Bilan 2009: Vous avez dit irrumation? (From birthers to deathers: The telltale buzzwords of Obama’s first year)

31 décembre, 2009
Anti-Obama tea bag party (2009)
Les noirs seront l’égal des blancs le jour où ils auront le droit d’être aussi nuls que certains blancs. D’après Françoise Giroud
Je m’attends à ce qu’une femme latina ayant de la sagesse avec la richesse de ses expériences aboutirait plus souvent qu’à son tour à une meilleure décision qu’un homme blanc qui n’aurait pas vécu cette vie. Sonia Sotomayor (première juge de la Cour suprême hispanique, Berkeley, 2001)

Holdup électoral du siècle, multiplication des promesses non-tenues, critique constante du prédécesseur et reprise sans le dire de nombre de ses mesures, acceptation d’un prix Nobel avant même d’avoir accompli quoi que ce soit, radicalisation du discours et des réformes après avoir joué les centristes pendant toute la campagne, campagne mondiale d’auto-dénigration de son propre pays et promotion éhontée et mensongère de la religion musulmane, offres de dialogue offertes à tous les dictateurs de la planète et trahison des engagements existants avec les alliés …

En cette déroutante fin d’année 2009 et première année du premier président américain multiculturel et postmoderne (et notoire beau parleur!), où nombre de mots ne semblent plus vouloir dire ce qu’ils veulent dire …

Où, après une énième élection bidon en juin dernier, le dernier espoir des Iraniens, le prince Reza, se voit contraint de s’allier avec le plus bidon des mouvements pour la démocratie en Iran …

Où, après un énième attentat d’un de leur coreligionnaires suivi des habituelles dénégations de nos belles âmes, les nazislamistes du Hezbollah viennent de nous ressortir un petit joyau de double langage (deux versions différentes – arabe-anglais – de leur prétendue nouvelle charte) …

Et où, après la révélation des arrières-cuisines des réchauffistes et autres anti-omgistes, se voit dénoncer en Europe et en France comme fascistes la salutaire réaction de peuples face à des islamistes voulant imposer leur loi à leur pays d’adoption ou les mesures de gouvernements tentant de faire appliquer la loi face à des filières proprement mafieuses d’immigration clandestine ou des pratiques d’encagoulement des hommes ou des femmes contraires à toute règle élémentaire de sécurité …

Retour, avec le NYT, sur les principaux mots américains de l’année qui, de « birther » à « deather », « teabagger » ou « tenther » voire « wise latina woman », font la part belle et, avec ses sondages en chute libre, en disent long sur les peurs que suscite le nouveau pouvoir en place.

Extraits et explications:

- birther (« naissançard »): personne qui, sur le modèle des conspirationnistes dit « truthers » (« véritards ») pour les attentats du 11/9, met en doute la naissance américaine de Barack Obama et donc, selon la Constitution, sa légitimité présidentielle

- deather (« mortard ») : personne qui soupçonne l’Administration Obama de vouloir imposer un système de rationnement des soins avec commissions de triage des ayant droits aux soins et donc, pour les autres, à la mort

- teabagger (« sac-de-thésard »): participant à des manifestations anti-impôts contre l’Administration Obama en référence à la fameuse révolte anti-taxes de 1773 dite Tea Party (fête du thé) où, pour protester contre l’augmentation des taxes anglaises et au nom du principe d’auto-détermination (pas de taxe sans représentation), des colons américains ont jeté à la mer des cargaisons entières de thé anglais, mais aussi, d’où la connotation hautement péjorative, référence sexuelle à l’irrumation (fellation passive où l’homme frotte ses bourses dans la bouche de sa/son partenaire)

- Tenther (dixièmard): personne qui, au nom du 10e amendement à la Constitution américaine (protégeant les droits de l’individu et des Etats contre l’Etat fédéral), met en doute la légitimité des projets de réforme de l’Administration Obama

- wise Latina woman (sage latina): expression utilisée par la juge d’origine portoricaine Sonia Sotomayor dans un discours avant sa nomination à la Cour Supreme, qui, laissant entendre qu’à ses yeux l’origine ethnique et le genre avait un rôle dans la détermination du droit, en dit long sur les préjugés multiculturalistes qui ont porté au pouvoir l’Administration Obama

Tendance
L’année 2009 en dix mots
The New York Times
Traduit par Courrier international

Le New York Times publie tous les ans une liste des mots nouveaux qui ont marqué les douze derniers mois. Voici un extrait de l’édition 2009 de ce petit lexique.

Aporkalypse (Aporcalypse) : cette hypocondrie d’un nouveau genre incite à surréagir à la grippe A (H1N1), aussi appelée grippe porcine à ses débuts, en mars 2009. Elle se traduit par la prise de mesures inutiles, comme supprimer les scènes de baiser dans les telenovelas mexicaines ou ordonner l’abattage de tous les porcs en Egypte.

Car tone (musique moteur) : les écologistes sont de plus en plus nombreux à opter pour la voiture électrique ou hybride pour réduire leur empreinte carbone. Mais ce qui est bon pour la planète peut être un danger au coin de la rue, puisque les piétons n’entendent pas venir ces véhicules, dont le moteur est silencieux. Pour y remédier, certains constructeurs proposeront bientôt des sonorités de moteurs que l’on pourra télécharger, comme on le fait pour les sonneries de portables (ring tones).

Chimerica (Chimérique) : ce terme, popularisé par l’historien Niall Ferguson, désigne le tandem que forment la Chine et les Etats-Unis, deux pays extrêmement tributaires l’un de l’autre et qui, ensemble, dominent l’économie mondiale. Ce tandem est aussi de plus en plus souvent connu sous le le nom de G2.

Conflict minerals (métaux de guerre) : l’or, l’étain, le tungstène et le tantale entrent dans la fabrication de la plupart des composants électroniques, mais ils sont souvent extraits dans des pays instables. Comme pour les « diamants de sang », l’exploitation de ces minerais entretient donc des conflits en les finançant.

Gaymarry (gaypouser) : épouser quelqu’un du même sexe. Ce verbe est également utilisé de manière hyperbolique pour parler d’une relation non conventionnelle. Par exemple, « j’aime tellement mon téléphone portable que je veux le gaypouser ».

Great Recession (Grande Récession) : expression désormais consacrée pour désigner la période actuelle de crise économique, pas aussi grave que la Grande Dépression de 1929, mais néanmoins beaucoup plus sérieuse que les crises économiques précédentes.

Green Shots (pousses vertes) : les premiers signes de reprise économique.

Octomom (octomaman) : surnom donné à Nadya Suleman, une Californienne de 33 ans qui a accouché d’octuplés en janvier 2009. Ce prodige, résultat d’une fécondation in vitro, a fait de l’octomaman une célébrité dont les apparitions dans des émissions de télé-réalité, les courses-poursuites avec les paparazzis et les déboires financiers ont rythmé l’année 2009.

Sexting (sexto) : texto à contenu sexuel envoyé sous format texte ou photo. Sport notamment popularisé par le golfeur Tiger Woods et certaines de ses nombreuses maîtresses.

Vook : livre électronique hybride dans lequel sont intercalés des contenus vidéo.

Voir aussi:

The Buzzwords of 2009
Mark Leibovich and Grant Barrett
The New York Times
December 19, 2009

You could Tweet all the highlights of 2009 and still have time for dithering. But to catalog the lingo? It would be like one long torture memo. We need to impose a timetable. Let’s get right to our full plate.

It was a year for birthers, deathers and Tenthers to go all nine-iron on the Obama brand.

Catchphrases and buzzwords can tell us much about a year past — what resonated, what stuck, what the year revealed about the sensibility of the nation, whether you’re a wise Latina woman, a mini-Madoff, a teabagger or Balloon Boy.

But if ever there were a year to put buzzwords before a death panel, this would be it, before the aporkalypse comes.

If the year were a Government Motors car, it would be a clunker. There was so much distraction. Things like Great Recessions and mancessions will do that, distract you (like a Dracula sneeze). So will texting while driving, which is far more dangerous in the scheme of things than sexting (unless it’s sexting while driving), and maybe even hiking the Appalachian Trail. Whatever, it was a year when a lot of people acted stupidly.

What is there to say about a period in which Tea Parties, swine flu parties and a beer summit became desirable social engagements in certain circles?

If you think any of this sounds fun, you lie.

If this year were a state dinner, even the Salahis wouldn’t Salahi it.

If it were a purity test, it would be Scozzafava’d.

So let’s just call it an El Stiffo, pull the trigger and have Sully ditch the whole year in the Hudson. Declare 2009 a mulligan. You know Tiger wishes he could.

But that’s a public option. I’mma let you finish. —Mark Leibovich

Grant Barrett’s buzzwords for 2009:

aporkalypse

Undue worry in response to swine flu. Includes unnecessary acts like removing nonessential kisses from Mexican telenovelas and the mass slaughter of pigs in Egypt.

athey

An atheist. Usually derogatory.

birther

A person who believes that Barack Obama was not born in the United States and therefore can’t be president.

bonus tax

A proposed levy on bonuses given to employees of companies that received federal bailout money. Related terms included botax, a proposed levy on cosmetic procedures. It would be used to help pay for health care reform and is a play on Botox, a trade name for a substance used to smooth skin wrinkles. There was also cow tax, what critics call a proposed fee for methane emissions. Would it apply to methane-emitting cows, they wonder?

car tone

Music or ambient noise proposed for use by electric cars, whose quietness otherwise makes them go unnoticed by pedestrians.

Cash for Clunkers

A government program in which older automobiles are exchanged for pollution credits or rebates on newer and more fuel-efficient models. First popular in 1990 but resurgent in 2009.

Chimerica

The intertwined economies of China and the United States, which together dominate the world economy. Popularized by Niall Ferguson in his book “The Ascent of Money.”

conflict minerals

Gold, tin, tungsten and tantalum, widely used in electronic devices and commonly mined in politically unstable countries or regions. Related to conflict diamonds.

crash blossom

A headline that can be misconstrued, like “Shark Attacks Puzzle Experts.” Will Shortz is not in jeopardy; the sharks are just confounding scientists.

death panel

A supposed committee of doctors and/or bureaucrats who would decide which patients receive treatment, ostensibly leaving the rest to die. Also deather, someone who believes erroneously that the government would have death panels under health care reform.

Dracula sneeze

Covering the mouth with the crook of the elbow when sneezing, like Dracula hiding his face with a cape.

drive like a Cullen

To drive like a bat out of hell, like a member of the Cullen family in the “Twilight” vampire books by Stephenie Meyer.

Government Motors

A nickname for General Motors, which is now majority owned by the federal government.

El Stiffo

Gov. Arnold Schwarzenegger of California said he wasn’t El Stiffo, meaning a colorless character, after he was criticized for brandishing a large knife in a video promoting the sale of state property to raise money.

gaymarry, gay-marry

To marry someone of the same sex. Also used hyperbolically to mean to form an unconventional relationship, as in, “I love my new cellphone so much I want to gay-marry it.”

Great Recession

A reference to the current economic downturn. Used at least a few times for every recession since 1980, but never with such vigor as now.

green shoots

Signs of an economic recovery or of a company’s financial turnaround.

heinie

A pronunciation of H1N1, the swine flu virus.

I’mma let you finish

Part of Kanye West’s interruption of Taylor Swift’s acceptance speech at the MTV Video Music Awards, a widely popular joke meme on the Internet.

jeggings

Jean leggings.

mancession

A recession that affects men more than women. Also hecession.

meep

An exclamation used disruptively or nonsensically by young people. From Beaker of “The Muppet Show.”

mini-Madoff

A person who perpetrates a Ponzi scheme smaller than Bernie Madoff’s.

netbook

An inexpensive portable computer, usually smaller than a laptop but larger than a smartphone, intended mainly for use with the Internet.

Octomom

Nadya Suleman, who gave birth to octuplets in January.

orphan books

Volumes still in copyright but out of print and unavailable for sale, and whose copyright holders cannot be found. Rose in 2007 but peaked this year with the fierce discussion over the proposed Google Books settlement.

public option

A government-run health insurance program proposed as part of the health care legislation making its way through Congress.

sexting

The sending of sexual messages or pictures by mobile telephone.

social distancing

Staying away from other people so as not to catch or spread the flu. Common since late 2005 but surging in 2009.

swine flu party

A gathering held so people can be infected by a mild form of swine flu, in theory creating antibodies against more dangerous forms. Such a practice is universally discouraged by doctors.

Tea Party

An organized gathering of antitax, antigovernment and/or anti-Obama protestors. Also teabagger, a derogatory name for attendees of Tea Parties, probably coined in allusion to a sexual practice.

Tenther

A person who believes the federal government is mostly illegal because it usurps rights that belong to the states, in violation of the 10th Amendment, which reads, “The powers not delegated to the United States by the Constitution, nor prohibited by it to the States, are reserved to the States respectively, or to the people.”

torture memos

Bush administration documents that secretly authorized the torture of suspected terrorists.

vook

A digital book that includes some video in its text.

warmist

Someone who believes that the earth is jeopardized by becoming warmer. Shortened from global warmist and used mainly by people who are skeptical about global warming.

wise Latina woman

A term used by Judge Sonia Sotomayor in a speech before she was a Supreme Court justice, suggesting to some observers that she believed ethnicity and gender had a role in determining law.

ununbium

The temporary name of a newly found element, Uub for short. It comes from the Latin for the element’s number, 112.

Grant Barrett is the editorial director of the online dictionary Wordnik.com and co-host of the syndicated public radio show “A Way With Words.”


Identité nationale: Les sionistes ont même inventé le soft power! (Zionists even invented soft power!)

30 décembre, 2009
Alliance israélite UniverselleRentré à la maison, j’entendais parler de l’Affaire Dreyfus. Mon père nous lisait les articles de Zola et disait: La France, mes enfants, seul pays au monde dont le peuple pouvait se passionner et se déchirer pour défendre un juif innocent. Il me semblait que toute la beauté du monde, toute la justice de la terre s’étaient réfugiées dans ce pays qui portait le nom de France et que je rêvais de connaître un jour. Thérèse Mitrani (ancienne élève de l’AIU, mai 1956)
La distinction des croyances religieuses et des confessions ne pourra être opposée à personne comme un motif d’exclusion ou d’incapacité en ce qui concerne la jouissance des droits civils et politiques, l’admission aux emplois publics, fonctions et honneurs ou l’exercice des différentes professions et industries, dans quelque localité que ce soit. La liberté et la pratique extérieure de tous les cultes sont assurées à tous les ressortissants nationaux aussi bien qu’aux étrangers ; et aucune entrave ne pourra être apportée soit à l’organisation hiérarchique des différentes confessions, soit à leurs rapports avec leurs chefs spirituels. Déclaration de la conférence de Berlin (inspirée par les juristes de l’AIU, 1878)
Nous autres, démocrates chinois, nous sommes comme le Juifs dans l’ Allemagne nazie: le Parti communiste nous poursuit et nous extermine. Lorsque nous aurons tous disparu, vous, les Occidentaux, vous vous interrogerez gravement sur votre silence et votre indifférence. Liu Xia (femme du dissident chinois Liu Xiaobo)
Certains pays nous critiquent, redoutent un impérialisme chinois, mais nous nous sommes inspirés du modèle de l’Alliance française qui va bien au-delà de l’enseignement de la langue et présente aussi le cinéma, la littérature et les arts français… Tout comme le British Council, nous traduisons des manuels et notre budget est deux fois moins important que celui du Goethe-Institut allemand. Notre mission est d’encourager les jeunes à apprendre le chinois. On renforce ainsi les amitiés, les échanges et cela aidera à créer un futur meilleur pour l’humanité. Mme Xu Lin (directrice générale des Instituts de Confucius)
Aujourd’hui, les Chinois souffrent de se sentir incompris. Ils ont réalisé que le fait qu’ils parlent des langues étrangères ne suffisait plus. Il faut que la communication passe dans les deux sens. Diplomate chinois.
Le choix de Confucius pour patronner ce projet permet de désamorcer les critiques idéologiques. Confucius n’a-t-il pas été conspué pendant la Révolution culturelle ? En réhabilitant le vieux sage, le gouvernement chinois se démarque des excès de la révolution communiste et se replace dans une tradition de 2.500 ans qui prône la paix et l’harmonie. Le Point

Alliance française (1883, Barcelone), Società Dante Alighieri (1889, par le poète et écrivain Giosue Carducci), Goethe-Institut (Munich, 1925 sous le nom de Deutsche Akademie avec le géopoliticien Karl Haushofer), British Council (1938, Le Caire), Peace corps (1961), Fondation du Japon (1972), Instituto Cervantes (1991), Instituto Camões (1992), Institut de Confucius (Séoul, 2004) …

Après l’Amérique, Hollywood, Superman, les chants de Noël, les comédies musicales et le rock, les sionistes auraient-ils aussi inventé le soft power?

A l’heure où la Chine vient de montrer, devant le peu de réaction américaine et la non-réaction du Pays des droits de l’homme (voyage d’affaires de notre premier ministre oblige après en octobre dernier les accords UMP avec le parti communiste chinois), le peu de cas qu’elle fait de l’Occident en condamnant le jour même de Noël le dissident Liu Xiaobo à 11 ans de prison …

Et où, forts de leur nouvelle puissance (jusqu’à tenter d’acheter une mine d’or dans les zones militaires du Nevada!), les « nouveaux maîtres du monde » (dixit un dossier spécial du Point de 82 pages), s’essaient à leur tour au soft power avec l’ouverture de centres culturels et de langue à travers le monde, les Instituts de Confucius (bientôt 300, depuis 2004, dans près de 90 pays) …

Retour, à la veille justement de ses 150 ans, sur le grand oublié de ces réseaux culturels qui en est en fait l’ancêtre (l’Alliance française lui doit même son nom!), l’Alliance Israélite Universelle.

Et surtout, histoire de mesurer le chemin parcouru, sur les circonstances et les principes qui en avaient été à l’origine.

Fondée à Paris en 1860 par un groupe de six personnalités juives autour du juriste Adolphe Crémieux, l’Alliance Israélite Universelle répondait surtout à l’indignation soulevée par l’Affaire de Damas (juifs accusés du crime rituel d’un père franciscain et de son serviteur arabe en 1840) et l’Affaire Mortara (enfant juif converti en secret par une servante catholique et enlevé en 1858).

Résolus à poursuivre, contre les discriminations et les statuts de citoyens de 2e classe (la dhimmitude) dont était alors victimes les communautés juives d’Afrique du Nord et d’Orient, l’émancipation des juifs commencée en 1792 avec la Révolution française et étendue à une partie de l’Europe par les troupes napoléoniennes (avant le décret de 1870 initié justement par leur fondateur pour les indigènes – juifs comme musulmans – d’Algérie), ces derniers y voyaient une synthèse, fortement teintée de l’idée de « mission civilisatrice du ministre de l’Education et des colonies Jules Ferry (version elle-même laïcisée du missionarisme chrétien), des idéaux des Lumières et des principes du judaïsme.

Cependant, l’AIU ne se limita jamais, comme à la conférence de Berlin en 1878 suite à la guerre russo-turque, à la défense des minorités juives (de la Turquie d’Europe), mais intervint aussi, dès l’année de sa fondation en 1860, en faveur des chrétiens du Liban victimes d’émeutes populaires (de la part des Druzes) et, trois ans plus tard, des protestants d’Espagne emprisonnés pour prosélytisme.

Et surtout, au-delà des interventions auprès des Etats, elle préparait, dès sa première école en octobre 1862 à Tétouan au Maroc, les juifs à l’émancipation avec son réseau d’écoles, de l’Afrique du Nord aux Balkans et à la Perse …

Historique de l’Alliance

Le 17 mai 1860, dix-sept jeunes juifs français se réunissent au domicile parisien de l’un d’entre eux. Parmi eux, des médecins, des enseignants, des journalistes, des juristes, des hommes d’affaires… : autant de représentants de la bourgeoisie juive libérale de la fin du XIXe siècle, héritière des Lumières et de l’Emancipation, profondément patriote sans renier pour autant ses origines.

A l’issue de cette rencontre, six d’entre eux rédigent l’Appel de l’Alliance, texte fondateur de la nouvelle institution.

« Rassembler tous les cœurs généreux pour lutter contre la haine et les préjugés. Créer une société de jeunes israélites idéalistes et militants qui se sentiraient solidaires de tous ceux qui souffrent par leur condition de juifs ou tous ceux qui sont victimes de préjugés quelle que soit leur religion. Faire enfin que la culture supplante l’ignorance de quelques fanatiques, pour le bien de tous. […] Si vous croyez que ce serait un honneur pour votre religion, une leçon pour les peuples, un progrès pour l’humanité, un triomphe pour la vérité et pour la raison universelle de voir se concentrer toutes les forces vives du judaïsme, petit par le nombre, grand par l’amour et la volonté du bien, venez à nous, nous fondons, nous fondons l’Alliance israélite universelle. »

Une synthèse des principes du judaïsme et des idéaux de 1789

L’historien Michaël Graetz commente justement : Les fondateurs préconisèrent dans leur manifeste de 1860 une synthèse des idées de 1789, d’égalité, de justice et des droits de l’homme, et des principes du judaïsme, de sa conception d’un Dieu unique et de sa foi en une rédemption universelle au temps du Messie. Il est bon de rappeler les noms de ces six fondateurs, jeunes (la moyenne d’âge est de trente-trois ans) et enthousiastes :
– Charles Netter, fils d’une longue lignée de rabbins, lui-même homme d’affaires fortuné, depuis toujours attentif au sort des communautés d’Europe ;
– Narcisse Leven, avocat, collaborateur d’Adolphe Crémieux, déjà actif dans diverses œuvres de bienfaisance ;
– Isidore Cahen, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, professeur de philosophie, partisan affirmé de la liberté de l’enseignement et du principe de la séparation des Eglises et de l’Etat ;
– Eugène Manuel, lui aussi normalien, poète et homme de lettres ;
– Aristide Astruc, rabbin d’origine portugaise (sa famille s’est installée à Bayonne sous Louis XIII), adversaire déclaré des excès de l’assimilationnisme ;
– Jules Carvallo, enfin, le doyen, âgé de quarante-et-un ans, ingénieur des Ponts et Chaussées, pionnier des chemins de fer, président-fondateur d’un journal, L’Opinion Nationale, de tendance plutôt favorable à l’Empire.
Il y a, bien sûr, un grand absent : Adolphe Crémieux. Profondément déstabilisé par la récente conversion de ses enfants au catholicisme – à l’initiative de son épouse -, l’avocat nîmois, véritable instigateur de la fondation de l’AIU, n’a pas voulu apparaître au premier plan de ceux qui lançaient le projet. Mais trois ans plus tard, en 1863, il allait être porté à la présidence de l’institution.

La protection des minorités

Le combat pour l’égalité des droits – non seulement pour les juifs, mais pour toutes les minorités religieuses – figure parmi les priorités de l’Alliance.
Dès 1860, l’année même de sa fondation, elle intervient en faveur des chrétiens du Liban victimes d’émeutes populaires. En 1863, elle intercède auprès du ministre de la Justice espagnol pour des protestants emprisonnés auxquels on reproche leur propagande en faveur de leur religion. Dans la plupart des pays d’Europe, elle tente ainsi d’obtenir la grâce ou le sursis pour des malheureux condamnés injustement parce qu’ils n’étaient protégés par aucune juridiction, par aucune puissance.
A l’issue de la guerre russo-turque de 1877, une réunion des principales puissances est convoquée à Berlin, en juin 1878. Considérant que cette réunion internationale peut fournir l’occasion d’aborder en particulier la question des minorités juives dans toute la Turquie d’Europe, l’Alliance décide d’envoyer une délégation à Berlin. Ainsi la question juive est-elle introduite dans un ordre du jour qui n’en prévoyait pas le règlement. C’est une véritable « première » en matière de relations internationales.
Le succès est inespéré : sur proposition de la délégation française, soutenue par l’Allemagne et l’Angleterre, les conclusions suivantes sont adoptées : « La distinction des croyances religieuses et des confessions ne pourra être opposée à personne comme un motif d’exclusion ou d’incapacité en ce qui concerne la jouissance des droits civils et politiques, l’admission aux emplois publics, fonctions et honneurs ou l’exercice des différentes professions et industries, dans quelque localité que ce soit. La liberté et la pratique extérieure de tous les cultes sont assurées à tous les ressortissants nationaux aussi bien qu’aux étrangers ; et aucune entrave ne pourra être apportée soit à l’organisation hiérarchique des différentes confessions, soit à leurs rapports avec leurs chefs spirituels. »

L’accès à la culture française et à la modernité

Aux yeux des dirigeants de l’Alliance, l’accès à la culture est aussi une condition sine qua non de l’émancipation et participe du processus de « régénération » – terme compris dans l’acception de l’époque – qui a pour but de faire des juifs des citoyens modernes et éclairés, partout à travers le monde. La création d’écoles s’impose donc d’emblée comme corollaire indispensable à l’action d’aide et de soutien aux juifs opprimés. Ce projet est déjà inscrit dans l’Appel de l’Alliance de 1860: « Si vous croyez qu’un grand nombre de vos coreligionnaires, encore accablés par vingt siècles de misère, d’outrages et de proscriptions, peuvent retrouver leur dignité d’hommes, conquérir leur dignité de citoyens ; si vous croyez qu’il faut moraliser ceux qui sont corrompus, et non les condamner ; éclairer ceux qui sont aveuglés, et non les délaisser ; relever ceux qui sont abattus, et non se contenter de les plaindre ; défendre ceux qui sont calomniés, et non se taire […], israélites du monde entier, venez, écoutez notre appel, accordez-nous votre adhésion, votre concours. »

En octobre 1862, l’Alliance ouvre sa première école à Tétouan, au Maroc. La première pierre est posée de ce qui va peu à peu devenir un réseau scolaire intense et rayonnant.
Ainsi l’Alliance est-elle parvenue à articuler sous une forme moderne la tradition de solidarité juive.

Voir aussi le dossier de presse du livre d’Elisabeth Antébi (« Les Missionnaires Juifs de la France », 1999):

Dans cet ouvrage remarquable, l’auteur retrace et documente une partie de l’histoire de l’Alliance israélite universelle, véritable saga pédagogique et humaniste dont l’influence fut énorme. Fondée en 1860 à Paris, on sait qu’elle créa des écoles de plusieurs types dans tout le bassin méditerranéen et bien au-delà afin d’offrir aux jeunes juifs toutes les possibilités d’éducation intégrée dans les valeurs universelles de la République. L’extrême richesse de ce livre réside dans le très large usage des archives longuement citées, surtout de la correspondance de ces missi dominici de la culture. Dans des conditions de précarité inimaginables et avec un enthousiasme incroyable, ces véritables consuls juifs mirent sur pied des écoles primaires, secondaires et professionnelles fondées sur les valeurs d’un judaïsme ouvert sur le monde. Des milliers d’enfants sont entrés par l’AIU dans le monde moderne en même temps qu’ils s’affirmaient comme des juifs à part entière. De Mogador à Ispahan, de Sofia au Caire et bien sûr en Palestine, des hommes et des femmes se dévouèrent sans compter.[…] Trois établissements scolarisent en 1865 dans tout le réseau de l’AIU 680 élèves. Ils seront près de 48 000 répartis dans 127 institutions en 1939. Au milieu du démantèlement de l’Empire ottoman, des guerres européennes, la foi de ces hommes et de ces femmes dans les nécessités de l’éducation ne faiblira pas. Ce livre est la chronique inspirée d’une réussite évidente et capitale dans l’histoire du judaïsme. On éprouve beaucoup d’émotion à la lecture de ces documents parfaitement replacés dans leurs contextes, inoubliables souvenirs d’une splendeur passée. » Dominique Bourel, Culture de France en Israël, revue de l’ambassade de France, mars-avril 2000.

« Portraits de croisés du judaïsme : Dans son huitième ouvrage, Les missionnaires juifs de la France, E. Antébi fait corps avec ses héros, elle enrichit la galerie des portraits et fournit les clefs du monde que nous avons perdu. Vous mesurerez combien cette perte est cruelle, combien elle contribue, avec d’autres, à l’amenuisement de la France. […) Elizabeth Antébi a voulu en exergue cette confidence d’une ancienne élève de l’AIU (mai 1956), Thérèse Mitrani : ‘Rentré à la maison, mon père nous lisait les articles de Zola et disait : La France, mes enfants, seul pays au monde dont le peuple pouvait se passionner et se déchirer pour défendre un juif (Dreyfus) innocent. Il me semblait que toute la beauté du monde, toute la justice de la terre s’étaient réfugiées dans ce pays qui portait le nom de France et que je rêvais de connaître un jour.’ […] Les Alsaciens furent nombreux …[…] Ajoutez ceux de Smyrne, Andrinople, Salonique, Constantinople, de Turquie et des Balkans, l’élite, en première ligne, suivie de l’axe Livourne-Salonique, l’axe séfarade pur qui entraîne juifs italiens et tunisiens suivis de loin par les piétailles, Afrique du Nord, puis déclassés, Syrie, feu Eretz Israël devenue Palestine malgré Jérusalem ou ce qu’il en reste, Mésopotamie et les égarés de l’Asie et de l’Afrique profonde, sans oublier les juifs ‘russes’ difficiles à vivre, que poussent les pogroms, terreau pour les commentateurs de Marx.[…] Rien n’échappe à Elizabeth Antébi. Autour de vingt-quatre portraits en pied, hommes et femmes, croqués en peu de mots, elle balaie un siècle et, de New York à l’Asie centrale, une moitié de la planète. » Pierre Chaunu de l’Institut, Le Figaro, mardi 28 décembre 1999.

« L’auteur offre des portraits saisissants et vrais de personnages qui pourraient tous nourrir des scénarios inoubliables. Parfois la grande Histoire les attend au tournant de leur lutte modeste et courageuse. Voilà David Sasson confronté au massacre des Arméniens ; voilà Joseph Néhama (1880-1971) à Salonique, durant l’horreur absolue incarnée par le monstrueux Aloïs Brunner. Leurs témoignages, leurs écrits, rapportés ici, constituent des documents inestimables. » L’Arche, janvier 2000.

« La République avait ses ‘hussards noirs’, l’Alliance israélite universelle eut les siens. Ces missi dominici du judaïsme libéral voyaient dans la culture française issue des Lumières et de l’esprit révolutionnaire un puissant facteur de progrès. Parfois au péril de leur vie, ils s’acharnèrent à développer l’enseignement de notre langue dans les Balkans, au Maghreb et même au Moyen-Orient. A travers vingt portraits, E. Antébi leur rend un hommage très engagé. Pour autant, elle n’occulte en rien la violence des conflits qui opposèrent ces hommes aux juifs orthodoxes, souvent influencés par l’Allemagne, comme aux militants sionistes, résolus à pourfendre ces hérauts de l’assimilation. » Rémi Kauffer, Le Figaro Magazine, Samedi 13 novembre 1999.

