Gaza: Leçon sur la leçon (Let me take that speck out of your eye)

31 décembre, 2008
Let me take that speck out of your eyePourquoi vois-tu la paille qui est dans l’œil de ton frère, et n’aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? Jésus (Matthieu 7: 3-5)
Il est suprêmement difficile, pour un intellectuel, d’échapper à la logique de la lutte dans laquelle chacun se fait volontiers le sociologue — au sens le plus brutalement sociologiste — de ses adversaires, en même temps que son propre idéologue, selon la loi des cécités et des lucidités croisées qui règle toutes les luttes sociales pour la vérité. Pierre Bourdieu (Leçon sur la leçon, 1982)
Soyons justes: il est plus facile d’adopter une approche critique avec un demi-siècle de sécurité derrière soi. La société israélienne peut se le permettre. Eux auront besoin d’une génération. Leur démarche est comparable à la nôtre il y a cinquante ans. Vous n’imaginez pas le triomphalisme et le nationalisme primitif des publications officielles d’alors. Tom Segev (nov. 2001)
Israël frappe les Palestiniens pour ‘leur donner une leçon’. C’est un leitmotiv qui a accompagné l’entreprise sioniste depuis ses débuts: nous sommes les représentants du progrès et des lumières, d’une rationalité distinguée et de la morale, tandis que les Arabes sont une foule primitive et violente, des enfants ignorants qu’il faut éduquer, auxquels il faut enseigner la sagesse par la méthode, bien sûr, de la carotte et du bâton. Tout comme le paysan avec son âne. Tom Segev (dec. 2008)
Le bureau de Damas du Hamas, qui fonctionne sous l’égide du régime de Bashar Al Assad, a mis son véto aux efforts des chefs du Hamas à Gaza pour prolonger le cessez-le-feu et a insisté pour une escalade des attaques de roquettes. Michael B. Oren et Yossi Klein Halevi

Implacable et tragique loi des cécités et des lucidités croisées!

Qui fait de chacun de nous le meilleur critique de nos adversaires mais semble nous faire payer chaque degré de la lucidité ainsi acquise par à chaque fois un peu plus de cécité sur notre propre position.

Mais que dire d’une certaine gauche israélienne et notamment de ceux qu’on appellent “les nouveaux historiens” dont le parti intellectuel et scientifique était justement d’inverser cette terrible loi et de réserver la plus grande lucidité à la position et aux travers de leur propre Etat …

Et qui semblent devoir payer chaque degré de lucidité ainsi acquis par un peu plus de cécité sur la position et les travers de leurs pires ennemis?

Ainsi à l’heure où, dans l’indifférence générale, les pauvres mollahs commanditaires des agressions du Hamas contre Israël viennent de se prendre coup sur coup une explosion dans une usine d’armement et, par un groupe séparatiste baloutche de Jundallah, le plus grand attentat jamais perpétré contre les Pasdaran (la destruction par camion piégé de tous les bâtiments du commandement central tuant par la même occasion plus de 150 officiers parmi lesquels pourraient figurer les commandants…

Cette particulièrement exemplaire tribune dans Libération hier du nouvel historien et féroce critique de l’histoire de son pays Tom Segev, si apprécié des Garaudy et des sites antisémites.

Qui, concernant l’actuelle opération des forces militaires de son pays à Gaza comme toutes celles qui l’ont précédée, en démonte un à un les censément fausses justifications et a priori (“leur donner une leçon”, “liquider le régime du Hamas” pour “imposer une direction ‘modérée’ aux Palestiniens”, “amener ceux-ci à se dresser contre leurs leaders nationaux”, “nous défendre”).

Pour conclure sur ses propres propositions et a priori qui se trouvent être non seulement ceux de ses pires ennemis mais qui défient toute évidence: “le Hamas n’est pas une organisation terroriste” mais “un mouvement religieux nationaliste” soutenu par “une majorité de la population” et la solution serait de “lever le siège et permettre la liberté de mouvement entre Gaza et la Cisjordanie”!

Car, comble pour un historien, l’histoire qu’il invoque ne montre-t-elle pas justement, comme le rappelle une tribune du WSH d’hier, le contraire ?

A savoir qu’au-delà de la barrière de sécurité et des restrictions de passage israélo-égyptiennes destinées à arrêter (faut-il le rappeler?) les attentats-suicides commandités par un Hamas (qui par ailleurs – faut-il encore le rappeler ? – positionne systématiquement ses installations militaires au coeur des zones d’habitation pour à la fois dissuader l’Armée israélienne et garantir le maximum de dommages collatéraux en cas d’attaque), chaque levée de siège ou concession de la part d’Israël (départ du Liban et Accord d’Oslo en 2000, désengagement de Gaza en 2005, cessez-le-feu au Sud-Liban en 2006) ne s’est-elle pas payée par un réarmement et une détermination plus forte encore de ses ennemis pour lui refuser toute existence (5 années de terreur, plus de 6 000 roquettes sur les civils israéliens depuis Gaza, 10 morts et près de 800 blessés mais surtout la prise en otage de villes entières)?

Au point de menacer l’objet même du long travail de pédagogie que toute une gauche (celle-là même de Tom Segev et de ses amis) avait réussi à faire admettre à la majorité de la population israélienne, à savoir celui d’un Etat palestinien réunifiant la Cisjordanie et Gaza (sans parler du Golan pour la Syrie), dont le conflit actuel ne peut qu’éloigner davantage encore la perspective tant pour Israël que pour les Palestiniens eux-mêmes.

Ce qui d’ailleurs n’avait pas échappé aux chefs du Hamas à Gaza même
(mais hélas à la sagacité sélective de notre ami Tom Segev!) si l’on en croit certaines sources qui semblent indiquer que, contre l’avis des chefs locaux et via leur chef suprême installé à Damas, la décision de provoquer l’actuelle attaque israélienne aurait, comme pour celle du Hezbollah il y a deux ans,… été prise à Téhéran!

Israël-Palestine : le conflit sans fin
Libération
30 déc. 2008
Vouloir donner une leçon au Hamas est une grande erreur

Tom Segev historien israélien
Haaretz
Traduit de l’anglais par Edith Ochs.

La chaîne israélienne Channel 1 a diffusé un montage intéressant samedi matin. Ses correspondants se trouvaient à Sderot et à Ashkelon, tandis que les images sur l’écran provenaient de la bande de Gaza. Ainsi, involontairement, l’émission envoyait le bon message : un enfant à Sderot est le même qu’un enfant à Gaza, et quiconque fait du mal à l’un ou à l’autre est un individu malfaisant.

Mais l’attaque contre Gaza n’appelle pas, d’abord et avant tout, une condamnation morale. Elle exige quelques mises au point historiques. La justification qu’on en donne et les cibles choisies sont un remake des mêmes a priori fondamentaux qui se sont révélés erronés tour à tour. Cependant, Israël continue de les sortir de son chapeau encore et encore, une guerre après l’autre. Israël frappe les Palestiniens pour «leur donner une leçon». C’est un leitmotiv qui a accompagné l’entreprise sioniste depuis ses débuts : nous sommes les représentants du progrès et des lumières, d’une rationalité distinguée et de la morale, tandis que les Arabes sont une foule primitive et violente, des enfants ignorants qu’il faut éduquer, auxquels il faut enseigner la sagesse par la méthode, bien sûr, de la carotte et du bâton. Tout comme le paysan avec son âne. Le bombardement de Gaza est également censé «liquider le régime du Hamas», conformément à un autre lieu commun qui a accompagné le mouvement sioniste dès le départ. Il est possible d’imposer une direction «modérée» aux Palestiniens, une direction qui renoncera à promouvoir leurs aspirations nationales. Par ailleurs, Israël a aussi toujours cru que la souffrance des civils palestiniens amènerait nécessairement ceux-ci à se dresser contre leurs leaders nationaux. Cette supposition s’est révélée fausse à chaque fois. Toutes les guerres d’Israël reposent sur un autre a priori qui nous a accompagné, là encore, depuis le début : nous ne faisions que nous défendre. «Un demi-million d’Israéliens sont sous le feu de l’ennemi», hurle un bandeau à la une du quotidien Yedioth Ahronoth, comme si la bande de Gaza n’avait pas été soumise à un siège prolongé qui a détruit les chances de toute une génération de mener une vie qui vaut la peine d’être vécue.

Il faut reconnaître qu’il est impossible de vivre sous le feu de missiles quotidiens, même s’il n’y a pratiquement aucun endroit au monde aujourd’hui où la terreur soit réduite à zéro. Mais le Hamas n’est pas une organisation terroriste qui tient les habitants de Gaza en otage : c’est un mouvement religieux nationaliste. Une majorité de Gazaouis croit à cette voie. Certes, on peut l’attaquer et avec les élections à la Knesset en perspective, cette attaque pourrait même amener une sorte de cessez-le-feu. Mais il y a une autre vérité qui vaut la peine d’être rappelée dans ce contexte : depuis l’aube de la présence sioniste sur la terre d’Israël, aucune opération militaire n’a jamais fait progresser le dialogue avec les Palestiniens.

Le plus dangereux de tout, c’est le cliché selon lequel il n’y a personne avec qui discuter. Cela n’a jamais été le cas. Il y a même des moyens pour parler avec le Hamas, et Israël a quelque chose à offrir à cette organisation. Mettre fin au siège de Gaza et permettre la liberté de mouvement entre Gaza et la Cisjordanie pourraient réhabiliter la vie dans la bande de Gaza.

En même temps, cela vaut la peine de dépoussiérer d’anciens projets élaborés au lendemain de la guerre des Six Jours, d’après lesquels des milliers de familles devaient être réimplantées de Gaza sur la Cisjordanie. Ces projets n’ont jamais été mis en œuvre parce que la Cisjordanie a été programmée pour recevoir des implantations juives. Et ce fut l’hypothèse de travail la plus préjudiciable de toutes.

Voir aussi:

Palestinians Need Israel to Win

If Hamas gets away with terror once again, the peace process will be over.
Michael B. Oren and Yossi Klein Halevi
Jerusalem
The WSJ
December 29, 2008

A quarter century has passed since Israel last claimed to go to war in the name of peace.

“Operation Peace for Galilee” — Israel’s 1982 invasion of Lebanon — failed to convince the international public and even many Israelis that its goal was to promote reconciliation between Israel and the Arab world. In fact, the war had precisely the opposite results, preparing the way for Yasser Arafat’s disastrous return to the West Bank and Gaza, and for Hezbollah’s ultimate domination of Lebanon. And yet, Israel’s current operation in Gaza is essential for creating the conditions that could eventually lead to a two-state solution.

Over the past two decades, a majority of Israelis have shifted from adamant opposition to Palestinian statehood to acknowledging the need for such a state. This transformation represented a historic victory for the Israeli left, which has long advocated Palestinian self-determination. The left’s victory, though, remained largely theoretical: The right won the practical argument that no amount of concessions would grant international legitimacy to Israel’s right to defend itself.

That was the unavoidable lesson of the failure of the Oslo peace process, which ended in the fall of 2000 with Israel’s acceptance of President Bill Clinton’s proposal for near-total withdrawal from East Jerusalem and the territories. The Palestinians responded with five years of terror.

Yet much of the international community blamed Israel for the violence and repeatedly condemned its efforts at self-defense. The experience left a deep wound in the Israeli psyche. It intimidated Israeli leaders from taking security measures liable to be denounced by the United Nations and the European Union, or worse, result in sanctions against the Jewish state.

One consequence was an Israeli reluctance to respond to periodic Hezbollah provocations following Israel’s unilateral withdrawal from Lebanon in May 2000. This hesitancy allowed the Shiite terror organization to amass a rocket arsenal with the proclaimed intent of devastating Israel’s population centers.

Finally, when Hezbollah unleashed its weapons in July 2006, Israel was widely accused of responding disproportionately. It was pressured into prematurely ending its defensive operations in Lebanon, and compelled to accept an international “peacekeeping” force that has permitted Hezbollah to rearm far beyond its prewar levels.

Israelis are now asking themselves whether their Lebanon nightmare is about to repeat itself in Gaza. The parallels are indeed striking. As in Lebanon, Israel in 2005 unilaterally withdrew to its international border with Gaza and received, instead of security, a regime dedicated to its destruction. The thousands of rockets and mortar shells subsequently fired on Israeli neighborhoods represented more than a crude attempt to kill and terrorize civilians — they were expressions of a genocidal intent.

Israelis across the political spectrum agreed that the state had the right, indeed the duty, to protect its people. But one question remained: Would the international community consent?

That question grew urgent in the days before Dec. 19, when the tenuous cease-fire between Israel and Hamas expired. Nearly 300 missiles landed in Israel, paralyzing much of the southern part of the country. Yet Israeli leaders held their fire.

Foreign Minister Tzipi Livni flew to Cairo to implore Egyptian leaders to urge restraint on Hamas, and Prime Minister Ehud Olmert told viewers of Al-Arabiyah Television that Israel had no interest in a military confrontation. If Israel was guilty of acting disproportionately, it was in its willingness to seek any means, even at the risk of its citizens’ lives, to resolve the crisis diplomatically.

Yet the U.N. Security Council abstained from condemning Hamas and convened only after Israel resolved to act. The U.N.’s hypocrisy, together with growing media criticism of Israel, is reinforcing Israeli concerns that territorial concessions, whether unilateral or negotiated, will only compromise the country’s security and curtail its ability to respond to attack. This fear is compounded when Israelis consider withdrawals from the West Bank, which is within easy rocket range of its major population and industrial centers.

Gaza is the test case. Much more is at stake than merely the military outcome of Israel’s operation. The issue, rather, is Israel’s ability to restore its deterrence power and uphold the principle that its citizens cannot be targeted with impunity.

Without the assurance that they will be allowed to protect their homes and families following withdrawal, Israelis will rightly perceive a two-state solution as an existential threat. They will continue to share the left-wing vision of coexistence with a peaceful Palestinian neighbor in theory, but in reality will heed the right’s warnings of Jewish powerlessness.

The Gaza crisis also has implications for Israeli-Syrian negotiations. Here, too, Israelis will be unwilling to cede strategically vital territories — in this case on the Golan Heights — in an international environment in which any attempt to defend themselves will be denounced as unjustified aggression. Syria’s role in triggering the Gaza conflict only deepens Israeli mistrust. The Damascus office of Hamas, which operates under the aegis of the regime of Bashar al Assad, vetoed the efforts of Hamas leaders in Gaza to extend the cease-fire and insisted on escalating rocket attacks.

In the coming days, the Gaza conflict is likely to intensify with a possible incursion of Israeli ground forces. Israel must be allowed to conclude this operation with a decisive victory over Hamas; the untenable situation of intermittent rocket fire and widespread arms smuggling must not be allowed to resume. This is an opportunity to redress Israel’s failure to humble Hezbollah in Lebanon in 2006, and to deal a substantial setback to another jihadist proxy of Iran.

It may also be the last chance to reassure Israelis of the viability of a two-state solution. Given the unfortunate historical resonance, Israel should refrain from calling its current operation, “Peace for Southern Israel.” But without Hamas’s defeat, there can be no serious progress toward a treaty that both satisfies Palestinian aspirations and allays Israel’s fears. At stake in Gaza is nothing less than the future of the peace process.

Mr. Oren is a fellow at the Shalem Center in Jerusalem and a professor at the School of Foreign Service at Georgetown University. Mr. Klein Halevi is a fellow at the Shalem Center’s Adelson Institute for Strategic Studies.

Voir enfin:

A la lecture des livres d’histoire publiés par l’armée, le nombre de morts décroît au fil des ans. Car, en 1948, l’Agence juive avait intérêt à grossir le bilan. Pour effrayer les Arabes et les inciter à fuir; et pour dépeindre ses rivaux de droite sous les traits d’affreux tueurs. Même tendance dans l’historiographie arabe: les Palestiniens, qui exaltent la résistance, quitte à reléguer les exilés au rang de couards, ont intérêt à relativiser le danger alors encouru. Voilà comment deux impératifs politiques opposés convergent vers une même inflexion narrative.

A mon sens, la démarche de vérité, saine et légitime, nous rend plus forts. Mais on peut toujours la juger préjudiciable à l’image d’Israël à l’étranger. Les controverses que suscitent nos ouvrages nous obligent à une rigueur extrême. Mes bouquins sont truffés de centaines de notes en bas de page.

Histoire
Tom Segev: «Israël aura vécu une spectaculaire success story »
propos recueillis par Vincent Hugeux
L’Express
le 01/11/2001

Il est, à sa façon, un pionnier. Figure de proue de la mouvance des «nouveaux historiens», Tom Segev irrite. Car il sort de l’ombre les tabous, décape les mythes et relit la geste de l’Etat juif à la lumière crue des archives. On lui reproche de saper l’héritage des pères fondateurs. Mauvais procès. L’exigence de vérité, le devoir de lucidité, la rigueur: voilà, à ses yeux, les meilleurs gages d’un postsionisme adulte. Segev ne souille pas la mémoire des siens, il ramène une épopée humaine à hauteur d’homme.

Ses parents ont fui l’Allemagne nazie en 1935. Tom Segev verra le jour dix ans plus tard à Jérusalem. Il avait 3 ans lorsque son père fut abattu par un tireur isolé, durant la guerre d’indépendance. Enfant, il collectionnait les lettres d’hommages que tout ministre de la Défense envoie aux familles des héros. Le goût des documents et d’un passé brûlant, déjà. Diplômé de l’Université hébraïque et de celle de Boston, il est celui dont les ouvrages (Les Premiers Israéliens, Calmann-Lévy; Les Nouveaux Sionistes, non encore traduit) attirent des bordées d’anathèmes. Tom Segev n’en a cure: il trace son sillon, placide et inébranlable.

D’où viennent les «nouveaux historiens» et qu’ont-ils de nouveau?
Voilà quinze ans qu’on nous désigne ainsi… Tout a commencé avec l’ouverture des archives de l’Etat. Jusqu’alors, l’histoire d’Israël n’était l’objet d’aucune recherche. Nous avions une idéologie, une mythologie, un endoctrinement. Mais pas d’histoire. Pour la première fois, il devint possible de confronter les mythes nationaux avec des documents d’archives. En m’y plongeant, je me disais souvent: «Waouh! Ce n’est pas du tout ce que j’ai appris à l’école!» Les prétendus «nouveaux» historiens sont en fait les «premiers» historiens. Ils ont travaillé sur un matériau inexploré. Quelle était auparavant la source principale? Les ouvrages du ministère de la Défense et les Mémoires de David Ben Gourion, qui, non content de faire l’Histoire, voulait encore l’écrire. L’axiome de base, le voici: notre passé est moins noble, moins héroïque que ne le veut la version des pères fondateurs.

En quoi la légende trahit-elle la vérité?

On ne peut plus soutenir qu’Israël a acquiescé à tous les appels au dialogue. Un exemple: dans les années 50, le fils du président syrien d’alors, Zaïm, vient quémander l’ouverture d’un dialogue avec Ben Gourion. L’offre prévoit notamment l’accueil en Syrie de 300 000 Palestiniens. Réponse: nous avons tout notre temps, la question des réfugiés se résoudra d’elle-même. Autre épisode, puisé dans les archives de l’Agence juive, dont les chefs traitent un jour d’un afflux attendu d’immigrants de Pologne. Qu’en faire? Tout le monde s’accorde pour épargner à ces Européens le sort de 100 000 juifs venus des pays arabes. «Pas question de les parquer sous la tente, soutient un participant. Eux et nous appartenons tous à la même tribu.» On louera donc des hôtels. Nous voilà bien loin du mythe de l’Etat équitable et socialiste, accueillant tous les siens à bras ouverts.

Que nous apprennent ces documents sur la face cachée de l’indépendance?

Ils fournissent des informations sur les crimes perpétrés en 1948 et prouvent que l’armée israélienne a expulsé par la force une partie des Palestiniens – la moitié environ des exilés – établis sur place. On ne peut plus désormais imputer cette fuite à la propagande palestinienne. Laquelle ne peut plus prétendre que tous furent chassés manu militari. Voilà ce qu’il advient quand on ouvre les dossiers. Prenons le cas de Wingate, cet officier britannique qui combattit pour l’indépendance aux côtés de nos pères. Une icône. Le héros. Celui que l’on appelle «l’Ami». Or des documents irréfutables prouvent qu’il a commis des crimes de guerre.

Le massacre, le 9 avril 1948, des villageois arabes de Deir Yassine prête-t-il encore à polémique?

De moins en moins. Et il peut offrir la matière à un essai. A la lecture des livres d’histoire publiés par l’armée, le nombre de morts décroît au fil des ans. Car, en 1948, l’Agence juive avait intérêt à grossir le bilan. Pour effrayer les Arabes et les inciter à fuir; et pour dépeindre ses rivaux de droite sous les traits d’affreux tueurs. Même tendance dans l’historiographie arabe: les Palestiniens, qui exaltent la résistance, quitte à reléguer les exilés au rang de couards, ont intérêt à relativiser le danger alors encouru. Voilà comment deux impératifs politiques opposés convergent vers une même inflexion narrative.

En quoi le procès d’Adolf Eichman a-t-il, en 1961, bousculé la conscience d’Israël?

Il marque une étape capitale. A la fin des années 40, l’Holocauste constitue encore le tabou absolu. Les parents n’en parlent guère aux enfants, qui hésitent à les interroger. Même s’il relève aussi du show politique, ce procès engage un processus de thérapie collective, qui aboutira à considérer la Shoah comme un facteur central de l’identité juive. Le rescapé était souvent jusqu’alors traité avec dédain. Au cours de l’année 2000, 14 000 familles ont payé 1 000 dollars pour envoyer l’un de leurs enfants en Pologne, visiter les camps. A l’occasion du Jour de l’Holocauste, j’ai été invité à plancher devant le chef d’état-major, flanqué d’une vingtaine de généraux. L’occasion d’expliquer, au risque d’une levée de boucliers, en quoi cette mémoire-là reste la source de valeurs humanistes perpétuelles, que l’armée transgresse trop souvent dans les territoires occupés. S’est alors engagée, entre ces officiers, une discussion inédite. L’un d’eux a même évoqué le souvenir des brimades subies, en Israël, par ses parents rescapés de la Shoah. Les pères fondateurs rêvaient d’un homme nouveau, un surhomme, bien différent du juif de la Diaspora. Un Hébreu tout neuf, affranchi de deux mille ans d’histoire juive, héritier direct des héros de la Bible. Ce spécimen cher à Ben Gourion reflétait d’ailleurs une vision totalitaire, combinaison de l’idéal soviétique et de l’Allemagne de Weimar, mâtinée d’Italie fasciste. Ça n’a pas marché. Beaucoup ont débarqué ici en réfugiés, et non par choix. Et, loin de se fondre dans un modèle unique, ils ont cultivé leur identité juive propre, qu’elle soit polonaise ou marocaine.

Quelle forme prend la contre-offensive qu’ont déclenchée vos écrits?

L’establishment de la vérité officielle, très puissant, doté de moyens financiers considérables, ne reste pas inerte. Ainsi, l’institut qui veille sur l’héritage de Ben Gourion publie beaucoup. L’étude du passé prend chez nous une valeur politique prodigieuse. Car la justification de l’existence de l’Etat d’Israël repose sur l’interprétation sioniste de l’Histoire juive. Et toute remise en question de cette lecture vous fait encourir un procès pour trahison.

Avez-vous gagné la bataille?

Non, ce sont les archives qui l’ont gagnée. Vous ne soupçonnez pas à quel point nos travaux ont pénétré l’université, puis l’école, par l’entremise des médias. C’est un peu comme Monsieur Jourdain et la prose: certains font de la nouvelle histoire sans le savoir. Mais notre influence nous rend, aux yeux de certains, dangereux. Limor Livnat, ministre de l’Education, a juré de combattre le postsionisme. Telle est, pour elle, la priorité. Comme s’il n’y avait rien de plus urgent dans un pays où des élèves de 12 ans ne savent ni lire ni écrire, tandis que des profs touchent moins que le salaire minimum. «Qui vous permet, nous a-t-elle lancé un jour, de toucher à mes mythes? Tout ça, je ne veux pas le savoir.» C’est un choix. Ce qui m’importe, c’est que les études fiables figurent dans les librairies et les bibliothèques. Après… A mon sens, la démarche de vérité, saine et légitime, nous rend plus forts. Mais on peut toujours la juger préjudiciable à l’image d’Israël à l’étranger. Les controverses que suscitent nos ouvrages nous obligent à une rigueur extrême. Mes bouquins sont truffés de centaines de notes en bas de page.

Les archives recèlent-elles encore des trésors?

Elles ne sont que partiellement dévoilées, même s’il reste, à mon sens, bien peu de grands secrets. S’agissant du Journal de Ben Gourion, les passages consacrés aux recherches nucléaires restent inaccessibles. Dans la liste, établie de sa main, des minerais que l’on espère alors trouver dans le désert du Néguev, une mention est occultée. Elle a la taille du mot «uranium»… Or le projet atomique s’avère essentiel à la compréhension de l’histoire politique, économique et diplomatique d’Israël. La commission compétente rechigne aussi à déclassifier ce qui éclaire notre histoire d’une lumière peu flatteuse. J’ai ainsi découvert qu’en 1948 une unité spéciale recrutée au sein de l’Université hébraïque dérobait les ouvrages dénichés dans les maisons conquises à Jérusalem. Deux institutions demeurent hors d’atteinte: le Mossad (espionnage) et le Shabak (sécurité intérieure). Il peut être légitime de maintenir le secret. Publier les noms des collaborateurs arabes pendant la guerre d’indépendance, c’est mettre leur famille en péril.

L’usage de vos travaux par la nébuleuse antisémite vous trouble-t-il?

Roger Garaudy cite sans cesse Le Septième Million. Ce qui, bien entendu, me déplaît profondément. Mais pas au point de me conduire à renoncer ou à écrire autrement. Je ne vais pas perdre mon temps à combattre les négationnistes et les néo-nazis. Sur Internet, mon nom mène à un tas de sites de ce genre. C’est inévitable, et je n’y peux rien. J’ai découvert aussi qu’un de mes livres avait été publié en arabe, à Beyrouth, par une maison d’édition liée à l’OLP. Au mépris, bien entendu, des droits d’auteur. Mais qu’importe: je suis ravi d’atteindre ainsi un public nouveau.

La nouvelle histoire a-t-elle des adeptes dans le monde arabe?

Pas encore, même si nos collègues n’ont jamais ménagé leurs leaders au pouvoir en 1948. Soyons justes: il est plus facile d’adopter une approche critique avec un demi-siècle de sécurité derrière soi. La société israélienne peut se le permettre. Eux auront besoin d’une génération. Leur démarche est comparable à la nôtre il y a cinquante ans. Vous n’imaginez pas le triomphalisme et le nationalisme primitif des publications officielles d’alors.

En quoi l’Etat d’Israël est-il entré dans l’ère du postsionisme?

L’indice le plus spectaculaire, ce fut cette volonté de tant d’Israéliens d’aller à Oslo. Invitant Itzhak Rabin à conclure un accord avec Hitler, car c’est ainsi qu’était perçu Yasser Arafat. Puis Ehud Barak, en discutant ouvertement de la division de Jérusalem, brisera un formidable tabou, sans que le ciel nous tombe sur la tête. A mes yeux, le postsionisme n’est pas une idéologie, c’est un état de fait, fondé sur une donnée nouvelle: l’existence d’Israël est garantie. Terrorisme oblige, les citoyens peuvent se sentir en danger. L’Etat, lui, ne l’est pas. Dans l’enseignement secondaire, l’élève peut rédiger son mémoire de fin d’études en amharique s’il vient d’Ethiopie, en russe s’il est né à Moscou. Ce qui dénote une plus grande confiance en soi, un sentiment accru de sécurité. Dans quinze ans, Israël abritera la première communauté juive du monde. C’est bien l’accomplissement de l’idéal sioniste. Ce pays figure parmi les 15 premiers de la planète. Il aura vécu l’une des success stories les plus spectaculaires du XXe siècle.

Quels facteurs ont récemment remodelé le visage d’Israël?

L’arrivée en une décennie de 1 million de Soviétiques non sionistes, venus ici faute de pouvoir s’établir aux Etats-Unis, a profondément transformé un pays qui ne comptait que 4,5 millions d’habitants, désormais moins nationaliste, moins idéologique, plus ouvert. En vingt ans, deux lignes de force se sont dégagées. D’abord, Israël s’avère de plus en plus juif. Le second phénomène, qui hérisse tant les Français, c’est celui de l’américanisation croissante. On a vu émerger, notamment à Tel-Aviv, une jeunesse de la now culture, affranchie de toute idéologie, qui ne vit ni dans le passé ni dans le futur, mais ici et maintenant. Ce qui ne signifie pas seulement qu’on trouve en Israël le seul MacDo kasher au monde. Mais aussi qu’y incombe le devoir de respecter les droits de l’homme. Voilà peu, la Cour suprême a banni tous les stratagèmes qui, de facto, empêchaient un Arabe israélien d’acheter un terrain n’importe où dans le pays. S’inspirant pour ce faire d’un jugement rendu jadis aux Etats-Unis au nom de la lutte contre la ségrégation raciale. Un verdict plus postsioniste, ça n’existe pas. Reste que l’idéal initial de justice sociale, lui, est toujours malmené. La discrimination n’a pas disparu. Hier, elle touchait les séfarades. Aujourd’hui, les Arabes israéliens et les travailleurs immigrés. J’ai moi-même adopté un enfant venu d’Ethiopie, il a maintenant 20 ans. Lui sera sous peu ingénieur en électronique et gagnera deux fois mieux sa vie que moi. Parfait. Mais c’est une exception. L’intégration de cette communauté constitue, à l’inverse de celle des Russes, un échec. Et les indices de racisme latent ne manquent pas.

De même que la paix, la normalité fait peur. Certains redoutent qu’Israël y perde son âme.

Certains. Ceux-là ont besoin de la tension, du frisson idéologique. Car le prix de la normalité leur semble prohibitif. Comment, par exemple, intégrer la minorité arabe sans précipiter l’effondrement d’une société divisée? On peut, bien sûr, juger confortable que les Palestiniens nous forcent à renouer avec une logique de confrontation.

La violence affecte-t-elle votre vie?

Bien moins que celle des Palestiniens. Mon expérience de la terreur repose sur un autre souvenir. D’une terrasse de la rue Ben-Yehuda, théâtre trois jours auparavant d’un épouvantable attentat-suicide, j’ai vu un jour un ultraorthodoxe juché sur une échelle, occupé à recueillir, un grattoir à la main, des restes humains collés à une façade. Au nom du respect des préceptes religieux. Il est vrai que je vais moins dans la Vieille Ville et dans les Territoires. De même, le journal auquel je collabore, Ha’aretz, a souscrit une assurance spéciale et fournit des voitures blindées. Mais tout cela me touche moins que cette impression de confusion, d’incertitude, qui embrume tout. Je l’avoue: j’ignore où nous mènera cette Intifada.


Diplomatie: Une URSS qui n’aurait pas encore échoué? (A not-yet failed Soviet Union?)

30 décembre, 2008
Tintins au pays des soviets
L’objectif prioritaire de la diplomatie française est le containment inconditionnel des Etats-Unis. (…) En politique étrangère, la France a, en quelque sorte, chaussé les bottes de la défunte Union Soviétique. Françoise Thom
Les racines de l’Europe sont autant musulmanes que chrétiennes. Jacques Chirac
Il n’y a rien d’intrinsèque dans la religion islamique de la culture musulmane qui encourage le terrorisme. Primakov
Le monde doit être multipolaire, un monde unipolaire est inacceptable. Medvedev
La Russie est dans une certaine mesure une partie du monde musulman. (…) Des tentatives sont faites pour diviser le monde sur une base religieuse et ethnique, et pour creuser un fossé d’incompréhension entre les communautés chrétiennes et islamiques (…) un conflit de civilisations est virtuellement imposé à travers le monde. Poutine
Nous devons empêcher l’islamophobie. Le terrorisme ne devrait être identifié avec aucune religion, culture ou tradition. A la différence des musulmans habitant en Europe occidentale, ceux de Russie sont indigènes, et cet islam était présent sur le territoire russe bien avant le christianisme. Poutine (Al Jazeera, le 16 octobre 2003)

Qui avait parlé de la France comme d’une “URSS qui aurait réussi” ou, plus exactement, pas encore échoué, déjà?

