Afrique: Après la démocratie-Potemkine, la démocratie-Canada dry! (Behind Africa’s spam democracies, a new era of plain old dictatorships)

Ça a la couleur de l’alcool, le goût de l’alcool… mais ce n’est pas de l’alcool. Publicité Canada dry

Ce n’est pas raisonnable de continuer de se réunir à huit pour régler les grandes questions du monde, en oubliant la Chine – un milliard 300 millions d’habitants –, en n’invitant pas l’Inde – un milliard d’habitants –, en n’ayant aucun pays arabe, aucun pays africain, et en n’ayant aucun pays de l’Amérique latine. Ce n’est pas raisonnable, ce n’est pas juste. Le monde est universel, le monde est multipolaire. Nicolas Sarkozy

Pékin découvre les vicissitudes du statut de grande puissance. Malgré l’invocation de son passé anticolonialiste, il n’a pas de ticket gratuit en Afrique. Sa conception de la non-ingérence, qui lui permet de justifier la vente d’armes au Zimbabwe alors que ce pays est au bord de l’explosion, ne convainc que les thuriféraires des régimes autoritaires. En empêchant le déchargement de ces armes, les syndicalistes et militants sud-africains ont aussi démontré qu’il existait une troisième voie entre l’exploitation à des fins dictatoriales du nationalisme africain et le détournement du discours des droits de l’homme par les néopaternalistes occidentaux. Jean-Paul Marthoz (Le Soir)

L’Afrique centrale est le symbole de cette Afrique négative. Elle piétine, continue à sombrer dans ses forêts infestées de “dinosaures autocrates” qui s’accrochent au pouvoir comme des lions à la carcasse de leur proie. Sur les six chefs d’Etat de cette région, quatre ont pris le pouvoir par les armes. Les deux autres, le Camerounais Biya et le Gabonais Bongo, ont succédé à des “pères de l’indépendance”. Leur moyenne d’âge est d’environ 67 ans. La durée moyenne de leur règne est de vingt-trois ans, la plus élevée de toutes les régions du monde. C’est parmi eux que se trouve le plus ancien président de la terre, Omar Bongo, au pouvoir depuis… quarante et un ans ! Leurs populations sont les plus misérables de la planète. Tous sont les piliers de la triste Françafrique et soutiennent leur propre recolonisation. Pourtant, la nuit africaine s’éclaire de quelques torches. A l’ouest, des pays comme le Bénin, le Mali ou le Ghana dessinent des lueurs d’espoir. Au sud, aussi, excepté le Zimbabwe, tous les pays de cette partie du continent réalisent depuis une dizaine d’années d’exemplaires transitions vers la liberté. Ces nations symbolisent “l’autre Afrique”. Bienvenu Gouem Gouem (Le Messager, journal camerounais)

Plus lourdement qu’aux portes de l’espace Schengen, plus discrètement aussi, les défis de l’immigration se jouent, souvent dans la violence, aux frontières internes de l’Afrique. Cette réalité met à mal les beaux discours sur l’unité africaine, secoue l’idéal panafricaniste et relativise les critiques sur la gestion occidentale de l’immigration. Elle vient d’être illustrée par les violences xénophobes qui ont ensanglanté l’Afrique du Sud. (…) A l’autre extrémité du continent, la Libye de Kadhafi est passée maîtresse dans l’art d’instrumentaliser l’afflux d’immigrés (20 % de la population contre 8 % en France), qui tiennent des secteurs entiers de l’économie. Des rafles de grande ampleur sont organisées régulièrement, comme en janvier, suivies d’expulsions massives vers le sud avec le soutien financier de l’UE. Depuis les émeutes racistes de 2000 – une centaine de morts -, les Noirs servent de boucs émissaires aux difficultés économiques. Philippe Bernard (Le Monde)

Après la démocratie-Potemkine,… la démocratie-Canada dry!

