Bilan de Chirac: La lourde responsabilité de la France dans le “bourbier” irakien (Chirac’s heavy hand in Iraq “quagmire”)

30 décembre, 2007
Chirak's traitor's hands (Time)Il est maintenant clair que les assurances données par Chirac ont joué un rôle crucial, persuadant Saddam Hussein de ne pas offrir les concessions qui auraient pu éviter une guerre et le changement de régime. Selon l’ex-vice président Tareq Aziz, s’exprimant depuis sa cellule devant des enquêteurs américains et irakiens, Saddam était convaincu que les Français, et dans une moindre mesure, les Russes allaient sauver son régime à la dernière minute. Amir Taheri

Alors que l’opinion comme les juges semblent faire preuve d’une bien généreuse indulgence pour les douze longues années d’immobilisme mais aussi de cynique tyrannophilie et de magouilles qu’a imposé à notre pays l’ancien squatteur de l’Elysée …

Excellent et courageux billet de François Brutsch (que je ne découvre hélas qu’un mois plus tard) sur le bilan Chirak et notamment sur sa défilade face à l’intervention alliée en Irak que tout le monde ou presque s’entend à présenter comme positive.

Oui, Chirac et la France qu’il a entrainée dans son sillage ont une lourde responsabilité dans le prétendu “bourbier” irakien.

D’abord, parce que sans la trahison française (et les manifestations massives de par le monde qu’elle a encouragées), Saddam et sa clique ne se seraient probablement pas obstinés à défier une communauté internationale unie et unanime, ce que les déclarations de Tarik Aziz lui-même semblent confirmer.

Mais aussi parce que si guerre il y avait quand même eu, les irrédentistes du régime n’auraient probablement pas eu le soutien qu’ils ont eu, ne serait-ce que parce qu’ils n’auraient pas pu présenter l’occupation comme une affaire purement américaine.

Sans compter qu’il n’y aurait pas eu le fatal manque de troupes d’occupation (et les pillages et cafouillages du début) qu’on a tant reprochés aux Américains alors qu’on les avait même, par Turquie interposée, privés de tout un corps d’armée qui a dû faire le tour par le Golfe persique et n’est ainsi arrivé que bien plus tard.

L’Irak dans le bilan de Jacques Chirac
François Brutsch
Un swiss roll
18 mai 2007

Pitoyable éditorial du Monde pour marquer la fin des fonctions présidentielles de Chirac, dans lequel il parvient à ne trouver que peu d’éléments à son actif. Non que je croie la liste beaucoup plus longue, certes, mais c’est le coup de pied de l’âne qui manque d’élégance.

L’énumération démarre avec le haut fait du quinquennat: “il sut refuser la croisade américaine en Irak”, une décision qualifiée de “courageuse” et “juste”. Et s’il y a un point qui paraît faire l’unanimité en France c’est bien celui-là. J’aimerais encore une fois dire pourquoi je suis en complet désaccord avec cette manière de voir: c’est certes un élément hautement significatif de la présidence Chirac, mais à inscrire à son passif et plus généralement à celui du rôle de la France dans la communauté internationale.

Que l’on veuille bien me suivre deux minutes dans l’évocation de l’autre scénario qui aurait été possible: comme sous Mitterrand pour libérer le Koweit annexé par Saddam Hussein, comme sous Chirac pour mettre fin à l’épuration ethnique lancée par Slobodan Milosevic, Américains, Britanniques, Français et tous les autres agissant ensemble pour mettre fin à la menace que représente toujours le régime de Saddam dans la région et libérer son peuple[1]. Pas d’atermoiement au Conseil de sécurité, mais une attitude ferme et déterminée, un mandat des Nations Unies en bonne et due forme[2] et la France prenant toute sa place dans l’intervention[3].

Eut-elle adopté cette attitude, la France n’aurait pas prêté, avec la grandiloquence hypocrite d’un Villepin, une légitimité factice au mouvement “anti-guerre” qui n’aurait pas eu le développement indigne qu’il a connu; elle aurait évité que soit perçue comme une “croisade américaine”, justement, une prise de responsabilité de la communauté internationale qui représentait un immense progrès pour l’humanité; elle aurait permis un tout autre déroulement tant de la planification que des suites de l’intervention et de la remise en marche du pays.

Wishful thinking naïf, je prendrais mes désirs pour des réalités, avec des “si” on mettrait Paris en bouteille? Je ne crois pas. Il y a des décisions qui changent la réalité, c’est d’ailleurs pour cela qu’on les prend[4]. Et il est trop facile, voyant après-coup une situation difficile, de se dire “heureusement que je m’en suis tenu à l’écart”. Alors qu’en réalité on porte une responsabilité directe, par la décision que l’on a prise de se retirer publiquement d’une démarche initiée ensemble, dans la manière désastreuse dont les choses ont évolué. (…)

C’est en réalité pour ce coup de poignard dans le dos de ses alliés, cette trahison du peuple irakien[6] et de tous les espoirs de développement de ceux qui subissent des dictatures, cet encouragement de l’état d’esprit anti-occidental qui nourrit le terrorisme (dans le tragiquement vain espoir qu’il sera seulement anti-américain si l’on s’en dissocie) et cette honteuse anesthésie de l’opinion démocratique que la présidence de Chirac mérite de passer à l’histoire.

Notes

[1] Dans une stratégie de “regime change” qui ne se dissimule pas derrière les seules armes de destruction massive (comme la France l’a exigé pour prix de sa participation, dans le souci probablement de ne pas inquiéter “ses” dictateurs africains) qu’au demeurant, à l’époque tout le monde, Chirac et les services français eux-mêmes, tenaient pour une réalité menaçante qu’on se limitait alors à contenir.

[2] Et une seule résolution suffisait, plutôt que ce découplage imposé également par Chirac, accepté là encore par Bush et Blair dans l’illusion qu’il ne les lâcherait pas et qui contient en germe la trahison à venir.

[3] Si même elle n’aurait pas pu être prévenue par un coup d’Etat interne ouvrant sans effusion de sang le pays au secours de la communauté internationale.

[4] On peut certes ne pas en avoir mesuré les conséquences réelles, mais on en reste responsable.

[5] Tiens, voilà qui doit faire rêver les reconstructeurs de l’opposition…

[6] Nourrie du contact personnel que Chirac avait avec Saddam.


Présidence Sarkozy: Mickey a encore frappé! (Mickey go home III)

29 décembre, 2007
Louis XIV (Hyacinthe) Au seuil de la plus belle capitale du monde, ce barnum de carton-pâte à six lieues du Louvre relève autant de la colonisation idéologique que du racket économique. Un petit “Biafra de l’esprit”, comme eût dit Aragon. Michel Boué (L’Humanité)
Si, encore, ce collage avait été vraiment révélé par une indiscrétion de journaliste, une photo “volée” à l’une des entrées secondaires de l’Elysée, dans un autre palais de la République ou dans un hôtel. Mais c’est à Disneyland que le Président a clairement organisé la révélation. Jean Matouk

Ah! le bon vieux temps des portraits de cour, statues équestres, bustes royaux, et… enfants et maitresses cachés!

“Confusion des deux ‘corps du roi’ “, phobie de scène primitive, “obscénité démocratique”, Kantorowivz, Régis Debray, BHL …

Nouvelle et exemplaire illustration, sur le blog d’anciens journalistes de Libération, de cette France en manque de sacré et royauté, que cette querelle, par images interposées, avec laquelle une gauche orpheline de sacré marxiste (souvent la même qui avait défendu le volage Clinton et fustige le prude Bush), poursuit le nouveau président français lui-même emporté par une starisation de plus en plus incontrolable.

Tour à tour diabolisé pour manque de francité (par excès d’américanophilie) et de grandeur protocolaire (le costume trop grand de son portrait de cour ou plutôt… des murs de nos écoles primaires et mairies!).

Puis fustigé à la fois pour excès puis manque de chair montrée (son entrée à l’Elysée en short de jogger suivie par les bourrelets charitablement cachés d’une photo de Paris Match).

Et maintenant, non seulement pour non-dissimulation mais pour étalage dans les magazines des images de sa dernière conquête au, sacrilège des sacrilèges, temple même du mauvais goût (américain comme il se doit) … Disneyland!

Des bruits multiples ont couru sur les écarts de Jacques Chirac et de Valery Giscard d’Estaing. La France a appris à la fin du second septennat la double vie de François Mitterrand et sa fille cachée. Mais ils savaient, les uns et les autres, maintenir la distance qu’il faut entre leur vie privée et leur rôle symbolique.

Avec l’actuel président, les deux “corps du roi” deviennent indistincts. Le peuple participe au corps réel. Il vit, en direct, les querelles de ménage et les séparations. Le voici maintenant qui vit, tout aussi en direct, le “collage” du Prince avec une nouvelle compagne. A quand le coït en direct?

Bruni, Sarkozy et la confusion des deux “corps du roi”
Par Jean Matouk (Economiste)
Rue89
24/12/2007

Au-delà du rire, la honte! Un sentiment que d’aucuns jugeront ringard, mais ma première réaction à la nouvelle de la liaison de Nicolas Sarkozy et du top model Carla Bruni a été la honte. La honte aujourd’hui d’être un citoyen français représenté à l’étranger par Nicolas Sarkozy.

M’est revenue tout de suite à l’esprit la distinction de l’historien Kantorowivz entre les deux “corps du roi”; le corps sacerdotal, celui par lequel il incarne la collectivité, et le corps réel, celui qui mange, boit , aime. La distinction s’applique évidemment aussi aux présidents et chefs de gouvernement et, plus encore, à Nicolas Sarkozy, qui prétend renforcer les pouvoirs présidentiels.

Comme le souligne Régis Debray dans sa récente “Obscénité démocratique”, il faut au sommet de l’Etat, au Prince, un certain apparat, une certaine solennité, le respect de certains rites. Même s’il n’est plus -et c’est heureux- de droit divin, il participe du “bouclage” de la société au-dessus d’elle-même, sans lequel elle se délite; c’est le rôle du “corps sacerdotal” du roi. Bernard Henri-Levy le remarquait récemment: tous les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy maintenaient une distinction claire entre le premier et le second “corps”, pour que la majesté du premier ne soit pas atteinte par les éventuels écarts, en tous cas, le caractère commun du second.

Des bruits multiples ont couru sur les écarts de Jacques Chirac et de Valery Giscard d’Estaing. La France a appris à la fin du second septennat la double vie de François Mitterrand et sa fille cachée. Mais ils savaient, les uns et les autres, maintenir la distance qu’il faut entre leur vie privée et leur rôle symbolique.

Avec l’actuel président , les deux “corps du roi” deviennent indistincts. Le peuple participe au corps réel. Il vit, en direct, les querelles de ménage et les séparations. Le voici maintenant qui vit, tout aussi en direct, le “collage” du Prince avec une nouvelle compagne. A quand le coït en direct?

Si, encore, ce collage avait été vraiment révélé par une indiscrétion de journaliste, une photo “volée” à l’une des entrées secondaires de l’Elysée, dans un autre palais de la République ou dans un hôtel. Mais c’est à Disneyland que le Président a clairement organisé la révélation, à côté de Mickey, Minie et Popeye, qui n’ont rien de vulgaire en eux-mêmes, mais qui, n’ayant rien à voir avec les frasques présidentielles, contribuent , malgré eux, à ridiculiser un peu plus le corps sacerdotal.

D’aucuns affirment qu’il fallait faire oublier les honneurs assez scandaleusement accordés à Khadafi et les pitreries bédouines de ce dernier, par un autre évènement médiatique. Raté! Les deux évènements médiatiques se renforcent et se complètent dans l’atteinte portée à la majesté de la République. Décidément, aujourd’hui, je préfèrerais être espagnol, allemand, anglais, et même américain, que français.


Christianisme et non-violence: La seule religion qui a prévu son propre échec (Do not think that I have come to bring peace)

28 décembre, 2007
Massacre of the innocents (Poussin)Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Matthieu 10 : 34-36
Alors Hérode, voyant qu’il avait été joué par les mages, se mit dans une grande colère, et il envoya tuer tous les enfants de deux ans et au-dessous qui étaient à Bethléhem et dans tout son territoire … Mathieu 2: 16
Quand les hommes se diront: Paix et sécurité! c’est alors que tout d’un coup fondra sur eux la perdition. Thessaloniciens 5: 2
L’heure vient même où qui vous tuera estimera rendre un culte à Dieu. Jean 16: 2
Vous avez appris qu’il a été dit: oeil pour oeil, et dent pour dent. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas tenir tête au méchant: au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends lui l’autre, veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau. Matthieu 5: 38-40
Soyez donc rusés comme les serpents et candides comme les colombes. Matthieu 10: 16
Alors les scribes et les pharisiens amenèrent une femme surprise en adultère; et, la plaçant au milieu du peuple, ils dirent à Jésus: Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Moïse, dans la loi, nous a ordonné de lapider de telles femmes: toi donc, que dis-tu? Ils disaient cela pour l’éprouver, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus, s’étant baissé, écrivait avec le doigt sur la terre. Comme ils continuaient à l’interroger, il se releva et leur dit: Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. Et s’étant de nouveau baissé, il écrivait sur la terre. Quand ils entendirent cela, accusés par leur conscience, ils se retirèrent un à un, depuis les plus âgés jusqu’aux derniers; et Jésus resta seul avec la femme qui était là au milieu. Alors s’étant relevé, et ne voyant plus que la femme, Jésus lui dit: Femme, où sont ceux qui t’accusaient? Personne ne t’a-t-il condamnée? Elle répondit: Non, Seigneur. Et Jésus lui dit: Je ne te condamne pas non plus: va, et ne pèche plus. Jean 8: 3-11
Je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. Jean 14: 27

“(…) preuve surtout que le “aimez vos ennemis” et autres bêtises de ce gnangnan de Jésus-Christ, genre “quand on vous frappe sur la joue gauche, tendez l’autre joue” sont à dégager à la poubelle (…)

Enième illustration du malentendu dont sont systématiquement l’objet les célèbres paroles du Christ sur la violence que ces lignes trouvées hier sur le Net

Certes, ce ne sont pas des paroles faciles puisqu’au delà de l’auto-préservation, l’impératif catégorique d’amour du prochain inclut aussi nécessairement la défense du plus faible (et comme on l’a vu avec Hitler et Auschwitz, le pacifisme inconditionnel peut non seulement faire le lit du bellicisme mais l’attiser).

Mais surtout, comme l’Evangile lui-même ne cesse de le répéter, du fait que le bien lui-même est susceptible de provoquer la violence (“je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée, pas l’union mais la division”- et ce dès sa naissance avec le “Massacre des innocents” par Hérode).

Pour la bonne raison (qui la fait d’ailleurs souvent apparaître comme la plus violente des religions: les mythes en effaçant souvent les traces ou, d’autres comme l’islam s’arrêtant en chemin dans sa dénonciation, notamment pour les non-musulmans) que, comme l’explique bien Girard, la dénonciation du caractère fondateur et protecteur du phénomène de bouc émissaire dans les sociétés humaines par la révélation judéo-chrétienne ne peut, paradoxalement et faute de prise de conscience et de réconciliation non-sacrificielle, que déchainer la violence.

D’où, autre spécificité du discours évangélique souvent inaperçue des commentateurs mais bien décrite par Girard (qui précise néanmoins qu’il “ne tient pas toute défense face à la violence pour illégitime” et que son “point de vue n’est pas celui d’un pacifisme inconditionnel”), l’impérieuse nécessité, dans un univers désormais dépourvu de ses ennemis et de ses béquilles sacrificielles (“Il vaut mieux qu’un seul homme meure et que la nation entière ne périsse pas.” Caïphe, souverain sacrificateur, Jean 11: 50), d’un traitement radical de la violence (couper court à l’emballement et donc ne pas répondre à la provocation) qui tienne aussi compte du caractère collectif (ie. sujet à la contagion mimétique) des conduites humaines (confirmé aujourd’hui par la science et notamment les neurosciences).

Et ce, en bien comme en mal, car le vice comme le mal fonctionne aussi en cercles, “vicieux” ou “vertueux” (voir le refus de la première pierre imité de proche en proche par les dénonciateurs de la femme adultère sauvée par le Christ).

D’où aussi l’ultime paradoxe de ce monde qui est le nôtre, à la fois le meilleur et le pire qui ait jamais existé. Un monde qui n’a jamais autant tué (voir la première partie du XXe siècle) mais jamais autant sauvé de vies.

Un monde qui aurait la capacité de libérer et multiplier tout, à la fois les possibilités les plus merveilleuses comme les plus apocalyptiques.

La première société de l’histoire à savoir qu’elle est mortelle, non par un acte ultime d’un Dieu justicier et vengeur comme le croient encore certains chrétiens fondamentalistes, mais par ses propres moyens démultipliés …

Extraits (“Celui par qui le scandale arrive”, René Girard, 2001, pp. 41-43) :

Vous avez appris qu’il a été dit: oeil pour oeil, et dent pour dent. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends lui l’autre, veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau. (Matthieu 5 : 38-40)

La majorité des modernes voit dans ces recommandations une “utopie pacifiste” manifestement naïve et même condamnable car inutilement servile, doloriste et “probablement masochiste”. Cette interprétation porte la marque des idéologies qui voient des programmes politiques partout et attribuent “l’irrationalité” de nos rapports à la seule “superstition”.

Jésus nous demande-t-il vraiment de ramper aux pieds du premier venu, de quémander les gifles que personne ne songe à nous donner, et de nous porter volontaires pour satisfaire les caprices des puissants ? Cette lecture n’est attentive qu’en apparence au texte de saint Matthieu.

De quoi s’agit-il en vérité dans cette citation ? D’abord d’un furieux qui nous gifle sans provocation, ensuite d’un individu qui s’efforce de nous voler légalement notre tunique, le vêtement principal, souvent unique, dans l’univers de Jésus.

Une conduite aussi exemplairement répréhensible suggère quelque arrière-pensée de provocation. Ces méchants ne désirent rien tant que de nous exaspérer, pour nous entrainer avec eux dans un processus de surenchère violente. Ils font leur posssible, au fond, pour susciter les représailles qui justifieraient leurs déchainements ultérieurs. Ils aspirent à l’excuse de la légitime défense. Si nous les traitons comme ils nous traitent, ils vont bientôt maquiller leur injustice en représailles pleinement justifiées par notre violence à nous. Il faut les priver de la collaboration négative qu’ils réclament de nous.

Il faut toujours désobéir aux violents, non seulement parce qu’ils nous poussent au mal mais parce que notre désobéissance peut seule couper court à cette entreprise collective qu’est toujours la pire violence, celle qui se répand contagieusement. Seule la conduite recommandée par Jésus peut étouffer dans l’œuf l’escalade à ses débuts. Un instant de plus et il sera trop tard.

Si précieux soit-il, l’objet d’un litige est généralement limité, fini, insignifiant par rapport au risque infini qui accompagne la moindre concession à l’esprit de représailles, c’est-à-dire au mimétisme une fois de plus. Il vaut mieux abandonner l’objet.

Pour bien comprendre le texte de saint Matthieu, on peut le rapprocher d’une phrase où saint Paul affirme que renoncer aux représailles c’est poser “des charbons ardents” sur la tête de son adversaire, autrement dit c’est mettre ce dernier dans une situation morale impossible. Ce langage de tacticien paraît éloigné de Jésus. Il suggère l’efficacité pratique de la non-violence avec une pointe de cynisme, semble-t-il. Cette impression est plus apparente que réelle. Parler de “cynisme” ici, c’est minimiser les exigences concrètes de la non-violence, à l’instant où la violence se déchaine contre nous…

Mes propres remarques n’acquièrent tout leur sens que dans le monde où nous vivons, toujours menacé de sa propre violence désormais. Même s’il était possible jadis de tenir pour “irréaliste” le Sermon sur la montagne, c’est impossible désormais et, devant notre puissance de destruction toujours croissante, la naïveté a changé de camp. Tous les hommes désormais ont le même intérêt vital à la préservation de la paix. Dans un univers vraiment globalisé, le renoncement aux escalades violentes va forcément devenir, de façon toujours plus manifeste, la condition sine qua non de la survie.

