Livres: Il a suffi que les communistes s’effondrent pour que les gauchistes remontent à la surface (As happy as Stalin in France)

Deuil pour tous les peuplesLa réalité (souvent déplorable) de la Terreur révolutionnaire doit-elle nous conduire à rejeter l’idée même de la Terreur? Ou existe-t-il un moyen de la répéter (…), de sauver son contenu virtuel de sa réalisation? Slavoj Zizek
Le communisme est une idée, au sens platonicien, indestructible. Le fait même de renoncer à l’utopie d’une société égalitaire, collective, débarrassée de l’Etat, est impensable, sauf à se faire complice des violences inégalitaires du système capitaliste. Alain Badiou
Tout le monde voit que la démocratie électorale n’est pas un espace de choix réel. Alain Badiou
Au nom des camarades communistes morts, de ceux qui sont passés par la Gestapo, les camps de la mort et les sites d’exécution, pour que le nazisme soit exterminé et que triomphe la liberté, je n’ai qu’un mot à dire à ces messieurs: Honte! Le Conseil de l’Europe a décidé de changer l’histoire, de la falsifier, en assimilant les victimes aux bourreaux, les héros aux criminels, les libérateurs aux occupants, les communistes aux nazis. Mikis Theodorakis (Communiqué contre le projet d’une résolution du Conseil de l´Europe condamnant les crimes des régimes communistes, le 27 décembre 2005)
Le Conseil de l’Europe, une entité qui siège à Strasbourg, a voté dans l’indifférence générale, le 25 janvier 2006, la résolution 1481 : Nécessité d’une condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires. André Larané

A l’heure où un certain facteur de Neuilly joue les thuriféraires de l’ex-homme de main de Castro et nous mitonne un nouveau parti anticapitaliste

Où un "vieux mao sur le retour" cartonne avec son réquisitoire contre Sarkozy et la "démocratie bourgeoise" (pardon: "formelle") …

Et où on nous ressort comme si de rien n’était "les plus beaux discours de Robespierre" en nous appellant à "réinventer une terreur émancipatrice"

Retour, après les polémiques suscitées en France par "Le Livre noir du communisme" mais aussi le très grand intérêt dans les ex-pays communistes, sur la suite que Stéphane Courtois lui avait cinq ans plus tard ajouté ("Du passé, faisons table rase!")…

Notamment la décapante introduction et l’entretien de l’Express où il règle son compte à la très particulière faiblesse de l’intelligentsia française pour la catastrophe qu’a été en réalité le communisme.

Qui éclatera au grand jour avec la levée de boucliers d’une certaine gauche (historiens compris, même si l’intervention du législateur dans l’écriture de l’histoire n’est pas toujours sans danger) lors de la condamnation, 16 ans après la chute du mur de Berlin, du communisme par le Conseil de l’Europe …

Extraits :

Nous avons en Europe de l’Ouest, et particulièrement en France, une mémoire du communisme qui est souvent glorieuse, incontestable, indiscutable. C’est une légende, un véritable mythe, qui confine parfois à l’invraisemblable… Quand, en 1991, on a vu Georges Marchais, qui avait passé plusieurs années en Allemagne comme travailleur volontaire, venir présider la grande cérémonie du cinquantenaire en l’honneur des fusillés de Châteaubriant, c’était un spectacle stupéfiant… Mais rien n’y a fait: le mythe était si puissant que même Georges Marchais pouvait se permettre cela. Et ce, jusqu’au sommet de l’Etat, puisque Lionel Jospin a caché pendant de nombreuses années qu’il avait été troskiste, ce qui est quand même bizarre. Du reste, il est intervenu de façon extrêmement virulente à l’Assemblée nationale pour défendre le PCF. Or, de l’autre côté, en Europe de l’Est, la mémoire du communisme correspond à une catastrophe nationale, à une tragédie, dans chaque pays.

Il existe, en effet, chez nous une espèce de gauchisme culturel, très répandu, très bon chic bon genre. Il n’est pas tant le fait des bobos que des «bobobos» – bourgeois, bohèmes, bolchos – qu’on rencontre un petit peu tous les jours, dans l’Université, dans les médias, dans la politique, etc. On est confronté en permanence à ce politiquement correct. Alors le nazisme, c’est abominable, on est d’accord; Le Pen, c’est horrible, on est d’accord. Mais, dès qu’on parle d’autres problèmes, qui sont tout aussi importants, c’est un tollé!