Voir enfin:

Quand le monde parlera chinois
Afin d’accroître son influence et de rassurer le reste du monde sur ses ambitions de développement pacifique, la Chine a multiplié ces dernières années l’installation d' »instituts Confucius » sur les cinq continents. Ils sont débordés par leur propre succès !

De notre correspondante en Chine, Caroline Puel
LE POINT SPÉCIAL CHINE
le 25/12/2009

À quelques centaines de mètres de la Porte de la Victoire (« Deshengmen ») qui marquait autrefois l’entrée Nord de Pékin – à l’endroit même où s’arrêtaient jadis les caravanes des « barbares étrangers » – se dresse un élégant immeuble de cinq étages en briques grises, aux huisseries laquées de rouge. C’est là que se trouve le siège des instituts Confucius. La modernité des installations ne laisse aucun doute sur l’importance des moyens mis à disposition de cette tête de pont de la diplomatie culturelle chinoise. La présidente des instituts Confucius n’est autre que Mme Liu Yandong, une belle et énergique femme de 64 ans, proche du président chinois, entrée au Bureau politique en 2007, vice-présidente du Sénat (CCPCC – Chinese Communist Party Central Committee) et chargée des questions d’éducation parmi les cinq très influents conseillers d’État.

Sur le modèle de l’Alliance française

« Ces instituts Confucius sont une plate-forme de coopération et d’échanges avec les experts, mais aussi le grand public des pays étrangers, auquel nous voulons présenter l’histoire et la réalité de la Chine d’aujourd’hui », explique dans un style très ouvert la directrice générale, Mme Xu Lin. Très réputée dans le domaine de l’éducation, cette femme de 55 ans a été accueillie en novembre parmi les quelque deux cents conseillers du Premier ministre chinois. Opération de propagande ? L’accusation a fusé en Australie en 2007 de la bouche du professeur Jocelyn Chey, qui avait été dans les années 1990 consul général à Hongkong. « Certains pays nous critiquent, redoutent un impérialisme chinois, mais nous nous sommes inspirés du modèle de l’Alliance française qui va bien au-delà de l’enseignement de la langue et présente aussi le cinéma, la littérature et les arts français… Tout comme le British Council, nous traduisons des manuels et notre budget est deux fois moins important que celui du Goethe-Institut allemand », explique Mme Xu Lin. « Notre mission est d’encourager les jeunes à apprendre le chinois. On renforce ainsi les amitiés, les échanges et cela aidera à créer un futur meilleur pour l’humanité », déclarait en novembre Mme Liu Yandong, en accueillant un millier de boursiers étrangers. « Aujourd’hui, les Chinois souffrent de se sentir incompris. Ils ont réalisé que le fait qu’ils parlent des langues étrangères ne suffisait plus. Il faut que la communication passe dans les deux sens », explique un diplomate chinois.

Une tradition qui prône la paix et l’harmonie

Le choix de Confucius pour patronner ce projet permet de désamorcer les critiques idéologiques. Confucius n’a-t-il pas été conspué pendant la Révolution culturelle ? En réhabilitant le vieux sage, le gouvernement chinois se démarque des excès de la révolution communiste et se replace dans une tradition de 2.500 ans qui prône la paix et l’harmonie. Ce message, poussé par les succès économiques de la Chine, fait des émules. Lorsque le premier institut Confucius a ouvert en 2004, la Chine prévoyait d’en inaugurer 100 avant 2010. Or, ce sont plus de 282 « centres Confucius » qui se sont implantés depuis dans 88 pays, toujours en partenariat avec une université ou une région, sans parler des 272 « classes Confucius » destinées aux écoliers du primaire et du secondaire.

En France, treize instituts Confucius ont ouvert ces dernières années, deux sont en projet (à La Réunion et à Bordeaux) et les premières « classes Confucius » démarrent. Le dispositif est pratiquement le même en Allemagne ou en Corée du Sud, mais le Royaume-Uni en accueille déjà le double et aux États-Unis le développement est carrément fulgurant (près de 60 instituts Confucius). 230.000 étudiants étrangers dans le monde suivent cette année une formation dans un centre Confucius et plus de 500.000 ont été formés depuis 2004. Le problème de Mme Xu Lin est aujourd’hui de répondre à la demande… « J’ai 300 demandes d’ouverture en attente… Jamais, nous n’aurions imaginé, voilà cinq ans, qu’il y aurait un tel engouement pour l’apprentissage du chinois. Aujourd’hui, plus de 40 millions d’étrangers apprennent notre langue (dont 36 millions d’origine chinoise). Tous les jours, je reçois de nouvelles requêtes pour ouvrir un institut, mais je veux maintenir la qualité de l’enseignement et il me faut encore trouver des financements ! »…


Identité nationale: Cachez ces chiffres que je ne saurai voir (No numbers, please, we’re French!)

29 décembre, 2009
Profiling folliesNobody's illegal (mural, France, 2005)
Foreign-born youths (France: 1968-2005)Dans certains dossiers, les personnes contrôlées présentent des profils tellement éloignés des profils traditionnels des terroristes qu’il n’y a pas la moindre possibilité qu’il ou elle soit un terroriste. Ce n’est bon pour personne d’être arrêté uniquement pour obtenir des statistiques raciales équilibrées. Lord Carlile
Ce qu’ils ont fait avant avec les Juifs, ils le font maintenant avec nous. Jeune berlinois d’origine libanaise (primé par le SPD en 2006)
En 1979, il y avait tous les jours des manifestations. Tous les jours, les islamistes mettaient des cadavres de moutons ensanglantés dans des linceuls (simple drap blanc qui couvre le corps d’un défunt) en criant au « martyr » ou encore : « je tuerais, celui qui a tué mon frère ». Trompés par ces draps ensanglantés, de nombreux Iraniens ont rejoint la révolution avant d’apprendre plus tard qu’ils avaient pleuré des moutons qui ont fini en Kebab dans le ventre des mollahs. Iran-Resist
Les scanners « permettent de voir jusqu’aux parties génitales, si une femme a de gros ou de petits seins », s’est insurgé le social-démocrate bavarois Wolfgang Kreissl-Dörfler, qui voit là l’illustration de la « paranoïa des ministres de l’intérieur » des Vingt-Sept en matière de terrorisme. Le Monde (23.10.08)
Selon le rapport confidentiel que s’est procuré le Figaro, quelque 300 000 Africains pénètreraient chaque année clandestinement dans l’Union européenne. 80% d’entre eux utiliseraient les services d’organisations de trafiquants, dont les revenus pour ce type d’activité sont estimés à 300 millions de dollars, soit 237 millions d’euros, par an. (…) «Les groupes criminels d’Afrique de l’Ouest, en majorité nigérians, sont souvent décrits comme des réseaux, précise le rapport, les experts de chaque zone pouvant être associés rapidement à d’autres de manière transversale. [Une telle] flexibilité rend ces groupes extrêmement résistants à l’action des forces de l’ordre : il est virtuellement impossible de décapiter une organisation criminelle en Afrique, parce que sa structure est essentiellement horizontale. Le système du «havalah» est très fréquemment employé : ce mode traditionnel de transfert de fonds dans le monde arabe, qui se pratique par le biais d’intermédiaires et sans aucune trace écrite, permet notamment aux groupes criminels de racketter facilement les familles d’immigrants, en exigeant d’elles des sommes supplémentaires ou des recouvrements d’avances de paiement. Rapport ONUDC (2006)
Un chiffre étonnamment stable: contrairement à ce que l’on croit souvent, la proportion d’immigrés ne varie guère depuis le début des années 1980. Le Monde
Cet article du 4 décembre montre que les bons sentiments et la volonté pédagogique de redresser l’opinion publique qui pense mal conduisent à des catastrophes. Ils conduisent à piétiner la déontologie minimale de tout journaliste qui se respecte dont le devoir est d’informer et non de consoler ou de rassurer. Le Monde vient de faire la démonstration que les chiffres peuvent être manipulés et, à l’opposé de ses intentions sans doute, conforte ainsi ceux qui pensent que les médias ne disent pas la vérité sur la question de l’immigration. Michèle Tribalat
On a voulu rester sobre pour ne pas choquer les sensibilités de l’Insee, pour que ce soit publiable par eux mais ils ont pas envie de le traiter. Toute nouvelle avec des infos de type forte concentration au delà de ce qu’on aurait pu imaginer, l’Insee préfère ne pas informer plutôt que de risquer de publier une nouvelle sensible. Par peur de réveiller le racisme en France. Michèle Tribalat

A l’heure où, pour continuer à se cacher la vérité du terrorisme, nos aéroports vont devoir, comme nos policiers pour la délinquance, dépenser toujours plus de millions et de temps à fouiller toutes les petites grand-mère juives de la planète qui appellent au massacre des « croisés »

Et où, pendant qu’à la veille d’un nouvel ultimatum les mollahs nous refont « le coup des moutons » de 1979, l’omerta continue sur les quelque 300 000 Africains qui, via de véritables filières mafieuses avec complices dans les consulats européens, réseaux de soutien en Europe et toutes sortes d’activités parallèles (drogue, fraude, falsification, corruption de fonctionnaires, prostitution), pénètrent chaque année illégalement l’espace européen pour un trafic qui approchait les 240 millions d’euros en 2006 et des passages de 300 à 3000 euros …

Retour, avec la critique d’un article du Monde par Michèle Tribalat, sur l’une de nos exceptions si françaises, à savoir le tabou des chiffres ethniques.

Qui, quand il ne condamne pas les débats à des généralités aussi oiseuses que bien-pensantes, contraint nos rares médias qui tentent de les faire sortir à n’en retenir que ceux qui confortent la pensée unique et à soigneusement éviter ceux qui fâchent.

Ainsi, si l’on s’en tient à l’immigration officielle pour la seule France métropolitaine en n’explicitant jamais la disctinction « immigrés »/ »étrangers »(sans compter les sous-estimations comme en 1999), il est effectivement tout à fait justifié de rappeler une énième fois que la « proportion d’immigrés ne varie guère depuis le début des années 1980″ (de 7,4% en 1982 à 8% en 2006).

Pourtant, une réelle prise en compte de la réalité vécue par nombre de lecteurs, n’aurait-elle pas exigé de développer un peu plus la question de la perception commune qui y voit au contraire une augmentation du fait que les nouvellement naturalisés ne vont tout simplement pas changer du jour au lendemain d’apparence et surtout de comportement?

De même, s’il est effectivement vrai que « les nouveaux immigrés viennent de terres de plus en plus lointaines, comme l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud-Est », fallait-il, pour illustrer les origines en baisse, citer l’Algérie et la Tunisie et omettre le Maroc où la tendance est précisément inverse?

Enfin, connaissant la nature sensible du sujet, comment expliquer qu’une journaliste digne de ce nom ne prenne pas la peine non seulement de consulter mais de citer les avis divergents y compris parmi les chercheurs, ce qui lui aurait de plus évité l’actuelle polémique?

Michèle Tribalat au Monde: «Vérifiez vos chiffres sur l’immigration»
Michèle Tribalat, directrice de recherche à l’Institut national des études démographiques, et spécialiste de l’immigration, a été choquée du traitement sinon manipulateur du moins maladroit des chiffres par Anne Chemin, journaliste du Monde. Elle réagit dans cette tribune, également envoyée au Monde, pour remettre un peu les faits sur leurs pieds. Marianne2.fr a proposé à Anne Chemin, journaliste auteur de l’article, de répondre ici même à Michelle Tribalat.

J’aimerais revenir sur le dossier du Monde du 4 décembre intitulé Le nouveau visage de la France, terre d’immigration.

Il y est écrit : « Sous l’effet de ces restrictions, les flux migratoires se stabilisent : la France compte 4 millions d’étrangers en 1982, 4,1 millions en 1990, 4,3 millions en 1999, 5 millions en 2006, soit entre 7,4 % et 8 % de la population française ».

Tout d’abord, il ne s’agit pas d’étrangers mais d’immigrés. Autre précision, les chiffres cités sont ceux de la France métropolitaine. Mais passons.

Entre 1982 et 2006, l’augmentation, qui se produit presque entièrement sur la dernière période, est de 25%. Décrire cette évolution comme une stabilisation est proprement mensonger. L’indicateur de fécondité, qui est passé de 1,66 en 1993 à 2,0 aujourd’hui, d’après les chiffres publiés par l’Insee, s’est accru de 20 %. Qui oserait parler d’une stabilisation?

Voilà un graphique qui permet de connaître l’évolution de la proportion d’immigrés en France de manière un peu plus objective et qui couvre près de 100 ans, puisque l’article du 4 décembre n’hésite pas à remonter très loin en arrière.

Le commentaire honnête de cette évolution est, qu’après une phase de stabilisation qui dure, si l’on prend les chiffres des recensements au pied de la lettre, de 1975 à 1999, la France a renoué avec l’immigration étrangère, ce qui a porté la proportion d’immigrés à 8,2 % en 2006 (et non pas 8 %). On pourrait même ajouter qu’en 2006 la France connaît la proportion d’immigrés la plus forte de son histoire. Par ailleurs, il faut avoir une pratique cohérente des arrondis. Il faut choisir. C’est soit 7 % à 8 %, soit 7,4 % à 8,2 %, mais pas 7,4 % à 8 %.

(…)

Si l’on veut soutenir que la période 1982-2006 est une période de stabilisation, alors il faut déclarer qu’il ne s’est rien passé depuis la dernière guerre.

La vérité est que l’on a renoué, depuis le milieu des années 1990, avec un régime migratoire qui, en termes quantitatifs, a plus à voir avec le pic 1968-75 qu’avec les années précédentes. On se demande bien d’ailleurs comment la France aurait pu rester cette « terre de brassage » dont il est question dans l’article s’il ne s’était rien passé depuis la guerre. Il est vrai que, comme il est écrit, près d’un habitant sur quatre a, non pas un grand-parent, mais au moins un parent ou un grand-parent immigré. Je suis l’auteur de l’estimation (Tribalat M., « Une estimation des populations d’origine étrangère en 1999 », Population, 59 (1), 2004).

Le plus grave reste à venir.

L’infographie qui illustre l’article du Monde fait le départ entre les régions d’origine qui montent et celles qui baissent. Il y aurait donc trois régions qui monteraient (l’Afrique noire, la Turquie et l’Asie du Sud-Est) et trois régions qui baisseraient (l’Algérie, le Portugal et la Tunisie). L’emploi de l’article « les » ne laisse aucun doute sur l’exclusivité ou l’exemplarité de ces évolutions. L’emploi du temps présent en souligne l’actualité. On ne parle pas des régions qui ont monté ou qui ont baissé, mais des régions qui montent ou qui baissent.

Première critique: On ne peut parler de la période récente (ce que laisse entendre l’emploi du présent) en arrêtant la série à 1999, c’est-à-dire il y a dix ans.

Il n’est pas difficile d’avoir des données plus récentes, que l’on trouve en ligne sur le site de l’Insee pour le premier janvier 2005. Ce n’est pas 2009 mais enfin c’est moins vieux que 1999.

(…)

Pourquoi avoir oublié le Maroc ?
Pourquoi avoir tronqué la série, au prix de contresens absolus ?
Entre 1999 et 2005, le nombre d’immigrés d’Algérie au augmenté de 105 000 personnes, soit un accroissement de 18 %. Bon, c’est vrai que, pour Le Monde, au-dessous de 25 % c’est une stabilisation. Dans ce cas, pourquoi mettre en exergue des évolutions aussi plates que celle qui a affecté la population immigrée originaire de Tunisie ? D’après Le Monde, le nombre d’immigrés de Tunisie, qui passe de 202,5 milliers en 1982 à 201,5 milliers en 1999, a baissé (-0,5 %), alors que la population immigrée se stabilise en augmentant de 25 % !
Voilà un véritable exercice pédagogique de la part du Monde.

Quant à l’utilisation du solde migratoire, j’ai écrit de nombreuses fois ce que j’en pensais. Je n’y reviendrai pas. Que Le Monde, habituellement présenté comme le journal de référence en France, se soit livré à pareil montage est désespérant.
Cet article du 4 décembre montre que les bons sentiments et la volonté pédagogique de redresser l’opinion publique qui pense mal conduisent à des catastrophes. Ils conduisent à piétiner la déontologie minimale de tout journaliste qui se respecte dont le devoir est d’informer et non de consoler ou de rassurer.
Le Monde vient de faire la démonstration que les chiffres peuvent être manipulés et, à l’opposé de ses intentions sans doute, conforte ainsi ceux qui pensent que les médias ne disent pas la vérité sur la question de l’immigration. Cet article est manifestement l’illustration de ces mensonges qui entretiennent la méfiance dans l’opinion publique.

Mercredi 9 Décembre 2009
Michèle Tribalat – Démographe (INED)

Voir aussi:

Enquête
Le nouveau visage de la France, terre d’immigration
Le Monde
03.12.09

A l’heure de la controverse sur l’identité nationale, beaucoup feignent d’oublier que la France, depuis près de 150 ans, est une terre d’immigration. Au XIXe siècle, alors que ses voisins envoyaient des millions d’émigrants vers l’Amérique, la France accueillait déjà des travailleurs venus de toute l’Europe et cette politique s’est poursuivie tout au long du XXe siècle. Ce brassage qui a transformé en profondeur le visage de la France a fait de l’Hexagone l’un des pays les plus multiculturels du monde. La France, résume l’historien Gérard Noiriel, est ainsi devenue « l’Amérique de l’Europe ».

Cette longue histoire a diversifié en profondeur l’origine des Français : selon les démographes Catherine Borrel et Patrick Simon, un quart des enfants de moins de 18 ans qui vivent sur le territoire français ont au moins un grand-parent maternel né à l’étranger. « La France, à la différence de ses voisins, est un vieux pays d’immigration, explique le démographe François Héran dans Le Temps des immigrés (Seuil, 2007). A de rares interruptions près, comme la crise des années 1930 ou le choc de 1974, elle accueille des migrants depuis le milieu du XIXe siècle. »

En 1891, la France comptait ainsi plus d’un million d’étrangers venus de Belgique, d’Italie, d’Allemagne, d’Espagne ou de Suisse. « Ils seront rejoints dans l’entre-deux-guerres par les Polonais, les Russes et les Arméniens, écrivent Catherine Borrel et Patrick Simon dans Histoires de familles, histoires familiales (INED, 2005). La reconstruction et le décollage économique des années 1950 et 1960 verront les flux d’émigration s’intensifier. » La France des « trente glorieuses » accueille alors des Algériens, des Portugais, des Marocains et des Tunisiens.

Au début des années 1970, alors que la crise pétrolière se profile, l’immigration de travail qui avait nourri les flux migratoires de l’après-guerre est rigoureusement encadrée : suspension de l’immigration des salariés, instauration d’une politique de retours volontaires (le « million Stoleru »), expulsion de ceux que l’on n’appelle pas encore les sans-papiers.

Sous l’effet de ces restrictions, les flux migratoires se stabilisent : la France compte 4 millions d’étrangers en 1982, 4,1 millions en 1990, 4,3 millions en 1999, 5 millions en 2006, soit entre 7,4 % et 8 % de la population française. Un chiffre étonnamment stable : contrairement à ce que l’on croit souvent, la proportion d’immigrés ne varie guère depuis le début des années 1980. Associée à un taux de fécondité record – le plus élevé de l’Europe des Vingt-Sept -, cette stabilisation des flux migratoires fait aujourd’hui de la France une exception par rapport à ses voisins. Selon Eurostat, l’immigration contribue à hauteur de 20 % à la croissance de la population française, contre 60 % en Irlande, 70 % au Danemark, 75 % en Belgique et… 86 % en Espagne ! « Dans l’Europe des Vingt-Sept, la croissance démographique est principalement due à l’immigration, sauf en France, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne », constate Giampaolo Lanzieri dans une note d’Eurostat.

Si l’immigration s’est stabilisée, son visage, en revanche, s’est transformé. Aux jeunes célibataires venus du Maghreb pour travailler en usine dans les années 1970 se sont substitués peu à peu des femmes et des enfants accueillis dans le cadre du regroupement familial. « Au fil du temps, les raisons de migration ont changé et, depuis 1974, elles ont essentiellement trait à des motifs familiaux », soulignent Olivier Monso et François Gleizes, dans une étude publiée en novembre par l’Insee. Les pays d’origine, eux aussi, se modifient : les immigrés viennent de terres de plus en plus lointaines, comme l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud-Est.

Cette longue histoire de l’immigration française a donné naissance à un phénomène que la plupart de ses voisins ignorent : l’émergence de deuxièmes, voire de troisièmes générations d’immigrés. « Le reste de l’Europe, à l’exception de la Suisse et, dans une moindre mesure, de l’Allemagne fédérale, ne connaît pas au même degré ce phénomène, écrit François Héran dans Le Temps des immigrés. L’Angleterre a longtemps pratiqué des échanges intenses avec les pays du Commonwealth peu propres à stabiliser les secondes générations. Au sud de l’Europe, l’immigration est trop récente pour que le problème se pose. »

Au fil des décennies, ces deuxièmes, voire troisièmes générations ont façonné en profondeur le visage de l’Hexagone, laissant croire à beaucoup de Français que l’immigration ne cessait de croître. Selon les travaux de Catherine Borrel et Patrick Simon, la France comptait ainsi, en 1999, 4,5 millions de descendants d’immigrés : la deuxième génération représentait alors 7,7 % de la population totale, soit presque autant que la première génération (7,4 %). Au total, sur les 58 millions d’habitants que comptait la France en 1999, près de 9 millions étaient soit des immigrés, soit des descendants d’immigrés.

L’origine de cette deuxième génération reflète l’histoire des vagues migratoires françaises : la deuxième génération italienne est de loin la plus nombreuse (22,6 %), devant l’algérienne (14,1 %), l’espagnole (12,9 %), la portugaise (10,4 %) et la marocaine (9,1 %). « On voit tout juste apparaître les deuxièmes générations d’Afrique subsaharienne et turque, qui, dans les années à venir, occuperont une place plus importante », soulignent Catherine Borrel et Patrick Simon. En 1999, elles ne représentaient respectivement que 5,6 % et 3,4 % des deuxièmes générations.

La singularité de la France réside dans cette longue histoire, qui a fait du brassage l’une des constantes de notre politique démographique : au fil des décennies, elle a créé des deuxièmes, des troisièmes, voire des quatrièmes générations qui ont diversifié l’origine des Français. « Près d’un Français sur quatre a au moins un grand-parent immigré et l’on arriverait sans peine à un Français sur trois avec une génération de plus », estime ainsi François Héran. Selon l’ancien directeur de l’Institut national d’études démographiques (INED), l’immigration, sans être jamais massive comme elle l’est en Espagne depuis quelques années, a constitué une « infusion durable ».

Anne Chemin
Article paru dans l’édition du 04.12.09

Voir également:

Droit de réponse du Monde sur la tribune de Michelle Tribalat
Nous publions ci-dessous un droit de réponse du Monde concernant la tribune de Michelle Tribalat éditée hier soir.

Droit de réponse du Monde sur la tribune de Michelle Tribalat

Dans un article intitulé « Michèle Tribalat au Monde : vérifiez vos chiffres sur l’immigration », Michèle Tribalat accuse Le Monde d’avoir, au nom des « bons sentiments », « manipulé » les chiffres afin de « redresser l’opinion publique ». Elle invoque, à l’appui de cette thèse, un certain nombre d’arguments d’une grande fragilité.

1/ Michèle Tribalat affirme que nous avons arrondi le chiffre concernant la part des immigrés dans la population, en 2006, en le situant à 8% alors qu’il atteint, selon elle, 8,2%. Il suffit de se référer à la page 294 de « France, Portrait social », un document rendu public le 13 novembre 2009, pour constater que ce chiffre est tout simplement celui de l’Insee. « Au 1er janvier 2006, écrit l’Institut, 5 millions d’immigrés vivent en France métropolitaine, soit 8% de la population. »

2/ Michèle Tribalat ajoute que le nombre d’immigrés a augmenté de 25% de 1982 à 2006 puisqu’il est passé de 4 à 5 millions. Il n’aura cependant pas échappé à Michèle Tribalat, puisqu’elle est démographe, que pendant la même période, la population de la France métropolitaine a, elle aussi, progressé, passant de 54,2 à 61,4 millions. Pour analyser la place des immigrés dans la société française, il était donc plus judicieux de suivre l’évolution de sa part en pourcentage dans la population que le nombre total d’immigrés. C’est ce que nous avons fait.

3/ Michèle Tribalat estime que nous travestissons la réalité en affirmant que la « proportion d’immigrés ne varie guère depuis le début des années 1980 ». Cette affirmation est pourtant extrêmement simple à justifier : comme le montraient les graphiques publiés dans la double page, la France comptait 7,4% d’immigrés en 1982, 7,4% en 1990, 7,4% en 1999 et 8% en 2006. La part des immigrés est donc passée, en vingt ans, de 7,4% à 8%. Libre à Michèle Tribalat de considérer qu’il s’agit d’une très forte augmentation. Dans cet article qui retraçait l’histoire de l’immigration depuis le XIXe siècle et non les tendances de ces dernières années, nous avons préféré écrire que la proportion n’a « guère varié ».

4/ Michèle Tribalat affirme que près d’un habitant sur quatre a, non pas un grand-parent, mais au moins un parent ou un grand-parent immigré. « Je suis l’auteur de l’estimation », poursuit-elle. En réalité, les chiffres que nous avons donnés sur l’origine des Français – un quart des Français de moins de 18 ans ont au moins un grand-parent maternel né à l’étranger – ne sont pas extraits d’une étude de Michèle Tribalat. Comme l’indiquait clairement l’article, ils sont issus d’un travail mené par le responsable de l’unité de recherche sur l’immigration de l’Ined, Patrick Simon, et la responsable de la cellule « Statistiques et études sur l’immigration » de l’Insee, Catherine Borrel. L’article indiquait même les références de ce travail (Histoires de familles, histoires familiales, Ined, 2005). Je comprends que Michèle Tribalat ait été un peu froissée que son étude ne soit pas citée mais j’imagine qu’elle comprendra aisément que pour cet article sur la diversification des origines des Français, nous nous soyons adressés à Patrick Simon et Catherine Borrel, auteurs en 2005 d’une étude intitulée « Les origines des Français ».

5/ Michèle Tribalat conteste les choix infographiques que nous avons fait en retenant, parmi les régions ou les pays d’origine qui montent, l’Afrique noire, la Turquie et l’Asie du sud-est, et parmi ceux qui baissent, l’Algérie, le Portugal et la Tunisie. Peut-être aurait-il fallu retenir le Maroc parmi ceux qui montent ou le Portugal parmi ceux qui baissent, mais nous ne pouvions, faute de place, les citer tous. Nous avons donc fait des choix qui, comme tous les choix, peuvent être discutés. Nul ne peut cependant nier que tous les pays placés dans la rubrique en baisse affichent des chiffres en recul et que tous ceux qui ont été placés dans la rubrique en hausse progressent.

6/ Michèle Tribalat n’a envoyé son texte ni à l’auteur de l’article, ni à la rédaction en chef du Monde, ni à la direction de la rédaction du journal. Elle s’est contentée d’envoyer un mail à la médiatrice du journal, mardi 8 décembre, à 14 heures, puis une version corrigée, mercredi 9 décembre, à 9 heures. Sans même attendre une réponse, sans nous donner l’occasion de discuter avec elle, sans écouter nos arguments, elle a transmis son texte à Marianne : Philippe Cohen, le rédacteur en chef de Marianne 2, nous a contactés, mercredi 9 décembre, à 11 heures. A ce moment-là, la médiatrice du journal, Véronique Maurus, qui reçoit jusqu’à 500 mails par jour, n’avait évidemment pas fini de lire les courriers de la veille. Que dire d’une méthode qui consiste à formuler les accusations les plus graves qui soient contre un journaliste – mensonge, montage, manipulation- le mardi à 14 heures pour transmettre ces accusations à Marianne, le lendemain matin, avant même que nous ayons pu lire son mail, la contacter, discuter avec elle et répondre à ses accusations ? Avait-elle vraiment envie d’ouvrir le débat ?

7/ Un mot, enfin, sur les pratiques de Marianne2. Si le Monde recevait des courriers formulant de graves accusations contre des journalistes de Marianne, imagine-t-on un instant qu’il les publie sur le site du Monde.fr et ce, avant même que la rédaction en chef de Marianne et les auteurs des articles incriminés aient eu le temps d’en prendre connaissance et d’y répondre ? Nous n’avons jamais adopté de telles pratiques.

Précision de Marianne2

Le point 7 de cette lettre concerne Marianne2. Nous comprenons l’émotion de l’auteur. Nous avons proposé à Anne Chemin de réagir immédiatement à l’article de Michelle Tribalat avant même de le publier. Si Anne Chemin avait répondu de façon positive, nous aurions reculé la publication de la tribune de Michelle Tribalat de façon à publier simultanément les deux points de vue. Nous ne souhaitions dans cette affaire que faire rebondir un débat souvent « interdit » sur la place de l’immigration dans la société française.

Jeudi 10 Décembre 2009
Anne Chemin – Le Monde

Voir de plus:

Les gros profits du trafic de clandestins africains
Le Figaro
Le 22 août 2006

LE TRAFIC d’immigrés clandestins vers l’Europe est un commerce florissant. C’est le constat dressé par l’Organisation des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), qui affirme que le phénomène est en plein essor et tente de prévenir l’action de mouvements criminels très organisés.

Début juillet au Maroc, le directeur-général de l’ONUDC, l’Italien Antonio Maria Costa, dévoilait à un parterre de responsables africains les résultats d’une longue enquête, conclue par une mission de terrain au Sénégal, au Mali, en Mauritanie, Gambie et au Sierra Leone, du 19 juin au 1er juillet.

Selon le rapport confidentiel que s’est procuré le Figaro, quelque 300 000 Africains pénètreraient chaque année clandestinement dans l’Union européenne. 80% d’entre eux utiliseraient les services d’organisations de trafiquants, dont les revenus pour ce type d’activité sont estimés à 300 millions de dollars, soit 237 millions d’euros, par an.

Derrière ces chiffres, une grande tragédie, insiste l’ONUDC. Chaque année, des dizaines de milliers d’Africains tentent l’aventure vers un improbable Eldorado. Un nombre indéterminé d’entre eux disparaît corps et bien dans le désert ou en mer, victimes de trafiquants peu préoccupés du devenir de leur «cargaison».