Voir aussi:

Il n’a jamais dit : “N’ayez pas d’ennemis”, mais: “Aimez vos ennemis”, ce qui suppose précisément qu’on en ait. » Mais, en invitant à « tendre l’autre joue », « Jésus invite à sortir de la logique proliférante de la violence ».

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Génocide assyrien: La continuation du jihad par d’autres moyens (Turkey’s other forgotten Christian genocide)

27 décembre, 2007
Assyrian monument (Paris)C’est avec une grande surprise que j’ai été témoin qu’une stèle à la mémoire des victimes d’un certain “génocide assyro-chaldéen” dont je n’ai pu trouver trace nulle part dans l’histoire, a été érigée par vos louables efforts personnels et inaugurée par votre Municipalité en votre présence le 15 octobre. Je vous félicite d’avoir écrit une nouvelle page d’histoire inconnue! Uluç Özulker (ambassadeur turc en France, lettre au maire de Sarcelles, le 20 octobre 2005)
Il y a une menace contre tous ceux qui conduisent des recherches sur les Assyriens et les meurtres de masse sous l’Empire Ottoman. De temps en temps des gens prétendant être des journalistes apparaissent et prennent des photos de ceux qui suivent des séminaires (sur ce thème). Même si ce ne sont pas toujours des menaces directes elles sont sous-entendues. C’est une question extrêmement sensible où les recherches sont prises pour des faits politiques. Tous ceux qui s’intéressent aux minorités chrétiennes en Turquie le vivent comme une menace. David Gaunt (historien suédois de l’université Sodertorn)

Pour ceux que ne semble toujours pas inquiéter le fait qu’un pays prétendument laïc et candidat à l’Europe puisse passer, en moins d’un siècle et comme si de rien n’était, d’un tiers de population chrétienne à 0,1%

Et alors que, dans la plus grande indifférence (comme en témoigne le silence radio de nos quotidiens de révérence), le négationnisme turc vient d’atteindre un nouveau sommet avec la mise à exécution des menaces de mort, il y a deux semaines et sur le sol européen même, du chercheur d’origine assyrienne d’une université suédoise Fuat Deniz

Retour sur un génocide encore plus oublié que le génocide arménien et dont l’Association Internationale des Universitaires spécialistes du Génocide (IAGS) vient de voter la reconnaissance, celui, parallèle, des autres minorités chrétiennes assyriennes et grecques.

Qui, comme les Arméniens, virent de 1894 à 1922 (bien au-delà donc du génocide proprement dit de l’été 1915) et sous les trois différents régimes du Sultan Abdul Hamid, des Jeunes-Turcs et du fondateur de la Turquie moderne Kemal Attaturk, la disparition de l’essentiel de leur population.

Et ce, que ce soit par les génocidaires turcs ou leurs affidés kurdes (“massacreurs d’infidèles”) et par l’élimination physique (via les exécutions directes, la déportation en wagons à bestiaux, les “marches de la mort” ou les camps de concentration en zone désertique) ou l’expulsion et l’expropriation (y compris de leurs plus belles femmes ou filles) qui sont au cœur même de la fondation de l’Etat turc moderne.

Sans parler de l’épuration religieuse continue des chrétiens des pays musulmans

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Livres: Achever Clausewitz… sur le dos de Bush?

26 décembre, 2007
Achever Clausewitz (René Girard)Je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée. Jésus
Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus. Pascal
Achever Clausewitz, titre dans lequel on ne peut pas ne pas entendre “Auschwitz”, c’est d’abord constater “ce monstrueux dérapage sacrificiel qu’est l’entreprise d’extermination des Juifs… où l’essence même de l’idée européenne a été entachée”. Fabrice Hadjadj
Aimez-vous les uns les autres (…) est une formule héroïque qui transcende toute morale. Mais elle ne signifie pas qu’il faille refuser le combat si aucune autre solution n’est possible. René Girard
Qui oserait dire que le tombeau de Napoléon aux Invalides ressemble au Mausolée de Lénine? René Girard

“Bush est de ce point de vue la caricature de ce qui manque à l’homme politique (…) il n’a réussi qu’une chose: rompre une coexistence maintenue tant bien que mal entre ces frères ennemis de toujours.” (pp. 56-57)

“Bush et Ben Laden, Palestiniens et Israéliens, Russes et Tchéchènes, Indiens et Pakistanais, même combat. (…) L’ignominie de Guantanamo, ce camp de terroristes présumés, soupçonnés d’avoir des liens avec Al Qaida et traités de manière inhumaine par les Américains, est significative de ce mépris du droit de la guerre.” (p. 131)

“Bush accentue jusqu’à la caricature la violence dont les Américains sont capables – et Ben Laden et ses imitateurs lui répondent d’une manière tout à fait “souveraine”. (p. 133)

“Deux croisades, deux formes de fondamentalismes, la guerre juste de George Bush a réactivé celle de Mahomet” … (p 355)

“Théologisation réciproque (‘Grand Satan’ contre ‘Forces du Mal’) …” (p.356)

Curieuse impression de stigmatisation des Américains et du président Bush de la part du plus américain de nos penseurs français dans son passionnant dernier ouvrage sur Clausewitz (“Achever Clausewitz”, René Girard).

Certes, contre les illusions combinées du progressisme, du rationalisme et de l’humanisme issus des Lumières, il y décrit bien la part d’irrationnel des rapports humains et la montée aux extrêmes que constitue la formidable mutation de la violence dont nous sommes actuellement témoins.

Depuis l’émergence, avec l’arrivée révolutionnaire et napoléonienne de la mobilisation populaire (comme, par contrecoup, de la guerilla espagnole ou des partisans russes), de la guerre totale jusqu’à la déritualisation de la guerre elle-même et la perte, par les États, du “monopole de la violence”, le terrorisme globalisé sans foi ni loi d’un Ben Laden.

De même, contre les mêmes mais aussi les chrétiens fondamentalistes attachés encore à une violence d’origine divine, il n’a pas tort de souligner les risques proprement apocalyptiques, pour l’environnement comme pour la sécurité de la planète, d’une concurrence économique totalement débridée.

Mais si, contre le pacifisme (chrétien ou non), il rappelle la formidable dissolution des différences et donc le déchainement de la violence que produit, à côté de tout aussi formidables progrès, la révélation judéo-chrétienne (en nous privant de nos ennemis comme de nos béquilles sacrificielles), ainsi que le fait souvent oublié qu’une intervention contre un Hitler alors insignifiant au moment de la remilitarisation de la Rhénanie en 1935 aurait pu empêcher la guerre, il ne semble pas faire le lien avec la part de responsabilité d’un Clinton dans l’encouragement de Ben Laden de par ses refus répétés d’intervenir contre les premiers attentats anti-américains des années 90.

De sorte qu’emporté apparemment par ses discussions franco-françaises et son catholicisme ultramontain, lui qui est d’ordinaire si perspicace à repérer les boucs émissaires, il se retrouve à cautionner les plus grossiers amalgames (islamisme et mondialisation comme les deux pendants équivalents d’un même danger?) et le discours de l’excuse le plus éculé dont nos nouveaux totalitaires islamistes savent si bien jouer.

Pour finir par ne voir de résistance que du côté d’une Europe largement paralysée par un irréalisme et une passivité que serait censée réveiller une papauté limitant jusqu’à tout récemment ses interventions au plus béat des pacifismes

Les Américains ont commis l’erreur de “déclarer la guerre” à Al-Qaeda alors qu’on ne sait même pas si Al-Qaeda existe.

Je me souviens très bien de la remilitarisation de la Rhénanie en 1935. Si les Français étaient entrés en Allemagne, ils auraient pu changer le cours des événements : les Allemands étaient incapables de leur opposer la moindre résistance. Seulement Albert Sarraut [président du Conseil] et le gouvernement français seraient passés pour les salopards qui empêchaient le monde de revenir à la normale. Ils n’étaient pas assez forts moralement pour tenir le coup. Par la suite, on a beaucoup reproché à Sarraut sa passivité. Mais il était dans une situation inextricable.

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Contre-terrorisme: Pourquoi le terrorisme est bien une affaire de simple police (Who needs Jack Bauer when you have Jean-Louis Bruguiere?)

24 décembre, 2007
Jack BauerJean-Louis BruguièrePlusieurs de nos collègues – notamment aux Etats-Unis, mais également en Europe – voyaient cela comme une ‘phobie d’ex-colonialiste’, une certaine ‘obsession française avec l’Algérie’. Ca n’a vraiment pas été facile de faire comprendre à tous ces sceptiques que les réseaux islamistes qui projetaient des attentats contre la France avaient pris racine sur leur propre territoire. Il était encore plus difficile de leur faire comprendre que les gens qu’ils considéraient comme de ’simples criminels’ – ceux qui collectaient de l’argent illicite ou fabriquaient de faux papiers – faisaient en fait partie des réseaux qui assuraient la logistique des complots terroristes. Les convaincre de faire le rapport entre les deux était d’autant plus déchirant que le temps perdu augmentait la possibilité d’une attentat. Ancien collègue de Bruguière
L’absence d’attentats islamistes sur le sol français depuis le 11 septembre 2001 ne doit pas être mal interprétée ; elle ne signifie en rien que la France serait sanctuarisée, notamment en raison de la position qu’elle a prise lors du conflit en Irak. D’ailleurs, nous avons déjà indiqué que des cellules terroristes avaient été démantelées, qui projetaient de conduire des attaques terroristes sur notre sol. De plus, en dehors du territoire national, des cibles françaises ont fait l’objet d’attaques terroriste, comme l’attentat du 8 mai 2002 à Karachi qui fit 14 morts, dont 11 employés de la DCN, ou l’attaque contre le pétrolier Limburg au Yémen le 6 octobre 2002. La France fait en effet partie intégrante du monde occidental, cible des terroristes islamistes radicaux. À ce titre, elle figure parmi les objectifs potentiels des terroristes au même titre que tout autre nation occidentale. Membre de la coalition internationale en Afghanistan, où nos forces spéciales participent à la traque des dirigeants d’Al Qaida, la France est donc considérée comme une ennemie, quelle que soit sa position sur le dossier irakien. De plus, la France est, depuis 1986, en pointe dans la lutte contre le terrorisme : ses résultats en matière de démantèlement de réseaux et son rôle central dans la coopération internationale anti-terroriste en font incontestablement une ennemie des groupes terroristes internationaux. En outre, la France doit prendre en compte les réalités liées à sa position géographique et à son histoire. Il est démontré par exemple qu’elle est une cible de premier choix pour le GSPC algérien du fait de l’histoire particulière des relations franco-algériennes. Philipe Marsaud (Rapport à l’Assemblée sur la lutte contre le terrorisme, le 22 novembre 2005)
Le système légal fortement codifié de la France, dans lequel l’Etat français bénéficie d’énormes pouvoirs d’intrusion et de coercition, ne ressemble pas au système américain plus compliqué de séparation des pouvoirs, d’indépendance de la justice, et des droits présomptifs de l’individu contre le gouvernement. (…) Le système légal et politique de l’Amérique, au moins sous George W. Bush, ne pouvait gérer des défis “extrajudiciaires” tels que Guantanamo, l’externalisation des interrogations ou la surveillance sans mandat. Selon les auteurs du rapport, les Etats-Unis se sont pris à leur propre piège en transformant la lutte contre l’extrémisme islamique radical en une “guerre fortement politisée et militarisée contre la terreur” que leur système légal et moral ne pourrait pas gérer. (…) En fin de compte, la comparaison des approches françaises et américaines contre le terrorisme révèle une étrange symétrie. Dans le cas de la France, la menace est en grande partie — mais pas simplement – issue de son propre sol. Pour y faire face, les Français sont prêts à fournir à leurs fonctionnaires ce que nous considérerions comme des pouvoirs d’exception. Dans le cas des Etats-Unis, la menace terroriste vient en grande partie — mais pas seulement — de l’étranger. Pour y faire face, le Président Bush a élargi au maximum ses pouvoirs en tant que commandant en chef. Et tandis que ses adversaires politiques et un certain nombre de juges critiquent l’utilisation de ces pouvoirs, les Américains n’ont pour la plupart pas réagi d’une manière qui suggère qu’ils y voient l’ombre d’une menace pour leurs libertés personnelles. De même, depuis le moment où, avec le début de la mission si peu conforme au droit anglo-saxon du juge Bruguière en 1986, la lutte contre le terrorisme intérieur est devenue beaucoup plus intrusive, la France n’a pas glissé dans la tyrannie. Bien au contraire, la société, la vie politique et nombre des lois françaises sont devenues beaucoup plus libérales et ouvertes. Gary J. Schmitt et Reuel Marc Gerech

Qui sait en France que le vrai Jack Bauer est français?

Qui se rappelle que les services français avaient dès l’été 2001 prévenu le FBI d’une éventuelle attaque terroriste au moyen d’avions de ligne détournés?

Qui se souvient du temps pas si reculé où, étrange retournement des choses, c’est la France qui passait pour le pays le plus obsédé par le terrorisme?

Mise sur écoute ou perquisition sans mandat, preuves ou témoignages par ouï-dire, arrestations arbitraires (jusqu’à 96 heures sans surveillance juridique ou avis des tiers), profilage (un “espion dans chaque mosquée”), non-séparation du renseignement et de la police (les fameux RG), refus de libération sous caution (dizaines d’années d’emprisonnement pour rien pour 51 relaxés en 98), arrestations de masse (véritables rafles en fait jusqu’à…176 pour le fameux “procès Chalabi” de 98!), procès de masse (jusqu’à… 138!), intégration partielle des forces de police et militaires (gendarmerie), externalisation de la torture (pardon: des interrogations musclées) …

Telles sont, comme le rappellait en février dernier le WSJ (merci madimaxi), quelques unes des facilités, au-delà de la différence d’origine des menaces (largement intérieure d’un côté, principalement extérieure de l’autre), formellement interdites par le système juridique américain.

Et, pour ceux (y compris en Amérique même) qui n’ont que Guantanamo à la bouche et nous bassinent à longueur de journée avec la prétendue fascisation de la société américaine et l’efficacité tellement supérieure de la police française face au terrorisme,…

les quasi-lois d’exception qui rendent possibles l’apparente immunité du territoire français!

Aux Etats-Unis, les activités de M. Bruguière équivaudraient à une violation systématique des 1er, 4e, 5e, 6e et 8e amendements de la Constitution. Sans compter les immenses superstructures juridiques que les Cours suprêmes successives ont construit au-dessus et autour de la Bill of Rights.

Who Needs Jacques Bauer?

The Napoleonic Code is more conducive to counterterrorism than the U.S. Constitution.
Bret Stephens
WSJ
February 25, 2007

Twenty-nine defendants went on trial earlier this month in a Spanish courtroom for complicity in the March 11, 2004 Madrid train bombings that killed 191 commuters and injured another 1,800. Among the accused: Jamal Zougam, a 33-year-old Moroccan immigrant who once ran a cell-phone business. In June 2001, Spanish police raided Mr. Zougam’s apartment, where they found jihadist literature and the telephone numbers of suspected terrorists. But the Spaniards judged the evidence insufficient to arrest or even wiretap him. Today, the Moroccan is believed to have furnished the cellphones through which the train bombs were detonated.

In raiding Mr. Zougam’s apartment, the Spanish were acting on a request from French investigative magistrate and counterterrorism supremo Jean-Louis Bruguiere. Earlier, Mr. Bruguiere had also warned the Canadian government about a suspicious Algerian asylum-seeker named Ahmed Ressam, but the Canadians took no real action. On Dec. 14, 1999 Mr. Ressam–a k a the Millennium Bomber–was arrested by U.S. customs agents as he attempted to cross the border at Port Angeles, Wash., with nitroglycerin and timing devices concealed in his spare tire.

It would be reassuring to believe that somewhere in the ranks of the FBI or CIA America has a Jean-Louis Bruguiere of its own. But we probably don’t, and not because we lack for domestic talent, investigative prowess, foreign connections, the will to fight terrorism or the forensic genius of a Gallic nose. What we lack is a system of laws that allows a man like Mr. Bruguiere to operate the way he does. Unless we’re willing to trade in the Constitution for the Code Napoleon, we are not likely to get it.

Consider the powers granted to Mr. Bruguiere and his colleagues. Warrantless wiretaps? Not a problem under French law, as long as the Interior Ministry approves. Court-issued search warrants based on probable cause? Not needed to conduct a search. Hearsay evidence? Admissible in court. Habeas corpus? Suspects can be held and questioned by authorities for up to 96 hours without judicial supervision or the notification of third parties. Profiling? French officials commonly boast of having a “spy in every mosque.” A wall of separation between intelligence and law enforcement agencies? France’s domestic and foreign intelligence bureaus work hand-in-glove. Bail? Authorities can detain suspects in “investigative” detentions for up to a year. Mr. Bruguiere once held 138 suspects on terrorism-related charges. The courts eventually cleared 51 of the suspects–some of whom had spent four years in preventive detention–at their 1998 trial.

In the U.S., Mr. Bruguiere’s activities would amount to one long and tangled violation of the First, Fourth, Fifth, Sixth and Eighth Amendments to the Constitution. And that’s not counting the immense legal superstructures that successive Supreme Courts have built over and around the Bill of Rights. In France, however, Mr. Bruguiere, though not without his critics, is a folk hero, equally at home with governments of the left and right. The main point in his favor is that whatever it is he’s doing, it works.

“Every single attempt to bomb France since 1995 has been stopped before execution,” notes a former Interior Ministry senior official. “The French policy has been [to] make sure no terrorist hits at home. We know perfectly well that foreign-policy triangulation is not sufficient for that, [even if] it helps us go down a notch or two in the order of priority [jihadist] targets. So we’ve complemented our anti-U.S. foreign policy with ruthless domestic measures.”

That’s something that U.S. civil libertarians, who frequently argue that the Bush administration should follow the “European model” of treating terrorism as a law-enforcement issue instead of a military one, might usefully keep in mind. As lawyers David Rivkin and Lee Casey argue in the forthcoming issue of The National Interest, “the [Napoleonic] Civil Law system offers considerable advantages to the state in combating terrorism–especially in terms of investigative tools and a level of secrecy–that are simply unavailable in the ordinary Common Law criminal prosecution and trial, at least as governed by the United States Constitution.”

Again, review the contrasts between American and European practices. Except in limited circumstances, the U.S. does not allow pretrial detentions. But according to figures compiled by the U.S. State Department, 38% of individuals held in Italian prisons in 2005 were awaiting trial or the outcome of an appeal, while Spanish law allows for pre-trial detentions that can last as long as four years for terrorism suspects. In the U.S., the Posse Comitatus Act forbids the use of the military in law-enforcement work, and paramilitary units are relatively rare. By contrast, most European countries deploy huge paramilitary forces: Italy’s Carabinieri; France’s Gendarmerie Nationale; Spain’s Guardia Civil.

Even Britain, which shares America’s common law traditions, has been forced by Irish and now Islamist terrorism to resort to administrative detentions, trials without jury (the famous Diplock courts) and ubiquitous public surveillance. Wiretapping is authorized by the Home Secretary–that is, a member of the government–rather than an independent judge. In the early days of the Northern Irish “troubles,” the government of Edward Heath placed some 2,000 suspects, without charge, in internment camps. Ironically, it was the decision to treat terrorists as ordinary criminals that led to the famous hunger strikes of Bobby Sands and his IRA crew.