Pays européen le plus densément peuplé de musulmans (15%), hôte du premier Sommet mondial des leaders religieux (juillet 2006), premier chef d’un Etat à majorité non-musulmane invité à l’organisation de la Conférence islamique (Octobre 2003), redécouverte de ses racines musulmanes (bien avant le christianisme ?), relation privilégiée avec le monde arabe et musulman, vocation historique de médiateur entre les mondes occidental et musulman, “État multinational ayant une expérience unique des relations interethniques ainsi que celle de médiation en cas de conflits interethniques ou interconfessionnels”…

Suite à notre billet d’hier sur la différence entre l’Union Soviétique et la France

Et à l’heure où, dans un camp occidental où Merkel comme Bush (et d’ailleurs Moubarak) “tiennent le Hamas pour seul responsable de l’escalade de la violence à Gaza” et où même le munichois St Oblahblah se fend d’un “Si quelqu’un lançait des roquettes sur ma maison pendant que mes filles dorment, je ferais tout pour l’en empêcher et j’attends des Israéliens qu’ils fassent de même” …

Notre Sarko national (chiraquisation aidant et sans doute sur les conseils de notre “Charles” aussi national – Enderlin, pas Hernu!) se sent obligé de se distinguer en dénonçant seul (avec, surprise,… Moscou!) “l’usage disproportionné de la force” du côté israélien

Retour, avec la reprise dans l’IHT d’hier d’un éclairant article du politologue québecois néo-coco Jacques Lévesque dans la dernière livraison du Monde diplodocus (“La Russie retrouve ses racines musulmanes”), sur les inventeurs, bien avant notre Védrine national, du multipolarisme (en gros, l’alliance avec tous les parias de la planète pour contenir les Etats-Unis).

Qui, en pointant ce retour (malgré le 11 septembre et Beslan) du projet de l’ex-ministre des Affaires étrangères (1996-98) et actuel “Lawrence d’Arabie soviétique” Evgueni Primakov via celui qui en 1999 “butait les Tchéchènes jusque dans les chiottes”, a le mérite de faire enfin comprendre la fameuse mais souvent tortueuse “politique arabe” de la France d’Aragon et de Sartre

How Moscow courts the Muslim world
Jacques Lévesque
International Herald Tribune
December 29, 2008

Vladimir Putin was the first head of a non-Muslim majority state to speak at the Organization of the Islamic Conference, a gathering of 57 Muslim states, in October 2003. That was a political and diplomatic feat, especially since Russia was waging a long-running war in Chechnya at the time. Putin stressed that 15 percent of the population of the Russian Federation is Muslim and that all the inhabitants of eight of its 21 autonomous republics are Muslim, and he won observer member status with the organization, thanks to support from Saudi Arabia and Iran.

Since then, Putin and other Russian leaders, including the foreign minister, Sergei Lavrov, claim that Russia “is, to some extent, a part of the Muslim world.” In an interview with Al Jazeera on Oct. 16, 2003, Putin stressed that, unlike Muslims living in Western Europe, those in Russia were indigenous, and that Islam had been present on Russian territory long before Christianity. So Russia now claims to have a privileged political relationship with the Arab and Muslim world and believes that, as a mostly European state, it has a historic vocation as a mediator between the Western and Muslim worlds.

There are reasons for these claims. The first is to counter the pernicious effect of the war in Chechnya, in Russia as much as in the rest of the world. The aim is to avoid, or at least limit, polarization between Russia’s ethnic majority and its Muslims by reinforcing Muslims’ feelings of belonging to the state. “We must prevent Islamophobia,” said Putin in the Al Jazeera interview. That will be difficult, given the way anyone suspected of being a Muslim fundamentalist is pursued, and not just in Chechnya. “Terrorism should not be identified with any one religion, culture or tradition,” Putin insisted. Before 9/11 he called Chechen rebels “Muslim fundamentalist terrorists.” Now he speaks of “terrorists connected to international criminal networks and drug and arms traffickers,” avoiding any reference to Islam.

The other purpose in seeking special ties with the Arab and Muslim world is related to Russia’s foreign policy aim to “reinforce multipolarity in the world” – to sustain and develop poles of resistance to U.S. hegemony and unilateralism. This means taking advantage of the hostility to U.S. foreign policy in the Arab and Muslim world. The Soviet Union used to present itself as the natural ally of anti-imperialist Arab states “with a socialist orientation.” Now Russia is seeking strong political relations not only with Iran and Syria, but also with Saudi Arabia, Egypt and Turkey, which have long been close American allies.

Economic considerations are important, especially in the energy sector – the power behind Russia’s return to the international stage. The Kremlin believes there is a major future in nuclear energy and the export of nuclear power stations, which may give Russia a competitive edge in technology and make it more than just an exporter of raw energy. The same is true of high-tech weapons, which were the most successful economic sector of the former Soviet Union before serious difficulties in the 1990s.

The Kremlin is no longer seeking formal alliances. It wants strong but non-restrictive political ties in frameworks such as the Shanghai Cooperation Organization (Russia, China, Kazakhstan, Kyrgyzstan, Tajikistan and Uzbekistan), which do not put it in direct opposition to the United States. Significantly, Iran only has observer status in this organization, although it would like to be a full member.

One more explanation for this new policy toward the Muslim world is the quest for a post-Soviet Russian identity at home and abroad. This is not just political opportunism. In 2005, the academic Sergei Rogov wrote in the official Foreign Ministry review: “The Islamic factor in Russian policy is first and foremost a question of identity. … That is one of the reasons why Russia cannot yet be a nation state in the European sense of the term. … Our relations with the Islamic world directly affect our security.”

It is important to grasp what that means. In September 2003, Igor Ivanov, then foreign minister, said the war in Iraq had increased the number of terrorist attacks on Russian territory as elsewhere in the world. That was before Beslan, but Russia was already fearful of terrorism as a consequence of the Iraq war. Russia had hoped that a new multipolar configuration would emerge from the concerted opposition at the UN Security Council by France, Germany and Russia, which had deprived the U.S. of international legitimacy for the war.

Russian leaders were seriously concerned that a “clash of civilizations” would become a self-fulfilling prophecy. Given the wars in Afghanistan and Iraq, and unconditional U.S. support for Israel’s most intransigent policies, Russian leaders thought potential U.S. attacks on Iran would be a catastrophe, with destabilizing consequences in Iran, so close to Russia, as well as in several former Soviet republics and in Russia.

This is a key to understanding the complex and difficult relationship that Moscow has with Tehran. Iran is an important geopolitical partner, as well as being the third-biggest buyer of Russian arms after China and India, and a showcase for the controlled export of nuclear power plants. Iran’s leaders have refrained from expressing support for Chechen rebels. Iran and Russia cooperated in supporting armed opposition to the Taliban in Afghanistan, long before the United States. (Afghanistan under the Taliban was the only state in the world to recognize the independence of Chechnya and offer assistance to Chechen fighters.) But Moscow did denounce President Mahmoud Ahmadinejad’s remarks about Israel as “shameful” and put pressure on Tehran by voting with the United States for economic sanctions at the UN Security Council, although it excluded military action.

By risking a deterioration of its relations with Iran, Russia wants to show the United States and other Western powers that it is responsible when it comes to nuclear nonproliferation. It also wants to persuade Iran to find a modus vivendi with the International Atomic Energy Agency. By agreeing to limited sanctions, Russia hopes to reduce the threat of an armed attack against Iran for as long as possible. Russia does not want an Iran equipped with nuclear weapons on its frontiers, but it would prefer to live with a nuclear Iran than face the consequences of a U.S. attack on Iran.

The ambivalence of these positions has contributed to a rapprochement with traditional U.S. allies such as Turkey and Saudi Arabia – both concerned that Iran may have access to nuclear weapons. However, like Russia and for the same reasons, they are opposed to U.S. military action. They fear the consequences at home as well as among their immediate neighbors.

As a result of the war in Iraq, Turkey has a de facto independent Kurdistan on its borders, a problem that would be seriously aggravated by a destabilized Iran. Russia intends to take advantage of this at a time when its economic exchanges with Turkey – and political convergence – are at their best for two centuries.

Russia also intends to keep improving its relations with Saudi Arabia, which opposed the war in Iraq despite its hostility to Saddam Hussein. In February 2007, Putin made a first visit by a Russian or Soviet head of state to Saudi Arabia and offered contracts for the construction of nuclear power plants and arms. He also pleaded for an increase in the number of Russian Muslims authorized to make the annual pilgrimage to Mecca. Saudi support for the Chechen rebels, openly expressed until 2002 (without recognition of the independence they claimed), suddenly stopped.

Jacques Lévesque teaches at the faculty of political science and law at the University of Quebec, Montreal. This article first appeared in Le Monde diplomatique. Distributed by Agence Global.

Voir aussi par une élève de Levesque:

La Russie: grande médiatrice du monde musulman et chrétien?
Catherine Courchesne
Cent papiers
3 août 2006

Du 3 au 5 juillet 2006 a eu lieu en Russie le premier Sommet mondial des leaders religieux. Se déroulant à quelques jours du Sommet du G8 à Saint-Pétersbourg et initié par le Conseil interreligieux de Russie (CIR), cette rencontre réunissait une centaine de responsables des Églises du Christianisme, de l’Islam, du Judaïsme et du Bouddhisme. « Il ne s’agira pas de questions théologiques ou de tentatives pour unifier les religions » (« Pas d’unification des religions au Sommet de Moscou (…), a expliqué le chargé des relations extérieures du patriarcat de Moscou, « l’objectif du sommet est de donner la possibilité aux leaders religieux d’examiner leurs positions sur les problèmes contemporains les plus importants, voire le terrorisme, l’extrémisme, la xénophobie et l’intolérance, pour que ce point de vue religieux soit présenté au G8 » ( « Le premier Sommet mondial des leaders religieux s’est ouvert à ().

Selon Vladimir Poutine, une telle rencontre trouve son importance dans les événements violents se perpétuant en Iraq et au Moyen-Orient qui, selon de nombreux analystes politiques, augmentent les tensions entre les mondes musulman et chrétien. « Des tentatives sont faites pour diviser le monde sur une base religieuse et ethnique, et pour creuser un fossé d’incompréhension entre les communautés chrétiennes et islamiques » a affirmé le Président russe Vladimir Poutine à l’ouverture du forum. Il a poursuivi en disant qu’« un conflit de civilisations est virtuellement imposé à travers le monde » ( « Putin Warns of Clash of Civilizations », The Moscow Times, (…)), sans toutefois spécifier qui est à blâmer dans ce dangereux processus de propagande. Rappelons ici que le terme « Conflit de civilisations » est devenu populaire grâce à la thèse controversée de Samuel Huntington voulant que la confrontation Est-Ouest entre les deux super-puissances est remplacée, depuis 1991, par une confrontation entre le monde civilisé (l’Occident, la liberté et la démocratie) et le monde barbare (la tyrannie islamiste opprimant le monde arabo-musulman).

Est-ce que Vladimir Poutine a raison de nous alarmer ? La grande division du monde est-elle religieuse ? Peut-on affirmer que la théorie d’Huntington est en voie de devenir réalité ? Certains diront que les attentats terroristes perpétués dans plusieurs grandes villes occidentales, les situations politiques houleuses au Moyen-Orient ou encore, la polémique entourant les caricatures du Prophète Mahomet et celle entourant le port du kirpan et du voile, sont tous des symptômes de ce grand conflit des civilisations. Quoi qu’il en soit, en organisant un Sommet interreligieux, la Russie de Poutine a cherché à se présenter à la communauté internationale en tant « qu’État multinational ayant une expérience unique des relations interethniques ainsi que celle de médiation en cas de conflits interethniques ou interconfessionnels. » ( LÉVESQUE, Jacques et Andreï Minatchev. 2004. « L’identité et la (…)) La légitimité de ce rôle de médiation se trouverait dans l’importance démographique de la communauté musulmane russe (environ 20 millions sur 143 millions d’habitants) et de la coexistence entre les cultures russo-chrétienne et musulmane depuis le VIIe siècle.

Vladimir Poutine tente donc de convaincre le monde entier du rôle de conciliation pouvant être joué par la Russie dans le contexte international actuel où l’islamophobie d’un côté et la haine envers l’Occident de l’autre semblent gagner de l’importance dans les foyers des deux camps concernés. Toutefois, une question doit être posée : tenant compte de l’interminable conflit tchétchène, la Russie est-elle crédible dans un tel rôle ? Certes, la guerre de Tchétchénie n’est pas à la base une guerre de religion, mais les Tchétchènes sont aujourd’hui identifiés comme des islamistes extrémistes ou encore, Vladimir Poutine le déclarait en 1999, comme des terroristes qu’il faut « buter jusque dans les chiottes » ( AVIOUTSKII, Viatcheslav. 2005. « La Russie et l’Islam »,Politique (…)). De son côté, l’Église orthodoxe de Russie donne son appui à la guerre, accentue ses relations avec les forces militaires et décore les chars blindés russes d’effigies religieuses… Par ailleurs, le chef d’État russe a beau répéter l’importance de ne pas mettre un signe d’égalité entre les musulmans dans leur ensemble et les islamistes fanatiques, mais l’amalgame de ces deux termes semble tout de même se faire au sein de la communauté tant russe qu’internationale.

Bref, depuis son arrivée au pouvoir, Vladimir Poutine tente de faire oublier le conflit tchétchène et de faire de la Russie un acteur incontournable dans les grands dossiers internationaux de sécurité. En ce sens, même si la déclaration conjointe adoptée par les différents chefs religieux se veut apolitique, l’organisation d’un tel sommet à quelques jours de celui du G8 constitue un geste hautement politique de la part de l’administration de Poutine qui cherche, par un tel moyen, à améliorer la position des pions russes sur le grand échiquier de la scène internationale.


Médias: La différence entre l’Union Soviétique et la France, c’est que les Soviétiques savaient qu’on leur mentait (You can’t offend the conscience of France)

29 décembre, 2008
Bamako's Al Dura's squareLa différence (…) entre l’Union Soviétique et la France, c’est que les Soviétiques savaient qu’on leur mentait. (…) Dans les médias privés, tout le monde dépend de l’État d’une façon ou d’une autre (…) Dès qu’il s’agit de politique étrangère, il n’y a plus aucune indépendance, ni dans les médias publics ni dans les médias privés. (…) L’ironie est que les médias français se plaignent de ce que les journalistes américains soient très liés à l’armée américaine en Irak, mais ils ne reconnaissent pas qu’ils sont eux-mêmes très liés au gouvernement français, à Paris. Philippe Karsenty
Voilà sept ans qu’une campagne obstinée et haineuse s’efforce de salir la dignité professionnelle de notre confrère Charles Enderlin, correspondant de France 2 à Jerusalem. Voilà sept ans que les mêmes individus tentent de présenter comme une “supercherie” et une “série de scènes jouées” , son reportage montrant la mort de Mohammed al-Doura, 12 ans, tué par des tirs venus de la position israélienne, le 30 septembre 2000, dans la bande de Gaza, lors d’un affrontement entre l’armée israélienne et des éléments armés palestiniens. Appel du Nouvel observateur (27 mai 2008)
Karsenty, c’est le croisement de Faurisson et de Meyssan. Me Francis Szpiner (avocat d’Enderlin)
Vengeance pour le sang de Mohammed Al-Dura! (Cris de la foule qui a lynché deux réservistes de l’armée israélienne en civil, le 12 octobre 2000)
Pour moi, l’image correspondait à la réalité de la situation non seulement à Gaza, mais aussi en Cisjordanie. L’armée israélienne ripostait au soulèvement palestinien par l’utilisation massive de tirs à balles réelles. (…) Du 29 septembre à la fin octobre 2000, 118 Palestiniens sont morts, parmi eux 33 avaient moins de 18 ans. Onze Israéliens ont été tués, tous adultes. (…) J’ai coupé les images de l’agonie de l’enfant. C’était trop insupportable. L’histoire était racontée, l’information donnée, ça n’aurait rien ajouté. Quant au moment où le gamin reçoit des balles, il n’a même pas été filmé. Charles Enderlin
Charles Enderlin peut d’autant moins se soustraire à la critique qu’elle le vise en tant que professionnel de l’information, correspondant en Israël et dans les territoires palestiniens pour les journaux de France 2 diffusés aux heures de grande audience, et, qu’à ce titre, il s’expose inévitablement et consciemment à un contrôle des plus attentifs de ses faits et gestes de la part de ses concitoyens comme de ses confrères. (…) L’examen, en cause d’appel, des 18 minutes de rushes de Tala Abu Rahma communiquées par France 2 ne permet pas d’écarter les avis des professionnels entendus au cours de la procédure…” (…) “Les attestations produites par les soins du cameraman ne pouvant pas, en revanche, au vu de leur présentation comme de leur contenu, être tenues pour parfaitement crédibles. Arrêt de la Cour d’appel de Paris (mai 2008)
Charles Enderlin est la conscience de la France dès qu’il s’agit du Proche-Orient, et vous avez offensé leur conscience? Brooke Goldstein (The Middle East Quarterly)

Après les deux premières intifadas et Beyrouth 2006, voici… Gaza 2008 et la 3e intifada?

Alors que deux ans après le Hezbollah au nord, les autres supplétifs des mollahs dans la région vont enfin pouvoir tester en grandeur nature les nouvelles armes et les formations accumulées pendant la trêve …

Avec surtout la parade quotidienne de panaches de fumée, destructions et victimes exhibées des populations-otages dont ils se sont faits une spécialité …

Retour sur l’autre partie du dispositif de ce qui est devenu une véritable guerre de l’information pour dénoncer la fameuse et prétendue “riposte disproportionnée” d’Israël sans laquelle rien de tout cela ne serait possible, à savoir les s

Et notamment dans la France d’Aragon et de Sartre, l’auteur de l’image-choc qui avait il y a huit ans lancé la 2e intifada (celle du prétendu assassinat par l’Armée israélienne du petit Mohamed Al Doura), l’inamovible correspondant de la télévision d’Etat France 2, Charles Enderlin.

Qui, comme le montre son principal détracteur Philippe Karsenty dans un récent entretien du Middle East Quarterly traduit en français par Marcoroz, y jouit toujours, même après la démonstration lors du procès qu’il vient de perdre des incroyables incohérences du reportage en question, d’une fonction de quasi-conscience morale …

Morceaux choisis:

La différence (…) entre l’Union Soviétique et la France, c’est que les Soviétiques savaient qu’on leur mentait. (…) Dans les médias privés, tout le monde dépend de l’État d’une façon ou d’une autre, ce qui explique que les médias aient refusé de rendre compte de mon procès, même après que des médias étrangers aient commencé à en parler. Dès qu’il s’agit de politique étrangère, il n’y a plus aucune indépendance, ni dans les médias publics ni dans les médias privés. (…) Mais pour eux, admettre qu’ils travaillent avec des gens qui sont des magouilleurs et des menteurs, ce serait une vraie révolution. C’est la même chose en Irak et dans la plupart des pays du Moyen-Orient. (…) L’ironie est que les médias français se plaignent de ce que les journalistes américains soient très liés à l’armée américaine en Irak, mais ils ne reconnaissent pas qu’ils sont eux-mêmes très liés au gouvernement français, à Paris. Une chose est sûre, il existe à Paris, entre les médias et les personnalités politiques, une relation incestueuse. (…) Les Français s’en moquent. Ils croient qu’ils ont la liberté d’expression parce qu’ils vivent dans un pays où ils ont le droit de dire que Chirac est un crétin. Ils ne se rendent pas compte à quel point, sur les questions internationales, le discours acceptable est uniforme.

On n’a pas besoin d’acheter des gens qui sont déjà complètement manipulés. Charles Enderlin est comme un capo di tutti capi, une sorte de parrain : une autorité morale. J’ai dû affronter dans cette affaire la plus grosse huile de la corporation journalistique au Proche-Orient. Enderlin avait même l’habitude de donner des conseils aux diplomates. Laissez-moi vous donner un exemple. Un journaliste français m’a rapporté que le jour où Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires Étrangères, s’était rendu à Jérusalem, il avait rassemblé tous les correspondants français à l’ambassade, et avant de prononcer son discours, il avait demandé : « Qu’en pense Charles ? » C’est incroyable.

A la fin du film de France 2, le garçon n’est pas mort. Il relève le coude et il regarde le cameraman. Ces images sont accessibles sur le site Web de Richard Landes et sur Youtube12. Si vous regardez ces images, vous verrez qu’il est évident que le garçon n’est pas mort. Il n’y a pas trace de blessures par balles ni de sang. Ces images n’ont jamais été diffusées en France, mais elles ont été montrées en Angleterre, sur la BBC, ainsi que dans des pays arabes. Ce que je trouve inouï, c’est qu’il n’y ait eu personne pour dire : « Attendez une minute, là, il y a un problème. » Cela n’a pas de sens. Dans un reportage réalisé un an après la prétendue mort de son fils, le père Al Dura dit que la première balle avait atteint son fils au genou droit13, or les images ne montrent pas la moindre trace de sang à cet endroit-là : c’est ridicule. Rien ne tient debout dans sa version, mais personne n’a voulu regarder les images.

CNN a refusé l’offre initiale du cameraman Talal Abou Rahma, qui leur proposait de leur revendre les images, parce qu’il ne pouvait pas en garantir la véracité. Les vingt-sept minutes de rushes donnaient l’impression d’être des scènes jouées et répétées. Un cameraman de Reuters a filmé Rahma en train de filmer d’autres scènes jouées.

Au moment où le gouvernement avait à affronter une campagne si difficile sur le terrain, il a tout simplement voulu enterrer l’affaire Al Dura. Mais les mensonges ont la vie dure. Si la réputation d’Israël est salie dans cette affaire, cela hantera le pays pendant des générations. Il faut noter que des millions de gens continuent à croire au faux antisémite des Protocoles des Sages de Sion. Il existe déjà des timbres-poste à l’effigie de Mohammed Al Dura en Tunisie, en Égypte, en Iran et en Jordanie. Le nom d’Al Dura a été donné à des places au Maroc et au Mali et à des rues dans un certain nombre de grandes villes dans le monde. Daniel Pearl a été décapité devant une photo de Mohammed Al Dura. Il faut révéler l’imposture Al Dura maintenant, pour éviter que nos enfants aient à souffrir des conséquences de ce mensonge.

Nous avons eu entièrement gain de cause : la décision de la Cour d’appel est claire. Toutefois, le tribunal ne pouvait pas décider que les images étaient des scènes jouées, mais plutôt, il a déclaré que je pouvais publier ce que je voulais parce que j’avais des preuves que c’était des scènes jouées. Les termes du texte de l’arrêt établissent que j’ai raison, mais tout ce qui a été dit par le tribunal allait intrinsèquement dans le sens de mon allégation, selon laquelle il s’agissait d’une mise en scène.

Les gens qui se soucient réellement des Arabes me voient en pro-arabe. Dans cette guerre avec Israël, qui souffre le plus ? Les Arabes. L’incitation engendre la haine. Chirac n’était pas un ami des peuples arabes : il était plutôt leur pire ennemi. Il était le meilleur ami des dictateurs arabes, pour des raisons économiques et politiques. Dire aux Arabes d’arrêter d’être prêts à mourir pour des mensonges, c’est les aider à vivre une vie meilleure, et c’est aussi ce que j’ai essayé de faire. Le reportage sur Mohammed Al Dura était une supercherie qui a engendré beaucoup de haine et de violence, ce qui était contraire aux intérêts des populations arabes.

L’ambassadeur et les autres diplomates israéliens ne veulent pas de cette victoire. Le porte-parole du ministère israélien des Affaires Étrangères a déclaré que je n’étais qu’un particulier, que le gouvernement israélien ne m’avait pas demandé de mener cette bataille, et que je n’avais donc pas le droit de demander qu’Israël me vienne en aide.

Philippe Karsenty : Il faut révéler l’imposture Mohammed Al Dura
Interview de Philippe Karsenty réalisée par Brooke Goldstein et publiée dans le numéro d’automne 2008 de la revue The Middle East Quarterly (version française Marcoroz)

Introduction

Philippe Karsenty est le fondateur et le président de Media-Ratings (www.M-R.fr), une agence française de notation des médias en ligne. En novembre 2004, M. Karsenty avait publié un article intitulé « Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement1 », dans lequel il affirmait que France 2, chaîne de télévision pour laquelle travaillaient Arlette Chabot et Charles Enderlin, avait enfreint les règles du journalisme en diffusant une séquence qui présentait comme un fait réel la prétendue mort de Mohammed Al Dura, un garçon palestinien âgé de douze ans, sous les balles des forces de défense israéliennes (Tsahal). Les images montraient un garçon de douze ans accroupi derrière son père, alors qu’une seule balle sifflait et éclatait à l’arrière-plan. Il est maintenant évident que tout au long des 55 secondes d’images diffusées, personne n’a tiré sur ce garçon et qu’à la fin de la séquence, il était toujours en vie. D’après M. Karsenty, ces images étaient une mise en scène réalisée par le cameraman palestinien Talal Abou Rahma, lequel avait filmé des scènes jouées similaires dans les dix-huit minutes de vidéo que M. Karsenty a visionnées.

Après que France 2 ait diffusé cette séquence en la présentant comme un fait réel et l’ait ensuite distribuée à titre gratuit, d’autres chaînes l’ont diffusée à leur tour. La mort d’Al Dura sous les balles de Tsahal est devenue dans l’ensemble du monde musulman une cause célèbre inspirant la violence et l’antisémitisme2.

Dans son article, Philippe Karsenty avait aussi annoncé qu’il était prêt à défendre sa cause devant un tribunal3. Par la suite, Arlette Chabot et Charles Enderlin lui ont intenté un procès en diffamation devant une juridiction française4.

En première instance, le tribunal, contre l’avis du ministère public qui s’était prononcé en faveur de M. Karsenty en invoquant sa liberté d’expression, a rendu un jugement en faveur d’Arlette Chabot et de Charles Enderlin et a condamné Philippe Karsenty à verser un euro symbolique de dommages et intérêts à chacun des plaignants, une amende de 1 000 euros et 3 000 euros de frais de procédure5.

En septembre 2007, la onzième chambre de la Cour d’appel de Paris a entendu l’affaire Karsenty en appel. Le juge a ordonné à France 2 de produire les vingt-sept minutes de rushes. M. Enderlin a alors affirmé qu’il n’était pas en possession du reste de l’enregistrement vidéo. Trois journalistes français qui avaient été invités par France 2 à visionner ces images ont attesté avoir visionné vingt-quatre minutes de film précédant la séquence Al Dura, pendant lesquelles de jeunes Palestiniens jouaient des scènes devant les caméras de télévision, tombant et se relevant quand ils croyaient que personne ne les observait6. Finalement, sur l’ensemble de la vidéo, dix-huit minutes d’images seulement ont été présentées au tribunal, et aucune de ces images ne montrait Al Dura tué. À la fin de la séquence montrée au tribunal, il est même clairement visible que le garçon est toujours en vie7.
Le 21 mai 2008, Philippe Karsenty a gagné en appel8.

1 “France 2: Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement”, Media-Ratings, 22 novembre 2004.

2 The Jerusalem Post, 21 mai 2008.

3 “Arlette Chabot et Charles Enderlin”, Media-Ratings, 22 novembre 2004.

4 “France 2 Counters Accusations with Lawsuits”, Committee for Accuracy in Middle East Reporting in America (CAMERA), Boston, 18 janvier 2007.

5 Ibid.

6 Denis Jeambar et Daniel Leconte, interview sur RCJ, 1er février 2005, in “Backgrounder: Mohammed Al Dura, Anatomy of a French Media Scandal”, CAMERA, 21 mai 2008.

7 JTA News Service, 15 novembre 2007; Israel News Agency, 21 novembre 2007; “Backgrounder: Mohammed Al Dura.”

8 Associated Press, 21 mai 2008; The Jerusalem Post, 21 mai 2008.

Philippe Karsenty : Il faut révéler l’imposture Mohammed Al Dura

Cette interview a été réalisée par Brooke Goldstein en deux temps : la première partie à New York le 4 octobre 2007, et la seconde par téléphone le 27 mai 2008, après la victoire de Philippe Karsenty.

Le procès

Middle East Quarterly : Pour quelles raisons précises la chaîne France 2 vous a-t-elle poursuivi en diffamation ?

Philippe Karsenty : Il était considéré comme diffamatoire de dire que la vidéo de Mohammed Al Dura était un faux, une imposture, que Charles Enderlin s’était trompé, qu’il trompait le public, et qu’il devait être démis de ses fonctions.

MEQ : En quoi consiste la diffamation dans le droit français ?

P.K. : Dans le droit français, il y a diffamation en cas d’incapacité de prouver la vérité d’une allégation au moment où cette allégation a été faite. Cela signifie que même si France 2 présentait maintenant des excuses et reconnaissait sa faute, je pourrais encore ne pas avoir gain de cause, car le tribunal pourrait décider qu’au moment où j’ai publié mes allégations, je n’avais pas assez de preuves pour pouvoir établir que ce que je disais était vrai. C’est un système légal absurde.

MEQ : La vérité n’est donc pas une défense en matière de diffamation ?

P.K. : Si, la vérité est une défense en matière de diffamation, mais il faut que ce soit une vérité connue et prouvée au moment où l’allégation a été faite. La charge de la preuve incombe au défendeur. Si le gouvernement israélien avait poursuivi France 2 en diffamation, par exemple, la situation aurait été inversée : France 2 aurait été obligée de défendre sa calomnie au lieu de m’accuser de diffamation.

MEQ : Pourquoi ne poursuivez-vous pas France 2 pour diffamation ou pour tromperie ? Pourquoi êtes-vous sur la défensive ?

P.K. : Ce procès aurait dû être engagé par l’État israélien, qui n’a pas saisi cette opportunité. Shurat Hadin, un cabinet juridique israélien d’intérêt public, a tenté de faire retirer les accréditations de presse de France 2, mais le gouvernement israélien a refusé, et la Cour Suprême israélienne n’a pas encore rendu son verdict dans cette affaire.

MEQ : Comment cela se fait-il?

P.K. : Apparemment, le gouvernement israélien préfère apaiser ses ennemis plutôt que de contre-attaquer.

MEQ : Ne pourriez-vous pas faire un procès à France 2 pour diffamation à votre encontre et à l’encontre de l’État d’Israël ?

P.K. : Selon le droit français, je n’aurais pas qualité à agir, puisque ce n’est pas moi qui ai été diffamé.

MEQ : En première instance, le juge avait estimé qu’il n’y avait pas lieu d’examiner les images du reportage sur Mohammed Al Dura. Que peut-on en conclure sur le droit de regard dans les tribunaux français et sur les règles de procédure ? Comment le juge est-il censé déterminer quoi que ce soit concernant des prises de vue, s’il ne se préoccupe pas de les voir ?

P.K. : Le juge a dit que dans la mesure où je n’avais pas vu les images à cette époque, le tribunal n’avait pas à en tenir compte. C’est vrai, je n’avais pas vu ces images, mais je connaissais des gens qui les avaient vues et qui m’avaient parlé de leur contenu, et c’est la raison pour laquelle je m’étais senti suffisamment sûr de moi pour en arriver à la conclusion à laquelle j’étais arrivé.

MEQ : Cependant, votre conclusion reposait sur un ouï-dire.

P.K. : Ma première conclusion reposait sur ce que j’avais pu voir du bulletin d’information de France 2 sur Mohammed Al Dura, sur les allégations de Nahum Shahaf9 [physicien israélien et réserviste au département d’intelligence optique de Tsahal – NDLR], et sur les recherches que j’avais menées par la suite. Ce qui avait été montré au public était ridicule. Pendant ces quelques minutes, Mohammed Al Dura ne montrait aucun signe d’agonie, et aucun des acteurs n’était touché par la moindre balle.

MEQ : Vous avez dit que les vingt-sept minutes de rushes qui, initialement, n’avaient pas été montrées au public, étaient pour la plus grande partie des scènes jouées. La juge de la Cour d’appel, Laurence Trébucq, a ordonné la diffusion de ces images, mais seulement dans l’enceinte du tribunal. Pourquoi ne fait-elle pas diffuser ces images au grand public ?

P.K. : Nous ne le savons pas encore.

MEQ : Dans le jugement en votre défaveur en première instance, le juge n’avait pas suivi l’avis du ministère public, selon lequel rien ne prouvait que vous auriez agi par animosité personnelle, mais le juge avait aussi semblé gêné quand il avait délivré ce jugement contre vous, et il avait finalement accordé très peu aux plaignants. Qu’est-ce que cela vous suggère ?

P.K. : Que le juge n’était peut-être pas à l’aise, qu’il avait peut-être reçu des instructions, et qu’il n’était pas fier de ce qu’il faisait.

MEQ : Reçu des instructions de qui?

P.K. : Peut-être des instructions ou un conseil du ministre de la Justice ou de son entourage. Au passage, les juges ne sont pas compétents en matière de médecine légale ni de balistique, et cependant ils ne se sont pas fondés sur la moindre expertise dans ce domaine.

MEQ : Vous voulez dire que le système judiciaire français n’est pas indépendant ?

P.K. : Je ne dis pas qu’aucun juge n’a cette indépendance. Tout ce que je dis, c’est que si on lit le verdict qui a été publié il y a deux ans, il semble que ce ne soit pas vraiment un jugement prononcé en toute indépendance.

MEQ : Y aurait-il eu corruption, dans votre affaire?

P.K. : Pas du tout. On n’a pas besoin d’acheter des gens qui sont déjà complètement manipulés. Charles Enderlin est comme un capo di tutti capi, une sorte de parrain : une autorité morale. J’ai dû affronter dans cette affaire la plus grosse huile de la corporation journalistique au Proche-Orient. Enderlin avait même l’habitude de donner des conseils aux diplomates. Laissez-moi vous donner un exemple. Un journaliste français m’a rapporté que le jour où Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires Étrangères, s’était rendu à Jérusalem, il avait rassemblé tous les correspondants français à l’ambassade, et avant de prononcer son discours, il avait demandé : « Qu’en pense Charles ? » C’est incroyable.

