verts pour dénoncer tout abus. En débloquant aussi d’importants crédits pour les associations d’aide aux victimes. Et les infractions sexuelles ont baissé: 40.000 faits d’atteinte aux mœurs en 2003 contre 23.000 faits déclarés en moyenne par an aujourd’hui.

Le phénomène se vérifie également avec les cambriolages. Ceux commis dans les résidences principales avaient augmenté de 12% entre 2008 et 2009, alors que se mettaient en place des cellules de police spécialisées. Or, le dernier bulletin de l’ONDRP révèle que les cambriolages ont diminué de 2,1% en un an. Comme si la politique prônée par Brice Hortefeux commençait à payer.

Le ministre de l’Intérieur se garde toutefois de tout triomphalisme. Car, dans le détail, les résultats sont plus mitigés: si les violences gratuites baissent, essentiellement celles visant les plus de 15 ans, les violences crapuleuses, commises dans le but d’acquérir un bien, connaissent en revanche une augmentation de près de 4%. Ce qui ne serait pas sans lien avec la crise.

Les escroqueries à la carte sur Internet ne sont plus prises en plainte

Depuis déjà six mois, l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) alerte sur une bizarrerie statistique: les escroqueries à la carte bancaire commises via Internet -qui n’ont cessé de se développer- ne sont plus comptabilisées en plaintes. Au prétexte que «la victime n’a pas été dépossédée physiquement de sa carte». Poliment, cette instance constate qu’il y a là «un problème de continuité des règles d’enregistrement». L’astuce employée amplifie-t-elle la baisse des escroqueries économiques et financières dans les bilans officiels? Une chose est sûre : en un an, les délits économiques accusent une chute sévère de 9 %, soit 35 448 faits en moins. Et les criminologues d’expliquer ce qui se passe au niveau des falsifications et usages de carte de crédit : «Une partie des faits relevant de ces deux types d’infractions et qui étaient précédemment enregistrés, ne feraient plus l’objet que d’un procès-verbal de renseignement servant d’attestation pour la banque. Dans ce cas, l’absence de plainte se traduit par une absence de comptabilisation dans les faits constatés.» Cette pratique aurait été inaugurée l’an dernier par instruction du parquet dans le secteur de Saint-Jean-de-Luz. Puis étendue à l’Hexagone par la gendarmerie et la police. Aujourd’hui,


Délinquance: Pas de trêve des confiseurs pour nos criminels (It’s the economy, stupid!)

30 décembre, 2010
« Les dirigeants gabonais ont utilisé les fonds détournés pour leur enrichissement personnel et, suivant les instructions de Bongo, ont remis une partie de l’argent à des partis politiques français, y compris en soutien au président Nicolas Sarkozy ».  L’argent aurait profité « aux deux camps, mais surtout à droite, en particulier à Chirac mais aussi Sarkozy ». « Bongo était le président africain préféré de la France », précise le fonctionnaire. L’Express
Le président de l’Observatoire de la délinquance, Alain Bauer, avance une explication: «Quand la police et la gendarmerie se spécialisent dans le traitement d’un problème, ils finissent toujours, selon lui, par obtenir des résultats.» Selon lui, les phénomènes de délinquance obéiraient à des cycles invariables, ascendants et descendants, un peu comme des cycles économiques. Le mécanisme est ainsi décrit: la police s’intéressant au problème, elle en révèle d’abord l’ampleur, d’où la phase d’augmentation. Puis en persévérant, elle finit par reprendre le dessus, enregistrant une baisse plus ou moins durable, jusqu’aux premiers relâchements… Le Figaro
 Avant, on était dans une situation de liberté totale. Maintenant, quand on entre dans un magasin, si les employés se rendent compte qu’on est des Roms, on est suivi partout dans les rayons où l’on va, jusqu’à la sortie du magasin. On ne peut plus rien voler. Elena B. (Rom de Rouen, 13.08.10)
Les policiers invoquent un véritable «effet iPhone ». Le Figaro
Les services de police parisiens ont mis à jour un véritable marché parallèle, principalement basé dans le XVIIIe arrondissement. Deux groupes d’une dizaines de personnes ont été interpellés récemment alors qu’ils revendaient des I Phone, a indiqué une source policière. « A la revente, ces portables, qui sont de véritables petits ordinateurs, peuvent se revendre jusqu’à 300 euros », a expliqué un enquêteur. En clair, le rapport risque-profit est de nature à susciter l’intérêt des délinquants. L’Expansion
Placée en garde à vue, elle a avoué qu’elle avait perdu son téléphone en août et que « le vendeur du magasin de téléphonie mobile lui avait conseillé ce stratagème ». Le Figaro
À en croire une estimation de la Préfecture, communiquée en septembre, près d’un tiers des plaintes pour vol de téléphone portable seraient en réalité mensongères et auraient pour finalité un remboursement par l’assurance après une banale perte. Le Figaro
En raison de la hausse brutale du prix du cuivre, l’entreprise n’a jamais eu autant de câbles dérobés. En juin dernier, les vols ont atteint un pic, avec 343 méfaits enregistrés, soit 11 par jour. Le dernier «record» remontait à août 2006 -année de l’explosion du phénomène- avec 323 actes de vandalisme recensés. Au cours des huit premiers mois de cette année, la SNCF a dénombré 2 121 attaques de lignes, soit quatre fois plus que l’an passé pendant la même période. Pour cette année noire, le montant du préjudice devrait atteindre des sommets: 30 millions d’euros, alors qu’en 2006 il était de 20 millions d’euros. Le Figaro
Les cours du cuivre comme ceux de l’acier et du plomb grimpent à nouveau en flèche. Du coup, les pillages de voies ferrées, de tombes ou de plaques d’égout progressent aussi. (…) Pas une semaine ne se passe sans que des plaques d’égout soient volées, des ornements de tombes subtilisés, des plaques de cuivre retirées des transformateurs de la SNCF, des tresses de métal arrachées le long des autoroutes. Le coût pour les entreprises et les collectivités sont exorbitants. Le Figaro
 «Au début, il s’agissait d’une délinquance itinérante, d’équipes qui écumaient le pays. Dorénavant, dans 50% des cas, il s’agit d’habitants sédentaires qui volent dans leur région», raconte Stéphane Ottavi. La part des étrangers impliqués dans ces vols a par ailleurs doublé, passant de 10% en 2009 à 20% aujourd’hui. On se passe donc le mot pour dire que la rapine est aussi facile qu’elle rapporte gros. Le Figaro
Dès les premières grandes vagues de vols en 2006, les entreprises se sont tout d’abord barricadées. Cadenas, vidéosurveillance, gardiennage… tout l’arsenal anti-voleurs est désormais en place. Sur les chantiers, la Fédération française du bâtiment (FFB) a, de son côté, encouragé les équipes à ne plus laisser traîner les monceaux de métal convoité. «Dans les préfectures, les personnes ont été désignées pour conseiller les entreprises à mieux protéger les sites en travaux», signale-t-on à la FFB. Conséquence de cette muraille de protection dressée contre les malfrats… aucune! Les voleurs cassent seulement davantage de verrous et il y a donc beaucoup plus de vols commis avec effraction. En 2009, on dénombrait 68% de vols simples contre 32% de vols avec effraction. 2010: on compte 36% de vols simples contre 64% de vols avec effraction! Le Figaro
Pour barrer la route aux voleurs, il faut de toute évidence empêcher la revente facile. «Une plus grande traçabilité de ces opérations s’impose», insiste Stéphane Ottavi. Or, à ce jour, et jusqu’à 3000 euros, ces transactions peuvent se faire en liquide. Toutefois, un texte prévoyant de limiter davantage l’usage des espèces a été voté en juillet dernier. Mais le décret qui doit en déterminer le nouveau seuil n’a toujours pas été publié. De son côté, le député UMP Philippe Goujon déposera le mois prochain un amendement pour plafonner cette fois le montant annuel des transactions en liquide. Mais pourquoi ne pas imposer le chèque ou la carte bancaire une bonne fois pour toutes? Pour Philippe Goujon, il faut protéger les personnes indigentes qui vendent du métal. Pour la Federec, une pareille restriction aurait comme effet d’assécher le commerce en France. «Il se ferait chez les pays voisins où la législation est beaucoup moins contraignante», met en garde Robert Lifchitz, l’un de ses responsables. Commerce et répression ne font pas toujours bon ménage. Le Figaro
C’est bien connu, on ne parle que des trains qui n’arrivent pas à l’heure. Mais on en ignore le plus souvent les raisons. Or l’une des causes principales, selon la SNCF, est liée au vol de câbles de cuivre le long de ses lignes. Ce véritable pillage en règle occasionne des retards à répétition. Les câbles sont déterrés puis arrachés. Aussitôt la signalisation s’en trouve perturbée et ce sont des milliers de passagers qui, sur le quai de gare, pestent contre ces trains qui se font désirer. Le Figaro
L’une des causes principales du retard des trains est liée à ces vols, qui perturbent durablement la signalisation. À titre d’exemple, les 130 mètres de câble détournés et les 50 kg de plaques de cuivre dérobés dans un transformateur en septembre dernier sur la ligne Lyon-Bourg-en-Bresse avaient eu les conséquences suivantes: 76 retards de trains et deux jours de circulation perturbée. Le Figaro

Portables, ipods, chargements de cosmétiques, parfums, caviar, maroquinerie, champagnes et produits de haute technologie, or et bijoux, plaques d’égout, ornements de tombes, plaques de cuivre des transformateurs de la SNCF, tresses de métal le long des autoroutes …

Où l’on (re)découvre derrière les ripailles de ces fêtes de fin d’année ….

Pendant que nos pirates de Wall street  ou de Wikileaks comme nos Chirac ou leurs successeurs continuent eux leurs razzias financières ou informationnelles …

Ou que, des chasseurs russes aux TGV japonais et logiciels ou portables américains, nos amis chinois pillent, eux, les idées des autres …

Que les voleurs plus près de chez nous ne chôment pas eux non plus …

Et, outre les 10 000 euros de cocaïne à fournir mensuellement à nos Delarue,  suivent aussi apparemment de véritables cycles selon les opportunités économiques du moment (la faute à Steve Jobs et ses ipods !) ou les cours des matières premières ou métaux y compris précieux…

Où l’on (re)découvre aussi de véritables marchés parallèles de revente (officines de rachat d’or comprise ) qui entretiennent les trafics et les abus des fraudes à l’assurance (parfois suggérées ou encouragées, suite à de banales pertes, par les vendeurs eux-mêmes !) …

Mais surtout derrière  la valeur probablement très approximative de chiffres qui mesurent aussi l’activité de la police, la volonté des victimes à porter plainte ou les bizarreries statistiques (« les escroqueries à la carte bancaire commises via Internet -qui n’ont cessé de se développer- ne sont plus comptabilisées en plaintes ») …

Et, outre l’ingéniosité toujours plus grande des délinquants (contrefaçons, fausses sociétés de transport), les effets souvent inattendus des contre-mesures de sécurité  (les mesures de blocage automatique, marquage ou traçabilité, comme pour les véhicules, pouvant induire le recours à une violence plus grande à la carjacking) ….

 Les vulnérabilités toujours plus grandes, face à ce pillage en règle, des sociétés riches et ouvertes (frontière ouvertes, s’il vous plait et pas de caméras de surveillance dans les rues ni de charters de clandestins ! – ah ! ces « gens du voyage » dont il faut  protéger le précieux et millénaire  mode de vie!) et solidaires (on ne peut mettre un gendarme partout mais pas de paiement en chèque pour protéger les personnes indigentes qui vendent du métal ?)…

Avec bien sûr, des fouilles interminables aux violences physiques mais aussi aux retards des transports incessants, toutes les conséquences en chaine sur chacun de nous …

Les bandits font leurs courses à la veille du réveillon du 31

Christophe Cornevin

Le Figaro

28/12/2010

Des gangs font main basse sur des chargements de cosmétiques, de caviar ou de maroquinerie. 

Parfums dérobés, caviar trafiqué, champagnes et produits de haute technologie braqués… À l’approche des fêtes de fin d’année, de redoutables gangs criminels redoublent d’activité pour prendre d’assaut les marchandises de luxe qui circulent à flux tendu sur le territoire. Ignorant la trêve des confiseurs, ils font main basse sur les entrepôts et les transporteurs qui viennent achalander les rayons des commerces plutôt haut de gamme. L’année dernière, pas moins de 1.600 vols de frets ont été recensés sur l’ensemble du territoire, pour un montant global estimé à 31 millions d’euros. Selon un dernier bilan de l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI), l’année 2010 pourrait franchir un nouveau palier.

Le 14 décembre dernier, un poids lourd venant de s’approvisionner dans les entrepôts d’une célèbre marque de parfumerie et de maroquinerie à Verneuil-en-Halatte (Oise) était arraisonné en rase campagne par une bande très déterminée. Après avoir barré la route, les malfaiteurs ont «saucissonné» le chauffeur, raflé la précieuse cargaison et incendié le véhicule en Seine-et-Marne pour effacer toute trace susceptible de les identifier. «Ces équipes, très professionnelles, agissent souvent selon un même mode opératoire, reconnaît le colonel Stéphane Ottavi, patron de l’OCLDI. Gantés, cagoulés, équipés d’armes à feu, ces pilleurs de la route bloquent le trajet du camion ciblé avec un 19 tonnes et passent à l’action en arborant des brassards estampillés “police”…»

L’appui du GIGN 

Les régions les plus touchées par ce fléau sont traditionnellement la Champagne-Ardenne, l’Ile-de-France, la Picardie et, dans une moindre mesure, le couloir rhodanien ou encore le Roussillon. Dans sept cas sur dix, les bandes dévalisent les camions en découpant les bâches au cutter sur les aires d’autoroutes ou sectionnent à la pince les verrous des portières arrière avant de se servir et de revendre la marchandise dans la journée même vers la Roumanie, la Moldavie et les États baltes.

Parfois, ces pirates sont tellement dangereux que les enquêteurs demandent l’appui du GIGN. Ainsi, le 4 novembre dernier, une cinquantaine de supergendarmes et une trentaine d’enquêteurs ont été mobilisés dans la région d’Orléans pour neutraliser un gang multipliant les vols de fret depuis des mois dans le Loiret, les Yvelines et la Sarthe. Au moment de leur interpellation en flagrant délit, une demi-douzaine d’hommes communiquant entre eux à l’aide de talkies-walkies et armés de fusils à pompe s’apprêtaient à prendre d’assaut toute une cargaison de produits cosmétiques haut de gamme à la sortie d’un entrepôt. Appartenant majoritairement au milieu du voyage, ils ont été mis en examen pour «association de malfaiteurs, vols et recels en bande organisée» et placés sous mandat de dépôt.

Pour tenter de retarder la prédation des pilleurs, les professionnels s’organisent en installant de hauts grillages et de la vidéoprotection autour des entrepôts les plus isolés. Certains emballages dissimulent leurs marchandises sous des films noirs et anonymes pour ne plus attirer les convoitises ou glissent des balises GPS dans les cartons, comme le font notamment les cigarettiers.

Jamais en panne d’imagination, les malfaiteurs les plus audacieux font depuis leurs courses en usant de la ruse: ils montent une fausse société de transports et présentent des bordereaux de livraison falsifiés avant de prendre des palettes entières de téléphones portables ou de télévisions à écrans plats.

Dans un style différent, la direction interrégionale de Roissy présente aujourd’hui la saisie réalisée par ses services de 354 contrefaçons d’œufs Fabergé. Ces marchandises étaient destinées aux marchés de Noël parisiens. En 2009, les trafiquants de bijoux, de parfums ou encore d’horlogerie ont mis les bouchées doubles. À elles seules, ces contrefaçons représentaient 12% des 7 millions d’articles saisis. Selon l’Association pour la protection des marchandises transportées, le montant des vols de marchandises de forte valeur ou facilement négociables se produisant tout au long de la chaîne de transport dépasse les 8,6 milliards de dollars par an en Europe. En constante augmentation, la menace criminelle se fait de plus en plus violente.

Voir également :

Flambée des vols avec violences dans les transports

Christophe Cornevin

29/12/2010

Ils ont augmenté de 39,3% sur le réseau ferré d’Ile-de-France. Les policiers invoquent un véritable «effet iPhone ».

 Le nombre des vols avec violences explose dans les transports en communs d’Ile-de-France. Selon une note de la Direction de sécurité de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP) datée de mercredi et que Le Figaro s’est procurée, quelque 9.501 agressions de ce type ont été recensées dans les onze premiers mois de l’année, soit un bond de 39,3% par rapport à la même période de 2009 qui avait comptabilité 6.821 faits.

L’«analyse territoriale» enseigne que les réseaux ferrés de Paris intra-muros sont touchés de plein fouet par le phénomène. Ils abritent à eux seuls 50,3% des attaques. Dès que l’on s’éloigne de cet épicentre, les agressions se font plus éparses, frappant les transports de la petite couronne à 27,4% et 22,3% pour ceux de la grande couronne. «Plus des deux tiers des vols avec violences commis dans la capitale sont des vols à l’arraché, 21,8% sont des vols perpétrés avec des violences physiques et 10,7% sont des extorsions», décrypte la note de la DSPAP.

Ces tendances statistiques préoccupantes sont directement imputables à ce que la Préfecture de police a baptisé «l’effet iPhone» dans un second document interne daté du 22 décembre. L’analyse de la délinquance par type d’objets volés sur les lignes du métro, du RER et du Transilien est sans appel. Sur les 2.813 biens et effets personnels volés le mois dernier aux voyageurs, pas moins de 1.395 étaient des téléphones portables, soit une affaire sur deux. «À eux seuls, les modèles iPhone (3G ou 4) représentent 27,59% du nombre total d’objets dérobés», précise la note. S’agissant du seul modèle iPhone 4, «le plus récent et le plus recherché», selon la police, il y a eu 297 appareils volés, soit 69 de plus que le mois précédent. «Novembre 2010 confirme les tendances structurelles dégagées en octobre», constate-t-on à la Préfecture de police où une vaste campagne de prévention, lancée avec les transporteurs, va permettre de distribuer 50.000 «flyers», de petits tracts très pédagogiques et concis, rédigés en plusieurs langues à l’adresse des voyageurs à la recherche d’informations pratiques.

Sur le volet répressif, la brigade des réseaux ferrés, qui dispose notamment d’une dizaine de patrouilles en civil à un instant T sur le réseau, a été très sollicitée cette année, élucidant 538 vols avec violences conduisant au placement en garde à vue de 697 suspects depuis le début de l’année. Soit 412 de plus que l’année précédente, avec un taux d’élucidation qui frise désormais les 33%. «Les voleurs sont souvent de jeunes individus venant en bandes depuis la banlieue vers Paris pour commettre des vols d’opportunité», explique un responsable policier qui invite les voyageurs à un «minimum de prudence quand ils pianotent sur l’écran tactile de leur smartphone». C’est une tentative de vol d’un téléphone qui est à l’origine de la mort d’une femme de 27 ans, poussée violemment lundi après-midi à la station Étienne-Marcel car elle entravait la course du fuyard. La victime, d’origine vietnamienne, a dévalé cinq ou six marches, tombant la tête la première en bas des escaliers.

En proie à de vives convulsions, elle est décédée dans la soirée des suites d’un traumatisme crânien. «Il est rarissime qu’une agression de cette nature finisse aussi tragiquement», confiait le commandant Bruno Terrenzi, du département d’investigations judiciaires de la brigade des réseaux ferrés (BRF), chargée de l’enquête. Il faut remonter à l’été 2007 pour retrouver semblable drame. À la veille du 15 août, le journaliste sportif italien Sergio Vantaggiato, 40 ans, s’était fait arracher un sac par deux voleurs qu’il avait pris en chasse avant de trébucher mortellement à la station Bir-Hakeim. À l’époque, cette station était l’une des dernières à ne pas être équipée de caméras mais la brigade criminelle avait quand même pu élucider l’affaire. Aujourd’hui, 80% des élucidations se font grâce à la vidéo.

Voir aussi:

75 % des vols violents visent les téléphones portables

Delphine Chayet

Le Figaro

12/12/2010

La Préfecture de police observe la forte proportion des vols de portables parmi les agressions commises dans les transports. Un dispositif de blocage des appareils pourrait devenir obligatoire.

Le téléphone portable est un objet toujours plus convoité. Selon une étude de la Préfecture de police de Paris, près d’un vol sur deux commis dans les transports en commun de la région parisienne concerne désormais un mobile. «La mode des smartphones, dont le prix est élevé, génère une multiplication des cas de vols à l’arraché, le plus souvent violents, souligne Alain Gardère, directeur de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne. Et le phénomène a encore pris de l’ampleur avec l’iPhone 4, très recherché.»

La Préfecture de police, qui cherche à attirer l’attention des voyageurs sur cette délinquance, a examiné toutes les plaintes déposées au mois d’octobre dernier. Sur les 2723 vols dénoncés dans les transports publics parisiens, 1264 concernent des téléphones, alors que le vol de portefeuille ou de porte-monnaie représente 899 faits, soit 33%. Parmi les mobiles dérobés, 68% étaient des téléphones à écran tactile – des iPhone en majorité.

Or ces vols s’accompagnent souvent de violences. «Le voyageur est en général repéré alors qu’il utilise son téléphone sur le quai ou dans la rame, note Alain Gardère. Le voleur n’a plus qu’à l’arracher au moment propice et partir en courant. Comme le montrent régulièrement les images de vidéosurveillance, les menaces et coups de poings sont fréquents en cas de résistance.» Sur les 991 vols violents recensés en octobre, 75% visaient des téléphones.

Un marché parallèle

La Préfecture de police constate en outre l’émergence d’un «véritable marché parallèle», destiné à écouler cette marchandise. La semaine dernière, une quinzaine de jeunes gens qui revendaient sous le manteau des smartphones volés ont ainsi été arrêtés dans le XVIIIe arrondissement, à Paris. Selon un enquêteur, un iPhone peut rapporter jusqu’à 250 euros.

Une mesure pourrait toutefois porter un coup à ce marché, précise l’étude. La loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure (Loppsi), qui doit être examinée cette semaine à l’Assemblée, prévoit d’obliger les constructeurs de portables à introduire un mécanisme de blocage définitif des terminaux volés, les rendant inutilisables en cas de revente. En attendant, la Préfecture mise sur la prévention. Des prospectus, invitant les usagers des transports en commun «à la discrétion et à la vigilance» avec leurs portables leur seront distribués au moment des fêtes de fin d’année.

Le résultat de cette étude doit cependant être nuancé. À en croire une estimation de la Préfecture, communiquée en septembre, près d’un tiers des plaintes pour vol de téléphone portable seraient en réalité mensongères et auraient pour finalité un remboursement par l’assurance après une banale perte.

Voir aussi :

30% des vols de portables sont faux

AFP

30/09/2010

 Près de 30% des déclarations de vols de téléphones portables sont mensongères, alors que la police parisienne a enregistré quelques 4.600 plaintes pour « vols avec violences » de portables au cours des 6 premiers mois 2010, a annoncé hier la préfecture de police (PP).

Selon la PP, « dans de nombreux cas », l’enquête effectuée par les policiers « révèle que le portable n’a pas été volé », soit grâce à la vidéosurveillance, soit en relevant le parcours du téléphone grâce au signal qu’il émet.

La PP cite le cas d’une femme qui avait porté plainte le 18 septembre au commissariat du XIe arrondissement pour « vol avec violence » de son portable, tout en donnant « les coordonnées d’un témoin des faits ».

Mais les circonstances de son agression « demeurant évasives », les enquêteurs ont convoqué la jeune femme afin d’obtenir de plus amples renseignements.

Placée en garde à vue, elle a avoué qu’elle avait perdu son téléphone en août et que « le vendeur du magasin de téléphonie mobile lui avait conseillé ce stratagème ».

Le faux témoin, « qui n’était autre que le beau-frère de la victime », a lui aussi reconnu les faits.

Une « composition pénale » leur a été proposée, explique la PP, qui rappelle que la peine encourue dans ce genre de cas est « de 6 mois d’emprisonnement et 7500 euros d’amende ».

Voir également:

Les vols de métaux : un casse-tête pour les autorités

Angélique Négroni

Le Figaro

28/10/2010

  Les cours du cuivre comme ceux de l’acier et du plomb grimpent à nouveau en flèche. Du coup, les pillages de voies ferrées, de tombes ou de plaques d’égout progressent aussi.

Le cuivre vaut à nouveau de l’or. Après une baisse durant la crise, le cours de ce métal, mais aussi celui de l’acier ou du plomb, s’envole à nouveau depuis plusieurs mois. Au grand dam des forces de l’ordre. La hausse importante des prix entraîne, une fois de plus, l’explosion des vols de ces matières. Entre le premier semestre 2009 et celui de cette année, l’augmentation atteint 123%!

Après une accalmie en 2009, la razzia sur le métal est donc bel et bien repartie. Villes et campagnes sont à nouveau consciencieusement désossées. Pas une semaine ne se passe sans que des plaques d’égout soient volées, des ornements de tombes subtilisés, des plaques de cuivre retirées des transformateurs de la SNCF, des tresses de métal arrachées le long des autoroutes. Le coût pour les entreprises et les collectivités sont exorbitants.

Face à ce pillage en règle, les forces de l’ordre semblent bien impuissantes. «On ne peut pas mettre un gendarme à chaque kilomètre le long des voies ferrées», convient le colonel Stéphane Ottavi, responsable de l’Office central de lutte contre la délinquance itinérante (OCLDI) en charge de ce phénomène apparu en France en 2006. L’envolée des cours cette année-là avait déjà provoqué une brutale hausse des vols. Certes, des arrestations ont lieu régulièrement. Ainsi, au printemps dernier, douze personnes ont été appréhendées dans le Vaucluse après le vol de 10 tonnes de câbles. Récemment encore, un employé d’une société mécanique du Cher a été interpellé pour le vol de 10 tonnes de chutes de métaux qui lui ont rapporté 35.000 euros. Autant d’affaires qui se terminent devant le tribunal mais qui sont une goutte d’eau comparées à toutes celles qui n’aboutissent pas. Le taux de dossiers non résolus atteint les 90%.

Restent les 10% qui ont permis à l’OCLDI de mieux connaître le profil de ses redoutables adversaires. «Au début, il s’agissait d’une délinquance itinérante, d’équipes qui écumaient le pays. Dorénavant, dans 50% des cas, il s’agit d’habitants sédentaires qui volent dans leur région», raconte Stéphane Ottavi. La part des étrangers impliqués dans ces vols a par ailleurs doublé, passant de 10% en 2009 à 20% aujourd’hui. On se passe donc le mot pour dire que la rapine est aussi facile qu’elle rapporte gros.

Après les vols, les malfrats n’ont en effet aucune difficulté à trouver un acheteur en France. Selon la Fédération des entreprises de recyclage (Federec), des sites clandestins fonderaient le métal qui ensuite gagnerait les ports pour être exporté vers l’Asie du Sud-Est notamment. Mais c’est une évidence aussi, des recycleurs honnêtes se font berner et achètent en toute bonne foi du métal volé. D’autres aussi sont bien peu regardants sur l’origine frauduleuse de la marchandise.

Arsenal anti-voleurs

Pour le colonel Ottavi, la seule action des forces de l’ordre est insuffisante: tous les acteurs concernés doivent, selon lui, agir. Dès les premières grandes vagues de vols en 2006, les entreprises se sont tout d’abord barricadées. Cadenas, vidéosurveillance, gardiennage… tout l’arsenal anti-voleurs est désormais en place. Sur les chantiers, la Fédération française du bâtiment (FFB) a, de son côté, encouragé les équipes à ne plus laisser traîner les monceaux de métal convoité. «Dans les préfectures, les personnes ont été désignées pour conseiller les entreprises à mieux protéger les sites en travaux», signale-t-on à la FFB. Conséquence de cette muraille de protection dressée contre les malfrats… aucune! Les voleurs cassent seulement davantage de verrous et il y a donc beaucoup plus de vols commis avec effraction. En 2009, on dénombrait 68% de vols simples contre 32% de vols avec effraction. 2010: on compte 36% de vols simples contre 64% de vols avec effraction!

Pour barrer la route aux voleurs, il faut de toute évidence empêcher la revente facile. «Une plus grande traçabilité de ces opérations s’impose», insiste Stéphane Ottavi. Or, à ce jour, et jusqu’à 3000 euros, ces transactions peuvent se faire en liquide. Toutefois, un texte prévoyant de limiter davantage l’usage des espèces a été voté en juillet dernier. Mais le décret qui doit en déterminer le nouveau seuil n’a toujours pas été publié. De son côté, le député UMP Philippe Goujon déposera le mois prochain un amendement pour plafonner cette fois le montant annuel des transactions en liquide.

Mais pourquoi ne pas imposer le chèque ou la carte bancaire une bonne fois pour toutes? Pour Philippe Goujon, il faut protéger les personnes indigentes qui vendent du métal. Pour la Federec, une pareille restriction aurait comme effet d’assécher le commerce en France. «Il se ferait chez les pays voisins où la législation est beaucoup moins contraignante», met en garde Robert Lifchitz, l’un de ses responsables. Commerce et répression ne font pas toujours bon ménage.

Voir enfin:

La SNCF, principale victime des vols de métaux

Angélique Négroni

Le Figaro

28/10/2010 

Sur les huit premiers mois de l’année, on dénombre déjà 2121 attaques de lignes.

C’est bien connu, on ne parle que des trains qui n’arrivent pas à l’heure. Mais on en ignore le plus souvent les raisons. Or l’une des causes principales, selon la SNCF, est liée au vol de câbles de cuivre le long de ses lignes. Ce véritable pillage en règle occasionne des retards à répétition. Les câbles sont déterrés puis arrachés. Aussitôt la signalisation s’en trouve perturbée et ce sont des milliers de passagers qui, sur le quai de gare, pestent contre ces trains qui se font désirer.

Tel a été le cas pour les usagers de la ligne Lyon-Bourg-en-Bresse en septembre dernier. Les 130 mètres de câbles détournés et les 50 kilos de plaques de cuivre dérobés dans un transformateur ont occasionné des retards pour 76 trains et deux jours de circulation perturbée. Les conséquences d’un seul vol sont donc considérables. Depuis janvier dernier, cette razzia a ainsi entraîné 300.000minutes de retard de train, soit l’équivalent de 208 jours!

L’année 2010 s’annonce d’ailleurs une année noire pour la SNCF. En juin dernier et en raison de la hausse brutale du prix du cuivre, l’entreprise n’a jamais eu autant de câbles dérobés: 343 méfaits enregistrés, soit 11 par jour. Mieux que le dernier triste record qui remonte à août 2006 – année de l’explosion des vols – avec 323 actes de vandalisme recensés.

Sur ces huit premiers mois de l’année, on dénombre par ailleurs déjà 2121 attaques de lignes, soit quatre fois plus que l’an passé au cours de la même période. Le montant du préjudice devrait donc lui aussi atteindre des sommets: 30 millions d’euros, alors qu’en 2006 il atteignait les 20 millions d’euros.

Ces vols, au nombre d’une quarantaine par semaine, sont un véritable casse-tête pour les responsables de la SNCF comme pour les forces de l’ordre. Comment contrôler 30.000 km de voies ferrées qui sur toute la France traversent villes, zones périurbaines et rase campagne? «Selon nos calculs, il faudrait la présence d’un agent tous les deux kilomètres 24 heures sur 24», dit-on dans l’entreprise. Soit au moins 15.000 hommes mobilisés. Autant dire une armée. La mission est proprement impossible.

Recours aux drones

D’autres solutions plus réalisables sont envisagées par la SNCF. Parmi elles, le marquage des métaux, c’est-à-dire une signature indélébile qui devrait donc rendre la revente des câbles impossible.

Guillaume Pepy, le président de la SNCF, a annoncé en septembre dernier, que les installations seront aussi équipées de puces qui émettent des ondes radio afin de suivre la marchandise volée. Exaspéré par ces pillages, il a même évoqué, s’il le fallait, le recours aux drones pour surveiller les voies ferrées. Un équipement coûteux qui viendrait en renfort de celui qui existe déjà aujourd’hui. Des rondes sont en effet réalisées par les agents de la SNCF ainsi que par les forces de l’ordre, et 74 dispositifs d’alarmes équipées de vidéos sont à ce jour installés sur le réseau. Des études sont en cours pour en étendre le dispositif.

Autre idée avancée: remplacer le cuivre si convoité par des câbles en aluminium. «Mais la solution est coûteuse et parfois irréalisable pour des raisons techniques», signale-t-on à la SNCF. Enfin, pour les forces de l’ordre, il faut aussi dissuader les voleurs d’agir en rendant le matériel difficile à extraire de terre. Pour l’heure, rien ne vient contrarier les plans des malfrats qui de jour comme de nuit viennent à bord de 4×4 le long des voies. Puis avec une bonne dose d’huile de coude pour multiplier sans relâche les coups de pioche, ils déterrent et arrachent ce qui fera demain leur fortune. Les retards de trains sont donc appelés à durer.