All this calls into question the seriousness, if not the sincerity, of European complaints that under the Bush administration the U.S. has become a serial human-rights violator. Europeans have every right to be proud of civil servants like Mr. Bruguiere and a legal tradition that in many ways has been remarkably successful against terrorism. But that is not the American way, nor can it be if we intend to be true to a constitutional order of checks and balances, judicial review and a high respect for the rights of the accused. When President Bush declared a war on terror after 9/11, it was because he had no other realistic legal alternative. And when the rest of us make invidious comparisons between Europe and America, we should keep our fundamental differences in mind. There is no European 82nd Airborne, and there is no American Jean-Louis Bruguiere.

Mr. Stephens is a member of The Wall Street Journal’s editorial board. His column appears in the Journal Tuesdays.

France: Europe’s Counterterrorist Powerhouse
By Gary J. Schmitt, Reuel Marc Gerecht
November 1, 2007
AEI Online
No. 3, November 2007

Counterterrorism, like espionage and covert action, is not a spectator sport. The more a country practices, the better it gets. France has become the most accomplished counterterrorism practitioner in Europe. None of the western European counterterrorism officials we have met with over the last eighteen months would dissent from this view. And while there may be a debate about which European state has had the most experience dealing with terrorism–be it Germany with its Baader-Meinhof Group, Italy with its Red Brigades, Spain with the Basque separatist group Euskadi Ta Askatasuna, or even Great Britain with the Irish Republican Army–there is no question that France has had as much experience with the most virulent, police-resistant forms of modern terrorism as any of them. Whereas September 11, 2001, was a heart-stopping shock to the American counterterrorism establishment–and only slightly less revolutionary for many in Europe–it was not a révolution des mentalités in Paris.

Two waves of terrorist attacks, the first in the mid-1980s and the second in the mid-1990s, have made France acutely aware of both state-supported Middle Eastern terrorism and freelance but organized Islamic extremists. The attacks in 1985 and 1986 were probably Iranian-inspired, carried out as payback for France’s military and financial support of Saddam Hussein. The attacks in the 1990s, however, in part an outgrowth of the Algerian civil war, clearly revealed to French security officials that “proper” Frenchmen, les français de souche, could convert to Islam, and that Muslims raised in France could spearhead mass-casualty terrorism.[1]

By comparison, the security services in Great Britain and Germany were slow to awaken to the threat from homegrown radical Muslims.[2] Britain gambled that its multicultural approach to immigrants was superior to France’s forced assimilationist model. But with the discovery of one terrorist plot after another being planned by British Muslims, as well as the deadly transportation bombings that took place in London on July 7, 2005, British public and security officials have begun to question the wisdom of their “Londonistan” approach to Muslim integration.[3] Similarly, until recently, officials in Berlin believed that Germany was safe from homegrown Muslim terrorism, but two major bomb plots over the past year and a half–one aimed at German trains, the other at American military personnel, installations, and interests in Germany–have raised serious doubts in the minds of many German security officials about that previous assumption.[4]

French scholars and journalists have also been way ahead of their European and American counterparts in dissecting Islamic extremism and jihadism, and in analyzing the “Zacarias Moussaoui” phenomenon of European-raised Muslim militants and terrorists.[5] And French officials, who work in counterterrorism domestically and overseas, appear to be well aware of this intellectual spade work, often maintaining friendly relationships with scholars and journalists working in the field. The French interior ministry and prison system, for example, were remarkably open and helpful to the renowned Franco-Iranian sociologist Farhad Khosrokhavar in his interviews of jailed al Qaeda members. Khosrokhavar’s research, which produced the untranslated Quand Al-Qaida parle: Témoignages derrière les barreaux (When al Qaeda Speaks: Testimonies from Behind Bars) is the most insightful look into the mind and manners of highly westernized, Europeanized members of al Qaeda. Nothing in the American literature comes close to dissecting the nature of al Qaeda’s westernized elite.[6] Given the distance and stiffness between the Federal Bureau of Investigation (FBI) and American scholars and journalists, it is unlikely that Khosrokhavar will soon have any American competition.[7]

What sets France apart are its juges d’instruction and their ability to harness the country’s enormous police resources.

The Marsaud Report, issued on November 22, 2005, by a special parliamentary commission charged with examining France’s counterterrorism capacities, articulates the general French view of the threat posed by radical Islamic terrorism. It is perhaps the most cogent statement yet by an official European governing organization on why its citizens are inextricably involved in the fight against radical Islamic terrorism and unavoidably tied to the United States.

The absence of Islamist attacks on French soil since 9/11 should not be misinterpreted: it does not signify at all that France has been immunized from such actions, notably because of its position on the Iraq conflict. Elsewhere, we have already indicated that terrorist cells have been taken apart [since 9/11]–cells which were planning attacks on our soil. Further, outside of our national territory, French targets were struck, like the May 8, 2002, attack in Karachi, which killed fourteen, of whom eleven were employees of the DCN [Direction des Constructions Navales, France's major shipbuilder], or the attack against the oil tanker Limburg off the coast of Yemen on October 6, 2002. France is an integral part of Western civilization, a target of radical Islamic terrorists. In this regard, she figures among the potential targets of these terrorists to the same extent as any other Western nation. A member of the international coalition in Afghanistan, where our special forces participate in the hunt of al Qaeda’s leaders, France is thus considered an enemy, no matter her position on Iraq. Furthermore, France has been since 1986 on the cutting edge of countering [Middle Eastern] terrorism: her contribution in dismantling networks and her central role in the international counterterrorist effort have made her undeniably an enemy of international terrorist groups. Additionally, France must take into consideration her geographic position and her history. It has been clearly shown that France is the target of choice for the Algerian GSPC [the Salafist Group for Preaching and Combat].[8]

After 9/11, the Central Intelligence Agency (CIA) and the FBI decided to headquarter America’s premier European counterterrorism liaison shop in Paris because they recognized–despite the acrimony arising from the run-up to the Iraq war and the historical coolness between the CIA and French intelligence–that France is the European country most serious about counterterrorism.

French Lessons

It is unclear what practical lessons Americans can draw from the French encounter with Islamic terrorism, given the two countries’ different histories of interaction with the Muslim world and the significant differences between the two when it comes to legal systems and the domestic purview of the state. Nonetheless, it is always worth knowing how others do things–especially other democracies–when what they do seems to work.

And one of the things the French do well–and perhaps the hardest thing for Americans to appreciate, let alone adopt–is granting highly intrusive powers to their internal security service, the Direction de la Surveillance du Territoire (DST), and to their counterterrorist investigative magistrates (juges d’instruction). The latter institution is the linchpin of France’s counterterrorism prowess, allowing the French to combine the powers of prevention, deterrence, and punishment in one individual. This office, created after 1986, has no American parallel and in its powers seems to be unique within Europe. They oversee and often direct the investigative reach of France’s myriad police services, especially the intelligence unit of the French national police, the Renseignments Généraux and the DST.[9]

This direction is exercised through a distinctly French combination of administrative statutes and–just as important–informal institutional and personal relations. The juges d’instruction do not have the authority to command the DST, which belongs formally under the authority of the interior minister. But because of the success of such magistrates as Jean-Louis Bruguière and Jean-François Ricard, who proved that they could handle sensitive information collected by a domestic intelligence agency, the DST has essentially formalized its relationship with these magistrates. The juges d’instruction can now direct DST operations and intelligence collection.[10] The political class in Paris, often at odds with the judicial class, has grown comfortable with the independence exercised by these investigative magistrates. A cynic might say that this reflects the political sensitivity of the terrorism portfolio–better that magistrates handle the potential blowback from these cases than elected officials. But it is also an acknowledgement of how effectively and professionally the juges d’instruction have conducted themselves since 1986.

French scholars and journalists have been way ahead of their European and American counterparts in dissecting Islamic extremism and jihadism.

These magistrates and their offices have become the repositories of counterterrorism information in the French government. The advantage over the American system here is significant: counterterrorism personnel at the FBI, Justice Department, CIA, and National Security Council usually rotate out of the terrorism portfolio after a few years. Few could be said to have monitored specific cases and particular Islamist organizations for years on end. Bruguière, France’s most famous juge, stayed on the counterterrorism beat for over twenty-five years and could overwhelm his interlocutors with details and insights that come only from long-standing first-hand experience. These magistrates have become, as Jeremy Shapiro and Bénédicte Suzan have pointed out in their incisive evaluation of the juges d’instruction, their own counterterrorism intelligence services.[11]

Observers are struck by the ability of the French to concentrate the combined resources of the state quickly. From the substantial use of wiretaps and other forms of electronic interception to day-and-night physical surveillance and “preventive detention” that can be directed against targets about whom authorities do not have sufficient evidence to seek criminal prosecution, magistrates and their allied police and intelligence services can rapidly monitor, harass, and paralyze those they suspect of terrorist activity. As the French 2006 white paper on domestic security and terrorism states:

To be effective, a judicial system for counterterrorism must combine a preventive element, whose objective is to prevent terrorists from acting, and a repressive element, to punish those who commit attacks as well as their organizers and accomplices. The French system follows this logic. But its originality and strength lie in the fact that the barrier between prevention and punishment is not airtight.[12]

The juges d’instruction have largely demolished this wall.

The French have other important counterterrorism agencies. Foremost among them are the Conseil de Sécurité Intérieure (Internal Security Council), chaired by the French president or his representative, which “defines the orientation for domestic security policy and establishes priorities.” The prime minister chairs the Comité Interministériel du Renseignement (Interministerial Intelligence Committee), which brings together all of the ministers involved in counterterrorism. The interior ministry leads the Comité Interministériel de Lutte Antiterroriste (Interministerial Counterterrorist Committee), which coordinates actions at the ministerial level.[13] Most important is the Unité de Coordination de la Lutte Antiterroriste (Counterterrorist Coordination Unit), which was created in 1984 inside the interior ministry. This office collects information supplied by all the other agencies, including the interior ministry, the defense ministry, and the ministry of economy, finance, and industry.[14] As noted by Shapiro and Suzan:

Previously, no single service had specialized in terrorism and thus no one was responsible for assembling a complete picture from the various different institutional sources, for assuring information flows between the various agencies, or for providing coordinated direction to the intelligence and police services for the prevention of terrorism.[15]

None of these organizations and offices is of course uniquely French. We certainly could not conclude that they operate more efficiently than their American counterparts–excepting the greater efficiency one would expect to find in a smaller, highly centralized state. What sets France apart are its juges d’instruction and their ability to harness the country’s enormous police resources. These magistrates are also able, because of their singular focus, to keep the counterterrorism apparatus in France operating with an esprit and at a tempo other countries find hard to match, especially as 9/11 recedes into distant memory. The French themselves are not deluded about their capacities: the counterterrorism white paper notes that “the threat now develops almost invisibly and is much more difficult for the intelligence and security agencies to detect.”[16] French officials are confident, however, in what the French state, properly focused on an internal enemy, can do.

Looking at the French and American approaches to counterterrorism provides an odd symmetry.

We underscore the power of the French state since so much post-Patriot Act commentary in the United States suggests that enhanced police powers–for example, the sequestration of terrorist suspects without immediate access to attorneys, or the use of wiretapping and physical surveillance that falls far short of “probable cause” of Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA) standards–are counterproductive to counterterrorism efforts since they corrode our collective trust in the law and are ineffective in any case.[17]

We are uncomfortable with some French counterterrorism practices–such as the government’s ability to jail French citizens without sufficient grounds for actually taking them to court–and would not want to see them imported to the United States. Some in France worry that police power, when focused on the Muslim community, can become overbearing and counterproductive.[18] The French national police and the DST are conscious of this concern. We suspect that the presence of Muslim Frenchmen in the police and domestic intelligence services–larger, it appears, than in any other European country–allows French officials to track this concern, as well as deploy a more effective counterterrorism cadre, better able to penetrate police-resistant radical Muslim circles. In any case, anxiety about police intrusiveness still appears to be a minority opinion in France, both among officials and in the wider population.[19]

Transatlantic Parallels

It is worthwhile to mention a critical study of Franco-American counterterrorism relations commissioned by the policy planning staff of the French foreign ministry. Entitled The Counterterrorist Effort in France and the United States: Beyond the Celebration of Our Cooperation, Are There Long-Term Structural Problems?, its critique is pessimistic.[20] France’s highly codified legal system, in which the French state enjoys enormous powers of intrusion and coercion, does not resemble the messier U.S. system of separated powers, judicial independence, and presumptive rights held by individuals against the government. The censure in the piece, which likely represents the views of much of the French elite, is more procedural than moral. America’s legal and political system, at least under George W. Bush, could not handle such “extralegal” challenges as Guantanamo, extraordinary rendition, or warrantless surveillance. According to the authors of the report, the United States got hoisted by its own petard by making the struggle against radical Islamic extremism into a highly politicized, militarily front-loaded “war on terror” that its legal and ethical system could not handle.

We can agree with some of this critique–for example, we do not think the Bush administration effectively thought through the judicial and legal challenges it would encounter as it interrogated and imprisoned members and suspected members of al Qaeda, the Taliban, and other extremist Islamic groups. But the stabilizing genius of American government is its extremely open political system, in which convulsive questions can be asked and debated, and bipartisan consensus can usually be found on serious matters of national security. The Bush administration, reflecting the desire of all presidents to protect executive prerogatives they deem necessary to wage war successfully, got itself into a difficult spot with aspects of the “war on terror” precisely because it did not allow politics to intervene early enough on the thorny–at times gut-wrenching–questions of how to interrogate, imprison, and eliminate “enemy combatants.” The French political and legal system does not do debate easily; if allowed, the American system does it sublimely well.

These “procedural” challenges, which torment some of our allies, are unlikely to seriously affect our counterterrorism cooperation with Paris. Throughout the run-up to the Iraq war, which was perhaps the nadir of post-World War II Franco-American relations, counterterrorism cooperation blossomed. In 2007, Nicolas Sarkozy, who openly admires much about the United States and rarely engages in the anti-American cynicism so common among the French intellectual elite, was elected president. Unless he has been hiding his true feelings–something he is not known for doing–Sarkozy does not seem to believe the United States has been ethically deficient since 9/11. We suspect that many in France, especially those in its intelligence and security services, understand the unique challenges the United States confronted after 9/11–the challenges that only a global military power could confront.

In the end, looking at the French and American approaches to counterterrorism provides an odd symmetry. In the case of France, the threat is largely–but not simply–within the confines of its own borders. To meet the threat, the French are willing to give their officials what we would consider extraordinary powers and discretion. In the case of the United States, the terrorist threat comes largely–but not solely–from abroad. To meet that threat, President Bush has used his power as commander in chief to its fullest. And while his political opponents and a few judges criticize the use of that power, for the most part, Americans have not reacted in a manner that suggests that they see a darkening, dangerous shadow over their personal liberties. Similarly, since 1986, when French domestic counterterrorism became much more intrusive–when Judge Bruguière’s distinctly un-Anglo-Saxon mission began–France has not gone down the slippery slope into tyranny. France’s society, its politics, and many of its laws have actually become much more liberal and open.

As a practical matter, there will always be a trade-off of sorts between citizen liberties and the powers a state needs to fight certain threats. Yet it is the paramount duty of any liberal democracy not only to protect the rights associated with a decent political order, but also to protect the lives of its citizens. Exercising power in the name of security is not necessarily illiberal. And as our examination of the French approach to counterterrorism suggests, the exercise of such power can be considerable indeed. It is a point that some liberal and civil libertarian critics of the Bush administration, who too rarely study what is going on abroad, might do well to remember.

Reuel Marc Gerecht is a resident fellow at AEI. Gary J. Schmitt is a resident scholar and director of the Program on Advanced Strategic Studies at AEI.

Notes

1. Reuel Marc Gerecht, personal conversations with French officials and scholars focusing on Islamic radicalism in France, 1980-2000. For a good discussion of Middle Eastern and Islamic terrorism in France and the official French reaction to it, see Ali Laidi and Ahmed Salam, Le Jihad en Europe, les filières du terrorisme en Europe (Paris: Seuil, 2002). It was the effort by the Algerian-born but thoroughly Gallicized Khaled Kalkal, in particular, to blow a high-speed Paris-Lyon train off its rails in August 1995 that caught Paris’s attention.

2. Reuel Marc Gerecht and Gary J. Schmitt, personal conversations with British and German counterterrorism officials, September 26-28, 2007, in London, and March 26-27, 2007, in Berlin.

3. For an excellent account of the British perspective on its homegrown Muslim terrorist threat, see Peter Clarke, “Learning from Experience: Counterterrorism in the UK since 9/11″ (Colin Crampton Memorial Lecture, Policy Exchange, London, 2007), available at www.policyexchange.org.uk/images/libimages/260.pdf (accessed October 29, 2007).

4. See Mark Landler, “Bomb Plot Shocks Germans into Antiterrorism Debate,” New York Times, August 22, 2006; Craig Whitlock, “Germany Says It Foiled Bomb Plot,” Washington Post, September 6, 2007; and Mark Landler, “Germans Weigh Civil Rights and Public Safety,” New York Times, July 12, 2007.

5. For an excellent early discussion of Islamist networks in Europe, and France especially, see Antoine Sfeir, Les réseaux d’Allah: Les filières islamistes en France et en Europe (Paris: Plon, 1997). Sfeir’s concerns proved prescient. See also Jocelyn Césari, Être musulman en France (Paris: Karthala, 1994); Bruno Étienne, La France et l’islam (Paris: Hachette, 1989); Gilles Kepel, Les Banlieues de l’islam (Paris: Seuil, 1994); and Rémy Leveau and Gilles Kepel, eds., Les Musulmans dans la société française (Paris: Êditions du CNRS, 1988). Zacarias Moussaoui’s mother was fourteen when she was married in Morocco. Five years later, Moussaoui’s parents moved to France, where he was born. In time, his mother left his father, raising the children herself. According to his family members, no religious education was provided to young Zacarias.

6. Farhad Khosrokhavar, Quand Al-Qaida parle: Témoignages derrière les barreaux (Paris: Bernard Grasset, 2006).

7. The position of American detainees is different from those in France, making it more difficult for U.S. officials to grant access to these prisoners. It is not very hard, however, to find European security and intelligence officials who have debriefed Guantanamo detainees in Guantanamo and are willing to discuss their findings privately. U.S. officials are much more sensitive, and official classification on this issue is much greater. Western Europeans–and the French in particular–are more open about discussing terrorism operationally and intellectually than their American counterparts are.

8. Assemblée Nationale, Rapport Marsaud, document number 2681, November 22, 2005, 18-19. Translation by author. GSPC has now associated itself as part of al Qaeda. If one adds up the detainees who have passed through Guantanamo, those that come from Francophone North Africa represent a significant proportion, comparable in number to those who have come from Pakistan, a country four times more populous than Francophone North Africa. In addition, seven French nationals are also known to have been detained in Guantanamo. See John Rosenthal, “The French Path to Jihad,” Policy Review, October/November 2006.

9. See Jeremy Shapiro and Bénédicte Suzan, “The French Experience of Counter-terrorism,” Survival 45, no. 1 (Spring 2003): 78-85, available at www.brookings.edu/views/articles/fellows/shapiro20030301.pdf (accessed October 29, 2007).

10. Ibid., 78-85.

11. Ibid., 79-84.

12. Dominique De Villepin, Prevailing Against Terrorism: The White Paper on Domestic Security Against Terrorism (Paris: La Documentation Française, 2006), 53. Emphasis added.

13. Ibid., 49.

14. Ibid., 50.

15. Jeremy Shapiro and Bénédicte Suzan, “The French Experience of Counter-terrorism,” 77.

16. Dominique De Villepin, Prevailing Against Terrorism: The White Paper on Domestic Security Against Terrorism, 36.

17. For an eloquent defense of this position, see Philip H. Gordon, Winning the Right War: The Path to Security for America and the World (New York: Times Books, 2007).