Les causes de ce flux, écrit encore l’ONUDC, sont faciles à tracer : quinze des vingt pays les plus développés du monde se trouvent en Europe, tandis que les vingt pays les moins développés se situent en Afrique, aux portes méridionales de la forteresse Europe. Et pendant que le reste de la planète gagnait en prospérité ces vingt dernières années, l’Afrique, elle, s’est appauvrie. Rebuté par la violence, la misère et le chômage, un nombre croissant de jeunes Africains échoue dans les bras de trafiquants peu scrupuleux, qui leur proposent diverses «solutions» pour atteindre l’Europe. Toutes sont très chères : les «forfaits» vont en moyenne de 300 à 3 000 euros, selon le point de départ, le point d’arrivée et la sophistication des moyens employés.

La première solution consiste à fournir aux candidats au voyage un visa en règle pour l’Union européenne et les aider à y demeurer après son expiration légale. Elle suppose la participation active de complices dans les consulats européens et des réseaux de soutien en Europe. La deuxième leur procure de faux papiers pour franchir sans encombre tous les postes-frontières africains. La troisième, enfin, organise la logistique nécessaire pour voyager clandestinement, en évitant les points de passage officiels.

Des «paquets» complets

Telles des agences de tourisme spécialisées, les groupes de trafiquants vont jusqu’à proposer des «paquets» complets, incluant à la fois transport, faux papiers et passage clandestin des frontières rencontrées. Ils se livrent en général à d’autres activités parallèles : trafic de drogue, fraude et falsification, corruption de fonctionnaires et trafic d’êtres humains.

«Les groupes criminels d’Afrique de l’Ouest, en majorité nigérians, sont souvent décrits comme des réseaux, précise le rapport, les experts de chaque zone pouvant être associés rapidement à d’autres de manière transversale. [Une telle] flexibilité rend ces groupes extrêmement résistants à l’action des forces de l’ordre : il est virtuellement impossible de décapiter une organisation criminelle en Afrique, parce que sa structure est essentiellement horizontale.»

Le système du «havalah» est très fréquemment employé : ce mode traditionnel de transfert de fonds dans le monde arabe, qui se pratique par le biais d’intermédiaires et sans aucune trace écrite, permet notamment aux groupes criminels de racketter facilement les familles d’immigrants, en exigeant d’elles des sommes supplémentaires ou des recouvrements d’avances de paiement.

Voir par ailleurs:

Immigration: l’INSEE aurait-t-elle peur des chiffres?
Jessica Thomas
Marianne
22 Juillet 2009

Dès qu’il s’agit d’immigration, l’Insee fait le gros dos: Non, crie-t-elle, cachez ces chiffres que je ne saurais voir! Mais des chiffres sortent malgré tout. Et ils sont assez inattendus. Attention, données sensibles…

Un couloir sombre, une porte anodine, une pièce mal éclairée, un placard insoupçonné, et là : des chiffres. Soigneusement planqués par l’Insee. Parce qu’ils lui font peur : 37% de jeunes d’origine étrangère en Ile-de-France, plus de 60% dans une vingtaine de villes, explosion du nombre de jeunes originaires d’Afrique sub-saharienne, proportion de jeunes d’origine étrangère en très forte hausse dans l’ouest de la France…

Attention ! Cela ressemble étrangement à des statistiques ethniques ! Et ça, on n’y touche pas. Le 14 juillet dans Le Monde, Hervé le Bras, démographe, affirme l’inefficacité et l’inutilité des statistiques ethniques. En tous cas, à court terme. Il craint surtout un effet pervers à long terme : habituer les Français à penser en terme de races. Ou plutôt, légitimer cette tendance, « d’autant plus facilement qu’elle existe déjà à l’état latent. » Le débat n’est donc pas clos, il est béant. Plaie ouverte, terrain glissant. On détourne les yeux.
Peu importe. Ténus, imperceptibles, ces chiffres sont là. Et s’ils sont là, c’est grâce à l’Insee. Même si ça l’emmerde.

Et ça, Michèle Tribalat et Bernard Aubry, les auteurs de l’étude, en savent quelque chose. « On a voulu rester sobre pour ne pas choquer les sensibilités de l’Insee, pour que ce soit publiable par eux mais ils ont pas envie de le traiter. Toute nouvelle avec des infos de type forte concentration au delà de ce qu’on aurait pu imaginer, l’Insee préfère ne pas informer plutôt que de risquer de publier une nouvelle sensible. Par peur de réveiller le racisme en France », déplore Michèle Tribalat. Qu’importe, l’étude paraît ailleurs, dans le numéro de juin de la revue Commentaire.

Un petit exemple des chiffres que l’étude met en lumière.

Immigration: l’INSEE aurait-t-elle peur des chiffres?

L’Insee, tentaculaire, ne peut pas contrôler absolument tous ses fichiers. Et dans un petit bout de bureau à Strasbourg, Bernard Aubry a confectionné le fichier Saphir. Un fichier historique des recensements qui permettait d’harmoniser les données, « sans rupture, sur une longue période, sans se préoccuper de l’espace géographique et des CSP… Une mine », se souvient Michèle Tribalat. « C’était un fichier hierarchisé, avec un niveau familial et individuel. On pouvait faire des liens entre le niveau enfant et le niveau famille. Et donc, s’intéresser aux jeunes de moins de 18 ans avec au moins un des parents immigré. » Ce sont eux que Michèle Tribalat et Bernard Aubry ont nommé les jeunes d’origine étrangère. « Ce qui m’a étonné le plus, c’est ce mouvement vers l’ouest. Il était pas perceptible. Pour l’Ile de France, on savait qu’on allait trouver des concentrations très fortes. Mais ça, on n’avait aucun élément pour le voir. Alors, on avait d’autres projets, pour creuser… Mais on est tombé en rade. »

Ce fichier a été mis à jour jusqu’en août 2008. Et puis… Et puis Bernard Aubry a pris sa retraite. Et l’Insee a reconquis l’Alsace, laissant Saphir se perdre dans les limbes kafkaïennes de l’Institut. « Ce fichier doit exister quelque part à l’Insee Strasbourg mais hors d’usage. Aujourd’hui, on peut savoir si les personnes sont nées en France ou à l’étranger mais on ne sait pas où. Ce qu’on a fait nous ne peut plus être fait. C’est foutu. »

C’est que l’Insee a peur des chiffres… (le comble, pour l’institut de la statistique !) Alors, il tente de cacher tout ça sous un tapis… Mais, comme le soupire Michèle Tribalat, « ce ne sont pas des bâtons de dynamite », ce sont des chiffres. Et d’une façon ou d’une autre, ils se faufilent et sortent du tiroir. Car les chiffres ne se rangent pas, ils se publient. Même s’ils risquent de faire débat.

Voir enfin:

Immigration
Le compte n’est pas bon
Julie Joly
L’Express
le mardi 18 juillet 2006

Quel est le solde migratoire du territoire français? Le chiffre calculé par l’Insee est «purement fictif», estiment certains experts. Et la polémique rebondit

Combien d’étrangers s’installent en France chaque année? Combien y restent? Combien en repartent? Mieux: combien de Français quittent le territoire pour aller vivre ailleurs? Alors que l’immigration agite le débat politique, ces questions demeurent sans réponse. Elles sont pourtant cruciales. Au début de juillet, l’Insee révisait ses projections démographiques pour la France: d’ici à 2050, notre solde migratoire (différence entre le nombre de personnes entrées et le nombre de personnes sorties du territoire) serait chaque année de 100 000 personnes, deux fois plus élevé que dans les années 1990. Ces chiffres sont «purement fictifs», dénoncent les experts. La démographe Michèle Tribalat confirme: privé de données fiables, «l’Insee improvise». Quitte à jouer avec le feu.

Les acrobaties de l’Insee

1968
Le recensement de la population comptabilise 360 000 habitants de moins que prévu. L’Insee crée une «variable d’ajustement» et 200 000 recensés sortent des statistiques. Il diminue ensuite le solde migratoire des années 1963-1967 de 160 000 personnes.

1975
Nouveau recensement et 43 000 habitants de moins que prévu. Le solde migratoire des années 1968 à 1974 est diminué rétroactivement, mais à la marge.

1982
Officiellement, l’immigration étrangère s’est arrêtée avec la fin des visas de travail, en 1974. Les enquêtes disent le contraire. Pas l’Insee, qui annonce un solde migratoire virtuel «nul».

1990
Surprise: le recensement dénombre 274 000 habitants de plus que prévu. L’Insee révise ses projections antérieures, et notamment le solde migratoire.

1999
Il manque 480 000 personnes à l’appel. Le recensement paraît inexact. Pourtant, l’Insee entérine ce résultat. Il diminue rétroactivement l’accroissement de la population entre 1990 et 1998, sans toucher, cette fois, au solde migratoire.

2004
On dénombre 420 000 habitants de plus que prévu. L’Insee augmente le solde migratoire des années 1999-2003.

«Les statistiques, c’est comme le Bikini: ça donne des idées, mais ça cache l’essentiel», aimait à répéter Coluche. En l’espèce, les idées sont trompeuses. En février 2004, notre Institut national de la statistique et des études économiques (Insee, établissement public à la réputation internationale) annonçait une diminution historique, la première depuis longtemps, de notre solde migratoire. Le scoop fait alors la Une des journaux, et pour cause: le retournement s’expliquerait notamment par une forte baisse des entrées de familles de réfugiés et de travailleurs étrangers sur le territoire, explique l’Insee.

Petit hic: dans les faits, c’est tout le contraire. «Le nombre d’immigrants venus s’installer en France progresse de manière quasi continue depuis 1997», constatent à l’Institut national d’études démographiques (Ined) les chercheurs Michèle Tribalat et Xavier Thierry. Les chiffres du ministère de l’Intérieur enfoncent le clou: la barre symbolique des 200 000 entrées annuelles a même été franchie en 2002. Et, entre 1999 et 2003, le flux a augmenté de 50%. Une baisse du solde migratoire en 2003 paraît donc peu crédible.

Acculé, l’Insee rectifie discrètement le tir: le solde migratoire pour l’année 2003 est augmenté de plusieurs milliers, mais corrigé officiellement – en positif, cette fois – au printemps 2004 seulement. «Nous avons fait une petite erreur, reconnaît aujourd’hui Guy Desplanques, chef du département de la démographie au siège de l’Insee. Le solde migratoire a été sous-estimé de quelques milliers, mais l’erreur nous a paru mineure comparée à l’effectif total de la population.»

Mineure? Les arrangements comptables de l’Insee choquent la communauté des experts. Pour la spécialiste de l’immigration Michèle Tribalat, ces acrobaties révèlent une lacune grave: «Nous sommes sans boussole pour déterminer en France le solde migratoire, dit-elle. Le chiffre annoncé par l’Insee ne représente que l’idée qu’il s’en fait.» Or l’idée est parfois très éloignée de la réalité.

Car comment l’Insee s’y prend-il? Officiellement, en deux temps. Chaque année, en attendant que la population soit précisément recensée, une estimation est calculée en fonction des tendances générales de notre démographie. Puis, une fois les résultats du recensement obtenus, l’Insee corrige ses estimations. Sur le papier, rien à redire. A un détail près: tous les recensements ne se valent pas.

Recensement, nouvelle formule

Depuis janvier 2004, tous les résidents français ne sont plus recensés la même année. L’Insee a substitué au recensement national, organisé tous les huit ou neuf ans, une nouvelle méthode de collecte qui permet de fournir des résultats chaque année. Les communes de moins de 10 000 habitants produisent une étude exhaustive tous les cinq ans. Les communes de plus de 10 000 habitants réalisent, quant à elles, une enquête par sondage tous les ans, auprès d’un échantillon de leur population. Le coût final des deux méthodes est équivalent: entre 25 et 30 millions d’euros par an.

Et c’est là que la mécanique coince. Chaque année, la population française fluctue: une forte natalité ou une baisse de la mortalité peuvent augmenter notre solde naturel; moins d’entrées sur le territoire et plus de sorties, diminuer notre solde migratoire. Chaque année donc, l’Insee, comme tous ses pairs étrangers, compile les données officielles et les courbes de tendance pour tenter d’estimer notre évolution démographique. Mais que faire quand la population recensée n’est pas celle attendue?
Personne ne peut contester le solde naturel – les chiffres sont indiscutables. En revanche, avec le solde migratoire… tout est possible. En théorie, ce chiffre dépend de quatre paramètres: le nombre de Français et le nombre d’étrangers entrés sur le territoire; le nombre de Français et le nombre d’étrangers qui en sont sortis. Mais, en pratique, c’est le flou total. Sur les mouvements de Français, «on ne sait rien ou presque, il n’existe aucune donnée exhaustive», affirment Guy Desplanques et Michèle Tribalat. Quant aux étrangers, ce n’est pas beaucoup mieux. Seules les sorties déclarées du territoire sont connues. Les intra-Européens, les enfants d’immigrés, les étudiants étrangers ou encore les clandestins – par définition – ne sont pas tous, loin s’en faut, enregistrés par l’administration.

Des statistiques fiables dans trois ou quatre ans
La nouvelle méthode de recensement inaugurée par l’Insee en 2004 était censée améliorer notre connaissance du sujet. Las! Dès les premiers résultats, la forte augmentation de la population (420 000 résidents de plus que prévu) a pris toutes les prévisions statistiques à revers. Pour les démographes, l’écart est dû aux défaillances du précédent recensement, celui de 1999. L’Insee réfute. Pour rester en ligne avec ses estimations, l’institut trouve même cette fois une parade inédite: une variable d’ajustement «positive». En clair, 564 000 personnes recensées en 2004 sont attribuées à un nouveau solde, ni naturel ni migratoire. D’où viennent-elles alors? L’Insee ne le dit pas.

En Grande-Bretagne aussi

En 2001, le résultat du recensement national britannique a pris à revers toutes les estimations officielles: le service statistique a dénombré 1 million d’habitants… de moins que prévu! L’ampleur de l’immi- gration étrangère aurait été largement surestimée. Et l’émigration des Britanniques, notamment en France, sensiblement sous- estimée.

«Nous sommes en rodage, il nous faudra encore trois ou quatre ans de recul avant de disposer de données fiables», plaide Guy Desplanques, à l’Insee. Certes. La direction de l’institut national cherche d’ailleurs la solution. Car, si les recensements ne suffisent pas, comment mesurer précisément l’ampleur des migrations sur notre territoire? Jusqu’à présent, l’Insee utilisait les données recueillies par l’Agence nationale de l’accueil des étrangers et des migrations (Anaem, ancien Office des migrations internationales) pour recouper ses sources. Mais ces fichiers sont parcellaires. Désormais, les fichiers du ministère de l’Intérieur pourraient être davantage mis à contribution. De même que les travaux des démographes de l’Ined.

«Il va nous falloir un peu de courage pour envisager toutes les hypothèses, estime Michèle Tribalat. Y compris celle, politiquement incorrecte, d’une sortie importante de Français du territoire.» Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, mais une chose est sûre: le sujet des migrations est trop sensible pour supporter les approximations.


Identité nationale: Vous avez dit fasciste? (Antifascism was nothing but theater)

28 décembre, 2009
Anti-Sarkozy poster (2007)Les fascistes de demain s’appelleront eux-mêmes antifascistes. Winston Churchill
Le fascisme, contre lequel pensent lutter toutes ces légions d’anges sans mémoire et sans sexe, est un mythe, non une réalité. S’ils savaient reconnaître le fascisme dans la réalité, ils seraient tous fièrement islamophobes, à l’instar de Wilders, et de Churchill, qui savait de quoi il parlait. Radu Stoenescu
Le sarkozysme est une pathologie sociale (…) quand on est confronté à un pouvoir qui active les tensions entre les catégories de citoyens français, on est quand même forcé de penser à la recherche de boucs émissaires telle qu’elle a été pratiquée avant-guerre. (…) L’Etat se mettant à ce point au service du capital, c’est le fascisme. L’anti-intellectualisme, la haine du système d’enseignement, la chasse au nombre de profs, c’est aussi dans l’histoire du fascisme. Emmanuel Todd
Si l’on remplaçait dans les discours le mot islam par celui de judaïsme, ou celui de musulman par le mot juif, l’indignation serait à juste titre générale. (…) Faudra-t-il demain qu’ils rasent les murs comme les juifs du temps de l’affaire Dreyfus ? Faut-il croire que dans la France laïque, il y aurait place pour une sorte de dhimmitude à l’encontre des musulmans? (…) Après l’étoile jaune, faudra-t-il un jour porter une étoile verte? Jean-François Bouthors (Pétition, Le Monde, 22.12.09)
Il est en plein dans les thèses du Grece, selon laquelle l’immigration vient dénaturer l’identité nationale. Il fait du lepénisme culturel, sinon programmatique.Pour moi, c’est Pierre Laval. A gauche, il n’a jamais été reconnu. Mais comme il s’estime plus intelligent que les autres, il finit par démontrer qu’il peut l’être à gauche comme à droite. Sans aucun état d’âme. Jean-Christophe Cambadélis (membre de la direction du PS parlant de son ancien collègue Eric Besson, 01.12.09)
M. Besson pourrait mettre à son Panthéon l’ignoble phrase de Brasillach qui disait: « Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas oublier les petits. Gérard Mordillat (cinéaste et écrivain, interviewé par téléphone sur Canal+, fin novembre 2009)
Si, à la veille du second conflit mondial, dans un temps où la crise économique envahissait tout, le peuple allemand avait entrepris d’interroger sur ce qui fonde réellement l’identité allemande, héritière des Lumières, patrie de Goethe et du romantisme, alors peut-être, aurions-nous évité l’atroce et douloureux naufrage de la civilisation européenne. Christian Estrosi (26.11.09)
Messieurs les Fonctionnaires, Ce que vous faites n’est pas conforme à nos valeurs, ni à nos engagements. Cela rappelle ce qui se passait sous Vichy. Mes ancêtres sont entrés dans la Résistance dès 1940 pour que certaines choses ne se reproduisent plus. L’école de la République m’a enseigné que les qualités de nos élus et fonctionnaires nous en mettrait à l’abri. J’en doute maintenant que je vois ce que vous faites et cherche à imaginer ce que vous auriez fait sous Vichy. Si vous n’êtes pas responsables des ordres que vous recevez, l’article XV vous rend responsable quand vous les exécutez. Site de RESF (message envoyé à la préfecture de la Loire pour protester contre l’expulsion de deux Chinois en situation illégale, 17.12.08)
Voilà donc Vichy qui revient. Pétain a donc oublié ses chiens. Salutations antifascistes. Romain Dunand (militant de l’organisation anarcho-syndicaliste CNT et du Réseau éducation sans frontières, message envoyé en 2006 au ministère de l’Intérieur, époque Nicolas Sarkozy)
Si l’on compare le rôle de la police et de l’administration françaises, les similitudes sont beaucoup plus nombreuses. Dans les deux cas, la puissance publique a désigné un groupe d’indésirables qu’il fallait mettre à l’écart dans la société. Les contrôles d’identité, les rafles, les convocations piège et les arrestations dans les écoles sont les mêmes pour la police française pendant l’Occupation, pendant la guerre d’Algérie et aujourd’hui. Emmanuel Terray (Ethnologue, 15.10.06)
Pendant toutes les années du mitterrandisme, nous n’avons jamais été face à une menace fasciste, donc tout antifascisme n’était que du théâtre. Nous avons été face à un parti, le Front National, qui était un parti d’extrême droite, un parti populiste aussi, à sa façon, mais nous n’avons jamais été dans une situation de menace fasciste, et même pas face à un parti fasciste.D’abord le procès en fascisme à l’égard de Nicolas Sarkozy est à la fois absurde et scandaleux. Je suis profondément attaché à l’identité nationale et je crois même ressentir et savoir ce qu’elle est, en tout cas pour moi. L’identité nationale, c’est notre bien commun, c’est une langue, c’est une histoire, c’est une mémoire, ce qui n’est pas exactement la même chose, c’est une culture, c’est-à-dire une littérature, des arts, la philo, les philosophies. Et puis, c’est une organisation politique avec ses principes et ses lois. Quand on vit en France, j’ajouterai : l’identité nationale, c’est aussi un art de vivre, peut-être, que cette identité nationale. Je crois profondément que les nations existent, existent encore, et en France, ce qui est frappant, c’est que nous sommes à la fois attachés à la multiplicité des expressions qui font notre nation, et à la singularité de notre propre nation. Et donc ce que je me dis, c’est que s’il y a aujourd’hui une crise de l’identité, crise de l’identité à travers notamment des institutions qui l’exprimaient, la représentaient [Jospin emploie l’imparfait…], c’est peut-être parce qu’il y a une crise de la tradition, une crise de la transmission. Il faut que nous rappelions les éléments essentiels de notre identité nationale parce que si nous doutons de notre identité nationale, nous aurons évidemment beaucoup plus de mal à intégrer. Lionel Jospin (France Culture, 29.09.07)

Rafles, Vichy, Pétain, Laval, étoile verte, fascisme …

A l’heure où, pour avoir osé lancer le débat de l’identité nationale …

Et surtout fait son travail d’application de la loi face au trafic de clandestins (300 000 Africains, 300 millions de dollars par an, 300 à 3000 euros le passage pour l’UE en 2006) …

Le ministre de l’Immigration Eric Besson (qui au temps où il était au PS avait lui-même qualifié le candidat Sarkozy de « néoconservateur américain à passeport français ») se voit, comme aux plus beaux jours de la lutte antifasciste du Komintern, la cible de tous les dérapages (au point de porter plainte pour diffamation)…

Retour, avec le philosophe Radu Stoenescu du site Riposte laïque, sur les coulisses de ce que l’ancien premier ministre socialiste Lionel Jospin lui-même qualifiait il y a deux ans de « théâtre de l’antifascisme »

Le mythe du fascisme
Radu Stoenescu
Riposte Laïque
le 8 juin 2009

Aux Pays-Bas, le parti de Geert Wilders a fait plus de 16% aux élections européennes, et raflé quatre sièges de députés. Une belle baffe dans la gueule de la gauche néerlandaise, aussi iréniste que notre gauche autochtone, qui a dégringolé de dix points. Aussitôt ces matons de Panurge que sont les journalistes français, ont rivalisé de courage dans la dénonciation conformiste de ce résultat si aberrant à leurs yeux angéliques : « populiste », « fasciste », « extrémiste de droite », « opportuniste », « aventurier », « raciste », voire… « député aux cheveux blond platine ». Je ne répéterai pas les raisons pour lesquelles Wilders n’est ni un raciste ni un fasciste. Même les aveux de Jospin, sur le fait que l’antifascisme des années Mitterrand « n’a été que du théâtre », n’ont pas ébranlé les convictions forgées à coup de matraque compassionnelle de la caste médiatique. On ne crie pas à un somnambule qu’il est en train de marcher sur le toit, il risquerait de se briser la nuque. On ne discute pas de la réalité avec des hébétés, du genre de ce Philippe Namias, militant vert qui déclamait qu’il est « heureux dans une France qui se fout totalement des origines et des langues ». (1)

L’électorat actuel ne se partage plus en droitiers et gauchers, mais en angéliques effarouchés et réalistes avec une mémoire historique. Ceux qui « se foutent » de la mémoire collective et de l’histoire d’une nation sont, cliniquement parlant, des fous. Sans mémoire, il est impossible de comprendre le présent et d’anticiper l’avenir. Un homme sans mémoire n’a pas de capacité juridique : il ne serait jamais admis comme témoin dans un procès, car sans mémoire, que peut-il dire de fiable ? Aussi, un peuple sans mémoire, sans souci de son identité et de ses origines, n’est qu’un bateau ivre. Je ne défendrai pas Wilders contre les calomnies de gardiens autoproclamés du Bien. Ce n’est pas la peine. Milan Kundera a savoureusement expliqué pourquoi il ne faut pas le faire : « Suppose que tu rencontres un fou qui affirme qu’il est un poisson et que nous sommes tous des poissons. Vas-tu te disputer avec lui ? Vas-tu te déshabiller devant lui pour lui montrer que tu n’as pas de nageoires ? Vas-tu lui dire en face ce que tu penses ? (…) Si tu ne lui disais que la vérité, que ce que tu penses vraiment de lui, ça voudrait dire que tu consens à avoir une discussion sérieuse avec un fou et que tu es toi-même fou. C’est exactement la même chose avec le monde qui nous entoure. Si tu t’obstinais à lui dire la vérité en face, ça voudrait dire que tu le prends au sérieux. Et prendre au sérieux quelque chose d’aussi peu sérieux, c’est perdre soi-même tout son sérieux. » (2)

Le fascisme, contre lequel pensent lutter toutes ces légions d’anges sans mémoire et sans sexe, est un mythe, non une réalité. S’ils savaient reconnaître le fascisme dans la réalité, ils seraient tous fièrement islamophobes, à l’instar de Wilders, et de Churchill, qui savait de quoi il parlait. Il y a quelques années, des scientifiques avaient fait une expérience très intéressante sur le conditionnement de groupe : ils ont enfermé vingt singes dans une pièce avec un escabeau au milieu. Une banane était attachée au plafond de sorte qu’elle n’était accessible qu’en montant au sommet de l’escarbot. Sitôt qu’un singe posait la patte sur l’escabeau, une douche glacée arrosait la pièce, et donc tous les autres singes, ce qui ne manquait pas de les énerver. Au bout d’un certain nombre de tentatives et de douches froides, les singes finissent par établir un lien causal, parfaitement pavlovien, entre la douche et le fait de monter sur l’escabeau, de sorte que celui qui s’aventure pour prendre la banane se fait tabasser par les autres dès qu’il approche de l’escabeau.

Quand plus rien ne se passe au bout d’un temps déterminé, on fait sortir un singe et on en introduit un nouveau. Le nouveau se dirige assez rapidement vers la banane, mais il n’a pas posé le pied sur l’escabeau qu’il se fait immédiatement tabassé sans sommation par les autres. Alors on continue, on en échange un deuxième : même punition pour lui. Puis un troisième, un quatrième et ainsi de suite jusqu’à ce que les vingt premiers singes soient tous remplacés ! Pour le vingtième nouvel arrivant c’est toujours le même châtiment, s’il ose approcher de l’escabeau. De sorte qu’à la fin, aucun singe de la pièce ne sait pourquoi il ne faut pas s’approcher de l’escabeau, et pourquoi il faut empêcher quiconque d’y monter. C’est un réflexe de groupe, sans aucune connaissance de la réalité.

Les antifascistes d’aujourd’hui, agissent comme ces singes conditionnés, sans savoir pourquoi ils le font. Tous ces jeunes qui n’ont rien connu du fascisme réel, dès qu’ils entendent les mots « patrie », « origines », « identité », « lutte contre l’immigration », ils tabassent tous ceux qui les prononcent. Il se peut que ce soit même d’anciens résistants contre les nazis, peu importe, les singes d’aujourd’hui en savent plus que ces « vieux dinosaures ». Ils sont du côté de l’innocence du délire en groupe, c’est-à-dire du… fascisme.

(1) http://www.ripostelaique.com/Un-militant-Vert-laique-nous.html

(2) Milan Kundera, Risibles amours

http://www.philo-conseil.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=63&Itemid=56

Voir aussi :

Le fascisme, contre lequel pensent lutter toutes ces légions d’anges sans mémoire et sans sexe, est un mythe, non une réalité. S’ils savaient reconnaître le fascisme dans la réalité, ils seraient tous fièrement islamophobes, à l’instar de Wilders, et de Churchill, qui savait de quoi il parlait. Il y a quelques années, des scientifiques avaient fait une expérience très intéressante sur le conditionnement de groupe : ils ont enfermé vingt singes dans une pièce avec un escabeau au milieu. Une banane était attachée au plafond de sorte qu’elle n’était accessible qu’en montant au sommet de l’escarbot. Sitôt qu’un singe posait la patte sur l’escabeau, une douche glacée arrosait la pièce, et donc tous les autres singes, ce qui ne manquait pas de les énerver. Au bout d’un certain nombre de tentatives et de douches froides, les singes finissent par établir un lien causal, parfaitement pavlovien, entre la douche et le fait de monter sur l’escabeau, de sorte que celui qui s’aventure pour prendre la banane se fait tabasser par les autres dès qu’il approche de l’escabeau.

Quand plus rien ne se passe au bout d’un temps déterminé, on fait sortir un singe et on en introduit un nouveau. Le nouveau se dirige assez rapidement vers la banane, mais il n’a pas posé le pied sur l’escabeau qu’il se fait immédiatement tabassé sans sommation par les autres. Alors on continue, on en échange un deuxième : même punition pour lui. Puis un troisième, un quatrième et ainsi de suite jusqu’à ce que les vingt premiers singes soient tous remplacés ! Pour le vingtième nouvel arrivant c’est toujours le même châtiment, s’il ose approcher de l’escabeau. De sorte qu’à la fin, aucun singe de la pièce ne sait pourquoi il ne faut pas s’approcher de l’escabeau, et pourquoi il faut empêcher quiconque d’y monter. C’est un réflexe de groupe, sans aucune connaissance de la réalité.

Les antifascistes d’aujourd’hui, agissent comme ces singes conditionnés, sans savoir pourquoi ils le font. Tous ces jeunes qui n’ont rien connu du fascisme réel, dès qu’ils entendent les mots « patrie », « origines », « identité », « lutte contre l’immigration », ils tabassent tous ceux qui les prononcent. Il se peut que ce soit même d’anciens résistants contre les nazis, peu importe, les singes d’aujourd’hui en savent plus que ces « vieux dinosaures ». Ils sont du côté de l’innocence du délire en groupe, c’est-à-dire du… fascisme.

Voir aussi:

Après l’étoile jaune, faudra-t-il un jour porter une étoile verte?
Jean-François Bouthors…
Le Monde
22.12.09

Ce qui se passe en France depuis l’ouverture du débat sur l’identité nationale est insupportable.

Ce qui se dessine, c’est la montée de l’ostracisme à l’encontre de toute population dont la religion, la couleur de peau, le langage ou la tenue vestimentaire, voire l’âge, sont susceptibles d’inquiéter les Français ou du moins une partie d’entre eux qui s’arrogent le monopole de l’identité nationale.

Depuis plusieurs années, même quand ils sont citoyens français, ces « étrangers », ces « aliens » sont – à l’exception de ceux qui appartiennent aux couches économiques supérieures, mais pour combien de temps encore ? – tenus aux marges de la société. Un grand nombre d’entre eux sont assignés à des conditions de vie pénibles, sinon humiliantes. C’est une des raisons – certes pas la seule, mais elle n’est pas négligeable – qui expliquent que certains versent dans la marginalité ou la délinquance. Les statistiques témoignent d’une surreprésentation de ces populations dans les lieux de détention. Plutôt que de se contenter de chercher dans de tels chiffres des raisons de justifier nos peurs, nos lâchetés et nos démissions, nous devrions y voir une source d’interrogation sur la violence des injustices qui ravagent notre société et mettent l’identité nationale en lambeaux.

