Pékin 2008: Attention, un blasphème peut en cacher un autre (How can athletes from all over the world tread on this piece of blood-stained soil?)

Tianmen Mao portraitTianmen victimsIl est inconcevable que les Jeux olympiques, un des hauts lieux de la civilisation, aient lieu à Pékin aussi longtemps que le corps de l’assassin reste au coeur même de la ville. Yu Jie (Dissident chinois)
Est-il possible que le gouvernement, hôte des Jeux olympiques de 2008, soit à l’aise en autorisant des athlètes du monde entier à fouler un sol souillé de sang et participer aux JO? Ding Zilin (Dissidente chinoise)
La France n’a pas protégé la flamme sacrée. Huanqiu Shibao (Quotidien chinois)

A l’heure où, suite aux manifestations qui ont émaillé le passage de la flamme olympique à Londres et Paris, les autorités chinoises se permettent de parler de « blasphème » contre l’esprit olympique …

Et pour que nos athlètes sachent vraiment où ils vont mettre les pieds …

Retour, via la récente lettre ouverte de la fondatrice de l’association des mères des victimes de Tienanmen, sur un autrement sérieux blasphème.

A savoir le massacre, toujours pas reconnu près de 20 ans après, de centaines voire de milliers d’étudiants en plein coeur de Pékin un certain 4 juin 1989, pour avoir simplement osé demander la fin de la corruption et des réformes politiques en Chine.

Et ce par des autorités chinoises qui prétendent aujourd’hui organiser la plus grande fête planétaire de la jeunesse …

Les mères de Tiananmen invoquent les Jeux

Dans une lettre ouverte, Ding Zilin demande des excuses au pouvoir avant les JO de Pékin. Elle est à la tête de l’association des « mères de Tienanmen », qui réunit une centaine de familles de victimes

Frédéric Koller

Le Temps

Le 29 février 08

C’est le genre de rapprochement que Pékin déteste, surtout lorsqu’il sort de la bouche d’un Chinois. « Est-il possible que le gouvernement, hôte des Jeux olympiques de 2008, soit à l’aise en autorisant des athlètes du monde entier à fouler un sol souillé de sang et participer aux JO ? » C’est Ding Zilin qui pose la question dans une lettre ouverte transmise à Human Rights Watch China, une ONG basée aux Etats-Unis. Cela alors que la pression monte sur Pékin pour respecter les libertés et les droits de l’homme, un engagement pris par la Chine lors de son acte de candidature.

Pour la dissidence, Ding Zilin, 71 ans, est la « conscience de la Chine ». Son fils de 17 ans a été tué d’une balle dans le dos dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, lorsque l’armée est intervenue pour mettre un terme aux manifestations pacifiques en faveur de la démocratie. Cette ancienne professeure de philosophie est depuis le début des années 1990 à la tête de l’association des « mères de Tiananmen » qui réunit une centaine de familles de victimes.

Depuis onze ans, à la veille de la réunion annuelle du parlement, au printemps, Ding Zilin transmet une pétition adressée personnellement au secrétaire général du Parti communiste chinois et au premier ministre pour demander une enquête sur ce massacre qui aurait fait entre 1000 et 3000 morts, l’indemnisation des familles de victimes et le jugement des responsables politiques. Cette année, elle y a ajouté cette lettre ouverte qui ne devrait pas manquer de circuler sur Internet, y compris en Chine.

« Alors que nous approchons du 19e anniversaire du 4 juin et que les splendides Jeux olympiques vont se tenir à Pékin, les gens vont dire : « Voici un gouvernement qui a envoyé des tanks dans sa capitale pour tuer d’innombrables étudiants et civils innocents ; un gouvernement qui depuis dix-huit longues années a refusé de se confronter aux conséquences de cette tragédie et qui a sans cesse refusé le dialogue avec les familles des victimes », écrit Ding Zilin.