Jésus/2010e: Retour sur ces curieux critères qui gouvernent la critique historique des Evangiles (They believe it because it seems so unlikely)

29 décembre, 2010
What is truth? (Nikolai Gay)Et Nous donnâmes en héritage au peuple, naguère opprimé, les contrées orientales et occidentales que Nous avions bénies. Et c’est ainsi que se trouva réalisée la belle promesse de ton Seigneur aux fils d’Israël, en récompense de leur constance. Nous détruisîmes tous les ouvrages que Pharaon et son peuple avaient édifiés ou érigés. Le Coran (Al-A’raf  7.137)
Souvenez-vous quand Moïse dit à son peuple : «Ô mon peuple ! (…) Entrez dans la Terre sainte que Dieu vous assigne. Évitez surtout de retourner sur vos pas, car vous seriez les grands perdants !» «Ô Moïse, répondirent les israélites, cette terre est occupée par un peuple redoutable, et nous ne pourrons nous y risquer que quand ils l’auront évacuée. S’ils en sortent, nous sommes disposés à y entrer.» (…) «Cette terre, dit le Seigneur, leur sera interdite pendant quarante ans durant lesquels ils seront appelés à errer de par le monde. Ne te tourmente donc pas pour un peuple aussi pervers !»  Le Coran (sourates 5.20 -26)
Israël existe et continuera à exister jusqu’à ce que l’islam l’abroge comme il a abrogé ce qui l’a précédé. Hasan al-Bannâ (préambule de la charte du Hamas, 1988)
Nous avons tous une responsabilité: celle d’œuvrer au jour (…) où Jérusalem verra cohabiter dans la sécurité et la durée juifs, musulmans et chrétiens et sera un endroit où tous les enfants d’Abraham se mêleront pacifiquement, comme dans l’histoire d’Isra, quand Moïse, Jésus et Mahomet (la paix soit sur eux) se sont joints pour prier ensemble. Barack Hussein Obama
Les faits n’existent pas isolément, en ce sens que le tissu de l’histoire est ce que nous appellerons une intrigue, un mélange très humain et très peu « scientifique» de causes matérielles, de fins et de hasards; une tranche de vie, en un mot, que l’historien découpe à son gré et où les faits ont leurs liaisons objectives et leur importance relative: la genèse de la société féodale, la politique méditerranéenne de Philippe II ou un épisode seulement de cette politique, la révolution galiléenne. Le mot d’intrigue a l’avantage de rappeler que ce qu’étudie l’historien est aussi humain qu’un drame ou un roman, Guerre et Paix ou Antoine et Cléopâtre.  Paul Veyne
Ce curieux critère gouverne la critique historique des Evangiles: plus un épisode ou un propos semble improbable ou  « difficile », plus il a de chances de correspondre à un fait authentique. L’idée étant que les incongruités ont dû être éliminées des textes sacrés, sauf quand la force de la tradition l’interdisait. Si Jésus dit quelque chose de sympathique, il est vraisemblable qu’on le lui fait dire; s’il dit quelque chose de déplaisant, c’est sans doute qu’il l’a vraiment dit. Adam Gopnik
Une leçon à retenir à propos des Evangiles: mis à part les miracles, ce sont les faits les plus incongrus qui ont le plus de chances d’être vrais. Olivier Postal-Vinay (Booksmag)
Il est évidemment impossible, méthodologiquement, de démontrer que Jésus n’a jamais existé. Mais s’il a existé, il apparaît dès lors comme un personnage quasiment superflu — et c’est peut-être ainsi qu’il nous rejoint, nous autres sujets surnuméraires. Sa nécessité, s’il en est une, est tout au plus celle du grain de sable autour duquel l’huître forme sa perle. Pour autant ce n’est pas le grain de sable mais l’huître qui fait la perle. Au fond il faut bien peu d’histoire pour fonder une religion ou pour écrire des évangiles.  Après le passage de la critique radicale, que reste-t-il ? Rien. Et tout. Le Jésus que nous avons cherché en vain dans l’histoire est toujours intact dans les textes. Ceux-ci ont même pris du relief au fil de la recherche. On les lit autrement, en prêtant plus d’attention aux détails. On remarque ce qu’on évitait de remarquer, pour autant qu’il ne s’agit plus de tout rassembler en un seul portrait. Ce qui semblait embarrassant est devenu précieux. Rien n’est à jeter – tout est à relire.  Didier Fougeras
Nul n’oserait plus, de nos jours, écrire une vie de Jésus comme celles qui virent le jour au XIXe siècle. L’imagination suppléait alors au silence des sources ; on faisait appel à une psychologie de Jésus qui était le plus souvent celle de l’auteur. L’ouvrage d’Albert Schweitzer sur l’histoire des vies de Jésus a mis un terme à ce genre de projet. Quant à l’entreprise inverse, quant aux thèses des mythologues qui, devant les difficultés rencontrées par l’historien, ont pensé les résoudre toutes en expliquant les Évangiles comme un mythe solaire ou un drame sacré purement symbolique, elle ne résiste pas à l’analyse. L’étude des Évangiles permet de dire, non seulement que Jésus a existé, mais encore bien plus. Pierre Geoltrain (Encyclopedia universalis)
Aucun des premiers adversaires, pourtant virulents, des chrétiens, tant côté païen, comme Celse au IIe siècle et Porphyre au IIIe siècle, que côté juif (dans la prière Shemoneh-esreh de la fin du Ie siècle qui maudit les « hérétiques ») , ne remet en question l’existence de Jésus. (…) En ce qui concerne les évangiles, le fait que leur rédaction finale au tournant du Ier et du IIe siècle s’est faite dans une période où les chrétiens cherchaient à la fois se distinguer des juifs, et à s’intégrer dans le monde romain, rend peu crédible l’invention de la crucifixion de Jésus, supplice infamant par excellence, et la mention de roi des juifs. (…) Enfin les incohérences et contradictions entre les textes sont en fait en défaveur d’une création visant à accréditer une fiction. Wikipedia
Il n’y a pas si longtemps, tout le monde savait que le christianisme était apparu après le judaïsme. Mais plus récemment, les chercheurs ont commencé à admettre la complexité du tableau historique. Dans le monde juif du Ier siècle, un grand nombre de sectes se disputaient les titres de Véritable Israël et d’interprète authentique de la Torah— le Talmud parle de soixante-dix — et la forme de judaïsme qui donna naissance à l’Église chrétienne ne fut que l’une de ces sectes. Les chercheurs réalisent maintenant que l’on peut et doit parler de la naissance du Christianisme et du Judaïsme comme de la naissance de jumeaux, et abandonner l’idée de dépendance génétique du premier par rapport au second.  Daniel Boyarin
Le christianisme est né d’une réforme refusée, et à proprement parler, sa figure fondatrice ne lui appartient pas. De plus, comme l’homme de Nazareth n’a laissé derrière lui aucun document écrit, les témoignages qui retracent sa vie, ses mots, ses gestes, émanent des communautés qui ont véhiculé et interprété une tradition initialement portée par ses disciples. Reconstruire la vie du Galiléen exige de remonter en deçà de ces témoignages croyants. Voilà qui explique l’épaisseur de l’« énigme Jésus » : derrière le texte des évangiles, les chercheurs scrutent l’obscurité pour deviner qui il fut et comment il apparut à ses contemporains. La recherche scientifique sur Jésus ne piétine pas pour autant, depuis ses débuts en fin de XVIIIe siècle. Nous n’en sommes plus aujourd’hui à nous demander si Jésus a existé ou non. La multiplicité des sources documentaires le concernant et leur précocité font de lui le personnage historique le mieux attesté de toute l’Antiquité. Les premières traces littéraires se lisent dans la correspondance de l’apôtre Paul, rédigée entre 50 et 58, soit une vingtaine d’années après sa mort. A l’échelle de l’Antiquité, un aussi bref laps de temps est exceptionnel. En outre, des travaux récents s’efforcent de reconstituer le texte d’une source archaïque des paroles de Jésus (la fameuse « source Q »4), à laquelle ont recouru les évangélistes Matthieu et Luc ; sa fixation littéraire remonterait aux années 50, après une période de transmission orale. Bref, mettre en doute l’existence de Yeshouah, rabbi de Nazareth, va à l’encontre de l’évidence. 
Toute entreprise de reconfiguration du passé – qu’il s’agisse des évangiles ou des manuels d’histoire moderne – se livre à une interprétation des faits en vue de construire l’identité du groupe lecteur. La spécificité des évangiles est qu’ils déploient non pas une lecture politique, matérialiste ou idéaliste de l’histoire, mais une lecture théologique ; celle-ci, comme tout autre, a sa subjectivité et sa légitimité. Daniel Marguerat

A l’heure où, pour dénier la réalité et l’Histoire, nos nouveaux damnés de la terre en sont à multiplier les réfugiés ou à bidonner leurs propres textes sacrés …

Pendant que nous continuons à nettoyer les nôtres et que nos pirates d’informations confidentielles nous apprennent qu’Israël aurait aussi (scoop du siècle !) ses gangsters et ses mafieux …

Et au lendemain de ce 2010e anniversaire du Juif à qui nous devons notre ère …

Mais dont nous n’osons plus prononcer le nom ou évoquer l’image

Retour, avec un particulièrement éclairant article du bibliste suisse Daniel Marguerat, sur cette longue histoire qu’entre gags archéologiques, hypothèses hasardeuses et thèses farfelues ou théories du complot, nous n’osons plus évoquer que pour faire des coups médiatiques en période de basses eaux  journalistiques …

Mais qui, 2000 ans après, continue à résister tant à l’ignorance grandissante de nos foules qu’aux déconstructions de nos savants ou Michael Moore du christianisme et leur « cimetière d’hypothèses ».

Ou cette histoire, plus précisément, de la lecture de cette histoire qui, des premières mises en causes hyper-rationalistes du XIXe siècle centrées sur sa figure individuelle à celles plus objectivantes des années 50 à 80 puis à celles plus attentives à son environnement social des  années 80 à 2000, a néanmoins permis la redécouverte post-génocidaire de sa judaïté mais aussi la clarification des critères retenus pour en vérifier l’authenticité.

Critères qui, de l’attestation multiple à l’embarras ecclésiastique (un texte ayant une chance de plus grande d’historicité s’il va à l’encontre de la thèse ou des intérêts de ses auteurs), l’originalité (ou dissemblance), la cohérence (ou convergence), la logique de crise (ou rejet) ou la plausibilité historique,  permettent en fait d’en mieux saisir, contre les tentations complémentaires de la spiritualisation, mythisation ou idéologisation et à condition de ne pas les utiliser indépendamment des autres,  la véritable singularité.

Comme l’apparent paradoxe que l’absence de sources contemporaines (à la mesure de la nécessaire marginalité alors d’un personnage issu d’une province marginale de l’empire romain), les incohérences et contradictions entre les textes ou les critiques d’adversaires patentés peuvent être les meilleures attestations d’existence et d’authenticité.

Ou que l’invention supposée d’un supplice aussi infamant que la crucifixion ou de l’expression « roi des juifs » pour expliquer la mort d’un maitre à penser semble un moyen très peu crédible tant de se distinguer de groupes rivaux (juifs) que de s’intégrer à la société dominante (romaine).

Ces curieux critères qui gouvernent la critique historique des Evangiles se révélant finalement être les critères de toute démarche historique.

Et ce pour quelqu’un dont « la multiplicité et la précocité des sources documentaires » font  au bout du compte « le personnage historique le mieux attesté de toute l’Antiquité »

Jésus connu et inconnu.

A la recherche du Jésus de l’histoire

Daniel Marguerat

2008

Alors que l’on dit le christianisme essoufflé, la figure de Jésus n’a jamais autant occupé l’actualité culturelle que ces dix dernières années1. Pourquoi cet intérêt si vif, et jamaisrassasié, pour la figure de Jésus de Nazareth ? Tout n’a-t-il pas été déjà dit, répété et prêché à satiété ? Et pourtant, en permanence, des chercheurs appliquent leurs outils scientifiques aux traces littéraires et archéologiques de son histoire, lançant de nouvelles hypothèses que les médias répercutent avec fracas. Deux mille ans après, l’« énigme Jésus » résiste toujours.

Les émissions TV de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, « Corpus Christi » et « L’origine du christianisme », ont révélé à un immense public le sérieux et la complexité de la recherche scientifique sur le Jésus de l’histoire. Le « Da Vinci code » de Dan Brown a posé à des millions de lecteurs la question de l’héritage théologique de l’homme de Nazareth. La sensationnelle découverte du texte jusqu’ici inconnu de l’Evangile de Judas, un écrit apocryphe du IIe siècle, a été exploitée pour remettre en cause le portrait que les évangiles canoniques donnent de l’homme qui a livré Jésus. Un film de James Cameron sur le tombeau de Jésus prétend recomposer des liens entre Jésus, sa femme Marie-Madeleine et leur fils nommé Judas. Dernier en date, le livre du pape Benoît XVI, Jésus de Nazareth2, est un bestseller en librairie.

Toutes ces entreprises n’ont pas le même sérieux, et le public est souvent emprunté pour faire la différence entre le gag archéologique et les travaux documentaires fiables. A l’exception du livre pontifical, ces recherches suivent le même scénario. Elles prennent appui sur une source documentaire ou une trace archéologique qu’elles adoptent comme clef de compréhension de l’identité de Jésus. Elles pimentent parfois leur discours à l’aide de la théorie du complot institutionnel : l’Eglise aurait, très tôt, caché la véritable identité de Jésus qu’il s’agit aujourd’hui de dévoiler au grand jour. La visée est de déconstruire l’image de Jésus que livrent les évangiles, ou plutôt à mon avis, celle que véhicule la piété populaire – car dans leur diversité, les quatre évangiles du Nouveau Testament n’offrent pas de Jésus l’image lisse et uniforme qu’on leur prête. La réaction des Eglises à ces opérations est au mieux le malaise, au pire l’hostilité déclarée et la condamnation, comme si ces recherches constituaient une atteinte blasphématoire au Seigneur qu’elles adorent. Le récent livre de Benoît XVI réagit à ce qu’il estime être les excès de la recherche historique ; il présente une lecture théologique très inspirée de l’évangile de Jean comme la seule compréhension adéquate de la personne de Jésus3.

L’effervescence médiatique de ces dix dernières années autour de la figure du Galiléen n’est que l’amplification d’un débat déjà ancien. La nouveauté est que le débat entre christianisme et culture aujourd’hui – et de façon plus pointue, le débat entre foi et incroyance – ne porte plus tellement sur l’institution ecclésiastique, ni sur le dogme, mais sur Jésus en tant que personnalité historique et figure de référence de la chrétienté. Il faut dire que le christianisme vit d’une particularité unique dans le monde des religions : le Seigneur dont il se réclame appartenait à une autre religion, le judaïsme, qu’il n’a jamais eu l’intention de quitter. L’action de Jésus visait à réformer la foi d’Israël, entreprise à laquelle les autorités religieuses de l’époque se sont opposées. C’est à l’échec de cette réforme que le christianisme doit sa naissance. Le mouvement de Jésus, qui ne fut au commencement qu’une secte juive de croyants messianiques, fut peu à peu poussé, autant par ses succès auprès des non-juifs que par l’hostilité de la Synagogue, à se muer en un groupe religieux autonome. L’histoire nous montre que ce processus d’autonomisation fut long et douloureux, inégal selon les régions de l’empire romain, que l’initiative ne revient pas aux premiers chrétiens, que le divorce dura au moins quatre siècles et que les liens nourriciers avec la culture juive n’ont jamais été rompus d’un coup.

Le christianisme est né d’une réforme refusée, et à proprement parler, sa figure fondatrice ne lui appartient pas. De plus, comme l’homme de Nazareth n’a laissé derrière lui aucun document écrit, les témoignages qui retracent sa vie, ses mots, ses gestes, émanent des communautés qui ont véhiculé et interprété une tradition initialement portée par ses disciples. Reconstruire la vie du Galiléen exige de remonter en deçà de ces témoignages croyants. Voilà qui explique l’épaisseur de l’« énigme Jésus » : derrière le texte des évangiles, les chercheurs scrutent l’obscurité pour deviner qui il fut et comment il apparut à ses contemporains. La recherche scientifique sur Jésus ne piétine pas pour autant, depuis ses débuts en fin de XVIIIe siècle. Nous n’en sommes plus aujourd’hui à nous demander si Jésus a existé ou non.

La multiplicité des sources documentaires le concernant et leur précocité font de lui le personnage historique le mieux attesté de toute l’Antiquité. Les premières traces littéraires se lisent dans la correspondance de l’apôtre Paul, rédigée entre 50 et 58, soit une vingtaine d’années après sa mort. A l’échelle de l’Antiquité, un aussi bref laps de temps est exceptionnel. En outre, des travaux récents s’efforcent de reconstituer le texte d’une source archaïque des paroles de Jésus (la fameuse « source Q »4), à laquelle ont recouru les évangélistes Matthieu et Luc ; sa fixation littéraire remonterait aux années 50, après une période de transmission orale. Bref, mettre en doute l’existence de Yeshouah, rabbi de Nazareth, va à l’encontre de l’évidence. En revanche, fut-il ce que les évangiles disent de lui ? Voilà la question. Dans un premier temps, je brosserai le parcours en trois quêtes de la recherche sur le Jésus de l’histoire. J’exposerai ensuite les enjeux théologiques de cette recherche, pour en justifier la nécessité.

1. Les trois quêtes du Jésus de l’histoire

Que vise la recherche du Jésus de l’histoire ? Son objectif est de reconstituer la vie de Jésus de Nazareth à l’aide de données historiques « neutres », c’est-à-dire non infléchies par la subjectivité (positive ou négative) des témoins. Les chercheurs procèdent donc à une critique des documents historiques à disposition en vue d’isoler les éléments dont l’authenticité peut être validée. Mais de quelles sources documentaires disposons-nous ? Jésus a parlé, mais il n’a rien écrit : aucun document ne nous est parvenu de sa main. Les sources à notre disposition sont donc toutes indirectes ; mais elles sont multiples. La plus ancienne, je l’ai dit, est la correspondance de l’apôtre Paul. Elle fait état de la mort du Galiléen par crucifixion et de la foi en sa résurrection ; par ailleurs, l’apôtre connaît une collection de « paroles du Seigneur », qu’il utilise (parfois sans les citer) dans son argumentation. Viennent ensuite les évangiles, dans l’ordre d’ancienneté : Marc a été rédigé vers 65 sur la base de traditions remontant aux années 40 ; Matthieu et Luc ont été rédigés entre 70 et 80 en amplifiant Marc ; Jean date de 90-95. Ces écrits ne sont pas des chroniques historiques ; ils font mémoire de la vie du Galiléen, mais dans une perspective de foi qui présente à la fois des faits et leur lecture théologique. Des évangiles plus tardifs absents du Nouveau Testament, dits apocryphes, ont hérité parfois de traditions non retenues par les quatre précédents : notamment l’Evangile de Pierre (120-150), l’Evangile copte de Thomas (vers 150) et le Protévangile de Jacques (150- 170). Les sources non chrétiennes sont rares : les historiens romains n’ont pas jugé l’événement digne d’être raconté. Mais un historien juif, Flavius Josèphe, présente dans ses Antiquités Juives datant de 93-94 cette intéressante notice : « À cette époque-là, il y eut un homme sage nommé Jésus, dont la conduite était bonne ; ses vertus furent reconnues. Et beaucoup de juifs et des autres nations se firent ses disciples. Et Pilate le condamna à être crucifié et à mourir… » (18,3,3)5. Plus tardivement, le Talmud juif présente une quinzaine d’allusions à « Yeshou » ; elles font état de son activité de guérisseur et de sa mise à mort pour avoir, dit-on, égaré le peuple.

Le développement de cette recherche peut être subdivisé en trois vagues successives, appelées« quêtes ». La première quête couvre le XIXe siècle, la deuxième va de 1950 à 1980, la troisième débute dans les années 1980. Mais le passage d’une quête à l’autre n’a pas totalement tari les précédentes, si bien que l’on peut encore voir paraître aujourd’hui des travaux inspirés par la première ou la deuxième quête6.

1.1 Première quête ou quête libérale (1778-1906) : Jésus, une grande personnalité spirituelle

La recherche du Jésus de l’histoire a son pionnier : l’Allemand Hermann Samuel Reimarus. Son oeuvre, publiée à titre posthume en 1778, déclencha un tollé : l’auteur soutenait que l’enseignement de Jésus avait été falsifié par ses disciples, déçus de la mort de leur maître dont ils attendaient qu’il soit un Messie politique. Pour la première fois paraissait une « vie de Jésus », reconstruite en deçà des données évangéliques et souvent contre elles. Les recherches qui s’inspirèrent de ce pionnier furent dans un premier temps de tendance très rationaliste : on lisait dans l’évangile la concrétion symbolique de vérités spirituelles ; les miracles et la résurrection étaient expliqués rationnellement ou alors niés (Heinrich Paulus, 1828 ; Friedrich Schleiermacher, 1832). Puis on assiste au retour en force de l’humanité de Jésus : les évangiles sont lus comme des documents biographiques marqués par l’impact de la personne de Jésus ; celui-ci est perçu comme une personnalité religieuse fascinante, dont on tente de reconstituer l’évolution psychologique (Ernest Renan, 1863 ; Auguste Sabatier, 1880 ; Bernhard Weiss, 1882). L’ouvrage de Renan connut à l’époque un succès retentissant, que n’explique pas seulement sa qualité littéraire ; l’auteur réalisait une synthèse audacieuse en 5 L’authenticité de cette notice, transmise sous plusieurs versions, est discutée. Avec bien des chercheurs, je la reconnais authentique une fois purgée de ses gloses chrétiennes tardives. Le texte reproduit ici correspond à ce que l’on peut raisonnablement considérer comme la version de l’auteur conjuguant l’héritage positiviste (« tout dans l’histoire a une explication rationnelle ») avec l’imagination et la sensibilité de la tradition romantique. Son portrait de Jésus reconstitue ses états d’âme et les intègre à une vision idyllique de la Palestine antique.

Du point de vue méthodologique, le mérite des chercheurs de la quête libérale est de procéder à une étude critique des sources documentaires. Comparant entre eux les quatre évangiles canoniques, ils relèvent leurs divergences et optent pour l’authenticité d’une version au détriment des autres. Exemple : faut-il penser que l’homme de Nazareth a défendu l’autorité de la Torah jusque dans ses moindres prescriptions comme le décrit Matthieu (Mt 5,17-20) ou qu’il a au contraire affiché une position critique à l’égard de la Loi comme le montre Marc (Mc 7,1-23) ? Autre exemple : la dernière parole de Jésus sur la croix fut-elle un cri de désespoir (Mc 15,34), une parole de confiance (Lc 23,46) ou une déclaration théologique (Jn

19,30) ? Ces questions n’émanent pas d’esprits tortueux ou mal intentionnés ; elles jaillissent de la lecture attentive des textes eux-mêmes et de leur comparaison. La composition théologique à laquelle se livrent les évangélistes a en effet doté leur oeuvre d’une orientation qui correspond à la réception de la tradition de Jésus dans leur milieu. Il ne suffit pas d’accumuler ou de mettre bout à bout les informations tirées des quatre évangiles pour composer un portrait synthétique du Galiléen ; les données des évangiles étant souvent divergentes, il s’agit d’opter en fonction de la plus haute probabilité historique.

Mais au nom de quoi décide-t-on de la probabilité historique ? En 1906, Albert Schweitzer a posé un constat dévastateur : la reconstitution du Jésus de l’histoire est livrée à la spéculation et aux préférences de chaque chercheur ! Chacun, en effet, opte pour le « Jésus » qui lui convient : poète romantique, prophète de conversion ou chantre de l’amour. Schweitzer dénonçait l’absence de critères objectifs permettant d’identifier ce qui est le plus authentique dans les évangiles. Il s’attachait en outre à montrer l’importance du concept de royaume de Dieu pour comprendre qui fut Jésus ; le Galiléen, pour lui, était un prophète saisi par l’imminence de la venue du royaume, persuadé que l’histoire allait bientôt sombrer dans les catastrophes apocalyptiques marquant l’instauration du nouveau monde promis par Dieu (Mc 13).

Ce coup de semonce a paralysé la recherche pour une quarantaine d’années. Elle reprendra sur la base d’une clarification des critères retenus pour l’authenticité, et en prenant en compte l’importance du concept de royaume de Dieu signalée par Schweitzer.

1.2 Deuxième quête (1950-1980) : Jésus à l’aube du Royaume

Un article du théologien allemand Ernst Käsemann fit redémarrer, mais sur de nouvelles bases, la quête du Jésus historique7. Au niveau méthodologique, deux postulats ont été posés, qui concernent pour l’un le statut du texte évangélique, pour l’autre l’adoption de critères d’authenticité.

En premier lieu, le statut du texte évangélique a été clarifié. Il a été reconnu que les évangiles ne nous livraient pas un accès direct au témoignage des contemporains de Jésus, mais qu’ils étaient le fruit d’une recomposition à la fois littéraire et théologique émanant des premiers chrétiens. La critique de la forme littéraire (Formgeschichte) a établi que la tradition de Jésus n’avait pas été retenue dans une préoccupation d’archiviste, mais en vue de préserver une mémoire de Jésus utile à la vie croyante. Ainsi les évangiles nous transmettent la mémoire qu’après Pâques, les communautés ont préservée des actes et des paroles de leur Seigneur ; c’est en effet à la lumière de la résurrection que la destinée du Galiléen a été comprise par les premiers chrétiens. Conséquence : il devient hautement improbable de reconstruire une biographie de Jésus, le cadre narratif des évangiles ayant été conçu par les évangélistes eux-mêmes dans le but d’intégrer la multiplicité des petits récits que leur livrait la tradition.

En second lieu, dans leur effort de remonter aux strates les plus anciennes de la tradition de Jésus, les chercheurs usent désormais de critères d’authenticité. Par recherche d’authenticité, on ne comprend plus la restitution du libellé des propos de Jésus – qui au demeurant parlait en araméen, alors que les évangiles ont été rédigés en grec – mais la quête d’une coïncidence la plus proche avec la substance et l’intentionnalité des mots ou des gestes du Galiléen8. Ces critères sont au nombre de cinq. 1. Critère d’attestation multiple : sont réputés authentiques les faits et gestes de Jésus attestés par au moins deux sources littérairement indépendantes l’une de l’autre ; on retiendra dès lors un motif dont témoignent à la fois Paul et Marc, ou Matthieu et Jean, ou encore Luc et l’Evangile de Thomas. 2. Critère de l’embarrasecclésiastique : sont retenus les paroles ou actes de Jésus qui ont créé difficulté dans leur application au sein des premières communautés chrétiennes. Exemple de motif embarrassant :le baptême de Jésus par Jean (Matthieu 3,13-17), qui place le Galiléen en situation de subordination face au Baptiseur et met l’Eglise en difficulté dans son conflit avec les cercles baptistes. Ou encore l’annonce de la venue imminente du Règne de Dieu, parce qu’elle ne s’est pas produite du vivant des disciples : « En vérité je vous le déclare, parmi ceux qui sont ici, certains ne mourront pas avant de voir le Règne de Dieu venu avec puissance. » (Mc 9,1). 3.

Critère d’originalité (dit aussi critère de différence) : une tradition peut être considérée comme authentique à condition de n’être pas la pure reprise d’un motif présent dans le judaïsme de l’époque, ou l’effet d’une relecture chrétienne d’après Pâques. Sont ainsi écartées l’insistance sur l’autorité de la Torah comme telle (c’est un dogme pharisien) ou la réflexion sur l’organisation de l’Eglise (reflet de l’intérêt des premiers chrétiens). Par contre, le cinglant « Laisse les morts enterrer leurs morts » (Lc 9,60) n’a pas son pareil dans l’Antiquité, sinon auprès de quelques philosophes cyniques. 4. Le critère de cohérence postule que Jésus ne fut pas un être absurde ou contradictoire ; une logique doit donc être recherchée entre ses paroles et ses gestes, ainsi qu’à l’intérieur de son discours. 5. Une logique de crise postule que toute reconstruction de la vie du Galiléen doit faire apparaître pourquoi, et sur quels points, a pu se déclencher le conflit mortel qui a opposé Jésus aux leaders religieux d’Israël.

L’essor de la deuxième quête a permis une production féconde, dont nombre d’ouvrages connus du monde francophone. Je cite les « Jésus » de Rudolf Bultmann, Maurice Goguel, Charles H. Dodd, Joachim Jeremias, Günther Bornkamm, Charles Perrot, Etienne Trocmé, Jacques Schlosser9. Ces reconstructions du Jésus de l’histoire ont en commun trois caractéristiques. Premièrement, tenant compte du statut du texte, elles renoncent à fixer une biographie et à reconstituer la psychologie du Galiléen, mais décrivent son activité et son message entre son baptême par Jean le Baptiseur et sa mort à Jérusalem. Deuxièmement, la notion de Royaume de Dieu est identifiée comme étant le coeur du message de Jésus et de la compréhension qu’il avait de lui-même ; mais à la différence d’Albert Schweitzer, pour qui Jésus envisageait une catastrophe apocalyptique imminente, les chercheurs de la deuxième quête le décrivent comme l’annonceur d’une venue proche, mais encore future du Royaume.

Jésus perçoit l’aube du Royaume et inaugure ces temps derniers ; il le fait comprendre par ses paraboles et le réalise par ses guérisons. Troisièmement, les titres christologiques que les évangiles décernent au Galiléen sont considérés, pour la plupart, comme le produit de la foi postpascale. Jésus ne s’est désigné ni comme le fils de Dieu, ni comme le Messie ; les évangiles synoptiques10 ne placent d’ailleurs jamais cette titulature sur ses lèvres. En revanche, il est jugé vraisemblable qu’il se soit désigné sous le titre de fils de l’homme et se soit attribué le titre de « fils ».

1.3 Troisième quête (dès 1980) : Jésus, le juif

Une nouvelle vague de recherche est perceptible, dont les premières publications remontent aux années 1980. Il est encore trop tôt pour identifier la cohérence de ce courant qui regroupe une nébuleuse de chercheurs. Hormis l’Allemand Gerd Theissen, tous sont anglo-saxons : Ed P. Sanders, John Dominic Crossan, Marcus Borg, Richard Horsley et le Jesus Seminar animé par Robert Funk11. Trois éléments nouveaux apparaissent au sein de ce courant : la judaïté de Jésus, l’utilisation des sources extra-canoniques et le recours à la sociologie.

L’élément le plus marquant est la mise en valeur de la judaïté de Jésus. Les biblistes ont en effet été conduits à repenser l’image du judaïsme ancien. Jusqu’ici, pour faire court, le   paradigme dominant opposait à un judaïsme étriqué, rigoriste et légaliste, la figure de Jésus vu comme le héros libre d’une religion du coeur. Une étude plus attentive des écrits juifs du premier siècle, y compris la littérature de Qumrân, a fait émerger l’image plus exacte d’un judaïsme divers et pluriel, où chaque courant revendique âprement face aux autres la justesse de sa doctrine. Au sein de ce fourmillement de tendances (Sadducéens, Pharisiens, zélotes, esséniens, etc.), les conflits indéniables de Jésus avec ses contemporains ne sont pas à interpréter comme des conflits avec le judaïsme, mais des conflits à l’intérieur du judaïsme (exemple : l’autorisation de transgresser le repos sabbatique pour sauver une personne était discutée à l’époque ; les Pharisiens avaient à ce sujet une position plus tolérante que les esséniens). Il en ressort que Jésus fut totalement juif. Il fut un juif marginal et provocateur, certes, mais son message et son action n’excèdent pas le cadre du judaïsme palestinien de son temps. C’est pourquoi la troisième quête va tempérer l’importance du critère d’originalité (ou de différence) retenu par la deuxième quête en le doublant d’un critère de plausibilité historique. Est dès lors retenu pour authentique ce qui est paraît plausible dans le cadre du judaïsme palestinien au temps de Jésus (plausibilité en amont), mais aussi ce qui explique l’évolution de la tradition de Jésus après Pâques (plausibilité en aval). Par exemple, le fait que deux courants anciens du christianisme aient pu défendre, l’un l’attachement à la Torah (Matthieu), l’autre le détachement à l’égard de la Loi (Paul et Marc), fera attribuer à l’homme de Nazareth une position qui génère ces deux développements. En l’occurrence, on lui reconnaîtra une volonté de refonder la Torah, qui recompose la Loi autour de l’impératif d’aimer autrui, mais ne l’abroge pas ; la transgression du sabbat pouvait dès lors être comprise aussi bien comme l’indice d’une critique de la Loi (Mc 2,28) que comme le signal d’une reconfiguration de la Loi autour de préceptes majeurs (Mt 12,7-8). 10 Matthieu, Marc et Luc. Les déclarations de Jésus en « je suis » dans l’évangile de Jean sont considérées comme le produit de la méditation christologique du courant johannique. Le second élément nouveau est l’utilisation plus intensive des sources extra-canoniques. Il est vrai que le gros travail, actuellement en cours12, de publication et de traduction des évangiles apocryphes a rendu ces écrits plus accessibles. Suivant les chercheurs, le recours aux traditions apocryphes va prendre une importance plus ou moins grande. L’hypothèse sousjacente est qu’une part de la mémoire des paroles ou des gestes de Jésus a échappé aux quatre évangiles canoniques et a été recueillie par l’Evangile de Pierre, ou de Thomas, ou des Hébreux ou des Nazoréens. Bien que bon nombre des sentences prêtées à Jésus porte l’empreinte d’une reformulation spiritualisante (souvent gnostique) tardive, certaines ont une facture proche des paroles véhiculées par les évangiles synoptiques. Exemple : « Celui qui est près de moi est près du feu, et celui qui est loin de moi est loin du Royaume. » (Evangile de Thomas logion 82 ; voir Lc 12,49) ou encore : « Jésus a dit : Un prophète n’est pas reçu dans son village. Un médecin ne soigne pas ceux qui le connaissent. » (Evangile de Thomas logion 31 ; voir Lc 4,24). Toute la question est de savoir si ces paroles préservent une version « originale » du message de Jésus, ou si elles sont – ce que je pense plutôt – une réinterprétation au IIe siècle de la tradition à laquelle se rattachent les évangiles synoptiques.

