Histoire du français: Retour sur la naissance d’un pidgin qui a réussi (History of the French language: from Latin pidgin to universal lingua franca)

Pidgin BibleLa langue de la République est le français. Article 2 de la Constitution (révision du 25 juin 1992)

A l’heure où la patrie (ou notre langue, mais quelle est la différence?) est encore à nouveau gravement en danger suite à l’émergence du frananglais, belle occasion pour revenir, avec ce petit texte écrit il y a quelques années, sur la naissance de la "langue de Molière"…

Où l’on découvre que, dans ce pays de grammatomanes et de grammatolâtres (qui ne connait les fameuses dictées [1] de Bernard Pivot?) où la langue et l’orthographe sont devenues non seulement affaires d’Etat mais religion nationale [2], le français ne serait en fait… qu’un vulgaire pidgin* qui aurait réussi!

ET IL FALLUT APPRENDRE A ECRIRE A TOUS LES PETITS FRANCAIS …
(ou petite histoire d’une passion bien francaise)
JC Durbant

L’invention d’un pidgin qui a réussi

En fait, pendant des siècles, il n’y a tout simplement pas de français, puisque celui-ci n’a ni grammaire, ni normes, ni encore moins d’Académie. Il n’est même pas enseigné à l’école, l’enseignement se faisant exclusivement en latin. Et s’il a bien un passé, ce n’est pas un passé des plus recommandables. Il vient tout simplement du ruisseau, c’est-à-dire du plus bas, du plus vulgaire des latins. Pas celui des textes officiels, des grandes oeuvres littéraires ou même des instituteurs de l’Empire romain, mais plutôt celui des marchands, petits soldats, esclaves, souteneurs qui étaient en contact avec le peuple. C’est donc déjà un latin parlé, vulgaire, qui arrive en Gaule avec César et qui a peu de rapports avec la langue classique. Et puis, même lorsque vers la fin du XIIe siècle on peut commencer à parler de français comme langue à part entière, il n’y a pas un français, mais des français, comme le picard, le normand, le bourguignon, le parisien, c’est-à-dire la langue du roi (sans compter l’anglo-normand qui restera parlé par la cour anglaise pendant plusieurs siècles [2], les autres régions de la future France parlant d’autres langues comme l’occitan ou le provençal). Ce n’est que progressivement et à travers la multiplication des contacts entre le pouvoir royal et les serviteurs de l’État ou les parlementaires (ou, pour certains notables, par simple volonté de distinction sociale) que va se constituer une sorte de langue commune. Ce qui explique d’ailleurs que l’Ordonnance de Villers-Cotterêts de François Ier imposant le français en 1539 comme langue de la justice et de l’administration au détriment du latin, ne fera qu’entériner un état de fait.

Certes, il y avait déjà eu auparavant quelques textes écrits en français. D’abord, par souci d’évangélisation, on avait commencé par rajouter des gloses pour expliquer le latin biblique qui n’était plus bien compris (au Concile de Tours de 813, il sera d’ailleurs conseillé aux prédicateurs de traduire leurs homélies dans la langue locale). Puis, en 842, il y aura les fameux Serments de Strasbourg (une sombre histoire d’héritage entre les petits-fils de Charlemagne !) et, vers 880, la Séquence de Sainte Eulalie (une belle histoire de sainte martyrisée pour sa beauté !). Mais ces textes sont justement très rares, le latin restant la langue de référence, car langue de l’Église, de l’Université et du Parlement. Le français n’est donc qu’une sous-langue, un succédané de latin, juste bon pour griffonner quelques notes à usage individuel ou restreint (serments, cantiques, sermons), d’où l’anarchie des graphies utilisées jusqu’alors, livrées qu’elles étaient à la fantaisie individuelle.

