Russie: Chaque démission en appellera d’autres plus grandes (All Quiet on the Western Front)

20 août, 2008

Tous les régimes totalitaires en fin d’existence demandent un rééchelonnement de leur dette démocratique. Frédéric Tellier

Ils ont fait plus fort que Hitler: parce qu’il y avait réellement des Allemands sur le territoire des Sudètes, tandis que Poutine a dû inventer de toutes pièces sa “minorité russe opprimée” en Géorgie. Stuart Koehl
Quel autre pays au monde peut en effet se permettre de raser des villes, de spolier les étrangers, d’assassiner les opposants hors de ses frontières, de harceler les diplomates étrangers, de menacer ses voisins, sans provoquer autre chose que de faibles protestations? Françoise Thom
C’est toujours la même chose. (…) La Russie se présente comme faible: il faut l’aider, se garder de l’humilier, consolider ses progrès. Elle se présente en même temps comme redoutable par son immensité, son armée, son arsenal atomique, son pétrole. Elle fait planer une vague menace. Elle pourrait être encore pire. Apaisons-la. Alain Besançon
Ce qui est au cœur du conflit pour Moscou, c’est la puissance perdue il y a près de vingt ans, l’humiliation d’un pays privé d’Empire et qui a essayé vainement de construire avec ses anciennes possessions une communauté d’un type nouveau, tandis que ses partenaires potentiels se dressaient contre lui et se tournaient vers l’Occident, les États-Unis, avant tout. (….) Si, moralement, la Russie a quelque peu perdu à déployer sa force, politiquement elle a gagné sur deux tableaux. A terme, elle a montré que son appui pouvait aider des peuples à disposer de leur destin, alors qu’il y a quelques mois à peine, la reconnaissance de l‘indépendance du Kosovo contre sa volonté semblait démontrer le contraire. Elle a aussi affaibli la Géorgie, non seulement militairement mais sur le plan international, diminué ses chances d’entrer rapidement dans l’Otan, et par là, mis un frein à l’éviction russe programmée du Caucase du Sud. Hélène Carrère d’Encausse
Il faut rappeler que Bush n’a pas cessé, depuis son accession à la présidence, d’œuvrer à l’isolement de la Russie aussi bien sur le plan économique que géographique. Marek Halter

"Complexe d’encerclement", "sphère d’influence", "rassurer, apaiser", protestations feutrées, appel au dialogue et à la négociation, "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et à l’autodétermination", "il ne fallait pas élargir l’OTAN, faire la guerre à la Yougoslavie, proclamer l’indépendance du Kosovo", "il ne fallait pas humilier la Russie", "Nous n’allons pas revenir à la guerre froide" …

A l’heure où, devant la pusillanimité occidentale, la Russie tente mine de rien de s’incruster sur le territoire géorgien …

Et où nos Carrière d’Encausse et nos Halter reprennent un à un et comme un seul homme les arguments de l’agresseur contre la prétendue irresponsabilité de l’agressé …

Il faut lire les excellentes analyses de deux de nos meilleurs soviétologues, Françoise Thom et Alain Besançon.

D’abord pour la confirmation du caractère parfaitement planifié de ladite invasion (une semaine avant l’opération, la Russie avait discrètement cédé à la Chine les territoires contestés depuis 1969).

Mais surtout pour leur rappel de cette singulière capacité des régimes autoritaires à jouer les victimes comme des démocraties à se laisser prendre au piège de la culpabilisation et de la "capitulation préventive"

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Délinquance: Comment se créent les ghettos (Paris style white flight)

20 août, 2008
wite-flight.1187642110.jpgNous appelions l’Amérique de nos voeux et nous sommes exaucés: même nos "problèmes", désormais, sont américains. René Girard

Ancienne actrice de films pornos d’origine allemande (mais aussi auteure sulfureuse de deux livres et de nombre d’ambitieux projets comme une galerie d’art érotique, un concours graphique pour la monnaie unique, une exposition itinérante sur le génocide nazi et un festival de cinéma tropical) reconvertie, si l’on en croit Le Figaro, dans la dépollution qui, en mal d’exotisme, débarque à Barbès …

Ah ces bobos ! Ils viennent s’installer à bon compte dans les quartiers en voie de relégation et puis ils voudraient qu’ils soient comme les autres quartiers.

Et pourtant, si l’on suit le discours officiel, c’est pourtant sur ce quoi on compte pour atteindre au Saint Graal de la mixité sociale.

Ce qui bien sûr n’arrive jamais.

Soit les bobos arrivent à imposer leurs nouvelles normes et, la hausse consécutive de l’immobilier aidant, les résidents d’origine sont bien obligés de partir.

Soit, dans le cas contraire, c’est, comme ici, les amateurs d’exotisme facile qui se lassent et partent …

Extraits:

Je loue un appartement en face de l’église Saint-Bernard. Je me suis installée dans le quartier en 2004 parce que je voulais un peu d’exotisme.

Il y a trop de vandalisme, trop de violences, trop de jeunes encapuchonnés.

Conjointement, elle se met le 14 juin à la fenêtre de son deux-pièces pour prendre des photos de ce qu’elle qualifie « de troubles récurrents.

Repérée par une dizaine de garçons, elle se fait caillasser dans son appartement les jours suivants.

Très remontée, Sylvia Bourdon a choisi de quitter Paris et la France. Elle promet de migrer définitivement vers la Grèce dans le courant du premier semestre 2008.

À Paris, le bureau de santé mentale veille
Thibaut Danancher
Le Figaro
Le 18 août 2007

Une habitante du XVIIIe arrondissement qui déplorait les conditions de vie de son quartier avait envoyé des mails au ministère de l’Intérieur. C’est un psychiatre qui lui a répondu.

Ce fut « le monde à l’envers » pour elle. En ouvrant son courrier samedi dernier, Sylvia Bourdon a découvert qu’elle était invitée à aller consulter un psychiatre à l’hôpital Maison-Blanche à Paris. Un rendez-vous prévu pour le 20 août à 14 heures. Objet de la convocation : des mails envoyés au ministère de l’Intérieur « pour se plaindre de ce qui se passait dans mon quartier ».

À 58 ans, elle vit dans le XVIIIe arrondissement. « Je loue un appartement en face de l’église Saint-Bernard. Je me suis installée dans le quartier en 2004 parce que je voulais un peu d’exotisme », souligne cette directrice d’une entreprise de dépollution.

Mais trois ans à peine après son arrivée, l’ancienne actrice de films pornographiques enrage. « Il y a trop de vandalisme, trop de violences, trop de jeunes encapuchonnés. »

Sylvia Bourdon décide alors de prendre les choses en main. Elle crée plusieurs blogs pour dénoncer « ce ghetto chaotique, cette aire décomposée la plus criminogène de la capitale ». Conjointement, elle se met le 14 juin à la fenêtre de son deux-pièces pour prendre des photos de ce qu’elle qualifie « de troubles récurrents ».

Repérée par une dizaine de garçons, elle se fait caillasser dans son appartement les jours suivants. Trop pour elle. Au point qu’elle adresse des mails quelque peu enflammés à des responsables du ministère de l’Intérieur « pour leur demander tout bonnement d’assurer ma sécurité ».

Migrer définitivement

Sur cette liste figurent notamment le préfet de police de Paris, Michel Gaudin, le chef de cabinet du ministre de l’Intérieur, Ludivine Olive, et le commissaire central du XVIIIe arrondissement Jean-Paul Pecquet. Des mails restés sans réponse.

Jusqu’à ce qu’elle reçoive samedi dernier une lettre qui l’a fait tomber des nues. « Suite aux divers courriers que vous avez adressés au ministère de l’Intérieur via Internet, les autorités compétentes nous ont demandé de prendre contact avec vous. Si vous le souhaitez, nous pouvons vous proposer un rendez-vous. Je vous propose le lundi 20 août 2007 à 14 heures », lui écrit le Dr Yves Pignier de l’hôpital Maison-Blanche.

Ce dernier a agi sur demande du bureau des actions pour la santé mentale de l’infirmerie psychiatrique de la Préfecture de police de Paris, chargé de l’instruction et du contrôle des hospitalisations d’office.

« Face à ce comportement des plus incompréhensibles », Sylvia Bourdon a contacté son avocat Me Christian Charrière-Bournazel, futur bâtonnier de Paris, pour qu’il rédige deux courriers à l’intention du ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, et au procureur de la République de Paris.

Très remontée, Sylvia Bourdon a choisi de quitter Paris et la France. Elle promet de migrer définitivement vers la Grèce dans le courant du premier semestre 2008.

Reste à savoir si elle répondra présente à sa convocation ce lundi. Elle avoue ne pas avoir encore pris sa décision.


Violences extrêmes et génocides: Comparer pour mieux différencier

19 août, 2008
Purifier et détruire (Jacques Sémelin)Ou bien les poux triompheront du socialisme ou bien le socialisme triomphera des poux. Lénine
Comparer, c’est différencier. (…) Selon moi, le génocide caractérise un processus spécifique de destruction qui vise à l’éradication totale d’une collectivité. (…) Dans un nettoyage ethnique, on tue les gens en partie, mais on leur dit : par ici la sortie. Dans un génocide, on ferme toutes les portes. Jacques Sémelin

Suite à notre dernier billet sur le génocide rwandais et le rôle fort douteux qu’y a joué la France …

Retour sur la véritable somme du meilleur spécialiste français de la question avec Yves Ternon, l’historien Jacques Sémelin, sur les violences extrêmes et les génocides ("Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides") avec une critique d’Elwis Potier.

Et qui, contre ceux qui crient au génocide partout, a le mérite de présenter les choses à la fois transdisciplinairement et comparativement à partir des grands massacres historiques du xxe siècle, du génocide juif aux nettoyages ethniques de l’ex-Yougoslavie et aux génocide Toutsi au Rwanda.

Tout en s’appuyant sur les travaux des meilleurs historiens sur la question et en en confrontant à chaque fois les différentes lectures et interprétations.

Ce qui permet de saisir à la fois les constantes du phénomène (la déshumanisation, l’animalisation, la part des intellectuels et autorités morales ou religieuses) et ses singularités .

Ainsi, en ces temps confus du n‘importe quoi, on comprend mieux la distinction entre un génocide et la simple épuration ethnique.

Mais aussi entre une logique génocidaire de type identitaire (nazie, houtoue) où l’ennemi est unique (juif, toutsi) et une logique politique (bolchévique, maoïste, khmère rouge) où, comme pour la Terreur de 1793, les ennemis ou suspects sont multiples et indéfiniment multipliables.

D’où aussi, ajouterions-nous, le bien plus grand nombre de victimes (jusqu’à des classes sociales entières !) que peut produire le second système …

Réflexion sur les violences extrêmes:Sémelin, J., Purifier et détruire.
Elwis Potier
Cultures & conflits

Sémelin, J., Purifier et détruire.
Usages politiques des massacres et génocides, coll. « La Couleur des idées », Paris, Le Seuil, 2005.

Jacques Sémelin poursuit sa vaste exploration de la violence en menant une réflexion approfondie sur ses formes les plus extrêmes, les plus négatrices : la violence dans ce qu’elle a de plus macabre, de plus terrifiant, de plus absurde ou de proprement sidérant. L’auteur de ce grand livre oriente sa recherche vers ce qui paraît toujours plus inintelligible, l’énigme éminemment politique ainsi nommée « destructivité humaine de masse », pour comprendre les mécanismes à l’œuvre, les conditions et les processus qui aboutissent aux meurtres de masse.

Après avoir centré ses recherches sur la non-violence, initiant des travaux remarquables conduits au sein de l’Institut de recherche sur la résolution non violente des conflits1 et précisément sur la résistance civile en Europe sous le nazisme2, études qui ont contribué de manière décisive à porter un autre regard sur la Résistance3, Jacques Sémelin, en historien et penseur de la Résistance civile, montre dans cet ouvrage comment se mettent en place les processus de purification et de destruction du « corps social » afin d’analyser les « usages politiques des massacres et des génocides ». Tel est le projet annoncé par le sous-titre, ce qui revient en l’occurrence à traquer, notamment dans les « passages à l’acte », ce qui précisément résiste à l’analyse.

Si le titre de l’ouvrage rappelle inévitablement Surveiller et Punir de Michel Foucault, ce n’est pas seulement en raison de son homophonie. Il indique de la sorte une des références dont l’enquête ici engagée, parce qu’elle vise à saisir les liens entre violence et pouvoir, est d’une certaine façon une continuation, un prolongement possible, même si elle ne reprend pas, ou si peu, les analyses de Foucault. L’auteur s’en explique d’ailleurs dès son introduction intitulée « Comprendre4 ? » : « A l’évidence, le pouvoir politique, qui fait la matière de ce livre, n’apparaît pas de même nature que ceux des xviie et xviiie siècles, analysés par Foucault5 ». S’il évoque à nouveau rapidement la naissance du « bio-pouvoir » dans le dernier chapitre du livre, non sans avoir très justement relevé auparavant l’expression de « populicide » employée par Babeuf lors de la Révolution française, ces questions de « population », de « biopolitique » et de génocide, retravaillées ensuite par Foucault dans ses cours au Collège de France, ne font pas ici l’objet d’autres commentaires. Ce sont sans doute le titre évocateur et le caractère très explicite de la référence à Foucault qui peuvent parfois susciter de telles attentes.

Les deux verbes, « purifier » et « détruire », désignent exactement les deux facettes du même pouvoir dont l’auteur entreprend d’analyser les manifestations à travers la comparaison des grands massacres historiques du xxe siècle, principalement la Shoah, les nettoyages ethniques de l’ex-Yougoslavie et le génocide des Tutsi au Rwanda, en élargissant, selon les problématiques traitées, à d’autres exemples comme les génocides arménien et cambodgien. Il ne s’agit donc pas d’une archéologie du génocide, ni même d’un essai au sens philosophique du terme. Cette étude, qui prend la forme d’une synthèse de plusieurs années de recherches au CNRS, ne cherche pas à faire une relecture philosophique de l’histoire, c’est d’ailleurs ce qui en fait sa qualité première. L’auteur reste clairement dans une démarche d’enquête empirique et donne au lecteur tous les éléments de méthode utiles lui permettant de vérifier ou de juger sur pièces (on se reportera profitablement à l’introduction et aux annexes).

Il s’agit bien plus d’analyser, dans une approche transdisciplinaire, les différentes formes historiques de massacres collectifs suivant une démarche comparative rigoureuse en s’appuyant sur les nombreux travaux d’historiens et confrontant les différentes lectures et interprétations. Cela tend à situer Jacques Sémelin, comme il s’en réclame lui-même, davantage dans la lignée d’historiens comme Léon Poliakov et Yves Ternon. La qualité du travail historiographique n’a d’égal que la richesse de la documentation sur laquelle se fonde le questionnement. L’ouvrage, à cet égard, fait figure d’outil de travail indispensable, qui plus est, passionnant. L’autre intérêt indéniable tient à la portée des analyses et à la compréhension qu’il donne de la complexité des phénomènes décrits, une compréhension qui doit beaucoup à la diversité des références théoriques et à la posture singulière du chercheur.

Jacques Sémelin a été psychosociologue avant d’être professeur à Sciences Po. Il en a gardé un attrait pour les approches pluridisciplinaires, ce qui l’amène à croiser les regards psychologique, psychosociologique, anthropologique, philosophique, tout en maintenant le cap d’une sociologie politique, que l’on peut, sans hésiter qualifier de compréhensive. Cela revient, outre la filiation à Weber, à faire appel à des éclairages différents « sans réduire les phénomènes sociaux à des processus psychologiques6 ». On retrouve ainsi avec plaisir des auteurs qui ont nourri sa réflexion et jalonné ses écrits depuis son premier livre publié en 1983 Pour sortir de la violence7 : Arendt, Freud, Bettelheim, Fornari, Milgram, etc. Dans le cinquième chapitre par exemple (« Les vertiges de l’impunité8 »), les pages consacrées au « crime d’obéissance » reprennent les expériences de Milgram et Zimbardo avant de revenir plus longuement sur « la banalité du mal » et de revisiter les thèses d’Arendt. Cette ouverture pluridisciplinaire stimule la réflexion critique et permet de rendre compte des convergences et des divergences entre les différentes approches, d’autant que l’auteur, méfiant vis-à-vis du jargon et de l’enflure verbale, se garde bien de glisser vers une « esthétique de l’horreur9» et parvient à exprimer les différents points de vue, y compris le sien, dans un style simple et précis.

Les noms de psychologues, de philosophes et autres écrivains viennent naturellement compléter l’impressionnante liste des historiens, sociologues ou politistes de divers horizons qui alimentent la réflexion tout au long de l’ouvrage. L’étendue de l’investigation, par cette pluralité des approches et des thématiques, peut poser la question des limites de son champ, autrement dit, de la dispersion, mais il n’en est rien : la complexité de « l’abîme génocidaire » nécessite une telle démarche. C’est davantage l’objet même de cette recherche qui pose inévitablement problème, à commencer par les termes choisis et les notions qui le désignent. Jacques Sémelin en est pleinement conscient et décide de s’en tenir au terme de « massacre », terme qu’il qualifie paradoxalement de « minimal » et qu’il propose de définir en tant que « forme d’action le plus souvent collective de destruction de non-combattants10 ». La question du génocide est renvoyée en fin d’ouvrage et fait l’objet d’une analyse critique de ses usages et instrumentalisations, depuis son invention par Raphael Lemkin en 1944 et la définition du crime de génocide par la Convention de l’ONU en 1948, qui a marqué les premières études en sciences sociales sur le sujet. Cette clarification ne pourra se faire sans revenir sur la notion de massacre collectif, et sans reprendre les débats sur l’emploi du terme « Holocaust » et de l’expression « nettoyage ethnique ». Le parti pris de Sémelin veut donc que l’analyse de ces « usages politiques » ne puisse se faire qu’après avoir enquêté sur les processus qui aboutissent aux massacres. Cette mise à distance à laquelle correspond le report du travail sur la définition de l’objet d’étude répond bien de la démarche empruntée par le chercheur soucieux d’adopter une juste posture face à cet objet difficile, s’il en est. Ce qu’il nomme « l’abîme génocidaire » est en effet un objet massif (c’est cet aspect qui est le premier discriminant), sidérant, « hideux », qui oblige à une distance critique y compris envers les mots eux-mêmes, mots par lesquels le fantasme se mêle à la réalité.