Démocraties de façade, élections truquées, “tyrannies multipartites”, régime de parti unique assumé ou de fait (Afrique du sud comprise), constitutions “tropicalisées”, récupération éhontée, par les pires despotes à la Kadhafi, du panafricanisme ou de la lutte anticolonialiste et anti-apartheid …

“Informalisation” des rapports socio-économiques, “désinstitutionnalisation” de l’Etat réduit à la pure fonction d’instrument d’enrichissement personnel pour quelques familles, clans, ethnies ou vagues millénarismes religieux, soutien indéfectible, aux régimes les plus corrompus et aux satrapes les plus tordus, de pays comme la France ou la Chine

Alors qu’avec l’ouverture du sommet du G8 au Japon, notre Chirak III national (qui s’apprête à recevoir le munichois Obambi et à prendre sa place auprès des massacreurs de Tienanmen pour les Jeux de Pékin) nous ressort le coup du “monde multipolaire” …

Le bilan des 48 Etats de l’Afrique subsaharienne cinq décennies après les indépendances n’est, on le voit et comme viennent de le confirmer la toute récente pantalonnade des élections du Zimbabwe, guère encourageant (sans parler bien sûr du Monde arabo-musulman ou même … de la Russie de Poutine!).

Et ce malgré les 11 pays considérés comme “libres” par Freedom House ou le récent refus des dockers sud-africains de décharger le “bateau de la honte” chargé d’armes chinoises pour le Zimbabwe.

Mais surtout, comme le rappelle l’historien camerounais de Johannesburg, Achille Mbembe, avec l’émergence, révélée encore tout récemment par les ratonnades xénophobes d’Afrique du sud, de la violence sans projet d’une sorte de “lumpen radicalisme” portés par des enfants soldats ou des sans-travail des bidonvilles.

Et, après les démocraties-Potemkine à l’iranienne ou à la chinoise et à coup de “tripatouillages constitutionnels”, ces sortes de tyrannies mutlipartites, comme s’en inquiète l’archéologue Bienvenu Gouem Gouem, qui pour maintenir l’afflux des subventions occidentales (avec comme dernier prétexte en date les largement auto-infligées “émeutes de la faim”), permettent aux régimes locaux de mettre en scène une véritable démocratie factice derrière laquelle des présidents à vie consolident leur pouvoir ou préparent l’installation de leurs dynasties …

“Si les Africains veulent la démocratie, c’est à eux d’en payer le prix”
Professeur à l’université de Johannesburg, Achille Mbembe est l’un des intellectuels les plus en vue de l’Afrique francophone. Pour cet essayiste camerounais, les avancées de la démocratie restent fragiles ou illusoires.
Courrier international
27 juin 2008

COURRIER INTERNATIONAL The Wall Street Journal vient de consacrer une grande enquête aux progrès de la démocratie en Afrique. Est-ce une réalité ?
ACHILLE MBEMBE Le paysage est contrasté: restauration autoritaire ici, multipartisme administratif là, maigres avancées, au demeurant réversibles, ailleurs… Dans la plupart des cas, les Africains n’ont toujours pas le droit de choisir librement leurs dirigeants. Trop de pays sont à la merci de despotes dont l’objectif est de rester au pouvoir à vie. Du coup, la plupart des élections sont truquées. On sacrifie aux aspects procéduraux les plus élémentaires de la concurrence, mais on garde le contrôle sur les principaux leviers de la bureaucratie, de l’économie, et surtout de l’armée. La possibilité de renverser le gouvernement par la voie des urnes n’existant pratiquement pas, seuls l’assassinat, la rébellion ou le soulèvement peuvent contredire le principe de la continuation indéfinie au pouvoir. Globalement, les choses sont donc plutôt bloquées – y compris en Afrique du Sud, où, le système électoral aidant, on peut dire que le pays vit de facto sous un régime de parti unique.
Quatre tendances lourdes me frappent. La première est l’absence de réelle démocratisation qui constituerait une alternative au modèle prédateur postcolonial. La deuxième est le recul de toute perspective de révolution sociale radicale. La troisième est la sénilité croissante des pouvoirs. Et la quatrième, l’enkystement que l’on voit à l’œuvre, y compris là où une certaine alternance a eu lieu. A cela s’ajoute une autre tendance : l’émergence d’une sorte de “lumpen radicalisme”, une violence sans projet politique alternatif, portée par les “cadets sociaux” et dont l’enfant soldat et le sans-travail des bidonvilles sont les symboles tragiques.
Il faut craindre que cette violence sans projet ne se généralise. Elle provoquerait en retour le raidissement d’un Etat qui, bien qu’illégitime, bénéficie du soutien d’une classe qui en a fait l’instrument de son enrichissement personnel. Quitte à détruire l’Etat, l’économie et les institutions, cette classe est prête à tout pour conserver le pouvoir, la politique n’étant à ses yeux qu’une manière de conduire la guerre civile par d’autres moyens. La réflexion devrait donc, à mon avis, porter sur ces tendances lourdes, qui sont nourries par les structures historiques de la violence et de la prédation que favorisent les politiques néolibérales.

