Abolition de l’esclavage: Et l’Islam et l’Afrique? (They nearly wiped Penny Lane off the map!)

Penny lane signPenny Lane is in my ears and in my eyes There beneath the blue suburban skies… Paul McCartney (1967)
Si on change les noms, c’est comme si il ne s’était rien passé: il n’y a plus de preuves alors les gens oublient. Eric Lynch (spécialiste de la traite de Liverpool)

Christiane Taubira déclare sans ambages qu’il ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les « jeunes Arabes » « ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes. Ces logiques communautaires influent aussi sur le projet mémoriel La Route de l’esclave, décidé en 1993 par l’Unesco: Roger Botte, chercheur au Centre d’études africaines du CNRS, constate qu’il privilégie également la traite transatlantique du fait de «la pression des représentants du monde arabe et des Etats africains». Eric Conan (L’Express, 2006)

On a failli débaptiser Penny Lane!

Première pétition envoyée au Parlement dès 1783, 1,4 million de signatures en 1833, immense célébration pour le centenaire de l’abolition en 1883, pression sur les autres États européens, nombreux forums pédagogiques et associations, proposition de débaptême d’artères portant le nom d’esclavagistes, musée et circuit historique de l’esclavage à Liverpool …

A la veille de la journée française de l’abolition de l’esclavage …

Retour, avec La Croix, sur la manière dont la traite est évoquée dans les différents pays européens.

Et rappel de la réelle avance dans le domaine du Royaume-Uni et des pays du Nord de l’Europe sur une Europe du sud nettement en retard (Espagne et Portugal), la commémoration française n’ayant elle que quatre ans.

Mais aussi, ce qu’oublie notre journaliste, le risque, avec des lois liberticides comme la loi Taubira (on l’a vu avec l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau) de décourager la recherche et l’étude.

Sans parler, autre oubli caractéristique de la bien-pensance médiatique, l’impasse totale sur les autres traites arabe et africaine (respectivement 17 et 14 millions sur 13 siècles contre 11 sur 4 siècles pour la traite atlantique) dont les abolitions furent non seulement imposées par les églises et puissances occidentales (la Mauritanie en est à sa 3e !) mais dont on attend, avant même les commémorations, la simple reconnaissance

L’Europe retrouve la mémoire de son passé esclavagiste
Marie-Françoise MASSON
La Croix
04/05/2009

Plusieurs pays européens ont participé à la traite des Noirs au XVIIIe siècle. Tour d’horizon, à la veille de la Journée française de commémoration

C’était en 2007. Liverpool (Grande-Bretagne) célébrait en grande pompe le 800e anniversaire de sa naissance et, avec tout le pays, le 200e anniversaire de l’abolition de la traite des Noirs. Dans ce port enrichi par le commerce des esclaves, les officiels avaient songé un moment à débaptiser certaines artères portant toujours le nom de notables esclavagistes.

Puis quelqu’un a cité le cas de James Penny (armateur) et Penny Lane, petite ruelle célébrée par les Beatles. Du coup on a préféré, dans la ville de Jean Sans-Terre, instaurer un circuit historique de l’esclavage. Pour ne jamais oublier.

1,4 million de signatures contre l’abolition

Le 10 mai se tiendra en France, pour la 4e fois, la Journée de commémoration de l’esclavage. Mais l’histoire de la traite des Noirs est, aujourd’hui encore, différemment évoquée en Europe. La Grande-Bretagne semble la plus avancée dans la réflexion.

« Ce pays, qui comptait pourtant en 1812 un million d’esclaves dans ses colonies fut aussi, au début du XIXe siècle, à la pointe de la lutte contre l’esclavage. Un combat qui fait partie de son identité », explique Seymour Drescher, professeur britannique à l’Université américaine de Pittsburg.

La première pétition fut en effet envoyée au Parlement en 1783. Et en 1833, 1,4 million de signatures étaient réunies pour demander l’abolition de l’esclavage. « Un chiffre énorme pour l’époque. » Londres versait 20 millions de livres de dédommagement aux possesseurs d’esclaves, quand Paris proposait de débourser 250 000 francs (une livre valait 20 francs, à l’époque). Le Royaume-Uni, qui a ensuite poussé les autres États européens à le suivre, n’a jamais oublié.