18. For a thoughtful discussion of backlash among Muslims in France, see International Crisis Group, “La France face à ses musulmans: émeutes, jihadisme, et dépolitisation” [France Facing Its Muslims: Riots, Jihadism, and Depoliticization], Rapport Europe 172, March 9, 2006.

19. For example, in Le Monde, a center-left publication generally considered the French newspaper of record, news reports and editorials infrequently express concern about the intrusiveness of French counterterrorism methods among the country’s Muslims. A comparison of Le Monde with the New York Times–in which criticism of the Patriot Act is constant–is striking.

20. Victoire Boccara and Bénédicte Suzan, Lutte antiterroriste en France et aux Etats-Unis: au delà de la celebration de notre coopération, des problèmes structurels de long-terme? (Paris: Centre d’Analyse et de Prévision, Ministère des Affaires Étrangères, N/06-079, July 12, 2006).

Targeting Terrorism
By Bruce Crumley

Since September 11, the international community has pulled together in the fight against terrorism. One of the most seasoned pros in this new global battle is Jean-Louis Bruguière, a French judge renowned for his flamboyant personality, his bulldog persistence—and for getting his man.

There is arguably no single person as emblematic of international efforts to battle terrorism as French investigating magistrate Jean-Louis Bruguière—which is why he’s usually the first French official that foreign counterparts turn to when they need a hand. Bruguière, 60, has some 20 years of specialized work behind him, work that has pitted him against violent Basque and Corsican nationalists, brutal members of extreme right- and left-wing organizations, Middle Eastern radicals and groups conducting state-sponsored terrorism. But it was the nightmarish attacks of 9/11 that catapulted Bruguière’s expertise into the international spotlight. Suddenly, stunned security forces and media from around the world were seeking him out for information on the Islamist radicals he’d been battling for a decade.
“It’s probably not going too far to say that Bruguière invented the specialty of identifying and cracking Islamist terror networks,” says a French justice official and former Bruguière associate. “For years, we got the brush-off from foreign colleagues who thought our warnings about Islamist extremism were some sort of odd ‘French obsession.’ The attacks of September 11 turned Bruguière into the man everyone wanted to see.”
That it took a calamity of such massive proportions to put Bruguière’s experience in demand is itself a testament to how thankless counter-terrorism often is—even among peers. Bruguière was, after all, the sleuth who fought French public apathy and political meddling in unraveling the 1989 bombing of a French passenger plane over Niger that killed 170 people. His inquiry ultimately led to the conviction of two Libyan secret service agents responsible for the attack. (It also earned the pipe-smoking magistrate the nickname “The Admiral” when he circumvented an international flight blockade of Libya by traveling there by boat.) In 1994, Bruguière staged another coup with the arrest of the notorious terror leader “Carlos the Jackal,” whom the intrepid judge snatched and spirited out of Sudan while his prey was sedated awaiting minor surgery. Carlos was later sentenced to life in prison for bombing attacks in France based on the prosecution dossier Bruguière had assembled.
In the early 1990s, before most of the world had ever heard of al Qaeda or Osama bin Laden, Bruguière had already begun uprooting underground logistical and financial networks assisting Islamic radicals waging terror attacks in Algeria. That early introduction provided Bruguière a view into the kinds of thinking and structures that later unleashed jihadist fury on France itself. He soon identified the cross-pollinating nature of Islamist networks established across Europe—as nominally religious fellowships—and the presence of fighters who had returned from Bosnian and Afghan jihads in their midst. (Recently, his services were also the first to determine that al Qaeda-associated training camps in and around Chechnya are producing the terror plotters in European networks.)
The first clear signal that Salafist radicals had internationalized their jihad by targeting France came in 1994, when an Air France plane was hijacked in Algiers and flown to Marseille for refueling. After French officials realized the terrorists planned to fly the gas-bloated jet to Paris and crash it into the city center, elite French SWAT teams stormed the plane, killing the hijackers—and preventing what al Qaeda members later achieved on 9/11.
The following year, Bruguière hit the ground running when a series of bomb attacks rocked Paris, killing 10 people and wounding more than 200. The teamwork between French intelligence forces and Bruguière’s investigating staff soon tracked and shut down the cells and networks behind the strikes. In addition to nabbing Islamists who provided funds and logistical support for the jihadist activity, Bruguière also convicted the two Algerians who had planted the bombs. A third extremist accused of orchestrating and financing the plot on behalf of Algerian-based extremists is in a London jail fighting extradition.
The 1995-96 bombing campaign convinced Bruguière of something the American public would believe only in the aftermath of 9/11: that the international jihad movement was indeed globalizing, and that it could truly be battled only by enlisting France’s allies in Europe and abroad. But making the case to police and intelligence forces in countries that had not been attacked wasn’t easy. “Many of our colleagues—notably in the U.S., but some in Europe as well—felt this was an ‘ex-colonialist hang-up,’ some French obsession with Algeria,” recalls a French anti-terrorism official who works with Bruguière. “It was very hard work getting skeptics to realize that Islamist networks plotting attacks on France had taken root on their own turf. It was even harder to get them to understand that people they considered to be ‘ordinary criminals’—those who raised illicit money or forged identification papers—made up the logistics networks backing terror plots. Getting them to connect the dots was agonizing because time lost increased the possibility of attack.”
It wasn’t until the late 1990s, however, that Bruguière’s European counterparts were fully convinced that he had a case that merited international attention. In 1998, Bruguière coordinated sweeps in a number of European countries ahead of attacks planned for the French-hosted World Cup soccer championship. In December 2000, after tracking the movements and activities of Islamist radicals, Bruguière alerted German police to a Frankfurt cell preparing an attack on the Christmas market at the Strasbourg Cathedral. Arrests in Germany, Spain, Italy, France and Belgium thwarted the scheme. Shortly after the Sept. 11 attacks, meanwhile, Bruguière rounded up remnants of a terror network he knew to be plotting a suicide bombing of the U.S. Embassy in Paris. Testimony of arrested network members in other European countries indicated additional strikes on a U.S. military base in Belgium were also in the works.
Convincing American authorities of the rising Islamist threat was even more of a challenge. As late as 1999—and despite clear Islamist ties to the initial World Trade Center attack in 1993—U.S. colleagues had been dismissive of Bruguière’s warnings. Their reaction, recalls a former Bruguière associate, “tended to reflect the attitude, ‘If it were really a threat, we’d know about it already.’” Ironically, a similar Bruguière rebuff in Canada ultimately led to an American epiphany not only about the jihadist threat but also about Bruguière’s importance as an ally. In 1999, while tracking a Canadian-based organizer of radical networks in Europe, Bruguière and his deputy, Jean-François Ricard, traveled to Montreal, where local authorities downplayed the suspect’s fanatical links and activities and provided minimal investigative cooperation. At least one Islamist cohort of that Montreal radical soon vanished from sight—and was arrested two months later driving into the U.S. in a van packed with 130 pounds of explosives. The Algerian, Ahmed Ressam, turned out to be the al Qaeda-trained “Millennium bomber,” whose orders were to blow up the Los Angeles International Airport as 2000 was rung in.
“Ressam’s arrest really changed the Americans’ tone with Bruguière,” the justice official says. “Before, they tended to view him as a no-tech investigator—an Old World cop who couldn’t hold a candle to the spy satellites and other high-tech capabilities of the CIA and FBI. Then, they suddenly realized the nature of the Islamist terror threat and saw that human involvement is probably better adapted to dealing with it. They also appreciated the fact that Bruguière had adopted an efficient approach before anyone else even knew there was a threat out there.”
Indeed, at the Americans’ request, Bruguière served as an expert witness at Ressam’s trial. Bruguière would later recall the court official and terror neophyte who, when he heard the name “al Qaeda,” responded with the equivalent of “Al Who?” He also remembers seeing a flash of recognition in Ressam’s eyes as Bruguière catalogued jihad leaders and operatives. Bruguière’s interaction with American colleagues grew from there—with mutual professional esteem evolving into something approaching friendship. Those relationships have facilitated an exchange of information between the understandably secretive and defensive players in counter-terrorism. “Bruguière is one of the few foreigners who commands full respect from American intelligence officials as an equal, a trusted ally,” says French terror expert Roland Jacquard. “They also know he’s got the determination and power to act when things need to get done fast.”
An example of that trust was seen last June, when U.S. intelligence officials identified Christian Ganczarski, a German convert to radical Islam, in Saudi Arabia. A veteran of al Qaeda’s Afghan camps who once boasted of having met bin Laden, Ganczarski was linked to a deadly 2002 suicide bombing of a synagogue in Tunisia (the suicide attacker placed a call to Ganczarski shortly before his strike). Despite that connection—and ties to other known practitioners of violent jihad—German laws requiring relatively high levels of evidence of wrongdoing prevented Ganczarski’s arrest as a terror suspect. Piqued by Germany’s inability to act, U.S. intelligence officials lost no time negotiating Ganczarski’s expulsion from the kingdom to Germany—via France. U.S. officials knew that, in accordance with French law, Bruguière opens legal inquiries into any attack targeting French interests or—as in the Tunisian attack—claiming French victims. Given that Ganczarski was a prime suspect in Bruguière’s investigation, alerted police were able to arrest the German during his Paris layover. He’s been in custody ever since.
Similarly, Australian police worked hand-in-hand with Bruguière last September in the arrest and deportation to France of Guadeloupe-born Islamist, Willie Brigitte. A convert to Islam who—astonishingly enough—underwent his jihadist training after 9/11 in a Pakistan-based camp run by extremist group Lashkar-e-Taiba, Brigitte was believed to be waiting for fellow radicals to join him in Australia to execute a terror strike.
“Bruguière and his partners in the French counter-terror organization follow their suspects and developments in the Islamist world very carefully,” notes Jacquard. “Foreign colleagues know he’ll do what he needs to do to undermine the terrorist threat. And as in the case of Ganczarski, they will even ask him to exercise responsibilities and powers that other security authorities may not enjoy.”
Indeed, Bruguière sits atop a specialized anti-terror section unique to France—a body created by a 1986 law establishing a highly centralized police and investigating authority to combat the increasingly complex threat of terrorism. It links Bruguière’s team of five inquiry-conducting magistrates with a pair of covert information-gathering organizations: a crack police unit called the Renseignements Généraux (similar to the FBI) and the counter-terror intelligence service, DST. As head of the judicial branch that investigates information and suspects identified by those agencies—and that builds cases to be eventually tried in court—Bruguière is one of a handful of French officials fully in the loop on the information in the fight on terror.
Meanwhile, the same 1986 law created a useful legal weapon adapted to countering terror schemes. The catchall charge of “association with wrongdoers involved in terrorist enterprises” allows investigators to link the much wider base of logistical support that facilitates attacks with the network operatives at the top of the pyramid. Under this precept, the counterfeiter of documents, the arms transporter or the thief whose ill-gotten gains are knowingly forked over to people in terror networks are legally tied with those who actually plant the bombs. And neither Bruguière nor his intelligence and police partners hide or apologize for using moles and other informants in Salafist mosques or extremist circles. In-formation obtained there has repeatedly allowed French investigators to keep tabs on militant imams, track the evolution of network members and identify new recruits falling under the spell of radical Islam.
Ironically, those laws—and the power they afford security officials like Bruguière—were long denounced by civil libertarians in France and abroad as far too sweeping and prone to widespread abuse. Suspects may in fact be detained and questioned for 92 hours before charges are filed, and they may remain jailed for up to three and a half years as investigations are completed and go to trial. But just as many who brushed off Bruguière’s early warnings on Islamist terror have fallen in line to fight it, most nations have responded to 9/11 with security laws that far surpass France’s 1986 statutes. The United States and Britain have notably been denounced by some observers as having sacrificed due process and the presumption of innocence with authoritarian measures to fight terrorism. France’s formerly trailblazing measures “almost look outdated and quaint by comparison,” muses Jacquard. “The wider goal of terrorism has always been to force democracies to quash the very rights and liberties at their core in order to defend themselves. Finding the right balance between security and freedom is our biggest challenge.”
But it’s one the French law seems to have managed nicely. The 1986 law—and the special units it created—have thus far managed to prevent any successful strikes on French soil since the 1995-96 bombings and have allowed Bruguière to thwart a number of unfolding, often unreported plots. Meanwhile, Bruguière himself has largely personified the open and productive counter-terrorism partnership that continues to flourish across the Atlantic—and which actually grew stronger even as the French-American cold war over Iraq raged last year.
Critics, however, say that Bruguière also personifies the way that ego and love of headlines can negatively affect the anti-terror drive. They claim Bruguière’s fondness for attention has led him to adopt the high-profile role of a crusader, whose media-thrilling methods—such as using large sweeps to net a small number of suspects—violate civil liberties. His international reputation has also provoked jealousies—and at times full-blown feuds—within counter-terror forces. “Bruguière is an extremely capable investigator, and one who has done this nation a great service in fighting terrorism,” comments an official close to President Jacques Chirac. “But he has also stepped on many, many toes.”
Perhaps, but Bruguière seems to have made more allies than enemies—and won some powerful admirers. Just recently, he and a delegation of French intelligence officials met with Bush Administration members, who thanked them for their cooperation in the recent flurry of terror scares that led to the grounding of U.S.-bound Air France flights. “This is one of the huge advantages of forming personal relationships within the very tense and high-risk environment of counter-terrorism,” notes one French security official. “When Americans pick up the phone and call Paris to get or give information, they aren’t dealing with some faceless ‘French guy.’ They’re usually dealing with Bruguière. That’s how it works—and that’s why it works.”

Voir enfin sur l’homme qui pendant 20 ans a incarné la “méthode française” (qui n’était pas sans ses critiques y compris en France), le juge anti-terroriste Jean-Louis Burguière, récemment remplacé après une tentative malheureuse d’entrée en politique:

Jean-Louis Bruguière a été pendant plus de vingt ans la figure emblématique d’un système aujourd’hui envié à l’étranger mais qui a toujours suscité des critiques en France.

Le système imaginé après une vague d’attentats imputée à l’Iran consiste à centraliser le traitement des affaires terroristes à Paris, avec un “fief” ultra-sécurisé sous les toits du palais de justice, la galerie Saint-Loi.

Les suspects peuvent être placés en garde à vue jusqu’à quatre jours, six dans certains cas. Il est possible de poursuivre tous les membres d’un réseau, des plus mineurs aux plus importants, avec l’incrimination “d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste”.

Pour ses partisans, ce système a permis de prévenir de nombreux attentats, tout en préservant la garantie des droits des suspects et un accès quasi-normal au système judiciaire.

Pour ses détracteurs, les juges antiterroristes ont fait trop souvent une utilisation abusive de leurs pouvoirs, avec une utilisation extensive de la détention provisoire. Les critiques se sont calmées après l’apparition au Royaume-Uni de détentions extra-judiciaires et l’ouverture par les Etats-Unis du camp de détention de Guantanamo, à Cuba, où les suspects n’ont aucun statut légal.
Un nouveau “patron” en France pour les juges antiterroristes
Reuters
Le Monde
20.12.07

PARIS (Reuters) – Yves Jannier, actuellement avocat général à Paris, va succéder à Jean-Louis Bruguière à la tête de l’équipe des juges d’instruction antiterroristes, modèle pour l’étranger mais controversé à Paris.

Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) a approuvé jeudi la candidature de ce magistrat, présenté dans la magistrature comme le favori du ministère de la Justice, pour le poste de “premier vice-président du tribunal de Paris chargé de la coordination de la lutte antiterroriste”, a-t-on appris de source judiciaire.

Après cet avis conforme, qui était nécessaire procéduralement, la place Vendôme va prononcer formellement sa nomination par un décret durant la “première quinzaine de janvier”, a-t-on expliqué au cabinet de Rachida Dati.

Yves Jannier, 54 ans, a été juge d’instruction à Versailles puis substitut du procureur de Nanterre (Hauts-de-Seine), avant de passer au parquet général de Paris en 2002.

Une cinquantaine de candidats s’étaient manifestés pour ce poste et sont donc écartés, dont Gilbert Thiel et Laurence Le Vert, en poste au pool antiterroriste actuellement, Jean-François Ricard, un de ses anciens membres et Renaud Van Ruymbeke, juge d’instruction financier réputé.

Yves Jannier s’est notamment fait remarquer par son réquisitoire au procès en appel du fiasco judiciaire de l’affaire Outreau, en 2005, où il avait été le premier magistrat à reconnaitre l’innocence des personnes poursuivies.

Il a achevé sa carrière d’avocat général à Paris en requérant au procès d’Yvan Colonna, condamné à perpétuité pour l’assassinat du préfet de Corse Claude Erignac en 1998.

Jean-Louis Bruguière, 63 ans, a quitté le poste au printemps dernier pour une candidature au titre de l’UMP aux législatives dans le Lot-et-Garonne, où il a été battu par son adversaire socialiste. Il ne pouvait techniquement revenir, ayant abandonné à ses collègues tous ses dossiers d’enquête.

Jean-Louis Bruguière a été pendant plus de vingt ans la figure emblématique d’un système aujourd’hui envié à l’étranger mais qui a toujours suscité des critiques en France.

Le système imaginé après une vague d’attentats imputée à l’Iran consiste à centraliser le traitement des affaires terroristes à Paris, avec un “fief” ultra-sécurisé sous les toits du palais de justice, la galerie Saint-Loi.

Les suspects peuvent être placés en garde à vue jusqu’à quatre jours, six dans certains cas. Il est possible de poursuivre tous les membres d’un réseau, des plus mineurs aux plus importants, avec l’incrimination “d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste”.

Pour ses partisans, ce système a permis de prévenir de nombreux attentats, tout en préservant la garantie des droits des suspects et un accès quasi-normal au système judiciaire.

Pour ses détracteurs, les juges antiterroristes ont fait trop souvent une utilisation abusive de leurs pouvoirs, avec une utilisation extensive de la détention provisoire. Les critiques se sont calmées après l’apparition au Royaume-Uni de détentions extra-judiciaires et l’ouverture par les Etats-Unis du camp de détention de Guantanamo, à Cuba, où les suspects n’ont aucun statut légal.

Thierry Lévêque


Ingrid Betancourt: déraison d’Etat (Philippe Convers)

22 décembre, 2007

FARC cartel

La démission immédiate d’Uribe et de son gouvernement pourrait garantir la libération, sains et saufs, des prisonniers, au moyen d’un accord humanitaire, sans aucun obstacle. Raul Reyes (numéro deux des Farc)

Au lendemain de l’incroyable pantalonnade de la visite à Paris du tortionnaire de Tripoli …

Comment ne pas voir, comme le rappelle Philippe Convers, que la France est à nouveau, par la faute de ses dirigeants à l’affût du moindre coup médiatique, en train de servir de paillasson au tout venant de la barbarie de la planète?

Je ne sais pas vraiment si je dois rigoler quand j’entends notre Président en appeler à l’humanité d’un vieux guérillero endurci, qui partage avec Kadhafi et quelques autres de tristes records d’inhumanité, ou s’il faut au contraire s’affliger de notre myopie ou, plus certainement, de notre immense arrogance, mâtinée de complaisance et d’ignorance.

Ingrid Betancourt: déraison d’Etat
Philippe Convers

Après vous avoir présenté les protagonistes de ce malheureux dossier (Ingrid Betancourt: et si on se plantait complètement), j’imagine que, comme la plupart de mes concitoyens, vous avez suivi avec espoir ou scepticisme les derniers développements de l’Affaire.

Pour ce qui me concerne, j’avoue avoir été (heureusement) surpris par les preuves de (sur)vie de ladite Ingrid. A la longue, j’imaginais qu’elle était peut-être morte. Comme vous, j’ai suivi la théâtralisation présidentielle, avec message personnel à Marulanda et tout le tralala. J’ai également relevé la hargne anti-Uribe de Chavez, décuplée par son échec au référendum (lequel, comme en France, sera bientôt oublié par des mesures qui, cette fois-ci, se passeront de l’assentiment populaire).