Quels sont les obstacles à la démocratie ?
Il y a certes un désir manifeste de liberté et de bien-être. Mais ce désir peine à trouver un langage, des pratiques effectives, et surtout une traduction dans une culture politique neuve où le pouvoir n’est pas un jeu à somme nulle. Les obstacles sont donc nombreux. D’abord une certaine économie politique. Ensuite un certain imaginaire du pouvoir et de la vie. Limitons-nous aux facteurs relevant de l’économie en mentionnant, d’entrée de jeu, la brutalité des contraintes économiques dont les pays africains ont fait l’expérience au cours du dernier quart du XXe siècle et leur incapacité à sortir du cycle de l’extraction et de la prédation.
A cette donnée fondamentale s’ajoute l’événement qu’aura été la grande diffraction sociale qui a commencé au milieu des années 1980 et qui a conduit à peu près partout à une “informalisation” des rapports sociaux et économiques, à une fragmentation sans précédent du champ des règles et des normes et à un processus de désinstitutionnalisation qui n’a pas épargné l’Etat lui-même. A son tour, cette diffraction a provoqué un mouvement de défection de la part de nombreux acteurs sociaux, ouvrant dès lors la voie à de nouvelles formes de lutte sociale centrées sur l’accès aux ressources. Aujourd’hui, le bidonville est devenu le lieu névralgique de ces formes d’affrontements sociaux et politiques qui combinent des éléments de la lutte des classes, de la lutte des races et des ethnies, et des millénarismes religieux.
Pour le reste, la faiblesse des oppositions est connue. Pouvoir et opposition opèrent en fonction d’un temps court marqué par l’improvisation, les arrangements ponctuels et informels, les compromis et compromissions divers, les impératifs de conquête immédiate du pouvoir ou la nécessité de le conserver à tout prix. Les alliances se nouent et se dénouent constamment. Mais, surtout, l’imaginaire du pouvoir ne s’est guère transformé. L’imaginaire structurant de la politique en Afrique reste celui de la guerre civile permanente.

Quelle est l’attitude de la France face à la démocratisation ?
Elle l’accepte seulement du bout des lèvres. Dans son pré carré, elle s’y oppose avec ténacité depuis 1960. La France est connue pour prodiguer un soutien indéfectible aux régimes les plus corrompus du continent et aux satrapes les plus tordus. Il faut souhaiter qu’elle se désengage véritablement du continent. Les autres puissances ne s’opposent pas autant à la démocratisation. Cynisme et hypocrisie suffisent largement – encore que de nombreuses institutions privées américaines apportent une aide multiforme à la consolidation de la société civile. Cela dit, si les Africains veulent la démocratie, c’est à eux d’en payer le prix. Personne ne le fera à leur place. Ils ne l’obtiendront pas non plus à crédit.

L’Afrique du Sud défend-elle avec assez d’ardeur la démocratie, notamment au Zimbabwe ?
Ce pays n’est pas responsable de la crise zimbabwéenne. Les responsables, ce sont les Zimbabwéens et, dans une certaine mesure, leur ancien maître colonial, le Royaume-Uni. L’Afrique du Sud ne peut pas à elle seule promouvoir la démocratie en Afrique. Elle n’en a ni la volonté ni les moyens. Du reste, elle doit d’abord l’approfondir chez elle avant de penser à la promouvoir chez d’autres.