Cela tient au fait que la France a eu des expériences très différentes du communisme et du nazisme. Du nazisme, les Français ont conservé, et à juste titre, la mémoire tragique de la défaite de 40 et de l´occupation (fusillades, pillages, déportations etc.). Par contre, depuis 1936, et surtout depuis 1944-1945, les Français ont assez largement conservé une mémoire glorieuse qui repose sur la participation du PCF au front populaire, sur la participation des communistes à la Résistance et à la Libération du pays, et aussi au rôle de l´URSS dans l´écrasement du nazisme. Cette opposition entre mémoire tragique de l´un et mémoire glorieuse de l´autre explique cette "différence de méfiance". Mais, si vous allez par exemple en Europe de l´est, vous verrez qu´il n´y a aucune mémoire glorieuse du communisme, mais au contraire une mémoire tragique en raison des conditions dans lesquelles ont été "libérés" ces pays – certains dès 1939-1940, comme l´Ukraine occidentale, les Etats baltes – par l´Armée rouge : c´est-à-dire une totale soviétisation forcée avec à la clef la terreur de masse, les fusillades et déportations de masses, la destruction des cultures nationales etc. C´est d´ailleurs un des gros problèmes de la réunification européenne : la France, l´Italie, l´Espagne en particulier où l´on entretient une mémoire glorieuse du communisme, et les ex-démocraties populaires qui entretiennent une mémoire tragique (dont témoignent les remarquables films récents en Allemagne avec La vie des autres, ou en Roumanie avec la dernière palme d´or du festival de Cannes). Cela a mené devant le conseil de l´Europe en janvier 2006 à une véritable scission entre socialistes et communistes d´Europe de l´Ouest alliés aux nostalgiques communistes de l´Est pour s´opposer à l´adoption d´une résolution condamnant les crimes des régimes communistes.

Or, en fait, le communisme nous laisse des ruines absolument gigantesques. Ruines économiques: il suffit d’aller visiter ces pays pour voir de quoi il retourne. Ruines politiques, bien sûr, parce qu’on ne reconstruit pas une démocratie comme ça, en quelques mois. Et puis, beaucoup plus en profondeur, ruines de la société. Le tissu social a été détruit, les élites ont été détruites, les repères ont été détruits… Les repères moraux, par exemple, ont en grande partie disparu. Il y a des milliers de filles de l’Est qui se prostituent à l’Ouest. C’est une énorme catastrophe. Plus toutes les mafias…

Il existe un certain nombre de mythes encore très vivaces à gauche: la Commune, le Front populaire, le tout ayant été fortement réactivé par Mai 68. A mon avis, la vraie explication réside dans notre culture révolutionnaire. 1789-94, c’est finalement le cœur de notre identité, politique et même sociétale. Beaucoup de gens n’arrivent pas à s’arracher à cela. Il est tout à fait étonnant de voir comment ils rééditent cette confusion, cet amalgame incroyable qui a été fait en 1920 entre révolution française de 1789 et révolution russe de 1917. Robespierre-Lénine, ou même Robespierre-Staline. Mais l’un n’a rien à voir avec l’autre. On peut dire qu’il y a chez Robespierre des éléments protototalitaires, mais enfin la Terreur a été très limitée; elle a été sanctionnée dès 1794. Et puis 1789, c’est quand même la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen… Il n’y a rien de tel dans la révolution russe, du moins pas dans la révolution bolchevique.

Il suffit d’évoquer la figure d’un Sartre qui, jusqu’à la fin de ses jours, a soutenu la bande à Baader ou la Gauche prolétarienne et s’est solidarisé avec des terroristes. Cet homme était censé être le phare de la pensée française… Enfin, les historiens qui travaillent sur le communisme sont souvent d’anciens communistes ou d’ex-gauchistes. Or maoïstes, trotskistes, communistes appartiennent à la même mouvance idéologique, et d’ailleurs, comme par hasard, eux, qui se sont beaucoup battus et entre-déchirés pendant des dizaines d’années, se retrouvent tous réunis dans les mêmes manifestations depuis que le communisme s’est écroulé à Moscou. Ce qui prouve bien qu’ils appartiennent à la même famille idéologique, celle de Lénine. Ajoutons qu’il a suffi que les communistes s’effondrent pour que les gauchistes remontent à la surface.