Troisième élément nouveau de cette quête : le recours à la sociologie. L’histoire sociale de la Palestine au temps de Jésus est en effet instructive. Si l’empire romain sous le règne de Tibère a connu une période politiquement calme, des tensions sociales et religieuses sont perceptibles en Judée et en Galilée. L’omniprésence de l’occupant romain entraîne aux yeux de la plupart des juifs une souillure permanente de la Terre sainte. Les conditions économiques sont dures pour les petits paysans, dont le sort est fragile : il suffit d’une mauvaise récolte pour qu’ils soient dépossédés de leurs biens et vendus en esclavage ; c’est ce monde de paysans, de pêcheurs et de fermiers que l’on retrouve dans les paraboles, Jésus ne s’adressant pas d’abord aux classes aisées, mais plutôt à ceux et celles pour qui la perte d’un sou est un drame (Lc 15,8-10). Entre la mort d’Hérode le Grand (-4) et l’éclatement de la Guerre Juive en 66, l’actualité de la Palestine a été traversée par une levée de mouvements protestataires de type messianique ; en vagues successives, des émeutes se sont dressées contre le pouvoir romain et ses alliés en brandissant la bannière du Dieu-roi. Le bain de sang provoqué par les troupes de Ponce Pilate contre des pèlerins galiléens (Lc 13,1) donne une idée de la féroce répression romaine contre toute effervescence messianique susceptible de troubler l’ordre public. Dans ce contexte, on comprend que la question de l’impôt à César ait été absolument brûlante (Mc 12,13-17). Faire du « royaume des cieux » le centre de son message exposait Jésus à être assimilé aux agitateurs messianiques. On comprend mieux aussi qu’il ait évité toute référence nationaliste et toute titulature messianique, désirant ne pas être confondu avec le fanatisme zélote. C’est toutefois du soupçon d’agitation messianique que les Sadducéens paraissent avoir convaincu Ponce Pilate, ce qui explique l’écriteau de la croix « Jésus de Nazareth roi des juifs », qui attribue à Jésus une ambition politique subversive. Le contexte socio-politique de colonisation fait aussi comprendre la fréquence des exorcismes dans la pratique de Jésus ; il a été démontré que les sociétés dont la culture est aliénée par une occupation politique génèrent un nombre de possessions démoniaques au-dessus de la moyenne, comme si l’aliénation politique du pays se concrétisait dans le corps de certains individus par un phénomène d’aliénation psychologique. L’analogie est frappante. L’attention aux indicateurs socio-politiques des évangiles synoptiques, comparés à d’autres sociétés économiquement et politiquement proches, permet ainsi de recomposer un tableau de l’impact social du mouvement de Jésus. On mesure la différence entre la focalisation de la première quête sur la figure individuelle de Jésus et l’attention de la troisième quête pour son environnement social ; de l’une à l’autre, l’anthropologie s’est déplacée en direction dessciences sociales.

Que conclure de la succession de ces trois quêtes ? On relèvera tout d’abord que de la première à la troisième quête, les chercheurs ont quitté l’arbitraire des débuts. Les excès de la critique rationaliste, qui niait toute pertinence aux guérisons charismatiques de Jésus sous prétexte qu’elles n’étaient pas explicables par la raison (Renan), sont abandonnés ; on considère aujourd’hui, au contraire, que la pratique thérapeutique du Galiléen est un des éléments les plus certains de son activité. De même, la prétention de reconstituer la psychologie de Jésus relève désormais du roman plutôt que de l’enquête historique.

On constate ensuite qu’à l’instar de toute démarche historienne, la recherche du Jésus de l’histoire reflète les questions de son époque. L’historien interroge le passé à partir et en fonction de sa propre culture. La redécouverte de la judaïté de Jésus dès 1980 est un effet de la prise de conscience, consécutive au drame de la Shoah, de nos rapports avec le judaïsme. En ce sens, tout nouvel intérêt culturel ou spirituel pourra déclencher à l’avenir la mise en valeur d’un aspect jusqu’ici négligé de la personne de Jésus.

Sur le plan théologique, enfin, certains acquis de la deuxième quête sont à mes yeux d’une grande solidité. Je retiens le rôle central de l’eschatologie (Royaume de Dieu) pour la compréhension que le Galiléen avait de lui-même ; les évangiles synoptiques sont unanimes à ce sujet. Je retiens aussi que Jésus n’a pas formulé de prétention messianique ; il n’a pas dit ce qu’il était, il a fait ce qu’il était – ce à quoi les premiers chrétiens ont réagi en déployant une titulature christologique, qui est la réponse de la foi à sa venue.

2. Les enjeux de la recherche du Jésus de l’histoire

Quelle est l’utilité des quêtes du Jésus historique ? Vaut-il la peine de se livrer à des enquêtes aussi pointues pour aboutir à des résultats hypothétiques ? Quelle fiabilité reconnaître à une recherche qui, au final, propose des portraits si divergents de Jésus de Nazareth ? Quatre objections ont été soulevées contre une telle recherche historique : 1. Les évangiles ne s’intéressent pas au Jésus de l’histoire, mais au Christ de la foi. 2. La recherche historique décrit un personnage disparu, elle est incapable de nous restituer une personne vivante. 3. L’histoire n’a jamais justifié la vérité de la foi. 4. La floraison d’hypothèses historiques contradictoires est égarante pour les croyants, qui ne savent à quel Jésus se vouer.

Je reprends successivement ces quatre objections.

2.1 Jésus de Nazareth et le Christ de la foi

La rédaction des évangiles, je l’ai dit, n’a pas été guidée par un intérêt d’archiviste ; les premiers chrétiens ont fait mémoire des faits et gestes de Jésus parce qu’ils leur permettaient d’identifier la présence du Christ dans l’Eglise. C’est pourquoi ils ont retenu de Jésus ce qui convenait au Seigneur de la foi, sans se soucier des éléments que retiennent les biographes (l’âge de Jésus, son physique, son évolution, etc.). Cela dit, il est faux d’affirmer que les évangélistes se dépréoccupaient du Jésus de l’histoire, ou qu’ils n’étaient pas conscients d’une distance entre Jésus de Nazareth et le Christ de la foi. Le seul fait que des récits de la vie de Jésus aient été consignés signale que les évangélistes étaient conscients du caractère passé et irrépétable de ces événements. Parmi eux, Luc est certainement celui qui possède la culture historienne la plus vive ; il réalise le caractère d’exception que constitue la période où a vécu Jésus, et c’est pourquoi il attribue le titre d’apôtre aux seuls compagnons de Jésus de Nazareth, à l’exclusion de tout témoin ultérieur (Ac 1,21-22). Par ailleurs, tous les évangélistes concordent à attribuer à Jésus des traits spécifiques qu’ils n’attribuent pas à ses disciples ; je pense au titre « fils de l’homme », qui disparaît très tôt du langage des premiers chrétiens, sinon pour restituer la prédication du Galiléen ; je pense aussi à la conscience d’une venue imminente du Royaume de Dieu (Mc 9,1), dont la première génération chrétienne allongera le calendrier, sans hésiter toutefois à attribuer au Galiléen une chronologie devenue entre-temps obsolète.

Il n’est donc pas exact de penser que la tradition évangélique érase toute distance historique et métamorphose Jésus en contemporain du présent de l’Eglise. Il est nécessaire de faire la distinction entre l’intérêt documentaire pour l’histoire (absent de l’écriture évangélique) et la conscience d’un passé irrépétable (à l’origine de l’écriture évangélique).

2.2 Quel intérêt à reconstruire l’histoire ?

A quoi bon reconstruire un passé qui ne sera plus, sinon dans un intérêt d’archéologue ? Là encore, je réponds que déclarer inutile l’enquête historique pour une lecture des évangiles est à courte vue. Je prétends au contraire que reconstruire la figure de Jésus en deçà des textes évangéliques confère à notre lecture de ces textes un relief incomparable ; elle permet en effet de mesurer comment les textes ont interprété l’histoire de Jésus, en d’autres termes elle permet de saisir leur dimension herméneutique.

Trois exemples suffiront à le montrer. Le baptême : que Jésus ait reçu le baptême de Jean signifie qu’il a adhéré, en tout cas initialement, à la prédication de conversion du Baptiseur ; il en fut vraisemblablement le disciple, avant de rompre avec lui ; alors que les évangiles dégradent le Baptiseur au rang de précurseur, ce baptême signale que la prédication de Jean eut un impact décisif sur la compréhension que Jésus avait de sa mission, et donc sur son évolution spirituelle. Les miracles : la lecture du Talmud et de quelques historiens grécoromains nous apprend que les guérisseurs charismatiques n’étaient pas rares dans l’Antiquité ; il n’est pas un miracle de Jésus dont on ne lit pas l’équivalent, souvent bien plus spectaculaire, dans le Talmud : le Galiléen ne fut ni le premier, ni le dernier rabbi guérisseur en Israël. Ce constat ne conduit pas à banaliser la pratique thérapeutique de Jésus ; il fait penser que l’originalité de ses miracles ne tient pas à leur caractère exceptionnel ou irrationnel, mais à la signification que Jésus leur accorde : la guérison nie toute fatalité liée à la souffrance et concrétise le pardon gratuit que Dieu accorde à l’individu. Jésus est le seul à lier ses miracles à la venue proche du Royaume. Le portrait des juifs : dans les évangiles de Matthieu et de Jean, les juifs sont présentés sous un aspect dur, négatif, hostile. Savoir que ces évangiles ont été rédigés dans une situation de conflit entre Eglise et Synagogue, vers les années 70 ou 90, permet de comprendre qu’il s’agit d’un anachronisme, qui projette au  temps du Galiléen les conditions qui prévalaient alors : les contemporains de Jésus ne constituèrent pas cette masse d’emblée hostile à son message.

Ajoutons que toute entreprise de reconfiguration du passé – qu’il s’agisse des évangiles ou des manuels d’histoire moderne – se livre à une interprétation des faits en vue de construire l’identité du groupe lecteur. La spécificité des évangiles est qu’ils déploient non pas une lecture politique, matérialiste ou idéaliste de l’histoire, mais une lecture théologique ; celle-ci, comme tout autre, a sa subjectivité et sa légitimité.

2.3 Un devoir d’incarnation

L’Eglise ancienne a fait un choix théologique, que sanctionne l’écriture de quatre évangiles canoniques : à ses yeux, l’identité du Christ de la foi ne peut être saisie en dehors d’une narration qui restitue la vie du Galiléen. Tout discours christologique trouve dès lors sa norme et sa limite dans l’exposé des faits et gestes de Jésus de Nazareth. Cela implique que la connaissance du Seigneur vivant, confessé par les chrétiens, doit se mesurer au champ d’une histoire passée, située entre les années 27 et 30 de notre ère. C’est dire qu’il y a une irréductibilité de l’histoire du Galiléen pour tout savoir christologique, qui assigne la théologie à un devoir de conformité à l’incarnation.

L’histoire du christianisme nous enseigne que lire les évangiles n’a pas prémuni les chrétiens d’une spiritualisation de la christologie, dont le gnosticisme est la forme la plus ancienne ; cette spiritualisation, dont les évangiles apocryphes offrent souvent des traces affligeantes, consiste à vider la personne de Jésus de son humanité pour ne retenir que sa divinité ; la figure de Jésus n’est plus que le réceptacle d’une divinité agressée et incomprise, invitant à la fuite du monde pour gagner le lieu immaculé de la félicité divine (Evangile de Judas). C’est ici, précisément, que la recherche du Jésus historique devient l’auxiliaire précieuse de la théologie dans son devoir de conformité à l’incarnation. Car une théologie accrochée aux aléas de la vie du Galiléen, à ses rencontres, à ses conflits, à ses colères, à ses prières, à sa compassion, à sa douleur, à son agonie – cette théologie-là ne sera pas tentée de se muer en spiritualité d’évasion. La quête du Jésus de l’histoire est l’antidote le plus puissant à la compréhension mythique ou gnostique de Jésus Christ.

2.4 Résister à la capture idéologique du Galiléen

La floraison de portraits divergents sur la personne de Jésus n’est-elle pas égarante pour la foi ? Générer des hypothèses contradictoires ne retire-t-il pas tout crédit à la recherche historique ? Joseph Ratzinger/Benoît XVI ironise sur le « cimetière d’hypothèses » de la recherche sur Jésus13. On remarquera cum grano salis que si l’on appliquait la même règle à la théologie, à savoir que la diversité d’hypothèses discréditerait ipso facto la recherche théologique, il faudrait demander aux théologiens de cesser immédiatement toute réflexion.

Avancer des résultats hypothétiques, tâtonnants, non certains, relève de l’essence même de toute démarche scientifique. La science progresse en tâtonnant; seuls les inspirés s’autoproclament détenteurs de l’éternelle vérité. Cela dit, on ne peut nier l’effet déstabilisant qu’exerce, sur la conviction des chrétiens, le lancement (orchestré médiatiquement) d’hypothèses hasardeuses sur la personne de Jésus. A qui se fier, si l’on n’est pas en mesure de contrôler la crédibilité des thèses jetées sur le marché ?

J’invite à inverser le constat, ou plus exactement, à inverser l’appréciation sur la diversité des hypothèses historiques sur Jésus. Est-elle dangereuse pour la foi ? Pas nécessairement. Dans le cadre de la troisième quête, on a tour à tour fait de Jésus un rabbi de type pharisien (David Flusser), un prophète apocalyptique (Ed P. Sanders), un guérisseur populaire (Geza Vermès), un philosophe itinérant à la mode cynique (F. Gerald Downing), un réformateur social (Gerd Theissen), un révolutionnaire pacifique (Richard Horsley)14. Résultat : aucun de ces modèles ne rend compte de la totalité du personnage. Chacun échoue sur une part de la personnalité du Galiléen. Jésus est irréductible aux catégories socio-culturelles présentes dans son milieu. Jésus de Nazareth s’avère donc inclassable.

De même, la pratique de Jésus n’est pas réductible à un système doctrinal ou éthique présent dans le milieu du judaïsme palestinien au premier siècle. Il est pharisien par sa volonté d’intérioriser l’obéissance à la volonté de Dieu, mais essénien dans la liberté qu’il prend lorsqu’il interprète la Loi (Mt 5,21-48). Il réclame une pratique rigoureuse de la Loi (Mc 10,17-19), mais en même temps se montre libéral dans son application (Mc 2,27). Il se montre contestataire (Mt 23,37-39), mais en même temps il s’enracine dans les traditions de son peuple. Il fréquente le Temple, mais s’en prend à son fonctionnement (Mc 11,15-17). Il critique les pouvoirs (Lc 22,24-27), mais ne fait pas la révolution. On pourrait aligner sans fin les paradoxes qui émaillent la pratique de Jésus.

Qu’en conclure, sinon que le personnage échappe en définitive à la quête historique ? Cette résistance à la capture par des modèles préformés est peut-être – et c’est encore un paradoxe ! – le meilleur service que la recherche historique rend à la théologie. Elle lui évite de se muer en dogmatisme, ou pire, en idéologie. La quête du Jésus historique est une blessure permanente infligée à la tentative de capturer Jésus dans un système dogmatique. Je reviens à mon constat initial : le christianisme vit de se référer à une figure fondatrice qui lui échappe. Le jour où les théologiens penseront pouvoir rendre compte exhaustivement de Jésus de Nazareth, la chrétienté sera en extrême danger.

Conclusion : une responsabilité pastorale de formation

Un mot pour conclure. Comment se fait-il que n’importe quelle théorie sur Jésus, surtout la plus farfelue, se transforme presque à coup sûr en coup médiatique ? J’incrimine l’ignorance du public, à commencer par celui des Eglises. Le plus sûr allié des manipulateurs d’opinion est le non-savoir sur la recherche du Jésus de l’histoire. J’invoque donc la responsabilité des formateurs en Eglise : il y a un savoir à communiquer, une intelligence à transmettre, une attention à éveiller, pour éviter que la foi dégénère en naïveté et la conviction en obscurantisme. Force est de constater que jusqu’ici, les agents de pastorale ont – partiellement du moins – failli à leur tâche de formation. Il est urgent qu’ils surmontent leurs appréhensions et prennent leur place dans le débat sur le Jésus de l’histoire ; il serait paradoxal que les croyants en soient, par dédain, les seuls absents.

1 Cet article reprend et amplifie le texte d’une conférence donnée à l’Université de Lausanne le 7 juin 2007, dans le cadre de la Journée théologique organisée par la Société vaudoise de théologie et la Faculté de théologie et de sciences des religions.

2 Joseph Ratzinger/Benoît XVI, Jésus de Nazareth, Paris, Flammarion, 2007.

3 Le livre de Joseph Ratzinger/Benoît XVI n’est pas à la hauteur de son ambition. Il présente une lecture théologique de la figure de Jésus sur la base de l’ensemble du Nouveau Testament, ce qui correspond à la compréhension des Pères de l’Eglise des premiers siècles. Cette perspective est respectable, la méditation est souvent belle, mais elle ne satisfait pas aux exigences scientifiques de la reconstruction du Jésus de l’histoire, telles qu’elles seront exposées dans la suite de mon article ; cette reconstruction nécessite un long travail de critique historique des textes, dans le but de déterminer ce qui coïncide le mieux avec les événements originels. Le livre pontifical reprend parfois les résultats de cette critique historique, mais le plus souvent s’en écarte sans justification.

5 L’authenticité de cette notice, transmise sous plusieurs versions, est discutée. Avec bien des chercheurs, je la reconnais authentique une fois purgée de ses gloses chrétiennes tardives. Le texte reproduit ici correspond à ce que l’on peut raisonnablement considérer comme la version de l’auteur.

6 Le livre de Jean-Claude Barreau, Biographie de Jésus, Paris, Plon, 1993, suit les canons (et la naïveté) de la première quête. Jacques Schlosser a publié en 1999 le résultat de ses recherches sous le titre : Jésus de Nazareth ; cet excellent ouvrage correspond aux normes de la deuxième quête (Paris, Noesis, 11999 ; Paris, Agnès Viénot, 22002).

7 Ernst Käsemann, « Le problème du Jésus historique » (1954), in Id., Essais exégétiques (Monde de la Bible 3), Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1972, p. 145-173.

8 Ce qui est dit ici n’empêche pas l’identification de quelques traits spécifiques du langage de Jésus, telles par exemple la formule « en vérité je vous dis » (amen legô hymin) ou l’application à Dieu du vocable « papa » (abba). La plupart des chercheurs renoncent à reconstruire les propos de Jésus, l’ipsissima vox Jesu, qui était la visée fondamentale des travaux de Joachim Jeremias, Théologie du Nouveau Testament I (Lectio divina 76), Paris, Cerf, 1973, p. 40-50.

9 Rudolf Bultmann, Jésus, Paris, Seuil, 1968 ; Maurice Goguel, Jésus, Paris, Payot, 1950 ; Charles H. Dodd, Le fondateur du christianisme, Paris, Seuil, 1972 ; Joachim Jeremias, Théologie du Nouveau Testament I (Lectio divina 76), Paris, Cerf, 1973 ; Günther Bornkamm, Qui est Jésus de Nazareth ?, Paris, Seuil, 1973 ; Charles Perrot, Jésus et l’histoire (Jésus et Jésus-Christ 11), Paris, Desclée, 21993 ; Etienne Trocmé, Jésus de Nazareth vu par les témoins de sa vie, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1971 ; Jacques Schlosser, Jésus de Nazareth, Paris, Agnès Viénot, 22002.

10 Matthieu, Marc et Luc. Les déclarations de Jésus en « je suis » dans l’évangile de Jean sont considérées comme le produit de la méditation christologique du courant johannique.

11 Gerd Theissen, L’ombre du Galiléen, Paris, Cerf, 1988 ; Gerd Theissen et Annette Merz, Der historische Jesus. Ein Lehrbuch, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1996 ; Ed P. Sanders, Jesus and Judaism, Philadelphia, Fortress, 1985, et The Historical Figure of Jesus, London, Penguin, 1993 ; John Dominic Crossan, The Historical Jesus. The Life of a Mediterranean Jewish Peasant, San Francisco, HarperSanFrancisco, 1991 ; Marcus J. Borg, Jesus in Contemporary Scholarship, Valley Forge, Trinity Press Interrnational, 1994 ; Richard A. Horsley, Jesus and the Spiral of Violence, San Francisco, HarperSanFrancisco, 1987. J’ai rendu compte des travaux de la troisième quête dans un article : « Jésus historique : une quête de l’inaccessible étoile ? Bilan de la “troisième quête” », Théophilyon 6, 2001, p. 11-55.

12 Voir à ce sujet la présentation de Jean-Daniel Kaestli et Daniel Marguerat, éds, Le mystère apocryphe. Introduction à une littérature méconnue (Essais bibliques 26), Genève, Labor et Fides, 22007.

13 Jésus de Nazareth, Paris, Flammarion, 2007, p. 350. On rappellera que la formule provient du mathématicien Henri Poincaré (1854-1912), pour qui : « La science n’est qu’un immense cimetière d’hypothèses. » ; Poincaré l’affirme dans un sens positif.

14 Pour une présentation de ces travaux, je renvoie à mon article : « Jésus historique : une quête de l’inaccessible étoile ? Bilan de la “troisième quête” », Théophilyon 6, 2001, p. 11-55.

Pour aller plus loin

Collectif, Jésus, compléments d’enquête, Paris, Bayard, 2007.

Camille Focant, Jacques Schlosser, Daniel Marguerat, Jean-Marie Sevrin, Le Jésus de l’histoire (Connaître la

Bible 4/5), Bruxelles, Lumen Vitae, 1997.

Pierre Gibert et Christoph Theobald, éds, Le cas Jésus Christ. Exégètes, historiens et théologiens en

confrontation, Paris, Bayard, 2002.

Daniel Marguerat, Enrico Norelli, Jean-Michel Poffet, éds, Jésus de Nazareth. Nouvelles approches d’une

énigme (Monde de la Bible 38), Genève, Labor et Fides, 2e éd. 2003.

Daniel Marguerat, « La « troisième quête » du Jésus de l’histoire », Recherches de science religieuse 87, 1999, p.

397-421.

– « Jésus de Nazareth », in : Histoire du christianisme, J.-M. Mayeur, Ch. et L. Pietri, etc., éds, tome I : Le

nouveau peuple (des origines à 250), Paris, Desclée, 2000, p. 7-58.

– L’homme qui venait de Nazareth. Ce qu’on peut aujourd’hui savoir de Jésus, Aubonne, éd. du Moulin, 4e éd.

2001.

Jacques Schlosser, « La recherche historique sur Jésus : Menace et/ou chance pour la foi ? », Revue des sciences religieuses 80/3, 2006, p. 331-348.

Voir aussi:

Les dernières histoires de Jésus 

Didier Fougeras

“Que cherchez-vous ? Qui cherchez-vous ?” Cette interrogation qui parcourt l’évangile selon Jean (1,38 ; 18,4 ; 20,15) pourrait bien, aujourd’hui, s’adresser à nous.

On n’en finit pas de récrire l’histoire du Jésus de l’histoire. Quête inlassable, maintes fois déclarée vaine et toujours reprise, de l’origine. Quête des orthodoxes de toutes les orthodoxies en mal de confirmation, pour qui le Jésus de l’Église (laquelle ?) est bien celui de l’histoire – il en va d’une vérité dont l’historicité serait en quelque sorte la garantie. Quête des hétérodoxes de toutes les hérésies en mal de subversion, pour qui le vrai Jésus, celui de l’histoire, n’est justement pas le Jésus de l’Église (laquelle ?).

 La recherche du Jésus historique est fondamentale, sinon fondamentaliste, au sens premier du terme : dans la recherche du fondateur il y a le désir d’un fondement – fondation pour asseoir l’institution ou point d’appui pour la faire basculer. On invoque l’histoire derrière, au-dessous ou à côté des histoires, comme un lieu de vérité hors texte, autonome et univoque, qui échapperait aux ambiguïtés de l’écriture et de la tradition, et qui serait dès lors susceptible de leur faire écho, de leur répondre – de façon consonante ou dissonante.

 Or l’objet de cette quête n’en finit pas non plus de se dérober. Comme si la recherche de l’histoire derrière les histoires n’aboutissait qu’à créer de nouvelles histoires, pas plus historiquement sûres ni même plus vraisemblables que les précédentes.

 S’il est une évidence maintes fois proclamée par cette quête, et toujours aussitôt refoulée, c’est bien celle-ci : Jésus n’a jamais existé. Au moins dans un sens.

 Sur quoi, sur qui porte en effet la question du Jésus de l’histoire, sinon sur celui que nous a d’abord livré la tradition multiple de l’Église ? Dans le meilleur des cas la réponse pourrait se réduire à cette boutade : ”Nous l’avons peut-être trouvé, mais ce n’était pas lui…”

 Quel est le seuil de différence à partir duquel on se décide à reposer la question de l’existence même d’un Jésus historique ? À moins de faire de cette recherche (pourtant présumée scientifique) la quête mystique d’un Graal moderne, d’une existence au-dessus de toute essence, d’une identité transcendante, ne serait-il pas plus sain de poser clairement, d’emblée, que le Jésus de la foi chrétienne (non pas seulement le Christ céleste, mais aussi bien le Jésus terrestre que nous racontent les Évangiles) n’est en aucune façon un personnage historique ? Quitte à se demander ensuite – et ensuite seulement – si et comment le personnage de légende ou de foi a un quelconque rapport à l’histoire ? Il ne s’agit pas là d’une simple précaution formelle. Il y va des relations complexes entre l’écriture, la parole et l’histoire.

 Aujourd’hui, le centre de gravité de la recherche sur le Jésus historique s’est déplacé d’Europe aux États-Unis (même si tous ceux qui y contribuent ne sont pas américains). Beaucoup de spécialistes européens ont tendance à regarder de haut les productions américaines, caricaturant leur méthodologie – l’une des cibles les plus faciles (et naturellement la plus connue) étant le Jesus Seminar, fondé par Robert Funk en 1985, où le vote sur l’authenticité des textes évangéliques rapportés à Jésus a abouti au résultat (dérisoire ou exorbitant, c’est selon) de 18 % de paroles authentiques… En fait les productions de la “nouvelle” quête de Jésus sont relativement mal connues en France. Toute une aile importante, notamment, en est ignorée : celle que l’on appelle couramment la “critique radicale”.

 Il ne faut pas croire que cette critique radicale défende un portrait particulier de Jésus. Ses propositions sont au contraire éclatées (du “Jésus cynique” popularisé par Burton Mack au “nationaliste galiléen” selon Günter Lüling ou “essénien” à la manière de Robert Eisenman – sans oublier l’hypothèse, soutenue par Earl Doherty ou de façon plus nuancée par Robert Price, selon laquelle le Jésus terrestre n’est en fait que l’historicisation artificielle d’un mythe). La seule chose que ses chercheurs aient en commun est d’oser porter à ses ultimes conséquences la mise en œuvre des principes méthodologiques définis par l’ensemble de la communauté scientifique. On pourrait balayer un peu vite cette mouvance radicale en la réduisant à un pendant symétrique du fondamentalisme évangélico-américain. Mais à mon sens elle n’en mérite pas moins d’être entendue : la justesse n’est pas toujours au centre, qui se contente le plus souvent de répéter et d’aménager les thèses antérieures sans les remettre en cause. Comme on l’a vu dans d’autres domaines (par exemple la théorie documentaire pour le Pentateuque), les vieux consensus qui ne tiennent plus que par des répétitions s’effondrent du jour au lendemain, alors que la veille encore seuls quelques marginaux les dénonçaient dans l’indifférence générale.

 Méthodes et résultats

 En matière de recherche historique, la méthodologie détermine en grande partie les résultats. Les outils qu’on emploie décident en grande partie de ce qui peut ou ne peut pas être découvert.

 La pratique classique (encore perceptible dans le Jesus Seminar) procède par soustraction : en partant grosso modo d’un catéchisme, d’une vie de Jésus reconstituée de bric et de broc à partir d’une harmonie des évangiles, on enlève ce qui paraît anachronique, impossible, fabuleux, contradictoire… ou simplement invraisemblable (rien ou quasiment rien pour les uns, tout ou presque pour d’autres). La charge de la preuve (ou de la présomption) incombe, en principe, à ceux qui contestent tel ou tel aspect de la tradition.

 Le problème c’est qu’on débouche très vite sur ce qu’on pourrait appeler le théorème de l’oignon : après avoir ôté une à une les couches extérieures, jugées “secondaires” par la critique historique et littéraire des textes, on ne parvient pas à trouver un centre historique primitif, originel, qui résisterait clairement à ce type d’analyse. L’esprit de Derrida, que les Américains ont lu davantage, sinon mieux que les Français, insiste ici : l’écriture est toujours une instance seconde sans instance première.

 Les contradictions, en particulier, sont un outil à double tranchant : si telle vue semble incompatible avec une autre – si, par exemple, les évangiles nous dépeignent à la fois un Jésus apocalyptique annonçant une fin du monde et un salut au futur, et un Jésus annonçant un salut présent, laquelle de ces deux vues attribuer au Jésus historique ? Les uns (depuis Albert Schweitzer jusqu’à Gerd Theissen ou Géza Vermès) affirmeront que l’eschatologie est première, et que c’est parce qu’elle est démentie par les faits qu’elle est plus tard convertie en spiritualité intemporelle. Mais les autres (dans la ligne de John Dominic Crossan, de Burton Mack ou du Jesus Seminar) feront valoir que l’idée d’un salut au présent, d’un royaume de Dieu déjà là, est perceptible dès les premières strates des textes chrétiens (par exemple les paroles les plus anciennes de la source “Q”, commune à Matthieu et à Luc, ou de l’évangile selon Thomas) et, à l’opposé, que des courants apocalyptiques continueront d’agiter le christianisme bien longtemps après Jésus et que leurs vues ont fort bien pu être réinjectées tardivement dans les “paroles du Seigneur”.

 Toutes sortes d’antithèses mises en lumière par l’interrogation historique peuvent déboucher sur le même type de dilemme : Jésus parle-t-il contre la loi ou est-il au contraire favorable à une application plus stricte de celle-ci ? Est-ce un antiritualiste qui veut supprimer le temple ou bien un ritualiste qui veut réellement le purifier ? Est-il un sage, enseignant une manière originale de vivre sous un ciel imperturbable, ou un prophète annonçant le jugement d’un Dieu vivant sur les infidèles ? Est-ce un itinérant ou un sédentaire ? Est-il un thaumaturge, un magicien exorciste ou guérisseur, ou au contraire quelqu’un qui se garde de donner la moindre apparence de signe miraculeux ? Prétend-il être ou non le Messie fils de David, ou encore le Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel ? Est-il un politique, un nationaliste, un activiste, ou un maître spirituel universaliste et pacifique ? À la fin de son histoire publique, meurt-il sur la croix ou échappe-t-il à la mort ? Il y a dans les textes (pour peu qu’on les lise vraiment, dans la diversité de leur détail, sans les soumettre au prisme harmonisateur d’un catéchisme) de quoi répondre contradictoirement à toutes ces questions – et au moins autant de thèses possibles (et actuelles) sur le Jésus historique, et plus encore de façons de reconstituer la généalogie des traditions.

 Ce que les uns et les autres ont involontairement réussi à démontrer du fait même de leurs débats, c’est que, dans chaque antithèse, ni l’une ni l’autre vue ne remonte nécessairement au Jésus de l’histoire. Et qu’elles n’offrent donc rien de vraiment solide pour la recherche historique. C’est de cette conclusion aussi imparable qu’inattendue que s’empare, tel le troisième larron de la fable, la critique radicale.

 Il est bien sûr impossible de concilier toutes les traditions relatives à Jésus dans un même portrait vraisemblable (les pièces proviennent manifestement de plusieurs puzzles différents). Il est tout aussi impossible de les ordonner selon un développement linéaire (comme des perles sur un fil), par exemple sur le modèle d’un prophète progressivement glorifié voire déifié après sa mort, selon un schéma évolutionniste encore fréquent.

 La pluralité des traditions sur Jésus a souvent été expliquée comme une sorte de big bang, d’explosion en mouvements divergents qui auraient emporté chacun un éclat du miroir brisé (tel ou tel type de miracles, d’enseignements, etc.) ; les morceaux auraient suivi des trajectoires divergentes pour être plus tard réunis et réinterprétés par les évangiles. Le problème, c’est que les différents motifs préexistent aussi au christianisme dans son ensemble et que leur concentration historique dans un même individu n’est ni nécessaire ni même vraiment plausible. Avant et après Jésus, il y a des courants apocalyptiques ; des insurgés nationalistes ; des philosophes itinérants à la manière des cyniques grecs ; des adversaires et des défenseurs de la loi ; des religions à mystère ; des développements de type gnostique.

 Les idées et les croyances ont leur existence et leur histoire propres, s’attirant et se repoussant, se combinant et se scindant à nouveau. L’influence d’un seul individu les modifie rarement de façon déterminante. Évidemment elles sont toujours historiques en ce qu’elles sont portées par des personnes et des mouvements, dans une situation politique, économique et sociale donnée ; elles vivent dans des têtes et entre des sujets, par des paroles et surtout des écrits.

 À partir de là, pour autant qu’on s’intéresse toujours au Jésus de l’histoire, on remarquera que la charge de la preuve s’est inversée. La question est devenue : qu’est-ce qui, dans toutes ces traditions, requiert l’intervention d’un personnage historique ?

 Et ici la recherche historique atteint sa limite de visibilité. Le plus strict et le plus invalidant de ses critères est celui de dissemblance, ou de discontinuité : ou bien Jésus ne ressemble à rien de connu avant ou après lui, rien qui puisse être attribué à une école particulière (dont il ne serait pas le fondateur), ou bien il n’est lui-même qu’un spécimen lambda de l’une de ces écoles, ou éventuellement une combinaison originale de plusieurs (mais certainement pas de toutes). Dans les deux cas, on se heurte à la même absence de données vérifiables. L’individu “Jésus” ne fait pas le moindre bip sur le radar de l’historien.

 Qu’est-ce qu’un individu dans l’histoire des idées, des mythes et des légendes qui le précèdent et lui succèdent, sinon une résultante fortuite, provisoire et changeante ? Comment le repérer à 2000 ans d’intervalle ? Rares sont les individus qui ont laissé dans l’histoire une empreinte personnelle, et encore est-ce plus leur fonction ou leur œuvre – souverains, conquérants – qui a fait trace. Rien de tel en ce qui concerne Jésus.

 Poussière d’histoire

 C’est seulement sur les cartes que les fleuves ont une source. Dans le réel, ils en ont toujours beaucoup (sans compter la pluie et le ruissellement). Et chaque source est elle-même résurgence.

 En amont des histoires de Jésus, il y a naturellement de l’histoire et du mythe. Les deux sont liés : pas de mythe sans histoire ni d’histoire sans mythe.