La construction de l’ouvrage est donc remarquable à plus d’un titre. Chaque chapitre s’ouvre sur un éclairage particulier, un nouvel angle d’analyse, qui prolonge le précédent et renouvelle le questionnement. L’auteur nous convie ainsi à plusieurs temps d’analyse qui sont autant de niveaux d’interprétation, dans l’articulation desquels progresse une réelle compréhension du phénomène génocidaire. Il serait donc vain, on l’aura compris, de vouloir résumer une telle somme, tout au plus pouvons-nous donner quelques indications afin de rendre une idée de l’ensemble et nous interroger sur quelques points.

Le fil rouge qui dessine le parcours emprunté par l’auteur pour affronter la question du pouvoir de destruction est le passage à l’acte, « mouvement de bascule du fantasme à l’action11 ». Ce « moment » décisif semble insaisissable puisqu’il n’y a pas « un » acte ou « une » décision comme il ne peut y avoir « une seule » cause. Il sera alors appréhendé comme « processus de bascule, complexe, imbriquant des dynamiques collectives et individuelles, de nature politique, sociale, psychologique, etc.12 ».

Le premier chapitre13 s’ouvre naturellement sur une revue critique des théories qui privilégient un seul facteur, qu’il soit économique, culturel, démographique ou psychologique. Cette mise au point est d’emblée nécessaire tant les explications hâtives sont légion, comme l’interprétation très courue qui voudrait que la violence politique et les massacres collectifs traduisent une dilution14 du politique, celle des institutions et des Etats-nations. Sémelin rappelle à juste titre qu’« écrire l’histoire, c’est ouvrir le champ des possibles, en se méfiant de toute interprétation causale simpliste et déterministe du passé15 ». L’enchevêtrement des causes est certainement plus pertinent mais l’accumulation des « causes » possibles ne peut faire l’économie des significations de la situation pour les acteurs impliqués. « Pour vivre, les hommes ont besoin de donner du sens à leur existence. Pour tuer, il en est de même. Ce tremplin mental vers le meurtre de masse repose sur les interactions constantes entre imaginaire et réel, à travers lesquelles toute limite est abolie16 ».

Ces considérations sur les significations sociales amènent l’auteur à souligner la puissance de l’imaginaire, un imaginaire finement analysé à travers les thèmes de l’identité, de la pureté et de la sécurité, dans ses rapports à l’idéologie qui le relie au réel. Cette dynamique se traduit par le passage de l’angoisse collective à la peur intense à l’égard d’un ennemi, peur qui va pouvoir faire l’objet de manipulations. Après avoir décrit l’imaginaire de toute puissance et de destruction et la logique identitaire justement résumée par la formule « détruire le “eux” pour sauver le “nous”17», Sémelin s’attarde, dans le deuxième chapitre18, sur l’intention à partir de laquelle se construit le « discours incendiaire » et « la violence sacrificielle ». L’analyse porte sur la nature du discours, les conditions de son élaboration et de sa légitimation, notamment par la convergence des registres intellectuel, politique, religieux et social. Le chapitre suivant sur le « contexte international, guerre et médias19 » se tourne vers les facteurs externes aux pays pour comprendre comment s’effectue la « transformation du processus de violence en acte de guerre ». Le quatrième chapitre sur « les dynamiques du meurtre de masse20 » est une description des « pratiques collectives » de massacre et des différents modes d’adhésion, sinon de participation, de la société. Le rôle déterminant des acteurs étatiques et para-étatiques est alors replacé dans sa juste mesure.

Insistons au passage sur un point crucial : il est nécessaire, et même salutaire, de rappeler, comme le fait Sémelin, qu’il n’y a pas de violence « spontanée » des masses21 comme il n’y a pas de « passivité » absolue des populations22. La fin de cette partie dresse un tableau à la fois édifiant et contrasté des « morphologies de la violence extrême » et des types de destruction qui s’achève par la question fondamentale et critique à nos yeux de « l’autonomisation 23» du meurtre de masse. Voilà quelques unes des nombreuses idées qui ne manqueront pas d’éveiller la conscience. De même que nous nous abstenons de rentrer dans les faits historiques qui n’ont d’intérêt que remis en perspective, ce survol très rapide du « cœur » de l’ouvrage n’a pour but que de renvoyer au « corps » du texte en espérant donner envie de le lire.

La partie sur « les vertiges de l’impunité » est l’occasion pour Sémelin de centrer l’analyse sur le « moment », le « noyau dur » du passage à l’acte, et d’aller, en quelque sorte, au bout de son raisonnement. Au fil des pages de cet avant-dernier chapitre, en suivant les interrogations et les considérations sur la rationalité et le délire, puis sur la « jouissance de la cruauté », on arrive dans une « zone grise24 » qui semble aboutir à une impasse, à moins que ce ne soit le signe de notre libre arbitre.

Le dernier chapitre, synthèse sur les « usages politiques des massacres », est à part. Il est en partie consacré, nous l’avons dit, à une réflexion sur la notion de génocide en lien avec d’autres notions proches. A ce propos, la perspective que donne l’auteur du « nettoyage ethnique » est détonante et nous paraît viser juste : le « nettoyage ethnique », apparaît selon lui, comme « une nouvelle forme d’ingénierie sociale qui consiste […] à découper le peuple rebelle25 ». Mais on peut, en revanche, s’interroger sur la place qu’il donne par la suite au terrorisme et sur l’intérêt d’engager en toute fin de volume une réflexion sur cette question. Les cas historiques évoqués – et le 11 septembre 2001 y prend, bien évidemment, toute sa place – n’ont que peu de rapport avec les cas de génocides précédemment cités. Bien sûr, on peut considérer que les actes terroristes, ou désignés comme tels, provoquent des massacres mais peut-on, pour autant, rester sur une définition « minimale » pour justifier toute comparaison ? L’auteur, bien entendu, discute de l’usage du terme et cite les chercheurs qui font autorité en la matière26, mais il ne suit manifestement pas les avertissements de Didier Bigo pour qui « ce n’est pas un concept utilisable par les sciences sociales et la stratégie27 », et préfère s’en remettre aux conceptions d’Isabelle Sommier (la « violence totale 28»), chez qui il trouve la justification de ce rapprochement avec le génocide. Il faut dire que ce dernier chapitre est également en grande partie consacré à la typologie que Sémelin a conçue au terme de sa recherche. Il distingue trois types de logiques politiques des massacres que sont la soumission, l’éradication et l’insurrection. Il se trouve que le terrorisme constitue la principale illustration de la logique insurrectionnelle. Peut-on expliquer avec les mêmes concepts la violence génocidaire et la violence terroriste ? Des massacres peuvent, certes, participer d’une logique d’insurrection, mais faut-il toujours parler de « massacres de masse » ? Peut-être ne s’agit-il plus de la même « masse », non plus des mêmes « massacres » ni de la même « destruction ».

La conclusion ouvre des pistes intéressantes pour apporter des réponses concrètes aux problèmes soulevés. Soucieux de mener des recherches utiles, et fidèle à une éthique de la responsabilité, Jacques Sémelin propose des axes de travail prometteurs tant sur le plan des sciences sociales que sur celui de l’action internationale.

Notes

1. Publiés dans la revue Alternatives non violentes.
2. Son ouvrage Sans armes face à Hitler (préfacé par Jean-Pierre Azéma, Paris, Editions Payot, 1989), né d’une interrogation « de nature éthique et stratégique », a fait date sur la question.
3. Ces différentes études ont largement contribué à ouvrir le champ des sciences politiques par l’élaboration de nouvelles notions telles la « dissuasion civile » et la constitution de ce qu’il conviendrait d’appeler un « répertoire » des actions non violentes.
4. Sémelin J., Purifier et détruire, opcit., pp15-23.
5. Ibid., p21.
6. p286.
7. Sémelin J., Pour sortir de la violence, Paris, Les Editions ouvrières, 1983.
8. Sémelin J., Purifier et détruire, opcit., pp285-364.
9. Ibid., p22.
10. Ibid., p19.
11. Ibid., p39
12. Ibid., p. 16
13. Ibid., pp. 25-74
14. Ne confondons pas « dilution » et « délitement », Sémelin est convaincu qu’ « aucune société n’est à l’abri de tels processus dès lors qu’elle commence à se déliter » (Ibid., p. 25).
15. Ibid., p87.
16. Ibid., p287.
17. Ibid., p70.
18. Ibid., pp75-133.
19. Ibid., pp135-200.
20. Ibid., pp201-284.
21. Ibid., p203.
22. Ibid., p267.
23. Ibid., p. 284.
24. Expression de Primo Levi, dans Les Naufragés et les RescapésQuarante ans après Auschwitz, Paris, Gallimard, 1989.
25. p403.
26. pp.416-419.
27. Bigo D., « L’impossible cartographie du terrorisme », Cultures & Conflits, automne 2001.
28. Voir Sommier I., Le Terrorisme, Paris, Flammarion, coll« Dominos », 2000.
Pour citer cet article
Référence papier

Cultures & Conflits n°61 (2006) pp.165-172
Référence électronique

Elwis Potier, « Réflexion sur les violences extrêmes : Purifier et détruire, de Jacques Sémelin. », Cultures & Conflits, 61, printemps 2006, [En ligne], mis en ligne le 17 mai 2006. URL : http://www.conflits.org/index2044.html. Consulté le 19 août 2008.
Auteur
Elwis Potier

Elwis Potier est psychosociologue, auteur de l’article « L’imaginaire du contrôle des foules dans l’armée de terre française », Cultures & Conflits n°56, hiver 2004.


Rwanda: Attention, un rapport peut en cacher un autre (More on France’s undisclosable darkest secret)

18 août, 2008
Undisclosable (France in rwanda)Il n’y a pas, à cette heure, d’éléments de preuve directe qui permettraient d’affirmer que les militaires français savaient que la formation qu’ils donnaient aux Interahamwe (…) était destinée à commettre le génocide. Rapport rwandais
Suite à la récente publication d’un rapport du gouvernement rwandais sur le rôle plus que douteux de la France lors du génocide de 1994 …Intéressante tribune du meilleur spécialiste français de la question, l’historien et créateur d’une encyclopédie en ligne des massacres et génocides Jacques Sémelin.

Où l’on découvre, au-delà des excès manifestes de la thèse de Kigali que l’on n’a toujours pas pu lire (ie. la prétendue implication française directe et intentionnelle – dès 1992 ? – dans le génocide comme dans des viols systématiques) …

L’existence du rapport que lui avait commandé le gouvernement français il y a quatre ans.

Sa recommandation, toujours non suivie d’effet, "que la France reconnaisse ouvertement ses erreurs graves dans la gestion de cette crise extrême".

Et donc la confirmation "accablante" de "l’incapacité de Paris à prendre en compte les signes de la détérioration de 1991 à 1993" …

Génocide, un discutable rapport rwandais
Jacques Sémelin
Le Monde
18.08.08

En septembre 2004, le Quai d’Orsay (Centre d’analyses et de prévisions) m’a demandé de préparer une note de réflexions et de propositions en vue d’un travail de mémoire entre la France et le Rwanda. Après y avoir effectué une mission, j’ai remis mon rapport en janvier 2005, lequel préconisait entre autres que la France reconnaisse ouvertement ses erreurs graves dans la gestion de cette crise extrême.

Convaincu donc de la nécessité d’un regard de vérité sur la politique française de cette époque, il m’apparaît pourtant que le rapport récemment publié par la commission rwandaise, dite "indépendante", soutient certaines thèses excessives. La violence de ses accusations ne peut guère surprendre, tant est lourd le passif entre deux Etats qui ont cessé officiellement toute relation diplomatique. Si cette commission avait été réellement indépendante, elle aurait auditionné des acteurs ou des chercheurs qui n’allaient pas nécessairement dans son sens, ce qu’elle n’a pas fait. Plus que d’un "rapport scientifique", il s’agit d’un réquisitoire politique sans nuance. Au début, le texte semble prometteur, brossant une bonne synthèse de la présence occidentale au Rwanda, spécifiquement de la France. Reprenant les travaux de la commission Quilès, il cite des archives intéressantes du régime Habyarimana. Mais plus on avance dans la lecture, plus on est saisi par un sentiment de malaise.

L’emploi du mot "génocide" reste assez flou par rapport à celui de "massacre". En effet, tout massacre ne constitue pas nécessairement un génocide. Le texte considère cependant que des "actes de génocide" ont eu lieu bien avant 1994, notamment en 1963 et 1992. Cette incrimination aurait mérité d’être plus étayée. Comme les militaires français arrivent au Rwanda fin 1990, Paris serait donc déjà impliqué en 1992.

Le rapport présente le défaut majeur de la reconstruction interprétative : sachant comment la situation a tourné, on est toujours tenté de croire que tout avait été pensé et planifié. Ainsi le texte affirme-t-il avec insistance que les militaires français ont entraîné dès 1992 les milices Interahamwe qui, en 1994, joueront un rôle actif dans l’extermination des Tutsi. Voici donc une preuve de l’implication de la France dans le génocide. Mais les instructeurs français qui auraient formé ces jeunes au combat armé savaient-ils déjà à quoi ils allaient être destinés en 1994 ? Le rapport ne semble pas en douter, sauf… au détour d’un paragraphe : "Il n’y a pas, à cette heure, d’éléments de preuve directe qui permettraient d’affirmer que les militaires français savaient que la formation qu’ils donnaient aux Interahamwe (…) était destinée à commettre le génocide."

Le texte souligne ensuite à juste titre l’incapacité de Paris à prendre en compte les signes de la détérioration de 1991 à 1993. Le dossier est ici accablant pour la France ; et on y découvre des éléments nouveaux. En revanche, l’opération "Turquoise" est présentée de manière trop simpliste sinon outrancière, les militaires français étant accusés de viols systématiques contre les femmes tutsi ; ce qu’aucun travail de chercheur n’est venu confirmer.

Poser la question de la responsabilité, c’est assurément s’interroger sur le rôle de la France, mais pas de manière aussi tranchée que ce texte. Paris n’a pas participé directement aux faits en 1994. La finalité de ce rapport est politique, donner au Rwanda la base d’une attaque juridique contre les dirigeants français de l’époque, pour contrecarrer l’action du juge Bruguière envers les dirigeants du Front patriotique rwandais. Il vient très sérieusement gêner les efforts de Bernard Kouchner pour renouer avec Kigali. En réalité, la guerre entre la France et le FPR n’a jamais cessé : ce rapport en constitue un nouveau développement.

Jacques Sémelin, directeur de recherches au CERI/CNRS


Géorgie: Chronique d’une invasion longuement annoncée (Russia will go as far as the West lets it go)

18 août, 2008
Russian missilesTout dépendra de la fermeté de l’Ouest. La Russie teste. Elle ira aussi loin que le permettra l’Occident. Pavel Felgengauer
Les Russes ont monté de toutes pièces des "séparatistes" ossètes, et abkhazes, pour casser la Géorgie, coupable de lèse-Russie. Moscou préparait depuis des mois l’assaut qui vient de se produire. La 58ème armée, qui s’est ruée sur la Géorgie, avait été préparée de longue main. (…) Poutine a préparé l’action (…) dès le mois d’avril, nous dit le spécialiste russe des affaires militaires Pavel Felgenhauer. On ne lance pas à l’improviste une opération combinée des commandos, des unités de blindés, de la marine et de l’armée de l’air, sans oublier une vaste cyber-attaque commencée une ou deux semaine avant l’assaut. Vu l’état général des forces russes, où les officiers vendent les pneus, les munitions, les carburants et les équipements, il a fallu préparer spécialement l’invasion pendant des mois. Laurent Murawiec

Mouvements et opérations militaires russes dans la région depuis des mois, menaces d’intervention armée des responsables politiques russes après la déclaration d’indépendance du Kosovo et la demande d’adhésion à l’Otan de Tbilissi, provocations incessantes des Ossètes et des Abkhazes, déploiement officiel dès le 30 mai des "troupes des chemins de fer" russes en Abkhazie, pilonnages des villages géorgiens …

Pour ceux qui en doutaient encore ou nous bassinaient dans les médias avec les accusations imbéciles contre la prétendue responsabilité du président géorgien …

Confirmation, par l’analyste moscovite des questions de défense Pavel Felgengauer dans Le Figaro d’aujourd’hui, d’une invasion russe préparée depuis des mois et de la course de vitesse que se sont livrée le petit Poucet géorgien et l’ogre russe.

Avec l’objectif d’empêcher coûte que coûte son adhésion à l’OTAN et de provoquer, en détruisant ses capacités militaires (et en y prépositionnant des missiles), le changement de régime contre le président géorgien honni.

Et, pour nos munichois de service qui nous répètent à l’envi qu’on ne peut rien faire

La preuve, avec l’effondrement de la Bourse et le début (certes tardif – c’est bien la peine d’avoir tous ces satellites pointés sur le moindre cm2 de la planète!) de réaction de l’Occident, que les amis oligarques mafieux de l’ex-kagébiste du Kremlin n’ont apparemment guère envie de "mourir pour Tibilssi.

Et encore moins, sans parler de leurs vacances et pied-à-terre à St Trop ou Courchevel, les virées shopping de leurs compagnes place Vendôme ou avenue Montaigne, ou les études de leurs rejetons à Harvard ou Oxbrige,… d’y "perdre des millions"!

"Cette opération a été planifiée de longue date"
Propos recueillis par Laure Mandeville
Le Figaro
18/08/2008

INTERVIEW – Pavel Felgengauer, l’analyste moscovite des questions de défense, avait annoncé dès le début juillet le scénario de l’entrée des chars russes en Géorgie.

LE FIGARO. Dans un article en juillet, vous aviez annoncé que la Russie se préparait à entrer en Ossétie du Sud et en Abkhazie. Disposiez-vous d’informations opérationnelles de l’état-major ?

Pavel FELGENGAUER. Non. J’ai fait ce diagnostic en observant les mouvements et opérations militaires russes dans la région depuis des mois, de même que les déclarations de nos responsables politiques et les provocations incessantes des Ossètes et des Abkhazes contre les Géorgiens. Il faut savoir que le 30 mai, les «troupes des chemins de fer» russes ont été officiellement déployées en Abkhazie. Contrairement aux armées occidentales, l’armée russe transporte ses chars sur des plates-formes de train. L’arrivée de ces troupes, pour réparer la ligne de chemin de fer, annonçait en réalité l’arrivée des forces russes. Les déclarations des officiels après la déclaration d’indépendance du Kosovo et la demande d’adhésion à l’Otan de Tbilissi ont aussi éveillé mon attention. Le général Balouïevski, ancien chef d’état-major des armées russes a affirmé que la Russie se réserverait le droit d’utiliser ses forces armées si les anciens satellites de l’URSS entraient dans l’Otan. Puis ont commencé les provocations des Ossètes, les pilonnages des villages géorgiens. Saakachvili ne pouvait pas ne pas réagir.