Yang Jiechi, le ministre chinois des Affaires étrangères, a indirectement répondu jeudi à Ding Zilin en repoussant les critiques occidentales sur les droits de l’homme : « Les gens en Chine jouissent d’une grande liberté de parole, a-t-il indiqué après une rencontre avec le ministre britannique des Affaires étrangères, David Miliband. Nul ne sera arrêté parce qu’il a dit que les droits de l’homme étaient plus importants que les JO. C’est impossible. » Prudent, David Miliband, dont le pays accueillera les JO d’été de 2012, a expliqué que l’« engagement, pas un isolement, est la bonne voie pour aller de l’avant ». Côté français, les secrétaires d’Etat aux Droits de l’homme, Rama Yade, et aux Sports, Bernard Laporte, ont publié une tribune dans le Figaro de jeudi pour expliquer qu’il fallait prendre la Chine au mot en précisant : « Alors disons-le une fois pour toutes. Pour la France, comme pour d’autres, le boycott n’est pas une option. »

Deux dissidents, Hu Jia et Yang Chunlin, ont déjà été arrêtés pour avoir établi un lien entre les JO et les droits de l’homme.

Il y a dix-huit ans, Tiananmen: le témoignage d’une mère

Michael Sztanke

Rue 89

03/06/2007

(De Hong Kong) Dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, l’Armée populaire de libération (APL) évacuait dans le sang les occupants de la place Tiananmen, à Pékin, mettant fin au « printemps démocratique » de la capitale chinoise. Depuis, des « Mères de Tiananmen », dont des enfants sont morts cette nuit là, luttent pour obtenir la reconnaissance de ces événements, la justice, et l’annulation du qualificatif « contre-révolutionnaire » appliqué à l’occupation de la place Tiananmen, qui plombe le dossier politique de milliers de personnes.

Xu Jie, 68 ans, retraitée de l’Académie des sciences naturelles, est l’une de ces courageuses « Mères de Tiananmen ». Son fils, un ouvrier de 21 ans, Wu Xiangdong est mort sous les balles de l’APL. Pour Rue89, elle raconte cette terrible nuit: le chaos dans les rues, les hôpitaux où s’entassent les victimes, les blessés qu’on refuse de soigner, le corps de son fils qu’elle retrouve mais ne peut emmener. (extrait son en chinois, traduction ci-après).

« Mon fils aimait la patrie avec ferveur »

« Mon fils Wu Xiangdong a participé au mouvement du 4 juin. Il soutenait les étudiants en sit-in, il leur apportait à manger. Il avait 21 ans. Il était ouvrier dans une usine de télévision à Pékin, et le soir, il suivait des cours du soir. Il était en troisième année, c’était un bon élève. A l’usine, il se comportait aussi remarquablement. Il s’occupait de la propagande pour les Jeunesses communistes. Donc, il a soutenu le mouvement étudiant, les manifestations et les sit-in. Après le travail, il appelait les autres ouvriers et employés de son usine à soutenir les étudiants, à leur apporter à manger, à boire.

« Wu Xiangdong aimait la patrie avec ferveur. Il aimait aussi les études, la vie. Ses talents étaient variés. Il chantait très bien, jouait d’un instrument. Sa calligraphie était très bonne. Il aimait aider les autres. Le soir du 3 juin, vers 21 heures, il a entendu la radio officielle disant qu’il restait sur la place de nombreux étudiants provinciaux.

« Il s’est souvenu que lors de la mort de Zhou Enlai [l’ancien premier ministre], les provinciaux avaient été battus par la police. Donc, tous ces étudiants de Pékin, à l’écoute de la télévision, se sont tous retrouvés sans s’être donné le mot, ils ont convergé vers la place Tiananmen. Ils craignaient que les étudiants provinciaux soient battus. Mon fils avait peur qu’on le retienne, qu’on lui dise de ne pas sortir, alors il a dit qu’il sortait avec sa petite amie, qu’il la raccompagnait chez elle. Qui aurait cru qu’il ne reviendrait pas?

« Des étudiants, la tête baissée, l’air affligé »

« Vers 21 heures, on a commencé à entendre des coups de feu, c’était comme des pétards. Nous nous sommes inquiétés: que se passait-il? Notre fils ne revenait toujours pas. Nous n’arrivions pas à dormir. A 4 heures du matin, nous avons pris nos vélos pour aller le chercher sur la place Tiananmen. Sur le chemin, jusqu’à Xidan, nous avons vu des étudiants, la tête baissée, l’air affligé. Certains portaient des camarades blessés, et nous avons même vu des corps écrasés par les tanks. Nous étions très angoissés. Arrivés à Xidan, nous avons vu un paysage de désolation. Ces routes si bien construites étaient marquées des traces des roues des chars. Les plaques d’immatriculation des voitures et les murs de Xidan étaient criblés de balles. Sur la vitrine d’une boulangerie était écrit en lettres de sang: « A bas le fascisme! »