Depuis quelques mois, c’est sur les musulmans que se focalise l’attention. Cela s’est tout d’abord manifesté avec la création de la commission parlementaire sur le port de la burqa, alors même que cette pratique est ultraminoritaire. Depuis le lancement du débat sur l’identité nationale, ce phénomène s’est accéléré, et ceux qui s’en réjouissent ont vu dans le référendum suisse interdisant les minarets une sorte d’autorisation à se lâcher… Ce que l’on a entendu depuis dépasse ce que l’on aurait imaginé six mois plus tôt. Or si l’on remplaçait dans les discours le mot islam par celui de judaïsme, ou celui de musulman par le mot juif, l’indignation serait à juste titre générale.

Lentement mais inexorablement, les musulmans revêtent le costume du bouc émissaire de toutes les carences, de tous les défauts et péchés de notre société, alors que la crise économique multiplie les inquiétudes et les tensions sociales. C’est inacceptable. L’aveuglement est tel qu’on en oublie souvent que nombre de musulmans qui vivent dans notre pays sont des citoyens français, qui partagent les mêmes droits et devoirs, la même dignité que tout autre Français. On en oublie aussi pour les nouveaux venus la tradition d’hospitalité dont s’est longtemps enorgueillie la France.

De la question de l’intégration des différences dans le kaléidoscope national, on est maintenant passé, dans la bouche du ministre de l’identité nationale et de l’immigration, à l’injonction de l’assimilation à un modèle d’identité dont on se demande qui en possède tous les traits, et qui est fondé à les définir. Le président de la République lui-même n’a pas craint de recommander aux musulmans la discrétion. Ceux-ci sont priés de ne pas relever la tête, de ne pas se faire trop entendre. Faudra-t-il demain qu’ils rasent les murs comme les juifs du temps de l’affaire Dreyfus ? Faut-il croire que dans la France laïque, il y aurait place pour une sorte de dhimmitude à l’encontre des musulmans ? Puis sans doute, ensuite, à l’encontre des autres religions qui n’appartiendraient pas à l’identité républicaine française !

Il est effrayant de voir ainsi l’identité nationale rabattue sur l’appartenance religieuse ou ethnique. Il est scandaleux qu’au même moment, on renvoie dans leur pays, où ils ont fui la guerre, des Afghans sans papiers, musulmans, qui plus est en enfreignant les règles du droit international. C’est un peu comme si on avait renvoyé outre-Pyrénées, en 1936, les Espagnols qui fuyaient la guerre civile ! Il est consternant d’apprendre que sur 178 auditions devant les parlementaires de la commission sur le port de la burqa, 150 étaient contre le port du voile, comme l’a déclaré Eric Raoult. Un tel score est digne d’un débat contradictoire tel qu’on l’aurait organisé en Union soviétique. Fort heureusement, les deux tiers des personnes entendues ne sont pas favorables à une loi sur le sujet : il reste un peu de raison dans ce pays…

Nous, qui ne sommes ni des inconditionnels du Coran ni ignorants des dangers extrémistes ou communautaristes qui existent dans notre société, condamnons cette dérive du débat sur l’identité nationale. Nous considérons comme désastreux et particulièrement dangereux pour l’avenir du pays le sort fait à ceux qui sont perçus comme des étrangers, pour quelque raison que ce soit. En raison même de l’idée que nous nous faisons de la dignité humaine, en raison du fait que la liberté religieuse et la liberté de conscience sont des droits humains fondamentaux, nous demandons que soit mis un terme à tout ce qui peut nourrir ou sembler justifier les dérives actuelles, à commencer par ce « diabolique » débat sur l’identité nationale qui ne sème que la division. Après l’étoile jaune, faudra-t-il un jour porter une étoile verte ?

Premiers signataires :

Marie-Pierre Archambeaud, Guy Aurenche, Esther Benbassa, Jacqueline Berger, Jean-François Bouthors, Frédéric Boyer, Marie-Françoise Brihaye, Anne et Hervé Chabert, Philippe Chevallier, Dominique Chivot, Jean Daviot, Bill et Florentine Deraime, Jean Delumeau, Marie-Jo Deniau, François Euvé, Olivier Favereau, Mgr Georges Gilson, Etienne Grieu, Laurent Grzybowski, Monique Hébrard, Marie Holzman, Helena Lasida, André et Geneviève Le Gall, Marc Leboucher, Pierre Lembeye, Beatrice Litzellmann, Isabelle Marin, Michela Marzano, Véronique Nahum-Grappe, Anne Nerdrum, Anne Nivat, Bernard Perret, Gérard Pirlot, Claude Plettner, Marie-Christine Ray, Alain Renaut, Jean-Pierre Rosa, Alain Salomon, Caroline Sers, Régina Sneifer, Bernard Stephan, Hubert Stoecklin, Irène Terrel, Gérard Testard, Christoph Theobald, Beatrice Toulon, François Vaillant, Catherine Van den Steen, Dominique Vidal, Alain Woodrow

Voir enfin:

“1942-2006, réflexions sur un parallèle contesté”
Emmanuel Terray
mis en ligne le mardi 23 janvier 2007

La répression en cours de l’immigration illégale et ses divers procédés – opérations « coup de poing », contrôles au faciès, interpellation des enfants dans les écoles, convocations-pièges – évoquent inévitablement, aux yeux de certains de nos concitoyens, les années noires de 1940-1944… [1]

La répression de l’immigration illégale telle qu’elle est conduite par le Ministre de l’Intérieur et les divers procédés qu’elle met en oeuvre -opérations « coup de poing » dans les quartiers habités par les migrants, contrôles au faciès, interpellation des enfants dans les écoles, convocations-pièges au guichet des préfectures- évoquent inévitablement, aux yeux de certains de nos concitoyens, les années noires de 1940-1944 et le sombre souvenir des persécutions antisémites.

Bien entendu, sitôt que ce parallèle est explicitement énoncé, les protestations fusent pour souligner son caractère incongru. Les deux situations n’auraient, assure-t-on, rien de comparable, et leur seul rapprochement serait une insulte à la mémoire des victimes de l’extermination.

Voire… Assurément, il existe entre les deux épisodes des différences considérables, et il serait absurde de les nier. Cependant, sitôt qu’on cherche à les cerner de façon précise, il apparaît qu’elles tiennent presque exclusivement au rôle des occupants allemands : terriblement présents et actifs en 1942, ils ont – fort heureusement – disparu en 2006. En revanche, si l’on considère le comportement des autorités françaises, les similitudes sont manifestes.

En premier lieu, la présence de certaines personnes sur notre sol est constituée en « problème », et tous les esprits « raisonnables » s’accordent pour estimer que ce problème exige une solution. En 1940, une large fraction de l’opinion, débordant de très loin les frontières de l’extrême-droite, reconnaissait la réalité d’une « question juive » en France, même si des divergences profondes existaient quant aux réponses à lui apporter. De même, de la droite à la gauche, nos dirigeants proclament d’une même voix que l’immigration illégale met en péril nos équilibres sociaux et notre identité, et qu’il faut donc la refouler, les désaccords ne portant que sur la méthode.

En second lieu, les solutions envisagées passent toutes par l’expulsion partielle ou totale des personnes jugées indésirables. En 1942, cette expulsion prend la forme d’une livraison aux autorités occupantes. En 2006, les intéressés sont renvoyés dans des pays dont certains sont soumis à des dictatures impitoyables, dont d’autres sont ravagés par la guerre civile, dont tous sont marqués par le sous-développement, le sous-emploi et la pauvreté. Bien entendu, le résultat final est infiniment moins tragique aujourd’hui qu’hier, mais ce qui est caractéristique, c’est que, dans les deux cas, l’administration française se désintéresse entièrement de ce résultat : littéralement, ce n’est plus son affaire. On a soutenu qu’en 1942 les autorités françaises ignoraient le sort réservé aux Juifs par les nazis : peut-être, mais leur ignorance même était le résultat d’une décision réfléchie : elles ne voulaient pas le savoir. Il en est exactement de même aujourd’hui : ce qui compte pour le gouvernement, c’est de se débarrasser des hommes, des femmes et des enfants concernés ; sitôt la frontière franchie, il ne s’estime plus responsable de rien et les abandonne à leur destin en toute indifférence.

Pour expulser les gens, il faut d’abord s’assurer de leur personne. Nous retrouvons ici la gamme des procédés que j’évoquais en commençant. C’est que dans ce domaine les analogies résultent de la nature des choses ; la chasse à l’homme, surtout lorsqu’elle est assortie d’objectifs chiffrés, implique l’utilisation d’un certain nombre de techniques : rafles, convocations-pièges, interpellation des enfants dans les écoles, internement administratif. Quelles que soient les populations ciblées, le recours à ces techniques est inéluctable dès lors qu’on prétend à l’efficacité. Il faut d’ailleurs admettre que, sur ce point, le Ministre de l’Intérieur n’a guère innové par rapport à ses prédécesseurs de l’époque de Vichy et de la guerre d’Algérie et la police française n’a eu qu’à puiser dans ses archives pour retrouver les bonnes vieilles méthodes.

En quatrième lieu, la mise en oeuvre de la répression et les dérives qui l’accompagnent suscitent inévitablement des protestations de caractère moral ou humanitaire. Face à ces protestations, la riposte des responsables est la même, en 2006 comme en 1942, et elle est double : d’un côté, les autorités, nous disent-elles, ne font qu’appliquer la loi, et les protestataires s’entendent reprocher leur incivisme. Par ailleurs, pour désarmer les oppositions, les autorités introduisent des distinctions à l’intérieur de la population frappée par la répression. En 1942, le gouvernement de Vichy déclarait séparer le cas des Juifs français, dont il prétendait vouloir sauver au moins la vie, de celui des Juifs étrangers, livrés pieds et poings liés à l’occupant. De même aujourd’hui, Maître Arno Klarsfeld, l’ineffable médiateur promu par le Ministre de l’Intérieur, insiste sur l’opportunité d’opérer un tri, une sélection, entre les familles qui ont des attaches avec la France et celles qui n’en ont pas, l’expulsion de ces dernières n’appelant aucune objection de sa part.

Entre 1942 et 2006, les éléments de continuité sont donc nombreux, et il est d’autant plus légitime de les mettre en évidence que, comme les historiens l’ont aujourd’hui démontré, la politique anti-juive du gouvernement de Vichy ne lui a nullement été dictée ni imposée par l’occupant, même si elle comblait ses voeux. C’est d’eux-mêmes et spontanément que le gouvernement, l’administration et la police de Vichy ont offert et apporté leur concours aux autorités allemandes, notamment sous le prétexte proclamé de préserver la souveraineté de l’Etat sur le territoire national : ils ne sauraient donc excuser leur conduite au nom de la contrainte ou de la « force majeure ». La comparaison est donc légitime avec la politique présente, dont l’origine « française » n’est pas discutée.

Si les événements suivent leur cours actuel, il est vraisemblable que les analogies iront jusqu’à leur terme et que, dans trente ou quarante ans, des cérémonies de repentance seront organisées pour déplorer et désavouer la politique d’immigration pratiquée actuellement. Plutôt que d’attendre un tel dénouement, ne serait-il pas préférable de renforcer dès aujourd’hui la résistance à cette politique, en attendant d’y mettre fin dès que l’évolution de l’opinion le permettra ?
Emmanuel Terray
Ethnologue, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) [2].

[1] Ce texte dont Le Monde a refusé la parution, a été publié le 15 octobre 2006 sur le site du Cedetim : http://www.reseau-ipam.org/index.php.

[2] Emmanuel Terray est membre de la Ligue des Droits de l’Homme. Parmi ses publications récentes : Face aux abus de mémoire, préface de Christian Bromberger, Arles, Actes Sud, 2006.


Identité nationale: Les anti-racistes n’ont fait que renverser les signes (Custer died for our sins redux)

27 décembre, 2009
First Polynesian received at King George III's court (1774)
Quand le gouvernement est une saloperie, vous devenez francophobe à la fin des fins… C’est bien normal ! (…) Sarkozy c’est tout de même pire qu’un ouvrier malien balayeur! Alain Badiou
N’oublions pas que Sarkozy est l’élu des vieux [53% quand même!] (…) le sarkozysme est une pathologie sociale (…) ce qu’il propose aux Français parce qu’il n’arrive pas à résoudre les problèmes économiques du pays, c’est la haine de l’autre (…) Sarkozy a un comportement et un vocabulaire extrêmement brutaux vis-à-vis des gamins de banlieue ; il les avait utilisés durant la campagne présidentielle tandis qu’il exprimait son hostilité à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne dans un langage codé pour activer le sentiment antimusulman. (…) Je me demande même si la stratégie de confrontation avec les pays musulmans – comme en Afghanistan ou sur l’Iran – n’est pas pour lui un élément du jeu intérieur. (…) quand on est confronté à un pouvoir qui active les tensions entre les catégories de citoyens français, on est quand même forcé de penser à la recherche de boucs émissaires telle qu’elle a été pratiquée avant-guerre. (…) L’Etat se mettant à ce point au service du capital, c’est le fascisme. L’anti-intellectualisme, la haine du système d’enseignement, la chasse au nombre de profs, c’est aussi dans l’histoire du fascisme. De même que la capacité à dire tout et son contraire, cette caractéristique du sarkozysme. Emmanuel Todd

On attend toujours les excuses des représentants de l’Organisation de la Conférence Islamique pour le génocide des 120 millions de noirs africains castrés et vendus dans le cadre de la traite orientale. On attend toujours les excuses des Turcs pour avoir détruit le christianisme d’Orient, ou, plus proche de nous, pour le génocide arménien! On attend toujours l’autocritique des Chinois d’avoir asservi et acculturé les Tibétains. On peut attendre encore longtemps les excuses des Russes d’avoir voulu slaviser l’Europe orientale. Et les Indiens peuvent attendre jusqu’à la fin de l’Age de Fer les excuses pour les massacres de l’Hindou Kouch, et les 80 millions de morts de la conquête musulmane du sous-continent indien!

Les anti-racistes n’ont fait que récupérer la vision du monde des suprématistes qu’ils prétendent combattre, en en renversant les signes. Radu Stoenescu

A l’heure où notre Khadafi de service se dévoue pour demander au monde le « démantèlement » de la Suisse comme « source du terrorisme » …

Pendant que, condamné de toutes parts y compris dans le propre camp du président qui avait trouvé astucieux de le lancer à la veille des élections régionales, le débat sur l’identité nationale continue à déchainer les passions et délier les langues …

Retour, avec Radu Stoenescu, sur l’étrange refus dudit débat par une certaine gauche, qui se trouve être une longue tradition nationale dans laquelle tout attachement à sa culture particulière et toute dimension culturelle est systématiquement condamné ou déniée comme potentiellement d’extrême-droite et fasciste au profit d’une approche strictement économiste des problèmes.

Et ce en un saisissant renversement qui voit nos anti-racistes « récupérer la vision du monde des suprématistes qu’ils prétendent combattre en en renversant les signes », « l’Autre étant forcément pur, innocent, authentique et intègre » et les occidentaux intrinsèquement mauvais, coupables et décadents …

Extraits:

comme l’explique Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée, après 1945, tout ce que le monde intellectuel français comptait de progressistes s’est évertué à éliminer toute problématique culturaliste de son horizon de pensée : l’attachement à sa culture particulière était vu comme une pente glissante vers le maurrassisme et le fascisme. C’est pourquoi la plupart des intellectuels ont trouvé refuge dans le langage universaliste de l’économie, c’est-à-dire, à l’époque, dans le marxisme. Cela perdure aujourd’hui : il n’y a pas de problèmes culturels, assène la gauche divine, il n’y a que des problèmes économiques : la pauvreté, l’exclusion, le chômage, etc. Seul l’économisme est un humanisme, croient en cœur les disciples et les descendants de Sartre. Parler de problèmes strictement culturels, c’est déjà, pour ces culturophobes, faire un pas avec l’extrême droite.

En fait, ce qui fait le propre de l’identité européenne, et donc, de l’identité française, c’est qu’elle est sans cesse capable de se remettre en question. L’autocritique culturelle est le fondement même de l’identité culturelle occidentale. Il y a comme un perpétuel mouvement de pendule entre les deux pôles du commandement chrétien « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »

Cependant, ce perpétuel mouvement de balancier entre haine de soi et amour de soi ne se retrouve que chez nous ! Aucune autre culture ne s’est montrée capable de se critiquer autant elle-même et de survivre, à part la culture occidentale. On attend toujours les excuses des représentants de l’Organisation de la Conférence Islamique pour le génocide des 120 millions de noirs africains castrés et vendus dans le cadre de la traite orientale (4). On attend toujours les excuses des Turcs pour avoir détruit le christianisme d’Orient, ou, plus proche de nous, pour le génocide arménien ! On attend toujours l’autocritique des Chinois d’avoir asservi et acculturé les Tibétains. On peut attendre encore longtemps les excuses des Russes d’avoir voulu slaviser l’Europe orientale. Et les Indiens peuvent attendre jusqu’à la fin de l’Age de Fer les excuses pour les massacres de l’Hindou Kouch, et les 80 millions de morts de la conquête musulmane du sous-continent indien !

Ceux qui font la moue devant le débat sur l’identité nationale, lancé par le Ministre de l’Immigration, parce qu’ils le soupçonnent de dérives xénophobes, sont les mêmes qui croient que l’Autre est forcément pur, innocent, authentique, intègre. Ils croient que le monde est partagé en deux récipients étanches : les innocents « primitifs » et les coupables décadents. Par là, ces amoureux de la diversité se manifestent comme les frères jumeaux de ces racistes qui croyaient les occidentaux intrinsèquement supérieurs aux barbares.

L’identité nationale française, c’est être capable d’en débattre!
Radu Stoenescu
le 16 novembre 2009

Ce qui est amusant dans le débat sur l’identité nationale lancé par Eric Besson, c’est qu’il ne s’agit absolument pas d’un débat nouveau. Avant de montrer que celui-ci est aussi vieux que l’Europe moderne, il faut préciser qu’il est absurde de parler d’un « piège électoraliste » ou bien d’une « manipulation de l’opinion » à propos du lancement de ce débat. Ceux qui condamnent ce débat en employant ces mots ne se rendent pas compte du mépris absolu pour le peuple et la démocratie qu’ils manifestent. Dire qu’il y a uniquement une visée électoraliste derrière ce débat, c’est affirmer que lorsque l’Etat discute d’un sujet qui intéresse les citoyens, il trahirait son rôle et chercherait à les manipuler !

Or l’Etat, c’est la représentation nationale, c’est-à-dire le moyen que le peuple souverain se donne pour parler de ce qui le regarde, étant donné qu’avec soixante millions d’habitants, la France ne peut être une démocratie directe. Affirmer que ce débat n’est lancé que pour gagner les élections régionales de 2010, c’est postuler d’une manière péremptoire que les citoyens ne devraient avoir aucune gratitude envers leurs représentants de les représenter ! Selon les contempteurs du débat ouvert par le Ministre de l’Identité nationale et de l’immigration, les représentants élus de la nation auraient tort de faire plaisir à leurs mandataires de parler de ce qui les intéresse. Ô rage, cela les amènerait peut-être à les reconduire dans leurs fonctions !

Quel ressentiment et quel mépris des électeurs que de les accuser implicitement de s’intéresser à ce débat parce qu’il a été lancé par le gouvernement en place. Le Parti socialiste, à la différence du Grand Orient de France qui a appelé à participer activement à ce débat (1), fait la fine bouche et annonce qu’il ne « se rendra pas » au grand débat sur l’identité nationale (2). Il n’a décidément tiré aucune leçon des différentes déculottées qui lui ont été infligées par les urnes ces dernières années. La « gauche divine », comme l’appelait feu Jean Baudrillard, n’aime pas ce peuple imbécile si prompt à récompenser ceux qui touchent à ce qu’elle a déclaré tabou. En creux, ce que cette gauche affirme, c’est que sa spécialité, c’est faire tout le contraire de ce pourquoi le peuple l’élit. Elle, elle ne saurait avoir de « visées électoralistes », quelle idée vulgaire !

Si la gauche veut absolument éviter ce débat sur l’identité nationale, ce n’est pas par inconscience ou par débilité précoce. Ce refus s’inscrit dans une longue tradition… nationale. En effet, comme l’explique Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée, après 1945, tout ce que le monde intellectuel français comptait de progressistes s’est évertué à éliminer toute problématique culturaliste de son horizon de pensée : l’attachement à sa culture particulière était vu comme une pente glissante vers le maurrassisme et le fascisme. C’est pourquoi la plupart des intellectuels ont trouvé refuge dans le langage universaliste de l’économie, c’est-à-dire, à l’époque, dans le marxisme. Cela perdure aujourd’hui : il n’y a pas de problèmes culturels, assène la gauche divine, il n’y a que des problèmes économiques : la pauvreté, l’exclusion, le chômage, etc. Seul l’économisme est un humanisme, croient en cœur les disciples et les descendants de Sartre. Parler de problèmes strictement culturels, c’est déjà, pour ces culturophobes, faire un pas avec l’extrême droite.

N’étant pas à une contradiction près, cet économisme cohabite dans la tête des bobos avec un engouement indéfectible pour les identités culturelles des autres, les appartenances exotiques, dont ils déplorent la destruction par la « mondialisation libérale », tandis qu’ils se moquent de ceux qui s’inquiètent du sort de la culture nationale. « Economiste chez soi, culturaliste chez les autres », telle est leur devise. Dans le même mouvement, ils ignorent une réalité inquiétante, bien documentée par les psychiatres : les troubles de la personnalité, c’est-à-dire de l’identité, sont en constante augmentation : « Selon l’OMS, dans les 20 ans à venir, le pourcentage de Français touchés par une pathologie mentale va passer de 10 à 20 % de la population totale. » (3)

Ce que les adversaires du débat lui reprochent, c’est qu’il soit lancé par un ministre qui a aussi en charge l’immigration. C’est le rapprochement entre identité nationale et immigration qui les froisse. Il y aurait là un sous-entendu « nauséabond », lepéniste : l’identité nationale ne se ferait que sur le dos des « des noirs et des bougnoules », comme l’a affirmé l’inénarrable Houria Bouteldja, sur le plateau de Ce soir ou jamais.

C’est ce qui rend cette discussion aussi ancienne que le retable d’Issenheim. Ce qui est en jeu, c’est encore et toujours le rapport entre l’Occident et l’Autre. Déjà, dans ses Essais, au Livre I, chapitre 33, « Des cannibales », Montaigne écrivait « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Puis, d’une manière joueuse, le maire de Bordeaux s’amusait à moquer les prétentions des chrétiens à se croire supérieurs aux Tupinambas, « sauvages » vivant sur la côte du Brésil. C’était une des premières apparitions littéraires de ce qui deviendra le « bon sauvage » sous la plume de Rousseau, deux siècles plus tard.

Depuis cinq cents ans, l’Europe se délecte à se critiquer en prenant pour contre exemple de ses « mœurs corrompues » différentes espèces de « bons sauvages », hommes « fraîchement formés par les dieux » (Montaigne). A la Renaissance, il y eu ces Tupinambas, ces « cannibales » dont parlait Montaigne, et qui l’étaient véritablement, puis au 18ème siècle les Persans de Montesquieu, l’Ingénu de Voltaire, et l’homme à « l’état de nature » de Rousseau. Maintenant, nous avons nos « sans-papiers », l’Elias du film Eden à l’ouest de Costa-Gavras. A chaque fois, l’Europe joue la même comédie, celle de se croire inférieure à toutes les autres cultures, plus « authentiques », plus « pures », plus « innocentes », plus « naturelles », moins décadentes.

Entre chaque bouffée de « primitivisme », entre chaque envolée lyrique en hommage à l’Autre, fût-il réellement cannibale, fanatique ou arriéré, l’Europe s’est repliée sur un occidentalisme et un ethnocentrisme parfois criminel, souvent seulement équivalent à l’ethnocentrisme de toutes les autres cultures. C’est ce repli qui fait peur aux belles âmes qui l’accusent de tous les crimes, et l’y poussent sans s’en rendre compte !

En fait, ce qui fait le propre de l’identité européenne, et donc, de l’identité française, c’est qu’elle est sans cesse capable de se remettre en question. L’autocritique culturelle est le fondement même de l’identité culturelle occidentale. Il y a comme un perpétuel mouvement de pendule entre les deux pôles du commandement chrétien « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » : il y a des époques où l’Europe adore son prochain plus qu’elle-même et des époques où elle fait l’inverse, et se met à dire avec Pierre Desproges : « Dieu ou pas, j’ai horreur qu’on me tutoie, et puis je préfère moi-même. »

Cependant, ce perpétuel mouvement de balancier entre haine de soi et amour de soi ne se retrouve que chez nous ! Aucune autre culture ne s’est montrée capable de se critiquer autant elle-même et de survivre, à part la culture occidentale. On attend toujours les excuses des représentants de l’Organisation de la Conférence Islamique pour le génocide des 120 millions de noirs africains castrés et vendus dans le cadre de la traite orientale (4). On attend toujours les excuses des Turcs pour avoir détruit le christianisme d’Orient, ou, plus proche de nous, pour le génocide arménien ! On attend toujours l’autocritique des Chinois d’avoir asservi et acculturé les Tibétains. On peut attendre encore longtemps les excuses des Russes d’avoir voulu slaviser l’Europe orientale. Et les Indiens peuvent attendre jusqu’à la fin de l’Age de Fer les excuses pour les massacres de l’Hindou Kouch, et les 80 millions de morts de la conquête musulmane du sous-continent indien !

L’Occident n’est sûrement pas l’espace le plus criminel sur la face de la terre, ni la culture la plus meurtrière. Par contre, il possède sûrement la culture la plus autocritique. Il faut en finir avec la repentance, certes, car cela n’est à présent qu’un avilissement devant plus criminel que soi, quand toutes les cultures sont jugées à la même aune. L’Occident est grand parce qu’il a su se repentir, tirer des leçons de ses fautes et rebondir.

Ceux qui font la moue devant le débat sur l’identité nationale, lancé par le Ministre de l’Immigration, parce qu’ils le soupçonnent de dérives xénophobes, sont les mêmes qui croient que l’Autre est forcément pur, innocent, authentique, intègre. Ils croient que le monde est partagé en deux récipients étanches : les innocents « primitifs » et les coupables décadents. Par là, ces amoureux de la diversité se manifestent comme les frères jumeaux de ces racistes qui croyaient les occidentaux intrinsèquement supérieurs aux barbares. Les anti-racistes n’ont fait que récupérer la vision du monde des suprématistes qu’ils prétendent combattre, en en renversant les signes. Non, le monde humain n’est pas divisé. La barbarie et l’injustice sévissent du Levant au Couchant. Mais qui a eu le courage de le reconnaître, à part les Occidentaux ? Quelle culture, à part celle issue des traditions judéo-chrétiennes, (et pour cause !), a su demander pardon pour ses crimes ?

La haine exacerbée de soi d’un certain Occident n’est pas une rupture avec le racisme et le suprématisme occidental, mais une de ses manifestations : elle consiste à se croire membre de l’élite du Mal, mais de l’élite quand même. Or, la seule attitude véritablement respectueuse de l’Autre, et authentiquement égalitaire, c’est celle qui le considère capable des mêmes horreurs et des mêmes merveilles que soi. C’est pourquoi seule la critique impitoyable, sous les auspices des valeurs communes de l’humanité, constitue la véritable marque de considération pour ses frères humains.

Ceux qui refusent le débat sur l’identité nationale font comme s’il était barbare de se demander s’il y a des barbares. Ils adoptent une pose offusquée qui laisse entendre que tout cela est futile et sans objet, puisque eux, ils aiment l’humanité au-delà de ses différences culturelles. Et leur dédain ne signifie rien d’autre qu’ils n’aiment aucune humanité en particulier. C’est là le dernier avatar, l’avachissement sublime d’un certain universalisme français, qui, comme en 1793, aimerait bien dévorer ses propres enfants, mais qui ne parvient qu’à les mâchonner de ses gencives pâteuses : « Salauds de pauvres ! »

(1) http://www.godfstats.com/?q=node/569

(2)http://tempsreel.nouvelobs.com/depeches/politique/20091109.FAP2451/debat_sur_lidentite_nationale_le_parti_socialiste_ny_pa.html

(3) http://www.uncpsy.fr/dotdoc/20060909-colloque-uncpsy/20061016-resume-de-actes.pdf

(4) http://www.youtube.com/watch?v=jcIcd3T2BMw

Voir aussi:

« Ce que Sarkozy propose, c’est la haine de l’autre »
Le Monde
26.12.09

Démographe et historien, Emmanuel Todd, 58 ans, est ingénieur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED).

Inspirateur du thème de la fracture sociale, repris par Jacques Chirac lors de sa campagne présidentielle de 1995, il observe depuis longtemps la coupure entre élites et classes populaires. Il livre pour la première fois son analyse du débat sur l’identité nationale. Sans dissimuler sa colère. « Si vous êtes au pouvoir et que vous n’arrivez à rien sur le plan économique, la recherche de boucs émissaires à tout prix devient comme une seconde nature », estime-t-il.

Que vous inspire le débat sur l’identité nationale ?

Je m’en suis tenu à l’écart autant que possible, car ce débat est, à mes yeux, vraiment pervers. Le gouvernement, à l’approche d’une échéance électorale, propose, je dirais même impose, une thématique de la nation contre l’islam. Je suis révulsé comme citoyen. En tant qu’historien, j’observe comment cette thématique de l’identité nationale a été activée par en haut, comme un projet assez cynique.

Quelle est votre analyse des enjeux de ce débat ?

Le Front national a commencé à s’incruster dans le monde ouvrier en 1986, à une époque où les élites refusaient de s’intéresser aux problèmes posés par l’intégration des populations immigrées.

On a alors senti une anxiété qui venait du bas de la société, qui a permis au Front national d’exister jusqu’en 2007. Comme je l’ai souligné dans mon livre, Le Destin des immigrés (Seuil), en 1994, la carte du vote FN était statistiquement déterminée par la présence d’immigrés d’origine maghrébine, qui cristallisaient une anxiété spécifique en raison de problèmes anthropologiques réels, liés à des différences de système de moeurs ou de statut de la femme. Depuis, les tensions se sont apaisées. Tous les sondages d’opinion le montrent : les thématiques de l’immigration, de l’islam sont en chute libre et sont passées largement derrière les inquiétudes économiques.

La réalité de la France est qu’elle est en train de réussir son processus d’intégration. Les populations d’origine musulmane de France sont globalement les plus laïcisées et les plus intégrées d’Europe, grâce à un taux élevé de mariages mixtes. Pour moi, le signe de cet apaisement est précisément l’effondrement du Front national.

On estime généralement que c’est la politique conduite par Nicolas Sarkozy qui a fait perdre des voix au Front national…

Les sarkozystes pensent qu’ils ont récupéré l’électorat du Front national parce qu’ils ont mené cette politique de provocation, parce que Nicolas Sarkozy a mis le feu aux banlieues, et que les appels du pied au FN ont été payants. Mais c’est une erreur d’interprétation. La poussée à droite de 2007, à la suite des émeutes de banlieue de 2005, n’était pas une confrontation sur l’immigration, mais davantage un ressentiment anti-jeunes exprimé par une population qui vieillit. N’oublions pas que Sarkozy est l’élu des vieux.