Saakachvili est tombé dans un piège ?
Il n’avait pas le choix. De toute façon les Russes seraient entrés tôt ou tard, exactement comme cela s’est passé en août en 1999 en Tchétchénie. À l’époque, les préparatifs de guerre étaient en cours depuis le mois d’avril. Saakachvili savait tout cela. Il a pensé qu’en menant une attaque rapide sur Tskhinvali et en allant bloquer le tunnel de Roki, il pourrait prévenir l’entrée des chars russes déjà massés de l’autre côté de la frontière. Les Géorgiens ont rapidement écrasé les Ossètes. Mais ils n’ont pas eu le temps d’aller jusqu’au tunnel. Les nôtres avaient commencé leur mouvement avant même l’entrée des Géorgiens dans la ville. Les deux armées se sont heurtées à Tskhinvali, pendant deux jours. L’armée russe a été prise de cours par la grande résistance des Géorgiens. Elle a fait entrer l’aviation dans le jeu pour en venir à bout. Les Géorgiens se sont retirés sur ordre de Saakachvili. Contrairement à ce qui est dit, ils ont pu sauver l’essentiel de leurs hommes et de leur matériel.

Quel est le but de l’armée russe, qui s’installe malgré le cessez-le-feu signé par Medvedev ?
Le but de l’invasion n’est pas atteint. Il s’agissait d’empêcher définitivement la Géorgie d’entrer dans l’Otan. Les autorités russes voulaient détruire l’armée géorgienne et le régime actuel, avec son président pour lequel Vladimir Poutine nourrit une haine aussi tenace que pour l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski. Ce que les Russes semblaient envisager, à en juger par les travaux des experts, c’est un État fédéral aux pouvoirs très limités, dont la sécurité serait assurée par l’armée russe. Le chef adjoint de l’état-major, le général Nogovitsyne dit ouvertement vouloir instaurer «des limitations sur l’armée géorgienne».

Excluez-vous une attaque des Russes sur Tbilissi ?

Non. Comme l’a admis Gleb Pavlovski, un proche du pouvoir, une grande empoignade est en cours au Kremlin entre ceux qui veulent «terminer le travail» et le groupe des bureaucrates milliardaires qui n’ont aucun intérêt à tout ça. La Bourse s’effondre, leur faisant perdre des millions. Ce groupe-là n’a pas envie de se quereller avec l’Occident, avec lequel son économie est étroitement imbriquée. L’Occident a donc de vrais leviers de pression. Il peut signifier au pouvoir russe qu’il va mettre en œuvre des sanctions financières. Mais s’il ne fait rien, juste de la rhétorique, la Russie sera tentée d’aller au bout. Toute l’élite politique est d’accord pour aller détruire le régime de Saakachvili et la Géorgie. Mais pas d’accord pour perdre de l’argent. Selon les informations des gens de Mémorial, qui ont été à Tskhinvali par le tunnel, des missiles Totchka Y se trouvent sur place. Ils pourraient viser la capitale si nécessaire. Tout dépendra de la fermeté de l’Ouest. La Russie teste. Elle ira aussi loin que le permettra l’Occident.


Mafias: Corruption, j’écris ton nom (Mafiosi of the world, unite!)

17 août, 2008
Gomorra (Matteo Garrone)
Sur les images dorées, Sur les armes des guerriers, Sur la couronne des rois, J’écris ton nom… Paul Eluard
Il y a une figure qui n’apparaît jamais, c’est celle du politique. Amato Lamberti
Sans eux, nous ne pouvons rien. Les Casalesi
En 1998, le monde du crime contrôle jusqu’à 55 % du capital de la Russie et 80 % de l’ensemble du capital social. (…) La complaisance, voire la complicité de la mafia russe avec les hommes politiques et l’Église orthodoxe a contribué à banaliser le problème qu’elle pose à l’économie, à la société et à la démocratie russes. (…) L’économie au noir de la période socialiste peut être lue comme une enclave d’économie de marché dans le système socialiste soviétique. Elle a permis à la mafia d’une part de s’enrichir[…] et d’autre part d’apprendre les mécanismes de base de l’échange libre. Clotilde Champeyrache
Alors que, devant l’indifférence et la lâcheté réunies du reste du monde, les sbires de l’Etat-voyou de l’ex-kagébiste Poutine et de ses oligarques mafieux viennent de mettre leurs menaces de gangsters à exécution contre (avant la Crimée ukrainienne et les Pays baltes ?) la petite Géorgie

Retour sur un énième film sur la mafia italienne ("Gomorra" de Matteo Garrone) qui à nouveau semble oublier l’essentiel, mais peut être justement l’occasion d’éclairer d’un nouveau jour la situation russe.

A savoir, comme le rappellent un sociologue italien ou la dernière étude d’une spécialiste française, ce qui fait la spécificité même, de Naples à Rome et de Pékin à Moscou (ex-satellites compris), de tout système mafieux: "le double positionnement légal et illégal en matière d’activités exercées et la proximité indéniable avec les plus hautes sphères du pouvoir".

Autrement dit que, comme pour la Camorra sicilienne, ""l’essentiel de l’activité et du chiffre d’affaires provient des appels d’offres publics et d’autres affaires comme le contrôle des déchets ou la vente de terrains de construction", c’est-à-dire la “criminalité honorable”, le reste étant constitué à 10 % d’opérations financières et de 10% pour les activités purement délictueuses comme le trafic de drogue.

D’où, quand ils ne contribuent pas à la mythologie du système comme les Coppola, l’inévitable déception que procurent les films qui comme celui-ci se limitent à l’observation des petites mains de la machine mafieuse, présentant "les chefs comme de banals criminels alors que ce sont des entrepreneurs".

Dissimulant de ce fait le principal problème qui n’est pas tant la criminalité que la corruption qui, du politique à l’administration et à la justice mais jusqu’aux services d’évacuation des ordures et aux podiums de la haute couture, gangrène l’ensemble de la société et sans les complicités desquels un tel système ne serait possible …

Cinéma
La figure manquante, celle du politique"

Amato Lamberti, sociologue et directeur de l’Observatoire sur la Camorra, analyse le film :
Recueilli par Eric Jozsef (à Rome)
Libération
13 août 2008

Professeur de sociologie à l’université Frédéric-II de Naples, Amato Lamberti est directeur de l’Observatoire sur la Camorra et l’illégalité. Il analyse Gomorra.

Peut-on parler d’une sorte de documentaire-fiction sur le phénomène de la Camorra ?

Partiellement. Le film représente assez bien les situations de marginalité où puise la criminalité organisée napolitaine. Il y a des pans entiers de la ville qui sont livrés à la Camorra et celle-ci est composée d’une centaine de familles qui se font la guerre. Cette fragmentation est une des caractéristiques de la mafia napolitaine. Dès qu’un chef est arrêté, ses subordonnés pensent que leur tour est venu, et c’est ainsi qu’éclatent d’interminables luttes intestines. Et comme toujours, la Camorra recrute parmi les plus jeunes, les plus violents, pour mener les conflits. La représentation du clan des Casalesi, en revanche, ne correspond pas à la réalité. Ils sont montrés comme de banals criminels alors que ce sont des entrepreneurs. C’est le manquement du film. Il nous parle de la criminalité comme si c’était le principal problème alors qu’en réalité, le nœud c’est la corruption.

Voulez-vous dire que Gomorra est anecdotique ?

Le conflit, la violence, la brutalité et l’homicide sont les meilleurs moyens de représenter la criminalité organisée, mais ce n’est qu’un aspect de la réalité. Gomorra reste en surface. Même le récit autour du trafic de déchets toxiques – qui est la part la plus intéressante du film, car on y voit la Camorra faire des affaires – ne va pas assez en profondeur. Il y a une figure qui n’apparaît jamais, c’est celle du politique. Le procès «Spartacus» à l’encontre du clan des Casalesi, qui s’est déroulé récemment, le prouve. Autour des chefs, il y a plus de 400 personnes inculpées, des magistrats, des administrateurs, des politiciens. Les Casalesi eux-mêmes l’ont dit : «Sans eux, nous ne pouvons rien.» Or, cette corruption monstre est presque inexistante dans le film alors qu’elle est en réalité fondamentale. Il est impossible de faire descendre illégalement des camions remplis de déchets toxiques du nord de l’Italie vers la Campanie sans des complicités multiples.

Le trafic de drogue et d’armes n’est donc pas le pilier essentiel de la Camorra ?

La drogue ne représente que 10 % du chiffre d’affaires de la Camorra. 80 % de son activité provient des appels d’offres publics et d’autres affaires comme le contrôle des déchets ou la vente de terrains de construction. Les 10 % restants se composent d’opérations financières, un secteur en plein essor.

ses petites mains : les sans-grade, les exécuteurs de basses œuvres, les nouveaux venus et ceux qui se rêvent un avenir pourtant sans lendemain dans le système.

Garrone livre une image de la Camorra identique à celle de Saviano. C’est une vision sordide, pulsionnelle et poisseuse qui émerge peu à peu. Le film évacue d’emblée la «dimension glamour lié à la mafia», souligne Matteo Garrone. Marco et Ciro se réclame de Tony Montana, le héros du Scarface réalisé par De Palma. Les chefs de clan sont eux fascinés par Tarantino et Scorsese. Mais, même en empruntant au cinéma de genre, Gomorra dépeint une toute autre réalité. Comme le révèle Le Vele, cet ensemble d’immeubles où se déroulent les trois quarts du film, qui sortirait presque d’une science-fiction (une architecture à la Blade Runner) s’il n’était d’abord le symbole de l’enfermement et d’un territoire mis en coupe réglée.

Ravages

Gomorra opère également deux détours bienvenus par les trafics de la Camorra, qui permettent de saisir son pouvoir économique (lire ci-dessous). D’abord avec le couturier Pasquale qui ouvre des ateliers clandestins en cheville avec les grands noms de la mode. Ensuite avec Roberto et Franco, investis dans le traitement des déchets toxiques.

Comment le film a été accueilli à Naples ?

Pour les Napolitains, ce que montre Gomorra n’est pas une nouveauté. Ceux qui, parmi l’élite de la ville, ont fait part de leur stupeur sont dans l’hypocrisie. Ils s’accommodent de la situation et très souvent en profitent. A leur propos, Saviano parle justement de «bourgeoisie criminelle». Quant aux procès en cours, ils n’ont pas véritablement modifié les choses. Les leaders des clans ont changé. Mais la plupart des politiques et les administrateurs complices sont restés en place.

Voir aussi:

Toutes les mafias du monde
Elise Deloraine
Valeurs actuelles
le 07-08-2008

L’encyclopédie des mafias du monde existe. On la doit à Clotilde Champeyrache, maître de conférences à Paris-VIII, dont l’ouvrage Sociétés du crime dresse un inventaire complet des mafias à travers le monde. Loin des clichés habituels, l’auteur précise ce qui caractérise une mafia, qu’elle soit italienne, russe ou chinoise: «Mythes justificateurs accréditant l’image de “criminalité honorable”, rituels, codes, double positionnement légal et illégal en matière d’activités exercées et une proximité indéniable avec les plus hautes sphères du pouvoir. »

L’ouvrage abonde en exemples étonnants, montrant que la corruption du monde politique ne concerne pas que l’Italie. Dans l’Union soviétique des années 1920, « malgré l’instauration du socialisme, une mafia existe ». En 1998, « le monde du crime contrôle jusqu’à 55 % du capital de la Russie et 80 % de l’ensemble du capital social ». « La complaisance, voire la complicité », de la mafia russe avec les hommes politiques et l’Église orthodoxe « a contribué à banaliser le problème qu’elle pose à l’économie, à la société et à la démocratie russes ».

L’auteur rappelle les deux attentats mafieux commis à Moscou, les 11 et 12 juillet 1996, pour protester contre la nomination du nouveau patron du Conseil de sécurité, lequel affirmait vouloir lutter contre le crime organisé. Quelques semaines plus tard, il était démis de ses fonctions. Sans apporter de preuves, le livre affirme que la mafia russe s’est alliée à l’État pour combattre le terrorisme tchétchène, apparaissant à certains comme « un moindre mal permettant de tenir sous contrôle les bandes les plus violentes et sans organisation ».

La chute de l’Union soviétique et l’instauration d’une économie de marché profitèrent à la mafia. « L’économie au noir de la période socialiste peut être lue comme une enclave d’économie de marché dans le système socialiste soviétique. Elle a permis à la mafia d’une part de s’enrichir[…] et d’autre part d’apprendre les mécanismes de base de l’échange libre.»Proches du pouvoir, les mafieux eurent accès à des informations importantes sur la situation économique. Ils surent in- vestir au mieux dans les entreprises les plus performantes.

Si la mafia russe participe à des activités illégales (trafic d’armes, drogue, prostitution), elle participe aussi, comme la mafia italienne en Sicile, à des activités légales. Les mafieux russes ont investi principalement dans les services (transports et commerce de consommation) et dans la banque, ses deux sources de revenus les plus importantes.

En Chine, le phénomène mafieux porte le nom de “triades”,sociétés parallèles qui «mettent sous coupe réglée l’économie et la société chinoises ». Les triadistes renvoient l’image d’une organisation patriote, vouée à la défense de l’ethnie Han, majoritaire en Chine. «À l’instar des mafias italiennes, les triades cumulent tout un faisceau d’activités déployées dans la sphère aussi bien légale qu’illégale. » Racket, prostitution, drogue… Ces activités illégales «n’ont jamais été réellement combattues » : dans les années 1970, environ 35% des officiers de police étaient affiliés aux triades.

De nouveaux “marchés” sont apparus : les migrations illégales, les fraudes aux assurances, le piratage informatique, la contrefaçon. Pour exister, les mafias chinoises doivent s’inscrire dans la légalité: « L’objectif de cette infiltration d’entreprises légales est à la fois de réinvestir l’argent de la drogue et des autres activités illégales, mais aussi de contrôler la vie économique et de légitimer la présence des triades au coeur de la société. » Les hôtels et les restaurants, les médias, le sport, la production et distribution de films ou le soja sont leurs cibles favorites.Environ 40 % des entreprises de Hong Kong compteraient des membres de triades au sein de leur direction.

Sociétés du crime, un tour du monde des mafias, de Clotilde Champeyrache, CNRS Éditions, 432 pages, 23 euros.


Russie: Qui veut mourir pour Tbilissi? (Who wants to die for Tbilissi?)

17 août, 2008
Berlin's 1949 airliftNous sommes convaincus que notre présence à Berlin est essentielle à notre prestige en Allemagne et en Europe. Qu’on le veuille ou non, elle est devenue le symbole de la volonté américaine. Général Clay
Après tout, qui veut encore mourir pour Tbilissi? (…) Les Russes ont mesuré la faillite morale de la gauche occidentale. Ils savent qu’un demi-million d’Européens descendraient dans la rue pour condamner leur protecteur américain d’avoir destitué un dictateur et encouragé la démocratie, mais que pas plus d’une demi-douzaine d’entre eux ne bougeraient le petit doigt contre le bombardement d’un état constitutionnel par leur vieil ennemi. Victor Davis Hanson
Poutine ne se soucie pas plus du sort de quelques milliers d’Ossètes que des Serbes du Kosovo. Les revendications de sympathie panslave ne sont que des prétextes pour attiser au niveau intérieur le nationalisme grand-russe et pour augmenter à l’extérieur la puissance de la Russie. Robert Kagan
L’histoire se fait souvent dans des endroits éloignés et obscurs. John McCain
Après avoir refait de la Russie la prison du peuple, le tchékiste Poutine aspire désormais à reconstituer la Prison des Peuples . Laurent Murawiec

Mise en coupe réglée du pays avec l’aide d’oligarques mafieux, spoliation éhontée des investisseurs occidentaux, multiplication des arrestations, détentions ou assassinats d’opposants y compris à l’étranger et dans une capitale européenne, masacarades électorales, pressions continues sur ses voisins, chantages et immixtions grossières dans des élections étrangères, attaques informatiques, coupures (en plein hiver!) des livraisons d’énergie, fomentation de troubles séparatistes, soutien et armement des voyous de Téhéran comme de leurs affidés libanais ou palestiniens, survol de territoires étrangers avec drones, avions de combats et bombardiers stratégiques …

Après le si médiatique numéro d’illusionniste du candidat des munichois à Berlin le mois dernier et son si caractéristique silence radio sur le retour de l’hégémonisme russe

Et alors que l’ancien kagébiste vient de démontrer pourquoi ses petits voisins désirent si ardemment devenir membres de l’OTAN …

Il est grand, le nombre de provocations et d’exactions de l’Etat-voyou russe sur lesquelles l’Occident a depuis des années régulièrement et lâchement fermé les yeux.

Et loin, le temps du pont aérien de Berlin, où, il y a près de 60 ans, Truman et le général Clay avaient courageusement tenu tête à l’expansionnisme soviétique!

Et pourtant, comme le rappelle Laurent Murawiec, ce n’est pas les moyens qui manquent pour rappeler à l’ordre le techékiste de Moscou et ses sbires.

Ejection du G8, rejet de sa candidature à l’OMC, retrait de l’organisation des Jeux d’hiver de 2014 à Sochi, gel des contacts diplomatiques et militaires, réduction des achats d’hydrocarbures, gel des comptes (et interdiction de voyages, pourrait-on ajouter) des dirigeants russes et de leurs familles comme des oligarques mafieux du régime, enquêtes sur les abominations commises à l’étranger par le régime, expulsion de personnel soi-disant diplomatiques, qu’attend en effet le Monde libre pour défendre en actes et non seulement en bonnes paroles les valeurs qui sont les nôtres et ceux qui y aspirent?

Mourir pour Tbilissi?
Laurent Murawiec à Washington
13/08/8
Metula News Agency

Après avoir refait de la Russie la prison du peuple, le tchékiste Poutine aspire désormais à reconstituer la Prison des Peuples

Il n’y a jamais eu de « mouvement séparatiste » en Ossétie du Sud. La population sud-Ossète se monte à 65 000 individus. Il y a probablement plus de barbouzes russes en Ossétie que d’Ossètes sachant lire et écrire. Depuis des années, et singulièrement depuis l’avènement du tchékiste [1] Poutine au Kremlin, Moscou mène un travail de sape systématique contre les républiques libérées des chaînes soviétiques en 1990-91.