MEQ : Donc, Charles Enderlin est la conscience de la France dès qu’il s’agit du Proche-Orient, et vous avez offensé leur conscience ?

P.K. : Je ne vous le fais pas dire.

MEQ : Qui finance votre procès?

P.K. : Je l’ai financé moi-même. J’ai été agent de change, et j’ai ensuite commencé à travailler comme consultant financier dans des entreprises. J’ai aussi perçu des honoraires pour des conférences données aux États-Unis.

MEQ : D’autres aussi ont dit que les images de Mohammed Al Dura étaient truquées. Pourquoi France 2 vous a-t-elle pris pour cible, vous et vous seul ?

P.K. : Oui, Gérard Huber l’a dit10, James Fallows a dit que le garçon n’avait pas été tué par Tsahal, mais il n’a pas dit que c’était une mise en scène11. S’ils m’ont pris pour cible, c’est parce qu’au moment où j’ai publié cela, j’avais une certaine crédibilité avec Media-Ratings [l’agence de surveillance des médias fondée par Philippe Karsenty en 2004 – NDLR], et j’avais déjà été invité à discuter de toutes sortes de sujets et d’inexactitudes relevées dans les médias.

MEQ : Il existe plusieurs théories différentes au sujet de ce que serait devenu Mohammed Al Dura. Selon certains, il aurait été tué par les Palestiniens, et selon d’autres, il est toujours en vie à la fin de la séquence vidéo mais sans qu’on puisse dire s’il vit encore aujourd’hui. Quelle est votre version des faits ?

P.K. : Nous ne devons pas parler de théories, mais de faits et de preuves. A la fin du film de France 2, le garçon n’est pas mort. Il relève le coude et il regarde le cameraman. Ces images sont accessibles sur le site Web de Richard Landes et sur Youtube12. Si vous regardez ces images, vous verrez qu’il est évident que le garçon n’est pas mort. Il n’y a pas trace de blessures par balles ni de sang. Ces images n’ont jamais été diffusées en France, mais elles ont été montrées en Angleterre, sur la BBC, ainsi que dans des pays arabes. Ce que je trouve inouï, c’est qu’il n’y ait eu personne pour dire : « Attendez une minute, là, il y a un problème. » Cela n’a pas de sens. Dans un reportage réalisé un an après la prétendue mort de son fils, le père Al Dura dit que la première balle avait atteint son fils au genou droit13, or les images ne montrent pas la moindre trace de sang à cet endroit-là : c’est ridicule. Rien ne tient debout dans sa version, mais personne n’a voulu regarder les images.

MEQ : Des preuves circonstancielles vont dans le sens de votre thèse, selon laquelle l’affaire Al Dura serait une accusation de meurtre rituel montée de toutes pièces. Ainsi, par exemple, CNN a refusé l’offre initiale du cameraman Talal Abou Rahma, qui leur proposait de leur revendre les images, parce qu’il ne pouvait pas en garantir la véracité. Les vingt-sept minutes de rushes donnaient l’impression d’être des scènes jouées et répétées. Un cameraman de Reuters a filmé Rahma en train de filmer d’autres scènes jouées. Sur quoi s’était fondé le Tribunal de Grande Instance pour rendre une décision en votre défaveur ?

P.K. : Le refus du gouvernement israélien de remettre en question ce reportage a été un élément important. Le tribunal avait reçu une lettre de M. Jacques Chirac [alors Président de la République – NDLR], dans laquelle celui-ci vantait l’intégrité journalistique de Charles Enderlin. Nous avions l’un et l’autre produit des témoignages, mais les plaignants avaient fait venir des Palestiniens qui avaient attesté que les Israéliens avaient tiré sur le père et le fils en utilisant des avions, des hélicoptères et des missiles anti-tank, alors même que rien de tout cela n’apparaissait sur les images. Bien que les témoignages des plaignants aient paru ridicules, le juge a déclaré : « Ils ont témoigné, et nous ne pouvons pas écarter cela au motif qu’ils sont palestiniens. Ils y étaient, pas vous. »

MEQ : Comment se fait-il que Chirac ait adressé une lettre au tribunal pour le compte de Charles Enderlin ?

P.K. : Chirac a écrit une lettre pour recommander Charles Enderlin et pour louer son attachement à l’exactitude des faits dans son dernier livre14. L’équipe de Chirac savait que cette lettre serait utilisée au cours du procès, mais cette lettre ne concernait pas directement le reportage sur Mohammed Al Dura. Chirac a fait cela pour promouvoir son idée de la politique arabe de la France.

MEQ : Après que le Tribunal de Grande Instance ait rendu un jugement contre vous – en partie parce que le gouvernement israélien n’était pas venu vous défendre – l’armée israélienne a écrit à Charles Enderlin pour lui demander de lui remettre les prises de vue et pour affirmer que la décision du tribunal ne reflétait pas de façon correcte la position de Tsahal, et qu’ils voulaient voir ces images15. Est-ce que c’était une réaction à la décision du tribunal, ou bien un virage à 180 degrés dans la position des officiels israéliens ?

P.K. : Nous avons désespérément tenté d’obtenir cette lettre de Tsahal.

MEQ : Qu’est-ce qui a contribué à ce changement dans l’attitude du gouvernement israélien à votre égard ?

P.K. : Au moment où le gouvernement avait à affronter une campagne si difficile sur le terrain, il a tout simplement voulu enterrer l’affaire Al Dura. Mais les mensonges ont la vie dure. Si la réputation d’Israël est salie dans cette affaire, cela hantera le pays pendant des générations. Il faut noter que des millions de gens continuent à croire au faux antisémite des Protocoles des Sages de Sion. Il existe déjà des timbres-poste à l’effigie de Mohammed Al Dura en Tunisie, en Égypte, en Iran et en Jordanie. Le nom d’Al Dura a été donné à des places au Maroc et au Mali et à des rues dans un certain nombre de grandes villes dans le monde. Daniel Pearl a été décapité devant une photo de Mohammed Al Dura. Il faut révéler l’imposture Al Dura maintenant, pour éviter que nos enfants aient à souffrir des conséquences de ce mensonge.

MEQ : Il est évident que Jérusalem devrait réagir. Pourquoi le gouvernement israélien ne fait-il rien maintenant ?

P.K. : Certaines personnes qui ne faisaient pas partie du gouvernement israélien à l’époque où l’erreur a été commise se sont servies de cette absence comme d’une excuse : « Puisque ce n’est pas nous qui l’avons faite, ce n’est pas à nous qu’il incombe de la réparer. » Pour d’autres, c’est une question d’ego. Ils ne veulent pas admettre qu’ils ont fait une erreur au début.

MEQ : Pourquoi Daniel Seaman, le directeur du bureau de presse du gouvernement israélien, n’écoute-t-il pas le cabinet juridique Shurat Hadin et ne retire-t-il pas à France 2 ses accréditations ?

P.K. : Seaman est un homme remarquable : posez-lui la question. Vous pouvez imaginer à quel point l’establishment israélien fait pression sur lui.

MEQ : Pensez-vous qu’Israël et les États-Unis soient en train de perdre la guerre de l’information ?

P.K. : Quelle guerre ? Ils ont déjà perdu, car ils ne se sont même pas souciés de se battre.

MEQ : En France, les médias n’ont-ils pas des comptes à rendre ? Existe-t-il une instance de contrôle indépendante ?

P.K. : Il y a un médiateur, chargé de l’interface entre France Télévisions et le public. Quand je m’étais adressé à lui, il avait couvert le mensonge, mais il a été remplacé quatre ans plus tard. J’ai appelé son successeur, qui s’est d’abord montré enthousiaste à l’idée de me rencontrer mais qui m’a rappelé plus tard pour me dire que son patron avait interdit cette entrevue. Mais j’ai dû rencontrer peut-être une vingtaine de personnes chez France 2, à tous les échelons de la hiérarchie, avant que l’affaire soit portée au tribunal.

MEQ : Qu’est-ce qui empêche que quelqu’un, chez France 2, détruise la vidéo ?

P.K. : J’ignore si quelqu’un possède une copie en dehors de France 2. Chez Fox News, quelqu’un a comparé cette affaire à celle des bandes magnétiques de Nixon. Pour la petite histoire, il y avait aussi un trou de dix-huit minutes dans les bandes magnétiques de Nixon. Quand nous apporterons la preuve qu’un média international a utilisé des images truquées et fausses, cela fera du bruit. Quand la vérité sortira, cela fera l’effet d’une bombe – je veux dire, si la vérité finit vraiment par se savoir. Plutôt que de reconnaître sa responsabilité, France 2 dira sans doute que j’ai émis mes déclarations de bonne foi mais que je n’ai pas prouvé que les images étaient truquées. C’est peut-être de cette manière qu’ils comptent balayer l’affaire sous le tapis.

MEQ : Pensez-vous que les médias français cherchent à apaiser la population musulmane du pays ?

P.K. : Ce que font les médias va bien au-delà de l’apaisement, c’est carrément de provocation qu’il s’agit.

MEQ : Vous voulez dire que France 2 a réellement cherché à inciter à la violence contre la population juive en diffusant les images de Mohammed Al Dura ?

P.K. : Oui, elle s’en est servie comme d’une forme de pression sur Israël. Chirac a pris les Juifs français en otages. C’est comme s’il avait dit à l’État d’Israël : « J’ai 600 000 Juifs en France, et si vous ne vous conduisez pas comme il faut avec les Palestiniens, nous montrerons ces images et les Juifs de France se feront attaquer. »

MEQ : Les Français pensent-ils que c’est simplement votre problème ou que le problème ne concerne que les Juifs ? Ou bien, voient-ils les implications à plus grande échelle ? Ne se sentent-ils pas insultés, de voir leurs médias leur mentir ?

P.K. : Pour les Français, si c’est dans les journaux ou à la télévision, alors c’est vrai. Mais grâce à cette histoire, les choses sont en train d’évoluer.

MEQ : Les médias français persistent à ignorer votre affaire. Pourquoi ?

P.K. : J’appelle la France une « petite U.R.S.S. » La différence, cependant, entre l’Union Soviétique et la France, c’est que les Soviétiques savaient qu’on leur mentait, alors que les Français croient qu’ils savent la vérité.

MEQ : La situation va-t-elle changer sous la présidence de Nicolas Sarkozy ?

P.K. : Maintenant, c’est lui le responsable. France 2 est une télévision d’État, Sarkozy en est donc le patron. Il devrait obliger France 2 à présenter des excuses au monde entier. En 2005, je lui avais apporté tous les documents. En avril 2008, j’ai rencontré deux de ses conseillers, qui ont reconnu que toutes ces images étaient des scènes jouées. Mais jusqu’à présent, Sarkozy n’a pas bougé.

MEQ : Qu’en est-il de l’indépendance des médias français ?

P.K. : Dans les médias privés, tout le monde dépend de l’État d’une façon ou d’une autre, ce qui explique que les médias aient refusé de rendre compte de mon procès, même après que des médias étrangers aient commencé à en parler. Dès qu’il s’agit de politique étrangère, il n’y a plus aucune indépendance, ni dans les médias publics ni dans les médias privés.

MEQ : Pensez-vous que les gens de la presse, dans son ensemble, sachent qu’ils sont coupables de confiance abusive envers les magouilleurs palestiniens ?

P.K. : Oui. Mais pour eux, admettre qu’ils travaillent avec des gens qui sont des magouilleurs et des menteurs, ce serait une vraie révolution. C’est la même chose en Irak et dans la plupart des pays du Moyen-Orient.

MEQ : Dans la façon dont la presse française a couvert cette affaire, du moins, dans le peu qu’elle a couvert, y a-t-il eu des différences ?

P.K. : La plupart des médias ont été contre moi. Le plus grand hebdomadaire de France, le Nouvel Observateur, a lancé une pétition de soutien aux mensonges d’Enderlin. Et vous savez quoi ? Des centaines de journalistes, de personnalités et de simples particuliers l’ont signée16.

MEQ : Comment se fait-il que les médias français aient une orientation non seulement anti-israélienne et anti-américaine, mais aussi pro-arabe ?

P.K. : Les Français n’aiment pas du tout les Arabes. La preuve ? Ils les maltraitent en France. Mais ils se sentent coupables de la façon dont ils les ont traités dans les colonies.

MEQ : Percevez-vous une hostilité envers les Juifs ?

P.K. : Oui, les Français ne pardonneront jamais aux Juifs d’avoir révélé la collaboration française dans la Shoah. C’est une des motivations à dépeindre Israël comme un État nazi. C’est pour les Français une façon de dire : « Nous ne nous sommes pas comportés plus mal que ce que les Juifs font maintenant. » Cela leur permet de se sentir moins responsables de leur collaboration avec les nazis.

MEQ : Que pensez-vous que sera l’avenir du journalisme d’actualité en France, maintenant que la France lance un service d’information vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans le genre de CNN ? Un tel réseau apportera-t-il un progrès dans le journalisme en France ?

P.K. : Non. Il faudrait pour cela un changement majeur au plan culturel. L’ironie est que les médias français se plaignent de ce que les journalistes américains soient très liés à l’armée américaine en Irak, mais ils ne reconnaissent pas qu’ils sont eux-mêmes très liés au gouvernement français, à Paris. Une chose est sûre, il existe à Paris, entre les médias et les personnalités politiques, une relation incestueuse.

MEQ : Récemment, vous avez gagné en appel ?

P.K. : Oui, nous avons eu entièrement gain de cause : la décision de la Cour d’appel est claire. Toutefois, le tribunal ne pouvait pas décider que les images étaient des scènes jouées, mais plutôt, il a déclaré que je pouvais publier ce que je voulais parce que j’avais des preuves que c’était des scènes jouées. Les termes du texte de l’arrêt établissent que j’ai raison, mais tout ce qui a été dit par le tribunal allait intrinsèquement dans le sens de mon allégation, selon laquelle il s’agissait d’une mise en scène.

MEQ : Avez-vous été indemnisé pour le préjudice, les coûts et les frais d’avocats ?

P.K. : Non. L’ensemble de la procédure m’a coûté de l’argent.

MEQ : Comment cela se fait-il ?

P.K. : En vertu du système français, j’ai dû verser aux avocats une commission de succès, et je trouve que c’est une bonne chose. Cependant, compte tenu de la réaction et de l’attitude épouvantable du gouvernement israélien, j’ai décidé que ce serait la dernière fois que je me bats pour Israël. France 2 a même déposé un pourvoi en cassation.

MEQ : Quelles ont été les réactions ?

P.K. : L’ambassadeur et les autres diplomates israéliens ne veulent pas de cette victoire. Le porte-parole du ministère israélien des Affaires Étrangères a déclaré que je n’étais qu’un particulier, que le gouvernement israélien ne m’avait pas demandé de mener cette bataille, et que je n’avais donc pas le droit de demander qu’Israël me vienne en aide17.

MEQ : Des médias français ont-ils fait état de votre victoire ?

P.K. : Au début, non, bien sûr que non, mais le Wall Street Journal en a rendu compte abondamment18. Il y a eu aussi un court article dans Le Monde19. Le Monde a dit que France 2 avait perdu, mais pas que j’avais gagné. Cela fait une différence. Et maintenant, Le Figaro a publié un éditorial et une note confidentielle20. Et nous nous attendons à ce qu’il y en ait davantage bientôt.

MEQ : Selon vous, quel sera l’impact de cette décision sur France 2 et sur le journalisme français au Proche-Orient ?

P.K. : Il sera très faible, parce que les médias français continuent à couvrir ce mensonge et parce que le gouvernement israélien ne veut pas se servir de cette victoire pour s’élever contre les mensonges des médias occidentaux. Les choses pourraient changer si les diplomates israéliens faisaient leur travail et si Sarkozy faisait le sien. Il devrait obliger France 2 à reconnaître l’escroquerie et à présenter des excuses au monde entier.

MEQ : Quelles sont les implications de votre procès pour les juifs et les musulmans de France ?

P.K. : Les gens qui se soucient réellement des Arabes me voient en pro-arabe. Dans cette guerre avec Israël, qui souffre le plus ? Les Arabes. L’incitation engendre la haine. Chirac n’était pas un ami des peuples arabes : il était plutôt leur pire ennemi. Il était le meilleur ami des dictateurs arabes, pour des raisons économiques et politiques. Dire aux Arabes d’arrêter d’être prêts à mourir pour des mensonges, c’est les aider à vivre une vie meilleure, et c’est aussi ce que j’ai essayé de faire. Le reportage sur Mohammed Al Dura était une supercherie qui a engendré beaucoup de haine et de violence, ce qui était contraire aux intérêts des populations arabes.

MEQ : Considérez-vous que votre procès contribuera à garantir la liberté d’expression en France ?

P.K. : Non. Les Français s’en moquent. Ils croient qu’ils ont la liberté d’expression parce qu’ils vivent dans un pays où ils ont le droit de dire que Chirac est un crétin. Ils ne se rendent pas compte à quel point, sur les questions internationales, le discours acceptable est uniforme.

MEQ : Avez-vous envisagé de poursuivre Charles Enderlin en diffamation ?

P.K. : Un certain nombre de personnes et de médias m’ont diffamé pour tenter d’influencer le cours de la justice. J’ai bien pensé à les poursuivre, mais à quoi bon ? Au final, quand j’ai gagné ce procès, au lieu d’être indemnisé, mes avocats m’ont couvert de notes d’honoraires et autres frais de justice. Pendant ces six dernières années, j’ai pris des risques physiques, et cela a été épuisant. Si je les poursuis, cela ne me prendra que plus de temps encore. Je veux me consacrer à nouveau à mes activités professionnelles. Et je respecte aussi la liberté d’expression de mes adversaires, même lorsqu’elle consiste à me diffamer. On ne devrait pas lutter contre la diffamation avec des procès en justice mais avec la vérité.

MEQ : Et ensuite ?

P.K. : Au bout du compte, cette affaire ne se réglera pas dans un tribunal : elle se réglera politiquement.

MEQ : Au tribunal de l’opinion publique ?

P.K. : Non, avec Sarkozy. Il faut qu’il fasse quelque chose. Autrement, il faudra peut-être que je lance une campagne pour montrer que Sarkozy ne veut pas inverser le mouvement d’antisémitisme d’État lancé par Chirac.

(avec l’aimable autorisation de The Middle East Quarterly et de Philippe Karsenty)

9 “Backgrounder: Mohammed Al Dura”.

10 Gérard Huber, “Misère de journalistes, misère de républicains”, 14 juin 2008, accédé le 24 juin, 2008.

11 James Fallows, “Who Shot Mohammed Al Dura?”, Atlantic Monthly, juin 2003.

12 Richard Landes, Al Durah: The Birth of an Icon. What Happened? Accédé le 24 juin 2008; “Al Dura Affair: The 10 Seconds Never Shown by France 2″, Youtube, accédé le 24 juin 2008.

13 “Personal Testimonies, Jamal Al Durra”, transcription d’une discussion en ligne sur Arabia.com, 30 octobre 2000, Addameer.org.

14 Chirac to Enderlin, Media-Ratings, 25 février 2004, accédé le 11 juin 2008.

15 The Jerusalem Post, 17 septembre 2007.

16 “Appel: Pour Charles Enderlin”, Le Nouvel Observateur (Paris), 23 juin 2008.

17 The Media Line (New York), 29 mai 2008.

18 Nidra Poller, “A Hoax?” The Wall Street Journal, Europe, 27 mai 2008; “Al-Durra Case Revisited”, The Wall Street Journal, Europe, 27 mai 2008.

19 Le Monde (Paris), 24 mai 2008.

20 Ivan Rioufol, “Les médias, pouvoir intouchable ?” Le Figaro (Paris), 13 juin 2008.

Voir aussi Daniel Leconte:

“The only ones who could hit the child were the Palestinians from their position. If they had been Israeli bullets, they would be very strange bullets because they would have needed to go around the corner. (…) It could happen once, but that there should be eight or nine of them, which go around a corner? They’re just saying anything,”

“four years later, no one can say for certain who killed him (al-Durra), Palestinians or Israelis.”

“I think that if there is a part of this event that was staged, they have to say it, that there was a part that was staged, that it can happen often in that region for a thousand reasons “At the moment of the shooting, it’s no longer acting, there’s really shooting, there’s no doubt about that,” Leconte told Cybercast News Service.

“the image corresponded to the reality of the situation, not only in Gaza but also in the West Bank.” “I find this, from a journalistic point of view, hallucinating,” “That a journalist like him (Enderlin) can be driven to say such things is very revealing of the state of the press in France today,”

“Who will say it, I don’t know, but it is important that Enderlin or France 2 should say, that on these pictures, they were wrong – they said things that were not reality

“Enderlin would be better off recognizing it. That would resolve at least one part of the debate”

A bad use of communications can cause an unspeakable evil, giving rise to misunderstandings, prejudices and even conflicts. Pope John Paul II

French TV Sticks By Story That Fueled Palestinian Intifada
Eva Cahen
Cybercast News Service
February 15, 2005

A French journalist and an independent film producer who saw raw, unedited video of the shooting of a Palestinian boy in 2000 said it’s not possible for the boy to have been shot by Israeli soldiers, as a French TVreport claimed. French state television is standing by its claim that the broadcast is authentic. The broadcast purportedly showed 12-year-old Mohammed al-Durra being shot by Israeli soldiers, an event that led to the current Palestinian intifada. But Denis Jeambar, editor-in-chief of the French news weekly l’Express, and filmmaker Daniel Leconte, a producer and owner of the film company Doc en Stock, say the videocassette is full of staged scenes of faked injuries. Jeambar and Leconte were allowed by the France 2 network to view an unedited master video cassette of the incident, which took place in September 2000 at Netzarim Junction in the Gaza Strip. Leconte said he is satisfied that the shooting really happened, but he does not believe the bullets that struck the child could have been fired by Israeli troops. “The only ones who could hit the child were the Palestinians from their position,” Leconte told Cybercast News Service. “If they had been Israeli bullets, they would be very strange bullets because they would have needed to go around the corner.” France 2 earlier tried to explain the situation by claiming that the gunshots that struck al-Durra were bullets that ricocheted off the ground, but Leconte dismissed the argument. “It could happen once, but that there should be eight or nine of them, which go around a corner? They’re just saying anything,” Leconte said. Anewspaper article in the International Herald Tr i b u n e recently quoted the station’s news director as saying that “four years later, no one can say for certain who killed him (al-Durra), Palestinians or Israelis.” Questions surrounding the death of al-Durra generated global publicity, which in turn helped trigger the Palestinian intifada (uprising). Thousands of people – Palestinians and Israelis have lost their lives in the four years since the violence began. France 2 made small, edited portions of its exclusive video clip freely available around the world, saying it did not want to make money out of the tragedy. The broadcast prompted Palestinians to use it as proof of Israeli brutality. When Islamist kidnappers in Pakistan murdered Wall Street Journalreporter Daniel Pearl in 2002, visible in a videoclip of the killing was a poster depicting al-Durra. Lingering questions of authenticity Controversy over the event has simmered for years. It re-emerged late last month when Jeambar and Leconte wrote that the cassette contained scenes of Palestinians playacting at being wounded before the shooting incident, that nothing in the footage proved that the child was really dead, or if killed, that he had been shot by Israeli soldiers. On the contrary, they said, the footage incriminated Palestinian shooters. Their testimony added a major element to the debate because Jeambar and Leconte were two of a handful of independent people who were allowed to view the unedited raw footage. Jeambar and Leconte had gained access to the video after asking France 2to provide proof that its report about al-Durra’s death was genuine. The Sept. 30, 2000 video clip showed a boy identified as al-Durra, cowering behind a man. France 2TVreporter Charles Enderlin said in a voiceover the boy was killed by Israeli gunfire after he and his father were caught in the midst of a gun battle between Israeli security forces and Palestinian gunmen. Enderlin was not present during the actual shooting but claimed in interviews that the cassette, recorded by his Palestinian cameraman Talal Abu Rahma, also contained the death “agony” of the child, images so unbearable he had cut them out to spare his viewers. In a January 2005 article in Le Figaro, Jeambar and Leconte said that when France 2 news director Arlette Chabot showed them the cassette, they were surprised that it did not contain any footage of the child’s “agony.” They also found that the first 20 minutes or so of the cassette showed scenes of young Palestinians “playing at war” in front of the camera, falling as if wounded and then getting up and walking away. Jeambar and Leconte told radio station RCJ that aFrance 2official also present at the meeting had said in reference to the playacting, “You know it’s always like that.” In an interview with Cybercast News Service, Leconte said he was not surprised that Palestinians were using television cameras for propaganda purposes, but added that he found France 2’s statement disturbing at a time when the incident was creating so much controversy and was under investigation. “I think that if there is a part of this event that was staged, they have to say it, that there was a part that was staged, that it can happen often in that region for a thousand reasons,” he said. France 2 communications director Christine Delavennat told Cybercast News Service in an interview that none of the scenes on the cassette was staged and the cameraman and the station stood by that claim. Delavennat has invited the “accusers to bring the proof,” calling the debate “indecent” and warning that the station has already filed eight lawsuits against its accusers, most of them for defamation. Who shot Mohammed? The theory that the footage was staged was advanced by the Israel-based Metula News A g e n c y, whose editor-in-chief Stephane Juff a , concluded following an investigation that the boy’s shooting was faked by actors and that the child subsequently identified as Mohammed al-Durra had been dead and in the morgue hours before the gun battle. Leconte said that after seeing further evidence presented by France 2, he believes the shooting scene itself was real. “At the moment of the shooting, it’s no longer acting, there’s really shooting, there’s no doubt about that,” Leconte told Cybercast News Service. Unless there was an “incredible manipulation” by France 2, Leconte said he believes that both father and son were shot. He cited recent footage in which the father, Jamal al-Durra, showed his scars from bullet wounds. Leconte said that if Juffa believes the whole incident was staged, he would have to provide concrete proof. Ever since the footage was first aired, the Israeli army has been unable to confirm or deny that it was responsible for the child’s death. But in 2002, a German television documentary concluded that Palestinian and not Israeli gunfire killed the boy. When they viewed the footage, Leconte and Jeambar came to the same conclusion. According to Leconte, the man and child were taking shelter behind a concrete barrel that separated them from the Israeli position to their side. Two Palestinian positions were directly in front of them, leading Leconte and Jeambar to conclude that the fatal wounds were fired not by Israelis, but by Palestinians. The credibility of Talal Abu Rahma, the Palestinian cameraman, may be the weakest of all individuals involved in the controversy. He issued a deposition immediately after the incident, swearing that the Israeli army had killed the boy. But according to Juffa as well as Leconte, he later retracted it. Delavennat said the cameraman never retracted his claim. Rahma merely denied making a statement – falsely attributed to him by a human rights group – to the effect that the Israeli army fired at the boy in cold blood, Delavennat explained. France 2reporter Enderlin, in a response in Le Figaro to the question posed by Leconte and Jeambar about why he accused the Israelis of the shooting, said “the image corresponded to the reality of the situation, not only in Gaza but also in the West Bank.” “I find this, from a journalistic point of view, hallucinating,” said Leconte, himself a former journalist. “That a journalist like him (Enderlin) can be driven to say such things is very revealing of the state of the press in France today,” he added. Leconte said the French media display a strong anti-Israel and anti-American bias. The public is also unlikely to question the report’s claim that the Israeli army shot the child, he said. France 2 reluctant to retract Independent investigators have said that the French press is reluctant to criticize the public television channel because, as the prime employer of journalists in the country, it can exert a great deal of pressure. Leconte said that because the pictures had such “devastating” consequences – including the public lynching of two Israeli soldiers and subsequent anti-Semitic statements by French Muslims France 2 or Enderlin need to admit that they gave out wrong information in the report. “Who will say it, I don’t know, but it is important that Enderlin or France 2 should say, that on these pictures, they were wrong – they said things that were not reality,” Leconte said. In his reply, Enderlin did not provide an explanation to Leconte and Jeambar’s revelations in Le Figaro, which in itself was a message, according to Leconte, indicative that his and J e a m b a r’s points were indisputable. “Enderlin would be better off recognizing it. That would resolve at least one part of the debate,” Leconte said. As for the “agony” that Enderlin said he edited out of the report, Leconte and Jeambar said it did not exist on the master cassette. Enderlin told Teleramamagazine late last year that there had been a “misunderstanding,” that he had meant to use the word “agony” to describe the scene of the shooting of Mohammed al-Durra. Nouvel Observateur news magazine on Feb. 10, Enderlin was asked how he would describe the same video images today. He replied that he would say the same things, but that in the editing process he would include footage of the “child’s agony,” raising a question once again about his previous claims. During the first edit, Enderlin said, the video in question was “cut considerably at the time because it made the report too hard.” Despite the fact that Enderlin and France 2have not admitted any errors, the Conseil superieur de l’audiovisuel (CSA) – the French government’s media regulatory council – issued a statement in December asking French television to identify sources and exercise more caution when reporting on international conflicts. Pope John Paul II issued a similar call in J a n u a r y, warning that “a bad use of communications can cause an unspeakable evil, giving rise to misunderstandings, prejudices and even conflicts.” The accusations against the state television station have also gained attention because the French government is developing plans to create an international French-language news channel.


Manifestations: Après les manifs anti-G8… les caténaires et les lycées? (French and European anti-globalization groups come home to roost)

28 décembre, 2008
Black blockEtincelle à Athènes, incendie à Paris, c’est l’insurrection qui vient. Graffiti (Institut français, Athènes, le 19 décembre 2008)
Saboter avec quelques conséquences la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Julien Coupat (L’insurrection qui vient, Editions La Fabrique, 2007)
Les gens dont on parle, c’est le Black Block des manifestations altermondialistes. Leur discours se focalise plus sur la France que sur l’international. C’est eux qu’on a vus avec des cocktails Molotov place de la Bastille le 6 mai dernier, au soir de la victoire de Nicolas Sarkozy (les incidents avaient été très médiatisés), mais c’est aussi cette mouvance qui reprend à son compte les « pierres dans le système d’aiguillage, les incendies de systèmes électriques ou de câbles, les gares saccagées, les vols de clefs de locomotives, l’huile sur les rails ou les signalisations endommagées » sur les lignes TGV, pendant les grèves des transports de novembre 2007, et ensuite, sporadiquement, depuis le début de l’année. Jean-Yves Camus (chercheur à l’Iris)
L’éducation nationale, ce sera votre Viêtnam à vous. Jack Lang (à Xavier Darcos)
Toutes les conditions sont en train de se réunir pour des confrontations sociales très violentes. Le syndrome grec menace l’ensemble des pays. Julien Dray
Ce qu’on voit en Grèce n’est pas du tout, malheureusement, hors du champ de ce qui peut arriver en France. Laurent Fabius
Je pense que seule l’action radicale peut avoir aujourd’hui un sens qui ne sera ni brouillé par les médias ni manipulé par les appareils. (institutrice, citée par le Monde, qui préconise des “plantages informatiques”)
Lors des précédents mouvements lycéens, les chefs d’établissements arrivaient à contenir ces violences. Cette fois, les incidents violents arrivent immédiatement. Philippe Guittet (secrétaire général du principal syndicat des chefs d’établissement)
Les prises d’assaut de lycées privés, les dégradations volontaires et les agressions à l’égard des proviseurs ou des élèves sont d’une ampleur et d’une violence sans précédents. Aymeric Lambey (coordinateur de l’Uni- Lycée)

Après les manifs anti-G8… les caténaires et les lycées?

Proviseurs blessés à Nîmes et à Brest, ou violemment agressé à Marseille, casseurs cagoulés, qui pénètrent dans les établissements dans le but de saccager dans un lycée privé à Auch, dizaines de véhicules incendiés ou vandalisés en marge de manifestations à Montpellier, agressivité inconnue à ce jour et quasi-impossibilité de dialogue avec les lycéens qui n’ont parfois « même pas de slogans …

Destruction à la masse fin avril de deux distributeurs automatiques d’une agence BNP dans le XIIe arrondissement de Paris (Motif : la BNP dénoncerait les sans-papiers aux autorités)

Saccage des fenêtres de la Croix-Rouge (l’ONG accompagne les expulsions) ainsi qu’une Mercedes immatriculée corps diplomatique (motif : “contre tous les Etats”)…

Attaques contre des permanences électorales tous partis confondus, incendies d’agences ANPE ou destructions d’antennes relais TV ou mobile, détention de chlorate de potasse (pour la fabrication de fumigènes) ou de clous tordus, mise en ligne d’incitations et de manuels de sabotage (cocktail Molotov, mise à feu de véhicules, réseaux téléphoniques, voies ferrées, caténaires, lecteurs de cartes de transports, caméras de vidéo-surveillance, réseaux informatiques d’entreprises) ou de liste d’entreprises qui travaillent avec les centres de rétention ou les prisons (pour le nettoyage ou les sytèmes de communication des bâtiments, etc.) …

Alors que la France bien-pensante s’indigne du maintien en détention de nos pauvres dérailleurs de train …

Et que le gouvernement s’est vu contraint à reporter sa reforme du lycée et que l’Ile de France était jusqu’ici étrangement épargnée …

Retour, avec Valeurs actuelles, sur les pyromanes qui ont attisé les flammes.