Quel rôle peuvent jouer les sociétés civiles africaines dans la démocratisation ?
Leur rôle est crucial, là où elles existent – ce qui n’est pas le cas partout.

Les pays qui possèdent d’importantes ressources en matières premières – notamment en pétrole – sont-ils condamnés à rester à la traîne de la démocratisation ?
Oui, tant que la logique de l’extraction et de la prédation qui caractérise l’économie politique des matières premières en Afrique n’est pas brisée.

Les grandes puissances font-elles tout leur possible pour empêcher cette démocratisation ?
La France, oui. Elle est un vrai facteur de nuisance, et il faut souhaiter qu’elle se désengage véritablement du continent. Les autres pays (les États-Unis notamment) ne s’y opposent peut-être pas activement. Cynisme et hypocrisie suffisent largement. Encore que de nombreuses institutions privées américaines apportent une aide multiforme à la consolidation de la société civile. Cela dit, si les Africains veulent la démocratie, c’est à eux d’en payer le prix. Personne ne le paiera à leur place. Ils ne l’obtiendront pas non plus à crédit.

Propos recueillis par Pierre Cherruau

Achille Mbembe
Historien formé à la Sorbonne, né en 1957, il enseigne à l’université de Witwatersrand de Johannesburg. C’est l’un des intellectuels les plus influents d’Afrique francophone. Ses travaux portent notamment sur l’histoire de l’Afrique, les sciences sociales. Il fut l’un des premiers intellectuels à réagir au discours de Dakar de Sarkozy dans un article “Sarko, Hegel et les nègres” publié dans Le Messager, un quotidien camerounais (CI n° 878, du 30 août 2007).

Voir aussi:

Tripatouillages des constitutions
Vers une nouvelle ère de dictatures en Afrique?
Bienvenu Gouem Gouem*
Le Messager
Le 30-05-2008

Le président Paul Biya entend donc probablement rester au pouvoir jusqu’à sa mort! En tout cas, depuis le 10 avril 2008, notre pays est entré dans un fort lugubre répertoire continental, celui des “Etats-tailleurs-constitutionnels”. Pourtant, la défunte loi fondamentale n’a même pas été appliquée en entier, le Sénat et la Cours des comptes restant toujours inexistantes… Une “Nègrerie politique” de plus, pour un pays déjà tristement réputé sur le plan international. Pauvre Afrique, ridicule Cameroun! Après la période de despotisme post-indépendante (1960-1990), la petite lumière démocratique après le sommet de La Baule (1990-2000), tout porte à croire aujourd’hui que nous sommes en train de sombrer dans un autre cycle obscur : la tyrannie multipartiste. Le continent qui enfanta l’Homme, serait-il condamné à jamais dans le sous-développement des présidents à vie?

Cinquante ans d’indépendance, un siècle de recul
Voici une dizaine d’années que l’on assiste ici et là, à ces réformes constitutionnelles d’un genre “tropicalisé”, en Afrique noire, comme en Afrique Blanche: Burkina Faso, 2000; Tunisie et Guinée Conakry, 2002; Togo et Gabon, 2003; Tchad et Ouganda, 2005. Le Cameroun est le dernier en date, l’Algérie pourrait être le prochain… Les dirigeants de ces Etats sont au pouvoir depuis une vingtaine d’années, très souvent par un coup d’Etat (B. Compaoré, L. Conté, I. Deby, Y. Muséveni), ou une succession non démocratique (O. Bongo, Ben Ali, P. Biya, F. Gnassingbé). Singularités pour le Cameroun, dans ce catalogue: Paul Biya en est le doyen d’âge; mais, surtout, c’est le seul pays où cette falsification constitutionnelle s’accompagne d’une violente répression (fermeture de radios privées, interdictions de manifester, intimidations de journalistes, etc.), d’arrestations arbitraires (Joe La conscience, Lapiro de Mbanga, etc.), et d’innombrables tueries. D’une dictature unipartiste au lendemain de l’indépendance, à une autocratie pluripartiste, voilà le grand bond à reculons que nous sommes en train de réaliser!
Comment comprendre qu’à l’heure où le reste du monde s’embarque dans la caravane du progrès, conquiert l’espace après le temps, nos dirigeants en soient encore à rêver d’éternité et de démiurgie à la tête de micro-Etats, dans un continent qui, sous leur règne, demeure le siège de toutes sortes de misères humaines? Cinq décennies après les indépendances, le simple paludisme, maladie qui a existé pourtant aussi sur tous les autres continents, n’a pas pu être éradiqué; les paysans continuent à cultiver avec la daba, alors qu’ailleurs l’on est passé depuis le siècle dernier aux tracteurs; les populations n’ont pas pu connaître le bien-être, alors que plus de la moitié du reste de l’humanité (naguère considéré aussi comme pauvre) accède progressivement au statut de classe moyenne. Non! Le problème ici n’est pas seulement la démocratie ou l’alternance : l’exemple de la chine, aujourd’hui troisième rang mondial économique, mais qui avait quasiment le même niveau de développement que bon nombre de pays africains en 1960, montre bien que dictature peut aussi rimer avec développement…