Comment qualifiez-vous cette droite ?

Je n’ose plus dire une droite de gouvernement. Ce n’est plus la droite, ce n’est pas juste la droite… Extrême droite, ultra-droite ? C’est quelque chose d’autre. Je n’ai pas de mot. Je pense de plus en plus que le sarkozysme est une pathologie sociale et relève d’une analyse durkheimienne – en termes d’anomie, de désintégration religieuse, de suicide – autant que d’une analyse marxiste – en termes de classes, avec des concepts de capital-socialisme ou d’émergence oligarchique.

Le chef de l’Etat a assuré qu’il s’efforçait de ne pas être « sourd aux cris du peuple ». Qu’en pensez-vous ?

Pour moi, c’est un pur mensonge. Dans sa tribune au Monde, Sarkozy se gargarise du mot « peuple », il parle du peuple, au peuple. Mais ce qu’il propose aux Français parce qu’il n’arrive pas à résoudre les problèmes économiques du pays, c’est la haine de l’autre.

La société est très perdue mais je ne pense pas que les gens aient de grands doutes sur leur appartenance à la France. Je suis plutôt optimiste : quand on va vraiment au fond des choses et dans la durée, le tempérament égalitaire des Français fait qu’ils n’en ont rien à foutre des questions de couleur et d’origine ethnique ou religieuse !

Pourquoi, dans ces conditions, le gouvernement continue-t-il à reprendre à son compte une thématique de l’extrême droite ?

On est dans le registre de l’habitude. Sarkozy a un comportement et un vocabulaire extrêmement brutaux vis-à-vis des gamins de banlieue ; il les avait utilisés durant la campagne présidentielle tandis qu’il exprimait son hostilité à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne dans un langage codé pour activer le sentiment antimusulman. Il pense que cela pourrait marcher à nouveau.

Je me demande même si la stratégie de confrontation avec les pays musulmans – comme en Afghanistan ou sur l’Iran – n’est pas pour lui un élément du jeu intérieur. Peut-être que les relations entre les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis, c’est déjà pour lui de la politique extérieure ? On peut se poser la question…

Si vous êtes au pouvoir et que vous n’arrivez à rien sur le plan économique, la recherche de boucs émissaires à tout prix devient comme une seconde nature. Comme un réflexe conditionné. Mais quand on est confronté à un pouvoir qui active les tensions entre les catégories de citoyens français, on est quand même forcé de penser à la recherche de boucs émissaires telle qu’elle a été pratiquée avant-guerre.

Quels sont les points de comparaison avec cette période ?

Un ministre a lui-même – c’est le retour du refoulé, c’est l’inconscient – fait référence au nazisme. (Christian Estrosi, le 26 novembre, a déclaré : « Si, à la veille du second conflit mondial, dans un temps où la crise économique envahissait tout, le peuple allemand avait entrepris d’interroger sur ce qui fonde réellement l’identité allemande, héritière des Lumières, patrie de Goethe et du romantisme, alors peut-être, aurions-nous évité l’atroce et douloureux naufrage de la civilisation européenne. ») En manifestant d’ailleurs une ignorance de l’histoire tout à fait extraordinaire. Car la réalité de l’histoire allemande de l’entre-deux-guerres, c’est que ce n’était pas qu’un débat sur l’identité nationale. La différence était que les nazis étaient vraiment antisémites. Ils y croyaient et ils l’ont montré. La France n’est pas du tout dans ce schéma.

Il ne faut pas faire de confusion, mais on est quand même contraint de faire des comparaisons avec les extrêmes droites d’avant-guerre. Il y a toutes sortes de comportements qui sont nouveaux mais qui renvoient au passé. L’Etat se mettant à ce point au service du capital, c’est le fascisme. L’anti-intellectualisme, la haine du système d’enseignement, la chasse au nombre de profs, c’est aussi dans l’histoire du fascisme. De même que la capacité à dire tout et son contraire, cette caractéristique du sarkozysme.

La comparaison avec le fascisme, n’est-ce pas excessif ?

Il ne s’agit pas du tout de dire que c’est la même chose. Il y a de grandes différences. Mais on est en train d’entrer dans un système social et politique nouveau, qui correspond à une dérive vers la droite du système, dont certains traits rappellent la montée au pouvoir de l’extrême droite en Europe.

C’est pourtant Nicolas Sarkozy qui a nommé à des postes-clés plusieurs représentantes des filles d’immigrés…

L’habileté du sarkozysme est de fonctionner sur deux pôles : d’un côté la haine, le ressentiment ; de l’autre la mise en scène d’actes en faveur du culte musulman ou les nominations de Rachida Dati ou de Rama Yade au gouvernement. La réalité, c’est que dans tous les cas la thématique ethnique est utilisée pour faire oublier les thématiques de classe.

Propos recueillis par Jean-Baptiste de Montvalon et Sylvia Zappi
Article paru dans l’édition du 27.12.09


Identité nationale: Qu’est-ce que c’est que ce pays qui refuse de décréter sa propre disparition? (Why can’t France just declare itself out of existence?)

26 décembre, 2009
Turkish supporter (Paris, juin 2008)On ne crie pas à un somnambule qu’il est en train de marcher sur le toit, il risquerait de se briser la nuque. Radu Stoenescu

Aujourd’hui, le concept de diversité change complètement la donne. Tout se passe comme si la seule communauté qui n’avait pas sa place dans notre monde, c’était la communauté nationale: celle-ci devrait se dissoudre au profit des groupes, des minorités, des communautés qui aujourd’hui vivent en France. Alain Finkielkraut

Ma France à moi, elle parle fort, elle vit à bout de rêve. Elle vit en groupe, parle de bled. Elle déteste les règles. Elle sèche les cours, le plus souvent pour ne rien foutre. Le BEP ne permettant pas d’être patron, alors elle se démène et vend de la merde à des bourges. Diam’s

Si l’on remplaçait dans les discours le mot islam par celui de judaïsme, ou celui de musulman par le mot juif, l’indignation serait à juste titre générale. (…) Faudra-t-il demain qu’ils rasent les murs comme les juifs du temps de l’affaire Dreyfus ? Faut-il croire que dans la France laïque, il y aurait place pour une sorte de dhimmitude à l’encontre des musulmans ? (…) Après l’étoile jaune, faudra-t-il un jour porter une étoile verte? Jean-François Bouthors

Ma maxime sur cette affaire c’est: les prolétaires n’ont pas de patrie. Il n’y a de politique novatrice, apte à briser les figures inégalitaires, communautaires, qu’à échelle du monde entier. Déjà Marx pensait que le cadre national était obsolète. (…) Il faut penser, aujourd’hui plus que jamais, au-delà de l’Etat-nation. La véritable construction à venir, c’est une vision totalement internationaliste de la figure politique. Et pouvoir construire un internationalisme interne au pays est une chance, non un malheur. (…) Il n’y a pas de « problème immigré » en France, il n’y a pas de « problème musulman », pas plus qu’il n’y avait de « problème juif » dans les années 1930. (…) Les Communards se reconnaissaient dans le drapeau rouge, pas dans le drapeau tricolore, qui était celui des Versaillais, des gens qui ont laissé 20.000 morts ouvriers sur le carreau.(…)

Ma position ne remet aucunement en question l’existence de l’Etat d’Israël – bien au contraire. Deux éléments ont conduit à cette situation de Guerre de Cent Ans à laquelle on assiste. L’« exportation » de cette question par les Européens après la guerre, façon commode de s’en laver les mains, combinée à la tension que devait fatalement produire l’introduction du prédicat identitaire juif dans la constitution même de cet Etat. Comment s’en sortir désormais ? Eh bien je me demande simplement si le maintien de cette assignation identitaire n’est pas plus périlleux aujourd’hui pour les Juifs que la création de cette Palestine binationale pour laquelle je milite depuis longtemps, et qu’Hannah Arendt appelait déjà de ses vœux. Alain Badiou

A l’heure où nos pauvres émirs du pétrole ne se sentent même plus en sécurité dans la propre cité de Calvin

Et où, en pleine commémoration de l’opération militaire israélienne à Gaza nos soeurs et frères de la Révolution mondiale sont agressés dans leurs valeurs les plus chères jusque sur leur propre territoire par les incitations à la débauche occidentales …

Contre la criminelle « introduction du prédicat identitaire » français dans la constitution même de notre Etat et le scandaleux et périlleux « maintien de cette assignation identitaire » …

Contre les risques proprement totalitaires que ceux-ci représentent pour notre société (camps de concentration, persécutions policières, filtrage constant, déportation, étoile verte) …

Contre « l’unanimisme marchand et la commercialisation universelle »

Nous demandons avec les forces de gauche de notre pays et comme pour l’Etat d’Israël:

- la dissolution immédiate de l’Etat français (et ses résonances Vichystes – à remplacer éventuellement, en hommage à nos frères engagés dans la Révolution mondiale du côté de l’Hindu Kush, par… Frankistan?)

- le retrait tout aussi immédiat, comme pour l’Italie et pour arrêter d’offenser les pauvres prolétaires parmi nous, des crucifix dans les écoles dites libres comme des croix des 45 000 églises (avant leur destruction) et des cimetières

- la suppression du drapeau tricolore et son remplacement par le drapeau rouge de la Révolution avec option faucille et marteau sans oublier à la turque le croissant pour nos dominés (avant bien entendu l’interdiction des croix sur les drpeaux de nos voisins européens, britanniques, comme suisses ou scandinaves)

- la fin de toute fête à caractère chrétien et des décorations qui vont avec comme Noël, Pâques ou même les dimanches comme la disparition progressive de nos bibliothèques et librairies des bibles et autres ouvrages dits sacrés

- la hallalisation définitive des cantines de nos écoles, suppression comprise du poisson vénusien (ie. du vendredi)

- et enfin la création d’un Etat binational français-islamique où la loi des plus faibles serait enfin systématiquement appliquée

A savoir dans le cas précis, la charia avec voile ou burqa de rigueur pour les femmes …

Finkielkraut-Badiou: le face-à-face
Aude Lancelin
Le Nouvel Observateur
17/12/2009

Réunis pour la première fois dans la presse, l’auteur d’«Eloge de l’amour» [1] et celui d’«Un coeur intelligent» [2], débattent de l’identité nationale, de la politique sarkozyste et d’Israël. Un affrontement idéologique d’une rare violence, qui a été arbitré au «Nouvel Observateur» par Aude Lancelin, et dont voici le verbatim intégral

Né en 1949 à Paris, Alain Finkielkraut, philosophe et enseignant à Polytechnique, est l’auteur de «la Défaite de la pensée» (Gallimard) et d’«Un cœur intelligent» (Stock/Flammarion). Né en 1937 à Rabat, Alain Badiou, philosophe et professeur à l’ENS de la rue d’Ulm, est l’auteur de «l’Etre et l’Evénement» (Seuil) et «Eloge de l’amour» (Flammarion).

Le Nouvel Observateur. – Un débat sur «l’identité nationale» [3] a été imposé au pays pour des raisons largement électorales. Maintenant que de façon assez prévisible il dérape, comment y faire face ?

Alain Finkielkraut. – Je ne sais si le débat est opportun mais l’inquiétude est légitime. Dans sa fameuse conférence de 1882, Renan commence par écarter toute définition raciale de la nation. « L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie », dit-il, et il définit la nation comme un principe spirituel, comme une âme (il ne faut pas avoir peur de ce mot), composée de deux éléments : un riche legs de souvenirs, un héritage de gloire et de regrets à partager d’une part, et de l’autre, le consentement actuel, le désir de continuer la vie commune. Or la France est aujourd’hui le théâtre d’une double crise : de l’héritage et du consentement. L’exécration de la France est à l’ordre du jour dans une fraction non négligeable des nouvelles populations françaises. Il faut vivre à l’abri du réel pour considérer que cette francophobie militante est une réponse au racisme d’Etat ou à la stigmatisation de l’étranger.

Quant à l’héritage, l’école, depuis quarante ans, travaille avec ardeur à sa dilapidation. De plus en plus de Français, élites comprises, sont aujourd’hui étrangers à leur langue, à leur littérature, à leur histoire, à leurs paysages. C’est parce que la civilisation française est peut-être en train de disparaître que cette question de l’identité nationale intéresse tant de monde alors que personne n’est dupe de la manœuvre électorale. Ce qu’on peut reprocher au gouvernement ce n’est pas de s’occuper de l’identité nationale, c’est de s’en décharger sur un débat. J’aurais préféré une vraie politique de la transmission de l’héritage.

N.O. – Les actes du gouvernement Sarkozy vont pourtant en sens inverse de son discours sur l’héritage : voyez par exemple cette volonté de supprimer l’enseignement de l’histoire dans les terminales S [4]…

A. Finkielkraut. – C’est une contradiction. Entre Richard Descoings et Marc Bloch il faut choisir. Mais une refondation de l’école dans ce sens (recentrage autour de la culture et rétablissement de l’exigence) jetterait dans la rue collégiens, lycéens, syndicats d’enseignants et fédérations de parents d’élèves. L’inculture pour tous est une conquête démocratique sur laquelle il sera très difficile de revenir.

Alain Badiou. – Une discussion organisée par le gouvernement sur « l’identité française » ne peut qu’être la recherche de critères administratifs sur « qui est un bon Français qui ne l’est pas ». Les sérieux juristes du gouvernement Pétain avaient bien travaillé dans ce sens ! Ils avaient montré, avec une science bien calme, que les Juifs et autres métèques n’étaient pas des bons Français… On peut donc, on doit, être très inquiet de l’initiative Sarkozy-Besson. Quand l’Etat commence à se soucier d’une légitimité identitaire, on est dans la réaction la plus noire, l’expérience historique le montre. Cette initiative est donc non seulement stupide et incohérente, comme on le voit tous les jours, mais elle s’inscrit aussi dans ce que j’ai appelé le « pétainisme transcendantal » du gouvernement Sarkozy.

Dès que les considérations identitaires sont injectées dans la politique, dans le pouvoir d’Etat, on est dans une logique qu’il faut bien appeler néo-fasciste. Car une définition identitaire de la population se heurte à ceci que toute population, dans le monde contemporain, étant composite, hétérogène et multiforme, la seule réalité de cette identification va être négative. On ne parviendra nullement à identifier ce qu’est la « civilisation française », entité dont j’ignore ce qu’elle signifie, on va juste clairement désigner ceux qui n’en sont pas.

Il y a dans notre pays des millions de gens qui sont ici parfois depuis des décennies, qui ont construit nos routes, nos ponts, nos maisons, qui vivent dans des conditions déplorables, qui ont fait tout ça pour des salaires de misère, et que les gouvernements successifs, depuis trente ans, accablent de lois persécutrices, expulsent, enferment dans des zones de non-droit, contrôlent, empêchent de vivre ici avec leurs familles… Or on sait d’avance que ce sont ces gens qu’on va désigner comme n’étant pas vraiment français. Cette vision politique, est absolument répugnante, et je pèse mes mots.

D’autre part je suis très frappé de voir que les catégories utilisées par Alain Finkielkraut sont celles, très traditionnelles, de la réaction. L’héritage du passé et le consentement, voilà des catégories totalement passives dont l’unique logique est l’impératif « famille, patrie ». Il s’agit d’un portrait de l’identité française réactif et conservateur. L’héritage de la France c’est un héritage que je suis prêt à assumer quand il s’agit de la Révolution française, de la Commune, de l’universalisme du 18ème siècle, de la Résistance ou de Mai 68. Mais c’est un héritage que je rejette catégoriquement quand il s’agit, de la Restauration, des Versaillais, des doctrines coloniales et racistes, de Pétain ou de Sarkozy. Il n’y a pas « un » héritage français. Il y a une division constitutive de cet héritage entre ce qui est recevable du point de vue d’un universalisme minimal, et ce qui doit être rejeté précisément parce que ça renvoie en France à l’extrême férocité des classes possédantes et à l’accaparement par une oligarchie d’affairistes, de politiciens, de militaires et de serviteurs médiatiques du motif de « l’identité nationale ».

On parle toujours, notamment Alain Finkielkraut, du sang que les autres, les « totalitaires », comme il dit, ont sur les mains. Mais « l’identité nationale » a donné en la matière les plus formidables exemples. Pour trouver une boucherie aussi dépourvue de tout sens et atroce que celle de 14-18, il faut se lever de bonne heure. Or elle était strictement articulée sur l’identité nationale, c’est ça qui a fait marcher les gens. Il est très clair que l’identité nationale, référée à une mémoire non divisée et à un consentement héréditaire et familial, n’est que le retour aux catégories fatiguées de la tradition, et ne prépare que la guerre, intérieure contre les « mauvais français », extérieure contre « les autres ». Le débat d’opinion est aujourd’hui entre deux orientations désastreuses : d’un côté l’unanimisme marchand et la commercialisation universelle et de l’autre côté, la crispation identitaire, qui constitue contre cette mondialisation un barrage réactionnaire, et qui plus est totalement inefficace.

A. Finkielkraut. – Il est vrai qu’on peut avoir une conception raciale et déterministe de cette identité, en faire un caractère fixe et biologiquement transmissible, mais c’est précisément contre cette idée que le président de la République a construit son discours de La Chapelle-en-Vercors. Il y a débat a-t-il dit, mais la race est hors débat : « On est Français parce qu’on ne se reconnaît pas dans une race parce qu’on ne va pas se laisser enfermer dans une origine et pas davantage dans une religion. » Il est légitime et même nécessaire de pointer la contradiction entre le désir affiché de transmettre l’identité et une politique de la dilapidation de l’héritage.

Mais pourquoi cette surdité ? Pourquoi dénoncer comme raciste un discours aussi ostensiblement antiracial ? Parce que, aux yeux de l’antiracisme et de l’antifascisme dominant, c’est l’identité elle-même qui, quelle qu’en soit la définition, est « nauséabonde » ou « répugnante », pour reprendre le mot d’Alain Badiou. La tâche qui s’impose donc à nous, c’est la résiliation de tout prédicat identitaire. C’est la désaffiliation. Pour être nous-mêmes, c’est-à-dire fidèles à notre vocation universelle, il faudrait effacer tous nos signes particuliers. Pour n’exclure personne, il faudrait faire le vide en soi, se dépouiller de toute consistance, n’être rien d’autre, au bout du compte, que le geste même de l’ouverture.

N. O. – Il y a les mots du président de la République, qui sont ceux d’un chef de parti en campagne, et puis il y a la réalité du débat, où clairement des suspects sont désignés et vous savez bien lesquels…

A. Finkielkraut. – C’est avoir, comme disait Koestler des communistes, « des yeux pour voir et un esprit conditionné pour éliminer ce qu’il voit » que de tenir pour nulles et non avenues, par exemple, les manifestations qui ont célébré la victoire de l’Algérie sur l’Egypte huit ans après les sifflets du match France/Algérie. Je rappelle tout de même que le regroupement familial a été instauré en 1974. Ce qui me gêne beaucoup dans cet hyperbolisme c’est qu’il ne fait plus la différence entre Marc Bloch et Pétain, entre Simone Weil et Drumont, entre Bernanos et Brasillach, entre de Gaulle, obsédé de l’identité nationale, et Hitler. La plupart des résistants se sont référés à l’héritage national indivis pour justifier leur résistance, et qu’a dit Simone Weil ? Qu’il n’y a pas de plus hideux spectacle qu’un peuple qui n’est tenu par rien, par aucune fidélité.

A. Badiou. – Fidélité à quoi ?

A. Finkielkraut. – Au sacre de Reims, à la Fête de la Fédération…

A. Badiou. – Mais oui, mais oui, mais attention… Il y a énormément de gens dans ce pays qui sont fidèles à bien d’autres choses et d’abord à la transmission de leur patrimoine par héritage et cela depuis le fin fond des temps. Ils sont fidèles aux séquences de l’Histoire où les forces populaires ont été désorganisées. Dans la Résistance elle-même, ils passent volontiers sous silence le caractère en définitive déterminant, qu’on le veuille ou non, des forces armées communistes. Pris isolément, «héritage» ou «fidélité» ne veulent rien dire. Il s’agit de dire : héritage de qui ? Fidélité à quoi ? Vous supposez en fait, et c’est pourquoi votre démarche est absolument tautologique, que le problème de l’identité a déjà été résolu. C’est à cette identité unifiée, mais inexistante que vous déclarez qu’il faut être fidèle. Moi je suis d’une fidélité aussi exemplaire que possible à la France révolutionnaire, à son universalité paradigmatique. A la constitution de 1793 qui disait que quand un homme, n’importe où dans le monde, accueillait et élevait un orphelin, eh bien par là même il acquerrait la nationalité française.

Une identité de ce genre, immédiatement transmissible de façon universelle, j’en veux bien. Mais je ne connais pas d’exemple où l’inclusion dans la conception de l’Etat d’une figure identitaire puisse être considérée comme progressiste, en aucun sens. La question de l’engagement dans la Résistance outrepassait de beaucoup, et vous le savez très bien, la question de la libération du territoire national, et n’avait nul rapport à une « identité ». Les groupes armés résistants les plus actifs en France étaient composés de communistes venus de toute l’Europe, et que Pétain, au nom de l’identité française, accusait de traîtrise, ce qui est un comble ! Lorsque Aragon écrit : « mon Parti m’a rendu les couleurs de la France », il faut insister sur les deux aspects, la France sans doute, mais le Parti, qui est pour lui le nom de la vision internationaliste et communiste.

A. Finkielkraut. – Si un inventaire doit être établi, il faut commencer par faire aussi celui du communisme… A criminaliser ou à déconstruire violemment le désir que se perpétue la civilisation française, on ne fait qu’épouser le processus actuel qui nous conduit en effet à la world music, la world cuisine, la civilisation planétaire, le village global. C’est aller un peu loin que de qualifier de « résistance » à Sarkozy cette reddition au processus qui nous emporte.

N.O. – Mais le sarkozysme ne participe-t-il pas lui-même de ce processus ?

A. Finkielkraut. – C’est bien ce que je lui reproche.

A. Badiou. – Vos catégories philosophiques et politiques vous rendent prisonnier d’une conception extraordinairement étroite de la question. Vous êtes pris entre d’un côté le consentement à la marchandisation universelle, la dilution de tout dans le village planétaire, et de l’autre une théorie de l’identité qui serait le seul et unique appui contre ça. C’est exactement comme si Marx avait dit, en 1848, que la seule alternative était : ou le capitalisme mondial ou le nationalisme français. Mais justement, Marx, il y a tout de même un siècle et demi, a défini une figure de l’internationalisme politique qui n’est réductible ni à l’un ni à l’autre. Or c’est ça notre problème aujourd’hui.

Notre problème aujourd’hui n’est pas de nous crisper sur de prétendues « identités » qu’on tire de la tradition et qu’on croit devoir restaurer pour organiser une résistance fantomatique à la puissance gigantesque de la marchandisation universelle. Le problème c’est de trouver une voie qui ne soit ni la souveraineté du capital et de sa phraséologie «démocratique», ni la construction forcenée d’ennemis intérieurs supposés saper notre «identité». Et là, nous sommes adossés à la seule tradition qui se soit constituée ainsi, qui ait refusé de se laisser embrigader au XIXème siècle par le nationalisme pur et dur, à savoir la tradition internationaliste révolutionnaire. C’est la seule. C’est du reste pourquoi elle a constitué partout, et singulièrement en France, le noyau dur de la résistance au fascisme identitaire.

N. O. – Pensez-vous en effet, comme vous le prête Alain Badiou, que l’assignation identitaire est le seul levier dont nous disposions pour résister à cette unification planétaire marchande que vous aussi dénoncez à votre façon ?

A. Finkielkraut. – Je déplore la perte des choses, mais il n’y a pas que la civilisation française qui risque d’être perdue. Je suis sensible aussi à la dévastation de la terre, au progrès de la laideur, à la destruction de la faculté d’attention, à la disparition du silence, à l’entrée dans l’âge technique de la liquéfaction de tout. Et précisément il me semble que pour faire face à ce désastre, nous ne pouvons pas nous contenter d’une politique de la libération. Nous avons besoin aussi d’une politique de la responsabilité. Ce qui me gêne dans l’idée qu’Alain Badiou se fait de la politique c’est qu’il n’y a aucune place pour la gratitude, la fidélité, et pour ce qu’Hannah Arendt appelle l’amour du monde. Voilà dans quel horizon philosophique et existentiel je me situe, et d’une manière plus générale encore, je suis frappé par la pauvreté critique de la critique de la domination.

N. O. – Vous pensez à quoi ? A quel courant, à quelle pensée au juste ?

A. Finkielkraut. – A tous. Au schéma qui divise le monde en dominants et en dominés. Et qui est si solidement ancré que personne ne proteste quand une décision de la Cour Européenne demande aux écoles italiennes de retirer leurs crucifix, alors que la décision suisse de ne plus construire de minarets est qualifiée de honteuse par une presse quasi unanime. Les crucifix aujourd’hui, même désactivés (l’école publique en Italie est laïque), sont perçus comme les insignes de la domination et les minarets voire les burqas, comme les emblèmes des dominés, des exclus, des réfractaires.Nous sommes constamment renvoyés à ce grand partage.

A. Badiou. – Ces questions sont insignifiantes, c’est ça ma conviction. Moi je suis sur ces questions un nietzschéen rigoureux. Dieu est mort, et depuis longtemps. Donc il faut partir de l’idée que quand on est face à de phénomènes dits de civilisation ou de religion, ils dissimulent autre chose que leur qualité apparente. Qu’est-ce qui se tient vraiment là-derrière ? On ne voit pas de nouvelles figures mystiques, des penseurs religieux profonds, une théologie novatrice, etc. On ne voit rien de ce genre. On voit des agitateurs organisés, des attentats anonymes, des phraséologies tout à fait stéréotypées. Alors quelle est la figure politique qui se dissimule derrière cette phraséologie de l’islamisme radical ? En tout cas, pour ce qui est d’être identitaire, elle l’est ! Et vous voudriez l’imiter, vous voudriez lui opposer une défense quasi désespérée de la « civilisation occidentale », ou de l’« identité française », investie et menacée par les barbares…

A. Finkielkraut. – Ah non, non !

A. Badiou. – Mais si, mais si… N’esquivez pas les conséquences de vos propos identitaires ! Quand vous voyez des jeunes hurler en faveur de l’Algérie, ce sont à votre avis des barbares anti-français. A mon avis ils ne le sont pas plus que ne l’étaient les supporters du club de rugby de Tyrosse dans les Landes quand, il y a cinquante ans, ils hurlaient contre les supporters du Racing de Paris. C’est l’imaginaire assez miteux du conflit identitaire, dont le sport est un exutoire bien connu. Une dernière vague d’immigration reste toujours solidaire de son passé, c’est normal. Déjà au XIXème siècle, on accusait les prolétaires de Paris, avant de vouloir les chasser en juin 48 et de les massacrer, d’être des analphabètes auvergnats, ce n’est pas nouveau tout ça. Dans mon enfance, à Toulouse, on disait en ricanant que les réfugiés de la guerre civile espagnole mettaient le charbon de chauffage dans leur baignoire. Il est consternant de vous voir faire la même chose !

La prolétarisation générale du monde s’est étendue au-delà de notre continent, c’est le seul phénomène nouveau. Après l’auvergnat, après l’italien et le polonais, nous avons le sri-lankais ou le malien. Et vous croyez que c’est là que doit être le problème de la pensée «française» ? Entre nous, alors que le monde est aujourd’hui partout aux mains d’oligarchies financières et médiatiques extrêmement étroites qui imposent un modèle rigide de développement, qui font cela au prix de crises et de guerres incessantes, considérer que dans ce monde-là, le problème c’est de savoir si les filles doivent ou non se mettre un foulard sur la tête, me paraît proprement extravagant. Et j’y vois donc un mauvais signe. C’est le début d’une stigmatisation rampante visant une minorité déterminée. Et prenez garde que cette stigmatisation, sous prétexte d’identité nationale, sous prétexte de valeurs à conserver etc., se répande ensuite dans la population sous des formes incontrôlables.Le vote de millions de Suisses abrutis contre les minarets n’est qu’un épisode de cette dérive, et vous en êtes responsable. Il est clair que les intellectuels et les « féministes » qui ont fait du foin sur le foulard il y a 20 ans sont responsables des phénomènes de minaret maintenant, et demain de bien pire encore. Vous voulez une éthique de la responsabilité ? Eh bien assumez-la !Les intellectuels sont ceux qui ont lancé cette affaire…

A. Finkielkraut. – Régis Debray, Elisabeth de Fontenay, Elisabeth Badinter, Catherine Kintzler et moi…

A. Badiou. – La liste est incomplète, mais exacte. Eh bien c’est une lourde responsabilité. J’ai aussi des amies de longue date qui se réjouissaient que les Américains bombardent Kaboul parce que c’était pour la libération des femmes. C’est choses-là, n’est-ce pas, vous pouvez vous amuser à les lancer localement, comme des coquetteries identitaires, mais elles cheminent ensuite, elles s’emparent des populations, elles deviennent un point de vue grossier et sommaire selon lequel nous sommes très bien et ces gens-là très mauvais. Et on va les décrire dans ces termes de façon de plus en plus systématique. Et des lois vont être votées, année après année, d’orientation de plus en plus ségrégatives et discriminatoires. Dans toutes ces histoires civilisationnelles est mise en route une machine d’introduction de l’identitaire dans la politique que vous ne contrôlerez certainement pas. D’autres le feront.

A. Finkielkraut. – On voudrait nous faire croire aujourd’hui que les Français sont en proie à la haine de l’autre, au rejet de l’autre… Je rappelle quand même que l’école n’exclut personne, elle exclut le foulard, ce qui est tout à fait différent. Je rappelle que si peur il y a aujourd’hui ce n’est pas la peur de l’étranger, c’est la peur de la haine dont certains immigrés ou enfants d’immigrés sont porteurs et qui n’a pas de précédent dans les vagues d’immigration antérieures. A cette haine, il ne s’agit pas de répondre par la stigmatisation, mais de dire qu’il y a, en France, des règles, des valeurs et des traditions qui ne sont pas négociables. La beauté du monde, c’est aussi sa diversité. Les ultra libéraux veulent un monde fluide, dépourvu de significations particulières et de communautés politiques, et que la France ne soit rien d’autre qu’une salle des pas perdus, un rassemblement aléatoire d’individus affairés – mais nous, le voulons-nous ? Voulons-nous que la circulation soit le dernier mot de l’être, et son dernier soupir ? Voilà. C’est tout ce que j’essaie de dire.