Depuis les forces militantes (des professionnels en fait de la manifestation, les tristement fameux “autonomes” d’extrême gauche, comme en Grèce), déjà engagées contre l’entreprise d’Etat par excellence de la SNCF et multipliant les actions coup de poings sans communiqués de presse ni signatures contre les centres de détention de sans-papiers, le fichage policier, les prisons ou le nucléaire et diffusant leur savoir-faire sur internet …

Aux appels d’enseignants à la désobéissance civile chère à l’ultragauche (sur les blogs ou dans les journaux).

A la gauche “institutionnelle” (dont le fameux collecteur de montres de luxe Julien Dray actuellement en examen pour abus de biens sociaux) et
aux syndicats avec références systématiques aux émeutes grecques.

Mais aussi peut-être, après l’exemple des années de manifs anti-G8 amplifiées par les images en boucle de nos si obligeants et indulgents médias (manifestations anti-guerre et anti-mondialisation comprises),… le simple effet cumulé de quelque 33 grèves d’enseignants en huit ans et des mouvements lycéens presque tous les ans ?

Les lycéens manipulés
Manifestations. L’ultragauche attise la contestation.
Fabrice Madouas
le 18-12-2008
SIPA
Xavier Darcos a différé sa réforme du lycée dans l’espoir d’éviter une contagion du mouvement. Mais comment raisonner l’extrême gauche

C’est officiellement pour « laisser plus de temps » à la concertation que le ministre de l’Éducation nationale a décidé lundi de reporter d’un an la réforme de la classe de seconde, qui devait être présentée le lendemain. Le consensus auquel avaient abouti les discussions entamées de longue date avec les organisations lycéennes est aujourd’hui «menacé par les attaques répétées des opposants à tout progrès du système éducatif », dont les actions mettent en péril « la sécurité des lycéens et des personnels », écrit Xavier Darcos.

Rarement les manifestations et les blocages auront atteint un tel degré de violences, aussi rapidement. Rarement aussi les raisons de cette “mobilisation”auront été aussi confuses, et pour tout dire factices.

Lors des précédents mouvements lycéens (par exemple celui de l’an dernier contre l’autonomie des universités), « les chefs d’établissements arrivaient à contenir ces violences. Cette fois, les incidents violents arrivent immédiatement », soulignait la semaine dernière Philippe Guittet, secrétaire général du principal syndicat des chefs d’établissement (SNPDEN). « J’ai des craintes, surtout pour janvier, poursuivait-il. Je sens monter la mobilisation ». « Les prises d’assaut de lycées privés, les dégradations volontaires et les agressions à l’égard des proviseurs ou des élèves sont d’une ampleur et d’une violence sans précédents », confirme le coordinateur de l’Uni- Lycée, Aymeric Lambey.

L’Île-de-France est épargnée par la contestation, et le nombre d’établissements bloqués par des petits groupes est resté faible : moins de 40 sur 2 500 lycées publics. Les violences ont surtout concerné huit académies de province (« sur trente », précise le ministère), de Caen jusqu’à Marseille, en passant par Rennes, Nantes, Bordeaux, Toulouse et Montpellier. Des académies « très réactives, d’où partent souvent des mouvements nationaux », constate le secrétaire général adjoint du SNPDEN, Philippe Tournier.

Le 11 décembre, c’est le proviseur du lycée Gaston-Darboux, à Nîmes, qui est blessée au cours d’une manifestation : « Des jeunes lycéens ou non-lycéens s’étaient regroupés. Plusieurs jeunes qui voulaient bloquer l’entrée du lycée [l’]ont bousculée violemment et projetée contre la grille du portail », a expliqué le recteur d’académie, Christian Nique. La victime, « qui souffre de contusions diverses, notamment au bras et au sternum », a porté plainte pour violences involontaires. « À Brest, une dizaine de personnes ont blessé un chef d’établissement qui a dû être conduit à l’hôpital, ajoute Aymeric Lambey. Le proviseur du lycée Pagnol de Marseille a été victime d’une agression qui aurait pu être très grave ».

Le 5 décembre, une dizaine de manifestants ont dégradé les locaux du lycée privé de l’Oratoire, à Auch (Gers). Ils ont été interpellés. Au ministère, on parle de « casseurs cagoulés, qui pénètrent dans les établissements dans le but de saccager ». D’autres incidents violents se sont déroulés dans l’académie de Rennes, notamment à Brest où des jeunes ont affronté les gendarmes mobiles.

Soixante véhicules ont été incendiés ou vandalisés en marge de manifestations à Montpellier. À Bordeaux, un lycéen a été condamné à trois mois de prison ferme pour “violence aggravée sur un policier”. Dans les Bouches-du-Rhône, les représentants des chefs d’établissement, reçus au rectorat le 5 décembre, ont fait part de « l’inquiétude et de l’exaspération des personnels de direction » face à des mouvements caractérisés « par une agressivité inconnue à ce jour et une quasi-impossibilité de dialogue avec les lycéens », qui n’ont parfois « même pas de slogans ».

«C’est un mouvement très déstructuré, confirmait l’entourage du ministre. Les revendications restent floues et les interlocuteurs introuvables ». « C’est un milieu très volatil », ajoute Philippe Tournier. Les organisations “officielles”, la FIDL et l’UNL, rivales quoique de gauche (la première est proche de Julien Dray, la seconde de Benoît Hamon), ont appelé à manifester le 18 décembre, mais elles ne contrôlent pas le mouvement. Xavier Darcos avait pris soin de les associer à la préparation de sa réforme.

Certains déplorent, comme Philippe Tournier, que le ministère n’ait pas poussé plus loin la concertation, mais « deux protocoles d’accord ont été signés au mois de juin dernier, rappelle Xavier Darcos, avec les organisations représentatives des personnels de direction et des enseignants, d’une part, et les organisations lycéennes, d’autre part ». La réforme reportée prévoit, notamment,de consacrer trois heures à l’accompagnement personnalisé, dans le but d’aider l’élève à préciser son projet professionnel, donc à s’orienter intelligemment – ce qui figure parmi les revendications des syndicats lycéens.

Des professionnels de l’agitation, plus âgés et déterminés

Alors, pourquoi ? « Il y a sûrement des forces militantes mobilisées » derrière ces exactions, avance Philippe Guittet. Bon nombre de proviseurs ont noté la présence, parmi les manifestants les plus violents, de jeunes « plus âgés, très déterminés, des professionnels de la manifestation ». En un mot,des “autonomes” d’extrême gauche, comme ceux qu’on a vus s’attaquer aux forces de l’ordre, en Grèce, ces derniers jours (lire page 38).

Ce qui se déroule à Athènes pourraitil arriver en France ? Sur les blogs, en tout cas, bon nombre d’internautes (parmi lesquels des enseignants) prêchent la désobéissance civile, chère à l’ultragauche : « Je pense que seule l’action radicale peut avoir aujourd’hui un sens qui ne sera ni brouillé par les médias ni manipulé par les appareils », écrit une institutrice, citée par le Monde, qui préconise des « plantages informatiques ».

Tout au long de la semaine, la gauche “institutionnelle”a soufflé sur les braises en se référant constamment – et très imprudemment – aux émeutes grecques. L’Unef appelle les étudiants à la « solidarité » avec la jeunesse grecque, contre la « répression policière ». «Toutes les conditions sont en train de se réunir pour des confrontations sociales très violentes, déclare le ségoléniste Julien Dray. Le syndrome grec menace l’ensemble des pays. » « Ce qu’on voit en Grèce n’est pas du tout, malheureusement, hors du champ de ce qui peut arriver en France », ajoute Laurent Fabius, proche de Martine Aubry. Jack Lang a même osé une autre comparaison : « L’éducation nationale, ce sera votre Viêtnam à vous », a-t-il lancé à Xavier Darcos, qu’il accuse carrément de jouer à « l’incendiaire » !

Le report de la réforme aura-t-il désamorcé une contestation qui se nourrit de motifs diffus (pour ne pas dire irrationnels) et qu’aucune organisation traditionnelle n’a réussi à encadrer ? Xavier Darcos rappelait la semaine dernière qu’il y avait eu « trente-trois grèves depuis l’an 2000, et des mouvements lycéens presque tous les ans ».Nul ne sait comment s’achèvera celui-là.


Crise financière: L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty (Take it from the goalie)

27 décembre, 2008
Goaiie's fear of the penaltyC’est comme si on essaye de traiter une grippe… Si on va chez le médecin, ça prendra une semaine, si on fait rien, ça prendra sept jours. Vaclav Klaus (économiste libéral et prochain président européen)
Si les Tchèques ne font rien, le président ne restera pas les bras croisés. Certains dirigeants européens ont pris des habitudes, ils ne laisseront pas s’installer une spirale négative. La France est désormais au centre du jeu. Ne croyez pas qu’elle va se faire oublier dans son coin. L’Elysée
Le programme de “relance” économique de 850 milliards est de “stimulation” keynésienne, et ne manquera pas d’échouer largement, comme le prédécesseur dont il se réclame, le New Deal (il y avait plus de chômeurs en 1938 qu’en 1933, et pas plus d’investissement et de production). (…) retirer de gigantesques sommes des mains privées, par l’emprunt ou par l’impôt, pour les donner à dépenser à l’Etat, est une garantie de moindre efficience, et les reprises ainsi obtenues sont d’immenses gaspillages de ressources, même si elles donnent un court moment une illusion de remontée, alors qu’elles ne font que doper l’économie. Laurent Murawiec
Bondir avant que le but ne soit tiré est probablement inutile mais satisfait le désir d’action, chez les joueurs et le public: on appelle cela “la relance”. Guy Sorman

Vivement le changement de gardien de la semaine prochaine!

Guy Môquet pour les lycéens, la Shoah pour les écoliers, la diversité dans la Constitution, la “discrimination positive” (la bonne idée mais le vilain terme!) pour les emplois, le service minimum à l’école, l’ex-membre des brigades rouges pour Carla, la réforme pour les lycées

Au lendemain d’une énième reculade ou chiraquerie de notre Sarko national qui, hormis le service minimum à l’école et la réforme des lycées n’ont pas toujours été pour le pire (contrairement à la ruineuse promesse de remboursement sans conditions de ressources de la scolarité des enfants d’expatriés à laquelle il semble hélas tenir !) …

Et à l’heure, à une semaine d’un passage de témoin qui s’annonce glacial du côté français mais libérateur pour la plupart des autres entre Paris et Prague à la tête de l’UE, où nos gouvernants des deux côtés de l’Atlantique se sentent obligés de noyer le blues de nos imprudents financiers et banquiers ou autres constructeurs automobiles dans des centaines de nos milliards …

Retour, avec le toujours excellent essayiste libéral Guy Sorman, sur une intéressante et récente étude de chercheurs israéliens sur “l’angoisse du gardien de but au moment du penalty” que lesdits dirigeants et tout particulièrement notre hyperactif président feraient bien de méditer.

Notamment sur la contre-productive propension à l’action des gardiens de but qui, par crainte de passer pour inactifs, les prive de la stratégie probablement la plus payante:… rester au centre et ne rien faire!

Penalty
Guy Sorman
Le futur, c’est tot de suite
Le 21 décembre 2008

Deux disciples de l’école du choix rationnel , fondée par Gary Becker à Chicago , viennent de publier une étude sur le comportement des gardiens de but confrontés à un penalty .

Dans 95% des cas, le goal s’avère incapable de bloquer le ballon. Or , dans la totalité des cas, le gardien de but plonge à droite ou à gauche avant même que le but ne soit tiré: une stratégie d’apparence incohérente. Pour améliorer ses chances, le goal devrait plutôt rester immobile et au centre du filet .

Pourquoi plonge-t-il ? C’est que sachant qu’il n’arrêtera pas le ballon, il joue pour ses supporters et le public : on lui reprocherait , immobile et au centre , de ne faire rien, de ne pas agir. Irrationnel au regard du jeu, le gardien de but est cohérent dans le regard du public.

Cette analyse est-elle juste ? Sans doute, certains ici souhaiteront la réfuter , prouver qu’elle est fausse : allez-y.

Et, ne serait-ce pas une métaphore pour tout gouvernement confronté à une crise économique ? Bondir avant que le but ne soit tiré est probablement inutile mais satisfait le désir d’action, chez les joueurs et le public: on appelle cela “la relance”.

Voir aussi:

What Investors Can Learn from Goalkeepers
Elli Malki
Index Universe
November 10, 2008

The financial turmoil that hit the global stock markets has scared investors away from stocks. Panicked about the fate of their savings, many investors liquidated their portfolios, thus causing a further decline in the market. Many financial planners and advisors are now recommending decreasing investors’ exposure to equities.

Is this the right move? Should investors sell stocks when the market is going down?

A new article by a group of Israeli researchers sheds new light on this question from an unexpected direction—soccer games [Bar-Eli, Michael, Azar, Ofer H., Ritov, Ilana, Keidar-Levin, Yael and Schein, Galit (2005): "Action bias among elite soccer goalkeepers: The case of penalty kicks," forthcoming in: Journal of Economic Psychology].

The researchers examined a very unique situation in soccer games—penalty kicks. From a behavioral point of view, penalty kicks have several unique characteristics:

* ln most cases, the penalty kick ends with a goal being scored, thus having a significant effect on the result of the game.
* An experienced goalkeeper has faced many penalty kicks and thus is expected to know how to react to them.
* From the moment of the kick, it takes 0.2-0.3 seconds until the ball reaches the goal. Thus, the goalkeeper cannot know in advance what will be the direction of the kick and must choose the direction of his jump based on his past experience.

As a result of these characteristics, a penalty kick is a type of a “natural experiment” in which it is possible to examine the choices made by the goalkeepers under uncertainty. Since soccer players’ compensation is dependent on the performance of their team, the result of the goalkeeper’s choice will not only affect the result of the particular game, but also the long-term prospects for himself and for his team.

The researchers examined 286 documented penalty kicks from games of top soccer teams. For each one of the penalty kicks, a group of three qualified referees was asked to determine: (1) the direction of the kick; (2) the direction of the goalkeeper’s jump.

The results are presented in Table 1:

Table 1: Kick Direction And Goalkeeper’s Jump Direction

Table: Kick Direction & Goalkeeper’s Jump Direction

The left column shows that the directions of the kicks were almost uniformly distributed. About 1/3 of the kicks were aimed to each one of the directions (left, right or center of the goal).

On the other hand, the decisions of the goalkeepers (shown in the right column) are biased toward jumping to either the left or the right side of the goal. Only in just over 6% of the penalty kicks did the goalkeeper choose to stay in the center of the goal.

Were the decisions of the goalkeepers rational? To answer this question, the researchers examined the success rate of the goalkeepers to stop the penalty kicks. The results are presented in Table 2.

Table 2: Success Rate Of Goalkeepers Stopping Penalty Kicks

Table

Altogether, goalkeepers succeeded in stopping 42 penalty kicks—14.7% of all the kicks that were examined. The overall success rate of stopping penalty kicks is very low and most kicks result in a goal being scored. The left column shows that there is no connection between the success rate in stopping the kick and the direction of the kick. The success rate is very similar regardless of the direction of the kick.

On the other hand, an analysis of the 42 successes (shown in the right column) shows that the success rate of staying in the center (e.g., doing nothing) is more than double than the success rate of jumping to either direction.

Thus it seems that the decision made by the goalkeepers in 94% of the cases—to jump either to the right or the left—was not rational, since it decreased their chances of stopping the penalty kick.

Why does it happen? The researchers provide the following explanation:

An identical negative outcome (a goal being scored) is perceived to be worse when it follows inaction rather than action. The intuition is that if the goalkeeper jumps and a goal is scored, he might feel “I did my best to stop the ball, by jumping, as almost everyone does; I was simply unlucky that the ball headed to another direction (or could not be stopped for another reason).” On the other hand, if the goalkeeper stays in the center and a goal is scored, it looks as if he did not do anything to stop the ball (remaining at his original location, the center)—while the norm is to do something—to jump. Because the negative feeling of the goalkeeper following a goal being scored (which happens in most penalty kicks) is amplified when staying in the center, the goalkeeper prefers to jump to one of the sides, even though this is not optimal.

The researchers call this behavioral phenomenon an “action bias.”

What can we learn from this research on the behavior of investors during a bear market?

When the market goes down, investors start to see losses on paper that cause them a significant mental pressure. The future direction of the market is uncertain and investors have to make decisions that will have a significant impact on their well-being in the future.

Is the massive sell-off of equities during a bear market merely a result of investors’ action bias? An emotional reaction to a difficult situation that makes them “do something,” while rational analysis likely suggests doing nothing?

It seems to me that the answer to this question was given by Benjamin Graham in his book “The Intelligent Investor”:

The investor with a portfolio of sound stocks should expect their prices to fluctuate and should neither be concerned by sizable declines nor become excited by sizable advances. He should always remember that market quotations are there for his convenience, either to be taken advantage of or to be ignored. He should never buy a stock because it has gone up or sell one because it has gone down. He would not be far wrong if this motto read more simply: “Never buy a stock immediately after a substantial rise or sell one immediately after a substantial drop.”

Elli Malki is an economic consultant and the editor of http://www.inbest.co.il/, an Israeli Web site that provides a decision support service for savers and investors.


Antichristianisme: Qu’il est loin le temps où l’Egypte servait de refuge à la sainte famille! (Such a long time since Egypt sheltered the Holy Family!)

26 décembre, 2008
Hoy family's flight to EgyptFlight to Egypt mapLève-toi, prends avec toi l’enfant et sa mère, et fuis en Egypte, et restes y jusqu’à ce que je te le dises. Car Hérode fait rechercher l’enfant pour le faire périr. (Mt 2, 13-14).
Même de nos jours où l’intelligentsia occidentale traque, à travers le monde, du Grand Nord à l’Occitanie, de l’Australie au Sahara, les peuples déculturés, les civilisations assassinées, pour, en leur nom, demander réparation, aucune voix ne s’est encore élevée pour dénoncer le “génocide culturel”, l’”évacuation du champ historique ” de la nation copte. Jean-Pierre Péroncel-Hugoz (Le Radeau de Mahomet, 1984)

Qu’il est loin le temps où l’Egypte servait de refuge à la sainte famille!

15% de la population, plus de 12 millions d’âmes, Cela signifie qu’il y a aussi nombreux que les nationaux musulmans d’Arabie saoudite, deux fois plus nombreux que les Juifs en Israël, quatre fois et demi plus nombreux que l’influente communauté maronite du Liban …

1.5% des emplois publics, 1/444e des sièges parlementaires, quasi-exclusion des hauts échelons de l’armée et de la magistrature, interdiction de pratiquer l’obstétrique ou d’enseigner l’arabe, impossibilité de construire ou d’entretenir ses lieux de culte, quasi-invisibilté politique ou médiatique…

Comment ne pas repenser, en ce lendemain de Noël et avec le chroniqueur de Tolérance.ca Masri Feki, au triste sort qu’est devenu celui de “la communauté chrétienne la plus nombreuse du Moyen-Orient” ?

Egypte: les discriminations religieuses commencent dans les écoles
Masri Feki
Tolerance.ca, président, Middle East Pact (MEP)
L’Egypte est un Etat islamique en vertu de l’article 2 de sa constitution de 1971 (modifiée en 1980) et en vigueur aujourd’hui : « l’islam est la religion de l’Etat dont la langue officielle est l’arabe ; les principes de la charia [jurisprudence islamique] constituent la source principale de législation ». Pourtant, 15% des Egyptiens sont chrétiens selon les registres cléricaux, essentiellement Coptes orthodoxes, soit un peu plus de 12 millions d’âmes sur une population de 80 millions d’habitants. Cela signifie qu’il y a autant de chrétiens en Egypte que de nationaux musulmans en Arabie saoudite. Cela veut dire également qu’il y a deux fois plus de chrétiens en Egypte que de Juifs en Israël et que la communauté copte est quatre fois et demi plus nombreuse que l’influente communauté maronite du Liban. Il s’agit ainsi de la communauté chrétienne la plus nombreuse du Moyen-Orient.

Ces 15% des Egyptiens n’occupent cependant que 1.5% des emplois dans la Fonction publique, ne détiennent qu’un seul siège au Parlement (sur 444) et sont quasiment exclus des hauts échelons de l’armée et de la magistrature. L’interdiction de pratiquer l’obstétrique ou d’enseigner l’arabe, les contraintes légales et administratives liées à la construction et à l’entretien des lieux de cultes chrétiens, la faible visibilité des communautés chrétiennes sur la scène politique et dans les médias officiels sont autant de preuves non seulement des discriminations bien réelles auxquelles celles-ci doivent faire face mais aussi du manque d’empressement des autorités d’y mettre fin, ce qui est régulièrement dénoncé dans les rapports annuels du Comité des droits des l’homme des Nations unies..

Si l’Egypte souffre aujourd’hui de la montée du fanatisme religieux et des tensions à l’intérieur de la communauté musulmane, et entre les musulmans et les chrétiens, elle le doit en grande partie à un système éducatif qui vise à orienter toutes les disciplines en fonction du seul point de vue religieux islamique, y compris les matières scientifiques.

L’enseignement religieux est obligatoire

Le ministère égyptien de l’Education et de l’Enseignement assure l’enseignement des religions musulmane et chrétienne, selon des programmes gouvernementaux obligatoires, y compris dans les écoles privées. Les parents ne peuvent ni dispenser leurs enfants de l’enseignement religieux, ni choisir la religion de leurs enfants. Si l’un des deux parents est musulman, les enfants sont considérés obligatoirement comme musulmans et éduqués selon cette religion, même en cas d’apostasie des parents. Il n’existe aucune possibilité d’apprendre d’autres religions que celles reconnues par l’Etat.

Si l’enseignement religieux est obligatoire aussi bien pour les musulmans que pour les chrétiens, ce n’est pas le cas dans la pratique. Dans les écoles gouvernementales, l’enseignement de la religion chrétienne est confié à un enseignant chrétien lorsqu’il y en a un. A défaut, c’est un enseignant musulman qui se charge de cette matière selon le programme gouvernemental ! Il arrive souvent que certaines écoles mettent purement et simplement l’élève chrétien dans la classe de religion musulmane, ou l’envoie en récréation.

Toute école – même les écoles privées chrétiennes – doit avoir un lieu de culte pour les élèves musulmans, mais l’inverse n’est pas vrai y compris dans les écoles gouvernementales. Les écoles chrétiennes qui exigent le port de l’uniforme ne peuvent s’opposer au port du voile. Enfin, une école chrétienne ne peut refuser un écolier musulman, tandis que dans de nombreuses écoles islamiques l’inscription est interdite aux non-musulmans.

Bien que de différentes confessions soient souvent représentées au sein d’un même établissement, il n’y a jamais de réunions œcuméniques. Les bibliothèques des écoles gouvernementales ne contiennent pas d’ouvrages religieux chrétiens. Le proviseur est habilité à retirer un livre suspect, c’est-à-dire non conforme à l’orthodoxie musulmane sunnite. Cette imperméabilité à la religion chrétienne contraste avec l’intégration de l’enseignement religieux musulman dans les manuels de langue arabe destinés aux chrétiens autant qu’aux musulmans.

L’islam est enseigné en cours d’arabe

En effet, l’enseignement religieux ne se limite pas au cours de religion stricto sensu : il déteint sur d’autres cours, et particulièrement le cours de langue arabe. Bien que les chrétiens représentent près de 15% de la population égyptienne, tous les auteurs des livres de langue arabe sont musulmans. Souvent chargés de l’enseignement religieux, les enseignants de langue arabe doivent impérativement être diplômés de la faculté des lettres d’une université publique, de l’université d’Al-Azhar ou de la faculté de Dar al-Ulum (qui dépend de l’Université du Caire), ces deux dernières étant interdites aux élèves non musulmans.

Les manuels de langue arabe sont fortement marqués par les préoccupations religieuses islamiques. Dans l’introduction de l’un de ces ouvrages, on peut lire par exemple que son but est de « graver dans le cœur des élèves les hautes valeurs qui approfondissent la foi en Allah et en la religion [musulmane] ». Ces manuels comportent de nombreux textes coraniques et récits de Mahomet mais pas une seule référence biblique. Les thèmes de ces ouvrages se rapportent uniquement à la période postérieure à la conquête musulmane de l’Egypte, les périodes pharaonique ou copte étant complètement escamotées.

L’élève chrétien est obligé d’apprendre et de réciter des formules et des concepts purement islamiques. Lors des récitations, chaque texte coranique est précédé par la formule « Bism Allah el-rahman el-rahim » (Au nom d’Allah le clément et le miséricordieux) et la locution : « Allah a dit… » Les questions reviennent avec insistance : « Que dit Allah ? » De nombreux textes s’efforcent d’inculquer aux élèves les vertus sociales et le comportement juste, mais toujours à partir de textes islamiques, extraits le plus souvent du Coran et des hadith (paroles de Mahomet). L’islam s’octroie ainsi le monopole de la vertu et des bonnes actions. Un livre parmi d’autres apprend à tous les élèves, sans distinction, comment échapper à l’enfer : croire en Allah, prier, jeûner pendant le Ramadan et accomplir le pèlerinage à la Mecque. Les non-musulmans apprennent qu’ils n’échapperont pas au châtiment divin. En littérature, des extraits du Coran doivent être appris par cœur. Le lycéen chrétien a une connaissance parfaite de l’islam, tandis que son compatriote musulman ignore tout du christianisme.

Un ras-le-bol de l’intelligentsia

De nombreux intellectuels, aussi bien chrétiens que musulmans, appellent au retrait de la religion des programmes d’enseignement, pour la remplacer par l’enseignement d’une éthique commune, en laissant aux différentes communautés le droit d’enseigner à leurs adeptes leur foi dans un cadre privé. C’est le cas de Sayed el-Qemni, Nawal Saadawi, Ali Salem et autres écrivains musulmans, tous menacés par les islamistes dans l’indifférence des autorités publiques. De plus, pour éviter que l’enseignement extrascolaire ne devienne le repère d’un fanatisme incontrôlable, il doit garantir la liberté de pensée et interdire tout recours à la violence selon Saadawi qui s’est exilée à deux reprises pour fuir les menaces de mort. L’essentiel demeure ainsi, aux yeux d’une partie de l’intelligentsia égyptienne, de trouver un « vivre ensemble » dans une société en pleine mutation. La question qui se pose : le régime vacillant de Moubarak serait-il capable de s’engager dans un processus de réforme du secteur éducatif au risque d’une confrontation avec les Frères musulmans ? Il n’y a rien de plus incertain.


Fêtes: Noël ou le sacrifice subverti (From children-devouring Saturn to child-caring Santa)

25 décembre, 2008
Saturn devouring his childrenSuffer the little childrenChristmas carolLittle match girlCosetteLaissez venir à moi les petits enfants, et ne les en empêchez pas; car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent.  Jésus (Luc 18:16)
Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. Jésus (Mathieu 25 : 40)
Notre monde est de plus en plus imprégné par cette vérité évangélique de l’innocence des victimes. L’attention qu’on porte aux victimes a commencé au Moyen Age, avec l’invention de l’hôpital. L’Hôtel-Dieu, comme on disait, accueillait toutes les victimes, indépendamment de leur origine. Les sociétés primitives n’étaient pas inhumaines, mais elles n’avaient d’attention que pour leurs membres. Le monde moderne a inventé la “victime inconnue”, comme on dirait aujourd’hui le “soldat inconnu”. Le christianisme peut maintenant continuer à s’étendre même sans la loi, car ses grandes percées intellectuelles et morales, notre souci des victimes et notre attention à ne pas nous fabriquer de boucs émissaires, ont fait de nous des chrétiens qui s’ignorent. René Girard
On voyait les esclaves remplacer leurs maîtres et ces derniers servir leurs valets (…), les orgies les plus folles, les extrémités les plus coupables étaient le lot de la fête (…) ; à une certaine époque, on se mit également à élire des rois de la fête, parmi les esclaves : pendant une journée, ils étaient traités quasi comme des dieux… avant d’être immolés le lendemain. James George Frazer
Le Père Noël a été sacrifié en holocauste. A la vérité le mensonge ne peut réveiller le sentiment religieux chez l’enfant et n’est en aucune façon une méthode d’éducation. Cathédrale de Dijon (communique de presse aux journaux, le 24 décembre 1951)
Comme ces rites qu’on avait cru noyés dans l’oubli et qui finissent par refaire surface, on pourrait dire que le temps de Noël, après des siècles d’endoctrinement chrétien, vit aujourd’hui le retour des saturnales. André Burguière
Grâce à l’autodafé de Dijon, voici donc le héros reconstitué avec tous ses caractères, et ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette singulière affaire qu’en voulant mettre fin au Père Noël, les ecclésiastiques dijonnais n’aient fait que restaurer dans sa plénitude, après une éclipse de quelques millénaires, une figure rituelle dont ils se sont ainsi chargés, sous prétexte de la détruire, de prouver eux-mêmes la pérennité. (…)La croyance où nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-delà apporte un alibi au secret mouvement qui nous incite, en fait, à les offrir à l’au-delà sous prétexte de les donner aux enfants [...] Les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir. (…) Les cadeaux seraient donc une prière adressée aux petits enfants – incarnation traditionnelle des morts, pour qu’ils consentent, en croyant au Père Noël, “à nous aider à croire en la vie”. Claude Lévi-Strauss
En un siècle et demi, l’enfant, à Noel, a donc quitté la rue pour la chaleur du foyer. Celui qui chantait des Carols sous les fenêtres illuminées des maisons bourgeoises a effectué un double passage : de l’espace public à l’espace domestique, de la communaute villageoise à la famille. De créancier de l’adulte, il est devenu récipiendaire d’un dû sans condition. Cependant, ce passage de la vieille année à la nouvelle a conservé sa symbolique profonde, celle d’un danger qui menace l’enfant et, avec lui, menace notre avenir. Mais la conjuration s’exerce de nos jours à travers une dépense somptuaire, un véritable sacrifice familial. Martyne Perrot

Quelqu’un devrait avertir M. Ahmadinejad et ses coreligionaires capteurs d’héritage: Jésus n’a jamais été ni musulman ni “palestinien“!

Ni non plus la simple résurgence d’on ne sait quelle figure rituelle archaïque à laquelle voudraient le réduire nos étrangement aveugles ethnologues et historiens…

Qui n’ont pas de mots assez durs ou ironiques pour dénoncer la violence ou l’endoctrinement chrétiens et de mots assez doux pour vanter la “joyeuse vitalité” des rituels archaïques, voire appeler de leur vœux le “retour des saturnales”.

Ainsi, ce fameux article de notre désormais centenaire et père-fondateur du multiculturalisme lui-même Claude Lévi-Strauss (“Le Père Noël supplicié”, Les Temps Modernes, mars 1952), qui s’était fait un plaisir de moquer l’autodafé, par des responsables catholiques, de l’effigie d’un Père Noël sur le parvis de la cathédrale de Dijon l’année précédente.

Ou sa reprise, une quarantaine d’années plus tard, par l’historien André Burguière, raillant lui aussi la prétendue bévue desdites autorités religieuses, qui consistait selon lui à attribuer à une “déviation récente de la célébration religieuse”, “un cycle de pratiques festives et un terreau de croyances beaucoup plus anciens que le christianisme, sur lesquels l’Eglise a greffé sa propre dévotion”.

Certes, y étaient bien dénoncés, en plein Plan Marshall, à la fois une résurgence païenne (“contre le mensonge et la fabulation trompeuse du Père Noël” et… son éviction du petit Jésus dans les écoles!) et une corruption commerciale d’une fête religieuse par un allié et un sauveur devenu encombrant dans une France se relevant péniblement de longues années de guerre.

Mais ce que ne semblent pas apercevoir nos fins lettrés, avec leur manie à tout réduire à des stratégies de substitution ou à de simples rites de passage ou d’initiation (ou, pour les psychanalystes, au pur symbole et aux relations familiales), c’est la formidable supériorité et l’extraordinaire travail de sape du judéo-chrétien sur tout ce qu’il touche.

C’est cette longue et irrépressible évolution du Saturne dévoreur d’enfants au père Noël gâteur d’enfants.

C’est ce formidable renversement des valeurs, ce jusque là inédit souci des victimes et des plus faibles, qui avec bien sûr toutes ses dérives rend justice aux martyrs et, privant progressivement les Saint Nicolas de leurs inquiétants doubles (Pierre le Noir ou Père Fouettard), obligent à reconnaître l’humanité des plus pauvres et des enfants, jusque là réduits à d’incessantes “tournées de quête”.