Je ne sais pas vraiment si je dois rigoler quand j’entends notre Président en appeler à l’humanité d’un vieux guérillero endurci, qui partage avec Kadhafi et quelques autres de tristes records d’inhumanité, ou s’il faut au contraire s’affliger de notre myopie ou, plus certainement, de notre immense arrogance, mâtinée de complaisance et d’ignorance.

Les FARC viennent de confirmer une nouvelle fois leur sens tactique (et ouais, on ne survit pas quarante ans à la haine de tout un peuple sans un certains sens de la manœuvre). Clara Rojas, la proche collaboratrice d’Ingrid qui avait refusé d’être libérée en 2002 pour rester aux côtés de son égérie, son fils, fruit d’un fascinant syndrome de Stockholm ainsi qu’une malheureuse parlementaire malade vont être libérés, annoncent les FARC. Pas à n’importe qui, au frère Chavez, que la guérilla replace ainsi au centre du jeu, d’autant plus qu’il ne se cache plus de ses sympathies pour cette vieille guérilla stalinienne, qui partage avec lui son aversion des institutions colombiennes. Ingrid, c’est pas pour tout de suite, pensez donc ! Un si bel atout dans les mains râpeuses des vieux guérilleros ! Ingrid, la malheureuse qui permet à la guérilla d’obtenir un certain répit militaire et de déchaîner contre Bogota les bataillons d’idiots utiles au premier rang desquels figurent Nicolas et François !

Partagé entre l’ironie que m’inspire la naïveté de nos dirigeants (ou leur obsession de la communication) et la rage que suscitent de tels errements, je lis ces propos ahurissants du Premier ministre : “Le monde entier a les yeux rivés sur la Colombie, sur Ingrid Betancourt et sur l’action du président Uribe. Le président Uribe doit être celui qui va permettre la libération d’Ingrid Betancourt. C’est plus important que tout pour lui et pour son pays” et je bascule définitivement vers l’indignation.


Grandes énigmes de l’histoire: L’étrange mansuétude des Français pour Castro

20 décembre, 2007
Depardieu à CubaFidèle à sa conception des droits de l’Homme, Cuba refuse une évolution imposée de l’extérieur. (…) le socialisme cubain a toujours considéré que l’homme était le capital le plus précieux, pour reprendre une vieille formule de Joseph Staline. (…) Cuba est le dernier pays à lutter contre l’impérialisme (…) Nos interlocuteurs ont donc insisté à juste titre sur le rôle de Cuba dans la lutte contre l’impérialisme, rôle d’autant plus important qu’elle est souvent une des seules à opérer cette dénonciation car les problèmes provoqués par le capitalisme et le libéralisme sont plus que jamais d’actualité. Fidel Castro les a dénoncés avec force au cours du Sommet du Sud, rappelant que le libéralisme provoque chaque année plus de morts que la deuxième guerre mondiale. Il a en outre prôné la démolition du FMI et souhaité la mise en accusation et un “procès de Nuremberg” à l’encontre de l’ordre économique. Cette dénonciation du capitalisme est salutaire alors que les solutions proposées par le FMI et la Banque mondiale montrent de plus en plus leurs funestes effets. A l’inverse Cuba peut se permettre d’émettre des critiques : alors qu’elle est exclue de l’aide des institutions de Bretton Woods, et donc qu’elle emprunte à des taux usuraires, Cuba a atteint un niveau de développement bien supérieur à celui des autres îles des Caraïbes. De plus, contrairement à ce qui se passe dans toute l’Amérique latine, il n’y a pas de misère et tout le monde mange à sa faim et vit sous un toit à Cuba. (…) Rappelons seulement que le groupe d’amitié France-Cuba est le plus important de l’Assemblée nationale par le nombre de ses membres. Georges Hage (Commission des Affaires étrangères, mai 2000)
Il a fallu s’y atteler et dans ces lieux, on peut rendre hommage aux Cubains, issus de la Révolution qui se sont résolus à tenir tête aux États-Unis, leurs plus proches voisins. Les Cubains, les Cubains de Cuba, fiers de leur révolution sociale, savent qu’ils ne sont plus seuls. En revendiquant leur dignité, ils s’associent aux revendications de tous les peuples opprimés et, de ce fait, ils rejoignent les bâtisseurs du monde de demain. Danielle Mitterrand (Porto Alegre, février 2003)

Sartre, Beauvoir, Debray, Mitterrand, Danielle, Jean-François et Mazarine, Lang, Cheysson, Charasse, Poncelet, Ramonet, Bourgain, Depardieu …

La liste est longue, des thuriféraires français du régime cubain …

A l’heure où, maladie oblige après 49 ans de pouvoir ininterrompu, le tenancier de la plus grande prison à ciel ouvert des tropiques joue à la prétendue passation de pouvoir

Retour, avec Laure Mandeville du Figaro, sur le bilan catastrophique d’un socialisme qui, soutiens soviétique puis plus récemment vénézuélien aidant, a réussi à faire illusion pendant près de 50 ans (soit, d’Eisenhower à Bush, la bagatelle de… dix présidents américains !) mais en est en fait à importer jusqu’à son sucre.

Et surtout sur l’incroyable indulgence dont, antiaméricanisme oblige, le titulaire de la médaille “Santé pour tous” de l’OMS et du Prix Kadhafi des droits de l’Homme continue à bénéficier dans la gauche française et… jusqu’à notre Depardieu national!

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Présidence: Mais où sont passés nos bons vieux enfants et maitresses cachés?

19 décembre, 2007
Sexus politicusEn 1974, un accident de la circulation impliquant le président Giscard d’Estaing, qui conduisait lui-même une voiture aux côtés d’une conquête, au petit matin dans une rue de Paris avait fait les titres de la presse satirique. (…) Mitterrand, entre deux dossiers, consacrait beaucoup de temps à son harem. Chirac nommait ses favorites au gouvernement. Ses disparitions nocturnes entraînaient l’inévitable question de Bernadette : “Savez-vous où est mon mari ce soir?” C’est ainsi: en France, sexe, amour et politique sont indissociables. Sexus Politicus
68 a révélé la remise en cause de l’autorité, de l’autoritarisme et de ses incarnations. Or, premier paradoxe, le Président actuel, qui prétend liquider 68, en est précisément un héritier, que ce soit dans les expressions de sa vie privée ou dans la façon dont il sait se passer de tout piédestal. Mais, second paradoxe, il sait également, le moment venu, recourir aux postures de l’autorité. On l’a vu à ses paroles coupantes et ses gestes dans certains de ses discours; on l’a vu aussi à ses altercations avec des interlocuteurs, y compris anonymes, avec lesquels il affirme de façon tranchée, sans recourir à quelque intermédiaire ou médiation; on l’a vu enfin à certaines décisions prises avec fort peu de concertation. Georges Vigarello
Tant que Nicolas Sarkozy garde son crédit de réformateur, son style strass et paillettes sera accepté. François Miquet-Marty (directeur de l’institut LH2)

Premier président non-énarque et non passé par les grandes écoles, amour assumé de l’argent et de l’ostentation, grands restaurants, croisières et vacances de luxe, amours et amitiés affichées dans le monde des milliardaires et du spectacle, tutoiement et parler familier …

Il est évident qu’un tel président avait tout pour détoner dans le monde feutré des maitresses et enfants cachés, chasse jalousement gardée jusqu’ici des élites françaises.

Mais comment ne pas reconnaitre, dans les discours de déploration de nos commentateurs, la fréquente hostilité, comme le rappelait Bourdieu, des héritiers de la culture pour les parvenus qui, “par leur manque de ‘naturel’, vendent la mèche en rappelant l’acquisition en des matières où, plus que partout ailleurs, il s’agit d’avoir sans avoir jamais acquis”?

Et aussi, via le complaisant étalage par la presse du tableau de chasse de sa dernière conquête (la certes impressionnante brochette de rock stars, acteurs, sportifs de haut niveau, avocats, philosophes – les Jagger, Clapton, Trump, Noah, Carax, Pagny, Klarsfeld, Perez, Berling, Bertignac, Eindhoven père & fils – qui lui sont attribués), la confuse intuition, bien repérée par notre Proust national, du fonctionnement de nombre de nos relations les plus intimes?

Et ce donc dans les deux sens, ce qui est d’ailleurs loin d’être rassurant pour ledit président:

Souvent les femmes ne nous plaisent qu’à cause du contrepoids d’hommes à qui nous avons à les disputer bien que nous souffrions jusqu’à mourir d’avoir à les leur disputer; le contrepoids supprimé, le charme de la femme tombe

Ou selon les propres termes de notre Bruni à présent aussi nationale:

Je m’ennuie follement dans la monogamie. (…) Je suis monogame de temps en temps, mais je préfère la polygamie et la polyandrie. L’amour dure longtemps mais le désir brûlant deux à trois semaines. Après ça, il peut toujours renaître de ses cendres mais quand même: une fois que le désir est appliqué, satisfait, comblé, il se transforme. Le pauvre, qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse? Carla Bruni (Madame Figaro, le 17 février 2007)

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70e anniversaire du Massacre de Nankin: De la guerre totale à la victoire absolue

18 décembre, 2007
Nanjing massacreComment les Chinois peuvent-ils continuer à se battre avec toutes les pertes qu’ils ont subis? Je les hais! (Journal de soldat japonais)
En 1941, les Allemands croyaient de la même façon en une victoire rapide et définitive en Russie, et c’est justement alors que leur violence fut portée à son comble, notamment envers les prisonniers de guerre soviétiques. Contrairement à la croyance la plus courante, les actes les plus terribles ne sont pas forcément commis sous l’emprise du désespoir, mais sont fréquemment le résultat d’un excès de confiance. (…) les régimes totalitaires ont une conception particulière de la guerre, qui correspond à leur conception du politique. La victoire doit être absolue, le pays ennemi devant être anéanti ou transformé en une sorte de colonie. Jean-Louis Margolin

Exécutions à la baïonnette, au sabre ou à la mitrailleuse de prisonniers de guerre et de fonctionnaires, viols collectifs et mutilations de femmes (de 9 à 76 ans !), concours de décapitations, quelque 100.000 victimes en quelques semaines …

Retour, avec la lettre d’Asie de Sylvie Kauffman du Monde et à l’occasion du 70e anniversaire du viol de Nankin, sur la poignée d’Occidentaux (médecins ou missionnaires américains ou, comme l’Allemand John Rabe, homme d’affaires et objet d’un récent documentaire américain) qui ont réussi, malgré l’indifférence de leurs gouvernements respectifs, à créer une zone de sécurité pour les civils.

Mais aussi, avec l’intéressante mise en perspective de Jean-Louis Margolin, sur les raisons de l’inflation des chiffres (il propose lui-même une fourchette de 50 à 90 000 avec 90% de soldats ou “soldats potentiels”) et les raisons (volonté totalitaire, au-delà de la résolution des problèmes de ravitaillement et de gestion d’une masse de prisonniers de guerre, – qui n’est pas sans rappeler la campagne de Russie nazie de 1941 – d’une victoire rapide et définitive par anéantissement de la volonté de l’ennemi en s’attaquant à sa capitale) de ce qui était en fait le plus grave d’une longue série de massacres japonais en Chine et en Asie (Wuhan 1938, Changsha, 1944, Singapour 1942, Manille 1945) …

Au milieu de ce monstrueux carnage, un petit groupe d’Occidentaux, mené par un homme d’affaires allemand nazi, John Rabe, représentant de Siemens en Chine, a refusé de fuir : “Question de morale”, dit l’Allemand. Ils créent une zone de sécurité pour les civils et arrivent, par la seule force de leur courage, à l’imposer à l’occupant. Minnie Vautrin est de ceux-là, qui essaient de protéger les femmes des razzias des soldats japonais. Il y a aussi Robert Wilson, chirurgien formé à Harvard, dont l’hôpital de fortune déborde de patients aux blessures atroces, John Magee, qui filme discrètement avec une caméra de 16 mm, et George Fitch, qui fera sortir ces films dans la doublure de son manteau.

Entre Tokyo et Pékin, les braises de Nankin
Sylvie Kauffmann
Le Monde
17.12.07

Il n’y a sans doute pas un crime qui n’ait été commis aujourd’hui dans cette ville.” Le 16 décembre 1937, au quatrième jour de ce qui deviendra le sac de Nankin, Minnie Vautrin, enseignante américaine, consigne soigneusement par écrit une nouvelle journée d’horreurs commises par les soldats japonais dans la capitale chinoise. Le 13 décembre, les troupes impériales ont pris la ville, mise à genoux par d’impitoyables bombardements aériens. L’armée nationaliste chinoise est en déroute. Pendant les six semaines qui suivent, les Japonais se livrent sur la population et les prisonniers à une orgie systématique de pillages, de viols et de massacres, qui en fera l’un des épisodes les plus noirs de l’histoire du XXe siècle.

Au milieu de ce monstrueux carnage, un petit groupe d’Occidentaux, mené par un homme d’affaires allemand nazi, John Rabe, représentant de Siemens en Chine, a refusé de fuir : “Question de morale”, dit l’Allemand. Ils créent une zone de sécurité pour les civils et arrivent, par la seule force de leur courage, à l’imposer à l’occupant. Minnie Vautrin est de ceux-là, qui essaient de protéger les femmes des razzias des soldats japonais. Il y a aussi Robert Wilson, chirurgien formé à Harvard, dont l’hôpital de fortune déborde de patients aux blessures atroces, John Magee, qui filme discrètement avec une caméra de 16 mm, et George Fitch, qui fera sortir ces films dans la doublure de son manteau.

Les massacres et l’action héroïque du groupe de John Rabe, le “Schindler de Nankin”, sont au coeur d’un documentaire américain, Nanking, de Bill Guttentag et Dan Sturman, présenté au festival de Sundance et projeté aujourd’hui dans plusieurs pays, au moment du 70e anniversaire du sac de Nankin. Pékin en a eu la primeur en juillet et l’a largement diffusé, avant que les DVD pirates ne prennent le relais. Ce n’est pas le premier film sur le drame de Nankin ni le dernier : près de dix autres sont actuellement en préparation à travers le monde. Un cinéaste japonais d’extrême droite, Satoru Mizushima, entend démontrer que les massacres de Nankin sont une “fiction” ; son film à lui s’appellera La Vérité sur Nanjing, nom moderne de l’ancienne capitale. Les Canadiens peuvent aussi voir en ce moment un documentaire consacré à Iris Chang, l’écrivain chinoise-américaine dont le livre, Le Viol de Nankin, écrit en 1997, vient tout juste d’être réédité chez Payot. Ce livre de référence, best-seller aux Etats-Unis, fut le premier – en 1997 ! – à documenter les massacres de façon extensive. Petite-fille de survivants, Iris Chang mena des recherches approfondies, qui la conduisirent, entre autres, aux notes personnelles laissées par John Rabe et Minnie Vautrin. Comme Minnie Vautrin avant elle, Iris Chang s’est suicidée, en 2004, à 36 ans.

Le chef du corps expéditionnaire japonais en Chine en 1937-1938, le général Iwane Matsui, a été condamné à mort en 1948 et pendu à l’issue du procès international de Tokyo. Depuis, la Chine et le Japon s’affrontent sur les différentes versions de cet épisode et sur le nombre de victimes : 30 000 ? 300 000, l’estimation courante ? Comment savoir ? Les eaux furieuses du Yangtse, dans lequel des dizaines de milliers de cadavres ont été jetés, ne parleront jamais.

Les réticences du Japon à faire face à son histoire sont un embarras pour toute la région. Même si le négationnisme n’est pas la ligne du gouvernement, Matsui est l’un des 14 criminels de guerre vénérés au sanctuaire de Yasukuni à Tokyo, où les visites de l’ex-premier ministre Junichiro Koizumi ont outré Chinois et Coréens. En 2005, des incidents anti-japonais en Chine ont envenimé les relations entre les deux pays.

Mais l’humeur a changé en ce 70e anniversaire du sac de Nankin, comme si la maturité et le pragmatisme prévalaient enfin : signe d’une volonté de retenue à Pékin, les dirigeants chinois se sont abstenus de participer aux émouvantes commémorations de Nankin ce 13 décembre. Et, à Tokyo, le nouveau chef du gouvernement, Yasuo Fukuda, dont le père, Takeo, fut un artisan du rapprochement avec la Chine, s’affaire à la préparation de deux sommets sino-japonais qui consacreront en 2008 le réchauffement des relations entre deux géants économiques asiatiques.

DEVOIR DE MÉMOIRE

“Les Chinois sont très soucieux de leur passé, mais il n’y a pas là de contradiction, observe le Pr Yang Dali, directeur de l’Institut de l’Asie de l’Est à Singapour. Les dirigeants chinois ont aujourd’hui d’autres priorités.” Eviter, par exemple, les débordements de mécontentement populaire sur les hausses de prix, à quelques mois des Jeux olympiques. Et qui sait si une manifestation sur les frustrations historiques ne risquerait pas de dégénérer en protestation contre d’autres frustrations ? Quant aux Japonais, dit le Pr Yang, “ils préfèrent ne pas attiser les braises : le feu peut être difficile a éteindre et ils risquent de se brûler”.

Pourquoi, dans le devoir de mémoire, le Japon a-t-il échoué là où l’Allemagne a réussi ? La guerre froide et l’alliance américano-japonaise n’ont pas poussé Tokyo à s’amender auprès de la Chine communiste ; les Allemands, eux, avaient besoin de s’intégrer dans l’Europe. Directeur de l’Institut d’études japonaises contemporaines à Temple University, à Tokyo, Robert Dujarric relève aussi que les atrocités japonaises ont été commises à l’étranger : “Il n’y a pas de Dachau ni de Buchenwald pour rappeler aux Japonais, chez eux, les crimes de l’armée impériale”, dit-il, pas plus qu’il n’y a de Willy Brandt japonais ni de comte von Stauffenberg pour leur montrer qu’il y a eu un autre Japon, plus honorable. Chacun avec son propre fardeau, le Japon et la Chine ont encore un bout de chemin à faire sur la voie de la vérité.

Voir aussi:

il ne s’agissait certainement pas de se livrer à un génocide de la population chinoise, mais de provoquer son appauvrissement, la désintégration de la société, la dislocation des structures politiques et la dégradation de la culture [19] . Ce projet fait écho à la tentative japonaise de diviser la Chine en autant de territoires que possible (cette politique fut revisée en 1939-1940 en raison de la résistance inattendue des Chinois) et à l’inquiétant développement du commerce de produits stupéfiants qui avait alarmé le Comité international dès le printemps 1938.

Les violences commises envers les civils s’expliquent différemment : l’armée japonaise pâtissait de son déficit logistique, les soldats en souffraient. La possibilité d’obtenir nourriture et femmes en abondance fut utilisée pour appâter les soldats. Le privilège d’entrer dans les villes en premier était donné aux unités les plus méritantes. Les troupes japonaises s’étaient déjà habituées à vivre sur le pays : elles tuèrent, violèrent et pillèrent sans répit sur les 270 kilomètres séparant Shanghai de Nankin. D’où les actes incontrôlés auxquels elles se livrèrent à l’arrivée dans la capitale. Ici encore, l’instauration du règne de la terreur présentait un deuxième avantage : la mise au pas des habitants d’une ville aussi symbolique devait remettre les autres Chinois à leur place et mettre fin à leur « arrogance », si souvent dénoncée par la propagande japonaise. En 1941, les Allemands croyaient de la même façon en une victoire rapide et définitive en Russie, et c’est justement alors que leur violence fut portée à son comble, notamment envers les prisonniers de guerre soviétiques. Contrairement à la croyance la plus courante, les actes les plus terribles ne sont pas forcément commis sous l’emprise du désespoir, mais sont fréquemment le résultat d’un excès de confiance.

les régimes totalitaires ont une conception particulière de la guerre, qui correspond à leur conception du politique. La victoire doit être absolue, le pays ennemi devant être anéanti ou transformé en une sorte de colonie. Une conception aussi radicale du conflit favorise les déchaînements de violence. Même lorsque, comme en Italie ou au Japon, le racisme n’était pas le moteur essentiel de l’idéologie d’Etat, la radicalité extrême avec laquelle était perçu l’ennemi donnait forcément lieu à un « racisme secondaire » servant à justifier les pires atrocités.