 En fait, il y a certainement de multiples Jésus historiques, si l’on entend par là des personnages réels dont les actes, les gestes, les paroles se retrouvent dans les histoires de Jésus. Peut-être l’un ou plusieurs d’entre eux, non identifiés par ailleurs, ont-ils pu inspirer certaines des histoires du Jésus de la foi. Mais il est bien difficile de savoir lesquelles. Une fois installée, la figure du fondateur tend à absorber tout le reste comme une éponge, le mythe aussi bien que l’histoire des autres — et peut-on encore dire “des autres” ? à ce stade, le fondateur est-il encore quelqu’un ?

 Ce que fait particulièrement bien ressortir la critique radicale — notamment Eisenman en comparant les Actes des Apôtres, Josèphe et les Pseudo-clémentines —, c’est l’extrême mobilité des personnages et des noms dans le cours de l’histoire des traditions. Au gré des textes et des besoins du moment, les personnages se dédoublent ou fusionnent. On assiste ainsi dans le Nouveau Testament à une multiplication des Marie (à tel point que deux sœurs peuvent s’appeler toutes les deux Marie) ou des Jacques (fils de Zébédée / frère de Jésus), peut-être à une fusion de Céphas et de Pierre ; Simon le Magicien est à Pierre ce qu’Elymas bar Jésus est à Paul, lui-même identifié à Saul…

 Dans le Nouveau Testament, le Jésus des évangiles est encadré par deux personnages qui auraient plutôt davantage de consistance que lui sur le plan historique, si l’on en juge par la diversité des attestations et par l’embarras qu’ils représentent pour les premiers chrétiens : Jean le Baptiste et Jacques le Juste. Selon Josèphe, tous deux sont l’objet d’une intense ferveur populaire et meurent en martyrs. Le Nouveau Testament minimise leur rôle et le rapporte au christianisme, faisant du premier un précurseur de Jésus (ce qui s’explique mal dans la mesure où les disciples de Jean apparaissent longtemps après comme des rivaux de plusieurs groupes chrétiens) et du second tantôt un disciple, un frère, ou un successeur de Jésus à Jérusalem (Thomas 12), mais aussi un adversaire de Paul. La “christianisation” de Jean et de Jacques semble être en effet un des grands soucis des premiers chrétiens, et elle s’opère de manière diverse et contradictoire.

 Chez Marc (6,14ss ; 8,28s), Jésus passe curieusement aux yeux de certains pour être Jean le Baptiste ressuscité. Il y a peut-être là — comme le suggère Price — une tradition ancienne, où Jésus serait le nom de résurrection du Baptiste. En tout cas, ces textes s’accordent mal avec l’idée que Jésus et Jean étaient connus comme des personnages historiques contemporains. Du reste, la formule de Q “Depuis les jours de Jean le Baptiseur jusqu’à présent” pose aussi problème de ce point de vue.

 Si l’on remonte un peu plus loin dans le temps (encore qu’Eisenman conteste la datation majoritaire des textes), le “Maître de Justice” de la communauté essénienne, sans doute un prêtre éloigné du temple de Jérusalem à l’époque hasmonéenne, offre un autre point d’ancrage historique. Le rôle — y compris expiatoire — de ce personnage ne cesse de croître dans les textes de Qoumrân et pourrait expliquer une partie des traditions sur Jésus. Ajoutons à cela que les échos de l’histoire de Jésus dans le Talmud sont, étrangement, situés entre 100 et 80 avant Jésus-Christ.

 Si l’on s’attache à certains détails des évangiles — dont l’existence n’est pas sérieusement attestée avant le début du IIe siècle —, notamment des récits de la Passion qui passent aux yeux de beaucoup pour le noyau historique de la tradition sur Jésus, on trouve des ressemblances pour le moins frappantes avec d’autres personnages.

 Au début des années 40, Philon d’Alexandrie décrit (Contre Flaccus, 36-38) une scène de dérision organisée à Alexandrie pour ridiculiser le “roi des Juifs” Hérode Agrippa : un dénommé Carabas est attifé en roi, avec une carpette en guise de chlamyde et un roseau en guise de sceptre. Les gens s’avancent, qui pour le saluer, qui pour se faire rendre justice, qui pour lui présenter des requêtes d’intérêt public. Exactement comme dans la scène d’humiliation imposée à Jésus à l’issue du procès.

 Vers la fin du premier siècle Flavius Josèphe, de son côté, évoque plusieurs personnages dont les analogies avec les récits évangéliques sont remarquables : ainsi Simon bar Giora (Guerre des Juifs, V, IX, 11), que les habitants de Jérusalem accueillent avec des rameaux d’oliviers, l’acclamant comme “Sauveur” et “protecteur”, afin qu’il débarrasse le temple des “brigands” (les zélotes) qui l’occupaient. Ou encore Jésus fils d’Ananias (Idem, VI, V, 3), qui pendant quatre ans annonce la ruine de la ville et du temple par une incessante lamentation, qui est livré par les autorités juives au procurateur romain puis relâché.

 Les lecteurs de la Bible se souviennent de Judas le Galiléen et de Theudas, mentionnés par Gamaliel en Actes 5,36s. Ces références historiques sont tellement approximatives pour l’auteur des Actes que celui-ci commet à leur sujet un double anachronisme : il les intervertit (alors qu’une quarantaine d’années les sépare) et ignore que le second (pour lui le premier) est postérieur à Gamaliel (vers 40) ! Selon Josèphe (Antiquités judaïques, XVIII, 4), Judas le Galiléen (Judas de Gamala) est le fondateur du mouvement zélote — il s’agit en fait plus probablement des “sicaires” mentionnés en Actes 21,38 — au temps du recensement de Quirinius, en 6 après J.-C. — recensement auquel Luc associe la naissance de Jésus alors que Quirinius n’est pas contemporain d’Hérode. Judas refusait de payer l’impôt à Rome (question qui sera posée à Jésus dans les Evangiles). Ses deux fils seront crucifiés (AJ XX, 102). Theudas (AJ XX, v, 1), de son côté, est un prophète politique qui se manifeste sous le mandat du procurateur Cuspius Fadus ; il avait promis à ses disciples de leur faire passer miraculeusement le Jourdain à pied sec (comme un certain Josué-Jésus). De telles analogies troublantes sont également suggérées quand les apocalypses synoptiques se réfèrent aux “faux christs” et autres “faux prophètes” qui “viendront en se servant de mon nom” (Marc 13,6.21s//). Et, bien sûr, dans les épisodes de l’arrestation (avec des épées) et de la crucifixion (avec les “brigands”, terme désignant les “terroristes” de l’époque, c’est-à-dire les insurgés contre l’occupation romaine et ses collaborateurs).

 Ponce Pilate, lui, est bien connu pour ses actes de répression qui ont fini par lui coûter sa place (GJ II, 169-177 ; AJ XVIII, 35.55-64,87-89). Les Samaritains victimes de sa violence dans leur lieu de culte (le mont Garizim) deviennent apparemment des Galiléens en Luc 13,1. Les récits de la Passion présentent Jésus et ses disciples comme des Galiléens reconnaissables à leur façon de parler, ce qui n’est peut-être que l’interprétation littérale d’un stéréotype des récits d’insurrection et de répression. Notons d’ailleurs que plusieurs lisent dans le Testament de Benjamin (3,8), malgré une probable interpolation chrétienne, le vestige d’un messianisme galiléen attendant un “fils de Joseph” (ce qui pourrait d’ailleurs aussi expliquer le nom donné au mari de Marie).

 De ces analogies on peut tirer deux conclusions opposées. D’une part, que la condamnation d’un énième “terroriste galiléen” nommé Jésus n’a évidemment rien d’impossible historiquement ; c’est ce que soutient Lüling, qui discerne des traits spécifiquement galiléens dans les récits de la Passion, en particulier dans le dernier repas. D’autre part, que l’actualité de l’époque au sens très large fournit amplement la matière nécessaire à la construction purement littéraire d’un tel scénario.

 Nacre de mythe

 Les éléments historiques, authentiques ou empruntés, n’expliquent jamais qu’une petite part des évangiles. Si les histoires de Jésus sont redevables de multiples manières à l’histoire des hommes, elles le sont aussi, et plus évidemment encore, à celle des mythes.

 C’est ce que met en lumière la section “mythologique” (Freke, Gandy et surtout Doherty et Price) de la “critique radicale”, qui part de ce constat : la première forme de christianisme historiquement identifiée est celle des épîtres authentiques de Paul (du moins dans leur forme primitive, car elles suivent aussi une trajectoire propre avant d’être pleinement reconnues par la Grande Église à l’issue de la crise marcionite du IIe siècle). Or, ce christianisme-là n’a visiblement que faire d’un Jésus historique. Avant Marc, personne ne songe à donner à Jésus une biographie. Même le document Q, dont Matthieu et Luc semblent s’être inspirés lorsqu’ils ne suivent pas Marc, est essentiellement un recueil de paroles — comme l’Évangile selon Thomas — et non un récit. Et il a subi des modifications. L’attribution même des sentences à Jésus pourrait y être secondaire, puisqu’on les retrouve en partie chez Paul (en Romains 12-13) et dans l’épître de Jacques, sans qu’elles soient mises dans la bouche de Jésus. Q est un recueil de paroles de sagesse, et la logique même de la sagesse veut que celle-ci se justifie elle-même et non par l’autorité du locuteur.

 Le christianisme de Paul, et celui des communautés hellénistiques qui le précèdent, apparaît comme une religion universelle de salut comparable aux cultes à mystère, fondés en particulier sur les mythes de mort et de résurrection des divinités anciennes (Osiris, Mithra, Attis, Tammouz-Adonis, Dionysos). Ce type de mythe a existé en Israël. Tammouz lui-même y est connu (Ezéchiel 8,14, où les femmes pleurent la mort de Tammouz dans le temple même de Jérusalem). Et bien sûr Baal, dont Yahvé n’est qu’un double : à part l’histoire de Jonas, le seul texte de l’Ancien Testament susceptible de justifier la proposition “il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures” (1 Corinthiens 15,4) est un vestige de liturgie de type baaliste (Osée 6,1-3).

 Le christianisme des communautés pauliniennes consiste en l’assimilation spirituelle et rituelle (baptême et eucharistie) à un Christ qui n’a rien à voir avec le Messie royal ou sacerdotal du judaïsme : c’est un personnage céleste (Fils de Dieu) venu du ciel dans la sphère des hommes, prenant apparence humaine (le docétisme est ici premier, “Dieu envoie son propre Fils dans une condition semblable à la chair du péché”, Romains 8,3), souffrant la mort au mains de puissances spirituelles et non politiques (les “princes de ce monde” en 1 Corinthiens 2,8 ; les “puissances, autorités, pouvoirs” de l’épître aux Colossiens) afin de sauver les siens. Rien n’identifie ce personnage céleste à un Galiléen qui serait mort une vingtaine d’années plus tôt. On voit d’ailleurs mal comment une telle doctrine pourrait résulter de la glorification progressive d’un martyr dans un délai aussi court.

 Même le nom de Jésus-Josué prend un tout autre sens dans cette perspective. Il fait référence soit au successeur de Moïse qui doit achever son œuvre (Siracide 46,1 : “conformément à son nom, [il] devint grand pour sauver les élus du Seigneur”), soit au grand prêtre “oint” (Messie / Christ) de la restauration, objet de prophéties messianiques à côté de Zorobabel fils de David (Aggée, Zacharie). Dans l’hymne de Philippiens 2, le Christ céleste semble bien recevoir le nom de Jésus au terme de sa mission : “C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a accordé le nom qui est au-dessus de tout nom, pour qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue reconnaisse que Jésus-Christ est le Seigneur à la gloire de Dieu, le Père.”

 Avec Marc, nous aurions donc affaire à une historicisation, à une mise en histoire du mythe. Celle-ci, même en l’absence de données à proprement parler historiques, peut se construire à partir de nombreux éléments : bribes d’histoire de diverses origines comme nous l’avons montré, mais aussi récits hellénistiques des aventures des dieux ou des héros comme Prométhée, Héraclès ou Dionysos parmi les hommes ; et surtout les textes juifs eux-mêmes. Plus encore qu’au souvenir de telle ou telle exécution, les récits de la Passion sont redevables à la description du juste souffrant dans les textes de l’Ancien Testament grec, notamment dans la Sagesse de Salomon (2,1ss). Matthieu et Jean plus tard citeront plusieurs des textes dont Marc s’est inspiré pour souligner que l’histoire réalise les “prophéties”. Ironie de l’intertextualité, les textes qui ont servi à écrire l’histoire viendront ensuite confirmer le caractère providentiel de l’histoire écrite.

 Pour en revenir à Marc (et surtout au Marc primitif, si l’on tient compte des suggestions de Koester qui intègre le très discuté Évangile secret dans l’histoire de la rédaction), on peut d’ailleurs se demander à quel point il prétend être “historique”. Il est remarquable que dans le tout premier évangile Jésus, à partir du moment du baptême où l’Esprit descend en lui, est aussitôt reconnu par les esprits impurs, et se comporte comme un dieu tâchant de dissimuler sa véritable identité parmi les hommes. La seule “onction” qui justifie son titre de Christ n’a rien de royal ni de sacerdotal, c’est celle qui lui est donnée par une femme anonyme juste avant sa mort, ce qui rejoint plusieurs des mythes précités (14,3ss). Luc plus tard n’aura de cesse d’éliminer les aspects les plus évidemment docétiques de Marc (par exemple la marche sur la mer) et de souligner lourdement la véritable humanité de Jésus. Tout cela suggère bien une historicisation du mythe plutôt qu’une mythologisation de l’histoire. “Jésus” dans cette perspective est bel et bien le Verbe fait chair, le Fils céleste de Dieu fait homme – et non pas le contraire. En admettant que le mythe en voie d’historicisation rencontre sur son chemin le souvenir historique d’un certain Galiléen nommé Jésus, la question demeure : où est la source, où est l’affluent ?

 Cette thèse en soi n’a rien de nouveau. Elle avait déjà été brillamment soutenue par un Français, Paul-Louis Couchoud, dans les années 1920 et 1930. Maurice Goguel l’avait combattue en 1926. Depuis l’historicité foncière de Jésus passe pour acquise parmi la majorité des savants francophones — sans avoir été sérieusement réexaminée (exception faite de la “critique radicale”) à la lumière de la documentation considérable découverte et étudiée dans l’intervalle (bibliothèque essénienne de Qoumrân, bibliothèque gnostique de Nag Hammadi par exemple).

 Il est évidemment impossible, méthodologiquement, de démontrer que Jésus n’a jamais existé. Mais s’il a existé, il apparaît dès lors comme un personnage quasiment superflu — et c’est peut-être ainsi qu’il nous rejoint, nous autres sujets surnuméraires. Sa nécessité, s’il en est une, est tout au plus celle du grain de sable autour duquel l’huître forme sa perle. Pour autant ce n’est pas le grain de sable mais l’huître qui fait la perle. Au fond il faut bien peu d’histoire pour fonder une religion ou pour écrire des évangiles.

 Après le passage de la critique radicale, que reste-t-il ? Rien. Et tout. Le Jésus que nous avons cherché en vain dans l’histoire est toujours intact dans les textes. Ceux-ci ont même pris du relief au fil de la recherche. On les lit autrement, en prêtant plus d’attention aux détails. On remarque ce qu’on évitait de remarquer, pour autant qu’il ne s’agit plus de tout rassembler en un seul portrait. Ce qui semblait embarrassant est devenu précieux. Rien n’est à jeter – tout est à relire.

 Les textes ne sont ni confirmés ni infirmés par nos questions et nos tentatives de réponse. En tout cas pour ceux qui ne leur reconnaissent pas d’autre “autorité” que leur intérêt, leur aptitude à éveiller et à réveiller notre désir. Ils n’en sont que davantage capables de nous inspirer à réinventer nos propres mythes et nos propres histoires.

Voir également:

La Bible face à la critique historique

Claire Lesegretain

La Croix

15/03/2004

Archéologie, histoire, épigraphie, critique textuelle, linguistique et bien d’autres disciplines scientifiques sont mises depuis longtemps au service d’une lecture toujours plus riche de l’Écriture sainte

«Chaque époque reconstruit le Jésus qui lui convient», disait en 1906 Albert Schweitzer, qui fut exégète avant de devenir médecin. De fait, les recherches sur le «Jésus de l’histoire» ne cessent de s’ouvrir à de nouvelles questions : actuellement, elles portent principalement sur sa judaïté et sur son rejet par Israël.

De quelles sources et outils critiques disposent aujourd’hui les chercheurs travaillant sur le Nouveau Testament ? Quels sont les enjeux et les promesses de leurs travaux ? La prochaine projection d’une série sur L’Origine du christianisme offre l’occasion de faire le point sur les méthodes et les résultats d’une lecture historico-critique des Écritures.

La méthode historico-critique : montrer qu’il est intelligent de croire

Apparue avec les découvertes archéologiques de la Renaissance, cette approche scientifique des textes bibliques se développe avec l’imprimerie, qui suscite des entreprises pour établir le texte original. Mais le père de la critique textuelle est l’oratorien Richard Simon, dont l’Histoire critique du Vieux Testament (1678) et l’Histoire critique du Nouveau Testament (1689) ont cherché à libérer la Bible de ses interprétations allégoriques ou spirituelles pour en éclairer le sens littéral.

Ses travaux ayant été condamnés par Bossuet, l’exégèse chrétienne ne reprendra qu’au XIXe siècle : d’abord chez les protestants, en Allemagne et en Grande-Bretagne ; puis chez les catholiques, avec Ernest Renan (sa Vie de Jésus est publiée en 1863), puis Alfred Loisy.

Il faut dire qu’à partir de 1850 de grandes fouilles archéologiques posent question. Des tablettes retrouvées en Mésopotamie portent des textes plus anciens que ceux de l’Ancien Testament qui rappellent étrangement la Genèse… Lorsque le dominicain Albert Lagrange (1855-1939), spécialiste en langues orientales et en Écriture sainte, part à Jérusalem fonder l’École pratique d’études bibliques (1890), il veut ouvrir la recherche exégétique internationale aux méthodes scientifiques les plus pointues, tout en restant attentif aux données théologiques. Malheureusement, la condamnation du modernisme par Pie X (1907) le contraint de rentrer en France…

Les sciences historico-critiques se sont développées à une époque où «il fallait démontrer qu’il était intelligent de croire», selon le P. Marc Sevin, bibliste. Mais aujourd’hui, le plus important n’est plus tant de montrer comment ces textes ont été rédigés que de les savourer et d’en comprendre le sens profond.

Lire le Nouveau Testament à la lumière de l’histoire

D’ailleurs, il n’y a plus guère de recherches sur le Nouveau Testament qui fassent vraiment problème. Ainsi, en ce qui concerne la datation des 27 livres de cette collection d’auteurs différents, tous rédigés en koinè (le grec commun de l’époque), la majorité des chercheurs considère que leur mise par écrit s’est faite à la suite d’une longue activité éditoriale entre les années 50 et 125.

Cela signifie qu’en même temps qu’ils parlent de Jésus, les livres du Nouveau Testament informent aussi sur les premières communautés chrétiennes – leurs conflits locaux, doctrinaux ou disciplinaires – au sein desquelles ils furent rédigés.

«Les recherches sur les pharisiens ont montré qu’ils étaient très proches des chrétiens et que ceux-ci cherchaient à s’en démarquer : cela aide à comprendre pourquoi ils ont si mauvaise presse dans les Évangiles», relève par exemple le P. Sevin. Et l’on comprend mieux le geste de Jésus s’en prenant au Temple et signant ainsi son arrêt de mort (Mc 11, 18), quand on sait que 150.000 pèlerins s’y rendaient trois fois par an et que 18.000 agneaux y étaient immolés à chaque Pâque : «Le Temple était non seulement le centre religieux du judaïsme, mais aussi l’enjeu d’intérêts économiques et d’un équilibre social», écrit l’exégète Pierre Debergé dans La Bible et sa culture (lire encadré).

De même, si l’unité de l’ensemble du Nouveau Testament a pu faire question, il est admis aujourd’hui que tous les textes se présentent comme des témoignages de la foi en Jésus mort et ressuscité, reconnu Christ et Fils de Dieu. Et si certaines lettres de Paul – notamment aux Corinthiens ou aux Galates – ont pu être mal comprises en milieu païen, c’est parce que les enthousiastes de Corinthe s’emparaient de la liberté proclamée par l’apôtre («Tout est permis», 1 Co 6, 12 et 10, 23) pour conclure à un mépris total du corps, tandis que les Galates, séduits par des prédicateurs judaïsants, se laissaient fasciner par les pratiques juives et réclamaient la circoncision pour les païens convertis au christianisme.

Quant à l’hypothèse de la source «Q» (de l’allemand Quelle, source), elle ne pose plus guère question. Cette source a été mise au jour en isolant ce que les Évangiles de Matthieu et de Luc ont en commun : cette partie commune, composée surtout de logia (paroles attribuées à Jésus), qui aurait servi de base aux deux évangélistes, montre un Jésus encore peu «adapté» au langage ecclésiastique ; ses titres les plus courants sont «Fils de l’homme», «Seigneur», «Fils de Dieu», et non pas «Christ» ou «Sauveur», qui apparaissent plus tardivement.

Des traces archéologiques peu nombreuses

À ces textes s’ajoutent des traces archéologiques, peu nombreuses, des personnes ou des lieux du Nouveau Testament. L’une «des plus intéressantes», selon l’oratorien Michel Quesnel, exégète et recteur de l’Université catholique de Lyon, concerne Ponce Pilate. On a en effet retrouvé en 1961, dans les ruines du théâtre romain de Césarée-Maritime, une inscription – «Tiberium Pontius Pilatus Praefectus Judae» – qui confirme la présence de Pilate en Judée sous le règne de Tibère (14-37 ap. J.-C.) et permet d’établir qu’il fut gouverneur de Judée de 26 à 36.

D’autres études portent sur le lieu du baptême de Jésus par Jean-Baptiste, controversé dès le IIIe siècle. Et l’on se souvient de l’émotion créée en 2002 autour d’un ossuaire en pierre portant l’inscription «Jacques, fils de Joseph, frère de Jésus», et dont la plupart des scientifiques considèrent désormais qu’il s’agit d’un faux.

Les exégètes reconnaissent quatre critères d’historicité :

– Le premier critère, dit «des multiples attestations», accorde d’autant plus de probabilité historique à un événement ou à un propos qu’il est attesté dans des documents littéraires indépendants les uns des autres.

Ainsi, le fameux «Les premiers seront derniers» est rapporté dans plusieurs passages (Mt 19, 30 et 20, 16 ; Mc 10, 31 ; Lc 13, 30) et dans un papyrus chrétien retrouvé en Égypte.

– Le « critère de convergence », lui, appuie l’historicité sur la cohérence des événements entre eux, pendant la vie de Jésus.

– Le troisième critère est celui «de dissemblance ou de dissimilitude» : les communautés chrétiennes du Ier siècle n’ont pas spontanément attribué à Jésus des gestes ou des paroles ne correspondant pas à son image. Donc, les événements (baptême par Jean, ignorance de Jésus quant à la fin des temps…) donnant de Jésus une image peu conforme à celle que les premiers chrétiens vénéraient ont une grande probabilité d’être authentiques.

– Enfin, le «critère de plausibilité» analyse les événements rapportés dans les Évangiles à partir de leur lien avec le milieu historique dans lequel Jésus vécut. «Avec la combinaison de ces quatre critères, résume le P. Quesnel, l’historien dispose d’outils assez fiables pour écrire l’histoire de Jésus.»

Voir enfin:

What Did Jesus Do?

Reading and unreading the Gospels.

Adam Gopnik

The New Yorker

May 24, 2010

When we meet Jesus of Nazareth at the beginning of the Gospel of Mark, almost surely the oldest of the four, he’s a full-grown man. He comes down from Galilee, meets John, an ascetic desert hermit who lives on locusts and wild honey, and is baptized by him in the River Jordan. If one thing seems nearly certain to the people who read and study the Gospels for a living, it’s that this really happened: John the Baptizer—as some like to call him, to give a better sense of the original Greek’s flat-footed active form—baptized Jesus. They believe it because it seems so unlikely, so at odds with the idea that Jesus always played the star in his own show: why would anyone have said it if it weren’t true? This curious criterion governs historical criticism of Gospel texts: the more improbable or “difficult” an episode or remark is, the likelier it is to be a true record, on the assumption that you would edit out all the weird stuff if you could, and keep it in only because the tradition is so strong that it can’t plausibly be excluded. If Jesus says something nice, then someone is probably saying it for him; if he says something nasty, then probably he really did.

So then, the scholars argue, the author of Mark, whoever he was—the familiar names conventionally attached to each Gospel come later*—added the famous statement of divine favor, descending directly from the heavens as they opened. But what does the voice say? In Mark, the voice says, “You are my Son, whom I love; with you I am well pleased,” seeming to inform a Jesus who doesn’t yet know that this is so. But some early versions of Luke have the voice quoting Psalm 2: “You are my Son; today I have begotten you.” Only in Matthew does it announce Jesus’ divinity to the world as though it were an ancient, fixed agreement, not a new act. In Mark, for that matter, the two miraculous engines that push the story forward at the start and pull it toward Heaven at the end—the Virgin Birth and the Resurrection—make no appearance at all. The story begins with Jesus’ adult baptism, with no hint of a special circumstance at his birth, and there is actually some grumbling by Jesus about his family (“Only in his home town, among his relatives and in his own house, is a prophet without honor,” he complains); it ends with a cry of desolation as he is executed—and then an enigmatic and empty tomb. (It’s left to the Roman centurion to recognize him as the Son of God after he is dead, while the verses in Mark that show him risen were apparently added later.)

The intractable complexities of fact produce the inevitable ambiguities of faith. The more one knows, the less one knows. Was Jesus a carpenter, or even a carpenter’s son? The Greek word tekto¯n, long taken to mean “carpenter,” could mean something closer to a stoneworker or a day laborer. (One thinks of the similar shadings of a word like “printer,” which could refer to Ben Franklin or to his dogsbody.) If a carpenter, then presumably he was an artisan. If a stoneworker, then presumably he spent his early years as a laborer, schlepping from Nazareth to the grand Greco-Roman city of Sepphoris, nearby, to help build its walls and perhaps visit its theatre and agora. And what of the term “Son of Man,” which he uses again and again in Mark, mysteriously: “The Son of Man is Lord even of the Sabbath.” As Diarmaid MacCulloch points out in his new, immensely ambitious and absorbing history, “Christianity: The First Three Thousand Years” (Viking; $45), the phrase, which occurs in the Gospels “virtually exclusively in the reported words of Jesus,” certainly isn’t at all the same as the later “Son of God,” and may merely be Aramaic for “folks like us.”

Belief remains a bounce, faith a leap. Still, the appetite for historical study of the New Testament remains a publishing constant and a popular craze. Book after book—this year, ten in one month alone—appears, seeking the Truth. Paul Johnson has a sound believer’s life, “Jesus: A Biography from a Believer,” while Paul Verhoeven, the director of “Basic Instinct,” has a new skeptical-scholar’s book, “Jesus of Nazareth” (Seven Stories; $23.95). Verhoeven turns out to be a member of the Jesus Seminar, a collection mostly of scholars devoted to reconstructing the historical Jesus, and much of what he has to say is shrewd and learned. (An odd pull persists between box-office and Biblical study. A few years ago, another big action-film director and producer, James Cameron, put himself at the center of a documentary called “The Lost Tomb of Jesus.”)

What the amateur reader wants, given the thickets of uncertainty that surround the garden, is not what the passionate polemicists want—not so much a verdict on whether Jesus was nasty or nice as a sense of what, if anything, was new in his preaching. Was the cult that changed the world a product of Paul’s evangelism and imperial circumstance and the military embrace of one miracle-mystery cult among many such around? Or was there really something new, something unheard of, that can help explain the scale of what happened later? Did the rise of Christendom take place because historical plates were moving, with a poor martyred prophet caught between, or did one small pebble of parable and preaching start the avalanche that ended the antique world?

Ever since serious scholarly study of the Gospels began, in the nineteenth century, its moods have ranged from the frankly skeptical—including a “mythicist” position that the story is entirely made up—to the credulous, with some archeologists still holding that it is all pretty reliable, and tombs and traces can be found if you study the texts hard enough. The current scholarly tone is, judging from the new books, realist but pessimistic. While accepting a historical Jesus, the scholarship also tends to suggest that the search for him is a little like the search for the historical Sherlock Holmes: there were intellectual-minded detectives around, and Conan Doyle had one in mind in the eighteen-eighties, but the really interesting bits—Watson, Irene Adler, Moriarty, and the Reichenbach Falls—were, even if they all had remote real-life sources, shaped by the needs of storytelling, not by traces of truth. Holmes dies because heroes must, and returns from the dead, like Jesus, because the audience demanded it. (The view that the search for the historical Jesus is like the search for the historical Superman—that there’s nothing there but a hopeful story and a girlfriend with an alliterative name—has by now been marginalized from the seminaries to the Internet; the scholar Earl Doherty defends it on his Web site with grace and tenacity.)

The American scholar Bart Ehrman has been explaining the scholars’ truths for more than a decade now, in a series of sincere, quiet, and successful books. Ehrman is one of those best-selling authors like Richard Dawkins and Robert Ludlum and Peter Mayle, who write the same book over and over—but the basic template is so good that the new version is always worth reading. In his latest installment, “Jesus, Interrupted” (HarperOne; $15.99), Ehrman once again shares with his readers the not entirely good news he found a quarter century ago when, after a fundamentalist youth, he went to graduate school: that all the Gospels were written decades after Jesus’ death; that all were written in Greek, which Jesus and the apostles didn’t speak and couldn’t write (if they could read and write at all); and that they were written as testaments of faith, not chronicles of biography, shaped to fit a prophecy rather than report a profile.

The odd absences in Mark are matched by the unreal presences in the other Gospels. The beautiful Nativity story in Luke, for instance, in which a Roman census forces the Holy Family to go back to its ancestral city of Bethlehem, is an obvious invention, since there was no Empire-wide census at that moment, and no sane Roman bureaucrat would have dreamed of ordering people back to be counted in cities that their families had left hundreds of years before. The author of Luke, whoever he might have been, invented Bethlehem in order to put Jesus in David’s city. (James Tabor, a professor of religious studies, in his 2006 book “The Jesus Dynasty,” takes surprisingly seriously the old Jewish idea that Jesus was known as the illegitimate son of a Roman soldier named Pantera—as well attested a tradition as any, occurring in Jewish texts of the second century, in which a Jesus ben Pantera makes several appearances, and the name is merely descriptive, not derogatory. Tabor has even found, however improbably, a tombstone in Germany for a Roman soldier from Syria-Palestine named Pantera.)

What seems a simple historical truth is that all the Gospels were written after the destruction of Jerusalem and the Temple in the First Jewish-Roman War, in 70 C.E.—a catastrophe so large that it left the entire Jesus movement in a crisis that we can dimly imagine if we think of Jewish attitudes before and after the Holocaust: the scale of the tragedy leads us to see catastrophe as having been built into the circumstance. As L. Michael White’s “Scripting Jesus: The Gospels in Rewrite” (HarperOne; $28.99) explains in daunting scholarly detail, even Mark—which, coming first, might seem to be closest to the truth—was probably written in the ruins of the Temple and spiritually shaped to its desolate moment. Mark’s essential point, he explains, is about secrecy: Jesus keeps telling people to be quiet about his miracles, and confides only to an inner circle of disciples. With the Temple gone, White says, it was necessary to persuade people that the grotesque political failure of Jesus’ messianism wasn’t a real failure. Mark invents the idea that Jesus’ secret was not that he was the “Davidic” messiah, the Arthur-like returning king, but that he was someone even bigger: the Son of God, whose return would signify the end of time and the birth of the Kingdom of God. The literary critic Frank Kermode, in “The Genesis of Secrecy” (1979), a pioneering attempt to read Mark seriously as poetic literature, made a similar point, though his is less historical than interpretative. Kermode considers Mark to be, as the French would say, a text that reads itself: the secret it contains is that its central figure is keeping a secret that we can never really get. It is an intentionally open-ended story, prematurely closed, a mystery without a single solution.

Even if we make allowances for Mark’s cryptic tracery, the human traits of his Jesus are evident: intelligence, short temper, and an ironic, duelling wit. What seems new about Jesus is not his piety or divine detachment but the humanity of his irritability and impatience. He’s no Buddha. He gets annoyed at the stupidity of his followers, their inability to grasp an obvious point. “Do you have eyes but fail to see?” he asks the hapless disciples. The fine English actor Alec McCowen used to do a one-man show in which he recited Mark, complete, and his Jesus came alive instantly as a familiar human type—the Gandhi-Malcolm-Martin kind of charismatic leader of an oppressed people, with a character that clicks into focus as you begin to dramatize it. He’s verbally spry and even a little shifty. He likes defiant, enigmatic paradoxes and pregnant parables that never quite close, perhaps by design. A story about a vineyard whose ungrateful husbandmen keep killing the servants sent to them is an anti-establishment, even an anti-clerical story, but it isn’t so obvious as to get him in trouble. The suspicious priests keep trying to catch him out in a declaration of anti-Roman sentiment: Is it lawful to give tribute to Caesar or not, they ask—that is, do you recognize Roman authority or don’t you? He has a penny brought out, sees the picture of the emperor on it, and, shrugging, says to give to the state everything that rightly belongs to the state. The brilliance of that famous crack is that Jesus turns the question back on the questioner, in mock-innocence. Why, you give the king the king’s things and God God’s. Of course, this leaves open the real question: what is Caesar’s and what is God’s? It’s a tautology designed to evade self-incrimination.

Jesus’ morality has a brash, sidewise indifference to conventional ideas of goodness. His pet style blends the epigrammatic with the enigmatic. When he makes that complaint about the prophet having no honor in his own home town, or says exasperatedly that there is no point in lighting a candle unless you intend to put it in a candlestick, his voice carries a disdain for the props of piety that still feels startling. And so with the tale of the boy who wastes his inheritance but gets a feast from his father, while his dutiful brother doesn’t; or the one about the weeping whore who is worthier than her good, prim onlookers; or about the passionate Mary who is better than her hardworking sister Martha. There is a wild gaiety about Jesus’ moral teachings that still leaps off the page. He is informal in a new way, too, that remains unusual among prophets. MacCulloch points out that he continually addresses God as “Abba,” Father, or even Dad, and that the expression translated in the King James Version as a solemn “Verily I say unto you” is actually a quirky Aramaic throat-clearer, like Dr. Johnson’s “Depend upon it, Sir.”