N.O. – On connaît le précepte augustinien : « à Rome fais comme les Romains ». Mais justement ces gens-là, les gens des « quartiers », ils ne vivent pas à Rome. Très concrètement ils vivent dans des zones de relégation complète, et leur accès à la citoyenneté française reste donc largement théorique…

A. Finkielkraut. – D’abord les choses ne sont jamais aussi simples. Les phénomènes de substitution démographique ne sont pas dus, malgré ce que certains voudraient nous faire croire, à la stigmatisation de l’étranger. Si à Bobigny vous avez besoin de prendre votre voiture pour trouver une boucherie qui ne soit pas hallal, vous déménagez. Voilà la situation. Deuxième réponse : pour vous, Alain Badiou, il n’y a de politique légitime qu’à travers l’affirmation d’égalité. Mais on doit ajouter autre chose, et là l’idée d’héritage commence à prendre forme, nous sommes les héritiers de la galanterie c’est-à-dire d’un certain régime de la coexistence des sexes fondé sur la mixité. Or le voile réduit les femmes à l’état d’objet sexuel. En arabe algérien, on dit qu’une femme dévoilée est nue. Lubrique ou cachée : telle est donc l’alternative. Elle est, pour notre civilisation en tout cas, obscène.

A. Badiou. – Salle des pas perdus pour salle des pas perdus, il faut quand même bien voir que votre affaire laisse en liberté une féroce oligarchie de prédateurs qui est la maîtresse de cette salle des pas perdus. J’aimerais que dans votre discours on s’en prenne d’abord à elle, responsable concentrée et globale de tout ce qui se passe, plutôt qu’au paysan qui vient d’arriver parce qu’il lui est impossible de faire vivre sa famille chez lui, et que donc c’est à la fois une nécessité et un devoir, pour lui, d’aller là il peut trouver les moyens d’exister, comme l’ont fait avant lui les millions de paysans français qui ont quitté leur terre pour aller en ville. Un prolétaire, en somme, j’aime ce vieux mot. Il faut quand même une hiérarchie des importances !

Il est quand même plus important de s’en prendre au noyau du pouvoir actuel que de passer son temps à s’en prendre aux prolétaires, sous le prétexte réactionnaire typique que, venus d’ailleurs, ils ont encore en eux les attributs de cette altérité. Vu la manière dont on les traite, qu’ils ne soient pas pétris d’amour pour ce pays, c’est assez compréhensible. Moi-même je veux bien aimer la France mais dans ce qu’elle a d’aimable. Les formes actuelles du pouvoir en France, celles qui règlent son devenir de nation aujourd’hui, je les hais aussi.

Quand vous dites qu’ils nous haïssent ces gens-là… Ils haïssent qui, quoi ? Ils ne haïssent pas la France, c’est tout à fait faux, croyez-moi. J’ai fait de la politique avec eux, pendant des décennies. J’aurais plutôt tendance à croire qu’ils sont les derniers patriotes véritables : il croient encore à la France démocratique et révolutionnaire, ils sont encore étonnés et meurtris qu’on les persécute. Au fond, ils sont patriotes parce que, Alain Finkielkraut, ils espèrent que l’actuel discours identitaire et hostile ne représente pas ce qu’est vraiment la France. Ils haïssent uniquement dans la France ce qu’ils perçoivent comme des protocoles de stigmatisation. C’est la France telle qu’elle apparaît dans votre discours fermé et identitaire qu’ils n’aiment pas. Il faut dire que cette France n’a pas bonne mine, ni aujourd’hui ni autrefois.

A. Finkielkraut. – Sur la question de la haine, il y a peut-être un vrai clivage entre nous. Dans une conférence de 1945, Camus parlant de l’amitié française disait : le nazisme nous a contraints à la haine, il importe maintenant de triompher de la haine, et de ne laisser jamais la critique rejoindre l’insulte. Il appelait cela : refaire notre mentalité politique. Sartre a pris la décision contraire. Il a voulu prolonger le climat exceptionnel de la résistance en faisant de la politique la continuation de la guerre absolue, et il a donc écrit : «Toute la valeur qu’un opprimé peut avoir à ses propres yeux, il la met dans la haine qu’il porte à d’autres hommes.» Camus est célébré aujourd’hui, mais c’est Sartre qui rafle la mise. La reductio ad hitlerum fonctionne à plein régime.

Quand vous comparez Sarkozy à Pétain, je vois là, Alain Badiou, un double bénéfice intellectuel et psychologique. Dans ce cadre, tout est simple. On n’a jamais affaire à des dilemmes ou à des problèmes, on ignore les conflits de devoirs, on pantoufle dans l’indignation car on ne rencontre que des scélérats. « Une oligarchie féroce » dites-vous, mais qui pratique quand même l’impôt progressif sur le revenu et qui oblige les plus riches à donner cinquante pour cent de ce qu’ils gagnent.

A. Badiou. – Rappelez un peu l’histoire de cet impôt… et les batailles populaires insensées qui l’ont imposé ! Les gens qui se sont battus pour l’imposer se sont battus contre des ennemis. Vous ne pouvez pas absenter la catégorie d’ennemi. Vous ne le pouvez pas. Et vous ne pouvez pas vous tromper d’ennemi aussi : ce sont plutôt Sarkozy et ses complices que les jeunes des banlieues.

A. Finkielkraut. -Les jeunes de banlieue ne sont pas mes ennemis. Ils ne l’ont jamais été, Alain Badiou, je vous le jure. Quand je dis qu’il faut fixer les règles, je crois au contraire que je leur tends la main, et c’est, au contraire, les abandonner à leur marasme que de leur tendre un miroir flatteur et gratifiant.

A. Badiou. – Ils sont bien avancés avec votre main tendue… Le destin positif et universel de ces jeunes, ce serait de s’organiser dans la visée de la destruction de l’ordre établi : ça, ce serait une issue sublimée et positive. Vous leur proposez juste de devenir des toutous aux ordres de la société.

A. Finkielkraut. – C’est votre poing levé qui les condamne. Et j’en viens au bénéfice psychologique de l’analogie perpétuelle avec les années noires. Si Sarkozy c’est Pétain, alors vous êtes un résistant. Je vous invite, vous et la gauche intellectuelle qui, sous votre égide, devient complètement mégalomane, à cesser de vous raconter des histoires. Sarkozy n’est pas un chef, c’est une cible. L’insulte au Président de la République est devenue l’exercice le plus courant, le plus grégaire, sur le net et dans les médias. Quand le pouvoir politique était fort, il y avait un conformisme de l’obséquiosité, aujourd’hui, ce pouvoir est faible et il y a un conformisme du sarcasme.

A. Badiou. -Vous avez un axiome fondamental qui est de type consensuel. Vivre ensemble. Vous faites comme si on était dans des conditions où il ne devrait pas y avoir d’ennemi véritable, où on devrait nécessairement avoir des rapports de respect avec le sommet de la République. Vous décrivez une scène politique virtuelle qui n’a aucun rapport avec la scène réelle. Dans la vraie scène, il y a des ennemis, des accapareurs du pouvoir, des inégalités monstrueuses, toute une couche de la population qui se voit discriminée dans la loi elle-même. Il y a des règles contrairement à ce que vous dites, mais des règles unilatérales. Et dans cette situation là, vous semblez considérer que ce qui doit requérir l’attention d’un philosophe c’est l’enthousiasme provincial, comme on le connaît dans le sport, d’une deuxième génération d’immigrés algériens pour la victoire de leur équipe d’origine. Vous ne parlez que de problèmes insignifiants et vous en parlez de manière d’autant plus dangereuse que vous investissez dans ces problèmes une sorte d’affect totalement excessif. Je souhaiterais que cet affect surnuméraire vous l’investissiez en direction des ennemis véritables.

A. Finkielkraut. – La mise en cause des programmes d’enseignement n’est pas un phénomène insignifiant. Je crois aussi que les agressions répétées dont les professeurs sont victimes, ce n’est pas un phénomène insignifiant. Pas plus que le mépris de ces professeurs parce qu’ils ne gagnent que 1.500 euros par mois. Nous ne faisons donc pas la même évaluation des choses. Mais je ne plaide absolument pas pour le consensus, je milite contre la mégalomanie résistancielle, et pour un dissensus civilisé. La question que je me pose en vous écoutant et en vous lisant, Alain Badiou, c’est : y a-t-il une place pour un adversaire légitime ? Dans le moment de la lutte, l’adversaire n’est pas légitime, c’est un scélérat il doit être combattu et anéanti. Et une fois qu’il a été anéanti ? C’est l’idylle à perpétuité. La politique communiste est cruelle et son utopie est kitsch. A l’idéal grec de l’amitié, c’est-à-dire du dialogue sur le monde, elle substitue la fraternité, c’est-à-dire la transparence des cœurs, la fusion des consciences.

A. Badiou. – Non, ça c’est une blague…

N. O. – Vous avez souvent dit, Alain Badiou, que ce pouvoir devait être abattu par la rue plutôt que par les urnes. Ces jeunes issus de l’immigration, vous semblez en faire la pointe avancée du mouvement émancipateur que vous prônez, de même que vous militez pour une réhabilitation de l’hypothèse communiste. Un autre point qui vous oppose radicalement à Alain Finkielkraut, qui lui redoute un oubli des leçons du XXème siècle, un reflux de l’antitotalitarisme…

A. Badiou. – Je considère les dirigeants actuels comme Marx les considérait en 1848 : ce sont les « fondés de pouvoir du capital ». C’est ce qu’ils sont redevenus de façon de plus en plus insistante depuis les années 80, aidés en cela par la contre-révolution idéologique à laquelle Alain Finkielkraut a activement participé avec d’autres. Et qui a consisté : 1/ à discréditer toutes les formes de l’hypothèse communiste. 2/ à relégitimer la démocratie parlementaire comme horizon indépassable de la politique.

Ma position, la voici. Je suis capable, comme tout le monde, de tirer le bilan désastreux des communismes étatiques du XXème siècle. Mieux que vous d’ailleurs, Alain Finkielkraut, car j’en connais les détails les plus terribles, et que la question du communisme est intimement ma question. Mais ce n’est aucunement une raison de tolérer le train des choses tel qu’il est. Il y a donc des ennemis, auxquels je ne confère pas de légitimité. Par conséquent il faut construire une force idéologique, politique, dont la nature est pour l’heure totalement indistincte. Cette force sera en tout cas nécessairement internationale. Comme Marx l’avait parfaitement vu d’ailleurs. La violence capitaliste et impérialiste a accouché de ceci, qu’il y a un seul monde. La provenance des individus est finalement beaucoup moins déterminante que le choix des valeurs qu’ils vont faire, le choix de leurs organisations, leurs visions. L’émancipation, son noyau fondamental, suppose l’égalité et donc la lutte contre l’emprise sociale totale de la propriété privée.

Moi aussi je propose à ces « jeunes » finalement une forme de règle : la règle de la discipline politique. La discipline politique des plus pauvres, des démunis, on en est aujourd’hui encore très loin hélas. La construction d’une nouvelle discipline c’est le problème de notre époque. Et ça ne passera pas par l’école, ni par aucune des institutions de l’Etat. L’école elle est foutue, comme du reste l’essentiel de l’héritage de la IIIème et de la IVème République. Tout doit se faire à grande échelle en dehors de ces débris, auxquels vous attache une mélancolie de plus en plus crispée.

A. Finkielkraut. – En effet moi j’ai essayé de tirer toutes les leçons de l’expérience totalitaire. Le philosophe polonais L. Kolakowski m’y a aidé. «Le trait essentiel du stalinisme consistait à imposer à la réalité humaine le schéma de l’unique alternative dans tous les domaines de la vie.» Il faut sortir de cela. Le monde de Badiou c’est deux camps, deux blocs, deux forces. Et puis «un», une fois la victoire obtenue. Jamais il n’y a place pour la pluralité dans cette vision prétendument progressiste du monde.

A.Badiou. – Moi dont l’œuvre philosophique entière consiste à élaborer une ontologie du multiple, moi dont un des énoncés essentiels est «l’Un n’est pas», il faudrait tout de même que je sois vraiment inconséquent pour penser contre la pluralité ! C’est vous qui n’en voulez pas, de la pluralité, car elle vous épouvante…

A. Finkielkraut. – Je ne suis pas ce que votre schéma voudrait me faire être à savoir un défenseur de l’état des choses. Je vois ce monde se transformer en un non-monde et je le déplore, comme Lévi-Strauss, et cette tristesse ne fait pas de moi un contre-révolutionnaire.

A. Badiou. – Je vois très bien que chez vous, la donnée subjective fondamentale est une forme de mélancolie. Elle me touche, parce que je peux d’une certaine manière la partager. Il est difficile de trouver plus profondément Français que moi. Une des premières phrases de mon livre, «Théorie du sujet», c’est « j’aime mon pays, la France ». Nous pourrions communiquer sur une certaine image du vieux charme français, et nous associer mélancoliquement dans le regret de ce charme évanoui. Seulement chez vous, la mélancolie se fait agressive, elle rêve de ségrégations, d’interdits, d’uniformité. Et cette pente vous entraîne à considérer des phénomènes irréversibles et nouveaux comme périlleux ou nuisibles, alors qu’ils ne sont que la vie historique des choses.

Acceptons une fois pour toutes, je le redis, que l’arrivée massive de gens venus d’Afrique soit la continuation du processus enclenché au XIXème, quand les auvergnats, les savoyards sont venus à Paris, puis les Polonais dans les villes du nord et les Italiens à Marseille. Faute de cette vision large, l’image qu’on se fait de la France est étriquée et dangereuse. La seule vison qui puisse donner sens au mot « France », c’est ce qui fait l’universalisme français aux yeux du monde entier, à savoir la filiation avec la Révolution française, avec la politique populaire, ça oui par contre, au moins au niveau subjectif, cela peut être salvateur.

A. Finkielkraut. – Une enseignante a été l’objet d’une lettre de ses élèves de Terminale la mettant en demeure de partir ou de changer d’attitude parce qu’elle poussait l’autoritarisme jusqu’à interdire l’usage des portables en classe ! La communication tue la transmission. On est en train de priver les nouveaux venus sur la terre d’un droit fondamental : le droit à la continuité. J’observe cette mutation, j’interviens pour la combattre mais je n’ai pas le moindre espoir de gagner la bataille.

N. O. – Votre position, Alain Badiou, se caractérise par un universalisme radical, un refus argumenté de faire jouer à toute assignation communautaire un rôle déterminant en matière politique. C’est l’un des points qui vous éloignent le plus d’Alain Finkielkraut, qui au demeurant semble faire une distinction entre la vague d’immigration actuelle et celles qui lui sont antérieures… Pouvez-vous préciser ce différend qui vous oppose tous deux?

A. Finkielkraut. – Je crois en effet, à la différence d’Alain Badiou, qu’il y a une différence profonde entre les vagues d’immigration antérieures et l’actuelle. Je n’en reste pas moins sensible au risque de stigmatisation. Il faut être attentif à ne jamais généraliser. Un militant d’AC le feu, organisation créée après les émeutes de 2005 a dit : « Je ne suis pas un Français issu de l’immigration, je suis un Français faisant partie de la diversité française.» Cela m’a renvoyé à ma propre situation, puisque je suis à ma manière un Français issu de l’immigration. Mon père est arrivé en France à la fin des années 1920, ma mère en 1948, ce sont deux survivants, mes grands-parents on été déportés de Bordeaux, après avoir été dénoncés par un passeur. Mon père a été déporté aussi. Le contentieux avec la France dans ma famille était lourd. Bien sûr. Il y avait chez mes parents une certaine distance. Et en même temps jamais je ne pourrai reprendre à mon compte une phrase pareille. Car c’est une manière de dire : la France en moi, c’est moi. Non. La France c’est quelque chose qui m’est donné en partage. Elle s’est proposée à moi, et c’est sa grandeur, comme une patrie adoptive. La France c’est une langue dans laquelle j’ai grandi. Une culture que j’ai faite mienne. L’école ne m’a rien proposé d’autre et je ne lui demandais rien d’autre.

Aujourd’hui, le concept de diversité change complètement la donne. Tout sepasse comme si la seule communauté qui n’avait pas sa place dans notre monde, c’était la communauté nationale : celle-ci devrait se dissoudre au profit des groupes, des minorités, des communautés qui aujourd’hui vivent en France. Si l’identité d’une nation c’est la diversité de ses composantes, alors il n’y a plus d’identité et la France n’est plus un sujet historique, mais un objet sociologique, et c’est une grave inconséquence, de la part du gouvernement, de jouer, comme il le fait, sur les deux tableaux. Je pense profondément que la France ne doit pas être une auberge espagnole où chacun apporte son manger. Le sentiment que j’éprouve c’est un patriotisme de compassion. La tendresse, comme disait Simone Weil, pour une chose belle, précieuse et périssable. Et j’aimerais que ce sentiment soit un peu plus partagé.

A. Badiou. – Ma maxime sur cette affaire c’est : les prolétaires n’ont pas de patrie. Il n’y a de politique novatrice, apte à briser les figures inégalitaires, communautaires, qu’à échelle du monde entier. Déjà Marx pensait que le cadre national était obsolète. La réalité historique de l’apogée du nationalisme français, c’est la guerre de 14. Des millions de morts pour rien. La France n’est digne de faire présent d’elle-même aux nouveaux venus que pour autant précisément qu’elle a été la France qui a été capable de les accueillir dans la politique qui était la sienne. La France qui ne les accueille pas, qui vote loi sur loi pour les discriminer c’est tout simplement la France de la guerre de 14 ou la France de Pétain. C’est-à-dire la France qui se ferme, qui n’a pas d’autre protocole d’existence que sa clôture.

Et vous, vous dites « pas d’auberge espagnole ». Mais il faut voir ce que ça veut dire concrètement pour les gens qui vont venir. Ca veut dire camps de rétention, persécutionspolicières, filtrage constant de gens qui ne sont nullement des islamistes, mais tout simplement des gens d’ici. Des gens dans le même itinéraire difficile, tortueux et réprimé que celui de leurs ancêtres venus de la campagne. Ces gens-là, vous avez beau dire et beau faire, vous êtes partisan de les désigner comme des suspects. Et cela, à mes propres yeux, c’est intolérable. Il faut penser, aujourd’hui plus que jamais, au-delà de l’Etat-nation. Alors la diversité ! Mais tout est divers, tout est composé depuis toujours de diversités absolument extravagantes. La France elle-même, sous Louis XIV n’était même pas unifiée linguistiquement. Donc c’est une pure foutaise que cette oppositions entre unité et diversité de la France.

La France est composée de diversités innombrables, alors pourquoi dirait-elle : « Ah non, là il faut arrêter ! Ce type de diversité, la musulmane par exemple, elle est pas bien, celle-là ». Ce sont des méthodes qui sont en définitive policières et persécutoires. Ou bien le fétichisme national ou bien la communauté : encore une fois j’observe que vous vous enfermez dans une alternative étroite. Mais il y a une autre hypothèse. La véritable construction à venir, c’est une vision totalement internationaliste de la figure politique. Et pouvoir construire un internationalisme interne au pays est une chance, non un malheur.

N. O. – On n’a pourtant rien trouvé d’autre jusqu’à présent que le cadre national pour imposer la redistribution par l’impôt, la sécurité sociale et autres acquis sociaux que vous-même, Alain Badiou, défendez par ailleurs. N’en déplaise aux altermondialistes à la Toni Negri, qui en viennent même à réclamer un improbable « salaire minimum mondial », tout cela est rendu possible uniquement par l’adossement à un cadre national….

A. Badiou. – Mais tout cela est provisoire ! Il est absolument indémontré et indémontrable, que ce cadre est indépassable.

N. O. – C’est que vous ne tenez pas compte la finitude, ou plutôt qu’en bon révolutionnariste vous décidez de ne jamais en tenir compte. Contrairement à Jean-Jacques Rousseau, un auteur qui vous est particulièrement cher, et qui considérait qu’une nation trop étendue se condamnait nécessairement à la disparition…

A. Badiou. – Peut-être, c’est assez vrai. On pourrait effectivement dire que ma position est celle d’un rousseauisme de l’infini.

A. Finkielkraut. – Le mot de persécution pour qualifier l’actuelle politique d’immigration me paraît tout à fait exorbitant… Les politiciens européens sont tiraillés par des exigences contradictoires.

A. Badiou. – Ah eh bien ça, c’est parce que vous ne connaissez pas les gens qui en sont victimes. Permettez-moi de vous le dire : vous en parlez de loin.

A. Finkielkraut. – On peut difficilement décrire notre continent comme une forteresse. L’hospitalité donc…

A. Badiou. – On n’appelle pas hospitalité le fait de faire venir des gens parce qu’on en a besoin, je regrette ! Le fait de les faire venir pour trimer dans la restauration, creuser des trous sur les trottoirs pour des salaires de misère, c’est une conception de l’hospitalité très particulière.

A. Finkielkraut. – Et la nécessité de préserver les conquêtes de l’Etat social… si nous vivions sous un régime ultralibéral la circulation des individus serait beaucoup plus facile à assurer. Accueillir c’est donner quelque chose et pour donner quelque chose il faut avoir quelque chose à donner et en face être réceptif. Et je constate la disparition progressive de cette réceptivité.

A. Badiou. – Vous parlez de ce que vous ne connaissez pas. L’écrasante majorité de ces gens-là sont venus trimer mais pas du fait de la grande hospitalité bénéfique de la France… Ils sont venus creuser nos trous et nettoyer notre merde. Et ça pour des salaires inférieurs au SMIC, cependant que notre fameux « Etat social » ne s’applique pas à eux, parce qu’on refuse de leur donner des papiers. Ils ne peuvent même pas se faire soigner dans les hôpitaux correctement. Et ce sont ces gens-là que vous rendez responsables de l’altération de l’identité française ?

A. Finkielkraut. – Un article du « Monde », journal soucieux s’il en est d’éviter les stigmatisations, citait récemment les propos du maire de Cavaillon, ville où règne une violence endémique. Les employés municipaux ont reçu des déchets venus d’une tour. On leur a crié : « Putains de Français, continuez à nettoyer notre merde ! ».

A. Badiou. – Mais bien sûr ! Des histoires de ce genre, les bons blancs français bien intégrés en ont à la tonne sur les Africains ou les Algériens comme autrefois ils en avaient sur les Juifs ou les « levantins ». Quelle vérité ? Quelle importance ? Les Suisses qui votent contre les minarets n’ont jamais vu un Arabe de leur vie. C’est une construction idéologique cette affaire-là. Vous êtes en train de construire idéologiquement les musulmans comme ont été construits les Juifs dans les années 1930. C’est ça que vous êtes en train de faire, avec les mêmes épithètes : des gens qui ne sont pas vraiment de chez nous, qui nous haïssent secrètement ou publiquement, qui constituent une communauté fermée, qui refusent de s’intégrer dans l’Etat français, etc. etc. Et vous croyez que vous allez faire ça innocemment ? Eh bien vous vous trompez. Il y aura des gens pour se servir de cette pseudo construction intellectuelle. Car la situation est grave. Mais elle n’est pas grave comme vous pensez.

Ce n’est pas l’identité française qui est menacée, elle en a vu d’autres l’identité française. Ce qui est menacé c’est le minimum de cohésion interne et populaire qui évitera que tout cela se termine un jour ou l’autre par la domination sans partage de forces sinistres. Je sais très bien, Alain Finkielkraut, que vous ne rallierez pas ces forces, mais vous serez en coresponsable. On ne peut pas introduire en politique des désignations identitaires de ce type sans que cela ait des conséquences gravissimes. Vous le savez parfaitement. Il n’y a pas de « problème immigré » en France, il n’y a pas de « problème musulman », pas plus qu’il n’y avait de « problème juif » dans les années 1930. Pourquoi utilisez-vous votre intelligence et votre talent à participer à la construction absolument fantasmatique de ce genre de « problème » à partir d’incidents qu’on peut toujours découvrir, si on ne les invente pas ? Les antisémites aussi trouvaient des « incidents », il y avait toujours un Juif qui avait dit ou fait ci ou çà.

On ne peut pas jouer avec ce genre de chose. Le capitalisme est un système précaire, on va être dans des contextes de crise, de guerre, et la tentation du bouc émissaire va ressurgir avec force. Et quel sera le bouc émissaire dans l’Europe d’aujourd’hui ? Quel sera-t-il ? Sinon ceux qu’on appelle les musulmans, les gens du Maghreb, les Africains ? Ce sera eux. C’est inévitable, c’est gros comme une maison. Et vous serez coresponsable de cela. Je le regrette vivement pour vous, parce que cet avenir n’est pas très loin. Quand on commence à « vérifier » l’identité française, tout devient possible.

A. Finkielkraut. – La mise en cause des programmes d’enseignement n’est pas un phénomène insignifiant. Je crois aussi que les agressions répétées dont les professeurs sont victimes, ce n’est pas un phénomène insignifiant. Pas plus que le mépris de ces professeurs parce qu’ils ne gagnent que 1.500 euros par mois. Nous ne faisons donc pas la même évaluation des choses. Mais je ne plaide absolument pas pour le consensus, je milite contre la mégalomanie résistancielle, et pour un dissensus civilisé. La question que je me pose en vous écoutant et en vous lisant, Alain Badiou, c’est : y a-t-il une place pour un adversaire légitime ? Dans le moment de la lutte, l’adversaire n’est pas légitime, c’est un scélérat il doit être combattu et anéanti. Et une fois qu’il a été anéanti ? C’est l’idylle à perpétuité. La politique communiste est cruelle et son utopie est kitsch. A l’idéal grec de l’amitié, c’est-à-dire du dialogue sur le monde, elle substitue la fraternité, c’est-à-dire la transparence des cœurs, la fusion des consciences.

A. Badiou. – Non, ça c’est une blague…

N. O. – Alain Badiou porte à votre égard une accusation pour le moins grave… Qu’avez-vous envie de lui répondre, Alain Finkielkraut ?

A. Finkielkraut. – L’accusation formulée à mon endroit est scandaleuse, mais je vais essayer de ne pas m’énerver. Je vais simplement dire que nous ne tenons pas pour réelles les mêmes choses, Alain Badiou et moi. Nous ne nous faisons pas la même idée du réel. Je me suis très récemment affronté avec l’extrême-droite et j’étais assez seul car toute une partie de la gauche a rejoint sur ce point Marine Le Pen. C’est l’affaire Polanski, bien sûr. On a vu le fascisme procéder comme à l’habitude, en désignant une cible à la vindicte populaire, en créant une victime sacrificielle, accusée de viol de petite fille. Et la gauche n’y trouvait rien à redire. Pourquoi ? Parce que cet homme faisait partie à ses yeux de la caste dominante. Et que donc il devait payer. « Ceux qui s’en prennent aux tournantes dans les banlieues ne devraient pas plaider l’indulgence pour la jet set », a-t-il été dit, et peu importe les faits. Peu importe que l’acharnement de la justice américaine contre ce petit « polak » n’ait rien à voir avec son délit et tout avec sa notoriété.

La comparaison que vous faites entre les Juifs et les Musulmans pourrait aussi me faire sortir de mes gonds. Je vous répondrai simplement ceci : il y a, à mon avis, un même aveuglement devant la montée d’une certaine francophobie et devant la montée d’une nouvelle judéophobie. Pour les mêmes raisons : ceux qui ont l’étiquette de dominés sont nécessairement innocents. Quand on s’en prend aux Juifs et qu’on n’est pas un franchouillard, c’est qu’on est victime de la misère sociale ou solidaire des Palestiniens. Nous sommes mis en demeure de ne pas appeler cet antisémitisme par son nom.

A. Badiou – Ca n’a jamais été mon cas. Dès les premières pages de « Circonstances III », j’ai dit qu’il existait un antisémitisme arabe, qu’il fallait y prêter la plus grande attention, et qu’en aucun cas je ne pactiserai ni de près ni de loin avec ça. Donc je me sens tout à fait extérieur à ce procès. Ce que je dis est d’une autre nature. L’extrême droite européenne s’est construite depuis maintenant des décennies sur l’hostilité par rapport aux musulmans, à ce qu’elle nomme l’islamisme. Vous contribuez à alimenter cette hostilité en disant que ces « musulmans », ces africains, ne sont pas, du point de vue de la « civilisation », exactement comme nous. Ils ne sont pas intégrables. Ils nous haïssent. Le fait que les Juifs faisaient partie de « l’anti-France » était un argument fondamental de l’extrême droite dans les années 1930. Je ne vois pas pour le moment de différence de principe entre les mécanismes intellectuels au nom desquels vous êtes en train de vous inquiéter de cette présence de masses populaires pauvres islamisées dans notre pays et la manière dont a été construite de toute pièce la stigmatisation des Juifs, lesquels constituaient aussi, massivement dans les pays de l’Est, mais ici même dans les ateliers de confection, des gens pauvres exposés à la stigmatisation.

A. Finkielkraut. – Le racisme anti-arabe me paraît évidemment inqualifiable, comme toutes les autres formes de racisme. Mais l’antiracisme d’aujourd’hui est comme le communisme d’autrefois : un système d’explication du monde, inoxydable et indéfiniment reconductible. Quand Diam’s [2] chante :

Diams_Dans-ma-bulle.jpg
« Ma France à moi,
elle parle fort,
Elle vit à bout de rêve.
Elle vit en groupe, parle de bled.
Elle déteste les règles.
Elle sèche les cours, le plus souvent pour ne rien foutre.
Le BEP ne permettant pas d’être patron, alors elle se démène et vend de la merde à des bourges »

l’idéologie antiraciste voit dans cet hymne à l’incivilité et à la bêtise une réponse à la xénophobie ambiante. Or la France profonde et prétendument raciste porte aux nues Rama Yade, Yannick Noah et Zidane ! Nous ne vivons pas dans une période raciste de l’histoire de France, ce n’est pas vrai.

A. Badiou. – Mais quand le gouvernement est une saloperie, vous devenez francophobe à la fin des fins… C’est bien normal ! Les Communards se reconnaissaient dans le drapeau rouge, pas dans le drapeau tricolore, qui était celui des Versaillais, des gens qui ont laissé 20.000 morts ouvriers sur le carreau. Vous ne voulez pas employer le vocabulaire de la guerre mais ces gens-là nous font la guerre. Ce sont eux les ennemis, et pas les ouvriers, qui sont les principales victimes de ces gens-là. Sarkozy c’est tout de même pire qu’un ouvrier malien balayeur ! Si quelqu’un est en rupture avec tout ce que ce pays peut avoir d’estimable, c’est le premier, et pas le second. Quelle pensée pauvre, faite pour les journaux réactionnaires à sensation, que de faire croire que l’islamisme est notre adversaire capital. Encore une fois vous vous laissez prendre dans la fausse contradiction : capitalisme mondialisé ou islamisme. Ce n’est pas du tout le monde réel, ça. Pour moi l’islamisme, ce sont des groupuscules fascistes, je ne vois aucun inconvénient à dire ça. Je n’ai aucune espèce de complaisance pour ces gens-là et je les tiens pour absolument nuisibles.