Tant sa position géostratégique que l’hystérie grand-russe qui possède les dirigeants moscovites font de la Géorgie l’une des cibles prioritaires de la vindicte de Moscou. Qu’elle ait su, sous Chevardnadze, puis l’actuel président Sakachvili, s’organiser démocratiquement et repousser les tentatives répétées de subversion de l’intérieur guidées de Moscou, y compris plusieurs tentatives violentes de coup d’Etat, n’a fait que susciter la rage des Russes. Les révolutions ou évolutions démocratiques, la géorgienne comme l’ukrainienne, ont le don de mettre l’écraseur du Kremlin dans tous ses états.

De même qu’en 1945 Moscou avait suscité, au nord de l’Iran, une « république soviétique d’Azerbaïdjan », de même qu’en 1968, un groupe d’agents de Moscou au sein du Parti communiste tchécoslovaque avait « demandé l’aide fraternelle » de l’URSS, qui se fit un devoir d’envahir le pays, c’est également appelée par ses agents en Afghanistan que l’Armée rouge y pénétra.

Les Russes ont monté de toutes pièces des « séparatistes » ossètes, et abkhazes, pour casser la Géorgie, coupable de lèse-Russie. Moscou préparait depuis des mois l’assaut qui vient de se produire. La 58ème armée, qui s’est ruée sur la Géorgie, avait été préparée de longue main.

La guerre menée contre la Géorgie, l’invasion, les bombardements aériens, sont non seulement dans le droit fil de la « Doctrine Brejnev », ils continuent la séculaire politique grand-russe. Après avoir refait de la Russie la prison du peuple, le tchékiste Poutine aspire désormais à reconstituer la Prison des Peuples.

Depuis le XVIIIème siècle, la Russie, qu’elle avale ou grignote, qu’elle viole ou cajole, n’a de cesse de détruire toute souveraineté voisine et de s’enfler démesurément. Envoûté par la Grandeur qu’il a toujours confondu avec la taille du territoire, l’impérialisme russe est comme le scorpion de la fable : coûte que coûte il doit frapper.

Aujourd’hui, intoxiqués par la fortune pétrolière, sûrs d’un avenir radieux, Poutine et son régime s’aveuglent sur les gravissimes crises qui minent la Russie, l’effondrement démographique, la catastrophique santé publique, la formidable corruption, l’inexistence de tout ce qui n’est pas gaz et pétrole ou n’en dérive pas dans l’industrie, l’absence, ou la destruction, de toute culture entrepreneuriale. Sacrifiant ainsi l’avenir, Poutine et Cie peuvent mieux se consacrer à la destruction intérieure et extérieure de tout ce qui est démocratique ou de libre entreprise.

Les obscènes massacres perpétrés en Tchétchénie par les armées russes et leurs barbouzes avaient montré à Moscou que l’Union Européenne s’en tiendrait à la pleutrerie. L’Allemagne s’est révélée la plus couarde, préférant l’odeur du gaz à la sécurité stratégique.

Enhardi par tant de stupidité – il faut reconnaître que George Bush, qui avait regardé Poutine « au fond des yeux », n’avait pas remarqué le tchékiste – le maître du Kremlin a senti croître son appétit. Après la Georgie viendra l’Ukraine. Les pays baltes ne sont pas loin. La péremptoire assertion de l’omnipotence russe et la démonstration connexe de l’impuissance occidentale, donnent à Moscou une puissance coercitive retrouvée. Après des années de banderilles, les estocades s’approchent : souvenons-nous de l’attaque informatique contre l’Estonie, de la coupure des livraisons de gaz naturel à la Pologne, des chantages et immixtions grossières dans les élections ukrainiennes, de la tentative à répétition de déstabilisation de la Lettonie. C’est ce qui explique la fermeté unanime des présidents baltes et polonais : l’expérience historique des trois siècles écoulés les préserve de toute illusion sur l’ours moscovite.

Je l’ai écrit ici même il y a à peine deux semaines : quand Neville Chamberlain avait cru bon de qualifier la Tchécoslovaquie de « pays lointain dont nous ne savons que peu », il ouvrait la porte à la guerre. Aujourd’hui, laisser faire, au prétexte que la Géorgie ne figure pas au premier plan de nos préoccupations et de nos intérêts stratégiques vitaux, serait faire preuve du même aveuglement : il faudra stopper les ambitions russes. Le ferons-nous aujourd’hui, ou attendrons-nous que l’ours se soit renforcé, qu’il ait acquis la neutralité et la passivité de pays européens, mi-alléchés par un pot de miel pétrolier, mi-effrayés par la résurgence de la bête ?

La Russie actuelle soutient les ambitions nucléaires et balistiques de l’Iran, en pensant pousser ce dernier contre les Américains. Elle équipe la Syrie assadienne de systèmes militaires avancés. Elle approuve et soutient le Hezbollah. Elle vend des avions de combat au Tartarin vénézuélien.

Poutine vient d’annoncer son intention de reconstituer l’influence et la présence russes à Cuba. A coups de manoeuvres terrestres et navales, de réactivation des patrouilles de bombardiers stratégiques, la Russie manifeste sa prétention d’être « de retour » au premier rang des super-puissances. Que sa morgue actuelle soit celle d’un demi-cadavre dopé au pétrole ne l’empêche pas le moins du monde d’être formidablement dangereuse : la Russie est une puissance révisionniste et déstabilisatrice; l’auto-intoxication de ses élites lui fait et lui fera faire de dramatiques erreurs de calcul stratégique, à l’instar d’un Brejnev entrant avec insouciance en Afghanistan.

Les élites russes se croient destinés à la maîtrise de l’espace eurasien, à la parité avec la Chine (dont les dirigeants sont partagés entre le mépris et l’amusement envers Moscou, et se contentent de se servir de la Russie comme d’un supermarché où ils achètent les systèmes d’armement qui leur manquent), à l’hégémonie sur l’Europe centrale et à la vassalisation de la partie occidentale du continent. C’est ce qu’écrivent et disent les théoriciens, et, avec son inimitable grossièreté de nervi, ce que dit Poutine.

Il faut tout le crétinisme mal dégrossi d’un tchékiste de banlieue pour comparer le gouvernement démocratiquement élu de la Georgie avec Saddam Hussein, pour se prévaloir, comme il vient de le faire, d’un parallèle avec l’invasion américaine de l’Irak. Mais, baudruche gonflée au gaz naturel, la Russie aux pieds d’argile croit sa grandeur revenue. Faute d’être stoppée net, elle ne s’arrêtera pas.

Que faudrait-il donc faire ? Pour commencer, il est évident que le Conseil de Sécurité de l’ONU, où Moscou dispose d’un droit de veto, est inutile. Le « G8 », où la Russie avait été invitée à côtoyer les membres occidentaux du « G7 », doit disparaître. Les contacts diplomatiques avec la Russie doivent être gelés intégralement. Les contacts militaires, y compris à l’OTAN, doivent cesser : la Russie se comportant comme un danger public, elle doit être traitée comme tel, comme un paria.

Mais l’échelon diplomatique ne suffit pas. Quand l’OTAN refusa – merci, l’Allemagne – d’entamer un processus d’admission de la Géorgie dans l’OTAN, elle donna le feu vert à la guerre des Russes contre Tbilissi ; il est urgent d’entamer ce processus avec l’Ukraine ; il est également urgent de proclamer haut et fort que la moindre attaque, sous quelque forme que ce soit, contre Kiev et contre les Baltes, serait un casus belli.

Le bombardement délibéré par la Russie de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, qui achemine le pétrole sans passer par le territoire russe, et la fermeture de l’oléoduc Bakou-Soupsa par BP, par mesure de précaution, indiquent abondamment que l’étranglement pétrolier de l’Europe, ou sa menace, font partie du jeu russe.

Mais que faire avec la Géorgie elle-même ? Washington, dont l’attitude envers la Russie a, depuis longtemps, été un chef d’oeuvre de pusillanimité, a fait un pas dans la bonne direction en établissant un pont aérien pour rapatrier d’urgence les 2 000 hommes du contingent géorgien en Irak.

Les Etats-Unis peuvent aller plus loin. Le candidat John McCain a pris une position on ne peut plus ferme. Bush a eu raison d’avertir Moscou que la guerre avait obéré l’avenir des rapports entre la Russie, les Etats-Unis et le monde ; passons aux actes ! Poutine est disposé à écraser la Géorgie, il n’est pas prêt à un affrontement réel avec les Etats-Unis.

Le G7 peut se réunir d’urgence et annoncer un effort gradué de réduction des achats d’hydrocarbures à l’Etat-voyou. Les comptes des dirigeants russes en Occident et des oligarques mafieux du régime peuvent êtres gelés. Les enquêtes sur les abominations commises à l’étranger par le régime, comme l’assassinat à Londres de Litvinenko, ex-KGBiste qui dénonçait Poutine, ouvertes, rouvertes et diligentées. Les tchékistes, qui engorgent les ambassades russes, doivent être expulsés, comme au temps de la Guerre froide. Les radios occidentales, comme Radio Liberty et Radio Free Europe, qui émettent en russe et dans les langues des peuples non slaves de la Russie, doivent être développées.

La Russie est faible et vulnérable à raison de sa faiblesse. Plus s’appesantira la pression, plus sa liberté d’action s’amenuisera. Poutine jouit depuis son arrivée au pouvoir d’une totale impunité. Les Occidentaux ont laissé faire, y compris quand les exactions du régime violaient leurs intérêts – la spoliation éhontée des investisseurs occidentaux est un cas flagrant, où même les sacro-saintes multinationales pétrolières comme British Petroleum ont été plumées par les Russes -. Hypnotisés ici comme ailleurs par le mirage pétrolier, les Occidentaux ont laissé faire. Moscou n’avait qu’à leur demander hypocritement « vous ne voulez quand même pas en revenir à la Guerre froide ? » pour que Washington, Londres, Berlin et Paris reculent. L’impunité doit prendre fin.

« Mourir pour Dantzig ? » demandaient les futurs collabos en 1939. Mourir pour Tbilissi ? Le stratège chinois Sun Zi avait raison d’affirmer que les batailles sont gagnées ou perdues avant que s’engage l’affrontement.

Note :

[1] Membre de la Tchéka, ancienne police politique soviétique, la Vétchéka ou Tchéka est un acronyme pour la Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage.

Voir aussi:

Niekulturny, en avant!
Laurent Murawiec
Metula News Agency
17 August 2008

Les niekulturnyi – l’expression méprisante utilisée par les intellectuels russes
pour décrire les « sans-culture » : les rustres, les brutes, les nervis du genre de Poutine.

Comme tout événement important, la guerre de Géorgie recompose la configuration stratégique mondiale. L’affaire n’est pas finie, mais on peut d’ores et déjà entrevoir les contours de la nouvelle donne.

Primo, la Russie. Contrairement aux propos légers proférés ça et là, l’économie russe n’est pas en pleine reprise : l’extraordinaire fortune pétrolière et gazière tient lieu d’économie. Les propriétaires de la manne, Poutine et les autres oligarques, accumulent des fortunes personnelles et consacrent le reste à deux choses : d’un côté, le développement des services, bancaires et autres, qui concourent à la gestion des hydrocarbures, des industries, comme la construction, qui logent et donnent des lieux de travail aux gestionnaires des hydrocarbures ; de l’autre côté, la réfection de l’appareil répressif et militaire.

Ce dernier d’ailleurs n’a pas été réformé mais a fait l’acquisition de jouets coûteux qui servent le dessein du « retour de la Russie ». La réalité profonde de ce pays, quant à elle, reste à la traîne : c’est une espérance de vie des mâles inférieure à celle des pays d’Afrique noire, à 56 ans ; c’est un effondrement démographique irrésistible, qui mène la Russie à passer bientôt le seuil des 100 millions, vers le bas – dont une grande partie ne sont pas des Russes « ethniques ». A témoin, le groupe le plus fourni de la levée du contingent 2009 sera constitué par… les Tchétchènes, devant les Russes.

L’obsession de la grandeur, qui est pour eux synonyme de la grandeur de l’Etat (derjavnost), la haine écumante qui les possède d’avoir été délogés de leur rang « naturel », celui de colosse eurasien et de co-régents du monde, a nourri chez les dirigeants russes une volonté de revanche qui passe par l’humiliation des « traîtres » – satellites échappés à l’attraction russe, républiques qui ont décampé de la prison soviétique à la première occasion, Slaves infidèles à la Mission russo-centrique. L’Ukraine, les Baltes, la Pologne, les Tchèques et Slovaques, les Hongrois – doivent revenir, de gré ou de force, au « bercail » multinational de la Russie.

Comme l’Islam considère toute terre ayant jamais été annexée par les Musulmans comme « terre d’Islam [en arabe Wakf. Ndlr.]) » ad vitam perpetuam, la Russie considère que tout pays qu’elle a jamais dominé et colonisé est russe pour toujours. Tout comme elle considère tout Russe, même naturalisé ailleurs, comme soumis aux « lois » (volontés) de la Russie.

Armée, comme l’Arabie saoudite, par le cash pétrolier, la Russie est gouvernée par les niekulturnyi – l’expression méprisante utilisée par les intellectuels russes pour décrire les rustres, les brutes, les nervis du genre de Poutine, les « sans-culture ». Mufles aux manières frustes, mélange désagréable de Mongol et d’éthylisme – jouant des avantages que les autocraties ont sur les démocraties : unité de commandement, aptitude à agir sans contrôle, rapidité d’exécution, secret, et mensonge illimité, dont l’éternel retour vous laisse pantois.

Les absurdes pinailleries concernant les responsabilités des Géorgiens et de leur président sont des feuilles de vigne propagandistes (voir par exemple Marek Halter dans Le Figaro, qui se fait le petit télégraphiste de la ligne du parti, mais la liste est longue et navrante) : la politique de la Russie est celle de la Reconquista. Tout le reste n’est que mauvaise littérature.

Poutine a préparé l’action de longue main, dès le mois d’avril, nous dit le spécialiste russe des affaires militaires Pavel Felgenhauer. On ne lance pas à l’improviste une opération combinée des commandos, des unités de blindés, de la marine et de l’armée de l’air, sans oublier une vaste cyber-attaque commencée une ou deux semaine avant l’assaut. Vu l’état général des forces russes, où les officiers vendent les pneus, les munitions, les carburants et les équipements, il a fallu préparer spécialement l’invasion pendant des mois.

Poutine a joué, il a gagné. Il voulait démontrer que la Russie peut mobiliser une écrasante supériorité contre les cibles qu’il choisit ; il voulait insuffler la peur, montrer qu’il entrerait en guerre en se moquant des frontières internationalement reconnues, qu’il se fichait bien de notions telle que la souveraineté ; qu’il utiliserait toutes les ressources du mensonge russe et profèrerait des menaces de gangster. Comme celles du ministre russe déclarant que les Baltes et les Polonais « devront payer » leur soutien à la Géorgie. Comme les menaces du numéro deux des forces armées russes, Nogovitsine, menaçant la Pologne de représailles nucléaires, maintenant qu’elle a signé l’accord d’installation du système anti-missile américain sur son territoire.

« La Russie est de retour » : la Russie – le Goulag, les dizaines de millions de morts du lénino-stalinisme, Katyn, [l’antisémitisme. Ndlr.], la chape de plomb de l’oppression, l’écrasement des Hongrois, puis des Tchèques, l’orchestration du terrorisme européen et arabe – est de retour. Attention à la Crimée, région de l’Ukraine dont Moscou ne va pas tarder à réclamer la « restitution ». Attention aux frontières contestées avec les Etats baltes.

Et les autres ?

George Bush est resté quatre jours aux J.O. de Pékin pendant que Gori brûlait. Au retour, il a passé trois heures à se faire briefer au siège de la CIA. Quoi ? Il n’avait pas été briefé auparavant ? Pourtant, les moyens de surveillance satellitaires américains sont tels que pas un mouvement de troupe, pas même un sergent russe se grattant l’arrière-train, ne leur ont échappé.

Washington n’a pas adressé d’avertissement à Moscou – si l’on avait fait savoir que l’on garantissait l’intégrité de l’espace aérien géorgien, par exemple, alors que se multipliaient les signes précurseur d’une attaque russe, on aurait servi à quelque chose – mais Bush se prélassait en Chine, pendant que la pauvre Mlle Rice était en vacances.

Washington a en fait donné à comprendre à Poutine que les Etats-Unis ne feraient rien. On peut aujourd’hui faire monter les décibels, ça ne change pas les réalités sur le terrain ni le fait accompli. L’unique signe positif enregistré aux Etats-Unis a été l’attitude vive et ferme du candidat républicain McCain.

Voir également:

Moscow’s Sinister Brilliance
Who wants to die for Tbilisi?
Victor Davis Hanson
National Review Online
August 12, 2008

Lost amid all the controversies surrounding the Georgian tragedy is the sheer diabolic brilliance of the long-planned Russia invasion. Let us count the ways in which it is a win/win situation for Russia.

The Home Front

The long-suffering Russian people resent the loss of global influence and empire, but not necessarily the Soviet Union and its gulags that once ensured such stature. The invasion restores a sense of Russian nationalism and power to its populace without the stink of Stalinism, and is indeed cloaked as a sort of humanitarian intervention on behalf of beleaguered Ossetians.

There will be no Russian demonstrations about an “illegal war,” much less nonsense about “blood for oil,” but instead rejoicing at the payback of an uppity former province that felt its Western credentials somehow trumped Russian tanks. How ironic that the Western heartthrob, the old Marxist Mikhail Gorbachev, is now both lamenting Western encouragement of Georgian “aggression,” while simultaneously gloating over the return of Russian military daring.

Sinister Timing

Russia’s only worry is the United States, which currently has a lame-duck president with low approval ratings, and is exhausted after Afghanistan and Iraq. But more importantly, America’s attention is preoccupied with a presidential race, in which “world citizen” Barack Obama has mesmerized Europe as the presumptive new president and soon-to-be disciple of European soft power.

Better yet for Russia, instead of speaking with one voice, America is all over the map with three reactions from Bush, McCain, and Obama — all of them mutually contradictory, at least initially. Meanwhile, the world’s televisions are turned toward the Olympics in Beijing. The autocratic Chinese, busy jailing reporters and dissidents, are not about to say an unkind word about Russian intervention. If anything, the pageantry at their grandiose stadiums provides welcome distractions for those embarrassed over the ease with which Russia smothered Georgia.