Some of the sayings do have, in their contempt for material prosperity, the ring of Greek Cynic philosophy, but there is also something neither quite Greek nor quite Jewish about Jesus’ morality that makes it fresh and strange even now. Is there a more miraculous scene in ancient literature than the one in John where Jesus absent-mindedly writes on the ground while his fellow-Jews try to entrap him into approving the stoning of an adulteress, only to ask, wide-eyed, if it wouldn’t be a good idea for the honor of throwing the first stone to be given to the man in the mob who hasn’t sinned himself? Is there a more compressed and charming religious exhortation than the one in the Gospel of Thomas in which Jesus merrily recommends to his disciples, “Be passersby”? Too much fussing about place and home and ritual, and even about where, exactly, you’re going to live, is unnecessary: be wanderers, dharma bums.

This social radicalism still shines through—not a programmatic radicalism of national revolution but one of Kerouac-like satori-seeking-on-the-road. And the social radicalism is highly social. The sharpest opposition in the Gospels, the scholar and former priest John Dominic Crossan points out in his illuminating books—“The Historical Jesus: The Life of a Mediterranean Jewish Peasant” is the best known—is between John the Faster and Jesus the Feaster. Jesus eats and drinks with whores and highwaymen, turns water into wine, and, finally, in one way or another, establishes a mystical union at a feast through its humble instruments of bread and wine.

The table is his altar in every sense. Crossan, the co-founder of the Jesus Seminar, makes a persuasive case that Jesus’ fressing was perhaps the most radical element in his life—that his table manners pointed the way to his heavenly morals. Crossan sees Jesus living within a Mediterranean Jewish peasant culture, a culture of clan and cohort, in which who eats with whom defines who stands where and why. So the way Jesus repeatedly violates the rules on eating, on “commensality,” would have shocked his contemporaries. He dines with people of a different social rank, which would have shocked most Romans, and with people of different tribal allegiance, which would have shocked most Jews. The most forceful of his sayings, still shocking to any pious Jew or Muslim, is “What goes into a man’s mouth does not make him unclean, but what comes out of his mouth, that is what makes him unclean.” Jesus isn’t a hedonist or an epicurean, but he clearly isn’t an ascetic, either: he feeds the multitudes rather than instructing them how to go without. He’s interested in saving people living normal lives, buying and selling what they can, rather than in retreating into the company of those who have already arrived at a moral conclusion about themselves.

To a modern reader, the relaxed egalitarianism of the open road and the open table can seem undermined by the other part of Jesus’ message, a violent and even vengeful prediction of a final judgment and a large-scale damnation. In Mark, Jesus is both a fierce apocalyptic prophet who is preaching the death of the world—he says categorically that the end is near—and a wise philosophical teacher who professes love for his neighbor and supplies advice for living. If the end is near, why give so much sage counsel? If human life is nearly over, why preach in such detail the right way to live? One argument is that a later, perhaps “unpersonified” body of Hellenized wisdom literature was tacked on to an earlier account of a Jewish messianic prophet. Since both kinds of literature—apocalyptic hysterics and stoic sayings—can be found all over the period, perhaps they were merely wrenched together.

And yet a single figure who “projects” two personae at the same time, or in close sequence, one dark and one dreamy, is a commonplace among charismatic prophets. That’s what a charismatic prophet is: someone whose aura of personal conviction manages to reconcile a hard doctrine with a humane manner. The leaders of the African-American community before the civil-rights era, for instance, had to be both prophets and political agitators to an oppressed and persecuted people in a way not unlike that of the real Jesus (and all the other forgotten zealots and rabbis whom the first-century Jewish historian Josephus names and sighs over). They, too, tended to oscillate between the comforting and the catastrophic. Malcolm X was the very model of a modern apocalyptic prophet-politician, unambiguously preaching violence and a doctrine of millennial revenge, all fuelled by a set of cult beliefs—a hovering U.F.O., a strange racial myth. But Malcolm was also a community builder, a moral reformer (genuinely distraught over the sexual sins of his leader), who refused to carry weapons, and who ended, within the constraints of his faith, as some kind of universalist. When he was martyred, he was called a prophet of hate; within three decades of his death—about the time that separates the Gospels from Jesus—he could be the cover subject of a liberal humanist magazine like this one. One can even see how martyrdom and “beatification” draws out more personal detail, almost perfectly on schedule: Alex Haley, Malcolm’s Paul, is long on doctrine and short on details; thirty years on, Spike Lee, his Mark, has a full role for a wife and children, and a universalist message that manages to blend Malcolm into Mandela. (As if to prove this point, just the other week came news of suppressed chapters of Haley’s “Autobiography,” which, according to Malcolm’s daughter, “showed too much of my father’s humanity.”)

As the Bacchae knew, we always tear our Gods to bits, and eat the bits we like. Still, a real, unchangeable difference does exist between what might be called storytelling truths and statement-making truths—between what makes credible, if sweeping, sense in a story and what’s required for a close-knit metaphysical argument. Certain kinds of truths are convincing only in a narrative. The idea, for instance, that the ring of power should be given to two undersized amateurs to throw into a volcano at the very center of the enemy’s camp makes sound and sober sense, of a kind, in Tolkien; but you would never expect to find it as a premise at the Middle Earth Military Academy. Anyone watching Hamlet will find his behavior completely understandable—O.K., I buy it; he’s toying with his uncle—though any critic thinking about it afterward will reflect that this behavior is a little nuts.

In Mark, Jesus’ divinity unfolds without quite making sense intellectually, and without ever needing to. It has the hypnotic flow of dramatic movement. The story is one of self-discovery: he doesn’t know who he is and then he begins to think he does and then he doubts and in pain and glory he dies and is known. The story works. But, as a proposition under scrutiny, it makes intolerable demands on logic. If Jesus is truly one with God, in what sense could he suffer doubt, fear, exasperation, pain, horror, and so on? So we get the Jesus rendered in the Book of John, who doesn’t. But if he doesn’t suffer doubt, fear, exasperation, pain, and horror, in what sense is his death a sacrifice rather than just a theatrical enactment? A lamb whose throat is not cut and does not bleed is not really much of an offering.

None of this is very troubling if one has a pagan idea of divinity: the Son of God might then be half human and half divine, suffering and triumphing and working out his heroic destiny in the half-mortal way of Hercules, for instance. But that’s ruled out by the full weight of the Jewish idea of divinity—omnipresent and omniscient, knowing all and seeing all. If God he was—not some Hindu-ish avatar or offspring of God, but actually one with God—then God once was born and had dirty diapers and took naps. The longer you think about it, the more astounding, or absurd, it becomes. To be really believed at all, it can only be told again.

So the long history of the early Church councils that tried to make the tales into a theology is, in a way, a history of coming out of the movie confused, and turning to someone else to ask what just happened. This is the subject of Philip Jenkins’s “Jesus Wars: How Four Patriarchs, Three Queens, and Two Emperors Decided What Christians Would Believe for the Next 1,500 Years” (HarperOne; $26.99). Jenkins explains what was at stake in the seemingly wacky wars over the Arian heresy—the question of whether Jesus the Son shared an essence with God the Father or merely a substance—which consumed the Western world through the second and third centuries. Was Jesus one with God in the sense that, say, Sean Connery is one with Daniel Craig, different faces of a single role, or in the sense that James Bond is one with Ian Fleming, each so dependent on the other that one cannot talk about the creation apart from its author? The passion with which people argued over apparently trivial word choices was, Jenkins explains, not a sign that they were specially sensitive to theology. People argued that way because they were part of social institutions—cities, schools, clans, networks—in which words are banners and pennants: who pledged to whom was inseparable from who said what in what words. It wasn’t that they really cared about the conceptual difference between the claim that Jesus and the Father were homoousian (same in essence) and the claim that the two were homoiousian (same in substance); they cared about whether the Homoousians or the Homoiousians were going to run the Church.

The effort to seal off the inspiration from the intolerance, nice Jesus from nasty Jesus, is very old. Jefferson compiled his own New Testament, with the ethical teachings left in and the miracles and damnations left out—and that familiar, outraged sense of the ugly duplicity of the Christian heritage is at the heart of Philip Pullman’s new plaint against it, “The Good Man Jesus and the Scoundrel Christ” (Canongate; $24), in which the two aspects are neatly divided into twins borne by Mary. The wise Jesus is brother to the shrewd Christ. One leads to the nice Jewish boy, the other to Paul’s scary punitive God. Pullman, a writer of great skill and feeling, as he has shown in his magical children’s fantasies, feels the betrayal of Jesus by his brother Christ as a fundamental betrayal of humanity. He wants us to forget Christ and return to Jesus alone, to surrender miracles for morals. Pullman’s book, however, is not narrowly polemical; he also retells the parables and acts with a lucid simplicity that strips away the Pauline barnacles. His real achievement is to translate Jesus’ sayings into a simple, almost childlike English that would seem to have much of the sound we are told is present in the artless original Greek: “Those who make peace between enemies, those who solve bitter disputes—they will be blessed. . . . But beware, and remember what I tell you: there are some who will be cursed, who will never inherit the Kingdom of God. D’you want to know who they are? Here goes: Those who are rich will be cursed.”

If one thing seems clear from all the scholarship, though, it’s that Paul’s divine Christ came first, and Jesus the wise rabbi came later. This fixed, steady twoness at the heart of the Christian story can’t be wished away by liberal hope any more than it could be resolved by theological hair-splitting. Its intractability is part of the intoxication of belief. It can be amputated, mystically married, revealed as a fraud, or worshipped as the greatest of mysteries. The two go on, and their twoness is what distinguishes the faith and gives it its discursive dynamism. All faiths have fights, but, as MacCulloch shows at intricate, thousand-page length, few have so many super-subtle shadings of dogma: wine or blood, flesh or wafer, one God in three spirits or three Gods in one; a song of children, stables, psalms, parables, and peacemakers, on the one hand, a threnody of suffering, nails, wild dogs, and damnation and risen God, on the other. The two spin around each other throughout history—the remote Pantocrator of Byzantium giving way to the suffering man of the Renaissance, and on and on.

It is typical of this conundrum that, in the past century, the best Christian poet, W. H. Auden, and the greatest anti-Christian polemicist, William Empson, were exact contemporaries, close friends, and, as slovenly social types, almost perfectly interchangeable Englishmen. Auden chose Christianity for the absolute democracy of its vision—there is, in it, “neither Jew nor German, East nor West, boy nor girl, smart nor dumb, boss nor worker.” Empson, in the same period, beginning in the fatal nineteen-forties, became the most articulate critic of a morality reduced “to keeping the taboos imposed by an infinite malignity,” in which the reintroduction of human sacrifice as a sacred principle left the believer with “no sense either of personal honour or of the public good.” (In this case, though, where Auden saw a nice Christ, Empson saw a nasty Jesus.)

Beyond the words, we still hear that cry. The Passion is still the point. In Mark, Jesus’ arrest and execution feels persuasively less preordained and willed than accidental and horrific. Jesus seems to have an intimation of the circumstance he has found himself in—leading a rebellion against Rome that is not really a rebellion, yet doesn’t really leave any possibility of retreat—and some corner of his soul wants no part of it: “Abba, Father, everything is possible for you. Take away this cup from me.” Mel Gibson was roughed up for roughing up Jesus, in his “Passion of the Christ,” but, though Gibson can fairly be accused of fanaticism, he can’t be accused of unfairness: in the long history of human cruelty, crucifixion, practiced as a mass punishment by the Romans, was uniquely horrible. The victim was stripped, in order to be deprived of dignity, then paraded, then whipped bloody, and then left to die as slowly as possible in as public a manner as conceivable. (In a sign of just how brutal it was, Josephus tells us that he begged the Roman rulers for three of his friends to be taken off the cross after they had spent hours on it; one lived.) The victim’s legs were broken to bring death in a blaze of pain. And the corpse was generally left to be eaten by wild dogs. It was terrifying and ever-present.

Verhoeven, citing Crossan, offers an opening scene for a Jesus bio-pic which neatly underlines this point. He imagines a man being nailed to a cross, cries of agony, two companion crosses in view, and then we crane out to see two hundred crosses and two hundred victims: we are at the beginning of the story, the mass execution of Jewish rebels in 4 B.C., not the end. This was the Roman death waiting for rebels from the outset, and Jesus knew it. Jesus’ cry of desolation—“My God, my God, why have you forsaken me?”—though primly edited out or explained as an apropos quotation from the Psalms by later evangelists, pierces us even now from the pages of Mark, across all the centuries and Church comforts. The shock and pity of failure still resonates.

One thing, at least, the cry assures: the Jesus faith begins with a failure of faith. His father let him down, and the promise wasn’t kept. “Some who are standing here will not taste death before they see the kingdom of God,” Jesus announced; but none of them did. Jesus, and Paul following him, says unambiguously that whatever is coming is coming soon—that the end is very, very near. It wasn’t, and the whole of what follows is built on an apology for what went wrong. The seemingly modern waiver, “Well, I know he said that, but he didn’t really mean it quite the way it sounded,” is built right into the foundation of the cult. The sublime symbolic turn—or the retreat to metaphor, if you prefer—begins with the first words of the faith. If the Kingdom of God proved elusive, he must have meant that the Kingdom of God was inside, or outside, or above, or yet to come, anything other than what the words seem so plainly to have meant.

The argument is the reality, and the absence of certainty the certainty. Authority and fear can circumscribe the argument, or congeal it, but can’t end it. In the beginning was the word: in the beginning, and in the middle, and right there at the close, Word without end, Amen. The impulse of orthodoxy has always been to suppress the wrangling as a sign of weakness; the impulse of more modern theology is to embrace it as a sign of life. The deeper question is whether the uncertainty at the center mimics the plurality of possibilities essential to liberal debate, as the more open-minded theologians like to believe, or is an antique mystery in a story open only as the tomb is open, with a mystery left inside, never to be entirely explored or explained. With so many words over so long a time, perhaps passersby can still hear tones inaudible to the more passionate participants. Somebody seems to have hoped so, once. ♦


Blogs: Pourquoi moi non plus je ne lis plus Eolas (Never a poet has more freely interpreted nature than a jurist reality)

22 décembre, 2010
Mon cher Busiris, nous savons tous ici que le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. Hector (Jean Giraudoux, La Guerre de Troie n’aura pas lieu)

Eolas est le pseudonyme d’un avocat parisien trentenaire, qui a emprunté au gaélique irlandais ce mot qui signifie « connaissance, information ». On est d’office mis dans l’atmosphère du blog, avec prière de s’en montrer digne. A priori, il n’avait rien pour plaire. Une mise en page ultra-sobre, des textes longs, parfois très longs, une matière austère – le droit, avec une appétence particulière pour celui, aride entre tous, des étrangers – un ton de donneur de leçons qui ne souffre guère la critique, un art du soufflet épistolaire à vous glacer les doigts sur le clavier. Mais aussi, entre deux salves contre la presse et son incurie, ou contre tous ceux, en général, qui s’aventurent à parler de la chose juridique sans la rigueur nécessaire, un humour redoutable et quelques joyeux moments de légèreté. (…) La garde des sceaux est la seule à s’être vu décerner deux prix Busiris, une distinction parodique inventée par Eolas, en hommage à ce personnage de juriste sicilien déniché chez Giraudoux, dans La guerre de Troie n’aura pas lieu, capable de démontrer d’abord que la manoeuvre des navires grecs est belliqueuse et ne peut être réparée que par la guerre, puis d’argumenter avec la même vigueur en sens inverse lorsque Hector menace de le tuer. Moins savamment résumé, ce prix couronne donc tous ceux qui, avec le même aplomb, soutiennent tout et le contraire de tout. Le Monde

Puisque Julian Assange prétend informer, pourquoi ne pas le soumettre alors à la question que la justice pose traditionnellement aux journalistes  : le droit à l’information du public justifie-t-il les atteintes aux autres droits qui ont été nécessaires pour le satisfaire ? Ce qui nous amène à une autre question, plus vaste : la transparence totale,  mais pour quoi faire ? (…) Car le secret ne dissimule pas forcément l’intéressant, de même que l’information capitale n’est pas forcément secrète. (…) Informer n’est plus art de révéler ce qui est secret, mais capacité de comprendre et d’expliquer ce à quoi tout le monde peut avoir accès. Plus que jamais le vrai journalisme va devoir s’inscrire dans le réel, aller sur le terrain, interroger les acteurs de l’actualité, rassembler les pièces d’un puzzle, observer, éclairer, expliquer, dégager le sens. Car  l’information, la vraie, hurle mais on ne l’entend pas. Elle est noyée dans la masse, illisible, technique, éparpillée, écrasée par l’anodin, le kitsch, le racoleur, maquillée par la pub, le marketing, etc. Et Assange sans s’en rendre compte ne fait que rajouter à ce déluge d’informations incompréhensibles. Aliocha

Attention: un Busiris peut en cacher un autre!

Comment, en deux questions, un blog arrive à en ramener un autre que l’on avait longtemps considéré comme brillant à ses soudain aveuglantes limites …

Retour à l’heure où, sur la loi anti-piratage, le célèbre avocat blogueur masqué se voit tout d’un coup bombardé Conseiller du Prince

Sur le billet d’une journaliste-juriste qui redonne (au moins dans ce billet-là) envie de lire du bon journalisme et de la bonne analyse juridique …

Et qui justement sur la question du pirate d’informations confidentielles Julian Assange, renvoie à ses chères études tout ce que semble avoir à en dire notre Maire Eolas national.

A savoir un interminable pinaillage sur les procédures contradictoires qui, en un énième étrillage du malheureux Eric Besson, finit par en oublier d’envisager même une seconde… le point de vue opposé!

Autrement dit,  la question qu’on aurait logiquement attendue d’un juriste et que, comme le rappelle très justement notre journaliste-juriste, la justice pose traditionnellement aux journalistes: « le droit à l’information du public justifie-t-il les atteintes aux autres droits qui ont été nécessaires pour le satisfaire? »

Ou, plus prosaïquement, comment l’avocat qu’il est (et qui a prouvé à l’occasion qu’il peut aussi dépasser les pinaillages désincarnés et stériles du juridicisme) aurait réagi au recel et à la divulgation à tous vents de dossiers confidentiels qui lui auraient été volés ?

Sans parler, d’un point de vue plus journalistique, l’autre question de l’intérêt de noyer ainsi le public sous un tel déluge d’informations en un temps où, comme elle le dit si bien, l’important n’est plus tant de « révéler ce qui est secret » que « la capacité de comprendre et d’expliquer ce à quoi tout le monde peut avoir accès » ….

Passionnant Julian Assange…

La Plume d’Aliocha

8 décembre 10

Voilà, ça y est, ils ont arrêté l’ange maudit de l’information, Julian Assange. Ce n’est pas pour avoir violé le secret des grandes démocraties que Julian Assange est entre les mains de la justice, mais parce qu’il est accusé d’avoir violé deux femmes ou, plus précisément, d’avoir eu avec elles des rapports sexuels non protégés avant de disparaître dans la nature. Le destin est farceur. L’homme qui terrorise la diplomatie mondiale se retrouve dans les filets de la police pour une banale histoire de viol, de vrais viols. Présumés. Et peut-être même fabriqués. Quand les autres viols, ceux du secret, sont beaucoup plus évidents, à défaut d’être déjà démontrés juridiquement. Il y a des gens comme ça, dont la vie est frappée du sceau de l’extravagance. Assange, ou le goût de la transgression…

Mais revenons à Assange le révolutionnaire de l’information. Nous voici tous bien embarrassés.  Faut-il monter au créneau pour sauver Wikileaks ? Et déjà l’on se demande si Julian Assange et Wikileaks font encore cause commune, tant la personnalité de son inventeur semble controversée jusqu’au sein même de son organisation. Serait-on en train de passer à côté de la grande évolution du journalisme, de la transparence, et de la démocratie, en laissant David se défendre seul contre Goliath ? Ses intérêt sont-ils aussi les nôtres ? Grave question si l’on songe qu’il n’y a que dans les légendes et les paraboles que le faible triomphe du fort. Or, Julian Assange est en bien fâcheuse posture. Il a défié et vaincu la plus grande puissance du monde dans l’univers virtuel, le voici confronté à l’immense pouvoir que conserve le réel, celui de contraindre les corps, d’arrêter, d’emprisonner, de punir. Fabuleux combat qu’on dirait tout droit sorti des studios d’Hollywood. Ses légions déjà se vengent en paralysant les sites qui se sont rendus complices des ennemis de Julian. Splendide et jouissif pouvoir des hackers. Comment résister à la tentation d’applaudir ?

Mettons à part l’enthousiasme naturel que suscitent tant de prouesses aventureuses. Que penser sérieusement de ce drôle de jeune homme aux cheveux pâles et au teint aussi blafard qu’une lumière d’écran d’ordinateur ? On le croirait tout droit sorti d’un épisode des Mystères de l’Ouest ou d’un James Bond. Sorte d’ange blond utilisé à contre-emploi. Justement. Ange ou démon, Julian Assange ? Démocrate visionnaire ou fou mégalomane en passe de mettre la planète à feu et à sang ? Pour comprendre Assange, sans doute faut-il tenter de plonger dans son esprit. Qu’a-t-il voulu faire ? Utiliser le formidable outil qu’est Internet pour permettre aux détenteurs d’informations confidentielles de les mettre à disposition du plus large public tout en conservant la protection de l’anonymat. Et ça a marché ! Les sources ont craché et les plus grands journaux ont relayé. Et pour cause, il réalisait le fantasme absolu du journalisme : pénétrer les secrets d’Etat. Ne plus s’en tenir aux déclarations des uns et des autres mais passer de l’autre côté du miroir, tenir en main les preuves tangibles, secrètes, cachées, inaccessibles. La caverne d’Ali Baba !

Seulement voilà, les fantasmes c’est bien connu ne devraient jamais se réaliser. Etait-il judicieux de s’attaquer aux secrets des démocraties ? N’y avait-il pas de meilleure cause à défendre ? A-t-on besoin de cette transparence totale ? Quels dangers Julian Assange nous fait-il courir, en livrant ainsi nos secrets aux yeux de tous, y compris de nos ennemis ? Chacun hésite, tergiverse, de sorte que notre Robin des bois de l’information peine à trouver des émules en dehors du cercle restreint des geeks. Et pourtant, les secrets d’Etat sont nos secrets. Il nous les rend, ce qui devrait nous inspirer un minimum de gratitude. Car c’est pour nous qu’il oeuvre, pour la liberté, la démocratie, pour le peuple contre la tyrannie des Etats, fussent-ils démocratiques.

Même la presse est embarrassée. Vous la voyez danser d’un pied sur l’autre ? Rendre compte avec une hypocrite objectivité des malheurs qui s’abattent sur l’ange blond ? C’est qu’Assange la fascine autant qu’il lui fait peur. Il perturbe les règles, il joue à grande échelle, il exhume des dizaines de milliers de documents quand on se contentait il n’y a pas si longtemps encore d’une page ou deux que, pompeusement, l’on nommait scoop.  Et puis il joue à cache-cache. Gare au pirate ! Plus généralement, l’information ne se négocie plus entre gens responsables, dans un cadre professionnel identifié,  moitié off moitié on, non désormais tout est sur la table, l’utile et le dérisoire, le dangereux et l’anodin. Livré par des anonymes à un site introuvable, tenu par des inconnus, à destination d’autres inconnus.

Puisque Julian Assange prétend informer, pourquoi ne pas le soumettre alors à la question que la justice pose traditionnellement aux journalistes  : le droit à l’information du public justifie-t-il les atteintes aux autres droits qui ont été nécessaires pour le satisfaire ? Ce qui nous amène à une autre question, plus vaste : la transparence totale,  mais pour quoi faire ? Jusqu’à présent le journalisme avait vent d’une affaire et partait en chasse. De presque rien, une confidence, un soupçon, il devait tirer un dossier argumenté, solide, pièces à l’appui. Puis trier, peser le pour et le contre, séparer le bon grain de l’ivraie, avant de publier. Et ce faisant, d’engager sa responsabilité. Assange inverse la mécanique. On publie la matière brute et puis on voit ce qu’il en sort. En ceci, il est parfaitement dans son époque, celle de la transparence. Aujourd’hui tout est devenu public ou presque, il suffit de savoir chercher, et surtout de comprendre ce qu’on trouve. Il n’a fait que franchir l’ultime barrière du secret diplomatique et militaire.

Tout est là, il ne reste plus qu’à trier. Au risque de se faire engloutir par la montagne d’informations mises au jour. Au risque aussi de ne plus voir l’essentiel. Car le secret ne dissimule pas forcément l’intéressant, de même que l’information capitale n’est pas forcément secrète. Au fond Assange n’a fait qu’utiliser le virtuel pour réaliser un fantasme suranné, celui de dévoiler le caché. Son combat, aussi étonnant que ça paraisse, est sans doute déjà dépassé. En tout cas dans les grandes démocraties. En réalisant un rêve d’enfant, c’est-à-dire d’avant le web, il a oublié que le monde entre temps avait changé.

Informer n’est plus art de révéler ce qui est secret, mais capacité de comprendre et d’expliquer ce à quoi tout le monde peut avoir accès. Plus que jamais le vrai journalisme va devoir s’inscrire dans le réel, aller sur le terrain, interroger les acteurs de l’actualité, rassembler les pièces d’un puzzle, observer, éclairer, expliquer, dégager le sens. Car  l’information, la vraie, hurle mais on ne l’entend pas. Elle est noyée dans la masse, illisible, technique, éparpillée, écrasée par l’anodin, le kitsch, le racoleur, maquillée par la pub, le marketing, etc. Et Assange sans s’en rendre compte ne fait que rajouter à ce déluge d’informations incompréhensibles.

Assange est un pirate. C’est un bateleur aussi qui n’hésite pas à trouver scandaleux que si peu de journalistes meurent dans l’exercice de leur métier. Hâtons-nous d’en rire de peur d’être tenté de plonger ce héros virtuel dans la dure réalité pour lui rappeler que, dans la vraie vie, les héros ne meurent pas pour de faux.

Alors, finalement, faut-il condamner Assange ou au contraire le défendre ? Je laisse à d’autres le soin de prendre parti, personnellement, je n’en sais rien. Ce dont je suis sûre en revanche, c’est qu’il faut l’observer et réfléchir. Car il est une métaphore de notre monde moderne, celui qu’on est en train de façonner. Il nous interroge sur notre rapport à l’information, au secret, à la transparence, au pouvoir. Il est l’enfant génial et monstrueux de son époque, l’indice de ce que sera demain. D’un futur qu’il faut, au choix, souhaiter ou redouter.

Comme Jérôme Kerviel, il nous montre accessoirement que la planète entière peut, du jour au lendemain, se trouver mise en péril par un pirate dont le pouvoir réside moins dans l’habileté que dans la capacité à s’émanciper des règles pour jouer des failles de nos systèmes infiniment sophistiqués. Vertigineuse perspective…

Passionnant Julian Assange.

A comparer avec:

Prix Busiris pour Éric Besson

Eolas

19 décembre 2010  

 Éric Besson nous démontre une fois de plus sa spectaculaire capacité d’adaptation en décrochant un nouveau prix Burisis dans ses nouvelles attributions de ministre de l’industrie.

Quelques éléments de contexte sur l’attribution de ce prix.

Mes lecteurs auront naturellement entendu parler de l’affaire WikiLeaks. Ce site fondé en 2006 s’est fait une spécialité de se procurer des documents confidentiels, principalement américains, et de les publier.

Récemment, ce site a beaucoup fait parler de lui en publiant, par l’intermédiaire de 5 journaux de divers pays (Le Monde en France, El Pais en Espagne, The Guardian au Royaume-Uni, Der Spiegel en Allemagne, et le New York Times aux États-Unis), des câbles diplomatiques américains, publication qui a provoqué l’ire de ce pays.

Faute de voie de recours légale (la publication de ces documents ne tombe pas à ma connaissance sous le coup de la loi, car les responsables du site WikiLeaks ne sont pas tenus au secret diplomatique : c’était aux États-Unis de prendre les précautions suffisantes pour que ces documents ne fuitent pas) On devine aisément que ce pays déploie toute son influence pour colmater cette brèche. Ainsi, les sociétés PayPal, Visa et Mastercard refusent désormais de fournir leur service pour faire des dons à ce site (mais rassurez-vous, elles acceptent toujours de fournir leurs services pour la boutique du Ku Klux Klan— vous m’excuserez de ne pas faire de lien).

Étant confrontée à des problèmes répétés d’hébergement, WikiLeaks va recourir aux services de la société française Octopuce, qui loue des serveurs appartenant à la société OVH, située à Roubaix (Ch’Nord).

La société OVH va accepter ce nouveau client indirect avec l’enthousiasme qui accueille un vendeur de cordes dans la maison d’un pendu, sentant le doux vent des ennuis. 

Et en effet, le ministre chargé de l’Industrie, de l’Énergie et de l’Économie numérique n’a pas tardé à réagir et à exprimer sa désapprobation de l’hébergement de ce site sur le sol français. Las, dans notre République, le courroux d’un ministre ne fait pas loi. Et comme ledit ministre avait, dans son précédent poste, montré ses lacunes dans la maîtrise du droit, il a écrit le 3 décembre dernier au Conseil général de l’industrie, de l’énergie et des technologies (CGIET), une lettre (pdf) lui demandant de lui indiquer les voies légales d’obtenir l’interdiction de l’hébergement de ce site, et fissa. Il s’agit ici de la technique bien connu du droit administratif de la patate chaude. À ma connaissance, le CGIET n’a pas répondu à ce jour, mais ce billet y pourvoira.

Le même jour, le dirigeant d’OVH a décidé de passer à l’offensive et s’est livré à une très étrange manœuvre judiciaire.

Il a saisi le président du tribunal de grande instance de Lille et de Paris d’une requête visant à voir déclarer si cet hébergement par la société Octopuce était ou non illicite.

Ici, devant cette mer de mékéskidis aux yeux arrondis, des explications s’imposent. Prenez une aspirine, on va faire de la procédure. C’est indispensable pour savourer le prix Busiris du jour.

Comme je l’explique souvent, mais ne le rappelle jamais assez, le point essentiel de toute action en justice est qu’elle consiste à demander au juge de trancher une question dont il est saisi. Pour qu’une question soit tranchée, encore faut-il qu’elle se pose, c’est-à-dire que deux points de vue s’opposent.

Le droit est la science des exceptions, et ce principe en connaît. Il existe des actions où les parties sont d’accord, mais où la loi exige que le juge y passe pour s’assurer que cet accord respecte la loi. Par exemple : le divorce par consentement mutuel, où le juge va s’assurer que l’accord des plus-pour-longtemps époux respecte l’intérêt des enfants et l’égalité des époux.

Cette confrontation des points de vue est le cœur de tout procès : on l’appelle le principe du contradictoire, qui ne signifie pas que le juge dit une chose et son contraire, mais que les deux points de vue ont pu loyalement s’exprimer, ce qui suppose qu’avant l’audience, chaque partie ait connaissance de l’argumentation et surtout des preuves produites par l’autre.

Il existe des cas exceptionnels où un juge statue à la demande d’une seule personne, et rende une décision sans confrontation des points de vue. Cela se justifie par un nécessaire effet de surprise. Ainsi, en droit pénal, le juge des libertés et de la détention doit-il être saisi par le parquet qui souhaite faire effectuer une perquisition en dehors des heures légales (6h00 – 21h00) dans le cadre d’une enquête sur de la délinquance organisée (art. 706-89 du CPP). Vous comprendrez aisément qu’on ne puisse demander à la personne concernée de faire valoir ses arguments.

En matière civile, c’est le domaine de l’ordonnance sur requête (art. 493 et s. du Code de procédure civile). Une partie saisit le président du tribunal ou le juge qu’il délègue d’une demande motivée expliquant les mesures qu’il souhaite voir autoriser par le juge. Cela se fait très simplement, en se présentant au greffe du tribunal avec sa requête en deux exemplaires (l’usage exige qu’on rédige également le projet d’ordonnance, que le juge n’ait plus qu’à la signer après l’avoir le cas échéant modifiée à la main). Le juge examine la requête et les pièces produites à l’appui, entend l’avocat, lui pose les questions qu’il souhaite et rend sa décision sur le champ : refus, acceptation, avec éventuellement des réserves. C’était autrefois le domaine des autorisations des constat d’adultère qui ont fait la joie des pièces de boulevard. Là aussi, la mesure demandée doit être incompatible avec un débat contradictoire préalable. On le comprend quand il s’agit d’autoriser un constat d’adultère, ou d’effectuer une saisie conservatoire pour s’assurer que des fonds présents sur un compte ne vont pas disparaître le temps que le procès à venir soit fini. Une des questions qui est inévitablement débattue est : en quoi la mesure ordonnée est-elle incompatible avec ce principe du contradictoire ? Si l’avocat n’a pas de bonnes raisons à donner au juge, il verra sa requête rejetée, ainsi que quand la mesure paraît non nécessaire au juge. Dernière particularité liée à sa nature : l’ordonnance sur requête n’est jamais définitive : toute personne concernée par ses effets peut revenir devant le juge pour lui demander de la modifier ou de l’annuler (on dit  la rapporter). Par voie de conséquence, il n’y a pas de délai d’appel pour le tiers concerné par la mesure.

Revenons-en à OVH. Elle va présenter deux requêtes aux fins d’ordonnance, une au juge de Lille et une autre au juge de Paris, demandant au juge de lui dire si oui ou non, héberger Wikileaks est légal au regard du droit français. L’idée étant, on le comprend facilement, de se mettre à l’abri de l’ire ministérielle, en brandissant une autorisation du juge.

Mais comme vous l’avez compris, l’objet d’une ordonnance sur requête n’a jamais été de trancher un point de droit, mais d’ordonner des mesures provisoires.