Paul Biya doit prendre sa retraite

Contrairement à ce qu’on pense souvent, même dans l’Afrique ancestrale (pré islamique et pré-européenne) le chef savait prendre repos. Il arrivait même qu’il ait le devoir constitutionnel de s’empoisonner quand il avait failli…
Le successeur constitutionnel d’Ahidjo devrait quitter le pouvoir en 2011, pour au moins trois raisons.
(a) Paul Biya a pris de l’âge. Son pouvoir aussi. Aucun Homme sur terre, fut-il un génie, ne peut normalement gouverner un pays pendant un quart de siècle. Le président Biya a atteint le maximum de son rendement. Il a donné tout ce qu’il pouvait offrir. Il n’a plus rien à cracher. Si, en trois décennies, il n’a pas pu apporter le bien être à son peuple, alors qu’il était plus jeune et plus “frais”, ce n’est pas en sept ans de plus qu’il le ferra, maintenant qu’il est fatigué. A-t-on déjà vu Homme, soudain, plus “ambitieux” à son vieil âge qu’à sa jeunesse? Ceux qui avancent bonassement qu’il est seul apte à “tenir” le pays d’Ossendé Afana, Achille Mbembè, Jacques Bonjawo ou Mongo Beti, insultent gravement l’intelligence des 20 millions de Camerounais (notre président ignore même le nombre de têtes qu’il dirige, malgré un recensement en…2005!). Mais c’est aussi un des dangers de la longévité au pouvoir en Afrique: le peuple finit par le confondre naïvement à celui qui le tient.
(b) Paul Biya a un bilan négatif. “Renouveau-galère-misère”? Depuis l’indépendance en tout cas, jamais Camerounais n’a été aussi misérable que durant les années Biya. En vingt cinq ans, notre pays est passé de Pays moyennement avancé (PMA) dans les années 1980, à Pays Pauvre Très Endetté (PPTE) en 2006. Tous domaines considérés, le pays affiche fiasco : importateurs de denrées alimentaires à hauteur de 15% seulement au début des années 1980, aujourd’hui de plus de 45%; salaires des fonctionnaires, triplement charcutés; carburant, aussi cher que dans les pays qui n’en produisent pas; physionomie de Douala et Yaoundé, quasiment inchangée, Capitales-bidonvilles-miséreux-poussiéreux-boueux; Camair, krach; électricité, clignotante, demeure un luxe. Même l’orchestre national s’est tu. Presque toutes les structures de recherches sont mortes. En 1982, l’étudiant camerounais, boursier, trouvait un emploi après ses études; depuis 1992, il se prostitue, mendie ou se “débrouille” pour survivre et, au bout du rouleau, devient taximan, fripier, ou retourne cultiver la terre. Aucun stade n’a été bâti. Des ambassadeurs ont été abandonnés à l’étranger, parfois pendant plus de vingt ans; certaines de nos missions étrangères restent mêmes, longtemps, honteusement, gouvernées par des fantômes… “Renouveau” semble être synonyme d’improvisations, et de… tripatouillages de toutes sortes. Le pays étouffe et implose. Tout le monde rêve d’en partir.
(c) Paul Biya est politiquement obsolète.
Normal. Moulé dans le système despotique des années 1960, notre président est en déphasage avec le temps, ce temps qui n’est plus son temps politique. Les réflexes pavloviens dictatoriaux lui seront à jamais inséparables. Illustration: lendemains des émeutes de la faim en Afrique. Au Sénégal, le président Wade, visionnaire, s’adressant à son peuple: ” […] Il nous faut augmenter notre production de riz. Dans six ans, nous devons pouvoir produire localement les 600.000 tonnes que nous achetons à l’extérieur […]“. Paul Biya, menaçant: “[…] Tous les moyens légaux dont dispose le Gouvernement seront mis en œuvre pour que force reste à la loi!” Et l’on vit ces tanks et ces chars se dresser contre des faméliques…! Bien que de la même génération d’hommes, ils ne sont pas de la même fleur politique. Ecaillé par le temps, claquemuré dans son palais de marbre qu’il ne quitte (toujours à vive allure) que pour son Mvomeka’a natal ou ses multiples “courts-longs séjours” européens, Paul Biya est totalement coupé de la réalité du pays. Gagné par l’autisme et l’aveuglement autocratique, entouré que de courtisans (”pauvres gens enrichis par la mendicité”, confer le chanteur A. Chamfort), notre président reste convaincu que celui-ci sombrerait dans le chaos sans lui. Il réduit le peuple aux militants de son parti, les motions de soutien de ses flatteurs à sa popularité, les manifestations contre la faim à des manipulations “d’apprentis sorciers” qui lorgnent son palais.