« A la vue de tout cela, nous fûmes emplis de tristesse. Nous avons vu un soldat de l’APL, qui, mort, avait été brûlé à l’essence par le peuple. Nous leur avons dit: « Il est mort, à quoi bon le brûler? » Les gens étaient furieux: « Vous ne savez pas de quoi vous parlez! Hier soir, nous, le peuple, étions sur le bord de la route. L’APL venait de finir son oeuvre. Alors qu’elle se retirait, celui-là s’est retourné pour tirer sur le peuple, comme s’il n’en avait pas tué assez. Nous nous réfugiions dans les hutong [ruelles du vieux Pékin, ndt], certains parmi nous n’étaient que des personnes âgées, agenouillées. Il était devenu fou, et voilà, nous l’avons brûlé ». C’est ce soldat dont la télévision officielle nous a rebattu les oreilles, Liu Guogeng, un soi-disant héros, je l’ai vu de mes yeux.

« Ensuite, il fallait que nous continuions à chercher notre fils, nous avons roulé jusqu’à la porte Xinhua. La foule était mains nues, bras dessus, bras dessous, face aux mitraillettes de l’armée. Je me mis à trembler. L’armée tirait et les gens tombaient. Les habitants de Pékin étaient fous de haine, ils criaient: « Vous le payerez avec votre sang. » Et ils se jetaient sur les tanks. Je n’avais jamais rien vu de la sorte. Ce n’étaient pas leurs enfants qui étaient sur la place Tiananmen, mais ils devaient se battre pour eux, sans se soucier de leur vie. L’armée les chassait avec ses fusils et la foule se jetait à nouveau vers elle. Je n’arrivais plus à pédaler.

« Nous sommes allés dans quinze hôpitaux »

« Nous n’avions pas encore trouvé notre fils, et c’était notre but, le trouver. Nous pensions qu’il n’était pas possible qu’il soit mort. Je poussais mon vélo. Nous ne pouvions pas passer par Tiananmen qui était bloquée, donc nous avons rebroussé chemin vers Xidan puis nous sommes allés vers Qianmen. Mais, à Xuanwumen, ce n’était que balles, des traces de balles partout. Surtout à Xidan, il y avait de la cervelle, du sang partout. C’était terrible. Mais nous ne pensions toujours pas que notre fils était mort. Quand nous voyions l’APL, nous leur disions: « Surtout, ne tirez pas. Ces étudiants agissent pour le bien de la patrie. » Mais ils ne nous écoutaient pas. Nous avons vu des véhicules militaires neufs, qui n’avaient pas encore été brûlés.

« Arrivés à Qianmen, l’armée nous a bloqués, elle bloquait la route. Ils nous ont dit de ne pas entrer sur la place: « Il n’y a plus personne, la place a été évacuée. » Des gens nous ont dit d’aller voir dans les hôpitaux. Nous avons pensé que peut-être, notre fils était déjà rentré à la maison. Nous sommes rentrés à la maison, mais il n’était pas là. Alors, nous avons commencé nos recherches dans les hôpitaux de proximité. Nous sommes allés dans quinze hôpitaux. Devant chaque hôpital, il y avait une liste de morts. Nous les avons consultées sans y trouver le nom de notre fils. Chaque hôpital avait plus d’une centaine de morts et de blessés.

« Quelqu’un nous a dit que notre fils n’avait peut-être pas ses papiers et que dans ce cas, il était à part avec les morts dans les sous-sols des hôpitaux. Nous les avons parcourus un à un, à voir tous ces morts les yeux grands ouverts, mais sans y voir notre fils. Nous étions très angoissés. Quelqu’un nous a dit d’aller voir à l’hôpital Fuxing, où les morts étaient les plus nombreux.