A. Finkielkraut. – Il faut écouter Lévi-Strauss : « En dépit de son urgente nécessité pratique et des fins morales élevées qu’elle s’assigne, la lutte contre toutes les formes de discrimination participe de ce mouvement vers une civilisation mondiale destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l’honneur d’avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie.» Je pense qu’il y a une dimension d’universalité dans la civilisation française, mais il y a aussi un particularisme qui mérite d’être préservé. Et en effet, je rejoins Alain Badiou sur ce point, l’islamisme est loin d’être la seule force dissolvante.

A. Badiou. – Ma théorie générale des vérités c’est justement ce point-là : que toute vérité se construit dans la particularité.

N. O. – Alain Badiou, vous avez affirmé avoir publié « Circonstances 3 » car vous étiez, je cite, « consterné de voir le mot  » juif  » mêlé par des intellectuels au soutien qu’une large partie de l’opinion accorde désormais à des politiques fondées sur un nationalisme étriqué , voire un racialisme… ». Alain Finkielkraut, niez-vous qu’il y ait bel et bien pu y avoir une instrumentalisation de ce type au profit de politiques réactionnaires ?

A. Badiou. – Je faisais allusion à l’enchaînement qui a conduit à dire qu’anticapitalisme et antiaméricanisme participaient nécessairement de l’antisémitisme…

A. Finkielkraut. – Il ne me semble pas que la politique française actuelle soit racialiste. C’est ce que je disais tout à l’heure au sujet de René Char et Camus. Le modèle de la résistance ne vaut pas pour la situation que nous vivons. D’ailleurs le Président tire toutes ses références de la Résistance…

N. O. – Et au même moment il a pour proche conseiller politique l’ancien rédacteur en chef de « Minute », intellectuel d’extrême-droite notoire, auquel il affirme lui-même devoir une large partie de sa victoire présidentielle en 2007…

A. Finkielkraut. – Je fais partie de ceux qui ont été heurtés par la lecture de « Circonstances III » et en même temps je ne veux pas faire de procès en antisémitisme à Alain Badiou, car je sais ce que c’est qu’être victime de l’accusation de racisme. Parlant de l’horreur nazie, vous écrivez : « On devrait plutôt tirer de ces massacres illimités la conclusion que toute introduction emphatique de prédicats communautaires dans le champ idéologique politique ou étatique qu’elle soit de criminalisation ou de sanctification expose au pire.» Et voilà ce que j’aimerais répondre. J’ai pensé à une phrase de Wladimir Rabbi écrite en 1945 : « Nous avons été réintégrés dans notre condition d’hommes libres mais nous ne pouvons pas oublier que nous avons été la balayure du monde : contre nous, chacun avait licence.» Eh bien la majorité des survivants en ont tiré la conclusion suivante : « Plus jamais ça, plus jamais nous ne serons la balayure du monde ; nous allons quelque part sur la terre retrouver toutes nos prérogatives de peuple.» Ce quelque part, c’est Israël.

Vous entendez le ça du « Plus jamais ça » d’une tout autre oreille, Alain Badiou. Pour vous, c’est la division du même et de l’autre qui expose au pire. C’est l’affirmation de l’identité qui conduit à l’exclusion et à son paroxysme exterminateur. Vous plaidez donc pour une humanité que ne romprait aucune séparation intérieure, et vous ne reconnaissez de légitimité qu’aux Etats cosmopolites « parfaitement indistincts dans leur configuration identitaire ». La conclusion implicite, c’est que les sionistes sont les mauvais élèves d’Auschwitz, voire les perpétuateurs de la politique hitlérienne. Cette insinuation est très douloureuse, et d’autant plus injuste que ceux qui en Israël militent pour l’émancipation des Palestiniens sont des patriotes sionistes attachés au maintien du caractère juif et démocratique de leur Etat.

A. Badiou. – Ma position ne remet aucunement en question l’existence de l’Etat d’Israël – bien au contraire. Deux éléments ont conduit à cette situation de Guerre de Cent Ans à laquelle on assiste. L’« exportation » de cette question par les Européens après la guerre, façon commode de s’en laver les mains, combinée à la tension que devait fatalement produire l’introduction du prédicat identitaire juif dans la constitution même de cet Etat. Comment s’en sortir désormais ? Eh bien je me demande simplement si le maintien de cette assignation identitaire n’est pas plus périlleux aujourd’hui pour les Juifs que la création de cette Palestine binationale pour laquelle je milite depuis longtemps, et qu’Hannah Arendt appelait déjà de ses vœux.

Propos recueillis par Aude Lancelin

Voir aussi:

Après l’étoile jaune, faudra-t-il un jour porter une étoile verte?
Jean-François Bouthors…
Le Monde
22.12.09

Ce qui se passe en France depuis l’ouverture du débat sur l’identité nationale est insupportable.

Ce qui se dessine, c’est la montée de l’ostracisme à l’encontre de toute population dont la religion, la couleur de peau, le langage ou la tenue vestimentaire, voire l’âge, sont susceptibles d’inquiéter les Français ou du moins une partie d’entre eux qui s’arrogent le monopole de l’identité nationale.

Depuis plusieurs années, même quand ils sont citoyens français, ces « étrangers », ces « aliens » sont – à l’exception de ceux qui appartiennent aux couches économiques supérieures, mais pour combien de temps encore ? – tenus aux marges de la société. Un grand nombre d’entre eux sont assignés à des conditions de vie pénibles, sinon humiliantes. C’est une des raisons – certes pas la seule, mais elle n’est pas négligeable – qui expliquent que certains versent dans la marginalité ou la délinquance. Les statistiques témoignent d’une surreprésentation de ces populations dans les lieux de détention. Plutôt que de se contenter de chercher dans de tels chiffres des raisons de justifier nos peurs, nos lâchetés et nos démissions, nous devrions y voir une source d’interrogation sur la violence des injustices qui ravagent notre société et mettent l’identité nationale en lambeaux.

Depuis quelques mois, c’est sur les musulmans que se focalise l’attention. Cela s’est tout d’abord manifesté avec la création de la commission parlementaire sur le port de la burqa, alors même que cette pratique est ultraminoritaire. Depuis le lancement du débat sur l’identité nationale, ce phénomène s’est accéléré, et ceux qui s’en réjouissent ont vu dans le référendum suisse interdisant les minarets une sorte d’autorisation à se lâcher… Ce que l’on a entendu depuis dépasse ce que l’on aurait imaginé six mois plus tôt. Or si l’on remplaçait dans les discours le mot islam par celui de judaïsme, ou celui de musulman par le mot juif, l’indignation serait à juste titre générale.

Lentement mais inexorablement, les musulmans revêtent le costume du bouc émissaire de toutes les carences, de tous les défauts et péchés de notre société, alors que la crise économique multiplie les inquiétudes et les tensions sociales. C’est inacceptable. L’aveuglement est tel qu’on en oublie souvent que nombre de musulmans qui vivent dans notre pays sont des citoyens français, qui partagent les mêmes droits et devoirs, la même dignité que tout autre Français. On en oublie aussi pour les nouveaux venus la tradition d’hospitalité dont s’est longtemps enorgueillie la France.

De la question de l’intégration des différences dans le kaléidoscope national, on est maintenant passé, dans la bouche du ministre de l’identité nationale et de l’immigration, à l’injonction de l’assimilation à un modèle d’identité dont on se demande qui en possède tous les traits, et qui est fondé à les définir. Le président de la République lui-même n’a pas craint de recommander aux musulmans la discrétion. Ceux-ci sont priés de ne pas relever la tête, de ne pas se faire trop entendre. Faudra-t-il demain qu’ils rasent les murs comme les juifs du temps de l’affaire Dreyfus ? Faut-il croire que dans la France laïque, il y aurait place pour une sorte de dhimmitude à l’encontre des musulmans ? Puis sans doute, ensuite, à l’encontre des autres religions qui n’appartiendraient pas à l’identité républicaine française !

Il est effrayant de voir ainsi l’identité nationale rabattue sur l’appartenance religieuse ou ethnique. Il est scandaleux qu’au même moment, on renvoie dans leur pays, où ils ont fui la guerre, des Afghans sans papiers, musulmans, qui plus est en enfreignant les règles du droit international. C’est un peu comme si on avait renvoyé outre-Pyrénées, en 1936, les Espagnols qui fuyaient la guerre civile ! Il est consternant d’apprendre que sur 178 auditions devant les parlementaires de la commission sur le port de la burqa, 150 étaient contre le port du voile, comme l’a déclaré Eric Raoult. Un tel score est digne d’un débat contradictoire tel qu’on l’aurait organisé en Union soviétique. Fort heureusement, les deux tiers des personnes entendues ne sont pas favorables à une loi sur le sujet : il reste un peu de raison dans ce pays…

Nous, qui ne sommes ni des inconditionnels du Coran ni ignorants des dangers extrémistes ou communautaristes qui existent dans notre société, condamnons cette dérive du débat sur l’identité nationale. Nous considérons comme désastreux et particulièrement dangereux pour l’avenir du pays le sort fait à ceux qui sont perçus comme des étrangers, pour quelque raison que ce soit. En raison même de l’idée que nous nous faisons de la dignité humaine, en raison du fait que la liberté religieuse et la liberté de conscience sont des droits humains fondamentaux, nous demandons que soit mis un terme à tout ce qui peut nourrir ou sembler justifier les dérives actuelles, à commencer par ce « diabolique » débat sur l’identité nationale qui ne sème que la division. Après l’étoile jaune, faudra-t-il un jour porter une étoile verte ?

Premiers signataires :

Marie-Pierre Archambeaud, Guy Aurenche, Esther Benbassa, Jacqueline Berger, Jean-François Bouthors, Frédéric Boyer, Marie-Françoise Brihaye, Anne et Hervé Chabert, Philippe Chevallier, Dominique Chivot, Jean Daviot, Bill et Florentine Deraime, Jean Delumeau, Marie-Jo Deniau, François Euvé, Olivier Favereau, Mgr Georges Gilson, Etienne Grieu, Laurent Grzybowski, Monique Hébrard, Marie Holzman, Helena Lasida, André et Geneviève Le Gall, Marc Leboucher, Pierre Lembeye, Beatrice Litzellmann, Isabelle Marin, Michela Marzano, Véronique Nahum-Grappe, Anne Nerdrum, Anne Nivat, Bernard Perret, Gérard Pirlot, Claude Plettner, Marie-Christine Ray, Alain Renaut, Jean-Pierre Rosa, Alain Salomon, Caroline Sers, Régina Sneifer, Bernard Stephan, Hubert Stoecklin, Irène Terrel, Gérard Testard, Christoph Theobald, Beatrice Toulon, François Vaillant, Catherine Van den Steen, Dominique Vidal, Alain Woodrow


Noël/2009e: Comme le dit le Coran, ce n’est pas Jésus qui a été crucifié (They said they killed Jesus but they killed him not)

25 décembre, 2009
Having driven out the Christians out of BethlehemWalled in BethlehemC’était une cité fortement convoitée par les ennemis de la foi et c’est pourquoi, par une sorte de syndrome mimétique, elle devint chère également au cœur des Musulmans. Emmanuel Sivan
La condition préalable à tout dialogue est que chacun soit honnête avec sa tradition. (…) les chrétiens ont repris tel quel le corpus de la Bible hébraïque. Saint Paul parle de ” greffe” du christianisme sur le judaïsme, ce qui est une façon de ne pas nier celui-ci . (…) Dans l’islam, le corpus biblique est, au contraire, totalement remanié pour lui faire dire tout autre chose que son sens initial (…) La récupération sous forme de torsion ne respecte pas le texte originel sur lequel, malgré tout, le Coran s’appuie. René Girard
Dans la foi musulmane, il y a un aspect simple, brut, pratique qui a facilité sa diffusion et transformé la vie d’un grand nombre de peuples à l’état tribal en les ouvrant au monothéisme juif modifié par le christianisme. Mais il lui manque l’essentiel du christianisme : la croix. Comme le christianisme, l’islam réhabilite la victime innocente, mais il le fait de manière guerrière. La croix, c’est le contraire, c’est la fin des mythes violents et archaïques. René Girard
Dieu est mort! (…) Et c’est nous qui l’avons tué! (…) Quelles solennités expiatoires, quels jeux sacrés nous faudra-t-il inventer? Nietzsche
… quel avantage les Juifs ont-ils gagné à exécuter leur roi sage? Leur royaume fut anéanti peu après… Mara Bar-Serapion (stoïcien syrien, lettre à son fils Serapion, c. 73)
… ce nom leur vient de « Christus », qui, sous le règne de Tibère, fut condamné au supplice par le procurateur Ponce Pilate … Cornelius Tacite (Les Annales : 15, 44, c. 120)
La tradition rapporte: la veille de la Pâque, on a pendu Jésus. Un héraut marcha devant lui durant quarante jours disant: il sera lapidé parce qu’il a pratiqué la magie et trompé et égaré Israël. Que ceux qui connaissent le moyen de le défendre viennent et témoignent en sa faveur. Mais on ne trouva personne qui témoignât en sa faveur et donc on le pendit la veille de la Pâque. Ulla dit : — Croyez-vous que Jésus de Nazareth était de ceux dont on recherche ce qui peut leur être à décharge ? C’était un séducteur ! et la Torah dit : tu ne l’épargneras pas et tu ne l’excuseras pas (Deutéronome 13,9)… Le Talmud (dit de Babylone, Sanhédrin, 43a, fin du IVème siècle)
Ils disent: nous avons mis à mort le Messie, Jésus fils de Marie, l’apôtre de dieu. Non ils ne l’ont point tué, ils ne l’ont point crucifié, un autre individu qui lui ressemblait lui fut substitué, et ceux qui disputaient à son sujet ont été eux-mêmes dans le doute, ils n’ont que des opinions, ils ne l’ont pas vraiment tué. Mais Dieu l’a haussé à lui, Dieu est le puissant, Dieu est le sage. Le Coran (Sourate IV, verset 157-158)
L’erreur qui est commise aujourd’hui, c’est de penser que l’islam, c’est la religion de Mahomet. Non : c’est celle de Jésus, de Moïse et celle de Mahomet, le dernier des prophètes. Croire en Dieu, ses anges, ses prophètes, c’est ça l’islam. Jésus n’a pas été envoyé à l’Europe, mais aux fils d’Israël, pour corriger la loi de Moïse. Ils ont essayé de tuer Jésus, mais comme le dit le Coran, ce n’est pas Jésus, c’est un autre qui a été crucifié. La croix que vous portez n’a aucun sens, comme vos prières n’ont aucun sens. Khadafi (Paris, décembre 2007)
Convertissez-vous à l’Islam, Jésus a été envoyé pour les Hébreux, pas pour vous, en revanche Mahomet a été envoyé pour tous les humains. Vous croyez que Jésus a été crucifié mais ce n’est pas vrai, c’est Dieu qui l’a emmené au ciel. Ils ont crucifié quelqu’un qui lui ressemblait. Les juifs ont essayé de tuer Jésus parce qu’il voulait remettre la religion de Moïse sur le juste chemin. Khadafi (Rome, novembre 2009)
Ce passage du Coran concentre toute la mimétogonie de l’islam vis-à-vis du christianisme, parce que celui qu’il appelle Jésus – Issa pour les musulmans – est l’opposé du Jésus des Evangiles. Issa est la négation absolue du Christ, c’est son double monstrueux. Allah sauve Issa de la mort grâce au sacrifice d’un inconnu, tandis que Jésus se sacrifie pour sauver de la mort les inconnus qui croiront en lui. Le sacrifice christique détruit le mécanisme sacrificiel, alors que l’islam réhabilite le sacrifice archaïque, en sauvant Issa par un sacrifice archaïque. A l’endroit même où Jésus révèle le diabolique de la vision archaïque de la divinité, le Coran rétablit l’archaïsme avec les moyens de l’archaïque, à savoir la violence. Radu Stoenescu

Alors qu’en mal d’infos en cette trêve dite des confiseurs, le correspondant du Figaro en Israël nous annonce, de la part du Grand Rabbinat, une « guerre au père Noël en Terre sainte » …

Et que pour bien enfoncer le clou, Euronews y va de son « triste Noël pour les Palestiniens » pour cause de « mur de séparation » et d’ »exode » de nombre de chrétiens, se gardant bien au passage de préciser tant la raison dudit exode que le lien entre ledit mur et l’assassinat d’un Israélien par un tireur embusqué palestinien qu’il mentionne pourtant en début d’article …

Retour, en cette fête qui se trouve être la moins historiquement fondée du christianisme (les Anciens ne s’intéressant guère aux anniversaires on le sait, personne ne sait en fait la date de naissance du Christ) …

Sur cette étrange religion qui, tout en se disant proche du christianisme dont elle reconnaît le fondateur, en nie en fait l’essentiel et l’événement le plus historiquement fondé, à savoir la crucifixion du Christ.

Qui, loin du Dieu vengeur qui donne ou ordonne la mort de ses créatures, la subit en victime pour mieux en dénoncer et définitivement  l’impasse …

Faisant ainsi de l’islam, comme le rappelle Radu Stoenescu, la religion la plus anti-chrétienne mais aussi la plus contradictoire qui soit.

Puisque, dans sa rivalité mimétique avec sa devancière (comme avec la devancière juive du christianisme) dont elle dit reconnaître le prophète et le texte fondateur, elle est amenée à nier la véracité et des textes et de la mort dudit prophète (tout comme elle substitue d’ailleurs Ismaël à Isaac dans son récit du sacrifice d’Abraham) qu’elle prétend remplacer par Mahomet et son Coran …

Extraits:

La prédication de Mahomet est centrée autour de l’affirmation d’être le véritable adorateur de Dieu, celui qui restaure la véritable religion du Dieu Unique, que les juifs et les chrétiens auraient selon lui corrompue. Mahomet ne polémique pas avec les arabes polythéistes et idolâtres. Ceux-ci n’ont pas de doctrine unie à lui opposer. Ils ne peuvent pas lui disputer son objet de désir, le Dieu Unique, et pour cause. Mahomet prend à revers les polythéistes, en leur imposant un autre objet de désir.

Mais Mahomet doit polémiquer sans cesse avec ceux qui ont historiquement connu le Dieu Unique avant les arabes, les monothéistes préislamiques. Sa tactique par rapport à eux a toutes les caractéristiques de la revendication rivalitaire : il copie le désir d’un autre, il est un suiveur, puis il emploie toutes ses forces pour montrer qu’il a été le premier à désirer cet objet, en l’occurrence Dieu.

Au tout début de sa prédication, Mahomet veut être reconnu comme un prophète par les juifs. Il imite tout d’abord leurs usages : lors de l’installation à Médine en 622, il instaure des règles alimentaires semblables à la cacheroute, il prie vers Jérusalem, il accepte le mariage des musulmans avec les femmes juives. Mais vers 624, deux ans après son arrivée à Médine, devant le refus des juifs de le reconnaître comme un des leurs, et prophète de surcroît, il change la direction de la prière (qibla), et demande aux musulmans de prier vers la Mecque. De l’imitation, on passe au désir de distinction.

Pour prouver que son « désir de Dieu » est premier, qu’il n’est pas simplement imité du désir des juifs ou des chrétiens, Mahomet s’échinera ensuite à rendre seconde leur expression du désir. Pour avoir un droit absolu sur l’objet, il doit montrer qu’il l’a désiré le premier. Donc Mahomet doit faire apparaître son désir avant celui des juifs et des chrétiens. C’est pourquoi il le déplace dans le passé le plus ancien, en disant qu’Adam lui-même était musulman, qu’Abraham était musulman, que Moïse était musulman, et que Jésus était musulman. De cette manière, le « désir de Dieu » des juifs et des chrétiens, c’est-à-dire leurs religions, se retrouvent reléguées au rang de prétentions secondes. S’ils veulent avoir accès à l’objet, c’est-à-dire à Dieu, ils doivent à présent se convertir à l’Islam.

Mahomet indifférencie ses adversaires et s’oppose violemment à eux d’un seul mouvement : Mahomet se présente comme un prophète qui « rappelle » une Loi. Cependant, il la créé et la déplace dans le temps, pour la placer avant la loi de ses modèles. Ce mouvement d’ancrage d’un désir suiveur avant le désir de son modèle trouve son achèvement dans la doctrine de l’Islam sunnite du « Coran incréé ». La prétention d’être premier s’exacerbe ici au point de se placer avant le temps lui-même.

Dans sa prédication, Mahomet reprend les « structures de rappel » présentes dans les textes prophétiques juifs, mais avec une différence de taille : il n’y aucune trace avant lui de ce qu’il « rappelle », sauf bien sûr, l’objet de son désir, le Dieu unique. Les prophètes de l’Ancien Testament se réfèrent sans cesse à une loi existante, la loi de Moïse, qu’ils ne donnent pas pour corrompue. De même Jésus, dans sa revendication du titre de Fils de Dieu, se réfère au Psaume 82, et respecte toujours la loi de Moïse. C’est pourquoi le « rappel » de Mahomet n’en est pas véritablement un. Rien ne le distingue d’une prétention gratuite. Parce qu’il est conscient du problème, Mahomet doit poser une deuxième affirmation gratuite : il accuse les juifs et les chrétiens d’avoir corrompu les textes réunis aujourd’hui dans la Bible, la Thora et le Nouveau Testament.

Mahomet n’avance pas de preuve. Cependant, pour asseoir son « désir de Dieu » avant le désir des autres monothéistes, il doit affirmer ces deux choses complètement gratuites et inséparables : il « rappelle » une Loi dont on n’a aucune trace, et les monothéistes d’avant lui ont corrompu leurs textes.

Plus encore, la corruption dont sont accusés les chrétiens et les juifs a trait surtout à sa personne : ils sont accusés d’avoir changé la Bible pour ne pas le reconnaître comme prophète. Toutes ces accusations gratuites ont un et un seul but : fonder la primauté de son désir de Dieu, c’est-à-dire la primauté de son culte, l’islam. Comme ces accusations sont complètement gratuites, elles pourraient être réitérées par un autre que Mahomet, après sa mort. Rien ne pourrait empêcher logiquement quelqu’un d’appliquer à l’Islam exactement la même stratégie que Mahomet a appliqué vis-à-vis des juifs et des chrétiens, et d’affirmer que les musulmans ont corrompu leur texte, et qu’il faut adorer le Dieu unique en suivant d’autres préceptes. C’est pourquoi Mahomet doit affirmer aussi être le dernier prophète. C’est le sens de l’expression « le sceau des prophètes ». Après avoir placé son désir de Dieu avant ses modèles et annexé ainsi leur passé, il anéantit par avance toute rivalité future comme étant une hérésie. C’est ainsi que les Bahaïs ont été persécutés dès leur apparition en Iran.

C’est pourquoi les savants musulmans ont développé la théorie de l’abrogation : un verset plus tardif remplace un autre plus ancien qui lui est contraire. Cette méthode est inscrite dans le Coran lui-même : « Nous n’abrogeons un verset, ni ne le faisons passer à l’oubli sans en apporter de meilleur ou d’analogue. » (Sourate 2, verset 106). Les versets abrogeants remplacent les versets abrogés tout comme le Coran remplace les autres livres sacrés. Si même le Coran s’abroge lui-même, a fortiori la Bible est abrogée du point de vue des musulmans.

(…)

Ce passage du Coran concentre toute la mimétogonie de l’islam vis-à-vis du christianisme, parce que celui qu’il appelle Jésus – Issa pour les musulmans – est l’opposé du Jésus des Evangiles. Issa est la négation absolue du Christ, c’est son double monstrueux. Allah sauve Issa de la mort grâce au sacrifice d’un inconnu, tandis que Jésus se sacrifie pour sauver de la mort les inconnus qui croiront en lui. Le sacrifice christique détruit le mécanisme sacrificiel, alors que l’islam réhabilite le sacrifice archaïque, en sauvant Issa par un sacrifice archaïque. A l’endroit même où Jésus révèle le diabolique de la vision archaïque de la divinité, le Coran rétablit l’archaïsme avec les moyens de l’archaïque, à savoir la violence.

Dans le passage du Coran niant la crucifixion, ce qui est en jeu c’est la dénégation de la violence, pas la crucifixion elle-même. Car il y a bien quelqu’un de crucifié, même dans la version musulmane, un inconnu que l’on ne mentionne même pas. C’est le silence même sur l’identité du crucifié qui indique qu’il s’agit d’un bouc émissaire, c’est-à-dire, dans une perspective chrétienne, d’une image du Christ. En fin de compte, même selon le Coran, Jésus a été crucifié. Cet inconnu substitué à Issa, c’est… Jésus !

A la lumière de la théorie du bouc émissaire, ce passage du Coran est une paradoxale confirmation de la réalité du supplice du Christ. Cependant, le message en est complètement inversé : la violence des lyncheurs est niée. En quelques lignes, le texte musulman renie par trois fois la participation des hommes à la mise à mort : « Non ils ne l’ont point tué, ils ne l’ont point crucifié, » et « ils ne l’ont pas vraiment tué. Mais Dieu l’a haussé à lui, Dieu est le puissant ». On est ici en présence de la négation mythique de l’implication humaine dans le lynchage sacré : « Dieu l’a haussé à lui. » Tout comme Iphigénie, ravie aux cieux et remplacée par une biche, Issa est enlevé au ciel et remplacé par Jésus, qui meurt véritablement à sa place. On ne pourrait pas revenir plus directement au sacrifice archaïque !

Dans le sacrifice, Dieu est violent, et la violence est sacrée. Elle n’appartient plus aux hommes. Le Coran l’affirmera explicitement dans la sourate au titre significatif Le butin : « Vous, les croyants quand vous rencontrez les incroyants en marche, ne tournez pas le dos. Quiconque tourne alors le dos, à moins que ce ne soit pour combattre ou pour rejoindre une bande, s’attire la colère de Dieu et n’aura de refuge que la géhenne. Quel mauvais avenir ! Vous ne les avez pas tués, c’est Dieu qui les a tués ! Tu n’as pas jeté (de pierre) quand tu jetais, c’est Dieu qui a jeté pour que les croyants éprouvent sa grâce. » (8 : 15-17)

La portée de la version musulmane de la crucifixion est énorme. Il s’agit là d’une adhésion assumée à la violence sacrificielle, dirigée explicitement contre la révélation de cette violence par le spectacle de la croix. L’islam se montre ainsi comme l’anti-christianisme par excellence. Le nom de Jésus est usurpé par son double monstrueux, Issa, qui le met à mort pour se sauver lui-même.

L’islam comme mimétogonie
Radu Stoenescu

« Si Allah ne neutralisait (repoussait) pas une partie des hommes par une autre, la terre serait certainement corrompue. » (Coran 2 : 251)

L’objet de ce texte est de présenter une hypothèse interprétative des fondements de l’islam sunnite, à partir de l’anthropologie de René Girard. N’étant ni islamologue, ni arabophone, je ne saurais polémiquer ni avec le texte coranique original, ni avec l’original de la Sîra (vie de Mahomet). Je travaillerai donc à partir de la traduction de ces textes. Il s’agit de présenter ici quelques intuitions qui nécessiteraient un travail beaucoup plus vaste pour être étayées solidement. Autant la visée de ce texte est ambitieuse, autant mes moyens sont limités, cependant j’invite le lecteur à ne jamais oublier qu’il ne s’agit que d’une hypothèse, pas d’une conclusion. Cette hypothèse prend appui sur l’idée que le modèle de Mahomet est essentiel dans l’émergence de l’islam, qui pourrait sans exagération être défini comme une « imitation de Mahomet ». Comprendre Mahomet, c’est comprendre l’islam.

Pour mettre tout de suite les pieds dans le plat, formulons l’hypothèse herméneutique : l’islam me semble être l’expression d’un désir métaphysique au sens de René Girard, c’est-à-dire d’un désir de l’être de son modèle, le judéo-christianisme. C’est aussi un désir métaphysique dans le sens où son objet est Dieu Lui-même. La démarche de Mahomet a pour but à la fois d’être pris pour le véritable juif et le véritable chrétien, et d’enlever l’objet de désir (Dieu) aux monothéistes qui le précédent. L’islam est mimétogonique par rapport au judéo-christianisme.

1. Mimétisme, rivalité et légitimité de Mahomet

La légitimité de la prédication de Mahomet tient à ce qu’il prétend refaire un geste déjà accompli par d’autres prophètes : révéler aux hommes la loi du Dieu unique et transcendant. En fait, c’est moins Mahomet qui répéterait un geste, que Dieu qui, à travers Mahomet, réitérerait un geste qu’Il aurait déjà accompli plusieurs fois, à travers Moïse et Jésus notamment. Dieu aurait envoyé dans l’Histoire des messages armés de son code de Loi, Mahomet étant le dernier envoyé, le « sceau des prophètes ».

Le Dieu transcendant connaît ainsi une temporalité toute historique, tandis que le temps historique est happé par la transcendance : le passé est aboli et le futur est fermé. Le seul événement historique dans cette perspective est l’abolition de l’Histoire, accomplie par la révélation de la Loi transcendante éternellement valable : la descente du Coran.

Ce qui m’intéresse dans la fondation de l’islam, c’est l’idée d’imitation et de répétition. C’est le mimétisme de Mahomet qui est fondateur, dans la perspective même du Coran. Si Mahomet n’avait pas de modèle, il n’aurait pas de légitimité. Mahomet dit aux autres monothéistes : « je fais comme vos prophètes », ou plutôt « Dieu fait à travers moi ce qu’il a fait à travers les autres prophètes ».

Il y a vingt-cinq prophètes cités par la Coran, qui vont d’Adam à Mahomet, Jésus le précédant directement. Un hadith mentionne que chaque peuple de l’histoire a reçu au moins un prophète et qu’il y en aurait eu 124 000 au total. Cette démultiplication légendaire doit être lue comme une tentative de fonder par analogie la légitimité du geste singulier de Mahomet : on augmente le nombre de prophètes pour rendre banale l’apparition d’un prophète. Cette généalogie des prophètes est donc absolument essentielle pour la fondation de l’islam. Elle n’est pas un simple préambule rhétorique : c’est la justification proprement mythique de la rivalité de Mahomet par rapport aux autres monothéistes.

Pour que la vision musulmane soit valide, il faut que chaque prophète ait accompli exactement le même geste que Mahomet : avoir donné aux hommes un livre divin contenant leurs devoirs envers le Créateur. Car l’islam prétend que tous les livres révélés par le Créateur contenaient exactement la même chose que le Coran. La chaîne des prophètes doit être absolument ininterrompue : c’est une chaîne de moments identiques, dont Mahomet n’est que le dernier imitateur. Ces moments sont identiques parce que Dieu est immuable, et ne fait que se répéter, par clémence pour Ses créatures qui oublient sans cesse Sa loi. Si la chaîne est brisée, la logique même de la légitimité de Mahomet est mise en défaut.

