L’ ‘Affaire Betancourt’ est un exemple hallucinant de la façon dont on peut travestir une réalité avec la complicité des médias qui n’enquêtent pas en profondeur, ainsi que cela s’est passé en France . (…) La France a également été bernée en 2003 lorsqu’elle a payé une rançon à des guerrilleros présumés qui en réalité n’étaient pas les bons destinataires. (…) [Ingrid Bétancourt] … a pensé qu’elle serait séquestrée un mois ou deux, et que cela l’aiderait dans son ascension vers la présidence. Jacques Thomet
A l’heure où notre champion national de la récupération et du tirage de couverture à soi s’apprête à parader sur les Champs-Elysées …
Avec à ses côtés, tout près d’un chef d’Etat dont les services ont multiplié les assassinats ou enlèvements de soldats, diplomates et journalistes français ou alliés, l’ex-otage des Farc Ingrid Bétancourt …
Retour, après d’autres coups de maitre avant elle (Chesnot, Malbrunot, Aubenas) sur ce véritable kidnapping (mais politico-médiatique et consentant cette fois) que représente, de la part de notre presse nationale, cette énième “entreprise de travestissement de la réalité”.
Où, comme le rappelle le journaliste Jacques Thomet, est présentée comme quasi-triomphe national la libération d’une otage libérée en fait non seulement par l’Armée de son propre pays (colombienne) mais CONTRE les gesticulations françaises.
Et où, pour tenter de maintenir l’illusion (ou par simple manque de travail d’investigation ?), on n’hésite pas à laisser ternir le triomphe réel d’une opération purement colombienne (baptisée, on ne peut plus judicieusement, “Mise en échec”!) en diffusant la désinformation des Farc sur une prétendue rançon alors qu’après s’être laissée embarquer dans sa propre histoire de (fausse ?) rançon, c’est la France qui préparait elle-même une rencontre entre ses propres émissaires et le mouvement terroriste …
Extraits :
[Sarkozy] … a été aussi mauvais qu’en leur temps Chirac et Villepin. Ils ont fait pression sur le gouvernement de Colombie comme s’il était responsable du drame de Betancourt et des autres otages (il ne faut pas oublier qu’il y a 3000 autres otages des guerrillas en Colombie). L’opinion publique a été très influencée par ces postures politiques et par une presse qui n’a jamais enquêté autant que nécessaire.
Les FARC posaient une série de conditions qu’aucun gouvernement ne pourrait accepter, comme l’octroi d’un territoire ou leur sortie de la liste des organisations terroristes. Les propositions de la France étaient scandaleuses: elle a expliqué à Uribe qu’il ne devait pas intervenir avec ses forces armées pour ne pas mettre en danger la vie de Betancourt, comme si la Colombie appartenait à la France, comme s’il s’agissait d’une République bananière. Le premier ministre François Fillon a offert aux guerrilleros des FARC, auteurs de crimes contre l’humanité, le statut de réfugiés politiques s’ils libéraient Betancourt. C’est incroyable, inimaginable et insupportable.
En fin de compte, après que la France avait accusé Uribe de ne rien faire, Bogotá l’a ridiculisée en libérant Ingrid au court d’une opération militaire conduite par un commando d’agents secrets, au cours de laquelle pas une seule goutte de sang n’a coulé. La France a jeté un rideau de fumée pour occulter le fait qu’elle se préparait à autoriser les médiateurs français et suisse, Noel Sáenz et Jean-Pierre Gontard, à rencontrer le nouveau chef de la guerrilla, Alfonso Cano.
‘Bogotá a ridiculisé la France en libérant Betancourt au cours d’une opération impeccable’
traduction d’un entretien avec Nueva Espana
Le journaliste français Jacques Thomet, responsable du bureau de l’Agence France Presse (AFP) à Bogotá entre 1999 et 2004 a suivi avec une attention toute particulière la libération de la sénatrice colombienne Ingrid Betancourt. Thomet a publié en 2006 ‘Ingrid Betancourt. Histoire de cœur ou raison d’Etat’, ouvrage dans lequel il soutient que la diplomatie française a fait prévaloir des intérêts personnels dans la gestion de cet enlèvement, ce qui a compromis les relations entre Paris et Bogotá. L’auteur, âgé de 61 ans et qui prend quelques jours de repos à Castrillón, affirme qu’il n’oubliera jamais le 4 juillet, jour de la libération de la franco-colombienne. Dans sa retraite asturienne, il actualise chaque jour son blog (http://jacquesthomet.unblog.fr), dans lequel il analyse l’affaire Betancourt.
Q : Comment avez-vous pris connaissance de la libération ?