Stéphane Courtois
L’Express du 03/10/2002
«Le communisme nous laisse des ruines gigantesques»
par Christian Makarian

En 1997, Stéphane Courtois lançait un pavé dans la mare en publiant Le Livre noir du communisme, dans lequel il dressait, avec ses coauteurs, un bilan catastrophique de l’idéologie marxiste à travers le monde. La vive polémique qui s’est ensuivie l’a opposé à toute une frange de la gauche bien-pensante et l’a décidé à écrire un second tome, Du passé faisons table rase! Rencontre

Pourquoi publiez-vous aujourd’hui une «suite» au Livre noir?

Parce que ce livre, traduit dans 26 pays, a connu un succès incroyable dans les ex-pays communistes et soulevé partout un vif débat. Plusieurs éditeurs nous ont donc demandé d’ajouter à la traduction initiale un chapitre concernant leur propre nation. C’est ainsi que me sont parvenus des textes qui présentaient énormément d’intérêt – soit sur le plan historique, soit au niveau de l’intérêt général de la réflexion – sur les cas russe, estonien, roumain, est-allemand et grec. D’où l’idée de les publier, non sans y intégrer des contributions concernant la Bulgarie et l’Italie.

Vous faites néanmoins précéder cet ensemble d’une introduction toute personnelle…

Oui, après les attaques que Le Livre noir a suscitées, je tenais à mettre les choses au point. Nous avons en Europe de l’Ouest, et particulièrement en France, une mémoire du communisme qui est souvent glorieuse, incontestable, indiscutable. C’est une légende, un véritable mythe, qui confine parfois à l’invraisemblable… Quand, en 1991, on a vu Georges Marchais [alors secrétaire général du PCF], qui avait passé plusieurs années en Allemagne comme travailleur volontaire, venir présider la grande cérémonie du cinquantenaire en l’honneur des fusillés de Châteaubriant, c’était un spectacle stupéfiant… Mais rien n’y a fait: le mythe était si puissant que même Georges Marchais pouvait se permettre cela. Et ce, jusqu’au sommet de l’Etat, puisque Lionel Jospin a caché pendant de nombreuses années qu’il avait été troskiste, ce qui est quand même bizarre. Du reste, il est intervenu de façon extrêmement virulente à l’Assemblée nationale pour défendre le PCF. Or, de l’autre côté, en Europe de l’Est, la mémoire du communisme correspond à une catastrophe nationale, à une tragédie, dans chaque pays.

Donc, vérité au-delà des Carpates et erreur en deçà… Commençons par la France. Vous avez la dent très dure…

Depuis la parution du Livre noir, la polémique s’est développée en France tant du côté communiste que du côté gauchiste. Il existe, en effet, chez nous une espèce de gauchisme culturel, très répandu, très bon chic bon genre. Il n’est pas tant le fait des bobos que des «bobobos» – bourgeois, bohèmes, bolchos – qu’on rencontre un petit peu tous les jours, dans l’Université, dans les médias, dans la politique, etc. On est confronté en permanence à ce politiquement correct. Alors le nazisme, c’est abominable, on est d’accord; Le Pen, c’est horrible, on est d’accord. Mais, dès qu’on parle d’autres problèmes, qui sont tout aussi importants, c’est un tollé!

Or, en fait, le communisme nous laisse des ruines absolument gigantesques. Ruines économiques: il suffit d’aller visiter ces pays pour voir de quoi il retourne. Ruines politiques, bien sûr, parce qu’on ne reconstruit pas une démocratie comme ça, en quelques mois. Et puis, beaucoup plus en profondeur, ruines de la société. Le tissu social a été détruit, les élites ont été détruites, les repères ont été détruits… Les repères moraux, par exemple, ont en grande partie disparu. Il y a des milliers de filles de l’Est qui se prostituent à l’Ouest. C’est une énorme catastrophe. Plus toutes les mafias…

Comment expliquez-vous l’aveuglement français?

