Déclaration du Grand Mufti du Caire: Amorce de liberté religieuse ou… continuation de l’islam par d’autres moyens? (The post-islamism trap)

Muslim moderatesLe totalitarisme soviétique est mort d’une mort qui ne lui a jamais été annoncée.
L’attitude de l’islamisme envers la religion n’est guère différente de celle des autres totalitarismes. Il a entrepris une prise en main entière de l’islam et exercé un contrôle des activités religieuses aussi poussé que dans le cas des autres totalitarismes. On pourrait même avancer que la liberté religieuse a été sa première victime. Pour l’islamisme, la religion constitue l’enjeu vital, au même titre que la race ou l’économie dans le cas de ses homologues européens. Frédéric Tellier

« Un musulman peut choisir sa religion: démenti du grand mufti »

Peut-on imaginer plus contradictoire une de journal?

Et pourtant, c’est bien ce que nombre de nos journaux ont dû titrer la semaine dernière suite à un avis qui, si l’on en croit le Washington Post, aurait été prononcé par la plus haute autorité religieuse d’Egypte, le grand mufti Ali Gomaa (lors d’un forum organisé par le journal américain avec l’hebdomadaire Newsweek) et… démenti à la fin de la même journée.

Alors, proverbiale perfidie de la culture coranique (la fameuse « taqyyah » ou dissimulation mentale)? Accès de sénilité? Cafouillage au plus haut niveau des autorités égyptiennes? Signe de dissensions et de luttes entre factions rivales au sein de l’Etat? Numéro de communication destiné à l’étranger et notamment aux Etats-Unis à un moment crucial de vote de nouveaux crédits? Simple expédient pour régler un problème intérieur (avec la multiplication de cas de Coptes convertis à l’islam cherchant à redevenir chrétiens)?

Pour Ali Eteraz, avocat de droit international et humanitaire britannique (sur le site commentaire du Guardian), il s’agirait en fait d’un début de sécularisation qui, via le déplacement terminologique (le terme coranique et donc religieux d’apostasie, laissant la place au terme plus neutre et civil de sédition), pourrait permettre à moyen terme un déplacement du traitement des délits des cours islamiques (Charia) vers les cours civiles, voire faciliter à long terme leur abrogation puisqu’on ne toucherait plus alors à des lois coraniques mais à des lois purement civiles.

L’hypothèse est non seulement séduisante, mais convaincante et contient probablement sa part de vérité.

A condition, toutefois, de se rappeler que, si ces évolutions sont réelles et témoignent de la formidable pression exercée par le modèle occidental sur ces sociétés (tout comme du non moins formidable appétit de liberté de leurs populations), c’est exactement… ce qu’un régime comme celui de l’Iran actuel fait depuis des décennies et notamment depuis les années du prétendu réformateur Khatami.

Double jeu constant sur les deux registres du réformisme et du conservatisme, avancées suivies de reculs, déclarations contradictoires, mise en scène de luttes entre réformistes et conservateurs, « signes » d’ouverture judicieusement distillés …

Mais aussi reprise et exploitation systématiques, par une véritable armée d’intellectuels d’Etat et leurs relais internationaux (et même, pour faire plus vrai, d’opposants et dissidents plus ou moins officiels!) de tous les thèmes, un à un, de la pensée moderne (révolution », « république », « démocratie », « société civile », « identité », « exception culturelle », « dialogue des civilisations »), en tentant à chaque fois d’en montrer la compatibilité avec l’islam ou d’en donner une version islamique (« république islamique », peut-on imaginer – si on y réfléchit bien – plus grande contradiction dans les termes?).

Tout en ne lâchant jamais rien (ou si peu) sur l’essentiel, à savoir la place de l’islam ou plutôt de l’idéologie islamique comme cadre ultime de référence, les déplacements, aménagements ou assouplissements (ainsi les « moratoires » sur la lapidation ou la chirurgicalisation, en Egypte même, … de l’excision!) restant à l’intérieur dudit cadre, lui assurant ainsi un nouveau souffle et au régime sa survie.

D’où l’ambiguité et finalement l’innocuité, pour ces régimes, de la critique, y compris religieuse, de l’islamisme (parfois qualifiée de « post-islamisme ») qui, ne se résolvant pas à la seule rupture qui compte (celle du lien religion-politique), se contente en fait de le déplacer de l’espace public à la conscience individuelle.

Alors, est-ce à dire qu’Ali Eteraz n’est qu’un de ces innombrables thuriféraires des régimes islamiques qui, plus ou moins consciemment ou sincèrement, les aident à éviter ou à différer l’explosion qui couve dans leurs sociétés et ainsi à se maintenir au pouvoir?

Pas nécessairement. Sans compter que chaque régime ayant ses spécificités, ce qui est valable pour l’un ne s’applique pas exactement dans les mêmes termes pour les autres.