Le soldat Ueba écrit dans son journal : « Comment les Chinois peuvent-ils continuer à se battre avec toutes les pertes qu’ils ont subis ? Je les hais ! ». De façon surprenante, Omer Bartov décrit exactement la même réaction chez les soldats allemands qui firent l’expérience de la résistance russe à partir de 1941, réaction qui se transforma en une vague de haine raciale et de violence. Dans les deux cas, c’est une vengeance terrible qui devait être mise en œuvre. L’ennemi, en refusant de jouer la partition écrite pour lui, se retrouvait déchu de tous ses droits.

Une réévaluation du massacre de Nankin
Jean-Louis Margolin
Perspectives chinoises
novembre-décembre 2005

Pour les Chinois de toutes origines et opinions, Nankin est devenu un drame du même ordre que celui de Hiroshima, ou même d’Auschwitz. En même temps, on voit encore beaucoup de Japonais s’efforcer, sinon de nier complètement les crimes de leur armée, du moins de les minimiser et de leur trouver des excuses.
Pourtant, pour quiconque prend la peine de se pencher sur les nombreuses preuves disponibles, le déroulement, les responsabilités et la taille (y compris le nombre de victimes, qui a donné lieu à tant d’empoignades) ne sont pas excessivement difficiles à établir, avec un bon degré de précision. Aucun autre massacre dans l’histoire asiatique n’a eu autant de témoins prêts à déposer et à écrire ! Mais la centralité même de Nankin dans le récit de la guerre sino-japonaise de 1937-45 a malheureusement favorisé les rideaux de fumée inspirés par l’idéologie, et ce des deux côtés.
L’établissement des faits est le premier devoir de l’historien. Ainsi il n’y eut pas massacre indéterminé à Nankin, mais ciblage différencié des divers groupes de population chinoise, avec à l’issue des résultats très variables en terme de mortalité. Les tueries ne furent pas le résultat d’une politique génocidaire, mais pas davantage des bavures non préméditées. Ecrire l’histoire, c’est aussi expliquer : la stratégie de guerre du Japon de 1937 est un élément essentiel, de même que la dérive du pays vers le fascisme. Enfin on considérera l’émergence de nouvelles approches historiographiques, telles que les analyses en termes de « culture de guerre », de « violences de guerre » : elles pourraient favoriser les percées dans notre connaissance profonde d’une épouvantable tragédie.

Moins de politique, plus d’histoire !

Quelles que soient leurs origines ou opinions, le massacre de Nankin constitue pour les Chinois une tragédie dont l’ampleur est comparable à Hiroshima, si ce n’est à Auschwitz[1] . Côté japonais, ceux qui cherchent à minimiser et justifier leurs crimes, voire à les nier complètement, sont encore nombreux. Pour celui qui prend la peine de remonter aux (nombreux) témoignages dont nous disposons, il n’est pourtant pas si difficile de cerner avec un degré raisonnable de précision les modalités, responsabilités et dimensions de cet événement (notamment le nombre de victimes, point sur lequel les débats sont particulièrement violents). Aucun autre massacre de population dans l’histoire du continent asiatique, et peu de massacres survenus lors de la Seconde Guerre mondiale, même en Europe, n’ont fait l’objet de témoignages écrits et oraux aussi nombreux. Universitaires étrangers (parmi lesquels des professeurs en sociologie et en histoire), journalistes, missionnaires, diplomates et hommes d’affaires, tous maîtrisant la culture et, souvent, la langue chinoise, nous en ont fourni des récits en abondance. Ces témoignages sont d’autant plus fiables qu’ils furent rédigés pendant ou juste après les événements.

Le rôle central du massacre de Nankin dans la guerre sino-japonaise de 1937-45 a malheureusement provoqué, en Chine comme au Japon, une surenchère idéologique préjudiciable à la vérité historique. Curieusement, l’écart entre les différents recensements de victimes ne s’est pas réduit. Il s’est au contraire creusé au fil du temps : les derniers chiffres[2] s’échelonnent ainsi entre cinquante et 430 000. Par respect pour leurs soldats morts au combat, un certain nombre (mais pas une majorité) de vétérans, homme politiques et historiens japonais mettent un point d’honneur à nier les faits et/ou les chiffres. Et pour nombre de Chinois (en Chine, mais peut être encore plus aux Etats-Unis), gonfler le nombre de victimes est une question de fierté nationale. Toute tentative de discuter les faits ou le chiffre officiel de 300 000 victimes, inscrit en gros sur les murs du Mémorial du massacre de Nankin, est susceptible de déclencher un incident diplomatique. La recherche historique a beaucoup souffert de cette situation : il n’y a pas eu de travaux sérieux sur les autres massacres commis en temps de guerre, tels que ceux de Wuhan en 1938 ou de Changsha en 1944, et encore moins d’évaluation complète des crimes japonais en Chine offrant une alternative à l’actuel et discutable chiffre officiel de 35 millions de morts violentes. Du point de vue de la recherche historique, il serait pertinent de comparer le massacre de Nankin avec celui de Singapour en 1942 (la tristement célèbre opération Sook Ching[3] ), ou avec celui de Manille en 1945. Mais ce serait aussi courir le risque de le banaliser dans une certaine mesure, et aller à l’encontre des phénomènes d’héroïsation ou de diabolisation associés à l’événement. Une telle comparaison pourrait même établir que Nankin n’a peut-être pas été le plus important massacre japonais en Chine (celui de Manille, lui-même très peu étudié, viendrait probablement en tête pour l’Asie dans son ensemble). Ainsi, nous ne savons même pas dans quelle mesure le comportement des troupes japonaises à Nankin a été l’exception ou la règle en Chine.

Un même effet amplificateur peut être observé dans le cas d’Auschwitz, qui est toujours considéré comme le lieu symbolique du génocide juif. Nous savons pourtant que le nombre de morts (environ 900 000) n’y a été que légèrement supérieur à celui du deuxième plus terrible camp de la mort, Treblinka (environ 800 000 morts). En outre, les victimes d’Auschwitz ne représentent qu’un sixième de l’ensemble des victimes juives. Cela s’explique par le fait que, malgré les terribles épreuves subies, un certain nombre de témoins sont sortis vivants d’Auschwitz, alors que presque tous les déportés furent exécutés à leur arrivée à Treblinka. Nous devons envisager la possibilité qu’un tel effet amplificateur ait pu jouer pour Nankin.

La grande différence avec Nankin, à l’heure actuelle du moins, est que le nombre de victimes d’Auschwitz a été corrigé à plusieurs reprises – et n’est pas encore définitif –, passant d’un chiffre initial de 4 millions (le chiffre officiel de la Pologne communiste) à moins d’un million. Or ces réévaluations ont dans une large mesure été effectuées par des historiens juifs, sans provoquer de controverses majeures ou d’accusations de révisionnisme, et sans implications politiques. Hormis quelques révisionnistes virulents mais isolés et totalement discrédités universitairement et politiquement (sauf peut-être dans quelques pays d’Europe de l’Est), un large consensus prévaut sur l’étendue et les caractéristiques des crimes nazis. Les historiens allemands eux-mêmes jouent un rôle essentiel et désormais incontestable dans l’avancement de nos connaissances sur la Shoah. Si de nombreuses zones d’ombres et des controverses, parfois acerbes, persistent, elles concernent surtout des points spécifiques (chronologie, personnages, organisations, histoire locale…) et des interprétations[4] . La situation est bien différente en Asie.

Cet article propose une réévaluation des premières semaines tragiques qui suivirent l’occupation de la capitale chinoise de l’époque par les Japonais le 13 décembre 1937. Nous nous concentrerons sur les points les plus controversés. Les données, pour la plupart d’époque, proviennent de témoins ou d’acteurs des faits, occidentaux[5] et japonais[6] . Les sources chinoises fiables sont plus rares. Mais les publications officielles de l’époque[7] et la série de témoignages minutieusement recueillis depuis les années 1970 par Honda Katsuichi[8] sont en revanche précieuses.

Comment ?

Entre décembre 1937 et février 1938 (date à laquelle la situation a commencé à revenir à la normale), les habitants de Nankin ont légitimement pu éprouver le sentiment de vivre au milieu d’un chaos dans lequel une armée violente et cruelle fit tout pour rendre leur quotidien aussi infernal que possible, quand elle n’en voulait pas directement à leur vie.

La violence de la guerre

Ces événements ne relèvent pourtant pas d’une violence systématique ou absurde. Il est absolument essentiel de distinguer ici trois types de violence de masse dont les circonstances et les conséquences diffèrent grandement, et dont le premier pourrait être décrit par l’expression « massacre de guerre ». Pour l’armée japonaise, qui avait subi des dommages importants dans la bataille de Shanghai (août-novembre), la prise de Nankin constitua une formalité qui n’occasionna que des pertes légères (environ 1 000 morts). Les choses ont été totalement différentes du côté chinois. Jusqu’au 11 décembre, Chiang Kai-shek ordonna à ses troupes massées derrière les murs de Nankin, dont les portes étaient presque toutes bloquées, de défendre la ville jusqu’à la mort. Mais alors qu’aucune attaque significative des Japonais n’avait eu lieu, il imposa une retraite immédiate le 12 décembre. Une terrible panique s’ensuivit, les officiers laissant parfois leurs hommes derrière eux pour fuir plus vite, et des soldats mal informés tirant sur ce qu’ils croyaient être des déserteurs. La ville ayant été presque totalement encerclée par les Japonais, la seule issue était le fleuve Yangtsé. Des milliers de soldats ont péri dans la panique, broyés par la foule qui tentait de s’échapper par l’unique et étroite porte de la ville, tombant des murs d’enceinte, noyés dans les eaux glacées du fleuve lorsque leurs embarcations surchargées se renversaient ou qu’ils essayaient de traverser à la nage, parfois tués par les soldats de leur propre armée.

Probablement encore plus nombreuses furent les victimes des tirs de la flottille japonaise postée sur le fleuve. Le combat était clairement à l’avantage des Japonais, les Chinois n’ayant alors ni les moyens ni la volonté de contre-attaquer. Mais la garnison de Nankin ayant clairement refusé de se rendre à l’ultimatum dûment lancé par l’armée japonaise le 10 décembre, cet énorme « massacre de guerre » ne contredit en rien les règles communément admises de la guerre. Quelle armée aurait renoncé à tirer parti d’un tel déséquilibre ? Le dernier cas en date est probablement la destruction de l’armée irakienne se retirant du Koweït par les forces aériennes américaines en 1991.

L’extermination des soldats chinois

Pourtant, les événements survenus juste après cet épisode vont totalement à l’encontre des pratiques classiques et universellement acceptées de la guerre, et, plus précisément, à l’encontre de la Convention de Genève de 1929. Cette dernière fut signée mais non ratifiée par le Japon[9] . Vus de l’état-major japonais, ces événements ne constituaient sans doute qu’une suite logique à une bataille dont l’objectif était l’élimination totale des forces de Chiang. Mais les pires exactions criminelles (tant du point de vue de la morale universelle que du droit international) qui eurent lieu à Nankin, ou plus précisément aux alentours de Nankin, consistèrent en un massacre systématique de soldats chinois désarmés. La plupart d’entre eux s’étaient rendus, parfois par unités entières, avec une relative confiance. De leur propre aveu, les soldats japonais auraient pu être rapidement dépassés si cette masse de prisonniers, dont certains n’étaient pas complètement désarmés, s’était rebellée. Certains d’entre eux ont invoqué par la suite le nombre important de soldats en civil qui avaient été arrêtés – comme si le fait que les soldats se soient débarrassés de leurs uniformes constituait une raison suffisante pour les exécuter. L’argument n’est en aucun cas recevable. En effet, les soldats en uniforme qui s’étaient rendus dans les règles furent traités avec aussi peu d’égards que les soldats en civil ayant tenté de se mêler à la population. Mais ces derniers auraient-ils réellement essayé de se cacher s’ils n’avaient pas eu de bonnes raisons de craindre pour leur vie ?

Le massacre fut délibéré et sans pitié. Les violences durèrent plusieurs semaines, même si l’essentiel du massacre eut lieu dans les premiers jours : en janvier, plusieurs milliers de « soldats en civil » étaient encore arrêtés pour être exécutés. Rares furent ceux qui échappèrent à la mort. Même à l’intérieur de la Zone de sécurité, les camps de réfugiés étaient passés au peigne fin. Tous les Chinois devaient être enregistrés à partir du 26 décembre. Selon Rabe, 20 000 arrestations eurent lieu ainsi[10] . Tous les hommes en âge de combattre étaient examinés de près : une coupe de cheveux militaire, un front plus pâle que le reste du visage (les soldats portaient des casques) ou une marque rouge sur l’épaule qui porte le fusil étaient autant de condamnations à mort. Des milliers de civils de sexe masculin appartenant au groupe d’âge 15-45 ans (peu nombreux car beaucoup avaient fui la ville en laissant leur famille derrière eux) furent pris dans les mailles du filet. Les officiers japonais préféraient arrêter tout homme qui aurait pu être un soldat, selon le principe « mieux vaut dix innocents morts qu’un ex-soldat en liberté ». La directive émise le soir du 13 décembre par la 6 e brigade de la 9 e division est, à ce titre, révélatrice : « … vous devez arrêter toute personne susceptible d’être un soldat en civil et le tenir prisonnier dans un lieu approprié (…) Vous devez considérer tout homme adulte jusqu’à la cinquantaine comme un soldat égaré ou en civil, et par conséquent l’arrêter et le tenir prisonnier »[11] .

En ce qui concerne les exécutions, les ordres furent probablement transmis oralement ou écrits dans le style ambigu caractéristique des « solutions finales ». Quelques directives extrêmement explicites nous sont malgré tout parvenues. Ainsi, l’ordre reçu le 13 décembre par le 1 er bataillon du 66 e régiment d’infanterie, 114 e division : « Vous exécuterez tous les prisonniers conformément aux ordres de votre brigade. En ce qui concerne la méthode d’exécution, pourquoi ne pas constituer des groupes de douze soldats que vous attacherez ensemble et fusillerez les uns après les autres ? »[12] .

Un tel modus operandi était déterminé par la recherche de la rapidité, de l’efficacité et de l’effet de surprise. De nombreux prisonniers de guerre furent passés à la baïonnette ou décapités au sabre – ce que les soldats japonais considéraient comme une distraction de première qualité et leurs chefs comme un bon entraînement – mais, vu l’ampleur de la tâche, il était plus rapide et plus pratique de concentrer le feu de plusieurs mitrailleuses sur des groupes plus importants, puis de brûler les corps avec de l’essence. Il y eut des survivants, d’où les informations abondantes dont nous disposons sur ces exécutions. Les cibles, les procédés et les résultats furent partout plus ou moins les mêmes, et ce quelle que soit l’unité japonaise impliquée, la date ou l’attitude des prisonniers de guerre. Aucun groupe important de prisonniers n’échappa à la mort pour être envoyé dans un camp ou pour être libéré. Les plus chanceux furent choisis pour être coolies par une armée japonaise souffrant d’un déficit logistique chronique. Mais même ces derniers finissaient souvent exécutés lorsque l’on n’avait plus besoin d’eux ou lorsque les soldats voulaient se distraire. La déception exprimée par l’officier d’état-major Sakakibara en témoigne : « Je comptais utiliser les prisonniers comme main-d’œuvre à Shanghai, mais ils furent tués alors que j’étais en déplacement »[13] . D’après ce que nous savons, aucun soldat japonais ne fut puni pour ces crimes, du moins durant cette période.

Le but était de gagner la guerre, mais aussi d’anéantir la base du Guomindang. Les fonctionnaires étaient donc considérés comme des ennemis. Plus de 50 des 400 policiers « offerts » par l’ancienne municipalité au Comité international furent ainsi arrêtés et exécutés, de même que quelques balayeurs des rues et 43 des 54 employés restés à leur poste dans la centrale électrique et considérés à tort (ils appartenaient au secteur privé) comme des fonctionnaires d’Etat.

Les multiples violences contre les civils

La troisième et dernière catégorie de violences a touché les civils en tant que civils et non plus, comme ce fut le cas pour les hommes jeunes, en tant que soldats potentiels. Plus profondes, plus étalées dans le temps mais moins systématiques et meurtrières, ces violences peuvent être divisées en trois sous catégories. Les innombrables viols (de 8 000 à 20 000 d’après les témoins occidentaux) furent plus que toute autre chose à l’origine de l’atmosphère de terreur qui régnait parmi les réfugiés durant cette période. Si le nombre de femmes appartenant à la tranche d’âge la plus exposée (entre 15 et 40 ans) peut être évalué à un maximum de 50 000 (voir partie 2 pour les chiffres relatifs à la population), et même si l’on prend en compte les fréquents viols multiples qui leur furent infligés, nous pouvons conclure sans prendre trop de risques que, dans ce court intervalle de deux mois, une proportion très importante de ce groupe d’âge (probablement entre 10 et 30 %) fut victime de crimes sexuels. D’après les membres du Comité international, plus de 1 000 femmes pouvaient être violées certains jours (ou, plus précisément, certaines nuits) de décembre. Aucune femme ne pouvait se sentir à l’abri : sur le seul campus de l’université, la plus jeune victime recensée avait 9 ans et la plus âgée 76 ans.

Plusieurs facteurs aggravants sont à prendre en compte : les soldats agissaient généralement en petits groupes, la plupart des viols semblent donc avoir été collectifs ; les viols se déroulaient souvent sous les yeux d’autres femmes réfugiées, et, bien que moins fréquemment, en présence des familles terrorisées ; les femmes étaient souvent emmenées dans les lieux de casernement des soldats et n’étaient libérées que le matin suivant, et parfois après plusieurs jours ou plusieurs semaines – dans ce cas, elles pouvaient être utilisées comme servantes le jour et esclaves sexuelles la nuit ; la violence (encore une fois à l’aide de la baïonnette) était la règle lorsque la victime ou ses proches résistaient et le meurtre n’était pas rare, même s’il n’était pas non plus monnaie courante[14] . Bien souvent, les femmes étaient poussées ou forcées à se prostituer : il semblerait que le dégradant système des « femmes de réconfort » soit né à Nankin avant de s’étendre plus tard à d’autres régions.

Nous venons de mentionner le meurtre des membres de la famille (amis, voisins) au cours d’un viol. Plus généralement, le moindre obstacle à la volonté des soldats japonais, la plus légère réticence à suivre leurs ordres (généralement donnés en japonais, parfois dans un chinois approximatif…), toute tentative de se cacher ou de fuir pouvait être punie de mort. D’après le Révérend John Magee du Comité international, les soldats japonais « ne se sont pas contentés de tuer les prisonniers, ils s’en sont également pris aux citoyens ordinaires, tous âges confondus. Nombre d’entre eux ont été tirés à vue comme des lapins. La ville est jonchée de cadavres[15] (…) Les Chinois sont souvent peureux et se mettent bêtement à courir lorsqu’ils sont interpellés. C’est ce qui s’est passé avec cet homme (…) Lorsqu’ils l’ont tué, les deux soldats japonais n’ont pas fait plus cas de lui que s’il s’était agi d’un rat, continuant à fumer et à plaisanter »[16] .