C’est donc de manière très prévisible que les deux juges des requêtes vont rejeter les requêtes d’OVH. Le juge de Paris se contentera d’une brève mention que le requérant « se devait à tout le moins d’agir en présence de la société Octopuce », c’est-à-dire qu’ici le débat contradictoire s’imposait. Le juge lillois sera plus disert :

Il n’appartient pas au président du tribunal, saisi sur requête (…) de dire si la situation décrite est ou non constitutive d’un trouble manifestement illicite. Il appartient à la société requérante, si elle estime que sa responsabilité peut-être engagée, d’elle-même suspendre l’hébergement des sites WIKILEAKS, sans nécessité d’une autorisation judiciaire pour ce faire.

Autrement dit : “je suis président du tribunal, pas votre directeur juridique. Assumez vos responsabilités.” Ou encore “Comment ? La justice ne m’empêche pas d’être libre ?”

Et c’est maintenant qu’entre en scène notre héros du jour, Éric Besson. Nous l’avons vu, il est hostile au principe de l’hébergement de Wikileaks en France. Nous passerons sur l’absurdité de vouloir dire qu’un site internet est quelque part dans le monde. Le prix Busiris s’intéresse aux aberrations juridiques, pas informatiques.

Il va s’emparer de ces non-décisions de justice, par lesquelles deux juges ont refusé de dire quoi que ce soit, pour leur faire dire quelque chose. Il a en effet déclaré dans un communiqué adressé à l’AFP :

Toutes les requêtes d’OVH ont été rejetées. La justice n’a pas voulu autoriser l’hébergement d’un tel site en France. C’est une bonne nouvelle pour tous ceux qui sont choqués par les activités irresponsables du site WikiLeaks.

L’aberrance juridique du propos devrait vous apparaître au vu de mes explications ci-dessus. La justice n’a pas refusé d’autoriser l’hébergement du site Wikileaks. Elle ne l’a pas autorisé, ni interdit, elle n’a rien dit, si ce n’est l’évidence : la procédure mise en œuvre n’est pas appropriée.

Le motif d’opportunité politique est ici manifeste : il s’agit de récupérer un non événement pour faire la chasse à un site qui ne fait rien d’illégal en droit français mais embête notre ami américain.

Quant à la mauvaise foi d’Éric Besson, elle ressort de la nature même du propos, qui consiste à faire dire à la justice ce qu’elle n’a clairement pas dit, il n’est que de lire l’ordonnance lilloise pour le comprendre, en espérant que son autorité de ministre suppléera à la réalité, et que le lecteur n’aura pas lu la décision de justice ainsi interprétée (interprétée comme on interprète un hymne funèbre s’entend).

Monsieur Éric Besson se voit donc attribuer son quatrième prix Busiris, avec encouragements de l’Académie.

Voir enfin (merci Michel):

Contre Eolas

La Plume d’Aliocha

28 octobre 08

Lorsque j’ai découvert le blog d’Eolas, il y a environ 3 ans, j’ai été surprise et séduite par la qualité de ses articles, leur fréquence, leur haute tenue, leur valeur pédagogique, leur style… Il y a un an j’y suis revenue, j’y ai trouvé les mêmes vertus et le blog m’a « attrapée ». Très vite toutefois, j’ai observé que ce lieu de débat devenait régulièrement un arène où tous les coups étaient permis, les propos durs, les jugements sans appel. Et puis j’y ai vu autre chose aussi. Un communautarisme juridique que je ne connaissais que trop bien et que je trouvais là exacerbé jusqu’à son paroxysme bien que le blog se soit fixé pour objectif de vulgariser. Celui qui comprenait, adhérait, félicitait était adoubé. Mais malheur au contradicteur, à celui qui doutait ou peinait à comprendre. Malheur surtout à celui qui tentait d’expliquer à son tour sa logique à lui. Elle n’était pas juridique et donc ne pouvait être que nulle et non avenue. La petite communauté alors faisait bloc et le lynchage n’était jamais loin. J’avoue avoir pris plaisir à ces empoignades, j’aime les bons mots et puis dans bien des cas, les fessées publiques étaient objectivement méritées. En tant que juriste, j’y ai fait ma place, trouvé un rôle, au point d’oublier certaines de mes valeurs, mais j’y reviendrai. Disons que j’ai été durant quelques mois, sans m’en apercevoir, une journaliste sur le terrain, je me suis fondue dans le paysage et j’ai observé, par réflexe professionnel, ça laisse des traces. Parfois la brutalité des réactions était si hors de proportion que je me suis révoltée au risque de rompre la fragile concorde entre le Maître et moi. D’ailleurs avant de me battre avec Eolas pour défendre la presse, je l’ai fait pour me défendre, puis défendre les victimes inutiles de ses saillies. Je trouvais tellement dommage que certains se détournent de lui pour une réflexion trop vive, un mouvement d’humeur. Au fond, je crois maintenant que ce mode de fonctionnement m’a toujours choquée, mais l’intérêt que je trouvais à le lire méritait bien de supporter quelques inconvénients. Je m’étais peut être aussi laissée contaminée. C’est toujours ainsi la vie, un subtil équilibre, rien n’est jamais parfait mais on s’accommode, on s’adapte. Sauf qu’hier cet équilibre a dérapé. Pourquoi ?

Un esprit libre

Sans doute à cause d’un effet d’accumulation. D’abord, je n’aime pas les arènes, et si je sais combattre je ne le fais que rarement, ce n’est pas dans mon caractère, c’est encore moins dans ma philosophie de l’existence. A mes yeux la violence, fut-elle seulement verbale, ne doit être que l’ultime recours, lorsque toutes les autres solutions ont été épuisées. Au surplus, je doute que les affrontements à mort puissent avoir une quelconque vertu intellectuelle. On ne convainc pas en agressant, on n’évolue pas sur le chemin de la connaissance en massacrant ses interlocuteurs, on ne se fait pas comprendre en humiliant. On ne fait tout au plus qu’affirmer sa supériorité intellectuelle. Triste victoire.  La polémique qui m’a opposée ces derniers mois à Eolas, je la connais par coeur. Depuis 12 ans j’affronte régulièrement les spécialistes dont je parle dans mes articles.  Tous ont une bonne raison de mépriser les journalistes. J’ai fait ma place, travaillé jour et nuit pour exercer mon métier le mieux possible, fini dans bien des cas par connaître les dossiers mieux que ceux que j’interviewais. Dans ces moments-là, journalistes et experts sont enfin réconciliés dans un quête commune du savoir. Ce sont de beaux moments, je vous assure. Parfois, j’ai tendu la main à mes détracteurs les plus virulents, je les ai fait entrer dans mon métier et ils ont appris à en mesurer la difficulté et les contraintes, à le comprendre, puis à l’estimer. Quand je suis arrivée chez Eolas, j’ai pensé qu’il était possible de faire de même, que sa rage contre les journalistes n’était pas incurable. J’étais persuadée qu’il suffisait de dialoguer pour se comprendre et s’apprécier. Ce d’autant plus que nous partagions lui et moi une culture juridique commune. Elle devait immanquablement nous rapprocher. Je me suis trompée, ou j’ai échoué. Cette main tendue est restée dans le vide. Au fond je crois savoir pourquoi, la petite communauté eolassienne a voulu me récupérer dans ses rangs, elle a rêvé que je me joigne au grand concert des détracteurs de la presse. J’aurais pu le faire, voilà qui aurait flatté ma vanité. Imaginez le rôle de journaliste privilégiée que j’aurais obtenu en tapant sur mes confrères. En pointant des erreurs que les juristes eux-mêmes n’apercevaient pas, en dénonçant telle mécanique secrète de la presse qui aurait amplifié le scandale et la rage. Ah ! la belle place que j’aurais eue. Le malheur, c’est que je suis une journaliste, une vraie, que je ne cherche ni le pouvoir, ni la gloire, ni la satisfaction d’appartenir à une communauté d’élites. Tout ce qui m’intéresse c’est de découvrir, de comprendre et de raconter. Un journaliste, c’est un esprit libre. On ne se lève pas devant un ministre, on n’applaudit pas à la fin d’un discours, on ne s’incline devant rien ni personne.  Pour nous le savoir n’est pas un pouvoir, ce n’est pas non plus un temple sacré à protéger, c’est une richesse à partager avec le plus grand nombre. Les pressions, les attaques, les menaces, les chantages sont notre lot quotidien. On s’en moque, mieux, on y prend souvent plaisir, par nature nous sommes un gigantesque pied de nez à toutes les formes de tyrannie. C’est difficile  à expliquer, cela paraîtra sans doute incroyable à ceux qui nous lisent et nous écoutent, encore plus à ceux qui nous jugent médiocres, lâches, paresseux et futiles, mais c’est bien cette petite flamme qui anime tous ceux qui font le métier de journaliste. Même les moins bons, même ceux qui ont renoncé, même ceux qui cirent les pompes du pouvoir ont cet état d’esprit, c’est le métier qui veut ça. Il suffirait, pardon, il suffira d’un rien, bientôt, j’en suis sûre, pour que la petite flamme redevienne un grand feu, chez nous tous.

Les jeux du cirque sont terminés

Et c’est précisément cet esprit journalistique qui hier s’est révolté.  Il y a un conflit insurmontable et profond entre Eolas et moi. Ce n’est pas de ma part du corporatisme, je ne pense pas que ce le soit non plus chez lui. C’est juste l’affrontement de deux caractères irréconciliables. Et de deux visions du savoir aussi. J’ai entendu parler d’une république des blogs. Fort bien, mais quelle est sa vertu si elle aussi devient la victime des jeux de pouvoir, si les lieux de débats se transforment en arènes sanglantes, si le partage du savoir n’est plus qu’un tyrannie des sachants ? Eolas ne cessera jamais d’attaquer la presse et c’est bien parce que je l’ai compris que pour moi la bataille s’arrête ici. Je m’en excuse auprès de tous ceux qui appréciaient nos échanges. Les jeux du cirque sont terminés. Il protège son système, c’est son droit. Il se braque sur ses convictions, refuse d’entendre d’autres logiques que la sienne et chasse sans pitié ses contradicteurs, c’est un style, je le respecte, mais je n’y adhère pas. Car ce faisant, il attaque mon métier sur des vétilles, niant sa mission, refusant de comprendre que le journalisme consiste à informer de l’actualité, lancer les débats, que le premier jet, la première dépêche est souvent un débroussaillage, qu’il faut ensuite en parler, approfondir et que les journaux le font très bien en se concurrençant entre eux, en éclairant le sujet dans les jours qui suivent, en ouvrant leurs colonnes aux experts. Non, pour Eolas, la première faute, fut-elle d’un seul, est mortelle, la presse envoyée au box des accusés, moquée, décrédibilisée, condamnée à mort. Elle a offensé la science, violé le sens des mots, trompé le public. Comment lui expliquer, moi qui ai fait son métier, à quel point la presse est différente du métier d’avocat ou de juge ? Comment lui expliquer que l’écrit n’a pas la même valeur, que l’article de presse ne fait que lancer une nouvelle dans l’espace public à charge pour celui-ci de l’évaluer, la discuter, l’admettre ou la réfuter quand l’acte  judiciaire peut ouvrir ou fermer la porte d’une prison, ruiner ou au contraire enrichir, changer à tout jamais le cours d’un destin. Je ne parviendrai pas à lui faire entendre cela parce qu’il s’y refuse. Il n’est pas le seul, mais il est celui qui s’emporte le plus violemment, qui condamne sans appel, moque, ridiculise, jette aux chiens. Tout cela va trop loin.

Un blogueur d’exception

Fidèle à mes convictions, je finirai cette critique par un éloge. Le blog d’Eolas est d’une qualité exceptionnelle, Eolas lui-même est un des meilleurs juristes que j’ai rencontré. Il me semble qu’en tant que blogueur il ouvre une voie nouvelle, c’est un pionnier. Tout le monde dit qu’il faut faire court sur Internet, il écrit des articles très longs et les lecteurs suivent. Quand le débat public dérape il est souvent le premier à oser le recadrer et il ne se trompe pas. Si nous ne nous étions pas disputés, j’aurais écrit un billet sur la révolution journalistique que constitue le fait de citer une source anonyme issue d’Internet et de montrer ainsi qu’on lui accorde la même foi qu’à un expert connu et identifié du monde réel. C’est une double victoire pour Eolas. J’aurais aussi écrit, suivant en cela Narvic qui a été le premier à identifier le phénomène, que son appel à témoignages de magistrats était une révolution. Mais au fond je suis lasse de toujours entendre, essayer de comprendre et de n’avoir jamais droit à une quelconque réciprocité parce que mon métier est présumé coupable et que cette présomption là est irréfragable.

On peut dans la vie s’obstiner à ne voir que ce qui ne va pas et on peut s’y épuiser. Il n’y a qu’un pas vite franchi entre Cyrano et Don Quichotte. C’est ce que je risque si je continue à polémiquer avec Eolas. Au fond, Philarete a raison, on peut aussi regarder ce qui va bien, continuer d’espérer, garder les yeux fixés sur son étoile. La presse aujourd’hui s’interroge, elle souffre, pour des raisons bien plus profondes que des querelles sémantiques de spécialistes. Ces critiques là, elle les subit depuis sa naissance, elles font partie de son quotidien, elle y a survécu et elle continuera d’y survivre.  J’aurais aimé qu’Eolas et moi parvenions à les surmonter pour avancer ensemble. Il ne l’a pas souhaité. Tant pis. La phase de doutes que traverse ma profession est autrement plus importante à mes yeux.


Expo Gérôme: Après Thanksgiving,… La Liberté? (How Gérôme’s protégé sold Liberty to America)

21 décembre, 2010
National monument to the Forefathers (Hammatt Billinggs, Plymouth, 1820-1889)Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! Mot d’ordre des Montagnards
Ô Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! Mme Roland  (montant sur l’échafaud en face d’une statue de la Liberté,  Place de la Révolution, Paris, 8 novembre 1793)
Puisse au moins ma voix trouver des échos dans le pays de La Fayette et prouver aux États-Unis que la France est toujours restée fidèle à l’Amérique et à la Liberté. Edouard de Laboulaye (1865)
Si jamais un monument était érigé en Amérique en souvenir de son indépendance, il me semblerait tout naturel qu’il fût érigé par un effort commun des deux nations. Edouard de Laboulaye
Je lutterai pour la liberté, j’en appellerai aux peuples libres. Je tâcherai de glorifier la république là-bas, en attendant que je la retrouve un jour chez nous. Auguste Bartoldi
De l’argent doit être recueilli pour terminer le piédestal de la statue de Bartholdi. Ce serait une honte ineffaçable pour la ville de New York et la République américaine si la France nous envoyait ce splendide cadeau sans que nous ayons même préparé un emplacement pour le poser… Le Congrès, par son refus de voter les crédits nécessaires pour terminer les préparatifs pour la recevoir et l’ériger comme il convient, en a rejeté la responsabilité sur le peuple américain… Les deux cent cinquante mille dollars que la statue a coûté ont été donnés par la masse du peuple français, par les ouvriers, les commerçants, les vendeuses de magasin, les artisans, par tous quelle que fût leur condition sociale. Répondons de la même manière. N’attendons pas que les millionnaires donnent l’argent. […] Nous publierons les noms de tous les donateurs, même si le don est infime. Allons, que le peuple fasse entendre sa voix.  Joseph Pulitzer
Donnez-moi vos pauvres, vos exténués qui en rangs pressés aspirent à vivre libres, le rebut de vos rivages surpeuplés, envoyez-les moi, les déshérités, que la tempête me les rapporte, de ma lumière, j’éclaire la porte d’or ! Emma Lazarus (extrait du poème écrit pour lever des fonds pour le piédestal de la statue, 1883)
Les discours prononcés à cette occasion témoignent déjà de la diversité des sens qu’on prête à la Liberté. Le sens premier, et avéré, est le rappel de l’aide apportée par les Français à l’indépendance américaine. Mais dès l’inauguration, cette dimension est dépassée : liberté du commerce et de l’industrie pour les uns, liberté individuelle et politique pour les autres, mais toujours une liberté non libertaire et non révolutionnaire, bien encadrée par les lois et le respect du consensus. Plus discrètement, et sans que les auteurs l’aient vraiment souhaité, la Liberté commence à incarner le drame et l’espérance des immigrés venant en Amérique. Née des idées libérales et conservatrices, la statue symbolisera longtemps le monde des persécutés, avant de s’identifier à l’Amérique, pour le meilleur et pour le pire. Daniel Bermond
Après Thanksgiving,… la Statue de la Liberté !
 
Nouvel exemple, révélé par l’actuelle rétrospective Gérôme au Musée d’Orsay, de l’influence internationale et notamment américaine de nos artistes orientalistes et pompiers …
 
Qui se souvient encore aujourd’hui que l’auteur de l’icône nationale des Etats-Unis, à savoir la Statue de la Liberté, l’Alsacien Auguste Bartholdi, était non seulement un proche de Gérôme mais qu’il l’avait accompagné lors de son premier grand voyage en Orient pour faire un véritable inventaire photographique des monuments et des peuples de la région ?

Qui se rappelle que, loin d’être une initiative des autorités françaises, c’est au juriste et spécialiste d’histoire américaine du Collège de France Édouard de Laboulaye  que Bartholdi doit l’inspiration pour son monument (sans compter peut-être celle de Hammatt Billings, l’auteur américain de la fameuse statue Faith tenant sa Bible à la main de Plymouth dont circulait alors des effigies) ?

 Et que, réduits à la vente de statuettes d’un de ses promoteurs dénommé Gaget (prononcé et écrit gadget en anglais), c’est finalement aux efforts de l’inventeur du « journalisme jaune » mais aussi du fameux prix  Pulitzer que le piédestal sera finalement terminé ? 

Et ce comme un appel, repris bien plus tard par la IIIe République, à la libéralisation d’une société alors sous la coupe, pour ce fervent lecteur de Tocqueville et de John Stuart Mill, de la politique autoritaire du Second Empire ?

Qui se souvient par ailleurs que, boudé tant par des Américains qui n’avaient pas oublié la position pro-sudiste de la France pendant leur guerre civile que par des Français n’ayant pas apprécié en retour les félicitations de Grant à la Prusse après l’occupation de Paris en 1870, le projet dépassa de plus de 10 ans son inauguration prévue originellement pour le centenaire de la Déclaration d’indépendance américaine de juillet 1876 ?
 
Sans compter bien sûr tous les autres qui d’une manière ou d’une autre contribuèrent à l’édification de ladite statue, les Lafayette, Rochambeau, Toqueville, Eiffel (Bönickhausen), Lazarus

Les origines cachées de la statue de la Liberté

Robert Belot  et Daniel Bermond

En direct

Octobre 2004

La statue de la Liberté détient un double record : c’est le monument le plus connu au monde et un symbole toujours sollicité par l’actualité malgré ses cent dix huit ans. Sa capacité d’anthropomorphisation n’y est pas pour rien.

Au lendemain du 11 septembre 2001, ce qui résumait le mieux l’âme des Américains était peut-être les caricatures montrant Miss Liberty assise, pleurant, la tête dansles mains. Et pourtant, cette  universalité cache une totale méconnaissance aujourd’hui des hommes qui ont inventé et créé cette statue, des desseins qui furent les leurs et du contexte géopolitique qui était bien peu propice à cette initiative géniale.

Son évolution politique et sa « découverte » de l’Amérique, Bartholdi les doit à un homme qui incarne le combat libéral sous l’Empire : le constitutionnaliste Edouard de Laboulaye. Sa philosophie est tout entière dédiée à la croyance en la liberté de l’individu et d’association et à la foi en la propriété, l’État devant être modeste et décentralisé. Son modèle politique, ce sont les institutions américaines. En 1865, Bartholdi est introduit dans le cercle des libéraux et rencontre Laboulaye.Au cours d’une discussion sur l’amitié entre les peuples, Laboulaye déclare : « Si jamais un monument était érigé en Amérique en souvenir de son indépendance, il me semblerait tout naturel qu’il fût érigé par un effort commun des deux nations. » Les deux attributs symboliques majeurs de cette statue sont même évoqués : la flamme, qui chasse les fausses idoles, et la femme, qui serait tantôt une « soeur » évoquant « la justice et la pitié », tantôt une « mère, de l’égalité, de l’abondance et de la paix ».

Ce concept, Bartholdi tente de lui donner naissance dans un contexte tout autre. En 1869, le sculpteur se rend en Égypte pour soumettre au khédive Ismaïl Pacha un projet grandiose : un phare monumental de 43 mètres qui dominerait le canal de Suez. À l’exception de la coiffe, la maquette préfigure clairement Miss Liberty. Bartholdi a nié de son vivant que la Liberté ait pu être un réemploi de ce projet. À tort. Si le khédive avait déféré à son désir, la Liberté ne monterait pas aujourd’hui la garde devant New York ! Il a fallu le choc de la défaite pour que le sculpteur songe à l’Amérique. En avril 1871, Auguste a mal à la France et paraît désespéré : Colmar est sous la botte allemande, Paris est encore sous la menace des Communards. Dans une lettre, il confiera : « Après la guerre, lassé de tout et retrouvant mon pays natal prussifié, j’ai résolu de faire un voyage aux États-Unis… » Sa renaissance artistique, après le viol de son pays natal,Auguste la voit dans le Nouveau Monde.

Bartholdi effectue son premier voyage aux États-Unis en 1871. Pendant ce séjour de trois mois, le Colmarien a noté régulièrement ses impressions dans un carnet qui avait disparu. C’est à New York que nous avons retrouvé ce document inédit et que nous en savons un peu plus sur la naissance de la Liberté. Auguste apprécie assez peu la « froideur » des Américains et leurs moeurs trop frustres. Mais il est fasciné par la jeunesse de ce pays, par son potentiel et l’âpre beauté de ses paysages. D’emblée, il pressent que son art peut connaître un nouveau développement.

Dans ce pays où tout paraît encore possible, il est persuadé qu’il va pouvoir réaliser son ambition majeure : non pas ajouter une statue supplémentaire à l’art urbain, mais inventer un site et l’associer à un message qui défiera l’espace et le temps.

L’invention d’un site

Le mercredi 21 juin 1871, il note dans son carnet intime : « En vue de la terre à 4 h du matin. Nous entrons en rade. Aspect merveilleux de mouvement, d’animation. Débarquement. […] Je cours jeter un premier coup d’oeil à mon projet. La batterie, le parc central, les îles. Puis, un bain et reposé. » Ce « projet » sera son obsession de tous les instants. Avec une étonnante prescience, il identifie d’emblée l’île de Bedloe (aujourd’hui Liberty Island) comme le lieu qui doit accueillir son oeuvre. Dès le lendemain matin, il note : « La petite île me paraît le point favorable. » Cette intuition de génie ne le quittera plus.

Autant son intuition est brève, autant la réalisation sera longue : 15 ans, jusqu’à l’inauguration en 1886. Longue et difficile. Difficultés financières d’abord. Un comité franco-américain est créé qui a en charge de lancer une souscription pour le financement de la statue. L’argent tarde à venir. Il faut innover, organiser des dîners dans la tête de la statue exposée à Paris, lancer des loteries, monter des concerts dans le nouvel opéra Garnier. Difficultés techniques aussi. Comment faire tenir une Dame de près de 50 mètres de hauteur sur un port, qui devra affronter vents et intempéries ? Bartholdi opte pour du cuivre repoussé, afin d’alléger l’ensemble.

Pour la structure interne, Viollet-le-Duc pense à des sacs de sable. L’ingénieur Gustave Eiffel le remplace et choisit une structure métallique, une innovation technique majeure, qu’il reprendra dans la Tour Eiffel inaugurée deux ans après la Liberté. Difficultés politiques enfin. L’Amérique n’est guère populaire alors, à gauche comme à droite. On n’oublie pas que le président américain a salué la victoire de la Prusse. Pourquoi l’honorer d’un présent si coûteux ? Du côté américain, on n’oublie pas l’aventure mexicaine de la France et le fait que celle-ci a opté pour les sudistes lors de la guerre civile.

Les Américains doivent payer le piédestal auquel la statue doit être arrimée. Pire que de l’hostilité, ce projet rencontre l’indifférence. Et c’est finalement le peuple américain qui finance le socle par souscription publique (cf. encart). L’inauguration a enfin lieu, le 28 octobre 1886, en présence du président américain, Cleveland.

Un symbole qui échappe à ses créateurs

Les discours prononcés à cette occasion témoignent déjà de la diversité des sens qu’on prête à la Liberté. Le sens premier, et avéré, est le rappel de l’aide apportée par les Français à l’indépendance américaine. Mais dès l’inauguration, cette dimension est dépassée : liberté du commerce et de l’industrie pour les uns, liberté individuelle et politique pour les autres, mais toujours une liberté non libertaire et non révolutionnaire, bien encadrée par les lois et le respect du consensus. Plus discrètement, et sans que les auteurs l’aient vraiment souhaité, la Liberté commence à incarner le drame et l’espérance des immigrés venant en Amérique. Née des idées libérales et conservatrices, la statue symbolisera longtemps le monde des persécutés, avant de s’identifier à l’Amérique, pour le meilleur et pour le pire. Mais son auteur n’a pas délivré une clé interprétative unique. La Liberté, une icône vide ? Une oeuvre polysémique, qui finalement autorise toute… liberté d’interprétation.

A qui appartient le visage de La Liberté ?

On a beaucoup glosé sur le modèle qui aurait inspiré à Bartholdi les traits de Miss Liberty. Aucune des hypothèses, disons-le tout net, n’est satisfaisante et surtout authentifiée par une source fiable. Faut-il ajouter que leur diversité et la légende qui entoure chacune d’entre elles ne militent pas en faveur de la crédibilité de l’une plus que de l’autre ? On a souvent évoqué Charlotte, la mère d’Auguste, au prétexte qu’un sénateur, Jules Bozérian, aurait reçu la confidence de la bouche même du sculpteur lors d’une soirée à l’opéra.

Son témoignage paraît aussi peu naturel qu’il est possible. Sans compter que, dans leur correspondance abondante des années 1870, alors que le visage de la Liberté est déjà fixé, ni l’un ni l’autre n’y fait allusion. Jeanne, l’épouse, est citée également. Ce n’est pourtant pas la ressemblance entre le modèle supposé et le monument qui frappe au premier abord. Et que dire de la jeune fille aperçue sur une barricade, le 3 décembre 1851, au deuxième jour du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte ? Elle tenait, raconte-t-on, une torche à la main et aurait crié « En avant ! » au moment où une balle la transperçait.

Belle et pieuse image, mais totalement incompatible avec l’idée que Bartholdi se fait de l’Empire et de la politique. Il faudrait parler aussi d’une prostituée qui aurait posé pour Bartholdi. En ce temps-là, tous les artistes, c’est bien connu, puisaient dans leurs mauvaises fréquentations les motifs de leurs chefs d’oeuvre. Il s’agit d’un cliché qui vise peut-être la vie sexuelle du sculpteur et son inappétence étonnante pour les femmes.

Tentons une dernière possibilité, rarement agitée et peu exploitée. La duchesse de Camposelice, femme d’une grande beauté, épouse d’un faux aristocrate belge et veuve d’Isaac Singer, l’inventeur des machines à coudre, a peut-être été l’inspiratrice secrète de Bartholdi. À partir du début de 1878, elle l’aurait reçu avec d’autres artistes dans son hôtel particulier et aurait accepté de poser pour lui. On dit même que les amis de la duchesse reconnurent ses traits quand ils virent la tête de la statue. Pourquoi pas ? Une objection tout de même : au début de cette année-là, c’est-à-dire quelques semaines à peine avant l’Exposition, Bartholdi, on l’a dit, avait donné un visage à la Liberté… Alors ? Sans doute ne faut-il rien exclure a priori, mais, en retour, doit-on consentir à tout ? Il est une dernière hypothèse, vraiment ultime, que l’on évite de signaler parce qu’elle n’invite guère au rêve : le visage de la Liberté est un produit de synthèse qui ne renvoie à personne en particulier mais à plusieurs femmes en général. Décevant, bien sûr, mais, au fond, tellement plus vraisemblable !

L’Appel aux Américains pour qu’ils sauvent l’honneur

En 1885, alors que la statue est prête, le piédestal qui doit l’accueillir est dans les limbes. Bartholdi est au bord du désespoir. La France ressent comme un affront cette froideur des Américains. C’est Joseph Pulitzer, un juif d’origine hongroise, patron de l’influent The World, qui donne l’impulsion décisive. Comme il a beaucoup fait pour que Cleveland, le démocrate, soit élu président, il est convaincu que la presse peut agir sur l’opinion. Le 16 mars 1885, il publie un éditorial agressif où il joue la carte populaire: «De l’argent doit être recueilli pour terminer le piédestal de la statue de Bartholdi. Ce serait une honte ineffaçable pour la ville de New York et la République américaine si la France nous envoyait ce splendide cadeau sans que nous ayons même préparé un emplacement pour le poser… Le Congrès, par son refus de voter les crédits nécessaires pour terminer les préparatifs pour la recevoir et l’ériger comme il convient, en a rejeté la responsabilité sur le peuple américain… Les deux cent cinquante mille dollars que la statue a coûté ont été donnés par la masse du peuple français, par les ouvriers, les commerçants, les vendeuses de magasin, les artisans, par tous quelle que fût leur condition sociale. Répondons de la même manière. N’attendons pas que les millionnaires donnent l’argent. […] Nous publierons les noms de tous les donateurs, même si le don est infime. Allons, que le peuple fasse entendre sa voix. » Si l’Amérique « d’en haut » a failli, l’Amérique « d’en bas » doit relever le défi. Vox populi, vox dei. Le piédestal de la Liberté pouvait tout aussi bien être le piédestal du peuple qui, ainsi, se l’approprierait. Pulitzer suggère que chacun des lecteurs du World donne 25 cents et engage ses amis à faire de même, assurant qu’en une semaine la somme requise sera réunie. Le journal publie des lettres émouvantes de ces « gens de peu » prêts à apporter leur obole à l’oeuvre et à l’idéal, lettres peut-être écrites par… lui-même. Comme ce Jimmy Palmer qui écrit : « Depuis que j’ai cessé de fumer des cigarettes, j’ai grossi de 25 livres, aussi, je vous envoie un penny pour chacune des livres que j’ai obtenues. »                        

Voir aussi :

Bartholdi, cet inconnu célèbre

Auguste Bartholdi (1834-1904) appartient à cette catégorie d’artistes dont le nom est associé à une seule oeuvre, il est vrai emblématique, en l’occurrence la statue de la Liberté à New York, à laquelle on ajoute parfois le Lion de Belfort. Sa production est pourtant abondante et, s’il paraît aujourd’hui en marge de la grande histoire de la sculpture française, il fut considéré de son vivant comme un de ses représentants les plus éminents, salué à la fois par l’Empire et la République qui lui passèrent commande de plusieurs monuments publics.

Le centenaire de sa mort, cette année, permet de porter sur Bartholdi et sur son oeuvre un regard distancié, plus en prise avec la réalité politique et artistique de son temps, détaché d’une légende pieuse et conformiste qui encombre encore le personnage et sa statuaire.

Le laboratoire RECITS — Recherches et études sur les choix industriels, technologiques et scientifiques — de l’université de technologie de Belfort-Montbéliard, s’est fortement impliqué dans la célébration de ce centenaire, en participant au catalogue de l’exposition Bartholdi : le Lion (édité par le musée Bartholdi de Colmar) et en animant une équipe d’étudiants pour la création d’un musée virtuel (en liaison avec le département Génie informatique de l’UTBM). Enfin, Robert Belot, son directeur, publie en collaboration avec Daniel Bermond, la première biographie historique de cet inconnu célèbre.

Bartholdi sans fard

Issu d’une famille aisée de vieille souche alsacienne et protestante, installée depuis le milieu du XVIIIe siècle à Colmar, Bartholdi ne compte pas de sculpteurs parmi ses ascendants: d’un côté, un père conseiller de préfecture et un grand-père médecin ; de l’autre, une mère musicienne et un grand-père négociant à Ribeauvillé. Quelques années après la mort, en 1836, de Jean-Charles Bartholdi, Charlotte, sa veuve, quitte Colmar et vient s’installer à Paris, avec ses deux fils, Charles, l’aîné et Auguste. C’est rue Chaptal, dans l’atelier d’Ary Scheffer, artiste très couru sous la monarchie de Juillet, que les deux frères s’initient à la peinture. Très tôt, le maître encourage les dispositions du plus jeune pour la sculpture. Si Charles s’oriente vers le droit tout en sombrant dans une débauche qui va le conduire à la folie et à l’internement jusqu’à la fin de ses jours, Auguste tourne le dos à toute carrière juridique et s’adonne complètement à la sculpture.

Sa première grande oeuvre, il la réalise pour sa ville natale. La statue du général Rapp (1856) a la fougue d’un jeune talent de vingt deux ans en quête d’appuis et de reconnaissance. Plus tard, il exécutera, en refusant à chaque fois de percevoir des honoraires, d’autres oeuvres (le monument Bruat, la statue de Martin Schongauer, le Petit Vigneron) destinées à l’embellissement de Colmar. Mais c’est au moment où il achève son Rapp que se situe, sous la forme d’un voyage de sept mois en Égypte et au Yémen, un des grands tournants de sa vie.

Artiste d’État ?

À partir de 1857, malgré des déboires ici et là, sa carrière prend son envol. Pour ce faire, il n’hésite pas à solliciter le concours de grands dignitaires du Second Empire, notamment celui du comte de Nieuwerkerke, le surintendant des Beaux Arts de Napoléon III. Il est son invité à quelques-unes de ses fameuses et fastueuses soirées au Louvre, de même qu’il est l’hôte du couple impérial à Compiègne en 1868. Est-il un partisan du régime ? Il n’en est pas un adversaire, en tout cas. Il est vrai que la politique ne l’intéresse guère, même si la République laïque et patriotique cherchera à se l’approprier.