Imprimeurs et littérateurs

C’est alors avec l’extraordinaire multiplication des textes suite à l’avènement de l’imprimerie (et de la Réforme protestante [1] ), que cette anarchie va justement poser le problème de l’orthographe. On va dès lors passer d’un système à peu près phonétique (qu’ont d’ailleurs à peu près conservé l’italien et l’espagnol d’aujourd’hui) à un système mixte d’où à l’ajout de nombreuses consonnes muettes ou doubles. La nouvelle langue avait en effet doublé le nombre de ses voyelles et acquis un grand nombre de diphtongues que ne pouvait plus transcrire efficacement l’alphabet latin. On s’est ainsi mis à "reconsonniser" le français pour séparer ces voyelles (le z de chez ou de nez indiquant la prononciation é du e avant que les accents soient inventés) et distinguer les nombreux homonymes (eg. sain, saint, cinq, sein, ceint, seing, etc.), étant donné l’insuffisance de l’alphabet latin pour transcrire le français . De même, pour distinguer le son u du son v pour lequel le latin n’avait pas de lettre, on a imaginé de faire précéder le u d’un h (huile, huis, huit, huître). Par ailleurs, le latin restant la référence, on a rajouté toutes sortes de consonnes pour rappeler l’étymologie latine des mots (dette devenant debte) et ainsi redignifier le français (en étoffant par là-même ses nombreuses monosyllabes).

Un peu plus tard, un second groupe qui va beaucoup faire pour la langue est celui des écrivains de la Renaissance (autour de Ronsard). Alliés à certains éditeurs et imprimeurs, ils vont proposer un système simplifié et allégé, remplaçant en particulier les rajouts de consonnes précédents par des accents.

Écrivains et grammairiens

Mais la langue française n’était pas encore tirée d’affaire et il faudra toute l’énergie des poètes de la Pléiade avec pour porte-parole Du Bellay pour l’imposer comme langue digne des belles-lettres (comme on appelait alors la littérature), et ce non seulement contre le latin mais aussi contre l’italien (tant le prestige de cette langue était alors important – Renaissance oblige). Puis, viendra la concentration du pouvoir monarchique avec Louis XIV et son ministre Richelieu. Le français n’avait toujours pas de grammaire à elle (ie. indépendante du latin) et Richelieu créa ainsi l’Académie française, dont le membre fondateur le plus actif sera le fameux Vaugelas avec ses Remarques. Pour ce dernier, la langue de référence sera celle de la plus saine partie de la cour et des meilleurs auteurs (définition dont apparemment le pauvre Corneille fera les frais ? cf. la querelle du Cid de nos bons vieux manuels de littérature) et l’Académie s’attellera à un Dictionnaire pour la codifier.

Philosophes et princes francophiles

L’époque des Lumières verra les philosophes s’emparer des postes-clés de la culture (y compris de l’Académie) et proposer leur Encyclopédie. Ils procéderont bien à un dépoussiérage de la langue : suppression des h prétendument grecs (autheur, authorité, throne) ainsi que des s muets marquant la prononciation du e qui précède (estre, descrire), ou des consonnes muettes intérieures (les d de adjouster, adveu ou les b de debvoir et febvrier) destinées à faire reconnaître les j et v qui suivaient [2] (consonnes qu’a d’ailleurs souvent conservées l’anglais). Mais il ne faut pas oublier non plus les princes européens francophiles et francophones [3] (le prussien Frédéric II, la tsarine Catherine II ou Gustave III de Suède) qui ne furent pas pour rien dans l’accession du français au statut de langue universelle de l’Europe (et de la diplomatie : notamment pour la rédaction des traités) en remplacement du latin. Et n’est-ce pas l’Académie de Berlin qui proposera pour son concours d’éloquence la question ô combien significative! : Qu’est-ce qui fait de la langue françoise la Langue universelle de l’Europe ?, le premier prix étant partagé entre un Allemand et un Français (l’impayable fils d’émigré piémontais Rivarol et son célèbre Discours sur l’universalité de la langue française aux paroles si ingénument méprisantes : "Ce qui n’est pas clair n’est pas français; ce qui n’est pas clair est encore anglais, italien, grec ou latin").