C’est enfin cette longue subversion, via la dénonciation du rituel sacrificiel des saturnales romaines (avec leurs deux faces et parties caractéristiquement opposées mais complémentaires: préparation du tout est permis carnavalesque suivie de la conclusion proprement sacrificielle de la fête des calendes de janvier où le roi des fous était finalement immolé), du système de victime émissaire par la révélation judéo-chrétienne …

Joyeux Noël à tous!

“Quand tu descendras du ciel”
Le retour du père Noël
Pourquoi le 25 décembre? De quand date la bûche, le sapin et le traîneau? Que cachent les cadeaux? Repères de Noël
André Burguière
Le Nouvel Observateur
05 Décembre 1996

En 1951, les autorités religieuses, inquiètes de la popularité commerciale du père Noël, lançaient une grande campagne contre cette revanche des marchands du Temple sur le petit Jésus. Le 24 décembre, le père Noël fut brûlé sur le parvis de la cathédrale de Dijon devant un public de bambins médusés. «Le père Noël a été sacrifié en holocauste (!) devant 250 enfants du patronage représentant tous les foyers chrétiens de la paroisse», proclamaient sans le moindre humour les organisateurs de la sinistre cérémonie (1). Le lendemain, le père Noël convoqué par la municipalité, ressuscitait à 18 heures, place de l’Hôtel-de-Ville, pour distribuer bonbons et joujoux aux enfants sages, comme les autres années.

Contrairement à ce que semblait croire l’Eglise, la cascade de cadeaux, de bombances et de boniments pour enfants qui fait de la dernière semaine de décembre un temps de liesse n’est pas une déviation récente de la célébration religieuse. Elle se rattache à un cycle de pratiques festives et à un terreau de croyances beaucoup plus anciens que le christianisme, sur lesquels l’Eglise a greffé sa propre dévotion.

Comme les deux évangélistes qui évoquent la naissance du Christ, saint Matthieu et saint Luc, ne donnent aucune indication calendaire, l’Eglise avait l’embarras du choix. En Orient, dès le milieu du IIIe siècle, la célébration de l’Epiphanie, début janvier, prend le relais d’une fête païenne de la Lumière. Au milieu du IVe siècle, le pontife romain, obéissant aux suggestions de Constantin, premier empereur chrétien, choisit le 25 décembre pour célébrer la naissance du Sauveur.

Une date hautement stratégique qui permettait une triple récupération: depuis l’empereur Aurélien, on y fêtait le «soleil invaincu», version solaire du culte impérial. De leur côté les fidèles du culte de Mithra, une religion initiatique et rédemptrice concurrente directe du christianisme, y commémoraient la naissance de leur dieu. Enfin l’approche du solstice d’hiver voyait revenir l’une des fêtes les plus anciennes et les plus populaires de la religion romaine, les saturnales, avec leurs cortèges fleuris et carnavalesques, leurs orgies nocturnes et leurs distributions de cadeaux.

Comme ces rites qu’on avait cru noyés dans l’oubli et qui finissent par refaire surface, on pourrait dire que le temps de Noël, après des siècles d’endoctrinement chrétien, vit aujourd’hui le retour des saturnales. Nos pratiques festives n’ont pas d’âge. Le tout récent y côtoie l’ancestral et nous ne cessons, pour renouveler nos gestes, de recycler le même arsenal de représentations symboliques. La bûche de Noël n’est devenue l’incontournable pâtisserie de réveillon que depuis la dernière guerre. Ce n’est pourtant que la conversion en beurre et en sucre d’une bûche d’arbre fruitier qu’on brûlait rituellement à Noël depuis le Moyen Age et qui devait se consumer toute la nuit pour porter bonheur. Le sapin de Noël d’origine nordique est entré en Allemagne avec les troupes suédoises pendant la guerre de Trente Ans. Au XIXe siècle, il débarque en Angleterre et s’introduit dans les bonnes familles françaises à la faveur des noces de la princesse de Mecklembourg avec le duc d’Orléans.

Quant aux sapins de Noël décorant nos places et nos avenues, des mauvaises langues en attribuent la mode au passage de l’occupant allemand pendant la dernière guerre. Mais ils semblent bien être arrivés un peu plus tard avec l’américanisation de la culture populaire, comme le père Noël. C’est un revenant, car il descendait déjà dans les cheminées parisiennes au début du XIXe siècle pour déposer ses cadeaux. Venu de l’est et surtout d’Allemagne où il avait repris le fond de commerce du bon vieux saint Nicolas, épuré par la réforme luthérienne, il avait su garder une place de choix dans le coeur des enfants, malgré les efforts de l’Eglise pour faire distribuer les cadeaux par le petit Jésus.

Des parents bien renseignés ayant révélé qu’il venait en traîneau du Groenland, le Danemark fut même obligé d’ouvrir un bureau de poste spécial pour gérer son abondant courrier. Malgré son succès, le père Noël n’a jamais pu totalement éliminer dans les campagnes françaises la concurrence d’autres passagers de l’air et de la nuit, pourvoyeurs de cadeaux tels le père Chalande, le père Janvier, la tante Arie, la Chauchevieille ou le Guillaneu, héritiers comme lui de croyances mythiques. Il répand la joie comme «l’abbé de liesse» ou «de Malgouverne» ou encore «l’évêque d’un jour» élu pour les saints Innocents, figures médiévales de la jeunesse folle.

La distribution des cadeaux, qui est le principal ressort de l’extraordinaire regain de la fête ancestrale au sein de notre société de consommation, renoue avec le geste social le plus ancien et le plus beau. Offrir un cadeau, dans la mesure où le don est le contraire de l’échange, c’est en réalité s’offrir soi-même, s’abandonner à l’autre. Mais c’est aussi une façon de réveiller les solidarités familiales ou amicales. Le cadeau est encore une offrande pour conjurer la mort.

Le solstice d’hiver clôt une longue période de remontée de la nuit et des morts dans laquelle les enfants, acteurs privilégiés des fêtes de fin d’année, jouent un rôle peut-être moins attendrissant que ce qu’en a retenu la sensibilité actuelle. Naguère, au lieu d’attendre que les cadeaux soient déposés dans leurs souliers, les enfants allaient quêter de maison en maison, comme ils le font encore aujourd’hui pour Halloween aux Etats-Unis. Ce qu’on leur donnait ne représentait pas un geste d’affection ou de récompense mais une transaction pour qu’ils s’abstiennent de porter malheur.

Classe d’âge encore en marge de la vie sociale, ils prenaient, par cet aimable chantage, la place des morts. Aujourd’hui, les morts n’ont plus rien à nous dire, ni les enfants à nous réclamer en leur nom. Mais il n’est pas impossible que subsiste, dans notre insistance à couvrir de présents, au moment où l’année agonise, ceux qui incarnent la relève, quelque chose comme l’acquittement d’un droit de vivre encore.

(1) L’épisode est relaté par Claude Lévi-Strauss dans un très beau texte, «le Père Noël supplicié», qui a beaucoup inspiré cet article.

Voir aussi:

Fêtes

D’où vient donc le Père Noël ?
Jean Morawski
L’Humanité
le 25 décembre 2002

Saint-Nicolas et Coca-Cola ont accouché du célèbre barbu.
Il est loin le temps où des prêtres dijonnais brûlaient l’effigie de ce ” païen ” en traîneau. Il fait désormais l’unanimité… et les bonnes affaires des marchands de jouets.

La saison est revenue où prolifèrent les pères Noël… Enfants, en vain nous guettions sa venue : il avait plus d’un tour dans sa hotte et attendait que le sommeil nous ait vaincus pour pénétrer dans les logis. Évidemment, la question des cadeaux angoissait : avions-nous vraiment été sages ? D’autres turlupinaient : avec son ventre rebondi, comment faisait-il pour se glisser par la cheminée ; et, ressortir, sa distribution terminée, sans dommage pour sa tenue, du fuligineux conduit, ou encore ne pas rôtir ses bottes dans les demeures où les bûches flambaient haut sur les chenets ?

Aujourd’hui, disions-nous, ils prolifèrent : au coin des rues, entre les rayons des magasins, aux tables de certains restaurants et jusque sur les quais du métro. En région parisienne, l’un des temples du commerce dont le nom, soit dit au passage, est beaucoup plus évocateur des verts bourgeons que des flocons, propose même, contre rétribution bien sûr, aux parents fortunés, de livrer directement chez eux les cadeaux joliment empaquetés : des pères Noël à domicile, en quelque sorte, personnalisés… Dans cette foule de pères Noël, certains, faméliques sous leurs longues robes rouges trop légères par les temps qui courent, si évidemment trop jeunes derrière leurs barbes trop manifestement de pur coton hydrophile, n’inspirent guère l’idée d’abondance et de prodigalité : pères Noël de crise, en somme…

Reste la grande question d’actualité s’il en est : d’où, diable, le Père Noël sort-il donc ? Et le mot Noël lui-même ? Là-dessus, force est de constater que nous ne restons pas sans réponses.

” Minuit chrétiens “

L’Église catholique en France, ouvrage édité, en 1995, par la Conférence des évêques de France, nous apprend que ” plus d’un milliard de chrétiens célèbrent la naissance du Christ le 25 décembre : environ 900 millions de catholiques, 400 millions de protestants, 180 millions d’orthodoxes (à l’exception des Églises de Jérusalem, de Russie, Géorgie et Serbie qui, adoptant le calendrier julien, fêtent Noël le 7 janvier) et 70 millions d’anglicans “. Le même document interroge : ” Pourquoi le 25 décembre ? “. Et propose cette réponse : ” Depuis le IVe siècle, Noël est célébré le 25 décembre ; la date était, à l’époque romaine, celle de la fête païenne du solstice d’hiver, appelée “naissance (en latin natale) du soleil” car celui-ci semble reprendre vie lorsque les jours s’allongent à nouveau ; à Rome, l’Église a adopté cette coutume populaire, d’origine orientale, qui venait de s’imposer dans le calendrier civil, en lui donnant un sens nouveau, celui du natale (origine du mot français “Noël”), de la naissance du Sauveur que la Bible désigne comme le “soleil de justice” et la “lumière du monde” que les ténèbres n’ont pu vaincre… ” L’un des ouvrages les plus récents publiés en langue française sur la question (1), offre le choix. Le mot ” Noël “, dit-il, viendrait de ” la contraction du latin pour novus solis (nouveau soleil) “, ou de cette autre ” contraction du latin ” pour sol invictus (soleil invaincu) ; ou encore de cette troisième ” contraction ” re-latine pour dies natalis, jour de la naissance : du Christ ou du soleil, comme on voudra. Un des premiers spécialistes en la matière, Arnold Van Gennep (2) suggère comme origine du mot une déformation d’un autre terme latin, novella, pour signifier la (bonne) nouvelle. On a même évoqué le ” gotique heul (vieux norrois hvel, anglo-saxon hweal), signifiant “roue” “. Par référence au cycle des saisons. De quoi y perdre son latin…

Quelques dates

Revenons à l’ouvrage d’Arnaud d’Apremont. Selon lui, ” la première mention véritable du 25 décembre comme date de naissance de Jésus se trouve dans le calendrier de Philocalus, apparemment publié à Rome, en 345 “. Il précise : ” En 354, le pape Liberius désigne officiellement la fête des “Brumalia” du solstice d’hiver comme celle de la naissance de son Christ. ” Ajoutant : ” En 440, l’Église déclara que la célébration de la naissance du Christ était définitivement fixée au 25 décembre ; cette année-là, le pape Sixte III célébra la première messe de minuit. ” Après quoi, en 525, l’empereur ” Dionysius le Petit décida arbitrairement et révolutionnairement que la naissance de Jésus serait l’an I des calendriers et fixa, tout aussi arbitrairement, à l’an 754 la fondation de Rome (…) ; finalement, au XIIe siècle, Noël est devenue la grande fête de tout l’Occident chrétien “. Arnaud d’Apremont souligne : ” Les chrétiens, incapables d’éradiquer une fête païenne majeure, préférèrent la récupérer pour leur compte, de même qu’ils transformèrent les anciens dieux en saints tout en leur conservant leurs pouvoirs et lieux de culte. ” Il note qu’avec la Réforme et ” son retour à l’orthodoxie biblique, (…) Noël allait se trouver en butte à de violentes attaques “.

Des saturnales aux fêtes des fous

Jusque-là, pas la moindre trace du Père Noël. Normal : nous verrons pourquoi. Le B.a.-ba du Père Noël rappelle que, ” pour exalter cette période charnière du solstice d’hiver, les Romains observaient une fête de préparation, les saturnales (…) et une fête de conclusion, les calendes de janvier ” : la première dédiée à Saturne, ” dieu des semailles, de l’agriculture et de l’âge d’or “, mais aussi ” vieillard dévoreur d’enfants ” (3) ; les secondes à la déesse Strenia, dont serait issu le mot ” étrennes “, et ” qui venait, elle, distribuer des présents “. Dans un texte célèbre, le Père Noël supplicié, sur lequel nous reviendrons, l’ethnologue Claude Lévi-Strauss (3) fait observer que les saturnales ” étaient la fête des larvae, c’est-à-dire des morts par violence ou laissés sans sépultures “, et que, ” pendant la Noël, comme pendant les saturnales, la société fonctionne selon un double rythme de solidarité accrue et d’antagonisme exacerbé “. Selon l’historien anglais des religions James George Frazer (4), cité par Claude Lévi-Strauss et, après lui, par Arnaud d’Apremont, au cours des saturnales, ” on voyait les esclaves remplacer leurs maîtres et ces derniers servir leurs valets (…), les orgies les plus folles, les extrémités les plus coupables étaient le lot de la fête (…) ; à une certaine époque, on se mit également à élire des rois de la fête, parmi les esclaves : pendant une journée, ils étaient traités quasi comme des dieux… avant d’être immolés le lendemain “. Comme le personnage de carnaval. Au cours du Moyen ¶ge, aux saturnales succéderont les ” fêtes des fous “, pendant lesquelles était élu le pape (ou l’évêque) des fous, l’abbas stultorum ; plus spécifiquement appelé l’abbé de liesse dans le cas des évêques-enfants du jour des saints Innocents (28 décembre), ” élus “, selon Lévi-Strauss, ” sous l’invocation de saint Nicolas “. Arnaud d’Apremont rappelle, à ce propos, que, dans Notre-Dame de Paris, Victor Hugo fait de Quasimodo un roi des fous ; qu’à l’occasion de ces fêtes, l’élu pouvait se rendre à l’église et y donner ” libre cours aux pires outrances ” ; que des ” traces de cette fête ” se trouvent en ” de très nombreux lieux comme Beauvais, Autun, Vérone “.

Le retour des morts

L’ethnologue Claude Lévi-Strauss souligne, du reste, qu’au Moyen ¶ge, ” les enfants n’attendent pas dans une patiente expectative la descente de leurs jouets par la cheminée ; (…) déguisés et formés en bande que le vieux français nomme, pour cette raison, “guisarts”, ils vont de maison en maison, chanter et présenter leurs voux, recevant en échange des fruits et des gâteaux ; fait significatif, ils invoquent la mort pour faire valoir leur créance “. Les quêtes d’enfants, dit-il, ” ne sont pas limitées à Noël ; elles se succèdent pendant toute la période critique de l’automne, où la nuit menace le jour comme les morts se font harceleurs des vivants ; elles commencent plusieurs semaines avant la Nativité, généralement trois, établissant donc la liaison avec les quêtes, également costumées de saint Nicolas qui ressuscita les enfants morts (5), et leur caractère est encore mieux marqué dans la quête initiale de la saison, celle de Hallow-Even, devenue veille de la Toussaint par décision ecclésiastique, où, aujourd’hui encore dans les pays anglo-saxons, les enfants costumés en fantômes et en squelettes persécutent les adultes à moins que ceux-ci ne rédiment leur repos au moyen de menus présents ; le progrès de l’automne, depuis son début jusqu’au solstice qui marque le sauvetage de la lumière et de la vie, s’accompagne donc, sur le plan rituel, d’une démarche dialectique dont les principales étapes sont : le retour des morts, leur conduite menaçante et persécutrice, l’établissement d’un modus vivendi avec les vivants fait d’un échange de services et de présents, enfin le triomphe de la vie quand, à la Noël, les morts quittent les vivants pour les laisser en paix jusqu’au prochain automne “. Il est, ajoute l’ethnologue, ” révélateur que les pays latins et catholiques, jusqu’au siècle dernier, aient mis l’accent sur la Saint-Nicolas, c’est-à-dire, sur la forme la plus mesurée de la relation, tandis que les pays anglo-saxons la dédoublent volontiers en ses deux formes extrêmes et antithétiques de Halloween où les enfants jouent les morts pour se faire exacteurs des adultes, et de Christmas où les adultes comblent les enfants pour exalter leur vitalité “.

De saint Nicolas au Père Noël

Le Père Noël n’est pas l’héritier direct de saint Nicolas. Du point de vue historique, celui-ci est né au IIIe siècle, en Lycie (Asie mineure). Évêque de Myre, il ” aurait été emprisonné et torturé sur l’ordre de Dioclétien, avant d’être libéré par Constantin “. La popularité de saint Nicolas (le Santa Claus anglo-saxon ; le Sinter Klaas néerlandais) et de son âne, viendra au XIXe siècle, nous dit le B.a.-ba du Père Noël. La légende veut qu’il soit, en outre, escorté, ce qui lui donne, dixit A. d’Apremont, ” quelque chose de pas très catholique “, d’un accompagnateur inquiétant, Pierre le Noir (Zwarte Piet, aux Pays-Bas ; Scharze Peter en Suisse), chargé des basses ouvres : c’est lui qui châtie. Pierre le Noir est à saint Nicolas ce que le Père Fouettard est au bienfaisant Père Noël : son négatif. Le ” futur Père Noël moderne “, hérite de l’abbé de liesse, dont il est ” l’antithèse “, souligne Lévi-Strauss, ” indice d’une amélioration de nos rapports avec la mort ” ; de saint Nicolas et d’un tas d’autres personnages dont les elfes, les gnomes, etc. Selon A. d’Apremont, qui cite Henri Donteville (6), il est une sorte de ” saint Nicolas défroqué “, importé après le désastre de 1870, ” par plus de 200 000 Alsaciens venant s’installer sur le territoire français “. Ainsi, le Père Noël est-il, nous dit Claude Lévi-Strauss, ” le produit d’un phénomène de convergence et non un prototype ancien partout conservé ; (…) le développement moderne n’invente pas : il se borne à recomposer de pièce et de morceaux une vieille célébration dont l’importance n’est jamais complètement oubliée “. Et encore : ” Le Père Noël de l’Europe occidentale, sa prédilection pour les cheminées et pour les chaussures, résultent purement et simplement d’un déplacement récent de la fête de saint Nicolas assimilée à la célébration de Noël, trois semaines plus tard ; cela nous explique que le jeune abbé (sous-entendu, NDLR : de liesse) soit devenu un vieillard ; (…) un personnage réel est devenu un personnage mythique ; une émanation de la jeunesse, symbolisant son antagonisme par rapport aux adultes s’est changé en symbole de l’âge mûr dont il traduit les dispositions bienveillantes envers la jeunesse ; l’apôtre de l’inconduite est chargé de sanctionner la bonne conduite ; aux adolescents ouvertement agressifs se substituent les parents se cachant sous une fausse barbe pour combler les enfants. “

Saint Coca-Cola ?

Sous la forme et l’” uniforme ” que nous lui connaissons, en fait, le Père Noël-saint Nicolas nous est (re)venu, après la Seconde Guerre mondiale, des États-Unis où l’avaient introduit les immigrants, en particulier néerlandais et allemands, partis tenter leur chance dans le Nouveau Monde. En 1809, une histoire très imaginaire de New York (à l’origine New Amsterdam), due à l’écrivain Washington Irving évoque un navire venu de Hollande, ayant saint Nicolas en figure de proue. Tout ” naturellement “, lorsqu’il apparaît au marin Oloffe, membre de l’équipage, le saint fume la pipe. Le 23 décembre 1823, paraît dans le journal de Troy, ville de l’État de New York, un poème qui passera à la postérité sous le titre la Nuit avant Noël. C’est l’ouvre de Clement C. Moore, auteur d’un très sérieux dictionnaire hébreu-anglais, qui n’en reconnut la paternité que trente années plus tard. Écrit pour ses enfants, le texte présente un saint Nicolas ” joufflu, dodu, tel un lutin “, porteur d’un ” ballot de jouets ” et voyageant dans ” un tout petit traîneau ” tiré par ” huit rennes minuscules “. Lors de la guerre de Sécession, en décembre 1862, le caricaturiste Thomas Nast, créateur de la figure de l’Oncle Sam, lui tailla un costume dans la bannière étoilée. Finalement, dans les années trente, c’est la marque Coca-Cola qui imposa ses couleurs, rouge et blanc, de l’habit du Père Noël.

Avec une telle hérédité, ce saint Nicolas-Père Noël, ne fut pas toujours accueilli à bras ouverts. L’article de Claude Lévi-Strauss que nous avons cité, a, du reste, été suscité, par un fait divers, dont France-Soir s’était fait l’écho : le 23 décembre 1951, des membres du clergé dijonnais avaient disjoncté. Dénonçant la ” paganisation ” de la fête de la Nativité, ils avaient vu rouge et fait sa fête au Père Noël : devant plusieurs centaines d’enfants des patronages, ils avaient pendu et brûlé l’” usurpateur et hérétique ” personnage, aux grilles (gril ?) du parvis de la cathédrale. Les rationalistes anticléricaux s’en étaient aussitôt faits les ” ardents ” défenseurs. Ce qui, par allusion au triste sort réservé naguère à certains rois de saturnales, faisait écrire à l’ethnologue, non sans malice : ” Grâce à l’autodafé de Dijon, voici donc le héros reconstitué avec tous ses caractères, et ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette singulière affaire qu’en voulant mettre fin au Père Noël, les ecclésiastiques dijonnais n’aient fait que restaurer dans sa plénitude, après une éclipse de quelques millénaires, une figure rituelle dont ils se sont ainsi chargés, sous prétexte de la détruire, de prouver eux-mêmes la pérennité. “

Depuis, le Père Noël s’est, pour ainsi dire, mondialisé. Halloween tente une percée. Le commerce triomphe. Selon l’AFP, les Européens sont en quête du ” cadeau de Noël vedette de l’année “. À Londres, un cabinet de comptabilité croit l’avoir déniché. À l’en croire, le meilleur cadeau, pour un nouveau-né, serait ” un fonds de pension ” ! Plus féroce que jamais, Scrooge, l’abominable usurier du Christmas Carol de Charles Dickens, pour tant est qu’il se soit jamais repenti, semble effectuer un retour en force. On se prend à souhaiter que le Père Fouettard, tombé dans l’oubli depuis des années, reprenne du poil de la bête.

(1) Le B. a.-ba du Père Noël, d’Arnaud d’Apremont, Éditions Pardès (1999).

(2) Arnold Van Gennep, le Folklore français, Éditions Robert Laffont, Collection Bouquins (quatre tomes, 1999).

(3) Le Père Noël supplicié, article de Claude Lévi-Strauss, publié en mars 1952, dans la revue les Temps modernes ; réédité aux Éditions sables (1996).

(4) James George Frazer, le Rameau d’Or, Éditions Robert Laffont, Collection Bouquins (quatre tomes, 1981-1984).

(5) Voir notamment la ballade citée par Gérard de Nerval dans les Filles du feu.

Voir enfin (de l’auteure du très complet “Ethnologie de Noël”, 2000):

Noel, de l’enfant quêteur à l’enfant gâté: le sens d’un passage
Martyne Perrot
Ethnologies
Spring-Fall, 2007

Le XIX siecle a transforme Noel en une celebration de la famille bourgeoise. Il a du meme coup installe l’enfant au centre du rite profane en lui attribuant un nouveau role, celui-ci etant revelateur du changement de son statut social et familial. D’acteur principal du rituel mettant l’adulte au defi, il est en effet devenu en un siecle et demi le recipiendaire d’un don infini et sans reciprocite.

The nineteenth century transformed Christmas into a celebration of the middle-class family. As a result it likewise installed the child at the centre of the secular rite and attributed a new role to them, as revealing changes to social and familial status. The principal actor of the ritual purs the adult to the test, and has become over a century and a half the recipient of infinite giving without reciprocity.

**********

Ce qui est essentiel, c’est que des individus soient reunis, que des sentiments communs soient ressentis et qu’ils s’expriment en actes communs. Tout nous ramene donc a la meme idee ; c’est que les rites sont avant tout les moyens par lesquels le groupe social se reaffirme periodiquement (Emile Durkheim 1912: 553).

C’est donc pendant les etats de transition que reside le danger pour la simple raison que toute transition est entre un etat et un autre et est indefinissable. Tout individu qui passe de l’un a l’autre est en danger et le danger emane de sa personne. Le rite exorcise le danger … (Mary Douglas 1971 : 113)

Le XIXe siecle a transforme Noel en une celebration de la famille bourgeoise. Il a du meme coup installe l’enfant au centre du nouveau rite profane. Les enfants et les adolescents qui animaient les fameuses tournees de quete ont progressivement fait place aux heritiers d’une bourgeoisie en plein essor, qui attendent desormais leur cadeau de Noel comme un du. En un siecle et demi, la fete collective a non seulement ete privatisee, mais la famille, en << confisquant >> ses propres enfants, a contracte envers eux une dette infinie.

Tournees et quetes enfantines, un defi adresse aux adultes

Jusqu’a la seconde guerre mondiale, au coeur de la saison la plus sombre de l’annee, les enfants et les adolescents sortent dans les rues des villages et des villes ou partent sur les chemins de campagne pour chanter des << Noels >> (ang. Christmas Carols) ou dire des comptines. En echange ils recoivent des sucreries, des pommes, des noisettes, ou encore de petites pieces de monnaie. Ces dons sont consideres comme un gage de bonheur, de paix et de prosperite. En revanche, celui qui refuse de se plier a la coutume est voue aux gemonies et met parfois son avenir en peril.

Incantations et maledictions enfantines sont ainsi distillees au gre de la generosite ou de l’avarice des adultes. Tel est le cas par exemple a Vitre, en Bretagne, ou le celebre folkloriste Arnold van Gennep rapporte que les enfants injurient ceux qui ne leur versent aucune obole. Il existe a cette epoque des quetes organisees par les gens d’Eglise, celles des enfants de choer et parfois celles des mendiants. De la Bretagne a la Provence, van Gennep a minutieusement recense un grand nombre de ces << tournees >> qui sont, ecrit-il, la << dramatisation d’un changement de periode calendaire >>(van Gennep 1987). Ces quetes ont longtemps coexiste aux cotes de la celebration religieuse, puisque la plupart de ces rites calendaires ont ete << christianises >>, notamment dans le << cycle des douze jours >>.

Les enfants et les adolescents sont donc partout presents au cours de cette periode, qui va de l’Avent aux Rois. Au Moyen Age, ils forment deja ces bandes de guisarts (les deguises) dont on retrouve les traces jusqu’au debut du XXe siecle, et parfois meme plus tardivement.

Les descriptions donnees par Arnold van Gennep permettent de se representer assez precisement l’ambiance qui regnait ces jours-la, dans les rues des villages et des bourgs et, au-dela des variantes regionales, nous autorisent egalement a constater que la structure symbolique de cette << sequence ceremonielle >> est bien la meme.

Ce fut la le grand apport de ce folkloriste parfois injustement critique << de ne pas isoler les sequences des ceremonies etudiees dans le desordre des coutumes >>, mais precisement de << passer au crible de l’analyse toutes les sequences d’un meme ceremoniel >> (Segalen 1998 : 39-40).

Je mentionnerai quelques exemples regionaux, tels qu’ils sont rapportes par van Gennep, qui illustrent bien cette permanence.

Dans la region rennaise, la veille de Noel ce sont les petits
garcons qui vont par les rues des villages et des bourgs portant
une chandelle allumee entouree de papier huile pour empecher le
vent de l’eteindre …

Ils s’arretaient devant les portes en nasillant : << Chantons Noel, ma bonne dame, pour une pomme, pour une poire, pour un petit coup de cidre a boire >>. On leur donnait des fruits et des sous. A Rennes meme, tous les enfants quetaient en portant des chandelles multicolores, en echange de quoi les commercants leur donnaient des pralines et des pastilles de menthe (van Gennep 1987 : 2910).

A Montauban de Bretagne, les enfants pauvres allaient, comme dans beaucoup de localites bretonnes, se presenter a la porte des personnes aisees en criant : << au guyane, au guy l’an neuf >>. Ici ecrit van Gennep : << ils sont armes d’une longue broche en bois dans laquelle ils enfilent des morceaux de lard ou de vache salee dont on leur fait l’aumone >>.

La coutume a persiste jusqu’au XXe siecle dans les cantons de Montauban, Fougeres et Janze. La veille de Noel, les garcons (et non pas seulement les pauvres) se reunissaient et recevaient, selon les maisons, de la galette, un morceau de pain, des noix ou des pommes, tres rarement du beurre sur la galette, malgre les menaces.

<< Pour une pomme, pour une poire pour un p’tit coup a boire chez
la mere Giboire
Qui vend des haunes de toile sur l’champ d’foire
>>.

En Bretagne , c’est un cri de joie en l’honneur de la mere et du pere et les enfants de la maison:

<< Que les garcons respirent la sante ! Que vos filles sentent la
lavande ! Annee de scarabees, annees de rosee, annee d’avoine et de
froment pour vous,
Dans votre courtil du chanvre viendra le mois de mai, En mai, la
fleur, en juin, le grain et en juillet, la galette blanche >>
(van Gennep 1987 : 2900).

La menace comme l’incantation ont donc pour objets principaux : la recolte, l’amour, la sante, la descendance, c’est-a-dire ce qui permet a toute societe de se reproduire et de perdurer. Elles sont, on l’a note, proferees par les enfants, les jeunes et les indigents, c’est-a-dire ceux qui sont en marge de la societe productive : ceux, fait remarquer Claude Levi-Strauss, << qui sont d’une certaine facon incompletement incorpores au groupe, ceux encore, qui participent de cette alterite qui est la marque meme de ce supreme dualisme : celui des morts et des vivants >> (Levi-Strauss 1952: 1582).

Le solstice d’hiver qui correspond a une transition astronomique, toujours effrayante pour les hommes, fait ainsi resurgir des peurs archaiques, liees a la crainte de ne pas voir le soleil renaitre. Cette transition ouvre alors une periode dangereuse ou les morts hantent les vivants, ou les revenants, fantomes et sorcieres les assaillent et les inquietent.

Dans ce contexte particulier, les bandes de queteurs peuvent etre considerees comme les passeurs de la vieille annee a la nouvelle, du monde des morts a celui des vivants. Le folklore temoigne de cette symbolique lorsque celui qui ne donne rien est parfois menace explicitement de mort (van Gennep 1987 : 2904). << Que la vieille tombe de la cheminee et se casse le cou >> dit-on par exemple dans la region de Guingamp en Bretagne.

Ces quetes ont disparu, mais certains se souviennent. Ainsi, Pierre, ne en 1924, originaire du Cantal, au sud du Massif central, sillonnait encore avant-guerre le village avec ses camarades et le bedeau de la paroisse.

Ca durait une dizaine de jours et c’etait effectue par les enfants
de choeur. Le clerc decretait ceux qui viendraient avec lui. Moi je
tenais a y aller, parce que ca m’interessait de ramasser quelques
sous. On carillonnait tous les soirs. On montait au clocher, on
commencait a carillonner la-haut. Il gelait et chacun sonnait sa
cloche. On carillonnait et ca pendant dix jours. On etait cinq
enfants et le clerc avait les mains dans ses poches. << On passe
pour le carillon >> etait la formule. Le clerc demandait pour nous,
un petit biscuit, un peu de cafe, mais nous on preferait l’argent.
D’ailleurs la grosse majorite nous donnait des sous. Moi je me
souviens avoir touche cinq ou six sous.

Ces tournees de quetes survivent, aujourd’hui en France, sous leur forme corporative : pompiers, facteurs, eboueurs echangent encore un calendrier contre une petite somme d’argent laissee a l’appreciation de chacun.

Depuis une dizaine d’annees, l’arrivee d’Halloween a fait renaitre des quetes enfantines, mais dont le lien n’est pas etabli explicitement par le public avec ces tournees regionales d’avant-guerre.

La litterature du XIXe siecle et les contes de Noel, tout comme l’iconographie, ont amplement repris ce motif de la tournee de quete, auquel se substituera progressivement celui de l’enfance pauvre et errante, qui perdra au meme moment ce pouvoir de << defier >> l’adulte. La rue n’est plus alors seulement le theatre des tournees et chansons, mais celui de la mendicite. Orphelins et abandonnes, ils subissent a Noel le sort le plus funeste, car desormais cette fete de l’enfant dans sa famille les exclut et jette la lumiere la plus crue sur leur misere et leur solitude. Ces enfants pauvres sont des heros emblematiques, mais condamnes. La petite marchande d’allumettes (Hans Christian Andersen 1820) ne souhaite plus rien a personne en echange d’une obole, car c’est elle qui meurt la nuit de Noel.