Avec la guerre de 1870, prend naissance la légende vraiment dorée de Bartholdi. À la tête de l’armée des Vosges qui continue le combat malgré l’effondrement de l’Empire, Garibaldi en fait son aide de camp. Cinq mois durant, Bartholdi sillonne la France en tous sens, en vue d’obtenir des munitions, des chevaux et des hommes pour l’armée des Vosges. Une tâche harassante et obscure qu’il assume avec efficacité et dont le vieux condottiere lui sera toujours reconnaissant. Mais la perte de l’Alsace est insupportable à l’artiste colmarien. Ses séjours dans sa province, auprès de sa mère, gardienne de la maison patricienne de la rue des Marchands, sont des arrache-coeur. Et, désormais, son oeuvre va se ressentir de ce deuil et traduire dans une expressivité recherchée, à la limite de la surcharge, la douleur de l’exil et du sacrifice. Bartholdi porte le message d’une France meurtrie, amputée, et qui n’oublie pas. On ne peut cependant en faire le porte-parole de la revanche, puisqu’il s’opposera à toutes les récupérations radicalement antigermaniques et agressivement nationalistes de sa statuaire. Le Lion de Belfort, pas plus que Le monument aux Aéronautes ou le groupe de La Suisse secourant les douleurs de Strasbourg, ne sont un cri de guerre lancé contre un ennemi absolu, irrémédiable, mais plutôt un hymne à la résistance et à la liberté.

L’ancien protégé de l’entourage impérial, franc-maçon et anticlérical, a rejoint sur le tard la République qui l’a promu héraut d’un patriotisme blessé sans que lui-même, peu concerné par une vie parlementaire dont il côtoie pourtant certains des acteurs (Ferry, Gambetta), se reconnaisse dans tous ses combats. Son réseau d’amitiés le situe résolument parmi les soutiens du nouveau régime : des républicains modérés, qui souvent ont été anti-communards. Parmi eux, Auguste Scheurer-Kestner, Alsacien,  incarcéré sous l’Empire, qui sera l’une des premières autorités à défendre l’innocence du capitaine Dreyfus, Auguste Nefftzer, Colmarien, fondateur du très influent Le Temps, et, bien sûr, Édouard Laboulaye, professeur de législation comparée au Collège de France, figure emblématique du libéralisme français, admirateur des institutions américaines. Dès lors, l’auteur de la Liberté apparaît comme un artiste consacré, une icône de l’art officiel. Commandeur de la Légion d’honneur en 1887 et Médaille d’honneur du Salon de 1895, il est le sculpteur de la patrie en deuil (Malédiction de l’Alsace), des grandes gloires du passé national (Vercingétorix, Vauban, Champollion, Diderot, Gribeauval, Rouget de Lisle), et son renom reste associé au sursaut d’un pays humilié qui cherche à se reconstruire. De fait, seule la Liberté gagnera le pari de la postérité. Difficile, au moment de la mort de Bartholdi, le 4 octobre 1904, il y a cent ans, d’imaginer qu’elle deviendra une icône mondiale, qu’elle sera la légende d’un siècle : non pas celui qui a vu naître Auguste Bartholdi, mais celui, commençant, qui l’a vu mourir et qui l’oubliera.

Rencontre avec la monumentalité

En Égypte, le jeune artiste et ses partenaires se confrontent à la monumentalité des ruines antiques et à leur mise en scène presque théâtrale dans le cadre qui les accueille. Quand on pense au Lion de Belfort ou à la Liberté de New York on ne peut pas ne pas revenir à cette leçon in situ apprise au contact des vestiges pharaoniques, de Gizeh à Assouan, en passant par Kom Ombo et Louqsor. À bord du Jaffar Pacha, leur cange qui file le long du Nil, les quatre Européens vivent sur leurs réserves que vient agrémenter le produit de leur chasse au fusil, une activité pour laquelle Auguste montre peu de dispositions.

Une escapade solitaire et imprévue

À peine rentré au Caire, Bartholdi, contrairement à la mission qui lui imposait en principe de se diriger vers la Palestine, abandonne ses compagnons et embarque, seul, à Suez à destination du Yémen. Une décision sur laquelle on s’explique difficilement, d’autant plus qu’elle n’est pas, à cette époque, sans périls. Avant de se rendre en « Arabie Heureuse », Auguste n’est pas sans savoir que des Européens ont été victimes de coups de main organisés par des tribus locales.

Le voyage en Orient : Bartholdi photographe

Le 8 novembre 1855, Bartholdi, alors âgé de 21 ans, entame un voyage de sept mois au cours duquel non seulement il remontera puis descendra le Nil, mais il s’aventurera dans les régions inhospitalières du Yémen et abordera même les rives d’Abyssinie. Il part avec un ordre de mission, signé du ministre de l’Instruction publique, Hippolyte Fortoul, qui le charge avec son mentor, le peintre Jean-Léon Gérôme, de « l’étude des antiquités de l’Égypte, de la Nubie et de la Palestine ainsi que de la reproduction photographique des principaux monuments et des types humains les plus remarquables de ces différents pays ».

Ce dernier point constitue sans doute une des curiosités les plus inattendues de l’expédition. Sur place, le jeune sculpteur va remplir son carnet de croquis, mais il va surtout rapporter une moisson photographique impressionnante. Comme Maxime du Camp et d’autres artistes partis fixer sur leurs plaques les vestiges architecturaux des anciens pharaons, Bartholdi fait figure de pionnier dans l’histoire de la photographie.

Une activité à laquelle il s’est exercé à Paris, probablement dans un de ces nombreux ateliers de petits maîtres où les amateurs venaient prendre des leçons. À côté de ses dessins et caricatures, essentiellement des portraits, les calotypes de Bartholdi restent, en tout cas, un témoignage émouvant — quasi ethnologique — sur l’Égypte

Il demeure quelque temps à Aden, dans la torpeur étouffante de cette ville encaissée entre deux montagnes et dont il photographie l’architecture rudimentaire, puis il se lance dans une longue errance, à pied et à dos de chameau, qui le conduit successivement à travers la province côtière de la Tihâma, à Moka, Zabîd, Bayt al-Faqîh et Hudayda. Dessins et calotypes, là encore, alternent entre ses marches et ses étapes. Il veut s’enfoncer à l’intérieur du royaume de Sanaa, mais son imprudence faillit lui valoir cher : rencontrant un groupe de nomades, il doit rebrousser chemin précipitamment et peut-être même abandonner sur place une partie de son matériel photographique.

Revenu à Hudayda, il profite de l’embarcation d’un riche négociant grec de cette cité marchande pour traverser la mer Rouge et poser pied, deux jours tout au plus, le temps de quelques croquis d’indigènes, sur la côte d’Abyssinie. Depuis Aden où il ne s’attarde pas, il s’apprête à regagner Suez, Le Caire et Alexandrie d’où, au début de juin 1856, il embarque pour Marseille.

Treize ans plus tard, Bartholdi reviendra quelques semaines en Égypte où il s’est fixé un objectif : convaincre le khédive et Ferdinand de Lesseps, en train d’achever le canal de Suez, d’ériger à l’entrée du canal un immense phare dont il a déjà exécuté des maquettes.

Le Lion de Belfort

D’un simple mémorial voulu par la municipalité de Belfort en hommage aux héros du siège de la ville face aux Prussiens, entre le 3 novembre 1870 et le 18 février 1871, Bartholdi a fait une oeuvre monumentale, le fameux Lion, dont il a eu le génie du choix de l’emplacement. Dressée contre la paroi de la citadelle, elle domine Belfort dont elle fut l’emblème avant même que les habitants ne l’aient vue. Dès 1872, ils avaient su qu’un Lion formidable serait construit là — en pierre blanche, avait prévu son créateur qui se rabattit ensuite sur le grès des Vosges — et, alors que les travaux n’avaient pas encore commencé, ils parlaient du grand fauve comme d’un mythe déjà familier. Des poèmes et des chansons lui étaient consacrés et des commerçants empruntaient sa silhouette pour séduire le chaland. Une souscription nationale fut lancée, qui remporta un succès rapide, à la mesure de la vague de patriotisme que ce monument, sitôt le projet annoncé, avait soulevée dans toute la France, celle des républicains comme celle des monarchistes.

L’apaisement du Lion

Contrairement à ce qu’on a pu croire longtemps, le Lion de Belfort n’est pas pourtant, à l’origine,  une oeuvre que Bartholdi créa de toutes pièces pour commémorer la défense de la ville ! On sait depuis peu, grâce aux recherches du conservateur du musée Bartholdi de Colmar, qu’il a réemployé en partie un groupe qu’il avait conçu en 1864 pour un monument en hommage au maréchal Moncey, un des défenseurs de Paris au moment de la débâcle de Napoléon en 1814. Une maquette montre un lion rugissant, une patte antérieure en l’air, prête à griffer. Ce modèle fut modifié progressivement par Bartholdi avant d’en arriver à l’animal que l’on connaît, « acculé et terrible encore en sa fureur », mais beaucoup moins agressif qu’il ne l’était au départ.

C’est au Jardin des Plantes, à Paris, que l’artiste se mit à l’étude des lions. Dans ses lettres à sa mère, il raconte comment il les observe derrière les barreaux de leur cage. Une anecdote veut, par ailleurs, qu’un lion célèbre, Brutus, qui faisait l’admiration des Parisiens de la butte Montmartre sous la baguette du dompteur Baptiste Pezon, ait été son modèle favori.Toujours est-il qu’en septembre 1875, enfin, les plans de son « monstre » — ou de son « nourrisson », disait-il aussi — étaient terminés. Mais ce n’est qu’au printemps 1876, alors que Bartholdi est sur le point de se rendre à l’Exposition universelle de Philadelphie, que les premiers échafaudages apparaissent, au soulagement des Belfortains qui, les retards s’accumulant, désespéraient de voir jamais le monument tant promis. Le chantier allait prendre quatre ans encore.

Inauguré en toute discrétion

L’absence de toute inauguration officielle n’est pas le moindre des paradoxes de l’histoire de cette oeuvre. À la fin de l’été 1880, craignant qu’une cérémonie tapageuse n’excite le courroux de l’Allemagne, vite portée à accuser la France de préparer une revanche, le gouvernement fait pression sur la municipalité belfortaine pour que le Lion soit salué sans tambour ni trompette. Bartholdi se charge de tirer quelques feux de Bengale, et ce sera tout ! Trois semaines plus tard, le Lion de la place Denfert-Rochereau à Paris, la réplique, en bronze et réduite au tiers, de son cousin de Belfort, n’a droit, lui aussi qu’à un feu d’artifice de quartier ponctué par une maigre et silencieuse parade militaire.

Bartholdi n’avait pas voulu que son Lion fût annexé par les esprits échauffés du revanchisme. « Il n’y a rien de violent, et je crois que les bavards qui veulent croire que cela pourrait offenser les Allemands en seront pour leurs frais » (lettre à sa mère, 3 septembre 1875). Il ne sera pas toujours entendu, surtout à Paris où, dans les années 1880 et 1890, les nationalistes font du fauve de Denfert un point de ralliement. La désillusion, il la connaîtra à Belfort même, pourtant, où la municipalité, détournant le reliquat de la souscription au profit d’un autre monument, se montrera à son égard, avec l’aide de la justice, d’une goujaterie sans nom.

La célébrité du Lion ne résistera pas à la fin de la « guerre de Trente ans » (1914-1944). Il incarne une époque révolue, un fait historique trop particulier. À l’échelon local, il intervient de temps à autre, à la faveur d’un événement important. Par exemple, à l’automne 2003, il apparaît dans un dépliant intitulé « Pour que vive l’Alstom », entreprise dont l’histoire, précisément, est liée à la perte de l’Alsace. Le Lion est écrasé par l’autre oeuvre emblématique du

Colmarien, la statue de la Liberté qui elle, comme l’a dit Victor Hugo, représente « la Paix ». La Liberté, contrairement au Lion, est moins attachée au contexte de sa création et son universalisme autorise une appropriation sans limite.

Pour en savoir plus

Inscrite par le président de la République sur la liste des célébrations nationales, la commémoration du 100e anniversaire de la mort de Bartholdi se traduit, entre autres, par une exposition inaugurée au musée Bartholdi (à Colmar) le 5 juin 2004, puis transférée à Belfort au musée d’Art et d’Histoire (Tour 46) où elle y restera jusqu’au 2 janvier 2005.

Robert Belot (professeur d’Histoire contemporaine à l’UTBM) et Daniel Bermond (auteur d’une biographie de Gustave Eiffel), auteurs des textes de ce numéro, viennent de publier la première biographie historique consacrée au sculpteur colmarien :

Bartholdi, Paris, Editions Perrin, ISBM : 2262019916.


France: Attention, un populisme peut en cacher un autre! (Mélenchon: I’ve always favored banning counter-republican parties)

20 décembre, 2010
Mon plus grand espoir est que vous n’écoutiez pas le chant des sirènes d’un régime cruel de « communisme sauvage». L’unique aspiration (du régime castriste) après avoir simulé des changements économiques imaginaires, est que l’Union européenne et le Parlement lèvent la position commune (de 1996 qui lie le dialogue politique au respect des droits de l’homme) pour qu’ils puissent bénéficier des crédits et des investissements. Guillermo Farinas
Je crois que l’Union européenne doit durcir ses politiques vis-à-vis de Cuba. Elle doit maintenir sa position commune et ne pas négocier avec un gouvernement qui l’a déjà trahie par le passé. Souvenez-vous qu’il s’était engagé et avait commencé à améliorer les droits de l’homme. Puis il a reçu l’aide économique du Vénézuela quand Chavez est arrivé au pouvoir et a quitté la table des négociations pour maintenir sa posture autocratique. L’Union européenne ne doit pas tomber à nouveau dans le même piège. Il ne faut pas écouter le chant des sirènes du gouvernement cubain qui demande du temps pour faire changer les choses. Il faut s’en tenir à une série d’objectifs et dire : « Si vous ne tenez pas vos promesses, nous ne négocierons pas avec vous ». (…) Dans le cas d’Oswaldo Paýa, cela (le prix)  a obligé le gouvernement à reconnaître qu’il ne reconnaissait pas ses propres lois ou la constitution. Jusque là, ce n’était jamais arrivé en public. Le « projet Varela » défendu par Paýa a montré au monde que le gouvernement ne respectait pas ses propres lois – sans même parler du droit international. Concernant l’autre lauréat, Les Femmes en blanc, la situation a évolué car, après la vague de répression en 2003 au cours de laquelle les mouvements dissidents ont été paralysés, elles ont montré l’exemple. De ce fait, j’estime que ces distinctions ont été très importantes car elles ont réanimé l’opposition qui avait été réduite à l’immobilité en trois jours. Les Dames en blanc ont beaucoup de mérite car les gens n’ont plus eu peur malgré les injustices, les menaces ou l’exil. (…) Pour la première fois, le gouvernement cubain a dû céder à des facteurs internes, et ce malgré ses manœuvres pour gagner le soutien du gouvernement espagnol et du Saint-Siège. Cela n’était jamais arrivé par le passé. Le gouvernement cherche toujours à montrer que les conflits n’ont rien à voir avec la population mais sont dus à d’autres pays. L’imminence de ma mort (il a été près de la mort lors de sa grève de la faim à l’été 2010, ndlr) associée à la condamnation internationale de celle d’Orlando Zapata (opposant cubain mort d’une grève de la faim en février 2010, ndlr), a mis le gouvernement dans une situation très difficile. Un médiateur crédible comme l’Eglise catholique a dû venir pour atténuer le discrédit jeté sur l’Etat cubain. (…): Nous nous sommes mis d’accord pour que je sois représenté par un siège vide mais ce siège sera recouvert d’un drapeau cubain. J’aimerais transmettre un message à tous les citoyens représentés au Parlement européen : ne fermez jamais les yeux sur la situation politique à Cuba. Chaque jour il y a de nouveaux signes avant-coureurs d’une explosion sociale, même entre les Cubains qui ne sont pas engagés dans les mouvements d’opposition. A tout moment, le gouvernement cubain, fort de l’arrogance conférée par 52 ans d’absolutisme, est capable de massacrer mes compatriotes. Le Parlement européen et ceux qu’il représente doivent être prêts à condamner et prendre des mesures contre toute action semblable à celle de la place Tienanmen. Guillermo Farinas
Je désapprouve ce prix qui entre dans les rites, les ritournelles du Parlement. C’est la troisième fois qu’un Cubain reçoit ce prix de la part d’un Parlement qui n’a pas trouvé une minute pour condamner le coup d’Etat au Honduras, et ne s’est jamais intéressé aux Cinq de Miami ». Le Parlement européen est embrigadé dans des croisades anticommunistes qui m’exaspèrent. Ça ne veut pas dire qu’on approuve l’emprisonnement, ça veut dire qu’on désapprouve la manière dont le Parlement est bienveillant pour des dictatures fascistes, et malveillant vis-à-vis du camp progressiste. Jean-Luc Mélenchon
Les dirigeants du PS français et de la social-démocratie européenne, en effet, sont en général des personnages que je considère comme des poulets élevés en batterie.Ils sortent des grandes écoles, sans aucun passé militant dans les luttes populaires, et encore moins dans l’internationalisme politique. Ils montent les marches du pouvoir politique en croyant que leur discours de gestionnaires, c’est du socialisme. Et ils font croire que ça se résume à ça. Ces dirigeants n’ont jamais compris ce qui se passe en Amérique latine parce qu’ils ne se sentent pas concernés. Dans le meilleur des cas, ils se contentent de reproduire le discours de la propagande étasunienne, repris par la majorité des médias. (…) Le président Hugo Chavez note, comme moi : « Les gens ne veulent pas comprendre que pour redistribuer les richesses auprès des pauvres, il faut changer les institutions ». Et Chavez nous interpelle : « Parce qu’il existerait une alternative ? Et où se trouvent donc vos magnifiques modèles, vous les Européens, que l’on devrait prétendument imiter ? ». (…) C’est donc pour cela que j’ai demandé à ces dirigeants qu’ils se taisent, et qu’ils observent avec respect le chemin montré par Chavez, Evo Morales en Bolivie, Rafael Correa en Équateur ou José Mujicaen Uruguay. Non pas pour les imiter, mais pour apprendre d’euxJean-Luc Mélenchon
Soljenitsyne était une baderne passéiste absurde et pontifiante, machiste, homophobe, et confis en bigoteries nostalgiques de la grande Russie féodale et croyante.(…) C’était un perroquet utile de la propagande « occidentale ». Utile car au contraire de tous ceux qui avaient dénoncé avant lui le goulag et les camps staliniens, Soljenitsyne était une voix de droite parmi les plus réactionnaire. Jean-Luc Mélenchon (sénateur membre du bureau national du PS, le 4/8/08)
Je ne partage pas du tout l’enthousiasme béat pour le Dalaï-lama ni pour le régime qu’il incarne. (…) seule l’enquête « d’arrêt sur image » rapporte que les « évènements du Tibet » ont commencé par un pogrom de commerçants chinois par des « Tibétains ». (…) autant dire que le gouvernement français de l’époque a ordonné de pousser deux jeunes dans un transformateur électrique à Clichy Sous Bois au motif qu’il avait alors une politique de main dure face aux banlieues. Personne n’oserait avancer une bêtise aussi infâme. Dans les émeutes urbaines américaines la répression a aussi la main lourde. (…) Robert Ménard est un défenseur des droits de l’homme à géométrie variable. A-t-il mené une seule action, même ultra symbolique, quand les Etats-Unis d’Amérique ont légalisé la torture ? A-t-il mené une seule action pour que les détenus de Guantanamo soient assistés d’avocat ? (…) Le Tibet est chinois depuis le quatorzième siècle. (…) Parler « d’invasion » en 1959 pour qualifier un évènement à l’intérieur de la révolution chinoise est aberrant. Dit-on que la France a « envahi » la Vendée quand les armées de notre République y sont entrées contre les insurgés royalistes du cru ? (…) La version tibétaine de la Charia a pris fin avec les communistes. La révolte de 1959 fut préparée, armée, entretenue et financée par les USA dans le cadre de la guerre froide. (…) Depuis la scolarisation des enfants du Tibet concerne 81% d’entre eux là où il n’y en avait que 2% au temps bénis des traditions. Et l’espérance de vie dans l’enfer chinois contemporain prolonge la vie des esclaves de cette vallée de larmes de 35, 5 à 67 ans. Jean-Luc Melenchon
Parler d’invasion en 1959 pour qualifier un événement à l’intérieur de la révolution chinoise est aberrant. Jean-Luc Mélenchon
Il y a entre nous une culture commune bien plus étendue et profonde qu’avec les Nord-Américains. Les Chinois, comme nous, accordent depuis des siècles une place centrale à l’Etat dans leur développement. Dans leurs relations internationales, ils ne pratiquent pas l’impérialisme aveugle des Américains. La Chine est une puissance pacifique. Il n’existe aucune base militaire chinoise dans le monde. (…) La Chine n’est pas intéressée au rapport de forces de cet ordre. Jean-Luc Mélenchon
Car la consigne (« Qu’ils s’en aillent tous ») ne visera pas seulement ce président, roi des accointances, et ses ministres, ce conseil d’administration gouvernemental de la clique du Fouquet’s ! Elle concernera toute l’oligarchie bénéficiaire du gâchis actuel. « Qu’ils s’en aillent tous ! » : les patrons hors de prix, les sorciers du fric qui transforment tout ce qui est humain en marchandise, les émigrés fiscaux, les financiers dont les exigences cancérisent les entreprises. Qu’ils s’en aillent aussi, les griots du prétendu « déclin de la France » avec leurs salles refrains qui injectent le poison de la résignation. Et pendant que j’y suis, « Qu’ils s’en aillent tous » aussi ces antihéros du sport, gorgés d’argent, planqués du fisc, blindés d’ingratitude. Du balai ! Ouste ! De l’air ! Jean-Luc Mélenchon (extrait du livre)
Je suis toujours partisan d’interdire les partis contre-républicains.Jean-Luc Mélenchon
Jean-Luc Mélenchon est un personnage public discret (à la façon qu’on imagine Robespierre chaste) et cependant chaleureux, mieux considéré dans la rue que dans son Parti socialiste, et plus intimidé par le peuple que par ses pairs. Normal, puisque, père télégraphiste et mère institutrice, c’est du peuple qu’il vient, et de Tanger. Etre arrivé à 11 ans en Normandie dans ses habits de pied-noir le fit d’emblée «horsain», ainsi qu’on dit en Pays de Caux pour désigner l’étranger, le pas d’ici, avec quelque chose de métèque dans la connotation. Libération
Il se rend compte que, même s’il représente le Front de gauche à l’élection présidentielle, il ne dépassera peut-être pas 5 %. Du coup, il force le trait ! Dans le climat actuel, l’outrance lui permet d’exister médiatiquement bien plus que nous. Expert du PCF
Jadis trotskiste, longtemps médiocre apparatchik du PS puis terne sous-ministre de Jospin au début des années 2000, le camarade Mélenchon tente d’exister seul depuis le congrès de Reims où, se drapant dans sa vertu de jauréssien outragé, il tourna le dos à un parti qui, depuis plus de trente ans, faisait vivre ce professionnel de la politique. Hélas pour lui, l’ancien dirigeant de l’Organisation communiste internationaliste s’est depuis rendu compte que son groupuscule de cabine téléphonique, même allié à d’autres (PCF, Gauche unitaire) idéologiquement compatibles, lui permettrait peut-être d’obtenir quelques élus, mais certainement pas de jouer dans la cour des grands. [...] Dès lors, la stratégie est simple : pesant peu dans les urnes, l’agit’-prop’ Mélenchon et ses sbires s’efforcent de peser dans le débat. En usant depuis plusieurs mois d’une tactique aussi vieille que la politique : démagogie et populisme, assortis d’insultes parfois pittoresques et fleurant mauvais les années 30 contre l’establishment en général et les journalistes en particulier [...] L’enflure lui permet de tirer un pan de la couverture médiatique. A peu de frais et avec les mêmes méthodes nauséabondes que l’extrême droite. Guilhem Beauquier (L’Union)
Quand Mélenchon titre son livre Chassez-les tous (sic), c’est d’une violence extraordinaire. Mais lui est invité partout.  Jean-Marie Aphatie
Faites attention à deux personnages politiques qui vont peut-être être les arbitres du second tour qui s’appellent  Marine Le Pen (…) et Jean-Luc Mélenchon ! Bernard-Henri Lévy (vidéo étrangement tronquée?)
Moi, après tout, j’ai pas plus contre Marine Le Pen que contre Besancenot. Je dirais au fond c’est pour moi à peu près équivalent. (..) Moi, j’aime mieux  Marine Le Pen (…) Moi, je crois qu’elle est plus raisonnable. Luc Ferry
Pour Mélenchon, il n’y a jamais eu d’invasion chinoise du [archive] Tibet (…) Jean-Luc Melenchon n’a pas tort dans tout ce qu’il avance, et en particulier dans le fait que c’est en 2001, lorsque les Jeux ont été attribués à la Chine, qu’il aurait fallu protester. Ou encore lorsqu’il revient sur les récents événements du Tibet en citant Arrêts Sur Images (…) sur les incohérences de la couverture médiatique en France. Mais il serait plus crédible s’il avait un mot, un seul, pour commenter la condamnation le mois dernier à cinq ans de prison de Yang Chunlin pour avoir fait circuler une pétition sur le thème » Nous voulons des droits, pas des Jeux » … Ou sur la situation des Tibétains aujourd’hui, qui, loin du féodalisme d’avant 1950 que les jeunes émeutiers du 14 mars n’ont pas connu, ont le sentiment de vivre une situation de dépossession coloniale. En 1954, Jean-Luc Melenchon aurait-il reproché aux Algériens leur soulèvement violent contre la présence française, pourtant vieille de 150 ans et porteuse de plein de » bienfaits civilisateurs » ? Pierre Haski
Dans les années 1980, le FN avait tenté d’associer l’immigration à une pression à la baisse sur les salaires. Ça n’avait pas marché. En 2005, lors du référendum européen, dans le camp du « non », le discours national a rejoint le discours social. Jean-Luc Mélenchon s’est positionné contre l’adhésion de la Turquie à l’Union, dépeignant les Turcs comme les armées de réserve du capitalisme. Il y a un glissement vers le discours national, à droite et à gauche. Dominique Reynié
Le FN pose les bonnes questions mais donne les mauvaises réponses. Laurent Fabius (entretien avec Jacques Lanzi, TF1, 1985 ?)
Il y a quinze ans on a eu le voile, il y avait de plus en plus de voiles. Puis il y a eu la burqa, il y a eu de plus en plus de burqa. Et puis il y a eu des prières sur la voie publique (…) maintenant il y a dix ou quinze endroits où de manière régulière un certain nombre de personnes viennent pour accaparer les territoires. C’est une occupation de pans du territoire, des quartiers dans lesquels la loi religieuse s’applique, c’est une occupation. Certes y’a pas de blindés, y’a pas de soldats, mais c’est une occupation tout de même et elle pèse sur les habitants. Je suis désolée, mais pour ceux qui aiment beaucoup parler de la Seconde guerre mondiale, s’il s’agit de parler d’occupation, on pourrait en parler, pour le coup, parce que ça c’est une occupation du territoire. Marine Le Pen (réunion interne du FN, Lyon, 10.12.10)
Le 11-Septembre, je n’y crois pas. (…) Il y a énormément de faits anormaux dans la version officielle. J’ai lu et étudié de nombreuses recherches faites sur la question. Beaucoup d’éléments ne tiennent pas : il suffit de se pencher, par exemple, sur le cas du trou de l’avion dans le Pentagone, beaucoup trop petit, ou sur d’autres aspects moins connus.Roland Dumas
Le populisme est scientifiquement le fait d’utiliser un sentiment de défiance qu’ont certains citoyens vis-à-vis des élites politiques, pour distiller l’idée qu’il existe un bon sens populaire naturel affirmant que les élus sont éloignés de la réalité, voire corrompus et en touts cas incapables de se présenter comme les défenseurs du bien commun.  (…) Le populisme est un système politique dans lequel la démocratie représentative est remplacée par la démocratie directe. L’exemple suisse en est le symbole par excellence, toutes les questions de société (peine de mort, retraite, immigration etc…) étant soumises à une votation populaire. Le corolaire inéluctable de ce système est l’affaiblissement du pouvoir du Parlement. Et le risque est que la loi suive les fluctuations de l’opinion et ses passions. Jean-Yves Camus (17/07/10)
Le contexte historique explique largement la popularité grandissante de certaines thématiques propres à l’extrême droite. La globalisation, l’épuisement des finances publiques, le glissement démographique leur donnent clairement plus de poids. Le populisme auquel on assiste aujourd’hui n’est donc pas de nature conjoncturelle mais bien structurelle. Et c’est en cela qu’il est préoccupant. (…) Le populisme (…) repose sur (…) une crise de confiance profonde dans les élites intellectuelles, médiatiques, sociales et politiques ainsi qu’une prise en charge de ce sentiment par certains acteurs politiques dans le but de modeler cette opinion à leur profit. Ces dits acteurs ouvrent, pour ainsi dire, boutique sur un marché déjà disponible. Il est, par ailleurs, intéressant de voir que ce discours est généralement porté par des personnes issues des élites. C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques principales du populisme. (…) Du point de vue de l’analyse politique, le populisme est une stratégie. Et c’est, en général, une stratégie pour les outsiders. Cette stratégie repose profondément sur l’association du politique et du spectaculaire. Le fait, pour Ségolène Royal, de prendre en charge un discours authentiquement populiste est lié à sa tentative de revenir dans le jeu politique. Elle tente d’utiliser comme une force dont elle tirerait profit la colère et l’exaspération de l’opinion face à une situation de crise économique et d’inquiétude sociale. (…) Cela dit, (…) il me semble qu’il est plus profitable au Front national et à l’extrême gauche qu’aux partis de gouvernement. Le PS est au pouvoir dans les régions et les départements et sera peut-être demain amené à diriger le pays. Les Français ne sont pas dupes. Dominique Reynié (17/07/10)
Les belles âmes, qui sont prêtes à comparer le sort des musulmans en France à celui des juifs sous l’occupation allemande, sont les mêmes qui trouvent détestable la provocation de la candidate à la présidence du FN (…) Ce parallèle historique est aussi outrancier que celui tenu par les donneurs de leçons qui assimilent la République au régime de Vichy. A ceci près que ces prières dans des rues, qui interdisent la libre circulation, sont bien des occupations illicites du domaine public. Faudrait-il le taire? Ivan Rioufol

Après le facteur rouge de Neuilly, la stratégie gagnante de la famille Le Pen ferait-elle d’autres émules à l’autre extrême du spectre politique?

A une semaine du 90e anniversaire du Congrès de Tours qui verra la scission du socialisme français et l’alignement inconditionnel sur Moscou d’un futur PCF dont le premier secrétaire général finira ministre de Vichy …

Et à l’heure où un ancien ministre des Affaires étrangères français (socialiste) ajoute son nom à la longue liste des négationnistes des attentats islamistes du 11 septembre 2001 …

Pendant que, deux ans avant peut-être un nouveau 21 avril, nos médias n’ont pas de mots assez durs pour dénoncer (jusqu’au boycott pour certaines émissions de la télévision publique qui invitent régulièrement des représentants de l’extrême-gauche?) l‘énième provocation d’un FN qui, en proie à une énième lutte de chefs et selon les fameux mots de Fabius, n’en finit pas de poser les bonnes questions pour y apporter les mauvaises réponses …

 Apologie de régimes à parti unique ou de chefs d’Etat autoritaires (Chine, Cuba, Chavez), dénonciation ou refus de soutenir des dissidents de régimes autoritaires (Dalai Lama, Guillermo Farinas ), révisionnisme voire négationnisme historique (Tibet), dénonciation démagogique de techniques policières et dénigrement d’institutions démocratiques (policiers- casseurs, journalistes-larbins), refus des Turcs en Union européenne censés venir prendre le travail des Français, refus de se lever avec le Front national pour l’hymne national européen alors qu’on a été élu député européen, appel à la violence politique (reprise du mot d’ordre des récentes révolutions autoritaristes latino-américaines pour le titre de son dernier ouvrage « Qu’ils s’en aillent tous! »)  …

Y a-t-il un dérapage ou une provocation que notre Frontiste de gauche national et récent invité de Drucker, du Grand Orient de France comme de Voici ne fera pas pour tenter d’imposer son jeune parti et ses calamiteux sondages (6% comme Olivier contre 13 à Marine  pour 2012 et 15 contre 31 pour le facteur rouge de Neuilly en notoriété)?

Jean-Luc Mélenchon aime la dictature cubaine et le montre

Jean Quatremer 

Coulisses de Bruxelles, UE

15 décembre 2010

Tout à l’heure, l’ancien sénateur socialiste et actuel député européen du Front de gauche, a quitté l’hémicycle de Strasbourg en compagnie de quelques élus de son groupe (GUE, gauche communiste) au moment de la cérémonie de remise du prix Sakharov (qui récompense les défenseurs des droits de l’homme) au journaliste cubain, Guillermo Farinas. Un dissident cubain récompensé, un journaliste qui plus est, voilà qui est insupportable pour cet admirateur de Fidel Castro et de Hugo Chavez.

Un geste d’autant plus curieux que ce dissident qui défend les libertés publiques à Cuba était absent, le régime castriste lui ayant interdit de quitter l’île : tout comme lors de la remise du prix Nobel de la paix au dissident chinois,  Liu Xiaobo, la cérémonie s’est déroulée devant une chaise vide. Pour José Bové, d’Europe Écologie, « ce geste était d’autant plus stupide que l’absence de Farinas montre bien quelle est la nature du gouvernement cubain ».

Ce cyberjournaliste de 48 ans, directeur de l’agence illégale Cubanacan Press et membre du mouvement clandestin « Alliance démocratique cubaine »,  s’est fait notamment connaître en faisant une grève de la faim de 135 jours pour réclamer la libération de prisonniers politiques. Il l’avait suspendu le 8 juillet dernier après l’annonce de la libération par le président cubain Raul Castro de 52 d’entre eux au terme d’une médiation de l’Église catholique.