Pourtant, avant de se réjouir trop vite des vertus supposées du « réformisme », il ne faut pas oublier que ce n’est pas les réformes Gorbatchev qui ont mis fin au totalitarisme issu de cette autre grande « religion » que fut en son temps le communisme soviétique …

Extraits (traduits au babelfish):

D’un côté, Gomaa élimine en effet la peine de mort pour l’apostasie dans la loi islamique (en citant des versets du Coran traitant de la liberté de conscience), ce qui est un événement important. Cependant, de l’autre, il accorde « au système juridique » égyptien l’autorité pour poursuivre certains apostats – ceux qui abandonnent l’Islam « publiquement » – pour le « crime de subversion des bases de la société ». Il finit par proposer un nouveau type de délit appelé « sédition contre la société ». La sédition n’est pas un terme islamique. C’est un terme civil qui n’existe pas dans le Coran.

Gomaa a-t-il trouvé là un moyen d’imposer la pénalisation de l’apostasie publique par la porte de derrière? Oui. Mais la question, c’est pourquoi a-t-il éprouvé le besoin d’utiliser une porte de derrière? Comme des milliers de juristes islamiques dans le passé, il aurait pu facilement dire que l’Islam exige la punition des apostats, un point c’est tout. Pourtant il n’a pas fait cela. Il a d’abord déclaré que l’Islam était contre la pénalisation de l’apostasie privée, puis de là, il s’est prononcé pour la pénalisation de l’apostasie publique parce que c’était un problème social (et non religieux).

Le temps est révolu où les chefs musulmans s’appuyaient sur la loi religieuse – « parce que Dieu l’a dit » – pour justifier et imposer leurs volontés religieuses. Au lieu de cela, ils ont recours à ce que nous avocats occidentaux appelons la « terminologie axiologiquement neutre ». C’est ce que j’ai observé l’an dernier au Pakistan dans leur nouveau projet de loi pour la protection des femmes. Pour retirer les cas de viol des cours islamiques, les réformateurs ont créé de nouveaux crimes civils pour remplacer ce qui était des crimes de Charia. Et ce bien que les nouveaux crimes civils n’étaient pas qualitativement différents des vieux crimes religieux (« fornication » devenant ainsi « obscénité »). Ce qui est très astucieux. ‘ »Fornication » est un terme issu du Coran soutenu par loi islamique mais ‘ »obscénité » est un terme neutre sans signification fixe autre que celle qu’une cour criminelle contemporaine veut bien lui donner (et dans le cas du Pakistan, les cours criminelles sont civiles). Ainsi, si, et quand, une loi contre l’ »obscénité » est supprimée, l’abolition ne serait-elle pas considérée comme une attaque contre la religion puisque le terme n’était pas au départ un terme religieux.

Cette sorte de transubstantiation des idées religieuses dans la terminologie laïque ou civile est la contribution originale occidentale au gouvernement, et le fondement du libéralisme. A partir des Lumières, les dirigeants occidentaux ont progressivement enlevé de leur législation les recours à Dieu ou à la loi religieuse, (même si secrètement ils souhaitaient satisfaire Dieu ou la loi religieuse). Même dans le cas le plus extrême du conservatisme américain, le parlementaire chrétien le plus fondamentaliste n’invoquera jamais le Christ pour proposer une nouveau projet de loi. Il est bien sûr très possible que ses positions soient influencées par sa foi religieuse mais il cherchera toujours des arguments non-religieux pour tenter de l’emporter: le patriotisme, le commerce, la santé publique, ou le bien social. Et c’est exactement ce que Gomaa fait avec l’apostasie.

Naturellement aucun d’entre nous n’est d’accord avec Gomaa que l’apostasie soit qualifiée de sédition, ou même tout simplement réprimée; mais nous devons au moins apprécier qu’il a essayé d’affirmer sa position d’une façon explicitement non-religieuse.

L’opinion de Gomaa dans Newsweek n’avance pas directement les droits des apostats comme les journaux occidentaux l’ont cru au départ. En termes politiques, elle n’aide pas du tout les apostats. Elle n’en constitue pas moins une ébauche, certes à peine perceptible, de séparation de la religion et de l’Etat. Une telle tendance obligera les fondamentalistes musulmans à dorénavant justifier leurs lois et leurs sanctions sur des non-Musulmans en termes « civils » ou « axiologiquement neutres ».

Cela crée un terrain beaucoup plus égalitaire pour les minorités non-musulmanes dans les pays musulmans. De plus, en enlevant l’imprimatur de l’Islam de la discussion, et en laissant à l’Etat la définition des délits, Gomaa, qui est aussi l’un des plus importants théologiens islamiques en Egypte, a abandonné une question religieuse à la compétence du président Moubarak (et à l’avenir, on l’espère à celle de démocrates égyptiens). En d’autres termes, il « a rendu à César » – ce qui est une amorce de séparation de la religion et de l’Etat.

En retirant, comme Gomaa, l’islam du débat politique, les musulmans peuvent et sont en train de créer les conditions du libéralisme. On ne peut donc que s’en réjouir tout en se souvenant qu’ils ne le feront pas à un rythme dicté par nous Occidentaux.