En 1883, il y eut une immense célébration, et, pour le centenaire de l’abolition, une plus importante encore. Dans les années 1960 émerge une demande nouvelle : celle de commémorer l’esclavage lui-même. L’arrivée massive des populations des anciennes colonies et l’action d’associations comme The Understanding Slavery Initiative ont milité en ce sens.

Education à la citoyenneté

« Ces commémorations sont devenues un véritable objet d’étude pour les historiens », explique Olivette Otele, enseignant à l’Institut catholique de Paris. Ainsi, en 2007, chaque ville a organisé son événement, autorités politiques et religieuses mêlées. Des millions de tee-shirts portant la mention « so sorry » (pardon) ont été arborés.

La présidente de la Chambre des lords, Valerie Amos, elle-même descendante d’esclaves, s’est rendue au Ghana. L’enseignement de l’abolition de l’esclavage est considéré au Royaume-Uni comme une éducation à la citoyenneté.

Les pays du Nord de l’Europe qui, au XIXe siècle, ont suivi la Grande-Bretagne – ou même l’ont précédée comme le Danemark – sont sur la même ligne mémorielle. De nombreux forums pédagogiques ont été mis en place par l’État en Suède, au Danemark et même aux Pays-Bas qui commémoreront ce jeudi les 150 ans de l’abolition de l’esclavage dans ses anciennes colonies.

Mémoire enfouie

En France, il a fallu attendre une décision politique en 2006, après les émeutes de banlieue de 2005, pour que soit mis en place un organisme d’études sur ce sujet, explique Myriam Cottias, la directrice de ce centre international de recherche sur les esclavages. Auparavant, les chercheurs travaillaient sur ce sujet de façon isolée.

Si l’esclavage en France fut aboli pendant la Révolution, il fut rétabli par Bonaparte en 1802 et ne fut abandonné qu’en 1848. « Il a fallu les plantations de betteraves en métropole faisant concurrence à la canne à sucre antillaise, les révoltes des esclaves dans les Caraïbes et les demandes pressantes des communautés religieuses et morales pour faire aboutir la question. »

Ensuite la mémoire de l’esclavage a été enfouie sous l’idée que la République s’était construite sur l’égalité de tous. Le réveil ne viendra qu’en 1998 pour le 150e anniversaire de l’abolition et sous la pression des associations antillaises.

Connaître, étudier et transmettre cette histoire

La loi Taubira votée en 2001 en découle. Elle stipule la reconnaissance des traites et des esclavages comme crime contre l’humanité, l’insertion de ces faits historiques dans les programmes scolaires et le développement des recherches scientifiques s’y rapportant.

Une journée de commémoration est instaurée le 10 mai. Et, cette année, les nombreuses manifestations, les différents colloques (1) et le programme pédagogique élaboré pour la prochaine rentrée illustrent le fait que la France veut dorénavant connaître, étudier et transmettre cette histoire.

En revanche, l’Espagne et le Portugal ont pris du retard, en observant un silence pesant sur ce passé. Le Portugal qui a construit son identité sur sa gloire maritime aux XIVe et XVe siècles, en élude la composante esclavagiste. Il n’y a pas d’équipes d’historiens qui étudient cette période.

Mais les choses bougent. Un colloque international sur la traite des Noirs s’est tenu l’an dernier à Lisbonne. De même en Espagne où, en 1992, on a commémoré en grande pompe le 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique, événement fondateur de la nation : l’esclavage n’intéresse guère.

« Rien à voir avec l’histoire nationale »

Pour Lisa Surwillo, professeur à l’université de Stanford, au XVIe siècle posséder des esclaves était pourtant chose courante : le peintre Velasquez en avait. Une ville comme Barcelone doit une part de sa richesse à l’esclavage. « S’il n’y a aujourd’hui aucune discussion sur ce sujet, c’est parce que le pays considère que cela concerne la situation à Porto Rico ou à Cuba mais n’a rien à voir avec l’histoire nationale. »

Cependant, là aussi, la récente arrivée massive d’immigrés de l’Afrique subsaharienne oblige à regarder ce passé et les recherches de certains romanciers ou artistes – Iván Larra Plaza et Carme Riera – commencent à faire évoluer les esprits.

