Bilan Mai 68: Ce Bourdieu-là ne nous manque pas (Enough not despairing Billancourt already!)

Ne pas désespérer Billancourt (Sartre)Je me suis construit (…) contre tout ce que représentait pour moi l’entreprise sartrienne (…) tout ce qui a fait de lui non seulement "l’intellectuel total", mais l’intellectuel idéal, la figure exemplaire de l’intellectuel, et en particulier sa contribution sans équivalent à la mythologie de l’intellectuel libre. Pierre Bourdieu
Il ne manque pas, parmi nous, de gens à qui ce Bourdieu-là ne manque pas (…) Des gens qui n’ont pas la mémoire courte – ou l’inculture profonde – au point d’avoir oublié que « la pensée au service de l’espace public », ça a donné, entre autres, l’aveuglement stupide de Sartre et de Beauvoir – parangons de l’« intellectuel engagé » – envers l’horreur des camps, nazis ou soviétiques. (…) De cet esprit-là, auquel le grand sociologue que fut, un temps, Pierre Bourdieu, a malheureusement ouvert un boulevard, nous sommes aujourd’hui saturés. Nathalie Heinich

Confirmation que, six ans après sa disparition et en ce 40e anniversaire de Mai 68, la dernière de nos figures sartriennes continue à diviser et échauffer les esprits …

Cette intervention de l’une de ses anciennes collaboratrices, Natalie Heinich, en réponse à l’un des chiens de garde de Pierre Bourdieu dans le Monde en février dernier …

Sur cette "surenchère de radicalité" et les dérives postmodernes auxquelles "a ouvert un boulevard" celui qui s’était justement construit contre le mode sartrien d’occupation de la scène intellectuelle et publique …

Ce Bourdieu-là ne nous manque pas
Nathalie Heinich
Le Monde du 22.02.08

Dans Le Monde des livres du 8 février 2008, l’auteur d’un livre récent sur Bourdieu et le monde intellectuel, Geoffroy de Lagasnerie, nous offre son opinion sur le sujet de son propre ouvrage, en nous expliquant « Pourquoi Bourdieu nous manque ». Faute d’indication précise sur le référent de ce « nous » (est-ce lui-même, en pluriel de majesté, ou bien vise-t-il un peu plus large ?), je fais l’hypothèse que sa déploration est censée « nous » (lecteurs) concerner, et je me permets d’objecter : qu’il parle pour lui. Car il ne manque pas, parmi nous, de gens à qui ce Bourdieu-là ne manque pas : le Bourdieu qu’invoquent ceux, si nombreux aujourd’hui, qui se réclament de sa pensée pour surenchérir dans la radicalité, tentant de cumuler la posture du chien de garde avec celle du mouton.