Dans un message enregistré, Farinas a déclaré aux députés européens que son « plus grand espoir est que vous n’écoutiez pas le chant des sirènes d’un régime cruel de « communisme sauvage » ». « L’unique aspiration (du régime castriste) après avoir simulé des changements économiques imaginaires, est que l’Union européenne et le Parlement lèvent la position commune (de 1996 qui lie le dialogue politique au respect des droits de l’homme) pour qu’ils puissent bénéficier des crédits et des investissements ». A la fin de ce discours, tous les députés présents se sont levés pour l’applaudir. Sauf les députés du groupe communiste encore présents… Députés qui sont aussi restés assis, en compagnie du Front national, lorsque l’hymne européen a été joué.

« Qu’ils s’en aillent  tous », clame le populiste Mélenchon dans son dernier ouvrage. Manifestement, cette injonction ne vise pas que l’élite, mais aussi ceux qui s’opposent aux amis politiques de l’ancien sénateur socialiste. Une grande leçon de démocratie qui laisse présager la façon dont cet homme envisage l’exercice du pouvoir.

P.-S. J’ai cherché à joindre Jean-Luc Mélenchon. Pour l’instant en vain. Dès qu’il me rappelle, je vous tiens au courant.

A 22 Heures, toujours pas de rappel. Voici ce que ma consoeur de l’AFP qui est à Strasbourg a recueilli comme réaction: « Je désapprouve ce prix qui entre dans les rites, les ritournelles du Parlement. C’est la troisième fois qu’un Cubain reçoit ce prix de la part d’un Parlement qui n’a pas trouvé une minute pour condamner le coup d’Etat au Honduras, et ne s’est jamais intéressé aux Cinq de Miami ». Les « Cinq de Miami » ou « Cinq de Cuba » sont cinq espions cubains, arrêtés en 1998 à Miami et condamnés trois ans plus tard à des peines allant de 15 ans à la perpétuité par un tribunal de Miami (Floride), au terme d’un procès jugé inéquitable selon leurs avocats et le régime castriste. « Le Parlement européen est embrigadé dans des croisades anticommunistes qui m’exaspèrent. Ca ne veut pas dire qu’on approuve l’emprisonnement, ça veut dire qu’on désapprouve la manière dont le Parlement est bienveillant pour des dictatures fascistes, et malveillant vis-à-vis du camp progressiste ». Et ça justifiait de boycotter la remise du prix à un dissident cubain?

Voir aussi:

Embrigadement

 Franck Nouchi

Le Monde

17.12.10

Auteur à succès de Qu’ils s’en aillent tous ! (Flammarion), Jean-Luc Mélenchon a préféré, mercredi 15 décembre, quitter l’hémicycle du Parlement de Strasbourg plutôt que d’assister à la remise du prix Sakharov au journaliste cubain Guillermo Farinas. Jean Quatremer, qui couvre l’actualité européenne pour Libération, racontait cet épisode sur son blog « Coulisses de Bruxelles, UE ». Le geste du député européen du Front de gauche est d’autant plus curieux, écrivait-il, « que ce dissident qui défend les libertés publiques à Cuba était absent, le régime castriste lui ayant interdit de quitter l’île : tout comme lors de la remise du prix Nobel de la paix au dissident chinois, Liu Xiaobo, la cérémonie s’est déroulée devant une chaise vide ».

Cyberjournaliste de 48 ans, directeur de l’agence illégale Cubanacan Press et membre du mouvement clandestin « Alliance démocratique cubaine », Guillermo Farinas s’est fait notamment connaître en faisant une longue grève de la faim pour réclamer la libération de prisonniers politiques. Interrogé par l’AFP, M. Mélenchon a déclaré : « Le Parlement européen est embrigadé dans des croisades anticommunistes qui m’exaspèrent. Ça ne veut pas dire qu’on approuve l’emprisonnement, ça veut dire qu’on désapprouve la manière dont le Parlement est bienveillant pour des dictatures fascistes, et malveillant vis-à-vis du camp progressiste. »

Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon est coutumier de ce genre de propos « radicaux ». Voici ce qu’il écrivait par exemple le 9 décembre : « Dominique Strauss-Kahn était à Athènes ces 7 et 8 décembre. Dans le plus grand journal athénien, Eleftherotypia, on pouvait lire ceci à propos de l’empereur des sondages français : « Partout où il passe, le social ne repousse plus. » Irresponsables !, « idiots-utiles-faire-gagner-sarkozy-pire-que-lepen-ne-pensez-tu-pas-deuxième-tour-que-ferez-tu-concrètement ? », demanderait aussitôt un observateur aguerri de la politique française, libre, cela va de soi, de toute strausskanolâtrie ? Misère ! » M. Mélenchon n’a pas son pareil pour vouloir promouvoir de nouveaux paradigmes. Ainsi, à propos des relations entre la France et la Chine, il écrit ceci dans son livre : « Il y a entre nous une culture commune bien plus étendue et profonde qu’avec les Nord-Américains. Les Chinois, comme nous, accordent depuis des siècles une place centrale à l’Etat dans leur développement. Dans leurs relations internationales, ils ne pratiquent pas l’impérialisme aveugle des Américains. La Chine est une puissance pacifique. Il n’existe aucune base militaire chinoise dans le monde. (…) La Chine n’est pas intéressée au rapport de forces de cet ordre. » Pas une ligne sur les atteintes à la démocratie en Chine. En 2012, si d’aventure il leur faut faire alliance avec lui en vue d’un second tour, socialistes et écologistes ne vont pas rigoler tous les jours avec M. Mélenchon.

Voir également:

Pour Mélenchon, il n’y a jamais eu d’invasion chinoise du Tibet

Pierre Haski

Rue89

09/04/2008

Si Jean-Luc Melenchon n’existait pas, il faudrait l’inventer. Il manquait effectivement, dans le paysage politique français, un défenseur de la vision chinoise sur le Tibet, vu que les communistes français ont, depuis longtemps, renoncé à jouer ce rôle vis-à-vis de leurs ex-camarades chinois. Les journalistes chinois à Paris ne s’y sont pas trompés, qui cherchaient mercredi matin à l’interviewer de toute urgence…

Le sénateur socialiste a lancé sur son blog, puis sur Europe1 mercredi, une diatribe contre les manifestations anti-JO, contre Robert Ménard, le patron de Reporters sans frontières, et contre le dalaï lama, dont il attribue le capital de sympathie en France à une trop grande lecture de » Tintin au Tibet » … Et de se lancer dans une envolée hasardeuse sur l’histoire du Tibet et de la Chine, qui reprend fidèlement l’historiographie officielle de Pékin, contestable et discutable. Avec une conclusion stupéfiante, mercredi matin sur Europe1 :

 » Parler d’invasion en 1959 pour qualifier un événement à l’intérieur de la révolution chinoise est aberrant. »

Outre le fait que, pour quelqu’un qui veut donner des leçons d’histoire du Tibet, il se trompe de neuf ans vu que c’est le 7 octobre 1950, et pas en 1959 (il confond avec la fuite du dalaï lama en Inde) que les troupes chinoises ont envahi le Tibet, c’est une drôle de vision qu’avance le sénateur de l’Essone, où la force de la révolution avance avec des chars. Morale de cette histoire, version Melenchon :

 » Ce qui se fait est une insulte gratuite et injustifiée contre les millions de Chinois qui ont voulu et préparent activement les Jeux. Pour moi il flotte un relent nauséabond de racisme sur cette marmite ! »

Jean-Luc Melenchon n’a pas tort dans tout ce qu’il avance, et en particulier dans le fait que c’est en 2001, lorsque les Jeux ont été attribués à la Chine, qu’il aurait fallu protester. Ou encore lorsqu’il revient sur les récents événements du Tibet en citant Arrêts Sur Images (qui lui même citait … Rue89 ! ) sur les incohérences de la couverture médiatique en France.

Mais il serait plus crédible s’il avait un mot, un seul, pour commenter la condamnation le mois dernier à cinq ans de prison de Yang Chunlin pour avoir fait circuler une pétition sur le thème » Nous voulons des droits, pas des Jeux » … Ou sur la situation des Tibétains aujourd’hui, qui, loin du féodalisme d’avant 1950 que les jeunes émeutiers du 14 mars n’ont pas connu, ont le sentiment de vivre une situation de dépossession coloniale. En 1954, Jean-Luc Melenchon aurait-il reproché aux Algériens leur soulèvement violent contre la présence française, pourtant vieille de 150 ans et porteuse de plein de » bienfaits civilisateurs » ? … Evidemment non !

Le sénateur de l’Essonne n’aime pas hurler avec les loups et il a raison. Mais de là à fermer les yeux sur tout ce qui pourrait gêner sa démonstration, il y a un pas qu’il aurait dû franchir avec un peu plus de prudence …

Voir de même:

Rouge… et brun

Guilhem BEAUQUIER

L’Union

12/10/2010

Jadis trotskiste, longtemps médiocre apparatchik du PS puis terne sous-ministre de Jospin au début des années 2000, le camarade Mélenchon tente d’exister seul depuis le congrès de Reims où, se drapant dans sa vertu de jauréssien outragé, il tourna le dos à un parti qui, depuis plus de trente ans, faisait vivre ce professionnel de la politique.

Hélas pour lui, l’ancien dirigeant de l’Organisation communiste internationaliste s’est depuis rendu compte que son groupuscule de cabine téléphonique, même allié à d’autres (PCF, Gauche unitaire) idéologiquement compatibles, lui permettrait peut-être d’obtenir quelques élus, mais certainement pas de jouer dans la cour des grands.

Une déception, certes, pour celui qui a le tout-à-l’ego (selon le mot cruel d’un ancien camarade) mais toute relative puisque Mélenchon, contrairement à Besancenot, n’a jamais fermé la porte à un accord de gouvernement avec le PS. Être une force d’appoint lui conviendrait très bien. Contre quelques postes, naturellement, comme au bon vieux temps du Programme commun.

Dès lors, la stratégie est simple : pesant peu dans les urnes, l’agit’-prop’ Mélenchon et ses sbires s’efforcent de peser dans le débat. En usant depuis plusieurs mois d’une tactique aussi vieille que la politique : démagogie et populisme, assortis d’insultes parfois pittoresques et fleurant mauvais les années 30 contre l’establishment en général et les journalistes en particulier (« Laquais des classes dominantes » pour Pujadas, « Baba-cool en guenilles de luxe » pour un confrère du Nouvel Obs, le « journal de la gauche Rolex » contre qui « des sanctions seront prises »). L’enflure lui permet de tirer un pan de la couverture médiatique. À peu de frais et avec les mêmes méthodes nauséabondes que l’extrême droite.

Voir enfin:

Mélenchon et sa révolution citoyenne

Fabien Escalona

Non fiction

03 décembre 2010

Science Politique

Qu’ils s’en aillent tous ! Vite, la révolution citoyenne

Jean-Luc Mélenchon

Éditeur : Flammarion

142 pages / 10 €

Résumé : Dans cet essai vigoureux, le président du Parti de Gauche expose des convictions radicales mais cohérentes, qui méritent de susciter le débat à gauche, en particulier sur la question européenne. 

Depuis sa rupture avec le PS en 2008 pour fonder le Parti de Gauche, depuis ses interventions médiatiques remarquées et les débats sur le « populisme » qu’elles ont provoqués 1, Jean-Luc Mélenchon suscite les passions. Ce n’est sûrement pas pour déplaire à ce héraut de la « République sociale », qui cherche à gagner en notoriété en vue des échéances électorales de 2012. Court, peu onéreux et écrit dans un style accessible, son dernier livre s’inscrit dans cette quête : faire connaître sa personne et ses idées à un large public. 

La « révolution citoyenne » pour crever la « bulle »

Dès les premières pages, le titre-slogan « Qu’ils s’en aillent tous » est replacé dans son contexte par l’auteur. Cette formule, rappelle-t-il, a été utilisée dans chacune des révolutions qui ont amené la gauche au pouvoir en Amérique Latine, à la place des élites libérales et sociale-démocrates. Or, c’est le retour à une souveraineté populaire véritable qui caractérise ces expériences, fascine Mélenchon, et l’inspire dans la description de la « révolution citoyenne » qu’il propose.   Le lecteur aura vite compris qui est concerné par le « coup de balai » qu’il compte entreprendre : le pouvoir actuel et ses alliés, les grands patrons, les financiers avides, les « déclinistes » en général… On croirait presque lire le Jean-François Kahn des Bullocrates 2 lorsqu’il s’insurge : « Le pays regorge de talents bloqués derrière le mur de l’argent. Les partants seront remplacés en vingt-quatre heures par meilleurs qu’eux, plus soucieux des autres, plus inventifs, moins addicts au fric, plus loyaux avec leur patrie républicaine » 3. A la domination de cette « bulle oligarchique », Mélenchon entend substituer le règne de l’intérêt général, lequel se définit par tout ce qui concourt au bien-être humain. Pour y parvenir, le leader du Parti de Gauche prône une refondation républicaine dont il développe les contours dans le premier chapitre. L’élection d’une Assemblée constituante servira ainsi à corriger les déséquilibres institutionnels de notre pays, mais surtout à impliquer tous les citoyens, y compris les membres des classes populaires qui ont depuis longtemps déserté le chemin des urnes. Selon Jean-Luc Mélenchon, c’est « la condition pour que les pouvoirs soient de nouveau légitimes » 4 aux yeux des Français, chez lesquels il diagnostique une inquiétante résignation politique.

Cependant, la restauration d’une vie civique digne de ce nom exigera selon lui des mutations profondes dans deux secteurs en particulier : l’école et les médias. Son républicanisme l’amène évidemment à insister sur la portée émancipatrice de l’éducation, mais en précisant que celle-ci doit être laïque, et préservée des règles du marché. Dénonçant la « marchandisation des savoirs » et la « mise en concurrence » des établissements de formation, Mélenchon refuse en effet de laisser « au secteur capitaliste […] la formation initiale et continue »5. Quant aux médias, il compte s’attaquer aux programmes débilitants destinés à libérer du « temps de cerveau disponible », tout comme aux conditions de travail des journalistes qui les contraignent souvent à suivre le chemin balisé de la pensée dominante. Ainsi propose-t-il pêle-mêle l’élection du président de France Télévisions par ceux qui paient la redevance, la transformation des titres de presse en coopératives, et enfin la sécurité de l’emploi comme « norme » dans les rédactions. Beau programme, même si aucun argument n’est fourni sur sa viabilité économique.

Partager les richesses et rompre avec l’Europe du traité de Lisbonne

On s’en fait cependant une petite idée à la lecture du second chapitre, consacré à la question économique et sociale. Appelant à une augmentation des salaires et à davantage de services publics de qualité, Jean-Luc Mélenchon est habitué aux répliques apitoyées sur son manque de réalisme et son ignorance de la réduction des marges de manœuvres financières. Pourtant, martèle-t-il, de l’argent il y en a, il suffit de le reprendre ! Il chiffre le « magot » à près de 200 milliards, soit la proportion de la richesse nationale passée « de la poche des producteurs à celle des rentiers » 6 depuis 1983. Dommage que le plaidoyer ne soit pas plus précis : sans nier la déformation du partage de la valeur ajoutée au détriment des salariés moyens et de l’investissement productif, on aurait souhaité la prise en compte des arguments de Denis Clerc. Le fondateur d’Alternatives Economiques, qui n’est pourtant pas stipendié par les forces de capital, récuse depuis longtemps l’ampleur de ce chiffrage 7. En revanche, Mélenchon pourra trouver du soutien même auprès de l’économiste Patrick Artus, pour souligner que si le capital était imposé de manière identique au travail, 100 milliards d’euros seraient récupérés chaque année par la puissance publique. Les travaux de Camille Landais vont aussi dans son sens lorsqu’il décrit l’envol des plus hautes rémunérations salariales par rapport à celles du commun des mortels. Or, constate-t-il, « le lien direct entre l’extrême accumulation de fortune et l’extrême pauvreté est occulté » 8. Alors que selon lui, ce sont bien les privilèges maintenus des classes possédantes qui commandent les sacrifices imposés aux couches populaires. Lucidement, Mélenchon remarque d’ailleurs que plus la condition salariale se dégrade, moins ceux qui en sont les victimes se sentent forts pour contester l’ordre social.

L’auteur effleure ici la difficulté majeure que rencontrent les partis à gauche de la social-démocratie : réussir à mobiliser des salariés atomisés et mis en concurrence, et surtout les convaincre qu’il est possible d’imposer un autre modèle par les urnes. Pourtant, l’homme politique ne va guère plus loin, son but étant justement de « faire partager un optimisme » 9… Alors il dresse la litanie des excès du CAC 40, conteste l’utilité sociale des grands patrons, dénonce les ravages d’une finance autonomisée de la sphère productive, remet à sa place Nicolas Anelka effarouché par les taux d’impôt français… Le tout pour mieux justifier le traitement qu’il préconise : une nouvelle nuit du 4 août, avec salaire et revenu maximum, et progressivité accrue de l’impôt, jusqu’à devenir confiscatoire au-delà de 30 000€ mensuels. 

Bien que l’impact de ces mesures sur l’immense majorité des Français soit relativisé, elles signifient un conflit radical avec les détenteurs de capitaux. D’autant plus que la nuit du 4 août  « mélenchonienne » n’est qu’une partie d’un dispositif qui vise à réduire les pouvoirs de la sphère financière, modifier les missions de la banque centrale, rapprocher le régime de propriété des entreprises du modèle de l’économie sociale, soustraire certains secteurs (comme l’énergie) à la concurrence… Bref, autant de contradictions avec l’Union européenne et la zone euro telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui. Mélenchon assume : il faudra sortir du traité de Lisbonne, pour recouvrer notre souveraineté. D’autant que l’Europe à laquelle il croyait, une Europe fédérale, semblable à une « République élargie » 10, cette Europe-là s’est selon lui définitivement éloignée, pour laisser place à une « monstrueuse broyeuse bureaucratique » 11, imposant régressions sociales et suivisme atlantiste à des peuples dont le vote est ignoré.

Plaidoyer pour une planification écologique

Parmi les nombreux articles du traité de Lisbonne que Mélenchon récuse, sont visés notamment ceux qui concernent le libre-échange. En effet, Qu’ils s’en aillent tous ! est aussi l’occasion pour lui de convaincre que sa conversion à la problématique écologiste est sincère. Pas par amour de la Nature pour elle-même, mais parce qu’il s’agit de préserver « l’écosystème qui rend possible la vie humaine » 12. En quelques pages, il démonte les tentatives de « verdir » le capitalisme, arguant que la nature de ce dernier est intrinsèquement productiviste. Dès lors, dans l’intérêt général des sociétés humaines (et c’est là que son écologie rejoint son républicanisme et son socialisme), il importe surtout de relocaliser les productions pour favoriser des circuits courts d’échange. Il s’agira aussi de mettre en œuvre une planification démocratique afin de transformer nos modes de production et de consommation 13. Enfin, il faudra sortir du nucléaire progressivement, dans le but de reconquérir une indépendance énergétique et de s’épargner une technologie dangereuse et productrice de déchets compliqués à traiter. Jean-Luc Mélenchon s’est donc approprié le sujet écologique, et le prouve en dévoilant des convictions assez claires. A ce titre, on notera la désignation significative de Martine Billard, une ex-Verte, à la co-présidence du Parti de Gauche.

Un partenariat franco-chinois ?

Sur le chapitre international, dernier thème de son livre, Jean-Luc Mélenchon met en garde contre les ferments guerriers qui continueraient d’agir en Europe, soulignant qu’ « à mesure que les problèmes sociaux s’accroissent, les solidarités se brisent » 14. D’où l’importance d’une réorientation des politiques européennes, et d’une nouvelle « hiérarchie des normes » pour que les échanges commerciaux soient subordonnés à des critères écologiques et sociaux 15. Par ailleurs, l’auteur recommande d’en finir avec l’alliance privilégiée avec les États-Unis. Dans un registre de « Realpolitik assumée », il relève que l’empire américain, fondé sur le dollar et sa capacité militaire, est sur la voie du déclin. Dès lors, la confrontation maladroite avec la Russie dans le cadre de l’OTAN, tout comme le projet de « grand marché transatlantique », seraient à remiser au profit d’un nouveau type d’alliances avec les pays émergents. Dont la Chine. Expédiant en deux lignes la nature dictatoriale et néolibérale de son régime, Mélenchon argue qu’il s’agit de notre indépendance, qu’ « en matière économique, on peut facilement se comprendre », et que « dans les relations internationales, [les Chinois] ne pratiquent pas l’impérialisme aveugle des Américains » 16. Sur ce dernier point, il n’est pas sûr que les pays d’Afrique ou les plus proches voisins de la Chine partagent la même opinion… quant au chapitre économique, la manipulation du taux de change de la monnaie chinoise et son dumping social sont tout bonnement éludés. Mais après tout, ces considérations « réalistes » peuvent se défendre. Encore faudrait-il éclaircir le paradoxe qu’il y a à vouloir dans le même temps substituer les délibérations de la CNUCED 17 au G20, objectif louable s’il en est mais un peu irénique d’un point de vue… « Realpolitik ».

Au final, l’essai de Jean-Luc Mélenchon est agréable à lire et expose ses principales propositions avec clarté. Certaines paraîtront trop radicales à certains, comme la sortie du traité de Lisbonne, dont on peut légitimement craindre les conséquences à terme. Pour autant, ses positions ont le mérite de la cohérence (ce qui se discute toutefois sur le plan international). Elles dévoilent en creux les impasses faites par le PS sur des questions aussi essentielles que le productivisme ou la nature de l’Union Européenne.

Notes :

1 – Voir Le Parti de gauche : populaire ou populiste ?, Le Monde, 19 novembre 2010.

2 – Jean-François Kahn, Les Bullocrates, Fayard, Paris, 2006.

3 – p.13

4 – p.26

5 – p.38

6 – p.51

7 – lire sa contribution dans la revue L’Économie politique, n°44, janvier 2009, mais aussi une réplique de Jean-Marie Harribey dans un article du Post

8 – p.55

9 – p. 19

10 – p.85

11 – p.86

12 – p.91

13 – Dans sa défense d’une planification publique préférable à la planification aveugle des marchés, Jean-Luc Mélenchon retrouve les arguments développés plus longuement par James K. Galbraith dans L’État prédateur

14 – p.120

15 – p.122

16 – p.129

17 – La Commission des Nations unies pour le commerce et le développement

Titre du livre : Qu’ils s’en aillent tous ! Vite, la révolution citoyenne

Auteur : Jean-Luc Mélenchon

Éditeur : Flammarion

Collection : Documents

Date de publication : 13/10/10

N° ISBN : 2081251337

Voir enfin:

Entretien avec Jean-Luc Mélenchon, président du Parti de gauche (PG)

« L’Amérique du Sud est une source d’inspiration, de lutte et d’optimisme »

Jean-Luc MELENCHON, Hernando CALVO OSPINA

Le Grand soir

23 juin 2010

Jean-Luc Mélenchon a non seulement été un leader étudiant, un dirigeant syndical, un journaliste et un professeur de français, il a aussi fait partie de la direction nationale du Parti socialiste (PS) dont il a démissionné pour créer le Parti de gauche (PG) en novembre 2009. L’ex-sénateur Mélenchon est aujourd’hui député européen. C’est l’un des rares hommes politiques européens au fait des processus politiques et sociaux en cours aujourd’hui en Amérique du Sud. Il répond ici aux questions de Hernando Calvo Ospina

Hernando Calvo Ospina : Que pensez-vous de l’analyse des dirigeants de gauche en France sur les processus politiques et sociaux que vivent des pays comme le Venezuela, la Bolivie ou l’Equateur ?

Jean-Luc Mélenchon : La majeure partie des dirigeants de gauche a vu dans mes réflexions sur l’Amérique latine une sorte d’exotisme. En particulier les dirigeants du PS, avec qui il fut impossible de mener une discussion sérieuse sur ce thème, car ils se satisfont de la pauvreté intellectuelle, culturelle, politique et socialiste d’une bonne partie de la gauche européenne qui encourage leur paresse.

Les dirigeants du PS français et de la social-démocratie européenne, en effet, sont en général des personnages que je considère comme des poulets élevés en batterie.Ils sortent des grandes écoles, sans aucun passé militant dans les luttes populaires, et encore moins dans l’internationalisme politique. Ils montent les marches du pouvoir politique en croyant que leur discours de gestionnaires, c’est du socialisme. Et ils font croire que ça se résume à ça.

Ces dirigeants n’ont jamais compris ce qui se passe en Amérique latine parce qu’ils ne se sentent pas concernés. Dans le meilleur des cas, ils se contentent de reproduire le discours de la propagande étasunienne, repris par la majorité des médias.

La social-démocratie européenne ne voit pas l’intérêt de tirer des leçons du modèle politique suivi actuellement par l’Amérique du Sud. Elle ne veut même pas savoir que les Latino-Américains sont fatigués des recettes du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et de ses hommes politiques traditionnels. Pourtant elle devrait en prendre de la graine, car ici notre peuple suit ce même chemin, et elle pourrait finir plus isolée qu’elle ne l’est déjà.

Le président Hugo Chavez note, comme moi : « Les gens ne veulent pas comprendre que pour redistribuer les richesses auprès des pauvres, il faut changer les institutions ». Et Chavez nous interpelle : « Parce qu’il existerait une alternative ? Et où se trouvent donc vos magnifiques modèles, vous les Européens, que l’on devrait prétendument imiter ? ». Et il a raison, car ce que l’on a à lui montrer, à lui proposer, c’est le modèle grec, dont le chef de file est le président de l’Internationale socialiste, de la social-démocratie, George Papandréou (le fils), qui s’est fait élire sur un discours de gauche et qui a ensuite soumis son pays aux banquiers. Et on voit le résultat…

C’est donc pour cela que j’ai demandé à ces dirigeants qu’ils se taisent, et qu’ils observent avec respect le chemin montré par Chavez, Evo Morales en Bolivie, Rafael Correa en Équateur ou José Mujicaen Uruguay. Non pas pour les imiter, mais pour apprendre d’eux. Mais leur arrogance les en empêche, bien que la social-démocratie soit enlisée, et que même ses propres dirigeants ne croient plus dans ce modèle comme projet pour le futur. Ils préfèrent arguer que le marché est une puissance neutre que l’on peut manœuvrer, une force qui avance, mais seulement sans savoir où elle va.

HCO : Vous ne trouvez pas qu’il existe en France, et en Europe en général parmi certains intellectuels et de nombreux médias, une sorte de hargne contre ces dirigeants ?

J-LM : Le néolibéralisme a engendré un niveau incroyable de destruction et de régression dans les sociétés latino-américaines. Il a œuvré pour la destruction du rôle de l’Etat, sous prétexte que c’était un système collectif inefficace et bureaucratique qu’il fallait donc supprimer et remplacer par les entreprises privées. Aujourd’hui le rôle de l’Etat a presque complètement disparu, et les services rendus sont mauvais et chers. Je pense qu’au Venezuela, en Bolivie, en Uruguay, en Équateur et dans d’autres pays d’Amérique latine, on prend la bonne direction pour sortir de ce schéma-là.

Beaucoup d’entre ceux qui se disent intellectuels, une grande partie de la presse, et j’inclus de nombreux secteurs de gauche, sont hostiles à Chavez et Morales, surtout. Pour eux il ne suffit pas qu’ils soient arrivés au gouvernement par la voie démocratique, ou qu’ils fassent baisser le taux de pauvreté en un temps record, ou qu’ils alphabétisent, ou bien qu’ils permettent aux pauvres l’accès à la santé. D’ailleurs ils l’ignorent. Ces aspects si essentiels sont perçus comme secondaires.

L’argument de toujours : dans ces pays, « on manque de libertés ». On exige d’eux une liberté de presse inconcevable même en Europe. Ici on ne peut ni insulter ni calomnier le président ou le roi ni aucune autorité de l’Etat, et c’est pourtant bien ce que fait la presse d’opposition dans ces pays. Ils disent que Chavez est un dictateur, mais ils éludent qu’il a gagné douze processus électoraux tout à fait ouverts.

Ces gens-là reprochent à Morales, à Chavez ou à Correa d’avoir « confisqué » le pétrole et le gaz aux multinationales. Mais ils oublient de dire que c’est pour les rendre aux peuples. J’applaudis leur décision ! Car, en France et en Europe, on nous a aussi raconté qu’en privatisant tout, ça améliorerait notre vie. C’est tellement faux ! Tout est cher et marche plus mal depuis. Les élites craignent que le peuple français et les peuples européens voient comment des pays qui se trouvent aux portes de l’empire étasunien résistent et avancent grâce à un autre type de logique – je ne dis pas de modèle, je dis de logique -, en essayant de construire un autre type d’organisation sociale pour le bien de la grande majorité, c’est-à-dire les pauvres. Les attaques contre Chavez, Morales, Correa ou Mujica naissent de la mauvaise conscience à propos de ce qui se passe ici. Ils veulent cacher le fait que tandis que, là-bas, ils sont en train de réduire la pauvreté, ici la misère augmente.

HCO : Ce que l’on peut facilement percevoir, c’est que ce ne sont pas de simples attaques, sinon des campagnes bien orchestrées contre ces dirigeants.

J-LM : Cracher sur l’Amérique latine qui change est le ticket d’entrée pour appartenir au club des bien-pensants, des personnes qui méritent le respect et la considération des médias. L’extraordinaire alignement de la France sur les intérêts des Etats-Unis qui d’ailleurs implique aussi de nombreux secteurs de gauche, a accru ce mépris. Les grotesques campagnes de désinformation que lance régulièrement la CIA démontrent comment les officines de propagande et autres agences étasuniennes bénéficient de beaucoup de complicité et de facilités dans toutes sortes de sphères dirigeantes.

Avec Chavez, les exemples ne manquent pas. Les campagnes se montent aux Etats-Unis et arrivent en France et dans les autres pays européens via les médias espagnols. Ce qui est absurde, c’est qu’elles sont régulièrement reprises par les partis de gauche comme étant véridiques, sans qu’ils se donnent la peine de vérifier leur contenu.

J’ai vécu cette situation au Parti socialiste. Je me rappelle qu’une fois j’ai demandé au premier secrétaire du Parti s’il était d’accord avec un communiqué qui allait être publié contre Chavez. Il m’a dit qu’il ne savait pas de quoi il s’agissait. Après lui avoir expliqué que l’information était tronquée, on a décidé de vérifier d’où provenait l’idée centrale du message, jusqu’à ce qu’on aboutisse à ce que je considère comme des agents d’influence de Washington. Pure coïncidence ? Les auteurs étaient des personnes qui avaient été invitées aux Etats-Unis par des institutions politiques ou des universités, tous frais payés. Cela crée des relations de reconnaissance mutuelle, d’amitié et de gratitude, que ces personnes manifestent en appuyant ces campagnes d’opinion quand on le leur demande. Ces personnes existent dans le PS et dans beaucoup d’autres partis en Europe, de droite comme de gauche, et elles sont directement liées aux agences étasuniennes. Elles sont en quelques sortes payées pour accompagner leurs intérêts.

Honduras Resiste HCO : Et dans ce contexte que tu décris, qu’en est-il de Cuba ? On ne peut pas oublier que ce processus a été constamment attaqué depuis plus de cinquante ans.

J-LM : Je ne suis pas un fin connaisseur de Cuba, mais en revanche j’en suis un observateur attentif. Je peux dire que Cuba, en Amérique latine, bénéficie d’une autorité et d’une audience qui est totalement incomprise en Europe. Ici, quand on parle de Cuba, c’est pour la cataloguer comme une dictature et pour dire qu’il n’y a pas suffisamment de liberté. L’obsession des médias, tous attentifs aux Etats-Unis, est de trouver un dissident ou un prétendu prisonnier politique pour en faire un héros et ainsi justifier leurs dénigrements. Ils ne mentionnent jamais les presque 600 attentats que la CIA a préparés contre Fidel Castro, ni le terrible embargo imposé par les Etats-Unis.

En Europe, Cuba fait les frais d’une vision totalement déséquilibrée et absurde. Ici on nous empêche de comprendre la réalité politique, humaine et même spirituelle de ce pays et de l’Amérique latine en général. Cuba génère de la vindicte parce qu’elle incarne un sentiment d’indépendance, parce qu’elle a donné une autre vision de la souveraineté populaire. De quelle souveraineté populaire pourrait-on parler en Europe, quand les nations elles-mêmes sont soumises in fine aux Etats-Unis, et ses citoyens soumis individuellement à des contrôles étatsuniens ? Quelle souveraineté populaire existe-t-il en France où, par exemple, la majorité des citoyens vote contre la Constitution européenne et où le gouvernement la fait ensuite approuver par le Parlement ?

Il faut être lucide et comprendre que Cuba provoque de la hargne chez les puissants car c’est le foyer qui maintient l’idée, le rêve éveillé de pouvoir construire quelque chose de différent, et qui continue à avancer, malgré tous les problèmes matériels auquel elle est confrontée. Je félicite Cuba, sa résistance et les contributions qu’elle a faites à la science, à la culture, au sport et à l’histoire universelle.

Beaucoup d’hommes politiques, de médias et d’intellectuels en Europe ne veulent pas comprendre qu’en Bolivie, au Venezuela et dans d’autres nations sud américaines, la majorité a décidé de se gouverner librement. Et cette rébellion latino-américaine n’est pas nouvelle : elle existe depuis les guerres d’indépendance, il y a 200 ans. Les Latino-Américains ont toujours cultivé la rébellion par soif de liberté.

HCO : Et pour terminer ?

J-LM : Chaque fois que j’en ai l’occasion, je parle de l’Amérique latine, et en particulier de ces peuples qui luttent actuellement pour construire leur société différemment. En Europe, on devrait regarder dans cette direction, car c’est une source d’inspiration, de connaissances, de lutte et d’optimisme, dont on a bien besoin ici. Il n’existe pas d’autre endroit au monde où l’on trouve tout cela.

Hernando Calvo Ospina

journaliste et collaborateur du Monde diplomatique.

Une version en espagnol de cet entretien a été publiée sur le site de l’auteur :

http://www.hernandocalvoospina.com/

NOTE DU GRAND SOIR :

On se souvient aussi qu’en avril 2009, c’est la présence d’Hernando Calvo Ospina dans un avion régulier d’Air France qui incita les USA à dérouter cet avion. Voir : http://www.legrandsoir.info/L-homme-qui-fait-trembler-les-US


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