(1) Ainsi à Paris, du 11 au 13 juin prochain, Myriam Cottias et Marie-Jeanne Rossignol organisent un séminaire sur « les effets de l’abolition de la traite sur les discours nationaux ». 105, bd Raspail, 75006 Paris.

Voir aussi:

Esclavage

Encore aujourd’hui

Eric Conan

L’Express

le 04/05/2006

La France s’apprête à célébrer, le 10 mai, la mémoire de la traite négrière. Une journée inspirée par la loi Taubira, qui continue de soulever l’inquiétude de nombreux historiens. Car, au nom du présent, on procède à une relecture partielle d’une tragédie dont le commerce transatlantique, jusqu’au XIXe siècle, n’est qu’un des épisodes. La persistance du phénomène, dans l’Afrique de 2006, en apporte malheureusement la preuve, comme le montre notre reportage au Niger

La première célébration, le 10 mai prochain, de la Journée des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions marque un tournant de la «politique mémorielle»: c’est non pas une date du passé qui est choisie pour commémorer un événement du passé, mais le présent qui commémore son propre regard sur le passé. Ce 10 mai renvoie en effet au 10 mai 2001, jour du vote de la loi Taubira, qualifiant la traite négrière transatlantique et l’esclavage de «crime contre l’humanité», date préférée au 27 avril 1848 (abolition définitive de l’esclavage en France).

Jacques Chirac a ainsi tranché, le 30 janvier dernier, au terme de la polémique sur l’article 4 de la loi du 23 février 2005 recommandant aux enseignants d’évoquer le «rôle positif de la présence française outre-mer». Ce texte, qui avait scandalisé nombre d’historiens, avait été retiré le 25 janvier, mais la loi Taubira, qui lui a servi de modèle et dont beaucoup d’historiens demandaient aussi l’abrogation, se voit sanctifiée. Ce paradoxe témoigne de l’ambiguïté de débats mémoriels qui prennent le pas à la fois sur l’Histoire et sur l’intérêt pour le présent, ce qu’illustre la question de l’esclavage.

Concernant le passé, les historiens s’inquiètent pour la vérité historique et pour leur liberté de recherche du fait de l’intrusion du législateur et du juge dans leur domaine. La loi Taubira procède en effet d’une lecture partielle en n’évoquant que «la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe». D’une tragédie qui appartient à la longue histoire de l’humanité elle ne retient, sur une séquence courte, que les faits imputables aux seuls Blancs européens, laissant de côté la majorité des victimes de l’esclavage. La terrible traite transatlantique, du XVe au XIXe siècle, ne constitue malheureusement qu’une partie de l’histoire de l’esclavage, qui comprend également la traite arabo-musulmane, laquelle a duré du VIIe au XXe siècle, et la traite intra-africaine, toutes deux plus meurtrières.

Le risque de voir cette histoire partielle, donc partiale, devenir histoire officielle a mobilisé les historiens quand l’un des meilleurs spécialistes actuels des traites négrières, Olivier Pétré-Grenouilleau, a été attaqué en justice au nom de la loi Taubira. Parce qu’il rappelait que la quasi-totalité des esclaves africains avaient été razziés non par des Blancs, mais par des négriers africains et que le commerce des esclaves était une routine sur le continent noir bien avant l’arrivée des négriers européens. Il lui était aussi reproché de réfuter l’application du terme de «génocide» aux traites négrières, contredisant ainsi le parallèle implicite entre l’esclavage et l’extermination des juifs qu’évoque l’exposé des motifs de la loi Taubira.

L’affaire Pétré-Grenouilleau a d’autant plus inquiété les historiens que la loi de 2001 précise dans son article 2 que «les programmes de recherche en histoire» devront accorder «la place conséquente qu’ils méritent» à la traite négrière et à l’esclavage, dont l’interprétation judiciaire risque de se limiter à la définition partielle que ladite loi donne. Et Christiane Taubira ne les a pas rassurés en déclarant que constituerait pour elle un «vrai problème» le fait qu’Olivier Pétré- Grenouilleau, professeur d’université, «payé par l’Education nationale sur fonds publics», continue d’enseigner ses «thèses» aux étudiants… Les historiens ne cessent d’ailleurs de voir leur rôle réduit par l’inflation mémorielle: s’ils avaient été encore sollicités lors des débats sur Vichy, on n’a plus eu besoin d’eux dans ceux sur la guerre d’Algérie et on les poursuit maintenant en justice à propos de la mémoire de la colonisation.