Or il existe encore des gens qui n’ont pas besoin de maître pour penser. Des gens qui, par exemple, ne prennent pas pour l’avant-garde du savoir les lieux communs « postmodernes » à la Judith Butler (la différence des sexes est une vilaine chose dont il faut se débarrasser, car « socialement construite » et pas « naturelle », etc.) que nous renvoient comme des caricatures les gourous des campus américains après les avoir empruntés, avec vingt ans de retard, aux philosophes français des années 1960. Des gens qui n’ont pas le sentiment que la pensée se soit arrêtée à Derrida, Deleuze et Foucault (sans oublier Bourdieu, qui risquerait de nous manquer !), et qui ne la réduisent pas à la seule production philosophique, et à sa frange la plus grand public, car ils savent, eux, que les sciences humaines et sociales ont produit dans la dernière génération des travaux considérables, même s’ils n’offrent que du savoir et pas des arguments pour prophètes au petit pied. Des gens qui ne confondent pas le « vide » de la production intellectuelle avec les lacunes de leur propre inculture et ne mettent pas dans le même panier des penseurs aussi diamétralement opposés que Gauchet et Badiou. Des gens qui ont connu « l’esprit des années 1960 et 1970 » et n’ont aucune envie d’y revenir, non parce qu’ils seraient devenus d’horribles réactionnaires anti-soixante-huitards, mais parce qu’ils ont appris qu’être progressiste, ce n’est pas se raccrocher à un passé mythifié. Des gens qui n’ont pas peur de se faire traiter de « néoréactionnaires » parce qu’ils savent et disent que l’humain ne peut pas vivre sans vivre dans un monde commun, et que ce monde commun est aussi difficile à construire, et à maintenir, qu’il est facile à démolir. Des gens qui se demandent comment on peut bien affirmer sans rire que la gauche radicale en France serait foncièrement « hostile à Bourdieu », alors qu’elle est totalement imprégnée de sa pensée, réduite à des slogans qu’on brandit comme naguère les écrits du président Mao. Des gens qui craignent non pas la « résurgence des fausses radicalités d’autrefois », mais l’émergence actuelle d’un authentique radicalisme – cette forme sophistiquée de la bêtise. Des gens qui persistent à défendre l’ « autonomie de la recherche », et l’idée que le savoir est une valeur en soi, parce que c’est en prétendant le soumettre à des impératifs politiques ou religieux que, de tout temps, on a massacré l’intelligence, depuis l’Eglise de l’Inquisition jusqu’au stalinisme. Des gens qui n’ont pas la mémoire courte – ou l’inculture profonde – au point d’avoir oublié que « la pensée au service de l’espace public », ça a donné, entre autres, l’aveuglement stupide de Sartre et de Beauvoir – parangons de l’« intellectuel engagé » – envers l’horreur des camps, nazis ou soviétiques. Des gens qui estiment qu’un chercheur ne trahit pas sa mission en faisant ce pour quoi il est payé par la collectivité : produire du savoir ; et que ceux qui utilisent le prestige de la chaire pour assener leurs opinions personnelles à des étudiants fascinés ou à des militants fanatisés ne sont peut-être pas les mieux placés pour donner à leurs pairs des leçons de probité intellectuelle (sans même parler de productivité scientifique).

Voilà pourquoi, si la pensée de Bourdieu se réduit à cet héritage-là, elle ne nous manque pas : c’est que ce discours est partout. Il est dans l’omniprésence de cette « pensée critique » qui a envahi les universités et étouffe les esprits qui se veulent libres. Il est dans l’idée que la liberté serait aujourd’hui dans les mains de ceux qui s’empressent de penser comme tout le monde autour d’eux, en croyant en plus être marginaux, et qui se comportent en victimes de la « domination » mandarinale alors qu’ils siègent dans tant de commissions. Il est dans la pensée paranoïaque qui voit des ennemis partout, y compris dans ses propres alliés, comme notre pauvre bourdieusien orphelin, décidé à défendre tout seul la pensée de son maître contre « la complicité objective de ses disciples », devenus traîtres à leur tour pour de mystérieuses raisons. Il est dans le double discours – si familier à la rhétorique de notre Grand Timonier national – qui dénonce avec fougue ce dont lui-même est la voyante incarnation : en l’occurrence, un radicalisme de matamore, dont la seule préoccupation est de se prétendre plus « radical » encore que son voisin de bureau.

De cet esprit-là, auquel le grand sociologue que fut, un temps, Pierre Bourdieu, a malheureusement ouvert un boulevard, nous sommes aujourd’hui saturés.

Voir la tribune de Geoffroy de Lagasnerie:

Pourquoi Bourdieu nous manque
Geoffroy de Lagasnerie
Le Monde des livres
Le 8.2.2008

On me dit : « Quelle chance tu as d’arriver dans un paysage intellectuel en plein renouveau ! ». Et c’est vrai que la pensée critique semble aujourd’hui en pleine effervescence, après ce que beaucoup ont vécu comme un long hiver.

Une efflorescence éditoriale a (enfin !) fait connaitre en France un ensemble d’auteurs et de livres (Judith Butler, Stuart Hall, etc.= qui comptaient depuis longtemps dans le champ théorique international. Et l’on voit apparaître ou réapparaitre à l’avant-scène – en raison surtout du vide laissé par la disparition de Bourdieu et Derrida – des gens qui affirment renouer le lien avec l’héritage de mai 68 (Badiou, Rancière, Negri, etc.). Même la fraction néo-conservatrice de la gauche intellectuelle, qui n’avait pas ménagé sa peine jusqu’alors contre tous ceux qui cherchaient à faire vivre la tradition de la pensée critique, essaie désormais de se présenter comme le creuset d’une « nouvelle critique sociale ». Bref, l’espace public réactionnaire qui s’était constitué à partir du début des années 1980 contre l’esprit des années 1960 et 1970 serait en train de se fissurer à son tour. Un vent de création et de subversion soufflerait à nouveau. Et les chercheurs de ma génération devraient tous s’en réjouir.