Comeuppance

Most importantly, Putin and Medvedev have called the West’s bluff. We are sort of stuck in a time-warp of the 1990s, seemingly eons ago in which a once-earnest weak post-Soviet Russia sought Western economic help and political mentoring. But those days are long gone, and diplomacy hasn’t caught up with the new realities. Russia is flush with billions. It serves as a rallying point and arms supplier to thugs the world over that want leverage in their anti-Western agendas. For the last five years, its foreign policy can be reduced to “Whatever the United States is for, we are against.”

The geopolitical message is clear to both the West and the former Soviet Republics: don’t consider NATO membership (i.e., do the Georgians really think that, should they have been NATO members, any succor would have been forthcoming?).

Together with the dismal NATO performance in Afghanistan, the Georgian incursion reveals the weakness of the Atlantic Alliance. The tragic irony is unmistakable. NATO was given a gift in not having made Georgia a member, since otherwise an empty ritual of evoking Article V’s promise of mutual assistance in time of war would have effectively destroyed the Potemkin alliance.

The new reality is that a nuclear, cash-rich, and energy-blessed Russia doesn’t really worry too much whether its long-term future is bleak, given problems with Muslim minorities, poor life-expectancy rates, and a declining population. Instead, in the here and now, it has a window of opportunity to reclaim prestige and weaken its adversaries. So why hesitate?

Indeed, tired of European lectures, the Russians are now telling the world that soft power is, well, soft. Moscow doesn’t give a damn about the United Nations, the European Union, the World Court at the Hague, or any finger-pointing moralist from Geneva or London. Did anyone in Paris miss any sleep over the rubble of Grozny?

More likely, Putin & Co. figure that any popular rhetoric about justice will be trumped by European governments’ concern for energy. With just a few tanks and bombs, in one fell swoop, Russia has cowered its former republics, made them think twice about joining the West, and stopped NATO and maybe E.U. expansion in their tracks. After all, who wants to die for Tbilisi?

Russia does not need a global force-projection capacity; it has sufficient power to muscle its neighbors and thereby humiliate not merely its enemies, but their entire moral pretensions as well.

Apologists in the West

The Russians have sized up the moral bankruptcy of the Western Left. They know that half-a-million Europeans would turn out to damn their patron the United States for removing a dictator and fostering democracy, but not more than a half-dozen would do the same to criticize their long-time enemy from bombing a constitutional state.

The Russians rightly expect Westerners to turn on themselves, rather than Moscow — and they won’t be disappointed. Imagine the morally equivalent fodder for liberal lament: We were unilateral in Iraq, so we can’t say Russia can’t do the same to Georgia. (As if removing a genocidal dictator is the same as attacking a democracy). We accepted Kosovo’s independence, so why not Ossetia’s? (As if the recent history of Serbia is analogous to Georgia’s.) We are still captive to neo-con fantasies about democracy, and so encouraged Georgia’s efforts that provoked the otherwise reasonable Russians (As if the problem in Ossetia is our principled support for democracy rather than appeasement of Russian dictatorship).

From what the Russians learned of the Western reaction to Iraq, they expect their best apologists will be American politicians, pundits, professors, and essayists — and once more they will not be disappointed. We are a culture, after all, that after damning Iraqi democracy as too violent, broke, and disorganized, is now damning Iraqi democracy as too conniving, rich, and self-interested — the only common denominator being whatever we do, and whomever we help, cannot be good.

Power-power

We talk endlessly about “soft” and “hard” power as if humanitarian jawboning, energized by economic incentives or sanctions, is the antithesis to mindless military power. In truth, there is soft power, hard power, and power-power — the latter being the enormous advantages held by energy rich, oil-exporting states. Take away oil and Saudi Arabia would be the world’s rogue state, with its medieval practice of gender apartheid. Take away oil and Ahmadinejad is analogous to a run-of-the-mill central African thug. Take away oil, and Chavez is one of Ronald Reagan’s proverbial tinhorn dictators.

Russia understands that Europe needs its natural gas, that the U.S. not only must be aware of its own oil dependency, but, more importantly, the ripples of its military on the fragility of world oil supplies, especially the effects upon China, Europe, India, and Japan. When one factors in Russian oil and gas reserves, a pipeline through Georgia, the oil dependency of potential critics of Putin, and the cash garnered by oil exports, then we understand once again that power-power is beginning to trump both its hard and soft alternatives.

Paralysis

Military intervention is out of the question. Economic sanctions, given Russia’s oil and Europe’s need for it, are a pipe dream. Diplomatic ostracism and moral stricture won’t even save face.

Instead, Europe — both western and eastern — along with the United States and the concerned former Soviet Republics need to sit down, conference, and plot exactly how these new democracies are to maintain their independence and autonomy in the next decade. Hopefully, they will reach the Franklinesque conclusion that “We must, indeed, all hang together, or most assuredly we shall all hang separately.”

Voir enfin:
Putin Makes His Move
Robert Kagan
Washingtonpost
August 11, 2008

The details of who did what to precipitate Russia’s war against Georgia are not very important. Do you recall the precise details of the Sudeten Crisis that led to Nazi Germany’s invasion of Czechoslovakia? Of course not, because that morally ambiguous dispute is rightly remembered as a minor part of a much bigger drama.

The events of the past week will be remembered that way, too. This war did not begin because of a miscalculation by Georgian President Mikheil Saakashvili. It is a war that Moscow has been attempting to provoke for some time. The man who once called the collapse of the Soviet Union "the greatest geopolitical catastrophe of the [20th] century" has reestablished a virtual czarist rule in Russia and is trying to restore the country to its once-dominant role in Eurasia and the world. Armed with wealth from oil and gas; holding a near-monopoly over the energy supply to Europe; with a million soldiers, thousands of nuclear warheads and the world’s third-largest military budget, Vladimir Putin believes that now is the time to make his move.

Georgia’s unhappy fate is that it borders a new geopolitical fault line that runs along the western and southwestern frontiers of Russia. From the Baltics in the north through Central Europe and the Balkans to the Caucasus and Central Asia, a geopolitical power struggle has emerged between a resurgent and revanchist Russia on one side and the European Union and the United States on the other.

Putin’s aggression against Georgia should not be traced only to its NATO aspirations or his pique at Kosovo’s independence. It is primarily a response to the "color revolutions" in Ukraine and Georgia in 2003 and 2004, when pro-Western governments replaced pro-Russian ones. What the West celebrated as a flowering of democracy the autocratic Putin saw as geopolitical and ideological encirclement.

Ever since, Putin has been determined to stop and, if possible, reverse the pro-Western trend on his borders. He seeks not only to prevent Georgia and Ukraine from joining NATO but also to bring them under Russian control. Beyond that, he seeks to carve out a zone of influence within NATO, with a lesser security status for countries along Russia’s strategic flanks. That is the primary motive behind Moscow’s opposition to U.S. missile defense programs in Poland and the Czech Republic.

His war against Georgia is part of this grand strategy. Putin cares no more about a few thousand South Ossetians than he does about Kosovo’s Serbs. Claims of pan-Slavic sympathy are pretexts designed to fan Russian great-power nationalism at home and to expand Russia’s power abroad.

Unfortunately, such tactics always seem to work. While Russian bombers attack Georgian ports and bases, Europeans and Americans, including very senior officials in the Bush administration, blame the West for pushing Russia too hard on too many issues.

It is true that many Russians were humiliated by the way the Cold War ended, and Putin has persuaded many to blame Boris Yeltsin and Russian democrats for this surrender to the West. The mood is reminiscent of Germany after World War I, when Germans complained about the "shameful Versailles diktat" imposed on a prostrate Germany by the victorious powers and about the corrupt politicians who stabbed the nation in the back.

Now, as then, these feelings are understandable. Now, as then, however, they are being manipulated to justify autocracy at home and to convince Western powers that accommodation — or to use the once-respectable term, appeasement — is the best policy.

But the reality is that on most of these issues it is Russia, not the West or little Georgia, that is doing the pushing. It was Russia that raised a challenge in Kosovo, a place where Moscow had no discernible interests beyond the expressed pan-Slavic solidarity. It was Russia that decided to turn a minor deployment of a few defensive interceptors in Poland, which could not possibly be used against Russia’s vast missile arsenal, into a major geopolitical confrontation. And it is Russia that has precipitated a war against Georgia by encouraging South Ossetian rebels to raise the pressure on Tbilisi and make demands that no Georgian leader could accept. If Saakashvili had not fallen into Putin’s trap this time, something else would have eventually sparked the conflict.

Diplomats in Europe and Washington believe Saakashvili made a mistake by sending troops to South Ossetia last week. Perhaps. But his truly monumental mistake was to be president of a small, mostly democratic and adamantly pro-Western nation on the border of Putin’s Russia.

Historians will come to view Aug. 8, 2008, as a turning point no less significant than Nov. 9, 1989, when the Berlin Wall fell. Russia’s attack on sovereign Georgian territory marked the official return of history, indeed to an almost 19th-century style of great-power competition, complete with virulent nationalisms, battles for resources, struggles over spheres of influence and territory, and even — though it shocks our 21st-century sensibilities — the use of military power to obtain geopolitical objectives. Yes, we will continue to have globalization, economic interdependence, the European Union and other efforts to build a more perfect international order. But these will compete with and at times be overwhelmed by the harsh realities of international life that have endured since time immemorial. The next president had better be ready.

Robert Kagan, a senior associate at the Carnegie Endowment for International Peace, writes a monthly column for The Post. His most recent book is "The Return of History and the End of Dreams." He served in the State Department in the Reagan administration.


Education: Plus libéral que Sarkozy, tu meurs! (Why can’t French taxpayers pay so my kids can go to Maddox Jolie-Pitt’s school like everybody else?)

15 août, 2008
Jolie's kid at NY'sLycée françaisS’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche! Marie-Antoinette
Au XIXe siècle, faut-il le rappeler, les libéraux étaient à gauche: ils défendaient le libre-échange contre les conservateurs, de droite. (…) Notre pays est devenu une "Grande Nurserie" peuplée de citoyens de plus en plus infantilisés, croyant dur comme fer que l’Etat peut tout et n’hésitant pas à transférer une part de plus en plus grande de leurs pouvoirs et de leur liberté à la divine providence publique. Mathieu Laine

Et pourquoi j’aurais pas droit, moi, à ce que les contribuables français paient pour que mes enfants puissent aller à la même école que Maddox Jolie-Pitt?

Après les quotients familiaux de l’impôt sur le revenu, les allocations familiales et les études supérieures,… la scolarité des expatriés!

Contre les esprits chagrins (y compris dans son propre camp), notre Sarkozy national démontre à nouveau et magistralement son hyperlibéralisme

Dernier exemple en date: sa confirmation de l’une de ses généreuses promesses de campagne, à savoir d’étendre aux familles françaises expatriées notre ruineux et bientôt ruiné système de gratuité des études sans aucun plafond de ressources.

Sauf que, souvent très cotés (y compris par le tout-Hollywood pour ceux de Los Angeles ou New York), les établissements ZEP (zones d’éducation prioritaire) en question sont souvent semi-privés et que les frais de scolarité peuvent atteindre, comme le révèle le Canard enchainé d’hier, des sommets (5 500 euros pour Tokyo, 6 500 pour Londres, 15 000 pour New York, 17 000 à San Francisco).

Et que pour financer tout ça (la bagatelle quand même de 713 millions d’euros annuels d’ici à dix ans!), il faudra comme d’habitude déshabiller Pierre pour habiller Paul avec, ainsi que le rappelait récemment Libération, le désengagement total de l’Etat de certains établissements comme à Turin …

Promise par M. Sarkozy, la gratuité de la scolarité à l’étranger s’annonce coûteuse
Le Monde avec AFP
13.08.08

Selon le Canard enchaîné du mercredi 13 août, l’engagement du président Nicolas Sarkozy d’assurer la gratuité des frais de scolarité à l’étranger coûtera à l’Etat 713 millions d’euros par an, d’ici à dix ans, quand elle aura été appliquée jusqu’aux classes de CP. L’hebdomadaire cite une simulation effectuée par l’Agence française de l’enseignement à l’étranger du ministère des affaires étrangères, qui n’a pas été publiée. Interrogé par l’AFP, le Quai d’Orsay ne confirme pas ce montant. "Comme vous le savez, le président de la République avait pris lors de la campagne électorale l’engagement que la communauté nationale prendrait en charge les frais de scolarité de nos compatriotes à l’étranger pour les classes de lycée. Cet engagement est donc mis en œuvre par le gouvernement", se contente de commenter le ministère.

En 2007, alors candidat à la présidence de la république, Nicolas Sarkozy avait écrit, dans un courrier destiné aux Français de l’étranger, qu’"il n’est pas normal qu’un enfant français soit exclu de notre système d’enseignement soit pour des raisons financières, soit pour des raisons géographiques". Il avait alors souhaité, en guise de "geste fort", que "la collectivité nationale" prenne en charge, dès la rentrée scolaire 2007, la scolarité dans les lycées français à l’étranger, à compter de la classe de seconde.

"IL Y A DES GENS QUI N’EN AVAIENT PAS BESOIN"

L’Etat a finalement pris en charge, en 2007-2008, les frais de scolarité pour les seules classes de terminale. Il lui en a coûté 20 millions d’euros, a précisé Bernard Kouchner lors d’une audition au Sénat, en juillet. Le ministre des affaires étrangères a alors expliqué avoir "beaucoup de mal à convaincre" M. Sarkozy des "inconvénients" de la gratuité, notamment de la différence de traitement entre les Français en bénéficiant et les "locaux", et la quasi-disparition du système des bourses. Surtout, avait déploré M. Kouchner devant les sénateurs, "il y a des gens qui n’en avaient pas besoin", en référence à ces élèves de terminale qui ont bénéficié cette année de la gratuité alors que leurs parents disposaient de revenus annuels compris entre 500 000 et 2 millions d’euros.

Or, Nicolas Sarkozy souhaite bel et bien étendre ces mesures de gratuité : aux élèves de première cette année, à ceux de seconde l’an prochain, et ainsi de suite, jusqu’à couvrir l’ensemble des classes après la maternelle. Et le Canard enchaîné de souligner le coût "carabiné" de cette mesure qui va "surtout profiter aux plus aisés", et ce, alors que le gouvernement "ratiboise les effectifs des profs".

Voir aussi:

Le trompe-l’œil de la gratuité des écoles françaises à l’étranger
Véronique Soulé
Libération
31 juillet 2008

Il faut se méfier des promesses de Nicolas Sarkozy. Durant la campagne présidentielle, il s’était engagé à rendre gratuite la scolarité des Français à l’étranger. Dès septembre 2007, l’Etat a donc pris en charge le coût des élèves de terminale. A la rentrée, ce sera le tour des premières… jusqu’en 2020 où la réforme sera achevée et les écoles françaises gratuites à partir du CP. Le problème est que cela coûte cher : 20 millions d’euros pour 2008, a indiqué le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, hostile à cette réforme. La mesure est aussi injuste : alors que les élèves français ne paieront plus rien, les locaux, eux, continueront d’acquitter le prix fort. Surtout la grande majorité de ces familles de diplomates ou d’expatriés n’avaient pas besoin d’un tel cadeau, les grandes entreprises prenant en charge les frais de scolarité de leurs expatriés. Mais pour financer cette mesure, l’Etat se désengage de certains établissements : ainsi, les parents d’élèves et les enseignants du lycée français de Turin ont appris qu’il serait «déconventionné» à partir de la rentrée. A ce titre, il ne touchera plus de subventions de l’Etat et les familles devront assumer tout le coût.

Voir également:

Lycées français à l’étranger : la gratuité de la scolarité contestée
A Londres, propos recueillis par Agnès Baritou
Le Figaro
14/10/2007

Le candidat Nicolas Sarkozy avait promis la gratuité des écoles françaises à l’étranger pour les élèves français, en commençant par les classes de seconde, première et terminale dès septembre. Une mesure dont le coût est estimé pour l’instant à 54 millions d’euros, et qui reste dans le flou quant à son financement et son application effective. Olivier Cadic, entrepreneur expatrié en Angleterre et conseiller élu à l’Assemblée des Français de l’étranger (AFE), vient d’écrire au président de la République pour dénoncer cette réforme. Explications.

Le Figaro Magazine – Pourquoi cette opposition ?

Olivier Cadic – A Londres, le lycée français croule sous les demandes et la qualité de l’enseignement a récemment été mise en cause du fait de restrictions budgétaires. De plus, transférer le financement de l’enseignement français à l’étranger des bénéficiaires vers les contribuables français va accroître à terme la responsabilité financière de l’Etat de plusieurs centaines de millions d’euros par an. Comment cela peut-il améliorer la situation des lycées français de l’étranger ?

L’enseignement public étant gratuit en France, n’est-il pas injuste que les familles françaises expatriées s’acquittent de frais de scolarité souvent très élevés ?

Mais les Français de l’étranger bénéficient de l’école publique gratuite locale – ma fille, par exemple, est scolarisée dans une école publique britannique. Par ailleurs, les expatriés volontaires bénéficient généralement de salaires améliorés, sans compter le fait que les frais de scolarité des enfants sont souvent pris en charge par les employeurs.

Comment réagissent parents d’élèves et personnel du lycée français de Londres ?

Chez les parents d’élèves, c’est l’incompréhension. Les établissements français à l’étranger manquent de moyens à tous les niveaux. Quant au personnel administratif détaché dans les consulats, il s’attend à faire l’objet de vives critiques, car les listes d’attente de scolarisation (541 demandes à Londres !) vont s’allonger.

Quelle alternative proposez-vous ?

Appliquer la politique d’autonomie et de responsabilité des acteurs locaux préconisée par Nicolas Sarkozy pour les universités, et lever les obstacles administratifs pour favoriser les partenariats public-privé. C’est la seule solution pour améliorer la qualité de l’enseignement et accroître le nombre de places disponibles, tout en diminuant la charge financière de l’Etat.


Environnement: Comment avons-nous pu vider la mer? (Apocalypse tomorrow?)