Ensemble, pensons à demain!
L’Afrique a besoin d’Homme neufs, visionnaires, capables de conduire sa renaissance politique, culturelle, économique, sociale et scientifique; et à même de débarrasser le continent du cancer du néo-colonialisme. Mais en particulier le Cameroun, comme toute l’Afrique centrale, a besoin d’une nouvelle herbe politique. Au plus tôt. Quand un jour nouveau se lèvera sur notre pays, au lendemain de la longue nuit du “Renouveau”, le bilan risque d’être similaire à celui de 25 ans de guerre. Le mal est très profond. Un “Epervier”, plutôt “bouc-émissaire ” (dont le seul mérite est de mettre, enfin, à jour les mécanismes de fonctionnement du système Biya depuis 1/4 de siècle, et qui ont conduit le pays à la banqueroute) ne pourra nettoyer la basse cour du “Renouveau”. Cet oiseau, comme le décrivait le poète français Charles Baudelaire, ses seules ailes de géants l’empêchent déjà de voler. Comment pourrait-il emporter la volumineuse “ferme du Renouveau”?
Qui, dans ce régime, peut prétendre aujourd’hui ne s’être pas servi dans le denier public, en commençant par… l’ “Epervier” lui-même? Peut-on tenter un jour un audit de la gestion de la manne pétrolière (du pays 7e producteur africain), managée directement par la Présidence? Point de haine contre Biya et ses partisans ni d’opposition. Ces écrits sont des cris! Tous les-vingt-à-cinquante-ans (soit la majorité des Camerounais), quels que soient leurs bords politiques ou tribaux, se doivent de se révolter contre la dictature mystico-gérontocratique et néo-colonialiste en laquelle s’est transmué le “Renouveau”. Dans une dizaine d’années, Paul Biya et ses ténors seront peut-être “garés”. C’est une loi naturelle que nul ne peut tripatouiller. C’est donc à nous autres (et/ou à nos rejetons) qu’il reviendra de réparer les dégâts accumulés. Il en faudra tellement du temps, que nous risqueront d’y passer tout notre temps à nous… ! Que les thuriféraires et glossateurs de ce régime se souviennent tout de même que “[…] Le 6 novembre 82, comme l’écrivait J.M Watonsi, ex journaliste de la CRTV aujourd’hui aux USA, de passage dans son pays natal en janvier 2008, c’était un beau rêve […]” pour tous les Camerounais ! Comme lui, vingt cinq ans après, “on a la vague impression en regardant autour de soi, qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du Cameroun […]“. L’arrivée de Biya au pouvoir suscita tellement de l’espoir, que même les opposants les plus caciques, tel Mongo Beti, ne résistèrent pas à retourner au pays…
Quand on observe ces honteux tripatouillages constitutionnels, après les sinistres assassinats de nos héros nationalistes, les terribles dictatures des lendemains des indépendances, l’affreux pillage-braderie de nos richesses, etc., on a envie de se demander si réellement l’Afrique n’est pas maudite! Pourquoi devons-nous toujours recommencer les mêmes combats, même ceux que nous croyions déjà gagnés? On se remet involontairement à ruminer toute cette littérature pessimiste qui, depuis les années 1960, tente de diagnostiquer le mal de cette mystérieuse Afrique, qui s’enfonce chaque jour davantage dans la misère et menace de n’en plus sortir; cette Afrique mal partie (R. Dumont, 1962), malade d’elle-même (Tidiane Diakite, 1986), refuse le développement (A. Kabou, 1991), va mourir (Kä Mana, 1991), etc.