Ces meurtres, que l’on pourrait presque qualifier d’aveugles, constituent la deuxième sous-catégorie de violences perpétrées à l’encontre de la population civile. L’enquête la plus approfondie sur ces violences a été réalisée après mars 1938 par un sociologue de l’Université de Nankin membre du Comité international, Lewis S.C. Smythe. Il fut aidé dans cette tâche par une vingtaine d’étudiants. Les chiffres recensés pour les villages du Jiangning xian, proche de Nankin, sont particulièrement révélateurs : sur 9 160 meurtres, plus des trois quarts concernent des hommes. 59 % d’entre eux font partie du groupe d’âge 15-44 ans et furent donc généralement considérés comme soldats potentiels. Mais seulement 11 % des meurtres de femmes concernent ce même groupe d’âge – celui dans lequel on compte le plus de viols – alors que 83 % concernent les femmes de 45 ans et plus (et 39 % les femmes de 60 ans et plus). Ces données semblent confirmer ce que démontrait déjà un grand nombre de cas individuels : les personnes âgées, et particulièrement les femmes âgées, sont restées pour tenter de protéger leur maison ou leur commerce tandis que leurs familles, pensant qu’elles seraient épargnées par les Japonais, s’étaient cachées ou réfugiées dans les camps de la Zone de sécurité. En réalité, les soldats japonais les ont rarement épargnées lors des pillages et incendies auxquels ils se livraient. Nombre d’entre elles ont ainsi été brûlées vives dans leur propre maison. Par ailleurs, de nombreuses mères et grand-mères sont mortes pour avoir tenté de s’opposer au viol de leur fille ou petite-fille. De nombreux cas individuels semblent indiquer que les membres de la famille étaient plus souvent exécutés que la victime du viol elle-même. Les statistiques de Smythe nous fournissent une dernière information importante concernant les enfants : le groupe d’âge 5-14 ans représente 8 % des morts (légèrement plus de garçons que de filles), et le groupe d’âge 0-4 ans environ 2 %. Les Japonais n’étaient donc pas des tueurs d’enfants acharnés [17] .

La troisième et dernière sous-catégorie de violences contre les civils concerne les innombrables pillages et actes incendiaires qui rendaient la vie pratiquement impossible dans les quartiers situés en dehors de la Zone de sécurité. Dans une ville pourtant peu touchée par la guerre elle-même, environ un tiers des bâtiments fut entièrement ou partiellement détruit, et ce de façon systématique, pendant plusieurs semaines. Les habitants furent dévalisés, même du peu d’objets et de nourriture qu’ils avaient pu emporter dans les camps de réfugiés. Pire encore : le pillage méthodique, rue après rue, de magasins qui étaient ensuite brûlés. Les commerces ne bénéficiaient pas de la protection du Comité international, la Zone de sécurité regroupant principalement les bâtiments administratifs, scolaires et médicaux. Ces pillages étaient bien organisés. Les officiers dirigeaient leurs hommes dans ces expéditions peu glorieuses ; des convois entiers de camions transportaient les biens volés. Les plus haut gradés profitaient parfois sans vergogne de ces razzias. Le lieutenant général Nakajima Kesago – ancien chef de la police militaire, la redoutable Kempeitai – répondit ainsi à son commandant en chef, le général Matsui Iwane, qui le blâmait pour sa cupidité : « En quoi le vol d’œuvres d’art est-il si grave quand c’est tout un pays avec ses vies humaines que nous volons ? A qui profiteront ces biens si nous les laissons derrière nous ? »[18] . Son cynisme mis à part, cette remarque nous renseigne sur les véritables intentions des Japonais (ou d’une partie des Japonais ?) : il ne s’agissait certainement pas de se livrer à un génocide de la population chinoise, mais de provoquer son appauvrissement, la désintégration de la société, la dislocation des structures politiques et la dégradation de la culture [19] . Ce projet fait écho à la tentative japonaise de diviser la Chine en autant de territoires que possible (cette politique fut revisée en 1939-1940 en raison de la résistance inattendue des Chinois) et à l’inquiétant développement du commerce de produits stupéfiants qui avait alarmé le Comité international dès le printemps 1938. Nous développerons ces points dans la troisième partie de l’article.

Combien ?

Le décompte des victimes aurait dû demeurer une question de second plan, dans la mesure où les preuves que des massacres de grande envergure ont eu lieu à Nankin sont accablantes et scientifiquement incontestables. Il est prouvé que l’exécution des prisonniers de guerre fut systématique et organisée en fonction de la hiérarchie militaire. De même, il est prouvé que les militaires les plus gradés tolérèrent les violences contre les civils, s’ils n’y participaient pas directement. Ces preuves ne datent pas d’hier : elles ont fourni les bases de la sentence de mort prononcée contre le général Matsui en 1948.

Cependant, les querelles idéologiques ont tellement obscurci le légitime débat scientifique sur le nombre de victimes qu’un réexamen de cette question est nécessaire. La tâche est ardue, car le décompte final est le résultat de plusieurs massacres ayant touché différents groupes-cibles : prisonniers de guerre, civils arrêtés comme soldats potentiels, femmes violées et leurs familles ou amis, sans oublier les meurtres commis « à l’aveugle » ou « accidentellement », souvent liés aux pillages et incendies. La difficulté est telle que de nombreux auteurs, se conformant aux méthodes contestables utilisées lors du procès de Tokyo (1946-48), ont tenté de trouver des « raccourcis » vers la vérité. De notre point de vue, ces raccourcis ne mènent nulle part.

Deux fausses pistes

La méthode qui pourrait sembler la plus simple est l’inventaire et l’évaluation détaillée de chaque tuerie de grande taille. Il est en effet acquis que la plupart des victimes ont trouvé la mort lors de ces massacres, à Nankin ou, plus fréquemment, dans les environs de Nankin. De nombreux documents (rapports de l’armée japonaise, journaux rédigés par des soldats japonais, témoignages oraux ou déclarations écrites de survivants ou témoins chinois, journaux et lettres d’Occidentaux résidant à Nankin, etc.) fournissent des chiffres précis, probablement sur la totalité de ces massacres. C’est tout d’abord l’énumération de ces événements, survenus en l’espace de quelques jours et dans une aire géographique restreinte, qui pose problème : il est souvent pratiquement impossible, en présence de deux sources différentes, de savoir si les massacres décrits sont bien deux événements distincts, ou s’il s’agit du même événement rapporté avec un horaire et/ou un lieu légèrement différents. Le problème se pose avec encore plus d’acuité lorsque ces deux documents rapportent chacun un massacre d’environ 50 000 personnes [20] … Une autre difficulté réside dans l’évaluation de chaque massacre. Face à une foule, notre premier réflexe est toujours de la surestimer (nous devrions tous faire l’expérience, au moins une fois dans notre vie, de la compter après cette première évaluation). Nous pouvons facilement imaginer que ce phénomène sera amplifié dans le contexte traumatisant d’un massacre. Les rescapés, cachés sous des piles de cadavres en attendant la nuit, et sans doute eux-mêmes blessés, n’étaient certainement pas à même de se livrer à un comptage efficace. L’armée japonaise était complètement débordée par le nombre de prisonniers et par l’insistance de leur hiérarchie à s’en débarrasser le plus rapidement possible. Il semble évident que les Japonais n’effectuèrent aucun recensement sérieux, du moins en ce qui concerne les massacres les plus importants (au-delà de 2 000 personnes). Il faut également rappeler que les troupes japonaises responsables des tueries n’étaient pas des unités aussi spécialisées que les SS dans l’armée allemande. Les soldats pouvaient gonfler le nombre de leurs victimes simplement pour se mettre en valeur aux yeux de leurs chefs. Cette méthode n’est donc pas fiable et tend invariablement vers une surestimation des chiffres.

Une autre méthode, qui pourrait sembler plus fiable (elle fut approuvée par le Tribunal militaire international de Tokyo) est basée sur le comptage des enterrements. Des chiffres très détaillés nous sont parvenus, notamment ceux de l’organisation humanitaire de la Svastika rouge. Cette organisation travaillait en étroite collaboration avec le Comité international, qui finançait en partie les opérations. La Svastika rouge a enterré 42 000 cadavres entre décembre 1937 et avril 1938. Ce chiffre paraît pouvoir être accepté, et correspond certainement, dans une période aussi agitée, à une majorité écrasante de morts violentes. Mais cela ne signifie en aucun cas que les Japonais ont tué quelque 40 000 personnes. Il faut ajouter à ce chiffre le nombre, inconnu mais élevé, de corps jetés dans le fleuve Yangtsé (la plupart des massacres ont eu lieu sur ses rives), et en retirer le nombre, également inconnu et également élevé, de cadavres de soldats chinois qui moururent en réalité au combat (pas nécessairement du fait des Japonais, voir précédemment) et qui ne peuvent donc pas être considérés comme victimes d’un massacre. Enfin, il est impossible de savoir quel pourcentage des corps abandonnés fut effectivement inhumé par la Svastika rouge. Les familles et les voisins prirent certainement part à la tâche. D’après les chiffres de la Svastika rouge, la période la plus active se situe en février, deux mois après les massacres les plus importants. Les Japonais avaient donné en décembre l’ordre de laisser les corps où ils étaient, même devant une maison, et même dans la Zone de sécurité. Cette mesure pour le moins étrange ne fut apparemment levée que fin janvier [21] . Mais, pour des raisons évidentes, les gens ont certainement voulu se débarrasser des corps en putréfaction le plus tôt possible.

Le problème a été compliqué par la publication tardive (en l’occurrence, après la fin de la guerre) des statistiques de l’organisation humanitaire bouddhiste Chunshantang. Bien qu’elle n’ait jamais été mentionnée par les membres du Comité international, l’organisation déclare avoir enterré 112 000 corps. Ce chiffre nous semble très peu vraisemblable. Comment un groupe aussi petit (40 employés à plein temps) aurait-il pu enterrer 4 400 corps par jour durant les trois dernières semaines d’avril ? Pourquoi la Svastika rouge aurait-elle laissé son travail inachevé (son activité se relâche après la première semaine de mars) ? Comment expliquer qu’après le retour à un certain calme, à partir de mi-février, les Japonais et les nouvelles autorités municipales aient toléré quelque 100 000 corps en putréfaction pendant encore deux mois, et ce juste à la sortie de la ville et alors même que débutait la saison chaude ? Les chiffres du Chunshantang sont donc probablement inventés. Mais cela ne signifie pas non plus que cette organisation – ou d’autres organisations, ou des particuliers – ne sont pas intervenus. Conclusion : les statistiques relatives aux enterrements sont trop peu fiables pour servir de base à une évaluation.

Le problème des civils restés sur place

Nous voici donc revenu à la case départ. Ce sont les deux types de population concernés par les massacres – les civils restés sur place et les soldats chinois n’ayant pas réussi à s’échapper – que nous devons évaluer en priorité.

Une estimation des civils ne devrait pas poser trop de problèmes. Nous savons que Nankin comptait environ un million d’habitants au début de la guerre. Nous savons également, grâce aux informations fournies pendant les événements et dans les années qui suivirent par la municipalité, le Comité international ou les journalistes, qu’il restait au maximum 250 000 personnes à Nankin en décembre 1937, 90 % d’entre elles, voire plus, ayant trouvé refuge dans la Zone de sécurité. Il convient de souligner que ce chiffre a été fourni, parfois publié avant l’arrivée des troupes japonaises : si Iris Chang et la plupart des auteurs chinois s’accordent pour dire qu’il ne restait qu’un quart de million de personnes quelques jours plus tard, ils affirment que, le 13 décembre, la population de Nankin était encore de 500 000 à 600 000 [22] , la différence correspondant au nombre de civils tués. Pourtant, nous pouvons lire dans le journal de Rabe que, dès le 28 novembre, « Wang Kopang, le chef de la police, a déclaré à plusieurs reprises que 200 000 Chinois vivaient encore à Nankin »[23] . Des chiffres comparables ont été publiés par le New York Times du 22 novembre et Newsweek du 6 décembre. Ces deux publications avaient alors des correspondants à Nankin.

Un tel exode n’est pas si surprenant. Chiang Kai-shek avait décidé de quitter la capitale dès le 19 novembre, et l’ensemble de l’administration centrale du Guomindang avait fui plusieurs semaines avant l’arrivée des Japonais. Nombreux étaient ceux qui avaient à la fois toutes les raisons et les moyens de partir. Seuls les plus pauvres et les moins engagés politiquement sont restés sur place. Dans des circonstances similaires, de nombreuses villes chinoises, quelle que soit leur taille, ont connu un exode encore plus prononcé tellement la crainte (justifiée) qu’inspiraient les Japonais était grande. L’édition du 20 novembre du journal Asahi Shimbun rapporte ainsi que la grande ville de Suzhou ne comptait plus que 500 habitants à l’arrivée de l’Armée impériale [24] . En France, 10 millions de personnes (un quart de la population totale, le phénomène étant accru dans les régions du nord) ont quitté leurs foyers en mai-juin 1940. L’armée allemande se comportait alors pourtant de façon bien moins terrible que l’armée japonaise en Chine.

Le problème des soldats chinois restés sur place et tués

Ce deuxième chiffre est plus difficile à établir, mais il n’en est pas moins crucial : si nous admettons que presque tous les soldats chinois arrêtés par les Japonais furent exécutés, le nombre de soldats restés à Nankin le soir du 13 décembre est très proche du nombre de prisonniers de guerre exécutés. Seuls quelques centaines, plus probablement quelques milliers, réussirent à se cacher assez longtemps pour quitter la ville lorsqu’elle commença à être rouverte en février. Cinq chiffres doivent être établis, le plus important étant sans doute l’effectif total de la garnison chinoise à Nankin. Cette dernière comprenait treize divisions, plus quelques unités d’artillerie et de police militaire. Les effectifs au complet représentaient donc environ 180 000 soldats. Mais la bataille de Shanghai avait considérablement réduit ces effectifs, et les désertions étaient monnaie courante. Au terme d’une étude approfondie, Yamamoto propose un éventail de 80 000 à 130 000 soldats juste avant la bataille finale de Nankin [25] . Ce point ne fait l’objet d’aucun désaccord avec Iris Chang ou d’autres auteurs.

Le deuxième chiffre à établir est le nombre de morts au combat (le « massacre de guerre » déjà évoqué). Plusieurs auteurs estiment ces pertes à un minimum de 10 000. Le troisième chiffre à établir est le nombre de morts causées par la panique déjà évoquée : au minimum un millier, plus probablement plusieurs milliers. Le chaos complet des derniers jours entraîna également l’abandon des soldats malades et blessés, sans aucun soin ou presque, dans les hôpitaux ou à la gare [26]. Certains jours de novembre, plus de 1 700 soldats blessés pouvaient arriver à Nankin. Beaucoup sont morts avant, ou juste après, l’arrivée des Japonais. On peut évaluer leur nombre à environ 9 000 [27]. Ceux qui réussirent à traverser le fleuve peuvent être estimés à un minimum de quelques milliers, mais ils furent probablement plus nombreux (beaucoup fuirent très tôt).

Par conséquent, une évaluation approximative mais assez raisonnable peut être établie comme suit :

* 25 000 soldats tués au combat, dans la panique, ou morts faute de soins.
* 10 000 soldats ayant réussi à fuir.
* 5 000 soldats ayant réussi à se cacher à Nankin ou dans les environs.

Une fois ces chiffres soustraits des effectifs de départ (un maximum de 100 000 hommes le 12 décembre – 90 000 d’après Chang), il reste 60 000 soldats – ils furent sans doute moins nombreux, disons au strict minimum 30 000 soldats – qui furent capturés et tués par les Japonais. La plupart d’entre eux furent tués entre le 12 et le 18 décembre : cela représente un Srebrenica (où 7 000 musulmans bosniaques furent tués par les Serbes en 1995) par jour pendant une semaine.

Les civils tués

C’est sur le nombre de victimes civiles que porte la controverse. Il est naturellement impossible que leur nombre ait été plus important que celui des habitants de Nankin à la date du 13 décembre. Mais nous avons également vu qu’il n’y a pas eu de génocide des civils. Dans les milliers de pages de journaux, lettres, rapports, dépêches ou articles qui nous sont parvenues, il n’y a pas la moindre allusion à une volonté de faire disparaître systématiquement la population de Nankin. La seule exception concerne les hommes jeunes, souvent confondus avec les soldats et traités comme tels. Il n’est pas étonnant que ces derniers constituent la majorité des victimes civiles dans les chiffres dont nous disposons (notamment ceux de Smythe), alors que les femmes étaient bien plus nombreuses que les hommes à être restées à Nankin. Nous avons des indications détaillées sur 6 600 morts violentes et enlèvements d’hommes à l’intérieur de Nankin : 4 200 enlèvements et 1 100 exécutions furent commis aux dépens du groupe d’âge 15-44 ans. On dénombre 650 victimes de sexe féminin, tous âges confondus [28] . Nous avons déjà passé en revue les chiffres concernant les alentours de Nankin : ils présentent les mêmes caractéristiques, même si la proportion de femmes et, parmi les hommes, des autres groupes d’âge, est supérieure. Ces différences témoignent sans doute de l’efficacité du Comité international à protéger les civils, à l’exception de ceux qui pouvaient passer pour des soldats. Sur un total d’environ 16 500 morts recensés dans la ville et ses alentours, les hommes âgés de 15 à 44 ans comptent pour 57 %, soit environ 9 500 victimes, et les femmes pour 15 %, soit environ 2 500 victimes.

Ces chiffres correspondent parfaitement aux informations qualitatives que nous pouvons tirer des documents disponibles. Ils correspondent aussi à ceux des enterrements : la Svastika rouge a enterré 41 208 hommes, mais seulement 75 femmes, et 20 enfants. Même les chiffres du Chunshantang , bien que sujets à controverse, indiquent 97 % de cadavres d’hommes, 2 % de femmes, et moins d’1 % d’enfants [29] . Cela n’a rien de surprenant si nous admettons qu’une majorité écrasante de victimes étaient des soldats et que, parmi les civils, les victimes étaient principalement des hommes arrêtés comme soldats potentiels.

La très faible proportion de corps de femmes et d’enfants s’explique également si nous admettons que ces derniers étaient presque toujours tués individuellement, parfois en pleine rue, plus souvent au cours de viols et de pillages, et généralement en présence ou à proximité de leurs familles, amis ou voisins. Leurs corps furent donc généralement enterrés par ces mêmes proches et n’ont donc pas été comptabilisés dans les statistiques. Il n’y a pas trace dans les chiffres dont nous disposons – même dans ceux du Chunshantang – de massacre à grande échelle de civils, en dehors des hommes jeunes. En particulier, il n’y a pas de preuves que des femmes ou des enfants aient été tués en masse, contrairement à ce que Chang et de si nombreux auteurs prétendent. Miner Bates, historien de l’Université de Nankin et membre du Comité international, résume ainsi les enquêtes de Smythe, auxquelles il a par ailleurs participé : « notre estimation finale du nombre de civils tués à Nankin était de 12 000, les neuf dixièmes hors opérations militaires, et incluant femmes, enfants et hommes âgés en grand nombre. Ce chiffre représente un ratio d’un tué pour quatre familles à Nankin» [30] .

Huit ans après, alors qu’il comparait comme témoin de l’accusation au procès de Tokyo, Bates ne voit aucune raison de modifier ses conclusions de l’époque : « Le professeur Smythe et moi-même avons pu affirmer de façon certaine, au terme des enquêtes, observations et recherches sur les enterrements que nous avons menées, que 12 000 civils, hommes, femmes et enfants, ont été tués dans l’enceinte de la ville. De nombreux autres civils furent tués dans l’enceinte de la ville et à l’extérieur que nous n’avons pas les moyens de dénombrer » [31] . Le chiffre de 12 000 doit donc être considéré comme un minimum plus que comme une estimation définitive. Toutefois, si Bates avait pressenti un chiffre très significativement supérieur à celui qu’il avait proposé en premier lieu, il n’aurait pas hésité à réviser son estimation lors du procès de Tokyo, a fortiori en étant du côté de l’accusation. Nous n’avons connaissance d’aucune nouvelle preuve qui viendrait contredire valablement ces enquêtes menées de façon très sérieuse par des chercheurs confirmés, vivant sur place et responsables (gestion, alimentation, soins médicaux et, naturellement, protection) de la population de Nankin. Il semble invraisemblable qu’un massacre à grande échelle de cette même population ait pu leur échapper alors même qu’ils avaient connaissance – soit par les survivants qui avaient pu atteindre la Zone de sécurité, soit par les activités funéraires de la Svastika rouge – des exécutions de soldats (qui n’étaient pas sous leur responsabilité) survenues en dehors des enceintes de la ville.