Mais le temps de Noel devient aussi le pretexte a exercer une charite bien ordonnee, incarnee par << l’esprit de Noel >>. Charles Dickens en fut le chantre. Son fameux Conte de Noel (Christmas Carol), publie a Londres en 1843, definit cet << esprit >> comme un melange de compassion et de partage, ou << la force mobilisatrice de la sympathie >> est superieure a l’esprit de revolte. L’esprit de Noel est aussi une glorification de la famille et de la privacy (l’intimite) qui se construit a la meme epoque en Angleterre.

Aujourd’hui, l’enfant est toujours au centre, sinon le centre de la fete, et la place qui lui etait reservee n’a cesse de croitre, tout en evoluant. La ritualisation de cette periode est toujours tres intense, mais beaucoup de symboles religieux ont investi l’espace prive (creche, etoile, couronnes de l’avent), tandis que l’espace public est devenu, des le milieu du XIXe siecle, la scene d’une nouvelle economie festive, axee sur la depense et la consommation.

Preparatifs et place de l’enfant

La decoration des lieux publics est l’element decisif de l’ouverture des festivites. Les derniers jours de novembre, la pose de guirlandes audessus des avenues en est le premier signe annonciateur. Mais l’evenement inaugural reste le << devoilement >> des vitrines des grands magasins. Ce << lancement >> du temps de Noel (Christmas season) est vecu comme un lever de rideau par les enfants, et provoque immediatement un deplacement familial pour aller admirer les decors animes, construits dans le plus grand secret par chaque grand magasin. Dans les annees 1950, des photographes, en particulier Willy Ronis et Robert Doisneau (Picouly 1996), ont fixe pour la premiere fois ces regards d’enfants, emerveilles par la vue des jouets en vitrines.

Cette mise en scene, essentiellement urbaine, est aussi accompagnee par l’arrivee massive chez les fleuristes, des sapins et epiceas de varietes differentes. Enneige, rempote, parfois meme teinte de couleurs etonnantes, le sapin est une << clef symbolique >> (Haines 1988 : 75-88). A partir du moment ou le sapin est dresse dans le salon ou la salle a manger, il ouvre un temps et delimite un espace, en attente de ceremonie. Il marque ainsi le caractere exceptionnel de l’evenement. Atteste des le XVIe siecle, en Alsace, le sapin s’est progressivement substitue a la buche de Noel. Souvent allumee a l’aide d’un tison tenu a la fois par le petit-fils et son aieul, cette derniere permettait d’actualiser le lien generationnel necessaire a la bonne marche des operations. Aspergee d’eau benite et de vin ou d’huile selon les regions, la buche devait se consumer tres lentement. On pensait alors que ses cendres possedaient des vertus magiques ; elles etaient en effet reputees fertiliser les champs, eloigner la foudre, ecarter la vermine et faciliter les velages.

Le sapin est lui aussi decore en famille. Il est d’ailleurs essentiellement present la ou il y a des enfants. Il sera, comme le reste de la maison, l’objet et le pretexte de rituels secondaires. Ainsi l’accrochage des decorations aux branches se fait-il chaque annee avec les memes personnes. Souvent, le pere fixe l’etoile a la cime et le plus jeune dispose ses decorations sur les branches les plus basses. Chaque famille invente neanmoins son propre rituel. Cette mere achete chaque annee un ou deux objets nouveaux. Celle-ci les confectionne et cette autre renouvelle completement sa decoration. C’est aux meres, en effet, que revient le plus souvent la responsabilite de ces choix esthetiques. Les peres sont davantage occupes par le transport de l’arbre et sa fixation, qui demande un minimum de bricolage. Dans certaines familles, la confection de la creche est aussi une entreprise collective : creche en kit, creche en carton, a decouper, a peindre, creche achetee au cours d’un voyage, creche enfin fabriquee entierement par le grand-pere et dont on ressort chaque annee le << chef d’Luvre >>, elles voisineront parfois sans interdit apparent avec le sapin. Ce qu’il faut retenir, dans ces petits rites familiaux, c’est leur similitude mais aussi leur specificite. Chaque famille invente, s’approprie et en meme temps se soumet a une regle collective invisible. Et si celle-ci s’impose a chacun de nous dans une simultaneite remarquable, il faut souligner neanmoins que tout se passe << chacun chez soi >>.

Les enfants participent a ces sequences, bricolant avec beaucoup d’ardeur pour preparer l’espace ou se deroulera le rituel le plus important de la soiree : la distribution des cadeaux.

Principal element decoratif et symbolique, le sapin est neanmoins precede par la couronne de l’Avent, coutume allemande, datant du milieu du XIXe siecle, que les Francais ont decouvert il y a une vingtaine d’annees et qu’ils placent d’ailleurs plus rarement a l’exterieur de leur porte d’entree qu’a l’interieur. Le calendrier de l’Avent, qui est d’origine germanique plus recente (debut du XXe siecle), connait, de nos jours, une grande variete de supports (tissu, carton, fenetres a ouvrir une a une chaque jour, sujets divers enfermes dans des pochettes de tissu ou de feutrine). Ce temps, celui de l’attente enfantine, doit etre, en effet, decompte chaque jour. Certaines familles ont institue des traditions specifiques, empruntant a differents registres religieux et folkloriques. Dans les familles catholiques, celui << du mouton >> est souvent evoque. Il s’agit pour chaque enfant d’approcher de la creche << son >> mouton, qui suit le berger jusqu’au soir du 24 decembre. Mais cette avancee est soumise a la regle de la bonne conduite, et lorsque l’enfant ne la respecte pas, le mouton fait du sur place.

Apparition du cadeau, disparition du donneur

La distribution des cadeaux aux jeunes enfants est precedee par la construction d’un veritable << secret de famille >>. Cacher le cadeau, le derober a la vue des enfants par tous les moyens les jours qui precedent son apparition au pied de l’arbre, mobilise une certaine energie familiale et donne lieu a de nombreuses strategies, ruses et recits.

Entre le moment ou l’enfant repere dans un magasin, sur un catalogue, ou enfin lors d’un message publicitaire televise le jouet de ses reves, et celui ou il le decouvre embusque sous le << papier-cadeau >> se deroule une parenthese extremement scenarisee, devolue a l’effacement des traces. D’abord, celles de l’achat, de l’emballage et de l’endroit ou il sera cache jusqu’au jour J, puis celles du donneur veritable, ce qui oblige a contrario a donner une grande visibilite aux traces laissees par ce donneur mythique : le Pere Noel.

Pour garder le secret et creer le mystere, les mises en scenes sont souvent sophistiquees. D’un point de vue anthropologique, c’est le parallelisme que l’on peut etablir avec le secret de l’initiation qui retiendra l’attention. Toute une serie de ruses deviennent necessaires pour maintenir l’enfant dans l’ignorance de la veritable identite du donateur, c’est-a-dire dans la croyance en un personnage imaginaire.

L’an passe, declare ce jeune couple parisien, on avait perdu des
bouts de barbe en coton du Pere Noel dans l’appartement pour que
nos deux enfants y croient vraiment. Ma grand-mere nous a dit que
la tradition etait de laisser une carotte et une tasse de lait
chaud. On deploie des tresors d’imagination.

Dans certaines familles, un costume de pere Noel a ete achete ou parfois confectionne. Il arrive que le frere aine le porte, se mettant ainsi en position de << tuteur >> par rapport aux freres et soeurs plus jeunes qui sont, eux, les inities. Le Pere Noel doit rester invisible lorsqu’il distribue les cadeaux, et seulement a ce moment. C’est pourquoi la plupart des enfants ne s’etonnent guere de voir des dizaines de peres Noel arpenter les avenues bordant les grands magasins car ceux-ci ne sont, de leur point de vue, que les representants sur terre du << vrai >> Pere Noel, lequel ne se laisse jamais demasquer.

C’est ici la grande difference avec saint Nicolas et son sombre acolyte, le pere fouettard, qui entraient ensemble dans les maisons pour recompenser et punir a la fois. Le Pere Noel, lui, est invisible mais ne punit pas. Il est contemporain de l’histoire de la famille bourgeoise et du nouveau statut de l’enfant, dont la fete de Noel apparait comme l’allegorie, a la fois lieu privilegie de leur celebration et temps de leur reassurance.

Ce qui apparait finalement comme un << secret de famille >> est la condition de son renouvellement symbolique, celui par lequel elle assure sa << renovation >> morale a travers la reconnaissance de ses liens.

Chaque famille prend ainsi << la forme de la Sainte Famille avec Noel comme mythe fondateur >> (Berking 1999: 16). Peut-etre tient- on la la raison de cette depense considerable qui accompagne cette celebration?

Pour beaucoup de parents, la << vraie magie >> de cette fete reside d’ailleurs dans ce don total qui sature le desir de l’enfant. Pour ce dernier, le Pere Noel est une figure qui ne l’accable pas mais, au contraire, le recompense sans condition. Ces cadeaux << tombes du ciel >> permettent en effet d’echapper au cycle infernal de la dette et du don. Pour que cette distribution magique ne soit en aucun cas troublee, les parents sont prets a depenser beaucoup d’argent et d’energie.

Les B. ont du, par exemple, << faire tout Paris >> pour acheter la
fameuse epee power rangers que leur fils avait commandee, victimes
de la promotion publicitaire (1996) qui avait eu raison des plus
prevoyants. Le compte a rebours etant deja bien avance, ils eurent
l’idee de telephoner en province a des amis qui trouverent enfin le
jouet tant convoite.

Cette application familiale a satisfaire << tous >> les voeux des enfants doit nous interroger, ecrit Claude Levi-Strauss,

sur le soin tendre que nous prenons du Pere Noel, sur les
precautions et les sacrifices que nous consentons pour maintenir
son prestige intact aupres des enfants …, cette croyance ou nous
gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-dela, apporte
un alibi au secret mouvement qui nous incite, en fait, a les offrir
a l’au-dela, sous pretexte de les donner aux enfants. Par ce moyen,
les cadeaux de Noel restent un sacrifice veritable a la douceur de
vivre, laquelle <<insiste d’abord a ne pas mourir (1952 : 1589).

Cette chute nostalgique est celle d’un article qui prit comme point de depart un fait divers, concernant un Pere Noel << supplicie >> sur le parvis de la cathedrale de Dijon, le 24 decembre 1951. Elle sert de denouement a la demonstration de Claude Levi-Strauss, analysant la croyance au Pere Noel comme un rite de passage. Car le Pere Noel, ecrivait-il, est d’abord << l’expression d’un statut differentiel entre les petits-enfants, les adolescents et les adultes … >>. D’un point de vue diachronique, c’est << un vieillard >> qui a pris la place des abbes de jeunesse, ces personnages bien reels, << apotres de l’inconduite >>, emanation de la jeunesse, qui ont ete transformes en << un vieillard bienveillant qui sanctionne la bonne conduite >>. D’un point de vue synchronique, le Pere Noel ressemble beaucoup aux katchinas, ces incarnations des ancetres des Indiens du sud-ouest des Etats-Unis. Or ces personnages, poursuit Levi-Strauss, << incarnent des dieux et des ancetres qui reviennent a date fixe visiter leur village pour y danser, mais aussi pour punir, enlever ou recompenser les enfants, car eux- memes sont les ames des premiers enfants morts. Ils sont donc a la fois la preuve et les temoins d’une resurrection possible apres la mort >>. Comme pour le Pere Noel, ce sont les peres, les oncles et les parents proches qui se cachent sous ces deguisements destines a masquer leur veritable identite. Reveler la vraie nature des katchinas reviendrait en effet a exposer l’enfant a de grands dangers. Ainsi, ce que le Pere Noel met en evidence derriere l’opposition enfant-adulte, rappelle Levi- Strauss, c’est une opposition plus profonde entre << morts et vivants >>.

Le cadeau comme conjuration

Le cadeau fait a l’enfant vient << du ciel >> et, a ce titre, il possede une dimension cosmologique. Il tombe ensuite dans la cheminee sombre et arrive dans le foyer de celle-ci, symbole du << foyer >> domestique. La liaison entre l’univers et la famille est assuree par cet etrange et obscur acheminement, ou certains psychanalystes ont cru deceler une symbolique de la naissance. Le mystere du passage du Pere Noel qui connait le vrai desir de l’enfant est ainsi souvent lie au mystere de la naissance et les origines du cadeau sont aussi obscures que les origines de la vie.

Les cadeaux sont souvent decouverts au petit matin, alors que les adultes, plus frequemment, les echangent le soir du reveillon. Cet echange ne peut avoir lieu devant les enfants, qui sont les << non-inities >>. Les adultes doivent alors mimer l’etonnement ou bien avouer que, n’etant pas les destinataires elus du Pere Noel, ils recourent a cet echange pour << se consoler >>.

Cette circulations de dons entre membres de la famille obeit d’ailleurs a des regles invisibles mais parfaitement codifiees, comme l’a montre Theodore Caplow dont l’enquete menee a Middletown entre 1976 et 1979, est un classique. Dans cette etude, Caplow mettait deja en evidence un fait, qui ne s’est pas dementi en France vingt ans plus tard, a savoir le desequilibre generationnel propre a cet echange. Le flux des cadeaux continue en effet d’aller tres genereusement des plus ages vers les plus jeunes, et le don des grands-parents envers les petits- enfants apparait obligatoire, meme en cas d’eloignement geographique (Caplow 1986 : 43-91).

Confirmant que la filiation est bien l’objet privilegie de ce qu’il faut bien appeler, ici, une offrande, l’enfant qui est fete l’est au titre de la generation future. On le lie, de cette facon, aux generations precedentes, toutes reunies autour du sapin dont la vegetation permanente annonce une regeneration possible.

Que le reveillon soit tres souvent organise chez les grands-parents n’est pas anodin et confirme cette necessite de retablir une certaine hierarchie generationnelle, celle que le XIXe siecle celebre et dont Dickens fixera les traits litteraires dans Esquisses pour Boz (1836).

Les aieux sont d’ailleurs les seuls a pouvoir offrir de l’argent a leurs petits-enfants et a leurs enfants sans les humilier. Un petit billet peut etre glisse dans une enveloppe a condition qu’elle soit un peu decoree. Ils forment la limite du cercle de famille, au-dela duquel ce don d’argent paraitrait deplace, sinon offensant.

Images et imagerie

Au debut du XIXe siecle, il fallait secouer le sapin suspendu au plafond pour en faire tomber les friandises comme des fruits murs. Aujourd’hui, elles sont deposees au pied de l’arbre et le moment de la decouverte par les enfants est tres souvent photographie ou filme.

Le deballage, et plus precisement le moment ou le << paquet-cadeau >> disparait pour laisser place au cadeau revele, est en effet attendu par la camera paternelle. Ce film sera projete des annees plus tard, cet album photo de << soi-enfant >> montre a ses propres enfants, comme un eternel retour, un echo necessaire, une repetition rassurante.

Dans le domaine de l’image, le programme televise fait aussi partie, le soir de Noel, de l’imagerie recente, au meme titre que les albums et les contes. Une repetition est ici a l’oeuvre, qui participe a ritualiser ce moment de la soiree. On regarde en famille ce petit ecran qui ouvre invariablement sur les memes films, les memes chanteurs qui semblent ne pas vieillir, les memes rejouissances que celles des annees precedentes.

Un << eternel retour >> d’une imagerie datee du XIXe siecle s’annonce des novembre avec les inevitables diffusions de Sans Famille (Hector Malot) et des Miserables (Victor Hugo). Orphelins, neige et compassion fondent des lors une serie narrative et esthetique qui n’est pas encore demodee.

Le sens du passage

Que Noel ait ete analyse en echo au rite d’initiation des katchinas par Levi-Strauss n’est pas surprenant lorsqu’on sait la rarete de ces passages dans la societe contemporaine (La Soudiere 2000), particulierement pour ceux qui n’ont pas d’appartenance religieuse. L’ecole a le monopole de quelques grandes scansions, comme l’entree au cours primaire et le passage du baccalaureat (en France) par exemple, mais en famille, c’est l’anniversaire qui reste le moment important, commemoration de la naissance d’un individu doublee recemment de la reintegration amicale de l’enfant fete dans sa classe d’age (Sirota 1998).

Cette appartenance a une classe d’age est un fait que la celebration de Noel a universalise au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et dont le Pere Noel est la << divinite >> incontestable (Levi-Strauss 1952).

Cette universalisation fut rapidement relayee par la prise de conscience d’un droit de l’enfant. Recevoir des cadeaux et croire au Pere Noel prirent ainsi rang parmi ces droits legitimes, reconnus pour tous les enfants. Illustration de l’importance nouvelle du personnage de Santa-Claus, il existe depuis 1935, dans l’Indiana, un monument a son effigie qui se dresse sur le site de la Chambre de Commerce de cet etat. On peut lire sur son piedestal l’inscription suivante : << Dedie aux enfants du monde entier en souvenir d’un amour immortel le 25 decembre 1935 >>.

En un siecle et demi, l’enfant, a Noel, a donc quitte la rue pour la chaleur du foyer. Celui qui chantait des Carols sous les fenetres illuminees des maisons bourgeoises a effectue un double passage : de l’espace public a l’espace domestique, de la communaute villageoise a la famille. De creancier de l’adulte, il est devenu recipiendaire d’un du sans condition. Cependant, ce passage de la vieille annee a la nouvelle a conserve sa symbolique profonde, celle d’un danger qui menace l’enfant et, avec lui, menace notre avenir. Mais la conjuration s’exerce de nos jours a travers une depense somptuaire, un veritable sacrifice familial.

References

Berking, Helmut, 1999, Sociology of Giving. London, Sage.

Caplow, Theodore, 1982, << Christmas Gifts and Kin networks >>. American Sociology Review 47 : 383-392.

–, 1986, << Les cadeaux de Noel a Middletown ou comment faire respecter une regle sans pression apparente >>. Dialogue 91 (1) : 43-82.

Chevalier, Sophie et Anne Montjaret (dir.), 1998. << Les cadeaux a quel prix ? >> Ethnologie francaise 4 : 437-442.

Dickens, Charles, 1996 [1843], Un Conte de Noel. Paris, Fleuron.

Douglas, Mary et Baron C. Isherwood, 1979, The World of Goods. Towards an Anthropology of Consumption. London, Paul Kegan.

Durkheim, Emile, 1998, Les formes elementaires de la vie religieuse. Paris, PUF.

Haines, David, 1988, << Ritual or Ritual. Dinnertime and Christmas among some Ordinary American Families >>. Semiotica 68 (1-2): 7-88.

Hall, Catherine, 1987, << Sweet Home >>. Dans Aries Philippe et Georges Duby (dir.), Histoire de la vie privee. De la revolution a la Grande guerre. Paris, Seuil: 53-89.

Isambert, Francois, 1976, La fin de l’Annee. Etude sur les fetes de Noel et du Nouvel An a Paris. Travaux et Documents, Centre d’etudes sociologiques, Paris V.

–, 1982, Le sens du sacre. Fete et religion populaire. Paris, Minuit.

La Soudiere, Martin de, 2000, << Seuils, Passages >>. Communications 70 : 5-28.

Levi-Strauss, Claude, 1952, << Le Pere Noel supplicie >>. Les Temps modernes (mars): 1573-1590.

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–, 2002, Sous les images, Noel! Paris, Seuil.

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Segalen, Martine, 1998, Rites et Rituels contemporains. Paris, Nathan Universite.

Sirota, Regine, 1998, << Les copains d’abord. Les anniversaires de l’enfance, donner et recevoir >>. Ethnologie Francaise 4: 457-472.

van Gennep, Arnold, 1987, Manuel de folklore contemporain. (<< Grands manuels >>, tome 1, vol. VII, Cycle des douze jours : Noel; vol. VIII, Cycle des douze jours : de Noel aux Rois. Paris, Picard.

–, 1909, Les Rites de passage. Paris, Emile Noury.

Martyne Perrot
CNRS et Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales


Homosexualité: A quand la comparution du Pape devant un tribunal international? (If the tropical forests deserve our protection)

24 décembre, 2008
Endangered species Si la Terre meurt, vous mourez. Si vous mourez, la Terre est sauve. Klaatu (“Le jour où la terre s’arrêta”)
On a commencé avec la déconstruction du langage et on finit avec la déconstruction de l’être humain dans le laboratoire. (…) Elle est proposée par les mêmes qui d’un côté veulent prolonger la vie indéfiniment et nous disent de l’autre que le monde est surpeuplé. René Girard
C’est le sens de l’histoire (…) Pour la première fois en Occident, des hommes et des femmes homosexuels prétendent se passer de l’acte sexuel pour fonder une famille. Ils transgressent un ordre procréatif qui a reposé, depuis 2000 ans (???), sur le principe de la différence sexuelle. Evelyne Roudinesco
Je comprends la revendication exprimée par les homosexuels sur le mariage parce qu’elle s’inscrit dans le cadre plus large de la lutte contre les discriminations. (…) Je pense toujours que le mot union est juste, qu’il correspond plus à la réalité. Pour autant, j’ai bien conscience du symbole: si on parle seulement d’union, on va dire qu’il s’agit d’un sous-mariage. Si ce n’est pas le même mot, on dira que ce n’est pas vraiment l’égalité des droits. L’ouverture du mariage aux couples de même sexe est dans le projet du PS. Le débat aura lieu, et si une majorité de gauche est élue, elle votera un texte mettant en application ce projet. Ségolène Royal (Têtu, juillet-août 2006)
Les unions civiles devraient être considérées comme une institution d’avant-garde pour des jours nouveaux et l’institution vieux jeu et rétrograde du mariage traditionnel réservé aux coincés irrécupérables. Victor Davis Hanson
Si les forêts tropicales méritent notre protection, l’homme (…) ne la mérite pas moins (…) Parler de la nature de l’être humain comme homme et femme et demander que cet ordre de la création soit respecté ne relève pas d’une métaphysique dépassée. Benoit XVI
C’est plutôt de ses commentaires qu’il faut nous protéger. Ce sont des commentaires de ce genre qui justifient la persécution homophobe dans les écoles et (…) les attaques contre les homosexuels. La France est à la traîne de l’Europe, où neuf pays ont déjà admis l’adoption par des couples homosexuels. Révérende Sharon Ferguson (directrice générale du Mouvement chrétien gay et lesbien)

A quand la comparution du pape devant un tribunal international?

Après les apôtres de la “mort de l’homme” qui, comme le philosophe homosexuel Michel Foucault, défendirent aussi en leur temps la Révolution islamique qui pend aujourd’hui leurs semblables en Iran …

Après leurs disciples déconstructeurs qui après tant d’années à subvertir les rétrogrades institutions bourgeoises, exigent aujourd’hui, ultime surenchère de rivalité mimétique, le mariage pour leurs troupes …

Après les appels, au nom de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, de la candidate socialiste à la présidentielle l’an dernier à l’ouverture (heureusement arrêtée par les urnes) du mariage et de la parenté aux couples de même sexe …

Après l’interdiction, pour cause de position politiquement incorrecte sur l’homosexualité, de prêcher imposée à un pasteur canadien par la Cour suprême d’Alberta

Après le refus sous couvert de liberté et respect de la volonté populaire (heureusement démenti le jour même par les trois états de Californie, Floride et Arizona), de l’auteur du hold up du siècle et premier président postmoderne américain, de prendre position contre le prétendu “mariage homosexuel” …

Après les injonctions, sous prétexte de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (“contre le tabou de l’orientation sexuelle”), de la Halde de “casser les représentations” dans les manuels de nos enfants …

Voici les associations chrétiennes qui dénoncent (mais ne faudrait-il pas commencer par interdir, à la source de tout ça,… la Bible?) le rare chef d’un église (d’autant plus seul qu’il avait déjà osé dénoncer la violence islamique et refuse d’ailleurs le mariage pour lui-même et ses prêtres!) à encore défendre, contre les aberrations des théoriciens post-sexuels du “genre”, le mariage naturel en tant que (scandale des scandales !)… seule voie de survie pour l’espèce!

Homosexualité : le Pape vivement critiqué
Le Figaro/AFP
23/12/2008

Plusieurs associations chrétiennes britanniques ont dénoncé aujourd’hui les propos “irresponsables” du pape Benoît XVI, qui a implicitement condamné l’homosexualité et la transsexualité.

Dans son discours de fin d’année devant le personnel du Vatican, le pape a estimé lundi que “parler de la nature de l’être humain comme homme et femme et demander que cet ordre de la création soit respecté ne relève pas d’une métaphysique dépassée”.

Alors que la préoccupation écologique se généralise à travers le monde, il a souligné: “si les forêts tropicales méritent notre protection, l’homme (…) ne la mérite pas moins”.

La révérende Sharon Ferguson, directrice générale du Mouvement chrétien gay et lesbien, a qualifié ces remarques de “totalement irresponsables et inacceptables sur le fond comme sur la forme”.

“C’est plutôt de ses commentaires qu’il faut nous protéger. Ce sont des commentaires de ce genre qui justifient la persécution homophobe dans les écoles et (…) les attaques contre les homosexuels”, a-t-elle poursuivi.

“Lorsque des chefs religieux font ce type de déclaration, leurs adeptes considèrent qu’ils ont une justification pour se comporter de manière agressive et violente parce qu’ils pensent qu’ils font le travail de Dieu en débarrassant le monde de ces gens”, a-t-elle déploré.

Un avis partagé par le révérend Giles Fraser, président d’Inclusive church, un mouvement anglican pro-homosexuel: “Comme toujours, ce type d’homophobie religieuse est un alibi pour tous ceux qui voudraient nuire aux homosexuels”. “Le pape propage la crainte que les homosexuels menacent la planète. C’est tout simplement aberrant”.

L’ancien frère dominicain Mark Dowd, homosexuel et militant pour le groupe écologique chrétien Operation Noah, a estimé que les propos du pape étaient “compréhensibles mais peu judicieux et malencontreux”.

“Je pense que c’est réellement très triste que ces commentaires trahissent un manque d’ouverture face à la complexité de la création”, a-t-il relevé.

Voir aussi:

Devant la Curie, Benoît XVI promeut une écologie humaine

Isabelle DE GAULMYN, à Rome
La Croix
le 22-12-2008

Dressant le bilan de l’année, le pape est revenu lundi 22 décembre sur les JMJ de Sydney et a précisé sa conception de l’écologie, qui concerne à la fois la nature et l’homme

Comme chaque année, les vœux de Noël que Benoît XVI adresse aux cardinaux et aux responsables de la Curie (l’ensemble des services qui aident le pape dans sa charge pastorale) sont l’occasion pour lui de dresser un bilan de son action pour l’année écoulée.

Certes, pour 2008, il n’a oublié lundi ni le voyage aux États-Unis, ni celui en France, « au cours desquels l’Église s’est rendue visible devant le monde et pour le monde, comme une force spirituelle qui indique le chemin de la vie et, au moyen du témoignage de la foi, porte la lumière au monde ». Mais il a choisi de consacrer l’essentiel de son discours au Synode, et surtout aux Journées mondiales de la jeunesse à Sydney, à la manière dont il a vécu l’événement. L’occasion pour lui de donner sa propre conception de ces journées, et du rôle du pape.

Jamais, a-t-il expliqué, même lors des Jeux olympiques, l’Australie n’a vu autant de jeunes à Sydney. Et, alors que l’on craignait qu’un tel rassemblement de jeunes ne provoque de lourdes perturbations, et des scènes de violences, au contraire, ces journées furent une fête. Non pas, a-t-il souligné, une simple version catholique des grands rassemblements de rock pour les jeunes, mais une vraie fête traduisant aussi un profond cheminement spirituel des jeunes présents.

Une “écologie humaine”
À Sydney, lors de la veillée du samedi soir avec les jeunes, Benoît XVI avait tenu une longue et exigeante catéchèse autour de l’Esprit Saint. Il a choisi lundi d’y revenir, de façon à préciser sa vision de l’écologie, dont il a fait l’un des axes de son pontificat. On sait le pape allemand particulièrement sensible à l’urgence de protéger la nature : « Dans la foi en la Création, se tient le fondement ultime de notre responsabilité envers la terre : la terre n’est pas simplement notre propriété que nous pourrions exploiter selon nos propres intérêts et désirs. » Le Créateur, poursuit le pape, a donné à l’homme des règles intrinsèques qu’il doit respecter comme « administrateur de la Création ».

Benoît XVI ancre cette responsabilité de l’homme pour la nature dans l’Esprit Saint : « La terre, le cosmos reflètent l’Esprit Saint créateur. » Mais l’homme aussi est œuvre de l’Esprit ; ce qui lui permet de renvoyer face à face protection pour la nature et protection pour l’homme, élevées au même rang.

L’écologie pour Benoît XVI est une « écologie humaine », expression qu’il a déjà utilisée à plusieurs reprises et qui vise à respecter une « loi naturelle », commune à tous les hommes. Si l’Église a une responsabilité vis-à-vis de la nature, elle en a donc aussi une vis-à-vis de l’homme qu’elle doit protéger contre ses tentatives autodestructrices.

Parmi celles-ci, le pape range ceux qui contestent que l’homme naisse avec une nature sexuée, à savoir les tenants de la théorie du gender – « genre » en français. C’est la volonté du Créateur, qu’il faut respecter comme telle, que l’Homme soit créé homme ou femme, et le mariage, ajoute-t-il, peut être vu comme « sacrement de la Création ».

Première critique directe de la théorie du gender
C’est la première fois que Benoît XVI critique ainsi directement la théorie du gender dans laquelle il voit la manifestation la plus aiguë de la volonté de l’homme de s’émanciper de son Créateur, et de décider de ce qu’il est, seul. Le succès des thèses du gender dans le monde anglo-saxon, dans les enceintes internationales notamment, est en effet un sujet d’inquiétude à Rome.

Récemment encore, c’est parce qu’elle se référait à « l’identité du genre » que le Saint-Siège s’est opposé à la « Déclaration sur les droits de l’homme, l’orientation sexuelle et l’identité de genre » – présentée à l’Assemblée générale des Nations unies jeudi 18 décembre, qui vise à interdire toute discrimination à l’encontre des homosexuels.

Voir enfin:

The J’accuse of René Girard: The audacious ideas of a great thinker

Interview in Il Foglio March 20, 2007, Roma, by Giulio Meotti

Girard explains his reaction to the expulsion of religion from history.

Intellectuals are castrators of meaning: “After language, they are in the process of deconstructing man.” Micro-eugenics, a human sacrifice. “Sexuality is the problem, not the solution.” The audacious ideas of a great thinker.}

Translated from Italian by Francis R Hittinger IV (frussellh@gmail.com)

Despite his 84 years, René Girard has lost nothing of the fiber of a radical thinker, virtually to the end. He is working on a new paper on Karl von Clausewitz. The author of such masterpieces of contemporary thought as “Violence and the Sacred” and “The Scapegoat,” elected to the forty “immortals” of the Académie française, René Girard, together with Claude Levi-Strauss, is the greatest living anthropologist. In this interview at Il Foglio, Girard returns to that which he defined “the great anthropological question of our time.” He begins by asking: “Can there be a realistic anthropology prior to deconstruction? In other words: is it permitted and still possible to assert a universal truth on mankind? Contemporary anthropology, structuralist and postmodern, denies this access to the truth. Current thought is the castration of meaning. Such attempts to put man under discussion are perilous.”

This is the origin, according to Girard, of the “skandalon” of religion in the epoch of neo-secularization. “Since the enlightenment, religion has been understood as pure nonsense. August Comte had a rigorous theory on the origin of the truth, and his nineteenth century intellectualism recalls much that is in vogue today. As he said there are three phases: the religious, which is the most childish; the philosophical, and finally the scientific, the closest to the truth. Today in public discourse one aims to define the “untruth” of religion, as something necessary rather for the survival of the human species. No one asks what the function of religion may be, one speaks only of faith: ‘I have faith.’ But then what? The revolutionary theory of Charles Darwin hoped to have demonstrated the uselessness of a fifteen thousand year old ancient institution like religion. This attempted today in the form of genetic chaos enunciated by Neo-Darwinism. Take the scientist Richard Dawkins, for example, an extremely virulent thinker who sees religion as something delinquent.”

Religion has a function that goes beyond faith and the veracity of the monotheistic gift: “The prohibition of human sacrifices. The modern world has decided that the prohibition is the nonsense. Religion has returned to being understood as the costume of the good savage, a primitive state of ignorance under the stars. To the contrary, religion is necessary to suppress violence. Man is a species unique in the world: the only one that threatens its own survival through violence. Animals, during sexual jealousy, do not kill each other off. Human beings do. Animals do not understand vendetta, the destruction of the sacrificial victim linked to the mimetic nature of the applauding multitudes.” Today the only accepted definition of violence is violence as pure aggression. “Thus one wants to render it innocent. To the contrary, human violence is desire and imitation. Post-modernism does not manage to talk about violence: it puts it between parentheses and simply ignores its origin. And with it ignores the most important truth: that reality is somewhere accessible.”