14 août, 2008
Is God dead, (Time, Apr. 8 1966)Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume; il y aura de grands tremblements de terre, et, en divers lieux, des pestes et des famines; il y aura des phénomènes terribles, et de grands signes dans le ciel. (…) Il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles. Et sur la terre, il y aura de l’angoisse chez les nations qui ne sauront que faire, au bruit de la mer et des flots. Jésus (Luc 21: 10-25)
Où est Dieu? cria-t-il, je vais vous le dire! Nous l’avons tué – vous et moi! Nous tous sommes ses meurtriers! Mais comment avons-nous fait cela? Comment avons-nous pu vider la mer? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon tout entier? Dieu est mort! (…) Et c’est nous qui l’avons tué ! (…) Ce que le monde avait possédé jusqu’alors de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous nos couteaux (…) Quelles solennités expiatoires, quels jeux sacrés nous faudra-t-il inventer? Nietzsche
He was born a pauper to a pawn on a Christmas day When the New York times said God is dead … Bernie Taupin (1971)
L’avenir de la biodiversité pour les dix prochains millions d’années sera certainement déterminé dans les cinquante à cent ans à venir par l’activité d’une seule espèce, Homo sapiens, vieille de seulement 200 000 ans. Paul Ehrlich et Robert Pringle
Nous avons des raisons de nous rappeler comment Hitler, il y a un peu plus d’un demi-siècle, a utilisé une telle doctrine pour saper et attaquer des zones considérables d’Europe centrale. Carl Bild (ministre suédois des Affaires étrangères, le 9 août)
Saddam Hussein a été pendu parce qu’il a détruit quelques villages chiites, alors que les autorités géorgiennes, elles, devraient être défendues alors qu’elles ont rayé de la carte en une heure des dizaines de villages ossètes, qu’elles ont écrasé vieillards et enfants avec leurs chars et qu’elles ont brûlé vif les gens dans leur maison. Poutine (le 11 août)
Les événements qui se déroulent sous nos yeux sont à la fois naturels et culturels, c’est-à-dire qu’ils sont apocalyptiques. Jusqu’à présent, les textes de l’Apocalypse faisaient rire. Tout l’effort de la pensée moderne a été de séparer le culturel du naturel. La science consiste à montrer que les phénomènes culturels ne sont pas naturels et qu’on se trompe forcément si on mélange les tremblements de terre et les rumeurs de guerre, comme le fait le texte de l’Apocalypse. Mais, tout à coup, la science prend conscience que les activités de l’homme sont en train de détruire la nature. C’est la science qui revient à l’Apocalypse. René Girard

Après la moitié des espèces des grands mammifères il y a 3 000 ans et Dieu le 9 janvier 1966, allons-nous bientôt… terminer le boulot?

A l’heure où, fort de la lâcheté du reste du monde, l’héritier d’un des systèmes politiques les plus meurtriers de l’histoire humaine vient, après la quasi-oblitération d’une de ses provinces rebelles et le holdup du siècle à la tête de son Etat, de nous rejouer 70 ans plus tard et le jour même de l’ouverture des Jeux olympiques dans l’autre Etat héritier du même système politique meurtrier, toujours impuni lui aussi, de nous rejouer le coup des Sudètes …

Pendant que, sans parler de "l’hommage manqué à Soljenitsyne", notre propre chef d’Etat joue lui au Daladier en refusant de recevoir un dalai lama qu’il avait jusqu’ici prétendu défendre et que les Etats-Unis s’apprêtent peut-être à élire dans à peine trois mois leur propre Chamberlain

Et que la science même envisage maintenant explicitement l’extinction de la vie sur notre propre planète …

Retour, via un récent entretien de René Girard à l’occasion de la sortie de son dernier livre ("Achevez Clausewitz"), sur justement le dernier tabou de ce monde si fier d’avoir tout démystifié et qui, comme nombre de chrétiens et alors que s’accumulent tous les signes du contraire, s’accroche étrangement à une interprétation purement religieuse des textes de l’Apocalypse …

L’Apocalypse a commencé
Antoine Nouis et Jean-Luc Mouton
Réforme
31 juillet 2008

Mondialement connu pour sa théorie mimétique, René Girard se définit lui-même comme un anthropologue de la violence et du religieux.

Il analyse et commente ici l’actualité sombre du monde à la lumière de son dernier livre inspiré par la lecture de Clausewitz.

La pensée de René Girard, en apparence limpide, se révèle cependant complexe car paradoxale et radicalement différente des courants dominants. Encensé ou vivement contesté, René Girard fait débat aujourd’hui, notamment en raison de ses convictions chrétiennes.

Il vient pour l’heure de publier en français Achever Clausewitz (éd. Carnets Nord, 365p., 22 euros), un livre d’entretiens consacré à Carl von Clausewitz (1780-1831), stratège prussien, auteur du De la guerre. On se souvient de sa formule : « La guerre est la -continuation de la politique par d’autres moyens. » Loin de contenir la violence, la politique court derrière la guerre : les moyens guerriers sont devenus des fins. « Achever Clausewitz », c’est lever un tabou : celui qui nous empêchait de voir que l’Apocalypse a commencé. Car la violence des hommes, échappant à tout contrôle, menace aujourd’hui la planète entière.

Même s’il est un peu troublant et fort peu réconfortant de commencer une nouvelle année par une réflexion aussi pessimiste, il faut bien aussi tenter de regarder le monde en face. Nous avons atteint un point, rappelle avec force René Girard, où la disparition de l’espèce humaine devient possible – disparition qui est déjà annoncée dans la Bible – si l’homme ne renonce pas à la violence et à la rivalité.

Vous évoquez dans votre livre, en citant Clausewitz, une « montée aux extrêmes ». Pour vous, l’Apocalypse a déjà commencé…

Je pense qu’il est nécessaire de dire aujourd’hui la vérité en premier lieu sur les phénomènes liés à la dégradation de l’environnement. La fonte, par exemple, des glaces du Groenland est un phénomène très alarmant. Tous les Etats le savent. C’est un enjeu vital aujourd’hui. Les événements qui se déroulent sous nos yeux sont à la fois naturels et culturels, c’est-à-dire qu’ils sont apocalyptiques. Jusqu’à présent, les textes de l’Apocalypse faisaient rire. Tout l’effort de la pensée moderne a été de séparer le culturel du naturel. La science consiste à montrer que les phénomènes culturels ne sont pas naturels et qu’on se trompe forcément si on mélange les tremblements de terre et les rumeurs de guerre, comme le fait le texte de l’Apocalypse. Mais, tout à coup, la science prend conscience que les activités de l’homme sont en train de détruire la nature. C’est la science qui revient à l’Apocalypse.

Cette réalité-là m’impressionne profondément. Depuis trois cents ans, la science a plaidé le contraire pour retomber aujourd’hui sur cette découverte très scientifiquement au moment où on s’y attend le moins. Autrement dit, la pensée apocalyptique n’est plus folle, elle est en train d’entrer dans la vie quotidienne. Si un ouragan de plus touche La Nouvelle-Orléans dans les prochains mois, la question des liens entre ces phénomènes et les activités humaines se reposera. Lorsque l’Apocalypse mélange les deux, c’est une opération qui, sur le plan intellectuel aujourd’hui, a un intérêt prodigieux que même les chrétiens ne veulent pas voir. Ces derniers n’osent pas parler de l’Apocalypse. Des formes de pensée que nous pensions dépassées sont en train de revenir… et ce sont des formes de pensée évangéliques. Ce qui nous paraissait archaïque revient parmi nous sur les ailes de la science. Nos contemporains ne sont pas encore prêts à entendre ces paroles, mais ils vont bientôt l’être.

Pourquoi liez-vous la montée en puissance de la violence avec celle des températures à la surface du globe ?

Il existe un lien direct. Je définis la violence par la rivalité. Dans le monde actuel, beaucoup de choses correspondent au climat des grands textes apocalyptiques du Nouveau Testament, en particulier Matthieu et Marc. Il y est fait mention du phénomène principal du mimétisme, qui est la lutte des doubles : ville contre ville, province contre province… Ce sont toujours les doubles qui se battent et leur bagarre n’a aucun sens puisque c’est la même chose des deux côtés. Aujourd’hui, il ne semble rien de plus urgent à la Chine que de rattraper les Etats-Unis sur tous les plans et en particulier sur le nombre d’autoroutes ou la production de véhicules automobiles. Vous imaginez les conséquences ? Il est bien évident que la production économique et les performances des entreprises mettent en jeu la rivalité. Clausewitz le disait déjà en 1820 : il n’y a rien qui ressemble plus à la guerre que le commerce. Souvent les chrétiens s’arrêtent à une interprétation eschatologique des textes de l’Apocalypse. Il s’agirait d’un événement supranaturel… Rien n’est plus faux ! Au chapitre 16 de Matthieu, les juifs demandent à Jésus un signe. « Mais, vous savez les lire, les signes, leur répond-t-il. Vous regardez la couleur du ciel le soir et vous savez deviner le temps qu’il fera demain. » Autrement dit, l’Apocalypse, c’est naturel. L’Apocalypse n’est pas du tout divine. Ce sont les hommes qui font l’Apocalypse. Il existe aujourd’hui un moment de chambardement qui m’intéresse au plus haut point.

S’il existe une consonance entre l’évolution du monde et les textes de la Bible, quel message nous donnent-ils pour nous guider ? Ils nous avertissent contre notre violence. Ils nous disent : il faut s’en occuper. Mais ils ne disent pas que c’est Dieu qui intervient dans la montée des eaux ou dans la perte des glaces au pôle Nord. Les grands dirigeants du monde en sont cependant encore à se demander qui aura le droit d’extraire prioritairement le pétrole de cette région du Pôle ! Ce qui, évidemment, ne peut qu’accentuer les risques pour la planète. Là résident le comique et le tragique de notre temps. La bonne manière d’écouter ces textes est de faire nôtre cette inquiétude, elle n’est pas celle de Dieu. Nous en sommes seuls la cause. Nous avons mal utilisé nos pouvoirs et nous continuons de le faire. Nous lisons tout à l’envers.

Le développement continu des armements va dans le même sens, de même que les manipulations biologiques dont les hommes tireront on ne sait encore quelle nouvelle puissance pour guerroyer. Etant donné ce que les hommes ont été capables de faire jusqu’ici, peut-on vraiment leur faire confiance ? Cette folie de l’homme est prévue, annoncée par les Evangiles. Dieu n’en est aucunement responsable. Dans ces conditions, je ne vois pas de tâche plus importante que de rappeler sans cesse le réalisme de la révélation et des textes apocalyptiques. Mais même l’Eglise ne s’y réfère plus jamais.

Vous avez une vision très pessimiste de l’Histoire…

Savez-vous qu’il est courant de professer une vision optimiste à mesure que se multiplient les dangers ? Les Etats sont capables de voir un problème à la fois, et sur le court terme. Mais si on prend tous les problèmes qui assaillent notre époque en même temps, n’est-ce pas monstrueux ? Mieux, l’avenir du monde semble totalement désespéré. Et pourtant, c’est bien de cela qu’il faut s’occuper. Si on a envie que nos petits-enfants puissent vivre sur une terre où ils puissent se tenir debout. Ceux qui tentent d’avertir les hommes d’aujourd’hui arrivent dans une atmosphère totalement athée. Les hommes de notre temps n’arrivent pas à percevoir l’importance et le sens de ces textes apocalyptiques de la Bible. L’Apocalypse, c’est la durée, si ces temps n’avaient pas été abrégés, il n’y aurait plus un seul adorateur du Dieu unique. Dans les grands textes des Evangiles synoptiques, ces temps sont longs et nous y sommes pleinement entrés. Je ne suis pas pessimiste, au fond. J’attends, comme tout chrétien, l’avènement du Royaume de Dieu.

A partir de votre analyse, quelle parole recommandez-vous aux Eglises ?

Il faut d’abord que les uns et les autres lisent le chapitre 24 de Matthieu, le chapitre 13 de Marc et çà et là quelques passages dans l’Evangile de Luc ! Mais comment comprendre ces passages ? Pour moi, l’homme est foncièrement en rivalité et violent. Il entraîne un désordre de toute la communauté qui finit par un phénomène de bouc émissaire. Dans le christianisme, le phénomène du bouc émissaire ne peut plus se produire parce qu’on le comprend trop bien. Pour qu’un phénomène de bouc émissaire se produise, il faut croire que la victime est coupable. Donc avoir un bouc émissaire, c’est ne pas savoir qu’on l’a. Et, par conséquent, savoir qu’on l’a, c’est être privé de moyens sacrificiels d’arrêter la violence. Nous sommes dans cette situation-là, donc nous sommes confrontés à notre propre violence et la seule solution, c’est celle qui est là, dans le christianisme – qui vient en premier lieu d’ailleurs, bien avant toutes choses –, c’est-à-dire l’offre du Royaume et la non-représaille universelle. La logique est parfaite. De ce point de vue, je ne peux que souhaiter aux uns et autres de se tourner vers le Christ. Je ne suis qu’un chrétien très classique, au fond…

Et que dire aux autorités politiques ?

Qu’il faut tout faire pour interrompre ces processus sans fin qui nous mènent à la destruction totale. C’est-à-dire qu’il faut accepter des mesures qui sont encore impensables aujourd’hui. Diminuer la production, s’il le faut, pour sauver la planète. Nombre d’Américains rattachés au camp républicain estiment que tous ces discours apocalyptiques n’ont pour but que les empêcher de gagner tout l’argent qu’ils méritent. Les conséquences de cette insouciance sont une réelle menace pour l’humanité. Le problème est que les responsables politiques qui tiendraient un tel langage de vérité ne sont pas éligibles. Qui peut attirer les suffrages de ses concitoyens en prônant une politique de restriction dans tous les domaines ou prétendre supprimer les automobiles ? Comment déplaire à l’opinion publique et annoncer de nouvelles mauvaises ? Sans doute, l’évolution de notre planète va devenir telle que des mesures très dures et difficiles s’imposeront. Reste que la démocratie n’est pas armée pour faire face à une situation d’urgence. Nous sommes bien dans une perspective apocalyptique.

La peur, comme le suggère Hans Jonas, ne pourrait-elle pas créer cependant les conditions d’une remise en question ? La peur est pédagogique jusqu’à un certain point. Le sera-t-elle suffisamment ? Cela me paraît fort douteux. Il faut continuer à dire aux opinions publiques que tout finira mal, sans cela vous ne les réveillerez jamais. L’annonce de l’Apocalypse, c’est avant tout le seul discours qui puisse contribuer à sauver le monde. Le problème des responsables est de se situer toujours dans le court terme. Le fondement du religieux, sur le plan social et politique, apparaît à l’inverse comme la pensée de la continuité, le souci de l’avenir. Les discours des religions et celui du christianisme rappellent toutes les traditions qui demandent à être maintenues, la famille par exemple. Traditions qui ont pour fonction de maîtriser la temporalité qui nous échappe. Donc, le religieux est d’une certaine manière conservateur.

Seriez-vous d’accord avec l’affirmation selon laquelle « le christianisme serait la religion de la sortie de la religion » ?

Ceux qui l’évoquent, comme Marcel Gauchet, le disent d’une façon athée, humaniste, la fin du religieux d’une manière post-hégélienne. Alors que je dis de mon côté que c’est la fonction du christianisme depuis le début. Le christianisme n’est pas une religion comme les autres. Les religions ont des dieux, des règles, des doctrines… Le christianisme ne nous apprend pas qui est Dieu, ou plutôt, si nous le savons, ce n’est qu’à travers le Christ. Parce que la mort du Christ nous a appris ce que sont les religions en révélant le mécanisme sacrificiel qui les fonde. La prédication du Christ est la seule à avoir dévoilé l’origine violente de l’humanité et sa perpétuation culturelle. L’échec de la prédication et la Passion, qui sacrifie le plus innocent de tous, ouvrent la voie à la lente connaissance de la méconnaissance du mécanisme victimaire.

Je défends depuis de longues années l’idée que cette révélation du mécanisme de la violence, du sacrifice, est inscrite dans le texte même des Evangiles. La question est : « Mais pourquoi existe-t-il des religions ? ». A mon sens, parce que l’on s’imagine que la victime est vraiment responsable et peut donc provoquer la réconciliation. En réalité, ce phénomène purement victimaire pourrait se passer sur n’importe qui. Le Christ, justement, n’est pas n’importe qui parce qu’il accepte cette mort pour faire connaître aux hommes ce qu’est réellement le religieux. Cette fonction du Christ donne au christianisme une place qui lui permet même d’approuver l’antireligion moderne dans ce qu’elle a de vrai.

L’apparition des fondamentalismes ne serait-elle pas une manière de réintroduire de la religion ?

Oui et non. Le fondamentalisme est avant tout un combattant du religieux. Les fondamentalistes sont dans le même mouvement que des athées qui sont partisans de telle ou telle idéologie. Généralement, les fondamentalistes que l’on rencontre aux Etats-Unis sont plutôt ignorants, mais voudraient bien qu’on les laisse tranquilles et que l’on ne les attaque pas systématiquement sur leurs convictions contre le mariage homosexuel. Convictions qu’ils considèrent conformes à leur lecture traditionnelle de la Bible. Ils sont en réalité minoritaires et ne dominent en rien l’Amérique. Pourtant, j’adresse aux fondamentalistes un reproche fondamental : ils attribuent à Dieu, ou à des phénomènes surnaturels, ce qui revient en réalité aux hommes. C’est pour cette raison qu’ils sont absurdes et non pour leurs convictions que l’on a coutume de qualifier de rétrogrades.

A propos du sacrifice, comment comprendre le sacrifice de ces terroristes qui donnent leur vie pour ôter celle d’autres vivants ?

Nous ne savons pas. Nous sommes devant une culture de mort qui nous échappe. Le 11 septembre 2001 a été le début d’une nouvelle phase. Le terrorisme actuel reste à penser. On ne comprend toujours pas ce qu’est un terroriste prêt à mourir pour tuer des Américains, des Israéliens ou des Irakiens. La nouveauté par rapport à l’héroïsme occidental est qu’il s’agit d’imposer la souffrance et la mort, au besoin en les subissant soi-même. Cette « montée aux extrêmes » de la violence sort de notre univers.

Je crois que nous sommes attachés à la vie d’une manière qui ne nous permet pas d’y accéder. Le terrorisme nous dépasse, on a l’impression de ne plus pouvoir réfléchir. C’est une menace, du fait même que l’on ne comprend pas. On ne peut pas négocier. Et encore moins faire la guerre contre le terrorisme sans même savoir où sont les terroristes, s’ils existent, s’ils ont envie de négocier…

Les Américains ont commis l’erreur de « déclarer la guerre » à Al-Qaida alors qu’on ne sait même pas si Al-Qaida existe. Le président Bush a réagi avec son instinct d’Américain, comme s’il s’agissait d’un adversaire habituel. Il s’est lourdement trompé. Il pensait répondre à une attente. Mais sans réflexion. Il savait que l’Amérique attendait de l’action. D’où la guerre d’Irak… Une bêtise absolue ! L’ère des guerres est finie : désormais, la guerre est partout. Nous sommes entrés dans l’ère du passage à l’acte universel. Il n’y a plus de politique intelligente. Nous sommes près de la fin.