Ce n’est certes pas faux. Pourtant, je ne puis m’empêcher d’éprouver un sentiment de malaise. Car quelque chose ne va pas. Comment ne pas remarquer en effet la facilité avec laquelle des auteurs ou des concepts circulent entre les différents pôles, apparemment opposés, de l’espace intellectuel ? Par exemple l’idée que le capitalisme moderne sécréterait à la fois la « crise du lien social », l’« individualisme » et la « désaffiliation », et qu’il faudrait restaurer du « commun » (thème commun à Esprit et Multitudes) ou de « l’ordre » contre la prolifération anarchique des mouvements sociaux et culturels (thème commun à Gauchet et Badiou). Au fil du temps, l’existence d’une étrange solidarité politique et théorique entre la gauche qui se dit radicale et la gauche qui se voudrait réformiste, et même une certaine droite, m’a semblé de plus en plus flagrante. Et il m’est apparu comme une évidence que leurs structures communes de pensée, la proximité parfois si frappantes de leurs énoncés, venaient de leur hostilité partagée à l’encontre de Bourdieu. Tous se constituent et se définissent – implicitement ou explicitement – contre Bourdieu. De tous côtés, c’est Bourdieu qu’on attaque, qu’on critique, qu’on cherche à évacuer. Et ce sont les mêmes objections que, d’un côté comme de l’autre, on ressasse (et qui sont d’ailleurs celles qu’on brandissait déjà contre lui il y a quarante ans). Un exemple parmi tant d’autres : la dénonciation de son « déterminisme » au nom de l’« autonomie des acteurs » – que cela prenne la forme d’une « sociologie de la justification » (inspirée du personnalisme chrétien de Ricœur) ou d’une exaltation populiste des paroles spontanées ou du savoir des luttes (inspirée de Jacques Rancière). L’œuvre de Bourdieu, et tout ce qu’elle a représenté, hante le monde intellectuel comme un spectre que tous se donnent pour tâche de conjurer ensemble.

C’est pourquoi la situation actuelle, qui aime à se donner pour une époque de renouveau, pourrait bien n’être qu’une des dernières ruses de la raison conservatrice. Loin d’être la renaissance de la vivacité critique, elle est un retour au passé. (Et qu’on n’imagine surtout pas que je voudrais opposer les « jeunes » aux vieux » : ce sont souvent des jeunes qui font revenir avec enthousiasme ce que je considère comme des formes archaïques de la pensée de gauche – et qui ne sont neuves qu’à leurs yeux).

Hélas, ceux qui se réclament de Pierre Bourdieu portent dans cet état de choses une lourde responsabilité : à force de communier dans la défense de « l’autonomie de la recherche » et « du monde savant » contre les demandes et les attentes d’un public « profane », ils se sont presque totalement repliés dans l’université et ont déserté le champ de la bataille. La constitution d’un espace intellectuel fondamentalement anti-bourdieusien, autour de discours et d’approches qui sont en régression évidente par rapport aux analyses si complexes et si puissantes de Bourdieu, s’opère avec la complicité objective de ses disciples. Si l’injonction est forte dans l’espace public d’oublier Bourdieu, elle l’est tout autant chez les bourdieusiens d’oublier l’espace public.

Bien sûr, il ne s’agit en aucun cas pour moi de demander qu’on répète Bourdieu : il est un point de départ et non d’arrivée. Mais il nous incombe d’inventer à partir de ce qu’il nous a légué un espace public transformé. Un espace qui échapperait à l’étau que referment sur nous la résurgence des fausses radicalités d’autrefois et l’omniprésence stérilisante des experts de la gauche socialiste.

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