Rene Girard comes from French radicalism. “I’ve stuffed my head with the clownish jokes, the mediocre simplicity, and stupidity of the avant-garde. I know full well how much the postmodern negation of reality can lead to the discrediting of the moral question of man. The avant-garde that was once relegated to the artistic arena now extends to the scientific one that reasons about the origin of man. In a certain sense, science has become a new mythology, man who creates life. So, I welcomed with great relief the definition of Joseph Ratzinger of “biological reductionism,” the new form of deconstruction, the biological myth. I situate myself also in the distinction of the ex-cardinal, between science and scientism.”

The only big difference between man and animal species is the religious dimension. “This is the essence of human existence, it is the origin of the prohibition of sacrifices and of violence. Where religion has been dissolved, there has begun a process of decay. Micro-eugenics is the new form of human sacrifice. We no longer protect life from violence, instead we crush life with violence, to try to appropriate for ourselves the mystery of life to our own benefit. But we will go wrong. Eugenics is the apex of a type of thought begun two centuries ago and that constitutes the gravest danger for the human species. Mankind is the species that can always destroy itself. For this reason it created religion.”

Today there are three areas in which man is in danger: nuclear, terrorism, and genetic manipulation. “The twentieth century was the century of classic nihilism. The twenty-first will be the century of intriguing nihilism. C.S. Lewis was right when he spoke of the ‘abolition of man.’ Michel Foucault added that the abolition of man is becoming a philosophical concept. Today one cannot anymore speak of man. When Friedrich Nietzsche announced the death of god, in reality he was announcing the death of man. Eugenics is the denial of human rationality. If man is considered as mere and raw material belonging in a laboratory, a malleable and manipulable object, one may proceed to do anything to him. One ends with destroying the fundamental rationality of the human being. Man cannot be reorganized.”

According to Girard, today we are losing sight also of another anthropological function, that of marriage. “A pre-Christian institution and valued by Christianity. Marriage is the indispensable organization of life, linked to the human wish for immortality. Creating a family is as if man were pursuing the imitation of eternal life. There have been places and civilizations in which homosexuality was tolerated, but no society has put it on the same juridical plane as the family. We have a man and a woman, namely always polarity. In the most recent American elections of 2006, the true victory was that of natural marriage in the referendums.”

The metaphysical boredom of Europe

Europe is immersed in what the Arabist of the Sorbonne Rémi Brague calls metaphysical boredom. “It is a beautiful definition, even if it seems to me that the superiority of the Christian message becomes every day more visible. The more it is assailed, the greater sparkles the truth of Christianity. Being the denial of mythology, Christianity shines in the moment in which our world is filling up with new sacrificial mythologies.

“I have always understood the skandalon of Christian revelation in a radical way. In Christianity, instead of taking on the point of view of the crowd, that of the innocent victim is taken. It deals with a reversal of the archaic pattern. And of a breakdown of violence.”

Girard speaks of the obsession with sexuality. “In the gospels there is nothing sexual and this fact has been completely romanticized by contemporary gnostics. Gnosticism has always excluded categories of persons and turns them into enemies. Christianity is the complete opposite of mythology and gnosticism. Today there moves forward a form of neo-paganism. The greatest error of postmodern philosophy is to have thought that it could freely transform man into a machine of pleasure. From here devolves the dehumanization, beginning from the false desire to prolong life by sacrificing greater goods.”

Postmodern philosophy is based on the assumption that history is finished. “From here is born a culture uprooted from its primitive form and exclusively put into the context of the present. Here also originates the hatred for a strong culture that affirms a universal truth. Today it is believed that sexuality is the solution to everything; rather, it is the problem, its origin. We are continually enticed by a seductive ideology of fascination. Deconstruction does not behold sexuality as something within human folly. Accordingly our madness lies in wanting to make sexuality banal and frivolous. I hope that Christians do not follow this direction. Violence and sexuality are inseparable. And this is because it deals with the most beautiful and vile thing that we have.”

A divorce between humanity and syntax, reality and language is underway. “We are losing every contact between language and the limits of being. Today we believe only in language. We love fairy tales more than in any other epoch. Christianity is a linguistic truth, logos. Thomas Aquinas was the great promulgator of this linguistic rationalism. The great success of Anglo-American Christianity and thus of the United States owes itself not by chance to the extraordinary translations of the Bible. In Catholicism today there is altogether too much sociology. The church is too often compromised with the allures of the time and modernism. In a certain sense the problems began with the Second Vatican Council, but go back to the preceding loss of Christian eschatology. The Church has not reflected enough on this transformation. How can we justify the total elimination of eschatology even in the liturgy?”

Girard repeats that humanity has never been as in much danger as it is today. “It is the great lesson of the formulation of Karol Wojtyla: ‘Culture of death.’ It is his most beautiful linguistic intuition. And it makes a match with the other definition of Joseph Ratzinger of the ‘dictatorship of relativism.’ The nihilism of our time calls itself deconstruction, in America also called ‘ deconstruction theory.’ Nihilism is transformed into a respectable philosophical theory. It all becomes frivolous, a play on words, a joke. We have begun with the deconstruction of language and we have ended with the deconstruction of the human being in the laboratory.” Together with the lack of respect for human life, the deconstruction of the body is the other challenge of which Girard speaks. “It is proposed by the same people that on the one hand want to infinitely prolong life and on the other tell us that the world is overpopulated.”

The literary critic George Steiner writes that even atheism is metaphysical. “Certainly, Steiner always has wonderful ideas. G. K. Chesterton said that the modern world is full of crazed Christian ideas. The enlightenment, too, therefore was a product of Christianity. Take a figure like Voltaire, an example of a naughty enlightenment figure who contributed to the de-Christianization of France. Nevertheless, Voltaire always defended the victims and was a great Christian, even without knowing it. For this reason I say that the nefarious interpreters of Christian doctrine are worse than the outsiders.”

“Christianity continues to suggest to us a fascinating and persuasive explanation of human evil. But we are losing the apocalyptic dimension of Christianity. People will realize that no society can survive without religion. Christian romanticism forgot that this religion before all else defused sacrificial violence. Today Christianity is much more realistic than the optimism of science that creates man only to kill him. The apocalypse is not the anger of God, but the madness of man upon himself. The apocalypse is not behind us, but in front of us. The apocalypse was not written for God, but for man. The Christian fundamentalists at present in America are apocalyptic in a mistaken sense; they think that God will punish man, not that man will punish himself. Today we need to have an apocalyptic view so as not to forget this violence originating in man.”

Islam lacks something important, the cross. The speech of Ratzinger at Regensburg, according to Girard, was decisive. “The challenge of Ratzinger launched against relativism is of benefit not only for Catholics, but for secularists. And I hope that Ratzinger may be a hope for Europe. He is a Pope very similar but also very different from JP II. Wojtyla was unstoppable, he always wanted to be seen and heard. Benedict XVI wants instead to reconcile people, he is very great teacher of reflection and modesty. The Christian religion, the greatest revolution in human history, uniquely reminds us of the correct use of reason. It is a challenge that plays on the concept of guilt. For a long time Europe decided that the Germans had to be the scapegoat. It was impossible, too, merely to set Nazism and Communism near each other. The death of god and the Enlightenment end of religious meaning decreed that it was necessary to maintain on its feet an ‘anti-God,’ an anti-divinity, Communism. I am in agreement with the thesis of Ernst Nolte on the affinity between Nazism and Communism. Every totalitarian regime began with the suppression of religious freedom. Today this anti-Genesis lives again in a part of science.” This is the meaning of the definition, from which he profits, of Henri de Lubac: ‘Atheistic humanism.’ “I was honored by his friendship. When I had been accused of not being a Christian, de Lubac told me that everything that I was writing was right and there wasn’t anything heretical in it. The great demographic crisis of Europe is one of the various signs of this paralysis. The ideology of our time is hostility to life as such. Modern culture deems that mythology, old and new, is in favor of life, while religion would be against it. It is the exact opposite. The new Dionysianism has a violent and mortal face. Thomas Mann was one of the first to understand it. Today a type of existential nausea rules, which is the heir of the romantic spleen.”

We are such ethno-centrists that we think that only others are in the right in the assertion of the superiority of their religions. “Islam maintains a relation with death that convinces me of the extraneousness of this religion to the ancient myths. The mystical relation of Islam with death makes it more mysterious. Islam is a religion of sacrifice. The Christian instead does not die to be imitated. We have to remember the words of Christ to Paul: ‘Why do you persecute me?’ In Christianity, which destroys every mythology, there is a constant dialectic between the victim and the persecutor; in Islam this does not exist. Islam eliminates the problem of the victim. In this sense, there has always been a conflict between Christianity and Islam. In Islam the most important thing is missing: a cross. Like Christianity, Islam re-enables the innocent victim, but it does it in a militant way. The cross contrarily puts an end to violent and archaic myths. The cross is the symbol of the inversion of violence, the resistance to lynching. Today the cross is opposed to the Dionysian sacrifice of the new myths. Christianity, in contrast with Islam, has prohibited sacrifice.”

Rene Girard has always chosen not to say agreeable and easy things. “I have been, also here in America, very ostracized. Today I could care less what they think of me. We don’t have to surrender ourselves to fascination, there is just so much to learn from the past. I reread often the story of Joseph in the Old Testament because it is the most beautiful exemplification of Christianity. I have been married since 1951, I have nine grandchildren and three children. My wife is protestant, and she has never converted to Catholicism.”

Here goes one of the many seraphic laughs of this serious and upright man. “I have a son in business, a painter daughter, and a lawyer son. What I love about America is its great paradox, to have in itself the most efficacious protections against the worst aspects of itself—protections that Europe ignores. Here I have known true independence. I am surrounded by life. Nevertheless, I can’t manage any less to think that this is the time of silence, a pregnant silence of meanings.”


Négationnisme turc: On oublie combien le métier d’historien peut être risqué (Turkish Holocaust denial goes cyber)

23 décembre, 2008
A Shameful act (Taner Akçam, 2006) Akçam est l’un des premiers universitaires turcs à reconnaître et à discuter ouvertement du génocide arménien de 1915 [...] Ce livre représente la première tentative savante à documenter à la fois le génocide et le comprendre, de la perspective du malfaiteur plutôt que celle des victimes, et à contextualiser entièrement les événements de 1915 dans l’histoire politique de la Turquie, et de la politique occidentale envers la région plus généralement. Vahakn Dadrian
Bien que j’aie demandé formellement à avoir accès à la fois à mon dossier canadien et américain – un processus qui pourrait prendre des mois -, j’ai dû annuler toutes mes apparitions à l’étranger. Pendant ce temps, ma biographie sur Wikipedia et les pages d’Amazon sur mes livres restent ouvertes en permanence à toutes les manipulations. Quoi qu’il en soit, ma tournée littéraire américaine se poursuit avec des mesures renforcées de sécurité. Bien qu’il soit difficile et désolant de lire un texte sous protection policière, je n’ai aucunement l’intention d’annuler quelque apparition locale que ce soit. (…) Tout au long de ma vie, j’ai appris, par des moyens que je n’oublie pas, le prix de cette liberté, et je suis bien décidé à en faire usage, chaque fois que j’en aurai l’opportunité. Taner Akçam
On oublie combien le métier d’historien peut être risqué. Christian Makarian
A l’heure où l’on apprend que le premier journal américain ne prend même pas la peine de vérifier son courrier des lecteurs
.
Menaces de mort, harcèlement et appels au lynchage dans la presse nationaliste turque, désignation comme « traître qui vomit sa haine de la patrie, exil de fait aux Etats-Unis, campagne systématique de désinformation sur sa fiche wikipedia ou les pages d’Amazon sur ses livres (fausses accusations de terrorisme à partir de sa jeunesse de militant d’xtrême-gauche pro-kurde) et de perturbation de ses conférences, détention à deux occasions à la frontière canado-américaine, …

Comme le rappelle l’historien turc et actuel chercheur au Centre pour l’étude de l’Holocauste et des génocides Taner Akçam dont vient enfin de sortir en français l’ouvrage majeur de 2006 (Un Acte honteux: le Génocide arménien et la question de la responsabilité turque), la vie des chercheurs et intellectuels qui s’écartent de la version officielle de l’Histoire de l’Etat turc sur le génocide arménien de 1915 (et les massacres des minorités assyrienne, grecque et yézidie) peut rapidement se transformer, y compris pour ceux qui ont dû s’exiler comme le prix Nobel Orhan Pamuk, en véritable enfer, voire en assassinat comme pour son ami journaliste Hrant Dink l’an dernier.

Et ce, nouvelle illustration de la détermination négationniste de l’Etat turc et de ses soutiens (mais aussi, dans le délicat contexte géopolitique d’une Turquie membre de l’OTAN, du silence gêné de ses alliés occidentaux dont les Etats-Unis et Israël) , y compris maintenant via la nouvelle ressource de l’internet.

Qui peut se transformer en redoutable arme d’intimidation et même en une sorte de prison virtuelle transnationale restraignant ainsi peu à peu et des plus efficacement, comme l’historien turc en fit récemment et à deux reprises l’amère expérience, les mouvements et partant la liberté d’expression de ses victimes …

Une campagne honteuse
Taner Akçam
le 09-03-2007
Traduction Louise Kiffer et Georges Festa
Texte original en anglais

Pour beaucoup de ceux qui s’opposent à la version officielle des évènements par leur gouvernement, la calomnie, les menaces par e-mails, et autres formes de harcèlement sont toutes monnaie courante. En tant qu’ancien d’Amnesty International, prisonnier comme objecteur de conscience en Turquie, je ne devrais pas être surpris. Mais ma détention récente à l’aéroport de Montréal – apparemment fondée sur des insertions anonymes dans ma biographie de Wikipedia – est le signal d’une nouvelle phase troublante dans une campagne turque d’intimidation qui s’est intensifiée depuis la publication de mon livre en novembre 2006, A Shameful Act: The Armenian Genocide and the Question of Turkish Responsibility (Un acte honteux: le Génocide arménien et la question de la responsabilité turque).

A l’invitation de la McGill University Faculty of Law and Concordia University, je me suis envolé de Minneapolis à Montréal le vendredi 16 février, pour donner une conférence sur “A Shameful Act”. Au moment où l’avion de Northwest Airlines atterrissait à l’aéroport Trudeau International, vers 11 heures du matin, j’ai supposé que j’avais largement le temps de me trouver au campus à la réunion de 17 H. Environ 4 heures plus tard, j’étais toujours à l’aéroport, retenu sans aucune explication.
“Où allez-vous ? Où allez-vous vous loger ? Combien de jours allez-vous rester ici ?” me demanda l’officier de police courtois du service “Citizenship and Immigration” du Canada. “Avez-vous un billet de retour ? Avez-vous assez d’argent sur vous ?”

Comme les autorités du contrôle à la frontière étaient sûrement au courant, je voyage fréquemment au Canada: trois ou quatre fois par an depuis 2000, tout récemment avec ma fille en octobre 2006, juste avant la publication d’A Shameful Act. Pas une seule fois pendant tout ce temps je n’ai été isolé pour une interrogation.

“Je ne suis moi-même par sûr de la raison pour laquelle il faut que vous soyez retenu, admit finalement l’officier. Après quelques coups de fil, je vous le ferai savoir”.

Pendant qu’il était parti, mon mobile a sonné. L’ami qui avait convenu de venir me chercher à l’aéroport s’était inquiété de ne pas me voir sortir des Douanes. Je lui ai expliqué la situation du mieux que j’ai pu, lui demandant d’informer mes hôtes, le “Centre for Human Rights and Legal Pluralism” (Centre des Droits de l’Homme et du Pluralisme Légal) à ‘The Montreal Institute for Genocide and Human Rights Studies (Institut de Montréal pour les Etudes du Génocide et des Droits de l’Homme et du Pluralisme Légal) que je serais peut-être en retard pour la conférence. Les associations du’ Zorian Institute’ et ‘d’Armenian Students’ de Montréal, co-organisateurs de l’événement, auraient également besoin d’être mises au courant.

L’officier d’immigration revint avec une étrange requête: Est-ce que je pouvais l’aider à préciser pourquoi j’étais retenu ?

J’étais tenté de dire: C’est vous qui me retenez. Si vous ne connaissez pas le motif, comment pouvez-vous vous attendre à ce que je le connaisse ? C’est à vous de me le dire. Néanmoins, je savais qu’il valait mieux ne pas le provoquer, lui donnant l’impression que j’avais quelque chose à cacher.”Essayons de deviner, répondis-je. Savez-vous qui était Hrant Dink ? Avez-vous entendu parler du journaliste arménien qui a été tué à Istanbul”. Il n’était pas au courant.J’ai expliqué: “Je suis historien. Je travaille sur le sujet du génocide arménien de 1915. Il y a une très forte campagne qui est menée par les forces ultra nationalistes et fascistes en Turquie contre les personnes qui désapprouvent les événements ayant eu lieu en 1915. Hrant Dink a été tué à cause de cela. Les vies des personnes comme moi sont en danger à cause de cela. Orhan Pamuk, prix Nobel de Turquie, n’a pas pu tolérer les attaques contre lui et a dû quitter le pays. De nombreux intellectuels en Turquie vivent maintenant sous la protection de la police”. L’officier prenait des notes.Je continuai: “En connexion avec ces attaques, il y a eu une grave campagne contre moi aux Etats-Unis. Je sais que les groupes qui mènent cette campagne reçoivent des directives et sont dominés par les diplomates turcs. Ils répandent une propagande affirmant que je suis membre d’une organisation terroriste. Quelques rumeurs à ce sujet ont dû vous parvenir”.

L’officier continua à écrire.

“Pour votre information, en 1976, alors que j’étais étudiant et préparais une maîtrise pour être assistant enseignant à l’Université technique du Moyen Orient, j’ai été arrêté pour des articles que j’avais écrits dans un journal, et condamné à 8 ans et 9 mois de prison. Plus tard, je me suis réfugié en Allemagne, où je suis devenu citoyen. Un statut pénal turc, sur lequel étaient fondées les poursuites judiciaires envers moi, ainsi que des lois similaires, furent abrogées en 1991. Je voyage librement en Turquie maintenant, et je suis allé tout récemment aux funérailles de Hrant Dink.”

L’officier arrêta d’écrire. “Je regrette, mais j’ai encore quelques coups de fil à donner”, dit-il, et sortit.

Mon mobile sonna de nouveau. C’était le juriste Payam Akhavan, un expert des Droits de l’Homme et du Génocide, qui devait présenter ma conférence.

Ayant excusé ma situation, le professeur Akhavan me fit savoir qu’il avait contacté les bureaux du Ministre canadien de la Sécurité Publique, Sockwell Day, et le Secrétaire d’Etat pour le Multiculturalisme et l’Identité Canadienne, Jason Kennedy, l’Evêque Bagrat Galstanian, Primat du Diocèse de l’Eglise arménienne du Canada, et qu’il avait aussi appelé pour confirmer qu’il avait également contacté le bureau du secrétariat de Kennedy. J’allais être relâché.

Vers 15 h 30, l’officier revint avec un visa spécial d’une semaine. Devant mon insistance à dire que j’avais le droit de savoir exactement pourquoi j’avais été retenu, il me montra une feuille de papier avec en haut ma photographie et au-dessous un petit paragraphe de texte.

J’ai reconnu immédiatement la page. La photo était celle d’un documentaire de 2005:

“Le Génocide arménien: 90 ans après”, une co-production du Centre de l’Université du Minnesota pour les Etudes sur l’Holocauste et le Génocide, et la télévision publique Twin Cities. Une série d’extraits du film, mis en ligne à l’origine sur le site Web CHGS, se trouve sur le site vidéo populaire d’Internet, Youtube, et ailleurs sur le réseau. La page avec l’ancienne photo et le texte au-dessous comporte ma biographie dans l’édition anglaise de Wikipedia, l’encyclopédie en ligne que n’importe qui dans le monde peut modifier n’importe quand. L’an dernier – plus récemment la veille de Noël en 2006 – ma biographie sur Wikipedia avait été constamment saccagée par des “contributeurs” anonymes dans l’intention de m’étiqueter comme terroriste.

Les mêmes accusations avaient été incessamment gribouillées, comme des graffitis du Milieu, dans des “critiques des lecteurs “de mon livre “A shameful Act” et de mes autres livres à Amazon.com.

Il était invraisemblable, pour ne pas dire plus, qu’un officier d’immigration canadien, découvre que j’étais venu à Montréal, prenne la seule initiative de rechercher mon identité sur Internet, découvre la version classée, de la veille de Noël, de ma biographie dans Wikipedia, imprimée sept semaines plus tard le 16 février, et me la montre comme résultat.

Le fait est que ma prochaine conférence avait été annoncée longtemps à l’avance dans les journaux canadiens et les médias. Une annonce avait été insérée dans Wikipedia cinq jours avant mon arrivée. En outre, deux sites Web américano-turcs hostiles à mon œuvre – “Tall armenian Tale” (Le grand Conte arménien) de 500 pages, et les 19000 membres du groupe de travail turc – avaient fait allusion pendant des mois à mes activités “terroristes”. Tout cela devait intéresser les autorités d’immigration américaines. Il semblait bien plus probable qu’un individu ou plusieurs avaient saisi l’occasion pour me dénoncer aux Canadiens. Bien que j’aie été obligé d’annuler mes interviews à la radio, j’ai pu arriver à l’heure au campus McGill pour prononcer ma conférence sur A Shameful Act.

Le dimanche 18 février, avant d’embarquer pour mon vol retour vers Minneapolis, j’ai été placé en détention, à nouveau pendant une heure. Il était évident que les autorités américaines des douanes et des frontières savaient ce qui s’était passé dans les services voisins du côté canadien. On me conseilla avec douceur : « M. Akçam, si vous ne retenez pas un mandataire pour régler cette question, toute entrée et toute sortie du territoire va devenir problématique. Nous vous recommandons de ne pas voyager dans l’intervalle et d’essayer de garder cette information en dehors de votre dossier des douanes. »

Ce très avisé responsable américain des douanes pouvait difficilement avoir pris connaissance de l’étendue du problème. Wikipedia et Amazon ne sont que deux exemples. Les allégations à mon encontre, publiées principalement par l’Assemblée des associations turques américaines (AATA), le Forum Turc et Tall Armenian Tale [La grande imposture arménienne], ont été copiées-collées et recyclées à travers d’innombrables sites web et groupes internet, dès mon arrivée en Amérique. Jusqu’à maintenant, par exemple, mon nom, qui ressemble de très près au mot anglais signifiant « terroriste », se retrouve dans plus de dix mille pages web.

La première salve de cette campagne se produisit en réponse à la traduction anglaise de mon essai, Le Génocide des Arméniens et le silence des Turcs. Dans un commentaire à sensation, daté du 19 mars 2001, émanant du Turkish Times, publié par l’AATA, (« Du terrorisme à la propagande arménienne : l’histoire de Taner Akçam »), j’étais présenté aux Turcs américains comme un cerveau de la violence terroriste, y compris des assassinats de personnels militaires américains et de l’Otan. Publié sur le site web de l’AATA en avril 2001 et diffusé via le Forum turc en décembre 2001 et juin 2003 – malgré mes protestations -, « L’histoire de Taner Akçam » se retrouva en mars 2004 sur le site de Tall Armenian Tale, à côté d’une photo d’un membre du PKK, sous-titrée « Le jeune Taner Akçam, de PKK.org ». Trois ans plus tard, cette photo a été mise à jour, mais le commentaire d’Artun a été conservé, une source fréquemment citée par les adeptes du copier-coller.

Afin de mieux prouver mon passé « terroriste », Tall Armenian Tale publia une chronologie détaillée relative à des faits d’arrestations, à des dates dont je ne me rappelle même pas, pour des tracts et des affiches à l’époque où je militais en tant qu’étudiant. La personne qui livra cette information omit cependant de noter que les gens étaient fréquemment arrêtés pour ce genre d’activités, même après avoir obtenu une autorisation officielle. Tall Armenian Tale consacre maintenant une section entière de 9 pages pour me diffamer moi et mes travaux, et plus de 200 pages de ce site mentionnent mon nom.

Ensuite ce fut le Forum turc qui publia cette annonce : « A l’attention de nos amis au Minnesota […] Taner Akçam a commencé à travailler en Amérique […] On s’attend à ce que des conférences sur le soi-disant génocide se développent dans le Minnesota et autour. Suivez très attentivement les activités de l’Arménien (Taner Akçam). » On donnait des informations pour me contacter chez moi et à mon travail « au cas où des gens aimeraient envoyer leurs « salutations » à ce traître ». Très vite, je fus harcelé de mails envoyés sous l’anonymat à mon employeur, l’université du Minnesota, et à moi-même, personnellement. Une description du Centre d’études sur la Shoah et le génocide, et de son directeur, mon collègue Stephen Feinstein, fut ajoutée sur le site de Tall Armenian Tale.

A la publication d’Un Acte honteux, l’étau commença à se resserrer.

Le 1er novembre 2006, le Centre de sciences humaines de l’université de New-York (CUNY) organisa une réunion au grand amphithéâtre pour présenter mon ouvrage. Avant que je ne me lève pour prendre la parole, des tracts non autorisés comportant un fusil d’assaut, un crâne et l’emblème communiste du marteau et de la faucille furent distribués dans la salle. Dans une rhétorique inspirée de façon évidente par le commentaire de Mustafa Artun, j’étais qualifié d’ « ancien chef terroriste » et d’ennemi fanatique de l’Amérique, qui avait organisé « des attaques contre les Etats-Unis » et était « responsable de la mort de citoyens américains ».
Dès que j’achevai ma lecture, un groupe d’environ 15 à 20 personnes, qui s’étaient positionnés de manière stratégique par petits groupes à travers la salle, tentèrent de mettre fin à la réunion. Brandissant des représentations de corps (probablement des musulmans tués par des Arméniens cherchant à se venger en 1919), ils demandèrent bruyamment à savoir pourquoi je n’avais pas évoqué dans mon discours la mort d’ « un million de musulmans ».

Criant et jurant en turc et en anglais, ils perturbèrent totalement le débat dans la salle de conférences et la séance prévue de signature. On m’agressa verbalement aux cris de « terroriste-communiste », en m’inondant des injures les plus grossières en turc. Deux individus me poursuivirent de l’estrade jusqu’aux portes de l’ascenseur, en hurlant : « Nous sommes les soldats d’Alparslan Türkes ! » (Homme politique turc qui fut arrêté en 1944 pour avoir diffusé de la propagande nazie, Türkes fonda plus tard le Parti du Mouvement nationaliste.) Les gardes de sécurité qui m’entouraient durent intervenir, lorsque je fus physiquement attaqué.

Un mois plus tard, le 4 décembre, il était prévu que je parle lors d’une autre manifestation new-yorkaise, un colloque à la Faculté de Droit Cardozo de l’université Yeshiva, sur « Nier le génocide : loi, identité et mémoire historique face aux atrocités de masse ». Comme pour illustrer ce sujet précis, une lettre de 4 400 mots, signée par Ibrahim Kurtulus, du Forum turc, « au nom du docteur Ata Erim, président du Conseil d’administration de la Fédération des associations turques américaines (FATA), et du docteur Kaya Buyukataman, président du Forum turc », fut adressée au doyen de la Faculté et à l’université trois semaines auparavant, exigeant l’annulation de ce colloque et me qualifiant d’ « outil de propagande des Arméniens ».

Deux jours plus tard, le 19 novembre, le Forum turc publia une lettre de 800 mots adressée au doyen par le militant turc américain Ergun Kirlikovali, avec ce titre « Lettre du Forum turc à l’Université ». Dans ce courrier officiel du Forum turc, Kirlikovali me décrivait comme « un terroriste condamné en Turquie […] un des dirigeants d’un groupe armé clandestin, partisan de la prise du pouvoir par les marxistes-léninistes de la République turque, pris la main dans le sac dans un complot à la bombe à la fin des années 1970 […], faisant partie d’un groupe qui lança une bombe contre la limousine de l’ambassadeur américain Comer à Ankara en 1969 […] Il se trouve en Amérique, d’une manière probablement illégale. »

Gusan Yedic, sur le Forum turc, publia ensuite des allégations de « terrorisme » à mon sujet, le 24 novembre, avec cet avertissement sarcastique : « Nous recommandons aimablement à nos amis qui iront assister au concert de Taner Akçam et de son orchestre à l’Université Yeshiva de se conduire en gentlemen. Smoking exigé à l’entrée. » Le 30 novembre, le Forum turc mobilisa une campagne de mails contre « la conférence de Taner Akçam ». Il était aussi demandé aux membres d’assister au colloque et à une « pré-réunion pour les Turcs », coordonnée par Ibrahim Kurtulus.

Je transmis cette information aux organisateurs de la manifestation en demandant que des précautions particulières soient prises. Je leur laissai entendre que s’ils autorisaient l’entrée à des gens du Forum turc pour distribuer des tracts et perturber le colloque, je ne participerais pas. Yeshiva s’en préoccupa. Un des organisateurs, qui avait assisté à la réunion du 1er novembre à la CUNY, m’assura que la sécurité serait renforcée.

Etape préparatoire, le comité organisateur informa le Consulat de Turquie que ce colloque à la Faculté de Droit avait une finalité générale et une approche comparatiste et universitaire, et qu’il ne se centrait ni sur Taner Akçam, ni sur la Turquie. Ils précisèrent clairement que tout incident analogue à celui de la CUNY ne donnerait pas une bonne image de la Turquie. Un responsable du Consulat turc réfuta toute responsabilité de son gouvernement dans les incidents à la CUNY, qu’il attribua à « des actions civiles » menées par des organisations populaires. D’après lui, le Consulat ne pouvait rien faire à ce sujet. Les organisateurs soulignèrent qu’ils avaient l’intention de prendre des mesures de sécurité exceptionnelles et que le Consulat serait inspiré de réfléchir aux conséquences si le colloque était envahi et ses participants attaqués.

La veille du colloque, il y eut un autre entretien téléphonique entre le responsable du Consulat turc et les organisateurs. Il les assura qu’aucun incident n’aurait lieu et que seuls deux ou trois représentants turcs seraient présents.

Le gouvernement tint parole. Le colloque fut pacifique et aucun tract ne fut distribué. Le responsable du Consulat de Turquie était présent, ainsi que le président élu de l’AATA, Gunay Evinch. Tous deux firent preuve d’une scrupuleuse courtoisie. Comme si ces trois intenses semaines de mobilisation n’avaient jamais existé.

Pour de nombreux intellectuels turcs, la liberté d’expression est devenue un combat en Amérique du Nord, comme dans notre pays natal. Ce qui m’arrive actuellement peut arriver à tout chercheur qui s’écarte de la version officielle de l’Histoire par l’Etat.

Depuis mon retour de Montréal, les autorités d’immigration canadiennes ont refusé de dire exactement pourquoi j’avais été placé en détention. En conséquence, je ne puis affronter mes accusateurs ou examiner quelle « preuve » avait bien pu être retenue à mon encontre. Bien que j’aie demandé formellement à avoir accès à la fois à mon dossier canadien et américain – un processus qui pourrait prendre des mois -, j’ai dû annuler toutes mes apparitions à l’étranger. Pendant ce temps, ma biographie sur Wikipedia et les pages d’Amazon sur mes livres restent ouvertes en permanence à toutes les manipulations.

Quoi qu’il en soit, ma tournée littéraire américaine se poursuit avec des mesures renforcées de sécurité. Bien qu’il soit difficile et désolant de lire un texte sous protection policière, je n’ai aucunement l’intention d’annuler quelque apparition locale que ce soit. Après tout, les Etats-Unis ne sont pas la République de Turquie. Les autorités turques, que ce soit directement ou par l’entremise de leurs agents de base, n’ont aucun droit pour harceler des universitaires exerçant leur liberté d’expression universitaire dans des universités américaines. Tout au long de ma vie, j’ai appris, par des moyens que je n’oublie pas, le prix de cette liberté, et je suis bien décidé à en faire usage, chaque fois que j’en aurai l’opportunité.

Voir aussi:

Taner Akçam
L’Express du 18/12/2008

Enquête sur un génocide
par Christian Makarian

Pour la première fois, un historien turc se penche sur l’extermination des Arméniens, en 1915, avec pour seul souci la vérité des faits. Un travail remarquable.

