Barack Obama est un homme immensément doué dont les talents ont été en grande partie consacrés à la confection et à la chronique de sa propre vie. Pas de choses. Pas d’idées. Pas d’institutions. Mais de sa seule et unique personne. (…) La singularité de cette convention est que sa figure centrale est le self-made man par excellence, un éblouissant et mystérieux Gatsby. L’appréhension palpable est que l’élu est un étranger – un étranger profondément attachant, élégant et brillant avec qui les Démocrates ont eu une liaison torride. Puis s’étant lentement réveillés le lendemain matin, ils découvrent l’alliance à leur doigt et se demandent qui exactement ils ont épousé hier soir. Charles Krauthammer
Cet ouragan est la preuve qu’il y a un dieu dans le ciel. Michael Moore
Je ne suis pas venu à Munich pour entendre ce genre de conneries ! John McCain
A l’heure où, avec l’ouragan Gustav (Dieu merci rétrogradé en tempête), la machine médiatique se préparait à faire subir au candidat républicain le honteux et injuste traitement qui avait été imposé au président Bush pour Katrina il y a trois ans (les torts avaient, on le sait, été largement partagés, y compris parmi les quelque 1800 victimes nombre de résidents qui avaient refusé de quitter leurs maisons) …
Retour, via un intéressant papier du chroniqueur du NYT David Brooks, sur les côtés non-conformistes et franc-tireur du candidat républicain et la manière dont il a finalement été obligé de se couler (avec son nouveau directeur de campagne) dans le système médiatique pour pouvoir être entendu.
Et, surprise et début de panique de la nomenklatura médiatique qui l’avait déjà enterré en faveur du joueur de pipeau que les Démocrates lui ont imprudemment choisi comme adversaire, l’incroyable mais logique remontée qu’il est en train de faire …
Et s’il battait Barack Obama? (The Education of McCain)
David Brooks
The New York Times
Traduit par Courrier international
28 août 2008
Le candidat républicain a fini par adopter les techniques de combat qui avaient réussi à George Bush. Et ça marche.
Tous les mardis, les sénateurs républicains se réunissent pour un déjeuner politique. Les chefs du parti y distribuent un “message de la semaine” que les sénateurs sont censés répercuter à la moindre occasion. Parfois un sondeur intervient pour présenter des données chiffrées montrant en quoi ledit message sera génialement efficace et comment l’opération les amènera au nirvana politique. Pour ces réunions, John McCain est généralement attablé avec une bande de zozos de son acabit. Il lance des plaisanteries, met généralement en boite l’orateur et cherche avant tout à tourner l’affaire en ridicule. Puis il emporte la papier où figure le fameux message de la semaine à son bureau et le jette à l’un de ses collaborateurs avec un commentaire sarcastique du genre : Voilà ton message. Apprends le, aime le, incarne le.
Ce comportement s’inscrit dans sa rébellion contre la stupidité de la vie partisane moderne. Dans un monde où la solennité est de mise, John McCain s’est efforcé de mille façons de préserver un certain respect de lui-même. Il s’est moqué de sa propre personne, a évoqué inlassablement ses gaffes embarrassantes et jacassé sur l’absurdité qui l’entoure. Il a fréquemment rompu avec son parti pour conclure des accords sérieux avec des gens comme Ted Kennedy [né en 1932, il est l’un des politiciens les plus libéraux du pays] et Russ Feingold [né en 1953, c’est l’un des sénateurs les plus atypiques du Parti démocrate]. Il est toujours passé pour un électron libre, imprévisible, indompté et, à certains points de vue, pas très professionnel. Lorsque McCain et son équipe se sont mis en tête de gagner la présidentielle de 2008, ils espéraient mener cette campagne dans ce genre d’esprit. McCain partirait en expédition avec son bus, irait là où les autres républicains ne vont pas, dirait des choses que les hommes politiques ne disent pas, et montrerait au pays un monde politique différent sans le cirque habituel dans lequel des gens sérieux se sacrifient pour des choses sérieuses. Mais cela ne s’est pas passé comme ça. McCain n’a pas pu mener la campagne qu’il voulait : c’est par les évènements que lui et son équipe ont été instruits.
McCain a effectivement démarré en jouant le rôle de mouche du coche qu’il avait adopté en 2000 pour courtiser la presse. Mais ça n’a pas marché. Car, cette fois-ci, il y avait trop de caméras et trop de jeunes journalistes et producteurs prêts à se ruer sur tout commentaire étrange pour déclencher de petits scandales sur les blogs. Il a commencé avec le même genre d’opérations improvisées qu’il a menées pendant toute sa carrière, en brodant sur les sujets qu’il trouvait dans la presse du jour. Mais ça n’a pas marché. Sa campagne s’éparpillait. Aucun message n’était assez cohérent pour pénétrer la masse d’informations qui inondait le pays.
Il a entamé sa campagne en parcourant les zones déshéritées du Sud et du Midwest. Il a visité des villes où la plupart des républicains auraient peur de mettre les pieds et dit des choses que la plupart de ses camarades ne diraient pas. Mais ça n’a pas marché. Cette tournée des pauvres n’a obtenu qu’une faible couverture télévisuelle. McCain et ses conseillers ont fini par prendre conscience d’une vérité : la seule façon d’attirer l’attention de la télévision, c’était de parler du sujet qui intéressait le plus les journalistes, c’est-à-dire de Barack Obama.
McCain avait commencé avec de grandes idées sur la nécessité de sortir du schéma classique de la politique contemporaine. Il voulait proposer à Barack Obama de sillonner le pays ensemble, et de tenir des meetings communs. Il voulait choisir un colistier indépendant, Joe Lieberman par exemple, et s’engager solennellement à accomplir un mandat entièrement non partisan. Mais, jusqu’à présent, cette stratégie n’a pas été mise en application. Obama a rejeté l’idée des meetings communs. Et les dirigeants du Parti républicain même si le débat n’est pas encore clos, refusent de désigner un colistier en dehors de leurs rangs. McCain et ses hommes ont été obligés de s’adapter à un environnement hostile. Ils ont été obligés, du moins dans leurs propos, de renoncer à la campagne dont ils rêvaient. Ils mènent aujourd’hui une campagne bien plus traditionnelle, du genre de celles dont McCain lui-même se moquait jadis. L’homme qui raillait le “message de la semaine” marche aujourd’hui au message. L’homme qui espérait inspirer une nouvelle génération d’Américains attaque aujourd’hui quotidiennement Obama. Car c’est malheureusement le seul moyen qu’il ait trouvé pour que les chaînes de télévision s’intéressent à lui.
Certains de ses collaborateurs sont consternés. Pour John Weaver, qui avait collaboré à sa campagne à l’ancienne mode, la présente campagne ne lui rend pas justice. Mais les conseillers actuels déclarent ne pas avoir le choix. Ce ne sont pas eux qui ont choisi les circonstances de la campagne ; leur travail, c’est de les gérer. Et le fait est que ça marche. Tout le monde disait que McCain serait largement en retard sur Obama à ce moment de l’année. Il est pratiquement à égalité. Il semble parfaitement en mesure de tenir la distance.
En faisant une campagne plus conventionnelle, McCain voit ses perspectives politiques grimper en flèche. Obama et lui voulaient bouleverser le système. L’un d’entre eux pourra peut-être le faire une fois élu. Mais, en attendant, c’est le système qui gagne.