Vous situez le Christ au cœur de l’histoire de l’humanité, mais quelle place accordez-vous aux autres religions ?

Les autres religions sont nécessaires pour l’arrivée au christianisme. L’éducation de l’homme est faite par le religieux. Les religions non chrétiennes sont nécessaires à un certain stade de l’humanité. Elles ont permis ce passage de l’animalité jusqu’à l’homme. Mais le christianisme met fin à ces religions et nous place devant l’Apocalypse.

Le sacrifice, par exemple, personne ne peut le définir parce que c’est trop évident. Il s’agit d’une violence de substitution, nécessaire pour passer la colère des hommes. Le nom chrétien du péché capital est bien la colère, plus que le ressentiment. Le péché originel, c’est la violence, ou plutôt l’ensemble, orgueil, colère et violence. L’islam, de son côté, ne dit rien contre la violence. Il l’accepte parfois comme un des véhicules de la révélation de Dieu. Il n’y a de devoir du chrétien de conquérir quoi que ce soit par la violence. D’une certaine manière, l’islam est une idéologie religieuse qui reste plongée dans l’archaïsme. Il en va différemment du judaïsme. Dans la Bible, on trouve les premiers textes religieux où la victime est innocente. L’histoire de Joseph, par exemple, on sent bien qu’elle va vers le christianisme, elle est tout entière prophétique, au sens chrétien du terme. Précisément parce qu’elle fait de la victime la victime de ses frères. L’histoire commence par une sorte de lynchage, et ce lynchage, c’est celui de l’innocent et non pas du coupable… Déjà l’histoire du Christ.

Que répondez-vous à ceux qui, à l’exemple du philosophe Michel Onfray, considèrent que ce sont les religions qui sont sources de violences et de guerres ?

Ce sont des penseurs qui en sont encore à Auguste Comte. Un homme qui considérait que le religieux était essentiellement une réponse à la question des origines de l’univers. Le bon sauvage sous le ciel étoilé qui médite sur l’univers et se demande d’où cela vient… La religion archaïque n’a strictement rien à voir avec ce genre de préoccupation.

Pour ce qui est de la violence, sachez qu’à toutes les époques on tue au nom de ce qui importe alors. Au moment de la féodalité, on estimait que la justice royale permettrait une paix universelle. A partir des rois on a cru que les querelles dynastiques étaient à l’origine des guerres. Quand on en arrive à la république, Clausewitz voit très bien que celle-ci produit une mobilisation du peuple pour la guerre, qui jusqu’alors était le fait des princes. L’origine de la violence sera toujours cherchée ailleurs, on désignera toujours la chose la plus importante du moment… Alors que c’est l’homme, bien entendu, qui est à la source de toute violence.

Vous considérez cependant le christianisme comme une religion rejetée, sinon méprisée, aujourd’hui…

Le christianisme est radicalement méprisé. Et il est le seul dans ce cas. Il est méprisé particulièrement en Europe parce qu’il faut se défendre contre lui. Il annonce que les hommes sont violents, c’est lui qui vient troubler notre tranquillité archaïque. Le christianisme n’est pas reçu, en réalité, parce qu’il n’est pas compris. Il faut en revenir au texte et au message évangélique…

Démarche protestante, s’il en est…

Savez-vous que les catholiques ont toujours pensé que j’étais protestant ? A dire vrai, protestantisme, catholicisme…, cela n’a pas grande importance à mes yeux. Les catholiques sont aussi influencés par les protestants que les protestants peuvent l’être par les catholiques. La remarque est évidente pour ce qui est des Etats-Unis. Les protestants comprennent la valeur de l’unité. Les intellectuels, en particulier, regardent beaucoup plus aujourd’hui ce qui se passe dans l’Eglise catholique. Il se trouve que de nombreuses conversions au catholicisme ont lieu en ce moment aux Etats-Unis. Il faut dire que la vie intellectuelle dans les universités américaines est dominée par des figures catholiques. Les White Anglo-Saxons Protestants sont toujours, de leur côté, plus attirés par le business. C’est peut-être le souci de la parole d’autorité, de la parole qui se fait entendre dans le monde, qui questionne aujourd’hui la pensée américaine. D’où peut-être cette attirance nouvelle pour l’universalité du catholicisme.

Le tragique serait-il pour vous le dernier mot de l’Histoire ?

Le tragique en grec, c’est le mot trogos. C’est la mort de cette victime qui finalement réconcilie. Donc, c’est aussi la catharsis. La tragédie grecque elle-même ne fait que répéter la naissance du religieux. C’est la mort de la victime qui ramène la paix en amenant la purification de la violence. La mort de la victime ramène la paix. La tragédie respecte le schéma de la religion archaïque. Reste quand même une incertitude sur la vérité de la culpabilité de la victime. Cela va dans le sens du christianisme. Mais accepter la vérité du christianisme, c’est se débarrasser du tragique, c’est l’au-delà du tragique. Nous ne savons pas ce dont il s’agit réellement. Mais nous savons pourtant que l’Apocalypse, ce n’est pas triste, dans la mesure où si on arrive vraiment à elle, on commence à passer à autre chose. Les chapitres apocalyptiques des Evangiles annoncent cela, mais ne sont pas pour autant un happy end. La providence, c’est toujours une attente, l’Apocalypse, c’est sûr.

Reste que nous ne sommes pas appelés à la peur, mais à la confiance…

« N’ayez pas peur. » Cette parole apocalyptique se trouve dans l’Evangile. Cela ne va pas être facile, ni plaisant, mais le Christ nous dit : « Ne vous en faites pas ! » Il faut continuer jusqu’au bout, comme si de rien n’était. La vocation de l’humanité continue. Penser vraiment l’Apocalypse, c’est penser la tragédie des temps qui viennent dans une lumière chrétienne qui est fondamentalement optimiste. Ce n’est pas la fin de tout, mais l’arrivée du Royaume de Dieu. Royaume de Dieu dont nous n’avons aucune explication. Mais qu’importe, puisqu’il se rapproche de nous.

René Girard est professeur émérite de littérature comparée à l’université Stanford et à l’université Duke (Etats-Unis) et membre de l’Académie française depuis 2005. Site principal sur René Girard en français : perspectives-girard.org/intro.php

Voir aussi:

La sixième extinction des espèces peut encore être évitée
Le Monde
13.08.08

L’espèce humaine, forte de 6,7 milliards d’individus, a tellement modifié son environnement qu’elle porte maintenant gravement atteinte à la biodiversité des espèces terrestres et marines, et à terme à sa propre survie. A tel point que des scientifiques, de plus en plus nombreux, n’hésitent pas à parler d’une sixième extinction, succédant aux cinq précédentes – dues à d’importantes modifications naturelles de l’environnement – qui ont scandé la vie sur Terre. L’Union mondiale pour la nature (UICN), qui travaille sur 41 415 espèces (sur environ 1,75 million connues) pour établir sa liste rouge annuelle, estime que 16 306 sont menacées. Un mammifère sur quatre, un oiseau sur huit, un tiers de tous les amphibiens et 70 % de toutes les plantes évaluées sont en péril, constate l’UICN.

Est-il encore possible de freiner ce déclin des espèces, qui risque de s’amplifier quand notre planète portera 9,3 milliards d’humains en 2050 ? Les biologistes américains Paul Ehrlich et Robert Pringle (université Stanford, Californie) pensent que oui, à condition de prendre plusieurs mesures radicales sur le plan mondial. Ils les présentent dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences américaine (PNAS) du 12 août, qui consacrent un dossier spécial à la sixième extinction.

En préambule, ces deux chercheurs n’hésitent pas à déclarer que "l’avenir de la biodiversité pour les dix prochains millions d’années sera certainement déterminé dans les cinquante à cent ans à venir par l’activité d’une seule espèce, Homo sapiens, vieille de seulement 200 000 ans". Si l’on considère que les espèces de mammifères – dont nous faisons partie – durent en moyenne un million d’années, cela place Homo sapiens au milieu de l’adolescence. Or cet "ado" mal dégrossi, "narcissique et présupposant sa propre immortalité, a maltraité l’écosystème qui l’a créé et le maintient en vie, sans souci des conséquences", ajoutent sévèrement Paul Ehrlich et Robert Pringle.

SURCONSOMMATION

Il faut donc, selon eux, insuffler un changement profond dans les mentalités, de façon à porter un autre regard sur la nature. Car, disent-ils, "l’idée que la croissance économique est indépendante de la santé de l’environnement et que l’humanité peut étendre indéfiniment son économie est une dangereuse illusion". Pour contrer cette dérive, il faut commencer par maîtriser l’expansion démographique et diminuer notre surconsommation des ressources naturelles, dont une bonne part sert à assouvir des goûts superflus et non des besoins fondamentaux. La pisciculture et l’aviculture sont par exemple moins coûteuses en transport et en fioul que l’élevage des porcs et des boeufs, réunis dans le sacro-saint cheeseburger au bacon…

Autre angle d’attaque : les services offerts par la biosphère sont nombreux et gratuits. Elle fournit les matières premières, les systèmes naturels de filtration des eaux, le stockage du carbone par les forêts, la prévention de l’érosion et des inondations par la végétation, et la pollinisation des plantes par des insectes et des oiseaux. A elle seule, cette dernière activité pèse 1,5 milliard de dollars aux Etats-Unis. Aussi serait-il souhaitable d’évaluer le coût des services offerts par la nature et de l’intégrer dans les calculs économiques pour assurer leur protection.

Pour financer le développement des zones protégées, pas assez nombreuses et trop morcelées, Paul Ehrlich et Robert Pringle proposent de faire appel à des fondations privées dédiées à la conservation. Ce qui coûte moins cher au contribuable et permet de générer des sommes importantes. Au Costa Rica, un fonds de ce genre, Paz con la naturaleza, a drainé 500 millions de dollars, somme qui servira à financer le système de conservation du pays. On peut aussi associer plus étroitement pasteurs et agriculteurs à la préservation de la biodiversité, en évitant de leur imposer des décisions sur lesquelles ils n’ont pas prise, et à condition qu’ils y trouvent leur compte. Cela passe par des explications et une meilleure éducation dans ce domaine. Mais rien n’empêche aussi de restaurer les habitats dégradés.

Cependant, les deux chercheurs s’inquiètent du divorce croissant, dans les pays industrialisés, entre la population et la nature, divorce dû à l’utilisation intensive du multimédia. Ils remarquent que, "aux Etats-Unis, la montée des médias électroniques a coïncidé avec une baisse importante des visites des parcs nationaux, après cinquante ans de croissance ininterrompue". Et il semble que des phénomènes similaires aient lieu dans d’autres pays développés. Aussi, avec un sens certain de l’à-propos, Paul Ehrlich et Robert Pringle proposent-ils d’ajouter une dimension écologique aux univers virtuels les plus connus, tel Second Life.

Christiane Galus

Les grandes extinctions du passé

Les débuts de la vie remontent à 3,7 milliards d’années. Mais il a fallu attendre l’explosion du cambrien, il y a 500 millions d’années (Ma), pour qu’apparaissent les premiers organismes marins complexes. A partir de cette date, cinq grandes extinctions ont eu lieu.

LA PREMIÈRE, IL Y A 440 MA, a fait disparaître 65 % des espèces, toutes marines. Des glaciations importantes suivies d’un réchauffement auraient provoqué de grandes fluctuations des niveaux marins.

LA DEUXIÈME, IL Y A 380 MA, a causé la mort de 72 % des espèces, marines pour l’essentiel. La catastrophe serait due à un refroidissement global succédant à la chute de plusieurs météorites.

LA TROISIÈME, IL Y A 250 MA, a été si importante que la vie a failli ne pas s’en relever. On estime que 90 % de toutes les espèces (marines et terrestres) ont disparu. Les causes de la catastrophe sont encore en débat, mais on pense que d’immenses coulées de lave en Sibérie, peut-être provoquées par la chute d’un astéroïde, ont profondément changé le climat et diminué l’oxygène dissous dans l’eau des mers.

LA QUATRIÈME, IL Y A 200 MA, est associée à l’ouverture de l’océan Atlantique et à d’importantes coulées de lave qui ont réchauffé le climat. 65 % des espèces ont péri.

LA CINQUIÈME, IL Y A 65 MA, est la plus connue, car elle est associée à la disparition des dinosaures et de 62 % des espèces. Les causes avancées sont la chute d’un astéroïde dans le golfe du Mexique et d’importantes coulées de lave en Inde.

PLUS PRÈS DE NOUS, AU COURS D’UNE PÉRIODE ALLANT DE 50 000 À 3 000 ANS, avant aujourd’hui, la moitié des espèces des grands mammifères pesant plus de 44 kg ont disparu. Certains chercheurs incriminent principalement l’homme et estiment que la sixième extinction, celle qui est due à l’action d’Homo sapiens a déjà commencé.

Voir également:

"God is Dead"

The New York Times

Jan. 9. 1966

The following ritual was presented during a chapel service at a small denominational college in the South. It was designed to explore in liturgical form the experience of the "death of God." The reaction, according to campus reporter, "ranged from tears to a new enthusiasm for theology."

Reader:

He was our guide and our stay

He walked with us beside still waters

He was our help in ages past

Chorus:

The lengthening shadow grows formless

The lengthening shadow grows formless

Reader:

Now the day is over

Night is drawing nigh

Shadows of the evening steal across the sky

Chorus:

He is gone. He is stolen by darkness

He is gone. He is stolen by darkness

Reader:

Now we must wonder

Was He our only dream.

A dream painted across the sky

Chorus:

And in the beginning our fear created him

And in the beginning our fear created him

Reader:

Did we create Him in our image?

Did we surround Him with hosts because

We were alone?

Chorus:

Our imaginations rescued us from the deep

Our imaginations rescued us from the deep

Reader:

Space has stretched beyond Him.

It is very cold here

And from time there comes no warmth

Chorus:

The universe is too vast for him

The universe is too vast for him

Reader:

Beyond the stars, more stars

Beyond the sky, more sky

Above our dreams, more dreams

Chorus:

Heaven is empty

Heaven is empty

Reader:

Only his footsteps remain

Only stained glass and arched hopes

Only wasted steeples and useless piety

Chorus:

There is silence along the forest path

There is silence along the forest path

Reader:

Why is there no dawn?

Why do our dead only die?

Why do our living only live?

Chorus:

Your God is Dead

He died in the darkness of your image

He died because he grew ill from your dreams of salvation

He died because you held his hand too tightly

God is Dead

Voir de même:

L’insensé. – N’avez-vous pas entendu parler de cet homme insensé qui, ayant allumé une lanterne en plein midi, courait sur la place du marché et criait sans cesse : "Je cherche Dieu ! Je cherche Dieu !" – Et comme là-bas se trouvaient précisément rassemblés beaucoup de ceux qui ne croyaient pas en Dieu, il suscita une grande hilarité. L’a-t-on perdu ? dit l’un. S’est-il égaré comme un enfant ? dit un autre. Ou bien se cache-t-il quelque part ? A-t-il peur de nous ? S’est-il embarqué ? A-t-il émigré ? – ainsi ils criaient et riaient tout à la fois. L’insensé se précipita au milieu d’eux et les perça de ses regards. "Où est Dieu ? cria-t-il, je vais vous le dire ! Nous l’avons tué – vous et moi ! Nous tous sommes ses meurtriers ! Mais comment avons-nous fait cela ? Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon tout entier ? Qu’avons-nous fait, à désenchaîner cette terre de son soleil ? Vers où roule-t-elle à présent ? Vers quoi nous porte son mouvement ? Loin de tous les soleils ? Ne sommes-nous pas précipités dans une chute continue ? Et cela en arrière, de côté, en avant, vers tous les côtés ? Est-il encore un haut et un bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Ne sentons-nous pas le souffle du vide ? Ne fait-il pas plus froid ? Ne fait-il pas nuit sans cesse et de plus en plus nuit ? Ne faut-il pas allumer les lanternes dès le matin ? N’entendons-nous rien encore du bruit des fossoyeurs qui ont enseveli Dieu ? Ne sentons-nous rien encore de la putréfaction divine ? – les dieux aussi se putréfient ! Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous, les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde avait possédé jusqu’alors de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous nos couteaux – qui essuiera ce sang de nos mains ? Quelle eau pourra jamais nous purifier ? Quelles solennités expiatoires, quels jeux sacrés nous faudra-t-il inventer ? La grandeur de cette action n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne nous faut-il pas devenir nous-mêmes des dieux pour paraître dignes de cette action ? Il n’y eut jamais d’action plus grande – et quiconque naîtra après nous appartiendra, en vertu de cette action même, à une histoire supérieure à tout ce que fut jamais l’histoire jusqu’alors !" – Ici l’homme insensé se tut et considéra à nouveau ses auditeurs : eux aussi se taisaient et le regardaient sans comprendre. Enfin il jeta sa lanterne au sol si bien qu’elle se brisa et s’éteignit. "J’arrive trop tôt, dit-il ensuite, mon temps n’est pas encore venu. Ce formidable événement est encore en marche et voyage – il n’est pas encore parvenu aux oreilles des hommes. Il faut du temps à la foudre et au tonnerre, il faut du temps à la lumière des astres, il faut du temps aux actions, après leur accomplissement pour être vus et entendus. Cette action-là leur est encore plus lointaine que les astres les plus lointains – et pourtant ce sont eux qui l’ont accomplie !" On raconte encore que ce même jour l’homme insensé serait entré dans différentes églises où il aurait entonné son Requiem aeternam Deo. Jeté dehors et mis en demeure de s’expliquer, il n’aurait cessé de repartir : "Que sont donc ces églises, si elles ne sont les caveaux et les tombeaux de Dieu ?" Nietzsche

Voir enfin:

René Girard : "Le christianisme est le seul à désigner le caractère mimétique de la violence"
La Croix
l11-08-2008

Cinquième commandement : « Tu ne commettras pas de meurtre. » (Ex 20, 13)

LE DECALOGUE (5/10) René Girard, de l’Académie française

La Croix : Quel sens donnez-vous au commandement : « Tu ne tueras point » ?