Révolutionnaires et hussards de la République

Mais si nos chers philosophes avaient réussi (le très conservateur Voltaire en tête) à maintenir la langue dans sa pureté racinienne, c’était surtout parce que celle-ci restait l’apanage d’une toute petite élite. Avec la Révolution, on se mit donc en devoir de l’imposer à toute la nation, quand on se rendit compte que les décrets ne suffisaient pas et qu’à peine 20 % de la population pouvait le comprendre. Chargé d’étudier la question, le bon Abbé Grégoire ne lésinera pas sur les propositions pour mettre en application, sur le territoire national, le beau discours de Rivarol, (ne mâchant pas ses mots, il intitulera d’ailleurs son rapport : Sur la nécessité d’anéantir les patois …). Cependant, le manque d’enseignants et de moyens ne rendait pas la tâche aisée et, très vite, se posa l’épineuse question de la traduction des décrets en dialecte local : fallait-il la refuser au risque de ne pas être compris ou l’accepter et compromettre l’unité nationale que devait assurer la langue nationale ? Dans certaines régions comme l’Alsace, on alla même jusqu’à envisager les grands moyens, comme placer les enfants de force dans des familles de l’intérieur ! Il est vrai que les guerres patriotiques, puis napoléoniennes, feront beaucoup pour abaisser le taux de non-connaissance du français dans la population (par les brassages ou … l’élimination pure et simple de populations entières!).

Mais il faudra attendre près d’un siècle pour que la langue française commence enfin à devenir celle de tous les Français avec l’École obligatoire de Jules Ferry et ses fameux hussards de la République, sans oublier les interminables dictées de nos enfances [4]

______

Notes :

* Pour les spécialistes, le pidgin est, on le sait, une langue véhiculaire simplifiée dérivée d’une langue de base européenne comme l’anglais, le français ou l’espagnol, qui, devenant langue maternelle, prend le nom de créole – même si en pratique, on réserve généralement le premier pour les créoles de l’anglais et le second pour ceux du français.

[1] On peut d’ailleurs se demander si, à l’instar de beaucoup de nos jeux radio-diffusés ou télévisés, le goût des concours d’orthographe ne nous est pas plutot venu d’Outre-Atlantique (cf. la vogue des spelling bees à la radio et à la télé de l’Amerique des années 50, y compris, il y a quelques années, les misères faites aux insuffisances orthographiques d’un certain sénateur Dan Quayle …).

[2] Cette passion est loin d’être exclusivement francaise. Dès l’origine, en effet, et bien avant la naissance du français, la grammaire (du sanscrit notamment) n’était-elle pas l’oeuvre de prêtres chargés de fixer la prononciation correcte des formules de prière – condition essentielle de leur efficacité (eg. Panini, IVe siècle av. JC) ?

[3] Eh oui, la première grammaire du français sera destinée à une princesse anglaise! Mais il s’agissait en fait de l’apprentissage du francais en tant que langue seconde. Depuis quatre générations en effet, les souverains anglais n’utilisaient plus le francais comme langue maternelle, mais ils l’avaient fait pendant plus de trois siècles (de Guillaume à Richard II) – allant jusqu’à épouser au passage une ex-reine de France et lorgner sur l’ancienne couronne de celle-ci pendant (une guerre de) cent ans !

[4] cf. les premières traductions de la Bible en langue vulgaire que l’église catholique refusera longtemps par crainte d’encourager l’hérésie.

[5] Les consonnes j et v, inconnues du latin, n’intégreront officiellement l’alphabet français qu’au XIIIe siècle, le w, lui, devra attendre… 1964 !

[6] On se souvient que l’ambassadeur d’Autriche (le prince de Metternich) ne fit que 3 fautes (contre 75 pour Napoléon III) à la légendaire dictée de Mérimée – championnat d’orthographe avant la lettre.

[7] Et de nos concours d’administration (eh oui ! à l’heure des ordinateurs et de leurs correcteurs automatiques de fautes). On ne s’étendra pas non plus sur les sempiternelles propositions de réforme (et batailles) de l’orthographe, au point qu’on en oublie souvent les contenus – qui sait, par exemple (même parmi les enseignants) que, depuis 90, l’absence d’accent circonflexe est tolérée pour les mots abime, accroitre, aout, apparaitre, boite, bruler, chaine, couter, croute, diner, entrainer, flute, frais, gout, ile, maitre, mure, sure, surement, trainer, traitre, etc.

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Une réponse à Histoire du français: Retour sur la naissance d’un pidgin qui a réussi (History of the French language: from Latin pidgin to universal lingua franca)

  1. […] où le soleil ne se couchait jamais, la langue de Shakespeare n’est en fait qu’un pidgin français qui a réussi au-delà de toutes les espérances […]

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