L’obsession pour un passé réinventé

Les enjeux du présent expliquent ces relectures du passé. Christiane Taubira déclare sans ambages qu’il ne faut pas trop évoquer la traite négrière arabo-musulmane pour que les «jeunes Arabes» «ne portent pas sur leur dos tout le poids de l’héritage des méfaits des Arabes». Ces logiques communautaires influent aussi sur le projet mémoriel La Route de l’esclave, décidé en 1993 par l’Unesco: Roger Botte, chercheur au Centre d’études africaines du CNRS, constate qu’il privilégie également la traite transatlantique du fait de «la pression des représentants du monde arabe et des Etats africains».

Les démarches identitaires d’associations revendiquant le statut de victimes de l’Histoire transforment les débats. Dieudonné et les Indigènes de la République ont ainsi avancé l’expression très problématique de «descendant d’esclave». Empruntée aux Noirs américains – chez qui elle correspond à une réalité historique – cette notion ne peut, avec des nuances, s’appliquer en France qu’aux populations originaires des départements d’outre-mer, mais pas à celles de l’immigration africaine, n’ayant aucun rapport généalogique avec l’esclavage, sinon une éventuelle filiation avec des marchands d’esclaves. «Si Dieudonné plaçait l’Histoire au-dessus de son fantasme mémoriel, comment l’humoriste franco-camerounais, né dans la banlieue parisienne, pourrait-il se revendiquer « descendant d’esclave »?» s’interrogent donc Géraldine Faes et Stephen Smith dans Noir et français! (Panama), ouvrage précis et passionnant qu’ils viennent de publier sur ces questions. Que signifie en effet revendiquer une identité victimaire et invoquer une «souffrance» avec cinq ou six générations de décalage? Est-elle assimilable aux souffrances et traumatismes transmis ou vécus directement, d’une génération à l’autre ou entre contemporains, qu’ont connus juifs, Arméniens, Bosniaques, Rwandais ou victimes du communisme? Et à quoi correspond l’application, à des siècles de distance, de la notion de «crime contre l’humanité», définie en 1945? Là réside le paradoxe le plus gênant, quand l’obsession pour un passé réinventé sert de substitut aux urgences du présent: le concept de crime contre l’humanité est une catégorie pénale dont l’objet est la poursuite de criminels; elle a ainsi permis de pourchasser au bout du monde les derniers criminels nazis. Or les criminels esclavagistes n’appartiennent malheureusement pas tous au passé lointain. Si l’histoire des traites européennes, qui se caractérise par sa relative brièveté et par leur abolition, est terminée depuis plus d’un siècle et demi, l’esclavage s’est prolongé dans de nombreux pays (dont l’Arabie saoudite) jusqu’au milieu du XXe siècle – c’est pour le dénoncer qu’Hergé a publié Coke en stock, en 1958. Et il persiste de nos jours dans certains pays, dont le Soudan, le Niger et la Mauritanie, qui l’a pourtant aboli officiellement en 1960, et de nouveau en 1980. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, il y aurait toujours plusieurs millions d’adultes en esclavage dans le monde et plusieurs associations humanitaires ont aujourd’hui pour objet le rachat d’esclaves: l’une d’elles a récemment racheté, au Soudan, un millier d’esclaves à raison de 50 dollars chacun dans la province de Bar el-Ghazal et, au Niger, les membres de Timidria continuent de lutter contre l’esclavage, malgré son abolition, en 1999 (notre reportage au Niger).

Ces militants anonymes ont le tort de vouloir libérer les victimes oubliées d’une histoire qui écrase encore plutôt que d’instrumentaliser une histoire révolue, comme le souligne l’un d’entre eux, Moustapha Kadi Oumani, en conclusion d’Un tabou brisé. L’esclavage en Afrique (l’Harmattan): «Il apparaît bien paradoxal, au moment où l’Afrique attend des excuses pour les effets dévastateurs qui ont laminé son potentiel économique, déformé les systèmes politiques, sapé les pratiques morales et civiques, qu’elle continue à pratiquer elle-même l’esclavage.»

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