Nous pouvons donc conclure sans trop de risque qu’un nombre de 12 000 à 20 000 civils furent tués à l’intérieur de la ville de Nankin. Si nous prenons en compte les civils tués aux alentours immédiats de la ville, nous arrivons à 30 000, ou un peu plus. Il s’agit bien là d’une véritable tuerie : de 5 % à 8 % de la population de Nankin intra muros (1,2 % à 2 % si l’on considère la population d’avant guerre), soit en moyenne une famille sur quatre ayant perdu l’un de ses membres[32] . En comparaison, moins d’1 % de la population de Paris fut tuée lors de la « semaine sanglante » qui conclut la Commune de Paris en 1871, épisode qui toucha le monde entier et reste dans les mémoires comme l’un des événements les plus tragiques de l’histoire de France. Parmi les capitales touchées par la seconde guerre mondiale, seules Manille et Varsovie peuvent être comparées à Nankin pour le nombre de victimes civiles (pourraient s’y ajouter Amsterdam, Budapest, Vilnius, Riga et Berlin si l’on considère les populations juives locales emmenées dans les camps de la mort). Les meurtres de civils une fois ajoutés aux meurtres en série de prisonniers de guerre, nous arrivons à une fourchette de 50 000 à 90 000 morts, dont 95 % d’hommes [33] . N’est-ce pas encore assez ?

Pourquoi ? [34]

Ni un simple débordement, ni une politique de génocide

Deux interprétations, courantes et opposées, doivent tout d’abord être réfutées. La première a déjà été abordée (voir partie 1) : un « débordement », un déchaînement plus ou moins spontané de la part de soldats japonais rendus à moitié fous par les souffrances et les privations, acharnés à se venger des Chinois qui leur avaient infligé des pertes importantes (40 000, dont 9 000 tués au combat) au cours de la bataille de Shanghai. Cette interprétation est celle des révisionnistes japonais [35] , mais elle est partagée, sur un mode mineur, par de nombreux auteurs. Si l’on retient cette interprétation, il est permis de se demander pourquoi des massacres comme celui de Nankin ne surviennent pas plus fréquemment dans l’histoire des guerres. Elle va par ailleurs à l’encontre des nombreuses preuves démontrant que l’exécution des prisonniers de guerre fut organisée en haut lieu. Des officiers de tous rangs et des responsables politiques à Tokyo étaient informés précisément, et depuis longtemps, de l’atmosphère de terreur qui se répandait à Nankin. Jusqu’en février, ils ne firent rien pour s’y opposer. Les officiers de haut rang, qui n’étaient pas les derniers à participer aux viols et aux pillages, étaient très indulgents avec les auteurs des atrocités commises envers les civils, alors même que le moindre manque de respect envers les supérieurs, la moindre faute lors des entraînements ou des combats, étaient punis avec une sévérité extrême.

A l’inverse, de nombreux auteurs refusent de faire la différence entre les actes commis envers les prisonniers de guerre et ceux commis envers les civils, et considèrent que l’objectif des Japonais – de l’état-major au simple soldat – était de tuer et de violer le plus de Chinois possible, hommes, femmes et enfants. Ces auteurs, Iris Chang en tête, défendent – de façon souvent allusive, il est vrai – la thèse d’une politique de génocide. Pour Iris Chang, l’ensemble de la population civile aurait été massacré si les membres du Comité international n’avaient pas été si courageux. La bravoure de ces derniers, qui sauvèrent la vie à de nombreux Chinois et qui en préservèrent plus encore du viol, est incontestable. Mais de leur propre aveu, ils ne purent malheureusement pas intervenir efficacement pour les soldats ou les hommes jeunes arrêtés comme tels, même en leur présence, dans leurs propres camps de réfugiés, et alors même qu’ils savaient qu’une mort certaine les attendait.

Ils purent en revanche intervenir contre les viols et violences menées à l’aveugle (par exemple, en rassemblant des groupes massifs de femmes dans des salles fermées, les plus jeunes et les plus jolies étant placées le plus loin possible des portes). Quelques gardes consulaires leur avaient été affectés par l’ambassade japonaise, qui purent parfois faire obstacle aux soldats. Même seuls, les étrangers parvenaient presque toujours à chasser les groupes de soldats en maraude (Rabe exhibant fièrement son brassard orné d’une croix gammée …), et, parfois, à interrompre des viols. A leur propre étonnement, aucun d’eux ne fut jamais tué ou sévèrement blessé lors de ces interventions héroïques. Nous pouvons donc affirmer que des ordres avaient été donnés pour l’exécution des soldats chinois, ordres qu’une force aussi disciplinée que l’armée japonaise accomplissait sans hésitation. Quant aux actes perpétrés contre les civils, ils étaient individuels et impulsifs, tolérés mais non contrôlés par la hiérarchie militaire. Les soldats avaient également reçu des instructions leur interdisant strictement d’attaquer, ou même de contre-attaquer, les Occidentaux : Américains ou Allemands étant avant tout des ressortissants de pays stratégiquement importants pour le Japon. Comment expliquer autrement une telle différence entre le traitement réservé à ces derniers et celui appliqué aux Chinois ? Même sous l’emprise de l’alcool ou de l’excitation sexuelle, aucun soldat japonais n’a jamais contrevenu à ces instructions.

Les trois temporalités de la violence japonaise

De retour à la case départ ? Pas totalement, car des éléments de pertinence sont à retenir dans chacune des interprétations que nous avons rejetées. Le comportement des Japonais à Nankin s’inscrit, de notre point de vue, dans une triple temporalité, dont les différentes dimensions s’imbriquent les unes dans les autres. La temporalité courte a déjà été évoquée. Le général Matsui, proche de la retraite (Nankin devait être sa dernière campagne) et entouré d’adversaires acharnés aussi bien à l’état-major de Tokyo que parmi ses subordonnés (Nakajima), a voulu mener une opération rapide et suffisamment décisive pour conclure la guerre en quelques mois. Il imposa à Tokyo une offensive éclair contre la capitale chinoise, défendue par une bonne partie des troupes d’élites de Chiang. Contre toute attente, cette campagne ne permit pas de les anéantir sur le champ de bataille. Cette déception, combinée avec le déficit logistique des Japonais, poussa ces derniers à résoudre la question des prisonniers de guerre par des exécutions en masse, un autre avantage de cette politique de la terreur étant de provoquer des désertions massives dans ce qui restait de l’armée chinoise. Sur ce point, Matsui pouvait compter sur le soutien inconditionnel de Nakajima.

Les violences commises envers les civils s’expliquent différemment : l’armée japonaise pâtissait de son déficit logistique, les soldats en souffraient. La possibilité d’obtenir nourriture et femmes en abondance fut utilisée pour appâter les soldats. Le privilège d’entrer dans les villes en premier était donné aux unités les plus méritantes. Les troupes japonaises s’étaient déjà habituées à vivre sur le pays : elles tuèrent, violèrent et pillèrent sans répit sur les 270 kilomètres séparant Shanghai de Nankin. D’où les actes incontrôlés auxquels elles se livrèrent à l’arrivée dans la capitale. Ici encore, l’instauration du règne de la terreur présentait un deuxième avantage : la mise au pas des habitants d’une ville aussi symbolique devait remettre les autres Chinois à leur place et mettre fin à leur « arrogance », si souvent dénoncée par la propagande japonaise. En 1941, les Allemands croyaient de la même façon en une victoire rapide et définitive en Russie, et c’est justement alors que leur violence fut portée à son comble, notamment envers les prisonniers de guerre soviétiques. Contrairement à la croyance la plus courante, les actes les plus terribles ne sont pas forcément commis sous l’emprise du désespoir, mais sont fréquemment le résultat d’un excès de confiance.

Cela nous amène à la temporalité moyenne. Il est difficile, et sans doute vain, de décider si le Japon fut réellement « fasciste ». Mais il est communément acquis que, vers la fin des années 1930, le Japon se rapprochait rapidement des modèles italien et allemand et que les tendances totalitaires, militaristes et ultranationalistes s’y confirmaient de jour en jour. Or les régimes totalitaires ont une conception particulière de la guerre, qui correspond à leur conception du politique. La victoire doit être absolue, le pays ennemi devant être anéanti ou transformé en une sorte de colonie. Une conception aussi radicale du conflit favorise les déchaînements de violence. Même lorsque, comme en Italie ou au Japon, le racisme n’était pas le moteur essentiel de l’idéologie d’Etat, la radicalité extrême avec laquelle était perçu l’ennemi donnait forcément lieu à un « racisme secondaire » servant à justifier les pires atrocités. Ce phénomène peut expliquer le comportement bien plus violent du Japon durant la Seconde Guerre mondiale qu’au cours de précédents conflits armés (même si la tendance à traiter les Occidentaux avec plus d’égards que les Asiatiques n’est pas nouvelle : si nous prenons l’ère Meiji, en 1905, les prisonniers de guerre russes furent traités correctement, mais un massacre délibéré de civils chinois avait eu lieu lors de la prise de Port Arthur en novembre 1894).

La troisième temporalité est celle de la longue durée. Le massacre de Nankin s’inscrit aussi dans la « culture de guerre » du Japon. Cette approche relativement nouvelle a surtout été développée par l’historien américain George L. Mosse [36] , ainsi que par une équipe dynamique de jeunes historiens français (Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, etc.). Tous se sont concentrés sur la Première Guerre mondiale. L’approche par la « culture de guerre » exploite les ressources de la sociologie, de l’ethnologie et même de l’archéologie, et présente un certain degré de convergence avec l’ « histoire par le bas », essentiellement anglo-saxonne. Sont ainsi pris en compte l’entraînement, la vie et l’environnement des soldats (y compris le « groupe primaire » des camarades de régiment), leurs habitudes de combat. Sont également considérées la mobilisation idéologique et politique des civils, les représentations de l’ami et de l’ennemi, de la nation, des « morts glorieux», etc. A ce jour, peu de travaux sur l’armée japonaise ont été menés sous cet angle [37]. Un terrain à explorer qui devrait se révéler passionnant.

Nous savons que l’entraînement et le quotidien des soldats dans les casernes étaient sordides et violents, même en temps de paix : on évoque une « formation à coup de claques ». Une mystique du « nouveau samouraï » s’était développée depuis le début des années 1930, avec une fascination pour le sabre et la baïonnette, et un mépris absolu pour la reddition ou les considérations « humanitaires ». L’esprit de groupe, alimenté par le recrutement local des troupes, entraîna de nombreuses querelles internes dans l’armée. Mais ce phénomène peut également avoir été à l’origine des bandes délinquantes qui rôdèrent à Nankin. Pris individuellement, les soldats japonais semblaient montrer une capacité à passer d’une insensibilité extrême aux manifestations de sentimentalité larmoyante les plus inattendues, envers eux-mêmes mais parfois aussi envers leurs ennemis.

Enfin, l’étude de la représentation de l’ennemi (esquissée par John Dower pour la guerre du Pacifique[38] ) dans la guerre contre la Chine peut nous éclairer. Si l’on en croit leurs journaux et lettres, les soldats japonais se sentaient offensés par la résistance inattendue des Chinois. Ces derniers auraient dû se comporter conformément à leur réputation, héritée de la guerre de 1894-95, de soldats médiocres et peureux. Si les faits venaient démentir cette réputation, ce n’était pas parce que cette image était erronée, ou à tout le moins obsolète ; non, c’était la démonstration de leur incroyable perfidie, de leur méchanceté et de leur arrogance injustifiée envers les Japonais. Le soldat Ueba écrit dans son journal : « Comment les Chinois peuvent-ils continuer à se battre avec toutes les pertes qu’ils ont subis ? Je les hais ! »[39] . De façon surprenante, Omer Bartov décrit exactement la même réaction chez les soldats allemands qui firent l’expérience de la résistance russe à partir de 1941, réaction qui se transforma en une vague de haine raciale et de violence [40] . Dans les deux cas, c’est une vengeance terrible qui devait être mise en œuvre. L’ennemi, en refusant de jouer la partition écrite pour lui, se retrouvait déchu de tous ses droits [41] .

Traduit de l’anglais par Elsa Chalau

Voir enfin:

13 décembre 1937
Le «viol de Nankin»
Herodote

Le 13 décembre 1937, l’armée japonaise entre dans la ville de Nankin, au centre de la Chine, après un pilonnage de trois jours.

Aussitôt commencent des massacres à grande échelle. Exécutions à la baïonnette, au sabre ou à la mitrailleuse. Viols et mutilations. Au total, sans doute plus de 100.000 victimes (les autorités chinoises affichent le chiffre de 200.000 ou 300.000).

Le «viol de Nankin» figure en bonne place parmi les crimes contre l’humanité commis au XXe siècle même si le gouvernement japonais persiste à en nier l’importance (*)

La diplomatie mise à mal

Tout commence en 1931, quand un groupe de généraux prennent le pouvoir à Tokyo avec l’accord de l’empereur Showa (Hiro Hito).

Les nouveaux maîtres du Japon mettent à profit la guerre civile en Chine pour occuper la province de Mandchourie. Ils en font un État à leur dévotion, le Mandchoukouo et placent à sa tête l’ancien empereur de Chine, le lamentable Pu-Yi. Forts de ce premier succès, ils entreprennent alors de grignoter la Chine du nord.

Les Occidentaux, qui croient encore à l’avenir de la paix et de la démocratie, se tiennent cois devant cette agression. Ils encouragent le chef des nationalistes chinois, Tchang Kaï-chek, à temporiser et négocier avec les agresseurs.

Cet attentisme ouvre un boulevard à Hitler, arrivé au pouvoir en Allemagne en 1933. Le Führer voit tout l’intérêt d’une alliance avec les nationalistes nippons qui, comme lui, sont isolés sur la scène internationale.

À l’initiative du ministre allemand des Affaires étrangères, Joachim von Ribbentrop, Berlin et Tokyo signent le 25 novembre 1936 un pacte antikomintern orienté contre les Soviétiques et leur chef, Staline.

Conquête de la Chine

Forts du soutien inattendu des Allemands, les Japonais prennent prétexte d’un incident sur le pont Marco Polo, près de Pékin, pour se lancer brutalement à la conquête de toute la Chine le 7 juillet 1937.

L’incident du «triple 7»

L’incident du «triple7» est ainsi nommé parce qu’il s’est déroulé le 7-7-1937 !

Il aurait mis aux prises une poignée de soldats chinois et des troupes japonaises en manoeuvre près du pont Marco Polo, aussi appelé pont de Lugou, à 15 kilomètres de Pékin (il s’agit d’un superbe pont de pierre sculpté, construit en 1189-1192 et décrit par le voyageur vénitien un siècle plus tard).

Prétextant que l’un de leurs soldats aurait été enlevé par les Chinois (il s’était en fait attardé dans un bordel), les Japonais se lancent dès le lendemain à la conquête de la Chine.

En quelques mois, ils occupent près d’un million de kilomètres carrés peuplés de 60 millions d’habitants. Ils mettent en oeuvre une politique de terreur systématique pour tenter d’abattre la résistance intérieure.

Les massacres deviennent la règle. Ils atteignent leur maximum avec la prise de Nanjing (Nankin en graphie ancienne), ancienne capitale de la Chine et siège éphémère du gouvernement de Tchang Kaï-chek.

Terreur sur la ville

Le 10 décembre, les Japonais envoient un ultimatum aux troupes qui défendent la métropole de la Chine centrale, sur le cours inférieur du Yangzijiang (Yang Tsé-kiang en graphie ancienne).

Tchang Kaï-chek, les chefs de son parti, le Guomindang, et les officiers abandonnent illico la ville. La panique s’installe dans la population et chez les soldats livrés à eux-mêmes. Beaucoup tentent de s’enfuir en traversant le fleuve du Yangzijiang, qui ressemble à cet endroit à une véritable mer intérieure. La flotille japonaise postée sur le fleuve s’en donne à coeur joie et tire sur les fuyards, causant quelques milliers de morts.

Enfin, les Japonais entrent dans la ville. Confiants, les soldats chinois se laissent désarmer et se rendent par unités entières. Ceux qui ne se rendent pas spontanément sont traqués. Les Japonais arrêtent dans la rue tous les hommes en âge de combattre et suspects d’avoir porté une arme ou un casque.

Le commandement nippon craint alors d’être submergé par la grande masse des prisonniers dans une ville a priori hostile. Il ordonne le massacre des prisonniers, contre toutes les lois de la guerre. Celui-ci s’opère froidement, à la baïonnette, au sabre ou plus souvent encore à la mitrailleuse, sur des malheureux liés entre eux par groupes d’une douzaine. On évalue entre 30.000 et 60.000 le nombre de soldats tués de la sorte dans les premiers jours.

Ensuite vient le massacre des fonctionnaires, suspectés de collusion avec le parti nationaliste chinois de Tchang Kaï-chek, le Guomindang. Dans les semaines qui suivent, la terreur devient endémique. Elle frappe indistinctement les habitants de la ville, au nombre d’environ 200.000, qui ont l’heur de déplaire aux vainqueurs.

Les soldats, par petits groupes, enlèvent les femmes de tous âges et se livrent à des viols collectifs. C’est à cette occasion, à Nankin, que les Japonais mettent en place le système des «femmes de réconfort», séquestrant des femmes de toutes conditions dans des bordels de campagne.

Ces exactions, encouragées par l’état-major, renforcent l’esprit de corps chez les soldats japonais. Elles les consolent aussi de la résistance inattendue opposée par les Chinois.

Les Occidentaux s’inquiètent pour la sécurité de leurs ressortissants et de leurs navires mais sans plus, la paix en Europe commençant elle-même à être gravement menacée par Hitler !

Tchang Kaï-chek dirige la lutte contre l’envahisseur à partir des provinces du sud. Il se résout à faire alliance avec ses rivaux communistes contre l’ennemi commun.

Vers la guerre mondiale

Après leurs premiers succès, les Japonais piétinent. Pour soumettre l’ensemble de la Chine, ils éprouvent la nécessité de s’emparer de l’Asie du Sud-Est, riche en matières premières et en pétrole. Mais celle-ci est colonisée par la France, les Pays-Bas et le Royaume-Uni.

Lorsque l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste agressent ces trois puissances, le Japon se range à leurs côtés en signant un pacte tripartite, le 27 septembre 1940.

Les États-Unis, à leur tour, entrent dans le jeu. En riposte aux attaques du Japon contre l’Indochine française, le président Franklin Roosevelt fait geler le 26 juillet 1941 les avoirs japonais aux États-Unis et décrète un embargo sur les matières premières.

Le Japon choisit la fuite en avant et entreprend la conquête de l’Asie du Sud-Est… malgré l’opposition de l’amiral de la flotte impériale, Isoroku Yamamoto. Celui-ci connaît les États-Unis de l’intérieur et mesure l’extraordinaire disproportion des forces en faveur des Américains. Il déconseille une entrée en guerre contre eux.

L’empereur et son gouvernement sont déterminés à poursuivre leurs plans de conquête en vue de constituer en Asie du Sud-Est une «sphère de coprospérité» à leur dévotion.

Yamamoto se résigne et met sur pied le «Plan Z», rien moins que la destruction préalable de la flotte américaine du Pacifique. Ce sera l’attaque de Pearl Harbor et la mondialisation du conflit.

André Larané.