R : J’étais dans un hôtel à Madrid, avec les participants d’un forum organisé par la FAES. Ma fille (dont le compagnon est journaliste) m’a appelé depuis le Sénégal pour me donner la nouvelle, et la folie a commencé. Le jour-même, nous avions eu un exposé sur la Colombie auquel devait participer le ministre colombien de la défense Juan Manuel Santos. La veille, on nous a annoncé qu’il annulait son déplacement pour raisons d’Etat. Nous nous sommes rendus compte que quelque chose allait se passer, mais jamais nous n’avons imaginé que ce serait la libération de quinze otages, parmi lesquels Betancourt.
Q : Votre livre s’est avéré une véritable bombe, et il redevient d’une parfaite actualité.
R : Le livre était politiquement incorrect parce que j’y explique que c’est le gouvernement français qui a converti Ingrid Betancourt en une espèce de joyau de la Couronne pour la guerrilla du fait des interventions permanentes du président Jacques Chirac, de son ministre Dominique de Villepin, et, maintenant, de Sarkozy. En 2002, lorsqu’elle a été enlevée, elle n’avait aucune chance d’être élue présidente (elle avait 0,3% d’intentions de vote). Mais la pression française a fait qu’Ingrid est devenue un joyau pour les FARC. Le livre a reçu un accueil favorable, bien que j’aie été parfois censuré dans les médias, particulièrement à la télévision française.
Q : Astrid Betancourt, sœur d’Ingrid, a dit qu’elle vous réclamerait des dommages et intérêts pour les ‘calomnies ‘ de votre livre. L’a-t-elle fait ?
R : Elle a effectivement dit cela, mais elle ne l’a pas fait, et elle ne le fera jamais. Le livre évoque quelques scandales, mais il y en a d’autres ; peut-être un jour apparaîtront-ils en pleine lumière.
Q : Betancourt était-elle une cible facile pour les FARC ce 23 février 2002, date de son enlèvement ?
R : Je suis en possession d’un rapport des services secrets colombiens qui démontre qu’elle a désobéi aux recommandations des forces de sécurité. Ce jour-là, elle voyageait avec sa directrice de campagne, Clara Rojas, et avec le photographe Alain Keler. Lorsqu’ils sont arrivés au premier point de contrôle, un guerrillero leur a dit de faire demi-tour et Ingrid n’a pas voulu, cela est prouvé. Elle a pensé qu’elle serait séquestrée un mois ou deux, et que cela l’aiderait dans son ascension vers la présidence. Keler, qui est un témoin-clé, affirme toujours que Betancourt s’est jetée consciemment dans la gueule du loup. A peine trois jours avant leur enlèvement, le président Andrés Pastrana avait mis fin à la cession aux FARC d’un territoire, qu’il leur avait accordé en 1998 ; un territoire démilitarisé, sans police, sans armée, sans justice. Le danger était maximal, aucun dialogue n’était possible, et Ingrid le savait.
Q : Que pensez-vous du rôle de Sarkozy ?
R : Il a été aussi mauvais qu’en leur temps Chirac et Villepin. Ils ont fait pression sur le gouvernement de Colombie comme s’il était responsable du drame de Betancourt et des autres otages (il ne faut pas oublier qu’il y a 3000 autres otages des guerrillas en Colombie). L’opinion publique a été très influencée par ces postures politiques et par une presse qui n’a jamais enquêté autant que nécessaire. En réalité, c’est bien la guerrilla qui a enlevé Ingrid, qui l’a maintenue en captivité six ans et qui a refusé toutes les propositions du président Uribe.
Q : Et il était impossible de payer le prix de ce ‘joyau’ ?
R : Les FARC posaient une série de conditions qu’aucun gouvernement ne pourrait accepter, comme l’octroi d’un territoire ou leur sortie de la liste des organisations terroristes. Les propositions de la France étaient scandaleuses: elle a expliqué à Uribe qu’il ne devait pas intervenir avec ses forces armées pour ne pas mettre en danger la vie de Betancourt, comme si la Colombie appartenait à la France, comme s’il s’agissait d’une République bananière. Le premier ministre François Fillon a offert aux guerrilleros des FARC, auteurs de crimes contre l’humanité, le statut de réfugiés politiques s’ils libéraient Betancourt. C’est incroyable, inimaginable et insupportable.
Q : Et la libération est arrivée ?
R : En fin de compte, après que la France avait accusé Uribe de ne rien faire, Bogotá l’a ridiculisée en libérant Ingrid au court d’une opération militaire conduite par un commando d’agents secrets, au cours de laquelle pas une seule goutte de sang n’a coulé. La France a jeté un rideau de fumée pour occulter le fait qu’elle se préparait à autoriser les médiateurs français et suisse, Noel Sáenz et Jean-Pierre Gontard, à rencontrer le nouveau chef de la guerrilla, Alfonso Cano. Nous verrons bien si la France consacre autant de temps à la libération des milliers d’otages qui demeurent qu’elle en a consacré à celle d’une seule d’entre eux. Puisse-t-il en être ainsi.