Il existe un certain nombre de mythes encore très vivaces à gauche: la Commune, le Front populaire, le tout ayant été fortement réactivé par Mai 68. A mon avis, la vraie explication réside dans notre culture révolutionnaire. 1789-94, c’est finalement le cœur de notre identité, politique et même sociétale. Beaucoup de gens n’arrivent pas à s’arracher à cela. Il est tout à fait étonnant de voir comment ils rééditent cette confusion, cet amalgame incroyable qui a été fait en 1920 entre révolution française de 1789 et révolution russe de 1917. Robespierre-Lénine, ou même Robespierre-Staline. Mais l’un n’a rien à voir avec l’autre. On peut dire qu’il y a chez Robespierre des éléments protototalitaires, mais enfin la Terreur a été très limitée; elle a été sanctionnée dès 1794. Et puis 1789, c’est quand même la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen… Il n’y a rien de tel dans la révolution russe, du moins pas dans la révolution bolchevique. Chacun se souvient des difficultés que François Furet a eues à tenir un discours qui n’était pas historiquement correct, si je puis dire. Nombre de professeurs de lycée ou d’université, des chercheurs du CNRS même, tiennent le haut du pavé et continuent de faire passer un discours qui est maintenant largement infirmé par les travaux historiques.

Je crois que c’est assez spécifiquement français. Il suffit d’évoquer la figure d’un Sartre qui, jusqu’à la fin de ses jours, a soutenu la bande à Baader ou la Gauche prolétarienne et s’est solidarisé avec des terroristes. Cet homme était censé être le phare de la pensée française… Enfin, les historiens qui travaillent sur le communisme sont souvent d’anciens communistes ou d’ex-gauchistes. Or maoïstes, trotskistes, communistes appartiennent à la même mouvance idéologique, et d’ailleurs, comme par hasard, eux, qui se sont beaucoup battus et entre-déchirés pendant des dizaines d’années, se retrouvent tous réunis dans les mêmes manifestations depuis que le communisme s’est écroulé à Moscou. Ce qui prouve bien qu’ils appartiennent à la même famille idéologique, celle de Lénine. Ajoutons qu’il a suffi que les communistes s’effondrent pour que les gauchistes remontent à la surface.

Est-ce que, du coup, le travail de vérité historique ne va pas plus vite à l’Est?

A l’Est, il y a d’autres problèmes, en particulier le cas des vraies-fausses révolutions, comme en Russie, où l’on est parfois en pleine restauration communiste. Ces derniers jours, on annonçait que le maire de Moscou souhaitait remettre en place la statue de Félix Dzerjinski – fondateur de la Tchéka, la police secrète – sur la place de la Loubianka. La Roumanie est confrontée au même type de problème depuis la pseudo-révolution de 1989. Dans ces pays, il n’est pas très facile de faire l’histoire du communisme. Néanmoins, il y a des gens sérieux, courageux qui se battent. Par exemple, la fameuse association russe Mémorial, à Moscou, effectue pratiquement le même travail que celui qu’a accompli Serge Klarsfeld sur l’extermination des juifs de France par les nazis. En l’occurrence, le travail de mémoire et d’histoire porte sur la fameuse phase de la grande terreur de 1937-1938, qui s’est soldée par un véritable massacre organisé: 700 000 fusillés en quatorze mois, sur listes, pas au hasard, avec des quotas, le tout visé par le bureau politique. On est donc en train de reconstituer entièrement la liste des fusillés: nom, prénom, date de naissance, lieu, etc. Rien que pour Leningrad [Saint-Pétersbourg], cela a déjà permis d’aboutir à un annuaire de 40 000 noms. Autre contribution à la vérité, Alexandre Iakovlev, ex-conseiller de Gorbatchev et inventeur de la perestroïka, lève le voile sur les débuts du léninisme en signant un chapitre clef dans Du passé faisons table rase! On y apprend que, dès les premières heures de 1917, les bolcheviques avaient recruté des nervis dans la pègre russe, parmi les voyous et les tueurs. Et c’est un ancien responsable du Kremlin qui le raconte! La vérité est en marche, mais elle a besoin de temps.

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