Islam’s organic liberalism
Ali Eteraz
The Guardian

July 26, 2007

On July 21, in an opinion posted by Newsweek, Dr Ali Gomaa, the Grand Mufti of Egypt, made a startling declaration about freedom of conscience in Islam. He stated that not only could a Muslim choose a religion other than Islam but « there is no worldly punishment » for rejecting Islam. Relying on the Quran, he argued that while leaving Islam was a sin in the eyes of God – which would be punished on the Day of Judgment – this did not mean that Islam could be imposed on anyone by force.

A number of Western papers took this to mean that finally one of Islam’s leading scholars had outlawed the death penalty for apostasy, meaning a Muslim could openly become a Christian, or an atheist, and would not be killed. Islamic enlightenment seemed to have finally made its arrival.

Yet, three days later, speaking to local papers, Dr Gomaa seemingly rescinded his opinion, stating that what he « actually said » was that « apostasy is a crime, which must be punished. » Aptly, the Gulf News headline read: « Top cleric denies ‘freedom to choose religion’ comment. » Conversation with Gomaa’s people reveals that his actual quote given to the newspaper was: « This disobedience can, in some of its manifestations, embody a departure from the general norms … and a kind of crime that would necessitate punishment. »

This direct turn-around, (or guarded qualification if one accepts Gomaa’s version of what he said), appeared curious to many. What happened? Does Dr Gomaa think that an apostate should be punished, or does he not?

A close read of Gomaa’s Newsweek opinion shows that the answer is « both ». The opinion is a serious bit of legal reasoning. On one hand Gomaa indeed eliminates the death penalty for apostasy in Islamic law (by citing Quranic verses dealing with freedom of conscience), which is a major event. However, on the other hand, he grants to the Egyptian « judicial system » the authority to prosecute certain apostates – those that leave Islam in « public » – for the « crime of undermining the foundations of society ». He ends up proposing a new criminal cause of action called « sedition against one’s society ». Sedition is not an Islamic term. It is a secular term that does not exist in the Quran.

Is it the case that Gomaa found a way to affirm penalising public apostasy via the back door? Yes, he did. The question is, why did he use a back door at all? Like thousands of Islamic jurists in the past, he could have easily said that Islam requires punishing apostates and be done with it. Yet he didn’t do that. He first said that Islam was against penalising private apostasy, and he then moved to penalise public apostasy because it was a social (and not religious) problem.

Why go to all these lengths?

Simple: Muslim leaders are no longer relying upon religious law – « because God said so » – to justify their religious ends. Instead, they are coming up with what we western lawyers call « value-neutral terminology. » I saw this in Pakistan’s Women’s Protection Bill last year. In order to pull rape cases out of the Shariah courts, reformers created new secular crimes to replace what used to be Shariah crimes. They did so even though the new secular crimes did not qualitatively differ from old religious crimes (ie « fornication » was renamed « lewdness »). This was smart. « Fornication » is a Quranic term backed by Islamic law but « lewdness » is a value-neutral term with no fixed meaning except what a contemporary criminal court decides (and in Pakistan’s case, the criminal courts are secular). If, and when, a law against « lewdness » is abolished, abolition wouldn’t be considered an assault on religion as it was never a religious term to begin with.

This sort of transubstantiation of religious ideas into secular terminology is the west’s original contribution to government, and the backbone of liberalism. Starting at the Enlightenment, western leaders took their appeals to God or religious law, out of lawmaking (even if they secretly did wish to satisfy God or religious law). Even at the height of conservatism in the US, when proposing legislation, the most fundamentalist Christian Congressperson will not invoke Jesus. His or her faith might certainly inform his positions but the Congressperson will seek non-religious ways of winning the argument: patriotism, commerce, public health, or social good. This is what Gomaa is doing with apostasy.

Certainly none of us agree with Gomaa that apostasy be classified as sedition, or even be punished at all; but we must at least appreciate that he tried to assert his position in an explicitly non-religious manner.

Gomaa’s Newsweek opinion does not directly advance the rights of apostates as western newspapers initially thought. In political terms it doesn’t help apostates at all. It is, however, an opinion that starts, just barely, to separate religion from state. Such a trend will lead to Muslim fundamentalists in the future having to justify their imposition on non-Muslims in « secular » or « value-neutral » terms. That creates a much more even playing-field for non-Muslim minorities in Muslim countries. Further, by taking the imprimatur of Islam out of the discussion, and leaving the crime to be defined by the state, Gomaa, one of the top Islamic scholars in Egypt, has deferred a religious question to Mubarak (and in the future, one hopes to Egyptian democrats). In other words, he has « rendered unto Caesar » – which is a nascent version of separation of religion from state.

Muslims like Gomaa, by pulling Islam out of political debates, can, and are, creating the conditions for liberalism. We should celebrate that while remembering that they will not work at a pace dictated by us in the west.

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