Q : Un commentaire sur Villepin ?
R : Il a déjeuné avec Ingrid lundi. Il a été son professeur à Sciences Po et il était très ami avec elle.
Q : Ami jusqu’à quel point ?
R : Un ami très spécial. Il a abordé cette affaire sur un mode affectif et sentimental. Il y a eu un conflit d’intérêts.
Q : Se trouve-t-on face à la fin des FARC?
R : Elles sont pratiquement défaites. Le 1er janvier Raúl Reyes a été tué. Dans son campement ont été découverts trois ordinateurs, des disques durs externes et des clés USB qui contiennent 38 000 fichiers, essentiellement des courriels. L’un de ces courriels démontre que la France a également été bernée en 2003 lorsqu’elle a payé une rançon à des guerrilleros présumés qui en réalité n’étaient pas les bons destinataires. En mars, Iván Ríos et Manuel Marulanda sont tombés. La seule femme chef de la guerrilla s’est rendue en mai. Le nouveau numéro un, Alfonso Cano, est harcelé depuis avril par l’Armée. Iván Márquez et Rodrigo Granda se cachent au Venezuela. Où se trouve l’Etat-major? Il est soit mort, soit porté disparu, soit au Venezuela.
Q : Uribe bat des records de popularité. Se représentera-t-il ?
R : Je crois qu’aucun président élu démocratiquement, pas même de Gaulle en France, n’a atteint de tels niveaux de popularité (la dernière enquête lui donne pratiquement 93%). Cela doit être une tentation pour lui de solliciter une nouvelle réélection. Je crois qu’Uribe doit entrer dans l’histoire après deux mandats consécutifs. Il y a de jeunes hommes et femmes politiques très capables pour continuer à gérer le pays et à mettre en œuvre le plan de sécurité qu’il a lancé.
Q : Betancourt sera-t-elle candidate à la présidence ?
R : Pour cela, encore faudrait-il qu’elle soit en Colombie. Pourquoi vit-elle en France au lieu de vivre en Colombie, le pays qui l’a sauvée, où elle pourrait aider à la libération des otages et de ses compagnons de captivité ? Elle a annoncé qu’elle ne participerait pas à la marche pour la libération des otages qui aura lieu le 20. En revanche, elle participera à la Fête nationale française le 14 juillet à Paris. La France n’a pas même participé à sa libération. Je ne la vois pas candidate. Elle-même a dit qu’elle ne pensait pas se présenter.
Q : Définissez l’ ‘Affaire Betancourt’
R : L’ ‘Affaire Betancourt’ est un exemple hallucinant de la façon dont on peut travestir une réalité avec la complicité des médias qui n’enquêtent pas en profondeur, ainsi que cela s’est passé en France.
L’ ‘Affaire Betancourt’ est un exemple hallucinant de la façon dont on peut travestir une réalité avec la complicité des médias qui n’enquêtent pas en profondeur, ainsi que cela s’est passé en France . (…) La France a également été bernée en 2003 lorsqu’elle a payé une rançon à des guerrilleros présumés qui en réalité n’étaient pas les bons destinataires. (…) [Ingrid Bétancourt] … a pensé qu’elle serait séquestrée un mois ou deux, et que cela l’aiderait dans son ascension vers la présidence. Jacques Thomet
13 juillet, 2008 à 4:16 |
Très interessant. Et très difficile a dire. On doit espèrer un peu, parce que (mon opinion) on va voir qu’est-ce que Bétancourt veut, specialement sur la presidence colombienne: va-t-elle se présenter à nouveau?
Off-topic: je crois que tu as écrit dans le passé sur le sujet des esclaves dans l’Islam. Cet article est véritablement important.
15 juillet, 2008 à 9:25 |
Je parlais bien sûr du kidnapping politico-médiatique de sa libération par la France qui, s’il a probablement contribué à prolonger son martyre, a de toute évidence largement contribué à la popularité internationale de quelqu’un qui était au départ, si je me souviens bien, à moins de 2% dans les sondages de son propre pays – mais à quel prix!!!
Sinon, merci pour le lien sur les eros centers islamiques de Dubai, que j’ai pas encore eu le temps de lire, mais qui bien sûr m’intéresse …
31 août, 2008 à 11:47 |
[...] confort d’une autre ambassade (du côté cette fois de Costa Rica) pour la chère ex-moitié de notre Sainte Ingrid nationale dont on se souvient avec Jacques Thomet du dénigremement aussi zélé que systématique contre la [...]