« Le premier nom de la liste des morts: mon fils »

« Nous y sommes allés à vélo en pensant que notre fils pouvait avoir été blessé. Arrivés à Fuxing, c’était déjà l’après-midi du 4 juin, vers 17 heures. A Fuxing, il y a avait une liste des morts. Le premier était Wu Xiangdong… Mais, dans ma tête, je me suis dit qu’il était seulement blessé. Je demandais à tout le monde dans quel lit il était, à quel numéro. Personne ne me répondait. Son père avait compris qu’il était mort et était parti le trouver. Ensuite, quelqu’un est venu et a dit: « Mais, ceux-là, ce sont tous des morts. »

« J’ai senti ma tête exploser et je me suis évanouie. Je ne sais pas comment je me suis réveillée. On m’avait portée à l’intérieur de l’hôpital. A mon réveil, j’ai entendu un grand vacarme, comme une secousse. C’était l’armée qui venait chercher les cadavres, pour faire disparaître les preuves de sa culpabilité. Mais la foule du peuple s’y opposait. Le jour venu, les membres de l’armée étaient en civil. S’ils avaient été en uniforme, le peuple les aurait battus sous le coup de la haine. Il y avait aussi un journaliste étranger qui voulait prendre des photos des corps.

« A mon réveil, je me suis agenouillée, j’ai supplié les médecins: « Sauvez mon fils, il peut encore vivre. » Ils m’ont dit: « Il n’est plus vivant. Il l’était encore quand il est arrivé ici, mais les échelons supérieurs nous ont ordonné de ne pas sauver les étudiants. Il ne faut soigner que les membres de l’APL. » Sa blessure faisait un centimètre à l’entrée et trois à la sortie, près du cœur, une grosse brûlure causée par les balles. Donc, à l’origine, il aurait pu être sauvé. Mais on ne lui a même pas transfusé de sang, on l’a laissé se vider de son sang.

« J’ai dit: « Je vais aller voir mon fils. » Les jeunes médecins m’ont dit: « Allez-y vite. » Ils me soutenaient sous les bras car je ne pouvais plus marcher. Ils m’ont dit: « Quand vous l’aurez vu, débrouillez-vous pour l’incinérer sinon l’APL va l’emporter. » Dans l’entrepôt de vélos, les corps étaient alignés sur plusieurs rangs. A côté de mon fils, c’était un étudiant de l’Anhui, l’université des sciences et techniques.

« Tous les cadavres avaient les yeux grands ouverts. Pas un n’avait les yeux clos. J’ai vu le corps de mon fils couvert de sang, il lui manquait une chaussure, il était pied nu. Je n’ai prêté attention à personne ni à rien et je me suis jetée sur mon fils pour le prendre dans mes bras. Je voulais l’embrasser. Ils m’ont éloignée de lui car je pleurais, je criais. Il y avait des enfants, des vieilles femmes, mais la majorité était des étudiants.

« Tout le monde était de notre côté »

« Finalement, nous n’avons pas pas emmener le corps de notre fils. L’armée, dans les rues le soir, menaçait de mort toute la famille des gens qui auraient osé le faire. Nous ne trouvions pas de véhicule. Nous ne savions pas où aller l’incinérer. Des gens de bon coeur m’ont dit: « Tante, ne sois pas triste, nous sommes tous tes enfants. » Un taxi nous a ramenés gratuitement à la maison.

« Nous avons réfléchi à un moyen de vite incinérer notre fils comme les médecins nous avaient dit de le faire. Mais, comment faire? Nous n’avions pas de solution. L’hôpital voulait que nous remettions un certificat attestant que notre fils n’avait pas été tué, mais qu’il était mort de maladie. Nous sommes allés trouver notre comité de résidence. Les comités de résidence de Pékin, la police de Pékin, tout le monde était de notre côté. Ils m’ont fait un faux certificat disant que mon fils était mort de maladie. Mon unité de travail a envoyé un véhicule pour aller le chercher le lendemain.

« J’étais à l’hôpital. Nous devions laver mon fils et le vêtir des vêtements qu’il aimait porter. Mais, nous n’avions accompli que la moitié de notre tâche et déjà l’armée fermait les routes, le pays était en état de siège. On nous a dit de nous dépêcher, de l’emporter en vitesse. Au risque de notre vie, nous l’avons changé dans le véhicule. J’ai pu voir sa blessure de près. J’ai à peine eu le temps de voir mon fils, nous étions déjà chassés et nous l’avons incinéré en banlieue est où les soldats n’étaient pas. Nous étions alors déjà le 7 juin. »

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