Des prophètes que le Coran mentionne, au moins deux ont encore les disciples qui prétendent connaître les textes: Moïse et Jésus. Les autres prophètes et leurs textes sont plus ou moins légendaires, et de toute manière n’ont plus de sectateurs. De la chaîne des prophètes censée aboutir à Mahomet, il subsiste deux anneaux. Pour que la vision musulmane soit légitime, Jésus doit s’être posé par rapport à Moïse de la même manière que Mahomet se pose par rapport à Jésus et à Moïse, sinon la chaîne se brise. Selon la logique divine de remplacement d’un prophète par un autre, Jésus doit être le rival prophétique de Moïse. Si Jésus n’est pas le rival heureux de Moïse, Jésus n’est pas un prophète. Or le problème, c’est que Jésus n’est justement pas le rival de Moïse et cela selon le texte des chrétiens eux-mêmes. Jésus n’abolit pas la Loi de Moïse et ne prétend jamais le faire, bien au contraire.

Si l’on prétend que les chrétiens ont altéré le message de Jésus et que « l’Evangile », comme disent les musulmans, était essentiellement identique au Coran, le christianisme historique n’aurait jamais existé et le nom même de Jésus ne serait jamais parvenu aux oreilles de Mahomet. Si les évangiles chrétiens sont authentiques, alors Jésus n’est pas un prophète au sens de Mahomet, et la chaîne des messagers divins se brise. Bref, si Jésus n’était pas le rival de Moïse, Mahomet ne pourrait pas être le rival de Jésus. Mais si Jésus était le rival de Moïse, il n’y aurait pas eu de christianisme et Mahomet ne pourrait pas le connaître. Dans les deux cas, la légitimité de Mahomet s’effondre.

Si le christianisme se comprend comme il se doit, c’est-à-dire avec et à partir de l’Ancien Testament, il n’y a pas de rivalité que Mahomet pourrait imiter. Mahomet ne peut donner sa rivalité pour légitime que si elle trouve un modèle en Jésus. Il faut à l’islam que Jésus se soit opposé radicalement au judaïsme pour que Mahomet puisse prétendre s’opposer légitimement aux deux. L’islam s’oppose en dernière analyse au judéo-christianisme, il attaque et reprend une supposée attaque de Jésus contre Moïse.

Mahomet est pris dans une escalade mimétique par rapport à Jésus. Il veut faire la même chose et mieux. D’ailleurs, il n’est pas le premier non plus à succomber à cette rivalité avec Jésus pour attaquer les monothéismes : Mani, pour ne citer qu’un autre fondateur de religion, avait fait quelque chose de semblable quatre cents ans auparavant. L’empire perse tout proche de l’Arabie avait laissé fleurir le manichéisme, et à l’époque de Mahomet, cette religion aujourd’hui éteinte, était encore très vivante. En témoigne la conversion de Bögü, troisième khan des Ouïghours, qui en 762, s’est emparé de Luoyang, la capitale de l’Empire chinois. Le manichéisme fleurira au Turkestan oriental (aujourd’hui la province chinoise de Xinjiang) jusque vers la fin du premier millénaire.

Mani avait aussi apporté un livre sacré, que ses disciples devaient apprendre par cœur, comme devront le faire plus tard les musulmans avec le Coran. Il se pourrait que l’expression « sceau des prophètes », qui désigne Mahomet, soit d’origine manichéenne. Mani s’était aussi donné pour le dernier prophète, pour une réincarnation de Jésus et Bouddha, dont il achevait et corrigeait les doctrines.

J’avance l’hypothèse que la foule de « prophètes » qui a sévi pendant le premier millénaire était en partie une sorte de réplique mimétique aux débats entre les juifs et les chrétiens. Ceux-ci se sont livrés à des joutes oratoires pendant des siècles, souvent devant un auditoire païen. Schématiquement, ce que le vulgaire devait retenir, c’est qu’il y avait un Dieu unique, que celui-ci avait d’abord révélé la Torah à Moïse, ensuite la Bonne Nouvelle à Jésus. Les deux révélations étaient enfermées dans un livre, et les juifs et les chrétiens se déchiraient sur le fait de savoir à travers quel livre prêter allégeance à Dieu.

Ce que les débats judéo-chrétiens donnaient superficiellement à voir, c’était une violence entre jumeaux : texte contre texte, révélation contre révélation, prophète contre prophète. Cette violence entre jumeaux est le germe de toute violence, qui la copie. On la reproduit alors pour la conjurer : il y a apparemment deux rivaux, et leur rivalité obscurcit le rapport à Dieu. Pourquoi ne pas créer un nouveau livre qui concilierait tout le monde ? Dieu a envoyé un autre prophète et révélé un deuxième livre, pourquoi pas un troisième ? On peut dire que toute nouvelle religion, comme celle de Mani, était une sorte de tentative d’arrêter la rivalité entre les révélations par une nouvelle révélation. La violence interconfessionnelle devait être arrêtée par une violence encore plus grande. C’est une violence qui s’exerce sur le plan symbolique, qui relègue le sacré de l’autre au statut de pseudo-sacré, voire à celui d’hérésie.

Ce spectacle n’est pas révolu, et les syncrétismes d’aujourd’hui tentent d’accomplir la même chose. De même beaucoup d’athées et de laïcs abhorrent la religion et les débats théologiques parce qu’ils y voient un indécidable combat de jumeaux, et qu’il ne veulent pas être happés dans la violence de ces débats. Leur position est tout aussi religieuse : si les religions qu’ils condamnent en bloc revendiquent des différences, ils font tout pour les indifférencier, en commençant généralement leurs phrases avec « toute religion… ». Ce n’est pas seulement de la paresse intellectuelle devant le travail à accomplir pour étudier chaque religion dans sa spécificité. C’est une peur sacrée de la différence ! Car si jamais les religions pouvaient être différenciées, si elles n’étaient pas de simples jumeaux pris dans un combat rivalitaire, alors on ne pourrait plus les condamner en bloc. Ce qui est tragique et comique à la fois, c’est que cette indifférenciation est faite au nom de la raison, alors qu’elle est tout sauf raisonnable, puisqu’elle se moque de l’expérience et de l’histoire de chaque religion en particulier.

Celui qui s’élève au nom de la raison contre toutes les religions, accomplit en fait un geste religieux fondateur : il condamne le « chaos ». Il a besoin de ce chaos pour que son geste soit légitime. Sans l’indifférenciation, il n’y aurait pas de chaos. Alors que les religions revendiquent leur différence, comme étant ce qui arrête la violence rivalitaire, la position athée veut annuler leurs différences, et les annuler aussi du même geste, exactement pour la même raison.

L’islam fait au fond exactement la même chose : il veut aplanir les conflits doctrinaux pas une violence symbolique encore plus grande. Pour réussir, cette violence symbolique doit indifférencier ses adversaires et trouver une légitimité plus grande. Mahomet a deux rivaux contre lesquels il ne cesse de polémiquer dans le Coran : les juifs et les chrétiens. L’objet de la rivalité, c’est Dieu lui-même. La prédication de Mahomet est centrée autour de l’affirmation d’être le véritable adorateur de Dieu, celui qui restaure la véritable religion du Dieu Unique, que les juifs et les chrétiens auraient selon lui corrompue. Mahomet ne polémique pas avec les arabes polythéistes et idolâtres. Ceux-ci n’ont pas de doctrine unie à lui opposer. Ils ne peuvent pas lui disputer son objet de désir, le Dieu Unique, et pour cause. Mahomet prend à revers les polythéistes, en leur imposant un autre objet de désir.

Mais Mahomet doit polémiquer sans cesse avec ceux qui ont historiquement connu le Dieu Unique avant les arabes, les monothéistes préislamiques. Sa tactique par rapport à eux a toutes les caractéristiques de la revendication rivalitaire : il copie le désir d’un autre, il est un suiveur, puis il emploie toutes ses forces pour montrer qu’il a été le premier à désirer cet objet, en l’occurrence Dieu.

Au tout début de sa prédication, Mahomet veut être reconnu comme un prophète par les juifs. Il imite tout d’abord leurs usages : lors de l’installation à Médine en 622, il instaure des règles alimentaires semblables à la cacheroute, il prie vers Jérusalem, il accepte le mariage des musulmans avec les femmes juives. Mais vers 624, deux ans après son arrivée à Médine, devant le refus des juifs de le reconnaître comme un des leurs, et prophète de surcroît, il change la direction de la prière (qibla), et demande aux musulmans de prier vers la Mecque. De l’imitation, on passe au désir de distinction.

Pour prouver que son « désir de Dieu » est premier, qu’il n’est pas simplement imité du désir des juifs ou des chrétiens, Mahomet s’échinera ensuite à rendre seconde leur expression du désir. Pour avoir un droit absolu sur l’objet, il doit montrer qu’il l’a désiré le premier. Donc Mahomet doit faire apparaître son désir avant celui des juifs et des chrétiens. C’est pourquoi il le déplace dans le passé le plus ancien, en disant qu’Adam lui-même était musulman, qu’Abraham était musulman, que Moïse était musulman, et que Jésus était musulman. De cette manière, le « désir de Dieu » des juifs et des chrétiens, c’est-à-dire leurs religions, se retrouvent reléguées au rang de prétentions secondes. S’ils veulent avoir accès à l’objet, c’est-à-dire à Dieu, ils doivent à présent se convertir à l’Islam.

(Khadafi, lors de son voyage controversé à Paris, a clairement rappelé cette position de l’islam : « L’erreur qui est commise aujourd’hui, c’est de penser que l’islam, c’est la religion de Mahomet. Non : c’est celle de Jésus, de Moïse et celle de Mahomet, le dernier des prophètes. Croire en Dieu, ses anges, ses prophètes, c’est ça l’islam. Jésus n’a pas été envoyé à l’Europe, mais aux fils d’Israël, pour corriger la loi de Moïse. Ils ont essayé de tuer Jésus, mais comme le dit le Coran, ce n’est pas Jésus, c’est un autre qui a été crucifié. La croix que vous portez n’a aucun sens, comme vos prières n’ont aucun sens. »[1])

Mahomet indifférencie ses adversaires et s’oppose violemment à eux d’un seul mouvement : Mahomet se présente comme un prophète qui « rappelle » une Loi. Cependant, il la créé et la déplace dans le temps, pour la placer avant la loi de ses modèles. Ce mouvement d’ancrage d’un désir suiveur avant le désir de son modèle trouve son achèvement dans la doctrine de l’Islam sunnite du « Coran incréé ». La prétention d’être premier s’exacerbe ici au point de se placer avant le temps lui-même.

Dans sa prédication, Mahomet reprend les « structures de rappel » présentes dans les textes prophétiques juifs, mais avec une différence de taille : il n’y aucune trace avant lui de ce qu’il « rappelle », sauf bien sûr, l’objet de son désir, le Dieu unique. Les prophètes de l’Ancien Testament se réfèrent sans cesse à une loi existante, la loi de Moïse, qu’ils ne donnent pas pour corrompue. De même Jésus, dans sa revendication du titre de Fils de Dieu, se réfère au Psaume 82, et respecte toujours la loi de Moïse. C’est pourquoi le « rappel » de Mahomet n’en est pas véritablement un. Rien ne le distingue d’une prétention gratuite. Parce qu’il est conscient du problème, Mahomet doit poser une deuxième affirmation gratuite : il accuse les juifs et les chrétiens d’avoir corrompu les textes réunis aujourd’hui dans la Bible, la Thora et le Nouveau Testament.

Mahomet n’avance pas de preuve. Cependant, pour asseoir son « désir de Dieu » avant le désir des autres monothéistes, il doit affirmer ces deux choses complètement gratuites et inséparables : il « rappelle » une Loi dont on n’a aucune trace, et les monothéistes d’avant lui ont corrompu leurs textes. Si la Bible n’est pas corrompue, Mahomet ne rappelle rien, il invente. Et s’il invente, il n’a pas la préséance sur les premiers monothéistes.

Plus encore, la corruption dont sont accusés les chrétiens et les juifs a trait surtout à sa personne : ils sont accusés d’avoir changé la Bible pour ne pas le reconnaître comme prophète. Toutes ces accusations gratuites ont un et un seul but : fonder la primauté de son désir de Dieu, c’est-à-dire la primauté de son culte, l’islam. Comme ces accusations sont complètement gratuites, elles pourraient être réitérées par un autre que Mahomet, après sa mort. Rien ne pourrait empêcher logiquement quelqu’un d’appliquer à l’Islam exactement la même stratégie que Mahomet a appliqué vis-à-vis des juifs et des chrétiens, et d’affirmer que les musulmans ont corrompu leur texte, et qu’il faut adorer le Dieu unique en suivant d’autres préceptes. C’est pourquoi Mahomet doit affirmer aussi être le dernier prophète. C’est le sens de l’expression « le sceau des prophètes ». Après avoir placé son désir de Dieu avant ses modèles et annexé ainsi leur passé, il anéantit par avance toute rivalité future comme étant une hérésie. C’est ainsi que les Bahaïs ont été persécutés dès leur apparition en Iran.

Mahomet accomplit l’indifférenciation de ses ennemis en réduisant le judaïsme et le christianisme à deux versions inachevées, ou corrompues de l’islam, qui doivent rester rivales entre elles. Il a besoin de leur rivalité dans l’indifférenciation, car c’est de cette rivalité qu’il tire sa propre légitimité. Si Dieu n’avait fait qu’un geste avec le judéo-christianisme, il n’y aurait pas de rivalité à imiter.

La rivalité a une place centrale dans le Coran lui-même, car certains versets sont contradictoires. C’est pourquoi les savants musulmans ont développé la théorie de l’abrogation : un verset plus tardif remplace un autre plus ancien qui lui est contraire. Cette méthode est inscrite dans le Coran lui-même : « Nous n’abrogeons un verset, ni ne le faisons passer à l’oubli sans en apporter de meilleur ou d’analogue. » (Sourate 2, verset 106). Les versets abrogeants remplacent les versets abrogés tout comme le Coran remplace les autres livres sacrés. Si même le Coran s’abroge lui-même, a fortiori la Bible est abrogée du point de vue des musulmans.

Le problème de la fondation de l’islam, c’est sa nature rivalitaire. Le christianisme n’a pas ce problème avec le judaïsme. Mahomet ne fait qu’affirmer sa légitimité, or cette prétention ne résiste pas à la confrontation avec le judéo-christianisme historique, selon les critères analogiques de Mahomet lui-même. Si Mahomet ne s’était pas placé dans la lignée des prophètes judéo-chrétiens, il n’y aurait pas eu un conflit aussi violent. Or la légitimité de Mahomet dérive de son inscription dans cette lignée, et elle n’est qu’affirmée, nullement prouvée.

Mahomet ne peut se passer de ses modèles pour être un prophète, mais il doit aussi les détruire car il ne peut démontrer sa précellence par rapport à eux. La destruction doit être totale car l’enjeu de la rivalité avec ses modèles, c’est Dieu lui-même. C’est pourquoi l’islam peut être vu comme un délire rivalitaire paranoïaque, et que l’on peut dire que l’islam est intrinsèquement violent.

2. Les doubles monstrueux : Jésus et Issa

La mimétogonie de l’islam par rapport au judéo-christianisme est mise en scène dans le Coran lui-même. Elle est explicite dans la dénégation de la crucifixion de Jésus, rappelée par Kadhafi : « Ils disent : nous avons mis à mort le Messie, Jésus fils de Marie, l’apôtre de dieu. Non ils ne l’ont point tué, ils ne l’ont point crucifié, un autre individu qui lui ressemblait lui fut substitué, et ceux qui disputaient à son sujet ont été eux-mêmes dans le doute, ils n’ont que des opinions, ils ne l’ont pas vraiment tué. Mais Dieu l’a haussé à lui, Dieu est le puissant, Dieu est le sage. » (Sourate IV, verset 157.)

Ce passage du Coran est extraordinaire à la lumière de la théorie du bouc émissaire. Le Coran parle explicitement de substitution sacrificielle. Dieu fait tuer quelqu’un d’autre pour sauver Jésus. Pendant des siècles les exégètes musulmans se sont demandés qui était cet inconnu, ce sosie de Jésus qui meurt à sa place sur la croix, et ils ont avancé plusieurs hypothèses : un compagnon de Jésus, Simon de Cyrène, Judas…

Quel que soit celui qui remplace Jésus, ce qui est essentiel dans ce passage du Coran, c’est que l’on assiste à l’apparition d’un double : le sosie de Jésus. Dans la perspective musulmane, un prophète bénéficie du soutien indéfectible de Dieu, c’est pourquoi il ne saurait être crucifié. Un messager de Dieu est un élu dans un sens aussi bien terrestre que spirituel : il peut toujours compter sur la force divine. On est ici au cœur de la vision archaïque de la divinité, en tant que violence et toute puissance effrayante. La dénégation de la réalité de la crucifixion procède de cette conception humaine, trop humaine, qui voit dans le prophète un surhomme armé de la foudre divine. Dans les moqueries de ceux qui étaient présents sur le Golgotha, c’était la même vision qui s’exprimait : « Les principaux sacrificateurs, avec les scribes et les anciens, se moquaient aussi de lui, et disaient: Il a sauvé les autres, et il ne peut se sauver lui-même! S’il est roi d’Israël, qu’il descende de la croix, et nous croirons en lui. Il s’est confié en Dieu; que Dieu le délivre maintenant, s’il l’aime. Car il a dit: Je suis Fils de Dieu. » (Matt. 27. 41-43)

Ce passage du Coran concentre toute la mimétogonie de l’islam vis-à-vis du christianisme, parce que celui qu’il appelle Jésus – Issa pour les musulmans – est l’opposé du Jésus des Evangiles. Issa est la négation absolue du Christ, c’est son double monstrueux. Allah sauve Issa de la mort grâce au sacrifice d’un inconnu, tandis que Jésus se sacrifie pour sauver de la mort les inconnus qui croiront en lui. Le sacrifice christique détruit le mécanisme sacrificiel, alors que l’islam réhabilite le sacrifice archaïque, en sauvant Issa par un sacrifice archaïque. A l’endroit même où Jésus révèle le diabolique de la vision archaïque de la divinité, le Coran rétablit l’archaïsme avec les moyens de l’archaïque, à savoir la violence.

Dans le passage du Coran niant la crucifixion, ce qui est en jeu c’est la dénégation de la violence, pas la crucifixion elle-même. Car il y a bien quelqu’un de crucifié, même dans la version musulmane, un inconnu que l’on ne mentionne même pas. C’est le silence même sur l’identité du crucifié qui indique qu’il s’agit d’un bouc émissaire, c’est-à-dire, dans une perspective chrétienne, d’une image du Christ. En fin de compte, même selon le Coran, Jésus a été crucifié. Cet inconnu substitué à Issa, c’est… Jésus !

A la lumière de la théorie du bouc émissaire, ce passage du Coran est une paradoxale confirmation de la réalité du supplice du Christ. Cependant, le message en est complètement inversé : la violence des lyncheurs est niée. En quelques lignes, le texte musulman renie par trois fois la participation des hommes à la mise à mort : « Non ils ne l’ont point tué, ils ne l’ont point crucifié, » et « ils ne l’ont pas vraiment tué. Mais Dieu l’a haussé à lui, Dieu est le puissant ». On est ici en présence de la négation mythique de l’implication humaine dans le lynchage sacré : « Dieu l’a haussé à lui. » Tout comme Iphigénie, ravie aux cieux et remplacée par une biche, Issa est enlevé au ciel et remplacé par Jésus, qui meurt véritablement à sa place. On ne pourrait pas revenir plus directement au sacrifice archaïque !

Dans le sacrifice, Dieu est violent, et la violence est sacrée. Elle n’appartient plus aux hommes. Le Coran l’affirmera explicitement dans la sourate au titre significatif Le butin : « Vous, les croyants quand vous rencontrez les incroyants en marche, ne tournez pas le dos. Quiconque tourne alors le dos, à moins que ce ne soit pour combattre ou pour rejoindre une bande, s’attire la colère de Dieu et n’aura de refuge que la géhenne. Quel mauvais avenir ! Vous ne les avez pas tués, c’est Dieu qui les a tués ! Tu n’as pas jeté (de pierre) quand tu jetais, c’est Dieu qui a jeté pour que les croyants éprouvent sa grâce. » (8 : 15-17)

La portée de la version musulmane de la crucifixion est énorme. Il s’agit là d’une adhésion assumée à la violence sacrificielle, dirigée explicitement contre la révélation de cette violence par le spectacle de la croix. L’islam se montre ainsi comme l’anti-christianisme par excellence. Le nom de Jésus est usurpé par son double monstrueux, Issa, qui le met à mort pour se sauver lui-même.

Ce qui corrobore encore le caractère sacrificiel de l’islam, c’est la règle de l’unanimité des croyants : l’ijma` (arabe : unanimité; consensus) est une des sources du droit musulman, après le Coran et la Sunna. Les écoles juridiques lui accordent une place plus ou moins grande. Le consensus est généralement compris comme celui des oulémas spécialistes du domaine dont il est question. Une règle de droit prise par ce procédé ne peut en aucun cas contredire le Coran ou la Sunna. Les écoles juridiques sunnites admettent cette règle du consensus en vertu d’un hadith disant : « Ma communauté ne se réunira pas sur une erreur. »

On sait que le mécanisme sacrificiel a besoin de l’unanimité pour être efficace. Celle-ci étant sanctifiée par Mahomet, le processus d’exclusion unanime peut être facilement mis en branle dans les communautés musulmanes, qui ne ressentent pas le besoin d’une légitimité autre que leur uniformité d’opinion. C’est ce qui s’est manifesté lors de l’affaire des caricatures danoises de Mahomet.

3. Rivalité fondamentale et interdiction des représentations en islam

Si la rivalité est centrale dans l’islam, elle doit être aussi constamment conjurée. L’enjeu du monothéisme islamique, c’est la toute puissance de Dieu, et la précellence de son prophète Mahomet. Celui-ci fonde sa légitimité sur sa rivalité réussie avec les autres monothéistes, et doit se prémunir contre toute rivalité éventuelle. C’est la raison de l’interdiction de l’art figuratif en islam. « Nulle part le Coran n’interdit de dessiner une image, une forme, mais comme ce terme est rattaché à l’œuvre de Dieu, celui qui se livre à une telle tâche est perçu comme faisant œuvre de Dieu et un concurrent redouté, surtout que l’image peut faire l’objet d’adoration, et donc promouvoir le polythéisme (association d’autres divinité à Dieu). »[2]

Je crois qu’il faut comprendre la toute puissance divine dans l’islam comme toute puissance créatrice des représentations. Dieu est le seul autorisé à représenter un être animé, et à représenter Sa parole. La non validité des traductions du Coran va de pair avec l’interdiction de sculpter des êtres vivants. On ne doit pas se représenter ce qui est, c’est-à-dire redoubler l’étant par une reproduction. Re-produire, c’est d’une part usurper le pouvoir divin, rivaliser avec Dieu dans la création, et d’autre part c’est aussi faire proliférer des réalités rivales avec la Création.

Le récit de la création d’Adam dans le Coran est explicite en ce sens : « Il (Dieu) instruisit Adam de tous les noms. » (Sourate II, verset 31). Cela est à comparer avec Genèse 2.19 : « L’Éternel Dieu forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les fit venir vers l’homme, pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l’homme. »

Pour l’islam, l’homme doit respecter les formes données par Dieu, il doit nommes les choses d’après Dieu, il doit réciter la parole d’Allah. Cette parole est unique en un sens théologique fort. La reproduire scinderait l’unité de la divinité même. Par contre, pour le judéo-christianisme, c’est l’homme qui nomme les êtres vivants, et c’est Dieu qui écoute. La dialectique chrétienne entre l’essence et l’apparence dépend de cet espace qui est ménagé dès le début entre la capacité de nommer donnée par Dieu à Adam et les noms effectifs que celui-ci donne aux créatures. Pour le dire avec les termes de Saussure, dans l’islam, Allah donne les signifiés avec les signifiants correspondants.

L’interdiction des représentations au sens large, que ce soit de la traduction du Coran, des œuvres littéraires, ou des films sur les prophètes, tente de conjurer de la rivalité possible qui pourrait surgir entre le modèle et sa copie, et entre l’homme-artisan et Dieu-créateur. Plus encore, Sami Aldeeb Abu-Sahlieh écrit que « l’interdiction des objets animés chez les musulmans est due à la conception superstitieuse, prophylactique et apotropaïque admettant implicitement la possibilité de consubstantialité de la représentation et du représenté, et en conséquence, une substitution de l’un à l’autre. Ainsi les lions, les dragons, les chiens sont exclus du répertoire des sujets possibles de l’art, parce qu’on leur prête implicitement la faculté de quitter l’état d’image et d’agir comme des êtres vivants. »[3]

L’iconoclasme musulman peut être vu comme le pendant de la peur de la rivalité entre les doubles. L’essence tend à se confondre avec l’apparence dans une mentalité sacrificielle. Si les artistes étaient libres de créer des représentations de ce qui est, ils feraient surgir des doubles qui se disputeraient la réalité dans la pensée du croyant musulman.

4. L’attentat suicide comme manifestation exemplaire du désir métaphysique

Le désir métaphysique de Mahomet est l’héritage qu’il a laissé à tous les musulmans. Leur position psychologique par rapport aux « Gens du Livre », comme ils appellent les juifs et les chrétiens, est empreinte de cette rivalité mimétique qui doit aller jusqu’à la négation totale de l’être du modèle. Ce désir métaphysique trouve une expression particulièrement concise dans l’attentat suicide. Dans cet événement, la « montée aux extrêmes » et l’islamisme s’articulent d’une manière fulgurante.

Quand un « shahid » se fait exploser pour tuer des « infidèles », il accomplit simultanément la destruction du modèle, et l’appropriation de l’essence convoitée, car il accède au statut de martyre, le seul qui selon la doctrine de Mahomet garantisse l’accès au paradis.[4]

Une précision doit être faite ici. Une des différences essentielles entre l’islam et le judéo-christianisme est le caractère supraterrestre du paradis islamique. Le jardin d’Eden biblique est un lieu mythique, mais terrestre, alors que le Paradis musulman est décrit d’emblée comme supraterrestre : Adam et Eve « tombent » littéralement des cieux sur terre.[5]

Dans toute rivalité, il y a un objet, et la rivalité ne devient métaphysique que lorsque les frères ennemis oublient l’objet de rivalité au profit de l’essence de l’autre. La rivalité musulmano-occidentale est présentée tout d’abord comme un conflit politique ayant pour enjeu la domination d’un certain territoire, voire de la Terre entière. Cependant, dans l’attentat suicide, ce qui devient manifeste, c’est que l’objet même de la rivalité a été oublié. Le kamikaze qui brûle du désir métaphysique ultime oublie sa vie terrestre, la terre qu’il disputait à son ennemi, pour se concentrer uniquement sur la négation de l’autre. Il peut d’autant plus facilement le faire que, pour lui, le Paradis n’a jamais été de ce monde, à la différence de l’enseignement du judéo-christianisme.

Nous sommes ici en présence d’une conjonction effrayante entre un désir métaphysique et, en dernière analyse, le déni de la valeur de l’objet de la rivalité. La pente entre la rivalité d’objet et la rivalité métaphysique ne pourrait pas être plus glissante. Le judéo-christianisme affirme incessamment la valeur de la création (« Et Dieu vit que cela était bon. »). L’islam dit au contraire : « Ce pan de la création que Je viens de te révéler, Adam, n’ajoute rien à Ma grandeur, à Ma gloire ou à Mon pouvoir, rien à ce que J’ai, si ce n’est ce qu’ajoute une gouttelette d’eau tombant dans sept mers, prolongées par autres sept mers sans limites. »[6]

Si jamais un jour la possibilité d’un affrontement nucléaire entre l’Islam et le judéo-christianisme deviendrait réalité, la destruction de la terre, c’est-à-dire de la création divine, n’arrêterait pas un musulman dans sa montée aux extrêmes. Car Allah ne lui accorde pas la même importance que Dieu.

Conclusion

Cet article, j’en suis tout à fait conscient, manque de références. C’est l’ébauche d’un projet qui nécessiterait plus d’efforts que je ne peux fournir actuellement. Pour étayer cette hypothèse de l’islam comme mimétogonie violente par rapport au judéo-christianisme, il faudrait effectuer deux analyses complémentaires, et homothétiques : d’une part il faudrait analyser la vie de Mahomet et ses rapports avec ses contemporains monothéistes, d’autre part les rapports de l’Islam avec les autres communautés, en tant que ces derniers rapports reproduisent les premiers à une plus grande échelle. La première étude porterait sur le texte du Coran, en tenant compte de l’ordre de la « révélation » des sourates, mis en regard avec la vie de Mahomet telle que la tradition musulmane l’a canoniquement fixée (Al Sîra d’Ibn Isham). La seconde nécessiterait un travail beaucoup plus vaste, qui pourrait par exemple constituer une thèse de doctorat d’Histoire.

Le chantier est énorme, mais les instruments analytiques de la théorie mimétique semblent suffisamment puissants pour comprendre le caractère de la religion islamique. Ce serait un travail passionnant, dans la mesure où la religion islamique porte avec elle une négation explicite de la révélation de la croix, qui est la source de la compréhension anthropologique du fonctionnement de la violence, explicitée par René Girard. On peut dire que l’islam est l’anti-girardisme par excellence, dans la mesure où il est l’anti-christianisme par excellence.

L’enjeu est de taille : si c’est la croix qui nous révèle notre violence, et nous enjoint de la contrôler sous peine d’y succomber, toute négation de la croix, comme l’islam, favorise la méconnaissance de notre violence, la montée aux extrêmes, et la mise à mort des boucs émissaires. La critique de l’islam est donc un combat urgent, et littéralement vital.

[1] Le Monde, le 12 décembre 2007.

[2] Sami Aldeeb Abu-Sahlieh, L’art figuratif en droits juif, chrétien et musulman. Licencié et docteur en droit de l’Université de Fribourg (Suisse) et diplômé en sciences politiques de l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève. Responsable du droit arabe et musulman à l’Institut suisse de droit comparé, Lausanne. Auteur de nombreux ouvrages et articles (voir la liste dans: http://www.sami-aldeeb.com).

[3] Idem, p.36.

[4] « Et ceux qui seront tués dans le chemin d’Allah (jihad), Il ne rendra jamais vaines leurs actions. Il les guidera et améliorera leur condition, et les fera entrer au Paradis qu’Il leur aura fait connaître. » (Sourate 47, versets 4-6)

[5] Mahmoud Hussein, Al Sîra, tome 1, p. 62.

[6] Al Sîra, p.64


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