René Girard : Les religions archaïques se fondaient sur l’appel au meurtre et les sacrifices rituels pour résoudre le problème de la violence en rétablissant l’unité de la communauté contre une victime. C’est ce que j’ai appelé le phénomène du bouc émissaire. Lorsque ce meurtre réussit, la victime acquiert un prestige considérable, les boucs émissaires sont divinisés, à cause de leur vertu réconciliatrice. Les religions archaïques sont fondées sur l’illusion que ces boucs émissaires sont des dieux parce qu’ils installent une certaine paix entre les hommes. C’est cette paix que l’on renouvelle en immolant des victimes humaines ou animales délibérément choisies à cet effet. Le commandement de la Bible rompt catégoriquement avec cette pratique. Le christianisme nous apprend que c’est une illusion, une ruse que nous employons avec nous-mêmes. Toutes les grandes scènes de la Bible vont dans le sens de l’abolition ou de la diminution de la violence contre l’homme, à l’instar du non-sacrifice d’Isaac dans l’ancien testament, remplacé au dernier moment par un bélier. Dans la passion du Christ, c’est exactement l’inverse, le meurtre religieux est pour la première fois catégoriquement rejeté. Le Christ s’offre comme victime pour révéler la vérité aux hommes. Au lieu de sacrifier autrui – l’attitude normale des hommes –, le Christ s’offre comme victime pour se révéler aux hommes tel qu’il est, c’est-à-dire totalement étranger à la violence.

L’Ancien Testament et les Évangiles sont-ils les seuls textes fondateurs à condamner le meurtre et la vengeance ?

Je pense qu’ils sont les seuls à condamner le meurtre religieux. La condamnation du meurtre dans la Déclaration des droits de l’homme n’est pas une invention de l’humanisme occidental mais une invention chrétienne. L’humanisme s’est montré encore plus impuissant que le christianisme à la mettre en œuvre puisque nous sommes placés aujourd’hui dans un univers qui risque à chaque instant de se détruire lui-même.

L’interdit chrétien n’a pas empêché les croisades, les guerres de religion, les guerres mondiales et les génocides. Comment expliquez-vous cet échec ?

Le christianisme n’a pas eu raison du péché originel. Le péché originel, cela veut dire que l’homme est disposé au péché, qu’il est très difficile de vivre sans se heurter à son voisin, sans désirer la même chose que lui, sans devenir son rival. Des découvertes récentes en neurologie montrent que l’imitation est première et le moyen essentiel de l’apprentissage chez le nouveau-né. Nous ne pouvons échapper au mimétisme qu’en en comprenant les lois : seule la compréhension des dangers de l’imitation nous permet de penser une authentique identification à l’autre. Dès que nous imitons le modèle de nos désirs, nous désirons la même chose que lui. Cette rivalité mimétique est la cause principale et fondamentale de la violence entre les hommes. Le christianisme est le seul à désigner ce désir mimétique. Si l’homme est meurtrier, c’est parce qu’il a le meurtre en lui et qu’il y a quelque chose qui s’appelle le péché originel. Le péché originel, c’est Caïn et Abel, la rivalité qui engendre le meurtre.

Le monde globalisé d’aujourd’hui est-il prêt à entendre le message chrétien de réconciliation et de renonciation à la violence ?

La vérité devient aujourd’hui plus éclatante même si très peu d’individus se convertissent. Notre civilisation est plus créatrice et puissante que jamais mais aussi plus fragile et plus menacée car elle ne dispose plus du garde-fou du religieux archaïque. Au nom du désir de bien-être et du progrès, les hommes produisent les moyens de s’autodétruire. Notre monde est menacé et il est totalement impuissant à prendre des mesures pour éviter les périls les plus immédiats comme le réchauffement climatique, les manipulations génétiques ou la prolifération nucléaire.

Le terrorisme islamique est-il une nouvelle étape de la montée des extrêmes, un retour de l’archaïque ?

La montée aux extrêmes se sert de l’islamisme. Le terrorisme remplace la guerre qui redevient une entreprise privée sur laquelle les États n’ont plus de contrôle. La guerre n’est plus contenue par des règles institutionnelles qui en limitaient la durée et les effets. Plus l’homme est capable de produire la violence, plus il la produit. Nous sommes aujourd’hui menacés d’un vol de l’arme atomique par des individus qui n’hésiteront pas à s’en servir. La possession des moyens de destruction les plus perfectionnés est un signe du retour de l’archaïque. L’islam a tenté de réguler la violence à travers sa forte capacité d’organisation et le monde islamique ne se confond pas avec un déchaînement de la violence auquel nous serions étrangers. Pour autant, je pense que le christianisme a une vision plus profonde de la violence. Dans la Passion, la crucifixion du Christ révèle la violence. C’est la révélation du meurtre fondateur, le résultat du mécanisme victimaire et c’est Jésus qui rend cela visible en subissant cette violence injuste et en l’exposant aux regards de tous, en la privant ainsi de sa puissance fondatrice.

Pour renoncer à la violence, l’homme doit-il renoncer au désir ?

Le christianisme dit que l’homme doit désirer Dieu. Aujourd’hui, les individus intelligents et ambitieux semblent tournés vers l’accroissement de la puissance et la répétition des erreurs du passé. Les textes apocalyptiques des Évangiles annoncent précisément que les hommes succomberont à leur propre violence. C’est la fin du monde permise par les hommes. Le paradoxe, c’est que l’humanité soit plus sceptique que jamais à une époque où elle sait qu’elle a tous les moyens de se détruire. De leur côté, les chrétiens interprètent souvent le christianisme comme une simple philosophie optimiste et, sous prétexte de rassurer, n’en donnent qu’une version édulcorée. Il vaudrait mieux alerter les gens et réveiller les consciences endormies plutôt que de nier les dangers. Nous vivons à la fois dans le meilleur et le pire des mondes. Les progrès de l’humanité sont réels. Nos lois sont meilleures et nous nous tuons moins les uns les autres. En même temps, nous ne voulons pas voir notre responsabilité dans les menaces et les possibilités de destruction qui pèsent sur nous. Les textes chrétiens, en particulier les textes apocalyptiques, collent de façon étonnante à la réalité présente, à savoir une confusion entre les désastres causés par la nature et les désastres causés par les hommes, une confusion entre le naturel et l’artificiel. Dans le cyclone qui a dévasté La Nouvelle-Orléans, on ne pouvait plus distinguer la responsabilité de la nature de celle des hommes.

Il n’est pas trop tard pour bien faire ?

Nous arrivons dans un monde où nous nous trouverons placés devant l’alternative chrétienne, le royaume de Dieu ou la destruction totale, la réconciliation ou rien. Les hommes cherchent des échappatoires pour ne pas voir ce qui s’impose à eux, pour ne pas être pacifiques, pour ne pas rencontrer l’autre. Le christianisme est la seule utopie qui dise la vérité sur cette situation. Ou bien les hommes la réaliseront en renonçant à la violence, ou bien ils s’autodétruiront. Ce sera la violence absolue ou la paix.

Recueilli par François d’ALANÇON


Pékin 2008: La natation va-t-elle rejoindre les sports mécaniques? (Is there something in the water?)

13 août, 2008
Michael Phelps' Speedo suitOn ne peut probablement pas empêcher l’arrivée de la technologie dans un sport. Si les athlètes veulent nager plus rapidement, la technologie sera toujours là. Je ne vois pas ce qu’il y a de mauvais à ça. C’est bon pour la popularité de la natation. Ca attire plus de gens vers le sport. Et quel est le but du sport ? Une nation en meilleure santé. Genadijus Sokolovas (directeur de la science du sport pour le magazine "USA Swimming")
Ce qui est sûr, c’est que l’argent, qui déplace les motivations de la pratique, ne va pas dans le sens d’une diminution des risques. Richard Martinez (entraineur de l’équipe de France)

La natation va-t-elle rejoindre les sports mécaniques?

Avancées dans les techniques d’entrainement et de suivi biologique, révolution dans la conception des piscines (profondeur, nombre de couloirs, diviseurs, plots de départ), nouvelles combinaisons (flottabilité, profilage), incitations financières …

Alors que les records pleuvent drus sur l’Aquacube, la piscine olympique de Pékin …

Et que le nageur américain Michael Phelps qui est déjà devenu l’athlète le plus titré de l’histoire des Jeux (dix médailles d’or après ses six d’Athènes) poursuit sa quête du record absolu du nombre de titres lors des mêmes JO (contre les 7 de son compatriote Mark Spitz à Munich il y a 36 ans) …

Retour, avec un intéressant article du IHT, sur ces nouvelles technologies qui, des bassins aux nouvelles combinaisons (tellement gainantes que certaines nageuses se sont tout récemment fait des frayeurs, pour les fermer, juste avant une course !) comme aux techniques d’entrainement, sont en train de révolutionner la discipline (qui vient par ailleurs d’ajouter la nage longue distance en eau libre), au point que certains parlent même de "dopage technologique".

Sans oublier justement la fameuse préparation physique et tous les soupçons de dopage que le mot peut suggérer, pour laquelle l’évolution de l’équipement ne serait, pour les sceptiques, "qu’un leurre pour justifier l’affolement des chronomètres".

Même si, comme l’a montré la dernière finale du relais 4x 100m, c’est cette fois l’expérience qui a eu le dernier mot, le champion français Alain Bernard (gendarme de son état) s’étant laissé prendre comme un débutant par l’Américain Jason Lezak (32 ans) comme l’avait fait son compatriote Fred Bousquet il y a 5 ans à son rival Italien Magnini.

Mais, tout à fait significativement,… à l’aspiration comme en Formule un!

Swimming records fall: Is there something in the water?
Jeré Longman and Gina Kolata
International Herald Tribune
August 11, 2008

BEIJING: He swam so improbably fast, making up so much ground in a foaming, desperate attempt to reach the wall first in the 4×100-meter relay, that Jason Lezak not only won a gold medal for the United States on Monday, but he helped to shatter the world record by nearly four seconds.

That race alone would have provided an astonishing day of swimming at the Summer Olympics, but it was the third world record of the morning and seventh in three days of competition. An eighth record was set during preliminary races later Monday, matching the total number broken at the 2004 Athens Games and threatening to eventually surpass the 14 established at the 2000 Sydney Olympics. Not only are world marks tumbling, but some are being lowered by staggering margins.

Advances in training techniques, pool design and swimsuit technology have all contributed to the increases in speed for swimmers, who also enjoy financial incentives that allow them to remain in the sport longer than they would have done two decades ago when the Olympics were restricted to amateurs. If Michael Phelps breaks the record of seven swimming gold medals won by Mark Spitz at the 1972 Munich Olympics, he will receive a $1 million bonus from Speedo, the swimsuit manufacturer.

"When you pulverize the world record by more than three seconds, that is remarkable and is only happening very seldom when four superstars are at the peak of their performance," Orjan Madsen, the German Olympic swimming coach, said of the 4×100 relay record of 3 minutes 8.24 seconds.

At the same time, some swimming officials are questioning whether the multitude of records devalues each one and whether human performance is being unduly aided by technology.

As with other Olympic sports, there can never be any certainty that performance-enhancing drugs are not involved. As history has shown with the disgraced track star Marion Jones and revelations about swimmers from the then-East Germany, passing a drug test is no guarantee that banned substances are not being used.

"When technology is used in a sport, it is important to be in control of the way it is being developed and where it might lead us," Claude Fauquet, technical director of the French swimming federation, said in reference to swimsuit technology.

Fauquet has called for more debate about the use of Speedo’s LZR Racer, the latest advance in the full-body suit craze popularized over the last eight years. The Racer has been worn for the setting of about four dozen world records since its introduction in February. The corset-like suit is made by ultrasonic welding instead of stitching, can require a half hour to put on and shoe-horns the body into a more streamlined position, designed to reduce drag in the water.

Critics suspect that the suit aids buoyancy in the water, in violation of performance-enhancing rules set forth by the international swimming federation, known as FINA. Alberto Castagnetti, the Italian national swim coach whose team wears a rival brand, has equated the Racer with "technological doping."

Some believe the suit can boost performance as much as two percent; in swimming, where races are won by hundredths of a second, that can mean a difference between a gold medalist and an also-ran.

"I think sports have to keep up with technology," said Kirsty Coventry of Zimbabwe, who set a world record Monday in the Racer in a preliminary round of the women’s 100-meter backstroke. "It’s a great suit. For me, putting the suit on, mentally, it’s time to go fast."

More sophisticated pool design has also helped to dissipate wave action that can slow a swimmer. The Olympic pool in Beijing is three meters deep, compared to two meters, or 6 feet, for many racing pools. The added depth is designed to lessen water resistance for swimmers by insulating them from turbulence that rebounds off the bottom of a shallower pool.

For major international competitions, like the Olympics, the pool is 10 lanes wide, instead of eight. The two empty outside lanes serve as buffers, keeping the waves from ricocheting, dispersing them instead to a gutter system that is flush with the surface of the water.

The plastic buoys that serve as lane dividers, or lane lines, are designed to direct water downward instead of outward. The nonskid starting blocks are meant to facilitate a propulsive takeoff, somewhat similar to track and field, which can shave valuable ticks off the clock.

"If I had to design a pool, this is what it would look like," said Brendan Hansen of the United States, who finished fourth here in the 100-meter breaststroke after winning three medals at the 2004 Athens Games.

Still, no one can say precisely what is accounting for all of the world records, said Anton Kajlich, whose firm, AntiWave, contributed equipment to the Olympic pool.

"Everybody will claim a different thing," Kajlich said. "The old timers believe it is really the swimmer and the coach."

Rebecca Adlington of Great Britain, who won gold in the women’s 400-meter freestyle, said every swimmer expected to lower his or her times during the intensity of an Olympic year. After swimming the second leg of the victorious American 4×100-meter relay team, Garrett Weber-Gale said adrenaline and determination were bigger factors than technology in determining the startling victory.

"It has more to do with the four of us than the pool," Weber-Gale said. "I think the pool is fantastic. But I think we had an awesome race and we were pushed by the French and the Australians. I think we all just came together. That’s how we were able to go so fast."

As swimming becomes more popular, it attracts better athletes, who often stay in the sport for more than one Olympics and have access to increasingly sophisticated sports science. Swimmers who once concentrated mostly on endurance now spend up to 50 percent of their training on refining the technical aspects of kicking, pulling, breathing and body position, said Genadijus Sokolovas, director of sports science for USA Swimming. To fully appreciate Phelps’s performance, he would have to be viewed from below rather than above; he is an underwater marvel, streamlined in his turns, ballistic off the wall.

American swimmers here are accompanied by four sports-science experts. Each race is videotaped. Immediately after a race, each swimmer has an ear pricked to test for lactic-acid levels. After a warm-down swim, video analysis is made immediately available to monitor stroke counts, distance per stroke, split times, and the biomechanics of takeoffs and turns.

The nature of swimming also allows athletes to perform in more events than, say, track, providing more opportunities for stars to set world records. Sprinters in swimming tend to train much longer distances than sprinters in track, gaining superior aerobic capacity. They also perform in a horizontal position, which allows easier circulation of oxygen and nutrients through the blood, and they don’t pound their muscles, tendons and ligaments, thus gaining quicker recovery. At international competitions, swimmers also generally participate in fewer rounds than track sprinters, which can leave them fresher for event finals.

The suits they wear are likely to become even more sophisticated, perhaps to facilitate muscle contraction and improve kicking power, said Sokolovas, the sports-science director.

"I wish I could compare results from the 70s, 80s and 90s to the current results to know exactly how they are improving because of the suits, technology and training," he said.

"You probably can’t stop technology from coming into any sport. If athletes want to swim faster, technology will always be there. I don’t see it as bad. It’s good for the popularity of swimming. It gets more people interested in sport. And what is the goal of sport? A healthier nation."

Voir aussi:

Une pluie de records sur la piscine olympique
Pierre Jaxel-Truer
Le Monde
12.08.08
(à Pékin)

Elle flotte, c’est clair, je l’ai vu", avait affirmé le Néerlandais Pieter Van den Hoogenband, champion olympique du 100 m en 2004, lorsque la nouvelle combinaison Speedo est arrivée dans les bassins, en mars. Après quatre jours de compétition, il y en a même qui disent qu’ils l’ont vue voler.

Pas moins de huit records du monde individuels ont été battus, par sept nageurs différents : l’Américain Michael Phelps en 400 m 4 nages (4 min 03 s 84) et en 200 m (1 min 42 s 96), l’Australienne Stephanie Rice en 400 m 4 nages (4 min 29 s 45), la Zimbabwéenne Kirsty Coventry en 100 m dos (58 s 77), le Japonais Kosuke Kitajima en 100 m brasse (58 s 81), l’Australien Eamon Sullivan en 100 m (47 s 24), l’Italienne Federica Pellegrini en 200 m (1 min 55 s 45) et l’Américain Aaron Peirsol en 100 m dos (52 s 54). Seule cette dernière porte un autre vêtement, de la marque Jaked, conçu sur le même principe. Le record du relais 4 Å~ 100 m masculin est, lui aussi, tombé, pulvérisé (3 min 08 s 24) par les Etats-Unis.

"On évalue le gain de performance, avec les combinaisons, de 2 % ou 3 %", estime Marc Begotti, l’entraîneur du relais français. Le vêtement est particulièrement gainant. "Sans, les chairs sont déformées par l’écoulement des fluides. Avec, le corps glisse mieux", complète son collègue Richard Martinez. Dotées d’inserts en polyuréthane, les nouvelles combinaisons augmentent aussi la flottabilité. "Elles gomment les imperfections techniques et favorisent avant tout la puissance", regrette Richard Martinez. Pour les deux entraîneurs, le vêtement "miracle" ne fait cependant pas tout. "L’entraînement a évolué, il est plus individualisé. En plus, l’eau n’est pas notre élément naturel. Il reste beaucoup à explorer", tempère Marc Begotti. Laure Manaudou, qui a délaissé sa combinaison Arena pour une Speedo, n’en passe pas moins à côté de ses Jeux.

Les combinaisons, depuis le début de la compétition, ne font plus débat. Pas sûr que ça dure. Si la natation devient un sport mécanique, elle n’en a pas encore les outils de contrôle. Des nageurs ont participé aux championnats de France avec des combinaisons d’eau libre, plus épaisses et donc plus flottantes. En toute impunité.

Les sceptiques voient aussi dans cette évolution d’équipement un leurre pour justifier l’affolement du chronomètre. Le dopage n’est-il pas, en natation, aussi présent ? "Ce qui est sûr, c’est que l’argent, qui déplace les motivations de la pratique, ne va pas dans le sens d’une diminution des risques", note encore Richard Martinez.


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