Vue pourtant globalement, la nuit africaine s’éclaire de quelques torches. A l’Ouest, des pays tels que le Benin, le Mali ou le Ghana, dessinent des lueurs d’espoirs. Au sud aussi, excepté le cas très isolé du Zimbabwe, tous les pays de cette partie du continent, sous l’impulsion de l’icône Mandela, réalisent, depuis une dizaine d’années, d’exemplaires transitions vers la liberté. Ces nations symbolisent “l’autre Afrique”.
L’Afrique centrale, par contre, piétine. Elle continue à sombrer dans ses forêts noires infestées de ces “dinosaures autocrates”, qui s’accrochent au pouvoir comme des lions à leurs carcasses. Sur les six chefs d’Etats de cette région, quatre prirent le pouvoir par les armes (Deby, Bozizé, Sassou et Obiang Nguéma). Les deux autres, Biya et Bongo, succédèrent aux “pères des indépendances”. Leur moyenne d’âge est d’environ 67 ans. La durée moyenne de leur règne est de 23 ans, soient la plus élevée de toutes les régions du monde. C’est parmi eux que se trouve le plus ancien Président de la terre, Omar Bongo Ondimba, au pouvoir depuis… 41 ans! Situation de leurs populations: des plus misérables de la planète. Tous sont les piliers de la triste Françafrique, où ils se battent pour leur recolonisation. L’Afrique centrale est le symbole de cette Afrique négative, la flétrissure continentale politique même.
L’Histoire politique du Cameroun, elle, retiendra, pour toujours, que c’est un certain Grégoire Owona et une certaine Françoise Foning qui, les premiers, lancèrent en l’an 2004, l’idée d’une momification au pouvoir du deuxième président du Cameroun; que cette idée fut “motionnée” pour la première fois par les militants du Rdpc de la Lekié, un certain 8 novembre 2007, puis soutenue par des zélés de tous poils; pour être validée par les députés –connus- du RDPC (sauf un seul, Ayah Paul Abine), un 10 avril 2008… Demain, bientôt, j’en suis sûr, le coq marquant la fin du “Renouveau” n’aura pas barytonné trois petites fois…
Oui !… Des lampes surgissent du noir continental, dis-je. Soupçonné de quitter volontairement la tête de l’Union Africaine pour vouloir se re-présenter à la présidence malienne en 2012, Alpha Omar Konaré (qui laissa déjà le pouvoir dans son pays au bout des deux mandats que lui imposaient la Constitution), répondait sagement il y a peu: “On ne peut pas faire son temps et celui de ses petits enfants”. L’homme n’a pourtant que soixante deux ans. De treize moissons le cadet de Biya… Allégorie forte: l’Afrique n’est pas maudite, n’est pas condamnée, n’est pas… le Cameroun.

*Doctorant en Archéologie africaine,
Belgique. E-mail: veldagouem@yahoo.fr

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