On oublie combien le métier d’historien peut être risqué. Taner Akçam le sait fort bien, qui fut condamné à dix ans de prison en Turquie, son pays natal, pour avoir milité à l’extrême gauche et soutenu des thèses contraires à l’idéologie nationale. Il enseigne aujourd’hui aux Etats-Unis, où il a écrit patiemment un livre magistral, courageusement publié par les éditions Denoël. Avec une précision redoutable, fondée sur l’analyse de centaines de documents décisifs, il nous plonge dans le chapitre le plus noir de l’histoire turque, à l’aube du XXe siècle. Page après page, Akçam nous fait partager le malaise envahissant d’un empire en pleine décrépitude, dépecé par des puissances européennes qui se disputent les restes d’un monde révolu. Mais l’appétit des Occidentaux ne les prive pas d’une conscience «humanitaire»: la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et la Russie forcent les Turcs à accorder des droits élémentaires aux minorités chrétiennes, Grecs et Arméniens, qu’ils persécutent. Pour le sultan Abdülhamid II, comme pour les Jeunes-Turcs, qui vont lui succéder, c’est inacceptable. «Les musulmans voyaient s’éroder leur domination», écrit Akçam, déterrant les racines de l’intention génocidaire bien avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. L’islam, le ressentiment des réfugiés turcs chassés des terres européennes de l’empire, l’incroyable incompétence des Jeunes-Turcs qui renversent le sultan en 1909, l’émergence d’un nationalisme panturc, le racisme antioccidental feront le lit d’un génocide qui aura de nombreux partisans. A travers le portrait d’une époque qui fait froid dans le dos, c’est le récit d’un enchaînement aussi médiocre qu’inhumain, fabriqué par des acteurs dévorés par la haine et un ignoble appétit de richesses. Les Grecs, puis les Arméniens, qui représentent la «part européenne» de l’Etat turc, sont liquidés les uns après les autres; leurs biens sont distribués entre les notables turcs. Plus de 1 million d’Arméniens seront exterminés, en 1915-1916, avec un mélange de cruauté et de fourberie alors inégalé. Akçam démontre que ces derniers, loin d’avoir oeuvré pour les Russes, avaient reçu des félicitations pour leur loyauté à la Turquie de la part du général Enver Pacha, lequel, comble du vice, sera le principal organisateur des massacres. Jamais le portrait du régime des Jeunes-Turcs n’a paru si accablant. Mustafa Kemal, qui les chassera du pouvoir, était bien conscient de l’horreur accomplie: il qualifiera l’extermination des Arméniens d’ «acte honteux», si honteux que ses successeurs le nient jusqu’à aujourd’hui.

Voir enfin:

1915 et les fables turques
Taner Akcam
Radikal
le 11 mai 2003
La réalité est qu’un certain nombre de faits ont pour but de prouver le point de vue turc et que des gens continuent à inventer des affabulations et des mensonges

Le 29 avril, un article consacré à la « Question arménienne » a été publié, sous le titre « Sommes-nous prêts à affronter notre histoire ? ». L’article parlait, avec une sincérité rarement vue en Turquie, de la nécessité d’accéder à l’histoire, et de permettre au résultat de faire l’objet d’une discussion ouverte. Déjà, ce point de vue, à lui seul, mérite qu’on s’incline devant l’auteur de l’article. Mais il y avait quelques accrocs dans cet article, où trop de sujets, familiers aux thèses officielles turques, étaient présentés comme des informations, si mensongères qu’elles n’ont absolument aucun rapport avec la vérité. La réalité est qu’un certain nombre de faits ont pour but de prouver le point de vue turc et que des gens continuent à inventer des affabulations et des mensonges. Même des personnes, comme Ayse Hur, qui croient sérieusement à ces histoires, acceptent souvent ces affabulations comme des vérités, et en les répétant, contribuent au fait que ces mensonges, peu à peu se transforment en « information reflétant la vérité ». A ce sujet, il nous faut bien distinguer les fausses histoires et les mensonges de l’information véritable. Et maintenant, j’aimerais parler seulement de deux de ces fausses histoires :

Premièrement, Hayse Hur écrit que « jusque l’armistice de Moudros, diverses sentences ont été prononcées à l’encontre de 1397 personnes, dont la moitié ont été condamnées à mort pour crimes commis envers les Arméniens ». Cette information, qui est une simple affabulation, autant que je sache, est apparue pour la première fois dans le livre de Kamuran Gurun : « Le dossier arménien ». Par la suite, elle a été continuellement reprise par d’autres comme une information sérieuse. Personne n’a songé à poser la question suivante : « Qui étaient ces 1397 accusés et ceux qui furent condamnés à mort ? »

Gurun ne fournit aucun nom, aucun document, mais il donne comme référence les dossiers du Service du Chiffre du Ministère de l’Intérieur de la période ottomane. Ces dossiers étaient tenus secrets, et inaccessibles aux chercheurs pendant très longtemps. Seuls des employés civils comme Gurun ou S.Soy auxquels on avait confié la responsabilité de créer une « fausse histoire », ont eu la possibilité de les lire ; et quand les dossiers ont été ouverts à ceux qui désiraient les lire, ces dossiers-là ont été retirés des archives, ou bien l’accès n’a pas été accordé aux chercheurs sous prétexte qu’on était en train de travailler sur ces archives. Aujourd’hui, ces archives sont ouvertes et il est possible de les lire, après avoir surmonté certaines difficultés.

Or, l’information contenue dans ces dossiers est exactement le contraire de ce qu’affirme Gurun. Il n’y a aucune référence, ni aucune preuve du fait qu’un certain nombre de personnes aient été traduites en justice ou exécutées pour avoir maltraité des Arméniens. Et ceux qui ont été soumis à un procès n’étaient pas des gens qui avaient commis des crimes contre les Arméniens, mais des gens qui s’étaient approprié les possessions des Arméniens. Les Ittihadistes avaient procédé à des enquêtes sur certains employés civils qui avaient pillé ces possessions, parce qu’eux-mêmes voulaient s’emparer de ces biens pour des buts précis.
Le programme Ittihadiste :

Un certain nombre de documents montrent que les Ittihadistes ont utilisé les possessions arméniennes pour les buts suivants :

1° Récupérer les coûts de la guerre (certains bâtiments étaient assignés aux militaires, les productions des usines étaient destinées aux besoins des soldats)

2° Créer une classe moyenne turque.

3° D’installer des immigrants musulmans (et dans ce but exproprier les maisons saisies)

4° De vendre les biens des Arméniens, de façon à récupérer le coût de leur déportation, grâce au revenu résultant des ventes de leurs maisons.

Dans les dossiers, il y a des dizaines de documents sur ce sujet, mais il n’y a pas un seul document concernant ces personnes qui auraient été poursuivies pour avoir maltraité des Arméniens. Les documents nous montrent que les Ittihadistes ont utilisé les biens des Arméniens conformément à un plan très bien préparé et en vue de certains buts, et c’est pour cette raison que les pilleurs ont été jugés.

Outre ces jugements, il y a encore une autre affabulation : selon laquelle des dommages pour les possessions des Arméniens leur auraient été versés dans les lieux où ils avaient été déportés. Différentes décisions furent prises à différentes époques par les autorités, au sujet des possessions « abandonnées » des Arméniens. Parmi ces décisions, les plus importantes sont la circulaire datée du 10 juin 1915, et la loi temporaire adoptée en septembre. Selon ces documents, les biens des Arméniens allaient être vendus et des compensations leur seraient versées dans leurs nouveaux lieux d’habitation. Mais il n’y a pas un seul document à ce sujet dans les Archives ottomanes. Donc, l’argument prétendant que ceux qui avaient maltraité les Arméniens auraient été poursuivis et condamnés à mort n’est pas juste, de même que l’argument prétendant que des compensations pour les possessions saisies des Arméniens leur auraient été versées. Ce sont simplement des mensonges, créés intentionnellement par une machine à mensonges dans le but d’induire les gens en erreur.

Deuxièmement, Ayse Hur écrit dans son article que les Protestants et les Catholiques vivant dans les provinces occidentales n’ont pas été déportés. En réalité, il y a eu deux différentes affabulations au sujet de cette affaire. La première est que les Arméniens n’ont pas été déportés des provinces occidentales, alors que la seconde version est que les Catholiques et les Protestants n’ont pas été soumis à la déportation. Pour ce sujet, nous n’avons pas besoin de sources étrangères, même les Archives d’Etat désapprouvent ces deux histoires dans un livre publié en 1995. Il est dit dans ce livre que les Arméniens ont été déportés d’Adana, Ankara, Aydin, Bolu, Bitlis, Bursa, Canik, Canakkale, Diyarbekir, Edirne, Eskishéhir, Erzurum, Izmit, Kastamonu, Kayseri, Karahisar, Konya, Kutahya, Elazig, Maras, Nigde, Samsun, Sivas, Trabzon et Van. En réalité, cela aussi est incomplet. Mais même ainsi, on voit que les déportations ont eu lieu sur tout le territoire de l’Anatolie. Et en tête de toutes ces affabulations figure celle qui affirme qu’il n’y a pas eu de déportation d’Izmir et d’Istanbul, alors que les rapports du Ministère de l’Intérieur indiquent qu’il y a eu des déportations d’Istanbul et d’Izmir également. Espérons que les documents existants seront publiés un jour.
Le télégramme de Talaat Pacha

Quant à cette affabulation selon laquelle les Catholiques et les Protestants n’auraient pas été déportés, il est vrai qu’à ce sujet un certain nombre de télégrammes envoyés aux responsables locaux déconseillent ces déportations.

Mais le premier message envoyé est daté du 4 août 1915, soit trois mois après les déportations. Le premier document au sujet des Arméniens catholiques a été envoyé par Talaat Pacha. Il est dit dans le télégramme que la déportation des Arméniens catholiques ne doit pas avoir lieu. Un télégramme similaire a été envoyé le 15 octobre au sujet des Arméniens protestants. Là aussi, il est écrit ce qui suit : « les Protestants arméniens qui n’ont pas encore été déportés, ne doivent plus être déportés ». Comme on peut le remarquer dans ces deux télégrammes, les Arméniens catholiques et protestants avaient déjà été déportés à cette date. Quant aux télégrammes envoyés le 18 septembre 1915 de Kayséri, Eskishéhir, Diayarbékir et Nigde, les gouverneurs répondirent que tous les Arméniens de leurs régions respectives avaient été déportés et qu’il ne restait plus aucun Arménien.

D’après de nombreux documents, nous comprenons que ces télégrammes de Talaat Pacha étaient de pure forme. Des instructions verbales étaient ensuite données à ces mêmes gouverneurs pour qu’ils ne prennent pas ces télégrammes au sérieux. Mais même les documents sus-mentionnés, à eux seuls, suffisent à montrer que l’affirmation selon laquelle les Catholiques et les Protestants n’auraient pas été déportés est une affabulation.

Il nous reste à espérer que la question que l’opinion internationale considère comme le Génocide Arménien et que nous, nous appelons « La Question arménienne » arrête d’être un sujet à marquer dans l’agenda au mois d’avril seulement.

Il nous reste à espérer que ce sujet soit débarrassé des affabulations et devienne l’objet d’une discussion sérieuse. Car ceux qui n’affrontent pas leur propre passé, ne peuvent pas construire leur avenir.

Original publié dans le supplément du dimanche du quotidien turc « Radikal », le 11 mai 2003. Reproduit après traduction en arménien le lundi 12 mai 2003 dans la version imprimée de « Marmara » : www.normarmara.com

Article de Taner Akcam professeur à l’Université de Minnesota.

Traduction : Louise Kiffer


Présidentielle américaine: Il ne faut jamais gaspiller une crise grave (You never want a serious crisis to go to waste)

22 décembre, 2008
The day the earth stood stillC’est au bord du gouffre qu’on arrive à changer. Dr. Helen Benson (Le jour où la terre s’arrêta, décembre 2008)
Il ne faut jamais gaspiller une crise grave. Cette crise fournit l’occasion de réaliser des choses qu’on n’aurait pas pu faire avant. Rahm Emmanuel (directeur de cabinet de Barack Obama)
Les historiens de la moralité nous rappellent que ceux qui ont recherché le pouvoir par des moyens douteux pour des buts soi-disant élevés changent rarement de méthode lorsqu’ils arrivent en position d’autorité. Victor Davis Hanson
L’histoire a perdu le compte de tous les despotes qui ont émergé à la faveur du chaos. Ariane Krol

Les Démocrates seraient-ils en train de nous rejouer la “stratégie du choc” à la Naomi Klein?

Guerre quasiment gagnée en Irak, ennemis de l’Amérique terrés dans leurs grottes ou largement affaiblis par l’effondrement du prix du pétrole et du gaz, relations avec l’Europe depuis bien longtemps normalisées, crise économique issue d’une décennie d’interventionnisme étatique commencée, contrairement à ce qu’en disait il y a deux jours le NYT, bien avant l’Administration Bush …

Reprise en main voire élimination des radios de droite, commissions et poursuites judiciaires des anciens membres de l’Administration Bush, frontières ouvertes et amnisties pour les immigrants irréguliers, fin des élections syndicales secrètes, reprise du modèle Freddie/Fannie pour étendre l’emprise de l’Etat …

Alors que, comme semblent le confirmer ses premiers choix de personnel (recyclage des anciens de l’administration Clinton – mais avait-il le choix les Démocrates n’ayant été au pouvoir que 8 ans sur les 28 dernières années ? – et même reprise – pour la Défense! – d’un ancien de l’équipe Bush), l’auteur du hold up du siècle s’apprête à nous sortir le coup de bonneteau du siècle …

Et au moment où sort l’intéressant remake du “Jour où le monde s’arrêta” (même s’il a encore besoin d’attribuer la fin du monde à des forces extérieures à nous) et son ordre du jour décroissantiste ainsi que ses héros dûment politiquement corrects (et même obamesques: héroïne blanche mais veuve de guerre et mère adoptive d’un métis, etc.)

Retour sur une édifiante déclaration de son homme de confiance, l’ancien “chien d’attaque du parti” et futur chef de cabinet de la Maison Blanche (mais aussi précédemment, ancien collecteur de fond et conseiller de Clinton et membre du conseil d’administration de l’organisme de prêts Freddie Mac!) Rahm Emmanuel deux semaines après l’élection à l’occasion d’une conférence organisée par le Wall Street Journal.

Qui, comme le montre malgré elle l’éditorialiste canadienne Ariane Krol (même s’il est vrai que l’industrie américaine et notamment automobile n’a effectivement pas profité des leçons des chocs pétoliers des années 70), fait quelque peu froid dans le dos.

Où l’on redécouvre que “l’histoire a perdu le compte de tous les despotes qui ont émergé à la faveur du chaos”.

Qu’à la différence des “gestionnaires” qui “se concentrent sur leur survie en attendant le retour à la normale”, les visionnaires à la Obama-Emmanuel “voient une chance unique de réinventer le monde”.

Que “de toute évidence, le centre gauche a très bien compris la “stratégie du choc” dont Naomi Klein accuse la droite et qui consiste à “provoquer des crises” pour favoriser l’avancement de ses ordres du jour.

Qu’à l’instar du sauveur du New Deal, Saint Obama est “déterminé à saisir l’occasion” et à “profiter de la conjoncture pour implanter ses réformes” et des mesures impensables il y a deux ans, mais qui paraissent aujourd’hui beaucoup moins chimériques”.

Que, comme le ministre canadien des Finances, le nouveau Messie de Chicago “surfe sur le concept” qui, seul pour le premier (est-on prié de croire), “trahit davantage l’opportunisme que le souci du bien public” et “des manières bien cyniques de saisir une occasion de changement” ….

Profiter du chaos
Ariane Krol
La Presse
Cyberpresse
le 30 novembre 2008

«Il ne faut jamais gaspiller une crise grave», a récemment déclaré le directeur de cabinet de Barack Obama, Rahm Emmanuel, dans le cadre d’une conférence organisée par le Wall Street Journal. Un point de vue qui rallie de plus en plus d’esprits en ces temps difficiles. Les crises ne sont pas seulement porteuses de calamités, mais aussi d’immenses possibilités.

«Cette crise fournit l’occasion de réaliser des choses qu’on n’aurait pas pu faire avant», a expliqué Rahm Emmanuel. Occasion: le terme résume tout. C’est ce qui fait la différence entre les gestionnaires et les visionnaires. Alors que les premiers se concentrent sur leur survie en attendant le retour à la normale, les seconds voient une chance unique de réinventer le monde.

La dynamique est bien connue en affaires. C’est ce qui a incité Nomura, la plus grande firme de courtage japonaise, à racheter de grands pans de Lehman Brothers en faillite. Une occasion comme on n’en voit «qu’une fois par génération», a souligné le président de Nomura. Plus près de nous, le quincaillier Rona compte bien profiter du ralentissement économique pour attirer des quincailliers indépendants sous sa bannière. Sans oublier Wal-Mart, qui voit affluer les nouveaux clients pendant que les détaillants plus chic mangent leurs bas.

Les politiciens, eux, sont capables du pire comme du meilleur. L’histoire a perdu le compte de tous les despotes qui ont émergé à la faveur du chaos. Heureusement, il y a aussi des chefs d’État qui ont saisi l’occasion d’implanter des réformes durables. Sans le New Deal, grâce auquel la plus grande partie des dépôts bancaires des Américains sont aujourd’hui assurés, la crise financière aurait été bien pire, rappelle l’économiste Paul Krugman. L’héritage de Roosevelt est aujourd’hui contesté, mais Krugman, qui vient de recevoir le Nobel, s’inscrit en faux. Si le New Deal n’a pas réussi à remettre l’économie américaine sur les rails, ce n’est pas parce que ce président-là en a trop fait, mais parce qu’il a été trop prudent, écrivait-il récemment dans sa chronique du New York Times.

Barack Obama, lui, semble bien déterminé à profiter de la conjoncture pour implanter ses réformes. Serrer la vis au secteur financier, investir dans l’éducation, promouvoir les énergies durables, rendre l’assurance santé plus accessible… Des mesures impensables il y a deux ans, mais qui paraissent aujourd’hui beaucoup moins chimériques. Dans son essai La stratégie du choc, Naomi Klein accuse la droite de provoquer des crises pour favoriser la montée du libéralisme économique. De toute évidence, le centre gauche a très bien compris l’usage que l’on peut faire de telles circonstances.

Même le ministre canadien des Finances surfe sur le concept. «Les chapitres les plus marquants de l’histoire s’écrivent toujours dans les moments les plus difficiles», a-t-il déclaré jeudi. Hélas, son énoncé économique trahit davantage l’opportunisme que le souci du bien public. Sabrer le financement des partis politiques? Envisager de privatiser des actifs de l’État à un moment où tout se vend au rabais? Voilà des manières bien cyniques de saisir une occasion de changement.

Voir aussi:

In Crisis, Opportunity for Obama
Gerald F. Seib
The WSJ
November 21, 2008

As the economic signs grow ever more grim, so do the problems facing the incoming Obama administration.

That’s one way of looking at things. Here’s another:

As the economic signs grow ever more grim, the opportunities for the Obama administration to drive through its agenda actually are getting better.

The thing about a crisis — and crisis doesn’t seem too strong a word for the economic mess right now — is that it creates a sense of urgency. Actions that once appeared optional suddenly seem essential. Moves that might have been made at a leisurely pace are desired instantly.

Therein lies the opportunity for President-elect Barack Obama. His plans for an activist government agenda are in many ways being given a boost by this crisis atmosphere and the nearly universal call for the government to do something fast to stimulate the economy.

This opportunity isn’t lost on the new president and his team. “You never want a serious crisis to go to waste,” Rahm Emanuel, Mr. Obama’s new chief of staff, told a Wall Street Journal conference of top corporate chief executives this week.

He elaborated: “Things that we had postponed for too long, that were long-term, are now immediate and must be dealt with. This crisis provides the opportunity for us to do things that you could not do before.”

He ticked off some areas where he thought new doors were opening: energy, health, education, tax policy, regulatory reforms. The current atmosphere, he added, even makes bipartisanship easier: “The good news, I suppose, if you want to see a silver lining, is that the problems are big enough that they lend themselves to ideas from both parties for the solution.”

Mr. Emanuel noted, correctly, that the U.S. largely squandered the opportunity the oil shocks of the 1970s presented to make serious, long-term changes in its energy habits — a failure that has returned to haunt the nation today.

Conversely, history points to examples of leaders who have used crises to seize opportunities. Most obviously, President Franklin Roosevelt took advantage of economic trauma in the 1930s to drive through a new economic agenda, as did President Ronald Reagan with his tax cuts in 1981.

The lesson holds true in foreign policy as well. Only the 1973 Arab-Israeli war, and its shock to the Middle East status quo, made it possible for President Jimmy Carter to move in and negotiate the historic Camp David peace accords between Egypt and Israel.

And so it is for Team Obama now. The risk, of course, is today’s opportunities will tempt the administration to overreach, lifting government spending so high that the deficit hangover at the other end of the cycle is intolerable, or injecting government so far into the marketplace that bipartisan support evaporates.

But for now, the call for government action is so universal that the playing field is wide open. With interest rates approaching zero, the Federal Reserve Board is nearly out of interest-rate ammunition to stimulate an economy sinking into recession; Fed policy makers likely are quietly praying for fiscal stimulus to start filling the void.

The chief executives gathered at the Journal conference this week called for the new administration to enact a fiscal-stimulus package of at least $300 billion — perhaps double the amount of stimulus such a group likely would have called for just a few weeks ago.

That creates an opening through which Mr. Obama can drive a fair amount of his domestic agenda. Certainly the field is open for some immediate form of the president-elect’s middle-class tax cut to become part of a stimulus package.

By the same token, the yearning for government spending on “infrastructure” to stimulate economic activity creates an opening for the new president to push the kind of green projects that fit his call for a transition to alternative energy sources, including new kinds of mass-transit systems. And the Obama call for government “investment” in alternative energies will be easier to turn into reality if it, too, can be cloaked as part of stimulus spending.

At the same time, as thousands of additional Americans lose jobs in the recession that lies ahead, they also will lose their employer-provided health insurance and swell the ranks of the nation’s uninsured. That will add a bit of rocket fuel to the Obama call for universal health coverage. And certainly the broad dissatisfaction with the way financial markets were regulated will make it easier to rebuild regulatory structures.

The crisis also presents the Obama team with an opportunity that isn’t so obvious: using economic distress to step back from the protectionist cliff Democrats edged toward during the election campaign.

A time of global economic distress isn’t a good time to construct barriers to international trade. Conversely, it may be a good time to help both stressed American consumers and distressed developing-world economies by lowering tariffs on some goods made abroad. One test of the Obama administration’s economic philosophy is whether it is as eager to take advantage of that opening as some of the others now before it.

Voir aussi:

Bush drive for home ownership fueled housing bubble
Jo Becker, Sheryl Gay Stolberg and Stephen Labaton
International Herald Tribune
December 21, 2008

WASHINGTON: “We can put light where there’s darkness, and hope where there’s despondency in this country. And part of it is working together as a nation to encourage folks to own their own home.” – President George W. Bush, Oct. 15, 2002

The global financial system was teetering on the edge of collapse when Bush and his economics team huddled in the Roosevelt Room of the White House for a briefing that, in the words of one participant, “scared the hell out of everybody.”

It was Sept. 18. Lehman Brothers had just gone belly-up, overwhelmed by toxic mortgages. Bank of America had swallowed Merrill Lynch in a hastily arranged sale. Two days earlier, Bush had agreed to pump $85 billion into the failing insurance giant American International Group.

The president listened as Ben Bernanke, chairman of the Federal Reserve, laid out the latest terrifying news: The credit markets, gripped by panic, had frozen overnight, and banks were refusing to lend money.

Then his Treasury secretary, Henry Paulson Jr., told him that to stave off disaster, he would have to sign off on the biggest government bailout in history. Bush, according to several people in the room, paused for a single, stunned moment to take it all in.

“How,” he wondered aloud, “did we get here?”

Eight years after arriving in Washington vowing to spread the dream of home ownership, Bush is leaving office, as he himself said recently, “faced with the prospect of a global meltdown” with roots in the housing sector he so ardently championed.

There are plenty of culprits, like lenders who peddled easy credit, consumers who took on mortgages they could not afford and Wall Street chieftains who loaded up on mortgage-backed securities without regard to the risk.

But the story of how the United States got here is partly one of Bush’s own making, according to a review of his tenure that included interviews with dozens of current and former administration officials.

From his earliest days in office, Bush paired his belief that Americans do best when they own their own homes with his conviction that markets do best when left alone.

Bush pushed hard to expand home ownership, especially among minority groups, an initiative that dovetailed with both his ambition to expand Republican appeal and the business interests of some of his biggest donors. But his housing policies and hands-off approach to regulation encouraged lax lending standards.

Bush did foresee the danger posed by Fannie Mae and Freddie Mac, the government-sponsored mortgage finance giants. The president spent years pushing a recalcitrant Congress to toughen regulation of the companies, but was unwilling to compromise when his former Treasury secretary wanted to cut a deal. And the regulator Bush chose to oversee them – an old school buddy – pronounced the companies sound even as they headed toward insolvency.

As early as 2006, top advisers to Bush dismissed warnings from people inside and outside the White House that housing prices were inflated and that a foreclosure crisis was looming. And when the economy deteriorated, Bush and his team misdiagnosed the reasons and scope of the downturn; as recently as February, for example, Bush was still calling it a “rough patch.”

The result was a series of piecemeal policy prescriptions that lagged behind the escalating crisis.

“There is no question we did not recognize the severity of the problems,” said Al Hubbard, Bush’s former chief economic adviser, who left the White House in December 2007. “Had we, we would have attacked them.”

Looking back, Keith Hennessey, Bush’s current chief economic adviser, said he and his colleagues had done the best they could “with the information we had at the time.” But Hennessey did say he regretted that the administration had not paid more heed to the dangers of easy lending practices.

And both Paulson and his predecessor, John Snow, say the housing push went too far.

“The Bush administration took a lot of pride that home ownership had reached historic highs,” Snow said in an interview. “But what we forgot in the process was that it has to be done in the context of people being able to afford their house. We now realize there was a high cost.”

For much of the Bush presidency, the White House was preoccupied by terrorism and war; on the economic front, its pressing concerns were cutting taxes and privatizing Social Security. The housing market was a bright spot: Ever-rising home values kept the economy humming, as owners drew down on their equity to buy consumer goods and pack their children off to college.

Lawrence Lindsay, Bush’s first chief economic adviser, said there was little impetus to raise alarms about the proliferation of easy credit that was helping Bush meet housing goals.

“No one wanted to stop that bubble,” Lindsay said. “It would have conflicted with the president’s own policies.”

Today, millions of Americans are facing foreclosure, home ownership rates are virtually no higher than when Bush took office, Fannie and Freddie are in a government conservatorship, and the bailout cost to taxpayers could run in the trillions of dollars.

As the economy has shed jobs – 533,000 last month alone – and his party has been punished by irate voters, the weakened president has granted his Treasury secretary extraordinary leeway in managing the crisis.

Never once, Paulson said in a recent interview, has Bush overruled him. “I’ve got a boss,” he explained, who “understands that when you’re dealing with something as unprecedented and fast-moving as this, we need to have a different operating style.”

Paulson and other senior advisers to Bush say the administration has responded well to the turmoil, demonstrating flexibility under difficult circumstances.

“There is not any playbook,” Paulson said.

The president declined to be interviewed for this article. But in recent weeks Bush has shared his views of how the nation came to the brink of economic disaster. He cites corporate greed and market excesses fueled by a flood of foreign cash – “Wall Street got drunk,” he has said – and the policies of past administrations. He blames Congress for failing to reform Fannie and Freddie.

Last week, Fox News asked Bush if he was worried about being the Herbert Hoover of the 21st century.

“No,” Bush replied. “I will be known as somebody who saw a problem and put the chips on the table to prevent the economy from collapsing.”

But in private moments, aides say, the president is looking inward.

During a recent ride aboard Marine One, the presidential helicopter, Bush sounded a reflective note.

“We absolutely wanted to increase home ownership,” Tony Fratto, his deputy press secretary, recalled him saying. “But we never wanted lenders to make bad decisions.”
A policy gone awry

Darrin West could not believe it. The president of the United States was standing in his living room.

It was June 17, 2002, a day West recalls as “the highlight of my life.” Bush, in Atlanta to introduce a plan to increase the number of minority homeowners by 5.5 million, was touring Park Place South, a development of starter homes in a neighborhood once marked by blight and crime.

West had patrolled there as a police officer, and now he was the proud owner of a $130,000 town house, bought with an adjustable-rate mortgage and a $20,000 government loan as his down payment – just the sort of creative public-private financing Bush was promoting.

“Part of economic security,” Bush declared that day, “is owning your own home.”

A lot has changed since then. West, beset by personal problems, has left Atlanta. Unable to sell his home for what he owed, he said, he gave it back to the bank last year. Like other communities across the United States, Park Place South has been hit with a foreclosure crisis affecting at least 10 percent of its 232 homes, according to Masharn Wilson, a developer who led Bush’s tour.

“I just don’t think what he envisioned was actually carried out,” she said.

Park Place South is, in microcosm, the story of a well-intentioned policy gone awry. Advocating home ownership is hardly novel; Bill Clinton’s administration did it, too. For Bush, it was part of his vision of an “ownership society,” in which Americans would rely less on the government for health care, retirement and shelter. It was also good politics, a way to court black and Hispanic voters.

But for much of Bush’s tenure, government statistics show, incomes for most families remained relatively stagnant while housing prices skyrocketed. That put home ownership increasingly out of reach for first-time buyers like West.

So Bush had to, in his words, “use the mighty muscle of the federal government” to meet his goal. He proposed affordable housing tax incentives. He insisted that Fannie Mae and Freddie Mac meet ambitious new goals for low-income lending.

Concerned that down payments were a barrier, Bush persuaded Congress to spend as much as $200 million a year to help first-time buyers with down payments and closing costs.

And he pushed to allow first-time buyers to qualify for government insured mortgages with no money down. Republican congressional leaders and some housing advocates balked, arguing that homeowners with no stake in their investments would be more prone to walk away, as West did. Many economic experts, including some in the White House, now share that view.

The president also leaned on mortgage brokers and lenders to devise their own innovations.

“Corporate America,” he said, “has a responsibility to work to make America a compassionate place.”

And corporate America, eyeing a lucrative market, delivered in ways Bush might not have expected, with a proliferation of too-good-to-be-true teaser rates and interest-only loans that were sold to investors in a loosely regulated environment.

“This administration made decisions that allowed the free market to operate as a barroom brawl instead of a prize fight,” said L. William Seidman, who advised Republican presidents and led the savings and loan bailout in the 1990s. “To make the market work well, you have to have a lot of rules.”

But Bush populated the financial system’s alphabet soup of oversight agencies with people who, like him, wanted fewer rules, not more.
Like minds on laissez-faire

The president’s first chairman of the Securities and Exchange Commission promised a “kinder, gentler” agency. The second was pushed out amid industry complaints that he was too aggressive. Under its current leader, the agency failed to police the catastrophic decisions that toppled the investment bank Bear Stearns and contributed to the current crisis, according to a recent inspector general’s report.

As for Bush’s banking regulators, they once brandished a chain saw over a 9,000-page pile of regulations as they promised to ease burdens on the industry. When states tried to use consumer protection laws to crack down on predatory lending, the comptroller of the currency blocked the effort, asserting that states had no authority over national banks.

The administration won that fight at the Supreme Court. But Roy Cooper, North Carolina’s attorney general, said, “They took 50 sheriffs off the beat at a time when lending was becoming the Wild West.”

The president did push rules aimed at forcing lenders to explain loan terms more clearly. But the White House shelved them in 2004, after industry-friendly members of Congress threatened to block confirmation of his new housing secretary.

In the 2004 election cycle, mortgage bankers and brokers poured nearly $847,000 into Bush’s re-election campaign, more than triple their contributions in 2000, according to the nonpartisan Center for Responsive Politics. The administration did not complete the new rules until last month.

Among the Republican Party’s top 10 donors in 2004 was Roland Arnall. He founded Ameriquest, then the largest U.S. lender in the subprime market, which focused on less creditworthy borrowers. In July 2005, the company agreed to set aside $325 million to settle allegations in 30 states that it had preyed on borrowers with hidden fees and ballooning payments. It was an early signal that deceptive lending practices, which would later set off a wave of foreclosures, were widespread.

Brian Montgomery, the Federal Housing Administration commissioner, understood the significance. His agency insures home loans, traditionally for the same low-income minority borrowers Bush wanted to help.

When he arrived in June 2005, he was shocked to find those customers had been lured away by the “fool’s gold” of subprime loans. The Ameriquest settlement, he said, reinforced his concern that the industry was exploiting borrowers.

In December 2005, Montgomery drafted a memo and brought it to the White House. “I don’t think this is what the president had in mind here,” he recalled telling Ryan Streeter, then the president’s chief housing policy analyst.

It was an opportunity to address the risky subprime lending practices head-on. But that was never seriously discussed. More senior aides, like Karl Rove, Bush’s chief political strategist, were wary of overly regulating an industry that, Rove said in an interview, provided “a valuable service to people who could not otherwise get credit.”

The White House pursued a narrower plan offered by Montgomery that would have allowed the FHA to loosen standards so it could lure back subprime borrowers by insuring similar, but safer, loans. It passed the House but died in the Senate, where Republican senators feared that the agency would merely be mimicking the private sector’s risky practices – a view Rove said he shared.

Looking back at the episode, Montgomery broke down in tears. While he acknowledged that the bill did not get to the root of the problem, he said he would “go to my grave believing” that at least some homeowners might have been spared foreclosure.

Today, administration officials say it is fair to ask whether Bush’s ownership push backfired. Paulson said the administration, like others before it, “over-incented housing.”

Hennessey put it this way: “I would not say too much emphasis on expanding home ownership. I would say not enough early focus on easy lending practices.”

Kitty Bennett contributed reporting.

Rich Addicks/The Atlanta Journal-Constitution

Bush unveiled a plan to increase home ownership by members of American ethnic minorities in a speech in Atlanta in June 20


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